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Title: Le crime de Lord Arthur Savile
Author: Wilde, Oscar, 1854-1900
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le crime de Lord Arthur Savile" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica).



                             OSCAR WILDE

                              LE CRIME
                                 DE
                          LORD ARTHUR SAVILE



               TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR ALBERT SAVINE



                                 1905



PRÉFACE


_Le Crime de lord Arthur Savile_, ici traduit en français pour la
première fois, est, dans l'oeuvre d'Oscar Wilde, une des pages les plus
curieuses.

Quand cette nouvelle parut, en 1891, dans le sillage triomphal du
_Portrait de Dorian Gray_, la critique anglaise ne fut frappée que de
son caractère paradoxal. C'est ainsi que la classèrent, alors, beaucoup
de revues et de journaux sur l'appréciation desquels pesait l'apparence
ironique du sous-titre appliqué à un projet d'assassinat: _étude de
devoir_.

Quelques notes, volontairement semées par Oscar Wilde dans son récit,
achevèrent d'égarer les juges.

Puis, on chercha des parentés à l'idée inspiratrice de ce récit. Il est
évident, se disait-on, qu'Oscar Wilde a lu _le Bonheur dans le crime_
de Barbey d'Aurevilly et il a également emprunté quelque chose à _A
Rebours_.

C'est possible, mais ces reflets, s'ils sont sensibles, ne sont pas
capitaux.

Aujourd'hui, les faits ont éclairé l'oeuvre et l'on peut dire que
_Le Crime de lord Arthur Savile_ est pathologiquement le plus
caractéristique des écrits d'Oscar Wilde.

L'écrivain y intervertit les notices du Bien et du Mal dans le cerveau
de son héros, non en écrivain paradoxal mais en véritable malade.

La distinction est aisée à faire.

Lisez plutôt le très curieux roman de Georges Darien, _Le Voleur_[1],
qui est un long et amusant paradoxe, et vous verrez tout de suite la
différence entre les deux notes. Dans le volume de Darien, Georges
Randal, a choisi le vol comme profession: il se fait voleur comme on se
fait banquier, médecin ou avocat, et il a des idées de voleur sur toutes
choses. Il lutte contre la société avec des armes qu'il a choisies et
que Darien a fourbies logiquement d'après la mentalité de son héros.
Randal, qui n'est pas un monstre, a exactement la sensibilité d'un
_outlaw_.

[Note 1: Stock, éditeur.]

Il en est tout autrement de lord Arthur Savile que de Georges Randal.
Le point excepté où ses idées déraillent et s'intervertissent, on ne
saurait raisonner plus normalement.

«En contemplant en ce moment le portrait de Sybil, lord Arthur, écrit
Wilde, fut rempli de cette terrible pitié qui naît de l'amour. Il sentit
que l'épouser avec le _fatum_ du meurtre suspendu sur sa tête serait une
trahison pareille à celle de Judas, un crime pire que tous ceux qu'ont
jamais rêvé les Borgia.

«Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand à tout moment il pourrait être
appelé à accoupler l'épouvantable prophétie écrite dans sa main?

«A tout prix il fallait reculer le mariage...

«Bien qu'il aimât ardemment cette jeune fille, bien que le seul contact
de ses doigts quand ils étaient assis l'un près de l'autre, fît
tressaillir tous les nerfs de son corps d'une joie exquise, il n'en
reconnut pas moins clairement où était son devoir et eut pleine
conscience de ce fait qu'il n'avait pas le droit de l'épouser _jusqu'à
ce qu'il eût commis le meurtre_.

«Cela fait, il pourrait se présenter devant les autels avec Sybil Merton
et remettre sa vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans crainte de
mal agir.

«Cela fait, il pourrait la prendre dans ses bras, sachant qu'elle
n'aurait jamais à courber sa tête sous la honte.

«Mais avant, il fallait _faire cela_ et le plus tôt serait le meilleur
pour tous deux».

Le héros de Wilde, en vertu de cet étrange raisonnement, commet donc
son crime _par devoir_. Or, si l'on lit avec soin les ouvrages que de
savants médecins ont consacrés au cas du romancier, on verra quelle
illustration cette nouvelle apporte aux théories les plus récentes.

Les contes qui complètent ce volume sont, tout au contraire, de pures
fantaisies littéraires, des pages de l'exquis dilettante que fut
Wilde. Il y a là quelques traits de cette ironie que les critiques
d'Outre-Manche appelaient des _Wildismes_.

Le lecteur aura ainsi un point de comparaison qui lui permettra de
rejeter ou d'admettre les considérations présentées plus haut.

LE TRADUCTEUR.



La première édition de la nouvelle _Le Crime de lord Arthur Savile_
a paru en juillet 1891 chez l'éditeur Osgood. Cette nouvelle a été
réimprimée à 300 exemplaires pour les seuls curieux. Cette édition, sans
date, ne porte aucun nom d'éditeur ni d'imprimeur.



LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE



I

C'était la dernière réception de lady Windermere, avant le printemps.

Bentinck House était, plus que d'habitude, encombré d'une foule de
visiteurs.

Six membres du cabinet étaient venus directement après l'audience du
_speaker_, avec tous leurs crachats et leurs grands cordons.

Toutes les jolies femmes portaient leurs costumes les plus élégants et,
au bout de la galerie de tableaux, se tenait la princesse Sophie de
Carlsrühe, une grosse dame au type tartare, avec de petits yeux noirs
et de merveilleuses émeraudes, parlant d'une voix suraiguë un mauvais
français et riant sans nulle retenue de tout ce qu'on lui disait.

Certes, il y avait là un singulier mélange de société: de superbes
Pairesses bavardaient courtoisement avec de violents radicaux. Des
prédicateurs populaires se frottaient les coudes avec de célèbres
sceptiques. Toute une volée d'évêques suivait, comme à la piste, une
forte _prima-donna_, de salon en salon. Sur l'escalier se groupaient
quelques membres de l'Académie royale, déguisés en artistes, et l'on a
dit que la salle à manger était un moment absolument bourrée de génies.

Bref, c'était une des meilleures soirées de lady Windermere et la
princesse y resta jusqu'à près de onze heures et demie passées.

Sitôt après son départ, lady Windermere retourna dans la galerie de
tableaux où un fameux économiste exposait, d'un air solennel, la théorie
scientifique de la musique à un virtuose hongrois écumant de rage.

Elle se mit à causer avec la duchesse de Paisley.

Elle paraissait merveilleusement belle, avec son opulente gorge d'un
blanc ivoirin, ses grands yeux bleus de myosotis et les lourdes boucles
de ses cheveux d'or. Des cheveux d'_or pur_[2], pas des cheveux de cette
nuance paille pâle qui usurpe aujourd'hui le beau nom de l'or, des
cheveux d'un or comme tissé de rayons de soleil ou caché dans un ambre
étrange, des cheveux qui encadraient son visage comme d'un nimbe de
sainte, avec quelque chose de la fascination d'une pécheresse.

[Note 2: En français dans le texte.]

C'était une curieuse étude psychologique que la sienne.

De bonne heure dans la vie, elle avait découvert cette importante vérité
que rien ne ressemble plus à l'innocence qu'une imprudence, et, par une
série d'escapades insouciantes,--la moitié d'entre elles tout à fait
innocentes,--elle avait acquis tous les privilèges d'une personnalité.

Elle avait plusieurs fois changé de mari. En effet, le Debrett portait
trois mariages à son crédit, mais comme elle n'avait jamais changé
d'amant, le monde avait depuis longtemps cessé de jaser scandaleusement
sur son compte.

Maintenant, elle avait quarante ans, pas d'enfants, et cette passion
désordonnée du plaisir qui est le secret de ceux qui sont restés jeunes.

Soudain, elle regarda curieusement tout autour du salon et dit de sa
claire voix de contralto:

--Où est mon chiromancien?

--Votre quoi, Gladys? s'exclama la duchesse avec un tressaillement
involontaire.

--Mon chiromancien, duchesse. Je ne puis vivre sans lui maintenant.

--Chère Gladys, vous êtes toujours si originale, murmura la duchesse,
essayant de se rappeler ce que c'est en réalité qu'un chiromancien et
espérant que ce n'était pas tout à fait la même chose qu'un chiropodist.

--Il vient voir ma main régulièrement deux fois chaque semaine,
poursuivit lady Windermere, et il y prend beaucoup d'intérêt.

--Dieu du ciel! se dit la duchesse. Ce doit être là quelque espèce de
manucure. Voilà qui est vraiment terrible! Enfin, j'espère qu'au moins
c'est un étranger. De la sorte ce sera un peu moins désagréable.

--Certes, il faut que je vous le présente.

--Me le présenter! s'écria la duchesse. Vous voulez donc dire qu'il est
ici.

Elle chercha autour d'elle son petit éventail en écaille de tortue et
son très vieux châle de dentelle, comme pour être prête à fuir à la
première alerte.

--Naturellement il est ici. Je ne puis songer à donner une réunion sans
lui. Il me dit que j'ai une main purement psychique et que si mon pouce
avait été un tant soit peu plus court, j'aurais été une pessimiste
convaincue et me serais enfermée dans un couvent.

--Oh! je vois! fit la duchesse qui se sentait très soulagée. Il dit la
bonne aventure, je suppose?

--Et la mauvaise aussi, répondit lady Windermere, un tas de choses de ce
genre. L'année prochaine, par exemple, je courrais grand danger, à la
fois sur terre et sur mer. Ainsi il faut que je vive en ballon et que,
chaque soir, je fasse hisser mon dîner dans une corbeille. Tout cela est
écrit là, sur mon petit doigt ou sur la paume de ma main, je ne sais
plus au juste.

--Mais sûrement, c'est là tenter la Providence, Gladys.

--Ma chère duchesse, à coup sûr la Providence peut résister aux
tentations par le temps qui court. Je pense que chacun devrait faire
lire dans sa main, une fois par mois, afin de savoir ce qu'il ne doit
pas faire. Si personne n'a l'obligeance d'aller chercher M. Podgers, je
vais y aller moi-même.

--Laissez-moi ce soin, lady Windermere, dit un jeune homme tout petit,
tout joli, qui se trouvait là et suivait la conversation avec un sourire
amusé.

--Merci beaucoup, lord Arthur; mais je crains que vous ne le
reconnaissiez pas.

--S'il est aussi singulier que vous le dites, lady Windermere, je ne
pourrais guère le manquer. Dites seulement comment il est et, sur
l'heure, je vous l'amène.

--Soit! Il n'a rien d'un chiromancien. Je veux dire qu'il n'a rien de
mystérieux, d'ésotérique, qu'il n'a pas une apparence romantique. C'est
un petit homme, gros, avec une tête comiquement chauve et de grandes
lunettes d'or, quelqu'un qui tient le milieu entre le médecin de la
famille et l'attorney de village. J'en suis aux regrets, mais ce
n'est pas ma faute. Les gens sont si ennuyeux. Tous mes pianistes ont
exactement l'air de pianistes et tous mes poètes exactement l'air de
poètes. Je m'en souviens, la saison dernière, j'avais invité à dîner un
épouvantable conspirateur, un homme qui avait versé le sang d'une foule
de gens, qui portait toujours une cotte de mailles et avait un poignard
caché dans la manche de sa chemise. Eh bien! sachez que quand il est
arrivé, il avait simplement la mine d'un bon vieux clergyman. Toute la
soirée, il fit pétiller ses bons mots. Certes, il fut très amusant
et bien de tous points, mais j'étais cruellement déçue. Quand je
l'interrogeai au sujet de sa cotte de mailles, il se contenta de rire
et me dit qu'elle était trop froide pour la porter en Angleterre... Ah!
voici M. Podgers. Eh bien! monsieur Podgers, je voudrais que vous lisiez
dans la main de la duchesse de Paisley.... Duchesse, voulez vous enlever
votre gant... non pas celui de la main gauche... l'autre...

--Ma chère Gladys, vraiment je ne crois pas que ceci soit tout à fait
convenable, dit la duchesse en déboutonnant comme à regret un gant de
peau assez sale.

--Jamais rien de ce qui intéresse ne l'est, dit lady Windermere: _on a
fait le monde ainsi_[3]. Mais il faut que je vous présente, duchesse.
Voici M. Podgers, mon chiromancien favori; monsieur Podgers, la duchesse
de Paisley.... et si vous dites qu'elle a un mont de la lune plus
développé que le mien, je ne croirais plus en vous désormais.

[Note 3: En français dans le texte.]

--Je suis sûre, Gladys, qu'il n'y a rien de ce genre dans ma main, dit
la duchesse d'un ton grave.

--Votre Grâce est tout à fait dans le vrai, répliqua M. Podgers en
jetant un coup d'oeil sur la petite main grassouillette aux doigts
courts et carrés. La montagne de la lune n'est pas développée. Cependant
la ligne de la vie est excellente. Veuillez avoir l'obligeance de
laisser fléchir le poignet... je vous remercie... trois lignes
distinctes sur la _rascette_[4]... vous vivrez jusqu'à un âge avancé,
duchesse, et vous serez extrêmement heureuse... Ambition très modérée,
ligne de l'intelligence sans exagération, ligne du coeur...

[Note 4: En français dans le texte.]

--Là-dessus soyez discret, monsieur Podgers, cria lady Windermere.

--Rien ne me serait plus agréable, répondit M. Podgers en s'inclinant,
si la duchesse y avait donné lieu, mais j'ai le regret de dire que je
vois une grande constance d'affection combinée avec un sentiment très
fort du devoir.

--Veuillez continuer, monsieur Podgers, dit la duchesse dont le regard
marquait la satisfaction.

--L'économie n'est pas la moindre des vertus de votre Grâce, poursuivit
M. Podgers.

Lady Windermere éclata en rires convulsifs.

--L'économie est une excellente chose, remarqua la duchesse avec
complaisance. Quand j'ai épousé Paisley, il avait onze châteaux et pas
une maison convenable où l'on pût habiter.

--Et maintenant il a douze maisons et pas un seul château, s'écria lady
Windermere.

--Eh t ma chère, dit la duchesse, j'aime...

--Le confort, reprit M. Podgers, et les perfectionnements modernes, et
l'eau chaude amenée dans toutes les chambres. Votre Grâce a tout à fait
raison. Le confort est la seule chose que notre civilisation puisse nous
donner.

--Vous avez admirablement décrit le caractère de la duchesse, monsieur
Podgers. Maintenant veuillez nous dire celui de lady Flora.

Et pour répondre à un signe de tête de l'hôtesse souriante, une petite
jeune fille, aux cheveux roux d'Écossaise et aux omoplates très hauts,
se leva gauchement de dessus le canapé et exhiba une longue main osseuse
avec des doigts aplatis en spatule.

--Ah! une pianiste, je vois! dit M. Podgers, une excellente pianiste
et peut-être une musicienne hors ligne. Très réservée, très honnête et
douée d'un vif amour pour les bêtes.

--Voilà qui est tout à fait exact! s'écria la duchesse se tournant vers
lady Windermere. Absolument exact. Flora élève deux douzaines de collies
à Macloskie et elle remplirait notre maison de ville d'une véritable
ménagerie si son père le lui permettait.

--Bon! mais c'est justement là ce que je fais chez moi chaque jeudi
soir, riposta en riant lady Windermere. Seulement je préfère les lions
aux collies.

--C'est là votre seule erreur, lady Windermere, dit M. Podgers avec un
salut pompeux.

--Si une femme ne peut rendre charmantes ses erreurs, ce n'est qu'une
femelle, répondit-elle... Mais il faut encore que vous nous lisiez dans
quelques mains... Venez, sir Thomas, montrez les vôtres à M. Podgers.

Et un vieux monsieur d'allure fine, qui portait un veston blanc,
s'avança et tendit au chiromancien une main épaisse et rude avec un très
long doigt du milieu.

--Nature aventureuse; dans le passé quatre longs voyages et un dans
l'avenir... Naufragé trois fois... Non deux fois seulement, mais en
danger de naufrage lors de votre prochain voyage. Conservateur acharné,
très ponctuel, ayant la passion des collections de curiosités. Une
maladie dangereuse entre la seizième et la dix-huitième année. A hérité
d'une fortune vers la trentième. Grande aversion pour les chats et les
radicaux.

--Extraordinaire! s'exclama sir Thomas. Vous devriez lire aussi dans la
main de ma femme.

--De votre seconde femme, dit tranquillement M. Podgers qui conservait
toujours la main de sir Thomas dans la sienne.

Mais lady Marvel, femme d'aspect mélancolique, aux cheveux noirs et aux
cils de sentimentale, refusa nettement de laisser révéler son passé ou
son avenir.

Aucun des efforts de lady Windermere ne put non plus amener M. de
Koloff, l'ambassadeur de Russie, à consentir même à retirer ses gants.

En réalité, bien des gens redoutaient d'affronter cet étrange petit
homme au sourire stéréotypé, aux lunettes d'or et aux yeux d'un brillant
de perle, et quand il dit à la pauvre lady Fermor, tout haut et devant
tout le monde, qu'elle se souciait fort peu de la musique, mais qu'elle
raffolait des musiciens, on estima, en général, que la chiromancie est
une science qu'il ne faut encourager qu'en _tête-à-tête_[5].

[Note 5: En français dans le texte.]

Lord Arthur Savile, cependant, qui ne savait, rien de la malheureuse
histoire de lady Fermor, et qui avait suivi M. Podgers avec un très
grand intérêt, avait une vive curiosité de le voir lire dans sa main.

Comme il éprouvait quelque pudeur à se mettre en avant, il traversa la
pièce et s'approcha de l'endroit où lady Windermere était assise et,
avec une rougeur, qui était un charme, lui demanda si elle pensait que
M. Podgers voudrait bien s'occuper de lui.

--Certes oui, il s'occupera de vous, fit lady Windermere. C'est pour
cela qu'il est ici. Tous mes lions, lord Arthur, sont des lions en
représentation. Ils sautent dans des cerceaux, quand je le leur demande.
Mais il faut auparavant que je vous prévienne que je dirai tout à Sybil.
Elle vient luncher avec moi demain pour causer chapeaux, et si M.
Podgers trouve que vous avez un mauvais caractère ou une tendance à la
goutte, ou une femme qui vit à Bayswater[6], certainement je ne le lui
laisserai pas ignorer.

[Note 6: Quartier avoisinant au nord Kensington Park, habité par
les femmes entretenues par l'aristocratie de Londres (_Note du
traducteur_.)]

Lord Arthur sourit et hocha la tête.

--Je ne suis pas effrayé, répondit-il. Sybil me connaît aussi bien que
je la connais.

--Ah! je suis un peu contrariée de vous entendre dire cela. La meilleure
assise du mariage, c'est un malentendu mutuel... non, je ne suis pas du
tout cynique. J'ai seulement de l'expérience, ce qui, cependant, est
très souvent la même chose... M. Podgers, lord Arthur Savile meurt
d'envie que vous lisiez dans sa main. Ne lui dites pas qu'il est fiancé
à l'une des plus jolies filles de Londres: il y a un mois que le
_Morning Post_ en a publié la nouvelle.

--Chère lady Windermere, s'écria la marquise de Jedburgh, ayez
l'obligeance de laisser M. Podgers s'arrêter ici une minute de plus.
Il est en train de me dire que je monterai sur les planches et cela
m'intéresse au plus au point.

--S'il vous a dit cela, lady Jedburgh, je ne vais pas hésiter à vous
l'enlever. Venez immédiatement, M. Podgers, et lisez dans la main de
lord Arthur.

--Bon! dit lady Jedburgh faisant une petite moue, comme elle se levait
du canapé, s'il ne m'est pas permis de monter sur les planches, il me
sera au moins permis d'assister au spectacle, j'espère.

--Naturellement. Nous allons tous assister à la séance, répliqua lady
Windermere. Et maintenant, M. Podgers, reprenez-nous et dites-nous
quelque chose de joli, lord Arthur est un de mes plus chers favoris.

Mais quand M. Podgers vit la main de lord Arthur, il devint étrangement
pâle et ne souffla mot.

Un frisson sembla passer sur lui. Ses grands sourcils broussailleux
furent saisis d'un tremblement convulsif du tic bizarre, irritant, qui
le dominait, quand il était embarrassé.

Alors, quelques grosses gouttes de sueur perlèrent sur son front jaune,
comme une rosée empoisonnée et ses doigts gras devinrent froids et
visqueux.

Lord Arthur ne manqua pas de remarquer ces étranges signes d'agitation
et, pour la première fois de sa vie, il éprouva de la peur. Son
mouvement naturel fut de se sauver du salon, mais il se contint.

Il valait mieux connaître le pire, quel qu'il fût, que de demeurer dans
cette affreuse incertitude.

--J'attends, M. Podgers, dit-il.

--Nous attendons tous, cria lady Windermere de son ton vif, impatient.

Mais le chiromancien ne répondit pas.

--Je crois qu'Arthur va monter sur les planches, dit lady Jedburgh, et
qu'après votre sortie M. Podgers a peur de le lui dire.

Soudain M. Podgers laissa tomber la main droite de lord Arthur et
empoigna fortement la gauche, se courbant si bas pour l'examiner que la
monture d'or de ses lunettes sembla presque effleurer la paume.

Un moment, son visage devint un masque blanc d'horreur, mais il recouvra
bientôt son _sang-froid_[7] et, regardant lady Windermere, lui dit avec
un sourire forcé:

--C'est la main d'un charmant jeune Homme.

[Note 7: En français dans le texte.]

--Certes oui, répondit lady Windermere, mais sera-t-il un mari charmant?
Voilà ce que j'ai besoin de savoir.

--Tous les jeunes gens charmants sont des maris charmants, reprit M.
Podgers.

--Je ne crois pas qu'un mari doive être trop séduisant, murmura lady
Jedburgh, d'un air pensif. C'est si dangereux.

--Ma chère enfant, ils ne sont jamais trop séduisants; s'écria lady
Windermere. Mais ce qu'il me faut ce sont des détails. Il n'y a que les
détails qui intéressent. Que doit-il arriver à lord Arthur?

--Eh bien! Dans quelques jours lord Arthur doit faire un voyage.

--Oui, sa lune de miel naturellement.

--Et il perdra un parent.

--Pas sa soeur, j'espère, dit lady Jedburgh d'un ton apitoyé.

--Certes non, pas sa soeur, répondit M. Podgers avec un geste de
dépréciation de la main, un simple parent éloigné.

--Bon! je suis cruellement désappointée, fit lady Windermere. Je n'ai
absolument rien à dire à Sybil demain. Qui se préoccupe aujourd'hui de
parents éloignés? Voilà des années que ce n'est plus la mode. Cependant,
je suppose qu'elle fera bien d'acheter une robe de soie noire: cela sert
toujours pour l'église, voyez-vous. Et, maintenant, allons souper. On
a sûrement tout mangé là-bas, mais nous pourrons encore trouver du
bouillon chaud. François faisait autrefois du bouillon excellent, mais
maintenant il est si agité par la politique que je ne suis jamais
certaine de rien avec lui. Je voudrais bien que le général Boulanger se
tînt tranquille... Duchesse, je suis sûre que vous êtes fatiguée!

--Pas du tout, ma chère Gladys, répondit la duchesse en marchant vers
la porte, je me suis beaucoup amusée et le chiropodist; je veux dire
le chiromancien, est très amusant. Flora, où peut être mon éventail
d'écaille de tortue?... Oh! merci, sir Thomas, merci beaucoup!... Et mon
châle de dentelle?... Oh merci, sir Thomas, trop aimable vraiment!

Et la digne créature finit par descendre les escaliers sans avoir laissé
plus de deux fois tomber son flacon d'odeur.

Tout ce temps-là, lord Arthur Savile était demeuré debout près de la
cheminée avec le même sentiment de frayeur qui pesait sur lui, la même
maladive préoccupation d'un avenir mauvais.

Il sourit tristement à sa soeur comme elle glissa près de lui au bras de
lord Plymdale, fort jolie dans son brocard rose garni de perles, et il
entendit à peine lady Windermere, quand elle l'invita à la suivre. Il
pensa à Sybil Merton et l'idée que quelque chose pourrait se placer
entre eux remplit ses yeux de larmes.

Quelqu'un qui l'aurait regardé eût dit que Némésis avait dérobé le
bouclier de Pallas et lui avait montré la tête de la Gorgone. Il
paraissait pétrifié et son visage avait l'aspect d'un marbre dans sa
mélancolie.

Il avait vécu la vie délicate et luxueuse d'un jeune homme bien né et
riche, une vie exquise affranchie de tous soucis avilissants, une vie
d'une belle _insouciance_[8] d'enfant, et maintenant, pour la première
fois, il eut conscience du terrible mystère de la destinée, de
l'effrayante idée du sort.

[Note 8: En français dans le texte.]

Que tout cela lui semblait fou et monstrueux!

Se pouvait-il que ce qui était écrit dans sa main, en caractères qu'il
ne pouvait lire mais qu'un autre pouvait déchiffrer, fût quelque
terrible secret de faute, quelque sanglant signe de crime!

N'y avait-il nulle échappatoire?

Ne sommes-nous que des pions d'échiquier que met en jeu une puissance
invisible, que des vases que le potier modèle à sa guise pour l'honneur
ou la honte?

Sa raison se révolta contre cette pensée et pourtant il sentait que
quelque tragédie était suspendue sur sa tête et qu'il avait été tout
d'un coup appelé à porter un fardeau intolérable.

Les acteurs sont vraiment des gens heureux; ils peuvent choisir de jouer
soit la tragédie soit la comédie, de souffrir ou d'égayer, de faire rire
ou de faire pleurer. Mais, dans la vie réelle, c'est bien différent.

Bien des hommes et bien des femmes sont contraints de jouer des rôles
auxquels rien ne les destinait. Nos Guildensterns nous jouent Hamlet et
notre Hamlet doit plaisanter comme un Prince Hal.

Le monde est un théâtre, mais la pièce est déplorablement distribuée.

Soudain M. Podgers entra dans le salon.

A la vue de lord Arthur, il s'arrêta et sa grasse figure sans
distinction devint d'une couleur jaune verdâtre. Les yeux des deux
hommes se rencontrèrent et il y eut un moment de silence.

--La duchesse a laissé ici un de ses gants, lord Arthur, et elle m'a
demandé de le lui rapporter, dit enfin M. Podgers. Ah! je le vois sur le
canapé!... Bonsoir!

--Monsieur Podgers, il faut que j'insiste pour que vous me donniez une
réponse immédiate à une question que je vais vous poser.

--A un autre moment, lord Arthur. La duchesse m'attend. Il faut que je
la rejoigne.

--Vous n'irez pas. La duchesse n'est pas si pressée.

--Les dames n'ont pas l'habitude d'attendre, dit M. Podgers avec un
sourire maladif. Le beau sexe est toujours impatient.

Les lèvres fines, et comme ciselées de lord Arthur se plissèrent d'un
dédain hautain.

La pauvre duchesse lui semblait de si maigre importance en ce moment.

Il traversa le salon et vint à l'endroit où M. Podgers était arrêté.

Il lui tendit sa main.

--Dites-moi ce que vous voyez là. Dites-moi la vérité. Je veux la
connaître. Je ne suis pas un enfant.

Les yeux de M. Podgers clignotèrent sous ses lunettes d'or. Il se porta
d'un air gêné d'un pied sur l'autre, tandis que ses doigts jouaient
nerveusement avec une chaîne de montre étincelante.

--Qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai vu dans votre main, lord
Arthur, quelque chose de plus que ce que je vous ai dit?

--Je sais que vous avez vu quelque chose de plus et j'insiste pour que
vous me disiez ce que c'est. Je vous donnerai un chèque de cent livres.

Les yeux verts étincelèrent une minute, puis redevinrent sombres.

--Cent guinées! fit enfin M. Podgers à voix basse.

--Oui, cent guinées. Je vous enverrai un chèque demain. Quel est votre
club?

