Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Cités et ruines américaines - Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal
Author: Viollet-le-Duc, Eugène-Emmanuel, 1814-1879
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cités et ruines américaines - Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France [BnF/Gallica] at
http://gallica.bnf.fr and by The New York Public Library
Digital Gallery at
http://digitalgallery.nypl.org/nypldigital/)



CITÉS ET RUINES AMÉRICAINES

MITLA, PALENQUÉ, IZAMAL, CHICHEN-ITZA, UXMAL

RECUEILLIES ET PHOTOGRAPHIÉES

PAR DÉSIRÉ CHARNAY

AVEC UN TEXTE

PAR M. VIOLLET-LE-DUC

ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT

SUIVI

DU VOYAGE ET DES DOCUMENTS DE L'AUTEUR

OUVRAGE DÉDIÉ

À S. M. L'EMPEREUR NAPOLÉON III

ET PUBLIÉ SOUS LE PATRONAGE DE SA MAJESTÉ

PARIS

GIDE, ÉDITEUR

5, RUE BONAPARTE

A. MOREL ET Ce

18, RUE VIVIENNE

PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS,

55, QUAI DES AUGUSTINS.

1863

Tous droits réservés.


TABLE DES MATIÈRES



PRÉFACE                                                                I

ANTIQUITÉS AMÉRICAINES                                                 1
  Ruines d'Isamal                                                     46
  Ruines de Chichen-Itza                                              48
  Ruines d'Uxmal                                                      61
  Ruines de Palenqué                                                  72
  Ruines de Mitla                                                     74


LE MEXIQUE (1858-1861)                                               105

I. Départ de Paris.--La Vera Cruz.--Saint-Jean d'Ulloa.--Aspect général
de la ville.--Le port.--Le môle.--Excursion aux environs.--Le nord à
Vera Cruz.--Le départ.--Médellin.--La route de Mexico                107

II. MEXICO.--La vallée de Mexico.--La ville.--Le Mexicain.--Aspect
général.--Le saint-sacrement.--Le tremblement de terre.--La vie à
Mexico.--Les coutumes.--Le paseo.--L'alameda.--Les toros.--Le
théâtre.--Les chaînes                                                133

III. COUTUMES.--Le peuple à Mexico.--Les Indiens.--Las pulquerias.--Les
enterrements d'enfants.--Le clergé.--Les voleurs de grands
chemins.--Utilité d'un rabat.--Mexico et ses monuments.--La
banlieue.--Les ruines de Tlalmanalco                                 151

IV. ANECDOTES ET RÉFLEXIONS                                          177

V. TEHUACAN.--Départ pour Mitla.--État des routes.--Tehuacan.--Aventures
de Pedro.--La venta Salada.--Fâcheuse rencontre.--Teotitlan del
valle.--La fonda.--Une nuit dans les bois.--Tetomabaca.--Le jaguar et le
torrent.--Quiotepec.--Le Huero Lopez et sa troupe.--Les
Talages.--Cuicatlan.--Don Domingillo.--Le cheval volé.--La vallée
d'Oaxaca                                                             205

VI. Oaxaca.--La ville.--Les mœurs.--Le bal.--Le clergé.--L'histoire de
don Raphaël.--Les passions politiques                                225

VII. Long séjour.--Phénomènes photographiques---Les trois
vallées.--Santa Maria del Tule.--Le sabino.--Mitla.--Les ruines.--Le
village.--Les pitajas.--Clichés perdus.--Prise de la ville.--Mont
Alban.--Le vieux couvent.--Deuxième expédition.--Siége de la
ville.--Départ pour Vera Cruz                                        247

VIII. Le rancho dans le bois.--Ouajimoloïa.--L'escorte.--La
sierra.--Yxtlan.--Macuiltanguis.--Les Indiens et leurs
villages.--L'alcade officiant.--Le topil et le vieillard.--Osoc, le
fabricant d'orgues.--La descente de
Cuasimulco.--Yetla.--Tustepec.--Tlacotalpam.--Avarado.--Vera Cruz.--Le
siége                                                                271

IX. LE YUCATAN.--Départ de Vera Cruz.--Le vapeur _Mexico_.--Sisal.--Les
Indiens prisonniers.--Mérida.--La semaine sainte à Mérida.--Types et
coutumes.--Première expédition à Izamal.--L'antique voie indienne    301

X. CHICHEN-ITZA.--Seconde expédition.--Citaz.--Piste.--Le christ de
Piste.--Chichen-Itza.--Les ruines.--Le musicien indien.--Le retour.--Le
médecin malgré lui                                                   323

XI. UXMAL.--Retour à Mérida.--Départ pour Uxmal.--Uaialke.--Sakalun.--La
famille B.--Tikul.--L'hacienda de San Jose.--Uxmal.--Les ruines.--Le
retour.--L'orage.--Les Indiennes de San Jose                         351

XII. L'UZUMACINTA.--Campêche.--La ville.--L'hôtel.--La canoa.--La
traversée.--Carmen.--Don Francisco Anizan.--L'Uzumacinta jusqu'à
Palissada.-- Le Cajuco.--Quatre jours sur le fleuve.--Le rancho.--San
Pedro et la chasse aux crocodiles.--Les marais.--L'iguane.--Las
Playas                                                               383

XIII. De las Playas à Palenqué.--Le village de Santo Domingo.--Don
Agustin Gonzalès.--Les deux bas-reliefs.--Les ruines.--Le palais et les
temples.--Travaux photographiques.--Insuccès.--Les nuits,
apparitions.--Les lucioles.--Les tigres.--Retour à Santo Domingo.    411

XIV. TUMBALA.--Départ pour San Cristobal.--De Palenqué au
rancho.--Absence des Indiens.--Départ pour le rancho de Nopa.--Chemins
affreux.--Désespoir de Carlos.--Famine.--Les singes.--Nopa.--San
Pedro.--Trois jours d'attente.--Le cabildo.--Attitude hostile des
habitants.--Arrivée des Indiens.--Leur abandon dans la nuit.--De San
Pedro à Tumbala.--Trois nuits dans la forêt vierge.--Les
jaguars.--Arrivée à Tumbala.                                         443

XV. SAN CRISTOBAL.--Tumbala.--Le curé.--La chasse aux
dindes.--Jajalun.--Chilon.--Citala.--Le dominicain et son ami.--Mœurs
indiennes.--Ouikatepec.--Cankuk.--Les Indiens porteurs.--Ténéjapa.--San
Cristobal.--Hospitalité de M. Bordwin.--Les mœurs.--Les églises.--Le
psalterion.--Le gouvernement.--Ruines aux environs de Comitan.       467

XVI. TEHUANTEPEC.--La ville et la vallée de Chiapas.--Les troupeaux dans
les bois.--La rivière.--Tuxtla.--Don Julio Lickens.--La fête du Corpus
(Fête-Dieu).-- Organisation nouvelle.--De Tuxtla à Tehuantepec.--La
compagnie américaine.--Les patricios.--La poursuite.--Les plantes
grasses.--Totalapa.--Oaxaca.-- Histoire du voleurs.--Mexico.         489

XVII. LE POPOCATEPETL.--Ascension du Popocatepetl.--La ville
d'Amécaméca.--La famille Perez.--Tomacoco.--Le rancho de
Tlamacas.--Excursions aux environs.--Le cimetière indien.--Le
volcan.--Retour à Amécaméca.--Départ pour Vera Cruz.--Rencontre de deux
partis.--Encore les voleurs.--Dolorès Molina.--Son enlèvement.--Vera
Cruz.--Retour en Europe.                                             513

NOTES                                                                540
PLATES.


FIN DE LA TABLE.



PRÉFACE


Il y a cinq ans, lorsque je partis à la recherche de ces ruines
merveilleuses, mon intention était d'en faire une étude approfondie et
de traiter le sujet moi-même. Surpris de la manière incomplète avec
laquelle certains voyageurs avaient abordé ce grand sujet, il me sembla
que dans une œuvre aussi vaste, texte et gravure, tout était à refaire.
Attribuant l'indifférence du public pour une civilisation aussi
originale aux incertitudes qui la voilaient à demi, je voulus qu'on ne
pût récuser l'exactitude de mes travaux, et je pris la photographie
comme témoin.

Mais, lorsque je fus en présence des matériaux, je me sentis accablé par
la grandeur du travail, et je ne me trouvai plus la force de l'achever.

La portée philosophique d'une étude de ce genre saisira tout le monde;
une pareille œuvre touche aux questions vitales de l'humanité;
l'histoire des religions s'y trouve en cause aussi bien que
l'anthropologie. Ces monuments ne sont-ils pas appelés à nous dire si
leurs fondateurs furent nos frères et nos contemporains, ou si cette
terre nouvelle eut une genèse à part?

L'ouvrage, il faut bien le dire, peut fournir des matières à toutes les
hypothèses et soutenir tous les systèmes.

À Izamal, par exemple, vous trouvez, dans les bases des pyramides
artificielles que surmontaient les temples, des figures gigantesques
rappelant les sphinx de l'Égypte. À Chichen-Itza, l'Inde pourrait
revendiquer les énormes figures d'idole qui ornent la frise du palais
des Nonnes; le palais du gouverneur, à Uxmal, vous donne des grecques
admirablement dessinées; Palenqué, dans quelques bas-reliefs, a des
intentions assyriennes, et les palais funéraires de Mitla reproduisent
en certains cas l'ordonnance des demeures chinoises. Une immixtion de
races suffit-elle pour expliquer ces ressemblances? faut-il conclure à
l'action exclusive des vieilles civilisations et renoncer à l'hypothèse
d'une race originale américaine?

L'histoire et l'origine de ces peuples n'offrent donc qu'un vaste champ
d'hypothèses. Les premiers historiens de ce monde nouveau n'étaient
point des érudits; la religion, du reste, défendait à cette époque, les
investigations trop savantes; leurs descriptions, voire celles du
conquérant lui-même, ne se bornent qu'à des comparaisons banales avec
les villes d'Espagne, où çà et là percent quelques souvenirs romains.

Les traditions recueillies jusqu'à ce jour (nous ne parlons point des
Aztèques) ont un cachet apocryphe qui ne doit pas échapper à l'œil de
l'observateur; il semble que des épisodes bibliques, mêlés dans les
premiers temps aux anciennes légendes américaines, nous reviennent dans
les traductions nouvelles, mélangés aux figures poétiques de ces
peuples, mais empreints encore de leur parfum sacré. C'est ainsi que la
création genésiaque, les luttes des géants, le déluge, se retrouvent
dans le _Popol-Vuh_, que nous a récemment donné M. Brasseur de
Bourbourg.

Les Espagnols, aux jours de la conquête, avaient tout intérêt à faire
disparaître les documents historiques des vaincus; ils durent les
modifier à leur gré, le faisant de bonne foi peut-être, considérant les
religions de leurs nouveaux sujets comme des abominations qu'il fallait
balayer du sol et remplacer par la croyance catholique.

Premier bégayement de l'histoire, la tradition est aussi le premier pas
d'un peuple pour échapper à l'ignorance; à ce titre, elle est toujours
respectable. Mais cette tradition n'est, dans ce cas, qu'une aide de
plus dans le travail de l'historien; il doit s'en servir avec prudence
et se garder de rien affirmer par elle.

Pour moi, je m'étais dit qu'au commencement des choses, les hommes, en
quelque lieu de la terre qu'ils habitassent, n'ayant que des idées
simples et en petit nombre, devaient, en les formulant, se rencontrer
parfois.

Les poésies primitives, riches on pauvres, suivant le génie des peuples,
m'avaient offert dans leurs images des rapprochements de ce genre, et je
prêtais à l'architecture le même langage. Eus-je tort? Je m'arrête.

Je sais que l'ignorance est pleine d'affirmation et de certitude; le
doute raisonné, la grande discussion appartiennent à la science. Je
remets donc sans commentaire mon œuvre entre ses mains; à elle seule de
créer une histoire et de combler cette lacune dans la filiation des
races.

Quant à l'étude architectonique des monuments, il fallait un talent
synthétique qui pût reconstruire le passé sur les ruines du présent;
j'eus recours à M. Viollet-le-Duc, à qui rien n'est étranger de ce qui
regarde l'architecture, et qui m'accueillit avec cette bienveillance que
tous ceux qui l'approchent ont éprouvée comme moi.

Il appartenait à une imagination aussi féconde, aidée d'une science
d'appréciation aussi merveilleuse que celle de M. Viollet-le-Duc, le
droit de donner sur ces monuments des aperçus neufs et de lumineuses
expositions.

L'album des _Cités et Ruines américaines_ complète, en les rectifiant
parfois, les vastes travaux entrepris sur ces matières par d'illustres
voyageurs.

La première exploration date de 1787, et fut dirigée par Antonio del
Rio; mais la publication des documents, retardée par l'opposition
systématique du clergé mexicain, ne vit le jour qu'en 1822.

Dupaix vient en seconde ligne, de 1805 à 1808. Ses relations et les
dessins de Castañeda, remis entre les mains de M. Baradère, furent
publiés en 1836, sous les auspices de MM. Thiers et Guizot.

Plus tard, les travaux de MM. de Waldeck, de Stephens et Catherwood, et
l'immense ouvrage de lord Kingsborough achevèrent d'attirer l'attention
des Sociétés savantes sur ces empires oubliés. Depuis, d'autres auteurs
ont dévoué leur vie à faire connaître ces ruines étranges. En première
ligne, il faut citer M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, qui sait joindre à
l'audacieuse ardeur d'un pionnier de la civilisation les persévérantes
recherches d'un bénédictin.

Pour ce qui me regarde, ma tâche est facile: je raconte ce que j'ai vu
et ce qu'il m'a été donné d'observer; c'est donc une simple relation que
j'offre au public; elle n'aura d'autre valeur que la vérité.

L'Empereur, à qui rien n'échappe de ce qui est utile, noble ou grand,
qui sait honorer le mérite comme encourager les plus modestes travaux, a
daigné prendre sous son patronage l'album des _Cités et Ruines
américaines_. C'est pénétré d'une si haute faveur, que nous adressons
humblement à Sa Majesté nos actions de grâces et l'expression de notre
reconnaissance.

DÉSIRÉ CHARNAY.



ANTIQUITÉS AMÉRICAINES


Depuis le commencement du siècle, les antiquités mexicaines ont
préoccupé, non sans raison, le monde savant. Des voyageurs ont parcouru
l'Amérique centrale après de Humboldt, et ont ajouté leurs observations
à celles de l'illustre écrivain, pour les confirmer plutôt que pour les
modifier. Tel est, en effet, le privilége de ces grandes intelligences
qui, de temps à autre, viennent éclairer l'humanité, que leurs
découvertes et même leurs hypothèses sont consacrées par les recherches
et les travaux des patients explorateurs venus après eux. Si ces génies
ont négligé ou effleuré trop légèrement quelques détails, si parfois ils
n'ont entrevu la vérité qu'à travers un brouillard, leurs conclusions
sont en bloc toujours conformes à l'ordre général des faits moraux et
physiques. Les Cuvier, les Humboldt, les Arago, les Champollion n'ont
certes pas vu toute la vérité; mais ils ont frayé la route à suivre, et
ne sont jamais tombés dans ces erreurs absolues qui pendant des années
égarent les savants venus après eux.

Le _nouveau_ monde est en effet nouveau, si on le compare à l'Asie et à
la vieille Europe, c'est-à-dire que l'homme civilisé, ou plutôt
civilisateur, est venu s'établir sur ce continent longtemps après les
premiers siècles historiques de notre hémisphère; mais cependant toutes
les recherches récemment faites portent à croire qu'une civilisation
avancée dominait ces vastes contrées bien avant l'ère chrétienne.
Relativement, les civilisations américaines étaient arrivées à la
décadence au moment où les Espagnols s'emparèrent du Mexique, de
l'Yucatan et du Pérou. Leur apogée remontait à plusieurs siècles avant
la conquête; ce fait ne peut être mis en doute aujourd'hui. Mais à
quelle race appartenaient ces peuplades qui jetèrent un si vif éclat
vers le VIIe siècle de notre ère? D'où venaient-elles? étaient-elles
sorties des provinces septentrionales du Japon? venaient-elles de
l'Orient ou de l'Occident? appartenaient-elles aux races blanches pures
ou aux races touraniennes mélangées de blanc? Ces questions ne sont pas
résolues, et nous n'avons pas la prétention de les résoudre; toutefois,
sans sortir des limites que nous impose notre tâche, en examinant avec
attention les monuments d'architecture photographiés par M. Charnay,
peut-être pourrons-nous jeter quelque lumière sur cette partie de la
grande histoire humaine.

Il est difficile d'admettre que _tous_ les hommes, à l'origine de leur
civilisation, aient employé les mêmes méthodes, lorsqu'ils ont pu
produire des œuvres sorties de leur cerveau; l'étude attentive des
monuments qui nous sont connus, en Asie, en Égypte et en Europe,
démentirait ce système de production uniforme; cette étude conduit à
admettre que certaines méthodes appartiennent à certaines races. Ainsi,
par exemple: telles races n'ont jamais employé le mortier dans leurs
constructions; d'autres l'ont employé dès l'époque la plus reculée;
celles-ci ont fait dériver leur architecture de l'art de la
charpenterie; celles-là de la construction en terre, en pisé ou en
brique. Les races jaunes ont une aptitude particulière pour extraire,
affiner, mélanger et travailler les métaux; les races blanches, au
contraire, ne peuvent s'astreindre aux pénibles labeurs qu'exigent leur
extraction et leur mise en œuvre. Il est des hommes qui aiment les bords
des fleuves, les marais, les lieux bas; il en est d'autres qui
s'établissent sur les hauteurs. En cela, la nature physique est d'accord
avec l'instinct, et si un Chinois peut vivre au milieu des rizières et
des terrains paludéens, le Caucasien y mourra de la fièvre. Partant du
connu pour arriver à l'inconnu, nous pourrons donc tout d'abord dire:
tel monument appartient à telle race, parce que les méthodes employées
pour l'élever n'ont été pratiquées sur les parties du globe, où les
documents historiques ne font pas défaut, que par cette race seule.
Mais, il faut l'avouer, les mélanges de ces races entre elles modifient
les conséquences de ce principe à l'infini; non pas à ce point,
cependant, que l'on ne puisse découvrir, dans les monuments mêmes, les
origines diverses qui se sont confondues pour les élever. C'est là où
l'on ne saurait apporter un esprit d'analyse trop scrupuleux.

Il est nécessaire, avant d'entrer dans l'examen détaillé des monuments
que nous essayerons de décrire, de jeter un coup d'œil sur le continent
américain. Séparé de l'Europe et de l'Afrique, d'une part; des confins
de l'Asie, de l'autre, par deux océans, il touche presque à l'Europe, au
nord-est, par le Groenland; à l'Asie, au nord-ouest, par le détroit de
Behring. Vers l'océan Pacifique, une chaîne de montagnes non
interrompue, comme un immense pli, courant du nord au sud, domine les
deux Amériques depuis les contrées habitées par les Esquimaux jusqu'au
détroit de Magellan. Cette chaîne de montagnes ne laisse entre elle et
l'océan Pacifique à l'ouest, qu'une langue de terre relativement
étroite, tandis qu'au contraire, du côté de l'est, le continent s'étend,
se découpe, est sillonné par de larges fleuves et dominé par des amas de
montagnes secondaires.

En admettant _à priori_ que les Amériques aient été occupées par des
peuplades venues du nord, celles qui se seraient présentées par le
détroit de Behring devaient naturellement suivre le pays situé à l'ouest
entre les montagnes et la mer, et descendre peu à peu, afin de trouver
des climats favorables, jusqu'à la hauteur du 20e degré, c'est-à-dire
du Mexique; celles qui, étant sorties du Groenland, auraient débarqué
sur la terre de Labrador devaient, toujours en cherchant un ciel plus
doux, descendre vers les États de l'Ohio, occuper le littoral de la
Caroline, s'étendre jusque dans la péninsule des Florides, reconnaître
l'île de Cuba, et bientôt l'Yucatan. Toujours en suivant notre
hypothèse, si les peuplades venues du nord-ouest appartenaient aux races
touraniennes ou malayes, et si celles venues du nord-est appartenaient
aux races scandinaves ou indo-germaniques, il est certain qu'en
descendant l'une et l'autre vers le sud, elles devaient se rencontrer au
point le plus étroit du continent américain entre les deux mers,
c'est-à-dire sur les bords du golfe du Mexique. Si encore nous supposons
que l'une de ces deux émigrations s'était établie avant l'autre sur le
territoire du Mexique, la seconde a dû entamer avec celle-ci de longues
luttes pour devenir maîtresse du sol. Or si, en 1829, Cuvier ne croyait
pas pouvoir émettre une opinion sur la nature ethnique des nations
indigènes de l'Amérique, on peut aujourd'hui, grâce aux travaux des
derniers voyageurs et aux photographies, constater que peu de contrées
du monde offrent une variété plus étendue de types appartenant à des
races diverses. On trouve de tout en Amérique, depuis le noir du Congo
jusqu'au blanc pur en passant par le touranien et la variété rouge.

Les rares documents historiques antérieurs à la conquête espagnole du
Mexique signalent en effet une suite d'immigrations, venant du nord-est,
puis retournant d'où elles étaient venues, s'étendant jusqu'au Pérou;
des luttes acharnées entre les conquérants et les anciens possesseurs du
sol, un mouvement prodigieux d'hommes, de races ou de tribus diverses,
se disputant la prédominance. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris si
aujourd'hui, au Mexique même, on signale la présence de races diverses
que d'ailleurs M. Flourens (nous ne saurions contester son opinion en
ces matières) considère comme ne présentant aucune variété étrangère à
celles qui occupent le reste du globe. Les photographies faites d'après
des individus nés au Mexique, que nous avons sous les yeux, ne peuvent
que confirmer cette opinion. Ces épreuves nous montrent des sujets
appartenant à la race finnique, dont le caractère est parfaitement
reconnaissable; d'autres plus nobles, qui reproduisent les traits
saillants des figures sculptées à Palenqué; des métisses malais,
mélangés de sang noir et de sang jaune, avec une dose très-légère de
blanc; puis des personnages dont le caractère ethnique rappelle les
beaux types blancs, quoique très-étrangers à la race celtibérienne ou
espagnole qui se distingue toujours au milieu de ces diverses peuplades
désignées aujourd'hui indifféremment sous le nom de Mexicains. Avant
l'arrivée des conquérants européens du XVIe siècle, il y avait donc
au Mexique des couches de races variées depuis la race jaune finnique ou
touranienne jusqu'à la race blanche, dont l'origine apparaît sur les
hauts plateaux septentrionaux de l'Inde. Je me garderai de trancher les
questions que la présence de ces races diverses peut soulever; il
suffira de constater les faits. Quant à savoir quelle est, dans
l'Amérique centrale et au Mexique, la race aborigène, et s'il y a même
une race aborigène, il ne semble pas que les observations recueillies
jusqu'à présent permettent de conclure. Toutefois il paraît certain,
d'après l'examen des documents historiques et des monuments, que les
races jaunes ou fortement mélangées de sang jaune occupaient ces
contrées bien avant la civilisation due aux Olmécas, aux Nahuas ou aux
Toltèques. En cela, l'histoire primitive de l'Amérique ne différerait
pas de celle de l'Inde, de la Chine, du Japon et même de la partie
occidentale de l'Europe. Les Américains possédaient avant les voyages de
Colomb une écriture phonétique; le mémoire de M. Aubin sur la _peinture
didactique_ et l'_écriture figurative des anciens Mexicains_ et les
travaux de M. Prescott ne laissent guère de doutes à cet égard. M.
l'abbé Brasseur de Bourbourg prétend même que les cartouches gravés sur
certains monuments de Palenqué, de Chichen-Itza et d'Uxmal
appartiennent, suivant toute apparence, à la langue maya ou à ses
dialectes. Quant aux Aztèques, les derniers venus, ou plutôt le résultat
d'une fusion des émigrants blancs avec les indigènes, leur écriture ne
consiste plus qu'en un système graphique imparfait, fort inférieur aux
hiéroglyphes et à l'écriture phonétique des Olmécas et des Nahuas,
Quichés ou Toltèques. Au moment de la conquête des Espagnols, le Mexique
était retombé dans un état d'infériorité relative, comme si les tribus
civilisatrices qui avaient dominé ces contrées quelques siècles avant
notre ère, et s'y étaient maintenues jusqu'au XIIe, avaient été peu à
peu absorbées par une race indigène inférieure. L'éloquence, ou pour
mieux dire un parlage nébuleux, y était fort en honneur au moment de
l'arrivée de Fernand Cortez. Les massacres hiératiques étaient pratiqués
sans limites et sans scrupules. Ce n'était plus le sacrifice humain que
nous trouvons chez les Scythes, chez les Grecs primitifs, chez les
Germains, mais une tuerie sans choix comme sans raison.

Il serait difficile de nier aujourd'hui l'existence des relations des
Scandinaves avec l'Amérique dès le IXe siècle de notre ère. Ces
voyages, fréquents alors et dans les siècles suivants, sont connus par
les Sagas islandaises et relatés par divers chroniqueurs du nord[1]. On
sait qu'à cette époque le Groenland était habité; de nombreuses colonies
islandaises et scandinaves s'y étaient établies et y tenaient un
commerce florissant, qui s'éteignit peu à peu à la suite du
refroidissement progressif de cette vaste contrée. «C'est dans ces
régions septentrionales, dit M. l'abbé Brasseur de Bourbourg[2],
qu'existait l'_ultima Thule_, dont parlent tous les géographes anciens,
longtemps avant l'ère chrétienne et que les commentateurs modernes ont
placée alternativement en Danemark et en Islande.»

Les relations indigènes de l'Amérique prouvent, d'une manière
irrécusable, que ce nom avait été donné à plusieurs localités tout à
fait distinctes, et que chacune d'elles avait pu jouer un rôle à part
dans l'histoire. «Dans une mappemonde islandaise datant du milieu du
XIIe siècle, écrit le savant Carl Rafn[3], on rencontre au
nord-ouest, loin des autres pays de l'Europe le nom d'_Island_, et plus
loin, vers l'ouest, on trouve le nom de _Tila_. Il s'ensuit donc que
l'ancien géographe islandais a appliqué le nom de Tile ou de Tula à une
des contrées américaines découvertes par les habitants du Nord.» C'est
de Tula qu'un grand nombre de traditions indiennes font également sortir
la race nahuatl, et voici ce que dit à ce sujet le manuscrit
_Cakchiquel_: «Quatre personnes (_vinak_, gentes) vinrent de Tulan, du
côté où le soleil se lève, c'est un Tulan. Il y en a un autre en
Xibalbay[4], et un autre où le soleil se couche, et c'est là que nous
vînmes; et du côté où le soleil se couche, il y en a un autre où est le
dieu[5]: c'est pourquoi il y a quatre Tulan; et c'est là où le soleil se
couche que nous vînmes à Tulan, de l'autre côté de la mer où est ce
Tulan, et c'est là que nous avons été conçus et engendrés par nos mères
et par nos pères.» Ces quatre Tulan ne donnent-ils pas la suite des
établissements faits par les Islandais ou Scandinaves, depuis leur
départ du nord de l'Europe jusqu'à leur arrivée dans l'Amérique
centrale?

Quoi qu'il en soit, voici des documents recueillis, les uns au nord de
l'Europe, les autres dans les îles et au centre de l'Amérique, qui
coïncident sur un point important, savoir: que les Européens
septentrionaux prétendaient avoir et avaient, en effet, des relations
avec une contrée située au nord-ouest et à l'ouest au delà de l'Océan,
et que les Mexicains nobles prétendaient être venus d'une contrée de
l'est au delà des mers.

Des découvertes faites depuis le commencement du siècle, on peut déjà
conclure que toute la vallée de l'Ohio, depuis le pays des Illinois
jusqu'aux confins du Mexique, a été occupée par des races étrangères à
celles qui habitaient ces contrées à l'époque de leur découverte par les
colons français du Canada et de la Louisiane. En effet, sur le cours de
cette vallée, on a trouvé quantité d'enceintes fortifiées, des _tumuli_
en terre ou en pierres sèches recouvrant des squelettes ne ressemblant
nullement aux Indiens d'aujourd'hui, des chemins couverts, sortes de
caponnières semblables aux ouvrages terrassés qui accompagnent les
_oppida_ de l'Europe occidentale, des souterrains faits avec de la
brique crue ou cuite, des silos, des puits, des coquilles taillées, des
roches couvertes de figures que l'on suppose être des inscriptions, des
momies revêtues de tissus, des objets de silex, d'os et de cuivre. Dans
la partie occidentale de l'État de New-York, on trouve les vestiges
d'une cité défendue par des forts et dont la superficie couvre plus de
500 acres. Le capitaine Carner a découvert, près du lac Pepin et du
Missouri, par 45°,50 latitude nord, une fortification de forme générale
circulaire de près d'un mille d'étendue et pouvant contenir 5,000
hommes: «Quoique ces ouvrages, dit Carner, aient été dégradés par le
temps, on en distingue néanmoins les angles, qui paraissent avoir été
tracés suivant les règles de l'art militaire.» À Marietta, État de
l'Ohio, il existe des ouvrages en terre d'une grande importance qui
paraissent avoir dû servir de défense à une ville. Ces ouvrages
consistent en deux enceintes de forme carrée, l'une plus grande que
l'autre; elles sont établies sur un plateau situé au confluent de l'Ohio
et de la rivière Muskingum et entouré de deux autres cours d'eau. Dans
la plus grande enceinte s'élèvent deux sortes de forts composés d'une
suite d'angles rentrants et saillants. Près de la petite enceinte se
trouve un tertre circulaire entouré d'un parapet. Deux chemins couverts
donnent seuls le moyen d'arriver des bords de la rivière à la plus
grande enceinte. À l'intérieur de cette grande enceinte, près de son
angle nord-ouest, est un tertre à base parallélogramme, de cent
quatre-vingt-huit pieds de long sur trente-deux de large et haut de
neuf. Le sommet est horizontal comme une plate-forme et les côtés sont
presque verticaux. Au milieu de chacun des petits côtés sont pratiqués
des degrés réguliers de six pieds de longueur environ. Près de la partie
méridionale de la même enceinte se trouve un autre tertre semblable. Or
la disposition de ces tertres doit attirer l'attention, comme nous le
verrons bientôt.

Nous ne saurions voir dans ces vastes enceintes terrassées que des
établissements temporaires, des campements de populations en cours
d'émigration. Si, dans ces enceintes, il existait des habitations, elles
ne pouvaient être qu'en bois, puisqu'il ne reste aucune trace de
constructions en pierre. En admettant que ces peuples fussent
aborigènes, pour qu'ils se soient trouvés dans la nécessité d'élever des
fortifications de cette importance, il fallait qu'ils eussent à
combattre des armées venues d'ailleurs, multitudes qui seraient
parvenues à les refouler vers le sud. Que ces peuples primitifs de la
vallée de l'Ohio, du Missouri, soient nés sur le sol américain ou qu'ils
s'y soient transportés à une époque fort ancienne, à quelle race
appartenaient-ils? D'une part, rien dans les restes des établissements
de l'Amérique du Nord, non plus que dans ceux du Mexique, ne fait
supposer la présence toujours caractérisée de la race aryane pure;
d'autre part, tous les débris trouvés, depuis les ustensiles les plus
ordinaires jusqu'aux grands monuments de l'Yucatan et du bas Mexique,
semblent appartenir à des dérivés de races malayes fortement mélangées
de blanc; nous sommes contraints de reconnaître, en effet, dans ces
monuments ainsi que dans les coutumes religieuses des grands
civilisateurs du Mexique, un filon de race blanche. Hérodote[6] rapporte
que les Scythes sacrifient à ce qu'il suppose être le dieu Mars, de
cette manière: «Dans chaque _nome_, on lui élève un temple au milieu
d'un champ destiné aux assemblées de la nation. On entasse des fagots,
et on en fait une plate-forme de trois stades en longueur et largeur,
moins en hauteur. Sur cette plate-forme, on pratique une aire carrée
dont trois côtés sont abrupts; le quatrième est fait en pente de manière
à ce qu'on y puisse monter. On y entasse, tous les ans, cent cinquante
charretées de menu bois, pour maintenir le niveau de la plate-forme que
l'injure des saisons tend à réduire de hauteur. Au haut de cette
plate-forme, chaque tribu scythe plante une vieille épée de fer, qui
tient lieu de simulacre de Mars. Les Scythes offrent, tous les ans, à
ces épées des sacrifices de chevaux et d'animaux... Ils sacrifient aussi
le centième de tous les prisonniers qu'ils font sur leurs ennemis... Ils
font d'abord des libations avec du vin sur la tête de ces victimes
humaines, les égorgent ensuite sur un vase, portent ce vase au haut de
la terrasse, et en répandent le sang sur l'épée...» Le même auteur[7]
explique comment les Scythes scalpaient leurs ennemis. «Pour écorcher
une tête, dit-il, le Scythe fait d'abord une incision à l'entour, vers
les oreilles; et, la prenant par le haut, il en arrache la peau en la
secouant.» Dans ces deux passages, il est difficile de ne pas trouver
une analogie avec les pratiques des anciens habitants du Mexique: usage
d'élever des plates-formes pour offrir des sacrifices humains à la
divinité, sang des victimes recueilli et versé sur le symbole du dieu,
crânes scalpés, écorchement des humains et emploi de leur peau comme
vêtements, nous trouvons tout cela dans les populations anciennes de
l'Amérique centrale. Hérodote rapporte encore que les Scythes rendent
les honneurs de la sépulture à leurs rois dans un canton qu'on appelle
_Gerrhes_, situé vers le lieu où le Borysthène cesse d'être navigable.

Arrivé dans cette contrée, après de longues préparations, on place le
corps sur un lit de verdure et de feuilles entassées. «On plante
ensuite, autour du corps, des piquets, et l'on pose, en travers, des
pièces de bois qu'on couvre de branches de saule. On met, dans l'espace
vide de cette fosse, une des concubines du roi, qu'on a étranglée
auparavant, son échanson, son cuisinier, son écuyer, son ministre, un de
ses serviteurs, des chevaux; en un mot, les prémices de toutes les
autres choses à son usage, et des coupes d'or... Cela fait, les
assistants remplissent la fosse de terre, et travaillent tous à l'envi
l'un de l'autre, à élever, sur le lieu de la sépulture, un tertre
très-haut.» Voilà, certes des usages dont nous trouvons la trace chez
les populations qui ont occupé une grande partie du nord de l'Europe;
nous les trouvons également répandus depuis la vallée de l'Ohio
jusqu'au Mexique même, témoin les deux pyramides élevées en l'honneur
de Hun-Ahpu à Teotihuacan et qui existent encore. «De Tamoanchan, on
allait offrir[8] des sacrifices dans la ville de Teotihuacan... et
c'était là qu'on élisait ceux qui devaient gouverner les autres. Là
aussi on enterrait les princes et les seigneurs, et sur leurs sépultures
ils commandaient d'élever des monticules de terre qu'on voit encore
aujourd'hui et qui paraissent comme des collines faites à la main...»

Prescott[9] reconnaît que les Mexicains n'étaient pas les premiers
civilisateurs de l'empire de Montézuma. Les Toltèques auraient été les
fondateurs de cet empire avant le Xe siècle de notre ère, et, avant
les Toltèques, les Olmécas seraient les constructeurs de ces vastes
édifices dont les ruines présentent un mystère difficile à pénétrer
aujourd'hui. Qu'étaient les Olmécas, d'où venaient-ils? Dans les Sagas
islandaises, toute la contrée comprenant le Texas, la péninsule
floridienne et les bords du Mississipi, la Géorgie actuelle et les
Carolines, est désignée sous le nom d'_Irland-ik-Mikla_, ou la
Grande-Irlande, et par celui de _Hvitramanaland_, ou la Terre des Hommes
blancs[10]. Au Xe siècle, disent les Sagas, une tempête y jeta
Ari[11]... Les Espagnols trouvèrent sur les côtes des Florides des
nations énergiques qui formaient des États florissants, et dont les
chefs possédaient plusieurs îles de l'archipel des Antilles. «Leurs
villes, dit M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, étaient d'ordinaire
construites au bord des lacs ou des fleuves, et quelquefois au milieu
des marécages,»--ce qui porterait à penser que ces populations
appartenaient à des races mélangées de sang jaune,--«entourées
d'enceintes fortifiées avec de larges et profonds fossés: là dominait,
au-dessus des huttes de la plèbe, le tertre massif aux formes
pyramidales, sur l'esplanade duquel était érigée la demeure du chef
gardien du sanctuaire... Ces conquérants parlent d'étangs artificiels,
de routes, de canaux,» (tous travaux qui appartiennent particulièrement
aux races blanches mêlées de sang jaune), «de vergers, de parcs clos, où
les princes réunissaient des troupeaux considérables de cerfs privés,
et, ce qui est plus surprenant, de vaches domestiques, dont le lait
servait à faire du fromage» (ici l'influence de la race blanche est
évidente); «toutes choses qui annoncent une société bien éloignée de
l'état barbare.» Cependant, au moment de la conquête des Espagnols, les
Mexicains ne savaient pas réduire les animaux en domesticité; ils ne
connaissaient pas l'usage du lait, singularité que l'on signale chez
certaines peuplades jaunes; il y avait donc eu, chez ces peuples du
moins, un retour vers un état relativement barbare, par la prédominance
d'une race inférieure.

«Les mêmes récits des voyageurs du XVIe siècle[12] décrivent la
poterie des nations floridiennes comme étant d'une remarquable finesse,
d'une richesse de couleurs et de formes également admirables..... Les
villes d'_Aquera_, d'_Ocale_, de _Nandacaho_ et de _Haïs_, situées dans
les vallées voisines du Mississipi, frappèrent les Espagnols par leur
étendue... Les rois s'y faisaient porter en litière, comme ceux du
Mexique, par les seigneurs de la cour... Ce qui ajoute à la ressemblance
avec les contrées d'origine toltèque, c'est que les hommes y faisaient
l'office de portefaix et de bêtes de somme, exactement comme dans
l'Anahuac... L'agriculture y était en honneur, pratiquée sur une grande
échelle, et, sur les bords du Mississipi, les chefs possédaient des
flottilles d'embarcations dont quelques-unes pouvaient contenir jusqu'à
quatre-vingts hommes[13].» Mais voici qui indique chez ces populations
une forte dose de sang blanc: les femmes, dans la Floride, héritaient
quelquefois de l'autorité suprême, et disposaient alors des temples
nationaux et du produit des récoltes publiques. Des vierges étaient
chargées de garder le sanctuaire du temple du Soleil et devaient y
entretenir un feu perpétuel. À la mort des chefs, comme chez les Nahuas,
on égorgeait un grand nombre de serviteurs et de femmes destinés à les
accompagner et à les servir dans l'autre monde. Chez les Natchez, au
commencement du XVIIIe siècle, la plupart de ces usages s'étaient
conservés. Les voyageurs français et anglais qui visitèrent la côte des
États-Unis et des Florides, ainsi que le pays des Natchez, sont d'accord
pour reconnaître que les habitants de ces contrées prétendaient être
venus occuper ces territoires depuis que l'Amérique centrale était
occupée par les blancs, c'est-à-dire depuis le XVIe siècle. Or ces
dernières émigrations ne savaient plus par qui avaient été construits
les monuments considérables et nombreux qui couvrent encore la vallée du
Mississipi et principalement la rive orientale du fleuve, et cependant
ces monuments sont parents de ceux de l'Yucatan et du Mexique. Ils
consistent en des _tumuli_ élevés, des plates-formes carrées, des
pyramides revêtues originairement de pierre et de brique. Ces ouvrages,
attribués par les archéologues américains aux _Allighéwis_ (dénomination
qui n'apprend rien), appartiennent, par leur nature, aux races qui se
sont répandues dans l'Amérique centrale et qui ont élevé les grands
édifices que nous allons examiner. En effet, on observe que ces
monuments du nord-ouest consistent en des ouvrages de terrassement
considérables; que si, sur certains territoires, ils ne présentent aucun
travail de pierre, c'est que le sol était complétement dépourvu de ces
matériaux; que, d'ailleurs, ces Allighéwis savaient au besoin employer
la pierre, puisqu'on trouve des pierres sculptées dans l'intérieur de
leurs pyramides; que, dans le Missouri, il existe des palais en pierre
avec salles, dont les parois s'élèvent en encorbellement afin de pouvoir
supporter un plafond terminal étroit, et que, dans la Louisiane, on voit
encore des constructions comparables aux monuments _cyclopéens_ du
Pérou; que ces édifices, comme le dit un auteur auquel nous faisons des
emprunts fréquents[14], dont l'existence est constatée dans l'État de
New-York, «s'étendent à la base occidentale des Allighéwis, tournent à
l'est dans la Géorgie et atteignent les bords de l'Océan à l'extrémité
la plus méridionale de la Floride; que, dans l'ouest, on les trouve en
grand nombre au bord de toutes les eaux occidentales, jusqu'aux sources
mêmes du Mississipi, éparpillés le long du Missouri et de ses affluents,
et de là continuent jusqu'au golfe du Mexique, s'étendant même au delà
de la Rivière-Rouge, au nord-ouest du Texas. Or la distance qu'il y a de
la grande pyramide de la Rivière-Rouge aux premiers téocalli de la
Nouvelle-Espagne, dit M. Brakenridge[15], n'est pas si grande qu'on ne
puisse les considérer comme des monuments de la même contrée,» ou plutôt
appartenant à la même race d'hommes.

La direction de ce courant d'émigrations ayant laissé des traces sur le
sol part des régions les plus froides du nord, ne touche sur aucun point
la côte de l'océan Pacifique, et se dirige en ligne droite vers le
Mexique; ce qui ferait supposer que les peuplades qui ont érigé les
grands monuments de l'Amérique centrale ne sont point parties du détroit
de Behring, mais du Groenland, et qu'elles appartiennent aux races
scandinaves.

Aujourd'hui, le séjour ou le passage des Scandinaves dans le Groenland
dès le Xe siècle de notre ère, et peut-être avant cette époque, ne
saurait être mis en doute. Le docteur Henri Rink, inspecteur du
Groenland méridional, a fait parvenir à la Société royale des
antiquaires du Nord, en 1859[16], un fragment d'une pierre runique,
trouvée à Igalikko, près des ruines de Brattahlid. En 1824, le
Groenlandais Pélinut avait trouvé, dans l'île de Kingiktorsoak, au haut
de la mer de Baffin, presque vis-à-vis le détroit de
Lancaster-et-Barrow, une pierre runique parfaitement gravée, dont voici
la traduction: «Erling, fils de Sigvat, et Biarne, fils de Thord, et
Endride, fils d'Odd, érigèrent ces monceaux de pierres et déblayèrent la
place le samedi avant le jour de Gagndag (le 25 avril), en 1135[17].»

Les traditions mexicaines font descendre les conquérants, les Nahuas, de
la Floride, et ne remontent pas plus haut; mais, comme l'observe
très-bien M. l'abbé Brasseur, «si la Floride avait été le lieu de leur
origine, ils auraient naturellement poussé leurs établissements le long
de l'Atlantique; mais on ne trouve de ce côté aucune trace de leur
existence: aussi est-ce là ce qui a conduit les écrivains américains,
indistinctement, à penser que leurs migrations avaient dû se diriger par
les grandes vallées de l'ouest dans les contrées méridionales jusqu'à la
Floride.»

[Illustration: Fig. 1.]

Il est à considérer d'ailleurs que les nombreuses traces
d'établissements appartenant à une haute antiquité et visibles encore
dans les vallées du Mississipi, du Missouri et de l'Ohio, bien qu'elles
occupent de larges surfaces, n'ont pas l'aspect monumental des ouvrages
observés dans le Mexique, et semblent plutôt être dus à des tribus ou
peuplades en cours d'émigration: ces enceintes ont un caractère
transitoire; mais dès que l'on entre dans le Mexique, les ouvrages de
fortifications, les enceintes qui couronnent certains plateaux,
paraissent élevés au contraire par des populations définitivement
établies sur le sol et voulant s'y maintenir. Dans l'État d'Oaxaca, à
Montalban, près Oaxaca, sur les plateaux orientaux qui bordent cette
ville, on constate la présence de grands travaux de fortification qui se
distinguent de ceux de l'Ohio et du Missouri, en ce que les remparts
sont faits, non plus en terre, ou briques crues, ou en pierrailles, mais
en blocages composés de petit moellon brut et de mortier. Ces
forteresses sont plantées sur un parallélogramme de 500 mètres de côté
sur 400 environ. À la base des remparts s'ouvrent des passages dont la
fig. 1 donne la section. Les grandes pierres qui forment la fermeture
triangulaire de ces passages sont couvertes de sculptures à l'intérieur,
représentant des personnages dont le type s'éloigne visiblement des
types de Palenqué. Les figures sont légèrement modelées et creusées dans
la pierre, suivant la méthode de la sculpture égyptienne. Ces sortes de
grandes redoutes sur plan barlong consistent en des plateaux élevés de
plusieurs mètres au-dessus du sol, et au milieu desquels on trouve des
amas de pierres taillées, mêlées de poteries fines, de menus objets en
agate et en or. Alentour sont élevés des _tumuli_. À Mitla, dans l'État
d'Oaxaca, même disposition de forteresses près de la ville antique, sur
la montagne.

Il est difficile cependant de ne pas admettre une analogie entre ces
forts permanents bâtis en blocages et les ouvrages en terre de
l'Amérique du Nord, dont nous avons parlé tout à l'heure. Mais, sur le
territoire mexicain, nous le répétons, ces forteresses n'ont plus un
caractère transitoire; ce sont des établissements fixes, faits soit pour
protéger les villes contre des envahissements, soit, ce qui est plus
probable, pour maintenir des populations conquises dans l'obéissance;
car des constructions aussi importantes que celles dont M. Charnay
rapporte des photographies, qui exigent le concours de tant de bras, des
efforts immenses, sont élevées par des races inférieures soumises à un
régime théocratique ou aristocratique.

Dans l'histoire du monde, nous ne voyons surgir ces prodigieuses
bâtisses que dans des conditions sociales identiques. Dans l'Inde, dans
l'Assyrie, en Égypte, c'est toujours une race conquérante qui impose
ces labeurs aux peuples indigènes: les races supérieures apportent leurs
goûts, leurs traditions, leur génie particulier; les populations donnent
leurs bras, leurs sueurs, les éléments matériels. Ce sont elles qui
emploient ces procédés de construction si intéressants à observer pour
nous aujourd'hui, parce qu'ils nous indiquent des origines à peu près
certaines. Ainsi, ni dans l'Yucatan ni dans le Mexique, nous ne voyons
de constructions en pierres sèches; partout le mortier, les enduits sont
employés: or, quand le mortier apparaît dans une construction, on peut
assurer que les hommes qui l'ont faite ont du sang touranien ou finnois
dans leurs veines. Il n'est donné qu'aux Aryans et aux Sémites purs de
bâtir en pierre sèche[18]. Mais la présence du sang aryan à dose assez
forte apparaît cependant de la manière la plus évidente dans les
constructions de l'Yucatan et du Mexique. S'il est donné aux Aryans
sémitisés ou aux Sémites seuls d'assembler les pierres sans mortier,
c'est aux Aryans purs que l'on doit attribuer les constructions de
charpenterie, et partout où nous voyons apparaître une tradition
indiquant une combinaison de bois assemblés, nous pouvons être assurés
que l'influence de la race aryane se fait sentir. Tous les monuments les
plus anciens de l'Inde, bien que taillés dans le roc ou bâtis en pierre,
laissent voir une tradition appartenant à la construction de bois. Il en
est de même des monuments assyriens, des monuments égyptiens et même des
monuments ioniens.

Au Japon, les édifices sacrés les plus anciens sont faits de bois,
placés sur des éminences ou plates-formes auxquelles on arrive par des
degrés. Si nous consultons les auteurs qui ont parlé _de visu_ des
monuments sacrés des Japonais, nous serons frappés de certains rapports
qui existent entre ces monuments et ceux qui nous occupent. Le P.
Charlevoix[19] décrit ainsi les temples japonais: «Ils sont, dit-il,
appelés _Mias_, c'est-à-dire les _demeures des âmes vivantes_, et si
l'on en croit un voyageur, Kampfer, le nombre en est, dans tout
l'archipel japonais, de 27,700; mais il y a bien de l'apparence qu'il y
comprend les chapelles qui accompagnent les temples. On ne sera
peut-être pas fâché d'en avoir ici la description. Ils sont pour
l'ordinaire situés sur des éminences; ils doivent du moins être placés à
distance des terres communes et fouillées par les travaux vulgaires. Une
belle promenade, plantée d'arbres et qui s'éloigne du grand chemin, y
conduit, et, à l'entrée de cette avenue, il y a une porte de pierre ou
de bois, avec une planche carrée, d'environ un pied et demi, sur
laquelle est gravé ou écrit en caractères d'or le nom du dieu auquel le
Mia est consacré. Ces dehors semblent annoncer un temple considérable,
mais on y est presque toujours trompé: la plupart se sentent de
l'antique simplicité qui régnait lorsqu'on a élevé les premiers, sur le
modèle desquels tous les autres sont construits. Ce ne sont, le plus
souvent, que de misérables édifices de bois, cachés parmi les arbres et
les buissons, et n'ayant qu'une seule fenêtre grillée, au travers de
laquelle on peut voir le dedans du temple. Ces intérieurs sont tout à
fait vides, ou ornés d'un miroir de métal placé dans le milieu et autour
duquel pendent des housses de paille bien travaillées, ou de papier
blanc découpé, qui sont attachées à une longue corde en façon de
franges; c'est, dit-on, un symbole de la pureté et de la sainteté du
lieu.

«Comme les avenues qui conduisent à ces temples sont ordinairement
plantées de cyprès, si ces arbres ont eu autrefois, comme parmi les
anciens Romains, quelque chose de funèbre, on pourrait dire que les Mias
étaient à leur origine les tombeaux des Camis, les seuls dieux que les
Japonais ont adorés pendant plusieurs siècles, et que les cyprès ne sont
devenus des arbres de bon augure que depuis que ces tombeaux sont
devenus des temples pour l'apothéose de ceux dont ils renfermaient les
cendres[20]. On monte ordinairement aux Mias par un escalier de pierre
qui conduit à une espèce d'esplanade, où l'on entre par une seconde
porte semblable à la première, et sur laquelle il y a souvent plusieurs
de ces temples ou des chapelles qui accompagnent le temple
principal..... L'édifice est soutenu sur des piliers de bois et
communément carré; les poutres en sont fort grosses, et il règne tout
autour, en dehors, une galerie où l'on monte par quelques degrés..... Le
lieu prétendu saint est ordinairement fermé, si ce n'est les jours de
fêtes; la plupart des sanctuaires ont un pronaos. Les portes et fenêtres
de ce pronaos sont grillées et le pavé en est couvert de nattes fines.
Le toit des temples est couvert de tuiles de pierre ou de bois; il
avance assez de chaque côté pour couvrir la galerie, et il diffère de
celui des autres bâtiments en ce qu'il est recourbé avec plus d'art et
composé de plusieurs couches de belles poutres dont l'arrangement a
quelque chose de fort singulier. À la cime du toit, il y a quelquefois
une poutre plus grosse que les autres; elle est posée de long; et à ses
extrémités, elle en reçoit deux autres qui se croisent, et souvent une
troisième derrière qui est en travers.

«Cette structure est faite sur le modèle du premier temple, qui est à
Ixò, où Jasanami, le dernier des sept grands esprits célestes et le père
de Tensiò Dai Dsin, a fait, dit-on, quelque temps sa résidence. Quoique
cette structure soit très-simple, elle est très-ingénieuse et presque
inimitable. En effet, le poids et les liaisons de toutes ces poutres
entrelacées les unes dans les autres servent beaucoup à affermir tout
l'édifice et le rendent moins sujet à être renversé par les tremblements
de terre.....»

Si les monuments du Mexique que nous allons examiner ne sont pas
construits en bois, il est impossible de ne pas reconnaître, dans leur
disposition générale et dans certains de leurs membres architectoniques,
la tradition des constructions de bois. Si, à côté de ces traditions,
nous constatons la présence de types de figures humaines appartenant aux
races blanches, il faudra bien admettre que ces étranges monuments ont
été élevés par des peuplades formées d'un mélange de races blanches
venues du nord-est et de races jaunes aborigènes ou venues du
nord-ouest, celles-ci établies sur le sol du Mexique avant l'arrivée des
premières, soumises et prêtant leurs bras à l'édification de ces vastes
constructions sous la domination de leurs nouveaux maîtres. Mais il ne
faudrait pas s'y tromper, il y a dans les monuments du Mexique et de
l'Yucatan photographiés par M. Charnay deux époques, ou plutôt deux
écoles différentes qui paraissent être l'expression d'art de deux
populations, produits de mélanges de races à doses inégales. Il y a
certainement dans les monuments de l'Yucatan une influence des races
blanches plus forte que dans ceux de Mitla et de Palenqué; c'est un fait
que nous pensons pouvoir éclaircir aux yeux de nos lecteurs. Encore
aujourd'hui, les indigènes de l'Yucatan présentent des types
remarquablement beaux relativement à ceux des populations étrangement
mêlées des plateaux du Mexique. On observe également des types de races
très-diverses dans les vastes contrées situées entre le golfe de la
Californie et le Nouveau-Mexique ou le Mexique du Nord. Certaines tribus
indiennes se composent d'individus de petite taille, agiles, aux membres
grêles; d'autres, comme les Osages, sont grands, robustes; d'autres
encore, plus à l'est dans la prairie, sont presque blancs, les hommes
sont barbus, et le colonel Emory[21] signale des Indiens rappelant les
plus belles races blanches de l'Europe. Or le Nouveau-Mexique a été
sillonné par ces migrations venant du nord et se rendant vers les
régions méridionales, et par celles postérieures, quittant le Mexique
proprement dit, pour revenir, à une époque plus récente, vers le
Mississipi et dans la Floride. Ces diverses tribus ne sont-elles pas des
débris, restés en chemin, de ces colonnes mobiles?

«Les Néo-Mexicains, dit M. l'abbé Brasseur de Bourbourg[22], paraissent
au premier abord parfaitement étrangers aux peuples dont ils sont
entourés aujourd'hui. Dernier reste d'un groupe antérieur, ils n'ont de
rapport qu'avec les races déjà éteintes ou déplacées. Leur industrie, si
supérieure à celle des nomades de la plaine[23], conservait, au XVIe
siècle, et même aujourd'hui conserve encore quelque ressemblance avec
celle des Toltèques, ainsi que des nations inconnues dont les
forteresses et les pyramides subsistent dans la région des lacs et sur
les deux rives du Mississipi. Mais la preuve la plus frappante de leur
ancienneté, c'est que, hors de la contrée qu'ils habitaient et de
quelques parages plus méridionaux de la basse Californie, de la Sonora
et de Chihuahua, les traces de leurs hautes constructions et de leurs
vastes souterrains n'ont été retrouvées nulle part....»

Castañeda, dans sa relation d'un voyage à Cibola[24], parlant du pays
d'où ces Néo-Mexicains prétendaient être sortis, fournit de fortes
présomptions en faveur d'une origine septentrionale: «D'après la route
qu'ils ont suivie, dit-il, ils ont dû venir de l'extrémité de l'Inde
orientale et d'une contrée inconnue, qui, d'après la configuration des
côtes, serait située très-avant dans l'intérieur des terres, entre la
Chine et la Norvége. Il doit y avoir, en effet, une immense distance
d'une mer à l'autre, suivant la forme des côtes, comme l'a découvert le
capitaine Villalobos, qui alla dans cette direction à la recherche de la
Chine. Il en est de même quand on suit la côte de la Floride; elle se
rapproche toujours de la Norvége, jusqu'à ce que l'on soit arrivé au
pays des Bacallaos[25].»

Ouvrons le _Popol-Vuh_[26], le Livre sacré. Nous trouvons, dans ce
curieux récit héroïque de l'histoire des Quichés, des rapports frappants
avec les habitudes des races blanches des plateaux septentrionaux de
l'Inde, qui ont successivement poussé leurs conquêtes jusqu'à l'Égypte
et dans toute l'Europe occidentale. Il s'agit de la création d'une race
supérieure[27]; Celui qui engendre et Celui qui donne l'être, le
Créateur et le Formateur pensent à faire sortir l'homme du néant.

«Peu s'en fallait encore, dit le texte, que le soleil, la lune et les
étoiles se manifestassent au-dessus d'eux, du Créateur et du Formateur.»
C'est-à-dire que l'ordre des temps n'était pas encore fixé. «En _Paxil_
et en _Cayala_, ainsi qu'on nomme (ce lieu)[28], vinrent les épis de
maïs jaune et les épis de maïs blanc.--Or, voici les noms des barbares
qui allèrent chercher l'alimentation: le Renard, le Chacal, la Perruche
et le Corbeau, quatre barbares qui leur apprirent la nouvelle des épis
de maïs jaune et des épis de maïs blanc qui venaient en Paxil et qui
leur montrèrent le chemin de Paxil[29]....»

C'est dans le Paxil, c'est-à-dire dans la partie orientale du Mexique,
que ces premiers humains supérieurs trouvent leur nourriture et se
fortifient. «Il y avait des aliments de toute sorte, aliments petits et
grands; plantes petites et grandes, dont le chemin leur avait été montré
par les barbares. Alors on commença à moudre le maïs jaune, le maïs
blanc, et Xmucané en composa neuf boissons.... Aussitôt ils commencèrent
à parler de faire (le Créateur et le Formateur), et de former notre
première mère et notre premier père...» Les premiers hommes créés sont
au nombre de quatre[30]. Ces êtres supérieurs, non engendrés par la
femme, apparaissent tout à coup; leur intelligence embrasse tout, leur
sagesse est infinie, leurs connaissances sans limites, ils mesurent et
voient ce qui est aux quatre angles dans le ciel et sur la terre.
L'Édificateur et le Formateur en furent effrayés: «Ce n'est pas bien ce
que disent nos créatures. Elles savent toutes choses, grandes et
petites... Elles seront autant de dieux... Troublons un peu notre œuvre,
afin qu'il leur manque quelque chose... Voudraient-ils par hasard
s'égaler à nous qui les avons faits, à nous dont la sagesse s'étend au
loin et connaît tout?... Alors un nuage leur fut soufflé sur la prunelle
des yeux par le Cœur du Ciel, et elle se voila comme la face d'un miroir
qui se couvre de vapeur...; ils ne virent plus que ce qui était
rapproché...--Ainsi fut détruite leur sagesse ainsi que toute la science
des quatre hommes, son principe et son commencement. Ainsi furent formés
nos premiers aïeux et pères par le Cœur du Ciel, le Cœur de la
Terre...--Alors existèrent aussi leurs épouses, et leurs femmes furent
faites...--Ceux-ci engendrèrent les hommes, les tribus petites et
grandes[31], et ceux-ci furent notre souche à nous, la nation _quichée_:
en grand nombre existèrent en même temps les sacrificateurs[32]; ils ne
furent pas seulement quatre, mais quatre seulement furent nos mères à
nous, la nation quichée...» Suit le dénombrement des tribus de sang
noble ou plutôt de la caste supérieure, «qui vinrent ensemble d'Orient
et qui se propagèrent dans les contrées où le soleil se lève. Ces tribus
se multiplient «durant l'obscurité,» dit le texte. Alors ils ne se
servaient pas encore et ne soutenaient point (les autels des dieux);
seulement ils tournaient leur visage vers le ciel, et ils ne savaient
pas ce qu'ils étaient venus faire de si loin.--Là vivaient dans la joie
les _hommes noirs_ et les _hommes blancs_; doux était l'aspect de ces
gens, doux le langage de ces peuples, et ils étaient fort intelligents.»
Mais voici ces tribus qui trouvent mauvais que des barbares parcourent
les montagnes, ne possédant point de maisons; elles insultent ces
peuples nomades.--«Ainsi parlaient ceux de là-bas qui voyaient lever le
soleil. Or, tous n'avaient qu'une seule langue: ils n'invoquaient encore
ni _le bois_ ni _la pierre_; et ils ne se souvenaient que de la parole
du Créateur et du Formateur, du Cœur du Ciel et du Cœur de la Terre.--Et
ils parlaient en méditant sur ce qui cachait le lever du jour... Ils
parlaient, invoquant le retour de la lumière, et dans l'attente du lever
du soleil, ils contemplaient l'étoile du matin....» Ces premières tribus
n'adoraient point des idoles de pierre ou de bois, et leur culte
consistait en une attente du lever du soleil: elles étaient déjà
nombreuses ces tribus d'Orient et on comptait parmi elles la nation des
_Yaqui_, des sacrificateurs. Ce titre de _Yaqui_ était donné
primitivement aux populations parlant la langue nahuatl, aux Toltèques.

Quatre personnages, _Balam-Quitzé_, _Balam-Agab_, _Mahucutah_ et
_Iqi-Balam_, veulent partir pour aller chercher ce qui leur manque; une
_arche_ pour renfermer leurs symboles, le feu qui doit brûler devant.
Une ville seule les suit. Ils arrivent à la ville des Sept-Grottes,
Sept-Ravins, _Tulan-Zuiva_. Là, les quatre personnages reçoivent un dieu
principal Tohil, trois autres dieux et le feu. D'autres tribus les
suivent et viennent à leur tour à Tulan réclamer les dieux et le feu.
Mais bientôt Tohil, le dieu, réclame les sacrifices humains pour
accorder le feu; une seule tribu résiste à la demande du dieu, toutes
les autres fournissent des victimes, elles partent de Tulan et se
dirigent vers l'ouest. Leur voyage est pénible, elles séjournent
longtemps sur la montagne _Chi Pixab_ portant leurs dieux avec elles.
Les tribus se séparent sur le conseil de Tohil, elles vont dans le bois
et placent leurs divinités sur des pyramides (mot à mot: à la cime d'une
maison de feu) et fondent des villes autour. Enfin l'aurore paraît; le
soleil se lève en Tohil, en Avilix, en Hacavitz[33]. L'auteur du Livre
sacré[34] fait alors une description poétique de cette apparition de
l'astre du jour. Ce chapitre, l'un des plus remarquables, est empreint
d'une certaine grandeur. Les animaux eux-mêmes sortent des ravins, des
eaux, s'élèvent sur les sommets et tournent leurs têtes du côté où
s'avance le soleil; les sacrificateurs sont prosternés; les nations sont
toutes dans l'attente. Mais voici un passage d'un grand intérêt: «Avant
que le soleil se manifestât, fangeuse et humide était la surface de la
terre, et c'était avant que parût le soleil; et alors seulement le
soleil se leva semblable à un homme.--Mais sa chaleur n'avait point de
force, et il ne fit que se montrer lorsqu'il se leva; il ne resta que
comme (une image) dans un miroir, et ce n'est pas véritablement le même
soleil qui paraît aujourd'hui, dit-on dans les histoires.--Aussitôt
après cela (le lever du soleil), Tohil, Avilix et Hacavitz se
pétrifièrent, ainsi que les dieux du Lion, du Tigre et de la Vipère, du
Quanti, du Blanc Frotteur de Feu; leurs bras se cramponnèrent aux
branches des arbres, au moment où se montrèrent le soleil, la lune et
les étoiles; de toutes parts devint pierre...»

D'où sont venues ces traditions qui semblent remonter aux époques
antérieures à l'existence de l'homme? et ces dieux changés en pierre?
Est-ce une figure indiquant, par le lever de l'aurore, le commencement
d'une civilisation ou l'arrivée des tribus sous une latitude moins
septentrionale, et, par la pétrification des divinités, l'origine d'un
culte des idoles de pierre substituées à l'adoration d'êtres invisibles?
Il ne faut pas, il est vrai, prendre le _Livre sacré_ pour une œuvre des
temps primitifs, mais pour une compilation de documents de différentes
époques rassemblés sans ordre et sans critique; cependant ces documents
ont avec les monuments qui nous occupent des affinités si intimes que
l'on ne saurait les négliger. Tous ceux qui s'occupent d'histoire et
d'archéologie savent combien les traditions sont respectables et combien
elles doivent être consultées lorsqu'on cherche la vérité; or, le
_Popol-Vuh_, le Livre national ou le Livre sacré, traduit avec tant de
soin et de conscience par M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, est sinon une
œuvre originale, d'une antiquité incontestable, au moins un recueil de
traditions précieuses. Certains passages de ce livre ont avec les
histoires héroïques de l'Inde une singulière analogie.

Ainsi dans l'origine, les Hindous ne bâtissaient pas en l'honneur de la
divinité; aux yeux des castes supérieures primitives de l'Inde, toute
réalité extérieure est mauvaise et périssable. Dans la plus haute
expression de la sagesse, l'Hindou se replie au dedans de lui-même et
reste abîmé dans la contemplation de l'esprit qui réside dans les plus
secrets replis du cœur. Le brahmane orthodoxe n'a pas besoin, pour prier
ou sacrifier, d'un lieu spécialement approprié au culte. Le vrai temple
de la divinité, c'est la forêt silencieuse; le tabernacle, c'est le cœur
de l'homme où Dieu lui-même est présent. Le sage reste absorbé en
lui-même. Mais le peuple, qui ne saurait atteindre à la hauteur de cet
idéalisme, a besoin de figures pour comprendre; il met à la place de
Brahma une série de dieux créés qui sont les attributs divers du Dieu
créateur.

Nous trouvons, dans les traditions grossières du _Popol-Vuh_, ces
esprits supérieurs, comprenant tout, n'ayant pas de culte et vivant dans
la contemplation, l'attente de la lumière, le besoin d'un culte pour la
foule, la révélation d'un Dieu supérieur et de dieux secondaires qui ne
sont que des attributs de la puissance suprême, les arches ou
tabernacles visibles de ces divinités. Les dieux sortent de la ville aux
_sept grottes_, et les arches qui les renferment ou les symbolisent sont
déposées au milieu des forêts solitaires. De même dans l'Inde, les
grottes sont les sanctuaires ou plutôt les symboles de la divinité;
elles sont éclairées par des torches allumées au feu sacré, extrait du
bois qui le recèle et ravi de force par le frottement. Ces grottes sont
un symbole du dieu obscur, nu et vide, dont les formes ne nous
apparaissent dans la création, qui seule se révèle, qu'à la clarté
fugitive du Maya. Il est impossible de ne point être frappé de
l'analogie qui existe entre les idées brahmaniques sur la divinité et
les passages du _Popol-Vuh_ cités plus haut.

Mais si nous consultons les traditions beaucoup plus récentes,
conservées même après l'établissement du christianisme en Suède, nous
trouverons encore, entre les coutumes religieuses des populations de ces
contrées et celles qui nous sont retracées dans le _Popol-Vuh_, plus
d'un rapport.

Adam de Brême, dans son _Histoire ecclésiastique_, parle ainsi des
peuples scandinaves[35]: «La nation des Suédois a un temple célèbre,
celui d'Upsal, non loin de la ville de Sictona ou Birka. Dans ce temple,
qui est tout orné d'or, le peuple vénère les statues de trois dieux,
dont le plus puissant, qui est Thor, occupe seul, au milieu, le
triclinium. À droite et à gauche sont Wodan et Fricco. Voici leur
signification: Thor, disent-ils, règne dans l'air et gouverne les
tonnerres et les éclairs[36], les vents et les pluies, les temps et les
productions de la terre. Le second, Wodan, c'est-à-dire le fort, préside
à la guerre et inspire le courage des hommes contre les ennemis. Le
troisième est Fricco, qui accorde aux mortels la paix et les plaisirs,
et qui est représenté par un grand phalle. Quant à Wodan, ils le
façonnent tout armé, comme les nôtres ont coutume de représenter Mars.
Thor, lui, avec son sceptre, semblait reproduire Jupiter. Ils honorent
aussi des hommes élevés au rang des dieux et que, pour leurs grandes
actions, ils ont gratifiés de l'immortalité[37], comme est dit avoir
fait le roi Éric dans la vie de saint Ansgar, c'est-à-dire qu'ils
assignent à tous les dieux des prêtres chargés d'offrir les sacrifices
du peuple. Si l'on est menacé de la peste ou de la famine, on sacrifie à
l'idole de Thor; si c'est de la guerre, on sacrifie à Wodan; s'il s'agit
d'un mariage, à Fricco. Tous les neuf ans, on a coutume de célébrer une
solennité où se réunissent toutes les provinces de la Suède: personne
n'est dispensé de s'y rendre. Les rois et tout le peuple envoient leurs
offrandes à Upsal, et, ce qu'il y a de plus douloureux au monde, ceux
qui ont embrassé le christianisme se rachètent par ces cérémonies. Le
sacrifice consiste à offrir neuf têtes d'hommes ou d'animaux mâles de
toute espèce, par le sang desquels on a coutume de fléchir ces dieux.
Leurs corps sont suspendus _dans le bois_ qui est voisin du temple[38].
Ce bois est tellement sacré pour les païens, qu'ils en croient tous les
arbres divins, comme étant nourris du sang des victimes. Il y a des
chiens suspendus avec des hommes: un chrétien m'a dit avoir vu
soixante-dix corps d'hommes ou d'animaux mêlés ensemble qui pendaient
aux arbres. Du reste, il se pratique dans ces cérémonies une foule
d'autres choses pour la plupart déshonnêtes, et que, pour cela, nous
passerons sous silence[39]...»

Soit que l'on considère les nombreuses migrations qui, du nord, sont
descendues vers l'Amérique centrale comme étant venues par le détroit
de Behring ou par le Groenland, c'est-à-dire du nord-ouest ou du
nord-est, toujours est-il qu'il existe entre les idées religieuses, les
habitudes et les mœurs de ces tribus émigrantes et celles des
populations antiques descendues des plateaux septentrionaux de l'Asie,
des rapports frappants.

Examinons donc les monuments. Nous avons dit précédemment que ces
monuments ne pouvaient appartenir ni à une seule époque, ni à une seule
race. À nos yeux, les monuments de Palenqué seraient les plus anciens;
ils seraient dus à une race déjà mêlée cependant d'aborigènes ou
d'indigènes jaunes et des premières migrations blanches, aux Olmécas.
Ceux de l'Yucatan auraient été élevés après l'invasion de la puissante
émigration blanche des Quichés dans l'empire de Xibalba; ceux de Mitla,
au départ de certaines tribus quichées de Tulan et à leur établissement
postérieur à la conquête de Xibalba. C'est ce que nous tenterons de
démontrer, après avoir décrit les curieuses ruines qui nous occupent.
Les monuments de l'Yucatan, quoique bâtis, pensons-nous, dans l'espace
d'un siècle à peine, présentent entre eux des dissemblances de style qui
nous obligent à les classer séparément.



RUINES D'ISAMAL


À la base d'une des pyramides, seuls débris de cette ville antique de
l'Yucatan, il existe, pl. XXV, une tête gigantesque modelée au moyen
d'un ciment enveloppant des moellons irréguliers. C'est une sorte de
gros blocage dont les moellons, posés avec art par le sculpteur au
milieu d'un mortier très-dur, ont formé les joues, la bouche, le nez,
les yeux. Cette tête colossale est réellement une bâtisse enduite.
Autour, des enroulements enchevêtrés, également modelés en ciment,
forment un parement irrégulier. Le caractère de la tête ne rappelle pas
le type de celles des sculptures de Palenqué; les traits sont beaux, la
bouche est bien faite, les yeux grands sans être saillants, le front,
couvert d'un ornement, ne semble point fuyant. Cette tête était peinte
comme toute l'architecture mexicaine, et des traces de la peinture sont
encore très-visibles dans la bouche. Ici, comme on le voit,
non-seulement le mortier est employé comme moyen d'agglutination des
matériaux, mais il sert à modeler; c'est une pâte que le sculpteur met
en œuvre, et cette pâte, ce stuc a été appliqué par des ouvriers
très-expérimentés, puisqu'il a résisté aux intempéries pendant une
longue suite de siècles; or un peuple primitif, chez lequel les arts
sont à l'état d'enfance, assemble du bois, ou accumule des blocs de
pierre à force de bras; mais il n'arrive que bien tard à mettre en œuvre
avec succès une matière comme le mortier, qui demande non-seulement des
préparations diverses, mais une longue pratique et des observations
très-délicates; encore faut-il que ces constructeurs possèdent les
aptitudes naturelles aux races qui, sur la surface du globe, semblent
spécialement destinées à employer la chaux dans leurs constructions. Je
le répète, ni les Égyptiens, ni les Grecs même, n'ont jamais employé la
chaux et le sable dans leurs bâtisses. Le mortier, la matière
agglutinante qui réunit des pierres pour n'en former qu'un roc,
n'appartient qu'aux races touraniennes ou à celles qui ont reçu du sang
jaune dans leurs veines.

La pl. XXIV présente un ensemble de la pyramide au bas de laquelle est
modelée la tête précédente.

La pl. XXIII fait voir l'ensemble de la grande pyramide à deux étages
d'Isamal. La base de la plate-forme inférieure n'a pas moins de 250m
de côté; son plateau, 200m environ; sa hauteur totale est de 15 à
20m. La pyramide supérieure a 20m environ. Il faut observer que
ces pyramides élevées en pays plat sont entièrement en maçonnerie
pleine. Dans la pl. XXIII, on distingue parfaitement les escaliers qui
permettaient de monter jusqu'à la plate-forme supérieure, privée
malheureusement de l'édifice qui la couronnait.



RUINES DE CHICHEN-ITZA


À Chichen-Itza, nous voyons une de ces pyramides de maçonnerie couronnée
de son édifice, pl. XXXII, auquel on donne aujourd'hui le nom du
château. Vu de près, l'un de ces monuments, appelé la Prison, pl. XXXI,
présente une construction assez mal faite composée d'un blocage revêtu
d'un parement en gros moellons irrégulièrement taillés et posés. On
observera que les baies de cet édifice consistent en des pieds-droits
verticaux avec linteaux de pierre; que le couronnement présente une
combinaison de méandres formés de petites pierres juxtaposées et
scellées au blocage au moyen du mortier. Des pierres plus fortes
soutiennent les angles; mais cet édifice est un des moins bien
construits de l'Yucatan. Le monument de Chichen-Itza, connu sous le nom
du Cirque, pl. XXXIV, nous montre un appareil plus grand et dont une
partie est couverte de sculptures. Sur une frise, comprise entre deux
assises de rinceaux, sont figurés des tigres se suivant, ou affrontés
deux par deux et séparés par des couronnes, contenant de petits disques
percés. Bien que les parements de cet édifice soient mieux faits que
ceux de la Prison, cependant on observera que les joints des pierres ne
sont pas _coupés_ conformément à l'habitude des constructeurs
d'_appareils_, mais que les pierres, ne formant pas _liaison_,
présentent plusieurs joints les uns au-dessus des autres et ne tiennent
que par l'adhérence des mortiers qui les réunit au blocage intérieur.
Par le fait, ces parements ne sont autre chose qu'une décoration, un
revêtement collé devant un massif. Toutefois, rien dans cette
construction n'indique une tradition de structure en bois. C'est un
blocage revêtu, tandis que dans la plupart des autres monuments de
l'Yucatan, la structure de bois apparaît dans les bâtisses de pierre,
particulièrement dans ceux d'Uxmal, que nous allons examiner tout à
l'heure.

On voit sur la face du bâtiment du Cirque, pl. XXXIV, au-dessous de
l'assise des entrelacs inférieurs, cinq trous circulaires. Ces trous,
que nous retrouverons plus apparents encore dans d'autres monuments du
Mexique, paraissent avoir été réservés pour recevoir des _boulins_ ou
grosses perches de bois, auxquelles étaient attachées des bannes, afin
de former autour de l'édifice un portique couvert d'étoffes ou de
nattes. Mais une des salles intérieures du Cirque nous fournit un ample
sujet d'observations. Cette salle, pl. XXXIII, donne en coupe
transversale la section fig. 2. Les parements (mal appareillés, comme
ceux de l'extérieur) sont entièrement revêtus d'une série de sculptures
plates, représentant des hommes armés combattant des serpents et des
tigres. Si la signification de ce bas-relief est obscure, les types des
têtes, les costumes, les armes des personnages, donnent de précieux
renseignements. On remarque tout d'abord que les traits de la plupart de
ces personnages ne rappellent nullement les profils des figures de
Palenqué, ou ceux que l'on prête aux races indigènes du Mexique si
souvent reproduits par des terres cuites recueillies en grand nombre
dans ces contrées. Ainsi, fig. 3, nous donnons une copie fidèle de ces
terres cuites que M. Charnay a bien voulu déposer entre nos mains, et
fig. 3 _bis_, une tête d'un indigène, copiée par une photographie. Il
est clair que ces deux types appartiennent à une même race ou à un même
mélange de sang. La terre cuite, qui est d'une époque fort ancienne, et
le sujet nouveau présentent les mêmes caractères; front étroit,
naissance du nez mince et déprimée, sourcils rapprochés, paupières
supérieures recouvrant fortement l'angle externe de l'œil, os du nez
saillant, narines maigres, anguleuses, ouvertes; pommettes plutôt
anguleuses que saillantes, joues plates, bouche large, abaissée vers
ses extrémités, lèvres grosses et coupées nettement, os maxillaire se
relevant sous la bouche. Or, ce type de Mexicain, donné fig. 3 _bis_,
est fréquent, et parmi nos photographies, nous en possédons plusieurs
qui conservent ce même caractère bien tranché. Nous ne pouvons donc
mettre en doute l'exactitude des traits reproduits par cette terre
cuite, puisque, encore de nos jours, ce type s'est conservé. À côté de
ces types, nous donnons, fig. 4, le _fac-simile_ d'une photographie
faite à Mexico: c'est un jeune sujet femelle. Ici le caractère de la
race finnique est des plus prononcés; front bas, angle externe de l'œil
relevé, nez court, pommettes hautes, bouche large, lèvre supérieure
épaisse et coupée nettement, éloignée du nez, menton fuyant, base du
visage large; et ce sujet n'est pas le seul, nous en possédons un
certain nombre qui présentent les mêmes caractères et qui tous
appartiennent à la plus basse classe de Mexico. Le sujet fig. 3 _bis_ se
rapproche du type des figures de Palenqué, quoique, dans celles-ci, les
angles externes des yeux soient relevés et le menton fuyant. Mais voici,
fig. 5, une copie faite à la loupe, aussi exactement que possible, d'une
des têtes les mieux conservées du bas-relief de Chichen-Itza[40]. Le
profil du guerrier représenté ici se rapproche sensiblement des types du
nord de l'Europe, et l'influence toujours si apparente du sang jaune ne
s'y fait pas sentir. Dans le même bas-relief, nous voyons cependant des
personnages dont les traits paraissent beaucoup moins purs. Quelques-uns
ont un appendice qui leur traverse le nez, l'un d'eux même[41] semble
avoir devant les yeux une paire de besicles saillantes comme le seraient
de petites lorgnettes dites _jumelles_. En effet, dans la dissertation
de M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, sur le _Livre sacré_[42], nous
lisons ce passage.

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 3 _bis_.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

«Dans l'inscription des divers calendriers d'origine nahuatl, le premier
après Cipactli (Imox)[43], c'est _Ehecatl_ (_Ig_, dans l'Amérique
centrale), l'esprit, le souffle qui anime tout, le vent de la nuit;
_Opu_ ou l'invisible, personnification, sans doute, de _Hurakan_,
l'ouragan, appelé aussi le _Cœur de la Mer_, le _Cœur du Ciel_, le
_Centre de la Terre_, où il souffle la tempête. On lui prête, par
conséquent, les mêmes attributs qu'à _Tlaloc_ (le _Fécondateur de la
terre_), représenté la foudre à la main et commandant aux orages; puis
ceux de _Xiuhteuctli_ (le _Maître du feu_ ou _de l'année_), et aussi
ceux de _Tetzcatlipoca_ (_celui du miroir fumant?_), lançant la foudre
et qui souvent paraît avec de grandes lunettes devant les yeux.
Cependant, par l'effet d'une transition assez ordinaire dans cette
théogonie, _Ehecatl_, l'esprit ou le vent, se personnifie dans
Quetzalcohuatl; celui-ci devient alors le dieu de la pluie; ensuite il
se trouve chargé de balayer les nuages devant Tetzcatlipoca, qui devient
le soleil, _Tonatiuh_ le resplendissant, dans la langue nahuatl.»

Tous les personnages représentés sur le bas-relief intérieur du Cirque
sont richement vêtus, coiffés de casques ornés de plumes et très-variés
de forme. Dans la main gauche, ils portent un paquet de javelines, et
leur main droite tient une sorte de massue. Une garde, comme un épais
bracelet, entoure leur poignet. En examinant scrupuleusement ces masses
d'armes, on distingue à leur extrémité comme une pierre ou un morceau de
métal engagé dans une enveloppe volumineuse composée de deux parties
(voir la fig. 6 grossie à la loupe). De quelle matière étaient ces
enveloppes? C'est ce qu'il est difficile de dire; leur bord est strié
comme pour indiquer une fourrure ou une masse de bois rayée sur les
côtés. Quelques-unes de ces armes sont munies d'un manche; d'autres ont
un anneau qui sert à les tenir avec deux doigts seulement.

Le _Livre sacré_, dont l'importance historique s'accroît en analysant
les planches de M. Charnay, nous fournit, au sujet de ces masses
d'armes, un renseignement curieux. Quatre tribus quichées sont
retranchées sur le mont Hacavitz, personnifiées en Balam-Quitzé,
Balam-Agab, Mahucutah et Iqi-Balam. Les populations de la plaine se
réunissent pour les attaquer; mais celles-ci, arrivées au pied de la
montagne avant la nuit, font halte et s'endorment[44]. «Tous ensemble
donc ils firent halte dans la route; et, sans qu'ils s'en aperçussent,
tous finirent par s'endormir; après quoi on commença (les quatre
personnages quichés) à leur raser les sourcils avec leurs barbes; on
leur enleva le riche métal de leur col, avec leurs couronnes et leurs
ornements; mais ce ne fut que la _poignée de leurs masses_ qu'ils
prirent en fait de métal précieux; on le fit pour humilier leurs faces
et pour les prendre au piége, en signe de la grandeur de la nation
quichée. Ensuite, s'étant réveillés, ils cherchèrent aussitôt à prendre
leurs couronnes, avec la _poignée de leurs masses_, mais il n'y avait
plus d'argent ou d'or à la poignée, ni à leurs couronnes.....»
Quelques-unes des masses d'armes représentées entre les mains des
personnages du bas-relief du Cirque de Chichen-Itza sont, en effet,
garnies d'ornements à la poignée.

[Illustration: Fig. 6.]

Pour la facilité des lecteurs, nous donnons, fig. 7, deux des casques ou
bonnets chargés de plumes de ces guerriers, soigneusement copiés à la
loupe sur la photographie de M. Charnay. L'un de ces bonnets semble
couvert d'une fourrure crépue comme sont les bonnets portés par les
Persans de nos jours. Ces coiffures sont maintenues sous le menton au
moyen d'une jugulaire garnie d'une large oreillère ronde. Les ornements
qui sont attachés aux narines de quelques-uns des personnages de ce
bas-relief étaient probablement en pierre, car on en conserve plusieurs,
dans les collections de Mexico, qui paraissent avoir été destinés à cet
usage; ce sont des morceaux d'obsidienne finement taillés. On observera
aussi que le personnage portant une paire de lunettes, armé également
d'une massue, tient son paquet de javelines sous une cape. Tous les
guerriers sont très-vêtus, chaussés de bottes longues et amples avec un
bourrelet à la hauteur de la cheville. Le caractère de cette sculpture
présente un singulier mélange de barbarie comme dessin et de délicatesse
comme exécution. Les figures sont lourdes, leurs gestes sont gauchement
exprimés, et les détails de la sculpture indiquent un art avancé,
presque voisin de la décadence. La porte d'une autre salle du même
monument est terminée, à sa partie supérieure, par deux linteaux d'un
bois dur, rougeâtre, et qui provient de l'arbre nommé en espagnol
_zapote colorado_. Ces linteaux, qui sont parfaitement conservés, grâce
à l'extrême sécheresse de l'atmosphère dans la péninsule de l'Yucatan,
sont couverts de gravures. L'intérieur est peint, et les couleurs
employées sont le rouge, le noir, le jaune et le blanc. Du reste,
presque toutes les baies des monuments de l'Yucatan sont ainsi terminées
par des linteaux du même bois; car les constructeurs de cette contrée,
comme on peut le reconnaître facilement, n'employaient pas de matériaux
d'un fort volume; ils se fiaient à la bonté de leurs mortiers pour
maintenir les parements extérieurs mal liaisonnés et ces encorbellements
qui composent les salles. Ces mortiers sont faits avec une chaux
hydraulique presque pure, et ont une si complète adhérence, soit dans
les massifs, soit même lorsqu'ils sont appliqués comme enduits, comme à
Palenqué, qu'à peine si le marteau peut les entamer. On les employait
avec profusion, car il existe encore quelques routes antiques dont la
chaussée est entièrement revêtue d'un ciment très-dur.

[Illustration: Fig. 7.]

Les pl. XXVI, XXVII, XXVIII, XXIX et XXX, représentent les divers
aspects d'un des monuments de Chichen-Itza, désigné sous le nom de
_Palais des Nonnes_. L'architecture de cet édifice est plus franche que
celle de la Prison et du Cirque. La façade, pl. XXX, est même d'un beau
caractère, et la composition de la porte avec le bas-relief qui la
surmonte est pleine d'une grandeur sauvage, d'un effet saisissant. Mieux
traité que dans les exemples précédents, l'appareil des parements est
plus régulier, et il présente cette particularité très-remarquable qu'il
s'accorde exactement avec la décoration. Ainsi, les méandres, les têtes
monstrueuses qui garnissent les parois et les angles, sont composés au
moyen de pierres juxtaposées formant chacune un membre de l'ornement. Le
menton, les moustaches, les joues, le nez, les prunelles des yeux, les
sourcils et le bandeau frontal sont autant de morceaux présentant une
sorte de mosaïque saillante et sculptée.

Nous allons retrouver cet ornement bizarre répété à satiété sur les
parois des monuments de l'Yucatan. Mentionnons, pl. XXVII et XXIX, ces
treillis de pierre qui figurent des claires-voies de bois sur un des
soubassements et sur une frise du Palais des Nonnes. Constatons aussi la
présence de ces consoles sur le linteau de la porte, pl. XXX, qui
semblent figurer des bouts de solives. Ces caractères particuliers et la
perfection relative des tailles des parements doivent faire supposer que
ce Palais est d'une époque un peu postérieure à la Prison et au Cirque,
ou du moins qu'il a été élevé sous une influence nouvelle. Mais
poursuivons l'examen des photographies, nous reviendrons ensuite sur les
observations que cet examen fait naître.



RUINES D'UXMAL


En se dirigeant à l'ouest de Chichen dans l'Yucatan, on découvre, non
loin de Mérida et de Ticul, les ruines d'une ville importante, Uxmal.
Voici, fig. 8, un plan général de ces ruines. Au nord, en A, est un
vaste palais, dit _Palais des Nonnes_, comprenant divers bâtiments
disposés à angles droits et contenant une cour avec deux citernes _aa_
et chemin revêtu de ciment _e_. Le bâtiment _b_ est précédé d'une
esplanade surélevée _c_ avec logements au-dessous. En B, vers le
sud-est, est un téocalli elliptique bâti, avec large escalier, et
couronné par un temple connu aujourd'hui sous le nom de _Maison du
Nain_. Au sud, en C, est le palais dit _du Gouverneur_, et qui semble
également avoir été un temple. L'ensemble de cette construction
consiste en une première pyramide tronquée, ou première plate-forme
carrée de plus de 200m de côté. Une seconde plate-forme s'élève en
retraite sur la première; deux citernes _dd_ sont creusées sur le
plateau. Sur une troisième plate-forme _k_ est construit l'édifice
désigné par les gens du pays comme étant la résidence du gouverneur. Un
autel est placé en _g_, et une pierre en _h_, dite _Pierre du
Châtiment_. Vers la corne nord-ouest s'élève un petit bâtiment dit
_Maison des Tortues_. À l'extrémité sud-ouest est une autre pyramide D,
devant laquelle est bâti un édifice singulier, dit _Maison des
Colombes_. En E s'élève une autre pyramide couronnée par des débris.
Tout le sol situé entre ces constructions gigantesques est couvert de
ruines.

[Illustration: Fig. 8.]

Si l'on se place dans la cour du _Palais des Nonnes_, au point O,
regardant vers le sud, on découvre la vue générale donnée dans la pl.
XLIX. Sur le devant apparaît l'intérieur du bâtiment de face du _Palais
des Nonnes_, avec sa grande entrée formée d'assises en encorbellement;
sur le second plan, à droite, la _Maison des Colombes_; au milieu, les
deux pyramides du sud, devant lesquelles se détache la _Maison des
Tortues_; puis, sur la gauche, se découpant sur le ciel, le grand
_Palais du Gouverneur_, dont la longueur est de 100m environ. Si, du
même point O, pl. XXXVI, on se tourne vers l'est, on découvre, au-dessus
du bâtiment K de cette cour, la _Maison du Nain_ ou _du Sorcier_, bâtie
sur un tumulus elliptique.

Mais examinons un instant cette façade intérieure du bâtiment K. Ici, la
tradition d'une structure de bois par empilage, avec claires-voies
interposées, est évidente. D'ailleurs, les linteaux de ces portes
carrées sont en bois sous la maçonnerie. Au-dessus de la porte centrale,
on retrouve ces têtes monstrueuses que nous avons déjà vues à
Chichen-Itza. Entre les deux assises en saillie qui simulent des
sablières de charpente sur le soubassement, l'architecte a même placé
comme une suite de rondins de bois juxtaposés. Il n'est pas douteux ici
que l'on a cherché à rappeler ces bâtisses primitives de bois qui, chez
les peuples présentant un mélange de sang blanc et de sang jaune, ont
consisté d'abord en un empilage de troncs d'arbres disposés en
encorbellement, afin de réserver de larges vides à leur base. Ces vides
sont fermés par des treillis imitant des claires-voies.

Pour rendre parfaitement compréhensibles ces structures par empilages,
encore en usage dans les contrées où les deux sangs blanc et jaune sont
mêlés, il est utile de donner une figure de cette œuvre primitive de
charpenterie.

En effet, fig. 9, supposons des piles ou murs de refend A; si l'on pose
à la tête des piles les premiers patins B, sur lesquels, à angle droit,
on embrèvera les traverses C, puis les secondes pièces B´,les deuxièmes
traverses C´en encorbellement également embrévées, et ainsi de suite,
on obtient, au droit des têtes de piles ou murs de refend, des parois
verticales, et, dans le sens des ouvertures, des parois inclinées
arrivant à porter les filières D avec potelets intercalés. Si, d'une
pile à l'autre, on pose les linteaux E en arrière du nu des pièces BB´
et que sur ces linteaux on établisse des treillis, on obtiendra une
construction de bois primitive, qui est évidemment le principe de la
décoration de la façade de pierre du bâtiment, pl. XXXIX. Mais cette
structure primitive n'était plus comprise par les artistes qui élevèrent
ces façades, car on remarquera que les encorbellements de bois par
empilage sont indifféremment disposés sur les pleins et les vides, ce
qui est un contre-sens; on observera encore, fig. 10 donnant une portion
du plan de ce bâtiment, que les parois inclinées des salles sont
disposées parallèlement aux murs de face, comme l'indique le rabattement
G, et non perpendiculairement à ces murs de face. Ainsi donc les
traditions de la structure de bois, bien que conservées dans leur
apparence à Uxmal, n'étaient plus admises autrement que comme une
décoration, ce qui indique une longue période d'art entre l'époque de
leur origine et celle de la construction de ces édifices.

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 10.]

Un détail de l'angle nord-ouest de ce bâtiment, pl. XXXIX, explique plus
clairement encore cette tradition de la construction de bois primitive.
La grande échelle de cette vue de détail permet de constater le
caractère des têtes humaines qui semblent accrochées au milieu des
empilages; ce ne sont pas là les types des figures de Palenqué, mais
bien plutôt ceux des figures des monuments assyriens. Sur la frise
supérieure sont attachées des rosettes avec franges qui ont toute
l'apparence d'un objet en passementerie, et cependant, à l'angle comme
au centre du bâtiment, apparaissent ces têtes monstrueuses qui semblent
n'avoir avec le reste de cette façade aucun rapport, ni comme style, ni
comme ornementation.

La façade nord intérieure du _Palais des Nonnes_, pl. XXXVI, présente
encore un bien autre mélange de style et de traditions. La structure de
bois est à peine observée, on n'en trouve plus que çà et là quelques
vestiges. Les grosses têtes forment la principale décoration des dessus
de portes; les treillis sont historiés, les encorbellements empilés
supprimés. Ces amoncellements verticaux d'ornements rappellent certaines
décorations des monuments de l'Inde septentrionale, tels que ceux, par
exemple, de la pagode Noire à Kanaruc.

