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Title: Etudes sur la Littérature Française au XIXe siècle - Madame de Staël; Chateaubriand
Author: Vinet, Alexandre
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Etudes sur la Littérature Française au XIXe siècle - Madame de Staël; Chateaubriand" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



ALEXANDRE VINET

ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIXe SIÈCLE

TOME PREMIER

MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND

Texte de l'édition posthume de 1848 revu et complété d'après les
documents originaux et précédé d'une préface PAR PAUL SIRVEN, professeur
à l'Université de Lausanne.

Publication de la Société d'édition Vinet, fondée le 23 avril 1908.



PRÉFACE


Ce premier volume des _Études_ d'Alexandre Vinet sur la _littérature
française au XIXe siècle_ reproduit, pour l'ensemble des matières qui y
sont contenues, le premier volume de l'édition de 1848 et de celle de
1857 qui n'est d'ailleurs qu'une réimpression. Les premiers éditeurs
avaient fort judicieusement réuni en un seul tome tout ce que Vinet
avait écrit ou publié sur deux auteurs dont les noms se présentent
toujours associés l'un à l'autre. Nous n'avions rien à modifier à un
plan qui continue à s'imposer. On trouvera donc ici le cours que Vinet
professa à l'Académie de Lausanne en 1844 sur Madame de Staël et
Chateaubriand, ainsi que les articles qu'il fit paraître de 1836 à 1844
sur divers ouvrages de Chateaubriand.

Pour l'établissement du texte nous avons comparé l'édition de nos
prédécesseurs avec les matériaux dont ils s'étaient eux-mêmes servis[1]
et nous avons rétabli le texte de Vinet dans son intégrité, partout où
l'on s'était écarté. C'est ainsi, par exemple, que nous avons complété
l'un des articles sur Chateaubriand où l'on avait fait une petite
coupure; c'est ainsi que nous avons restitué au cours sur Madame de
Staël quatre ou cinq mots et deux ou trois membres de phrase qui avaient
disparu. Au sujet de la petite coupure faite à l'un des articles sur
Chateaubriand nous n'avons pas grand'chose à dire; il s'agit d'une fin
de paragraphe que nos prédécesseurs avaient élaguée parce que, Vinet
ayant transporté dans son _cours_ une partie de cet article, la dite fin
de paragraphe ne se rattachait plus à rien. Nous l'avons recueillie en
note[2]. On verra qu'il valait la peine de la recueillir. Elle contient
en trois ou quatre lignes une profession de foi de Vinet critique. Pour
ce qui est des quatre ou cinq mots et des deux ou trois membres de
phrase du cours sur Madame de Staël, ils ont une histoire, et une
histoire intéressante. Nous la conterons tout à l'heure. Avant d'y
arriver il convient de rappeler brièvement dans quelles circonstances
Vinet fut amené à professer le cours sur Madame de Staël et
Chateaubriand, et à publier ses articles sur divers ouvrages de
Chateaubriand.



I


Il appartenait à l'Académie de Lausanne depuis le 1er novembre 1837 en
qualité de professeur de théologie pratique[3], lorsque, au commencement
de l'année 1844, son collègue de littérature française, Charles Monnard,
que des travaux historiques appelaient à Paris, lui demanda de le
suppléer jusqu'à Pâques. Vinet accepta. Ce ne fut sans doute pas sans
hésitation. Il était déjà très chargé; d'autre part sa santé n'était pas
brillante. Mais il aimait les lettres; il les avait longtemps enseignées
à Bâle; peut-être aussi n'était-il pas fâché «d'entrer en relations plus
directes avec les étudiants de la _Faculté des lettres et sciences_
jusqu'alors étrangers à ses cours[4].» Enfin, il trouverait sans doute
dans ses leçons la matière de quelques articles pour le _Semeur_ dont il
était le collaborateur depuis longtemps. Il accepta.

Il écrivait à M. Henri Lutteroth[5] le 13 janvier:

     «Mon ami Monnard part ce soir pour Paris; vous le verrez sans doute
     et je m'en réjouis. Je vous ai dit peut-être que je me suis chargé
     d'une partie de sa tâche académique. J'ai commencé avec un grand
     effroi et un grand plaisir, mais au milieu de vives souffrances qui
     ont, cette fois, une persévérance inquiétante. Je m'occuperai
     longuement de Madame de Staël et de M. de Chateaubriand. Le texte
     (résumé) de mes leçons doit être autographié; je vous l'enverrai si
     je trouve qu'il en vaille la peine[6].»

Nous avons dans l'_Agenda_[7] de 1844 quelques indications qui se
rapportent au cours de littérature et qui méritent d'être consignées
ici.

Tout d'abord l'_horaire_ du professeur:

     Du mois de janvier au mois d'avril 1844:
         Lundi à 4 heures:         littérature française.
         Mardi à 10 heures:        catéchétique.
         Mercredi à 8 heures:      prédication[8].
                  à 4 heures:      littérature française.
         Jeudi à 8 heures:         prédication.
               à 10 heures:        catéchétique.
         Vendredi à 10 heures:     philosophie du christianisme.
         Samedi à 10 heures:       lecture et récitation.

On voit que Vinet était un homme occupé.

Il écrivait le 1er mars à M. Passavant[9]:

     «Le fait est que je suis très chargé: je ne puis pas dire, malgré
     mes souffrances habituelles, que j'en aie trop pour mes forces; je
     ne me sens pas affaissé, mais il faut traiter au pas de course les
     plus grandes questions, brusquer les solutions, risquer le paradoxe
     et l'hérésie...[10]»

L'hérésie est sans doute pour le cours de philosophie du christianisme,
et le paradoxe pour celui de littérature.

Revenons à l'Agenda:

     7 janvier (dimanche).--Passé la journée à la maison; préparé mon
     cours de demain (littérature).

     8 janvier.--Première leçon de littérature à l'Académie.

     9 janvier.--Deux étudiants, MM. Baillif et Ogay sont venus me
     demander la permission d'autographier mes leçons de littérature.

     15 janvier.--Troisième leçon de littérature: _Sur l'influence des
     Passions_.

     19 janvier.--Visite de M. Baillif, étudiant, pour me demander si je
     consens à ce que mon cours soit imprimé: j'ai refusé.

Vinet refusa parce qu'il entendait sans doute se réserver pour le
journal de M. Lutteroth. Il écrivait un mois plus tard à ce dernier (14
février):

     «Je remets à M. Jaquet[11] pour vous les feuilles qui ont paru
     (autographiées) de mon cours de littérature française, c'est-à-dire
     du fragment de cours que je fais à l'Académie pendant l'absence de
     M. Monnard. J'avais un peu espéré que vous pourriez en un pressant
     besoin insérer dans le _Semeur_ quelques unes de ces pages. J'en
     doute maintenant. En tout cas elles ne pourraient y paraître que
     revues et corrigées, à quoi je m'emploierais de mon mieux quand
     vous m'auriez désigné comme propre au _Semeur_ telle ou telle
     portion du cours[12].»

Vinet tenait au _Semeur_; il savait que ce journal était lu non
seulement par le public protestant français, mais aussi par un autre
public, que Sainte-Beuve le suivait de près, que Chateaubriand, Victor
Hugo ne le dédaignaient pas. Vinet désirait agir non seulement dans le
cercle restreint de ses auditeurs vaudois et de ses coreligionnaires,
mais aussi au dehors. Ambition très légitime.

Toutefois le _Semeur_ ne publia rien. J'ignore pour quelle raison. Je
suppose qu'il avait de la _copie_ en abondance et sur des sujets plus
actuels que _Delphine_ ou l'_Allemagne_. Ce qu'il y a de sûr c'est que
M. Lutteroth appréciait vivement les pages que Vinet lui adressait. Il
songea même, à quelques temps de là, et à la requête de Mme Vinet, à
chercher un libraire pour les publier en volume.

Voici la lettre que Mme Vinet lui écrivait le 8 avril 1844; elle est
intéressante à plus d'un titre:

     «Cher Monsieur,

     »Permettez-moi de venir en l'absence de mon mari[13] vous parler
     d'une petite affaire d'intérêt. Je viens de chez Mme Olivier[14] où
     d'autres personnes se trouvaient: entre autres une de Genève;
     celle-ci dit que les autographies des leçons de mon mari faisaient
     bruit dans sa ville, et qu'il n'y avait pas de doute que quelqu'un
     ne s'en emparât, puisqu'on est tant à l'affût de ce qui est
     nouveau. Là-dessus on s'accorda à trouver que mon mari devait se
     hâter d'en faire un volume et que je devais aussi en écrire à M.
     Delay[15]. Il me semble plus sage de vous consulter là-dessus en
     vous priant d'en parler à tel libraire que vous voudrez. Je sais
     que mon mari a exprimé quelque regret de n'avoir pas tout de suite
     imprimé en partageant par chapitres, ou par leçons... M. Forel[16]
     croit qu'un volume de lui ferait beaucoup de bien... Vous savez
     comme mon mari est hésitant et timoré en affaires; il pourrait bien
     perdre à réfléchir un temps précieux... Je vous remets donc
     celle-là, monsieur, en vous demandant mille pardons de cette
     nouvelle importunité[17]...»

M. Lutteroth n'aurait pas eu de peine à trouver dès ce moment-là un
éditeur pour le cours sur Mme de Staël et Chateaubriand--et cela eût
empêché les Genevois de songer à s'en emparer, comme les en accuse
l'excellente Mme Vinet,--mais il fallait l'assentiment de Vinet.
Celui-ci le refusa.

     «Je n'ai pu m'empêcher, écrivait-il à M. Lutteroth le 18 avril, de
     gronder un peu ma femme de vous avoir importuné. Il a toujours été,
     il est encore bien loin de ma pensée de transformer en livre les
     leçons que j'ai faites cet hiver. Je ne les crois pas dignes de
     l'honneur qu'on veut leur faire, et je suis persuadé que la trop
     favorable attente de mes amis serait amèrement trompée. Il faut
     pouvoir imprimer à force de talent ou de savoir le sceau de la
     nouveauté sur un sujet si familier à tout le monde et je ne crois
     pas y avoir réussi; je n'y ai pas même aspiré. D'ailleurs ces
     leçons ne forment pas un tout. Il faudrait y joindre celles que je
     prépare sur la littérature de la Restauration; attendons jusque-là
     du moins. Si l'on persiste alors à me conseiller d'imprimer, je me
     croirai obligé d'y penser plus sérieusement. Jusque-là, très chers,
     trop bons amis, pardonnez-moi de croire que votre amitié vous
     aveugle...»

Et Vinet revenait à son idée du _Semeur_:

     «Il me semble d'ailleurs que l'insertion de quelques morceaux dans
     le _Semeur_ sera une manière de sonder le terrain. On verra si les
     fragments font plaisir, et jusqu'à quel point. N'êtes-vous pas de
     mon avis[18]?»

M. Lutteroth ne se mit point en quête de l'éditeur que souhaitait Mme
Vinet. D'autre part on chercherait vainement dans le _Semeur_ «les
fragments» que Vinet eût été heureux d'y insérer. Une lettre de Vinet à
Lutteroth, du 10 juillet 1844, nous permet de croire que le directeur du
_Semeur_ lui avait fait entendre que ce cours ne serait pas à sa place
dans le journal:

     «Quant à mon cours de littérature, j'ai eu tort d'en parler;
     laissons tomber cela. Toute autre raison à part, je répugnerais à
     publier du vivant de M. de Chateaubriand un livre où il est mal
     traité[19].»

Au surplus, la _Vie de Rancé_ venait de paraître. Vinet allait pouvoir
parler de Chateaubriand à propos d'une _actualité_--comme on dit
aujourd'hui--et non à propos des _Martyrs_, de _l'Itinéraire_, ou
d'_Atala_, vieux de près d'un demi-siècle.

     «Je reçois à l'instant la _Vie de Rancé_; je pense qu'il convient
     de s'en occuper tout de suite. Vienne un bon moment, ce ne sera pas
     une grande affaire. J'attendais sous ce titre autre chose que cela,
     mieux dans un certain sens; j'avais dans mon cours, pronostiqué,
     désiré du moins un René chrétien, mais enfin c'est toujours du
     Chateaubriand; cela se dévore[20].».

Vinet envoya à M. Lutteroth deux articles sur _Rancé_: nous en
reparlerons. Il est temps de revenir au cours.

Agenda:

28 janvier (dimanche).--Préparé ma leçon de demain.

30 janvier.--Étudié _l'Allemagne_ de Mme de Staël.

31 janvier.--Commencement d'une fièvre catarrhale: je suis sorti du lit,
bien souffrant, pour donner ma leçon de littérature--très mal. En
revenant je me suis remis au lit.

     «Sa santé, dit à ce propos Eugène Rambert[21], pouvait l'empêcher
     de faire son cours, mais non de le bien faire. À l'auditoire il
     était toujours fort.»

3 février.--Visite de M. Chappuis[22]. Il me fait part de la demande
adressée à l'académie de transporter mes leçons dans un autre local.

Il est probable que cette demande était motivée par l'affluence du
public: on désirait une salle plus grande. Le cours, en effet, était
très suivi. Vinet attirait et retenait ses auditeurs et par ce qu'il
disait et par la manière dont il le disait. Les témoignages des
contemporains sont unanimes.

     «Tous estiment, dit encore Rambert, que même ses plus belles et
     plus authentiques leçons ne rendent pas sur le papier ce qu'elles
     étaient à l'auditoire. Il n'a été entièrement connu que de ses
     élèves. Nulle part la supériorité de sa riche nature ne s'est plus
     complètement déployée que dans les leçons du professeur. Là, pourvu
     de quelques notes tracées sur une carte, le maître commençait par
     une exposition du sujet de la leçon. Peu à peu la voix de
     l'orateur, toujours pénétrante, quoique un peu voilée au début,
     reprenait toute sa puissance et tout son charme, et si, dans ses
     improvisations, comme il arrivait le plus souvent, le professeur
     rencontrait sur son chemin quelques-unes de ces grandes idées,
     expression de tout son être, alors il se livrait sans réserve aux
     mouvements de son âme[23]...»

Edmond de Pressensé dit de même:

     «Après un commencement un peu laborieux, soudain saisi par sa
     propre pensée dont la flamme rayonnait dans son regard, le
     professeur s'animait; sa voix grave, sonore, au timbre éminemment
     sympathique, prenait un accent ému, et ses idées toujours si
     abondantes se déversaient sur son auditoire dans une forme colorée
     et nuancée qui se prêtait à leur richesse... Rien ne peut donner
     l'idée de la hauteur d'éloquence à laquelle Vinet s'élevait
     parfois[24].»

On m'excusera de rapporter ces textes: ils sont à leur place dans la
préface d'un volume composé--en grande partie--de leçons.

Un encore: je lis dans la _Revue suisse_ de l'année 1844, à propos du
cours:

     «M. Vinet traite de la littérature française au commencement de ce
     siècle. C'est la première fois qu'il professe à Lausanne sur un
     sujet purement littéraire. La profondeur des vues, la beauté de la
     diction, l'esprit, la bonhomie et la grâce qui s'y joignent aux
     traits éloquents, tout cela attire à ce cours les étudiants et le
     public en foule[25].»

Suite de l'Agenda:

     14 février.--Leçon (3e) sur l'_Allemagne_.
     21 »--Achevé Madame de Staël.
     4 mars.--Lettre de Madame de Staël.

(Il s'agit d'une lettre de Mme Auguste de Staël[26]. Vinet lui avait
envoyé les feuilles autographiées de son cours. Mme Auguste de Staël lui
écrit: «Je vous remercie de tout mon cœur des feuilles de votre
cours[27].»)

     4 mars.--Leçon sur _Atala_.
     6 id.--Première leçon sur le _Génie du Christianisme_.
     20 id.--Seconde leçon sur les _Martyrs_.
     26 id.--Achevé d'écrire mes deux dernières leçons de
                 littérature.
     29 id.--J'ai donné ma dernière leçon de littérature
                 française.
     5 avril.--Corrigé la deuxième épreuve de ma dernière leçon
                 pour la _Revue suisse_.

Il s'agit de la leçon sur la littérature de la Restauration (voir
"Conclusion: La littérature de la Restauration"). Elle se trouve dans le
tome septième de la _Revue suisse_, telle qu'elle figure dans
l'autographie, et telle qu'elle figure aussi dans le présent volume, à
l'exception du dernier paragraphe (celui où le professeur prend congé de
ses auditeurs). Sainte-Beuve lut cet article, où il était un peu
question de lui. Il écrivit aussitôt à Vinet:

     «Je viens de lire dans la _Revue suisse_ votre discours sur
     l'histoire littéraire de la Restauration; j'oublie que vous m'y
     traitez trop bien, que vous m'y accordez trop d'attention; mais le
     but élevé, final, ne manque jamais et l'on achève la dernière page
     en regardant là haut[28].»

7 avril.--Corrigé l'épreuve de la leçon sur _Corinne_ pour le _Courrier
suisse_.

8 mai.--Achevé d'écrire mon cours précédent (de littérature) pour
l'autographie.

19 juin.--Reçu les dernières pages de mon cours autographié.

Je ferai à propos de la note du 7 avril la même observation que j'ai
faite à propos de celle du 5: Vinet a publié dans le _Courrier suisse_
une leçon de son cours telle qu'elle figure dans l'autographie. Et ceci
nous amène à nous demander si l'_autographie_ n'a pas une valeur plus
grande que celle que bien souvent on lui attribue. Que de fois j'ai
entendu dire--et par des personnes qui connaissent à fond leur
Vinet:--«Nous n'avons pas le texte authentique du cours sur Madame de
Staël et Chateaubriand! Nous n'avons que des notes d'étudiants, revues
sans doute par l'auteur, et sans doute un peu corrigées et complétées
par lui, mais enfin ce n'est pas du Vinet!» Je me permets de n'être pas
tout à fait de leur avis. On peut d'abord leur faire observer que Vinet
a publié deux chapitres de son cours autographié, sans y rien modifier,
et il en faut bien conclure que, pour deux chapitres au moins, nous
avons dans l'_autographie_ du Vinet parfaitement authentique et
définitif. Et pour le reste, je les rends attentifs à la note du 8 mai:
«Achevé d'écrire mon cours pour l'autographie.» Si cette note a un sens,
elle ne peut avoir que celui-ci: à savoir que Vinet a lui-même rédigé
son cours. Il l'a rédigé après l'avoir professé,--c'est entendu,--et en
s'aidant des notes prises par ses étudiants,--c'est entendu
encore,--mais il l'a bel et bien rédigé. Il écrivait à M. Lutteroth le
16 juin 1844:

     «Quand toute mon autographie aura paru je vous enverrai ce qui vous
     manque. Je trouve toujours plus impossible d'écrire le cours que je
     fais maintenant[29]; il ne faut donc point songer à le joindre au
     premier dans le cas où on imprimerait celui-ci[30].»

Ce qui signifie qu'il ne peut rédiger ses leçons sur Lamartine, Hugo,
etc., tandis que le _premier_ cours, le cours sur Chateaubriand et
Madame de Staël, doit être considéré comme prêt pour l'impression.

Mais alors, demandera-t-on, où est le manuscrit?--Le manuscrit a été
perdu, répondrai-je, comme bien d'autres manuscrits de Vinet. Mais de ce
que le manuscrit n'existe pas il ne faut pas déduire qu'il n'a jamais
existé.

Je reconnais qu'il y a dans le cours sur Madame de Staël et
Chateaubriand quelques pages où la suite des idées n'est pas
suffisamment marquée et qui ressemblent plutôt à des notes incomplètes
qu'à une rédaction achevée; mais il y en a extrêmement peu[31], et le
plus souvent ce qui me frappe dans ce cours c'est le fini de
l'expression. Le style est oratoire assurément--et c'est tout naturel,
et il ne faut pas s'en plaindre--mais encore une fois c'est _mis au
point_ par Vinet, et en fait de Vinet authentique je ne vois pas ce
qu'on pourrait demander de plus.

Il est dommage après cela que le manuscrit ait disparu.

Nous n'avons de manuscrits de Vinet relatifs à ce cours que trois ou
quatre feuilles de notes sur Madame de Staël. C'est le plan de la
première leçon du professeur sur l'auteur de _Corinne_; ce sont les
papiers qu'il devait avoir sous les yeux quand il parlait de sa vie et
de son caractère. Fort peu de chose, comme on voit--la plus grande
partie de ce manuscrit est d'ailleurs un choix de citations--mais cela
ne laisse pas d'être intéressant. L'auteur y a en effet rédigé en deux
ou trois lignes sa pensée maîtresse. Elle est là, dépouillée de tous les
développements qui devaient l'amener et la préparer à «l'auditoire»; et
elle n'en est que plus frappante:

     «Le bonheur de l'âme est trouvé; le bonheur extérieur a fui; ce
     bonheur qui n'est pas plus dans les passions ou dans la gloire que
     la voix de Dieu n'est dans la tempête.»

C'est là, je le répète, l'_idée_ de la leçon (et même l'_idée_ de tout
le cours): c'est vers cette idée et vers cette image que l'orateur
devait s'élever par degrés. Et, en effet, relisez le chapitre et vous
verrez bien qu'il y «tend» constamment[32].



II


Les études sur Chateaubriand qui font suite au cours sont au nombre de
quatre. Trois sont antérieures au cours; la dernière (_Vie de Rancé_)
date de l'année même du cours. Elles ont paru toutes les quatre dans le
_Semeur_.

Le _Semeur_ avait été créé à Paris en 1831; «il se proposait d'aborder
dans un esprit chrétien les sujets d'étude les plus divers,
philosophiques, politiques, littéraires[33].» L'apparition du _Semeur_
avait réjoui Vinet.

     «Voilà, écrivait-il à M. Scholl[34] ce qui nous manquait. C'est une
     simple et belle idée que celle de montrer comment le christianisme
     envisage, traite et exploite les différentes sphères d'activité de
     la pensée humaine. Cela nous sort des généralités; cela donne à la
     religion droit de cité dans les sciences et dans les arts; on verra
     qu'on peut être chrétien et homme tout ensemble[35].»

Les fondateurs du journal ne pouvaient manquer de faire appel à la
collaboration de Vinet; Vinet ne pouvait la refuser: le _Semeur_ devint
son organe. Peut-être aurons-nous l'occasion, dans la préface d'un autre
volume, de donner quelques détails sur les débuts de Vinet au _Semeur_.
Quand les articles qu'on trouvera dans le présent volume y parurent,
Vinet n'en était plus à ses débuts: il appartenait depuis quelques
années déjà à la rédaction du _Semeur_.

L'œuvre et la personne de Chateaubriand avaient toujours été pour lui un
sujet de réflexions infinies. Ce n'est pas trop dire que de dire qu'il
n'en dormait pas:

Agenda du 6 mai 1835:

Nuit agitée. Rêves si suivis et si laborieux que je me réveille la tête
rompue. Je conversais avec M. de Chateaubriand. Je lui dis entre autres:

--Le génie est, sauf respect, semblable à la marmotte qui se nourrit de
sa propre substance; mais elle ne le fait qu'en hiver, et le génie en
toute saison[36]... etc...

Il est beau de converser en rêve avec M. de Chateaubriand; il vaut mieux
toutefois converser autrement.

Vinet conversa par lettres avec M. de Chateaubriand.

Ce fut M. de Chateaubriand qui entama les hostilités.

Il écrivit une première lettre à Vinet, au sujet de l'article sur _la
littérature anglaise_. Il se plaignait--très gentiment--que Vinet l'eût
accusé d'injustice à l'égard du protestantisme:

     «Vous avez pu remarquer, lui disait-il, qu'à la fin de mon chapitre
     sur la Réformation, je rends un éclatant hommage aux protestants
     d'aujourd'hui.»

Il se plaignait également que Vinet lui eût reproché «de chercher
_l'avenir_ dans des arrangements sociaux et non dans _l'invisible._»

     «Oserais-je aussi vous faire observer que quant à l'avenir du
     monde, je n'ai entendu parler que de l'avenir de la société; je
     sais fort bien que l'homme chrétien n'a d'avenir que dans une autre
     vie[36].»

Vinet répondit pour réparer ses omissions et pour désavouer tout ce qui
aurait retenti dans le cœur de Chateaubriand comme un reproche injuste.
Au surplus il se réjouissait de voir «l'espérance religieuse de
Chateaubriand croître et verdir sur les débris des espérances
humaines[37].»

Chateaubriand dut être touché par l'extrême modestie de son critique, et
il dut sans doute aussi goûter l'expression poétique de Vinet.

S'il ne s'agissait pas de Vinet, c'est-à-dire de l'homme le plus
sincèrement modeste qu'il y ait eu, on pourrait trouver cette modestie
excessive, et si l'on ne se rappelait que la lettre de Vinet est de
1836, époque où l'on était naturellement éloquent, on pourrait trouver
ce style un peu «figuré[38]».

Chateaubriand écrivit de nouveau à Vinet en 1844 à propos des articles
sur la _Vie de Rancé_.

On lit dans l'Agenda de 1844:

27 mai.--Trouvé une lettre de M. Lutteroth, avec une incluse de M. de
Chateaubriand.

5 juin.--Lettre de M. Lutteroth avec une incluse de M. Chateaubriand sur
mon deuxième article (celui du 29 mai).

16 juin.--Répondu à M. de Chateaubriand.

26 juin.--Troisième lettre de M. de Chateaubriand en réponse à la
mienne.

Des trois lettres de Chateaubriand dont il est ici question deux
seulement nous sont parvenues.

Voici la première, qui fut écrite aussitôt après la publication du
second article sur Rancé[39]:

     Paris 28 mai 1844.

     «Je ne suis point étonné, Monsieur, des opinions qui séparent un
     catholique d'un protestant. Je ne vous en dois pas moins des
     remerciements pour la politesse avec laquelle vous avez bien voulu
     parler de moi dans vos beaux articles insérés dans le _Semeur_. Je
     ne suis rien qu'un vieillard qui s'en va rendre compte à Dieu de sa
     vie. Je ne compte plus et je n'ai jamais mérité d'être compté.

     »Agréez, Monsieur, de nouveau, avec mes remerciements empressés,
     l'assurance de ma considération très distinguée,

     CHATEAUBRIAND.»

Voici maintenant la seconde (celle que Vinet appelle la troisième, mais
qui est pour nous la seconde, puisque la véritable seconde a disparu).
Cette lettre est une réponse. Vinet avait remercié Chateaubriand de ses
deux épîtres. Il avait joint à ses remerciements une profession de foi
qu'il est bon de rappeler:

     «Je suis protestant, lui avait-il dit, mais dans un sens si
     abstrait, si peu historique, que je ne me sens étranger dans aucune
     enceinte lorsque j'y trouve cette foi en la divine charité... et
     cette bonne volonté, cette candeur du repentir, qui sont la
     consolation, la couronne et l'humble triomphe de notre existence
     foudroyée...

     »... Mais veuillez, Monsieur, ne pas voir en moi le protestant
     seulement, c'est-à-dire peut-être l'adversaire, mais le chrétien,
     c'est-à-dire le frère. Ce mot seul peut exprimer tout ce qui se
     mêle d'affectueux à notre admiration[40]...»

À quoi Chateaubriand:

     Paris 24 juin 1844.

     «Oui, Monsieur, nous sommes frères: Voilà le grand mot chrétien; il
     dit tout; il va surtout à un homme qui, comme moi, touche à sa fin
     et qui ne demande aux hommes qu'un souvenir à travers Dieu, le père
     commun de tous les hommes. Vous verrez, Monsieur, ma simplicité
     dans l'étonnement où je me suis trouvé lorsque j'ai vu que _Rancé_
     faisait tant de bruit, quand j'avais cru que cet ouvrage passerait
     inaperçu[41]. Il contenait des erreurs qui vont disparaître dans la
     première (deuxième?) édition que l'on va en donner. Mais qui est-ce
     qui s'apercevra de mes corrections? qui est-ce qui se soucie de la
     conscience historique? Il suffit qu'il se trouve un homme comme
     vous, pour me consoler d'un travail auquel on n'attachera aucun
     prix.

     »Agréez, Monsieur, je vous prie, mes remerciements les plus
     sincères et l'assurance d'une considération qui n'aura bientôt
     d'autre intérêt pour vous que l'intérêt qu'un souvenir prend dans
     la mort. Vous voyez, Monsieur, où j'en suis; je puis à peine
     signer[42].»

Vinet ne répondit pas à cette dernière lettre; il n'avait pas à
répondre: il y aurait eu de sa part quelque indiscrétion à prolonger
l'entretien. Toutefois il donna dans le _Semeur_ du 28 août 1844 un
court article sur la deuxième édition de la _Vie de Rancé_ qui est bien
une réponse, et celle, sans aucun doute, que Chateaubriand désirait.
Vinet dans ses deux articles sur _Rancé_ avait été assez dur pour
Chateaubriand. Il faut ajouter que ses sévérités étaient justifiées.
Chateaubriand d'ailleurs--on vient de le voir--avait fait des
corrections à son œuvre en vue d'une seconde édition. Il avait tenu
compte des avertissements de Vinet. Et si l'on veut bien lire entre les
lignes de la lettre que nous venons de citer, on verra qu'il souhaitait
que Vinet rendît publiquement justice à ses efforts. Vinet comprit; au
surplus Vinet de son côté ne désirait qu'une chose, c'est qu'un auteur
qu'il avait dû maltraiter lui fournît l'occasion d'un jugement plus
doux. Dès que parut la deuxième édition de _Rancé_ il s'empressa de la
comparer à la première, et cette comparaison faite, d'envoyer au
_Semeur_ un article que M. de Chateaubriand dut lire avec plaisir.

Agenda:

19 août.--Collationné les deux éditions de la _Vie de Rancé_.

20 août.--Écrit un article sur la deuxième édition de la _Vie de Rancé_.

23 août.--Envoyé au Semeur l'article sur la deuxième édition de la _Vie
de Rancé_.

Cet article n'a pas été publié intégralement dans les précédentes
éditions de l'œuvre de Vinet. On n'en a recueilli que les premières
lignes qu'on a mises en note au bas d'une des pages de la première étude
sur _Rancé_. Nous le donnons dans son entier à la fin du présent volume.

J'en aurais fini avec les articles de Vinet sur Chateaubriand s'il ne me
restait encore un point à signaler.

Le _Semeur_ du 18 août 1832 contient un article de philosophie
religieuse sur «le christianisme de M. de Chateaubriand dans ses _Études
historiques_.»

Je m'étais demandé si cet article était de Vinet bien qu'il ne figurât
ni dans les éditions antérieures, ni--ce qui est plus notable--dans une
liste que M. Lutteroth a dressée de tous les écrits de Vinet que ses
collaborateurs et lui avaient dû négliger.

J'avais quelques raisons d'attribuer cet article à Vinet: il est tout à
fait dans sa manière; on y trouve le tour habituel de son style, ses
images et surtout sa pensée.

L'auteur en effet y oppose deux conceptions différentes du relèvement de
l'homme par le christianisme, l'une qui fait consister ce relèvement
dans l'amélioration de son état moral et social, l'autre qui le met
«dans le changement du cœur.» Or il est certain que bien souvent Vinet a
reproché à Chateaubriand que son christianisme visât plutôt à
transformer l'homme social qu'à faire renaître l'homme individuel. Voyez
par exemple les dernières lignes de l'article sur la _Littérature
anglaise_.

Voyez surtout un passage de l'Agenda qui est très significatif à cet
égard. Il fait suite à celui que j'ai cité plus haut, et où Vinet
raconte qu'il a conversé en rêve avec M. de Chateaubriand.

«Je l'interroge sur le christianisme des _Études historiques_: «Le
christianisme, me dit-il, et le progrès social sont une même chose.»--Ce
que j'ai contredit et rectifié.»

N'y a-t-il pas une analogie frappante, me disais-je, entre cette
conversation rêvée sur le christianisme des _Études historiques_ et
l'article que j'ai sous les yeux et qui n'est point une rêverie?

J'inclinais donc très fortement à croire que l'article de 1832 était
l'œuvre du rêveur de 1835.

Or il n'en est pas. Une lettre de M. Lutteroth à M. Samuel Chappuis (8
déc. 1848) l'attribue formellement à M. Bost[43]. M. Chappuis avait eu
la même impression que moi: il s'était trompé; nous nous étions trompés.
L'article est néanmoins à retenir, sinon dans son entier du moins dans
les vingt ou trente lignes qui pourraient le mieux être de Vinet. Les
voici:

     «Quelquefois M. de Chateaubriand pose en fait que le Christianisme
     est l'œuvre de Dieu pour le relèvement de l'homme; mais
     explique-t-il bien ce que c'est que ce relèvement? Il me semble
     qu'il entend par là simplement l'amélioration de son état moral et
     social, de sa condition sur la terre, et non point sa
     réhabilitation dans un état primitif de conformité avec Dieu, de
     vie spirituelle et de sainteté. Ce qu'il appelle les bienfaits du
     Christianisme s'étend à l'humanité en général et se borne à la vie
     présente, c'est-à-dire à un ordre de choses temporaire et de courte
     durée pour chacun de ceux qui en font partie. À ses yeux le
     Christianisme opère en grand: c'est un levier pour les masses, un
     résultat pour les masses; les biens qu'il produit sont ses
     généralités comme l'abolition de l'esclavage, l'égalité morale et
     sociale de la femme, l'adoucissement des mœurs, etc. Choses qui ne
     sont que des conséquences éloignées de la conséquence immédiate de
     la foi chrétienne, le changement du cœur. Remarquons bien, car
     c'est là le trait saillant du Christianisme des _Études_, qu'en
     fournissant aux hommes des motifs et des moyens nombreux d'être
     bons pour ce monde et heureux dans ce monde, il les laisse
     étrangers à cette autre vie qui, de toutes manières, est la portion
     importante de leur existence, et qu'en excitant leur sympathie pour
     ce qui est beau et élevé, il les laisse complètement indifférents
     et froids à l'égard de Dieu en qui est la perfection de toute
     beauté et de toute grandeur.»

Il me paraît que les historiens de la pensée de Vinet devront tenir
compte de ce «précurseur[44]».



III


J'en viens aux quatre ou cinq mots et aux deux ou trois membres de
phrase du cours sur Madame de Staël qui ont une histoire. Cette histoire
mérite d'être contée. Elle fera voir à quelles difficultés inattendues
se sont heurtés les premiers éditeurs et comment ils s'en sont tirés.

Je recueille les éléments de mon récit dans un paquet de vieilles
lettres qui ont été récemment données à la Faculté de théologie de
l'Église libre du canton de Vaud: c'est la correspondance du comité
d'Edition Vinet de 1848. Un de ses membres, M. Lutteroth, résidait à
Paris où il préparait et surveillait l'impression des volumes. M.
Lutteroth se tenait en rapports constants avec ses collègues de
Lausanne, MM. Scholl, Chappuis, Forel et Ch. Secrétan.

Le 15 janvier 1848 M. Lutteroth, qui allait mettre sous presse le volume
sur Madame de Staël et Chateaubriand, écrivait à M. Samuel Chappuis:

     «Je crains--ceci bien entre nous--que la publication de certains
     passages relatifs à Madame de Staël n'afflige beaucoup sa famille:
     on me l'a fait comprendre; comme c'étaient des meilleurs amis de M.
     Vinet, je suis bien sûr qu'il y aurait eu égard, mais c'est plus
     malaisé pour d'autres que pour lui. Cette circonstance me donne
     quelque inquiétude.»

M. Samuel Chappuis répondit au nom des membres du comité de Lausanne que
«l'observation méritait toute considération, qu'il importait d'examiner
si la difficulté était sérieuse et comment on pourrait la lever.»

On chargea M. Scholl de voir la famille de Madame de Staël et de
chercher avec elle les moyens de concilier les intérêts en présence. On
ne voulait ni blesser la famille de Madame de Staël ni dénaturer le
texte de Vinet, ni, surtout, laisser croire que Vinet avait pu dans son
cours manquer à la bienséance et à la discrétion, ce que les lecteurs
peu avertis n'auraient pas hésité à penser si l'on avait fait des
coupures trop évidentes et des «raccords» trop pénibles. Ce qui rendait
la tâche du négociateur particulièrement difficile, c'est la part
financière que la belle-fille de Madame de Staël avait prise dans
l'édition de l'œuvre de Vinet: elle la soutenait largement. On devait
aussi songer à ne pas faire de la peine à Mme Vinet qui suivait avec
sollicitude les travaux du comité et qu'un débat de cette nature aurait
certainement chagrinée.

Le comité de Lausanne pensait que la difficulté n'était pas sérieuse et
que M. Scholl triompherait aisément des scrupules de la famille. Il se
trompait du tout au tout, et c'était M. Lutteroth qui avait raison
d'éprouver quelque inquiétude. «Le terrain est extrêmement délicat»,
écrivait M. Scholl à M. Lutteroth après avoir vu Mme Auguste de Staël.
M. Scholl comprit que les négociations seraient longues et laborieuses.
Elles durèrent huit mois. Disons tout de suite que le comité défendit
ligne par ligne les passages incriminés et qu'il n'accorda que de très
légères corrections.

Il ne pouvait faire autrement. Même avec le grand désir d'entente dont
il était animé, il ne lui était pas possible de souscrire aux vœux de la
famille de Staël. L'essentiel des leçons de Vinet sur l'auteur de
_Corinne_ eût été sacrifié. Vinet avait parfaitement vu--ce que tout le
monde voit aujourd'hui, et en partie grâce à lui--que l'œuvre de Madame
de Staël s'explique tout entière «par le besoin d'affection dont la
nature avait fait le plus vif de ses penchants», par l'éducation tendre
et indulgente qu'elle reçut de son père et qui «exalta ce penchant», par
la déception enfin que lui causa «un mariage malheureux». Supprimez ces
trois points il ne reste plus rien des leçons de Vinet sur Madame de
Staël. Elles s'écroulent par la base. Ce sont trois points d'appui. Or
ce sont précisément ces trois points que la famille voulait supprimer.

Le comité refusa. Il refusa nonobstant les lettres pressantes de M.
Lutteroth et de M. Scholl. M. Lutteroth écrivait le 17 août 1848,
faisant allusion aux passages où il est question du mariage de Madame de
Staël:

     «Ces mots me paraissent justifier la peine qu'on en ressent, et si
     le comité n'y tient pas, je verrais avec plaisir qu'on accorde
     quelques retranchements.»

M. Scholl communiquait au comité la copie d'un billet de Mme Auguste de
Staël à une de ses amies:

     «Je suis au fond désolée de cette publication et gênée de me
     trouver complice. Rien ne pouvait m'être plus pénible que de voir
     paraître un volume de M. Vinet que je ne pourrai ni louer ni
     prêter, et dont le succès sera, à un certain degré, une souffrance.
     Notre chère Mme Vinet, à qui je n'ai pas dit--à beaucoup
     près--toute ma pensée, en souffre aussi.»

M. Scholl ajoutait:

     «Ce billet vous prouvera qu'on a jugé trop favorablement des
     impressions de Madame de Staël sur la publication qui nous donne
     tant de mal. Vous y verrez qu'elles sont beaucoup plus pénibles que
     vous ne le pensiez, vous et ces Messieurs.» (À M. Chappuis, 6
     octobre 1848.)

MM. Scholl et Lutteroth étaient assurément fondés à présenter les
objections de Mme Aug. de Staël, et, dans une certaine mesure, à les
appuyer. Ces objections étaient inspirées par un sentiment respectable.
Mais ils allaient un peu loin sans doute quand ils concluaient que «ces
retranchements seraient conformes à l'esprit de M. Vinet[45].» Vinet eût
peut-être adouci quelques-unes de ses expressions, d'ailleurs fort
douces--et cela n'eût point suffi,--mais il n'aurait pu faire les
amputations demandées sans détruire son œuvre. Mieux eût valu ne rien
publier. Il est infiniment vraisemblable que c'est à ce dernier parti
qu'il se serait arrêté. Ses éditeurs n'avaient pas le choix. Ils ont
fait exactement ce qu'ils devaient faire.

Je donne ici en deux colonnes la liste des suppressions demandées et les
réponses du comité.

     Suppressions demandées.                      Réponses du Comité.

     Qu'une âme vive, qu'une raison               Le Comité consent à
     active comme celles de Mme de                supprimer cette phrase.
     Staël en aient moins aimé la
     morale du devoir et la religion
     positive, il ne faut pas s'en
     étonner.

     Il (M. Necker) attendrit de bonne             Le Comité supprime:
     heure cette jeune âme, l'accoutuma            _lui en donna
     au bonheur du cœur, lui en donna              l'insatiable besoin._
     l'insatiable besoin, et dans
     l'extrême félicité de sa jeunesse
     prépara peut-être le malheur de sa
     vie entière.

     La tendresse indulgente et expansive          Le Comité maintient ce
     de M. Necker, des relations                   passage.
     délicieuses dont une admiration
     réciproque formait la base ou
     le trait dominant exaltèrent
     peut-être jusqu'à l'excès chez Mme de
     Staël le besoin d'affection dont la
     nature avait fait, je crois, le plus
     vif de tous ses penchants.

     Le mariage de pure convenance,                Le Comité supprime:
     c'est-à-dire de vanité, auquel,               _c'est-à-dire
     selon toute apparence, elle se soumit         de vanité_.
     par déférence était bien peu dans son
     caractère.

     Nous n'avons d'autres                         Le Comité supprime:
     renseignements sur cette union _profond_
     que le profond silence qu'elle                Le Comité supprime: _et
     a gardé sur ce sujet dans ses                 introduit volontiers les
     écrits où elle répand toute son               personnages qui
     âme et introduit volontiers les               l'intéressent_.
     personnages qui l'intéressent.

     Ce silence parle assez haut                   Le Comité maintient.
     quand on se rappelle que
     l'amour dans le mariage était
     aux yeux de Mme de Staël
     l'idéal du bonheur en ce monde.

     Sans insister sur ce point                    Le Comité supprime:
     délicat, disons seulement que                 _délicat_.
     toute la vie, tous les écrits de
     cette femme illustre trahissent
     et respirent un désappointement
     douloureux, une soif trompée...

     Nous avons indiqué un premier                 Maintenu.
     malheur qui fut pour elle un de
     ces deuils muets qu'on porte dans
     l'âme et qu'on ne dépose jamais.

     Bonaparte fut petit; Mme de                   Maintenu.
     Staël ne mit peut-être pas assez
     de dignité dans ses regrets.

     Elle frappe à coups redoublés       Le Comité accorde la
     sur les passions; l'on serait       suppression des mots:
     tenté de croire qu'elle a ses       _l'on serait tenté de
     propres injures à venger.           croire qu'elle a ses propres
                                         injures à venger_.

Les amendements du comité de 1848 se réduisent donc à fort peu de chose.
Quelques-uns même par leur apparente insignifiance font sourire. Par
exemple Vinet avait écrit: «Sans insister sur ce point délicat.» Le
comité supprime _délicat_. On est tenté de se demander si cette
concession accordée à la partie adverse n'est pas une aimable
plaisanterie. Point tant que cela--en y réfléchissant. Le comité
conciliait. Il ne voulait rien sacrifier de la pensée de Vinet, mais il
ne demandait pas mieux que de rayer tout mot capable d'éveiller chez le
lecteur une curiosité fâcheuse. À ce point de vue il avait raison de
supprimer _délicat_. Car dire qu'on n'insiste pas sur un point délicat
cela revient excellemment à y insister; cela appelle l'attention sur la
_délicatesse_ du cas: c'est plein, ou cela paraît plein de
sous-entendus. C'est ce qu'on appelle une prétérition et il n'y a rien
de plus dangereux que des prétéritions, si ce n'est les parenthèses.
J'enlève _délicat_, et mon petit bout de phrase redevient la transition
la plus honnête du monde. Le lecteur passe sans s'arrêter. Et le tour
est joué. Car précisément il ne fallait pas qu'il s'arrêtât. Le comité
de 1848 connaissait le cœur humain.

Il faut ajouter que le comité de 1848 était d'autant plus fondé à se
montrer intransigeant que personne avant Vinet, non pas même
Sainte-Beuve, n'avait parlé de Madame de Staël avec plus de sympathie,
plus de respect que le professeur lausannois. Si c'en était ici le lieu,
j'aimerais à faire voir que Vinet aimait et vénérait dans l'auteur de
_l'Allemagne_ son premier professeur de littérature, et que c'est dans
le fameux chapitre sur _l'enthousiasme_ qu'il avait puisé dès ses débuts
quelques-unes de ses idées. Mais en voici assez et même trop pour une
simple introduction.

          Paul Sirven.

Les notes suivies de la mention: (_Ed._) sont tirées de l'édition de
1848.



I

MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND

Cours professé à l'Académie de Lausanne en 1844.



INTRODUCTION

De la Littérature de l'Empire.


Une nuance de ridicule s'attache, dans bien des esprits, à ces mots: _la
Littérature de l'Empire_. Cette impression s'explique, si elle ne se
justifie pas. Ni l'originalité, ni une fécondité vigoureuse, n'ont
caractérisé, dans son ensemble, la littérature de cette époque.

L'éloquence, réduite à la harangue officielle et vouée à l'adulation,
répétait Pline le jeune après avoir ressuscité Démosthène. L'histoire,
qui, pas plus que l'éloquence, ne se passe de liberté, savait trop bien
qu'elle ne devait pas tout dire, sans bien savoir ce qu'elle devait
taire; car les instincts du despotisme sont plus profonds et plus
délicats que ceux de la servilité. Une philosophie illibérale dans ses
principes continuait, après plus d'un demi-siècle, à être le symbole et
le signe de ralliement des amis de la liberté; car la religion, en
France, ayant pris parti pour le despotisme, l'esprit de liberté avait
arboré les tristes couleurs du matérialisme, et à l'aurore du nouveau
siècle, un despote, en contractant alliance avec la religion, avait
resserré l'alliance du libéralisme avec l'incrédulité. Et quoi qu'il en
soit, la seule philosophie qui fût debout, devait rallier les caractères
indépendants, puisque enfin c'était une philosophie, c'est-à-dire
l'esprit humain se professant libre; et c'est ainsi que des instincts
généreux et une association arbitraire d'idées prolongeaient, au delà de
toutes les bornes, la fortune d'une doctrine sans profondeur comme sans
élévation. La poésie avait traversé sans se renouveler toutes les phases
de la Révolution; elle vivait, ou plutôt elle se mourait, à l'ombre de
la tradition et de l'autorité; elle n'était bientôt plus que l'écho d'un
écho: plus d'indépendance dans les formes, plus de nouveauté dans
l'inspiration, eût inquiété à bon droit un despotisme ombrageux, qui
savait qu'il importe peu sous quelle forme et sur quel terrain la
liberté éclate, pourvu qu'elle éclate. Les théories littéraires étaient
timides et méticuleuses comme la littérature elle-même; à la religion du
beau s'était substituée je ne sais quelle orthodoxie têtue, retranchée
derrière quelques axiomes étroits et contestables. On poussait à
l'absolu la maxime de Buffon, que «c'est le style qui fait vivre les
ouvrages,» comme si le style y pouvait suffire sans les pensées, et
comme si un grand style pouvait s'attacher à des pensées médiocres. En
exaltant la puissance du style, on en avait abaissé la notion: on
confondait le style avec la diction. La littérature s'en tint à des
formes pleines d'élégance et de pureté; la sévérité un peu froide
introduite dans les arts du dessin avait passé dans tous les autres. On
fêtait le siècle de Louis XIV, on eût voulu le renouveler, et l'on ne
faisait que prolonger, en poésie aussi bien qu'en philosophie, le
dix-huitième siècle. Les génies novateurs étaient admirés avec crainte,
suivis de loin, imités avec défiance; la poésie, comme un fleuve épuisé
par les chaleurs de l'été, ne roulait plus dans son lit qu'une onde
toujours plus mince; d'immenses événements semblaient l'oppresser plutôt
que l'inspirer. Ce qui a manqué surtout à cette littérature, c'est la
puissance de créer, c'est-à-dire d'individualiser. On cherchait de
belles formes, mais quand on les cherche pour elles-mêmes et pour elles
seules, on ne leur donne pour support, pour substance, que des
généralités ou des abstractions; et comme la forme d'une idée est donnée
par l'idée, de même que celle d'un vêtement par le corps qui doit le
porter, une idée vague ne peut donner qu'une forme sans vie.

On peut signaler, au nombre des symptômes de langueur et de
dépérissement de la poésie, la grande faveur du poème didactique,
inventé, à ce qu'il semble, pour enluminer les éléments des sciences,
pour enjoliver le lieu commun et pour cultiver la périphrase. L'époque a
possédé des écrivains purs, élégants, nobles, ingénieux; elle a eu même,
tranchons le mot, des poètes, des poètes plutôt qu'une poésie. La
spontanéité, la puissance, l'individualité, ont manqué généralement;
mais le sol conservait sa chaleur naturelle sous les neiges de cet
hiver: et, qu'est-ce, après tout, que dix ans dans l'histoire d'une
littérature? Ces dix ans, d'ailleurs, ont vu le déploiement de deux
grandes renommées.

L'attitude de la critique littéraire mérite d'être notée. On ne saurait
lui reprocher d'avoir pris absolument le change. Sévère envers
Chateaubriand, elle l'était envers Delille. Elle encouragea peu les
tentatives hardies, mais elle loua modérément les essais timides. Elle
ne croyait pas à la nouvelle école, mais elle ne croyait plus à
l'ancienne.

Les idées et les productions étrangères avaient, comme les denrées
coloniales, rencontré une ligne de douanes. La publication d'une
brochure de M. Schlegel sur la _Phèdre_ de Racine fut un immense
scandale. Tous les suppôts de la critique coururent sus à l'étranger
malencontreux, et qui ne put mordre aboya. M. Schlegel avait bien des
torts à la fois; mais l'un des plus graves était de remuer, à propos de
poésie, des idées générales, et d'aborder la philosophie de l'art. Les
idées générales, c'est la liberté même dans le domaine de la pensée,
c'est la pensée prise au sérieux et dans toute sa portée: sans cette
métaphysique si décriée, on n'arrive au fond de rien, on n'a la raison
de rien; et comme la force elle-même se pique de raison, il se trouve
que le despotisme fait aussi, au besoin, de la métaphysique. Mais en
général, la recherche des principes répugne aux ennemis de la liberté en
tout genre; on aime mieux les doctrines à mi-hauteur, les adages de la
tradition, les proverbes du sens commun: tout cela convenait fort à
cette époque et à l'homme qui la dominait; génie despotique par essence,
qui voulait pour son règne la gloire des lettres, mais en despote, et
qui eût voulu pouvoir la constituer par un décret ou la conquérir à
coups de canon.

Les sciences florissaient; mais quelles que soient l'importance et la
dignité des sciences, leur essor, non plus que celui des beaux-arts,
n'est pas la mesure de la liberté de l'esprit humain ni le principe de
sa vie. Les sciences, qui s'occupent des choses, sont moins profondément
humaines que la littérature, qui a l'homme pour sujet et l'homme pour
but.

Bercée, comme un enfant, aux chants de la victoire, au bruit confus des
empires croulants, l'imagination s'était assoupie. On a dit d'une époque
fameuse qu'elle fut, pour la France, une halte dans la boue; l'Empire
fut pour la littérature une halte dans la gloire. Le présent, il est
vrai, broyait des couleurs pour l'avenir et lui préparait de la poésie.

Néanmoins plusieurs paraissent juger trop sévèrement, sous le point de
vue littéraire, la période de l'Empire. Une simple nomenclature des
auteurs et des écrits de ces dix années, même en faisant abstraction de
ses deux plus grands noms, ramènerait peut-être à une appréciation plus
favorable.

Rappelons d'abord que les premières années de ce siècle trouvèrent, les
uns debout, les autres encore vigoureux et féconds, plusieurs écrivains
que le siècle précédent avait distingués à l'ombre des grands modèles.
Si Laharpe et Saint-Lambert ne firent que saluer d'un regard éteint le
siècle nouveau, Bernardin de Saint-Pierre, Ducis, Lebrun, Marie-Joseph
Chénier, Fontanes, Parny, Volney, Maury, Suard, Morellet, Gaillard,
Garat, Collin d'Harleville, Andrieux, lui payèrent tous un tribut plus
ou moins riche; et son aurore fut le midi de quelques-uns d'entre eux.
Des hommes nouveaux entrèrent dans la lice. La science nous donna de
grands écrivains dans la personne de Cabanis, de Cuvier, de Laplace, de
Fourcroy, de Lacépède. Si les affaires d'État présentaient à
l'admiration publique peu de caractères élevés, elles mettaient en
évidence de grands talents littéraires; cette époque est celle des
Portalis, des Fontanes et des Régnault de Saint-Jean d'Angély. Le
cardinal de Bausset célébrait Bossuet et Fénelon dans un style digne de
leur temps. L'abbé Frayssinous ouvrait ses fameuses conférences, M. de
Bonald, du sein de ses ténèbres, lançait des éclairs très vifs sur le
mystère de la société. Étranger à la France, vivant loin d'elle, mais
les yeux tournés vers elle, Joseph de Maistre la contraignait à le
classer parmi ses plus habiles écrivains et parmi les agitateurs de la
pensée publique. Ainsi que M. de Bonald, c'était vers un monde ancien,
vers le monde de l'absolutisme ou du pouvoir paternel en politique et en
religion, qu'il cherchait à entraîner son siècle, par l'abus audacieux
des plus saintes vérités et par l'éclat d'une éloquence où la colère et
l'onction trouvent leur place tour à tour. Deux autres écrivains, vivant
comme lui hors de la France, Charles Villiers et M. Ancillon, honoraient
la littérature française, et la guidaient, en poésie et en philosophie,
vers des sources inconnues. Rameaux de l'arbre condillacien, mais
cherchant plus haut que le tronc paternel une partie de leur nourriture,
M. de Gérando écrivait l'histoire de la philosophie, M. Laromiguière
sondait les éternels mystères de l'esprit humain; M. Destutt de Tracy,
fidèle sans réserve aux traditions du maître, en développait, en
appliquait les doctrines, en reproduisait dans son style la clarté
froide et la sévère précision. M. Lacretelle racontait avec une élégance
animée l'histoire du dix-huitième siècle, celle du seizième, et les
annales de la Révolution à peine endormie dans les bras d'un grand
capitaine. M. de Sismondi jetait de bonne heure, par d'importants
travaux, les fondements de sa grande réputation d'historien. Renommé
déjà comme poète, M. Michaud préparait, avec une laborieuse patience, un
historien aux guerres saintes du moyen âge. Les concours d'éloquence
académique redisaient souvent le nom de Victorin Fabre, par qui furent
célébrés Corneille, Boileau, La Bruyère, le dix-huitième siècle, et
qu'une retraite prématurée enleva à la gloire. Un nom destiné à la
célébrité, celui de M. de Barante, retentissait peu encore, quoi qu'il
fût déjà attaché au souvenir du plus beau _Tableau de la littérature
française au dix-huitième siècle_. La critique littéraire, quoi qu'on
puisse dire de sa tendance générale, ne craint pas encore l'oubli pour
les noms d'Auger et de Ginguené, de Dussault, d'Hoffman, de Malte-Brun
et du terrible Geoffroy, le cerbère du feuilleton. La critique savante
n'était pas moins élégante que solide dans les écrits de M. Daunou,
historien, publiciste, éditeur habile, et sous la plume de Thurot et de
M. Boissonade. Moraliste ingénieux et paradoxal, auteur spirituel et
fin, le duc de Lévis, intelligent témoin de son siècle, perpétuait les
traditions élégantes de l'âge précédent et de l'ancienne monarchie. M.
de Jouy tentait de donner à la France un Addison, et la plus grande
faveur encourageait ce dessein hardi. Chénier et M. Lemercier
professaient avec éclat la littérature. Le laborieux et savant Ginguené
écrivait avec beaucoup de jugement et de goût l'histoire littéraire de
l'Italie. Salluste trouvait en M. Mollevaut, Tite-Live, Tacite et
Salluste encore en Dureau de la Malle, des traducteurs patients et
habiles. Le roman s'enrichissait des ouvrages célèbres de Mesdames de
Genlis, Cottin, de Flahaut (Souza), peut-être surpassés par deux ou
trois opuscules de M. Xavier de Maistre. M. Aimé Martin imitait avec
grâce et bonheur l'auteur des _Études de la nature_.

La poésie, constamment élégante, ne manqua pas toujours de charme ni de
grandeur. Si Lebrun avait déposé sa lyre, Delille faisait admirer encore
sa brillante fécondité. Ses succès et l'esprit du temps avaient
encouragé la traduction en vers et la poésie didactique. Dans le premier
de ces deux genres, il faut citer d'abord le traducteur d'Ovide et celui
d'Anacréon, Saint-Ange et M. de Saint-Victor; après eux, Daru, ingénieux
interprète d'Horace, M. Tissot, traducteur des _Bucoliques_, et M.
Baour-Lormian, dont le vers moelleux et plein de mélodie rendit
quelquefois avec bonheur l'expressive musique du Tasse. La poésie
didactique s'honore d'Esménard, auteur du poème de _la Navigation_; de
M. Michaud, qui chanta _le Printemps d'un proscrit_; de M. de
Saint-Victor, dont les deux poèmes, l'_Espérance_ et le _Voyage du
poète_, renferment quelques-uns des plus beaux vers du siècle; de
Chênedollé, qui trouva, pour célébrer le _Génie de l'homme_, des accents
pleins de grandeur; de Legouvé, dont le poème sur le _Mérite des femmes_
est resté tout entier dans tant de mémoires; de Millevoye, qui peignit
avec bonheur l'amour maternel; de M. de Frénilly, auteur de quelques
satires où les bons vers sont en nombre; de Parseval Grandmaison, habile
versificateur, exerçant alors dans des compositions de peu d'étendue un
talent qu'il réservait aux hasards de la grande épopée; de M. Soumet,
qui n'était pas encore l'auteur de _Clytemnestre_ et de ce grand poème
où il célèbre avec autant de magnificence que de témérité la
réconciliation de l'Antéchrist et le rachat de l'enfer; de M. Campenon,
qui, après avoir décrit la _Maison des champs_, tenta avec succès
l'épopée domestique dans son _Enfant prodigue_; de M. Berchoux, auteur
spirituel et gai de la _Gastronomie_. Les concours académiques avaient
créé une poésie qu'à défaut d'un nom meilleur nous appellerons
_épisodique_, et qui, fort encouragée par le public, exerça quelques
talents distingués.--Quelques-unes des belles épîtres de Chénier et des
piquantes narrations d'Andrieux sont de cette même époque.

L'élégie, cultivée avec succès par Mesdames Dufresnoy et Victoire
Babois, recevait de Millevoye un caractère nouveau et des couleurs
variées. La carrière se ferma trop tôt devant ce poète, amoureux de la
perfection, qui a peu écrit et beaucoup travaillé. C'est lui surtout,
qui, sans système, mais avec réflexion, faisait doucement dériver la
poésie vers des plages nouvelles où, prévenu par la mort, lui-même
n'aborda pas.

Le tragique Ducis écrivait alors, dans la solitude, ses poésies
fugitives pleines de négligence, d'énergie et de grâce; Arnault,
Ginguené, M. Le Bailly marquaient leur place parmi les meilleurs
fabulistes.

La tragédie, trop assujettie à d'anciennes traditions, n'est pourtant ni
stérile ni sans honneur à une époque qui peut réclamer le _Tibère_ de
Chénier, les _Templiers_ de Raynouard, l'_Agamemnon_ de Lemercier,
auteur de ce drame de _Pinto_, dans lequel il anticipait sur les
hardiesses d'une époque plus tardive.

La comédie, ramenée par Andrieux et Collin d'Harleville au caractère de
vérité franche que lui avait enlevé la manie analytique du dix-huitième
siècle, trouva, à côté de ces deux habiles poètes, d'autres soutiens
encore. Il suffit de nommer Picard, M. Roger, M. Étienne, auteur des
_Deux Gendres_, M. Duval, qui eut des succès dans la comédie de
caractère, plus encore dans le drame historique et dans la comédie
anecdotique. On ne doit pas négliger de remarquer que la comédie de ce
temps fut plus décente et plus morale qu'elle ne l'avait été à aucune
autre époque.

Votre professeur[46] s'est renfermé dans les limites de cette espèce
d'inventaire. Il a judicieusement réservé deux écrivains, dont les
ouvrages ont inauguré une époque nouvelle, et ouvert les voies où tous
les esprits se sont engagés avec plus ou moins d'empressement après la
chute de l'empire. Vous avez déjà nommé ces deux écrivains qui se
portaient en avant de la littérature contemporaine, l'un par un retour
plein d'amour vers le passé, l'autre par un élan plein d'enthousiasme
vers l'avenir: M. de Chateaubriand et Madame de Staël, un esprit
poétique, une âme passionnée, qui créèrent dans le même temps, le
premier un monde d'images, l'autre un monde de pensées.

Ils appartiennent sans doute à leur temps; ils en sont même plus que
leurs contemporains, dont les écrits nous représentent le dix-huitième
siècle échoué et laissé à sec sur les rivages du dix-neuvième. Ce temps,
si vous l'aimez mieux, leur appartient, et c'est à bon droit qu'ils
auraient pu dire à la littérature de l'Empire:

     La maison est à nous, c'est à vous d'en sortir.

Mais, dans un autre sens, ils n'appartiennent pas à leur époque,
puisqu'ils la devancent, puisqu'ils innovent tandis qu'elle imite,
puisqu'ils marchent lorsqu'elle s'assied. Ils ont été les premiers à
découvrir et à saluer l'avenir, et c'est pour cela même que nous les
réservons pour le moment où cet avenir a commencé à devenir le présent.



PREMIERE PARTIE



MADAME DE STAËL



CHAPITRE PREMIER

Son caractère.


Madame de Staël, ayant devancé M. de Chateaubriand dans la vie et dans
la mort, appelle nos premiers regards. Née à Paris en 1766, elle y
mourut en 1817.

Sa vie se trouve partout. C'est son caractère que nous voudrions faire
connaître. À quiconque aurait lu tous ses écrits, nous n'aurions plus
rien à dire; il la connaîtrait, car elle y est tout entière, et aucune
biographie morale, non pas même la belle notice de son amie Madame
Necker de Saussure, ne peut valoir ni suppléer celle-là. Jamais auteur
ne s'est uni plus étroitement à ses ouvrages, et n'y a laissé de
soi-même une plus vive empreinte.

Les parents de cette femme célèbre exercèrent une grande influence sur
son caractère, sur ses opinions et sur sa vie; mais M. Necker en sens
direct et positif, et Madame Necker négativement.

Une sorte de roideur, qu'imprime quelquefois au caractère des femmes une
jeunesse laborieuse et difficile, ne laissait pas assez voir dans Madame
Necker l'affection mêlée au devoir, concourant avec le devoir. Fille de
pasteur, et nourrie dans l'attachement au culte établi, sa religion,
sans être précise, avait conservé le caractère d'une religion positive,
c'est-à-dire d'une autorité extérieure devant laquelle, sans examen,
elle agenouillait sa raison, l'oreille ouverte d'ailleurs à tous les
échos de la philosophie du jour. [Qu'une âme vive, qu'une raison active,
comme celle de Madame de Staël en aient moins aimé la morale du devoir
et la religion positive, il ne faut pas s'en étonner[47].] Madame
Necker, sans s'en douter, acheva dans l'esprit de sa fille ce que tant
d'autres causes avaient trop bien commencé.

Nous verrons plus tard comment elle jugea, pendant longtemps, la
religion chrétienne. Voyons dès à présent, quelles furent, du moins dans
ses premiers écrits, ses vues sur l'essence de la morale. Ces lignes de
son ouvrage sur les _Passions_ méritent d'être lues avec attention:

     «Il y a des vertus toutes composées de crainte et de sacrifices,
     dont l'accomplissement peut donner une satisfaction d'un ordre très
     relevé à l'âme forte qui les pratique; mais peut-être, avec le
     temps, découvrira-t-on que tout ce qui n'est pas naturel n'est pas
     nécessaire, et que la morale, dans divers pays, est aussi chargée
     de superstition que la religion. Du moins, en parlant de bonheur,
     il est impossible de supposer une situation qui exige des efforts
     perpétuels; et la bonté donne des jouissances si faciles et si
     simples, que leur impression est indépendante du pouvoir même de la
     réflexion. Si cependant l'on se livre à des retours sur soi, ils
     sont tous remplis d'espérance; le bien qu'on a fait est une égide
     qu'on croit voir entre le malheur et soi; et lors même que
     l'infortune nous poursuit, on sait où se réfugier, on se transporte
     par la pensée dans la situation heureuse que nos bienfaits ont
     procurée[48].»

Entre M. Necker et sa fille régnait, au contraire, la plus profonde
sympathie. Ils furent de bonne heure amis intimes. Rien n'est à comparer
au sentiment de Madame de Staël pour son père, pas même celui de Madame
de Sévigné pour sa fille, si ce n'est sous le rapport de l'intensité. Ce
sentiment, si voisin de l'adoration religieuse qu'il n'est guère
possible de l'en distinguer, se composait d'une vraie piété filiale,
d'une admiration enthousiaste et d'une amitié passionnée. Payé d'un
large retour, ou plutôt prévenu par l'amour le plus empressé, le plus
indulgent et le plus caressant, il attendrit de bonne heure cette jeune
âme, l'accoutuma au bonheur du cœur, [lui en donna l'insatiable
besoin,[49]] et, dans l'extrême félicité de sa jeunesse, prépara
peut-être le malheur de sa vie entière. Pour juger de ce qu'était M.
Necker aux yeux et pour le cœur de sa fille, quelques passages des
écrits de Madame de Staël peuvent suffire; dans tous ses ouvrages elle a
parlé de son père. On ne pourra lire ces passages, ni sans sourire, car
les éloges sont outrés, ni sans s'attendrir, car cette affection est
d'une vérité profonde:

     «Ce livre (_De l'Importance des opinions religieuses_, par M.
     Necker), époque dans l'histoire des pensées, puisqu'il en a reculé
     l'empire; ce livre qui semble anticiper sur la vie à venir, en
     devinant les secrets qui doivent un jour nous être dévoilés; ce
     livre que les hommes réunis pourraient présenter à l'Être suprême
     comme le plus grand pas qu'ils aient fait vers lui[50].»

Il serait injuste de ne pas rappeler que Madame de Staël n'avait que
vingt-deux ans lorsqu'elle écrivait ces lignes.

     «Vous avez entendu parler de l'esprit et des rares talents de mon
     père; mais on ne vous a jamais peint l'incroyable réunion de raison
     parfaite et de sensibilité profonde, qui fait de lui le plus sûr
     guide et le plus aimable des amis. Vous a-t-on dit que maintenant
     l'unique but de ses étonnantes facultés est d'exercer la bonté,
     dans ses détails comme dans son ensemble? Il écarte de ma pensée
     tout ce qui la tourmente; il a étudié le cœur humain pour mieux le
     soigner dans ses peines, et n'a jamais trouvé dans sa supériorité
     qu'un motif pour s'offenser plus tard et pardonner plus tôt; s'il a
     de l'amour propre, c'est celui des êtres d'une autre nature que la
     nôtre, qui seraient d'autant plus indulgents qu'ils connaîtraient
     mieux toutes les inconséquences et toutes les faiblesses des
     hommes[51].»

     «Ce qui se fait sentir plus particulièrement dans les ouvrages de
     M. Necker, c'est l'incroyable variété de son esprit. Voltaire est
     unique dans le monde littéraire par la diversité de ses talents; je
     crois M. Necker unique par l'universalité de ses facultés[52].»

     «Personne n'a jamais, autant que mon père, donné l'idée, à tous
     ceux qui l'entouraient, d'une protection presque surnaturelle...
     Pendant les troubles de France, lors même que nous étions séparés,
     je me croyais préservée par lui; je n'ai jamais pensé qu'un grand
     malheur pût m'atteindre. Il vivait; j'étais sûre qu'il viendrait à
     mon secours, et que son éloquent langage et son vénérable ascendant
     m'arracheraient du fond des prisons, si j'y avais été jetée. En lui
     écrivant, je l'appelais presque toujours _mon ange tutélaire_. Je
     sentais ainsi son influence, et il me semblait que la
     responsabilité de mon sort le concernait plus que moi:--je comptais
     sur lui, comme réparateur de mes fautes; rien ne me paraissait sans
     ressources pendant sa vie: ce n'est que depuis sa mort que j'ai
     connu la véritable terreur, que j'ai perdu cette espérance de la
     jeunesse qui se fonde toujours sur ses forces pour tout obtenir.
     Mes forces, c'étaient les siennes; ma confiance, c'était son appui.
     Existe-t-il encore autour de moi, ce génie protecteur? me dira-t-il
     ce qu'il faut souhaiter ou craindre? me guidera-t-il dans mes
     démarches? étendra-t-il ses ailes sur mes enfants, qu'il a bénis de
     sa voix mourante; et puis-je assez recueillir de lui dans mon cœur,
     pour le consulter encore et l'entendre[53]?»

La tendresse indulgente et expansive de M. Necker, des relations
délicieuses dont une admiration réciproque formait la base ou le trait
dominant, exaltèrent peut-être jusqu'à l'excès chez Madame de Staël le
besoin d'affection dont la nature avait fait, je crois, le plus vif de
tous ses penchants. Le mariage de pure convenance, [c'est-à-dire de
vanité,[54]] auquel, selon toute probabilité, elle souscrivit par
déférence, était bien peu dans le sens de son caractère. Nous n'avons
d'autres renseignements sur cette union que le [profond[55]] silence
qu'elle a gardé sur ce sujet dans des écrits où elle répand toute son
âme [et introduit volontiers les personnages qui l'intéressent[56]]. Ce
silence parle assez haut, quand on se rappelle que l'_amour dans le
mariage_ était aux yeux de Madame de Staël l'idéal du bonheur en ce
monde[57].

     «Être deux dans le monde calme tant de frayeurs! Les jugements des
     hommes et de Dieu même semblent moins à craindre alors[58].»

Sans insister sur ce point [délicat[59]], disons seulement que toute la
vie, tous les écrits de cette femme illustre, trahissent et respirent un
désappointement douloureux, une soif trompée. Pour elle, l'affection et
le bonheur n'étaient qu'une même chose, et sans doute l'absence du
bonheur est le plus grand malheur pour une âme passionnée. L'infortune
matérielle lui paraîtrait peut-être une favorable diversion. Je me
représente quelquefois Madame de Staël dans une position précisément
contraire à celle que lui fit la Providence, malheureuse par la fortune,
heureuse par le cœur, et je me demande si cette dispensation, qui
n'aurait pas atteint les sources de son talent, n'en aurait point changé
la direction et diminué la valeur. L'infortune matérielle, fortifiant le
cœur, donne souvent quelque âpreté au caractère et quelque rigidité à la
pensée: les souffrances du cœur augmentent peut-être la personnalité,
mais en ajoutant à la vie et à la pensée je ne sais quelle grâce
douloureuse. Moins infortunés, bien des hommes de génie eussent été
moins éloquents, et l'on sent partout, en lisant Madame de Staël, que
ses peines l'ont inspirée.

Sa vie que l'indigent seul eût pu appeler fortunée, fut en effet
douloureuse. Nous avons indiqué un premier malheur, qui fut pour elle un
de ces deuils muets qu'on porte dans l'âme et qu'on ne dépose jamais.
Mais on peut considérer le caractère même de cette femme extraordinaire,
les événements publics et son talent même comme trois Parques fatales,
qui tissèrent à l'envi la trame de son malheur.

Son caractère est retracé dans Delphine, chez qui l'impétuosité n'est
pas plus généreuse, ou la générosité plus imprévoyante que chez Madame
de Staël; mais ce que n'avait pas Delphine, et ce qu'avait, je crois,
celle qui a raconté son histoire, c'était une activité inquiète, le
besoin d'influer, et peut-être celui de paraître. Que de conditions de
malheur dans la carrière d'une femme!

Les événements l'atteignirent dans ce qui lui restait de bonheur, en
compromettant celui de ses amis. Elle ne vivait guère plus en elle qu'en
eux, et se trouvait comme enveloppée dans leurs malheurs par les
douleurs de la pitié. D'ailleurs, on a dit avec raison, que, fidèle à
ses convictions politiques, elle ne triompha pourtant point lorsqu'elles
triomphèrent, la compassion la jetant, à chaque nouvelle crise, dans le
parti des vaincus: le jour même de la victoire, elle rompait avec les
vainqueurs, parce qu'en révolution les vainqueurs sont sans pitié: or la
pitié était sa religion.

Enfin, son talent même la rendit malheureuse en la rendant célèbre. La
célébrité est peut-être, de tous les avantages que nous pouvons
ambitionner, celui qui a le moins de rapport avec le bonheur; il n'en a
point surtout avec les vrais intérêts d'une femme: on dirait que
l'admiration qu'elle excite écarte d'elle l'affection, qu'elle devient
quelque chose de moins qu'un être humain en devenant quelque chose de
plus qu'une femme, et qu'elle doit avoir une part double dans la haine
qu'éveillent presque toujours les grandes renommées. La célébrité isole
une femme auteur, et l'exile pour ainsi dire dans sa gloire.

Il semblait que de rares qualités du cœur devaient ménager, en faveur de
Madame de Staël, une exception à cette règle. Quelle ne fut pas sa
générosité, même envers les écrivains qui l'avaient le plus maltraitée!
Il n'en est pas un au talent duquel elle n'ait rendu hommage. Elle se
rend cette justice, en en diminuant ingénieusement le mérite:

     «Il me semble, dit-elle, que quand on s'est soi-même livré de tout
     temps à l'étude des lettres, on a sur les livres une sorte
     d'impartialité d'artiste, et je sais du moins qu'il m'arrive
     souvent de louer des écrivains qui m'ont personnellement attaquée,
     par cet amour pour le talent en lui-même qui l'emporte sur toute
     espèce de préventions[60].»

Devant une si noble et si universelle bienveillance, il semble que
l'envie elle-même aurait dû désarmer; mais l'envie ne désarme jamais;
elle a, pensez-y bien, ses propres souffrances à venger: et quelles
souffrances plus cruelles que celles de l'envie?

On l'a, en conséquence, déchirée dans son talent, dans son caractère et
dans ses mœurs. Espérons que le temps consommera la justice qu'on a
commencé à lui rendre. Laissons dire à un cynique, qu'il reste toujours
quelque chose de la calomnie, et croyons, avec le poète:

     Que des préventions déchirant le bandeau
     La vérité s'assied sur le bord d'un tombeau.

Madame de Staël a plus d'une fois déploré le malheur de la femme
célèbre, et en le déplorant, elle a raconté son histoire. Elle a, sur ce
sujet, des accents bien émus dans ce passage du livre sur la
_Littérature_, où l'on dirait qu'elle ne plaint pas feulement, mais
qu'elle blâme celle qui s'expose à de pareils dangers:

     «Dès qu'une femme est signalée comme une personne distinguée, le
     public en général est prévenu contre elle. Le vulgaire ne juge
     jamais que d'après certaines règles communes, auxquelles on peut se
     tenir sans s'aventurer. Tout ce qui sort de ce cours habituel
     déplaît d'abord à ceux qui considèrent la routine de la vie comme
     la sauvegarde de la médiocrité. Un homme supérieur déjà les
     effarouche; mais une femme supérieure, s'éloignant encore plus du
     chemin frayé, doit étonner, et par conséquent importuner davantage.
     Néanmoins un homme distingué ayant presque toujours une carrière
     importante à parcourir, ses talents peuvent devenir utiles aux
     intérêts de ceux mêmes qui attachent le moins de prix aux charmes
     de la pensée. L'homme de génie peut devenir un homme puissant, et
     sous ce rapport, les envieux et les sots le ménagent; mais une
     femme spirituelle n'est appelée à leur offrir que ce qui les
     intéresse le moins, des idées nouvelles ou des sentiments élevés:
     sa célébrité n'est qu'un bruit fatigant pour eux.

     La gloire même peut être reprochée à une femme, parce qu'il y a
     contraste entre la gloire et sa destinée naturelle. L'austère vertu
     condamne jusqu'à la célébrité de ce qui est bien en soi, comme
     portant une sorte d'atteinte à la perfection de la modestie. Les
     hommes d'esprit, étonnés de rencontrer des rivaux parmi les femmes,
     ne savent les juger, ni avec la générosité d'un adversaire, ni avec
     l'indulgence d'un protecteur; et dans ce combat nouveau, ils ne
     suivent ni les lois de l'honneur, ni celles de la bonté. Si, pour
     comble de malheur, c'était au milieu des dissensions politiques
     qu'une femme acquît une célébrité remarquable, on croirait son
     influence sans bornes alors même qu'elle n'en exercerait aucune; on
     l'accuserait de toutes les actions de ses amis; on la haïrait pour
     tout ce qu'elle aime, et l'on attaquerait d'abord l'objet sans
     défense avant d'arriver à ceux que l'on pourrait encore redouter.

     Un homme peut, même dans ses ouvrages, réfuter les calomnies dont
     il est devenu l'objet: mais pour les femmes, se défendre est un
     désavantage de plus; se justifier, un bruit nouveau. Les femmes
     sentent qu'il y a dans leur nature quelque chose de pur et de
     délicat, bientôt flétri par les regards mêmes du public: l'esprit,
     les talents, une âme passionnée, peuvent les faire sortir du nuage
     qui devrait toujours les environner; mais sans cesse elles le
     regrettent comme leur véritable asile.

     L'aspect de la malveillance fait trembler les femmes, quelque
     distinguées qu'elles soient. Courageuses dans le malheur, elles
     sont timides contre l'inimitié; la pensée les exalte, mais leur
     caractère reste faible et sensible. La plupart des femmes
     auxquelles des facultés supérieures ont inspiré le désir de la
     renommée, ressemblent à Herminie revêtue des armes du combat: les
     guerriers voient le casque, la lance, le panache étincelant; ils
     croient rencontrer la force, ils attaquent avec violence, et dès
     les premiers coups, ils atteignent au cœur.

     Non seulement les injustices peuvent altérer entièrement le bonheur
     et le repos d'une femme; mais elles peuvent détacher d'elle
     jusqu'aux premiers objets des affections de son cœur. Qui sait si
     l'image offerte par la calomnie ne combat pas quelquefois contre la
     vérité des souvenirs? Qui sait si les calomniateurs, après avoir
     déchiré la vie, ne dépouilleront pas jusqu'à la mort des regrets
     sensibles qui doivent accompagner la mémoire d'une femme aimée?

     Dans ce tableau, je n'ai encore parlé que de l'injustice des hommes
     envers les femmes distinguées: celle des femmes aussi n'est-elle
     point à craindre? N'excitent-elles pas en secret la malveillance
     des hommes? Font-elles jamais alliance avec une femme célèbre pour
     la soutenir, pour la défendre, pour appuyer ses pas
     chancelants[61]?»

La popularité de son père aggrava le mal; Madame de Staël avait déjà
bien assez de torts aux yeux de l'envie; on lui compta, par surcroît,
ceux de son père; car l'esprit de parti, parodiant insolemment le Dieu
jaloux, a coutume de punir les mérites des pères sur les enfants jusqu'à
la troisième et quatrième génération.

La Révolution éclata. Madame de Staël, qui en avait salué l'avènement
avec transport, en avait peut-être aussi pressenti les excès.

     «N'effacez point, écrivait-elle six mois avant la convocation des
     États généraux, n'effacez point le sceau de raison et de paix que
     le destin veut apposer sur votre constitution; et quand l'accord
     unanime vous permet de compter sur le but que vous voulez
     atteindre, _prétendez à la gloire de l'obtenir sans l'avoir
     passé_[62].»

L'un des premiers soins de cette révolution qu'elle avait aimée et dont
elle continua d'aimer le principe, fut de détruire le ministre qu'avait
installé la liberté, et ce ministre était le père de Madame de Staël.

Elle courut des dangers personnels; elle usa d'un reste d'influence pour
arracher à la proscription plusieurs de ses amis. Il fallut enfin céder
à l'orage et chercher un asile en Angleterre. Deux ans qu'elle y passa
l'attachèrent profondément à cette nation, à ses institutions, à sa
littérature. Ses goûts et ses principes y trouvaient une égale
satisfaction. Elle vit tout un peu en beau, et la trace de ses vives
impressions se retrouve dans son dernier ouvrage, où sa confiance
absolue dans la générosité britannique éveille quelquefois le sourire.

La pure littérature n'avait point de droit sur Madame de Staël au milieu
des souffrances de son pays. C'est donc moins comme écrivain que comme
défenseur d'une royale infortune et des intérêts de l'humanité qu'elle
nous apparaît dans ses touchantes _Réflexions sur le procès de la Reine_
et dans des _Réflexions_ politiques dont la paix universelle était le
but.

De retour en France, en 1795, elle vit se presser autour d'elle tout ce
qu'il y avait à Paris d'hommes éminents et d'amis de la vraie liberté.
Objet de la défiance et des inquiétudes du Directoire, elle eut pourtant
assez de crédit pour satisfaire plusieurs fois son ardent besoin
d'obliger. Sa voix, comme sa fortune, appartenait aux proscrits. Ce fut
elle, avec Chénier, qui rendit à la France M. de Talleyrand, qui
attendait de l'autre côté de l'Atlantique le premier signal de la
fortune. La France, je crois, lui en sut peu de gré, et M. de Talleyrand
ne se piqua pas, dit-on, d'être plus reconnaissant que la France.

À cette époque se rapportent les grands triomphes de Madame de Staël, je
n'ose dire comme orateur, mais comme incomparable talent de
conversation. Et ce même temps fut pour elle celui d'un découragement
profond. Elle semblait désespérer de son pays et de l'avenir du monde,
dans ces paroles écrites l'année même de son retour en France:

     «On dit que le malheur hâte le développement de toutes les facultés
     morales; quelquefois je crains qu'il ne produise un effet
     contraire, qu'il ne jette dans un abattement qui détache et de
     soi-même et des autres. La grandeur des événements qui nous
     entourent fait si bien sentir le néant des pensées générales,
     l'impuissance des sentiments individuels, que, perdu dans la vie,
     on ne sait plus quelle route doit suivre l'espérance, quel mobile
     doit exciter les efforts, quel principe guidera désormais l'opinion
     publique à travers les erreurs de l'esprit de parti, et marquera de
     nouveau, dans toutes les carrières, le but éclatant de la véritable
     gloire[63].»

Ne croyez-vous pas voir un navire désemparé, qui flotte misérablement à
tous les vents? Chose curieuse! ces lignes si graves servent de préface
à deux ou trois petits romans. C'est un contraste et non une
contradiction. L'auteur semble s'excuser de ne pas traiter des sujets
plus sérieux; et la frivolité même de ses productions est un symbole et
non une preuve de son découragement.

L'étoile de Bonaparte se levait alors. Il était déjà une puissance.
Madame de Staël en était une aussi. Ces deux puissances se cherchèrent
du regard, s'admirèrent mutuellement et se séparèrent presque aussitôt.
Les opinions de Madame de Staël étaient libérales, et l'esprit, en tout
cas, est une liberté. Bonaparte comprit qu'il n'y avait pas place en
France, pour cette femme et pour lui. Un prétexte de la bannir fut
aisément trouvé. En 1803 commencèrent les _Dix ans d'exil_ de cette
femme célèbre. Bonaparte fut petit, Madame de Staël ne mit peut-être pas
assez de dignité dans ses regrets[64]. On sourit, mais non pas de
plaisir, quand on voit le grand empereur fixer à quarante lieues le
rayon à l'extrémité duquel, se portant d'ailleurs d'un point à l'autre
de la circonférence, cette femme pourra résider, et quand cette femme,
trop éprise de Paris, essaie de raccourcir le rayon, de rompre la ligne
et d'entamer, comme un prétendant, le territoire occupé par un
usurpateur. Sans contredit, Madame de Staël eut quelques-uns des défauts
de son sexe, comme elle en avait les plus précieuses qualités; elle fit
faire trop de bruit à sa disgrâce, et donna peut-être trop de part à un
ressentiment légitime dans ses jugements sur celui qu'elle ne craignit
pas d'appeler _le moderne Attila_.

Ses années d'exil, partagées entre le séjour de Coppet et des voyages en
Allemagne, en Italie, en Russie, en Suède, en Angleterre, furent
décisives pour la gloire de Madame de Staël. _Delphine_ avait jeté un
grand éclat; _ Corinne_ et _l'Allemagne_ en jetèrent bien davantage et
placèrent leur auteur à la tête de la littérature de son pays.

Quand la Restauration la ramena en France, elle avait trouvé dans un
second et tardif mariage le bonheur auquel avaient aspiré ses jeunes
années. Bien des circonstances se réunissaient pour le combler, et pour
la confirmer dans l'utile pensée que le bonheur n'est pas plus dans les
passions ou dans la gloire que la voix de Dieu n'est dans la tempête;
mais lorsque ce bonheur moral, que des convictions épurées
ennoblissaient de jour en jour, se leva pour elle, le bonheur extérieur,
la santé, la vie s'enfuyaient à grands pas. Une maladie douloureuse
enleva Madame de Staël à sa famille, à son pays et à ses espérances
terrestres, le 14 juillet 1817.

Une âme ne se définit pas, quoiqu'on puisse la connaître et la juger;
mais chacune se distingue par quelques traits saillants qui forment pour
ainsi dire sa figure. Il n'est pas difficile de discerner ceux qui
distinguent Madame de Staël. Benjamin Constant a bien caractérisé son
illustre amie lorsqu'il a dit:

     «Les deux qualités dominantes de Madame de Staël étaient
     l'affection et la pitié. Elle avait, comme tous les génies
     supérieurs, une grande passion pour la gloire; elle avait, comme
     toutes les âmes élevées, un grand amour pour la liberté: mais ces
     deux sentiments impérieux et irrésistibles, quand ils n'étaient
     combattus par aucun autre, cédaient à l'instant, lorsque la moindre
     circonstance les mettait en opposition avec le bonheur de ceux
     qu'elle aimait, ou lorsque la vue d'un être souffrant lui rappelait
     qu'il y avait dans le monde quelque chose de bien plus sacré pour
     elle que le succès d'une cause ou le triomphe d'une opinion[65].»

À ces deux traits je voudrais en ajouter un troisième: la foi à la
vérité, je veux dire à la valeur intrinsèque, à la force de la vérité.
Vertu rare, vertu religieuse, car elle suppose la religion, et la
religion la suppose. C'est déjà presque une religion, puisque celui qui
croit à la vérité, croit à quelque chose de plus haut que l'espace, que
le temps et que les forces de l'univers. La vérité, c'est la pensée de
Dieu, c'est Dieu dans les choses; or Madame de Staël est une de ces âmes
qui ont le plus honoré la vérité comme vérité, et qui l'ont crue plus
forte que tout ce qui est fort, qui ont senti qu'il est juste de se
dévouer à elle. La conviction, lorsqu'elle se croyait dans le vrai,
l'amour du vrai, quel qu'il fût, alors qu'elle doutait encore, l'effort
constant vers la lumière, voilà ce que l'on retrouve à toutes les pages
de ses écrits; voilà ce qui les rend tous sérieux; voilà ce qui la met
au-dessus, au moins sous ce rapport important, de la plupart de ceux ou
de celles qu'on aurait l'idée de lui comparer.



CHAPITRE DEUXIÈME

Premiers ouvrages de Madame de Staël.


Passons de la vie aux écrits de Madame de Staël; ce sera raconter sa vie
une seconde fois.

Elle débuta, en 1788, par des _Lettres sur les écrits et le caractère de
J.-J. Rousseau_. L'admiration enthousiaste est certainement le ton
dominant de cet ouvrage, dont l'auteur avait à peine vingt-deux ans
lorsqu'il parut. Bien des choses dans les opinions et dans la conduite
de Rousseau devaient être plus sérieusement appréciées. On n'aime pas
que l'auteur, en avouant que Rousseau fut ingrat, s'efforce de rendre
son ingratitude intéressante; on approuve moins encore le jugement
qu'elle porte sur la dernière action de Rousseau, je veux dire sur sa
mort, qu'elle suppose avoir été volontaire. Les années et l'observation
durent aussi modifier ses idées sur l'_Émile_; mais après tout, il y a
lieu d'admirer, en plusieurs endroits, l'indépendance et la sûreté de
son jugement. N'y a-t-il pas, dans cette observation sur les deux
premiers ouvrages de Rousseau (_Discours sur l'influence des Sciences et
des Arts_, et _sur l'Inégalité_), autant de bon sens que d'esprit?

     «Peut-être aurait-il dû avouer, dit-elle, que cette ardeur de
     connaître et de savoir était aussi un sentiment naturel, don du
     ciel, comme toutes les autres facultés des hommes; moyens de
     bonheur, lorsqu'elles sont exercées; tourment, quand elles sont
     condamnées au repos. C'est en vain qu'après avoir tout connu, tout
     senti, tout éprouvé, il s'écrie: _N'allez pas plus avant; je
     reviens, et je n'ai rien va qui valût la peine du voyage_. Chaque
     homme veut être à son tour détrompé, et jamais les désirs ne furent
     calmés par l'expérience des autres[66].»

_L'Héloïse_, qu'elle admire avec transport, essuie pourtant de graves
censures. On a dit souvent, après et sans doute avant La Rochefoucauld,
que l'esprit est dupe du cœur, ce qui n'empêche pas que le cœur ne soit
une lumière. C'est par le cœur que Madame de Staël a si bien déjoué les
sophismes en actions, les pièges dont ce roman est semé. Une parole
incisive relève, en ces parties du travail de Madame de Staël, la
justesse et la noble fermeté de ses critiques.

On croira sans peine qu'elle applaudit aux vues politiques de Rousseau.
Peu nous imposte; si elle avait tort, c'est à peu près avec tout le
monde, et si elle avait raison, tant d'autres avant elle avaient vu
comme elle! Ce dont il faut lui savoir gré, c'est d'avoir réservé une
partie de son admiration aux esprits qui, marchant, pour ainsi dire, du
même pas que le temps, excellent dans l'accommodement et la transaction;
mais après cela, nous ne la blâmerons pas d'avoir senti le mérite et
l'utilité de ces talents plus hardis, de ces génies plus abstraits, qui,
prenant leur point de départ, non dans les faits actuels et contingents,
mais dans les principes, qui sont les faits éternels, dirigent les
esprits vers l'idéal en toutes choses, et en le leur faisant connaître,
le leur font souhaiter. Le bien absolu, le vrai absolu doivent être
offerts aux regards de l'humanité; on ne s'en rapproche qu'à mesure
qu'on y croit et qu'on les contemple, et la foi à la perfection est une
même chose que la foi à la vérité.

Madame de Staël, dans ce premier écrit, comme dans tous les autres,
procède peu par voie de déduction, et n'affecte pas la marche
dialectique. Elle affirme, mais avec puissance; elle démontre moins
qu'elle ne fait voir; sa pensée est remarquable par l'intuition et la
spontanéité, aussi bien que par la richesse. Elle atteint beaucoup de
vérités par le sentiment, elle a plus qu'un autre ce qu'on peut appeler
des traits de lumière. Je mets dans ce nombre les pensées suivantes:

     «Il est des bienfaits si grands qu'ils donnent le besoin de la
     reconnaissance[67].»

     «On est vertueux quand on aime ce qu'on doit aimer:
     involontairement on fait ce que le devoir ordonne[67].»

     «Peut-être la morale perfectionne-t-elle plutôt qu'elle ne change,
     guide-t-elle plutôt qu'elle ne ramène[67].»

Et qui est-ce donc qui ramène, puisque ce n'est pas la morale? Les faits
sans doute; aussi la religion n'est-elle qu'un fait.

Toutes ces idées, chrétiennes à leur insu, font un pas vers la grande
vérité. Tout ce qui est vrai est chrétien. Toutes les vérités sont dans
le monde, et la grande vérité chrétienne est un centre qui leur est
montré, un confluent où toutes ces vérités, séparées les unes des autres
et impuissantes dans leur isolement, se dirigent comme autant de
rivières pour se réunir et faire un tout. Lorsque cet ouvrage parut, on
reprocha l'affectation au style de Madame de Staël. Qu'on l'eût accusée
de témérité, à la bonne heure, quoique aujourd'hui nous n'en puissions
guère juger; écrire de nos jours ainsi, ce serait presque écrire
timidement. Mais le reproche d'affectation était souverainement injuste;
personne n'est plus que Madame de Staël au-dessus de cette faiblesse;
les imprudences de sa diction sont d'entraînement et non de calcul, et
peut-être n'a-t-elle que trop écrit avec toute son âme et mis toute sa
vie dans ses ouvrages. Non seulement elle n'a pas composé un livre, mais
peut-être n'a-t-elle pas écrit une phrase qui n'ait été essentiellement
une action.

Les _Réflexions sur le procès de la Reine_, écrites à Londres en 1793,
sont pleines d'effusion, d'attendrissement et de simplicité. C'est un
appel à la conscience et à la sensibilité. Mais ceux qui s'étaient
attribué le droit de juger la reine avaient par là même résolu de la
condamner, et la nation, spectatrice étonnée, n'avait plus ni voix ni
mains, mais seulement des yeux. Le style de cette production est peu
châtié. On y trouve des passages comme ceux-ci:

     «Quoi! la mort terminerait une si longue agonie! quoi! le sort
     d'une créature humaine pourrait _aller si loin en infortune_! Ah!
     repoussons tous le don de la vie, n'existons plus dans un monde où
     _de telles chances errent sur la destinée!.._ Et depuis ce temps
     _qu'est-il arrivé? Son courage et son malheur_.»

Mais ces incorrections, où je reconnais l'empressement de la pitié et la
précipitation du zèle, me plaisent comme la trace d'une larme généreuse,
qui, en tombant sur un mot, l'aurait rendu illisible.

En 1794 parurent les _Réflexions sur la paix, adressées à M. Pitt et aux
Français_. Cet écrit inspiré par la pitié n'est pas une complainte sur
les maux de la guerre, mais une suite de considérations très positives
et très solides sur l'intérêt commun qu'avaient à une prompte conclusion
de la paix toutes les parties belligérantes. La finesse toute féminine
des aperçus et des impressions se trouve mise au service d'une politique
saine et parfaitement informée. M. Necker sans doute ne fut pas étranger
à cet écrit, non plus qu'au suivant. Le sens exquis de Madame de Staël
s'est pourtant une fois trouvé en défaut dans cet ouvrage: c'est
lorsque, de la vanité naturelle aux Français, elle conclut
l'impossibilité du rétablissement de la monarchie.

     «Les Français, dit-elle, ont trop de vanité pour se soumettre à un
     chef; le roi se confondait avec la royauté: c'était le rang et non
     le talent qui le plaçait au-dessus de tous; mais celui qu'on
     choisirait, qu'on suivrait, qu'on croirait volontairement, serait
     par là même reconnu comme devant à ses talents sa supériorité sur
     les autres; et cet aveu n'est pas français[68].»

Il y a sans doute une vanité qui peut raisonner ainsi; il y en a une
autre qui n'y regarde pas de si près! et d'ailleurs la _vanité qui
raisonne_ peut tout aussi bien conclure en faveur d'un chef honoré par
ses talents qu'en faveur d'un roi qui n'a pour lui que sa naissance. Je
conçois très bien un homme qui dit: Je repousse une supériorité de
convention, mais je me soumettrai volontiers à une supériorité réelle,
intrinsèque. Je conçois même qu'un troisième vienne et dise: «Je me
soumettrai à tout ordre humain pour l'amour de Dieu.» (1 Pierre II, 13.)

L'année suivante, Madame de Staël écrivit des _Réflexions sur la paix
intérieure_. Il ne s'agit plus ici que de la France et de la
conciliation des partis dans cette grande république. L'auteur cherche
des yeux et croit avoir trouvé des hommes qui sont _d'un parti_, sans
être _des hommes de parti_. Elle s'adresse successivement «aux
royalistes amis de la liberté et aux républicains amis de l'ordre,»
c'est-à-dire, probablement, à des républicains qui sont fort peu
républicains et à des royalistes qui ne sont guère royalistes. À une
époque encore si ardente et si ébranlée, l'indifférence était possible
plutôt que l'impartialité, et que peut-on obtenir de l'indifférence? Les
hommes auxquels Madame de Staël faisait appel, où étaient-ils? Tous les
partis ont leur populace: tous les partis auraient-ils leurs saints? Si
jamais on écrit la vie de ces saints-là, elle ne remplira pas
cinquante-trois volumes in-folio, comme le recueil des Bollandistes. Ils
n'étaient pas assez nombreux en France pour réaliser les espérances de
Madame de Staël; l'événement le prouva bien. Bonaparte, au 18 brumaire,
fut le vrai médiateur entre les partis.

La lettre, hélas! était donc sans adresse, ou ne s'adressait à personne;
mais elle n'en était pas moins excellente: d'aussi nobles, d'aussi
justes idées, ne pouvaient pas être à jamais perdues; il se trouve
toujours quelqu'un, tôt ou tard, pour ramasser la vérité. Entre les
réflexions dont cet écrit se compose, l'événement a fait remarquer
celle-ci:

     «Les révolutions ont, comme les maladies dévorantes, des périodes
     inévitables. La France peut _s'arrêter_ dans la république; mais
     pour arriver à la monarchie mixte, il faut passer par le
     gouvernement militaire.[69]»

Ceux qui pensent, comme moi, que l'auteur ne croyait pas bien fermement
que la France pût s'arrêter dans la république, jugeront que, dans cet
endroit, toute la vérité sur la destinée de la France était apparue à
Madame de Staël.

Sa belle âme, qui se montre partout dans cet écrit, se déploie surtout
dans ces lignes du dernier chapitre:

     «Qu'on est las d'entendre parler de justice modifiée par les
     circonstances, de déprédations iniques qu'il n'est pas encore temps
     de réparer! Ah! le malheur est-il relatif, et peut-on suspendre
     aussi les irréparables effets de la douleur? Il est si peu de
     souffrances particulières utiles au bonheur public, que les
     ressources du génie suppléeraient heureusement à tous les moyens
     tirés du mal; et l'on se plaît à penser que les grandes facultés de
     l'esprit pourraient accomplir tous les vœux du cœur.

     »Découvrez, rendez-nous le plaisir de l'admiration! Il y a trop
     longtemps que, dans la carrière du beau, l'homme n'a étonné
     l'homme; il y a trop longtemps que l'âme froissée n'éprouve plus la
     seule jouissance céleste restée sur cette triste terre, cet abandon
     complet d'enthousiasme, cette émotion intellectuelle qui vous fait
     connaître, par la gloire d'un autre, tout ce que vous avez
     vous-même de facultés pour juger et pour sentir[70].»

Nous avons déjà dit un mot d'un recueil de nouvelles ou de petits romans
que Madame de Staël publia la même année. Ce que ce recueil offre de
plus remarquable, c'est un _Essai sur les fictions_ qui lui sert
d'introduction. L'auteur repousse absolument les fictions merveilleuses
et les allégories; elle admet les fictions qui se rattachent à
l'histoire, lorsqu'elles ne font que la développer; mais elle condamne
les romans historiques; aucun de ceux de Madame de Genlis n'existait
encore, ce qui n'empêcha pas Madame de Genlis d'en vouloir à l'auteur
qui, d'avance et sans le savoir, avait fait le procès à son système;
enfin elle traite des fictions naturelles qui n'ont d'autre base que la
vie humaine et d'autre vérité que la vraisemblance. Elle ne veut pas de
romans spécialement philosophiques, parce que, dit-elle, tous les romans
doivent l'être, et elle professe à cette occasion d'excellentes
doctrines littéraires:

     «On a fait, dit-elle, une classe à part de ce qu'on appelle les
     romans philosophiques; tous doivent l'être, car tous doivent avoir
     un but moral: mais peut-être y amène-t-on moins sûrement, lorsque
     dirigeant tous les récits vers une idée principale, l'on se
     dispense même de la vraisemblance dans l'enchaînement des
     situations; chaque chapitre alors est une sorte d'allégorie, dont
     les événements ne sont jamais que l'image de la maxime qui va
     suivre. Les romans de _Candide_, de _Zadig_, de _Memnon_, si
     charmants à d'autres titres, seraient d'une utilité plus générale,
     si d'abord ils n'étaient point merveilleux, s'ils offraient un
     exemple plutôt qu'un emblème, et si, comme je l'ai déjà dit, toute
     l'histoire ne se rapportait pas forcément au même but. Ces romans
     ont alors un peu l'inconvénient des instituteurs que les enfants ne
     croient point, parce qu'ils ramènent tout ce qui arrive à la leçon
     qu'ils veulent donner; et que les enfants, sans pouvoir s'en rendre
     compte, savent déjà qu'il y a moins de régularité dans la véritable
     marche des événements. Mais dans les romans tels que ceux de
     Richardson et de Fielding, où l'on s'est proposé de côtoyer la vie
     en suivant exactement les gradations, les développements, les
     inconséquences de l'histoire des hommes, et le retour constant
     néanmoins du résultat de l'expérience à la moralité des actions et
     aux avantages de la vertu, les événements sont inventés: mais les
     sentiments sont tellement dans la nature, que le lecteur croit
     souvent qu'on s'adresse à lui avec le simple égard de changer les
     noms propres.»

On ne lira point sans intérêt, à la suite de ce morceau, quelques
réflexions sur les romans en général, et le parallèle de ce moyen
d'instruction morale avec celui que présente l'histoire. Tout ce que dit
Madame de Staël nous paraît d'une justesse parfaite aussi longtemps
qu'il n'est question que des romans qui ne sont point romanesques. Il en
est de pareils sans doute; il faudrait seulement savoir s'ils ne font
pas exception, et si notre restriction n'atteint pas le genre à peu près
tout entier. Vous comprenez bien, Messieurs, que _romanesque_, dans ma
pensée, n'est pas synonyme d'intéressant, et que je veux bien qu'un
roman, en m'instruisant, m'intéresse: j'y consens d'autant plus
volontiers que je comprends qu'il serait moins instructif s'il était
moins intéressant. C'est faire, à ce qu'il semble, une assez belle passe
aux romanciers, et ils ne peuvent raisonnablement se plaindre de nous.
Malheureusement, _mundus cult decipi_ (le monde veut être trompé); ce
que la plupart des lecteurs demandent à un romancier, c'est précisément
ce que nous ne voulons pas qu'on leur donne; ils veulent qu'on les berce
dans l'oubli de la vie, et ils préfèrent follement à l'écrivain qui la
leur ferait aimer, celui qui la leur fait haïr, à celui qui met la
poésie dans la réalité, celui qui la met ou plutôt qui la cherche
ailleurs: je dis celui qui la cherche, puisque une poésie qui ne peut
pas se rattacher à la réalité n'est pas une poésie véritable. Le goût du
romanesque n'a peut-être pas créé le roman; mais sûrement il lui a fait
la loi: c'est le romanesque que presque tout le monde cherche dans le
roman, je dis même ceux qui se piquent le plus d'y chercher autre chose.
Que conclure de tout ceci? Faut-il ne plus lire de romans? N'en faut-il
plus faire? Permettez qu'en remplacement d'une réponse difficile, que je
n'ai pas eu le temps de préparer, je vous lise quelques lignes... de
quoi? d'un roman. S'il n'en existait que de pareils à ceux de l'auteur
que je vais citer, peut-être la question tomberait-elle d'elle-même, ou
n'aurait-elle jamais été soulevée. C'est de fort loin, c'est de
Stockholm que nous viennent ces bons avis. Mlle Frédérique Bremer peut
être comptée parmi les écrivains les plus ingénieux que la Suède possède
aujourd'hui.

     «Le roman distille la vie. De dix ans il fait un jour, et il
     concentre cent grains de blé dans une goutte d'alcool. C'est là son
     métier. La réalité procède autrement. Les grands événements, les
     tragédies de l'amour, y sont rares. Ils ne sont pas dans les règles
     de la vie ordinaire, mais dans l'exception. C'est pourquoi, ma
     chère enfant, ne restez pas là à les attendre: vous y perdriez
     votre temps et l'ennui vous prendrait. Ne cherchez pas au-dehors
     les richesses de la vie, créez-les dans votre propre sein. Aimez,
     aimez le ciel, la nature, la sagesse, aimez les bonnes gens qui
     vous entourent, et votre vie sera assez riche. Votre navire aérien
     s'emplira d'un air pur et vif, et vous portera peu à peu dans la
     patrie de la lumière et de l'amour.»



CHAPITRE TROISIÈME

De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations.
Réflexions sur le suicide.


J'arrive au premier des ouvrages considérables par l'étendue, au premier
livre qu'ait écrit Madame de Staël. Il parut à Lausanne, en 1796, sous
ce titre: _De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et
des nations_, et porte pour épigraphe ce vers de Virgile: _Quæsivit cœlo
lucem, ingemuitque reperta_, (Il chercha dans le ciel la lumière et
gémit de l'avoir trouvée.) Il n'est pas certain que l'auteur ait cherché
la lumière dans le ciel; il ne fallait peut-être pas, pour trouver cette
lumière-là, s'élever si haut; mais le reste de l'épigraphe est juste: ce
livre est une plainte douloureuse, ou du moins la plainte y est l'accent
de toutes les paroles de l'auteur, et même des paroles de consolation.
Mais Madame de Staël n'a jamais écrit dans le seul but d'épancher son
âme; cette personnalité, qui est peut-être la condition et l'inspiration
de plus d'un genre de littérature, n'était pas dans la nature de Madame
de Staël. La Bruyère avait dit: «Corriger les hommes est l'unique fin
que l'on doit se proposer en écrivant;» Madame de Staël dit à son tour:
«C'est pour les malheureux qu'il faut écrire,» et cette proposition si
absolue peut servir de devise à plusieurs de ses écrits, si ce n'est à
tous. Aux bornes d'une jeunesse qu'elle avait peut-être laissé dévorer
par des sentiments trop impétueux, et à l'issue d'une révolution où elle
avait vu toutes les passions se déchaîner contre le bonheur des
particuliers et de la nation, elle sentit pour l'individu le besoin de
maîtriser les passions, et pour le gouvernement le devoir de les
diriger. C'est tout le plan de son livre, dont elle n'a écrit que la
première moitié. Ainsi elle donnait à chaque partie son rôle, raisonnant
avec l'individu comme si les passions pouvaient être domptées, avec les
gouvernements comme si elles ne pouvaient pas l'être; marche tout à fait
rationnelle, car la sagesse consistera toujours à demander à l'individu
le vrai absolu et à la société le vrai relatif, quoique la société, à
certains égards soit plus capable que l'individu de réaliser le vrai
absolu. La sagesse de l'individu est de vouloir être parfait; la sagesse
des gouvernements est de ne jamais oublier que les hommes sont
imparfaits. Ainsi, selon le vœu de Madame de Staël, le gouvernement doit
compter avec les passions de l'individu, et l'individu n'en doit point
avoir. Elle n'a développé que la dernière de ces deux propositions.

Le livre de Madame de Staël en rappelle deux autres dont la doctrine
diffère ou paraît différer de la sienne. Le P. Senault, de l'Oratoire,
le précurseur de Bourdaloue, a écrit un traité, _De l'usage des
passions_, où l'on apprend, entre autres choses, «qu'il n'y a point de
passions qui ne puissent devenir vertus, et qu'il ne faut qu'un peu de
conduite pour leur faire changer de condition;» mais Senault n'a en vue
que les passions élémentaires ou abstraites, telles que l'amour et la
haine, le désir et l'aversion (qu'il appelle la fuite), la hardiesse et
la crainte, etc. Madame de Staël en veut aux passions concrètes ou
complexes, qui impliquent un objet déterminé et ne sont, en définitive,
qu'un sentiment d'amour ou de haine porté sur un objet particulier: son
livre n'est donc, en aucun sens, une réfutation du livre de Senault. Il
ne l'est pas davantage de celui d'Helvétius, qui, prenant comme elle les
passions de l'homme au sens concret, conseille de les appliquer, autant
qu'elles s'y peuvent appliquer, au bonheur de l'homme, à son bonheur
matériel; car, en théorie, Helvétius n'en connaît point d'autre. Madame
de Staël dédaignait trop une pareille doctrine pour songer à la réfuter.
Au nom du bonheur, mais du bonheur moral, elle fait le procès à tout ce
qu'on appelle communément _passions_; elle n'en excepte aucune; elle
frappe à coups redoublés sur celles dont l'attrait est le plus touchant;
[l'on serait tenté de croire,] à la voir si impitoyable [, qu'elle a ses
propres injures à venger; en même temps[71]] on se rappelle
involontairement ce mot d'une comédie: «N'en parlez donc pas tant, si
vous ne l'aimez plus.» Il y a des colères pleines de tendresse, des
haines pleines de regrets, et je doute que le chapitre sur l'amour
convertisse personne, si ce n'est peut-être à l'amour. Ne croyez
pourtant pas qu'il recèle la moindre arrière-pensée: il est écrit avec
une bonne foi parfaite, et avec une verve de douleur inimitable. Toutes
les passions ensemble, «cette force impulsive, dit-elle, qui entraîne
l'homme indépendamment de sa volonté, voilà le véritable obstacle au
bonheur individuel et politique[72].» Les passions sont notre unique
mal, notre seul danger: car si l'on n'était pas né passionné,
qu'aurait-on à craindre? Il n'en faut pas croire les déclamations et les
lieux communs, répandus par des écrivains qui n'avaient pas, pour en
parler, l'autorité de l'expérience.

     «Des hommes froids, qui veulent se donner l'apparence de la
     passion, parlent du charme de la douleur, des plaisirs qu'on peut
     trouver dans la peine; et le seul joli mot de cette langue, aussi
     fausse que recherchée, c'est celui de cette femme, qui, regrettant
     sa jeunesse, disait: _C'était le bon temps, j'étais bien
     malheureuse_[73].»

C'est en vain qu'on les a crues nécessaires au mouvement de la vie; tout
ce qu'il faut de mouvement à la vie sociale, tout l'élan nécessaire à la
vertu existerait sans ce mobile destructeur. C'est en vain qu'on prétend
qu'il faut consacrer nos efforts à diriger nos passions, non à les
vaincre:

     «Je n'entends pas, dit l'auteur, comment on dirige ce qui n'existe
     qu'en dominant; il n'y a que deux états pour l'homme: ou il est
     certain d'être le maître au dedans de lui, et alors il n'a point de
     passions; ou il sent qu'il règne en lui-même une puissance plus
     forte que lui, et alors il dépend entièrement d'elle. Tous ces
     traités avec la passion sont purement imaginaires; elle est, comme
     les vrais tyrans, sur le trône ou dans les fers[74].»

Puisque c'est le bonheur moral, le bonheur de l'âme, que l'auteur veut
défendre contre les passions, et que ce bonheur, qui ne saurait être
négatif, a pour condition essentielle le libre déploiement des forces
bienfaisantes, on comprend ce dont l'auteur accuse avant tout les
passions; c'est d'étouffer, d'opprimer ces éléments salutaires, qui sont
la semence de nos vertus. Ce qui la frappe surtout, c'est le peu
d'espace qui reste à la bonté dans un cœur que les passions ont abordé,
et par là même envahi.

     «Toutes les passions, certainement, n'éloignent pas de la bonté; il
     en est une surtout qui dispose le cœur à la pitié pour l'infortune;
     mais ce n'est pas au milieu des orages qu'elle excite que l'âme
     peut développer et sentir l'influence des vertus bienfaisantes. Le
     bonheur qui naît des passions est une distraction trop forte, le
     malheur qu'elles produisent cause un désespoir trop sombre pour
     qu'il reste à l'homme qu'elles agitent aucune faculté libre; les
     peines des autres peuvent aisément émouvoir un cœur déjà ébranlé
     par sa situation personnelle, mais la passion n'a de suite que dans
     son idée; les jouissances, que quelques actes de bienfaisance
     pourraient procurer, sont à peine senties par le cœur passionné qui
     les accomplit[75].»

L'auteur prend à partie chaque passion: l'amour de la gloire,
l'ambition, la vanité, l'amour, le jeu, l'avarice, l'envie, la
vengeance, l'esprit de parti; et sur chacun de ces sujets elle répand en
abondance les observations justes, les pensées vives, les éclairs de
philosophie et de sentiment. La Révolution française, dont les scènes
les plus passionnées ont peut-être suggéré la pensée de ce livre, jette
son reflet ardent sur un grand nombre des pages dont il est composé, et
en font presque un ouvrage de circonstance. On peut citer le tableau de
l'influence de la vanité dans les événements de la Révolution
française[76]; le chapitre tout entier sur l'esprit de parti[77], étude
admirable et qui, si elle n'épuise pas le sujet, en indique tous les
points de vue les plus importants; enfin, la plus grande partie du
chapitre où l'auteur, avec beaucoup de raison, range le crime au nombre
des passions[78]; car le crime, à son tour, engendre le crime; né des
passions, il devient lui-même l'objet d'une effroyable passion; il se
complaît en lui-même, il se suffit, il s'enivre de sa propre sève et
s'empoisonne avec son propre venin.

Le bonheur n'est pas dans les passions; mais où donc est-il? Nulle part,
selon notre auteur.

     «Les alchimistes seuls, s'ils s'occupaient de la morale, pourraient
     en conserver l'espoir; j'ai voulu m'occuper des moyens d'éviter les
     grandes douleurs[79].»

Ailleurs elle appelle la science du bonheur moral, «la science d'un
malheur moindre[80].» Où sont-ils donc, les palliatifs de notre
incurable infortune? Où trouverons-nous les ressources que nos passions,
qui ne sont que notre _moi_ indéfinitivement exagéré, n'ont pu nous
offrir? L'amitié, les affections de famille, la religion,
renferment-elles plus d'éléments de bonheur? Oui, il y a des gages de
bonheur dans toutes les affections, pourvu que d'avance on renonce à
toute sorte de réciprocité.

     «Contentez-vous d'aimer, nous dit l'auteur; c'est là l'espoir qui
     ne trompe jamais[81].»

Quant à la religion positive, ou à la dévotion, comme elle l'appelle,
elle n'en attend rien. Il est vrai qu'elle n'en connaissait que le
fantôme. Nous reconnaîtrons tous le formalisme, mais nullement le
christianisme, dans le passage suivant:

     «Elle (la dévotion) est presque toujours destructive des qualités
     naturelles; ce qu'elles ont de spontané, d'involontaire, est
     incompatible avec des règles fixes sur tous les objets. Dans la
     dévotion, l'on peut être vertueux sans le secours de l'inspiration
     de la bonté, et même, il est plusieurs circonstances où la sévérité
     de certains principes vous défend de vous y livrer. Des caractères
     privés de qualités naturelles, à l'abri de ce qu'on appelle la
     dévotion, se sentent plus à l'aise pour exercer des défauts qui ne
     blessent aucune des lois dont ils ont adopté le code. Par delà ce
     qui est commandé, tout ce qu'on refuse est légitime; la justice
     dégage de la bienfaisance, la bienfaisance de la générosité, et
     contents de solder ce qu'ils croient leurs devoirs, s'il arrive une
     fois dans la vie où telle vertu clairement ordonnée exige un
     véritable sacrifice, il est des biens, des services, des
     condescendances de tous les instants, qu'on n'obtient jamais de
     ceux qui, ayant tout réduit en devoir, n'ont pu dessiner que les
     masses, ne savent obéir qu'à ce qui s'exprime[82].»

Ceci n'est pas une figure de fantaisie, c'est bien un portrait: nous
connaissons l'original; mais il fallait à cette contrefaçon du
christianisme opposer le christianisme lui-même, qui, en dernier
résultat, est un amour, une passion, si j'ose m'exprimer ainsi, et qui,
par là même, a le caractère d'infini qui manque à une dévotion
calculatrice et méticuleuse. Au lieu de cela, l'auteur met en regard de
ce fantôme une chimère, celle de la religion naturelle, exempte, à son
avis, des défauts de la religion positive, mais que pourtant elle ne
juge pas à propos de compter au nombre des ressources de l'humanité.

Nos ressources les plus assurées, suivant Madame de Staël, sont en nous,
et dépendent tout entières de notre volonté. C'est la philosophie,
l'étude et la bienfaisance. Il est bon de savoir ce que c'est que cette
philosophie, et ce qu'elle promet. Lisons:

     «La philosophie, dont je crois utile et possible aux âmes
     passionnées d'adopter les secours, est de la nature la plus
     relevée. Il faut se placer au-dessus de soi pour se dominer,
     au-dessus des autres pour n'en rien attendre. Il faut que, lassé de
     vains efforts pour obtenir le bonheur, on se résolve à l'abandon de
     cette dernière illusion, qui, en s'évanouissant, entraîne toutes
     les autres après elle. Le philosophe, par un grand acte de courage,
     ayant délivré ses pensées du joug de la passion, ne les dirige plus
     toutes vers un objet unique, et jouit des douces impressions que
     chacune de ses idées peut lui valoir tour à tour et
     séparément[83].»

On a beau se contenter d'un malheur moindre en guise de bonheur, la
consolation qui nous est offerte sous le nom de philosophie est si
triste qu'elle ne fait guère moins de peur que le malheur même. Et
remarquez qu'il ne s'agit point ici de philosophie spéculative; on
pourrait comprendre que la puissance de l'abstraction enlevât l'âme au
sentiment d'une réalité douloureuse, et quelque passagère que fût cette
diversion, elle serait quelque chose pour quelques hommes au moins; mais
la philosophie dont on nous parle, qu'est-elle autre chose qu'un froid
calcul et qu'une résignation sans amour? Ah! que Madame de Staël, si
aimante et si peu philosophe dans le sens qu'elle donne à ce mot, aurait
bien pu ajouter à ses tristes prescriptions les mots du poète:

     Je vous donne un conseil qu'à peine je reçois.

Je l'aime bien mieux lorsqu'elle indique aux affligés, c'est-à-dire à
tous les hommes, les consolations qui naissent de la bienfaisance;
lorsque, à défaut de la religion, qu'elle ne connaît pas encore, elle
inaugure, à la fin de son ouvrage, la religion de la pitié! Je parle de
la pitié de l'homme pour l'homme: l'auteur ne devait connaître que plus
tard l'adorable secret de la pitié d'un Dieu. Cette invocation à la
pitié est touchante; elle dut l'être surtout alors; elle répondait au
secret besoin des cœurs, fatigués de haïr. Elle était la seule
conciliation possible entre les opinions encore intraitables, entre les
partis encore armés jusqu'aux dents, entre des adversaires presque
également coupables, presque également malheureux, qui tous, sans en
excepter les plus criminels, avaient quelque chose à pardonner. Que
Madame de Staël ait renfermé toute la morale dans la pitié, qu'elle ait
cru à tort qu'un sentiment pouvait se commander, et qu'une plante
pouvait croître sans racines, tout cela ne nous empêchera pas de bénir
cet appel à la pitié qu'un cœur plein de pitié fait retentir au milieu
de l'universelle douleur. Pourquoi vient-elle affaiblir une impression
si douce en terminant son livre par cette observation:

     «J'aurais pu traiter la générosité, la pitié, la plupart des
     questions agitées dans cet ouvrage, sous le simple rapport de la
     morale qui en fait une loi; mais je crois la vraie morale tellement
     d'accord avec l'intérêt général, qu'il me semble toujours que
     l'idée du devoir a été trouvée pour abréger l'exposé des principes
     de conduite qu'on aurait pu développer à l'homme d'après ses
     avantages personnels[84].»

Il n'y a ici que de l'imprudence dans l'expression; la pureté de
l'intention, l'élévation du sentiment est irrécusable; mais on sent que
la méthode philosophique manquait à ce noble esprit, et ce n'est pas là
seulement qu'on le sent. Le livre, écrit d'inspiration, d'intuition pour
ainsi dire, n'a pas été surveillé dans sa marche et dans son
développement par l'esprit d'une analyse sévère. Il a une grande valeur
littéraire, intellectuelle, sans avoir une grande valeur scientifique.
On n'en tirera pas une doctrine, et l'intérêt qu'il excite sera peu
différent de celui qui s'attache aux compositions lyriques, dont
l'auteur est le véritable sujet.

Le style de ce livre est brillant, mais négligé. Causer ainsi, ce serait
causer admirablement, mais ce ne serait pas toujours bien écrire. Madame
de Staël fut quelque temps encore avant de bien savoir ce que c'est que
le style écrit. Elle ne se serait pas pardonné plus tard, en dehors de
la conversation, des phrases comme celles-ci:

     «Quand les parents aiment assez profondément leurs enfants pour
     vivre en eux, pour faire de leur avenir leur unique espérance, pour
     regarder leur propre vie comme finie, et prendre pour les intérêts
     de leurs enfants des affections personnelles, ce que je vais dire
     n'existe point; mais lorsque les parents restent dans eux-mêmes,
     les enfants sont à leurs yeux des successeurs, presque des rivaux,
     des sujets devenus indépendants, des amis dont on ne compte que ce
     qu'ils ne font pas, des obligés à qui on néglige de plaire, en se
     fiant sur leur reconnaissance, des associés d'eux à soi, plutôt que
     de soi à eux; c'est une sorte d'union dans laquelle les parents,
     donnant une latitude infinie à l'idée de leurs droits, veulent que
     vous leur teniez compte de ce vague de puissance, dont ils n'usent
     pas après se l'être supposé, etc.[85]»

Mais j'avoue qu'en lisant ces pages entraînantes de verve, étincelantes
d'esprit, on ne s'aperçoit guère de ces taches, à moins qu'on ait, comme
moi, la désagréable mission de les signaler; il fallait presque, dans le
temps, un peu de malveillance pour aider à les voir; l'éloquence
couvrait tout, et l'on peut dire de l'auteur, comme de ce héros d'une
tragédie moderne:

     Ses fautes se cachaient dans l'éclat de sa gloire

Je m'aperçois d'une omission que je dois réparer, mais que je ne répare
pas sans répugnance. Le suicide est excusé, presque approuvé, dans le
livre sur l'_Influence des Passions_, comme il l'est, à propos de la
mort de Rousseau, dans les _Lettres_ de Madame de Staël sur ce grand
écrivain. Je dois citer les passages:

     «Il faut pour jamais renoncer à voir celui dont la présence
     renouvellerait vos souvenirs, et dont les discours les rendraient
     plus amers; il faut errer dans les lieux où il vous a aimée, dans
     ces lieux dont l'immobilité est là pour attester le changement de
     tout le reste; le désespoir est au fond du cœur, tandis que mille
     devoirs, que la fierté même, commandent de le cacher;... seule en
     secret, tout votre être a passé de la vie à la mort. Quelle
     ressource dans le monde peut-il exister contre une telle douleur?
     Le courage de se tuer[86]...

     »On se demande pourquoi, dans un état si pénible (celui de l'homme
     en qui le crime est devenu une passion), les suicides ne sont pas
     plus fréquents, car la mort est le seul remède à l'irréparable?
     Mais de ce que les criminels ne se tuent presque jamais, on ne doit
     point en conclure qu'ils sont moins malheureux que les hommes qui
     se résolvent au suicide. Sans parler même du vague effroi que doit
     inspirer aux coupables ce qui peut suivre cette vie, il y a quelque
     chose de _sensible_ ou de _philosophique_ dans l'action de se tuer,
     qui est tout à fait étranger à l'être dépravé[87].»

Hâtons-nous de dire que, plus tard, Madame de Staël a fait plus que de
désavouer ces doctrines: elle en a fait pénitence, elle s'en est accusée
comme d'un tort, elles les a combattues de toute la force de sa
conviction et de son talent dans ses _Réflexions sur le suicide_,
publiées en 1812 et dédiées au prince royal de Suède. Comme je ne
reviendrai pas sur cet écrit, je dirai ici que l'excellente doctrine que
l'auteur y développe est peut-être compromise par l'absolution très
arbitraire, à notre avis, qu'elle prononce sur Caton d'Utique[88]. Ce
suicide, aux yeux de Madame de Staël, n'a pas le caractère de suicide;
il l'a tout à fait à nos yeux, et nous ne comprenons pas comment, en
laissant cette brèche ouverte, on peut se flatter d'empêcher que toute
l'armée ennemie ne pénètre dans la place.



CHAPITRE QUATRIÈME

De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions
sociales.


Quatre ans après, c'est-à-dire en 1800, l'auteur du volume sur
l'_Influence des Passions_ en publia deux sous ce titre: _De la
Littérature considérée dans ses rapports avec les Institutions
sociales_. L'année suivante, M. de Chateaubriand publia le _Génie du
Christianisme_. Ainsi donc, presque à la même époque, «apparaissent, à
deux points opposés de l'horizon, deux symboles, deux drapeaux, plus
apparentés qu'on ne le crut alors, et que ne l'étaient les hommes qui se
rallièrent autour de chacun d'eux; car tous deux inauguraient le
romantisme, et chacun plaçait la littérature à la lumière de l'une des
deux constellations sous le regard desquelles l'esprit humain laboure
son océan; la philosophie et la religion[89].» L'éclat que jeta dans le
monde littéraire l'ouvrage de M. de Chateaubriand a un peu fait oublier
la sensation produite dans le public par le livre de Madame de Staël:
cette sensation pourtant fut vive et universelle. L'entreprise était
hardie dans tous les sens; par la nouveauté des opinions, et par ce
rapport avec les circonstances du temps, que nous appelons aujourd'hui
actualité. Le nom et le talent de l'auteur lui répondaient de beaucoup
de lecteurs et de beaucoup d'ennemis; mais il faut dire aussi que cet
ouvrage, écrit dans un esprit de bienveillance, n'en était pas moins un
manifeste. Il ferait sensation en paraissant aujourd'hui, mais comme
œuvre littéraire, et par ses beautés seulement. Le lendemain du 18
brumaire, c'était autre chose, et quiconque se représente un peu
vivement cette époque, imaginera sans peine à quel tumulte passionné
devait donner lieu un ouvrage de Madame de Staël consacré au
développement des propositions suivantes: La littérature est dans le
rapport le plus intime et le plus essentiel avec la vertu, la liberté,
la gloire et la félicité publiques. Une force de progrès déposée dans le
sein de l'humanité, une loi de perfectionnement imposée à la destinée de
l'espèce humaine, a partout, d'époque en époque, élevé à la fois le
niveau des mœurs et celui de la littérature; ce progrès est indéfini; il
est irrésistible; il est assuré à l'avenir comme il a été accordé au
passé; il doit marcher de concert avec le progrès des institutions,
c'est-à-dire avec l'affermissement du gouvernement républicain et des
mœurs républicaines, et il aura pour caractère distinctif le triomphe du
sérieux sur la plaisanterie et de l'esprit du Nord sur l'esprit du Midi.
L'analyse est fidèle; mais comme de belles idées tirent leur intérêt du
talent qui les développe, et comme les ouvrages de Madame de Staël
brillent plus que d'autres par les beautés imprévues, cette analyse
n'est propre qu'à donner une idée de l'émotion que durent exciter de
pareils sujets traités par un pareil écrivain.