--Je n'ai pas de club. C'est-à-dire je n'en ai pas en ce moment, mais
mon adresse est... Permettez-moi de vous donner ma carte.

Et tirant de la poche de son veston un morceau de carton doré sur
tranche, M. Podgers le tendit avec un salut profond à lord Arthur qui
lut:

    MR SEPTIMUS R PODGERS. CHIROMANCIEN _103a West Moon street_

--Je reçois de 10 à 4, murmura M. Podgers d'un ton mécanique, et je fais
une réduction pour les familles.

--Dépêchez-vous! cria lord Arthur devenant très pâle et lui tendant la
main.

M. Podgers regarda autour de lui d'un coup d'oeil nerveux et fit
retomber la lourde _portière_[9] sur la porte.

[Note 9: En français dans le texte.]

--Ceci prendra un peu de temps, lord Arthur. Vous feriez mieux de vous
asseoir.

--Dépêchez, monsieur, cria de nouveau lord Arthur frappant du pied avec
colère sur le parquet ciré.

M. Podgers sourit, sortit de sa poche une petite loupe à verre
grossissant et l'essuya soigneusement avec son mouchoir.

--Je suis tout à fait prêt, dit-il.



II

Dix minutes plus tard, le visage blanc de terreur, les yeux affolés de
chagrin, lord Arthur Savile se précipitait hors de Bentinck House.

Il se fit un chemin à travers la cohue des valets de pied, couverts de
fourrures, qui stationnaient autour du grand pavillon à colonnades.

Il semblait ne voir ni n'entendre quoi que ce fût.

La nuit était très froide et les becs de gaz, autour du square,
scintillaient et vacillaient sous les coups de fouet du vent, mais ses
mains avaient une chaleur de fièvre et ses tempes brûlaient comme du
feu.

Il allait et venait, presque avec la démarche d'un homme ivre.

Un agent de police le regarda avec curiosité, comme il passait, et un
mendiant, qui se détacha d'un pas de porte pour lui demander l'aumône,
recula d'effroi en voyant un malheur plus grand que le sien.

Une fois, lord Arthur Savile s'arrêta sous un réverbère et regarda ses
mains. Il crut voir la tache de sang qui les souillait et un faible cri
jaillit de ses lèvres tremblantes.

Assassin! voilà ce que le chiromancien y avait vu. Assassin! La nuit
même semblait le savoir et le vent désolé le cornait à ses oreilles.
Les coins sombres des rues étaient pleins de cette accusation. Elle
grimaçait à ses yeux aux toits des maisons.

Tout d'abord, il alla au Park, dont le bois sombre semblait le fasciner.
Il s'appuya aux grilles d'un air las, refroidissant ses tempes à
l'humidité du fer et écoutant le silence chuchoteur des arbres.

--Assassin! Assassin! répéta-t-il comme si la réitération de
l'accusation pouvait obscurcir le sens du mot.

Le son de sa propre voix le fit frissonner et, pourtant, il souhaitait
presque que l'écho l'entendit et réveillât de ses rêves la cité
endormie. Il sentait un désir d'arrêter le passant de hasard et de tout
lui dire.

Puis, il erra autour d'Oxford-street dans des ruelles étroites et
honteuses.

Deux femmes aux faces peintes le raillèrent, comme il passait.

D'une cour sombre arriva à lui un bruit de jurons et de gifles, suivi de
cris perçants et, pressés pêle-mêle sous une porte humide et glaciale,
il vit les dos voûtés et les corps usés de la pauvreté et de la
vieillesse.

Une étrange pitié s'empara de lui.

Ces enfants du péché et de la misère étaient-ils prédestinés à leur
sort, comme lui au sien? N'étaient-ils comme lui que les marionnettes
d'un guignol monstrueux?

Et, pourtant, ce ne fut pas le mystère, mais la comédie de la souffrance
qui le frappa, son inutilité absolue, son grotesque manque de sens. Que
tout lui parut incohérent, dépourvu d'harmonie! Il était stupéfait de la
discordance qu'il y avait entre l'optimisme superficiel de notre temps
et les faits réels de l'existence.

Il était encore très jeune.

Quelque temps après, il se trouva en face de Marylebone Church.

La chaussée silencieuse semblait un long ruban d'argent pâli, moucheté
ici et là par les arabesques sombres d'ombres mouvantes.

Tout là-bas s'arrondissait en cercle la ligne des becs de gaz vacillants
et devant une petite maison entourée de murs stationnait un fiacre
solitaire dont le cocher dormait sur le siège.

Lord Arthur marcha à pas rapide dans la direction de Portland Place,
regardant à chaque instant autour de lui comme s'il craignait d'être
suivi.

Au coin de Rich-Street, deux hommes étaient arrêtés et lisaient une
petite affiche sur une palissade.

Un étrange sentiment de curiosité agit sur lui et il traversa la rue
dans cette direction.

Comme il approchait, le mot _assassin_ en lettres noires lui heurta
l'oeil.

Il s'arrêta et un flux de rougeur lui monta aux joues.

C'était un avis officiel offrant une récompense à qui fournirait des
renseignements propres à faciliter l'arrestation d'un homme, de taille
moyenne, entre trente et quarante ans, portant un chapeau mou à rebords
relevés, une veste noire et des pantalons de toile de coton rayée. Cet
homme avait une cicatrice sur la joue droite.

Lord Arthur lut l'affiche, puis il la relut encore.

Il se demanda si l'homme serait arrêté et comment il avait reçu cette
écorchure.

Peut-être un jour son nom serait-il placardé de la sorte sur les
murailles de Londres? Un jour peut-être, on mettrait aussi sa tête à
prix.

Cette pensée le rendit malade d'horreur.

Il tourna sur ses talons et s'enfuit dans la nuit.

Il savait à peine où il se trouvait.

Il avait un souvenir vague d'avoir erré à travers un labyrinthe de
maisons sordides, de s'être perdu dans un gigantesque fouillis de rues
sombres et l'aurore commençait à poindre quand enfin il reconnut qu'il
était dans Picadilly-Circus.

Comme il suivait Belgrave-Square, il rencontra les grandes voitures de
roulage qui se rendaient à Covent-Garden.

Les charretiers en blouse blanche, aux agréables figures bronzées par
le soleil, aux incultes cheveux bouclés, allongeaient vigoureusement le
pas, faisant claquer leur fouet et s'interpellant tantôt les uns tantôt
les autres.

Sur le dos d'un énorme cheval gris, le chef de file d'un attelage, était
huché un garçon joufflu, un bouquet de primevères à son chapeau rabattu,
s'accrochant d'une poigne ferme à la crinière et riant aux éclats.

Dans la clarté matinale, les grands tas de légumes se détachaient
comme des blocs de jade verts sur les pétales roses de quelque rose
merveilleuse.

Lord Arthur éprouva un sentiment de curiosité vive, sans qu'il pût dire
pourquoi.

Il y avait quelque chose dans la délicate joliesse de l'aube qui lui
semblait d'une inexprimable émotion et il pensa à tous les jours qui
naissent en beauté et se couchent en tempête.

Ces lourdauds, avec leurs voix rudes, leur grossière belle humeur, leur
allure nonchalante, quel étrange Londres ils voyaient! un Londres libéré
des crimes de la nuit et de la fumée du jour, une cité pâle, fantômale,
une ville désolée de tombes.

Il se demanda ce qu'ils en pensaient et s'ils savaient quelque chose de
ses splendeurs et de ses hontes, de ses joies fières et si belles de
couleur, de son horrible faim, et de tout ce qui s'y brasse et s'y ruine
du matin au soir.

Probablement, c'était seulement pour eux un débouché, un marché où ils
portaient leurs produits pour les vendre et où ils ne séjournaient au
plus que quelques heures, laissant à leur départ les rues toujours
silencieuses, les maisons toujours endormies.

Il eut du plaisir à les voir passer.

Si rustres qu'ils fussent, avec leurs gros souliers à clous, leur
démarche de lourdauds, ils portaient en eux quelque chose de l'Arcadie.

Lord Arthur sentit qu'ils avaient vécu avec la Nature et qu'elle
leur avait enseigné la Paix. Il leur envia tout ce qu'ils avaient
d'ignorance.

Quand il atteignit Belgrave-Square, le ciel était d'un bleu évanescent
et les oiseaux commençaient à gazouiller dans les jardins.



III

Quand lord Arthur s'éveilla, il était midi et le soleil de la méridienne
se tamisait à travers les rideaux de soie ivoirine de sa chambre.

Il se leva et regarda par la fenêtre.

Un vague brouillard de chaleur était suspendu sur la grande ville et les
toits des maisons ressemblaient à de l'argent terni.

Dans les verts tremblotants du square au-dessous, quelques enfants se
poursuivaient comme des papillons blancs, et les trottoirs étaient
encombrés de gens qui se rendaient au Park.

Jamais la vie ne lui avait semblé si belle. Jamais le mal et son domaine
ne lui avaient semblé si loin de loi.

Alors son valet de chambre lui apporta une tasse de chocolat sur un
plateau.

Quand il l'eut bue, il écarta une lourde _portière_[10] de peluche
couleur pêche, et passa dans la salle de bains.

[Note 10: En français dans le texte.]

La lumière glissait doucement d'en haut à travers de minces plaques
d'onyx transparent et l'eau, dans la cuvette de marbre, avait le faible
éclat de la pierre de lune.

Lord Arthur s'y plongea à la hâte jusqu'à ce que les froids bouillons
touchèrent sa gorge et ses cheveux. Alors il enfonça brusquement sa tête
sous l'eau, comme s'il voulait se purifier de la souillure de quelque
honteux souvenir.

Quand il sortit de l'eau, il se sentit presque apaisé. Le bien-être
physique, qu'il avait ressenti, l'avait dominé, comme il arrive souvent
pour les natures supérieurement façonnées, car les sens, comme le feu,
peuvent purifier aussi bien que détruire.

Après déjeuner, il s'allongea sur un divan et alluma une cigarette.

Sur le dessus de cheminée, garni d'un vieux brocard très fin, il y avait
une grande photographie de Sybil Merton, telle qu'il l'avait vue, la
première fois, au bal de lady Noël.

La tête petite, d'un délicieux modèle, s'inclinait légèrement de côté,
comme si la gorge mince et frêle, le col de roseau avaient peine à
supporter le poids de tant de beauté. Les lèvres étaient légèrement
entr'ouvertes et semblaient faites pour une douce musique et, dans
ses yeux rêveurs, on lisait les étonnements de la plus tendre pureté
virginale.

Moulée dans son costume de _crêpe de chine_[11] moelleux, un grand
éventail de feuillage à la main, on eût dit d'une de ces délicates
petites figurines qu'on a trouvées dans les bois d'oliviers qui
avoisinent Tanagra et il y avait dans sa pose et dans son attitude
quelques traits de la grâce grecque.

[Note 11: En français dans le texte.]

Pourtant, elle n'était pas _petite_[12].

[Note 12: En français dans le texte.]

Elle était simplement parfaitement proportionnée, chose rare à un âge où
tant de femmes sont ou plus grandes que nature ou insignifiantes.

En la contemplant en ce moment, lord Arthur fut rempli de celle terrible
pitié qui naît de l'amour. Il sentit que l'épouser avec le _fatum_ du
meurtre suspendu sur sa tête serait une trahison pareille à celle de
Judas, un crime pire que tous ceux qu'ont jamais rêvé les Borgia.

Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand à tout moment il pourrait être
appelé à accomplir l'épouvantable prophétie écrite dans sa main? Quelle
vie mènerait-il aussi longtemps que le destin tiendrait cette terrible
fortune dans ses balances?

A tout prix, il fallait retarder le mariage. Il y était tout à fait
résolu.

Bien qu'il aimât ardemment cette jeune fille, bien que le seul contact
de ses doigts quand ils étaient assis l'un près de l'autre, fit
tressaillir tous les nerfs de son corps d'une joie exquise, il n'en
reconnut pas moins clairement où était son devoir et eut pleine
conscience de ce fait qu'il n'avait pas le droit de l'épouser jusqu'à ce
qu'il eût commis le meurtre.

Cela fait, il pourrait se présenter devant les autels avec Sybil Merton
et remettre sa vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans crainte de
mal agir.

Cela fait, il pourrait la prendre dans ses bras, sachant qu'elle
n'aurait jamais à courber sa tête sous la honte.

Mais avant, il fallait _faire cela_ et le plus tôt serait le meilleur
pour tous deux.

Bien des gens dans sa situation auraient préféré le sentier fleuri du
plaisir aux montées escarpées du devoir; mais lord Arthur était trop
consciencieux pour placer le plaisir au-dessus des principes.

Dans son amour, il n'y avait plus qu'une simple passion et Sybil était
pour lui le symbole de tout ce qu'il y a de bon et de noble.

Un moment, il éprouva une répugnance naturelle contre l'oeuvre qu'il
était appelé à accomplir, mais bientôt cette impression s'effaça. Son
coeur lui dit que ce n'était pas là un crime, mais un sacrifice: sa
raison lui rappela que nulle autre issue ne lui était ouverte. Il
fallait qu'il choisisse entre vivre pour lui et vivre pour les autres
et, si terrible, sans nul doute, que fût la tâche qui s'imposait à lui,
pourtant il savait qu'il ne devait pas laisser l'égoïsme triompher de
l'amour, tôt ou tard, chacun de nous est appelé à résoudre ce même
problème: la même question est posée à chacun de nous.

Pour lord Arthur, elle se posa de bonne heure dans la vie, avant que son
caractère ait été entamé par le cynisme, qui calcule, de l'âge mûr, ou
que son coeur fût corrodé par l'égoïsme superficiel et élégant de notre
époque, et il n'hésita pas à faire son devoir.

Heureusement pour lui aussi, il n'était pas un simple rêveur, un
dilettante oisif. S'il eût été tel, il eût hésité comme Hamlet et permis
que l'irrésolution ruinât son dessein. Mais il était essentiellement
pratique. Pour lui, la vie c'était l'action, plutôt que la pensée.

Il possédait ce don rare entre tous, le sens commun.

Les sensations cruelles et violentes de la soirée de la veille s'étaient
maintenant tout à fait effacées et c'était presque avec un sentiment de
honte qu'il songeait à sa marche folle, de rue en rue, à sa terrible
agonie émotionnelle.

La sincérité même de ses souffrances les faisait maintenant passer à ses
yeux pour inexistantes.

Il se demandait comment il avait pu être assez fou pour déclamer et
extravaguer contre l'inévitable.

La seule question, qui paraissait le troubler, était comment il
viendrait à bout de sa tâche, car il n'avait pas les yeux fermés à ce
fait que le meurtre, comme les religions du monde païen, exige une
victime, aussi bien qu'un prêtre.

N'étant pas un génie, il n'avait pas d'ennemis, et, d'ailleurs, il
sentait que ce n'était pas le lieu de satisfaire quelque rancune ou
quelque haine personnelles; la mission dont il était chargé était d'une
grande et grave solennité.

En conséquence, il dressa une liste de ses amis et de ses parents sur
un feuillet de block-notes et, après un soigneux examen, se décida en
faveur de lady Clementina Beauchamp, une chère vieille dame qui habitait
Curzon-Street et était sa propre cousine au second degré du côté de sa
mère.

Il avait toujours aimé lady Clem, comme tout le monde l'appelait, et
comme il était riche lui-même, ayant pris possession de toute la fortune
de lord Rugby, lors de sa majorité, il n'était pas possible qu'il
résultât pour lui de sa mort quelque méprisable avantage d'argent.

En réalité, plus il pensait à la question, plus lady Clem lui paraissait
la personne qu'il convenait de choisir et songeant que tout délai était
une mauvaise action à l'égard de Sybil, il se résolut à s'occuper tout
de suite de ses préparatifs.

La première chose à faire, certes, c'était de régler avec le
chiromancien.

Il s'assit donc devant un petit bureau de Sheraton, qui était devant
la fenêtre, et remplit un chèque de 100 livres payable à l'ordre de M.
Septimus Podgers. Puis, le mettant dans une enveloppe, il dit à son
domestique de le porter à West-Moon-street.

Il téléphona ensuite à ses écuries d'atteler son coupé et s'habilla pour
sortir.

Comme il quittait sa chambre, il jeta un regard à la photographie de
Sybil Merton et jura que, quoi qu'il arrivât, il lui laisserait toujours
ignorer ce qu'il faisait pour l'amour d'elle et qu'il garderait le
secret de son sacrifice à jamais enseveli dans son coeur.

Dans sa route pour Buckingham club, il s'arrêta chez une fleuriste et
envoya à Sybil une belle corbeille de narcisses aux jolies pétales
blancs et aux pistils ressemblant à des yeux de faisan.

En arrivant au club, il se rendit tout droit à la bibliothèque, sonna
la clochette et demanda au garçon de lui apporter un soda citron et un
livre de toxicologie.

Il avait définitivement arrêté que le poison était le meilleur
instrument à adopter pour son ennuyeuse besogne.

Rien ne lui déplaisait autant qu'un acte de violence personnelle et, en
outre, il était très soucieux de ne tuer lady Clementina par aucun moyen
qui pût attirer l'attention publique, car il avait en horreur l'idée de
devenir lion du jour chez lady Windermere ou de voir son nom figurer
dans les entrefilets des journaux que lisent les gens du commun.

Il avait aussi à tenir compte du père et de la mère de Sybil qui
appartenaient à un monde un peu démodé et pourraient s'opposer au
mariage s'il se produisait quelque chose d'analogue à un scandale, bien
qu'il fût assuré que s'il leur faisait connaître tous les faits de
la cause, ils seraient les premiers à apprécier les motifs qui lui
dictaient sa conduite.

Il avait donc toute raison pour se décider en faveur du poison. Il était
sans danger, sûr, sans bruit. Il agissait sans nul besoin de scènes
pénibles pour lesquelles, comme beaucoup d'Anglais, il avait une
aversion enracinée.

Cependant, il ne connaissait absolument rien de la science des poisons
et, comme le valet de pied semblait tout à fait incapable de trouver
dans la bibliothèque autre chose que le _Ruff's Guide_ et le _Baily's
Magasine_, il examina lui-même les rayons chargés de livres et finit par
mettre la main sur une édition très bien reliée de la _Pharmacopée_ et
un exemplaire de la _Toxicologie_ d'Erskine, édité par Mathew Reid,
président du collège royal des médecins et l'un des plus anciens membres
du Buckingham-club, où il fut jadis élu par confusion avec un autre
candidat, contre-temps qui avait si fort mécontenté le comité que
lorsque le personnage réel se présenta, il le blackboula à l'unanimité.

Lord Arthur fut très fort déconcerté par les termes techniques employés
par les deux livres.

Il se prenait à regretter de n'avoir pas accordé plus d'attention à ses
études à Oxford, quand dans le second volume d'Erskine, il trouva un
exposé très intéressant et très complet des propriétés de l'aconit,
écrit dans l'anglais le plus clair.

Il lui parut que c'était tout à fait là le poison qu'il lui fallait.

Il était prompt, c'est-à-dire presque immédiat dans ses effets.

Il ne causait pas de douleurs et pris sous la forme d'une capsule de
gélatine, mode d'emploi recommandé par sir Mathew, il n'avait rien de
désagréable au goût.

En conséquence, il prit note sur son poignet de chemise de la dose
nécessaire pour amener la mort, remit les livres en place et remonta
Saint-James street jusque chez Pestle et Humbey, les grands pharmaciens.

M. Pestle, qui servait toujours en personne ses clients de
l'aristocratie, fut fort surpris de la commande et d'un ton très
déférent, murmura quelque chose sur la nécessité d'une ordonnance du
médecin. Cependant, aussitôt que lord Arthur lui eut expliqué que
c'était pour l'administrer à un grand chien de Norvège dont il était
obligé de se défaire parce qu'il montrait des symptômes de rage et qu'il
avait deux fois tenté de mordre son cocher au gras de la jambe, il parut
pleinement satisfait, félicita lord Arthur de son étonnante connaissance
de la toxicologie et exécuta immédiatement la prescription.

Lord Arthur mit la capsule dans une jolie _bonbonnière_[13] d'argent
qu'il vit à une vitrine de boutique de Bond street, jeta la vilaine
boîte de Pestle et Humbey et alla droit chez lady Clementina.

--Eh bien! _monsieur le mauvais sujet_[14], lui cria la vieille dame
comme il entrait dans son salon, pourquoi n'êtes-vous pas venu me voir
tous ces temps-ci?

[Note 13: En français dans le texte.]

[Note 14: En français dans le texte.]

--Ma chère lady Clem, je n'ai jamais un moment à moi, répliqua lord
Arthur avec un sourire.

--Je suppose que vous voulez dire que vous passez toutes vos journées
avec miss Sybil Merton à acheter des _chiffons_[15] et à dire des
bêtises. Je ne puis comprendre pourquoi les gens font tant d'embarras
pour se marier. De mon temps, nous n'aurions jamais rêvé de tant nous
afficher et de tant parader, en public et en particulier, pour une chose
de ce Genre.

[Note 15: En français dans le texte.]

--Je vous assure que je n'ai pas vu Sybil depuis vingt-quatre heures,
lady Clem. Autant que je sache, elle appartient entièrement à ses
couturières.

--Parbleu! Et c'est là la seule raison qui vous amène chez une vieille
femme laide comme moi. Je m'étonne que vous autres hommes vous ne
sachiez pas prendre congé. _On a fait des folies pour moi_[16] et me
voici pauvre créature rhumatisante avec un faux chignon et une mauvaise
santé! Eh bien! si ce n'était cette chère lady Jansen qui m'envoie les
pires romans français qu'elle peut trouver, je ne sais plus ce que je
pourrais faire de mes journées. Les médecins ne servent guère qu'à tirer
des honoraires de leurs clients. Ils ne peuvent même pas guérir ma
maladie d'estomac.

[Note 16: En français dans le texte.]

--Je vous ai apporté un remède pour elle, lady Clem, fit gravement lord
Arthur. C'est une chose merveilleuse inventée par un Américain.

--Je ne crois pas que j'aime les inventions américaines. Je suis même
certaine de ne pas les aimer. J'ai lu dernièrement quelques romans
américains et c'étaient de vraies insanités.

--Oh! ici il n'y a pas du tout d'insanité, lady Clem. Je vous assure que
c'est un remède radical. Il faut me promettre d'en essayer.

Et lord Arthur tira de sa poche la petite bonbonnière et la tendit à
lady Clementina.

--Mais cette bonbonnière est délicieuse, Arthur. C'est un vrai cadeau.
Voilà qui est vraiment gentil de votre part... Et voici le remède
merveilleux... Cela a tout l'air d'un bonbon. Je vais le prendre
immédiatement.

--Dieu du ciel, lady Clem! se récria lord Arthur s'emparant de sa main,
il ne faut rien faire de semblable. C'est de la médecine homéopathique.
Si vous la prenez sans avoir mal à l'estomac, cela ne vous fera aucun
bien. Attendez d'avoir une crise et alors ayez-y recours. Vous serez
surprise du résultat.

--J'aurais aimé de prendre cela tout de suite, dit lady Clementina en
regardant à la lumière la petite capsule transparente avec sa bulle
flottante d'aconitine liquide. Je suis sûre que c'est délicieux. Je
vous l'avoue, tout en détestant les docteurs, j'adore les médecines.
Cependant, je la garderai jusqu'à ma prochaine crise.

--Et quand surviendra cette crise? demanda lord Arthur avec
empressement, sera-ce bientôt?

--Pas avant une semaine, j'espère. J'ai passé hier une fort mauvaise
journée, mais on ne sait jamais.

--Vous êtes sûre alors d'avoir une crise avant la fin du mois, lady
Clem?

--Je le crains. Mais comme vous me montrez de la sympathie aujourd'hui,
Arthur! Vraiment l'influence de Sybil sur vous vous fait beaucoup de
bien. Et maintenant il faut vous sauver. Je dîne avec des gens ternes,
des gens qui n'ont pas des conversations folichonnes et je sens que si
je ne fais pas une sieste tout à l'heure, je ne serais jamais capable
de me tenir éveillée pendant le dîner. Adieu, Arthur. Dites à Sybil mon
affection et grand merci à vous pour votre remède américain.

--Vous n'oublierez pas de le prendre, lady Clem, n'est-ce pas? dit lord
Arthur en se dressant de sa chaise.

--Bien sûr, je n'oublierai pas, petit nigaud. Je trouve que c'est fort
gentil à vous de songer à moi. Je vous écrirai et je vous dirai s'il me
faut d'autres globules.

Lord Arthur quitta la maison de Lady Clementina, plein d'entrain, et
avec un sentiment de grand réconfort.

Le soir, il eut un entretien avec Sybil Merton. Il lui dit qu'il se
trouvait soudainement dans une position horriblement difficile où ni
l'honneur ni le devoir ne lui permettaient de reculer. Il lui dit qu'il
fallait reculer le mariage, car jusqu'à ce qu'il fût sorti de ses
embarras, il n'avait pas sa liberté.

Il la supplia d'avoir confiance en lui et de ne pas douter de l'avenir.
Tout irait bien, mais la patience était nécessaire.

La scène avait lieu dans la serre de la maison de M. Merton à Park Lane
où lord Arthur avait dîné comme d'habitude.

Sybil n'avait jamais paru plus heureuse, et, un moment, lord Arthur
avait été tenté de se conduire comme un lâche, d'écrire à lady
Clémentina au sujet du globule et de laisser le mariage s'accomplir,
comme s'il n'y avait pas dans le monde un M. Podgers.

Cependant, son bon naturel s'affirma bien vite, et, même quand Sybil se
renversa en pleurant dans ses bras, il ne faiblit pas.

La beauté, qui faisait vibrer ses nerfs, avait aussi touché sa
conscience. Il sentit que faire naufrager une si belle vie pour quelques
mois de plaisir serait vraiment une vilaine chose.

Il demeura avec Sybil jusque vers minuit, la réconfortant et en étant
à son tour réconforté et, le lendemain de bonne heure, il partit pour
Venise après avoir écrit à M. Merton une lettre virile et ferme au sujet
de l'ajournement nécessaire du mariage.



IV

A Venise, il rencontra son frère lord Surbiton qui venait d'arriver de
Corfou dans son yacht.

Les deux jeunes gens passèrent ensemble une charmante quinzaine.

Le matin, ils erraient sur le Lido, ou glissaient ça et là par les
canaux verts dans leur longue gondole noire. L'après-midi, ils
recevaient d'habitude des visites sur le yacht et, le soir, ils dînaient
chez Florian et fumaient d'innombrables cigarettes sur la Piazza.

Pourtant d'une façon ou de l'autre, lord Arthur n'était pas heureux.

Chaque jour, il étudiait dans le _Times_ la «colonne des décès»,
s'attendant à y voir la nouvelle de la mort de lady Clementina, mais
tous les jours il avait une déception.

Il se prit à craindre que quelque accident ne lui fût arrivé et regretta
maintes fois, de l'avoir empêchée de prendre l'aconitine quand elle
avait été si désireuse d'en expérimenter les effets.

Les lettres de Sybil, bien que pleines d'amour, de confiance et de
tendresse, étaient souvent d'un ton très triste et, parfois, il pensait
qu'il était séparé d'elle à jamais.

Après une quinzaine de jours, lord Surbiton fut las de Venise et se
résolut de courir le long de la côte jusqu'à Ravenne parce qu'il avait
entendu dire qu'il y a de grandes chasses dans le Pinetum.

Lord Arthur, d'abord, refusa absolument de l'y suivre, mais Surbiton,
qu'il aimait beaucoup, lui persuada enfin que, s'il continuait à résider
à l'hôtel Danielli, il mourrait d'ennui; et, le quinzième jour au matin,
ils mirent à la voile par un fort vent du nord-est et une mer un peu
agitée.

La traversée fut agréable.