Sous la dernière porte à gauche, pl. XXXVI, on distingue parfaitement
l'un des linteaux de bois dur dont nous avons parlé et qui a fléchi sous
la charge. Si l'on se retourne vers le bâtiment de l'entrée et que l'on
regarde la façade intérieure, pl. XLII, on retrouve là encore la
tradition des constructions primitives en rondins. Ce sont des travées
entières de cylindres de pierre juxtaposés comme une palissade de troncs
d'arbre. Le treillis et les grosses têtes complètent la décoration. À
la porte principale, que l'on voit à droite, c'était bien le cas
d'adopter le parti figuré des bois empilés en encorbellement; cependant
l'architecte s'est contenté de deux parements de pierre inclinés, comme
dans les constructions pélasgiques. Ce fait seul prouverait que les
artistes qui ont construit ces édifices subissaient l'influence de
traditions très-diverses et les appliquaient indifféremment sans se
rendre compte de leurs origines; qu'ils venaient donc après des peuples
ayant laissé des traces de toutes ces traditions sur le sol de
l'Amérique centrale.

Sans sortir de cette cour si riche, et regardant vers l'ouest, on
aperçoit la façade, fort ruinée malheureusement, d'un bâtiment qui, dans
sa décoration, présente une particularité curieuse, pl. XL. On connaît
aujourd'hui cette façade sous le nom du _Serpent_, et, en effet, un
serpent immense, formant des entrelacs, mais dont la tête et la queue
ont été préservées de la ruine, fait avec les éternelles grosses têtes,
tous les frais de la décoration de cette façade.

Dans le Livre sacré de la nation quichée, les quatre sages ou héros
primitifs des tribus sont _Xmucané_ et _Æpiyacoc_, puis _Tepeu_ (le
Dominateur) et _Gucumatz_ (le Serpent orné de plumes). Ces deux
derniers, dit M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, paraissent commander; les
deux premiers agissent. L'état de ruine du bâtiment permet de voir en
coupe deux des salles qu'il contient et dont les parois intérieures
inclinées supportaient un étroit plafond de pierre.

La pl. XLI donne le détail de la tête et de la queue du serpent. Un
ornement, imité d'une sorte de pompon en passementerie terminé par une
frange, se voit au-dessus de la queue du reptile. On découvre également
dans la frise ces rosettes frangées comme celles signalées dans le
bâtiment de l'est.

La pl. XLIV présente une partie conservée des entrelacs formés par les
anneaux du serpent, et, au milieu d'une grecque, composée de pierres
juxtaposées, une figure humaine tenant un bâton ou une arme. Nous
constaterons encore ici que le caractère de la tête de ce personnage ne
rappelle point les traits des figures de Palenqué.

La pl. XLVIII donne la vue extérieure du bâtiment dit _des Tortues_,
posé sur l'angle nord-ouest de la plate-forme du palais _du Gouverneur_.
La décoration du parement de cet édifice ne consiste qu'en une imitation
de palissade formée de rondins de bois. Sur la frise supérieure, des
tortues saillantes rompent seules les lignes horizontales. Au fond, sur
la gauche, on aperçoit le bâtiment principal planté sur la plate-forme
la plus élevée. Des linteaux de bois, brisés aujourd'hui, et visibles
dans l'épreuve photographique, couronnaient la porte de la salle _des
Tortues_.

Les pl. XLV et XLVI donnent la façade principale du palais dit _du
Gouverneur_. On remarquera le renfoncement terminé par une vaste
construction en encorbellement, muré postérieurement mais faisant
apparaître au dehors la section ordinaire des salles.

La pl. XLVII montre l'entrée du bâtiment dit _du Gouverneur_. À travers
ces grands méandres formés par l'appareil se montrent, ici encore, la
tradition des constructions de bois par empilages, en encorbellement et
le treillis. Cette construction est une des plus soignées parmi celles
d'Uxmal; les parements sont dressés avec art et la décoration pleine de
grandeur.

Le palais _du Nain_ ou _du Sorcier_ est représenté sur la pl. XXXV.
Ainsi que l'indique le plan général, ce temple (car c'est évidemment un
temple) est bâti au sommet d'un téocalli très-élevé, à base elliptique,
et entièrement composé d'un blocage de maçonnerie revêtu de gros
moellons parementés. Dans la vue photographique, la porte s'ouvrant à la
base de l'édifice est opposée à l'emmarchement qui permet de monter au
temple. Cette porte, surmontée de la tête monstrueuse, était donc
destinée à faire voir au peuple assemblé les sacrifices offerts à la
divinité. C'était comme la _montre_ du temple dont l'intérieur n'était
ouvert qu'aux sacrificateurs. La base de la colline factice est revêtue
d'un parement vertical avec une frise dans laquelle on retrouve
l'imitation des rondins de bois, surmontés d'une sorte de balustrade
presque entièrement détruite.

La pl. XLIII donne l'extrémité d'un des bâtiments du palais des Nonnes.

À ces vingt-cinq planches, si complètes d'ailleurs, se borne la
collection des monuments du plateau de Yucatan recueillis par M.
Charnay. Elles suffisent, et au delà, pour démontrer aux moins
clairvoyants que ces monuments n'ont pu être élevés que par un peuple
chez lequel la civilisation était arrivée à un développement
considérable; que ce peuple avait dû subir des influences très-diverses,
parmi lesquelles il est difficile de ne point reconnaître celles des
races blanches du nord de l'Inde, soit que ces influences aient été
produites par des émigrations venues du nord du Japon ou des contrées
Scandinaves: mais nous reviendrons plus tard sur ces différentes
origines, continuons la description des monuments.

Aujourd'hui encore, la sierra qui borde le golfe est occupée par une
population vivant isolée au milieu des bois; pas de villes; les
habitants qui, de temps immémorial, se nourrissent d'un peu de maïs, ne
se livrent ni au commerce ni à l'industrie, le point saillant de leur
caractère moral est l'indépendance; ils ont les étrangers en aversion,
et ne reconnaissent d'autre autorité que celle du prêtre local. La
configuration du sol, couvert de montagnes amoncelées confusément, sans
grandes vallées, sans plateaux, ne se prête pas d'ailleurs à
l'établissement des villes.

Les habitants de l'État de Chiapas n'entretiennent de relations qu'avec
ceux de l'Yucatan, bien que ces derniers possèdent des villes, et aient
comparativement une existence beaucoup plus voisine de celle des
Européens. Or, les traditions les plus anciennes laissent supposer que
cette contrée de Chiapas n'a jamais été qu'un centre religieux, le noyau
des traditions théocratiques du Mexique et de l'Yucatan. Lors de la
conquête des Espagnols, l'État de Chiapas était un désert couvert de
forêts comme aujourd'hui, si bien que Fernand Cortès éprouva les plus
grandes difficultés pour le traverser, et que sa petite armée faillit y
périr de faim et de misère, à peu de distance de Palenqué.



RUINES DE PALENQUÉ


L'établissement le plus important de ce territoire, au point vue
archéologique est Palenqué. Oubliés au milieu des forêts, les monuments
de Palenqué ont échappé à la fureur de destruction des conquérants
européens. Les édifices, ni comme plan, ni comme construction, ni comme
décoration, ne ressemblent à ceux de la péninsule yucatèque. L'édifice
principal de Palenqué, bâti au sommet d'une plate-forme, se compose
d'une succession de grosses piles portant une voûte en encorbellement.
Bâties en blocages, ces piles sont revêtues de stucs très-durs ornés de
sculptures autrefois peintes. Cependant les artistes qui ont élevé ces
édifices savaient sculpter la pierre, et le bas-relief dit _de la
croix_, ainsi que plusieurs autres, en est la preuve certaine. Ce
bas-relief _de la croix_ a soulevé plus d'une question que je ne
chercherai point à discuter ici; je me bornerai à l'examiner au point de
vue général de l'art. M. Charnay en a photographié la partie principale
et la seule qui soit encore à Palenqué[45], pl. XXI. Grâce à cette
reproduction, dont on ne peut discuter l'exactitude, il est facile de
voir que le personnage debout à côté de la croix, et qui semble faire
une offrande au coq qui la surmonte, ne présente nullement les traits
des figures d'Isamal, de Chichen-Itza et d'Uxmal; son front déprimé, ses
yeux saillants, son nez busqué, la distance énorme qui sépare le menton
des narines, la compression de l'occiput, établissent un caractère de
race étrangère à celles qui sont reproduites dans les sculptures de
l'Yucatan. Sous la croix cependant, on retrouve la tête monstrueuse si
souvent figurée à Uxmal et à Chichen-Itza. Le style de la sculpture
diffère de celui des monuments que nous avons déjà examinés; s'il
indique un art plus savant, si les proportions du corps humain sont
observées avec plus de soin et d'exactitude, on s'aperçoit que le
_faire_ est mou, rond, et qu'il accuse plutôt une période de décadence
que l'âpreté des premiers temps d'un art. Les mêmes observations peuvent
s'appliquer aux fragments de personnages représentés sur les pl. XIX et
XX, et qui proviennent également du grand palais de Palenqué. Nous
prions nos lecteurs de ne point oublier ces observations sommaires; nous
aurons l'occasion de les développer. Il semble préférable en ce moment,
de continuer notre examen.



RUINES DE MITLA


Nous traversons l'État de Chiapas, nous dirigeant vers l'ouest, nous
abandonnons les montagnes qui ferment la presqu'île yucatèque et nous
trouvons dans l'État d'Oaxaca une autre contrée montagneuse, au milieu
de laquelle sont construits les vastes monuments de Mitla, non loin de
la ville d'Oaxaca. Les ruines de ces immenses édifices sont peut-être
les plus imposantes du Mexique; elles font reconnaître encore
l'existence de quatre grands palais et d'un téocalli ou colline
artificielle, dont la plate-forme supérieure est occupée par une
chapelle espagnole qui a remplacé le temple antique.

La pl. XVII donne une vue générale de ces ruines assises à mi-côte, le
long de montagnes peu élevées, mais dont les lignes rappellent celles
des horizons de la Grèce. Le plus grand de ces palais et le mieux
conservé, celui que l'on voit à gauche sur la photographie, présente en
plan des dispositions générales analogues à celles des palais d'Uxmal,
fig. 11, mais dont les détails diffèrent sensiblement de ceux-ci.

Comme à Uxmal, la cour est bornée, mais non fermée, par quatre bâtiments
indépendants les uns des autres; celui du fond consiste en une grande
salle avec une épine de colonnes au milieu, puis en une annexe contenant
une petite cour intérieure entourée de salles étroites. De la grande
salle à colonnes, on ne communique à cette cour intérieure que par un
passage détourné. Le bâtiment de droite ne renferme qu'une seule salle,
de même avec une épine de colonnes; celui antérieur et celui de gauche
ne laissent plus voir qu'un amas de ruines; tout indique qu'ils étaient
disposés comme l'édifice de droite.

La magnifique vue photographique, pl. V et VI, donne la façade du
bâtiment principal du côté de la cour. On distingue parfaitement les
trois portes, en partie murées postérieurement à la construction, qui
donnent entrée dans la grande salle à colonnes. Au sommet des piles qui
forment les pieds-droits de ces portes, on remarquera quatre trous
ronds, destinés très-vraisemblablement à recevoir quatre _boulins_
supportant une banne en étoffe.

[Illustration: Fig. 11.]

Les monuments de la Grèce et ceux de Rome, de la meilleure époque,
égalent seuls la beauté de l'appareil de ce grand édifice. Les parements
dressés avec une régularité parfaite, les joints bien coupés, les _lits_
irréprochables, les arêtes d'une pureté sans égale indiquent, de la part
des constructeurs, du savoir et une longue expérience. Dans ce monument,
les linteaux ne sont plus en bois, mais en grandes pierres, comme ceux
des édifices de l'Égypte et de la Grèce. Le grand appareil forme une
suite d'encadrements alternés, sertissant un appareil très-délié,
composé de petites pierres parfaitement taillées et de la dimension
d'une brique, formant par leur assemblage des méandres, des treillis
d'un bon goût et tous variés dans leurs combinaisons. Comme dans les
autres monuments que nous avons déjà examinés, ces parements masquent un
blocage en mortier et moellons.

Les pl. VI, VII et VIII donnent l'aspect extérieur de ce palais, du côté
occidental, avec l'angle rentrant que forme l'annexe accolée à la grande
salle.

Si nous franchissons les portes ouvertes sur la façade principale, nous
entrons dans la grande salle à colonnes, pl. X. Les murs de cette salle
sont revêtus d'un enduit fort dur, ainsi que le pavé; les colonnes,
taillées dans un calcaire poreux, sont monolithes et dépourvues de
chapiteaux; leurs fûts, légèrement fuselés, sont terminés à la partie
supérieure par des cônes tronqués (voir la coupe A de la fig. 11, faite
sur la ligne _ba_ du plan). Ces formes rappellent certaines colonnes de
réserve des hypogées de l'Inde. À Mitla, les colonnes, disposées en
épine, étaient destinées à diminuer la portée des poutres soutenant la
couverture de la salle; car ici les parois verticales laissaient à ces
poutres une portée considérable, eu égard à la charge qu'elles étaient
destinées à soutenir. La fig. 12, donnant la coupe restaurée de la salle
principale, fera comprendre l'utilité des colonnes.

Aujourd'hui, la construction, dérasée au niveau A, ne laisse plus voir
que les portions des blocages qui étaient comprises entre les solives.
Il y a tout lieu de croire que les colonnes portaient deux chapeaux en
bois (B dans la coupe transversale et B´ dans la portion de coupe
longitudinale), lesquels recevaient les deux autres chapeaux (C dans la
coupe transversale, C´ dans la coupe longitudinale), soulageant les
portées des deux filières (D dans la coupe transversale, D´ dans la
coupe longitudinale). Sur ces filières passaient les solives E,
engagées, à leurs extrémités, dans les murs, et soulagées encore par les
corbelets en bois F. Un épais plancher de solives jointives fermait le
tout et recevait un bétonnage couvert d'un enduit. La petitesse des
matériaux de pierre accumulés à l'intérieur ou à l'extérieur du palais
de Mitla ne peut faire supposer que ces colonnes aient jamais supporté
des linteaux de pierre. D'ailleurs ce genre de construction a beaucoup
d'analogie avec certains monuments du nord de l'Inde et du Japon. Trois
petites niches carrées s'ouvrent dans le mur du fond, en face des trois
portes, et une porte étroite et basse donne entrée dans le couloir qui
communique de cette salle à la cour intérieure, dont la pl. XI nous
présente une vue. C'est le même système d'appareil que celui des dehors:
grands linteaux au-dessus de la porte[46], fortement accusés par un
large encadrement.

[Illustration: Fig. 12.]

Mais la partie la plus curieuse de cet édifice est peut-être la salle
donnant sur cette cour et dont M. Charnay a pu faire la photographie,
pl. IX. Cette salle est entièrement tapissée au moyen de cet appareil de
petites pierres en forme de briques composant des dessins de méandres
très-variés. Comme la grande salle, cette pièce était couverte par un
solivage en bois et ne recevait de jour que par la porte. C'était là, il
faut en convenir, un singulier intérieur, surtout si l'on se figure ces
mosaïques saillantes, revêtues de peintures; mais les salles des palais
égyptiens n'étaient ni plus ouvertes ni d'un aspect moins sévère.

Du bâtiment situé du côté oriental de la grande cour du palais, il ne
reste plus, pl. XII, qu'une porte et deux colonnes. Cette construction
rappelle exactement celle du grand bâtiment. Il faut dire que l'aire de
la grande cour est entièrement revêtue d'un ciment très-résistant.

La pl. XIII donne la vue d'un des autres palais ruinés de Mitla et dont
la construction ne diffère du précédent qu'en ce qu'un vaste souterrain
est réservé sous la salle. Là encore, les trois portes avec les trous
dans les pieds-droits, les trois niches dans le mur du fond, le grand et
bel appareil.

Les autres planches reproduisent certains aspects des palais plus ou
moins ruinés de Mitla, mais qui présentent tous les mêmes caractères que
nous observons dans le premier décrit. Les deux colonnes qui sont posées
devant une porte ouverte depuis peu dans le mur du palais, pl. III,
proviennent d'ailleurs et ne sont point là à leur place. Ces colonnes
étaient toujours posées en épine dans les intérieurs des grandes salles.

Le téocalli de Mitla, dépouillé malheureusement de son temple antique,
est représenté dans la pl. II. Son large emmarchement est encore
conservé.

La photographie du célèbre calendrier mexicain conservé à Mexico, pl. I,
commence la série des planches qui composent la collection des monuments
recueillis par M. Charnay. Nous retrouvons dans cette sculpture le
_faire_ de celle de Palenqué.

Il y a certainement une analogie de style entre tous les monuments que
nous venons de décrire, et cependant on ne peut les considérer comme
appartenant les uns et les autres aux mêmes écoles d'art, partant aux
mêmes races et aux mêmes traditions.

Ainsi, habituellement, dans la péninsule yucatèque, la tradition de la
structure en bois est visible, le goût exagéré de l'ornementation se
fait sentir, les constructions à parois inclinées pour les intérieurs
sont générales, la sculpture est abondante, et la reproduction de la
figure humaine très-fréquente; tandis qu'à Mitla, pas de sculpture,
aucune ornementation autre que celle donnée par l'assemblage de
l'appareil, les parois intérieures des salles sont verticales, les
colonnes sont employées, la construction est parfaite, et le bois
n'apparaît dans ces bâtisses que pour la couverture, sans que rien fasse
apercevoir, dans les formes de la maçonnerie, une imitation d'une
structure primitive en bois. Si les Yucatèques cherchent la variété en
élevant les divers bâtiments d'un même palais, les Zapotèques de Mitla
semblent au contraire avoir adopté un type, une forme première dont il
leur est interdit de s'écarter. D'ailleurs, dans tous ces monuments,
temples ou palais, qu'ils s'élèvent sur le sol mexicain ou sur le
plateau de l'Yucatan, il est impossible de ne pas reconnaître
l'influence d'un art hiératique, rivé à certaines formes consacrées par
une civilisation essentiellement théocratique; or, les arts hiératiques
ne se développent jamais que dans certaines conditions sociales, comme
les institutions théocratiques elles-mêmes. Les civilisations fondées
sur une théocratie n'ont jamais pu s'établir que là où se manifestait la
présence d'une race supérieure au milieu d'une race inférieure, et où
cette dernière était assez nombreuse et assez forte pour ne pas être
anéantie. La théocratie n'existe qu'avec le principe des castes, et les
castes ne se sont instituées à l'état d'ordre social que dans les
contrées où une invasion aryane avait été assez puissante pour soumettre
par la force des populations finniques, touraniennes, ou noires, ou
métisses. Mais les Aryans, ou si l'on aime mieux, les hommes blancs
sortis des vastes contrées septentrionales de l'Inde, n'ont d'aptitude
pour les arts plastiques qu'à l'état latent, dirai-je; pour que cette
aptitude arrive à se développer au point de produire, il faut qu'il se
fasse un mélange entre le sang blanc et le sang noir ou jaune. Cette
sorte de fermentation nécessaire à la production des œuvres d'art se
manifeste différemment si le mélange se fait à doses inégales, et
surtout s'il se fait entre l'aryan et le touranien, ou entre l'aryan et
le mélanien. Là, par exemple, où le mélange se fait entre l'aryan et le
noir, apparaissent les constructions en grand appareil sans l'aide du
ciment ou du mortier, les monolithes. Là les lois les plus simples de la
statique sont seules admises, comme dans l'architecture égyptienne, et
même plus tard dans l'architecture de l'Ionie et de l'Hellade. Mais si
l'on trouve dans un monument des traces de mortier, de blocages, de
pierres agglutinées par une pâte, on peut être assuré que le sang
touranien ou finnois s'est mêlé au sang aryan. Alors la population
conquise laisse, jusqu'aux époques les plus éloignées de la conquête, la
trace de sa présence, car c'est elle qui construit, c'est elle qui
taille la pierre et qui la pose, c'est elle qui emploie les méthodes
propres à sa race. Cependant l'aryan, pour qui la structure de bois est
un souvenir, une tradition des premiers temps, un signe de la
supériorité de caste; l'aryan, dis-je, entend que, quelle que soit la
méthode de bâtir admise par la race asservie, elle laisse subsister la
trace de cette sculpture sacrée de bois, considérée comme ayant servi de
demeure aux héros primitifs.

Aussi, dans l'Inde, en Asie Mineure, en Égypte même, comme dans
l'Yucatan, retrouve-t-on partout, dans l'architecture de pierre, et
quelle que soit la méthode employée par les constructeurs, la tradition
de la structure de bois, comme étant celle qui rappelle l'origine noble
de la race supérieure et conquérante. À cette règle, les _tumuli_,
pyramides, téocalli font seuls exception; mais c'est que ces amas de
terre ou de pierre, ces montagnes factices que l'on rencontre dans la
Sibérie méridionale, dans l'Inde, en Asie Mineure, en Égypte, en
Amérique, depuis les contrées septentrionales jusqu'au Pérou, en Europe,
et particulièrement là où les invasions venues de l'Orient ont pénétré,
sont partout des monuments funéraires dans l'origine, élevés sur la
dépouille des héros, des demi-dieux, et sur lesquels plus tard, comme en
Amérique, on bâtit le temple.

L'idée de la divinité résidant sur les montagnes appartient
particulièrement à la race aryane, qui place toujours ses monuments
sacrés sur des hauteurs naturelles, et, à leur défaut, sur des hauteurs
factices. La montagne et la forêt sont les conditions essentielles au
culte des races aryanes, et c'est, encore une fois, un souvenir des
origines divines que se donne cette race sortie des montagnes et des
forêts septentrionales du continent asiatique. Quelques savants de notre
temps[47] pensent, non sans de fortes raisons, que la race jaune,
originaire du vaste continent américain, se serait répandue au nord de
l'Asie, chassant devant elle, vers le sud-est et l'ouest, des races
mélaniennes qui alors occupaient ces immenses contrées. Mêlée à cette
race noire, elle aurait formé la grande famille malaye le long des côtes
orientales de l'Asie, et se serait étendue par la Sibérie jusque vers
l'Europe, alors déserte. Que cette bifurcation de la race jaune ait eu
lieu en effet, l'histoire ne remonte pas si haut; elle ne commence à
poindre qu'avec les races civilisatrices, et la civilisation ne pouvait
procéder de ce mélange des deux races inférieures. Plus de cinq mille
ans avant notre ère, des plateaux septentrionaux de l'Inde descendent,
au milieu de cet amas de peuplades grossières, les hommes blancs,
possédant une cosmogonie savante, puisque toutes les religions n'ont
fait depuis qu'en recueillir les débris. Forts, se considérant comme
supérieurs aux autres humains, entreprenants, particulièrement aptes à
gouverner, ils poussent devant eux, descendant vers le sud-ouest, ces
flots de noirs et de métis, à travers les plaines du Tourân, et
s'établissent dans l'Asie Mineure[48]. Depuis lors, le courant ne
s'arrête plus jusque vers les premiers siècles du christianisme. Ce
grand réservoir de la race blanche s'épanche, à plusieurs reprises, par
le Tourân et le Caucase, sur l'Asie Mineure et jusqu'en Égypte, dans la
péninsule indienne, en Perse, le long de la mer Caspienne, du Bosphore,
jusqu'à la Grèce et sur toute l'Europe occidentale. Il jette des
dominateurs civilisateurs sur la Chine et sur le Japon. Seul, le
continent américain serait-il resté en dehors de l'influence de ces
incessantes émigrations? Est-il possible d'admettre cet isolement,
lorsque sur le continent américain nous retrouvons des monuments qui
indiquent la trace de ces peuplades indo-septentrionales? lorsque nous
retrouvons dans le Mexique des armes et des ustensiles qui rappellent
par leur forme et leur matière ceux que l'on découvre en Asie Mineure,
tels, par exemple, que ces flèches en obsidienne, ces vases en terre
revêtus de peintures[49], et mieux que tout cela, sur les monuments
existants, des figures qui conservent le type des peuplades blanches
indo-septentrionales? lorsque tous les monuments bâtis, figurés ou
écrits, nous laissent entrevoir les enseignements, altérés il est vrai,
d'une même cosmogonie? Il s'élève cependant contre l'hypothèse d'une
émigration blanche indo-septentrionale en Amérique, soit par le détroit
de Behring, soit par le Groenland, de graves objections. Nulle part on
ne constate, dans l'Amérique centrale, avant l'arrivée des Espagnols, la
trace de chevaux, par exemple. Or le cheval est le compagnon inséparable
de l'Aryan.

Les peuples blancs, là où ils pénètrent, combattent sur des chars, chez
les Hindous, chez les Assyriens, les Perses et les Mèdes, en Égypte, en
Grèce, en Italie, dans le nord de la Gaule, en Bretagne, en Germanie et
en Scandinavie. Or, au Mexique, le cheval n'est représenté nulle part
sur les monuments. Les bas-reliefs si curieux de Chichen-Itza nous
montrent les guerriers combattant à pied des serpents et des tigres.
Nous ne trouvons sur ces monuments figurés, pas plus que dans les
textes, la trace de pasteurs. Dans le _Popol-Vuh_, l'animal domestique
n'existe pas, les habitudes des pasteurs ne laissent aucune trace; le
principe de la famille, si puissant chez tous les peuples aryans ou
issus d'aryans, le patriarcat est confus; toutefois la caste existe,
ainsi que la noblesse du sang.

Si, dans la Floride, les Espagnols ont vu des troupeaux de bestiaux
domestiques, il ne paraît pas que les Mexicains en aient jamais
possédés; or l'aryan est pasteur. On ne conçoit guère même comment des
édifices aussi considérables que ceux du Mexique ont pu être construits
sans le concours de bêtes de somme. Quant à ce dernier point, n'oublions
pas que, dans l'empire de Montézuma, des hommes, considérés comme
appartenant à une race inférieure, étaient soumis aux travaux imposés
aux brutes, et que l'idée de la supériorité de caste est tellement
évidente dans le _Popol-Vuh,_ par exemple, que le _peuple_, c'est-à-dire
la masse étrangère aux tribus quichées, n'est jamais désigné que sous
des noms d'animaux; ce sont les fourmis, les rats, les singes, les
oiseaux, les tortues, les abeilles, etc. À chaque instant, dans ce
livre, ces bêtes sont chargées, par les nobles quichés, de messages,
d'entreprises; c'est avec leur aide que les Xibalbaïdes sont détruits,
et ce sont même les animaux alliés qui sont chargés d'assurer les suites
de la conquête.

N'y a-t-il pas là un signe évident de la race blanche au milieu de
populations regardées par elle comme très-inférieures? Quant aux
chevaux, si les tribus blanches qui ont envahi le Mexique ne sont
arrivées du nord, comme tout porte à le croire, qu'après une suite
d'étapes prolongées peut-être pendant plusieurs siècles, et après un ou
plusieurs voyages à travers l'Océan, il ne serait pas surprenant,
qu'arrivés sous le 20e degré de latitude, ils n'eussent plus possédé
un seul cheval, qu'ils eussent perdu même le souvenir de ces compagnons
de leurs expéditions. D'ailleurs, il paraît évident que ces émigrations
blanches étaient, relativement à ce qu'elles furent en Asie et en
Europe, peu nombreuses. Leur disparition presque totale et le peu de
fixité de leurs établissements en Amérique en serait une preuve.

Doit-on conclure de l'état sauvage actuel d'une grande partie des
populations de l'Amérique que ces peuples ne sont pas encore civilisés
ou qu'ils nous laissent voir les restes de civilisations depuis
longtemps étouffées? Cette dernière hypothèse est adoptée par Guillaume
de Humboldt, et elle paraît très-voisine de la vérité, si l'on considère
qu'à l'époque de la conquête des Espagnols, Fernand Cortez trouva en
Amérique des États policés là où l'on ne rencontre plus que des
populations misérables, clair-semées au milieu des déserts, et que ces
États avaient atteint déjà l'ère de leur décadence.

Mais telle est la puissance de la race blanche que, si faible qu'elle
soit numériquement parlant, elle laisse des traces indélébiles, et que
seule elle possède ce privilège d'inaugurer les civilisations. En l'état
de mélange où se rencontrent les grandes races humaines sur la surface
du globe aujourd'hui, il est assez difficile de distinguer les aptitudes
premières de chacune d'elles; cependant, là où le noir est sans mélange,
il n'existe pas, à proprement parler, une civilisation; il n'y a ni
progrès ni décadence: c'est un état normal barbare où la force
matérielle et la ruse gouvernent seules; là où la race touranienne ou
finnique est restée pure, si les mœurs sont moins grossières, si l'on
trouve une apparence d'autorité morale, il n'y a point cependant de
progrès et de variations sensibles dans l'état social. L'industrie, le
commerce se développent jusqu'à un certain point; le bien-être matériel
et la discipline peuvent régner, mais jamais l'amour du beau, le
dévouement raisonné, l'attrait de la gloire ne remuent ces populations
paisibles, attachées à la satisfaction des besoins matériels de chaque
jour. L'élément blanc seul donne la vie à ces masses inertes et
obscures; il apporte sa cosmogonie, l'observation des temps, sa passion
pour la renommée, son besoin incessant d'activité; il veut vivre dans
l'avenir et écrit l'histoire. Les traditions ou souvenirs écrits de ce
monde datent de l'invasion de l'élément aryan; or, les Mexicains avaient
une histoire, tous les auteurs espagnols l'ont reconnu, et Las
Casas[50], entre autres, le dit de la manière la plus formelle.

«Dans les républiques de ces contrées, dans les royaumes de la
Nouvelle-Espagne et ailleurs, entre autres professions et gens qui en
avaient la charge étaient ceux qui faisaient les fonctions de
chroniqueurs ou d'historiens. Ils avaient la connaissance des origines
et de toutes les choses touchant à la religion, aux dieux et à leur
culte, comme aussi des fondateurs des villes et des cités. Ils savaient
comment avaient commencé les rois et les seigneurs, ainsi que leurs
royaumes, leurs modes d'élection et de succession; le nombre et la
qualité des princes qui avaient passé; leurs travaux, leurs actions et
faits mémorables, bons et mauvais; s'ils avaient gouverné bien ou mal;
quels étaient les hommes vertueux ou les héros qui avaient existé;
quelles guerres ils avaient eu à soutenir et comment ils s'y étaient
signalés; quelles avaient été leurs coutumes antiques et les premières
populations; les changements heureux ou les désastres qu'ils avaient
subis; enfin tout ce qui appartient à l'histoire, afin qu'il y eût
raison et mémoire des choses passées.

«Ces chroniqueurs tenaient le comput des jours, des mois et des années.
Quoiqu'ils n'eussent point une écriture comme nous, ils avaient,
toutefois, leurs figures et caractères, à l'aide desquels ils
entendaient tout ce qu'ils voulaient, et de cette manière ils avaient
leurs grands livres composés avec un artifice si ingénieux et si habile,
que nous pourrions dire que nos lettres ne leur furent pas d'une bien
grande utilité... Il ne manquait jamais de ces chroniqueurs; car, outre
que c'était une profession qui passait de père en fils et fort
considérée dans la république, toujours il arrivait que celui qui en
était chargé instruisait deux ou trois frères ou parents de la même
famille en tout ce qui concernait ces histoires; il les y exerçait
continuellement durant sa vie, et c'était à lui qu'ils avaient recours
lorsqu'il y avait du doute sur quelque point de l'histoire. Mais ce
n'était pas seulement ces nouveaux chroniqueurs qui lui demandaient
conseil, c'étaient _les rois_, _les princes_, _les prêtres
eux-mêmes_...»

Ces chroniqueurs, ces juges, consultés par les princes, avaient plus
d'un rapport avec les mages; ce texte ne laisse à cet égard aucun doute,
et il est difficile de leur chercher une autre souche que celle d'où
sortaient ces personnages essentiels de la société antique de l'Asie.
Les traditions mexicaines donnent aux populations de ces contrées trois
origines. Elles prétendent que toutes vinrent du nord et de l'orient;
les premières, les _Chichimèques_, étaient des sauvages vivant de chasse
et n'ayant ni villes ni cultures; les secondes, les _Colhuas_, qui
enseignèrent à cultiver la terre et donnèrent les premières notions de
la vie civilisée; les dernières, venues longtemps après, furent les
_Nahuas_, qui instituèrent un gouvernement, apportèrent une religion et
un culte. Les _Colhuas_ seraient arrivés, à travers l'Océan, de
l'orient, neuf ou dix siècles avant l'ère chrétienne, et leurs
descendants seraient les fondateurs de ces monuments merveilleux de
Palenqué et de Mayapan. Quant aux _Nahuas_, descendus par le nord-est,
ils se seraient, après des luttes acharnées, emparés du Mexique. Nation
guerrière, important avec elle un culte farouche, mais intelligente et
superbe, elle aurait imposé un joug théocratique aux habitants de ces
contrées. Ces immigrations du nord-est paraissent n'avoir pas cessé
jusqu'au XIIe siècle de notre ère. Ces _Nahuas_ procèdent vis-à-vis
les possesseurs du pays comme le faisaient les nations belliqueuses du
nord en face du vieil empire romain. Ils demandent d'abord un territoire
pour établir une colonie et pour vivre; ils acceptent l'état de vassaux
et de tributaires; puis, quand ils se sentent assez forts, ils attaquent
la puissance suzeraine.

L'État de Guatémala et de Chiapas, de Xibalba dans le _Popol-Vuh_, était
le centre de la domination des Quinamés ou Colhuas[51]. Le _Livre sacré_
représente le roi de ces contrées et ses fils comme des géants; l'un se
dit l'égal du soleil et de la lune, ses enfants roulent des montagnes.
C'est contre cette race orgueilleuse que les _Nahuas_ ouvrent la lutte,
personnifiés en deux frères, Zaki-Nim-Ak (le grand Sanglier blanc), et
Zaki-Nima-Tzyiz (le grand-blanc-piqueur d'épines)[52]. Les géants sont
vaincus et écrasés. Cependant (toujours d'après le _Popol-Vuh_) la
guerre continue et se termine à l'avantage des _Nahuas_. L'auteur du
_Livre sacré_, après une sorte d'anathème jeté aux gens de Xibalba,
porte sur eux ce jugement suprême... «Mais leur éclat ne fut jamais bien
grand auparavant; seulement ils aimaient à faire la guerre aux hommes;
et véritablement on ne les nommait pas non plus des dieux anciennement;
mais leur aspect inspirait l'effroi; ils étaient méchants hiboux,
inspirant le mal et la discorde.--Ils étaient également de mauvaise foi,
en même temps _blancs et noirs_, hypocrites et tyranniques, disait-on.
En outre, ils se peignaient le visage et s'oignaient avec de la
couleur[53]...»

Les traditions toltèques, conservées par Ixtlilxochitl[54], présentent
les princes nahuas comme souverains de villes riches, puissantes et à
peu près indépendantes des rois chichimèques. Leur cité principale,
_Tlachiatzin_, avait été fondée par des hommes sages et d'une grande
habileté dans les arts, ce qui avait fait donner à cette ville le surnom
de _Toltecatl_, qui, dans la langue nahuatl, signifie ouvrier ou
artiste[55].»

D'après les mêmes traditions conservées par Ixtlilxochitl et Veytia[56],
le soulèvement des Toltèques ou Nahuas et leurs victoires auraient eu
lieu à la fin du IIIe siècle de notre ère[57]. Leur domination ne
dura pas toutefois plus d'un siècle. Vaincus à leur tour par la race
asservie, ils auraient recommencé une longue série d'émigrations vers
l'ouest, puis vers le nord, jusqu'à la hauteur de la Californie, puis
vers les contrées du centre et le Pérou, laissant partout des traces de
leur passage, fondant des villes, civilisant des pays, mais regrettant
toujours le lieu de leur domination, ainsi que le constate le _Livre
sacré_.

La race nahuatl, quelques siècles avant l'ère chrétienne et jusqu'au
moment de la chute de Xibalba, aurait occupé le pays montagneux situé
dans les États de Chiapas et de Guatémala. Le Tulan dont parlent les
traditions guatémaliennes était situé entre les ruines de Palenqué et la
ville moderne de Comitan; aussi les mythes qui personnifient les
vainqueurs de Xibalba sont-ils présentés comme descendant des degrés
pour combattre leurs oppresseurs; mais les héros quichés Hun-Ahpu et
Xbalanqué, de race nahuatl pure, ayant fait appel aux _animaux_, aux
_brutes_, pour détruire l'empire de Xibalba, sont reçus froidement par
leurs concitoyens, lorsqu'ils reviennent après la victoire, car ils ont
vaincu avec l'aide des races inférieures, des barbares. La mention de
ces animaux que les mythes quichés appellent à leur aide dans toutes les
circonstances graves, animaux gagnés par des menaces ou des promesses,
indiquerait assez que la race nahuatl pure était peu nombreuse et
dominait sur des vassaux indigènes considérés comme appartenant à une
race inférieure; les frères de Hun-Ahpu et de Xbalanqué, voués aux
travaux d'art, changés en singes au moment de la lutte et assimilés
ainsi aux brutes, montrent que les arts étaient pratiqués, non par la
féodalité nahuatl, mais par ses vassaux de race métisse probablement.
Il paraîtrait donc que les édifices de Palenqué, déjà ruinés et oubliés
au moment de la conquête des Espagnols, appartiendraient à la race
indigène au milieu de laquelle des tribus quichées de race supérieure
seraient venues s'établir quelques siècles avant notre ère; mais que les
monuments de l'Yucatan, tels que ceux d'Isamal, de Chichen-Itza et
d'Uxmal, auraient été élevés, à la suite de la destruction de l'empire
xibalbaïde, par les Nahuas.

En effet, entre les monuments de Palenqué et ceux de l'Yucatan, il y a
des différences profondes; le système de construction, à Palenqué, ne
consiste pas, comme à Chichen-Itza ou à Uxmal, en des revêtements
d'appareil devant des massifs en blocage, mais en des enduits de stucs
ornés et de grandes dalles recouvrant les blocages. Le caractère de la
sculpture, à Palenqué, est loin d'avoir l'énergie de celle que nous
voyons dans des édifices de l'Yucatan; les types des personnages
représentés diffèrent plus encore; ils accusent des traits éloignés de
ceux de la race aryane à Palenqué, s'en rapprochent sensiblement à
Chichen-Itza. Enfin, ce n'est que dans les monuments de l'Yucatan
qu'apparaissent ces traditions si sensibles de la structure de bois.

On se souvient de l'analyse très-sommaire de l'origine des Quichés
donnée plus haut d'après le _Livre sacré_. C'est à Tulan que les Quichés
arrivent et qu'ils viennent chercher l'arche qui personnifie la
divinité. Jusqu'à leur arrivée à Tulan, les Quichés n'ont pas de culte
apparent, ils adorent le soleil, les splendeurs célestes. Il leur faut
un signe _pour le peuple_. Ces émigrants d'une race supérieure, arrivant
du nord-est, n'auraient-ils pas trouvé à Tulan un culte établi par une
race moins élevée, et ne l'auraient-ils pas en partie adopté, puisque
c'est à dater de leur séjour à Tulan que le dieu Tohil exige les
sacrifices humains, et que toutes les tribus toltèques, sauf une seule,
se soumettent à cette nouveauté, entraînées probablement par l'exemple
des traditions puissantes, qui existaient dans le pays avant leur
arrivée? Ces tribus qui viennent ainsi, dit le _Livre sacré_, s'établir
au milieu d'un pays où vivaient «des hommes noirs et des hommes blancs,
ayant un doux langage, d'un aspect agréable,» et présentant tous les
caractères d'un état social avancé, ces tribus qui se considèrent comme
issues des dieux, ne nous montrent-elles pas l'introduction d'une race
blanche relativement peu nombreuse chez des peuples déjà très-civilisés,
protégeant les arts, possédant un culte et forçant ainsi les nouveaux
venus à se façonner aux mœurs du pays? Mais, bien que se considérant
toujours comme appartenant à une caste supérieure, les Quichés font
alliance avec les peuples tributaires de Xibalba, ils se mettent à leur
tête et les entraînent contre leurs oppresseurs vers le IIIe siècle
de notre ère. Vainqueurs, ils fondent des villes sur la péninsule
yucatèque, et bâtissent les monuments étranges que nous y trouvons
encore aujourd'hui, se servant naturellement des artistes et ouvriers du
pays pour élever ces énormes constructions; ils leur imposent cependant
un goût nouveau; eux aussi, les Quichés, ont leurs traditions, la
structure de bois[58]; ils aiment les étoffes riches, les plumes, les
bijoux, et, en moins d'un siècle probablement, surgissent ces monuments
dont nous voyons les ruines entourées de villes considérables. Sur un
sol où l'on ne peut trouver d'eau pendant neuf mois de l'année, ils font
creuser d'immenses citernes enduites avec soin, ou profitent des
excavations naturelles qui laissent passer des cours d'eau sous une
épaisse couche calcaire.

Cependant les conquérants de Xibalba, les Quichés ou Toltèques, ainsi
qu'alors on les désigne, vivant sous une sorte de régime féodal, car
l'esprit de la tribu ne s'éteint pas, se livrent à des querelles
incessantes, sont peu à peu chassés du pays, et recommencent une longue
série d'émigrations jusqu'à une époque voisine de la conquête espagnole.

De Tulan, d'après le _Livre sacré_, trois émigrations principales
auraient eu lieu, l'une vers _Mexico_, les deux autres vers _Tepeu_ et
_Oliman_[59]. L'empire de Mexico acquit une grande puissance en peu de
temps et penchait déjà vers la décadence au moment de l'arrivée de
Fernand Cortez. À Mexico même, il ne reste pas un seul monument des
Toltèques; mais ceux de Mitla, dont une partie est si bien conservée,
nous paraissent appartenir à la civilisation quichée, quoique
postérieurs à ceux de l'Yucatan. La perfection de l'appareil, les
parements verticaux des salles avec leurs épines de colonnes portant la
charpente du comble, l'absence complète d'imitation de la construction
de bois dans la décoration extérieure ou intérieure, l'ornementation
obtenue seulement par l'assemblage des pierres sans sculpture, donnent
aux édifices de Mitla un caractère particulier qui les distingue
nettement de ceux de l'Yucatan et qui indiquerait aussi une date plus
récente. Une seule tribu, partie de Tulan, s'établit à Mexico, c'est
dire qu'elle venait civiliser une contrée déjà peuplée, mais qu'elle se
trouvait numériquement peu importante, au milieu de populations
indigènes qui déjà possédaient des arts. L'influence des Toltèques ne
put donc exercer, dans le Mexique proprement dit, une action aussi
complète que dans l'Yucatan, où ils étaient relativement nombreux, et
l'architecture devait participer davantage des mœurs et des habitudes
appartenant aux indigènes.

Nous voyons que les Quichés avaient une aptitude particulière pour la
sculpture et la peinture; les frères de Hun-Ahpu et de Xbalanqué
s'adonnent aux arts du dessin. Les sacrificateurs réfugiés sur le mont
Hacavitz peignent des étoffes[60]. Quand, après la mort des trois héros
Balam-Quitzé, Balam-Agab et Mahucutah, les tribus victorieuses se
séparent, elles fondent partout où elles émigrent des villes pleines de
monuments, de palais magnifiques «bâtis de pierre et de chaux[61].» Mais
ces édifices, qui demandaient le concours de tant de bras, étaient
nécessairement construits par les nations indigènes soumises et devaient
se ressentir des traditions et habitudes locales, suivant que les
tribus conquérantes et civilisatrices formaient une caste plus ou moins
considérable. Il y aurait donc lieu de voir dans les édifices de Mitla,
éloignés déjà du centre de la domination primitive des Toltèques, un art
ayant conservé plus que dans l'Yucatan des traditions étrangères à cette
domination et appartenant aux populations indigènes. Cette façon de
construire par compartiments de dessins formés de petites pierres
imitant la structure en brique, ces terrasses en charpente établies sur
des colonnes et des murs verticaux, et jusqu'aux méandres composés par
le petit appareil, rappellent les monuments anciens de la race malaye
beaucoup plus que ceux de l'Yucatan.

Remarquons, d'ailleurs, qu'aujourd'hui encore les habitants de l'Yucatan
sont d'une race beaucoup plus belle et se rapprochant plus du type blanc
que ceux des plateaux du Mexique, qui, comme nous l'avons dit en
commençant, présentent un mélange assez confus de races diverses où
cependant le type de la race malaye semble dominer.

Pour nous résumer donc en peu de mots, il y a tout lieu de croire que
l'Amérique centrale, le Mexique et l'Yucatan étaient occupés, quelques
siècles avant notre ère, par une race ou un mélange de races participant
surtout des races jaunes; que ces populations, de mœurs assez douces,
arrivées à ce degré de civilisation matérielle à laquelle les jaunes
sont particulièrement aptes, tout en pratiquant cependant les
sacrifices humains et des épreuves religieuses cruelles, ce qui n'est
pas incompatible chez ces peuples avec une organisation très-parfaite,
avec le culte des arts et les habitudes de bien-être; que ces
populations, disons-nous, virent s'implanter au milieu d'elles des
tribus d'une race blanche venue du nord-est, possédant à un degré
beaucoup plus élevé les aptitudes civilisatrices; que ces nouveaux
venus, guerriers, braves, se seraient bientôt emparés du pouvoir,
auraient institué un régime théocratique, et, avec cette prodigieuse
activité qui distingue les races blanches, auraient fondé quantité de
villes, soumis le pays à une sorte de gouvernement féodal ou plutôt de
castes supérieures, et élevé ces immenses monuments qui nous surprennent
aujourd'hui par leur grandeur et leur caractère étrange.

Nous rangerions ainsi les édifices de Palenqué dans la série des
monuments construits par les indigènes, avant la soumission de Xibalba,
ceux de l'Yucatan sitôt après la domination des Quichés, de la race
conquérante et supérieure, et ceux de Mitla parmi les dérivés de
l'influence quichée, postérieurement à la séparation des tribus réunies
à Tulan. Les monuments dont les restes se voient encore dans l'Amérique
centrale, que notre ami M. Daly a visités et dont nous attendons une
description, seraient dus au retour des tribus quichées vers le nord et
le nord-est, après la chute de leur domination sur la péninsule
yucatèque, affaiblies qu'elles étaient par leurs querelles et un
soulèvement de l'antique population indigène. Peut-être sommes-nous
arrivés au moment où une intervention européenne au Mexique permettra de
déchirer les voiles qui couvrent encore l'histoire de cette belle
contrée. M. Charnay a rendu un service signalé à l'étude de
l'archéologie en offrant au public cette collection de photographies
recueillies à travers mille périls et aux dépens de sa fortune privée.
Nous ne pouvons que souhaiter le voir compléter ces renseignements déjà
si curieux pendant un second voyage que, cette fois, nous l'espérons du
moins, il entreprendrait sous la protection de la France. Mais ces
études ne seront complètes que lorsqu'on aura pu faire, dans l'Amérique
centrale, dans celle du Nord et dans le Pérou, une série de
photographies entreprises avec méthode, des relevés de plans dressés
avec exactitude et ces observations comparatives à l'aide desquelles
l'archéologie peut formuler des conclusions certaines. À nos yeux,
l'architecture antique du Mexique se rapproche, sur bien des points, de
celle de l'Inde septentrionale; mais comment ces rapports se sont-ils
établis? Est-ce par le nord-est? est-ce par le nord-ouest? C'est une
question réservée jusqu'au moment où la connaissance de ces monuments
indo-septentrionaux sera complète.

VIOLLET-LE-DUC.



LE MEXIQUE

1858-1861

SOUVENIRS ET IMPRESSIONS DE VOYAGE

     Un pays est un livre que chaque voyageur a le droit de commenter à
     sa manière, en s'appuyant sur la vérité.



CHAPITRE PREMIER

     Départ de Paris.--La Vera-Cruz.--Saint-Jean d'Ulloa.--Aspect
     général de la ville--Le port.--Le môle.--Excursion aux
     environs.--Le nord à Vera-Cruz.--Le départ.--Médellin.--La route de
     Mexico.


Chargé d'une mission par le ministre d'État, à l'effet d'explorer les
ruines américaines, je quittai Paris le 7 avril 1857, me dirigeant sur
Liverpool par New-Haven et Londres: deux amis m'accompagnaient. Le
lendemain, nous étions à bord de l'_America_, paquebot transatlantique
de la compagnie Cunard, en partance pour Boston.

Je l'avoue humblement, quoiqu'ayant beaucoup voyagé, je ne m'embarque
jamais sans une certaine appréhension; je n'aime point l'Océan, il me
fait peur. Je suis peut-être moins poëte qu'homme de mer, et, dès
l'instant du départ, je ne rêve qu'au jour de l'arrivée. Voyez à quoi
peut tenir une question d'art? En mer, j'ai le cœur sensible, un autre
ne l'a point; il admire tout, rien n'est beau pour moi; je suis malade,
il est bien portant.

Je ne dirai rien d'un séjour de huit mois aux États-Unis: c'est pourtant
un beau voyage que celui qui vous montre New-York et Boston, le
Saint-Laurent, ses chutes et ses rapides, les grands lacs, le Niagara,
les plaines de l'Ouest et le parcours prodigieux du Mississipi. Je
réserve à ces belles choses une étude à part, et j'arrive à Vera-Cruz,
où nous abordâmes à la fin de novembre.

On donne généralement à Vera-Cruz une physionomie orientale; quelques
coupoles assez basses pourraient seules rappeler le style des mosquées,
mais il faudrait une bonne volonté singulière pour prêter à ses lourds
clochers l'élégance des minarets. Quant à ces bouquets de verdure qui
distinguent et réjouissent les villes d'Orient, on ne trouve à la porte
de Mexico que cinq à six palmiers rabougris, seuls échantillons de
l'espèce; encore n'existent-ils plus aujourd'hui.

Vu de la mer, l'aspect de Vera-Cruz est des moins flatteurs; c'est une
ligne monotone de maisons basses, noircies par les pluies et par les
vents du nord. Les bâtiments de la douane, d'un style moderne, et la
porte monumentale qui les décore sont, en fait d'architecture, ce que la
ville offre de plus remarquable.

Les églises sont pauvres, comparativement à la richesse qu'elles
déploient dans toute la république; elles y sont mal suivies, et la
population de Vera-Cruz ne brille point par sa piété. Essentiellement
commerçante, entrepôt de toutes les marchandises qui montent à
l'intérieur, Vera-Cruz est peuplée d'un grand nombre d'étrangers; les
affaires lui font oublier l'Église; comme partout au monde, l'amour du
lucre éloigne de Dieu.

Assise sur les sables de la mer, entourée de dunes arides et de lagunes
croupissantes, Vera-Cruz est pour l'étranger le séjour le plus malsain
de la république. La fièvre jaune y règne en permanence, et, quand un
centre d'émigration lui fournit de nouveaux aliments, elle devient alors
épidémique et d'une violence extrême.

En fait de port, Vera-Cruz n'a qu'un mauvais mouillage où les bâtiments
de commerce ne sont point en sûreté; l'abri du fort est leur seule
défense contre les vents du nord, et souvent, dans les tempêtes, ils
dérapent et sont jetés à la côte. Les gros bâtiments et les navires de
guerre vont mouiller à Sacrificios, à quatre kilomètres au sud, ou bien
à l'île Verte, à plus de deux lieues de distance. Quand vient le vent
du nord, rien ne peut donner une idée de sa violence; il souffle par
terribles rafales, soulevant des tourbillons de sable qui pénètre les
habitations les mieux closes; aussi, tout se ferme aux premiers
symptômes: les barques rentrent, on les enchaîne, les navires doublent
leurs ancres, le port se vide, tout mouvement est suspendu, la ville
paraît déserte et inhabitée. Un froid subit envahit l'atmosphère, le
_Cargador_ s'enveloppe grelottant dans sa couverture, le paletot de
laine remplace la jaquette de toile, on gèle; le môle disparaît sous les
vagues monstrueuses que soulève la tempête; les vaisseaux se heurtent
dans le port, heureux quand la tourmente ne les jette pas à la côte.
Néanmoins, le vent du nord est un bienfait pour la ville; sa première
venue est le signe d'une époque plus saine qui ramène l'étranger dans
ses murs; le _vomito_ diminue de violence, quelquefois disparaît et
n'offre que rarement des cas mortels.

Vera-Cruz est, pour l'homme d'affaires, la ville la plus désirable comme
résidence; la vie y est plus facile et sinon plus confortable, à cause
des grandes chaleurs, du moins plus grande, plus large, plus abondante.
Les vins y sont aussi communs qu'en France, le golfe abonde en poissons
délicieux: toutes choses considérées comme luxe et que les gens riches
hésitent à s'offrir dans l'intérieur de la république. Le marché abonde
en fruits des tropiques et l'Indien y apporte toute la famille des
oiseaux du soleil, depuis le moqueur et le perroquet jusqu'au grand ara
rouge de Tabasco. Le caractère des habitants est plus liant, moins
gourmé, et l'on se sent au milieu d'eux plus vite chez soi.

Puis, cette allée et venue des navires européens, cet échange de
nouvelles qui vous tient sans cesse au courant de la politique du vieux
monde et des fluctuations de la littérature dans la mère patrie,
rapprochent Vera-Cruz de la France; il semble qu'on puisse partir à
toute heure. Ajoutez à cela le golfe et ses eaux bleues, les bains de
mer, ce môle, si modeste qu'il soit, où l'on va rêver le soir sous un
magnifique dais d'étoiles, où, le jour, on épie la marche incertaine
d'une voile à l'horizon: imaginez ce ciel merveilleux, dont parfois
l'azur vous lasse; animez-le de ces bandes criardes d'oiseaux de mer et
de ces petits vautours noirs qui le virgulent à des hauteurs
prodigieuses; voyez à vos pieds ces deux pélicans vénérables, antiques
habitués du port, qui plongent silencieusement, s'élèvent et replongent
pour venir se reposer pleins d'une burlesque majesté sur la hampe du
drapeau de la douane, et vous aurez la plage de Vera-Cruz.

Ce qui donne à la ville une physionomie toute particulière, c'est la
foule innombrable de ces petits vautours noirs qui encombrent les rues,
couvrent les maisons et les édifices. Ils se dérangent à peine quand
vous passez, et lorsque les ménagères viennent déposer sur le devant des
portes les immondices de la maison, ils se précipitent avec acharnement;
c'est une mêlée générale, une dispute, des tiraillements, un véritable
combat, où les chiens se mêlent et dont ils ne sortent point toujours
vainqueurs. Les _zopilotes_ sont chargés de l'édilité de la ville; aussi
chacun les respecte; une amende assez forte est même infligée à qui les
tue.

À la porte de Mexico se trouve une petite promenade, déserte la semaine,
et qui n'offre une certaine animation que le dimanche. Dans le faubourg,
qui le suit, les matelots et les gens du port viennent danser le soir,
en même temps qu'offrir à quelque danseuse émérite des hommages vivement
disputés. Le couteau joue souvent un rôle actif dans ces réunions de
famille; la danse, menée par la guitare et le chant monotone de
l'instrumentiste, n'est qu'un piétinement cadencé, accompagné de
mouvements lascifs propres à exciter les passions de la galerie; aussi
le triomphe de la danseuse n'est complet que consacré par quelque
sanglante dispute.

Si vous sortez de Vera-Cruz, la côte nord ne vous offre qu'une vaste
plaine de sable. Au sud, vous avez le cimetière, puis les abattoirs; un
peu plus loin, vous entrez dans les dunes et vous tombez au milieu de
marais couverts de garzas, de hérons et de canards sauvages. Les îles
sont peuplées d'iguanes et de serpents; la perspective se continue
couverte d'affreuses broussailles, et rien n'anime ces solitudes
mortelles, que les cris de quelques fauves, le passage d'un aigle
pêcheur ou le tournoiement du vautour en quête d'une proie facile.

Certains romanciers en vogue ont cependant choisi ces déserts sablonneux
comme siége d'aventures impossibles. Ils peuplent, à l'envi, ces marais
fangeux d'habitations délicieuses, de palais magiques où s'agitent, au
milieu des luxes réunis de la nature et de l'art, d'enivrantes créatures
et des héros dignes de l'Arioste. Ô capitaine Maine-Read, que
d'affreuses bourdes vous racontez à vos indulgents lecteurs!

Pour trouver la végétation tropicale, il faut franchir quatre ou cinq
lieues au moins de ces broussailles marécageuses; ou bien, remontant la
rivière de Boca del Rio, vous arriverez, par une suite de charmants
paysages, jusqu'à Médellin, village délicieux au milieu des bois, et
dont la fête patronale attire à ses jeux toute la population de la
Vera-Cruz et des environs.

Deux diligences vont de Vera-Cruz à Mexico: l'une passant par Jalapa,
l'autre par Orizaba; c'est la route la plus courte, mais la plus
ennuyeuse. Il reste au touriste les chariots. Les chariots partent
ordinairement par convois de douze, vingt-quatre ou trente-six, et ce
n'est pas une des choses les moins pittoresques de la route que le
spectacle de cette immense file de voitures et les soins qu'un tel
matériel comporte. Ces convois ont une organisation parfaite: une
douzaine possède d'habitude un majordome, un sergent, puis un caporal;
chaque voiture a dans la marche une place spéciale, un numéro qu'elle
doit conserver jusqu'au jour de l'arrivée. Le conducteur, toujours à
cheval sur la timonière de gauche, a quatorze mules qui sont les siennes
et rien n'égale l'instinct extraordinaire qui lui permet de distinguer
dans l'obscurité et de reconnaître, au milieu d'un troupeau de deux
cents mules qui paraissent à peu près de la même couleur, les mules de
son chariot. Je me rappelle, à ce sujet, une anecdote qui prouve à quel
point un _arriero_ possède cette faculté presque divinatoire.

Un Français de mes amis, se rendant avec sa famille de Tehuantepec à San
Cristobal, dans l'État de Chiapas, voyageait avec des mules qui lui
appartenaient, une douzaine au moins, sous la conduite d'un arriero, son
domestique. La course est longue et c'est un grand voyage que quinze
journées de marche avec femme et enfants.

Là, point de routes royales, mais d'étroits sentiers coupant la plaine
ou longeant les précipices de la Cordillère. Le voyageur n'a souvent
pour auberge qu'un abri de chaume et pour ses mules d'autres ressources
que les broussailles de la forêt. Chaque soir, il faut donc donner aux
bêtes la liberté d'errer où bon leur semble, et chaque matin les
reprendre au lasso, ce qui n'est pas toujours facile besogne. On
comprend que cette manière de voyager ne soit pas des plus expéditives
et que, pour une famille, un déplacement lointain est chose
considérable.

Il arriva donc que l'une des mules s'égara, disparut dans quelque abîme
ou fut volée; en tout cas, les recherches pour la retrouver furent
vaines et l'on dut repartir sans elle.

M. L... vivait depuis deux ans à Tuxtla, quand, se trouvant sur la place
de Chiapas avec son domestique, ils entendirent au loin les
hennissements d'une mule.

--_Aquí está la mula, señor_, s'écria celui-ci. Voilà votre mule
monsieur.

--Quelle mule? répondit le maître, car dès longtemps il avait oublié
l'aventure de la bête perdue.

--Eh parbleu! reprit le domestique, la mule que nous perdîmes, il y a
deux ans, lorsque vous vîntes en ce pays.

--Tu plaisantes?

--Oh! non pas, mon maître, fit l'Indien; je reconnais sa voix. C'est
bien elle, et du reste vous allez voir.

Il disparut aussitôt dans la direction des hennissements et revint, une
demi-heure après, traînant une mule après lui.

--Caramba! fit M. L..., c'est bien elle.

En effet, outre la physionomie et la couleur de la mule en question,
celle-ci avait bien encore les deux lettres J. L., marque et initiales
de mon ami.

Comme notre voyage n'avait d'autre but que de bien voir, et qu'en
diligence on ne voit rien; que de plus, nous étions légers d'argent et
qu'il eût fallu près de trois mois pour faire venir d'Europe les fonds
qui nous manquaient, nous suivîmes, le fusil sur l'épaule, les chariots
qui transportaient nos dix-huit cents kilos de bagage. La première étape
est celle de la Tejeria. Le chemin de fer s'en charge; au delà, vous
trouvez la plaine coupée de taillis et d'arbustes épineux.

Nous étions à la fin de novembre, et les prairies avaient une toison
verte encore; les bois étaient feuillus; aussi, la campagne avait cet
aspect délicieux et jeune qu'elle ne saurait garder longtemps dans ce
pays de pluies périodiques, où pendant neuf mois la terre est privée
d'eau. La chaleur était forte, la marche pénible, et parfois nous nous
couchions dans les hautes herbes pour attendre que les mules nous
rejoignissent. Nous étions donc mollement étendus, la paupière à demie
fermée, dans le doux _farniente_ d'un homme qui repose, quand le galop
d'un cheval se fit entendre: ne sachant comment expliquer une course
semblable, nous crûmes à la poursuite de quelque malheureux par des
coureurs de route, et nous nous levâmes aussitôt pour le secourir. Le
cavalier était à dix pas de nous; il était seul, nul ne le poursuivait;
à l'aspect de trois hommes armés, surgissant des hautes herbes à son
approche, d'un effort désespéré il s'arrêta court, la figure pleine
d'épouvante, fit volte-face et disparut, nous laissant ébahis; persuadé
qu'il était tombé sur trois audacieux brigands, auxquels il n'avait
échappé que par miracle; voilà comment les meilleures intentions sont
dénaturées. Ainsi donc, à notre premier pas sur la terre mexicaine, nous
passâmes pour des voleurs! Quelle éclatante revanche ces messieurs
prirent par la suite, et que de fois il nous fallut retourner nos poches
sur la poussière des grands chemins!

Le convoi n'atteignit Zopilote qu'à cinq heures du soir: c'était un
simple _rancho_, avec parc pour les mules et une _tienda_. Nous passâmes
la nuit sous une veranda de chaume, exposés à la voracité des moustiques
qui sont, en Terre Chaude, les plus terribles tourmenteurs. À minuit,
les chariots se mirent en marche. L'étape est longue de _Zopilote_ à
_Paso de Ovegas_; l'obscurité rendait la marche difficile dans des
chemins démantelés, coupés de profondes ornières; mais le matin
dédommage et les levers de soleil sont splendides: comme d'habitude,
nous prîmes les devants; les bois devenaient plus touffus, les arbres
plus élevés et des nuées de perruches, aux cris perçants, s'élevaient de
toutes parts; nous courions comme des enfants après elles, sans pouvoir
les atteindre; souvent nous quittions la route, nous enfonçant dans les
bois à la poursuite d'une poule de Montézuma, au risque d'en sortir
dévorés par les _pinolillos_ ou couverts de _garrapatas_; mais la chasse
était maigre et nous n'avions que des perroquets verts à tête jaune, des
toucans au grand bec et de ces jolies tourterelles, grosses comme des
moineaux et qui fourmillent sur les routes.

À midi, nous étions à _San Juan_, où la Terre Chaude déploie toutes ses
splendeurs et, vers les quatre heures, nous arrivâmes à Paso de Ovegas,
moulus de fatigue, couverts de poussière et le corps enflé de piqûres
d'insectes. Aussi, nous hâtâmes-nous d'aller prendre un bain dans la
rivière qui traverse le village. Un compatriote nous offrit
l'hospitalité, c'est-à-dire une planche et un établi pour nous étendre.
C'était un menuisier, à qui la fortune ne semblait pas sourire, et qui
depuis plusieurs années traînait dans cette pauvre bourgade une vie de
misère. On rencontre, sur tous les chemins du globe, de ces pauvres
écloppés de la civilisation, que des espérances trompeuses amènent dans
les pays lointains et qui ne forment qu'un vœu, souvent stérile, celui
de revoir la France.

Celui-ci s'informait avec une fiévreuse curiosité des nouvelles de son
pays, des grandes victoires que nous avions remportées en Orient; il
semblait pour lui que tout était nouveau, et des événements oubliés en
Europe avaient à ses yeux la fraîcheur d'une chose récente. Cependant il
fallait nous reposer, mais d'affreuses démangeaisons rendaient la chose
impossible; l'un de nous éprouvait aux pieds quelques picotements
inquiétants.--Auriez-vous des _niguas_, nous dit notre hôte.

Des _niguas_! Nous ne savions ce que cela voulait dire, mais nous
l'apprîmes aussitôt; nous en avions, hélas! La _nigua_ est un des plus
terribles insectes parmi les parasites de Terre Chaude: c'est un petit
être imperceptible, qui se loge sous les ongles des doigts de pied, dans
le pouce surtout; il s'y creuse un nid, dépose ses œufs sous la forme
d'une boule blanche; puis une fois éclos, ceux-ci fondent à l'entour des
colonies semblables; de telle sorte, qu'un beau jour, quand vous y
pensez le moins, il vous tombe une phalange.

Cet insecte est d'autant plus dangereux qu'il ne trahit sa présence que
par un picotement insignifiant, auquel l'étranger ne prend pas garde; le
travail ténébreux s'accomplit sans douleur, et les Indiens eux-mêmes en
sont souvent victimes. Pour éviter le danger, il faut, au premier
symptôme, ouvrir le pouce à l'endroit du picotement; l'on découvre alors
une petite boule de la grosseur d'un pois, qu'il faut enlever de la
plaie, puis remplir l'espace de cendres de tabac: c'est du moins la
méthode suivie sur place. Je fis mieux, je remplis les cavités, car j'en
avais plusieurs au pied droit, d'ammoniaque, afin d'anéantir toute la
génération. La térébenthine les chasse également; il est bon, dans ce
cas, d'en imbiber la chaussure à l'intérieur.

De _Paso de Ovegas_ on passe à la _Rinconada_ pour tomber à _Puente
Nacional_. _Puente Nacional_ se trouve au bas d'une gorge pittoresque,
et de l'autre côté d'un torrent, que traverse un pont magnifique
reconstruit par Santa-Anna. Point fortifié de la route de Vera-Cruz à
Mexico, c'est un passage des plus faciles à défendre. Mille hommes
déterminés arrêteraient une armée; mais le Mexicain, qui se bat bien à
l'abri des murailles, ne sait pas résister en rase campagne; l'ardeur
lui manque et les chefs ne payent pas d'exemple. Comment les Américains
forcèrent-ils _Puente Nacional_ défendu par une armée aussi nombreuse
que la leur? On ne peut le comprendre. Outre la difficulté des lieux, le
défilé se trouve balayé par des batteries d'un petit fort placé à gauche
sur un rocher à pic, qui, de tous côtés, domine la route. Une autre
batterie, sur la droite, appuyait les feux de la première; le site est
d'un sauvage grandiose. Santa-Anna s'y était fait bâtir une magnifique
habitation, aujourd'hui abandonnée; sous son administration, le village
était riche, et quoi qu'on ait à lui reprocher sous le rapport de la
tyrannie de son gouvernement et de l'impudeur de ses concussions, du
moins les routes étaient sûres, le commerce florissant; chaque village
répondait des vols ou des attentats commis sur son territoire; de telle
sorte que les coureurs de routes avaient disparu, et que de Vera-Cruz à
Mexico on pouvait voyager sans crainte. Il n'en est plus ainsi.

Le village porte l'empreinte de la misère; la guerre civile qui désole
la république a fait de ce lieu naturellement fortifié un camp de
guerillas: aussi, les Indiens s'enfuient-ils chaque jour, et vous ne
rencontrez aujourd'hui que maisons vides et cabanes désertes. Voilà
_Plan del rio_, situé comme _Puente Nacional_, moins gai, moins riant,
plus sauvage encore: la route alors tourne brusquement, traverse des
bois épais et monte sans cesse avant d'aboutir à _Cerro Gordo_, premier
village de la Terre Tempérée, autre témoin de la victoire des Américains
en 47, et de la défaite de Santa-Anna; tout auprès se trouve la
_barranca de Cerro Gordo_.

Les barrancas sont des ravins dus à l'action des eaux, et qui, dans
certaines parties du Mexique, prennent des proportions gigantesques;
celle de Cerro Gordo, sans être une des plus considérables, est
néanmoins fort importante.

En obliquant à droite de la route, et pénétrant dans le _monte_, le
voyageur étonné voit tout à coup le plateau se dérouler sous ses pas
pour faire place à un énorme ravin presque à pic, dont il distingue à
peine le fond, et dont le bord opposé se trouve à plus d'un kilomètre.
Le bruit d'un torrent monte jusqu'à lui, mais il l'aperçoit à peine
dans la profondeur. S'il veut descendre, il lui faut s'ouvrir un passage
au milieu des arbustes et des broussailles épineuses; le sol s'éboule et
des quartiers de roc, une fois ébranlés, bondissent, entraînant avec eux
toute une avalanche de pierres. Il y a des barrancas de plusieurs mille
pieds de profondeur. Vous êtes dans la zone tempérée, le fond du
précipice est terre chaude; du haut d'un plateau où croissent tous les
produits de terre froide, vous voyez à vos pieds la verdure des
bananiers, des orangers chargés de fruits, et toute la végétation
tropicale. À partir de _Corral falso_, la route, de plateau en plateau,
et par des pentes toujours plus rapides s'élève jusqu'à Jalapa, la reine
des terres tempérées.

Mollement étendue sur l'un des contre-forts de la Cordillère, _Jalapa_
s'épanouit au soleil dans un climat délicieux. Peu de villes au monde
réunissent comme elle les productions des trois zones. Le voisinage des
montagnes lui amène, quelle que soit la saison, des ondées bienfaisantes
qui tempèrent les ardeurs de l'atmosphère et lui donnent cette robe
d'éternelle verdure. Le café, cependant, n'y arrive pas à maturité
complète, et l'humidité permanente entraîne avec elle des fièvres
dangereuses. L'étranger doit s'y préserver de la fraîcheur des nuits.

Après avoir gravi la dernière pente qui dérobe la ville à ses yeux, le
voyageur l'aperçoit tout à coup à ses pieds à demi cachée sous des
flots de verdure. Le coup d'œil est charmant et grandiose, c'est un nid
de colombes dans les branches d'un laurier-rose; au loin, l'horizon est
fermé par les lignes sévères de la sierra que dominent sur la gauche le
pic neigeux de l'_Orizaba_ et les cimes plus rapprochées du _coffre de
Perote_. Les pentes lointaines, bleuies par la distance, passent, en se
rapprochant, au vert sombre sous les sapins qui les couvrent, pour
arriver au vert tendre des chênes d'Europe. Dans le fond des vallées,
quelques fermes aux murs blanchis animent le paysage un peu désert;
quant au chemin qui vous conduit à la ville, c'est un fouillis de roses
grimpantes, de caféiers aux baies rouges et de dahlias arborescents;
d'énormes daturas agitent à la brise leurs grandes fleurs blanches au
parfum pénétrant et des bosquets de bananiers abritent à l'ombre de
leurs feuilles gigantesques les régimes de leurs fruits succulents. Les
maisons placées en amphithéâtre sont blanches et propres, ornées de ces
balcons espagnols en fer ou en bois, qui leur donnent un air de défiance
jalouse. Les cours intérieures sont entourées de portiques, garnies
d'habitude d'une fontaine et plantées d'orangers et de grenadiers
fleuris. Partout vous entendez le bourdonnement de l'oiseau-mouche; des
cages pleines de moqueurs et de _sensontlis_ se suspendent aux voûtes,
pendant qu'un perroquet, vieux favori de la maison, traîne au hasard sa
marche bancale, en poussant quelques éclats de son parler ventriloque.

Les femmes de Jalapa ont une réputation de beauté méritée, et se
distinguent par une grâce toute créole. Les forêts qui entourent la
ville sont peuplées d'oiseaux rares, la chasse y est abondante et
l'amateur peut y réunir de magnifiques collections. On s'éloigne à
regret de cette ville charmante pour s'enfoncer dans les gorges de la
Cordillère; le paysage change graduellement et s'assombrit; les vallées
se rétrécissent, des pentes abruptes s'élèvent de toutes parts et
semblent barrer la route; vous êtes alors en pleine sierra; ainsi vous
arrivez au village de _Pajarito_. Mais ce qui surprend le plus, c'est le
changement subit qui s'opère dans les populations.

À partir de Jalapa, il faut renoncer à la gracieuse et légère cabane de
roseau pour le _jacal_ délabré, d'aspect sombre; il faut dire adieu à
ces beaux types d'Indiennes et de métis que vous avez si souvent
admirés; vous laissez derrière vous les teintes claires, la superbe
beauté des chairs, et vous ne retrouverez plus ces femmes en chemisettes
brodées, laissant voir leurs bras, deviner leur sein robuste, étalant
sur des épaules pleines les longues nattes de leurs cheveux noirs; plus
de grâces, plus de rires, plus de beaux enfants nus, se roulant à
l'entour des mères souriantes; vous n'avez plus devant les yeux que des
femelles hideuses, aux crins hérissés, aux seins pendants, recouvertes
de lambeaux d'étoffes de couleur sombre. Des hommes, les mâles, au
buste nu, marchant en silence, courbés sous le poids d'un fardeau, tout
cela, noir, misérable et sale à faire peur. C'est l'Indien de la
montagne, vieil esclave affranchi, sans le savoir, des tyrannies de
l'Espagne. Du reste, les types se croisent, se modifient, changent d'un
village à l'autre, et, nulle part au monde, il ne serait possible de
trouver dans un diamètre aussi restreint une telle diversité de races.

Mais la route poursuit, contournant les escarpements de la montagne, et
vous arrivez à _San Miguel del Soldado_; là s'éteignent les dernières
traces de la végétation tempérée; un pas de plus, vous êtes en Terre
Froide. Avant d'atteindre _la Hoya_, jetez un regard derrière vous; le
coup d'œil est admirable. De cette hauteur, de 3,000 mètres environ,
vous voyez se dérouler tout le panorama du versant du golfe. Au premier
plan, les maisons de San Miguel; autour de vous, sur les plateaux
d'alentour, quelques villages perchés comme des nids d'aigles, avec
leurs clochers étincelant au soleil; plus loin, l'œil suit, sous les
vapeurs transparentes comme au travers d'un voile, le cours sinueux des
torrents; plus bas, les divers plateaux étages se fondent par la
distance en une vaste plaine d'où surgissent ça et là les sommets des
derniers contre-forts ou que sillonnent en lignes foncées les
profondeurs des _barrancas_; quelques éclaircies de champs cultivés
varient les couleurs, et tout à l'horizon qui va s'éteindre dans le
ciel, des miroitements lointains laissent deviner la mer.

Après avoir traversé la Hoya, village pauvre et froid, placé comme étape
pour les convois qui vont et reviennent de Mexico, le voyageur s'enfonce
dans des gorges pittoresques et sauvages, qu'il serait difficile
d'enlever à une poignée d'hommes résolus; la route s'ouvre alors sur des
champs de lave refroidie, s'enfonce sous les sapins et débouche, par une
descente rapide, sur le versant de l'Anahuac, en passant par _las Bigas_
et _Cruz Blanca_. En cet endroit, le chemin se bifurque; à gauche, il
mène à la ville de _Perote_; la droite conduit à _Céruleum_.

En temps de guerre, les partis qui veulent éviter le fort de Perote,
dont les feux défendent l'entrée de la ville, prennent cette dernière
direction. La forteresse, bâtie par des ingénieurs américains, est une
des plus importantes et la mieux construite du Mexique. Lors de la
guerre de 1847, les Américains ne s'en emparèrent qu'avec difficulté. La
ville de Perote est triste et déserte; les nuits y sont froides et
glaciales, surtout en arrivant de Jalapa; le contraste est brusque,
violent, inattendu; vous passez de la puissante végétation de la zone
tempérée et des grandes forêts pleines de bruits et de chansons, à la
plus désolante aridité; on se croirait transporté dans les steppes
arides de la Russie.

Il était tard quand, après avoir traversé la ville, nous arrivâmes au
_mezon_ de San Antonio, vaste enclos pour les mules, premier abri des
caravanes qui s'engagent dans le désert.

Nous étions harassés de fatigue, et, roulés dans nos couvertures, nous
nous étendîmes autour des feux de bivouac allumés dans l'intérieur de la
cour. À trois heures, tout se préparait pour le départ. Il régnait une
animation extraordinaire; dans la demi-obscurité de la nuit, à la flamme
vacillante des feux mourants, on voyait des multitudes d'hommes s'agiter
et courir, tandis que des mules rétives fuyaient en tous sens les
atteintes du lasso. Cependant le jour commençait à poindre, et la cime
neigeuse de l'Orizaba se teignait rapidement d'une nuance pourpre qui du
sommet s'étendit bientôt à la base. Ces levers de soleil sont
splendides.

L'intérieur du _mezon_ offrit alors un curieux tableau: des milliers de
mules, rangées par troupes ou _atajos_, attendaient, frissonnantes et
les yeux bandés, que les ballots de marchandises, symétriquement rangés
devant les énormes bâts qui les soutiennent, fussent hissés sur leur
dos. C'étaient alors des luttes d'hommes et de bêtes, une mêlée, une
foule incroyable, où les appels de l'un à l'autre, les cris, les jurons,
les hennissements composaient un concert de clameurs impossibles.

Les mules une fois chargées, la jument conductrice, la clochette au cou,
prenait les devants, et chacune la suivait, ployant sous la charge,
gémissant, lançant ruades et pétarades. Le défilé dura deux heures.

Le désert de Perote s'étend sur un diamètre de vingt-cinq lieues au
moins. Il n'a d'autre végétation que des nopals rabougris: de nombreuses
trombes de poussière le sillonnent; le sol est semé de scories
volcaniques et de ponces, coupé de marais couverts de canards et de
nuées de bécassines; on y remarque de fréquents effets de mirage. Pour
les voyageurs, comme pour les convois, deux pauvres villages se trouvent
échelonnés dans la plaine; gîtes souvent assaillis par les voleurs,
_Tepeahualco_ et _Ojo de Agua_. Quelques kilomètres au delà, la contrée
monte et perd cet aspect marécageux; les efflorescences salines ennemies
de toute végétation disparaissent, et les sables se fertilisent jusqu'à
présenter aux regards des champs d'orge rabougri, de maïs nains et de
gigantesques agaves. La culture de cette dernière plante devient l'une
des principales industries du pays, et la petite ville de _Nopaluca_
n'offre, en fait de plantation et de culture, que de vastes champs
d'aloès.

Au sortir de _Nopaluca_, les convois n'avancent plus qu'avec défiance;
des hommes à cheval éclairent leur marche et vont sonder à l'avant les
plis du terrain: le front du majordome se rembrunit; nous approchons du
_Pinal_ et de la barranca _Del Aguila_. Vingt années de vol, de pillage
et d'assassinat ont fait, des environs du _Pinal_, l'un des endroits le
plus redouté de la république. Le terrain, brisé, hérissé de
monticules, coupé de ravins, est essentiellement propice aux attaques à
main armée; la route se perd dans ce dédale, et le voleur, surpris la
main dans le sac ou le poignard sur la gorge de sa victime, a dix
chances pour une d'échapper.

Le paysage a toute la physionomie de sa triste réputation: à droite, les
sommets dénudés de la _Malincha_ étalent sur leurs flancs arides
quelques fermes clair-semées; à gauche et devant vous, la plaine déserte
s'étend à perte de vue, sans autre végétation que de grands _magueyes_,
dont les profils sévères rompent seuls la monotonie désespérante. La
route, toujours ensablée, semble retenir dans le sol mobile le pied du
voyageur pressé de fuir ces lieux sombres; de distance en distance, des
monticules de pierre surmontés de croix attristent l'âme par les
réminiscences de leurs tableaux de mort et demandent à l'étranger tantôt
un souvenir de commisération pour la victime et tantôt une prière de
pardon pour l'assassin.

La rencontre d'un corps de troupes nous permit de franchir le défilé
sans crainte, et nous atteignîmes Amozoc sans accident.

Quatre lieues au delà, nous traversons la _Puebla de los Angeles_, la
seconde ville de la république, la plus propre et la mieux bâtie; son
nom de ville des anges indique assez la tendance de ses mœurs et de son
esprit. Centre d'action du parti clérical, les corporations religieuses
et le clergé possèdent ou possédaient les trois quarts au moins des
propriétés mobilières.

Du haut de la colline de Guadalupe qui la domine, la ville étale,
orgueilleuse, le panorama de ses quatre-vingts églises et de ses
innombrables clochers. La cathédrale, immense édifice d'un style noble
et sévère, le dispute en magnificence à celle de Mexico; la place est
plus belle, mieux ornée, et, du milieu des arbres qui l'ombragent, l'œil
peut se perdre sur les pics lointains du _Popocatepetl_ et de
l'_Ixtaccihuatl_. De magnifiques maisons aux corniches énormes, plaquées
de faïences aux milles couleurs reproduisant soit des mosaïques, soit
des figures humaines, témoignent de la richesse des habitants. Les deux
forts de _Loretto_ et de _Guadalupe_ défendent et maîtrisent Puebla.

En se dirigeant vers Mexico, les alentours de la ville sont peuplés de
fabriques de _rebozos_, étoffe de coton, produit essentiellement
mexicain. Le _rebozo_ est une espèce d'écharpe étroite et longue, dans
laquelle les femmes se drapent avec une certaine élégance. Puebla
fournit cet article à la république et l'exporte jusque dans l'Amérique
du Sud.

Mais nous passons _Rio Prieto_, _Puente Quebrado_, de sinistre mémoire,
et, laissant sur la gauche la pyramide de _Cholula_, nous arrivons à
_San Martin_. En se rapprochant des montagnes, la plaine prend un aspect
des plus riants; de nombreux villages dispersés çà et là donnent l'idée
d'une grande population.

Artificiellement arrosée par les cours d'eau de la Cordillère, cultivée
comme un jardin, la terre n'offre partout que l'image d'une admirable
fécondité. Le maïs, le froment, le frijol et la fève s'y succèdent tour
à tour. Les gracieuses ondulations des blés, le bruissement de la brise
dans les hauts maïs rappellent les cultures de France: moins déboisée,
la plaine de Puebla offrirait le plus délicieux aspect.

Avant d'arriver à Mexico, il nous reste à gravir toute la haute chaîne
de _Rio Frio_.

D'habitude, la route est gardée; de nombreuses escortes glissent ou
bivouaquent dans les bois, car une fois le voyageur engagé dans les
gorges, les hauts sapins sont remplis de terribles mystères, et souvent
à la plainte du vent dans le feuillage sombre se mêlent les gémissements
de victimes inconnues. Dans la partie la plus élevée de la sierra,
quelques Indiens se sont groupés en village; presque tous occupés à
l'abatage du bois dans la forêt, ils ne cultivent que des champs
d'avoine et de seigle, qui mûrissent péniblement par cette latitude
élevée.

Un maître d'hôtel français tient table ouverte pour tous les voyageurs
que la fatigue et la faim rendent ses tributaires. Le malheureux n'y
fait point fortune, et le plus clair de ses bénéfices passe en
impositions forcées, en dons involontaires sollicités par les sourires
menaçants des chefs de bandes.



II

MEXICO

     La vallée de Mexico.--La ville.--Le Mexicain.--Aspect général.--Le
     saint Sacrement.--Le tremblement de terre.--La vie à Mexico.--Les
     coutumes.--Le paseo.--L'alameda.--Les toros.--Le théâtre.--Les
     chaînes.


En quittant _Rio Frio_, passage culminant de la chaîne qui sépare Puebla
de Mexico, le voyageur ne voit pas sans appréhension la diligence
s'engager au triple galop dans la terrible descente qui le mène au grand
plateau de l'Anahuac. Au milieu de cahots effroyables, lancés de
l'arrière à l'avant et de l'avant à l'arrière, les malheureux
_passagers_ ne franchissent ce dangereux défilé, endroit chéri des
_salteadores_, que grâce à des prodiges d'équilibre, à la protection
toute spéciale de la Providence, et du reste brisés, moulus, prêts à
rendre l'âme.

Mais la première éclaircie dans les noirs sapins de la route dédommage
amplement le touriste des souffrances passées: la diligence, abandonnant
la forêt, se trouve tout à coup au milieu de landes arides, parsemées
de pommiers sauvages et de quelques champs cultivés.

De là, l'œil embrasse toute la vallée, et c'est, je vous assure, un
magnifique spectacle.

À gauche, sur le second plan, par-dessus les sapins de la montagne,
l'_Ixtaccihuatl_ (la Femme de neige) vous éblouit de l'éclat de sa
réverbération; le pic est à quatre lieues au moins, et pourtant il
semblerait, grâce à la pureté de l'atmosphère, qu'on le puisse toucher
de la main.

Plus loin, sur la même ligne, le _Popocatepetl_, la plus haute cime du
Mexique et le volcan le plus élégant du globe, élève à près de dix-huit
mille pieds sa tête orgueilleuse. Aux pieds de ces deux rois de la
Cordillère s'étend la magnifique plaine d'Amécaméca, semée de moissons
toujours vertes; çà et là surgissent, rompant la monotonie des lignes,
ces pitons extraordinaires, produits volcaniques à la tête couronnée de
sapins, isolés dans la plaine de Mexico et sans rapport avec la
Cordillère.

Voilà le _Sacro Monte_ d'Améca, les monticules de Tlalmanalco, village
abandonné, mais riche en ruines.

Plus bas, vous voyez Chalco se mirant au soleil dans les eaux de sa
lagune; à vos pieds, _Cordova_, _Buena Vista_;--Ayotla que la politique
a rendu célèbre;--au loin, le _Peñon_, la grande chaussée qui sépare la
lagune d'Ayotla du lac de Texcoco; puis enfin la reine des colonies
espagnoles, Mexico, dont les murailles blanchissent au soleil, et dont
les dômes étincellent.

Au-dessus, le regard se perd sur les coteaux où s'épanouissent San
Agustin, San Angel et Tacubaya; un peu sur la gauche, le voile de
Nuestra Señora de Guadalupe se détache sur le fond noir de la montagne,
et, traversant le lac, l'ombre de la grande Texcoco vous arrache un
dernier coup d'œil.

Ce n'est partout que villages, villas, lagunes; un panorama splendide,
un miroitement incroyable, une richesse de lignes inouïe; sur le tout,
un soleil éclatant jette à profusion des teintes à désespérer un
peintre; en un mot, c'est une débauche de couleurs qui éblouit l'œil et
ravit l'âme; ajoutez à cela qu'on arrive.

Mais hélas! vous descendez, et l'illusion tombe; vous approchez, les
couleurs s'effacent et le mirage s'évanouit.

Au lieu de la plaine fertile, des palmiers verts qu'on attend, des lacs
délicieux chargés de _chinampas_ fleuris (îles flottantes), le voyageur
harassé ne traverse que plaines brûlées et stériles; le paysage devient
morne et triste; à chaque pas en avant, la féerie disparaît. Le village
est ruiné, le palmier n'est qu'un nain rabougri, le lac un marais
fangeux aux exhalaisons fétides, couvert de nuages de mouches
empoisonnées.

L'entrée de Mexico n'est que celle d'un bouge, et rien ne fait encore
présager la grande ville; les rues sont sales, les maisons basses, le
peuple déguenillé; mais bientôt la diligence débouche sur la place
d'Armes, bordée d'un côté par le palais, de l'autre par la cathédrale.
Vous devinez alors une capitale; vous passez rapidement, et l'ancien
palais de l'empereur Iturbide vous prête, sous ses lambris autrefois
dorés, l'hospitalité banale de l'hôtel.

Mexico perd tous les jours quelque chose de sa physionomie étrangère:
les colonies allemande, anglaise et française ont européanisé la cité;
l'on ne trouve plus guère de couleur locale que dans les _barrios_
(faubourgs).

Qu'on me pardonne ici une digression:

Les géographes prêtent à Mexico deux cent mille habitants: c'est
beaucoup trop; nous croyons être plus près de la vérité en ne lui en
donnant que cent cinquante mille. Nous avons, du reste, en fait de
géographie, de graves erreurs à nous reprocher, et nous manquons
totalement de géographie commerciale.

En admettant les deux cent mille habitants de Mexico, ne serait-il pas
utile de dire comment se compose cette population? Ne serait-il pas
nécessaire d'avertir l'émigrant ou l'homme d'affaires, que sur ce
chiffre de deux cent mille, qui constitue en Europe une grande ville
pour ce qui regarde la consommation, vous n'avez pas à Mexico plus de
vingt-cinq à trente mille individus qui consomment? Le surplus se
compose de _leperos_, mendiants, portefaix, voleurs, et autres sans
profession aucune, sans moyens d'existence et vivant au jour le jour.
Cette classe, loin de rien apporter à la circulation, tend à l'arrêter
chaque jour, et ne vit qu'aux dépens de la communauté.

Combien de gens, en Europe, croient n'avoir affaire, au Mexique, qu'à
des sauvages à l'état de nature, et s'imaginent encore voir un peuple
vivant sous des palmiers, la tête et la ceinture ornées de plumes! Les
mauvaises gravures font plus de mal qu'on ne pense; elles parlent plus
vivement à l'esprit du peuple que des livres qu'il ne lit guère, et
perpétuent dans la population des erreurs déplorables. On cite, à
Mexico, l'histoire d'un malheureux qui vint à Vera-Cruz avec une
pacotille de verroteries, de miroirs et de petits couteaux:
naturellement il fut ruiné.

Mais reprenons notre récit.

Le Mexicain est une figure complexe, difficile à peindre: hautain, fier,
insolent dans la bonne fortune, il est plat et servile dans la mauvaise;
cependant il est de relations faciles, surtout si vous lui imposez. Sa
politesse exagérée ressemble trop à la politesse obséquieuse des gens
faux; il est bon, cependant, et d'une obligeance rare; mais, homme
d'instinct avant tout, il s'engage volontiers par des promesses
métaphoriques que le vent emporte, et dont il ne se souvient jamais.

Il a conservé de l'Espagnol cette naïve locution qu'il vous débite sans
cesse: _Es también de Vd Señor_, «cela est à vous, monsieur;» ou
bien: _a la disposición de Vd_, «à votre disposition.»--«La belle
montre! dites-vous en admirant un bijou remarquable.--Elle est à vous,
répond-il immédiatement.--Le beau cheval!--À votre disposition.»

Ils appliquent à tout cette malheureuse formule; mais honni soit qui les
prendrait au mot.

Me trouvant au bal, dans la ville d'Oaxaca, j'admirais une jeune fille
délicieusement jolie: «Ah! la belle enfant! m'écriai-je; quelle est donc
cette charmante personne?--C'est ma sœur, répondit mon voisin, _muy a la
disposición de Vd_.» Je rougis et je me tus.

Sans souci du lendemain, le Mexicain dépense l'argent qui lui vient du
jeu avec la même facilité que celui de son travail; il semble qu'à ses
yeux l'un n'ait pas plus de valeur que l'autre, preuve évidente de
démoralisation! Habitué, en matière de gouvernement, aux changements à
vue, le fait accompli lui devient loi; témoin jaloux des fortunes
scandaleuses de quelques traitants, faussaire éhonté des monnaies
publiques, la politique le perd, la paresse le corrompt, le jeu le
déprave. N'ayant reçu qu'une éducation toute superficielle (je ne parle
pas des jeunes gens élevés en France), gardant de l'Espagnol une fierté
malheureuse, il méprise généralement le commerce pour crever de misère
dans quelque administration. Il est volontiers soldat, et l'affaire est
bonne quand on le paye, ce qui est très-rare par le temps qui court;
j'ai vu de malheureux colonels me demander 2 fr. 50 c. pour dîner.

Mais, en toute extrémité, il reste à l'employé, comme au soldat, une
ressource: le _pronunciamento_.

Nous avons tous une idée du pronunciamento.

Je perds ma place, et naturellement le gouvernement ne me convient plus:
je me _prononce_;

Je suis mis en demi-solde: je me prononce.

Colonel mécontent, général à la retraite, ministre dégommé, président en
expectative: je me _prononce_, je me prononce, je me prononce;

J'émets un plan, je groupe autour de moi quelques mécontents désœuvrés,
je réunis quelques déguenillés, je forme noyau: j'arrête une diligence,
j'impose un malheureux village, je dépouille une _hacienda_: je suis
_prononcé_;

J'agis pour le plus grand bien de la république. Qu'avez-vous à dire?

Je fais boule, la paresse grossit mes rangs, le hasard me protége, je me
bats bien, la fortune arrive, et je me trouve, un peu surpris je
l'avoue, sur le siége de la présidence.

Hier j'étais valet dans un consulat, je suis général aujourd'hui; je
faisais il y a cinq ans le saut de carpe dans un cirque, je commande la
place de Mexico; il y a deux ans, j'étais simple lieutenant, me voilà
substitut-président; je n'ai rien, les ressources manquent, mes troupes
désertent; j'enfonce les caisses du consulat d'Angleterre. Que
voulez-vous de mieux?

C'est ce qu'on voit tous les jours.

Mais le portrait du Mexicain a été tracé par notre honorable ami le
docteur Jourdanet, dans son remarquable ouvrage _les Altitudes de
l'Amérique tropicale, comparées au niveau des mers_[62]. Qu'on nous
permette de le citer:

«Le Mexicain est de taille moyenne; sa physionomie porte l'empreinte de
la douceur et de la timidité; il a le pied mignon, la main parfaite. Son
œil est noir, le dessin en est dur, et cependant, sous les longs cils
qui le voilent, et par l'habitude de l'affabilité, l'expression en est
d'une douceur extrême; la bouche est un peu grande et le trait en est
mal défini; mais, sous ces lèvres toujours prêtes à vous accueillir d'un
sourire, les dents sont blanches et bien rangées. Le nez est presque
toujours droit, quelquefois un peu aplati, rarement aquilin. Les cheveux
sont noirs, souvent plats, et couvrent trop amplement un front qu'on
regrette de voir si déprimé. Ce n'est pas là un modèle académique, et
pourtant, quand la suave expression féminine vous présente cette forme
américaine que l'école traiterait peut-être d'incorrecte, vous imposez
silence aux exigences du dessin et vos sympathies approuvent le nouveau
modèle.