Le livre sur l'_Influence des Passions_ pourrait avoir pour devise les
mots du poète; _Non ignara mali, miseris succurrere disco_. Il est plein
de douleur et de compassion; il porte l'empreinte du courage, mais il ne
le communique pas. Le livre _sur la Littérature_ est consacré à
l'espérance, et néanmoins il est triste encore, parce qu'il a été
inspiré par la vue des maux présents, et que c'est du plus profond de la
nuit que l'auteur nous promet l'aurore et le jour. Elle appelle son
temps «le siècle du monde le plus corrompu[90].»

     «Nous sommes arrivés, dit-elle, à une période qui ressemble, sous
     quelques rapports, à l'état des esprits au moment de la chute de
     l'Empire romain et de l'invasion des peuples du Nord[91]. Les
     effets produits par la Révolution sont au détriment des mœurs, des
     lettres et de la philosophie[92].»

Son esprit est comme obsédé par les lugubres souvenirs de la Révolution
et par l'effrayant aspect d'une société en pleine décomposition. Il est
des temps où parler d'espérance, c'est en quelque sorte manquer de
respect à la douleur et violer le deuil public. Une espèce de généreuse
pudeur réprime l'élan de son imagination vers l'avenir. Pour suivre son
dessein, elle a besoin d'un effort.

     «Il faut, dit-elle, vaincre le découragement que font éprouver de
     certaines époques de l'esprit public, dans lesquelles on ne juge
     plus rien que par des craintes ou par des calculs entièrement
     étrangers à l'immuable nature des idées philosophiques... Il faut
     écarter de son esprit les idées qui circulent autour de nous, et ne
     sont, pour ainsi dire, que la représentation métaphysique de
     quelques intérêts personnels; il faut tour à tour précéder le flot
     populaire, ou rester en arrière de lui: il vous dépasse, il vous
     rejoint, il vous abandonne; mais l'éternelle vérité demeure avec
     vous... Mais souvent on hésite, souvent on se repent de ses
     opinions même, lorsque des hommes odieux s'en saisissent pour les
     faire servir de prétexte à leurs forfaits; et la vacillante lumière
     de la raison ne rassure point encore assez dans les tourmentes de
     la vie[93].»--«L'avouerai-je cependant? dit-elle ailleurs, à chaque
     page de ce livre où reparaissait cet amour de la philosophie et de
     la liberté, que n'ont encore étouffé dans mon cœur ni ses ennemis,
     ni ses amis, je redoutais sans cesse qu'une injuste et perfide
     interprétation ne me représentât comme indifférente aux crimes que
     je déteste, aux malheurs que j'ai secourus de toute la puissance
     que peut avoir encore l'esprit sans adresse, et l'âme sans
     déguisement[94].»

Madame de Staël nous a tout à l'heure indiqué une seconde cause de la
défaveur qui devait s'attacher à son entreprise. Les hommes qui avaient
couvert la France de deuil et de ruines l'avaient fait au nom d'un
système, celui de la _perfectibilité_, et c'était ce même système que
Madame de Staël donnait pour base à son nouvel ouvrage, qui n'est en
effet qu'une application du dogme de la perfectibilité à l'histoire de
la littérature. C'était précisément parce que le présent était sombre
qu'elle sentait le besoin de parler d'avenir. Elle faisait, au nom de la
perfectibilité, ce que d'autres, qu'on n'eût point blâmés, faisaient au
nom de la religion. Toute religion est une espérance, et la religion de
Madame de Staël était la perfectibilité, ou du moins elle s'était fait
de cette opinion une religion. Il importait peu que le livre traitât de
littérature ou de quelque autre sujet; c'était le dogme qui importait,
et il se retrouvait tout entier dans cette application spéciale. Au
reste, en toute circonstance, l'auteur jugeait utile d'ouvrir aux
regards de l'humanité ces glorieuses perspectives.

     «Il faut à toutes les carrières, dit-elle, un avenir lumineux vers
     lequel l'âme s'élance; il faut aux guerriers la gloire, aux
     penseurs la liberté, aux hommes sensibles un Dieu[95].»

Elle croyait d'ailleurs trouver dans la nature de l'esprit humain une
authentique révélation du dogme qu'elle aimait:

     «Ou l'esprit ne serait qu'une inutile faculté, ou les hommes
     doivent toujours tendre vers de nouveaux progrès qui puissent
     devancer l'époque dans laquelle ils vivent. Il est impossible de
     condamner la pensée à revenir sur ses pas, avec l'espérance de
     moins et les regrets de plus; l'esprit humain, privé d'avenir,
     tomberait dans la dégradation la plus misérable[96].»

Je crois bien que les victimes de la Révolution et les confidents du
nouveau pouvoir qui s'élevait, étaient fort mal disposés pour la
perfectibilité indéfinie, et que Madame de Staël, en faisant du maintien
des institutions républicaines une des conditions ou un des éléments du
progrès, ne leur recommandait pas précisément sa doctrine. Avec les
meilleurs arguments et la meilleure méthode, elle ne les eût ni édifiés
ni réduits au silence. Mais puisqu'elle établissait tout sur ce
principe, à toute bonne fin il eût fallu l'affermir et premièrement le
déterminer. L'enthousiasme n'est une méthode qu'en poésie lyrique, et il
est des sujets où l'on ne doit rien sous-entendre. Esprit vif, spontané,
intuitif au plus haut degré, accoutumé, si j'ose m'exprimer ainsi, à
tirer en volant, Madame de Staël ne s'assujettissait pas à fixer d'abord
dans une parfaite immobilité l'objet de son étude, afin de l'atteindre
plus sûrement. Son immense talent de conversation influait sur ses
livres, qui sont moins écrits que parlés. Cependant les précautions et
la méthode étaient ici de rigueur. Quand on veut faire recevoir une
doctrine qui, tombée par malheur entre des mains criminelles, en est
sortie toute souillée de sang, il y faut un peu plus de façons; car on
est trop sûr de n'en être pas cru sur parole, ni d'être compris à
demi-mot. Hélas! on est beaucoup plus sûr de n'être pas même écouté.

Il y a, dans le sujet de la perfectibilité, trois points à déterminer:
le sujet, le mode et l'objet; et je suis obligé de dire que Madame de
Staël n'en détermine aucun.

Le sujet, pour parler avec l'école, c'est l'espèce humaine. Il eût mieux
valu dire l'esprit humain ou la nature humaine; car le livre de Madame
de Staël ne retrace réellement que les progrès de deux ou trois peuples:
tout se passe dans les confins de l'Europe. Mais ne faisons pas à
l'auteur une mauvaise querelle: l'échantillon doit suffire pour juger de
la pièce; perfectible en Europe, l'esprit humain l'est sans doute
ailleurs. Toutefois, comme l'auteur s'appuie sur les faits et déduit de
l'histoire son dogme favori, on ne peut s'empêcher de remarquer que,
dans certaines régions, les progrès de l'humanité sont si lents, ou ses
élans séparés par de si longs intervalles, qu'on se sentirait tenté,
pour ce qui concerne ces contrées, sinon à renoncer au système de la
perfectibilité, du moins à le modifier d'une manière notable.

Quant au mode ou à la nature du fait, Madame de Staël ne s'explique
point. S'agit-il d'un décret de la Providence, qui destine l'humanité au
progrès, ou d'une force inhérente à la nature humaine et se développant
spontanément? La première supposition écarterait du sujet bien des
difficultés qui subsistent dans la seconde. C'est à cette dernière que
l'auteur semble s'être arrêté. Mais alors il eût fallu répondre à plus
d'une question. Le progrès a-t-il une loi constante et une force
inépuisable? N'est-il jamais à la merci de causes ennemies? En est-il de
ce mouvement comme des mouvements célestes, où Dieu, après l'impulsion
donnée, n'a plus à mettre la main de nouveau? Si l'action du principe
n'est pas imperturbable, comment peut-elle être continue? Madame de
Staël veut bien avouer que du sixième au dixième siècle de l'ère
chrétienne, l'espèce humaine n'a pas beaucoup avancé. L'histoire de ces
temps est celle d'une longue et incessante décadence. Si l'on y remarque
un progrès, c'est celui de la barbarie; et le même auteur veut constater
un progrès d'Eschyle à Sophocle, et de Sophocle à Euripide! Les Romains,
qui ont paru après les Grecs sur la scène du monde, leur sont par là
même supérieurs: on dirait que toute question de prééminence n'est
qu'une question de chronologie, et qu'entre hier et aujourd'hui il y a
proportionnellement la même différence qu'entre un siècle et le siècle
précédent. Je ne trouve dans le livre de Madame de Staël aucune de ces
questions éclaircie: elles n'y sont pas même résolues uniformément; des
faits plus ou moins favorables à la thèse sont allégués; aucune loi
n'est indiquée. La perfectibilité ne s'y élève nulle part au caractère
de doctrine.

Quant à l'objet, je veux dire quant à la question de savoir si tout est
perfectible en nous, et ce qui l'est si tout ne l'est pas, même vague,
même incertitude. Il y a trois sortes de perfectionnement: l'un relatif
à la matière, l'autre à l'intelligence, le troisième à la volonté.
Madame de Staël sous-entend le premier, qu'on peut se représenter, en
effet, comme une conséquence nécessaire des deux autres; mais de ces
deux derniers elle ne fait qu'un seul. Il est singulier que le même
auteur, dans le même ouvrage où elle oppose si souvent les suggestions
de la raison aux inspirations de la conscience et du cœur, ait fait
dériver le bon moral du vrai intellectuel ou même du vrai esthétique,
c'est-à-dire du beau:

     «Chaque fois, dit-elle, qu'appelé à choisir entre différentes
     expressions, l'écrivain ou l'orateur se détermine pour celle qui
     rappelle l'idée la plus délicate, son esprit choisit entre ces
     expressions comme son âme devrait se décider dans les actions de la
     vie; _et cette première habitude peut conduire à l'autre_[97].»

Des pensées analogues se représentent souvent dans cet ouvrage, et l'on
ne peut douter que la perfectibilité, dans la pensée de Madame de Staël,
n'embrassât simultanément tous les genres de progrès. Il ne lui suffit
pas de prévoir cette solidarité, elle croit l'avoir constatée:

     «La puissance d'aimer, nous dit-elle, semble s'être accrue avec les
     autres progrès de l'esprit humain[98].»

Voilà pour ce qui regarde les faits accomplis; on a pu voir dans le
livre sur l'_Influence des Passions_ ce que l'auteur réserve à l'avenir.
Nous y avons lu ces mots:

     «Plus on laisse aller sa pensée dans la carrière future de la
     perfectibilité possible, plus on y voit les avantages de l'esprit
     dépassés par les connaissances positives, et le mobile de la vertu
     plus efficace que la passion de la gloire[99].»

L'unique preuve de ceci, c'est que la carrière de l'espèce humaine est
une carrière de progrès, et que la vertu vaut mieux que la gloire. Cet
argument _a priori_ gagnerait quelque chose à être soutenu par des
preuves de fait, et nous saurions gré à l'auteur de nous démontrer que
dans le fond du cœur la génération présente vaut mieux que toutes celles
qui l'ont précédée. M. de Chateaubriand, je l'avoue, n'est ni plus vrai
ni plus sûr de son fait lorsqu'il nous dit «que le système de
perfection, vrai pour tout ce qui est relatif à l'intelligence, est faux
pour ce qui regarde les mœurs[100];» car, à certains égards, l'homme
restant le même, les hommes peuvent devenir meilleurs; mais ni l'auteur
du _Génie du Christianisme_, ni celui du livre sur la _Littérature_,
n'ont regardé tout au fond: ils y auraient trouvé, de siècle en siècle,
l'homme parfaitement égal à lui-même.

On pourrait encore demander compte à l'auteur du degré de cette
perfectibilité, qu'elle appelle _indéfinie_, ce qui veut dire, tout le
livre le suppose, qui ne doit avoir d'autres limites que celles du
temps. On sait jusqu'où les apôtres de cette doctrine laissaient
s'emporter leurs espérances. Ils oubliaient peut-être qu'une
perfectibilité sans bornes de la société suppose une perfectibilité sans
bornes de l'individu, chez qui pourtant elle est visiblement[101]
limitée. Mais «trop de logique entraîne trop d'ennui;» je voulais
montrer seulement que Madame de Staël a donné trop peu de précision et
de rigueur à la doctrine fondamentale de son livre. Au reste, un seul
exemple que je vais citer en aurait pu faire juger.

Il s'agit du christianisme. Il a son chapitre dans l'ouvrage de Madame
de Staël, qui l'envisage, ce me semble, comme un grand et mémorable
accident. Le christianisme fut, pour nous servir du langage des
médecins, le _succédané_ de la philosophie. L'auteur avoue qu'il aurait
mieux valu ramener l'humanité à la vertu par la philosophie; mais il
était impossible à cette époque d'influer sur l'esprit humain sans le
secours des passions. Le christianisme, qui se sert des passions, vint à
propos: lorsqu'il fut fondé, il était nécessaire au progrès de la
raison.

Représentez-vous, dans une maison isolée, un homme dangereusement
malade, qui a réclamé les soins d'un illustre médecin. Cet illustre
médecin s'est trouvé beaucoup trop savant pour aller si loin porter les
secours de son art à un malade obscur. Il ne vient donc point, et le
pauvre homme va mourir, lorsque, par hasard, un passant vêtu de haillons
demande l'hospitalité: on la lui accorde assez dédaigneusement; mais il
se trouve que cet inconnu est possesseur d'un remède assuré contre la
maladie dont souffre son hôte; il en parle; le désespoir prête l'oreille
à tout; on essaye le remède, et le malade guérit. Merveilleux hasard! un
empirique, un _mège_ a guéri la maladie que l'Hippocrate de la contrée
n'a pas même daigné traiter; mais c'est égal, c'est un ignorant, un
homme de rien: le vrai médecin, l'homme nécessaire, c'est celui qui
n'est pas venu et dont on s'est passé. Ainsi en est-il de la
philosophie; c'est sa perfection qui la rend inutile: elle était trop
au-dessus de l'humanité pour pouvoir lui faire du bien; il a fallu se
rabattre sur le christianisme, qui n'est qu'un aventurier; il a guéri le
malade, c'est vrai; mais il n'en est pas moins un aventurier, et la
guérison est une aventure. J'en suis fâché, le raisonnement de l'auteur
revient à cela, quoique le rapprochement que je viens de me permettre
réponde bien mal à son respect sincère pour la religion chrétienne.

En effet, elle énumère loyalement, on pourrait dire avec complaisance,
les bienfaits du christianisme; et en le faisant, elle nous conduit
irrésistiblement à nous demander: Qu'aurait-il pu faire de plus s'il eût
été vrai? ou, qu'aurait fait de plus une religion vraie? Mais je
m'arrête à un autre point. Il est constant, de l'aveu de l'auteur, que
l'impulsion de l'esprit humain, expirante, épuisée, a été renouvelée par
le christianisme. C'est grâce à lui que les générations humaines ont
repris leur marche vers l'avenir. Leurs progrès leur viennent de lui;
mais lui-même, d'où venait-il? S'il n'est qu'un accident, que devient le
dogme de la perfectibilité? et s'il est mieux qu'un accident, ayant fait
d'ailleurs tout ce que l'auteur lui attribue, n'est-il pas divin?

On a pu reprocher à Madame de Staël le même vague, le même caractère
approximatif de la pensée, sur plusieurs autres points; mais peut-être
serait-il plus équitable de la remercier d'avoir indiqué, ne fût-ce que
confusément, des idées neuves et fécondes. C'était beaucoup alors que
d'entrevoir tout ce qu'elle a entrevu, et peut-être y a-t-il eu moins de
mérite ensuite à préciser ces aperçus. Il n'en est pas moins vrai qu'à
l'époque où parut son livre, peu de gens purent se rendre compte de la
place qu'elle donnait dans son système à un de ses instincts, je veux
dire à son goût pour la littérature du Nord, «vers laquelle,
disait-elle, la portaient toutes ses impressions[102].» Elle ne s'était
pas non plus assez bien expliqué à elle-même ce qu'elle entendait par la
_mélancolie_ pour pouvoir se flatter d'en faire, comme elle le
prétendait, un principe littéraire. Il était même difficile que ce
qu'elle en disait, étant si peu défini, n'éveillât pas le ridicule. Au
fort même de la Terreur, on eût plaisanté en France sur ce «sentiment
fécond en œuvres de génie, qui semble appartenir presque exclusivement
aux climats du Nord[103];» sur cette poésie «qui se plaît au bord de la
mer, au bruit des vents, dans les bruyères sauvages,» et «qui est le
plus d'accord avec la philosophie[104].» On n'eût pas voulu croire que
«ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux
de l'incomplet de sa destinée,» ni que «les idées philosophiques
s'unissent comme d'elles-mêmes aux images sombres;» ni que cette noble
mélancolie est «la majesté du philosophe sensible;» ni qu'à l'époque
présente (c'est-à-dire au commencement du dix-neuvième siècle) «la
mélancolie est la véritable inspiration du talent, et que l'écrivain qui
ne se sent pas atteint par ce sentiment ne peut prétendre à une grande
gloire comme écrivain; car c'est à ce prix qu'elle est achetée[105].» En
1800, c'était bien pis: la Terreur était déjà loin; la France s'enivrait
de gloire et de plaisir; la vieille Gaule renaissait avec son esprit
frivole et narquois. C'est à ce peuple, à qui la sécurité venait de
rendre jusqu'à l'ivresse les inspirations de son ancienne gaieté, que
Madame de Staël venait dire: «Heureux le pays où les écrivains sont
tristes et les commerçants satisfaits, les riches mélancoliques et les
hommes du peuple contents[106]!» Comment ceci fut accueilli, quel parti
en tirèrent contre les opinions de Madame de Staël les écrivains dévoués
au pouvoir, je n'ai pas besoin de le dire.

Si dans sa partie systématique le livre n'avait pas été assez médité, la
partie historique n'avait pas pour base des études assez positives. Plus
d'un jugement inexact compromit le sort de plus d'une idée juste. Madame
de Staël avait admirablement deviné bien des choses; mais tout ne se
devine pas. Elle employa plus d'une fois l'erreur à défendre la vérité.
Sur le terrain des littératures antiques, elle devait errer quelquefois;
on lui pardonna moins quelques erreurs sur des sujets modernes, où
l'esprit de système semblait seul avoir pu l'écarter du vrai. En donnant
pour père[107] à toute la poésie du Nord le barde Ossian, c'est-à-dire
le très moderne Macpherson, elle fournit à la critique ennemie une de
ces armes qui ne s'émoussent jamais.

On ne jugea pas moins sévèrement ce jugement si peu sévère sur les
Romains:

     «Ce peuple qui aimait la liberté sans insubordination, et la gloire
     sans jalousie; ce peuple qui, loin d'exiger qu'on se dégradât pour
     lui plaire, s'était élevé lui-même jusqu'à la juste appréciation
     des vertus et des talents, pour les honorer par son estime; ce
     peuple dont l'admiration était dirigée par les lumières, et que les
     lumières cependant n'ont jamais blasé sur l'admiration[108].»

Presque toutes ces observations se rapportent à la première partie, à la
partie historique du livre de Madame de Staël. La seconde est
conjecturale, ou, si l'on veut, prophétique. C'est de beaucoup la plus
riche en pensées justes, en vues fécondes, en pages éloquentes. C'est
qu'ici l'auteur, sous l'apparence et même avec l'intention de présager
ce qui sera, enseigne réellement ce qui doit être. Elle écrit sous forme
de prédiction, la morale de la littérature. Or, malgré le vague et
l'incertitude qui se sont révélés à nous dans ses principes, elle était
moins exposée à errer sur la question de droit que sur celle de fait; le
cœur chez Madame de Staël avait, et c'est beaucoup dire, bien plus
d'esprit que l'esprit lui-même.

Du reste, voici plus précisément le sujet de cette seconde partie: la
France a conquis des institutions républicaines. Les conservera-t-elle?
En dépit de sa foi à la perfectibilité indéfinie, l'auteur n'ose pas y
compter.

     «Faut-il conclure, dit-elle quelque part, que je croie à la
     possibilité de cette liberté et de cette égalité? Je n'entreprends
     point de résoudre un tel problème. Je me décide encore moins à
     renoncer à un tel espoir[109].»

Quoi qu'il en soit, elle se place dans l'hypothèse du maintien de la
liberté, et cherche ce que sera la littérature dans une république.
Toutes choses à la fois, les mœurs, les relations sociales, la
littérature, doivent s'épurer et s'ennoblir.

     «Sous un gouvernement républicain, ce qu'il doit y avoir de plus
     imposant pour la pensée, c'est la vertu, et ce qui frappe le plus
     l'imagination, c'est le malheur[110].»

Elle attend de la République la proscription de cette fausse noblesse et
de cette fausse élégance qui ont trop longtemps dominé, surtout au
théâtre.

     «La nature de convention, au théâtre, dit-elle, est inséparable de
     l'aristocratie des rangs dans le gouvernement: vous ne pouvez
     soutenir l'une sans l'autre[111].

Quant à la _poésie d'imagination_, «elle ne doit plus faire de progrès
en France,» et cela même, à ses yeux, est un progrès.

     «L'esprit humain (c'est elle qui parle) est arrivé dans notre
     siècle à ce degré qui ne permet plus ni les illusions, ni
     l'enthousiasme qui crée des tableaux et des fables propres à
     frapper les esprits. Maintenant on ne peut ajouter aux effets de la
     poésie qu'en exprimant, dans ce beau langage, les pensées nouvelles
     dont le temps doit nous enrichir[112].»

J'avoue que j'aimerais autant à me représenter l'esprit humain sous
l'image de ce père de famille de l'Évangile qui tire de son trésor des
choses anciennes et des choses nouvelles. Mais je ne veux pas faire
semblant de ne pas comprendre Madame de Staël: elle n'en veut
probablement ici qu'a la mythologie et aux allégories. Ce qu'elle ajoute
le fait présumer:

     «Les anciens, dit-elle, en personnifiant chaque fleur, chaque
     rivière, chaque arbre, avaient écarté les sensations simples et
     directes, pour y substituer des chimères brillantes; mais la
     Providence a mis une telle relation entre les objets physiques et
     l'être moral de l'homme, qu'on ne peut rien ajouter à l'étude des
     uns qui ne serve en même temps à la connaissance de l'autre[113].»

Cette littérature républicaine ne sera-t-elle pas terriblement sérieuse?
Ne craignez rien, la gaieté y trouvera sa place; la raillerie même y
jouera son rôle, mais elle s'adressera bien.

     «Ce qu'on se plaît à tourner en dérision sous une monarchie, ce
     sont les manières qui font disparate avec les usages reçus; ce qui
     doit être l'objet, dans une république, des traits de la moquerie,
     ce sont les vices de l'âme qui nuisent au bien général... Dans les
     pays où les institutions politiques sont raisonnables, le ridicule
     doit être dirigé dans le même sens que le mépris[114].»

Madame de Staël s'intéresse surtout à l'avenir de l'éloquence. Elle
commence par convenir que la Révolution a dégradé l'éloquence, comme
tout le reste.

     «La force dans les discours ne peut être séparée de la mesure. Si
     tout est permis, rien ne peut produire un grand effet... Dans un
     pays où l'on anéantit tout l'ascendant des idées morales, la
     crainte de la mort peut seule remuer les âmes. La parole conserve
     encore la puissance d'une arme meurtrière; mais elle n'a plus de
     force intellectuelle. On s'en détourne, on en a peur comme d'un
     danger, mais non comme d'une insulte; elle n'atteint plus la
     réputation de personne. Cette foule d'écrivains calomniateurs
     émoussent jusqu'au ressentiment qu'ils inspirent; ils ôtent
     successivement à tous les mots dont ils se servent, leur puissance
     naturelle. Une âme délicate éprouve une sorte de dégoût pour la
     langue dont les expressions se trouvent dans les écrits de pareils
     hommes. Le mépris des convenances prive l'éloquence de tous les
     effets qui tiennent à la sagesse de l'esprit et à la connaissance
     des hommes, et le raisonnement ne peut exercer aucun empire dans un
     pays où l'on dédaigne jusqu'à l'apparence même du respect pour la
     vérité... La force, en recourant à la terreur, a voulu cependant y
     joindre encore une espèce d'argumentation; et la vanité de l'esprit
     s'unissant à la véhémence du caractère s'est empressée de justifier
     par des discours les doctrines les plus absurdes et les actions les
     plus injustes. À qui ces discours étaient-ils destinés? Ce n'était
     pas aux victimes: il était difficile de les convaincre de l'utilité
     de leur malheur; ce n'était pas aux tyrans: ils ne se décidaient
     par aucun des arguments dont ils se servaient eux-mêmes; ce n'était
     pas à la postérité: son inflexible jugement est celui de la nature
     des choses. Mais on voulait s'aider du fanatisme politique, et
     mêler clans quelques têtes ce que certains principes ont de vrai
     avec les conséquences iniques et féroces que les passions savaient
     en tirer. Ainsi l'on créait un despotisme raisonneur mortellement
     fatal à l'empire des lumières... Les factions servent au
     développement de l'éloquence, tant que les factieux ont besoin de
     l'opinion des hommes impartiaux, tant qu'ils se disputent entre eux
     l'assentiment volontaire de la nation, mais quand les mouvements
     politiques sont arrivés à ce terme où la force seule décide entre
     les partis, ce qu'ils y adjoignent de moyens de parole, de
     ressources de discussion, perd l'éloquence et dégrade l'esprit, au
     lieu de le développer[115].»

Madame de Staël combat ensuite ceux qui croient impossible que
l'éloquence renaisse, et ceux qui prétendent que le talent oratoire est
dangereux au repos public. Elle répond aux premiers, «que comme les
pensées nouvelles développent de nouveaux sentiments, les progrès de la
philosophie doivent fournir à l'éloquence de nouveaux moyens[116].» Elle
compte d'ailleurs beaucoup sur l'influence de la mélancolie. À la
seconde objection elle réplique:

     «Je crois qu'on pourrait soutenir que tout ce qui est éloquent est
     vrai... L'éloquence proprement dite est toujours fondée sur une
     vérité; il est facile ensuite de dévier dans l'application, ou dans
     les conséquences de cette vérité; mais c'est alors dans le
     raisonnement que consiste l'erreur. L'éloquence ayant toujours
     besoin du mouvement de l'âme, ne s'adresse qu'aux sentiments des
     hommes, et les sentiments de la multitude sont toujours pour la
     vertu. L'homme en présence des hommes ne cède qu'à ce qu'il peut
     avouer sans rougir[117].»

Sous l'influence du gouvernement républicain, que sera la philosophie
que Madame de Staël comprend toujours dans la littérature? Oubliez,
Messieurs, que, dans toute cette partie de son livre, l'écrivain tire
des augures; traduisez en précepte chacune de ses prophéties, en simple
vœu chacune de ses espérances; laissons même de côté la question de la
république et l'idée de la perfectibilité: c'est le moyen d'être
beaucoup plus satisfaits et de profiter davantage. Ainsi, quand elle
vous parle d'une _doctrine nouvelle_, lisez: _une doctrine meilleure_.
Cette doctrine meilleure, pour être un guide sûr de la vie humaine,
«doit reposer sur deux bases: la morale et le calcul!»

     «Mais il est un principe dont il ne faut jamais s'écarter: c'est
     que toutes les fois que le calcul n'est pas d'accord avec la
     morale, le calcul est faux quelque incontestable que paraisse au
     premier coup d'œil son exactitude.

     On présente comme une vérité mathématique le sacrifice que l'on
     doit faire du plus petit nombre au plus grand: rien n'est plus
     erroné, même sous le rapport des combinaisons politiques. L'effet
     des injustices est tel dans un Etat qu'il le désorganise
     nécessairement.

     Quand vous dévouez des innocents à ce que vous croyez l'avantage de
     la nation, c'est la nation même que vous perdez. D'action en
     réaction, de vengeance en vengeance, les victimes qu'on avait
     immolées sous le prétexte du bien général, renaissent de leurs
     cendres, se relèvent de leur exil; et tel qui restait obscur si
     l'on fût demeuré juste envers lui, reçoit un nom, une puissance,
     par les persécutions mêmes de ses ennemis. Il en est ainsi de tous
     les problèmes politiques... Il est toujours possible de prouver,
     par le simple raisonnement, que la solution de ces problèmes est
     fausse comme calcul, si elle s'écarte en rien des lois de la
     morale.

     Sans la vertu, rien ne peut subsister; rien ne peut réussir contre
     elle. La consolante idée d'une Providence éternelle peut tenir lieu
     de toute autre réflexion; mais _il faut que les hommes déifient la
     morale elle-même, quand ils refusent de reconnaître un Dieu pour
     son auteur_[118].»

Oui, dirai-je à l'illustre écrivain; mais comment songeront-ils jamais à
déifier la morale, ceux qui refusent de reconnaître un Dieu pour son
auteur? Le premier n'est-il pas beaucoup plus difficile que le second?
Et la seule manière de déifier la morale, n'est-ce pas d'en rapporter à
un Dieu l'origine et la sanction? Mais c'est probablement ce que
l'auteur a voulu dire, et cette énergique parole: _Il faut que les
hommes déifient la morale_, est un de ces traits de lumière qui
n'abondent nulle part comme chez Madame de Staël.

C'en est encore un bien vif, bien admirable, que celui-ci: «On ne trouve
que dans le bien un espace suffisant pour la pensée[119].» Et en effet
le bien est la vérité même, et la vérité naturellement est infinie. Elle
se prolonge par elle-même, sans que rien la pousse et sans que rien
puisse l'arrêter: l'erreur s'arrête court dès le premier pas, et elle ne
se prolonge qu'artificiellement, à force de nœuds et de reprises.

Messieurs, il faut terminer et conclure. Si vous prenez le livre _De la
littérature_ sur le pied d'une prédication sur le texte de la
perfectibilité indéfinie, vous savez dès à présent ce que vous en devez
penser. Discutez, critiquez, renversez le système de l'auteur, mais
respectez sa foi. Au fond, c'est la vôtre. Vous croyez à la
perfectibilité, si vous croyez à la Révélation. La doctrine de Madame de
Staël est trop absolue et manque de sanction; mais n'est-ce pas toujours
une noble chose que l'espérance quand l'objet en est immatériel? et
n'aurait-il pas cessé de désirer le bien, celui qui aurait cessé de
l'espérer? Que Madame de Staël, après cela, ait fait du gouvernement
républicain le caractère et la condition du progrès social, ce n'est pas
vous, Messieurs, qui lui en saurez bien mauvais gré, lors même qu'elle
aurait espéré de l'institution républicaine ce qu'il ne faut attendre
d'aucune institution, je veux dire la restauration de la nature humaine.
Combattons l'erreur, mais honorons l'enthousiasme. Ceux qui honorent le
calcul seulement, calculent mal. La force de la société, la garantie de
son avenir est dans l'enthousiasme, et quand l'enthousiasme aura tari au
milieu d'elle, le calcul ne la sauvera pas.

Littérairement, l'ouvrage que nous venons d'étudier est le prospectus du
romantisme. S'il ne s'agit pas absolument, comme le croit l'auteur, de
faire mieux, il s'agit au moins de faire autrement, d'être nous-mêmes,
d'écouter, en littérature, les mêmes voix, les mêmes inspirations, qui
convoquèrent, sur les ruines de l'Empire romain, une société nouvelle,
de faire place aujourd'hui aux deux éléments qui surent alors se faire
place: l'élément chrétien et l'élément du Nord. Si Madame de Staël n'a
fait qu'entrevoir, elle a tout entrevu, et si elle n'a pas donné à
chaque chose son vrai nom, du moins elle a tout nommé. Cette
_mélancolie_ même, sujet d'inépuisables railleries, elle ne l'avait pas
inventée, elle ne la mettait pas de son chef dans la littérature
sincèrement moderne: elle y était depuis longtemps, elle y sera
toujours. Le christianisme, partout où il n'a pas pénétré la vie, a fait
un grand vide autour d'elle, et l'homme qui, au sein de la chrétienté,
n'est pourtant pas chrétien, porte partout avec lui le désert. La
perspective est lumineuse pour les uns, sombre pour les autres, grande
et solennelle pour tous, et là où ne règne pas une joie ineffable, règne
une ineffable tristesse. À cet égard, comme à plusieurs autres, le livre
de Madame de Staël était implicitement vrai, si l'on peut s'exprimer
ainsi, et contenait tous les germes de l'avenir littéraire que nous
avons vu se développer depuis lors. J'ai dit ailleurs, et je me permets
de répéter ici:

«Quoique le livre de Madame de Staël présente le commencement d'une
foule de vérités, et qu'en échouant sur toutes les plages, elle ait
partout signalé des terres nouvelles, son talent alors était moins fini,
moins complet, trop obstrué peut-être de pensées inachevées, oppressé
sous le poids des questions qu'elle soulevait à moitié, privé d'une idée
simple qui servît de rendez-vous à toutes ses idées. Il y a, dans ce
livre manqué, une sorte d'héroïsme intellectuel, qui ne fut guère
apprécié alors; si le livre était mal conçu, il fut mal critiqué; il n'y
avait qu'une manière de le bien critiquer, c'était de l'achever, de le
refaire: le siècle s'en chargea; il a rendu compte à Madame de Staël de
sa propre pensée; et alors même qu'il a semblé la contredire, elle a pu
lui dire, en s'élevant avec lui au point de vue général de ses propres
conceptions: C'est là ce que je pensais, voilà ce que je n'ai pu dire.
Le malheur de l'écrivain fut de placer sous l'invocation de la
philosophie du siècle défunt un ensemble d'idées, un avenir littéraire
et social, sans nul rapport avec cette philosophie[120].»

La critique, en s'attaquant au livre de Madame de Staël, n'affecta pas
l'excessive galanterie des temps chevaleresques. Si elle ne fut pas
précisément déloyale, elle manqua de courtoisie. Je voudrais pouvoir
faire au moins une exception, mais je ne le puis pas; disons-nous, pour
nous consoler, que nous retrouvons plus tard, bien plus généreux et plus
chevaleresque, l'illustre auteur du _Dernier Abencerage_: ce sera, si
l'on veut, un argument en faveur de la perfectibilité. Néophyte, à cette
époque, il avait quelques-unes des faiblesses des néophytes, et s'il
existait quelque chose qu'on pût appeler la _fatuité religieuse_, l'idée
en viendrait, je l'avoue, en lisant ces lignes de sa critique:

     «Vous n'ignorez pas que ma folie à moi est de voir Jésus-Christ
     partout, comme Madame de Staël la perfectibilité... Vous savez ce
     que les philosophes nous reprochent, _à nous autres gens
     religieux_: ils disent que nous n'avons pas la tête forte[121].»

Quant à M. de Fontanes, homme aux habiles pressentiments, il avait à
gagner ses éperons contre Clorinde, et il ne la ménagea point. Il fut
poli, strictement poli; mais une brusquerie franche me plairait au prix
de cette politesse-là. Les regards du pouvoir, dont il avait fait la
dame de ses pensées, enflammaient son zèle, et ce n'est pas peut-être
sans une inspiration supérieure qu'il écrivait ces mots, que son
illustre ami n'aurait, je crois, jamais écrits:

     «C'est des lieux élevés que doit partir la lumière: alors elle se
     distribue également (la métaphore, on le voit, a aussi ses bonnes
     fortunes), alors elle éclaire sans éblouir; c'est-à-dire qu'un
     gouvernement très instruit doit mener la foule[122].»

J'ignore si M. de Fontanes fut mortifiant par ordre ou sans ordre; mais
il le fut en tout cas un peu plus qu'il n'eût fallu l'être, lorsque,
faisant allusion au talent de conversation de Madame de Staël, il lui
conseillait spirituellement de rechercher le seul succès auquel elle
pourrait prétendre, et l'éconduisait avec des révérences de l'enceinte
de la littérature, comme

     De l'un de ces parvis aux hommes réservés.

Il avait pu lire cependant, à la fin du livre _De la littérature_, ces
paroles aussi nobles que touchantes:

     «D'autres bravent la malveillance, d'autres opposent à ses
     calomnies, ou la froideur, ou le dédain; pour moi, je ne puis me
     vanter de ce courage, je ne puis dire à ceux qui m'accuseraient
     injustement, qu'ils ne troubleraient point ma vie. Non, je ne puis
     le dire, et soit que j'excite ou que je désarme l'injustice, en
     avouant sa puissance sur mon bonheur, je n'affecterai point une
     force d'âme que démentirait chacun de mes jours. Je ne sais quel
     caractère il a reçu du ciel, celui qui ne désire pas le suffrage
     des hommes, celui qu'un regard bienveillant ne remplit pas du
     sentiment le plus doux, et qui n'est pas contristé par la haine,
     longtemps avant de retrouver la force qu'il faut pour la
     mépriser[123].»

Qu'est-ce donc que l'esprit de parti, si un tel langage ne parvient pas
à le toucher?



CHAPITRE CINQUIÈME

Delphine.


«Vous le savez, Messieurs», disait M. Villemain à son auditoire,
lorsque, dans la revue des ouvrages de Madame de Staël, il arrive à
_Delphine_, «vous le savez, nous ne parlons jamais ici de romans[124].»

C'était esquiver spirituellement une difficulté qu'il ne m'est pas
permis, à moi, d'éluder, ou plutôt qui, dans le point de vue où je me
place et dans la position qui m'est faite, existe à peine pour moi.
_Delphine_ n'est peut-être pas un bon ouvrage, mais ce n'est pas une
mauvaise action. _Delphine_ est un anneau de la chaîne que forment
ensemble, sous le point de vue moral ou psychologique, les écrits de
Madame de Staël, et si l'auteur n'est pas moins que ses ouvrages l'objet
de notre étude, il ne nous est pas permis de supprimer cet anneau. On
peut, si l'on veut, me contester mes prémisses, me nier le droit de
mêler la biographie, et surtout la biographie intime, à l'histoire
littéraire; mais alors il faut que je renonce à comprendre les ouvrages
de Madame de Staël, et par conséquent à les juger. On pourrait avec
autant de raison m'interdire de caractériser l'époque et le peuple au
milieu desquels un ouvrage a paru, de faire en quelque sorte la
biographie de ce peuple et de cette époque; mais ce serait tout
bonnement séparer l'histoire de la littérature de celle des idées et des
mœurs: aujourd'hui nous ne le pouvons plus. Parlons donc de _Delphine_,
quoique _Delphine_ soit un roman, comme, dans une étude sur Jean-Jacques
Rousseau, nous parlerions de la _Nouvelle Héloïse_.

Même dans ses ouvrages didactiques, Madame de Staël n'est pas sévèrement
didactique; elle l'est moins encore dans ses compositions romanesques,
quoique, au jugement de bien des gens, elle y ait mis trop de
raisonnement et de philosophie. Au reste, quel qu'ait pu être chaque
fois son but ou son intention, ce qu'elle a fait chaque fois, c'est de
nous livrer, comme on dirait en style de gravure, une _épreuve_ aussi
nette que vive, une empreinte irrécusable de son état moral, compliqué à
l'ordinaire de l'état moral de son époque. Chacun des livres de Madame
de Staël est un portrait de cette femme célèbre; elle est profondément
subjective, comme nous disons aujourd'hui, elle ne se sépare jamais,
d'elle-même pour s'unir à son sujet, car elle-même et son sujet ne sont
qu'un. Elle ne s'est élevée à l'objectivité, elle ne s'en est du moins
approchée, que dans ses deux derniers écrits; mais on peut dire de tous
les autres ce qu'un écrivain moderne a dit, avec plus ou moins de
sérieux, d'un de ses propres ouvrages: «Ce livre est fait de mon âme,
oui, de mon âme et de ma douleur[125].»

Le livre des _Passions_ est surtout une plainte; celui de la
_Littérature_ est surtout un élan ou un effort d'espérance. Tout, dans
ces ouvrages comme dans les suivants, porte le sceau d'une personnalité
sans égoïsme, d'une douleur transformée en pitié. Madame de Staël a pu
croire qu'elle enseignait, et peut-être, dans un sens, a-t-elle
enseigné; mais, dans ses romans du moins, ses enseignements ne sont pas
des conseils, et il y est dit bien plutôt ce qui est que ce qui doit
être.

On prend, en général, dans le sens d'un conseil l'épigraphe de
_Delphine_, empruntée aux _Mélanges_ de Mme Necker: «Un homme doit
savoir braver l'opinion, une femme s'y soumettre.» Si c'est un conseil,
il n'est pas bon; et il est malheureux que Madame de Staël, la seule
fois qu'elle cite sa mère, ait si mal choisi. Si l'opinion est bonne,
nul homme ne doit la braver; si l'opinion est mauvaise, nulle femme ne
doit s'y soumettre. Je n'invoque pas ici les enseignements et les
inspirations du christianisme; j'aime beaucoup mieux citer un incrédule
qu'un chrétien, quand cet incrédule a raison. Voici donc comment
Chénier, dans son _Tableau de la Littérature française_, a jugé
l'épigraphe de _Delphine_, et vraiment il dit si bien qu'on ne saurait
mieux:

     «Nous ne saurions, dit Chénier, admettre le principe qui sert de
     base à tout l'ouvrage. Non, l'homme ne doit point braver l'opinion,
     la femme ne doit point s'y soumettre; tous deux doivent l'examiner,
     se soumettre à l'opinion légitime, braver l'opinion corrompue. Le
     bien, le mal sont invariables: les convenances qui assujettissent
     les deux sexes diffèrent entre elles, comme les fonctions que la
     nature assigne à chacun des deux; mais la nature ne condamne pas
     l'un au scandale et l'autre à l'hypocrisie; elle leur donna la
     vertu, la raison, et toutes les convenances s'arrêtent devant ces
     limites éternelles[126].»

Retenez bien ceci: _Il y a des convenances qui assujettissent les deux
sexes, et qui_, d'un sexe à l'autre, _diffèrent entre elles_; or nous
verrons que le malheur de Delphine ne vient pas précisément de ce
qu'elle brave l'opinion, mais de ce qu'elle méprise les convenances de
son sexe, et même les devoirs qui sont communs à tous deux.

Mais je m'en tiens pour le moment, à constater le point de vue de
l'écrivain. On a prétendu faire du livre de la fille un sermon sur le
texte fourni par la mère. Je crois qu'on s'est trompé, à moins qu'on ait
voulu dire que Madame de Staël représente dans Delphine le malheur
auquel une femme s'expose quand elle prétend lutter contre l'arbitraire
de la société, et dans Léonce le malheur que subit ou qu'apporte aux
objets de son affection l'homme qui s'incline devant ce pouvoir inique;
et tout le livre est bien moins un acte d'accusation contre cette femme
et contre cet homme que contre la société. Mais je ne vais pas même
jusque-là; je ne vois dans _Delphine_ ni acte d'accusation ni cause
plaidée, mais un tableau passionné de la condition malheureuse de la
femme au milieu de la société moderne, où la vertu, c'est-à-dire, selon
Madame de Staël, la bonté, a moins de chances de bonheur que l'égoïsme
prudent.

Cette thèse n'est pas immorale, puisqu'elle n'est pas fausse. Si la
vertu a les promesses de la vie présente, ces promesses les voici: «Il
n'y a personne, dit le prince des justes, personne qui ait quitté sa
maison et ses parents pour l'amour de moi, qui n'en reçoive dès à
présent cent fois autant avec des persécutions.» (Marc, X, 30.) Mais il
est dangereux, pour ne rien dire de plus, de mentionner les persécutions
sans parler de tout le reste; il l'est davantage encore de présenter
comme le martyre de la vertu les peines qu'attire l'imprudence et les
douleurs qu'entraîne la passion. C'est le premier reproche qu'il faut
faire à Delphine. Sans doute qu'elle brave l'opinion; mais plus souvent
ce qu'elle affronte, ce sont les principes revêtus de l'autorité de
l'opinion: faudra-t-il donc aller jusqu'à croire les principes moins
certains et la vérité moins vraie, parce que, dans tel ou tel cas, ils
coïncident avec l'opinion? et faudra-t-il traiter l'opinion qui a raison
comme l'opinion qui a tort? En vérité je ne vois dans tout ce roman de
_Delphine_ qu'un seul incident qui se rapporte vraiment à l'épigraphe du
livre; encore ne suis-je pas sûr de me rencontrer sur ce point avec
l'opinion de tout le monde; mais enfin, en ma qualité d'_homme_, je me
décide à la braver, et à dire que la conduite de Delphine avec Mme de R.
me paraît belle et touchante, et que j'honore bien plus le mouvement qui
inspire cette démarche que la réflexion prudente qui l'aurait supprimée.
Mais je ne veux pas, Messieurs, que vous m'en croyiez; voici toute la
scène:

     «Nous attendions la reine dans le salon qui précède sa chambre,
     avec quarante femmes les plus remarquables de Paris: Mme de R.
     arriva: c'est une personne très inconséquente, et qui s'est perdue
     de réputation, par des torts réels et par une inconcevable
     légèreté. Je l'ai vue trois ou quatre fois chez sa tante Mme
     d'Artenas; j'ai toujours évité avec soin toute liaison avec elle,
     mais j'ai eu l'occasion de remarquer dans ses discours un fonds de
     douceur et de bonté: je ne sais comment elle eut l'imprudence de
     paraître sans sa tante aux Tuileries, elle qui doit si bien savoir
     qu'aucune femme ne veut lui parler en public. Au moment où elle
     entra dans le salon, Mmes de Saint-Albe et de Tésin, qui se
     plaisent assez dans les exécutions sévères, et satisfont
     volontiers, sous le prétexte de la vertu, leur arrogance naturelle;
     Mmes de Saint-Albe et de Tésin quittèrent la place où elles étaient
     assises, du même côté que Mme de R.; à l'instant toutes les autres
     femmes se levèrent, par bon air ou par timidité, et vinrent
     rejoindre à l'autre extrémité de la chambre Mme de Vernon, Mme du
     Marset et moi. Tous les hommes bientôt après suivirent cet exemple,
     car ils veulent en séduisant les femmes, conserver le droit de les
     en punir.

     »Mme de R. restait seule l'objet de tous les regards, voyant le
     cercle se reculer à chaque pas qu'elle faisait pour s'en approcher,
     et ne pouvant cacher sa confusion. Le moment allait arriver où la
     reine nous ferait entrer, ou sortirait pour nous recevoir: je
     prévis que la scène deviendrait alors encore plus cruelle. Les yeux
     de Mme de R. se remplissaient de larmes; elle nous regardait
     toutes, comme pour implorer le secours d'une de nous; je ne pouvais
     pas résister à ce malheur; la crainte de déplaire à Léonce, cette
     crainte toujours présente me retenait encore; mais un dernier
     regard jeté sur Mme de R. m'attendrit tellement, que par un
     mouvement complètement involontaire, je traversai la salle, et
     j'allai m'asseoir à côté d'elle: oui, me disais-je alors, puisque
     encore une fois les convenances de la société sont en opposition
     avec la véritable volonté de l'âme, qu'encore une fois elles soient
     sacrifiées[127].»

Cette dernière phrase est de trop; je n'aime pas _la véritable volonté
de l'âme_; la charité pouvait commander l'action de Delphine et la
justifier; la charité signifie quelque chose, la véritable volonté de
l'âme ne signifie rien, aussi longtemps qu'il n'est pas prouvé que cette
volonté et celle de Dieu sont une même volonté; mais, quoi qu'il en soit
de la phrase, l'action me paraît belle, et je n'y vois, pour ma part,
aucune vraie convenance sacrifiée. Il est bien dommage que cette
imprudence de Delphine soit la seule qu'on puisse absoudre. Toutes les
fois qu'elle se compromet, c'est sans nécessité; ses mouvements ont
toujours quelque chose de généreux et d'aimable, mais ces mouvements
sont pour elle la suprême loi; il lui suffit, confiante qu'elle est dans
la bonté de son naturel, de constater chaque fois _la véritable volonté
de son âme_: on dirait que tout le reste est indifférent; je ne dis
pourtant pas: tout jusqu'à la vertu; car elle prétend bien ne pas la
sacrifier, puisque la vertu n'est pour elle que _la continuité des
mouvements généreux_[128]. C'est ainsi qu'elle la définit; c'est la
doctrine du livre, où elle se reproduit plusieurs fois et sous
différentes formes: malheur donc à tous les principes, à tous les
devoirs même, qui se trouveront sur le chemin d'un mouvement généreux!
Encore faudrait-il s'assurer que le mouvement est généreux, et
s'entendre sur ce mot de _générosité_. Je crois bien qu'en ménageant
chez elle, à une femme mariée, un rendez-vous avec un homme qui n'est
pas son époux, Delphine a dû paraître fort généreuse à cette coupable
amie; mais il y a grandement à parier que cette complaisance de Delphine
sera moins doucement qualifiée par le reste de l'univers; je doute même
qu'on approuve le _mouvement généreux_ qui porte Delphine à prendre à
son compte la faute de Thérèse, et à vouloir passer pour une femme
légère et pour une amante infidèle, afin que son amie ne passe pas pour
une épouse perfide. Je me borne à cet exemple. D'autres que je pourrais
citer achèveraient de prouver qu'aux yeux de Delphine, c'est-à-dire de
l'auteur, l'espèce humaine se partage en deux classes, dont l'une obéit
au premier mouvement, qui est toujours bon, et l'autre au second, qui
est ordinairement mauvais. Il serait vraiment commode de pouvoir réduire
toute la morale à une question de date aussi parfaitement simple.

Mais ce n'est pas tout, il s'en faut. Toute la suite des rapports de
Delphine avec Léonce, depuis que Léonce est marié, exprime le mépris des
convenances les plus sacrées; et l'auteur, au moyen d'un épisode amené
fort à propos, l'histoire de M. et Madame de Lebensei, nous prépare,
autant qu'elle peut, à juger ces rapports avec indulgence. Et pour que
nous ne puissions pas nous méprendre sur l'intention qu'elle a eue en
les retraçant, cette familiarité coupable d'une jeune femme avec un
homme marié n'est point la cause des malheurs de Delphine; elle n'est
jamais punie que du bien, jamais du mal qu'elle fait. Pour le coup,
c'est trop; j'ai bien consenti à voir la vertu traitée comme le vice:
c'est un spectacle que la société nous présentera longtemps encore; mais
que la vertu seule soit punie, et que le vice ne soit jamais malheureux,
je ne l'entends pas ainsi; l'humanité ne pourrait soutenir éternellement
un pareil spectacle; il faut que l'intime liaison du malheur et du mal
se révèle quelquefois à elle dans l'infortune des méchants:

     Abstulit hunc tandem Rufini pœna tumultum
     Absolvitque Deos[129].

Je ne demande pas qu'un caractère humain soit parfaitement conséquent;
ce serait vouloir peut-être qu'il ne fût pas humain: mais quand un
caractère est systématique, il ne doit sortir de sa ligne ni trop
aisément, ni impunément, c'est-à-dire sans que cette déviation soit
signalée et reprise. Que devient la candeur, la parfaite vérité du
caractère de Delphine, quand elle presse Madame de Vernon mourante «de
remplir les devoirs que la religion catholique prescrit aux personnes
dangereusement malades? Vous donnerez, lui dit-elle, un bon exemple en
vous conformant, dans ce moment solennel, aux pratiques qui édifient les
catholiques; le commun des hommes croit y voir une preuve de respect
pour la morale et la Divinité[130].» Il y a dans le monde mille exemples
de cette inconséquence; les cœurs les plus droits ne sont pas au-dessus
de cette espèce d'hypocrisie, et j'aimerais assez que Delphine eût ce
tort, si on nous le donnait pour un tort.

Il n'y a rien à dire sur Léonce qui n'ait été dit cent fois. Je regrette
pour lui l'ancien dénoûment. Cette mort tragique le relevait un peu; et
vraiment il en était temps. Jusqu'alors, il nous avait impatientés
jusqu'à l'irritation. Après tout, le caractère de Léonce est une
exception, et l'art ne s'occupe pas des exceptions. Qu'il soit à la
rigueur possible de réunir au courage personnel, et même à une certaine
élévation d'esprit, la déférence la plus servile pour les convenances
les plus arbitraires, je ne voudrais pas le nier; mais je ne tiens pas
du tout à ce que la preuve se transforme en tableau. J'ai besoin
d'ailleurs que Delphine à qui je m'intéresse, ne place pas trop mal ses
affections; et même Delphine mise à part, je n'aime pas qu'on cherche à
me persuader que les femmes les plus distinguées se contentent que
l'homme qu'elles aiment soit beau, vaillant, spirituel, et lui font
aisément grâce de tout le reste. L'amant de Corinne a du moins une
perfection de plus: il est mélancolique; c'est toujours cela, et ce
devait être beaucoup pour Madame de Staël; mais Léonce ne l'est pas, et
tout ce qui peut s'ajouter à la liste de ses perfections, c'est une
parfaite naïveté d'égoïsme, et la crainte la plus féminine de l'opinion
et du _qu'en dira-t-on_. Il n'aime point dans sa maîtresse ce qu'elle a
de vraiment aimable; il ne sait pas s'unir d'un premier mouvement à ses
inspirations naïvement généreuses; c'est beaucoup s'il n'ajourne pas ses
propres impressions, et si, pour approuver, il n'attend pas que tout le
monde ait approuvé. Ainsi, dans la scène citée plus haut:

     «À peine eus-je parlé à Madame de R. que je ne pus m'empêcher de
     regarder Léonce: je vis de l'embarras sur sa physionomie, mais
     point de mécontentement. Il me sembla que ses yeux parcouraient
     l'assemblée avec inquiétude pour juger de l'impression que je
     produisais, mais que la sienne était douce...--Ne m'avez-vous pas
     désapprouvée d'avoir été me placer à côté d'elle?--Non, répondit
     Léonce, je souffrais, mais je ne vous blâmais pas[131].»

Quand la Révolution arrive, s'il prend parti contre elle, ce qui est
fort naturel, c'est sans conviction, sans enthousiasme, même sans esprit
de parti, mais uniquement parce que cela convient. Il veut tour à tour,
dans son immense et capricieuse personnalité, que Delphine se souvienne
des bienséances pour l'amour de lui, et que, pour l'amour de lui, elle
les oublie. Quand il affiche avec une sorte d'emportement sa passion
pour elle, si c'est là en effet braver l'opinion, que devient le
caractère que l'auteur lui a donné? Si, au contraire, l'opinion est si
mauvaise qu'il n'a rien à craindre pour lui-même, que penser d'un homme
qui déshonore de gaieté de cœur une femme charmante, parce que, pour son
compte, il est à l'abri? Encore une fois, on se soucie peu de Léonce;
mais on se soucie de Delphine, et on craint de l'aimer d'autant moins
qu'elle aime davantage un homme si peu digne d'elle. On m'objectera
Clarisse: pour toute réponse, je dirai: Relisez _Clarisse_. Elle a tort
sans doute, et vous savez ce que disait Richardson à ceux qui lui
reprochaient d'avoir fait mourir cette aimable fille: «Que voulez-vous?
je n'ai pu lui pardonner d'avoir fui la maison paternelle;» mais, outre
que l'expiation suit directement, que de droits cette infortunée, dans
sa faute même, n'a-t-elle pas à notre pitié! On peut faire mieux encore;
on peut m'objecter mille faits tout pareils, mille autres Léonces aimés
par mille autres Delphines; je ne répondrai qu'un mot: J'ai besoin de
haïr Léonce ou de l'aimer; l'un et l'autre se trouve impossible; et mon
sentiment, repoussé de l'amour vers la haine et de la haine vers
l'amour, finit par se fixer dans le dégoût. Si cette impression est
celle de tout le monde, ni l'héroïne ni l'auteur n'y peuvent trouver
leur compte.

En supposant que Delphine, par ses imprudences et par ses malheurs,
confirme la seconde moitié de l'adage de Madame Necker, Léonce ne
confirme pas l'autre. Ce n'est pas en s'asservissant à l'opinion, c'est
bien plutôt en la bravant qu'il fait le malheur de Delphine. Le but de
l'auteur, si l'auteur a eu réellement ce but, ne se trouve atteint que
d'une seule manière, je veux dire par l'impatience et le déplaisir que
ce caractère nous donne: si Léonce ne perd pas précisément sa cause
auprès de la fortune, il la perd auprès du lecteur; mais ce n'est pas
assez, on regrettera toujours que son caractère ou son système ne trouve
pas une condamnation plus décidée dans les faits qui en résultent. Je me
contenterai là-dessus d'une observation de fait. Léonce s'éloigne de
Delphine après le fatal rendez-vous dont elle a voulu prendre sur elle
toute la honte; c'est la grande péripétie du roman, puisque Léonce, dans
son ressentiment, épouse Mathilde; c'est là, ou nulle part, qu'il aurait
fallu faire ressortir les inconvénients de son caractère. Mais, en
vérité, qui oserait lui dire: Delphine a manqué à des convenances
frivoles, et vous ne devez pas, pour si peu, renoncer à elle? Pour si
peu! un rendez-vous donné par Delphine à un autre que lui! Quand elle
l'aurait donné à lui-même, le grief serait suffisant: que sera-ce quand
il s'agit d'un autre? Pour cette fois, Léonce a raison; et il y aurait
conscience à ne pas en tenir note, car c'est, je pense, la seule fois.

Mais quand tous les malheurs qui fondent sur les deux héros seraient la
conséquence directe des erreurs opposées dont ils ont fait l'inspiration
de leur conduite, l'enseignement qui ressortirait de cette conclusion
est d'avance annulé par l'impression générale du roman. Madame de Staël
a publié des _Réflexions sur le but moral de Delphine_, à plusieurs
desquelles on peut souscrire; mais l'une de ces réflexions affaiblit
singulièrement l'effet de toutes les autres:

     «Les écrivains, comme les instituteurs, nous dit-elle, améliorent
     bien plus sûrement par ce qu'ils inspirent que par ce qu'ils
     enseignent[132].»

Nous sommes de cet avis, et si, au lieu d'_améliorent_ on lit
_pervertissent_ ou _égarent_, la proposition n'en sera pas moins vraie.
Il s'agit donc de savoir ce qu'inspire le roman de _Delphine_, ou bien,
car cela revient au même, ce qui a inspiré _Delphine_. Madame de Staël
ne serait-elle pas la première à convenir qu'à l'exception de ceux «qui
ont passé le temps d'aimer et qui ne peuvent plus sentir de charme qui
les arrête[133]», tout le monde conclura dans son cœur qu'il est beau
d'aimer comme Delphine et d'être aimé comme Léonce? Quoique la langue de
l'amour vieillisse encore plus vite que celle de la musique, et quoique
Delphine et Léonce se parlent l'un à l'autre un idiome un peu suranné,
l'intérêt subsistant de ce roman est pourtant dans leur passion
réciproque; on s'y laisse entraîner, et l'on se soucie fort peu du
reste. Coiffée de son épigraphe dogmatique, comme le serait d'un bonnet
de nuit quelque Diane chasseresse ou Calypso dans son île, _Delphine_
n'est pourtant qu'un roman, et je vous conseille de le prendre sur ce
pied-là. Nos romanciers modernes font parler à l'amour un langage un peu
différent; ils ont relégué les délicatesses du cœur au rang des fictions
légales ou des métaphores: décidément ils n'aiment pas la métaphysique.
Je n'ose dire ce qu'ils ont fait de l'amour; je puis dire ce qu'en avait
fait l'auteur de _Delphine_: une religion, un enthousiasme, une extase.
Elle avait tort, je l'avoue; le christianisme et la raison la condamnent
également; mais nous sied-il d'être sévères? Après avoir supporté et
loué tant de choses pires, soyons humbles dans la critique; mais disons
pourtant que cet amour frénétique, cette passion _chauffée à blanc_ du
beau Léonce, n'est pas du tout d'un bon exemple; que Delphine,
quoiqu'elle ait respecté les limites au delà desquelles commence le
crime, est aussi coupable qu'elle est malheureuse, et que plusieurs
scènes, mais surtout celle de l'église[134], sont d'un effet déplorable.
Et pourtant cette scène elle-même, comparée à certaines situations
inventées par Madame Cottin, garde encore quelque mesure dans
l'emportement. Il y aurait de l'injustice à mettre au compte de l'auteur
toutes les extravagances que débite Léonce, dont elle ne prétend pas se
porter garant. Nous le laisserons donc tout à son aise s'écrier:

     «L'univers et les siècles se fatiguent à parler d'amour; mais une
     fois, dans je ne sais combien de milliers de chances, deux êtres se
     répondent par toutes les facultés de leur esprit et de leur âme...
     Ton véritable devoir, c'est de m'aimer... Aime-moi, pour être
     adorée dans toutes les nuances de tes charmes... Crois-moi, il y a
     de la vertu dans l'amour, il y en a même dans ce sacrifice entier
     de soi-même à son amant, que tu condamnes avec tant de force,
     etc.[135].»

Léonce qui le dit, et je consens à lui en laisser toute la
responsabilité. Mais qui prendra celle des paroles de Delphine?
Seront-elles, comme celles de Léonce, nulles ou non avenues? et toute
cette passion passera-t-elle pour une simple machine dans le roman? n'en
sera-t-elle pas, après tout, l'intérêt principal, le sujet même?
cherchera-t-on autre chose dans Delphine? cet amour insensé, n'est-ce
pas Delphine même, Delphine tout entière?

Dans les drames consacrés à la peinture des passions ridicules, il y a
toujours, dans un coin du poème, un Ariste, un Cléante, l'homme
raisonnable de la pièce, qui intervient ou qui dit son mot en faveur du
bon sens et du bon droit. Je le cherche dans _Delphine_; je cherche, ce
qui est la même chose, une pensée qui serve à juger les personnes et les
choses. Je ne la trouve point. La religion, cette règle de la vie, ce
jugement de nos actions et de nos jugements mêmes, y paraît sous trois
formes: dans Mathilde, comme un formalisme aride; dans Thérèse, comme
une fougue d'imagination; chez Delphine, comme un déisme sans conviction
et sans force. On peut lire, pour s'en convaincre, la lettre où elle
prêche son amant[136]. Cette lettre, quoiqu'elle ait des beautés, semble
avoir été écrite pour constater que Delphine ne trouve dans sa religion
aucun point d'appui, aucun point d'arrêt, et que sa vie n'a d'autre
gouvernail que la tempête. La parfaite spontanéité du sentiment, ou la
craintive circonspection de l'égoïsme, voilà les deux sagesses entre
lesquelles on vous donne le choix, voilà les deux maximes dont vous
pouvez faire, selon votre caractère, la conclusion, la moralité de
_Delphine_.

J'ai dit qu'il n'y a point d'Ariste dans ce drame: je me trompe, il y a
M. Lebensei. Il prêche par son bonheur encore plus que par ses paroles,
et ce bonheur, il a grand soin de nous l'apprendre, est le fruit d'un
divorce.

Je suis las de tant de critiques. Disons maintenant que Delphine, avec
toutes ses erreurs, est une des plus aimables, des plus touchantes
créations du talent; que son caractère est exprimé avec autant de vérité
que de charme; qu'il est impossible de ne pas aimer cette âme généreuse,
qui ne vit que pour aimer et se dévouer; que tout son rôle, si l'on peut
parler ainsi, est écrit avec la naïveté la plus éloquente; qu'aucun
caractère n'est plus lié, plus un, mieux soutenu; qu'aucune fiction n'a
jamais été plus vivante. Faut-il s'en étonner? L'auteur, en faisant
parler Delphine, parlait elle-même; les événements étaient fictifs, le
caractère ne l'était pas: ici donc la vérité n'a rien coûté.

Dire que le roman de _Delphine_ étincelle d'esprit, c'est ne rien
apprendre à personne, même à ceux qui ne l'ont pas lu. Il est peut-être
moins superflu d'ajouter qu'aucun des ouvrages de Madame de Staël n'est
écrit avec une verve plus facile et plus abondante. Si l'auteur n'avait
pas encore toute la maturité de sa pensée, elle était en possession, je
crois, de toute la plénitude de son talent. Il y a autant et peut-être
plus d'esprit dans quelques autres de ses écrits; dans aucun il n'y a
plus de puissance; le style n'est pas irréprochable; certaines
expressions d'une métaphysique sentimentale prêtèrent à rire dans le
temps; on s'amusa beaucoup, par exemple, de cet amour «qui est une autre
vie dans la vie»; le style de Madame de Staël fut déclaré extravagant,
inouï; nos excès ont tellement fait pâlir les siens, que ce style
audacieux pourrait bien aujourd'hui passer pour timide.

À l'apparition de _Delphine_, dont l'action se rattachait à des
événements contemporains, les chercheurs de _clefs_ ne manquèrent pas.
Que Madame de Staël eût prêté à Delphine son propre caractère, on ne
pouvait guère en douter, et la supposition, en s'arrêtant au caractère,
n'avait rien d'injurieux. On chercha l'original de Madame de Vernon, et
on crut l'avoir trouvé. Madame de Vernon est la figure la plus originale
et la plus finement tracée de toutes celles qui apparaissent dans
l'action. Un égoïsme indolent, une dissimulation pleine d'abandon, la
perfidie froidement adoptée comme système, de l'immoralité sans passion,
le plus parfait naturel joint à la plus parfaite fausseté, le calcul le
plus savant appliqué à l'immense intérêt de ne pas se sentir vivre, tout
ce machiavélisme féminin fit penser à un homme qui, déjà alors, était
jugé. Mais, sans compter que Madame de Vernon est touchante et noble à
ses derniers moments, il y avait de l'indulgence envers M. de Talleyrand
à vouloir le reconnaître sous les traits de Madame de Vernon, et si
c'est à lui en effet que Madame de Staël a voulu faire penser, Madame de
Staël a été bonne jusque dans la vengeance.

Il y a plus d'une sorte d'esprit dans ce roman, quoique l'élévation et
le pathétique y dominent. Quelques passages peuvent donner l'idée de
cette verve caustique dont Madame de Staël assaisonnait plus abondamment
sa conversation que ses ouvrages. Je citerai une page, qui semblerait,
si l'auteur s'arrêtait plus à propos, être empruntée à La Bruyère:

     «Je me mis à causer avec un Espagnol que j'avais déjà vu une ou
     deux fois, et que j'avais remarqué comme spirituel, éclairé, mais
     un peu frondeur. Je lui demandai, s'il connaissait le duc de
     Mendoce.--Fort peu, répondit-il; mais je sais seulement qu'il n'y a
     point d'homme dans toute la cour d'Espagne aussi pénétré de respect
     pour le pouvoir. C'est une véritable curiosité que de le voir
     saluer un ministre; ses épaules se plient, dès qu'il l'aperçoit,
     avec une promptitude et une activité tout à fait amusantes; et
     quand il se relève, il le regarde avec un air si obligeant, si
     affectueux, je dirais presque si attendri, que je ne doute pas
     qu'il n'ait vraiment aimé tous ceux qui ont eu du crédit à la cour
     d'Espagne depuis trente ans. Sa conversation n'est pas moins
     curieuse que ses démonstrations extérieures; il commence des
     phrases, pour que le ministre les finisse; il finit celle; que le
     ministre a commencées; sur quelque sujet que le ministre parle, le
     duc de Mendoce l'accompagne d'un sourire gracieux, de petits mots
     approbateurs qui ressemblent à une basse continue, très monotone
     pour ceux qui écoutent, mais probablement agréable à celui qui en
     est l'objet. Quand il peut trouver l'occasion de reprocher au
     ministre le peu de soin qu'il prend de sa santé, les excès de
     travail qu'il se permet, il faut voir quelle énergie il met dans
     ces vérités dangereuses; on croirait, au ton de sa voix, qu'il
     s'expose à tout pour satisfaire sa conscience; et ce n'est qu'à la
     réflexion qu'on observe que, pour varier la flatterie fade, il
     essaye de la flatterie brusque sur laquelle on est moins blasé. Ce
     n'est pas un méchant homme; il préfère ne pas faire du mal, et ne
     s'y décide que pour son intérêt. Il a, si l'on peut le dire,
     l'innocence de la bassesse; il ne se doute pas qu'il y ait une
     autre morale, un autre honneur au monde que le succès auprès du
     pouvoir: il tient pour fou, je dirais presque pour malhonnête,
     quiconque ne se conduit pas comme lui. Si l'un de ses amis tombe
     dans la disgrâce, il cesse à l'instant tous ses rapports avec lui,
     sans aucune explication, comme une chose qui va de soi-même. Quand,
     par hasard, on lui demande s'il l'a vu, il répond: Vous sentez bien
     que dans les circonstances actuelles je n'ai pu... et s'interrompt
     en fronçant le sourcil, ce qui signifie toujours l'importance qu'il
     attache à la défaveur du maître. Mais si vous n'entendez pas cette
     mine, il prend un ton ferme et vous dit les serviles motifs de sa
     conduite, avec autant de confiance qu'en aurait un honnête homme,
     en vous déclarant qu'il a cessé de voir un ami qu'il n'estimait
     plus. Il n'a pas de considération à la cour de Madrid; cependant il
     obtient toujours des missions importantes: car les gens en place
     sont bien arrivés à se moquer des flatteurs, mais non pas à leur
     préférer les hommes courageux; et les flatteurs parviennent à tout,
     non pas comme autrefois, en réussissant à tromper, mais en faisant
     preuve de souplesse, ce qui convient toujours à l'autorité[137].»

On sait que c'est un des mérites de Madame de Staël que cette profusion
d'idées justes, fines et vivement frappées qu'elle sème, comme en se
jouant, dans le cours de ses récits et jusque dans les moments de
passion. Il est presque puéril de citer; toutefois, je ne puis
m'empêcher de transcrire, comme type de la manière de l'auteur, et plus
encore comme échantillon du bon sens qui était à la base même de tant
d'esprit, cette pensée qui me tombe sous la main:

     «Sérieusement, c'est un rare mérite que celui qui est vivement
     senti même par les hommes vulgaires, et je crois toujours plus aux
     qualités qui produisent de l'effet sur tout le monde, qu'à ces
     supériorités mystérieuses qui ne sont reconnues que par des
     adeptes[138].»

L'ordre des temps que nous avons suivi jusqu'ici, nous invite à parler
de l'écrit consacré par Madame de Staël à la mémoire de son père; mais
il est impossible de séparer _Delphine_ de _Corinne_, sa sœur, plus
jeune de quatre années.



CHAPITRE SIXIÈME

Corinne ou l'Italie.


_Corinne_ ou _l'Italie_ parut en 1807. Ce fut un des plus grands
événements littéraires de l'époque. Nous savons maintenant à quoi nous
en tenir sur les succès immenses, prodigieux, étourdissants; mais il ne
faut pourtant pas toujours prendre à contre-sens un applaudissement
universel; le triomphe du _Cid_ n'eut pas de lendemain, et des
acclamations unanimes ont leur autorité quand elles se prolongent.
J'aime à voir, je l'avoue, ces impressions vives et spontanées gagnant
de vitesse la critique, et prononçant sur l'ouvrage du génie un jugement
sommaire et sans appel avant qu'elle ait eu, pour ainsi dire, le temps
de tailler sa plume. _Corinne_ triomphante eut ses insulteurs obligés;
le peuple les écouta, le peuple s'imagina peut-être qu'ils avaient
raison: c'était donc, se disait-on, un méchant ouvrage, car M. Dussault
l'avait dit et d'autres l'avaient répété (Bonaparte lui-même, au dire de
M. Villemain, écrivit dans le _Moniteur_ une critique amère de
_Corinne_); mais tandis qu'on la jugeait et la rejugeait, Corinne
s'avançait au Capitole, où la critique elle-même, laissant un ingrat
labeur, la suivit enfin lentement, entraînée par la multitude.

Je n'en parle pas, Messieurs, en enthousiaste. J'admire _Corinne_ sans
aveuglement; mais je ne puis m'empêcher de remarquer combien les
impressions que reçoit le public d'une œuvre vraiment belle, sont plus
profondes et plus durables que celles qu'il a pu recevoir d'une critique
spirituelle et injuste qui a semblé d'abord entraîner tous les esprits.
Rien ne peut, à la longue, soutenir un mauvais ouvrage; et rien, quand
il y a un véritable public, ne peut empêcher le triomphe d'un bon
ouvrage; il y a une justice dans le monde pour les écrits, si ce n'est
pour les hommes; et tout ce qui est artificiel, arrangé, chute ou
succès, ne dure pas. Quant aux louanges complaisantes ou aux critiques
partiales, qui s'en soucie? qui s'en souvient? Force est pourtant qu'on
s'en souvienne lorsqu'elles sont reproduites après de longues années,
soit par conviction, ce qui est louable, soit par obstination, ce qui
l'est moins. C'est ainsi que M. Dussault, critique d'ailleurs érudit et
délicat, a trouvé à propos de réimprimer, onze ans après la publication
de _Corinne_, les phrases que voici:

     «Madame de Staël a cru devoir enrichir notre littérature de deux
     romans: le premier qu'elle a donné est, à mon avis, fort supérieur
     au second, et il n'est pas bon. Peut-être la femme de lettres à qui
     nous devons le _Traité des Passions_, et celui de la _Littérature
     considérée dans ses rapports avec la morale et la politique_,
     a-t-elle voulu, pour des productions d'un genre moins sublime, se
     rapprocher de son sexe, au-dessus duquel elle craignait de paraître
     trop élevée... Tibère appelait Livie un _Ulysse en jupe_: en
     changeant un peu ce mot, on l'appliqua à Madame de Staël, qui fut
     appelée _un membre de l'Institut en jupe_... Le roman de
     _Delphine_, mauvais en lui-même, est moins mauvais pourtant que
     celui de _Corinne_[139].»

On dit quelquefois, Messieurs, que l'urbanité s'en va; il me semble
qu'elle a eu le temps de s'en aller et de revenir; car, à en juger par
les lignes que je viens de vous lire, elle commençait déjà en 1809 à
plier bagage.

_Corinne_, si vous vous en tenez au roman, est une variante de
_Delphine_. Corinne c'est Delphine, artiste et poète, ajoutant au
dévouement l'enthousiasme; Oswald, c'est Léonce, mieux élevé, ce me
semble, plus digne, plus maître de lui-même, un Léonce anglais, avec la
mélancolie de plus et la santé de moins; car, je suis presque fâché de
le dire, lord Nelvil a été le premier héros de roman de l'espèce des
poitrinaires. Il ne restait dès lors plus à inventer que _l'homme
incompris_; mais Madame de Staël avait trop de bon sens pour inventer
cela. La femme elle-même, dans ses deux romans, n'est point ce qu'on a
appelé _la femme incomprise_: c'est la femme sortant d'une manière ou
d'une autre, disons mieux, sortant par une supériorité quelconque du
cercle d'occupations et d'intérêts où son sexe (ainsi du moins en juge
l'auteur) doit, pour son bonheur, se tenir enfermé.

Le roman de _Corinne_, qu'on a voulu contraindre à dogmatiser, n'est pas
plus dogmatique que celui de _Delphine_; il l'est peut-être moins
encore, et n'est pas plus amer, c'est-à-dire qu'il ne l'est point. Il
faut, quand on est femme, qu'on a du talent, choisir entre la gloire et
le bonheur, entre le libre emploi de son talent et les intimes douceurs
de la vie d'épouse et de mère. Il le faut; la nature le veut ainsi; la
nature porte aussi, à sa manière, des lois contre le cumul, et les
maintient sévèrement. Voilà ce que l'auteur s'est avoué en soupirant, et
voilà ce qu'elle nous avoue; mais cet aveu, hélas! est d'une âme qui n'a
pu se résoudre à choisir, et dont le cœur est également avide du bonheur
que préparent les affections, et des émotions que donnent le talent et
la gloire. C'est son propre cœur, et, dans un sens général, c'est sa
propre destinée que Madame de Staël nous a révélée dans _Corinne_; elle
n'a pas eu d'autre intention, et _Corinne_ n'est point un traité, mais
une œuvre d'enthousiasme et de douleur. Elle ne désavoue rien, ne
condamne rien, distinctement du moins: Corinne a bien le droit d'être
Corinne; mais elle ne peut prétendre au bonheur de Lucile. Voilà tout.
Me trompé-je, Messieurs? Il me semble que l'extrême vérité, je dirais
même la naïveté de cette histoire (car pourquoi beaucoup de naïveté
serait-elle incompatible avec beaucoup d'esprit?), la rend plus
instructive qu'elle ne le serait si l'auteur l'avait écrite avec le
dessein prémédité de nous inculquer une doctrine.

Il fallait un nœud à ce drame, puisque enfin c'est un drame; et comment
l'auteur aurait-il hésité? Le bonheur d'une femme, c'était, à ses yeux,
l'amour dans le mariage; ce bonheur s'annonce ou se révèle à Corinne
sous les traits de lord Nelvil: trompeuse apparition; Nelvil, c'est le
malheur; car Nelvil, c'est la nature des choses, avec laquelle Corinne
ne transige point et qui ne transige jamais. Le malheur doit venir à
Corinne d'où vient aux autres la félicité; il faut donc que Nelvil
paraisse fait et soit vraiment fait pour donner le bonheur à toute autre
qu'à elle. Quelques personnes se récrieront peut-être: Oswald, depuis
longtemps, est perdu dans leur opinion; c'est un égoïste, un homme sans
cœur; je serais plutôt de l'avis du comte d'Erfeuil: lord Nelvil est
simplement «un homme tout comme un autre»;--égoïste, dites-vous? Mais
qu'un homme soit égoïste à l'égard de la femme qu'il aime, que son amour
même soit de l'égoïsme, est-ce, à votre avis, une exception? et
fallait-il qu'en sa qualité de héros de roman, Oswald fût quelque chose
de plus qu'un homme? Je ne le pense pas. Il fallait seulement qu'il ne
fût ni odieux, ni insipide. Il fallait qu'on pût comprendre l'amour
qu'il inspire à Corinne; et, chose remarquable, il le lui inspire en
grande partie par des qualités de caractère directement opposées à
celles de cette femme de génie: c'est l'homme digne et mesuré qui plaît
à la femme enthousiaste; c'est le caractère anglais qui captive
l'imagination italienne. Du reste, avec quel art infini Madame de Staël
n'a-t-elle pas marqué dans tout le cours du drame les points sur
lesquels ces deux âmes se séparent, les divergences qui les rendraient
malheureux dans le mariage, et la nuance imperceptible, mais bien
réelle, qui distingue l'enthousiasme de l'amour? car le malheur ou la
faute de Nelvil est de les avoir confondus. Après avoir relevé Nelvil de
toutes les manières, après avoir mis les circonstances de moitié dans le
tort de son infidélité, il fallait enfin le punir. L'auteur n'y a pas
manqué, et le châtiment qu'elle lui inflige est celui précisément qui
pouvait nous toucher et nous instruire. Après cela, Messieurs, personne
n'est obligé d'aimer lord Nelvil. Pour moi, malgré tout son courage,
toute sa bienfaisance, tout son mépris de la vie, je n'aime pas celui
qui a fait le malheur de Corinne; mais il est peut-être plus juste de
regarder Corinne et lui comme deux compagnons d'infortune, comme deux
êtres qui ne pouvaient apporter en dot l'un à l'autre que le malheur
avec l'amour, et l'auteur les a, ce me semble, assez bien enveloppés
tous deux dans une même catastrophe.

Vous rappelez-vous, Messieurs, ces vers que dit Pyrrhus dans
_Andromaque_:

     L'un par l'autre entraînés, nous courons à l'autel,
     Nous jurer, malgré nous, un amour immortel[140].

Ils me reviennent à la mémoire quand je lis _Corinne_. Il y a plus d'une
victime dans ce roman, ou plutôt dans cette tragédie; ou s'il n'y en a
qu'une, le sacrifice est involontaire de la part de celui qui en est
l'instrument. Oswald est entraîné aussi bien que Corinne; la destinée
est plus forte que tous deux, la destinée qui, après les avoir faits si
semblables et si opposés l'un à l'autre, leur a ménagé une rencontre
fatale. Je me sers de ce terme païen de _destinée_ parce que ce drame,
tel qu'il me paraît conçu, ne m'en suggère, ne m'en permet aucun autre.
La fatalité, en effet, semble entraîner les personnages de ce roman,
l'un vers la mort, l'autre vers un abîme de douleur. De deux régions
différentes du monde moral, ces deux âmes se sont cherchées pour se
donner mutuellement le malheur que chacune d'elles, on le dirait, ne
pouvait recevoir d'aucun autre, ni de l'univers entier. Car si, avant de
faire la rencontre de Corinne, Oswald est malheureux, c'est d'un malheur
que le monde et le temps peuvent consoler; il est malheureux
accidentellement; il ne l'est pas essentiellement et au fond de l'âme,
bien que l'auteur l'ait fait mélancolique pour le rendre plus
intéressant, et qu'elle nous dise, dans un langage bien nouveau pour le
temps: «Oswald était _timide envers sa destinée_[141].» En un mot,
Corinne ne pouvait pas lui dire comme Hermione à Oreste:

     Tu m'apportais, cruel, le malheur qui te suit[142];

car le malheur ne le suit pas, le malheur n'est pas attaché à lui; il
naît pour lui, comme pour Corinne, de son attachement à Corinne. Elle,
«la prêtresse des muses[143],» l'âme ingénue et libre, amoureuse de
l'idéal et certaine à jamais d'un généreux retour, quelle puissance
inconnue envoie au-devant d'elle, au milieu de sa marche triomphale,
celui qu'elle ne pourra s'empêcher d'aimer, et qu'elle ne réussira point
à fixer? Cette puissance, qu'est-elle donc, si ce n'est la fatalité? Ce
mot terrible se lit partout dans le roman de _Corinne_, là même où
l'auteur ne l'a point écrit. Il sort aussi, comme de lui-même, des
lèvres de la prêtresse; il est l'accent, la note dominante de ses plus
belles inspirations:

     «La fatalité, continua Corinne, avec une émotion toujours
     croissante (dans son improvisation au cap de Misène), la fatalité
     ne poursuit-elle pas les âmes exaltées, les poètes dont
     l'imagination tient à la puissance d'aimer et de souffrir? Ils sont
     les bannis d'une autre région, et l'universelle bonté ne devait pas
     ordonner toute chose pour le petit nombre des élus ou des
     proscrits[144].»

_Corinne_ est donc une tragédie antique, avec cette circonstance
moderne, que la tragédie est encore moins dans les événements extérieurs
que dans l'âme des personnages, et que les obstacles qui s'opposent à
leur bonheur sont d'un ordre nouveau que l'antiquité n'aurait pas
compris. Les idées modernes, toutes plus ou moins relatives au
christianisme, ont créé un bonheur exquis et d'exquises douleurs, dont
les anciens n'avaient aucune idée. Même aujourd'hui tout le monde ne
veut pas comprendre de telles souffrances; à bien des gens elles font
pitié plutôt qu'elles n'inspirent de la pitié; et véritablement il ne
faut pas trop s'en étonner: tant d'infortunes imaginaires nous ont volé
notre compassion; nous avons vu, non seulement dans les livres, mais
dans la vie, tant de chagrins bien mangeant, tant de désespoirs au teint
blanc et rose, tant de beaux ténébreux et de belles affligées, qu'un bon
et solide malheur, de l'espèce la plus vulgaire, eût infailliblement et
radicalement consolés; nous nous sommes si bien convaincus que ces
peines intimes n'étaient que les mille et mille caprices, les mille et
mille contorsions d'un égoïsme vaniteux, que nous en sommes devenus, je
le sens bien moi-même, un peu injustes envers les souffrances et les
besoins des âmes supérieures. Conséquence fâcheuse et mauvais symptôme
en même temps; car le bonheur intime de l'âme, la félicité morale,
avant-goût de la céleste béatitude, n'est guère moins mystérieuse que
l'infortune morale, et se rattache au même principe. Comment concevoir
l'une si l'on ne conçoit pas l'autre? Et si l'une et l'autre nous sont
inintelligibles, quel sens, quelle aptitude avons-nous pour cette vie
supérieure où des idées pures sont au nombre des éléments du bonheur?
Ayons pitié de Corinne, bien qu'elle ne souffre ni de la faim, ni de la
soif, ni de la froidure, quoiqu'elle ne soit en butte ni à la calomnie,
ni au mépris; plaignons-la de son talent qui l'isole, de sa gloire qui
est un exil, de la supériorité même de son âme qui diminue pour elle, si
mystérieusement, les chances d'être comprise et d'être véritablement
aimée; plaignons-la à proportion qu'elle fait sourire les âmes froides;
car «le vulgaire, c'est elle qui l'a dit, le vulgaire prend pour de la
folie ce malaise d'une âme qui ne respire pas dans ce monde assez d'air,
assez d'enthousiasme, assez d'espoir[145].»

D'ailleurs, dans les souffrances de Corinne, tout n'est pas transcendant
et inaccessible. Un homme d'une sensibilité exquise, saint Paul, a dit
un mot aussi profond qu'il est simple: «Quoique, en aimant davantage, je
sois peut-être moins aimé[146]!»

Serait-il vrai qu'en aimant davantage on s'expose, on se condamne à être
moins aimé, et que le confiant abandon de l'affection est comme un
signal donné à l'ingratitude? Serait-ce là un des mystères du cœur
humain et de la vie? Si cela était, Messieurs, il n'y aurait rien de
plus tragique. Eh bien, c'est là une partie du tragique de _Corinne_. Le
malheur de Corinne est d'aimer trop. Elle en sera moins aimée; et ce
malheur, qui semble avoir ses racines au fond de la nature humaine, nous
fait contempler dans cette œuvre, non seulement le martyre de la femme
supérieure, et plus généralement le martyre du génie, mais aussi le
martyre de l'amour. Révélation saisissante! L'amour est un sacrifice et
non pas un marché; c'est comme un sacrifice que, dans ce monde
malheureux, l'amour doit être pratiqué; aimer, c'est monter sur l'autel,
c'est renoncer d'avance à toute réciprocité; on n'aime que quand on y
renonce, et l'on ne goûte dans sa pureté l'ineffable bonheur d'aimer que
lorsqu'on fait de l'amour toute la récompense de l'amour; et afin que
ces vérités sublimes et tristes prennent en nous une vie, il est
ordonné, selon l'expression et selon l'expérience de l'apôtre des
nations, «qu'en aimant davantage, nous serons moins aimés.» Jusqu'où,
Messieurs, ne sommes-nous pas conduits par ces considérations
douloureuses? Où s'arrêteront-elles, où nous déposeront-elles, sinon au
pied de cette croix où l'amour, abandonné du monde entier, triomphe dans
cet abandon?

_Corinne_, cette touchante tragédie, n'est donc plus seulement la
tragédie de la femme, ou la sublime complainte du talent et de la
gloire; l'humanité en est le sujet et le héros, et l'amante de Nelvil
représente cette puissance d'aimer qui est en même temps, comme elle a
bien su nous le dire, une puissance de souffrir. Il y a même plus: si
l'on prend l'ouvrage dans son ensemble et si l'on se pénètre de son
esprit, _Corinne_ est une élégie sur la condition de l'homme en ce
monde. Ce n'était pas la première fois que l'illustre auteur chantait
cet air lugubre, et ce ne fut pas la dernière. Parmi les écrivains qui
ont agi avec puissance sur les âmes, il en est peu qui n'aient porté
avec eux, jusqu'à la tombe, comme une couronne, mais souvent comme une
couronne d'épines, quelque idée dont l'importance, ou la vérité, les
avait suivis dès leur jeunesse: cette idée, pour Madame de Staël,
c'était le malheur, le malheur sous toutes ses formes, mais surtout (ce
qui montre, ce me semble, la naïveté de cette âme pourtant si élevée),
surtout sous la forme de la mort, qu'elle déplore comme la suprême
disgrâce de notre destinée, ou comme le comble de notre malheur. Ce
qu'elle éprouve pour la mort, ce n'est pas tant de la crainte que de la
haine; haine dont le caractère est en même temps sensitif et
intellectuel, comme si la mort était à la fois un objet d'horreur pour
ses sens, une affliction pour son cœur et un scandale pour toutes ses
facultés.

Tout ce fardeau des douleurs humaines, c'est Corinne qui le porte dans
le roman de Madame de Staël. Aristote, qui voulait dans le protagoniste
de l'action tragique une bonté moyenne, aurait approuvé le personnage
principal de cette belle tragédie. Le malheur de Corinne n'est point
absolument immérité; mais loin que la plus légère nuance de mépris se
puisse mêler à la pitié qu'elle inspire, on est forcé, en la plaignant,
de l'honorer. Elle est si généreuse, elle est si douce, elle est si
naïve, avec des talents et dans une position qui rendraient impérieuse
ou exigeante une âme moins tendre! Elle a si peu d'orgueil! faut-il
s'étonner qu'elle tombe noblement, et que l'excès même du malheur ne
l'avilisse point? Le glaçon le plus brillant se résout en eau sale; il
en est ainsi de l'orgueil quand il vient à dégeler: ce sont de nobles
âmes, et surtout des âmes humbles, que celles qui, dans l'infortune,
conservent tous leurs droits au respect.

C'est assez considérer sous un seul point de vue le beau livre de Madame
de Staël. À l'envisager maintenant comme œuvre d'art, il me paraît fort
supérieur à _Delphine_. La simplicité de la fable, si riche pourtant,
mais d'une richesse intérieure, lui donne un rapport de plus avec les
compositions les plus parfaites du même genre. On aime jusqu'au petit
nombre des personnages qui prennent part à l'action, tous dessinés d'une
main également ferme et délicate, et dignes de devenir des types. Je ne
puis m'empêcher de distinguer ici les figures qui ont et qui devaient
avoir moins de relief; Lucile Edgermond et sa mère, sa mère surtout;
aucun portrait révèle-t-il une touche plus sûre? Que de traits
expressifs dans cette figure où rien ne devait être appuyé! Quel tact et
quelle mesure dans cette brillante esquisse du Français spirituel et
mondain, représenté par le comte d'Erfeuil! Je voudrais faire remarquer
tout ce qu'il y a de vérité psychologique dans le développement de la
passion, dans le progrès de l'action, dont chaque moment principal
correspond à une phase de la passion; mais ceci me porterait au delà des
bornes qu'il faut que je respecte.

Parlons donc seulement encore de l'ordonnance du sujet, du plan du
poème: j'ai prononcé le mot; le livre de _Corinne_ est un poème: il en a
la forme et le mouvement; il présente, dans la suite des événements, une
sorte de rythme savant, qui manque à _Delphine_, ou plutôt que
_Delphine_ ne pouvait pas avoir. Je ne connais pas de poème qui entre en
matière avec plus d'aisance et de grâce, ni dont le nœud se forme d'une
manière plus dramatique et plus simple, ni dont l'intention et l'esprit
se révèlent d'une manière à la fois plus ingénieuse et plus franche.
Oswald, dessiné en quelques mots, entre en Italie; ses impressions sont
rapidement retracées, son caractère moral est mis en relief par un
épisode plein d'intérêt (l'incendie d'Ancône). Ainsi déjà connu, déjà
pressenti, l'un des personnages est, en quelque sorte, présenté à
l'autre par le poète; et comment? au Capitole, au milieu d'une fête
triomphale dont Corinne est l'objet, au milieu d'un peuple enthousiaste,
qui adore son génie, et parmi lequel (ici la fatalité commence) les
regards de Corinne distinguent et vont tirer de la foule cet étranger,
cet inconnu, exécuteur encore voilé de la sentence que le monde a portée
de tout temps contre elle et contre ses pareilles. Ne voulons-nous pas,
Messieurs, assister ensemble à cette grande scène?

     «Au fond de la salle où elle fut reçue, étaient placés le sénateur
     qui devait la couronner et les conservateurs du sénat: d'un côté
     tous les cardinaux et les femmes les plus distinguées du pays, de
     l'autre les hommes de lettres de l'académie de Rome; à l'extrémité
     opposée, la salle était occupée par une partie de la foule immense
     qui avait suivi Corinne. La chaise destinée pour elle était sur un
     gradin inférieur à celui du sénateur. Corinne, avant de s'y placer,
     devait, selon l'usage, en présence de cette auguste assemblée,
     mettre un genou en terre sur le premier degré. Elle le fit avec
     tant de noblesse et de modestie, de douceur et de dignité, que lord
     Nelvil sentit en ce moment ses yeux mouillés de larmes; il s'étonna
     lui-même de son attendrissement: mais au milieu de tout cet éclat,
     de tous ces succès, il lui semblait que Corinne avait imploré, par
     ses regards, la protection d'un ami, protection dont jamais une
     femme, quelque supérieure qu'elle soit, ne peut se passer; et il
     pensait en lui-même, qu'il serait doux d'être l'appui de celle à
     qui sa sensibilité seule rendrait cet appui nécessaire[147].»

Je laisse le discours du prince de Castel-Forte, consacré à l'éloge de
Corinne, ou du moins je n'en veux citer qu'un passage où il est évident
que Madame de Staël s'est peinte elle-même, et si bien que je recueille
ces lignes en vous invitant à les ajouter, comme complément nécessaire,
à l'essai de biographie par lequel j'ai commencé cette étude:

     «Corinne est sans doute la femme la plus célèbre de notre pays, et
     cependant ses amis seuls peuvent la peindre; car les qualités de
     l'âme, quand elles sont vraies, ont toujours besoin d'être
     devinées; l'éclat, aussi bien que l'obscurité, peut empêcher de les
     reconnaître, si quelque sympathie n'aide pas à les pénétrer... Son
     talent d'improviser ne ressemble en rien à ce qu'on est convenu
     d'appeler de ce nom en Italie. Ce n'est pas seulement à la
     fécondité de son esprit qu'il faut l'attribuer, mais à l'émotion
     profonde qu'excitent en elle toutes les pensées généreuses; elle ne
     peut prononcer un mot qui les rappelle, sans que l'inépuisable
     source des sentiments et des idées, l'enthousiasme, ne l'anime et
     ne l'inspire[148].»

C'est bien Madame de Staël peinte par elle-même. À son insu? Je n'ose le
dire.

     «Corinne se leva lorsque le prince Castel-Forte eut cessé de
     parler; elle le remercia par une inclination de tête si noble et si
     douce, qu'on y sentait tout à la fois et la modestie, et la joie
     bien naturelle d'avoir été louée selon son cœur. Il était d'usage
     que le poète couronné au Capitole improvisât ou récitât une pièce
     de vers, avant que l'on posât sur sa tête les lauriers qui lui
     étaient destinés. Corinne se fit apporter sa lyre, instrument de
     son choix, qui ressemblait beaucoup à la harpe, mais était
     cependant plus antique par la forme, et plus simple dans les sons.
     En l'accordant, elle éprouva d'abord un grand sentiment de
     timidité; et ce fut avec une voix tremblante qu'elle demanda le
     sujet qui lui était imposé.--_La gloire et le bonheur de l'Italie!_
     s'écria-t-on autour d'elle, d'une voix unanime.--Eh bien! oui,
     reprit-elle, déjà saisie, déjà soutenue par son talent, _La gloire,
     et le bonheur de l'Italie!_ Et se sentant animée par l'amour de son
     pays, elle se fit entendre dans des vers pleins de charmes, dont la
     prose ne peut donner qu'une idée bien imparfaite.»

     «Improvisation de Corinne, au Capitole.

     »Italie, empire du Soleil; Italie, maîtresse du monde; Italie,
     berceau des lettres, je te salue. Combien de fois la race humaine
     te fut soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de
     ton ciel!

     »Un dieu quitta l'Olympe pour se réfugier en Ausonie; l'aspect de
     ce pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et l'homme y parut trop
     heureux pour l'y supposer coupable.

     »Rome conquit l'univers par son génie, et fut reine par la liberté.
     Le caractère romain s'imprima sur le monde; et l'invasion des
     Barbares, en détruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier.

     »L'Italie reparut, avec les divins trésors que les Grecs fugitifs
     rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l'audace
     de ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine
     encore par le sceptre de la pensée; mais ce sceptre de lauriers ne
     fit que des ingrats.

     »L'imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les
     peintres, les poètes enfantèrent pour elle une terre, un Olympe,
     des enfers et des cieux; et le feu qui l'anime, mieux gardé par son
     génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans l'Europe un
     Prométhée qui le ravît.

     »Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il
     recevoir la couronne que Pétrarque a portée, et qui reste suspendue
     au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi,... si vous n'aimiez assez la
     gloire, ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que
     ses succès!

     »Eh bien, si vous l'aimez cette gloire, qui choisit trop souvent
     ses victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés, pensez avec
     orgueil à ces siècles qui virent la renaissance des arts[149]!»

Je supprime une suite de strophes où les plus grands poètes de l'Italie
sont caractérisés. Corinne, rassemblant ensuite quelques grands noms
d'artistes et de savants, s'écrie:

     «Michel-Ange, Raphaël, Pergolèse, Galilée, et vous, intrépides
     voyageurs, avides de nouvelles contrées, bien que la nature ne pût
     vous offrir rien de plus beau que la vôtre, joignez aussi votre
     gloire à celle des poètes! Artistes, savants, philosophes; vous
     êtes comme eux enfants de ce soleil qui tour à tour développe
     l'imagination, anime la pensée, excite le courage, endort dans le
     bonheur, et semble tout promettre ou tout faire oublier.

     »Connaissez-vous cette terre, où les orangers fleurissent, que les
     rayons des cieux fécondent avec amour? Avez-vous entendu les sons
     mélodieux qui célèbrent la douceur des nuits? Avez-vous respiré ces
     parfums, luxe de l'air déjà si pur et si doux? Répondez, étrangers,
     la nature est-elle chez vous belle et bienfaisante?

     »Ailleurs, quand des calamités sociales affligent un pays, les
     peuples doivent s'y croire abandonnés par la divinité; mais ici
     nous sentons toujours la protection du ciel, nous voyons qu'il
     s'intéresse à l'homme, et qu'il a daigné le traiter comme une noble
     créature.

     »Ce n'est pas seulement de pampres et d'épis que notre nature est
     parée, mais elle prodigue sous les pas de l'homme, comme à la fête
     d'un souverain, une abondance de fleurs et de plantes inutiles qui,
     destinées à plaire, ne s'abaissent point à servir.

     »Les plaisirs délicats, soignés par la nature, sont goûtés par une
     nation digne de les sentir; les mets les plus simples lui
     suffisent; elle ne s'enivre point aux fontaines de vin que
     l'abondance lui prépare: elle aime son soleil, ses beaux-arts, ses
     monuments, sa contrée tout à la fois antique et printanière; les
     plaisirs raffinés d'une société brillante, les plaisirs grossiers
     d'un peuple avide, ne sont pas faits pour elle.

     »Ici, les sensations se confondent avec les idées, la vie se puise
     tout entière à la même source, et l'âme, comme l'air, occupe les
     confins de la terre et du ciel. Ici le génie se sent à l'aise,
     parce que la rêverie y est douce; s'il agite, elle calme; s'il
     regrette un but, elle lui fait don de mille chimères; si les hommes
     l'oppriment, la nature est là pour l'accueillir.

     »Ainsi, toujours elle répare, et sa main secourable guérit toutes
     les blessures. Ici l'on se console des peines même du cœur, en
     admirant un Dieu de bonté, en pénétrant le secret de son amour; les
     revers passagers de notre vie éphémère se perdent dans le sein
     fécond et majestueux de l'immortel univers[150].»

L'accent de la joie éveille mystérieusement celui de la plainte dans
toutes les âmes et sur toutes les lyres. Des régions de l'art et de la
nature, où tout est gloire, paix et joie, Corinne laisse tomber sur
l'humanité un regard de tristesse, et les accords de sa lyre sont un
instant comme voilés; mais la vie et l'espérance prennent bientôt le
dessus, et la plainte meurt à son tour dans les extases de la jeunesse
et du génie:

     «Peut-être un des charmes secrets de Rome est-il de réconcilier
     l'imagination avec le long sommeil. On s'y résigne pour soi, l'on
     en souffre moins pour ce qu'on aime. Les peuples du Midi se
     représentent la fin de la vie sous des couleurs moins sombres que
     les habitants du Nord. Le soleil, comme la gloire, réchauffe même
     la tombe.

     »Le froid et l'isolement du sépulcre sous ce beau ciel, à côté de
     tant d'urnes funéraires, poursuivent moins les esprits effrayés. On
     se croit attendu par la foule des ombres; et, de notre ville
     solitaire à la ville souterraine, la transition semble assez douce.

     »Ainsi la pointe de la douleur est émoussée, non que le cœur soit
     blasé, non que l'âme soit aride, mais une harmonie plus parfaite,
     un air plus odoriférant, se mêlent à l'existence. On s'abandonne à
     la nature avec moins de crainte, à cette nature dont le Créateur a
     dit: Les lis ne travaillent ni ne filent, et cependant, quels
     vêtements des rois pourraient égaler la magnificence dont j'ai
     revêtu ces fleurs[151]!»

Madame de Staël aborde ici, et abordera deux fois encore dans le cours
de l'ouvrage, une de ces régions que la critique littéraire, ou, si l'on
veut, l'esthétique de son époque, avait sévèrement interdites à tous
gens faisant profession d'écrire en prose. Ce que nous venons de lire,
Messieurs, c'est de la _prose poétique_, s'il en fut jamais. Or, la
prose poétique était, il y a trente ans, l'objet des prohibitions les
plus sévères. L'auteur des _Martyrs_ en avait beaucoup introduit en
fraude, ou, pour mieux dire, à main armée, en se prévalant tout
simplement de _la raison du plus fort_, qui, même en littérature, est
quelquefois _la meilleure_. Un talent comme le sien pouvait tout
obtenir, si ce n'est de faire rapporter la loi. Elle fut maintenue, et
non sans quelque apparence de raison. La prose poétique, disait-on, qui
a pu rendre quelque service à la langue, comme l'a fait aussi dans son
temps la cadence étudiée du style de Balzac, n'est pourtant pas un genre
vrai. Bien qu'il y ait de la poésie dans tout ce qui est littéraire, la
prose est un point de vue de l'esprit, la poésie en est un autre, et
s'il n'est pas raisonnable d'écrire en vers un traité d'économie
politique, il ne l'est pas beaucoup plus de rédiger en prose une ode ou
un dithyrambe. Dans le premier cas, la forme dépasse le fond, dans le
second elle reste en deçà. Quand, l'état de votre âme est
essentiellement prosaïque, ou, en d'autres termes, quand la prose domine
dans votre pensée, écrivez bonnement en prose; quand la poésie est à la
base de vos pensées, quand c'est le côté poétique des choses qui est
votre objet même, écrivez franchement en vers. En vous bornant, dans ce
dernier cas, à ce qu'on appelle _prose poétique_, vous en faites à la
fois et trop et pas assez; trop, puisque vous forcez le caractère
naturel de la prose; pas assez, parce que la nature de votre pensée ou
de votre inspiration appelait l'appareil entier de la poésie, je veux
dire les vers; vous restez dans un entre-deux qui n'a rien de décidé,
rien de vrai. Il y aurait une objection à faire à cette théorie; cette
objection serait sans réplique si elle était fondée: elle consisterait à
dire que, dans notre langue, la poésie complète, la poésie revêtue de
tous ses attributs, armée du rythme et des consonnances, est
impraticable, que le français, en un mot, n'est pas fait pour les vers.
Ceux que la lecture de Boileau, de Racine et de Jean-Baptiste Rousseau
n'a pu convaincre du contraire, que disent-ils depuis que Béranger,
Lamartine et Victor Hugo ont renouvelé les formes de la poésie
versifiée? Je l'ignore; mais pour moi, qui ai vu éclore ces beaux
talents modernes, je ne regardais pas, même avant eux, la poésie comme
impossible, et je crois encore moins à cette impossibilité depuis qu'ils
ont paru. Si la poésie française n'est pas impossible (opinion que la
nouvelle école poétique a, je crois, rendue générale), pourquoi donc la
poésie ne s'écrirait-elle pas en vers? Pourquoi M. de Chateaubriand...
Ah! c'est ici le pas difficile à franchir! Car il semble bien prouvé que
cet illustre écrivain, le premier de nos poètes vivants, n'aurait point
obtenu ce titre, et serait demeuré inférieur à lui-même, s'il eût voulu
n'écrire qu'en vers... Il faut s'arrêter ici et renvoyer au chapitre de
ce grand chef de la poésie contemporaine la fin de cette discussion,
inséparable de son nom et du souvenir de ses écrits. Ceci est donc une
digression, faiblement autorisée peut-être par deux ou trois fragments
de prose poétique, épars dans le roman de _Corinne_. Il est certain que
ce genre de style, bon ou mauvais, ne peut pas compter Madame de Staël
au nombre de ses patrons. Il n'est pas moins certain qu'à l'ouïe des
beaux passages que je vous ai lus, nul de vous n'a été tenté de faire un
procès à la prose poétique. Laissons la question pendante, nous la
retrouverons.

Les critiques du temps n'approuvèrent pas tous que le roman fût
compliqué d'un voyage, ou, disaient-ils encore, le voyage compliqué d'un
roman; car ils ne savaient pas bien si _Corinne_ était surtout un roman
ou surtout un voyage. Vous en jugerez probablement, Messieurs, par votre
impression comme j'en juge par la mienne. J'ai voulu être de l'avis de
ces critiques, et je n'ai pu y parvenir. Corinne et l'Italie m'ont paru
se refléter heureusement l'une dans l'autre. Corinne est l'Italie même
ou l'idéal de l'Italie; parler de l'une, c'est parler de l'autre; et
lorsque Corinne célèbre son pays, elle achève de se peindre elle-même.
La passion et l'action vont leur train, s'il est permis de parler ainsi,
à travers ces descriptions si vives et ces discussions animées, qui
mettent si bien en relief le caractère et l'esprit des deux
interlocuteurs, et l'Italie ne fait jamais oublier Corinne. Je pourrais
même faire remarquer, si un examen aussi détaillé m'était permis, avec
quel art, tout ensemble ingénieux et ingénu, l'auteur a su rattacher
l'intérêt romanesque à l'intérêt descriptif, le roman à l'étude, la
peinture du cœur humain à celle des lieux et des mœurs. Je crois, au
reste, que c'est en France surtout que cette combinaison a rencontré le
moins d'approbation; les étrangers l'ont plutôt admirée.

Avant l'exécution, l'idée aurait pu être condamnée par des esprits
judicieux; mais, on a beau dire, il y a des choses dont il faut juger
par l'événement, et quelque confiance qu'il puisse avoir aux bons
conseils, un écrivain doit surtout en croire son génie.

Je pourrais, par un seul exemple, montrer, ou du moins faire comprendre,
comment le voyage et le roman s'entr'aident, et comment, à mesure que
les sujets se succèdent, Corinne reste le sujet principal. Cet exemple,
c'est la seconde improvisation de Corinne, amenée d'une manière si
touchante, et qui, destinée immédiatement à rassembler les souvenirs
d'un lieu célèbre, n'en est pas moins un des endroits les plus
pathétiques du roman:

     «Quelques souvenirs du cœur, quelques noms de femmes réclament
     aussi vos pleurs. C'est à Misène, dans le lieu même où nous sommes,
     que la veuve de Pompée, Cornélie, conserva jusqu'à la mort son
     noble deuil; Agrippine pleura longtemps Germanicus sur ces bords.
     Un jour, le même assassin qui lui ravit son époux la trouva digne
     de le suivre. L'île de Nisida fut témoin des adieux de Brutus et de
     Porcie.

     »Ainsi, les femmes amies des héros ont vu périr l'objet qu'elles
     avaient adoré. C'est en vain que pendant longtemps elles suivirent
     ses traces; un jour vint qu'il fallut le quitter. Porcie se donne
     la mort; Cornélie presse contre son sein l'urne sacrée qui ne
     répond plus à ses cris; Agrippine, pendant plusieurs années, irrite
     en vain le meurtrier de son époux: et ces créatures infortunées,
     errant comme des ombres sur les plages dévastées du fleuve éternel,
     soupirent pour aborder à l'autre rive; dans leur longue solitude,
     elles interrogent le silence, et demandent à la nature entière, à
     ce ciel étoilé, comme à cette mer profonde, un son d'une voix
     chérie, un accent qu'elles n'entendront plus.

     »Amour, suprême puissance du cœur, mystérieux enthousiasme qui
     renferme en lui-même la poésie, l'héroïsme et la religion!
     qu'arrive-t-il quand la destinée nous sépare de celui qui avait le
     secret de notre âme, et nous avait donné la vie du cœur, la vie
     céleste? qu'arrive-t-il quand l'absence ou la mort isolent une
     femme sur la terre? Elle languit, elle tombe. Combien de fois ces
     rochers qui nous entourent, n'ont-ils pas offert leur froid soutien
     à ces veuves délaissées, qui s'appuyaient jadis sur le sein d'un
     ami, sur le bras d'un héros[152]!»

Qu'est-ce que tous ces souvenirs sinon un douloureux gémissement de
Corinne elle-même, qui pleure d'avance le malheur dont elle porte le
pressentiment dans son cœur, et que tant de présages lui annoncent?

Je ne serai guère que rapporteur, Messieurs, en ajoutant que, dans ce
voyage ou dans ce roman de _Corinne_, la littérature est mieux jugée que
les arts, les mœurs que la littérature, et la société mieux sentie ou
mieux décrite que la nature. C'est ici le moment de le dire: le génie de
Madame de Staël n'était pas éminemment _plastique_, sensible à la forme,
attiré par les dehors ou l'apparence extérieure des choses. Tout cela
n'est pour elle qu'un accessoire plus ou moins indifférent. S'il lui
arrive de remarquer les objets extérieurs (je dis à dessein remarquer et
non pas observer), c'est d'un regard prompt et sommaire qui ne prend de
chaque objet que son caractère général et son rapport avec le cœur
humain. Peut-être Madame de Staël avait-elle une sensibilité trop
profonde, une âme trop émue, pour être artiste autant qu'un écrivain
peut l'être. Elle goûtait trop la société, elle en faisait dépendre une
trop grande partie de son bonheur, pour que le sentiment des objets
extérieurs de la nature n'y perdît pas quelque chose. Il semble qu'elle
ait parlé sans le vouloir d'elle-même dans ce passage où il est question
d'Oswald:

     «Son goût pour les arts ne s'était point encore développé; il
     n'avait vécu qu'en France, où la société est tout, et à Londres, où
     les intérêts politiques absorbent presque tous les autres: son
     imagination, concentrée dans ses peines, ne se complaisait point
     encore aux merveilles de la nature, ni aux chefs-d'œuvre des
     arts[153].»

Un mot, au commencement du livre, pourrait nous avertir de ce qui nous
manque dans ce voyage en Italie: «Voyager, dit l'auteur, est, quoi qu'on
en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie[154].»

C'était enchérir sur ce mot bien connu d'un homme du monde: «Voyager est
le premier des plaisirs insipides.»

Pour Madame de Staël, voyager n'était pas le premier, même de ces
plaisirs-là. Qui parle ainsi des voyages, n'a point d'yeux, ou les a
tournés en dedans. Ceux de Madame de Staël étaient tournés ainsi.

Quoique l'amour de la nature ait été, pour certaines âmes, une passion
dans toute la force du terme, c'est-à-dire une souffrance, on peut dire
en général qu'il faut du calme pour jouir de la nature. L'âme agitée par
la passion se nourrit d'elle seule, en se dévorant. C'est quand le calme
renaît, qu'on regarde autour de soi, et qu'on se nourrit par les yeux
des beautés harmonieuses de la nature et de l'art. Madame de Staël en
est elle-même un exemple. Dans son livre _de l'Allemagne_, elle parle de
la nature comme une personne qui l'a regardée; toujours pathétique, son
style devient pittoresque; on sent que cette âme a trouvé du loisir: du
loisir! mot heureux et doux, qui mêle ensemble dans notre esprit l'idée
de repos et celle de liberté!

Madame de Staël et M. de Chateaubriand ont tous les deux vécu à Rome,
ont tous les deux parlé de Rome. Il serait curieux de les comparer sur
ce sujet. L'idée m'en est venue à propos d'un passage de _Corinne_ qui
trahit quelque réminiscence de la lettre à M. de Fontanes: on ne peut
guère, en effet, lire impunément ces magnifiques pages. Ecoutons parler
Corinne:

     «L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose de
     singulièrement remarquable: sans doute c'est un désert, car il n'a
     point d'arbres ni d'habitations; mais la terre est couverte de
     plantes naturelles, que l'énergie de la végétation renouvelle sans
     cesse. Ces plantes parasites se glissent dans les tombeaux,
     décorent les ruines, et semblent là seulement pour honorer les
     morts. On dirait que l'orgueilleuse nature a repoussé tous les
     travaux de l'homme, depuis que les Cincinnatus ne conduisent plus
     la charrue qui sillonnait son sein; elle produit des plantes au
     hasard, sans permettre que les vivants se servent de sa richesse.
     Ces plaines incultes doivent déplaire aux agriculteurs, aux
     administrateurs, à tous ceux qui spéculent sur la terre, et veulent
     l'exploiter pour les besoins de l'homme: mais les âmes rêveuses,
     que la mort occupe autant que la vie, se plaisent à contempler
     cette campagne de Rome, où le temps présent n'a imprimé aucune
     trace; cette terre qui chérit ses morts, et les couvre avec amour
     des inutiles fleurs, des inutiles plantes qui se traînent sur le
     sol, et ne s'élèvent jamais assez pour se séparer des cendres
     qu'elles ont l'air de caresser[155].»

Voici maintenant une partie de ce que dit M. de Chateaubriand sur cette
même campagne de Rome:

     «Figurez-vous quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone
     dont parle l'Ecriture; un silence et une solitude aussi vastes que
     le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce
     sol. On croit y entendre retentir cette malédiction du prophète;
     _Venient tibi duo hæc subito in die una, sterilitas et viduitas_.
     Vous apercevez çà et là quelques bouts de voies romaines, dans des
     lieux où il ne passe plus personne, quelques traces desséchées des
     torrents de l'hiver: ces traces vues de loin ont elles-mêmes l'air
     de grands chemins battus et fréquentés, et elles ne sont que le lit
     désert d'une onde orageuse qui s'est écoulée comme le peuple
     romain. À peine découvrez-vous quelques arbres, mais partout
     s'élèvent des ruines d'aqueducs et de tombeaux; ruines qui semblent
     être les forêts et les plantes indigènes d'une terre composée de la
     poussière des morts et des débris des empires. Souvent, dans une
     grande plaine, j'ai cru voir de riches moissons; je m'en
     approchais; des herbes flétries avaient trompé mon œil. Parfois
     sous ces moissons stériles vous distinguez les traces d'une
     ancienne culture. Point d'oiseaux, point de laboureurs, point de
     mouvements champêtres, point de mugissements de troupeaux, point de
     villages. Un petit nombre de fermes délabrées se montrent sur la
     nudité des champs; les fenêtres et les portes en sont fermées; il
     n'en sort ni fumée, ni bruit, ni habitants. Une espèce de sauvage,
     presque nu, pâle et miné par la fièvre, garde ces tristes
     chaumières, comme les spectres qui, dans nos histoires gothiques,
     défendent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin l'on dirait
     qu'aucune nation n'a osé succéder aux maîtres du monde dans leur
     terre natale, et que ces champs sont tels que les a laissés le soc
     de Cincinnatus, ou la dernière charrue romaine.

     »... Vous croirez, peut-être, mon cher ami, d'après cette
     description, qu'il n'y a rien de plus affreux que les campagnes
     romaines? Vous vous tromperiez beaucoup; elles ont une inconcevable
     grandeur; on est toujours prêt, en les regardant, à s'écrier avec
     Virgile:

          Salve, magna parens frugum, Saturnia tellus,
          Magna virum!

     »Si vous les voyez en économiste, elles vous désoleront; si vous
     les contemplez en artiste, en poète, et même en philosophe, vous ne
     voudriez peut-être pas qu'elles fussent autrement. L'aspect d'un
     champ de blé ou d'un coteau de vigne ne vous donnerait pas d'aussi
     fortes émotions que la vue de cette terre dont la culture moderne
     n'a pas rajeuni le sol, et qui est demeurée antique comme les
     ruines qui la couvrent[156].»

Il faut en venir à cette conclusion: l'auteur de _Corinne_ est moins un
coloriste habile qu'un penseur enthousiaste et un moraliste passionné.
Et même en rendant toute justice à une composition pleine d'art, à un
style dont la pureté égale presque l'éclat, en plaçant _Corinne_, sous
ces rapports déjà, au nombre des monuments de la langue française, il
faut bien constater la nature des plus vives jouissances dont ce livre
nous ouvre la source. Il est surtout remarquable par la riche matière
qu'il fournit à la méditation morale. À ne s'en tenir qu'à la donnée
principale, à l'idée mère de l'ouvrage, à cette opposition fatale entre
la gloire et le bonheur dans la destinée d'une femme, entre la libre
impulsion de son génie et les lois immuables de la société, mais surtout
(et nous remarquons ceci davantage parce qu'on l'a moins remarqué) entre
le principe esthétique représenté par Corinne et le principe moral
représenté par Oswald[157], quel ouvrage peut susciter à la fois des
réflexions plus sérieuses et des rêveries plus touchantes? Et combien
d'idées fortes, combien de vues profondes, combien d'observations fines
et piquantes, jaillissent de toutes parts, se répandent sur tous les
sujets, grâce à l'opulence de son esprit dont l'émotion renouvelle
incessamment les trésors. Que de mots d'une vérité saisissante, d'une
naïveté profonde, dans les scènes de passion! La nature prise sur le
fait ne serait pas toujours si heureuse, et ne saurait être plus vraie.
Ce mot de Corinne à Oswald: «Ah! c'est de mon bonheur que vous parlez,
il ne s'agit déjà plus du vôtre[158]», n'est-il pas un de ceux qu'on ne
peut trouver sans beaucoup d'âme unie à beaucoup d'esprit? Et combien
d'autres je pourrais citer!

On a blâmé comme une extrême inconvenance la scène théâtrale où Corinne,
déjà mourante, fait lire en public ses derniers vers par une jeune fille
vêtue de blanc et couronnée de fleurs, tandis qu'elle-même, assise dans
un coin de la salle, recueille ses dernières forces pour goûter ce
dernier triomphe. Il y a de très bonnes raisons de l'en blâmer, et
personne de nous n'est bien aise qu'elle prenne ainsi congé de la vie.
Mais quand on a accepté l'ensemble de ce caractère, et tant de
situations qui n'en sont que le développement, on peut encore accepter
cette dernière scène, et ce qui serait intolérable, si l'on nous donnait
Corinne pour chrétienne, ne l'est pas dans le caractère et dans les
sentiments qu'on lui prête. La douleur même, dans cette nature toute
poétique, prend la forme de la poésie. La mort, cette dernière action de
la vie, aura chez elle le caractère de la vie entière. Madame de Staël a
fait de son héroïne ce que l'antiquité avait fait du cygne:

     «Les anciens ne s'étaient pas contentés de faire du cygne un
     chantre mélodieux: seul entre tous les êtres, qui frémissent à
     l'aspect de leur destruction, il chantait encore au moment de son
     agonie, et préludait par des chants harmonieux à son dernier
     soupir. C'était, disaient-ils, près d'expirer, et faisant à la vie
     un adieu triste et tendre, que le cygne rendait ces accents si doux
     et si touchants, et qui, pareils à un léger et douloureux murmure,
     d'une voix basse, plaintive et lugubre, formaient son chant
     funèbre[159].»

Il est vrai que la dernière composition de Corinne n'est pas un léger et
douloureux murmure, mais ce sont des accents bien doux et bien
touchants; leur charme peut m'avoir séduit; il en a séduit bien
d'autres; toutefois il me semble que le reproche d'inconvenance ne doit
pas les atteindre. Corinne, à ce moment suprême, ne se donne pas en
spectacle à l'Italie; elle lui dit adieu dans un langage qui, pour être
poétique, ne lui en est pas moins naturel.

Ce que j'aime bien moins dans ce roman, c'est l'épisode des premières
amours de lord Nelvil. L'histoire de cette intrigue avec une femme du
monde fait trop disparate dans cette histoire d'une grande passion; le
roman déteint sur le poème; et cet attachement frivole, où il n'y a ni
pureté ni enthousiasme, fait plus de tort à lord Nelvil, au moins
poétiquement parlant, que son ingratitude envers Corinne.

Encore cette fois, j'ai peine à me séparer de mon sujet; il me semble
que je vous dois encore la citation de quelques-unes de ces pensées
fortes et de ces traits lumineux, perçants, qu'on rencontre à toutes les
pages de Corinne; mais ce serait m'imaginer que vous n'avez pas lu
_Corinne_ ou que vous ne la lirez pas. Néanmoins ce qui porte si souvent
chez Madame de Staël le caractère d'une révélation intérieure ou
d'apparition de la vérité, mérite au moins qu'on l'indique. _Corinne_
est toute brillante de cette sorte d'éclairs, et je n'en connais pas
d'exemple plus digne d'être cité que ces paroles d'Oswald:

     «Sans doute le repentir est une belle chose, et j'ai besoin, plus
     que personne, de croire à son efficacité; mais le repentir qui se
     répète fatigue l'âme; ce sentiment ne régénère qu'une fois. C'est
     la rédemption qui s'accomplit au fond de notre âme: et ce grand
     sacrifice ne peut se renouveler[160].»

Les moralistes les plus célèbres n'ont rien dit peut-être de plus
profond; et si Madame de Staël n'était pas chrétienne à l'époque où elle
écrivit _Corinne_, le mot n'en a que plus de prix.



CHAPITRE SEPTIÈME

Du caractère de M. Necker et de sa vie privée. De l'Allemagne.


Le morceau intitulé: _Du caractère de M. Necker et de sa vie privée_,
parut en 1804, ainsi entre _Delphine_ et _Corinne_. Nous l'avons laissé
en arrière; il ne convient pourtant pas de le passer sous silence. À
l'époque où il parut, bien des lecteurs furent peut-être plus frappés de
l'exagération de l'éloge, que des beautés de l'ouvrage; le compte qu'il
fallait tenir et qu'ils croyaient avoir tenu d'un deuil récent, ne les
empêcha pas de se récrier sur bien des passages et sur le ton général de
cet écrit. Ils ne pardonnaient pas à Madame de Staël d'avoir dit que
«les facultés de M. Necker n'ont jamais eu d'autres bornes que ses
vertus,» et que «son souvenir fera dans le dernier siècle une trace
lumineuse, éthérée, une trace qui part de la terre et se continue dans
le ciel,» ni surtout de s'être écriée, en parlant de la jeunesse de son
père: «Ce temps où je me le représentais si jeune, si aimable, si seul!
ce temps où nos destinées auraient pu s'unir pour toujours, si le sort
nous avait créés contemporains[161];» observation, en effet, plus
singulière qu'agréable, et que le souvenir de Madame Necker aurait pu
faire supprimer. Mais les censeurs, à qui quelques phrases de ce genre
fermaient les yeux sur ce que cet écrit a de touchant et de noble,
étaient moins justes que les lecteurs qui n'en surent voir que les
beautés, et il y a plus de risque à les suivre qu'a souscrire à ce
jugement, un peu enthousiaste, de Benjamin Constant:

     «Je viens de relire l'introduction qu'elle a placée à la tête des
     manuscrits de son père. Je ne sais si je me trompe, mais ces pages
     me semblent plus propres à la faire apprécier, à la faire chérir de
     ceux mêmes qui ne l'ont pas connue que tout ce qu'elle a publié de
     plus éloquent, de plus entraînant sur d'autres sujets; son âme et
     son talent s'y peignent tout entiers. La finesse de ses aperçus,
     l'étonnante variété de ses impressions, la chaleur de son
     éloquence, la force de sa raison, la vérité de son enthousiasme,
     son amour pour la liberté et pour la justice, sa sensibilité
     passionnée, la mélancolie qui souvent la distinguait, même dans ses
     productions purement littéraires, tout ici est consacré à porter la
     lumière sur un seul foyer, à exprimer un seul sentiment, à faire
     partager une pensée unique. C'est la seule fois qu'elle ait traité
     un objet avec toutes les ressources de son esprit, toute la
     profondeur de son âme, et sans être distraite par quelque idée
     étrangère. Cet ouvrage, peut-être, n'a pas encore été considéré
     sous ce point de vue: trop de différences d'opinions s'y opposaient
     pendant la vie de Madame de Staël. La vie est une puissance contre
     laquelle s'arment, tant qu'elle dure, les souvenirs, les rivalités
     et les intérêts; mais quand cette puissance est brisée, tout ne
     doit-il pas prendre un autre aspect? Et si, comme j'aime à le
     penser, la femme qui a mérité tant de gloire et fait tant de bien
     est aujourd'hui l'objet d'une sympathie universelle et d'une
     bienveillance unanime, j'invite ceux qui honorent le talent,
     respectent l'élévation, admirent le génie et chérissent la bonté, à
     relire aujourd'hui cet hommage tracé sur le tombeau d'un père par
     celle que ce tombeau renferme maintenant[162].»

Nous ne raconterons pas après Madame de Staël la piquante histoire du
livre _De l'Allemagne_. Mais tous les livres ont une double histoire;
leurs aventures (_fata_) à dater de leur publication n'ont pas plus
d'intérêt, en ont moins peut-être, que les faits qui ont précédé et
préparé leur apparition. Comment est venue à l'auteur la première idée
de son œuvre, et comment cette œuvre s'est formée dans son esprit et
sous sa main, c'est là ce que nous voudrions savoir, et ce que
l'écrivain ne nous dira point, car il faudrait, à l'ordinaire, le lui
apprendre à lui-même. Autant que nous pouvons l'entrevoir, le livre dont
nous parlons était une entreprise de réaction contre le triple
despotisme d'un homme en politique, d'une secte en philosophie, d'une
tradition en littérature. C'était un de ces bateaux de sauvetage qu'au
fort de la tempête on emploie courageusement au salut d'un équipage en
détresse. Cet équipage, c'était la France, dont toutes les libertés,
dans l'opinion de Madame de Staël, périssaient à la fois. Persuadée que
les nations sont appelées à se guider alternativement, elle allait,
cette fois, demander à l'Allemagne, à l'Allemagne humiliée et vaincue,
le salut de la France. Cette œuvre, où il y avait plus de patriotisme
que d'amour-propre national, reçut de la police de Bonaparte un
caractère qu'elle ne devait pas avoir; le pilon du général Savary la
frappa, en quelque sorte, d'anachronisme; l'hommage aux vaincus de 1810
devint un hommage aux vainqueurs, et Madame de Staël se trouva jetée,
contre toutes ses habitudes, dans le parti du plus fort. Si l'orgueil
triomphant n'avait pas consenti, selon l'expression du duc de Rovigo, à
chercher des modèles chez l'étranger, l'orgueil blessé était moins
disposé encore à demander des exemples au vainqueur. Quelque chose,
néanmoins, de plus fort que l'orgueil, la force des choses, le mouvement
général de la pensée, ménageait des succès certains, non seulement au
livre, mais à l'entreprise de Madame de Staël. En compensation de
l'à-propos que le pilon avait effacé, il y en avait un autre, et, en
dépit de tout, les doctrines de cet ouvrage devaient être populaires.
Elles le devinrent en effet, et l'on oublia presque entièrement que ce
panégyrique de l'Allemagne avait dû faire retentir en Allemagne et dans
toute l'Europe un appel à la résistance. La police de Bonaparte l'avait
mieux compris, lorsque, après avoir exercé sur cet ouvrage la
pénétration et la vigilance des censeurs, elle avait pris le parti de le
détruire.