La vie à l'air libre ramena les fraîches couleurs sur les joues de
lord Arthur, mais après le vingt-deuxième jour il fut ressaisi de ses
préoccupations au sujet de lady Clementina et en dépit des remontrances
de Surbiton, il prit le train pour Venise.

Quand il débarqua de sa gondole sur les degrés de l'hôtel, le
propriétaire vint au devant de lui avec un amoncellement de télégrammes.

Lord Arthur les lui arracha dans les mains et les ouvrit en les
décachetant d'un geste brusque.

Tout avait réussi.

Lady Clementina était morte subitement dans la nuit cinq jours avant.

La première pensée de lord Arthur fut pour Sybil et il lui envoya un
télégramme pour lui annoncer son retour immédiat pour Londres.

Ensuite, il ordonna à son valet de chambre de préparer ses bagages pour
le rapide du soir, quintupla le paiement de ses gondoliers et monta
l'escalier de sa chambre d'un pas léger et d'un coeur raffermi.

Trois lettres l'y attendaient.

L'une était de Sybil, pleine de sympathie et de condoléances; les autres
de la mère d'Arthur et de l'avoué de lady Clementina.

La vieille dame, paraît-il, avait dîné avec la duchesse, le soir qui
avait précédé sa mort. Elle avait charmé tout le monde par son humour et
son _esprit_[17], mais elle s'était retirée d'un peu bonne heure, en se
plaignant de souffrir de l'estomac.

[Note 17: En français dans le texte.]

Au matin, on l'avait trouvée morte dans son lit, sans qu'elle parût
avoir aucunement souffert.

Sir Mathew Reid avait été appelé alors, mais il n'y avait plus rien
à faire et, dans les délais légaux on l'avait enterrée à Beauchamp
Chalcote.

Peu de jours avant sa mort, elle avait fait son testament. Elle laissait
à lord Arthur sa petite maison de Curzon street, tout son mobilier,
ses effets personnels, sa galerie de peintures à l'exception de sa
collection de miniatures qu'elle donnait à sa soeur, lady Margaret
Rufford, et son bracelet d'améthystes qu'elle léguait à Sybil Merton.

L'immeuble n'avait pas beaucoup de valeur; mais M. Mansfield, l'avoué,
était très désireux que lord Arthur revînt, le plus tôt qu'il lui serait
possible, parce qu'il y avait beaucoup de dettes à payer et que lady
Clementina n'avait jamais tenu ses comptes en règle.

Lord Arthur fut très touché du bon souvenir de lady Clementina et pensa
que M. Podgers avait vraiment assumé une lourde responsabilité dans
cette affaire.

Son amour pour Sybil, cependant, dominait tout autre émotion et la
conscience, qu'il avait fait son devoir, lui donnait paix et réconfort.

En arrivant à Charing Cross, il se sentit tout à fait heureux.

Les Merton le reçurent très affectueusement, Sibyl lui fit promettre
qu'il ne supporterait pas qu'aucun obstacle s'interposât entre eux, et
le mariage fut fixé au 7 juin.

La vie lui paraissait encore une fois belle et brillante et toute son
ancienne joie renaissait pour lui.

Un jour, cependant, il inventoriait sa maison de Curzon street avec
l'avoué de lady Clementina et Sybil, brûlant des paquets de lettres
jaunies et vidant des tiroirs de bizarres vieilleries, quand la jeune
fille poussa soudain un petit cri de joie.

---Qu'avez-vous trouvé, Sybil? dit lord Arthur levant la tête de son
travail et souriant.

--Cette jolie petite _bonbonnière_[18] d'argent. Est-ce gentil et
hollandais? Me la donnez-vous? Les améthystes ne me siéront pas, je le
crois, jusqu'à ce que j'aie quatre-vingts ans.

[Note 18: En français dans le texte.]

C'était la boite qui avait contenu l'aconitine.

Lord Arthur tressaillit et une rougeur subite monta à ses joues.

Il avait presque oublié ce qu'il avait fait et ce lui sembla une
curieuse coïncidence que Sybil, pour l'amour de qui il avait traversé
toutes ces angoisses, fût la première à les lui rappeler.

--Bien entendu, Sibyl, ceci est à vous. C'est moi-même qui l'ai donné à
la pauvre lady Clem.

--Oh, merci, Arthur. Et aurais-je aussi le _bonbon_[19]? Je ne savais
pas que lady Clementina aimât les douceurs: je la croyais beaucoup trop
intellectuelle.

[Note 19: En français dans le texte.]

Lord Arthur devint terriblement pâle et une horrible idée lui traversa
l'esprit.

--Un _bonbon_, Sybil! Que voulez-vous dire? demanda-t-il d'une voix
basse et rauque.

--Il y en a un là-dedans, un seul. Il paraît vieux et sale et je n'ai
pas la moindre envie de le croquer... Qu'y a-t-il, Arthur? Comme vous
pâlissez!

Lord Arthur bondit à travers le salon et saisit la bonbonnière.

La pilule couleur d'ambre y était avec son globule de poison.

Malgré tout, lady Clementina était morte de sa mort naturelle.

La secousse de cette découverte fut presque au-dessus des forces de lord
Arthur.

Il jeta la pilule dans le feu et s'écroula sur le canapé avec un cri de
désespoir.



V

M. Merton fut très navré du second ajournement du mariage et lady Julia,
qui avait déjà commandé sa robe de noce, fit tout ce qu'elle put pour
amener Sybil à une rupture.

Si tendrement cependant que Sybil aimât sa mère, elle avait fait don de
toute sa vie en accordant sa main à lord Arthur et rien de ce que put
lui dire lady Julia ne la fit chanceler dans sa foi.

Quant à lord Arthur, il lui fallut bien des jours pour se remettre de
sa cruelle déception et, quelque temps, ses nerfs furent complètement
détraqués.

Pourtant, son excellent bon sens se ressaisit bientôt et son esprit sain
et pratique ne lui permit pas d'hésiter longtemps sur la conduite à
tenir.

Puisque le poison avait fait une faillite si complète, la chose qu'il
convenait d'employer était la dynamite ou tout autre genre d'explosifs.

En conséquence, il examina à nouveau la liste de ses amis et de ses
parents et, après de sérieuses réflexions, il résolut de faire sauter
son oncle, le doyen de Chichester.

Le doyen, qui était un homme de beaucoup de culture et de savoir,
raffolait des horloges. Il avait une merveilleuse collection d'appareils
à mesurer le temps qui s'étendait depuis le XVe siècle jusqu'à nos
jours. Il parut à lord Arthur que ce dada du bon doyen lui fournissait
une excellente occasion de mener à bien ses plans.

Mais se procurer une machine explosive était naturellement un tout autre
problème.

Le _London Directory_[20] ne lui donnait aucun renseignement à ce sujet
et il pensa qu'il lui serait de peu d'utilité d'aller aux informations
à Scotland Yard[21]. Là on n'est jamais informé des faits et gestes du
parti de la dynamite qu'après qu'une explosion a eu lieu et encore n'en
sait-on jamais bien long là-dessus.

[Note 20: L'équivalent de notre Bottin pour le commerce anglais.
(_Note du traducteur_.)]

[Note 21: La préfecture de police. (_Note du traducteur_.)]

Soudain il pensa à son ami Rouvaloff, jeune Russe de tendances très
révolutionnaires, qu'il avait rencontré, l'hiver précédent, chez lady
Windermere.

Le comte Rouvaloff passait pour écrire une vie de Pierre le Grand.
Il était venu en Angleterre sous prétexte d'y étudier les documents
relatifs au séjour du Tzar dans ce pays en qualité de charpentier de
marine; mais généralement on le soupçonnait d'être un agent nihiliste et
il n'y avait nul doute que l'Ambassade Russe ne voyait pas d'un bon oeil
sa présence à Londres.

Lord Arthur pensa que c'était là tout à fait l'homme qui convenait à ses
desseins, et un matin, il poussa jusqu'à son logement à Bloomsbury pour
lui demander son avis et son concours.

--Voilà donc que vous songez, à vous occuper sérieusement de politique,
dit le comte Rouvaloff, quand lord Arthur lui eut exposé l'objet de sa
démarche.

Mais lord Arthur qui haïssait les fanfaronnades, de quelque genre que
ce fût, se crut obligé de lui expliquer que les questions sociales
n'avaient pas le moindre intérêt pour lui et qu'il avait besoin d'un
exploseur dans une affaire purement familiale et qui ne concernait que
lui-même.

Le comte Rouvaloff le considéra quelques instants avec surprise.

Puis, voyant qu'il était tout à fait sérieux, il écrivit une adresse sur
un morceau de papier, signa de ses initiales et le tendit à lord Arthur
à travers la table.

--Scotland Yard donnerait gros pour connaître cette adresse, mon cher
ami.

--Ils ne l'auront pas, cria lord Arthur en éclatant de rire.

Et, après avoir chaleureusement secoué la main du jeune Russe, il se
précipita en bas de l'escalier, regarda le papier et dit à son cocher de
le conduire à Soho square.

Là il le congédia et suivit Greek street jusqu'à ce qu'il arriva à une
place que l'on appelle Bayle's court. Il passa sous le viaduc et se
trouva dans un curieux _cul-de-sac_[22] qui paraissait occupé par une
buanderie française. D'une maison à l'autre, tout un réseau de cordes
s'allongeait chargé de linge et, dans l'air du matin, il y avait une
ondulation de toiles Blanches.

[Note 22: En français dans le texte.]

Lord Arthur alla droit au bout de ce séchoir et frappa à une petite
maison verte.

Après quelque attente, durant laquelle toutes les fenêtres de la cour se
peuplèrent de têtes qui paraissaient et disparaissaient, la porte fut
ouverte par un étranger, d'allure assez rude, qui lui demanda en très
mauvais anglais ce qu'il désirait.

Lord Arthur lui tendit le papier que lui avait donné le comte Rouvaloff.

Sitôt qu'il le vit, l'homme s'inclina et engagea lord Arthur à pénétrer
dans une très petite salle au rez-de-chaussée, en façade.

Peu d'instants après, Herr Winckelkopf, comme on l'appelait en
Angleterre, fit en hâte son entrée dans la salle, une serviette souillée
de taches de vin à son cou et une fourchette à la main gauche.

--Le comte Rouvaloff, dit lord Arthur en s'inclinant, m'a donné une
introduction près de vous et je suis très désireux d'avoir avec vous
un court entretien pour une question d'affaires. Je m'appelle Smith...
Robert Smith et j'ai besoin que vous me fournissiez une horloge
explosive.

--Enchanté de vous recevoir, lord Arthur, répliqua le malicieux petit
Allemand en éclatant de rire. Ne me regardez donc pas d'un air si
alarmé. C'est mon devoir de connaître tout le monde et je me souviens de
vous avoir vu un soir chez lady Windermere. J'espère que sa Grâce est
bien portante. Voulez-vous venir vous asseoir à côté de moi, tandis que
je finis de déjeuner? J'ai un excellent _pâté_[23] et mes amis sont assez
bons pour dire que mon vin du Rhin est meilleur qu'aucun de ceux qu'on
peut boire à l'Ambassade d'Allemagne.

[Foonote 23: En français dans le texte.]

Et, avant que lord Arthur fût revenu de sa surprise d'avoir été reconnu,
il se trouvait assis dans l'arrière-salle, buvait à petits traits le
plus délicieux Marcobrünner dans une coupe jaune pâle marquée aux
monogrammes impériaux et bavardait de la façon la plus amicale qu'il fût
possible avec le fameux conspirateur.

--Des horloges à exploseur, dit Herr Winckelkopf, ne sont pas de très
bons articles pour l'exportation à l'étranger, même lorsque l'on réussit
à les faire passer à la douane. Le service des trains est si irrégulier
que, d'ordinaire, elles explosent avant d'être arrivées à destination.
Si, cependant, vous avez besoin de quelqu'un de ces engins pour un usage
intérieur, je puis vous fournir un excellent article et vous garantir
que vous serez satisfait du résultat. Puis-je vous demander à quel usage
vous le destinez. Si c'est pour la police ou pour quelqu'un qui touche
en quoi que ce soit à Scotland Yard, j'en suis désolé, mais je ne puis
rien faire pour vous. Les détectives anglais sont vraiment nos meilleurs
amis. J'ai toujours constaté qu'en tenant compte de leur stupidité
nous pouvons faire absolument tout ce que nous voulons; je ne voudrais
toucher à un cheveu de la tête d'aucun d'eux.

--Je vous assure, repartit lord Arthur, que cela n'a rien à faire avec
la police. En réalité, le mouvement d'horlogerie est destiné au doyen de
Chichester.

--Eh la! Eh la! Je n'avais nulle idée que vous soyez si prononcé en
matière de religion, lord Arthur. Les jeunes gens d'aujourd'hui ne
s'échauffent guère là-dessus.

--Je crois que vous me prisez trop, Herr Winckelkopf, dit lord Arthur en
rougissant. Le fait est que je suis absolument ignorant en théologie.

--Alors c'est une affaire tout à fait personnelle.

--Tout à fait.

Herr Winckelkopf haussa les épaules et quitta la salle.

Quatre minutes après, il reparut avec un gâteau rond de dynamite de la
dimension d'un penny et une jolie petite horloge française surmontée
d'une figurine de la Liberté piétinant l'hydre du Despotisme.

Le visage de lord Arthur s'éclaira à cette vue.

--Voilà tout à fait ce qu'il me faut. Maintenant apprenez-moi comment
elle explose?

--Ah! ceci est mon secret, répondit Herr Winckelkopf, contemplant son
invention avec un juste regard d'orgueil. Dites-moi seulement quand
vous désirez qu'elle explose et je réglerai le mécanisme pour l'heure
indiquée.

--Bon! aujourd'hui c'est mardi et si vous pouvez me l'expédier tout de
suite...

--C'est impossible. J'ai un tas de travaux, une besogne très importante
pour certains amis de Moscou.

--Oh! il sera encore temps si elle est remise demain soir ou jeudi
matin. Quant au moment de l'explosion, fixons-la à vendredi à midi. A
celle heure-là, le doyen est toujours à la maison.

--Vendredi à midi, répéta Herr Winckelkopf.

Et il prit une note à ce sujet sur un grand registre ouvert sur un
bureau près de la cheminée.

--Et maintenant, dit lord Arthur, se levant de sa chaise, veuillez me
faire savoir de combien je vous suis redevable.

--C'est une si petite affaire, lord Arthur, que je vais vous compter
cela au plus juste. La dynamite coûte sept shellings six pences, le
mouvement d'horlogerie trois livres dix shellings et le port environ
cinq shellings. Je suis trop heureux d'obliger un ami du comte
Rouvaloff.

--Mais votre dérangement, Herr Winckelkopf?

--Oh! ce n'est rien. C'est un plaisir pour moi. Je ne travaille pas pour
l'argent: je vis entièrement pour mon art.

Lord Arthur déposa quatre livres deux shellings six pences sur la table,
remercia le petit Allemand de son amabilité et, déclinant de son
mieux une invitation à rencontrer quelques anarchistes à un thé à la
fourchette le samedi suivant, il quitta la maison de Herr Winckelkopf et
se rendit au Park.

Pendant les deux jours qui suivirent, lord Arthur fut dans un état de
très grande agitation nerveuse. Le vendredi à midi, il se rendit au
Buckingham, club pour y attendre les nouvelles.

Toute l'après-midi, le stupide laquais de service à la porte monta des
télégrammes de tous les coins du pays, donnant le résultat des courses
de chevaux, des jugements dans des affaires de divorce, l'état de la
température et d'autres informations semblables, tandis que le ruban
dévidait les détails les plus fastidieux sur la séance de nuit de la
chambre des communes et une petite panique au Stock Exchange[24].

[Note 24: La Bourse de Londres.]

A quatre heures, arrivèrent les journaux du soir et lord Arthur disparut
dans le salon de lecture avec la _Pall Mall Gazette_, la _James's
Gazette_, le _Globe_ et l'_Echo_, à la grande indignation du colonel
Goodchild, qui désirait lire le compte rendu d'un discours prononcé
par lui, le matin, à l'hôtel du lord-maire, au sujet des missions
sud-africaines et de la convenance d'avoir, dans chaque province, des
évêques nègres.

Or le colonel, pour une raison ou une autre, avait un préjugé très vif
contre les _Evenings News_.

Aucun des journaux, cependant, ne contenait la moindre allusion à
Chichester et lord Arthur comprit que l'attentat avait échoué.

Ce fut pour lui un terrible coup, et, quelques minutes, il demeura tout
à fait abattu.

Herr Winckelkopf, qu'il alla voir le lendemain, se répandit en excuses
laborieuses et offrit de lui fournir une autre horloge à ses propres
frais ou une caisse de bombes de nitro-glycérine au prix coûtant.

Mais lord Arthur avait perdu toute confiance dans les explosifs et Herr
Winckelkopf reconnut que toutes choses sont si sophistiquées aujourd'hui
qu'il est difficile d'avoir même de la dynamite non frelatée.

Cependant, le petit Allemand, tout en admettant que le mouvement à
horlogerie pouvait être défectueux sur quelques points, n'était pas sans
espoir que l'horloge pût encore se déclancher. Il citait à l'appui de sa
thèse le cas d'un baromètre qu'il avait envoyé, une fois, au gouverneur
militaire d'Odessa, réglé pour exploser le dixième jour. Ce baromètre
n'avait rien produit au bout de trois ans. Il était également tout
à fait exact que, lorsqu'il explosa, il ne réussit qu'à réduire en
bouillie une servante, car le gouverneur avait quitté la ville six
semaines avant, mais du moins cela prouvait que la dynamite, en tant que
force destructive, sous le commandement d'un mouvement d'horlogerie,
était un agent puissant, bien qu'un peu inexact.

Lord Arthur fut un peu consolé par cette réflexion, mais même à ce point
de vue, il était destiné à éprouver une nouvelle déception. Deux jours
plus tard, comme il montait l'escalier, la duchesse l'appela dans son
boudoir et lui montra une lettre qu'elle venait de recevoir du doyenné.

--Jane m'écrit des lettres charmantes, lui dit-elle, vous devriez lire
la dernière: elle est aussi intéressante que les romans que nous envoie
Mudie.

Lord Arthur lui prit vivement la lettre des mains.

Elle était ainsi conçue:

    LE DOYENNÉ, CHICHESTER

    27 Mai.

    «Ma bien chère tante,

    «Je vous remercie beaucoup de la flanelle pour la société Dorcas et
    aussi pour le guingamp.

    «Je suis tout à fait d'accord avec vous pour estimer absurde leur
    besoin de porter de jolies choses, mais aujourd'hui tout le monde
    est si radical, si irréligieux qu'il est difficile de leur faire
    voir qu'ils ne doivent pas avoir les goûts et l'élégance des hautes
    classes. Vraiment je ne sais où nous allons! Comme papa le dit
    souvent dans ses sermons, nous vivons dans un siècle d'incrédulité.

    «Nous avons eu une bonne histoire au sujet d'une petite pendule
    qu'un admirateur inconnu a envoyée à papa jeudi dernier. Elle est
    arrivée de Londres, port payé, dans une caisse de bois et papa pense
    qu'elle lui a été expédiée par quelque lecteur de son remarquable
    sermon «_La Licence est-elle la Liberté?_», car la pendule est
    surmontée d'une figure de femme avec ce qu'on appelle un bonnet
    phrygien sur la tête.

    «Moi, je ne trouve pas cela très convenable, mais papa dit que c'est
    historique. Je suppose donc qu'il n'y a rien à redire.

    «Parker a dépaqueté l'objet et papa l'a placé sur la cheminée de la
    bibliothèque.

    «Nous étions tous assis dans cette pièce vendredi matin, quand, au
    moment même où la pendule sonnait midi, nous entendîmes comme un
    bruit d'ailes; une petite bouffée de fumée sortit du piédestal de la
    figure et la déesse de la Liberté tomba et se cassa le nez sur le
    garde-feu.

    «Maria était tout en émoi, mais c'était vraiment une aventure si
    ridicule que James et moi nous avons fait une bonne partie de rire.
    Papa même faisait chorus.

    «Quand nous avons examiné l'horloge, nous avons vu que c'était une
    espèce de réveille-matin et qu'en plaçant l'arrêt sur une heure
    déterminée et en mettant de la poudre et une capsule de fulminate
    sous un petit marteau, l'éclatement se produisait quand on le
    voulait.

    «Papa a dit que c'était une pendule trop bruyante pour demeurer dans
    la bibliothèque.

    «Reggie l'a donc emportée à l'école et là elle continue à produire
    de petites explosions tout le long de la journée.

    «Pensez-vous qu'Arthur aimerait un cadeau de noces de ce genre? Je
    suppose que cela doit être tout à fait à la mode à Londres.

    «Papa dit que ces horloges sont propres à faire du bien, car elles
    montrent que la liberté n'est pas durable et que son règne doit
    finir par une chute. Papa dit que la liberté a été inventée au temps
    de la Révolution française. Cela semble épouvantable.

    «Je vais aller tout à l'heure chez les Dorcas et je leur lirai votre
    lettre si instructive. Combien est vraie, ma tante, votre idée
    qu'avec leur rang dans la vie ils voudraient porter ce qui ne leur
    sied pas. Je dois dire que leur souci du costume est absurde quand
    ils ont tant d'autres graves soucis dans ce monde et dans l'autre.

    «Je suis bien heureuse que votre popeline à fleurs aille si bien et
    que votre dentelle ne soit pas déchirée. Mercredi, je porterai chez
    l'évêque le satin jaune dont vous m'avez si gracieusement fait don
    et je crois qu'il fera le meilleur effet.

    «Avez-vous des noeuds ou non? Jennings dit que maintenant tout le
    monde porte des noeuds et que les chemisettes se font à jabot.

    «Reggie vient d'avoir une nouvelle nouvelle explosion. Papa a
    ordonné de transporter l'horloge à l'écurie. Je ne crois pas que
    papa l'apprécie autant qu'au premier moment, bien qu'il soit très
    flatté d'avoir reçu un présent si gentil et si ingénieux. Cela
    prouve qu'on lit ses sermons et qu'on en tire profit.

    «Papa vous envoie ses amitiés, James, Reggie et Maria s'unissent à
    lui, espérant que la goutte de l'oncle Cécil va mieux.

    «Croyez-moi, ma chère tante, votre nièce affectionnée.

    «JANE PERCY.»


    _P. S._ Répondez-moi au sujet des noeuds. Jennings soutient avec
    insistance qu'ils sont à la mode.

Lord Arthur regarda la lettre d'un air si sérieux et si malheureux que
la duchesse éclata de rire.

--Mon cher Arthur, lui déclara t-elle, je ne vous montrerai plus une
lettre de jeune fille! Mais que dire de cette pendule? Cela me semble
une invention vraiment curieuse et j'aimerais d'en avoir une semblable.

--Je n'ai pas grande confiance dans ces horloges, dit lord Arthur avec
son sourire triste.

Et, après avoir embrassé sa mère, il quitta la pièce.

En arrivant au haut de l'escalier, il se jeta sur un fauteuil et ses
yeux se remplirent de larmes.

Il avait fait de son mieux pour commettre le meurtre, mais en deux
occasions ses tentatives avaient échoué, et cela, sans qu'il y eût de
sa faute. Il avait essayé de faire son devoir, mais il semblait que la
destinée le trahissait.

Il était accablé par le sentiment de la stérilité des bonnes intentions,
de l'inutilité des efforts pour une belle action.

Peut-être eût-il mieux valu rompre le mariage. Sybil aurait souffert,
c'est vrai; mais la souffrance ne ruine pas un caractère aussi noble que
le sien.

Quant à lui qu'importait! Il y a toujours quelque guerre où un homme
peut se faire tuer, quelque cause à laquelle un homme peut donner sa vie
et si la vie n'avait pas de plaisir pour lui, la mort ne l'effrayait
pas.

Que la destinée ourdisse son sort à sa guise! Il ne ferait rien pour la
conjurer.

A sept heures et demie passées, il s'habilla et se rendit au club.

Surbiton y était, avec une société de jeunes gens, et lord Arthur fut
obligé de dîner avec eux. Leur conversation banale, leurs lazzis oiseux
ne l'intéressaient pas et, sitôt que le café fut servi, il les quitta,
inventant le prétexte d'un rendez-vous pour expliquer sa retraite.

Comme il sortait du club, le laquais de service à la porte lui remit une
lettre.

Elle était d'Herr Winckelkopf, qui l'invitait à venir, le lendemain
soir, voir un parapluie explosif qui éclatait aussitôt qu'on l'ouvrait.
C'était le dernier mot des inventeurs. Le parapluie venait d'arriver de
Genève.

Lord Arthur déchira la lettre en menus fragments. Il était déterminé à
ne plus avoir recours à de nouvelles tentatives.

Puis, il s'en alla errer le long des quais de la Tamise et, pendant des
heures, il demeura assis près du fleuve.

La lune se montra à travers un voile de nuages fauves, comme un oeil
de lion derrière une crinière et d'innombrables étoiles pailletèrent
l'abîme des cieux, comme la poussière d'or qu'on a semée sur un dôme
pourpre.

A certains moments, un bateau se balançait sur le fleuve bourbeux et
poursuivait sa route dérivant au gré du courant.

Les signaux du chemin de fer, de verts, devenaient rouges, à mesure que
les trains traversaient le pont avec des sifflements aigus.

Un peu plus tard, minuit tomba avec un bruit lourd de la petite tour
de Westminster, et, à chaque coup de la cloche sonore, la nuit sembla
trembler.

Puis, les lumières du chemin de fer s'éteignirent. Une lampe solitaire
continua seule à briller comme un grand rubis sur un mat gigantesque et
la rumeur de la cité s'éteignit.

A deux heures, lord Arthur se leva et flâna du côté de Blackfriars.

Que tout lui paraissait irréel, semblable à un rêve étrange!

De l'autre côté de la rivière, les maisons semblaient immerger des
ténèbres. On eût dit que l'argent et l'ombre avaient modelé le monde à
nouveau.

L'énorme dôme de Saint-Paul s'esquissait comme une bulle à travers
l'atmosphère noirâtre.

Comme il approchait de l'Aiguille de Cléopâtre, lord Arthur vit un homme
penché sur le parapet et quand il s'approcha, la lumière du réverbère
tombant en plein sur son visage, il le reconnut.

C'était M. Podgers.

Nul n'eut pu oublier le visage gras et flasque, les lunettes d'or, le
faible sourire maladif, la bouche sensuelle du chiromancien.

Lord Arthur s'arrêta.

Une idée l'illumina soudain, comme un éclair.

Il se glissa doucement vers M. Podgers.

En une seconde il le saisit par les jambes et le jeta dans la Tamise.

Un grossier juron, un clapotis d'éclaboussures, et ce fut tout.

Lord Arthur regarda avec anxiété la surface du fleuve, mais il ne put
rien voir du chiromancien que son petit chapeau qui pirouettait dans
un tourbillon d'eau argentée par le clair de lune. Au bout de quelques
minutes, le chapeau coula à son tour et plus aucune trace de M. Podgers
ne demeura visible.

Un instant, lord Arthur crut qu'il apercevait une grosse silhouette
déformée qui s'élançait sur l'escalier près du pont, et un affreux
sentiment d'échec s'empara de lui, mais bientôt cette image s'accentua
en reflet et quand la lune brilla de nouveau, après s'être dégagée des
nuages, elle disparut à la fin.

Alors il lui sembla qu'il avait réalisé les décrets du destin. Il poussa
un profond soupir de soulagement et le nom de Sybil monta à ses lèvres.

--Avez-vous laissé tomber quelque chose dans l'eau, monsieur? dit
soudain une voix derrière lui.

Il se retourna brusquement et vit un _policeman_ avec une lanterne oeil
de boeuf.

--Rien qui vaille, sergent, répondit-il en souriant.