«Le Mexicain des hauteurs a l'aspect calme d'un homme maître de lui; il
a la démarche aisée, les manières polies, l'œil attentif à vous plaire.
Il pourra vous haïr, mais il ne saurait vous manquer d'égards en vous
parlant. Quoi que vous ayez fait contre lui, quoi qu'il médite contre
vous, son habitude de l'urbanité vous assure toujours une politesse
exquise en dehors du cercle de ses ressentiments.

«Beaucoup de gens appellent cela de la fausseté de caractère; je les
laisse dire et je ne m'en plais pas moins à vivre parmi des hommes qui,
par la douceur de leur sourire, l'aménité de leurs manières et leur
obstination à me plaire, m'entourent de tous les dehors de l'amitié et
de la plus cordiale bienveillance.

«Le Mexicain aime à jouir, mais il jouit sans calcul; il prépare sa
ruine sans inquiétude et se soumet avec calme au malheur. Ce désir du
bien-être et cette indifférence dans la souffrance sont deux nuances du
caractère mexicain bien dignes de remarque; ces hommes craignent la
mort, mais ils se résignent facilement quand elle approche: mélange
étrange de stoïcisme et de timidité.

«Dans la basse classe, le mépris de la mort est de bon ton, et, comme
les gladiateurs romains, ils aiment à poser en mourant. C'est pour cela
qu'ils font échange de coups de poignard, comme nous donnerions des
chiquenaudes. Et puis, à l'hôpital, ils vous disent avec calme, au
milieu de leurs mortelles souffrances: «Bien touché!» rendant hommage
avant d'expirer à l'adresse de leurs adversaires.»

Dans le fond, cet élégant portrait n'est pas aussi doux qu'il en a
l'air.

Quoi qu'il en soit, on ne peut, en voyant l'état des choses au Mexique,
s'empêcher de jeter un coup d'œil sur la république américaine sa
voisine, dont le gouvernement, au dire d'un écrivain célèbre (M. de
Tocqueville), n'est qu'une heureuse anarchie, et qui, néanmoins, marche
à pas de géant dans les voies les plus avancées du progrès matériel,
soutenu par cette seule force moralisatrice, le travail.

Le Mexique est mieux doué; il a tous les climats, toutes les
productions, toutes les richesses: il dépérit; je n'accuse point son
organisation, je n'accuse que l'homme: il a le travail en horreur.

Ce qui surprend dans toutes les villes mexicaines, c'est le nombre
prodigieux des églises, signe incontestable de la toute-puissance du
clergé. Ce ne sont partout que moines gris, noirs, blancs et bleus,
couvents de femmes, établissements religieux, chapelles miraculeuses. À
toute heure du jour, on voit s'ouvrir les portes du _sagrario_; un
prêtre en sort tenant à la main le saint viatique: une voiture dorée,
attelée de deux mules pies l'attend au dehors, il y monte; une espèce
de _lepero_ le précède portant sur sa tête une petite table, à la main
une cloche qu'il agite à chaque instant; aussitôt le poste du palais
court aux armes, les tambours battent aux champs, la circulation
s'arrête, les âmes pieuses s'agenouillent, l'étranger se découvre; le
nouvel arrivé s'étonne, interroge, hésite, jusqu'à ce qu'une voix du
peuple vienne le rappeler au respect de la coutume. Ce ne serait point
sans danger pour sa personne qu'il se hasarderait à la braver.

Quelquefois ce n'est pas seulement une voiture simplement dorée, la
voiture de tous les jours, et qui ne porte qu'aux prolétaires les
derniers secours de la religion. Le riche, comme partout, demande à
l'Église le luxe de ses pompes; vivant ou mort, il réclame également
l'hommage, ou tout au moins l'étonnement de la multitude.

Alors le prêtre, en habits sacerdotaux, flanqué de deux diacres, monte
en un superbe carrosse de gala rappelant les équipages de Louis XIV; une
foule bigarrée l'accompagne, divisée en deux longues files. Chaque
individu portant un cierge allumé psalmodie d'une voix traînarde des
prières, des psaumes ou l'office des agonisants.

Le prix de semblables cérémonies monte quelquefois à des sommes énormes;
tout le monde y perd, sauf l'Église.

Le Mexicain conserve encore une coutume charmante, tout imprégnée du
parfum des vieux âges. À six heures sonne la _Oración_, l'Angelus; tous
les habitants s'arrêtent, se découvrent et se souhaitent mutuellement
_la buena noche_. Dans l'intérieur de chaque maison, la même scène se
répète, et dans les champs aussi, les nombreux serviteurs de l'hacienda
viennent humblement baiser la main de leur maître.

À Mexico, les maisons sont à terrasse et admirablement construites; les
murs sont épais et généralement surmontés d'une large corniche. Les
encoignures sont ornées de niches enjolivées d'arabesques et meublées
d'une statue de saint ou de la Vierge. Le toit, chargé d'une épaisse et
lourde couche de terre glaise, prête à la bâtisse un appui contre les
tremblements de terre si fréquents sur les hauteurs. On en compte en
moyenne deux par année.

Je fus témoin, pendant mon séjour, d'un de ces effroyables phénomènes.
Le tremblement de terre du 12 au 15 juillet 1858 fut l'un des plus
terribles qu'on ait jamais ressentis. Les Mexicains en garderont le
souvenir.

Un bruit souterrain l'annonce, bruit sourd, grondant, indescriptible;
l'oscillation commence, lente d'abord, puis bientôt longue, précipitée,
terrible; l'épouvante vous prend à la gorge et vous assistez, sans le
bien analyser, à un cataclysme épouvantable; il semble qu'un vertige
affreux fasse danser à vos yeux les édifices, se briser les arbres et
s'écrouler les maisons. Dans la rue, le peuple à genoux se tord dans
les convulsions de la peur, l'air se remplit de clameurs lugubres, de
cris désespérés, de prières et de formules pieuses arrachées par
l'épouvante; une minute (un siècle!) passe, et vous vous étonnez de
vivre, de voir les palais debout et les temples résister à l'effroyable
ébranlement de ces ouragans souterrains!

Cette année-là néanmoins, le dommage fut grand, et l'on estimait à plus
de dix millions les désastres de la journée.

Nous avons dit qu'à Mexico, le centre de la ville était européen,
presque français. Dans les rues Plateros, San Francisco, de la Professa,
del Espiritu Santo, etc., on entend aussi souvent le français que
l'espagnol; presque tous les gens bien élevés parlent notre langue.

Dans ces quartiers, le paletot et la redingote dominent, le chapeau noir
est bien porté; les jeunes gens y sont mis à la dernière mode. Chaque
mois le packet anglais les éclaire à ce sujet; aussi les tailleurs
font-ils fortune.

Le Mexicain d'un accès si facile dans la rue, point trop poseur, est
liant, mais jusqu'à la porte de sa maison. Il laisse difficilement
l'étranger pénétrer dans l'intérieur de sa famille. La table, qui chez
nous est l'instrument sociable par excellence, la salle à manger, le
lieu où se déclarent le plus volontiers les vives sympathies, où, les
coudes appuyés, se prolongent les longues causeries, n'existent pas pour
le Mexicain. La table semble chose honteuse qu'il cache au besoin. Il
s'y asseoit solitaire.

La femme, demi-nue jusqu'à une heure avancée, laisse flotter sur ses
épaules une chevelure généralement abondante, mais grossière, qu'elle
lave tous les jours. Dans bien des maisons, la Mexicaine, même riche,
s'accroupit plus volontiers sur son _petate_ (paillasson), devant
quelque fricot pimenté, un plat de _frigoles_ (haricots) et la tortille
à la main, qu'elle ne s'asseoit à une table élégamment servie. Le matin,
la Mexicaine est chrysalide; le soir, c'est un papillon; elle en a les
ailes légères, les riches couleurs et la grâce. Alors la créature que
vous avez regardée sans la voir, dans le désordre de son intérieur, est
le soir une femme élégante dont vous admirez les fraîches toilettes et
le luxe éblouissant.

L'heure du _paseo_ approche, et comment vivre sans _paseo_? Qu'il
pleuve, qu'il vente ou qu'il tonne, elle part, son carrosse l'attend;
elle court étaler ses grâces, sourire à son amant, saluer de la main
l'amie qui passe, écraser une rivale.

Comme elle, le Mexicain n'est plus le soir l'homme du matin; vous avez
rencontré sur le trottoir un dandy du boulevard de Gand, vous le
retrouvez à cheval; cavalier remarquable, il monte une bête de prix,
couverte d'une selle de luxe.

Pour lui, ses jambes sont emprisonnées dans des _calzoneras_ dont chaque
bouton d'argent est un petit chef-d'œuvre, et lorsque le temps n'est
pas sûr, des _chaparreras_ de peau de tigre lui descendent du genou au
cou-de-pied. Une veste bien coupée fait valoir sa taille gracieuse que
ceint un filet de soie rouge. Le vaste sombrero aux ailes galonnées, à
la toquille d'or, a remplacé l'ignoble chapeau noir. Quand il pleut, le
zarape aux mille couleurs est négligemment jeté sur ses épaules, et
quand il fait beau, fixé sur l'arrière de la selle.

Puis il va, faisant caracoler sa monture, alternant du pas au galop,
distribuant des poignées de main à droite, un salut à gauche, et jetant,
comme le tambour-major de la fable, un regard satisfait à quelque
fenêtre privilégiée.

Deux heures environ, il va, vient, passe et repasse, repart, s'arrête et
voit défiler devant lui les équipages de la cité. Mais sept heures
sonnent, la nuit tombe, les visiteurs deviennent rares; alors,
abandonnant à regret son exercice favori, il rentre, et la journée du
lendemain sera celle de la veille.

L'hiver, le théâtre, dont tout Mexicain à son aise est l'abonné, lui
dépense trois soirées par semaines: quant à la Mexicaine, elle y vient
toujours élégante et parée comme les ladies de Hay-Market ou de
Drury-Lane. Chaque représentation exige une toilette nouvelle, et elle
se soumet à l'exigence, vous le pensez, avec bonheur.

L'été, c'est le cirque, les combats de taureaux, combats anodins, où la
victime, toujours la même, vient régulièrement s'enferrer sur la lame de
l'_espada_.

Le jeu des taureaux n'a véritablement d'attrait que la première fois
qu'on y assiste. L'œil s'amuse de cette mise en scène brillante, des
costumes élégants et légers des _banderilleras_, de leurs voiles
multicolores, de la tenue matamoresque des _picadores_ et des
chamarrures de l'_espada_.

L'entrée du taureau vous émeut; il semble que rien ne doive résister à
l'élan de la bête furieuse, et le _picador_ imprudent qui l'oserait
affronter serait culbuté sans merci; mais tourmenté par les
_banderilleras_, aveuglé par leurs voiles trompeurs, il épuise en vain
sa rage contre d'insaisissables ennemis; le _picador_ n'arrive que
lorsque, écumant, essoufflé, à demi vaincu, il ne se précipite plus
qu'en un choc souvent impuissant sur la rosse qu'on lui sacrifie
d'avance. Souvent aussi le directeur du cirque ne lance sur l'arène que
des taureaux en bas âge, roquets de taureaux dont le peuple hue l'entrée
(_fuera la vacca!_ à la porte la vache!), et qu'on remplace quelquefois
pour le satisfaire.

L'Alameda est un joli parc situé au centre de Mexico; de beaux ombrages,
des fleurs malgré l'incurie des gardiens, de l'eau vive, une fontaine,
en font un lieu de promenade assez agréable, mais presque uniquement à
l'usage des enfants et des gens paisibles. Là, l'homme studieux arrive
avec son livre, la _china_ (grisette) y donne ses rendez-vous, quelques
dames aussi parfois. Le Français y domine. Ceci me rappelle que je ne
dois pas oublier mes compatriotes.

La société française à Mexico est composée de gens énergiques qui,
partis de bas, sont arrivés à la fortune grâce à un travail obstiné et à
des facultés incontestables. Presque tous libéraux, ils infusent au
Mexique des principes qui ne sont point du goût des conservateurs: aussi
ont-ils les vives sympathies des uns et la haine envenimée des autres.
La colonie française a grandement souffert sous la présidence de
Miramon, dont les emprunts forcés se renouvelaient chaque jour. Comme
partout à l'étranger, les Français de Mexico se dénigrent entre eux, les
femmes s'y jalousent avec fureur, et la colonie n'y est guère qu'un
immense foyer de cancans.

La promenade des «Chaînes» qui s'étend au pied de la cathédrale n'est
fréquentée que le soir; la société s'y rend au clair de lune, si
brillante en ces climats; les toilettes y sont belles, le châle porté
sur la tête y abrite les belles señoras contre la fraîcheur de la nuit.
Les accroche-cœurs y font quelques captifs, et le _caballero_ quelques
conquêtes.



III

COUTUMES

     Le peuple à Mexico.--Les Indiens.--Las pulquerias.--Les
     enterrements d'enfants.--Le clergé.--Les voleurs de grands
     chemins.--Utilité d'un rabat--Mexico et ses monuments.--La
     banlieue.--Les ruines de Tlalmanalco.


Le peuple de Mexico est composé de métis de toutes les teintes, et de
quelques Indiens fournissant au commerce les domestiques mâles ou
femelles, les _cargadores_ et les porteurs d'eau. Dans les faubourgs,
c'est une fourmilière de femmes et d'enfants en guenilles, d'ignobles
bouges d'où s'échappent des odeurs méphitiques. Tous ces êtres, rongés
de vermine, les cheveux épars, ne présentent que l'aspect d'une
population étiolée par le mauvais air, la mauvaise nourriture et la
débauche. Souvent, sur la porte des masures, une femme accroupie tient
entre ses genoux la tête d'un enfant; elle semble s'efforcer, mais en
vain, d'arrêter la fécondité de la population parasite qui le dévore;
quelquefois c'est un heureux soldat qui jouit de ce doux privilége. En
vérité, cela rappelle les singes du Jardin des Plantes.

Les _barrios_ ou faubourgs sont des quartiers qu'un étranger, la nuit
venue, ne peut parcourir sans danger. Les habitants nous portent une
haine féroce, en grande partie inspirée, il faut bien le dire, par les
prédications du clergé.

À leurs yeux, nous ne sommes que des _hereges_, hérétiques sans foi ni
loi: notre présence n'est pour la république qu'un sujet de troubles, de
discordes et de malheurs mérités: nous modifions leurs habitudes, nous
rions de leurs cérémonies religieuses, nous bafouons leurs ministres;
c'en est assez, malgré la fausseté d'une accusation si absolue et si
générale, pour attirer sur nous les poignards.

Le jour, les _pulquerias_ ou débits de _pulque_, liqueur tirée du
maguey, espèce de boisson épaisse, blanchâtre et fort vineuse, ne
cessent de verser au métis comme à l'Indien une ivresse abrutissante.
Vous les voyez alors se traîner, l'œil mort, la bouche bavante,
murmurant des paroles incompréhensibles; d'autres se précipitent sous
l'impulsion d'une folie furieuse, et d'autres, roulés dans la fange,
offrent au passant le plus déplorable des spectacles.

Cette population des faubourgs est en même temps le réservoir où vient
puiser chaque parti pour s'en faire de vaillants soldais. C'est la chair
à pâté de l'armée, et telle est la soumission ou l'abrutissement de ces
malheureux, que deux recruteurs cernant une _pulqueria_, ou pénétrant
dans une de ces cours populeuses, ramènent avec la plus grande facilité
tout un troupeau de ces pauvres créatures. On les conduit au palais, et
là, mettant entre les mains de chacun un sabre ébréché et quelque
carabine impossible, le malheureux est fait soldat par la grâce du
commandant de place et pour le plus grand malheur de la république.
Chaque nouvel engagement de l'armée demandant des contingents nouveaux,
_la leva_, la levée recommence.

La campagne ouverte, la femme suit l'homme et le nourrit en campagne;
aussi rien de plus original qu'une armée mexicaine: les femmes, les
enfants, les chiens la font ressembler à une émigration; c'est l'armée
de Xerxès en guenilles. Il est facile de comprendre qu'au premier
tournant de la route, au premier bois qui peut déguiser sa fuite, le
soldat improvisé reprend le chemin de son faubourg ou de son _jacal_; il
lui arrive ainsi d'un moment à l'autre de servir coup sur coup les deux
partis contraires.

Quelquefois il vend son équipage, fusil, sabre et giberne, le tout pour
une piastre; le gouvernement le rachète pour dix ou quinze. C'est un
commerce assez heureusement pratiqué, et dont le bénéfice pour la
république est des plus clairs. Malgré la beauté de son climat,
l'inaltérable sérénité de son ciel et l'état de fainéantise dans lequel
il semble croupir avec délices, le _lepero_ de Mexico considère la vie
comme une terrible épreuve, puisqu'il se réjouit de la mort des siens.
Il rappelle alors ces tribus des Thraces qui jetaient des cris de
désespoir à la naissance de leurs enfants, et chantaient à leur mort des
actions de grâce. À Mexico, la basse classe semble avoir hérité de cette
barbarie.

Un enfant meurt, on le couche dans une bière ouverte, puis on
l'ensevelit sous les fleurs; sa pauvre petite figure livide est seule
visible au milieu des héliotropes, des jasmins et des roses. Un parent,
quelquefois le père lui-même, charge le cadavre sur sa tête; puis il
part suivi des siens qui causent gaiement et se promettent une belle
journée. L'on arrive à quelque logis où la fête funèbre doit avoir lieu;
les libations commencent, les jeux s'organisent, la partie s'échauffe,
les danses enivrent; l'orgie est si douce, qu'on oublie parfois le petit
mort sur une table, ou qu'on trouve au matin le cadavre profané loin de
sa bière, au milieu des débris de toutes sortes. Pauvres mères! Combien
doivent hurler de désespoir, écrasées par la tyrannie des coutumes!

Gabriel Ferry, dans ses études sur le Mexique, nous a conté ces
enterrements scandaleux, en même temps qu'il nous laissait de
magnifiques types de moines qui disparaissent chaque jour. On ne saurait
faire rien de mieux ni de plus exact.

Les moines et les _padres_ forment, avec les _leperos_, une alliance
indissoluble. Ils se traitent de père à fils, et ces derniers habitent
presque tous des maisons appelées _de vecindad_ et qui appartiennent aux
corporations religieuses ou au clergé. L'un est toujours le débiteur de
l'autre; mais celui qui reçoit le plus n'est pas celui qu'on pense:
aussi le _padre_ peut-il impunément traverser des routes infestées de
voleurs; on le dépouille rarement, et quelques esprits forts se
hasardent seuls à lui demander la bourse ou la vie. On appelle
ordinairement les voleurs du nom familier de compères, _compadres_.

En revenant de Tehuacan de las Granadas, nous fûmes arrêtés contre toute
vraisemblance aux portes de la ville même par un monsieur fort bien
vêtu, accompagné de son domestique. C'était, je crois, un colonel de la
brigade Cobos qui, sachant qu'il y avait deux étrangers dans la
diligence, crut à une bonne aubaine. Cet aimable officier nous demanda
cinquante piastres d'une voix terrible. Je fis la quête, et nous ne
pûmes, malgré toute notre bonne volonté, en réunir plus de dix à onze.

Je les lui offris le plus gracieusement du monde, fort désolé de ne
pouvoir mieux faire, et sur son refus de les prendre, alléguant que nous
voulions le tromper, je les remis tranquillement dans ma poche. Il
visita la diligence, et voyant qu'en somme il se pourrait bien que nous
n'eussions pas davantage, il se décida, maugréant et jurant, à les
accepter.

Ce vol insolite était une véritable surprise: on n'avait jamais arrêté
la diligence en cet endroit, les _compadres_ ayant marqué la route par
étapes comme une chose réglée d'avance.

De Tehuacan à Puebla, il fallut se résigner trois fois à l'aimable
invitation de retourner ses poches.

Nous avions parmi nos compagnons de route un homme grand et sec, porteur
d'une figure entièrement rasée, auquel il ne manquait que la tonsure
pour laisser deviner un curé de village. Le lecteur doit être averti que
les prêtres au Mexique, surtout à la campagne, portent rarement le
costume ecclésiastique. Un simple rabat nommé _cuello_, garni de perles
ou simplement bordé d'un liséré blanc, suffit pour distinguer un membre
du clergé.

À peine remis de notre mésaventure, mon voisin, c'était l'homme en
question, se tourna vers moi, et tirant de sa poche un rabat assez sale,
me dit en me le montrant: «_Amigo_, voici mon arme, et vous verrez
qu'elle en vaut bien une autre.» Il m'expliqua son stratagème, mit son
rabat et attendit.

Je m'inquiétais peu des voleurs pour mon compte. Je n'avais rien à
perdre. En sortant de Tecamachalco, deux ou trois milles au delà, nous
vîmes un petit berger dans un champ, qui de loin nous faisait signe, en
nous désignant le lit encaissé d'une rivière à sec. En effet, deux
compères à cheval, la figure voilée par des mouchoirs à carreaux,
enjoignirent au postillon d'arrêter, et aux voyageurs de descendre. Le
respect de l'autorité me paraît être, en principe, une vertu; aussi
nous hâtâmes-nous d'obéir. Mais en voyant nos poches vides, ces
gentilshommes de grande route jetèrent des cris de paon; jamais
l'indignation vertueuse d'un galant homme, arrêté dans la plus louable
entreprise, n'égala celle de ces délicieux détrousseurs.

«On nous avait déjà volés!» C'était indigne, cela ne s'était jamais
fait; ils n'en voulaient rien croire, et le conducteur lui-même fut
obligé de donner sa parole d'honneur que le fait, tout extraordinaire
qu'il fût, était exact. Il fallut se rejeter sur les bagages, chose
assurément fort désagréable: le volume est gros, la valeur
problématique, la vente difficile, enfin!

En ce moment l'un d'eux aperçut le _cuello_, le rabat de notre ami: sa
figure rébarbative s'adoucit aussitôt d'un sourire. Je vois encore la
scène. L'autre voleur était fourré sous la bâche de la voiture, se
faisant ouvrir et visitant en toute sécurité les coffres qu'elle
abritait.

«Ah! _padrecito_ (petit père), s'écria celui d'en bas, avez-vous aussi
des bagages?» Et comme son acolyte demandait, en montrant une mallette:
«À qui cela?--La mienne, répondit l'homme au rabat.--La vôtre, petit
père? répond le voleur. Hé! là-haut! laisse cette malle, mon ami: c'est
celle du _padrecito_.»

Puis se retournant vers le _padre_ de circonstance:

«Ah! _padrecito_, lui dit-il, nous ne sommes point des voleurs; vous
n'en croyez rien, n'est-ce pas? Mais les temps sont si durs! Nous avons
des enfants à nourrir. Cher père, donnez-moi votre bénédiction, nous
sommes d'honnêtes gens, je vous le jure.»

L'homme au rabat s'empressa de lui octroyer une faveur si humblement
demandée et qui lui coûtait si peu. La diligence repartit. «Le tour est
joué,» me dit mon vis-à-vis. Pour moi, je ne pus qu'éclater de rire.

Ce respect du peuple et de la classe moyenne pour les _padres_ est si
tenace que, quoi que beaucoup de ces derniers fassent pour l'éloigner
d'eux, par leur conduite et la publicité d'une vie scandaleuse, ils ne
peuvent y parvenir. Chacun sait aussi bien que moi que le clergé
mexicain n'offre pas le modèle de toutes les vertus.

Malgré tout, rien ne peut dessiller des yeux si aveuglément prévenus.
Aussi quand, par suite d'une révolution quelconque, les moines sont en
masse expulsés d'une ville, la route de l'exil est semée de femmes à
genoux qui viennent accompagner de leurs larmes le départ de leurs chers
confesseurs. Elles s'empressent à baiser la tunique du martyr et
remplissent à l'envi la main du cordelier de pièces de monnaie, ou à
défaut, de bijoux de toute valeur.

Quand ils reviennent, c'est un triomphe.

Mais laissons l'étude des hommes, et consacrons quelques lignes aux
monuments de Mexico et de ses environs.

Le premier, le plus important, sans contredit, est la cathédrale.

La cathédrale forme le côté nord de la place d'Armes, dont le palais
forme l'est, la Députation le sud, et le _Portal de las Damas_ l'ouest.
Commencée sous le règne de Philippe II, en 1573, elle ne fut
véritablement terminée qu'en 1791, au prix de 2,446,000 piastres, soit
12,330,000 fr.

Vu de la place, l'édifice se présente sous l'aspect majestueux des
églises de la seconde moitié du seizième siècle. La façade est
remarquable par le contraste frappant de la simplicité qui la distingue
des autres édifices religieux de la ville. Elle a trois portes placées
entre des colonnes doriques; ces portes communiquent avec la grande nef
et les deux nefs latérales.

Au-dessus de la porte principale, deux étages superposés et ornés de
colonnes doriques et corinthiennes supportent un petit clocher de forme
élégante, couronné de trois statues, représentant les vertus
théologales. De chaque côté s'élèvent les tours, d'un style sévère,
terminées en coupole, et dont la hauteur est de 78 mètres.

L'intérieur est tout or. Un chœur immense remplit toute la grande nef et
se relie, par une galerie de composition précieuse, au maître-autel,
imité, m'a-t-on dit, de celui de Saint-Pierre de Rome.

Les deux nefs latérales sont destinées aux fidèles, et l'on n'y voit ni
chaises ni bancs d'aucune sorte. Les Mexicaines, qui s'empressent à
l'office divin, s'agenouillent ou s'asseyent sur les dalles humides, la
ferveur leur défendant probablement une position moins humiliée
qu'exigerait pourtant leur santé délicate. Les hommes ont le loisir de
se tenir debout; ils sont rares, du reste, à l'intérieur de l'église;
ils s'arrêtent plutôt à la porte, où ils attendent en causant l'arrivée
des dames et la fin du service, se trouvant récompensés au delà de leur
patience par une œillade discrète ou par un gracieux salut.

Parmi les objets d'art que renferme la cathédrale, il faut rappeler une
petite toile de Murillo, connue sous le nom de _Vierge de Belen_, et qui
n'est pas une des meilleures du grand peintre. L'église la considère
comme son joyau le plus précieux. La toile est en assez mauvais état et
le tableau demanderait un rentoilement immédiat.

Il faut citer encore une Assomption de la Vierge en or massif, du poids
de 1,116 onces.

La lampe en argent massif suspendue devant le sanctuaire a coûté 350,000
francs.

Le tabernacle, également en argent massif, est estimé 800,000 francs.

Citons encore des monceaux de diamants, d'émeraudes, de rubis,
d'améthystes, de perles et de saphirs, une quantité prodigieuse de vases
sacrés en or et en argent, pour une somme inimaginable.

La cathédrale renferme le tombeau d'Iturbide, le plus terrible ennemi de
l'indépendance, son soutien plus tard.

Contre le mur de la tour gauche et regardant l'ouest, se trouve le
fameux calendrier aztèque, découvert le 17 décembre 1790, tandis qu'on
travaillait à la nouvelle esplanade de l'Impedradillo. Il fut enchâssé
dans les murs de la cathédrale par ordre du vice-roi, qui en fit prendre
soin comme du monument le plus précieux de l'antiquité indienne. Nous
pourrions donner ici un résumé de l'œuvre de Gama en ce qui concerne le
calendrier; mais, faute de place, nous sommes forcé de nous abstenir,
nous réservant de publier plus tard des documents aussi intéressants. En
tout cas, voici le titre de l'ouvrage où chacun pourra puiser d'amples
renseignements:

_Description historique et chronologique de deux pierres indiennes
trouvées à Mexico en 1790_, par D. Antonio de Leon y Gama.--Mexico,
1832.

Le _sagrario_ est une immense chapelle formant dépendance de la
cathédrale. Là se font les mariages, les enterrements et les baptêmes,
et le saint Sacrement y reste sans cesse exposé à la vénération des
fidèles.

Il est impossible de ne point s'arrêter devant la porte du _sagrario_,
et quoique l'ensemble soit d'assez mauvais goût, on ne saurait
s'empêcher d'admirer le luxe inouï de ses sculptures et de son
ornementation.

Nous avons parlé de la coutume religieuse qui impose encore aujourd'hui
à chaque piéton de s'agenouiller dans la rue, ou tout au moins de
s'arrêter et de se découvrir au passage du saint Sacrement; nous
trouvons dans certaines chroniques de l'époque qu'il fallait jadis se
joindre à la procession et accompagner le saint viatique jusqu'à la
demeure du malade, si bien que la foule, grossissant à chaque pas,
finissait par constituer une masse énorme. Le vice-roi lui-même n'en
était pas exempt, et plusieurs fois il se vit obligé de prendre la tête
de la colonne.

En sortant de Mexico par la porte de Belen, et suivant l'aqueduc qui se
dirige du côté de Tacubaya, on arrive au château de Chapultepec.

Véritable oasis dans la vallée, Chapultepec s'élève sur un monticule
volcanique d'environ deux cents pieds; il est entouré d'eaux vives et
couvert d'une végétation splendide, le voyageur peut y admirer à son gré
une vue panoramique des plus délicieuses. On y remarque de magnifiques
_sabinos_, espèces de cyprès dont quelques-uns atteignent
soixante-quinze et quatre vingts pieds de circonférence, et dont la
vieillesse vigoureuse brave les ravages des siècles.

Chapultepec est un des plus anciens souvenirs du Mexique. Au VIIIe
siècle, suivant de vieilles chroniques, la colline était déjà le siége
d'une colonie d'habitants industrieux et remarquables par leur
civilisation.

Pendant une longue période, les peuples nomades venant du Nord, se
pressent, se succèdent et se mêlent sur ce terrain si souvent disputé,
jusqu'à ce que l'avant-garde des hordes mexicaines accueillies par
_Jolotl_, roi des Chichimèques, obtint la permission de s'établir à
Chapultepec.

Depuis la fondation définitive de Mexico, Chapultepec s'est converti en
un lieu de pèlerinage. Plus tard, la dévotion populaire se
refroidissant, les rois aztèques en firent un musée historique, et ses
rocs furent destinés à transmettre à la postérité la physionomie des
grands souverains du Mexique.

Axayacatl, suivant Tezozomoc, fit placer sa statue sur un rocher de la
colline, et le P. Acosta prétend avoir vu de beaux portraits en
bas-relief, de Montézuma II et de ses fils, sur pierre vive.

Au temps de Montézuma II, Chapultepec devint résidence impériale.

Le château moderne élevé par les soins du vice-roi Mathias de Galvez,
s'est transformé, en 1841, en école militaire, et dernièrement Miramon,
après l'avoir restauré, en avait fait sa résidence.

Mais revenons à Mexico.

Sur la place de la Douane, place toujours encombrée d'attelages de mules
et de chariots vides, se trouve le couvent de Santo Domingo, bien déchu
de son ancienne splendeur. Il sert, en temps de guerre civile, de
forteresse aux prononcés qui, du haut des clochers, fusillent à leur
aise leurs ennemis logés sur les _azoteas_ des maisons, ou sur les tours
des couvents voisins. À défaut, l'on choisit pour point de mire le
piéton hasardeux que la nécessité chasse de son logis, l'étranger
surtout quand on le reconnaît au loin.

Aussi le cloître de Santo Domingo ne présente plus que l'aspect de la
désolation. Les tableaux qui ornaient les galeries sont à moitié crevés,
et les murailles sont noires de la fumée des camps. Les beaux jours de
Santo Domingo remontent à l'inquisition, dont il fut le siége. Les
annales font remonter à l'an 1646 les fêtes qui célébrèrent le premier
auto-da-fé de Mexico. Quarante-huit personnes succombèrent à
l'inauguration du terrible tribunal dont les décrets s'exécutèrent
jusqu'au commencement du siècle.

Autre chose est le couvent de San Francisco. Placé entre la rue du même
nom, celle San Juan de Letran et Zuletta, il couvrait une superficie de
près de soixante mille mètres carrés. Coupé de cloîtres magnifiques, de
cours et de jardins, c'était, à notre avis, le plus considérable et le
plus riche de Mexico.

Deux églises, dont les intérieurs sont couverts de gigantesques autels
de bois sculpté et doré, trois chapelles délicieuses, des cloîtres
couverts de tableaux, en faisaient un monument des plus remarquables;
mais la politique a renversé le couvent, percé des rues au travers des
cloîtres et vendu les jardins. Les garnisons qui occupèrent l'édifice
aux jours de lutte ont, comme à Santo Domingo, laissé les tristes
marques de leur passage; le couvent est dans un état déplorable.

La façade qui regarde la rue de San Francisco présente un portail
magnifique.

Cette porte est un composé bizarre de pilastres renaissance, couverts de
figures en bas-relief, surmontés de chapiteaux composites, et séparés
par des niches ornées de statues. Le tout est d'une richesse
d'ornementation extraordinaire, d'un goût peut-être douteux, mais d'un
remarquable fini de détail, et l'on admire d'autant plus ces sculptures
que, au dire de la chronique, elles ne sont point dues au ciseau de
l'artiste, mais au pic grossier du tailleur de pierre.

Aujourd'hui, m'a-t-on dit, la porte de San Francisco n'existe plus; le
couvent est démoli, les matériaux dispersés, le terrain vendu.

On regrette que le gouvernement libéral, dans sa hâte de détruire les
couvents, n'ait point su conserver ce magnifique échantillon de l'art
mexicain.

Le couvent de la Mercie n'est qu'une immense bâtisse dont rien, ni
l'église, ni la façade, ne peut attirer l'attention du passant; mais son
cloître est le plus admirable de Mexico.

De blanches colonnes aux arceaux dentelés forment d'immenses galeries
encerclant une cour dallée, dont une fontaine bien modeste orne le
centre. Ces colonnes légères et les dentelures finement découpées
rappellent le style grenadin qu'on voit se développer avec tant de
splendeur dans la cour de l'Alhambra.

Placé au centre d'un faubourg des plus populeux, le cloître, par sa
solitude et son silence, forme un contraste frappant avec le tumulte et
l'agitation du dehors. Rien ne peut se comparer à la tristesse qui règne
dans ses murs. De temps à autre un _aguador_ vient remplir à la fontaine
ses _cantaros_ et ses _chochocoles_ (urnes et pots qui lui servent à
transporter l'eau). Quelquefois la tunique blanche d'un religieux vient
animer une seconde le désert des galeries, pour disparaître aussitôt
dans l'ombre des vastes corridors, peuplés de cellules désertes pour la
plupart.

Aux murailles des galeries sont suspendus de nombreux cadres avec
personnages grandeur nature, représentant des scènes religieuses, les
martyrs de l'ordre, et les saints qui l'ont rendu célèbre. Toutes ces
physionomies muettes, dans l'extase de la prière ou de la douleur,
n'offrent aux yeux que poses violentes et tableaux d'horreur. Ce ne sont
que dislocations, bûchers, supplices de tous genres.

Parmi ces personnages, les uns lèvent au ciel leur tête coupée dont le
sang les inonde, d'autres vous tendent à l'envi leurs moignons sanglants
ou leurs membres calcinés. Un dégoût invincible envahit tout votre être;
vous vous reportez à ces temps de sainte fureur où l'on béatifiait la
souffrance, où l'on avait soif de supplice et vous bénissez le ciel de
vous avoir fait naître dans un siècle moins barbare, où Dieu se contente
d'hommages plus faciles et de moins horribles sacrifices.

La Mercie possède encore une belle bibliothèque où l'amateur pourrait
découvrir des trésors; et le chœur de l'église, composé d'une centaine
de siéges en chêne sculpté, est un des plus beaux que je connaisse.

Le Salto del Agua est la seule fontaine monumentale que possède Mexico.
Placé en dehors des grandes voies de circulation et dans le centre d'un
faubourg, il termine l'aqueduc qui, partant de Chapultepec, amène à
Mexico les eaux de ses sources. C'est une construction oblongue, ornée
d'une façade fort médiocre. Au centre, un aigle, aux ailes déployées,
soutient un écu meublé des armes de la ville. De chaque côté, des
colonnes torses avec chapiteaux corinthiens supportent deux figures
symboliques de l'Amérique et de l'Europe, qu'accompagnent huit vases à
moitié brisés. Suivant les historiens de la conquête et les anciens
auteurs mexicains, le Salto del Agua et l'aqueduc qu'il termine avaient
remplacé l'ancien aqueduc de Montézuma, bâti par Netzahualcoyotl, roi de
Texcoco, sous le règne de Izcoatl, c'est-à-dire de 1427 à 1440. Nous
lisons aussi dans Clavijero, que deux aqueducs amenaient l'eau de
Chapultepec à la capitale. La bâtisse était un mélange de pierre et de
mortier, la hauteur des aqueducs de cinq pieds, la largeur de deux pas.
Ces aqueducs occupaient une chaussée qui leur était exclusivement
réservée, et amenaient l'eau jusqu'à la ville et de là dans les palais
impériaux.

Quoique l'aqueduc fût double, l'eau n'était fournie que par un seul à la
fois, facilitant ainsi la réparation de l'autre, afin que l'eau arrivât
toujours pure. Il faut avouer que les Mexicains d'autrefois avaient plus
de prudence et plus de soin de leurs monuments que ceux de nos jours,
qui laissent tomber les leurs en ruine.

En parcourant les environs de Mexico, on trouve à Popotlan, à deux
lieues environ de la ville, l'un des plus poétiques souvenirs de la
conquête. Ce fut à l'ombre du vieil _ahuahuete_ (cyprès) que Cortez vint
reposer ses membres endoloris et pleurer son effroyable défaite du
1er juillet. L'arbre fut appelé depuis: Arbre de la nuit triste.

Rappelons rapidement les causes qui amenèrent ce déplorable événement.

Montézuma était prisonnier des Espagnols, et la noblesse mexicaine,
voulant encore fêter son roi dans les fers, offrit au monarque
malheureux un bal, dans le palais même qui lui servait de prison.
Alvarado commandait en l'absence de Cortez, mais il ne voulut permettre
la réunion qu'à la condition expresse que les Mexicains s'y rendraient
sans armes. Le palais se remplit, à l'heure fixée, des nobles mexicains
vêtus de leurs plus riches parures et couverts de leurs joyaux les plus
précieux. C'était un océan de plumes aux vives couleurs, une richesse
incroyable de plaques d'or, un amas prodigieux de perles, de diamants et
de pierres précieuses. À l'aspect de tant de richesse, les Espagnols
furent éblouis, leur convoitise s'éveilla terrible, leurs regards
s'allumèrent, la soif de l'or les enivra, et l'assurance de l'impunité
leur fit commettre la plus infâme des trahisons. D'un commun accord, ils
se précipitèrent comme des tigres sur la noblesse sans défense, et se
gorgèrent à l'envi de carnage et d'or.

La nation frémit à la nouvelle de cet attentat sans nom, mais le respect
inspiré par le roi prisonnier la maintint encore. Cortez, du reste,
était absent, et l'on comptait sur sa justice et le châtiment des
coupables.

Cependant, il arrivait vainqueur de Narvaez et son entrée fut
triomphale. Aveuglé par le succès, Cortez se borna à quelques
réprimandes, espérant que le temps apaiserait l'indignation populaire.

Mais le désespoir et la colère des Mexicains arrivèrent à leur
paroxysme, et la mort de Montézuma ne permit plus l'espérance d'aucun
arrangement. Ce fut alors une guerre à mort, sans trêve ni merci. Les
arquebuses et les couleuvrines furent impuissantes contre ce flot
toujours renouvelé d'assaillants désespérés. Les Espagnols indécis,
troublés, durent songer à la retraite. Cortez lui-même perdit en cette
circonstance la présence d'esprit qui ne l'avait jamais abandonné.
Devant l'énormité du péril, son courage chancela; il voulut fuir et crut
déguiser sa retraite à la faveur d'une nuit pluvieuse.

La troupe espagnole, suivie des Tlascaltecas ses alliés, abandonna donc
cette ville, témoin de tant de triomphes. Chaque soldat chargé d'or
suivait péniblement la route obscure; nul danger apparent n'arrêtait sa
marche, la ville était silencieuse. Quelques heures encore tout était
sauvé. Mais au moment de franchir les ponts de la rue de Tlacopan, des
milliers de guerriers surgirent de tous côtés. Ce fut une mêlée
horrible, un mélange épouvantable de cris de douleur et de hurlements de
rage, un combat sans nom, où l'élite de la troupe espagnole périt sans
gloire dans les eaux bourbeuses des fossés et sous la hache impitoyable
des Mexicains. Cortez, Ordaz, Alvarado, Olid et Sandoval échappent avec
peine, suivis d'une poignée des leurs. Ils fuient et s'éloignent
désespérés, n'osant rappeler cette nuit sanglante.

Ils arrivèrent ainsi jusqu'à Popotlan où Cortez, pleurant, dit-on, vint
s'étendre sous le vieux cyprès.

«Ô Cortez! s'écrie un de nos compatriotes, Alvarado et vous tous,
valeureux comme Thésée, mais insatiables comme Cacus, vous ne méritez
pas des statues de marbre, mais d'argile! Loin d'être les apôtres de la
civilisation, votre valeur n'a servi qu'à l'abrutissement du peuple dont
vous deviez améliorer le sort en l'initiant aux mystères d'une destinée
supérieure.

«Que reste-t-il de vos actions héroïques? Un peuple déchu de son
ancienne splendeur, d'un christianisme douteux, et s'enfonçant chaque
jour dans une abjecte barbarie: quelques pages glorieuses, mais impures;
une rue du nom d'Alvarado, un vieil arbre décrépit et solitaire, devant
bientôt mêler ses cendres à celles des malheureux dont il rappelle le
souvenir funèbre.»

C'est encore à notre savant ami, M. Jules Laverrière, que le voyageur de
la vallée de Mexico doit la découverte des ruines de Tlalmanalco et
quelques renseignements sur leur origine. Du reste, nul mieux que lui ne
connaît le plateau, et personne n'est plus capable de le mieux
dépeindre. À une lieue et demie de Chalco, le touriste se dirigeant vers
les volcans, monte une petite côte, passe devant la magnifique filature
de Miraflores, et se trouve, à quelques milles au delà, devant le
village à demi ruiné de Tlalmanalco. Au milieu du cimetière, près de
l'église moderne, s'élèvent les superbes arceaux dont la création
remonte aux premiers temps de la conquête. Ces ruines, selon M.
Laverrière, sont les restes d'un couvent de franciscains, dont les
travaux restèrent inachevés.

L'architecture de ces arceaux est vraiment extraordinaire, et la forme
des colonnes, les chapiteaux et les sculptures tiennent du mauresque, du
gothique et de la renaissance. La création est toute espagnole et
reporte l'imagination de la cathédrale de Burgos à l'Alhambra.
L'ornementation porte un cachet mexicain, riche, capricieux, fantastique
et mi-symbolique.

Mais si le dessin est espagnol, l'exécution est toute mexicaine, et
l'ensemble de l'œuvre a l'empreinte des deux civilisations. Les ruines
de Tlalmanalco sont uniques dans leur genre au Mexique, et l'on ne
retrouve nulle part rien qui leur puisse être comparé.

Il reste au voyageur, pour bien connaître la vallée, à faire une
excursion à San Agustin, à Tacubaya et à Nuestra Señora de Guadalupe.
San Agustin est un assez joli village à quatre lieues au sud de Mexico.
Toute sa célébrité lui vient du jeu qui, à la fête patronale, attire les
Mexicains et les étrangers qui viennent y tenter la fortune. Il faut
avoir, au moins une fois dans sa vie, assisté à cette réunion
extraordinaire, où la dignité la plus exquise préside aux arrêts de
l'aveugle déesse.

Dans une salle immense s'étend un vaste tapis vert, disparaissant sous
des amas d'or. On y joue au _monte_, espèce de lansquenet. Le banquier
n'a qu'une chance raisonnable, et les probabilités sont bien partagées,
à l'opposé des jeux de Hombourg, qui sont une véritable duperie.

L'enjeu est considérable; rien ne vient contrarier la chance du joueur,
la ponte étant illimitée.

Vous pouvez en principe, si vous en avez les moyens, ponter le total de
la banque sur table, c'est-à-dire de quatre à cinq cent mille francs.
Cela s'appelle _tapar el monte_. Il faut ajouter que ce cas est rare,
mais un bonheur quelque peu suivi peut amener ce résultat.

Entrons, la salle est pleine; l'or seul est admis. Les cartes s'étalent
et s'appellent. Perdants ou gagnants reçoivent ou repontent sans qu'un
geste malheureux ou qu'une parole déplacée vienne interrompre la partie
qui se continue. Au milieu de cette assemblée où se déroulent à chaque
instant les péripéties de la plus terrible des passions humaines, on
entendrait voler une mouche, le silence est absolu. Combien, cependant,
s'éloignent désespérés!

On parle d'un _padre_ riche, qui quelquefois arrive suivi d'un
domestique porteur d'une _talegue_ d'or (quatre-vingt-cinq mille
francs). Il s'arrête, regarde un instant les coups, combine, observe,
calcule et se décidant pour une carte qui lui plaît, dépose comme enjeu
la somme entière.

Le croupier appelle, il écoute sans émotion apparente, gagne ou perd
avec le même calme, allume tranquillement une cigarette et se retire.

Les fêtes de Tacubaya n'ont point la même célébrité; on y joue comme
partout au Mexique, mais la merveille de Tacubaya, c'est la propriété
de don Manuel Escandon, résidence délicieuse, entourée d'eau, coupée de
lacs et de cascades, et contenant toutes les flores du globe. Un
horticulteur émérite en dirige l'entretien, et nous rendons hommage à
l'urbanité charmante du propriétaire de la villa et de son neveu don
Pepe Amor, qui en font les honneurs avec tant de grâce.

Guadalupe est un village à deux lieues au nord de Mexico. Un chemin de
fer vous y mène en quelques minutes.

Guadalupe est le grand pèlerinage du Mexique, et l'église se trouve sur
le Tepeyac même où Tonantzin, la mère des dieux mexicains, respirait les
vapeurs du copal, aux lieux où fumait le sang des victimes humaines. La
Vierge y possède une chapelle privilégiée où les miracles se succèdent
sans relâche. Placée au sommet d'une pointe de rocher relié à la chaîne
principale et qui fait promontoire dans la plaine, la chapelle regarde
Mexico et permet au voyageur de parcourir de l'œil tout le panorama de
la vallée.

Au pied du rocher, une fontaine merveilleuse, couverte d'un dôme
magnifique, prodigue moyennant redevance, à tous les infirmes du globe,
les vertus curatives de ses eaux sacrées.

Chaque jour, l'Indien crédule y vient renouveler sa provision épuisée,
réciter ses humbles prières aux pieds de la Vierge, et s'en retourne
satisfait d'avoir un instant contemplé la divine image. Les jours de
fête, c'est une masse énorme de population accourue de tous les points
du Mexique; tous les costumes y sont réunis, tous les types s'y
confondent: ce ne sont partout que cris de joie et bruit de cloches. Les
marchands de toute espèce étalent aux yeux des promeneurs des fruits de
tous les climats; l'Indienne y fabrique des tortilles et de grandes
galettes à la graisse rance, dont l'odeur vous prend à la gorge. Le
_pulque_ coule à plein bord. Vous vous retirez fatigué de ces bruits, la
tête embarrassée par ces parfums de rôtisseur, couvert de poussière, et
vous rentrez avec une vague réminiscence de la foire aux jambons de
Paris.



IV

ANECDOTES ET RÉFLEXIONS


Il peut sembler curieux, par le temps qui court, de tracer quelques
esquisses mexicaines et de conter des anecdotes qui mettent le lecteur
au fait de coutumes qu'il ne connaît guère.

Mon dessein, en écrivant ces lignes, n'est point de faire de la
politique pas plus actuelle que rétrospective; car, malgré tout mon
désir d'être juste dans mes appréciations, il se pourrait que, malgré
moi, mes sympathies se déclarassent pour tel ou tel, chose bien égale au
lecteur assurément.

Non, je parlerai de l'un et de l'autre, taisant quelquefois les noms, et
tout aussi indépendant envers le parti de l'Église, que je respecte,
qu'envers le parti libéral, qu'on blâme aujourd'hui. Des deux côtés,
les hommes se valent; ils sont Mexicains. Quant aux principes, c'est
une affaire d'appréciation.

Je ne dirai que ce que j'ai vu, et cela suffira, je pense; car, au
Mexique, le possible n'est guère vraisemblable, et les on dit pourraient
m'attirer des contradictions.

Je laisse dormir le passé. Il m'est dur néanmoins de ne pouvoir faire
preuve d'érudition sur la conquête, les vice-rois, l'indépendance; sur
l'empereur Iturbide, qu'on fusilla comme un chien, et Santa-Anna, qui
jouit tranquillement de ses rentes.

J'arrive à Comonfort, qui, chacun le sait, se retira tranquillement à
Vera-Cruz, il y a quelque cinq ans, chassé par Zuloaga son ami, Osollo,
un charmant garçon, et le jeune Miramon, qui voyage aujourd'hui pour son
plaisir. À cette époque, j'arrivais précisément à Mexico, et j'avais à
peine eu le temps de me choisir un gîte, lorsque j'aperçus quelques
_leperos_ amoncelant des pavés dans la rue.

Il y avait là-dedans une intention de barricade qui m'intrigua, et,
m'informant aussitôt, j'appris avec étonnement que nous étions en
révolution. Je ne m'en doutais vraiment pas.

En effet, la citadelle s'était prononcée; elle avait pour elle le
couvent de Santo Domingo et celui de San Agustin; quelques guerillas, en
outre, arrivaient à toute vapeur.

Comonfort tenait le palais, la cathédrale et San Francisco.

J'ai dit, au précédent chapitre, ce qu'est un _pronunciamento_; c'est
une charge de mauvais goût, qui, malheureusement, au Mexique se
renouvelle trop souvent. Ces messieurs s'amusent, et c'est affaire entre
eux; mais les étrangers en souffrent et leurs intérêts sont cruellement
compromis.

Bref, chacun fit ses barricades, face à face, à courte distance les uns
des autres, sans plus se déranger que s'il se fût agi du barrage d'un
ruisseau ou du dépavage d'une rue: s'arrêtant, prenant haleine,
soulevant un pavé, se lançant une injure, quelque chose d'énorme, par
exemple, et que je ne saurais redire, car leurs jurements sont fort
orduriers. Quant au fusil, pendant deux jours il n'en fut pas question,
et l'on n'entendit siffler des balles que lorsque les barricades
terminées, chacun se trouvait parfaitement à l'abri.

Comme on le voit, cela peut s'appeler faire la guerre en amateur.

Pour les principes nouveaux proclamés par Zuloaga et Ce, je me
dispenserai d'en parler; je n'ai jamais rien pu comprendre à tous les
plans (car cela s'appelle un plan) de ces messieurs.

Je les ai vus monter au pouvoir, en descendre, y remonter encore, moins
légers, je vous prie de le croire, à la descente qu'à la montée: c'est
là certainement le seul et véritable plan, s'enrichir; et il est bon,
soyez-en sûr, car on ne recommencerait pas aussi souvent.

En somme, et avec de la bonne volonté, je me suis aperçu d'une chose:
c'est que le clergé et l'armée voulaient conserver le privilége d'être
jugés par leurs pairs (cela s'appelle les _fueros_), et qu'une partie
intelligente et éclairée de la nation n'entendait pas de cette oreille.

C'est peut-être mauvaise volonté de sa part, entêtement ou mauvaise
entente de ses intérêts. Je me rappelle cependant qu'en France,
autrefois, on avait réclamé contre cette manière de faire. De plus, le
clergé veut conserver ses biens; il possède comme les deux tiers du
Mexique. On les lui a donnés, n'est-il pas juste qu'il les garde?

Voilà toute la guerre; et depuis tantôt quarante ans, l'un tire à hue et
l'autre à dia: «Je les garderai... tu ne les garderas pas.»

Il y avait donc des barricades; une entre autres au pied de ma maison:
j'étais aux premières loges. San Agustin tirait sur nous; quand je dis
nous, c'est une figure, et c'est de la barricade que je veux parler.
Chacun faisait son devoir et tirait, en détournant la tête, sur des
ennemis absents, car on ne pouvait distinguer personne et je
n'apercevais pas le plus petit plumet à l'horizon.

Néanmoins, je fus obligé de me retirer de ma loge d'avant-scène: une
balle, puis deux frappèrent la console de la fenêtre, une autre entra
dans l'appartement. Je compris que c'était bien à moi que s'adressait
cette plaisanterie. Je me retirai. C'est là, du reste, le côté plaisant
de cette sorte de guerre; on se tue rarement entre soi, mais le passant
ou l'étranger risque fort d'attraper une balle égarée.

Ce fut alors que, pour la première fois, j'aperçus le président
Comonfort; il inspectait les barricades, payant de sa personne et
encourageant les siens. Malgré tout, l'enthousiasme baissait
visiblement, car la paye devenait rare, et la victoire est au dernier
écu.

Comonfort est un gros bonhomme tirant à l'obésité, un peu mou, m'a-t-on
dit, mais plein de cœur et trop clément. Ceux qui le chassèrent furent
tous ses obligés.

Les partis étaient en présence depuis huit jours: cela devenait gênant
et menaçait de se prolonger encore: toutefois on prenait son temps et
l'on se reposait mutuellement de tant de fatigues. Chaque jour, de huit
à onze heures du matin, on avait vacance. C'était alors des visites de
l'un à l'autre, une poignée de main par-ci, une injure par-là, et
cependant, les cuisinières allaient aux provisions, de manière que
personne ne souffrait de la faim, ce qui ne manquait pas de charité des
deux parts.

De plus, chaque parti s'adressait des cartels et des défis; l'un d'eux,
je ne sais plus lequel, proposa donc à l'autre une bataille en rase
campagne. Ne vous semble-t-il pas voir deux champions prudents se toiser
avec fureur et s'écriant: «Sortons, monsieur, sortons,» et ne sortant
jamais. Cela me fit cet effet-là, car ni l'un ni l'autre ne voulut
sortir, se trouvant bien où il était; jusqu'à ce que, je l'ai dit plus
haut, les partisans de Comonfort, n'ayant plus le sou, passèrent à
l'ennemi qui en avait.

Comonfort se retira donc sans être inquiété. Ces messieurs entrèrent au
palais; il y avait foule; les cloches sonnaient à toute volée, et ce fut
vraiment un beau jour pour nous, qui, depuis trois semaines, ne pouvions
sortir du logis. On s'embrassait sur la place du Palais; c'étaient des
cris de triomphe et des hourras, et viva Miramon, et viva Zuloaga! puis
les courbettes de ces jours, les dévouements et les protestations, toute
la comédie du succès. Comme il y avait beaucoup de moines sur la place
et que les grands chapeaux à la Basile s'agitaient avec enthousiasme, je
compris que le clergé devait avoir gagné quelque chose, et je m'en
réjouis fort.

Ce n'était partout que proclamation sur proclamation. J'avais lu les
autres et je lus celles-là; c'est toujours, on le sait, la même
histoire: anarchistes, voleurs, incendiaires, etc.; ce sont douceurs que
chaque parti s'adresse, et vraiment entre les deux le cœur balance, car
tous deux volent impunément.

Les rues de Mexico, pendant ces jours de fête, offraient un spectacle
vraiment singulier; la foule se composait surtout de _leperos_, tous
plus ou moins chargés de pièces de coton ou d'indienne gagnées dans
leur zèle à rétablir la circulation; il faut ajouter que quelques
barricades étaient faites avec des ballots d'étoffes et que ces
dépouilles étaient étrangères et ne coûtaient rien à la nation.

Il y avait, parsemant la foule, un grand nombre de moines et de
_padres_. Chacun d'eux jouit d'une physionomie toute particulière, et
j'en veux dire quelque chose.

Le père de la Mercie est sombre d'habitude; il porte en lui quelque
chose de la désolation de son couvent et s'occupe de science. On le voit
rarement faire l'œil aux passantes.

L'augustin a quelque chose de dégagé dans sa marche et de guerrier dans
son attitude; cela n'a point droit de surprendre; il a vu tant de
_pronunciamentos_, ses cloîtres ont si souvent servi de casernes et ses
clochers de forteresses, que le soldat a déteint sur lui.

Le dominicain regrette l'inquisition; mais, quant au franciscain, c'est
la perle des moines, il est tout a l'amour. Bien des fois je l'ai vu
poursuivant les belles filles dans les rues; indifférent à l'âge; au
type, à la naissance, il a pour toutes des sourires aussi bien que des
bénédictions.

Quelques dames cependant n'acceptent pas comme pain bénit des
propositions au moins déplacées, et je puis parler d'une charmante
Française qui n'échappa qu'avec peine aux obsessions de l'un d'eux.
L'enragé, car il faut être enragé vraiment, ne se rebutait point devant
l'indignation de notre compatriote; il continuait à lui sourire malgré
ses gestes d'horreur, et, croyant mieux faire ou se rappelant peut-être
le «_vous m'en direz tant_» d'une femme célèbre, il tira de sa poche une
poignée d'onces; nouvelle galanterie qui força la dame en question à se
réfugier chez moi. Pour lui, inébranlable dans sa persévérance et
sachant du ciel que frappant on vous ouvre, il se planta devant la porte
et attendit.

--Tenez, le voilà, me disait cette pauvre femme, me montrant son
persécuteur; le voilà, le monstre, s'écriait-elle avec indignation.

Pour lui, touchant effet de la charité chrétienne, il lui rendait baiser
pour injure.

Mais il ne suffit pas de chanter victoire, et rien n'est fait, s'il
reste quelque chose à faire; on connaît la phrase, elle a beaucoup
servi, et Miramon, qui s'efforçait de copier l'immortel général de
l'armée d'Italie, en bourra plus tard ses proclamations. Voilà comme on
abuse des plus belles choses.

Une fois donc le pouvoir organisé, c'est-à-dire Zuloaga nommé président,
les factieux de la veille poursuivirent les rebelles du lendemain; ces
changements sont de tous les siècles, de tous les pays et ne blessent
personne. Osollo fut donc nommé général en chef de l'expédition; il
partit. C'était un charmant garçon qui donnait à tous de grandes
espérances; une victoire le rendit célèbre, mais il ne fit que passer,
on l'oublia. Étrange chose que la renommée! il avait l'âme généreuse,
l'éducation française, les idées libérales; quelques paroles imprudentes
le trahirent, une colique l'emporta en quelques jours. Miramon lui
succéda. Vous avez peut-être entendu prononcer ce nom-là; nous en dirons
quelque chose tout à l'heure, j'ai hâte d'arriver à Zuloaga.

Je ne puis parler qu'avec respect d'un aussi haut personnage, un
président n'est pas un homme ordinaire, et celui-ci moins que tout
autre. M. Zuloaga fut croupier de jeu dans un établissement de _monte_
puis général; ici, j'ai quelque doute: fut-il premièrement général et
croupier par la suite; le cas est incertain, je crois qu'il cumulait.
Arrivé à la présidence, il y réussit peu, et son passage aux affaires
n'a de saillant que deux aventures que l'on croira difficilement, et qui
sont parfaitement vraies.

On célébrait la fête de l'indépendance et Zuloaga présidait à l'Alameda
une assemblée de députés et de fonctionnaires publics; on parlait des
jours immortels, des héros de l'indépendance, Hidalgo, Morelos,
Iturbide, beaux discours et vaines paroles; quand un inconnu s'avança
tenant à la main un jeu de cartes sale, et le jeta à la figure du
président: la cérémonie se trouva, on le comprend, interrompue. Chacun
s'empressa autour du premier fonctionnaire de l'État; mais lui, en homme
qui sait vivre et qui connaît les cartes, et qui sait tout ce qu'on
peut attendre de leurs bizarres caprices, s'essuya la figure avec le
calme d'une grande âme, et la séance continua. Quant à l'audacieux, il
avait disparu.

Plus tard, lorsque Miramon lui fut adjoint comme substitut-président,
Zuloaga le suivit en campagne, et fut escamoté six mois. Escamoté?
dira-t-on, c'est par trop fort, un président escamoté, cela ne s'est
jamais vu; en vérité, je réclame pour le Mexique, cela s'est vu, cela
s'est fait, et le plus extraordinaire de la chose, c'est qu'on n'y fit
pas attention. Quinze jours après la disparition de la victime, deux
officiers rapportèrent à sa femme en deuil, l'un son épée, l'autre ses
pistolets, tout comme dans Marlborough, mais là s'arrête la comparaison.
On le crut mort. Six mois plus tard, Zuloaga reparut et le pays fut
assez ingrat pour ne point célébrer ce grand jour! On ne s'en occupa
même pas. Soyez donc président pour si peu! Miramon, qui lui succéda,
est un garçon de trente-deux à trente-quatre ans, brave, cela n'est pas
douteux, mais, m'a-t-on dit, de peu de moyens. Poussé par une femme
ambitieuse, de beaucoup d'esprit, dit-on, et bas-bleu par-dessus le
marché, il a fait son chemin et rapidement, car en dix-huit mois il
devint, de capitaine, président.

Je ne connais madame qu'indirectement, mais je puis donner sur son
compte une anecdote qui peindra mieux que toute chose au monde les
étranges mœurs de ce pays. Je tiens la chose de première main de madame
X... elle-même.

Madame X... tient à la porte de Mexico un charmant petit cabaret, avec
ombrage et jeu de boule. On dîne parfaitement chez elle; de plus, elle
est polie et avenante, ce qui ne gâte rien. Elle eut pour _commadre_,
commère, madame Miramon, alors qu'elle n'était que mademoiselle Concha
de Lombardo, ne songeant point assurément qu'un jour elle se verrait
assise sur le fauteuil présidentiel du Mexique. Ô coup du sort! vanité
des vanités! je pourrais à ce sujet me livrer à de longues
considérations philosophiques, je suis bon prince, et je passe; la loi
de succession au fauteuil est rapide au Mexique. Miramon n'est plus
président, et madame n'est plus présidente.

Ce fut à son passage au pouvoir que se rapporte _mon histoire_: en bonne
princesse qu'elle était, en charmante femme qu'elle est toujours, madame
Miramon venait visiter sa bonne amie, sa commère, madame X...

Celle-ci, honorée, comme vous le pensez bien, d'une condescendance aussi
grande, abandonnait à la hâte casseroles et poêle à frire, pour entamer
avec la présidente de longues causeries, où la politique n'était point
étrangère:

--Tu devrais bien, disait madame X... (vous voyez l'intimité!) tu
devrais bien dire à ton mari qu'il fasse telle ou telle chose, cela nous
irait, et si cela continue il perdra nos sympathies. Les impositions
forcées nous étouffent, tâche donc d'arranger cela.

--Et dis-moi, ajoutait madame X.., que feras-tu quand ton mari ne sera
plus président? car il faudra bien un jour faire place à quelque autre.

--Ah! répondait ingénument la présidente, j'irais à Paris et à Londres
voir l'impératrice et la reine.

Et la conversation roulait intéressante de la cuisine à la politique,
pour revenir aux chiffons.

M. Gavarni pourrait introduire l'anecdote dans son _Histoire de
politiquer_.

La biographie de Miramon ne manque pas également de traits d'un haut
comique; alors que substitut-président, et de fait, chef de la
république, il se livrait à l'exercice de la savate ou de la boxe avec
des ouvriers français qui chantaient la _Marseillaise_ dans un cabaret
aux portes de Mexico, la chose est vraie. Voyez-vous d'ici le président
rentrant au palais avec l'œil au beurre noir! Plus tard, on ne l'a pas
oublié, quelque temps avant sa chute, Miramon forçait en plein jour le
coffre-fort du consulat d'Angleterre pour enlever trois millions;
j'étais présent, il y avait foule et murmures et indignation, mais ce
fut tout, et l'Angleterre ne fit que protester, et Miramon se promène
sans doute sur nos boulevards! Voilà qui est profondément triste.

Ce que je viens de raconter des Mexicains et les anecdotes qui vont
suivre n'ont point pour but de faire mépriser un peuple dont j'ai reçu
de vives marques de sympathie: loin de moi l'idée de déverser le
ridicule sur des natures bonnes au fond, mais déplorablement perverties.

Le Mexicain a, pour toutes ses faiblesses, au besoin pour tous ses
crimes, une excuse: le manque d'éducation, le défaut absolu
d'organisation sociale. Mais, en nous reportant au moyen âge, au temps
de nos guerres religieuses, et même au règne de Louis XV, nous
trouverions chez nous plus de misères et de violences de toutes sortes.
C'est l'histoire des deux chiens de Lycurgue.

Au Mexique, on ne peut s'étonner que d'une chose, c'est que, dans l'état
où se trouve la république, il n'y ait pas plus de vols et plus
d'assassinats. Enlevez à Paris sa garde de police, à la France sa
gendarmerie, et vous m'en direz des nouvelles!

Quoi qu'on dise, notre nature est plus violente que celle des peuples
qui habitent les pays chauds. Au Mexique, point de suicide par amour,
jamais il ne m'en fut cité d'exemple; l'homme d'affaires résiste en
stoïque au désespoir que peut amener une faillite, et le suicide du
négociant est plus rare encore que celui de l'amoureux. Le duel, qui
vous présente la mort comme un Anglais son ami, avec la froide politesse
d'un homme bien élevé, ne lui sourit guère. La rixe, voilà son élément;
le couteau marche, l'un d'eux succombe, il meurt, c'est fort bien: il
n'a pas eu le temps d'y songer.

Serait-ce que le sentiment de l'honneur est moins développé chez eux?
S'ils tiennent davantage à la vie, c'est peut-être que la leur est plus
douce que la nôtre; c'est peut-être encore une affaire d'éducation. Les
Romains s'injuriaient comme des crocheteurs et ne se battaient pas.

Ce que l'on raconte des guerres incessantes des Mexicains, de leur
sang-froid dans la vengeance, de leur cruauté dans les exécutions
sommaires, ne peut qu'amener l'erreur sur le jugement que mérite la
nation.

Les passions et les haines enfantées par les discordes civiles couvrent
des instincts meilleurs. Le châtiment le plus légitime reçoit rarement
son exécution, s'il n'est promptement appliqué. On en est chaque jour
témoin parmi ces revirements soudains de la politique locale. Faites
qu'à travers les cris de mort au traître, l'homme engagé dans la
tourmente échappe un moment aux premiers élans du triomphe, sa vie est
assurée.

Cela prouve, en somme, que le Mexicain manque d'énergie. Il aime trop la
paix, c'est pour cela qu'il a toujours la guerre. Une vingtaine d'hommes
turbulents bouleversent l'empire: la loi de Lynch et quelques exécutions
rapides réduiraient tous ces coureurs de route, et ces loups féroces se
changeraient en mouton paisibles.

Cette étrange apathie à laisser faire et à souffrir, leur avait attiré
d'un journaliste français l'apostrophe suivante qui ne manque pas
d'éloquence et qu'ils ne lui pardonnèrent jamais.

«Ce n'était pas de l'_atole_, leur disait-il, qui coulait dans les
veines de la Convention.» L'_atole_ est une solution fade et liquide de
farine de maïs et d'eau.

Quelle que soit donc la férocité que nous ayons vue régner dans les
trois dernières années de lutte, ne faisons point retomber sur les
instincts nationaux les scènes désolantes dont le Mexique a été le
théâtre: ce serait plus injuste encore que d'inscrire au compte de la
moralité des gens de bien et donner pour type du caractère social en
France les monstrueuses horreurs de nos mauvais jours.

Le voleur, au Mexique, ne peut être considéré sous le même point de vue
que chez nous: ce n'est pas un scélérat, c'est un homme comme tout le
monde... au Mexique. «Certes, me disait un ami, je n'ai nul goût à
m'approprier sans façon le bien d'autrui; mais j'ai souvent envié le
sort du voleur: il est le roi de la situation; pour peu qu'il mette
d'entrain et d'adresse aux exploits de son art, il est partout vanté,
comblé d'éloges, et les salons comme les ruelles mal famées
applaudissent à ses ingénieux hauts faits.»

Le Mexicain aime à conter les aventures où il a figuré comme victime; il
ne s'en plaint pas; les grands événements l'intéressent, les petits
accidents l'amusent. J'ai vu, dans les rues de Mexico, des gens bien
élevés se montrer du doigt, en étouffant de rire, un apprenti filou qui
escamotait, à vingt pas de leur cercle, le mouchoir d'un passant, auquel
ils allaient ensuite en se moquant, demander des nouvelles de sa poche
déserte.

Les voleurs de mérite sont bien connus: on les rencontre parfois dans la
rue; on les salue affectueusement, plusieurs même s'empressent à leur
serrer la main. Dans les circonstances graves, les juges trouvent
difficilement des témoignages pour condamner un coupable: personne n'a
jamais rien vu; on craint de se faire une querelle avec l'accusé devenu
libre ou avec ses amis; on se laisse voler, dans la crainte de se faire
un mauvais parti.

Au Mexique, le jeu est dans les mœurs, comme le vol. Les maisons de
_monte_ sont tenues par les gens les plus honorables, qui parlent
volontiers de leurs occupations incessantes et qui tonnent contre
l'oisiveté, mère de tous les vices. Dans les grandes fêtes du tripot, à
San Agustin par exemple, on rencontre des familles au complet, grands
parents et petits-enfants, qui s'encouragent mutuellement à tenter les
hasards du sort et qui trouveront toujours une bourse ouverte pour les
aider à conjurer les malheurs de la fortune.

En 1854, un sacristain de San Francisco, bien connu pour sa dévotion,
eut l'idée suivante: il feignit avoir gagné le lot de vingt mille
piastres (cent mille francs) à la loterie de la Havane. Le bruit s'en
répandit et chacun de féliciter l'heureux sacristain. Lui, cependant,
voulut rendre grâce au ciel d'une faveur si grande; il organisa donc une
cérémonie religieuse d'une pompe exceptionnelle: le haut clergé serait
présent et l'évêque (moyennant salaire) devait y faire un sermon sur la
bienveillance du Seigneur s'étendant à la réussite des gens pieux;
c'était de circonstance.

La grande société de la ville était invitée; mais pour une fête aussi
prônée, le mobilier des églises ne devait point suffire, et le
sacristain s'en fut quêter, dans toutes les maisons riches, les objets
de luxe servant au culte particulier de chacun. On s'empressa de lui
fournir chandeliers d'or et d'argent massif, parures de la Vierge et de
l'Enfant Jésus, broderies précieuses, perles et diamants: il y en eut
pour une somme considérable.

Tout se passa bien; le sermon de monseigneur fut des plus éloquents, la
cérémonie splendide.

Le soir, pour couronner la fête, le sacristain fûté disparaissait avec
toutes les richesses d'emprunt qu'on ne put jamais retrouver. Le tour
passa pour bien joué, l'on ne fit qu'en rire. Voilà de la tolérance.

Un prêtre me racontait qu'il existe, à San Hypolito (l'hôpital des fous
à Mexico), une image de la Vierge, d'un caractère particulier: elle est
fort laide et presque noire, se rapprochant du type indien. Les filles
publiques de la ville l'ont en grande vénération et viennent chaque jour
la supplier de leur accorder pour la nuit une ample moisson d'amants.
Lorsque le hasard a favorisé le commerce de ces malheureuses et qu'elles
se trouvent satisfaites du produit de leurs charmes, elles s'empressent
auprès de la Vierge pour la remercier de ses faveurs, et lui offrent en
reconnaissance, une partie de leur gain, la priant de leur continuer sa
toute-puissante protection.

Voilà, certes, vis-à-vis de l'Immaculée-Conception, un singulier genre
de piété.

Pendant mon séjour à Mexico, un Mexicain ou un Espagnol se prit de
querelle avec un Français. La scène se passait au café, devant de
nombreux témoins. Il y eut voies de fait, une rencontre fut décidée. On
prit rendez-vous, pour le lendemain cinq heures, à l'Alameda. Notre
compatriote attendait son adversaire en retard et désespérait déjà de le
voir arriver. Au moment de partir, celui-ci parut à cheval, suivi d'un
domestique: il mit pied à terre et s'approcha; un ample manteau le
couvrait en entier, de manière à cacher ses mouvements. Il aborda le
Français en souriant, et quand il fut à deux pas du malheureux qui
s'attendait à des excuses, il le renversa d'un coup de pistolet qu'il
avait sous son manteau: le misérable n'avait pas même osé montrer son
arme. L'homme à terre, l'assassin remonta tranquillement à cheval et
disparut. Voilà du courage.

Au temps de nos démêlés avec le Mexique, lors de l'occupation de
Vera-Cruz par l'amiral Baudin et de la prise de San Juan de Ulloa par le
prince de Joinville, Mexico se trouvait dans une agitation
extraordinaire.

Il y avait des élans de patriotisme et des bravades insolentes à
l'adresse de nos malheureux compatriotes. Un jour, au café de la Gran
Sociedad, trois officiers, parlant de l'armée française d'occupation,
s'étaient échauffés outre mesure, et les motions les plus bizarres se
succédaient sans relâche.

--Moi, disait l'un, que Santa-Anna me donne un régiment, et je me charge
de mettre tous ces _gavachos_ (terme de mépris) à la raison.--Moi,
disait l'autre, j'irai les lasser jusque sur leurs vaisseaux.--Par la
sambleu! s'écria le troisième, vous n'êtes que deux bravaches; je
voudrais, moi, les tenir là, leur enfoncer mon épée dans le cœur et me
la passer fumante sur les lèvres!

--Toi, lui dit un Français bien connu pour ses aventures extraordinaires
et mort depuis peu, toi, mon bonhomme, tu passerais avec délices sur tes
lèvres une épée teinte de sang français? Tiens, voilà ce que tu te
passeras. Et, joignant le geste à la parole, il lui cira deux fois la
moustache avec son doigt. Le Mexicain, stupéfait, garda l'outrage.
Voilà de la forfanterie.

À propos d'officiers, il est avéré qu'au Mexique, pour une armée de
trente ou quarante mille soldats, le nombre des généraux suffirait aux
cadres de deux millions d'hommes; quant à l'état-major, colonels,
lieutenants colonels, etc., le chiffre paraîtrait improbable. La fortune
de tous ces parvenus est du reste singulière; pour quelques chefs sortis
de l'école militaire de _Chapultepec_, la statistique, s'il y avait
lieu, fournirait une quantité prodigieuse d'officiers supérieurs sortis
des classes les plus infimes, dont quelques-uns ne savent pas écrire, et
dont la majeure partie ne doit ses épaulettes à grains d'épinard qu'à
des exploits peu chevaleresques, accomplis sur les grandes routes de la
république: de ce nombre, il faut citer C..., ancien épicier d'Orizaba,
dont la renommée au Mexique est des plus impopulaires, et dont les
exactions sont devenues proverbiales. Il paya, dit-on, 500,000 fr. à
M... le droit d'expédition contre la ville libérale d'Oaxaca qu'il
abandonna ruinée après trois mois d'occupation. Marquez, dont on vante
les talents militaires et dont la cruauté au-dessus de tout éloge reçut
une éclatante consécration dans les massacres de Tacubaya.

L'un voiturier, l'autre chapelier, un autre, ancien laquais à
l'ambassade de Guatémala, conquit en une année son titre de général, et
gouvernait en dictateur la vallée de Mexico. Le plus remarquable de
tous, paillasse émérite dans un cirque de province, se trouvait, cinq
ans plus tard, gouverneur de la capitale, sous la présidence de M...
Jamais la fortune inconstante ne distribua plus au hasard distinction
plus imméritée.

Tous ces hommes à demi-solde, ou sans autre paye que de rares
gratifications, ne reculent devant aucune violence pour assurer une
existence précaire (en campagne du moins): dénués de principes, sans
autre éducation que celle donnée par le frottement des villes, privés de
sens moral qu'on perdrait à moins, leurs expéditions dans les provinces
rappellent les razzias des Bédouins ou les rafles des boucaniers de la
Tortue. Généreux comme des voleurs, dirait Beaumarchais, ils satisfont
largement aux caprices des leurs; les coffres vides, ils demandent au
crédit les satisfactions d'une prodigalité sans pudeur, quitte à nier
leurs dettes avec une assurance impassible, trop souvent justifiée par
la complaisance d'un juge ami ou de témoins sans vergogne. L'audace
néanmoins réussit quelquefois à les confondre, et l'intimidation sait
arracher de leurs mains ce que la sentence d'un jugement ne saurait
obtenir.

Je peux donner à l'appui l'anecdote suivante: Mr M... avait depuis
longtemps, auprès du général Valencia, une facture en souffrance;
démarches, visites, citations, tout était vain: Son Excellence
invisible se refusait à tout accommodement comme à tout à compte; son
palais cependant retentissait de cliquetis joyeux et de bruits de fête;
bals et dîners s'y succédaient sans relâche; mais Son Excellence ne
payait pas. Mr M..., à bout de patience, pénètre un soir sans
invitation dans la salle de bal, armé de sa terrible facture. Il y avait
foule: on jouait, on dansait, et le général faisait avec grandeur les
honneurs de sa maison; en apercevant Mr M..., sa figure perdit de sa
sérénité, mais trop bien appris pour laisser rien voir de la surprise
que lui causait l'intempestive apparition de son créancier, ou plutôt
craignant un éclat, il s'empressa près de son nouvel hôte.

--Eh! mon fils, quel honneur! voilà qui est bien, et je ne m'attendais
pas à pareille fortune. Puis appelant un domestique:

--Holà! Pablo, s'écria-t-il, du champagne par ici.

--Général, répond Mr M..., je ne suis point ici pour danser, mais
pour exiger le montant de ma facture; voilà vingt fois qu'au palais et
chez vous on me refuse votre porte: vous avez été jusqu'à ce jour
insolvable et introuvable à la fois, il me faut mon argent.

L'Excellence pâlit affreusement, et le menaça tout bas de le faire jeter
par la fenêtre; mais le créancier élevant la voix, il le pria poliment
de passer dans son cabinet, et fermant la porte à clef:

--À nous deux, lui dit-il, d'une voix terrible, et, mêlant à ses menaces
d'affreux blasphèmes, il saisit une canne: on eût dit que le dernier
jour de Mr M... était arrivé. Mais, sans se déconcerter le moins du
monde, le créancier s'approcha d'un air résolu, et saisissant Son
Excellence au collet:

--Mettez bas cette canne, lui dit-il, et surtout payez, ou, par la
corbleu! je vous étrangle comme un poulet. L'Excellence lâcha le bâton,
et du ton le plus naturel et le plus amical:

--Allons! mauvaise tête, lui dit-il, pas de scandale, voilà ton argent;
et, fouillant dans un tiroir, il paya le tout en or au créancier presque
épouvanté de son succès.

Depuis lors, ils furent toujours amis, et le général, ou payait
comptant, ou faisait des dupes ailleurs.

La composition des cours de justice est aussi remarquable que celle de
l'armée, et je ne sais si l'épithète de vénale est suffisante pour
caractériser les manœuvres de certains juges.

L'anecdote suivante en peut donner une idée; je fus témoin de la chose
et je puis parler _de visu_: Un de mes amis se trouvait en procès avec
un avocat de la plus déplorable réputation; il s'agissait d'une somme
réclamée par ce dernier, et qu'à tort ou raison, il prétendait ne pas
devoir; les antécédents de mon ami plaidaient en sa faveur: c'était la
première fois qu'il se trouvait en discussion pour affaire de ce genre,
et l'avocat bien connu pour ses chantages avérés, comme pour une
conduite des plus compromettantes; une simple information devait
éclairer la religion du tribunal.

Le jour de la citation, et en présence du juge, X. déclara sous serment
ne pas devoir, expliquant l'origine du débat, et se proposant de citer
trois témoins à l'appui de son dire. L'adversaire affirmait et jurait de
même; mais il ne pouvait offrir que son affirmation personnelle.
L'affaire fut renvoyée à huitaine. X. s'en fut tranquille: les témoins
étaient connus, honorables, et la cause lui paraissait gagnée. Pendant
l'intervalle, il reçut la visite du juge en personne, qui, tout en
causant art, commerce et théâtre, sut adroitement amener l'objet du
procès.

--Ami, disait-il, nous connaissons votre adversaire: il est coutumier du
fait, et vos témoins sont inutiles.

Il s'étendit alors en épithètes vigoureuses sur la conduite de l'avocat,
et partit en accablant X. de louanges métaphoriques.

--Adieu, lui dit-il en se retirant, envoyez simplement votre homme
d'affaire pour entendre le prononcé du jugement.

Huit jours après, mon trop confiant ami était condamné à payer la somme
en question, plus les frais, etc. Toute réflexion serait ici superflue:
les deux fripons avaient partagé.

En vivant au milieu de cette population mexicaine, si passionnée pour
les fêtes et le jeu, si attachée à ses vieilles superstitions et à ses
vieilles coutumes, si fatalement ignorante et prétentieuse, si
voluptueusement ennemie d'un travail et d'un joug quelconque, sans
administration, sans police, sans mœurs et sans lois, il vous passe
d'étranges idées sur le sort réservé à cette immense république.

Quarante années de luttes, de guerres civiles et de dévastations
effroyables, n'ont pu tarir la source de ses richesses. Quelques mois
d'arrêt lui donnent une nouvelle vigueur, et tout semble revivre au
moment que tout doit succomber.

C'est une belle proie pour qui saura la prendre. Mais nous ne sommes
plus au siècle des conquêtes, l'on jette en vain sur le vieux monde un
regard interrogateur; le Mexicain lui-même ne saurait à quelle puissance
s'adresser pour fonder, dans sa patrie dévastée, un ordre régulier et
des institutions qui lui manquent.

Il abhorre l'Espagnol dont les tyrannies lui sont toujours présentes; il
aime le Français et respecte l'Anglais; quant à l'Américain, il en
éprouve une terreur indéfinissable: il semble qu'il devine en lui le
futur envahisseur de sa patrie, le dominateur de sa race.

Tout faisait présager ce résultat, et quoique le nombre des Américains
soit fort réduit dans ses provinces, le Mexique néanmoins, encerclé dans
les vastes bras de l'Union, en subissait l'irrésistible ascendant.

Au nord, la Californie, dans son incroyable prospérité, menaçait déjà
ses frontières et convoitait la Sonora; au nord-est et à l'est le
Nouveau-Mexique et le Texas cédés par Santa-Anna, avaient jeté jusqu'au
centre l'influence de la civilisation yankee, et Minatitlan au sud
n'était plus qu'une colonie américaine.

Il était réservé à la France de secouer le Mexique de son
engourdissement. Mais il a fallu des circonstances extraordinaires: le
cataclysme d'un grand peuple et le génie d'un grand prince, pour
l'arracher à la pente fatale qui l'entraînait à l'Amérique.

La scission des États-Unis rejette pour un longtemps le Mexique sous
l'influence européenne, et l'expédition actuelle assure à la France une
prépondérance sans conteste sur cette contrée la plus riche du globe.

À son origine, l'expédition alliée, dirigée dans le simple but d'une
réclamation de créance, s'engageait dans une entreprise impraticable, et
ne pouvait que se heurter contre l'impuissance d'un débiteur insolvable.
Le Mexique, dans l'état où l'a réduit la guerre civile, privé de
ressources et malgré la meilleure volonté du monde, n'aurait pu
rembourser la moindre échéance, et la saisie de ses douanes ne pouvait
que le précipiter dans de nouveaux désordres. Mais il semble que la
Providence ouvre à ce pays une perspective nouvelle.

Aujourd'hui le Mexique lui-même ne peut qu'applaudir au succès et au
développement de l'expédition française. Libérale, la France ne peut que
lui imposer un régime libéral, et les clameurs des partis n'en
imposeront point à la clairvoyance de l'empereur.

L'Amérique seule protestera; mais, abattue déjà par l'effroyable guerre
qui la dévore, réduite à l'impuissance par la reconnaissance probable du
Sud, elle ne pourra qu'assister d'un œil jaloux à la renaissance du
magnifique empire qui lui échappe.

Maîtresse des grandes villes de la république, Vera-Cruz, Puebla,
Mexico, Queretaro, etc., la France verra le Mexique, reconstitué par ses
soins et son influence, enrichi de voies ferrées, décuplant en quelques
mois ses immenses richesses, assurer à nos manufactures l'écoulement de
leurs produits, verser entre nos mains les trésors métalliques dont il
regorge, et s'élancer dans l'avenir vers une prospérité qu'il n'eût
jamais rêvée. Comme compensation, n'est-il point permis de penser que
l'isthme de Tehuantepec doit nous revenir un jour? Ne serait-ce pas une
admirable possession que celle qui mettrait en nos mains la grande voie
de transit du golfe au Pacifique? Magnifique pendant à la vaste
entreprise de l'isthme de Suez.



V

TEHUACAN

     Départ pour Mitla.--État des routes.--Tehuacan.--Aventures de
     Pedro.--La venta salada.--Fâcheuse rencontre.--Teotitlan del
     valle.--La fonda.--Une nuit dans les bois.--Tetomabaca.--Le jaguar
     et le torrent.--Quiotepec.--Le huero Lopez et sa troupe.--Les
     Talages.--Cuicatlan.--Don Domingillo.--Le cheval volé.--La vallée
     d'Oaxaca.


Quelques mois de séjour à Mexico m'avaient donné de la langue espagnole
une habitude suffisante pour me permettre d'affronter sans crainte les
embarras d'une expédition lointaine. La saison des pluies tirait à sa
fin; je partis aux derniers jours de septembre. J'emportais avec moi
tout mon bagage artistique, et les escortes qui surveillent la route
jusqu'à Puebla me garantissaient un voyage tranquille. Pour ce qui
regarde l'embranchement de Tehuacan, il n'en est pas de même: la
contrée, peuplée de voleurs, n'est point gardée; des attentats
quotidiens arrêtent toute circulation. Je suivis donc les conseils
d'amis prudents, et je laissai aux mains des muletiers qui font le
voyage par les montagnes le gros de mon bagage, c'est-à-dire trois
caisses, ne me réservant que l'indispensable pour un séjour de quelques
semaines; le tout, m'assurait-on, devant me parvenir à Oaxaca quelque
vingt jours après mon arrivée. J'avais en outre dans cette dernière
ville, des instruments et divers produits qui, en cas de besoin,
devaient me permettre de mener à bonne fin les travaux que je me
proposais d'y faire.

J'avais avec moi mes boîtes à glaces et divers objets; en tout, la
charge d'une mule. Un Mexicain de mes amis m'accompagnait. J'avais à
Tehuacan deux chevaux qui m'attendaient; j'étais donc sûr d'arriver sans
encombre. C'est ce que nous allons voir.

Par un hasard singulier, la diligence de Puebla à Tehuacan ne fut point
arrêtée. On expliquait ce phénomène par la fin tragique de deux voleurs
imprudents qui, la veille, avaient eu la maladresse de s'adresser à une
forte troupe d'_arrieros_. Ceux-ci s'étaient défendus, à la profonde
surprise des _compadres_, qu'ils laissèrent sur place.

Ma première visite, en arrivant à Tehuacan, fut pour nos montures; deux
mois de repos devaient leur avoir procuré un embonpoint respectable et
prêté de nouvelles forces pour un voyage de longue durée; mais
j'éprouvai en les retrouvant une amère désillusion. Il n'avait fallu
rien moins qu'un jeûne de quarante jours pour amener les pauvres bêtes à
l'état de maigreur, de dessiccation où elles étaient réduites. Je
craignis un instant qu'elles ne pussent nous porter.

Je fis au brigand qui les avait en garde les plus violents reproches sur
son indigne conduite; mais lui me tendit, en protestant de ses bons
traitements, une note d'apothicaire qu'il fallut payer.

Puis, comme la ville n'avait rien de bien intéressant à m'offrir, je
louai une mule, j'arrêtai un domestique pour nous accompagner, et je
disposai tout pour le départ.

Il deviendrait banal de parler de guerre civile: c'est l'état normal de
la république. Donc, le général commandant la place de Tehuacan,
concevant quelque doute sur la moralité de mon compagnon de voyage, et
le prenant pour un factieux allant rejoindre les révoltés d'Oaxaca, se
mit en tête de nous retenir. De plus, le pauvre Pedrito (c'était le nom
de mon ami) fut arrêté et mis au secret. La chose s'était faite en mon
absence, et je me hâtai d'aller trouver le général. Pedrito n'était pas
à coup sûr un homme dangereux; je le connaissais de longue main; c'était
un bavard comme on en trouve tant, parlant de tout au hasard, mêlant la
politique aux légèretés de langage d'un gamin et aux bouffonneries d'un
clown. J'expliquai au commandant de place le caractère de mon compagnon;
je l'assurai qu'il y avait quiproquo et qu'il confondait le Pedrito
qu'il tenait entre ses mains avec un autre Pedrito compromis dans
certaines intrigues à Mexico. L'Excellence ne crut point à mes
allégations, et, devant la persistance et la vivacité de mes
observations, menaçait de m'arrêter moi-même.

L'affaire de Pedro s'envenimait, des dénonciations et des inimitiés
particulières indisposaient le général; on parlait de le renvoyer à
Mexico.

Quant à Pedro, qui se prenait au sérieux, comme tous les gens de son
esprit, et qui ayant approché quelques hommes du gouvernement, jouait
volontiers à la mouche du coche, il adressait à son geôlier les
supplications les plus tendres et les plus basses, si elles n'eussent
été bouffonnes; puis, me prenant à part:

--Ami, me disait-il d'un air tragique et les yeux en larmes, tu porteras
à mon père la nouvelle de ma mort, car ces brigands méditent de
m'assassiner: deux d'entr'eux seront apostés sur la route, et je serai
fusillé dans l'ombre, martyr de mes saintes convictions.

En fait de convictions, Pedro n'en avait aucune; mais qui n'aime à se
poser en martyr à l'occasion! Quand je vis que la détention se
prolongeait, et que Pedrito maigrissait à vue d'œil, j'écrivis à Puebla
avec ordre de télégraphier à Mexico, afin d'obtenir un mot de
recommandation du commandant de place, pour son confrère de Tehuacan. Il
fallut trois jours pour la réponse; il était temps: l'esprit craintif de
Pedro commençait à se détraquer. Nous partîmes enfin après huit jours de
retard.

Tehuacan se trouve en Terre Tempérée, et le chemin d'Oaxaca suit en
pente douce jusqu'en Terre Chaude. La première journée se passa sans
encombre; les chevaux, quoique rappelant la célèbre monture du héros de
la Manche, se soutenaient encore, grâce à leur jeunesse et aux huit
jours d'abondance dont ils avaient joui lors de la détention de Pedro.
Le soir, nous couchions à San Sebastian, à huit lieues de Tehuacan.

Nous étions en Terre Chaude, et des champs de cannes se rencontraient ça
et là sur le passage des ruisseaux; les habitations changeaient aussi
d'aspect; à côté des maisons toujours massives des Espagnols, on
retrouvait le jacal de roseaux de l'Indien, remplaçant la hutte en terre
des hauts plateaux, et c'est une chose étrange assurément de rencontrer
en Terre Chaude les races indiennes d'une teinte jaune clair, comparées
à la teinte foncée des Indiens du nord; c'est, du reste, toujours la
même attitude soumise, la même application au travail des champs; le
niveau de l'oppression a passé sur toutes ces races en leur donnant un
caractère commun. Ce n'est que dans les âpres hauteurs de la sierra que
l'homme reprend un aspect plus noble, et semble avoir respiré dans l'air
de ses montagnes inaccessibles le souffle vivifiant de la liberté.

À Venta Salada, nous donnâmes aux mules quelques instants de repos. La
plaine coupée de ravins qui s'étendait devant nous jouissait d'un assez
mauvais renom; quelques déserteurs battaient la campagne. N'étant point
armés, nous avions tout à redouter d'une rencontre avec eux; nous
cheminions cependant, sondant de l'œil les plis du terrain, et rien de
suspect jusqu'alors n'était venu confirmer nos craintes, lorsqu'au
détour d'un sentier nous nous trouvâmes nez à nez avec un malheureux en
chemise, assis à poil sur un vieux cheval écorché.

Il pleurait à chaudes larmes et ses deux poignets portaient l'empreinte
sanglante d'une corde.

--Eh! l'ami, d'où venez-vous, lui dis-je, et qui vous réduisit à cet
affreux état?

--Ah! monsieur, répondit-il en sanglotant, n'allez pas plus loin; tenez,
vous voyez d'ici le lit desséché de cette rivière, ils étaient là trois
pandours; je revenais de San Antonio; ils m'ont tout pris, mon zarape,
mon cheval, mon argent, mes belles calzoneras à boutons d'acier, tout;
et voyez mes bras: ils m'ont pendu par les poignets, et pour mon alezan
doré, ils m'ont donné cette vieille rosse que vous voyez. Jésus!
monsieur, retournez.

Pedrito se grattait la tête, et mon domestique me regardait d'un air
piteux; je ne me sentais point à l'aise, je l'avoue. Nous tînmes
conseil. La majorité se prononçait pour une retraite immédiate; mais le
lendemain offrait les mêmes inconvénients, moins de chance peut-être; il
fallait ou passer ou renoncer au voyage. Eussé-je eu vingt troupes de
voleurs à mes trousses, je voulais passer. En cas de besoin, nous
aurions pu fuir; mais, outre le désagrément de la chose, la mule chargée
eût toujours été capturée; aussi, pensant avec raison que ces messieurs
avaient dû détaler pour partager leur butin et que le malheureux
dépouillé serait par le fait notre sauvegarde, je fis signe au
domestique d'avancer, et nous nous mîmes en route.