Il y a, plus ou moins, franchise du port pour les reproches qu'un
écrivain distingué adresse à sa propre nation. Madame de Staël disait
beaucoup de mal des Français dans ce livre sur l'Allemagne; mais en les
reconnaissant pour le peuple le plus spirituel et le plus aimable de la
terre, elle s'assurait le droit de lui nier tout le reste. Elle ne s'en
est pas prévalue à la rigueur; mais il faut avouer qu'elle a traité fort
sévèrement la nation qu'au fond du cœur elle aimait passionnément. En
revanche, elle relevait, tout ce que le caractère allemand a de qualités
solides et de mérite essentiel; mais les critiques qui tempéraient ces
éloges, étaient de celles dont la vanité nationale ne prend pas aisément
son parti; et chaque nation, même l'allemande, a sa vanité. J'ai quelque
raison de croire qu'on lui pardonna difficilement, de l'autre côté du
Rhin, des jugements comme ceux-ci:

     «On a beaucoup de peine à s'accoutumer, en sortant de France, à la
     lenteur et à l'inertie du peuple allemand: il ne se presse jamais,
     il trouve des obstacles à tout; vous entendez dire en Allemagne
     _c'est impossible_, cent fois contre une en France. Quand il est
     question d'agir, les Allemands ne savent pas lutter avec les
     difficultés[163].

     Les Allemands, à quelques exceptions près, sont peu capables de
     réussir dans tout ce qui exige de l'adresse et de l'habileté: tout
     les inquiète, tout les embarrasse[164].

     Il y a dans ce pays plus d'imagination que de sensibilité[165].

     On est plus irrité contre les Allemands, quand on les voit manquer
     d'énergie, que contre les Italiens, dont la situation politique a
     depuis plusieurs siècles affaibli le caractère. Les Italiens
     conservent toute leur vie, par leur grâce et leur imagination, des
     droits prolongés à l'enfance; mais les physionomies et les manières
     rudes des Germains semblent annoncer une âme ferme, et l'on est
     désagréablement surpris quand on ne la trouve pas. Enfin, la
     faiblesse du caractère se pardonne quand elle est avouée, et, dans
     ce genre, les Italiens ont une franchise singulière qui inspire une
     sorte d'intérêt, tandis que les Allemands, n'osant confesser cette
     faiblesse qui leur va si mal, sont flatteurs avec énergie et
     vigoureusement soumis[166].»

Telle est la part du blâme dans le jugement que porte Madame de Staël
sur la nation allemande; les reproches sont sérieux et durent être
sentis; mais, après tout, c'est une question de savoir si quelques
Allemands n'eurent pas plus de peine à lui pardonner ses éloges que ses
critiques.

À travers beaucoup de clameurs et le cliquetis des armes qui se
croisaient pour et contre le livre nouveau, ce livre atteignit son but,
au moins en ce qui concerne la littérature et les doctrines littéraires.
Il concourut énergiquement avec le mouvement qui déjà commençait à
entraîner les esprits. Il inaugura, en littérature, une ère nouvelle. Le
livre _De l'Allemagne_ fut, pour les jeunes talents et pour tous les
jeunes esprits, comme un navire sur lequel ils purent s'approcher assez
d'un nouveau rivage pour en recueillir les émanations enivrantes et les
arômes inconnus. Cette littérature, quoique étrangère, quoique
étonnante, semblait éveiller d'anciens souvenirs, et ranimer des
impressions effacées. Cette Allemagne était une sœur oubliée, par qui
des traditions de famille, perdues ailleurs, avaient été conservées. Et
puis, elle semblait apporter la liberté dans l'art, en élargir
l'enceinte, en multiplier les ressources, et la nouvelle génération,
fatiguée d'un classicisme qui n'était plus que l'écho d'un écho,
s'imagina (c'est une illusion de la jeunesse) en retrouvant la liberté,
avoir tout retrouvé. En mal ou en bien, l'influence du livre de Madame
de Staël fut capitale. Il mit fin à l'isolement de deux grandes nations
voisines; il révéla, pour la première fois, l'Allemagne à la France.
Tout le monde, en Allemagne, n'en voulut pas convenir; mais voici ce que
Goethe a écrit dans sa vieillesse:

     «Ce livre doit être considéré comme une puissante artillerie qui
     pratiqua dans cette espèce de muraille de la Chine que des préjugés
     surannés avaient élevée entre les deux peuples, une large brèche,
     si bien qu'au delà du Rhin, et bientôt au delà du canal, on
     s'informa plus exactement de nous, ce qui ne pouvait manquer de
     nous assurer une grande influence sur tout l'occident de l'Europe.»

Nous l'avons vu, Madame de Staël voulait emprunter à l'Allemagne pour
enrichir la France. Le rejeton nouveau qu'elle aspirait à greffer sur
l'arbre de la civilisation française, n'était autre chose que
l'enthousiasme, dont il lui semblait que le principe était mort dans les
cœurs français. Mais elle exécuta ce dessein en femme d'esprit, sans
l'afficher, sans l'annoncer, sans y enchaîner sa pensée. Traitant sa
nation comme un de ces malades pour qui un changement d'air est le
premier remède, elle fit faire à l'esprit français le voyage
d'Allemagne. Comme un guide plein de zèle, dont la propre curiosité est
à peine encore satisfaite, et dont l'opinion n'est pas fixée sur tous
les points, elle exposa l'Allemagne comme quelqu'un qui l'étudiait
encore, quoique les grands traits de la physionomie de ce pays fussent
déjà fortement dessinés dans sa pensée. L'ouvrage n'a rien de polémique
ni d'agressif, rien même qui sente le parti pris et l'intention arrêtée;
on n'y sent partout qu'une étude calme et désintéressée. Ceci n'est
point un artifice. Madame de Staël n'a ni plus ni moins de préoccupation
qu'elle n'en montre. Elle ne prêche pas l'enthousiasme allemand, elle ne
prêche pas l'Allemagne, elle ne prêche rien. Sa candeur et son
impartialité sont exemplaires. Elle veut avant tout faire connaître
l'Allemagne à la France, dans son faible comme dans son fort, dans ce
qui est bon à laisser comme dans ce qui est bon à prendre; et il faut
bien le dire, Madame de Staël a trop d'esprit pour donner dans
l'admiration niaise, est trop française aussi pour que tout lui plaise
chez les Allemands. Elle croit sans doute que les peuples sont faits
pour se guider mutuellement, que chacun possède quelque avantage qui lui
est propre, et que l'Allemagne, dans le moment actuel, a quelque chose à
donner à la France; mais si des relations plus suivies entre les deux
peuples lui paraissent désirables, désirables surtout pour son pays,
elle croit nécessaire avant tout qu'ils se connaissent bien l'un
l'autre; elle n'a rien, pour le moment, plus à cœur, et aussi, dans ce
portrait de l'Allemagne, est-elle sincère sans le moindre effort.

Mais est-elle vraie? A-t-elle bien vu, a-t-elle bien jugé l'Allemagne?
Vous avez entendu l'opinion de Goethe; j'ignore si cette opinion est la
plus générale; j'ai, pour ma part, rencontré plus de gens disposés à la
contredire qu'empressés à la soutenir. La mauvaise humeur de plusieurs
va jusqu'à savoir peu de gré à Madame de Staël de son intention même.
Elle a loué, disent-ils, ce qu'il eût fallu blâmer; elle a blâmé ce
qu'il fallait louer. Je m'étonnerais que son dessein eût été mieux
accueilli. L'orgueil national, parfaitement égal à lui-même d'un pays à
l'autre, et ne présentant de différences que celles de la forme ou de
l'accent, empreint de fatuité en France, de dédain en Angleterre, en
Allemagne de rudesse, l'orgueil national a constamment récusé les
jugements de l'étranger. Rien de plus intraitable, de moins raisonnable
qu'un orgueil qui peut dire: _nous_, et qui semble n'être exigeant que
pour le compte d'autrui. Je le récuse à mon tour, et je crois bien
faire. Après quoi, tout n'irait pas mal si l'insuffisance de mon savoir,
ou, pour parler plus exactement, mon ignorance, ne me contraignait pas à
me récuser moi-même. Mais ne puis-je, à défaut d'un jugement en forme
que je ne me permets pas, vous dire au moins mes impressions?

Je ne reproche pas à Madame de Staël de n'avoir pas procédé par analyse.
Cette méthode, qui paraît excellente parce qu'elle ne permet pas de rien
omettre, a souvent le désavantage, en disant tout, de ne rien dire;
j'entends rien d'intime, de singulier, de saisissant. L'individualité,
personnelle et même nationale, reste en dehors de toutes les analyses,
et ce n'est pas non plus la méthode des peintres. Voyez Saint-Simon: son
unique méthode est de n'en point avoir, et sa confusion ressemble
beaucoup plus à la vie qu'aucune analyse. La libre allure de Madame de
Staël ne la sert guère moins bien. Il ne serait pas toujours facile de
dire pourquoi tel sujet succède à tel autre; mais, quand on arrive à la
fin, il reste une impression vive, celle que laisse la rencontre d'une
personnalité distincte, de ce je ne sais quoi qui ne ressemble qu'à soi,
et qu'aucun nom appellatif, qu'aucune épithète ne désignerait à notre
gré. Est-ce l'Allemagne? Mais si ce n'est pas l'Allemagne, où donc un
objet imaginaire aurait-il pris cette empreinte si vive d'individualité,
cette physionomie si personnelle, où l'on sent, à ne pouvoir s'y
tromper, que tout est homogène, que tout se tient, que tout s'enchaîne?
Un poète du dix-huitième siècle a dit des écrivains de Port-Royal:

     Ils ont eu l'art de bien connaître L'homme qu'ils ont imaginé[167].

Madame de Staël, à son tour, aurait-elle eu l'étrange secret de bien
connaître une Allemagne qui n'existait pas? Le faux peut-il avoir cet
air-là? peut-il faire cette impression? Nous n'en croyons rien. Pour
autant que nous connaissons l'Allemagne, nous croyons que Madame de
Staël l'a bien connue, l'a bien exprimée; mais nous ne croyons pas
qu'elle l'ait approfondie.

L'époque où elle visita cette grande nation ne pouvait pas la lui
manifester tout entière. Bien des germes, qui s'éveillèrent plus tard,
sommeillaient. On peut dire, en un sens figuré, que Madame de Staël
visita l'Allemagne en hiver, lorsqu'une neige épaisse couvrait et
réchauffait le sol. Madame de Staël n'avait pas pu non plus pénétrer
jusqu'au fond de la société; en tout pays, et peut-être en Allemagne
plus qu'ailleurs, les hautes classes ne représentent qu'imparfaitement
l'esprit national; elles ont quelque chose de cosmopolite et parfois
d'étranger dans leur propre pays qui vous désappointe et vous
déconcerte. Et au reste, ni la société vue à ses divers étages, ni la
littérature contemporaine, ni les idées dominantes ne révèlent tout le
secret de l'individualité nationale. Aucun peuple ne montre à la fois
tout ce qu'il est; chaque moment ne révèle de lui qu'une partie.
L'histoire du peuple, l'étude de sa langue sont, en tout temps, un
complément d'information indispensable. Ceci, je l'avoue, suppose ce qui
est en question pour plusieurs, savoir: qu'un peuple, aussi bien qu'un
individu, est doué de l'identité personnelle, et que ses différents
états, en se succédant, se rattachent à un moi constant et inaltérable.
Il est vrai que je crois à cette identité, quoique je ne puisse
méconnaître avec quelle rapidité le type moral d'une nationalité
s'altère chez les individus expatriés, ou du moins chez leurs premiers
descendants. Mais, sous des formes et dans des conditions différentes,
l'identité morale d'une nation est aussi réelle que celle d'un individu;
la véritable unité de son histoire est l'unité de son caractère, et sa
langue, formée en même temps et d'un même effort que son caractère, en
est à la fois le monument, le garant et la sauvegarde. C'est en
interrogeant ces deux témoins que Madame de Staël aurait sondé le
caractère et discerné la vocation de la race allemande; et des traits
qui lui ont échappé auraient vivement attiré son attention. Je suis peu
disposé à en croire sur parole l'exaltation patriotique de certains
écrivains allemands, au dire desquels la nation aurait inventé tous les
sentiments nobles et délicats dont s'honore et s'embellit la
civilisation moderne. N'en ai-je pas vu qui transportaient sans façon au
_germanisme_, religion de leur façon, tous les bienfaits dont l'Europe
entière, cis et transatlantique, s'accorde à faire honneur au
christianisme? Mais il n'est guère possible de méconnaître l'importance
morale d'une race dont le mélange avec la race celtique et la race
romaine a décidément, sous les auspices du christianisme, créé le moyen
âge et les nationalités modernes. Si l'élément latin est partout,
l'élément teutonique est partout aussi; mais sans doute c'est en
Allemagne qu'il faut surtout le chercher. Et ce n'est pas assez de
vanter, avec Madame de Staël, cette loyauté de caractère, qui répond,
chez l'Allemand, à la générosité du Français, à la dignité de l'Anglais;
il y a des traits plus distinctifs et plus profonds. Il en est qu'on ne
peut presque nommer qu'au moyen de la langue allemande: c'est ce je ne
sais quoi de généralement humain (_allgemein menschlich_) dans le
caractère et surtout dans l'esprit, qui permet à l'Allemand de tout
comprendre, qui l'autorise à dire avec le poète: _Homo sum et nihil
humani a me alienum puto_, qui lui permet de se dépayser plus facilement
que tout autre peuple, et l'assimile si rapidement à l'indigène du pays
où il est transplanté. Ce qu'il y a de cosmopolite chez les différents
peuples leur vient du christianisme et de l'Allemagne. L'Allemagne peut,
sans aucune mauvaise allusion, être considérée en Europe comme _l'Empire
du milieu_; elle l'est au point de vue moral comme au point de vue
géographique.

Je ne relève qu'un trait; il en est d'autres sans doute: je voulais
faire entendre seulement que l'étude de Madame de Staël n'a pas tout
approfondi, ni même tout embrassé. Mais si son analyse du caractère
allemand laisse à désirer quelque chose, elle a rendu avec un singulier
bonheur la physionomie de cette nation, par où je n'entends pas
seulement les dehors de la vie allemande, mais ses préjugés, ses
habitudes intellectuelles et le mouvement de sa pensée. Quoiqu'elle ne
ménage pas la vérité à ce peuple, on sent qu'elle le traite avec
affection: la louange est sérieuse; le blâme tempéré, autant qu'il se
peut, par l'enjouement. J'ai dit l'enjouement, et non l'ironie; car les
Allemands, qui comprennent peu l'ironie, soit dit à leur honneur, la
supportent mal, quand ils l'ont comprise.

Les conseils ressemblent trop aux censures pour être beaucoup mieux
reçus; or tous ceux que renferme le livre _De l'Allemagne_ ne sont pas à
l'adresse des Français; plusieurs, et des meilleurs, sont adressés aux
Allemands eux-mêmes. Madame de Staël avait à cœur de voir cette grande
nation s'emparer de tous ses avantages, et s'assurer une influence
nécessaire au salut de l'Europe entière. Il serait difficile de
méconnaître cette pensée dans les passages suivants, où le conseil, en
prenant la forme d'une simple observation de fait, a plus de discrétion,
sans avoir moins de force:

     «L'imagination, qui est la qualité dominante de l'Allemagne artiste
     et littéraire, inspire la crainte du péril, si l'on ne combat pas
     ce mouvement naturel par l'ascendant de l'opinion et l'exaltation
     de l'honneur. En France, déjà même autrefois, le goût de la guerre
     était universel; et les gens du peuple risquaient volontiers leur
     vie, comme un moyen de l'agiter, et d'en sentir moins le poids.
     C'est une grande question de savoir si les affections domestiques,
     l'habitude de la réflexion, la douceur même de l'âme, ne portent
     pas à redouter la mort; mais si toute la force d'un état consiste
     dans son esprit militaire, il importe d'examiner quelles sont les
     causes qui ont affaibli cet esprit dans la nation allemande. Trois
     mobiles principaux conduisent d'ordinaire les hommes au combat:
     l'amour de la patrie et de la liberté, l'amour de la gloire, et le
     fanatisme de la religion[168].»

Ces trois mobiles, selon Madame de Staël, ont perdu leur force en
Allemagne, et n'en ont plus assez pour déterminer, à eux seuls du moins,
la résolution qu'elle appelait de tous ses vœux, disons la chose comme
elle est, l'énergique résistance à la France, dont l'auteur osait donner
le signal, elle Française, dans un livre imprimé en France. Je ne veux
pas supprimer la fin du chapitre:

     «Les institutions politiques peuvent seules former le caractère
     d'une nation; la nature du gouvernement de l'Allemagne était
     presque en opposition avec les lumières philosophiques des
     Allemands. De là vient qu'ils réunissent la plus grande audace de
     pensée au caractère le plus obéissant. La prééminence de l'état
     militaire et les distinctions de rang les ont accoutumés à la
     soumission la plus exacte dans les rapports de la vie sociale; ce
     n'est pas servilité, c'est régularité chez eux que l'obéissance;
     ils sont scrupuleux dans l'accomplissement des ordres qu'ils
     reçoivent, comme si tout ordre était un devoir. Les hommes éclairés
     de l'Allemagne se disputent avec vivacité le domaine des
     spéculations, et ne souffrent dans ce genre aucune entrave; mais
     ils abandonnent assez volontiers aux puissants de la terre tout le
     réel de la vie. Ce réel, si dédaigné par eux, trouve pourtant des
     acquéreurs qui portent ensuite le trouble et la gêne dans l'empire
     même de l'imagination. L'esprit des Allemands et leur caractère
     paraissent n'avoir aucune communication ensemble: l'un ne peut
     souffrir de bornes, l'autre se soumet à tous les jougs; l'un est
     très entreprenant, l'autre très timide; enfin, les lumières de l'un
     donnent rarement de la force à l'autre, et cela s'explique
     facilement. L'étendue des connaissances dans les temps modernes ne
     fait qu'affaiblir le caractère, quand il n'est pas fortifié par
     l'habitude des affaires et l'exercice de la volonté. Tout voir et
     tout comprendre est une grande raison d'incertitude; et l'énergie
     de l'action ne se développe que dans ces contrées libres et
     puissantes, où les sentiments patriotiques sont dans l'âme comme le
     sang dans les veines, et ne se glacent qu'avec la vie[169].»

Ailleurs nous lisons, et ceci peut passer pour un conseil:

     «L'esprit de chevalerie règne encore chez les Allemands, pour ainsi
     dire, passivement; ils sont incapables de tromper, et leur loyauté
     se retrouve dans tous les rapports intimes; mais cette énergie
     sévère, qui commandait aux hommes tant, de sacrifices, aux femmes
     tant de vertus, et faisait de la vie entière une œuvre sainte où
     dominait toujours la même pensée, cette énergie chevaleresque des
     temps jadis n'a laissé dans l'Allemagne qu'une empreinte effacée.
     Rien de grand ne s'y fera désormais que par l'impulsion libérale
     qui a succédé dans l'Europe à la chevalerie[170].»

Il ne tient plus qu'à l'Autriche de prendre pour un conseil le passage
suivant:

     «Il y a deux routes à prendre en toutes choses: retrancher ce qui
     est dangereux, ou donner des forces nouvelles pour y résister. Le
     second moyen est le seul qui convienne à l'époque où nous vivons;
     car l'innocence ne pouvant être de nos jours la compagne de
     l'ignorance, celle-ci ne fait que du mal. Tant de paroles ont été
     dites, tant de sophismes répétés, qu'il faut beaucoup savoir pour
     bien juger, et les temps sont passés où l'on s'en tenait en fait
     d'idées au patrimoine de ses pères. On doit donc songer, non à
     repousser les lumières, mais à les rendre complètes, pour que leurs
     rayons brisés ne présentent point de fausses lueurs. Un
     gouvernement ne saurait prétendre à dérober à une grande nation la
     connaissance de l'esprit qui règne dans son siècle; cet esprit
     renferme des éléments de force et de grandeur, dont on peut user
     avec succès quand on ne craint pas d'aborder hardiment toutes les
     questions: on trouve alors dans les vérités éternelles des
     ressources contre les erreurs passagères, et dans la liberté même
     le maintien de l'ordre et l'accroissement de la puissance[171].»

Mais de tous les conseils que les Allemands purent trouver dans ce
livre, le plus caractéristique et le plus spirituellement donné est
celui que développe le chapitre intitulé: _Des étrangers qui veulent
imiter l'esprit français_. Etre soi-même était aux yeux de Madame de
Staël la première condition de la force; être un autre que soi-même lui
paraissait à bon droit un principe de faiblesse. Le travers de
l'imitation, la recherche des qualités étrangères et des grâces qui
n'ont de la grâce qu'à condition d'être naturelles, c'était, à son avis,
un grand tort et un grand malheur; elle n'ajoute pas: une peine perdue
et un grand ridicule, mais elle le fait bien sentir. Je cite quelques
passages:

     «Les étrangers, quand ils veulent imiter les Français, affectent
     plus d'immoralité, et sont plus frivoles qu'eux, de peur que le
     sérieux ne manque de grâce, et que les sentiments ou les pensées
     n'aient pas l'accent parisien.

     »L'esprit allemand s'accorde beaucoup moins que tout autre avec
     cette frivolité calculée;... il a besoin d'approfondir pour
     comprendre; il ne saisit rien au vol, et les Allemands auraient
     beau, ce qui certes serait dommage, se désabuser des qualités et
     des sentiments dont ils sont doués, que la perte du fond ne les
     rendrait pas plus légers dans les formes, et qu'ils seraient plutôt
     des Allemands sans mérite que des Français aimables.

     »L'Ascendant des manières des Français a préparé peut-être les
     étrangers à les croire invincibles. Il n'y a qu'un moyen de
     résister à cet ascendant: ce sont des habitudes et des mœurs
     nationales très décidées. Dès qu'on cherche à ressembler aux
     Français, ils l'emportent en tout sur tous.

     »L'imitation des étrangers, sous quelque rapport que ce soit, est
     un défaut de patriotisme[172].»

Elle retourne contre lui-même, d'une manière piquante, le travers
qu'elle veut détruire. Les Français peuvent être flattés qu'on les
imite; mais l'imitation en elle-même leur déplaît; ce qu'ils demandent à
l'étranger, ce n'est pas leur propre image, ce sont des mœurs originales
et vraiment étrangères à leur égard:

     «Les Français, hommes d'esprit, lorsqu'ils voyagent, n'aiment point
     à rencontrer, parmi les étrangers, l'esprit français, et
     recherchent surtout les hommes qui réunissent l'originalité
     nationale à l'originalité individuelle.»

Et elle ajoute:

     «Il n'y a point de nature, point de vie dans l'imitation: et l'on
     pourrait appliquer, en général, à tous ces esprits, à tous ces
     ouvrages imités du français, l'éloge que Roland, dans l'Arioste,
     fait de sa jument qu'il traîne après lui: _Elle réunit_, dit-il,
     _toutes les qualités imaginables, mais elle a pourtant un défaut,
     c'est qu'elle est morte_[173].»

Rien n'était mieux d'accord avec ce conseil qu'un livre destiné tout
entier à prouver que les Allemands, pour bien faire, n'avaient qu'à se
ressembler, et qu'ils ne pouvaient que perdre à échanger, au cas qu'un
tel échange soit possible, leurs qualités contre celles de toute autre
nation. La majeure partie du livre aboutit à cette démonstration. Mais
c'est surtout dans la littérature et dans la philosophie que Madame de
Staël voit se manifester la supériorité de l'Allemagne. Ces deux parties
de l'ouvrage n'ont pourtant pas été les mieux accueillies dans le pays à
l'honneur duquel elles paraissent consacrées. Je suis bien loin de
penser qu'elles ne laissent rien à désirer. On cherche dans la première
des idées générales mieux circonscrites, mieux arrêtées. Ce que dit
l'auteur de la poésie en général, du romantisme en particulier, a pu
sembler très fort à l'époque où le livre parut, et doit paraître
aujourd'hui bien vague. Ces choses, pourtant, ne parurent alors que trop
précises à certains critiques du pays de l'auteur. Dire que le
raisonnement combiné avec l'éloquence n'est point encore de la
poésie[174], souscrire à ce principe de l'esthétique allemande qui ne
veut point voir dans l'imitation de la nature, mais dans le beau idéal,
le principal objet de l'art[175], c'était, à l'égard de la France,
professer des nouveautés hardies, et jeter dans le sol de la littérature
des germes féconds. Les appréciations des auteurs et des ouvrages sont
spirituelles, délicates, et font preuve souvent d'une rare pénétration;
les analyses sont pleines de mouvement et de vie, et les passages cités
sont traduits avec un grand talent; le respect du génie, le naïf
sentiment du beau, éclairent tous les pas de l'écrivain, et nulle part
le préjugé français ne lui fait méconnaître des beautés véritables, ni
l'engouement, la méprise de la nouveauté ou une docilité de néophyte ne
lui fait prendre, comme à tant d'autres, quelque idole difforme pour une
divinité. Après cela, il ne coûte rien d'avouer que tout le monde, dans
un certain sens, en sait plus sur ces sujets que Madame de Staël n'en
pouvait savoir alors. Nous en savons même un peu trop pour notre
plaisir; et nous aurions raison d'envier à la génération que
représentait Madame de Staël, la fraîcheur de ses impressions. Quoi
qu'il en soit, ce qu'elle écrivit il y a trente ans était neuf alors; il
y avait du mérite à le penser, et si les paradoxes de 1810 sont
aujourd'hui des axiomes, il n'y a pas là, ce me semble, la matière d'une
critique.

Il n'y a pas de justice non plus à reprocher à celui qui, le premier,
met une idée en circulation, de ne lui avoir pas donné l'expression la
plus rigoureuse, la formule la plus parfaite. Inventer n'est pas si
commun qu'il ne faille faire grâce de quelque chose aux inventeurs. Je
sais qu'on n'y est pas trop disposé, et qu'il faudrait, pour contenter
certaines gens, avoir tout vu, tout prévu, n'avoir failli en rien. Je
sais aussi que cette injustice finit par être utile, et que les ennemis
d'une idée nouvelle sont ceux qui ont mission de la mûrir et de la
perfectionner; mais il vaudrait toujours mieux ne pas arriver à la
vérité par l'injustice. Toutefois, il est très vrai que les critiques
passionnées, amères, étroites, dont le livre _De l'Allemagne_ fut
l'objet en France et en Allemagne, ont été, pour les doctrines de ce
livre, autant de filtres où elles se sont épurées. Nous sommes tous,
aujourd'hui, bien au delà de ces doctrines; aux moins hardis elles
paraissent timides; la critique, l'esthétique ont obtenu de nouvelles
bases, et si l'ouvrage de Madame de Staël ne les a pas fournies, ne les
a pas indiquées, il a certainement obligé cette science et cet art à se
constituer sur des principes nouveaux.

Ne dirons-nous rien de l'aménité charmante de Madame de Staël dans la
critique? Certes, si dans ce périlleux métier la forme pouvait jamais
emporter le fond, tant d'équité, tant de ménagement aurait dû faire tout
passer. On dit que la brutalité vaut mieux; je n'en croirai rien jusqu'à
la preuve, et la preuve est encore bien loin. Qu'on soit sans
miséricorde pour le charlatanisme avéré, rien de mieux: mais je ne
croirai jamais qu'il soit nécessaire de traiter le génie sans respect et
sans ménagement. C'est surtout au milieu d'un peuple spirituel,
accoutumé à entendre à demi-mot, que la brutalité serait inexcusable.
Louer Madame de Staël de s'en être abstenue, ce serait lui faire injure;
mais ce dont on peut la louer, c'est d'avoir su réunir à la plus
parfaite sincérité la plus aimable douceur: _Suaviter in modo, fortiter
in re_. Vous rappelez-vous de quelle manière elle critique l'épisode de
Cidli et Semida dans le poème du _Messie_?

     «Il faut l'avouer, dit-elle, il résulte un peu de monotonie d'un
     sujet continuellement exalté; l'âme se fatigue par trop de
     contemplation, et l'auteur aurait quelquefois besoin d'avoir
     affaire à des lecteurs déjà ressuscités, comme Cidli et
     Semida[176].»

Toutes les critiques ne comportent pas ces tours enjoués: mais dans le
ton le plus sérieux, elle ne met jamais ni dureté, ni sarcasme. Il
fallait bien que le reproche d'obscurité que Madame de Staël, en bonne
Française, ne pouvait s'empêcher de faire aux écrivains allemands,
trouvât sa place quelque part; mais pouvait-on y mettre à la fois plus
de modération et de franchise que dans les passages suivants:

     «Les lecteurs allemands considèrent un moindre degré d'obscurité
     comme la clarté même, et les écrivains ne donnent pas toujours aux
     ouvrages de l'art cette lucidité frappante qui leur est si
     nécessaire[177].»

     «Les Allemands de la nouvelle école pénètrent avec le flambeau du
     génie dans l'intérieur de l'âme. Mais quand il s'agit de faire
     entrer leurs idées dans la tête des autres, ils en connaissent mal
     les moyens; ils se mettent à dédaigner, parce qu'ils ignorent, non
     la vérité, mais la manière de la dire. Le dédain, excepté pour le
     vice, indique presque toujours une borne dans l'esprit; car, avec
     plus d'esprit encore, on se serait fait comprendre, même des
     esprits vulgaires, ou du moins on l'aurait essayé de bonne
     foi[178]... Quand il s'agit de la métaphysique transcendante, aucun
     aperçu, quelque vague qu'il soit, n'est à dédaigner, tous les
     pressentiments peuvent guider, tous les à-peu-près sont encore
     beaucoup. Il n'en est pas ainsi des affaires de ce monde: il est
     possible de les savoir, il faut donc les présenter avec clarté.
     L'obscurité dans le style, lorsqu'on traite des pensées sans
     bornes, est quelquefois l'indice de l'étendue même de l'esprit:
     mais l'obscurité dans l'analyse des choses de la vie prouve
     seulement qu'on ne les comprend pas[179].»

     «Les Allemands se plaisent dans les ténèbres; souvent ils remettent
     dans la nuit ce qui était au jour, plutôt que de suivre la route
     battue; ils ont un tel dégoût pour les idées communes, que,
     lorsqu'ils se trouvent dans la nécessité de les retracer, ils les
     environnent d'une métaphysique abstraite qui peut les faire croire
     nouvelles jusqu'à ce qu'on les ait reconnues. Les écrivains
     allemands ne se gênent point avec leurs lecteurs; leurs ouvrages
     étant reçus et commentés comme des oracles, ils peuvent les
     entourer d'autant de nuages qu'il leur plaît; la patience ne
     manquera point pour écarter ces nuages; mais il faut qu'à la fin on
     aperçoive une divinité; car ce que les Allemands tolèrent le moins,
     c'est l'attente trompée; leurs efforts mêmes et leur persévérance
     leur rendent les grands résultats nécessaires. Dès qu'il n'y a pas
     dans un livre des pensées fortes et nouvelles, il est bien vite
     dédaigné; et si le talent fait tout pardonner, l'on n'apprécie
     guère les divers genres d'adresse par lesquels on peut essayer d'y
     suppléer[180].»

À la lecture des pages où l'auteur rend compte à ses compatriotes de la
philosophie des Allemands, le premier mot de la critique, je m'en
souviens fort bien, fut celui-ci: Madame de Staël n'est point l'auteur
de ces pages; et on les attribuait à des plumes très habiles et très
compétentes; puis, comme il fallut bien les lui rendre, on se rabattit à
dire: Elle n'y entend rien. On le dit surtout plus tard, quand on crut
mieux connaître et que réellement on connut mieux la philosophie
allemande. Mais on ne se souvient pas assez de ce qu'avait dit l'auteur,
à la suite de son analyse de Kant:

     «Je ne me flatte assurément pas d'avoir pu rendre compte, en
     quelques pages, d'un système qui occupe, depuis vingt ans, toutes
     les têtes puissantes de l'Allemagne; mais j'espère en avoir dit
     assez pour indiquer l'esprit général de la philosophie de Kant, et
     pour pouvoir expliquer dans les chapitres suivants l'influence
     qu'elle a exercée sur la littérature, les sciences et la
     morale[181].»

Ailleurs elle dit encore:

     «En lisant le compte que je viens de rendre des idées principales
     de quelques philosophes allemands, leurs partisans trouveront avec
     raison que j'ai indiqué bien superficiellement des recherches très
     importantes[182].»

On voit où se réduisait l'ambition de l'auteur: elle voulait ajouter au
portrait de l'Allemagne un dernier trait en disant quelle était la
philosophie de ce pays; car si l'on a dit que la littérature est
l'expression de la société, pourquoi ne le dirait-on pas de la
philosophie, soit qu'on la considère comme une partie intégrante ou
comme le résumé abstrait de la littérature? Pour atteindre ce but, ce
qu'a fait l'auteur suffisait: elle était tenue de ne point défigurer les
systèmes dont elle rendait compte; mais il y eût eu, ce me semble, de la
pédanterie à exiger davantage. Si l'on se reporte à la date de 1810, si
l'on se rappelle qu'à cette époque la philosophie de Kant, et celle-là
seulement, n'était guère connue en France que de nom, et que Charles
Villers avait seul pris les devants sur l'auteur du livre _De
l'Allemagne_, dans un exposé de la philosophie de Kant publié en 1801,
on sentira plus d'admiration pour le travail de Madame de Staël, que
l'on ne sera frappé de ses lacunes et de ses imperfections.

Il serait injuste de reprocher à l'auteur de n'avoir jamais vu dans la
philosophie un effet, mais toujours une cause, et la cause de tous les
effets; car elle a dit bien clairement du sensualisme, et sans doute
elle l'eût dit aussi de tout autre système: «Cette philosophie doit sans
doute être considérée autant comme l'effet que comme la cause de la
disposition actuelle des esprits[183];» mais il n'est pas injuste de
dire qu'elle a beaucoup plus insisté sur le second de ces points de vue
que sur le premier.

     «Le système philosophique adopté dans un pays exerce une grande
     influence sur la tendance des esprits; c'est le moule universel
     dans lequel se jettent toutes les pensées; ceux même qui n'ont
     point étudié ce système se conforment sans le savoir à la
     disposition générale qu'il inspire[184].»

Cette phrase est le thème, ou l'idée fondamentale, de toute la partie du
livre qui concerne la philosophie allemande. Le caractère de toute cette
philosophie, aux yeux de Madame de Staël, était le spiritualisme; ce
n'est pas encore le moment de voir si, même alors, cela était exactement
vrai; et quant aux intentions, ou plutôt au plan qu'elle attribue au
fondateur de la philosophie critique[185], c'est un secret qui reste
entre Dieu et lui: mais en supposant que la doctrine allemande soit
spiritualiste, il importe, d'un côté, de ne pas s'exagérer les
conséquences pratiques, les résultats sociaux de cette doctrine, et d'un
autre côté, d'en expliquer la genèse, de faire comprendre quelles causes
ont amené ou déterminé le triomphe de cette théorie. Sous ces deux
rapports, la troisième partie du livre _De l'Allemagne_ me semble donner
prise à des critiques fondées. Il était digne de l'auteur, et peut-être
était-il en son pouvoir de mieux mesurer l'influence des doctrines, et
d'en mieux raconter la naissance ou l'avènement.

On pourrait reprocher aussi à Madame de Staël d'avoir parlé d'une
philosophie allemande comme s'il n'y en avait qu'une seule, comme si ce
fleuve jaillissait tout entier d'une même source et roulait la même eau
jusqu'à son embouchure, comme si les successeurs de Kant n'en étaient
pas les adversaires plutôt que les continuateurs. Il y a bien quelque
chose de commun entre eux; mais ce qui leur est commun ne suffit pas
pour faire affirmer l'unité d'une philosophie, où rien, au contraire, ne
frappe autant que le nombre et l'immensité des divergences. Madame de
Staël elle-même n'est-elle pas obligée de nous signaler entre tel ou tel
de ces systèmes des oppositions radicales? Et le seul principe d'unité
qu'on aperçoive entre tous, à partir de celui de Kant, n'est-ce pas
l'audace titanesque de la spéculation ou la froide intrépidité de la
dialectique?

     Ter sunt conati imponere Pelio Ossam.

Mais s'égaler les uns les autres en audace, ou, si l'on veut, en
grandeur, aspirer tous ensemble à l'absolu, à l'infini, est-ce avoir une
même philosophie? Madame de Staël, il est vrai, a cru démêler, entre
tous les systèmes dont l'Allemagne se préoccupait alors, un trait
d'unité moins vague et moins illusoire:

     «Les Allemands, dit-elle, regardent le sentiment comme un fait,
     comme le fait primitif de l'âme, et la raison philosophique comme
     destinée seulement à rechercher la signification de ce fait[186].»

Les philosophies de l'Allemagne étaient-elles, en effet, si bien
d'accord là-dessus? avaient-elles, comme de concert, fait cette réserve?
Je n'en ai pas connaissance, et je crois plutôt que ce qui les
caractérise toutes ensemble, c'est de ne rien réserver.

Madame de Staël n'aime tant les philosophes allemands que parce qu'elle
les croit spiritualistes. Mais leur vol les avait, dès lors, emportés
bien loin par delà les questions qui s'agitent entre les sectateurs de
Condillac et ses adversaires, et ils abandonnent ces questions, avec
quelque dédain, à ceux qui n'ont pu les suivre dans leur gigantesque
essor: elles n'existent pas pour eux; il n'y a lieu pour la philosophie
allemande, ni à être spiritualiste, ni à ne l'être pas: l'idéalisme est
autre chose que le spiritualisme, et, à bien y regarder, ce qui porte ce
dernier nom n'est pas moins compromis par l'idéalisme que par le
matérialisme, par Hegel que par Condillac. Les Français pouvaient
trouver leur compte à échanger le matérialisme contre une doctrine plus
élevée; mais quel avantage espérer d'un échange entre Condillac et les
nouveaux systèmes allemands, entre le matérialisme et le panthéisme,
c'est-à-dire entre deux négations également absolues, également
funestes?

Au reste, la philosophie allemande pouvait-elle devenir,
deviendra-t-elle jamais la philosophie française? La philosophie, au
moins dans la direction et dans la portée que lui ont données les
nouveaux systèmes, se transporte-t-elle, comme la chimie, comme les
mathématiques, comme les inventions des arts, comme la vérité? Quelques
personnes ont osé se faire cette question, et j'ose la faire après
elles.

À défaut de sa philosophie, demanderons-nous à l'Allemagne cet
enthousiasme dont Madame de Staël semble faire l'apanage, la prérogative
de cette grande nation? Sachons d'abord ce que c'est que cet
enthousiasme; cherchons ce rameau d'or, au sujet duquel une autre Pythie
semble nous dire aujourd'hui:

... Latet arbore opaca
     Aureus et foliis et lento vimine ramus...
     Ergo alte vestiga oculis, et rite repertum
     Carpe manu[187].

Je vous préviens, Messieurs, que je n'attaque aucune des opinions de
Madame de Staël. Je ne serais pas embarrassé de trouver dans son livre
tous les éléments de l'opinion que je défends. Ces éléments, je voudrais
les voir rassemblés, et certaines distinctions plus vivement accusées.

     «L'enthousiasme, dit Madame de Staël, prête de la vie à ce qui est
     invisible, et de l'intérêt à ce qui n'a point d'action immédiate
     sur notre bien-être dans ce monde[188].»

La phrase que nous venons de lire peut passer pour une très bonne
définition de l'enthousiasme. Je crois que ce qui subordonne toute notre
vie à une pensée, à une poursuite dont l'objet ne promet rien à notre
égoïsme, rien à nos passions, peut prendre le nom d'enthousiasme.

Mais il y a plusieurs enthousiasmes, comme il y a plusieurs religions;
et de même que nous donnons le nom commun de religion à des cultes très
différents dans leur objet, très opposés dans leur tendance, nous
donnerons le nom d'enthousiasme à _toute passion purement
contemplative_, quel qu'en soit l'objet, quelle qu'en soit la direction.
Il n'y a presque rien qui ne puisse devenir l'objet de l'enthousiasme.
L'enthousiasme correspond à l'infini; mais tantôt il s'adresse
réellement à l'infini, tantôt il trompe son propre besoin, il donne le
change à son propre principe, en prêtant aux objets finis le caractère
et les privilèges de l'infini. L'Égypte déifiait un bœuf ou les légumes
de ses jardins; à notre manière, nous faisons de même.

L'enthousiasme égaré à ce point peut-il encore mériter quelque estime?
Est-il encore digne de son nom, qui signifie: _un Dieu au dedans de
nous_? Une âme qui s'enthousiasme pour ce qui est vulgaire
diffère-t-elle essentiellement d'une âme vulgaire? C'est une question.
Je me sens disposé à la résoudre affirmativement. Je déplore de
déplorables aberrations, une prodigalité si peu raisonnable; mais je ne
puis, en thèse générale, refuser toute espèce de valeur à une passion
qui n'a rien d'égoïste, rien au moins de grossièrement égoïste.

Mais on me permettra de préférer l'enthousiasme qui ne s'égare point à
l'enthousiasme qui s'égare, l'enthousiasme qui s'élève à celui qui
s'abaisse. J'irai plus loin: quoique l'un et l'autre révèlent la
présence, dans l'âme, du même besoin, du même principe, je ne puis
m'empêcher d'attribuer plus de valeur à l'âme capable du premier de ces
enthousiasmes qu'à l'âme susceptible du second seulement, à l'être moral
qui s'élance vers le véritable infini qu'à celui qui se précipite vers
le fini déguisé en infini, à celui qui aspire à la vérité absolue qu'à
celui qui s'éprend de la vérité relative, à l'homme qui s'enflamme pour
le bon qu'à celui que consume l'amour du beau, à l'homme qui met le
devoir au-dessus de la spéculation qu'à celui qui met la spéculation ou
la pensée au-dessus de la matière. Je reconnais, après Pascal, trois
ordres de grandeur, morale, intellectuelle, matérielle et je mesure
entre la première et la seconde une distance infiniment plus grande
qu'entre la seconde et la dernière.

Quelle différence y a-t-il quelquefois entre l'enthousiasme et la
pédanterie? Pourriez-vous me le dire? Et encore ai-je bien soin
d'écarter les éléments qui, en se mêlant à l'enthousiasme, le
transformeraient en fanatisme.

Que l'Allemagne soit capable d'enthousiasme, dans l'application la plus
élevée de ce mot, je le crois, et elle l'a prouvé. Que cet enthousiasme
moral soit même un des traits distinctifs du caractère allemand, je ne
prétends pas le nier. Mais il est plus certain que l'Allemagne se
distingue entre les nations par cet enthousiasme spéculatif, cette
ferveur d'abstraction, qui lui a fait donner par Madame de Staël le
magnifique nom de _patrie de la pensée_[190]. C'est même, si j'ai bien
lu ce beau livre, c'est de cet enthousiasme plutôt que de tout autre que
Madame de Staël fait honneur à l'Allemagne; c'est de cet enthousiasme
qu'elle voudrait doter son propre pays, et elle nous invite elle-même,
sans le vouloir, à évaluer ce trait de caractère ou cette disposition de
l'esprit.

Je l'ai déjà dit, quand je compare cette préoccupation avec celles qui
ont pour objet la matière et pour principe l'égoïsme, j'honore ceux qui
en sont atteints. Mais je voudrais savoir deux choses: cet enthousiasme
intellectuel entraîne-t-il avec lui l'enthousiasme moral, y conduit-il
nécessairement, a-t-il avec cette excellente préoccupation quelque
affinité naturelle; et en second lieu, cet amour de l'abstraction, cette
passion de la pensée élève-t-elle une barrière entre notre âme et
l'égoïsme, je dis au moins l'égoïsme le plus grossier?

Messieurs, il serait souverainement injuste de ne pas avouer que la
position du spéculatif est plus élevée que celle du matérialiste
pratique, l'atmosphère où il respire, plus pure, et qu'un peuple de
penseurs, si l'on pouvait concevoir un tel peuple, ne présenterait pas
un aspect aussi affligeant, ne léguerait pas à l'histoire d'aussi
sanglants souvenirs, que tel autre peuple plus vivement, plus
exclusivement préoccupé de ce qu'on appelle les réalités de la vie. Mais
n'allons pas plus loin, et ne confondons pas ce qui est profondément
distinct.

Entre la vérité spéculative et la vie morale il n'y a pas la continuité
que l'on suppose; la seconde n'est pas le prolongement de la première:
elles resteraient éternellement séparées sans la médiation du sens
moral, et le sens moral lui-même a besoin d'être restauré.

Il est permis, il est utile, dans les travaux de la pensée, de se
dépréoccuper de tout, excepté des intérêts moraux. Faire abstraction des
intérêts matériels, c'est simplifier la question sans la dénaturer;
c'est l'épurer en quelque sorte. Mais se désintéresser même du bien dans
la recherche du vrai, c'est renoncer à trouver le vrai, puisque le vrai
est inséparable du bien. Le vrai sans le bien n'est pas vrai; le bien
est la première vérité, le vrai par excellence, le vrai du vrai. Tout
autre désintéressement nous enrichit de ce qu'il nous enlève, nous fait
pour ainsi dire exister davantage; celui-ci, je veux dire celui qui
affecte de ne pas voir dans le bien un intérêt et le suprême intérêt,
celui-ci est un suicide.

Dans un écrit tout récent, _Notice sur la vie et les écrits de Madame
Necker de Saussure_, je trouve, sur ce sujet, quelques lignes
admirables, que je ne puis m'empêcher de vous citer:

     «Non, la soif de la vérité n'est pas cette recherche insolente qui
     se dépouille de tout intérêt humain! peut-être même n'y a-t-il
     d'autre guide pour trouver la vérité que le désir et le besoin de
     s'y soumettre. Si l'âme n'est point inquiète du résultat,
     l'intelligence ne procède point avec rigueur: celui-là travaille ou
     trop mollement ou trop hardiment qui ne travaille point pour soi;
     aussi trouvez-vous toujours quelque chose d'inconsistant dans les
     théories purement spéculatives sur la destination de l'homme et sur
     les problèmes qui s'y rattachent. Dans ces efforts, la pensée n'a
     point de centre, et rien n'est régulièrement ordonné; on erre sur
     la foi d'une métaphysique orgueilleuse et incertaine: la pierre de
     touche de la vérité est dans les profondeurs d'une volonté droite:
     sans les lumières de l'esprit cette volonté peut errer, mais sans
     cette volonté l'esprit s'égare dans les questions en apparence les
     plus éloignées de la morale pratique. La résolution de vivre selon
     la règle et de se conformer aux lois divines prépare à les
     découvrir. Il faut se garder de prendre sous ce rapport
     l'indifférence pour le détachement: par le détachement on devient
     une pièce intelligente de l'ordre général; la curiosité frivole, au
     contraire, sous prétexte de désintéressement, erre à l'aventure sur
     une mer infinie, et c'est alors qu'il apparaît clairement que, pour
     trouver le vrai, il faut chercher le bien[191].»

L'habitude de nous livrer à nos goûts sensuels, la recherche exclusive
des jouissances matérielles nous énerve et nous abrutit; c'est une
abstraction aussi, et la plus funeste de toutes; mais ne sera-t-il pas
permis de dire que l'abstraction qui fait taire les préoccupations de
l'âme au profit de celles de l'esprit, énerve aussi à sa manière, et,
dans un sens, nous abrutit. L'homme tout matière est méprisable, l'homme
tout esprit est effrayant.

Quand la liberté prétend être plus qu'un moyen, tout est perdu en
politique; quand l'art devient son propre but, tout est perdu en
littérature: en morale pareillement, quand la pensée ne veut reconnaître
la vie morale ni pour son point de départ, ni pour son terme. La
doctrine de l'idée pour l'idée est plus fausse, s'il est possible, que
celle de l'art pour l'art.

Il faut être préoccupé. La force d'un individu et d'un peuple n'est pas
d'être dépréoccupé, mais d'être préoccupé. L'Allemagne en 1813 était
préoccupée; elle se permettait ce qu'on a appelé plus tard des
présuppositions; elle s'élevait au-dessus de cette béatitude
philosophique, ou de ce quiétisme intellectuel, qu'on a appelé
_Voraussetsungslosigkeit_; elle fut grande alors, parce qu'elle avait
une grande passion. Individu ou peuple, on n'est jamais grand que par
là. Ou par de grandes pensées? direz-vous. Oui, mais rappelez-vous que
«les grandes pensées viennent du cœur[192].» Il reste, d'ailleurs, à
prouver que l'abstraction épure l'âme à proportion qu'elle fait autour
de l'esprit un vide parfait; il reste à prouver que ces spéculatifs, si
dépréoccupés des intérêts moraux, sont dépréoccupés également de tout le
reste, et qu'il ne reste dans leur âme aucune place pour les passions
basses.

Si la pensée avait ses débauches, je dirais que l'Allemagne a fait
débauche de la pensée, et que souvent, à force de penser, elle a oublié
de vivre. Elle s'est fait illusion à elle-même; elle s'est crue d'autant
plus sérieuse qu'elle pensait plus profondément; le vrai sérieux n'est
pas là; il peut y avoir beaucoup de frivolité dans l'abstraction; la
frivolité, pour être triste ou pesante, n'en est pas plus sérieuse; et
une métaphysique creuse est une admirable enveloppe des pensées
triviales et des sentiments vulgaires.

Les Français ont eu le malheur de nier l'immatériel; ils en sont venus à
traiter de métaphysique la morale et le devoir, et il est bien vrai que
la morale et le devoir, pris à leur principe, sont choses métaphysiques;
ce qui n'autorise ni à les nier, ni à les mépriser. Mais je dirai
néanmoins que les Français, à qui Madame de Staël prétendait inoculer
l'enthousiasme, en avaient plus montré au dix-huitième siècle, je dis
même au fort du dévergondage voltairien, lorsqu'ils poursuivaient la
réalisation de la vérité dans le gouvernement et dans la civilisation,
que les Allemands lorsque, nouveaux Ixions, ils poursuivaient au delà de
tous les cercles de la pensée humaine le fantôme de l'absolu. Conclure,
réaliser, n'est point contradictoire à l'enthousiasme; le tout est de
bien conclure et de réaliser le vrai.

Trente ou quarante ans sont un jour dans la vie d'un grand peuple, et je
ne crois pas qu'il faille, sur ces trente ans, juger l'Allemagne. Je ne
saurais faire de la _Voraussetzungslosigkeit_, ou, si l'on veut, de
l'objectivisme outré, un trait fondamental et ineffaçable de son
caractère. Mais elle a violemment dérivé dans ce sens, et cette tendance
lui a porté préjudice. Je n'en connais pas de manifestation plus
significative que l'excessive admiration que Goethe a excitée,
précisément à titre de génie indifférentiste ou objectif, et
l'emportement avec lequel dans un temps on a renversé Schiller aux pieds
de cette idole. Je ne puis souffrir qu'on aime tant celui qui n'a rien
aimé ni rien haï, et qu'on veuille reconnaître le sceau du génie dans le
scepticisme et l'impassibilité. Il y a une contradiction plus que
bizarre à s'enthousiasmer pour l'absence même de l'enthousiasme.
Aristote s'étonnait qu'on pût parler d'aimer Jupiter, et je m'étonne à
mon tour qu'on puisse aimer ce Jupiter de la pensée et de l'art. Sans le
haïr, je puis comprendre qu'on le haïsse, aujourd'hui surtout; car
beaucoup des manifestations, dont l'Allemagne s'afflige et s'effraye,
dérivent, au moins indirectement, de Goethe et de ses admirateurs.

Avoir démêlé dans la poésie de Goethe, comme l'a fait Madame de Staël,
les germes du scepticisme et de l'indifférence qui devaient, plus tard,
sous les auspices de ce grand poète, passer pour de la supériorité
d'esprit, ce n'était peut-être pas vers 1806, et de la part d'un
écrivain étranger, un petit mérite. Madame de Staël y met toute la
réserve de l'amitié et du respect; mais ce n'est ni se montrer faible,
ni frapper à côté, que de s'exprimer ainsi:

     «Une question plus importante, c'est de savoir si un tel ouvrage
     (_les Affinités de choix_) est moral, c'est-à-dire, si l'impression
     qu'on en reçoit est favorable au perfectionnement de l'âme; les
     événements ne sont de rien à cet égard dans une fiction; on sait si
     bien qu'ils dépendent de la volonté de l'auteur, qu'ils ne peuvent
     réveiller la conscience de personne: la moralité d'un roman
     consiste donc dans les sentiments qu'il inspire. On ne saurait nier
     qu'il n'y ait dans le livre de Goethe une profonde connaissance du
     cœur humain, mais une connaissance décourageante; la vie y est
     représentée comme une chose assez indifférente, de quelque manière
     qu'on la passe; triste quand on l'approfondit, assez agréable quand
     on l'esquive, susceptible de maladies morales qu'il faut guérir si
     l'on peut, et dont il faut mourir si l'on n'en peut guérir.--Les
     passions existent, les vertus existent; il y a des gens qui
     assurent qu'il faut combattre les unes par les autres; il y en a
     d'autres qui prétendent que cela ne se peut pas; voyez et jugez,
     semble dire l'écrivain qui raconte, avec impartialité, les
     arguments que le sort peut donner pour et contre chaque manière de
     voir.

     On aurait tort cependant de se figurer que ce scepticisme soit
     inspiré par la tendance matérialiste du dix-huitième siècle; les
     opinions de Goethe ont bien plus de profondeur, mais elles ne
     donnent pas plus de consolations à l'âme. On aperçoit dans ses
     écrits une philosophie dédaigneuse, qui dit au bien comme au mal:
     Cela doit être, puisque cela est; un esprit prodigieux, qui domine
     toutes les autres facultés, et se lasse du talent même, comme ayant
     quelque chose de trop involontaire et de trop partial; enfin, ce
     qui manque surtout à ce roman, c'est un sentiment religieux ferme
     et positif: les principaux personnages sont plus accessibles à la
     superstition qu'à la croyance; et l'on sent que dans leur cœur, la
     religion, comme l'amour, n'est que l'effet des circonstances et
     pourrait varier avec elles.

     Dans la marche de cet ouvrage, l'auteur se montre trop incertain;
     les figures qu'il dessine, et les opinions qu'il indique ne
     laissent que des souvenirs vacillants; il faut en convenir,
     beaucoup penser conduit quelquefois à tout ébranler dans le fond de
     soi-même; mais un homme de génie tel que Goethe doit servir de
     guide à ses admirateurs dans une route assurée. Il n'est plus temps
     de douter, il n'est plus temps de mettre, à propos de toutes
     choses, des idées ingénieuses dans les deux côtés de la balance; il
     faut se livrer à la confiance, à l'enthousiasme, à l'admiration que
     la jeunesse immortelle de l'âme peut toujours entretenir en
     nous-mêmes; cette jeunesse renaît des cendres mêmes des passions:
     c'est le rameau d'or qui ne peut se flétrir, et qui donne à la
     Sibylle l'entrée dans les champs élyséens[193].»

Le compte que nous rend Madame de Staël des opinions d'autrui ne saurait
être plus intéressant que celui qu'elle nous rend, chemin faisant, et
même dans des chapitres particuliers, de ses propres opinions. Rien dans
tout le livre n'est plus beau que ces chapitres, dont se compose à peu
près toute la quatrième partie, annoncée sous ce titre: _De la Religion
et de l'Enthousiasme_.

Ce sont ces chapitres surtout qui nous autorisent à dire que le livre
_De l'Allemagne_ marque le point de maturité et de la pensée et du
talent de Madame de Staël. Le progrès a eu lieu sur tous les points, et
jusque dans le style qui est plus riche et plus moelleux que dans
_Corinne_ même; toutefois c'est dans le domaine des convictions morales
qu'un plus grand intervalle sépare Madame de Staël d'elle-même. Nous
croyons avoir dit, en abordant l'étude de ses ouvrages, qu'on peut la
voir, de l'un à l'autre, graviter vers le christianisme; mais nulle part
la puissance qui l'attire vers ce centre de lumière, ne parait plus
impérieuse. Il y a plus que le pressentiment, il y a déjà l'intelligence
de la vérité chrétienne, et l'on serait tenté de dire les conséquences
avant le principe, dans bien des passages de cette dernière partie. Ce
que Madame de Staël connaissait alors, ce qu'elle acceptait du dogme
chrétien, je ne le sais pas directement; je sais seulement que le dogme
chrétien, ce qui fait que l'Evangile est l'Evangile, est implicitement
professé par Madame de Staël, lorsqu'elle énonce des maximes,
lorsqu'elle pose des principes dont l'Evangile n'est pas seulement la
sanction, mais la base nécessaire et unique. En christianisme, vous le
savez, le dogme est dans la morale, comme la morale est dans le dogme.
Les dogmes sont des faits surnaturels, où s'exprime, se prononce une
pensée morale; en sorte que, d'un bout à l'autre de la religion, tout
est morale, y compris la morale. Il y a donc, plus que Madame de Staël
ne l'a cru peut-être, du dogme, du christianisme, dans la dernière
partie de son ouvrage; il y en a même plus que dans tel écrit
entièrement et uniquement dogmatique; mais sans insister davantage
là-dessus, constatons seulement, sur quelques points, l'heureuse
différence qui se fait remarquer entre les anciennes opinions de Madame
de Staël, et celle dont le livre _De l'Allemagne_ renferme l'éloquente
expression.

Vous vous rappelez quel jugement l'auteur portait, en 1796, sur les
vertus religieuses. Aujourd'hui elle déclare que toutes les qualités de
ce monde disparaissent à côté des vertus vraiment religieuses; elle va
plus loin:

     «Quelque effort qu'on fasse, dit-elle, il faut en revenir à
     reconnaître que la religion est le véritable fondement de la
     morale; c'est l'objet sensible et réel au dedans de nous, qui peut
     seul détourner nos regards des objets extérieurs. Si la piété ne
     causait pas des émotions sublimes, qui sacrifierait même des
     plaisirs, quelque vulgaires qu'ils fussent, à la froide dignité de
     la raison? Il faut commencer l'histoire intime de l'homme par la
     religion ou par là sensation, car il n'y a de vivant que l'une ou
     l'autre. La morale fondée sur l'intérêt personnel serait aussi
     évidente qu'une vérité mathématique, qu'elle n'en exercerait pas
     plus d'empire sur les passions qui foulent aux pieds tous les
     calculs; il n'y a qu'un sentiment qui puisse triompher d'un
     sentiment, la nature violente ne saurait être dominée que par la
     nature exaltée. Le raisonnement, dans de pareils cas, ressemble au
     maître d'école de La Fontaine; personne ne l'écoute, et tout le
     monde crie au secours[194].»

Elle n'oppose plus la religion à la philosophie:

     «Les ouvrages composés dans le dix-septième siècle sont plus
     philosophiques, à beaucoup d'égards, que ceux qui ont été publiés
     depuis; car la philosophie consiste surtout dans l'étude et la
     connaissance de notre être intellectuel. Les philosophes du
     dix-huitième siècle se sont plus occupés de la politique sociale
     que de la nature primitive de l'homme; les philosophes du
     dix-septième, par cela seul qu'ils étaient religieux, en savaient
     plus sur le fond du cœur[195].»

Elle ne fait plus de la religion une spécialité propre à certains
caractères ou à certaines circonstances:

     «Il me semble qu'une des causes de l'affaiblissement du respect
     pour la religion, c'est de l'avoir mise à part de toutes les
     sciences, comme si la philosophie, le raisonnement, enfin tout ce
     qui est estimé dans les affaires terrestres, ne pouvait s'appliquer
     à la religion: une vénération dérisoire l'écarte de tous les
     intérêts de la vie; c'est pour ainsi dire la reconduire hors du
     cercle de l'esprit humain à force de révérences. Dans tous les pays
     où règne une croyance religieuse, elle est le centre des idées, et
     la philosophie consiste à trouver l'interprétation raisonnée des
     vérités divines[196].»

Vous vous rappelez quelle autorité, en morale, elle accordait au
sentiment, ou à ce qu'elle appelait la véritable volonté de l'âme. Voici
comment elle juge une doctrine semblable chez le philosophe Jacobi:

     «Entre ces deux classes de moralistes, celle qui, comme Kant et
     d'autres plus abstraits encore, veut rapporter toutes les actions
     de la morale à des préceptes immuables, et celle qui, comme Jacobi,
     proclame qu'il faut tout abandonner à la décision du sentiment, le
     christianisme semble indiquer le point merveilleux où la loi
     positive n'exclut pas l'inspiration du cœur, ni cette inspiration
     la loi positive. Jacobi, qui a tant de raisons de se confier dans
     la pureté de sa conscience, a eu tort de poser en principe qu'on
     doit s'en remettre entièrement à ce que le mouvement de l'âme peut
     nous conseiller; la sécheresse de quelques écrivains intolérants,
     qui n'admettent ni modification ni indulgence dans l'application de
     quelques préceptes, a jeté Jacobi dans l'excès contraire[197].»

Mais vous verrez qu'elle fait une part équitable à chacun des éléments
de la vérité:

     «Il y a mille moyens d'être un très mauvais homme, sans blesser
     aucune loi reçue, comme on peut faire une détestable tragédie, en
     observant toutes les règles et toutes les convenances théâtrales.
     Quand l'âme n'a pas d'élan naturel, elle voudrait savoir ce qu'on
     doit dire et ce qu'on doit faire dans chaque circonstance, afin
     d'être quitte envers elle-même et envers les autres, en se
     soumettant à ce qui est ordonné. La loi, cependant, ne peut
     apprendre en morale, comme en poésie, que ce qu'il ne faut pas
     faire; mais en toutes choses, ce qui est bon et sublime ne nous est
     révélé que par la divinité de notre cœur[198].»

Vous savez qu'elle a parlé avec désespoir des maux inévitables de la
vie, et surtout des vides cruels que la mort y creuse; vous savez
qu'elle s'est emportée plus d'une fois à justifier le suicide.
Écoutez-la maintenant parler de la résignation:

     «Si l'on croit, au contraire, qu'il n'y a que deux choses
     importantes pour le bonheur, la pureté de l'intention et la
     résignation à l'événement, quel qu'il soit, lorsqu'il ne dépend
     plus de nous, sans doute beaucoup de circonstances nous feront
     encore cruellement souffrir, mais aucune ne rompra nos liens avec
     le ciel. Lutter contre l'impossible est ce qui engendre en nous les
     sentiments les plus amers; et la colère de Satan n'est autre chose
     que la liberté aux prises avec la nécessité, et ne pouvant ni la
     dompter, ni s'y soumettre[199].»

Elle demandait, vous vous en souvenez, de suprêmes consolations à la
philosophie. Aujourd'hui vous l'entendrez déclarer:

     «Si l'on était parvenu à tarir la source de la religion sur la
     terre, que dirait-on à ceux qui voient tomber la plus pure des
     victimes? que dirait-on à ceux qui l'ont aimée? et de quel
     désespoir, de quel effroi du sort et de ses perfides secrets l'âme
     ne serait-elle pas remplie!

     » Non seulement ce qu'on voit, mais ce qu'on se figure,
     foudroierait la pensée, s'il n'y avait rien en nous qui nous
     affranchit du hasard. N'a-t-on pas vécu dans un cachot obscur, où
     chaque minute était une douleur, où l'on n'avait d'air que ce qu'il
     en fallait pour recommencer à souffrir? La mort, selon les
     incrédules, doit délivrer de tout; mais savent-ils ce qu'elle est?
     savent-ils si cette mort est le néant? et dans quel labyrinthe de
     terreur la réflexion sans guide ne peut-elle pas nous entraîner?

     » Si un homme honnête (et les circonstances d'une vie passionnée
     peuvent amener ce malheur), si un homme honnête, dis-je, avait fait
     un mal irréparable à un être innocent, comment, sans le secours de
     l'expiation religieuse, s'en consolerait-il jamais? Quand la
     victime est là, dans le cercueil, à qui s'adresser s'il n'y a pas
     de communication avec elle, si Dieu lui-même ne fait pas entendre
     aux morts les pleurs des vivants, si le souverain médiateur des
     hommes ne dit pas à la douleur:--C'en est assez;--au
     repentir:--Vous êtes pardonné?--On croit que le principal avantage
     de la religion est de réveiller les remords; mais c'est aussi bien
     souvent à les apaiser qu'elle sert. Il est des âmes dans lesquelles
     règne le passé; il en est que les regrets déchirent comme une
     active mort, et sur lesquelles le souvenir s'acharne comme un
     vautour; c'est pour elles que la religion est un soulagement du
     remords.

     » Une idée, toujours la même, et revêtant cependant mille formes
     diverses, fatigue tout à la fois par son agitation et par sa
     monotonie. Les beaux arts, qui redoublent la puissance de
     l'imagination, accroissent avec elle la vivacité de la douleur. La
     nature elle-même importune, quand l'âme n'est plus en harmonie avec
     elle; son calme, qu'on trouvait doux, irrite comme l'indifférence;
     les merveilles de l'univers s'obscurcissent à nos regards; tout
     semble apparition, même au milieu de l'éclat du jour. La nuit
     inquiète, comme si l'obscurité recelait quelque secret de nos maux,
     et le soleil resplendissant semble insulter au deuil du cœur. Où
     fuir tant de souffrances? Est-ce dans la mort? Mais l'anxiété du
     malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et le
     désespoir est pour les athées même comme une révélation ténébreuse
     de l'éternité des peines. Que ferions-nous alors, que ferions-nous,
     ô mon Dieu! si nous ne pouvions nous jeter dans votre sein
     paternel? Celui qui, le premier, appela Dieu notre père, en savait
     plus sur le cœur humain que les plus profonds penseurs du
     siècle[200].»

À mesure que son esprit se remplit de la vérité, il se vide de l'erreur:
les illusions vulgaires, les opinions convenues font place à des
convictions plus réfléchies et plus originales. À mesure qu'elle espère
en Dieu, elle désespère de tout le reste; et la nature elle-même, cette
œuvre de Dieu, ne suffit plus à la rassurer:

     «Les accidents et les malheurs, dans l'ordre physique, ont quelque
     chose de si rapide, de si impitoyable, de si inattendu, qu'ils
     paraissent tenir du prodige; la maladie et ses fureurs sont comme
     une vie méchante qui s'empare tout à coup de la vie paisible. Les
     affections du cœur nous font sentir la barbarie de cette nature
     qu'on veut nous représenter comme si douce. Que de dangers menacent
     une tête chérie! Sous combien de métamorphoses la mort ne se
     déguise-t-elle pas autour de nous! Il n'y a pas un beau jour qui ne
     puisse recéler la foudre, pas une fleur dont les sucs ne puissent
     être empoisonnés, pas un souffle de l'air qui ne puisse apporter
     avec lui une contagion funeste, et la nature semble une amante
     jalouse prête à percer le sein de l'homme, au moment même où il
     s'enivre de ses dons.

     »Comment comprendre le but de tous ces phénomènes, si l'on tient à
     l'enchaînement ordinaire de nos manières de juger? Comment peut-on
     considérer les animaux, sans se plonger dans l'étonnement que fait
     naître leur mystérieuse existence? Un poète les a nommés _les rêves
     de la nature, dont l'homme est le réveil_. Dans quel but ont-ils
     été créés? Que signifient ces regards qui semblent couverts d'un
     nuage obscur, derrière lequel une idée voudrait se faire jour?
     Quels rapports ont-ils avec nous? Qu'est-ce que la part de vie dont
     ils jouissent? Un oiseau survit à l'homme de génie, et je ne sais
     quel bizarre désespoir saisit le cœur, quand on a perdu ce qu'on
     aime, et qu'on voit le souffle de l'existence animer encore un
     insecte, qui se meut sur la terre, d'où le plus noble objet a
     disparu.

     »La contemplation de la nature accable la pensée; on se sent avec
     elle des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au mal qu'elle peut
     nous faire; mais son âme visible vient chercher la nôtre dans notre
     sein, et s'entretient avec nous. Quand les ténèbres nous
     épouvantent, ce ne sont pas toujours les périls auxquels ils nous
     exposent que nous redoutons, mais c'est la sympathie de la nuit
     avec tous les genres de privations et, de douleurs dont nous sommes
     pénétrés. Le soleil, au contraire, est comme une émanation de la
     Divinité, comme le messager éclatant d'une prière exaucée; ses
     rayons descendent sur la terre, non seulement pour guider les
     travaux de l'homme, mais pour exprimer de l'amour à la nature.

     »Les fleurs se tournent vers la lumière, afin de l'accueillir;
     elles se referment pendant la nuit, et le matin et le soir elles
     semblent exhaler en parfums leurs hymnes de louanges. Quand on
     élève ces fleurs dans l'obscurité, pâles, elles ne revêtent plus
     leurs couleurs accoutumées; mais quand on les rend au jour, le
     soleil réfléchit en elles ses rayons variés comme dans
     l'arc-en-ciel, et l'on dirait qu'il se mire avec orgueil dans la
     beauté dont il les a parées. Le sommeil des végétaux, pendant de
     certaines heures et de certaines saisons de l'année, est d'accord
     avec le mouvement de la terre; elle entraîne dans les régions
     qu'elle parcourt la moitié des plantes, des animaux et des hommes
     endormis. Les passagers de ce grand vaisseau qu'on appelle le
     monde, se laissent bercer dans le cercle que décrit leur voyageuse
     demeure.

     »La paix et la discorde, l'harmonie et la dissonance qu'un lien
     secret réunit, sont les premières lois de la nature; et, soit
     qu'elle se montre redoutable ou charmante, l'unité sublime qui la
     caractérise se fait toujours reconnaître. La flamme se précipite en
     vagues comme les torrents; les nuages qui parcourent les airs
     prennent quelquefois la forme des montagnes et des vallées, et
     semblent imiter en se jouant l'image de la terre. Il est dit dans
     la Genèse _que le Tout-Puissant sépara les eaux de la terre des
     eaux du ciel, et les suspendit dans les airs_. Le ciel est en effet
     un noble allié de l'Océan; l'azur du firmament se fait voir dans
     les ondes, et les vagues se peignent dans les nues. Quelquefois,
     quand l'orage se prépare dans l'atmosphère, la mer frémit au loin,
     et l'on dirait qu'elle répond, par le trouble de ses flots, au
     mystérieux signal qu'elle a reçu de la tempête[201].»

J'aurais voulu vous lire tout cet admirable chapitre _De la
douleur_[202]; j'aurais pris plaisir à vous citer au moins cette double
allocution, d'un philosophe et d'un chrétien, à J.-J. Rousseau; jamais
la raison n'eut plus de grâce, et cela est, comme style, du premier
mérite; mais pourquoi vous citer ce que vous lirez, ce que vous avez lu?
Dans le reste de l'ouvrage, où tout est remarquable, certains chapitres
sont plus souvent rappelés. Celui sur l'_Esprit de conversation_[203]
est célèbre. Le chapitre sur _Les Universités allemandes_[204] est un
recueil des vues les plus saines et les plus indépendantes sur
l'éducation.

On a peine à croire que la discussion brillante que renferme le chapitre
de _L'intérêt personnel_[205], n'ait pas été le jugement en dernière
instance d'une insoutenable erreur. La _fête d'Interlaken_[206] épisode
touchant et grave, si pittoresque, si local, sans y prétendre, et
empreint de tant de calme et d'enthousiasme, n'est pas un des moindres
ornements de cet ouvrage célèbre.

Je l'ai dit, le style de _L'Allemagne_ est plus riche, plus coloré, plus
chaud que celui des autres écrits de Madame de Staël. À travers une
parfaite pureté grammaticale, il ne serait pas impossible d'y remarquer
je ne sais quel germanisme, fort indépendant de la syntaxe et du choix
des mots. Il y manque parfois (et la faute en est peut-être à la nature
des sujets ou des questions) ce je ne sais quoi de nettement terminé et
d'acéré, pour ainsi dire, qui caractérise l'expression française.



CHAPITRE HUITIÈME

Dix années d'exil. Considérations sur les principaux événements de la
Révolution.


Le livre intitulé _Dix années d'exil_ nous indique assez son sujet par
son titre. Il comprend, ou plutôt il devait comprendre, dix années en
deux périodes séparées.

     «Le récit, dit M. Auguste de Staël, commence en 1800, c'est-à-dire
     deux ans avant le premier exil de ma mère, et s'arrête en 1804,
     après la mort de M. Necker. La narration recommence en 1810, et
     s'arrête brusquement à l'arrivée de ma mère en Suède, dans
     l'automne de 1812.»

Bonaparte occupe beaucoup de place dans ce livre, trop peut-être, au
moins dans un sens. Si l'on est curieux de tout ce qui le touche, on
sent pourtant que Madame de Staël pouvait faire mieux encore que de nous
parler de lui; surtout elle pouvait en parler mieux. Elle l'avait, à
certains égards, bien pénétré; mais sa généreuse haine pour celui qui
était, à ses yeux, l'assassin de la liberté, lui a dicté des jugements
que l'histoire ne recueillera pas. Elle-même, après la chute de
Napoléon, n'eût pas écrit, et, si elle en eût eu le loisir, elle eût
effacé de son livre les passages suivants:

     «Le genre de supériorité de Bonaparte provient bien plus de
     l'habileté dans le mal que de la hauteur des pensées dans le
     bien[207].»

     «Ce qu'il y avait d'évident à distance, c'était l'amélioration des
     finances, et l'ordre rétabli dans plusieurs branches
     d'administration. Napoléon était obligé de passer par le bien pour
     arriver au mal[208].»

     «Il discuta chez lui fort tranquillement, le soir même, ce qui
     serait arrivé s'il eût péri; quelques-uns disaient que Moreau
     l'aurait remplacé; Bonaparte prétendait que c'eût été le général
     Bernadotte: _Comme Antoine_, dit-il, _il aurait présenté au peuple
     ému la robe sanglante de César_. Je ne sais s'il croyait en effet
     que la France eût alors appelé le général Bernadotte à la tête des
     affaires; mais ce qui est bien sûr au moins, c'est qu'il ne le
     disait que pour exciter l'envie contre ce général[209].»

Madame de Staël, qui ne refuse pas du génie à Bonaparte, aurait dû se
rappeler qu'elle avait plus d'une fois signalé un rapport, une parenté
entre le génie et la bonté. Elle aurait dû se demander, et d'avance on
eût pu prévoir la réponse, si jamais homme a fait, de grandes choses
sans avoir quelque enthousiasme. Une complète vulgarité morale n'a
jamais abouti au grand.

La France, dans ce livre, n'est pas moins maltraitée que Bonaparte.
C'était se prendre à forte partie; mais les nations, sur ce point, sont
clémentes, quand l'agression ne vient pas du dehors. On n'a pas mauvaise
grâce à louer son pays, car ce n'est pas tout à fait se louer soi-même;
on a encore meilleure grâce à le censurer: cela donne un air modeste. La
France est magnanime dans ce genre; on peut, quand on lui appartient,
lui dire largement son fait. Madame de Staël le lui aurait dit dans tous
les cas; elle l'injuriait parce qu'elle l'aimait et s'il est vrai que
celui qui châtie bien aime, les passages suivants ne permettent pas de
douter qu'elle n'aimât tendrement la France:

     «En France, tout ce qu'on désire, c'est d'avoir une phrase à dire,
     avec laquelle on puisse donner à son intérêt l'apparence de la
     conviction[210].»

     «On ne saurait trop le répéter, ce que les Français aiment en
     toutes choses, c'est le succès, et la puissance réussit aisément
     dans ce pays à rendre le malheur ridicule[211].»

     «Les besoins de l'amour-propre, chez les Français, l'emportent de
     beaucoup sur ceux du caractère[212].»

Mais voici qui est plus fort. Le préfet de Genève, M. d'Eymar, ancienne
connaissance de Madame de Staël, lui faisait parvenir, à Coppet, les
bonnes nouvelles qu'il recevait de l'armée:

     «Il m'eût été difficile, dit-elle à ce propos, de faire concevoir à
     M. d'Eymar, homme fort intéressant d'ailleurs, que le bien de la
     France exigeait qu'elle eût alors des revers[213].»

Vous n'aurez pas de peine à croire, Messieurs, qu'en effet cela eût été
difficile, et je parie que vous vous sentez un fonds d'indulgence pour
ce pauvre M. d'Eymar. Entre les préjugés du patriotisme, l'un des plus
enracinés est de croire qu'il ne faut jamais souhaiter des revers à son
pays; et telle est la force de ce préjugé qu'il n'y a pas de _voyage à
Gand_ qui eût pu coûter aussi cher à Madame de Staël qu'une telle
manière d'entendre et de souhaiter le bien de son pays, si elle eût été
homme au lieu de femme, et surtout homme d'État. Et pourtant, avait-elle
tort?

Les _Dix années d'exil_ sont racontées avec une vivacité, un naturel
charmant. Les chevaux qui emportaient la spirituelle voyageuse, n'ont
jamais, au plus fort de leur course, fait jaillir du pavé autant
d'étincelles qu'il échappe de traits lumineux et de piquantes épigrammes
à cette plume rapide, qui semble avoir, comme celle de Madame de
Sévigné, la bride sur le cou. Ce style si aisé n'est point négligé,
point incorrect. Tout est lumière et mouvement, et l'on n'aurait, au
terme de la course, rien à regretter que de la voir interrompue, si cet
_exil_, qui fut un _voyage_, avait un peu plus ce dernier caractère.
Quand l'auteur veut bien voyager, le plaisir redouble; les plus
agréables chapitres sont ceux où elle s'arrête à décrire. Tout le monde
se rappelle la visite aux Trappistes de Fribourg, la course dans le
Valais pour voir une cascade suisse qui, pour le moment, était en
France, et la pénitence que subit l'imprudente voyageuse pour avoir de
si peu dépassé ses limites «et tondu de ce pré la largeur de sa
langue[214].» On doit se rappeler encore plus vivement le beau chapitre
sur Moscou[215].

       * * * * *

L'ami que j'ai l'honneur de suppléer dans cette chaire a beaucoup
facilité ma tâche en se réservant, dans l'étude de la littérature
contemporaine, le chapitre des historiens. Peut-être à ce compte suis-je
dispensé de vous parler du dernier ouvrage de Madame de Staël, publié
peu de temps après sa mort: les _Considérations sur les principaux
événements de la Révolution française_; mais comme nous avons en vue,
outre la connaissance des ouvrages, celle des écrivains, comme c'est à
leur individualité intellectuelle et morale que nous désirons arriver à
travers leurs écrits, nous ne pouvons guère, dans cette étude, garder un
silence complet sur l'un des documents qui nous révèlent le mieux le
génie propre et l'âme de Madame de Staël.

Gagnée de vitesse par la mort, Madame de Staël ne put mettre la dernière
main à ses _Considérations_. Elle a décrit tout le cercle qu'elle
voulait décrire; mais elle n'a donné tous ses soins, comme écrivain,
qu'aux deux premières parties de cet ouvrage, et les lecteurs un peu
exercés ont à peine besoin qu'on leur indique le moment où ce travail
d'artiste a été subitement interrompu.--Comme œuvre d'art, et peut-être
aussi comme œuvre d'histoire, le livre se ressent de la combinaison de
deux desseins, dont le plus important, je ne veux pas dire le plus cher
à l'auteur, déborde l'autre de beaucoup.

C'était d'abord la vie publique de M. Necker que Madame de Staël voulait
écrire; c'est dans ce sens qu'elle travailla d'abord; on le reconnaît
aisément; puis la Révolution elle-même, avec ses caractères principaux,
ses conséquences probables, son avenir, vint élargir et pour ainsi dire
forcer le cadre où elle avait compté se renfermer, et le résultat de ces
ceux desseins superposés, c'est un livre sur la Révolution où un
personnage, éminent sans doute, occupe beaucoup plus de place qu'il ne
lui appartient. Au reste, quand la seconde pensée de Madame de Staël
aurait été la première, la disproportion qui nous frappe serait
peut-être la même. Il aurait fallu, pour l'éviter, qu'elle oubliât que
M. Necker était son père, et une telle abstraction n'était pas à l'usage
de Madame de Staël.

Ce livre, fort bien défini par son titre, n'est pas précisément une
histoire: c'est une suite de réflexions sur les principaux événements,
et de jugements sur les principaux personnages de la Révolution
française, où s'entremêlent des détails curieux dans le genre des
mémoires, et que termine une partie spéculative ou de raisonnement sur
l'état présent et sur l'avenir de la France, sous la forme d'un
parallèle avec l'Angleterre, dont Madame de Staël aurait voulu
transporter dans son propre pays les institutions, les mœurs, et sans
doute aussi les croyances.

Le livre des _Considérations_ devait déplaire aux partis extrêmes. Il
désavouait les excès, dogmatiques ou autres, de la Révolution, il en
avouait le principe. Il renfermait d'ailleurs l'apologie, sans doute un
peu absolue, d'un ministre que les partis les plus opposés rendaient
responsable de leurs propres torts, et dont la destinée a prouvé que le
juste-milieu peut avoir ses martyrs, comme sa conduite a fait voir que
le juste-milieu est, bien plus souvent qu'on ne le pense, une opinion
courageuse. _L'examen des Considérations_ par M. Bailleul est la plus
considérable, à tous égards, des critiques que ce livre a provoquées. Il
n'est pas toujours juste; il a le tort de ne pas apprécier l'esprit et
l'intention du livre qu'il examine; trop souvent il coule le moucheron,
et plusieurs de ses assertions sont aussi hasardées pour le moins que
celles dont il reproche à Madame de Staël l'excessive témérité; cet
_Examen_ toutefois renferme des observations fondées et des
renseignements instructifs; mais, après tout, rien dans tout son livre,
n'est meilleur que son épigraphe: _Modo vir, modo femina_[216]. Et en
effet, les _Considérations_ sont un livre d'homme écrit par une femme,
un livre qui est à la fois homme par les pensées, féminin par les
sentiments. Le fameux adage: _Amicus Plato, sed magis amica veritas_,
n'a pas été inventé par une femme. Les affections générales, abstraites
pour ainsi dire, sont moins à leur usage qu'au nôtre; leur vie, leur
grâce, leur force même est dans les affections particulières. Le livre
de Madame de Staël en porte la vive empreinte; l'amitié, la
reconnaissance ont plus d'une fois, s'il est permis de parler ainsi,
surpris la religion de son excellent esprit; et même en faisant de ce
qui concerne M. Necker un cas réservé, la manière dont elle parle de
l'Angleterre trahit beaucoup de préoccupation. Les plus candides,
aujourd'hui, ne feraient pas du peuple britannique un peuple de
Grandissons, ni de sa politique une espèce de morale en exemples; avec
autant d'esprit qu'en avait Madame de Staël, il fallait être femme pour
entretenir de pareilles illusions.--Je pense aussi que M. Bailleul n'a
pas tout à fait tort quand il prétend que:

     Madame de Staël généralise quelquefois des idées qu'on pourrait
     prendre pour de l'esprit dans un salon, sans qu'elles en fussent
     plus exactes, même en les réduisant à des cas particuliers. Il me
     semble, ajoute-t-il, qu'il y a beaucoup trop de cet esprit de
     conversation dans un ouvrage où tout devrait être profondément
     mûri[217].

Le reproche n'est pas injuste. Ces _Considérations_ ressemblent
quelquefois un peu trop à des conversations. On ne peut nier que le
livre ne soit bien écrit, mais il est encore plus vrai de dire qu'il est
bien parlé. La conversation admet, tolère pour le moins, les
exagérations, et l'erreur est plus vénielle quand l'écriture n'est pas
encore venue la fixer, et la presse la multiplier; mais quand on écrit,
ou plutôt, comme Madame de Staël, qu'on grave dans un bronze immortel,
tout prend un autre caractère, et tout doit être pesé, j'entends les
opinions et les jugements, à la balance du sanctuaire. Je ne citerai
qu'un exemple. Tous les jours, dans la conversation, on cite le mot de
Mirabeau: «La petite morale tue la grande,» et l'on s'indigne. Mais qui
transportera, comme fait Madame de Staël, cette maxime dans un livre,
sera tenu de revoir le procès; et peut-être arrivera-t-il à purger cette
phrase malencontreuse du machiavélisme qu'il est convenu d'y trouver.
Madame de Staël qui la cite dans le sens convenu[218], aurait été, je
n'en doute pas, heureuse d'apprendre que Mirabeau n'avait voulu dire que
ce qu'a dit Saint-Simon en ces termes: «La charité générale, doit
l'emporter sur la charité particulière.»

Après quoi, il faut bien avouer que cet esprit de conversation a répandu
dans le livre de Madame de Staël mille traits d'une grâce originale
qu'on regretterait de n'y pas trouver. Ce sont des propos de salon, mais
de charmants propos, que les mots suivants:

     «L'à-propos est la nymphe Égérie des hommes d'État[219].»

     «La royauté ne peut-être conduite comme la représentation de
     certains spectacles, où l'un des acteurs fait les gestes pendant
     que l'autre prononce les paroles[220].»

     «On dirait que la constitution anglaise, ou plutôt la raison, en
     France, est comme la belle Angélique dans la comédie du _Joueur_:
     il l'invoque dans sa détresse et la néglige quand il est
     heureux[221].»

     «Une manière de vanité presque littéraire inspirait aux Français le
     besoin d'innover à cet égard (de la constitution). Ils craignaient,
     comme un auteur, d'emprunter les caractères ou les situations d'un
     ouvrage déjà existant[222].»

     «Nulle question insignifiante, nul embarras réciproque, ne
     condamnent ceux qui l'approchent (l'empereur Alexandre) à ces
     propos chinois, s'il est permis de s'exprimer ainsi, qui
     ressemblent plutôt à des révérences qu'à des paroles[223].»

     «C'était un homme d'esprit et d'imagination, mais tellement dominé
     par son amour-propre, qu'il s'étonnait de lui-même, au lieu de
     travailler à se perfectionner[224].»

J'ai peut-être tort, ne pouvant multiplier les citations, de relever des
traits plus spirituels que graves. Une gravité aisée et naturelle est
pourtant le caractère des _Considérations sur la Révolution française_.
À part quelques causeries et des anecdotes personnelles, que le genre de
l'ouvrage n'excluait pas, ce livre a toute la dignité de l'histoire, et
les pages narratives font regretter, par leur clarté animée et la
rapidité du mouvement, que l'auteur n'ait pas raconté davantage. Le
chapitre sur le 10 août[225], et un autre intitulé _Anecdotes
particulières_[226], se recommandent sous ce rapport. L'ouvrage est
aussi piquant que peut l'être un livre sérieux, et il l'est d'autant
plus qu'il ne vise point à l'être. L'apparence d'affectation que
pouvaient offrir aux contemporains les nouveautés du style de l'auteur,
est tout à fait étrangère à ce dernier ouvrage, remarquable par le plus
beau naturel. Je ne pense pas qu'aucun des livres écrits sur le même
sujet ait donné de la Révolution française, considérée dans ses causes,
dans ses principes et dans sa marche, une intelligence plus complète,
une idée à la fois plus simple et plus lumineuse. Permettons donc, sans
l'approuver, le ton et les formes de la causerie à l'écrivain dont cette
liberté d'allure a si peu compromis et diminué la solidité.

Il est probable que, dans un livre plus écrit, plus grave de forme,
certains jugements sur la France, les plus épigrammatiques du moins,
auraient en vain réclamé une place. Nous avons déjà vu comment Madame de
Staël traitait, même en public, cette «aimable et généreuse France,»
cette «terre de gloire et d'amour,» et M. Bailleul a eu quelque raison
de dire: «Au moins ne se plaindra-t-on pas que Madame de Staël nous
corrompe et nous gâte par ses flatteries[227].» Les citations suivantes,
Messieurs, vous permettront d'en juger:

     «Il n'y a rien de si violent en France que la colère qu'on a contre
     ceux qui s'avisent de résister sans être les plus forts[228].»

     «Les Français n'apprennent, en politique, la raison que par la
     force[229].»

     «Il faudrait, en France, être toujours l'ami du parti battu, quel
     qu'il soit; car la puissance déprave les Français plus que les
     autres hommes[230].»

     «Les Français sont bien aises d'être émus, et de rire de ce qu'ils
     sont émus; le charlatanisme leur plaît; ils aident volontiers à se
     tromper eux-mêmes, pourvu qu'il leur soit permis, tout en se
     conduisant comme des dupes, de montrer par quelques bons mots que
     pourtant ils ne le sont pas[231].»

Il y aurait un peu de simplicité à conclure de ces épigrammes que Madame
de Staël n'aimait pas la France; l'amour dépité parle souvent le même
langage que l'aversion; tout amour passionné a des accès de haine,
l'invective est de son ressort; le blasphème est tout près de
l'adoration: _hæc omnia in amore insunt_; mais ses injures brûlent,
dévorent, et aucune ne flétrit. La France était pour l'auteur ce que
Célimène est pour Alceste: ne trouvez-vous pas Madame de Staël et son
amour pour la France dans ces charmants vers?

     Non: l'amour que je sens pour cette jeune veuve
     Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve;
     Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner,
     Le premier à les voir, comme à les condamner.
     Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire,
     Je confesse mon faible; elle a l'art de me plaire:
     J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer,
     En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer;
     Sa grâce est la plus forte[232].

Ne croyez-vous pas, Messieurs, entendre parler l'Europe, le monde
entier? La France n'est-elle pas la Célimène de tous les peuples?

     En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer;
     Sa grâce est la plus forte.

Sans entrer dans des détails que nous devions nous interdire, nous avons
fait la part de la critique dans le dernier ouvrage de Madame de Staël;
ce serait faire bien mince te part de l'éloge que de désigner les
_Considérations sur la Révolution française_ comme le livre où Madame de
Staël a mis le plus d'esprit, de cet esprit de bon aloi, aussi naturel
que piquant, toujours doublé de bon sens, sérieux et moral jusque dans
sa plus vive causticité. Ce qu'il faut surtout, admirer dans cet
ouvrage, c'est, malgré quelques injustices involontaires, la généreuse
équité des jugements, l'absence de tout esprit de parti, l'élévation et
la sagesse des idées politiques, l'amour de la liberté et des
institutions libérales, l'inspiration et presque l'enthousiasme du bon
sens. On a, dans ces derniers temps, cherché l'intérêt des compositions
historiques dans la subordination de tous les événements à quelque idée
politique ou philosophique. Chaque auteur a son point de vue, et si
l'histoire n'est pas encore le simple texte d'un sermon politique, elle
a pris, de nos jours, un caractère dogmatique ou systématique qu'elle
n'avait jamais eu. M. de Barante a eu beau faire; on ne raconte plus
pour raconter, on raconte pour prouver, et non pas cent choses diverses,
comme Voltaire par exemple, mais une seule vérité, proprement détachée
de toutes les autres. Madame de Staël n'a d'autre point de vue que la
morale: celui-là en vaut bien un autre; et ce sera longtemps encore le
plus intéressant et le plus littéraire. C'est à ce point de vue qu'elle
est redevable de la plupart des belles pensées dont elle a orné son
livre. La supériorité de la morale sur le calcul au point de vue même du
calcul, voilà l'idée qui revient sans cesse, dans une grande variété de
formes et d'applications.

Combien de phrases de ce livre méritent de devenir les proverbes des
gens de bien! Lorsque quelqu'un d'entre eux arrivera au pouvoir, qu'il
se munisse, contre les miasmes délétères d'un climat naturellement
malsain, ou contre les enchantements dont cette région est semée, d'un
fébrifuge ou d'une amulette comme la maxime suivante:

     «Il y a des circonstances, on doit en convenir, où les hommes les
     plus courageux n'ont aucun moyen de se montrer activement; mais il
     n'en existe aucune qui puisse obliger à rien faire de contraire à
     sa conscience[233].»

Ou comme celle-ci:

     «Quel parti prendre, dira-t-on, quand les circonstances étaient
     défavorables à ce qu'on croyait la raison? Résister, toujours
     résister, et prendre son point d'appui en soi-même. C'est aussi une
     circonstance que le courage d'un honnête homme, et personne ne
     saurait prévoir ce qu'elle peut entraîner[234].»



CHAPITRE NEUVIÈME

Conclusion.


Après avoir tenté d'apprécier chacun des ouvrages de Madame de Staël, il
nous reste à prendre nos conclusions sur l'œuvre entière, sur le talent,
sur l'influence de cette femme célèbre.

On peut le dire sans exagérer: chacun des ouvrages de Madame de Staël
fut un grand événement littéraire, et nul écrivain de la même époque,
excepté M. de Chateaubriand, n'a si vivement préoccupé, si profondément
remué le public français, ou, pour mieux dire, le public européen.
L'écrivain qui, dans une carrière trop courte (car Madame de Staël est
morte à cinquante et un ans), a produit le livre _De la Littérature_,
_Delphine_, _Corinne_, _l'Allemagne_, _les Considérations sur la
Révolution française_, n'avait pas moins de puissance que de flexibilité
dans l'esprit. Il est inutile, peut-être même ridicule de se demander si
ces ouvrages, paraissant aujourd'hui pour la première fois, produiraient
la même sensation qu'à l'époque où ils virent le jour: quel est le
chef-d'œuvre qui ne perdrait pas quelque chose à cette transposition, ou
plutôt quel chef-d'œuvre d'une autre époque serait possible aujourd'hui
dans tous ses caractères essentiels et dans tous les détails de sa
forme! Ce que Napoléon a dit de César s'applique à tous les grands
esprits: César eût été, en tout temps, le premier capitaine de ce
temps-là, Dante le plus grand poète, Linné le plus grand naturaliste.
Ils auraient eu le même génie, et ils auraient été de leur temps. Je ne
nierai pas cependant qu'un certain temps et un certain talent ne se
conviennent quelquefois plus particulièrement qu'une autre époque et le
même talent; Napoléon lui-même, quarante ans plus tôt, venait trop tôt
pour sa gloire: en était-il moins Napoléon? Il faut poser en principe
qu'un homme peut avoir eu plus de dons qu'il ne lui a été permis d'en
déployer; mais que toutes les forces qu'il déploie sont pourtant bien à
lui; car les circonstances peuvent bien, pour ainsi dire, accoucher le
génie, mais elles n'enfantent rien. Il faut donc, sans en rien rabattre,
compter à Madame de Staël tout ce qu'elle a été; il faudrait même lui
compter tout ce qu'en d'autres temps elle aurait pu être. Bien des
statues restent enfouies dans le bloc, parce qu'il ne plaît pas au divin
sculpteur de les en tirer, au moins dans ce monde; bien d'autres, à
moitié, aux trois quarts taillées, demeurent engagées dans le marbre par
quelqu'une de leurs extrémités ou par quelqu'un de leurs côtés, et il
est peut-être permis de prendre aussi dans ce sens les paroles de
l'apôtre: «Ce que nous serons n'a pas encore été manifesté[235].» Mais
si vous comptez au méchant tous les crimes qu'il aurait commis, et au
juste toutes les bonnes œuvres qu'il aurait faites, il faut compter au
génie toute l'ampleur et la rapidité de l'essor qu'il eût pris dans un
espace où il aurait pu déployer l'envergure entière de ses ailes.

Jamais, tant que notre langue subsistera, les ouvrages de Madame de
Staël ne seront réduits à cette valeur en quelque sorte historique, où
les écrits ne comptent presque plus que comme des jalons ou des colonnes
milliaires dans la route de l'esprit humain et dans les annales de la
littérature. Ils vivront d'une vie puissante et communicative, comme
tout ce qui est vrai, profond et lumineux. Ils vivront de la même vie
accordée à des écrits moins considérables, à de simples fragments, où
l'âme immortelle a mis son immortalité:

     Spirat adhuc amor,
     Vivuntque commissi calores,
     Æoliæ fidibus puellæ[236].

La forme la plus exquise, s'il était possible de la donner à une
substance vile, grossière et sans consistance, et si le style n'était
pas de la pensée encore, la forme la plus exquise ne préserve pas,
n'éternise pas les écrits: la vérité seule naît viable, la vérité seule
ne périt pas. C'est par leur profonde, par leur saisissante vérité que
vivront les écrits de Madame de Staël. Comme écrivains, comme artistes,
d'autres auteurs, même de son sexe, ont pu la surpasser; mais dans son
sexe, ni dans l'autre, aucun ne l'emporte sur elle, peu même lui sont
comparables, sous le rapport de l'élévation des sentiments, de la
justesse et de la beauté des pensées; et à peine pourrait-on en citer un
seul qui, dans la même droiture de jugement, ait donné l'exemple d'un
courant de pensées aussi abondant, aussi facile, aussi continu.

La sensibilité et le bon sens sont peut-être ce qu'il y a de plus
fondamental dans le talent de Madame de Staël. Ceci n'est pas une
antinomie, ce n'est pas une antithèse. La sensibilité est bien plutôt un
élément ou une condition du bon sens, qu'elle n'en est l'ennemie. Le
_bon sens_ (prenez garde au mot) est un _sens_, un sentiment, un
sentiment juste de la réalité. Et sans le confondre avec la sensibilité,
ne peut-on pas trouver étrange la maxime qui veut qu'on ait l'âme froide
afin d'avoir l'esprit juste? Ne vaudrait-il pas autant nous dire que,
pour bien juger des objets extérieurs, il faut avoir l'oreille pesante,
la vue basse et la main gantée? La passion éblouit, la sensibilité
éclaire; le cœur est une lumière. La prompte intelligence de Madame de
Staël, ce don d'intuition qui ne m'a frappé chez aucun écrivain d'une
manière aussi remarquable que chez elle, ces illuminations vives et
soudaines, tiennent autant pour le moins à la sensibilité qu'au talent,
à supposer que le talent soit autre chose qu'une sensibilité exquise.
Quant au bon sens, nous avons relevé assez d'erreurs graves dans les
écrits de Madame de Staël pour que cet éloge surprenne. Mais qu'on y
réfléchisse. Bien d'autres causes que l'absence du bon sens peuvent
expliquer de graves erreurs, spéculatives et pratiques. Selon les
Écritures chrétiennes, nous sommes tous insensés, tous hors de sens, au
moins sous un rapport. Nous bronchons tous en plusieurs manières, et
néanmoins ce monde tout composé d'hommes privés de sens se divise en
hommes qui ont du bon sens et en hommes qui n'en ont pas: qu'est-ce à
dire? Qu'il faut distinguer les sphères. Il en est une où, sans manquer
de bon sens, tout le monde se trompe, tout le monde déraisonne; et
souvent, plus que d'autres, les esprits supérieurs, parce qu'ils
abordent plus de questions et que le préjugé, cette cantilène avec
laquelle on endort les enfants, ne leur suffit pas. Mais le bon sens, ce
sentiment juste, ce tact de la réalité, ramène les esprits supérieurs et
ne ramènerait pas les autres. L'âge, l'éducation, les circonstances
générales, l'état des esprits, expliquent la plupart des erreurs de
Madame de Staël; au fait, elle se trompait avec tout le monde, et un peu
moins que tout le monde. Mais son admirable sincérité devait peu à peu
venir en aide à son bon sens, et épurer son jugement. Rien n'est plus
doux à contempler que le développement de sa pensée morale et la
maturité progressive de toutes ses facultés. Rien de plus beau que cette
coïncidence, cette sympathie mutuelle du christianisme et du bon sens.
La vérité révélée est mille fois au-dessus du bon sens; mais la vérité
est nécessairement d'accord avec le bon sens, et il est frappant de voir
combien, le christianisme étant donné, le bon sens, en toutes choses,
s'en accommode et s'y complaît.

J'appelle votre attention, Messieurs, sur ce développement logique, sur
ce renouvellement soutenu, qui, sensible d'un ouvrage à l'autre des
ouvrages de Madame de Staël, fait de l'histoire de ses écrits l'histoire
d'une âme. Ce caractère est très important.

«Toute vie bien ordonnée est un acte logique, où chaque fait est la
conclusion d'un raisonnement et la prémisse d'un autre. Les actions,
dans une vie ordinaire, les ouvrages, dans une vie d'artiste ou
d'écrivain, ne s'ajoutent pas seulement les uns aux autres, mais
s'engendrent les uns les autres. Le vrai progrès consiste à se
renouveler. Tout esprit qui s'arrête dans sa victoire n'a vaincu que
pour les autres et non pour soi. Il n'a pas même vaincu pour les autres.
Le public a aussi sa conscience, qui l'avertit qu'il n'y a pas progrès,
qu'il n'y a pas vie, là où il n'y a pas renouvellement... L'élite des
connaisseurs sent l'immobilité et démêle un principe de mort dans une
suite de succès trop semblables les uns aux autres.

Il est des époques où l'on dirait que le talent naît vieux; car après
quelques élans, il s'arrête, et se met à tourner sur lui-même. Peut-être
ce phénomène n'a-t-il jamais été aussi commun qu'il l'est à présent;
peut-être aucun âge n'a-t-il présenté autant de ces talents échoués,
engravés, que la vague vient périodiquement battre et soulever à moitié,
sans pouvoir les remettre à flot.

Comptez que, quand on est toujours le même, on n'est pas vrai; car le
vrai est flexible et fécond; le vrai, c'est cette route royale qui rend
maître de tout le pays quiconque a su la trouver. Le faux est une
impasse dont on ne trouve l'issue qu'en revenant sur ses pas. Mais,
notez-le bien, l'indifférence pour la vérité est une espèce et le
principe du faux; le vrai, dans une âme, c'est la foi au vrai; c'est
l'assentiment vif et spontané aux grandes vérités morales.

Est-il rien de plus triste que ces vies sans histoire, dont tous les
faits rentrent l'un dans l'autre, et ne s'additionnent pas? Tout le
monde a entendu parler de cet infortuné qui, dans un calcul d'où
dépendait sa fortune et son honneur, disant toujours: _un et un font
un_, et jamais _un et un font deux_, se crut ruiné, déshonoré, et perdit
l'esprit. Eh bien! son rêve est notre histoire. Dans un grand nombre des
vies littéraires de notre époque, _un et un font un_. Qu'on se
représente, après cela, la vie d'un Racine. Quelle vie! que d'histoire
dans cette vie! et quelle logique dans cette succession de
chefs-d'œuvre[237]!»

On peut dire la même chose de Madame de Staël. Ses ouvrages, rangés dans
l'ordre des temps, forment bien une série logique, une histoire; son
talent s'est conservé, il a grandi, parce que son esprit et son âme ne
sont pas enchaînés à leur point de départ.

L'esprit de Madame de Staël avait, dans un degré supérieur, une des
grâces de l'esprit féminin: l'intuition immédiate. Tout, chez elle,
semble saisi, enlevé de première vue. Elle affirme plus qu'elle ne
démontre, mais ses affirmations valent des preuves. Cet esprit spontané,
fécond, rapide, n'est pas fait pour la voie sûre, mais lente, de la
déduction; il a ses procédés, qu'il ne peut guère échanger contre
d'autres. Elle restera immobile au pied de l'obstacle, plutôt que de le
tourner. Les formes, les artifices de la dialectique lui sont étrangers.
Sa mécanique en est restée, si l'on peut s'exprimer ainsi, aux machines
les plus primitives, les plus élémentaires, mais elle y applique une
main habile et puissante.

Il me semble que peu d'écrivains ont eu l'honneur de voir autant de
leurs idées passer du rang de paradoxes à la dignité d'axiomes. Il en
est d'un grand nombre de ses pensées comme des comparaisons d'Homère, si
belles en elles-mêmes, si neuves une fois, aujourd'hui si communes.
C'est ainsi que nous sommes injustes malgré nous. Il est bon pourtant
qu'on se rappelle que ces lieux communs ont été des nouveautés, des
nouveautés hardies, et que leur justesse seule en a fait des banalités.
Cela n'arrive sans doute pas aux idées qui sont tout ensemble nouvelles
et fausses; en un sens, elles sont toujours nouvelles, toujours vertes;
elles pourrissent, elles ne mûrissent pas. On est étonné, après quelques
années, en relisant ces écrits, où l'on avait cru sentir tant de sève,
de n'y trouver plus

     Qu'un goût plat et qu'un déboire affreux.

Madame de Staël était faite pour trouver la vérité; car elle la
cherchait, elle l'aimait. Elle l'aimait trop pour aimer le paradoxe, ou
pour enchaîner son esprit à un système. On peut dire, en toute vérité,
qu'elle n'eût de système sur aucun sujet. Ce que nous avons dit de son
dernier ouvrage est vrai de tous; son idée fixe, son parti pris, en
tout, c'est la morale. Elle croyait, comme son père, que «la morale
était dans la nature des choses[238].» Elle croyait à un ordre moral,
plus parfait, s'il est possible, et plus inviolable, que les lois du
monde physique. Elle tendait, avec des moyens imparfaits, vers un
système parfait, dont le triomphe était sa préoccupation habituelle, et
quelquefois douloureuse. Cette force de conviction, cette attitude, on
pourrait le dire, de lutte ou d'effort contre l'erreur et contre le mal,
ce besoin de rectitude dans une âme passionnée, souvent aussi l'anxiété
d'un esprit à qui, presque en même temps, la vérité se révèle et se
dérobe, ont laissé leur empreinte sur le style de Madame de Staël. Je
m'en suis expliqué ailleurs:

«On a reproché à Madame de Staël de la recherche et de l'effort; mais en
a-t-on démêlé le principe secret? a-t-on remarqué que cette _recherche_
est celle d'une intelligence altérée de vérité, avide de convaincre et
d'être convaincue, et qui voudrait épuiser chaque idée? a-t-on vu que
cet _effort_ est un effort de l'âme? Madame de Staël écrivait trop avec
toute son âme, et avec une âme remplie de trop de sérieux besoins, pour
être parfaitement artiste: artiste! on ne l'est, dans toute la force du
terme, qu'au prix d'un désintéressement trop grand peut-être pour que la
conscience y puisse souscrire; c'est la paix de l'âme ou son
indifférence qui fait l'artiste complet; et si Fénelon, par exemple, a
pleinement joui de ce privilège, ce n'est pas seulement en vertu de son
heureux génie, mais parce que dès l'entrée de sa carrière, le divin
Donateur l'avait dispensé de _chercher_. D'autres sont artistes à
d'autres conditions; à la condition de vouloir l'être, de vouloir l'être
toujours, et de ne vouloir rien être de plus. Ils disposent de leurs
idées, leurs idées ne disposent pas d'eux[239].»

Au reste, quelle qu'en soit la cause, Madame de Staël, que peu
d'écrivains ont égalée en esprit, en pénétration, en philosophie
instinctive, en sensibilité profonde et naïve, a été surpassée par
plusieurs, et même par des écrivains de son sexe, pour ce qui tient à la
flexibilité, à la richesse, à l'élégance poétique du style, et même en
ce qui concerne la composition. Son grand talent de conversation lui a
tendu un piège. On a dit avec raison que celui qui parle comme il écrit,
écrivît-il à merveille, parle mal; il n'est pas moins vrai qu'écrire
comme on parle, parlât-on le mieux du monde, ce n'est pas bien écrire.
Cette sentence ne peut s'appliquer dans toute sa rigueur à Madame de
Staël; mais il est certain que, pour elle, écrire c'est causer la plume
à la main, et que la plupart de ses livres sont des conversations
infiniment spirituelles. Madame de Staël ne savait pas faire un livre,
et _l'Allemagne_ même ne fait pas exception. J'aime à recueillir ici,
quoique trop avare d'éloges, le jugement qu'a porté occasionnellement
sur ce livre, en le considérant sous le rapport de la forme, feu M.
Jouffroy, dans son _Cours d'Esthétique_:

     «Opposez à ce livre (_Télémaque_) quelque ouvrage où l'auteur
     court, selon les caprices de l'intelligence, à travers mille idées
     différentes, toutes brillantes, toutes spirituelles, et qui toutes
     vous plaisent, vous aurez l'idée d'un livre qui exprime, qui
     traduit au dehors l'état passionné appliqué aux travaux de
     l'intelligence: lisez _l'Allemagne_ de Madame de Staël, c'est un
     livre agréable; chaque chapitre est un sentiment particulier: mais
     d'un chapitre à l'autre on change de sentiment. Une inspiration
     produit le premier chapitre, une seconde inspiration le second.
     Cette variété plaît; mais cette variété n'est qu'agréable; c'est
     l'image de la sensibilité ou de la passion inspirant l'esprit ou le
     faisant parler. Le _Télémaque_ au contraire est l'image de la
     raison ou de la détermination libre, dirigeant l'esprit vers un but
     unique par des moyens ordonnés et proportionnés... Il y a plus de
     plaisir à lire _l'Allemagne_ que le _Télémaque_. Mais l'impression
     de ces ouvrages est différente; et la raison ne dit rien des
     ouvrages spirituels, rien des conversations spirituelles, sinon que
     ces conversations et ces ouvrages sont agréables. La raison dit des
     autres ouvrages et des autres conversations, que ces conversations
     sont belles, que ces ouvrages sont beaux; la raison y reconnaît la
     volonté libre et un projet conçu avec liberté[240].»

Madame de Staël était prévenue pour la conversation; et c'est le seul
point, heureusement peu important, où je trouve quelque intolérance
dans, ce génie essentiellement tolérant. «On a beau dire, a-t-elle écrit
quelque part, l'esprit doit savoir causer[241].» Mais si c'était à
condition de ne savoir pas écrire? Nous n'irons pas jusque-là; ce serait
être encore plus absolu qu'elle-même. Bien causer n'empêche pas de bien
écrire; mais Buffon, Rousseau, Montesquieu ne savaient pas causer; et je
crois qu'il y a un genre de perfection dans le style, dont la recherche
habituelle est peu en harmonie avec le talent de la conversation.
Ajoutons, et Madame de Staël en est la preuve, qu'un très grand talent
de conversation, et un exercice habituel de ce talent, ne préparent pas
à bien écrire. Les deux talents ont été souvent réunis, ils sont
quelquefois séparés.

_Corinne_ seule, parmi les productions de Madame de Staël, me paraît une
œuvre d'artiste. J'en ai parlé dans ce point de vue; et je m'explique ce
mérite par la situation intellectuelle et morale de l'auteur, lors de la
composition de ce roman. _Corinne_ est le milieu dans la vie de Madame
de Staël; le milieu entre la passion et la conviction, entre le trouble
et le repos; elle a cessé de dogmatiser dans un sens, elle ne dogmatise
point encore dans un autre. Elle ne se repose point dans l'indifférence,
elle s'arrête dans la contemplation, dans la contemplation émue, si l'on
peut ainsi parler. Rien, je le pense, n'est aussi favorable à la
composition d'une œuvre d'art, à toutes les conditions de la
littérature, et certainement _Corinne_ s'en est ressentie.--Toutefois,
c'est dans _l'Allemagne_, si je ne me trompe, et surtout dans la
dernière partie de cet ouvrage, que Madame de Staël se montre surtout
poète. On dirait, et véritablement je le crois, qu'en s'approchant des
régions de la vérité suprême, et par conséquent du repos, elle a senti
commencer en elle cet harmonieux concert de la sensibilité et de
l'imagination, qui est proprement la poésie. Sans faire usage, comme
dans _Corinne_, de la prose poétique, sans sortir du mouvement de la
prose, elle chante et c'est peut-être pour la première fois. Lorsqu'on
demandait à Schiller mourant (et c'est Madame de Staël qui nous l'a
appris) comment il se trouvait: «Toujours plus tranquille,»
répondit-il[242]. C'est la devise des dernières années et des derniers
écrits de Madame de Staël: toujours plus tranquille; et si toujours plus
de tranquillité ne signifie pas toujours plus de poésie, il est certain
du moins que, sans une certaine tranquillité d'esprit, il n'y a point de
poésie. Il est plus facile à la passion, à la douleur, d'arracher les
cordes de la lyre que de les faire vibrer.

En somme, malgré tant d'éclat, d'esprit, de mouvement dans le style, et
j'ajoute tant de naturel, quoi qu'aient pu dire, de sa prétendue
affectation, des critiques superficiels, ce n'est pas comme écrivain que
Madame de Staël occupe dans la littérature une place si éminente; ce
n'est pas non plus comme poète, malgré tout ce qu'exhalent de parfum
poétique certaines pages de ses derniers écrits; ce n'est pas même comme
philosophe, malgré la justesse profonde et la grande portée d'un grand
nombre de ses pensées; c'est plutôt, c'est surtout comme éloquent
moraliste et comme peintre touchant du cœur humain. Il n'est sous ce
rapport que peu d'écrivains qu'on puisse mettre à côté d'elle; et
quoiqu'elle ait dit elle-même que jamais femme n'écrivit ni n'écrira un
ouvrage vraiment supérieur[243], nous osons lui répondre: Il est vrai,
ce n'est pas une femme qui a composé l'_Iliade_, ce n'est pas une femme
qui a écrit le _Discours sur les Révolutions du globe_; mais c'est une
femme qui a écrit _Corinne_.



DEUXIÈME PARTIE

CHATEAUBRIAND



CHAPITRE PREMIER

L'Essai sur les Révolutions.


Nous avons maintenant à évoquer un autre grand nom; heureusement ce
n'est pas des ombres du tombeau. Entré dans la vie bien peu d'années
avant Madame de Staël, M. de Chateaubriand lui survit encore, et ne se
survit point à lui-même.

«Le nom de Chateaubriand[244] se lie, dans l'esprit des hommes de mon
âge, à des impressions qui, reçues dans la jeunesse, ne se peuvent plus
effacer. Et combien d'autres, avec moi, ne contemplent pas dans leur
mémoire, à travers vingt des plus grandes années qu'un homme ait pu
vivre, ce génie solitaire, imprévu et mélancolique, arrivant à nous de
l'exil et du désert, et lavant dans les larmes chrétiennes la poussière
d'anciennes erreurs; ce fils qui, converti par la vie et la mort d'une
mère, disait à la foule étonnée: _J'ai pleuré et j'ai cru_; détachant
des saules la harpe de Sion, et charmant les bords de l'Euphrate du doux
nom de Jérusalem; attendrissant, dans une prose égale aux plus beaux
vers, une langue devenue âpre et dure sous l'influence des factions et
de l'impiété, et voyant refleurir sous sa douleur le vieil arbre de la
foi nationale? Il y a des choses qu'on se représente difficilement.
Faites revivre, si vous le pouvez, la littérature de 1802; ressuscitez
la mort; montrez-nous, après l'orage révolutionnaire, les talents
sortant timidement de l'arche sous l'arc-en-ciel du 18 brumaire, les
traditions de la fin du dix-huitième siècle se réveillant peu à peu, la
civilisation nouvelle cherchant à se rattacher aux derniers anneaux
d'une civilisation épuisée; l'élégance et la politesse du siècle de
Louis XV représentées et remises en honneur par quelques vieillards
ingénieux et quelques jeunes hommes, leurs respectueux disciples, dont
plusieurs, par un plus généreux élan, se reportent jusqu'au siècle de
Louis XIV comme au berceau de toutes les saines doctrines; le pouvoir
nouveau souriant à une réaction qui pouvait ramener, avec la littérature
du grand siècle, tout l'ensemble de ses idées et peut-être de ses
institutions; de beaux talents enfin, mais les talents d'un autre âge,
et point de génie suffisant à l'époque. C'est alors qu'apparaissent, à
deux points de l'horizon, l'ouvrage de Madame de Staël sur _la
Littérature_ et le _Génie du Christianisme_.»

Nous avons parlé du premier de ces deux ouvrages, si remarquable, si
riche d'aperçus, mais fondé sur un théorème très contestable, assez mal
défini, sur des renseignements incomplets, rattachant les espérances de
l'avenir aux doctrines d'une philosophie décrépite, et pour ainsi dire
la vie à la mort. Sous plusieurs rapports, «M. de Chateaubriand fut
mieux inspiré, et son talent en fut plus à l'aise. Après tant de
dissertations et d'analyses, il sentit qu'il fallait chanter, et il
chanta. Un monde nouveau ne peut s'ouvrir qu'au son de la lyre. La
sienne chantait des beautés qui ne vieillissent pas, et qu'un long
oubli, et tout récemment le martyre, avaient rajeunies. Dans sa
religion, peu exacte sans doute, M. de Chateaubriand versait tous les
trésors de ses souvenirs et de son individualité. À ces lecteurs avides
auxquels il apportait un nouveau monde, lui-même apparaissait comme un
monde. Dans le poème on cherchait le poète; on l'y trouvait, identifié
par l'amour avec son magnifique sujet; on l'y trouvait tout ruisselant
de la poésie de l'antiquité, du moyen âge, de la nature vierge, des
vastes solitudes et des mélancoliques souvenirs. Tous ces éléments
étaient liés dans l'unité de l'idée chrétienne, qui semblait, dans son
livre, se soumettre et s'approprier toutes les parties du monde, de
l'histoire et de la vie. Même des impressions trop tendres, trop
passionnées pour s'accorder avec la sévérité évangélique, semblaient,
par les pointes douloureuses dont l'auteur les avait armées, des
aiguillons cachés sous le cilice, les pâtiments intérieurs d'une âme qui
s'était donnée à Dieu toute palpitante de jeunesse et de vie. Dans tous
les écrits publiés alors par M. de Chateaubriand, on retrouvait l'auteur
du _Génie du Christianisme_; et partout les pièces de ce génie, comme
d'une armure bien jointe, le recouvraient tout entier; nulle existence
plus une, plus compacte et plus conséquente; et si, tout épris des
traditions de la monarchie chrétienne, champion des théories
patriarcales de M. de Bonald, profligateur des sciences physiques, dont
le rapide essor, encouragé par le despotisme, le menaçait en secret, si
M. de Chateaubriand laissait entrevoir dès lors tout son mépris pour le
pouvoir absolu, ces manifestations ne l'accusaient point
d'inconséquence: il voulait la monarchie, mais généreuse; et quel esprit
élevé a pu jamais sympathiser avec un autre absolutisme que celui de
Dieu!

Ainsi s'élevait alors, imparfaite, il est vrai, factice, je le veux
encore, mais trouvant son lien dans une âme de poète, la grande unité
intellectuelle de M. de Chateaubriand. Elle ne fut pas pour peu de chose
dans l'impression que produisirent ses premiers ouvrages. On s'attacha à
une existence toute d'une pièce et toute d'une teneur; toujours
l'individualité apparaîtra comme une puissance; le scepticisme même et
le désespoir ont besoin, pour nous intéresser, d'un caractère ou d'une
idée qui les individualise. C'est par là que M. de Chateaubriand devint
cher au cœur de tant de personnes en tout pays, et même de celles qui ne
se faisaient aucune illusion sur la faiblesse de sa théologie et sur les
écarts de son imagination. Je le répète, ces temps sont loin; mais
lorsque _le premier frimaire an IX_ (1801), M. de Fontanes insérait dans
le _Mercure_ la _Prière des nautonniers à Notre-Dame de Bon-Secours_,
premières lignes qui révélaient au public l'existence de M. de
Chateaubriand, se figure-t-on bien quelle secousse durent éprouver les
esprits destinés à comprendre cette nouvelle poésie, et avec quelle
avidité, un an plus tard, ils s'empressèrent vers l'oasis fertile que
leur ouvrait le poème d'_Atala_?»

J'ai rappelé et j'ai essayé de retracer l'impression que firent en
France quelques notes mélodieuses de cette lyre encore inconnue qui
devait éveiller toutes les lyres; car l'auteur du _Génie du
Christianisme_, de l'_Itinéraire_ et des _Études historiques_ s'annonça
d'abord par des chants. J'ai mis un soin jaloux à signaler le premier
fragment, les premiers mots qui révélèrent M. de Chateaubriand au public
français. Il faut maintenant ajouter qu'on se trompait. Cet auteur
n'était point un nouveau venu; ces quelques feuillets, arrachés à une
grande composition, n'étaient point les prémices de son talent; en sorte
que M. de Chateaubriand aurait pu dire à ceux qui le saluaient comme un
étranger:

     Et j'étais venu, je vous jure,
     Avant que je fusse arrivé.

Il était venu, en effet, trois ou quatre ans auparavant, escorté de deux
volumes in-octavo; mais personne ne s'en souvenait; personne n'avait ouï
parler de l'_Essai historique, politique et moral sur les Révolutions
anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la
Révolution française_, imprimé en 1797 à Londres, où l'émigration avait
jeté M. de Chateaubriand, et où le retenait sa mauvaise fortune.
Lui-même ne se prévalut point du succès d'_Atala_ et du _Génie du
Christianisme_ pour faire revivre le souvenir de l'_Essai_; s'il eût
parlé de cet ouvrage, c'eût été pour le désavouer; il aima mieux,
puisque cette production n'avait point été remarquée, l'abandonner à sa
destinée. Il en avait bien le droit; ses ennemis politiques avaient-ils
celui d'exhumer cet ouvrage, et d'en faire à la fois une fin de
non-recevoir contre ses nouvelles opinions et un argument contre sa
sincérité? Assurément non. Mais si le procédé n'était pas bon, le calcul
n'était pas mauvais; cette tactique ne manque jamais de réussir,
momentanément du moins; et c'est toujours autant; il ne sied pas à
l'injustice de faire la dégoûtée; il est bien clair que l'éternité ne
lui est pas assurée; le moment seul lui appartient, et le moment c'est
déjà beaucoup. Un moment lui fut donc accordé; mais il est déjà loin de
nous; et toute apologie, au sujet de l'_Essai_, est désormais superflue.

Mais il n'est pas superflu de parler de l'_Essai_; et puisque des
attaques injustes ont obligé M. de Chateaubriand à réimprimer cet
ouvrage dans toute la pureté du texte primitif, nous avons, ainsi qu'il
arrive assez souvent, quelque obligation à l'injustice; car l'histoire
intellectuelle et littéraire du plus grand écrivain de nos jours serait
incomplète et obscure dans l'absence de ce document. Je dis plus: M. de
Chateaubriand n'a point à rougir de cet ouvrage, que, dans les notes de
l'édition de 1826, ses mains paternelles ont si cruellement flagellé;
et, s'il faut dire tout ce que je pense, je trouve dans cette production
si imparfaite, si inférieure, littérairement, à tout ce que l'auteur a
publié depuis, j'y trouve un caractère, un mérite qui se laissent
désirer, au moins c'est ainsi que j'en juge, dans ses productions
subséquentes. Je m'en expliquerai plus tard.

Avant d'aller plus loin, partageons en quatre périodes le demi-siècle
que la carrière littéraire de M. de Chateaubriand tient enfermé entre
ses deux limites. À la première appartient uniquement l'_Essai
historique_; la seconde, qui commence avec le Consulat et qui finit avec
l'Empire, est toute littéraire, et comprend le _Génie du Christianisme_,
les _Martyrs_, l'_Itinéraire_, _Atala_, _René_, le _dernier
Abencerage_[245]; la troisième, qui coïncide avec la Restauration, est
remplie par la politique et ne nous montre presque plus qu'à la tribune
et dans les journaux le poétique auteur d'_Atala_ et des _Martyrs_; la
quatrième date de 1830, et ne finira sans doute qu'avec la vie de M. de
Chateaubriand; le moment n'est pas venu de lui donner un nom; mais les
travaux historiques y tiennent jusqu'ici la plus grande place. À les
prendre toutes ensemble, l'auteur reste bien pour l'histoire littéraire
ce qu'il est pour le public, pour le monde, un grand poète, un grand
écrivain; peu importe, d'ailleurs, ce qu'il a cru être, ce qu'il a voulu
être: mais on ne peut s'empêcher de remarquer qu'il semble n'avoir été
exclusivement écrivain et poète que lorsqu'il n'a pu faire autrement, et
que ses ouvrages les plus purement littéraires semblent n'avoir été pour
lui, malgré la gravité des sujets, que l'occupation d'un loisir importun
et l'amusement d'une halte forcée.

M. de Chateaubriand appartient à une époque où presque tous les hommes
doués de grandes facultés ne pensent pas leur avoir donné un assez digne
emploi, jusqu'à ce qu'ils aient pu les mettre au service de l'État ou
aux gages de l'ambition. Il y a encore des hommes de lettres, il y en
aura toujours; mais le pouvoir sera de plus en plus préféré à la gloire,
ou, si mieux on l'aime, la gloire politique aux honneurs littéraires.

Vous raconter M. de Chateaubriand tout entier, _ire per totum heroa_, ce
n'est pas mon dessein, ce n'est pas non plus ma mission. En tout cas, je
ne suis point appelé à dépasser, dans mon étude, l'époque de la
Restauration, et dans celle-là même, M. de Chateaubriand n'appellera
probablement pas mes premiers regards. Ce qui m'est immédiatement
dévolu, et je m'en réjouis, c'est la période littéraire et poétique de
cette remarquable vie; mais je ne puis, je ne voudrais même pas éviter
l'_Essai historique_; ce livre est, dans l'appréciation générale de cet
homme illustre, une lumière, une clef dont nous sentirons tout le prix.

Le point de départ de M. de Chateaubriand, sa vie intérieure, l'état de
son âme et de son esprit, avant l'époque où sa célébrité a commencé,
nous seraient tout à fait inconnus sans l'_Essai historique_. Ce n'est
pas que cet homme, qui a une si grande horreur du _moi_[246], ne nous
ait beaucoup parlé de lui; mais on a beau être sincère, on ne peut
s'empêcher de teindre son passé des couleurs d'un présent glorieux; les
préoccupations actuelles ont un effet rétroactif; on aime (et, si c'est
une faiblesse, M. de Chateaubriand lui a payé un large tribut), on aime
à persuader aux autres, et d'abord à soi-même, que ce qu'on est
aujourd'hui, on l'a toujours été, que ce qu'on pense, on l'a pensé
toujours. À travers les inévitables désaveux dont M. de Chateaubriand a
flétri l'_Essai historique_, ouvrage posthume en quelque sorte, mis en
lumière fort longtemps après la mort morale du véritable auteur, on sent
la prétention d'avoir été, sous les rapports essentiels, le même
toujours. Les critiques et l'écrivain sont bien loin de compte: ceux-là
seraient tentés d'écrire une _histoire des variations_ de M. de
Chateaubriand; celui-ci a écrit réellement, en se répandant abondamment
dans ses écrits et surtout dans ses préfaces, _un traité de la
perpétuité de sa foi_. Vingt-cinq ans après la publication du _Génie du
Christianisme_, vous l'entendez déclarer «qu'il ne dément pas une
syllabe de ce qu'il a écrit dans cet ouvrage[247].» Pas une syllabe!
l'entendez-vous bien? et ce n'est pas un Dieu qui parle, c'est un pauvre
mortel. Il était impossible d'en dire autant de l'_Essai_,
diamétralement opposé dans ses doctrines au _Génie du Christianisme_:
mais l'auteur croit du moins pouvoir affirmer que, si les erreurs
religieuses et morales sont malheureusement trop nombreuses dans
l'_Essai_, il n'y aperçoit pas, en politique, «un seul principe qui
dévie de ceux qu'il professe aujourd'hui[248];» c'est-à-dire, après sa
sortie du ministère: l'auteur a raison de ne pas dire: pas un seul
principe différent de ceux qu'il professait hier. Accordons tout, et
ajoutons que, lorsque les principes politiques professés dans l'_Essai_
seraient moins purs, c'est-à-dire moins conservateurs, nous n'en ferions
pas un crime à l'auteur, quelle que soit notre opinion, et nous n'en
sentirions diminuée en rien l'estime que nous avons pour lui. Un homme
de vingt-cinq ans, en 1797, pouvait bien n'être pas aussi mûr qu'on
l'est de nos jours au même âge; et certes, n'avoir à cet âge et à cette
époque, après une vie tumultueuse et dans une situation désespérée, rien
que des opinions arrêtées, rien que des opinions saines, c'eût été
presque un miracle; le miracle ne se présume jamais, et rien, dans les
antécédents de ce jeune émigré, ne donnait lieu de l'attendre: il se fit
plus tard.