Et, hélant un fiacre qui passait, il sauta dedans et ordonna au cocher
de le conduire à Belgrave square.

Les quelques jours qui suivirent, il fut alternativement joyeux et
inquiet.

Il y avait des moments où il s'attendait presque à voir M. Podgers
entrer dans sa chambre et, pourtant, d'autres fois il sentait que la
fortune ne pouvait être aussi injuste à son égard.

Deux fois, il se rendit à l'adresse du chiromancien à West-Moon street,
mais il ne put prendre sur lui de faire tinter la sonnette.

Il languissait d'avoir une certitude et il la redoutait.

A la fin, elle vint.

Il était assis dans le fumoir du club. Il prenait du thé, en écoutant
avec un peu d'ennui Surbiton qui lui rendait compte de la dernière
opérette de la Gaîté, quand le valet de pied apporta les journaux du
soir.

Il prit la _Gazette de Saint-James_ et il en feuilletait les pages d'un
air distrait quand ce titre singulier frappa ses yeux.

SUICIDE D'UN CHIROMANCIEN

Il devint pâle d'émotion et se mit à lire.

L'entrefilet était ainsi conçu.

    «_Hier matin, à 7 heures, le corps de M. Septimus R. Podgers, le
    célèbre chiromancien, a été rejeté sur le rivage à Greenwich en face
    du Ship Hotel.

    »Le malheureux gentleman avait disparu depuis quelques jours et les
    milieux de la chiromancie éprouvaient de grandes inquiétudes à son
    égard.

    »On suppose qu'il s'est suicidé sous l'influence d'un dérangement
    momentané de ses facultés mentales causé par le surmenage et le jury
    du coroner a rendu, à cet effet, un verdict conforme cet après-midi.

    »M. Podgers venait de terminer un traité complet relatif à la main
    humaine. Cet ouvrage sera prochainement publié et soulèvera, sans
    nul doute, beaucoup de curiosité.

    »Le défunt avait 65 ans et ne paraît pas laisser de famille._»

Lord Arthur s'élança hors du club, le journal à la main, au grand
ahurissement du laquais chargé de la conciergerie qui essaya vainement
de l'arrêter.

Il courut droit à Park Lane.

Sybil, qui était à sa fenêtre, le vit arriver et quelque chose lui dit
qu'il apportait de bonnes nouvelles. Elle courut à sa rencontre et,
quand elle regarda son visage, elle comprit que tout allait bien.

--Ma chère Sybil, s'écria lord Arthur, marions-nous demain!

--Jeune fou, et le gâteau nuptial qui n'est même pas commandé! répliqua
Sybil en riant au milieu de ses larmes.



VI

Quand le mariage eut lieu, environ trois semaines plus tard, Saint-Peter
fut envahi d'une vraie cohue de gens du meilleur monde.

Le service fut lu d'une façon très émouvante par le doyen de Chichester
et tout le monde était d'accord pour reconnaître qu'on n'avait jamais vu
de plus beau couple que le marié et la mariée.

Ils étaient plus que beaux, car ils, étaient heureux.

Jamais lord Arthur ne regretta ce qu'il avait souffert pour l'amour de
Sybil, tandis qu'elle, de son côté, lui donnait les meilleures choses
qu'une femme peut donner à un homme, le respect, la tendresse et
l'amour.

Pour eux, la réalité ne tua pas le roman.

Ils conservèrent toujours la jeunesse des sentiments.

Quelques années plus tard, quand deux beaux enfants leur furent nés,
lady Windermere vint leur rendre une visite à Alton Priory,--un vieux
domaine aimé qui avait été le cadeau de noces du Duc à son fils,--et une
après-midi qu'elle était assise, près de lady Arthur, sous un tilleul
dans le jardin, regardant le garçonnet et la fillette qui jouaient à se
promener par le parterre de roses comme des rayons de soleil incertains,
elle prit soudain les mains de son hôtesse dans les siennes et lui dit:

--Êtes-vous heureuse, Sybil?

--Chère lady Windermere, certes oui, je suis heureuse! Et vous, ne
l'êtes-vous pas?

--Je n'ai pas le temps de l'être, Sybil. J'ai toujours aimé la dernière
personne qu'on me présentait, mais d'ordinaire, dès que je connais
quelqu'un, j'en suis lasse.

--Vos lions ne vous donnent-ils plus de satisfaction, lady Windermere?

--Oh! ma chère, les lions ne sont bons qu'une saison! Sitôt qu'on leur a
coupé la crinière, ils deviennent les créatures les plus assommantes
du monde. Eu outre, si vous êtes vraiment gentille avec eux, ils se
conduisent très mal avec vous. Vous souvenez-vous de cet horrible M.
Podgers? C'était un affreux imposteur. Naturellement, je ne m'en suis
pas aperçue tout d'abord et même quand il avait besoin d'emprunter de
l'argent, je lui en ai donné, mais je ne pouvais supporter qu'il me fit
la cour. Il m'a vraiment fait haïr la chiromancie. Actuellement c'est la
télépathie qui me charme. C'est bien plus amusant.

--Il ne faut rien dire ici contre la chiromancie, lady Windermere. C'est
le seul sujet dont Arthur n'aime pas qu'on rie, je vous assure que,
là-dessus, ses idées sont tout à fait arrêtées!

--Vous ne voulez pas dire qu'il y croit, Sybil?

--Demandez-le lui, lady Windermere. Le voici.

Lord Arthur arrivait, en effet, à travers le jardin, un grand bouquet de
roses jaunes à la main et ses deux enfants dansant autour de lui.

--Lord Arthur?

--A vos ordres, lady Windermere.

--Vraiment oserez-vous me dire que vous croyez à la chiromancie.

--Certes oui, fit le jeune homme en souriant.

--Et pourquoi?

--Parce que je lui dois tout le bonheur de ma vie, murmura-t-il en se
renversant dans un fauteuil d'osier.

--Mon cher lord Arthur, que voulez-vous dire par là?

--Sybil, répondit-il en tendant les roses à sa femme et en la regardant
dans ses yeux violets.

--Quelle stupidité! s'écria lady Windermere. De ma vie, je n'ai jamais
entendu stupidité Pareille!



CONTES

_A Carlos Blacker_


O. W.



Les _Contes_ qui suivent ont été publiés en mai 1888 par David Nutt
dans une édition illustrée par Walter Crane et Jacomb Hood. Ils ont été
réimprimés en janvier 1889, puis en février 1902, toujours par le même
éditeur et avec les mêmes illustrations.



L'AMI DÉVOUÉ



Un matin, le vieux rat d'eau mit sa tête hors de son trou. Il avait des
yeux ronds très vifs et d'épaisses moustaches grises. Sa queue semblait
un long morceau de gomme élastique noire.

Des petits canards nageaient dans le réservoir, semblables à une troupe
de canaris jaunes et leur mère, toute blanche avec des jambes rouges,
s'efforçait de leur enseigner à piquer leur tête dans l'eau.

--Vous ne pourrez jamais aller dans la bonne société si vous ne savez
pas piquer votre tête, leur disait-elle.

Et, de nouveau, elle leur montrait comment il fallait s'y prendre.
Mais les petits canards ne faisaient nulle attention à ses leçons. Ils
étaient si jeunes qu'ils ne savaient pas quel avantage il y a à vivre
dans la _société_.

--Quels désobéissants enfants! s'écria le vieux rat d'eau. Ils
mériteraient vraiment d'être noyés!

--Le Ciel m'en préserve! répliqua la cane. Il faut un commencement à
tout et des parents ne sauraient être trop patients.

--Ah! je n'ai aucune idée des sentiments que peuvent éprouver des
parents, dit le rat d'eau. Je ne suis pas un père de famille. En fait,
je ne me suis jamais marié et je n'ai jamais songé à le faire. Sans
doute l'amour est une bonne chose à sa manière, mais l'amitié vaut bien
mieux. Certes, je ne sais rien au monde qui soit plus noble ou plus rare
qu'une amitié dévouée.

--Et quelle est, je vous prie, votre idée des devoirs d'un ami dévoué?
demanda une linotte verte perchée sur un saule tordu et qui avait écouté
la conversation.

--Oui, c'est justement ce que je voudrais savoir, fit la cane, et elle
nagea vers l'extrémité du réservoir et piqua sa tête pour donner à ses
enfants le bon exemple.

--Quelle question niaise! cria le rat d'eau. J'entends que mon ami
dévoué me soit dévoué, parbleu!

--Et que ferez-vous en retour? dit le petit oiseau, s'agitant sur une
ramille argentée et battant de ses petites ailes.

--Je ne vous comprends pas, répondit le rat d'eau.

--Laissez-moi vous conter une histoire à ce sujet, dit la linotte.

--L'histoire est-elle pour moi? demanda le rat d'eau. Si oui, je
l'écouterai volontiers, car j'aime les contes à la folie.

--Elle vous est applicable, répondit la linotte.

Elle s'envola et, s'abattant sur le bord du réservoir, elle conta
l'histoire de l'Ami dévoué.

«Il y avait une fois, dit la linotte, un honnête garçon nommé Hans.

--Était-ce un homme vraiment distingué? demanda le rat d'eau.

--Non, répondit la linotte. Je ne crois pas qu'il fût du tout distingué,
sauf par son bon coeur et sa brune et plaisante figure ronde. Il vivait
dans une pauvre maison de campagne et tous les jours il travaillait son
jardin. Dans tout le terroir, il n'y avait pas de jardin aussi joli que
le sien. Il y poussait des oeillets de poète, des giroflées, des bourses
à pasteur, des saxifrages. Il y poussait des roses de Damas, des roses
jaunes, des crocus lilas et or, des violiers rouges et blancs. Selon
les mois y fleurissaient à tour de rôle églantines et cardamines,
marjolaines et basilics sauvages, primevères et iris d'Allemagne,
asphodèles et oeillets-girofles. Une fleur prenait la place d'une
autre fleur. Aussi y avait il toujours de jolies choses à regarder et
d'agréables odeurs à respirer.

Le petit Hans avait beaucoup d'amis, mais le plus dévoué de tous était
le grand Hugh le meunier. Vraiment le riche meunier était si dévoué au
petit Hans qu'il ne serait jamais allé à son jardin sans se pencher sur
les plates bandes, sans y cueillir un gros bouquet ou une poignée de
salades succulentes ou sans y remplir ses poches de prunes ou de cerises
selon la saison.

--De vrais amis possèdent tout en commun, avait l'habitude de dire le
meunier.

Et le petit Hans approuvait de la tête, souriait et se sentait tout fier
d'avoir un ami qui pensait de si nobles choses.

Parfois, cependant, le voisinage trouvait étrange que le riche meunier
ne donnât jamais rien en retour au petit Hans, quoiqu'il eut cent sacs
de farine emmagasinés dans son moulin, six vaches laitières et un grand
nombre de bêtes à laine; mais Hans ne troubla jamais sa cervelle de
semblables idées. Rien ne lui plaisait davantage que d'entendre les
belles choses que le meunier avait coutume de dire sur la solidarité des
vrais amis.

Donc, le petit Hans travaillait son jardin. Le printemps, l'été et
l'automne, il était très heureux; mais quand venait l'hiver et qu'il
n'avait ni fruits ni fleurs à porter au marché, il souffrait beaucoup
du froid et de la faim et souvent il se couchait sans avoir mangé autre
chose que quelques poires sèches et quelques mauvaises noix. L'hiver
aussi, il était extrêmement isolé, car le meunier ne venait jamais le
voir dans cette saison.

--Il n'est pas bon que j'aille voir le petit Hans tant que dureront les
neiges, disait souvent le meunier à sa femme. Quand les gens ont des
ennuis, il faut les laisser seuls et ne pas les tourmenter de visites.
Ce sont là du moins mes idées sur l'amitié et je suis certain qu'elles
sont justes. Aussi j'attendrai le printemps et alors j'irai le voir:
il pourra me donner un grand panier de primevères et cela le rendra
heureux.

--Vous êtes certes plein de sollicitude pour les autres, répondait sa
femme assise dans un confortable fauteuil près d'un beau feu de bois de
pin. C'est un vrai régal que de vous entendre parler de l'amitié. Je
suis sûre que le curé ne dirait pas d'aussi belles choses que vous
là-dessus, quoiqu'il habite une maison à trois étages et qu'il porte un
anneau d'or à son petit doigt.

--Mais ne pourrions-nous engager le petit Hans à venir ici? interrogeait
le jeune fils du fermier. Si le pauvre Hans a des ennuis, je lui
donnerai la moitié de ma soupe et je lui montrerai mes lapins blancs.

--Quel niais vous êtes! s'écria le meunier. Je ne sais vraiment pas à
quoi il sert de vous envoyer à l'école. Vous semblez n'y rien apprendre.
Parbleu! si le petit Hans venait ici, s'il voyait notre bon feu, notre
excellent souper et notre grosse barrique de vin rouge, il pourrait
devenir envieux. Or l'envie est une bien terrible chose et qui gâterait
les meilleurs caractères. Certes je ne souffrirai pas que le caractère
d'Hans soit gâté. Je suis son meilleur ami et je veillerai toujours sur
lui et aurai soin qu'il ne soit exposé à aucune tentation. En outre, si
Hans venait ici, il pourrait me demander de lui donner un peu de farine
à crédit, et cela je ne puis le faire. La farine est une chose et
l'amitié en est une autre, et elles ne doivent pas être confondues. Ma
foi! ces mots s'orthographient différemment et signifient des choses
toutes différentes. Chacun sait cela.

--Comme vous parlez bien, dit la femme du meunier en lui tendant un
grand verre de bière chaude. Je me sens vraiment tout endormie. C'est
tout à fait comme à l'église.

--Beaucoup agissent bien, répliqua le meunier, mais peu savent bien
parler, ce qui prouve que parler est de beaucoup la chose la plus
difficile et aussi la plus belle des deux.

Et il regarda sévèrement par dessus la table son jeune fils qui se
sentit si honteux de lui-même qu'il baissa la tête, devint presque
écarlate et se mit à pleurer dans son thé.

Il était si jeune que vous l'excuserez.

--C'est là la fin de l'histoire? demanda le rat d'eau.

--Non pas, répliqua la linotte. C'est le commencement.

--Alors vous êtes tout à fait en arrière sur votre temps, reprit le rat
d'eau. Tout bon conteur, aujourd'hui, débute par la fin, reprend au
début et termine par le milieu. C'est la nouvelle méthode. J'ai entendu
cela de la bouche d'un critique qui se promenait autour du réservoir
avec un jeune homme. Il traitait la question en maître et je suis sûr
qu'il devait avoir raison, car il avait des lunettes bleues et la tête
chauve; et, quand le jeune homme lui faisait quelque observation,
il répondait toujours: «Peuh!» Mais continuez, je vous prie, votre
histoire. J'aime beaucoup le meunier. J'ai moi-même toute sorte de beaux
sentiments: aussi y a-t-il une grande sympathie entre nous.

--Bien! fit la linotte sautillant tantôt sur une patte et tantôt
sur l'autre. Sitôt que l'hiver fut passé, dès que les primevères
commencèrent à ouvrir leurs étoiles jaune pâle, le meunier dit à sa
femme qu'il allait sortir et faire visite au petit Hans.

--Ah! quel bon coeur vous avez! lui cria sa femme. Vous pensez toujours
aux autres. Songez à emporter le grand panier pour rapporter des fleurs.

Alors le meunier attacha ensemble les ailes du moulin avec une forte
chaîne de fer et descendit la colline, le panier au bras.

--Bonjour, petit Hans, dit le meunier.

--Bonjour, fit Hans s'appuyant sur sa bêche et avec un sourire qui
allait d'une oreille à l'autre.

--Et comment avez-vous passé l'hiver? reprit le meunier.

--Bien, bien! répliqua Hans, c'est gentil à vous de vous en informer.
J'ai bien eu du mauvais temps à passer, mais maintenant le printemps
est de retour et je suis presque heureux... Puis, mes fleurs vont bien
donner.

--Nous avons souvent parlé de vous cet hiver, Hans, continua le meunier,
et nous nous demandions ce que vous deveniez.

--C'est bien bon à vous, dit Hans... Je craignais presque que vous
m'ayez oublié.

--Hans, je suis surpris de vous entendre parler de la sorte, fit le
meunier. L'amitié n'oublie jamais. C'est ce qu'elle a d'admirable, mais
je crains que vous ne compreniez pas la poésie de la vie... Comme vos
primevères sont belles, entre parenthèses.

--Certes elles sont vraiment belles, fit Hans, et il est heureux pour
moi que j'en aie beaucoup. Je vais les porter au marché et les vendre à
la fille du bourgmestre et avec l'argent je rachèterai ma brouette.

--Vous rachèterez votre brouette? Voulez-vous dire que vous l'avez
vendue? C'est un acte bien niais.

--Certes, oui, mais le fait est, répliqua Hans, que j'y étais obligé.
Vous le savez, l'hiver est pour moi une très mauvaise saison et je
n'avais vraiment pas le sou pour acheter du pain. Donc j'ai vendu
d'abord les boutons d'or de mon habit des dimanches, puis j'ai vendu
ma chaîne d'argent et ensuite ma grande flûte. Enfin j'ai vendu ma
brouette. Mais maintenant je vais racheter tout cela.

--Hans, dit le meunier, je vous donnerai ma brouette. Elle n'est pas en
très bon état. Un des côtés est parti et il y a quelque chose de tordu
aux rayons de la roue, mais malgré cela je vous la donnerai. Je sais que
c'est généreux de ma part et beaucoup de gens me trouveraient fou de
m'en dessaisir, mais je ne suis pas comme le reste du monde. Je pense
que la générosité est l'essence de l'amitié et, en outre, je me suis
acheté une nouvelle brouette. Oui, vous pouvez être tranquille... Je
vous donnerai ma brouette.

--Merci, c'est vraiment généreux de votre part, dit le petit Hans et
sa plaisante figure ronde resplendit de plaisir. Je puis aisément la
réparer, car j'ai une planche chez moi.

--Une planche! s'écria le meunier. Parfait! c'est justement ce qu'il me
faut pour le toit de ma grange. Il y a un grand trou et mon blé sera
tout humide si je ne le bouche pas. Comme vous avez dit cela à propos!
Il est vraiment à remarquer qu'une bonne action en engendre toujours une
autre. Je vous ai donné ma brouette et maintenant vous allez me donner
votre planche. Naturellement la brouette vaut beaucoup plus que la
planche, mais l'amitié sincère ne remarque jamais ces choses-là.
Veuillez me donner tout de suite la planche et je me mettrai aujourd'hui
même à l'ouvrage pour réparer ma grange.

--Certainement! répliqua le petit Hans.

Et il courut à son appentis et en sortit la planche.

--Ce n'est pas une très grande planche, dit le meunier en la regardant,
et je crains que lorsque j'aurai réparé le toit de ma grange, il n'en
reste pas assez pour que vous raccommodiez la brouette, mais ce n'est
naturellement pas ma faute... Et maintenant, comme je vous ai donné ma
brouette, je suis sûr que en retour vous voudrez me donner quelques
fleurs... Voici le panier, vous aurez soin de de le remplir presque
entièrement.

--Presque entièrement? dit le petit Hans presque chagrin, car le panier
était de grandes dimensions et il se rendait compte que, s'il le
remplissait, il n'aurait plus de fleurs à porter au marché. Or, il était
très désireux de racheter ses boutons d'argent.

--Ma foi, répondit le meunier, comme je vous ai donné ma brouette, je ne
pensais pas que ce fût trop de vous demander quelques fleurs. Je puis me
tromper, mais je croyais que l'amitié, l'amitié vraie était affranchie
d'égoïsme de quelque espèce que ce soit.

--Mon cher ami, mon meilleur ami, protesta le petit Hans, toutes les
fleurs de mon jardin sont à votre disposition, car j'ai un bien plus vif
désir de votre estime que de mes boutons d'argent.

Et il courut cueillir ces jolies primevères et en remplir le panier du
meunier.

--Adieu, petit Hans! dit le meunier en remontant la colline sa planche
sur l'épaule et son grand panier au bras.

--Adieu! dit le petit Hans.

Et il se mit à bêcher gaiement: il était si content d'avoir la brouette.

Le lendemain, il attachait un chèvre-feuille sur sa porte, quand il
entendit la voix du meunier qui l'appelait de la route. Alors il sauta
de son échelle, courut au bas du jardin et regarda par dessus la
muraille.

C'était le meunier avec un grand sac de farine sur son épaule.

--Cher petit Hans, dit le meunier, voudriez-vous me porter ce sac de
farine au marché?

--Oh! j'en suis fâché, dit Hans, mais je suis vraiment très occupé
aujourd'hui. J'ai toutes mes plantes grimpantes à fixer, toutes mes
fleurs à arroser, tous mes gazons à faucher à la roulette.

--Ma foi, répliqua le meunier, je pensais qu'en considération de ce que
je vous ai donné ma brouette, il serait peu aimable de votre part de me
refuser.

--Oh! je ne refuse pas! protesta le petit Hans. Pour tout au monde, je
ne voudrais pas agir en ami à votre égard.

Et il alla chercher sa casquette et partit avec le gros sac sur son
épaule.

C'était une très chaude journée et la route était atrocement poudreuse.
Avant que Hans eût atteint la borne marquant le sixième mille, il était
si fatigué qu'il dut s'asseoir et se reposer. Néanmoins il ne tarda pas
à continuer courageusement son chemin et arriva enfin au marché.

Après une attente de quelques instants, il vendit le sac de farine à un
bon prix et alors il s'en retourna d'un trait chez lui, car il craignait
s'il s'attardait trop de rencontrer quelque voleur en route.

--Voilà certes une rude journée, se dit Hans en se mettant au lit, mais
je suis content de n'avoir pas refusé, car le meunier est mon meilleur
ami et, en outre, il va me donner sa brouette.

De très bon matin, le lendemain, le meunier vint chercher l'argent de
son sac de farine, mais le petit Hans était si fatigué qu'il était
encore au lit.

--Ma parole! fit le meunier, vous êtes bien paresseux. Quand je pense
que je viens de vous donner ma brouette, il me semble que vous pourriez
travailler plus vaillamment.

La paresse est un grand vice et, certes, je ne voudrais pas qu'un de mes
amis soit paresseux ou apathique. Ne jugez pas mon langage sans façon
avec vous. Je ne songerais certes pas à parler de la sorte si je n'étais
votre ami. Mais que servirait l'amitié si on ne pouvait dire nettement
ce qu'on pense? Tout le monde peut dire des choses aimables, s'efforcer
de plaire et de flatter, mais un ami sincère dit des choses déplaisantes
et n'hésite pas à faire de la peine. Tout au contraire, s'il est un ami
vrai, il préfère cela, car il sait qu'ainsi il fait du bien.

--Je suis bien fâché, répondit le petit Hans en frottant ses yeux et en
enlevant son bonnet de nuit, mais j'étais si fatigué que je croyais que
je m'étais couché il y a peu de temps et j'écoutais chanter les oiseaux.
Ne savez-vous pas que je travaille toujours mieux quand j'ai entendu
chanter les oiseaux?

--Bon! tant mieux! répliqua le meunier en donnant à Hans une claque dans
le dos, car j'ai besoin que vous répariez le toit de ma grange.

Le petit Hans avait grand besoin d'aller travailler dans son jardin, car
ses fleurs n'avaient pas été arrosées de deux jours, mais il ne voulut
pas refuser au meunier, car c'était un bon ami pour lui.

--Pensez-vous qu'il ne serait pas amical de vous dire que j'ai à faire?
demanda-t-il d'une voix humble et timide.

--Ma foi, répliqua le meunier, je ne pensais pas que ce fût beaucoup
vous demander, étant donné que je viens de vous faire cadeau de ma
brouette, mais naturellement si vous refusez j'irai le faire moi-même.

--Oh! nullement, s'écria le petit Hans en sautant de son lit.

Il s'habilla et se rendit dans la grange.

Il y travailla toute la journée jusqu'au coucher du soleil et au coucher
du soleil le meunier vint voir où il en était.

--Avez vous bouché le trou du toit? petit Hans, cria le meunier d'une
voix gaie.

--C'est presque fini, répondit le petit Hans descendant de l'échelle.

--Ah! dit le meunier, il n'y a pas de travail plus délicieux que celui
que l'on peut faire pour autrui.

--C'est à coup sur un privilège de vous entendre parler, répondit le
petit Hans qui s'arrêta et essuya son front, un très grand privilège,
mais je crains de n'avoir jamais d'aussi belles idées que vous.

--Oh! elles vous viendront, fit le meunier, mais vous devriez prendre
plus de peine. A présent vous n'avez que la pratique de l'amitié.
Quelque jour vous aurez aussi la théorie.

--Le croyez-vous vraiment? demanda le petit Hans.

--Je n'en doute pas, répondit le meunier. Mais maintenant que vous
avez réparé le toit, vous feriez mieux de rentrer chez vous et de vous
reposer; car, demain, j'ai besoin que vous conduisiez mes moutons à la
montagne.

Le pauvre petit Hans n'osa protester et, le lendemain, à l'aube, le
meunier amena ses moutons près de sa petite ferme et Hans partit avec
eux pour la montagne. Aller et revenir lui prirent toute la journée et
quand il revint il était si fatigué qu'il s'endormit sur sa chaise et ne
se réveilla qu'au jour.

--Quel temps délicieux j'aurai dans mon jardin! se dit-il, et il allait
se mettre à la besogne.

Mais, d'une manière ou d'autre, il n'eut pas le temps de jeter un coup
d'oeil à ses fleurs: son ami le meunier arrivait et l'envoyait faire de
longues courses ou lui demandait de venir aider au moulin. Parfois le
petit Hans était aux abois à la pensée que ses fleurs croiraient qu'il
les avait oubliées, mais il se consolait en songeant que le meunier
était son meilleur ami.

--En outre, avait-il coutume de dire, il va me donner sa brouette et
c'est un acte de pure générosité.

Donc le petit Hans travaillait pour le meunier et le meunier disait
beaucoup de belles choses sur l'amitié qu'Hans écrivait dans un livre de
raison et qu'il relisait le soir, car il était lettré.

Or, il arriva qu'un soir le petit Hans était assis près de son feu quand
on frappa un grand coup à la porte.

La nuit était très noire. Le vent soufflait et rugissait autour de la
maison si terriblement que d'abord Hans pensa que c'était l'ouragan qui
heurtait la porte. Mais un second coup résonna, puis un troisième plus
rude que les autres.

--C'est quelque pauvre voyageur, se dit le petit Hans, et il courut à la
porte.

Le meunier était sur le seuil, une lanterne d'une main et une grosse
trique de l'autre.

--Cher petit Hans, cria le meunier, j'ai un grand chagrin. Mon gamin est
tombé d'une échelle et s'est blessé. Je vais chercher le médecin. Mais
il habite loin d'ici et la nuit est si mauvaise que j'ai pensé qu'il
vaudrait mieux que vous alliez à ma place. Vous savez que je vous donne
ma brouette. Ainsi il serait gentil à vous de faire en échange quelque
chose pour moi.

--Certainement, s'écria le petit Hans. Je suis heureux que vous ayez
songé à venir me chercher et je vais partir tout de suite. Mais vous
devriez me prêter votre lanterne, car la nuit est si sombre que je
crains de tomber dans quelque fossé.

--Je suis désolé, répondit le meunier, mais c'est ma nouvelle lanterne
et ce serait une grande perte si quelque accident lui arrivait.

--Bon! n'en parlons plus! Je m'en passerai, fit le petit Hans.

Il endossa son grand manteau de fourrure et sa chaude casquette rouge,
noua son cache-nez autour de sa gorge et partit.

Quelle terrible tempête il soufflait. La nuit était si noire que le
petit Hans y voyait à peine et le vent si fort qu'il avait peine à
marcher. Néanmoins il était très courageux et, après qu'il eut marché
près de trois heures, il arriva chez le médecin et frappa à sa porte.