--_Vaya se Vd con Dios_, me cria l'homme en chemise; que Dieu vous
garde! et il disparut.

Le ravin était désert; pas le moindre voleur à l'horizon. Nous arrivâmes
à Teotitlan sans encombre autre que quelques fausses alertes que nos
esprits impressionnés par l'accident du matin étaient tout disposés à
accueillir.

Teotitlan est une petite ville perchée sur un mamelon escarpé, d'une
défense facile et que les partis se disputent sans cesse. Il y avait
garnison, et le fortin, au midi de la place, sur l'éminence qui la
domine, montrait fièrement deux pièces de petit calibre.

Les maisons, cachées sous la feuillée des grands zapotes, des pacaniers
et des grenadiers couverts de fruits, respiraient le bien-être et le
mystère. J'allai frapper à la porte d'une _tienda_ de belle apparence,
où je demandai le vivre et le couvert pour nos chevaux et pour nous.

Le domestique s'empressa de décharger nos bêtes et de leur verser une
abondante provende. Pour nous, couchés à l'ombre et réconfortés par une
coupe de mezcal, nous attendions dans une douce impatience que le repas
fût servi.

Nous devions partir à trois heures du matin pour atteindre, avant la
grande chaleur, _Totamabaca_, but de l'étape, en passant par _San
Martin_ et _los Cuises_.

L'arrivée de deux étrangers dans un village offre toujours un nouvel
aliment à la naïve curiosité des habitants; aussi la porte de la tienda
était-elle encombrée. Je remarquai un individu de mauvaise mine qui
semblait s'attacher au domestique avec une persistance inquiétante; nous
étions assurément l'objet de la conversation, et je craignais quelque
confidence indiscrète. Le drôle n'y avait pas manqué. Je l'appelai, lui
demandant ce qu'il avait à faire avec l'homme en question, il me
répondit ingénument qu'on l'avait interrogé sur notre voyage, qui nous
étions, d'où nous venions, où nous allions, et qu'il avait répondu de
façon à satisfaire l'inquisition en personne. Je le réprimandai pour sa
sottise, et je compris qu'il nous fallait changer notre itinéraire et
l'heure du départ.

Je lui demandai s'il connaissait bien le pays, et, sur sa réponse
affirmative, la lune étant dans son plein, nous partîmes à minuit,
prenant par le _monte_ (le bois).

_Pancho_ connaissait si bien son affaire, qu'une demi-heure après nous
étions égarés à ne pas nous retrouver. Nous errions, depuis deux
heures, au milieu des ronces, des plantes grasses aux pointes d'acier et
d'épais taillis, sans pouvoir trouver un sentier convenable; il fallut
descendre de cheval pour soulager nos bêtes. Tantôt le hurlement d'un
chien nous guidait à gauche, et tantôt le cri d'un coq nous attirait à
droite; nous finîmes cependant par apercevoir, à la lueur incertaine de
la lune, les murailles blanchissantes d'une habitation.

Après un quart d'heure de cris d'appel éveillant les aboiements des
chiens, au milieu d'un vacarme à réveiller un mort, un Indien de
mauvaise humeur vint nous demander la cause d'un tel bruit. Je lui
exposai mon cas, mais il fallut parlementer longtemps pour le décider à
nous ouvrir en grommelant. Il se radoucit néanmoins à la vue d'une pièce
blanche, et voulut bien, moyennant quatre réaux, et s'éclairant d'une
torche, nous remettre dans le bon chemin.

Au petit jour, nous étions loin déjà, hors de toute atteinte; seulement
nos chevaux s'étaient blessés dans le bois et tous deux boitaient
affreusement. Je dus faire la moitié de la route à pied, chose dure en
tout pays, mais déplorable par un soleil de plus de cinquante degrés.

Pedro, en vrai Mexicain qu'il était, resta plus longtemps sur sa bête;
mais comme elle menaçait chute à chaque pas, il lui fallut aussi
descendre. Il faisait une triste figure vraiment, et nous arrivâmes en
piteux état au village de Tetomabaca.

Les chevaux demandaient un repos forcé. Un Indien du village, expert
dans l'art de guérir, vint examiner les malades; j'en fus quitte pour
lui payer sa visite; le lendemain les chevaux n'allaient guère mieux, et
comme il n'y en avait point à vendre dans le village, au grand désespoir
de Pedro, nous nous mîmes en route.

Quatre lieues seulement nous séparaient de Quiotepec; mais au delà, cinq
journées encore pour atteindre Oaxaca.

La perspective était des plus désolantes. Six journées de marche! pas un
pouce d'ombre dans le sentier, le paysage est d'une sécheresse extrême,
et le _monte_ n'offre en fait de végétation que de pauvres mezquites au
maigre feuillage; les chevaux boitaient de plus belle. Pedro poussait
des soupirs déchirants, nous étions tous deux rouges comme des homards
et inondés de sueur; nous remontions cependant pour passer les rivières,
et ce fut ainsi, clopin clopant, tantôt portés, tantôt portant, que nous
débouchâmes sur la rivière de Quiotepec, torrent impétueux et profond
qu'on traverse en pirogue et dont un Indien a le monopole. Il était
tard, six heures au moins, et déjà nous entendions le bruit sourd de la
rivière, quand un jaguar énorme bondit derrière nous, dans le chemin
creux où nous étions engagés. La mule, quoique chargée, fit un bond
prodigieux, et les chevaux oublieux de leurs blessures s'élancèrent en
avant. Le jaguar cependant nous adressa le sourire félin qu'imite si
bien le chat faisant le gros dos au chien qui le guette, puis passa
tranquillement, franchit le talus, et disparut. J'avais éprouvé à son
aspect une émotion bien sentie, c'était ma première rencontre de ce
genre, et faite dans une circonstance désagréable; j'en vis et en
entendis d'autres par la suite, et je m'aguerris avec le temps. Mes deux
suivants, non plus rassurés que moi, allumèrent un feu sur le bord de la
rivière, car la nuit se faisait sombre et le jaguar est alors mauvais
coucheur. L'Indien du bateau n'était pas à son poste, et comme le
village se trouve à une certaine distance, nous nous égosillâmes en vain
à l'appeler un quart d'heure durant. Une nuit à la belle étoile, sans
souper, ne nous offrait qu'une perspective des moins attrayantes. Je me
déshabillai donc, j'attachai mes vêtements sur ma tête et enfourchant
mon malheureux cheval, je risquai le passage, parfaitement assuré, grâce
à mon talent de nageur, d'atteindre l'autre bord, si ma monture se
laissait emporter.

Il n'en fut rien heureusement; j'arrivai au village, et le passeur s'en
vint immédiatement chercher mes compagnons d'infortune.

Une surprise nous attendait à Quiotepec. J'avançais au hasard dans une
obscurité profonde, lorsqu'un énergique _Quien vive_? Qui vive? m'arrêta
court: «Ami,» répondis-je, et j'avançai. Deux hommes armés gardaient le
sentier; ils me demandèrent d'où je venais, où j'allais, et l'un d'eux
me conduisit au quartier général, c'est-à-dire dans une bicoque, où le
chef d'une troupe en guenilles siégeait au milieu de son état-major.
J'ignorais à qui j'avais affaire.

Le chef en question me demanda de nouveau qui j'étais, où j'allais, et
mes papiers. Je lui tendis une lettre du ministre de France constatant
ma qualité d'envoyé du gouvernement en mission artistique: mon
interlocuteur prit la lettre à l'envers, eut l'air d'y jeter un coup
d'œil d'autorité, puis passa la missive à moins ignare que lui.
J'ajoutai que j'avais un compagnon, plus un domestique, et que l'Indien
passeur était allé les chercher. «C'est bien, dit-il, asseyez-vous, nous
verrons vos compagnons.» Il y avait bien, tant dehors que dedans, une
troupe de cent cinquante hommes d'une mine des moins rassurantes.

Sur ces entrefaites, arriva Pedro, suivi du bagage.

--Eh! Pedrito, comment vas-tu? s'écria l'un des assistants, et
là-dessus, coup de théâtre, reconnaissance, tableau! Il y eut des
_abrazos_ et des serrements de main: je fus présenté, ce qui me permit
d'apprendre que je ne me trouvais rien moins qu'en présence du _Huero
Lopez_; _huero_ veut dire blond, et comme Lopez avait les cheveux et la
barbe de cette couleur, on lui avait donné le surnom de _Huero_.
C'était un homme de trente-six à quarante ans, jeune encore, et dont la
physionomie n'avait rien de féroce; il avait cependant, dans un rayon
des plus étendus, une terrible réputation. Le _Huero Lopez_ était un
chef de voleurs émérite, autour duquel cinq ou six ans de brigandages
impunis avaient groupé la fleur des sacripants de la province; la troupe
variait de cent à deux cents hommes, et comme elle commençait à devenir
respectable, le chef, depuis peu rentré en grâce auprès du gouvernement
libéral, avait fait sa paix avec le monde. Il n'était plus corvéable de
la potence; loin de là, le gouvernement constitutionnel lui avait
octroyé le grade de commandant. La carrière des honneurs lui était
ouverte, il n'avait plus qu'à poursuivre.

Le _Huero Lopez_ avait dirigé sa première expédition contre Teotitlan
que nous avions quitté la veille, et dont il s'était emparé après un
assaut des plus opiniâtres.

Aussi, la soirée se passa-t-elle à raconter les hauts faits de ses
officiers, la mort du général un tel, dont voici le vainqueur, me
disait-il, en me montrant un de ses acolytes. On avait fait tant de
butin, fusillé tant de réactionnaires; l'un était mort bravement,
l'autre s'était fait tirer l'oreille; tous détails fort intéressants et
qui soulèvaient le cœur.

Cependant il s'inquiétait de notre voyage, s'étonnant que nous fussions
arrivés jusqu'à lui sans accident; puis, en bon prince, et avec une
galanterie merveilleuse, il s'informa si nous avions faim, et, sur
l'affirmative de nos estomacs aux abois, il commanda deux tasses de
chocolat qu'on apporta chaud et mousseux à faire plaisir, nous
promettant pour le lendemain quelque chose de plus substantiel.

Voyant mon hôte en si belle humeur, je lui contai la mésaventure de nos
bêtes et le priai de vouloir bien me changer mes deux chevaux invalides
contre deux autres en meilleur état, me proposant de payer la
différence. Il y acquiesça de tout cœur, et remit au lendemain la
négociation de l'affaire. Il n'y a vraiment plus vertueux qu'un coquin
parvenu.

Malgré tout le charme d'une réception si flatteuse, je crus prudent
d'éviter à ses hommes des tentatives inhospitalières à l'endroit de mes
bagages; aussi, le tout fut-il empilé dans la cabane même où sommeillait
le chef. De notre côté, nous dûmes songer à trouver un gîte.

Le temps était couvert, la nuit orageuse, la chaleur asphyxiante;
impossible de songer à dormir sous un abri quelconque; j'étendis donc
mon manteau de gutta-percha dans la cour, sur la terre nue, je pris ma
selle pour oreiller et je m'endormis.

Toute la nuit, cependant, je fus agité, tourmenté par des démangeaisons
effroyables, et de gauche et de droite, Pancho mon domestique, et Pedro
mon ami, s'agitaient comme moi. Quel réveil, hélas! Tous trois avions à
la figure des marques rouges et sanglantes de deux centimètres de
largeur; les bras et les jambes en portaient également, et c'était une
fureur de picotements à n'y pas tenir.

Le _talaje_, tel est le nom du charmant inconnu qui nous avait
martyrisés, est une espèce de petit ver qui, la nuit, s'attaque à tout
être étendu sur la terre; aussi les habitants de Quiotepec couchent-ils
sur des planches élevées de quelques pouces au-dessus du sol.

Au petit jour, un trompette avait sonné la _diane_, et chaque soldat,
avec l'aplomb des troupes régulières, s'était aligné pour passer une
inspection; sitôt qu'elle fut terminée, je rappelai au commandant sa
promesse de la veille, et l'on s'occupa de me choisir deux chevaux; les
miens étaient véritablement jeunes et vigoureux, quelques jours de repos
les remettraient infailliblement, et ce n'était pas en somme une
mauvaise affaire que je proposais là.

Guidé par un lieutenant du Huero, je fixai mon choix sur un alezan bas
sur jambes mais trapu, de huit à dix ans d'âge, et sur un gris pommelé
plus jeune, grande et jolie bête, gracieuse sous le harnais, et d'une
prestance remarquable. Je montai les deux, et fis avec chacun un temps
de galop; ils me parurent doux, dociles, et je me confondis en
remercîments. Ne voulant pas, de mon côté, être en reste de générosité
avec mes hôtes, je donnai cinq piastres d'étrenne au garçon qui me les
sella. À dix heures, après un déjeuner copieux, j'allai prendre congé du
futur général et je partis.

Ah! la belle chose qu'un bon cheval, pour courir le monde à travers les
sentiers d'un pays inconnu! Joyeux et fiers nous avancions, nous faisant
un jeu des plus âpres montées, et nous livrant dans les plaines à des
_fantasias_ échevelées.

Ah! la belle chose qu'un bon cheval! Ah! la poétique chose! alors que
dans une course rapide, le souffle du zéphyr vous fouette la figure
comme un vent de tempête! le doux être qu'un coursier soumis, esclave de
son frein, calme à la voix du maître ou se précipitant comme l'aquilon!

Ainsi nous chantions, Pedro et moi, célébrant les vertus de nos
compagnons nouveaux et bénissant la main qui nous les donna.

La journée fut belle assurément, et la pauvre mule fut seule à la
trouver longue. À midi, nous étions à Cuicatlan, délicieux village caché
sous la verdure aux pieds de montagnes à pic. Le soir, à six heures,
nous entrions au galop dans la rue de Don Domingillo; mais, ô terreur!
d'affreux murmures nous poursuivent; en peu d'instants les cris
augmentent, le village entier, l'alcade en tête, est à nos trousses; au
voleur! arrêtez, au voleur! Je regardais Pedro, Pedro me regardait, nous
cherchions vainement à qui pouvaient s'adresser ces cris et ces
clameurs,

    Nous étions seuls dans la carrière,
    Aveuglant de flots de poussière
    Nos acharnés persécuteurs.

En vérité, l'illusion n'était plus permise, il fallut s'arrêter.

Ce cheval m'appartient, dit un Indien désignant l'alezan; il me fut volé
la semaine dernière, et je le réclame; tout le village m'est témoin.
Pedro se trouvait démonté. Je protestai de toutes mes forces alléguant
l'échange que j'avais fait le matin même, et le retour que j'avais
donné. Nous parvînmes, mais au pas, jusqu'à la _fonda_, où deux
Espagnols et leurs femmes étaient arrivés avant nous; je les pris pour
juges de l'affaire. Le Huero Lopez était une autorité reconnue, je
croyais avoir fait un échange honnête, et je protestai de nouveau de la
pureté de mes intentions. Ce cheval est à moi, répétait l'Indien, je
veux mon cheval; cette raison valait mieux que toutes les miennes; en
fin de compte, il me fallut parlementer.

«Venez avec moi, dis-je au féroce propriétaire, n'est-il pas juste que
j'achève ma route, et forcerez-vous ce pauvre homme à faire vingt-cinq
lieues à pied. Pedro m'appuyait, on le comprend sans peine: Venez avec
moi jusqu'à la ville, vous ramènerez votre cheval, et je payerai vos
peines.»

L'alcade trouva la proposition acceptable, et le marché fut conclu. Je
compris alors la générosité du bon Lopez; le commandant avait troqué
deux chevaux volés et qu'on pouvait lui réclamer à chaque instant, pour
deux chevaux légalement acquis et que personne ne pouvait revendiquer
comme siens; il a dû bien rire de ma simplicité. Le tour était bon
néanmoins, je ne pouvais qu'en rire moi-même; Pedro criait: Vertu, tu
n'es qu'un nom!

De Don Domingillo, deux routes conduisent à la vallée d'Oaxaca; la
première, grande et belle, achevée sous l'administration de Juarez,
alors qu'il était gouverneur de la province, contourne les hauts sommets
de la Cordillère pour aboutir à la naissance de la première des trois
vallées qui composent le _Marquesado_; l'autre est un simple sentier
suivant le _rio de las Vueltas_, petite rivière aux mille détours
courant enchaînée dans des montagnes à pic; impraticable pendant la
saison des pluies, ce sentier n'est suivi qu'en temps de sécheresse: la
rivière étant alors guéable dans tout son parcours, le voyageur y gagne
une journée de marche. Nous suivîmes ce dernier.

Notre petite troupe formait une caravane de dix personnes en y
comprenant les domestiques et l'Indien du cheval. C'est avec bonheur
qu'on s'enfonce dans ces gorges profondes où les eaux du torrent
entretiennent une fraîcheur délicieuse et une éternelle verdure; le
sentier se perd à chaque instant sous l'ombre des grands arbres,
traverse la rivière, se perd de nouveau, puis la traverse encore:
soixante et dix fois, dans un parcours de deux lieues nous traversâmes
le torrent. Le sentier s'élève alors, la vallée s'élargit, quelques
haciendas de cannes, çà et là de pauvres villages, puis la montagne aux
escarpements rapides où souvent le cavalier est forcé de mettre pied à
terre pour soulager sa monture: le matin, nous étions en Terre Chaude et
le soir nous parcourions les forêts de chênes et de sapins des hauts
sommets. À sept heures, nous arrivions à Etla, dans la plaine, et le
lendemain nous étions à Oaxaca.



VI

     Oaxaca.--La ville.--Les mœurs.--Le bal.--Le clergé.--L'histoire de
     don Raphaël.--Les passions politiques.


Oaxaca, comme toutes les villes de la Nouvelle-Espagne, est divisée en
carrés parfaits, presque toujours orientés, à savoir chaque façade
regardant un des points cardinaux. Quoique ayant moins souffert de la
guerre civile que les villes du nord, par suite de son éloignement des
centres révolutionnaires et de la difficulté des chemins qui la relient
aux provinces voisines, Oaxaca n'en est pas moins déchue de son ancienne
prospérité. Il m'était réservé de voir achever sa ruine.

Admirablement située au point d'intersection de trois vallées fertiles
prodiguant à l'envi les produits des deux mondes, elle offre, en fait de
monuments, une charmante église avec portail renaissance mélangé de
mauresque d'une richesse extrême, mais que déparent deux clochers
bâtards; la cathédrale, construction massive qui n'a rien pour attirer
le regard, et le couvent de Santo Domingo, colossal établissement avec
cloîtres magnifiques et des escaliers d'un grandiose qui ne le cède en
rien au plus monumental de nos escaliers royaux.

La place, attenant à une promenade ombreuse, est de belle dimension,
flanquée d'un côté par le palais, édifice de construction moderne; elle
est bordée des trois autres par des _portales_, galeries couvertes, à
piliers ou à colonnes. Le marché, où se pressent des Indiens de toutes
nuances, est d'une richesse incroyable en légumes et en fruits de toutes
sortes; les poires, les pêches, les raisins y sont amoncelés auprès
d'énormes _cherimoias_, d'ananas et de bananes: aussi la vie est-elle
facile, et l'on ne rencontre dans la ville, en fait de mendiants, que
quelques estropiés et des aveugles. La grande sécheresse de l'atmosphère
et la lumière éblouissante du plateau y causent de nombreuses affections
ophthalmiques; je fus obligé moi-même de renoncer à toute lecture devant
les accidents inquiétants auxquels ma vue devenait sujette.

Presque toutes les maisons d'Oaxaca n'ont qu'un rez-de-chaussée; il ne
faut point leur demander d'architecture, les rues n'offrent aux regards
de l'étranger que de simples murs percés de fenêtres avec grilles, sans
sculpture et sans ornementation aucune. L'édilité de la ville exige que
toutes les maisons soient peintes en couleurs foncées ou peu
photogéniques; hors le blanc, vous y trouverez toutes les couleurs de la
palette. Si l'extérieur des habitations est ingrat et nu, l'intérieur
est presque toujours charmant; un vaste _saguan_, porte cochère, vous
introduit dans une cour carrée, entourée pour l'ordinaire d'un portique
assez gracieux, et plantée de grenadiers, d'orangers et d'une espèce de
cédrats à fruits ronds nommés _toronjo_, et dont la tige atteint des
proportions énormes. Des parterres de fleurs s'épanouissent à l'ombre
des arbustes, et des roses grimpantes s'allongent autour des colonnes.

Tout cela est propre, bien tenu, plein de fraîcheur, de gazouillement
d'oiseaux et de senteurs enivrantes.

La vie, on le comprend, se passe toute au dehors, dans ces pays du
soleil.

La galerie sert à la fois de salle à manger et de salon.

Ces petits jardins, qui sont la joie de la vie intérieure, sont d'un
entretien difficile et coûteux; chaque fleur exige, comme première
condition d'existence; un pot isolé au moyen d'une sébile en terre
pleine d'eau, de manière à former une île. Les arbustes sont également
entourés d'un anneau concave en ciment, qui les isole.

Cette précaution est prise contre les _arrieras_, espèce de fourmis à
corselet épineux nommées charretières, qui atteignent une grosseur
remarquable, et dont la rage de destruction est sans égale. Ces fourmis
sont une plaie pour les maisons. Comme les voleurs et autres gents
malfaisantes, elles ne travaillent guère que la nuit, ce qui leur assure
ordinairement l'impunité. Leur établissement principal est toujours à
une distance considérable du théâtre de leurs dégâts; aussi est-il
impossible de les détruire, et la longueur de leurs galeries les met
hors d'atteinte de toute espèce de châtiment. Leur nombre est si
extraordinaire et leur organisation si merveilleuse, qu'il leur arrive
de dépouiller, en une nuit, de ses bourgeons, de ses fleurs et de ses
feuilles, un oranger de grande dimension; les unes montent et découpent
les feuilles par grandeur voulue, tandis que d'autres attendent au pied
de l'arbre la besogne des découpeuses; et tel est l'instinct de ces
petits animaux, qu'ils savent attendre que l'arbre soit raisonnablement
chargé de feuilles, de manière que la moisson en vaille la peine. Je les
ai vues surveiller un rosier que j'affectionnais, et ne le dépouiller
qu'au moment où les boutons allaient s'épanouir.

Les tremblements de terre sont annuels à Oaxaca, et les murs de ces
maisons si basses ont la plupart jusqu'à deux mètres d'épaisseur. Ces
tremblements, sur un sol rocailleux, n'agissent point par oscillation
comme dans la plaine mobile de Mexico, mais par trépidation, mouvement
plus dangereux s'il est possible, et qui, par des ébranlements
successifs, détruit en un clin d'œil les édifices les plus solides. À
Oaxaca comme à Mexico, je fus témoin d'un de ces terribles phénomènes;
il fut violent, mais de courte durée; assez long cependant pour
épouvanter l'âme la plus résolue et me donner le temps de me précipiter
dans la cour. L'instinct de la conservation bannit toute convenance et
toute pudeur: je trouvai le personnel de la maison, hommes et femmes,

    Dans le simple appareil......

d'aucunes enveloppées dans un drap et d'autres parfaitement nues; tout
ce monde éclatant en prières ferventes, je vous assure, et en
supplications passionnées.

Dieu n'a besoin que d'une petite secousse pour constater le nombre de
ses fidèles.

Le danger passé, une vieille domestique de la famille expliquait
tranquillement à son fils une formule au moyen de laquelle on pouvait
prévenir tout désastre.

Le palais et la cathédrale en furent tous deux pour une corniche dont la
chute ne blessa personne, et des crevasses qu'on s'empressa de combler.

Au sud-ouest de la ville se trouve le mont Alban, qui se relie à la
chaîne de la Misteca; au nord-ouest la sierra Madre envoie jusqu'aux
maisons du faubourg le prolongement de ses derniers contre-forts. Le
San Felipe, point culminant de la sierra, borne l'horizon de la ville au
nord, et lui prodigue en tout temps des eaux fraîches et limpides. Ainsi
placée, Oaxaca ne doit rien envier aux plus belles villes de la
république.

Tout fédéral que soit le Mexique, le lien qui unit chacune de ses
parties est des plus faibles, et l'on peut dire qu'il n'y a d'autre
nationalité que la nationalité de province. L'habitant de Puebla est un
Poblano, celui de Chiapas un Chiapaneco, nul ne vous dira qu'il est
Mexicain. Cet esprit de clocher se retrouve partout, mais nulle part il
n'éclate avec autant de violence que dans la jolie ville d'Oaxaca.

Rien n'est bon, n'est beau, n'est bien, n'est admirable en dehors de ce
petit État, et quoique tirant toute chose du dehors, pour ce qui regarde
la mode, l'industrie et les arts, il semble que ce soit un tribut que
l'univers lui paye et dont il ne doive aucune reconnaissance.

Quelques habitants poussent cette faiblesse jusqu'au ridicule le plus
insensé; il n'est pas jusqu'à leurs femmes qu'ils ne dotent des
avantages les plus singuliers et des vertus les plus extraordinaires.
Mon séjour ne m'a rien appris à cet égard, et je laisse à d'autres plus
heureux le soin de les découvrir.

Il faut attribuer cet amour-propre excessif à la concentration d'une
existence toute locale, que des relations plus suivies avec le monde
viendront sans aucun doute modifier un jour.

Le besoin de société, l'esprit de réunion sont fort développés à Oaxaca.
L'on arrive promptement à l'intimité avec des gens qui se livrent avec
abandon, et le même jour vous donne presque autant d'amis que de
connaissances; je n'affirmerai point pour cela qu'il faille compter sur
eux dans une circonstance difficile: le dévouement est une fleur rare
par toute la terre; mais ils s'empresseront pour une démarche, vous
combleront d'avances, de lettres de recommandation, vous couvriront de
leur influence, s'il y a lieu, déployant une affabilité constante et une
bienveillance infatigable.

La causerie est vive et animée, l'esprit agressif et mordant des petites
villes y déroule avec complaisance les mille et un riens d'une chronique
passablement scandaleuse, qu'entretient une morale relâchée. La
politique, dans laquelle les femmes jouent un rôle considérable, jette
en pâture à la conversation des petits cercles un aliment toujours
nouveau.

Cette tendance est naturelle dans un pays où la bureaucratie absorbe
toutes les ambitions: être ou n'être pas employé, c'est pour eux une
question de vie ou de mort; aussi les partis y sont-ils toujours sur la
brèche pour attaquer ou pour défendre: quoi de plus simple que la guerre
civile dans de telles conditions?

Il n'est pas rare de rencontrer parmi ces jeunes ambitieux des talents
remarquables, une instruction solide, fruit d'un travail obstiné, et le
don de deux ou trois langues qu'ils parlent avec facilité.

Comment expliquer qu'une fois au pouvoir, ces brillantes qualités
disparaissent pour faire place à une nullité désespérante? C'est qu'ils
trouvent à leur tour, chez les autres, cette opposition systématique
qu'ils pratiquaient eux-mêmes avec une si déplorable obstination; c'est
que tout est paralysé chez eux, et que leurs facultés suffisent à peine
à défendre contre leurs agresseurs les positions qu'ils viennent si
péniblement d'acquérir. Les beaux projets de réforme sont oubliés, le
service public abandonné, la désorganisation se précipite, la gangrène
arrive à sa dernière période, l'État se meurt: voilà le Mexique.
Réactionnaires et libéraux se reprochent mutuellement, dans ce langage
qu'on connaît, leurs fautes réciproques; tous deux sont également
coupables et travaillent avec une émulation impie à l'anéantissement
complet de leur beau pays.

Le président Juarez est une des illustrations de l'État d'Oaxaca: de
sang indien pur, il est fils de ses œuvres et doit tout à lui-même. On
le voit passer du barreau d'une ville de province au gouvernement de
l'État, arriver à la présidence de la cour suprême et s'asseoir, honnête
homme, sur le fauteuil présidentiel. Son administration, comme
gouverneur de l'État d'Oaxaca, a laissé derrière lui un parfum de
probité qu'on respire rarement au Mexique, et les améliorations qu'il
s'efforça de répandre dans le service public donnent une preuve de son
dévouement au bien-être de ses concitoyens. L'organisation des villages
indiens de la sierra qui font partie de la province, et dont il est
originaire, lui fait le plus grand honneur: on est surpris d'y trouver
des écoles obligatoires, d'où sortent des Indiens sachant lire, écrire
et compter; on en croit à peine ses oreilles, alors que les sons de
l'orgue des temples ou les fanfares des instruments de cuivre vous
rappellent les goûts de votre patrie lointaine au milieu du sauvage
aspect de la montagne.

Je ne sais si le Mexique placera Juarez au nombre de ses grands hommes;
mais c'est à coup sûr une personnalité remarquable. Au milieu de la
pénurie de talents qui l'entoure, il a pour lui cette probité si
méritante en son pays, une constance glorieuse à ne point désespérer de
sa cause, une obstination molle, mais infatigable à lasser la fortune,
une douceur de caractère que travestissent ceux qui l'ont peu connu.
Plusieurs m'en ont dit du bien; chaque fois que je le vis, il me rendit
service.

Parmi les personnalités remarquables d'Oaxaca, il faut rappeler une
pauvre vieille, dernière descendante de Montézuma. Le gouvernement,
m'a-t-on dit, lui faisait autrefois une pension suffisante pour assurer
une existence honorable à cette princesse déchue, et les Indiens, une
fois l'an, venaient rendre hommage à l'arrière-petite-fille du grand
roi.

La señora Silva, sur un trône, entourée du prestige inoffensif de sa
haute naissance, recevait des Indiens prosternés la muette expression
d'un religieux respect. Mais la pension se réduisit insensiblement
suivant les fluctuations des finances; aujourd'hui, le dernier rejeton
d'une race impériale s'éteint dans la solitude et la misère.

J'ai dit que les mœurs étaient relâchées: l'intimité des familles entre
elles prête à la familiarité des jeunes gens des proportions
dangereuses.

Les amourettes naissent comme des fleurs sous ce ciel merveilleux. Si
les fenêtres ont des grilles, les maisons sont basses, et le diable est
leste. L'amour, au Mexique, a conservé de sa tournure espagnole: il
lance des madrigaux, fait jouer la sérénade, improvise sur la guitare,
et ne craint pas d'employer la gazette pour envoyer un sonnet à sa
belle. Il s'accroche encore, mais rarement, à l'échelle de soie.

Le mariage consacre pour l'ordinaire ces unions anticipées; mais
lorsqu'un inconstant porte à d'autres idoles l'encens d'un cœur volage
et que la délaissée ne peut dissimuler le fruit de sa faute, le monde
n'impose à la pécheresse qu'une réprobation indulgente. «_Hubo una
desgracia_, dit-on: elle eut une mésaventure.» Quelques mois
d'éloignement arrangent les choses; de temps à autre cependant la
comédie tourne au drame, drame atroce, vengeance de cannibale. Telle est
l'histoire du señor Eusebio. J'ai connu les personnages, j'ai assisté au
dénoûment, j'essayerai de vous la dire.

Don Eusebio peut avoir de quarante-cinq à cinquante ans; il paraît jeune
encore; ses épaules larges et trapues, sa marche facile et légère malgré
l'embonpoint qui commence à l'envahir, lui donnent l'apparence d'une
force peu commune; sa tête est grosse sur un cou charnu; les lèvres sont
épaisses, la bouche est grande; tout le bas de la figure dénote des
instincts où la violence le dispute à la sensualité; ses yeux sont
jaunes tirant sur le vert et pleins d'une expression jalouse et
méchante.

Il jouit d'une réputation douteuse, et son passé renferme des mystères.

Sa maison, placée au nord de la cathédrale, n'a rien qui la distingue
des demeures voisines: elle se trouve parallèle à un couvent de femmes
qui fait le coin du carré suivant, et s'ouvre de ce côté par deux
fenêtres à grillage en bois.

Don Eusebio n'a pas d'amis, et sa maison fut pour ainsi dire déserte
jusqu'au jour où ses filles devinrent de grandes personnes. Il en a
trois. Héléna, la première, ressemble à don Eusebio et paraît en avoir
tous les instincts. C'est une grande et superbe fille chez qui la vie
déborde; elle a toutes les beautés provocatrices: la hanche saillante,
des bras robustes et ronds, des épaules grasses, une gorge audacieuse,
des lèvres rouges et ce teint pâle et mat des natures passionnées; ses
yeux noirs avaient une fixité embarrassante. À l'époque dont nous
parlons, la chronique s'était déjà maintes fois occupée d'elle; mais
elle n'avait point eu de _desgracias_.

Une cour nombreuse se disputait ses sourires, et quelques robes noires
se mêlaient à la foule. Le père autorisait, cherchant un gendre. Oaxaca
respirait dans un entr'acte de guerre civile, et les réunions se
succédaient sans relâche. Sur ces entrefaites, un jeune homme de Mexico
vint passer quelque temps dans le Marquesado, vivant chez son père,
voisin de don Eusebio, et dont la maison occupait, à cinquante mètres
plus bas, le milieu du carré de face.

La famille de don Rafael se composait de doña Marianita, sa femme, de
Louisito, un fils tard venu, le Benjamin, et du nouvel arrivant.

Henrique rapportait de la capitale une tournure dégagée, cet air de
suffisance qui plaît aux femmes et des prétentions de blasé que les sots
affichent volontiers; une moustache longue et pointue lui donnait un
petit genre matamore qui ne messeyait point; il avait l'œil d'un bleu
tendre, et sa chevelure blonde, naturellement bouclée, était fort belle.

En somme, on le disait beau cavalier, il le croyait plus que tout autre;
mais, à mes yeux; il perdait la moitié de ses avantages par un rire
bête qu'il lançait éternellement et à tout propos, ce qui chez bien des
gens lui avait fait une renommée de bel esprit.

On lui prêtait mille aventures; c'était pour Héléna une conquête à
faire. La famille d'Henrique possédait quelque bien; c'était pour don
Eusebio le mari demandé.

Du reste, la chose allait de soi. Henrique renoua sans difficulté des
relations d'enfance, et, malgré les avertissements de son père qui
n'estima jamais don Eusebio, il fut en quelques jours du nombre des
intimes.

À première vue, il fut ébloui. On ne pouvait rêver plus belle maîtresse.
Pour Héléna, jeune et coquette, elle éprouva quelque satisfaction de
l'effet produit et ne demanda pas mieux que de plaire.

Il fut bientôt évident qu'Henrique était le préféré. Aussi le cercle des
adorateurs diminua chaque jour; quelques-uns seulement cherchèrent à
disputer au Mexicain une conquête si belle; mais ils n'eurent plus qu'à
se retirer devant la persistance de ses succès.

D'autres tournèrent bride et déposèrent aux pieds de la sœur des
hommages dont l'aînée ne voulait plus.

Rien de moins platonique que cette passion facile; mais la jeunesse
verse sur toutes choses un tel torrent de fleurs, qu'on se méprend
volontiers sur des liaisons qu'on croit éternelles et qui ne sont que
d'un jour.

Henrique me raconta souvent les premiers bonheurs de son amour naissant.
Il me parlait de ses promenades solitaires dans la vallée, de ses
rencontres fortuites à San Felipe, de ces charmants dîners à Santa Maria
del Tule sous les ombrages du vieux Sabino; mais l'amour-propre chez lui
l'emportait sur l'amour, et son œil brillait plus encore en me disant
ses triomphes, le dépit de ses rivaux repoussés; et l'éclatante
satisfaction que lui valaient les préférences d'une aussi belle
personne.

Don Rafael fermait les yeux et voyait tout.

Cependant le tête-à-tête est difficile dans une maison ouverte à tout
venant, où se croisent et s'ébattent une foule de domestiques et
d'enfants; il fallait un dénoûment; mais Henrique ne pensait point au
mariage. Il y eut alors d'humbles demandes, des supplications et des
résistances: toute cette habile et naïve comédie de l'amour à laquelle
nous croyons si facilement et dont, en somme, les femmes sont presque
toujours victimes. Henrique, désespéré, parlait de départ; à cette
époque, il était vraiment épris. Héléna céda.

Par une nuit obscure, Henrique escaladait la grille de bois d'une
fenêtre, s'accrochait à la corniche et bondissait sur l'_azotea_ (toit
plat). Héléna, tremblante, l'attendait sous un bosquet de jasmins. Don
Eusebio avait tout vu.

Un mois de sérénades, d'entrevues mystérieuses, de rendez-vous dangereux
pleins de poignantes émotions, prolongea le délire de cette première
nuit d'amour.

Les observations de don Rafael n'arrêtèrent point l'heureux Henrique.

On jasait cependant, et les rivaux éconduits surent lui dire, à mots
couverts, qu'il n'était pas le seul heureux, et qu'en tout cas il
n'avait pas été le premier.

Henrique refusa d'y croire, et sa position compromettante; peut-être son
courage, ne lui permirent pas d'imposer silence à ces bruits insultants;
mais son amour baissa; il ne se montra plus aussi souvent dans la maison
de don Eusebio: les nuits le surprirent plus rarement sous ce bosquet
parfumé témoin de ses premiers soupirs, et l'escalade de l'_azotea_ lui
sembla d'une prodigieuse difficulté.

La fière jeune fille lui demanda compte de son insultante froideur;
Henrique se défendit faiblement, protesta, balbutia et voulut se
retirer. Il y eut alors une scène de violence qui l'épouvanta; mais
voyant qu'elle allait perdre son amant, Héléna devint tout à coup
tendre, pressante, suppliante; elle le prit comme un enfant dans ses
bras, le couvrit de baisers et de caresses passionnées.

--Que deviendrai-je sans toi, lui disait-elle; je t'aime et n'adore que
toi; je suis seule au monde; tu l'as vu, je n'ai plus d'amis: tous se
sont éloignés. Ton amour, mon Henrique, c'est ma seule joie sur terre,
c'est mon avenir, ma vie, mon seul bonheur. Ne m'abandonne pas! Et puis,
ajouta-t-elle en le voyant se fondre devant ces témoignages passionnés,
je n'osais te le dire, Henrique, je suis mère. Que devenir si tu t'en
vas? Mon père, oh! mon père me tuerait.

Cette confession terrifia le pauvre amant. Il revint néanmoins, mais
sombre, craintif, désillusionné, ne sachant plus comment rompre des
liens de fer.

Don Eusebio jugea prudent d'intervenir. Il surprit Henrique chez Héléna,
obtint une confession complète, et ne permit au malheureux de s'éloigner
que sous serment d'épouser sa fille.

Il fallut tout dire à don Rafael. Devant de pareils faits, toute
observation était inutile, et la conférence se termina par un refus
énergique de jamais consentir à ce mariage.

Henrique n'aimait plus; la nuit venue, à l'heure où si souvent il
s'agenouillait près d'elle, il sella son cheval et partit.

Le lendemain, don Eusebio aux aguets, fut étonné de ne point le voir; il
s'informa, connut le départ, rentra. Il était calme, quiconque l'eût
rencontré n'eût point deviné ce qui se passait en lui; il croisa
plusieurs personnes auxquelles il répondit, en souriant, aux compliments
banals, insultes déguisées que chacun lui adressait, car tout se savait
déjà.

Une fois chez lui, l'orage fit explosion; il brisait, en les touchant,
les meubles qui tombaient sous sa main, ses yeux étaient sanglants, il
épouvanta les siens, on n'osa lui rien dire. Héléna pleurait en silence.

Cependant, il reprit quelque pouvoir sur lui-même, et voilant sa fureur,
il sella son cheval et sortit la cigarette à la bouche comme en un jour
de _paseo_.

Henrique n'avait que deux chemins à prendre, la route de la sierra par
Vera Cruz, c'est-à-dire faire un détour de plus de cent lieues, et le
chemin de Tehuacan le plus facile et le plus rapide. Le doute n'était
pas possible, une fois hors de la ville, don Eusebio mit son cheval au
galop et fit presque huit lieues d'une traite; il sut qu'Henrique était
arrivé le matin et s'était reposé trois heures. C'était une demi-journée
d'avance.--Fils de chien, je t'atteindrai, murmurait-il. Il rafraîchit
les naseaux de son cheval, et prit par le rio de las Vueltas.

Henrique, croyant le sentier coupé par le torrent, avait pris la route
presque carrossable de la montagne; du reste, ignorant la poursuite, il
prenait son temps; le cheval de don Eusebio, vigoureux et fort, dévorait
l'espace.

Henrique arriva, vers les quatre heures du soir, à Don Domingillo, et
fut se loger à tout hasard à l'entrée du village chez un Indien qu'il
connaissait, fit renfermer son cheval et ne sortit qu'à la nuit
tombante, sans s'éloigner cependant et fumant un cigare.

Il lui sembla tout à coup entendre le galop précipité d'un cheval; un
frisson terrible le saisit, il reçut, me racontait-il, comme un coup
d'épée en pleine poitrine, et, se dissimulant derrière une cloison, il
vit déboucher du sentier de las Vueltas don Eusebio lui-même, couvert de
poussière, son cheval haletant et rendu. Il passa près de lui et mit
pied à terre à deux cents mètres environ à la seule _fonda_ du village.

Henrique rentra dans la cabane de l'Indien auquel il conta partie de son
histoire, lui donna dix piastres pour se taire, et fut s'ensevelir au
milieu des épis de maïs dans une espèce de grenier suspendu sur quatre
pieux. Le mors de son cheval, sa selle et son zarape, lui furent jetés
d'en bas. Il attendit.

Don Eusebio apprit, en blasphémant, qu'Henrique n'avait point paru; il
voulut cependant s'en assurer, visiter la _fonda_ du haut en bas, et
s'en fut errer comme un chacal dans le village: aucune trace, rien qui
pût le guider. Il remonta et se dirigea du côté de la cabane en
question. Au débouché de la route, Henrique le vit venir et se crut
perdu. Don Eusebio entra, donna le signalement du cheval et de
l'individu, déposa une piastre dans la main de l'Indien, et lui fit
détailler toutes personnes qui avaient dû passer devant lui.

--C'est un ami que je désire rejoindre, disait don Eusebio, et nous
devions nous trouver en ce village; je suis en vérité bien étonné de ne
le point voir. Il examinait avec soin l'intérieur de la cabane, saisit
avec violence un mors suspendu dans l'obscurité, l'examina, et ne le
reconnut point.

--N'as-tu point de cheval, l'ami? demanda-t-il encore.

--Si, monsieur, une vieille jument couchée là-bas dans le _patio_, si
vous voulez de la lumière; nous l'irons voir.

--C'est inutile, répondit don Eusebio, que déroutait l'assurance de
l'Indien. Il s'approcha néanmoins, jeta un coup d'œil dans la cour, et
comme l'animal était couché, que la nuit était assez sombre, il ne le
reconnut pas non plus; Henrique, la mort dans l'âme, suivait du haut de
son observatoire suspendu tous les mouvements de son ennemi.

--Maudit! s'écria don Eusebio, en partant. Il a dû suivre jusqu'à
Cuicatlan, ajouta-t-il tout bas, à demain. Cuicatlan n'était qu'à deux
lieues. Henrique fut sauvé, mais ne dormit pas de la nuit.

Vers les trois heures, il entendit le trot d'un cheval s'éloignant dans
la direction de Tehuacan, c'était don Eusebio continuant sa poursuite.
Henrique attendit une heure environ, et suivit le même chemin; mais, à
deux kilomètres du village, il laissa sur la droite la rivière que
venait de traverser don Eusebio, prit à gauche, et s'enfonça dans la
Misteca. Deux jours après, don Eusebio rentrait à Oaxaca, et reprenait
ses occupations. L'enfant ne vint jamais au monde.

Don Rafael néanmoins sentait la vengeance planer au-dessus de sa tête,
divers guet-apens dont il se tira par bonheur, laissaient deviner la
main de son ennemi: le temps, pensait-il apaiserait l'affaire. Il n'en
fut rien.

Deux ans après, les événements que nous venons de raconter, C... prit la
ville; ses troupes occupaient le palais, la cathédrale et le couvent qui
se trouvait sur l'alignement des deux maisons ennemies; de temps à
autre, les partis tiraillaient entre eux. Don Rafael, portes et fenêtres
closes, ne permettait à aucun des siens le moindre coup d'œil au dehors,
sa tendresse de père lui faisait craindre un malheur. Pour don Eusebio,
toujours à l'affût comme un tigre guettant sa proie, il quittait
rarement sa fenêtre observatrice. Un jour, sur le midi, comme de la
matinée on n'avait entendu le son d'un coup de fusil, doña Marianita
ouvrit la fenêtre. Louisito s'y précipita pour regarder, elle-même ne
put se défendre d'un moment de curiosité. Pour Dieu! s'écria le père,
retirez-vous. Au même instant une explosion isolée se fit entendre, et
l'enfant, une balle au front, tombait dans les bras de sa mère.

--Jésus! fit-elle. Ah! Jésus! mon fils! mon fils! Ah! Dieu! elle
s'affaissa, on la crut morte aussi.

Elle tenait l'enfant dans ses bras; tous deux couverts de sang formaient
un épouvantable tableau; don Rafael, muet, hagard, épouvanté, se
précipita sur eux: il était bien mort, le doux enfant.

Don Rafael traîne depuis ce jour une vie à demi-éteinte, quant à doña
Marianita, elle est folle.

Le clergé encourage par son exemple cette dissolution de mœurs qui se
retrouve un peu partout dans le Mexique; mais il est difficile de
trouver une province où il affiche avec plus de naïveté le relâchement
de ses mœurs.

La première fois qu'il me fut donné d'observer cette étrange manière de
vivre, c'était au bal où l'on me présenta à mademoiselle X..., fille du
curé X..., qui lui-même, en habit de ville, se trouvait présent.

Je sus depuis que grand nombre de ces messieurs avaient famille, que
plusieurs d'entre eux menaient grand train, donnant bals et banquets,
qu'un autre, exception il est vrai, entretenait trois sœurs à la fois,
desquelles il avait des filles, dont chacune était dotée sur les
priviléges de telle ou telle église dont il était curé.

Plus tard, me trouvant dans une maison de jeu d'assez bas étage, j'y
rencontrai deux prêtres en soutane, et l'un, tutoyant ponteurs et
croupiers, jurant comme un damné, tenait sur ses genoux une fille
publique avec laquelle il s'était associé; il y avait là cinquante
personnes peut-être, et de tout ce monde j'étais le seul que la chose
étonnât.

Quand, chez un peuple, le sens moral est à ce point perverti, que de
pareils exemples ne soulèvent que les plaintes discrètes des honnêtes
gens et que toute indignation est morte, il faut se voiler la face et
désespérer du salut de ce peuple.



VII

     Long séjour.--Phénomènes photographiques.--Les trois
     vallées.--Santa Lucia.--Santa Maria del Tule.--Le
     Sabino.--Mitla.--Les ruines.--Le village.--Les pitajas.--Clichés
     perdus.--Prise de la ville.--Mont Alban.--Le vieux
     couvent.--Deuxième expédition.--Siége de la ville.--Départ pour
     Vera Cruz.


J'attendais mes bagages depuis deux mois, ils n'arrivaient pas; je
craignis que l'état des routes ne permit pas à l'expéditeur de me les
envoyer, il fallut donc me mettre à l'œuvre avec les ressources que
m'offrait la ville. Je fabriquai du nitrate et du fulmicoton, j'avais
des glaces et l'un de mes instruments; je trouvai de l'éther et de
l'alcool. Pour développer l'image il me fallut employer le sulfate de
fer qu'on trouve partout.

Mes premiers essais ne furent pas heureux, les clichés des monuments de
la ville étaient mauvais. Quelques jours après j'en fis d'autres
meilleurs, presque satisfaisants. Je préparai donc mon expédition de
Mitla, car je devais retourner au Yucatan, remonter à Palenqué,
traverser la sierra et faire le tour de la province de Chiapas, en
passant par Tehuantepec pour revenir à Oaxaca. J'aurais voulu faire ce
long voyage avant la saison des pluies s'il était possible, et le temps
pressait.

Mais quand je voulus partir, je m'aperçus que mes produits ne marchaient
plus.

Pendant huit jours, je fis les essais les plus variés, je me servis de
bains vieux et nouveaux, j'avais une douzaine de collodions différents,
j'employai tous les développants et tous les fixateurs; peine inutile.
Le collodion arriva même jusqu'à perdre toute sensibilité. Avec une
exposition de cinq minutes au soleil, et un instrument double, je
n'obtenais qu'une tache blanche à l'endroit du col.

Désespérant de réussir je mélangeai tous les collodions et j'attendis.

Quelques jours après, je voulus tenter un nouvel essai, je fis un cliché
le matin à sept heures, il était bon: à sept heures et demie,
insensibilité. Le lendemain, j'en fis deux, sans pouvoir en réussir un
troisième; le surlendemain trois et, par progression, chaque jour en
faisant un de plus, mais pas davantage. Tout à coup le collodion ne
m'apportait que des positifs sur verre; un autre jour des négatifs, et
cela sans qu'il me fût possible de faire l'un ou l'autre à mon choix.
J'ai vainement cherché la clef de phénomènes aussi curieux et je laisse
aux photographes érudits le soin d'en trouver les causes. Ma position
était des plus embarrassantes, je craignis un moment de ne pouvoir
réussir. J'aurai donc fait, me disais-je, trois mille lieues dans le but
de rapporter en Europe l'image de ces ruines merveilleuses, si peu
connues, si intéressantes, pour me trouver devant elles impuissant à les
reproduire!

J'éprouvai pendant ces jours de sombres découragements et de terribles
défaillances; j'étais sans nouvelles de mes bagages, et l'état de la
province allait empirant chaque jour. Je fus sur le point de faiblir et
d'abandonner la partie. Je parvins cependant à remonter ce moral
affaibli, et, quoi qu'il dût m'en coûter, je voulus achever mon œuvre.
Attendre! Que la patience est une belle chose pour qui sait la
pratiquer!

Les vallées m'offraient une longue série de courses et d'observations;
j'avais mon cheval, et chaque jour, seul le plus souvent, je parcourais
l'une ou l'autre, indifférent aux aventures périlleuses de ces
excursions solitaires.

La vallée de l'ouest, la première en venant de Mexico, n'offre au
voyageur que des terres cultivées, des villages et des haciendas,
quelques élévations douteuses où la science n'a rien à prendre, et le
touriste rien à copier: c'est la moins riche de ces trois vallées et la
moins intéressante. Dans la seconde se trouve un vaste couvent, commencé
par Cortez, inachevé aujourd'hui et fondé sur l'emplacement d'un temple
indien dont quelques murailles d'_adobes_ (briques en terre cuite au
soleil) subsistent encore. Il semble que les constructeurs de l'édifice
moderne se soient servis de ces murailles pour remplacer les
échafaudages dans leur construction. Ces murailles de terre sont en
effet au milieu de la nef et soutiennent encore diverses parties d'un
clocher moderne. L'_adobe_ a pris la consistance de la pierre, les murs
paraissent devoir résister à l'action du temps aussi bien que l'édifice
espagnol, et, dans la suite des siècles, ne formant qu'une seule et même
ruine, le voyageur étonné de cette création étrange confondra l'œuvre de
marbre des vainqueurs et l'humble monument des vaincus.

Ces ruines confondues n'offrent-elles pas à l'esprit de l'observateur
une image saisissante de cette civilisation espagnole du nouveau monde,
qui n'a laissé derrière elle que souvenirs perdus, solitude et
désolation? Ce mur de terre, humble mais solide encore, soutenant cet
édifice incomplet, n'est-ce point l'image vivante de cette race
indienne, humble aussi, soumise et opprimée, gémissant depuis trois
siècles sous le poids accablant d'une civilisation menteuse, ruine
aujourd'hui d'un monument inachevé?

La route qui conduit à ce vieux temple domine la vallée; couverte de
_tumuli_ vierges jusqu'à ce jour de toute profanation, elle offre à
l'antiquaire des témoignages précieux de la civilisation indienne.

Ces éminences, selon toute probabilité, sont des tombeaux d'où l'on
pourrait exhumer de riches trésors scientifiques. Je m'efforçai, mais
vainement, de faire des fouilles: les Indiens se sont fait une religion,
de ne point laisser toucher à ces vieux souvenirs de leurs ancêtres. Il
m'eût fallu l'appui du gouvernement que l'agitation des esprits et la
menace d'un siége m'empêchèrent d'obtenir.

À l'ouest d'Oaxaca, touchant la ville, se trouve le mont Alban, montagne
aux pentes rapides comme toutes celles de la Cordillère, et surmontée
d'un plateau d'une demi-lieue carrée au moins.

Ce plateau, qui semble travaillé de main d'homme, n'offre plus
aujourd'hui qu'une arène bouleversée, des masses imposantes de mortier
de pierres, percées de souterrains étroits, des forts, des esplanades,
des contre-forts et de gigantesques pierres sculptées. Les souterrains
sont formés par des dalles de grandes dimensions à murailles parallèles,
et dont la voûte est remplacée par deux immenses pierres s'appuyant
l'une sur l'autre. Ces pierres sont revêtues de sculptures offrant des
têtes de profil qui rappellent un type étranger, le passage lui-même est
étroit, ne permettant qu'à une seule personne de s'avancer à la fois.

Les plus grandes masses se trouvent au sud du plateau. Elles affectent
en général la forme carrée et se composent d'une pyramide tronquée à
talus fort rapide, d'une hauteur de vingt-cinq pieds environ; d'une
enceinte qu'on peut suivre encore, et d'énormes monceaux de maçonneries
ruinées, autrefois demeures, palais, temples ou forteresses de ces
nations disparues.

Le tout est semé de débris de poteries d'une finesse extrême et d'un
vernis rouge et brillant. Un Italien de Mexico fit, il y a quelques
années, pratiquer des ouvertures dans ces monceaux de pierres; il en
retira des colliers d'agate, des obsidiennes travaillées, et divers
bijoux d'or d'un fini merveilleux.

Quel musée n'enrichiraient pas des fouilles faites avec soin!

Le mont Alban est, à notre avis, l'un des restes les plus précieux et
bien certainement le plus ancien des civilisations américaines. Nulle
part nous n'avons retrouvé ces profils étranges d'une originalité si
frappante, que vous leur cherchez en vain quelque chose d'analogue, dans
les souvenirs du vieux monde.

Ces ruines n'ont rien de commun avec les ruines de la vallée, non plus
qu'avec celles de Mitla; les matériaux ne sont point les mêmes et
l'architecture est différente. Ici vous ne trouvez que l'_adobe_, de la
terre; à Mitla, un mélange de terre battue et de gros cailloux plaqués
de briquettes de différentes grandeurs; dans les forts qui défendaient
les palais, l'_adobe_ encore: au mont Alban, vous n'avez que des
constructions en pierre, reliées par le ciment et le mortier de chaux.

Les murs des temples étaient perpendiculaires aux plafonds, se coupant à
angle droit; Mitla présente la même architecture.

Au mont Alban, au contraire, vous retrouvez la construction dite _de
Boveda_, c'est-à-dire deux murs perpendiculaires jusqu'à hauteur
d'appui, et s'inclinant l'un vers l'autre jusqu'à ne plus former qu'un
écartement de vingt-cinq centimètres, fermé par une dalle. Il semble, en
vérité, que les fondateurs de ces ruines, chassés autrefois par des
émigrations du nord, aient poursuivi leur retraite vers le sud, traversé
la _sierra_ de Chiapas, et, se divisant en deux branches, l'une suivant
jusqu'à Guatémala, l'autre aboutissant aux plaines du golfe, fondé les
palais de Palenqué et plus tard les monuments du Yucatan, qui ont avec
les ruines du mont Alban plus d'un point de ressemblance.

Quoi qu'il en soit de cette supposition, nous croyons pouvoir affirmer
que le Marquesado offre aux voyageurs le plus vaste et le plus riche
sujet d'étude.

Partout des tumuli, des temples, des palais, des ruines, un
amoncellement étrange de terres réunies, des masses ruinées de
maçonneries, en un mot, des traces irrécusables d'envahissements
successifs et de luttes effroyables!

Le Marquesado, avec ses vallées fertiles, devait offrir aux émigrations
des peuples un séjour facile dans leur marche vers le sud; il semble
avoir été, dans cet univers, le grand chemin de l'homme, où chaque race,
à son tour, laissa tomber quelqu'un de ses souvenirs[63].

Je dus suspendre mes promenades dans la campagne: l'armée libérale
envoyée contre Cobos, alors à Teotitlan, s'était dispersée sans combat;
Oaxaca pouvait encore se défendre avec douze cents hommes formant la
garnison de la ville; le gouvernement avait de l'argent et des
munitions, il jugea plus prudent de décamper dans la nuit, laissant la
ville sans autorité, sans police et sans protection contre les
faubourgs.

On craignait un pillage, et tous les intéressés, c'est-à-dire les
commerçants et les gens riches, organisèrent un comité de vigilance.
Chacun dut prendre les armes pour veiller à la sûreté publique. On
expédia sur-le-champ au chef de l'armée réactionnaire un exprès pour
hâter l'arrivée de ses troupes, et chacun, en attendant, monta sa garde
et fit patrouille. J'offris mon bras comme chacun, et du reste tout se
passa bien ou à peu près, la première nuit fut seule orageuse; il y eut
quelques fusillades, deux ou trois arrestations, plus un assassinat.

Le malheureux était un préfet des environs, qui revenait chargé de la
capitation de son village, et qui ne savait rien des événements de la
ville. Hélas! il en fut la première victime. À l'entrée d'un faubourg,
il reçut un coup de feu qui le renversa de son cheval; laissé pour mort,
on le dépouilla des 1,500 fr. qu'il portait, de son zarape, de son
cheval et de son chapeau.

Ranimé par la fraîcheur de la nuit, il eut le courage de faire plus d'un
kilomètre. Je le rencontrai titubant comme un homme ivre; ses
gémissements m'attirèrent près de lui, et je n'arrivai que pour le voir
s'affaisser évanoui. J'appelai, on vint, et nous le transportâmes dans
la boutique d'un épicier, où on l'étendit mourant sur quelques sacs
vides. La balle avait dû traverser le poumon; le médecin appelé ne le
regarda même pas: il n'avait que peu de temps à vivre.

Une femme arriva, sa maîtresse, me dit-on. Un prêtre était là, qui lui
jeta à la hâte une absolution de circonstance; puis il se passa une
comédie qu'on pourrait appeler la comédie de la mort ou du testament.

La femme se penchait à l'oreille du blessé qui ne l'entendait plus:

«À qui donnes-tu la maison?» Puis, plaçant à son tour son oreille sur la
bouche du mourant, elle prenait à témoin le prêtre et les personnes
présentes, que telle maison lui était donnée. Le prêtre approuvait, un
complaisant rédigeait.

«À qui telle valeur?--Au clergé,» fit-elle sur un signe du confesseur.

«À qui telle propriété?» Et le testament, terminé de cette manière, on
fit circuler le papier pour que chacun signât. Quelques personnes
s'abstinrent et je fus du nombre. Le testament fut-il reconnu valable?
Je l'ignore. Le lendemain, les troupes réactionnaires firent en
triomphe, au son des cloches et des fanfares, leur entrée dans la ville.
Je pouvais donc continuer mes excursions.

À l'entrée de la troisième vallée au sortir d'Oaxaca, se trouve le
village de Santa Lucia, célèbre par ses combats de coqs. Deux lieues
plus loin, sous des bosquets de goyaviers, de cherimoias et de
grenadiers, se cache le joli village de Santa Maria del Tule. Le vieux
arbre appelé _Sabino_, qui ombrage la cour d'une petite chapelle, est
connu dans toute la république; de loin, le dôme de verdure qui couronne
son énorme tronc ferait croire à l'existence d'un petit bois. De près,
il frappe de stupeur et d'admiration par son prodigieux
développement[64].

Le tronc, dans son plus grand diamètre, mesure quarante pieds; sur une
autre face, il peut en avoir trente. À vingt pieds au-dessus du sol, il
conserve les mêmes dimensions. À cette hauteur, il se bifurque et ses
branches vigoureuses, semblables à des chênes centenaires, portent à
cent pieds de là l'ombre de leurs rameaux protecteurs. Il n'est pas
aussi haut que le comporterait l'énormité de son diamètre, et je ne
suppose point qu'il dépasse cent cinquante pieds.

Outre la taille du géant, ce qui surprend le visiteur, c'est l'étonnante
vigueur qui le distingue; il est plein, et les incisions faites dans
l'écorce ne résistent pas au delà d'une année. Que de chiffres
entrelacés, que de serments prirent le vieil arbre à témoin d'éternelles
amours! Mais, image du temps qu'il personnifie, son écorce mobile les
raye à jamais de sa surface, comme le temps du cœur qui les dicta.

Les Indiens veillent cependant à ce qu'aucune main profane ne s'attaque
au vieux monument; comme pour tout ce qui tient à leur passé, ils
entourent le sabino d'une superstitieuse vénération; nul ne le visite
que sous leur surveillance; ils balayent et nettoient chaque jour le
pied de l'arbre, et ne souffriraient pas qu'on en brisât le moindre
branchage. L'Indien a la religion du souvenir, et peut-être, dans les
nuits d'orage, entend-il gémir la voix des ancêtres dans les rameaux
centenaires du vieux sabino.

Quelques voyageurs expliquent ce phénomène de végétation par la réunion
de trois troncs divers. Nous l'avons examiné avec soin, et nous n'avons
pu y découvrir qu'une seule souche, à laquelle sa vigueur ménage encore
des siècles d'existence. Nous avons entendu des horticulteurs et des
savants affirmer que l'arbre de Santa Maria del Tule devait avoir au
moins de deux mille cinq cents à trois mille ans. Or, ce serait une
preuve de plus de l'antiquité de la civilisation dans la vallée, car le
sabino est un arbre cultivé, on ne le trouve que près des ruines, comme
aujourd'hui dans les lieux de plaisance des rois aztèques, à
Chapultepec, Culloacan, Texcoco, etc. Trois mille ans! nous remontons à
la période égyptienne; il y avait donc dans cette vallée des hommes, une
civilisation, des palais. Quels horizons pour les esprits chercheurs, et
quelles conséquences peut en tirer la philosophie!

En poursuivant à l'est, la vallée se resserre; vous traversez Tlacolula,
vous longez les collines aux pieds desquelles des carrières à ciel
ouvert présentent encore des blocs à moitié taillés par les anciens
constructeurs de Mitla.

En obliquant à droite, vous arrivez jusqu'à San-Dionysio, dernier
village de la plaine qui s'arrête brusquement, pour déboucher sur
Totalapa.

La vallée de Tlacolula, comme celle qui se dirige au sud, est le centre
d'une riche culture; nous voulons parler de la cochenille. Depuis trois
siècles, l'Indien retire de ce produit des sommes immenses; il cultive
en outre le maïs, la canne à sucre, le blé qui vient parfaitement; il
exploite des mines d'or et d'argent que lui seul connaît; rien ne lui
manque pour s'assurer une vie heureuse, abondante et facile. Grand
nombre d'entre eux pourraient, au besoin, se permettre un certain luxe:
il n'en est rien.

Comme tout peuple ignorant, l'Indien est imbu de superstitions, mais je
n'ai trouvé que dans le Marquesado, l'avarice passée à l'état de vice
national. Dans toutes les parties du monde, l'homme cache le numéraire,
mais il en jouit et sait s'en servir au besoin. L'Indien ne jouit
jamais; il produit et ne consomme pas. Quelle que soit sa fortune, ses
richesses enfouies, la somme de ses productions, il vit de la même
manière; sa cabane ne se distingue point de celle du pauvre, il a pour
éternel vêtement l'ample pantalon de cotonnade grossière et le gros
zarape de laine; pour nourriture, la tortille et le _frijol_ aiguisé de
_chile_ (poivre rouge).

L'Indien voyage avec ses vivres, sa bourse meublée de quelques réaux
pour la _copita de mezcal_, car il adore l'alcool; mais voilà tout.
Jamais un Indien ne pourra vous rendre sur une piastre, il faut le payer
en monnaie; il ne pourrait changer.

Je vis un jour un Indien demander quatre réaux à un commerçant auquel il
avait vendu, la veille, pour 1,500 fr. de cochenille dont il avait reçu
l'argent.

--Que diable as-tu fait de ton argent? lui demandait l'acheteur.

--_Ah! señor está colocado_, il est placé, répondit-il. Cela voulait
dire qu'il était enterré; mais où? chacun l'ignore, sa femme la
première, ses enfants ne le savent pas davantage. Quand il meurt, son
secret s'éteint avec lui. Riche, il ne lègue aux siens que la misère,
avec la même inutile passion d'acquérir. Si par hasard il découvre un
trésor inconnu, il respecte le secret du propriétaire quel qu'il soit,
et, loin d'y toucher, le recouvre religieusement.

J'ai rencontré un manœuvre souvent sans ouvrage, qui m'affirmait avoir
découvert deux cachettes renfermant des sommes importantes auxquelles il
s'était gardé de rien enlever. «Indique-les moi, lui dis-je, et je te
payerai cher.» Sans s'attacher à la naïveté de ma demande, il me
répondit qu'il ne le pouvait pas; et comme je m'efforçais d'apprendre
l'origine d'une superstition aussi bizarre: «Cela ne se doit pas,»
dit-il.

On a calculé que les vallées doivent renfermer, en numéraire enfoui,
quelque chose comme quinze cents millions!

Quelle effroyable perte pour la société, qu'une telle somme enlevée à la
circulation!

Je n'ai connu qu'une exception à cette règle. C'était à Mitla, près des
ruines; une vieille Indienne d'une fortune immense, mais suspecte (car
on l'attribuait à la découverte de plusieurs trésors), s'était fait
bâtir une maison magnifique, avec cour plantée d'arbres d'agrément et de
fleurs rares. Elle avait toute une basse-cour d'oiseaux étrangers, des
paons, des hoccos, des oies de Barbarie, des cygnes, etc.; ses
appartements étaient pleins de meubles modernes en acajou; mais je
m'aperçus qu'elle n'avait rien à faire avec ce luxe, et que son gendre,
un métis ambitieux, porterait, devant les dieux indiens, la peine
d'avoir dérogé à une habitude aussi invétérée.

Pour elle, son petit palais n'était qu'une espèce de musée, au milieu
duquel elle restait parfaitement étrangère; jamais un lit d'acajou
n'avait abrité son sommeil; elle couchait à terre, sur un paillasson;
son costume était celui des siens, une pièce de laine attachée autour de
la taille, et toute sa vie se passait dans une petite _tienda_ occupant
le coin de sa maison, où elle débitait à ses compatriotes le maïs, le
mezcal et le coton.

Mitla, où une charrette à bœufs avait transporté mon matériel, se trouve
dans la partie la plus inculte et la plus ingrate de la vallée. Adossé
aux montagnes, il y règne sans cesse un vent violent qui dessèche tout;
la végétation y est presque nulle et ne présente guère que des plantes
grasses appelées _pitayales_, qui servent aux clôtures et dont le fruit
est délicieux; il atteint la grosseur d'un œuf de cygne, la pulpe est
jaune-rouge, piquetée de points noirs, et d'une saveur comparable à
celle de la fraise. C'est un rafraîchissant fort à la mode dans les
chaleurs, et les habitants en tirent un assez joli revenu sur les
marchés d'Oaxaca.

Les ruines de Mitla[65] qui occupaient, au temps de la conquête, un
immense emplacement, ne présentent plus aujourd'hui que l'ensemble de
six palais et trois pyramides ruinées.

La place du village contient une bâtisse en carré long dont les
revêtements de pierre n'offrent aucune sculpture; d'une longueur de
trente mètres sur une largeur de quatre environ, elle n'a qu'une seule
ouverture, sur l'un des petits côtés. La destination funéraire des
palais de Mitla pourrait aussi lui être appliquée, en admettant, vu sa
simplicité, que cette sépulture était réservée à quelques personnages de
second ordre.

La maison du curé est le premier édifice au nord, sur la déclivité de la
colline. C'est un enchevêtrement de cours et de bâtisses, avec parements
ornés de mosaïques en relief, du dessin le plus pur. Sous les saillies
des encadrements, on retrouve des traces de peintures toutes primitives
où la ligne droite n'est pas même respectée: ce sont de grossières
figures d'idoles et des lignes formant des méandres dont la
signification nous échappe.

Ces peintures se reproduisent avec la même imperfection, dans tout
palais où un abri quelconque sut les préserver des atteintes du temps.

L'incorrection de ces dessins accolés à des palais d'une architecture si
correcte, ornés de panneaux de mosaïque d'un si merveilleux travail,
jette l'esprit dans d'étranges pensers: ne pourrait-on trouver
l'explication de ce phénomène dans l'occupation de ces palais par une
race moins avancée que celle des premiers fondateurs? C'est une simple
hypothèse que j'émets.

J'ai donné à cette première ruine l'appellation de _maison du curé_, car
le vénérable prêtre qui l'occupe depuis un demi-siècle sut profiter des
murs inébranlables de l'édifice ancien, pour se ménager une retraite
vaste et confortable, recouverte aujourd'hui d'un toit moderne.

L'église du village, attenant à cette construction, est tout entière
composée des matériaux du vieux palais.

Au-dessous, à gauche, se trouve la pyramide tronquée d'origine indienne,
surmontée d'une chapelle moderne. La pyramide est en adobes avec
escalier de pierre. Les Espagnols eurent soin de faire disparaître
jusqu'au moindre vestige de l'ancien temple qui devait la surmonter. Le
grand palais, dont l'ensemble est encore entier et dont la toiture seule
est absente, se compose d'une immense bâtisse en forme de _tau_, dont la
façade principale regardant le sud est la plus belle, la plus
considérable et la mieux conservée des divers monuments de Mitla. Elle a
quarante mètres de face et enveloppe une pièce de même étendue, dont six
colonnes monolithes d'environ quatorze pieds soutenaient la couverture.
Trois portes larges et basses donnaient accès dans la pièce, dont le sol
était couvert d'une épaisse couche de ciment.

Sur la droite, un couloir obscur communique avec une cour intérieure
également cimentée, dont les murs, comme la façade principale, sont
couverts de panneaux de mosaïque et de dessins avec encadrements de
pierre. La cour est carrée et donne jour à quatre pièces étroites et
longues, couvertes du haut en bas de mosaïques en reliefs dont les
dessins en bandes se superposent en variant jusqu'à la toiture.

Les linteaux des portes sont d'énormes blocs qui atteignent cinq et six
mètres.

Le second palais a été un des plus maltraités de Mitla, parmi ceux qui
existent encore. La porte seule est debout avec son linteau sculpté, et
deux colonnes à l'intérieur témoignent de la même ordonnance observée
dans la grande pièce déjà décrite.

Le quatrième palais se distingue dans sa façade orientale par des
panneaux beaucoup plus allongés. Quatre palais, les plus importants
peut-être, se trouvent au sud-ouest de ceux que reproduisent nos
photographies; ils sont à moitié rasés et enterrés, car les murailles ne
s'élèvent plus qu'à trois ou quatre pieds au-dessus du sol: les énormes
assises, les blocs immenses qui les distinguent, leur prêtent une
importance plus considérable que celle des palais debout aujourd'hui.
Les Indiens se sont emparés de ces ruines, ont fixé leurs demeures au
milieu des cours, et les murailles leur servent de clôture.

Les matériaux employés, nous l'avons dit, sont la terre battue, mêlée de
gros cailloux et revêtue de pierres. Des souterrains s'étendent
au-dessous des ruines: une fois déjà ils ont été ouverts, mais
l'attitude hostile des Indiens les fit refermer avant qu'on ait pu les
parcourir et en retirer les trésors qu'ils renferment. Je voulus
vainement poursuivre la même entreprise; il m'eût fallu l'appui d'une
cinquantaine d'hommes au moins pour protéger mes travaux, et je ne pus
l'obtenir d'un gouvernement désorganisé qui ne pouvait se soutenir
lui-même.

On n'arrivera jamais à la connaissance parfaite de ces monuments, tant
que dureront au Mexique ces bouleversements perpétuels; la vie des
voyageurs est sans cesse à la merci du premier pandour venu, comme à la
discrétion des populations indiennes; il lui arrive tous les jours,
comme cela m'arriva, de se voir enlever le fruit de six mois de travail,
d'une dépense énorme et de fatigues sans nombre: j'eus des clichés
brisés et presque toutes mes notes enlevées.

Du reste, les ruines vont se détériorant chaque jour: les Indiens hâtent
cet anéantissement déjà trop rapide, et, poussés par une superstition
des plus bizarres, ils accourent par bandes des plus lointains villages
et s'emparent de ces petites pierres taillées en brique qui composent
les mosaïques, persuadés qu'entre leurs mains, elles se changeront en
or. L'administration locale devrait bien mettre un terme à ce vandalisme
stupide; il suffirait pour cela d'un ordre à l'alcade du village, et
d'un gardien qu'on relèverait chaque jour.

Les caprices du collodion avaient bien voulu me permettre de réussir
les reproductions des ruines; j'en avais une vingtaine que je fis
transporter à dos d'homme, et que je m'empressai de vernir à mon retour
à Oaxaca. Comme je n'avais pas de vernis Sœhné, j'en fis un à l'ambre et
au chloroforme, qui ne me réussit point; je résolus alors de les
protéger provisoirement avec une couche d'albumine, recette donnée par
Van Monckhoven, dans son _Traité de photographie_.

Les clichés vernis, je les mis sécher au soleil, et m'occupai déjà du
jour de mon départ: il devait en être autrement.

J'allai dans la ville rendre quelques visites, me proposant au retour de
déposer religieusement mes clichés dans leurs boîtes à rainures.

Ah! monsieur Monckhoven qu'avez-vous fait! Je rentrai; de loin les
glaces me parurent d'une transparence extraordinaire, je m'approchai:
quelle fut ma stupéfaction de voir que tout avait disparu, la
contraction de l'albumine avait tout enlevé.

Certes, c'était un grand malheur; mes produits et mes ressources épuisés
me faisaient désespérer de réussir; ajoutez à cela que les troupes
libérales, chassées trois mois auparavant, venaient à leur tour assiéger
les réactionnaires. La ville allait être fermée; il y avait plus de cinq
mois que j'attendais, et pas de nouvelles de mes bagages!

La position était désastreuse; j'appelai à mon aide tout mon courage,
et je me rendis une seconde fois à Mitla.

Je ne pus trouver que mon vieux charretier pour m'accompagner: les
chemins étaient coupés par des bandes armées, et chacun restait chez
soi.

J'étais seul, complétement seul; mais j'y mis une telle persistance et
une telle énergie qu'en cinq jours, ne dormant pas et passant la nuit à
préparer mes glaces et mes produits, j'achevai de nouveau mon ouvrage;
il était temps: mes forces étaient à bout, et j'eus toutes les peines du
monde à regagner la ville. Les troupes ennemies couronnaient déjà les
hauteurs; les rues étaient coupées de barricades, le feu commençait. Le
danger n'existait à vrai dire pour personne, et l'ennemi nous offrait
plutôt le spectacle d'un feu d'artifice que celui d'un bombardement;
nuit et jour, une batterie de deux pièces de douze et deux mortiers,
placée sur la colline, lançait boulets et bombes sur le couvent de Santo
Domingo, où s'étaient renfermées les troupes de Cobos; mais les bombes
éclataient presque toujours à quelques centaines de pieds au-dessus de
l'édifice, de manière que les habitants, du haut des terrasses de leurs
maisons, pouvaient juger en toute sécurité de la valeur des coups, et
suivre de l'œil les éclats des bombes.

Lorsque, de l'un ou de l'autre camp, un boulet atteignait
approximativement le but, alors c'étaient des hourras, des hurlements de
sauvages, et l'habile tireur était mis à l'ordre du jour. Cependant la
vue de cette guerre inoffensive n'avait que peu d'attrait à mes yeux, et
j'attendais avec impatience qu'elle se terminât; mais huit jours se
passèrent, puis quinze, et la discussion n'avait pas fait un pas: chaque
parti conservait prudemment sa position, l'un sans faire de sortie,
l'autre sans tenter d'assaut. Il fallait en finir. J'allai faire mes
visites d'adieu, et serrer la main des personnes qui voulurent bien me
montrer quelque amitié pendant mon long séjour. Je dois à la
reconnaissance de rappeler avec quelle grâce je fus reçu chez M. Lançon,
négociant français, avec quelle amabilité madame Lançon sut me faire
l'honneur de sa délicieuse retraite, mettant à ma disposition les
ressources d'une bibliothèque choisie, à laquelle je dus d'échapper à
l'ennui de bien des jours. Il est si rare d'unir, comme madame Lançon,
tant de vertus privées à une aussi solide instruction, que le souvenir
de sa bienveillante hospitalité est inséparable chez moi de l'admiration
que j'éprouve pour ses mérites. Puissent ces quelques lignes lui porter
un jour le témoignage de ma sincère gratitude!

Mes préparatifs de départ terminés, j'eus toutes les peines du monde à
trouver des mules et un domestique qui consentît à me suivre; il fallait
en outre, qu'il connût la sierra, et qu'il entendît le métier
d'_arriero_, ce qui n'est pas facile. Une mule mal chargée s'écorche et
se tue en quelques jours de marche, surtout dans les montagnes où
descentes et montées impriment aux ballots un mouvement de va-et-vient
des plus pénibles pour l'animal. Je payai deux mules et un mulet avec
leurs appareils, espèces d'énormes bâts, 150 piastres (750 fr.) et
c'étaient d'assez pauvres animaux.

Quant à José, je dus lui promettre le double de la paye ordinaire, 20
fr. par jour. Pour moi, j'avais comme monture le cheval gris, objet de
mon échange avec le Huero Lopez et que personne ne m'avait heureusement
réclamé.



VIII

     Le rancho dan le bois.--Ouajimoloïa.--L'escorte.--La
     sierra.--Yxtlan.--Macuiltanguis.--Les Indiens et leurs
     villages.--L'alcade officiant.--Le topil et le vieillard.--Osoc, le
     fabricant d'orgues.--La descente de
     Cuasimulco--Yetla.--Tustepec.--Tlacotalpam.--Alvarado.--Vera
     Cruz.--Le siége.


Quoique porteur de passes des deux partis, je n'étais pas sans
appréhension du côté de mes vues. Mes bagages et l'argent qui me restait
m'importaient peu: mais pour quelques voleurs bien élevés, on en
rencontre une foule, de manières détestables, faisant main-basse sur
tout objet d'une valeur quelconque, et brisant ce qu'ils jugent inutile
d'emporter. J'étais bien résolu à défendre mon trésor au prix de ma vie;
mais j'étais seul, et le résultat d'un engagement contre plusieurs,
était au moins douteux. José se serait éclipsé sans remords, je le
savais bien; aussi ne comptais-je pas sur lui.

J'avais pris le chemin de la montagne, et j'allais faire un détour de
plus de cent lieues pour éviter les compadres qui occupaient la route
de Mexico: il eût été pénible assurément de tomber ainsi de Charybde en
Scylla, rien de plus probable cependant. La première partie de la
journée se passa bien, ou à peu près: solitude complète, de loin
quelques échos affaiblis du canon de la ville, la joie d'un succès
relatif aux difficultés de l'exécution, le départ considéré comme une
délivrance, ne me jetaient dans l'esprit que des idées riantes.

Outre José, j'avais, pour compagnon de route, un ami dont les
gentillesses charmaient mon isolement. L'ami en question était un
magnifique ara rouge admirablement apprivoisé. Je l'avais apporté de
Chiapas lors d'un premier voyage, et depuis lors il ne m'avait plus
quitté. Fait aux expéditions lointaines, il avait une telle habitude des
voyages, qu'il se tenait libre et à son aise sur la charge d'une mule,
se promenant jacassant tout le jour, et s'accrochant du bec dans les
moments difficiles; quelquefois, il demandait à venir auprès de moi; je
le mettais alors sur le pommeau de ma selle, mais il préférait mon
épaule, et me contait alors une foule de jolies choses en me mordillant
l'oreille. Il avait ses ailes entières; il pouvait partir et s'envoler,
et n'avait pour le retenir près de moi qu'une longue habitude aidée
d'une grande et véritable affection.

Quant à José, je m'aperçus bientôt que j'avais à faire au plus affreux
hâbleur qui fut jamais; il ne connaissait pas plus le pays, qu'il ne
savait charger une mule, et je dus faire avec lui mon apprentissage
d'_arriero_.

À chaque instant, il fallait mettre pied à terre, resserrer telle
charge, en redresser une autre, et parfois tout refaire; les
récriminations eussent été vaines en pareil cas: je pris mon mal en
patience, mais nous n'avancions guère.

De plus, messire José n'avait point eu la valeur en partage; il
tremblait à chaque rencontre, et je le voyais toujours sur le point de
lâcher pied. Comme je m'extasiais devant cette timidité féroce, il se
redressa comme un capitan et prétendit me prouver qu'il était l'homme le
plus courageux du monde; à cet effet, il m'expliqua que, s'il tremblait
parfois, c'était de crainte d'être pris comme déserteur et réincorporé,
qu'il avait quitté son corps à la vérité, mais en vue de venir en aide à
sa mère veuve et dont il était l'unique soutien. Je devais assurément
l'approuver, disait-il; il ajoutait que, pour preuve de sa valeur, il
m'allait montrer ses blessures. Là-dessus, José se mit en devoir
d'ouvrir sa chemise et de quitter son pantalon. Je le suppliai de n'en
rien faire, et lui ordonnai au besoin de s'en tenir là de ses
démonstrations à l'appui, l'assurant que je le croyais sur parole.

--_Un cobarde!_ un poltron, moi! ajouta-t-il; j'ai deux coups de lance
dans le dos. J'éclatai de rire à cette preuve sans réplique: ce qui
m'attira de mon fidèle suivant une mauvaise humeur qui ne tint pas
devant un verre de _mezcal_.

Cependant nous étions arrivés au pied de la sierra, et les mules
n'avançaient plus qu'avec peine dans un sentier rapide. Il est, du
reste, dans la coutume de ne jamais forcer une mule le premier jour de
marche; il faut qu'elle se fasse petit à petit et qu'elle se brise à la
fatigue.

En vertu de ce principe, nous nous arrêtâmes, sur le midi, dans un petit
_rancho_ caché dans un ravin de la sierra. Le propriétaire était un
montagnard de bonne mine, qui m'engagea fortement à ne pas poursuivre;
le bois était plein de déserteurs, auxquels il me serait difficile
d'échapper.

--Reposez-vous, me dit-il, voilà ma cabane; en attendant, comme nous
avons un poste dans le haut du goulet, je vais aller, si cela vous
convient, chercher deux hommes auxquels je me joindrai pour vous servir
d'escorte; nous partirons au milieu de la nuit, et vous arriverez de
bonne heure à Uajimoloia.

Je consentis de grand cœur à cet arrangement, qui me donnait une
sécurité si précieuse; une fois dans la sierra, je n'avais plus rien à
redouter; on n'y avait jamais connu de voleurs.

Mon homme partit donc, et nous déchargeâmes les mules. Le _jacal_ était
tellement petit que nous ne pûmes nous y loger. Ce n'était, au dire de
sa femme, qu'une habitation provisoire, qu'une maison de campagne, où
tous deux venaient surveiller la récolte d'un magnifique verger de
pêchers.

L'Indienne nous prépara quelques morceaux de _tasajo_ (lanières de
viande sèche) et un plat de frigoles; j'avais apporté du pain. Quant au
repos, il me fut impossible d'en goûter; une fois entré sous l'abri de
cette affreuse cabane, je fus envahi par une nuée d'insectes de toutes
sortes, pinolillos, puces, scorpions, etc.; il en pleuvait, et j'eus
beau m'étendre au dehors, il me fut impossible de m'en délivrer.

Vers minuit, l'Indien, de retour avec ses deux amis, me réveilla; les
mules furent chargées et nous nous mîmes en route. La nuit était sans
lune, l'obscurité profonde et la pente tellement rapide que j'étais à
moitié couché sur mon cheval; de temps en temps il fallait arrêter et
donner aux mules un instant de repos; leur respiration était bruyante,
saccadée, haletante: je craignais à tout moment de les voir rouler dans
les gouffres qu'on devinait à droite et à gauche. Pour moi, je descendis
de cheval et préférai laisser ma bête libre suivre sans fardeau les
mules qui nous précédaient. Cependant le froid augmentait en raison de
notre ascension, jusqu'à devenir incommode. Les bois retentissaient des
sifflements mystérieux de quelques maraudeurs, et, de loin en loin, on
voyait briller les feux d'un campement de charbonniers.

Le jour commençait à poindre quand un: Qui vive! nous arrêta: c'était le
poste libéral d'où deux de mes guides étaient descendus me chercher; on
vint nous reconnaître, et quelques minutes après je me chauffais
voluptueusement au feu du bivouac.

Ils étaient là une cinquantaine d'hommes gardant un défilé et ne
permettant à personne l'entrée de la sierra. Cinq d'entre eux se
détachèrent donc pour me remettre, à Uajimoloia, entre les mains du
commandant des divers postes échelonnés dans ces hauteurs. Le soleil
était au-dessus de l'horizon et le froid avait disparu. Nous parcourions
de magnifiques forêts de sapins, nous engageant parfois au milieu de
chaos de roches écroulées rappelant les gorges d'Apremont; les sites
étaient beaux, grandioses, sauvages, et dans des éclaircies de verdure,
à quelques mille pieds au-dessous, l'œil se perdait dans les profondeurs
de la vallée.

Le _rancho_ de Uajimoloia, où nous arrivâmes à dix heures, est un
établissement d'Indiens charbonniers, composé d'une ferme et de trois ou
quatre cabanes; la culture de la pomme de terre, qui atteint à peine la
grosseur d'un œuf, et l'élevage d'un troupeau de vaches sont les seules
occupations des habitants.

Le commandant, jeune officier de vingt-cinq ans au plus, me parut ne pas
goûter les charmes de sa solitude; il demandait un changement à grands
cris. Puis, s'étant informé des nouvelles du siége, ayant constaté ma
qualité d'étranger, il me donna le laisser-passer nécessaire, et je lui
souhaitai meilleure fortune.

La descente est à pic, et ce ne fut que par mille détours et presque
toujours à pied que j'arrivai, le soir fort tard, au premier village de
la sierra. J'étais rompu de fatigue, et je m'étendis avec délices sur
les bancs du _cabildo_ (maison destinée aux voyageurs), laissant à José
le soin de procurer à nos malheureuses bêtes le fourrage et le maïs dont
elles avaient si grand besoin. Pour moi, je m'endormis sans manger, le
sommeil avait tué la faim. Aussi fîmes-nous la grasse matinée. Il était
tard quand nous nous dirigeâmes vers Ixtlan, la capitale de la montagne.

L'ara, enchanté d'avoir abandonné les hauteurs glacées du rancho pour un
climat plus doux, jacassait comme une pie; mais les mules faisaient
piteuse figure.

Comme je l'avais prévu, toutes trois étaient écorchées; le _macho_ (le
mulet) surtout avait l'échine dans un état déplorable, et les choses ne
pouvaient qu'empirer jusqu'au jour de l'arrivée.

De mes trois animaux, ce mulet m'avait paru le plus intelligent; aussi
l'avais-je chargé du fardeau le plus précieux, mes caisses de clichés.
Les mules ses compagnes, plus jeunes et mieux découplées, allaient un
peu à la légère, et plusieurs fois je les vis glisser et ne devoir qu'à
un rare bonheur de ne point rouler au fond des précipices; mais le mulet
avait un grand défaut, et la prudence qui le faisait n'avancer que
parfaitement sûr de son point d'appui donnait à sa façon de faire toute
l'apparence d'une paresse invétérée; aussi me tenais-je volontiers
derrière lui pour exciter son amour-propre au moyen de quelques coups de
pied bien appliqués; depuis longtemps, j'avais renoncé à la cravache
dont il se souciait comme d'une figue.

En vérité, le mérite a toujours quelque faiblesse qui lui fait
contre-poids; on a les défauts de ses qualités. Outre sa paresse, mon
animal avait la mauvaise habitude de se plaindre sans cesse, ce qui lui
avait valu de José, son chef de file, le surnom de _pujador_
(soupireur). En effet, il poussait à tout moment des soupirs
épouvantables, des soupirs à émouvoir les rochers de la route; ah! quels
soupirs! et notez que sa charge ne pesait pas soixante kilos: c'était
paresse toute pure.

Me voulant assurer si sa charge était mal assise et le gênait, malgré sa
légèreté relative, nous le déchargeâmes, ce qui parut lui causer un
sensible plaisir, et pendant que José resserrait son bât, il se mit à
geindre de plus belle, quoique n'ayant aucun fardeau. C'était décidément
une manie; qui n'a les siennes? On le rechargea et nous partîmes; mais
le _pujador_ avait un vice, un vice, hélas! dont je fis la douloureuse
expérience: il était sournois et rancunier.

Comme j'étais à cheval, les encouragements que je lui prodiguais
touchaient à l'endroit sensible, et j'avais la bonhomie de croire à
l'impunité. Il m'observait néanmoins de temps à autre, étudiant la
position et mitonnant sa vengeance. Il finit sans doute par trouver
l'instant favorable: au moment où je m'y attendais le moins, et comme je
me préparais à lui administrer une nouvelle correction, il fit
brusquement un bond de côté et me lança fort adroitement une ruade qui
m'atteignit au gras de la jambe.

    Cet animal est fort méchant,
    Quand on l'attaque il se défend.

Je n'avais rien à dire, et je laissai à José le soin de ménager un
animal aussi susceptible.

Le chemin qui conduit à Ixtlan côtoie des établissements miniers d'or et
d'argent, où de grosses meules de pierre, mises en mouvement par des
mules, broyaient le minerai. Les habitations des propriétaires sont
magnifiques et les cabanes indiennes, disséminées alentour, respirent
une aisance et un bien-être rares dans la république. C'est que la
sierra jouit, à l'abri de ses rochers impraticables, d'une tranquillité
qu'on ne trouve nulle part. Nous étions encore dans les bas-fonds, et la
vue très-bornée, ne nous permettait pas d'admirer les panoramas
splendides qui se déroulent devant l'habitant des hauteurs; ce ne fut
qu'en approchant d'Jxtlan que je pus juger de la grandeur du paysage et
de la profondeur des horizons.

Je trouvai réunis, dans le chef-lieu de la sierra, les membres de
l'ancien gouvernement d'Oaxaca; il y avait affluence de troupes, et des
convois d'Indiens et de mules, porteurs de vivres et de munitions, se
hâtaient dans la direction de la vallée. On ne doutait pas de la prise
de la ville en quelques jours; mais je sus plus tard que le siége avait
duré quatre mois, ce qui est un long temps pour une place sans murailles
et sans défense. Il est vrai d'ajouter que les assiégés étaient plus
nombreux que les assiégeants, ce qui arrive parfois au Mexique.

À Jxtlan, je pris un guide pour nous conduire à Macuiltanguis, car
décidément José m'aurait égaré dans ce labyrinthe de sentiers qui
croisent en tous sens la montagne.

Plus nous avancions et plus la nature déployait de beautés. C'était, à
chaque pas, des sites enchanteurs et variés; une culture des plus riches
étalait sous nos pas un tapis de verdure où les teintes les plus
diverses se succédaient tour à tour. C'était l'orge, le maïs, le
froment, des prairies artificielles, des bouquets de bois et, çà et là,
les cabanes indiennes entourées d'orangers, de limons doux et de
grenadiers en fleurs. Cette nature est joie et fête; la sierra possède
toutes les beautés: la grandeur dans les lignes, le sauvage dans ses
roches escarpées, la naïveté dans ses villages, le vierge dans ses
hauteurs, et, par-dessus tout, son ciel d'un bleu si pur et cette
atmosphère transparente qui enveloppe toutes choses du voile magique de
ses colorations.

Parfois, le son d'une cloche d'église montait des profondeurs jusqu'à
nous comme une fumée d'encens et répandait une rosée de prière au milieu
de ces splendeurs.

Un torrent grondait à nos pieds, perdu dans l'invisible, et le village
qui nous regardait d'en face semblait à portée de la voix: il fallait
trois heures pour l'atteindre.

Quelle journée pleine et rapide je passai, et combien ces douze heures
de marche me parurent courtes!

Il était six heures quand j'atteignis Macuiltanguis, perché comme un nid
d'aigle sur un plateau escarpé. Je me fis enseigner le _cabildo_, maison
commune destinée aux voyageurs. Chaque village doit en avoir une. Mon
arrivée avait été signalée à l'alcade, qui m'envoya l'un de ses
_topils_.

L'alcade, dans les villages indiens, est toujours assisté de deux
_topils_, qui ont ordre de se mettre à la disposition des voyageurs pour
fournir, moyennant un prix fixé, du maïs et du fourrage aux chevaux et
la nourriture que peut offrir le village.

Le _topil_ en question me fournit immédiatement ce dont mes bêtes
avaient besoin, et, pour ce qui me regardait, une métis, voisine de la
_casa real_, me servit en quelques minutes le repas le plus confortable
que pût désirer un estomac affamé. J'eus du pain blanc comme la neige,
un _mole de huajolote_ admirablement réussi (dinde en ragout avec purée
de poivre long), un plat de frigoles, du fromage et des fruits. J'avais
pour boisson du _pulque_ mousseux et une demi-bouteille d'_aguardiente_.