Vous attachez au nom de Chateaubriand des idées que vous n'en voulez
séparer à aucune époque de sa vie. Ce romantisme poétique et religieux,
dont il est le plus ancien comme le plus illustre représentant, et dont
il a l'air d'avoir été l'inventeur, vous voudriez le trouver dans
l'imagination et dans les écrits de M. de Chateaubriand avant l'époque
de la Révolution; mais avant la Révolution, ce romantisme n'existait
pas, et c'est la Révolution elle-même qui lui a donné naissance. Il
était bien étranger au dix-huitième siècle, malgré les tentatives de
quelques écrivains, de Voltaire en particulier, pour consacrer
littérairement les souvenirs nationaux. _Zaïre_, _Adélaïde Du Guesclin_,
le _Siège de Calais_, œuvres romantiques en un certain sens, très
classiques dans un autre, n'avaient pu prévaloir contre des influences
fort différentes, que subissaient et que propageaient les auteurs mêmes
de ces productions nationales. Tout ce qu'il y avait d'intelligent dans
la noblesse française était préoccupé de Voltaire et de Rousseau. Pour
ne pas parler du catholicisme, déserté alors et méprisé par les classes
supérieures plus qu'il ne le fut jamais, peu de prestige s'attachait aux
institutions et aux pouvoirs politiques, pour qui surtout les voyait de
près. Si un ouvrage comme le _Génie du Christianisme_ eût été possible
alors, et je crois pouvoir le nier, il aurait été déchiré à belles dents
par ceux-là mêmes qui, plus tard, en furent les preneurs intéressés, et
même par plusieurs de ceux qui en furent les admirateurs sincères. Mais
ce qui est plus certain, c'est que les éléments de cette inspiration
nouvelle n'existaient point encore, et moins peut-être dans l'esprit du
jeune chevalier de Chateaubriand, malgré son nom féodal et l'honneur
qu'il avait de monter dans les carrosses du roi[249], que dans
l'imagination de quelque écrivain roturier, solitaire, ruminant avec un
amour tout désintéressé la naïveté des vieilles traditions et la poésie
du moyen âge. Le jeune Chateaubriand n'y songeait guère plus que cet
autre gentilhomme, ce descendant de l'illustre famille de Chastellux,
qui, dans son livre _de la Félicité publique_, flétrissait sans réserve
tout un passé où son âme généreuse avait vu le malheur de ses semblables
bien plus que la gloire de ses aïeux. Quiconque se croyait de l'esprit,
et c'était à peu près tout le monde, était philosophe, et philosophe
n'est pas synonyme de romantique. L'impatience du mal, ou seulement du
gothique et du suranné, avait donné à Voltaire la foule; le désir, si ce
n'est l'espérance du bien, avait groupé autour de J.-J. Rousseau des
sectaires enthousiastes. M. de Chateaubriand était du nombre de ces
derniers.

Les calamités de la Révolution, en atteignant sa famille et lui-même,
n'avaient point revêtu, à ses yeux, d'un charme poétique les antiquités
nationales; esclave de l'honneur, comme il le fut toujours, il avait
émigré; mais il n'avait pas toutes les opinions de son parti, il en
avait moins encore l'enthousiasme et les passions, ou plutôt il n'était
point de son parti, si ce n'est pour en partager la destinée et les
périls. En 1797, M. de Chateaubriand en était encore à Rousseau; et,
chose remarquable, il avait vu les sauvages impunément, il croyait
encore aux sauvages. Du reste, s'il était allé en Amérique avec
l'ambition des découvertes, il en avait fait plus d'une, à défaut de
celles qu'il espérait; il avait découvert sur ce sol étranger une
nouvelle nature, toute pleine de sauvages attraits, et en lui-même le
talent de peindre la nature. Enchanté par une magie dont son maître
Rousseau eût été heureux de subir l'empire, il revenait du désert
américain avec le secret d'enchantements nouveaux, avec un philtre
puissant dont lui-même ne connaissait pas encore toute l'énergie. Mais
philosophe il était parti, philosophe il revint. Sceptique en religion,
il ne l'était guère moins en politique. Plusieurs de la même caste que
lui avaient, en 1789, salué de leurs acclamations la réforme sociale
dont le Luther était un peuple tout entier; d'autres s'en étaient
séparés dès l'entrée; il semble que M. de Chateaubriand ait eu alors
d'autres préoccupations; 1791 est si près de 1793, que nous ne
comprenons point, nous qui alors ne vivions pas, qu'on en fût encore à
l'espérance ou du moins à la sécurité, et qu'en 1791[250] un gentilhomme
français, un parent presque de Malesherbes, s'en allât, quand sa patrie
cherchait, à travers le feu, un passage du présent vers l'avenir, s'en
allât, disons-nous, chercher, à travers les glaces, le passage de la mer
du Sud à l'Océan Atlantique. Curiosité intempestive, direz-vous
peut-être; mais comme alors nul n'en jugea ainsi, c'est l'imprévoyance
de l'époque qu'il faut admirer plutôt que celle de M. de Chateaubriand:
on peut quelquefois, sans être hypocrite, ne pas discerner le temps où
l'on vit.

Il est certain qu'un enthousiasme quelconque, celui de la liberté ou
celui du royalisme, le lui aurait fait discerner; et l'ayant discerné,
il ne serait point parti. Mais le scepticisme exclut l'enthousiasme et
je l'ai dit, M. de Chateaubriand n'avait pas, en politique, des
convictions fortes. Ce demi-scepticisme durait encore en 1797; les
malheurs de son parti ne le lui avaient pas plus rendu cher qu'ils ne
l'en avaient détaché, et ses infortunes personnelles l'avaient aigri,
c'est à son honneur qu'il faut le dire, contre l'humanité plutôt que
contre ses propres ennemis. Il y a, d'ailleurs, tout lieu de croire que
ses relations particulières, avant de quitter la France, avaient été
surtout avec des littérateurs, ainsi donc en pleine roture, et que le
jeune homme élevé aux pieds de Malesherbes ne pouvait pas être un émigré
bien fervent et bien pur. Quant à la littérature, pour s'assurer que M.
de Chateaubriand était à cent lieues de la prétention d'en inventer une
nouvelle, il n'y a qu'à voir dans l'_Essai_ même quelles étaient ses
admirations littéraires.

Mais, sans le jeter dans l'exaltation d'aucun parti, la contemplation
des grands événements contemporains tourna ses pensées vers la
politique. L'occasion fut le motif; la position détermina la pente; car
d'ailleurs tous les sujets l'attiraient à la fois. «Que n'aimais-je
point alors?» s'écrie-t-il quelque part dans l'_Essai_[251]. À
l'entendre, on croirait que, sans les événements, dont l'influence fut
impérieuse, les mathématiques ou les finances auraient réclamé et retenu
tout entier le chantre des solitudes américaines[252]. Il échut en
partage à la politique: alors, avec cette ardeur et cette capacité de
travail qui l'ont toujours caractérisé, il se plongea dans l'étude de
l'histoire, et, obligé de donner ses jours à des travaux mercenaires, il
disputa ses nuits au sommeil pour épuiser le vaste sujet dont le titre
de son ouvrage fait apprécier l'étendue aussi bien que la portée.
L'ouvrage devait être composé de six livres; un seul a été publié, un
seul peut-être fut écrit, et ce seul livre occupe deux grands volumes.

Quel était son dessein? Placé, par ses opinions, entre les royalistes et
les républicains, et jugeant que ni les uns ni les autres ne sont de
leur siècle, il veut les y ramener, comme dans le courant d'un fleuve

     «qui nous entraîne, dit-il, selon le penchant des destinées, quand
     nous nous y abandonnons. Il me semble, ajoute-t-il, que nous sommes
     tous hors de son cours. Les uns (les républicains) l'ont traversé
     avec impétuosité, et se sont élancés sur le bord opposé. Les autres
     sont demeurés de ce côté-ci sans vouloir s'embarquer. Les deux
     partis crient et s'insultent, selon qu'ils sont sur l'une ou
     l'autre rive. Ainsi, les premiers nous transportent loin de nous
     dans des perfections imaginaires, en nous faisant devancer notre
     âge; les seconds nous retiennent en arrière, refusent de
     s'éclairer, et veulent rester les hommes du quatorzième siècle dans
     l'année 1796[253].»

Trente ans plus tard, l'auteur écrit à la marge:

«Dis-je aujourd'hui autre chose que cela?» Et il triomphe là-dessus. Il
triompherait peut-être moins sur cette autre question: «Avez-vous, _dans
l'intervalle_, toujours parlé, toujours pensé de même?»

Mais enfin, pour ramener ses lecteurs dans le courant des temps, qui
est, en politique, le courant de la vérité, il le remonte laborieusement
le long de ses rives; il retourne, par l'étude, au point de départ de
toutes les histoires, pour s'embarquer là, et redescendre le cours du
fleuve. Il est impossible, selon lui, de se faire une destinée
indépendante des destinées générales; le courant général devenu plus
large et plus fort, c'est-à-dire les intérêts collectifs, les ambitions
générales, entraîne tout et nous brisera contre les écueils de son lit,
si nous ne le connaissons pas. Après tout, nous ne sommes jamais
certains d'éviter le naufrage; mais, dit l'auteur,

     «il faut étudier la carte, afin qu'en cas de naufrage, on se sauve
     sur quelque île où la tempête ne puisse nous atteindre. Cette
     île-là est une conscience sans reproche[254].»

Ce n'est pas trop d'une si grande espérance pour entreprendre l'immense
voyage que l'auteur va nous faire faire à travers l'histoire
universelle. Mais à quoi bon le voyage, la carte et même le pilote, si
le fleuve n'est pas navigable, en d'autres termes, si la société est
impossible ou n'est qu'une déception, si, comme l'auteur se complaît à
le répéter, _il importe peu qui nous gouverne_[255], si le monde _n'est
qu'un grand bois où les hommes s'entr'attendent pour se dévaliser, si le
plus grand malheur des hommes c'est d'avoir des lois et un
gouvernement_, et si nous sommes forcés de conclure avec l'auteur:

     «Mais il n'y a donc point de gouvernement, point de liberté? De
     liberté? Si: une délicieuse! une céleste! celle de la Nature. Et
     quelle est-elle, cette liberté que vous vantez comme le suprême
     bonheur? Il me serait impossible de la dépeindre; tout ce que je
     puis faire est de montrer comment elle agit sur nous. Qu'on vienne
     passer une nuit avec moi chez les sauvages, du Canada, peut-être
     alors parviendrai-je à donner quelque idée de cette espèce de
     liberté[256].»

C'est une grande chute; mais l'auteur, en tombant, a, comme l'ancien
Brutus, embrassé sa mère; je veux dire que, s'il n'a pas trouvé ce qu'il
cherchait, il a trouvé ce qu'il ne cherchait pas, son talent, son
inspiration, sa muse. Cette scène chez les sauvages en fournit la
preuve, que nous relèverons plus tard.

Il y a, du reste, bien d'autres contradictions, bien, d'autres
disparates dans l'_Essai historique_; mais elles ne sont pas sans
quelque charme, je l'avoue. Vous rappelez-vous, Messieurs, l'épigramme
où un bibliomane s'applaudit d'avoir trouvé la bonne édition d'un livre,
attendu que son exemplaire présente deux ou trois fautes d'impression
qui ne sont pas dans la mauvaise? C'est ainsi à quelques fautes
d'impression que se reconnaît assez souvent la bonne édition d'un homme.
Le soin minutieux qui les fait disparaître, la correction parfaite, se
paye quelquefois bien cher; la régularité s'achète quelquefois au prix
de la vérité, et un peu d'incohérence vaut mieux qu'une unité factice.
Mais elle ne vaut pas mieux, assurément, que l'unité vraie et naturelle;
c'est à celle-là qu'il faut tendre, et les boutades amères de l'auteur
de l'_Essai_ l'en ont éloigné trop souvent.

On lui pardonnera moins facilement, quoiqu'il faille la lui pardonner
aussi, la manie des rapprochements. Que l'homme soit toujours l'homme,
que les mêmes causes produisent nécessairement les mêmes effets, et que
par conséquent il n'y ait, dans un sens, rien de nouveau sous le soleil,
aucune vérité n'est plus vraie, et peu sont aussi importantes: les
leçons de l'expérience et la philosophie de l'histoire n'ont d'autre
fondement que cet axiome. Mais l'exagération de cette vérité n'est pas
moins préjudiciable que son oubli. Il est impossible que tout se répète,
et le cours des temps, la Providence elle-même ou la liberté divine,
introduisent dans les questions générales des éléments qu'il faut savoir
discerner, sans quoi l'étude de l'histoire ne serait qu'un piège; et
c'est même la promptitude intuitive et la sûreté de ce discernement qui
a fait, en tout temps, la différence caractéristique entre les hommes
d'État et les historiens. Le sens historique et le tact politique, qui
semblent avoir tant de rapport entre eux, sont plus différents qu'on ne
pense, et les affaires entrent pour une plus grande part que l'histoire
dans la formation des grands hommes politiques. Il n'y a de constant et
de parfaitement égal à soi-même que la morale, parce qu'il faut bien que
l'immuable soit quelque part. À en croire l'_Essai historique_, chaque
personnage, chaque événement même, que dis-je? chaque incident, aurait
son Ménechme ou son Sosie dans l'histoire; il n'y aurait d'une
révolution à l'autre que les noms de changés; la Providence, pareille à
un écrivain sans fécondité, sans invention, n'aurait jamais su que se
copier elle-même; l'individualité serait uniquement le produit des
événements, et par conséquent la liberté en serait la proie; chaque
révolution aurait, d'une nécessité inévitable, son Louis XVI, son
Lafayette et son Dumourier, son Robespierre et son Tallien, et celle de
France aurait dû, à son terme, avoir son Simonide dans la personne de M.
de Fontanes. Vous comprenez, sans que je le dise, que l'auteur n'érige
pas ces jeux d'esprit en théorie; mais cette théorie résulte
nécessairement de son livre. Le système de perfectibilité, qu'il a tant
raillé depuis, n'est pas plus propre que le sien à obscurcir les
enseignements de l'histoire. Au reste, il faut en convenir, M. de
Chateaubriand a fait, à cet égard, si bonne justice de lui-même qu'il
n'a rien laissé à faire à ses plus zélés détracteurs. Comme je ne suis
pas du nombre, j'ai hâte d'en finir sur ce point et de vous renvoyer aux
«corrections fraternelles» que l'auteur s'est infligées à lui-même dans
les notes de son _Essai_.

Sous le rapport de la composition, l'_Essai_ est une œuvre bizarre. Les
digressions, les hors-d'œuvre y abondent: les souvenirs personnels les
plus étrangers au sujet s'y développent et s'y prélassent en toute
liberté. Entres autres prétentions (car le livre en trahit de plus d'une
espèce), l'auteur avait celle de la méthode et de la symétrie; il est
curieux, après cela, de le voir s'écarter sans raison apparente, presque
sans prétexte, pour nous raconter, fort agréablement sans doute, de
longs épisodes de ses voyages, et jeter, au beau milieu de ses
parallèles historiques, des conseils plus ou moins judicieux, et plus ou
moins intelligibles, _aux infortunés_[257]. Il s'admoneste là-dessus
fort sévèrement dans ses notes, sans avoir l'air de se douter que, sur
cet article, il est relaps autant qu'on peut l'être. Mais cette
irrégularité n'est point sans charmes, croyez-le bien. L'ouvrage
perdrait peut-être plus qu'il ne gagnerait à être moins subjectif, moins
individuel. On sent que la sévérité du dessein et du plan de l'écrivain
comprimait un flot d'impressions et d'images, qui formaient, sans qu'il
s'en doutât, la veine la plus abondante de son génie. À toute force, il
voulait être philosophe lorsqu'il était poète; mais le poète, de temps
en temps, reprenait ses droits, et ce n'était pas toujours sans la grâce
de l'à-propos. J'en citerai pour exemple le chapitre sur Pisistrate:

     «Après avoir erré sur le globe, l'homme, par un instinct touchant,
     aime à revenir mourir aux lieux qui l'ont vu naître, et à s'asseoir
     un moment au bord de sa tombe, sous les mêmes arbres qui
     ombragèrent son berceau. La vue de ces objets, changés sans doute,
     qui lui rappelle, à la fois, les jours heureux de son innocence,
     les malheurs dont ils furent suivis, les vicissitudes et la
     rapidité de la vie, raniment dans son cœur ce mélange de tendresse
     et de mélancolie, qu'on nomme l'amour de son pays.

     »Quelle doit être sa tristesse profonde, s'il a quitté sa patrie
     florissante, et qu'il la retrouve déserte, ou livrée aux
     convulsions politiques! Ceux qui vivent au milieu des factions,
     vieillissant pour ainsi dire avec elles, s'aperçoivent à peine de
     la différence du passé au présent; mais le voyageur qui retourne
     aux champs paternels bouleversés pendant son absence, est tout à
     coup frappé des changements qui l'environnent: ses yeux parcourent
     amèrement l'enclos désolé, de même qu'en revoyant un ami malheureux
     après de longues années, on remarque avec douleur sur son visage
     les ravages du chagrin et du temps. Telles furent sans doute les
     sensations du sage Athénien, lorsqu'après les premières joies du
     retour, il vint à jeter les regards sur sa patrie[258].»

Quand l'_Essai historique_ serait, sous le rapport de l'art, un tout à
fait mauvais livre, il faut avouer que peu de gens étaient capables, en
France et ailleurs, de faire un mauvais livre comme celui-là. Le travail
de recherches qu'il suppose est considérable: l'érudition en est souvent
curieuse; les jugements qu'il exprime, les vues qu'il expose, sont très
souvent dignes d'un historien; et le style, dans ces moments-là, est
digne de la pensée. L'imagination, dans ces pages vraiment historiques,
colore modérément les objets, sans en dénaturer l'aspect: le style
positif, sobre et sérieux, le style de la vie et de l'action paraît
naturel à l'écrivain. Le genre sévère de l'histoire ne répudierait, je
le crois, aucun des passages que je vais citer:

     «Ainsi les Athéniens s'habituèrent par degrés au gouvernement
     populaire. Ils passèrent lentement de la monarchie à la république.
     Le statut nouveau était toujours formé en partie du statut antique.
     Par ce moyen on évitait ces transitions brusques, si dangereuses
     dans les États, et les mœurs avaient le temps de sympathiser avec
     la politique. Mais il en résulta aussi que les lois ne furent
     jamais très pures, et que le plan de la constitution offrit un
     mélange continuel de vérités et d'erreurs, comme ces tableaux, où
     le peintre a passé par une gradation insensible des ténèbres à la
     clarté; chaque nuance s'y succède doucement; mais elle se compose
     sans cesse de l'ombre qui la précède, et de la lumière qui la
     suit[259].»

     «La Révolution française ne vient point de tel ou tel homme, de tel
     ou tel livre; elle vient des choses. Elle était inévitable; c'est
     ce que mille gens ne veulent pas se persuader. Elle provient
     surtout du progrès de la société à la fois vers la lumière et vers
     la corruption; c'est pourquoi on remarque dans la Révolution
     française tant d'excellents principes et de conséquences funestes.
     Les premiers dérivent d'une théorie éclairée, les secondes de la
     corruption des mœurs. Voilà le véritable motif de ce mélange
     incompréhensible des crimes entés sur un tronc philosophique; voilà
     ce que j'ai cherché à démontrer dans tout le cours de cet
     _Essai_[260].»

     «Ainsi, au moment que le peuple commença à lire, il ouvrit les yeux
     sur des écrits qui ne prêchaient que politique et religion: l'effet
     en fut prodigieux. Tandis qu'il perdait rapidement ses mœurs et son
     ignorance, la cour, sourde au bruit d'une vaste monarchie qui
     commençait à rouler en bas vers l'abîme où nous venons de la voir
     disparaître, se plongeait plus que jamais dans les vices et le
     despotisme. Au lieu d'élargir ses plans, d'élever ses pensées,
     d'épurer sa morale, en progression relative à l'accroissement des
     lumières, elle rétrécissait ses petits préjugés, ne savait ni se
     soumettre à la force des choses, ni s'y opposer avec vigueur. Cette
     misérable politique, qui fait qu'un gouvernement se resserre quand
     l'esprit public s'étend, est remarquable dans toutes les
     révolutions: c'est vouloir inscrire un grand cercle dans une petite
     circonférence; le résultat en est certain. La tolérance s'accroît,
     et les prêtres font juger à mort un jeune homme qui, dans une orgie
     avait insulté un crucifix; le peuple se montre incliné à la
     résistance, et tantôt on lui cède mal à propos, tantôt on le
     contraint imprudemment; l'esprit de liberté commence à paraître, et
     on multiplie les lettres de cachet. Je sais que ces lettres ont
     fait plus de bruit que de mal; mais, après tout, une pareille
     institution détruit radicalement les principes. Ce qui n'est pas
     loi, est hors de l'essence du gouvernement, est criminel. Qui
     voudrait se tenir sous un glaive suspendu par un cheveu sur sa
     tête, sous prétexte qu'il ne tombera pas? À voir ainsi le monarque
     endormi dans la volupté, des courtisans corrompus, des ministres
     méchants ou imbéciles, le peuple perdant ses mœurs; les
     philosophes, les uns sapant la religion, les autres l'État; des
     nobles ou ignorants, ou atteints des vices du jour; des
     ecclésiastiques, à Paris la honte de leur ordre, dans les provinces
     pleins de préjugés, on eût dit d'une foule de manœuvres
     s'empressant à l'envi à démolir un grand édifice[261].»

Ces citations nous rapprochent de la question que nous avons posée en
commençant, et à laquelle nous n'avons fait qu'une réponse provisoire en
disant que l'auteur de l'_Essai_ est presque également sceptique en
politique et en religion. Je ne prétends pas qu'il le soit aussi
absolument sur le premier point que sur le second; il incline vers la
monarchie, tout en rendant hommage au principe de la Révolution; mais il
est trop peu convaincu pour avoir beaucoup de zèle, et il faut bien le
dire, il n'y a pas dans tout l'_Essai_ la moindre trace d'enthousiasme
monarchique, ni d'une foi politique d'aucune sorte. Il soulève d'une
main incertaine les théories et les laisse retomber. C'est ainsi que,
dans le second volume, il nous dit:

     «Pour moi, qui, simple d'esprit et de cœur, tire tout mon génie de
     ma conscience, j'avoue que je crois en théorie au principe de la
     souveraineté du peuple; mais j'ajoute aussi que si on le met
     rigoureusement en pratique, il vaut beaucoup mieux pour le genre
     humain redevenir sauvage, et s'enfuir tout nu dans les bois[262].»

Peut-être faut-il chercher le dernier mot de l'_Essai_, pour ce qui
concerne la politique, dans les passages suivants:

     «Les gouvernements mixtes sont vraisemblablement les meilleurs,
     parce que l'homme de la société est lui-même un être complexe, et
     qu'à la multitude de ses passions, il faut donner une multitude
     d'entraves[263].»

     «Il n'est point de révolution là où elle n'est pas opérée dans le
     cœur: on peut détourner un moment par force le cours des idées;
     mais si la source dont elles découlent n'est changée, elles
     reprendront bientôt leur pente ordinaire[264].»

     «Et moi aussi je voudrais passer mes jours sous une démocratie
     telle que je l'ai souvent rêvée, comme le plus sublime des
     gouvernements en théorie; et moi aussi j'ai vécu citoyen de
     l'Italie et de la Grèce; _peut-être mes opinions actuelles ne
     sont-elles que le triomphe de ma raison sur mon penchant_. Mais
     prétendre former des républiques partout, et en dépit de tous les
     obstacles, c'est une absurdité dans la bouche de plusieurs, et une
     méchanceté dans celle de quelques-uns[265].»

Le passage suivant, s'il n'est pas une preuve du scepticisme politique
de l'auteur, atteste du moins qu'à cette époque M. de Chateaubriand
jugeait avec sa raison plutôt qu'avec ses passions les événements et
tout l'ensemble de la Révolution française:

     «Tout ce qui fait événement plaît à la multitude. On aime à être
     remué, à s'empresser, à faire foule; et tel honnête homme qui
     plaint son souverain légitime massacré par une faction, serait
     cependant bien fâché de manquer sa part du spectacle, peut-être
     même trompé s'il n'allait pas avoir lieu. Voilà la raison pour
     laquelle les révolutions où il a péri des rois éblouissent tant les
     hommes, et pour laquelle les générations suivantes sont si fort
     tentées de les imiter: lorsqu'on mène des enfants à une tragédie,
     ils ne peuvent dormir à leur retour, si l'on ne couche auprès d'eux
     l'épée ou le poignard des conspirateurs qu'ils ont vus. D'ailleurs
     il y a toujours quelque chose de bon dans une révolution, et ce
     quelque chose survit à la révolution même. Ceux qui sont placés
     près d'un événement tragique sont beaucoup plus frappés des maux
     que des avantages qui en résultent: mais pour ceux qui s'en
     trouvent à une grande distance, l'effet est précisément inverse;
     pour les premiers, le dénoûment est en action, pour les seconds en
     récit. Voilà pourquoi la révolution de Cromwell n'eut presque point
     d'influence sur son siècle, et pourquoi aussi elle a été copiée
     avec tant d'ardeur de nos jours. Il en sera de même de la
     Révolution française, qui, quoi qu'on en dise, n'aura pas un effet
     très considérable sur les générations contemporaines, et peut-être
     bouleversera l'Europe future[266].»

C'en est assez pour juger que le jeune écrivain était bien loin de
l'enthousiasme, et peut-être même de la conviction en matière
politique[267]. Quant à la religion, le scepticisme de l'auteur est
évident; la croyance se réduit à ce qu'il y a de plus élémentaire dans
le déisme, à un minimum au dessous duquel il n'y a plus rien. On en
jugera par ce passage:

     «Pardonne à ma faiblesse, Père des miséricordes! Non, je ne doute
     point de ton existence; et soit que tu m'aies destiné une carrière
     immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir, j'adore
     tes décrets en silence, et ton insecte confesse ta Divinité[268].»

Il est sceptique, mais il n'est pas irréligieux; une religion sincère et
cordiale est à ses yeux l'unique consolation des misères humaines, et
les génies religieux lui paraissent les vrais bienfaiteurs de
l'humanité:

     «Épiménide ne traitait point de superstition ce qui tend à diminuer
     le nombre de nos misères; il savait que la statue populaire, que le
     pénate obscur qui console le malheureux, est plus utile à
     l'humanité que le livre du philosophe, qui ne saurait essuyer une
     larme[269].»

Ainsi que Rousseau son maître,

     «la majesté des Écritures l'étonne, la sainteté de l'Évangile parle
     à son cœur.»

Il y a presque de l'adoration dans l'attendrissement avec lequel il
s'incline devant

     «le divin Auteur des Évangiles, qui ne s'arrête point, dit-il, à
     prêcher vainement les infortunés, qui fait plus, qui bénit leurs
     larmes, et boit avec eux le calice jusqu'à la lie[270].»

Mais il ne croit point à la vérité du christianisme; il l'attaque par
tous les côtés, il répète avec complaisance toutes les objections du
dix-huitième siècle, tout en disant:

     «Je n'y suis pour rien; je rapporte les raisonnements des autres,
     sans les admettre; il est nécessaire de faire connaître les causes
     qui nous ont plongés dans la révolution actuelle; or, celles-ci
     sont d'entre les plus considérables[271].»

Et après vingt pages d'une polémique que son sujet ne lui demandait pas,

     «il est bien fâché, dit-il, que son sujet ne lui permette pas de
     rapporter les raisons _victorieuses_ avec lesquelles les Abbadie,
     les Houteville, les Bergier, les Warburton ont combattu leurs
     antagonistes[272].»

C'est-à-dire qu'il se croit obligé en conscience de propager l'erreur,
son sujet l'y condamne; mais son sujet ne lui permet pas un mot en
faveur de la vérité. Je me trompe, ce mot, le voici; est-il d'un homme
qui regarde comme _victorieuses_ les réponses des apologistes de la foi
chrétienne? est-il d'un croyant ou d'un sceptique? vous en jugerez:

     «Moi, qui suis très-peu versé dans ces matières, je répèterai
     seulement aux incrédules, en ne me servant que de ma faible raison,
     ce que je leur ai déjà dit: Vous renversez la religion de votre
     pays, vous plongez le peuple dans l'impiété, et vous ne proposez
     aucun autre palladium de la morale. Cessez cette cruelle
     philosophie; ne ravissez point à l'infortuné sa dernière espérance:
     qu'importe qu'elle soit une illusion, si cette illusion le soulage
     d'une partie du fardeau de l'existence; si elle veille dans les
     longues nuits à son chevet solitaire et trempé de larmes; si enfin
     elle lui rend le dernier service de l'amitié, en fermant elle-même
     sa paupière, lorsque, seul et abandonné sur la couche du misérable,
     il s'évanouit dans la mort[273].»

Si l'auteur de l'_Essai_ ne croit pas à la religion, il croit encore
bien moins aux prêtres; peut-être même sont-ce les prêtres qui
l'empêchent de croire à la religion. Vous pourrez voir, par la citation
suivante, quels sentiments cette classe de personnes inspirait au jeune
émigré:

     «Les prêtres des Grecs avaient un pouvoir considérable sur la masse
     du peuple; mais ils n'en exerçaient aucun sur les particuliers: les
     nôtres, au contraire, nous environnaient, nous assiégeaient. Ils
     nous prenaient au sortir du sein de nos mères, et ne nous
     quittaient plus qu'après nous avoir déposés dans la tombe. Il y a
     des hommes qui font le métier de vampires, qui vous sucent de
     l'argent, le sang et jusqu'à la pensée[274].»

Ce dernier mot a certainement de la puissance.

Mais si M. de Chateaubriand est monarchique dans l'_Essai_, comme il
s'en vante trente ans après l'avoir publié, où donc est cette prétendue
solidarité entre le christianisme et le gouvernement monarchique? Chacun
s'en va de son côté, emportant un lambeau ou plutôt toute la vie de
l'autre. Je parle ainsi en me plaçant au point de vue du _Génie du
Christianisme_, et de tant d'autres écrits de M. de Chateaubriand, où
l'on voit le trône et l'autel adossés l'un à l'autre, se servant l'un à
l'autre de point d'appui. Rien de pareil dans l'_Essai_. Ou l'auteur
n'est point persuadé de la nécessité de cette alliance, ou il s'en
soucie assez peu. Il croit un peu à la monarchie, il ne croit point au
catholicisme, et il confesse avec un égal abandon sa foi et son
incrédulité, sans s'embarrasser, ce me semble, d'autre chose que de la
vérité. Et c'est ici le moment de dire ce qui m'attache à ce livre, et
ce qui me le fait préférer, sous un rapport, à tous les autres ouvrages
du même écrivain: c'est qu'il est naturel. Remarquez que je parle du
livre, et non du style, qui ne l'est peut-être pas toujours. Remarquez
encore que j'ai dit _naturel_ et non pas _sincère_, parce que je ne
refuse à aucun des écrits du noble écrivain le mérite de la sincérité,
tandis que je leur refuse, dans un certain sens, celui du naturel.

L'art a certainement sa place dans la vie; mais il n'a rien à voir dans
la formation des convictions; les convictions relèvent uniquement de la
science et de la conscience. Et bien! l'art, ou si on l'aime mieux,
l'imagination, la poésie paraissent avoir eu leur part dans le système
dont M. de Chateaubriand est devenu le représentant. Son christianisme
(je veux dire celui de ses livres) est littéraire, sa politique est
littéraire, et le lien qui unit cette politique et ce christianisme est
littéraire aussi. Tout cela, fort sincère, je le crois, est une œuvre
d'artiste. Sa vie même, sa personnalité, porte le même caractère; il l'a
composée en poète, et de tous ses ouvrages c'est encore le meilleur.
Mettre en question la sincérité, ne serait pas seulement injuste, mais
déraisonnable; ce poème vivant, qui s'appelle M. de Chateaubriand, n'est
si parfait que parce qu'il est sincère. M. de Chateaubriand n'a point
d'ennemis; l'enthousiasme que son seul nom éveille a quelque chose
d'affectueux, et il est une des rares exceptions à la règle fatale qui
veut que ce qui s'ajoute à l'admiration soit retranché de l'affection,
parce que l'admiration crée une distance, et que l'affection n'en
connaît point. Mais que prouve l'universelle affection dont il est
entouré, sinon qu'on le croit sincère? Il l'est, je crois, autant qu'un
homme peut l'être; mais il n'en est pas moins, comme écrivain, comme
homme, comme politique, l'œuvre d'un art exquis. Or il est un sens, au
moins, où la nature et l'art forment une antinomie, où l'art ne vaut pas
la nature. Ni l'homme, ni la conviction, qui est tout l'homme, ne
doivent être une œuvre d'art. Un homme ne doit pas être un système, tout
le monde en convient; mais il ne faut pas non plus qu'un homme soit un
poème. Vous comprendrez peut-être, d'après cela, ma prédilection pour
l'_Essai_. Tout n'en est pas vrai, je l'avoue; tout n'en est pas même
naturel. L'auteur reproduit trop docilement l'attitude, l'accent et
jusqu'aux gestes, si l'on peut dire ainsi, de son maître chéri; et quel
est le jeune écrivain, quel est le jeune artiste, qui n'ait pas, à son
début dans la carrière, subi à la rigueur l'empire d'un modèle? La
_Thébaïde_ n'est-elle pas un reflet de Corneille? L'_Essai historique_
est la _Thébaïde_ de M. de Chateaubriand; seulement on n'a jamais dit
que la _Thébaïde_ possédât en propre quelque mérite que les
chefs-d'œuvre de Racine n'aient pas reproduit en le perfectionnant, et
c'est ce que nous osons dire de l'_Essai_.

Il est unique dans la carrière de M. de Chateaubriand, au moins sous un
rapport; il caractérise à lui seul toute une époque de sa vie; il est,
entre toutes les œuvres qui ont illustré le nom de son auteur, une œuvre
de solitude, et j'ajouterais d'indépendance, si je n'avais peur d'être
mal compris, et s'il ne valait pas mieux supprimer une expression juste
et qui complète ma pensée, que de donner lieu de douter de mon respect
pour le plus noble caractère. C'est l'œuvre d'un solitaire, qui ne se
sent engagé ni envers son passé, ni envers aucune opinion, et qui dit sa
pensée, advienne que pourra. Dans d'autres écrits, il sera beaucoup
moins lui-même qu'il ne croit l'être, dans celui-ci il est lui-même plus
qu'il ne le veut. La Providence va lui donner une position, des amis, un
parti, la gloire enfin, la gloire, ce grand et terrible engagement;
écoutez-le donc avant que tout ceci lui vienne; écoutez le Chateaubriand
de l'_Essai_ avant le Chateaubriand des _Martyrs_; et faites quelquefois
un pèlerinage pieux vers cette époque oubliée, où rien d'étranger, rien
de factice, ne s'était encore ajouté à la pensée, à la nature même de ce
beau génie.

Le style de l'_Essai historique_ est défectueux à plusieurs égards; mais
c'est déjà un style distingué. L'auteur qui, à propos de quelques
néologismes et de quelques incorrections, s'administre de fort bons
coups de férule, convient qu'il n'écrirait pas mieux aujourd'hui
certaines pages de ce livre[275]. La vérité est que non seulement le
fond de la diction est bon, mais qu'il serait beaucoup plus difficile,
même avec du talent, d'en reproduire les beautés que d'en éviter les
défauts. Les défauts du style de l'_Essai_ sont de l'espèce de ceux qui
s'enlèvent aisément parce qu'ils sont à la surface; pour les faire
disparaître, un souffle souvent suffirait; les beautés sont engagées
beaucoup plus avant dans cette diction aussi solide qu'elle est animée.
Quant à ce qu'on pourrait appeler la _manière_ de M. de Chateaubriand,
ce je ne sais quoi qui ne se définit pas, mais qu'au premier coup d'œil
on reconnaît, elle tient à tout un ensemble d'idées qui ne devaient
qu'un peu plus tard former un tout dans son imagination; la fusion
n'était pas consommée, et même plusieurs ingrédients se faisaient encore
attendre. Il faut bien en convenir: ils se sont fondus l'un dans l'autre
si admirablement, qu'on dirait presque d'une _harmonie préétablie_, et
qu'on est tenté de se demander si, sous l'empire d'une autre
combinaison, plus naturelle peut-être, le talent de M. de Chateaubriand
aurait jamais été aussi complet, aussi libre. Cette question se
présentera un peu plus tard, et nous chercherons à nous rendre compte de
cette chimie toute poétique, toute merveilleuse, d'où l'on a vu sortir
une individualité factice à la fois et naturelle, dont l'élément
poétique est la véritable unité. Ici, remarquons seulement que si
l'auteur de l'_Essai_ ignorait de quels caractères nouveaux les opinions
qu'il n'avait pas encore devaient enrichir son talent, il ignorait
presque également ce qu'il possédait déjà, ce que la nature et les
événements avaient déjà déposé dans le creuset mystérieux où devait se
constituer son avenir littéraire. Il est certainement curieux de le
voir, dans l'_Essai_, rencontrer souvent sa muse, et passer à côté
d'elle sans la reconnaître et sans la saluer. Il répond cependant plus
d'une fois aux signes affectueux qu'elle lui adresse; il s'essaye aux
airs qu'il chantera plus tard; il parle déjà un langage dans lequel, en
le dégageant de quelques mots disparates, il est aisé de reconnaître ce
langage sans pareil qui va changer le nôtre; et cela est si vrai que
quelques morceaux de l'_Essai_ ont pu être transportés presque sans
changement dans le _Génie du Christianisme_. Qui ne se rappelle ce début
du chapitre intitulé: _Spectacle général de l'Univers_?

     «Il est un Dieu; les herbes de la vallée et les cèdres de la
     montagne le bénissent, l'insecte bourdonne ses louanges, l'éléphant
     le salue au lever du jour, l'oiseau le chante dans le feuillage, la
     foudre fait éclater sa puissance, et l'Océan déclare son immensité.
     L'homme seul a dit: _Il n'y a point de Dieu_.

     »Il n'a donc jamais celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux
     vers le ciel, ou, dans son bonheur, abaissé ses regards vers la
     terre[276]?»

Le chapitre de l'_Essai_, intitulé _Histoire du polythéisme_, commençait
en ces termes:

     «Il est un Dieu. Les herbes de la vallée et les cèdres du Liban le
     bénissent, l'insecte bruit ses louanges, et l'éléphant le salue au
     lever du soleil; les oiseaux le chantent dans le feuillage, le vent
     le murmure dans les forêts, la foudre tonne sa puissance, et
     l'Océan déclare son immensité: l'homme seul a dit: _Il n'y a point
     de Dieu_.

     »Il n'a donc jamais celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux
     vers le ciel? Ses regards n'ont donc jamais erré dans ces régions
     étoilées, où les mondes furent semés comme des sables[277].»

Ici, l'auteur cesse de se servir d'original à lui-même. Les lignes qui
suivent dans l'_Essai_, ne sont pas reproduites dans cet endroit du
_Génie du Christianisme_; elles le sont, il est vrai, dans un autre,
mais avec de grandes différences. Les voici, selon l'_Essai_:

     «Pour moi j'ai vu, et c'en est assez, j'ai vu le soleil suspendu
     aux portes du couchant dans des draperies de pourpre et d'or. La
     lune, à l'horizon opposé, montait comme une lampe d'argent dans
     l'Orient d'azur. Les deux astres mêlaient au zénith leurs teintes
     de céruse et de carmin. La mer multipliait la scène orientale en
     girandoles de diamants, et roulait la pompe de l'Occident en vagues
     de roses. Les flots calmés, mollement enchaînés l'un à l'autre,
     expiraient tour à tour à mes pieds sur la rive, et les premiers
     silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttaient sur
     les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les
     vallées[278].»

L'auteur jugea plus tard, et avec raison, que l'occasion, l'idée
actuelle ne comportait pas tout ce détail, que tout ce détail était trop
curieux, et faisait hors-d'œuvre. Il le transporta autre part, sauf la
céruse et le carmin, et bien d'autres choses encore, qu'on n'a pas
manqué de reprendre plus tard, attendu que des défauts brillants sont
plus faciles à imiter que des beautés solides.

Mais là même où l'auteur semble se copier, que de changements et quels
judicieux changements?

Cette _Nuit parmi les sauvages de l'Amérique_, qui, dans l'_Essai
historique_, doit faire l'office d'un argument en faveur de ce qu'il
plaît à l'auteur d'appeler l'état de nature, cette nuit, avec
l'intention et les sauvages de moins, vous la retrouvez dans le _Génie
du Christianisme_. Accordons-nous encore le plaisir de ce rapprochement.
Cette fois je commence par la première version, et sans doute par la
moins correcte:

     «La lune était au plus haut point du ciel: on voyait çà et là, dans
     de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles. Tantôt la
     lune reposait sur un groupe de nuages, qui ressemblait à la cime de
     hautes montagnes couronnées de neige; peu à peu ces nues
     s'allongeaient, se déroulaient en zones diaphanes et onduleuses de
     satin blanc, ou se transformaient en légers flocons d'écume, en
     innombrables troupeaux errants dans les plaines bleues du
     firmament. Une autre fois, la voûte aérienne paraissait changée en
     une grève où l'on distinguait les couches horizontales, les rides
     parallèles tracées comme par le flux et le reflux régulier de la
     mer: une bouffée de vent venait encore déchirer le voile, et
     partout se formaient dans les cieux de grands bancs d'une ouate
     éblouissante de blancheur, si doux à l'œil, qu'on croyait ressentir
     leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas
     moins ravissante: le jour céruséen et velouté de la lune flottait
     silencieusement sur la cime des forêts, et, descendant dans les
     intervalles des arbres, poussait des gerbes de lumière jusque dans
     l'épaisseur des plus profondes ténèbres. L'étroit ruisseau qui
     coulait à mes pieds, s'enfonçant tour à tour sous des fourrés de
     chênes-saules et d'arbres à sucre, et reparaissant un peu plus loin
     dans des clairières tout brillant des constellations de la nuit,
     ressemblait à un ruban de moire et d'azur, semé de crachats de
     diamants, et coupé transversalement de bandes noires. De l'autre
     côté de la rivière, dans une vaste prairie naturelle, la clarté de
     la lune dormait sans mouvement sur les gazons où elle était étendue
     comme des toiles. Des bouleaux dispersés çà et là dans la savane,
     tantôt, selon le caprice des brises, se confondaient avec le sol,
     en s'enveloppant de gazes pâles, tantôt se détachaient du fond de
     craie en se couvrant d'obscurité, et formant comme des îles
     d'ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout
     était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le
     passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et
     interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalle, on
     entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui,
     dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et
     expiraient à travers les forêts solitaires.

     »La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient
     s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en
     Europe ne peuvent en donner une idée. Au milieu de nos champs
     cultivés, en vain l'imagination cherche à s'étendre, elle rencontre
     de toutes parts les habitations des hommes: mais, dans ces pays
     déserts, l'âme se plaît à s'enfoncer, à se perdre dans un océan
     d'éternelles forêts; elle aime à errer, à la clarté des étoiles,
     aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre mugissant des
     terribles cataractes, à tomber avec la masse des ondes, et pour
     ainsi dire à se mêler, à se fondre avec toute une nature sauvage et
     sublime[279].»

Voici la même scène dans le _Génie du Christianisme_. Comme aucun
changement n'était commandé par l'intention du morceau, ni par la place
qu'il occupe dans le texte, vous pouvez regarder comme purement
littéraires, et de simple bon goût, toutes les corrections que l'auteur
a faites:

     «Un soir je m'étais égaré dans une forêt, à quelque distance de la
     cataracte de Niagara; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de
     moi, et je goûtai, dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une
     nuit dans les déserts du Nouveau-Monde.

     »Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus
     des arbres, à l'horizon opposé. Une brise embaumée, que cette reine
     des nuits amenait de l'Orient avec elle, semblait la précéder dans
     les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à
     peu dans le ciel: tantôt il suivait paisiblement sa course azurée;
     tantôt il reposait sur des groupes de nues qui ressemblaient à la
     cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et
     déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin
     blanc, se dispersaient en légers flocons d'écume, ou formaient dans
     les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'œil,
     qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité.

     »La scène sur la terre n'était pas moins ravissante: le jour
     bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des
     arbres, et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur
     des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds,
     tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait
     brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son
     sein. Dans une savane, de l'autre côté de la rivière, la clarté de
     la lune dormait sans mouvement sur les gazons: des bouleaux agités
     par les brises, et dispersés çà et là, formaient des îles d'ombres
     flottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès, tout aurait
     été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le
     passage d'un vent subit, le gémissement de la hulotte; au loin par
     intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte
     de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de
     désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.

     »La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient
     s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en
     Europe ne peuvent en donner une idée. En vain, dans nos champs
     cultivés, l'imagination cherche à s'étendre; elle rencontre de
     toutes parts les habitations des hommes: mais dans ces régions
     sauvages, l'âme se plaît à s'enfoncer dans un océan de forêts, à
     planer sur le gouffre des cataractes, à méditer au bord des lacs et
     des fleuves, et, pour ainsi dire, à se trouver seule devant
     Dieu[280].»

Qu'on étudie ces deux morceaux, et qu'on dise si le: _Inutiles falce
ramos amputans, feliciores inserit_, a jamais été mieux pratiqué[281].

Ces seuls morceaux auraient dû, ce me semble, faire remarquer l'_Essai
historique_. Après Rousseau, même après Bernardin de Saint-Pierre, cela
était nouveau, inattendu. Tous trois, ils étaient du nombre de ces
mécontents sublimes qui semblent dire à la foule de ceux qui sont
contents, ou qui prennent le monde comme il est, sans s'embarrasser de
ce qu'il pourrait être: Ah! si vous saviez d'où je viens! si vous saviez
ce que j'ai vu! Ils viennent, hélas! d'où nous venons tous, ils n'ont
rien vu que ce que nous voyons; et toutefois, un immense regret, comme
d'une richesse perdue, bien qu'ils aient toujours été pauvres, enivre
leur âme de douleur et de poésie. Des deux premiers de ces écrivains, je
puis l'affirmer sans preuve. Faut-il le prouver au sujet de M. de
Chateaubriand? Il n'est pas de carrière plus brillante à la fois et plus
mélancolique. L'auteur de l'_Essai_ est né désabusé. Ce qu'il se montre
dans ce premier ouvrage, il l'a toujours été; et le mot qu'il a laissé
tomber dans la préface de ses _Études historiques_: «Je méprise
aujourd'hui la vie que je dédaignais dans ma jeunesse[282],» est aussi
vrai qu'il est sincère. Quoique M. de Chateaubriand ait beaucoup parlé
de mélancolie, c'est réellement un génie mélancolique, de cette
mélancolie qui intéresse et qui touche parce qu'elle est virile, et
qu'elle n'affaiblit en rien le ressort de l'activité. Ce trait, chez le
grand poète que nous étudions, est plus profond, plus primitif que tous
les autres. Parmi les poètes, ce sont ceux-là surtout qui aiment et qui
sentent la nature, comme ce sont aussi les époques fatiguées et
sceptiques qui se retournent vers elle avec amour et se rejettent en
pleurant sur son sein maternel. Mais Rousseau et Bernardin de
Saint-Pierre se consolent en lui contant leurs peines et en recevant
d'elle comme une réponse de paix et de l'assurance. M. de Chateaubriand
n'en aime pas plus la magnificence et la mélancolie; il l'aime parce
qu'au milieu de ses enchantements, elle a de mystérieuses tristesses et
d'ineffables soupirs. D'autres ont aimé la campagne, il aime le désert:
Ce qui lui plaît de la nature, c'est la solitude, l'immensité, les
aspects sauvages. Par la raison, je veux dire par une certaine force
d'abstraction, il est capable de juger le passé, de croire à l'avenir;
mais les ruines le touchent plus que les fondations nouvelles, et il est
l'homme des souvenirs bien plus que des espérances. Des opinions
nouvelles, une position prise ont dû donner à tout cela une teinte
particulière, et M. de Chateaubriand a bien pu, à certains égards,
prendre son imagination pour son cœur: à combien d'autres cela n'est-il
pas arrivé? Mais au-dessous des opinions un peu factices, au-dessous,
dirai-je, de cette _représentation_, si vous cherchez l'homme, vous le
trouverez tel que j'ai dit: désabusé en tout temps, triste au fond, amer
quelquefois, poète plutôt qu'enthousiaste, mais généreux, courtois,
chevaleresque, par nature et sans nul effort. Si la chevalerie n'eût pas
existé, il l'aurait inventée; et véritablement, elle s'est surpassée en
lui.

Tout cela se laisse pour le moins entrevoir dans l'_Essai_. M. de
Chateaubriand voudrait bien qu'on y entrevît aussi le catholique; mais
cela lui paraît impossible, et il en fait son deuil. Pour moi, s'il
n'était pas bizarre de prétendre mieux voir que l'auteur dans son œuvre,
je dirais qu'il n'y a pas si loin de l'incrédule de l'_Essai_ au croyant
du _Génie du Christianisme_; car cet incrédule a des paroles de
sympathie pour la foi sincère, et ce croyant a l'imagination plus
religieuse que l'esprit. Quoi qu'il en soit, il y a entre l'_Essai_ et
le _Génie du Christianisme_, un fait qu'on appelle communément
conversion.



CHAPITRE DEUXIÈME

Atala.


Je ne raconte pas la vie de M. de Chateaubriand; je n'en rappelle que ce
qui est nécessaire à mon dessein. Sa mère, femme pieuse, était morte
avec le regret d'avoir vu son fils, par la publication de l'_Essai
historique_, donner des gages aux ennemis du catholicisme. Il sut, par
une sœur également pieuse, et qu'il devait perdre bientôt après, quelles
avaient été les dernières angoisses et les prières suprêmes d'une mère
qu'il vénérait profondément. Quelque idée que je me fasse de la
dogmatique de M. de Chateaubriand, je déclare que je ne suis pas de la
force de ceux qui ont pu trouver ridicule le changement soudain de ses
opinions à la nouvelle de cette mort, précédée, si on peut s'exprimer
ainsi, d'une double agonie; je crois pieusement à ce qu'il nous raconte,
oui, pieusement, parce que ce serait être non seulement injuste envers
lui, mais impie envers l'humanité, que de ne pas le croire; et non
seulement je ne suis pas étonné, mais je suis profondément touché
lorsque, dans la préface du _Génie du Christianisme_, je l'entends dire,
avec ce ton simple qui est celui de la vérité:

     «Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont
     aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion, et en
     admirant le christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs
     rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de
     quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les
     sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le
     délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais; mais j'aime
     mieux me condamner: je ne sais point excuser ce qui n'est point
     excusable. Je dirai seulement les moyens dont la Providence s'est
     servie pour me rappeler à mes devoirs.

     »Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des
     cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira sur un
     grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes
     égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume:
     elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette
     religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda le
     dernier vœu de ma mère: quand la lettre me parvint au delà des
     mers, ma sœur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des
     suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau,
     cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé. Je
     suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de
     grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie du cœur:
     j'ai pleuré, et j'ai cru[283].»

C'était en 1798, un an après la publication de l'_Essai_. Il est
impossible de ne pas croire que, dès ce moment, M. de Chateaubriand
conçut le dessein de son grand ouvrage et mit la main à l'œuvre. J'ose
dire que cela est touchant, et d'autant plus que rien ne présageait que
l'apparition de cet ouvrage dût coïncider avec le rétablissement des
cultes chrétiens en France. Le christianisme, en 1798, était encore
proscrit, et, selon les apparences, avait encore pour longtemps à
l'être. Le dessein de M. de Chateaubriand était donc, il faut le dire,
un dessein généreux, et son œuvre, qu'on a appelée une œuvre de
circonstance, l'était en effet, mais dans le plus noble sens de ce mot.
Lorsque les promesses du 18 brumaire et les sollicitations d'anciens
amis, au nombre desquels était La Harpe, rappelèrent en France M. de
Chateaubriand, son travail était déjà avancé; mais l'épisode d'_Atala_
était seul en état de paraître. Or, cet épisode d'_Atala_, si l'on
considère l'époque où il parut, et les idées dont il est plein, était le
_Génie du Christianisme_ en raccourci; le culte n'était pas encore
rétabli, puisque dans la première édition de ce petit ouvrage, l'auteur
rend hommage à un gouvernement, «qui ne proscrit, dit-il, aucune opinion
paisible, et sous lequel il est permis de prendre la défense du
christianisme[284].» Je ne dirai pas qu'il y avait du courage à défendre
la cause de la religion (je crois qu'il y en avait); je ne tiens qu'à
établir une chose, c'est qu'aucune espérance personnelle, aucun calcul
intéressé, ne pouvaient se rattacher à la publication d'_Atala_ et du
_Génie du Christianisme_. On ne le nie pas, je crois, mais on n'y pense
pas assez; et tout le monde doit être bien aise que M. de Chateaubriand
ait fait à la fois un beau livre et une action honorable.

Toutefois, l'événement se préparait et se laissait pressentir. Ce
peuple, à qui la soif de l'ordre et du repos venait de faire accepter
avec enthousiasme tous les préliminaires de la monarchie, et qui, quoi
qu'on en dise, ne s'y trompait pas, associait par habitude à l'idée de
l'ordre rétabli celle des autels relevés. Le pouvoir et le culte,
l'autorité politique et l'autorité religieuse, formaient un tout dans
son esprit; et comme pour confirmer la justesse de cette association
d'idées, ces deux autorités formaient aussi un tout dans la pensée des
révolutionnaires obstinés, qui ne voulaient pas plus de concordat que de
18 brumaire. Ils avaient cru faire la Révolution contre ce culte
précisément qu'il s'agissait de restaurer, et l'on sait la réponse du
général Dumas à Bonaparte, qui lui demandait, lors des fêtes du
Concordat, comment il trouvait tout cela: «Admirable; il n'y manque que
trois cent mille hommes qui se sont fait tuer pour renverser ce que vous
relevez.» On peut croire que cette objection toucha peu le Premier
Consul, déjà empereur dans l'âme, et qui songeait d'avance à se rendre
ancien en s'entourant de tout ce qui l'était. Il n'avait garde d'oublier
le principal, et la religion ne fut pas seulement rendue à la liberté,
mais livrée aux périls d'une position officielle. Cromwell eut, en
apparence, cet embarras de moins; mais le culte épiscopal, dont les
souvenirs étaient des prétentions, contribua sans doute à renverser la
dynastie nouvelle, et fut pour beaucoup dans la restauration des Stuart.
Au reste Cromwell, quand il eût voulu choisir entre les deux cultes,
n'en était pas le maître; je ne sais si, à la longue, Bonaparte l'eût
été davantage; mais il me semble qu'il calcula bien en rétablissant
l'ancien culte et en se donnant, dans cette affaire, le mérite de
l'initiative.

_Atala_, cependant, précéda d'une année environ, la restauration de
l'ancien culte.--M. de Chateaubriand avait des amis chauds; on annonçait
le nouvel écrivain; on l'élevait sur le pavois, avant même qu'il fût
connu; on solennisa son avènement; vous savez tous, Messieurs, avec quel
empressement M. de Fontanes faisait les honneurs du monde littéraire à
ce néophyte de la gloire. Toutefois le petit livre eût pu se suffire à
lui-même, et de fait,

     Il ne dut qu'à lui seul toute sa renommée.

L'acclamation fut immense, les réclamations vives à proportion. Le parti
philosophique, classique en littérature, incrédule en religion,
révolutionnaire en politique, se sentait menacé dans tous ses intérêts à
la fois, et les applaudissements qui accueillaient _Atala_ lui disaient
assez l'imminence d'un danger qui, assurément, n'était pas tout entier
dans les pages de cette nouvelle. Mais le nombre des critiques et la
violence de quelques-unes ne firent guère que constater l'immensité du
succès.

Ce succès ne peut nous prévenir ni pour ni contre _Atala_. Nous ne
sommes plus sous le charme. Essayons de juger ces prémices d'une
nouvelle littérature, ce ballon d'essai au moyen duquel l'auteur du
_Génie du Christianisme_ interrogeait en quelque sorte l'état de
l'atmosphère et la direction des vents.

Il serait facile encore aujourd'hui de faire la satire d'_Atala_,
quoique l'auteur en ait fait disparaître les plus fortes taches. Ce
petit poème était déjà à peu près dans l'état où nous le voyons, lorsque
Chénier le critiqua. Chénier qui, dans son rapport, garde le plus
inconcevable silence sur le _Génie du Christianisme_, se fait de loisir
pour parler d'_Atala_, et sort, pour en parler, de la gravité officielle
de son rôle de rapporteur dans l'affaire des prix décennaux. Il y a,
dans cette étude malveillante d'un ouvrage d'imagination, beaucoup trop
de cette critique verbale ou extérieure dont la facile et déloyale
industrie aurait bon marché du sublime, et même surtout du sublime,
puisqu'elle n'est qu'un appel à cet instinct de moquerie cynique dont
nous portons tous peut-être le principe au dedans de nous[285]. On est à
peu près sûr d'avoir pour soi les rieurs lorsqu'on a dit que le «Père
Aubry est _le chef de la Prière_, qu'il est aussi _l'homme des anciens
jours_, qu'il est de plus _le vieux génie de la montagne_, qu'il est
encore _le serviteur du grand Esprit_, et qu'il n'en est pas moins
_l'homme du rocher_[286].» On a fait rire, mais qu'a-t-on prouvé? Ce
n'est pas que l'analyse de Chénier n'ait des parties judicieuses que
nous adoptons; mais ce que nous n'adoptons pas, c'est l'esprit de cette
analyse; nous nous rangeons plutôt, en matière de critique, du côté de
M. de Chateaubriand, qui nous paraît avoir professé les bons principes
dans une page charmante que voici:

     «Il était utile, sans doute, au sortir du siècle de la fausse
     philosophie, de traiter rigoureusement des livres et des hommes qui
     nous ont fait tant de mal, de réduire à leur juste valeur tant de
     réputations usurpées, de faire descendre de leur piédestal tant
     d'idoles qui reçurent notre encens en attendant nos pleurs. Mais ne
     serait-il pas à craindre que cette sévérité continuelle de nos
     jugements ne nous fît contracter une habitude d'humeur dont il
     deviendrait malaisé de nous dépouiller ensuite? Le seul moyen
     d'empêcher que cette humeur prenne sur nous trop d'empire, serait
     peut-être d'abandonner la petite et facile critique des _défauts_,
     pour la grande et difficile critique des _beautés_. Les anciens,
     nos maîtres, nous offrent, en cela comme en tout, leur exemple à
     suivre. Aristote a consacré le XXIVe chapitre de sa _Poétique_ à
     chercher comment on peut excuser certaines fautes d'Homère, et il
     trouve douze réponses, ni plus ni moins, à faire aux censeurs;
     naïveté charmante dans un aussi grand homme. Horace, dont le goût
     était si délicat, ne veut pas s'offenser de quelques taches: _Non
     ego paucis offendar maculis_. Quintilien trouve à louer jusque dans
     les écrivains qu'il condamne; et s'il blâme dans Lucain l'art du
     poète, il lui reconnaît le mérite de l'orateur: _Magis oratoribus
     quam poetis annumerandus_[287].»

Cependant je serai sévère et détaillé précisément pour qu'il soit bien
prouvé que la perfection négative n'est à peu près de rien dans le
succès d'une œuvre d'imagination, et pour faire connaître jusqu'où va le
prestige du talent.

       * * * * *

Pour ne pas juger trop sévèrement le sujet d'_Atala_, il est bon
d'oublier que ce roman fait partie du _Génie du Christianisme_, et qu'il
est destiné à résumer ce grand ouvrage. La fable n'en est point assez
grave pour cela, et je serai compris sans m'expliquer davantage. Prenons
donc _Atala_ pour un roman comme un autre, et disons que le sujet n'en
est pas sans intérêt; mais combien l'est-il moins que celui de _Paul et
Virginie_, dont le souvenir a certainement préoccupé l'auteur! _Atala_
est l'exagération, je n'ose pas dire la charge de _Paul et Virginie_.
Ici la sainte, l'éternelle loi de la pudeur, là le respect d'un vœu
prononcé par un autre; ici la mort préférée à l'ombre du mal, là le
suicide, c'est-à-dire un crime réel prévenant un crime imaginaire: j'ai
le droit de parler ainsi, puisque c'est au vœu coupable de sa mère, et
non au devoir imprescriptible de la chasteté, que la jeune Indienne
offre sa vie en sacrifice. À la lettre il est vrai qu'Atala elle-même a
fait un vœu, mais ce vœu lui a été arraché par la violence. L'intérêt du
dénoûment est préparé dans _Paul et Virginie_ par l'aimable histoire de
leur enfance et de leurs amours; on les connaît l'un et l'autre; on a
vécu avec eux; chacun d'eux a un caractère, une physionomie morale.
Chactas et Atala n'en ont point, non pas même celle de leur patrie;
s'ils sont trop sauvages pour des prosélytes de la civilisation, ils
sont trop civilisés pour des sauvages; leur langage mêle constamment et
sans aucune mesure la naïveté des races primitives aux idées abstraites
et générales des Européens du dix-neuvième siècle. Cette même Atala qui
dit, en parlant de sa mère:

     «Ensuite le chagrin d'amour vint la chercher, et elle descendit
     dans la petite cave garnie de peaux d'où l'on ne sort jamais[288],»

elle dira plus tard:

     «Sentant une divinité qui m'arrêtait dans mes horribles transports,
     j'aurais désiré que cette divinité se fût anéantie, pourvu que,
     serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abîme en abîme avec _les
     débris de Dieu et du monde_[289].»

Chactas dit quelque part

     «qu'il avait désiré de dire les choses du mystère à celle qu'il
     aimait déjà comme le soleil[290],» et que «le génie des airs
     secouait sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins[291];»

à la bonne heure, quoiqu'il soit étrange que l'homme qui a conversé avec
Fénelon et qui reproduit si fidèlement le langage du Père Aubry, puisse
encore s'exprimer ainsi: qu'il soit donc sauvage tant qu'il lui plaira;
mais qu'après avoir parlé «de la chevelure bleue du génie des airs» il
ne vienne pas nous dire, en parlant d'Atala

     «qu'on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de
     passionné, dont l'attrait était irrésistible; qu'elle joignait à
     cela des grâces plus tendres, et qu'une extrême sensibilité, unie à
     une mélancolie profonde, respirait dans ses regards[292];»

surtout qu'il se garde bien de dire au missionnaire:

     «Périsse le Dieu qui contrarie la nature[293]!»

Les hommes de la nature, comme on les appelle, ne parlent guère de la
nature; ce mot même n'existe pas pour eux; c'est à peine s'il existait
pour les Français du siècle de Louis XIV dans le sens que lui donne
Chactas.

Après tout, la situation des deux amants, leur jeunesse, la nouveauté
même de leur langage, font regretter un peu moins l'intérêt qui
résulterait de caractères bien dessinés. Il est presque dommage que
l'auteur ait essayé de combler cette lacune, au moins pour ce qui
concerne Atala, dont il a voulu, d'une façon quelconque, marquer
l'origine et la nature européennes[294]. Au lieu de peindre ce
caractère, il le définit, et rien dans ses récits ne vient à l'appui de
cette définition. C'est ainsi qu'il nous parle «de l'élévation de son
âme dans les grandes choses, et de sa susceptibilité dans les
petites[295];» c'est ainsi qu'Atala mourante s'accuse, bien injustement
pour ce que nous en pouvons connaître, «d'avoir beaucoup tourmenté
Chactas par son orgueil et par ses caprices[296].» Où donc l'auteur
a-t-il pris cela? Je déclare, moi, qu'Atala me paraît la plus douce et
la meilleure fille du monde; tout le récit en fait foi; et quand elle
serait moins bonne enfant, qu'est-ce que cela nous fait si nous ne le
voyons pas? En matière de poésie ou de roman, que les auteurs en soient
bien avertis, le lecteur ne croit et ne sait que ce qu'il voit.

Il est presque inutile de remarquer que là où les caractères et les
passions mêmes font défaut, il ne peut y avoir une véritable action. Ce
défaut, dans _Atala_, est habilement dissimulé; mais une exacte analyse
du roman, si nous osions nous la permettre ici, le mettrait à nu.
L'aventure, outre ce qu'elle a de vulgaire au fond, est par trop
sommaire, et peut-être n'y en a-t-il pas de meilleure critique que
l'épisode de _Velléda_ dans les _Martyrs_[297]. Je ne l'envisage que
sous le rapport de l'art; mais, sous ce rapport, quelle différence, et
que _Velléda_ est à la fois plus pathétique et plus raisonnable
qu'_Atala_!

Le livre a une prétention dogmatique; on ne lui en faisait pas une loi;
mais sitôt qu'il l'annonce, on lui en demande compte. Eh bien!
qu'enseigne-t-il par la bouche du Père Aubry, qui représente le
vieillard de _Paul et Virginie_? Il nous enseigne d'abord qu'Atala
pouvait être relevée de son vœu; elle l'a su trop tard; mais, hélas!
dans le cas contraire elle l'aurait su trop tôt; en sorte que si
l'ignorance a été funeste, la connaissance, d'une autre manière, l'eût
été aussi: seulement, dans le second cas, elle ne serait pas morte.
Voilà le premier chapitre de la sagesse du Père Aubry. Le second est un
discours de consolation pour Atala qui se meurt. Ce que j'y vois de plus
clair, c'est que la vie ne vaut pas la peine qu'on la regrette, que les
plus heureux sont à plaindre, «que les reines ont été vues pleurant
comme de simples femmes,» que la déception est au fond de tout et même
des affections les plus tendres, attendu «qu'il y a toujours quelques
points par où deux cœurs ne se touchent pas, et que ces points suffisent
à la longue pour rendre la vie insupportable,» et que si Atala savait ce
que c'est que le mariage, elle aimerait mieux, pour peu qu'elle eût de
jugement, mourir que de se marier[298]. On lui dit de plus quelques mots
de la robe éclatante des vierges qu'elle va revêtir dans le séjour des
élus. Ce qu'elle a fait pour cela, ce qui lui donne droit au bonheur
céleste, il est difficile de le voir; son suicide apparemment ne sera
pas un titre: qu'y a-t-il donc pour elle entre son crime et le ciel? la
communion, l'extrême-onction, quelques formalités qu'elle accomplit ou
plutôt qu'elle subit; il m'est impossible de voir autre chose. Quant aux
idées, aux sentiments, aux actes moraux, dont ces actes extérieurs ne
peuvent être que l'emblème, ou du moins qui seuls peuvent communiquer
aux emblèmes une grâce, une vertu, on n'en dit mot. Tout cela sans doute
est sous-entendu; mais, à l'époque où écrivait M. de Chateaubriand,
était-il encore ou était-il déjà temps de sous-entendre? Non, il fallait
s'expliquer. Il est vrai qu'alors on aurait eu un catéchisme au bout
d'un roman, et l'auteur avait trop de goût pour terminer un roman par un
catéchisme. Quelque chose de positif, cependant, ressort de cette
histoire, et c'est l'ermite qui prend la peine de nous l'apprendre:

     «Vous offrez tous trois, dit-il (la mère d'Atala, Atala elle-même
     et l'imprudent missionnaire qui dirigeait sa mère), un terrible
     exemple des dangers de l'enthousiasme et du défaut de lumière en
     matière de religion[299].»

La leçon sur l'enthousiasme sera dans tous les temps bien reçue; mais
était-ce bien de celle-là que l'époque avait le plus pressant besoin?

On ne s'étonne guère que Chactas, ainsi catéchisé, ait différé pendant
plus de cinquante ans la promesse qu'il a faite à son amante et au Père
Aubry, de devenir chrétien; mais on s'étonne pourtant qu'il ne soit pas
chrétien, parlant du christianisme comme il en parle. Est-ce peut-être
que M. de Chateaubriand, voulant, pour l'agrément du lecteur, faire
parler Chactas en sauvage, a, de son autorité privée, différé la
conversion de cet idolâtre? Comment n'est-il pas chrétien, comment, du
moins, est-il encore idolâtre, celui qui parle ainsi:

     «C'est de ce moment, ô René, que j'ai conçu une merveilleuse idée
     de cette religion qui, dans les forêts, au milieu de toutes les
     privations de la vie, peut remplir de mille dons les infortunés; de
     cette religion qui, opposant sa puissance au torrent des passions,
     suffit seule pour les vaincre, lorsque tout les favorise, et le
     secret des bois, et l'absence des hommes, et la fidélité des
     ombres[300].»

Et ailleurs:

     «Aussitôt le prêtre divin revêt une tunique blanche d'écorce de
     mûrier; les vases sacrés sont tirés d'un tabernacle au pied de la
     croix, l'autel se prépare sur un quartier de roche, l'eau se puise
     dans le torrent voisin, et une grappe de raisin sauvage fournit le
     vin du sacrifice. Nous nous mettons tous à genoux dans les hautes
     herbes; le mystère commence.

     »L'aurore paraissant derrière les montagnes, enflammait l'Orient.
     Tout était d'or ou de rose dans la solitude. L'astre annoncé par
     tant de splendeur sortit enfin d'un abîme de lumière, et son
     premier rayon rencontra l'hostie consacrée, que le prêtre, en ce
     moment même, élevait dans les airs. Ô charme de la religion! Ô
     magnificence du culte chrétien! Pour sacrificateur un vieil ermite,
     pour autel un rocher, pour église le désert, pour assistance
     d'innocents sauvages! Non, je ne doute point qu'au moment où nous
     nous prosternâmes, le grand mystère ne s'accomplît, et que Dieu ne
     descendît sur la terre, car je le sentis descendre dans mon
     cœur[301].»

     «Elle triomphait cette religion divine[302],»

s'écrie Chactas dans un autre moment. Ailleurs, il appelle encore Atala
«une sainte[303].» Après la mort d'Atala, lorsque le missionnaire lui
dit: c'est la volonté de Dieu:

     «Je n'aurais jamais cru qu'il y eût tant de consolation dans ce peu
     de mots du chrétien résigné, si je ne l'avais éprouvé
     moi-même[304].»

Quoi qu'il en soit, ce Chactas qui prêche autant et mieux que le Père
Aubry, n'est pas encore chrétien cinquante ans après une aventure qui
lui est aussi vivement présente que les scènes de la veille. Il s'en
étonne lui-même, et il a de quoi:

     «Comment Chactas, s'écrie-t-il, n'est-il point encore chrétien?
     Quelles frivoles raisons de politique et de patrie l'ont jusqu'à
     présent retenu _dans les erreurs de ses pères_? Non, je ne veux pas
     tarder plus longtemps[305].»

Il fera fort bien. Mais comment M. de Chateaubriand veut-il que des gens
qui ont aussi «des raisons de politique et de patrie» se croient obligés
de se hâter plus que n'a fait Chactas? Et quelle utilité peut-il y avoir
à nous représenter un homme qui a goûté la sublimité du dogme et de la
morale chrétienne, et qui reste encore engagé dans les grossières
superstitions d'une peuplade sauvage? Qu'il ne soit pas devenu chrétien,
cela se conçoit encore; mais qu'il soit resté idolâtre, qui peut le
comprendre?

Le même caractère hybride, incohérent, se montre partout, mais surtout
dans la couleur du style, ou plutôt dans la promiscuité de plusieurs
couleurs qui s'entremêlent sans se fondre. L'Orient et l'Occident, le
présent et le passé, la naïveté du sauvage et la subtilité maladive de
l'homme civilisé, ont jeté pêle-mêle dans le discours des principaux
personnages du drame leurs expressions et leurs images. Cela n'est pas
naturel, cela est faux; et pourtant, il faut le dire, cela se supporte.
Tout n'est pas assorti, mais tout est si brillant, si mélodieux, si
suave! Il y a tant de fraîcheur et d'éclat dans ces couleurs qui se
heurtent; il y a tant de musique dans ce langage; cela est si splendide,
si riche! L'auteur semble s'être monté, en toutes choses, au ton de
cette nature transatlantique où tout ce qui est grand est énorme, où
tout ce qui éclaire éblouit, où tout ce qui impose épouvante, où tout ce
qui émeut enivre. La nature morale elle-même, les pensées des
personnages, celle de l'auteur ont quelque chose, dans _Atala_, de
l'inouï et du démesuré des déserts où le drame s'accomplit. Il semble
que toutes les barrières soient tombées à la fois, et qu'une langue qui
ne ressemble à aucune parce qu'elle ressemble à toutes, soit la langue
naturelle d'un sujet et d'une scène où tout déconcerte nos idées
ordinaires. Mais, cela va sans dire, il y a de l'art dans cette
confusion; les disparates sont habilement sauvées; ce pêle-mêle
s'organise, et une unité très artificielle finit par paraître un tout
naturel et vrai. C'est qu'il est vrai dans l'âme de l'auteur; c'est
qu'en lui l'impossible fusion s'est réellement opérée; voilà ce qui, en
dépit de la réflexion, nous retient sous le charme; car il ne faut pas
s'imaginer qu'il puisse y avoir le moindre charme dans ce qui est
absolument faux.

Sur ce pied, bien des pensées, bien des détails de style, auxquels leur
nouveauté donna un moment de succès, sont sans charme aujourd'hui. Rien
n'est si voisin du précieux que la naïveté étudiée, et l'auteur
d'_Atala_ y tombe assez souvent; il y a plus, il a refusé constamment à
la critique des changements qu'elle avait droit d'exiger. Si nous ne
voyons plus dans _Atala_ corrigée, le _nez du Père Aubry aspirer
naturellement vers la tombe_, nous voyons d'édition en édition
reparaître la fameuse phrase: «Orage du cœur, est-ce une goutte de votre
pluie[306]?» La mère de la mère d'Atala la contraint encore d'épouser
«le magnanime Simaghan, tout semblable à un roi, et honoré des peuples
comme un Génie[307].» Atala mourante dit encore à son jeune ami:
«Chactas, les rayons du soleil seront bien beaux au désert, sur ma
tombe[308].» Le Père Aubry veut encore que «l'on s'étonne de la quantité
de larmes que contiennent les yeux des rois[309],» et René voit encore
aujourd'hui «des larmes au fond d'une histoire[310].»

L'auteur, en relisant son ouvrage, aurait dû s'apercevoir qu'il sortait
de son rôle, ou plutôt qu'il entrait dans le rôle d'autrui, lorsque, en
son propre nom, il dit à la fin d'_Atala_:

     «Quant un Siminole me raconta cette histoire je la trouvai fort
     instructive et parfaitement belle, parce qu'il y mit la fleur du
     désert, la grâce de la cabane, et une simplicité à conter la
     douleur que je ne me flatte pas d'avoir conservées[311].»

Ce n'est pas dans ce style qu'un gentilhomme français, à la fin du
dix-huitième siècle, a pu parler à des lecteurs français. Mais c'est
avec raison qu'il ne se flatte point d'avoir conservé «cette simplicité
à conter la douleur» que le Siminole avait mise dans son récit. C'est là
sans doute qu'il fallait être simple, et c'est là peut-être qu'il l'est
le moins. Il ne faut pas s'étonner que le style d'un sauvage soit figuré
même dans la douleur; la métaphore est sa langue naturelle; mais un
sauvage ému dira-t-il:

     «Je répandis la terre antique sur un front de dix-huit
     printemps[312].»

Fallait-il lui prêter un langage aussi froid? Dans le petit chef-d'œuvre
de l'abbé Prévost, on voit aussi un amant enterrer sa maîtresse; mais il
n'est question ni de _printemps_ ni de _terre antique_: «J'ouvris une
large fosse, et j'y plaçai l'idole de mon cœur...» Mais je ne veux pas
toucher à ce morceau pathétique, ne pouvant vous le lire tout entier.
Qui voudra comparer ces deux pages l'une avec l'autre, connaîtra quelle
est la force de la simplicité.

M. de Chateaubriand a été parmi nous l'introducteur de ce qu'on appelle
aujourd'hui _la couleur locale_. En dépit de l'abus qu'on a fait du vrai
accidentel ou historique aux dépens du vrai universel ou humain, nous
lui en devons de la reconnaissance. Il faut même pardonner à l'inventeur
d'avoir fait un peu étalage de cette nouveauté, et d'avoir cru que des
noms barbares et inintelligibles, comme celui de _chichicoué_, étaient
essentiels à la couleur locale. On ne peut s'empêcher pourtant de
remarquer combien, dans ce même genre, l'auteur de _Paul et Virginie_ a
plus de mesure et de goût. Lui-même, avec une humilité feinte et
malicieuse, n'a que trop bien critiqué son illustre émule. Un jour que,
devant lui, on rapprochait le nom de M. de Chateaubriand du sien, il dit
en souriant: «Oh! je n'ai qu'un tout petit pinceau, et M. de
Chateaubriand a une brosse.» On préférera peut-être à ce mot, qui n'est
pas précisément aimable, le mot tout simple qu'il dit un jour à un de
nos compatriotes qui avait su mériter sa bienveillance[313]: «M. de
Chateaubriand a l'imagination trop forte,» ce qui peut signifier: trop
peu de nuances, un coloris trop peu ménagé. Il est sûr que Bernardin de
Saint-Pierre tout ému qu'il était de cette luxuriante et, pour ainsi
dire, de cette fougueuse nature des tropiques, a mieux su se contenir,
et n'a pas fait, comme M. de Chateaubriand, entrechoquer les couleurs.
Il est moins somptueux, sans paraître beaucoup moins riche, et les
mornes de l'Île de France ne sont pas, après que nous l'avons lu, moins
distinctement empreints dans notre souvenir que les forêts vierges
d'Amérique, après la lecture d'_Atala_.

C'est, je crois, assez de critique. Après tout, si Atala subsiste, si
elle a inspiré les peintres et les poètes, si elle est une figure de
plus dans le nombre de ces figures immortelles dont le génie a composé
un monde aussi vivant que le monde réel, il doit y avoir, de cela,
quelques bonnes raisons que nous n'avons pas dites. Les meilleures,
peut-être, sont celles qui se sentent et ne se disent pas; on a beau
analyser, expliquer; le talent est une magie; c'est le _je ne sais quoi_
dont Montesquieu, dans son petit traité du goût, a fait le complément et
peut-être la couronne du talent; Atala, Chactas, le Père Aubry, sont des
êtres vivants; toute cette histoire, avant de passer dans un livre, a eu
sa réalité dans le cœur du poète; ces êtres, ces scènes, ces discours ne
sont pas sortis des limbes glacés de l'abstraction; tout cela a vécu,
tout cela est donc immortel. _Atala_ n'est pas un pastiche, un
enchaînement d'arabesques, un ingénieux caprice; il y a un souffle, une
âme dans ce poème, et les êtres qu'il évoque ne sont pas de vaines
ombres. Le critique le plus froid se sent lui-même entraîné, et il est
déjà enivré, déjà hors de combat, qu'il proteste encore. Si tout était
vrai dans les premières critiques d'_Atala_, s'il n'y avait rien à
ajouter à ce qu'elles ont dit, croyez bien qu'_Atala_ aurait disparu, et
qu'on n'en parlerait plus que comme de l'erreur passagère d'un beau
génie. Si M. de Chateaubriand a su imprimer à une combinaison factice le
caractère de la vérité et une partie du charme de la nature, ce
dangereux talent n'est-il pas un talent immense?

Tout, d'ailleurs, ne se réduit pas, dans cette affaire, au _je ne sais
quoi_. Comme peintre magnifique des magnificences de la nature, M. de
Chateaubriand trouverait à peine son égal et ne trouverait pas son
pareil. Sa manière est aussi neuve que grande. Le sentiment qu'il a de
la nature n'a rien du panthéisme, et n'y conduit pas; et par là il se
distingue nettement d'une école moderne, qui ne serait pas fâchée de se
réclamer de lui; l'âme du contemplateur reste maîtresse d'elle-même;
elle se distingue de ce qu'elle admire, elle n'est pas fascinée par la
nature, comme l'oiseau par le serpent; mais elle sent une âme, une vie
dans la nature: si la nature ne sent rien, la nature exprime quelque
chose; ces bruits, ces mouvements, ces couleurs, ces concerts ne sont
pas vides de sens; il y a correspondance, intelligence inexplicable
entre l'homme et le monde. Ce mysticisme, s'il faut le nommer ainsi,
vaut bien la mythologie antique, qui fractionnait toutes les
impressions, et mettait partout une fable ingénieuse à la place d'un
mystère touchant. Il n'y a ni panthéisme ni mythologie dans ce passage
bien connu, et il n'en est pas moins beau:

     «Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle
     harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur des bois: on eût
     dit que l'âme de la solitude soupirait dans toute l'étendue du
     désert[314].»

Ceci était nouveau dans notre langue, mais elle pouvait l'accepter; elle
hésita un peu davantage à s'approprier l'image que voici:

     «Le désert déroulait maintenant devant nous ses solitudes
     démesurées[315].»

_Démesurées_ a pu sembler hasardeux; mais _dérouler ses solitudes_ nous
paraît aussi beau que hardi.

Non comme preuve, assurément, mais comme ornement de ce discours
critique, nous pouvons nous permettre de citer, quoique bien connu et
gravé dans toutes les mémoires, un des plus beaux tableaux que renferme
cette composition, qui n'est tout entière elle-même qu'un magnifique
tableau de la nature. C'est l'orage dans la forêt:

     «Cependant l'obscurité redouble: les nuages abaissés entrent sous
     l'ombrage des bois. La nue se déchire, et l'éclair trace un rapide
     losange de feu. Un vent impétueux sorti du couchant, roule les
     nuages sur les nuages; les forêts plient, le ciel s'ouvre coup sur
     coup, et à travers ses crevasses, on aperçoit de nouveaux cieux et
     des campagnes ardentes. Quel affreux, quel magnifique spectacle! La
     foudre met le feu dans les bois; l'incendie s'étend comme une
     chevelure de flammes; des colonnes d'étincelles et de fumée
     assiègent les nues qui vomissent leurs foudres dans le vaste
     embrasement. Alors le grand Esprit couvre les montagnes d'épaisses
     ténèbres; du milieu de ce vaste chaos s'élève un mugissement confus
     formé par le fracas des vents, le gémissement des arbres, le
     hurlement des bêtes féroces, le bourdonnement de l'incendie, et la
     chute répétée du tonnerre qui siffle en s'éteignant dans les
     eaux[316].»

Après Virgile, après Thompson, après tout le monde, ceci était nouveau.
D'autres citations que je ne puis me permettre, achèveraient une preuve
que ce morceau commence, c'est qu'il n'est rien de tel pour bien peindre
que de bien voir, et pour voir que de regarder. Cela est fort trivial,
et fort méconnu, comme beaucoup d'autres trivialités. Un seul exemple,
et fort court, au moins pour me faire comprendre:

     «Cependant une barre d'or se forma à l'Orient. Les éperviers
     erraient sur les rochers, et les martres rentraient dans le creux
     des ormes: c'était le signal du convoi d'Atala[317].»

Des détails comme ceux-là sont l'enseigne et le sceau de la réalité. La
poésie de la nature ou, plus généralement, la poésie du phénomène a
reparu quand on s'en est ressouvenu. L'observation poétique est autre
chose que l'observation scientifique; mais à sa manière le vrai poète
observe, et l'on peut dire que c'est un des côtés par où M. de
Chateaubriand, si moderne à beaucoup d'égards, est un écrivain antique.

Un des côtés, non pas le seul. Dans la peinture, bien plus intéressante,
de la nature vivante et surtout de la nature humaine, le sens ou, si
l'on aime mieux, l'imitation originale de l'antiquité se révèle chez
l'auteur d'_Atala_. Il faudrait remonter à Homère, à Virgile, au moins à
Milton, pour retrouver le modèle ou l'inspiration de beautés comme
celles-ci:

     «La nuit s'avance: les chants et les danses cessent par degré; les
     feux ne jettent plus que des lueurs rougeâtres, devant lesquelles
     on voit encore passer les ombres de quelques sauvages; tout
     s'endort; à mesure que le bruit des hommes s'affaiblit, celui du
     désert augmente, et au tumulte des voix succèdent les plaintes du
     vent dans la forêt.

     »C'était l'heure où une jeune Indienne qui vient d'être mère se
     réveille en sursaut au milieu de la nuit; car elle a cru entendre
     les cris de son premier-né, qui lui demande la douce nourriture.
     Les yeux attachés au ciel, où le croissant de la lune errait dans
     les nuages, je réfléchissais sur ma destinée[318].»

Cette jeune Indienne et son nouveau-né, dans cette situation, au milieu
de cette scène, c'est l'antiquité même, sous les chauds reflets du
dix-neuvième siècle.

Au fait, M. de Chateaubriand avait retrouvé ou réveillé l'antiquité dans
les savanes ou sous les ombrages de l'Amérique. Non qu'elle soit là
plutôt qu'ailleurs; mais c'est là qu'elle lui a donné rendez-vous.
J'appelle antiquité cette ingénuité des premiers âges, cette enfance du
genre humain, dont les anciens poètes ont trouvé autour d'eux des
restes, que d'autres ont rêvée, et vers laquelle tout génie vraiment
poétique se reporte avec amour, parce que la naïveté ressemble à la
candeur. À côté de beaucoup de naïveté factice et de simplicité
affectée, il y a de l'antiquité dans _Atala_; c'est, dans quelques-unes
au moins de ses parties, l'œuvre la plus antique que notre époque ait vu
éclore. Voilà le mot lâché; mais pour ne me faire de querelle avec
personne, je me hâte de le rappeler, et je me borne à dire que si
l'auteur nous a fait des sauvages et de leur vie une peinture assez
romanesque[319], il a donné avec infiniment de bonheur un corps et une
vie à une idée que nous aimons tous, à cette simplicité noble et à cette
grâce ingénue dont nous faisons l'attribut des peuplades reculées que la
civilisation poursuit sans avoir pu encore les atteindre. Nous savons
bien tous que c'est un mensonge; mais nous sommes tous, en ce point,
disciples de J.-J. Rousseau, après l'avoir réfuté; il nous faut l'âge
d'or quelque part, et après l'avoir longtemps placé au bord de
l'Illissus et sur les rives du Taygète, nous l'abritons par la pensée
sous les ombrages américains jusqu'à ce que la hache du colon, en les
abattant, ait fait envoler tous nos rêves avec les oiseaux de ces
solitudes violées. Prolongez, ô poètes, multipliez vos innocentes
impostures; vous êtes, pour longtemps encore, sûrs d'être écoutés:
«Vienne encore un trompeur, nous ne tarderons guère.» Redites-nous donc,
vous, l'un des plus touchants et des plus magnifiques, redites-nous la
chanson d'Atala fugitive dans le désert.

     «Le fleuve qui nous entraînait, coulait entre de hautes falaises,
     au bout desquelles on apercevait le soleil couchant. Ces profondes
     solitudes n'étaient point troublées par la présence de l'homme.

     »Atala et moi nous joignions notre silence au silence de cette
     scène. Tout à coup la fille de l'exil fit éclater dans les airs une
     voix pleine d'émotion et de mélancolie; elle chantait la patrie
     absente:

     »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger,
     et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!

     »Si le geai bleu du Meschacebé disait à la nonpareille des
     Florides: Pourquoi vous plaignez-vous si tristement? n'avez-vous
     pas ici de belles eaux et de beaux ombrages, et toutes sortes de
     pâtures comme dans vos forêts?--Oui, répondrait la nonpareille
     fugitive; mais mon nid est dans le jasmin; qui me l'apportera? Et
     le soleil de ma savane, l'avez-vous?

     »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger,
     et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!

     »Après les heures d'une marche pénible, le voyageur s'assied
     tristement. Il contemple autour de lui les toits des hommes; le
     voyageur n'a pas un lieu où reposer sa tête. Le voyageur frappe à
     la cabane, il met son arc derrière la porte, il demande
     l'hospitalité; le maître fait un geste de la main; le voyageur
     reprend son arc et retourne au désert!

     »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger,
     et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!

     »Merveilleuses histoires racontées autour du foyer, tendres
     épanchements du cœur, longues habitudes d'aimer si nécessaires à la
     vie, vous avez rempli les journées de ceux qui n'ont point quitté
     leur pays natal! Leurs tombeaux sont dans leur patrie, avec le
     soleil couchant, les pleurs de leurs amis et les charmes de la
     religion.

     »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger,
     et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères[320]!»

L'_Épilogue_ d'_Atala_ renferme le plus grand nombre de ces beautés; il
est d'un ton plus vrai que le reste de l'ouvrage, et peut-être en
est-il, après tout, la plus belle partie. C'est là que se trouve
l'épisode si connu de la jeune mère indienne qui vient de perdre son
fils:

     «Elle se leva, et chercha des yeux un arbre sur les branches duquel
     elle pût exposer son enfant. Elle choisit un érable à fleurs
     rouges, festonné de guirlandes d'apios, et qui exhalait les parfums
     les plus suaves. D'une main elle en abaissa les rameaux inférieurs,
     de l'autre elle y plaça le corps; laissant alors échapper la
     branche, la branche retourna à sa position naturelle, emportant la
     dépouille de l'innocence, cachée dans un feuillage odorant. Oh! que
     cette coutume indienne est touchante! Je vous ai vus dans vos
     campagnes désolées, pompeux monuments des Crassus et des Césars, et
     je vous préfère encore ces tombeaux aériens du sauvage, ces
     mausolées de fleurs et de verdure que parfume l'abeille, que
     balance le zéphir, et où le rossignol bâtit son nid et fait
     entendre sa plaintive mélodie[321].»

Le chant même du rossignol peut-il être plus doux que celui du poète, et
la langue française, depuis Racine, depuis Quinault, fut-elle jamais
plus mélodieuse? Pascal, l'inexorable Pascal, a dit une vérité dure: «On
ne consulte que l'oreille parce qu'on manque de cœur[322].» Ceux-là, en
effet, manquent de cœur qui ne consultent que l'oreille; mais le cœur
lui-même se plaît à une expressive mélodie, et nous ne nous sentons pas
le courage de reprocher à M. de Chateaubriand d'être le plus harmonieux
des écrivains de notre langue, alors même qu'on nous prouverait qu'il a
frayé la voie au charlatanisme d'une verbosité sonore. Il est certain
que rien ne ressemble plus à la musique que la prose de M. de
Chateaubriand, et que bien souvent en effet on l'écoute comme de la
musique. Mais ce qu'il, faut dire ici pour n'avoir pas à le redire plus
tard, c'est que la prose poétique date du roman d'_Atala_. C'est bien le
cas, ou jamais, de se dire à soi-même, comme ce personnage de Molière:

     Allons, ferme, mon cœur, point de faiblesse humaine[323].

Pour condamner une erreur dont Atala est le chef d'œuvre, il faut
résister, je l'avoue, au plus doux enchantement. Il faut se dire bien
des choses... je me trompe, une seule suffit. La prose poétique reste à
M. de Chateaubriand comme un fief qui n'est réversible à personne et qui
s'éteint après lui. Le réveil de la poésie a tranché la question.
Béranger, Lamartine, Victor Hugo ont aboli la prose poétique. Elle n'est
plus. Ils ont réduit la prose à la prose en la déchargeant de l'espèce
de vice-royauté dont les circonstances l'avaient investie. Au lieu de
chercher querelle à l'auteur d'_Atala_, il faut le remercier, car c'est
sa prose qui a réveillé la poésie; il a sans doute inspiré les
prosateurs, mais ses vrais disciples sont des poètes; les plus illustres
procèdent ou relèvent de lui. La cause est jugée à la satisfaction de
toutes les parties; au terme du combat, il n'y a que des vainqueurs.

Je ne puis m'empêcher de finir par une réflexion plus sérieuse. La
veille, pour ainsi dire, du jour qui doit rendre une puissante nation au
culte de ses pères, un grand ouvrage est annoncé, qui doit exposer les
titres de cette religion au respect et à l'amour des humains. Pour
donner d'avance une idée de cet ouvrage, pour essayer le goût du public,
un épisode est détaché du livre. Le _génie_ ou l'esprit du christianisme
doit s'y résumer, s'y réfléchir du moins. Ce sera nécessairement une
production chrétienne. Que ce fragment soit un poème, on s'en étonne,
mais on y consent; le sujet, le contenu fait tout. Or, ce sujet, quel
est-il? une aventure d'amour. Faut-il aller plus loin? faut-il dire quel
est le nœud de l'action? faut-il articuler? C'est impossible. Étrange
prologue, il faut l'avouer, d'un réveil religieux! surtout quand on
considère qu'à part la rapide esquisse d'une civilisation naissant à
l'ombre du christianisme, rien dans le poème n'est fait, je ne dirai pas
pour faire aimer, mais pour faire comprendre cette religion divine. Quel
est le peuple à qui l'on est réduit à parler religion de cette
manière-là? Quelle sera la gravité de l'œuvre apologétique dont _Atala_
est le spécimen? Ces questions sont naturelles; mais puisqu'il faut,
pour aujourd'hui, les laisser pendantes, remarquons, sur la première,
que rien ne prouve que le caractère ou la disposition du peuple ait
déterminé le choix du fragment, et sur la seconde, que l'intention de
l'auteur d'_Atala_ a pu être plus sérieuse que son ouvrage, qu'il y a
d'ailleurs, on le sait, des inconséquences heureuses, et qu'il se
pourrait bien, après tout, que le livre fût plus grave que l'épisode et
plus concluant.



CHAPITRE TROISIÈME

Le Génie du Christianisme.


Le rétablissement des cultes chrétiens dans toute l'étendue de la
République française date du 15 septembre 1801, jour où le Concordat fut
promulgué. Cet événement sans exemple était issu d'un fait également
inouï: la proscription de toute espèce de culte par une société
politique, et l'athéisme élevé au rang de religion d'État. Le seul pays
au sein duquel, de nos jours encore, on puisse voir un temple sans Dieu,
ou, ce qui revient au même, un temple à tous les dieux, avait, dans un
moment d'effroyable délire, mais d'un délire plus logique qu'on ne le
pense, érigé insolemment en crime ce que les rois avaient, non moins
insolemment, érigé en devoir. Cette apostasie solennelle, décrétée par
quelques-uns, n'en était pas moins imputable à tous, selon le sens
profond de cette parole de l'Écriture: «L'Éternel châtia le peuple pour
avoir fait le veau d'or qu'Aaron leur avait fait[324].» Dans le même
sens, il faut lui imputer la réparation offerte plus tard à Dieu et au
genre humain par le chef de la République. L'acclamation fut
universelle, et dans la joie unanime de tous les hommes religieux on vit
disparaître, pour un moment, toutes les différences de secte. Ce n'était
point de telle ou telle religion, c'était de la religion qu'on saluait
le rétablissement, et de très bons protestants se réjouissaient de voir
célébrer de nouveau la messe dans les temples qu'avaient profanés les
fêtes de la Terreur et le culte de la Raison[325].

On peut supposer, sans faire injure à Bonaparte, que ses intentions
n'étaient pas celles d'un apôtre. Le Concordat, que le pouvoir lui-même,
dans ses proclamations, présentait comme un complément du 18 brumaire,
était sans doute une œuvre politique. Les autels relevés remettaient la
France dans la communion des peuples, où la seule promulgation de la
liberté des cultes eût d'ailleurs suffi pour la replacer. Les croyances
religieuses se recommandaient, de l'aveu même des orateurs du pouvoir,
comme une police des consciences, et l'on peut juger quelle petite part
on y faisait au principe, si religieux pourtant, de la spontanéité,
lorsqu'on entend Portalis s'écrier: «La multitude est plus frappée de ce
qu'on lui ordonne que de ce qu'on lui prouve[326].» Le même orateur, en
montrant le christianisme uni à toutes les destinées de l'Empire
français, entrait dans la pensée du nouveau pouvoir, qui cherchait, en
quelque sorte, à se vieillir en se rattachant au passé, et qui
n'ignorait pas que l'association des idées et des souvenirs est la vraie
logique de la multitude. Toutes choses qui s'en sont allées ensemble
peuvent revenir ensemble; il n'y avait pas loin de _Domine salvos fac
consules_ au _Domine salvum fac regem_. Le Concordat célébrait les
fiançailles d'un mariage de raison entre la Révolution, dont la jeunesse
commençait à se passer, et l'antique France représentée par son antique
religion.

Plus pure que l'intention du Premier Consul, l'intention de M. de
Chateaubriand n'était pas parfaitement simple. Il entendait bien aussi
(car il l'a dit lui-même) ramener la France vers la monarchie par la
porte du sanctuaire; mais loin de moi de supposer qu'il n'ait vu alors
dans la restauration religieuse que le moyen d'une restauration
politique. Il avait certainement de plus nobles pensées. Le triomphe du
sentiment religieux était le vrai but de ses efforts. Il jugea que les
circonstances étaient favorables à une apologie du christianisme, et
sans doute il ne se trompait pas. Entre deux générations successives, la
persécution avait jeté des siècles; Louis XVI, Madame Élisabeth, une
légion de martyrs, séparaient l'époque consulaire de l'époque des abbés
de cour; les derniers souvenirs du christianisme étaient héroïques. Sous
la protection de ces souvenirs, on pouvait être écouté. Le moment, il
est vrai, n'était pas encore venu de réclamer la foi; mais ne pouvait-on
pas du moins réclamer la justice, la sympathie et l'admiration? ne
pouvait-on pas parler de la beauté du christianisme à ceux qui ne
voulaient point encore entendre parler de sa vérité?

M. de Chateaubriand a dit souvent, depuis lors, qu'une apologétique
comme le _Génie du Christianisme_ était celle que demandait l'époque et
la seule qu'elle pût accepter.

Je pense qu'on ne peut pas plus le dire de cette époque que de toute
autre où le besoin d'une apologétique a pu se faire sentir. Il n'en est
aucune où l'on n'ait pu trouver de bonnes raisons pour se réduire, en
fait d'apologétique, à un taux inférieur, et en conséquence pour
commencer par les accessoires. En tout temps l'homme demande quelque
chose de moins que la vérité, en reste volontiers aux préliminaires, et
s'amuse, comme on dit, aux bagatelles de la porte.

Toutes les époques se valent quant à leur répugnance pour certaines
doctrines, et toutes, par là même, sont également propres à les entendre
et à les recevoir. Entre le paganisme et la religion de Jésus-Christ il
y avait un abîme, et l'on peut dire aussi qu'il y avait un abîme entre
Léon X et Luther. Ni les apôtres, ni les réformateurs ne se sont amusés
à combler avec des fleurs un abîme que rien ne comble: ils l'ont franchi
d'un élan; c'était la seule manière de le franchir.

S'il y avait une différence entre les époques, elle serait toute en
faveur de celle qui vient à la suite d'une interruption absolue de tout
culte religieux, lorsque d'ailleurs cette interruption n'a pas été assez
longue pour ensevelir toute la génération qui fut élevée dans le culte
aboli. Et supposé que cette génération ait disparu, supposé même, ce qui
est impossible, qu'elle ait emporté avec elle tous les souvenirs et le
sens de tous les monuments, le besoin religieux, qui n'a rien pour se
satisfaire et auquel rien ne peut donner complètement le change, promet
alors, humainement, un heureux succès à ceux qui se présenteront pour le
satisfaire: la timidité et les réticences leur siéraient plus mal que
jamais.

On ne saurait songer à se prévaloir de ces mots de saint Paul: «Je vous
ai donné du lait au lieu de viande, que vous n'étiez pas en état de
supporter[327];» car le lait dont parle saint Paul contenait déjà tous
les éléments essentiels de la doctrine chrétienne, et l'apôtre n'eût
jamais désigné sous ce nom un traité d'esthétique religieuse ou un essai
de christianisme littéraire.

Mais, pour n'être pas la seule chose à faire, ce qu'a fait M. de
Chateaubriand ne pouvait-il pas se faire? Les philosophes et les dévots,
Voltaire et les juges de Calas s'étaient donné le mot pour affubler la
religion d'un costume ridicule et d'un masque odieux. On en était venu à
croire la religion barbare, ennemie des lettres, de la culture et des
lumières. N'était-il pas à propos de montrer le contraire? de le montrer
par un fait, je veux dire en tirant du sein de ce culte méconnu les
éléments d'une belle œuvre d'art ou de littérature? Faire ce que fit M.
de Chateaubriand, n'était-ce pas, en quelque sorte, aérer, parfumer une
enceinte infectée? n'était-ce pas, pour le moins, répondre à ce noble
vœu que Madame de Staël faisait entendre à la même époque: «Rendez-nous
le plaisir de l'admiration[328]?» Oui, je crois qu'on le pouvait; mais à
condition de ne pas mêler et confondre deux buts différents, à condition
de ne pas ériger l'accessoire en principal, de n'attribuer au
christianisme que ce qui lui appartient, de n'en pas dénaturer, de n'en
pas dissimuler l'idée; car il ne saurait en être de la vérité comme de
ces métaux précieux que l'alliage seul, espèce de mésalliance, rend
propres aux usages des arts. Il fallait au bon but joindre les bons
moyens; une bonne cause risque moins peut-être à manquer de défenseurs
qu'à se voir mal défendue. À défaut des hommes, en effet, les choses
viennent en aide à la vérité; à la longue, tout s'arme pour elle, et
elle a moins à redouter, ce me semble, ce qui la nie que ce qui la
compromet.

De fait, l'ouvrage de M. de Chateaubriand a-t-il été utile au sentiment
religieux? A-t-il excité, développé les sentiments religieux? Il serait
injuste de n'accepter, sur une telle question, que la réponse des faits;
il pourrait y en avoir un grand nombre sans que leur rapport avec la
cause qui les a produits fût assez manifeste pour permettre de les
alléguer. Il suffit de pouvoir répondre à cette autre question:
l'ouvrage a-t-il dû ou n'a-t-il pas dû produire les effets dont on
parle? car il est mille occasions où il faut dire: Cette chose a été
utile parce qu'elle était bonne, et non pas: Elle était bonne, car elle
a été utile. Si cette réponse ne suffisait jamais, l'ordre moral,
l'unité de la création, seraient de pures chimères.

Or, la question étant ainsi posée, on peut répondre, je crois, que ce
qui, dans l'ouvrage de M. de Chateaubriand, se rapporte à la religion
naturelle, et particulièrement à la téléologie (doctrine des causes
finales), l'exposition des bienfaits sociaux du christianisme, et une
partie de ce que l'auteur lui-même appelle _la poétique chrétienne_, a
pu être utile en éclaircissant le double nuage de l'ignorance et du
préjugé. Reste à savoir si les défauts du livre n'ont pas de nouveau
épaissi ce nuage. Ce livre de religion eût bien mieux valu s'il eût
renfermé un peu plus de religion et beaucoup moins de théologie.

Toujours est-il que la méthode préférée par l'auteur du _Génie du
Christianisme_ n'était ni la seule ni la meilleure. Dans un sens, quoi
qu'en ait dit Fontenelle, c'est par le gros bout que la vérité entre le
mieux, ou plutôt qu'elle entre. Cela ne nous empêchera pas de rendre
justice à la pensée de M. de Chateaubriand; et si nous trouvons, à
l'examen, qu'il en a trop fait pour une simple poétique, et trop peu
pour une apologétique, nous devons plutôt lui savoir bon gré d'avoir
dépassé son véritable dessein, que mauvais gré d'avoir manqué l'autre.

Je l'avouerai pourtant: il eût mieux valu s'en tenir au premier, ne le
point dépasser, _résonner comme une lyre_, et ne point mêler aux sons de
l'instrument divin le bruit de la lime et du marteau. Un poème, ainsi
qu'une action, ainsi qu'une vie, ne se réfute pas. Chacun peut, en
fermant les yeux, éviter la lumière; mais on ne saurait courber un rayon
du soleil. _Virtutem videant_, s'écrie un poète: la vérité, la beauté,
cette autre vérité, ne forment pas un vœu différent. Sans doute, M. de
Chateaubriand a suivi ce conseil; l'exemple, dans son livre, est à côté
et tout autour de la leçon; mais la leçon a gâté l'exemple;
l'apologétique proprement dite a nui trop souvent à la poétique. Elles
se seraient entr'aidées, si l'auteur eût pénétré, comme Milton, jusqu'au
cœur de cette religion qu'il voulait faire aimer.

Un défaut principal du _Génie du Christianisme_, c'est l'oscillation
perpétuelle de l'auteur entre deux desseins, dont il n'avoue qu'un seul.
Le théologien et le peintre s'embarrassent mutuellement; ils échangent
et confondent leurs arguments; on ne sait jamais très bien, et l'auteur
lui-même a l'air de ne pas bien savoir s'il s'agit de la vérité du
christianisme ou seulement de sa beauté: on dirait, quand la preuve fait
défaut, que l'image est là pour faire le compte. Trop souvent, en se
prolongeant, la ligne fléchit et dévie, et ce qui fut commencé dans une
intention s'achève dans une autre. C'est ainsi qu'ayant didactiquement
exposé le plus sublime à la fois et le plus touchant des mystères,
l'auteur s'écrie:

     «Si ce parfait modèle du bon fils, cet exemple des amis fidèles, si
     cette retraite au mont des Oliviers, ce calice amer, cette sueur de
     sang, cette douceur d'âme, cette sublimité d'esprit, cette croix,
     ce voile déchiré, ce rocher fendu, ces ténèbres de la nature, si ce
     Dieu enfin expirant pour les hommes, ne peut ni ravir notre cœur,
     ni enflammer nos pensées, il est à craindre qu'on ne trouve jamais
     dans nos ouvrages, comme dans ceux du Poète, des _miracles
     éclatants, speciosa miracula_[329].»

Si le sujet ou le but de l'ouvrage s'étend et se resserre tour à tour,
on peut en dire autant de son objet, désigné dans le titre sous le nom
de _christianisme_. Ce mot se trouve tantôt plus large, tantôt plus
étroit que l'objet auquel on l'applique. Plus étroit, puisque, à la
distance de quelques pages, l'auteur nous entretient de
_l'Extrême-onction_[330] et des _Migrations des oiseaux_[331]; plus
large, puisque, sous le nom de christianisme, il n'est question que du
catholicisme, et non pas même du catholicisme officiel, solennellement
épuré, mais du catholicisme sous une forme particulière, celle du moyen
âge. Et même, en y regardant bien, vous douterez si ce n'est pas du
moyen âge plutôt que du catholicisme que l'écrivain expose le génie.
Tout ce qui, dans un certain temps, a existé avec le catholicisme, tout
ce qui, de près ou de loin, en a subi l'influence, en a reçu les
reflets, appartient de droit au sujet de son livre. Preuve en soient les
pages charmantes et assez nombreuses qu'il a consacrées aux fêtes et aux
cérémonies de la chevalerie:

     «L'éducation du chevalier commençait à l'âge de sept ans. Du
     Guesclin, encore enfant, s'amusait, dans les avenues du château de
     son père, à représenter des sièges et des combats avec de petits
     paysans de son âge. On le voyait courir dans les bois, lutter
     contre les vents, sauter de larges fossés, escalader les ormes et
     les chênes, et déjà montrer dans les landes de la Bretagne, le
     héros qui devait sauver la France.

     »Bientôt on passait à l'office de page ou de _damoiseau_, dans le
     château de quelque baron. C'était là qu'on prenait les premières
     leçons sur la foi gardée à Dieu et aux dames. Souvent le jeune page
     y commençait, pour la fille du seigneur, une de ces durables
     tendresses que des miracles de vaillance devaient immortaliser. De
     vastes architectures gothiques, de vieilles forêts, de grands
     étangs solitaires, nourrissaient, par leur aspect romanesque, ces
     passions que rien ne pouvait détruire, et qui devenaient des
     espèces de sort ou d'enchantement.

     »Excité par l'amour au courage, le page poursuivait les mâles
     exercices qui lui ouvraient la route de l'honneur. Sur un coursier
     indompté, il lançait, dans l'épaisseur des bois, les bêtes
     sauvages, ou, rappelant le faucon du haut des cieux, il forçait le
     tyran des airs à venir, timide et soumis, se poser sur sa main
     assurée. Tantôt comme Achille enfant, il faisait voler des chevaux
     sur la plaine, s'élançant de l'un à l'autre, d'un saut franchissant
     leur croupe, ou s'asseyant sur leur dos; tantôt il montait tout
     armé jusqu'au haut d'une tremblante échelle, et se croyait déjà sur
     la brèche, criant: _Montjoye et Saint Denis!_ Dans la cour de son
     baron, il recevait les instructions et les exemples propres à
     former sa vie. Là se rendaient sans cesse des chevaliers connus ou
     inconnus, qui s'étaient voués à des aventures périlleuses, qui
     revenaient seuls des royaumes du Cathay, des confins de l'Asie, et
     de tous ces lieux incroyables où ils redressaient les torts et
     combattaient les Infidèles.

     »... À peine le nouveau chevalier jouissait-il de toutes ses armes,
     qu'il brûlait de se distinguer par quelques faits éclatants. Il
     allait par _monts_ et par _vaux_, cherchant périls et aventures; il
     traversait d'antiques forêts, de vastes bruyères, de profondes
     solitudes. Vers le soir il s'approchait d'un château dont il
     apercevait les tours solitaires; il espérait achever dans ce lieu
     quelque terrible fait d'armes. Déjà il baissait sa visière, et se
     recommandait à la dame de ses pensées, lorsque le son d'un cor se
     faisait entendre. Sur les faîtes du château s'élevait un _heaume_,
     enseigne éclatante de la demeure d'un chevalier hospitalier. Les
     ponts-levis s'abaissaient, et l'aventureux voyageur entrait dans ce
     manoir écarté. S'il voulait rester inconnu, il couvrait son écu
     d'une _housse_, ou d'un _voile vert_, ou d'une _guimpe plus fine
     que fleur-de-lys_. Les dames et les damoiselles s'empressaient de
     le désarmer, de lui donner de riches habits, de lui servir des vins
     précieux dans des vases de cristal. Quelquefois il trouvait son
     hôte dans la joie: Le seigneur Amanieu des Escas, au sortir de
     table, étant l'hiver auprès d'un bon feu, dans la salle bien
     jonchée ou tapissée de nattes, ayant autour de lui ses écuyers,
     s'entretenait avec eux d'armes et d'amour, car tout dans sa maison,
     jusqu'aux derniers _varlets_, se mêlait d'aimer.

     »Ces fêtes des châteaux avaient toujours quelque chose
     d'énigmatique; c'était le festin de _la licorne_, le _vœu du paon_,
     ou _du faisan_. On y voyait des convives non moins mystérieux, les
     chevaliers du Cygne, de l'Écu-Blanc, de la Lance-d'Or, du Silence;
     guerriers qui n'étaient connus que par les devises de leurs
     boucliers, et par les pénitences auxquelles ils s'étaient soumis.

     »... Les entreprises solitaires servaient au chevalier comme
     d'échelons pour arriver au plus haut degré de gloire. Averti par
     les ménestriers, des tournois qui se préparaient au gentil pays de
     France, il se rendait aussitôt au rendez-vous des braves. Déjà les
     lices sont préparées; déjà les dames, placées sur des échafauds
     élevés en forme de tours, cherchent des yeux les guerriers parés de
     leurs couleurs. Des Troubadours vont chantant:

          «Servants d'amour, regardez doulcement
          Aux eschafaux anges de paradis,
          Lors jousterez fort et joyeusement,
          Et vous serez honorez et chéris.»

     »Tout à coup un cri s'élève: _Honneur aux fils des Preux!_ Les
     fanfares sonnent, les barrières s'abaissent. Cent chevaliers
     s'élancent des deux extrémités de la lice, et se rencontrent au
     milieu. Les lances volent en éclats; front contre front, les
     chevaux se heurtent, et tombent. Heureux le héros qui, ménageant
     ses coups, et ne frappant en loyal chevalier que de la ceinture à
     l'épaule, a renversé, sans le blesser, son adversaire! Tous les
     cœurs sont à lui, toutes les dames veulent lui envoyer de nouvelles
     faveurs, pour orner ses armes. Cependant des hérauts crient au
     chevalier: _Souviens-toi de qui tu es le fils, et ne forligne pas!_
     Joutes, castilles, pas-d'armes, combats à la foule, font tour à
     tour briller la vaillance, la force et l'adresse des combattants.
     Mille cris, mêlés au fracas des armes, montent jusqu'aux cieux.
     Chaque dame encourage son chevalier, et lui jette un bracelet, une
     boucle de cheveux, une écharpe. Un Sargine, jusqu'alors éloigné du
     champ de la gloire, mais transformé en héros par l'amour, un brave
     inconnu, qui a combattu sans armes et sans vêtements, et qu'on
     distingue à _sa camise sanglante_, sont proclamés vainqueurs de la
     joute; ils reçoivent un baiser de leur dame, et l'on crie: _L'amour
     des dames, la mort des héraux, louenge et priz aux
     chevaliers_[332].»

Est-ce que bien sérieusement, en nous faisant contempler avec lui

     Aux eschafaux anges du paradis,

l'auteur a cru nous expliquer le vrai génie de la religion à laquelle
Paul a donné son sang, Augustin ses veilles, et Pascal son éloquence?

Les exemples ne nous coûteraient que la peine de choisir; mais pour
montrer que le christianisme de ce livre embrasse trop indifféremment la
religion de la Bible et celle des légendes, il nous suffira de citer le
passage suivant:

«Qui ne connaît _Notre-Dame des Bois_, cette habitante du tronc de la
vieille épine, ou du creux moussu de la fontaine? Elle est célèbre dans
le hameau par ses miracles. Maintes matrones vous diront que leurs
douleurs dans l'enfantement ont été moins grandes depuis qu'elles ont
invoqué la _bonne Marie des Bois_. Les filles qui ont perdu leurs
fiancés, ont souvent, au clair de la lune, aperçu les âmes de ces jeunes
hommes dans ce lieu solitaire; elles ont reconnu leur voix dans les
soupirs de la fontaine. Les colombes qui boivent de ses eaux, ont
toujours des œufs dans leur nid, et les fleurs qui croissent sur ses
bords, toujours des boutons sur leur tige. Il était convenable que la
sainte des forêts fît des miracles doux comme les mousses qu'elle
habite, charmants comme les eaux qui la voilent[333].»

Est-ce là le christianisme, ou n'est-ce pas plutôt la mythologie qui a
germé sur cette religion divine comme l'agaric sur le tronc décomposé
d'un vieux chêne?

Accueillir tant d'éléments hétérogènes ou disparates, embrasser dans un
même dessein les dogmes élémentaires du théisme et l'ensemble confus des
superstitions catholiques, réunir, en les confondant trop souvent, le
point de vue du beau et celui du vrai, c'était un moyen sûr d'enrichir
son sujet, mais non pas d'y porter l'ordre et la clarté. Le plan du
livre, malgré sa symétrie étudiée, trahit trop bien l'embarras, et l'on
n'est pas étonné d'apprendre de l'auteur lui-même, qu'il a trois fois
recommencé son ouvrage[334]. Un coup d'œil sur le plan accuse
l'incertitude du dessein et le vice de la conception première.

L'auteur divise son ouvrage en quatre parties, qu'il faut réduire à
trois. Dans la première, il expose et cherche à démontrer le dogme
chrétien; dans la seconde, il développe le génie poétique et littéraire
du christianisme; dans la troisième, il traite du culte, c'est-à-dire,
dans le sens qu'il donne à ce mot, de toutes les institutions et de
toutes les œuvres qui sont nées du christianisme.

La première partie porte successivement nos regards sur les mystères et
les sacrements, sur la morale, sur les vérités (ou plutôt sur la vérité)
des Écritures, sur l'existence de Dieu et sur l'immortalité de l'âme. Le
principe qui a déterminé cet ordre de matières m'échappe tout à fait, et
je ne saisis pas davantage le principe en vertu duquel le livre des
_Études de la nature_ se répète, en s'abrégeant, dans un livre sur le
_Génie du Christianisme_.

La seconde partie, que l'auteur divise en deux, l'une sous le titre de
_Poétique du Christianisme_, l'autre sous celui de _Beaux-Arts et
Littérature_, embrasse, comme on le voit, toute l'esthétique de la
religion chrétienne. Disputer ici sur les mots, et particulièrement sur
l'acception toute nouvelle de celui de _littérature_, serait assez peu
utile. Dans la _Poétique du Christianisme_, il est question d'abord des
épopées, puis des caractères et des passions, ou de la poésie dans la
sphère purement humaine; après quoi, l'auteur, considérant la poésie
dans ses rapports avec les êtres surnaturels, entreprend le parallèle du
merveilleux chrétien avec le merveilleux mythologique. Un autre
parallèle, entre la Bible et Homère, termine cette partie de l'ouvrage.

Dans celle que l'auteur appelle la quatrième, et que j'appelle la
troisième, M. de Chateaubriand étudie le culte chrétien, c'est-à-dire
selon l'acception également nouvelle qu'il donne à ce mot, tout ce qu'il
reste à envisager dans une religion quand on n'a plus à parler de ses
doctrines ni de son esthétique. Depuis les _cloches_, par lesquelles il
entre en matière, jusqu'à la politique chrétienne, par laquelle il
finit, on peut comprendre combien d'objets divers s'offrent
successivement à sa pensée. Les rites sacrés et spécialement ceux des
funérailles, le clergé séculier et les ordres monastiques, l'œuvre des
missions, et plus généralement toutes les œuvres de miséricorde
chrétienne, enfin l'influence du christianisme sur les lois et les
institutions, voilà, en peu de mots, la carrière parcourue par l'auteur
dans cette dernière partie.

Tel est le cadre, plutôt que le plan, au moyen duquel M. de
Chateaubriand fait, pour ainsi dire, tenir ensemble une multitude
d'opuscules assez peu liés entre eux, une collection de tableaux d'un
grand prix, tous plus ou moins relatifs à un même sujet.

Il faut, quand on lit le _Génie du Christianisme_, faire abstraction du
plan et de l'ensemble, et prendre chaque partie, et même chaque chapitre
séparément. Étudié de la sorte, l'ouvrage ne donne encore que trop de
prise à la critique; mais qu'elles sont belles, qu'elles sont pures bien
souvent, les perles que réunit comme en un collier, un fil si mince et
si fragile!

Les premières de ces perles ne sont pas les plus brillantes ni les plus
pures. Le livre (sur les mystères et les sacrements) par lequel l'auteur
entre en matière, n'a guère d'autre valeur que celle que peut lui donner
le talent de l'écrivain. Le livre suivant, qui traite de la morale du
christianisme, est le plus faible de tout l'ouvrage: il en devait être
le plus fort. Les deux ou trois chapitres dont il se compose sont
absolument au-dessous du sujet.

On ne trouvera pas plus dignes du leur les livres où l'auteur cherche à
établir la vérité de la cosmogonie de Moïse et du récit qu'il nous a
conservé de la première transgression. Le vrai sujet, le dessein avoué
de l'auteur, disparaît sous les ornements; on dirait qu'il cherche à le
faire oublier. Ces disgressions, au reste, sont charmantes. Si
l'histoire du serpent canadien, vaincu par la douceur de la musique, ne
prouve absolument rien, si même elle est frivole en un lieu pareil, elle
donne tant de plaisir qu'on la tient quitte du reste. Il en est de même
du morceau sur le globe, jeune à la fois et vieux à sa naissance.

Il se peut qu'on ne le trouve point assez sérieux; mais que ne
pardonne-t-on pas à des beautés comme celles que je vais reproduire:

     «Il est vraisemblable que l'auteur de la nature planta d'abord de
     vieilles forêts et de jeunes taillis; que les animaux naquirent,
     les uns remplis de jours, les autres parés des grâces de l'enfance.
     Les chênes, en perçant le sol fécondé, portèrent sans doute à la
     fois les vieux nids des corbeaux et la nouvelle postérité des
     colombes. Ver, chrysalide et papillon, l'insecte rampa sur l'herbe,
     suspendit son œuf d'or aux forêts, ou trembla dans le vague des
     airs. L'abeille, qui pourtant n'avait vécu qu'un matin, comptait
     déjà son ambroisie par générations de fleurs. Il faut croire que la
     brebis n'était pas sans son agneau, la fauvette sans ses petits;
     que les buissons cachaient des rossignols étonnés de chanter leurs
     premiers airs, en échauffant les fragiles espérances de leurs
     premières voluptés.

     »Si le monde n'eût été à la fois jeune et vieux, le grand, le
     sérieux, le moral disparaissaient de la nature, car ces sentiments
     tiennent par essence aux choses antiques. Chaque site eût perdu ses
     merveilles. Le rocher en ruine n'eût plus pendu sur l'abîme avec
     ses longues graminées; les bois, dépouillés de leurs accidents,
     n'auraient point montré ce touchant désordre d'arbres inclinés sur
     leurs tiges, de troncs penchés sur le cours des fleuves. Les
     pensées inspirées, les bruits vénérables, les voix magiques, la
     sainte horreur des forêts, se fussent évanouis avec les voûtes qui
     leur servent de retraites, et les solitudes de la terre et du ciel
     seraient demeurées nues et désenchantées, en perdant ces colonnes
     de chênes qui les unissent. Le jour même où l'Océan épandit ses
     premières vagues sur ses rives, il baigna, n'en doutons point, des
     écueils déjà rongés par les flots, des grèves semées de débris de
     coquillages, et des caps décharnés qui soutenaient, contre les
     eaux, les rivages croulants de la terre.

     »Sans cette vieillesse originaire, il n'y aurait eu ni pompe, ni
     majesté dans l'ouvrage de l'Éternel; et, ce qui ne saurait être, la
     nature, dans son innocence, eût été moins belle qu'elle ne l'est
     aujourd'hui dans sa corruption. Une insipide enfance de plantes,
     d'animaux, d'éléments eût couronné une terre sans poésie. Mais Dieu
     ne fut pas un si méchant dessinateur des bocages d'Éden, que les
     incrédules le prétendent. L'homme-roi naquit lui-même à trente
     années, afin de s'accorder par sa majesté avec les antiques
     grandeurs de son nouvel empire, de même que sa compagne compta sans
     doute seize printemps, qu'elle n'avait pourtant point vécus, pour
     être en harmonie avec les fleurs, les oiseaux, l'innocence, les
     amours, et toute la jeune partie de l'univers[335].»

Si l'auteur, dans le cinquième livre (sur l'existence de Dieu) sort
évidemment de son sujet, il faut avouer qu'il entre dans le vrai domaine
de son talent. Si ces tableaux de la nature ne forment pas un ensemble,
pas même une suite, chacun d'eux est la perfection du genre. L'auteur se
souvient utilement de Bernardin de Saint-Pierre; mais jamais imitation,
s'il y a imitation, ne fut plus originale. Ce sont deux talents dont
chacun ne peut être comparé qu'à lui-même. Chacun d'eux a prouvé à sa
manière tout ce que peuvent ajouter d'intérêt à la peinture des beautés
de la création, l'observation exacte des détails et la présence de
l'idée religieuse.

Je ne sais pourtant si l'éloquence de Bernardin de Saint-Pierre n'est
pas, dans ces sujets-là, encore plus vraie et plus pénétrante, si des
combinaisons plus simples ne sont pas aussi plus puissantes, s'il n'y a
pas dans cette simplicité plus grande un plus grand savoir. Dans un
parallèle entre ces deux talents descriptifs, Bernardin n'aurait, je le
crois, rien à craindre du premier coup d'œil, et tout à espérer du
second.

Le livre sur l'immortalité de l'âme renferme de belles idées, des
arguments ingénieux, solides même, avec d'autres qui sont d'une logique
très relâchée. Je ne sais ni quelles considérations avaient dicté à
l'auteur, ni quelles considérations, un peu plus tard, lui firent
supprimer la page au moins singulière où il fait honneur des exploits
des armées républicaines au sentiment religieux[336]. Quoique ce morceau
ait disparu, on ne peut s'empêcher d'en réveiller le souvenir, comme
d'une des preuves les plus sensibles du caractère trop peu sérieux de
l'ouvrage. Croira-t-on que M. de Chateaubriand ait pu méconnaître que
l'enthousiasme politique est une religion, et en tient lieu
momentanément à des individus et à des peuples entiers? A-t-il pu se
méprendre sur l'état religieux et sur l'inspiration des soldats de la
République? Et n'a-t-il pas craint de porter un défi trop rude à la
conviction morale de ses lecteurs en leur demandant à plusieurs
reprises: Étaient-ils des athées, ces héros, etc.? La question était
bien mal posée; car il ne s'agissait point de savoir si ces hommes
croyaient ou ne croyaient pas en Dieu; mais surtout elle était bien
imprudente, et l'auteur, pour s'en convaincre, n'avait rien de mieux à
faire que de se l'adresser à lui-même. Une rhétorique de cette espèce
touche la multitude des hommes à la fois cultivés et irréfléchis, et
l'on est forcé d'avouer que le _Génie du Christianisme_ paraît trop
souvent avoir été écrit pour cette multitude.