--Qui est là, cria le médecin en mettant sa tête à la fenêtre de sa
chambre.

--Le petit Hans, docteur!

--Que désirez-vous, petit Hans?

--Le fils du meunier est tombé d'une échelle et s'est blessé et il faut
que vous veniez sur l'heure.

--Très bien! répliqua le docteur.

Et il harnacha sur-le-champ son cheval, mit ses grandes bottes, prit
sa lanterne et descendit l'escalier. Il partit dans la direction de la
maison du meunier, le petit Hans allant à pied derrière lui.

Mais l'orage grossit. La pluie tomba à torrents et le petit Hans ne
pouvait ni voir où il allait ni tenir pied au cheval. A la fin il perdit
son chemin, erra sur la lande qui était un endroit dangereux plein de
trous profonds et où le pauvre Hans se noya.

Le lendemain, des bergers trouvèrent son corps flottant sur une grande
mare et le portèrent à sa petite ferme.

Tout le monde alla à l'enterrement du petit Hans, car il était très
aimé, et le meunier figura en tête du deuil.

--J'étais son meilleur ami, dit le meunier; il est de droit que j'aie la
place d'honneur.

Il prit donc la tête du cortège en long manteau noir et, de temps en
temps, il essuyait ses yeux avec un grand mouchoir de poche.

--Le petit Hans est à coup sûr une grande perte pour nous tous, dit le
ferblantier, quand les funérailles furent terminées et que le deuil fut
confortablement assis à l'auberge à boire du vin aux épices et à manger
de bons gâteaux.

--C'est surtout une grande perte pour moi, répondit le meunier. Ma
foi, j'étais assez bon pour me proposer de lui donner ma brouette et
maintenant je ne sais qu'en faire. Elle me gêne à la maison et elle
est en si mauvais état que si je la vendais je n'en tirerais rien.
Certainement je ne donnerai désormais plus rien à personne. On pâtit
toujours d'avoir été généreux.

--C'est très juste, fit le rat d'eau après une longue pause.

--Parfait! C'est le mot de la fin, dit la linotte.

--Et que devint le meunier? dit le rat d'eau.

--Oh! je n'en sais vraiment rien, répliqua la linotte, et certes cela
m'est égal.

--Il est évident que vous n'êtes pas d'une nature sympathique, dit le
rat d'eau.

--Je crains que vous n'ayez pas vu la morale de l'histoire, répliqua la
linotte.

--La quoi? cria le rat d'eau.

--La morale.

--Voulez-vous dire que l'histoire a une morale.

--Certainement, affirma la linotte.

--Ma foi! fit le rat d'eau d'un ton colère, vous auriez dû me le dire
avant de commencer. Si vous l'eussiez fait, certainement je ne vous
aurais pas écoutée. Certainement je vous aurais dit: «Peuh!» comme le
critique. Mais je puis le dire maintenant.

Et il cria son «Peuh!» de toute sa voix, donna un coup de queue et
rentra dans son trou.

--Et que dites-vous du rat d'eau? demanda la cane qui arriva en
patrouillant quelques minutes après. Il a beaucoup de qualités, mais
pour ma part, j'ai les sentiments d'une mère et je ne puis voir un
célibataire endurci sans que les larmes me viennent aux yeux.

--Je crains de l'avoir ennuyé, répondit la linotte. Le fait est que je
lui ai conté une histoire qui a sa morale.

--Ah! c'est toujours une chose très dangereuse, dit la cane.

Et je suis absolument de son avis.



LA FAMEUSE FUSÉE


Le fils du roi était sur le point de se marier. Aussi les réjouissances
étaient-elles générales.

Il avait attendu, une année entière, sa fiancée et, à la fin, elle était
arrivée.

C'était une princesse russe et elle avait fait route depuis la Finlande
dans un traîneau attelé de six rennes.

Le traîneau avait la forme d'un grand cygne d'or et la petite princesse
y était couchée entre les ailes du cygne.

Son long manteau d'hermine retombait droit sur ses pieds.

Sur sa tête, elle avait un petit bonnet tissé d'argent, et elle était
pâle comme le palais de neige, dans lequel elle avait toujours vécu.

Elle était si pâle que, quand elle passait par les rues, les gens s'en
étonnaient.

--Elle ressemble à une rose blanche, criait-on.

Et, des balcons, on jetait des fleurs sur elle.

A la porte du château, le prince l'attendait pour la recevoir. Il avait
des yeux violets et rêveurs et ses cheveux étaient comme de l'or fin.

Quand il la vit, il fléchit le genou et baisa sa main.

--Votre portrait était beau, murmura-t-il, mais vous êtes plus belle que
votre portrait.

Et la petite princesse rougit.

--Elle ressemblait tout à l'heure à une rose blanche, dit un jeune page
à son voisin, mais maintenant elle ressemble à une rose rouge.

Et toute la cour fut dans le ravissement.

Les trois jours qui suivirent, tout le monde se disait:

--Rose blanche, rose rouge; rose rouge, rose blanche!

Et le roi donna des ordres pour que la solde du page fût doublée.

Comme il ne recevait aucune solde, sa position n'en fut pas bien
améliorée, mais on considéra cela comme un grand honneur et le décret
royal fut dûment publié dans la _Gazette de la Cour_.

Les trois jours écoulés, le mariage fut célébré.

Ce fut une superbe cérémonie.

Le marié et la mariée se promenèrent, la main dans la main, sous un dais
de velours pourpre, brodé de petites perles.

Puis, il y eut un banquet officiel qui dura cinq heures.

Le prince et la princesse étaient assis au bout du grand hall et burent
dans une coupe de pur cristal. Seuls, les vrais amoureux peuvent boire
dans cette coupe, car si des lèvres menteuses y touchaient, le cristal
se ternirait et deviendrait gris et nuageux.

--Il est visible qu'ils s'aiment l'un et l'autre, dit le petit page.
C'est clair comme le cristal.

Et le roi doubla de nouveau sa solde.

--Quel honneur! s'exclamèrent tous les courtisans.

Après le banquet, il y eut un bal.

Le marié et la mariée devaient danser ensemble la danse des roses et le
roi jouer de la flûte.

Il jouait très mal, mais jamais personne n'avait osé le lui dire, parce
qu'il était roi. Néanmoins, il ne savait que deux airs et n'était jamais
bien sûr lequel il jouait, mais peu importait, car quoi qu'il fît, tout
le monde criait:

--C'est charmant! c'est charmant!

Le dernier article du programme était un grand déploiement de feux
d'artifice qui devait terminer exactement à minuit.

La petite princesse n'avait jamais vu un feu d'artifice de sa vie. Aussi
le roi avait-il enjoint au pyrotechnicien royal de mettre en jeu toutes
les ressources de son art, le jour du mariage de la princesse.

--A quoi ressemblent les feux d'artifice? avait-elle demandé au prince,
un matin, comme elle se promenait sur la terrasse.

--Ils ressemblent à l'aurore boréale, dit le roi qui répondait toujours
aux questions qu'on adressait aux autres. Seulement ils sont plus
nature. Moi, je les préfère aux étoiles, car on sait toujours quand ils
vont commencer à briller et ils sont aussi agréables que ma musique de
flûte. Vous les verrez certainement.

Donc, au fond du jardin royal un stand avait été préparé et aussitôt que
le pyrotechnicien royal eut tout rangé en place, les feux d'artifice se
mirent à causer entre eux.

--Le monde est à coup sûr très beau, dit un petit pétard. Regardez
plutôt ces tulipes jaunes. Ma foi! ce serait de vrais marrons qu'elles
ne seraient pas plus jolies. Je suis bien heureux d'avoir voyagé.
Les voyages développent étonnamment l'esprit et jettent bas tous les
préjugés qu'on a pu concevoir.

--Le jardin du roi n'est pas le monde, jeune fou, dit une grosse
chandelle romaine. Le monde est un énorme espace, et il vous faudrait
trois jours pour le parcourir tout entier.

--Tout endroit que vous aimez est pour vous le monde, dit un soleil
attaché jadis à une vieille boîte de sapin et très orgueilleux de son
coeur brisé, mais l'amour n'est pas à la mode; les poètes l'ont tué. Ils
ont tant écrit là-dessus que personne ne les croit plus, et je n'en suis
pas surpris. Le véritable amour souffre et se tait... Je me souviens que
moi-même une fois... mais il ne s'agit pas de cela ici. Le roman est une
chose du passé.

--Stupidité! s'écria la chandelle romaine, le roman ne meurt jamais.
Il ressemble à la lune! Il vit toujours; certes, le marié et la mariée
s'aiment tendrement. J'ai tout appris sur eux ce matin d'une cartouche
de papier brun qui s'est trouvée dans le même tiroir que moi et qui
connaît les dernières nouvelles de la cour.

Mais le soleil secoua sa tête.

--Le roman est mort! Le roman est mort! Le roman est mort! murmura-t-il.

Il était de ces gens qui pensent que si vous répétez un certain nombre
de fois la même chose, elle finit par devenir vraie.

Soudain, on entendit une toux sèche et perçante, et tous regardèrent
autour d'eux.

C'était une petite fusée au regard hautain qui était attachée au bout
d'un bâton. Elle toussait toujours avant de faire une observation comme
pour attirer l'attention.

--Hum! Hum! fit-elle.

Et tout le monde l'écouta, sauf le pauvre soleil qui secouait toujours
sa tête et murmurait:

--Le roman est mort!

--A l'ordre! A l'ordre! cria un marron.

Il avait quelque chose d'un politicien.

Il avait toujours pris une part importante dans les élections locales.
Aussi connaissait-il toutes les expressions qu'on emploie au Parlement.

--Tout à fait mort! soupira le soleil.

Et il se rendormit.

Aussitôt que le silence fut parfait, la fusée toussa une troisième fois
et commença.

Elle parlait d'une voix distincte et très lente, comme si elle dictait
ses mémoires et regardait toujours par dessus l'épaule de la personne à
laquelle elle parlait.

En fait, elle avait des manières très distinguées.

--Comme le fils du roi est heureux! remarqua-t-elle, de se marier le
jour même où je dois être lancée. Vraiment, si cela a été combiné de
longue main, cela ne pouvait tourner mieux pour lui, mais les princes
ont toujours de la chance.

--Ah! bah! dit le petit pétard, je pensais que c'était tout juste le
contraire et que vous étiez lancée en l'honneur du prince.

--C'est peut-être là votre cas, répliqua la fusée, et même je n'en doute
pas, mais pour moi c'est différent. Je suis une fusée de qualité et
je suis issue de parents de qualité. Ma mère était la plus célèbre
girandole de son temps. Elle était réputée pour la grâce de sa danse.
Quand elle fit sa grande apparition publique, elle tourna dix-neuf fois
avant de s'éteindre et, à chaque tour, elle jetait en l'air sept étoiles
rouges. Elle avait trois pieds et demi de diamètre et était composée
de la meilleure poudre. Mon père était fusée comme moi et d'extraction
française. Il volait si haut que l'on craignait de ne pas le voir
redescendre. Il redescendait, cependant, parce qu'il était d'une
excellente constitution et il fit une très brillante chute en une pluie
d'étincelles d'or. Les journaux s'exprimèrent à son sujet en termes très
flatteurs et même la _Gazette de la cour_ dit de lui qu'il marquait le
triomphe de l'art pylotechnique.

--Pyrotechnique, c'est pyrotechnique que vous voulez dire, intervint le
feu de bengale. Je sais que c'est pyrotechnique, parce que j'ai vu le
mot écrit sur ma boîte de fer-blanc.

--Ma foi, je dis pylotechnique, répliqua la fusée sur un ton de voix
sévère.

Et le feu de bengale en fut si anéanti qu'il commença aussitôt à
malmener les petits pétards pour montrer qu'il était, lui aussi, une
personne de quelque importance.

--Je disais... continua la fusée...--Je disais... Qu'est-ce que je
disais?

--Vous parliez de vous, reprit la chandelle romaine.

--Naturellement. Je sais que je discourais sur quelque intéressant sujet
quand j'ai été si grossièrement interrompue. Je déteste la grossièreté
et les mauvaises manières de toute espèce, car je suis extrêmement
sensible. Nul au monde n'est aussi sensible que moi, j'en suis certaine.

--Qu'est-ce qu'une personne sensible? dit le marron à la chandelle
romaine.

--Une personne qui, parce qu'elle a des cors, marche toujours sur les
orteils des autres, répondit la chandelle dans un faible murmure.

Et le marron éclata presque de rire.

--Pardon! De quoi riez-vous? demanda la fusée. Je ne ris pas.

--Je ris parce que je suis heureux, répliqua le marron.

--C'est là un motif bien égoïste, dit la fusée avec colère. Quel droit
avez-vous d'être heureux? Vous devriez penser aux autres. En fait, vous
devriez penser à moi. Je pense toujours à moi et j'estime que tout le
monde devrait faire de même. C'est là ce qu'on appelle la sympathie.
C'est une belle vertu et je la possède à un haut degré. Supposez, par
exemple, qu'il m'arrive quelque accident ce soir. Quel malheur ce serait
pour vous tous! Le prince et la princesse ne pourraient plus être
heureux: ça en serait fait de leur vie de ménage. Et quant au roi, je
crois qu'il ne pourrait supporter cela. Vraiment quand je commence à
réfléchir à l'importance de mon rôle, je suis presque émue aux larmes.

--Si vous désirez plaire aux autres, s'écria la chandelle romaine, vous
feriez mieux de vous tenir au sec.

--Certainement! exclama le feu de bengale qui n'était pas de très bonne
humeur, c'est simplement là du sens commun.

--Du sens commun vraiment? repartit la fusée indignée. Vous oubliez que
je n'ai rien de commun et que je suis très distinguée. Ma foi, tout le
monde peu avoir du sens commun, pourvu qu'on n'ait pas d'imagination.
Mais j'ai de l'imagination, car je ne vois jamais les choses comme elles
sont. Je les vois toujours très différentes de ce qu'elles sont. Quant
à me tenir au sec, c'est qu'il n'y a évidemment ici personne qui
sache apprécier à fond une nature délicate. Heureusement pour moi peu
m'importe. La seule chose qui soutient quelqu'un dans la vie, c'est la
conscience de l'immense infériorité de ses semblables et c'est là un
sentiment que j'ai toujours entretenu en moi. Mais aucun de vous n'a de
coeur. Vous criez et vous réjouissez comme si le prince et la princesse
n'étaient pas en train de se marier.

--Eh! s'exclama un petit globe à feu. Pourquoi pas? C'est une joyeuse
occasion et quand je rugirai dans l'air, je me propose d'en faire part à
toutes les étoiles. Vous les verrez briller quand je leur parlerai de la
jolie mariée.

--Oh! quelle idée banale de la vie! dit la fusée, mais je n'attendais
pas autre chose. Il n'y a rien en vous. Vous êtes creux et vide. Bah!
peut-être le prince et la princesse iront-ils vivre dans un pays où il y
une profonde rivière, peut-être auront-ils un seul fils, un petit garçon
bouclé, avec des yeux violets, comme ceux du prince. Peut-être quelque
jour ira-t-il se promener avec sa nourrice. Peut-être la nourrice
s'endormira-t-elle sous un grand sureau. Peut-être l'enfant tombera-t-il
dans la rivière et se noiera-t-il. Quel terrible malheur! Les pauvres
gens perdre leur fils unique! c'est vraiment terrible. Je ne pourrais
jamais supporter cela.

--Mais ils n'ont pas perdu leur fils unique, dit la chandelle romaine.
Il ne leur est arrivé aucun malheur.

--Je n'ai pas dit qu'il soit arrivé, reprit la fusée. J'ai dit qu'il
pouvait arriver. S'ils avaient perdu leur fils unique, il serait inutile
de dire quoi que ce soit à ce sujet. Je déteste les gens qui pleurent
sur leur pot au lait renversé. Mais quand je pense qu'ils ont perdu leur
fils unique, certes j'en suis très attristée.

--A coup sûr, s'exclama le feu de bengale. En fait, vous êtes la
personne la plus affectée que j'ai jamais vue.

--Vous êtes la personne la plus mal élevée que j'ai rencontrée, dit la
fusée, et vous ne pouvez comprendre mon affection pour le prince.

--Bah, vous ne le connaissez même pas, craqua la chandelle romaine.

--Je n'ai jamais dit que je le connaissais, répondit la fusée. J'ose
dire que si je le connaissais, je ne serais nullement son amie. C'est
une chose dangereuse que de connaître ses propres amis.

--Vous feriez mieux de vous tenir au sec, dit le globe à feu. C'est une
chose importante.

--Très importante pour vous sans doute, répondit la fusée, mais je
pleurerai si cela me chante.

Et la fusée éclata en larmes qui coulèrent sur son bâton en gouttes de
pluie et noyèrent presque deux petits scarabées qui songeaient justement
à fonder une famille et cherchaient un joli endroit sec pour s'y
installer.

--Elle doit avoir une nature vraiment romantique, car elle pleure quand
il n'y a nulle raison de pleurer, dit le soleil.

Et il poussa un profond soupir et pensa à la boîte de sapin.

Mais la chandelle romaine et le feu de bengale étaient indignés. De
toute leur voix, ils criaient.

--Grimaces! Grimaces!

Ils étaient extrêmement pratiques et toutes les fois qu'ils faisaient
opposition à quelque chose ils l'appelaient _Grimaces_.

Alors la lune se leva comme un superbe bouclier d'argent et les étoiles
se mirent à briller et le son d'une musique arriva du palais.

Le prince et la princesse conduisaient la danse. Ils dansaient si bien
que les petits lis blancs jetaient un coup d'oeil à la fenêtre et les
regardaient et que les grands pavots rouges balançaient leur tête et
battaient la mesure.

Alors dix heures sonnèrent, puis onze, puis douze et au dernier coup de
minuit, tout le monde parut sur la terrasse, et le roi fit appeler le
pyrotechnicien royal.

--Commencez le feu d'artifice, dit le roi.

Et le pyrotechnicien royal fit un profond salut et se rendit au bout du
jardin.

Il avait six aides avec lui. Chacun d'eux portait une torche allumée
emmanchée à une longue perche.

C'était, certes, un superbe déploiement de lumière.

--Whizz! Whizz! fit le soleil qui se mit à tourner.

--Boum! Boum! répliqua la chandelle romaine.

Alors les pétards entrèrent en danse et les feux de bengale colorèrent
tout en rouge.

--Adieu! cria le globe de feu, comme il prenait son essor faisant
pleuvoir de menues étincelles bleues.

--Bang! Bang! répondirent les marrons qui s'amusaient beaucoup.

Chacun eut un grand succès, sauf la fusée.

Elle était si humide d'avoir pleuré qu'elle ne put partir. Ce qu'il y
avait de meilleur en elle, c'était la poudre et elle était si trempée de
larmes qu'elle était hors d'usage. Toute sa parenté pauvre, à laquelle
elle ne daignait pas parler, sauf avec un ricanement de dédain, fit
grand fracas par le ciel comme de superbes fleurs d'or fleurissant en
flammes.--Hourra! Hourra! criait la cour.

Et la petite princesse riait de plaisir.

--Je suppose qu'on me réserve pour quelque grande occasion, dit la
fusée. Sans nul doute c'est cela que ça signifie.

Et elle regardait d'un air plus orgueilleux que jamais.

Le lendemain, les ouvriers vinrent tout remettre en place.

--Évidemment c'est une députation, se dit la fusée. Je les recevrai avec
une sage dignité.

Aussi mit-elle son nez à l'air et commença-t-elle à froncer les sourcils
comme si elle réfléchissait à quelque chose de très important. Mais
les ouvriers ne firent pas attention à elle jusqu'à ce qu'ils la
dépassèrent.

Alors, l'un d'eux l'aperçut.

--Ah! cria-t-il. Quelle mauvaise fusée!

Et il la jeta dans le fossé par dessus la muraille.

--Mauvaise fusée! Mauvaise fusée! fit-elle, comme elle tournoyait en
l'air. Impossible! Fameuse fusée, voilà ce que l'on a voulu dire.
Mauvaise, fameuse, cela sonne presque de même, et souvent les deux
choses sont identiques.

Et elle tomba dans la vase.

--Ce n'est pas confortable ici, remarqua-t-elle, mais sans doute c'est
quelque station thermale à la mode où l'on m'a envoyée pour rétablir
ma santé. Mes nerfs sont certainement très ébranlés et j'ai besoin de
repos.

Alors, une petite grenouille, avec de petits yeux brillants et un habit
vert pommelé, nagea vers elle.

--Une nouvelle venue, je vois, dit la grenouille. Bon! Après tout il n'y
a rien comme la boue. Donnez-moi une saison pluvieuse et un fossé et je
suis tout à fait heureuse... Pensez-vous que l'après-midi sera chaude?
Certes, je l'espère, mais le ciel est tout bleu et sans nuage. Quel
malheur!

--Hum! Hum! fit la fusée qui se mit à tousser.

--Quelle délicieuse voix vous avez! cria la grenouille. On dirait un
croassement et croasser est le cri le plus musical du monde. Ce soir,
vous entendrez nos choristes. Nous nous mettons dans la vieille mare aux
canards près de la maison du fermier et, sitôt que la lune paraît, nous
commençons. Le concert est si ravissant que tout le monde vient nous
écouter. Pas plus tard qu'hier j'ai entendu la femme du fermier dire
à sa mère qu'elle n'avait pu dormir une seconde de la nuit à cause de
nous. Il est bien doux de se voir si populaire.

--Hum! Hum! fit la fusée.

Elle était très ennuyée de ne pouvoir souffler mot.

--Une voix délicieuse certes! continua la grenouille. J'espère que vous
viendrez à la mare aux canards. Il faut que je donne un coup d'oeil
à mes filles. J'ai six filles superbes et je suis si inquiète que le
brochet ne les rencontre. C'est un vrai monstre, et il n'aurait pas le
moindre scrupule à en faire son déjeuner. Donc adieu! Je goûte beaucoup
votre conversation, je vous assure.

--Vous appelez cela une conversation, fit la fusée. Vous avez jasé tout
le temps. Ce n'est pas une conversation.

--Il faut toujours que quelqu'un écoute, répliqua la grenouille, et
j'aime à faire tous les frais de la conversation. Cela économisé le
temps et épargne les querelles.

--Mais j'aime la discussion, fit la fusée.

--J'espère que non, répliqua la grenouille d'un air de pitié. Les
discussions sont extrêmement vulgaires, car dans la bonne société tout
le monde professe exactement les mêmes opinions. Adieu derechef. Je vois
mes filles là-bas.

Et la petite grenouille se remit à nager.

--Vous êtes une personne bien agaçante, dit la fusée, et bien mal
élevée. Je déteste les gens qui parlent d'eux-mêmes comme vous, quand on
a besoin de parler de soi, comme c'est mon cas. C'est ce qu'on appelle
de l'égoïsme et l'égoïsme est une chose détestable, surtout pour
quelqu'un de mon caractère, car je suis bien connue pour ma nature
sympathique. Vous devriez prendre exemple sur moi. Vous ne pouvez avoir
un meilleur modèle. Maintenant que vous avez cette chance, hâtez-vous
d'en profiter, car je vais presque tout de suite aller à la cour. Je
suis très estimée à la cour. Hier, le prince et la princesse se sont
mariés en mon honneur. Sans doute vous ne savez rien de tout cela, car
vous êtes provinciale.

--Ce n'est pas la peine de lui parler, dit une libellule perchée au haut
d'un grand jonc noir. Elle est partie.

--Eh bien! c'est elle qui y perd et pas moi! Je ne vais pas m'arrêter
de lui parler, uniquement parce qu'elle ne m'écoute pas. J'aime à
m'entendre parler. C'est un de mes plus grands plaisirs. J'ai souvent de
longues conversations avec moi-même et je suis si profonde, que parfois
je ne comprends pas un mot de ce que je dis.

--Alors vous devez être certainement graduée en philosophie, fit la
libellule.

Et elle déploya ses jolies ailes de gaze et prit son essor vers le ciel.

--Comme c'est niais de sa part de ne pas rester ici, dit la fusée. Je
suis sûre qu'elle n'a pas souvent eu la chance de se meubler l'esprit;
néanmoins, ça m'est égal. Un génie comme le mien sera sûrement apprécié
un jour.

Et elle s'enfonça un peu plus profondément dans la boue.

Un peu après, une grande cane blanche nagea vers elle. Elle avait les
jambes jaunes et des pattes palmées et on la considérait comme une
grande beauté en raison de son dandinement.

--Couac! Couac! Couac! dit-elle. Quelle curieuse tournure vous avez?
Puis-je vous demander si vous êtes née ainsi ou si c'est le résultat de
quelque accident.

--Il est évident que vous avez toujours vécu à la campagne. Autrement
vous sauriez qui je suis. Néanmoins, j'excuse votre ignorance. Il serait
déraisonnable de s'attendre à trouver les autres aussi remarquables que
soi-même. Sans nul doute, vous serez étonnée d'apprendre que je vole
dans les cieux et que je retombe en pluie d'étincelles d'or.

--Je n'ai pas cela en haute estime, dit la cane, car je ne vois pas en
quoi cela est utile à qui que ce soit. Ah! si vous labouriez les champs
comme un boeuf, si vous traîniez une charrette comme un cheval, si vous
gardiez un troupeau comme un chien de berger, ce serait quelque chose.

--Ma brave créature, dit la fusée d'un ton très hautain, je vois que
vous appartenez à la basse classe. Les gens de mon rang ne sont jamais
utiles. Nous avons un certain éclat et cela est plus que suffisant. Je
n'ai, moi-même, nul goût pour aucune sorte d'industrie, surtout pour le
genre d'industrie que vous recommandez. J'ai de plus toujours estimé que
le gros travail est simplement le refuge de gens qui n'ont rien d'autre
à faire dans la vie.

--Bien! Bien! fit la cane qui était d'humeur très pacifique et ne se
querellait jamais avec personne. Chacun a des goûts différents. Je
souhaite, quoi qu'il en soit, que vous veniez établir ici votre
résidence.

--Que non pas! s'écria la fusée. Je ne suis qu'une visiteuse, une
visiteuse de distinction. Le fait est que je trouve cet endroit bien
ennuyeux. Il n'y a ici ni société ni solitude. C'est tout à fait
faubourg... J'irai sans doute à la Cour, car je suis destinée à faire
sensation dans le monde.

--J'ai aussi pensé à entrer dans la vie publique, remarqua la cane. Il
y a tant de choses où le besoin de réforme se fait sentir. J'ai donc
présidé, il n'y a pas longtemps, un meeting ou nous votâmes des
résolutions blâmant tout ce qui nous déplaît. Néanmoins, cela ne paraît
pas avoir produit grand effet. Maintenant je m'occupe des choses
domestiques et je veille sur ma famille.

--Je suis faite pour la vie publique et c'est là qu'est toute ma
parenté, même la plus humble. Partout où nous paraissons nous excitons
une grande attention. Cette fois, je n'ai pas figuré en personne, mais
quand je le fais, c'est un spectacle magnifique. Quant aux choses
domestiques, elles font vieillir vite et elles distraient l'esprit des
choses plus hautes.

--Oh! les hautes choses de la vie comme elles sont belles! dit la cane,
et cela me rappelle combien j'ai faim!

Et la cane nagea sur la rivière en reprenant ses couac... couac...
couac...

--Revenez, revenez, criait la fusée. J'ai beaucoup de choses à vous
dire.

Mais la cane ne faisait pas attention à elle.

--Je suis heureuse qu'elle soit partie. C'est vraiment un esprit
médiocre.

Et elle s'enfonça un peu plus dans la boue et se mettait à réfléchir à
la beauté du génie, quand soudain deux petits garçons en blouse blanche
accoururent au bord du fossé avec un chaudron et quelques fagots.