Je soupai, ma foi, délicieusement, et ne craignis pas un verre de trop;
le _topil_, du reste, me faisait les honneurs de chez lui avec un
empressement qu'égalait seule ma générosité à lui verser rasade sur
rasade; aussi se leva-t-il légèrement ému, mais enchanté d'avoir fait ma
connaissance. Il me parlait de son village avec enthousiasme et voulut
me donner des preuves de sa haute instruction. Il lisait parfaitement et
possédait quelques idées géographiques; mais il pataugea horriblement
dans l'histoire et se perdit tout à fait en abordant la politique. Sur
ces entrefaites, quelques curieux des deux sexes s'étaient assemblés
dans la cour du _cabildo_. Un mendiant aveugle vint les rejoindre,
portant en bandoulière une guitare invalide.

C'était le ménétrier du village, et sa vieille figure ridée, où se
jouaient encore quelques sourires, rappelait l'aveugle de Bagnolet. Il
répétait, comme lui, les refrains de sa jeunesse; il mettait dans ses
chants toute la poésie des regrets, et savait arracher de cette guitare
fêlée des sons touchants. Peut-être étais-je le jouet de mes illusions,
peut-être aussi le souvenir des merveilles que j'avais parcourues,
disposait mon âme aux admirations faciles, et sans doute j'eusse trouvé
ravissants les cris les plus discordants.

Néanmoins, tout s'agitait autour de moi, le vieillard avait abandonné
les chants mélancoliques du passé, pour entonner des chansons modernes,
et l'entraînement de la danse avait saisi tout le monde. Garçons et
filles, à l'envi, frappaient en cadence la mesure du _zapatero_, mon
_topil_ faisait mille extravagances, et se trémoussait comme un démon.

Je m'étonnai bien un peu qu'un homme aussi grave, qu'une lumière de la
science, se compromît à ce point, et j'étais disposé à le rappeler au
respect de sa dignité, quand je réfléchis qu'un rien m'eût entraîné dans
le même abîme. Je me contentai d'applaudir et de faire circuler à
profusion les rafraîchissements les plus propres à entretenir
l'enthousiasme; il fallut se quitter cependant, et le vieux barde se
retira satisfait, comme tout le monde. Le lendemain, le spectacle se
déployait à mes yeux, grandiose comme celui de la veille, sans jamais
lasser mon admiration. Le soir, j'arrivai aux pieds d'une montagne dont
les plateaux, disposés en amphithéâtre et séparés par des pentes à pic,
figuraient un escalier de titans; trois villages se trouvaient
échelonnés sur ces hauteurs; je m'arrêtai au dernier, c'était le village
d'Ozoc. Les mules étaient dans un état déplorable et rendues de fatigue,
le repos d'un jour leur était nécessaire.

Je pris gîte dans la maisonnette d'un charpentier instrumentiste, dont
la renommée, comme fabricant d'orgues, était universelle dans la sierra.

J'allais m'engager au delà dans des sentiers plus difficiles encore, car
une fois sur le versant du golfe, les pentes, aussi rapides que celles
que j'avais parcourues, étaient glissantes et dangereuses. Je voulais
m'adjoindre un ou deux Indiens pour leur confier mes clichés, n'osant
même plus m'en rapporter au _pujador_. Je passai donc le jour tout
entier dans le village. C'était un dimanche, et de bonne heure,
j'entendis le son des cloches; il y avait affluence aux portes de
l'église placée à vingt mètres au-dessous de mon logis; je voulus
assister à la cérémonie religieuse. Je fus surpris, en entrant dans le
temple, de n'y point apercevoir le prêtre: sans doute, il allait venir;
du reste, la tenue des Indiens était édifiante, et rien ne faisait
prévoir le dénoûment burlesque de la cérémonie. L'officiant n'arrivait
pas, quand, à ma grande surprise, je vis un Indien revêtu du surplis,
entonner près de l'autel des chants religieux pendant que d'autres se
livraient à divers exercices dont je ne pouvais saisir la signification.

Ce doit être le sacristain, pensai-je, et ses acolytes; mais point.

Comme toutes les églises, celle du village possédait un choix varié de
saints, placés dans des niches et sur des estrades. Les officiants
saisirent deux de ces statues, les placèrent sur des brancards, et
commencèrent en dedans, puis au dehors, une série de processions
accompagnées de chants, le tout d'un air grave et dans un recueillement
parfait; je n'avais pas aperçu le _padre_; désespérant de le voir
arriver, je laissai la procession et remontai à la cabane de mon hôte.
Ma première question fut pour m'informer de l'absence du curé et de
cette étrange manière de célébrer le service divin; il me répondit que
le _padre_ s'était retiré devant des démonstrations malveillantes, et
que, dans bien des villages de la sierra, les curés avaient abandonné
leurs églises pour les mêmes motifs. Je trouvai la chose fort mal et lui
exprimai la réprobation que m'inspirait une impiété si grande.

--Baste! me répondit-il, nous nous passons fort bien de _padre_, tantôt
l'alcade, tantôt un autre, se charge de dire la messe. (L'impie appelait
cela dire la messe!) Et vous avez vu que tout se passe parfaitement.
D'ailleurs, ajouta-t-il, le _padre_ nous coûtait, bon an mal an, quelque
chose comme 4,000 piastres, (20,000 fr.). Son absence nous est donc une
grande économie.

Le décret de Juarez établissant le mariage civil avait, je crois, amené
ce bouleversement dans la montagne.

--Je suis le seul à perdre dans cette affaire, reprit mon hôte, mon
commerce ne marche plus aussi bien, et les villages sans curé regardent
à la dépense d'un orgue; mais, comme ils sont fous de musique, il est
probable que les commandes reviendront. Je remarquai que l'exil du
_padre_ n'enlevait rien aux sentiments religieux des Indiens; ils
observent sans infraction le repos dominical, nul ne travaillait aux
champs, et le jour entier se passa pour eux en cérémonies dans l'église.
L'Indien est l'être le plus essentiellement théocratique de la création,
et nul ne s'incline avec plus de respect devant le nom du Seigneur; du
sorcier des peaux rouges au grand lama, du bonze au pape, quiconque lui
parle au nom de la divinité, lui impose ses lois.

Comment expliquer chez ces montagnards de la sierra ce besoin d'idées et
de cérémonies religieuses alliées à cette indifférence du prêtre?

Je ne me trouvais certes pas au milieu d'un peuple de philosophes: qui
donc leur apprit que la religion est indépendante des fautes de ses
ministres, que l'idée de Dieu est éternellement belle, jeune et pure
quel que soit celui qui la répand?

Il me semble avoir remarqué que partout où le cultivateur est riche, où
le paysan possède, le fidèle a moins de ferveur. Le propriétaire
travaille le dimanche, le manœuvre s'y refuse et se rend à l'église;
l'un a la rage d'augmenter son avoir, l'autre désespère de jamais
acquérir. En cela s'explique parfaitement l'indifférence de l'Indien de
ces montagnes pour le prêtre, chacun est propriétaire d'un lopin du sol,
il n'aime point à donner, il lui semble doux de pouvoir se marier sans
frais devant l'alcade, au lieu de payer au _padre_ 125 fr. pour une
bénédiction nuptiale. L'Indien de l'Anahuac, serf presque toujours, ne
possédant rien que ses deux bras, se réfugie tout entier dans l'idée
religieuse et personnifie son Dieu dans le _padre_ qui le dirige; il lui
donnera tout au besoin, il a si peu de chose, et l'aumône du vieux
martyr n'est pas un des moindres revenus du clergé dans cette partie de
la république; mais tout cela ne résout pas la question, et je ne puis
me rendre compte de cette étrange anomalie.

La chose la plus remarquable à noter, c'est que les Indiens de la sierra
paraissent former une masse homogène, présentant les mêmes types, ayant
les mêmes aptitudes, formant un corps de nation, à l'encontre de la
diversité des races qui les entourent.

Grands et bien faits, d'une teinte jaune clair, doués d'une intelligence
remarquable et d'une instruction peu commune, ils se trouvent sans
conteste placés en première ligne parmi les nations aborigènes du
Mexique, et l'historien qui cherche les origines de la civilisation
éteinte que représentent les palais de Mitla, pourrait trouver au milieu
d'eux quelque tradition perdue ou quelque précieux document. Pour moi,
je ne quittai pas sans regret ces montagnes enchantées; les huit jours
que j'ai passés au milieu de ces populations hospitalières resteront
comme l'un de mes plus charmants souvenirs.

Les sommets de la montagne de Cuasimulco sont presque toujours glacés;
une couche de neige couvrait la terre quand nous y arrivâmes, ma troupe
et moi. Nous formions caravane; plusieurs Indiens, chargés de fardeaux
divers, se rendaient dans la plaine. À partir de ce point élevé, le coup
d'œil change brusquement, c'est le désert à la porte de la civilisation,
les champs cultivés ont disparu, et la forêt vierge étend, à perte de
vue, le manteau de son épaisse végétation.

Aux sapins des sommets se mêlent déjà des chênes rabougris; quelque cent
mètres plus bas, vous trouvez les arbres de la Terre Chaude, vous entrez
pour de longues heures dans la demi-obscurité d'un ombrage que ne perce
jamais un rayon de soleil, l'humidité vous pénètre, les orchidées se
mêlent aux lianes, et les fourrés deviennent impénétrables.

La descente qui conduit aux plaines du golfe est si rapide et si
glissante, qu'il a fallu de distance en distance étayer la terre du
sentier, au moyen de pièces de bois transversales, de manière à simuler
un immense escalier; la même inclinaison se continue près de huit
lieues, avec quelques alternatives de montées et de descentes, avant
d'arriver à la plaine. Pas une habitation dans tout le trajet; des
torrents qu'il faut traverser avec prudence, et de temps à autre des
éclaircies où le soleil et l'ombre, se jouant au milieu de cette
végétation splendide, produisent les plus magnifiques décors.

Cuasimulco est un misérable rancho, peuplé de _Sambos_, métis de nègres
et d'Indiens.

Il est impossible de trouver un contraste plus frappant que celui qui
existe entre les industrieux habitants de la sierra et la race dégénérée
au milieu de laquelle je me trouvais. Placée dans des conditions
merveilleuses pour tout produire, possédant une terre fertile au delà de
toute expression, et qui n'offre, comme difficulté de culture que la
rapidité des pentes, elle croupit dans une épouvantable misère, fruit
d'une paresse sans excuse.

Ces malheureux ne produisent que le maïs nécessaire à leur consommation,
et quand la récolte manque, il leur faut aller mendier au loin; mais ils
ont soin d'entretenir un vaste champ de cannes dont ils distillent de
l'eau-de-vie; aussi s'enivrent-ils perpétuellement. J'eus toutes les
peines du monde à me procurer un peu de maïs pour le cheval et les
mules. Je dus faire venir l'alcade auquel je fis une rude semonce sur
son indifférence à l'égard d'un étranger, et le menaçai de me plaindre
aux autorités de Tustepec. Il finit par m'envoyer quelques mesures de
grains, et, comme fourrage, deux paquets de jeunes cannes à sucre dont
les bêtes se dégoûtèrent aussitôt.

Le _cabildo_ était à l'unisson de l'entourage; c'était un toit de chaume
ouvert à tous les vents, où je m'installai de mauvaise humeur, car
j'avais fait la route à pied, et cette journée de douze lieues, dont
plus de huit par une descente de 40 degrés, m'avait mis les jambes dans
un état pitoyable. Mais la journée suivante fut plus terrible encore;
c'était une suite de petites montées où l'on n'avançait que pour reculer
d'autant; il fallait littéralement marcher à quatre pattes. Je vis
combien j'avais eu raison de m'aider d'un Indien pour le transport de
mes clichés; les mules trébuchaient et s'acculaient à chaque instant. Le
_pujador_ lui-même vit échouer tous les efforts de sa prudence; enfin,
l'une des mules manqua des deux pieds de droite et disparut. Je poussai
un cri d'effroi; on entendait dans le fond du ravin mugir les eaux d'un
torrent, je la crus perdue. Les Indiens qui m'accompagnaient déposèrent
aussitôt leurs fardeaux et, s'aidant du _machete_, ils s'ouvrirent un
passage dans le taillis où la mule s'était engouffrée. Je les suivis, et
à cinquante pas au-dessous du sentier nous trouvâmes l'animal étendu sur
le côté; un arbuste assez fort le soutenait par le milieu du ventre et
l'avait empêché d'aller plus loin.

La pauvre bête avait eu plus de peur que de mal, elle en fut quitte pour
quelques écorchures sans gravité, à la tête et à l'une des jambes de
derrière. On eut toutes les peines du monde à la mettre sur pied,
l'ayant préalablement déchargée: mais ce fut bien autre chose pour la
tirer de là et atteindre la hauteur. Nous perdîmes plus de deux heures
par cet accident, heureux de ne pas l'avoir payé plus cher.

On comprendra sans peine que j'allais à pied, et que je laissais à mon
cheval le soin de sa conservation personnelle. Ce fut avec un vrai
bonheur que je vis s'éteindre la dernière colline, et que je pus fouler
en toute sécurité le sol de la plaine.

À Yetla, même incurie, même misère qu'à Cuasimulco, et la nature n'est
qu'un jardin! Comme à partir de ce dernier point, la route se continuait
facile jusqu'à Tustepec, je payai l'Indien qui m'avait accompagné; il me
remercia, regagna ses montagnes et je poursuivis seul mon voyage.

José avait repris la direction de ses mules et tout alla bien d'abord;
nous entrions dans la région des cours d'eau, quelques-uns larges et
profonds dont il faut connaître les gués. Pendant l'hiver, alors que les
pluies ont gonflé les torrents, les Indiens établissent d'un bord à
l'autre un pont de lianes qui s'accroche aux arbres des deux rives. Ces
passerelles vacillantes sont de vrais chefs-d'œuvre; il est difficile en
les voyant de comprendre comment le seul poids du tablier et des
accessoires n'entraîne pas la chute de l'ouvrage.

Élevées de cinq à six mètres au-dessus de la rivière, d'un développement
considérable, elles supportent néanmoins de lourds fardeaux, et pendant
trois mois l'on n'a pas d'autre moyen de passage. Je n'eus pas à en
faire l'épreuve. Le gué qu'on m'avait indiqué n'avait rien qui le
distinguât clairement, et j'étais fort embarrassé: je croyais me
rappeler qu'il devait être quelques mètres au-dessus du pont et, après
maintes hésitations, consultant José dont la mémoire n'était pas plus
fidèle que la mienne, je dirigeai les mules au-dessus de la passerelle:
à mon grand désespoir, je les vis s'enfoncer aussitôt, plus que le
comportait un gué; je lançai mon cheval au galop pour les ramener, mais
je ne pus les empêcher de poursuivre; je crus mes clichés perdus, car
les boîtes avaient aux trois quarts disparu dans l'eau. L'ara, se voyant
au milieu des flots, poussait des cris déchirants; je suivais désolé, ne
quittant pas mes clichés de l'œil, indifférent à toute autre chose qu'au
danger qu'ils couraient devant moi, sans que j'y pusse rien.

Ce fut une véritable agonie; chaque soubresaut de la mule perdant pied,
nageant et marchant tour à tour, me jetait dans de nouvelles angoisses;
ce fut long comme un siècle, et la largeur de la rivière me parut
infinie. Je ne respirai que lorsque je les vis à l'autre bord, où
j'arrivai en même temps qu'elles.

Je m'empressai de décharger le tout et d'ouvrir les boîtes. Elles
étaient remplies d'eau que je versai doucement, de peur que la couche de
collodion humidifiée ne se soulevât de la glace; il n'y eut heureusement
que peu de mal, les bords seuls s'étaient décollés; le séjour dans
l'eau, si long pour moi, n'avait été que relativement court, et trois
d'entre eux seulement avaient souffert. Je les retirai tous des boîtes
mouillées, et je les étendis immédiatement au soleil: quand ils furent
secs nous repartîmes. Dorénavant, je n'avais plus les mêmes risques à
courir; les cours d'eau, beaucoup plus considérables, exigeaient un bac
pour les voyageurs et les marchandises; d'ailleurs nous approchions de
lieux plus civilisés où je pouvais me procurer assistance au besoin. Les
deux journées qui me restaient à faire furent une véritable promenade;
de jolis villages cachés sous la feuillée, s'étageaient sur la route;
quelques Espagnols et des Français étaient venus planter leur tente dans
ces lieux charmants, et j'eus l'extrême bonheur de pouvoir converser
dans ma langue, ce qui, depuis longtemps, ne m'était arrivé.

Les métis offraient à l'œil ce costume gracieux des femmes de la côte,
costume transparent qui ne voile qu'à demi leur buste élancé, aux chairs
de bronze. Les bois étaient parsemés de gigantesques _sapotes mamey_,
dont les fruits énormes se balançaient au-dessus de ma tête; la chaleur
était forte, mais le sentier longe pendant longtemps les bords d'une
rivière dont les eaux limpides permettaient de suivre dans leurs ébats
des poissons de toute espèce. Parfois, des volées de perruches et des
perroquets à tête jaune s'envolaient à notre approche, et des couples de
grands aras verts faisaient retentir les bois de leurs cris perçants.
Mon vieil ami redressait la tête à ce langage connu, parfois il
répondait comme à un appel, et l'inquiétude qui l'agitait me fit
craindre qu'il ne m'abandonnât. Je le pris sur moi, et ses caresses me
prouvèrent victorieusement qu'il n'en avait pas la moindre idée.

Tustepec est un grand village placé sur la rive gauche du Papaloapam.
Les Indiens de la montagne viennent s'y approvisionner de toute chose,
comme y entreposer certains produits de la vallée d'Oaxaca.

À Tustepec, je rencontrai deux compatriotes que les vicissitudes du sort
avaient conduits dans ce coin reculé du globe. L'un, vieux Basque à la
figure énergique et d'une vieillesse vigoureuse, cultivait lui-même,
aidé de domestiques, des plantations de tabac et de coton; il voulut
bien m'offrir l'hospitalité. Fort considéré dans le village, il avait
amassé à la sueur de son front une fortune indépendante, et comme il
n'avait point eu d'enfants de la compagne qu'il s'était donnée, il avait
adopté une jeune et belle fille que les galants commençaient à
courtiser. L'autre, mort depuis, homme du monde, autrefois riche
spéculateur de coton, avait eu sa fortune compromise dans des achats
malheureux; il avait pris pour femme une fille de couleur, sa maîtresse,
et, tout à l'encontre du vieux Basque, lui faisait un enfant chaque
année.

Quoique profondément désillusionné des choses de ce monde, et
connaissant par expérience le néant des richesses, il ne désespérait
point de rétablir sa fortune et me faisait part du résultat espéré de
telle plantation; il s'appliquait surtout à la culture du tabac. Ancien
disciple du Caveau, il possédait Collé, Panard et Béranger, dont nous
chantions ensemble quelques refrains en dégustant des vins de France,
bonheur que je n'avais point goûté depuis six mois. Il faut avoir été
privé pendant ce long temps de toute communication avec la dive
bouteille, pour apprécier à sa valeur la jouissance que procure le choc
d'un verre ami.

Comme je devais m'arrêter à Tustepec pour m'embarquer sur le Papaloapam,
je vendis chevaux et mulets, et payai à José le compte de ses journées.
Le pauvre garçon me quitta les larmes aux yeux et ne demandait pas mieux
que de me suivre au bout du monde. Il oubliait sa mère, dont il était le
seul soutien; je le lui rappelai, il me donna l'_abrazo_ mexicain et
partit.

Durant mon séjour, M. B. me conduisait dans les diverses plantations du
village; il m'expliquait la culture des produits, le rendement de chacun
d'eux, passant en revue la canne à sucre, le tabac, le coton, le maïs,
la vanille, etc. Il se plaisait à me dire la fécondité de la terre.

Le millième n'est pas cultivé, la carrière est ouverte à tous; il
suffit, pour devenir propriétaire, de se faire naturaliser citoyen de la
commune, et vous avez le droit de choisir, dans le territoire du
village, telle position qui vous convient le mieux; vous n'avez d'autre
obligation que d'abattre les bois et d'enclore le champ. Il m'expliquait
avec quelle facilité l'émigrant pourrait se créer l'aisance et le
bien-être qu'il atteint avec tant de peine aux États-Unis. Le coton est
de première qualité, le tabac classé parmi les meilleurs crus, les
forêts regorgent de vanille. Mais la grande culture est interdite, les
bras manquent, il faut pour ainsi dire cultiver soi-même, car le naturel
qu'on emploie vous abandonne après quelques jours de travail, jusqu'à ce
que, son salaire épuisé, la faim le ramène à vos champs.

Trois jours s'étaient écoulés, la _canoa_ m'attendait; c'était un énorme
tronc d'acajou creusé, mesurant quarante pieds de longueur sur six de
large; l'équipage se composait de quatre hommes. Deux bateaux
pareillement montés nous accompagnaient.

De Tustepec, on met habituellement quatre jours pour atteindre Alvarado,
à l'embouchure du fleuve. Quatre jours de navigation dans une pareille
embarcation, par un soleil d'enfer, peuvent passer pour des plus
pénibles. Ajoutez-y des moustiques affamés et des nuées de mouches
imperceptibles plus terribles encore, et vous aurez une idée des charmes
du voyage. Les bords du fleuve sont plats et presque déserts; en
approchant de la côte, vous traversez Casamaloapam, Tlacotalpam, un peu
plus bas deux colonies américaines, et vous arrivez à Alvarado.

Un mouvement étrange animait le petit port, deux vapeurs chargeaient du
bois, des armes, des canons et des hommes. Je demandai la cause de ce
déménagement, et l'on me répondit que Miramon, ayant mis le siége devant
Vera Cruz, viendrait probablement s'emparer d'Alvarado; on voulait donc
qu'il n'y trouvât rien en fait de munitions de guerre et d'engins utiles
dans un siége.

Trois goëlettes déjà chargées attendaient que les vapeurs les
remorquassent. Je m'embarquai sur l'une d'elles, et le soir nous étions
à Vera Cruz.

Il y avait sept mois que j'étais sans nouvelle de Mexico et je me
réjouissais d'en apprendre quelque chose; mais je jouais de malheur, la
ville était entourée, le siége commencé, et des batteries à huit cents
mètres de la place montraient déjà la gueule de leurs canons. C'était la
seconde fois que je me trouvais à pareille fête.

À peine débarqué, je rencontrai un ami qui me prit pour un revenant. Je
passais pour mort depuis trois mois; on me disait assassiné dans les
environs de Mitla et le récit du combat que j'avais soutenu, les détails
horribles du meurtre étaient parvenus je ne sais comment à Mexico. Un
artiste de l'endroit en avait fait un dessin fort exact et s'apprêtait à
l'envoyer à l'_Illustration_. Je lui écrivis immédiatement de suspendre
l'envoi, ou du moins de modifier le tableau.

J'étais donc de nouveau prisonnier pour un temps indéfini; car on ne
savait combien pourrait durer le siége, et Miramon avait juré de prendre
et d'anéantir la ville. Les moyens de destruction du général n'étaient
pas, heureusement, à la hauteur de sa colère; il fit ce qu'il put,
c'est-à-dire beaucoup de mal inutilement, mais ne tint ni l'un ni
l'autre de ses serments.

Je reçus à mon arrivée la plus bienveillante hospitalité dans la maison
d'un négociant dont le nom, connu dans toute la république, est synonyme
de grandeur d'âme, de dévouement et de générosité, je veux parler de M.
Joseph Lelon, homme d'esprit, riche d'instruction, jeune d'idées. Je lui
adresse de loin, en même temps que ce tribut d'éloges mérités, mes
remerciements pour les bontés qu'il me prodigua. Sa maison, du reste,
est la plus avenante de Vera Cruz; toute une pléiade de jeunes et
vaillants commis la remplissent du bruit de leur gaieté gauloise, et je
prie mes bons camarades Alfred et Léonce Labadi de me considérer comme
leur débiteur, pour les moments agréables que je passai près d'eux.

Mais les événements se précipitaient, les habitants avaient envoyé leurs
femmes et leurs enfants sur les vaisseaux marchands à l'ancre dans la
rade; les familles pauvres avaient émigré dans le fort de San Juan
d'Ulloa, de sorte que la moitié de la ville était déserte. Ceux qui
restaient fabriquaient à la hâte des _covachas_, espèces de retraites
couvertes de poutres énormes et doublées d'une épaisse couche de peaux
de chèvres, de manière à former des abris à l'épreuve de la bombe.

La ville, admirablement fortifiée, n'avait rien à craindre de l'ennemi.
Cent cinquante canons de fort calibre répondaient aux quelques pièces de
Miramon, et quoique le tir ne fût ni juste ni bien nourri, les
artilleurs de Vera Cruz démontèrent en quelques jours les batteries des
assiégeants; cependant une couple de mortiers de quatorze faisaient un
ravage effroyable; ils tiraient jour et nuit, et lancèrent plus de cinq
cents bombes; deux tombèrent sur la maison que j'habitais, une troisième
vint, qui coupa mon lit en deux; inutile de dire que je n'étais point
couché; mais ce qui peut paraître incroyable, c'est qu'un éclat de la
même bombe, du poids de cinquante livres, enleva la queue de mon ara,
perché sur une échelle dans la cour. En personne bien élevée, l'oiseau
se trouva mal, mais en fut quitte pour un évanouissement et quelques
gouttes de sang qui prouvaient combien le projectile l'avait rasé de
près.

Au milieu de ce remue-ménage, je voulus prendre quelques vues
photographiques et j'allai me placer à cet effet sur l'un des belvédères
de la ville; mais on ne me laissa pas poursuivre mes opérations:
l'autorité s'émut de cet appareil braqué dans la direction de l'ennemi
et me prit pour un conspirateur faisant des signaux; les deux
instruments me furent enlevés et transportés au quartier général, et
j'eus toutes les peines du monde à les avoir.

Je n'avais du reste que des remerciements à l'adresse de la police, car
le pavillon fut emporté peu après par un boulet, et le pied de ma
chambre brisé du même coup. Il est évident que j'eusse pris là ma
dernière vue. Le bombardement durait depuis trois semaines et les
munitions de l'ennemi étaient épuisées; mais il attendait deux vaisseaux
espagnols chargés d'articles de guerre, et l'on ne pouvait prévoir où se
seraient arrêtées les choses, si un vapeur américain ne se fût emparé de
ces deux barques. Miramon, déçu dans son espoir de détruire la ville, se
retira la rage dans le cœur, pour succomber six mois après. On connaît
son histoire.

J'eus, pendant mon séjour, l'honneur de voir pour la première fois le
président Juarez, qui m'accueillit avec bienveillance et se hâta de me
faire donner des lettres de recommandation pour le gouverneur actuel du
Yucatan, où je comptais me rendre à la fin du mois. Nous étions au 20
avril; et le vapeur espagnol qui fait le service arrivait le 28 pour
partir le 30. Je n'avais pas trop de ces huit jours pour préparer mon
expédition. Il s'agissait de trouver des produits chimiques, des glaces
et de l'argent, hélas! que je ne pouvais faire venir à temps de Mexico.
Par un hasard tout providentiel, mon ami Alfred Labadi avait
nouvellement reçu de France une caisse contenant des alcools rectifiés,
de l'éther à 62° et des iodures, toutes choses que je n'aurais pu
trouver sur place; il me fallut renoncer aux glaces et me contenter de
simples verres assez mauvais dont quelques-uns se brisèrent par la
suite, me causant une perte irréparable. Quant à l'argent, M. Lelon
m'ouvrit généreusement sa caisse. Tout étant prêt, je partis.



IX

LE YUCATAN

     Départ de Vera Cruz.--Le vapeur _Mexico_.--Sisal.--Les Indiens
     prisonniers.--Mérida.--La semaine sainte à Mérida.--Types et
     coutumes.--Première expédition à Izamal.--L'antique voie indienne.


Le 30 avril, je m'embarquai sur _le Mexico_, vaisseau sale, lent, lourd,
dont le service est détestable. Le 31 mai, nous étions en vue des terres
yucatèques et de Sisal, notre port de débarquement. Le Yucatan est le
pays des ruines le plus riche sans contredit en monuments américains, il
en est couvert du nord au sud, et nous y trouverons les plus vastes, les
plus importants et les plus merveilleux ouvrages de ces civilisations
originales.

Placé à l'extrémité sud de la confédération mexicaine, le Yucatan[66] en
fait nominalement partie; car je n'ai jamais bien compris quelle espèce
de lien l'attachait à la république; indépendant par le fait, il
appartient aujourd'hui à l'opinion avancée, dite libérale, représentée à
Mexico par le président Juarez, le premier Indien pur sang qui arriva
jamais au pouvoir; demain, au moment où j'écris, peut-être s'est-il
rallié au parti réactionnaire! Les révolutions sont permanentes en ce
curieux pays, et les changements à vue n'y surprennent personne.

Le Yucatan n'a guère qu'une seule voie de communication avec le monde.
Le vapeur _Mexico_ dessert le petit port de Sisal, venant et retournant
de la Havane à Vera Cruz. Ce trajet a lieu une fois par mois, quand le
vapeur n'a point à réparer ses avaries ou à nettoyer sa coque, ce qui
lui arrive de temps à autre. Le commerce, presque nul du reste,
n'emploie que quelques goëlettes de petit tonnage et des bâtiments
côtiers d'un mince format. Sisal et Campêche, Campêche surtout, se
trouvent le centre du commerce yucatèque. Placé au sud-ouest de Cuba,
entre le vingt-deuxième et le dix-septième degré de latitude nord, le
quatre-vingt-huitième et le quatre-vingt-quatorzième de longitude
ouest, le Yucatan n'est qu'un immense banc calcaire, de quelques pieds à
peine élevé au-dessus du niveau de la mer, et dont les côtes n'offrent
ni port ni abri; aussi les vaisseaux d'un fort tonnage sont-ils forcés
de stationner au loin, à trois milles à peu près, ce qui rend le
débarquement fort pénible en toute saison, fort périlleux par la brise,
et tout à fait impossible lorsque le vent du nord souffle dans ces
parages.

Placé sous la zone torride, doué d'une température des plus brûlantes,
le Yucatan, sauf les parties avoisinant Tabasco et Belize, jouit d'un
climat relativement sain, et cela, grâce à la sécheresse de
l'atmosphère. Les côtes y sont, comme toutes celles du golfe,
tributaires du _vomito_; il y règne en été, mais doux et rarement
mortel: l'épidémie réservant ses fureurs pour les centres d'émigration.
Le Yucatan, qui n'offre pas un cours d'eau, on peut même dire pas une
goutte d'eau, n'a qu'un immense bois taillis, semé sur sa plaine
monotone; aussi le paysage n'existe-t-il pas, vous avez toujours cette
même ligne d'horizon, droite, continue, désolante. Mais, terre de
prédilection pour le voyageur, le Yucatan est riche en souvenirs:
monuments prodigieux, femmes ravissantes, costumes pittoresques, il a
tout pour impressionner; il parle au cœur, à l'âme, à l'imagination, à
l'esprit, et quiconque le peut quitter avec indifférence ne fut jamais
un artiste et ne sera jamais un savant.

Je surveillai le débarquement de mes bagages avec une sollicitude toute
paternelle; les marins mettaient du reste à leur besogne une brutalité
pleine de dangers pour mes instruments et mes flacons de produits
chimiques, et ce fut avec plaisir que nous quittâmes les flancs du
vapeur. Il s'agissait de toucher la terre; trois heures de bordées nous
permirent d'atteindre le petit môle en bois qui fait de Sisal un port de
mer: ce ne fut pas sans une certaine joie, tout séjour en mer, de
quelque durée qu'il soit, m'étant particulièrement désagréable.

L'arrivée du vapeur avait jeté quelque animation sur la plage, et deux
ou trois dames attendaient à l'abri d'un hangar le passage des
voyageurs. Nous fûmes soumis à l'inspection de ces señoras, qui n'ont
probablement de tout le mois d'autre distraction que celle-là. Je me fis
indiquer la _fonda_. Quand je me fus assuré du bon état de toutes
choses, je pus me livrer sans remords à une réfection des plus
copieuses, n'ayant, pendant ces trois jours de traversée, rien pu
prendre sur ce déplorable vapeur.

Sisal est un bourg de douze cents âmes environ, défendu par un fortin en
ruines où veillent quelques vieilles pièces de canon rouillées et
silencieuses. La rade est parsemée de coques brisées ou enterrées dans
le sable, tristes témoins des violences du nord. Les maisons, abritées
par des cocotiers, meublées de hamacs, offrent le confort des climats
chauds: de l'ombre et des courants d'air.

Groupés dans la cour de la _fonda_, quelques Indiens attirèrent mon
attention. Ils étaient pour la plupart presque nus; les femmes portaient
un simple jupon, les petits ne portaient rien: tous étaient maigres,
mais bien bâtis; ils avaient un air de fierté sauvage que je n'avais
point remarqué parmi les individus de l'espèce que j'avais rencontrés
dans le village. On me dit que c'étaient des Indiens _bravos_ faits
prisonniers dans une dernière expédition et qu'on les expédiait à la
Havane. Là, ils sont vendus à des planteurs 2,500 à 3,000 fr., et leur
doivent, pendant dix ans, leurs services, soit à la ville, soit à la
campagne, comme les Chinois ou les coolies: après quoi ils sont libres.
Mais on a toujours soin de prolonger cette espèce d'esclavage, et ils
restent à Cuba ou meurent à la peine. De toutes manières, le Yucatan
s'en débarrasse; ils n'y reviennent jamais.

À quatre heures du soir, la diligence nous emportait vers Mérida au
galop de ses cinq mules. Une plaine couverte d'efflorescences salines
s'étendait autour de nous, la couche épaisse et continue était blanc de
neige, et sans la chaleur torride qui nous accablait, on se serait cru
volontiers sur quelque lande antarctique. Le mois de mai est un vilain
mois pour visiter le Yucatan; la terre est sans verdure, le taillis sans
feuillage; tout est sec et laid; les pluies de juillet lui donnent à
coup sûr un air de fête que je n'ai point vu et que je ne peux décrire.
Pour le moment, le taillis s'étendait au loin, monotone, couleur de
cendre; quelques arbres à vert feuillage faisaient tache sur ce triste
tableau; les ronces et les lianes pendaient desséchées d'un arbre à
l'autre, et l'on voyait le rocher calcaire percer le sol à chaque pas,
comme le squelette d'un cadavre momifié.

Au travers du bois, passaient des bestiaux exténués cherchant vainement
un brin de verdure dans les ronces du taillis. Plus loin, le cadavre de
l'un d'eux, entouré de _zopilotes_ dévorants (espèce de vautours),
témoignait de l'inflexible stérilité du sol jusqu'à la saison des
pluies. Ainsi, sous un ciel de feu, au milieu d'une nature désolée,
aveuglé de poussière, on arrive au premier relai.

Mais le soleil baisse, l'ombre s'étend, le crépuscule commence, quelques
souffles de la mer parviennent jusqu'à vous, le corps accablé se
réveille, le paysage prend une teinte mystérieuse, l'âme s'abandonne à
des rêveries bizarres que vient compléter l'apparition de blancs
fantômes. C'est l'Indienne _yucatèque_, au _fustan_, jupon lâche ou
empesé, orné de broderies bleues, jaunes ou rouges, couverte du
_uipile_, tunique très-ample, qui laisse les bras et les épaules nus, et
tombe sans ceinture jusqu'à mi-jambe et de l'écharpe, blanche aussi,
voilant la tête, s'enroulant autour des bras ou flottant au gré du vent.
Plus la nuit s'avance, et plus le chemin s'anime; de lourdes voitures
font entendre au loin le grincement de leurs essieux criards, les mules
se saluent de hennissements prolongés, puis des groupes d'Indiens
paraissent; une courroie d'écorce enveloppe leurs fardeaux, appuyés sur
l'épaule, mais portés par la tête; ils vont tristes, rapides et sans
bruit: trois siècles d'oppression pèsent sur leur âme éteinte. À votre
approche, ces silencieux passants s'inclinent ou se rangent
respectueusement sur le bord du chemin.

Je fus naturellement amené à établir un parallèle entre cet homme sombre
et le nègre. J'avais vécu avec les Indiens de plusieurs contrées et les
esclaves de l'Amérique. Deux mots pourront peindre ces deux martyrs de
la conquête.

L'Indien, en quelque part du Mexique qu'on le prenne, libre ou opprimé,
est triste, silencieux, fatal: il semble porter le deuil d'une race
détruite et de sa grandeur déchue; c'est un peuple qui meurt.

Le nègre, au milieu des chaînes de l'esclavage, rit et danse encore; il
a l'insouciance de l'enfant, l'ingénuité d'un peuple qui naît.

La danse de l'Indien a tout le cachet de son caractère: il glisse en
mesure, piétine à peine, sa figure reste impassible, et le chant d'amour
qui l'accompagne ne semble qu'une longue complainte.

Le nègre, au contraire, s'élance en bonds désordonnés, en postures
lascives, sa cadence est une tempête et son chant un violent éclat de
rire.

Au deuxième relai, nous nous arrêtâmes; il était huit heures, et le
Yucatèque ne peut vivre sans prendre le chocolat trois fois par jour au
moins; chacun prit donc une tasse, suivi du classique verre d'eau. La
besogne achevée, je me hâtai de courir dans la rue du village, où,
malgré la nuit, j'espérais saisir quelque trait original de la
physionomie du pays. Je n'y trouvai rien de particulier, que cet air de
mélancolique tristesse répandue sur les maisons délabrées, sur les
animaux et sur les gens. La rue, presque déserte, était silencieuse; on
n'entendait pas un cri, et les enfants eux-mêmes semblaient porter le
joug de cette mélancolie profonde. Aucun symptôme de curiosité ne les
attirait à moi; ils me regardaient passer, craintifs ou indifférents,
sans intérêt comme sans passion. Une seule personne s'approcha de moi,
vrai fantôme sous son vêtement blanc: c'était une pauvre mendiante
affligée d'une affreuse lèpre; son corps décharné, sa figure hideuse me
firent une impression pénible. Je me hâtai de lui jeter un réal et je
regagnai la diligence; on reparlait. Nous arrivâmes à Mérida[67] vers
dix heures du soir. À notre premier voyage, Mérida possédait une _fonda_
(hôtel), chose rare dans ces parages; à ma seconde expédition, la
_fonda_ n'existait plus, et le voyageur n'avait de ressource que dans
l'hospitalité payante d'une maison particulière. Je m'étais, à mon
premier séjour chez doña Rafaela, lié d'amitié avec l'excellent docteur
D. Macario Morandini, Italien, spirituel polyglotte, grand voyageur,
ayant plusieurs fois fait le tour du monde, et par conséquent l'un des
plus intéressants conteurs que j'aie rencontrés. J'appris, à la descente
de voiture, que M. Morandini exerçait encore à Mérida, et que, la
_fonda_ n'existant plus, il vivait dans la maison du señor D. Joaquim
Trugillo. Je m'empressai de me faire conduire chez cet excellent homme,
que j'avais aussi connu l'année précédente. D. Joaquim m'accueillit avec
plaisir et mit à ma disposition une fort belle chambre munie de son
hamac. C'est, en fait de mobilier, tout ce qu'il est nécessaire d'avoir.

Quant à D. Macario, il fut étonné de me revoir, ce bon docteur! et n'en
pouvait croire ses yeux. Il m'avait quitté l'année précédente; j'allais
alors à Palenqué, Mitla, Mexico; je devais de là retourner en France, et
certes, je ne pensais pas moi-même revoir jamais le Yucatan; et puis ces
liaisons loin du pays sont pleines d'un charme tout particulier, quelles
que soient leur date et leur durée. C'est en ami qu'on se quitte, et
c'est avec bonheur qu'on se revoit. Aussi, quand le docteur, après avoir
mis ses lunettes, car il est fort myope, m'eût reconnu, ce fut une série
d'acclamations et un déluge de questions auxquelles je ne pus répondre.
Je lui expliquai simplement la cause forcée de mon retour, comment les
voleurs m'avaient dépouillé et brisé mes clichés, et comme quoi j'étais
forcé de recommencer mes travaux. Il s'était passé bien des événements
depuis mon voyage: le gouverneur de l'État, Erigojen, avait quitté le
fauteuil de la présidence pour la paille du cabanon; D. Agustin Acereto
l'avait remplacé. Guerre civile sur guerre civile; les Indiens avaient
anéanti une forte expédition organisée contre eux, et tout faisait
craindre une attaque de leur part. Voilà le sommaire des nouvelles que
me donna le docteur. Je me retirai vivement contrarié: cette victoire
des Indiens _bravos_ rendait mes expéditions fort dangereuses,
principalement celle qui devait me mener à Chichen-Itza, enclavé dans
leur territoire. Néanmoins je m'endormis bientôt, grâce au balancement
de mon hamac, et ne me réveillai que fort tard avec un affreux
torticolis. C'est l'effet ordinaire du hamac pour quiconque ne s'est
point familiarisé avec son usage; or depuis longtemps j'avais rompu avec
cette coutume, il me fallait un nouvel apprentissage. Je me hâtai de
sortir pour profiter des quelques instants de fraîcheur de la matinée.
J'allai visiter cette ville charmante, son marché si animé, admirer ces
métis au galbe de vierge, aux formes accusées, aux chairs de bronze dans
leur attrayant costume.

Voyez-les portant, gracieuses, le corps cambré, leurs paniers de fleurs
et de fruits, avec leur main levée au-dessus de l'épaule; souriantes et
faciles, elles céderont avec la même grâce et les fleurs de leur
corbeille, et les roses de leur sourire.

Mérida, autrefois capitale de tout le Yucatan, partage aujourd'hui la
suprématie avec Campêche qui, depuis 1847 ou 1848, forme un État séparé.
Ce fut en 1847 qu'éclata cette effroyable révolte des Indiens qui a
ruiné le Yucatan et qui menace chaque jour de le rayer du nombre des
États policés.

Voici en quelles circonstances:

Lors des démêlés de Campêche et de Mérida, cette dernière résolut de
soumettre la ville rebelle, et, comme les troupes manquaient, on eut la
malheureuse idée d'armer les Indiens et de les emmener comme auxiliaires
dans l'expédition projetée.

Campêche, défendue par une bonne enceinte et par une garnison
courageuse, ne put être prise. On brûla quelques faubourgs et l'armée
dut se retirer; mais les Indiens, poussés par quelques métis, brûlant du
reste de s'affranchir d'un joug effroyable, ne voulurent point rendre
leurs armes et commencèrent cette guerre de dévastation, qui s'est
continuée sans interruption jusqu'à ce jour. Après avoir brûlé leurs
villages, ils s'enfuirent en masse au fond des bois où ils se bâtirent
une capitale, _Chan Santa Cruz_. De là partent incessamment des
expéditions meurtrières. Ils détruisirent ainsi ou ruinèrent à moitié
Izamal, Valladolid, Sakalun, Tikul, Tekax, une foule de villages et
d'_haciendas_. Pour eux, c'est une guerre d'extermination où il n'est
point fait de quartier: femmes, enfants, vieillards, leur haine
s'attache à tous les blancs, leur furie vengeresse ne connaît point de
pitié.

On raconte qu'à Tekax ils tuèrent à _puro machete_, au sabre seulement,
deux mille cinq cents personnes en trois jours. Les supplices les plus
barbares accompagnent ces exécutions; les femmes, mises nues et violées,
servent de jouet aux jeunes gens qui suivent ces expéditions; les
mutilations les plus épouvantables achèvent leur supplice. Certains
prisonniers sont en outre réservés pour les fêtes nationales de Chan
Santa Cruz. Là, un anneau passé dans le nez, on leur fait jouer le rôle
de taureau dans un cirque; poursuivis par les pierres, les flèches et
les lances, ils rendent le dernier soupir au milieu d'un supplice sans
nom: on ne les abandonne que lorsque le corps, ne formant qu'une plaie,
tombe de douleur et d'épuisement. Malgré toute l'horreur de ces
vengeances, on ne peut s'empêcher de voir en ces exécutions quelque
chose de providentiel; on regrette pourtant qu'un peuple innocent paye
la dette de sang que lui laissa l'Espagne, seule responsable devant Dieu
de tant d'infamies commises dans le nouveau monde.

Quant aux Yucatèques, leurs représailles sont marquées au coin de la
douceur et de l'humanité. Ils se bornent à circonscrire autant que
possible la marche envahissante des Indiens et à transporter leurs
prisonniers à la Havane, où, comme nous l'avons dit, ils remplissent le
rôle de coolies chinois. Quoi qu'il fasse, le gouvernement est
impuissant à contenir les révoltés. Ceux-ci, pleins d'une soif
inextinguible de vengeance, fanatisés par leurs bonzes, car ils ont
renoncé à la religion menteuse qui les opprimait, se jettent sur les
blancs comme des bêtes féroces, sans crainte, indifférents à la mort;
chaque meurtre leur ouvre au ciel de leurs aïeux une existence divine,
ou sur la terre une transformation brillante. Ils possèdent aujourd'hui
les meilleures terres de la péninsule, et ce malheureux pays ne traîne
plus qu'une existence morne et décolorée. Le Yucatan est à l'agonie et
le corps politique semble prêt à rendre le dernier souffle; rongé par
trois plaies sanglantes, trois guerres civiles à la fois: guerre de
Mérida à Campêche, guerre des partis à l'intérieur de l'État même,
guerre indienne, on s'étonne de le voir respirer encore.

Eh bien! quoi qu'il en soit de cette indifférence impie, de cette rage
parricide des blancs, on se prend de sympathie étrange pour ce
malheureux peuple. Bon, beau, intelligent, c'est le plus remarquable de
la république mexicaine, celui qui a fourni le plus d'hommes capables
comme politiques, poëtes et historiens. Obligeants au suprême degré,
hospitaliers comme on ne l'est plus, je conserverai toujours une grande
admiration pour leurs vertus privées, en même temps qu'une affection
sincère et une reconnaissance profonde.

Parmi les églises de Mérida, la cathédrale est la plus remarquable.
C'est un assez grand édifice de style jésuite; le portail fort simple
est flanqué de deux statues, œuvre d'un artiste du cru, et qui passent
pour fort belles aux yeux des habitants[68]. Les maisons n'ont qu'un
étage, la plupart qu'un rez-de-chaussée; les toits sont plats, les cours
à colonnades et plantées de palmiers sont fort gracieuses, et les vastes
corridors sont tendus de hamacs pour la sieste.

La grande place faisant face à la cathédrale est plantée de _ceibas_,
ornée de fleurs et entourée de maisons à portiques; elle est charmante,
mais on n'y vient guère que le soir: le jour, la chaleur est trop
intense, et chacun reste enfermé chez soi. Le théâtre, petite salle
enfumée, s'ouvre de temps à autre à quelque troupe espagnole, et la
principale distraction consiste en promenade en _calezas_[69], où les
jeunes filles étalent la fraîcheur de leurs toilettes et distribuent les
éclairs de leurs yeux noirs.

Le marché abonde en fruits du tropique: ce sont les _ciruelas_, espèce
de prunes; les ananas et les bananes de plusieurs espèces; la
_cherimoia_, le roi des fruits tropicaux; la _guanavana_, variété du
précédent, mais d'un développement énorme et qui ne sert qu'aux _dulces_
(confitures); l'_auacate_, fruit à beurre; les dattes et le coco,
l'orange, la pastèque, le melon, le _mango_, la _papaya_, toute la
famille des _sapote_, _chico_, _prieto_, _blanco_, _mamey_, _de Santo
Domingo_, petit, rouge, blanc, etc.; les patates, le _camote_, etc.

L'exportation fait peu de chose; le principal revenu des _haciendas_
consiste dans la vente du _jenequen_, fil tiré d'une espèce d'agave,
plante textile dont on fait d'excellents cordages et avec laquelle les
naturels confectionnent leurs hamacs. Le Yucatan produit la canne dans
les lieux humides, le tabac, le maïs et le frijol, haricot qui compose,
comme dans toute la république, la nourriture exclusive des Indiens.

Mérida contient près de vingt-cinq mille habitants, et je me suis laissé
dire qu'il y avait plus de vingt mille femmes pour environ quatre mille
mâles. Les naissances sont en moyenne de cinq pour un, et les guerres
civiles, les Indiens, l'exil, établissent cette différence énorme entre
les deux sexes. Aussi les maris y sont-ils rares, et les jeunes filles
fières d'en trouver. Les célibataires y courent, m'a-t-on dit, bien des
dangers. Lecteurs, j'en suis revenu sain et sauf.

J'arrivai à Mérida le mercredi de la semaine sainte de l'année 1860, et
je voulus, avant d'entreprendre mon voyage dans l'intérieur, voir les
cérémonies religieuses dont on m'avait beaucoup parlé. On travaillait
avec ardeur dans l'église à tout disposer pour ces augustes fêtes; de
tous côtés, on édifiait les chapelles ardentes; c'était un luxe de
verroteries de toutes couleurs, une dépense inouïe de fleurs. Le jeudi,
les processions commencent, pour continuer jusqu'au samedi. Les colonies
espagnoles, comme la métropole, sont folles d'images et de statues de
saints. Chaque église se montre fière de telle ou telle statue,
représentant saint Joseph, ou la Vierge, ou saint Antoine; et Mexico, de
ce côté, peut en revendre à toutes les parties du monde. Le culte des
images a toujours été le bien venu chez les Indiens qui ont besoin, dans
la simplicité de leur nature, de matérialiser l'objet de leur adoration;
aussi ne voit-on pas une église indienne dans les districts les plus
rapprochés, qui ne soit munie d'un petit musée de saints. Je ne fus pas
aussi surpris que je pensais l'être, à la vue de toutes ces cérémonies
religieuses que j'avais admirées à Mexico; et n'était le luxe déployé
par les señoras qui se parent, en ces jours de deuil, de leurs plus
brillants atours, et les délicieux costumes des métis qui se portent en
foule à ces cérémonies, je n'eusse pris aucun intérêt à la chose.

Tantôt la foule promenait le Christ entre quatre soldats romains, suivi
de la Vierge aux Sept-Douleurs, et plus loin de sainte Élisabeth munie
d'un mouchoir trempé de larmes; le lendemain, une Cène copiée de Léonard
de Vinci, un Crucifiement d'après Rubens, ou la sainte Trinité avec
tous ses attributs. Chaque sujet était revêtu de costumes précieux, et
la Vierge étalait des parures de perles et de diamants d'un grand prix.
Une musique des plus primitives précédait chaque procession, et, dans
les églises, des orgues de Barbarie déployaient, en l'absence de tout
autre orchestre, le luxe de leur répertoire. Je me rappelle avoir
entendu le vendredi saint, dans une chapelle faisant face à la
cathédrale, l'un de ces instruments vraiment barbare, entonner la
_Monaco_ pour déplorer la mort du Sauveur. Le soir, la ville de nouveau
sillonnée par les processions, offrait à l'œil une illumination des plus
splendides. Chaque maison, tendue de tapis aux riches couleurs et de
rideaux de mousseline brodée, jetait la lumière de milliers de cierges
sur le passage des saintes reliques, et la foule immense, dont chaque
individu portait un luminaire, la masse bigarrée, les señoras aux riches
costumes et les vêtements gracieux des métis, formaient un tableau
extraordinaire et présentaient un aspect des plus féeriques.

Les fêtes terminées, il me fallait penser à mes expéditions; j'étais
arrivé muni de lettres du président Juarez. Il avait mis à me
recommander au gouverneur du Yucatan une bienveillance empressée: je lui
adresse de loin mes remerciements bien sincères. J'ai pareillement des
actions de grâces à rendre à M. Manuel Donde, qui me donna des lettres
pour le juge de Citax, et des recommandations à Tikul, pour l'homme
d'affaires de don Felipe Péon et de don Simon Péon, propriétaire
d'Uxmal, et qui, plus tard, mit généreusement à ma disposition toute une
escouade de ses Indiens. Partout enfin je n'ai trouvé que bon accueil,
des mains tendues pour serrer les miennes et des sourires de bienvenue.

Le lundi de Pâques, je traitai avec un entrepreneur de voitures qui
devait me fournir une _caleza_ de voyage à trois mules; la _caleza_ est
une espèce de volante avec arrière-train pour les bagages. Il fut
convenu que nous partirions le mardi matin, de deux heures et demie à
trois heures; car, autant que possible, on a soin de voyager la nuit,
pour éviter aux mules les terribles chaleurs du jour. Je dormais
profondément, quand le domestique vint frapper à ma porte; il s'empara
aussitôt de mon bagage qui fut attaché à l'arrière-train, ainsi que la
chambre noire et les produits chimiques; j'avais près de moi, et le plus
souvent sur mes genoux, les deux boîtes à glaces afin que les violents
cahots de la route ne les brisassent point. Je me rendais à Izamal, ce
qui n'est qu'une simple excursion de seize lieues, avec route
carrossable; je n'avais point à m'éloigner des endroits habités.

Partis le matin, nous arrivâmes le soir vers les trois heures, et je
m'empressai de rendre ma visite au gouverneur, don Agustin Acereto,
auquel je remis la lettre de Juarez. Don Agustin mit à ma disposition
ce qui m'était nécessaire, me promettant, pour ma prochaine expédition à
Chichen-Itza, une escorte suffisante pour éviter un coup de main.

Izamal, à en juger par l'importance de ses ruines, dut être autrefois un
grand centre de population[70]. Les alentours sont parsemés de pyramides
artificielles, et deux, entre autres, sont les plus considérables de la
péninsule. Placées face à face, au centre de la petite ville moderne, à
un kilomètre l'une de l'autre, elles étaient composées d'une première
pyramide de deux cent cinquante mètres de côté sur quinze de hauteur,
servant de base à une seconde beaucoup plus petite et adossée au côté
nord de la première. Sur cette seconde pyramide, se trouvait le temple
d'où le prêtre ou le chef pouvait facilement haranguer la multitude
assemblée à ses pieds sur les vastes plateaux de la première pyramide.
Les Espagnols détruisirent le cône tronqué de l'une et construisirent
sur le plateau un immense cloître ainsi que l'église paroissiale
d'Izamal. La base d'une autre élévation artificielle, enclavée dans les
cours d'une maison particulière, contenait encore des restes de figures
gigantesques, dont l'une fut donnée par Stephens et Catherwood dans
leur album lithographique; et c'est ici le cas de rappeler de quelle
manière on entend l'histoire. Ces messieurs placent les figures
ci-dessus dans un désert; au pied de la pyramide, se trouve un tigre en
fureur, tandis que des Indiens sauvages l'ajustent avec leurs flèches. À
force de vouloir faire de la couleur locale, on fausse l'histoire et on
déroute la science. Ces figures se trouvent au milieu même de la petite
ville d'Izamal. Combien d'erreurs on relève chaque jour en voyage, dans
les relations des littérateurs (voire les plus illustres, à commencer
par Chateaubriand)! Que d'idées fausses répandues dans le peuple par les
enthousiastes qui s'extasient devant un brin d'herbe, éclairé par un
autre soleil et quelque peu différent de ceux que nous foulons aux
pieds; que de sottes déclamations sur les forêts vierges, le soleil
africain, le ciel mexicain, sur la majesté de telle nature rabougrie! et
quelle rage éprouve-t-on de vouloir tout changer?

On me fit remarquer une figure du même style, mais plus gigantesque,
nouvellement découverte. Ce fut en enlevant les pierres éboulées depuis
des siècles et qui encombraient le pied de la pyramide, qu'on aperçut
tout à coup une tête de douze pieds de hauteur, entourée d'ornements
bizarres, d'un genre cyclopéen. Ce sont de vastes entailles, espèces de
modelages en ciment, dont il est difficile de donner une idée; la tête
elle-même est modelée de la même manière; ainsi, par exemple, deux
énormes cailloux forment la prunelle des yeux, et au moyen du ciment,
ils modelaient la paupière; ils obtenaient les ailes du nez et les
lèvres par le même procédé, et nous retrouvâmes plus tard quelque chose
de semblable dans les bas-reliefs de Palenqué, qui sont (je parle de
ceux qui ornent les piliers du palais), comme à Izamal, de simples
modelages en ciment. Izamal, du reste, nous semble la première étape de
la civilisation au Yucatan et pourrait bien être contemporaine de
Palenqué, dont les ruines portent un si grand cachet d'antiquité. L'une
des choses qui excita le plus mon admiration fut une route, dont il
n'est, autant que je sache, fait mention nulle part et que l'on me fit
remarquer, se dirigeant d'Izamal sur Mérida. Elle longe, un mille ou
deux durant, la route moderne, et en la suivant dans les bois, en
soulevant la couche de débris et d'humus qui la cache, on découvre une
voie magnifique de sept à huit mètres de largeur, dont les assises sont
en pierres énormes surmontées d'un mortier de pierre parfaitement
conservé, lequel est couvert d'une couche de ciment de deux pouces
d'épaisseur. Cette route se trouve partout à un mètre et demi environ
au-dessus du sol, de façon que, pendant les grandes pluies, le voyageur
était toujours à l'abri de l'inondation. La couche de ciment semble
posée d'hier. Il n'y a pas lieu de s'en étonner, quand on songe que les
véhicules à roues ne devaient pas exister chez ces peuples manquant
d'animaux de trait; tout se faisant à dos d'hommes, une route aussi
solidement établie devait difficilement se détériorer. Ce qui surprend,
c'est l'épaisse couche d'humus qui recouvre cette voie ancienne. Dans
une contrée aussi sèche, où la végétation est si rachitique, on se
demande quelle série de siècles il a fallu, pour produire quarante
centimètres environ de détritus. En somme, je ne rapportai d'Izamal que
trois clichés, regrettant que mes moyens ne me permissent pas de faire
des fouilles qui, certainement, eussent été productives.



X

CHICHEN-ITZA

     Seconde expédition.--Citaz.--Piste.--Le christ de
     Piste.--Chichen-Itza.--Les ruines.--Le musicien indien.--Le
     retour.--Le médecin malgré lui.


Izamal n'avait été qu'une excursion; ce fut ma sortie d'essai, et
j'éprouvai à combien de vicissitudes les collodions seraient sujets par
la suite. La chaleur au Yucatan est toujours fort élevée, le thermomètre
variant dans cette saison, nous sommes en avril, de trente-six à
quarante degrés; quarante-deux fut le maximum; il s'y maintint pendant
deux jours. Nous dirons pourquoi. La culture au Yucatan, comme dans
Tabasco et les montagnes de Chiapas se pratique de la manière suivante.
Travailler la _milpa_ veut dire préparer la terre à recevoir le grain;
on a fait aussi le verbe _milpear_, récolter, de là, _milpa_, la
moisson. Chaque propriétaire, _hacendado_, désigne dans ses terres
chaque partie de bois devant être abattue pour faire place à la
semaille du maïs. Toute la presqu'île est couverte de bois. Les Indiens
se rendent donc au lieu indiqué, coupent, abattent bois et taillis, puis
laissent sécher sur place. Ceci se passe généralement au mois de
septembre ou octobre; six mois de soleil calcinent ces branchages; au
mois d'avril qui précède les pluies, on dispose les bois de manière que,
le feu une fois allumé, l'incendie se propage facilement à toute la
masse abattue. Dans le même mois, vers le midi, se lève régulièrement un
vent impétueux qui pousse les flammes en tourbillons et facilite
l'incendie, _quemason_. Si tout brûle bien, c'est une chance de bonne
récolte, les cendres fument la terre, sinon l'on perd une masse de
terrain préparé qui, restant embarrassé par les cadavres des arbres, ne
donne plus qu'une maigre récolte. Une fois ceci fait et les premières
pluies tombées, l'on pique le maïs et l'on attend.

Chaque chose au monde, chaque coutume est la résultante des divers
milieux où l'on s'agite. Cette manière de cultiver est toute indienne.
Ainsi, outre la difficulté de labourer une terre dont l'arête calcaire
écorche de toutes parts la couche végétale, le défaut d'animaux
domestiques et d'instruments de fer avait forcé les Indiens à chercher
une méthode plus expéditive de préparer le sol à la culture. Ce vent
régulier, qui s'élève chaque jour à la même heure, leur donna
probablement l'idée de brûler afin de débarrasser la terre; n'ayant pas
de bestiaux, et par conséquent pas d'engrais, la cendre put le
remplacer, et comme dans une contrée où la chaleur est intense les bois
étaient de peu de valeur, on n'eut aucun sacrifice à faire pour suivre
ce qui s'offrait si naturellement à l'esprit. Je reviens au thermomètre.
Tout le monde sait que, d'après un principe physique, la chaleur se
concentre et s'accumule sans cesse dans une serre et que, par la
superposition de plusieurs vitrages, on peut arriver à l'ébullition; or,
la _quemason_, au Yucatan, opère en grand le même phénomène. Quand, dans
toute la péninsule à la fois, on brûle la _milpa_, l'atmosphère se
couvre d'épais nuages de fumée; on ne voit plus le soleil qu'au travers
d'un brouillard qui rappelle le verre noirci dont on se sert pour
observer les éclipses; si le vent tombe, la fumée reste suspendue et
forme serre. Le calorique se concentre, s'amasse, et le thermomètre
monte quelquefois au delà de quarante-deux degrés.

La chaleur devient alors intolérable.

Mon premier soin en rentrant à Mérida fut de préparer mon expédition
pour Chichen-Itza. Je nettoyai donc mes glaces afin de les retrouver
toutes prêtes en arrivant, m'évitant ainsi dans les ruines une besogne
difficile et désagréable. Je remplis un litre de collodion normal prêt à
être sensibilisé, et comme j'avais remarqué, lors de ma première
expérience, que sur des plaques de trente-six centimètres sur
quarante-cinq, le collodion était sec dans le haut avant d'arriver au
bas du verre, je le composai de cent dix parties d'alcool contre
quatre-vingt-dix d'éther et un pour cent d'iodure; encore étais-je
obligé de le verser en toute hâte et de précipiter immédiatement la
glace dans le bain.

Le collodion ainsi composé est fort léger, très-délicat, et j'éprouve
aujourd'hui combien il adhère peu à la glace; mais c'était la seule
manière de réussir pour d'aussi grandes dimensions, et je fus obligé
d'employer la même recette dans toutes mes expéditions successives. Tout
étant prêt, je fixai le jour du départ. Cette fois, je l'avoue, je ne
partais pas sans émotion: les ruines étaient loin, j'allais seul, ces
légendes d'Indiens barbares, les actes de férocité commis par eux, leur
dernière victoire qui grandissait encore la terreur de leur nom, tout
cela me troublait et m'impressionnait vivement. Suivant la coutume, la
_caleza_ fut à ma porte à deux heures, et, le tout emballé le mieux
possible, les mules m'entraînèrent avec rapidité sur la route d'Izamal.
La matinée était fraîche et délicieuse, la nuit sombre et le bois plein
de mystère. Quelques lucioles jetaient au vent leurs dernières
étincelles; de temps à autre, de lourdes charrettes s'arrêtaient au
bruit de la _caleza_ lancée au galop et aux cris de mon domestique, se
rangeaient sur le bord de la route, afin d'éviter tout accident. Plus
tard, une bande orangée laissait deviner le jour, et comme le premier
rayon de soleil dorait la cime des arbres, le bois retentit des cris
perçants des _chachalacas_, du babillage infernal des perruches et des
sifflements aigus du geai bleu; quelques lapins fuyaient sous les épines
et des volées de cailles croisaient la route. Tout ce gracieux petit
monde saluait le jour et lui souhaitait la bienvenue. La _chachalaca_,
dont j'ignore le nom savant et dont l'appellation indienne n'est qu'une
heureuse onomatopée, est une espèce de gallinacée à chair dure et
coriace. J'en tuai deux, mais elles étaient immangeables; peut-être
n'étaient-elles plus de la première jeunesse. J'eus cependant occasion
d'essayer d'en manger d'autres par la suite et toujours avec le même
insuccès.

À quelques lieues de Mérida, je vis passer une once; mais j'eus à peine
le temps de mettre en joue, elle avait disparu; le domestique, pas plus
que les mules, n'avaient paru effrayés. Mais le bruit cesse comme il a
commencé; ce charmant tapage s'envole avec la fraîcheur; le soleil se
montre, tout se tait. À dix heures, un silence absolu règne dans le
_monte_ (le bois). Après un repos de quelques heures donné aux mules,
nous reprenions la route d'Izamal; il était cinq heures quand nous y
arrivâmes.

Le correspondant de la poste fut assez aimable pour m'offrir
l'hospitalité, et le matin, de bonne heure, je me rendis chez D. Agustin
Acereto, afin de lui demander les lettres qu'il m'avait promises. Il me
les fit donner, me recommandant de me hâter le plus possible et de
rester à Chichen-Itza le moins longtemps que je pourrais, les
circonstances ne lui permettant de répondre de rien. Je lui fis mes
adieux et je partis. Mais au moment de monter en _caleza_, je m'aperçus
avec épouvante que le devant de ma chambre noire était entièrement
défoncé; je m'empressai de délier les bagages afin de mieux constater le
désastre; il me parut irréparable, et je m'abandonnai à un dépit bien
naturel en pensant qu'il me faudrait retourner à Mérida pour faire
réparer ma caisse. Mon hôte, heureusement, vint adoucir mes regrets, en
m'assurant qu'un de ses amis, menuisier à Izamal, se ferait fort de
réparer le précieux objet. La glace dépolie, fort heureusement, n'était
point cassée, et je n'ai jamais compris comment elle a pu résister
pendant tous mes voyages.

Je fis immédiatement porter la chambre noire chez l'individu en
question, qui me la promit pour le soir même. Il tint parole. La caisse
était tant bien que mal réparée; en somme, elle pouvait servir. Je me
réservais de la faire mettre complétement à neuf à mon retour à Mérida.

Ce ne fut, après tout, qu'une journée de perdue. Je la passai visitant
la petite ville, les pyramides qu'elle renferme, causant avec les
habitants, cherchant des légendes et des traditions. Ce fut peine
perdue; je les trouvai d'une ignorance crasse, et, malgré toute ma
bonne volonté, je n'en pus rien tirer; absorbés dans leur admiration de
clocher, chacun me demandait, avec un air de satisfaction profonde, quel
était le pays qui, dans mes longues pérégrinations, m'avait séduit le
plus et quelle ville la plus charmante? J'étais obligé de convenir
qu'Izamal était certainement le lieu le plus privilégié que j'eusse
visité sous le soleil: et ces bonnes gens de sourire doucement, sûrs
qu'ils étaient de ma réponse. Ce sentiment d'admiration, cet amour pour
la patrie se retrouve partout, mais plus violent à mesure que l'on
descend la chaîne civilisée. J'ai rencontré de ces malheureux me
demandant si l'on savait manger du pain dans mon pays, si l'on y buvait
de l'_anizado_, espèce d'alcool, et autres naïvetés de ce genre.

Izamal fut la dernière ville brûlée par les Indiens sur la route de
Valladolid du côté de Mérida; mais les habitants ont, depuis quatorze
ans, réparé leurs maisons en ruine et dissimulé leurs pertes. Au delà
d'Izamal, tout fut dévasté; aussi la campagne prend-elle, à mesure qu'on
s'éloigne, des teintes plus mélancoliques et des airs de triste
solitude; les rencontres sur les routes deviennent rares, et l'on
n'aperçoit plus que de loin en loin la tête de quelques palmiers
dénonçant l'existence d'un _rancho_ isolé ou d'une chétive _hacienda_.
Quant aux villages, ils apparaissent noirs, brûlés, en ruine; on dirait
que la vie s'est retirée de ces lieux désolés; les rues sont désertes,
nul être vivant ne les anime, le grognement de quelques pourceaux
étiques est le seul bruit qui se fasse entendre, et les vautours,
silencieusement posés sur le chaume des toits, semblent veiller un
cadavre.

La nuit fut déplorable. Je m'endormis plein d'idées sombres et n'eus
point de songes couleur de rose; je pensais à ma patrie si lointaine, à
ma mère, si triste autrefois à mon départ, à toute cette famille que
j'avais laissée unie et heureuse, pour courir seul les sentiers du grand
univers; quelques regrets me faisaient penser au retour, et j'eus de la
peine à secouer ce premier accès de faiblesse.

Le lendemain, nous arrivâmes à Citaz, petite bourgade où devaient
s'arrêter les mules; les ruines se trouvent à six lieues de là, dans le
bois, et l'on y arrive, à cheval, par de petits sentiers d'Indiens.

J'avais laissé, au village précédent, un ordre du gouverneur, afin qu'on
envoyât quelques soldats pour m'accompagner. Je donnai au juge de Citaz
une lettre semblable qui lui recommandait de me donner autant d'hommes
qu'il serait nécessaire. Cet honorable magistrat se mit à ma disposition
et me fit d'abord conduire à la petite cabane, _casa real_, maison
royale, servant d'abri aux voyageurs. On y suspendit mon hamac et je m'y
étendis avec délices, brisé que j'étais par trois journées de cahots sur
une route de rochers.

La cabane était voisine du corps de garde, et je pus me faire une idée
de la vie étrange que mènent ces populations déshéritées. Tous les
hommes valides, y compris les métis seulement, sont appelés aux armes et
à la défense de la communauté menacée. Les Indiens, esclaves pour ainsi
dire, sont exclus de cette mesure. Ces malheureux, restés sous le joug,
n'ont tiré d'autre profit de leur fidélité qu'une misère plus profonde
et une menace de mort suspendue sur leur tête; leurs frères révoltés
leur ont voué une haine plus implacable qu'aux blancs eux-mêmes; on les
appelle Indiens _hidalgos_.

La moitié de la population veille donc l'arme au bras, pendant que
l'autre moitié travaille ou dort; des sentinelles, relevées d'heure en
heure, font une garde perpétuelle, et, au moindre signe suspect, une
bombe, placée sur la voûte de l'église, éclate, avertissant le village
voisin du danger que court telle ou telle localité. Des courriers sont,
en outre, expédiés de toutes parts, afin de précipiter les secours.

Citaz avait une physionomie plus sombre encore que tout ce que j'avais
vu. Les maisons étaient brûlées, et les anciens habitants, chassés par
les Indiens, étaient revenus bâtir un misérable abri dans l'intérieur
même de la ruine, préférant cet imminent danger de mort à la douleur
d'abandonner leur foyer dévasté. Vers le soir, j'eus la visite du juge,
du curé, du commandant. Je priai ces messieurs de vouloir bien me
procurer les chevaux nécessaires à ma personne et des Indiens pour
transporter mes bagages; on mit à me satisfaire une obligeance
charmante; l'alcade fut mandé, le juge lui traduisit ma demande; je lui
donnai l'argent nécessaire, car on paye toujours d'avance, et il promit
que le lendemain, à la première heure, les Indiens seraient à ma porte.

Le capitaine voulut m'accompagner à Chichen: il me recommanda un sergent
qui parlait très-bien l'espagnol et qui devait me servir d'interprète
pour les ordres que j'aurais à donner aux Indiens, ceux-ci ne parlant
que le maya. J'engageai donc le sergent.

Le curé de la Cruz Montforte voulut aussi venir avec nous; son grand âge
faisait de cette excursion un voyage très-fatigant; mais sa curiosité,
au sujet de ces ruines qu'il n'avait jamais vues, était trop éveillée
pour qu'il y renonçât. Il avait un cheval fort doux, disait-il, et douze
lieues n'étaient pas une affaire. Mon arrivée l'intriguait au plus haut
point. Ce brave homme ne pouvait comprendre qu'un simple motif d'art ou
de science m'eût poussé à quitter ma patrie, à traverser l'Océan, _el
mar_ (cette idée le faisait frémir), pour venir simplement dessiner des
ruines que les habitants du pays ne connaissaient même pas.

--Il y a quelque chose là-dessous, me disait le _padre_; il est probable
que votre nation habitait autrefois ces palais, et l'on vous envoie pour
les visiter, étudier les lieux et voir s'il serait possible de les
réparer, afin qu'un jour elle put revenir les occuper. Le _padre_ n'en
pouvait mais, et son système de probabilité n'avait certainement pas le
sens commun. Les Espagnols ont, autant que possible, entretenu cette
abjecte ignorance, n'appelant l'attention de ces pauvres colonies que
sur la métropole, et leur faisant croire qu'il n'y avait que l'Espagne
au monde.

Vers les huit heures, ces messieurs eurent la bonté de me faire servir à
souper: quelques _tortillas_, des _frijoles_ et un petit poulet en
composaient le menu; le tout fut couronné d'une tasse de chocolat que
mes hôtes voulurent bien partager avec moi. Après une causerie de
quelques heures et des plus étranges, je vous assure, nous nous
séparâmes.

--Nous ne savons jamais en nous couchant si nous reverrons la lumière,
me dit le juge en me quittant. Cet aimable bonsoir était fait pour
rassurer mes esprits.

Néanmoins je dormis d'un profond sommeil et me réveillai au moment du
départ, rempli de courage et sous le coup d'une émotion toute nouvelle.
J'allais entrer sur le territoire ennemi; j'allais voir enfin ces ruines
magnifiques dont j'avais lu de si merveilleuses relations; il n'y avait
plus aucun danger à mes yeux, ou plutôt il ne faisait qu'ajouter un
nouveau charme à cette expédition moitié artistique et moitié militaire.
Ma troupe se composait pour le moment de vingt-cinq soldats et Indiens,
et devait se grossir à Piste. C'était une faible escorte; cependant je
jetais des yeux satisfaits sur cette troupe bariolée, je me voyais à la
tête d'une expédition originale et je pensais avec quelque fierté, je
l'avoue, qu'on avait rarement fait de la photographie dans ces
conditions.

À partir d'Izamal, on se dirigeant sur Citaz et Valladolid[71], le pays,
de complétement plat qu'il était, commence à légèrement onduler. Ces
ondulations se dirigent du nord au sud, rappelant les vagues de la mer,
elles vont croissant en hauteur quand on s'approche de Valladolid,
jusqu'à atteindre une hauteur moyenne de quinze à vingt pieds. À partir
de Citaz, se dirigeant sur Piste, c'est-à-dire au sud-ouest, le sol
devient brisé, cassant, hérissé de petits monticules; aussi, quand nous
partîmes au petit jour, perchés sur des selles détraquées, le cheval
retenu par un simple bridon, je fus quelque temps à prendre mon
assiette, craignant à tout moment de voir ma monture se couronner sur
les roches du sentier.

Les jambes pendantes, la figure battue par les branches des arbres,
quelquefois enlacé par les lianes, il fallait une attention soutenue
pour garder son équilibre; il y avait loin de là aux belles cavalcades
du _paseo_ de Mexico.

Le cheval, cependant, accoutumé aux difficultés de la route, trébuchait
sans tomber, et nous arrivâmes sans encombre à un _rancho_, distant de
trois lieues de Citaz, où nous entrâmes nous reposer. Le soleil était
haut, la chaleur suffocante, la route monotone, et cette tristesse qui
chargeait l'atmosphère semblait croître à mesure que nous nous
éloignions des centres habités.

Ce _rancho_, ou petite habitation, était le seul reste d'un village
autrefois florissant, maintenant désert. Autour de nous, l'on
n'apercevait que des ruines noircies par le feu, et l'ancienne église
effondrée ne laissait voir que son clocher délabré et ses murailles déjà
couvertes d'une végétation parasite.

L'habitant de cette cabane isolée écrasait, au moyen d'un _trapiche_,
moulin primitif, manœuvré par une mule, des cannes à sucre, dont le suc
mis en énormes pains faisait toute sa fortune; trois ou quatre femmes
métisses composaient le personnel de l'habitation. Le propriétaire nous
offrit immédiatement une _jicara de posole_. La _jicara_ est une tasse
faite avec l'écorce d'un fruit, et le _posole_ une pâte de maïs cru,
délayée dans de l'eau. C'est une boisson assez insipide, mais
rafraîchissante; j'en consommai d'énormes quantités par la suite: elle
possède le double avantage de nourrir et de désaltérer.

Après une halte d'une demi-heure, le vénérable curé se sentant mieux,
nous reprîmes le sentier; deux heures après nous arrivions à Piste,
village frontière à une lieue des ruines qu'on distinguait dans
l'éloignement. Nous avions une soif ardente et une faim canine, et,
malgré l'envoi d'un Indien qui devait mettre le village en réquisition,
nous ne trouvâmes rien de disposé pour nous recevoir. Je m'en étonnai
peu, du reste, en voyant la misère du pauvre _pueblo_, composé de
quelques huttes indiennes et portant comme aux alentours la trace
indélébile du passage des Indiens révoltés.

Pendant que le sergent, institué le majordome de l'expédition,
s'empressait de réparer la négligence de notre émissaire, je montai sur
la voûte de l'église, encore debout, afin de jeter un coup d'œil sur les
alentours et prendre vue des ruines qu'on apercevait au loin. De là, je
distinguai fort bien ce que je sus plus tard s'appeler le Château, le
palais des Nonnes; sur la gauche, le _Caracol_, escargot, dont je
donnerai la définition, et la Prison, dont nous donnons le dessin.
J'examinai l'église, entièrement composée de pierres enlevées aux
temples et aux palais dont j'allais étudier les ruines. Il y avait là de
fort jolies choses: de petits bas-reliefs représentant des guerriers
dans toutes les positions, la tête ornée de plumes et de coiffures
bizarres, le nez percé d'une pierre ou d'un morceau de bois. On
remarquait aussi beaucoup de fragments de cette ornementation formée de
pierres dentelées, distribuées en carrés, avec une rosace au milieu,
genre affectionné par les artistes indiens et que l'on retrouve dans
tout le Yucatan.

J'entrai aussi dans l'église, un sentiment pieux m'entraînait vers le
pauvre sanctuaire; j'avais besoin de prier le Seigneur qu'il me donnât
la force et qu'il me permît de secouer cette effroyable tristesse qui
m'avait assailli à l'aspect de ces lieux désolés. J'avais aussi à
remercier la Providence de la protection toute spéciale qui, depuis deux
ans de voyage, m'avait garanti contre les maladies dangereuses et contre
les accidents si fréquents dans ces contrées à demi sauvages.

J'entrai, mon vénérable compagnon m'avait précédé; cette église était de
sa juridiction et c'était la première fois qu'il venait à Piste; il
voulut néanmoins m'en faire les honneurs. L'église était nue, les
plâtras des murailles tombaient par larges plaques et quelques bancs
vermoulus attestaient l'abandon du saint lieu. Le chœur, comme dans
toutes les églises du Mexique, était composé de colonnes torses, droites
et cannelées, superposées, avec chapiteaux composites s'élevant jusqu'à
la voûte; mais les dorures étaient ternies par le temps ou noircies par
la fumée. L'autel se dressait sans nappe dans une désolante nudité, et
la porte du tabernacle gisait au loin dans la poussière. Deux
candélabres en bois, dénués de cierges, et puis au pied des premières
marches de l'autel un Christ courbé sous sa croix, complétaient ce
tableau de désolation. Le jour venait de gauche par la porte ouverte et
l'église était pleine de tristesse sombre qui ajoutait à l'effet. Jamais
émotion plus poignante ne s'empara de moi à la vue de ce Dieu misérable.
Je me jetai à genoux et les larmes me vinrent aux yeux. Une tunique
ignoble, jadis bleue, incolore et en lambeaux, couvrait à peine ses
membres décharnés; ses cheveux souillés de boue, s'échappaient en mèches
collées de sa couronne d'épines; le sang ruisselait en gouttes noirâtres
sur sa divine figure, et tous les crachats de l'humanité semblaient
avoir séché sur sa face endolorie. C'était bien le Dieu des Indiens, de
ces pauvres opprimés; l'expression de souffrance et de misère était
atroce. Oh! c'était bien là le crucifié à l'agonie, la personnification
de toutes les douleurs, et celui-là était un grand artiste qui sculpta
le Christ de Piste!

Les Indiens avaient-ils respecté leur ancien Dieu, ou s'étaient-ils
enfuis épouvantés devant cette immense infortune?

Comme nous sortions, on vint nous avertir que le dîner nous attendait;
il était servi dans la sacristie, et se composait de _tortillas_, de
haricots et d'œufs; j'avais quelques bouteilles de _staventum_, liqueur
exclusivement yucatèque, miel distillé avec de l'anis, qui nous servit
de dessert.--Des petits garçons nous apportèrent d'énormes _ciruelas_.

Je me mis immédiatement à l'ouvrage, préparant des produits pour le
lendemain, examinant la chambre noire, les développants et les
fixateurs. La nuit vint ensuite; elle fut ravissante; nous dormîmes la
porte ouverte, doucement bercés dans nos hamacs.

À cinq heures, j'étais sur pied; les Indiens, chargés, n'attendaient
plus que l'ordre de partir. Une douzaine d'entre eux, armés de haches,
nous suivaient aussi pour couper les bois et dégager les monuments;
quelques soldats de station au village se joignirent à notre petite
troupe, qui s'ébranla tout entière, formant un total de quarante-cinq
personnes.

Le guide nous conduisit directement au palais des Nonnes, le plus
considérable des monuments de Chichen-Itza[72], dont notre ouvrage
reproduit la façade principale. On fut obligé d'ouvrir un passage au
_machete_. Ce ne fut pas sans peine que nous arrivâmes, déchirés par les
ronces et le corps couvert de _garrapatas_, espèce de gros pou de bois
qui s'enfonce dans les chairs comme ses confrères, et dont on a toutes
les peines du monde à se débarrasser. Je m'installai dans l'une des
pièces parfaitement conservées du palais; on posa des sentinelles au
loin, afin de prévenir toute surprise, et les Indiens se mirent au
travail. Une fois mon cabinet noir organisé, je fis un cliché d'essai;
tous ces braves gens étaient émerveillés de la nature de l'instrument et
du phénomène de la chambre noire. Le point obtenu, ils voulurent tous
admirer sur la glace dépolie la reproduction renversée de l'image, et
semblèrent frappés de stupeur; le vieux curé surtout ne pouvait s'en
rassasier.

Je laissai les Indiens à leur besogne, et, guidé par le sergent,
accompagné de quelques soldats, j'allai visiter le Cirque, que les
naturels appellent _Iglesia_ (l'église); les habitants avaient pris pour
un temple inachevé ce qui n'était qu'un gymnase. Le doute à cet égard
n'est plus permis, et l'accord des voyageurs à lui donner cette
destination en a fait une certitude. Les emblèmes qu'on y rencontre à
chaque pas disent assez que les jeunes hommes de cette nation disparue
venaient y lutter de vigueur, d'adresse et d'agilité: on y voit l'aigle,
le serpent, le tigre, le renard, le hibou; c'est dire le courage, la
force, la prudence, la sagesse, etc.; il ne reste de ce monument que le
bas-relief des tigres, représentant des tigres deux à deux, séparés par
un ornement de forme ronde meublé de petits cercles à l'intérieur. Le
monument se composait autrefois de deux pyramides perpendiculaires et
parallèles, d'un développement de cent dix mètres environ, avec
plate-forme disposée pour les spectateurs. Aux extrémités, deux petits
édifices semblables, sur une esplanade de six mètres de hauteur,
devaient servir aux juges, ou d'habitation aux gardiens du gymnase. Sur
la pyramide de droite (regardant le nord), se trouvaient deux chambres
dont la première est détruite; elle devait avoir un portique soutenu
par deux énormes colonnes dont les piédestaux existent encore.

La seconde, entière aujourd'hui, est couverte de peintures. Ce sont des
guerriers et des prêtres, quelques-uns avec barbe noire et drapés dans
de vastes tuniques, la tête ornée de coiffures diverses. Les couleurs
employées sont le noir, le jaune, le rouge et le blanc. Ces deux salles
forment l'intérieur du bas-relief des tigres. Dans le bas et en dehors
du monument, se trouve la salle ruinée dont nous donnons les
bas-reliefs, qui sont certainement ce qu'il y a de plus curieux à
Chichen-Itza. Toutes les figures en bas-relief, sculptées sur les
murailles de cette salle, ont conservé le type de la race indienne
existante. Le crâne est large, aplati à la partie supérieure, sans pour
cela que le front soit bombé; il forme avec le nez aquilin une ligne
presque droite; l'Indien Yucatèque est un beau type. La forme osseuse du
crâne, chez lui, s'éloigne donc du tout au tout de celle des fondateurs
de Palenqué, dont le front fuyant et la tête terminée en pointe se
retrouve encore chez les Indiens de la montagne: il faut ajouter que le
croisement de l'Indien et du blanc donne au Yucatan une race de métis
admirable qui ne ressemble en rien aux croisements des autres races
indiennes; de plus, le caractère indien se conserve, quelque éloignée
que soit la filiation et quelque blanc que soit le produit, de telle
sorte que l'observateur peut reconnaître à première vue un métis
yucatèque d'autres métis. Ce fait est au moins étrange, et différencie
essentiellement la race yucatèque des autres races indiennes du Mexique.

N'oublions pas que la pyramide de droite possède à l'intérieur, et
enchâssé dans le mur, le fameux anneau qui servait au jeu de paume, et
qu'a reproduit M. l'abbé Brasseur sur la couverture du remarquable
ouvrage le _Popol Vuh_, qu'il a récemment publié.

Le palais des Nonnes est bien le monument le plus important de
Chichen-Itza. Considérable dans son ensemble, sa façade n'a qu'une
médiocre étendue; mais, travaillée comme un coffret chinois, c'est le
bijou de Chichen pour la richesse des sculptures. La porte, surmontée de
l'inscription du palais, possède en outre une ornementation de
clochetons de pierre qui rappellent, comme ceux des coins de plusieurs
édifices, la manière chinoise ou japonaise. Au-dessus, se trouve un
magnifique médaillon représentant un chef la tête ceinte d'un diadème de
plumes; quant à la vaste frise qui entoure le palais, elle est composée
d'une foule de têtes énormes représentant des idoles, dont le nez est
lui-même enrichi d'une figure parfaitement dessinée. Ces têtes sont
séparées par des panneaux de mosaïque en croix, assez communs dans le
Yucatan.

L'intérieur de l'édifice se compose de cinq pièces de grandeur égale
dont la forme, commune à Palenqué, ne varie jamais; on dit en espagnol
de _boveda_, qui n'exprime aucunement cette architecture toute
particulière; _boveda_ veut dire voûte, et ces intérieurs n'y
ressemblent nullement; ce sont deux murs parallèles jusqu'à une hauteur
de trois mètres, obliquant alors l'un vers l'autre, et terminés par une
dalle de trente centimètres.

Les linteaux des portes sont en pierre. Chichen n'offre que quelques
rares échantillons de linteaux de bois, qu'on trouve partout à Uxmal. Le
corps principal du palais des Nonnes, flanqué de deux ailes placées à
distances inégales, s'appuie à une pyramide perpendiculaire, sur la
plate-forme de laquelle se trouve un édifice très-soigné, percé de
petites pièces avec deux niches faisant face à la porte et traversé par
un couloir qui, s'ouvrant à l'orient, va donner sur l'extrémité
occidentale du palais. Ce second édifice est lui-même surmonté d'un
autre plus petit, le total formant un palais de trois étages. On arrive
à la première plate-forme par un escalier gigantesque fort rapide,
composé de quarante à quarante-cinq marches. Il y avait là, quand j'y
montai, tout un monde d'oiseaux, de serpents et d'iguanes, des cailles
entre autres dont l'une fut prise à la main, de beaux oiseaux verts et
bleus, au cri plaintif, s'harmoniant parfaitement à la solitude des
ruines. Les iguanes couraient, sautant de branches en branches, et je ne
pus en attraper aucune.

Le développement du palais et de la pyramide est d'environ
soixante-quinze mètres. La pyramide avait été fouillée par Stephens, je
suppose, mais il n'avait trouvé qu'une masse de mortier de pierre,
qu'il renonça à percer d'outre en outre, laissant béante une énorme
excavation qui montre suffisamment l'excellence des matériaux et la
solidité de l'ouvrage. Le bâtiment appelé _la Carcel_ (la Prison) par
les indigènes, on n'a jamais su pourquoi, est un édifice parfaitement
conservé. Placé sur une pyramide peu élevée (de deux mètres environ), il
se compose d'un seul corps de logis, avec trois portes au couchant,
éclairant une galerie de la longueur du palais. Cette galerie est percée
de trois salles qui ne prennent jour que par des portes intérieures
correspondant aux portes du dehors; nous n'avons jamais remarqué, dans
les ruines du Yucatan, pas plus que dans celles de Mitla et de Palenqué,
un seul édifice à fenêtre. D'autres ruines s'offrent encore de tous
côtés à la vue du voyageur. Ce sont le _Caracol_ ou l'Escargot, bâti en
manière de mur à limaçon; le Château, que surmonte une pyramide de cent
pieds au moins, puis un énorme bâtiment près des Nonnes, mais totalement
dénué de sculptures; des amoncellements de pierres taillées indiquent
encore la place d'autres édifices, le sol au loin en est couvert. Quant
à l'_hacienda_ de Chichen-Itza, ses bâtiments et ses chapelles, perdus
dans le bois, attendent que les Indiens étant soumis, le maître revienne
leur donner le mouvement et la vie qui les ont abandonnés.

Le propriétaire actuel vit à Mérida; il me proposa la cession de sa
propriété et des ruines pour la somme de deux mille piastres. C'était
peu; mais, hélas! j'étais trop pauvre pour l'acheter; elles sont trop
loin pour tirer parti de tant de choses précieuses; abandonnées au
ravage des temps, exposées à la barbarie de certains voyageurs, ces
magnifiques ruines vont se dégradant chaque jour; quelques siècles
encore et pas une pierre ne se dressera pour rappeler aux hommes
l'existence de ces civilisations éteintes. Le _Cenote_ de Chichen-Itza
n'est qu'une vaste citerne naturelle à ciel ouvert. Il n'a rien de
remarquable.

Formés par l'affaissement de la couche calcaire, les _cenotes_ qui
parsèment le Yucatan et lui fournissent de l'eau en chaque saison
affectent toutes les formes, depuis l'immense rotonde où l'on pénètre
par le trou de la voûte jusqu'à la citerne à ciel ouvert. Quelques-uns,
ornés de cristallisations, offrent un coup d'œil grandiose, et celui de
Bolonchen, donné par Stephens, est un des plus remarquables. Plus tard,
nous en avons rencontré d'autres dans la direction d'Uxmal; nous en
parlerons en temps et lieu.

Quant au degré de civilisation de Chichen, nous avons cru pouvoir le
considérer comme plus avancé qu'à Izamal, où les pyramides et les
figures énormes dénotent plus d'antiquité avec moins de perfection dans
les détails; à Chichen, la masse des ruines forme ville; les édifices,
les temples et les monuments qui, par leur simplicité, rappelleraient
des habitations particulières, les places publiques même, font songer à
un état civil plus avancé, et de la théocratie pure, on pourrait passer
à une théocratie militaire.

Huit jours s'étaient écoulés, et chaque matin on m'engageait à me hâter:
il tardait à ces messieurs de revoir leurs pénates et les ruines étaient
muettes pour eux. Depuis longtemps déjà le vieux curé avait repris la
route de Citaz, bien fatigué de son excursion; je ne le revis plus, et
je sus par la suite qu'il était mort des suites de sa visite à Chichen.
Pauvre curé! pour moi, le temps passait rapide; j'étais pourtant accablé
de fatigue, le visage brûlé, les bras couverts de coups de soleil; je ne
puis me rendre compte de l'insensibilité de ma machine à l'endroit de ce
climat dévorant. Chaque soir, je m'étendais avec délices sur mon hamac
suspendu aux arbres des ruines; on allumait un feu pour éloigner les
tigres et l'on soupait. Quelquefois les Indiens entonnaient un chant
monotone, mélopée plaintive qui précipitait le sommeil. Je me laissais
vivre, sans regard vers le passé, sans souci de l'avenir.

J'avais distingué, parmi les travailleurs indiens, un jeune homme à
figure fine et intelligente: c'était l'artiste de la bande; un soir, il
me voulut donner un échantillon de son talent.

Il coupa une branche d'arbre mince et flexible dont il enleva l'écorce,
s'en fut dans le bois chercher une racine d'une espèce particulière,
fort longue, fort déliée, et s'en servit comme d'une corde à boyau pour
tendre la branche en forme d'arc. Du pouce de la main gauche, il
maintenait contre le fil un morceau de bois sec qui figurait le
chevalet, et dans sa main droite il tenait un autre morceau de bois dont
il se servait comme d'archet. Puis, approchant sa bouche d'une extrémité
de ce violon primitif, l'ouvrant ou la fermant tour à tour, il tira de
ce naïf instrument des sons d'une douceur infinie; il passait de
quelques airs espagnols qu'il avait retenus aux mélodies indiennes,
pleines de tristesse et de mélancolie, se rappelant et improvisant tour
à tour. J'éprouvais à le suivre un charme étrange, et le plaisir qu'il
me voyait prendre à l'écouter redoublait l'élan de sa verve poétique. Il
joua longtemps; je le récompensai au delà de ses espérances.

Le neuvième jour, j'avais terminé mon travail et je précipitai le
départ. Arrivé à Citaz il fallut montrer aux autorités du petit village
les vues dont le _padre_ leur avait conté des merveilles. Je m'exécutai
aussitôt; mais ce fut pour eux une désillusion profonde, et comme une
raillerie; ces clichés négatifs ne parlaient point à leurs yeux ignorant
les mystères de la photographie; ils me remercièrent néanmoins, mais
bien convaincus de la nullité artistique des trésors que j'emportais.