Dans ce même chapitre, intitulé: _Danger et inutilité de l'Athéisme_, on
a fort admiré _la mort de la femme athée_:

     «Le jour vengeur approche; le Temps arrive, menant la Vieillesse
     par la main. Le spectre aux cheveux blancs, aux épaules voûtées,
     aux mains de glace, s'assied sur le seuil du logis de la femme
     incrédule; elle l'aperçoit et pousse un cri. Mais qui peut entendre
     sa voix? Est-ce un époux? il n'y en a plus pour elle: depuis
     longtemps il s'est éloigné du théâtre de son déshonneur. Sont-ce
     des enfants? perdus par une éducation impie et par l'exemple
     maternel, se soucient-ils de leur mère? Si elle regarde dans le
     passé, elle n'aperçoit qu'un désert où ses vertus n'ont point
     laissé de traces. Pour la première fois, sa triste pensée se tourne
     vers le ciel; elle commence à croire qu'il eût été plus doux
     d'avoir une religion. Regret inutile! la dernière punition de
     l'athéisme dans ce monde est de désirer la foi sans pouvoir
     l'obtenir. Quand, au bout de sa carrière, on reconnaît les
     mensonges d'une fausse philosophie; quand le néant, comme un astre
     funeste, commence à se lever sur l'horizon de la mort, on voudrait
     revenir à Dieu, et il n'est plus temps: l'esprit abruti par
     l'incrédulité rejette toute conviction. Oh! qu'alors la solitude
     est profonde, lorsque la Divinité et les hommes se retirent à la
     fois! Elle meurt cette femme, elle expire entre les bras d'une
     garde payée, ou d'un homme dégoûté par ses souffrances, qui trouve
     quelle a résisté au mal bien des jours. Un chétif cercueil renferme
     toute l'infortunée: on ne voit à ses funérailles ni une fille
     échevelée, ni des gendres et des petits-fils en pleurs; digne
     cortège qui, avec la bénédiction du peuple et le chant des prêtres,
     accompagne au tombeau la mère de famille. Peut-être seulement un
     fils inconnu, qui ignore le honteux secret de sa naissance,
     rencontre par hasard le convoi; il s'étonne de l'abandon de cette
     bière, et demande le nom du mort à ceux qui vont jeter aux vers le
     cadavre qui leur fut promis par la femme athée[337].»

Cela est éloquent, cela est grand et terrible. On pourrait demander
toutefois si ce n'est pas là l'histoire de la femme sans pudeur et sans
mœurs plutôt que celle de la femme athée. Toutes les femmes de cette
espèce sont athées, je le veux, mais dans le même sens que tous les
hommes vicieux, Dieu, pour les uns et pour les autres, étant comme s'il
n'était pas; mais l'auteur assurément ne l'a point entendu ainsi; il
parle de la femme qui a réussi à se persuader qu'il n'y a point de Dieu,
et qui arrange sa vie en conséquence; mais cette femme n'est qu'une
exception infiniment rare, une monstruosité, et il n'y avait que peu
d'intérêt, peu d'utilité, dans le sujet que traitait l'auteur, à
s'arrêter à cette exception. Si ce morceau a de l'effet, c'est qu'on
oublie la femme athée pour ne penser qu'à la femme libertine. Mais la
femme athée sonnait mieux au titre et dans le cours de ce morceau;
c'était une alliance de mots effroyable; l'auteur l'a donc préféré; là
comme ailleurs il a cherché l'éclat aux dépens du vrai. J'en citerai un
autre exemple: c'est celui de la mort du juste, peinture de fantaisie,
ou plutôt peinture de convention, qui fait trop bien voir que l'auteur
parlait de ce qu'il ne connaissait pas. C'est encore et toujours de la
mythologie:

     «Enfin le moment suprême est arrivé; un sacrement a ouvert à ce
     juste les portes du monde, un sacrement va les clore; la religion
     le balança dans le berceau de la vie; ses beaux chants et sa main
     maternelle l'endormiront encore dans le berceau de la mort. Elle
     prépare le baptême de cette seconde naissance; mais ce n'est plus
     l'eau qu'elle choisit, c'est l'huile, emblème de l'incorruptibilité
     céleste. Le sacrement libérateur rompt peu à peu les attaches du
     fidèle; son âme, à moitié échappée de son corps, devient presque
     visible sur son visage. Déjà il entend les concerts des séraphins;
     déjà il est prêt à s'envoler vers les régions où l'invite cette
     Espérance divine, fille de la Vertu et de la Mort. Cependant l'Ange
     de la paix, descendant vers ce juste, touche de son sceptre d'or
     ses yeux, fatigués, et les ferme délicieusement à la lumière. Il
     meurt, et l'on n'a point entendu son dernier soupir; il meurt, et
     longtemps après qu'il n'est plus, ses amis font silence autour de
     sa couche, car ils croient qu'il sommeille encore: tant ce chrétien
     a passé avec douceur[338]!»

Il est curieux de comparer ce tableau d'une sainte mort, tracé par un
artiste, au même tableau tracé par un homme du métier, si je puis dire,
ainsi, par un homme accoutumé à voir mourir. C'est Massillon que je vais
citer. Massillon lui-même, sur ce sujet, eût pu être plus sobre, plus
vrai; mais enfin combien, en le lisant, l'expérience du prêtre ne vous
paraîtra-t-elle pas au-dessus de l'imagination du poète!

     «Ah! aussi quand les ministres de l'Église viennent enfin annoncer
     à cette âme que son heure est venue, et que l'éternité approche;
     quand ils viennent lui dire au nom de l'Église qui les envoie:
     _Partez, âme chrétienne; Proficiscere, anima christiana_: sortez
     enfin de cette terre où vous avez été si longtemps étrangère et
     captive: le temps des épreuves et des tribulations est fini: voici
     enfin le juste Juge qui vient briser les liens de votre mortalité:
     retournez dans le sein de Dieu, d'où vous étiez sortie; quittez
     enfin un monde qui n'était pas digne de vous!... Quel bonheur pour
     vous d'être enfin quitte de toutes les misères qui nous affligent
     encore; de n'être plus exposée, comme vos frères, à perdre le Dieu
     que vous allez posséder; de fermer enfin les yeux à tous les
     scandales qui nous contristent, à la vanité qui nous séduit, aux
     exemples qui nous entraînent, aux attachements qui nous partagent,
     aux agitations qui nous dissipent! Quel bonheur de sortir enfin
     d'un lieu où tout nous lasse et tout nous souille, où nous nous
     sommes à charge à nous-mêmes, où nous ne vivons que pour nous
     rendre malheureux; et d'aller dans un séjour de paix, de joie, de
     sérénité, où l'on n'a plus d'autre occupation que de jouir du Dieu
     que l'on aime! _Proficiscere, anima christiana_.

     »Quelle nouvelle de joie et d'immortalité alors pour cette âme
     juste! Quel ordre heureux! Avec quelle paix, quelle confiance,
     quelle action de grâces l'accepte-t-elle? Elle lève au ciel, comme
     le vieillard Siméon, ses yeux mourants, et regardant son Seigneur
     qui vient à elle: Brisez, ô mon Dieu, quand il vous plaira, lui
     dit-elle en secret, ces restes de mortalité, ces faibles liens qui
     me retiennent encore: j'attends dans la paix et dans l'espérance
     l'effet de vos promesses éternelles. Ainsi purifiée par les
     expiations d'une vie sainte et chrétienne, fortifiée par les
     derniers remèdes de l'Église, lavée dans le sang de l'Agneau,
     soutenue de l'espérance des promesses, consolée par l'onction
     secrète de l'Esprit qui habite en elle, mûre pour l'éternité, elle
     ferme les yeux avec une joie sainte à toutes les créatures; elle
     s'endort tranquillement dans le Seigneur, et s'en retourne dans le
     sein de Dieu d'où elle était sortie[339].»

La seconde partie nous introduit dans le vrai sujet du livre et dans ce
qu'on peut appeler le système de l'auteur.

Il était intéressant autant que légitime de montrer que le christianisme
n'a pas abruti l'espèce humaine, que même, en tant que le beau moral est
un des éléments de la beauté d'une œuvre d'art, la religion chrétienne a
enrichi la littérature et les arts de beautés nouvelles, qui lui sont
exclusivement propres.

M. de Chateaubriand a tenté davantage; il ne s'en est pas tenu aux
beautés morales; tous les genres de supériorité lui ont paru devoir être
propres à la littérature chrétienne, et il a fait de cette supériorité
générale une marque, un témoignage de la vérité de la religion.

Ce parallèle réclamait quelques précautions, quelques distinctions; car,
d'une part, si l'on peut dire de tous les écrivains, de tous les
artistes qui ont vécu avant Jésus-Christ, ou qui ne l'ont pas connu,
qu'ils n'ont pas été chrétiens, on ne peut pas, d'emblée, qualifier de
chrétiens tous les grands talents qui, depuis Jésus-Christ et dans le
monde chrétien, ont cultivé la littérature et les arts. D'une autre
part, il n'est pas très facile de démêler, parmi les éléments de
supériorité d'un écrivain ou d'un artiste, ce qu'il doit à ses
croyances, aux opinions chrétiennes qui sont l'atmosphère où il est
plongé. Enfin, tout ce qui sort du domaine de la beauté morale est sujet
à une grande diversité d'appréciations. Plusieurs fois déjà la passion
de l'antiquité a jeté les littérateurs dans un système directement
opposée celui de M. de Chateaubriand, et la littérature, par un effet de
cet enthousiasme, est devenue païenne autant qu'elle pouvait l'être.
C'est pourquoi, prise dans son caractère absolu, la thèse de M. de
Chateaubriand est plus ou moins à la merci du goût individuel, et ne
saurait devenir l'objet d'une conviction générale. Dans ce cas, il est
périlleux de faire de la supériorité esthétique ou littéraire du
christianisme un argument en faveur de sa vérité, à moins qu'on ne soit
parvenu d'abord à faire préférer à toutes les autres les beautés dont il
est la source.

La pédanterie de ce travail préliminaire était peu d'accord sans doute
avec le véritable but de l'auteur, qui voulait parler surtout à
l'imagination et au cœur. Mais l'inconvénient de cette méthode, ou de
cette absence de méthode, se fait trop sentir dans les détails. Quel
système que celui qui oblige M. de Chateaubriand à faire un historien
chrétien de Philippe de Comines[340], plus païen que tous les païens
ensemble, d'expliquer par le christianisme l'ordre et la clarté du style
de Buffon[341], d'alléguer Versailles dans le chapitre de l'architecture
chrétienne[342], et de nous prouver, en nous citant l'_Armide_ du Tasse,
que la poésie de la volupté ne nous manque pas plus que toutes les
autres[343]? À quelle nécessité ne le réduit pas sa théorie, s'il faut
absolument que tout ce qui nous plaît ou nous amuse dans les productions
de l'antiquité trouve son pendant ou son équivalent dans nos mœurs, en
sorte que nous ayons aussi notre mythologie, plus charmante que celle
des Grecs? La droiture de sens et la loyauté de M. de Chateaubriand lui
multiplient les embarras. Nul n'aime davantage et ne sent mieux
l'antiquité; il y a d'ailleurs des faits trop évidents pour être
contestés, ou même seulement dissimulés. Ainsi les publicistes de
l'antiquité sont tous religieux; les nôtres ne le sont pas: d'où vient
cela? Cela s'explique très bien, et à la décharge du christianisme, hors
du système de l'auteur; mais dans son système, c'est un fait cruellement
importun.

C'en est un encore assez incommode que la barbarie et le mauvais goût
des âges qui ont précédé la Renaissance, et que cette Renaissance
elle-même due à l'exhumation des littératures antiques. L'hypothèse de
M. de Chateaubriand est trop étroite pour accueillir ce fait et pour
absorber la difficulté qui en ressort.

En résumé, la démonstration qu'a tentée M. de Chateaubriand n'est qu'un
tour de force ingénieux et pénible, qui donne lieu à l'auteur de
développer un esprit fertile, une imagination brillante, mais qui tourne
plus à sa gloire qu'à celle du christianisme. Encore est-il permis de
croire que le _Génie du Christianisme_ a dû son éclatante réputation à
des vérités développées avec talent bien plus qu'à des erreurs défendues
avec habileté.

L'entreprise était, en elle-même, peu digne de la religion.

     _«Si la divinité de la religion tenait à ses beautés poétiques, a
     dit M. Daru, ce serait douter de la religion que de nier son
     affinité avec la poésie. Mais, de bonne foi, pourrait-on se former
     sérieusement un semblable scrupule? et lorsqu'on élève sa pensée à
     ces méditations par lesquelles il a été permis à l'homme d'arriver
     jusqu'aux pieds de son Créateur, peut-on faire dépendre sa foi de
     quelques circonstances futiles? peut-on, en recevant les lois
     éternelles, compter pour quelque chose les avantages qu'elles
     prêtent à un art créé pour notre vanité, pour le plaisir d'un
     instant et la gloire d'un jour? Je ne sais si ceux à qui leurs
     lumières permettent de défendre une cause aussi grave avec des
     armes dignes d'elle, ont pensé que c'était servir la religion avec
     tout le respect qui lui est dû, que de la présenter sous des
     rapports purement humains et même frivoles [344].»_

Ainsi pensait M. Daru de l'entreprise en général. Nous aurions à peine
osé être aussi sévère. Les hommes religieux de l'époque trouvèrent
sûrement que ce langage répondait à leurs impressions. Ils furent
blessés surtout de voir prendre sur le pied d'une œuvre littéraire, et
juger comme tel, le livre des révélations chrétiennes. Tous ne se
plaignirent pas. Un calcul assez peu juste leur persuada qu'il fallait
accepter sans réserves expresses ce défenseur inespéré de l'ancien
culte. Un homme qui ne calculait pas, et qui, n'ayant pas craint de
souhaiter la bienvenue, quoique protestant, à une apologie conçue au
point de vue du catholicisme, ne devait pas craindre non plus de faire
des réserves: notre excellent Gonthier réclama, dans le journal qu'il
rédigeait alors, contre cet hommage trop peu respectueux:

     «Quel que soit, dit-il, le triomphe des Écritures dans cette
     comparaison profane, elle nous paraît indigne de la religion de
     vérité; elle nous semblerait l'avilir, si elle pouvait être avilie,
     et nous croyons que cette doctrine sainte n'est pas descendue des
     cieux pleine de majesté et de pureté, pour entrer en lice avec les
     imaginations bizarres et corrompues des hommes[345].»

J'oserai aller plus loin. Le système de l'ouvrage que nous examinons est
à contre-sens du dessein même de la religion, qui s'est bien gardée
d'affecter cette supériorité, et qui a nettement séparé sa cause de
celle de l'art, pour ne pas donner à ses enseignements un attrait
mondain. Elle n'a pas affecté le contraire non plus; la vérité n'affecte
rien; mais elle n'a pas voulu flatter une faiblesse trop commune, donner
le change aux esprits, et distraire du vrai par le beau. Elle a choisi
des moyens, des formes, un langage, non pas précisément où le vrai parût
seul, puisque sous un certain rapport le vrai entraîne le beau, mais où
le beau ne parût que comme entraîné par le vrai. Elle ne pouvait
s'empêcher d'être sublime; mais elle ne s'est rien permis au delà, et
elle a eu si peu d'égard aux exigences littéraires, qu'on pourrait
croire souvent qu'elle les a volontairement bravées. Préoccupée du fond,
elle n'a pas voulu se préoccuper de la forme au delà de ce que le fond
exigeait impérieusement, et elle semble avoir dit, comme saint Paul: «Je
n'ai pas soin de la chair pour satisfaire ses convoitises; je traite
durement mon corps et je le tiens assujetti[346].»

Ici, je viens heurter contre la théorie qui suppose solidaires et même
consubstantiels le _bon_, qui est la vérité en morale, et le _beau_, qui
est la vérité en esthétique. Cette théorie, examinons-la rapidement.

Nous tombons tour à tour en deux erreurs opposées. Nous passons notre
temps à séparer ce qui est uni, et puis à unir ce qui est séparé. Ne
parlons ici que du second de ces travers. Sous prétexte que l'homme est
_un_, nous voulons unir toutes choses en lui, et dans une proportion
exacte. Nous disons: «Cela irait si bien» et nous avons raison; mais ce
n'est point un argument, et les substances hétérogènes, restant
hétérogènes, refusent de s'unir.

Le bon, qui est la vérité morale, a quelque chose de commun avec le
beau, c'est d'être vrai. Mais il en est de la vérité prise dans sa
totalité comme de la lumière. Une au sein de Dieu, qui est le soleil
dont elle émane, elle se brise dans l'humanité comme sur un prisme; elle
se divise en couleurs, dont chacune n'existe que par la lumière, n'est
perceptible que par la lumière, mais dont aucune n'est la lumière. Il y
a le vrai intellectuel, le vrai moral, le vrai esthétique ou le beau.
Ils ne sont pas absolument sans rapport, mais ils sont distincts et
indépendants. Le sens par lequel chacun d'eux se perçoit et se réalise
est plus parfait chez quelques hommes, moins parfait chez d'autres. On
veut bien avouer que la plus grande justesse d'esprit, la plus grande
rigueur logique, ne conduit pas au vrai moral: pourquoi veut-on que le
vrai moral conduise au vrai esthétique, et surtout qu'il y conduise
seul? Pourquoi ne veut-on pas que le sens du vrai esthétique soit plus
délicat et plus développé chez des hommes à qui le vrai moral est,
comparativement, étranger? Le sentiment, le talent du beau est une des
grâces de Dieu; mais pourquoi ne veut-on pas permettre à Dieu de laisser
ce soleil, de même que l'autre, se lever sur les méchants comme sur les
bons, et cette pluie tomber sur les justes et sur les injustes? Du même
droit dont on fait chaque espèce de vérité solidaire de toutes les
autres, on pourrait exiger que, dès ici-bas, le bonheur extérieur fût
inséparable de la vertu comme il le sera certainement dans le ciel, que
tous les êtres vertueux fussent beaux, que tous les vrais chrétiens
fussent des Apollons. Je ne vois pas pourquoi l'on s'arrêterait en si
beau chemin. Alors, sans doute, c'est par la vue que nous marcherions,
et non plus par la foi.

Il est très vrai qu'arrivée à un certain degré, la corruption des mœurs
entraîne celle du goût, je ne dis pas chez les individus, mais
certainement dans les sociétés; jamais la restauration du goût ne sera
celle des mœurs, alors même qu'il serait possible, lorsque le goût est
perdu, de travailler à sa restauration avant d'avoir restauré les mœurs.

Il est très vrai encore que nous portons en nous le besoin d'unité; un
instinct secret nous avertit que la vérité est une; mais ceux qui
parlent et agissent dans la supposition de l'unité absolue,
méconnaissent ou ignorent le mystère de la chute, qui a détruit l'unité
intérieure de l'homme sur tous les points à la fois. Pourquoi
distinguons-nous le droit et la morale, le délit et le péché, le croyant
et le citoyen, et, pour nous élever encore plus haut, la liberté de
l'homme et la souveraineté de Dieu? La chute seule explique ces
dualités.

Je conclus: Aspirons au bon, cultivons le beau, mais ne les confondons
pas l'un avec l'autre, et ne prétendons pas arriver à l'un par l'autre.

L'examen de ces questions eût dû, mentalement du moins, précéder le
travail de M. de Chateaubriand et déterminer le caractère de son livre.

Du reste, en dehors du système, ou, si l'on veut, dans ce que le système
a de vrai, que de choses exquises l'auteur n'a-t-il pas rencontrées! Il
a été le premier peut-être à faire sentir ce que la poésie et les arts
modernes doivent au christianisme en fait de beautés de l'ordre moral.
Il a démêlé, signalé cet élément chrétien qui semblait avoir, ou peu
s'en faut, échappé jusqu'alors à tous les regards. À l'exemple de
Bernardin de Saint-Pierre, ou sous la même inspiration, il a rattaché la
critique littéraire à ce qu'il y a dans l'âme humaine de plus profond et
de plus intime. Avant eux, personne comme eux n'avait senti et jugé
Racine et Virgile. Une esthétique judicieuse est sortie, par les soins
de M. de Chateaubriand, d'une tentative qui l'était moins. Le _Génie du
Christianisme_ a renouvelé à la fois la critique et la poésie.

En dépit du système, qui d'ailleurs ne paraît que de loin en loin, et
qui laisse leur vérité entière à presque tous les jugements pris au
point de vue absolu, je veux dire tout parallèle mis à part, quelle
n'est pas la valeur d'un volume presque entièrement composé de pages
comme celles que je vais citer? La première fait partie du parallèle
entre Zaïre et Iphigénie:

     «Le Père Brumoy a remarqué qu'Euripide, en donnant à Iphigénie la
     frayeur de la mort et le désir de se sauver, a mieux parlé, selon
     la nature, que Racine, dont l'Iphigénie semble trop résignée.
     L'observation est bonne en soi; mais ce que le Père Brumoy n'a pas
     vu, c'est que l'Iphigénie moderne est la _fille chrétienne_. Son
     père et le Ciel ont parlé, il ne reste plus qu'à obéir. Racine n'a
     donné ce courage à son héroïne que par l'impulsion secrète d'une
     institution religieuse qui a changé le fond des idées et de la
     morale. Ici le christianisme va plus loin que la nature, et par
     conséquent est plus d'accord avec la belle poésie, qui agrandit les
     objets et aime un peu l'exagération. La fille d'Agamemnon,
     étouffant sa passion et l'amour de la vie, intéresse bien davantage
     qu'Iphigénie pleurant son trépas. Ce ne sont pas toujours les
     choses purement naturelles qui touchent: il est naturel de craindre
     la mort, et cependant une victime qui se lamente sèche les pleurs
     qu'on versait pour elle. Le cœur humain veut plus qu'il ne peut; il
     veut surtout admirer: il a en soi-même un élan vers une beauté
     inconnue, pour laquelle il fut créé dans son origine[347].»

Les observations suivantes sur Andromaque vous paraîtront-elles moins
exquises?

     «Lorsque la veuve d'Hector dit à Céphise, dans Racine:

          Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste;
          Il est du sang d'Hector, mais il en est le reste:

     qui ne reconnaît la chrétienne? C'est le _Deposuit potentes de
     sede_. L'antiquité ne parle pas de la sorte, car elle n'imite que
     les sentiments _naturels_; or, les sentiments exprimés dans ces
     vers de Racine, _ne sont point purement dans la nature_; ils
     contredisent au contraire la voix du cœur. Hector ne conseille
     point à son fils d'avoir _de ses aïeux un souvenir modeste_; en
     élevant Astyanax vers le Ciel, il s'écrie:

     «Ô Jupiter, et vous tous, dieux de l'Olympe, que mon fils règne,
     comme moi, sur Ilion! faites qu'il obtienne l'empire entre les
     guerriers; qu'en le voyant revenir chargé des dépouilles de
     l'ennemi, on s'écrie: Celui-ci est encore plus vaillant que son
     père!»

     »Énée dit à Ascagne:

... Et te, animo repetentem exempla tuorum,
          Et pater Æneas, et avunculus excitet Hector[348].

À la vérité, l'Andromaque moderne s'exprime à peu près comme Virgile sur
les aïeux d'Astyanax. Mais après ce vers:

     Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté,

elle ajoute:

     Plutôt ce qu'ils ont fait, que ce qu'ils ont été.

     »Or, de tels préceptes sont directement opposés au cri de
     l'orgueil: on y voit la nature corrigée, la nature plus belle, la
     nature évangélique. Cette humilité que le christianisme a répandue
     dans les sentiments, et qui a changé pour nous le rapport des
     passions, comme nous le dirons bientôt, perce à travers tout le
     rôle de la moderne Andromaque. Quand la veuve d'Hector, dans
     l'Iliade, se représente la destinée qui attend son fils, la
     peinture qu'elle fait de la future misère d'Astyanax a quelque
     chose de bas et de honteux; l'humilité, dans notre religion, est
     bien loin d'avoir un pareil langage: elle est aussi noble qu'elle
     est touchante. Le chrétien se soumet aux conditions les plus dures
     de la vie: mais on sent qu'il ne cède que par un principe de vertu;
     qu'il ne s'abaisse que sous la main de Dieu, et non sous celle des
     hommes; il conserve sa dignité dans les fers: fidèle à son maître
     sans lâcheté, il méprise des chaînes qu'il ne doit porter qu'un
     moment, et dont la mort viendra bientôt le délivrer; il n'estime
     les choses de la vie que comme des songes, et supporte sa condition
     sans se plaindre, parce que la liberté et la servitude, la
     prospérité et le malheur, le diadème et le bonnet de l'esclave,
     sont peu différents à ses yeux[349].»

Je ne puis m'empêcher de remarquer que les beautés signalées dans ces
deux tragédies par M. de Chateaubriand sont encore plus morales que
littéraires, et que sous une forme moins accomplie, moins flatteuse pour
le goût, on peut les rencontrer, hors de la scène et des livres, aussi
touchantes pour le moins.

Le parti pris par l'auteur ne l'a pas empêché de reconnaître, en plus
d'une occasion, la supériorité des anciens sur les modernes. Que ne
l'a-t-il expliquée! Mais enfin, le littérateur le plus dévot à
l'antiquité n'eût pu louer plus dignement, n'eût pu élever plus haut
Virgile, Sophocle et Homère. Quel commentaire que celui qui accompagne
la traduction de la prière du roi Priam au meurtrier de son fils[350]!
Puisque l'étendue de ce morceau m'empêche de le citer, laissez-moi vous
lire ce parallèle entre Virgile et Racine; l'auteur de _René_ nous
laisse bien voir où penchait son cœur:

     «Virgile est l'ami du solitaire, le compagnon des heures secrètes
     de la vie. Racine est peut-être au-dessus du poète latin, parce
     qu'il a fait _Athalie_; mais le dernier a quelque chose qui remue
     plus doucement le cœur. On admire plus l'un, on aime plus l'autre;
     le premier a des douleurs trop royales, le second parle davantage à
     tous les rangs de la société. En parcourant les tableaux des
     vicissitudes humaines, tracés par Racine, on croit errer dans les
     parcs abandonnés de Versailles: ils sont vastes et tristes; mais à
     travers leur solitude, on distingue la main régulière des arts, et
     les vestiges des grandeurs:

     Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes, Un fleuve teint
     de sang, des campagnes désertes.

     »Les tableaux de Virgile, sans être moins nobles, ne sont pas
     bornés à de certaines perspectives de la vie; ils représentent
     toute la nature: ce sont les profondeurs des forêts, l'aspect des
     montagnes, les rivages de la mer, où des femmes exilées _regardent,
     en pleurant, l'immensité des flots:_

          Cunctæque profundum
          Pontum adspectabant flentes[351].»

Il faudrait, Messieurs, vous lire presque en entier cette seconde partie
du _Génie du Christianisme_, si l'on voulait vous citer tout ce qu'elle
renferme d'appréciations justes et délicates, d'idées saines,
d'excellente littérature. Je me bornerai à ce passage sur Tacite:

     «Néanmoins Tacite doit être choisi pour modèle avec précaution; il
     y a moins d'inconvénients à s'attacher à Tite-Live. L'éloquence du
     premier lui est trop particulière, pour être tentée par quiconque
     n'a pas son génie. Tacite, Machiavel et Montesquieu ont formé une
     école dangereuse, en introduisant ces mots ambitieux, ces phrases
     sèches, ces tours prompts, qui, sous une apparence de brièveté,
     touchent à l'obscur et au mauvais goût.

     »Laissons donc ce style à ces génies immortels qui, par diverses
     causes, se sont créé un genre à part; genre qu'eux seuls pouvaient
     soutenir, et qu'il est périlleux d'imiter. Rappelons-nous que les
     écrivains des beaux siècles littéraires ont ignoré cette concision
     affectée d'idées et de langage. Les pensées des Tite-Live et des
     Bossuet sont abondantes et enchaînées les unes aux autres; chaque
     mot, chez eux, naît du mot qui l'a précédé, et devient le germe du
     mot qui va le suivre. Ce n'est pas par bonds, par intervalles, et
     en ligne droite, que coulent les grands fleuves (si nous pouvons
     employer cette image): ils amènent longuement de leur source un
     flot qui grossit sans cesse; leurs détours sont larges dans les
     plaines; ils embrassent de leurs orbes immenses les cités et les
     forêts, et portent à l'Océan agrandi des eaux capables de combler
     ses gouffres[352].»

Le beau considéré dans les arts ramène naturellement l'auteur sur le
théâtre de ses premiers triomphes. L'admirable coloriste, disons mieux,
le grand peintre, reparaît avec toute sa puissance dans les charmants
tableaux que nous allons suspendre devant vous:

     «Les ruines ont ensuite des harmonies particulières avec leurs
     déserts, selon le style de leur architecture. À Palmyre, le dattier
     fend les _têtes d'homme et de lion_ qui soutiennent les chapiteaux
     du _temple du Soleil_; le palmier remplace par sa colonne la
     colonne tombée, et le pêcher que les anciens consacraient à
     Harpocrate, s'élève dans la demeure du silence. On y voit encore
     une espèce d'arbre, dont le feuillage échevelé et les fruits en
     cristaux, forment, avec les débris pendants, de beaux accords de
     tristesse. Quelquefois une caravane, arrêtée dans ces déserts, y
     multiplie les effets pittoresques: le costume oriental allie bien
     sa noblesse à la noblesse de ces ruines; et les chameaux semblent
     en accroître les dimensions, lorsque, couchés entre les fragments
     de maçonnerie, ils ne laissent voir que leurs têtes fauves et leurs
     dos bossus.

     »Les ruines changent de caractère en Égypte; souvent elles offrent
     dans un petit espace diverses sortes d'architecture et de
     souvenirs. Les colonnes du vieux style égyptien s'élèvent auprès de
     la colonne corinthienne; un morceau d'ordre toscan s'unit à une
     tour arabe, un monument du peuple pasteur à un monument des
     Romains. Des Sphinx, des Anubis, des statues brisées, des
     obélisques rompus, sont roulés dans le Nil, enterrés dans le sol,
     cachés dans des rizières, des champs de fèves et des plaines de
     trèfles. Quelquefois, dans les débordements du fleuve, ces ruines
     ressemblent sur les eaux à une grande flotte; quelquefois des
     nuages, jetés en onde sur les flancs des pyramides, les partagent
     en deux moitiés. Le chacal, monté sur un piédestal vide, allonge
     son museau de loup derrière le buste d'un Pan à tête de bélier; la
     gazelle, l'autruche, l'ibis, la gerboise, sautent parmi les
     décombres, tandis que la poule-sultane se tient immobile sur
     quelques débris, comme un oiseau hiéroglyphique de granit et de
     porphyre.

     »La vallée de Tempé, les bois de l'Olympe, les côtes de l'Attique
     et du Péloponnèse, étalent les ruines de la Grèce. Là, commencent à
     paraître les mousses, les plantes grimpantes, et les fleurs
     saxatiles. Une guirlande vagabonde de jasmin embrasse une Vénus,
     comme pour lui rendre sa ceinture; une barbe de mousse blanche
     descend du menton d'une Hébé: le pavot croît sur les feuilles du
     livre de Mnémosyne: symbole de la renommée passée, et de l'oubli
     présent de ces lieux. Les flots de l'Égée, qui viennent expirer
     sous de croulants portiques, Philomèle qui se plaint, Alcyon qui
     gémit, Cadmus qui roule ses anneaux autour d'un autel, le cygne qui
     fait son nid dans le sein de quelque Léda, mille accidents,
     produits comme par les Grâces, enchantent ces poétiques débris; on
     dirait qu'un souffle divin anime encore la poussière des temples
     d'Apollon et des Muses; et le paysage entier, baigné par la mer,
     ressemble à un tableau d'Apelles, consacré à Neptune et suspendu à
     ses rivages[353].»

Mais ce qu'on a le plus remarqué, et ce qui méritait aussi le plus
d'attention dans cette partie du _Génie du Christianisme_, ce sont les
chapitres sur la poésie descriptive, dont la création appartient, selon
l'auteur, à la religion chrétienne. Voici quelques fragments de cet
ingénieux mémoire:

     «Le plus grand et le premier vice de la mythologie était d'abord de
     rapetisser la nature et d'en bannir la vérité. Une preuve
     incontestable de ce fait, c'est que la poésie que nous appelons
     _descriptive_ a été inconnue de l'antiquité; les poètes même qui
     ont chanté la nature, comme Hésiode, Théocrite et Virgile, n'en ont
     point fait de _description_, dans le sens que nous attachons à ce
     mot. Ils nous ont sans doute laissé d'admirables peintures des
     travaux, des mœurs et du bonheur de la vie rustique; mais, quant à
     ces tableaux des campagnes, des saisons, des accidents du ciel, qui
     ont enrichi la muse moderne, on en trouve à peine quelques traits
     dans leurs écrits.

     »Il est vrai que ce peu de traits est excellent comme le reste de
     leurs ouvrages. Quand Homère a décrit la grotte du Cyclope, il ne
     l'a pas tapissée de _lilas_ et de _roses_; il y a planté comme
     Théocrite, des _lauriers_ et de _longs pins_. Dans les jardins
     d'Alcinoüs, il fait couler des fontaines et fleurir des arbres
     utiles; il parle ailleurs de la colline _battue des vents et
     couverte de figuiers_, et il représente la fumée des palais de
     Circé s'élevant au-dessus d'une forêt de chênes.

     »Virgile a mis la même vérité dans ses peintures. Il donne au pin
     l'épithète d'_harmonieux_, parce qu'en effet le pin a une sorte de
     doux gémissement quand il est faiblement agité; les nuages, dans
     les Géorgiques, sont comparés à des flocons de laine roulés par les
     vents, et les hirondelles, dans l'Énéide, gazouillent sous le
     chaume du roi Évandre, ou rasent les portiques des palais. Horace,
     Tibulle, Properce, Ovide, ont aussi crayonné quelques vues de la
     nature; mais ce n'est jamais qu'un ombrage favorisé de Morphée, un
     vallon où Cythérée doit descendre, une fontaine où Bacchus repose
     dans le sein des Naïades.

     »L'âge philosophique de l'antiquité ne changea rien à cette
     manière. L'Olympe, auquel on ne croyait plus, se réfugia chez les
     poètes, qui protégèrent à leur tour les dieux qui les avaient
     protégés. Stace et Silius Italicus n'ont pas été plus loin
     qu'Homère et Virgile en poésie descriptive; Lucain seul avait fait
     quelque progrès dans cette carrière, et l'on trouve dans la
     Pharsale la peinture d'une forêt et d'un désert qui rappelle les
     couleurs modernes.

     »... Le spectacle de l'univers ne pouvait faire sentir aux Grecs et
     aux Romains les émotions qu'il porte à notre âme. Au lieu de ce
     soleil couchant, dont le rayon allongé, tantôt illumine une forêt,
     tantôt forme une tangente d'or sur l'arc roulant des mers; au lieu
     de ces accidents de lumière, qui nous retracent chaque matin le
     miracle de la création, les anciens ne voyaient partout qu'une
     uniforme machine d'opéra.

     »Si le poète s'égarait dans les vallées du Taygète, au bord du
     Sperchius, sur le Ménale aimé d'Orphée, ou dans les campagnes
     d'Élore, malgré la douceur de ces dénominations, il ne rencontrait
     que des faunes, il n'entendait que des dryades: Priape était là sur
     un tronc d'olivier, et Vertumne avec les Zéphirs menait des danses
     éternelles. Des Sylvains et des Naïades peuvent frapper
     agréablement l'imagination, pourvu qu'ils ne soient pas sans cesse
     reproduits; nous ne voulons, point

... Chasser les Tritons de l'empire des eaux,
          Ôter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux...

     Mais enfin, qu'est-ce que tout cela laisse au fond de l'âme? qu'en
     résulte-t-il pour le cœur? quel fruit peut en tirer la pensée? Oh!
     que le poète chrétien est plus favorisé dans la solitude où Dieu se
     promène avec lui! Libres de ce troupeau de dieux ridicules qui les
     bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d'une Divinité
     immense. Le don de prophétie et de sagesse, le mystère et la
     religion semblent résider éternellement dans leurs profondeurs
     sacrées.

     »... Il y a dans l'homme un instinct qui le met en rapport avec les
     scènes de la nature. Eh! qui n'a passé des heures entières, assis
     sur le rivage d'un fleuve, à voir s'écouler les ondes! Qui ne s'est
     plu, au bord de la mer, à regarder blanchir l'écueil éloigné! Il
     faut plaindre les anciens, qui n'avaient trouvé dans l'Océan que le
     palais de Neptune et la grotte de Protée; il était dur de ne voir
     que les aventures des Tritons et des Néréides dans cette immensité
     des mers, qui semble nous donner une mesure confuse de la grandeur
     de notre âme, dans cette immensité qui fait naître en nous un vague
     désir de quitter la vie, pour embrasser la nature et nous confondre
     avec son Auteur[354].»

Il est difficile de ne pas accorder à l'auteur qu'une certaine poésie
descriptive était impossible sous le paganisme, et que la chute des
divinités de l'Olympe a fait place, dans la nature, au vrai Dieu et à
l'âme humaine: il y avait là, sans contredit, les conditions d'une
poésie nouvelle. Mais on est forcé d'avouer que cette poésie a montré
peu d'empressement à s'emparer de l'espace qui lui était ouvert. Telle
que l'auteur l'entend, elle est assez nouvelle dans le monde chrétien;
et il est remarquable que la grande littérature du grand siècle ne l'a
pas même soupçonnée, si même elle ne l'a pas volontairement répudiée. Il
semble donc que l'influence du christianisme ait été surtout négative,
et qu'il faille s'expliquer par d'autres causes le développement moderne
d'une poésie, étrangère, on peut le penser, au génie grec et latin.
Évidemment, elle est trop moderne dans son entier développement pour
qu'on puisse la croire née du christianisme sans le concours de quelque
autre élément. Je ne sais si, en la réduisant à son principe, il ne faut
pas la compter au nombre des attributs du génie septentrional, ou, si
l'on veut, du génie romantique, ce qui est peut-être la même chose. Mais
ce qui paraît moins douteux, c'est qu'elle ne se développe que dans
certaines circonstances, dont le concours a pu être tardif.

     «Sans vouloir nier que des peuples primitifs peuvent sentir, et
     peut-être mieux que nous, le charme auguste et la majesté de la
     création, il faut bien reconnaître qu'une certaine manière de
     sentir la nature est propre aux époques d'une excessive maturité.
     Un siècle civilisé jusqu'à en être malade se détourne volontiers de
     la vue de lui-même vers le spectacle du monde extérieur. Ses
     souffrances intimes lui font goûter dans cette contemplation une
     saveur particulière, que l'homme inculte ne connaît pas.
     L'impression des beautés naturelles n'est point aussi simple qu'on
     se l'imagine. Il n'y a que l'homme social qui soit en état de
     sentir la nature. L'impression qu'elle produit est le résultat d'un
     rapport, souvent d'un contraste. Et plus ce rapport, ou ce
     contraste, se multiplie en se subdivisant, plus l'impression que
     nous recevons de la nature est pénétrante et intime.

     »Je prie le lecteur sensible aux beautés de la création d'analyser
     ce qu'il éprouve dans la muette profondeur d'une antique forêt, ou
     même seulement au coin de la cheminée d'un vieux château, lorsque
     le vent gémit dans les combles, comme une voix plaintive du passé;
     je le prie de se rendre compte des éléments dont se compose son
     plaisir à la vue de cette cime lointaine derrière laquelle s'est
     dérobé le soleil, et où de hauts sapins, comme une chevelure
     hérissée, se dessinent fantastiquement dans cette lumière dorée et
     pour ainsi dire liquide, dont la splendeur magique est le dernier
     reflet de l'astre voyageur; ou, si l'on veut, à la vue du lac
     paisible et ombragé de Lamartine, ou de cet autre lac, de ce
     diamant du désert, véritable héros d'un des romans de Fénimore
     Cooper;... je demande au contemplateur de se dépouiller de tout ce
     qu'il a apporté du monde social, en souvenirs, en regrets, en rêves
     et en espérances du cœur, et de nous dire ensuite ce qui reste.
     Plus on a cultivé son âme dans les commerces de la société, et
     surtout plus on en a souffert, plus enfin la société elle-même est
     souffrante et angoissée, plus la nature est riche, profonde,
     mystérieusement éloquente pour celui qui vient à elle du milieu
     ardent et tumultueux de la civilisation[355].»



CHAPITRE QUATRIÈME

René.


C'est dans cette même seconde partie, à la suite d'un livre sur le
christianisme considéré dans ses rapports avec les passions du cœur
humain, que l'auteur a placé l'histoire de _René_.

Que fait une histoire comme celle de _René_ dans un livre intitulé le
_Génie du Christianisme_? La question serait trop naïve. Que font, dans
le même ouvrage, tant d'autres morceaux que je pourrais citer? Que font,
dans un livre d'apologétique, les amours, très peu romanesques
d'ailleurs, de deux sauvages dans le désert? En sommes-nous encore à
nous étonner? Ne savez-vous pas que M. de Chateaubriand, préoccupé de la
pensée d'emmieller les bords du vase, est allé, dans son zèle, un peu
plus loin que les bords?

Il faut écouter l'auteur lui-même sur son dessein:

     «Il est étonnant que les écrivains modernes n'aient pas encore
     songé à peindre cette singulière position de l'âme. Puisque nous
     manquons d'exemples, nous serait-il permis de donner aux lecteurs
     un épisode extrait, comme _Atala_, de nos anciens _Natchez_? C'est
     la vie de ce jeune René, à qui Chactas a raconté son histoire. Ce
     n'est, pour ainsi dire, qu'une pensée, c'est la peinture du vague
     des passions, sans aucun mélange d'aventures, hors un malheur
     envoyé pour punir René, et pour effrayer les hommes qui, livrés à
     d'inutiles rêveries, se dérobent aux charges de la société. Cet
     épisode sert encore à prouver la nécessité des abris du cloître
     pour certaines calamités de la vie, auxquelles il ne resterait que
     le désespoir et la mort si elles étaient privées des retraites de
     la religion. Ainsi le double but de notre ouvrage, qui est de faire
     voir comment le christianisme a modifié les arts, la morale,
     l'esprit, le caractère, et les passions même des peuples modernes,
     et de montrer quelle sagesse a dirigé les institutions chrétiennes,
     ce double but, disons-nous, se trouve également rempli dans
     l'histoire de René[356].»

Il est douteux que l'auteur ait pensé à tout cela en écrivant l'épisode
de _René_ pour en embellir le poème des _Natchez_; mais puisque cet
épisode s'est trouvé propre à développer une idée morale et littéraire à
la fois, que l'auteur du _Génie du Christianisme_ devait rencontrer sur
son chemin, c'est assurément tant mieux. Pourtant, s'il faut le dire,
j'aimerais mieux le livre avec la préface de moins. Le poète avait
admirablement senti son sujet; le philosophe, ce me semble, est moins
heureux à l'expliquer. Cette expression nouvelle: _le vague des
passions_, n'est-elle pas elle-même un peu vague? et l'auteur fait-il
assez bien comprendre la part du christianisme dans la production d'un
état moral sans nom dans l'antiquité? surtout montre-t-il bien les
ressources du christianisme contre un mal qui n'est probablement que le
symptôme ou l'aveu d'un mal plus profond? Il eût fallu, sur ces deux
points, entendre Pascal, qui a répandu dans ses _Pensées_, sous une
assez grande variété de formes, tous les éléments dont se compose
_René_. Ce n'est pas lui qui a suggéré à M. de Chateaubriand le remède
héroïque de la solitude claustrale, remède dont la nécessité, si elle
était avérée, relèverait assez peu l'idée de la puissance intrinsèque du
christianisme. L'auteur, du reste, ne tient pas trop à ce remède; car le
Père Souël, l'organe avoué de la vérité chrétienne dans ce roman, n'en
dit absolument rien. Il donne à René d'autres conseils, il lui prêche
d'autres maximes, plus philosophiques, ce me semble, que chrétiennes.
Tout ce qu'il dit est fort sensé, mais peu propre à nous faire
comprendre quel est, en cette matière de thérapeutique morale, le vrai
génie du christianisme. Un homme du monde n'eût guère parlé
autrement[357]. La valeur pratique de cet ouvrage me paraît donc peu
considérable, s'il faut la chercher tout entière dans ce discours du
vieux prêtre. Mais, ce discours fût-il beaucoup meilleur, qu'est-ce
qu'un discours? et quand est-ce qu'un discours a constitué la valeur
morale d'un récit? Quand le discours est nécessaire, c'est preuve que le
narrateur n'a pas su son métier. L'instruction doit ressortir des faits.
Or, dans _René_, les faits ne prouvent rien. Le Père Souël a beau dire
que la malheureuse passion et la mort d'Amélie sont le juste châtiment
de la vie errante et inutile de René: cette observation peut être fort
bonne au point de vue chrétien, au point de vue de la foi; mais tels que
nous sommes, nous avons besoin de voir le malheur naissant du mal, et le
pécheur puni par son péché. Dieu lui-même a voulu qu'il en fût ainsi; il
a laissé volontairement à nos mauvaises œuvres la plus grande part dans
l'exécution de la sentence prononcée contre elles; et rien ne nous
empêche de croire ou plutôt tout nous entraîne à penser que la peine du
mal, ici-bas et ailleurs, sera tout entière tirée du mal lui-même, en
sorte que le dessein de miséricorde que Dieu a conçu en notre faveur se
trouve accompli tout entier dans notre régénération ou dans notre
délivrance intérieure, qui, elle-même, a pour principe la bonne nouvelle
du pardon. Dieu, qui nous connaît et qui sait ce qui nous est
nécessaire, a voulu que cette correspondance entre le mal et le malheur
fût constante, et qu'elle ne pût point nous échapper, et sous mille
formes, à mille différentes reprises, sa Parole a proclamé à l'homme la
dispensation que le passage suivant formule avec tant d'énergie: «Ta
malice te châtiera, et tes iniquités te reprendront, afin que tu saches
et que tu voies, que c'est une chose mauvaise et amère que tu aies
abandonné l'Éternel ton Dieu[358].»

Cette providence de Dieu doit servir de modèle et de règle à la
providence, si j'ose la nommer ainsi, qu'exerce le poète dans le petit
monde de sa création. Là aussi, pour entrer dans les vues de Dieu et
pour nous satisfaire, il faut «que la malice fasse mourir le
méchant[359],» ou, en d'autres termes, que les événements naissent des
caractères; et je ne sais si l'on est assez frappé de la coïncidence de
ce précepte littéraire, si généralement, si constamment professé par les
maîtres, avec le principe de théodicée que nous venons de rappeler. Eh
bien! je n'invoque ici que la vérité littéraire, et je réclame, en
m'appuyant sur elle, contre la catastrophe de _René_, qui n'a aucune
relation naturelle avec les torts du héros. C'est du milieu du nuage, et
non des régions sereines du ciel, que la foudre devait partir. Est-ce à
dire que, dans une narration fictive, il n'y ait place que pour le
_nécessaire_ (selon le langage d'Aristote) et que le _vraisemblable_ ne
doive jamais suffire? Les accidents de fortune indépendants de notre
caractère, les malheurs indépendants de notre volonté, n'y peuvent-ils
prendre aucune place? Oui, sans doute, ils le peuvent; mais c'est à
condition qu'ils aident au développement des caractères ou à celui de
l'idée à laquelle le poème est destiné à donner un corps. La catastrophe
de _René_ n'a aucun de ces avantages. Elle ne lui apprend pas que
jusqu'alors il a été heureux et ingrat; elle ne le fait pas rougir de
son injuste tristesse; elle ne le jette ni aux pieds de son maître ni
sur le sein de son père; elle ne fait que changer sa mélancolie sombre
en un morne désespoir; et l'inévitable, la seule conclusion de cette
histoire, c'est qu'il est des infortunes pour lesquelles Dieu lui-même
ne peut rien. Il est étrange d'avoir fait d'une histoire qui conclut
ainsi, un épisode, un ornement du _Génie du Christianisme_; du
christianisme qui nous défend de croire qu'il y ait aucun abîme sans
fond, aucunes ténèbres que le rayon divin ne puisse percer, aucun vide
que Dieu ne puisse combler, aucun tombeau qu'il ne puisse ouvrir. Le
cœur humain est en révolte ouverte, éternelle, contre l'irréparable,
qui, à le bien nommer, est la douleur des douleurs: l'Évangile seul ne
connaît rien d'irréparable, et seul il a osé porter un démenti à cette
parole terrible:

     (Jupiter) diffinget, infectumque reddet,
     Quod fugiens semel hora vixit[360].

Ce que la miséricorde anéantit n'a jamais été. Dieu, dans l'ineffable
puissance de son esprit, nous fait dater d'où il lui plaît. Il sépare de
nous ce qui fut nous-mêmes. Il crée un nouvel homme à qui l'ancien est
étranger. Il n'est pour lui ni crime ineffaçable, ni restitution
impossible, ni temps envolé sans retour, ni destruction, ni mort
d'aucune espèce; le passé n'engloutit rien: tout ce que Dieu prend sous
sa garde est éternel comme lui; et notre soif ne saurait, en y puisant
toujours, tarir son intarissable richesse: nous ne périrons que faute
d'y puiser, et nous ne manquerons à y puiser que faute d'y croire. René
n'y croit point; c'est le tort de bien d'autres; ce peut avoir été le
sien; mais était-ce là ce qu'il fallait nous montrer? est-ce là ce qu'on
nous avait promis?

Il faut remettre à sa place l'histoire de _René_; il faut la rattacher
au poème des _Natchez_ dont primitivement elle faisait partie. Ce n'est
plus dès lors qu'une admirable peinture d'un état moral d'autant plus
digne d'être observé, que c'est dans un degré plus intense, avec un
caractère plus aigu et sous une forme plus distincte, l'état de toute la
société actuelle. Jamais le monde ne se remua davantage, ne parut
emporté par de si grandes espérances, et jamais ennui plus profond ne
fut aussi plus universel. René, Obermann, c'est le siècle; silencieux ou
bruyant, le désespoir est partout.

L'homme, depuis sa déchéance, a deux barrières contre cet abîme; la foi
d'abord, et le préjugé, qui est une espèce de foi. Mais quel doit être
ce désespoir d'une génération qui est au-dessus des préjugés, car elle
comprend tout, et au-dessous de la foi, car elle ne conclut point? Et
comment ceux qui ont le moins de préjugés, le moins de foi, avec une
imagination très ardente et une pensée très active, ne seraient-ils pas
les représentants et les victimes privilégiées de cet ennui profond qui
n'est qu'une forme ou un prélude du désespoir et dont la conclusion
logique est le suicide?

Quand cette disposition se complique d'orgueil, et c'est le cas presque
toujours, le mal en devient plus aigu, la catastrophe plus imminente.

Cet état est poétique, lorsque l'âme est restée capable d'affection,
lorsqu'elle s'unit à quelque chose dans l'univers, lorsque, sans espoir
de rien atteindre, elle embrasse tout, lorsque cette vieillesse de la
pensée s'allie à quelque jeunesse de l'âme. Il résulte autant de poésie
que de douleur de ce contraste entre deux âges dans le même individu.

Ainsi que toutes les créations poétiques, René ne se définit pas. On
saisit, on peut nommer quelques traits généraux; mais René seul, en se
montrant, se nomme tout entier. Le charme de cette personnalité tout
idéale tient précisément à ce que l'analyse cherche en vain «cette
dernière division des jointures et des moelles[361],» dont l'obscurité
impénétrable est le caractère de toute vraie personnalité. Je ne
prétends donc pas vous donner une idée complète de René en vous disant
que c'est une âme qui demande tout à l'univers, tout aux autres et rien
à soi-même; que toutes les limites importunent et pour qui la pensée
même est une limite; qui vit d'impressions, et n'accepte la vie que
comme une sorte de musique vague et mystérieuse; dont toute l'activité
intérieure n'est qu'un rêve mélodieux, magnifique et triste; dont le
malheur, arrangé avec un talent d'artiste, quoique sans préméditation,
est de la poésie pure; un être qui résonne à tous les souffles, comme
une harpe; qui n'en souffre pas moins; dont l'infortune est à la fois
réelle et imaginaire, et qui se tuera peut-être, mais en rêvant, comme
il fait tout le reste. De système, d'opinion, il n'en a point; de
passion, moins encore; une passion le sauverait. L'auteur appelle la
situation de René _le vague des passions_; on peut l'appeler ainsi, mais
c'est plutôt _la passion du vague_. Faute d'attacher son cœur à quelque
chose de ce qui est ou de ce qui peut être, ou, si l'on veut, en
aspirant à tout sans rien choisir, sans rien saisir, René se dissout
pour ainsi dire; il périt, accablé sous la multitude confuse de ses
désirs; il meurt, tout à la fois, de trop et de trop peu de vie. C'est
une victime de la poésie, non de la poésie exercée comme art, mais de la
poésie restée à l'état d'instinct et ne laissant une place à rien de ce
qui n'est pas elle.

C'est une situation dont René ne se rend compte nulle part; car du
moment qu'il s'en rendrait compte, elle ne serait plus la même. Il la
décrit ou plutôt il la révèle involontairement en racontant ses
impressions, qui ne sont jamais que des impressions, germes obscurs,
d'où la pensée, soigneusement captivée, n'éclot jamais. Mais on connaît
le personnage, on l'a pénétré, on a vécu avec lui quand on a lu son
histoire, presque toute composée de passages comme ceux-ci:

     «Les dimanches et les jours de fête, j'ai souvent entendu, dans le
     grand bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine
     qui appelait au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc
     d'un ormeau, j'écoutais en silence le pieux murmure. Chaque
     frémissement de l'airain portait à mon âme naïve l'innocence des
     mœurs champêtres, le calme de la solitude, le charme de la
     religion, et la délectable mélancolie des souvenirs de ma première
     enfance. Oh! quel cœur si mal fait n'a tressailli au bruit des
     cloches de son lieu natal, de ces cloches qui frémirent de joie sur
     son berceau, qui annoncèrent son avènement à la vie, qui marquèrent
     le premier battement de son cœur, qui publièrent dans tous les
     lieux d'alentour la sainte allégresse de son père, les douleurs et
     les joies encore plus ineffables de sa mère! Tout se trouve dans
     les rêveries enchantées où nous plonge le bruit de la cloche
     natale: religion, famille, patrie, et le berceau et la tombe, et le
     passé et l'avenir.

     »Il est vrai qu'Amélie et moi nous jouissions plus que personne de
     ces idées graves et tendres, car nous avions tous les deux un peu
     de tristesse au fond du cœur: nous tenions cela de Dieu ou de notre
     mère[362]».

     «Mais je me lassai de fouiller dans des cercueils, où je ne remuais
     trop souvent qu'une poussière criminelle. Je voulus voir si les
     races vivantes m'offriraient plus de vertus, ou moins de malheurs
     que les races évanouies. Comme je me promenais un jour dans une
     grande cité, en passant derrière un palais, dans une cour retirée
     et déserte, j'aperçus une statue qui indiquait du doigt un lieu
     fameux par un sacrifice. Je fus frappé du silence de ces lieux; le
     vent seul gémissait autour du marbre tragique. Des manœuvres
     étaient couchés avec indifférence au pied de la statue, ou
     taillaient des pierres en sifflant. Je leur demandai ce que
     signifiait ce monument: les uns purent à peine me le dire, les
     autres ignoraient la catastrophe qu'il retraçait. Rien ne m'a plus
     donné la juste mesure des événements de la vie, et du peu que nous
     sommes. Que sont devenus ces personnages qui firent tant de bruit?
     Le temps a fait un pas, et la face de la terre a été
     renouvelée[363].»

     «Un jour j'étais monté au sommet de l'Etna, volcan qui brûle au
     milieu d'une île. Je vis le soleil se lever dans l'immensité de
     l'horizon au-dessous de moi, la Sicile resserrée comme un point à
     mes pieds, et la mer déroulée au loin dans les espaces. Dans cette
     vue perpendiculaire du tableau, les fleuves ne me semblaient plus
     que des lignes géographiques tracées sur une carte; mais tandis que
     d'un côté mon œil apercevait ces objets, de l'autre il plongeait
     dans le cratère de l'Etna, dont je découvrais les entrailles
     brûlantes entre les bouffées d'une noire vapeur.»

     «Un jeune homme plein de passions, assis sur la bouche d'un volcan,
     et pleurant sur les mortels dont à peine il voyait à ses pieds les
     demeures, n'est sans doute, ô vieillards, qu'un objet digne de
     votre pitié; mais quoi que vous puissiez penser de René, ce tableau
     vous offre l'image de son caractère et de son existence: c'est
     ainsi que toute ma vie j'ai eu devant les yeux une création à la
     fois immense et imperceptible, et un abîme ouvert à mes
     côtés[364].»

     «Je me trouvai bientôt plus isolé dans ma patrie que je ne l'avais
     été sur une terre étrangère. Je voulus me jeter pendant quelque
     temps dans un monde qui ne me disait rien et qui ne m'entendait
     pas. Mon âme, qu'aucune passion n'avait encore usée, cherchait un
     objet qui pût l'attacher; mais je m'aperçus que je donnais plus que
     je ne recevais. Ce n'était ni un langage élevé, ni un sentiment
     profond qu'on demandait de moi. Je n'étais occupé qu'à rapetisser
     ma vie, pour la mettre au niveau de la société. Traité partout
     d'esprit romanesque, honteux du rôle que je jouais, dégoûté de plus
     en plus des choses et des hommes, je pris le parti de me retirer
     dans un faubourg pour y vivre totalement ignoré[365].»

     Hélas! j'étais seul, seul sur la terre! Une langueur secrète
     s'emparait de mon corps. Ce dégoût de la vie que j'avais pressenti
     dès mon enfance revenait avec une force nouvelle. Bientôt mon cœur
     ne fournit plus d'aliment à ma pensée, et je ne m'apercevais de mon
     existence que par un profond sentiment d'ennui.»

     «Je luttai quelque temps contre mon mal, mais avec indifférence et
     sans avoir la ferme résolution de le vaincre. Enfin, ne pouvant
     trouver de remède à cette étrange blessure de mon cœur qui n'était
     nulle part et qui était partout, je résolus de quitter la
     vie[366].»

Il se pourrait qu'après la lecture de ces morceaux, on éprouvât pour
René plus de sympathie que de pitié. Il y a sans doute un charme
décevant, mais un charme bien puissant dans la peinture de cette
situation. Le vague a toujours eu un faux air d'infini, et sous plus
d'un rapport les limites nous font peur. Nous désirons tout ensemble et
nous craignons de connaître, parce que si, dans un sens, la connaissance
nous étend, dans un autre elle nous resserre. Le dernier mot, quel qu'il
soit, nous fait peur, comme étant le dernier. Il nous semble, pour le
moins, que la certitude fera disparaître la poésie, qui n'est autre
chose que la spontanéité et la liberté de l'esprit humain; sous les
notes de cette musique rêveuse, nous ne voulons lire aucunes paroles;
que dis-je? il nous semble que le christianisme, avec ses lumineuses
solutions, est venu inscrire notre vie dans un horizon clair, dur et
froid, et nous lui en voulons, esprits énervés que nous sommes, d'avoir
uni la précision à la grandeur. Il est peut-être digne de remarque que
la même époque où le besoin de précision se prononce si vivement dans
toutes les sphères de la science, ait vu éclore une poésie, précise
aussi, je le veux, dans sa partie technique, mais toute pénétrée, au
fond, de l'esprit de _René_. Elle se donne l'air d'aspirer à la
certitude; mais, en cela, elle se ment à elle-même; elle feint une
impatience qu'elle n'a pas; si le doute est une souffrance, elle aime
cette souffrance, et l'état dont elle se plaint est si poétique qu'elle
ne voudrait pas n'avoir plus à se plaindre.

J'insisterais moins sur le péril, si je sentais moins le charme. Ce
charme est bien puissant. Il le serait beaucoup moins si l'auteur avait
eu réellement l'intention qu'après coup il a imposée à son œuvre. Rien
de plus spontané et, pour ainsi dire, de plus involontaire que _René_;
c'est un moment dans la vie de l'écrivain; ou, ce qui revient au même
peut-être, c'est un de ses rêves. Il n'invente pas une situation, il la
subit. Rien n'a été conçu _a priori_, logiquement construit, rien ne
sort de l'esprit, tout découle de l'âme. Ce que le contingent ou
l'individuel a de saisissant ajoute ici son intérêt à celui du
nécessaire et de l'universel; en un mot, René n'est pas tel ou tel
caractère connu et classé, c'est René; son nom peut seul le définir.
Joignez-y la noble aisance du langage, ce mouvement flexible et ressenti
(c'est ainsi que Buffon caractérise celui du cygne sur les eaux), la
mélodie des sons, et ce qu'on a heureusement appelé la mélodie des
couleurs, l'extrême simplicité de la fable, enfin le pathétique terrible
et douloureux du dénoûment, vous comprendrez sans peine que les quelques
pages de _René_, quand M. de Chateaubriand n'en aurait point écrit
d'autres, suffisent pour défendre son nom contre l'oubli. On peut avoir
beaucoup vieilli, par les années et par le cœur; mais on aurait dépassé
la vieillesse même, quand on pourrait relire sans émotion les paroles de
Saint-Preux à Meillerie: «Julie, éternel charme de ma vie...» et cette
page de _René_:

     «Je ne sais ce que le ciel me réserve, et s'il a voulu m'avertir
     que les orages accompagneraient partout mes pas. L'ordre était
     donné pour le départ de la flotte; déjà plusieurs vaisseaux avaient
     appareillé au baisser du soleil; je m'étais arrangé pour passer la
     dernière nuit à terre, afin d'écrire ma lettre d'adieux à Amélie.
     Vers minuit, tandis que je m'occupe de ce soin, et que je mouille
     mon papier de mes larmes, le bruit des vents vient frapper mon
     oreille. J'écoute; et au milieu de la tempête, je distingue les
     coups de canon d'alarme, mêlés au glas de la cloche monastique. Je
     vole sur le rivage où tout était désert, et où l'on n'entendait que
     le rugissement des flots. Je m'assieds sur un rocher. D'un côté
     s'étendent les vagues étincelantes, de l'autre les murs sombres du
     monastère se perdent confusément dans les cieux. Une petite lumière
     paraissait à la fenêtre grillée. Était-ce toi, ô mon Amélie, qui,
     prosternée au pied du crucifix, priais le Dieu des orages
     d'épargner ton malheureux frère! La tempête sur les flots, le calme
     dans ta retraite; des hommes brisés sur des écueils, au pied de
     l'asile que rien ne peut troubler; l'infini de l'autre côté du mur
     d'une cellule; les fanaux agités des vaisseaux, le phare immobile
     du couvent; l'incertitude des destinées du navigateur, la vestale
     connaissant dans un seul jour tous les jours futurs de sa vie;
     d'une autre part, une âme telle que la tienne, ô Amélie, orageuse
     comme l'Océan; un naufrage plus affreux que celui du marinier: tout
     ce tableau est encore profondément gravé dans ma mémoire. Soleil de
     ce ciel nouveau, maintenant témoin de mes larmes, échos du rivage
     américain qui répétez les accents de René, ce fut le lendemain de
     cette nuit terrible qu'appuyé sur le gaillard de mon vaisseau, je
     vis s'éloigner pour jamais ma terre natale! Je contemplai longtemps
     sur la côte les derniers balancements des arbres de la patrie, et
     les faîtes du monastère qui s'abaissaient à l'horizon[367].»

L'attendrissement qu'on éprouve à la lecture de ce passage et de _René_
tout entier, est-il bon? est-il salutaire? est-ce cette pitié épurée,
spiritualisée, la seule que permet Aristote, d'accord, sans s'en douter,
avec une plus haute sagesse? Il n'est pas besoin, Messieurs, que je
réponde à votre place. Vous êtes tous, j'en suis sûr, de l'avis du Père
Souël, et vous sauriez bien tourner contre le poète les reproches qu'il
fait adresser à son héros. Il y a une mélancolie égoïste et vaniteuse,
une tristesse selon le monde, qui conduit à la mort; l'auteur de _René_
ne la rend-il pas intéressante, ne la fait-il pas aimer? C'est toute la
question; je ne veux que l'avoir posée.

René, dit-on, a plusieurs frères dans le monde des créations
littéraires: Werther est son aîné, Obermann et Adolphe ses cadets. Ils
sont tous, je le crois, de la même famille; Obermann et René sont seuls
de la même branche.

Ce qu'ils ont, tous quatre, de commun entre eux, est d'une nature très
générale. Ils sont tous atteints de cette _paresse de cœur_, qui peut se
joindre à une grande activité de l'esprit et du corps, et qu'on a raison
de considérer comme une des plus profondes racines du mal moral. Ils
n'ont ni la foi, qui lie à Dieu, ni le devoir, qui lie aux hommes, ni le
préjugé, qui nous lie à nous-mêmes.

Mais, du reste, Werther n'est qu'un Saint-Preux allemand et bourgeois,
amoureux d'une Julie à peu près irréprochable, et qui se tue après avoir
découvert que cette femme qui ne peut être à lui, répond à son amour.

Werther a été dangereux, dit-on. Il faut qu'on nous l'assure. En tout
cas, il ne l'est plus aujourd'hui. On se tue bien encore, mais on ne se
tue plus par amour. C'est à d'autres passions qu'appartient désormais ce
déplorable honneur. Valons-nous moins, valons-nous mieux, depuis que
l'amour ne dispose plus de notre vie? Cette question ne serait pas sans
intérêt.

Werther est d'une vérité parfaite, mais un peu commune. La pitié qu'il
inspire est mêlée de peu de respect. Mais il aime de bonne foi, c'est un
caractère simple, une âme bonne. On ne peut suivre sa vie et le cours de
ses pensées sans être douloureusement ému. Son malheur est de n'avoir
pas assez de force pour employer toute sa raison; car il a de la raison,
il en a beaucoup. Je donnerais, pour ce qui me concerne, son histoire
tout entière pour cette seule phrase sortie de sa bouche:

     «Si nous avions le cœur ouvert à jouir chaque jour du bien que
     chaque jour nous apporte, nous serions par là-même en état de
     supporter notre mal à mesure qu'il nous est envoyé.»

_Adolphe_ est un des livres les plus spirituels qu'on ait écrits. Cet
esprit est celui de notre époque. Les grands hommes du grand siècle n'en
avaient pas tant. Ils étaient plus profonds et plus riches que nous,
quoique nous ayons un faux air de l'être davantage; mais décidément
notre siècle a plus d'esprit monnayé, plus de cet esprit qui naît de la
décomposition de toutes choses: ne sait-on pas qu'en se putréfiant
certaines substances deviennent lumineuses? Le travail de décomposition
qui multiplie les aspects et les reflets, vaut-il ces grandes vues, ces
pensées simples, qu'on appelait alors de l'esprit et même du bel esprit?

L'esprit d'Adolphe est arrivé à l'autre côté de tout: beaucoup des plus
sardoniques et des plus désabusés se trouveraient naïfs à côté de lui.
On dit de certaines gens qu'on ne voudrait pas se trouver seul avec eux
au coin d'un bois: on a peur aussi de se trouver _seul_ avec un esprit
comme celui-là, et la peur augmente avec le plaisir. Ce n'est pas, comme
dans _René_, le personnage qui est dangereux, mais l'auteur. René nous
gagne à sa maladie par le contact, par le simple regard; Adolphe, homme
personnel et faible comme tant d'autres, n'excite ni sympathie ni
enthousiasme; mais le livre entier est d'une tristesse sèche et d'une
vérité dure qui font mal à l'âme. Corinne, dont Adolphe est une
variante, n'est pas aussi douloureuse. Elle nous attendrit. Adolphe nous
déchire. Quelque chose, après la lecture de _Corinne_, reste encore
debout dans notre âme; après _Adolphe_, rien; et la devise de l'enfer de
Dante pourrait servir d'épigraphe à cette histoire. C'est un terrible
signe du temps, que des romans comme _Adolphe_ soient nos véritables
tragédies. Celles dont on nous affligeait jadis exerçaient notre pitié;
à la lecture de celles-ci, c'est nous-mêmes que nous prenons en pitié,
et, ce qui est pire, en dégoût; ce n'est plus sympathie, mais souffrance
personnelle; toute espèce de foi ou d'espérance est morte; et
l'impitoyable attention que l'écrivain a mise à écarter tout idéal, est
une aggravation de peine à laquelle on ne se résout pas.

Au fait, si c'était un livre moral que celui qui ne laisse aucune place
à l'espérance, _Adolphe_ serait un livre moral. Ce n'était pas la
première fois qu'on représentait cette alliance d'égoïsme et de
sensibilité qui caractérise le héros de ce livre; cette combinaison se
trouve impliquée dans une foule de créations poétiques ou romanesques;
cette combinaison est le fond même des caractères passionnés: mais elle
est à la base même du roman d'_Adolphe_; elle en est, sinon l'idée mère,
du moins un élément principal; la rencontre d'un tel caractère avec une
situation comme celle d'Ellénore doit produire les résultats que le
livre a retracés; ou, si l'on veut, on dira qu'une femme comme Ellénore
doit développer dans un homme comme Adolphe ce caractère complexe qui
est celui de tant d'hommes, mais plus particulièrement le sien. C'était
déjà, si ma mémoire ne m'est pas trop infidèle, l'idée de
_Caliste_[368]: c'est aussi, avec des différences considérables, l'idée
de _Corinne_: du côté de l'homme, la passion sans dévouement; du côté de
la femme, l'abandon d'un dévouement absolu, ou sans la barrière du
respect. Cette conception étant vraie serait morale, si l'on pouvait
appeler moral ce qui a pour conclusion le désespoir, j'entends le
désespoir moral.

Quoi qu'il en soit, Adolphe, c'est-à-dire l'homme sensible, mais
égoïste, faible et sans principes, Adolphe n'est point René. C'est
Obermann qui est René, mais René en prose. Le sermon du Père Souël leur
conviendrait à tous les deux; seulement Obermann ne l'écouterait pas.
René discute peu, Obermann discute sans cesse. René est mélancolique,
Obermann est spéculatif. René a des impressions, Obermann a des
opinions. L'un est emporté par la passion du vague, l'autre par
l'indépendance de la pensée; il ne veut pas même être lié à sa pensée;
il réclame hautement le droit de se contredire; il n'y a selon lui que
les hommes sans sincérité qui ne se contredisent jamais. Dans le vague,
ce qu'aime René, c'est l'immensité; ce que cherche Obermann, c'est la
liberté. Tous deux sont épris de la nature, car elle captive les
imaginations qu'aucun intérêt n'a fixées, ni contenues; mais Obermann
cherche à s'agrandir avec la nature, René s'en laisse enivrer;
l'admiration de l'un est plus contemplative, celle de l'autre est plus
tendre. Obermann jouit, René est subjugué. René cherche une âme
sympathique au sein de la nature; cette force vivante (_natura
naturans_) est le seul dieu d'Obermann qui lui refuse tout autre nom.
Obermann est ennuyé sans être triste; la tristesse, chez René, domine
l'ennui: et, pour achever en deux mots, le second se fait aimer, tandis
qu'on n'éprouve aucun sentiment pour le premier, et qu'on sent qu'il ne
lui en est dû aucun. Le volume qui porte le nom d'_Obermann_ n'est
qu'une suite de pages remarquables, _René_ est un livre. Il y a de l'art
dans l'un, l'autre est une œuvre d'art. Enfin, _Obermann_ peut renfermer
numériquement plus de pensées, plus de vues; mais _Obermann_ est l'œuvre
d'un homme d'esprit, et _René_ celle d'un talent consommé. L'un est une
création immortelle, il n'y a nulle création dans l'autre.

Tous deux sont dangereux, un seul est mauvais: est-ce le mauvais qui est
le plus dangereux? On a pu hésiter avant de répondre. Ceux qui auront la
force de _traverser Obermann_ arriveront peut-être à des convictions
mieux fondées, plus affermies; mais le plus grand nombre ne le
traverseront pas, et pour ceux-là il sera funeste. _René_, avec ce divin
baume de poésie dont il ruisselle, guérira peut-être quelques-unes des
plaies qu'il aura ouvertes. La rêverie, à tout prendre, vaut mieux
encore que la sécheresse d'un scepticisme ergoteur.

_Obermann_ devait être long, précisément parce que ce n'est pas un
livre; toutefois j'ai peine à lui pardonner sa longueur. Ce n'est pas
qu'un livre sur l'ennui ne puisse être très amusant, miss Edgeworth l'a
prouvé; mais tout l'esprit du monde ne saurait empêcher que la
description prolongée d'un ennui peint d'après nature ne soit une chose
ennuyeuse. Je me rappelle à ce propos quelques vers assez peu connus sur
Young, l'auteur des _Nuits_:

     Que de l'homme si fier, sur son humble pelouse,
     La majesté des cieux abaisse la hauteur,
     J'en conviens; mais il faut être Anglais et docteur
     Pour pleurer là-dessus deux volumes in-douze.

Passe encore de pleurer deux volumes in-douze, mais bâiller deux volumes
in-octavo, en vérité c'est trop. L'ennui produit l'ennui; et tout
l'esprit de l'auteur ne nous vaut qu'une commutation de peine; au lieu
de l'ennui, c'est de l'impatience et presque de l'irritation. Je ne fais
entrer pour rien dans cet inévitable effet l'affreuse saveur d'athéisme
dont tout ce livre est saturé; mais c'est pourtant encore un grand
défaut. Nul autre que Dieu ne peut faire un crime à qui que ce soit de
n'être pas chrétien; mais l'irréligion absolue, l'impiété est un odieux
travers. L'athéisme n'est pas mauvais seulement, il est fort laid, et
par conséquent rien n'est moins littéraire. Encore peut-il se trouver de
la poésie dans une impiété désespérée, furieuse; mais les négations
froides et méprisantes de M. de Sénancour sont au-dessous de la prose
elle-même.

On doit savoir gré d'une chose à l'auteur, c'est que, digne de peu de
sympathie, il n'en réclame aucune. C'est quelque chose. On ne l'a pas
pris au mot. On lui a accordé ce qu'il ne demandait point, on est allé
jusqu'à l'enthousiasme. De l'enthousiasme pour Obermann, comprenez-vous
cela? Mais il est de fait que l'égoïsme (ou l'égotisme si l'on veut),
soutenu de quelque esprit et de beaucoup d'assurance, est à peu près sûr
de nous plaire, à nous qui, dans la société, nous éloignons avec dégoût
de ces parleurs dont l'égoïsme arrogant ne laisse jamais la parole au
nôtre. Qu'au lieu de parler, ils écrivent, ils impriment; qu'ils élèvent
leur bavardage à la dignité du volume; qu'ils répandent sur l'insipidité
de leurs communications le sel de leur imagination, l'intérêt de la
vérité, nous suivrons avec une attention palpitante jusqu'à l'histoire
de leurs digestions; et chose merveilleuse, notre égoïsme même nous
attache à la peinture du leur.

J'ai eu tort peut-être de pousser si loin le parallèle entre deux livres
si inégaux. Je n'ajouterai pas à ce tort celui de vous parler de leurs
imitateurs. Triste et nombreuse postérité! Que d'infortunés, que
d'ennuyés sont venus, à l'instar d'Obermann et de René, faire appel à
notre compassion! Bien vainement, il est vrai! Pourtant si l'on doit
juger par l'ennui qu'ils répandent de celui qu'ils ont éprouvé, ils
avaient droit à notre pitié.

Parlons plutôt d'un livre qui n'est guère moins admirable que _René_ et
qui, au point de vue d'une opposition directe, en est le _pendant_
naturel. M. de Maistre, en écrivant _le Lépreux_, a d'autant mieux
réfuté _René_ qu'il n'y songeait pas, et que cette réfutation est une
histoire, un tableau. René est un heureux qui cherche un malheur, et qui
finit par le rencontrer, mais inutilement. Le Lépreux est un infortuné à
qui tout manque, même un nom, et auquel, en fait d'infortune, rien n'a
été refusé sinon l'impossible (car il est admirable que tandis que le
cumul de toutes les félicités est absolument impossible, la réunion de
toutes les infortunes ne l'est pas). Le Lépreux, ainsi que René, a une
sœur, mais malheureuse du même malheur que lui; et pour qu'ils puissent
sentir l'excès de leur disgrâce, ils sont privés de la vue et des
consolations l'un de l'autre. Le Lépreux, à force de malheur, arrive,
comme René, à force d'ennui, à la tentation du suicide. Ici
rappelez-vous, Messieurs, un mot terrible du Père Souël à René: «S'il
faut dire ici ma pensée, je crains que, par une épouvantable justice, un
aveu sorti du sein de la tombe n'ait troublé votre âme à son tour.»
C'est un mot _sorti de la tombe_, un mot de sa sœur morte, qui porte la
consolation et fait naître la paix dans l'âme du Lépreux. Et comment? En
le faisant rentrer et s'asseoir au foyer de cette religion divine qui ne
connaît pas, qui nie hautement _l'irréparable_, et qui offre à l'homme
dépouillé de tous les biens à la fois, la santé, la jeunesse, la beauté,
la liberté, l'éternité de l'amour. Ces deux chefs-d'œuvre, _René_ et _le
Lépreux_ sont inséparables dans ma pensée; _René_ a pris dans le _Génie
du Christianisme_ la place qui appartenait au _Lépreux_, et il est
pénible d'ajouter qu'on serait étonné, dans plus d'un sens, d'y
rencontrer _le Lépreux_.



CHAPITRE CINQUIÈME

Le Génie du Christianisme. II.


La dernière partie du _Génie du Christianisme_, intitulée _Culte_,
traite, sous ce titre beaucoup trop étroit, de toutes les manifestations
et de toutes les œuvres de la religion chrétienne, en dehors du domaine
de la littérature et des arts. Ce volume n'est pas exempt des défauts
graves qui déparent les trois premiers. C'est toujours, sous le nom du
christianisme, le catholicisme exclusivement. L'auteur ne porte point au
compte de la religion chrétienne ce que les communions dissidentes ont
produit de grand et de pur. Il avait réclamé Milton: il n'a garde de
réclamer Guillaume Penn, Franke, Howard. En revanche il grossit de mille
accessoires de hasard le trésor du catholicisme. Toute la couche de
superstitions populaires dont la lente alluvion des temps a pu recouvrir
le dogme catholique, lui est ajoutée sans discernement, sans hésitation;
et ce n'est pas du christianisme seulement, mais du catholicisme
lui-même, qu'on pourrait dire, en lisant ce volume:

     Miraturque novas frondes et non sua poma[369].

Heureusement encore qu'il y a, dans cette dernière partie, peu de
théologie proprement dite; car le peu qu'en a mis l'auteur est très
superficiel et très hasardé. Voyez, par exemple, ce qu'il dit du
sacrifice et sur quelle étrange pétition de principe il se fonde pour
affirmer que le catholicisme lui seul a un culte:

     «Il y a un argument si simple et si naturel, en faveur des
     cérémonies de la messe, que l'on ne conçoit pas comment il est
     échappé aux catholiques dans leurs disputes avec les protestants.
     Qu'est-ce qui constitue le culte dans une religion quelconque?
     C'est le _sacrifice_. Une religion qui n'a pas de sacrifice, n'a
     pas de culte proprement dit. Cette vérité est incontestable,
     puisque chez les divers peuples de la terre les cérémonies
     religieuses sont nées du sacrifice, et que ce n'est pas le
     sacrifice qui est sorti des cérémonies religieuses. D'où il faut
     conclure que le seul peuple chrétien qui ait un culte est celui qui
     conserve une immolation[370].»

Il serait singulier qu'un argument _si simple et si naturel_, au dire de
l'auteur, fût échappé (ou plutôt eût échappé) à tous les controversistes
catholiques, lui seul excepté. Peut-être qu'en effet il ne leur a point
échappé, mais qu'ils ne l'ont pas trouvé si simple et si naturel. Ils
ont pu affirmer la perpétuité de l'immolation; mais probablement ils
auraient jugé imprudent de prétendre qu'un culte où le sacrifice
personnel de Jésus-Christ est remplacé et continué par le sacrifice
intérieur des âmes qui lui sont unies et soumises n'a point le caractère
et la valeur d'un culte. Ils savaient mieux que l'illustre poète ce
qu'on peut dire et ce qu'il faut taire, et nous avons souvent pensé
qu'il y a eu autant de politique, pour le moins, que de conviction dans
l'unanimité de leurs applaudissements[371].

Peut-être, en revanche, ne trouvèrent-ils rien de téméraire dans
l'empressement avec lequel notre auteur relevait la magnificence
extérieure de leur culte, dans son habileté à suppléer la conviction
sérieuse et l'émotion du cœur par l'éblouissement, dans cette
perpétuelle fantasmagorie dont ils tirent eux-mêmes un trop bon parti
pour reprocher à M. de Chateaubriand l'usage qu'il en fait. Quant à
nous, en rendant justice à tout ce qu'il y a de vrai, de touchant, de
sérieux, de fortement ou de finement pensé dans cette dernière partie de
l'ouvrage, nous accusons franchement l'écrivain d'y avoir multiplié les
prestiges, d'avoir parlé à l'imagination beaucoup plus qu'à la raison,
d'avoir fait bien moins ressortir la beauté morale que la beauté
poétique des œuvres et des institutions dont il nous fait l'éloge. Après
quoi, nous n'avons pas besoin d'un effort pour dire que les pages
éloquentes ou charmantes abondent dans ce dernier volume, et que pour
s'épargner des omissions injustes il faudrait tout citer. Ce n'est donc
pas comme seuls dignes d'être distingués, mais comme nous ayant plus
vivement frappé et se présentant le plus souvent à notre mémoire, que
nous indiquons le chapitre sur les _Tombeaux chrétiens_[372], le morceau
sur les sépultures de _Saint-Denis_[373], tout le livre des
_Missions_[374] et notamment le chapitre plus séduisant que sincère sur
les _Missions du Paraguay_[375], enfin cette belle page sur le
Saint-Bernard, écrite par l'auteur sous sa meilleure inspiration et dans
son ton le plus vrai, le meilleur. Donnons-nous le plaisir de la relire:

     «Mais le voyageur des Alpes n'est qu'au milieu de sa course. La
     nuit approche, les neiges tombent; seul, tremblant, égaré, il fait
     quelques pas, et se perd sans retour. C'en est fait, la nuit est
     venue: arrêté au bord d'un précipice, il n'ose ni avancer, ni
     retourner en arrière. Bientôt le froid le pénètre, ses membres
     s'engourdissent, un funeste sommeil cherche ses yeux; ses dernières
     pensées sont pour ses enfants et son épouse! Mais n'est-ce pas le
     son d'une cloche qui frappe son oreille à travers le murmure de la
     tempête, ou bien est-ce le _glas_ de la mort, que son imagination
     effrayée croit ouïr au milieu des vents? Non: ce sont des sons
     réels, mais inutiles! car les pieds de ce voyageur refusent
     maintenant de le porter... Un autre bruit se fait entendre; un
     chien jappe sur les neiges, il approche, il arrive, il hurle de
     joie: un solitaire le suit.

     »Ce n'était donc pas assez d'avoir mille fois exposé sa vie pour
     sauver des hommes et de s'être établis pour jamais au fond des plus
     affreuses solitudes? Il fallait encore que les animaux même
     apprissent à devenir l'instrument de ces œuvres sublimes, qu'ils
     s'embrasassent, pour ainsi dire, de l'ardente charité de leurs
     maîtres, et que leurs cris sur le sommet des Alpes proclamassent
     aux échos les miracles de notre religion[376].»

Avec tous ses défauts, le _Génie du Christianisme_, dont la publication
est le plus grand événement littéraire du demi siècle qui vient de
s'écouler, est une œuvre littéraire d'une haute valeur. Elle restera
pour prouver deux choses: la magie du talent et la puissance de
l'individualité. Si je dis la magie du talent, c'est que ce mot de
_magie_ est le seul qui exprime bien la manière dont M. de Chateaubriand
agit sur ses lecteurs. Le mot même de _charme_ dont le sens primitif est
exactement le même, est insuffisant. Lorsque, en dépit de la raison qui
proteste, et du goût qui murmure, on se livre, sans savoir comment, aux
imaginations de l'écrivain, lorsque, se sentant séduit, on sent aussi
qu'on veut l'être, ou que du moins on diffère la résistance et l'on
ajourne la victoire, lorsque, parfaitement dupe, on se l'avoue en
souriant, car on est bien aise de l'être, il y a _magie_ sans doute, et
la véritable, la seule magie que l'homme puisse exercer. Mais ne croyez
pas que l'homme puisse l'exercer sans l'avoir subie, et que l'on puisse
être enchanteur à moins, d'abord, d'avoir été enchanté. Il n'est tel,
pour tromper, qu'un honnête trompeur. Tel est, si vous me permettez de
le dire, l'incomparable magicien que nous étudions. Honnête, qui l'est
plus que l'auteur du _Génie du Christianisme_? Où faut-il chercher, si
ce n'est en lui, le type du parfait honneur? Mais enfin, prendre des
couleurs pour des raisons, son imagination pour sa conscience, et son
esprit pour son cœur, mêler incessamment la question du vrai et celle du
beau, s'enivrer de la poésie qu'exhalent les grands souvenirs et les
grands spectacles, sans trop s'inquiéter des remontrances d'une raison
très saine, au fond, et aussi solide qu'élevée, c'est ce que fait
constamment l'auteur du _Génie du Christianisme_, et ce que les lecteurs
les plus favorables ne peuvent s'empêcher de remarquer. M. de
Chateaubriand a fait pour le christianisme ce qu'il a fait pour la
Restauration; il les a dotés l'un et l'autre d'une poésie; mais la
Restauration lui a plus d'obligation que le christianisme. Elle y
gagnait tout: et heureuse eût-elle été si, belle des charmes que lui
prêtait le splendide talent de son poète, elle eût voulu aussi être
forte des conseils que lui offrait sa sagesse: mais que sait-on s'il
pouvait la conseiller après l'avoir enivrée? Quant à la religion, elle y
gagnait moins; et sans prétendre qu'elle y perdait tout, j'oserai bien
dire qu'elle avait moins à gagner qu'à perdre à cette noble et
magnifique parodie dont elle est l'objet dans le _Génie du
Christianisme_. La vérité simple et touchante de quelques parties de ce
grand ouvrage ne lutte pas avec avantage contre le fantastique et le
faux qui, à notre avis, y dominent. Le livre renferme des choses graves;
mais dans son ensemble, il manque de gravité. Il a mille beautés, il n'a
pas, en général, celle qui lui est propre: et le jugement que nous
portons ici est tout littéraire; car il ne s'agit point de décider si le
christianisme est vrai, mais s'il y a convenance entre le christianisme,
tel que chacun peut le connaître, et la manière dont M. de Chateaubriand
en a tracé l'apologie; or ce jugement est du ressort de tous les
lecteurs, et très indépendant de leurs convictions en matière de
religion.

Mais enfin, vérité ou magie, conviction ou système, prose ou poésie,
n'importe, le _Génie du Christianisme_ forme, en un sens du moins, un
tout bien lié, un tout compact, dont l'auteur lui-même est la vivante
unité. Quelle que puisse être l'incohérence des éléments du système, ils
se sont unis, fondus, ou plutôt merveilleusement organisés dans l'âme
poétique de l'auteur. Ce qui, comme système, eût été discordant, est un,
est harmonieux comme poème: le _Génie du Christianisme_ est un poème; et
c'est ici qu'il faut revenir sur cette puissance d'individualité dont je
parlais il y a quelques moments. Un système, encore qu'il ait été conçu,
construit par un seul homme, appartient dans un sens à tout le monde;
car c'est une œuvre de logique, et la logique n'a rien d'individuel;
mais cette sorte de système qu'on appelle un _poème_, n'appartient, ne
peut appartenir qu'à une personne unique. C'est là que l'individualité
doit triompher; d'elle seule dépend l'unité de l'œuvre: plus
l'individualité est puissante, plus l'unité intérieure est forte, et
cette unité intérieure est, au point de vue littéraire, la vérité même.
Tout ce qui est assemblé du dehors, tout ce qui n'a pas été attiré du
dedans par une sorte d'aimant moral, puis réuni, résumé par cette force
vivante; tout ce qui, au lieu de croître comme une plante, a été
construit comme un édifice, ne peut avoir, poétiquement, aucune vérité.
Et en revanche (chose merveilleuse, triomphe éclatant de la personnalité
humaine!) des éléments que la raison ne rapprochait pas, et dont la
réunion manque de vérité objective, obtiennent une sorte d'unité et une
sorte de vérité dans l'âme du poète, qui les lie les uns aux autres par
des liens inconnus. M. de Chateaubriand n'a fait presque, sous des
formes et sous des noms très divers, que des poèmes, parmi lesquels les
plus involontaires ne sont peut-être pas les moins parfaits; et quoique
jamais, à l'en croire, il n'ait été poète qu'en attendant mieux, jamais,
en devenant quelque chose de mieux, il n'a cessé d'être poète. La
poésie, dont il s'est bien gardé d'introduire indiscrètement le langage
dans les affaires, l'a accompagné partout, a traversé avec lui toutes
les situations: et sur ce rivage solitaire où l'a laissé, en se
retirant, le flot de la politique, nous le retrouvons seul avec elle,
seul, disons-nous, à moins qu'une foi mûrie par les années et
l'adversité ne soit l'inspiration du livre nouveau qu'on nous
promet[377], livre qui, dans ce cas, terminerait bien dignement la
carrière qu'ouvrit, il y a quarante années, l'histoire de Chactas et
d'Atala. Qu'il s'en défende ou non, M. de Chateaubriand est surtout
poète, le poète qu'attendait le dix-neuvième siècle, le père de toute la
poésie que notre siècle a vu éclore, celui dont le nom ne convient pas
moins que celui d'Homère dans ces beaux vers de Rousseau:

     À la source d'Hippocrène Homère ouvrant ses rameaux, S'élève comme
     un vieux chêne Entre de jeunes ormeaux[378].

Je m'abstiens de rechercher jusqu'à quel point et dans quel sens le
livre de M. de Chateaubriand a pu modifier les convictions
philosophiques des hommes de son temps. Il est plus facile et moins
hasardeux d'apprécier l'influence littéraire de ce livre fameux. Avant
tout, il a été, pour les poètes, pour les artistes, une riche palette,
où les plus habiles n'ont pas été les moins empressés à venir tremper
leur pinceau; il a, non pas le premier, mais avec le plus grand succès,
donné l'exemple d'appliquer la couleur locale aux tableaux que
l'imagination emprunte aux souvenirs de l'histoire; il a reporté avec
empire les esprits aux sources du romantisme et de la poésie classique,
vers le moyen âge et vers l'antiquité grecque; il a réveillé le goût des
études historiques, en faisant entrevoir de combien de poésie, de
combien d'émotions et de jouissances nous privaient nos préjugés en
histoire: non pas qu'il soit lui-même exempt de préjugés, non pas que sa
couleur soit toujours vraie; son moyen âge est de fantaisie; sa
prédilection pour le passé n'est guère qu'une hallucination poétique,
dont, sans se rétracter formellement, il a fait justice plus tard[379];
mais il a réveillé des souvenirs éteints, il a piqué la curiosité par la
séduction, quelquefois trompeuse, de son coloris; la foule a, sur ses
pas, remonté le courant des âges; la nation s'est informée de ses
origines: ce poète a produit des historiens. Enfin, le _Génie du
Christianisme_ a modifié la langue elle-même; il l'a enrichie de mots et
de formes, dont plusieurs étonnèrent à leur apparition, et furent
ensuite couramment employés par ceux qu'ils avaient le plus étonnés. La
langue littéraire de nos jours est tout étincelante des épithètes, des
métaphores, des associations de mots, dont M. de Chateaubriand l'a
dotée. Dans le style, il a répandu des teintes plus vives, et introduit,
si j'ose parler ainsi, le spectacle. On avait jadis outré le mouvement;
on a prodigué la couleur. La sobriété de l'ancien style français a
disparu sans retour; mais le _Génie du Christianisme_ a maintenu la
grâce de ses mouvements, la fermeté de son attitude, la noble simplicité
de ses allures. La phrase de M. de Chateaubriand, avec une intention
musicale un peu trop marquée, un rythme quelquefois trop prononcé, est
pourtant bien la phrase française, nette, prompte, élastique. Mais, au
total, c'en est fait, je ne dirai pas de la candeur du dix-septième
siècle, mais de la simplicité de diction du dix-huitième. Le _Génie du
Christianisme_ a créé une nouvelle tradition. L'esprit français saura
bien, dans cette voie moderne, se restreindre et se réprimer; mais tout
nous entraîne vers le luxe et vers la fantaisie, et si la langue de
notre époque ressemblait à celle du grand siècle, elle ne ressemblerait
pas au nôtre. La France du dix-neuvième siècle est bien toujours la
France; mais c'est la France du dix-neuvième siècle que le poète semble
avoir caractérisée d'avance lorsqu'il a dit, en parlant des coursiers de
Phaëton:

     Expatiantur equi, nulloque inhibente per auras
     Ignotæ regionis eunt[380].

La transformation, le développement du talent de M. de Chateaubriand,
entre l'_Essai historique_ et le _Génie du Christianisme_, sont si
extraordinaires qu'il n'y en a peut-être pas d'autre exemple. C'est
presque une création, une seconde naissance, ou, si l'on veut, la
découverte inopinée d'un monde inconnu. Ce phénomène, qui n'est pas
commun à toutes les destinées littéraires, ne doit-il pas être
accompagné d'une émotion indicible, telle qu'est l'émotion du penseur
lorsqu'une grande vérité se révèle à lui dans toute la splendeur de son
évidence, ou telle que Milton nous a représenté l'émotion de la mère des
humains, lorsque, pour la première fois, elle se voit dans le miroir des
eaux, sans s'y reconnaître encore:

     As I bent down to look, just opposite
     A shape within the watery gleam appear'd,
     Bending to look on me; I started back,
     It started back; but pleased I soon return'd,
     Pleased it return'd as soon with answering looks
     Of sympathy and love: there I had fix'd
     Mine eyes till now, and pin'd with vain desire,
     Had not a voice thus warn'd me: What thou seest,
     What there thou seest, fair creature, is thyself.

     Un autre ciel brillait dans l'eau calme et limpide.
     Pour le voir je me penche, et plonge un œil avide
     Dans l'onde où tout à coup une forme apparaît
     Et se penche vers moi pour me voir. Inquiet,
     Mon cœur a tressailli; je recule; elle-même
     Recule en tressaillant; mais vers ces traits que j'aime
     Un charme me rappelle; un charme aussi vers moi
     La ramène à son tour; car ce n'est pas l'effroi,
     C'est l'intérêt, l'amour, que son regard exprime.
     Elle m'aime, je l'aime; et l'ardeur qui m'anime
     À cet objet, vers qui s'élancent tous mes vœux,
     En ce moment encore attacherait mes yeux,
     Si bientôt une voix: Ô belle créature!
     Ce que tu vois, dit-elle, ici, dans cette eau pure,
     C'est toi-même[381].

     (_Paradis Perdu_, livre IV.)



CHAPITRE SIXIÈME

Les Martyrs.


Du _Génie du Christianisme_ aux _Martyrs_, d'un poème à un autre poème,
il ne faut pas attendre le même prodige, quoique dans cet intervalle,
assurément, la pensée de l'auteur ne soit pas demeurée immobile. Il m'en
coûte de ne pas relever pour vous, comme je l'ai fait pour moi-même avec
un soin jaloux, tous les grains d'or, toute la poussière de diamant que
M. de Chateaubriand a semée sur sa route. Je me condamne à passer sous
silence les beaux articles dont il enrichit le _Mercure_, jusqu'à ce
fameux article qui n'y parut point, et qui provoqua la brutale
suppression du journal. C'est le pendant et c'était le présage du pilon
où périt pour un temps le livre _de l'Allemagne_. Il faut avouer que
Napoléon ne joignait pas toujours aux allures d'un grand homme les
manières et les procédés d'un homme bien élevé. Comment n'avait-il pas
peur de se trahir ou de se calomnier lui-même en frappant d'interdit des
passages comme celui-ci (car dans cet article sur le _Voyage en Espagne_
de M. de Laborde, ces lignes constituaient sans doute le corps du
délit):

     «La muse a souvent retracé les crimes des hommes; mais il y a
     quelque chose de si beau dans le langage du poète, que les crimes
     même en paraissent embellis: l'historien seul peut les peindre sans
     en affaiblir l'horreur. Lorsque, dans le silence de l'abjection,
     l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix
     du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est
     aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce,
     l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en
     vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire; il croît
     inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre
     Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde.
     Bientôt toutes les fausses vertus seront démasquées par l'auteur
     des _Annales_; bientôt il ne fera voir, dans le tyran, déifié, que
     l'histrion, l'incendiaire et le parricide: semblable à ces premiers
     chrétiens d'Égypte, qui, au péril de leurs jours, pénétraient dans
     les temples de l'idolâtrie, saisissaient au fond d'un sanctuaire
     ténébreux la divinité que le Crime offrait à l'encens de la Peur et
     traînaient à la lumière du soleil, au lieu d'un dieu, quelque
     monstre horrible[382].»

Mais pourrais-je m'empêcher de mentionner au moins la _Lettre écrite de
Rome à M. de Fontanes_, en 1804? Je ne pense pas que l'auteur ait rien
écrit de plus parfait, et ce serait une étude également curieuse et
profitable que celle des changements que cette lettre a subis, d'une
édition à l'autre, sous le rapport du style. Cet examen justifierait le
témoignage que l'auteur s'est rendu plus d'une fois, d'être difficile
avec lui-même et amoureux de la perfection. Ce qu'il y a de beau, c'est
que, sous toutes ces corrections, le premier jet, l'essor, la liberté
des mouvements se retrouvent. Il me semble que les pages mêmes de _René_
n'ont pas plus de grandeur, et ne sont pas imbues d'une mélancolie plus
pénétrante. Heureusement il est presque inutile de citer. Cette lettre,
on la sait par cœur. Combien de lecteurs se rappellent à peu près mot
pour mot cette description du coucher du soleil à l'horizon romain:

     «J'ai souvent aussi remonté le Tibre à Ponte-Mole, pour jouir de
     cette grande scène de la fin du jour. Les sommets des montagnes de
     la Sabine apparaissent alors de lapis lazuli et d'or pâle, tandis
     que leurs bases et leurs flancs sont noyés dans une vapeur d'une
     teinte violette ou purpurine. Quelquefois de beaux nuages comme des
     chars légers portés, sur le vent du soir avec une grâce inimitable,
     font comprendre l'apparition des habitants de l'Olympe sous ce ciel
     mythologique; quelquefois l'antique Rome semble avoir étendu dans
     l'Occident toute la pourpre de ses consuls et de ses Césars, sous
     les derniers pas du dieu du jour[383].»

Voici, dans un cadre plus resserré, dans l'enceinte d'une ruine, un
tableau non moins exquis:

     «Surpris par la pluie, au milieu de ma course, je me réfugiai dans
     les salles des Thermes voisins du Pœcile, sous un figuier qui avait
     renversé le pan d'un mur en croissant. Dans un petit salon
     octogone, une vigne vierge perçait la voûte de l'édifice, et son
     gros cep lisse, rouge et tortueux, montait le long du mur comme un
     serpent. Tout autour de moi, à travers les arcades des ruines,
     s'ouvraient des points de vue sur la campagne romaine. Des buissons
     de sureau remplissaient les salles désertes où venaient se réfugier
     quelques merles. Les fragments de maçonnerie étaient tapissés de
     feuilles de scolopendre, dont la verdure satinée se dessinait comme
     un travail en mosaïque sur la blancheur des marbres. Çà et là de
     hauts cyprès remplaçaient les colonnes tombées dans ces palais de
     la mort; l'acanthe sauvage rampait à leurs pieds, sur des débris,
     comme si la nature s'était plu à reproduire sur les chefs-d'œuvre
     mutilés de l'architecture, l'ornement de leur beauté passée. Les
     salles diverses et les sommités des ruines ressemblaient à des
     corbeilles et à des bouquets de verdure: le vent agitait les
     guirlandes humides, et toutes les plantes s'inclinaient sous la
     pluie du ciel[384].»

Ce séjour de Rome devait profiter à une grande composition dont M. de
Chateaubriand portait déjà peut-être la pensée dans son esprit: je parle
des _Martyrs_. Il en avait choisi le dessein et arrêté le plan vers
1806, lorsqu'il partit pour visiter la Grèce, l'Asie Mineure et la
Palestine. L'ouvrage qui a réclamé tant de travaux et de fatigues parut
en 1809.

La critique des _Martyrs_ est facile. Il est même facile, sans exagérer
aucune critique et ne blâmant que ce qui est blâmable, de donner de cet
ouvrage une idée très fausse. Cela n'est pas seulement aisé, cela est
inévitable. Il faudrait une habileté peu commune pour faire, au moyen
d'une analyse, valoir les beautés d'un livre autant que cette analyse en
a fait valoir les défauts. Mon espoir, en cette occasion, c'est que j'ai
à parler d'un livre que tout le monde a lu ou que tout le monde lira.

Écoutons d'abord l'auteur sur son dessein:

     «J'ai avancé, dans un premier ouvrage, que la Religion chrétienne
     me paraissait plus favorable que le Paganisme au développement des
     caractères, et au jeu des passions dans l'Épopée; j'ai dit encore
     que le _merveilleux_ de cette religion pouvait peut-être lutter
     contre le _merveilleux_ emprunté de la Mythologie: ce sont ces
     opinions, plus ou moins combattues, que je cherche à appuyer par un
     exemple.

     »Pour rendre le lecteur juge impartial de ce grand procès
     littéraire, il m'a semblé qu'il fallait chercher un sujet qui
     renfermât dans un même cadre le tableau des deux religions, la
     morale, les sacrifices, les pompes des deux cultes; un sujet où le
     langage de la Genèse pût se faire entendre auprès de celui de
     l'Odyssée; où le Jupiter d'Homère vînt se placer à côté du Jéhova
     de Milton sans blesser la piété, le goût et la vraisemblance des
     mœurs.

     »Cette idée conçue, j'ai trouvé facilement l'époque historique de
     l'alliance des deux religions[385].»

Vous le voyez, Messieurs, les _Martyrs_, dont le sujet est le triomphe
de la religion chrétienne, étaient destinés à la faire triompher dans la
littérature comme elle a triomphé dans le monde.

Laissons pour un moment le dessein de l'ouvrage, et voyons-en le sujet,
ou plutôt voyons si le choix du sujet, si l'idée mère de la composition
est convenable au dessein de l'auteur.

Il s'agit du _Triomphe de la religion chrétienne_[386], non dans
l'avenir, mais dans le passé. Il y a dix-huit siècles que le
christianisme triomphe: est-ce de ces dix-huit siècles que le poète va
nous retracer l'histoire? Outre ce triomphe permanent, non interrompu,
le christianisme triomphe à des moments et en des lieux déterminés,
chaque fois que le repentir d'un pécheur donne sujet aux anges de se
réjouir dans le ciel, et chaque fois aussi que les principes de
l'incrédulité et du péché étant mis en balance avec ceux de la foi et de
la morale, ces derniers l'emportent: eh bien! est-ce de quelques-unes de
ces victoires, qui se comptent par milliers, ou plutôt qui ne se
comptent point, que nous allons entendre l'histoire? Quelque beau que
soit ce dessein, ce n'est pas celui de l'auteur. Non, il a découvert
qu'à une certaine époque, savoir vers l'an 320 de notre ère, le
christianisme a remporté une victoire définitive, nécessaire à son
existence au même titre que peut l'être, dans la lutte d'un peuple avec
un autre, une bataille gagnée; il s'agit d'une victoire sans laquelle
l'avenir du christianisme sur la terre n'était pas assuré, et qui met
fin péremptoirement à toute incertitude sur les desseins de Dieu. Cette
victoire, vous l'avez compris, c'est l'adoption du christianisme par
Constantin, «nouveau Cyrus qui mettra le trône des Césars à l'ombre des
saints tabernacles, qui brisera les simulacres des Esprits de ténèbres,
et ne permettra plus aux faux dieux d'élever leurs temples auprès des
autels du Fils de l'homme;» c'est la disparition de l'idolâtrie; «car,
dit le Père éternel à son fils dans le poème qui nous occupe, le moment,
qui doit faire triompher votre croix, est arrivé[387].»

Le grand coup d'État qu'on attribue à Constantin, la promotion
officielle du christianisme au rang de religion d'État, c'est ce que M.
de Chateaubriand en 1809, et en qualité de poète, appelait _le triomphe
de la religion chrétienne_. En 1830 c'est l'historien qui parle, et son
langage a plus de réserve. Il constate que, sous Constantin, le pouvoir
et la loi deviennent chrétiens; que les dissentiments religieux, qui
n'avaient guère été parmi les fidèles que des démêlés domestiques
méprisés ou contenus par l'autorité, se changèrent en querelles
publiques; que, quand les persécutions du paganisme finirent, celles des
hérésies commencèrent, et «qu'avec Constantin se forme _l'Église_
proprement dite, c'est-à-dire une monarchie religieuse, au moyen de
laquelle les évêques s'empareront des principaux actes de la vie civile,
et deviendront les législateurs et les conducteurs des nations[388].»
Ceci n'est pas tout à fait du style des _Martyrs_. Rien de plus naturel,
d'ailleurs, que 1809 et 1830 diffèrent entre eux. Je ne dis pas, et M.
de Chateaubriand lui-même ne dirait pas, que le poète et l'historien, à
une même date, ont droit de différer entre eux; cela ressemblerait trop
au mot du bon Père dans les _Provinciales_: «Je ne parlais pas en cela
selon ma conscience, mais selon celle de Ponce et du Père Bauny[389].»

Chacun, du reste, en jugera selon ses lumières ou ses préjugés; mais je
crois que je trouverai tout le monde de mon avis si je dis, qu'en
supposant même que le système politique adopté par Constantin a été _le
triomphe de la religion chrétienne_, ce triomphe, ayant eu lieu sous la
forme d'un secours prêté à la vérité par la force temporelle et par la
politique, peut bien être un sujet de méditation pour l'historien et de
contemplation pour le penseur religieux, mais n'est pas éminemment
propre à la poésie, qui cherchera plutôt ses sujets dans les catacombes
que dans le cabinet d'un empereur. M. de Chateaubriand n'avait garde de
l'ignorer; aussi, tout en maintenant à l'événement que nous venons de
rappeler un nom trop magnifique selon nous, ce n'est pas cet événement
qu'il raconte, mais le généreux dévouement de deux simples chrétiens
dont la poésie lui a découvert les noms inconnus, ainsi que la part
décisive qu'ils ont eue à cette grande révolution. Par cela même, le
poète s'est rapproché de la vérité morale, mais malheureusement c'est
pour s'en éloigner bientôt.

Que la muse lui ait dit à l'oreille ce que tous les historiens ont
ignoré, rien de mieux; la muse sait bien des choses, et, à vrai dire, le
secret dont elle lui fait part est le secret de Dieu. Comment, sans une
inspiration quelconque, aurait-il pu savoir que le triomphe du
christianisme sous Constantin, la métamorphose d'un culte persécuté en
une religion d'État, avait pour condition et eut pour secrète cause le
martyre d'un chrétien et d'une chrétienne, fiancés l'un à l'autre, et
dont l'hymen a été solennisé dans l'arène des gladiateurs et sous
l'ongle du tigre? Les deux victimes elles-mêmes ne savent point ce que
vaut leur sacrifice, et personne apparemment ne peut le savoir mieux
qu'elles; mais s'il est indiscret de questionner l'auteur sur ces
renseignements, il ne l'est pas de lui demander compte d'autre chose, je
veux dire de l'idée même qui se trouve à la base de cette invention.

Eudore et Cymodocée sont deux martyrs. J'accorde sans peine que les
portes de l'enfer auraient prévalu contre l'Église, si l'Église, dans
son propre sein, n'avait pas trouvé des martyrs. Mais ces martyrs
eux-mêmes (et ici je ne parle pas en chrétien, je me place au point de
vue de la philosophie), ces martyrs eux-mêmes sont un fruit, un produit
du christianisme; ils témoignent encore plus de sa force que de la leur;
leur force lui est empruntée; ils triomphent par lui plutôt que par eux;
s'ils sont nécessaires au christianisme, ils le sont au même titre, de
la même manière, que l'est à un agent libre l'instrument qu'il vient de
créer pour ses desseins; en un mot, ils sont dans l'Église le moyen de
tout et ne sont la cause de rien.

Et s'ils étaient les sauveurs du christianisme qui les a sauvés,
c'est-à-dire les rédempteurs de l'humanité, ce serait tous ensemble, le
martyre plutôt que les martyrs. Tous les martyrs sont égaux en face de
l'œuvre supposée; ce que l'un a souffert ou fait de plus que l'autre
importe peu, n'importe point. Il est impossible, en restant dans les
limites de la condition humaine, de rien imaginer qui rende certains
individus propres à cette œuvre, tandis que tous les autres ne le
seraient pas. Serait-ce par une action directe sur les causes secondes?
Mais l'auteur exclut absolument cette supposition. Serait-ce par le
mérite du sacrifice? Mais comment le mérite serait-il inégal? Et de
fait, en quoi Eudore et Cymodocée l'emportent-ils sur tant d'autres
martyrs? Et pourquoi donc est-ce à leur dernier soupir

     «que l'on aperçoit au milieu des airs une croix de lumière,
     semblable à ce Labarum qui fit triompher Constantin; que la foudre
     gronde sur le Vatican, colline alors déserte, mais souvent visitée
     par un Esprit inconnu; que l'amphithéâtre est ébranlé jusque dans
     ses fondements; que toutes les statues des idoles tombent, et que
     l'on entend, comme autrefois à Jérusalem, une voix qui dit: les
     dieux s'en vont[390]!»

Certes, il n'en fallait pas tant pour faire réfléchir les spectateurs;
mais il ne paraît pas que ces signes extraordinaires aient changé en
rien les dispositions du peuple romain; l'auteur aurait eu soin de le
dire; et puis, encore une fois, on ne voit pas pourquoi le martyre
d'Eudore et de Cymodocée a dû avoir, plus que tout autre, la vertu
d'ébranler l'amphithéâtre, d'évoquer la foudre, et de peindre, en traits
de lumière, le Labarum dans l'azur du ciel.

Le fils de Lasthénès et la fille de Démodocus périssent généreusement
pour leur foi; mais ils ne font que ce qu'ont fait, alors et plus tard,
tant d'autres chrétiens; rien, dans leur caractère, dans leur dignité
personnelle, dans leurs souffrances, n'explique la différence tranchée
que fait le poète, quant aux résultats, entre eux et le commun des
martyrs. Les explications qu'il essaie sont faibles et, osons le dire,
puériles[391].

Et maintenant admettons toutes les différences que l'on voudra; le
sacrifice d'Eudore et de Cymodocée ne peut avoir jamais qu'une valeur
humaine; pour lui en donner une autre, il faudrait les sortir l'un et
l'autre de l'humanité. Or, c'est une valeur et une vertu surhumaines, je
veux dire une valeur intrinsèque, une puissance immédiate que l'auteur
attribue à leur sacrifice. Ils ne vont pas seulement ébranler
l'incrédulité par le spectacle de leurs vertus et de leur martyre; ils
ne vont pas seulement encourager leurs frères au même dévouement; ils ne
vont pas seulement prêter à l'Éternel qui le leur rendra. Ils sont, eux
et non pas d'autres, eux, à l'exclusion de tous autres, _l'holocauste
demandé_, _l'hostie_ entière dont Dieu a besoin, la victime dont
l'immolation désarmera son courroux. Il est vrai que, selon l'auteur,
cette victime ne viendra digne de Dieu qu'_en vertu des souffrances et
des mérites du sang de Jésus-Christ_[392]; mais cette précaution
oratoire ne sauve rien; il n'en reste pas moins vrai qu'ils sont ce que
Jésus-Christ a été, qu'ils ont des mérites à communiquer, qu'ils peuvent
acquitter la dette du monde; il n'en est pas moins vrai que, s'ils sont
médiateurs, tous peuvent l'être, que tous les martyrs sont des hosties,
et que Jésus-Christ n'est plus que le premier des martyrs.

Or, toute préoccupation orthodoxe mise de côté, et ne prenant les
_Martyrs_ que sur le pied d'une œuvre littéraire, ne pouvons-nous pas
dire que le poème pèche contre la vérité relative, qui est en
littérature comme en politique, la vérité absolue? Que l'on croie au
christianisme ou que l'on n'y croie pas, il faut le prendre tel qu'il
est, et une altération aussi grave n'offense guère moins les incrédules
que les croyants.

La beauté d'ailleurs, je dis simplement la beauté, d'un poème fondé sur
les mystères du christianisme, tiendra toujours à la conservation
intacte, sévère des bases de cette religion. En poésie, tout le monde
est orthodoxe. On peut n'aimer pas la religion chrétienne, ni les
ouvrages dont elle fournit le sujet; mais on aime encore moins les
inventions qui la diminuent et l'affaiblissent.

Il résulte encore de la donnée sur laquelle tout le poème repose, qu'il
n'y a pas de véritable dénoûment. Le poète peut bien s'écrier en
finissant: «Les dieux s'en vont[393];» on n'en voit rien. La liaison
entre la mort d'Eudore et la conversion de Constantin échappe tout à
fait: on n'y croit que d'autorité, ce qui en poésie ne suffit pas; et
quand on verrait cette liaison, quand on y croirait, le mal est que la
conversion même de Constantin, ou la conversion de l'État romain, n'est
pas non plus aux yeux de tout le monde un _dénoûment_. Ceci soit dit
indépendamment de toutes les opinions qu'on peut avoir sur l'utilité
religieuse de cette révolution.

Il me semble qu'on peut déjà pressentir que le style souffrira de la
nature même du sujet. Pour distinguer du reste des martyrs deux
personnages que rien n'en distingue essentiellement, il faudra, dans
l'absence des choses, recourir aux mots. Le prestige des mots sera
nécessaire; l'emphase sera de rigueur. La lecture des _Martyrs_ ne
réalise que trop un tel pressentiment.

Le sujet admis, il faut reconnaître que l'action plaît par la clarté,
par une ordonnance heureuse et par une simplicité que l'auteur a su
concilier avec beaucoup de richesse, ou du moins avec beaucoup de
variété. Il lui en a coûté, je l'avoue, quelques invraisemblances et des
anachronismes trop flagrants, pour réunir dans sa fable tant de
personnages et tant de souvenirs; mais, à une ou deux près, ces licences
me paraissent vénielles, et l'important c'est que l'action n'est point
embarrassée par toute cette diversité. Au mérite que je viens de
reconnaître, l'action ou la fable des _Martyrs_ joint-elle celui de
l'intérêt? Cette question en suppose d'autres, que l'auteur lui-même
propose à notre examen: celle du merveilleux, celle des passions, celle
des caractères, celle des mœurs; car c'est de tout cela que se compose
ou que dépend l'intérêt d'une action: tout ce qui reste en dehors de ces
éléments, ce sont les situations; les situations, c'est l'action même
décomposée et réduite à ses caractères extérieurs: or, qui ne comprend
que l'intérêt des situations résulte, en grande partie, des caractères,
des passions, des mœurs, même du merveilleux s'il y en a dans le sujet,
du style enfin non moins que de tout le reste? Sans contredit, le poème
des _Martyrs_ présente des situations fortes, déploie des scènes, qui,
en tout état de cause, seraient pathétiques. On peut citer, comme
exemples, le séjour de Cymodocée chez Hiéroclès, mais surtout la scène
vraiment terrible, où Eudore, tout près du moment de rendre témoignage,
est tenté d'abjurer. Voici cette scène:

     «Ces hommes (des chrétiens condamnés aux supplices de
     l'amphithéâtre) ces hommes, qui devaient bientôt abandonner la vie,
     continuaient à tenir entre eux des discours pleins d'onction et de
     charité: lorsque de légères hirondelles se préparent à quitter nos
     climats, on les voit se réunir au bord d'un étang solitaire, ou sur
     la tour d'une église champêtre; tout retentit des doux chants du
     départ; aussitôt que l'aquilon se lève, elles prennent leur vol
     vers le ciel, et vont chercher un autre printemps et une terre plus
     heureuse.

     »Au milieu de cette scène touchante, on voit accourir un esclave:
     il perce la foule; il demande Eudore; il lui remet une lettre de la
     part du juge. Eudore déroule la lettre; elle était conçue en ces
     mots:

     «--Festus juge, à Eudore chrétien, salut:

     «Cymodocée est condamnée aux lieux infâmes. Hiéroclès l'y attend.
     Je t'en supplie par l'estime que tu m'as inspirée, sacrifie aux
     dieux; viens redemander ton épouse: je jure de te la faire rendre
     pure et digne de toi.»--

     »Eudore s'évanouit; on s'empresse autour de lui; les soldats qui
     l'environnent se saisissent de la lettre; le peuple la réclame; un
     tribun en fait lecture à haute voix; les évêques restent muets et
     consternés; l'assemblée s'agite en tumulte. Eudore revient à la
     lumière; les soldats étaient à ses genoux, et lui disaient:

     «Compagnon, sacrifiez! Voilà nos aigles au défaut d'autels.»

     »Et ils lui présentaient une coupe pleine de vin pour la libation.
     Une tentation horrible s'empare du cœur d'Eudore. Cymodocée aux
     lieux infâmes! Cymodocée dans les bras d'Hiéroclès! La poitrine du
     martyr se soulève; l'appareil de ses plaies se brise, et son sang
     coule en abondance. Le peuple, saisi de pitié, tombe lui-même à
     genoux, et répète avec les soldats:

     «Sacrifiez! Sacrifiez!»

     »Alors Eudore d'une voix sourde:

     «Où sont les aigles?»

     »Les soldats frappent leurs boucliers en signe de triomphe, et se
     hâtent d'apporter les enseignes. Eudore se lève; les centurions le
     soutiennent; il s'avance au pied des aigles; le silence règne parmi
     la foule; Eudore prend la coupe; les évêques se voilent la tête de
     leurs robes, et les confesseurs poussent un cri: à ce cri la coupe
     tombe des mains d'Eudore, il renverse les aigles, et se tournant
     vers les martyrs, il dit: «Je suis chrétien[394]!»

Enquérons-nous maintenant de ce qui rehausse l'intérêt des situations,
et de ce qui constitue presque entièrement l'intérêt général de
l'action. Je commence par le merveilleux parce qu'il est essentiel au
sujet des _Martyrs_, et parce qu'il nous conduit à parler des mœurs. Ces
deux objets forment ensemble ce qu'on pourrait appeler l'ordre d'idées,
la philosophie qui domine tout l'ouvrage; ils en constituent l'intérêt
spéculatif. Toute composition repose sur une base pareille, qui prend,
dans certains cas, la forme du merveilleux.

Il est clair que M. de Chateaubriand n'a pas prétendu qu'on ne cherchât
que dans son ouvrage l'idéal de l'antiquité mythologique. Si donc il
nous semblait qu'il lui a fait tort, qu'il n'en a pas assez relevé les
avantages, nous serions bien libres d'en appeler: Homère, Virgile, Ovide
sont toujours là. Mais nous ne serons pas tentés d'en appeler dans le
cas contraire; car l'auteur n'a pas pu avoir la pensée de faire valoir
cette antiquité plus qu'elle ne vaut, et si, dans son poème, la
mythologie grecque nous paraît séduisante, ce sera sans doute parce
qu'elle l'est en effet; si même, par impossible, elle nous paraissait
supérieure au _merveilleux_ chrétien, il faudrait en conclure ou qu'elle
l'est en effet, ou que l'auteur ne connaît pas bien le _merveilleux_
qu'il veut nous faire goûter. Or, ce qui paraissait impossible est
arrivé: M. de Chateaubriand a plaidé la cause du merveilleux chrétien,
et a gagné celle du merveilleux mythologique. C'est mon sentiment, et je
serais bien trompé si, après la lecture des _Martyrs_, ce n'était pas
aussi le vôtre.

Faut-il s'en étonner? Dès qu'il s'agit de merveilleux, le paganisme vaut
mieux. Il y a, dans le paganisme, proportion constante entre le signe et
la chose signifiée, entre l'idée et le symbole. La comparaison de l'idée
païenne avec le symbole païen ne fait jamais naître dans l'esprit la
pensée de l'insuffisance et de la vanité de ce dernier. La métaphysique
et la morale du paganisme sont telles que le symbole n'atteint que trop
aisément à leur niveau. Le sublime même, dans cette religion, est _à
hauteur d'appui_; il est relatif en quelque sorte: dans la nôtre, il est
absolu. Au sens convenu du mot, il n'y a point de merveilleux dans notre
religion, bien qu'elle soit merveilleuse; on ne peut pas, du moins,
inventer un merveilleux après le sien qui est de l'histoire. Les
miracles n'en sont pas un ornement, mais une partie intégrante, un
moyen, une force. Les images employées dans les Prophètes et dans
l'Apocalypse n'ont ni l'intention ni le caractère littéraire; elles sont
sublimes plutôt que poétiques; faut-il le dire? leur bizarrerie
volontaire semble destinée à les exclure du domaine de la poésie, et à
les préserver ainsi de toute profanation.

En dépit de tous les chefs-d'œuvre, et même de celui de Milton, la
sentence de Boileau demeure vraie à nos yeux:

     De la foi d'un chrétien les mystères terribles
     D'ornements égayés ne sont point susceptibles[395].

Au lieu de _terribles_, mettez _redoutables_ ou _vénérables_; au lieu
d'_égayés_, mettez _poétiques_ ou _brillants_; la pensée, plus
intelligible pour nous, sera restée la même, et plus vous y réfléchirez,
plus elle vous semblera vraie. On aura beau parler, comme l'a fait M. de
Chateaubriand dans son grand ouvrage, du _merveilleux_ chrétien, des
_machines poétiques_ du christianisme; la nature des choses est plus
forte que toutes les suppositions. La beauté du dogme chrétien est tout
intérieure, toute morale; elle est intraduisible; c'est un texte qui ne
se lit que dans l'original; la seule mythologie dont notre religion soit
susceptible, c'est le mysticisme.

Mais quand ces questions resteraient indécises, ce qui ne l'est pas, ce
qui demeure constant, c'est que dans l'épopée des _Martyrs_, tout ce qui
fait allusion à la mythologie grecque est charmant, et tout, ou presque
tout ce qui tient au merveilleux chrétien, est mauvais. Admettez qu'il y
a un merveilleux chrétien: celui des _Martyrs_ n'est pas, ne saurait
être le véritable, et les non-croyants ne seront pas sur cet article
d'un autre avis que les croyants.

J'ose dire qu'on ne peut lire qu'avec une sorte de pudeur souffrante la
description du Paradis dans les _Martyrs_. La magnificence ne remplace
pas la majesté. Décrire les béatitudes et la gloire du ciel, c'est
donner des bornes à ce qui n'en a point, et chaque élan est une chute.
«Les paroles grossières que la Muse est forcée d'employer, nous
trompent[396],» dit l'auteur; non, elles ne sauraient nous tromper,
elles nous choquent, elles nous blessent; l'idée de profanation et de
parodie revient sans cesse à l'esprit et serre le cœur. Il y a, en
outre, une confusion de la matière et de l'esprit, du sens propre et du
sens figuré, qui nous déconcerte et nous fatigue. L'impression générale
est froide, triste; on en veut à l'auteur d'avoir tenté l'impossible, et
loin de chercher à se souvenir, on voudrait presque oublier.

Ne croyez pas, Messieurs, mais lisez; lisez tout le livre, ou du moins
les passages suivants:

     «Des jardins délicieux s'étendent autour de la radieuse Jérusalem.
     Un fleuve découle du trône du Tout-Puissant; il arrose le céleste
     Éden, et roule dans ses flots l'Amour pur et la Sapience de Dieu.
     L'onde mystérieuse se partage en divers canaux qui s'enchaînent, se
     divisent, se rejoignent, se quittent encore, et font croître, avec
     la vigne immortelle, le lis semblable à l'Épouse, et les fleurs qui
     parfument la couche de l'Époux. L'Arbre de vie s'élève sur la
     Colline de l'encens; un peu plus loin, l'Arbre de science étend de
     toutes parts ses racines profondes et ses rameaux innombrables: il
     porte, cachés sous son feuillage d'or, les secrets de la Divinité,
     les lois occultes de la nature, les réalités morales et
     intellectuelles, les immuables principes du bien et du mal.

     »... Ce sont eux (les chœurs des anges) qui soupirent dans les
     antiques forêts, qui parlent dans les flots de la mer, et qui
     versent les fleuves du haut des montagnes. Les uns gardent les
     vingt mille chariots de guerre de Sabbaoth et d'Élohé; les autres
     veillent au carquois du Seigneur, à ses foudres inévitables, à ses
     coursiers terribles, qui portent la peste, la guerre, la famine et
     la mort. Un million de ces Génies ardents règlent les mouvements
     des astres, et se relèvent tour à tour, dans ces emplois
     magnifiques, comme les sentinelles vigilantes d'une grande armée.

     »... C'est dans cette extase d'admiration et d'amour, dans ces
     transports d'une joie sublime, ou dans ces mouvements d'une tendre
     tristesse, que les Élus répètent ce cri de trois fois Saint, qui
     ravit éternellement les cieux. Le Roi prophète règle la mélodie
     divine; Asaph, qui soupira les douleurs de David, conduit les
     instruments animés par le souffle; et les fils de Coré gouvernent
     les harpes, les lyres et les psaltérions qui frémissent sous la
     main des Anges. Les six jours de la création, le repos du Seigneur,
     les fêtes de l'ancienne et de la nouvelle Loi sont célébrés tour à
     tour dans les royaumes incorruptibles.

     »... Là surtout s'accomplit, loin de l'œil des Anges, le mystère de
     la Trinité. L'Esprit qui remonte et descend sans cesse du Fils au
     Père, et du Père au Fils, s'unit avec eux dans ces profondeurs
     impénétrables.

     »Les Essences primitives se séparent, le triangle de feu disparaît:
     l'Oracle s'entrouvre, et l'on aperçoit les Trois Puissances. Porté
     sur un trône de nuées, le Père tient un compas à la main; un cercle
     est sous ses pieds; le Fils, armé de la foudre, est assis à sa
     droite; l'Esprit s'élève à sa gauche, comme une colonne de lumière.
     Jéhova fait un signe: et les temps rassurés reprennent leur
     cours[397].»

En vain on nous opposerait les images bibliques; car ou ce ne sont plus
que des images, ou ces images ont une telle gravité, elles accusent une
si haute indifférence pour l'effet littéraire, il est si clair qu'elles
n'aspirent pas à peindre, mais seulement à signifier, que l'idée ne
vient pas même de les mesurer à leur objet. En vain encore on nous
rappellerait Milton. Son exemple n'a pas absous l'entreprise, mais s'en
est fait pardonner l'audace par le caractère moral, pathétique,
profondément sérieux de son merveilleux. Dans le Ciel et dans l'Enfer de
ce grand poète, on sent l'original, et dans les _Martyrs_ la copie.