--Ce doit être la députation, pensa la fusée et elle prit un air digne.

--Oh! cria un des gamins, regarde ce vieux bâton. Je m'étonne qu'il soit
arrivé ici.

Et il retira la fusée du fossé.

--Vieux bâton! gronda la fusée. Impossible! Il a voulu dire précieux
bâton. Précieux bâton est un compliment. Il me prend pour un dignitaire
de la cour.

--Mettons-le au feu, dit l'autre gamin. Cela aidera à faire bouillir la
marmite.

Ils entassèrent les fagots, mirent la fusée sur le tas et voilà le feu
pris.

--C'est magnifique! cria la fusée. Ils me mettent en pleine lumière. De
la sorte chacun me verra.

--Maintenant nous allons dormir, dirent les enfants, et, quand nous nous
réveillerons, la marmite sera en ébullition.

Et ils se couchèrent sur le gazon et fermèrent les yeux.

La fusée était très humide. Il se passa bien du temps avant qu'elle ne
brûlât. A la fin, cependant, le feu y prit.

--Maintenant je vais partir, criait-elle.

Et elle se redressait, et elle se raidissait.

--Je sais que je vais monter plus haut que les étoiles, plus haut que la
lune, plus haut que le soleil. J'irais si haut que...

--Fizz, Fizz, Fizz!

Elle s'éleva dans les airs.

--Délicieux! criait-elle. Je monterai comme cela à jamais. Quel succès
j'ai!

Mais personne ne la voyait.

Alors elle commença à sentir une curieuse impression de fourmillement.

--Je vais exploser! criait-elle. Je mettrai le monde entier en feu et je
ferai un tel bruit que l'on ne parlera que de cela d'ici un an.

Et, en effet, elle explosa.

--Bang! Bang! Bang! fit la poudre.

La poudre ne pouvait pas faire autrement.

Mais nul ne l'entendit, même les deux garçons qui dormaient à poings
fermés.

De la fusée il ne resta que le bâton qui tomba sur le dos d'une oie qui
faisait son tour de promenade autour du fossé.

--Ciel! s'écria t-elle. Voici qu'il pleut des bâtons.

Et elle se jeta à l'eau.

--Je crois que j'ai fait une grande sensation! haleta la fusée.

Et elle expira.



LE PRINCE HEUREUX


Tout en haut de la cité, sur une petite colonne, se dressait la statue
du Prince Heureux.

Elle était toute revêtue de chèvre-feuille d'or fin. Elle avait, en
guise d'yeux, deux brillants saphyrs et un grand rubis rouge ardait à la
poignée de son épée.

Aussi, on l'admirait beaucoup.

--Il est aussi beau qu'une girouette, remarquait un des membres du
Conseil de ville qui désirait s'acquérir une réputation de connaisseur
en art.

--Seulement, il n'est pas aussi utile, ajoutait-il, craignant qu'on ne
le prît pour un homme peu pratique.

Et certes, il ne l'était pas.

--Pourquoi n'êtes-vous pas comme le Prince Heureux? demandait une mère
sensible à son petit garçon qui réclamait la lune. Le Prince Heureux
n'aurait jamais songé à demander quelque chose à tout cri.

--Je suis heureux qu'il y ait quelqu'un au monde qui soit tout à fait
heureux, murmurait un homme à qui rien n'avait réussi, en regardant la
merveilleuse statue.

--Il a vraiment l'air d'un ange, disaient les enfants de la charité en
sortant de la cathédrale, vêtus de leurs superbes manteaux écarlates et
avec leurs jolies vestes blanches.

--A quoi le voyez-vous? répliquait le maître de mathématiques, vous n'en
avez jamais vu un.

--Oh! nous en avons vu dans nos rêves, répondaient les enfants.

Et le maître de mathématiques fronçait les sourcils et prenait un air
sévère, car il ne pouvait approuver que des enfants se permissent de
rêver.

Une nuit, une petite Hirondelle vola à tire d'ailes vers la cité.

Six semaines avant, ses amies étaient parties pour l'Égypte, mais elle
était demeurée en arrière.

Elle était éprise du plus beau des roseaux.

Elle l'avait rencontré au début du printemps comme elle volait sur la
rivière à la poursuite d'un grand papillon jaune, et sa taille svelte
avait eu tant d'attrait pour elle qu'elle s'était arrêtée pour lui
parler.

--Vous aimerai-je, avait dit l'Hirondelle, qui aimait aller droit au
but.

Et le roseau lui avait fait un salut profond.

Alors l'Hirondelle avait voleté autour de lui, effleurant l'eau de ses
ailes et y traçant des sillages d'argent.

C'était sa façon de faire sa cour, et ainsi s'écoula tout l'été.

--C'est un ridicule attachement, gazouillaient les autres hirondelles.
Ce roseau n'a pas le sou, et il a vraiment trop de famille.

En effet, la rivière était toute couverte de roseaux.

Alors que vint l'automne, toutes les hirondelles prirent leur vol.

Quand elles furent parties, leur amie se sentit isolée et commença à se
lasser de son amoureux.

--Il ne sait pas causer, disait-elle; et, puis, je crains qu'il ne soit
volage, car il flirte sans cesse avec la brise.

Et, certes, toutes les fois qu'il faisait de la brise, le roseau
multipliait ses plus gracieuses politesses.

--Je comprends qu'il est casanier, murmurait l'Hirondelle. Moi, j'aime
les voyages. Donc, qui m'aime doit aimer à voyager avec moi.

--Voulez-vous me suivre? demanda enfin l'Hirondelle au roseau.

Mais le roseau secoua sa tête. Il était trop attaché à son chez lui.

--Vous vous êtes joué de moi, lui cria l'Hirondelle. Je m'en vais aux
Pyramides, adieu!

Et l'Hirondelle s'en alla.

Tout le long du jour, elle avait volé et, à la nuit, elle arriva à la
ville.

--Où chercherai-je un abri? se dit-elle. J'espère que la ville aura fait
des préparatifs pour me recevoir.

Alors, elle aperçut la statue sur la petite colonne.

--Je vais me percher là, cria-t-elle. Le site est joli. Il y a beaucoup
d'air frais.

De la sorte elle vint s'abattre tout juste entre les pieds du Prince
Heureux.

--J'ai une chambre dorée, se disait-elle doucement après avoir regardé
autour d'elle.

Et elle se prépara à dormir.

Mais, comme elle mettait sa tête sous son aile, voici qu'une large
goutte d'eau tomba sur elle.

--Comme c'est curieux! s'écria-t-elle. Il n'y a pas un nuage au ciel,
les étoiles sont tout à fait claires et brillantes, et voilà qu'il
pleut! Le climat du nord de l'Europe est vraiment étrange. Le roseau
aimait la pluie, mais c'était pur égoïsme de sa part.

Alors une nouvelle goutte vint à tomber.

--A quoi sert une statue, si elle ne garantit pas de la pluie, fit
l'Hirondelle. Je vais chercher un bon auvent de cheminée.

Et elle se décidait à prendre son vol plus loin.

Mais avant qu'elle n'ouvrît ses ailes, une troisième goutte tomba.

L'Hirondelle regarda au-dessus d'elle et elle vit...

Ah! que vit-elle?

Les yeux du Prince Heureux étaient pleins de larmes, et les larmes
coulaient sur ses joues d'or.

Son visage était si beau au clair de lune, que la petite Hirondelle se
sentit envahie par la pitié.

--Qui êtes-vous? dit-elle.

--Je suis le Prince Heureux.

--Alors, pourquoi pleurnichez-vous comme cela? demanda l'Hirondelle.
Vous m'avez presque trempée.

--Quand j'étais vivant et que j'avais un coeur d'homme, répliqua la
statue, je ne savais pas ce que c'était que les larmes, car je vivais
au Palais de Sans-Souci, dont on ne permet pas l'entrée au chagrin.
Le jour, je jouais avec mes compagnons dans le jardin et, le soir, je
dansais dans le grand hall. Autour du jardin courait une très haute
muraille, mais je n'eus jamais fantaisie de ce qu'il y avait au delà de
cette muraille, tout ce qui m'entourait était si beau. Mes courtisans
m'appelaient le Prince Heureux, et certes, j'étais vraiment heureux
si le plaisir c'est le bonheur. Ainsi je vécus, ainsi je mourus, et,
maintenant que je suis mort, ils m'ont huché si haut que je puis voir
toutes les laideurs et toutes les misères de ma ville, et quoique mon
coeur soit de plomb, il ne me reste d'autre ressource que de pleurer.

--Quoi! il n'est pas d'or de bon aloi, pensa l'Hirondelle à part elle.

Elle était trop bien élevée pour faire tout haut aucune remarque sur les
gens.

--Là-bas, continua la statue, de sa voix basse et musicale, là-bas, dans
une petite rue, il est une pauvre maison. Une des fenêtres est ouverte
et, par elle, je puis voir une femme assise à une table. Son visage est
amaigri et usé. Elle a des mains épaisses, rougeaudes, toutes piquées
par l'aiguille, car elle est couturière. Elle brode des fleurs de la
Passion sur une robe de satin que doit porter, au prochain bal de la
cour, la plus belle des demoiselles d'honneur de la Reine. Dans un lit,
au coin de la chambre, gît son petit garçon malade. Il a la fièvre et il
demande des oranges. Sa mère n'a rien à lui donner que de l'eau de la
rivière. Aussi il pleure. Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, ne
voulez-vous pas lui porter le rubis de la garde de mon épée? Mes pieds
sont attachés au piédestal et je ne puis bouger.

--Je suis attendue en Égypte, répondit l'Hirondelle. Mes amies voltigent
de çà de là sur le Nil et bavardent avec les grands lotus. Bientôt elles
iront dormir dans le tombeau du Grand Roi. Le Roi y est lui-même dans
son cercueil de bois. Il est enveloppé d'une toile jaune et embaumé avec
des aromates. Autour de son cou, il a une chaîne de jade vert pâle et
ses mains sont comme des feuilles sèches.

--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, ne
resterez-vous pas avec moi une nuit, et ne serez-vous pas ma messagère?
L'enfant a tant soif et la mère est si triste.

--Je ne pense pas que j'aime les enfants, répondit l'Hirondelle. L'été
dernier quand je séjournais au bord de la rivière, deux garçons mal
élevés, les enfants du meunier, ne cessaient pas de me jeter des
pierres. Certes, ils ne m'atteignaient jamais. Nous autres hirondelles,
nous volons trop bien pour cela, et, en outre, je suis d'une famille
célèbre par son agilité, mais quand même c'était une marque d'irrespect.

Mais le regard du Prince Heureux était si triste que la petite
Hirondelle en fut toute chagrine.

--Il fait bien froid ici, dit-elle, mais je resterai une nuit avec vous
et je serai votre messagère.

---Merci, petite Hirondelle, répondit le prince.

Alors la petits Hirondelle arracha le grand rubis de l'épée du Prince,
et, l'emportant dans son bec, prit son vol par dessus les toits de la
ville.

Elle passa sur la tour de la cathédrale où des anges étaient sculptés en
marbre blanc.

Elle passa sur le Palais et entendit de la musique de danse.

Une belle jeune fille parut sur le balcon avec son amoureux.

--Combien les étoiles sont belles, lui dit-il, et combien est puissante
la force de l'amour!

--Je voudrais que ma robe soit prête pour la bal officiel,
répondit-elle. J'ai commandé d'y broder des fleurs de la passion, mais
les couturières sont si négligentes.

Elle passa sur la rivière et vit les lanternes suspendues au mat des
barques.

Elle passa sur le ghetto et vit les vieux juifs qui faisaient des
affaires entre eux et pesaient des monnaies dans des balances de cuivre.

Enfin, elle arriva à la pauvre demeure et y jeta un coup d'oeil.

L'enfant s'agitait fiévreusement dans son lit et sa mère s'était
endormie tant elle était fatiguée.

L'Hirondelle sautilla dans la chambre et mit le grand rubis sur la
table, sur le dé de la couturière.

Puis elle voleta doucement autour du lit, éventant de ses ailes le
visage de l'enfant.

--Quelle douce fraîcheur je ressens! fit l'enfant. Je dois aller mieux.

Et il tomba dans un délicieux sommeil.

Alors l'Hirondelle s'en fut à tire d'ailes vers le Prince Heureux et lui
dit ce qu'elle avait fait.

--C'est curieux, remarqua-t-elle, mais maintenant je sens presque de la
chaleur, et cependant il fait bien froid.

--C'est parce que vous avez fait une bonne action, répliqua le Prince.

Et la petite Hirondelle commença à réfléchir et alors elle s'endormit.
Toutes les fois qu'elle réfléchissait, elle s'endormait.

Quand parut l'aube, elle vola vers la rivière et prit un bain.

--Voilà un remarquable phénomène! s'écria le professeur d'ornithologie
qui passait sur le pont. Une Hirondelle en hiver!

Et il écrivit à ce sujet une longue lettre à une feuille locale. Tout
le monde la cita. Elle était pleine de tant de mots qu'on ne pouvait
comprendre.

--Ce soir je pars pour l'Égypte, se disait l'Hirondelle.

Et, à cette perspective, elle était toute joyeuse.

Elle visita tous les monuments publics et se reposa longtemps sur le
sommet du clocher de l'église.

Partout où elle allait, les pierrots gazouillaient. Ils se disaient les
uns aux autres:

--Combien cette étrangère est distinguée!

Cela la remplissait de joie.

Quand la lune se leva, elle retourna à tire d'ailes vers le Prince
Heureux.

--Avez-vous quelques commissions pour l'Égypte? lui cria-t-elle. Je suis
sur mon départ.

--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince, ne
resterez-vous pas avec moi encore une nuit?

--On m'attend en Égypte, répondit l'Hirondelle. Demain mes amies s'y
envoleront vers la seconde cataracte. Là l'hippopotame se couche parmi
les joncs et le Dieu Memnon se dresse sur un grand trône de granit.
Toute la nuit il guette les étoiles, et, quand l'étoile du matin brille,
il pousse un cri de joie et ensuite il se tait. A midi, les lions jaunes
descendent boire au bord du fleuve. Ils ont des yeux comme des aigues
marines vertes et leurs rugissements sont bien plus éclatants que les
rugissements de la cataracte.

--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, tout là-bas
de l'autre côté de la ville, je vois un jeune homme dans un grenier. Il
est penché sur un bureau couvert de papiers et, dans un verre à côté de
lui, il y a un bouquet de violettes fanées. Sa chevelure est brune et
frisée. Ses lèvres sont rouges comme des grains de grenade. Il a de
grands yeux rêveurs. Il s'efforce de finir une pièce pour le directeur
du théâtre, mais il a trop froid pour écrire davantage. Il n'y a pas de
feu dans le galetas et la faim l'a abattu sans forces.

--Je demeurerai encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, qui avait
réellement un bon coeur. Dois-je lui porter un autre rubis?

--Hélas! je n'ai plus de rubis, dit le Prince. Mes yeux sont la seule
chose qui me reste. Ce sont de rares saphirs qui furent rapportés des
Indes il y a un millier d'années. Arrachez l'un d'eux et prenez-le pour
lui. Il le vendra à un joaillier. Il achètera de quoi se nourrir et de
quoi se chauffer et finira sa pièce.

--Cher Prince, dit l'Hirondelle, je ne puis faire cela.

Et elle se mit à pleurer.

--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce
que je vous commande.

Alors l'Hirondelle arracha l'oeil du Prince et s'envola vers le galetas
de l'étudiant.

Il était facile d'y pénétrer, car il y avait un trou dans le toit.

L'Hirondelle y entra comme un trait et sautilla par la pièce.

Le jeune homme avait la tête plongée dans ses mains. Il n'entendit pas
le trémoussement des ailes de l'oiseau et, quand il releva la tête, il
vit le beau saphir couché sur les violettes fanées.

--Je commence à être apprécié, s'écria-t-il. Ceci vient de quelque riche
admirateur. Maintenant je puis finir ma pièce.

Et il semblait tout à fait heureux.

Le jour suivant, l'Hirondelle s'envola vers le port.

Elle se reposa sur le mat d'un grand navire et contempla les matelots
qui halaient d'énormes caisses hors de la cale avec des cordes.

--Ah-hisse! criaient-ils à chaque caisse qui arrivait sur le pont.

--Je vais en Égypte, leur cria l'Hirondelle.

Mais personne ne prenait garde à elle et, quand la lune se leva, elle
retourna vers le Prince Heureux.

--Je suis venue vous dire adieu, lui dit-elle.

--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Ne
resterez-vous pas avec moi encore une nuit?

--C'est l'hiver, répliqua l'Hirondelle, et la neige glaciale sera
bientôt ici. En Egypte, le soleil est chaud sur les palmiers verts. Les
crocodiles, couchés dans la boue, regardent paresseusement les arbres au
bord du fleuve. Mes compagnes construisent des nids dans le temple
de Baalbeck. Les colombes roses et blanches les suivent des yeux et
roucoulent alternativement. Cher Prince, il faut que je vous quitte,
mais je ne vous oublierai jamais et, le printemps prochain, je vous
apporterai de là-bas deux beaux joyaux pour remplacer ceux que vous avez
donnés. Le rubis sera plus rouge qu'une rose rouge et le saphir sera
aussi bleu que la grande mer.

--Là-dessous, dans le square, répliqua le Prince Heureux, stationne une
petite marchande d'allumettes. Elle a laissé tomber ses allumettes dans
le ruisseau et elles sont toutes gâtées. Son père la battra, si elle
ne rapporte pas quelque argent au logis, et elle pleure. Elle n'a ni
souliers ni bas et sa petite tête est nue. Arrache-moi mon autre oeil et
donne-le lui, et son père ne la battra pas.

--Je passerais encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, mais je ne
puis vous arracher un oeil. Alors vous seriez tout à fait aveugle.

--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce
que je vous commande.

Alors l'Hirondelle arracha le second oeil du Prince et prit son vol en
l'emportant.

Elle s'abattit sur l'épaule de la petite marchande d'allumettes et
glissa le joyau dans la paume de la main.

--Le joli morceau de verre! s'écria la petite fille.

Et, toute rieuse, elle courut chez elle.

Alors l'Hirondelle revint encore vers le Prince.

--Maintenant vous êtes aveugle, dit-elle. Alors je vais rester avec vous
pour toujours.

--Non, petite Hirondelle, dit le pauvre Prince. Il faut que vous alliez
en Egypte.

--Je resterai toujours avec vous, dit l'Hirondelle.

Et elle s'endormit entre les pieds du Prince.

Le jour suivant, elle se campa sur l'épaule du Prince et lui conta des
récits de ce qu'elle avait vu dans des pays étranges.

Elle lui parla d'ibis rouges qui se tiennent, en longues rangées, sur
les rives du Nil et pêchent à coups de bec des poissons d'or, du Sphynx
qui est aussi vieux que le monde, vit dans le désert et connaît toutes
choses; des marchands qui marchent lentement près de leurs chameaux et
roulent des chapelets d'ambre dans leurs mains; du roi des montagnes de
la Lune, qui est noir comme l'ébène et adore un grand bloc de cristal;
du grand serpent vert qui dort dans un palmier et que vingt prêtres sont
chargés de nourrir de gâteaux de miel; et des pygmées qui naviguent sur
un grand lac sur de larges feuilles plates et sont toujours en guerre
avec les papillons.

--Chère petite Hirondelle, dit le Prince, vous me dites de merveilleuses
choses, mais plus merveilleux est ce que supportent les hommes et les
femmes. Il n'y a pas de mystère aussi grand que la misère. Vole par ma
ville, petite Hirondelle, et dis-moi ce que tu y vois.

Alors la petite Hirondelle vola par la grande ville et vit les riches
qui se réjouissaient dans leurs Palais superbes tandis que les mendiants
étaient assis à leurs portes.

Elle vola par les ruelles sombres et vit les visages pâles d'enfants
mourant de faim qui regardaient avec insouciance les rues noires.

Sous les arches d'un pont, deux petits enfants étaient couchés dans les
bras l'un de l'autre pour tâcher de se tenir chaud.

--Comme nous avons faim! disaient-ils.

--Il ne faut pas rester couchés ici! leur cria le sergent de ville.

Et ils s'éloignèrent sous la pluie.

Alors l'Hirondelle reprit son vol et alla dire au Prince ce qu'elle
avait vu.

--Je suis couvert d'or fin, dit le Prince; détachez-le feuille à feuille
et donnez-le à mes pauvres. Les hommes croient toujours que l'or peut
les rendre heureux.

Feuille à feuille, l'Hirondelle arracha l'or fin jusqu'à ce que le
Prince Heureux n'eût plus ni éclat ni beauté.

Feuille à feuille, elle distribua l'or fin aux pauvres et les visages
des enfants devinrent roses, ils rirent et jouèrent par la rue.

--Maintenant nous avons du pain, criaient-ils.

Alors la neige arriva, et après la neige la glace.

Les rues semblaient être ferrées d'argent tant elles brillaient et
étincelaient. De longs glaçons, tels que des poignards de cristal,
étaient suspendus aux toits des maisons. Tout le monde se couvrait
de fourrures et les petits garçons portaient des toques écarlates et
patinaient sur la glace.

La pauvre petite Hirondelle avait froid, toujours plus froid, mais elle
ne voulait pas quitter le Prince; elle l'aimait trop pour cela. Elle
picorait les miettes à la porte du boulanger, quand le boulanger ne la
regardait pas, et essayait de se réchauffer en battant des ailes.

Mais, à la fin, elle vit qu'elle allait mourir. Elle eut tout juste la
force de voler encore une fois sur l'épaule du Prince.

--Adieu, cher Prince! murmura-t-elle. Permettez que je baise votre main.

--Je suis heureux que vous partiez enfin pour l'Egypte, petite
Hirondelle, dit le Prince. Vous avez séjourné trop longtemps ici, mais
il faut me baiser sur les lèvres, car je vous aime.

--Ce n'est pas en Egypte que je vais aller, dit l'Hirondelle. Je vais
aller dans la maison de la Mort. La Mort, c'est la soeur du Sommeil,
n'est-ce pas?

Et elle baisa le Prince Heureux sur les lèvres et tomba morte à ses
pieds.

A ce moment, un singulier craquement résonna à l'intérieur de la statue
comme si quelque chose s'était brisé.

Le fait est que le coeur de plomb s'était fendu en deux.

Vraiment il faisait un terrible froid.

De bonne heure, le lendemain, le maire se promenait dans le square sous
la statue avec les conseillers de la ville.

Comme ils dépassaient le piédestal, il leva la tête vers la statue.

--Dieu! dit-il. Comme le Prince Heureux semble déguenillé!

--Il est vraiment déguenillé! dirent les conseillers de ville qui
étaient toujours de l'avis du maire et eux aussi levèrent la tête pour
regarder la statue.

--Le rubis de son épée est tombé, ses yeux ne sont plus en place et il
n'est plus du tout doré, dit le maire. Bref, il ne vaut guère plus qu'un
mendiant.

--Guère plus qu'un mendiant! firent écho les conseillers de ville.

--Et voici qu'il a à ses pieds un oiseau mort, continua le maire.
Vraiment il faudra faire promulguer un arrêté pour défendre aux oiseaux
de mourir ici.

Et le secrétaire de ville prit note de cette idée.

Alors on renversa la statue du Prince Heureux.

--Comme il n'est plus beau, il ne sert plus à rien! dit le professeur
d'art à l'Université.

Alors on fondit la statue dans une fournaise et le maire réunit le
conseil en assemblée pour décider ce que l'on ferait du métal.

--Nous pourrions, proposa-t-il en faire une autre statue. La mienne par
exemple.

--Ou la mienne, dit chacun des conseillers de ville.

Et ils se querellèrent.

La dernière fois que j'ai entendu parler d'eux, ils se querellaient
toujours.

--Quelle étrange chose! dit le contre-maître de la fonderie. Ce coeur de
fonte ne veut pas fondre dans le fourneau, il nous faudra le jeter aux
rebuts.

Les fondeurs le jetèrent sur le tas de détritus où gisait l'Hirondelle
morte.

--Apporte-moi les deux choses les plus précieuses de la ville, dit Dieu
à l'un de ses anges.

Et l'ange lui apporta le coeur de plomb et l'oiseau mort.

--Tu as bien choisi, dit Dieu. Dans mon jardin du Paradis, ce petit
oiseau chantera éternellement et, dans ma cité d'or, le Prince Heureux
redira mes louanges.



LE ROSSIGNOL ET LA ROSE

--Elle a dit qu'elle danserait avec moi si je lui apportais des roses
rouges, gémissait le jeune étudiant, mais dans tout mon jardin il n'y a
pas une rose rouge.

De son nid dans l'yeuse, le rossignol l'entendit.

Il regarda à travers les feuilles et s'émerveilla.

--Pas de roses rouges dans tout mon jardin! criait l'étudiant.

Et ses beaux yeux se remplissaient de larmes.

--Ah! de quelle chose minime dépend le bonheur! J'ai lu tout ce que les
sages ont écrit; je possède tous les secrets de la philosophie et faute
d'une rose rouge voilà ma vie brisée.

--Voici enfin l'amoureux vrai, dit le rossignol. Toutes les nuits je
l'ai chanté, quoique je ne le connusse pas; toutes les nuits je redis
son histoire aux étoiles, et maintenant je le vois. Sa chevelure est
foncée comme la fleur de la jacinthe et ses lèvres sont rouges comme
la rose qu'il désire, mais la passion a rendu son visage pâle comme
l'ivoire et le chagrin a mis son sceau sur son front.

--Le prince donne un bal demain soir, murmurait le jeune étudiant et mes
amours seront de la fête. Si je lui apporte une rose rouge, elle dansera
avec moi jusqu'au point du jour. Si je lui apporte une rose rouge, je la
serrerai dans mes bras. Elle inclinera sa tête sur mon épaule et sa main
étreindra la mienne. Mais il n'y a pas de roses rouges dans mon jardin.
Alors je demeurerai seul et elle me négligera. Elle ne fera nulle
attention à moi et mon coeur se brisera.

--Voilà bien l'amoureux vrai, dit le rossignol. Il souffre tout ce que
je chante: tout ce qui est joie pour moi est peine pour lui. Sûrement
l'amour est une merveilleuse chose, plus précieuse que les émeraudes et
plus chère que les fines opales. Perles et grenades ne peuvent le payer,
car il ne paraît pas sur le marché. On ne peut l'acheter au marchand ni
le peser dans une balance pour l'acquérir au poids de l'or.

--Les musiciens se tiendront sur leur estrade, disait le jeune étudiant.
Ils joueront de leurs instruments à cordes et mes amours danseront au
son de la harpe et du violon. Elle dansera si légèrement que son pied
ne touchera pas le parquet et les gens de la cour en leurs gais atours
s'empresseront autour d'elle, mais avec moi elle ne dansera pas, car je
n'ai pas de roses rouges à lui donner.

Et il se jetait sur le gazon, plongeait son visage dans ses mains et
pleurait.

--Pourquoi pleure-t-il? demandait un petit lézard vert, comme il courait
près de lui, sa queue en l'air.

--Mais pourquoi? disait un papillon qui voletait à la poursuite d'un
rayon de soleil.

--Mais pourquoi donc? murmura une pâquerette à sa voisine d'une douce
petite voix.

--Il pleure à cause d'une rose rouge.

--A cause d'une rose rouge. Comme c'est ridicule!

Et le petit lézard, qui était un peu cynique, rit à gorge déployée.

Mais le rossignol comprit le secret des douleurs de l'étudiant, demeura
silencieux sur l'yeuse et réfléchit au mystère de l'amour.

Soudain il déploya ses ailes brunes pour s'envoler et prit son essor.

Il passa à travers le bois comme une ombre et, comme une ombre, il
traversa le jardin.