L'une des idées fixes, chez la plupart des métis, c'est de prendre tout
étranger pour un médecin. Je portais toujours avec moi une petite boîte
de drogues et un _Manuel_ Raspail. À Chichen-Itza, j'avais eu occasion
de soulager le vieux curé d'une courbature par des frictions prolongées
de pommade camphrée. C'en fut assez pour établir à leurs yeux ma
réputation de docteur. À Citaz, il me fallut donc écouter les doléances
de quelques individus, mais sans prévoir jusqu'où mon ministère
improvisé pouvait me conduire. Vers le soir, une autre visite m'arriva.
C'était un jeune homme, marié depuis trois ans à peine, et dont la
femme, jeune et jolie, disait-il, ne lui donnait point d'enfants. Je lui
avouai bien sincèrement tous mes regrets de la stérilité de sa compagne,
l'assurant que je n'y pouvais rien, et qu'il devait, dans un cas
semblable, s'adresser à quelque médecin de Mérida. La confession de mon
ignorance ne fut à ses yeux qu'une modestie extrême, et, malgré tous mes
efforts pour l'arrêter, il entra dans des détails intimes qui ne
laissèrent pas que d'émouvoir mon imagination. Bref, il finit par
m'engager à visiter sa femme, désirant que je l'examinasse avec soin. La
chose prenait une tournure assez piquante; le mari avait dit que la
malade était jolie, circonstance atténuante, je ne me défendais plus que
faiblement; ses insistances redoublèrent. Je pensai, malgré moi, au
médecin malgré lui, et je ne pus m'empêcher de sourire du rapprochement,
désirant du reste que la ressemblance s'arrêtât là, sans pousser
jusqu'au bâton.

J'aurais eu mauvaise grâce à ne point me rendre, je le suivis. La
maison était petite, mais propre. Il renvoya une vieille servante, ferma
la porte, et me pria d'entrer dans l'exercice de mes fonctions. La
malade paraissait une jeune fille encore, elle était vraiment jolie, et
la pâleur répandue sur sa jeune physionomie, l'espèce de crainte
respectueuse que je lui inspirais, lui prêtaient un air des plus
intéressants.

Sans être docteur, les confidences du mari m'avaient indiqué la nature
de la maladie, et certes, mon ignorance me rendait impuissant à la
guérir. Je tâchai néanmoins de faire bonne contenance, car j'étais plus
ému qu'il ne convient à un membre de la Faculté, surtout lorsqu'il
s'agit de palper le sein de la malade. Je rougis prodigieusement,
lorsqu'il me fallut examiner le siége même de la maladie. Mais, en
voyant les deux époux de si bonne foi, je faillis prendre mon rôle au
sérieux, et me rappelant à propos l'article Raspail sur le traitement de
ce genre d'affections, j'ordonnai bravement l'aloès, le safran et les
bougies camphrées, dont j'expliquai l'usage. Je sortis chargé des
bénédictions du jeune couple, auquel je prédis la postérité d'Abraham,
me jurant tout bas de ne plus accepter semblable tâche à l'avenir,
certain, en tout cas, que je n'avais ordonné que choses excellentes ou
inoffensives.

Trois jours après, j'étais à Mérida.



XI

UXMAL

     Retour à Mérida.--Départ pour Uxmal.--Uaialke.--Sakalun.--La
     famille B.--Tikul.--L'hacienda de San Jose.--Uxmal.--Les
     ruines.--Le retour.--L'orage.--Les Indiennes de San Jose.


Il faut avoir éprouvé les fatigues de quinze jours d'expédition et de
rudes travaux dans ces climats brûlants, pour comprendre les charmes du
repos. Je me donnai quelques jours de congé; ils passèrent comme un
rêve.

La maison de don Joaquim est un palais coupé de galeries à colonnes et
de cours plantées de palmiers: un vaste réservoir d'eau renouvelée tous
les deux jours m'offrait chaque matin le plaisir d'un bain fortifiant;
je m'y livrais comme en pleine rivière à l'exercice de la natation; puis
venait le déjeuner, que nous prenions de compagnie avec mon ami J.
Laclos, qu'un heureux hasard avait amené à Mérida le soir de mon
arrivée. C'étaient alors des causeries charmantes sur la patrie
lointaine, où se mêlaient les historiens de nos jours et les noms aimés
de nos littérateurs modernes; c'étaient de longues discussions au sujet
des ruines que j'avais visitées et que j'allais revoir; puis venaient
les excursions dans le passé, les rêveries de l'avenir: confidences
mutuelles, souvenirs évoqués, que vous avez de charmes! Quand la chaleur
montait, nous livrant au doux bercement du hamac, l'esprit tranquille,
le corps moite, l'âme engourdie, une heure de sieste, fille des climats
chauds, achevait cette matinée si bien remplie.

Je m'étais, en outre, lié d'amitié avec ma respectable voisine, la
señora C..... Une sympathie subite nous avait rapprochés. Il semblait
qu'elle m'eût rencontré dans une de ces vagues existences qu'on croit
avoir vécues; ses traits me rappelaient de chers souvenirs.

Malade depuis longtemps, elle en était arrivée au dernier période d'une
maladie de poitrine. Abandonnée des docteurs, elle attendait, avec le
calme d'une conscience pure, que Dieu fixât le jour de son rappel. Agée
de trente à trente-cinq ans, ornée d'une instruction peu commune, douée
d'une âme tendre et mystique, ses entretiens étaient pour moi pleins de
charmes. Une religion bien entendue versait sur cette nature éprouvée
par tant de souffrances le trésor de ses consolations les plus douces.
Je me trouvais heureux et fier de l'amitié que m'avait vouée cette
pauvre femme.

Que d'heures passées en épanchements intimes, en confidences, en
causeries sérieuses, où je m'efforçai de ranimer dans son cœur l'amour
des choses de ce monde et l'espoir d'un rétablissement prochain! Ses
yeux voyaient clair dans l'avenir; elle se sentait partir, triste mais
résignée. Quand je la quittai, notre amitié de quinze jours était
vieille de longues années, et mes yeux se mouillèrent de larmes quand je
lui fis mes derniers adieux.

Je ne devais point oublier que la saison s'avançait; aussi Antonio
vint-il m'arracher un matin aux délices de ma paresse. J'avais perdu
l'habitude de me lever aussi tôt, et j'eus toutes les peines du monde à
m'arracher du hamac. La voiture attendait, il fallait partir. Il faisait
une nuit assez noire; mon petit conducteur prit à droite; puis, une fois
au dehors de la ville, malgré l'obscurité, malgré les affreux cahots
d'une route rocailleuse, il mit ses mules au galop. J'eus beau lui crier
de ralentir, qu'il allait tout briser, le gamin faisait la sourde
oreille, et nous galopions de plus belle. Tout à coup le ressort de cuir
de gauche se brisa; je fis une effroyable pirouette, et n'eus que le
temps de me saisir du tablier, ce qui amortit ma chute. Antonio se
trouvait tranquillement assis sur son brancard et semblait ne s'être
aperçu de rien; il s'arrêta cependant au bruit de mes imprécations,
qu'appuyèrent immédiatement deux soufflets parfaitement sentis, destinés
à réprimer l'élan de mon drôle.

Le jour naissait à peine; nous nous trouvions alors à quatre lieues de
Mérida. Que devenir? Impossible de songer au retour, la _caleza_ ne
pouvait aller plus loin.

--À deux pas, me dit Antonio, se trouve une habitation; veuillez garder
les mules et la voiture, je vais chercher des cordes et du monde.

Il disparut. J'allumai un cigare et me promenai en l'attendant.

Cinq minutes à peine s'étaient écoulées depuis le départ de mon
domestique, quand j'entendis dans le bois, sur la droite, un tumulte
effroyable, et je vis déboucher, au triple galop, six Indiens dans un
costume étrange. Ils avaient l'air si féroces, je m'expliquai si peu
leur présence à cette heure, la rapidité de leur course, leur
direction,--ils arrivaient sur moi,--que, rapide comme l'éclair, je me
précipitai sur mon fusil que j'armai: je crus mon dernier jour arrivé,
persuadé que j'avais affaire à l'avant-garde d'une troupe d'Indiens
_bravos_.

Quoique décidé à vendre chèrement ma vie, j'éprouvai, je l'avoue, une
surprise qui me parut être de la pire espèce. À moitié caché derrière la
botte de la _caleza_, le doigt sur la gâchette du fusil, j'étais dans
une fiévreuse attente de ce qui allait arriver. Les Indiens n'avaient
d'autre arme qu'un _machete_, ce qui me donna quelque espoir; mais ils
passèrent devant moi comme un tourbillon, sans s'inquiéter de ma
présence, et je les perdis bientôt de vue.

Antonio, qui arrivait avec deux hommes, me dit que c'étaient tout
bonnement des _vaqueros_ indiens préposés à la garde et à la recherche
du bétail dans les bois.

Ils portent alors des costumes de peau qui les enveloppent de la tête
aux pieds; les mains sont cachées par le prolongement des manches, et
les pieds dans d'immenses étriers en bois recouverts de cuir; les jambes
sont, en outre, garanties par la selle elle-même, faite d'un cuir de
bœuf qui, se repliant de chaque côté, forme une espèce de botte. Ce
costume, qui ne laisse apercevoir que la moitié d'une face bronzée,
donne aux _vaqueros_ l'aspect le plus sauvage et leur permet de courir
sans crainte au plus épais des fourrés.

Cependant, avec l'aide de ses deux Indiens, Antonio réparait notre
accident avec assez d'intelligence; il remplaça la courroie par une
corde sept ou huit fois doublée et me garantit la solidité de la voiture
jusqu'à notre arrivée à Tikul. Nous poursuivîmes donc, et, vers les dix
heures, nous arrivions à Uaialke, où je rencontrai don Felipe Peon, pour
lequel j'avais des lettres de recommandation; il m'en donna lui-même une
autre pour sa maison de Tikul et pour le majordome de l'_hacienda_ de
San Jose qui lui appartient.

La famille Peon, la plus riche de l'Yucatan, possède la plupart des
_haciendas_ de Mérida à Uxmal, c'est-à-dire un espace de vingt-cinq
lieues; cette dernière, où se trouvent les magnifiques ruines du même
nom, est la propriété de don Simon.

Uaialke est bien, comme le disait avec orgueil le majordome, la plus
belle _finka_ de l'Yucatan. On y arrive par une porte monumentale qui
s'ouvre sur une vaste cour, plantée d'arbres verts; sur la gauche,
s'étend une plantation de _jenequen_ (agave dont le fil est d'un revenu
considérable); à droite, se trouve un jardin ombragé de palmiers et de
manguiers, où l'œil se repose sur les touffes vertes des bananiers et
des goyaviers chargés de fruits.

La maison, élevée sur un plateau de quinze pieds au moins, est abordable
de tous côtés au moyen d'un escalier continu qui borde la terrasse; une
plantation de _sapote_ de Santo Domingo, à fruits énormes à pulpe jaune,
alternée de rosiers en fleurs, prête son ombrage à la galerie.

Sur le devant se trouve un manège à dépouiller l'agave, et, dans des
cours intérieures, s'ébattent quelques daims privés.

Sur le derrière, s'étendent deux vastes clôtures destinées au bétail, et
d'immenses réservoirs toujours pleins d'eau les bordent dans toute leur
longueur. Deux puits, à chaîne garnie de seaux d'écorce, fournissent
jour et nuit à l'alimentation des réservoirs et à l'arrosage du jardin.

Le bétail abandonné dans les bois, où six mois de l'année il ne trouve
qu'une maigre nourriture, vient s'abreuver chaque jour aux réservoirs de
l'_hacienda_. Comme nulle autre part il ne trouve une goutte d'eau, la
soif répond au propriétaire du retour de ses troupeaux. Il peut tout au
plus s'égarer quelque tête dans une habitation voisine, et, comme chaque
animal porte le chiffre de son maître, il n'y en a jamais de perdus.

Dix-huit cents bêtes à cornes donnent à Uaialke un revenu considérable,
et plus de douze cents Indiens, sujets de l'_hacienda_, travaillaient
aux champs du maître; aujourd'hui, le nombre en est fort réduit: le
choléra de 1854 enleva en peu de jours plus de sept cents de ces
malheureux.

Deux heures de repos avaient donné aux mules une nouvelle vigueur; il
s'agissait d'atteindre Sakalun avant la nuit.

En approchant de ce dernier point, je retrouvai, comme dans la direction
de Valladolid, les traces de la révolte indienne: quelques murs noircis
et des cabanes abandonnées formaient la ligne frontière de leurs
derniers exploits. Sakalun fut deux fois ravagé; aussi le village a-t-il
un air de tristesse mortelle.

Mon équipage s'arrêta sur la place: Antonio ne savait à qui s'adresser
pour réclamer une nuit d'hospitalité. J'allai donc frapper aux portes,
mais nul ne pouvait me recevoir, et l'on m'indiqua, de l'autre côté de
l'église, la maison d'une pauvre veuve qui, d'habitude, hébergeait les
étrangers de passage. Je m'y rendis; elle me pria d'entrer dans sa
maisonnette, m'assurant qu'elle ferait son possible pour me procurer le
nécessaire. Elle s'excusa d'une manière charmante de ne pouvoir
m'accueillir d'une façon plus grande, et le regard de reproche qu'elle
semblait adresser au ciel me fit comprendre que la fortune contraire
avait dû bouleverser une existence que des manières distinguées, jointes
à une figure noble, annonçaient avoir été brillante. Antonio s'en alla
dans le bois couper du _ramon_ (feuillage pour les mules); de mon côté,
j'allai visiter le _cenote_, l'un des plus beaux du Yucatan.

Il est au milieu de la place; l'ouverture en est presque circulaire, sur
un diamètre de quinze pieds environ. Un escalier gigantesque de rondins
de bois unis par des lianes permet d'arriver à la nappe d'eau qui garnit
la surface du fond.

Vous vous trouvez alors dans une vaste rotonde, d'une élévation de près
de vingt mètres, d'où pendent d'énormes stalactites; des masses de
stalagmites correspondent aux cristallisations supérieures, et
quelquefois les deux réunies semblent former à la voûte d'immenses
colonnes de support. L'aspect est grandiose, et l'ensemble donne l'idée
d'un gothique sauvage.

Au crépuscule, une longue file d'Indiennes, vêtues de blanc, s'en vont,
l'urne antique sur la hanche, puiser l'eau du ménage; à les voir
subitement disparaître, on dirait une suite de fantômes s'engloutissant
dans les entrailles de la terre.

Le dîner tout servi m'attendait au logis de la veuve; la petite table
garnie d'une serviette blanche, quelques assiettes d'une propreté
exquise, m'eussent rendu indulgent pour le plus détestable repas; mais
tout était bon, bien apprêté, délicieux.

Deux jeunes filles, celles de l'hôtesse, me servaient à table: belles
toutes deux, la plus jeune attirait le regard par ses merveilleuses
perfections: elle avait treize ans; blanche comme l'albâtre, son buste,
qui se dessinait sous la transparence du _uipile_ indien, présentait les
lignes admirables de la statuaire antique; ses grands yeux noirs, voilés
de longs cils, avaient la douce expression d'une résignation touchante;
le nez, droit, aux ailes mobiles, disait la facilité de ses impressions,
et sa bouche de corail s'ouvrait sur une rangée de perles. Ses cheveux,
une rivière de jais, relevés à la chinoise, formaient sur sa nuque
blanche deux touffes luisantes reliées par une faveur jaune et percées
d'une flèche d'argent.

Cette coiffure élégante et bizarre s'harmoniait au costume indien de la
jeune fille. L'air d'innocence et de candeur qui rayonnait de toute sa
personne en faisait un idéal que le rêve le plus divin ne pouvait
dépasser.

De même qu'une fleur ignorée donne ses parfums au premier qui les
respire, de même la belle enfant semblait heureuse de mes admirations,
et son visage se voilait de pudeur souriante, sous le feu de mes regards
passionnés. La mère me dit son histoire; elle était courte: de terribles
événements, une longue misère; d'origine espagnole, elle me conta
l'_hacienda_ pillée et incendiée, son mari assassiné, son désespoir, sa
fuite, l'exil, puis son retour en ces lieux désolés; elle me dit cette
vie sombre et solitaire, et l'avenir plus sombre encore. Des pleurs
coulaient sur sa face ridée; ses filles mêlaient leur douleur à la
sienne, et de grosses larmes bondissaient sur leurs jeunes visages comme
des gouttes de pluie sur les pétales d'un lis.

Je n'oublierai jamais cette désolation. Ah! que n'étais-je riche, libre,
puissant! Et qui sait, pensais-je? Que m'importent les ruines, le monde,
l'avenir? Où donc est le bonheur? Heureux qui le rencontre et sait le
reconnaître! Je ne pus taire la part que je prenais aux infortunes de
mon hôtesse, la joie que j'aurais à les soulager, le désir...; mais j'en
dis trop peut-être, un silence d'acquiescement, un sourire d'ange
reconnaissant, ce vif besoin d'espoir chez des malheureux, m'avertirent
de ne point ajouter les tristesses de la désillusion aux navrantes
tristesses du passé; je me tus.

Il était l'heure de se séparer; j'allai m'étendre, songeur, dans le
hamac qui m'attendait. La nuit porte conseil; je résolus de hâter mon
départ, pour échapper à cette fascination qui m'avait engourdi la
veille.

Je la revis cependant, et plus belle, et plus séduisante encore; deux
longues nattes étalaient jusqu'à terre les trésors de sa chevelure
d'ébène, et sa tunique de gaze légère, brodée de jaune, voilait à peine
les merveilleuses beautés de son corps; ses yeux, pleins de timides
promesses, prenaient mon cœur: mon esprit irrésolu flottait comme celui
d'un homme ivre. Il fallait m'arracher à ces enchantements. J'appelai
Antonio; une demi-heure après, les mules attelées m'attendaient à la
porte. Je leurs dis adieu.

--Quand reviendrez-vous, dit-elle?

Je ne la revis jamais. La première des sagesses n'est-elle pas d'éviter
le danger?

Au retour, j'allai prendre à Mouna la route de Campêche.

Il fallut, à Tikul, nous arrêter de nouveau pour réparer la _caleza_,
que menaçait un second accident; de là, nous arrivâmes le soir même à
San Jose où je passai la nuit. Les mules et la _caleza_ devaient
attendre mon retour, car il n'y avait point d'autre route conduisant à
Uxmal qu'un sentier traversant les bois. Uxmal est à cinq lieues; le
majordome me loua des chevaux et des Indiens porteurs pour mes bagages.
Le sentier gravit les collines qui, du nord-est au sud-ouest, traversent
le Yucatan pour aboutir à Campêche et retomber dans la plaine où se
trouve Uxmal. Toujours enfoui dans l'épaisseur des taillis, le voyageur
n'aperçoit l'_hacienda_ qu'en arrivant sur la petite place qui la
précède. Rarement habité par le maître, Uxmal n'est qu'un centre
agricole où sont groupés les quelques serviteurs de l'habitation. Les
ruines se trouvent à 2 kilomètres au sud: des monticules touchent même à
l'_hacienda_, d'où l'on aperçoit dans le lointain le palais du
Gouverneur et le sommet de la maison du Nain.

Je fis immédiatement porter mes instruments et mes bagages aux ruines,
et, le lendemain, je m'installai dans une salle de la partie sud du
palais des Nonnes. Au moyen de paillassons et de couvertures, je fis une
chambre noire parfaitement obscure, et, sur une table que me fournit
l'_hacienda_, j'installai mes bains et mes produits. Deux Indiens
avaient pour unique occupation la charge de m'aller quérir de l'eau, ce
qu'ils faisaient au moyen de jarres. Quatre autres devaient m'aider dans
mes opérations, tenir un dais de drap blanc au-dessus de l'instrument,
pour que l'intérieur de la chambre ne s'échauffât pas trop; ils avaient
à m'ouvrir la porte de mon cabinet noir, à la fermer hermétiquement
aussitôt rentré. Quarante autres Indiens furent occupés trois jours à
couper les bois, pour dégager les monuments entourés de taillis et
souvent couverts de plantes grimpantes. Antonio formait ma réserve et ne
me quittait pas: il tenait la lumière, pendant que, au-dessus de ma
tête, durant le travail du développement des clichés, les quatre
premiers Indiens tenaient également un drap pour empêcher les gravats
des voûtes de tomber sur la couche de collodion.

Voici la disposition et l'orientation des ruines.

Je ne parlerai que des principales; car, sur un diamètre d'une lieue, le
sol est couvert de débris, dont quelques-uns recouvrent des intérieurs
fort bien conservés.

La première au nord[73] est le palais des Nonnes. Au sud-est, à cent
mètres de distance, la pyramide surmontée de l'édifice connu sous le nom
de maison du Nain; sur la même ligne, mais à l'ouest, à cinq cents
mètres environ, la _Carcel_;

Au sud, le palais du Gouverneur avec la maison des Tortues, sa
dépendance;

À l'ouest, sur la même ligne, la maison des Colombes;

Au sud de ces édifices, et fort rapprochées l'une de l'autre, deux
immenses pyramides autrefois surmontées de temples, dont il ne reste
presque plus rien aujourd'hui.

Tout l'espace qui sépare les palais que nous venons d'énumérer est
couvert de ruines de moindre importance et de débris de toute sorte.

Le palais des Nonnes se compose de quatre corps de logis disposés en
carré formant une cour de quatre-vingts mètres de côté.

La façade nord, qui commande l'édifice et semble avoir été la demeure
principale du maître du palais, est élevée sur une plate-forme de douze
à quinze pieds, dans laquelle se trouvaient disposés des logis bas et de
petite dimension, probablement à l'usage des serviteurs. On arrive à la
plate-forme par un escalier de face correspondant à l'entrée du palais,
percée dans la partie sud. Une petite voie cimentée, bordée de dalles,
menait de l'une à l'autre. Cette façade, fort délabrée aujourd'hui,
présente un développement de cent sept mètres, et déborde les bâtiments
des deux ailes; elle est percée de quatorze couvertures correspondant au
même nombre de salles doubles d'égales dimensions, ne recevant le jour
que par la porte commune.

Les linteaux des portes sont en bois, comme partout à Uxmal, et
soutiennent l'encadrement saillant d'une vaste frise où l'art indien
semble avoir épuisé toutes ses ressources.

Chaque porte, de deux en deux, est surmontée d'une niche
merveilleusement ouvragée que devaient occuper des statues diverses.
Quant à la frise elle-même, c'est un ensemble extraordinaire de
pavillons, où de curieuses figures d'idoles superposées ressortent comme
par hasard de l'arrangement des pierres et rappellent les têtes énormes
sculptées sur les palais de Chichen-Itza. Des méandres de pierres
finement travaillées leur servent de cadre et donnent une vague idée de
caractères hiéroglyphiques: puis viennent une succession de grecques de
grande dimension, alternées, aux angles, de carrés et de petites rosaces
d'un fini admirable. Le caprice de l'architecte avait jeté çà et là,
comme des démentis à la parfaite régularité du dessin, des statues dans
les positions les plus diverses. La plupart ont disparu, et les têtes
ont été enlevées à celles qui restent encore.

Les intérieurs, de dimensions variées suivant la grandeur des édifices,
sont les mêmes qu'à Chichen; deux murailles parallèles, puis obliquant,
pour se relier par une dalle. Cette définition peut s'appliquer à toutes
les ruines.

Les salles étaient enduites d'une couche de plâtre fin qui existe
encore. Elles sont percées à chaque extrémité de quatre ou huit trous se
faisant face deux à deux, destinés à soutenir des rondins de bois de
_sapote_ rouge, auxquels les habitants de ces palais suspendaient leurs
hamacs.

Le hamac est donc d'invention américaine. Ne serait-il pas à propos de
chercher si cette coutume était en usage chez les premiers peuples de
l'ancien monde? Il n'est rien à négliger dans une étude de ce genre, et
l'affirmation d'un fait d'aussi peu d'importance apparente pourrait
éclairer bien des obscurités.

Aux petites causes, les grands effets. C'est en tout cas le seul
héritage qu'ait légué la race disparue à la race conquérante. Le hamac
est d'un usage général dans toute la péninsule yucatèque. Les ouvertures
ne laissent apercevoir aucun vestige qui puisse faire supposer l'emploi
des portes; les montants de pierre, parfaitement intacts, n'offrent
aucune trace de mortaises ou de trous quelconques qu'auraient occupés
des gonds de cuivre ou de bois: mais si l'on observe l'intérieur, on
remarque de chaque côté de l'ouverture, à égale distance du sol et du
linteau de la porte, plantés dans la muraille de chaque côté des
supports, quatre crochets en pierre.

Il est alors très-facile de se figurer la manière employée par les
anciens habitants pour clore leurs demeures. Il s'agissait tout
simplement d'un plateau de bois appliqué de l'intérieur contre
l'ouverture, et maintenu par deux barres transversales et parallèles,
s'emboîtant dans les crochets de pierre.

L'aile droite de la façade égyptienne n'a que soixante-quatre mètres de
développement et cinq ouvertures, mais les salles sont beaucoup plus
vastes et plus élevées que dans la façade que nous venons de décrire.

La décoration se compose d'une espèce de trophée en forme d'éventail,
qui part du bas de la frise en s'élargissant jusqu'au sommet du
bâtiment. Ce trophée est un ensemble de barres parallèles terminées par
des têtes de monstre. Au milieu de la partie supérieure, et touchant à
la corniche, se trouve une énorme tête humaine, encadrée à l'égyptienne,
avec une corne de chaque côté. Ces trophées sont séparés par des
treillis de pierre qui donnent à l'édifice une grande richesse d'effet.
Les coins ont toujours cette ornementation bizarre, composée de grandes
figures d'idoles superposées, avec un nez disproportionné, tordu et
relevé, qui fait songer à la manière chinoise. L'aile gauche (_casa de
la Culebra_), façade du Serpent, presque entièrement ruinée, devait être
la plus belle. Son nom lui vient d'un immense serpent à sonnettes
courant sur toute la façade, dont le corps, se roulant en entrelacs, va
servir de cadre à des panneaux divers.

Il n'existe plus qu'un seul de ces panneaux: c'est une grecque, que
surmontent six croisillons, avec rosace à l'intérieur; une statue
d'Indien s'avance en relief de la façade, il tient à la main un sceptre;
on remarque au-dessus de sa tête un ornement figurant une couronne. La
tête et la queue du serpent se rejoignent à l'autre extrémité, et l'on
reconnaît parfaitement l'appendice caudal qui distingue le serpent à
sonnettes.

La partie écroulée laisse voir l'intérieur de deux salles, où l'on
distingue encore les trous destinés aux hamacs dont j'ai parlé plus
haut.

Les petites niches en forme de ruche qui ornent les dessus de porte de
la quatrième façade lui ont fait donner le nom de façade des Abeilles.
C'est un ensemble de colonnettes nouées dans le milieu trois par trois,
séparées par des parties de pierres plates et les treillis qu'on
rencontre si souvent; ce bâtiment est d'une simplicité relative, comparé
à la richesse des trois autres. Comme la cour, il est en contre-bas, et
la grande entrée du palais le partage en deux.

La cour contient deux citernes cimentées, destinées à recueillir les
eaux pluviales.

On ne peut s'empêcher d'admirer la richesse d'imagination qui sut
grouper dans le même palais une telle profusion d'ornements et les
distribuer sur des façades toutes différentes, malgré quelques points de
ressemblance.

La maison du Nain, dont Stephens raconte la légende, est un temple placé
sur une pyramide artificielle de soixante-quinze à quatre-vingts pieds
d'élévation. Placé à cent mètres environ du palais des Nonnes, il se
compose d'un corps d'habitation avec deux salles intérieures, et d'une
espèce de petite chapelle en contre-bas tournée à l'ouest; ce petit
morceau est fouillé comme un bijou; une inscription paraît avoir été
gravée, formant ceinture au-dessus de la porte. Les caractères, brisés
pour la plupart, disparaîtront bientôt avec le bâtiment, aujourd'hui
dans un état déplorable de dégradation.

La légende de Stephens a un cachet tout indien; elle peut intéresser le
lecteur. La voici:

     LÉGENDE DE LA MAISON DU NAIN

Il y avait une fois une vieille femme, vivant solitaire dans son
_jacal_, sur le lieu même où s'élève la pyramide et le petit palais.
Cette pauvre vieille se désolait de n'avoir point d'enfants.

Dans sa douleur, elle prit un jour un œuf, l'entoura de chiffons et le
mit avec soin dans un coin de sa cabane. Chaque jour, elle l'examinait
avec anxiété; mais l'œuf conservait sa forme première. Un matin
cependant, elle trouva la coquille brisée et, dans les langes de coton,
une charmante petite créature lui tendait les bras.

La vieille femme, ravie, l'appela son fils, lui chercha une belle
nourrice et en prit tant de soin, qu'au bout d'une année, l'enfant
marchait et parlait aussi bien qu'un homme; mais il cessa de grandir.

Plus enchantée, plus ravie que jamais, la bonne vieille s'écria qu'il
serait un grand chef, un grand roi.

Un jour, elle lui dit d'aller droit au palais du gouverneur et de le
défier à tous les exercices de force. Le nain la supplia de ne point
l'engager dans une telle entreprise, mais la vieille exigea qu'il
partît. Il lui fallut donc obéir. La garde du palais l'introduisit près
du monarque, auquel il jeta son défi. Ce dernier sourit et le pria de
soulever seulement une pierre de trois _arrobas_ (75 livres). Le pauvre
enfant s'en revint en pleurant vers sa mère qui le renvoya, disant: Si
le roi soulève la pierre, tu la soulèveras aussi.

Le roi la leva donc, et le nain la leva pareillement. On voulut alors
éprouver sa force d'autres manières, mais tout ce qu'avait fait le roi,
le nain l'exécutait avec la même facilité.

Indigné d'être vaincu par un si petit être, le roi lui dit alors que
s'il ne bâtissait, en une nuit, un palais plus élevé que tous ceux de la
ville, il mourrait.

L'enfant, épouvanté, retourna sanglottant vers la vieille qui lui dit de
ne point désespérer, et, le matin, ils se réveillèrent tous deux dans le
charmant palais qui existe encore aujourd'hui.

Le roi vit avec étonnement ce palais magique; il manda le nain et lui
ordonna de réunir deux faisceaux de _cogoiol_, espèce de bois très-dur,
avec lequel, lui, le roi, frapperait le nain sur la tête, son petit
ennemi devant le frapper à son tour.

Celui-ci courut encore chez sa mère, pleurant et se désolant; mais la
vieille releva son courage, et lui ayant placé sur la tête une petite
tortille de froment, elle le renvoya près du roi.

L'épreuve fut faite en présence des personnages les plus considérables
de l'État, et le roi brisa son faisceau tout entier sur la tête du nain
sans lui faire le moindre mal: ce que voyant, il voulut sauver sa tête
de l'épreuve qui l'attendait; mais, comme il avait donné sa parole
devant toute sa cour, il ne put s'y soustraire. Le nain frappa donc et,
dès le second coup, fit voler en éclats le crâne du roi; aussitôt tous
les spectateurs chantèrent victoire et acclamèrent le vainqueur comme
leur souverain.

La vieille femme disparut alors; mais dans le village indien de Mani, à
dix-sept lieues de là, se trouve un puits profond qui mène à d'immenses
souterrains s'étendant jusqu'à Mérida.

Dans ce souterrain, sur le bord d'une rivière et sous l'ombre d'un grand
arbre, une vieille femme est assise, un serpent à son côté. Elle vend de
l'eau par petite quantité, mais n'accepte point d'argent pour sa peine;
il lui faut des créatures humaines, d'innocents bébés que le serpent
dévore. Cette vieille femme, c'est la mère du nain.

* * *

La Prison, à l'ouest, dans le bois, semble être une copie du même
édifice à Chichen-Itza; même disposition intérieure, même architecture
au dehors, avec plus de simplicité.

La _casa de las Palomas_ (palais des Colombes) ne présente plus
aujourd'hui qu'une muraille dentelée de pignons assez élevés, percés
d'une multitude de petites ouvertures, qui donnent à chacun la
physionomie d'un colombier.

Cette muraille, espèce d'ornementation bizarre, est élevée en surplomb
d'un monument à quatre corps de logis plus considérable encore, comme
étendue, que le palais des Nonnes; malheureusement, les quatre façades
sont entièrement ruinées et ne présentent plus que des débris où toute
trace d'ornementation a disparu.

Le palais du Gouverneur est la pièce capitale des ruines d'Uxmal; de
proportions plus harmonieuses, plus sobre d'ornements avec plus
d'ampleur, du haut de ses trois étages de pyramides, il se dresse comme
un roi, dans un isolement plein de majestueuse grandeur.

Le corps du palais mesure plus de cent mètres; il est élevé sur trois
pyramides successives; la première de ces pyramides a deux cent vingt
mètres et sert, pour ainsi dire, de marchepied à la seconde; la seconde,
de deux cents mètres environ sur quinze pieds d'élévation, forme une
immense esplanade pavée autrefois, avec deux citernes, comme dans la
cour des Nonnes.

Un autel, au centre, soutenait un tigre à deux têtes, dont les corps
reliés au ventre figurent une double chimère. Un peu plus à l'avant se
dressait une espèce de colonne dite _pierre du châtiment_, où les
coupables devaient recevoir la punition de leurs fautes.

La troisième pyramide, qui sert de plate-forme au palais, n'a guère que
dix pieds d'élévation; un large escalier aboutit à l'entrée principale
du monument.

Quant à l'édifice, l'ornementation se compose d'une guirlande en forme
de trapèzes réguliers, de ces énormes têtes déjà décrites, courant du
haut en bas de la façade et servant de ligne enveloppante à des grecques
d'un relief très-saillant, reliées entre elles par une ligne de petites
pierres en carré diversement sculptées; le tout sur un fond plat de
treillis de pierre. Le dessus des ouvertures était enrichi de pièces
importantes, que divers voyageurs ont eu le soin d'enlever. Quatre
niches, placées régulièrement, contenaient des statues, absentes
aujourd'hui.

La frise se termine par un cordon rentrant sur la saillie de
l'encadrement, et figure, par une ligne courbe s'enroulant sur une ligne
droite, un ouvrage de passementerie moderne.

Deux passages à angle rentrant s'ouvraient autrefois de chaque coté du
palais; les constructeurs eux-mêmes durent les condamner pour les
remplacer par deux chambres de moindres dimensions que les autres. Le
palais contient vingt et une salles, ne recevant de jour que par
l'ouverture des portes; mais les pièces du milieu se distinguent par
leurs dimensions colossales; elles mesurent vingt mètres de longueur sur
une hauteur approximative de vingt-cinq pieds.

Au-dessus de la porte principale se trouve l'inscription du palais; les
caractères sont parfaitement visibles, et donneraient, si l'on en
possédait la clef, le nom du prince ou du dieu en l'honneur de qui le
monument fut élevé. Au-dessous de l'inscription, un buste, dont la tête
manque et dont les bras sont cassés, semble un buste de femme. Le
piédestal est orné de trois têtes à rebours, bien ciselées, et d'un type
presque grec. En somme, les ruines d'Uxmal nous paraissent être la
dernière expression de la civilisation américaine; nulle part un tel
assemblage de ruines, maisons particulières, temples et palais; la masse
agglomérée des débris indique une ville et fait supposer une société où
l'homme, affranchi des entraves d'une théocratie barbare, et peut-être
même du lien honteux des castes, se trouvait appelé à l'exercice de
certains droits. Le Yucatan, à l'époque de la conquête, était
industrieux et commerçant, et c'est le propre de l'industrie d'étendre
jusqu'aux humbles les bienfaits d'une égalité relative.

À Uxmal, j'éprouvai dans mes opérations, des difficultés sans nombre:
une chaleur terrible, la décomposition des produits chimiques, ainsi que
des accidents de toutes sortes faillirent compromettre le succès de mon
expédition. Ajoutez à cela des nuits sans sommeil, et vous aurez une
idée de ma position.

J'ai dit que je m'étais installé dans le palais des Nonnes, et que
j'avais fait ma chambre à coucher de l'un des intérieurs de l'aile sud.
Ma première nuit fut charmante; j'avais enlevé les draperies qui
masquaient la porte, et les balancements du hamac rendaient la chaleur
supportable.

Je dormais seul dans le palais; les Indiens se refusèrent constamment à
passer la nuit dans les ruines; l'idée seule leur inspirait une frayeur
mortelle. Antonio m'avait supplié d'aller chaque soir coucher à
l'_hacienda_; c'eût été perdre trop de temps, et comme je vis bien où
tendait cette manœuvre, je le laissai libre d'aller où il lui plairait,
pourvu toutefois qu'au petit jour il se trouvât, lui et les Indiens, à
ma disposition. Ils y manquèrent rarement, et le majordome eut la bonté
de veiller à ce qu'ils fussent ponctuels. L'un d'eux n'étant arrivé qu'à
huit heures reçut, à ce qu'il paraît, et sans que j'y fusse pour rien,
une bastonnade des mieux appliquées. Depuis ce jour, il fut exact.
J'étais donc seul, et grâce à mes travaux, à peine étendu sur mon hamac,
je dormais comme un bienheureux.

Le troisième jour, je perdis à jamais ce doux repos; il y avait eu, vers
les quatre heures, un orage épouvantable, accompagné d'une pluie
torrentielle; la promenade du soir m'avait été interdite, et je me
bornai à prendre quelques notes, assis à la porte de mon logis. La nuit
vint, je me roulai sur mon hamac, où je ne tardai pas à m'endormir du
sommeil du juste. Mais, hélas! juste, je ne l'étais point, car je
m'éveillai soudain en proie à d'atroces douleurs. Un bruit d'ailes
remplissait la chambre, et, portant les mains au hasard, je sentis une
multitude d'insectes froids et plats de la taille d'un grand cafard.
Horreur! une multitude d'entre eux passèrent sur ma figure; je me
précipitai pour allumer une bougie, et mes yeux furent frappés du
spectacle le plus désolant qui se pût voir.

Dans mon hamac, plus de deux cents de ces affreuses bêtes restaient
comme prises au filet; trente, au moins, de ces animaux, que je me hâtai
de secouer, restaient encore sur moi; j'avais à la figure, aux mains,
sur le corps, des enflures qui me causaient une douleur insupportable.

Une grande quantité, parmi ceux du hamac, étaient gras, rebondis et
gonflés du sang qu'ils m'avaient tiré; les murailles étaient couvertes
de compagnons de même espèce, qui paraissaient attendre que leurs amis,
rassasiés, leur cédassent la place. Comment me défaire de tant
d'ennemis?

Je m'armai d'une petite planche et je commençai le massacre. C'était une
besogne atroce et dégoûtante à soulever le cœur; le combat dura deux
heures, sans pitié, sans merci: j'écrasai tout. Quand je vis la place
nettoyée, qu'il n'y eut plus que des cadavres, je fermai hermétiquement
la porte et tâchai de me rendormir, deux heures après il fallait
recommencer. Ces insectes étaient des _piques_ ou punaises volantes. Le
lendemain, je changeai mon domicile, mes ennemis m'y poursuivirent
encore, et ma vie ne fut plus qu'un enfer.

Pendant huit jours, j'endurai ce supplice, qui fut bien un des plus
atroces de ma vie de voyage. Quinze jours après, je portais encore les
marques des piqûres de mes adversaires.

Je me trouvais moins de vigueur pour mon travail, travail où j'usais mes
forces par une épouvantable transpiration. Le lecteur s'en rendra
compte, quand je lui dirai que je consommais quelque chose comme douze
litres de liquide, vin et eau mélangée d'alcool, et que le tout
s'évaporait, ce qui constituait un poids de plus de vingt-cinq livres.

Chaque reproduction me coûtait jusqu'à deux ou trois essais; d'autres,
parfaitement réussies, se trouvaient perdues par des accidents
inattendus et souvent par l'indiscrète curiosité des Indiens, qui,
malgré mes défenses expresses, ne pouvaient retirer leurs doigts des
clichés terminés que je mettais sécher au dehors. À ce sujet, il
m'arriva l'aventure suivante qui faillit compromettre ma réussite dans
la reproduction du plus beau de ces palais, la maison du Gouverneur. Je
l'avais réservé pour le dernier, afin de pouvoir lui donner tous mes
soins. Comme le palais s'élève sur une pyramide, il m'avait fallu
construire sur l'esplanade qui le précède un cube en pierre sèche de
douze pieds de hauteur, afin d'établir mon instrument au niveau de
l'édifice. Mon cabinet noir, installé dans la grande salle du milieu,
c'est-à-dire à quatre-vingts mètres du lieu d'exposition, m'avait forcé
d'ajouter un drap mouillé à tous mes engins; j'en enveloppais le
châssis, afin que, pendant le temps prolongé de l'exposition et des
allées et venues, la couche de collodion ne séchât point.

Je courais pour abréger autant que possible. Comme le palais est fort
grand, je résolus de le faire en deux parties, afin de donner plus de
détails, et d'arriver à un effet d'ensemble plus saisissant. J'avais mis
de côté pour cette reproduction un flacon de collodion parfaitement
reposé, sur lequel je comptais, et deux glaces, les seules que j'eusse
trouvées; je n'avais plus d'autres produits, et pas d'autres glaces, il
fallait donc réussir, et réussir coup sur coup sous peine de voir la
lumière changer et l'éclairage n'être plus le même pour les deux parties
du monument.

Je commençai donc, et le premier cliché vint parfaitement: pas une
tache, clair, transparent, chaque détail dans ses valeurs, irréprochable
en un mot.

Pour le second, un rayon de soleil s'était glissé dans le châssis, la
glace se trouvait coupée par une ligne noire qui rendait le cliché
impossible. Je me hâtai de nettoyer la glace, mon collodion s'épuisait,
et je n'en avais pas d'autre, je le versai donc avec tout le soin
possible, et connaissant l'accident qui m'avait fait manquer l'autre, il
m'était facile de l'éviter pour celui-là. Tout alla bien, le cliché
réussit; il était de même teinte, de même force, et je me glorifiais
déjà de mon triomphe dans une affaire aussi délicate.

Je déposai celui que je venais d'achever pour examiner le premier et
mieux juger de la perfection de mon œuvre. Je l'avais à la main, et, le
regardant par transparence, je voulus effacer avec le doigt quelques
voiles de produits que j'apercevais derrière la glace. Ô désespoir!
quelqu'un avait changé la position du verre, et ma main entière se grava
sur la couche impressionnée. Je compris que tout était manqué, et jetant
un regard terrible autour de moi, au milieu d'affreuses imprécations, je
demandai le nom du coupable; il n'avait garde de se nommer. Je
bondissais comme un tigre sous l'excitation de ma colère, et mes Indiens
semblaient pétrifiés. Que faire? J'avais laissé dans le palais des
Nonnes plusieurs flacons contenant des résidus de collodion
sensibilisés; je promis une piastre au premier qui me les rapporterait.

Les pauvres gens se précipitèrent alors comme des flèches, se livrant au
milieu des bois coupés à un _steeple-chase_ des plus échevelés, auquel
mon courroux de photographe ne put tenir; je me hâtai cependant de
nettoyer ma glace à nouveau; je n'avais pas terminé qu'ils arrivèrent.
Mais, sur quatre coureurs, il y avait trois gagnants, chacun me
présentant un flacon. Je n'avais pas prévu le résultat; calcul ou
hasard, je m'exécutai de bonne grâce. Il n'était point encore trop
tard, et si le dernier cliché passablement réussi ne valait pas les
autres, on pouvait au moins s'en contenter.

Uxmal possède aussi l'un de ces vastes étangs artificiels creusés dans
les bas-fonds, pour réunir l'eau des pluies, et qui sont appelés à
compenser le manque d'eau dans la péninsule. Ces _cenotes_ sont
d'immenses ouvrages de maçonnerie et de ciment, qui se retrouvent
toujours auprès des ruines et des anciens centres de population.

Il était temps pour moi de quitter ces lieux de damnation; mon corps
n'était qu'une plaie, j'étais dans un état de maigreur impossible et
tanné comme un vieil Indien. Quelques accès de fièvre s'ajoutèrent à mes
malaises, aussi je me reposai délicieusement le soir à l'_hacienda_, où
le majordome m'avait fait préparer un repas de laitage et de fruits.

Cette contrée a toujours été pleine pour moi d'une ineffable mélancolie;
je laissai de côté la fête du village où quelques Indiens s'ébattaient
pauvrement sous l'incitation de l'_anisado_, et je passai ma journée,
couché à l'ombre des palmiers qui abritent la _noria_, fumant les
cigarettes parfumées de la Havane, enfoncé et perdu dans ce bien-être du
repos qui suit toute fébrile agitation.

Le soir, la venue des jeunes filles à la fontaine déroulait à mes yeux
des scènes de mœurs toutes primitives et pleines d'une poésie antique;
suivant leur manière de porter l'urne sur la tête, sur l'épaule ou sur
la hanche, comme aussi d'après leurs draperies, leur démarche et leur
grâce; tantôt c'était Rébecca dans le désert, des femmes grecques à la
fontaine, ou la fille d'Alcinoüs dans son île des Phéaciens. Pour elles,
timides comme de jeunes sauvages, embarrassées par la présence de
l'étranger, elles masquaient en souriant leur visage par un mouvement de
pudeur tout indienne. Ce mouvement, que je n'ai retrouvé qu'au Yucatan
et dans les montagnes, consiste à se voiler la bouche seulement au moyen
d'une partie du _uipile_.

Nous étions décidément entrés dans la saison des pluies; chaque jour,
c'était une averse et l'orage qui la précède; je fis donc partir les
bagages de fort bonne heure, afin de les retrouver secs à San Jose, de
façon que je pusse changer de vêtements s'il m'arrivait d'être surpris
par l'orage. Cela ne manqua pas. Une heure à peine après mon départ
d'Uxmal, je fus inondé par des masses d'eau qui entravaient la marche de
mon cheval, m'aveuglaient moi-même et me coupaient la respiration;
quoique mouillé comme un rat, je m'en inquiétais peu, sachant mes malles
à l'abri et me proposant de me changer à mon arrivée; mais point.
J'atteignis mes bagages à une demi-lieue de l'_hacienda_: ils étaient,
on le pense, dans un état déplorable. Les conducteurs avaient trouvé
plus simple de vider une coupe avec les danseurs d'Uxmal et ne
s'étaient mis en route que fort tard, alors que je les croyais arrivés.
Je les dépassai donc, me hâtant vers San Jose.

Le majordome, auquel j'exposai ma pitoyable situation, n'avait rien à
m'offrir en remplacement de mes effets mouillés, qu'une chemise de
rechange dont je dus me contenter. Ce majordome était bien l'homme le
plus microscopique du monde, et sa chemise, _proh pudor_! ne me venait
qu'aux hanches. Je n'osai, en cet état, m'exposer à l'admiration des
habitants, et je me promenai en grommelant dans l'intérieur de
l'_hacienda_. Un grand gaillard, surpris comme moi par l'orage, et comme
moi vêtu de l'unique défroque du pauvre majordome, n'y mit point tant de
façon, il se promenait le cigare à la bouche dans les galeries de
l'habitation. C'était un Espagnol, au teint bronzé mais bien tourné de
corps, et d'une blancheur remarquable. Aussi les Indiennes,
très-friandes de chair blanche, s'extasiaient-elles devant ce nouvel
Adonis; il y prit peu garde d'abord, aspirant avec une indifférence de
blasé l'encens de leur naïve admiration. Mais son triomphe devint
tellement éclatant qu'il en fut embarrassé, le spectacle était des plus
comiques et je riais à me tordre.

--_Ve Vd estas p...._, me dit-il faisant retraite, voyez-vous ces
coquines...; ne faudrait-il pas leur faire à chacune un enfant?



XII

L'UZUMACINTA

     Campêche.--La ville.--L'hôtel.--La canoa.--La
     traversée.--Carmen.--Don Francisco Anizan.--L'Uzumacinta jusqu'à
     Palissada.--Le Cajuco.--Quatre jours sur le fleuve.--Le
     rancho.--San Pedro et la chasse aux crocodiles. Les
     marais.--L'iguane.--Las Playas.


Le fidèle Antonio fut encore mon guide jusqu'à Campêche, où ses mules me
conduisirent en trois longues journées. La physionomie de Campêche
diffère en toutes choses de celle de Mérida: l'entrée tortueuse des
faubourgs, les fossés avec pont-levis et les murailles lui donnent un
air de ville de guerre dont elle est glorieuse, et ses combats avec
Mérida, ses victoires et le siége qu'elle soutint à cette époque, se
mêlent souvent à la conversation de ses habitants. Les rues ne sont pas
tirées au cordeau, comme toutes celles de la république; ses maisons,
inégales et plus élevées que celles des villes mexicaines, lui donnent
un air moins oriental. Les monuments y sont rares et sa cathédrale est
des plus modestes.

Les riches commerçants possèdent, en dehors des murs, des habitations de
plaisance où la flore des tropiques étale toutes ses magnificences, et
dont l'ensemble forme à la ville une enceinte de verdure.

Vue de la mer, assise sur le rivage en pente douce, appuyée sur les
promontoires de deux collines, avec son bois de palmiers placé sur la
gauche comme une aigrette mobile sur la tête d'une jolie femme, Campêche
offre un coup d'œil d'une coquetterie ravissante. Le port est mauvais,
ou plutôt, il n'y a point de port. De même qu'à Sisal, les navires
doivent stationner au loin, de crainte des bas-fonds et des vents du
nord. Quoique bien déchue de sa grandeur commerciale, Campêche est
encore la ville la plus riche de la Péninsule, et la plupart des maisons
de l'île de Carmen ne sont que les comptoirs de ses habitants.

Tout le monde sait que les bois de teinture, connus sous le nom de bois
de Campêche, viennent de l'État de Tabasco et de la partie marécageuse
de l'État du Yucatan; l'île de Carmen, devenue district libre
aujourd'hui, en a pour ainsi dire le monopole; aussi la ville de
Campêche décline-t-elle chaque jour.

J'avais une lettre de Juarez pour le gouverneur, don Pablo Garcia. Je
trouvai, dans le chef du petit État, un homme bien élevé, parlant
plusieurs langues, le français entre autres, avec beaucoup de facilité,
et qui me reçut avec une exquise politesse; il se mit avec empressement
à ma disposition et, s'étant informé du but de mon voyage, il me donna
pour l'un de nos compatriotes à Carmen, don Francisco Anizan, une chaude
lettre de recommandation.

Don Pablo est un mulâtre foncé de couleur, d'une physionomie
sympathique, fort jeune encore, et qui ne doit qu'à ses talents le poste
élevé qu'il occupe. Il lui a fallu vaincre, pour y arriver, l'espèce de
réprobation qui s'attache un peu partout aux gens de sa race, ce qui lui
prête nécessairement un mérite de plus.

Campêche étale le luxe de deux hôtels qui se partagent, en mourant de
faim, la clientèle de ses rares voyageurs. Celui qui m'hébergea était
assez bien tenu; sa table, abondamment servie, donnait une haute idée de
la fortune de son propriétaire, et l'on se demandait comment le modeste
écot de trois ou quatre voyageurs pouvait suffire à l'entretien de la
maison.

L'hôte voulut bien m'en instruire à mes dépens. Un soir, revenant du
môle, où j'avais été prendre l'air frais de la mer, j'entendis le
tintement de l'or dans une chambre voisine; la porte était
entre-bâillée, j'entrai. Une réunion de douze à quinze personnes était
attablée autour d'un tapis vert et notre homme tenait la banque. Il me
fit aussitôt un geste des plus galants, m'indiquant une chaise vide et
me demandant si je ne ponterais point quelques piastres. J'avoue mon
faible pour cette ironie du sort qui vous prodigue en si peu d'instants
les émotions les plus diverses. On jouait le _monte_.

Que de fautes on pourrait rejeter sur le respect humain! Je crus ma
dignité engagée à ponter; il me sembla que les personnes présentes
auraient une faible idée de moi si je regardais à la perte d'une once ou
deux, et puis j'étais assis. Je pontai donc et je gagnai d'abord, ce qui
est assez l'habitude; puis, comme toujours, ayant perdu, je me piquai,
de telle sorte que, la séance levée, je constatai un déficit de cinq
onces (quatre cents francs). J'attendais volontiers que l'hôte me
demandât pardon de la liberté grande, et je trouvai l'hôtel un peu cher
pour mes moyens.

Notre hôte était mélomane enragé; mais, comme il n'avait reçu du ciel
aucun talent d'exécution, quel que fût du reste l'instrument, il avait
mandé de la Havane une serinette de grand format, dont il croyait
réjouir ses habitués. Les mêmes airs se succédaient sans relâche, et
notre homme avait soin de remonter sa machine avant même que le dernier
morceau ne fût achevé. Jamais instrument ne fut plus occupé, mais jamais
non plus musique plus agaçante; c'était à faire ses malles et déloger.

J'avais beau lui dire que, toujours du plaisir, ce n'était pas du
plaisir; il faisait la sourde oreille et n'écoutait que sa musique.

Je me débarrassai de ce cauchemar en me confinant dans mon appartement
où, du reste, me clouait une indisposition sérieuse. Je crus avoir la
fièvre jaune; je la désirais depuis longtemps, et je la vis venir avec
plaisir; je savais qu'une fois passée, c'était un sauf-conduit pour
l'avenir au milieu de ses invasions périodiques, et j'avais besoin de ce
passe-port dans mes voyages.

J'éprouvai, à ce sujet, une désillusion complète; car, deux jours après,
j'étais parfaitement remis et sur le point de partir pour Carmen, à bord
d'une _canoa_ prête à s'éloigner du môle.

Les _canoas_ sont de petites embarcations, d'une facture toute primitive
et d'une solidité plus que douteuse, qui font le service de Campêche à
Carmen en deux, trois ou cinq jours, suivant la mer et la brise.
Toujours en vue du rivage, on jette l'ancre la nuit et le jour, on jette
l'ancre au moindre vent. On comprend qu'une courte traversée soit longue
avec de telles précautions; mais le Mexicain n'a rien de la fougue du
Yankee; il prend son temps, va _piano_ et s'en trouve bien. Nous étions
une foule dans la _canoa_. Elle était chargée de plâtre à couler; on
nous avait entassés dans un espace vide sur le milieu du bateau;
quelques autres s'étaient campés sur la cargaison; il n'y avait point de
bordage pour se retenir, pas plus que de pont pour se garantir de la
mer. Il vint à pleuvoir; on nous jeta simplement une toile goudronnée
sur la tête, ce qui nous exposait à une asphyxie générale, à laquelle
nous n'échappâmes que par miracle. Le prix du transport n'est pas fort
élevé; aussi la nourriture y est-elle moins qu'abondante, et mauvaise;
j'avais heureusement des provisions. C'est en cet équipage que, après
avoir doublé Champoton et l'Aguada, nous atteignîmes Carmen après quatre
jours de la traversée la plus accidentée du monde; il y manquait un
naufrage, mais nous eûmes la famine; aussi je saluai le port d'un œil
reconnaissant.

Carmen est une île boisée, humide, plate, élevée de quelques pieds à
peine au-dessus du niveau de la mer. Le commerce des bois donne à son
port une certaine animation; il renfermait alors un grand nombre de
_canoas_ et des trois-mâts barques en charge pour l'Europe; nous
n'abordâmes qu'avec une peine infinie après trois heures des manœuvres
les plus gauches.

Je me rendis immédiatement à la maison de don Francisco pour lequel
j'avais une lettre de recommandation. M. Anizan est, en même temps que
négociant, consul de France à Carmen, et c'est bien l'homme le plus
hospitalier que je connaisse; non-seulement il voulut que je logeasse
chez lui, mais s'occupa de mon départ, traita pour moi du transport de
mes effets, me ménagea des amis et des protecteurs sur le littoral de
l'Uzumacinta, de telle sorte que, sans souci aucun, sans démarche, je me
trouvai prêt à remonter le fleuve. L'excellent homme m'avait en outre
bourré de provisions.

Le voyageur, en de telles circonstances, incapable de rendre le bien
qu'il a reçu, ne peut que former des vœux pour la prospérité des hommes
dévoués qui lui tendirent une main secourable.

La nouvelle embarcation, sur laquelle je me dirigeai vers Palissada,
remontait à vide pour en redescendre chargée de bois.

C'était une _canoa_ dans le genre de celle de Campêche, mais beaucoup
plus grande et d'un tonnage de cinquante tonneaux. Elle avait des voiles
pour traverser la baie; mais, une fois engagée dans le labyrinthe des
îles à l'embouchure du fleuve et dans les sinuosités de la rivière, il
lui fallut remonter le courant à _pura palanca_, au croc et à la gaffe;
on se figure aisément quel temps il faut à quatre hommes d'équipage pour
remorquer, durant un trajet de vingt-cinq ou trente lieues, avec d'aussi
faibles moyens, une embarcation d'un tel volume. Ce n'est pas un des
moindres désagréments des voyages que ces transports longs et pénibles
où l'impatience qui vous tourmente gâte les plus belles choses.

Celui-ci fut pour moi des plus désagréables; outre le mauvais temps,--il
plut pendant deux jours,--les moustiques, qui se rencontrent par nuées
dans ces parages, nous martyrisaient sans pitié. Je descendis dans le
pont de la _canoa_, mais l'odeur atroce et la chaleur suffocante me
forcèrent à remonter, et je préférai la pluie aux exhalaisons
méphitiques de l'intérieur.

Quant aux moustiques, j'avais bien une moustiquaire pour la nuit, mais
les forbans trouvaient toujours quelque endroit par où se glisser, de
sorte que, en dépit de mes précautions, j'étais assassiné de plus belle.

Cependant le paysage ne manque pas de certaines beautés: les rives du
fleuve s'élevaient à mesure que nous avançions, et la végétation plus
vigoureuse débordait en verts arceaux. De temps à autre, un souffle
d'air, gonflant la voile toujours déployée, nous faisait franchir une
légère distance à la grande joie de l'équipage; çà et là quelques
oiseaux d'eau prenaient leur essor à notre approche pour se reposer et
repartir encore, et du haut des berges, de lourds caïmans faisant la
sieste roulaient avec bruit dans le fleuve.

Les matinées étaient fraîches, et je me rappelle avoir vu passer,
flottant engourdis, trois jeunes crocodiles égarés qui s'en allaient à
la dérive. Je résolus de m'emparer de l'un d'eux, ce qui fut la chose la
plus facile; je passai l'une des rames à plat sous son ventre, il y
resta comme un objet inerte. Je le mis sur le pont où il ne tarda pas à
reprendre ses esprits. Il avait de douze à quatorze pouces de long, et
se démenait comme un beau diable quand on le prenait à la main. Il
fallait du reste user de précaution; car, malgré sa tendre jeunesse, il
ouvrait une petite gueule parfaitement armée, et se montrait méchant
comme une gale. J'en voulais faire un compagnon de route, un ami s'il
était possible, et je le gardai deux jours, mais il ne répondait à mes
avances que par des bâillements menaçants, et mes bienfaits ne furent
payés que de la plus noire ingratitude. Désespérant d'en rien faire, je
le rejetai dans le fleuve où je l'envoyai rejoindre ses chers parents.
Mais voilà Palissada, avec sa magnifique bordure de _palmas reales_
(palmiers royaux) d'une hauteur énorme.

Palissada n'est qu'une succursale de Carmen; l'un est le lieu de
production, et l'autre l'entrepôt.

Chaque maison de Carmen a donc un double comptoir à Palissada, où sont
groupés une foule d'Indiens coupeurs de bois. Les chefs de maison
entretiennent, en outre, des relations avec les villages indiens de
l'intérieur, dont les habitants engagent, moyennant avance, leur travail
de l'année.

Le Yucatan et l'état de Tabasco sont les seules provinces, au Mexique,
où l'Indien soit pour ainsi dire esclave. Au Yucatan, il est fort mal
traité dans les _haciendas_, et bien des chefs d'habitation, pressés
d'argent, les vendent en cachette à des exportateurs de la Havane. À
Tabasco, ils ont bon air, sont bien vêtus et vivent dans l'abondance;
leur paye est forte, du reste, et voici comment les marchands de bois
les retiennent à leur service:

Il est admis que l'Indien des terres chaudes n'aime point le travail;
quand il s'y livre, c'est par besoin, pour retomber après dans son
inertie naturelle. Cette apathie est l'unique raison de l'état inculte
des terrains si fertiles du niveau de la mer. Or, l'État de Tabasco,
devant sa richesse à l'exploitation de ses bois de teinture, a porté
remède à cette paresse invétérée par un article de sa législation, qui
déclare que tout Indien endetté ne peut abandonner le service de son
maître avant de s'être intégralement libéré.

Il s'agissait donc d'endetter l'Indien, chose facile pour tous les
hommes et par toute la terre. Outre une première avance d'argent qui met
d'abord le serviteur sous la dépendance du maître, chaque négociant
possède une boutique où l'Indien imprévoyant trouve à crédit tout ce qui
peut flatter sa prodigalité. On accroît la dette, on la maintient,
suivant le besoin du moment et voilà le serviteur esclave à perpétuité.
S'il change de maître, c'est que le second rembourse au premier les
avances qu'il a faites. Il y a, en outre, une exploitation des plus
habiles. Quoique grassement payé pour un travail, il faut le dire, fort
pénible, la somme que débourse le maître, se trouve fort réduite, par
l'obligation imposée au serviteur de se fournir de tous objets au
magasin de la maison. Des sommes considérables se trouvent ainsi
engagées sur la tête des travailleurs, et quand un négociant possède à
son service deux ou trois cents Indiens, il n'est pas étonnant qu'il
ait déboursé comme avance 3 ou 400,000 fr. Le premier venu ne pourrait
donc exploiter les bois de teinture, et, pour former un établissement
agricole, il faudrait, on le voit, des sommes importantes.

Un habitant me loua deux hommes et un _cajuco_, tronc d'arbre creusé; on
y installa mes bagages et des provisions, un paillasson pour abri, on
calcula les journées d'aller et retour et la location du _cajuco_; le
tout monta à la somme de 150 fr. que je payai. Mon équipage était des
plus minces et mon canot fort étroit: assis ou couché, je n'avais pas à
choisir; ma seule distraction consistait à tirer des crocodiles nageant
à fleur d'eau, les singes qui se hasardaient sur la rive et d'énormes
iguanes aux brillantes couleurs.

Le paysage, toujours le même, était d'une monotonie désespérante; la
solitude n'était troublée que par la rencontre de rares canots
descendant le fleuve, et la chaleur suffocante me jetait l'âme dans une
somnolence triste que je ne secouais qu'avec peine. Dans le haut du
fleuve cependant, à mesure qu'on s'éloigne des habitations, cette
solitude n'est plus la même: les forêts, dans toute l'exubérance de leur
sève, lancent vers le ciel des jets plus vigoureux où toute la gamme des
verdures déroule l'harmonie de ses couleurs. Le silence est plein de
voix mystérieuses; il semble que la nature fuit l'approche des hommes
pour parler son divin langage.

Cependant nous arrivons à un embranchement du fleuve; des marches
taillées dans la terre de la rive indiquent un _rancho_, et j'y monte
pour acheter des fruits; mais tout est désert, les piliers de bois
supportent encore un toit de chaume ruiné, le lieu me plaît pour une
halte, et comme les nuits sont belles, et que la lune est dans son
plein, je voyagerai la nuit. Les Indiens y consentent, et nous nous
installons. Tout annonçait la présence récente des habitants; un champ
défriché s'étendait au loin, des bosquets de manguiers chargés de fruits
ombrageaient la maisonnette, et divers enclos avaient du renfermer les
animaux domestiques. Tout auprès, une plantation de cacaoyers témoignait
de l'industrie de l'ancien maître. Le _cacahual_, déjà vieux, contenait
un nombre immense de pieds en plein rapport, d'où pendait une multitude
de coques aux gousses parfumées; la solitude était complète; qu'était
devenu le propriétaire de cet ermitage abandonné?

Je m'enfonçai dans le bois, le fusil d'une main, le _machete_ de
l'autre, pour m'ouvrir un passage au milieu des broussailles et des
lianes, quand tout à coup je me trouvai en présence d'une troupe de
singes de grande espèce, logés dans les hauteurs d'un arbre. Je
m'arrêtai; de leur côté, ils m'examinaient avec attention; nulle
hostilité de part et d'autre: ils ne cherchaient pas à fuir, et d'abord
je n'avais aucune intention de les attaquer. J'étais cependant fort
intrigué, j'aurais désiré me procurer l'un d'eux, et ne savais comment
faire; je pensai qu'un blessé me resterait comme prisonnier, et je
tirai. Mon fusil contenait des chevrotines, huit chaque coup: l'individu
auquel j'adressai mon premier tir, était élevé et bien en vue, j'avais
dû le toucher, mais il ne bougea pas, un second coup ne fit d'autre
effet que lui occasionner un léger soubresaut, sans lui faire abandonner
la place, les autres commençaient à me regarder avec terreur, et se
mouvaient lentement dans le feuillage. Je rechargeai, et je vis au
troisième coup de feu les bras de la pauvre bête s'ouvrir, pour laisser
tomber deux petits singes qu'elle tenait embrassés; je devinai la cause
de son insensibilité apparente, elle avait été protégée par le corps de
ses enfants; l'un tomba; l'autre, quoique mort, resta suspendu par
l'extrémité de sa queue. Pendant ce temps, les membres de la compagnie
s'étaient éclipsés, et la mère affaissée, agonisante, sur une grande
branche, ne quittait point des yeux les cadavres de ses chers petits.
J'eus un véritable remords de ma vilaine action: la douleur de la mère
était tout humaine, et je me hâtai d'abréger ses souffrances: elle
tomba. J'allai ramasser mes victimes; les jeunes singes étaient criblés,
mais la peau de la mère était en assez bon état; je priai les Indiens de
l'écorcher pour en conserver la fourrure épaisse et belle. Les chasseurs
l'emploient par morceaux pour préserver la batterie du fusil de
l'humidité des bois.

Les trois malheureux étaient de la tribu des singes hurleurs qui, la
nuit, font retentir les forêts de leurs cris épouvantables. Cependant la
nuit approchait, les Indiens détachèrent des poteaux de la cabane le
hamac dans lequel j'avais reposé, transportèrent à l'embarcation les
divers objets qu'ils en avaient débarqués, et la pirogue chargée, nous
nous mîmes en route. Mes conducteurs changèrent alors de direction; au
lieu de remonter le fleuve comme devant, ils se laissèrent aller au
courant du bras que nous avions atteint; celui-ci se dirigeait à l'ouest
dans la direction de Tabasco. La nuit vint, et roulé dans mon _zarape_,
je m'endormis bientôt.

Quand je me réveillai, il pouvait être onze heures; la lune, alors au
milieu de sa course, se reflétait à l'avant de la barque, dans les eaux
calmes de la rivière, et semblait nous guider comme une lueur amie.
Accroupi à la poupe, l'un des Indiens, silencieux comme un fantôme,
dirigeait la marche.

Le fleuve était large, et dans la pénombre où bleuissaient les rives,
l'œil saisissait la silhouette gracieuse des palmiers sauvages. Oh! la
puissante chose que le silence!

Au milieu de cette contrée déserte, entouré de cette forêt vierge
s'étendant au loin, sur les eaux calmes de la rivière et comme une
barque chargée d'ombres, le _cajuco_ glissait sans bruit.

Le ciel étincelait, et la lumière diaphane de la lune enveloppait toute
chose de son voile magique. Pas un souffle dans le feuillage, pas une
ride sur l'onde.

Au milieu de tous ces silences, muet d'admiration, j'avançais,
comprenant pour la première fois la poésie de ces admirables solitudes.

Non, rien ne saurait rendre les splendeurs de ces nuits étoilées! Tout,
dans cette nature silencieuse, était aspiration, mystère, religieuse
éloquence, et, dans ce recueillement universel, le cœur unissait sa
prière à la prière des choses. Si parfois les cris éclatants des singes
hurleurs, si le rugissement du jaguar ou le chant lugubre d'un oiseau de
nuit venait troubler cet hymne du sommeil, il semblait qu'une puissance
inconnue étouffât ces voix, et que la nature entière s'inclinât de
nouveau dans un silence plus majestueux encore.

Ne suffit-il pas d'un moment pareil pour rendre à l'âme qui doute la foi
qu'elle a perdue?... Abimé dans la contemplation de ces beautés, écrasé
par leur grandeur, je m'enivrais aux sources de cette poésie
éternellement jeune et divine, et ne me laissai aller au sommeil que
lorsque les premières clartés de l'aurore vinrent dorer la cime des
bois. L'un des Indiens cependant m'appelait depuis longtemps:

--Señor, disait-il, señor, levez-vous, nous sommes arrivés.

--Arrivés! m'écriai-je en me dressant, arrivés, où cela?

--À San Pedro, répondit-il, et si vous voulez vous reposer à l'ombre et
déjeuner, je vais vous conduire à la maison de don Juan, à qui s'adresse
une des lettres que vous avez.

--C'est bien, lui dis-je. Je vis, en jetant les yeux autour de nous, que
le paysage était changé: le _cajuco_ avait abandonné le cours du fleuve
pour remonter un petit affluent. La rivière où nous étions alors n'avait
pas plus de vingt-cinq à trente mètres de large, les bords étaient
privés d'arbres, mais couverts de plantes aquatiques. Sur la petite
lande de droite paissaient quelques bestiaux, et, dans le fond, appuyées
au bois, s'étalaient les cabanes à toit de chaume d'un village indien.
Mon guide me conduisit à la plus grande de ces habitations et me
présenta le propriétaire, don Juan, à qui je remis la lettre de don
Francisco. Mon nouvel hôte me donna une poignée de main amicale, et,
m'indiquant un hamac, m'invita à m'y reposer; puis il me pria de
l'excuser une minute, m'assurant qu'il serait bientôt tout à moi.

L'intérieur de la case, à jour comme toutes celles de ces parages,
annonçait une certaine aisance: la cabane, divisée en quatre
compartiments, contenait une _tienda_ d'approvisionnement pour les
Indiens, des chambres pour les femmes, et la pièce commune, salle à
manger, où l'on m'avait installé. La cour, entourée d'une haute clôture,
renfermait toute une ménagerie de bipèdes, où poules, canards, dindons
énormes, gloussaient et piaulaient à l'envi; quant à messieurs du
grouin, ils semblaient jouir des priviléges les plus étendus, entrant et
sortant tour à tour, traversant les pièces, s'y reposant au besoin, et
me venant flairer avec une audacieuse familiarité. La cuisine seule leur
était interdite, et quand, timidement et en tapinois, comme une bête en
faute, ils parvenaient à s'y introduire, un _cutch_, _cutch_, plusieurs
fois répété, les mettait en fuite à l'instant.

Don Juan devait être chasseur, car deux fusils, une poire à poudre et de
grands _machetes_ pendaient à l'une des cloisons; j'en étais là de mon
inventaire quand il reparut.

--Vous devez être bien fatigué, me dit-il, car trois jours de _cajuco_,
par une telle chaleur, sont une terrible affaire?

--Je le suis si peu, répondis-je, que si vous avez quelque chose de
nouveau et de curieux à me montrer au village, je suis prêt à vous
suivre.

--C'est parfait, répondit-il; mais déjeunons d'abord, et plus tard je
pense pouvoir vous intéresser quelque peu.

Sur ces entrefaites, la ménagère, grosse femme rebondie, avait couvert
une petite table fort basse d'une serviette grise à frange, sur laquelle
un ragoût de poulet de fort bonne mine, flanqué d'un plat de haricots
noirs, nous attendait tout fumant. Une pile de tortilles blanches et
minces remplaçait le pain. L'usage de la fourchette est inconnu:
l'Indien prend un morceau de tortille, qu'il arrondit en cuiller, pour
porter à sa bouche les aliments quels qu'ils soient; les doigts et le
couteau viennent au besoin en aide à cet instrument tout primitif; on se
lave les mains en sortant de table. N'ayant point eu de vivres frais
depuis trois jours, je dévorais, à la grande satisfaction de mon hôte,
auquel mon appétit faisait honneur.

--Avez-vous jamais mangé du caïman? reprit don Juan.

--Ma foi non, répondis-je, et je m'en soucie peu; cela doit être dur et
coriace?

--Pas tant que vous le pensez, n'est-ce pas Hyacinto? fit-il au
domestique qui nous servait. Celui-ci répondit par un signe
d'assentiment. Il faut que vous sachiez, poursuivit don Juan, que les
Indiens de ce village ne vivent guère que de la chair du caïman; cette
nourriture est saine, vous le verrez, car tous mes compatriotes sont
robustes et, sauf les accès de fièvre qui de temps à autre nous
accompagnent jusqu'à la tombe, ils sont les mieux portants du monde. De
plus, cela ne coûte rien, car, vous avez dû le remarquer, les caïmans
grouillent dans nos rivières, et pêche qui veut. Mais venez, ajouta-t-il
en se levant, je veux vous montrer quelques belles pièces de cet étrange
gibier.

Je le suivis; dans le premier _jacal_ où je pénétrai à la suite de mon
hôte, deux crocodiles vivants, les pattes amarrées, le ventre en l'air
et la queue coupée, attendaient dans une triste résignation que leur
dernier jour fût arrivé.

--On leur coupe la queue par précaution, comme vous voyez, me dit don
Juan, car ils feraient des sottises et pourraient casser une jambe du
moindre coup.

Je m'approchai des deux monstres, dont l'un avec sa queue devait avoir
mesuré quinze pieds au moins; l'autre était un novice. Ils ouvrirent
tous deux leur gueule formidable, mais impuissante, frissonnant d'une
rage stérile. Les deux ovipares exhalaient une forte odeur, tenant un
peu du musc, mais infiniment désagréable.

Nous en trouvâmes encore dans d'autres cabanes, tous dans le même état
et destinés au même usage.

--On les prend de deux manières, me dit don Juan: avec un fort crochet
garni d'un appât, et il me montrait la trace du fer qui avait percé la
mâchoire inférieure, ou bien à la main.--Oh! oh! pensais-je, don Juan me
prend pour un autre, mais je ne la goberai point; et comme il me vit
sourire:

--Vous paraissez en douter, señor?

--Non, repris-je, oh! non, vous me l'assurez. Néanmoins, je serais
enchanté de le voir, et voici même une piastre à l'adresse du héros qui
me donnerait ce curieux spectacle.

--La piastre était inutile, poursuivit mon homme, cependant cela ne gâte
rien. Et comme nous croisions dans le village, nous rapprochant de sa
cabane:

--Holà! hé! Cyrilo... Cyrilo!

Au troisième appel de don Juan, un grand gaillard, noir, maigre et
nerveux comme un tigre, l'aborda, son chapeau à la main.

--Qu'y a-t-il pour votre service, don Juan?

--Voilà monsieur qui voudrait bien te voir amener un _lagarto_, il a
l'air de douter de tes moyens.

--Oh! ce n'est pas une affaire, reprit tranquillement l'Indien, et pour
vous faire plaisir, don Juan...

--C'est une piastre pour toi, mon garçon; ainsi donc, tâche de te
distinguer.

Cyrilo demanda cinq minutes pour se préparer, et nous promit de nous
rejoindre au bord d'un _bajou_, petite rivière étroite et lente, dans le
bois, de l'autre côté du village; pour nous, nous devions prendre une
pirogue et nous faire conduire jusque-là.

Quand nous arrivâmes, notre homme était sur la berge nous attendant; il
était nu et tenait à la main un fort poignard, dont la lame, longue de
huit pouces, semblait un énorme clou, carré à la base. Il avait déjà
jeté sur les alentours un coup d'œil de connaisseur. À vingt pas, il
nous fit signe d'arrêter et, nous précédant avec précaution, il nous
indiquait un point de la rive encombré de touffes de hautes herbes; il
n'en était plus qu'à dix pas environ, quand deux caïmans à courte queue
plongèrent dans le fleuve comme deux mastodontes.

En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, Cyrilo se précipita le
poignard entre les dents, plongea et ne reparut pas. Nous nous
dirigeâmes à toute vitesse vers le lieu du combat; la situation me
semblait palpitante, je fouillais la rivière de l'œil, un remous
indiquait seul la place où l'Indien avait disparu; quelques secondes,
longues comme un siècle, passèrent, l'eau s'agita de nouveau comme
refoulée par la puissance d'une hélice, et la queue du monstre frappa la
surface d'un coup terrible; puis le corps parut dans une rapide
évolution; Cyrilo, souillé de fange, adhérait au ventre du caïman. Ils
disparurent encore, laissant une longue traînée de sang.--Bravo, Cyrilo!
fit don Juan; pour moi, je ne respirais plus, le sang glacé par la
terreur, témoin muet de cette effroyable lutte, je regrettais de l'avoir
provoquée.

Cependant, la rivière s'agitait sous les efforts des deux lutteurs et
l'eau remontait à la surface en tourbillons limoneux; quelques secondes
passèrent encore et Cyrilo reparut, mais seul, couvert de fange, à
demi-suffoqué.

Un cri de joie s'échappa de ma gorge comme un cri de délivrance; Cyrilo
nageait à nous et je lui tendis la main pour l'aider, mais il sauta
lui-même dans la barque, où il fut un instant sans parler.

--_Este c.... me corto el dedo_: Ce j.... f..... m'a coupé le doigt,
fit-il en nous montrant la première phalange de son index mutilé.

Au moment où Cyrilo avait enlacé le monstre corps à corps, son doigt
s'était trouvé engagé dans la gueule de l'animal.

--_Pero me lo pago_: Mais il me l'a payé, ajouta-t-il, et nous l'allons
bien voir tout à l'heure. Au reste, s'il ne remonte pas, comme il est
probable qu'il s'est enfoncé dans la vase, je vais aller le chercher.

Don Juan me fit signe de l'œil, je m'inclinai; cet Indien me parut grand
comme César.

Pour lui, il se débarrassait de la fange dont il était couvert et se
préparait véritablement à replonger; je l'arrêtai; et tenez, le voilà!
fit don Juan désignant une surface blanchâtre flottant de l'autre coté
du _bajou_. C'était bien le caïman, le ventre en l'air et la poitrine
ouverte de quatre coups de poignard.

Nous le remorquâmes jusqu'au village: il mesurait quatorze pieds trois
pouces; j'offris à Cyrilo deux piastres au lieu d'une, et je payai vingt
francs son poignard que je conserve encore.

--Veuillez remarquer, me dit mon hôte, que nos Indiens sont les seuls
pour exécuter le tour de force que vous venez de voir; c'est pour ainsi
dire un don particulier, car vous iriez par tous les villages des
alentours sans trouver un pêcheur de _lagartos_ à la main. Ce qu'il y a
de plus singulier dans cette affaire, c'est que le caïman lui-même ne
s'y laisse pas prendre; l'instinct le fait fuir devant l'Indien de San
Pedro, tandis qu'il se jetterait sur tout autre pour le dévorer.

--Si vous vouliez nous rester une huitaine, me dit don Juan, je pourrais
vous montrer une chasse au jaguar qui ne manque pas d'intérêt.

--Cela est bien tentant, ami don Juan, lui répondis-je; mais j'ai deux
hommes qui m'attendent et une longue traite à fournir; vous me conterez
vos chasses, si vous le voulez bien.

--Soit, mais demain matin nous irons pêcher des tortues. Nos Indiens en
font un petit commerce et vont en vendre dans les villages, jusqu'au
pied des montagnes, à _las Playas_ et à Palenqué. Pêcher la tortue se
dit _clavar la tortuga_, parce qu'en effet on les chasse au moyen d'un
fer pointu emmanché d'un bâton.

Le jour suivant, de fort bonne heure, j'accompagnai don Juan dans son
_cajuco_; tous deux nous étions armés de l'engin susdit. L'esquif, guidé
par un jeune Indien, nous permettait de sonder çà et là le fond de la
rivière; il faut, pour réussir, une certaine habitude, et don Juan avait
déjà harponné deux tortues que je n'avais encore senti l'écaillé d'une
seule; cependant je finis par en amener une, et je jugeai au poids ma
prise de peu d'importance. C'était, en effet, une jeune tortue de six
pouces de diamètre, dont la cuisinière n'aurait point voulu; je me
dégoûtai facilement d'un exercice où je n'excellais guère, et le soleil
montant, nous rentrâmes au village avec cinq magnifiques bêtes, dont la
plus grande n'avait pas moins de douze à quatorze pouces de diamètre.
Don Juan nous en fit apprêter une: la chair en est graisseuse, fade, et
nécessite un fort assaisonnement.

Quant à la chasse au tigre, à laquelle je ne pouvais assister, don Juan
me raconta ce que chacun me confirma plus tard, que c'était la chasse du
monde la plus innocente et la moins dangereuse, malgré la férocité de la
bête.

--Voilà mes chiens, dit-il, en me désignant les roquets assis autour de
nous et demandant humblement quelques os à ronger.

--Mais ce ne sont point des chiens de chasse?

--Cela ne fait rien, reprit don Juan; ils ont assez de talent pour
trouver une piste et la suivre, le reste me regarde. Pendant le jour, le
tigre est timide; il se blottit sous quelque roche ou se tient perché
sur les branches d'un gros arbre: il dort; la nuit seulement il est
terrible. Voilà mon favori; c'est le premier de mes pointeurs, dit-il en
jetant une moitié de tortille à l'un des petits mendiants, bête un peu
maigre, grise de couleur et d'un poil rare, dont rien n'annonçait les
remarquables facultés; nous revenons rarement les mains vides quand nous
partons de compagnie; mais il se fait vieux et je ne sais si je pourrai
jamais le remplacer.

--Mais au fait, don Juan! lui dis-je (car j'aime peu les précautions
oratoires, et mon hôte, assez bavard, menaçait de faire traîner le
récit).

--Voici, poursuivit-il en souriant: aussitôt la bête déterrée, si,
cachée dans les roches, il s'agit de l'en faire sortir; si, dans la
forêt, l'animal fuit devant l'aboiement, monte dans un arbre et tombe,
pour ainsi dire, en arrêt sur mon chien, qu'il couve de l'œil en lui
adressant, la figure plissée, ces rauques soupirs que vous devez voir
d'ici, il ne s'occupe en rien de ma personne et n'a point l'air de me
voir; aussi je prends mon temps, je choisis l'endroit, je vise aussi
longtemps qu'il me plaît; en un mot, je l'assassine. Vous voyez que cela
n'a pas grand mérite. Il se rencontre des cas où l'immobilité du jaguar
est si grande, et son attention si complétement absorbée par le chien
qui jappe, qu'au moyen d'une branche d'arbre et d'un _lasso_ on
l'étrangle, pendu ou non, comme le plus inoffensif des animaux. Tenez,
j'ai là quelques peaux assez bien conservées, et si vous voulez en
accepter une, cela me fera plaisir.

J'acceptai de grand cœur: celle que je choisis était de moyenne taille,
et la balle, entrée au défaut de l'épaule, était sortie de l'autre côté.
Je ne reverrai plus don Juan, et certes il n'entendra jamais parler de
moi; je lui adresse néanmoins mille grâces pour les deux journées que je
passai près de lui.

Mon domestique et mes deux Indiens bouillaient d'impatience: l'un
s'ennuyait, les deux autres craignaient, au retour, une semonce de
leurs maîtres pour tant de jours perdus; je rentrai donc dans ma prison
flottante; nous espérions atteindre _las Playas_ le soir même.

Plus nous avancions et plus les cours d'eau diminuaient d'importance;
les embranchements se multipliaient, en outre, jusqu'à former des
entre-croisements et des méandres où devait hésiter l'homme le plus
expérimenté: aussi mes conducteurs s'égarèrent-ils tout d'abord, pour
arriver au milieu d'un immense marais où peut-être jamais _cajuco_
n'avait pénétré.

Quelle joie pour un chasseur! le marais semblait n'être, proportions
gardées, que le vaste réservoir d'un jardin d'acclimatation. Il y avait
foule, mais foule immense, de canards de toutes espèces, oies, hérons,
cigognes et de grands oiseaux de la même famille, nommés au Mexique
_perros de agua_, et tant d'autres dont mon ignorance m'interdit la
nomenclature. C'était un babil, un bruit, un grouillement
indescriptible; ces oiseaux étaient peu sauvages, ils nous regardaient
étonnés, mais sans terreur; ils nous laissaient approcher à vingt pas,
puis ils s'en allaient vingt pas plus loin pour nous regarder encore.
J'en tuai quelques-uns sans beaucoup effaroucher les autres, et, du
reste, je les abandonnai, ne sachant qu'en faire.

Je préférais les crocodiles dont le nombre était vraiment prodigieux;
mais, beaucoup plus fins qu'il ne semble, ne montrant presque jamais que
le bout du nez et les deux yeux saillants, il fallait une grande
adresse pour les atteindre, et, malgré mes coups de feu multipliés, je
n'en fusillai qu'un seul.

Mes Indiens cherchaient vainement une issue; nous finîmes par nous
ensabler: nouveau temps perdu. Ils retournèrent en gémissant et
s'enfoncèrent dans une espèce de canal entièrement abrité sous
l'ombrage, mais presque comblé par les troncs d'arbres. L'eau, dormant
sur un fond de vase, dégageait des vapeurs empestées; des iguanes seules
animaient ces lieux désolés; il y en avait de magnifiques et d'une
longueur incroyable; j'en blessai une de sept pieds, brillante de
couleur et perlée comme un beau lézard. Elle avait, de la tête à la
queue, la dentelle la plus finement découpée qui se pût voir, et sa
gorge, gonflée par la colère, atteignait un développement considérable;
cette poche était surtout l'objet de ma convoitise; j'en voulais, je
l'avoue naïvement, faire une blague à tabac. L'animal, arrêté dans sa
course et gravement blessé, se défendait encore, et je dus lui donner
trois coups de poignard dans la tête pour l'achever; mais la bourse en
question parfaitement découpée et frottée de pommade camphrée, ne put se
conserver; d'abord, elle perdit ses couleurs, puis les petites écailles
tombèrent, et la peau même finit par se couper.

J'avais hâte de sortir de ce canal infect; quelques embarcations
amarrées à la rive nous firent espérer une cabane où mes guides
pourraient se renseigner. L'un d'eux disparut un instant, et revint
bientôt la figure souriante; nous approchions; une demi-lieue au delà
nous devions apercevoir le village de _las Playas_. En effet, nous
débouchâmes presque immédiatement sur un vaste réservoir où le manque
d'eau empêchait la pirogue d'avancer; il fallut quitter nos bottes,
retrousser nos pantalons et pousser à la roue; mon domestique,
néanmoins, n'en voulut rien faire, craignant de compromettre sa chère
santé: mais je devais en voir bien d'autres avec lui. Une fois les
maisons en vue, je laissai le _cajuco_, promettant aux Indiens d'envoyer
du village des porteurs pour les aider et décharger mes bagages. Une
demi-heure après, j'atteignais _las Playas_ et la maison de don Ignacio
où j'arrivai exténué, mourant de soif, et dans l'état d'un homme
complétement ivre. J'attribuai ce malaise à la chaleur suffocante, aux
exhalaisons méphitiques du canal, et surtout à la demi-heure de marche
au milieu de la fange du marais.

La maîtresse du logis m'apporta une _jicara_ pleine d'un _posole_ sucré
que j'avalai d'un trait, une autre encore, puis une autre, car je ne
pouvais me désaltérer; j'entrai alors dans une transpiration abondante
et je m'endormis dans le hamac. Deux heures après, l'indisposition avait
disparu; mais, rarement dans mes voyages, je ne crus côtoyer d'aussi
près quelque foudroyante maladie.



XIII

PALENQUÉ

     De las Playas à Palenqué.--Le village de Santo Domingo.--Don
     Agustin Gonzalès.--Les deux bas-reliefs.--Les ruines.--Le palais et
     les temples.--Travaux photographiques.--Insuccès.--Les nuits,
     apparitions.--Les lucioles.--Les tigres.--Retour à Santo Domingo.


Au sortir de _las Playas_, le sentier, fermé d'abord par une ligne de
forêts, s'ouvre bientôt sur une perspective de prairies entourées
d'arbres où la nature épuise toutes les féeries de sa vierge fécondité.
Des bosquets ombreux, semés au milieu des plaines verdoyantes,
paraissent disposés pour le plaisir des yeux, tandis que la ceinture des
grands arbres qui bornent l'horizon, lui donnent cet aspect apprêté des
parcs anglais uni à la sauvage grandeur des œuvres de la création.

Tantôt le cheval qui vous emporte semble en vainqueur guider vos pas
sous des arcs de triomphe où des lianes gigantesques pendent en festons
splendides, et tantôt, courbant la tête sous des arceaux étroits, vous
glissez comme un chevreuil égaré dans les massifs de la forêt.

Ici, la plaine s'ouvre de nouveau, et dans sa lutte avec le bois qui
l'enserre, victorieuse ou vaincue tour à tour, elle se rétrécit,
s'allonge, s'agrandit ou se ferme, déployant une variété de contours,
une richesse de lignes où les molles ondulations des pelouses factices
se mêlent aux âpretés des solitudes.

Là, s'épanouit la flore des savanes; mais plus loin, reprenant ses
droits, la forêt jalouse, écrase toute végétation fleurie sous le poids
formidable de ses ombres séculaires. Des lièvres effarés sillonnent en
tous sens les hautes herbes de la prairie, pendant que des peccaris
féroces, indifférents dans leur audace, poursuivent en longue file des
sentiers déjà foulés. De grands aras mêlent leurs cris perçants aux
hurlements des _zaraguatos_ suspendus dans les dômes, tandis que le daim
timide vous adresse de loin un regard étonné.

L'esprit est frappé par le rêve biblique de l'Éden, et l'œil cherche
vainement l'Ève et l'Adam de ce jardin des merveilles: nul être humain
n'y planta sa tente; sept lieues durant ces perspectives délicieuses se
succèdent, sept lieues de ces magnifiques solitudes que bornent de trois
côtés les horizons bleus de la Cordillère.

C'est au milieu de ces enchantements que le voyageur arrive à Santo
Domingo del Palenqué. Étendu sur l'affaissement de deux collines, comme
une paresseuse Indienne dans le creux d'un hamac, le village s'étiole
dans son isolement, et n'offre plus au regard qu'une rue de gazon vert
bordée de cabanes désertes; l'église, placée sur l'éminence, n'est
qu'une masure en ruine sans pasteur pour la desservir.

Le village est néanmoins une sous-préfecture, et le fonctionnaire, don
Agustin Gonzalès, voulut bien nous offrir l'hospitalité. Quatre ou cinq
familles de race blanche habitent la bourgade: don Agustin, don
Dionysio, le receveur; je ne fis qu'entrevoir les autres. Entre tous, je
remarquai un jeune Allemand, grand admirateur des ruines, naturaliste
passionné, qui, peut-être dégoûté du monde, est venu fixer sa demeure à
Santo Domingo. Marié depuis avec une fille du pays, il y poursuit des
recherches que sa santé chancelante rend de jour en jour plus pénibles.

Longtemps il m'entretint des ruines que j'allais visiter, m'exaltant
leur grandeur et leur originalité: il avait découvert, disait-il, cinq
ou six temples nouveaux, espacés dans la montagne; il comptait en
découvrir d'autres. Mon hôte, don Agustin, me conduisit à la maisonnette
faisant face à la sienne, dont le propriétaire possède, incrustés dans
le mur de son logis, les deux bas-reliefs si connus et reproduits par
tous les voyageurs, représentant: l'un, un personnage debout, couvert
d'ornements d'une grande richesse, les jambes chaussées d'espèces de
hauts cothurnes; par derrière, un enfant suspendu à sa ceinture, semble
pousser des cris de désespoir; l'autre, un vieillard paraissant souffler
dans un instrument bizarre, corne de guerre ou calumet, instrument qu'on
retrouve dans les bas-reliefs de la chambre écroulée du palais du Cirque
à Chichen-Itza; il a sur la tête, au-dessous de la coiffure symbolique,
une couronne de laurier, et ses reins sont couverts d'une peau de tigre.
Ces deux énormes pierres avaient été arrachées de l'autel d'un temple,
près du grand palais, et apportées à grands frais jusqu'au village.
Stephen, dans son ouvrage, les a fort exactement reproduites. Palenqué
est encore un lieu d'exil où le gouvernement de Chiapas envoie ses
administrés turbulents; six mois de séjour, me disait-on, calment les
plus factieux, un exil de quatre ans équivaut à une sentence de mort.
L'ennui, l'isolement, les fièvres abattent les plus vigoureux.

À mon arrivée, le village avait ainsi deux hôtes forcés; don Pio, l'un
des bannis, était un personnage bien original. Jeune encore, et d'une
taille infiniment petite, il s'agitait en de violentes démonstrations
contre la tyrannie de ses persécuteurs. Il chantait sa patrie absente et
me faisait des beautés lointaines de San Cristobal des récits
enchanteurs. Puis il comptait les jours, désespérait de nouveau, et
parlait de sa mort prochaine. C'étaient les _Tristes_ d'Ovide dans son
exil à Tomes.

Il mêlait souvent à ses discours le nom de _la Pancha_, et longtemps je
crus qu'une jument favorite était sa compagne d'exil; il me contait les
difficultés qu'elle avait eues à voyager par les sentiers rapides de la
Cordillère, ses souffrances, et le déplorable état où elle était
réduite.

--Venez la voir, me dit-il en me guidant à la maisonnette qu'il
occupait. Il m'introduisit auprès d'une énorme et magnifique personne,
_doña Pancha_, son épouse, de deux fois sa taille et de six fois au
moins son poids.

Je frémis en pensant à la bévue que j'avais failli commettre, ayant été
sur le point de lui demander si son précieux animal avait quelque
blessure. Je compris, aux dimensions de cette aimable personne toutes
les difficultés du passage de la _sierra_. _La Pancha_ devait avoir
éreinté bien des Indiens dans les âpres sentiers de la Cordillère.