Fénelon seul a parlé des demeures bienheureuses aussi dignement qu'il
peut être donné à l'homme d'en parler. Encore a-t-il déguisé sous le nom
d'Élysée le nom trop saint de Paradis. Il n'aborde pas le mystère de la
divine essence; il se borne à peindre le bonheur des créatures
glorifiées, et n'emploie d'autre merveilleux que celui de l'âme: il se
contente d'être sublime. En quelques endroits l'auteur des _Martyrs_ a
suivi ses traces; mais si haut qu'il s'élève alors, il reste au-dessous
de son modèle. On ne peut refuser de l'admiration à ce passage où le
poète cherche à se faire une idée de la béatitude des justes:

     «Les élus sont incessamment dans l'état délicieux d'un mortel qui
     vient de faire une action vertueuse ou héroïque, d'un génie sublime
     qui enfante une grande pensée, d'un homme qui sent les transports
     d'un amour légitime, ou les charmes d'une amitié longtemps éprouvée
     par le malheur[398].»

Fénelon avait dit:

     «Ils sont, sans interruption, à chaque moment, dans le même
     saisissement de cœur où est une mère qui revoit son cher fils
     qu'elle avait cru mort; et cette joie, qui échappe bientôt à la
     mère, ne s'enfuit jamais du cœur de ces hommes[399].»

Il me semble que M. Villemain a bien jugé les conceptions de Fénelon et
celles de M. de Chateaubriand, lorsqu'il a dit, à propos du premier:

     «Mais lorsque, délivré de ces affreuses peintures (les supplices du
     Tartare), il peut reposer sa douce et bienfaisante imagination sur
     la demeure des justes, alors on entend des sons que la voix humaine
     n'a jamais égalés, et quelque chose de céleste s'échappe de son âme
     enivrée de la joie qu'elle décrit. Ces idées-là sont absolument
     étrangères au génie antique; c'est l'extase de la charité
     chrétienne; c'est une religion toute d'amour, interprétée par l'âme
     douce et tendre de Fénelon; c'est le _pur amour_ donné pour
     récompense aux justes, dans l'Élysée mythologique. Aussi, lorsque
     de nos jours un écrivain célèbre a voulu retracer le paradis
     chrétien, il a dû sentir plus d'une fois qu'il était devancé par
     l'anachronisme de Fénelon; et, malgré les efforts d'une riche
     imagination, et l'emploi plus facile et plus libre des idées
     chrétiennes, il a été obligé de se rejeter sur des images moins
     heureuses, et il n'a mérité que le second rang[400].»

Il faut oser l'avouer: si l'on prend, dans les _Martyrs_, les passages
qui se rapportent aux croyances mythologiques, et qu'on les oppose à
l'ensemble du merveilleux chrétien tel que nous l'étale ce poème, le
choix, même pour des chrétiens, ou plutôt pour des chrétiens surtout, ne
saurait être un seul moment incertain. On préférera la mythologie,
pastiche à la vérité, mais pastiche adorable; on se surprendra, j'en
suis sûr, à regretter les enchantements de la fable; on écartera avec
aversion la tristesse rude du moyen âge et ses superstitions presque
toutes funèbres; l'on se rejettera avec abandon[401] vers ces fictions
ingénieuses et riantes d'une époque et d'un peuple à qui la poésie
tenait lieu de religion, et l'on croira entendre la poésie soupirer ces
regrets de Monime, exilée comme elle:

     Si tu m'aimais, Phœdime, il fallait me pleurer
     Alors que, m'arrachant du doux sein de la Grèce,
     Dans ce climat barbare, on traîna ta maîtresse[402].

Ce ne sont pas là de bonnes impressions, je vous l'avoue; mais cet aveu
renferme une critique, sinon du poème des _Martyrs_, du moins de toute
la partie de ce livre consacrée au développement du merveilleux
chrétien. Ce qui recommande le christianisme, c'est sa doctrine, ce sont
ses mœurs; et à ce dernier égard, les _Martyrs_ ont droit à des éloges,
puisqu'ils font ressortir la supériorité des mœurs chrétiennes sur
celles du paganisme. Ceci me conduit à envisager l'ouvrage de M. de
Chateaubriand sous le rapport de la peinture des mœurs.

Les mœurs, au point de vue de la composition poétique, se composent des
croyances et des opinions comme des habitudes. Dans le sujet des
_Martyrs_, toutes ces choses n'en font qu'une, puisqu'il ne s'agit pas
de peindre deux peuples, mais deux religions.

Rien de plus grand, rien de plus beau qu'un tel contraste. Il est
glorieux à l'auteur d'avoir entrepris, dans les plus vastes proportions,
la peinture d'une situation qui n'eut et n'aura jamais de pareille dans
les annales du monde. Aucun grand talent ne s'en était avisé jusqu'à
lui. Quel qu'ait pu être le succès, cet honneur lui reste. Mais
l'exécution est-elle heureuse? est-elle avouée par l'histoire, par le
goût, par la religion?

On a reproché aux _Martyrs_ quelques anachronismes trop flagrants.
Eudore meurt, pour le plus tard, en 313, et on lui donne pour amis de
jeunesse Augustin né en 354, Jérôme né en 331, et pour adversaire
Symmaque, né en 350, à qui l'on fait débiter devant le trône de
Dioclétien le plaidoyer qu'il prononça en 389 devant Théodose, en faveur
du culte de la Victoire, c'est-à-dire lorsque le christianisme avait
franchi, sous Constantin, sous Gratien et sous Théodose, les trois
degrés qui le séparaient du trône. On avance de plus d'un siècle
l'apparition de Pharamond, de Mérovée, et l'invasion de la Gaule. Mais
qu'est-ce que tout cela? qu'est-ce qu'un anachronisme de deux siècles
auprès d'une erreur de compte qui, rapprochant et confondant des faits
séparés par trois mille années, rend contemporains, en quelque façon,
Homère et Bossuet?

M. de Chateaubriand fait le polythéisme, sous Dioclétien, de plusieurs
siècles trop jeune, et le christianisme de plusieurs siècles trop vieux.

Ce que nous disons du christianisme, ou plutôt du catholicisme des
_Martyrs_, est évident pour quiconque n'est pas entièrement étranger à
l'histoire de l'Église. Un grand nombre des choses que l'auteur fait
croire et pratiquer à ses héros, on ne les a crues et pratiquées que
plus tard. Je ne m'arrêterai pas à le prouver. Quant au paganisme, je
doute que, dans ses plus beaux temps, il ait obtenu la foi implicite, il
ait présenté l'aspect d'unité, dont il plaît à l'auteur de le décorer
sous Dioclétien. Il ne tient pas compte non plus de _l'interfusion_ des
deux religions, du mélange et du commerce inévitable de leurs
sectateurs, de l'influence qu'ils exerçaient les uns sur les autres. Des
documents circonstanciés nous manquent sur tous ces faits; mais cette
absence de renseignements peut-elle donner au poète la liberté
d'inventer au rebours de la vraisemblance? le raisonnement ne lui
enseigne-t-il pas ce qui fut, ou, pour le moins, ce qui ne fut pas, ce
qui ne put pas être? et ne nous suffit-il pas à nous-mêmes pour déclarer
que l'image du monde romain, telle que l'auteur nous la trace, est
fausse en ce qui concerne la situation respective et le rapport des deux
religions?

M. de Chateaubriand a-t-il au moins gagné quelque chose à n'être pas
vrai? C'est bien peu probable. Le faux, en cette affaire, ne peut pas
mieux valoir que le vrai. Mais écoutons sur ce point un critique aussi
bien informé qu'il était possible de l'être. C'est Benjamin Constant,
dans un article du _Mercure_:

     «Cette lutte du théisme, non pas contre le polythéisme, car le
     polythéisme n'existait plus en réalité, mais contre des formes
     vieillies, qui ne commandaient aucun respect, et que l'autorité,
     bien qu'elle eût pour but de les maintenir, ne pouvait s'astreindre
     à ménager; cette lutte, dis-je, serait le sujet d'un ouvrage, dont
     rien encore, à ma connaissance, ne donne l'idée.

     »J'ai toujours été surpris que l'illustre auteur des _Martyrs_ ne
     l'eût pas conçue. Si, au lieu de revêtir de couleurs poétiques ce
     qui n'était pas, il eût appliqué son beau talent à peindre ce qui
     était, il eût tiré de son sujet un bien autre parti, même sous le
     rapport de la poésie. Il ne fallait pas opposer la religion
     d'Homère, religion qui avait disparu depuis bien des siècles, au
     catholicisme de Bossuet; c'était commettre un anachronisme de
     quatre mille ans, et présenter comme simultanées deux choses, dont
     l'une n'existait plus, et l'autre pas encore.

     »Ce polythéisme dégénéré, plus différent de la religion des beaux
     temps d'Athènes que des superstitions des hordes sauvages, n'aurait
     pas offert au peintre habile que j'ai indiqué, des sujets de
     tableaux moins frappants, et ces tableaux auraient eu, sur les
     autres, l'avantage de la nouveauté.

     »Aux gracieuses processions des canéphores avaient succédé les
     courses tumultueuses des prêtres isiaques, derniers auxiliaires et
     alliés suspects d'un culte expirant, tour à tour repoussés et
     rappelés par ses ministres désespérant de leur cause. Les
     cérémonies ordinaires, qui ne suffisaient plus à la superstition
     devenue barbare, étaient remplacées par le hideux taurobole, où le
     suppliant se faisait inonder du sang de la victime. De toutes parts
     pénétraient dans les temples, malgré les efforts des magistrats,
     les rites révoltants des peuplades les plus dédaignées. Les
     sacrifices humains se réintroduisaient dans ce polythéisme, et
     déshonoraient sa chute, comme ils avaient souillé sa naissance. Les
     dieux échangeaient leurs formes élégantes contre d'effroyables
     difformités. Ces dieux, empruntés de partout, réunis, entassés,
     confondus, étaient d'autant mieux accueillis que leurs dehors
     étaient plus bizarres. C'était leur foule que l'on invoquait;
     c'était de leur foule que l'imagination voulait se repaître. Elle
     avait soif de repeupler, n'importe de quels êtres, ce ciel qu'elle
     s'épouvantait de voir muet et désert[403].»

Après cela, certes, on peut s'étonner de voir le paganisme hellénique
reparaître, dans le poème des _Martyrs_, avec toute cette verte et
riante fraîcheur qu'il n'eut peut-être jamais que dans les chants des
poètes.

Lisez, en regard des sinistres tableaux que Benjamin Constant vient de
suspendre devant vous, lisez cette description des fêtes de Délos:

     «Tandis que nous méditions sur les révolutions des empires, nous
     vîmes tout à coup sortir une Théorie du milieu de ces débris. Ô
     riant génie de la Grèce qu'aucun malheur ne peut étouffer, ni
     peut-être aucune leçon instruire! C'était une députation des
     Athéniens aux fêtes de Délos. Le vaisseau Déliaque, couverts de
     fleurs et de bandelettes, était orné des statues des dieux; les
     voiles blanches, teintes de pourpre par les rayons de l'aurore,
     s'enflaient aux haleines des zéphirs, et les rames dorées fendaient
     le cristal des mers. Des Théores penchés sur les flots répandaient
     des parfums et des libations; des vierges exécutaient sur la proue
     du vaisseau la danse des malheurs de Latone, tandis que des
     adolescents chantaient en chœur les vers de Pindare et de Simonide.
     Mon imagination fut enchantée par ce spectacle qui fuyait comme un
     nuage du matin, ou comme le char d'une divinité sur les ailes des
     vents[404].»

Voyez encore ces détails, qui semblent empruntés au quatrième livre de
l'Odyssée:

     «Le noble Ancée, descendant d'Agapénor qui commandait les Arcadiens
     au siège de Troie, donna l'hospitalité à Démodocus. Les fils
     d'Ancée détachent du joug les mules fumantes, lavent leurs flancs
     poudreux dans une eau pure, et mettent devant elles une herbe
     tendre, coupée sur le bord de la Néda. Cymodocée est conduite au
     bain par de jeunes phrygiennes qui ont perdu la liberté; l'hôte de
     Démodocus le revêt d'une fine tunique et d'un manteau précieux; le
     prince de la jeunesse, l'aîné des fils d'Ancée, couronné d'une
     branche, immole à Hercule un sanglier nourri dans les bois
     d'Erymanthe; les parties de la victime destinées à l'offrande sont
     recouvertes de graisse, et consumées avec des libations sur des
     charbons embrasés. Un long fer à cinq rangs présente à la flamme
     bruyante le reste des viandes sacrées; le dos succulent de la
     victime, et les morceaux les plus délicats sont servis aux
     voyageurs[405].»

Écoutez ce discours d'Euryméduse, nourrice de Cymodocée:

     «Ô ma fille, s'écrie-t-elle, quelle douleur tu m'as causée! J'ai
     rempli l'air de mes sanglots. J'ai cru que Pan t'avait enlevée. Ce
     dieu dangereux est toujours errant dans les forêts; et, quand il a
     dansé avec le vieux Silène, rien ne peut égaler son audace. Comment
     aurais-je pu reparaître sans toi devant mon cher maître! Hélas!
     j'étais encore dans ma première jeunesse, lorsque me jouant sur le
     rivage de Naxos, ma patrie, je fus tout à coup enlevée par une
     troupe de ces hommes qui parcourent l'empire de Téthys à main
     armée, et qui font un riche butin! Ils me vendirent à un port de
     Crète, éloigné de Gortynes de tout l'espace qu'un homme, en
     marchant avec vitesse, peut parcourir entre la troisième veille et
     le milieu du jour. Ton père était venu à Lébène pour échanger des
     blés de Théodosie contre des tapis de Milet. Il m'acheta des mains
     des pirates: le prix fut deux taureaux qui n'avaient point encore
     tracé les sillons de Cérès. Dans la suite, ayant reconnu ma
     fidélité, il me plaça aux portes de sa chambre nuptiale. Lorsque
     les cruelles Ilithyes eurent fermé les yeux d'Épicharis, Démodocus
     te remit entre mes bras, afin que je te servisse de mère. Que de
     peines ne m'as-tu pas causées dans ton enfance! Je passais les
     nuits auprès de ton berceau, je te balançais sur mes genoux; tu ne
     voulais prendre de nourriture que de ma main, et quand je te
     quittais un instant, tu poussais des cris[406].»

C'est une charmante ironie que ce discours, une piquante parodie de
l'héroïque bavardage des guerriers d'Homère; mais si vous le prenez au
sérieux, qu'est-ce autre chose qu'un agréable pastiche et un énorme
anachronisme?

Il faudrait transcrire tout le personnage de Démodocus, ses actions
aussi bien que ses discours. Le bonhomme, qui n'a guère que trente-sept
ans si mes calculs sont justes, et dont l'auteur fait à son gré un
vieillard, a passé sa vie à rêver; il n'a rien vu, rien entendu, et ne
connaît d'autre monde que celui d'Homère. Certes, si le paganisme avait
jamais eu des croyants de cette force, il subsisterait encore. Voici
comme, vers le milieu du quatrième siècle de l'ère chrétienne, s'exprime
ce prêtre d'Homère:

     «Demain, aussitôt que Dicé, Irène et Eunomie, aimables Heures,
     auront ouvert les portes du jour, nous monterons sur un
     char[407]...»

     «Votre fils vous a sans doute appris ce qu'il a fait pour ma fille,
     que les Faunes avaient égarée dans les bois[408].»

Encore si c'était un laïque qui parlât! mais c'est un prêtre. Du temps
de Cicéron, deux augures ne pouvaient se rencontrer sans rire. Est-ce
que depuis lors la foi mythologique avait reconquis jusqu'aux prêtres?
Cela serait merveilleux.

Je laisse les allusions mythologiques: que Démodocus ait conservé la
religion de ses ancêtres, il ne peut pas avoir toutes leurs opinions,
tout leur langage; et d'où sort-il donc pour parler constamment d'un ton
qui appartient évidemment à l'enfance du monde?

     «Nous cherchons le riche Lasthénès, que ses grands biens font
     passer pour un homme très heureux[409].»

     «J'aurais dû reconnaître Eudore à sa taille de héros, moins haute
     cependant que celle de Lasthénès, car les enfants n'ont plus la
     force de leurs pères[410].»

Je veux que Démodocus soit préoccupé; il ne l'est pas au point d'ignorer
la nouvelle secte dont le culte a rendu désert le temple des dieux
mythologiques. Ses étonnements sans fin sont risibles, il faut l'avouer,
et je ne puis supporter que, chez Lasthénès, qu'il sait chrétien, «il
saisisse une coupe» au commencement du repas et se dispose «à faire une
libation aux Pénates de Lasthénès[411].»

Je ne souffre guère avec plus de patience le passage suivant:

     «Démodocus n'avait presque rien compris au récit d'Eudore; il ne
     trouvait là ni Polyphème, ni Circé; et dans cette harmonie
     nouvelle, il avait à peine reconnu quelques sons de la lyre
     d'Homère[412].»

Les poètes pouvaient bien encore, par tradition, chercher Polyphème et
Circé; mais on n'en était plus à s'étonner de ne les pas rencontrer
partout. On ne croirait pas qu'aucune parole évangélique, aucune
allusion aux dogmes nouveaux ne fût jamais parvenue aux oreilles de
Démodocus.

Mais c'est peut-être dans l'entrevue d'Eudore et de Cymodocée que la
donnée de l'auteur pèche [le plus] par son manque de vérité historique,
ou, si l'on veut, par son invraisemblance. Il faut citer tout ce
morceau:

     «À ces cris, le chien aboie, le chasseur se réveille. Surpris de
     voir cette jeune fille à genoux, il se lève précipitamment.

     »--Comment! dit Cymodocée confuse et toujours à genoux, est-ce que
     tu n'es pas le chasseur Endymion?

     »--Et vous, dit le jeune homme non moins interdit, est-ce que vous
     n'êtes pas un Ange?

     »--Un Ange! reprit la fille de Démodocus.

     »Alors l'étranger, plein de trouble:

     »--Femme, levez-vous, on ne doit se prosterner que devant Dieu.

     »Après un moment de silence, la prêtresse des Muses dit au
     chasseur:

     »--Si tu n'es pas un dieu caché sous la forme d'un mortel, tu es
     sans doute un étranger que les Satyres ont égaré comme moi dans les
     bois. Dans quel port est entré ton vaisseau? Viens-tu de Tyr si
     célèbre par la richesse de ses marchands? Viens-tu de la charmante
     Corinthe où tes hôtes t'auront fait de riches présents? Es-tu de
     ceux qui trafiquent sur les mers, jusqu'aux colonnes d'Hercule?
     Suis-tu le cruel Mars dans les combats; ou plutôt n'es-tu pas le
     fils d'un de ces mortels jadis décorés du sceptre, qui régnaient
     sur un pays fertile en troupeaux, et chéri des dieux?

     »L'étranger répondit:

     »--Il n'y a qu'un Dieu, maître de l'univers; et je ne suis qu'un
     homme plein de trouble et de faiblesse. Je m'appelle Eudore; je
     suis fils de Lasthénès. Je revenais de Thalames, je retournais chez
     mon père; la nuit m'a surpris: je me suis endormi au bord de cette
     fontaine. Mais vous, comment êtes-vous seule ici? Que le ciel vous
     conserve la pudeur, la plus belle des craintes après celle de Dieu!

     »Le langage de cet homme confondait Cymodocée. Elle sentait devant
     lui un mélange d'amour et de respect, de confiance et de frayeur.
     La gravité de sa parole et la grâce de sa personne formaient à ses
     yeux un contraste extraordinaire. Elle entrevoyait comme une
     nouvelle espèce d'hommes, plus, noble et plus sérieuse que celle
     qu'elle avait connue jusqu'alors. Croyant augmenter l'intérêt
     qu'Eudore paraissait prendre à son malheur, elle lui dit:

     »--Je suis fille d'Homère aux chants immortels.

     »L'étranger se contenta de répliquer:

     »--Je connais un plus beau livre que le sien.

     »Déconcertée par la brièveté de cette réponse, Cymodocée dit en
     elle-même:

     »--Ce jeune homme est de Sparte[413].»

Il est superflu de faire remarquer tout ce que cette scène, si bien
conçue d'ailleurs, si poétiquement ordonnée, présente de forcé et de
faux. Ce n'est pas cette seule fois que le goût du contraste a égaré
l'auteur. Vous ne le trouverez ni plus vrai, ni plus naturel, lorsqu'il
fait dire à Cymodocée, à la suite du récit d'Eudore: «Mon père, je
pleure comme si j'étais chrétienne[414].» À la rencontre d'un trait
pareil, on est tenté de demander à Cymodocée:

     Est-ce vous qui parlez, ou si c'est votre rôle?

Il faut avouer qu'elle en sait trop dans ce moment, ou que plus tard
elle en sait trop peu. Voici un trait moins supportable encore, où nous
voyons tout à la fois Eudore soutenir assez mal son personnage, et
Cymodocée se souvenir trop du sien:

     «Quoi, Cymodocée, vous voudriez devenir chrétienne, _je donnerais
     un pareil ange au ciel_, une pareille compagne à mes jours!»

Cymodocée baissa la tête et répondit:

     «Je n'ose plus parler avant que tu n'aies achevé de m'enseigner la
     pudeur[415]»

Si le vieux Démodocus était présent, je m'imagine qu'il dirait encore
une fois à Cymodocée:

     «Ô fille d'Épicharis, craignons l'exagération qui détruit le bons
     sens[416]!»

et peut-être trouverait-il étrange que sa fille, élevée par lui dans le
culte de toutes les vertus qui font la parure des vierges, demande des
leçons de pudeur à ce jeune soldat qu'elle connaît de la veille. Ici
encore, c'est le rôle que nous rencontrons, le personnage, plutôt que la
nature, et cette substitution n'est que trop fréquente dans les
_Martyrs_. L'auteur a donné de grands, de beaux traits, à ses
personnages chrétiens; mais leur christianisme est trop plein de phrases
et de scènes à effet. Ils posent toujours et ne se reposent jamais. Pas
un moment, pas un mot n'est perdu pour la représentation. Il n'y a
qu'une seule chose qu'ils ne représentent presque jamais: c'est la
simplicité, la mesure parfaite, qui distinguaient les chrétiens de l'âge
apostolique. Cet âge, à la vérité, était déjà loin; mais en fait
d'anachronisme, nous eussions préféré celui-ci à tout autre; et
d'ailleurs, croit-on que les mœurs chrétiennes, à l'époque de
Dioclétien, n'avaient pas plus de bonhomie et de laisser aller? Qui
pourrait, si ce n'est un Louis XIV, vivre en représentant toujours;
convertir ses actes et ses mouvements les plus familiers en gestes
roides, solennels; parler toujours comme un livre; au lieu de converser,
controverser toujours; être, en un mot, sublime sans relâche? Je dis
mal; car celui qui serait le plus sublime, serait aussi le plus naturel,
et il n'a manqué peut-être à l'auteur, pour faire descendre ses héros de
cette hauteur conventionnelle, que d'avoir élevé sa propre pensée à
toute la hauteur de leurs principes et de leur foi.

M. de Chateaubriand a mieux réussi dans la peinture des mœurs purement
nationales que dans celle des mœurs religieuses ou résultant des
croyances. Le livre VI des _Martyrs_, le livre de Pharamond et de
Mérovée, mérite ou plutôt inspire une admiration sans réserve. Il est
impossible de n'être pas ravi de cette poésie également franche et
idéale, où la liberté des mouvements s'allie à la magnificence des
couleurs, où chaque ligne vous élève, vous entraîne, ou pas un mot
n'offense le goût, ne sort du naturel. Mais je renonce à expliquer, et
même à exprimer toute mon admiration pour ces pages célèbres, qui sont
peut-être ce que M. de Chateaubriand a écrit de plus vrai dans le genre
élevé. J'aime mieux rappeler qu'elles ont décidé la vocation, ou du
moins éveillé les instincts d'un historien illustre. Laissons-le parler
lui-même:

     «En 1810, dit M. Augustin Thierry, j'achevais mes classes au
     collège de Blois, lorsqu'un exemplaire des _Martyrs_, apporté du
     dehors, circula dans le collège. Ce fut un grand événement pour
     ceux d'entre nous qui ressentaient déjà le goût du beau et
     l'admiration de la gloire. Nous nous disputions le livre; il fut
     convenu que chacun l'aurait à son tour, et le mien vint un jour de
     congé, à l'heure de la promenade. Ce jour-là, je feignis de m'être
     fait mal au pied, et je restai seul à la maison. Je lisais, ou
     plutôt je dévorais les pages, assis devant mon pupitre, dans une
     salle voûtée qui était notre salle d'études, et dont l'aspect me
     semblait alors grandiose et imposant. J'éprouvai d'abord un charme
     vague, et comme un éblouissement d'imagination; mais quand vint le
     récit d'Eudore, cette histoire vivante de l'Empire à son déclin, je
     ne sais quel intérêt plus actif et plus mêlé de réflexion m'attacha
     au tableau de la ville éternelle, de la cour d'un empereur romain,
     de la marche d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie, et
     de sa rencontre avec une armée de Franks.

     »J'avais lu dans l'Histoire de France à l'usage des élèves de
     l'École militaire, notre livre classique: _Les Francs ou Français,
     déjà maîtres de Tournay et des rives de l'Escaut, s'étaient étendus
     jusqu'à la Somme... Clovis, fils du roi Childéric, monta sur le
     trône en 481, et affermit par ses victoires les fondements de la
     monarchie française_. Toute mon archéologie du moyen âge consistait
     dans ces phrases et quelques autres de même force que j'avais
     apprises par cœur. _Français_, _trône_, _monarchie_, étaient pour
     moi le commencement et la fin, le fond et la forme de notre
     histoire nationale. Rien ne m'avait donné l'idée de ces terribles
     Franks de M. de Chateaubriand _parés de la dépouille des ours, des
     veaux marins, des urochs et des sangliers_, de ce camp _retranché
     avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs_,
     de cette armée rangée en triangle où _l'on ne distinguait qu'une
     forêt de framées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus_. À
     mesure que se déroulait à mes yeux le contraste si dramatique du
     guerrier sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi, de plus en
     plus vivement; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des
     Franks eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où
     j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je
     répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé:

     »--Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée.

     »Nous avons lancé la francisque à deux tranchants; la sueur tombait
     du front des guerriers et ruisselait le long de leurs bras. Les
     aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de joie;
     le corbeau nageait dans le sang des morts; tout l'Océan n'était
     qu'une plaie: les vierges ont pleuré longtemps.

     »Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée.

     »Nos pères sont morts dans les batailles; tous les vautours en ont
     gémi: nos pères les rassasiaient de carnage! Choisissons des
     épouses dont le lait soit du sang, et qui remplissent de valeur le
     cœur de nos fils. Pharamond, le bardit est achevé, les heures de la
     vie s'écoulent; nous sourirons quand il faudra mourir!--

     »Ainsi chantaient quarante mille Barbares. Leurs cavaliers
     haussaient et baissaient leurs boucliers blancs en cadence; et à
     chaque refrain ils frappaient, du fer d'un javelot, leur poitrine
     couverte de fer[417].

     »Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à
     venir. Je n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se
     passer en moi; mon attention ne s'y arrêta pas; je l'oubliai même
     durant plusieurs années; mais, lorsque, après d'inévitables
     tâtonnements pour le choix d'une carrière, je me fus livré tout
     entier à l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses
     moindres circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui,
     si je me fais lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes
     émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de
     génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. Tous
     ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce siècle,
     l'ont rencontré de même à la source de leurs études, à leur
     première inspiration; il n'en est pas un qui ne doive lui dire
     comme Dante à Virgile

          «Tu duca, tu signore, e tu maestro[418].»

L'action d'un poème tire son plus vif intérêt des _caractères_ et des
_passions_. M. de Chateaubriand n'a pas eu tort d'avancer dans sa
poétique chrétienne que les caractères (il entend par là l'empreinte
diverse que reçoit l'âme humaine des diverses relations que l'homme peut
former sur la terre) sont redevables au christianisme de plus de
profondeur et d'élévation[419]; avec une égale raison, il a soutenu que
le christianisme, en soumettant les passions au frein d'une règle
divine[420], en créant même ce qu'on pourrait appeler une passion
divine[421], a multiplié, dans la peinture des sentiments du cœur, les
contrastes et les nuances, préparé des spectacles intéressants dont
l'antiquité n'avait pas pu avoir l'idée, et rendu le tableau de la vie
humaine à la fois plus varié, plus dramatique et plus moral. Cette
partie de son livre en est la plus belle peut-être, et sans aucun doute
la plus originale et la plus neuve. Il ne s'est pas contenté des preuves
qu'il avait données dans le _Génie du Christianisme_; il a voulu, dans
les _Martyrs_, en administrer de nouvelles; il a voulu, en marchant
prouver le mouvement.

Au fait, ce qu'il appelle les _caractères_, c'est ce que, dans la
plupart des poétiques, on a coutume d'appeler les mœurs; sujet que nous
avons abordé en examinant la manière dont il a mis en parallèle les deux
religions. Le caractère chrétien et le caractère païen sont les
caractères généraux que l'auteur étudie; tous les autres n'en sont que
des subdivisions. Je n'ai point à parler du caractère païen, dont il a
rattaché la peinture à une conception fantastique et arbitraire du
paganisme vieillissant. Tous les contours sont effacés, noyés dans une
vapeur brillante; la physionomie ne se discerne pas; et le caractère, si
c'en est un, est purement négatif. Aucun personnage, dans le poème, si
ce n'est la foule, ne représente cette résistance tenace du polythéisme
à la religion nouvelle, ni ces efforts désespérés pour galvaniser un
cadavre, efforts dont Benjamin Constant nous donne quelque idée dans le
passage que j'ai cité. Au moins ne trouvons-nous pas cette
personnification dans le très débonnaire et beaucoup trop tolérant
Démodocus. L'auteur, même avec beaucoup moins de talent, ne pouvait
manquer absolument l'autre caractère, le caractère chrétien. Mais il y
a, dans la peinture qu'il en fait, tantôt quelque chose de tendre et de
théâtral, tantôt une simplicité étudiée, que personne ne peut prendre
pour le beau idéal de l'enthousiasme religieux, ni pour la couleur vraie
des âges héroïques du christianisme.

Ce que l'auteur, dans sa théorie, appelle les _caractères naturels_
(père, fils, époux), est assez faiblement dessiné; les _caractères
sociaux_ sont accusés avec plus de vigueur; mais au total, il ne semble
pas que M. de Chateaubriand ait appliqué à la peinture des caractères
toute sa puissance, ni toutes les ressources du christianisme. Je ne
parle point de ce qu'on appelle communément des _caractères_,
c'est-à-dire des _caractères individuels_; les personnages principaux du
poème ont peu d'individualité; il est peu de figures qui restent dans
l'imagination; et si l'on me demandait quelles sont celles dont je me
souviens le mieux, et qui sont, pour moi, les plus vivantes, je serais
obligé de confesser que c'est celle de Démodocus dans la simplicité de
sa tendresse paternelle, et celle de ce vieux descendant des Cassius,
dérobé à la gloire de son nom par le nom chrétien de Zacharie et par la
condition d'esclave. Ici, pour le coup, le christianisme se présente à
nous dans la sublime simplicité de son génie.

Il y avait place, dans les _Martyrs_, pour toutes les passions; et en
effet toutes celles dont la poésie peut tirer parti, s'y déploient, s'y
entrelacent, le christianisme, directement ou indirectement, les
compliquant toutes. La mise en scène est excellente. Le jeu des acteurs
n'y répond pas toujours. L'auteur, qui affecte une grande simplicité de
formes, n'est point, dans le fond, assez simple. Il n'est parfait, selon
nous, que dans l'épisode de Velléda[422], où peut-être il ne l'est que
trop. La prêtresse gauloise est admirablement tragique; Eudore, chrétien
par le remords, lorsqu'il ne l'est plus par l'obéissance, ne réalise pas
sans quelque bonheur l'idée de cette lutte entre la chair et l'esprit,
dont la lutte entre les deux cultes n'était que la forme doctrinale ou
symbolique. On sent pourtant, même au sujet d'Eudore, que la poésie
intérieure du christianisme est moins familière à l'auteur que la poésie
extérieure. Pour pénétrer dans cette sphère, il eût fallu quelque chose
de la science morale et du talent de Massillon. Les amours de Cymodocée
et d'Eudore ont du charme et de la tendresse; mais le développement et
la profondeur se laissent trop désirer. Cymodocée ne devait être, ce
nous semble, ni une Rébecca, ni une Rachel; on est trop vite au fond de
cette histoire; elle est trop simple, trop unie; et la conversion de
Cymodocée est réellement trop prompte. Elle se convertit à Eudore bien
plutôt qu'à l'Évangile: j'avoue que la chose a pu se passer ainsi, mais
le lecteur a droit de demander mieux; et quand il s'est mis dans
l'esprit que l'amour est la vraie religion de Cymodocée, il peut bien
être touché du martyre de cette jeune femme, mais il n'en reçoit pas
l'impression que l'auteur a voulu produire. Comparez Cymodocée avec
Pauline. La conversion de cette dernière, toute soudaine qu'elle est,
n'en est pas moins d'une haute et sublime vraisemblance; et nous en
sommes d'autant plus touchés que les préférences de son cœur, nous le
savons, n'étaient pas pour Polyeucte; aussi notre émotion est pure et
noble, autant que vive et tragique, lorsque Pauline dit à son père:

     Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières;
     Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,
     M'a dessillé les jeux, et me les vient d'ouvrir.
     Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée;
     De ce bienheureux sang tu me vois baptisée;
     Je suis chrétienne enfin[423].

Il était difficile de peindre la passion chez Hiéroclès sans se hasarder
bien près du domaine de l'horrible. L'auteur a respecté des limites
sacrées; il a été énergique sans être repoussant. Je ne relève, comme
exception, qu'un seul trait, détaché d'une scène dont j'ai déjà cité un
fragment. Hiéroclès triomphe lorsqu'il voit Cymodocée en son pouvoir.
«La réprobation, dit l'auteur, parut tout entière sur le visage de
Hiéroclès. Un sourire contracte ses lèvres, et _des gouttes de sang
tombent de ses yeux_[424].» Quand ce dernier trait serait
physiologiquement vrai, je ne l'en repousserais pas moins; mais j'ai
bien peur que cette physiologie ne soit encore du merveilleux.

Que dirons-nous du style, dernier élément, si l'on veut, mais élément
nécessaire de l'intérêt dans une fiction poétique? Il n'est pas de style
plus grand, plus nerveux, plus vrai que celui de certaines parties de ce
poème, et pour magnifique, il l'est partout. Mais il faut bien que la
pensée et son expression suivent la même fortune. Où la pensée n'est pas
vraie, le style ne saurait l'être; le style n'est-il pas la pensée
elle-même? Une vérité de convention appelle un style de convention.
C'est trop souvent celui des _Martyrs_. L'admirable candeur de style des
écrivains du dix-septième siècle n'est plus sans doute à l'usage des
nôtres, et ce n'est guère que par voie de contraste que M. de
Chateaubriand, dans ses ouvrages les plus parfaits, en éveille le
souvenir; mais ce contraste n'est dans aucun de ses écrits plus vivement
marqué que dans les _Martyrs_. Il est moins froid dans ses compositions
historiques, ou même purement didactiques, que dans l'ensemble de ce
poème. Les _Martyrs_ touchent peu; c'est, je crois, ce que la réflexion
fait dire à tous les lecteurs. Cela est magnifique, souvent gracieux;
cela n'est presque jamais intime. Ce langage, suspendu entre la prose et
la poésie, aspirant tour à tour à descendre vers l'une, à monter vers
l'autre, n'était peut-être pas du meilleur exemple; et l'on comprend
qu'à une époque où il n'y avait que deux sortes d'événements, les
batailles et les livres nouveaux, l'innovation que consacrait le livre
des _Martyrs_ ait vivement ému les esprits. La critique tout entière se
trouva de l'avis de M. Daru, qui, dans un rapport mémorable sur le
_Génie du Christianisme_, avait dit gaiement: «En fait de poème en
prose, je suis obligé de confesser mon incrédulité, mon impiété[425].»
Tout le monde ne fut pas si gai. L'air sérieux est aussi un air bon à
prendre. M. Daru parlait de son incrédulité; les autres parlèrent, ou
peu s'en faut, de leur foi. On fulmina du haut du Parnasse, comme du
haut d'un Vatican littéraire, une bulle d'excommunication contre
l'auteur des _Martyrs_, hérésiarque en littérature. Sauf la solennité
quasi tragique de cette bulle d'un nouveau genre, on n'avait pas tort,
ce me semble. Le style des _Martyrs_ n'est admirable que le genre admis;
mais le genre, quoi qu'en dise l'auteur, qui se couvre assez mal à
propos de l'autorité du _Télémaque_, le genre n'était pas bon. La forme
des vers eût mis l'auteur dans le vrai, non seulement de l'expression,
mais peut-être aussi de la pensée. Le public, en France du moins, se
pique d'attacher aux questions de forme et d'art la même importance que
la critique; il les évoque, il les discute; mais en définitive, le
public juge par ses impressions plutôt que par ses systèmes; des
éditions nombreuses ont multiplié et perpétué plus d'une œuvre dont tout
le monde a dit: Elle ne vivra point; et maint auteur vingt fois immolé a
pu dire à ses critiques:

     Les gens que vous tuez se portent assez bien[426].

Les _Martyrs_, au fait, ne se portent pas très mal; ils vivent sans
doute, et vivront longtemps: pourtant ils n'ont pas obtenu et n'occupent
pas même aujourd'hui dans l'opinion le même rang que le _Génie du
Christianisme_; et le public n'a pu s'empêcher d'applaudir, mais n'a pas
souscrit sans réserve à ces belles strophes de M. de Fontanes:

     Chateaubriand, le sort du Tasse
     Doit t'instruire et te consoler;
     Trop heureux qui, suivant sa trace,
     Au prix de la même disgrâce,
     Dans l'avenir peut l'égaler!

     Contre toi, du peuple critique
     Que peut l'injuste opinion?
     Tu retrouvas la Muse antique
     Sous la poussière poétique
     Et de Solime et d'Ilion.

     Du grand peintre de l'Odyssée
     Tous les trésors te sont ouverts;
     Et dans ta prose cadencée,
     Les soupirs de Cymodocée
     Ont la douceur des plus beaux vers.

     Aux regrets d'Eudore coupable,
     Je trouve un charme différent;
     Et tu joins, dans la même fable,
     Ce qu'Athène a de plus aimable,
     Ce que Sion a de plus grand[427].

En critiquant les _Martyrs_, nous nous sommes exactement renfermé dans
les termes de la critique littéraire. Mais il est impossible, et, de nos
jours, il est moins permis que jamais de s'en tenir à ce point de vue.
Personne, aujourd'hui, ne fait abstraction de ce qui, dans une œuvre
d'art, tient aux questions les plus graves. Chacun juge les écrits dans
le sens de sa philosophie, et vous savez quelle est la mienne. J'oserai
donc, en finissant, et toute question littéraire écartée, m'expliquer
sur la place qui me paraît appartenir aux _Martyrs_ dans la littérature
religieuse.

Ces grands traits de la doctrine et de l'histoire du christianisme qui
ont fait l'admiration de tous les temps et de tous les partis, le
caractère d'héroïsme et d'abnégation de ceux qui ont été ses
représentants et ses défenseurs aux époques de persécution, la pureté
morale dont il a donné, dans l'universelle corruption des mœurs,
l'exemple le plus éclatant, tout cela revit dans le poème de M. de
Chateaubriand, et s'y reproduit souvent dans sa grandeur, quelquefois
même dans sa simplicité. Une idée encore plus caractéristique, celle de
la pénitence chrétienne ou de la puissance du repentir, a fait plus que
d'apparaître fugitivement à la pensée de l'auteur, puisqu'elle lui à
fourni le sujet même de son ouvrage. Il a pu ainsi réveiller en faveur
du christianisme, dans un certain nombre d'âmes, un sentiment
d'admiration dont le monde avait perdu l'habitude; il a pu rattacher à
l'idée de la foi chrétienne des idées qui en étaient depuis longtemps
séparées, repousser loin d'elle le ridicule et le mépris, la rendre
imposante pour l'imagination, honorable pour le sens moral. Voilà les
impressions que le poème des _Martyrs_ a pu produire sur les gens du
monde. Mais dans toutes les communions, les personnes religieuses ont
jugé que l'auteur était demeuré sur la porte du sanctuaire, où quelques
accents et quelques reflets du vrai avaient pu arriver jusqu'à lui, mais
qu'il n'avait pas franchi le seuil; qu'il avait mieux décrit certains
phénomènes qu'il n'en avait pénétré le principe; que les mystères de la
vie spirituelle lui avaient trop souvent échappé; surtout, qu'il avait
pris trop souvent, et ici l'influence catholique est manifeste, le signe
pour la chose signifiée, l'éclat extérieur pour la force intime, la
pompe pour la majesté, trop accrédité une religion d'images et de
prestiges, en un mot, réduit le christianisme à n'être qu'une poésie,
j'ai dit presque une mythologie.

«Représentez-vous cette admirable mythologie de la Grèce, dans laquelle,
à l'inverse du panthéisme oriental, la divinité, subdivisée sans fin,
était incorporée, enchaînée dans la multiplicité variée des êtres créés,
et où soustraite, pour ainsi dire, au domaine de l'infini et de
l'invisible, pour habiter dans le visible et le fini, elle retenait la
pensée loin, bien loin de la sphère mystérieuse où nous devons aspirer
sans cesse. La Grèce avait vidé le ciel et l'éternité, pour peupler
d'habitants divins ses monts, ses vallées et ses forêts; elle avait
rapetissé l'univers, mais elle l'avait rempli de vie et d'enchantements;
tout, dans ses conceptions, était devenu purement humain, mais avec
toute la beauté dont l'humanité pure est susceptible; c'était comme
l'apothéose de l'humanité par l'humanisation du divin. La pensée était
cernée de toutes parts; toutes les issues par où elle eût pu s'échapper
vers la Divinité étaient gardées par une divinité; toute cette religion
était calculée contre la religion; la religion était supplantée par la
poésie. Je ne sais quoi de serein, de lumineux, de transparent,
entourait l'existence humaine; le sérieux de la vie se perdait dans une
distraction d'autant plus dangereuse qu'elle avait les apparences du
sérieux; tout ce qu'il y a de grandeur purement humaine fleurissait dans
cette brillante lumière; il s'y trouvait de tout et même de la religion;
oui, la religion y apparaissait quelquefois, noble et solennelle, mais
humaine encore, sans véritable gravité, sans infini; jamais, en un mot,
depuis que le monde existe, l'humanité n'avait si habilement donné le
change à ses besoins les plus profonds; notre polythéisme moderne est
grossier en comparaison. Tout ce poétique système, qui se réduisait à
l'usurpation du beau sur le bon, fut, pour de nombreuses générations
d'hommes, comme ce magique lotus qui, selon les fables mêmes des Grecs,
faisait oublier la patrie.

«Mais quel art, ou quel malheur, de planter le lotus sur les rives mêmes
de la patrie, en face de ses saintes montagnes! Distraire l'âme de ses
plus chers intérêts par la peinture de ces intérêts eux-mêmes! endormir
la religion dans des cantiques! écarter le sérieux par sa propre image!
absorber la vie dans la poésie[428]!» terrible puissance! funeste magie!
les _Martyrs_, le _Génie du Christianisme_ n'ont-ils rien fait de
semblable? Je n'oserais le dire si vous deviez m'en croire sur parole;
mais ces œuvres d'un immense talent, ces monuments d'une intention
généreuse, ils sont là; vous les connaissez, vous pouvez les lire; lisez
et jugez.



CHAPITRE SEPTIÈME

Itinéraire de Paris à Jérusalem. Aventures du dernier Abencerage. Les
Natchez. Écrits politiques et Études historiques. Conclusion.


Aucun des sujets traités jusqu'alors par M. de Chateaubriand ne l'avait
mis ou ne l'avait trouvé dans une position aussi simple, aussi dégagée
de tout élément conventionnel, que celle qu'il prend dans
l'_Itinéraire_. Ce charmant ouvrage, qui peut renfermer des erreurs,
mais où il n'y a point de défauts, a pour sujet son auteur lui-même, et
c'en est peut-être le principal attrait. Quelques beaux poèmes qu'ait pu
faire M. de Chateaubriand, aucun ne saurait, aux yeux affectueux du
lecteur, valoir le poème de sa vie, et quelques héros qu'il invente,
aucun ne pourra jamais nous attacher plus que lui. Ses idées sont
grandes fort souvent; mais ses impressions nous intéressent plus que ses
idées; et les impressions d'un homme, c'est lui-même. Je ne parle donc
point de cette carrière noblement aventureuse qu'il a plus d'une fois
racontée, et qui garde encore pour nous, après tous ces récits, quelque
chose du charme attaché au mystère. Je ne veux voir que les sentiments
de cet homme, ses émotions, sa physionomie morale, cet amour du grand,
du noble et du beau, qui, chez lui, se mêle à tout et domine tout, cet
étrange et agréable composé du gentilhomme, du rêveur et de l'érudit, du
champion de la légitimité et du chevalier de la liberté. Je vois un
homme des anciens jours et des jours nouveaux, impliqué dans les
affaires de ce monde, et néanmoins solitaire, et pour achever par ce
trait, un homme dont l'illustre pauvreté s'est accoutumée à demander à
son incomparable talent autre chose encore que la gloire. L'attrait
qu'inspire cette personnalité si neuve, si accentuée, est peut-être ce
qui nous attache le plus à la lecture de l'_Itinéraire_, où elle se
développe librement. Aucun décorum d'aucune espèce ne la restreint ni ne
la dissimule. Le langage toujours noble, souvent poétique, se permet
cette fois l'élégante familiarité, le fin sourire, et ce que dans le
monde on appelle exclusivement de l'esprit. La pompe en quelque sorte
officielle du _Génie du Christianisme_ fait place dans l'_Itinéraire_ à
une simplicité pleine de distinction:

     Projicit ampullas et sesquipedalia verba[429].

L'écrivain n'en est pas moins grand pour cela, peut-être l'est-il
davantage; il n'est rien de tel, pour être sublime, que de l'être à son
corps défendant. M. de Chateaubriand, dans ce noble pèlerinage, se
voyait en présence des deux spectacles d'où jaillissait pour lui la plus
abondante poésie: celui de la nature et celui du passé, les sites et les
ruines: c'est dire assez de quelles beautés l'_Itinéraire_ est semé. Je
dis semé, parce que l'_Itinéraire_ n'est point un voyage sentimental, un
recueil d'_impressions_; mais ce qu'on appelait autrefois une
_relation_, et que l'érudition, la discussion même y tiennent une grande
place. Ce mélange, de très bon goût parce qu'il est naturel, est un des
charmes de cette lecture, où l'économie de la richesse n'est pas moins
remarquable que la richesse elle-même. Tout est ménagé, varié, fondu
avec un bonheur qui s'expliquerait par un art très délicat, s'il ne
s'expliquait pas encore plus naturellement par un bon sens parfait. Si
les _Martyrs_ nous ont valu l'_Itinéraire_, nous n'avons guère de plus
grande obligation à cette brillante épopée.

L'_Itinéraire_ tout entier est intéressant; mais il est permis, je
crois, de préférer au voyage de la Palestine celui de la Grèce. Si l'on
détachait du premier quelques pages incomparables, personne, je crois,
n'hésiterait à reconnaître que l'auteur a mieux parlé des ruines de
Sparte et d'Athènes que de cette Palestine, dernier but de son
pèlerinage.

Nous lui devons peut-être aussi le diamant de la plus belle eau parmi
tous ceux qui font étinceler le diadème poétique de M. de Chateaubriand;
car c'est à son retour de l'Orient, qu'il recueillit sous les remparts
de Tunis et parmi les ruines de l'Alhambra les souvenirs et les
inspirations d'où naquit, encore sous l'Empire, l'histoire du _dernier
Abencerage_. _René_, œuvre plus spontanée, _René_, qui n'est qu'un
soupir, mais le soupir de tout un siècle, et dont l'extrême simplicité
est une merveille de plus, mérite peut-être le premier rang parmi ces
quatre épisodes où l'auteur a résumé son génie. Mais entre tous les
écrits de M. de Chateaubriand rien ne fait naître l'idée d'une plus
grande perfection, rien n'est plus touchant que l'_Abencerage_. Il
n'appartenait peut-être qu'à un seul homme de peindre avec une idéalité
aussi ravissante ce moyen âge qui eut sans doute aussi sa poésie. Les
poètes en savent là-dessus un peu moins, dit-on, mais aussi un peu plus
que les historiens, et ceux-ci, pour voir toute la vérité des choses,
ont besoin de la poésie. L'esprit de chevalerie et de religion du moyen
âge, et surtout du moyen âge espagnol, est élevé dans les _Aventures du
dernier Abencerage_ à sa plus haute, à sa plus parfaite expression. Il y
a là un écho du _Cid_, plutôt modifié qu'affaibli. Si Corneille a des
accents qui n'appartiennent qu'à lui, l'auteur de l'_Abencerage_ en a
que Corneille lui-même eût pu lui envier. Ces deux religions, ces deux
chevaleries, ces deux civilisations en présence, l'une en deuil de sa
gloire, l'autre enivrée de son triomphe, tant d'estime mêlée à tant de
haine, l'amour jeté par un hasard funeste entre ces passions farouches,
l'honneur comme une nouvelle et inexorable fatalité condamnant à un
veuvage éternel deux cœurs que tout unit, mais que la religion sépare,
cette héroïque douleur, capable d'arracher à sa victime la vie plutôt
qu'un soupir, ce mot déchirant et sublime: «Retourne au désert[430]!»
dénoûment prévu et presque désiré de cette noble tragédie, tout cela
inondé, si l'on peut parler ainsi, de l'ardente lumière d'un ciel
méridional, tout cela est d'une beauté à la fois tendre et sévère, à
laquelle on ne résiste point. La lecture est achevée; l'âme rêve
longtemps encore; elle s'unit par la pensée à cette solitude, à ce deuil
immortel des deux amants; mais elle porte presque envie à de si nobles
douleurs, et peut-être a-t-elle compris que le sacrifice est la suprême,
l'unique beauté de la vie humaine. Je n'essaye pas de louer le style.
Qu'il me suffise de dire que dans cette diction, si spontanée et si
savante à la fois, la pureté égale l'éclat, et qu'à cet égard _le
dernier Abencerage_ marque le moment où, selon l'expression de Boileau,
l'auteur est _monté au comble de son art_. Tous les brillants défauts du
style de M. de Chateaubriand appartiennent à une époque antérieure; ce
poétique roman n'en offre aucun vestige.

Les _Natchez_, qui parurent beaucoup plus tard, n'en appartiennent pas
moins à la jeunesse de l'auteur. On sait qu'_Atala_ et _René_ étaient,
dans l'origine, deux épisodes de la composition aussi vaste
qu'irrégulière où M. de Chateaubriand, une première fois, avait tenté le
poème en prose. L'oubli n'était point fait pour cette œuvre dans
laquelle on ne saurait méconnaître la richesse ni même la puissance.
L'emploi bizarre du merveilleux, et d'un double merveilleux, mêlé à des
événements trop modernes et à des noms trop connus, est une des choses
qui nuisent le plus à l'intérêt de ce poème, où l'on admire des
caractères bien conçus, de beaux contrastes de mœurs et des scènes
vraiment pathétiques.

Le _Génie du Christianisme_, les _Martyrs_, l'_Itinéraire_, le _dernier
Abencerage_ et les _Natchez_ ne nous ont pas fait connaître M. de
Chateaubriand tout entier. Le despotisme impérial l'avait donné à la
littérature, la Restauration devait le rendre à des études plus
austères. Lui-même, au milieu de ses veilles poétiques, s'était prescrit
d'autres labeurs et une autre gloire:

     «Ô Muse, s'écriait-il vers la fin des _Martyrs_, je n'oublierai
     point tes leçons! Je ne laisserai point tomber mon cœur des régions
     élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu dispenses
     s'affaiblissent par le cours des ans; la voix perd sa fraîcheur,
     les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles sentiments que
     tu inspires peuvent rester quand tes autres dons ont disparu.
     Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux laisse-moi
     l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent ces Vierges austères,
     qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la Poésie, et
     m'ouvrir les pages de l'Histoire. J'ai consacré l'âge des illusions
     à la riante peinture du mensonge: j'emploierai l'âge des regrets au
     tableau sévère de la vérité[431].»

Il a pourtant fallu, afin que cette promesse s'accomplît, qu'une antique
dynastie eût, pour la seconde fois, fatigué la fortune. Durant toute la
Restauration, l'histoire, à laquelle l'auteur des _Martyrs_ semblait
avoir voué sans réserve la maturité de son âge, n'obtint de lui qu'un à
compte. Les _Quatre Stuarts_, où la manière de Voltaire se marie à celle
qui ne peut être désignée que par le nom de Chateaubriand, sont un
morceau brillant et impartial, où l'imagination ne paraît guère que pour
embellir un incorruptible bon sens. Mais, dans cette période d'une vie
très active, la politique prend le dessus. Le premier pas de M. de
Chateaubriand dans cette nouvelle carrière n'en fut peut-être pas le
plus heureux. L'auteur lui-même a condamné plus tard la violence de ce
pamphlet sur _Bonaparte et les Bourbons_, dont la verve entraînante et
l'éclat prestigieux valurent une victoire aux Bourbons encore
exilés[432]. On n'a pas non plus oublié ce _Rapport fait au Roi_
pendant les Cent-Jours, où les plus indifférents ne lurent pas sans
émotion ces paroles d'une magnifique éloquence:

     «Dieu a ses voies impénétrables et ses jugements imprévus. Il a
     voulu suspendre un moment le cours des bénédictions que Votre
     Majesté répandait sur ses sujets. De ces Bourbons qui avaient
     ramené le bonheur dans notre patrie désolée, il ne reste plus en
     France que les cendres de Louis XVI! Elles règnent, Sire, en votre
     absence; elles vous rendront votre trône comme vous leur avez rendu
     un tombeau[433].»

Les _Réflexions politiques_ empruntèrent, pour accabler les anciens
juges de Louis XVI, quelques-uns des accents et quelques-unes des formes
de l'éloquence antique. On put démêler dans _la Monarchie selon la
Charte_ l'originalité politique de l'auteur, que son affection
littéraire pour le passé n'empêchait pas de comprendre l'avenir, et qui
chercha vainement à le faire comprendre à ses augustes et aveugles
protégés.

Partout où un loyalisme de convention n'entraîne pas l'illustre
pamphlétaire à prendre des images pour des raisons, il est remarquable
par la droiture du jugement, par la simplicité de la logique et la
netteté populaire de la parole. Toujours distingué, toujours noble, il
possède le langage des affaires comme il en a l'intelligence. Lui-même a
dit quelque part:

     «Mon style politique, quel qu'il soit, n'est point l'effet d'une
     combinaison. Je ne me suis point dit: Il faut, pour traiter un
     sujet d'économie sociale, rejeter les images, éteindre les
     couleurs, repousser les sentiments. C'est tout simplement que mon
     esprit se refuse à mêler les genres, et que les mots de la poésie
     ne me viennent jamais quand je parle la langue des affaires[434].»

Il ne fait ici que se rendre justice. Ses pamphlets, ses discours, et
plus encore ses dépêches lorsqu'il fut ministre, offrent, à peu de
réserves près, d'admirables modèles du style politique, tel que le
veulent et tel que l'ont fait les nations libres. Cet homme du moyen âge
est en même temps un homme moderne; il a toutes les pensées de son
siècle, sans en partager tous les enivrements. C'est pourtant lui qui a
écrit les _Mémoires sur la vie du duc de Berry_; et pourquoi non? Il
avait rêvé l'alliance de la légitimité et de la liberté, et ne croyait
même la seconde en sûreté qu'à l'ombre de la première. Il sut trop tard
comment l'entendait la légitimité.

Une disgrâce éclatante contribua peut-être à le remettre dans le vrai.
Toujours fidèle, il fit de l'opposition par fidélité, et crut défendre
la monarchie en défendant les libertés publiques; 1827 le vit à la
brèche dans la lutte engagée entre la presse et la censure; malgré lui
pourtant, ses efforts l'associaient au parti qui, bien avant 1827,
rêvait 1830, et qui, le jour même de la bataille, porta en triomphe dans
les rues de Paris l'ami désolé de la dynastie qui succombait. Vers la
même époque, ses chaleureux plaidoyers en faveur de la Grèce avaient
accoutumé à voir en lui l'homme de la liberté; car la liberté est
solidaire d'elle-même, et on ne la défend pas, on ne la sauve pas sur un
point sans la défendre et la sauver sur tous. Fut-il, dans sa carrière
politique, toujours équitable, toujours impartial? Ne donna-t-il jamais
rien à des ressentiments légitimes? Ne mit-il jamais dans ses actes la
poésie qu'il se vante avec raison de n'avoir pas mise dans son langage?
Messieurs, il n'est question entre nous que de littérature, et je me
borne à signaler l'excellence littéraire des écrits politiques par
lesquels M. de Chateaubriand a rempli presque en entier les quinze ans
de son existence écoulés sous la Restauration.

Plus tard, vous le verrez, après quelques luttes avec la nouvelle
monarchie, après un magnifique chant de deuil et quelques pamphlets
virulents, remplir enfin, mais à l'ordre de la mauvaise fortune, la
promesse que, dans le dernier livre des _Martyrs_, il avait faite à la
Muse de l'Histoire. Les _Études historiques_ nous révélèrent, en 1830,
que de longs, de sérieux travaux avaient rempli beaucoup de ces heures
qu'on eût pu croire livrées sans réserve aux préoccupations et aux
luttes de la politique. Vous ne trouvez plus ici les préventions du
_Génie du Christianisme_; le catholique a presque disparu; le sceptique
n'est pas bien loin, mais on retrouve le poète et l'on salue
l'historien. Monument d'ailleurs inachevé, tronqué, où rien, si ce n'est
le style, n'a reçu les derniers soins de l'ouvrier, où le porphyre
massif émerge du milieu des gravois, où des colonnes hautaines attendent
en vain l'entablement qui leur fut promis. Vous savez aussi quelles
circonstances ont fait, plus tard, du chantre des _Martyrs_ le
traducteur du _Paradis Perdu_, traducteur dont la respectueuse fidélité
est touchante à nos yeux, moins pourtant que la nécessité d'un pareil
travail au terme de cette brillante carrière: la cité moderne a élevé
des Panthéons, elle n'a pas encore fondé des Prytanées. Le livre sur le
_Congrès de Vérone_, où tant de choses font sourire, où tant d'autres
émeuvent la pensée, ravissent l'imagination, ce poème involontaire à
l'occasion d'une controverse politique, a suivi d'assez près la poétique
version de l'Homère anglais. Puissions-nous ne pas attendre vainement et
ne pas attendre longtemps la _Vie de Rancé_, ce René chrétien qui nous
est promis! et puisse-t-elle ne pas terminer la liste, trop courte à
notre gré, des productions de M. de Chateaubriand!

       * * * * *

Pour nous résumer sur cet illustre écrivain, pour saisir et nommer cette
combinaison mystérieuse, cette _confusio divinitus ordinata_ qui
constitue l'individualité, il faudrait, Messieurs, avoir le secret du
duc de Saint-Simon en ce qui concerne les mœurs, ou de M. Sainte-Beuve
en ce qui regarde la vie intellectuelle et littéraire. L'individualité
se sent, elle peut se peindre, elle ne se définit point, et les
opérations les plus intimes, les plus involontaires de la vie organique
ne se dérobent pas plus obstinément à nos analyses. Comme la définition
ne vous suffirait pas, et que je ne suffirais pas moi-même au procédé
que le sujet réclame, je me bornerai à constater les jugements portés
sur ce grand personnage littéraire par des autorités plus compétentes
que la mienne.

Il me semble qu'on reconnaît chez M. de Chateaubriand un esprit étendu,
mais plus juste cependant et plus solide qu'étendu. Ceux qui lui ont
refusé la justesse n'ont pas pris garde que les erreurs de son jugement
tiennent bien moins à un travers de l'esprit qu'à l'incomplet de ses
systèmes et à la grandeur de son imagination: le fond de l'esprit, pour
ainsi parler, demeure excellent; il y a du Voltaire dans la vivacité de
son bon sens. Il possède une rare intelligence, qui n'a peut-être
d'autres bornes que ses répugnances; mais cette intelligence n'est pas
du génie; M. de Chateaubriand n'est pas créateur en fait de pensée; et
il ne paraît pas probable qu'aucune de ces grandes idées sur lesquelles,
de siècle en siècle, vivent les sociétés humaines, doive porter sa
marque et son nom. Il a l'imagination noble et magnifique, plutôt que
puissante et féconde. Elle se plaît aux vastes perspectives, soit dans
le temps, soit dans l'espace: mais elle est précise dans la grandeur;
elle s'applique aux faits particuliers, au concret, à l'histoire, dans
tous les sens du mot; elle se nourrit de souvenirs et de réalité.

Madame de Staël a peut-être plus d'esprit que M. de Chateaubriand; mais
elle en a quelquefois plus qu'elle n'en peut porter: l'érudition de M.
de Chateaubriand lui aide à porter le sien. Tout ce qu'il reproduit a
une forme arrêtée et vit par le détail; il n'en est pas ainsi de Madame
de Staël, qui ne connaît à fond que l'âme et les relations sociales.
Madame de Staël enlève d'un regard les contours de chaque fait, M. de
Chateaubriand le détache soigneusement du sol; elle médite, il étudie;
il compte les livres pour beaucoup, elle au contraire pour peu de chose.
Ce dédain du particulier et du concret ne fait pas les artistes; aussi
l'auteur de _Corinne_ l'est-elle beaucoup moins que l'auteur des
_Martyrs_; mais si elle a moins enchanté l'imagination, elle a exercé
sur les esprits une action plus profonde et plus décisive. Elle a semé
plus d'idées; elle a, dans ce qui est, dans ce qui se passe sous nos
yeux, une part plus grande à réclamer. La vie humaine les a tous deux
étonnés, comme elle étonne tous les esprits au-dessus du vulgaire; mais
l'étonnement de Madame de Staël a été plus profond, plus sérieux; son
regard a pénétré plus avant, et par là même, chose étonnante, la femme
philosophe a fini par mieux comprendre la religion que celui qu'on
pourrait appeler le défenseur en titre et le lauréat du christianisme.

Tous deux, en littérature, ont poussé leurs contemporains dans des voies
nouvelles, mais elle dans un sens plus général, M. de Chateaubriand dans
une direction plus nationale, plus française; l'une est plus allemande,
l'autre est plus latin; l'une est trop étrangère au sentiment de
l'antiquité, l'autre parmi les écrivains de son temps est le plus touché
et le plus intelligent de la beauté antique; Madame de Staël enfin est
trop dominée par sa sensibilité et met trop en toutes choses toute son
âme pour être librement artiste; M. de Chateaubriand, doué de plus
d'imagination que de sensibilité, est pourvu de l'un et de l'autre dans
des proportions singulièrement favorables aux exigences de l'art.

Tout deux ont innové en fait de langage; leurs ouvrages sont les
origines de la langue que nous parlons: ils sont tous deux pour nous
comme une jeune antiquité: mais les innovations de Madame de Staël
répondent mieux aux besoins de la pensée et du sentiment, celles de M.
de Chateaubriand aux vœux de l'imagination. La langue de Madame de Staël
n'est pas aussi simple qu'elle est vraie; celle de M. de Chateaubriand,
avec un plus grand air de simplicité, a quelque chose de plus factice et
de plus prémédité; sa parole est arrangée avec un art infini, mais elle
est arrangée; et toutefois elle ne manque pas de vérité subjective,
l'auteur étant un ou s'étant fait un avec son langage. Il a réveillé,
vivifié les mots par des acceptions nouvelles, par des combinaisons
imprévues, dont le motif, pour l'ordinaire, est plein de poésie: il a
consacré la simplicité des tours, l'aisance et le naturel des
mouvements; c'est par les mots surtout qu'il exerce du prestige; nul
n'en a de plus beaux; et souvent une familiarité de bon goût relève à
propos le grandiose et la fierté des images. J'ai parlé ailleurs de
chevalerie; cette langue qu'il a trouvée est, par excellence, la langue
de l'antique honneur, et l'on sent qu'elle siérait dans la bouche des
preux.

À considérer dans ses rapports avec les sons la langue de M. de
Chateaubriand, c'est une mélodie un peu vague, mais ravissante, dont il
semble avoir recueilli les modulations principales au bord mélancolique
des mers et dans les clairières des vieilles forêts. La prose, ni
peut-être les vers, n'avaient point jusqu'alors tant ressemblé à la
musique; il y avait du moins peu d'exemples d'une aussi suave harmonie,
et certains effets pouvaient passer pour entièrement nouveaux.

On a trop joui de cette harmonie pour oser dire, comme on l'aurait dû
peut-être, qu'elle est quelquefois un peu trop marquée; on a moins
épargné le luxe et la bizarrerie des images, dont plusieurs, soit que
l'auteur les ait dès lors supprimées ou maintenues, sont encore
aujourd'hui citées comme de vraies énormités; mais il est bon de dire
qu'elles sont toutes empruntées à ses premiers ouvrages et qu'il a porté
aussi sur ce point, comme sur les autres, cet amour de la perfection, ce
soin du détail, qui le distinguent noblement à une époque de fécondité
négligente et de littérature facile.



CONCLUSION

La littérature de la Restauration.


L'étude des deux grands talents auxquels nous devons _Corinne_ et _René_
ne devait être que l'introduction du cours qui vous était promis;
l'histoire littéraire de la Restauration en était le véritable sujet.
L'introduction s'est prolongée jusqu'à ne laisser que quelques moments,
les derniers du semestre, à ce qui eût dû le remplir presque tout
entier. Je ne veux pas me retirer avant d'avoir au moins franchi le
seuil.

La période de la Restauration pourrait se diviser en deux ou trois
périodes suffisamment distinctes; la littérature, dans ces quinze
années, a traversé plusieurs phases: je ne saurais, dans ce rapide coup
d'œil, songer à les distinguer. Je m'en tiendrai donc aux caractères les
plus généraux de cette époque importante.

Je remarque seulement que si la Restauration date de 1814, la
littérature qui lui doit son nom ne remonte pas tout à fait si haut. On
peut dire que cet âge littéraire ne commence réellement que vers 1820.

La France, en 1814, se vit appelée à faire à la fois trois expériences:
celle de la paix, après vingt ans de guerre; celle du régime
constitutionnel, après douze ans de despotisme, précédés de dix années
de convulsions politiques; celle enfin d'une libre communication avec
l'étranger, lorsque les barrières qu'avaient élevées la guerre, la
politique et le préjugé, tombèrent avec le pouvoir impérial, qui ne les
avait pas toutes élevées, mais qui les avait maintenues.

Les loisirs de la paix sont féconds pour l'esprit humain. Après une
longue guerre qui, telle qu'un hiver glacial, arrête le développement de
tous les germes, la paix est un printemps. Les premières années de la
Restauration française ont laissé cette impression dans l'esprit de tous
les contemporains, et ce réveil de tant de forces cachées pouvait
adoucir à la nation le sentiment d'un désastre immense et d'une
humiliation profonde. L'esprit humain n'en était pas à ne savoir que
faire. Un si vaste terrain était resté en friche! Les sciences qui ont
pour objet les phénomènes du monde matériel et l'appréciation de leurs
forces, les beaux-arts aussi, dans un certain sens, avaient pu fleurir
sous l'Empire; un despotisme intelligent, un despotisme enté sur la
gloire, a besoin des unes et des autres; d'ailleurs, les sciences
physiques enlèvent l'homme à la contemplation de lui-même, et le langage
des arts est une parole inarticulée, moins redoutable par là même que la
parole des livres.

La littérature et les sciences morales avaient à réclamer leur part des
bénéfices de la paix. Ce n'était pas la liberté seule qui leur avait
manqué, c'était le loisir, autre liberté. Sous l'Empire, les grands
spectacles de la vie extérieure détournaient l'attention des spectacles
dont l'âme est le vrai témoin. Rassasiée de gloire militaire, la grande
nation n'avait point encore à demander de nobles consolations au
développement, non moins glorieux, des forces morales. Le malheur et la
paix devaient la rendre à ces tendances bienfaisantes. Elle s'y livra
avec ardeur, et, dans une voie encore mal éclairée, elle marcha d'abord
à tâtons, si l'on peut s'exprimer ainsi, mais elle marcha.

En même temps que d'un état de tranquillité, si nouveau pour elle, la
France faisait l'essai du régime constitutionnel, la liberté lui venait
avec la paix: c'était de quoi regretter moins la gloire! La liberté
politique, qui est, pour une nation, le droit d'intervenir dans ses
propres destinées, fut réellement pour la France la compensation, on
peut même dire le fruit de ses infortunes récentes. Cette charte
octroyée était moins sans doute, de la part de ceux qui l'octroyaient,
une vraie libéralité qu'un «fruit de l'avarice[435],» pour nous servir
d'une expression de l'Écriture; mais le principe du moins était posé, et
la gloire n'était plus là pour lui nier ses conséquences. Les formes
représentatives ne pouvaient plus, comme sous Bonaparte, être absolument
dérisoires. La puissance de la parole devait, quoique resserrée dans de
certaines limites, venir en aide à la puissance du droit. Il y avait une
tribune, il y avait une presse libre, c'est-à-dire, tout au moins,
l'avenir de la liberté. Cet avenir sans doute était au prix du courage
et de la constance; le courage et la constance ne manquèrent point; le
talent surgit de toutes parts; et des voix éloquentes, dans tous les
partis à la fois, éveillèrent des échos depuis longtemps endormis. La
nécessité même pour les adversaires de la liberté, de descendre sur le
terrain de la discussion publique et d'en appeler à l'opinion,
renfermait en germe tout ce qu'on persistait à nier, tout ce qu'on
s'obstinait à refuser. Ainsi, le voulant ou ne le voulant pas, tous
concouraient à consacrer le nouveau système; et peut-être que les échecs
de la liberté assuraient son triomphe en le retardant.

Lainé et de Serre, Foy, Constant et Royer-Collard donnèrent, sous les
nuances les plus diverses, de beaux exemples d'éloquence parlementaire.
S'il n'y avait pas de place pour l'orateur tragique dont Cicéron a conçu
l'idée et que la Révolution française avait plus d'une fois réalisé,
l'intérêt dramatique, la véhémence, la gravité ne manquèrent pas à ces
illustres débats, qui, pour l'imagination de l'Europe entière,
succédaient sans désavantage aux grandes batailles de l'Empire. En
dehors du parlement, une polémique opiniâtre affilait cette arme de la
parole, qui ne peut recevoir tout son tranchant que de la vivacité des
luttes politiques. Sous le nom de journaux, d'autres tribunes s'étaient
élevées, où l'esprit français, obligé de tourner bien des difficultés,
déployait, comme en se jouant, sa merveilleuse souplesse et les
ressources d'un idiome dont la richesse ostensible n'est rien, dont la
richesse cachée est immense. Plus d'une fois, par un retour bizarre de
la fortune, le royalisme fut appelé à faire de l'opposition. Tel fut le
caractère du _Conservateur_ à son origine; tel fut toujours celui du
_Censeur_ et de la _Minerve_. Plus incisif, plus violent, dans sa froide
et spirituelle ironie, Paul-Louis Courier donnait un heureux imitateur à
l'auteur des _Provinciales_, dans une sphère bien différente et avec une
moindre vérité d'accent. Contre un pouvoir qu'elle soupçonnait de tout,
qu'elle accusait de tout, l'opposition libérale prenait toutes les
formes. On allait chercher, en plein dix-huitième siècle, Voltaire,
Rousseau, Diderot, pour qu'ils eussent à dire son fait à la
contre-révolution. On donnait une vogue factice à des écrits qui ne
correspondaient à l'époque que par leur vieille opposition à tout ce que
le parti du passé essayait de ressusciter. C'est l'époque, aujourd'hui
presque fabuleuse pour nous, de ces réimpressions volumineuses et
indigestes des écrivains du siècle dernier.

À peine avait-il été question de religion sous Bonaparte, qui, en
relevant de sa main consulaire les autels démolis, n'avait pas relevé le
sentiment religieux. Il avait trop obtenu de l'Église pour que l'Église
pût à son tour beaucoup obtenir de la nation. L'émigration, devenue
dévote en vieillissant et à qui la doctrine du droit divin rendait le
catholicisme précieux, jeta la religion comme un filet sur le peuple
français, qu'elle crut aussi affamé d'avoir un Dieu que Paris, sous
Mayenne, l'avait été de voir un roi. Le trône et l'autel devant se
prêter un mutuel appui, une nouvelle Ligue fut constituée, une ancienne
milice sortit de dessous terre; la prédication mêla effrontément la
religion éternelle à la politique du jour; le génie de l'Inquisition
secoua ses torches mal éteintes, et la liberté religieuse fut
ouvertement menacée. Cette nouvelle tendance devait avoir sa
littérature. Elle eût aimé à se parer du nom de Chateaubriand, mais
l'esprit pacifique et bienveillant du _Génie du Christianisme_ lui
convenait peu. Un bonheur inouï lui donna Joseph de Maistre et l'abbé de
Lamennais, esprits violents, dont la ferveur trempée de fiel faisait de
la philosophie au profit de l'ignorance, du pyrrhonisme dans l'intérêt
de la foi, de la démagogie pour le compte du pouvoir absolu, et
traversait à grands pas la vérité pour arriver à l'erreur. Tandis qu'une
telle cause rencontrait de si grands talents, l'opposition, née
indifférente ou sceptique, n'avait rien pour lui barrer le passage que
des négations stériles ou un rationalisme glacé. Le grand ouvrage de
Benjamin Constant sur _la Religion_ livrait à un juste mépris les
contempteurs du sentiment religieux, mais refusait à ce sentiment toute
forme absolue, immuable, c'est-à-dire divine. Le protestantisme se
ranimait; menacé par le prosélytisme romain, il faisait acte de
prosélytisme; il usait de son droit pour le constater: ses œuvres, il
est vrai, n'étaient pas des livres; mais par ses soins le livre par
excellence se multipliait de jour en jour. Le saint-simonisme surgissait
alors, grotesque et poétique, avec ses pensées d'organisation, son
mysticisme matérialiste et sa hiérarchie, comme pour attester à la fois
notre inextinguible besoin d'une religion, notre impuissance à nous en
donner une, et la vanité d'une théocratie dont Dieu n'est pas le
fondateur.

On pourrait se méprendre cependant sur le caractère de l'opposition
pendant cette mémorable période, et quelques remarques paraissent ici
nécessaires.

Un caractère aride et négatif fut trop évidemment l'esprit de cette
opposition chez la masse de ceux que les idées nouvelles avaient
entraînés dans leur orbite. Ce que l'Allemagne appelle l'esprit
_philistin_, esprit qui se compose de préventions aveugles, d'imbéciles
dédains, de crédulité haineuse, d'ignorance pédantesque, de sottise
sentencieuse et de plate forfanterie, couvrit souvent d'un vernis de
ridicule une cause embrassée et défendue par les plus nobles esprits. La
défiance exaltait la défiance, l'injustice aiguisait l'injustice, et les
préjugés bourgeois luttaient d'étroitesse et d'égoïsme avec les préjugés
aristocratiques. Nier, toujours nier, était le système et la tactique de
ces hommes pour qui la suprême sagesse est tout entière enfermée dans
les axiomes d'un rationalisme grossier. Ce serait néanmoins, comme je
l'ai dit ailleurs, calomnier une époque glorieuse que de lui refuser
l'instinct de l'ordre moral et un esprit noblement conservateur. Des
espérances de plus d'une sorte, des intentions bien diverses se
rattachèrent à des œuvres dont le principe était respectable; ces œuvres
doivent être jugées par leur principe, et n'y voir que des espèces de
barricades morales, ce serait méconnaître la nature humaine, et
condamner dans son esprit tout le travail d'une grande nation. Si nous
devons honorer, chez plusieurs des hommes dont le parti a succombé en
1830, le culte des souvenirs et la religion de la fidélité,
n'honorerons-nous pas aussi, dans le parti opposé, les nobles partisans
de la liberté dans l'ordre, du progrès dans le calme, et du
perfectionnement de la politique dans l'affermissement de la morale? Il
y a, dans les œuvres de ce parti, tout un côté philanthropique et
généreux, toute une activité étrangère à la politique, qu'il faut se
garder de méconnaître. La religion seule, j'en conviens, y avait trop
peu de part, ou une part trop douteuse, et ce fut là, même
politiquement, un véritable malheur.

On ne parlait alors que de conspirations. On parlait surtout de celle du
pouvoir contre la liberté. Vraie ou supposée, elle en suscita mille
autres. Plusieurs d'entre elles ont laissé sur l'échafaud et sur le pavé
des traces sanglantes; mais, de fait, la nation entière conspirait; la
Révolution, se croyant menacée dans son principe et dans ses résultats,
s'était déclarée en permanence; on ne parvint jamais à lui persuader
qu'on n'en voulait point aux faits accomplis et qu'elle s'armait contre
des fantômes: elle voyait, avec quelque raison, dans les principes
combattus, les résultats menacés; elle n'en était déjà plus à se défier;
retranchée derrière la Charte, elle attendait résolument le jour du
combat. Son plus grand malheur fut d'avoir, comme il arrive à tous les
partis, de funestes auxiliaires; mais ceux-là même accélérèrent le
dénoûment en donnant à la contre-révolution des prétextes pour se hâter
et le courage de tout oser.

L'intérêt si vif de cette lutte laissait néanmoins une large place aux
préoccupations littéraires; toute une littérature se rattachait aux
craintes et aux espérances de la nation, aux passions mêmes et aux
préjugés des partis. M. de Chateaubriand, comme poète des vieux âges
nationaux, ne trouvait que de faibles imitateurs ou de méchants
copistes, dont la main débile agitait assez inutilement aux yeux de la
multitude l'oriflamme et le drapeau blanc. Le peuple avait plus près de
lui une poésie selon son cœur. Hier encore debout, l'Empire était déjà
antique; sa gloire, née de la Révolution, appartenait tout entière à la
génération nouvelle: l'ancienne n'avait rien à en revendiquer, ni,
pensait-on, rien à lui opposer. Bonaparte, nouveau Prométhée, n'était
pas encore l'homme de l'histoire, qu'il était déjà celui de la poésie.
Le peuple ne se souvenait plus de l'avoir haï; et les pères, dont son
ambition avait dévoré la postérité, se glorifiaient, en pleurant,
d'avoir donné leurs enfants à l'immortel capitaine qui, désormais, aux
yeux de l'orgueil national, personnifiait la France. La Restauration,
révolution à rebours, avait eu aussi ses proscrits, son émigration;
plusieurs des hommes de la République et de l'Empire se consumaient dans
l'exil, et l'exil les avait grandis. C'est le propre des révolutions
d'accélérer la fuite des temps et d'appliquer la rouille de l'antiquité
sur de modernes souvenirs; or toute antiquité est de la poésie. De
grandes vicissitudes équivalent à de grandes distances dans l'espace et
dans la durée; et tous les lointains parlent à l'imagination. C'est par
là sans doute, mais bien plus encore par la persévérance de son
héroïsme, que la Grèce ébranla si puissamment les âmes, et séduisit à sa
cause, c'est-à-dire à celle de la liberté, les adversaires mêmes de
toute révolution. Ce fut un grand coup porté à leur cause, en même temps
qu'une abondante source d'émotions poétiques ouverte pour le monde
entier. Cette lutte presque sans exemple forçait les uns à croire à la
liberté, les autres à l'héroïsme, plusieurs à la Providence, tous à
quelque autre chose qu'à la matière et à la force; cette espèce de foi
est mieux que de la poésie, mais c'est aussi de la poésie.

Un peu d'enthousiasme était bien nécessaire à une époque où la
profanation des choses saintes avait aboli le respect, et où les succès
flagrants de l'hypocrisie avaient fait, comme à l'ordinaire, surabonder
l'impiété. Ceux qui ont pu observer cette époque malheureuse, attestent
que la soif du gain et des jouissances matérielles avait fait en peu
d'années d'effrayants progrès, tant il est vrai qu'en mal comme en bien
le pouvoir fait toujours l'éducation des peuples. Mais gardons-nous
d'oublier que des esprits éminents et de nobles cœurs s'appliquaient à
entretenir le feu sacré. La littérature de la Restauration rendit sous
ce rapport d'importants services. Elle manifesta, elle accrédita des
tendances très élevées. Le spiritualisme alors, sous les auspices de M.
Royer-Collard, se faisait jour dans la philosophie. La chaire
académique, qui, dans un pays tel que la France, devient si facilement
une tribune, popularisait tour à tour une science grave, une critique
libérale, une spéculation étroitement liée aux plus grands intérêts de
la nature humaine. C'est alors que le pouvoir persécutait, sans s'en
douter, ses héritiers présomptifs dans la personne de trois simples
professeurs: MM. Guizot, Cousin et Villemain. Il n'osa que plus tard
s'attaquer aux journaux, dont quelques-uns, en groupant autour d'eux les
principales notabilités littéraires, avaient ouvert une ère toute
nouvelle dans l'histoire de la littérature périodique. Là aussi les
doctrines religieuses, qui consacrent la liberté au service du devoir,
avaient trouvé de fidèles organes; là s'élaboraient de nouvelles
théories littéraires, sous les auspices de MM. P. Dubois, Magnin et
Sainte-Beuve; là se laissaient deviner le nom déjà célèbre de M. Guizot,
le nom sans tache et déjà vénéré de M. de Broglie: la gravité, la mesure
ne faisaient que mieux ressortir, dans ces importantes publications, la
force des convictions et d'une imperturbable espérance. Les innovations
littéraires s'y discutaient, s'y préparaient, s'y consommaient en
quelque sorte. Sur ce terrain seulement on se permettait la passion; sur
tout autre on était plus calme; on l'était, ce semble, davantage à
mesure qu'approchait le dénoûment, et la _Revue française_, qui continua
le _Globe_ avec les mêmes tendances et les mêmes éléments de succès, put
prendre pour épigraphe: _Et quod nunc ratio est, impetus ante fuit_.

La liberté entière des communications avec l'étranger est la troisième
expérience que fit la France dans les années de la Restauration.
Longtemps avant que les études de Madame de Staël eussent fait faire à
l'esprit français le voyage de l'Allemagne, M. de Chateaubriand l'avait
fait aborder en Angleterre. Mais les loisirs de la paix, l'épuisement
manifeste de la littérature classique, le besoin, si l'on peut dire
ainsi, d'air et d'espace, furent les vrais médiateurs. C'est le lieu de
rappeler le _Cours de littérature dramatique_ de Schlegel, traduit en
français par Madame Necker de Saussure, le livre de M. de Sismondi sur
les littératures du Midi, celui de Ginguené sur la littérature
italienne, les travaux de M. Fauriel sur les poésies de la Grèce
moderne, et les utiles extraits de la _Bibliothèque universelle_. Ce
n'était pas assez de l'Occident: l'Inde même et la Chine étaient
explorées. De nombreuses traductions, celle, particulièrement, des
théâtres étrangers, suffisaient à peine à cette avidité d'impressions
nouvelles. L'influence de deux écrivains, tous deux appartenant à cette
nation que la France ne rencontrait plus qu'en lieu tiers et sur des
champs de bataille, Walter Scott et lord Byron, exercèrent sur la
littérature française une influence incalculable. La poésie tout
objective de l'un, toute subjective de l'autre, jeta les uns dans
l'imitation minutieuse des mœurs et dans la puérilité du costume, les
autres dans un lyrisme exclusif, tous dans des nouveautés qui faisaient
horreur aux derniers sectateurs du classicisme aux abois. En quelque
manière, c'était aussi une littérature étrangère que cette littérature
antique de la France, vers laquelle nous reportèrent les travaux savants
et systématiques de M. Raynouard et les fouilles habiles de M.
Sainte-Beuve dans notre Pompéi littéraire, l'âge décrié de Ronsard.

La nouvelle école s'attaquait surtout au théâtre, ou, pour mieux dire,
au drame tragique: elle avait résolu d'en finir, non seulement avec
Legouvé et Luce de Lancival, mais avec Racine. Quant à la comédie, qui
dut alors de bons ou de brillants ouvrages à Picard, à Casimir
Delavigne, et une _façon_ nouvelle à l'industrieux talent de M. Scribe,
on sait qu'elle suit les révolutions des mœurs plutôt que celles des
systèmes littéraires. La tragédie classique tint bon pourtant quelque
temps encore. On eût dit que tandis que les novateurs répétaient leur
rôle, leurs devanciers achevaient le leur. Longtemps on disputa plus
encore que l'on n'agit; on procédait par systèmes; on délibérait une
poésie comme on délibère une loi nouvelle, une construction, un emprunt:
les vainqueurs, comme il arrive souvent, ne savaient pas très bien que
faire de leur victoire. De belles œuvres, élégantes de forme, légèrement
émancipées, honoraient, dans sa défaite, le système expirant. Tous les
partis applaudissaient _les Vêpres siciliennes_, _le Paria_,
_Clytemnestre_, _Marie Stuart_. On tardait encore à réaliser les
théories que Benjamin Constant avaient développées dans la préface de
_Wallenstein_; mais trois ans avant la clôture de cette période devait
paraître la préface de _Cromwell_.--_Hernani_ la suivit de près.

Hors du théâtre, la jeune secte se donnait carrière. On composait, pour
la lecture, des drames dont l'histoire avait fait tous les frais et où
la poésie n'était pour rien. M. Vitet dialoguait spirituellement
l'histoire dans sa trilogie sur la Ligue. M. Mérimée, l'homme de la
vérité inexorable, esprit à la fois exquis et dur, ne se donnait pas le
souci d'accommoder aux exigences de la scène les drames saisissants ou
amèrement comiques qu'il empruntait tour à tour au seizième siècle et
aux plus récents souvenirs. _Othello_, l'_Othello_ de Shakespeare,
venait, sous la conduite de M. de Vigny, disputer la scène à son
équivoque pseudonyme, le vieil _Othello_ de Ducis.

Ces faits, d'ailleurs, se rapportent aux derniers temps de la
Restauration. L'ancienne littérature et la vieille dynastie épuisaient
ensemble leur fortune, et si la première succomba plus tôt, elle jouit
néanmoins d'un assez long sursis. Il n'en est pas moins vrai que la
fermentation de la nouvelle sève date des premiers temps. Un événement
littéraire d'une grande portée, dans le sens de la renaissance, fut la
publication des _Poésies_ d'André Chénier. Antique pour la forme et
païen pour le fond, il ne paraissait pas avoir, avec le moment de son
apparition posthume, tous les genres de convenances; mais sa langue
poétique était nouvelle autant qu'admirable; il ouvrait, en
versification, des sentiers inconnus; sa poésie retrempée avec amour aux
sources helléniques, était unique alors de sève et de fraîcheur. On ne
copia point cette merveilleuse copie des anciens; mais on lui mendia ses
secrets de diction; on se préoccupa des curiosités de la forme; on
revint, par un détour, à cette menue esthétique, à ce goût du détail,
qu'on avait tant condamnés; l'art eut ses mystères, ses adeptes, ses
initiations, ses conciliabules intimes, sous le nom profane de cénacle:
c'est l'époque de la dévotion en littérature, et des engouements
d'école. Tout cela, à coup sûr, ne fut pas inutile; ceux qui discutaient
étaient artistes, et la préoccupation excessive de la manière n'éteignit
pas l'inspiration.

Toutefois quelques-uns des plus illustres de l'époque demeurèrent
étrangers à ce travail de discussion, et ne l'avaient pas attendu pour
prendre un parti. Béranger, avec sa poétique concision, ses drames
concentrés dont les actes sont des couplets, son pathétique contenu et
puissant, sa touche à la fois épicurienne et stoïque, son vers lentement
épuré, d'où s'échappent tour à tour l'éclair foudroyant de l'éloquence
et la flèche aiguë de la satire, Béranger n'était d'aucune école; aucune
aussi ne le reconnaît pour chef; l'auteur du _Roi d'Yvetot_, de la
_Sainte Alliance des peuples_, des _Bohémiens_ et du _Juif errant_ reste
encore aujourd'hui solitaire et unique comme il l'était en commençant;
seul aussi, ou presque seul, il a été adopté par le peuple.

Quelques chants nationaux de Casimir Delavigne approchèrent de la
popularité; mais, à l'exception d'un petit nombre de vers, la voix du
peuple ne lui servit guère d'écho. Classique avec intelligence, dernier
représentant de cette élégance ingénieuse et poétique à laquelle étaient
réservées de bien rudes atteintes, Casimir Delavigne, dont le talent,
d'un éclat pur et charmant, est au moins aussi sûr de la postérité que
beaucoup d'autres plus fêtés, avait précédé de quelques pas et suivait
alors d'un peu loin le mouvement novateur; et, à cet égard, son souvenir
éveille peut-être assez naturellement celui de M. Villemain, dont les
écrits sont l'objet, je ne dirai pas d'une moindre, mais d'une moins
affectueuse admiration.

Un autre, plus célèbre aujourd'hui, dont Chateaubriand et Byron avaient
averti le talent, ne devait rien non plus à l'école nouvelle, rien à
aucune école, mais tout à la seule et incomparable félicité de son
génie. Je chantais, a-t-il dit lui-même,

     Je chantais, mes amis, comme l'homme respire,
     Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire,
     Comme l'eau murmure en coulant[436].

Rien jusqu'alors n'avait donné l'idée de tant de facilité, d'un flot si
large et si doucement entraîné; et cette noble mélancolie, cette mélodie
suave, cette magnificence dont M. de Chateaubriand, à l'aurore du siècle
nouveau, avait doté la prose française, M. de Lamartine était le premier
à les transporter dans les vers. En poésie, l'amour ne connaissait pas
encore d'Elvire; l'élégie, plus passionnée qu'enthousiaste, n'avait
chanté que des Éléonores. On connut par les _Méditations_ le charme de
cet amour en deuil, de cet amour mystique, idéal, mêlé à la religion,
trop voisin peut-être de l'adoration religieuse. Lamartine était
lyrique, il ne devait jamais être que lyrique; mais il l'était comme nul
encore ne l'avait été, il l'était avec une individualité pénétrante et
douce, aussi distincte, dans sa douceur, qu'une voix, parmi les hommes,
peut l'être d'une autre voix. Ce fut un long cri de surprise et
d'admiration lorsque, pareilles à un vol d'oiseaux à l'aile d'opale et
d'azur, les premières notes de cette voix inconnue se répandirent dans
les airs, lorsqu'on recueillit, à peine tombés d'une bouche d'or, des
vers comme ceux-ci:

     Ô lac! rochers muets! grottes! forêt obscure!
     Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
     Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
          Au moins le souvenir!

     Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
     Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
     Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
              Qui pendent sur tes eaux.

     Qu'il soit dans le zéphir qui frémit et qui passe,
     Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
     Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
              De ses molles clartés.

     Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
     Que les parfums légers de ton air embaumé,
     Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
              Tout dise: Ils ont aimé[437].

Les vers suivants, d'un caractère différent, n'étaient pas moins
nouveaux dans leur genre ni moins ravissants:

     Ah! si jamais ton luth, amolli par tes pleurs,
     Soupirait sous tes doigts l'hymne de tes douleurs,
     Ou si, du sein profond des ombres éternelles,
     Comme un ange tombé tu secouais tes ailes,
     Et prenant vers le jour un lumineux essor,
     Parmi les chœurs sacrés tu t'asseyais encor,
     Jamais, jamais l'écho de la céleste voûte,
     Jamais ces harpes d'or que Dieu lui-même écoute,
     Jamais des séraphins les chœurs mélodieux
     De plus divins accords n'auraient ravi les cieux!...
     Roi des chants immortels reconnais-toi toi-même!
     Laisse aux fils de la nuit le doute et le blasphème;
     Dédaigne un faux encens qu'on t'offre de si bas,
     La gloire ne peut être où la vertu n'est pas.
     Viens reprendre ton rang dans ta splendeur première,
     Parmi ces purs enfants de gloire et de lumière,
     Que d'un souffle choisi Dieu voulut animer,
     Et qu'il fit pour chanter, pour croire et pour aimer[438].

Ce n'est pourtant pas par la séduction d'un exemple heureux, mais par
des causes plus profondes et plus générales qu'il faut expliquer
l'abondance, je pourrais dire le débordement du lyrisme, dans la
littérature poétique de la Restauration. La poésie lyrique, et, pour
mettre mon langage encore plus près de la vérité, la poésie égoïste,
sous le nom flatteur de poésie intime, a conquis dès lors un espace
démesuré. Tout, jusqu'aux genres avec lesquels le lyrisme est
incompatible, est devenu lyrique et subjectif. Prétendrions-nous exclure
ou déprécier la poésie lyrique? Elle a sa place au soleil; elle est au
fond de toute poésie; elle est, dans un sens, la poésie à son état le
plus élémentaire. Mais la valeur, la vocation poétiques d'une époque où
le lyrisme pénètre partout et remplace toute autre poésie, nous
semblent, s'il faut le dire, assez contestables. Quand l'individu, je ne
dis point l'homme, se fait l'unique sujet de ses chants, c'est que la
vie, dans l'ensemble et la variété de ses manifestations, ne parle plus
à l'âme; et il ne faudrait pas trop s'étonner si cette époque se
rencontrait avec celle où la philosophie nie l'individualité, nie en
quelque sorte les êtres, et ne reconnaît dans l'univers d'autre réalité
que celle des idées. Au reste, nous avons ici à constater le fait, et
non à l'expliquer.

Il y avait, d'ailleurs, compensation. Tandis que les uns s'acharnaient à
l'invisible, d'autres, non moins ardents, cherchaient la couleur. Un
talent vigoureux, obstiné, laborieux, les engageait dans cette voie. Il
est vrai que son matérialisme poétique s'unissait en lui fort souvent à
des émotions d'une vérité naïve et saisissante. Ce n'était pas là ce que
le vulgaire des imitateurs pouvait lui prendre: ils s'attachèrent donc à
sa forme et la parodièrent. Il sut les passionner, et bien d'autres
encore, pour une maxime qu'aucun des grands âges littéraires n'a
professée: l'art pour l'art; maxime qui ferait périr l'art si l'art
pouvait périr. Mais si la poésie elle-même y gagnait peu, son instrument
s'y perfectionna, la langue poétique en ressortit plus riche, plus
industrieuse et plus hardie.

On approchait du moment où l'axiome d'un révolutionnaire fameux: «De
l'audace, de l'audace, et encore de l'audace!» allait devenir toute la
poétique des talents de second ordre. Une révolution politique devait
donner le signal à l'émeute littéraire. Mais jusqu'en 1830, certaines
limites furent, d'un consentement tacite, reconnues et respectées.
C'était sans doute, même au point de vue littéraire, un grand malheur
que l'affaiblissement des convictions morales, et quelques restes de
préjugés les remplaçaient assez mal; mais ce ne fut que plus tard que
ces préjugés mêmes s'évanouirent et que toute unité disparut. La
Restauration ne consomma point cette vaste ruine. Les traditions du sens
moral, maintenues jusqu'à un certain point dans cette littérature, lui
donnent une valeur, lui conservent un attrait, dont la littérature de
l'époque suivante ne s'est que trop dépouillée. On ne se croyait pas
encore obligé, pour intéresser des hommes, de cesser d'être homme. Une
commotion prochaine, dans l'ordre politique, devait ouvrir une brèche à
la cohue de toutes les fantaisies, au pêle-mêle de tous les délires.

Quoi qu'il en soit, en deçà de 1830 la littérature poétique n'a pas à
rougir d'elle-même puisqu'elle a vu, dans tout leur éclat ou dans tout
leur charme, le talent exquis de l'auteur du _Paria_ et de l'_École des
Vieillards_, et le talent non moins exquis, mais plus populaire de
Béranger; puisque cette époque a entendu les premiers et les plus beaux
sons de la lyre de Lamartine, et l'éclatante harmonie des Odes de Victor
Hugo; puisqu'elle a recueilli les accents épurés de l'auteur d'_Éloa_,
et les intimes confidences du livre des _Consolations_; puisqu'elle a vu
naître ces charmants vers de Madame Tastu, qu'ont su s'approprier les
mémoires les plus rebelles; puisque le _Voyage de Grèce_, si plein d'une
vive fraîcheur, les colères poétiques de _Némésis_, enfin les vers
belliqueux, et sonores comme une armure, du poème de _Napoléon en
Égypte_, appartiennent aussi à l'époque de la Restauration.

La Restauration eut donc des poètes, et même quelques grands poètes. Les
habiles prosateurs ne lui manquèrent pas. Et pour ne parler d'abord que
des genres les moins sévères, nous n'oublierons pas que cette même
période revendique plusieurs des romans de Madame de Souza, _le Lépreux_
de M. de Maistre, _Adolphe_ de Benjamin Constant, et toutes les
charmantes fantaisies de Charles Nodier, cet écrivain artiste, qui a
orné de tant de moulures délicates une langue déjà si parfaite, ce
défenseur, si classique dans la forme, de toutes les excentricités du
romantisme.

J'ai déjà nommé des écrivains plus graves, par le ton du moins et par la
nature des sujets qu'ils ont traités. Nous avons vu le génie colérique
et impérieux de Joseph de Maistre éclater dans les premières années de
cette période, par les fameuses _Soirées de Saint-Pétersbourg_;
l'éloquence moins onctueuse que passionnée, plus sacerdotale
qu'évangélique, mais admirable en tout cas, de l'abbé de Lamennais, se
mettre au large dans le livre encore plus fameux sur _l'Indifférence_;
et l'esprit généralisateur, sceptique et fin de Benjamin Constant
développer ses ressources au profit du spiritualisme et aux dépens des
croyances positives, dans son grand ouvrage sur _la Religion._

Nous n'aurons garde d'oublier l'auteur d'_Antigone_ et de l'_Essai sur
les Institutions sociales_, le poétique et onctueux Ballanche, religieux
en politique, idéaliste en religion, mais avec ces préoccupations
sociales dont l'idéalisme français ne consent point à se séparer. En
redescendant vers les régions littéraires, nous trouvons M. Villemain,
plus littéraire que son siècle, se hasardant néanmoins avec bonheur au
delà de cette région natale, dont il ne perdra jamais, si loin qu'il
aille, l'exquise pureté d'accent. Les _Fragments_ de M. Cousin et la
traduction de Platon doivent être comptés aussi parmi les richesses
vraiment littéraires de cette époque; et la science elle-même les a
augmentées de plusieurs beaux écrits, parmi lesquels le premier rang
appartient sans doute à ceux de Georges Cuvier.

Mais les travaux historiques devaient surtout illustrer la Restauration.
De toutes les formes d'opposition politique, aucune peut-être n'était
plus sûre, et, indépendamment de toute intention polémique, l'heure
était venue. Depuis que Voltaire, dans l'_Essai sur les mœurs_, avait
indiqué la voie, elle n'avait été que peu fréquentée. Elle devait l'être
alors; la liberté de penser était acquise; les circonstances prêtaient
aux études historiques un intérêt puissant; les événements avaient
renouvelé, multiplié les points de vue; après l'histoire convenue, on
voulait enfin l'histoire sérieuse; tout, dans ce genre, était ou
semblait à refaire. Le tableau animé, rapide et spirituel qu'avait tracé
Lacretelle du dix-huitième siècle et de la Révolution, le grand et beau
récit des _Croisades_ par M. Michaud, avaient maintenu, même sous
l'Empire, une place honorable aux travaux historiques; grâce à eux, la
tradition n'avait pas été interrompue: mais que de sujets, que de
questions sollicitaient les esprits investigateurs et les plumes
éloquentes! Sur les confins de l'Empire et de la Restauration, c'est
encore M. de Lacretelle que nous trouvons, avec son histoire si
agréablement, quelquefois si vivement narrée des _Guerres de religion au
seizième siècle_, et Lémontey, avec ses recherches neuves et piquantes
sur l'_Établissement monarchique de Louis XIV_; plus tard viendra son
instructive et spirituelle _Histoire de la régence_ du duc d'Orléans. M.
de Barante se fait chroniqueur dans son _Histoire des ducs de
Bourgogne_, laissant, dit-il, parler les faits, laissant les temps se
raconter eux-mêmes, mais leur soufflant tout bas tout ce qu'ils doivent
dire. M. Guizot, appliquant son attention sévère et sa raison rigide à
l'examen des grands faits sociaux, écrit, après Voltaire, mais avec un
savoir plus épuré et dans une direction plus humaine, l'histoire de
l'esprit humain. M. Thierry, s'inspirant des chroniques sans les copier,
retrace les destinées des races, et crée dans le domaine de l'histoire
un intérêt nouveau, que fait valoir son style sérieux, ému, naïvement
éloquent. M. Thiers et M. Mignet, deux grands talents et très divers,
tout en rendant hommage au principe de la Révolution, appliquent à son
histoire la doctrine de la nécessité, et mêlent d'une manière étrange le
fatalisme et l'enthousiasme. Moins écrivain que publiciste, M. de
Sismondi poursuit sous une inspiration libérale son immense et précieux
travail sur l'_Histoire des Français_. Écrivain surtout, mais digne de
sa mission nouvelle, M. Villemain passe de la littérature à l'histoire,
en retraçant avec une élégance grave et une spirituelle précision les
destinées de l'Angleterre sous Cromwell. En dehors des préoccupations de
la science et de la politique, M. de Ségur écrit ou chante l'_Histoire
de la campagne de Russie_. Une grande voix nous arrive des solitudes de
l'Océan; Napoléon, à son tour, raconte sa vie et son règne; il
s'interprète lui-même, et, poète à sa manière, élève jusqu'à l'idéal ses
desseins et son caractère. Bien d'autres travaux sans doute mériteraient
de n'être pas oubliés.

Tout près de l'histoire, nous trouvons ces _Mémoires_ si souvent relus,
où la simplicité sans pareille de Madame de la Rochejaquelein atteint
quelquefois au sublime; l'histoire de l'Espagne sous Napoléon, dans le
roman d'_Alonzo_, où plus d'une fois la touche brillante et noble de M.
de Salvandy rappelle assez vivement celle du _Génie du Christianisme_;
enfin, cette _Correspondance d'Orient_, commencée avant, finie après
1830, par un écrivain plus fidèle que tout autre aux traditions de cette
élégance naturelle et facile, de cette pureté de langue et de goût dont
le dix-huitième siècle, au milieu de beaucoup d'erreurs, ne s'était pas
départi.

En résumé, ces années ont été laborieuses et fécondes. Elles ont élargi,
et même, de quelques côtés, elles ont rouvert le champ de la discussion
en politique, de l'investigation en métaphysique, en morale et en
religion. Elles ont poussé dans ces différentes arènes des esprits
sérieux, des esprits ardents et, si elles ont plutôt signalé des points
de vue nouveaux qu'elles n'ont établi quelque vérité nouvelle ou
consolidé quelque grand principe, on peut dire qu'elles ont rendu
hommage à la dignité de la nature humaine par la gravité des questions
qu'elles ont soulevées. Réintégrée de la veille, l'histoire a étonné par
la fermeté de sa marche, la hardiesse de son essor, la riche variété de
ses travaux et de ses méthodes. Beaucoup d'hommes spirituels, instruits
et diserts, quelques hommes véritablement éloquents, ont honoré la
nouvelle tribune. La controverse politique a créé un nouveau genre de
littérature et enrichi la langue dans le sens de son vrai génie. C'est
dans le même sens que, sous la plume de quelques excellents poètes,
cette langue a exercé sa souplesse et constaté sa fécondité. Avec plus
de préméditation, d'autres, en la froissant trop souvent, en ont pour
ainsi dire multiplié les plis et adouci l'apprêt. Ils se sont piqués
d'être plus naïfs, plus immédiats, plus intimes surtout, que leurs
prédécesseurs; ils l'ont été quelquefois; mais, à tout prendre, la
littérature qu'ils ont créée ne l'a pas emporté par le naturel sur celle
qu'ils aspiraient à remplacer: plus réels peut-être, ils n'ont pas
toujours été plus vrais. Depuis longtemps on réclamait pour la
littérature un caractère plus national; elle ne l'a pas reçu alors; elle
a été, à certains égards, moins française ou plus _hybride_ que jamais.
La préoccupation d'une mission sociale a, vers la fin de cette période,
recouvert d'une croûte de pédanterie quelques-uns des plus beaux
talents. Mais ce qu'on ne peut refuser aux poètes de la Restauration,
c'est d'avoir, en plus d'un sens, émancipé la poésie, et d'avoir remué,
souvent avec bonheur, une très grande variété de souvenirs, de sujets,
d'idées et de formes.

L'événement de 1830, en agitant les esprits jusqu'au fond, en ajoutant
au scepticisme dans toutes les âmes, a modifié d'une manière grave
l'état de la littérature. Il l'a, ou précipitée dans des voies toutes
nouvelles, ou engagée plus avant que personne n'osait le prévoir dans la
carrière des aventures. Il n'y a là, je suis porté à le croire, ni halte
ni progrès, mais plutôt écart et tumulte. Tout excès provoque une
réaction; quelques faits qui se passent sous nos yeux l'attestent
jusqu'à un certain point: cet esprit de mesure, dont, à défaut de bon
sens, le goût, cet autre bon sens, prend quelquefois la défense, a
trouvé des représentants, ou plutôt il n'en a jamais manqué; mais les
cris avaient couvert les voix. On revient, on se rassied, on
s'interroge; mais où est la base de toute vérité littéraire? où est le
bon sens moral? où est la fraîcheur et l'intégrité des convictions? où
est cette vie raisonnable et saine de l'esprit et du cœur, cette foi
simple aux éléments du vrai, qui, certainement, guidait ou retenait la
littérature du grand siècle, et qui, au fort de leurs égarements, ne
manqua pas entièrement aux écrivains de l'époque suivante? C'est ce que
je me demande en finissant; c'est sur quoi, Messieurs, je vous laisse. À
ne l'envisager qu'au point de vue de la littérature et de l'art, cette
question vaut qu'on l'examine; mais je vous rends la justice de croire
que vous la considérez de plus haut, et que la dignité, l'avenir, les
intérêts éternels de la nature humaine, vous touchent, en ceci, bien
plus que la littérature.

J'ai fini, Messieurs, ou plutôt je m'arrête; car je n'ai point fini.
_Pendent opera interrupta_. Mais le moment de nous séparer est arrivé.
Je ne descendrai pourtant point de cette chaire sans vous avoir dit
combien, dans l'accomplissement d'une tâche qui m'a paru de jour en jour
plus difficile, j'ai été soutenu, encouragé par votre attention, dans
laquelle il me serait impossible, sans une trop grande présomption, de
ne pas reconnaître quelque amitié pour moi. C'est un souvenir fort doux
à joindre à l'agréable sentiment d'avoir été appelé à suppléer auprès de
vous mon honorable et précieux ami, M. le professeur Monnard. Heureux me
trouvé-je, et presque fier, d'avoir concouru à ménager d'utiles loisirs
à celui dont la persévérance et le talent préparent un historien à notre
patrie et un monument à notre littérature nationale.



II

CHATEAUBRIAND

ÉTUDES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES


Vinet n'était pas appelé par le sujet du Cours qui précède à dépasser
l'époque de la Restauration. Aussi s'est-il à peu près borné à désigner
par leurs titres les ouvrages de Chateaubriand postérieurs à 1830.
L'appréciation qu'il a faite, comme critique, des écrits qui
appartiennent à la dernière des quatre périodes dans lesquelles il a
partagé cette vaste carrière littéraire, est donc le complément
nécessaire des Études sur Chateaubriand.--_Éditeurs_.



I

Essai sur la littérature anglaise et Considérations sur le génie des
hommes, des temps et des révolutions.

2 volumes in-8°.--1836.



PREMIER ARTICLE[439]


L'_Essai sur la Littérature anglaise_ a rempli tout à la fois et trompé
notre attente. Nous dirons d'abord comment il l'a trompée. Nous
comptions sur un ouvrage entièrement nouveau de M. de Chateaubriand; et
il se trouve qu'une assez grande partie de ces deux volumes est reprise
textuellement sur les anciens ouvrages de l'illustre écrivain. Il se
fait son propre plagiaire, et redemande aux _Quatre Stuart_, aux _Études
historiques_, et même au _Mercure_ de 1802, de splendides lambeaux qu'il
recoud négligemment à son œuvre nouvelle. Déjà dans les _Études
historiques_ nous avions retrouvé des passages de ses précédents écrits.
Il n'est pas besoin d'assurer qu'on les rencontre avec plaisir; mais ce
plaisir même accuse l'auteur, qui est beaucoup trop riche pour que
l'avarice lui soit permise. Et, comme si ce n'était pas assez
d'emprunter au passé, il emprunte à l'avenir; il s'est réservé, pour en
enrichir son _Essai_, plusieurs fragments des mémoires qui doivent
paraître après sa mort. Personne aujourd'hui ne s'en plaindra; car
personne, avec assurance, ne peut s'envisager comme acquéreur présomptif
des _Mémoires d'outre-tombe_; qui de nous peut savoir s'il n'aura pas sa
tombe en deçà du mausolée qui attend (et puisse-t-il l'attendre
longtemps!) l'auteur d'_Atala_, de _René_ et des _Martyrs_?

     Qui de nous des clartés de la voûte azurée
     Doit jouir le dernier?

Quant à ceux qui, sur les cendres du poète et peut-être sur les nôtres,
liront ces mémoires si désirés[440], ce sera leur affaire de se
plaindre, s'ils veulent, d'avoir dans leur bibliothèque deux fois les
mêmes choses sous des titres différents; pour nous, jouissons de ce
qu'on nous donne, sans l'avoir promis, au lieu de nous plaindre de ce
qui fut promis et n'a pas été donné. C'est à l'auteur lui-même à
consulter sur sa méthode «la conscience qu'il met à tout[441];» mais
cette méthode est susceptible d'être jugée sous un autre point de vue,
qui est du ressort de la critique littéraire.

Le propriétaire d'un château, pris au dépourvu, détache de toutes les
salles de son manoir ce qu'elles ont de plus beau en tapisseries, en
cristaux, en peintures, pour en orner à la hâte l'appartement d'un hôte
royal. C'est ainsi qu'on improvise une fête: est-ce ainsi que l'on fait
un livre? Un vrai livre se compose-t-il de pièces de rapport, de
fragments adroitement assortis, et l'adresse sied-elle au génie? Elle ne
remplace pas même le travail. Elle ne saurait donner à une composition
historique ni l'unité, ni la profondeur, ni la proportion, ni cette
plénitude et cette continuité de vie, qui sont le caractère des œuvres
auxquelles la patience a présidé. La patience, quoi qu'en ait dit
Buffon, n'est pas le génie; mais le génie, privé du secours de la
patience, n'atteint point sa propre hauteur. Aucune grande gloire
littéraire, que je sache, ne repose sur une œuvre fragmentaire. Il ne
s'agit pas d'étendue matérielle: _René_, détaché de son cadre, fait son
chemin vers la postérité. On ne demande pas non plus une régularité
pédantesque: on sait bien que le génie a ses allures, et l'individualité
est en proportion de l'intelligence. Peu importe même l'unité extérieure
et la symétrie: une œuvre informe a pu quelquefois receler une unité
substantielle et puissante. Mais un dessein pris, puis abandonné, une
œuvre s'ajoutant à une autre œuvre pour faire masse, tous les sujets se
donnant rendez-vous dans un même sujet, des parties traitées avec amour,
d'autres avec nonchalance, tout cela, quelle que soit la beauté des
parties, tout cela ne forme point un monument. M. de Chateaubriand était
probablement de notre avis lorsqu'au prix d'un labeur dont la durée même
entretenait son inspiration, il nous donnait le _Génie du Christianisme_
et les _Martyrs_.

Quoi qu'il en soit, ceux qui, sur le titre de l'ouvrage, s'attendaient à
une histoire complète ou à un examen systématique de la littérature
anglaise, verront leur attente frustrée, d'une part, et dépassée de
l'autre. Bien hardi qui voudra, après M. de Chateaubriand, parler encore
de Shakespeare et de Milton; le concours est fermé; le Génie de la
critique ne reçoit plus de nouveaux mémoires sur ces deux poètes; il
peut dire, lui aussi, que _son siège est fait_. Mais le silence de M. de
Chateaubriand est-il une consécration comme sa parole? et lui, dont un
mot rendra immortels des noms obscurs, lui, qui, sur la route poudreuse
de la gloire, relève généreusement des pèlerins exténués et les fait
asseoir auprès de lui sur son char, aura-t-il le même pouvoir contre la
renommée qu'en faveur de l'obscurité? Cette histoire donc reste
incomplète, non pas tant par l'oubli de quelques faits que par l'absence
de quelques couleurs; car il y a des noms qui teignent l'histoire; ces
noms, omis par l'auteur, d'autres qui n'obtiennent de lui qu'une mention
négligente, enfin des faits plus étendus, plus collectifs, et qui font
masse dans l'histoire également passés sous silence, toutes ces choses
ne sont pas remplacées au profit du sujet par la biographie de
Luther[442] et par le séjour de M. de Chateaubriand à la préfecture de
police[443]. Je crois qu'on en conviendra sans peine.

Parlons maintenant d'un autre désappointement qui, je l'avoue, pouvait
être évité, puisqu'il pouvait être prévu[444]... Ce M. de Chateaubriand
que nous avions tous appris par cœur, non point ses ouvrages seulement,
mais lui-même; ce M. de Chateaubriand est mort, sachez-le bien; la date,
je l'ignore. Celui dont on parle aujourd'hui, c'est son fils, ou son
frère; c'est dans tous les cas son égal; et si vous ajoutez son
vainqueur, je me tairai; car cela est possible, et cela ne me paraît pas
certain. Mais enfin, c'est un autre. On dirait parfois que c'est le même
être, mais disjoint, inconsistant, séparé de sa jeunesse comme on l'est
d'une illusion, renfermant même à cette heure deux hommes en soi, qui ne
s'entendent pas, et dont l'un oppose ses opinions aux affections de
l'autre; l'indépendance du premier embarrassée de la fidélité du second;
l'homme du présent et l'homme du passé; en un mot, on dirait le même
homme, mais _déconcerté_. C'est aux amis du premier Chateaubriand à
demander au second ce qu'il a fait de son frère; c'est au moraliste à
nous rendre compte du phénomène; c'est aux hommes de l'art à nous dire
ce que la littérature a gagné ou perdu à cette transformation.

Ce qui a persisté à travers ces vicissitudes de la pensée et de la
forme, ce qui ne vieillit pas chez M. de Chateaubriand, c'est le poète.
Voilà la véritable unité de ce génie brisé; voilà, pour employer une de
ses expressions, la _grande ligne_ qui n'a pas fléchi dans sa vie. C'est
à la fois la beauté et le défaut de cette existence si remarquable. Le
poète s'est presque toujours mis à la place de l'homme. En d'autres
grands écrivains on peut discerner l'homme et le poète comme deux êtres
indépendants; ailleurs ils font ensemble un tout indivisible; chez M. de
Chateaubriand, on dirait que le poète a dérobé tout l'homme, que la vie,
même intérieure, est un pur poème; que cette existence entière est un
chant, et chacun de ses moments, chacune de ses manifestations, une note
dans ce chant merveilleux. Loin de nous de porter la moindre atteinte au
caractère élevé de M. de Chateaubriand! Mais nous croyons sérieusement
que dans cette nature poétique tous les sentiments, comme tous les
principes et tous les intérêts, se tournent trop tôt en poésie et se
hâtent trop de sortir de la retraite où ils auraient dû se consolider et
mûrir, pour aller s'épanouir dans l'atmosphère de l'imagination; nous
croyons que tout ce que M. de Chateaubriand a été dans sa carrière, il
l'a été en poète, et que sa vie en est devenue, si l'on peut s'exprimer
ainsi, la plus sincère des fictions. La plus parfaite des compositions
de M. de Chateaubriand, c'est celle qui ne peut s'imprimer ni
s'exprimer, c'est sa vie; il n'est pas poète seulement, il est un poème
entier; la biographie de son âme formerait une épopée. N'y a-t-il pas
une race de génies qui vivent moins au milieu des choses que parmi les
idées des choses; qui, de même que le dialecticien se nourrit des
notions des êtres, se nourrissent de leurs images; en un mot, qui ont
rêvé qu'ils vivaient plutôt qu'ils n'ont vécu[445]? Cette manière
d'exister enlève un homme au-dessus de toutes les bassesses: et qui
songerait à en chercher dans le chantre des _Martyrs_? Mais on se
demande si elle constitue une vie profonde, vraiment sérieuse, vraiment
humaine? La poésie elle-même ne perd-elle rien à se détacher si
entièrement de la réalité dont elle procède, et à se poser ainsi
solitaire dans des hauteurs aériennes? La main divine qui, dans le
principe, a coordonné la poésie et la vie, a-t-elle permis qu'on pût
être si purement poète sans aucun dommage pour la poésie elle-même? Sans
contredit, la poésie est le plus haut désintéressement de la pensée;
mais serait-il vrai que l'on est poète à proportion que l'on vit avec
moins d'intensité, moins de réalité? et l'idéal du génie poétique
serait-il la transformation de l'homme en idée? Ces questions, ce nous
semble, devraient une fois être examinées[446].



DEUXIÈME ARTICLE[447]


À présent que j'ai dit mon avis sur la forme du livre et sur le mode de
composition adopté par l'auteur, il peut m'être permis de parler de
l'enchantement avec lequel j'ai lu ces pages, qui peut-être ne forment
pas un livre, mais au moins le plus magnifique et le plus varié des
_albums_. En cherchant à me rendre compte de mon plaisir, je trouve
parmi les éléments dont il se compose, la joie de l'étranger, qui, au
milieu d'une foule parée et bruyante où tous les visages lui sont
inconnus, et dans l'espèce de serrement de cœur qui a dû le saisir au
milieu de ce vaste désert d'hommes, tout à coup rencontre une figure
familière, un compatriote, un ami, et, à cet aspect inespéré, soulageant
par un soupir sa poitrine oppressée, court au-devant de cet ami,
s'attache à son bras, ne le quitte plus, et circule avec aisance, avec
une sorte de fierté, parmi ces groupes animés, qui tous naguère étaient
morts pour lui. Cette foule, c'est la littérature du jour, se rattachant
presque toute à des sentiments que je ne comprends pas, à des pensées
dont la périlleuse excentricité m'effraye, à tout un ordre d'idées
factices, arbitraires, au milieu desquelles je ne puis respirer. Je
quitte ces hauteurs vertigineuses, et, me tenant au manteau de
l'illustre poète, je descends avec lui (si c'est descendre) sur le
terrain du bon sens et de la nature. Ô bords connus et bénis, région
lumineuse et accessible, où les plus larges et les plus sûrs chemins ont
été formés par les pas des plus illustres génies de tous les temps;
région d'Homère, de Virgile, de Milton, terres des grandes intelligences
et des simples d'esprit, domaine inaliénable de l'humanité, qu'avec
ravissement j'aborde sur tes rives! et que je rends de grâces au poète
qui m'en a rappris le chemin!

Attachez-vous comme moi aux traces de ce guide, vous qui, saisis de
vertige, au milieu de la poésie et des romans du jour, avez désappris
l'ancienne nature sans pouvoir entièrement vous faire à la nouvelle.
Voici un poète, et le premier de ceux que nous possédons, que la vigueur
de son génie et l'habitude de la souveraineté ont préservé des
entraînements de la multitude. Qu'il ait, à quelques égards, payé le
tribut à son époque, je ne vous le nierai pas; que sur des sujets graves
il professe de graves erreurs, j'en conviens à regret; mais avec lui du
moins vous ne marchez pas sur des nuages: sa nature, à lui, c'est la
nature où s'abreuvaient, où s'inspiraient les maîtres des maîtres, les
écrivains éternels, les modèles de tous les siècles; ses erreurs mêmes
ont de la vérité, parce qu'elles sont naturelles; tant d'autres erreurs
du jour n'ont pas même ce mérite! Vous pourrez arriver à d'autres
conclusions que lui, mais n'ayez pas peur d'être divisés sur les
croyances élémentaires; il est resté d'accord, lui, avec l'humanité; il
est, en dépit, ou plutôt à cause même de sa haute individualité, à
l'unisson de la voix universelle; il a toujours le bon sens du génie, et
souvent le génie du bon sens; et dans les hauteurs où nous entraîne sa
belle imagination, vous ne sortez pas un moment de la lumière; votre âme
poétique n'est pas obligée, pour le suivre, de laisser en arrière votre
vraie âme, votre âme d'homme; la substance de ses créations est humaine,
intelligible, réelle; il ne demande pas, pour être compris et goûté, une
autre nature, une autre âme, que celle dont l'homme a été pourvu dans
tous les temps; et le mysticisme sensualiste, l'idéalisme transcendant,
l'égoïsme humanitaire de notre âge, ne nous serviraient de rien pour
entrer dans sa pensée.

Que mes lecteurs, s'ils ne s'associent pas à cette effusion de
reconnaissance, me la pardonnent du moins: j'avais besoin de m'y livrer;
et je l'ai fait, je puis le dire, sans avoir l'idée de nier tant de
grands talents, par conséquent tant de portions de vérité, que renferme
la littérature de notre époque. Ce qu'ils ont de vérité, je dis de
vérité païenne (car je ne prétends point parler ici de la vérité
suprême), ce qu'ils ont de vérité les sauvera; mais il n'y a pas moyen
de supposer que la postérité adopte, sur la recommandation du style, ce
qui n'aboutit par aucun point à la nature humaine; cette nature déchue
n'accepte que trop d'erreurs; mais elle n'accepte que celles qu'elle
peut rattacher à son propre fonds, à ses inaltérables données.

Avant d'aller au fond même des idées, nous trouvons dans le style de
l'_Essai_ ce caractère de vérité que nous regrettons chez tant
d'écrivains de nos jours. Ce n'est pas qu'un style parfaitement pur ne
puisse revêtir de grandes erreurs; mais comptez que ces erreurs au moins
sont intelligibles, qu'elles sont humaines; elles touchent à des
vérités; elles ne sont probablement que des vérités déplacées. La vérité
a deux contraires: l'erreur et le non-sens; l'erreur est quelque chose,
le non-sens n'est rien; il ne peut soutenir la parole, il la laisse
défaillir, elle ne peut pas plus se tenir debout qu'un vêtement que rien
ne supporte; on ne saurait donner une expression juste à ce qui ne
signifie rien; ce sont les formes de l'idée qui déterminent celles du
langage. Ce qui ne peut pas être ne peut se penser; et ce qui ne peut se
penser ne saurait se dire. La langue n'a rien préparé pour des usages
qu'elle n'a pas dû prévoir; et ce n'est qu'à force de se défigurer et de
se faire violence, qu'elle peut donner l'apparence de l'être à ce qui
n'est rien. Elle est joyeuse, au contraire, d'avoir à vêtir une réalité
intellectuelle ou morale; elle a des signes pour tout ce qui a droit
d'être désigné; ou, si elle est prise au dépourvu par quelque idée
nouvelle, elle a bientôt trouvé dans son propre fonds le nouveau signe
qu'on lui demande. Demandez-lui pour des besoins réels, «elle ne tardera
guères.» C'est ainsi qu'elle court avec empressement au devant de la
pensée de M. de Chateaubriand: pensée humaine, c'est ce qu'il lui faut;
très individuelle sans doute, mais c'est ce qu'elle aime; car elle se
sent plus forte avec les forts. Certes, le style de M. de Chateaubriand
est bien à lui; il y a telle phrase, tel tour, telle image qui ne
peuvent appartenir qu'à lui, et qui renferment pour ainsi dire son nom.
Quel autre nom que le sien peut signer un passage comme celui-ci: «De
tels génies (tels que celui de Shakespeare) occupent le premier rang;
leur immensité, leur variété, leur fécondité, leur originalité, les font
reconnaître tout d'abord pour lois, exemplaires, moules, types des
diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races d'hommes, dont
les autres ne sont que des nuances ou des rameaux. Donnons-nous garde
d'insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres
puissants; n'imitons pas Cham le maudit; ne rions pas si nous
rencontrons nu et endormi, à l'ombre de l'arche échouée sur les
montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nautonnier de l'abîme[448].»

Mais avec quelle facilité retentit dans notre esprit ce magnifique
langage! que ces expressions trouvent bien dans notre imagination leur
place toute prête! que l'esprit où elles ont pris naissance est bien,
malgré sa grande supériorité, proche parent du nôtre! On ne peut
cependant dissimuler que cette vérité de style ne s'élève pas jusqu'à la
candeur; ce style a un peu trop la conscience de ses effets; il cherche
au delà de ce qu'il trouve: il est quelquefois ambitieux; mais M. de
Chateaubriand ne serait pas de son siècle si, outre la _vérité_ qui le
distingue, il avait encore la _candeur_. Elle est possible encore dans
la vie, elle ne l'est plus dans le langage. Chez les écrivains du siècle
de Louis XIV, le soin des choses allait avant tout; les choses, pour
ainsi dire, entraînaient les mots, et l'ensemble dominait les détails.
La phrase était subordonnée au paragraphe, le mot à la phrase; on ne
détachait rien, on ne cherchait pas les saillies, mais plutôt le niveau.
Les accents n'étaient pas multipliés sur les pensées. Que si quelque
image extraordinaire survenait, elle était née du fond même du sentiment
et de l'idée, qui soulevait pour un moment, mais sans secousse, le
niveau du discours, et puis le laissait se rétablir doucement[449].
Certes les beaux mots ne manquent pas dans Bossuet; mais il semble
qu'alors ils étaient plus sentis que remarqués: ils entraient pour leur
part dans l'effet général de la composition, le rendaient plus sensible
à certains endroits, en résumaient la force: on leur savait gré d'être
venus en leur lieu; mais je ne vois pas que la critique du temps en ait
tenu registre. Ce n'est point que les critiques minutieux manquassent
alors; mais ils avaient peu d'autorité dans la haute littérature, et les
curiosités de diction qu'ils relevaient et recommandaient, ne sont pas
les mêmes que nous admirons. Ainsi une foule de beaux traits passèrent
comme inaperçus jusqu'à nous, qui les avons en quelque sorte découverts.