Au centre du parterre se dressait un beau rosier et, quand il le vit, il
vola vers lui et se campa sur une menue branche.

--Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus
douces chansons.

Mais le rosier secoua sa tête.

--Mes roses sont blanches, répondit-il, blanches comme l'écume de la mer
et plus blanches que la neige dans la montagne. Mais allez trouver
mon frère qui croît autour du vieux cadran solaire et peut-être vous
donnera-t-il ce que vous demandez.

Alors le rossignol vola au rosier qui croissait autour du vieux cadran
solaire.

--Donnez-moi une rose rouge lui cria-t-il, et je vous chanterai mes plus
douces chansons.

Mais le rosier secoua sa tête.

--Mes roses sont jaunes, répondit-il, aussi jaunes que les cheveux des
sirènes qui s'assoient sur un tronc d'arbre, plus jaunes que le narcisse
qui fleurit dans les prés, avant que le faucheur ne vienne avec sa faux.
Mais allez vers mon frère qui croît sous la fenêtre de l'étudiant et
peut-être vous donnera-t-il ce que vous demandez.

Alors le rossignol vola au rosier qui grandissait sous la fenêtre de
l'étudiant.

--Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus
douces chansons.

Mais l'arbre secoua sa tête.

--Mes roses sont rouges, répondit-il, aussi rouges que les pattes des
colombes et plus rouges que les grands éventails de corail que l'océan
berce dans ses abîmes, mais l'hiver a glacé mes veines, la gelée a
flétri mes boutons, l'ouragan a brisé mes branches et je n'aurai plus de
roses de toute l'année.

--Il ne me faut qu'une rose rouge, cria le rossignol, une seule rose
rouge. N'y a-t-il pas quelque moyen que j'en aie une?

--Il y a un moyen, répondit le rosier, mais il est si terrible que je
n'ose vous le dire.

--Dites-le moi, fit le rossignol. Je ne suis pas timide.

--S'il vous faut une rose rouge, dit le rosier, vous devez la bâtir de
notes de musique au clair de lune et la teindre du sang de votre propre
coeur. Vous chanterez pour moi, votre gorge appuyée à des épines. Toute
la nuit vous chanterez pour moi et les épines vous perceront le coeur:
votre sang vital coulera dans mes veines et deviendra le mien.

--La mort est un grand prix pour une rose rouge, répliqua le rossignol,
et tout le monde aime la vie. Il est doux de se percher dans le bois
verdissant, de regarder le soleil dans son char d'or et la lune dans son
char de perles. Elle est douce, l'odeur des buissons d'aubépines. Elles
sont douces, les clochettes bleues qui se cachent dans la vallée et les
bruyères qui couvrent la colline. Pourtant, l'amour est meilleur que la
vie et qu'est-ce que le coeur d'un oiseau comparé au coeur d'un homme?

Alors il déploya ses ailes brunes et prit son essor dans l'air. Il passa
à travers le jardin comme une ombre et, comme une ombre, il traversa le
bois.

Le jeune étudiant était toujours couché sur le gazon là où le rossignol
l'avait laissé et les larmes n'avaient pas encore séché dans ses beaux
yeux.

--Soyez heureux, lui cria le rossignol, soyez heureux, vous aurez votre
rose rouge. Je la bâtirai de notes de musique au clair de lune et la
teindrai du sang de mon propre coeur. Tout ce que je vous demanderai en
retour, c'est que vous soyez un amoureux vrai, car l'amour est plus
sage que la philosophie, quoiqu'elle soit sage, et plus fort que la
puissance, quoiqu'elle soit forte. Ses ailes sont couleur de feu et son
corps couleur de flammes, ses lèvres sont douces comme le miel et son
haleine est comme l'encens.

L'étudiant leva les yeux du gazon, tendit l'oreille, mais il ne put
comprendre ce que lui disait le rossignol, car il ne savait que les
choses qui sont écrites dans les livres.

Mais l'yeuse comprit et s'attrista, car il aimait beaucoup le petit
rossignol qui avait bâti son nid dans ses branches.

--Chantez-moi une dernière chanson, murmura-t-il. Je serai si triste
quand vous serez parti.

Alors le rossignol chanta pour l'yeuse et sa voix était comme l'eau
jaseuse d'une fontaine argentine.

Quand il eut fini sa chanson, l'étudiant se releva et tira son calepin
et son crayon de sa poche.

--Le rossignol, se disait-il en se promenant par l'allée, le rossignol a
une indéniable beauté, mais a-t-il du sentiment? Je crains que non. En
fait, il est comme beaucoup d'artistes, il est tout style, sans nulle
sincérité. Il ne se sacrifie pas pour les autres. Il ne pense qu'à la
musique et, tout le monde le sait, l'art est égoïste. Certes, on ne peut
contester que sa voix a de fort belles notes. Quel malheur que tout cela
n'ait aucun sens, ne vise aucun but pratique.

Et il se rendit dans sa chambre, se coucha sur son petit grabat et se
mit à penser à ses amours.

Un peu après, il s'endormit.

Et, quand la lune brillait dans les cieux, le rossignol vola au rosier
et plaça sa gorge contre les épines.

Toute la nuit, il chanta sa gorge appuyée contre les épines et la froide
lune cristalline s'arrêta et écouta toute la nuit.

Toute la nuit, il chanta et les épines pénétraient de plus en plus avant
dans sa gorge et son sang vital fluait hors de son corps.

D'abord, il chanta la naissance de l'amour dans le coeur d'un garçon et
d'une fille et, sur la plus haute ramille du rosier, fleurit une rose
merveilleuse, pétale après pétale, comme une chanson suivait une
chanson.

D'abord, elle était pâle comme la brume qui flotte sur la rivière, pâle
comme les pieds du matin et argentée comme les ailes de l'aurore.

La rose, qui fleurissait sur la plus haute ramille du rosier, semblait
l'ombre d'une rose dans un miroir d'argent, l'ombre d'une rose dans un
lac.

Mais le rosier cria au rossignol de se presser plus étroitement contre
les épines.

--Pressez-vous plus étroitement, petit rossignol, disait le rosier, ou
le jour reviendra avant que la rose ne soit terminée.

Alors le rossignol se pressa plus étroitement contre les épines et son
chant coula plus éclatant, car il chantait comment éclot la passion dans
l'âme de l'homme et d'une vierge.

Et une délicate rougeur parut sur les pétales de la rose comme rougit le
visage d'un fiancé qui baise les lèvres de sa fiancée.

Mais les épines n'avaient pas encore atteint le coeur du rossignol,
aussi le coeur de la rose demeurait blanc, car le sang seul d'un
rossignol peut empourprer le coeur d'une rose.

Et la rose cria au rossignol de se presser plus étroitement contre les
épines.

--Pressez-vous plus étroitement, petit rossignol, disait-il, ou le jour
surviendra avant que la rose ne soit terminée.

Alors le rossignol se pressa plus étroitement contre les épines, et les
épines touchèrent son coeur, et en lui se développa un cruel tourment de
douleur.

Plus amère, plus amère était la douleur, plus impétueux, plus impétueux
jaillissait son chant, car il chantait l'amour parfait par la mort,
l'amour qui ne meurt pas dans la tombe.

Et la rose merveilleuse s'empourpra comme les roses du Bengale. Pourpre
était la couleur des pétales et pourpre comme un rubis était le coeur.

Mais la voix du rossignol faiblit. Ses petites ailes commencèrent à
battre et un nuage s'étendit sur ses yeux.

Son chant devint de plus en plus faible. Il sentit que quelque chose
l'étouffait à la gorge.

Alors son chant lança un dernier éclat.

La blanche lune l'entendit et elle oublia l'aurore et s'attarda dans le
ciel.

La rose rouge l'entendit; elle trembla toute d'extase et ouvrit ses
pétales à l'air froid du matin.

L'écho l'emporta vers sa caverne pourpre sur les collines et éveilla de
leurs rêves les troupeaux endormis.

Le chant flotta parmi les roseaux de la rivière et ils portèrent son
message à la mer.

--Voyez, voyez, cria le rosier, voici que la rose est finie.

Mais le rossignol ne répondit pas: il était couché dans les hautes
graminées, mort le coeur transpercé d'épines.

A midi, l'étudiant ouvrit sa fenêtre et regarda au dehors.

--Quelle étrange bonne fortune! s'écria-t-il, voici une rose rouge! Je
n'ai jamais vu pareille rose dans ma vie. Elle est si belle que je suis
sûr qu'elle doit avoir en latin un nom compliqué.

Et il se pencha et la cueillit.

Alors il mit son chapeau et courut chez le professeur, sa rose à la
main.

La fille du professeur était assise sur le pas de la porte. Elle
dévidait de la soie bleue sur une bobine et son petit chien était couché
à ses pieds.

--Vous aviez dit que vous danseriez avec moi si je vous apportais une
rose rouge, lui dit l'étudiant. Voilà la rose la plus rouge du monde.
Ce soir, vous la placerez près de votre coeur et, quand nous danserons
ensemble, elle vous dira combien je vous aime.

Mais la jeune fille fronça les sourcils.

--Je crains que cette rose n'aille pas avec ma robe, répondit-elle.
D'ailleurs le neveu du chambellan m'a envoyé quelques vrais bijoux et
chacun sait que les bijoux coûtent plus que les fleurs.

--Oh! ma parole, vous êtes une ingrate! dit l'étudiant d'un ton colère.

Et il jeta la rose dans la rue où elle tomba dans le ruisseau.

Une lourde charrette l'écrasa.

--Ingrate! fit la jeune fille. Je vous dirai que vous êtes bien mal
élevé. Et qu'êtes-vous après tout? un simple étudiant. Peuh! je ne crois
pas que vous ayez jamais de boucles d'argent à vos souliers comme en a
le neveu du chambellan.

Et elle se leva de sa chaise et rentra dans la maison.

--Quelle niaiserie que l'amour! disait l'étudiant en revenant sur ses
pas. Il n'est pas la moitié aussi utile que la logique, car il ne peut
rien prouver et il parle toujours de choses qui n'arriveront pas et fait
croire aux gens des choses qui ne sont pas vraies. Bref, il n'est pas du
tout pratique et comme à notre époque le tout est d'être pratique, je
vais revenir à la philosophie et étudier la métaphysique.

Là dessus, l'étudiant retourna dans sa chambre, ouvrit un grand livre
poudreux et se mit à lire.



LE GÉANT ÉGOÏSTE


Chaque après-midi, quand ils revenaient de l'école, les enfants avaient
l'habitude d'aller jouer dans le jardin du géant.

C'était un grand jardin solitaire avec un doux gazon vert. Çà et là, sur
le gazon, de belles fleurs brillaient comme des étoiles et il y avait
douze pêchers qui, au printemps, fleurissaient une délicate floraison
rose et blanche et à l'automne portaient de beaux fruits.

Les oiseaux perchaient sur les arbres et chantaient si délicieusement
que les enfants d'ordinaire arrêtaient leur jeu pour les écouter.

--Comme nous sommes heureux ici! s'écriaient-ils les uns aux autres.

Un jour, le géant revint.

Il avait été visiter son ami l'ogre de Cornouailles et il avait séjourné
sept ans chez lui. Après que ces sept années furent révolues, il avait
dit tout ce qu'il avait à dire, car sa conversation avait des limites et
il résolut de rentrer dans son château.

En arrivant, il vit les enfants qui jouaient dans le jardin.

--Que faites-vous là? cria-t-il d'une voix très aigre.

Et les enfants s'enfuirent.

--Mon jardin est à moi seul, reprit le géant. Tout le monde doit
comprendre cela et je ne permettrai à personne qu'à moi de s'y ébattre.

Alors il l'entoura d'une haute muraille et y plaça un écriteau.

  Défense d'entrer
     sous peine
        de
     poursuites

C'était un géant égoïste.

Les pauvres enfants n'avaient plus de lieu de récréation.

Ils essayèrent de jouer sur la route, mais la route était très poudreuse
et pleine de pierres dures et ils ne l'aimaient pas.

Ils avaient pris l'habitude, quand leurs leçons étaient terminées de se
promener autour de la haute muraille et de parler du beau jardin qui
était par delà.

--Que nous y étions heureux! se disaient-ils les uns aux autres.

Alors le printemps arriva et par tout le pays il y eut de petites fleurs
et de petits oiseaux.

Dans le jardin seul du géant égoïste, c'était encore l'hiver.

Les oiseaux ne se souciaient plus d'y chanter depuis qu'il n'y avait
plus d'enfants et les arbres oubliaient de fleurir.

Une fois, une belle fleur leva sa tête au-dessus du gazon, mais quand
elle vit l'écriteau, elle fut si attristée à la pensée des enfants
qu'elle se laissa retomber à terre et se rendormit.

Les seules à se réjouir, ce furent la neige et la glace.

--Le printemps a oublié ce jardin, s'écriaient-elles. Alors nous allons
y vivre toute l'année.

La neige étala sur le gazon son grand manteau blanc et la glace revêtit
d'argent tous les arbres.

Alors elles invitèrent le vent du Nord à faire un séjour chez elles.

Il accepta et vint.

Il était enveloppé de fourrures. Il rugissait tout le jour par le jardin
et renversait à chaque instant des cheminées.

--C'est un endroit délicieux, disait-il. Nous demanderons à la grêle de
nous faire visite.

La grêle arriva, elle aussi.

Chaque jour, pendant trois heures, elle battait du tambour sur le toit
du château jusqu'à ce qu'elle eût brisé beaucoup d'ardoises et alors
elle tournait autour du jardin aussi vite qu'il lui était possible. Elle
était habillée de gris et son souffle était de glace.

--Je ne puis comprendre pourquoi le printemps est si long à venir,
disait le géant égoïste quand il se mettait à la fenêtre et regardait
son jardin blanc et froid. Je souhaite que le temps change.

Mais le printemps ne venait pas. L'été non plus.

Dans tous les jardins, l'automne apporta des fruits d'or, mais il n'en
donna aucun au jardin du géant.

--Il est par trop égoïste, dit-il.

Et toujours c'était l'hiver chez le géant et le vent du Nord, et la
grêle, et la glace, et la neige, qui dansaient au milieu des arbres.

Un matin, le géant, déjà éveillé, était couché dans son lit, quand il
entendit une musique délicieuse. Elle fut si douce à ses oreilles qu'il
crut que les musiciens du roi devaient passer par là.

En réalité, c'était une petite linotte qui chantait devant sa fenêtre,
mais il y avait si longtemps qu'il n'avait entendu un oiseau chanter
dans son jardin qu'il lui sembla que c'était la plus belle musique du
monde.

Alors la grêle cessa de danser sur la tête du géant et le vent du Nord
de rugir. Un délicieux parfum arriva à lui à travers la croisée ouverte.

--Je crois qu'enfin le printemps est venu, dit le géant.

Et il sauta du lit et regarda.

Que vit-il?

Il vit un spectacle étrange.

Par une petite brèche dans la muraille, les enfants s'étaient glissés
dans le jardin et s'étaient juchés sur les branches des arbres. Sur tous
les arbres qu'il pouvait voir, il y avait un petit enfant et les arbres
étaient si heureux de porter de nouveau des enfants qu'ils s'étaient
couverts de fleurs et qu'ils agitaient gracieusement leurs bras sur la
tête des enfants.

Les oiseaux voletaient de l'un à l'autre et gazouillaient avec délices
et les fleurs dressaient leurs têtes dans l'herbe verte et riaient.

C'était un joli tableau.

Dans un seul coin, c'était encore l'hiver, dans le coin le plus éloigné
du jardin.

Là il y avait un tout petit enfant. Il était si petit qu'il n'avait pu
atteindre les branches de l'arbre et il se promenait tout autour en
pleurant amèrement.

Le pauvre arbre était encore tout couvert de glace et de neige et le
vent du Nord soufflait et rugissait au-dessus de lui.

--Grimpe donc, petit garçon, disait l'arbre.

Et il lui tendait ses branches aussi bas qu'il le pouvait, mais le
garçonnet était trop petit.

Le coeur du géant fondit quand il regarda au dehors.

--Combien j'ai été égoïste, pensa-t-il. Maintenant je sais pourquoi le
printemps n'a pas voulu venir ici. Je vais mettre ce pauvre petit garçon
sur la cime de l'arbre; puis je jetterai bas la muraille et mon jardin
sera à jamais le lieu de récréation des enfants.

Il était vraiment très repentant de ce qu'il avait fait.

Alors il descendit les escaliers, ouvrit doucement la porte de façade et
descendit dans le jardin.

Mais quand les enfants le virent, ils furent si terrifiés qu'ils prirent
la fuite et le jardin redevint hivernal.

Seul le petit enfant ne s'était pas enfui, car ses yeux étaient si
pleins de larmes qu'il n'avait pas vu venir le géant.

Et le géant se glissa derrière lui, le prit gentiment dans ses mains et
le déposa sur l'arbre.

Et l'arbre aussitôt fleurit; les oiseaux y vinrent percher et chanter et
le petit garçon étendit ses deux bras, les passa autour du cou du géant
et l'embrassa.

Et les autres enfants, quand ils virent que le géant n'était plus
méchant, accoururent et le printemps arriva avec eux.

--C'est votre jardin maintenant, petits enfants, dit le géant.

Et il prit une grande hache et renversa la muraille.

Et quand les gens s'en allèrent au marché à midi, ils trouvèrent le
géant qui jouait avec les enfants dans le plus beau jardin qu'on ait
jamais vu.

Toute la journée, ils jouèrent, et, le soir ils vinrent dire adieu au
géant.

--Mais où est votre petit compagnon, dit-il, le garçon que j'ai huché
sur l'arbre?

C'était lui que le géant aimait le mieux parce qu'il l'avait embrassé.

--Nous ne savons pas, répondirent les enfants: il est parti.

--Dites-lui d'être exact à venir ici demain, reprit le géant.

Mais les enfants dirent qu'ils ne savaient pas où il habitait et
qu'avant ils ne l'avaient jamais vu.

Et le géant devint tout triste.

Chaque après-midi, à la sortie de l'école, les enfants venaient jouer
avec le géant, mais on ne revit plus le petit garçon qu'aimait le géant.
Il était très bienveillant avec tous, mais il regrettait son premier
petit ami et souvent il en parlait.

--Que je voudrais le voir, avait-il l'habitude de dire.

Les années passèrent et le géant vieillit et s'affaiblit. Il ne pouvait
plus prendre part au jeu; il demeurait assis sur un grand fauteuil et
regardait jouer les enfants et admirait son jardin.

--J'ai beaucoup de belles fleurs, disait-il, mais les enfants sont les
plus belles des fleurs.

Un matin d'hiver, comme il s'habillait, il regarda par la fenêtre.
Maintenant il ne détestait plus l'hiver; il savait qu'il n'est que le
sommeil du printemps et le repos des fleurs.

Soudain il se frotta les yeux de surprise et regarda avec attention.

Certes, c'était une vision merveilleuse.

A l'extrémité du jardin, il y avait un arbre presque couvert de jolies
fleurs blanches. Ses branches étaient toutes en or et des fruits
d'argent y étaient suspendus et sous l'arbre se tenait le petit garçon
qu'il aimait.

Le géant dégringola les escaliers, transporté de joie et entra dans le
jardin. Il se hâta à travers le gazon et s'approcha de l'enfant. Et,
quand il fut tout près de lui, son visage rougit de colère et il dit:

--Qui donc a osé te blesser?

Sur les paumes des mains de l'enfant il y avait les empreintes de deux
clous et aussi les empreintes de deux clous sur ses petits pieds.

--Qui a osé te blesser? cria le géant, dis-le moi. Je vais prendre une
grande épée et je le tuerai.

--Non, répondit l'enfant, ce sont les blessures de l'amour.

--Qui est-ce? dit le géant.

Et une crainte respectueuse l'envahit et il s'agenouilla devant le petit
garçon.

Et le garçon sourit au géant et lui dit:

--Vous m'avez laissé jouer une fois dans votre jardin. Aujourd'hui vous
viendrez avec moi dans mon jardin qui est le Paradis.

Et, quand les enfants arrivèrent cet après-midi-là, ils trouvèrent le
géant étendu mort sous l'arbre, tout couvert de fleurs blanches.



NOUVELLES PUBLIÉES EN AMÉRIQUE


Ces trois nouvelles _Ego te Absolvo_, _Old Bishop's_, _La Peau
d'orange,_ ont été publiées dans une revue américaine après la mort
d'Oscar Wilde, et sous sa signature. Nous les traduisons ici bien que
l'authenticité nous en paraisse éminemment suspecte.



EGO TE ABSOLVO

I

Sous leurs bérets bleus noircis par la poudre, souillés par la poussière
des chemins, les soldats de Miralles ont des mines de bandits, avec
leur peau bistrée, leurs barbes et leurs cheveux incultes. Depuis cinq
longues semaines, ils traînent les routes, presque sans sommeil,
presque sans repos, faisant à toute heure le coup de feu avec une rage
croissante.

N'en finira-t-on pas avec ces bandits républicains? Don Carlos leur
avait, cependant, promis qu'après les fatigues d'Estella, l'Espagne
serait à eux.

Tous, ils ont soif de vengeance et de sang, et c'est la joie de verser
le sang qui les maintient debout, si las, si épuisés qu'ils se sentent.

Basques, Navarrais, Catalans, fils d'exilés morts de faim et de misère
sur le sol étranger, ils ont des colères de fauves contre ces réguliers
qui leur disputent la route des plateaux de Castille, la voie des palais
où ils ont juré de replacer le roi légitime pour se partager, sur les
marches du trône rétabli, les dignités du royaume et les richesses des
vaincus.

Entre ces montagnards et les hommes des nouveaux partis, il n'y a pas
que des rancunes politiques: il y a surtout et avant tout un vieux
compte de meurtres impunis, de pillages sans rançon, d'incendies sans
revanche.

Aussi, quand un soldat de Concha leur tombe aux mains, malheur à lui! Il
paie pour les autres, pour ceux qui s'échappent.

--Frère, il faut mourir, lui dit-on en le collant à une roche.

L'homme esquisse un signe de croix et, sitôt que sa main redescend
dans un plus lent _ainsi soit-il,_ les fusils, alignés à dix pas de sa
poitrine, crachent la mort.

L'homme s'affaisse comme une vieille chiffe et l'on n'en parle plus.

Les vautours des Pyrénées font le reste.

Si, sa soutane retroussée, le curé Miralles, un petit homme replet et
courbé, les yeux bridés, passe à portée des fusilleurs, il accroche son
fusil à sa ceinture et absout ou bénit le mourant d'un geste rapide.

Parfois, sans enlever de ses yeux la lunette marine, qui lui sert à
inspecter rochers ou bois de chênes, il confesse le prisonnier.

Dame, un général est responsable de la vie de sa troupe!

Républicain soit, mais catholique, le régulier ne semble pas surpris de
cet étrange double rôle du prêtre soldat.

Il faut bien qu'on le confesse puisqu'on va lu fusiller et n'est-il pas
tout naturel qu'on le fusille, puisqu'il s'est laissé prendre et que
s'il avait pris il fusillerait.

Cette logique satisfait pleinement les faibles exigences de son cerveau
de paysan arraché à la glèbe pour se courber sous le harnais militaire.

Puis, à quoi bon raisonner avec ce fait brutal, la mort menaçante,
immédiate, inéluctable!

Puisque cela doit arriver, il s'agit uniquement de bien faire ses
paquets pour se présenter en bon ordre quand on fera son entrée dans
l'inévitable là-bas.



II

Ce soir-là, comme le soleil se couchait, Pedro Carrega était en
sentinelle au chaos de Mallorta quand une femme et un mulet tournèrent
le sentier de Buenavista.

Au hasard il tira.

Ce fut le mulet qui tomba. La femme courut à lui avant qu'il n'eut le
temps de recharger son coup et, quand il la tint au bout de son fusil,
le Navarrais ne sut point tirer.

La femme était belle, désirable, avec ses longs cheveux, noirs
descendant en cascade jusqu'à ses mollets, ses lèvres rouges, ses yeux
brillants.

Pedro Carrega, pour sa prisonnière, oublia la querelle de don Carlos et
de la République.

La femme, qui avait peur, lui jura d'ailleurs qu'elle adorait le _rey
neto_. Elle lui prouva qu'elle ne détestait pas les caresses parfumées
à la poudre de guerre et que Pedro Carrega était sinon le plus beau des
mortels, du moins le plus choyé des vainqueurs, entre les grosses masses
de pierre du chaos de Mallorta.

Les deux bras de la prisonnière enserraient encore d'un collier presque
mordoré le cou halé de Carrega, quand Joaquin Martinez vint prendre sa
faction.

--Eh! doucement, fit-il, part à deux, señor caballero. Les nuits sont
fraîches. Il n'est pas bon de dormir sans manteau, camarade. Je vois que
tu es homme de précaution: pavillon de cheveux, pour mouchoir de cou des
bras tièdes et couverture de chair molle. A mon tour, l'ami!

Carrega se leva et poussant derrière lui sa prisonnière:

--Ton tour, freluquet. Où règne Carrega, il n'y a pas deux rois. Si les
nuits sont fraîches, va te chauffer contre cette mule que ma carabine
a abattue, ou bien abats-en une autre. Mon butin est à moi, comme la
Navarre est au roi Carlos, fils de Juive!

Joaquin Martinez épaula son arme et il allait tirer quand la femme, d'un
bond de sauvagesse, détourna le fusil et envoya la balle se perdre dans
les nuages.

Haussant les épaules, Martinez jeta l'arme déchargée et, d'un coup de
navaja en plein ventre, coucha à terre la prisonnière de Carrega.

--Corps de Dieu! hurla le Navarrais se lançant en avant en brandissant
sa carabine.

Mais un nouveau coup de la terrible _navaja_ suspendit sur ses lèvres la
kyrielle des blasphèmes.

Une écume blanche au coin de la bouche, il s'affaissa dans la mare de
sang que rendait le corps de la femme éventrée.

Au bruit du coup de feu, Miralles, suivi de quelques hommes, accourait.

Martinez n'essaya pas de nier la querelle.

De ses yeux aux arcades presque dénudées de sourcils par un crachement
de mauvais fusil, le curé bandoulier embrassa toute la scène.

--Porcs! grommela-t-il. Voyons la femelle! Belle fille mal accommodée
d'un sale coup de couteau! Ça t'a bien servi, beau niais! Au moins
Carrega en a eu pour son plaisir. Allons, mon garçon, reprit-il en
s'adressant à Martinez, dont l'oeil ne le quittait pas, c'est du joli de
vouloir voler le butin de son camarade. Holà! vous autres, laissez-moi
confesser ce païen: on n'a pas besoin de vous par ici. Dis ton
_confiteor_, Martinez, et fais ton acte de contrition.

--_Ego te absolvo_, murmura Miralles dans un geste de bénédiction...
Porcs, satanés fils de catins, qui s'égorgent pour une femelle!

Puis, braquant brusquement son fusil sur l'homme, il lui brûla la
cervelle sur les deux cadavres.

--Si on laissait faire ces gaillards, bougonna-t-il, bientôt le roi
Carlos n'aurait plus d'armée!



OLD BISHOP'S


C'était un soir à l'Épatant.

Ce vieux maniaque de Loiselier causait sur un des grands canapés avec
lord Stephen Algernon Sydney, l'étrange exilé volontaire, qui a fui de
ce côté de la Manche les dénonciations furieuses d'un père, comme on
n'en voit guère.

Tout à coup, Algernon Sydney, jetant la cigarette qu'il roulait toujours
entre ses doigts, sans jamais l'allumer, éleva la voix:

--Connaissez-vous Nottingham, messieurs? À moins que vous ne soyez
fabricant de dentelles, tisseur de tulle ou marchand de charbon, il y a
bien des chances pour que vous me répondiez par la négative?