Depuis deux jours, don Agustin avait envoyé à mon intention douze
Indiens dans les ruines pour couper les bois et dégager les palais;
l'ouvrage devait avancer, et je partis pour les rejoindre. J'étais
accompagné de mon domestique et d'un guide que l'État de Chiapas impose
aujourd'hui à chaque voyageur, moyennant une solde de cinq francs par
jour. Celui-ci devait me servir à deux fins: guider mes explorations
dans les monuments et surveiller ma conduite à l'égard des palais, sa
consigne étant de m'empêcher de commettre toute dégradation quelconque;
quatre Indiens nous suivaient également, chargés de mes bagages, d'une
table, de divers ustensiles de cuisine et de provisions de bouche.

Les ruines sont à douze kilomètres au moins du village; c'est une course
assez longue. Le bruit des cognées frappant sur les troncs d'arbres
m'avertit que nous approchions; cependant on n'apercevait pas la moindre
trace des monuments, la forêt vierge nous enveloppait dans l'épaisseur
de ses ombres, et nous n'avancions qu'avec difficulté. J'arrivai bientôt
dans l'éclaircie que venait de pratiquer la hache des travailleurs, et
je n'apercevais toujours point le palais.

--Ah çà! mais l'ami, dis-je au guide, où donc se cache le palais?

--Le voilà, señor, répondit-il, me désignant une masse noirâtre,
couverte d'une végétation aussi vigoureuse que celle du sol, et dont la
façade était à moitié cachée sous un fouillis de lianes.

En vérité, l'on pouvait passer à dix mètres et ne point l'apercevoir.

Je compris aussitôt les difficultés qui m'attendaient dans la
reproduction de ces monuments; tout était noir, vermiculé, ruiné, perdu;
je ne pouvais, du reste, me mettre à l'œuvre de sitôt, car le travail
des Indiens n'allait point aussi vite que je l'avais pensé d'abord, il
leur fallait deux jours encore pour me permettre de prendre une
perspective de la façade. Il fallait, de plus, abattre au moins les
arbres les plus gênants qui couvraient les toits de l'édifice et
débarrasser la façade des plantes grimpantes qui en obstruaient la vue.

On installa donc simplement mon bagage dans l'une des galeries; je
laissai des ordres pour le dégagement de certaines parties, et je
m'enfonçai de nouveau dans le bois, à la recherche des temples
environnants.

Un Indien nous précédait, ouvrant un passage à l'aide du _machete_.
Chacun de nous en avait un, et je portais de plus mon fusil sur
l'épaule, pour les fauves, s'il nous arrivait d'en rencontrer.

Le premier temple, sur la droite du palais, à trois cents mètres
environ, et de l'autre côté d'un petit ruisseau, est construit sur une
pyramide d'une grande hauteur. L'ascension en est des plus pénibles; les
pierres dont était doublée la pyramide s'éboulent sous les pieds; les
lianes entravent la marche, et les arbres sont quelquefois serrés à
barrer le passage. On se rend difficilement compte de ces ouvrages
gigantesques et l'on se demande si les constructeurs ne profitèrent pas
des éminences naturelles, si communes en Amérique, les modifiant suivant
leur besoin, les élevant ou les aplatissant, après quoi ils doublaient
de pierre l'extérieur du monticule.

Le temple en question est une bâtisse oblongue, avec trois ouvertures de
face. Ces ouvertures, à angles droits, et dont les linteaux de bois ont
disparu, donnent le jour à une galerie intérieure de huit à neuf mètres
de long, qui communique elle-même avec trois petites chambres, dont
l'une, celle du centre, renferme un autel.

Cet autel, qui rappelle par sa forme l'arche des Hébreux, est une espèce
de caisse couverte, ornée d'une petite frise, avec encadrement. Aux deux
extrémités de cette frise, dans le haut, se déploient deux ailes
rappelant le même genre d'ornementation souvent employé sur les frontons
des monuments égyptiens.

De chaque côté de l'ouverture, des ornements en stuc, et quelquefois en
pierre, représentent divers personnages, et, tout au fond de l'autel,
dans la demi-obscurité, se trouve un vaste panneau composé de trois
immenses dalles parfaitement jointes et couvertes de sculptures
précieuses.

Le temple dont nous parlons contenait la pierre de la croix que nous ne
reproduisons qu'en partie dans notre ouvrage des _Cités et Ruines
américaines_. Nous n'avons pu faire autrement. Arrachée de son
emplacement primitif par une main fanatique qui voyait en elle la
reproduction du signe chrétien miraculeusement employé par les anciens
habitants de ces palais, elle était destinée à orner la maison d'une
riche veuve du village de Palenqué; mais l'autorité s'émut de cette
dévastation et s'opposa au transport de la pierre: elle fut donc
abandonnée dans la forêt où je la foulai sans la connaître et sans la
voir, lorsque mon guide me fit remarquer ce précieux débris.

Elle était couverte de mousses, et les sculptures avaient entièrement
disparu. Lorsque plus tard je voulus la reproduire, il fallut la frotter
avec des brosses, la laver et la dresser contre un arbre.

La partie reproduite dans notre grand ouvrage formait le centre, et
représente une croix surmontée d'un oiseau fantastique, auquel un
personnage debout, et d'un dessin parfaitement pur, offre en présent un
enfant étendu sur ses bras; une inscription, composée de cinq
caractères, se trouve à la hauteur de la tête du personnage; quatre
autres caractères du même genre existent sur les bas côtés de la croix.
Une hideuse figure d'idole forme la base de ce monument.

Les deux autres dalles, aujourd'hui en place dans l'autel du temple,
contiennent: celle de gauche, un personnage debout et qui semble dans
l'attente du sacrifice qui s'accomplit en sa présence. Derrière le
bas-relief, s'étend une longue inscription; la dalle droite est de même
couverte de caractères qui doivent donner l'explication de la croix et
l'histoire du temple ou de ses fondateurs.

Outre l'appartement qui renferme l'autel, le temple en contient deux
autres, à droite et à gauche du sanctuaire. La salle de gauche pénètre
par un escalier dans un souterrain qui s'étend précisément sous l'autel
même que nous avons décrit.

Il est probable que le prêtre, caché dans ce caveau ignoré des fidèles,
rendait à haute voix des oracles que le consultant prenait pour la voix
de ses dieux; tant il est vrai que, depuis la création, les moyens sont
toujours les mêmes.

À quelque distance de ce premier édifice, presque sur la même ligne,
nous trouvons un autre temple, de même architecture et de même
distribution, mais plus petit. Les trois dalles du fond de l'autel sont
en place et méritent une description étendue.

Un masque hideux et féroce occupe la partie centrale du bas-relief, les
yeux injectés et sortant de l'orbite, la langue pendante, l'affreuse
expression de la physionomie attachent à ce masque symbolique l'idée
d'un dieu destructeur. Ce masque est porté par deux sceptres en croix
qui s'appuient sur une estrade supportée par deux figures humaines
accroupies, brisées par la douleur et d'une expression déchirante. Les
figures rappellent le vieillard du panneau qui se trouve dans une maison
du village de Palenqué et dont nous avons parlé plus haut.

À droite et à gauche, deux personnages debout, également supportés par
deux figures prosternées, semblent offrir à la terrible divinité que
représente le masque deux créatures humaines, d'une expression moins
douloureuse que comique; des deux victimes, celle de droite paraît être
une femme.

Quant aux grands bas-reliefs de l'offrande, le type est toujours
semblable, et partout à Palenqué il offre les mêmes particularités: le
nez et le front en ligne un peu courbe, la tête fuyante, le cerveau
comprimé et s'allongeant en pointe.

Comme dans les autres tablettes, les caractères compliqués d'une
inscription religieuse garnissent les extrémités.

Ce bas-relief prouve, à n'en pas douter, que les sacrifices humains
étaient pratiqués dès l'époque la plus reculée. Ce n'est pas chose
naturelle, mais cela montre du moins une filiation chez des peuples
éloignés les uns des autres et à des siècles de distance.

On s'étonne de trouver les sacrifices humains établis comme une coutume
générale du nord au sud de l'Amérique et se perpétuant aux époques les
plus avancées de la civilisation chez ces peuples.

Pour nous, ce phénomène aurait deux causes: la prodigieuse fécondité de
ces races et le manque d'animaux domestiques.

Les sacrifices humains auraient de ce côté la même origine que
l'anthropophagie, qui n'existe que chez les peuplades privées d'animaux,
et qu'on observe à l'état d'exception chez les peuples pasteurs.

Le prêtre, ne pouvant offrir à ses dieux une hécatombe de taureaux, lui
sacrifiait une hécatombe humaine; le fait est naturel, tout aussi bien
que l'homme mourant de faim qui dévore son semblable.

Nous voudrions voir étudier la question suivante:

L'histoire d'une race contenant une lacune dans sa marche à travers les
diverses époques civilisées, passant de l'état sauvage à l'état
chasseur, franchissant, par défaut de moyens, l'époque nomade des
peuples pasteurs pour arriver aux établissements fixes d'une haute
civilisation: ne pourrait-on pas tirer de cette étude des conclusions
favorables à l'idée d'une race autochtone américaine, où se seraient
fondues plus tard diverses immixtions de races étrangères qui ne purent
en modifier les instincts?

La visite à ces temples, si courte que soit la distance, nous avait
occupés une partie de la journée; je retournai donc au palais: il
s'agissait de régler notre manière de vivre et d'encourager les Indiens
dans leur travail.

Vers les quatre heures, ils abandonnèrent les ruines pour regagner le
village et revenir le lendemain. Ce fut en vain que je les priai de
rester, offrant comme conséquence une augmentation de paye; ils ne
voulurent point y consentir. Comme les Indiens du Yucatan, ils
conservent à l'égard des vieux palais des idées superstitieuses
invincibles, et pour rien au monde ils ne consentiraient à y passer la
nuit.

Notre installation fut vite faite; mon domestique établit nos hamacs
sous les galeries. Trois pierres en triangle figurèrent le foyer où
mijotaient dans des marmites de fer des ragoûts inconnus à
Brillat-Savarin. Le soir, il fallait songer à la provision de bois pour
la nuit; le guide avait, de ce côté, de bonnes raisons que je partageais
du reste, car je n'aimais point à dormir à ciel ouvert dans une
obscurité dangereuse avec cet entourage de forêts.

La première nuit fut déplorable, et bien que nous n'ayons été inquiétés
d'aucune manière grave, il fut impossible de dormir. Des nuées de
moustiques traversant draps et couvertures, dont je m'étais enveloppé
malgré la chaleur, m'empêchèrent de fermer l'œil. Il fallut le lendemain
renoncer au hamac et songer à ma moustiquaire. J'étendis par terre les
deux ou trois paillassons qui servaient à envelopper mes instruments, et
mon lit fut fait; la gaze, bordant le paillasson, fermait toute issue,
et mes ennemis m'assiégèrent en vain.

Au jour, je vis arriver mes abatteurs de bois qui se mirent promptement
en besogne. Le palais commençait à prendre tournure; j'espérais
commencer mon travail le lendemain.

Ma seconde expédition fut dirigée au sud, à cinq cents mètres au moins
du palais. Le guide me fit gravir, comme toujours, une pyramide que
surmontait un temple, toujours le même, et dont les dimensions seules
varient. Stephens, dans sa relation qui m'a paru si exacte dans certains
cas, prodigue à ces petits oratoires des embellissements exagérés, ou
qui ont disparu depuis, car je ne pus trouver la plupart d'entre eux.

Un autre édifice, tout auprès du grand palais, ne possède en fait
d'ornementation que des dalles juxtaposées, couvertes de caractères.
Heureux qui pourra trouver la clef de cette écriture, muette
aujourd'hui, et qui nous dira quels furent ces peuples dont l'origine
est le sujet des hypothèses les plus contraires! Les piliers de ce
temple portent encore les empreintes des bas-reliefs en stuc qui les
couvraient du haut en bas.

Au nord du grand palais et à une distance que je ne peux préciser, sur
une pyramide moins élevée que les précédentes, existe un autre monument
d'une étendue plus considérable et dont Stephens ne parle pas dans sa
relation. Il est presque entièrement ruiné, et c'est seulement au moyen
de moulages qu'il serait possible de recueillir les documents
indispensables à la science pour qu'elle pût étudier avec fruit les
débris de bas-reliefs et les inscriptions de cette race anéantie.

Voici la description du palais:

Orienté comme toutes les ruines que nous avons visitées, la façade est
tournée à l'est. L'état de ruine de la pyramide oblongue sur laquelle se
dressait l'édifice ne permet pas de lui assigner une hauteur exacte, je
ne crois pas qu'elle dépasse quinze pieds, et la mauvaise photographie
de notre album vient à l'appui de cette supposition. La base de la
pyramide pouvait avoir cent mètres de face sur soixante-dix de côté. Un
mur perpendiculaire, dans l'axe de la porte de communication des
galeries intérieures et extérieures, séparait deux escaliers qui
permettaient d'arriver jusqu'au monument.

Je ne sais à quoi peut tenir cette différence dans les plans des palais
reproduits jusqu'alors; Stephens donne une pyramide à marches continues,
Baradère et Saint-Priest figurent sur la même pyramide un simple
escalier dans le milieu. Une partie de l'édifice s'est-elle écroulée
depuis? C'est la seule supposition admissible pour expliquer cette
divergence dans les dessins et représentations d'un même objet.

Je ne peux avoir inventé le mur perpendiculaire, et la photographie le
reproduit.

Le palais se compose de quatre galeries parallèles bordées de bâtiments
au sud et à l'ouest. Les galeries enferment deux cours, la première
ayant vingt mètres de long sur dix-sept de large; la seconde, de moindre
dimension, n'en a guère que quinze sur huit.

La galerie extérieure devait entourer le palais tout entier, et les
restes de piliers existants le feraient croire; le plan donné par
Stephens dans son ouvrage nous a paru d'une grande exactitude, et il lui
a fallu de longues recherches pour le reconstruire aussi parfait.

Aujourd'hui, la galerie extérieure de face n'offre plus que huit piliers
debout, et l'espace libre encore est de trente-deux à trente-cinq
mètres. La galerie, affaissée à son extrémité de gauche, se trouve, par
un plan incliné, reliée avec le toit de l'édifice.

Chaque pilier a huit pieds d'élévation, et chacun possède un bas-relief
de même hauteur avec un riche encadrement. Le sujet représente
généralement de un à trois personnages: l'un debout, guerrier, prêtre ou
monarque dans l'attitude du commandement, la tête couverte d'une parure
de plumes, de lauriers ou d'ornements bizarres, les deux autres
prosternés en suppliants. Cinq de ces piliers ont le même genre de
bas-reliefs; le sixième, celui de gauche, ne porte que des hiéroglyphes.
Il est probable alors que les deux piliers suivants, portant aussi des
inscriptions, étaient placés au milieu de l'édifice, et qu'un autre
escalier correspondant à celui dont l'emplacement est marqué dans notre
photographie, donnait accès sur une porte semblable à celle qui s'ouvre
du côté de la première cour. L'autre se serait ouverte au sud vers les
bâtiments d'habitation.

Tous les bas-reliefs sont dans le plus triste état; l'un n'a qu'une
tête, une jambe, un bras, ou quelqu'autre partie du corps; il faut
beaucoup d'habileté pour les reconstruire. Cependant, avec les profils
marqués sur le plat du mur on pourrait y arriver. On reconnaît au
décollage de certaines portions des bas-reliefs que les sujets ont été
modelés sur le ciment déjà sec dont les piliers sont enduits.

Ainsi que nous l'avons fait observer pour les temples, chaque dessus de
porte était formé par un linteau de bois composé de deux pièces dont les
empreintes existent encore au sommet de chaque pilier. Comme ceux du
Yucatan, le bâtiment lui-même n'était composé que d'une frise s'élevant
du pilier à la hauteur du monument; mais cette frise était plus étroite
que celles d'Uxmal, se rapprochant de celles de Chichen-Itza; seulement,
au lieu d'être perpendiculaire, elle obliquait un peu sur elle-même.

Il est difficile, aujourd'hui, de juger de l'ornementation de cette
frise, il en reste fort peu de chose, ce sont des espèces de méandres,
modelés dans le ciment, et dont la manière ainsi que les matériaux
employés rappellent le style des monuments d'Izamal.

L'encadrement de pierres est beaucoup plus développé que dans les
monuments d'Uxmal et devait former et forme encore au-dessus de chaque
pilier une saillie énorme.

L'intérieur de la galerie porte à hauteur d'homme six écussons au milieu
desquels on voyait autrefois des figures d'homme et dont il ne reste
aujourd'hui que des débris. Ces écussons, placés à l'abri, ont conservé
une couleur claire.

Au-dessus des écussons, des ouvertures en forme de trèfle sont creusées
dans le mur de soutènement des deux galeries, mais sans le perforer
entièrement; elles n'ont guère que dix-huit pouces de creux. Les trois
feuilles du trèfle n'ont pas même la forme complétement ronde, car les
extrémités sont terminées par de petites dalles. Le dessus de la grande
porte affecte la même figure.

La façade et la galerie que nous venons de décrire est noire et couverte
de mousses; j'essayai de la nettoyer et de frotter les piliers, afin de
leur donner une couleur plus photogénique, mais sans y réussir; je fus,
du reste, obligé de le faire pour tous les objets que je voulus
reproduire. Dans l'origine, l'édifice était entièrement peint, et l'on
retrouve encore des traces de couleur.

La seconde galerie répète la première, moins les écussons; les trèfles y
sont également très-profondément creusés.

Le sol de cette galerie devait s'élever à six ou sept pieds au-dessus du
niveau de la cour, qui se trouve aujourd'hui fort exhaussée par les
détritus de toutes sortes, arbres, pierres, etc. On descendait dans
cette cour par un escalier parfaitement conservé; de droite et de
gauche, partant du sol pour atteindre à la hauteur de la galerie, sur
laquelle elles s'appuient en pente, se trouvent cinq dalles sculptées,
représentant divers personnages dont quelques-uns d'une expression assez
heureuse, mais d'un tout autre caractère que les bas-reliefs en pierre
et en stuc déjà connus.

La troisième galerie a ses soutiens ornés de la même manière que celle
déjà décrite, et ne se distingue que par les soubassements des piliers,
en pierres chargées d'ornements et de sculptures bien conservées.

La seconde cour est sans ornementation. Les bâtiments d'habitation,
placés au sud des deux cours se composent d'un enchevêtrement de
galeries et d'intérieurs de diverses grandeurs, de couloirs et de
souterrains où l'on remarque un autel et des pierres de sacrifice; il
est fort difficile de pénétrer dans ces intérieurs: la plupart sont
affaissés et les autres menacent ruine.

Le même tigre à deux têtes qu'on voit sur l'autel, au milieu de la vaste
esplanade du palais à Uxmal, se retrouve à Palenqué, dans le bas-relief
oval incrusté à l'intérieur d'un appartement du palais; il supporte une
femme ou une déesse à laquelle un personnage à genoux semble offrir un
diadème orné d'une haute aigrette de plumes. J'allais oublier de parler
du canal souterrain qui coule aux pieds du palais; j'ignore jusqu'où il
conduit, et je ne pénétrai pas au delà de dix mètres; d'une largeur de
deux mètres sur une hauteur égale, il est couvert d'immenses pierres,
qui lui donnent une solidité que n'ébranlent pas encore les dévastations
de la forêt. L'eau, qui coule dans ses profondeurs, est toujours limpide
et d'une fraîcheur remarquable dans ce climat dévorant.

Une tour carrée de deux étages s'élève dans une petite cour, au sud de
la quatrième galerie. Percée de quatre fenêtres à chaque étage, elle
domine l'ensemble du palais. Cette tour offre un coup d'œil des plus
pittoresques: des arbres énormes ont poussé dans l'intérieur du second
étage, et semblent sortir d'une caisse, comme les orangers dans nos
serres. Les racines ayant percé les murailles, encerclent la tour comme
les cerceaux d'une immense cuve, et menacent de la briser par
l'irrésistible pression de leur croissante vigueur.

Je voulus prendre une vue de ce monument original dans son aspect
sauvage, et c'était la meilleure de mes reproductions, mais elle fut
perdue ainsi que beaucoup d'autres, et les quatre plus mauvaises me
restèrent seules.

Du reste, je l'avoue, mon expédition à Palenqué fut un insuccès
déplorable. Il m'eût fallu dix fois les ressources dont je disposais, et
j'en eus là moins qu'ailleurs; il m'eût fallu des glaces et du
collodion, et je n'avais que du papier ioduré dont l'exposition est
d'une longueur énorme, la réussite toujours incertaine, et dont le
développement demande de l'eau distillée que je n'avais pas, et des
soins impossibles dans le désert. J'avais apprécié d'avance les
difficultés qui m'attendaient, et chaque jour il en surgissait de
nouvelles.

Ainsi, les Indiens ne voulurent point nettoyer les herbes qui couvraient
la frise de la façade, pas plus que couper les arbres qui s'avançaient,
cachant la plupart des détails. Ils craignaient, disaient-ils, de voir
l'édifice s'écrouler sous leurs pieds.

J'avais établi mon cabinet noir dans un souterrain; j'y préparai mes
feuilles le matin. Mais l'eau du canal toute pure et limpide qu'elle
parût, amenait dans mes lavages des milliers de taches que je ne pouvais
prévenir. J'exposais le jour, et, difficulté nouvelle! il faisait une
telle humidité dans ces bois, que ma chambre noire, éprouvée par deux
années de voyage, se resserrait jusqu'à briser ses jointures, de façon
qu'il m'était impossible de faire jouer les châssis. Plus tard, vers le
midi, la chaleur était tellement intense, que le bois se contractait
avec la même puissance et que tout était à jour. Il fallait alors
envelopper l'instrument du haut en bas avec des linges et des vêtements
que je mis en lambeaux pour cet usage.

Le soir nous soupions, Dieu sait comment! Ma principale nourriture était
le _pozole_, pâte de maïs crue délayée dans de l'eau, dont j'avalais des
quantités effroyables. Je recommande cependant au lecteur une soupe
d'escargots de la petite rivière, d'une saveur toute particulière, et
dont je me régalai plusieurs fois pendant mon séjour à Palenqué.

La nuit venue, éreinté par un va-et-vient perpétuel, il fallait
commencer le développement des clichés, opération qui durait jusqu'à
minuit, une heure du matin.

Mon domestique et le guide dormaient quand la voix des tigres ne venait
pas troubler leur sommeil. Le guide, un métis du village, aurait voulu
nous quitter depuis longtemps, et plusieurs fois la frayeur qu'il
éprouvait la nuit lui avait occasionné des accidents terribles. Le
malheureux n'osait faire un pas en dehors des feux; j'avais beau lui
dire que l'animal le plus féroce n'eût point osé l'attaquer dans une
situation pareille, et que certainement, il n'oserait l'approcher, il ne
voulait rien entendre et restait dans la zone des feux, c'est-à-dire
beaucoup trop près de nous.

Quelquefois, je cédais à la lassitude et chargeais mon homme de
surveiller les clichés dans leurs bains; mais, me réveillant en sursaut,
je le trouvais plongé dans le plus profond sommeil. Ce fut ainsi qu'une
nuit n'en pouvant plus et devant la présence de deux jaguars, révélée
par leur râlement trois fois répété, je le priai de veiller deux heures
et de m'appeler pour le remplacer. Mais à peine étais-je enseveli sous
ma moustiquaire, qu'entendant les râlements se rapprocher, je lui criai
de veiller; il me répondit qu'il veillait effectivement, et quelques
minutes après, les bruits ayant cessé, j'allais m'endormir, quand
j'entendis à dix pas de moi la marche prudente d'un animal; les feuilles
sèches criaient sous ses pattes; un léger frisson me passa par le corps;
ne faisant qu'un bond en dehors de ma moustiquaire, je passai par-dessus
le premier feu, et arrachant mon fusil des mains du misérable qui
dormait, je me retournai contre l'animal; mais je ne pus apercevoir
qu'une ombre incertaine dans les profondeurs de la galerie.

Le jaguar, car c'en était un, remonta sur le toit du palais et vint
précisément se tapir au-dessus de nos têtes. J'essayai, mais en vain, de
le toucher avec mon révolver; je n'osai m'aventurer à sa poursuite dans
l'obscurité, et je crus prudent, par la suite, de coucher entre les deux
feux que nous allumions chaque soir à dix pas de distance l'un de
l'autre. J'avoue même que je ne dormis guère cette nuit-là; le jaguar
m'inquiétait, quoique n'ayant rien à craindre de lui. Le matin, au petit
jour, il partit par le côté opposé; je le vis bondir du toit sur la
pente de la pyramide et disparaître.

Combien souvent arrivait-il aussi que l'orage éteignait mes lumières,
dispersait les feux, souillait mes bains chimiques de débris de toutes
sortes: il fallait recommencer le lendemain pour échouer encore.

Comme compensation à mes fatigues, j'avais, après l'orage de chaque
soir, le spectacle des nuits radieuses; la lune, se levant tard,
glissait obliquement ses rayons argentés dans l'ombre épaisse de la
forêt; puis, pénétrant dans l'espèce de clairière environnant le palais,
elle jetait dans ma solitude, par le jeu des ombres et des lumières,
tout un peuple de fantômes.

Gracieuses ou terribles, lourdes, légères ou diaphanes, mon imagination
aidant, ces fantasques apparitions prenaient à mes yeux le corps de la
réalité.

Une nuit, nuit merveilleuse, j'assistai à toute une création des plus
sublimes mystères de notre histoire religieuse.

Je me rappelle encore une vaporeuse assomption, telle qu'en savait
peindre Murillo: les nuées portant la Vierge, le croissant, les longues
draperies flottantes, et dans l'ombre de vagues formes d'anges. Puis
tout disparaissait, changeait de place, se transformait: une création
nouvelle s'élevait comme un rêve au milieu des ombres de la création
évanouie. Un moment vint où muet, atterré, confondu, je vis se formuler,
mais dans toute sa puissance et dans toute son écrasante majesté, la
plus haute expression du génie humain dans les arts: le Dieu de Raphaël
séparant les ténèbres de la lumière. Oh! c'était bien là le créateur des
mondes, tel que l'imagination humaine l'a pu concevoir, avec cette tête
majestueuse, ce front divin, ce geste tout-puissant et sa marche
souveraine dans les espaces. Le dessin, la couleur, le lieu, en
faisaient non plus un fantôme, non plus une apparition, mais une
terrifiante réalité. Tremblant, anéanti, je crus voir Dieu lui-même
venant réveiller de leur sommeil séculaire les habitants de ces ruines.
J'attendais que la trompette formidable donnât le signal, que la terre
s'ouvrît et que les ombres de ces guerriers, de ces prêtres et de ces
souverains comparussent devant le Maître de toutes choses. Étais-je le
jouet d'un rêve? Je m'avançai doucement, sans détourner les yeux, de
peur que la vision s'envolât, puis ayant touché Carlos endormi et
l'ayant éveillé: «Tiens, regarde, lui dis-je; vois-tu?--Ah! que cela est
beau, fit-il, que cela est grand!» Il était frappé comme moi; quant au
guide, il ne comprit pas et ne vit pas d'abord, mais la puissante
apparition s'empara bientôt de lui, il se mit à genoux et pria.

Quand la lune disparaissait derrière la montagne comme un flambeau qui
s'éteint, la forêt entière semblait illuminée par des milliards de
lucioles voltigeant en tous sens; alors, attirées par la lumière d'une
branche enflammée que nous agitions, elles accouraient vers nous de tous
les côtés à la fois, et j'en remplissais un sac de gaze bleue qui, pendu
à la voûte de la galerie, composait un lustre d'un effet magique.

J'attendais chaque jour la visite du jeune Allemand; il m'avait promis
de me conduire aux temples nouvellement découverts; mais il ne vint pas.
Mon guide ne connaissait que les cinq édifices dont nous avons parlé. Je
m'aventurai donc seul à la recherche des monuments. J'avais une petite
boussole pour me guider, et du reste je n'avais pas l'intention d'aller
très-loin. Je connaissais la direction des ruines, elles s'étendent sur
une ligne parallèle aux lignes de la _sierra_; je n'avais qu'à suivre:
tant mieux si je devais rencontrer quelque chose.

Je n'avançai qu'avec difficulté, et je pensais bien n'avoir parcouru
qu'une faible distance après deux heures de marche; j'avais abattu un
magnifique hocco à crête noire et blanche, que je destinais à notre
souper; je tuai également un serpent vert de plus de deux mètres de
longueur, dont je ne connais malheureusement pas le nom. Mais de ruines
point. Je commençais à me fatiguer; pourtant, comme il était de bonne
heure, je résolus de marcher encore, obliquant du côté de la montagne.
Le terrain, coupé de montées et de descentes, m'indiquait assez que
j'étais au pied même de la _sierra_. Je finis par trouver un monticule
plus rapide que les autres, et quelques pierres taillées me firent
espérer que j'avais enfin retrouvé l'un des temples; je gravis la
pyramide et je me trouvai bientôt en présence d'un édifice du même genre
que les ruines environnant le palais; la galerie de face, avec deux
ouvertures, et les petits intérieurs du fond, l'autel et ses trois
pierres, tout était identique. J'étais satisfait. Il s'agissait de
regagner le campement et j'y mis plus de temps qu'il ne m'en avait fallu
pour m'en éloigner. Je finis néanmoins par retrouver le petit ruisseau,
et, suivant son cours, je reconnus la pyramide au temple de la croix:
cinq minutes plus tard, je gravissais l'escalier du palais, où je me
couchai dans mon hamac, rendu de fatigue et mourant de faim. Le hocco
fut vite apprêté; nous le dévorâmes à belles dents.

Les ruines de Palenqué impriment à l'esprit l'idée de la plus haute
antiquité; mais rien, dans ces monuments extraordinaires, ne peut lutter
de grandeur, d'élégance, de richesse et d'harmonie avec les édifices
d'Uxmal. Il n'est pas improbable que les fondateurs des villes
yucatèques descendissent des habitants de Palenqué, ou, tout au moins,
que leur civilisation ne procédât de cette civilisation beaucoup plus
ancienne; dans ce cas, Uxmal en serait l'apogée.

Quant à la ville même, dont l'existence est l'appréciation d'études si
diverses, nous ne croyons pas qu'elle exista jamais. Cette multitude de
temples, semblables entre eux et fort éloignés les uns des autres,
s'étendant sur une ligne de près de quatre-vingts lieues, partant de
Palenqué, par Ocosingo jusqu'à Commitan, frontière de Guatémala, ne fait
supposer qu'une même civilisation chez toutes les peuplades de ces
montagnes, civilisation religieuse, organisation théocratique par
excellence. Le grand palais, entouré de ses temples, ne représente, à
notre avis, qu'un centre religieux plus considérable que les autres. En
voici la raison: quand on parcourt la montagne et qu'on a vécu parmi les
Indiens, on ne tarde pas à se convaincre que ces populations ont
conservé leur antique manière de vivre, portant à l'idée chrétienne et
aux prêtres qui les dirigent le même respect dont ils entouraient leur
ancienne religion. Comme autrefois, ils vivent séparés, perdus dans les
solitudes de la forêt, loin de l'église comme jadis loin du temple. Les
jours de fête et de cérémonie publique, ils accourent au village,
accomplissent leurs devoirs religieux, écoutent la voix du pasteur et
vont retrouver l'habitation passagère qu'ils ont élevée dans les bois.

C'est ainsi qu'un village paraît ne se composer que d'une église
entourée de quelques cabanes, et ne représente qu'une fort modeste
population; mais si vous vous informez, on vous répondra que cette
bourgade compte dix mille habitants. Du reste, la ville immense que l'on
suppose avoir existé à Palenqué ne se compose pas que d'un palais et de
quelques petits temples, mais d'édifices de tous genres et de monuments
publics de toutes dimensions. Voyez le Yucatan: à Chichen-Itza, sur une
arène de trois kilomètres vous comptez dix édifices et des ruines en
quantité; à Uxmal, dans un rayon plus étendu, pyramides, temples et
palais se succèdent sans interruption. Des ruines même de peu
d'importance feraient croire à l'existence d'habitations particulières
encore debout; il y avait agglomération et ville incontestablement; à
Palenqué, rien de tout cela.

Ce n'est point à dire que Palenqué manque d'importance. Ses ruines nous
paraissent être, pour la science, les plus précieuses, en tant qu'à
notre avis, elles sont appelées à nous donner un jour la clef des
civilisations américaines. Les nombreuses inscriptions que renferment
Palenqué et les temples de la montagne attendent le Champollion qui doit
faire cesser le mutisme de leur table de pierre. L'étude assidue des
langues _maia_, _zapotèque_, _toltèque_ doit amener ce beau résultat. Un
homme nous semble destiné à jouer ce magnifique rôle dans l'avenir: M.
l'abbé Brasseur de Bourbourg, qui possède ces trois idiomes, pourra sans
doute, dans son séjour prochain à Palenqué, nous rapporter ces paroles
vivantes.

Cela ne nous dira pas à quelle époque Dieu jeta l'homme sur la terre, ni
de quelle manière il le forma; la science, si haute qu'elle soit, recule
impuissante devant ce problème. Mais ayant découvert, par les
inscriptions de Palenqué, la date probable de la fondation de ces
temples et de l'ère civilisée chez ces peuples, elle pourrait remonter à
une époque assez reculée dans les siècles, pour nous dire si ces
premiers créateurs furent les descendants du vieux monde ou si elle a le
droit de les déclarer autochthones.

Il nous reste à formuler sur ces ruines, un vœu que bien d'autres avant
nous ont déjà fait. N'appartient-il pas à une nation comme la nôtre,
tête et lumière du monde, de s'emparer de ces monuments précieux, de
leur offrir dans nos musées la place que leur importance réclame? Cette
absence de tout document sur les origines américaines forme une vaste
lacune dans l'histoire de l'humanité; c'est au gouvernement à la
combler, et, s'il recule devant les frais immenses que comporterait le
transport des originaux, n'a-t-il pas le moulage, si facile aujourd'hui
avec le procédé de M. Lottin de Laval, et n'a-t-il pas des hommes pour
l'exécuter?

L'Amérique a pris sur nous l'avance; à l'époque du voyage de Stephens,
des Américains avaient déjà tenté cette lourde entreprise; ils
échouèrent devant la mauvaise volonté du gouvernement de Chiapas.
Aujourd'hui, que nos armes victorieuses portent au Mexique les idées
civilisatrices et le repos, aujourd'hui que l'influence française va
soustraire ce beau pays à l'engloutissement de la civilisation
américaine, ne serait-il point à propos de mêler quelques idées d'art et
de science à la gloire de nos armes? Une note du gouvernement suffirait
pour aplanir toute difficulté et pour doter la France de documents que
jalousent l'Amérique et l'Angleterre.

Mes opérations terminées, et comprenant que, malgré mes efforts, je ne
pourrais faire mieux, je mandai les Indiens pour enlever mes bagages;
ils partirent. J'avais vécu neuf jours dans les ruines.

Mon retour au village fut triste; j'avançais la tête basse, avec la
contenance d'un vaincu, me promettant néanmoins, si Dieu me prêtait vie,
de revenir un jour pour arracher à ces ruines des images plus fidèles et
les moulages de ses précieux monuments.



XIV

TUMBALA

     Départ pour San Cristobal.--De Palenqué au rancho.--Absence des
     Indiens.--Départ pour le rancho de Nopa.--Chemins
     affreux.--Désespoir de Carlos, mon domestique.--Famine.--Les
     singes.--Nopa.--San Pedro.--Trois jours d'attente.--Le
     cabildo.--Attitude hostile des habitants.--Arrivée des
     Indiens.--Leur abandon dans la nuit.--De San Pedro à
     Tumbala.--Trois nuits dans la forêt vierge.--Les jaguars.--Arrivée
     à Tumbala.


Don Agustin, à notre arrivée à Santo Domingo, s'informa près de l'alcade
s'il n'aurait point à ma disposition des Indiens de la montagne se
dirigeant vers San Cristobal. Six d'entre eux, du _pueblo_ de _Tumbala_,
retournaient précisément, le dos libre, à leur village de la _sierra_.
Ils devaient suffire au transport de mon matériel et je les arrêtai. Il
faut dire que, dans toute la montagne, les Indiens font métier de bêtes
de somme, chevaux et mules étant fort rares et ne pouvant franchir les
sentiers à pic, seules voies de communication des villages entre eux.
Ceci s'applique spécialement au parcours de Palenqué à Iajalum; car, de
ce dernier point à San Cristobal, la route devient praticable et les
distances peuvent se franchir sur une mule ou à cheval.

Mes préparatifs terminés, je payai, car l'on paye d'avance, coutume
déplorable qui amène toujours, du côté des Indiens, des difficultés sans
nombre. Don Agustin m'avait donné l'itinéraire à suivre et j'avais
inscrit sur mon carnet les noms des Indiens, afin que je pusse réclamer
en cas d'accident.

J'avais en outre loué deux chevaux pour Carlos et moi; ils devaient nous
porter jusqu'à une première station, au pied de la _sierra_ même.
C'était une distance de sept lieues épargnées à nos pauvres jambes
qu'attendaient plus tard d'étranges épreuves. Un domestique de don
Agustin nous suivait pour ramener les bêtes, et comme je n'apercevais
pas les Indiens, on me tranquillisa, me disant qu'ils seraient bientôt
en marche, et nous rejoindraient à la station. Je serrai donc la main de
don Agustin, le remerciant de son obligeance. Don Pio, les larmes aux
yeux me donna l'_abrazo_: j'allais revoir sa chère patrie dont trois
mois d'exil le séparaient encore; je n'aperçus point _la Pancha_.

Nous arrivâmes au _rancho_ vers les dix heures, et comme le guide
voulait retourner immédiatement à Palenqué, j'exigeai qu'il restât
jusqu'à l'arrivée des Indiens que je ne voyais point venir. La journée
entière se passa dans l'attente, recherches, appels, sifflements aigus à
l'usage des égarés; tout fut inutile, et l'écho même ne répondait pas.
La position devenait gênante: comptant sur l'arrivée immédiate des
porteurs, nous étions partis sans autres vivres qu'une énorme boule de
_posole_, nourriture fade et peu fortifiante pour des estomacs affamés.
Une rivière courait aux pieds du _rancho_, et le guide s'en alla à la
recherche des escargots que nous connaissions déjà. Il en fit une ample
récolte, ce fut là tout le menu de notre souper.

La nuit venue, et les feux allumés, je m'enveloppai dans mon _zarape_,
m'efforçant de prendre mon mal en patience, et persuadé qu'à la première
heure les Indiens arriveraient. Il n'en fut rien; je n'avais garde de
laisser partir le guide et ses chevaux; il était le seul d'ailleurs avec
lequel je pouvais m'entendre, les Indiens ne parlant pas l'espagnol, et
je saurais au moins, si quelque voyageur arrivait de Palenqué, ce qui
avait pu retarder ainsi mes compagnons de route. Je pouvais, au besoin,
me servir des chevaux pour retourner en arrière.

Je passai la matinée dans le bois, où je fis une trouvaille
extraordinaire, à mes yeux du moins: c'était une tortue de huit à dix
pouces de long, dont l'écaille inférieure était garnie à ses extrémités
de deux appendices à charnière qui lui permettaient de s'enfermer
hermétiquement dans sa coquille et de braver toute espèce d'ennemis.
J'éprouvai plusieurs fois la force de résistance de ces portes
naturelles et je ne pus les ouvrir. Je pensai d'abord à conserver ce
curieux animal, mais ventre affamé n'a pas d'oreilles, je le mangeai. À
midi, le bruit d'un certain nombre d'hommes traversant la rivière me fit
dresser l'oreille; nous allions donc partir, je m'élançai au-devant
d'eux, mais je ne rencontrai que deux Indiens inconnus auxquels le guide
adressa la parole. Ils venaient de Palenqué; j'appris alors que les
porteurs s'étaient enivrés, puis battus et avaient occasionné une espèce
d'émeute dans le village. Il avait fallu les arrêter et les enfermer
dans la prison, où ils avaient cuvé leur _anizado_; que, du reste, on
devait les relâcher ce jour même et que nous les verrions bientôt.

Le guide, dont les chevaux depuis deux jours ne mangeaient que du
feuillage et qui lui-même ne demandait qu'à s'en aller, échangea
quelques paroles avec les Indiens en question, me dit que ces deux
hommes, moyennant une légère rétribution, consentiraient à porter nos
couvertures et le paquet que j'avais avec moi; qu'ils nous serviraient
de guides dans la forêt et que nous devions atteindre San Pedro dans la
journée. Là, disait-il, nous trouverions des vivres en abondance et les
porteurs nous y rejoindraient le soir même. Comme on n'aime peu
généralement à retourner sur ses pas, que le village était loin et San
Pedro à une demi-journée de là, suivant le guide, j'acceptai sa
proposition; il enfourcha son cheval, prit l'autre en main et disparut.

Pour nous, munis d'un long piquet, le fusil en bandoulière et le
revolver à la ceinture, nous nous mîmes à marcher à la suite des
Indiens. La côte, d'abord assez douce, devint bientôt d'un escarpement
extraordinaire; ce n'était plus une marche, mais une escalade. Les deux
hommes semblaient infatigables, et nous avions peine à les suivre. Il
fallut bientôt quitter veste et gilet dont ils se chargèrent encore;
pour eux, nus comme la main, sauf une mince bande de coton remplaçant la
feuille de vigne, ils continuaient le pas accéléré.

Je mis d'abord un certain amour-propre à ne point me laisser dépasser,
mais il fallut bientôt parlementer; nous haletions, et Carlos n'en
pouvait plus. De temps à autre, les Indiens faisaient une halte de
quelques secondes, poussaient deux ou trois soupirs en manière de
sifflements prolongés et repartaient de plus belle. Je leur fis signe
d'aller moins vite, ils ne parurent y consentir qu'à contre-cœur.

Enfin, nous nous arrêtâmes au bord d'un torrent où notre boule de
_posole_, notre seule ressource, fort diminuée déjà, s'évanouit tout
entière. En fait de vivres, nos deux guides étaient aussi pauvres que
nous; il me parut grand de partager.

Nous montions sans cesse, il était cinq heures, et San Pedro ne
paraissait point. Estomacs vides, jambes faibles; quoique vigoureux, je
ne gravissais plus avec la même facilité les rocs et les aspérités du
sentier. Carlos se mit à gémir de plus belle, puis se coucha et refusa
d'aller plus loin; je ne pouvais l'abandonner ainsi.

--Voyons, lui dis-je, ne vois-tu pas le sommet de la montagne? nous
arrivons, courage! quelques minutes encore et tu te reposeras. Il se
relevait, essayait de nouveau, puis s'arrêtait encore. Un moment vint
où, les genoux ankylosés, la tête perdue, vraiment fou, il se roulait en
désespéré.

--Partez, disait-il, partez, laissez-moi, je veux mourir; tenez,
brûlez-moi la cervelle. Ah! maudit soit le jour où je consentis à vous
suivre. Il blasphémait comme un damné, pleurait comme un enfant, et je
ne pouvais le consoler. C'était en somme une pauvre nature.

Je dus menacer nos Indiens, pour les forcer à nous attendre. Ah!
s'écriait Carlos, si nous descendions au moins, je pourrais marcher.

Une diversion vint heureusement lui donner le temps de reprendre ses
esprits. Les Indiens, dans le parcours de la forêt, saisissaient tous
les bruits, tous les sons, et les moindres murmures de la solitude
étaient perceptibles pour eux. Ils avaient un instinct merveilleux pour
apercevoir des choses dont je ne me doutais point, et plusieurs fois
déjà, ils m'avaient montré des hoccos et des dindons sauvages qui se
glissaient sans bruit dans les hautes branches des arbres. Ils
n'auraient pas été fâchés de m'en voir abattre quelques-uns, car la
soirée s'avançait et notre souper devenait plus que problématique; mais
je leur donnai certainement une pauvre idée de mon adresse, car je
manquai à quarante pas le hocco le mieux placé du monde; il faut ajouter
que mon fusil contenait une balle et trois chevrotines.

Comme les porteurs de Palenqué avaient sur leur dos mes munitions de
bouche et de guerre, il ne me restait plus qu'un coup chargé, mon
pistolet ne devant m'être d'aucun usage à des hauteurs et à des
distances semblables. Au moment dont je parle, nous avions entendu de
grands cris sur la gauche, et les Indiens, par une pantomime expressive,
me faisaient entendre qu'il y aurait là pour nous quelque belle proie.
Nous laissâmes donc Carlos à son repos, et, nous enfonçant dans le bois,
nous nous trouvâmes, a dix minutes au delà, en présence d'une colonie de
singes hurleurs. Il y avait conciliabule apparemment: assis en rond dans
les poses les plus singulières, couchés, debout ou suspendus, il y en
avait de tout âge et de toutes conditions.

Un silence général accueillit notre approche; mais pas la moindre
velléité de fuite: des regards curieux et quelques murmures
d'improbation, ce fut tout.

En vérité, c'est encore une réputation d'esprit usurpée que celle de ces
messieurs: j'eus tout le temps de choisir ma victime. Je m'adressai à un
fort bel animal, tranquillement assis à cinquante ou soixante pieds au
dessus de ma tête et m'offrant la surface entière de ses reins charnus;
et qu'on ne me fasse point ici reproche d'attaquer mon ennemi par
derrière, je n'étais pas très-sûr de mon adresse, je songeais au souper,
et c'était le mieux placé de la bande. Je visai longtemps, la capsule
humide rata. Je me hâtai d'essuyer la cheminée et d'y replacer une
capsule de mon revolver, je n'en avais pas d'autres; je visai de nouveau
et l'animal tomba lourdement: il était mort. La balle avait traversé le
corps près du cœur, et l'une des chevrotines avait brisé la queue.

Il y eut alors une espèce de révolution dans le haut, et je crus à une
prise d'armes; un singe ventru, de grande taille, le chef de la troupe
assurément, poussa deux grondements terribles, s'agita, descendit de
vingt pieds au moins, remonta, me lançant des regards furieux. Les
Indiens, chargés des restes mortels du défunt, avaient repris la
direction du sentier; je m'élançai sur leur trace. La troupe nous suivit
un instant, passant d'un arbre à l'autre, toujours grondant, puis les
rangs s'éclaircirent, et je n'en aperçus plus qu'un seul en arrivant
près de Carlos; l'animal était accompagné de deux jeunes créatures.

Je pensai que c'était la veuve éplorée de ma victime. C'était bien elle,
en effet, la malheureuse; elle nous suivait avec ses deux enfants. Nous
étions alors sur un petit plateau qui débouchait à quelques centaines de
pas, sur le _rancho_ de Nopa, simple toit de chaume porté sur quatre
piquets, à l'usage des voyageurs attardés. La nuit approchait, il fallut
y rester.

La guenon nous avait suivis jusque-là, et s'étant arrêtée sur l'arbre le
plus voisin, elle ne quittait plus des yeux le cadavre de son époux.
Malgré cette preuve touchante de fidélité conjugale, je n'étais pas ému;
je convoitai les jeunes orphelins et je n'eus, à ma honte, que des
remords de crocodile, le regret de ne point avoir de munitions pour
m'emparer de la mère.

--Mais San Pedro, dis-je à l'Indien, San Pedro? Il me comprit et me fit
signe à son tour que San Pedro était encore au diable. Le guide de
Palenqué m'avait fait un conte bleu et ne désirait qu'une chose, se
débarrasser de nous. Enfin, nous avions des vivres et nous allions
manger. Ah! quelle excellente perspective que celle de pouvoir briser un
jeûne de vingt-quatre heures après une journée de marche!

Je me chargeai des préparatifs, laissant à un Indien le soin d'allumer
le feu. Mon singe était d'un magnifique pelage d'un rouge noir avec les
parties jaune orange: c'était un contraste par trop frappant, et je
songeai à part moi que, si je m'étais emparé de ses enfants pour en
faire des compagnons de route, il eût fallu leur imposer culotte.

Le dépouillement ne fut point aussi facile que je le pensais d'abord; il
fallut se mettre à deux pour en venir à bout. La femelle était toujours
là, témoin de ce navrant spectacle. L'opération terminée, je me hâtai
de trancher la tête de l'animal, tête par trop humaine dans sa nudité
sanglante, et dont la vue, malgré mon féroce appétit, m'eût enlevé toute
envie de goûter à ce mets original.

Le feu étant allumé, le corps fut lavé, coupé en quatre, le foie et le
cœur mis à part comme morceaux de choix, et le tout suspendu sur les
branches vertes, au-dessus de la flamme pétillante, rôtissait avec ce
petit grésillement plein de charmes que fait la graisse, tombant par
gouttes sur les charbons ardents.

Nous soupâmes aux flambeaux, car la nuit était venue; je trouvai le rôti
de bon goût, mais le sel manquant, un peu fade; mariné, le râble eût été
délicieux. Le déjeuner se composa des reliefs de la veille. La descente
commençait, et Carlos, un peu remis de ses chaudes alarmes, marchait
d'un pas plus assuré.

Ce jour-là, le sentier se peupla de troupes d'Indiens chargés, se
dirigeant vers _las playas_: nous en croisions à tout instant; à chaque
nouveau passant, je m'informais de San Pedro. L'un d'eux enfin, parlant
quelque peu l'espagnol, me répondit qu'il nous restait bien encore six
lieues à faire. Nous marchions depuis trois heures, c'était donc, avec
la course de la veille, un total approximatif de seize lieues au moins.
Une grande et belle rivière, que je ne retrouve point dans la carte de
Chiapas, nous barrait la route; un Indien nous fit passer en pirogue, et
deux heures plus tard nous apercevions les cabanes du village.

Là devait commencer une série d'épreuves que la protection toute
spéciale de la Providence me permit seule de franchir sain et sauf. San
Pedro est un village d'Indiens à moitié barbares, et vous n'y rencontrez
pas une figure indiquant le plus petit mélange de sang espagnol. Il se
compose d'une centaine de cabanes, disséminées sans ordre sur les petits
monticules d'une plaine moutonneuse; l'aspect en est pauvre, sans
charme, et d'un sauvage abâtardi; l'église me fit croire à la présence
d'un curé, mais il n'y en avait point.

Je me dirigeai vers le centre du village, comptant prendre gîte (en
payant, naturellement) dans la première case venue; mais je n'avais plus
affaire aux Indiens d'Oaxaca; dans le premier _jacal_ où je mis les
pieds, au lieu de la bienvenue que j'attendais, je ne trouvai que des
femmes qui poussèrent à ma vue des cris d'effroi et s'enfuirent
aussitôt. J'avais, il est vrai, mon fusil sur l'épaule, une grande
barbe; mais, en vérité, je ne me croyais point d'apparence si
redoutable.

Les cris de ces Indiennes avaient attiré, au dehors des cases, toute la
population féminine de l'endroit; elle m'environnait avec une curiosité
inquiète et se sauvait à mon approche. Comme nous ne parlions pas la
même langue, il était difficile de nous entendre; cependant, à
l'interrogation répétée du mot _gobernador_, gouverneur (car l'alcade
s'appelle gouverneur dans cette partie de la montagne), l'une de ces
femmes, plus courageuse que les autres m'indiqua sur la droite une
cabane de grande apparence, et je m'y dirigeai, suivi de Carlos.

J'entrai; trois jeunes filles, nues jusqu'à la ceinture, écrasaient le
maïs sur des _metates_ (pièces de granit taillées en creux), tandis
qu'une vieille femme, aux seins pendants, remuait, au moyen d'une
cuiller de bois, un pot fumant, dont les exhalaisons graisseuses sinon
délicates, ne laissaient pas que de chatouiller mon odorat. Deux gamins,
de dix à douze ans, en nature, complétaient le tableau.

Je produisis moins d'effet dans la demeure du chef que dans les
précédentes cabanes; cependant les jeunes filles suspendirent leurs
travaux, et la gouvernante, sa cuiller à la main, fit mine de me barrer
le passage, m'adressant dans son idiome une foule de questions inutiles.
J'entrai néanmoins, et me servant de cette pantomime à l'usage de tous
les peuples, qui consiste à faire agir en va-et-vient l'index devant la
bouche ouverte; je lui lis comprendre que j'avais faim et que je
désirais qu'elle me servit, le plus tôt possible, quelque peu du fricot
qui mijotait dans sa marmite.

J'appuyai la démonstration de la vue d'une pièce blanche, l'assurant par
là de la pureté de mes intentions.

Mais elle me répondit par un geste négatif des plus formels, insinuant
qu'elle n'avait rien à m'offrir et que j'allasse voir ailleurs.

--Diable, dis-je à Carlos, nous ne sommes point précisément ici chez des
montagnards écossais. Carlos ne comprit pas.

Je voulus reprendre le fil de la négociation interrompue; peine inutile,
la vieille ne voulut rien entendre.

Comme je n'avais à espérer meilleur accueil nulle part, et qu'en somme
j'étais dans la place, je résolus de ne point faire retraite devant le
mauvais vouloir de la vieille.

Quant aux vivres, un coq blanc se pavanait dans la cour au milieu de ses
poules, et soit préméditation de ma part, soit mauvaise chance de la
sienne, il tomba le premier sous ma main; je lui tordis immédiatement le
cou. Toute la famille avait jeté des cris à ameuter le village, je n'en
avais pas moins continué ma poursuite, couronnée, comme on le voit, d'un
plein succès.

Je présentai donc le coq à la gouvernante, la priant de le préparer: je
lui remis deux réaux dans la main, comme prix du bipède, et m'allai
coucher sur un banc. Carlos ronflait déjà.

Quelques instants après, l'Indienne m'apportait le coq parfaitement
plumé, mais cru et non vidé; et qu'on n'aille pas croire que je charge
les choses, je raconte un fait. L'aimable gouvernante me prenait pour un
sauvage; la créature civilisée, c'était elle; je représentais à ses yeux
la barbarie. Je lui pris donc le poulet des mains le plus
respectueusement que je pus, et j'allai l'enfoncer moi-même dans le
liquide bouillant de son pot au feu.

Le coq était dévoré depuis longtemps et je dormais, étendu sur mes
couvertures, quand on me réveilla brusquement. Deux Indiens se
trouvaient devant moi; c'étaient les premiers que j'eusse aperçus depuis
mon entrée dans le village; ils vont à leur _milpa_ dans la journée et
ne rentrent que le soir.

Ils avaient des figures hostiles et me firent comprendre qu'il fallait
absolument vider la place où je n'avais aucun droit; d'autres Indiens
s'étaient joints aux premiers: toutes ces physionomies étaient
menaçantes, je cédai prudemment. L'un d'eux me conduisit au _cabildo_,
déjà rempli d'une foule d'Indiens de toutes les parties de la _sierra_,
descendant à _las playas_ ou remontant à leurs villages; mais des gens
de Palenqué, pas de nouvelles.

Il y avait fort heureusement parmi ces hommes un métis de Chilon,
parlant très-bien l'espagnol, auquel je contai ma pitoyable histoire; je
le priai donc, s'il connaissait quelqu'un dans le village, de vouloir
bien me recommander à lui, de façon que, si je devais longtemps encore
attendre mes bagages, je pusse au moins me procurer le nécessaire sans
avoir recours à la violence et sans m'exposer à des accidents fâcheux.
Il arrangea l'affaire avec un bon vieux ménage qui, matin et soir,
m'envoyait des vivres; il me promit, en outre, de hâter l'arrivée de
mes porteurs s'il les rencontrait sur sa route. Je le remerciai; il
partit.

La nuit que je passai dans cet infâme _cabildo_ fut une des plus
terribles que puisse retracer ma mémoire. Tous ces Indiens, nus ou en
chemise, répandaient dans l'atmosphère une odeur _sui generis_ qui
soulevait le cœur: sales comme des peignes, ils avaient importé de leur
village dans ce cloaque des échantillons de tous les parasites connus,
et toute la vermine du globe semblait s'être donné rendez-vous dans
cette infecte maison commune.

Je ne pouvais sortir, il pleuvait à torrent.

Enveloppé dans ma couverture, au milieu d'une poussière vivante, je
croyais littéralement sentir mon corps se mouvoir et changer de place.
Je ne pus fermer l'œil.

Trois nuits encore j'endurai ce supplice et la mauvaise volonté des
habitants; je me rappelle qu'un jour je fus obligé de mettre mon
revolver en avant pour me procurer un peu d'eau que me refusait un
Indien.

Le troisième jour, j'eus une immense joie; mes Indiens arrivèrent, ils
portaient la tête basse, comme des coupables, et l'un deux me montrait
piteusement une large coupure à la jambe, conséquence de l'orgie et de
la lutte qui l'avait suivie. Ne pouvant communiquer avec eux que par
gestes, tout reproche devenait impossible; je me trouvais d'ailleurs
trop heureux de pouvoir changer de linge et dormir dans un hamac,
au-dessus de la pourriture où j'avais croupi trois jours.

J'avais sérieusement craint quelque hostilité des habitants du village;
j'avais maintenant de la poudre et du plomb sous la main, j'étais
rassuré: de plus, nous partions à cinq heures du matin, tout était pour
le mieux dans le meilleur des mondes.

Je dormis donc comme un loir, et quand je m'éveillai, il faisait grand
jour. Mon premier regard fut pour mes Indiens et je ne les aperçus pas.
Mes bagages étaient bien là, symétriquement rangés, tels que je les
avais vus la veille; seulement les lanières d'écorce qui servent à les
fixer sur le dos des porteurs avaient disparu.--Mes hommes sont dehors,
pensai-je; ils ont voulu respecter mon sommeil. Néanmoins le soupçon me
heurta comme un glaive; suivi de Carlos, je me précipitai au dehors:
personne des nôtres; j'envoyai Carlos s'informer au village, je ne
pouvais croire, après tant de misères déjà subies, à la lâcheté d'un tel
abandon.

Cependant la moitié des Indiens du _cabildo_ avait déjà disparu,
d'autres, se préparant au départ, avalaient à la hâte quelques
tortilles, suivies d'un coup de _pozole_, d'autres chargeaient et se
mettaient en route. Quand Carlos revint, j'étais seul: il n'y avait plus
d'illusion possible, les Indiens s'étaient dérobés pendant la nuit.

Cela sentait la conspiration d'une lieue, et mon parti fut bientôt pris.
Je laissai Carlos se désolant, à la garde de mes bagages, et muni de mon
fusil et du revolver nouvellement chargés, j'allai parcourir le village,
à la recherche de nouveaux porteurs.

Partout je n'éprouvai que des refus; l'argent à la main, j'offris
jusqu'à dix fois la valeur des services que je réclamais; je n'obtins
que des regards de haine ou des sourires de défi. Résolu de partir
envers et contre tous, je me rendis chez le vieil Indien qui, seul,
m'avait montré quelques sympathies, et l'emmenant au _cabildo_, je lui
fis comprendre qu'il eût à prendre soin de mes bagages, et sur l'heure,
lui, Carlos et moi, nous les transportâmes dans son _jacal_.

Cela fait, je mis de côté ce que je pensais utile ou nécessaire pour une
marche de trois jours, à savoir: nos couvertures, deux manteaux de
gutta-percha pour l'orage, et devant servir de tente au besoin, une
boule de _posole_ que la vieille Indienne m'apporta, deux livres de
jambon cru qui m'était resté de mes provisions avariées, des balles, de
la poudre, ma hache et divers ustensiles, etc., le tout devant former
deux fardeaux, l'un pour Carlos et l'autre pour moi.

J'avais pris la charge la plus lourde, cinquante livres environ, car je
m'étais habitué depuis trois jours à n'être que le serviteur de mon
domestique, et longtemps encore je devais continuer ce joli rôle.

Ces apprêts terminés, je hissai le tout sur mes épaules, comme un sac de
soldat, au moyen de bandes d'écorce, et dans cet attirail à la Robinson
qui devait être du plus haut comique s'il n'avait été des plus
lamentables, j'enfilai, guidé par le vieux, le sentier de _Tumbala_. À
la lisière de la forêt, l'Indien me montra le petit chemin s'enfonçant
dans le bois, eut l'air de me souhaiter un bon voyage, et nous laissa
seuls.

J'ignore si ses compatriotes du village avaient dessein de m'attaquer en
route, en tout cas j'étais bien décidé à brûler la cervelle au premier
qui se présenterait. J'avais huit coups à tirer, ce qui constituait une
force respectable.

Il s'agissait d'atteindre _Tumbala_. Je regardais Tumbala comme le terme
de mes misères. J'avais une lettre pour le _padre_ du lieu; il me savait
en route et devait m'attendre.

Mes premiers pas dans cette nouvelle carrière furent chancelants, je
l'avoue; les lanières d'écorce me fatiguaient étrangement les épaules,
et si j'avais eu quelques difficultés à gravir sans fardeau les
premières pentes de la _sierra_, ce n'était que roses auprès de ce qui
me restait à faire. Quant à Carlos, je n'en parle pas, il geignait plus
que mon mulet des montagnes d'Oaxaca, et ses soupirs lamentables lui
eussent à plus juste titre mérité le surnom de _pujador_, soupireur.

Malgré l'ombre épaisse et l'humidité de la forêt, la chaleur me semblait
suffocante, et nous n'avancions qu'avec des peines inouïes.

Chaque cinq minutes nous faisions halte, je déchargeais mon sac et
reprenais haleine.

Cependant le sentier devenait de plus en plus rapide, et le frottement
du pantalon à l'endroit du genou, menaçait de paralyser l'articulation:
je le coupai donc à la hauteur des cuisses et j'en éprouvai un immense
soulagement. Toute innovation en appelle une autre: je quittai veste,
pantalon, chemise, que je pendis à ma ceinture, et je me trouvai tout à
fait à l'aise. Carlos ne m'imita point, il craignait de s'enrhumer. Ah!
le charmant serviteur que j'avais là!

Je ris d'abord comme un fou de ma métamorphose, et dans cet étrange
appareil, la hache et le pistolet au côté, le fusil en bandoulière, le
bâton à la main et la poitrine à moitié couverte par une barbe de deux
ans, je devais être fait à peindre; la nuit de bon sommeil que je venais
de passer m'avait rendu quelque vigueur, et de temps en temps nous
trouvions de l'eau pour nous désaltérer.

Comme la position n'était point si mauvaise, le déjeuner de jambon cru
arrosé de _posole_, au bord du torrent, fut même assez gai, et Carlos,
qui m'avait encore repassé quelques bibelots de son paquet, commençait à
en prendre son parti. Vers les huit heures nous nous arrêtâmes; il eût
été difficile d'aller plus loin; nous étions parvenus à de grandes
hauteurs, il s'agissait donc de trouver de l'eau et d'établir notre
campement. J'obliquai sur la droite; à cinq minutes au plus, je
rencontrai une source, la place était bonne, et j'eus bientôt fait de
nettoyer les broussailles qui garnissaient le sol au-dessous des grands
arbres.

Le bois mort ne manque pas et j'en fis une provision à pouvoir
entretenir un feu de joie toute la nuit. À l'aide de ma hache, je
plantai des piquets formant palissade; en quelques instants, j'eus la
carcasse d'une petite tente, que je recouvris d'un manteau de gutta;
l'autre, étendu par-dessous, nous permettait de braver l'humidité.

J'avais orienté la tente contre le vent, et garni les côtés de feuilles
et de branchages; aussi, lorsque l'orage de tous les jours arriva, le
feu flambait c'était un plaisir, et nous pouvions défier les
intempéries.

La nuit venue, nous devions faire alternativement, Carlos et moi, une
veillée de deux heures; on entendait au loin la voix des jaguars, et
c'est toujours un voisinage désagréable.

La nuit se passa sans encombre; je dormis peu, mais on pouvait
s'attendre à plus mal. À l'aube j'entendis retentir les chants d'un coq;
il y avait donc des habitations auprès de nous. Je ne cherchai pas à
découvrir la cabane, je n'avais d'ailleurs rien à demander; il nous
restait encore un peu de _posole_, et je pouvais bien, en tout cas, tuer
un singe, une dinde sauvage ou quelque autre gibier. D'ailleurs, à mon
appréciation, nous devions arriver à Tumbala sur les midi. Déplorable
erreur! nous n'avions fait, avec nos haltes perpétuelles, que fort peu
de chemin. Midi vint, deux heures, et, nos provisions épuisées, le bois
désert, ne nous faisait plus espérer qu'une nuit semblable à la
précédente, moins le souper qui l'avait rendue supportable.

À chaque pas en avant, nos haltes se répétaient plus longues; je sentais
avec terreur que l'énergie baissait et que le courage allait
m'abandonner; j'eus une défaillance de cœur, elle ne dura point
heureusement. Ah! si ma mère me rencontrait! disais-je, et me reportant
à la patrie lointaine, j'ambitionnais le sort des plus infinies et des
plus pauvres; ils boivent au moins, ils mangent, ils causent, et les
fatigues de leurs travaux s'évanouissent au milieu des compensations de
toutes sortes que prodigue la vie civilisée.

Il faut avoir souffert un long temps de la privation de ces choses, que
dans le monde on traite de satisfactions grossières, pour comprendre
tout le prix qui s'attache à leur jouissance, et quelle gloutonnerie se
développe chez l'homme le plus maître de lui, à la pensée d'un morceau
de viande et d'une simple bouteille de vin.

Alors, mon ambition n'allait pas jusque-là; un morceau de pain m'eût
semblé pitance merveilleuse, et je jurai bien de ne plus quitter la
France, si Dieu me permettait jamais de la revoir. Vain serment, que
bien des voyageurs ont dû faire comme moi, s'ils ont traversé les mêmes
épreuves. Cependant la forêt était d'une grandeur merveilleuse, nous
entrions dans la zone des fougères arborescentes, et je m'extasiais
devant les tiges élancées de ces magnifiques arbustes. Rien ne peut
donner l'idée de leur gracieuse élégance, et dans la famille des
palmiers, on ne trouve rien à lui comparer; le cocotier est lourd et
gauche auprès de la grande fougère, et la couronne de petites feuilles
du dattier n'est plus qu'un ornement écourté près de son magnifique
diadème. Le tronc de l'une devait s'élever à quarante pieds, ses
feuilles gigantesques en mesuraient au moins quinze, et la tige n'avait
pas six pouces de diamètre.

Les plantes parasites s'étalaient en couches épaisses sur l'écorce des
arbres, et la famille des orchidées émaillait de ses fleurs rouges,
bleues et blanches, la verdure de ce parterre aérien. D'immenses
colonies de fourmis _arrieras_ croisaient le sentier qu'elles couvraient
sur une largeur de plusieurs mètres, toutes chargées de découpures de
feuilles, qu'elles portent en l'air comme une voile, ce qui les faisait
ressembler à une bande de verdure animée. À la vue de tant de choses
belles et nouvelles pour moi, j'oubliais la fatigue et la faim, qui
reprenaient bien vite leurs droits.

Vers le soir, je fis la rencontre d'un Indien; j'en avais croisé
d'autres dans la journée, me bornant à leur demander Tumbala, que tous
m'avaient indiqué dans la même direction. Celui-ci portait sur son dos
une assez grosse boule de pâte de maïs; il consentit à m'en céder une
partie pour une pièce d'argent. C'était une réserve pour la nuit.

Je campai, comme la veille, dans un fourré, et tout alla bien d'abord;
mais l'orage, d'une violence extraordinaire, se changea en véritable
tempête. L'eau envahit notre fragile abri, et j'avais toutes les peines
du monde à tenir allumé le feu qui nous gardait. Les arbres s'abattaient
autour de nous avec un bruit épouvantable, et des gémissements de bêtes
fauves se mêlaient à la voix de l'orage; ce fut une nuit terrible. Sur
les onze heures, la pluie s'arrêta; mais le bois, mouillé, charbonnait
sans jeter de flamme: nous étions dans la plus affreuse obscurité, je
grelottais sous ma couverture trempée; pour comble, les rauques soupirs
d'un jaguar se rapprochaient insensiblement. Je priai Carlos de souffler
le feu à son tour; il était tombé dans un affaiblissement complet et ne
me répondit que par un gémissement de désespoir. Le tigre avait fini par
se rapprocher et se tenait à dix pas dans les broussailles qui nous
entouraient; ses cris gutturaux se répétaient par intervalles de cinq
minutes et m'empêchaient de songer au repos; le fusil à la main,
soufflant le feu dont les lueurs mouraient, je m'efforçais de découvrir
l'endroit exact où se tenait mon ennemi; ce fut en vain; l'ombre
épaisse, ces fourrés impénétrables masquaient sa présence, et je ne pus
que tirer au jugé les six coups de mon revolver, sans pour cela lui
faire abandonner la place.

Il nous tint bloqués jusqu'à quatre heures du matin, et j'avais passé
cette affreuse nuit sans fermer l'œil, soufflant mon feu, grelottant de
froid. Il était temps que Tumbala se présentât, et je ne crois pas que
j'eusse pu braver encore deux jours de privations et de fatigues
semblables; nous y arrivâmes à dix heures. J'avais mis trois jours à
faire quatorze lieues.



XV

SAN CRISTOBAL

     Tumbala.--Le curé.--La chasse aux
     dindes.--Jajalun.--Chilon.--Citala.--Le dominicain et son
     ami.--Mœurs indiennes.--Ouikatepec.--Cankuk.--Les Indiens
     porteurs.--Ténéjapa.--San Cristobal.--Hospitalité de M.
     Bordwin.--Les mœurs.--Les églises.--Le psalterion.--Le
     gouvernement.--Ruines aux environs de Comitan.


En l'absence du curé, à la vue de nos visages terreux et de nos
vêtements souillés de fange, la gouvernante du presbytère refusait de
nous recevoir. Je lui fis part de l'abandon des Indiens et des
événements qui en avaient été la suite, et lui présentai la lettre à
l'adresse de son maître; il se trouvait en promenade aux environs, on
l'envoya chercher aussitôt. Du haut de la galerie de sa maison, je le
vis venir: c'était un jeune homme de trente ans au plus, en redingote
noire et en chapeau de feutre; sa figure était avenante et sympathique:
je m'empressai au-devant de lui, et, m'ayant donné la main:

--_Hombre!_ s'écria-t-il, ah! mon ami, comme vous voilà fait!

Je le mis au courant de mes infortunes, ce qui lui fit pousser des
exclamations de pitié.

--Ah! les misérables, fit-il, parlant des Indiens qui s'étaient enfuis;
avez-vous leurs noms?--Je lui en donnai la liste.--Justice pour tous, me
dit-il, chacun aura son affaire; mais les drôles sont capables de ne pas
revenir au village avant deux mois d'ici.

Je confiai au _padre_ que je mourais de faim.

--Venez, nous allons prendre un bol de _caldo_ (bouillon) en attendant
le dîner qui ne peut tarder.

J'avalai le bol de bouillon d'un trait, formant tout bas le vœu que la
cuisinière se hâtât de servir.

Je n'avais pas oublié mes bagages, laissés au soin du vieux de San
Pedro. Le _padre_ fit venir le gouverneur et lui demanda six hommes sur
l'heure. Ils arrivèrent, le curé les paya, leur donnant, au sujet de mon
matériel, les indications voulues, avec ordre de revenir immédiatement.

Mon hôte alors s'informa de mes travaux, de mon voyage, et surtout des
choses du vieux monde. Cependant la table avait été dressée, et ce fut
au milieu d'une causerie pleine de charmes que je me livrai aux
jouissances d'un dîner, à la somptuosité duquel je n'étais plus habitué;
le _padre_ vivait bien, et je notai entre autres une dinde sauvage à la
chair noirâtre, d'un fumet délicieux; une bouteille de xérès arrosa le
tout, et nous terminâmes par quelques _copitas de Comiteco_ (eau-de-vie
de Comitan). Mais j'étais si faible, que la liqueur du padre, que
j'aurais supportée sans fatigue en tout autre cas, me grisa comme un
enfant: il était deux heures environ; j'allai m'étendre sur une peau de
bœuf tendue en lit de camp, et je ne m'éveillai que le lendemain à midi.

Toute trace de fatigue avait disparu, je me sentais frais et dispos,
prêt à recommencer. Le cher curé m'avait prêté l'une de ses culottes, en
attendant que mes malles arrivassent. Je pus donc l'accompagner dans une
promenade au milieu de son village.

Les villages indiens se ressemblent tous, et Tumbala n'a rien qui le
distingue.

Élevé sur l'un des points culminants de la _sierra Madre_, l'œil domine,
du haut de ses rochers, une vaste étendue de forêts. Les deux cents
cabanes disséminées sur le plateau ne donnent aucune idée de
l'importance du village, dont la population s'élève de dix à douze mille
habitants; mais, vivant pour la plupart dans les bois, ils ne viennent
que rarement au village. Souvent, me disait le _padre_, je suis trois et
quatre mois sans revoir quelques-uns de mes administrés.

Cette existence sauvage entretient chez ces hommes une vie insouciante
et libre, affranchie des liens que leur imposent la présence des blancs.

Indépendants de fait, ils ne reconnaissent le gouvernement de l'État que
par une taxe d'un réal par tête et par mois, ce qui donne un total de
sept francs cinquante centimes par année. Aussi les revenus de la
province de Chiapas sont-ils fort modiques et ne dépassent point, malgré
l'étendue du territoire, la somme de soixante mille piastres, trois cent
mille francs.

Les seules autorités du village sont le gouverneur, chargé de la
collection des taxes; c'est d'habitude un Indien de la commune, nommé
par élection, et dont le pouvoir, tout fictif, consiste à recevoir les
ordres du curé; puis le curé: à lui reviennent tous les pouvoirs, il est
prêtre, roi, maître absolu. Non pas qu'il en abuse, car son influence
est la seule efficace et peut seule balancer les penchants intraitables
de ses sauvages subordonnés. Tous ne s'adressent à lui qu'avec le plus
profond respect; ses paroles sont des oracles et ses arrêts ont force de
loi. Il punit ou récompense, et le châtiment qu'il applique est accepté
sans murmure. La prison et la bastonnade sont les seules applications de
la loi pénale; elle est simple et primitive, mais suffit à tous les
délits; le nombre des coups varie de douze à cent cinquante, ce qui peut
bien entraîner mort d'homme.

Une chose remarquable entre toutes, c'est de voir le système de la
réhabilitation établi chez ces peuplades. Il ne peut entrer dans les
idées de ces natures primitives qu'un homme puni soit un homme coupable.
Tout châtiment lave la faute. Quoi de plus logique, en effet; le forfait
commis, la loi purgée, la société déclare l'individu quitte envers elle
comme envers la loi, et le reçoit dans son sein sur le pied de l'égalité
la plus complète; ce privilège s'étend aux fautes les plus graves.

Il arrive souvent qu'un coupable, jugeant sa faute au-dessus du
châtiment appliqué, réclame, pour la satisfaction de sa conscience, un
supplément de peine, chose toujours accordée; d'autres fois, il lui
arrive de demander tant en plus pour une faute à venir; cela rappelle
quelque peu le temps de la vente des indulgences, et l'histoire de ce
voleur émérite achetant d'un moine chargé d'or le pardon de ces fautes
passées et de ses forfaits à venir, tuant le moine une fois l'indulgence
accordée, puis s'emparant du trésor.

Pendant mon séjour à Tumbala, je vis une mère demander justice contre
son fils, qui, disait-elle, lui avait manqué de respect.

Le fils, grand gaillard de vingt-cinq ans, la suivait en riant; tous
deux étaient ivres. Le curé fit à la mère quelques remontrances, elle ne
voulut rien entendre, elle criait justice et réclamait douze coups de
bâton; c'était son chiffre, elle n'en voulait pas démordre. Le grand
garçon riait toujours.--Baste, dit-il au curé, _señor padre_, donnez-les
moi; ça ne les vaut pas, je le sais bien, mais c'est ma mère et ça lui
fera plaisir. Il reçut les douze coups, faiblement appliqués à la
vérité, puis mère et fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et
durent aller boire en l'honneur d'une si belle réconciliation. Deux
frères, dans un autre cas, préférèrent douze coups de fouet au déplaisir
de se réconcilier.

L'ivresse est de coutume au village; l'on ne voyait qu'Indiens en
goguette et l'on n'entendait que le bruit du tambour et des chansons. Je
soupçonnai fort les habitants de ne quitter leurs habitations des bois
que dans la louable intention de venir se rafraîchir au village, qu'ils
abandonnaient, une fois leurs finances épuisées.

En fait d'espèces cependant, ils sont pauvres et n'exportant rien, ne
vendant rien, ils ne possèdent d'autre numéraire que l'argent gagné dans
les transports qu'ils font pour les blancs des communes plus rapprochées
de San Cristobal. Il faut même ajouter que la plus grande partie de ce
salaire revient au _padre_ par les mille et une ventouses de l'Église.
C'est: un mariage, 100 à 125 fr.; un baptême, 25 fr.; un enterrement, 25
fr.; une confession, tant; une messe, tant; le droit d'étole, tant,
etc., etc., de façon que la cure de Tumbala rapportait quelque chose
comme 25,000 fr. par an. Le curé en expédie la moitié à l'évêque de
Chiapas et garde l'autre. Cela n'empêche pas les prestations en nature;
chaque jour tant de poules, tant de mesures de maïs, tant de mesures de
haricots; au premier appel du _padre_, l'Indien accourt et répare la
maison; vous les voyez alors groupés comme les abeilles d'une ruche,
travaillant au tambour et, pour ainsi dire, en mesure; ils soignent les
chevaux, s'envolent au loin, porteurs d'une missive, et reviennent
heureux, leurs commissions remplies. Si le curé voyage, une troupe
nombreuse s'élance en avant pour préparer la route, la rétablir, en
aplanir les difficultés; et si le cheval ne peut suivre son maître,
c'est à qui échoiera l'honneur de porter le saint homme.

En vérité, cela est touchant et fort beau, surtout quand cela s'adresse
à des hommes de cœur comme ceux que j'eus le bonheur de rencontrer dans
ces montagnes, et le gouvernement de Chiapas pourrait utiliser plus
grandement encore une si noble influence.

En toute circonstance, l'Indien consultera le _padre_, ivresse à part,
cas auquel celui-ci ne peut rien; il exerce son influence dans tous les
détails de la vie de ce grand enfant; quelques-uns semblent croire à sa
toute-puissance.

La seconde nuit que je passai dans le presbytère, il y eut un orage
assez violent, la foudre tomba deux fois au milieu du village et consuma
au ras du sol la cabane d'un habitant. Celui-ci, probablement en partie
fine dans une case des alentours, ignorait son malheur, et lorsqu'il
revint, en chancelant au logis, il chercha d'abord, mais vainement, sa
cabane, ne pouvant en croire ses yeux; il finit par en retrouver la
place et s'assit, se désolant, au milieu des cendres de la masure; puis
une idée lui vint, le _padre_! Il arriva et se prosternant:

--Ah! _padrecito_, ma maison a disparu, la foudre l'a brûlée; ayant
l'air de lui dire: faites, oh! _padre_, qu'elle soit rebâtie et elle le
sera.

--Eh! mon pauvre ami, répondit le curé, si tu t'étais moins enivré,
peut-être l'aurais-tu préservée de ruine. Va, travaille et
reconstruis-la toi-même. Ces incendies sont peu de chose; avec l'aide
des amis, deux ou trois jours suffisent à l'érection d'une nouvelle
hutte.

Le curé avait à son service un jeune métis qui se chargeait de fournir à
la table de son maître les savoureux gibiers de la montagne; je le
suivis un matin, et notre chasse s'ouvrit au sortir du village. Comme
les pentes sont toujours et partout d'une prodigieuse rapidité, nous
passâmes en peu d'instants de la froide atmosphère du petit plateau à la
brûlante température des vallées: quand je dis vallée, c'est une simple
épithète pour désigner le fond des gorges. On ne peut appeler ce chaos
de pics et de précipices, de descentes et de montées perpétuelles chaîne
de montagne, et les vallées n'existent que près des grands cours d'eau.

Nous étions en pleine forêt et souvent nous nous trouvions en présence
de ces habitations isolées où l'Indien vit en vrai sauvage, en compagnie
de sa femme, de ses poules et de ses chiens. Plusieurs fois déjà, nous
avions rencontré des compagnies de dindes et nous en avions deux sur nos
épaules; nous ne vîmes point de hoccos, ils habitent plus bas et plus
près de la Terre Chaude; mais il y avait une si grande quantité de
dindes et si familières, que mon fusil rata six fois sur l'une d'elles
sans qu'elle partît pour cela, me donnant le loisir de déboucher mes
cheminées, de replacer d'autres capsules et de l'abattre au septième
coup. Le _zaraguato_, le singe hurleur, ne vient pas non plus jusqu'à
ces hauteurs; il est remplacé par un confrère de même taille, à queue
prenante, mais beaucoup plus léger et d'une défiance extraordinaire. On
l'appelle _tucha_: ceux-ci, d'habitude, vont par couple et chaque fois
que j'en aperçus, ils étaient deux. Ce jour-là, nous en rencontrâmes une
paire; il fallut, pour ainsi dire, les tirer au vol. J'abattis la
femelle; quant au mâle, loin d'imiter la touchante sollicitude de celle
qui, si longtemps, avait suivi le corps de son époux, il abandonna sa
femme entre nos mains et disparut comme une flèche. Ceci me fit faire
d'étranges réflexions à l'égard des hommes. Mais nous étions plus que
chargés, nous avions cinq dindes; mon compagnon en avait tué trois pour
sa part et moi deux, mais la _tucha_ que j'avais abattue rétablissait
l'égalité. J'eusse passé une charmante journée sans l'ascension nouvelle
qu'il fallait recommencer pour atteindre le village.

Je trouvai mes bagages arrivés, aucun ne manquait à l'appel, et comme
rien ne me retenait plus à Tumbala, je pris, le lendemain, congé du
brave curé, bien muni de vivres et chargé de lettres d'introduction pour
les _padres_ de la route. Je me dirigeai sur Jajalun. La course se
faisait à pied, mais au delà, je devais trouver des chevaux.

Une descente de quatre lieues nous conduisit au bord d'un torrent large,
profond et rapide; le _padre_ m'avait averti qu'une fois la saison des
pluies avancée, on ne pouvait plus le franchir: c'était donc une
perspective de trois mois d'isolement dans la montagne; mais il n'en fut
rien heureusement, il commençait à peine à déborder.

Un Indien, muni d'une perche, nous passa ballot par ballot, homme par
homme, sur trois petites pièces de bois brut, formant radeau; il fallait
s'accroupir sur ce fragile esquif, sous peine de le voir chavirer, et
l'on n'arrivait à l'autre bord qu'avec une déviation de cent mètres au
moins.

Jajalun est un village appartenant au versant du Pacifique; il doit
occuper le milieu de la chaîne des Cordillères; aussi, quoique beaucoup
moins élevé que Tumbala, les collines sont meublées de sapins et de
conifères. Les productions ne varient point, c'est toujours le maïs, le
frijol, et l'on ne rencontre la canne et le tabac qu'en arrivant à
Ouikatepec. On y parle l'espagnol, et plusieurs familles de métis y
possèdent des maisons à murailles de terre, blanchies à la chaux. Les
mœurs y sont autres que dans les villages que nous avions laissés
derrière nous, et rappellent la vie des plateaux du haut Mexique. Les
tapirs sont communs dans les forêts et sur le bord des torrents; les
Indiens les nomment _ante burros_.

Le curé nous reçut, le sourire aux lèvres, la coupe à la main, et se
montra, comme celui de Tumbala, plein d'obligeance et de généreuse
amitié. Le préfet voulut voir nos papiers, formalité que nécessitait
l'état agité des populations, où des Espagnols s'étaient glissés,
soufflant la révolte. Il fallut encore se résigner à faire l'étape
suivante à pied, impossible de se procurer des chevaux; mais, à Chilon,
je devais assurément en trouver.

Le chemin, du reste, était plan et facile, comparé à celui que nous
avions parcouru; la route fut donc des plus gaies, et Carlos se permit
une romance espagnole en signe de joie: le courage lui revenait, alors
qu'il n'en fallait plus.

Nous arrivâmes de Chilon à Citala, sur le dos de deux braves bêtes qui
nous déposèrent, frais et dispos, à la cure d'un dominicain chargé de
l'administration de l'église.

Mon nouvel hôte séduisait de prime abord, par des manières d'une douceur
et d'une distinction remarquables; sa causerie indiquait de
l'instruction et beaucoup de lecture. Il n'était point ignorant des
choses de l'Europe et, s'il n'était pas très au courant de la politique
actuelle, il connaissait du moins l'histoire; mais le caractère qu'il
avait étudié, l'homme qu'il admirait par-dessus tout, était le premier
empereur. Il s'étendait avec complaisance sur les hauts faits de ce
héros, et ne connaissait rien d'admirable comme cette épopée du XIXe
siècle.

Il avait porté, dans l'appréciation des réformes religieuses, un esprit
d'investigation qui peut-être lui eût valu de son évêque un léger
soupçon d'hérésie. En somme, il était au-dessus des siens de toute la
hauteur de l'homme instruit qui domine l'ignorance. Plusieurs fois il
m'interrogea sur les grandes qualités du nouveau souverain qui nous
gouverne, et je l'édifiai de mon mieux. Je passai près de cet homme
d'élite une journée délicieuse, cherchant en vain comment je pourrais
lui prouver ma reconnaissance. D'une nature impressionnable, tendre et
communicative, il souffrait cruellement de l'espèce d'exil où sa santé
dépérissait, où se consumaient dans l'isolement les plus beaux jours de
sa jeunesse: je pensai combien il fallait de mérite, d'abnégation et de
dévouement à tous ces jeunes prêtres, pour sacrifier ainsi leur vie à la
tâche ingrate qu'ils s'efforçaient de remplir.

Auprès du curé de Citala j'entrai plus avant dans les mœurs indiennes,
et je pus me convaincre de l'influence qu'avait la religion sur des
esprits barbares, à peine dégrossis. Le dominicain était au
confessionnal, et, me trouvant dans l'église, je le vis avec surprise
confesser deux personnes à la fois; chacun des pénitents parlait assez
haut pour que je l'entendisse, seulement je ne comprenais point; mais
quiconque d'entre eux se fût trouvé là, ils n'auraient en rien modifié
leur voix.--Il m'arrive assez souvent, me disait le prêtre au sortir de
son tribunal, il m'arrive assez souvent de confesser le mari et la
femme, et comme mes administrés sont, ainsi que toutes personnes au
monde, tributaires de l'inconstance humaine, femmes et maris avouent
leurs fautes, où amants et maîtresses jouent un grand rôle. Les deux
coupables se lancent bien quelques regards furibonds, au travers de mon
grillage de bois; mais absolvant l'un et l'autre sur leur promesse de
mieux faire, sans leur épargner une pénitence toujours exactement
remplie, les deux époux, réconciliés avant d'avoir vu la paix du ménage
troublée, regagnent ensemble leur cabane. La confession s'est faite
devant Dieu, Dieu a pardonné, tout est bien: mais si l'Indien surprenait
sa femme ou qu'il fût instruit de sa faute d'une autre manière, il la
tuerait.

C'est encore une conséquence du système de la réhabilitation. Ne partez
pas encore, me disait le dominicain, je vais procéder demain au mariage
en masse de plus de vingt jeunes couples; cela m'évite, ainsi qu'à eux,
une perte de temps, et puis au lieu de vingt orgies, nous n'en avons
qu'une: c'est de la moralité.

Je m'aperçus que les Indiens de Citala regardaient leur pasteur avec
plus de respect que les Indiens des précédents villages; ils
reconnaissaient en quelque sorte sa valeur, et c'était, en tout cas, un
témoignage de reconnaissance pour les soins qu'il prenait d'eux; chaque
soir ils venaient en longue file, les jeunes filles en tête, baiser ses
mains et lui demander sa bénédiction; les étrangers présents doivent
accorder la même faveur et je m'empressai de le faire. J'avais donc
passé en revue tout le personnel de Citala, et je n'avais point été
séduit par les beautés de l'endroit; le _padre_, qui m'observait, me dit
alors: «Avouez qu'il est facile de résister à la tentation.» Je
m'inclinai; mais sans doute mon hôte faisait exception à la règle, car
la gouvernante, est bien de la plus haute antiquité.

La route se poursuit montueuse et difficile jusqu'à Cankuk. Un ami du
dominicain, en visite à la cure, me voulut prêter ses deux chevaux, de
sorte que nous fîmes la traversée sans fatigue. À Cankuk, plus de
chevaux; mais le _padre_ du lieu, toujours aimable et charmant, mit à ma
disposition quatre Indiens qui, meublés d'une chaise, devaient nous
porter à Ténéjapa, c'est-à-dire fournir une carrière de neuf lieues
moyennant, je crois, 6 réaux par homme: l'Indien libre relayait son
camarade fatigué. C'est un moyen de locomotion fort usité dans la
montagne et qui n'a rien de bien attrayant; on éprouve, à monter sur
cette bêle humaine un sentiment désagréable, où se mêle un profond
dégoût pour l'humiliation qu'on impose à l'être de même nature que vous
et qui vous porte, ainsi qu'un âne, sur son bât.

Mais le malheureux a si peu conscience de sa dégradation, qu'on s'y fait
d'abord, et d'ailleurs vous vous trouvez bientôt absorbé dans les soins
de votre conservation personnelle, car il va, vient, repart et s'arrête
sans plus s'inquiéter de son ballot vivant que s'il portait une charge
de sucre ou quelque baril d'eau-de-vie. Plusieurs fois même je trouvai
prudent de soulager ma monture, et je fis à pied toute la scabreuse
descente de Ténéjapa; il était nuit quand nous y arrivâmes.

Six lieues seulement nous séparaient de San Cristobal.

Du haut des sommets qui dominent la vallée, le voyageur saisit mainte
fois des aperçus de la grande ville, au milieu de sa plaine cultivée,
mais nue et dépouillée d'ombrages. L'ancienne capitale de l'État de
Chiapas s'étend sur un plateau resserré, d'une hauteur de 2,300 mètres
environ au-dessus du niveau de la mer. Le climat est moins agréable que
celui de Mexico, plus froid et beaucoup plus humide, car il y pleut
souvent. La ville, qui ne compte guère aujourd'hui que douze mille
habitants, forme un vaste quadrilatère d'où surgissent les clochers
modestes de quatre églises qui, sauf Santo Domingo, d'un cachet
original, ne rappellent plus le luxe des temples au Mexique. L'ensemble
de la vallée est joli, mais n'a rien de la grandeur de celle de Mexico,
et les maisons de la ville, presque toutes semblables entre elles, n'ont
qu'un rez-de-chaussée fort bas; vous n'y trouvez ni sculpture, ni
ornementation quelconque; c'est un grand village d'une apparence pauvre,
et pauvre, en effet, aujourd'hui. San Cristobal, depuis l'avénement de
la république, n'a fait que perdre en importance et en richesse.

On m'avait parlé d'un compatriote, issu de famille américaine, don
Carlos Bordwin; comme l'hôtel est inconnu dans une contrée où le
voyageur étranger n'est qu'une exception, j'allai frapper à sa porte. Il
me reçut avec bienveillance, mettant à ma disposition son logis, sa
table et sa connaissance du pays, qu'il habite depuis plus de vingt ans.
Ce n'est pas un des moindres étonnements de l'étranger, dans ces
contrées lointaines, que cette générosité d'accueil toute de
bienveillance, à laquelle il n'a d'autre droit que son ignorance des
lieux et la sympathie que l'isolement inspire. Je trouvai, dans l'homme
affable qui m'ouvrit sa maison, plus que l'hospitalité; j'y goûtai les
charmes de la famille et les douceurs d'une intimité si précieuse à qui,
depuis longtemps, en est sevré.

Premier médecin de l'État de Chiapas, don Carlos doit à sa longue
expérience la haute réputation dont il jouit; homme de savoir et
d'intelligence, nul ne connaît mieux que lui les ressources de la
contrée qu'il habite, et sachant mettre à profit ses connaissances
acquises, de premier docteur de San Cristobal il en devint aussi le
premier négociant.

Il avait visité les ruines de Palenqué et n'ignorait rien des
merveilleux monuments qui peuplent les déserts de Chiapas. Il me
racontait, m'engageant à les visiter, que près d'Ococingo et de Comitan,
se trouvaient une foule d'édifices anciens, et des pyramides
artificielles d'une hauteur prodigieuse.

Je répète, d'après lui, que ces pyramides peuvent atteindre jusqu'à huit
cents pieds d'élévation; qu'elles avaient été affectées à la sépulture
des chefs et des grands, et qu'elles ne sont que d'immenses ossuaires.
Chacune de ces pyramides est percée d'une multitude de puits profonds,
hermétiquement fermés par des dalles cimentées; dans chacun de ces puits
se trouve un squelette ayant entre ses jambes des urnes de terre cuite,
rouge et d'une finesse extrême. Ces poteries, ornées de figures et de
dessins de couleur noire, rappellent la forme des vases étrusques.

Que de découvertes à faire et que de précieux documents apparaîtront un
jour! Un voyage à ces ruines était des plus attrayants, mais les
ressources commençaient à manquer, il me devenait impossible de faire
traite sur Mexico, seule ville où je pusse me procurer de l'argent; les
lettres n'arrivaient pas ou mettaient jusqu'à deux ou trois mois pour
atteindre leur destination; je fus même obligé de vendre divers objets,
dont le prix devait me permettre, je l'espérais du moins, d'atteindre
Oaxaca sans encombre. Je renonçai donc à l'excursion de Comitan; mon
absence de Mexico durait depuis neuf mois et j'avais hâte de m'y rendre.