Mais cette simplicité, cette innocence du génie n'est pas le seul trait
qui caractérise nos illustres devanciers. En toute manière, leur style
était tempérant et chaste. Ils restaient volontiers en deçà de
l'expression qui eût épuisé leur pensée. Ils laissaient quelque chose à
faire au lecteur. Ils ne mettaient jamais en dehors tous les moyens
d'expression. Je ne dirai pas que leur style était _contenu_; cela
supposerait un calcul dont il n'y a chez eux nulle trace. Mais un
admirable instinct les avertissait, d'une part, que la beauté est
incompatible avec la profusion ou la violence, et de l'autre, que la
force d'une impression est d'autant plus grande qu'elle est en partie
l'ouvrage de celui qui la reçoit; de là l'effet remarquable de leurs
écrits: nous nous sentons associés à l'auteur, qui veut bien nous
admettre à compléter sa pensée; notre rôle est en partie actif, et cette
action même prévient la fatigue, résultat inévitable d'impressions
continuelles, contre lesquelles on ne peut réagir. On sent bien que je
ne parle pas ici de ce style de réticences, autre ambition d'effets,
autre source de fatigue; je ne parle que de la retenue, de la discrétion
dans l'expression; et j'en appelle, pour me faire comprendre, au style
de Lesage, dans _Gil Blas_, modèle de mesure, de calme et d'une réserve
du meilleur goût. Ce n'est qu'assez tard, au reste, que ce style
prodigue et qui jette tout en dehors, est devenu le style dominant.
Qu'on lise Buffon, trop légèrement accusé d'emphase, pour quelques
passages où la solennité est bien à sa place: que d'endroits, dans cet
auteur, où je me dis: Quoi! pas plus de dépense! une expression si
tranquille! du pittoresque et de l'expressif juste ce que l'objet tout
seul en amène! Il n'y a rien, ce semble, au delà de la justesse et de la
clarté; mais je ne sais comment il se fait que l'objet est vu, senti, et
que l'imagination a reçu de cette peinture si modeste, de cette espèce
de camaïeu, un ébranlement aussi puissant que du tableau le plus
chaudement coloré. Il est certain que l'effort ne doit pas être confondu
avec la force; et lorsqu'il ne trahit pas la faiblesse de l'écrivain, il
accuse l'endurcissement des lecteurs. Dans tous les arts, la préférence
donnée à la vigueur des couleurs sur la pureté des formes annonce que
l'humanité ou qu'un peuple est bien loin des beaux jours de sa jeunesse.

Sans absoudre M. de Chateaubriand de toute complicité dans cette
tendance, je conseille pourtant à nos héros de la métaphore et du
néologisme d'observer avec quelle résignation l'illustre auteur des
_Martyrs_ se sert de la langue de tout le monde, et quelles grâces il en
obtient sans lui rien extorquer. La phrase de Voltaire n'est pas plus
svelte et plus agile que la sienne, ni d'une plus exquise simplicité. Je
m'attends qu'on dira que c'est faute d'art. En vérité, si l'art est dans
le système opposé, il faut avouer qu'il récompense bien mal ses adeptes!
Mais, au fait, c'est que l'art est aussi près que possible de l'instinct
et du bon sens. Il en est l'application réfléchie à tout ce qui fait la
matière de la poésie et de l'éloquence. À la longue il ne nous laisse
plus voir en lui qu'un bon sens ennobli, dont la délicatesse, tournée en
habitude, n'exige plus ni calcul ni réflexion; c'est une noble attitude,
un port élégant, qui ne coûte et ne trahit pas plus de calcul et
d'effort que la contenance grossière et lourde de l'homme du vulgaire.
Un tel art ne fut point étranger à l'éloquence naïve d'un Bossuet, aux
effusions tendres d'un Fénelon. Je crains qu'on ait de nos jours
remplacé ce bel art par l'industrie. On a, en fait de style, des tours
de force, des sauts périlleux: il n'y avait rien de périlleux dans l'art
des hommes du grand siècle. M. de Chateaubriand est donc fort bien venu
à dire et à démontrer qu'_écrire est un art_. C'est le temps de le
rappeler à tant d'artisans qui se croient artistes.

En général, tout ce qui, dans l'_Essai_, concerne les doctrines
littéraires est, pour le fond et pour la forme, au-dessus des éloges que
nous en pourrions faire. Là se retrouve encore ce caractère de vérité
auquel nous avons applaudi. Partout on sent le maître, l'homme qui,
s'étant peu à peu désabusé de toutes les fausses beautés, conserve pour
les véritables la ferveur du premier amour, qui n'applique pas sur
l'enthousiasme des jeunes gens les glaces d'une imagination épuisée,
mais qui, tout jeune encore par le génie, et dans la plénitude de sa
force, a droit de se faire écouter des jeunes et des forts.

On nous saura gré de quelques citations, que nous regrettons de ne
pouvoir multiplier:

     «Persuadons-nous qu'écrire est un art; que cet art a des genres;
     que chaque genre a des règles. Les genres et les règles ne sont
     point arbitraires; ils sont nés de la nature même: l'art a
     seulement séparé ce que la nature a confondu; il a choisi les plus
     beaux traits sans s'écarter de la ressemblance du modèle. La
     perfection ne détruit point la vérité; Racine dans toute
     l'excellence de son _art_, est plus _naturel_ que Shakespeare,
     comme l'_Apollon_, dans toute sa _divinité_, a plus les formes
     _humaines_ qu'un colosse égyptien.

     »La liberté qu'on se donne de tout dire et de tout représenter, le
     fracas de la scène, la multitude des personnages, imposent, mais
     ont au fond peu de valeur; ce sont liberté et jeux d'enfants. Rien
     de plus facile que de captiver l'attention et d'amuser par un
     conte; pas de petite fille qui sur ce point n'en remontre aux plus
     habiles. Croyez-vous qu'il n'eût pas été aisé à Racine de réduire
     en actions les choses que son goût lui a fait rejeter en récit?...
     Il n'a retranché de ses chefs-d'œuvre que ce que des esprits
     ordinaires y auraient pu mettre. Le plus méchant drame peut faire
     pleurer mille fois davantage que la plus sublime tragédie. Les
     vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie, les
     larmes qui tombent au son de la lyre d'Orphée; il faut qu'il s'y
     mêle autant d'admiration que de douleur: les anciens donnaient aux
     Furies mêmes un beau visage, parce qu'il y a une beauté morale dans
     le remords[450].»

     «Soutenir qu'il n'y a pas d'art, qu'il n'y a point d'idéal; qu'il
     ne faut pas choisir, qu'il faut tout peindre; que le laid est aussi
     beau que le beau: c'est tout simplement un jeu d'esprit dans
     ceux-ci, une dépravation du goût dans ceux-là, un sophisme de la
     paresse dans les uns, de l'impuissance dans les autres[451].»

     «La vérité du théâtre et l'exactitude du costume sont beaucoup
     moins nécessaires à l'art qu'on ne le suppose. Le génie de Racine
     n'emprunte rien de la coupe de l'habit; dans les chefs-d'œuvre de
     Raphaël, les fonds sont négligés et les costumes inexacts...
     L'exactitude dans la représentation de l'objet inanimé est l'esprit
     de la littérature et des arts de notre temps: elle annonce la
     décadence de la haute poésie et du vrai drame: on se contente des
     petites beautés, quand on est impuissant aux grandes; on imite, à
     tromper l'œil, des fauteuils et du velours, quand on ne peut plus
     peindre la physionomie de l'homme assis sur ce velours et dans ces
     fauteuils. Cependant une fois descendu à cette vérité de la forme
     matérielle, on se trouve forcé de la reproduire; car le public,
     matérialisé lui-même, l'exige[452].»

     «Pleine et entière justice étant rendue à des suavités de pinceau
     et d'harmonie, je dois dire que les ouvrages de l'ère romantique
     gagnent beaucoup à être cités par extraits: quelques pages fécondes
     sont précédées de beaucoup de feuillets arides. Lire Shakespeare
     jusqu'au bout sans passer une ligne, c'est remplir un pieux mais
     pénible devoir envers la gloire et la mort: des chants entiers de
     Dante sont une chronique rimée dont la diction ne rachète pas
     toujours l'ennui. Le mérite des monuments des siècles classiques
     est d'une nature contraire: il consiste dans la perfection de
     l'ensemble et la juste proportion des parties[453].»

     «Le Génie enfante, le Goût conserve. Le Goût est le bon sens du
     Génie... Ce toucher sûr, par qui la lyre ne rend que le son qu'elle
     doit rendre, est encore plus rare que la faculté qui crée. L'Esprit
     et le Génie diversement répartis, enfouis, latents, inconnus,
     _passent souvent parmi nous sans déballer_, comme dit Montesquieu:
     ils existent en même proportion dans tous les âges; mais, dans le
     cours de ces âges, il n'y a que certaines nations, chez ces nations
     qu'un certain moment où le Goût se montre dans sa pureté; avant ce
     moment, après ce moment, tout pèche par défaut ou par excès. Voilà
     pourquoi les ouvrages accomplis sont si rares; car il faut qu'ils
     soient produits aux heureux jours de l'union du Goût et du Génie.
     Or, cette grande rencontre, comme celle de quelques astres, semble
     n'arriver qu'après la révolution de plusieurs siècles, et ne durer
     qu'un instant[454].»

Il ne m'appartient pas de juger les jugements que porte M. de
Chateaubriand sur la littérature anglaise. Je les crois justes en
général, et le plus souvent empreints de cette impartialité supérieure
qui prend sa source dans l'intelligence et dans la sympathie. Ce don de
s'identifier avec l'esprit de l'étranger suppose une puissance de
généralisation assez rare, qui comprend tout parce qu'elle domine tout.
Bien qu'éminemment Français, M. de Chateaubriand, avec son génie
largement humain, a dû pénétrer et sentir le génie anglais. Je ne sais
pourtant si quelques traits ne lui en ont pas échappé. A-t-il compris,
a-t-il fait ressortir ce qu'une religion qui n'est pas la sienne a
communiqué de spécial à la poésie anglaise? A-t-il bien vu que la
religion individuelle (c'est le vrai nom du protestantisme) a dû donner
à la poésie, qui est son écho, des caractères analogues à ceux du culte,
qui est son expression immédiate? La poésie du dedans, je veux dire du
cœur et de la maison, cette poésie recueillie, à la fois intime et
précise, familière et sérieuse, qui ne s'élève au-dessus du niveau de la
vie qu'autant qu'il faut pour n'être pas confondue avec la vie, cette
poésie, beaucoup moins naturelle aux pays de la religion romaine, a
produit sous le ciel voilé de la Grande-Bretagne des richesses dont il
eût été intéressant de mesurer l'étendue et de faire connaître le
caractère.

Si M. de Chateaubriand est vrai en littérature, il l'est encore sous le
rapport plus important de la morale. La vérité morale n'a chez lui
d'autres limites que celles de ses connaissances religieuses. Tout ce
qu'on peut, dans l'horizon de la lumière naturelle, reconnaître et
professer de vrai, il le reconnaît et le professe. Nul n'a plus que lui
ce bon sens du cœur qui résiste à toutes les subtilités de l'esprit de
système. Plusieurs de celles dont notre siècle malade avorte tous les
jours, il les signale, il les arrête, et, vaines ombres, les chasse avec
son caducée dans l'empire des ténèbres. D'un mot il termine ces procès
d'idées que notre épuisement moral a pu seul faire traîner en longueur.
Voici un exemple de ces justices sommaires:

     «Le caractère de notre siècle est de systématiser tout, sottise,
     lâcheté, crime: on fait honneur à la _pensée_ de bassesses ou de
     forfaits auxquels elle n'a pas songé, et qui n'ont été produits que
     par un instinct vil ou un dérèglement brutal: on prétend trouver du
     génie dans l'appétit d'un tigre. De là ces phrases d'apparat, ces
     maximes d'échafaud, qui veulent être profondes, qui, passant de
     l'histoire ou du roman au langage vulgaire, entrent dans le
     commerce des crimes au rabais, des assassins pour une timbale
     d'argent, ou pour la vieille robe d'une pauvre femme[455].»

Où M. de Chateaubriand cesse quelquefois d'être vrai, c'est dans
l'appréciation de certains faits religieux. Il y a deux ordres de
vérités, auxquelles correspondent deux organes, dont on peut avoir l'un
sans posséder l'autre. Cet admirable bon sens de l'esprit et du cœur,
qui fait l'auteur si excellent juge en d'autres matières, n'est pas à la
hauteur des questions religieuses. La simplicité du cœur y voit plus
clair que le génie. Ne craignons pas de le dire: c'est une vérité
païenne qui brille dans l'auteur de l'_Essai_; nous la goûtons, toute
païenne qu'elle est, puisqu'elle est vérité; mais, de même qu'un
flambeau qui brillait dans la nuit, et qui, en face du soleil, ne semble
jeter que de la fumée, cette vérité devient ténèbres à côté de la vérité
chrétienne. Je ressens de la peine à faire l'application de ces idées à
l'auteur du _Génie du Christianisme_; mais ma répugnance n'est rien
contre des faits, que je ne puis effacer et que je ne dois pas
dissimuler. Et qu'importe encore que les erreurs dont je me plains se
trouvent comme enchâssées dans des assertions contre le protestantisme,
où je suis né et où je demeure par choix? Ces erreurs anti-protestantes
sont avant tout anti-chrétiennes; et si on voulait bien me supposer, sur
le fait du protestantisme, la moitié seulement de la dépréoccupation que
j'ai réellement, j'espérerais me faire écouter et croire en établissant
que le mauvais vouloir dont cette communion chrétienne est aujourd'hui
l'objet, tient précisément à ce qu'elle manifeste présentement de
substance chrétienne, de même que la faveur dont le protestantisme a
joui, ou plutôt dont il a été flétri, sous la Restauration, tenait aux
éléments païens qui s'étaient mêlés à lui et dont on le croyait
entièrement composé.

C'est que le protestantisme pour les uns est un parti, pour les autres
une religion; c'est qu'il est à la fois païen et chrétien; c'est qu'il
n'est, à proprement parler, qu'un espace ménagé à la liberté de
conscience, et où peuvent s'abriter également la foi et l'incrédulité.
Mais dans les consciences délicates, une grande liberté emporte une
grande responsabilité; le sentiment de cette responsabilité crée en
elles une vie religieuse plus spontanée, plus individuelle, plus intense
que dans aucun autre système. La liberté est la patrie des croyances
sérieuses, fortes et conséquentes. Là, le christianisme est l'affaire de
chacun; là, je l'avoue, ne cesse point miraculeusement l'attrait des
formes et le prestige de l'autorité; mais l'homme y est incessamment
averti de l'insuffisance de l'autorité et des formes; elles lui refusent
l'asile qu'il leur demande, et, si l'on peut parler ainsi, le repoussent
incessamment vers sa conscience et vers l'Évangile. À côté de ce que le
rationalisme a de plus insipide et de plus languissant, vous trouvez ce
que la foi positive a de plus savoureux et le zèle le plus actif. Le
catholique, s'il veut, donne charge à l'Église de croire pour lui; le
protestant, sujet à la même tentation, est continuellement rappelé à
l'usage de sa propre liberté par l'usage qu'il en voit faire dans sa
communion. Mille questions se lèvent et se posent devant lui; il ne peut
ni les ignorer, ni en renvoyer la solution à une autorité qui n'existe
pas, ou que nul n'est tenu de reconnaître. La liberté, pour lui, est
bien moins un droit qu'un devoir. Admirable renversement des idées
vulgaires! Idée qui réveille sans cesse les consciences, qui combat la
pesanteur de la chair, qui ne permet pas dans l'Église protestante un
long engourdissement, ni une décadence irrémédiable, et, dans nos temps
en particulier, y produit des effets qui commencent, même au dehors, à
devenir sensibles.

En ce même temps, un certain goût de catholicisme s'est éveillé en
France, et l'une des causes de ce réveil est précisément la peur que
fait le christianisme sérieux qu'on voit s'avancer sous les livrées de
la Réforme. Le monde jette au devant d'elle son vieux rival; les païens
modernes se font un bouclier, un rempart du catholicisme auquel ils ne
croient pas; ils l'opposent, faute de mieux, au christianisme qui
s'approche; ils évoquent la poésie des souvenirs contre la réalité d'une
puissante espérance; ils insultent le protestantisme, leur allié de la
veille; ils lui cherchent des crimes et surtout des ridicules; ils
défigurent son histoire; ils travestissent ses croyances; ils tentent
d'avilir ses héros. C'est une preuve que les éléments chrétiens auxquels
le protestantisme sert d'enveloppe se sont fait jour, se prononcent, et
sont reconnus.

La prédilection de M. de Chateaubriand pour le catholicisme est d'une
date plus ancienne et d'une meilleure espèce; néanmoins ses jugements
sur la Réforme ont souvent pour principe une vue incomplète ou erronée
des principes de la religion chrétienne. Je n'en donnerai pas pour
exemples des assertions comme celle-ci: «que le pasteur protestant
abandonne le nécessiteux sur son lit de mort[456].» Quelque énormes que
soient de pareilles erreurs, une prévention purement catholique a pu les
dicter. Encore moins voudrais-je rapporter à un manque de connaissance
chrétienne la manière peu satisfaisante dont l'auteur explique pourquoi
les beaux temps de la littérature anglaise sont postérieurs à ceux de la
Réforme, véritable anomalie dans son système[457]; mais les opinions que
je vais relever prennent leur source ailleurs que dans les préjugés du
catholique de naissance.

L'auteur des _Études historiques_ avait traité Luther de _moine envieux
et barbare_[458]; depuis lors il a fait meilleure connaissance avec le
grand homme qu'il avait heurté dans les ténèbres; le noble cœur de M. de
Chateaubriand s'est ému de sympathie à la rencontre de son pareil; il a
effacé ces épithètes injurieuses; il n'a pas résisté à l'attrait que lui
inspirait Luther, orateur, poète, père de famille, tendre ami, et _bon
homme_ à la façon des grands hommes; il ne peut s'empêcher, tout en le
jugeant avec rigueur, de serrer la main de cet adversaire qu'il serait
tenté d'aimer; et cependant il ne connaît encore de Luther que ce que M.
Michelet a bien voulu nous en apprendre. Pour ce qui concerne la
personne de Luther, je n'en demande aujourd'hui pas davantage à M. de
Chateaubriand, qui, mieux informé, sera un jour plus complètement juste.
Mais c'est au nom d'un plus grand que Luther, que je réclame contre les
jugements suivants. Dans le premier il s'agit du voyage de Luther à
Rome:

     «Le pape, en se faisant prince à la manière des autres princes...
     avait renoncé à ce terrible Tribunat des peuples, dont il était
     auparavant investi par l'élection populaire. Luther ne vit pas
     cela; il ne saisit que le petit côté des choses: il revint en
     Allemagne, frappé seulement du scandale de l'athéisme et des mœurs
     de la cour de Rome[459].»

Rien de plus sévère en intention; mais, de fait, on n'a jamais rien dit
de plus honorable pour Luther. C'est dire qu'il ne vit les choses qu'en
chrétien, et par leur côté spirituel. Il les vit donc comme Jésus-Christ
les aurait vues. Il ne vit pas, ou plutôt, il ne voulut pas voir des
intérêts de hiérarchie, des questions d'institutions, mais l'Évangile,
vie et condition de toute institution chrétienne. Il donna moins
d'attention aux sociétés passagères des hommes qu'à l'homme lui-même et
à ses intérêts éternels. Il savait apparemment que la vérité dans les
institutions ne manque pas quand une fois on a la vérité dans les idées;
c'est le centre qu'il vit malade, et au centre qu'il voulut porter
remède. La vue la plus chrétienne était aussi la vue la plus
philosophique, et il en est toujours ainsi, car la vraie religion est
l'unique philosophie. C'est donc au _grand côté des choses_ que
s'attacha ce grand cœur. En s'attachant à l'autre, il aurait laissé tout
au plus la réputation d'un politique; il ne voulut être que chrétien: sa
réputation et son influence y ont-elles gagné ou perdu? Quoi qu'il en
soit, il faut prendre acte du reproche de M. de Chateaubriand: ce
reproche est une apologie sans réplique des intentions et de l'œuvre de
Luther. Mais n'est-il pas triste que l'auteur du _Génie du
Christianisme_ ne sache point encore quelles choses le christianisme
tient pour petites, et quelles il appelle grandes?

Nous lisons ailleurs:

     «Luther ne voulut rien céder à Zwingli, à Bucer et à Œcolampade qui
     le suppliaient de s'entendre avec eux; ils lui auraient donné la
     Suisse et les bords du Rhin... Un homme à grandes conceptions,
     désirant changer la face du monde, se serait élevé au-dessus de ses
     propres opinions; il n'aurait pas arrêté les esprits qui
     cherchaient la destruction de ce que lui-même prétendait détruire.
     Luther fut le premier obstacle à la réformation de Luther[460].»

Je prie l'auteur d'observer que tout ce qui est dit ici de Luther, se
pourrait dire à meilleur titre de notre Seigneur Jésus-Christ. Si
s'élever au-dessus de sa foi est le propre des grandes conceptions,
Jésus-Christ n'en a eu que de petites. Car plutôt que de se mettre
au-dessus de ses opinions, c'est-à-dire de la vérité dont il était
dépositaire et dont l'abandon lui eût valu des hommages et une
popularité immense, Jésus-Christ aima mieux mourir. Il paraît, ou que
Jésus-Christ a fait peu de cas des grandes conceptions, ou qu'il a jugé
petites celles qui paraissent grandes à M. de Chateaubriand. N'est-il
pas possible que Jésus-Christ, et Luther à son exemple, aient estimé que
la plus grande des conceptions est de préférer la vérité à toutes
choses? Je dis la vérité, puisque pour chacun de nous, notre opinion ou
notre conviction est la vérité. Ce principe de conduite est la gloire
distinctive des âges chrétiens. L'histoire moderne lui doit ses
principaux caractères et son plus grand intérêt, et depuis longtemps la
conscience générale rend hommage à ce désintéressement qui met une
pensée à plus haut prix qu'un empire. Comment se ferait-il que les
grandes conceptions fussent d'un côté et le désintéressement de l'autre,
que ce qui fait la force de l'âme fît la faiblesse de l'esprit, et que
ce qui est généreux fût insensé? Comment supposer que le divorce du vrai
et de l'utile soit dans la nature des choses et dans le dessein de Dieu,
et qu'il y ait contradiction entre les œuvres d'une même sagesse et les
dons d'une même main? M. de Chateaubriand abjurait-il son génie
lorsqu'il refusait la fortune plutôt que de la devoir à l'assassin du
dernier Condé? Aucun de ses ouvrages, selon moi, ne renferme une plus
grande conception. Non, la vérité et le bien ne sont pas séparés.
L'Évangile n'est pas un astre sinistre pour la société; et Luther, en
renonçant au protectorat de l'Europe plutôt qu'à une seule de ses
convictions, a fait œuvre de bonne politique en même temps que
d'abnégation. Le bien social résulte de nos sentiments plutôt que de nos
spéculations; et il est assez prouvé qu'en politique aussi bien qu'en
littérature «les grandes pensées viennent du cœur[461].»

Le reproche est donc un hommage; et quand M. de Chateaubriand ajoute que
Luther arrêta les esprits qui cherchaient la destruction de ce que
lui-même prétendait détruire, l'assertion est gratuite et en
contradiction avec ce qui précède. De quel droit imputer à Luther de
n'avoir détruit qu'une partie de ce qu'il condamnait? et comment est-il
permis de le supposer, après qu'on a dit qu'il ne sut pas s'élever
au-dessus de ses opinions? Ces deux reproches se détruisent
mutuellement; et si M. de Chateaubriand daigne un jour étudier
l'histoire et les doctrines d'une secte pour laquelle il témoigne trop
de mépris, il verra que l'élément négatif, mis en saillie par les
rationalistes, n'est point le caractère des réformateurs ni l'esprit de
leur œuvre. La religion de Luther est très positive, nullement
rationaliste; elle s'appuie sur des miracles, elle est hérissée de
mystères, elle réclame l'infini en morale, et peut-être elle est plus
effrayante pour l'homme naturel que le catholicisme lui-même.

     «La Réformation, dit l'auteur, éclata au sujet de quelques aumônes
     destinées à élever au monde chrétien la basilique de Saint-Pierre.
     Les Grecs auraient-ils refusé les secours demandés à leur piété,
     pour bâtir un temple à Minerve[462]?»

Les hommes du seizième siècle qui refusaient l'aumône à Léon X n'étaient
pas des Grecs; c'étaient des chrétiens; ils avaient puisé leurs
principes dans la Bible et non dans Hésiode. Mais je dis plus, les Grecs
auraient pu refuser au nom de Minerve des secours qui devaient tourner à
la honte de cette déesse. Je veux que Jésus-Christ eût besoin de la
basilique de Saint-Pierre: l'eût-il voulue, l'eût-il acceptée au prix
qu'elle a coûté? Cette basilique l'honore-t-elle autant que le trafic
des indulgences le déshonorait? Léon X, en bâtissant Saint-Pierre,
démolissait l'Évangile, temple spirituel de la chrétienté, que ne
sauraient remplacer mille et mille basiliques. Ce n'est pas contre
Saint-Pierre, mais contre la plus criminelle des hérésies, que s'éleva
la voix de Luther. Il avait vu vendre la pourpre romaine, et l'avait
supporté: il ne put souffrir qu'on voulût vendre le ciel. C'est l'esprit
du christianisme qui paraît dans la _protestation_ dont il fut l'organe:
quel esprit paraît donc dans ceux qui la lui reprochent?

Qu'on ne dise pas que nous nous faisons ici, contre des opinions
catholiques, le champion des opinions protestantes. Les critiques que
nous faisons, un catholique pourrait les faire. Rien n'est loin de nos
principes et de notre caractère comme l'exclusivisme de secte, à moins
qu'on n'appelle de ce nom l'attachement aux principes fondamentaux du
christianisme, reçus en commun par tout ce qu'il y a d'hommes sérieux et
croyants dans les deux communions. Nous ne jouissons pas de trouver des
erreurs dans un écrivain qui nous inspire autant d'intérêt que
d'admiration; nous en éprouvons au contraire un vif déplaisir. Nous
voudrions voir ce talent sans égal, ce roi des talents de notre âge,
montrer à la génération qui l'admire le chemin de toutes les vérités. Ce
chemin serait celui de l'avenir.

L'avenir! avec quel courage, mais avec quelle tristesse le noble
vieillard attache ses regards vers cet Orient où chaque jour voit
s'élever de nouveaux groupes d'étoiles! Aucun de ces astres n'est le
soleil, et c'est le soleil qu'il attend, soleil qui ne doit pas, il le
sait trop bien, briller sur ses cheveux blanchis; son avenir à lui,
comme sa résignation amère se plaît à le répéter, c'est la tombe et
l'oubli. Cette pensée inonde son livre, mêle l'auteur à tous ses sujets,
perce jusque dans son élégant et spirituel badinage, s'échappe en jets
subits de ses plus calmes spéculations. Il semble, pour ce qui le
concerne, avoir abdiqué l'espérance; il n'espère plus que pour
l'humanité, mais de cette espérance, dit-il, «incorruptible au malheur,
plus forte et plus longue que le temps, et que le chrétien seul
possède[463].»

Les regards du chrétien se portent, comme tous les regards, vers ce
désert qui nous sépare de la terre promise; il frémit d'espoir et de
terreur à la vue de ces brûlantes solitudes, où «la nuée, et lumineuse
et sombre,» n'a pas encore distinctement paru. Cette époque éveille son
attention au plus haut degré, car dans l'histoire du monde il n'en est
point de pareille. Jamais attente si universelle, si grave, si anxieuse,
ne s'empara d'aucun siècle. Jamais la pensée de l'avenir ne fut
tellement présente à tous les esprits, même aux plus vulgaires, même aux
plus légers. Jamais vaisseau n'entreprit sous des auspices plus
redoutables une plus périlleuse navigation. Le souffle se tait dans les
airs; l'âme du monde moral semble retenir son haleine; le navire paraît
appelé à labourer à force de rames une mer de plomb; les croyances ont
été laissées sur le rivage; l'humanité a dit à la matière: «Fais-nous
des dieux qui marchent devant nous»[464]; et ces dieux, comme ceux des
peuples antiques, sont de bois, de métal, d'eau et de feu. Mais le
chrétien a bonne espérance. Tout cela n'est point l'avenir, mais la
condition de l'avenir, le procédé de la rénovation; la matière prépare à
l'esprit un nouveau monde, à la vérité un nouveau sol, à l'Évangile une
nouvelle scène, où il déploiera, dans l'immutabilité de ses principes,
la féconde variété de ses formes et de ses moyens. Il n'est permis au
chrétien ni de se réjouir sans trembler, ni de trembler sans se réjouir.

Mais je cherche dans les convictions de M. de Chateaubriand ce qui peut
justifier, ce qui peut nourrir son espérance. Je le cherche, et, s'il
faut le dire, je ne le trouve pas. Sa religion semble avoir brisé contre
les événements et les opinions des trente dernières années, toutes les
saillies, tous les contours précis qui font la puissance d'une religion
positive. À force de contact avec les théories sociales, elle a fini par
devenir une de ces théories. L'auteur transporte le royaume du ciel sur
la terre, il confond le résultat avec le but, et quelques applications
terrestres de la vérité avec la vérité même. Et si l'on observe quels
sont les résultats et les applications qu'il espère de l'avenir, leur
nature même donne lieu de douter qu'il ait bien saisi le côté
organisateur et social de l'Évangile. La «démocratie chrétienne,» voilà
pour lui le dernier fond de la perspective. Mais si, comme on ne peut le
nier, le christianisme a fait de la famille l'unique base de la société
civile, c'est dans l'esprit de la famille chrétienne que la société doit
être reconstituée; or la famille n'est pas une démocratie. La
démocratie, regardée aujourd'hui comme l'état définitif et normal de la
société, n'est peut-être qu'une crise importante, un état transitoire
que la société doit subir. L'épithète de _chrétienne_ n'y fait rien;
dans une pareille alliance de mot, le substantif dévore son adjectif.

Quoi qu'il en soit de ces idées, et quoi qu'on veuille penser de la
_démocratie chrétienne_, c'est beaucoup plus loin, beaucoup plus haut,
que doit se porter, d'un premier essor, l'espérance du chrétien; et ce
n'est pas dans des arrangements sociaux, quelque parfaits qu'on les
imagine, que nous voudrions voir M. de Chateaubriand chercher
l'_avenir_. Qu'il se soucie d'abord de ce qui est invisible et éternel:
le reste viendra de soi-même. «À qui cherche le règne de Dieu et sa
justice, toutes choses seront données par-dessus[465].» On ne prendra
pas ceci, nous l'espérons, pour une opinion protestante, et ce n'est pas
comme telle que nous la recommandons à l'illustre écrivain; car pour
l'accepter, il ne faut qu'être catholique, et c'est tout ce que nous
demandons de lui.



II

Le Paradis Perdu de Milton.

_Traduction nouvelle._

2 volumes in-8°--1836.



PREMIER ARTICLE[466]


C'est de la traduction de Milton que j'ai à rendre compte; mais je ne
crois manquer ni à mon sujet ni au traducteur en m'occupant d'abord de
Milton même et de son ouvrage. Parler du bonheur que je viens de goûter
à longs traits en lisant le _Paradis Perdu_, c'est, je l'espère,
remercier à son gré celui à qui j'en suis redevable; c'est lui dire, ce
que mille autres voudraient lui dire, que son noble but n'est pas
manqué, que son œuvre a porté coup, qu'il a remis un grand homme en
possession de notre admiration, ou, pour mieux dire, notre admiration en
possession d'un grand homme; que son enthousiasme a des complices, que
son culte a des prosélytes. Oh! du côté de M. de Chateaubriand, je ne
suis pas en peine; mais, il faut en convenir, j'aurais eu peine, en tout
cas, à me détourner de mon dessein. Comment sortir de la société de
Milton, et d'une société que son traducteur a su nous rendre si intime,
et ne parler point de Milton lui-même? Comment avoir lu le _Paradis
Perdu_, et ne parler que de l'œuvre du traducteur? C'est un événement
qu'une telle lecture; c'est une époque qu'une telle publication; et
quand on attache à un livre de grandes espérances littéraires, et
morales, il est impossible de ne pas le dire, et de le dire sans
l'expliquer.

Est-ce donc que le _Paradis Perdu_ n'était pas connu parmi nous, du
moins en français? Soyons justes, et reconnaissons que cet ouvrage a été
plus heureux en traducteurs que beaucoup de poèmes étrangers: le travail
de Dupré de Saint-Maur, celui de Racine, celui de M. Mosneron sont
dignes d'estime et de mémoire. Mais, malgré cela, qui est-ce qui lisait
Milton? Bien peu de personnes sans doute. À différentes époques, après
avoir un moment occupé la scène, il est rentré dans une ombre
majestueuse, repliant, comme le magnifique oiseau que Buffon a célébré,
«repliant ses trésors et les cachant à qui ne sait point les admirer.»
Toute époque, tout état social ne sont pas propres à apprécier et sentir
Milton; les éloges les mieux motivés des meilleurs critiques ne créent
pas un sens de plus dans les âmes, et vous avez beau, hommes de cœur et
d'art, dire et crier votre secret, malgré vous il est en sûreté; car on
ne peut vous entendre. Je rappellerai seulement ce que tenta, il y a une
trentaine d'années, pour l'honneur de Milton et de la poésie, un des
plus excellents critiques et des plus oubliés, peut-être, qu'ait eus
notre presse périodique, M. Delalot, littérateur savant, grand écrivain,
mais qui, de même que Milton, n'avait point eu l'heur de venir en son
temps. Cet homme, d'un goût exquis, dont la critique était à la fois de
la philosophie et du sentiment, passionné avec intelligence pour le beau
antique et pour le beau chrétien, d'une sévérité courageuse parce que
l'intention en était pure, libre d'esprit de coterie et d'esprit de
contradiction, et ne sachant point pour tout secret

     De la gloire des morts accabler les vivants,

M. Delalot était tombé on ne peut plus à propos ou moins à propos tout
au travers des triomphes de Delille[467]. On l'applaudirait aujourd'hui,
on l'écouterait comme le _virum quem_ de l'Énéide: alors on ne le
comprit pas même; et ses admirables analyses du _Paradis Perdu_ ne
purent faire mesurer la distance qui séparait le vrai Milton du Milton
de l'abbé Delille. Quoique cette brillante traduction n'ait jamais passé
pour fidèle, c'est par elle seulement que la plupart des lecteurs
français connaissent le _Paradis Perdu_. À cette version, qu'il faut
tenir pour non avenue, autant du moins que de très beaux vers peuvent
passer pour non avenus, M. de Chateaubriand fait succéder sa traduction
à lui, moins flatteuse, moins parée,

     Mais fidèle, mais fière, et même un peu farouche[468].

C'est un grand événement en littérature, parce que les temps ont changé,
parce que le _sens_ qui manquait à toutes les époques où on a tenté de
naturaliser Milton en France s'est développé dans bon nombre de natures;
enfin, parce que M. de Chateaubriand est pour quelque chose dans
l'événement. N'eût-il donné à cette œuvre que son nom, c'était déjà
beaucoup en faveur du _Paradis Perdu_; ainsi protégé, il faudra bien que
Milton soit lu; et s'il est lu, comment veut-on que je ne me livre pas,
pour l'époque présente, à quelque espérance?

Une des ambitions de la poésie de notre siècle est de remonter au
primitif. Les jeunes gens qui l'essaient ne se doutent pas qu'ils sont
trop vieux pour cette œuvre; ils ne sentent pas les soixante siècles qui
pèsent sur eux; et comment en secouer le poids? C'est le grand secret de
Milton; il n'a vécu tous ces siècles que pour s'en approprier
l'expérience; ces siècles ne pèsent pas sur lui, ils le soutiennent; ils
ne le font pas faible, mais fort. Remontant le courant des âges, il
arrive à la source d'où ils ont jailli; il ne fait pas du primitif, il
est primitif; le chantre d'Adam est lui-même l'Adam de la poésie; il
s'assied au berceau du monde, se pénètre des impressions les plus neuves
de l'homme naissant, s'approprie la simplicité de sa pensée et de ses
sentiments, de ses vertus et de ses remords, retrouve et fait saillir à
travers les lignes superposées et entrelacées de l'humanité actuelle,
les lignes grandes et profondes de l'humanité originelle, s'inspire,
homme des derniers temps, de toutes les impressions d'Éden,

     Et sur sa lyre virginale
     Chante au monde vieilli ce jour, père des jours[469].

Je ne saurais assez dire combien ce mérite, ou ce bonheur, me paraît
immense. Il a toujours assigné le premier rang, la royauté, parmi les
poètes, à ceux qui l'ont possédé. Un coup d'œil superficiel pourrait
faire priser plus haut ces traits délicats, ces ombres multipliées, dont
s'est chargée peu à peu la surface de l'âme; on y croit sentir plus de
pénétration, plus de finesse. Mais, à quelque haut prix qu'il faille
mettre ce talent, tout d'observation, comment le comparer à cette
divination qui retrouve les premières bases de tout ce que nous
éprouvons, à cette puissance qui, nous séparant de tous les siècles que
nous avons vécus, nous reporte d'un élan jusqu'à notre point de départ,
à cette éloquence qui nous rend les vraies voix, les sons primitifs de
notre nature, l'accent majestueux et ingénu de l'homme, alors que pour
la première fois il rencontra son Auteur dans l'Univers et soi-même dans
sa conscience? Sous ce rapport, le vieil Homère lui-même est moderne
auprès de Milton; et qu'est-ce donc de tous les autres? Tous les autres
n'ont été grands, chacun dans sa mesure, qu'à proportion qu'ils se sont
rapprochés du type originaire de l'humanité; c'est ce type qui doit être
ou vu ou poursuivi par tout poète; c'est dans ce limpide cristal qu'il
doit se contempler pour se peindre, puisque le poète n'est, en réalité,
que le peintre de soi-même; ce sont de telles images qu'il faut
présenter au siècle qu'on veut régénérer dans l'art; c'est Milton que
doivent lire ces esprits échauffés, _adustes_, que des modèles moins
purs, et la vie réelle, calcinent toujours davantage. Et, qu'on y prenne
garde, ce n'est pas pour apprendre à _faire du primitif_, ce qui est la
chose du monde la moins primitive, mais pour être profond et vrai, dans
le sens et dans le point de vue que le siècle a déterminé. Rien de plus
touchant qu'une poésie qui réunit l'intelligence de son temps avec le
sentiment de la simplicité première de la vie humaine. Ce contraste fait
le charme des plus aimables productions de la littérature moderne.

Les caractères principaux de la nature humaine, les situations les plus
fondamentales de la vie ont été représentés dans leur simplicité native
par quelques-uns des grands poètes de tous les temps; mais on ose dire
que, comparés à Milton, ils n'ont attaqué leur sujet qu'obliquement et
par des faces plus ou moins étroites. Des traits énergiques et purs
dessinent chez eux, par quelque côté important, le sexe et l'âge, la
grandeur et la misère, la joie et la douleur, quelquefois même l'homme,
séparé de toutes ces circonstances, et considéré dans sa seule
opposition avec tout ce qui n'est pas lui. Mais je suis fort aveuglé si
l'Homère biblique, l'auteur du _Paradis Perdu_, n'a pas été le plus
heureux à extraire la racine (qu'on me pardonne cette expression), la
racine de chacune des conditions diverses de l'existence humaine. Chez
lui, ce n'est pas de profil, c'est en face, c'est dans leur plus grande
largeur que chacune est sculptée à nos regards. Les types sont complets,
accessibles, éclairés de toutes parts; les lignes non interrompues se
rejoignent par leurs extrémités; l'image est aussi pleine qu'elle est
ingénue; l'homme, non pas abstrait, mais primordial, élémentaire, est
retrouvé; nous avons, au profit de tous les collationnements qu'il nous
plaira d'essayer, l'_editio princeps_ de l'humanité. Qu'on arrête son
attention sur ce double exemplaire de l'homme et de la femme, mais de la
femme surtout, image nécessairement plus saillante, parce qu'elle est
une variété de l'homme, en qui elle trouve son terme de comparaison,
tandis que l'homme ne le trouve que hors du monde visible; qu'on étudie
cet Adam et cette Ève, et qu'on dise s'il y manque une seule des données
dont se compose invariablement le caractère des deux sexes dans tous les
âges et les lieux; qu'on dise si chacun de leurs actes, chacun des mots
qu'ils prononcent, n'est pas typique et parfaitement absolu; si chacune
de leurs manifestations n'enveloppe pas dans toutes les dimensions tout
le sexe auquel elles se rapportent; si chacune n'est pas l'histoire
anticipée de tout ce sexe; si toutes ces expressions réunies ne sont pas
l'histoire prophétique et perpétuelle de toute la société! C'est ici
véritablement qu'Addison a pu s'écrier;

     Cedite, Romani scriptores, cedite Graii[470]!

Ne laissons pas d'ailleurs égarer notre hommage; n'hésitons pas à
admirer, derrière Milton, un plus grand poète que tous les Romains et
tous les Grecs, et que Milton lui-même. Jamais, sans les premiers
chapitres de la Genèse, un si prodigieux mérite n'aurait honoré une
production humaine, de même, hélas! que, si Milton n'eût pas existé,
jamais le _Paradis Perdu_ n'aurait existé. Du moins, à partir du moment
où nous sommes, il est bien certain qu'il ne s'écrirait jamais plus!

Ce sujet, il est vrai, pourrait tenter encore bien des esprits et des
esprits de plus d'une espèce; mais il n'appartient ni au mysticisme, ni
au rationalisme, ni même à l'orthodoxie, dans les conditions où notre
âge la retient, d'entrer dans ce sujet par la plus large porte, comme
Milton y est entré. Cette entreprise réclame un courage poétique que je
ne vois nulle part, et qui peut-être est éteint pour jamais.
Consolons-nous par admirer ce que nous ne pouvons plus répéter ni
reproduire. Un poète de nos jours, soit pieux, soit incrédule, abordant
le même sujet, nous représenterait, je crois, sous les noms d'Adam et
d'Ève, un homme et une femme, ou peut-être l'homme et la femme, mais non
pas Adam et Ève. En faire à la fois la plus vive individualité et la
plus haute généralisation, c'est aujourd'hui un problème insoluble aux
plus habiles. Je le répète: le courage poétique, ou, si vous l'aimez
mieux, l'ingénuité poétique, manque pour cette œuvre. La peur de
l'inconséquence, de l'anachronisme, de l'anticipation, cette logique
superficielle qui est devenue la forme de tous les esprits, s'y oppose
désormais invinciblement. Le temps de ces créations est passé. Il
n'appartient à aucun génie individuel de s'insurger en plein contre le
génie universel. La direction de l'esprit et peut-être de la poésie
moderne, est précisément inverse de celui qui inspira le _Paradis
Perdu_. Le vent qui partait de l'Orient souffle aujourd'hui de
l'Occident. Dans la poésie d'autrefois, l'âme cherchait à se faire jour
par des images; l'invisible, à leur aide, se rendait visible, l'abstrait
palpable, et, sur les traces du langage humain, qui n'est tout entier
qu'un vaste poème dans ce même sens, la poésie matérialisait tout dans
le seul dessein de rendre tout sensible, de même que, dans une sphère
infiniment plus haute, la religion s'était faite anthropomorphiste pour
être humaine, et la Divinité même s'incarnait afin de nous sauver.
Aujourd'hui tout devient forme abstraite, ombre, fantôme; des corps et
des substances il ne reste que les contours; l'individualité s'absorbe
dans l'idée, le concret dans l'abstrait, l'être dans sa notion. C'est
l'esprit de la poésie du dix-neuvième siècle; et s'il faut apporter un
exemple (que M. Quinet nous permette de le citer à propos de Milton),
c'est l'esprit d'_Ahasvérus_ et de _Napoléon_. Je ne saurais indiquer de
meilleur type de cette nouvelle tendance. Vous y verrez les réalités
compactes se résoudre en brouillard perméable, les existences en rêves,
et les idées s'emparer de la place des choses. C'est la poésie prise à
l'envers, je ne veux pas dire à rebours. J'apprécie ces conceptions,
j'éprouve quelques tressaillements poétiques au sein de cet univers
désolé; mais je rentre avec bonheur de cette nuit sublime dans la
lumière sublime de Milton, ainsi que du sein du panthéisme dans la
religion de Jésus-Christ. Je n'ai pas besoin de dire qu'il y a dans ce
rapprochement quelque chose de plus qu'une figure de rhétorique.
_Ahasvérus_ et _Jocelyn_ sont dans leur sphère ce que le _Paradis_ est
dans la sienne. Le panthéisme donc a deux Milton pour un. C'est bien
différent. Mais bon nombre de lecteurs sont gens à préférer Adam à
Jocelyn, quoique le chef de l'humanité ne sache pas même épeler le mot
d'_humanitarisme_, et Ève à tous les personnages d'_Ahasvérus_,
quoiqu'elle ne pleure pas des larmes de granit.

Je n'espère pas que la lecture de Milton change tout d'un coup la
direction des esprits et fasse brusquement rebrousser la poésie vers ses
antiques voies:

     Je penserais plutôt que les ruisseaux
     Feraient aller à contremont leurs eaux.

Mais l'art a quelques conditions immuables, parce qu'il y a dans l'homme
lui-même, vrai moule de l'art, des caractères également immuables.
Toujours l'homme appréciera ce qui donne de la saillie et du relief aux
choses qui en sont naturellement privées; toujours le poète sera tenu
d'être peintre, aussi bien qu'il est obligé d'être musicien. La poésie
aura toujours à résoudre dans sa sphère le même problème que la foi,
rendre l'absent présent et l'invisible visible. Des contours précis,
fermes, arrêtés, seront toujours demandés aux figures que le poète
évoquera du sein de sa fantaisie. Ce sera toujours sa tâche et son
triomphe d'animer, et de transfigurer dans une lumière vive, les êtres
dont il emprunte l'idée au monde réel. Sous ce rapport, et autant que
chose pareille peut être l'objet d'une étude, quelle étude que celle de
Milton! Quand il n'aurait eu d'autre objet que de résoudre une question
littéraire, eût-il pu jamais mieux s'y prendre? Chercher son sujet, ses
personnages, son action, dans la région du mystère, sur les bords de
l'infini, au sein même de l'infini; s'enfoncer dans la région de
l'absolu, isolée des souvenirs et de tout caractère local, historique ou
conventionnel, ne disposer sur la terre que de deux êtres humains et
puiser le reste de son _personnel_ (si l'on ose ainsi parler) dans le
sanctuaire de la Divinité et dans le fond de l'abîme infernal; faire
tourner tout son poème sur un dogme, et sur le plus obscur comme sur le
plus redoutable des dogmes de la religion; et de ces éléments, dont un
poète moderne n'aurait extrait qu'un traité de théologie ou une élégie
métaphysique, tirer une épopée plus vivante, plus riche en vraies
individualités que toutes les épopées, un drame plus rempli de mouvement
que tous les drames, en un mot le poème à la fois le plus _plastique_
(comme on aime à dire) et le plus intime: c'est le fait du génie le plus
extraordinaire qui se soit jamais appliqué à la poésie. De timides
observances n'ont pas retenu Milton; il n'a pas craint ou il a bravé les
étonnements du rationalisme littéraire, que son siècle, à la vérité, lui
permettait de redouter moins; un esprit semblable à celui qui nous a
valu, à la même époque, le _Pèlerinage du Chrétien_, élevait Milton
au-dessus de ces petites considérations. Comme Bunyan n'a pas eu peur de
quelques rudesses ou incohérences allégoriques, Milton, voulant donner à
son poème de la couleur et de la substance, et à ses idées une
physionomie saisissable, ne s'est pas fait faute de mettre à
contribution tous les siècles au profit du «grand jour où naquirent les
jours;» de faire refluer à la source des temps tout ce que les temps ont
enfanté dans leur cours; d'animer les idées de ce premier jour par des
allusions logiquement impossibles; d'emprunter des images à la
mythologie même, plutôt que de demeurer abstrait et incorporel. Toute
réserve de droit étant faite à la critique, à laquelle j'abandonne, sans
y regarder, mille choses dans le _Paradis Perdu_, je dis seulement qu'il
s'agissait pour le poème _d'être ou de ne pas être_, et que, sans les
anachronismes et les anticipations dont je parlais plus haut, le
_Paradis Perdu_ ne pouvait pas être. Ce ne sont pourtant pas ces défauts
qui font ses beautés; ils ont seulement ouvert une place à ces beautés;
ils ont mis le poète au large, et lui ont permis de faire éclater, dans
les différentes parties de sa composition, ce génie vraiment poétique,
cet esprit de création et de vie qui le distingue si éminemment.
Envisageons sous ce rapport les descriptions, les caractères et les
discours du _Paradis Perdu_.

Tout l'art du style est compris sous ces trois chefs; sur quoi on peut
observer en passant que Milton est le plus complet des écrivains. Il
serait même difficile de dire dans lequel de ces talents il excelle
davantage; il suffit de savoir qu'il est à la hauteur du plus grand
comme du moindre des trois. Le moindre, on voudra bien en convenir,
c'est la description des objets physiques, des scènes de la nature
visible. Mais tel est le degré où Milton a porté ce talent, que, n'en
eût-il possédé aucun autre, sa place serait marquée parmi les maîtres.
Quelle netteté, quel ordre dans la composition de ses tableaux, quelle
précision sans dureté dans son dessin, quelle individualité dans chacun
de ses tableaux! Bien loin d'être du lieu commun, c'est presque de
l'anecdote; que d'air circule entre ses figures! quelle lumière les
enveloppe! lumière poétique toutefois, qui embrasse doucement les
formes, qui les caresse sans les étreindre, qui ne les éclaire pas
seulement, mais les colore et les glorifie, et qui partout les imprime
si fortement dans l'imagination du lecteur, que le souvenir de la
réalité serait à peine plus vif que celui de l'image. Comme si cette
lumière lui était attachée à lui-même, il la porte là-même où toute
lumière semble étrangère et impossible, et c'est bien de lui qu'on peut
dire, en lui empruntant son énergique langage: qu'il rend les ténèbres
visibles[471]; ce qu'un sens percevrait moins bien, un autre le
recueille; ce qui se refuse à l'impression des sens, il l'offre au
regard de l'âme; plus rarement, néanmoins; tant il est habile à parler à
l'imagination, tant il répugne à des traits vagues, tant il lui suffit
peu de remplacer la figure des objets par leur physionomie! C'est dans
la peinture des êtres animés et moraux que la physionomie l'emporte
décidément sur la figure: Adam et Ève, Satan, ses pairs et les
archanges, sont plutôt exposés à l'âme qu'aux yeux, et encore en ceci
Milton se montre digne de son art. Lorsqu'il vous entraîne avec lui dans
des lieux ou dans des situations dont la nature actuelle et la vie
humaine ne peuvent nous donner l'idée, il rapproche de nous ces objets
par d'heureuses allusions aux objets qui nous sont connus, par des
comparaisons prises dans la sphère de nos connaissances ou de nos
souvenirs. De mystérieuses horreurs, des combinaisons inouïes, mais
essentielles à son sujet, se trouvent soudainement éclairées par le
reflet de quelque image terrestre et humaine. Et l'art le plus fin, ou
plutôt le goût le plus exquis, lui enseigne alors des contrastes
inattendus et magiques. Très ordinairement les scènes orageuses de
l'enfer ont pour terme de comparaison, au moins sur une de leurs faces,
une des paisibles merveilles de la nature, ou quelque agréable tradition
de l'histoire des hommes. Comme aussi bien ce serait une impossibilité à
la fois et un contre sens d'appareiller les horreurs de la terre à
celles de l'enfer, Milton ne le tente point; mais il cherche au-dessus
des ombres du Tartare, sous la voûte de notre ciel, quelque objet qui
soit propre, en même temps, à éclairer, à humaniser, pour ainsi dire,
l'objet infernal, et à procurer à l'âme épouvantée une douce diversion:

     «Ainsi se terminèrent les sombres et douteuses délibérations des
     Démons se réjouissant dans leur chef incomparable. Comme quand du
     sommet des montagnes, les nues ténébreuses, se répandant tandis que
     l'aquilon dort, couvrent la face riante du ciel; l'élément sombre
     verse sur le paysage obscurci la neige ou la pluie: si par hasard
     le brillant soleil, dans un doux adieu, allonge son rayon du soir,
     les campagnes revivent, les oiseaux renouvellent leurs chants, et
     les brebis bêlantes témoignent leur joie qui fait retentir les
     collines et les vallées[472].»

N'attendez pas de Milton l'inconcevable confusion du propre et du
figuré, de l'image et de l'idée, du mystique et du matériel, dans les
allégories religieuses. Il pourra, en de telles fictions, vous paraître
bizarre, sauvage, révoltant, mais il ne veut pas scinder vos
impressions, déconcerter vos facultés; terrible et gracieux, il sera
toujours aussi net, aussi décidé, que peut le comporter un sujet tel que
le sien: vous pourrez, tour à tour, vous attacher tout entiers à
l'image, ou tout entiers à l'idée; mais vous ne serez pas au même
instant disputés et tiraillés par toutes les deux, et obligés de
compléter l'impression de l'une par l'impression de l'autre. Bien loin
d'en excepter la terrible allégorie de la Mort et du Péché[473], je la
citerais bien plutôt en preuve; elle affronte le problème avec la
dernière audace et le résout avec la dernière puissance. Depuis le jour
où Homère composa d'un triple carreau la foudre de Jupiter, jamais
l'allégorie religieuse n'avait rien tenté de si grand, ni rien exécuté
de si parfait.

Il est presque inutile de parler des caractères. La difficulté semblait
immense, la puissance a paru plus grande encore que la difficulté. Plus
les personnages étaient au-dessus ou en dehors des conditions communes
des héros d'épopée, et plus leur nature et leur position les éloignaient
du lecteur, plus Milton les en a rapprochés. Non seulement Adam et Ève,
mais chacun des Anges déchus, chacun des Anges fidèles, sont plus
humains (dans le sens où ils devaient être humains) qu'aucun des
personnages de l'_Iliade_ et de la _Jérusalem_. Aucun n'est uniquement
le nom propre d'un caractère ou d'une passion; chacun est personnel et
vivant. La logique qui détermine leurs actes et leurs paroles n'est pas
celle de leur fonction générale dans le drame, mais de leur situation;
elle n'appartient pas à l'auteur, mais à chacun d'eux et à chacun de
leurs moments. Ils font ce qu'ils doivent faire, ils disent ce qu'ils
doivent dire, mais toujours autrement et mieux que vous n'eussiez prévu;
tout est dramatique, tout respire la réalité; en même temps qu'ils sont
logiquement nécessaires, ils sont contingents, historiques; leur
existence individuelle est un fait qui prend place dans votre mémoire.
Ainsi, à l'intérêt philosophique et religieux, le seul que vous
demandiez d'avance à cet immortel poème, se joint incessamment l'intérêt
dramatique le plus vif. Les personnes qui ont lu le _Paradis Perdu_
savent de combien d'exemples je pourrais appuyer cet éloge; mais des
citations ne sont pas essentielles à mon but.

Pour donner à ces personnages tant de saillie, il fallait nécessairement
les faire parler. Le vieil adage: «Parle que je te voie», est pleinement
applicable aux compositions poétiques; et non seulement le lecteur, mais
le poète lui-même, a besoin d'entendre ses personnages pour les voir.
C'est dans leurs discours qu'ils se révèlent au poète, qu'ils se
révèlent à eux-mêmes. Toute épopée où le poète ne cède pas très souvent
la parole aux créatures de sa fantaisie, n'est point épique, par cela
seul qu'elle n'est point dramatique. La parole seule, depuis la
naissance des choses, a mis en évidence le monde intérieur et prononcé
au dehors les traits de l'humanité. Les historiens antiques le savaient
bien; et ce n'est pas pour faire de la rhétorique, mais pour faire
entrer leurs lecteurs et entrer eux-mêmes dans les passions de leurs
personnages, qu'ils les font discourir aussi souvent que l'occasion le
comporte. Mézeray n'est nulle part si intelligent historien que dans ses
harangues fictives. Alors, sous le nom d'éloquence, c'est faire œuvre de
poésie; car l'éloquence, ainsi transposée, n'est plus seulement de
l'éloquence; être éloquent pour le compte d'autrui c'est être poète. Il
en est de l'éloquence et de la poésie, se substituant ainsi l'une à
l'autre, comme d'un seul et même arbre, dont les racines élevées en
l'air s'épanouiraient en rameaux, et dont les branches enfoncées dans le
sol deviendraient à leur tour les racines de l'arbre. C'est le caractère
d'un génie sincèrement poétique, ayant foi en son œuvre, que de faire
souvent parler les personnages qu'il a inventés; c'est au contraire, en
poésie, une preuve de petite foi que de remplacer ces discours directs
par des résumés en forme oblique, et, ce qui est pis encore, par des
définitions et des analyses. Milton, poète positif, n'a eu garde
d'entrer dans une si fausse voie. Aussi, quelle vie, quelle agitation,
quel remuement dans cette vaste composition! Mais ne vous contentez pas
de ce coup d'œil général: voyez chacun de ses discours.

Milton est bien grand quand il parle en son propre nom; mais combien
davantage lorsqu'il cède la parole à ses héros! J'ai lu tous ces
discours, je les ai étudiés: l'intérêt en est inégal, selon la situation
et selon la personne de l'_orateur_; mais la perfection est égale dans
tous. Ce poète, qui a ses défauts, mais qui, à la différence d'Homère,
ne sommeille jamais, a, jusqu'à la fin de son poème, fait parler ses
personnages avec une suprême convenance; et, dans le moindre de leurs
discours, il a mis ce qui constitue essentiellement l'éloquence, et ce
qui fait la première vertu du style, _le mouvement_.

Pour apprécier l'importance relative de cette qualité du style,
remarquons seulement qu'elle ressortit directement à l'âme, et à l'âme
seule. D'autres beautés peuvent être le fait de l'imagination et de
l'esprit: l'âme seule communique au style le mouvement, qui est toute
l'éloquence. L'âme elle-même est un mouvement; un corps immobile ne
cesse pas d'être un corps: l'âme, sans action, ne se conçoit pas, n'est
rien: comment donc, dans le style, aurait-elle une meilleure expression
que le mouvement? Aussi est-ce par la présence et par le degré de cette
précieuse qualité, que vous pouvez, dans un auteur, dans toute une
littérature, constater et mesurer la part de l'âme dans la création
littéraire. Horace n'avait-il pas le sentiment de cette vérité,
lorsqu'il disait dans son _Art poétique_:

     Ordinis hæc virtus erit et venus, aut ego fallor,
     Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici.

Cette maxime est susceptible d'un sens vulgaire et d'un sens beaucoup
plus élevé. L'art de faire venir chaque idée en son lieu logique, afin
que la pensée du lecteur arrive sans encombre au terme de l'ouvrage,
c'est le nécessaire de l'art: ce n'est pas le fait du génie. Dire à
présent ce qu'à présent il faut dire, c'est tour à tour accélérer ou
ralentir son cours, c'est resserrer et relâcher à propos le tissu de la
parole, c'est marcher ou par une pente insensible ou par de brusques
élans; c'est frayer sa route par de doux méandres ou par d'anguleux
détours; mais quoi? par pur caprice, et pour l'amour de la variété? non,
certes, mais pour reproduire ce qui se passe dans l'âme sous
l'impression d'un intérêt puissant, d'une vive passion ou de
l'enthousiasme. C'est là, selon nous, la beauté royale du style[474].
Effacez toutes ces métaphores, émoussez tous ces traits d'esprit,
aplanissez, jusqu'à l'aplatir, cette diction saillante; si le mouvement
reste, vous avez conservé l'âme de votre discours. Ce n'est pas à dire
que le mouvement soit au prix du sacrifice de toutes ces choses: il les
produit de lui-même, elles ne sauraient le produire; de même qu'un
fleuve féconde des rives et les couvre de verdure et de fleurs, tandis
que ces fleurs et cette verdure ne peuvent rien sur son cours. Qu'il me
soit permis de ne pas quitter sitôt une image dont la réalité est tout
près de moi et m'a donné souvent à penser. Aux lieux où j'écris ces
lignes, presque sous mes yeux, un fleuve illustre change tout d'un coup
la direction de son cours[475]; après avoir longtemps coulé de l'Est à
l'Occident, il courbe soudainement vers le Nord la masse entière de ses
eaux; verra-t-il de plus beaux rivages? il l'ignore, et que lui importe?
qu'importe de laver les pieds de marbre de quelque villa ou les racines
de quelque tertre fleuri, au fleuve puissant qui, par la seule inflexion
de son cours, va imposer aux siècles sa loi, déterminer l'histoire d'un
monde, créer des nationalités distinctes, et tracer entre des peuples
une barrière morale et politique bien plus profonde que ses eaux? Or,
c'est ici, c'est à mes pieds, que s'opère la critique inflexion de ce
fleuve tout historique, dont le nom seul évoque mille souvenirs; cette
pensée, où je m'enfonce, et toutes les pensées qu'elle suscite, ne
sont-elles pas faites pour absorber les impressions que tenterait sur
mes sens l'aspect de ces bords heureux et fleuris?

Le mouvement dans le style est un des principaux caractères des
littératures d'où l'âme n'a pas encore fait retraite. On peut, à
d'autres époques, imiter à grands frais le mouvement, l'exagérer dans
mille morceaux d'une rhétorique convulsive, qui ne ressemblent pas plus
à l'éloquence que les secousses du galvanisme ne reproduisent le
mouvement flexible et ressenti de la vie. Des traits, des images et des
soubresauts, ce n'est pas encore du style, et le teint ardent et
apoplectique d'une poésie matérialiste est bien différent des couleurs
d'une vie saine. Quel délice de quitter cette éloquence au milieu de
laquelle l'âme s'agite et ne marche pas, et de retourner vers Montaigne,
Sévigné, Racine et Milton; noms bien divers, génies bien différents,
mais qui ont écrit avec leur âme, et dont l'âme, si je puis dire ainsi,
coule et circule dans leurs écrits! Les lire, c'est vivre avec eux;
malheur à l'écrivain avec qui ses lecteurs ne vivent pas! Certes, Milton
est beau de bien des manières; son expression est tour à tour
majestueuse, profonde, gracieuse, naïve, mais ses paroles ne sont pas
plus belles que les intervalles de ses paroles; ce n'est pas dans ses
phrases seulement, c'est entre ses phrases que je l'admire; et la plus
sublime de ses images n'est pas plus sublime que tel passage, telle
transition, tel détour de sa parole dans les discours dont il a semé son
poème.

L'excellence particulière de la poésie de Milton, celui de ses
caractères que j'ai surtout voulu mettre en saillie, c'est d'être une
poésie _positive_. Je l'appelle ainsi par opposition à cette poésie
d'abstraction, de négation ou d'exception, qui n'est que trop
généralement la poésie de notre époque. La poésie de Milton affirme;
elle exprime des êtres; elle individualise, elle incarne ses idées; elle
est pleine de courage, elle a foi en elle-même. Serait-il inutile de
présenter un tel modèle aux poètes contemporains? sont-ils trop
au-dessous d'une telle poésie, ou peut-être se jugent-ils trop au-dessus
d'elle? S'ils en reconnaissent la prodigieuse supériorité, s'ils la
saluent de leurs acclamations, rien n'est perdu; et nous pouvons
regarder l'épopée de Milton comme la piscine de la poésie nouvelle. Dans
tous les cas, il ne faut pas se lasser d'élever l'enseigne du vrai et du
beau, ne fût-ce que pour avertir et consoler, dans quelque endroit de la
confuse mêlée, quelque fidèle éperdu et découragé; et quant aux
autres...

          Virtutem videant[476]...

Dans un prochain article, où je me propose d'envisager le _Paradis
perdu_ sous le point de vue religieux, j'aurai l'occasion de montrer ce
qu'a donné de positif à cette poésie le Christianisme positif de
l'auteur. Ceci nous mènerait aujourd'hui trop loin. Je me contente
d'avoir fait[477] ressortir quelques-uns des caractères généraux qui
m'ont le plus frappé dans ce chef-d'œuvre. Je ne me suis que trop étendu
sur ces sujets, qui ne constituent néanmoins qu'une faible partie du
tribut de louange que nous devons à Milton. Mais comment se détacher
sans regret d'une telle contemplation? Comment enfermer ses admirations
dans de justes limites? L'impression que fait une telle lecture est très
semblable à celle que nous recevons des grands spectacles de la nature;
l'œil ne se détache qu'avec peine des sublimes tableaux de l'océan,
lorsque la tempête y creuse des vallées, et qu'à ses tonnerres profonds
répondent les tonnerres du ciel. Dans ces aspects majestueux, dans ces
signes visibles de la puissance, l'âme s'obstine à chercher l'invisible.
Ainsi mon regard restait fixé sur cet océan de poésie dont une main plus
qu'humaine semblait agiter les flots. Ce n'était plus Milton que
j'entendais dans les rugissements de l'abîme et dans les hymnes des
Séraphins; il n'était plus lui-même qu'un phénomène comme ceux qu'il
retrace, qu'une merveille comme celles qu'il a chantées; et au sujet du
poète, je m'écriais avec le poète lui-même: «Puissant Créateur, je
t'admire dans tes ouvrages et dans les ouvrages de tes ouvrages[478]!»



DEUXIÈME ARTICLE[479]


On n'a jamais mis en doute que le dessein de l'auteur du _Paradis Perdu_
n'ait été profondément sérieux. Il a songé moins à orner son sujet de
poésie, qu'à honorer la poésie en l'appliquant à son sujet, il a voulu
ramener l'art à son origine, à son premier emploi, et pour ainsi dire
sur son terrain natal. Il n'a pas envisagé la poésie comme un simple
accessoire, un palliatif de son dessein. Elle n'a pas été pour lui,
comme pour le Tasse, le miel dont on enduit les bords d'une coupe amère;
pour lui, la poésie fait partie de la boisson même; elle est
l'expression naturelle et intime de la vérité qu'il veut raconter; elle
ne s'y ajoute pas, elle en ressort, elle en émane; sœur de la foi, de
l'espérance et de l'amour, elle n'est pas une grâce, elle est une vertu;
elle s'abreuve du moins aux mêmes sources que la vertu; et le poète,
comme poète, a pu invoquer l'Esprit saint. À ce point de vue, on n'a pas
à craindre de voir ou le dessein subordonné à la forme, ou la forme
sacrifiée au dessein; l'art et la foi sont ici étroitement unis; le
poète et le chrétien s'inspirent mutuellement; et les préoccupations
morales ou philosophiques qui ont perdu tant d'œuvres d'art, et les vues
d'art qui ont aminci et profané tant de hauts desseins, se donnent la
main dans la plus parfaite intelligence. Aucune épopée, aucun drame, ne
présente au même degré cet imposant caractère.

Mais il faut le dire aussi, jamais l'accord ne fut plus naturel entre la
poésie et la foi. Milton, à la vérité, pouvait seul tirer le _Paradis
Perdu_ des premiers chapitres de la Genèse; mais il l'en a tiré tout
entier; il n'y a dans son poème ni une donnée, ni un fait important, ni
un caractère principal, dont l'indication première n'appartienne à
l'auguste tradition que Moïse a recueillie; en sorte que, dans un sens,
peu de poètes ont eu moins à inventer; et néanmoins, ou plutôt à cause
de cela même, peu de poètes ont paru plus originaux. Milton ne le paraît
pas seulement: il l'est sans doute; mais il l'est surtout pour avoir su
se donner sans réserve à son sujet, pour s'être énergiquement associé à
cette originalité divine, pour en avoir accepté toutes les conditions et
toutes les conséquences, avec la soumission exacte de l'orthodoxe,
animée par la liberté créatrice du poète. Toutes les principales
conceptions du _Paradis Perdu_ paraissent le simple prolongement des
grandes lignes commencées dans la Bible; prolongement dirigé par cette
haute logique du génie toujours sanctionnée et jamais prévue par le bon
sens. Et c'est parce qu'il ne change rien à ces prémisses qu'il est
original. Tout ce qu'il en retrancherait, tout ce qu'il y ajouterait de
son propre fonds le jetterait dans le vague et dans le lieu commun.
Quiconque a médité les premiers chapitres de la Genèse a dû se
convaincre qu'on n'en pouvait tirer un chef-d'œuvre épique qu'à la
condition, acceptée par Milton, de s'identifier toute la substance de ce
grand récit, d'en aspirer tout l'esprit, d'y croire pieusement, d'en
faire la base de sa vie. À ce prix seulement, tous les éléments de
poésie qui y sont engagés sortent de l'ombre et se révèlent.

En dehors de ce système de fidélité biblique, il n'y avait pour le poète
qu'un abîme, où se perdait toute figure décidée, tout caractère
historique, toute personnalité. Le sujet serait devenu métaphysique
entre les mains des sages, extravagant sous les plumes audacieuses; car,
en sortant de la sphère des abstractions, que mettre à la place de ces
grandes scènes, sinon des extravagances? Pour voir ce qu'en cette
matière le poète a dû au chrétien, cherchez quelle est, de l'édifice
biblique où s'est abrité son génie, la pierre qu'on peut détacher sans
que tout le poème croule, ou du moins sans qu'une de ses masses s'en
détache et le laisse mutilé? Répugnez-vous aux manifestations
personnelles de la Divinité? il n'y a plus de poème. Préférez-vous à
Satan et à ses cohortes les erreurs et les passions funestes à notre
fragilité? vous enlevez tout un drame, un drame immense, où ces passions
mêmes que vous voudriez mettre en scène trouvent l'expression la plus
vive dont elles soient susceptibles et que l'art leur ait jamais donnée.
Refusez-vous l'histoire de la création de la femme? au lieu de donner de
sa position, de ses rapports avec l'homme, une raison à la fois
religieuse et poétique, vous vous réduisez à la force des choses, à la
constitution respective des deux sexes, à l'intérêt de la famille et de
la société, en un mot à copier avec plus ou moins d'élégance l'ouvrage
du docteur Roussel[480]. Arrachez-vous du poème l'arbre de science qui
donne la mort? que mettrez-vous à la place? et, quoi qu'il vous plaise
d'y mettre, comment faire cadrer votre invention avec le caractère de
tous les autres faits, si vous les avez conservés? Que voulez-vous
substituer au surnaturel et au révélé, sinon l'absurde, l'incohérent et
le bizarre? S'il est possible que vous évitiez ces écueils, il est
encore plus sûr que vous aurez évité la poésie.

Comme ces plantes qui, plongeant leurs racines en pleine terre, prennent
du sol maternel tout l'espace qu'elles veulent, le poème de Milton est
planté en plein christianisme; il est le développement d'une religion
tout à fait positive[481]. À l'avis même de quelques personnes, le poète
a trop hardiment développé l'anthropomorphisme biblique; il a abusé de
quelques données, dont il ne fallait s'autoriser qu'avec discrétion; on
lui oppose Klopstock, qui, dans un sujet pris à la même région, est
demeuré aussi spiritualiste que le comportaient la poésie, qui veut des
images, et le langage humain qui, dans son application aux choses de
l'esprit, n'est qu'une image perpétuelle. On fait observer que l'auteur
du _Messie_ se garde bien de prodiguer les discours du Très-Haut, qu'il
en est au contraire saintement avare; que, pour les épargner, sans
refuser toutefois un organe à la pensée divine, il a placé au-dessus de
tous les anges, et le plus près possible de l'essence incréée, un être
nommé Éloa, qui, dans les occasions où un certain développement de
discours est nécessaire, devient l'interprète et la voix de l'Éternel;
on observe enfin que lorsque Dieu lui-même se fait entendre, c'est en un
petit nombre de paroles solennelles, que préparent et annoncent un
appareil de circonstances également solennelles, et dont l'impression,
ressentie dans toute l'étendue des cieux, fait tressaillir tous les
mondes.

Attentif à cette objection, j'ai, pour en apprécier la force, consulté
l'impression qui me reste de quelques passages correspondants de Milton
et de Klopstock; et j'ai trouvé, chose paradoxale au premier regard, que
le spiritualisme de l'un produisait sur mon âme un effet moins
religieux, moins conforme à l'intention du poète, que
l'anthropomorphisme de l'autre. J'ai senti ce qu'un spiritualisme trop
raffiné, trop exigeant, peut avoir de commun avec le rationalisme. J'ai
présumé que, sous le voile du respect, Klopstock s'était caché à
lui-même le besoin de répondre aux tendances d'une époque prévenue
contre toute la partie historique et sensible qui distingue la religion
positive du déisme pur. En y réfléchissant davantage, je suis venu à
penser qu'il y a plus d'une manière de dégrader, en les humanisant, les
choses divines; qu'on peut faire Dieu homme par la pensée comme par la
parole et par l'action; et qu'aussitôt que la poésie le sort de son
silence et de son repos, elle le fait devenir «comme l'un de nous[482]»;
qu'il n'y a donc de choix qu'entre deux genres d'anthropomorphisme, ou,
si l'on veut, de profanation; et que la profanation, le danger sont
moindres à prêter à la Divinité l'action humaine qu'à lui attribuer la
pensée humaine. Les franches et hardies représentations de la Bible
m'ont semblé moins aventureuses, puisqu'il est impossible d'y voir autre
chose que de simples formes, que cet effort nécessairement impuissant,
mais qui n'en convient pas et qui veut être pris au sérieux, cet effort,
dis-je, de l'âme humaine pour comprendre et exprimer l'âme divine. La
distance me paraissait d'autant plus grande qu'elle aspirait à
disparaître; la représentation d'autant moins rationnelle qu'elle
prétendait à l'être davantage. Il y a même plus: poussé dans cette voie
par le poète, on enchérit involontairement sur lui; on veut faire
quelques pas de plus dans l'infini; on s'épuise en infructueux, élans,
dont le premier effet est d'oppresser l'âme, de fatiguer l'esprit, et le
second d'éloigner de nous la perception de la Divinité. Il en est d'un
semblable procédé comme d'une série de chiffres qu'on prolongerait
indéfiniment; après un certain nombre, l'esprit, à qui toute mesure,
tout moyen de comparaison échappe, cesse d'y rien connaître; il se voit
toujours à la même distance de l'infini; et dans ce sens il n'a pas fait
un seul pas; mais il s'est éloigné, à perte de vue, de toute mesure
appréciable, de toute idée distincte.

Après cela, je m'empresserai de reconnaître que le génie contemplatif du
poète allemand atteint dans le sens de la profondeur aussi loin que
celui du poète anglais dans le sens de la hauteur. Je dirais, si le mot
s'y prêtait, qu'il a au plus haut degré l'imagination des choses
intérieures. Klopstock, c'est Milton retourné en dedans, et creusant
autour des racines de ce même arbre dont le chantre du _Paradis_ se
plaît à étaler le magnifique feuillage. Il n'a peut-être été donné à
personne de dire, sur le monde intérieur, d'aussi grandes choses que
Klopstock; et l'on croit, à l'entendre, qu'il a eu pour guide et pour
maître ce même Éloa, cet être sublime dont «chaque pensée est belle
comme l'âme entière de l'homme alors qu'il s'abîme dans des pensées
dignes de son immortalité[483].» Mais si la profondeur des pensées de
Klopstock ne peut s'expliquer que par le caractère individuel de son
génie et par une piété qui avait passé de son cœur dans son esprit, il
n'en est pas moins vrai, à nos yeux du moins, que sa tendance à tout
spiritualiser lui était commandée par son siècle, qui n'était plus assez
naïvement croyant pour se prêter aux formes des fictions miltoniennes;
d'ailleurs, en de pareils sujets, c'est toujours en creux plutôt qu'en
relief que le génie allemand aime à graver ses idées.

Pour moi, la question revient toujours à savoir s'il convient, s'il est
permis de traduire en épopée les histoires toutes saintes dont Dieu
lui-même est l'écrivain et le sujet; et comme je ne veux point traiter
cette question, il ne me resterait, après avoir déclaré ma préférence
pour le système de Milton, qu'à examiner si l'exécution est aussi
respectueuse, aussi édifiante, que le dessein pouvait le comporter.
J'ose répondre affirmativement. Une fois qu'on aura concédé au poète, au
moins par hypothèse, le droit de faire parler le Très-Haut, on
reconnaîtra qu'il était impossible de mettre plus de réserve dans cette
hardiesse, plus de révérence dans cette liberté. Puisqu'il faut le dire,
Dieu, dans la splendeur des cieux que Milton a osé nous ouvrir, enseigne
formellement la théologie; mais c'est la théologie de Dieu. Ses discours
sont le pur extrait des Écritures divines. La forme peut sembler plus
moderne, l'exposition du dogme plus systématique qu'elles n'apparaissent
dans la Bible; mais le fond est biblique au dernier degré. Rien
d'anxieux d'ailleurs, rien de péniblement littéral dans cette orthodoxie
chrétienne professée de si haut; l'expression, toujours large, pleine,
libre, respire la souveraineté de Celui dont la pensée est la substance
même de la vérité, et dont la parole est vraie par cela seul qu'elle est
sa parole. On sentira, je crois, ces caractères dans le passage suivant,
que j'abrège à regret:

     «Ô mon FILS! en qui mon âme a ses principales délices, FILS de mon
     sein, FILS qui est seul mon VERBE, ma Sagesse et mon effectuelle
     Puissance, toutes tes paroles ont été comme sont mes Pensées,
     toutes, comme ce que mon Éternel dessein a décrété: l'Homme ne
     périra pas tout entier, mais se sauvera qui voudra; non cependant
     par une volonté de lui-même, mais par une grâce de moi, librement
     accordée. Une fois encore je renouvellerai les pouvoirs expirés de
     l'Homme, quoique forfaits et assujettis par le péché à d'impurs et
     exorbitants désirs. Relevé par MOI, l'Homme se tiendra debout une
     fois encore, sur le même terrain que son mortel Ennemi; l'homme
     sera par MOI relevé, afin qu'il sache combien est débile sa
     condition dégradée, afin qu'il ne rapporte qu'à MOI sa délivrance,
     et à nul autre qu'à MOI.

     »J'en ai choisi quelques-uns, par une grâce particulière élus
     au-dessus des autres: telle est ma Volonté. Les autres entendront
     mon appel; ils seront souvent avertis de songer à leur état
     criminel, et d'apaiser au plus tôt la Divinité irritée, tandis que
     la grâce offerte les y invite. Car j'éclairerai leurs sens
     ténébreux d'une manière suffisante, et j'amollirai leur cœur de
     pierre, afin qu'ils puissent prier, se repentir, et me rendre
     l'obéissance due: à la prière, au repentir, à l'obéissance due
     (quand elle ne serait que cherchée avec une intention sincère), mon
     oreille ne sera point sourde, mon œil fermé. Je mettrai dans eux,
     comme un guide, mon Arbitre, la CONSCIENCE: s'ils veulent
     l'écouter, ils atteindront lumière après lumière; celle-ci bien
     employée, et eux persévérant jusqu'à la fin, ils arriveront en
     sûreté.

     »Ma longue tolérance et mon Jour de Grâce, ceux qui les négligeront
     et les mépriseront ne les goûteront jamais; mais l'Endurci sera
     plus endurci, l'Aveugle plus aveuglé, afin qu'ils trébuchent et
     tombent plus bas. Et nuls que ceux-ci je n'exclus de la
     miséricorde[484].»

La réalisation poétique d'une autre personne, du Fils éternel, ne
poussait pas le poète contre le même écueil, mais contre des difficultés
plus grandes peut-être en leur espèce. Le plus habile des poètes, le
plus haut des génies doit se résigner d'avance à ne point représenter en
effet Celui qui nous en a lui-même défiés dans ces mémorables paroles:
«À qui feriez-vous ressembler le Dieu fort, et quelle ressemblance lui
donnerez-vous[485]?» Ici le sentiment d'une impuissance absolue et la
certitude qu'elle sera universellement reconnue, procurent au poète une
sorte de repos d'esprit; mais ce repos, cette résignation lui font
défaut lorsqu'il s'agit de produire à l'imagination le Dieu-homme, Celui
dont l'ineffable beauté demande pourtant à être figurée, à devenir
sensible; Celui en qui notre espérance veut voir, même au sein de la
gloire céleste, avant l'accomplissement des temps, avant la naissance de
l'univers, un frère en même temps qu'un Dieu; Celui-là, en un mot, qu'il
faut faire parler tout à la fois en Dieu et en homme. C'est là, ou je me
trompe fort, que la divination poétique rencontre sa limite; c'est là
que le poète doit rejeter sa lyre et croiser en silence ses mains sur sa
poitrine, à moins que son ouvrage, ainsi que Milton l'affirme du sien,
«ne soit celui de la Divinité qui chaque nuit l'apporte à son oreille.»
Et véritablement, ont-elles pu tomber de moins haut, des paroles comme
celles-ci, qu'on ne peut lire, si l'on a un cœur, qu'on ne peut même
transcrire, sans un indicible saisissement? C'est la réponse du Fils
éternel à l'appel que son Père vient d'adresser à tous les cieux en
faveur de l'homme tombé:

     «Mon PÈRE, ta parole est prononcée: L'HOMME TROUVERA GRÂCE. La
     Grâce ne trouvera-t-elle pas quelque moyen de salut, elle qui, le
     plus rapide de tes messagers ailés, trouve un passage pour visiter
     tes créatures, et venir à toutes, sans être prévue, sans être
     implorée, sans être cherchée? Heureux l'Homme si elle le prévient
     ainsi! Il ne l'appellera jamais à son aide, une fois perdu et mort
     dans le péché: endetté et ruiné, il ne peut fournir pour lui ni
     expiation, ni offrande.

     »Me voici donc, MOI pour lui, vie pour vie; je m'offre: sur MOI
     laisse tomber ta colère; compte-MOI pour HOMME. Pour l'amour de
     lui, je quitterai ton sein, et je me dépouillerai volontairement de
     cette gloire que je partage avec TOI; pour lui je mourrai
     satisfait. Que la MORT exerce sur MOI toute sa fureur; sous son
     pouvoir ténébreux je ne demeurerai pas longtemps vaincu. Tu m'as
     donné de posséder la vie en moi-même à jamais; par TOI je vis,
     quoiqu'à présent je cède à la MORT; je suis son dû en tout ce qui
     peut mourir en moi...

     »Ici, ses paroles cessèrent, mais son tendre aspect silencieux
     parlait encore, et respirait un immortel amour pour les hommes
     mortels, au-dessus duquel brillait seulement l'obéissance filiale.
     Content de s'offrir en sacrifice, il attend la volonté de son
     PÈRE[486].»

Tout ce qui est dit ailleurs du Messie, et tout ce qu'il dit, respire
cette même sublime tendresse. La contempler, la dépeindre semble être le
délice du poète, l'objet de son travail, le prix de ses peines. La
parole manquerait plutôt sur ses lèvres que la plus suave onction à sa
parole, pour exprimer cette charité par qui le monde est sauvé, par qui
la vie retrouve un sens, par qui tout est accompli.

     «Ainsi jugea l'homme Celui qui fut envoyé à la fois Juge et
     Sauveur: il recula bien loin le coup subit de la mort annoncé pour
     ce jour-là: ensuite ayant compassion de ceux qui se tenaient nus
     devant lui, exposés à l'air qui maintenant allait souffrir de
     grandes altérations, il ne dédaigna pas de commencer à prendre la
     forme d'un serviteur, comme quand il lava les pieds de ses
     serviteurs; de même à présent comme un père de famille, il couvrit
     leur nudité de peaux de bêtes, ou tuées, ou qui, de même que le
     serpent, avaient rajeuni leur peau. Il ne réfléchit pas longtemps
     pour vêtir ses ennemis; non seulement il couvrit leur nudité
     extérieure de peaux de bêtes, mais leur nudité intérieure, beaucoup
     plus ignominieuse, il l'enveloppa de sa robe de justice et la
     déroba aux regards de son PÈRE[487].»

Descendons maintenant sur la terre avec le poète; ou même descendons
plus bas que la terre; car ces êtres mystérieux, ces anges tombés qui se
vengent sur l'homme de leur propre infidélité, ne peuvent être dans le
poème que les diverses images de l'humanité pécheresse, se glorifiant
dans sa chute, se faisant un empire de son péché; ce serait même, si un
tel sujet ne se refusait également à l'art et à la pensée, ce serait
l'homme dans la perfection du péché. Mais cette effroyable perfection
que la pensée peut concevoir d'une manière abstraite et que
l'imagination ne saurait se représenter, l'art la répudie; l'absolu, en
aucun genre, n'est de son domaine; il ne peint que le relatif, le
limité, le composé; du moins c'est uniquement à des objets de cette
nature qu'il peut demander la matière d'une composition suivie et
graduée. Milton n'a pu faire de ses démons que des hommes; chacun d'eux
est un vice humain, mais élevé à son idéal. Ne pouvant présenter dans la
personne de nos premiers parents que le péché dans son germe et à son
début, il a réservé les anges de l'abîme pour la peinture d'une
dépravation accomplie, qui en est venue à s'avouer à elle-même, qui
s'applaudit de ce qu'elle est, qui, surabondante, répand de son
superflu, se fait la providence de tout mal, et exerce au milieu des
créatures intelligentes l'épouvantable royauté du péché. Au fond le mal
qui éclate dans les anges pervers n'est pas d'une autre nature que celui
qui se manifeste en nous, et n'a pas un autre principe; il n'était pas
possible à Milton d'attacher deux notions à l'idée du péché, qui, dans
tous les êtres où il règne, n'est qu'une tentative de se faire Dieu à la
place de Dieu même; il ne pouvait échapper à la nécessité de donner au
péché dans les démons les mêmes caractères et les mêmes conséquences
qu'au péché dans la vie humaine; ainsi ce mot profond: «méchant, et par
conséquent faible[488],» qu'il applique à Satan, est emprunté à la
connaissance de notre nature; mais Satan et ses pairs nous représentent
ce que serait le péché dans un monde de péché, où nul exemple, nulle
influence d'un genre opposé, n'en réprimeraient l'expansion illimitée;
on y voit ce que devient le mal dans l'atmosphère du mal, ne respirant
de tous côtés que ce qui est identique à sa propre substance; atmosphère
où le pécheur, selon l'énergique expression du poète, finit par
ressembler parfaitement à son péché[489].

Tels sont, chez Milton, les princes de l'abîme; mais comment ne pas
remarquer que celui qu'ils ont mis à leur tête et qui dirige tous leurs
mouvements, Satan, est le seul qui laisse entrevoir quelque autre
émotion que celle du péché, quelque autre joie que celle du mal? Il ne
suffit pas, pour expliquer cette anomalie, de remarquer que la poésie du
personnage et le drame de son caractère tiennent presque tout entiers à
ce conflit intérieur: Milton lui-même n'accepterait pas cette apologie;
il y a de ce contraste une raison plus profonde; et le génie de Milton
veut ici un éloge, non des excuses. C'est parce qu'il reste dans l'âme
de Satan un recoin lumineux, une place pour le remords et même pour la
pitié, qu'il est digne du poste qu'il occupe. Quelque chose en lui se
révolte contre sa déchéance; il a un profond souvenir, un regret amer du
ciel; ce regret se tourne en rage; et cette rage est son titre dans le
royaume des démons. Il y a des démons plus dégradés, plus vils, mais nul
n'est capable de haïr comme lui; et cette haine le relève; car il y a
quelque chose encore au-dessous de la haine: c'est l'égoïsme; la haine
est du moins un sentiment, l'égoïsme est l'absence de tous les
sentiments, l'égoïsme est la mort vivante; il est, quand l'occasion s'en
présente, plus impitoyable, plus féroce que la haine; il est l'enfer
dans l'enfer; mais quand l'égoïsme et la haine sont en concurrence pour
le gouvernement de l'enfer, c'est la haine qui doit l'emporter. Or,
Satan hait parce qu'il est encore capable de quelque sentiment; Satan
hait parce qu'il est encore capable de lumière; par la haine il achève
et consacre son éternelle perdition; en creusant l'abîme de la race
humaine, il approfondit le sien d'autant; et son effroyable vœu: «Plutôt
être le premier dans l'enfer que d'obéir dans le ciel[490],» il le verra
accompli, mais dans un sens mille fois plus terrible qu'il ne l'a conçu.

Le croira-t-on? un seul trait, dans le _Paradis Perdu_, demeure
exclusivement aux démons: ils s'acharnent, dans les loisirs de l'enfer,
à sonder les mystères de l'existence et les secrets incommunicables de
la Divinité.

     «En discours plus doux encore (car l'éloquence charme l'âme, la
     musique les sens), d'autres assis à l'écart sur une montagne
     solitaire, s'entretiennent de pensées plus élevées, raisonnent
     hautement sur la Providence, la Prescience, la Volonté et le
     Destin: Destin fixé, Volonté libre, Prescience absolue; ils ne
     trouvent point d'issue, perdus qu'ils sont dans ces tortueux
     labyrinthes. Ils argumentent beaucoup du mal et du bien, de la
     félicité et de la misère finale, de la passion et de l'apathie, de
     la gloire et de la honte: vaine sagesse! fausse philosophie!
     laquelle cependant peut, par un agréable prestige, charmer un
     moment leur douleur ou leur angoisse, exciter leur fallacieuse
     espérance, ou armer leur cœur endurci d'une patience opiniâtre
     comme d'un triple acier[491].»

Il n'y a rien à ajouter à ce passage, où Milton a fait des spéculations
d'une philosophie aride et téméraire l'amusement de l'enfer et un moyen
d'endurcissement pour les démons eux-mêmes.

Au reste, c'est dans le poème seulement que ce trait demeure propre aux
démons: nous aussi, au risque d'être foudroyés, nous nous livrons au
même désir de regarder dans l'arche. Milton n'a pas pu davantage les
caractériser entre tous les êtres en leur donnant un invincible besoin
de propager le mal qui est devenu en quelque sorte leur substance. Ce
prosélytisme du péché se voit aussi parmi les hommes. Le mal, comme le
bien, est expansif; cela tient à son essence même. Il y a des exceptions
dans le détail; mais dans l'ensemble la règle se retrouve; il y a
généralement, de la part des pécheurs, un effort constant de convertir
le monde à leur péché et à leur misère; et je me demande, dans la
supposition qu'il existât au-dessous de l'humanité une autre classe
d'êtres intelligents et moraux, si nous ne serions pas les démons de
cette autre humanité.

Il résulte de toutes ces observations que ce n'est qu'à force de génie
que Milton a pu donner aux princes de l'enfer une physionomie qui leur
appartienne en propre; l'impression toute spéciale que nous en recevons
n'est qu'une illusion; nous croyons avoir vu des démons et nous avons vu
des hommes. Il aurait fallu plus que du génie pour imprimer à ces êtres
un caractère qui leur fût intrinsèque et exclusivement propre. Ce
caractère existe, puisque la Bible ne nous représente nulle part les
démons comme susceptibles de réconciliation et de salut; une destinée
qui n'est qu'à eux nous fait conclure, sans nous la révéler, une
condition, une nature, qui n'est aussi qu'à eux. Nous n'en savons
ici-bas, ni n'en saurons jamais davantage: il est inutile de le tenter;
car, dans ce genre, les conjectures les plus spécieuses seraient des
suppositions téméraires.

C'est bien assez des mystères de notre propre destinée! Le plus sombre,
le plus redoutable ne sera point éclairci pour nous, du moins aussi
longtemps que nous serons détenus dans les liens de cette chair
corruptible. Nous sommes tombés; tout le témoigne, et même la conduite
et les tendances de ceux que cette doctrine exaspère; mais pourquoi,
mais comment sommes-nous tombés? Ici la lumière lutte sans fin avec les
ténèbres. Le dernier mot nous échappe toujours; mais tous ceux qui le
précèdent, nous les savons. Personne ne les a mieux dits que l'auteur du
_Paradis Perdu_. Personne n'a ramené le problème de notre déchéance à
des termes plus simples et plus grands, ni tracé d'une main plus sûre la
limite entre l'usage innocent de la liberté humaine et son premier abus.
Observez que, dans la forme d'une exposition systématique, la tâche
était comparativement aisée. Le philosophe, en se récusant aussi bien
que le poète sur le côté de la question qui reste éternellement voilé,
pouvait sans trop de peine nous montrer dans la création d'un _moi_
distinct du _moi_ divin, l'occasion et le point de départ du péché. Il
pouvait nous dire qu'un être pourvu du sentiment du _moi_ est par là
même complet comme Dieu, et vaut plus que tous les mondes à la fois,
lesquels, étant en Dieu, ne s'additionnent point à lui, tandis que Dieu
et l'homme, ou plutôt Dieu et un homme, s'additionnent et font deux.

Or, se servir du _moi_ pour faire avec mérite ce que l'univers fait sans
mérite, je veux dire pour se rejoindre volontairement au _moi_ divin et
s'absorber en lui, là étaient la tâche et le danger, là était le
triomphe de l'homme ou sa perdition. D'un côté, sans l'existence du
_moi_ créé en face du _moi_ incréé, point d'harmonie dans l'être des
choses, point de réel accord, puisqu'accord suppose dualité; et Dieu,
s'il est permis de s'exprimer ainsi, Dieu restait incomplet, comme la
lumière sans le regard, comme l'espace sans la matière, comme une
équation à terme unique. On oserait dire, si l'on ne craignait d'être
mal compris, que le second _moi_ était une condition constitutive du
premier, et que, dans un sens moral, l'homme fait partie de Dieu. En
aucun cas, il importe bien de le remarquer, l'éternelle harmonie ne
pouvait être troublée à son centre; le péché même ne l'a point
compromise dans ce sens; l'ordre est irrévocablement garanti; et même
aux yeux des créatures il sera manifeste lorsque Dieu aura, suivant sa
promesse, «réuni toutes choses en Christ[492].» Mais la circonférence
pouvait être agitée d'un trouble qui ne devait pas retentir au centre
dans lequel tous les rayons arrivent rectifiés. Si, en Dieu même, la
gloire et la paix ne sont jamais altérées, parce que, par rapport à lui,
tout désordre est réparé en même temps que commis, ou que tout désordre
devient ordre à ce point de vue suprême, le désordre n'en est pas moins
réel, intrinsèque, à l'endroit où il a lieu, et ce désordre, quelle que
soit la variété de ses formes, revient toujours à ceci: le _moi_ relatif
se faisant absolu.

Tout péché est une expression, une forme de cette idée. Telle est, au
point de vue métaphysique, la formule du problème. Il s'en déduit deux
vérités, que le christianisme oppose, l'une au panthéisme, l'autre au
matérialisme. L'une de ces vérités défend l'individu contre le
panthéisme; car l'individu se compte avec Dieu même, et, n'y eût-il pour
toute créature, pour tout monde, qu'un individu humain, il obtiendrait
le regard de Dieu et le fixerait, aussi bien que doit le fixer, à notre
avis à tous, l'ensemble du monde actuel; d'où il résulte que chaque
homme dans le monde est l'objet de l'attention de Dieu. D'une autre
part, le _moi_ n'ayant de valeur qu'en tant qu'il est relatif et qu'il
se reconnaît pour tel, il n'en a plus dès qu'il se fait absolu, et perd,
par l'irréligion qui est l'égoïsme radical, toute espèce de
signification; non seulement l'athéisme, mais l'athée lui-même est un
non-sens, une non-valeur.

Telle est la théologie morale de Milton, et la théorie qu'exprime, ou
plutôt que fait vivre sa narration du premier péché. C'est en poète
qu'il l'enseigne, c'est par des faits qu'il l'expose. La direction
philosophique de la pensée de Milton frappe à toutes les pages de son
poème; c'en est même un des caractères distinctifs; mais par philosophie
même, il s'est abstenu ici de toute abstraction métaphysique; et avec
quel bonheur de poésie n'a-t-il pas fait ressortir ces grands traits,
ces lignes primitives de notre vie morale, qui sont la traduction
vivante et la substance palpable des théories que nous venons de
rappeler. Quelle admirable union de la vérité générique avec la vérité
individuelle et pour ainsi dire anecdotique! Ce sont deux hommes, deux
pécheurs bien distincts entre tous les millions d'hommes et de pécheurs
qui se sont succédés sur la terre; c'est Adam, c'est Ève, comme vous
êtes Paul, comme je suis Pierre; mais c'est en même temps l'homme, dans
toute la généralité de son être, dans toute la suite de ses générations,
dans toute la majesté de sa collective infortune.

Je ne puis entreprendre l'analyse de cette partie du poème, la plus
importante cependant et la plus digne d'intérêt. Mais je prie le lecteur
de s'y arrêter avec une attention sérieuse, pour y étudier sa propre
histoire, pour s'y retrouver lui-même. La complication que la vie
sociale et la civilisation ont apportée dans notre existence morale,
éloigne la plupart des hommes, même les plus sérieux, de toute
méditation sur les premiers éléments de leur vie intérieure; leur
attention s'arrête, bien loin du tronc, dans l'entrelacement confus des
rameaux; le rapport de l'homme avec l'homme, ou avec telle situation
donnée, distrait le regard d'un rapport plus grand et d'une idée plus
simple; on remonte plus rarement à ce point où l'homme, isolé de toute
relation contingente et temporaire, se montre en contact avec l'idée
morale dans toute sa généralité, avec l'infini, avec Dieu. C'est dans
Milton que peut aller se chercher, dans la simplicité de son existence,
celui qui ne s'est pas encore trouvé dans la Bible, dont Milton n'a fait
que développer les données. L'homme avant la chute, l'homme après la
chute; l'homme ignorant et innocent, l'homme enveloppé par son péché de
la plus terrible des lumières; la vertu naissant avec le péché; la lutte
succédant à la paix; la tranquille possession du royaume faisant place à
ce nouvel ordre où la possession, selon la parole évangélique, n'est
promise qu'à la violence, à la violence des soupirs, des prières et des
sacrifices; enfin la bénigne chaleur de la miséricorde fécondant au sein
de notre nature la semence amère du repentir, et l'homme, humble
conquérant de son héritage, d'un meilleur Éden que celui qu'il a perdu;
le tableau sommaire de l'humanité, de la société, telles que le péché
les a faites, et telles que la vérité les remue et les modifie: voilà
les vérités que développe et qu'anime, profond tour à tour, sublime et
délicat, mais vrai et sérieux toujours, le biblique génie de notre grand
poète. Toute l'humanité revit et se rend compte d'elle-même dans les
entretiens du couple malheureux et béni; en frémissant de leurs dangers,
en s'effrayant de leur chute, en s'associant à leur indicible désespoir,
on oublie et on se rappelle tour à tour que c'est sur soi-même que l'on
s'épouvante et s'attendrit; et même, s'oubliât-on entièrement dans
l'intérêt qu'inspirent ces deux êtres en qui nous sommes renfermés, on
fait involontairement, de la pensée et du cœur, tout le chemin qu'on
leur a vu faire; leur repentir, leur espérance, leur consolation
deviennent les nôtres; et c'est les yeux humides et tournés vers le même
asile invoqué par eux, qu'on lit cette touchante conclusion, dont on
voudrait faire sa propre histoire:

     «Que pouvons-nous faire de mieux que de retourner au lieu où il
     nous a jugés, de tomber prosternés révérencieusement devant lui, là
     de confesser humblement nos fautes, d'implorer notre pardon,
     baignant la terre de larmes, remplissant l'air de nos soupirs
     poussés par des cœurs contrits en signe d'une douleur sincère et
     d'une humiliation profonde[493]?»

Si l'espace, dont j'ai été prodigue, me permettait d'autres détails, je
relèverais encore comme une partie essentielle du système religieux
exposé par le poète, les grands traits dont il a dessiné la vie humaine
et ses principales relations, telle que Dieu la veut et l'a fondée. Il
ne serait pas inutile d'opposer cette pure image à toutes les idées dont
le scepticisme moderne a défiguré, et, si j'osais le dire, barbouillé la
face de la vie humaine. La parole, la famille, le travail, la loi, ces
grandes bases de l'ordre social, cette constitution immuable de
l'humanité, reparaissent ici dans leurs véritables conditions, dans la
candeur de leur forme primitive. L'esprit se rafraîchit, l'âme se
retrempe à l'aspect de ces vérités graves et douces, qu'on ne peut
s'empêcher, dès la première vue, de reconnaître et de saluer. Le siècle,
qui a compliqué les choses les plus simples et renié les instincts les
plus puissants, a besoin de remonter vers Éden, et de retrouver dans les
leçons du poète le vrai type de tant d'institutions altérées, de tant de
rapports faussés, de tant de vérités obscurcies. Je ne veux indiquer
qu'un seul trait, mais l'un des plus importants de ce plan premier et
définitif de la vie humaine: c'est la position respective, les rapports
et les obligations mutuelles de l'homme et de la femme: c'est surtout
cet idéal de la femme si défiguré dans nos mœurs. La singulière
combinaison d'idolâtrie et de mépris que nous appelons galanterie,
pourra faire juger austère, sauvage même, la manière dont Milton a
déterminé le rôle et les attributions de la femme: mais quiconque pourra
dégager un moment son esprit des liens de l'habitude, reconnaîtra la
vérité, c'est-à-dire l'intention divine, dans ce tableau tout à la fois
sévère et enchanteur, et ne doutera pas que la famille ne doive être
reconstituée à l'image de cette première société, dont Milton nous a
fait voir, sous les berceaux d'Éden, la constitution primitive et la
religieuse félicité.

Maintenant (et c'est par cette question que nous voulons terminer),
quelle est l'impression finale que laisse dans l'âme la lecture du
_Paradis Perdu_? Cette question obtiendra de deux classes différentes de
lecteurs, deux réponses directement opposées. C'est un poème triste, sur
un sujet sombre, diront les uns; et ils auront pour caution Despréaux
qui n'a su voir dans le poème de Milton

     Que le diable toujours hurlant contre les cieux[494],

quoique l'invocation à la lumière et l'hymne à l'amour conjugal ne
ressemblent guère à des hurlements.

D'autres, et nous sommes du nombre, diront que les chants de Milton ont
éveillé dans leur âme des chants d'espérance et l'ont enveloppée de
lumière et d'azur. Cet effet ne tient pas, on peut bien le croire, à
quelques parties riantes, à quelques recoins éclairés de cet immense
tableau. Cette impression accidentelle, isolée, aurait été bientôt
effacée par d'autres impressions; et même elle ne serait propre qu'à
rehausser l'amère saveur du dénoûment, puisqu'enfin cette gloire et
cette paix ne se montrent que pour disparaître et que le sujet total du
poème est douloureux: ce paradis qu'on nous montre est un paradis
_perdu_! Jours de repos et d'harmonie, jours de sainte beauté, de pieuse
joie, concert de toutes les créatures et de toutes les forces en toute
créature! vous n'appartenez plus à la terre, qui voit des épines croître
sous une rosée de sang à la place des fleurs immortelles que cultivaient
les regards de la complaisance divine! La joie que laisse dans l'âme la
lecture de Milton coule d'une autre source et porte un autre caractère:
cette joie est une consolation; et la vraie joie, sur cette terre de
péché, fut-elle jamais autre chose?

Pour qui ne sent pas ou qui ne s'avoue pas le besoin d'être consolé,
Milton est triste sans doute. Il est tout éclatant de joie, pour qui
porte dans son âme un besoin si juste, si vrai, et, j'ajoute, si noble.

Malheureux qui ne l'a jamais éprouvé! Malheureux qui se croit heureux!
qui sans s'en apercevoir ni s'en désoler, vit loin du seul principe de
la véritable vie! qui consent à une vie sans signification et sans but!
qui ne lui donne d'autre sens qu'elle-même! qui vit pour vivre et non
pour mourir!

Je ne vous parle pas des accidents de la vie, de ces étreintes de la
douleur qui tôt ou tard arrête au passage toute destinée et la presse
cruellement dans ses bras de fer. Contre cette puissance du malheur il
n'y a force, ni tempérament stoïque, ni armure de doctrine qui ne se
sente faible, et qui tôt ou tard ne demande quartier; toute force a sa
limite, laquelle dépassée, la chute est d'autant plus dure qu'elle a été
plus retardée, et l'abattement d'autant plus grave qu'il était moins
prévu. Il n'a été donné à personne de s'appuyer éternellement sur soi
seul, et le désespoir est le dernier asile des forts.

Je parle du malheur qui a engendré tous les autres, et qui, à peine
sont-ils nés, les arme chacun, contre l'âme humaine, de leurs pointes
les plus cruelles. Je parle du péché!

Reconnu ou non reconnu, il existe, ce malheur et, sous mille formes, il
sévit contre la famille humaine. Plaie ouverte et vive des individus et
des peuples, poison des institutions et des arts, lèpre de la terre,
héritage des siècles, maladie dans la société, infortune dans le
bonheur, mort dans la vie, il obtient un dernier triomphe lorsqu'il
parvient à nier ses fruits. C'est à quoi, par mille moyens, il tend sans
cesse et ne réussit que trop. L'homme, qui dans le détail se plaint si
volontiers et se fait de ses larmes une coupe d'enivrement, l'homme se
roidit contre la pensée d'un malheur radical, dont il porte en lui le
principe et non le remède, dont il est à la fois l'auteur et la victime.
Il ne veut pas être tombé; il se croit debout; il s'en réjouit. Ainsi
pensant, quel plaisir trouverait-il en un livre qui, voulant le consoler
de sa chute, a dû tout premièrement le supposer vaincu ou tombé?

Pour des lecteurs ainsi disposés, Milton est triste sans doute. Il offre
la consolation à ceux qui veulent de la joie. Il ne sait, lui, point
d'autre joie que celle de la délivrance, de la guérison, du salut, et
tout cela implique l'esclavage, la maladie et la mort. Ces tristes
images, offertes en face, leur obscurcissent, leur voilent toutes les
autres; et il semblerait que Milton qui n'a pris sa lyre que pour bénir,
n'en ait tiré pour eux que des anathèmes.

Mais celui qui a bien voulu reconnaître de quoi l'homme est fait, de
quoi la vie se compose, celui-là n'a garde d'en juger ainsi, et le
chef-d'œuvre de l'auguste aveugle l'affecte tout différemment. Celui qui
trouve, dans le _Paradis Perdu_ comme dans la Bible, un but donné à sa
vie, une lumière versée dans ses ténèbres et dans les ténèbres du genre
humain, celui qui, s'estimant déchu, se sent glorieusement relevé,
celui-là ressent à la lecture du _Paradis Perdu_ une joie grave et
sainte, mais délicieuse, car le paradis perdu est pour lui le paradis
retrouvé.

On parle des teintes sombres que le _puritanisme_, c'est-à-dire
l'orthodoxie chrétienne de Milton, a répandues sur son poème. Veut-on
dire par là que la poésie et la littérature mondaines soient
naturellement plus gaies que la poésie et la littérature chrétiennes?
Entend-on que le monde respire la joie, et l'Évangile la tristesse?
Chrétien et triste, mondain et joyeux, sont-ils des synonymes? Car la
critique que j'ai rapportée renferme bien tout cela. Quant à moi, je
déclare que, depuis que je suis en état d'observer, rien ne m'a autant
frappé dans la société que la distribution de la joie et de la
tristesse. J'ai vu, en général, l'abattement, les idées noires, l'humeur
morose, la misanthropie, du côté où l'Évangile n'est pas; c'est à
l'autre bord que j'ai trouvé la sérénité, le contentement et la
paix[495]. Mais sur quel bord s'amuse-t-on davantage? Ah! posons bien la
question: où s'applique-t-on mieux à conjurer l'ennui, à organiser des
ligues contre la tristesse, à étourdir la douleur, à sortir l'âme
d'elle-même? J'en conviens: c'est dans le monde. Mais s'il était un
monde où l'on n'eût pas besoin de tout cela, un monde où le bonheur fût
tellement indigène et natif que tout ce que l'on invente ailleurs pour
l'appeler ne fût propre, là, qu'à le bannir et à le détruire, un monde
où ces amusements auraient pour effet de distraire l'âme, non de ses
chagrins, mais de son bonheur: dans lequel de ces deux mondes, je vous
prie, serait la joie, et dans lequel la tristesse? Le monde où l'on
_s'amuse_ le plus est nécessairement le plus triste; et puisque la
littérature n'est que le monde écrit, la littérature chrétienne doit
être moins triste que l'autre; et c'est, quoi qu'on en pense d'après un
vers mal compris de Boileau, c'est à la première à _égayer_ la
seconde[496]. Or, quel est le caractère de cette seconde littérature?
Elle en a deux, dira-t-on: elle est tour à tour sérieuse et plaisante.
Je dis que, la plupart du temps, un caractère commun de tristesse
enveloppe et confond ces deux caractères. Que la littérature sérieuse
tourne facilement à la tristesse, c'est ce dont le monde conviendra sans
peine, lui qui ne voit dans le sérieux qu'un synonyme adouci de la
tristesse, et comme un crépuscule de cette nuit morale. Pénible et
important aveu! puisque le sérieux consiste à voir les choses comme
elles sont et à les apprécier selon leur nature intime. Le chrétien, qui
ne le définit point autrement, n'a garde d'en faire le synonyme de la
tristesse; parce que lui, et lui seul, ne trouve en définitive que des
sujets de joie à voir les choses telles qu'elles sont; mais l'homme du
monde, qui ne peut qu'y perdre sa gaieté et sa paix précaire (trêve
prolongée à tout prix mais non _trêve de Dieu!_), l'homme du monde
répugne au sérieux dans ses conversations et dans ses lectures; il vous
avertit charitablement d'éviter les pensées trop sérieuses, trop noires;
ou bien transportant le mot, pour ne le pas perdre, il l'applique
exclusivement aux calculs de l'intérêt ou aux travaux de la science; et,
sur ce nouveau terrain, il en fait cas et le recommande.

Mais il y a, dit-on, une littérature gaie. Gaie! est-ce de cette gaieté
qui naît sans effort d'un cœur content, et qui est comme le timbre
naturel d'une existence harmonieuse! de cette gaieté qui n'étourdit, ne
trouble, ni n'égare? Ah! répandez-la autour de vous, cette bonne gaieté,
et m'en donnez ma part! Mais si elle n'est que l'écho bizarre de nos
discordances intérieures, si elle n'a d'aliment, d'occasion que nos
travers, si elle a pour principe caché la haine et le mépris,
convenez-en, quoique le cœur le plus honnête et l'âme la plus heureuse
s'y puissent laisser surprendre, quoique le mal ait une face ridicule à
l'aspect de laquelle un rire passager est naturel et même innocent;
convenez-en, cette gaieté n'est pas fort gaie à son principe, et j'en
appelle à ceux qui, comme moi, ne se sentent jamais plus tristes qu'au
sortir d'un de ces livres qu'on appelle gais par excellence. Qui donc,
après avoir lu _Candide_, et avoir ri (car on peut très bien ne point
lire _Candide_, mais non pas l'avoir lu sans rire), s'est senti plus
content de soi et des autres, plus serein, plus bienveillant? Les
auteurs qui nous font le plus rire, ont ri moins que nous; et les
personnages de leurs fictions ne nous égayent souvent que de leurs
terreurs, de leurs angoisses et de leurs colères.

Entre ces deux caractères de sérieux et de gaieté, c'est-à-dire bien
souvent entre ces deux tristesses, il y a, dans la littérature des
scènes, des tableaux, des fictions intermédiaires, qui rafraîchissent
l'âme; mais, encore une fois, si la littérature est l'expression de la
société, comment serait-elle plus joyeuse que la société qui ne l'est
pas, et dont toute l'activité, tout le développement, les espérances
mêmes, sont marqués au coin du malaise et de l'anxiété? S'il y a des
lectures d'un caractère différent, s'il y a une littérature à la fois
sérieuse et sereine, animée et calme, c'est celle au milieu de laquelle
brille le chef-d'œuvre de Milton. Ce poème, fondé sur la pensée
chrétienne que la joie ne peut naître pour l'homme que du sein des
larmes, nous présente le bonheur aux seules conditions possibles; et
s'il nous défie d'en obtenir d'autres, s'il se rattache et nous ramène à
de terribles souvenirs, ces souvenirs rehaussent la joie chrétienne en
la rendant plus grave; et quoi qu'il en soit, ces souvenirs sont des
faits, des réalités, qui ne s'effaceront pas devant nos illusions, des
faits dont la trace subsiste dans la vie et dans les consciences, dont
les conséquences se retrouvent sans cesse, et qui opprimeront de leur
poids les hommes du monde jusqu'à ce que la main qui a soulevé de dessus
tant d'âmes ce terrible fardeau, s'abaisse aussi sur eux pour les en
délivrer.



TROISIÈME ARTICLE[497]


Il y aurait de la présomption à demander pardon du retard de cet
article, auquel peut-être personne, excepté nous, ne songeait plus.
Contentons-nous donc de remplir un devoir qui sera d'autant plus
méritoire qu'on nous en saura moins de gré. Cette satisfaction, du
reste, ne sera pas la seule: il s'y joint le plaisir de traverser encore
une fois, sur les pas de l'auteur des _Martyrs_, les magnificences du
_Paradis_; quelques moments en la société de Milton et de M. de
Chateaubriand sont doux à passer, quels que soient l'occasion de la
rencontre et le sujet de l'entretien.

Ce sujet peut sembler aride. Le mot de _traduction_ n'éveille pas des
idées bien fraîches ni une attente bien vive. Qu'est-ce que l'examen
d'une traduction sinon une critique toute de détails, l'œuvre monotone
du vanneur qui, en nettoyant son blé, s'environne de poussière? Mais le
secret d'une bonne traduction suppose quelquefois des qualités si
élevées de l'âme, des procédés si délicats de l'esprit, il y a, dans
certains cas, si peu de différence entre traduire et produire, qu'un
intérêt sérieux et vif peut s'attacher à la critique d'un ouvrage de ce
genre.

La théorie de la traduction embrasse d'autres théories; il y a un génie
de la traduction comme il y a un génie de la poésie, de la philosophie
et de la science. La connaissance intime de deux langues à la fois et de
leurs rapports n'est pas une chose si commune ni si subordonnée qu'on le
pense; soumettre l'une à tout ce que l'autre a créé dans son
indépendance, et donner à cette servitude toutes les grâces de la
liberté, n'est pas le fait d'un esprit vulgaire, lorsque c'est le génie
qu'il s'agit de traverser d'une rive à l'autre; enfin une pleine et
intelligente fidélité est nécessairement au prix d'une foule de
connaissances précises, avec lesquelles l'excellent traducteur serait,
s'il le voulait, critique profond et bon historien. Peut-être le temps
viendra où tout prétendant à la gloire littéraire fera ses premières
armes dans le champ clos de la traduction, pour arracher à une lutte
obstinée les secrets de sa propre langue, pour se guérir à l'avance
d'une trompeuse facilité, pour voir son idiome natal, trop connu, et
comme flétri par une longue familiarité, reverdir entre ses mains, et
lui donner l'utile plaisir de l'étonnement.

Tout écrivain qui a débuté par cet exercice, lui a sûrement dû beaucoup,
et la langue, de son côté, a de grandes obligations aux excellents
traducteurs. Même la divergence et la contrariété des systèmes sur la
traduction (et nul art n'a enfanté autant de systèmes) a profité à la
littérature, soit par leur discussion, soit par leur application. Déjà
l'on peut croire qu'une question n'est pas superficielle et pauvre de
substance, qui occupe et qui divise beaucoup d'esprits éminents.
Traduire ne saurait être une chose petite si elle tient de fort près à
de grandes choses et si elle intéresse de grands esprits. Et qui ne
sentirait pour cette œuvre un respect indépendant de toute réflexion,
lorsqu'il voit l'auteur du _Génie du Christianisme_ en occuper ses
années les plus mûres et en honorer son talent!

M. de Chateaubriand a aussi son système sur la traduction; système dont
l'idée première et générale se recommande au premier abord. Ce système
est celui de la littéralité. En jugeant la littéralité sur son but, nous
la trouvons fidèle au vœu de la nature, qui a marqué tous les êtres du
sceau de l'individualité, et en a fait la condition de toute grâce et de
toute puissance. Le respect pour l'individualité est devenu, jusqu'à
l'excès même, la religion de l'art, à la même époque (chose bien
singulière!) où l'individualité se voit proscrite par la politique et
par la philosophie. Comme tous les caractères d'une même époque tendent
à s'assortir les uns avec les autres, et que tout ce qui vit ensemble
aspire à former un tout, il y a sans doute une secrète harmonie entre
ces deux faits, et l'historien de notre époque sera tenu d'en rendre
raison. Bornons-nous à constater l'un de ces faits, qui est flagrant sur
la scène, dans l'histoire, et, plus qu'ailleurs, dans la traduction.
L'ancienne manière de traduire semblait avoir en vue d'effacer partout
l'individualité, de ramener tous les êtres du même genre à la simple
communauté de leur genre, et de les réduire comme on fait des fractions
en arithmétique, à un même dénominateur. Ainsi se dépeuplait,
s'appauvrissait ce monde si varié; ainsi s'aplanissait le terrain si
richement accidenté de la nature humaine. Nous l'entendons aujourd'hui
bien autrement; mais si le but est légitime, et nettement aperçu, on
erre quelquefois sur les moyens.

Pour nous en tenir à la traduction, la littéralité, c'est-à-dire le
respect de la lettre, a pour base une simple méprise. La _lettre_ de
l'écrivain original n'a pas nécessairement ou plutôt n'a jamais sa
pareille dans la _lettre_ dont le traducteur dispose. Sans doute on ne
peut qu'admirer, en général, l'étonnante correspondance qui règne entre
les langues les plus diverses, quant à la dissection des idées, et même
quant aux moyens de les désigner. L'unité de l'esprit humain a bien de
quoi nous frapper, quand nous le voyons, d'une langue à l'autre,
partager le champ de la pensée en compartiments égaux et correspondants,
et surtout, inventer partout, pour l'expression des idées morales et
intellectuelles, des métaphores analogues. On n'a peut-être ni assez
remarqué, ni assez étudié ce fait; mais on l'a bien reconnu; on se l'est
même tacitement exagéré, lorsqu'on a cru pouvoir traduire la _lettre_
d'un écrivain. Quelle que soit l'analogie mutuelle de tous les langages
dans leur système de décomposition de la pensée, aucune langue pourtant,
superposée à une autre, n'y coïncide parfaitement; les compartiments ne
recouvrent pas toujours, d'un idiome à l'autre, exactement la même
étendue; tel mot en déborde un autre, tel autre est débordé; et même les
faits métaphysiques et moraux n'ont pas toujours en deux langues
rencontré des images correspondantes; enfin, dans les langues parentes
et voisines, un mot matériellement identique, prend, d'un côté à l'autre
du détroit ou du fleuve, deux valeurs assez différentes pour pouvoir,
dans certains cas, influer fortement sur le sens, et pourtant trop peu
différentes pour qu'on ne soit pas induit bien souvent par cette
ressemblance décevante à rendre le mot par son pareil. Tous ces faits
réclament contre le système de la traduction littérale, et la condamnent
d'avance à être de toutes les traductions la plus infidèle.

Je parle du littéralisme absolu; car il y a, entre deux langues, à
quelque distance qu'on les aille prendre, une masse de rapports
suffisante pour nous autoriser, nous obliger même, à essayer d'abord de
la littéralité; toutes les fois qu'elle est possible, elle est
nécessaire; mais à quelle condition est-elle possible, si ce n'est à la
condition de rendre, avec la pensée de l'écrivain, l'écrivain lui-même,
je veux dire son intention, son âme, ce qu'il a mis de soi dans sa
parole, et ensuite de satisfaire par la pureté du langage, sinon les
méticuleux puristes, du moins les hommes d'une oreille exercée et d'un
goût délicat? C'est dans ce sens que j'explique cette phrase de M. de
Chateaubriand: «Une traduction interlinéaire serait la perfection du
genre, si on lui pouvait ôter ce qu'elle a de sauvage[498],»
c'est-à-dire qu'elle serait la meilleure si elle était possible. Elle ne
l'est donc pas? pourquoi, sinon à cause de son excessive littéralité? La
même impossibilité s'étend à toutes les traductions qui, sans être
interlinéaires, présentent plus ou moins le même caractère. À ce titre
la nouvelle traduction de Milton est aussi une traduction _impossible_;
le système avoué par M. de Chateaubriand autoriserait tout seul et
d'avance cette opinion; mais la preuve en ressort d'une foule de
passages de ce remarquable travail.

Avant d'administrer cette preuve, je crois devoir déclarer que je
préfère ce système, tout _impossible_ qu'il est, à celui que nous avons
vu en faveur il y a peu d'années encore, système de corrections et
d'amendements, de suppressions même, en un mot d'aplanissement de tout
ce qui, soit en bien soit en mal, faisait saillie chez l'écrivain, bien
réellement alors _trahi_ par son traducteur, selon l'expressif proverbe
des Italiens. Il n'y a pas encore dix-sept ans que les éditeurs savants
d'une _Jérusalem délivrée_ en vers français professaient qu'un
traducteur ne doit être fidèle qu'aux beautés de son original, et
louaient leur patron d'avoir fait disparaître des strophes entières du
Tasse, et réduit à un sommaire succinct le long discours de l'un des
héros du poème[499]. Nous voulons, nous, que la traduction soit fidèle
aux défauts mêmes de son original, quand ces défauts font partie de son
caractère; qu'elle soit bizarre où il est bizarre, et qu'elle ne se
pique pas d'être claire où lui-même a voulu être obscur. Si le
traducteur sent le besoin d'inventer, qu'il invente à son aise et
franchement, qu'il soit poète et non traducteur; comme traducteur, son
sujet, son idéal, _sa vérité_ c'est l'écrivain même qu'il reproduit; il
travaille sur ce fonds comme son modèle a travaillé sur la nature; il
s'enferme dans les limites de ce génie individuel; il ne voit rien au
delà; son mérite n'est pas de paraître à travers son modèle, mais de
s'absorber en lui. Lorsque Milton appelle Adam, «le meilleur des hommes
qui furent ses fils,» Ève, «la plus belle des femmes qui naquirent ses
filles[500],» il dit deux fois une singulière chose, qu'il serait bien
aisé de corriger, et qui n'a d'ailleurs aucune importance, mauvaise ni
bonne; répétez-la néanmoins après lui; quoique chaque locution
irrégulière ne soit pas une partie de Milton, toutes ensemble, ou par
leur caractère, ou par leur fréquence, appartiennent au portrait de son
génie: et vous demande-t-on autre chose qu'un portrait?

Mais M. de Chateaubriand est allé plus loin. Il faut le dire: il a remis
en question toute la langue française, cette langue à laquelle il devait
se sentir lié par tant d'obligations mutuelles; il l'a livrée à Milton;
il lui en a fait, pour ainsi dire, les honneurs avec une liberté sans
exemple. Certes, on pouvait lui ouvrir sur cette langue un crédit assez
étendu, et même lui savoir gré de quelques néologismes, et de quelques
tours inusités: il y en a de très heureux dans sa traduction, et la
pédanterie seule s'en pourrait scandaliser; mais on dirait qu'il a voulu
être anglais dans la traduction d'un ouvrage anglais; et toutefois ce
n'était pas la langue de Milton, c'était Milton moins sa langue qu'on
lui demandait. Cette critique n'a garde d'envelopper les tours insolites
que Milton a recherchés à bon escient parce qu'ils étaient insolites;
qu'il ait eu tort ou raison de les créer, son interprète a eu raison de
les reproduire; je ne parle que des façons de parler que la langue
anglaise imposait à Milton, et qu'elle n'imposait point à son
traducteur; je parle surtout de celles qui n'apportent dans notre langue
aucune grâce nouvelle. C'est faire tort à la fois aux deux idiomes: car
les mêmes tours, naturels et coulants en anglais, deviennent en français
des contorsions pénibles du style, qu'on met sur le compte du poète
original sans en décharger celui de son interprète. Je ne saurais voir,
je l'avoue, aucune grâce, aucune énergie particulière, par conséquent
aucune nécessité, dans des phrases comme celles-ci: «Leurs menaçants
bras» (I, 431); «il leur en dit la cause suggérée» (I, 383); «dans leur
mauvaise demeure préparée» (I, 469); «de régner il est le plus digne»
(I, 481); «une compagnie je ne t'ai pas destinée» (II, 105); «mes yeux
il ferma» (II, 105); «une action hardie tu as tentée» (II, 209). Je n'ai
pu même me laisser gagner à la satisfaction que paraît trouver M. de
Chateaubriand à avoir rendu la forme (la forme, mais non l'effet) de
l'inversion par laquelle débute Milton: «La première désobéissance de
l'homme... chante, Muse céleste!» (I, 7.) Cette transposition du régime
direct est une des formes dont le génie de notre langue s'éloigne avec
le plus de répugnance! et de telles répugnances sont des raisons contre
lesquelles il n'y a point de raison. Clarté, euphonie, noblesse ou
énergie du tour dans un cas donné, rien ne prévaut contre cette
antipathie.

S'il y a, du reste, une superstition qui se conçoive de la part de M. de
Chateaubriand, c'est la superstition de la fidélité; d'ailleurs de
pareilles locutions, si elles offensent la langue, ne nuisent pas au
sens; et cette barbarie de diction (je parle en grammairien) a du moins
le mérite, en nous isolant de notre langue, de nous isoler de tout ce
qu'elle nous représente, de tout ce monde dont elle est l'expression.
Mais ce qu'on a peine à concevoir, c'est que presque partout où le
normand perce à travers le saxon dans l'idiome de Milton, partout où un
mot français se présente, le traducteur, comme ravi de cette rencontre,
et comme si elle suspendait ses fonctions de traducteur, s'empare de ce
mot, et le reproduise identiquement dans sa version, alors même que ce
mot, jadis français, n'est plus reconnu par notre langue actuelle, et,
ce qui est plus fâcheux et plus fréquent, alors même qu'il n'a point
conservé en Angleterre la même nuance de signification que parmi nous.
C'est ainsi que _vain attempt_ (I, 8) devient une _vaine attente_; Adam,
au lieu d'être _pâle_, devient _blanc_ parce qu'en anglais il est
_blank_ (II, 205); _acts of zeal recorded_ (I, 372) est traduit par _des
actes de zèle recordés_; quoique le traducteur sût fort bien, même sans
en être averti par le _nexe_, que _recorded_ signifie _enregistrés_,
chose bien différente du fait tout intérieur que désigne en français le
mot _recorder_. _Unopposed_ (I, 415) rendu par _inopposé_, transporte au
sujet une épithète qui ne convient qu'à l'objet. _Apt_ (II, 80) ne peut
sans impropriété se traduire par _apte_ devant les mots _à s'égarer_. On
ne peut croire que Milton, en faisant _summon_ (II, 94) les poissons de
la mer, ait eu l'idée qui s'exprime en français par _semoncer_.
Lorsqu'il a dit _event perverse_ (II, 162), a-t-il eu, a-t-il communiqué
à ses lecteurs anglais, l'idée (si c'est une idée) que présentent les
mots _événements pervers_? Est-ce bien à Milton qu'il faut imputer
d'avoir appelé Ève _impératrice de ce monde beau_? et ne l'eût-il pas
nommée, s'il eût écrit en français, _souveraine de ce bel univers
(Empress of this fair world)_ (II, 176)? M. de Chateaubriand transporte
franchement dans notre langue, qui en sera étonnée, le mot _co-partner_,
fourni par son original (II, 198); ce n'est plus traduire, c'est
transcrire. Dirai-je que, par simple égard à la ressemblance des sons,
_compeers_ (I, 315), dans la traduction nouvelle, est traduit par
_compères_? Je doute cependant que les deux mots aient la même couleur
dans les deux langues.