--Permettez, interrompit de Cerneval, le globe-trotter que les lauriers
de Philéas Fogg ont si souvent empêché de dormir qu'il a réussi, l'an
passé, après trois tentatives moins heureuses, à faire son tour du monde
en 76 jours 22 heures 37 minutes 9 secondes, permettez, je ne suis
ni fabricant, ni tisseur, ni charbonnier et je connais Nottingham.
«Nottingham, chef-lieu du comté de ce nom, au confluent de la Leen et
de la Trent, à 200 kilomètres N.O. de Londres, ville fort ancienne
fortifiée par Guillaume le Conquérant, siège de plusieurs parlements.
Fabriques de châles, soieries, lainages, tulles, dentelles, faïences,
grains, fer, charbons, fromages et bestiaux. Ruines, château et musée,
magnifiques hôpitaux. 193,591 habitants.» Ceci pour vous prouver, mon
cher lord, qu'il y a au moins un Français à l'Épatant qui sait sa
géographie.

--Croyez bien, mon cher comte, que je n'ai nullement songé à contester
vos connaissances géographiques, pas plus que je n'ignore que vous avez
parcouru probablement dix fois plus de chemin que je n'en parcourrai
dans les années qu'il me reste à vivre, mais la science géographique ou
la vue dans l'espace des édifices d'une ville sont choses différentes,
et je ne m'attendais pas à trouver ici un homme pour qui la caverne de
Robin Hood et The Forest n'ont plus de secrets.

De Cerneval, qui était de méchante humeur, ce soir-là, esquissa un geste
railleur:

--Les beaux secrets que ceux de la caverne, disons la grotte de Robin
Hood, ou que ceux de cette forêt qui n'est qu'un vulgaire champ de
course.

--Un champ de course, mon cher comte, où l'on... flirte à 9 heures du
soir, comme on ne flirte pas sur le champ de course de Longchamps, et si
je dis _flirte_, c'est parce que nous sommes en Angleterre, au pays du
cant. En Italie, cela s'appellerait autrement. Peu importe, d'ailleurs,
car, si l'on y flirte à 9 heures du soir, à la face de la lune et des
policemen qui, pour un peu, s'excuseraient de déranger les flirteurs, à
minuit on y égorgille ou plutôt on y égorgillait, il y a encore quelques
lustres, car les bonnes traditions se perdent partout, vous le savez,
mon cher comte, vous qui avez traversé les _plazas_ de Montevideo et les
_calles_ de Buenos-Ayres sans redouter le lazzo des _caballeros de la
noche_.

--Si vous nous promenez de la sorte, Algernon, nous visiterons ce soir
en votre compagnie les campos-santos de l'Italie, les plazas de la
Constitucion de toutes les capitales de l'Amérique du Sud, et nous ne
serons pas plus avancés, interjeta à son tour le gros Loiselier, que
l'antipathie bien connue de Cerneval pour lord Algernon ne semblait plus
amuser. Vous avez une façon de conter parfaitement anglaise, quoiqu'elle
ressemble fort à celle de l'Intimé.

  Il dit fort posément ce dont on n'a que faire
  Et court le grand galop quand il est à son fait,

Et cette façon-là est absolument désagréable à un homme qui digère.
Contez, je le veux bien, mais contez d'une manière harmonique, comme
disait cet animal de Lippmann.

--Ne vous fâchez pas, Loiselier, ne vous fâchez pas. Se fâcher est
encore plus mauvais pour un homme qui digère et, vous le savez, mon
cher, à la première colère, c'est l'apoplexie qui vous guette. Ainsi
écoutez-moi, calmement, posément, gracieusement, comme si j'étais la
gentille Jeanne Printemps ou votre petite farceuse de Melcy. Voyons, la
bouche en cul de poule, mon gros père... Je suis, d'ailleurs, au coeur
de mon sujet et, quand je vous parle des _caballeros de la noche_ de
Montevideo, il faut votre myopie pour me croire éloigné des cavaliers du
brouillard de Nottingham, qui sont les héros de mon anecdote,--car ce
n'est qu'une anecdote.

Vous le savez, j'ai fréquenté bon nombre de gens mal famés dans mon
existence.

Je n'ai pas à ce sujet les préjugés vulgaires.

J'ai plus d'estime pour un Jack l'éventreur quelconque que pour
l'opulent bijoutier aux aiguilles. Était-ce un bijoutier, Loiselier? Ce
devait être plutôt un banquier, n'est-ce pas, mon cher? Je serre plus
volontiers la main d'un professionnel que celle d'un escroc comme ce
Ladislas Téligny que vous avez expulsé l'autre mois et qui avait dupé
jusqu'à monsieur de Cerneval.

J'ai cependant rarement connu dans ce monde fort peu chrétien un
personnage qui m'inspirât de prime abord autant d'antipathie que
l'ancien geôlier Dickson, mais cette honnête crapule, cent fois pire
à coup sûr que le pire de ceux qu'il avait charge de maintenir sur la
paille humide des «cachots,» avait un répertoire de souvenirs tous
plus attrayants les uns que les autres et quand on l'avait chambré en
compagnie de deux ou trois bonnes bouteilles de rhum authentique, il
vous en dégoisait une vraie fanfare.

J'ai lu les mémoires de notre bourreau Barry, l'homme qui avait pendu en
quinze ans 973 criminels. Eh bien! c'est de la petite bière à côté des
souvenirs de mon Dickson. Je ne parle pas du talent du conteur. Barry
ou son teinturier n'en n'ont aucun. L'éducation des bourreaux est
singulièrement négligée de notre temps. Dickson, au contraire, avait au
suprême degré le don de la présentation: il faisait vivre les héros de
ses historiettes.

Pauvre Dickson, il était comme la vierge de votre poète, celle qui
aimait trop le bal, il goûtait trop le rhum, c'est ce qui l'a tué. Moi
je goûtais trop ses récits. De la sorte un jour nous avons entamé
la cinquième bouteille, Dickson en resta ivre mort et ne s'est plus
réveillé.

Ce fut vraiment dommage, car je ne doute pas qu'il n'eut encore matière
à quelques semaines de récits, rien qu'avec ses souvenirs du Old
Bishop's de Nottingham où s'était écoulée son enfance près de son
geôlier de père.

J'avais pensé à lui élever une statue en face de celle de William
Morfield, le philanthrope qui gagnait 400 mille livres sterlings par
an à exploiter ses ouvriers et voulait bien leur en restituer 500 sous
forme de subventions aux hôpitaux et aux asiles de vieillards.

La municipalité de Nottingham a jugé déplacé ce rapprochement du
grand homme local et du grand ivrogne non moins local; moi, c'est ce
rapprochement qui me charmait.

Mon excellent père, dans son mémoire contre moi a mis cette proposition,
qu'il qualifie d'infâme, au premier rang des preuves irréfutables de mon
immoralité.

Loiselier grimaça un sourire, tandis que de Cerneval partait d'un franc
éclat de rire.

--Eh bien? messieurs, j'en reviens aux cavaliers du brouillard de The
Forest. Il y en avait, voici 80 ou 100 ans, je ne sais plus au juste,
une demi douzaine confiés aux bons soins du père de mon ami Dickson
sous les voûtes épaisses de Old Bishop's, quand il reçut la visite d'un
chirurgien connu de Nottingham.

Il faut vous dire, messieurs, qu'en Angleterre on a un culte obstiné
pour ce que l'on appelle les droits personnels.

Chez vous, quand on parle de la dignité humaine, c'est, je crois, à un
point de vue tout moral: de l'autre côté du détroit, on place la dignité
humaine ailleurs. Simple question de latitude.

Cela n'empêche ni de guillotiner ni de pendre: si je ne vois pas bien au
fond la différence pour le guillotiné ou le pendu.

Mais tandis qu'à Paris le corps d'un guillotiné est en quelque sorte
livré de droit aux expériences de la faculté, de même que les morts de
vos hôpitaux appartiennent aux amphithéâtres d'autopsie,--ce qui est
bien plus naturel puisqu'étant miséreux ils sont plus coupables que
les scélérats,--en Angleterre on n'oserait disposer sans express
consentement du corps d'un pendu.

D'où la nécessité pour les chirurgiens, qui ont le goût de l'étude, de
visiter nos prisons et d'y faire leur cour aux gentlemen condamnés, afin
de les décider à passer un bon petit acte en forme pour vendre non pas
leur âme, mais leur guenille.

C'est là que mène le respect de la dignité du pays de mon vénéré père.

Les cavaliers du brouillard de Old Bishop's étaient tout aussi pénétrés
que notre législation de ce sentiment de la dignité humaine. Ils
consentaient à être pendus parce qu'ils ne pouvaient faire autrement,
mais vendre leur corps au chirurgien, jamais, monsieur.

Ni or, ni banknotes, ni alléchantes promesses de «beuveries et franches
lippées», comme dit votre Rabelais, n'y firent rien: les seigneurs
cavaliers furent intraitables et notre chirurgien se retirait tout navré
de son insuccès, quand il songea à demander au père Dickson si Old
Bishop's ne contenait aucun condamné à mort.

--Nous en avons encore un, votre Honneur, mais ce n'est pas un
gentleman, celui-là!... C'est un failli fils du diable, reprit Dickson,
en se grattant l'oreille, comme un homme qui a quelque chose de
difficile à dire.

Vous savez, Loiselier, la jolie petite cage d'écureuil, cet amour de
moulin où les condamnés se livrent à tour de rôle à une si expressive
mimique, vous avez cru peut-être que c'était là un supplice du
moyen âge: pas du tout, mon cher. C'est une pénalité moderne, une
amélioration. Le supplice ancien était plus cruel; mais aussi en
ces temps reculés il n'y avait pas plus de télégraphistes _ad usum
principis_, que de pages d'opéra pour les financiers de votre genre.

L'estimable prisonnier de Old Bishop's attendait l'heure du bourreau.

Après son complet insuccès dans les autres cachots, le chirurgien fut
tout surpris de trouver dans le «failli fils du diable» un homme à qui
il ne répugnait nullement d'accepter trois guinées.

Un quart d'heure plus tard, il quittait la prison avec son parchemin
bien en règle.

Trois jours s'écoulèrent.

Le client du chirurgien faisait bombance.

La première guinée s'était fondue comme par enchantement.

Une nouvelle demi-couronne venait de descendre dans le creuset sous
forme de liquides aussi variés qu'alcoolisés, qu'absorbait le gosier du
prisonnier.

A le voir si bien boire, Dickson, aussi ivrogne que sa progéniture,
sentait crouler son mépris pour le «failli fils du diable».

Le soir, ne pouvant plus retenir sa langue et surtout sa gorge qui
brûlait de convoitise, il se décida à lier conversation avec son hôte et
comme une politesse en vaut une autre, les nouveaux amis se partagèrent
dès lors des rasades.

--Mais enfin, disait mélancoliquement Dickson tandis qu'ils vidaient
ensemble la dernière bouteille, maintenant tout est bu et il vous faudra
supporter la pensée que ce ladre de chirurgien va charcuter votre chair.
Cela me déchire le coeur, mon pauvre ami, sanglota Dickson avec un
attendrissement d'ivrogne.

--Pas si bête, repartit le client du chirurgien. Ma sentence porte:
«sera étranglé pour être ensuite brûlé au lieu des exécutions.» Je
connais les lois, mon cher ami, il ne dépend de personne, même du banc
du roi, d'en changer les dispositions. Le chirurgien disséquera mes
cendres si bon lui semble. J'entends être brûlé et je serai....

Le petit La Salcète entra comme une bombe, son chapeau sur l'oreille à
son habitude.

--Vous bavardez, messieurs, et l'Opéra-Comique flambe.

En un clin d'oeil, tout le monde fut debout et, comme c'est ce soir-là
que lord Stephen Algernon Sydney eut la tête broyée par une poutre en
travaillant à tirer des flammes le petit sujet Cavanier première, nous
n'avons jamais su ni comment mourut le malin client du chirurgien de
Nottingham, ni ce qu'il fallait penser de l'abominable réputation que le
père de lord Algernon avait faite à son fils et qu'en un si fier mépris
du cant anglais, il affichait avec une sorte de bravade.



LA PEAU D'ORANGE


I

J'étais tout fraîchement en possession de mon diplôme de doctorat, et,
la clientèle venant lentement, j'avais de longues heures pour flâner
dans les cliniques.

C'est là que je connus John Mérédith.

Médecin non pas, chimiste de premier ordre, simple amateur de médecine,
le jeune Anglais me charma par son esprit primesautier et nous fûmes
en quelques semaines aussi intimes qu'on l'est à vingt-trois ans entre
jeunes gens du même âge et des mêmes goûts.

J'emmenai Mérédith chez mes cousins Carterac où je m'imaginais avoir
découvert ma _moitié d'orange,_ comme disent les Espagnols, dans cette
petite bécasse d'Angèle qui entra au couvent avant que je fusse bien
fixé sur mes sentiments.

Mérédith, lui me présenta chez lord Babington, son oncle et son tuteur.
Il habitait, avec la très jeune femme, au printemps de laquelle il eut
la sottise d'unir son hiver, une petite maison, festonnée de lierres
et de glycines, dans un grand parc, à faible distance de la gare de
Ville-d'Avray, et, chaque dimanche, nous arrivions sur les onze heures
et demie, Mérédith et moi, comme madame Babington, qui était française
et catholique, rentrait de la messe, dite à cette charmante église
de Ville-d'Avray qui est pleine d'oeuvres d'art à faire honte aux
cathédrales de province.

Nous passions la journée sur la terrasse embaumée de senteurs de
citronnelles, à bavarder avec le vieux lord ou à écouter le piano de
lady Marcelle qui nourrissait nos nonchaloirs de sa berçante harmonie,
ou bien nous allions dans les bois cueillir les chèvrefeuilles en fleurs
ou les premiers lilas.

Généralement lord William prenait mon bras et nous laissions Mérédith se
faire le chevalier servant de madame Marcelle.

Ils partaient en avant d'un pied leste et nous rattrapaient au retour,
les bras chargés de bouquets et de verdure.

Chose étrange, la tante et le neveu ne paraissaient s'entendre que pour
et pendant les promenades: au logis, sur les routes, ils en étaient à
cette politesse un peu agressive qui n'est pas rare entre la jeune femme
d'un vieil oncle et le neveu qui doit hériter de cet oncle.

Mérédith, à qui j'avais fait l'observation du contraste des deux
attitudes, que j'avais remarquées en eux, me répondit avec une
spontanéité pleine d'humour.

--Cher ami, comme vous le dites, je n'aime pas ma tante. Sa présence
auprès de mon tuteur m'irrite et m'importune. Madame Marcelle déteste
cordialement son neveu: mes visites à son mari l'ennuient. Mais quand
nous partons pour les bois, il n'y a plus en nous que deux camarades qui
aiment la marche, les grands arbres, la brise fraîche, l'air irrespiré
des hauteurs, les fleurs silvestres. Madame Marcelle a vingt-deux ans,
un esprit pétillant. Je ne suis pas de beaucoup son aîné et l'on ne me
dit point sot. Bref, nous ne songeons qu'à nous amuser et à jouir de
la vie pendant notre promenade, quittes à reprendre nos attitudes
d'hostilité courtoise en nous rapprochant du logis.

Je répliquai à Mérédith que je ne comprenais pas que l'amie dans les
bois ne fût pas l'amie à la maison et que sa psychologie me semblait
bien subtile.

--Je n'ai pas dit _amie_, me répliqua-t-il, j'ai dit _camarade_ et c'est
tout différent. Il n'y a pas d'amitié possible entre la femme de mon
oncle et moi: la camaraderie n'engage à rien.

Quand je scrute mon _moi_ de ce temps-là, je songe que peut-être au fond
j'étais suffisamment amoureux de madame Marcelle pour demeurer enchanté
que Mérédith lui battit si froid.

Ce sentiment, dont je ne me rendais point compte, était probablement ce
qui me paralysait dans mes desseins premiers sur Angèle.

Un dimanche,--il y avait un peu plus de trois mois que je fréquentais
le toit hospitalier de lord William,--c'était le 14 juin 188.,--nous
déjeunions tous quatre dans la petite salle à manger Renaissance.

Nous en étions au dessert et madame Marcelle, à la mode anglaise, fit
apporter les vins.

Généralement elle restait à table et se préoccupait d'empêcher lord
William, qui y avait quelque penchant, d'absorber trop de sherry ou de
Corton.

Mais, ce jour-là, elle me parut plongée dans une profonde distraction.

Comme j'ai toujours été un très petit buveur, je laissai les deux
Anglais se faire raison et j'observai ma voisine.

Elle jouait avec la peau de l'orange qu'elle venait de sucer quartier
par quartier.

D'abord, avec son couteau à fruits, elle la découpa en longues lanières;
puis, elle subdivisa les lanières en petits losanges; enfin, elle réunit
les petits losanges en un tas au milieu de son assiette.

Et, paraissant alors s'intéresser soudain à la conversation de son mari,
elle coupa de deux ou trois observations brèves le récit, qu'il faisait,
d'une croisière dans les mers de Chine.

Puis, elle reprit son couteau, l'éleva un instant sur son assiette et
s'absorba dans l'exécution d'un dessin très compliqué d'ornementation,
disposant les petits losanges tout autour et au fond de l'assiette.

Elle me posa ensuite quelques questions banales sur la pièce à la mode,
comme se désintéressant de son travail d'arabesques, éleva le couteau
sur son assiette d'un air de badinage et d'un petit geste décidé ramena
les losanges au centre de l'assiette.

De nouveau, le manège du couteau recommença et, cette fois, deux
losanges seuls s'alignèrent. Un instant, le couteau reposa sur
l'assiette au-dessus des deux losanges, pour reprendre bientôt la
position verticale.

Et alors, brusquement, madame Marcelle bouleversa les fragments de peau
d'orange et les remit en tas.

Le jeu était fini.

Lord William continuait l'interminable récit de ses querelles avec lord
Elgin. Mérédith, d'apparence insoucieux, buvait lentement son sherry.

Autorisé d'un geste de la jeune femme, j'allumai une _niña_.

Il n'y avait pas de doute: le jeu de la peau d'orange était un système
organisé de correspondance et cette correspondance ne pouvait s'adresser
qu'à Mérédith.

Mais à quoi bon puisque dans les bois les correspondants avaient tout
loisir de causer loin des indiscrets?

Dans une bouffée de fumée de mon cigare, je me décidai à jeter un
coup d'oeil sur madame Marcelle. Son regard impératif ne quittait pas
Mérédith, comme si elle attendait une réponse.

--Votre sherry est excellent, mon oncle, mais un marcheur ne doit pas en
abuser. Je voudrais aujourd'hui que nous poussions le plus près possible
de Vaucresson. Qu'en disent vos jambes?

--Elles disent, mon garçon, qu'elles ont besoin du bras de ton ami le
docteur.

--A votre disposition, lord William.

--Eh bien! En ce cas, préparons-nous au départ. Milady, tâchez de ne pas
mettre plus d'une heure à votre toilette, conclut lord William d'un ton
malicieux.

Et nous partîmes comme à l'accoutumée. Mais j'observai que la tante et
le neveu, sitôt qu'ils prirent de l'avance, eurent une vive altercation,
madame Marcelle multipliant les gestes impératifs, tandis que Mérédith
semblait riposter par des dénégations.



II

Après une promenade de trois heures, nous revînmes, lord William et moi,
à Ville-d'Avray mais nous ne fûmes point rejoints par Mérédith et madame
Babington.

Sans doute ils s'étaient attardés à boire de la limonade dans quelque
bouchon campagnard et, sans nous inquiéter de ces marcheurs intrépides,
lord William, qui soignait ses malaises de vieillard d'après des
procédés spéciaux, se fit servir un bitter.

Il pouvait bien être six heures et demie quand une sorte de guimbarde
pénétra jusque devant la terrasse.

Madame Marcelle en sauta avec une légèreté d'oiseau.

--Venez vite, me cria-t-elle, secourez ce pauvre Mérédith qui s'est
foulé le pied. Supprimé le train de minuit, beaux sires! Vous voilà
nos prisonniers jusqu'à demain où l'on avisera au moyen de transporter
Mérédith chez lui! Je vais faire préparer votre chambre, car vous
partagerez celle de Mérédith, docteur, la plus belle lady de France et
d'Angleterre ne pouvant vous offrir que ce qu'elle a.

Et madame Marcelle se précipita vers l'escalier.

Aidé des domestiques, je portai Mérédith sur le divan oriental à côté du
piano.

Il refusa d'aller plus loin prétendant que c'était bien assez de
souffrir sans s'ennuyer. On le monterait quand il serait l'heure de se
coucher, mais il entendait sinon dîner, du moins assister au repas.

J'obtins seulement de lui de visiter son pied. Il était peut-être un peu
gonflé par un excès de marche, mais je n'y vis rien d'inquiétant, rien
même qui décelât nettement la cause des douleurs dont il se plaignait.

--Ce n'est pas une foulure, affirmai-je, peut-être une crampe violente.
Les élèves d'Eton sont-ils devenus des demoiselles qu'ils se mettent à
la diète pour si peu de chose? Vous allez dîner, Mérédith, et, je le
souhaite, de bon appétit.

Madame Marcelle reparut au salon, à peine avais-je décidé Mérédith à
substituer à ses fines chaussures de grosses pantoufles de repos.

Elle paraissait fort gaie, milady, plus rieuse et plus taquine que
d'ordinaire, mais elle semblait à son habitude se soucier fort peu de
Mérédith.

Après le dîner, où lord William ne manqua pas de faire apporter du
Champagne pour boire à la guérison de son neveu, le rival de lord Elgin
s'endormit dans son fauteuil, tandis que madame Marcelle, au piano,
jouait des polonaises et des berceuses de Chopin, son maître favori.

Mérédith fumait silencieusement. Accoudé sur le Pleyel, je tournais les
feuillets, échangeant de temps en temps un mot avec la musicienne.

Sur les onze heures, lord William se réveilla et donna le signal de la
retraite.

Nous montâmes Mérédith au deuxième étage, éclairés par madame Marcelle
qui me recommanda, notre chambre n'ayant pas de sonnette, de frapper au
plancher si Mérédith avait besoin de quoi que ce fût.

--Ma chambre est immédiatement sous celle-ci et je préviendrai les
domestiques, car malheureusement, Jeanne, ma femme de chambre, qui
couche habituellement dans mon cabinet de toilette, est en congé jusqu'à
demain soir.

J'aidai Mérédith à se coucher, et, une fois les lumières éteintes, je ne
tardai pas à m'endormir.

Quand je m'éveillai, il faisait une nuit noire et sans lune.

Je frottai une allumette pour consulter ma montre.

Il était deux heures et quart.

J'allais souffler la bougie quand, n'entendant pas la respiration de
Mérédith, je tournai presque machinalement la tête vers son lit.

Le lit était vide.

«Voilà, pensai-je, qui m'explique cette foulure bizarre. Mon Mérédith
est un bon comédien et madame Marcelle, avec ses losanges de peau
d'orange qui m'ont tant intrigué, lui marquait tout simplement l'heure
du berger! Allez croire après cela à la vertu des tantes et au serment
des neveux: «Je n'aime pas ma tante, elle me déteste cordialement.» Il
n'y aurait pas besoin d'aller bien loin pour en avoir la preuve, si
j'avais comme le diable boiteux la faculté de décoiffer les maisons
de leurs toits et les chambres de leurs plafonds. Et, cependant, lord
William dort du sommeil du juste: c'est dans l'ordre. Mais aussi ce
vieillard de soixante-cinq ans avait bien besoin d'aller épouser une
femme de vingt ans... N'importe, si mon ami Mérédith allait donner cette
nuit un héritier à son oncle, il la trouverait sans doute mauvaise.
Docteur, mon ami, tous les hommes sont fous. Toi-même, tu bats la
breloque. N'es-tu pas dans ton lit pour dormir et non pour philosopher?
Eh bien! dors sans te préoccuper des vicissitudes de la vie d'autrui.

Mais ces beaux raisonnements ne me rendirent pas le sommeil et ce n'est
qu'au petit jour que je pus enfin dormir...



III

Je fus réveillé par un cri d'appel auquel répondit une exclamation
angoissée de Mérédith qui s'élança vers l'escalier. Sitôt que je fus en
état de me présenter décemment, je le suivis.

--Qu'y a-t-il? demandai-je à une servante que je rencontrai sur le
palier du premier étage.

--Lord Babington, me dit-elle, est mort ou mourant.

Je pâlis atrocement. Je pensai soudain au couteau posé sur l'assiette
sous les deux losanges de peau d'orange.

La voix de Mérédith, une voix blanche, m'appelait de la chambre
entr'ouverte.

J'entrai.

Madame Marcelle, pâle et défaite, pleurait au pied du lit.

Mérédith, du geste, me désigna le cadavre.

Je m'approchai.

Comme me l'avait révélé le premier coup d'oeil, lord William avait cessé
de vivre. Dans un examen rapide, je voulus rechercher les causes du
décès.

Quelque souci, quelque préoccupation que j'eusse des événements de la
nuit, rien de significatif ne permettait de douter que la mort ne fût
naturelle: c'était une rupture d'anévrisme en apparence indiscutable.
La course disproportionnée aux forces du malade, ses abus habituels
des boissons alcooliques, ses excès de la veille pouvaient expliquer
l'accident.

J'avais tremblé. Mérédith était si bon comédien et si savant chimiste.

Je sentis un poids de moins sur mon coeur. Après tout, le médecin
légiste se débrouillerait comme il l'entendrait. Ce que je savais,--au
fond c'étaient des hypothèses et non une science,--n'avait aucun rôle à
jouer ici. Le collègue, que Mérédith avait fait appeler constaterait
les causes constatables de la mort et la justice des hommes serait
satisfaite.

S'il y avait...autre chose, la conscience de Mérédith et de Marcelle
aurait seule à en répondre...

Et d'ailleurs y avait-il autre chose?

Une intrigue, un rendez-vous? D'accord.

Un crime? Si je l'eusse affirmé tout le monde m'eût pris pour un fou.
On m'aurait dit que j'avais bu trop de Champagne, la veille, avec lord
William et que si les résultats de ces libations exagérées avaient été
moins funestes pour moi que pour le vieillard, ce n'était pas une
raison pour troubler de mes rêves plus ou moins avisés la quiétude de
Ville-d'Avray.

Je renfonçai en moi mes doutes et je me tus.



IV

Mérédith partit, aussitôt après l'enterrement de son oncle, pour
l'Angleterre.

Madame Marcelle se retira en Bourgogne chez des parents éloignés et je
n'entendis plus parler d'eux pendant un an environ.

Je sus vers cette époque par le carton banal que Mérédith épousait la
tante qu'il exécrait, prétendait-il, et plus tard j'appris que le titre
de lord ne risquait pas de passer à des collatéraux car, suivant le
cliché usuel, le ciel avait plusieurs fois béni leur union.

A diverses reprises, je reçus de mon ancien ami des invitations à le
visiter à Inverness, mais les circonstances me retenaient malgré moi à
Paris, et je le regrette, car j'eusse sûrement démêlé dans leur intimité
si, lui et madame Marcelle, incarnaient le bonheur dans le crime ou le
bonheur dans l'amour.

_Quien sabe?_

Nous jugeons si vite et si méchamment, nous autres sceptiques endurcis!
conclut le docteur en secouant la cendre de son cigare.

FIN



TABLE DES MATIÈRES

  PRÉFACE.
  Note bibliographique du traducteur.
  Le Crime de lord Arthur Savile.
  Contes.
  Note bibliographique du traducteur.
  L'Ami Dévoué.
  La Fameuse Fusée.
  Le Prince Heureux.
  Le Rossignol et la Rose.
  Le Géant Égoïste.
  Nouvelles publiées en Amérique.
  Note bibliographique du traducteur.
  Ego te absolvo.
  Old Bishop's.
  La Peau d'orange.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le crime de Lord Arthur Savile" ***

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