Le marché de San Cristobal est un des seuls au Mexique, offrant encore
cette particularité, qui consiste à faire circuler les grains de cacao
comme menue monnaie; cela tient à l'absence de billon dans l'État. Je me
suis souvent demandé ce que devenaient ces grains de cacao, après avoir
passé dans des milliers de mains indiennes, presque toujours d'une
saleté repoussante? Les livre-t-on de nouveau à la consommation? Et
quels sont les malheureux condamnés à cette affreuse boisson? Ne
serait-il pas original de penser que nous le consommons nous-mêmes, et
qu'ayant suffisamment roulés, on nous les expédie en masse? Ce marché
n'est pas très-animé et les fruits, parmi lesquels on distingue quelques
échantillons de nos produits d'Europe, sont petits et manquent de
saveur. Les étroites boutiques qui bordent la place lui donnent un faux
air du Temple et de ses environs. La cathédrale, qui se présente en
profil, est pauvre et de mauvais goût.

Le clergé de Chiapas, si riche autrefois, s'est vu, dans ces derniers
temps, dépouillé de ses maisons et de ses propriétés rurales, c'est dire
que le gouvernement est libéral. Les couvents ont subi la même mesure et
peuvent à peine nourrir quelques moines, derniers habitants de leurs
cloîtres déserts.

Un seul conserve encore l'apparence d'une certaine grandeur, c'est celui
de Santo Domingo. Le portail de son église est chargé d'ornements;
l'intérieur en est riche et semble imiter, dans ses dispositions,
l'intérieur de la cathédrale de Mexico.

Lorsque j'entrai pour la visiter, c'était à l'heure des prières; un
prêtre officiait à l'autel, quelques personnes suivaient la messe et la
galerie de l'orgue qui, de temps à autre, accompagnait les chants,
contenait des jeunes gens et des moines. Je me bornai à parcourir la nef
gauche de l'église, m'arrêtant à visiter les chapelles et marchant avec
la précaution d'un homme qui ne veut troubler personne. Les fidèles
cependant me suivaient de l'œil avec inquiétude. L'élévation vint et je
m'approchai d'une colonne où je me recueillis religieusement, sans pour
cela m'agenouiller. Il y eut alors une certaine agitation dans l'église,
des regards scandalisés et des chuchotements que je ne m'appliquai point
d'abord. En même temps, deux diacres se détachèrent du maître-autel se
dirigeant vers moi; je continuai néanmoins ma visite et j'étais arrêté
dans une chapelle de la Vierge, lorsque je fus rejoint par les deux
acolytes. Ils s'agenouillèrent près de moi, récitèrent dévotement une
oraison, puis se levant tout à coup, l'un d'eux, m'apostropha d'une
manière furieuse.

--N'êtes-vous point catholique, me dit-il, que vous insultez ainsi à la
majesté du temple et de ses ministres?

Je lui répondis que je n'avais l'intention d'insulter personne; que,
dans tous les pays du monde, on avait l'habitude de visiter les églises,
même pendant les offices, et que j'avais cru pouvoir user à San
Cristobal du même privilége; que puisque, sans le vouloir, j'avais
scandalisé les fidèles, je leur en faisais mes humbles excuses.

La douceur et la modération de ma réponse ne fit qu'accroître
l'insolence et la rage de mes deux séminaristes.

--Sortez, monsieur, sortez, me dit l'un d'eux, vous n'êtes pas
catholique.

--Je sortirai quand il me plaira, dis-je à cet énergumène, et quant à
n'être pas catholique, vous avez raison, je suis protestant.

--Protestant! _Oh! Jésus!_ s'écria l'un; _ave Maria puríssima!_ répondit
l'autre; protestant! Ils n'en pouvaient croire leurs yeux et n'avaient
sans doute jamais rencontré d'hérétiques.--Protestant! répétaient-ils en
chœur. Je les laissai à leur étonnement et je sortis de l'église.

Cette anecdote me rappelle que, dans mon enfance, au sortir du
séminaire, à l'âge de douze ans, je voulais brûler tous les protestants
et tous les hérétiques de France qui, m'apprenait-on chaque jour,
n'adoraient pas la sainte Vierge.

Ces deux jeunes gens, fraîchement émoulus, avaient fait du zèle; un
vieillard eût été plus indulgent.

La société n'est pas des plus brillantes à San Cristobal, et les
distractions y sont rares; le soir, on se réunit autour d'une estrade,
les femmes assises sur des tapis, les jambes croisées à la turque,
d'autres accroupies sur des chaises, et les cartes en main, la soirée
s'écoule au milieu des péripéties d'un jeu fort innocent et de
commérages sans fin. J'excepterai toutefois la famille de mon hôte, où
des causeries sérieuses se mêlaient aux bavardages de la petite ville.
L'une des filles de don Carlos, assez bonne musicienne, avait un
psalterion duquel elle tirait toute l'harmonie qu'il pouvait donner.

C'est un instrument à cordes de cuivre, de forme triangulaire, qui se
tient sur les genoux et dont les cordes, trois par trois, rendent un son
grinçant qu'on ne supporte qu'à distance; de près, il finit par agacer
les nerfs au suprême degré.

De création ancienne, le psalterion remonte aux premières époques
musicales, et San Cristobal est peut-être une des dernières villes où
l'usage s'en conserve encore; cela tient à l'isolement de la ville, aux
difficultés des communications qui ne permettent pas aux pianos, même du
plus petit format, d'arriver jusque-là.

L'une des curiosités de l'État de Chiapas est un village indien d'une
population de vingt mille âmes, dispersée sur un vaste territoire, tout
auprès de San Cristobal. C'est le village de Chamula, dont tous les
habitants exerçant l'état de menuisier, fournissent la province de
tables, bancs, chaises et canapés d'une forme simple, mais enjolivés de
sculptures naïves rappelant les ouvrages suisses. Tous ces objets sont
livrés au commerce à des prix d'un bon marché fabuleux, et dont il est
difficile de se rendre compte; je me rappelle encore des chaises à
soixante centimes et de vastes canapés à deux francs cinquante, tout
cela rendu quelquefois à des distances considérables.

Le gouvernement, comme tous ceux de la république, se trouvait en
désarroi; des bandes réactionnaires occupaient les environs de Comitan
et tenaient la frontière de Guatémala. Aussi, quand je voulus partir et
que je me rendis au palais, je ne pus trouver ni préfet, ni sous-préfet,
ni même un simple employé; du reste, la démarche était une simple
précaution et personne à l'avenir, ne s'informa du but de mon voyage. Il
me fallait un mois de marche, sans compter les arrêts nécessaires dans
une aussi longue route, avant d'arriver à Mexico.

Ce fut avec cette aimable perspective que je me dirigeai sur Tuxtla.



XVI

TEHUANTEPEC

     La ville et la vallée de Chiapas.--Les troupeaux dans les bois.--La
     rivière. Tuxtla.--Don Julio Lickens.--La fête du Corpus
     (Fête-Dieu).--Organisation nouvelle.--De Tuxtla à Tehuantepec.--La
     compagnie américaine.--Les patricios.--La poursuite.--Les plantes
     grasses.--Totalapa.--Oaxaca. Histoire de voleurs.--Mexico.


De San Cristobal à la ville de Chiapas, le sentier se déroule en une
longue descente, au milieu d'un pays hérissé, tordu, brisé par des
torrents, des _barrancas_ et des précipices; sauvage et désert, couvert
de sapins, il rappelle les solitudes septentrionales. Après avoir
traversé le village salin d'Ystapa, où le curé me demanda si la France
était un port de mer comme Vera Cruz, nous remontâmes un instant encore
pour venir déboucher sur la grande vallée de Chiapas.

Un immense cours d'eau en occupe le centre et se détache comme un ruban
d'argent sur le vert sombre des forêts; la vue, bornée de face par les
collines de Tuxtla, se perd à droite et à gauche dans les profondeurs
de l'horizon; la ville se distingue à peine dans le lointain, étendue
sur les bords du fleuve.

Une fois engagés dans la descente et perdus sous l'ombre des grands
arbres, nous entendîmes des mugissements et des grondements terribles
mêlés au bruit d'une avalanche; il semblait que la forêt se brisât sous
les efforts d'une tempête invisible; tout à coup, nous nous trouvâmes
environnés par un millier de bœufs sauvages que conduisaient à grand
renfort de fouets, de cris et de blasphèmes une douzaine de cavaliers à
l'air féroce, et vêtus de ces étranges costumes de cuir dont j'ai parlé
plus haut.

Je craignis un instant d'être entraîné dans ce tourbillon, et je ne
pouvais me rendre compte du passage de ces animaux au milieu des
aspérités de cette nature. Le sentier, le bois, tout était plein; ils
bondissaient, tombaient, se relevaient et franchissaient tous les
obstacles; quant à leurs farouches conducteurs, il était vraiment beau
de les voir se précipiter à la suite des troupeaux indociles, et l'on ne
savait lequel admirer le plus, du cheval ou du cavalier.

Le guide me mit au courant de cette émigration. Comme les pâturages de
l'État de Chiapas ne se trouvent que dans les prairies de la Terre
Chaude, presque toutes les _haciendas_ ne s'occupent que de l'élevage
des bestiaux; il en est qui possèdent jusqu'à trente mille têtes. Les
marchands des montagnes et de Tabasco même viennent en acheter sur place
pour les conduire à des distances considérables, au milieu de dangers
de tous genres. Ils traversent la Cordillère dans sa plus grande
largeur; mais il faut dire aussi qu'ils n'arrivent le plus souvent
qu'avec le quart des animaux, les autres périssent en route de misère ou
de fatigue.

En approchant de la ville de Chiapas, l'air retentissait du bruit des
cloches, et les _coetes_, fusées volantes, jetaient à la face du soleil
leurs étincelles invisibles. Je n'avais point encore rencontré de
village qu'on n'y célébrât, ce jour même, une fête quelconque. Intrigué
par ces réjouissances perpétuelles, je m'informai près d'un habitant du
nom du saint qu'on fêtait ainsi.--C'est la fête du Père Éternel, me
répondit-il naïvement. Je jetai les yeux sur mon almanach, car je
pensais d'abord que c'était la Fête-Dieu que mon homme voulait dire;
mais point, elle n'arrivait que dans dix jours. C'est cela, me dis-je,
après avoir épuisé le calendrier, et ne sachant à qui s'en prendre, ils
fêtent Dieu le Père.

Ayant trouvé des mules à notre arrivée, nous ne fîmes que passer; du
reste, la ville de Chiapas n'offre au voyageur que sa belle rivière,
d'un cours rapide et qui, deux kilomètres en aval, ayant brisé
l'obstacle que lui opposait la montagne, se précipite comme un torrent
entre des berges perpendiculaires de plus de mille pieds, pour reprendre
un cours paisible sur le versant du golfe.

Tuxtla, qui se trouve à sept lieues de Chiapas, est aujourd'hui la
capitale politique de l'État; je dus, en y arrivant, modifier mon
itinéraire et ma façon de voyager. Il me fut impossible d'y trouver des
mules, pas plus que des domestiques pour m'accompagner jusqu'à Tehuacan,
et j'avais déjà bien assez du malheureux que je traînais avec moi.

Je devais donc compter sur un séjour assez long. Je louai, à cet effet,
un petit appartement où j'étais à peine installé que je reçus la visite
d'un gros homme, à figure riante qui, m'apostrophant avec une brusque
cordialité, me demanda dans le français le plus pur, pourquoi je n'avais
pas été frapper à sa porte.--J'ignorais que j'eusse un compatriote à
Tuxtla, répondis-je, et du reste, on finit par être pris d'une certaine
pudeur à s'imposer ainsi, comme l'hôte, de personnes qui ne vous
connaissent point; mais don Julio, mon visiteur, ne voulut rien
entendre, il fallut le suivre.

Don Julio était Parisien pur sang, jeune encore, grand causeur et d'un
cœur, d'une bonté sans égale. Il me le fit bien voir. Depuis dix ans, il
habitait le Mexique: Tehuantepec d'abord, puis Tuxtla. S'étant vu ruiné
dans une affaire de contrebande, il avait embrassé l'état de docteur qui
lui réussissait admirablement; j'ajouterai qu'il y mettait une sorte de
passion et qu'il étudiait tous les jours. Rien ne l'étonnait du reste,
il avait coupé des cuisses avec un rare bonheur, et les opérations
chirurgicales les plus délicates ne le faisaient point reculer. C'est
ainsi qu'il lui arriva de pratiquer l'opération du strabisme, et dans un
cas exceptionnel. Un docteur étranger parcourait le pays, se donnant,
comme spécialité, le traitement des yeux et le redressement de la vue;
mais soit charlatanisme, soit mauvaise fortune, il creva les yeux du
premier patient qui lui tomba dans les mains; le malheureux fut aveugle
pour le restant de ses jours. Don Julio, piqué d'une noble émulation,
s'empara d'une seconde victime, opéra le premier œil, mais creva
l'autre, c'était de toute façon un progrès, et c'est ici le cas
d'ajouter que, dans le pays des aveugles, les borgnes sont rois.

Ce demi-succès l'avait encouragé; la clientèle s'était faite et, de plus
de vingt lieues à la ronde, don Julio était le seul docteur possible;
cela me rappelle un médecin de Palissada, auquel une Indienne avait
confié sa mâchoire.

Il s'agissait d'extirper une molaire des plus tenaces, et le docteur se
servait encore d'une antique et formidable clef qu'il avait eu la plus
grande difficulté à introduire dans la bouche de la malade. J'étais
présent. La dent saisie, le malheureux s'efforçait en vain de l'amener à
lui; il ébranlait, tirait, faisait levier; la dent tenait bon,
l'Indienne se tordait comme un ver; il tira si bien, que la dent finit
par céder.--Enfin, la voilà, dit-il.--Mais je ne la vois pas, lui
dis-je, l'auriez-vous manquée?--Attendez, reprit-il, elle ne tient plus
que par la gencive. Et s'étant armé d'une immense paire de ciseaux, il
se mit à tailler dans la bouche de l'Indienne aux abois, puis lui
présentant sa dent, entourée d'une demi-livre de chair sanglante:--La
voilà; mais, ajouta-t-il, elle tenait diablement; c'est deux francs
cinquante. Ceci ne s'adresse en rien à mon ami don Julio.

Cependant, j'avais rencontré un muletier se dirigeant vers Oaxaca; ses
mules, me disait-il, étaient prêtes et je devais l'accompagner; mais
chaque jour, c'était un empêchement nouveau. Je résolus donc de lui
laisser mes bagages et de prendre les devants. Il s'agissait d'acheter
deux chevaux pour mon domestique et pour moi, deux selles et les divers
accessoires; les fonds baissaient; je me défis, en faveur de mon hôte
qui accepta pour m'obliger, de mes fusils, de mon révolver, et de deux
livres de nitrate qui me restaient encore. Don Julio me procura lui-même
deux jolies bêtes, jeunes et saines. Je n'avais plus qu'à lui faire mes
adieux, mais l'excellent homme me retenait encore. Ce fut pendant mon
séjour à Tuxtla, que se passèrent les fêtes du _Corpus_ (Fête-Dieu);
c'est pour les Indiens la fête préférée, un prétexte d'orgie sans
rivale, où les cérémonies religieuses se mêlent et se confondent aux
saturnales des jours gras.

Ils s'y préparent de longue main, et vont quêter à l'avance de vieux
vêtements européens, des chapeaux noirs et des casquettes modernes, et,
s'affublant de ces oripeaux auxquels ils joignent des dépouilles de
bêtes fauves et d'oiseaux, queues de _coyotes_, plumes d'aras, etc., ils
entourent ou précèdent le saint-sacrement, se livrant à des hurlements
de sauvages et à des danses de Caraïbes. Et que nul ne vienne assister
en profane à ce spectacle au moins étonnant, un sourire pourrait blesser
leur susceptibilité jalouse et coûter cher à son auteur. Il me souvient
encore qu'un Espagnol étranger, se balançant dans son hamac, dans
l'intérieur de sa maison, dont la porte donnait sur la place, fut sur le
point d'être lapidé. Il fallut qu'il se renfermât chez lui, sous peine
d'encourir le ressentiment de ces énergumènes.

Le jour de la séparation avait sonné; mon nouvel ami, car don Julio fut
un véritable ami, nous accompagna plus de trois lieues sur la route de
Tehuantepec, et là, le cœur gros, nous nous séparâmes; son souvenir me
sera toujours présent.

J'entreprenais de parcourir sans guide une distance de plus de trois
cents lieues. J'arrivai le soir à Ocosocautla, ma première étape, le
cœur chargé de la mélancolie que donne l'isolement.

Le champ de lave qui entoure ce dernier village une fois franchi, l'on
retombe dans les grandes plaines coupées de rivières, où bois et
prairies se succèdent tour à tour. Voilà Santa Lucia, la plus belle
_hacienda_ de la contrée. L'habitation, entourée de cabanes indiennes
comme un maître de ses vassaux, est grande et bien bâtie; une immense
galerie en borde le contour; là, travaillent les nombreux employés de la
ferme; auprès, se trouvent le moulin pour la canne, l'aire pour les blés
et le magasin du maïs. Les alentours regorgent de gibier, oiseaux, daims
et bêtes fauves qu'on peut chasser à courre, tant la plaine est
admirablement disposée. Les bois sont grands et magnifiques, peuplés
d'aras rouges et bleus, et la rivière, dans ses nombreux détours, jette
sur cette terre privilégiée le manteau d'une éternelle verdure.

Le soir, après l'_oración_, et lorsque les serviteurs sont venus, en lui
souhaitant une nuit heureuse, prendre pour le lendemain les ordres du
maître, les Indiens, réunis dans la vaste cour, se reposent de leurs
travaux par des chants bizarres; la mesure saccadée, pressée, haletante,
rappelle le galop du coursier à la poursuite du bétail dans les bois,
les éclats de voix et les mugissements. Le chanteur s'accompagne sur la
_marimba_, espèce de piano composé de touches de bois sonore de
différentes grandeurs; des tuyaux du même bois répondent aux touches
pour donner aux sons plus de force; quelques-uns possèdent quatre
octaves.

Deux Indiens, munis de petites baguettes armées de boules de gutta,
arrachent de cet instrument de primitives harmonies; leurs airs, peu
nombreux, ressemblent aux chants des oiseaux qui sont toujours les
mêmes et qui n'en sont pas moins variés et charmants; comme eux aussi,
les sons de la _marimba_, faibles quand on les écoute de près,
s'entendent à des distances considérables, plus harmonieux, plus doux et
plus poétiques.

Mais nous passons successivement et par journée, Llano Grande, Casa
Blanca, San Pedro et la Gineta. La Gineta est une montagne des plus
élevées de la _sierra_, qui semble jetée, comme un immense promontoire
jusqu'au bord du Pacifique, dans la plaine de Tehuantepec. Couverte de
bois du côté du golfe, elle n'a sur le Pacifique d'autre végétation
qu'un immense tapis de gazon vert. L'ascension est longue et difficile;
mais une fois parvenu au sommet, si vous abandonnez le sentier pour
gravir certaine éminence sur la droite, vous avez alors l'un des
spectacles les plus imposants qu'on puisse imaginer. En vous tournant au
nord, la Cordillère, qui s'abaisse graduellement depuis les hauts
plateaux de Chiapas, laisse planer le regard sur toute la largeur de sa
chaîne boisée et de ses vallées sombres; au delà, l'œil saisit encore
les vagues ondulations de la plaine, pour se perdre plus au loin dans le
scintillement des eaux du golfe. Au sud, la Gineta déploie sous vos
pieds toute la splendeur de son tapis d'émeraude; plus bas, la plaine de
Tehuantepec étend la perspective de ses riantes prairies; comme horizon,
vous avez l'immense nappe de l'océan Pacifique.

En hiver, le passage de la Gineta est des plus dangereux; il y règne des
vents épouvantables, auxquels hommes et mulets ne sauraient résister: de
graves accidents signalent cette époque, et les précipices ne rendent
jamais compte des victimes que leur a jetées l'orage.

La plaine de Tehuantepec n'offre au regard qu'un vaste taillis au milieu
duquel s'ébattent une multitude de lièvres énormes, hauts sur pattes et
à ventre blanc. On les chasse peu, aussi sont-ils d'une effronterie
singulière; on les tue au bâton, et quand on les tire c'est toujours à
balle. Vous avancez, les coutumes changent, le village a remplacé
l'_hacienda_, et l'on retrouve alors, à peu de chose près,
l'organisation du haut Mexique; toutes ces populations vivent indolentes
et peut-être heureuses dans leur apathique repos. Le même champ, de même
étendue, se cultive chaque année de la même manière; vienne la
sécheresse ou l'inondation, l'Indien se passera de maïs au besoin, ou
périra de disette plutôt que de travailler; mais la leçon qu'il vient de
recevoir ne lui fera pas défricher un mètre de plus qu'il n'a coutume de
le faire: il naît avec cet instinct, il meurt dans la même imprévoyance.

Chaque village est ordinairement près de ruisseaux où l'eau ne manque
jamais, et où les habitantes indiennes et blanches viennent, à toute
heure du jour, faire de longues ablutions. Souvent il m'arrivait d'en
trouver sur les bords de la rivière, dans le plus simple costume; mais
la vue d'un étranger ne les effrayait point; elles tournaient simplement
le dos en me regardant, moins surprises et peut-être moins gênées que
moi.

C'est ainsi qu'après avoir traversé Zanatepec, Niltepec, Yztaltepec,
l'on arrive à Tehuantepec. En partant d'Yztaltepec, je m'étais égaré
dans les bois; c'était la seconde fois que cela m'arrivait, et je
faillis payer cher mon imprudence. Je savais qu'au nord je devais
trouver la nouvelle route américaine; mais j'avais beau m'orienter, les
broussailles me barraient le passage et m'obligeaient à des détours, ou,
de nouveau perdu, je ne retrouvais des clairières que pour me reperdre
encore. Mes chevaux étaient rendus et dévorés par des milliers de taons
énormes; de mon côté, tout en ne craignant d'autre désagrément qu'une
nuit à la belle étoile, je n'étais pas sans inquiétude; les tigres y
sont très-nombreux, si nombreux même, que chaque _hacienda_ possède deux
_tigreros_ qui passent leur vie à chasser cet animal, dont les ravages
dans les troupeaux deviennent de véritables calamités. Je n'avais plus
avec moi ni hache pour établir une tente, ni fusil pour me défendre: la
position n'avait donc rien de bien attrayant. Je laissai reposer mes
pauvres bêtes et, leur enlevant le mors, je les fis paître une heure
environ. Je repris alors ma course et longtemps encore j'errai au
hasard, lorsque j'eus le bonheur de rencontrer un petit ruisseau; je
reconnus des traces d'hommes sur le sable des bords et je m'empressai
de les suivre: j'étais retrouvé, car une demi-heure après je rencontrais
la route américaine. Elle était dans un état pitoyable, les chevaux
enfonçaient dans les terres détrempées, et nous n'avancions qu'avec une
lenteur désespérante. Il était nuit quand j'atteignis Tehuantepec.

Il y avait alors une foule d'hôtels dont la fondation remontait à la
création de la compagnie américaine; je me rendis chez un compatriote
dont la maison, parfaitement montée, offrait tout le confort désirable.
Mes chevaux avaient besoin de quelques jours de repos, et je comptais en
vendre un pour me débarrasser de Carlos qui, passant par Minatitlan,
pouvait de là regagner la Lagune, son pays. Je n'en avais aucun besoin,
et j'étais fatigué de le servir.

Tehuantepec est une ville de quinze mille âmes, en y comprenant les
immenses faubourgs indiens qui possèdent, en fait de femmes, une des
plus belles races de la république. Il fait beau les voir campées comme
des viragos, la tête haute, la poitrine en avant, marchant fières et
défiant les regards; très-séduisantes, malgré leur tournure virile,
elles joignent à des figures pleines de caractère, une fermeté de chair
et des contours admirables. Leur costume, gracieux et provocant à la
fois, prête au charme de ces créatures. Il se compose de jupes de
couleur, bordées de dentelles, ne descendant pas à la cheville et
laissant deviner une jambe fine et d'un beau modelé. Une petite veste,
large comme la main, permet d'entrevoir les chairs bronzées d'une taille
très-fine, elle laisse les bras nus et cache à peine les contours d'une
gorge toujours heureuse: je ne parle que des jeunes femmes. Quant aux
vieilles, ce costume est des plus déplorables; car souvent il arrive que
leurs seins délabrés, descendant plus bas que la veste, étalent aux
regards le dégoûtant spectacle de ces charmes flétris. La tête est
couverte par un léger _uipile_ brodé d'or et d'argent; le pied se cambre
nu dans un escarpin largement découvert, ce qui lui fait toujours gagner
en petitesse. Plusieurs de ces costumes atteignent des prix fabuleux, et
j'entendis parler de 500 piastres (2,000 à 2,500 fr.).

Avant l'établissement de la compagnie américaine, Tehuantepec dormait du
sommeil de toutes les villes éloignées, et le pauvre commerce des
environs, maïs, indigo, etc., suffisait à peine à l'occupation de deux
hommes intelligents, Français tous deux, et dont M. Alexandre de Gives,
à Juchitan, est le plus riche et le plus influent. Lors du commencement
des travaux, la ville sembla se réveiller un moment au contact de
l'agitation yankee; mais la désastreuse issue de cette compagnie, qui ne
fit que passer et disparaître, laissa Tehuantepec ruiné, ainsi que les
habitants de la campagne, qui attendent encore le salaire de leurs
travaux, le prix du louage de leurs bestiaux et des instruments de
travail qu'ils ont fournis.

Les travaux avaient marché avec la rapidité qui distingue le Yankee,
mais tout avait été sacrifié à l'amour-propre de tracer la route, et la
précipitation des ingénieurs les avait empêchés de rien prévoir des
causes de destruction qui menaçaient leur voie. Ils n'avaient pensé ni à
la végétation qui l'envahirait, ni aux ornières d'une terre détrempée,
ni aux inondations qui la couvriraient, ni aux ruisseaux qui la
ravineraient; ils n'avaient même pas songé à jeter ça et là quelques
ponts pour l'écoulement des eaux: aussi la route fut-elle immédiatement
ruinée, et à la première disette des fonds qu'on avait gaspillés, il y
eut un sauve-qui-peut général; le pays se vida comme par enchantement,
de Tehuantepec à Xuchil. Ceux-là seuls restèrent, que le manque
d'espèces avait cloués sur place et que la misère retenait à
Tehuantepec. La ville était pleine de ces malheureux qui, pâles et
hâves, promenaient par la ville leurs faméliques personnes, ne devant
qu'à la charité le soutien d'une misérable existence.

On trouve déjà dans la plaine de Tehuantepec quelques échantillons de
cette race toute particulière au Mexique, appelée _pinto_, qui
appartient principalement à l'état de Guerrero. Le _pinto_ est un Indien
dont le corps, tigré de taches blanches sur fond jaune, présente à l'œil
un triste spectacle; ces taches, de toutes dimensions, envahissent
quelquefois la moitié de la figure, laissant au visage, d'un côté sa
couleur naturelle, et couvrant l'autre d'une teinte mate, blanc sale et
d'un aspect maladif. D'autres fois, elles s'éparpillent en points menus,
de manière à figurer nos taches de rousseur, mais avec un contraste
beaucoup plus frappant; le corps est généralement atteint de la même
infirmité, et le sujet affligé de cette maladie inspire, à première vue,
la même répulsion qu'un lépreux. Nous croyons devoir attribuer ce
phénomène au croisement du sang chez les habitants des terres chaudes
qui bordent le Pacifique. Les individus de race pure, Indiens ou blancs,
sont rarement _pintos_.

Je savais qu'en partant de Tehuantepec je devais être arrêté dans la
montagne, et sans aucun doute dévalisé.

Les défenseurs du parti réactionnaire, vaincus a Tehuantepec, s'étaient
réfugiés dans la _sierra_, qu'ils occupaient au nombre de deux cents
environ, et comme centre d'action, ils habitaient le village de
Tékicistlan, à quinze lieues au delà. On les appelle _patricios_.

J'avais pris mon parti d'être volé; je vendis donc l'un de mes chevaux,
et, dans le plus mince équipage, ayant à peine la somme suffisante pour
atteindre Oaxaca, je me mis en route.

Le bonheur voulut qu'à deux lieues dans le bois je rejoignis un corps de
cent cinquante hommes, qui, sous les ordres du gouverneur de
Tehuantepec, don Rodriguez, marchait à la poursuite des brigands, dont
les hauts faits devenaient par trop intolérables. Toute communication
était interrompue, les convois de mules ne pouvaient passer que
moyennant un fort tribut, et quant aux voyageurs isolés, des
disparitions fréquentes indiquaient assez quel avait dû être leur sort.

Je me mis donc joyeusement à la suite de l'expédition; je priai le chef
de me faire remettre un fusil afin de pouvoir charger avec la troupe
s'il y avait lieu. Cette perspective donnait une couleur pittoresque à
mon voyage, et je n'aurais pas été fâché de me venger un peu des
_compadres_ pour les mille et une vexations qu'ils m'avaient fait subir.

Une partie de la troupe occupait le sentier, pendant que des pelotons
couraient de gauche à droite sur les flancs du corps d'armée. La marche
n'était point facile au milieu des bois, il faut toute l'intelligence
des chevaux et leur habitude de la montagne pour expliquer la
possibilité d'une course dans ces conditions. Je faisais partie du
piquet de droite et la première moitié du jour se passa bien. En
approchant de Tékicistlan, un coup de sifflet retentit en avant de nous,
et fut immédiatement suivi de cris d'angoisses et d'appels au secours.

Nous nous précipitâmes au galop dans la direction, et peu après la
fusillade s'engageait entre une demi-douzaine de voleurs et les soldats
que j'accompagnais. Le combat fut court, ou plutôt il n'y eu point
combat, car leurs armes déchargées, les _compadres_ prirent la fuite,
nous laissant un des leurs, blessé à la cuisse.

Quant aux cris d'appel, ils avaient été poussés par un malheureux qu'ils
venaient de dépouiller, et dont les malles éventrées gisaient éparses
dans le _monte_; du reste, les fuyards n'avaient point lâché leur prise
et dans leur fuite précipitée, chacun avait enlevé sa part. Le _Sauvons
la caisse!_ se retrouve partout. Quelques hommes s'élancèrent à la
poursuite des fugitifs; le prisonnier fut hissé sur un cheval, afin que
le chef décidât de son sort, et l'on s'occupa du volé. Celui-ci
s'arrachait les cheveux de désespoir; on lui avait enlevé, disait-il,
tant en espèces qu'en bijoux et objets de valeur, pour une somme de
vingt mille francs. Il n'avait plus que son cheval et ses deux mules
qui, seules, devaient se réjouir, ne devant plus avoir de fardeaux à
porter.

Nos hommes revinrent bientôt, ils n'avaient pu atteindre les brigands,
et nous nous hâtâmes dans la direction du commandant, que cette
fusillade avait dû inquiéter.

Il nous attendait effectivement, et lorsqu'on l'eut mis au fait de
l'histoire, il ordonna tranquillement qu'on fusillât le blessé, dont le
corps, pendu près du sentier, devait servir d'exemple.

Puis comme ses camarades pouvaient porter la nouvelle de l'arrivée des
troupes dans le village, on précipita la marche afin de les prévenir.
Tékicistlan fut abordé au pas de course, par trois côtés à la fois, pour
couper toute retraite; mais les oiseaux s'étaient envolés, et l'on ne
put mettre la main que sur trois individus suspects, dont la culpabilité
ne fut pas suffisamment établie pour provoquer une arrestation.

Un grand nombre, j'en eus la conviction plus tard, furent cachés par les
habitants, car dans la maison où je pris mon gîte, j'entendis pendant la
nuit des chuchotements et des allées et venues mystérieuses, qui lui
donnaient toute la tournure d'un repaire.

Le lendemain, je poursuivis ma route en compagnie de la victime de la
veille; le pauvre volé était simplement un général, autrefois le bras
droit de Santa-Anna; je sus que son zèle à remplir les ordres cruels de
son chef lui avait valu le surnom de bourreau du dictateur.

Mon nouveau compagnon de voyage, en me racontant son histoire, se garda
bien de me donner ces détails; mais par un hasard singulier, il se
trouva que nous étions en pays de connaissance. P... C..., Espagnol et
partisan de don Carlos, s'était autrefois réfugié en France et s'était
marié dans le département même que j'habite; je connaissais aussi ses
deux fils à Mexico. Il me pria de les voir si j'y arrivais avant lui.
Absent depuis quatre ans, il revenait de Nicaragua, où il avait été
guerroyer au service de je ne sais quelle cause, et n'avait eu, depuis
ce temps, aucune nouvelle de sa famille. Je savais que sa pauvre femme
était morte de misère, et je n'eus pas le courage de lui apprendre ce
triste événement. Du reste, il n'atteignit jamais Mexico, et j'appris
plus tard que, arrêté à Oaxaca, on l'avait envoyé pourrir à Vera-Cruz,
dans un cul de basse-fosse. Voilà les péripéties du sort.

Comme il se plaignait de sa triste destinée, je lui demandai pourquoi il
tenait à servir un pays qui récompensait si mal les dévouements.--Ah! me
répondit-il, six mois de commandement dans une province, et la fortune
est faite. Voilà tout le Mexique. J'abandonnai M. P... C... à las Vacas
pour continuer seul ma route.

Le lendemain je gagnai San Bartolo, le surlendemain San Juan, puis
Totolapa. À partir de San Juan, la végétation n'est plus la même, et la
montagne dénudée ne produit plus que des cactus géants de toutes formes.

Il y en a de triangulaires et d'autres qui comptent jusqu'à vingt-quatre
côtés. Ceux-ci s'élancent d'un seul jet, comme des mâts de navire,
jusqu'à une hauteur de quarante pieds; les octogones, moins élevés mais
plus puissants, se bifurquent, à trois mètres du sol, en une multitude
de pousses, au nombre de deux et trois cents, de plus de vingt pieds
d'élévation; le tout de forme ronde et embrassant un diamètre de trente
pieds au moins. J'ai mesuré le tronc de l'un de ces magnifiques
végétaux, il avait plus de six pieds de diamètre. On désigne toute cette
famille au Mexique sous le nom générique d'_organos_.

Le sol était, en outre, parsemé d'oursins énormes, dont quelques-uns en
fleurs, et de têtes de vieillard, espèce de cactus à pousse isolée,
terminée par une chevelure blanche. La marche est pleine de périls au
milieu de cette végétation épineuse, dont les pointes ont la dureté de
l'acier; souvent le petit sentier n'offrait que juste la place pour
passer entre ces colonnades d'un nouveau genre que bordent presque
toujours des pentes à pic et des précipices effrayants.

Deux journées encore me séparaient d'Oaxaca; je laissai San Dionyzio sur
la gauche et j'allai revoir une dernière fois les ruines de Mitla.

Huit jours après, j'atteignais Tehuacan où devaient finir mes fatigues.
J'y arrivai dans un accoutrement difficile à dépeindre; six mois de
route continue m'avaient bronzé comme un Indien, mon costume tombait en
lambeaux, et je me rappelle que, deux jours auparavant, j'avais été
obligé de relier les semelles de mes bottes au moyen de ficelles; il
était donc temps d'arriver.

Je vendis mon cheval, je renouvelai certaine partie de ma garde-robe et,
le lendemain, je montai plein de joie dans la diligence de Mexico.
J'étais une pauvre proie pour les voleurs et n'avais conservé de
précieux qu'une montre à répétition. J'avais fait en sorte que ces
messieurs ne pussent la découvrir. La montre pendait dans le dos et le
cordon qui la supportait passait par-dessus le cou en se repliant sous
l'épaule, de telle sorte que la chemise même étant ouverte, on n'en
découvrait pas le moindre vestige. Je comptais bien la rapporter à
Mexico, mais je comptais sans la fortune. Deux fois déjà l'on nous avait
arrêtés; j'en avais été quitte pour les quelques piastres qui me
restaient; à Puebla, je n'étais point en peine de trouver des fonds.

En approchant d'Amozok, nous tombâmes dans une troisième embuscade. Je
ne m'effrayai pas davantage cette fois; néanmoins, à chaque nouvelle
alerte, mes mouvements étaient gênés, je craignais qu'un changement
violent ou une secousse ne brisât le cordon qui, du reste, me blessait
prodigieusement. Les deux voleurs furent plus persévérants dans leurs
recherches que leurs précédents accolytes, et c'était chose naturelle,
il ne restait plus à voler que des vêtements de rebut.

Ils nous palpèrent donc longuement et minutieusement, j'eus le bonheur
qu'ils ne sentissent point la montre et je me réjouissais déjà de mon
heureuse chance. Nous étions huit; l'un des voleurs, le fusil à la main,
surveillait nos mouvements pendant que son ami fouillait chacun. Je l'ai
dit, mon tour était passé quand, mettant, je ne sais pourquoi, mes deux
mains dans mes poches, il s'opéra sur le cordon une traction violente;
je sentis la montre se dresser sur mes reins et tout à coup, à la
stupeur de chacun et à ma très-grande confusion, l'affreux bijou se mit
à sonner trois heures et quart.

Au premier tintement, je fus pris d'un accès de toux prodigieux;
j'espérais ainsi donner le change, mais je ne pouvais couvrir
entièrement le bruit argentin de la sonnerie; je regardais derrière moi
moi comme un écolier pris en faute. La situation ne manquait pas de
piquant; chacun me regardait moitié riant, moitié sérieux.

--Tiens, tiens, fit le voleur d'un ton narquois, nous avons donc une
montre? Et comme je continuais mon rôle d'étonné:

--_A ver el relog_: Voyons cette montre, fit-il brutalement.

Je ne pouvais résister, il m'eût mis à nu comme un ver, et l'autre
camarade me tenait en joue. Je m'exécutai.

--Rendez grâce à Dieu, me dit l'effronté, rendez grâce à Dieu d'être
tombé sur des _caballeros_ comme nous, car de tout autre, cela ne se fut
point passé de même; et comme je lui remettais la montre.--Allez,
dit-il, et ne péchez plus.

Une métisse avait été plus heureuse; elle avait sur ses genoux une
charmante fille de quatre ans: chaque fois, elle avait caché ses
boucles d'oreille dans la bouche de son enfant, en lui recommandant bien
de ne point parler, et la chère petite avait parfaitement joué son rôle.
La route de Puebla à Mexico était gardée, j'arrivai donc sans nouvel
accident.



XVII

LE POPOCATEPETL

     Ascension du Popocatepetl.--Le village d'Amécaméca.--La famille
     Perez.--Tomacoco.--Le rancho de Tlamacas.--Excursions aux
     environs.--Le cimetière indien.--Le volcan.--Retour à
     Amécaméca.--Départ pour Vera Cruz--Rencontre de deux
     partis.--Encore les voleurs.--Dolorès Molina.--Son
     enlèvement.--Vera Cruz.--Retour en Europe.


Je ne pouvais quitter le Mexique sans tenter l'ascension du
Popocatepetl, le volcan le plus élevé de l'Amérique du Nord. Il y avait
là de belles vues à prendre, et tout au moins, comme souvenir, je tenais
à reproduire l'intérieur du cratère, le pic et ses environs; il me
paraissait, en outre, flatteur pour mon amour-propre de voyageur,
d'aller faire de la photographie à 17,852 pieds au-dessus du niveau de
la mer, et je serais désolé de n'être point le seul. Je préparai donc
mon petit bagage artistique, composé d'une chambre stéréoscopique et de
divers produits. J'avais avec moi un jeune homme nommé Louis, qui, à
Mexico, m'avait aidé dans mes travaux photographiques; notre départ fut
fixé à la fin de septembre.

Il existe un service de diligences qui transportent les voyageurs
jusqu'au pied du volcan.

La diligence traverse Ayotla, laisse à droite la route de Vera Cruz et
s'enfonce dans la plaine, passe devant la filature de _Miraflores_,
s'arrête un instant à Tlalmanalco pour déboucher sur Amécaméca.
Amécaméca est un grand village au pied du volcan, et sa position dans la
plaine est une des plus belles de la vallée. Je m'étais lié d'amitié,
dans ce dernier village, avec don Cyrilo Perez, négociant, et son frère
don Pablo, _juez conciliador_, juge de paix d'Améca.

Ce dernier s'occupait avec passion de photographie, et nous avait
accompagnés dans diverses excursions; aussi, ces deux aimables
_caballeros_ firent-ils leur possible pour nous faciliter l'ascension du
pic. Il fallut néanmoins retarder le départ; huit jours de pluie nous
clouèrent au village, et le volcan ne se montrait que par intervalles
rares: dans ces conditions, le voyage eût été manqué. Le temps enfin se
remit au beau et nous partîmes. Nous allâmes d'abord coucher à
l'_hacienda_ de Tomacoco, belle habitation appartenant à la famille
Perez et située au milieu d'un paysage admirable. Nos guides et les
domestiques devaient nous y rejoindre.

Le lendemain, de fort bonne heure, nous étions en route; ma troupe se
composait des deux guides, de quatre Indiens, de don Louis et moi. Le
sentier s'enfonce dans les bois de sapins pour devenir bientôt abrupt
et glissant. Chaque pas en avant donne au panorama de la vallée une plus
grande extension, et dans les éclaircies du bois, l'œil se repose ravi
sur les sites les plus enchanteurs; la forêt se développe grande et
majestueuse, nous croisons à chaque instant des arbres d'un diamètre
énorme et d'une hauteur gigantesque. Mais le froid nous saisit, il nous
faut mettre pied à terre pour soulager nos montures, dont le souffle
bruyant annonce la fatigue et l'oppression.

Nous atteignons alors un premier plateau que croise le sentier de
Puebla. Cette route est la même que suivit Cortez dans sa marche de
Cholula sur Mexico, et nous croyons intéresser le lecteur en lui donnant
la belle page que l'historien Prescott a consacrée à cet épisode de la
vie du conquérant. La voici:

«Les Espagnols défilèrent entre deux des plus hautes montagnes de
l'Amérique septentrionale, Popocatepetl, «la montagne qui fume,» et
Iztaccihuatl, ou «la femme blanche,» nom suggéré sans doute par
l'éclatant manteau de neige qui s'étend sur sa large surface accidentée.
Une superstition puérile des Indiens avait déifié ces montagnes
célèbres, et Iztaccihuatl était, à leurs yeux, l'épouse de son voisin
plus formidable. Une tradition d'un ordre plus élevé représentait le
volcan du nord comme le séjour des méchants chefs, qui, par les tortures
qu'ils éprouvaient dans leur prison de feu, occasionnaient ces
effroyables mugissements et ces convulsions terribles qui accompagnaient
chaque éruption. C'était la fable classique de l'antiquité. Ces légendes
superstitieuses avaient environné cette montagne d'une mystérieuse
horreur, qui empêchait les naturels d'en tenter l'ascension; c'était, il
est vrai, à ne considérer que les obstacles naturels, une entreprise qui
présentait d'immenses difficultés.

«Le grand _volcan_, c'est ainsi qu'on appelait le Popocatepetl,
s'élevait à la hauteur prodigieuse de 17,852 pieds au-dessus du niveau
de la mer, c'est-à-dire à plus de 2,000 pieds au-dessus du «monarque des
montagnes,» la plus haute sommité de l'Europe. Ce mont a rarement,
pendant le siècle actuel, donné signe de son origine volcanique, et la
«montagne qui fume» a presque perdu son titre à cette appellation. Mais
à l'époque de la conquête, il était souvent en activité, et il déploya
surtout ses fureurs dans le temps que les Espagnols étaient à Tlascala,
ce qui fut considéré comme un sinistre présage pour les peuples de
l'Anahuac. Sa cime, façonnée en cône régulier par les dépôts des
éruptions successives, affectait la forme ordinaire des montagnes
volcaniques, lorsqu'elle n'est point altérée par l'affaissement
intérieur du cratère. S'élevant dans la région des nuages, avec son
enveloppe de neiges éternelles, on l'apercevait au loin de tous les
points des vastes plaines de Mexico et de Puebla; c'était le premier
objet que saluât le soleil du matin, le dernier sur lequel s'arrêtaient
les rayons du couchant. Cette cime se couronnait alors d'une glorieuse
auréole, dont l'éclat contrastait d'une manière frappante avec l'affreux
chaos de laves et de scories immédiatement au-dessous, et l'épais et
sombre rideau de pins funéraires qui entouraient sa base.

«Le mystère même et les terreurs qui planaient sur le Popocatepetl
inspirèrent à quelques cavaliers espagnols, bien dignes de rivaliser
avec les héros de roman de leur pays, le désir de tenter l'ascension de
cette montagne, tentative dont la mort devait être, au dire des
naturels, le résultat inévitable. Cortez les encouragea dans ce dessein,
voulant montrer aux Indiens que rien n'était au-dessus de l'audace
indomptable de ses compagnons. En conséquence, Diégo Ortaz, un de ses
capitaines, accompagné de neuf Espagnols et de plusieurs Tlascalans
enhardis par leur exemple, entreprit l'ascension, qui présenta plus de
difficultés qu'on ne l'avait supposé.

«La région inférieure de la montagne était couverte par une épaisse
forêt qui semblait souvent impénétrable. Cette futaie s'éclaircit
cependant à mesure que l'on avançait, dégénérant peu à peu en une
végétation rabougrie et de plus en plus rare, qui disparut entièrement
lorsqu'on fut parvenu à une élévation d'un peu plus de treize mille
pieds. Les Indiens, qui avaient tenu bon jusque-là, effrayés par les
bruits souterrains du volcan alors en travail, abandonnèrent tout à
coup leurs compagnons. La route escarpée que ceux-ci avaient maintenant
à gravir n'offrait qu'une noire surface de sable volcanique vitrifié et
de lave, dont les fragments brisés, affectant mille formes fantastiques,
opposaient de continuels obstacles à leur progrès. Un énorme rocher, le
_pico del Fraile_ (le pic du Moine), qui avait cent cinquante pieds de
hauteur perpendiculaire, et qu'on voyait distinctement du pied de la
montagne, les obligea à faire un grand détour. Ils arrivèrent bientôt
aux limites des neiges perpétuelles, où l'on avait peine à prendre pied
sur la glace perfide, où un faux pas pouvait précipiter nos audacieux
voyageurs dans les abîmes béants autour d'eux. Pour surcroît d'embarras,
la respiration devint si pénible dans ces régions aériennes, que chaque
effort était accompagné de douleurs aiguës dans la tête et dans les
membres. Ils continuèrent néanmoins d'avancer jusqu'aux approches du
cratère, où d'épais tourbillons de fumée, une pluie de cendres brûlantes
et d'étincelles, vomis du sein enflammé du volcan, et chassés sur la
croupe de la montagne, faillirent les suffoquer en même temps qu'ils les
aveuglaient. C'était plus que leurs corps, tout endurcis qu'ils étaient,
ne pouvaient supporter, et ils se virent à regret forcés d'abandonner
leur périlleuse entreprise, au moment où ils touchaient au but. Ils
rapportèrent, comme trophées de leur expédition, quelques gros glaçons,
produits assez curieux dans ces régions tropicales, et leur succès, sans
avoir été complet, n'en suffit pas moins pour frapper les naturels de
stupeur, en leur faisant voir que les obstacles les plus formidables,
les périls les plus mystérieux, n'étaient qu'un jeu pour les Espagnols.
Ce trait, d'ailleurs, peint bien l'esprit aventureux des cavaliers de
cette époque, qui, non contents des dangers qui s'offraient
naturellement à eux, semblaient les rechercher pour le plaisir de les
affronter. Une relation de l'ascension du Popocatepetl fut transmise à
l'empereur Charles-Quint, et la famille d'Ortaz fut autorisée à porter,
en mémoire de cet exploit, une montagne enflammée dans ses armes.

«Au détour d'un angle de la _sierra_, les Espagnols découvrirent une
perspective qui leur eut bientôt fait oublier leurs fatigues de la
veille. C'était la vallée de Mexico ou de Tenochtitlan, comme
l'appellent plus communément les naturels; mélange pittoresque d'eaux,
de bois, de plaines cultivées, de cités étincelantes, de collines
couvertes d'ombrages, qui se déroulaient à leurs yeux comme un riche et
brillant panorama. Les objets éloignés eux-mêmes ont, dans l'atmosphère
raréfiée de ces hautes régions, une fraîcheur de teintes et une netteté
de contours qui semblent anéantir la distance. À leurs pieds
s'étendaient au loin de nobles forêts de chênes, de sycomores et de
cèdres, puis au delà, des champs dorés de maïs et de hauts aloès,
entremêlés de vergers et de jardins en fleurs; car les fleurs, dont on
faisait une si grande consommation dans les fêtes religieuses, étaient
encore plus abondantes dans cette vallée populeuse que dans les autres
parties de l'Anahuac. Au centre de cet immense bassin, on voyait les
lacs, qui occupaient à cette époque une portion beaucoup plus
considérable de sa surface; leurs bords étaient parsemés de nombreuses
villes et de hameaux; enfin, au milieu du panorama, la belle cité de
Mexico, avec ses blanches tours et ses temples pyramidaux, la «Venise
des Aztèques,» reposant, comme sa rivale, au sein des eaux. Au-dessus de
tous ses monuments, se dressait le mont royal de Chapeltepec, résidence
des monarques mexicains, couronné de ces mêmes massifs de gigantesques
cyprès, qui projettent encore aujourd'hui leurs larges ombres sur la
plaine. Dans le lointain, au delà des eaux bleues du lac, on apercevait,
comme un point brillant, Tezcuco, la seconde capitale de l'empire; et
plus loin encore, la sombre ceinture de porphyre qui servait de cadre au
riche tableau de la vallée.

«Telle était la vue magnifique qui frappa les yeux des conquérants. Et
aujourd'hui même encore, que ces lieux ont subi de si tristes
changements, aujourd'hui que ces forêts majestueuses ont été abattues,
et que la terre, sans abri contre les ardeurs d'un soleil tropical, est,
en beaucoup d'endroits, frappée de stérilité; aujourd'hui que les eaux
se sont retirées, laissant autour d'elles une large plage aride et
blanchie par les incrustations salines, tandis que les villes et les
hameaux qui animaient autrefois leurs bords sont tombés en ruine;
aujourd'hui que la désolation a mis son sceau sur ce riant paysage, le
voyageur ne peut les contempler sans un sentiment d'admiration et de
ravissement[74].»

Les temps ont changé, le lecteur en jugera par la suite de ce chapitre;
et cette ascension, qualifiée d'exploit par le conquérant, et qui valut
à son auteur un nouveau symbole dans son blason, ne nous sembla, en
dehors de quelques fatigues, qu'une simple partie de plaisir. Mais
poursuivons.

Nous laissons le sentier sur la gauche, pour nous enfoncer à droite
entre les monts _Hielosochitl_ et _Penacho_. Les arbres ont perdu de
leur vigueur et la forêt est clair-semée; la pente, assez douce, permet
aux chevaux d'avancer d'un pas plus rapide, et vingt minutes au delà
nous atteignons la cime du _Tlamacas_, au pied duquel se trouve le
_rancho_ du même nom. Le _rancho de Tlamacas_ ne contient que trois
misérables cabanes, dont l'une sert d'abri aux Indiens employés à
l'extraction du soufre dans le volcan, l'autre d'habitation au maître du
_rancho_, et la plus grande est l'usine où s'élabore le soufre brut,
pour en sortir en masses carrées ou rondes de 50 kilog.

Le _rancho de Tlamacas_ se trouve à près de quatre mille mètres
au-dessus du niveau de la mer; aussi, la nuit, le froid fut-il terrible;
mon thermomètre marquait 10° au-dessous de zéro. Il fallut se retirer
dans la hutte des fourneaux alors en pleine activité; mais les vapeurs
suffocantes du soufre nous en chassèrent bientôt; nous y avions été pris
de quintes de toux qui durèrent longtemps, et je ne pouvais me rendre
compte de l'insensibilité des malheureux Indiens chargés de la
fabrication. Cette première nuit fut désolante, et je me réveillai gelé,
engourdi, presque insensible.

La journée ne s'annonçait pas brillante; dès la première heure, le
sommet du volcan s'était couvert d'épais nuages, il fallut retarder
l'ascension.

Notre temps fut employé en excursions aux environs, notamment sur le
sommet d'une montagne qui fait face au _rancho de Tlamacas_, d'où la vue
s'étend sur les deux vallées de Puebla et de Mexico. De ce point élevé,
le touriste est assez rapproché de l'Iztaccihuatl, qui se présente en
raccourci, et je pus en prendre une image assez bien réussie.

La chose qui m'étonna le plus dans ces hauteurs fut de voir passer à mes
pieds, dans les bois de sapins qui couvrent la montagne, trois ou quatre
couples d'aras verts; je n'osais en croire mes yeux, des aras au pied
des neiges, la chose me semblait impossible; mais leur plumage émeraude
et leurs cris, familiers à mon oreille, ne me laissèrent aucun doute à
cet égard. Ils devaient arriver de Terre Chaude à la recherche des
pommes de pin; car je les vis se perdre dans les bois pour n'en sortir
que longtemps après et s'éloigner dans la direction de l'État de
Guerrero.

Le même jour, le guide nous conduisit à la base même du volcan, près du
pic du Moine qui se trouve en surplomb de la _barranca_ de Mispayantla.

La montée, dans ce sable mouvant mélangé de cendres, est des plus
pénibles, et la respiration nous manquait à chaque instant: arrivé sur
la hauteur, je fis dresser la tente, mais un vent terrible faillit
l'emporter; il fallut que les _peones_ s'accrochassent aux extrémités
pour la retenir; ce fut au milieu de ces difficultés que je pris divers
clichés du pic du Moine, du chaos de roches volcaniques qui l'entoure et
des profondeurs de la _barranca_.

--Sous vos pieds, me dit le guide, se trouvait jadis un cimetière, et
dernièrement encore l'on découvrit à cette même place toute une série de
vases aztèques. Cette communication alluma notre curiosité; armés tous
deux, don Louis et moi, d'un simple bâton, nous nous mîmes à fouiller
les terres assez friables de l'endroit, et nous rencontrâmes
effectivement des débris d'ossements humains et des morceaux de poteries
anciennes. Cette demi-réussite ne fit qu'enflammer notre ardeur; don
Louis creusait avec son bâton et, muni d'un poignard, je dégageais avec
précaution les poteries, car à moitié pourries par un long séjour dans
la terre, elles étaient d'une fragilité extraordinaire, et ne
reprenaient leur dureté qu'en séchant au soleil. Nous exhumâmes ainsi
une douzaine de pots de formes diverses, d'une terre rouge, mais presque
tous semblables pour la décoration: elle consistait en une grossière
imitation de la figure humaine, obtenue au moyen de petites bandes
d'argile collées sur la surface du vase. L'un d'eux cependant offrait
une certaine élégance de forme, et la pièce la plus remarquable était
une lampe de style étrusque, avec diverses peintures noires sur le fond
rouge de la terre cuite.

Il est assez probable que cette sépulture date des premiers temps de la
conquête, alors que les Indiens, traqués comme des bêtes fauves, se
réfugiaient dans les bois et dans les hauteurs inaccessibles de la
_sierra_. On connaît leur religion pour les tombeaux, ils pouvaient
espérer que, dans ces hauteurs vierges alors de pas humains, les
dépouilles mortelles des leurs seraient à l'abri des profanations
espagnoles.

La journée suivante se passa de même dans une fiévreuse attente du grand
jour; le pic se voilait sans cesse à nos yeux comme pour nous défendre
son approche; tous les bas-fonds cependant jouissaient d'un temps
magnifique et d'un soleil splendide; nous distinguions les moindres
accidents de la plaine, et le soir on voyait s'allumer les réverbères de
Puebla. Les nuits étaient glaciales et nos forces s'épuisaient de plus
en plus; nos guides mexicains, en nous parlant des difficultés de
l'ascension, jugeant mal de nos forces et de notre ardeur, semblaient
nous prendre en commisération, exprimant à haute voix des doutes assez
blessants pour notre amour-propre de voyageurs. J'imposai silence à
cette faconde toute mexicaine, bien résolu de donner à l'injurieuse
prophétie le démenti le plus formel.

La soirée du troisième jour annonçait une matinée favorable, et nous
travaillâmes à nos préparatifs. Outre les deux guides et les quatre
Indiens qui nous avaient accompagnés, je louai du maître du _rancho_
trois autres Indiens pour soulager les nôtres, en divisant les fardeaux.

Je fis remplir douze bouteilles d'eau, car nous n'en devions pas trouver
dans le volcan, je me munis de deux bouteilles de _mezcal_ pour nous
donner des forces au besoin, et les pieds emmaillottés de pièces d'une
grosse étoffe de laine, nous attendîmes le lendemain avec impatience.

À trois heures du matin, nous montions à cheval, Louis et moi; nos
hommes nous précédaient à pied, guidant nos montures dans le sentier du
bois; peu après, nous atteignions l'extrême limite de la végétation, et
nos montures n'avançaient plus qu'avec des difficultés inouïes dans
l'arène mouvante des sables. L'aube blanchissait à peine quand nous
traversâmes la _barranca_ de Huiloac, espèce de ravin profond, creusé au
temps des pluies par l'écoulement des eaux de la montagne, mais alors
parfaitement à sec. La Croix et ses rochers se dessinaient devant nous à
la limite des neiges, il semblait que nous en fussions à courte
distance, et nous ne l'atteignîmes qu'après une heure d'une marche
haletante et de poses répétées. Il était cinq heures et demie.

En cet endroit, nous descendîmes de cheval, un Indien devait ramener nos
bêtes à Tlamacas. La besogne la plus difficile restait à faire;
engourdies par le froid, nos jambes avaient peine à nous porter, il
fallut les délier par un exercice préparatoire. Le disque du soleil
sortait comme un nimbe des profondeurs de l'horizon, et ne jetait encore
qu'une lueur d'un rose pâle sur le manteau neigeux du volcan. Le site
est sauvage, grandiose, terrible, et rien n'en saurait donner l'idée.

La caravane se mit en marche; nous étions munis de lunettes bleues pour
prévenir les accidents ophthalmiques si fréquents dans ces ascensions,
au milieu de cette foudroyante lumière que multiplie la réverbération
des glaces; les Indiens du _rancho_ en portaient également. Le guide
s'était, en outre, muni d'une quantité d'_ocosochitl_, herbe d'une vertu
singulière, qui consiste à faciliter la respiration dans ces hauteurs.
On en remplit alors la calotte de son chapeau, et lorsque l'oppression
devient trop forte, on aspire l'arome qu'elle répand, arome d'autant
plus violent que l'herbe est plus sèche.

Je remerciai le guide de son herbe préservatrice, en lui disant que je
saurais m'en passer. Il sourit d'un air de doute et prit les devants: je
le suivais, puis venait don Louis et le reste de la troupe. Chacun
m'avait fait un monde de cette ascension, et je m'attendais à des
difficultés inouïes; j'avoue que tout d'abord je me sentis mal à l'aise:
on m'avait prédit une affreuse suffocation, je n'éprouvais en somme que
de l'appréhension, laquelle se dissipa bientôt, en voyant que nous
avancions assez rapidement et sans accident d'aucune sorte. Le jeu de
mes poumons était admirable, et je n'éprouvais d'autre phénomène qu'une
grande sécheresse dans la gorge, accompagnée d'une soif inextinguible;
le remède était à côté du mal; à chaque instant, je me baissais et,
ramassant des poignées de neige, je la buvais à longs traits. Cependant,
nous nous arrêtions de temps à autre; le guide se retournait souvent, le
rire aux lèvres, croyant nous avoir laissés loin derrière lui; mais
Louis et moi ne perdions pas une semelle, et n'eût été l'ignorance où
nous étions de la route à suivre, nous l'eussions pu dépasser; un seul
Indien nous suivait, les autres étaient à quelques centaines de pieds
au-dessous.

Il était huit heures et quart quand nous arrivâmes à l'orifice du
cratère. Le guide s'arrêta: c'était l'entrée qui menait à l'intérieur du
volcan; il devait y attendre les hommes pour préparer la tente de
manière que je pusse immédiatement commencer mes opérations. Louis et
moi, nous continuâmes sur la droite pour atteindre la plus haute cime de
la montagne.

Nos jambes tremblaient alors comme celles d'un homme ivre, une légère
oppression s'était emparée de nous, mais elle disparut après quelques
instants de repos; nous avions la neige pour nous désaltérer, et nous en
mélangeâmes dans une coupe avec une égale quantité de _mezcal_. Il
fallut néanmoins nous asseoir, la pente était à pic et l'océanesque
panorama qui se développait aux quatre points cardinaux nous avait jeté
dans une terrifiante admiration. Comment oser décrire ce que j'ai vu?

Je veux le tenter, cependant, et j'en parlerai autant que l'infiniment
petit peut parler des choses infinies, car n'est-ce pas l'infini que cet
horizon de 80 lieues, triplant l'étendue de l'horizon marin avec la même
grandeur de lignes, mais plus riche, de ses déserts, de ses champs
cultivés, de ses forêts, de ses mille plans étagés, où le prisme
éclatant de la lumière verse en prodigue ses plus étincelantes couleurs.

Arrivé au point culminant de la lèvre supérieure du cratère, le voyageur
se trouve entre deux abîmes, et le vertige, qui tout d'abord s'empare
de lui, semble plutôt un éblouissement des splendeurs que son regard
embrasse, que l'effet des gouffres béants qu'il ose braver.

Il a derrière lui le cratère immense, ses jets de vapeurs sulfureuses et
ses grondements souterrains; à ses pieds, un chaos de roches mutilées,
scories gigantesques se soulevant de leur couche de neige et de cendre,
rappellent, dans le convulsif et le tourmenté de leurs attitudes, les
damnés de Dante cherchant à s'arracher de leur cercle de glace; à
droite, le pic du Moine lève sa tête altière, et tout au bas, l'œil se
perd dans les précipices vertigineux de la _barranca_ de Mispayantla.

Aux heures matinales, l'aurore se lève à peine pour les profondeurs de
la vallée; seule, une large ceinture de forêts s'étale verdoyante sur
les gradins de la _sierra_, baignant ses pieds dans les blanches vapeurs
que soulèvent les premiers rayons du jour.

Les plaines alors, semblables à d'immenses lacs, n'offrent à l'œil que
l'aspect d'énormes vagues de nuages, d'où surgissent, au milieu de cette
mer aérienne, les noirs sommets des pitons de la vallée. Mais le soleil
monte, et vous assistez ébloui aux magiques transformations de cette
nature enchanteresse: les vapeurs se groupent et s'élèvent, des
éclaircies se forment, et comme au travers d'un ciel moutonneux on
aperçoit par moment les étoiles, l'œil saisit, dans les méandres des
nuées qui s'agitent, quelque blanche maison, une partie de village, la
rive d'un lac, un bouquet de verdure, ou le scintillement des clochers
lointains.

Puis comme un voile qu'on déchire, et dont les lambeaux sont emportés
par les vents, les nuages disparaissent, et la vallée tout entière
développe aux regards ses merveilleuses beautés.

Des hauteurs de glace où vous trônez, un prodigieux royaume s'offre à
vous: grâce à la transparence de cette atmosphère lumineuse, tout se
rapproche et se dessine, la distance est anéantie, et l'œil distingue, à
vingt lieues au delà, les plus légers détails de cet admirable tableau.
Voilà le bourg d'Améca et le _sacro monté_ qui le garde, et la plaine
fleurie qui l'entoure; à gauche, la vallée d'Ozumba; à droite, les monts
de Tlalmanalco, Miraflores et ses clochers mauresques; plus loin, Chalco
se mire au soleil dans les eaux de ses lagunes; ici, c'est le Peñon, le
lac de Tezcuco, sur les bords duquel se traîne languissante, à l'ombre
des _sabinos_ centenaires, l'héritière de la grande ville aztèque; puis
les murailles étincelantes de Mexico, les mille clochers qui les
dominent, et les ravissantes villas qui l'accompagnent: toutes, malgré
les vingt lieues qui vous séparent d'elles, se distinguent encore dans
l'éloignement; voilà San Agustin la joueuse, Tacubaya la blonde,
Chapultepec d'impériale mémoire, et Guadelupe la Sainte. C'est un
ensemble extraordinaire de déserts, de lacs, de villes et de villages,
de plaines verdoyantes, de monts volcaniques et de sommets boisés. Comme
ceinture à ce magnifique tableau, la Cordillère étend au loin les lignes
sombres de ses monts de porphyre.

Mais la plaine de Puebla nous appelle, offrant les mêmes perspectives
avec plus de lointain encore dans l'horizon; à douze lieues, la ville
semble à vos pieds, et le regard, en suivant la vallée de Tehuacan,
pénètre jusqu'en Terre Chaude, pour saisir la silhouette des cactus
gigantesques et des palmiers sauvages.

Cinq volcans, cinq pics neigeux, la Nevada de Toluca, l'Iztaccihuatl, la
Malincha, l'Orizaba, le Popocatepetl, ce dernier, maître et roi de ces
géants domptés, s'élèvent au-dessus des plateaux de l'Anahuac; chaque
soir, le soleil les dore de ses feux, alors que dès longtemps il
abandonna les plaines; on dirait de cinq lustres immenses que la main du
Tout-Puissant espaça dans ces hauteurs, pour illuminer le plus
merveilleux panorama du globe.

En descendant, nous trouvâmes la tente établie à cent pieds environ,
dans un premier repli du cratère, sur la petite esplanade du _Malacate_
(c'est un cylindre de bois, autour duquel s'enroule le câble qui permet
de descendre dans le fond du cratère et d'en remonter les matières
soufrées qu'on exploite à Tlamacas). Une heure à peine nous suffit pour
prendre les vues du côté droit du cratère, du fond même du volcan et de
_L'Espinago del diablo_, le côté gauche; les bains d'argent se voilaient
bien d'une légère couche de sulfure, mais les vues réussirent cependant,
et deux surtout furent très-belles.

Nous voulûmes descendre dans le cratère. Amarrés à l'extrémité du câble,
le cylindre se déroula lentement, nous isolant dans l'abîme; nous avions
à la main un bâton pour nous éloigner des anfractuosités de la roche;
des pierres tombaient de temps à autre, nous menaçant d'une lapidation
d'un nouveau genre. La descente paraît longue; car le cœur volontiers se
trouverait pris de défaillance dans le parcours de cette prodigieuse
descente; elle me sembla de plus de trois cents pieds; on arrive alors
au cône tronqué formé par la chute continue des sables et des pierres du
sommet; ce cône s'élance du fond du cratère, pour atteindre lui-même à
une hauteur d'au moins deux cents pieds, avec une pente de 45°: on roule
plutôt qu'on arrive jusqu'au fond du cratère, toute sa surface est
couverte de neige, sauf aux abords des _respiraderos_ (il y en a deux,
le plus important est à gauche); on ne peut en approcher qu'à dix
mètres, encore la chaleur est-elle intense et les émanations
suffocantes. Ces deux jets de vapeur, qui, du haut du cratère
apparaissent comme de minces filets blancs et dont on distingue à peine
le bruit, sont, de près, deux énormes ouvertures lançant avec un bruit
de tonnerre une épaisse colonne de vapeur sulfureuse. Une source vient
déverser ses eaux dans une petite mare verdâtre, au milieu du cratère.
Cette même source, me disait depuis don Cyrilo Perez, alimente à douze
et à quatorze lieues, l'une à Puebla, et l'autre a Cuernavucca, deux
sources thermales. Une multitude de fumeroles s'échappe en sifflant des
murailles du cratère, et le soufre qu'on exploite se trouve, mélangé à
la terre, déposé en fleurs aux environs des _respiraderos_, ou bien en
morceaux d'un jaune clair et d'une cassure brillante; j'en ai rapporté
quelques beaux échantillons. Mais malgré les prodigieuses quantités qui
gisent au fond du volcan, le soufre d'Europe se vend encore à Mexico
meilleur marché que celui du Popocatepetl, ce qui peut donner une idée
de l'exploitation de ce produit dans la pauvre usine de Tlamacas.

Il était trois heures quand, après avoir gravi le cône de débris, nous
regagnâmes l'orifice du volcan.

La déclivité du pic est si rapide que les Indiens préposés à
l'extraction du soufre se contentent d'imprimer aux charges de terre
soufrée tirées du volcan un léger élan, de façon qu'elles arrivent
seules jusqu'à la limite des neiges. Cela s'appelle _la corrida_;
lorsque la neige n'est point trop durcie par la gelée, les hommes se
mettent à cheval sur les ballots et descendent avec eux; mais quand la
surface est glacée, la _corrida_ menaçant d'être trop rapide, ils
descendent a pied de peur des accidents. Cela me donna l'idée d'opérer
ma descente de la même manière.

Je m'assis donc simplement sur mon chapeau de feutre plié en quatre, et,
sur ce léger traîneau, je me laissai couler sur la pente, au grand
étonnement de nos guides, qui n'osèrent point s'engager dans pareille
entreprise. Don Louis me suivait; nous atteignîmes en peu d'instants une
vitesse prodigieuse; nous allions comme un tourbillon sur les flancs de
la montagne; le bâton qui devait guider notre marche n'entravait en rien
la rapidité de la chute; nous passions comme des aérolithes, c'était un
délire.

Jamais montagne russe ne donna l'idée d'une course semblable; impossible
de nous arrêter: aveuglés par une poussière de neige, enivrés de
sensations étranges, inconscients du danger, nous arrivâmes aux cendres
qui bordent les neiges, et roulant plus de vingt fois sur nous-mêmes,
nous nous relevâmes émus, mais intacts. Nous avions parcouru près de
deux kilomètres en sept minutes. Cela seul valait l'ascension. Je ne
prétendrais pas que nos postérieurs ne fussent point endommagés; mais
c'était la moindre des choses en échange d'une jouissance si grande, et
j'aurais certainement, au même prix, recommencé avec plaisir.

Le lendemain nous arrivions à Amécaméca, où don Pablo Ferez, tout
surpris de notre réussite, admirait en s'exclamant la beauté de nos
vues.

Quinze jours après je reprenais la diligence de Vera-Cruz; je revenais
en Europe. Au sortir d'Ayotla, nous nous trouvâmes pris entre deux
partis, dont les avant-gardes tiraillaient à cent mètres l'une de
l'autre. Il fallut s'arrêter, et nous entendions siffler les balles;
cela me mit à même de juger du tir mexicain. Pendant une heure au moins
que dura l'escarmouche, je ne vis pas tomber un seul homme.

L'engagement ayant cessé, je m'informai; il n'y avait pas eu un seul
blessé. Nous passâmes, et tombant dans l'arrière-garde de l'autre
troupe, je m'informai également du résultat de la bataille.--Baste! ce
sont des maladroits, me répondit un sous-lieutenant, nous n'avons pas eu
un homme de touché. C'était charmant.

Ce qui le fut moins, c'est qu'une fois engagés dans les bois de Rio
Frio, une demi-heure à peine après avoir quitté le petit corps d'armée,
nous fûmes arrêtés par deux bandits les plus déguenillés que j'aie
jamais vus; aussi furent-ils sans pitié. Comme d'habitude, il fallut
mettre pied à terre. Ces brigands étaient des créatures chétives qu'on
eût anéanties d'un coup de poing, et telle est la résignation des
voyageurs, ou la crainte qu'on a des camarades cachés dans le bois, que
personne ne manifesta la moindre idée de résistance. Pour cette fois, je
fus bien et dûment dépouillé; j'avais deux caisses, une malle bien
garnie, quelque argent, je complais sur le hasard pour passer, je tombai
mal: ils m'enlevèrent tout. L'un d'eux ouvrit d'abord ma malle, faisant
mine de choisir parmi les effets.

--En somme, dit-il, je prends tout. Et il passa l'objet à son acolyte;
mes papiers, mes notes, quelques précieuses curiosités, furent perdus;
je les réclamai vainement. J'avais sur les épaules un paletot neuf que
j'espérais conserver.

--Tiens, dit l'un d'eux en s'en allant, passez-moi donc cette pelure,
elle est fort belle.

Je la lui passai, ce qui me permit d'arriver à Puebla en manche de
chemise.

Ce ne fut point ma dernière aventure. En sortant de Puebla, nous avions
une nouvelle compagne de voyage: c'était une jeune fille de seize ans,
nommée Dolorès Molina; elle était fort belle, et d'une beauté dangereuse
pour braver, par ces temps de troubles, les hasards des grands chemins.
Elle allait à Cordova rejoindre sa mère qui l'attendait, et se faisait
une fête de l'embrasser, l'ayant quittée depuis longtemps.

La diligence eut le bonheur d'arriver à Tehuacan sans accident, et les
voyageurs qui couvaient de l'œil la belle enfant n'avaient trouvé rien
de mieux à faire que de l'épouvanter par des alarmes continuelles. Au
moindre arrêt de la voiture, elle pâlissait et se récriait, à la grande
joie de ces messieurs. L'un d'eux, enfin, plus galant que les autres, et
pensant faire preuve d'esprit, lui dit:

--_Señorita_, c'est chose bien imprudente à vous de voyager dans les
temps où nous sommes, et si j'étais coureur de route, ce n'est point à
la bourse de ces messieurs que je m'adresserais; j'ambitionnerais de
plus doux trésors, et je vous emporterais si loin qu'on ne vous verrait
plus.

Cette délicate plaisanterie fit monter le rouge à la figure de la jeune
fille et des larmes à ses yeux. On imposa silence au malencontreux
galant; mais à partir de ce moment, Dolorès, sous le coup de douloureux
pressentiments, se trouvait prise à la moindre alerte de tremblements
convulsifs et d'une épouvante que rien ne pouvait calmer. J'étais
silencieux témoin de ce prologue et je flairais dans l'air une vague
odeur de drame. Cependant nous arrivâmes à Tehuacan sans que rien
justifiât les alarmes de Dolorès. Nous devions repartir le lendemain
pour Cordova, et cette partie de la route n'offre d'habitude aucun
danger.

Mais la fatalité voulut que la diligence d'Orizaba n'arrivât point; il
fallut donc séjourner à Tehuacan, et nous y restâmes trois jours,
attendant vainement la diligence. Je conseillai à la jeune fille de se
montrer le moins possible, afin de ne point attirer les regards; aussi
ne sortit-elle pas de l'intérieur de la _fonda_, vivant dans l'intimité
des femmes de la maison.

La diligence arriva cependant, et le quatrième jour, à deux heures et
demie du matin, nous partions pour Orizaba. Nous n'étions que cinq
voyageurs: une vieille femme et ses deux enfants, Dolorès et moi; nos
compagnons de Puebla avaient suivi d'autres routes. Nous roulions depuis
deux heures dans le _monte_ sauvage qui se trouve aux environs de la
ville; il faisait un clair de lune splendide, et les palmiers nains et
les grands _organos_ qui bordaient la route, les plantes épineuses où
disparaissaient les _coyotes_, prêtaient au paysage la poétique
physionomie du grand désert. Tout à coup un bruit de sabots frappant le
sol se fit entendre à l'avant; Dolorès, frémissante, se jeta dans mes
bras; une troupe de cavaliers arrivait sur nous au triple galop,
soulevant des flots de poussière. La diligence s'arrêta.

--Pied à terre, fit l'un d'eux; et comme je descendais seul:

--N'y a-t-il qu'un homme dans ta voiture? dit-il au cocher.

--Qu'un seul, répondit celui-ci: le tableau rappelait une scène de _Fra
Diavolo_ ou de _Marco Spada_, mais avec un cadre plus grandiose. Je me
trouvais en présence de sept cavaliers montés sur des chevaux
admirables; ils avaient des costumes de grand prix, de belles armes, des
_chappareras_ de peaux de tigres, et leurs grands chapeaux mexicains
étaient galonnés d'or avec des toquilles énormes. Je n'avais jamais vu,
ma foi, de voleurs aussi bien habillés. «Passez devant, me dit l'un
d'eux avec une grâce parfaite, il ne vous sera fait aucun mal.» Bronzé
par une vie d'aventure, j'assistai indifférent à la scène qui suivit;
j'y éprouvais même une certaine jouissance, c'était le complément de ma
vie de voyage. Cependant, lorsque j'entendis les cris déchirants que
poussa la jeune fille, je ne pus m'empêcher de voler à son aide; elle se
jeta sur moi, enlaçant mon cou de ses beaux bras blancs et pleurant,
suppliant, invoquant sa mère.

--Ah! sauvez-moi, disait-elle, sauvez-moi! Pauvre enfant, la sauver! de
toute mon âme..... mais que faire? Sept hommes armés, seul, et pas un
couteau. Ces messieurs néanmoins n'usèrent ni de brutalité, ni de
menaces.

--Allons, ma chère enfant, disait le chef, séchez vos larmes, _somos
caballeros_, nous sommes des gens bien élevés et vous n'aurez aucun
mauvais traitement à subir. Venez, le temps presse, partons; et comme la
jeune fille se débattait en désespérée, deux des hommes l'enlevèrent de
force et la posèrent en croupe sur la monture de l'un d'eux. _Vamos_,
commanda le chef. Ils disparurent dans le _monte_, où bientôt les cris
de la pauvre Dolorès se perdirent dans le lointain. Au premier village
où nous arrivâmes, il y avait un relai.

--Ne ferez-vous point une déposition? fis-je au cocher.

--À quoi bon, dit-il? on la rendra bien toujours à sa mère.

Nous passâmes. Peu après nous descendions les _cumbres_ d'Aculcingo, et
sur les trois heures de l'après-midi, nous arrivions à l'hôtel des
Diligences, à Orizaba. La mère de Dolorès était là, attendant sa fille:
il fallut lui conter l'enlèvement; je ne dirai point sa douleur.
J'ignore si jamais son enfant lui fut rendue.

Un jour encore et j'allais atteindre Vera Cruz, revoir la mer et
m'embarquer pour l'Europe: je n'osais croire à tant de bonheur, et cet
Océan que j'ai toujours tant redouté n'avait plus pour moi que des
sourires. Le 28 décembre 1859, je faisais mes adieux aux plages
mexicaines; j'allais traverser de nouveau les États-Unis, alors en voie
d'insurrection. Après quatre années d'absence, le 2 février 1861, je
foulais la terre d'Europe.

FIN



NOTES:

[1] Par Orderic Vital, entre autres.

[2] _Popol-Vuh, le Livre sacré et les Mythes de l'antiquité mexicaine._
Paris, 1861.

[3] _Lettre_ adressée à M. l'abbé Brasseur de Bourbourg.

[4] «_Tulan en Xibalbay_, c'est-à-dire la cité bâtie par les _Nahuas_,
après leur colonisation en _Tamoanchan_.»

[5] «Un troisième _Tulan_, à l'occident du côte américain de l'Océan,
peut-être le _Tile_ désigné par M. Rafn, qu'il faudrait placer au nord
des États-Unis, et enfin le _Tulan_ où est le dieu, qui correspondrait à
_Tula_ ou _Tollan_, l'une des capitales toltèques de l'Anahuac, à 14
lieues au nord de Mexico, aujourd'hui la petite ville de _Tula_, route
de Queretaro.»

[6] _Melpomène_, ch. LXII.

[7] _Melpomène_, ch. LXIV.

[8] Sahagun, _Hist. de Nueva España_, lib. X, cap. XXIX. (_V_. le _Livre
sacré_, par M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, p. CXLV.)

[9] _History of the conquest of Mexico_, t. III, p. 255.

[10] Le _Livre sacré_, par M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, p. CLXV.
Beauvois, _Découvertes des Scandinaves en Amérique_, dans la _Revue
orientale et américaine_, t. II, p. 116.

[11] _Le Livre sacré_, par M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, p. CLXV.
Beauvois, _Découvertes des Scandinaves en Amérique_, dans la _Revue
orientale et américaine_, t. II, p. 116.

[12] _Relation_ d'Escalante Fontanedo, p. 24.

[13] _Relation_ de Biedma, p. 104.

[14] _Le Livre sacré_, par M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, p. CLXXIV.

[15] _Transact. Americ._ Phil. Soc., v. I, p. 158.

[16] Séance du 14 mai 1859.

[17] Voir, dans le compte rendu de cette même séance, un _fac-simile_.

[18] Quand nous disons bâtir, nous entendons construire au moyen de
blocs équarris taillés, et posés jointifs. Nous mettons les dolmens,
menhirs, etc., en dehors des constructions de pierre. Au contraire, ces
monuments, si improprement appelés druidiques à notre sens, paraissent
appartenir à des races touraniennes, finniques, ou du moins
très-profondément pénétrées de sang jaune. Mais ce n'est pas ici le lieu
de développer cette opinion.

[19] Histoire du Japon. édit. de 1754, t. I, chap. X, p. 171 et suiv.

[20] Nous retrouvons ce culte des Camis chez les peuples aryans, ce sont
les _Çoura_, les _Célestes_, héros qui, après leur mort, allaient
habiter le Svarga, où ils étaient reçus par Indra, le plus grand des
dieux; où, devenus dieux eux-mêmes, ils formaient ce conseil turbulent
qui menaçait sans cesse le dieu suprême Indra. La mythologie scandinave
nous présente cette même divinisation du héros. Il n'est pas besoin de
dire que, chez les Grecs, l'époque héroïque n'est qu'un développement de
la même idée.

[21] Emory, _Notes_. Voy. les planches.

[22] _Le Livre sacré_, p. CXC.

[23] Ces restes des anciennes tribus, qui ont une parenté directe avec
les anciens possesseurs du Mexique, habitent les montagnes et vivent de
préférence dans des souterrains.

[24] Part. II, chap. VI.

[25] Terre-Neuve.

[26] _Ouvrage original des indigènes de Guatémala_, traduit par M.
l'abbé Brasseur de Bourbourg.

[27] Troisième partie du _Livre sacré_, ch. I.

[28] Lieu marécageux, la région, pense le traducteur, arrosée par les
affluents de l'Uzumacinta et du Tabasco, entre la mer et les montagnes,
etc.

[29] Les barbares, ce sont les indigènes, qui, dans tous les récits du
_Livre sacré_, sont toujours représentés sous la figure d'animaux.

[30] Le nombre _quatre_ est sacré dans les mystères quichés (ch. II).

[31] Chap. III.

[32] Princes purificateurs de la race quichée.

[33] Les trois cimes de _Mamah_, d'_Avilix_ et de _Tohil_, sont situées
au nord-est de _Santa-Cruz del Quiché_.

[34] Chap. VIII.

[35] _Historia ecclesiastica Adami Bremensis. Libellus de situ Daniæ et
reliquarum quæ trans Daniam sunt regionum naturâ._ Edit. curâ ac labore
Erpoldi Lindenbruch, Lugduni Batavorum. Leyde, 1595 (CIƆIƆXCV), p. 143.

[36] Parmi les divinités primitives des Quichés, on reconnaît également:
Le sillonnement de l'Éclair, la Foudre qui frappe, Celui qui engendre et
Celui qui donne l'être, l'Édificateur et le Formateur. Plus tard,
lorsque les Quichés sont arrivés à Tulan, c'est Tohil (le bruit, le
grondement, l'averse) qui est le Dieu suprême. C'est Avilix et Hacavitz
qui sont les dieux secondaires, mais dont les attributions ne sont pas
définies.

[37] Comme les Quichés honoraient les chefs des familles nobles, tels
que Balam-Quitzé, Balam-Agab, Mahucutah et Iqi-Balam. C'est-à-dire:
_Tigre au doux sourire_, _Tigre de la nuit_, _Nom signalé_, _Tigre de la
lune_.

[38] «Qu'on aille mettre la tête de Hun-hun-Ahpu dans l'arbre qui est au
milieu du chemin, ajoutèrent Hun-Camé et Vukub-Camé. Au moment où on
alla placer la tête au milieu de l'arbre, cet arbre se couvrit aussitôt
de fruits...... Grand dans leur pensée devint le caractère de cet arbre,
à cause de ce qui s'était accompli si subitement, quand on avait mis la
tête de Hun-hun-Ahpu entre ses branches. Alors ceux du Xibalba se
parlèrent entre eux: Qu'il n'y ait personne qui (soit assez hardi) pour
s'asseoir au pied de l'arbre, dirent tous ceux de Xibalba, s'interdisant
mutuellement et se défendant (d'en approcher).» Le _Popol-Vuh_, part.
II, chap. II, trad. de M. l'abbé Brasseur de Bourbourg.

[39] On retrouvait encore des institutions phalliques chez les Natchez
au commencement du XVIIIe siècle (Charlevoix). Les Toltèques, dans leur
retour vers le nord, fondèrent de grandes cités dans les vallées
arrosées par le Rio-Gila. Au temps de la conquête, il existait encore
sur les rivages du golfe de Californie une monarchie puissante, dont la
capitale (Colhuacan) était populeuse et florissante. Les institutions
phalliques y étaient en honneur de temps immémorial. (_Hist. apol. de
las Ind. occid._, t. I, cap. LIII et LIV, manuscrit cité par M. l'abbé
Brasseur de Bourbourg.--_Relation de Castañeda_, coll. Ternaux, deuxième
partie, chap. I, p. 150.)

[40] Troisième assise, commençant par le bas, deuxième pierre, côté
gauche.

[41] Quatrième assise, commençant par le haut, côté droit.

[42] P. CXXI.

[43] L'_ancien_, l'aïeul.

[44] Chap. III, quatrième partie.

[45] Depuis que les édifices de Palenqué sont sortis de l'oubli, s'ils
n'ont plus à craindre le vandalisme des fanatiques, ils subissent la
destruction méthodique des amateurs. La plupart des voyageurs curieux en
arrachent des fragments pour enrichir leurs collections. Une des parties
du bas-relief _de la croix_ a ainsi été enlevée, l'autre, descellée de
sa place, est restée au milieu des broussailles, où M. Charnay a pu la
photographier. Mais tel est encore l'état de barbarie de notre temps,
qui cependant prétend être civilisé, que pendant nos discussions sur tel
monument dont l'existence importe à l'histoire du monde entier, quelque
obscur voyageur enlève ou détruit pour toujours l'objet de ces
discussions: et cela n'a pas lieu qu'à Palenqué!

[46] Ces linteaux s'étant brisés, on a ajouté, à une époque récente,
deux pieds-droits en maçonnerie pour rétrécir l'entrée.

[47] Prichard, entre autres.

[48] Ewald, _Geschichte des volkes d'Israël_. Lassen, _Indische
Alterthums Kunde_.

[49] M. Charnay a bien voulu nous remettre quelques-uns de ces objets.
Au Mexique, les Toltèques et leurs successeurs ne connaissaient pas le
fer: nous avons eu entre les mains de beaux outils de cuivre rosette,
seul métal dont ils pussent faire emploi pour leurs armes comme pour
leurs ustensiles et outils journaliers.

[50] _Hist. apol. de las Ind. Occid._, t. IV, cap. CCXXXV, MS. Nous
empruntons ici à M. l'abbé Brasseur de Bourbourg la traduction de ce
passage.

[51] À l'époque de la conquête, le _Tlapallan_, qui avoisinait Xibalba,
et qui bornait au sud le golfe de Honduras, contenait une ville aussi
grande que Mexico.

[52] Les noms dans lesquels l'épithète de _blanc_ se répète paraissent
assez indiquer une race comparativement pure.

[53] Au temps de la conquête, les derniers descendants peut-être de
cette race de Xibalba, les Mayas de l'Yucatan, se peignaient encore le
visage.

[54] Ixtlilxochitl, _Sumaria Relacion_.

[55] M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, p. CXXXIII. Dans le _Livre sacré_,
on lit ce passage curieux, qui indique la culture des arts chez les
hommes de race nahuatl ou toltèque. La mère de Hun-hun-Ahpu et de
Vukub-Hunahpu, victimes des princes de Xibalba, a deux autres fils,
Hunbatz et Hunchoven; mais ceux-ci, résignés à leur sort, ne cherchent
point à affranchir la nation du joug de Xibalba: «À jouer de la flûte et
à chanter ils s'occupaient uniquement; à peindre et à sculpter ils
employaient tout le jour, et ils étaient la consolation de la vieille
(chap. IV, p. 103). Et plus loin: «Or, Hunbatz et Hunchoven étaient de
très-grands musiciens et chanteurs; ayant crû au milieu de grandes
peines et de grands travaux qu'ils avaient passés, tourmentés de toute
manière, ils étaient devenus de grands sages; ils s'étaient rendus
également (habiles comme) joueurs de flûte, chanteurs, peintres et
sculpteurs; tout sortait parfait de leurs mains (chapitre V).»
Toutefois, dans le _Livre sacré_, devant les descendants miraculeux de
Hun-hun-Ahpu, destinés à devenir les libérateurs de la nation nahuatl et
à conquérir Xibalba, ces deux artistes sont changés en singes, comme
indignes, probablement, de concourir à l'œuvre héroïque.

[56] _Hist. antigua de Mexico_, t. I, cap XII.

[57] Au signe _Ome-Tochtli_, II. Lapin.

[58] «Or, le calme était aussi aux cœurs des sacrificateurs qui
habitaient sur la montagne: ainsi donc, Balam-Quitzé, Balam-Agab,
Mahucutah et Iqi-Balam (les chefs des Quichés avant l'établissement de
ceux-ci dans les États de Chiapas et de Guatémala) ayant tenu un grand
conseil, firent des fortifications au bord de leur ville, environnant
les contours de leur ville de palissades et de troncs d'arbres.» (Le
_Popol-Vuh_, IVe partie, chap. III.) «_En Izmachi_ est donc le nom du
lieu de leur ville, où ils demeurèrent enfin et s'y établirent
définitivement: là donc ils mirent en œuvre leur puissance, ayant
commencé à bâtir leurs maisons de pierre et de chaux sous la quatrième
génération des rois.» (Chap. VII.) Dans l'origine de la race quichée, il
est parlé d'une première création d'hommes _de bois_, antérieurement à
un cataclysme qui les fit tous périr. Les quatre cents jeunes gens qui
apparaissent parmi les premiers de l'émigration quichée au Mexique sont
présentés dans le _Livre sacré_ (chap. VII, 1re partie) cheminant,
«après avoir coupé un grand arbre pour servir de poutre mère à leur
maison.» Zipacua, le chef, le roi des indigènes, parmi lesquels
s'établissent les quatre cents jeunes gens (le nombre quatre ou quatre
cents désigne, dans les traditions quichées, un grand nombre, une
nation, une réunion de tribus) charge lui seul l'arbre sur ses épaules
et le porte devant la maison des jeunes gens.--«Or ça, reprirent
ceux-ci, nous vous reprendrons encore une fois demain pour signaler un
autre arbre pour pilier de notre maison.»

[59] _Tepeu_ et _Oliman_, que le manuscrit Cakchiquel indique devoir se
trouver vers la zone qui sépare le Peten de l'Yucatan (Voir le chap. IX
de la IIIe partie du _Livre sacré_ et les notes).

[60] Le _Livre sacré,_ chap. II, IVe partie.

[61] _Ibid._, cockchap. VII.

[62] Baillière et fils, 1861.

[63] Le P. Antonio de Remesal raconte qu'on retrouvait dans la vallée
les traces de dix langages différents.

[64] Voyez l'épreuve parfaitement réussie de l'album. Planche XXVIII.

[65] Voir l'album, _Cités et ruines américaines_, pl. I à XVII.

[66] Le pays de Yucatan, abordé pour la première fois par Cordova en
1517, puis exploré par Griyalva, ne tarda pas à être conquis par don
Francisco de Montejo, qui rassembla à ses frais une petite armée de
1,500 hommes, dès 1527, pour soumettre ce vaste territoire. La
civilisation maya qui régnait au Yucatan était fort différente de celle
des Aztèques vaincus par Cortez. C'était sans doute à cette
civilisation, mais dans un âge que la science ne saurait indiquer, que
l'on devait plusieurs des magnifiques monuments qui excitent aujourd'hui
si vivement notre curiosité.

[67] Mérida fut fondé sur les ruines de l'antique cité indienne qu'on
désignait sous le nom de Tihoo: on la construisit en 1541, par les
ordres du petit-fils de Francisco de Montejo. Elle réclamait dus
privilèges comme capitale du Yucatan dès l'année 1543. (Lopez Cogollude,
_Historia de Yucatan_.)

[68] La cathédrale de Mérida fut achevée en 1598, la ville avait été
érigée en cité épiscopale dès 1561.

[69] Espèce de volante, voiture havanaise.

[70] Selon un historien moderne, les ruines d'Izamal appartiendraient à
la même période que celle de Mayapam et Palenqué; c'est-à-dire qu'elles
remonteraient à la plus haute antiquité. La tradition en fait un lieu de
sépulture au prophète Zamma.

[71] Vainqueur des Kudules, le neveu de l'_adelantado_ Montejo fonda
Valladolid en 1543, sur le territoire des Chanachna.

[72] Cette ville, qui obtient aujourd'hui une si grande célébrité au
point de vue archéologique, faisait partie de l'antique empire de
Mayapan, détruit vers l'année 1420 de notre ère. Chichen-Itza était
parvenue à conserver son indépendance jusqu'à la fin du XVIIe siècle.
Elle tomba entre les mains des Espagnols, le 13 mars 1697; pendant
plusieurs heures, ces temples furent livrés au pillage. (Voy. Juarros,
t. II. p. 146).

[73] Voir le plan dans le texte de M. Viollet-le-Duc, et les vues de XXV à XLIX.

[74] W. Prescott, _Histoire de la conquête du Mexique_, liv. III chap. VII.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cités et ruines américaines - Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home