La littéralité affecte la traduction d'une manière bien plus profonde et
plus générale. Elle ne tient compte, elle ne rend compte que d'un des
éléments de la diction, et lui sacrifie tous les autres. Or, la phrase
ne se compose pas seulement de mots rangés dans un certain ordre; elle
enferme d'autres éléments plus subtils, plus intimes, non distribués par
blocs, mais répandus dans la substance du discours comme les sucs dans
la plante, comme le sang dans le corps humain. Le son des mots, le
mouvement de la phrase, le caractère de l'expression sont des choses qui
dépendent de l'idiome, et dont l'effet pourtant doit, autant que
possible, se retrouver dans la traduction. Cet effet même est souvent
plus essentiel que l'idée proprement dite; ou plutôt l'idée, l'intention
de l'écrivain ne se trouve entière que dans ces accessoires. Combien de
vers que la nuance de l'expression, l'harmonie et le mouvement de la
phrase, ont fait vivre dans toutes les mémoires! vers d'inspiration et
de génie, échos vivants de la nature, et dont nous ne pouvons concevoir,
à en juger par une traduction littérale, ni le charme natif ni la
célébrité! En poésie, le simple son est une idée, souvent toute l'idée
du poète; et ces idées vivent et se perpétuent comme vit dans le
souvenir des peuples une touchante mélodie sans accompagnement de mots
et de notions distinctes. Ou nous devons renoncer à traduire de
semblables vers, puisque des idées ne sauraient traduire des sons, ou
bien il faut recourir à un autre système de traduction que le
littéralisme. À vrai dire, je penche pour la première opinion; car enfin
ces vers sont de la musique, et la musique ne se traduit pas.

Mais en beaucoup de cas, ce qui, dans une phrase ou dans un vers, va au
delà des mots et de leur syntaxe, est autre chose et bien mieux que de
la musique; ce sont des idées, c'est l'âme de l'écrivain, c'est sa vie;
faire le sacrifice de tout cela, c'est le sacrifier lui-même; or,
comment espérer que deux langues correspondront si merveilleusement
l'une à l'autre, qu'une version littérale transportera dans l'une tous
les effets, toutes les vertus de l'autre? Une telle rencontre serait un
prodige. Jusqu'à un certain point, cette rencontre a lieu. Un instinct
mystérieux a appris au peuple, dans toutes les langues, à revêtir d'un
caractère imitatif les noms des objets qui parlent à l'imagination; et
ceux dont elle est semblablement frappée par tout pays ont en général
des désignations semblables. Le génie de l'onomatopée fait correspondre
sur certains points tous les idiomes. Chaque langue aussi se prête à
certains tours qu'on peut appeler onomatopées de syntaxe; un même
instinct conduit à de mêmes effets. Dans ces cas, la traduction
littérale satisfaisant à tout doit être préférée à toute autre. Mais
combien de fois la rencontre n'a pas lieu!

M. de Chateaubriand paraît croire, au contraire, que la fidélité verbale
est le moyen et le gage de toutes les autres, et qu'avec la phrase
grammaticale on détache nécessairement du sol la phrase oratoire ou
poétique. Nous aurions besoin de le voir pour le croire. L'illustre
écrivain s'offre à nous fournir ce genre de preuve... «En citant (dans
l'_Essai_) quelques passages du _Paradis Perdu_, je me suis légèrement
éloigné du texte: eh bien! qu'on lise les mêmes passages dans la
traduction _littérale_ du poème, et l'on verra, ce me semble, qu'ils
sont beaucoup mieux rendus, même pour l'harmonie[501].» Mais nous osons
croire qu'il est dans l'illusion, et qu'il applique à l'ensemble de son
travail ce qui est vrai de certains morceaux où la sublimité de la
pensée jointe à l'extrême simplicité de l'expression assurait à une
version littérale tous les avantages dont la traduction est susceptible.
Il y a, en effet, chez les poètes de premier ordre, et particulièrement
chez Milton, des passages où la poésie est tellement dans la pensée,
dans les choses, que l'expression ne compte pour rien dans l'effet
poétique, et que le mot, après avoir apporté l'idée, se retire
humblement de la scène. Là, on ne regrette ni la langue de l'original,
fût-elle de beaucoup supérieure à celle du traducteur, ni ses vers, si
le traducteur a écrit en prose; un sens net est tout ce que l'on
demande; de même que la clarté, selon Vauvenargues, orne les pensées
profondes, la simplicité orne les pensées sublimes. Mais ces endroits,
en tout poème, sont rares; et presque partout l'expression a plus
d'importance, et contribue au dessein du poète dans une proportion plus
forte et d'une manière plus intime. Alors, sans doute, il faut la
reproduire, je dis l'expression non les mots, et cette nécessité est
incompatible avec le système littéral. S'il n'en était pas ainsi,
pourquoi y aurait-il, dans la traduction de M. de Chateaubriand, tant de
phrases où l'oreille cherche en vain un lieu de repos, une coupe
naturelle, une forme déterminée, toutes choses qui ne paraissent pas
avoir manqué à Milton dans les passages correspondants? pourquoi si
souvent les tons semblent-ils heurtés, les éléments de la phrase
incohérents et disloqués, la phrase entière laborieusement assemblée? Je
ne réclame point cette facilité molle, ce coulant de diction, cette
rondeur de contours dont on a tant abusé; une dureté énergique vaut
mieux; il faut rompre les habitudes classiques de notre oreille, la
déconcerter quelquefois; et je ne méconnais point que la prose du
traducteur présente souvent, sous cette forme abrupte, des fiertés de
style du plus grand effet.

Je n'ai parlé jusqu'ici que des inconvénients directs de la littéralité.
Ses inconvénients indirects sont bien plus considérables. J'entends par
là ceux qui résultent de la disposition d'esprit où ce système place
nécessairement le traducteur. Quel système que celui qui, réduisant
l'art d'écrire à sa partie en quelque sorte mécanique, vous isole de
votre talent, et vous oblige à transporter d'une langue à l'autre le
génie d'autrui comme une lettre close! Il y a des messages qu'on ne rend
bien, des missions qu'on ne saurait accomplir à moins d'en avoir le
secret, d'en posséder l'esprit; or ce secret, cet esprit, quelque
capable qu'on soit de le pénétrer, on finit, dans le système du
littéralisme, par ne les plus voir; la seule fatigue qu'on éprouve
nécessairement à remuer cette glèbe des mots, convertit en mécanisme
involontaire une œuvre qui devrait être tout intellectuelle; on cesse de
vivre avec son modèle; aux endroits les plus sublimes, on cesse de le
sentir; aux endroits les plus clairs, on ne le comprend plus; les mots
eux-mêmes, qui si souvent trouvent leur explication dans le _contexte_,
refusent de donner leur vrai sens; et cessant d'être averti par cette
intuition vive du sujet qui ranime incessamment l'attention, on prête à
l'écrivain des intentions qu'il n'eut jamais et jusqu'à des contre-sens.
Le traducteur libéral associé par la sympathie à son original, uni tout
à la fois à sa pensée et aux signes de sa pensée, ressemble à cet
officier suédois qui, chargé d'un ordre pour un corps d'armée, et
remarquant en chemin une nouvelle disposition de l'ennemi, prit sur lui
de changer l'ordre dont il était porteur, et, au lieu d'une défaite
qu'il eût commandée à ses compagnons, leur apporta la victoire.
L'interprète littéral n'aperçoit aucun mouvement chez l'ennemi, s'en
tient à son ordre, et tombe dans les contre-sens, qui sont les défaites
d'un traducteur.

Si nous disions que M. de Chateaubriand s'est réduit dans la traduction
à l'office de manœuvre, et que d'architecte il est devenu maçon,
personne ne voudrait nous croire; et aussi n'aurions-nous point dit
vrai. Mais si la vivacité, la fraîcheur de son génie l'ont préservé en
général de cette servitude, si dans l'ensemble de son travail on sent un
commerce de cœur à cœur entre Milton et lui, cette même vie qui le
distingue si éminemment lui a rendu plus pénible, plus oppressive qu'à
tout autre, l'obligation qu'il s'était imposée.

     Servi siam, si, ma servi ognor frementi[5021].

Tantôt de ses bras garrottés, il atteint et enserre Milton, et se ranime
dans cet embrassement; mais tantôt aussi, las et rebuté, on voit que sa
pensée l'emporte loin de son œuvre; et qui sait vers quelles hauteurs,
vers quelles créations s'égarait ce brillant esprit, tandis que sa plume
repassait machinalement sur les traces de Milton, comme une charrue dans
les sillons d'une autre charrue! Nous voudrions, quand paraîtra quelque
nouvel _Abencerage_, quelque autre _Velléda_, savoir la date précise de
ces fictions et des images dont elles seront décorées; il serait piquant
de les voir, comme des fleurs d'entre des ronces, éclore d'entre deux
lignes de la traduction de Milton, et peut-être nous montrer leur
berceau dans un passage fautif, dans une erreur d'interprétation, dans
un nuage étendu par le traducteur sur la clarté de son modèle.

Il est impossible de s'expliquer autrement que par la fatigue des
inexactitudes tellement sensibles qu'il ne faut que peu de connaissances
pour les apercevoir et point de talent pour les éviter. C'est par pure
distraction que M. de Chateaubriand a pu traduire par _le meilleur_ le
mot _goodliest_ qui signifie _le plus beau_, et qui, dans l'endroit en
question (I, 254), ne peut même pas signifier autre chose. Il savait
bien aussi que, dans _thy gay legions_ (I, 310), _gay_ signifie
_brillantes_ plutôt qu'_élégantes_. Il n'a pu voir aucune raison de
traduire _stood at my head a dream_ par cette phrase bizarre: _à ma tête
se tint un songe_ (II, 89), aussi inintelligible en français qu'elle se
dit couramment en anglais, et dont l'image pouvait si bien trouver dans
notre langue son équivalent. On lit, tome II, page 99: _quel vrai délice
peut s'assortir?_ ce qui n'a pas de sens; qu'est-ce en effet qu'_un
délice qui s'assortit_? C'est qu'il y a ellipse en anglais; _quelle
société peut s'assortir, quel vrai délice_ (peut-il y avoir)? _From her
seat_ (II, 196), signifie _de dessus ses fondements_, et non _sur ses
fondements_; le mot et l'idée le veulent également. _Arracher_, donné en
traduction de _pluck_ (I, 349), est également repoussé par le
dictionnaire et par le sens. Ces mots remarquables: _the hot hell that
always in him burns, though in mid heaven_ (II, 166) sont traduits:
_l'enfer qui brûle toujours en lui quoique dans un demi-ciel_, l'usage
de la langue et le besoin de l'idée réclament au lieu de _demi-ciel_ le
_milieu du ciel_; mots qui trouvent un beau commentaire dans ce passage
du livre II:

     «Quoi! glorifier son trône en murmurant des hymnes, chanter à sa
     divinité des alléluïa forcés!... Telle sera notre tâche dans le
     ciel, telles seront nos délices! Oh! combien ennuyeuse une éternité
     ainsi consumée en adorations offertes à celui qu'on hait[503].»

Pour nous résumer (et sans doute il en est temps), le système de
fidélité verbale est bon et vrai sauf l'excès. Tout les faits bien
examinés, il est rationnel de partir des mots et de la phrase de
l'original comme de l'hypothèse la plus vraisemblable; ainsi procède
celui qui cherche à se rendre compte des phénomènes naturels; et il en
est d'une hypothèse qui explique toutes les parties d'un fait, comme
d'une forme qui conserve toutes les parties de la pensée et toutes les
intentions de l'écrivain; cette hypothèse et cette forme se vérifient à
cette épreuve. Il y a seulement lieu de regretter que le traducteur de
Milton ait exagéré un principe vrai; mais on se tromperait si l'on
prêtait d'avance à l'ensemble de son ouvrage la physionomie un peu
étrange et l'attitude un peu roide des passages que nous avons cités. Si
plusieurs fois dans chaque page la diction étonne, effraye même par son
âpreté, si quelques passages sont pénibles à lire, si le rythme est trop
souvent négligé et l'euphonie trop souvent bravée, l'impression générale
qui reste de cette lecture absout le traducteur, je ne dis pas son
système. Car, de fait, les beautés, la vie de ce Milton français, je les
impute à M. de Chateaubriand plutôt qu'à sa méthode. C'est moins
peut-être pour l'avoir suivie que pour l'avoir abandonnée à propos,
qu'il a entretenu dans sa prose la flamme de la poésie de Milton. Et du
reste, qui pouvait mieux que lui arracher à cette méthode tout ce
qu'elle ne donne qu'à regret, tout ce qu'à d'autres traducteurs elle
aurait absolument refusé? Ce qui est sûr, quant à nous du moins, c'est
qu'à travers ce langage hérissé de barbarismes volontaires, on a eu
commerce avec le génie de Milton, on a éprouvé de fort près sa présence,
on croit l'avoir vu, non à travers le voile d'une traduction, mais à
travers le milieu d'un air diaphane et pur. Aucune traduction de ce
poème ne nous avait donné une aussi vive conscience d'avoir lu Milton
lui-même; aucune n'avait assuré à ce chef-d'œuvre un aussi grand pouvoir
sur notre imagination et sur notre cœur; dans aucune il ne nous avait
paru si grand!

Mais quand la traduction de M. de Chateaubriand ne produirait point cet
effet, dont, pour notre part, nous avons à cœur de rendre témoignage, et
quand il aurait étouffé le feu de son poète, nous ne laisserions pas de
célébrer, même dans son erreur, cette dévotion du génie au génie. Nous
ne laisserions pas d'admirer cette religion du beau et du vrai qui tient
par des fibres secrètes à la racine de toute religion. Nous aimerions à
signaler dans le talent, qui est une royauté, cette abdication d'un
nouveau genre, ce respect qui ne saurait se rassasier d'obéissance, et
qui, dans une servitude générale, se crée encore, comme à plaisir, une
seconde servitude. Tant de journées consumées dans le plus rude labeur,
qui mérite et ne se promet pas la gloire, sont une leçon pour tant
d'hommes qui écrivent et qui ne travaillent pas. On parle de
l'enthousiasme de la jeunesse: mais où est, parmi nos jeunes gens, un
tel enthousiasme, une telle abnégation? N'eût-il fait que leur en donner
l'exemple, et dût cette nouvelle traduction de Milton passer comme tant
d'autres (et certes elle restera), la littérature, la poésie, la
religion auraient de grandes obligations à M. de Chateaubriand. C'est
pour nous un besoin de les reconnaître; et une douceur de penser que
nous exprimons la pensée de mille autres, qui se sont abreuvés en
silence à la source que M. de Chateaubriand a rouverte pour eux, et le
remercient en silence des nobles et saintes jouissances qu'ils doivent à
son courageux travail.



III

Congrès de Vérone. Guerre d'Espagne. Négociations. Colonies espagnoles.

2 volumes in-8°.--1838[504].


Tout le monde ne s'attendait pas que l'auteur, quel qu'il fût, de la
guerre de 1823, en viendrait réclamer l'honneur. C'était bien assez de
l'absoudre, et peu de gens peut-être y étaient disposés. M. de
Chateaubriand nous apprend aujourd'hui que cet événement _lui
appartient_[505]; il s'en glorifie; il paraît compter sur l'approbation
générale; mais loin de vouloir _surprendre_, comme on dit, _la religion_
de ses juges, il les met en état, en leur communiquant sans réserve
toutes les pièces du procès, de prononcer contre lui. Ce n'est peut-être
pas un modèle d'humilité que cet ouvrage, mais c'est un modèle de
loyauté. Sous ce rapport, nous ne devons à l'auteur que des éloges, et
des remerciements pour l'exemple qu'il donne.

Quant aux éloges que l'auteur réclame ouvertement pour ce grand acte de
sa vie politique[506], nous hésiterions davantage à les lui décerner,
s'il pouvait nous appartenir d'énoncer une opinion et même d'en avoir
une sur la question que ce livre vient de poser. De bon cœur, nous
ferions cortège à Scipion montant au Capitole pour remercier les dieux;
mais notre indécision nous retient en bas, heureux pourtant si nous
voyons la foule accompagner Scipion. Après cet aveu, nous sommes au
moins tenu de donner la raison de nos doutes. M. de Chateaubriand ne dit
rien qui nous permette de croire qu'il ait, de 1822 à 1838,
essentiellement changé de principes, ni varié dans ses jugements sur les
hommes et sur les races. Je dis depuis 1822, je ne voudrais pas dater de
plus loin; deux ans plus haut je rencontrerais ces fameux _Mémoires sur
le duc de Berry_, entre lesquels et les opinions du nouveau livre, il y
a, ce me semble, un intervalle immense. Mais si, de l'époque de ces
_Mémoires_ à celles du congrès de Vérone, les opinions de l'auteur
étaient déjà devenues ce que nous les voyons aujourd'hui, si dès 1822,
l'auteur eût pu écrire ces lignes, aussi admirables de pensée que
d'expression:

     «Durée de race, si salutaire aux peuples monarchiques, ne
     serait-elle pas redoutable aux rois? Le pouvoir permanent les
     enivre; ils perdent les notions de la terre; tout ce qui n'est pas
     à leurs autels, prières prosternées, humbles vœux, abaissements
     profonds, est impiété. Leur propre malheur ne leur apprend rien;
     l'adversité n'est qu'une plébéienne grossière qui leur manque de
     respect, et les catastrophes ne sont pour eux que des insolences.
     Ces hommes, par le laps du temps, deviennent des _choses_; ils ont
     cessé d'être des _personnes_; ils ne sont plus que des monuments,
     des pyramides, de fameux tombeaux[507].»

Je le répète, si M. de Chateaubriand pensait ainsi en 1822, comment
a-t-il pu entreprendre la guerre d'Espagne? comment n'a-t-il pas vu que
son succès armait infailliblement cette race incorrigible et cette cour
aveuglée contre les libertés publiques, et que c'était la Révolution
française, je dis dans ses résultats légitimes et consacrés, que c'était
la Charte, en un mot, qu'il allait étouffer dans la Péninsule?

S'il était vrai, comme le lui écrivait M. de Villèle, «en opposition
avec les déclamations soldées de quelques journaux, que cette guerre fût
repoussée par l'opinion la plus saine et la plus générale[508],» ce fait
même ne devenait-il pas une objection? et puisque cette désapprobation
anticipée de la nation ne tenait pas à la défiance du succès, l'espoir
du succès donnait-il l'espoir de réconcilier l'opinion, sans laquelle,
après tout, on ne peut rien dans un État libre?

Il est d'ailleurs des succès dangereux et des victoires qui
embarrassent. «C'est bien coupé, disait à Henri III sa mère Catherine; à
présent il faut coudre.» Avait-on pourvu à cette _couture_ si
importante? en avait-on prévu l'énorme difficulté? S'il y avait en
Espagne, pour l'établissement d'un ordre nouveau, des éléments
convenables et disponibles, a-t-on su se les approprier? S'ils
n'existaient pas, pourquoi entrer dans une carrière sans issue? Quel a
été pour l'Espagne le résultat de la guerre d'Espagne? Tout le monde le
sait maintenant, et vraiment il semble que tout le monde eût pu le
prévoir, et surtout l'homme qui nous dit aujourd'hui: «En fait de
_prévision_ et de conception indépendante, personne ne peut nous en
remontrer[509].»

Je sais qu'on oppose une fin de non-recevoir. On a été _chassé_ du
ministère au moment d'assurer les résultats de l'entreprise. Seul on eût
pu achever ce qu'on avait seul conçu et entrepris. Mais ceux qui jugent
que l'œuvre était essentiellement vicieuse se donneront peu de peine, je
crois, pour conjecturer les moyens que l'on comptait employer pour la
rendre bonne.

L'éloquence de l'auteur est grande; mais les faits sont encore plus
éloquents; et il est douteux qu'elle puisse arracher des esprits une
conviction qui s'y est enracinée: c'est que, s'il est vrai que le
mauvais succès de cette guerre eût immédiatement perdu ses auteurs, le
bon succès de cette expédition ne devait pas, à la longue, leur être
moins fatal. Les Bourbons devaient périr par la prospérité comme par
l'adversité; car il y a des dispositions avec lesquelles tout nuit; ce
ne sont pas les circonstances qui sauvent, mais la sagesse. Le Trocadéro
a préparé la chute, Alger l'a consommée.

C'est ainsi qu'on pense aujourd'hui, et c'est ainsi qu'on pensait alors.
Il se pourrait que M. de Chateaubriand, bien qu'il nous dise que les
deux hommes qui sont en lui n'ont entre eux aucune communication[510],
n'eût pas tellement surveillé le poète que celui-ci n'eût séduit l'homme
d'État; et nous savons quelle est la séduction d'une telle poésie! Nous
l'avons dit ailleurs: le poète est le vrai _moi_ de M. de
Chateaubriand[511]. Et si, dans un sens, il est très vrai que la
communication qu'il nie n'existe pas en effet, c'est-à-dire si le style
du poète n'a jamais passé dans les dépêches du ministre, si ces
documents sont autant, quoique autrement, admirables que les productions
littéraires de leur auteur, on comprend cependant qu'il y a une poésie
de conception, d'espérance, de conduite, qui peut pénétrer dans les
entreprises, et leur imprimer son caractère, sans l'accompagnement
littéraire du rythme et des métaphores.

Il faudrait pourtant rendre grâces à la poésie si l'on devait à son
intervention, même illégale, quelques-uns des caractères qui ont signalé
cet acte mémorable de la vie publique de notre auteur. Mais ce n'est pas
à elle, c'est à une source plus élevée, que nous devons rapporter et les
intentions de M. de Chateaubriand en commençant la guerre, et ses nobles
quoique inutiles efforts pour épargner à l'Espagne des réactions
sanglantes et honteuses. Que n'a-t-il pu au moins épargner à la dynastie
qu'il voulait sauver par la gloire, la honte de ces sales discussions
qui suivirent la guerre d'Espagne, et mirent au jour tant de turpitudes
cachées! À des pouvoirs que l'opinion repousse, la boue est plus fatale
que le sang.

Le plaidoyer de l'illustre écrivain n'a donc pas porté dans notre esprit
une pleine conviction; nous ne sommes pas sûr que le grand acte dont il
se glorifie n'ait pas été une grande erreur. Mais nous nous ferions tort
à nous-même en ne convenant pas que ce même livre, et notamment dans sa
partie diplomatique, donne une haute idée de M. de Chateaubriand comme
homme d'intelligence et même comme homme d'action. Était-il fait pour
tenir, en des temps difficiles, le gouvernail d'un État? son génie
eût-il suffi à quelqu'un de ces moments capitaux où le pilote, en pesant
sur sa barre, imprime un nouveau cours à toutes les affaires humaines,
et attache un avenir séculaire à la destinée d'une race ou d'une
institution? Est-il, en un mot, un génie en politique, ou seulement un
très grand esprit? Il est au moins, et bien certainement, un très grand
esprit. Ce livre nous paraît plein de jugements vrais, de vues saines et
grandes. Et rien n'empêcherait d'en tirer, si je puis dire ainsi, tous
les éléments d'un grand ministre, si des jugements et des vues pouvaient
jamais former, par leur réunion, cet empirisme sublime qui est le génie
même, et qui ne semble pouvoir être ni composé ni décomposé. C'est dans
les actes mêmes et dans leurs résultats que se constate le génie
politique, génie si différent de celui de l'historien, que le plus grand
homme d'État peut fort bien être historien médiocre, et le plus grand
historien, politique malhabile. Ce n'est pas que M. de Chateaubriand
n'ait raison de s'élever contre le préjugé qui tend à éloigner des
affaires les hommes de pensée; la pensée ne rend pas impropre à
l'action; toutefois le génie de l'action reste un génie à part.

En politique pas plus qu'en morale, le succès n'est le vrai juge des
actions, ni la vraie mesure de notre valeur. Ce que les uns appellent
fortune et les autres Providence, conserve son droit dans les affaires
humaines, et, pour l'exercer à coup sûr, se tient hors de l'atteinte de
toute prévision humaine, de celles mêmes du génie. Le génie n'est pas
toujours heureux, et les faits, comme l'a dit ailleurs M. de
Chateaubriand, les faits ont leur iniquité! Pourquoi le génie, qui est
la vertu de l'intelligence, jouirait-il d'une immunité refusée à la
vertu, qui est le génie de la conscience? Malheureusement l'iniquité des
hommes est encore plus grande que celle des faits; ils révèrent des
succès immérités, et presque toujours, à leurs yeux, les revers sont
justes; il faut, pour être réputé génie, être heureux, et commencer par
l'être. Qu'un homme, né ministre, arrive aux affaires en un moment
fatal, et qu'il faille, par la force des circonstances, que son premier
coup soit un _va-tout_, un revers l'arrête au début, le rejette dans
l'inaction et dans l'ombre; et s'il compte, pour s'en tirer, sur la
postérité, il faut qu'il soit né confiant!

       * * * * *

Quoi qu'il en soit, ce livre est une belle œuvre d'historien et de
politique; mais quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins
d'honneur à M. de Chateaubriand, quel honneur ne fait-elle pas à son
talent d'écrivain! Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses ouvrages,
il ait répandu plus de beautés, ni des beautés plus vraies et plus
diverses. La verve et la perfection de la forme ne sont point ici aux
dépens l'une de l'autre; toutes les deux sont à la fois portées au plus
haut degré, et semblent dériver l'une de l'autre. Le style propre à M.
de Chateaubriand ne nous a jamais paru plus accompli que dans cette
dernière production; nous devrions dire _les styles_, car il y en a
plusieurs, et dans chacun il est presque également parfait. L'homme
d'État dans ses éloquentes dépêches, l'historien-poète dans ses vivants
tableaux, le peintre des mœurs dans ses sarcasmes mordants et altiers,
se disputent le prix et nous laissent indécis dans l'admiration. Dans le
dernier genre pourtant, l'auteur, de loin à loin, glisse vers des tons
moins purs. Ceci, par exemple, ne plaira pas à tout le monde:

     «Le comte de Bernstorff était ministre des affaires étrangères à
     Berlin lorsque nous étions ministre plénipotentiaire de France
     auprès de cette cour. Sa femme, grande et belle, rappelait cette
     ambassadrice de Danemark auprès d'Anne d'Autriche... Le comte de
     Bernstorff, qui, au lieu de la Danoise, n'avait avec lui à Vérone
     que la goutte, voyait déjà la France rendue à son énergie militaire
     et songeait que cette France était frontière de la Prusse[512].»

La grande réputation de M. de Chateaubriand semble se rattacher à ses
premières productions; on a l'air de croire que l'auteur d'_Atala_ et
des _Martyrs_ n'a fait que se continuer. C'est une erreur. Son talent
n'a cessé, depuis lors, d'être en voie de progrès; à l'âge de
soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore, autant pour le moins et
aussi rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte nouveauté.» Ce n'est
plus cette imagination s'enivrant d'elle-même, se berçant dans ses
propres créations, enchantée autant qu'enchanteresse, satisfaite de son
travail pourvu qu'elle eût tiré de toutes choses, et même de la douleur,
des images et des accords. Ce talent, à mesure que la pensée et la
passion s'y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la
vie et le travail l'ont affermi et complété; sans rien perdre de sa
suavité et de sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme la soie
d'une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses couleurs en ont
paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu'à la forme
de la phrase, est devenu plus précis, moins flottant; le mouvement du
discours a gagné en souplesse et en variété; une étude délicate de notre
langue, qu'on désirait fléchir et jamais froisser, a fait trouver des
tours heureux et nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres.
Le prisme a décomposé le rayon solaire sans l'obscurcir; et les couleurs
qui en rejaillissent éclairent comme la lumière. Aucune de ces vertus et
de ces grâces de style ne manque aux passages suivants:

     «Sous la Restauration... la légitimité constitutionnelle ne
     paraissait à aucun esprit ému le dernier mot de la république ou de
     la monarchie. On sentait sous ses pieds remuer dans la terre des
     armées ou des révolutions qui venaient s'offrir pour des destinées
     extraordinaires. M. de Villèle était éclairé sur ce mouvement; il
     voyait croître les ailes qui, poussant à la nation, l'allaient
     rendre à son élément, à l'air, à l'espace, immense et légère
     qu'elle est. M. de Villèle voulait retenir cette nation sur le sol,
     l'attacher en bas; nous doutons qu'il en eût la force. Nous
     voulions, nous, occuper les Français à la gloire; essayer de les
     mener à la réalité par des songes: c'est ce qu'ils aiment[513].»

     »Si la Légitimité a disparu glorieusement, la personne légitime
     s'est-elle retirée égale en gloire à la Légitimité? Tombé tout armé
     dans un fleuve après la bataille de Pescare, déjà recouvert par les
     flots, Sforze éleva deux fois son gantelet de fer au-dessus des
     vagues: est-ce le gantelet de Robert-le-Fort qui s'est montré à la
     surface de l'abîme, dans le naufrage de Rambouillet[514]?»

Du reste, rien de ce qui dota d'un charme si nouveau les premiers écrits
de M. de Chateaubriand, rien de ce qui créa, à l'aurore de ce siècle,
son individualité littéraire, ne s'est perdu à travers les phases
diverses de son âme et de sa destinée. Il n'a pas cessé d'être en
commerce avec la nature et la solitude; «il a mis, comme il le dit
lui-même, sa main dans le siècle, son intelligence au désert[515];»
parmi les bruits lointains d'une bataille gigantesque qui va décider du
sort de l'Europe et de sa propre destinée, il a des oreilles pour le son
d'une horloge de village et pour le gloussement d'une poule d'eau; sans
disparate il mêle ces souvenirs au souvenir de Waterloo et de Napoléon;
et s'agit-il de raconter son expulsion du ministère, il débute ainsi:

     «Le 6 au matin, nous ne dormions pas; l'aube murmurait dans le
     petit jardin; les oiseaux gazouillaient: nous entendîmes l'aurore
     se lever; une hirondelle tomba par notre cheminée dans notre
     chambre; nous lui ouvrîmes la fenêtre: si nous avions pu nous
     envoler avec elle[516]!»

Ces alliances ne semblent permises qu'à M. de Chateaubriand; au fond,
elles le sont à tout le monde; il est permis à tout le monde d'être
soi-même, d'être vrai; elles sont charmantes sous sa plume, parce
qu'elles existaient d'abord dans son âme, où se rencontrent et
s'entrebaisent les goûts du solitaire et les préoccupations de l'homme
social; supposez avec l'intention du même style une âme différente, et
vous aurez une composition où les couleurs se heurtent au lieu de se
fondre:

     Chacun, pris dans son air, est agréable en soi; Ce n'est que l'air
     d'autrui qui peut déplaire en moi[517].

À tout prendre pourtant, il y a du _faire_ dans la manière de M. de
Chateaubriand, comme il y en a dans toute la littérature actuelle.
L'effet, et même le prestige, sont cherchés jusque dans les écrits les
plus simples; cette recherche est avouée, et c'est la seule ingénuité
qui nous reste. Il y avait, chez les écrivains du grand siècle, plus
d'art que chez les nôtres, et moins d'artifice. Les plus grandes beautés
de nos écrits sont plus ou moins des beautés _faites_; et puisque
néanmoins, je les appelle _beautés_, j'entends bien que la nature y a sa
part, et qu'il ne s'y trouve ni faux ni affectation. Mais enfin, et cela
était inévitable, nous sommes dès longtemps, sous le rapport du style,
sortis de l'âge d'innocence; et la simplicité d'intention n'est plus de
notre temps. Heureux et rare est l'écrivain qui peut faire encore
quelque illusion là-dessus; il faut croire qu'il a commencé par se la
faire à soi-même. Si, dans son beau morceau sur Charles X à Prague, M.
de Chateaubriand, homme, s'était retourné, je crois bien qu'il aurait
aperçu derrière lui l'écrivain l'accompagnant d'un pas furtif; mais
sûrement l'_homme_ croyait bien être seul lorsqu'il écrivait ces lignes
touchantes:

     «La dernière fois que je vis les proscrits de Rambouillet, c'était
     à Buschtirad, en Bohême. Charles X était couché; il avait la
     fièvre: on me fit entrer de nuit dans sa chambre: Une petite lampe
     brûlait sur la cheminée: Je n'entendais dans le silence des
     ténèbres que la respiration élevée du trente-cinquième successeur
     de Hugues Capet. Mon vieux roi! votre sommeil était pénible; le
     temps et l'adversité, lourds cauchemars, étaient assis sur votre
     poitrine. Un jeune homme s'approcherait du lit d'une jeune fille
     avec moins d'amour que je ne me sentis de respect en marchant d'un
     pas furtif vers votre couche solitaire. Du moins, je n'étais pas un
     mauvais songe comme celui qui vous réveilla pour aller voir expirer
     votre fils! Je vous adressais intérieurement ces paroles que je
     n'aurais pu prononcer tout haut sans fondre en larmes: «Le ciel
     vous garde de tout mal à venir! Dormez en paix ces nuits avoisinant
     votre dernier sommeil! assez longtemps vos vigiles ont été celles
     de la douleur. Que ce lit de l'exil perde sa dureté en attendant la
     visite de Dieu! Lui seul peut rendre légère à vos os la terre
     étrangère.[518]»

Les premiers chapitres de l'ouvrage sont trop pleins de ces beautés que
nous appelons faites. Le trait, la sentence, l'allusion rapide,
semblable à la flèche du Parthe, une concision qui n'est pas toujours de
la précision, nuisent, dans ces chapitres, si remarquables d'ailleurs, à
la beauté de l'ensemble. Il y a trop d'étincelles, trop de chocs; les
idées se heurtent contre les idées, plutôt qu'elles ne se suivent et
s'enchaînent. Enfin, s'il m'est permis de le dire, telle pensée se pose
fièrement, qui, peu solide au fond et peu importante, devrait se
contenter d'une attitude plus modeste, et y gagnerait:

     «Ferdinand se retrancha dans cette retraite des Hiéronymites
     (l'Escurial), pour essayer de là une sortie sur la société; mais
     caché parmi ces architectures saintes et sombres, il n'avait point
     la hauteur, la mine, la sévérité, la taciturne expérience, la
     croyance invincible de ces dosserets rigides, de ces pilastres
     sacrés: hermites de pierre qui portaient la religion sur leurs
     têtes. Il ne pouvait, lui mort ressuscité, étendre, assis dans son
     cercueil, ses bras de poussière à rencontre de l'avenir[519].»

Cela est-il assez simple pour être vraiment beau?

     «Il éloigne son directeur, Don Victor Saez. Saez était habile, mais
     il avait parlé bas à la grille du tribunal de la Pénitence,
     oubliant que le Forum est aujourd'hui le confessionnal des
     nations[520].»

Cela est-il assez clair pour être vraiment beau?

     «La foule court chez les opposants, dans le dessein de les
     massacrer; Morillo dissipe la foule, et la première législature des
     Cortès finit. Cette terre de misère avait _pourtant_ été foulée par
     Annibal; elle avait _vu_ la pudique aventure de Scipion et donné
     naissance à Trajan[521].»

Ceci n'est plus de l'art, c'est du prestige et de la déception. Derrière
cette antithèse et ces grands noms, il n'y a rien. Eh! qui donc empêche
qu'une terre _foulée_ par un conquérant, _témoin_, dans les temps
anciens, de l'action généreuse d'un étranger, qu'une terre, enfin, qui a
donné un grand homme au premier des trônes, ne devienne plus tard, et
n'ait été même alors, _une terre de misère_! Il n'y a que M. de
Chateaubriand à qui la critique passe de pareils caprices. Elle semble
lui avoir dit, comme disait autrefois au grand Condé ce commis aux
barrières: «Monseigneur, les lauriers ne payent point.» Elle s'aperçoit
bien que le héros passe de la contrebande, que le grand homme se joue;
mais «ce sont jeux de prince»; on en sourit et l'on se tait.

     «La session s'ouvrait à Madrid, le 1er mars 1822, alors
     qu'ambassadeur, nous assistions aux séances du parlement
     britannique, ou que nous racontions dans la première partie de nos
     _Mémoires_ nos courses chez les sauvages[522].»

Ici encore, il faut sourire et se taire.

Cet amour du _trait_ n'a-t-il pas égaré la plume de l'auteur lorsqu'il a
écrit ces lignes, à mon avis peu dignes de lui:

     «Goiffieux, particulièrement désigné, quitta Madrid. Bientôt
     arrêté, il pouvait se taire ou tromper: on lui demanda son nom, il
     répondit: Goiffieux, premier lieutenant dans la Garde. Il
     _dédaigna_ de se sauver par un mensonge: _il était français_[523].»

Est-ce que, par hasard, un Français ne ment jamais? est-ce que, chez
d'autres nations, on a moins de dédain pour le mensonge? En bonne foi,
quelle impression recevrait l'auteur de phrases comme celles-ci,
rencontrées chez Goethe, chez Byron, ou chez tel autre:

     Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était allemand.
     Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était anglais.
     Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était hongrois,
        valaque, moldave, etc.; et autant d'etc. qu'il y a de nations?

Dans quel idiome cette vanterie n'est-elle pas aussi légitime et aussi
risible qu'en français? et quand c'est à un grand homme qu'elle échappe,
quand il en fait la _finale_ triomphante d'un récit, qui peut souffrir
de voir le génie devenu peuple, et le poète abandonnant sa lyre pour la
_grosse caisse_ d'une musique de régiment[524]?

Mais ne laissons pas enlever par cette étude littéraire toute notre
attention et tout l'espace qui nous reste. Voyons de plus grands objets.
Ce livre a un caractère moral, et peut être jugé comme une action. C'est
par ce jugement que nous voulons finir.

Il serait ridicule de prétendre qu'un ouvrage tout apologétique n'eût
pas pour sujet principal l'homme qui l'a écrit pour sa propre défense.
Il ne serait pas moins inutile de nier que l'habitude de M. de
Chateaubriand de s'introduire dans tous ceux de ses ouvrages où il y a
place pour lui, et de parler abondamment de soi-même, est prise par le
public en très bonne part, et que l'_égotisme_ de Montaigne lui-même
n'est pas plus agréable ni plus agréé. Faut-il faire, pour ma part, ma
confession entière? Rien, dans les écrits de M. de Chateaubriand,
n'intéresse mon imagination autant que lui-même. Il est personnellement
la plus poétique de ses créations; sans artifice et sans déguisement, il
s'est peu à peu idéalisé; son existence est une œuvre d'art, au même
sens qu'on peut le dire, sans injure, des productions du génie le plus
sincère; en un mot, le poète est devenu poème; le nom de Chateaubriand
remue, dans le sein de la génération actuelle, au moins autant de poésie
que celui d'Eudore ou de Chactas, et l'_Itinéraire_ en contient au moins
autant que _les Martyrs_ et _Atala_.

Il reste pourtant à se demander si ce plaisir est sans danger, je ne
dirai pas pour celui qui le donne, mais au moins pour ceux qui le
reçoivent. On aime à approuver, de confiance, les motifs qui font
surabonder le moi dans les écrits de M. de Chateaubriand (le _moi_ ou le
_nous_, peu importe; ce dernier n'a que la bizarrerie et l'inélégance de
plus); mais que ce moi prolongé et retentissant soit de bon exemple,
ceci peut faire question. On a dit, il est vrai, que chacun est plein de
soi-même, et qu'entre ceux qui dissimulent cette plénitude et ceux qui
l'avouent il n'y a que la différence de la franchise, à l'avantage des
derniers. Jamais la vérité, si c'est là une vérité, n'aurait été plus
accommodante pour nos faiblesses. Cette franchise, du moins, ferait
brèche aux bienséances, s'il est encore vrai, comme du temps de Pascal,
«que la civilité humaine cache et supprime le _moi_ humain[525];» cette
suppression ferait partie de la politesse, et, à notre avis, non
seulement de celle des _mœurs_, mais de celle de l'_esprit_. Elle fait,
d'ailleurs, partie de la morale; car, en attendant que «la charité
chrétienne» ait, suivant l'expression du même Pascal, «_anéanti_ le
_moi_ humain[526],» la morale naturelle conseille de le _réprimer_. Il
n'est pas douteux, en effet, qu'un sentiment ne s'enracine par son
expression répétée, et que les effusions quotidiennes de l'égoïsme et de
la vanité ne fortifient ces passions, à peu près comme un exercice
fréquent fortifie la partie du corps qui le subit. Pour _anéantir_ le
_moi_ humain (noble but, chacun l'avoue), il est utile de commencer par
le _cacher_, par le supprimer dans le discours. D'ailleurs, morale et
religion à part, il ne faut pas qu'on se fasse illusion: le moi
perpétuel a de la grâce chez Montaigne et chez M. de Chateaubriand, et
cette grâce couvre tout; un dessein philosophique chez l'un, la poésie
chez l'autre, enveloppent la disgrâce naturelle de l'_égotisme_; ôtez ce
prestige, réduisez la chose à ce qu'elle est chez tout le monde et en
soi, que vous reste-t-il, qu'une habitude désagréable à tous, et contre
laquelle tous sont secrètement ligués? Croyez-vous que ces grands
écrivains ne l'aient pas su? Ce n'est qu'à coup sûr, et avec la
certitude de plaire, qu'ils se sont mis en scène; car ils n'ignoraient
pas apparemment ce que tout le monde sait, combien un _moi_ pèse à un
autre _moi_. Encore n'est-on pas sûr, avec toute la grâce possible, d'en
conserver toujours dans l'emploi de ce monosyllabe infortuné; les plus
heureux y ont quelquefois échoué; le plaisir de parler de soi, l'un des
plus entraînants, emporte au delà des limites les mieux connues: lisez
le _Congrès de Vérone_; le _moi_ y est rare, mais son synonyme y
déborde; et l'on souffre de rencontrer sous une plume aussi délicate que
celle de l'auteur des phrases comme celle-ci: «Il nous était impossible
de mettre aussi entièrement de côté ce que nous pouvions valoir,
d'oublier tout à fait que nous étions _le restaurateur de la religion_
et l'auteur du _Génie du Christianisme_[527].» Une simple et grave
considération rend superflue ici toute discussion de fait: c'est que
jamais il n'appartint à un homme de se dire _le restaurateur de la
religion_, ni peut-être à personne de lui donner ce titre. De la part
d'autrui l'hommage serait exorbitant et vaudrait une apothéose; et de
l'autre part, que serait-ce donc?

Au reste, il est bien superflu de le dire, et nous aurions voulu que M.
de Chateaubriand, tout le premier, s'en fût dispensé, son _moi_ est très
immatériel, son _moi_, c'est l'avenir de son nom; le reste, on doit l'en
croire quoiqu'il l'affirme trop souvent[528], le reste il n'en a cure.
Hélas! à la vue des mœurs littéraires de notre époque, on se laisse
tenter à quelque indulgence pour cette faiblesse d'un grand cœur. Il y
avait, relativement, du bon dans cette prétention de nos anciens auteurs
à l'immortalité. C'était, en soi, quelque chose de plus élevé que le
gaspillage que nous voyons faire aujourd'hui de la vie et du talent;
c'était une manière de lier les siècles aux siècles; c'était enfin un
gage de perfection dans les travaux de l'art. Aujourd'hui le talent
semble dire: Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. Avec tout son
poétique dédain pour une terre où tout passe, M. de Chateaubriand vit
beaucoup dans la postérité, beaucoup dans l'opinion du genre humain; et
nous lui devons cette justice: l'honneur est placé dans son estime plus
haut que la gloire. Mais cet honneur lui-même est-il donc le tout de
l'homme et pardonnera-t-on aisément à un illustre vieillard, dont
l'autorité pèse du double poids de l'âge et de la gloire,
pardonnera-t-on à un Français s'adressant à des Français, de substituer
l'honneur, leur dangereuse idole, à la vertu, qui, seule honorable
devant Dieu, constitue elle seule le véritable honneur? Dans un sens
relatif, l'honneur est quelque chose; et l'on veut du bien à l'homme qui
maintient des traditions chevaleresques dans un siècle cupide. Mais
quelle proportion de cette chevalerie du caractère et des mœurs avec
l'ensemble et la profondeur de la vie humaine! Comme elle la pénètre
superficiellement! Qu'elle la touche par peu de points! Que les
rencontres de l'honneur avec la conscience sont accidentelles et
passagères! Quelle boussole dont l'aiguille tourne avec le vaisseau
même, et montre le pôle partout! Quelle morale que celle qui prescrit,
selon les temps, les conduites les plus opposées, et dont la moindre
variation des mœurs déplace le centre! Quelle morale, enfin, que celle
qui exclut l'humilité, et qui, dans la profession même du christianisme,
cherche un refuge pour l'orgueil! M. de Chateaubriand déclare qu'il a la
_petitesse d'être chrétien_[529]; il se félicite d'avoir rendu hommage
au «seul pouvoir devant lequel on peut se courber sans s'avilir[530].»
Pourquoi prendre la religion par cet unique côté, et faire du
christianisme la consolation et l'indemnité de l'orgueil? Mais c'est peu
de chose auprès de ce qu'on lit ailleurs; et si l'on ne savait que toute
vie a ses inconséquences, et qu'à l'œuvre tout système faillit plus ou
moins, ne faudrait-il pas croire que l'honneur mondain est la seule
religion du ministre qui nous déclare qu'en cas de non succès il se
serait jeté dans la Seine[531], et de l'homme qui a pu écrire ces mots:

     «Il serait mieux d'être plus humble, plus prosterné, plus chrétien.
     Malheureusement nous sommes sujet à faillir; nous n'avons point la
     perfection évangélique. Si un homme nous donnait un soufflet, nous
     ne tendrions pas l'autre joue: cet homme, s'il était sujet, nous
     aurions sa vie ou il aurait la nôtre; s'il était roi[532]...»

Tout ne déplaît pas dans ces paroles; on en aime du moins la franchise;
mais cette franchise, que nous apprend-elle?

L'honneur n'avait-il donc pas répandu assez de sang, semé assez de
ruines, corrompu assez d'idées, déraciné assez de principes? N'avait-il
pas compromis assez profondément le caractère national? N'avait-il pas,
tout au moins, assez montré en morale sa vacuité, son étroitesse et son
impuissance? En qualité d'historien, de politique et d'homme, M. de
Chateaubriand n'avait-il pas eu mille occasions et mille moyens de bien
connaître cet imposteur, et devions-nous nous attendre qu'aux limites de
sa vie on le verrait ramener aux autels de Baal la foule qu'il pouvait
désabuser? Quel ministère il vient de se conférer, et de quelle
responsabilité il charge sa noble tête! Que dira-t-il d'_outre-tombe_ à
ceux qui ne l'écouteront pas alors avec moins d'avidité que nous? Je
l'ignore; mais, en deçà de la tombe, «averti par ses cheveux blancs,» et
n'étant pas plus que Bossuet réduit au silence par «une voix qui tombe,»
et par «une ardeur qui s'éteint[533],» il nous doit d'autres
renseignements, purs comme sa profession de foi, et graves comme son
âge. Ce n'est pas dans le sens de la foule, mais à l'encontre de ce
torrent, que doit marcher cet homme fort, afin de la faire rebrousser
vers les témoignages de l'Éternel. Qu'il ne joigne pas à l'étonnante
jeunesse de son talent la jeunesse plus étonnante des sentiments et des
opinions; mais qu'après avoir reconnu la vanité de tant de choses, il
reconnaisse encore et foule aux pieds cette dernière vanité. Eh! quelle
vénération pourrait entourer son tombeau et s'attacher à sa mémoire, si
le chant du cygne avait été un hymne idolâtre, et si ses derniers
accents, qui devaient appartenir au _devoir_, avaient affermi sur ses
bases le simulacre du faux _honneur_? Cette substitution funeste de
l'honneur à la vertu, cette équivoque perfide, le mal du peuple français
depuis des siècles, espérons qu'elle n'obtiendra pas, des paroles
suprêmes du plus illustre de nos écrivains, une consécration solennelle
et des gages de perpétuité.



IV

Vie de Rancé.

1 vol. in-8°.--1844.



PREMIER ARTICLE[534]


Qui de nous, ayant gardé quelque chose de son jeune amour pour les
grâces du langage et pour les merveilles du talent, n'a pas senti son
cœur battre un peu plus vite à l'annonce, à l'apparition d'un nouvel
ouvrage de M. de Chateaubriand? Qui de nous, sachant qu'il était
question d'une _Vie de Rancé_ ne l'a pas d'avance écrite en son esprit
telle qu'il lui semblait que devait l'écrire l'auteur de _René_, le
chantre des _Martyrs_? Or, cette histoire du réformateur de la Trappe,
la voici. Prenez, et dévorez. C'est ce que j'ai fait, moi qui vous
parle, moi qui m'étais annoncé à moi-même, sous ce titre de _Vie de
Rancé_, l'histoire d'un René chrétien, que le premier René ne rendait
que trop nécessaire. Je n'ai rien sauté, je vous en réponds, heureux si
j'avais pu prendre mes mesures pour faire durer le plaisir; car j'ai vu
que le livre était plus court, beaucoup plus court que je n'eusse voulu,
et je me trouve à cette heure tout triste et tout étonné d'avoir déjà
fini. C'est vous dire que la jouissance a été vive, c'est sans doute
vous raconter ce qui vous est arrivé à vous-même si vous avez lu
_Rancé_. Et maintenant que dois-je vous dire? Apprenez d'abord
l'histoire du livre. Le Père Séguin, de Carcassonne, à la mémoire de qui
il est dédié par «son très humble et très obéissant serviteur
Chateaubriand,» dont il dirigeait la conscience, le Père Séguin, mort
l'an dernier à quatre-vingt-quinze ans, a demandé, a imposé ce travail à
son illustre pénitent. Par pure obéissance, non par goût, le grand
écrivain a repris sa plume, et tracé la vie du dernier des moines
célèbres: le tour du Père Lacordaire n'est pas encore venu. Il en est
résulté le volume dont je dois vous rendre compte, et dont je risque
fort de vous parler trop tard, si vous êtes aussi avide que moi de lire
tout ce qui tombe de cette plume d'or.

Le sujet, la circonstance, faisaient prévoir, je vous l'avoue, un livre
plus complètement grave. Le Père Séguin serait peut-être un peu surpris
de la manière dont ses ordres ont été remplis. Il ne se doutait
peut-être pas que toute la chronique galante du règne de Louis XIII dût
y passer, et qu'on ne pût arriver à la cellule de l'abbé de la Trappe
sans passer par les cabinets de Julie d'Angennes et par la chambre à
coucher du duc de Montbazon. Rancé, dans sa jeunesse, était de ce
monde-là, et cette jeunesse, passionnément folle, devait sans doute être
racontée; mais je m'imagine qu'à la lecture de tant de détails piquants,
où Rancé n'est pour rien, le Père Séguin eût remercié M. de
Chateaubriand de l'excès de son zèle et l'eût prié de se ménager. Tout
le monde, je le crains, n'aura pas les scrupules qu'aurait eus le bon
religieux, et beaucoup de gens aimeront plus que tout le reste ce que
sans doute il eût aimé le moins. Il faut bien en convenir, cela est
admirablement débité; rien de plus spirituel, rien d'aussi brillant,
rien surtout d'aussi vivant que ce tableau de la Société française à
l'avant-scène du règne de Louis XIV. Mais la suite étant très grave,
grave même de ton, j'aime à le reconnaître, ce commencement fait
disparate, et l'on sent trop que l'auteur joue avec son sujet, ou plutôt
se joue de son sujet. Un boudoir ne saurait servir de péristyle à un
temple. Que vous semble des lignes suivantes, à les rencontrer dans
l'introduction d'un livre commandé par un prêtre sur la vie d'un
anachorète?

     «On n'aimait pas, à l'hôtel de Rambouillet, les bonnets de coton.
     Montausier n'eut la permission d'en user qu'en considération de ses
     vertus. Les femmes portaient, le jour, une canne comme les
     châtelaines du quatorzième siècle; les mouchoirs de poche étaient
     garnis de dentelle, et l'on appelait _lionnes_ les jeunes femmes
     blondes. Rien de nouveau sous le soleil[535].»

     «Le vieux duc de Montbazon ayant lu que saint Paul était un
     _vaisseau d'élection_, croyait que le saint voyageait dans un grand
     navire nommé _Élection_, et il disait à la reine: Madame,
     laissez-moi aller; ma femme m'attend. Dès qu'elle entend un cheval,
     elle croit que c'est moi[536].»

Il y a d'autres passages plus étonnants, que le respect du sujet aurait
pu faire écarter. L'auteur le devait à son héros, peut-être à lui-même.
Un vieillard est un anachorète, j'ai dit presque un prêtre. On peut le
remercier de joindre à la gravité beaucoup de grâce; mais, du sanctuaire
où sa vieillesse le retire, on ne s'attend pas à voir sortir de
périlleuses gaités[537].

Une fois le genre admis, le langage y peut répondre; ce n'est pas une
faute de plus. Ce qui endommage l'œuvre, ce ne sont pas certains mots,
mais certaines choses. Il est naturel de parler comme on pense. L'auteur
est donc bien le maître d'appeler la cousine de Louis XIV un _grand
hurluberlu_[538], de déclarer que le duc de Saint-Simon _écrit à la
diable pour l'immortalité_[539], et de dire du laid Pélisson, aimé par
une laide qui lui demandait le secret: que Pélisson avait trop de goût
_pour parler de çà_[540]. Ce style n'est pas précisément grave; et comme
la gravité ne va point sans la simplicité, il n'y a point non plus de
gravité dans des phrases comme celles-ci, qui sont à la véritable
éloquence de la diction ce que le parfum de la tubéreuse est à celui de
la rose:

     «Le _volage fardeau_ que ne put soulever ni son bras ni sa
     conscience[541].» (Il s'agit de la maîtresse de M. de Montbazon,
     que ce vieux duc essaya de jeter par la fenêtre.)

     «On rencontrait sur toutes les routes des fuyards du monde; Rancé,
     à ses risques et périls, les allait recueillir; il rapportait dans
     un pan de sa robe des cendres brûlantes, qu'il semait sur des
     friches, pour engraisser les déserts avec des débris de
     passions[542].»--«On élargissait dans la bourse du peuple la
     déchirure par où devait passer la France[543].»--«Voltaire
     naissait; cette _désastreuse mémoire_ avait pris naissance dans un
     temps qui ne devait point passer[544].»

Le sujet ne réclamait point de telles beautés; peut-être même qu'elles
n'étaient indispensables en aucun sujet. L'auteur a montré, dans ce même
livre, qu'il savait parler cette langue du dix-septième siècle, qui
mettait à la disposition de l'écrivain (c'est l'auteur lui-même qui le
dit) la force, la précision et la clarté, en laissant à l'écrivain la
liberté du tour et le caractère de son génie[545].» La moitié de
l'ouvrage est écrite dans cette langue: pourquoi M. de Chateaubriand ne
l'a-t-il pas exclusivement préférée? pourquoi ces dissonances? pourquoi
ces disparates étranges? Cette confusion de tous les tons est-elle au
moins de bon goût?

Que l'auteur, à l'occasion de la vie de Rancé, ait raconté d'autres
vies, retracé d'autres caractères, remué la cendre de tout un siècle,
nous n'aurons garde de nous en plaindre. Outre que le courage nous
manquerait pour supprimer ces délicieuses pages sur Marcelle de
Castellane[546], et ces pages non moins délicieuses sur les longues
correspondances, transportées d'un précédent ouvrage de M. de
Chateaubriand dans celui-ci[547], ce jugement d'un sens si droit et
d'une sévérité si juste sur le cardinal de Retz[548], et même cette
excursion à Belgrave-Square[549], à propos de Chambord, qui lui-même est
cité à propos d'un prieuré que Rancé possédait à quelque distance de ce
château royal, nous reconnaissons que le portrait ressort mieux dans son
cadre, et que placer tour à tour cette grande figure de Rancé au point
de vue de son siècle et du nôtre, c'est donner à une peinture l'énergie
d'un relief. On se plaît, d'ailleurs, dans ces épisodes, à voir ce froid
bon sens de M. de Chateaubriand, ce bon sens tout français, se mêler à
l'éclat d'une fantaisie éternellement jeune. Nul n'est plus sévère
envers les vieux âges que l'enchanteur qui en a ressuscité, avec tant de
bonheur, les glorieux souvenirs. Il ne lui en coûte rien de faire main
basse sur nos admirations les plus chères: Voltaire est moins désabusé.
Combien de réputations réduites, chemin faisant, à leur portion congrue!
Combien de jugements de convention réformés en passant! Grand justicier,
qui vous permîtes jadis tant de rêves, n'aurez-vous donc nulle pitié des
nôtres? Faut-il absolument que nous écrivions avec vous, au bas du
portrait de Madame de Sévigné: «Légère d'esprit, inimitable de talent,
positive de conduite, calculée dans ses affaires, ne perdant de vue
aucun intérêt[550]?» En vérité, c'est une épitaphe; l'épitaphe de notre
amour: l'admiration seule nous reste.

On pourrait multiplier les exemples de ce bon sens prompt et vif qui est
naturel à M. de Chateaubriand. S'il s'est trompé souvent, si d'autres,
non moins sensés, ont erré comme lui, c'est que le bon sens, nécessaire
en tout, ne suffit pas à tout. Au fait, ce n'est pas ordinairement faute
de bon sens qu'on se trompe; et, pour ne parler que du jugement sur les
personnes, la plupart des gens sont assez justes quand ils n'ont rien de
mieux à faire; malheureusement ils trouvent presque toujours qu'il y a
quelque chose de mieux à faire. M. de Chateaubriand, hâtons-nous de le
dire, ne fait pas de la justice un pis aller, ni de son admirable bon
sens une nue propriété. Choses et gens sont mis à leur place avec une
grande sûreté de coup d'œil. De beaucoup d'exemples qui m'ont frappé, je
ne citerai qu'un seul. L'auteur dit un mot de l'Édit de Nantes à propos
de sa révocation, et ce mot le voici: «Cet édit établissait l'unité dans
l'État[551].» Maintes gens ont dit, et disent encore, de la Révocation
ce que M. de Chateaubriand affirme de l'Édit. Si l'on pense aux
préventions de l'illustre écrivain contre la Réforme, qu'il ne connaît
pas, qu'il ne comprend pas; si l'on se rappelle tout le mal qu'il en a
dit dans ses derniers ouvrages, on admirera cet élan de bon sens, si
j'ose ainsi dire, qui le porte d'un seul pas au-dessus des préventions
des catholiques et des réformés eux-mêmes; car les réformés, quelque
besoin qu'ils aient eu de cette vérité, ne lui sont guère plus
favorables que les catholiques. Qu'ils méditent, les uns et les autres,
le mot qui vient de tomber de si haut.

La liberté que s'accorde M. de Chateaubriand de se faire occasion et
prétexte de tout, nuit assez à son livre comme livre, pour que nous
relevions avec empressement tout le parti qu'il en tire pour
l'instruction et le plaisir du lecteur. Ce sont de riches indemnités que
ces jugements d'une si vive, d'une si éclatante justesse, sur les choses
et les hommes de notre temps. La littérature actuelle est
irrévocablement jugée dans ces quelques mots: «Ce sont,» dit-il en
parlant d'un ouvrage de Madame de Tencin, «ce sont là d'autres ressorts
que les inventions forcenées et les idées difformes qui font maintenant
des contorsions dans les ténèbres[552].» On ne trouvera pas que
l'admiration et l'amitié aient suborné le juge dans ce passage sur M. de
Lamennais:

     «Rancé obtint une audience de congé du saint Père. Pourvu d'une
     bénédiction, il partit au mois d'avril, et il était accompagné du
     jugement du pontife qui condamnait l'étroite observance. Ainsi il
     en est arrivé de nos jours à l'auteur de l'_Indifférence en matière
     de religion_: caressé à son départ du Vatican, il était suivi du
     rescrit qui le jetait hors de l'Église. Mais l'abbé de Lamennais,
     repoussé par la réforme, a continué de croire qu'elle
     s'accomplirait; une voix, est-il persuadé, partira on ne sait d'où;
     l'Esprit de sainteté, d'amour, de vérité, remplira de nouveau la
     terre régénérée.

     »Voilà ce que pense l'immortel compatriote dont je pleurerais en
     larmes amères tout ce qui pourrait nous séparer sur le dernier
     rivage. Rancé, qui s'accotait contre Dieu, acheva son œuvre; l'abbé
     de Lamennais s'est incliné sur l'homme: réussira-t-il? L'homme est
     fragile et le génie pèse. Le roseau, en se brisant, peut percer la
     main qui l'avait pris pour appui[553].»

À propos des femmes qui cultivèrent les lettres sous Louis XIV, l'auteur
rapproche notre époque de celle-là, «dont nous n'avons, dit-il, rien à
regretter[554].» Je le crois bien vraiment, n'eussions-nous à opposer à
l'auteur de _Zaïde_ que l'auteur de _Corinne_. Mais René, nous le savons
de reste, a toujours été assez peu préoccupé de Corinne sa sœur. M. de
Chateaubriand n'a jamais été injuste envers Madame de Staël, mais jamais
juste non plus. En vain le siècle entier a marié ces deux gloires; l'une
des deux a méconnu l'autre. À travers des éloges sincères, on sent
l'éloignement ou tout au moins le défaut de sympathie. Un autre nom
résume pour l'auteur le triomphe littéraire des femmes de notre époque.
Il semble qu'une ancienne opposition, honorable pourtant des deux parts,
a laissé dans l'âme de celui des deux qui survit un souvenir qu'il ne
veut pas réveiller, et l'on dirait qu'il n'a pas encore entendu

     La voix du genre humain qui les réconcilie[555].

Qu'on me pardonne l'expression d'un regret, non d'un blâme. Après tout,
si M. de Chateaubriand supprime un nom qu'il eût dû prononcer, il
attache à celui qu'il prononce un jugement où l'admiration n'exclut pas
la sévérité:

     «Madame Sand l'emporte sur toutes les femmes qui commencèrent la
     gloire de la France. L'art vivra sous la plume de l'auteur de
     _Lélia_. L'insulte à la rectitude de la vie ne saurait aller plus
     loin, il est vrai, mais Madame Sand fait descendre sur l'abîme son
     talent, comme j'ai vu la rosée tomber sur la mer Morte. Laissons-la
     faire provision de gloire pour le temps où il y aura disette de
     plaisirs. Les femmes sont séduites et enlevées par leurs jeunes
     années; plus tard elles ajoutent à leur lyre la corde grave et
     plaintive sur laquelle s'expriment la religion et le malheur. La
     vieillesse est une voyageuse de nuit: la terre lui est cachée; elle
     ne découvre plus que le ciel[556].»

Voilà qui est grave et affectueux. Dire que «l'insulte à la rectitude de
la vie ne saurait aller plus loin» que dans les écrits de Madame Sand,
c'est avoir tout dit; c'est avoir payé en bon argent le droit d'adresser
à cette femme célèbre les paroles tendres et consolantes que nous venons
de lire; mais qu'est-ce que cette «provision de gloire qu'il faut faire
pour le temps où il y aura disette de plaisirs?» Oh! le cruel faux ton
dans cette religieuse harmonie! Pourquoi donc illuminer du jour blafard
et trompeur de la gloire cette nuit sublime où l'on ne voit que le ciel?
Pourquoi ramener du firmament vers la poussière ce regard auquel vous
donniez pour unique champ la voûte constellée? Provision de gloire! Donc
provision de fumée et de vanité. Quelles épargnes pour la saison de la
disette!

Celui qui écrit ces lignes est sensible, trop sensible peut-être au
charme du talent. Il n'admire pas seulement, il aime ceux qui lui
procurent, aux dépens de leur repos, de leur bonheur souvent, ces joies
de l'intelligence, les plus grandes après celles de la charité. Le génie
est comme l'enfant bien aimé de toute l'humanité, qui se sent rajeunir
et renaître en lui; et chacun de nous, ravi de ses nobles grâces, veut à
son tour le porter et le presser sur son cœur. Chacun de nous se sent
pour lui, qui nous domine tous, l'indulgence, la faiblesse d'un père, et
tout père frappe à côté. Qu'il est difficile de ne pas beaucoup
pardonner à un grand talent! Mais ce n'est pas un homme, c'est une femme
qui a fait _Lélia_ et _Jacques_, et qui, les ayant faits, ne les a pas
désavoués. Il y a là quelque chose qui épouvante, et l'épouvante flétrit
le cœur. On peut, sous de certaines conditions, se sentir faible pour
l'homme de talent, qui dans ses écrits, a poussé aussi loin qu'il se
peut l'insulte à la rectitude de la vie; la femme qui a multiplié cette
insulte et ne s'en est point repentie, n'inspire pas ce sentiment, elle
mérite seulement la plus tendre compassion; mais ce sentiment même
commande, à son égard, un langage plus triste et plus sévère que ne
l'est, dans cet endroit, celui du biographe de Rancé.

Je tourne, vous le voyez, autour de mon sujet, comme M. de Chateaubriand
s'amuse autour du sien. Ou plutôt, car il faut être juste même envers
soi, je me défais peu à peu de tout ce qui n'est pas de mon sujet, pour
m'y donner ensuite librement. Il est temps d'aborder la _Vie de Rancé_.
Que ce ne soit pas sans avoir dit que cette nouvelle production de
l'auteur d'_Atala_ est pleine de grâce, de magnificence et
d'enchantements. Ce talent unique n'a eu que deux saisons; son été n'est
pas même un hiver des tropiques: c'est un été de nos climats, avec ces
teintes chaudes et mûres qui manquent au plus beau printemps. J'ai parlé
du style et j'y reviendrai; il n'est point irréprochable; la sévérité du
goût ne s'alarme guère moins de certaines hardiesses que la gravité du
sujet. Encore l'auteur sait-il bien à quel point, l'excès étant admis,
il faut s'arrêter dans l'excès: ses néologismes sont le plus souvent
heureux; on pardonnerait, même à d'autres qu'à lui, les _effluences_,
les _retracements_, les _aplanissements du ciel_, les _clartés allenties
du soleil_, et jusqu'aux _susurrements de la sandale_; on aimera même,
je le parie, qu'il ait dit dans son avertissement: «Jadis j'ai pu
_m'imaginer_ l'histoire d'Amélie[557];» mais voyez-vous d'ici les
imitateurs? entendez-vous les néologismes baroques succédant aux
néologismes gracieux? M. de Chateaubriand a cru peut-être qu'il n'y
avait plus rien à ménager, et que, pour si peu, on ne crierait pas à la
barbarie. Aussi ne le ferons-nous pas. M. de Chateaubriand barbare! Ah!
soyons tous barbares comme lui.



DEUXIÈME ARTICLE [558]


Le livre de M. de Chateaubriand n'est pas un livre et ne veut pas être
jugé comme tel. C'est une brillante et vagabonde causerie du soir, entre
amis: l'auteur n'a-t-il pas le droit de voir dans ses lecteurs autant
d'anciens amis? La causerie même, surtout quand elle s'écrit, reconnaît
certaines règles, que l'incomparable causeur eût pu observer mieux; mais
je ne me sens pas le courage d'appliquer à cette causerie, par cela seul
qu'elle forme un volume, les règles de ce genre plus ou moins officiel
qu'on appelle un livre. À ce point de vue, où je ne veux point me
placer, il y aurait beaucoup à dire sur le décousu, la marche
entrecoupée et bondissante, les mille et mille boutades de ce style
irrégulier auquel M. de Chateaubriand ne nous avait pas encore
accoutumés. Je m'en tiens à mes précédentes observations, et je ne
cherche plus dans cette _Vie de Rancé_ que la vie même de Rancé.

À travers la foule des personnages épisodiques, combien de fois
l'avons-nous perdu de vue! Le voilà sorti enfin de cette brillante
mêlée; voilà que la mémoire de l'auteur s'apaise; ces figures, évoquées
coup sur coup, se retirent l'une après l'autre; il se fait une solitude
autour de celui qui sera bientôt le héros de la solitude et autour de
l'auteur lui-même, que nous avons vu jusqu'à ce moment obéir à toutes
les rencontres et «voler à tout sujet.» Le charmant désordre, qui
pourtant, tout charmant qu'il est, finirait par fatiguer, a décidément
cessé; la Trappe, déjà en vue, recueille les pensées de l'auteur: le
style, avec tout le reste, va s'en ressentir.

Au fait, le véritable intérêt de cette histoire date de ce moment.
Rancé, unique dans sa pénitence, est semblable à mille et mille autres
dans sa dissipation. Sa mondanité eut-elle peut-être un caractère
propre, original? Nous n'en savons rien. Connut-il les _belles
passions_? Voir mourir d'une mort affreuse et dans une impénitence
encore plus effroyable la complice de ses égarements, ne fut-il pas
suffisant, je ne dis pas à la conversion, mais au changement de Rancé?
Faut-il y joindre les regrets, les désespoirs d'un incurable amour? Pour
ma part, je ne le crois pas; mais en tout cas, les indices nécessaires
pour élever la passion de Rancé au-dessus des attachements vulgaires,
nous ont été refusés par son silence. M. de Chateaubriand est effrayé de
ce silence. «Cet empire, dit-il, d'un esprit sur lui-même fait peur.
Rancé ne dira rien, il emportera toute sa vie dans son tombeau. Il faut
trembler devant un tel homme[559].» Mais peut-être n'avait-il rien à
dire, rien du moins de ce qui se peut dire; peut-être aussi un mot de
Rancé, relatif à l'époque de ses égarements, donne la clef de ce
silence: «Tout ce que je lisais et entendais du péché ne servait,
dit-il, qu'à me rendre plus coupable[560].» Le récit de nos fautes est
un dangereux discours. La personnalité, au moins, y trouve beaucoup trop
son compte. Le silence absolu de Rancé, plus sublime à nos yeux
qu'effrayant, est tout à fait dans l'esprit de la pénitence, telle que
devait la concevoir et se la prescrire un caractère tel que le sien. Si
Rancé avait parlé, Rancé probablement n'eût pas été l'homme que nous
savons, le réformateur de la Trappe, et M. de Chateaubriand n'eût pas
raconté sa vie.

M. de Chateaubriand insiste.

     «Ce qu'il y a d'inexplicable, dit-il, ce qui serait horrible _si ce
     n'était admirable_, c'est la barrière infranchissable qu'il a
     placée entre lui et ses lecteurs. Jamais un aveu; jamais il ne
     parle de ce qu'il a fait, de ses erreurs, de son repentir. Il
     arrive devant le public sans daigner lui apprendre ce qu'il est; la
     créature ne vaut pas la peine qu'on s'explique devant elle: il
     renferme en lui-même son histoire, qui lui retombe sur le
     cœur[561].»

Il n'y a pas dans le silence de Rancé le dédain que l'auteur suppose; se
confesser au public n'est pas de stricte obligation; il ne faut point
voir ici le péché qui se cache, mais la personnalité qui s'efface. Elle
peut se montrer d'une manière touchante: voyez saint Paul; elle peut se
voiler d'une manière sublime: voyez saint Jean. Rancé, écrivant, n'est
plus un homme, mais une voix: la voix, tout ensemble, de l'humanité et
de l'éternité.

Ce qui me paraît plus regrettable que les confessions de Rancé, c'est
l'histoire des pensées qui le jetèrent si avant dans les voies de la
mortification. Mais, là-dessus, même silence, ou peu s'en faut. On croit
sentir dans les impressions qu'il remporta d'une chambre de mort, moins
de douleur encore que d'effroi. Le nom de Madame de Montbazon se mêle,
on nous l'assure, aux premiers cris de sa terreur; mais la terreur
domine. Ce «lac de feu» au milieu duquel il voit, dans une vision
terrible, «s'élever à demi-corps une femme dévorée par les
flammes[562],» ce qu'il dit lui-même des premiers temps de son réveil,
où il vit, «à la naissance du jour (du jour de la grâce probablement) le
monstre infernal avec lequel il avait vécu[563];» la «frayeur
prodigieuse» dont il dit qu'il fut saisi à cette terrible vue, et dont
il ne croit pas «qu'il revienne de sa vie[564],» tout cela laisse, à ce
qu'il me semble, peu de part à la tendresse humaine dans le changement
de vie de l'abbé de Rancé; le héros de roman, le personnage élégiaque,
échappe quoi que l'on fasse: il ne reste, et c'est tant mieux peut-être
pour lui et pour nous, que le pécheur consterné, s'efforçant d'anticiper
par des souffrances volontaires, et par une vie aussi pareille que
possible à la mort, sur la justice du Juge éternel.

M. de Chateaubriand a grande envie de croire à la fameuse histoire de la
tête de mort; mais il y réussit à peine; encore moins parvient-il à nous
y faire croire. Outre la faiblesse des preuves, j'ose dire qu'avec cette
tête de Madame de Montbazon dans sa cellule, Rancé n'est plus le Rancé
que nous connaissons. Le fait, s'il était vrai, supposerait chez lui
quelque chose de romanesque et de tendre, que tout, dans sa vie de
pénitent et de réformateur, contredit hautement; eût-il voulu d'ailleurs
exproprier le tombeau, disputer à la mort quelque chose de ses droits,
et conserver la tête de sa maîtresse lorsqu'il se dépouillait de ses
lettres et de son portrait? Le personnage de Rancé manque-t-il pour cela
de poésie? Non assurément; rien de ce qui est grand n'en peut manquer;
mais c'est une autre poésie que celle des _Héroïdes_ de Colardeau.

J'ai parlé de grandeur, et non de vérité. Le christianisme de Rancé ne
représente qu'un côté de la vérité; mais l'erreur, parce qu'elle est
toujours vraie en partie, est capable de grandeur. C'est sans doute,
comme le dit M. de Chateaubriand, mettre le cynisme dans la religion que
de commander, comme ce moine de la Trappe, que notre corps soit jeté à
la voirie, et ce furieux mépris de la matière est, en religion, un
malentendu également grossier et funeste. C'est donc mauvais, mais ce
n'est pas petit. Eh bien! ce moine résumait, sous une forme brutale,
horrible, toute la pensée et toute l'œuvre de Rancé. C'est jusqu'au
suicide, exclusivement, qu'il a poussé la haine de la matière et de la
vie. Mourir est le premier et le dernier mot de sa philosophie
chrétienne. Je n'ai garde de m'en étonner. Ce qui m'étonne, ce que je ne
puis assez admirer, c'est que ce mot, aussi, n'ait pas été le premier et
le dernier de l'enseignement apostolique. Toutes les religions, toutes
les philosophies n'avaient su que maudire la matière ou la diviniser. Au
milieu de l'effroyable et universelle corruption des mœurs, l'ascétisme
outré semblait commandé à la religion nouvelle. Ne voulant pas chercher
ses moyens de succès dans l'extrême licence (le polythéisme d'ailleurs
ne lui laissait rien à faire dans ce genre), elle devait les chercher
dans l'extrême rigueur. Elle n'a fait ni l'un ni l'autre. Elle a osé,
d'un même coup, d'un même mot, dompter et réhabiliter la chair. Que
d'autres admirent uniquement la force du christianisme, c'est sa
modération qui me paraît miraculeuse; c'est sa modération qui me révèle
sa force et m'atteste sa divinité. Ce point de vue a peu occupé
l'apologétique: il le méritait pourtant, et il est grand temps qu'il
l'obtienne.

Au reste, c'est dans l'emportement contraire à cette modération qu'il
faut chercher Rancé: il y est tout entier. Rien de plus simple, à partir
de là, que cette existence, cette pensée, cette œuvre:

     «Rancé, dit M. de Chateaubriand, a beaucoup écrit; ce qui domine
     chez lui est une haine passionnée de la vie... Il enseigne aux
     hommes une brutalité de conduite à garder envers les hommes; nulle
     pitié de leurs maux. Ne vous plaignez pas, vous êtes faits pour les
     croix, vous y êtes attachés, vous n'en descendrez pas; allez à la
     mort, tâchez seulement que votre patience vous fasse trouver
     quelque grâce aux yeux de l'Éternel... Cette doctrine... n'est
     attendrie que par quelques accents de miséricorde qui s'échappent
     de la religion chrétienne. On sent comment Rancé vit mourir tant de
     ses frères sans être ému, comment il regardait le moindre
     soulagement offert aux souffrances comme une insigne faiblesse et
     presque comme un crime. Un évêque avait écrit à Rancé sur une
     abbesse qui avait besoin d'aller aux eaux; l'abbé lui répond:

     «Le mieux que nous puissions faire, quand nous voyons mourir les
     autres, est de nous persuader qu'ils ont fait un pas qu'il nous
     faut faire dans peu, qu'ils ont ouvert une porte qu'ils n'ont point
     refermée. Les hommes partent de la main de Dieu, il les confie au
     monde pour peu de moments; lorsque ces moments sont expirés, le
     monde n'a plus droit de les retenir, il faut qu'il les rende. La
     mort s'avance, et l'on touche à l'éternité dans tous les instants
     de la vie. On vit pour mourir; le dessein de Dieu, lorsqu'il nous
     donne la jouissance de la lumière, est de nous en priver. On ne
     meurt qu'une fois, on ne répare point par une seconde vie les
     égarements de la première: ce que l'on est à l'instant de la mort,
     on l'est pour toujours.»

     «Dans toutes ces pensées, extraites de ses différentes œuvres et
     recueillies par Marsollier, on ne retrouve que des redites de la
     même idée; c'est toujours dur, mais admirablement exprimé[565].»

On comprend que Rancé, penchant par caractère où nous venons de voir
qu'il penchait, «n'ait vu point d'autre porte à laquelle il pût frapper
pour retourner à Dieu que celle du cloître[566];» c'est lui-même qui le
dit. Cette idée, d'ailleurs, était une des idées, et, si l'on en croit
M. de Chateaubriand, une des bénédictions de l'époque. La vivacité des
esprits, attisée par la Fronde, alla se dépenser dans l'armée et dans
les monastères; la gloire et la religion furent les dérivatifs de la
liberté: «À l'abri derrière ses guerriers et ses anachorètes, la France
respira[567].» Mais cette porte ou ce port de la vie cénobitique, Rancé
fut quelque temps avant de pouvoir y pénétrer. Il trouva d'abord, on
peut le croire aisément, l'obstacle au dedans de lui; plus tard, ce fut
chez ses amis, chez les directeurs mêmes de sa vie. Il faut lire dans
l'auteur ces délibérations et ces combats. Nous disons volontiers avec
lui:

     «Ces _endroits_ de nos anciennes mœurs reposent. On aime à assister
     aux conversations de l'abbé de Rancé sur la légitimité des biens
     qu'on peut ou qu'on ne peut pas retenir, sur ce qu'il est permis de
     garder, sur ce qu'on est obligé de rendre, sur le compte de ses
     richesses que l'on doit à Dieu. Ces scrupules de conscience étaient
     alors les affaires principales; nous n'allons pas à la cheville du
     pied de ces gens-là[568].»

Je dis à mon tour: Ces _endroits_ du livre reposent, font du bien. On
aime à se rappeler encore celui-ci:

     «Le repentir vous isole de la société et n'est pas estimé à son
     prix. Toutefois l'homme qui se repent est immense; mais qui
     voudrait aujourd'hui être immense sans être vu[569]?»

«En voulant se réduire à la pauvreté, Rancé, dit l'auteur, éprouvait les
difficultés qu'on rencontre à s'enrichir[570].» Il les surmonta.
Débarrassé de ses biens, il alla prendre possession de la pauvreté, en
prenant possession de la Trappe, dont il était, depuis son enfance, abbé
commendataire. La maison et la règle, tout n'était que débris; «les
moines eux-mêmes, dit l'auteur, n'étaient que des ruines de
religieux[571].» Hommes et choses, il fallait tout rebâtir. Tout fut
rebâti. De nouveaux moines vinrent de Perseigne à la Maison-Dieu; et
c'est alors seulement que Rancé, sortant de ses incertitudes, conçut le
dessein de devenir abbé régulier, d'abbé commendataire qu'il était.
C'était tout simplement mettre la vérité à la place de la fiction.
Croira-t-on qu'un tel dessein ait pu rencontrer des résistances? Louis
XIV avait ses raisons pour maintenir, autant que possible, les bénéfices
en commende: cette manière de se faire libéral du bien d'autrui
accommodait sans doute le grand roi. Au lieu de dire à Rancé: Soyez en
effet ce dont vous portez le nom, l'État, l'époux de l'Église, lui dit:
Ne soyez point ce que vous devez être; et l'on défendit comme un
principe le mépris de tous les principes. Il fut enfin permis à Rancé de
remplir son devoir, mais sans que cela pût tirer à conséquence, et il
fut réservé qu'après lui l'abbaye retournerait en commende.

Après un roi qui ne veut pas qu'un abbé remplisse les devoirs de sa
charge, vient un pape qui s'oppose à la réforme d'un couvent. Entre la
_commune_ et l'_étroite_ observance, le pontife décide en faveur de la
première, et fait une règle du relâchement de la règle. Deux voyages de
Rancé à Rome «pour réclamer, dit l'auteur, non de l'argent, mais la
misère[572],» furent inutiles.» La fureur d'être pauvre et de
disparaître semblait à Rome les Petites-Maisons ouvertes[573].» C'était
peu d'être tout simplement éconduit, Rancé fut joué. «Pourvu d'une
bénédiction, il partit au mois d'avril, et il était accompagné du
jugement du pontife qui condamnait l'étroite observance[574].» Il se
trouva maître cependant, la suite le prouve, de régler la Maison-Dieu
selon l'esprit de ces mots énergiques dont il a fait le préambule des
constitutions de son abbaye: «Quiconque voudra y demeurer n'y doit
apporter que son âme: la chair n'a que faire là-dedans[575].»

Le récit de ces deux séjours à Rome est à la fois un excellent morceau
d'histoire et un piquant tableau de mœurs. La poésie s'y mêle, en dépit
du héros, volontairement insensible aux souvenirs et aveugle aux
merveilles de l'antique métropole du monde. Rancé ne voit rien, mais son
historien regarde pour lui. L'écrivain, selon sa coutume, se fait une
place dans son livre:

     «Ô Rome, te voilà donc encore! Est-ce ta dernière apparition?
     Malheur à l'âge pour qui la nature a perdu ses félicités! Des pays
     enchantés où rien ne vous attend, sont arides: quelles aimables
     ombres verrais-je dans les temps à venir? Fi! des nuages qui volent
     sur une tête blanchie[576].»

Au reste, que Rancé ne voie rien de la poésie de Rome, et qu'il n'en ait
point rapporté, nous voyons, nous, celle qu'il y a portée. Son
indifférence pour Rome, sa seule présence à Rome, ne sont-elles pas de
la poésie? Et l'auteur n'a-t-il pas quelque droit de s'écrier: «Il n'y a
peut-être rien de plus considérable dans l'histoire des chrétiens que
Rancé priant à la lumière des étoiles, appuyé contre les aqueducs, des
Césars, à la porte des catacombes[577]?»

Si Rancé eût été un barbare, il eût été inutile de signaler son
indifférence. Mais Rancé était un très bel esprit. Son style n'est pas
seulement un des plus beaux du dix-septième siècle, c'est le style d'un
homme d'imagination. Qu'on lise, si l'on en veut la preuve, les passages
transcrits par M. de Chateaubriand, pages 193 à 199 de son livre, et que
nous voudrions bien transcrire à notre tour. Quand l'art se présenta à
Rancé sous le nom de religion, il n'eut garde de l'éconduire. «Dans
l'église de son monastère, il remplaça, et il eut tort, dit M. de
Chateaubriand, il remplaça par un beau groupe cette Vierge de peu de
prix qui, sur la cime des Alpes, rassérène les lieux battus des
tempêtes[578].» Rancé put renoncer à toutes les élégances de la vie;
convoqué à l'assemblée générale de son ordre, à Paris, il put «se rendre
au lieu de la réunion dans une charrette comme un mendiant; affectation,
dit M. de Chateaubriand, dont il ne put débarrasser sa vie[579];» mais
on ne se défait pas à volonté des élégances de l'esprit, autre luxe de
la vie; on ne se sépare pas plus aisément de celles des mœurs, et je ne
connais aucune chose plus agréable ni beaucoup d'aussi touchantes que la
parfaite distinction des manières dans une sainte grossièreté de
l'existence matérielle. Ce trait n'a point échappé à l'auteur:

     «L'abbé de Prières voulut parler à Rancé; celui-ci alla le trouver
     à quatre lieues de Paris: le grand conspirateur de solitude le
     charma; car l'abbé Le Bouthillier (Rancé) avait des bienséances
     difficiles à distinguer de la véritable humilité: un éclair de la
     vie passée de l'homme du monde plongeait dans les rudesses de la
     Foi[580].»

Quoi qu'il en soit, cette barbarie préméditée alla, chez l'abbé de
Rancé, aussi loin que la volonté pouvait la mener. On ne peut guère
s'empêcher d'être ce qu'on est; mais ce que l'on a fait pendant un
temps, on peut s'empêcher de le faire. Rancé, commentateur d'Anacréon à
douze ans, tête puissante à qui tous les travaux de l'intelligence
étaient un jeu, se défendit à lui-même et proscrivit dans sa communauté
toute culture de l'esprit. Il fit usage de tout ce qu'il avait
d'érudition pour prouver, contre Mabillon, que l'érudition ne convenait
pas aux moines. C'est un charmant épisode que l'histoire de cette
polémique de Rancé avec le bon et vénérable bénédictin, écrivant, pour
les jeunes moines de Saint-Maur, l'apologie des études qui ont tant
honoré leur communauté. Je ne sais qui des deux l'emporta dans la lutte;
Mabillon avait bien de la raison, Rancé bien de l'esprit; mais je crois
que le second avait, pour s'effrayer de la culture des lettres, quelques
motifs que le premier n'avait pas: le monde, qui n'eût repris Rancé par
aucun autre endroit, eût pu le reprendre par là, et je dirais, si je
l'osais, qu'il aimait trop les lettres pour les haïr médiocrement.
Voici, à deux pas de l'épisode, quelques mots bons à recueillir:

     «Il se laissa entraîner... à rassembler ces discours. Ainsi se
     trouva formé peu à peu le traité qu'il intitula: _De la sainteté et
     des devoirs de la vie monastique_... Une copie tomba entre les
     mains de Bossuet, qui exigea que l'ouvrage fût rendu public. Rancé
     avait jeté l'ouvrage au feu, et on en avait retiré des cahiers à
     demi brûlés. Par une de ces lâchetés communes aux auteurs, Rancé
     avait repris les débris de l'incendie, et les avait retouchés; une
     de ces copies postflammes était parvenue à Bossuet[581].»

Ah! si Rancé, dans toute la maturité de son christianisme, succomba
pourtant à l'une de ces _lâchetés_ communes aux auteurs, ou au commun
des auteurs, ne vous étonnez pas qu'il ait réduit ses moines aux plus
grossiers travaux; la gloire de l'esprit et du bien dire est un des plus
terribles démons.

Je n'entre pas dans le détail des réformes consommées à la Trappe par
l'abbé de Rancé. On les connaît, et l'auteur est là pour les réciter à
merveille à qui ne les connaît pas. Bornons-nous à dire que tout, dans
le système de Rancé, revient à retrancher de la vie physique et
intellectuelle tout ce qu'on en peut retrancher sans la détruire. Ce
qu'il faisait comme abbé dans son couvent, il le faisait dans d'autres
communautés à titre de directeur ou de conseiller. Nous citerons ici une
de ces consultations, et pour elle-même et pour les réflexions dont
l'auteur l'accompagne:

     «L'abbesse d'une célèbre abbaye de Paris ayant lu l'ouvrage _De la
     sainteté et des devoirs de la vie monastique_, ne voulut plus
     consentir qu'on introduisît la musique dans son couvent: elle en
     écrivit à Rancé; l'abbé répondit: «La musique ne convient point à
     une règle aussi sainte et aussi pure que la vôtre; est-il possible
     que vos sœurs soient si aveugles... qu'elles ne s'aperçoivent pas
     qu'elles introduiraient un abus dont elles doivent avoir un entier
     éloignement!»

     «Rancé était de l'avis des magistrats de Sparte: ils mirent à
     l'amende Terpandre pour avoir ajouté deux cordes à sa lyre. Les
     nonnes persistèrent; le monde rit de ces discordes qui pensèrent
     renverser une grande communauté. Le ciel mit fin aux divisions,
     comme Virgile nous apprend que l'on apaise le combat des abeilles:
     un peu de poussière jetée en l'air fit cesser la mêlée. Il survint
     aux religieuses qui voulaient chanter, des rhumes: elles
     reconnurent que la main de Dieu s'appesantissait sur elles. Rancé,
     du reste, avait raison: la musique tient le milieu entre la nature
     matérielle et la nature intellectuelle; elle peut dépouiller
     l'amour de son enveloppe terrestre ou donner un corps à l'ange:
     selon les dispositions de celui qui les écoute, ses mélodies sont
     des pensées ou des caresses[582].»

Il n'y a pas de solitude pour la gloire. La réputation que Rancé s'était
faite par sa réforme et par ses nombreux écrits, le répandait dans le
monde et presque dans le siècle, tout cloîtré qu'il était. L'homme qui
écrit ne peut jamais dire:

     Sine me, liber, ibis in Urbem[583].

Il y accompagne toujours son livre, s'il ne l'y a précédé par la pensée.
Écrire pour le public, c'est déjà sortir de chez soi. On n'est pas libre
non plus, quand on porte le poids d'une certaine autorité, de rester
neutre dans les questions qui s'agitent. Il s'en éleva, du temps de
Rancé, où chacun dut voter. Le parti dominant, quand il se sent très
fort ou très menacé, ne se contente pas du silence. Rancé dut s'excuser
de n'avoir pas parlé contre les jansénistes; qui ne les attaquait pas
les aimait, et Rancé, en effet, se sentait du goût pour eux. Il se
renfermait d'ailleurs, à leur égard, dans un système de tolérance auquel
Bossuet le fit renoncer. Il faut voir, dans quelques belles pages,
recueillies par M. de Chateaubriand, comment il se défendait de les
juger et se justifiait de n'avoir point, ni le premier, ni le dernier,
jeté la pierre contre eux. Il finit pourtant par la jeter à son tour.

On peut, avec tout cela, observer le vœu de pauvreté, mortifier sa
chair, mais tout cela rompt la clôture. À l'époque singulière dont nous
parlons, les couvents étaient dans le monde. La religion était affaire
d'État plus que toute autre chose, et la clôture souvent, au lieu de
vous cacher, vous mettait en vue. Que n'était-ce point de la Trappe et
de son nouveau fondateur? «Le monde, dit l'historien de Rancé, accourait
à la Trappe; la cour, pour voir le vieil homme converti, pour en rire ou
pour l'admirer; les savants, pour causer avec le savant; les prêtres,
pour s'instruire aux leçons de la pénitence[584].» Je ne répéterai pas
tous les noms que je trouve cités; celui d'un M. Thiers, personnage
érudit et plaisant, «qui se moquait de tout, même lorsqu'il était
sérieux, et dont le choix eût été bientôt fait si on lui eût proposé
d'être Rabelais ou roi de France[585],» importe assez peu ici, quoiqu'il
ait écrit la _Sauce Robert_ et l'_Histoire des perruques_. Mais on
n'oubliera pas que la Trappe fut un lieu de pèlerinage pour deux
majestés, l'une debout, l'autre tombée, Bossuet et Jacques II.
Saint-Simon, qui, si j'ai bonne mémoire, hâtait la conclusion d'une
affaire d'honneur, c'est-à-dire se dépêchait de se battre pour aller
s'édifier auprès de son illustre ami M. de la Trappe, n'est pas un des
hôtes les moins mémorables de ce château-fort de la pénitence.
L'extravagant et ingénieux Santeuil passe, sous la conduite de l'auteur,
à peu de distance du monastère. Une seconde galerie de portraits fait
pendant à celle par laquelle s'ouvre le volume; mais cette fois la
figure de Rancé domine. On est bien aise d'apprendre que cette solitude
incessamment violée, ce silence devenu une rumeur, une clameur,
l'affligent et l'effrayent.

     «Les hommes, dit-il, ne se lasseront-ils jamais de parler de moi?
     Ce serait une chose bien douce d'être tellement dans l'oubli que
     l'on ne vécût plus que dans la mémoire de ses amis,»--«cris de
     tendresse, dit l'auteur, qui rarement échappent à l'âme fermée de
     Rancé[586].»

Quand il meurt, accablé de travail plutôt que _vaincu du temps_, on
éprouve un double soulagement, car il y a une double délivrance: la mort
l'affranchit à la fois du monde et de la solitude.

L'auteur, lui, n'est pas soulagé. Son esprit oscille, d'une ligne à
l'autre, entre l'admiration et la pitié: il y a dans cette destinée de
main d'homme quelque chose qui l'embarrasse:

     «Rancé habita trente-quatre ans le désert, ne fut rien, ne voulut
     rien être, ne se relâcha pas un moment du châtiment qu'il
     s'infligeait. Après cela put-il se débarrasser entièrement de sa
     nature? ne se retrouvait-il pas à chaque instant comme Dieu l'avait
     fait? Son parti pris contre ses faiblesses a fait sa grandeur; il
     avait composé de toutes ses faiblesses punies un faisceau de
     vertus[587]...»

Et plus loin:

     «Cette vie ne satisfait pas, il y manque le printemps: l'aubépine a
     été brisée lorsque ses bouquets commençaient à paraître. Rancé
     s'était proposé de courir le monde pour chercher des aventures.
     Qu'eût-il trouvé[588]?...»

     «Les hommes qui ont vieilli dans le désordre pensent que, quand
     l'heure sera venue, ils pourront facilement _renvoyer de jeunes
     grâces à leur destinée_ comme on renvoie des esclaves. C'est une
     erreur; on ne se dégage pas à volonté des songes; on se débat
     douloureusement contre un chaos où le ciel et l'enfer, la haine et
     l'amour, l'indifférence et la passion se mêlent dans une confusion
     effroyable. Vieux voyageur alors, assis sur la borne du chemin,
     Rancé eût compté les étoiles en ne se fiant à aucune, attendant
     l'aurore qui ne lui eût apporté que l'ennui du cœur et la disgrâce
     des années. Aujourd'hui il n'y a plus rien de possible, car les
     chimères d'une existence active sont aussi démontrées que les
     chimères d'une existence désoccupée... Pour un homme comme Rancé,
     il n'y avait que le froc; le froc reçoit les confidences et les
     garde; l'orgueil des années défend ensuite de trahir le secret, et
     la tombe le continue[589].»

Il y aurait bien des réflexions à faire sur ce peu de lignes. Que de
vérités! que d'erreurs! Ne dirait-on pas que l'auteur aussi «se débat
douloureusement contre un chaos?» Ce livre est bien de notre temps, car
il ne conclut pas. Il est bien d'une époque où, comme il le dit
lui-même, «l'esprit humain n'a plus la force de se tenir debout[590].»
Pourtant un instinct élevé, ou plutôt une lumière plus élevée que tous
les instincts, dicte à l'écrivain quelques jugements fermes, hardis,
dignes d'un autre âge. Il y a de l'indépendance, et mieux que de
l'indépendance, dans ce remarquable passage:

     «Qu'un homme soit rédimé au prix des plus grands malheurs, son
     rachat vaut mieux que tous ces malheurs; qu'une révolution renverse
     un État ou en change la face, vous croyez qu'il s'agit des
     destinées du monde? Pas du tout: c'est un particulier, et peut-être
     le particulier le plus obscur, que Dieu a voulu sauver: tel est le
     prix d'une âme chrétienne[591].»

Comment l'homme qui a écrit ces lignes a-t-il pu nous parler ensuite du
froc qui reçoit les confidences, et de l'orgueil qui les garde[592]?

Nous croyons que, dans sa manière de comprendre la religion et la vie,
Rancé erra grandement, et nous ne prétendons pas le justifier en
ajoutant qu'il erra avec toute une église, avec un siècle tout entier;
mais nous aimons un esprit «qui avait la force de se tenir debout.» Nous
lui envions sa décision, sa conséquence et sa foi. Un mot de Rancé, cité
deux fois dans ce livre, nous a vivement frappé et s'enfonce dans notre
mémoire:

     «La Trappe durera ce qu'elle doit durer. Si, dans les âges
     supérieurs, on s'était conduit par cette considération qu'il n'y a
     rien qui ne soit sujet à la décadence, où en serait aujourd'hui le
     champ de Jésus-Christ[593]?»

Tout l'homme ne se révèle-t-il pas à vous dans cette seule phrase? N'y
a-t-il pas là toute une philosophie? Ce n'est pas assurément celle de
notre temps. Qui ne calcule en effet sur la décadence? Qui ose dire: «La
Trappe durera ce qu'elle doit durer?» Qui, d'un cœur tranquille, oppose
la liberté à la nécessité? Qui va en avant, les yeux fermés, sur la foi
de Dieu et des principes? Mais laissons ces questions, et revenons au
livre de M. de Chateaubriand.

L'histoire de Rancé est l'histoire d'un moine, d'un moine dont
l'impitoyable logique a poussé l'idée claustrale à ses dernières
conséquences. Ne fut-il rien de plus? Ses écrits (nous avons la
confusion de dire que nous ne les connaissons pas) ne renferment-ils que
cela? Nous avons peine à le croire, et nous voudrions les voir analysés.
Rancé, nous l'espérons, y gagnerait. Il est déjà bien grand dans sa
biographie, grand de caractère et d'esprit, et présentant, jusque dans
les erreurs de son zèle, un type suprême de cette loi de justice et de
ce besoin d'expiation, qui, sous les formes les plus diverses, se
manifeste ou se trahit chez les hommes les plus divers. Tout le monde
remerciera M. de Chateaubriand de l'obéissance pieuse qui lui a fait
ajouter quelques pages admirables à toutes les admirables pages que nous
lui devons déjà; tout le monde se sentira triste de la tristesse dont
cet ouvrage est pénétré, tristesse sans larmes, désenchantement amer,
qui ne daigne demander à la terre ni consolation ni pitié, mais qui,
nous aimons à le croire, a su les chercher ailleurs. Tout le monde
enfin, bon nombre de lecteurs du moins, regretteront que l'auteur n'ait
pas donné à son ouvrage le mérite de l'unité de ton. Il l'eût facilement
obtenu en imposant une règle à la richesse de sa mémoire, en évitant ou
en ne cherchant pas certains rapprochements. Le talent a plus de charges
que d'immunités; toutes les pensées, tous les sujets, ne sont pas
également dignes d'une plume éloquente; les grâces de la parole sont
pudiques et fières; elles craignent les mésalliances; et quand je
rencontre dans cette _Vie de Rancé_, certains traits, certaines
anecdotes, je ne puis m'empêcher de dire, avec un anachorète cité par
l'auteur lui-même: «Ce n'est pas pour cela que les abeilles volent le
long des ruisseaux pour ramasser un miel si doux.»

Il est impossible de le taire; cette vie de Rancé n'est pas celle que
nous attendions et celle dont, par avance, nous nous étions réjouis.
Nous ne demandions pas à l'écrivain un nouveau chef-d'œuvre; nous
demandions au vieillard quelques-unes de ces paroles qui ne sont pas
encore du ciel, mais qui ne sont plus de la terre: ce sujet, que nous
avions cru de son choix, les faisait espérer; il nous les devait. Il y a
des paroles sérieuses dans ce livre, mais ce livre n'est pas sérieux, et
ce n'est pas pour les lecteurs seulement que nous en avons du regret. Un
sceau peut-être est posé pour jamais sur ces lèvres d'or; s'il en est
ainsi, à la bonne heure; à défaut des paroles que nous n'entendrons
plus, puisse le silence être béni!



V

Vie de Rancé.

Deuxième édition, revue, corrigée et augmentée.

1 vol. in-8°. Paris, 1844[594].


Le soin que nous avons pris de collationner d'un bout à l'autre les deux
éditions de la _Vie de Rancé_ nous a donné la preuve de l'attention
accordée par l'illustre auteur aux vœux de la critique. On ne pouvait
entrer plus franchement ni davantage abonder dans le sens de la
principale observation à laquelle a donné lieu la _Vie de Rancé_.
Déférence respectable et touchante! Il est peut-être encore plus beau de
se réformer ainsi que de n'avoir pas eu à se réformer. «Cette envie,
pour nous servir ici des expressions d'un héros, ne prend guère aux
victorieux et aux barbes grises;» mais elle est naturelle à un noble
esprit.

Des pages entières de la première édition ont disparu dans la seconde;
mais de plus belles, de meilleures en ont pris la place: _feliciores
inserit_. De ce nombre sont celles sur le P. de Chaumont, missionnaire
qui emportait au bout de l'univers une lettre de l'abbé de la Trappe,
comme une relique assez puissante pour conjurer les tempêtes. Comment
ces images n'auraient-elles pas entraîné encore une fois sur les plaines
de l'Océan et vers le pays du soleil l'antique pèlerin de la Syrie,
l'aventureux compagnon des courses désolées de René? Tout un vol de
souvenirs et de rêves s'échappe avec une harmonieuse confusion du sein
de cette imagination toujours jeune et toujours émue, de même qu'au
lever du jour mille oiseaux à l'aile dorée s'envolent du milieu d'une
feuillée murmurante:

     «Ainsi les mers et les naufrages entrent à la Trappe, comme le
     siècle de Louis XIV y était entré par des bois où l'on entend à
     peine un son. La manière dont les hommes de ce temps voyaient le
     monde ne ressemblait pas à celle dont nous l'apercevons
     aujourd'hui. Il ne s'agissait jamais pour ces hommes d'eux-mêmes;
     c'était toujours de Dieu qu'ils parlaient. Ces souvenirs que Rancé
     envoyait aux océans par un missionnaire se rattachaient à son
     _arrière-vie_, lorsqu'il avait songé à cacher ses blessures parmi
     les pasteurs de l'Himalaya. Tous les rivages sont bons pour
     pleurer. Il aurait vu, s'il avait suivi ses premiers desseins, ces
     rizières abandonnées quand l'homme qui les sema est passé depuis
     longtemps; il aurait suivi des yeux ces aras blancs qui se reposent
     sur les manguiers du tombeau de Tadjmahal; il aurait retrouvé tout
     ce qu'il eût aimé dans son jeune âge, la gloire des palmiers, leur
     feuillage et leurs fruits; il se serait associé à cet Indien qui
     appelle ses parents morts aux bouches du Gange, et dont on entend
     la nuit les chants tributaires qu'accompagnent les vagues de la mer
     Pacifique[595].»

Quels tableaux vis-à-vis des noirs ombrages de la Maison-Dieu!
Versailles à peine est plus différent.

Laissons au lecteur le plaisir de chercher lui-même dans l'ouvrage et de
découvrir jusque dans les moindres interstices des jeunes pousses d'une
verdure si vive. Bornons-nous à remarquer encore que la _Vie de Rancé_,
qui forme aujourd'hui quatre livres au lieu de trois, paraît mieux
divisée, et qu'en plusieurs endroits la matière est distribuée avec plus
de soin. Le caractère général du style est demeuré le même; à certains
égards nos remarques subsistent: nous n'y reviendrons pas; il nous plaît
mieux de dire qu'une seconde lecture nous a rendus attentifs à des
beautés qui, la première fois, nous avaient presque échappé. Ce sont de
belles pages que celles qui retracent les derniers moments de Rancé;
l'auteur savait bien que la simplicité est l'ornement de la grandeur; et
quand il a mêlé ses pensées au récit de cette scène auguste, elles ont
été dignes du sujet. On peut avoir des doutes sur cette phrase
assurément bien hardie: «Il n'y avait personne pour porter la main sur
le cœur de ce christ;» mais qui n'aimerait la réflexion suivante:

     «Cette famille de la religion autour de Rancé avait la tendresse de
     la famille naturelle et quelque chose de plus; l'enfant qu'elle
     allait perdre était l'enfant qu'elle allait retrouver; elle
     ignorait ce désespoir qui finit par s'éteindre devant
     l'irréparabilité de la perte. La foi empêche l'amitié de mourir:
     chacun en pleurant aspire au bonheur du chrétien appelé; on voit
     éclater autour du juste une pieuse jalousie, laquelle a l'ardeur de
     l'envie, sans en avoir le tourment[596].»

[1: Ces matériaux sont 1° pour le _cours_ une _autographie_ préparée et
revue par Vinet, 2° pour les articles, le journal où ceux-ci ont paru:
_Le Semeur_. Nous avons pu utiliser pour cette édition l'exemplaire du
cours autographié qui appartenait à Vinet, et qui est aujourd'hui à la
bibliothèque de la Faculté de théologie de l'Église libre du canton de
Vaud.]

[2: Voir plus loin le 2e article dans "Chateaubriand--Études historiques
et littéraires". Nous avons aussi complété un court article de Vinet sur
la deuxième édition de _Rancé_. Il en sera question plus loin.]

[3: Il avait été «installé» en même temps que Sainte-Beuve, qui
professa, comme on sait, une année à Lausanne. Il y donna son _Port
Royal_.]

[4: Rambert: _Alexandre Vinet_. 3e édition Tome II, 194.]

[5: Henri Lutteroth, directeur du _Semeur_.]

[6: Inédit.]

[7: On sait que Vinet notait sur un _agenda_ toutes ses occupations de
la journée. Il y notait aussi parfois ses réflexions sur divers sujets.]

[8: Il s'agit des exercices homilétiques, dirigés par le professeur.]

[9: Théophile Passavant, ancien pasteur, à Bâle.]

[10: _Lettres de Vinet_, II, 228.]

[11: Auguste Jaquet, conseiller d'État du canton de Vaud.]

[12: Inédit.]

[13: Vinet était absent ce jour-là; il était au Châtelard, sur Clarens,
depuis le 4 avril; il rentra à Lausanne le 16.]

[14: Mme Juste Olivier, femme du poète.]

[15: Libraire à Paris.]

[16: Alexis Forel, membre du Grand Conseil du canton de Vaud.]

[17: Inédit.]

[18: Inédit.]

[19: Inédit.]

[20: Inédit.]

[21: _Alexandre Vinet_. 3e édition. Tome II, 210.]

[22: Samuel Chappuis, professeur à la faculté de théologie de l'académie
de Lausanne.]

[23: Rambert, _ouv. cité_, II, 211.]

[24: Cité par Rambert, _ouv. cité_, II, 211.]

[25: _Revue Suisse_, VII, 133.]

[26: Adèle, née Vernet, veuve du baron Auguste de Staël, qui était fils
de Mme de Staël.]

[27: _Lettres de Vinet_, II, 224.]

[28: _Ibid_, II, 236.]

[29: Il s'agit d'un cours sur les poètes. Nous en reparlerons.]

[30: Inédit.]

[31: Voir plus vers la fin du "Chapitre premier--L'Essai sur les
révolutions", un passage sur la mélancolie de Chateaubriand qui n'est
pas très clair.]

[32: Sainte-Beuve: «À partir de 1811, en regardant au fond de la pensée
de Madame de Staël nous y découvrirons par degrés le recueillement que
la religion procure, la douleur qui mûrit, la force qui se contient, et
cette âme jusque-là violente comme un Océan, soumise aussi comme lui, et
rentrant avec effort et mérite dans ses bornes. Nous verrons enfin, au
bout de cette route triomphale, comme au bout des plus humblement
pieuses... nous verrons une croix...» _Portraits de femmes_. (L'article
est de mai 1835.)]

[33: Rambert, _ouv. cité_, I, 264.]

[34: Charles Scholl, pasteur à Lausanne.]

[35: Rambert, _ouv. cité_, I, 264.]

[35: _Ibid_, I, 329.]

[36: 27 octobre 1836.--_Lettres de Vinet_, I, 462.]

[37: 5 novembre 1836.--_Lettres de Vinet_, I, 464 et suiv.]

[38: Quelques jours auparavant, Vinet avait fait passer dans le _Semeur_
du 2 novembre 1836 (Tome V, page 352) le petit article suivant:

_«À Monsieur le Rédacteur du «Semeur»,_

»Le terme de _vérité païenne_ dont j'ai fait usage en rendant compte de
quelques-unes des idées de l'_Essai_ de M. de Chateaubriand _sur la
littérature anglaise_, a pu être pris par quelques personnes dans un
sens bien éloigné de mon intention. J'appelle _vérité païenne_ ce que
l'homme peut mettre de vérité dans ses pensées et dans ses écrits sans
le secours du christianisme, ce que la nature enseigne à l'humanité, et
la méditation aux Socrate et aux Platon. En tous cas cette vérité c'est
la vérité; il n'y en a pas deux, l'une vraie et l'autre fausse; et il ne
saurait y avoir d'opposition entre elles non plus qu'entre le soleil et
l'aurore. Seulement la vérité païenne est bornée; à une certaine
distance de son foyer ses rayons pâlissent et meurent. J'ai regretté que
l'auteur de _l'Essai_ appliquât cette lumière trop courte à des
questions dont une autre lumière (la lumière de la Parole divine) peut
seule éclairer les profondeurs. Mais en parlant d'une vérité _païenne_,
je n'ai garde de transporter cette épithète à l'auteur lui-même; je le
crois catholique sincère, fort éloigné de toute intention païenne, et
prêt à toutes sortes de sacrifices pour le culte que son génie a protégé
dans les mauvais jours.--Je donne cette explication dans mon propre
intérêt, afin qu'un mot mal compris ne fasse pas mal comprendre mon
intention, pleine de respect, et j'oserai ajouter d'affection.

»Agréez, etc...»

J'ai pensé qu'il était utile de reproduire cette page de Vinet, sinon
dans le corps du volume, du moins dans la préface. Je dois ajouter que
c'est M. Philippe Bridel qui me l'a signalée, et je profite de cette
occasion pour ajouter que c'est également à l'inépuisable et prévenante
obligeance de M. Philippe Bridel que je dois de connaître la plupart des
documents que j'ai utilisés dans cette préface.]

[39: Inédit.]

[40: _Lettres de Vinet_, II, 240 (texte rétabli d'après une meilleure
copie). Cette lettre est du 16 et non du 10 juin 1844.]

[41: Il y a peut-être quelque exagération dans tout ceci. Je doute fort
de la «simplicité» de Chateaubriand. J'en doute d'autant plus que j'ai
sous les yeux une lettre de Chateaubriand à son éditeur, que le _Journal
de Genève_ vient de reproduire, et qui montre bien que l'auteur de Rancé
n'était pas si «simple» que cela. La voici:

«Nous voilà en vente, mon cher Monsieur, et jusqu'à présent l'_affaire_
se présente bien. Si vous n'avez pas trop tiré, il y aurait de
l'avantage à pouvoir faire, le plus tôt possible, une seconde édition.
Je suis à même de faire entrer dans cette seconde édition des morceaux
que j'avais retirés de la première et qui font des vides assez
remarquables pour les hommes accoutumés à lire. Veuillez donc me dire où
vous en êtes, et s'il serait bon d'annoncer bientôt une seconde édition.
Si la première n'a pas été _tirée à un trop grand nombre_, on pourrait
arrêter le tirage et annoncer une seconde édition à laquelle j'ai une
douzaine de pages à ajouter. Un mot de réponse à tout cela, s'il vous
plaît. Vous savez l'ancien adage: _Il faut battre le fer pendant qu'il
est chaud_. On dit chez vous qu'on ne sait pas encore quand vous
revenez, mais j'ai toujours grande envie de vous voir.

»À vous, à vous.

»CHATEAUBRIAND.»

Cette lettre adressée par Chateaubriand à l'éditeur Delloye au sujet de
l'apparition de la Vie de Rancé est datée de Paris, 9 mai 1844.]

[42: Inédit.]

[43: Ami Bost, pasteur, né à Genève.]

[44: Un autre article sur Chateaubriand (_Des derniers écrits politiques
de M. de Chateaubriand_) qui a paru dans le _Semeur_, du 23 janvier
1833, et qu'on serait aussi tenté d'attribuer à Vinet,--mais moins,--est
de Guillaume de Félice, pasteur à Bolbec, plus tard professeur à la
Faculté de théologie de Montauban.]

[45: M. Lutteroth à M. Ch. Secrétan.]

[46: M. Monnard, professeur ordinaire de littérature française à
l'Académie de Lausanne, absent pendant le semestre d'hiver 1844, et dont
M. Vinet s'était chargé de continuer le cours.]

[47: Passage supprimé dans les deux éditions antérieures. Voir la
Préface.]

[48: _De l'Influence des Passions_, section III, chapitre IV, _De la
Bienfaisance_.]

[49: Passage supprimé dans les deux éditions antérieures. Voir la
Préface.]

[50: _Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau_. Lettre
III.]

[51: _Delphine_, Ve partie, lettre XVII.]

[52: _Introduction aux manuscrits de M. Necker_.]

[53: _Ibid_.]

[54: Passage supprimé dans les deux éditions antérieures. Voir Préface.]

[55: Mot supprimé dans les éditions antérieures.]

[56: Passage supprimé dans les éditions antérieures. Voir Préface.]

[57: _De l'Allemagne_, IIIe partie, chap. XIX. Le titre de ce chapitre
est: _De l'amour dans le mariage_.]

[58: _Lettres sur les écrits et sur le caractère de J.-J. Rousseau_.
Lettre VI.]

[59: Mot supprimé dans les éditions antérieures.]

[60: _Introduction aux manuscrits de M. Necker._]

[61: _De la Littérature_, IIe partie, chap. IV.]

[62: _Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau_. Lettre
IV.]

[63: Préface de _Mirza_.]

[64: Sur ce passage voir la Préface du présent volume.]

[65: _Mélanges de littérature et de politique._]

[66: _Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau_. Lettre
Ire.]

[67: Lettre II.]

[68: Ire Partie, chap. Ier.]

[69: _Ibid_.]

[70: IIe Partie, chap. II]

[71: Les passages entre crochets ont été supprimés dans les éditions
antérieures. Voir Préface.]

[72: Introduction.]

[73: Section III, chap. Ier]

[74: Introduction.]

[75: Section III, chap. IV.]

[76: Section Ire, chap. III, vers la fin.]

[77: Section Ire, chap. VII.]

[78: Section Ire, chap. VIII.]

[79: Conclusion.]

[80: _Ibid_.]

[81: Section II, chap. II.]

[82: Section II, chap. IV.]

[83: Section III, chap. II.]

[84: Conclusion, dernier paragraphe.]

[85: Section II, chap. III.]

[86: Section Ire, chap. IV.]

[87: Section Ire, chap. VIII.]

[88: Section III.]

[89: Vinet se cite ici lui-même. Voir _Semeur_, tome V, page 260.]

[90: IIe Partie, chap. V.]

[91: _Ibid_.]

[92: IIe Partie, chap. Ier.]

[93: _Ibid_.]

[94: IIe Partie, conclusion.]

[95: _Ibid_.]

[96: IIe Partie, chap. 1er.]

[97: Discours préliminaire.]

[98: Ire Partie, chap. I.]

[99: Section Ire, chap. Ier.]

[100: _Essai sur les Révolutions_, Ire partie, chap. XIV. Édition des
Œuvres complètes. Tome Ier, page 89, note _a_ (1826). Voici la même
affirmation dans le texte de 1797: «Le vice et la vertu, d'après
l'histoire, paraissent une somme donnée qui n'augmente ni ne diminue;
les sciences, au contraire, des inconnues qui se dégagent sans cesse.
Que devient le système de perfection?» IIe Partie, chap. LVI.]

[101: Les éditions antérieures et le manuscrit de Vinet portent
_invisiblement_. La correction _visiblement_ s'impose.]

[102: Ire Partie, chap. XI.]

[103: Ire Partie, chap. X.]

[104: Ire Partie, chap. XI.]

[105: IIe Partie, chap. V.]

[106: Ire Partie, chap. XV.]

[107: Ire Partie, chap. XI.]

[108: Ire Partie, chap. VII.]

[109: IIe Partie, chap. Ier.]

[110: IIe Partie, chap. V.]

[111: _Ibid_.]

[112: _Ibid_.]

[113: _Ibid_.]

[114: _Ibid_.]

[115: IIe Partie, chap. VIII.]

[116: _Ibid_.]

[117: _Ibid_.]

[118: IIe Partie, chap. VI.]

[119: IIe Partie, chap. IX.]

[120: _Semeur_, tome V, page 260.]

[121: _Lettre à M. de Fontanes, sur la deuxième édition de l'ouvrage de
Madame de Staël_. (Œuvres complètes de Chateaubriand, tome XIV.)]

[122: Articles insérés dans le _Mercure de France_ en 1800, et
réimprimés dans les _Œuvres de M. de Fontanes_, tome II.]

[123: IIe partie, chap. IX. Conclusion.]

[124: _Tableau de la Littérature au dix-huitième siècle_. LXe Leçon.
(Tome IV, page 382.)]

[125: M. Quinet, parlant d'_Ahasvérus_. Il a dit: _et de mon désespoir_.
(_Ed. antér._)]

[126: Tableau de la Littérature française, chap. VI.]

[127: Ire Partie, lettre XXX.]

[128: IIe Partie, lettre XXVII.]

[129:
     Le malheur de Rufin a dessillé mes yeux;
     Son châtiment absout les dieux.
]

[130: IIe Partie, lettre XLII.]

[131: Ire Partie, lettre XXX.]

[132: Dernier paragraphe.]

[133: La Fontaine.]

[134: IIIe Partie, lettre XLIX.]

[135: IIIe Partie, lettres VII, Ire et XXIX.]

[136: IIIe Partie, lettre XIV.]

[137: Ire Partie, lettre X.]

[138: Ire Partie, lettre XVI.]

[139: Annales littéraires, tome III, pages 166-169.]

[140: _Andromaque_. Acte IV, scène V.]

[141: Livre Ier, chap. Ier.]

[142: _Andromaque_. Acte V, scène III.]

[143: Livre II, chap. Ier et IV.]

[144: Livre XIII, chap. IV.]

[145: _Ibid_.]

[146: _Deuxième Épître aux Corinthiens_, chap. XII, v. 15.]

[147: Livre II, chap. Ier.]

[148: Livre II, chap. II.]

[149: Livre II, chap. III.]

[150: _Ibid_.]

[151: _Ibid_.]

[152: Livre XIII, chap. IV.]

[153: Livre Ier, chap. V.]

[154: Livre Ier, chap. II.]

[155: Livre V, chap. Ier.]

[156: Œuvres complètes, tome VII. _Voyage en Italie_. Lettre à M. de
Fontanes. (Rome, le 10 janvier 1804.)]

[157: Voyez Livre IV, chap. IV, à la fin, où cette opposition éclate
d'une manière dramatique:«L'éloquence de Corinne excitait l'admiration
d'Oswald, sans le convaincre; il cherchait partout un sentiment moral,
et toute la magie des arts ne pouvait jamais lui suffire. Alors Corinne
se rappela que, dans cette même arène, les chrétiens persécutés étaient
morts victimes de leur persévérance; et montrant à lord Nelvil les
autels élevés en l'honneur de leurs cendres, et cette route de la croix
que suivent les pénitents, au pied des plus magnifiques débris de la
grandeur mondaine, elle lui demanda si cette poussière des martyrs ne
disait rien à son cœur.--Oui, s'écria-t-il, j'admire profondément cette
puissance de l'âme et de la volonté contre les douleurs et la mort: un
sacrifice, quel qu'il soit, est plus beau, plus difficile, que tous les
élans de l'âme et de la pensée. L'imagination exaltée peut produire les
miracles du génie; mais ce n'est qu'en se dévouant à son opinion, ou à
ses sentiments, qu'on est vraiment vertueux: c'est alors seulement
qu'une puissance céleste subjugue en nous l'homme mortel.--Ces paroles
nobles et pures troublèrent cependant Corinne; elle regarda lord Nelvil,
puis elle baissa les yeux; et bien qu'en ce moment il prît sa main et la
serrât contre son cœur, elle frémit de l'idée qu'un tel homme pouvait
immoler les autres et lui-même au culte des opinions, des principes, ou
des devoirs dont il aurait fait choix.»]

[158: Livre XV, chap. Ier, vers la fin.]

[159: Buffon.]

[160: Livre X, chap. V.]

[161: _Œuvres complètes de Madame de Staël._ Tome XVII, pages 4, 5 et
7.]

[162: _Mélanges de littérature et de politique_, par Benjamin Constant.
Pages 171-172.]

[163: Ire Partie, chap. II.]

[164: IIe Partie, chap. II.]

[165: Ire Partie, chap. IV.]

[166: IIIe Partie, chap. XI.]

[167: Saint-Lambert.]

[168: Ire Partie, chap. II.]

[171: Ire Partie, chap. II. Madame de Staël ajoute en note: «Je n'ai pas
besoin de dire que c'était l'Angleterre que je voulais désigner par ces
paroles.»]

[170: Ire Partie, chap. IV.]

[171: Ire Partie, chap. VI.]

[172: Ire Partie, chap. IX.]

[173: _Ibid_.]

[174: IIe Partie, chap. II.]

[175: IIe Partie, chap. IX.]

[176: IIe Partie, chap. XII.]

[177: IIIe Partie, chap. IX.]

[178: IIIe Partie, chap. VIII.]

[179: IIIe Partie, chap. XI.]

[180: Ire Partie, chap. Ier.]

[181: IIIe Partie, chap. VI.]

[182: IIe Partie, chap. VII.]

[183: IIIe Partie, chap. IV.]

[184: _Ibid_.]

[185: «La philosophie matérialiste livrait l'entendement humain à
l'empire des objets extérieurs, la morale à l'intérêt personnel, et
réduisait le beau à n'être que l'agréable. Kant voulut rétablir les
vérités primitives et l'activité spontanée dans l'âme, la conscience
dans la morale, et l'idéal dans les arts.» (IIIe Partie, chap. VI.)]

[186: IIIe Partie, chap. Ier]

[187:
     Sous le feuillage épais se cache un rameau d'or,
     Dans cette obscurité cherchez, cherchez encor,
     Et cueillez hardiment.

          (_Énéide_, liv. VI.)
]

[189: IVe Partie, chap. XI.]

[190: Observations générales.]

[191: _Notice sur la vie et les écrits de Madame Necker de Saussure_, en
tête de l'édition in-12 de l'_Éducation progressive_, publiée par M.
Paulin. Paris, 1844, page XI.]

[192: Vauvenargues.]

[193: IIe Partie, chap. XXVIII.]

[194: IIIe Partie, chap. XIV.]

[195: IIIe Partie, chap. III.]

[196: _Ibid_.]

[197: IIIe Partie, chap. XVI.]

[198: _Ibid_.]

[199: IVe Partie, chap. V.]

[200: IVe Partie, chap. VI.]

[201: IVe Partie, chap. IX.]

[202: IVe Partie, chap. VI.]

[203: Ire Partie, chap. XI.]

[204: Ire Partie, chap. XVIII.]

[205: IIIe Partie, chap. XII.]

[206: Ire Partie, chap. XX.]

[207: Ire Partie, chap. IV.]

[208: Ire Partie, chap. V.]

[209: _Ibid_.--Je lis encore dans les _Considérations sur la Révolution
française_ une phrase trop semblable à celles que je viens de citer: «On
a pu quelquefois agir en conversation sur Bonaparte contre son intérêt
même, il y en a des exemples; mais c'est un des hasards de son caractère
sur lequel on ne saurait compter.» (Ve Partie, chapitre IV.)]

[210: Ire Partie, chap. VII.]

[211: Ire Partie, chap. X.]

[212: Ire Partie, chap. XVIII.]

[213: Ire Partie, chap. IV.]

[214: IIe Partie, chap. III.]

[215: IIe Partie, chap. XIV.]

[216: Ovide.]

[217: _Examen critique des Considérations de Madame de Staël sur les
principaux événements de la Révolution française_; 2 vol. in-8°. Paris,
1822. Tome Ier, page 300. (C'est la deuxième édition; la première est de
1818.)]

[218: IIe Partie, chap. Ier.]

[219: Ire Partie, chap. XX.]

[220: Ire Partie, chap. XIX.]

[221: Ire Partie, chap. XX.]

[222: IIe Partie, chap. II.]

[223: Ve Partie, chap. IV.]

[224: IIIe Partie, chap. XXV.]

[225: IIIe Partie, chap. IX.]

[226: IIIe Partie, chap. XXV.]

[227: _Examen critique des Considérations de Madame de Staël sur les
principaux événements de la Révolution française_.]

[228: IIe Partie, chap. XI.]

[229: IIe Partie, chap. XXI.]

[230: IIe Partie, chap. II.]

[231: IVe Partie, chap. Ier.]

[232: _Le Misanthrope_. Acte Ier, scène Ire.]

[233: Ve Partie, chap. V.]

[234: IIe Partie, chap. XXII.]

[235: 1 Jean III, 2.]

[236: Horace. _Odes_, livre IV, ode IX. (_L'amour respire encore avec
tous ses feux dans les tendres sons du luth de Sapho_.)]

[237: Vinet se cite lui-même. Voir _Semeur_, tome VIII, pages 89-91.
(_Edit_.)]

[238: _Considérations sur la Révolution française_, IIe partie, chap.
XX.]

[239: _Semeur_, tome VI, page 177.]

[240: _Cours d'Esthétique_, XXXVIIIe Leçon.]

[241: _De l'Allemagne_, IIe Partie, chap. VII.]

[242: _Ibid_.]

[243: _De la littérature_, Ire Partie, chap. VIII.]

[244: Voir le _Semeur_, Tome V, page 260.--Je me permets de me citer
moi-même, n'ayant rien à changer, quant au fond, à ce que je disais
alors. (1836.)]

[245: Cette nouvelle a été composée sous l'Empire.]

[246: Voir la _Notice_ en tête de l'_Essai_: «Je n'en ignore pas les
défauts; le _moi_ y revient souvent...»--Voir aussi, dans la nouvelle
édition, la première _Note critique_: «Le moi que l'on retrouve partout
dans l'_Essai_ m'est d'autant plus odieux aujourd'hui que rien n'est
plus antipathique à mon esprit.»--C'est sans doute ce qui a tant
multiplié le _nous_ dans les ouvrages de M. de Chateaubriand.]

[247: Préface de la nouvelle édition de l'_Essai_, dans les Œuvres
complètes, tome Ier, page XLIII.]

[248: Nouvelle édition de l'_Essai_, tome II, page 203, note _a_.]

[249: Préface de l'_Essai_ dans les Œuvres complètes, page IV, note
_b_.]

[250: Selon les biographes qui font naître M. de Chateaubriand en 1772,
il n'aurait eu que dix-neuf ans à son départ pour l'Amérique; cela seul
me ramènerait à l'opinion commune, qui le fait naître la même année que
Bonaparte, Canning et Cuvier, c'est-à-dire en 1769. À ce compte, il
avait vingt-huit ans, et non vingt-cinq, lorsqu'il écrivit l'_Essai_; ce
qui me paraît aussi plus probable en soi.]

[251: IIe Partie, chap. XXII. (Œuvres complètes, tome II, page 228, note
_a_.)]

[252: Voir dans l'édition des Œuvres complètes, tome Ier, pages 172,
201, 218, et tome II, pages 132, 221 et 247.]

[253: Ire Partie. Introduction.]

[254: Ire Partie. Exposition (dans l'Introd.).]

[255: IIe partie, chap. IX.]

[256: IIe Partie, chap. LVI.]

[257: IIe Partie, chap. XIII: _Aux infortunés_. (C'est