Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Picture of Dorian Gray. French - Le portrait de Dorian Gray
Author: Wilde, Oscar, 1854-1900
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Picture of Dorian Gray. French - Le portrait de Dorian Gray" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE

       *       *       *       *       *

OSCAR WILDE



LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY

(TRADUIT DE L'ANGLAIS)

Deuxième Édition

ALBERT SAVINE, ÉDITEUR

PARIS

12, RUE DES PYRAMIDE

1893

       *       *       *       *       *

PRÉFACE

       *       *       *       *       *


Un artiste est un créateur de belles choses.

Révéler l'Art en cachant l'artiste, tel est le but de l'Art.

Le critique est celui qui peut traduire dans une autre manière ou avec
de nouveaux procédés l'impression que lui laissèrent de belles choses.

L'autobiographie est à la fois la plus haute et la plus basse des formes
de la critique.

Ceux qui trouvent de laides intentions en de belles choses sont
corrompus sans être séduisants. Et c'est une faute.

Ceux qui trouvent de belles intentions dans les belles choses sont les
cultivés. Il reste à ceux-ci l'espérance.

Ce sont les élus pour qui les belles choses signifient simplement la
Beauté. Un livre n'est point moral ou immoral. Il est bien ou mal
écrit. C'est tout.

Le dédain du XIXe siècle pour le réalisme est tout pareil à la rage de
Caliban apercevant sa face dans un miroir.

Le dédain du XIXe siècle pour le Romantisme est semblable à la rage de
Caliban n'apercevant pas sa face dans un miroir.

La vie morale de l'homme forme une part du sujet de l'artiste, mais la
moralité de l'art consiste dans l'usage parfait d'un moyen imparfait.

L'artiste ne désire prouver quoi que ce soit. Même les choses vraies
peuvent être prouvées.

L'artiste n'a point de sympathies éthiques. Une sympathie morale dans un
artiste amène un maniérisme impardonnable du style.

L'artiste n'est jamais pris au dépourvu. Il peut exprimer toute chose.

Pour l'artiste, la pensée et le langage sont les instruments d'un art.

Le vice et la vertu en sont les matériaux. Au point de vue de la forme,
le type de tous les arts est la musique. Au point de vue de la
sensation, c'est le métier de comédien. Tout art est à la fois surface
et symbole.

Ceux qui cherchent sous la surface le font à leurs risques et périls.

Ceux-là aussi qui tentent de pénétrer le symbole.

C'est le spectateur, et non la vie, que l'Art reflète réellement.

Les diversités d'opinion sur une oeuvre d'art montrent que cette oeuvre
est nouvelle, complexe et viable.

Alors que les critiques diffèrent, l'artiste est en accord avec
lui-même.

Nous pouvons pardonner à un homme d'avoir fait une chose utile aussi
longtemps qu'il ne l'admire pas. La seule excuse d'avoir fait une chose
inutile est de l'admirer intensément.

L'Art est tout à fait inutile.

OSCAR WILDE.



LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY



I


L'atelier était plein de l'odeur puissante des roses, et quand une
légère brise d'été souffla parmi les arbres du jardin, il vint par la
porte ouverte, la senteur lourde des lilas et le parfum plus subtil des
églantiers.

D'un coin du divan fait de sacs persans sur lequel il était étendu,
fumant, selon sa coutume, d'innombrables cigarettes, lord Henry Wotton
pouvait tout juste apercevoir le rayonnement des douces fleurs couleur
de miel d'un arbour, dont les tremblantes branches semblaient à peine
pouvoir supporter le poids d'une aussi flamboyante splendeur; et de
temps à autre, les ombres fantastiques des oiseaux fuyants passaient sur
les longs rideaux de tussor tendus devant la large fenêtre, produisant
une sorte d'effet japonais momentané, le faisant penser à ces peintres
de Tokio à la figure de jade pallide, qui, par le moyen d'un art
nécessairement immobile, tentent d'exprimer le sens de la vitesse et du
mouvement. Le murmure monotone des abeilles cherchant leur chemin dans
les longues herbes non fauchées ou voltigeant autour des poudreuses
baies dorées d'un chèvrefeuille isolé, faisait plus oppressant encore ce
grand calme. Le sourd grondement de Londres semblait comme la note
bourdonnante d'un orgue éloigné.

Au milieu de la chambre sur un chevalet droit, s'érigeait le portrait
grandeur naturelle d'un jeune homme d'une extraordinaire beauté, et en
face, était assis, un peu plus loin, le peintre lui-même, Basil
Hallward, dont la disparition soudaine quelques années auparavant, avait
causé un grand émoi public et donné naissance à tant de conjectures.

Comme le peintre regardait la gracieuse et charmante figure que son art
avait si subtilement reproduite, un sourire de plaisir passa sur sa face
et parut s'y attarder. Mais il tressaillit soudain, et fermant les yeux,
mit les doigts sur ses paupières comme s'il eût voulu emprisonner dans
son cerveau quelque étrange rêve dont il eût craint de se réveiller.

--Ceci est votre meilleure oeuvre, Basil, la meilleure chose que vous
ayez jamais faite, dit lord Henry languissamment. Il faut l'envoyer
l'année prochaine à l'exposition Grosvenor. L'Académie est trop grande
et trop vulgaire. Chaque fois que j'y suis allé, il y avait la tant de
monde qu'il m'a été impossible de voir les tableaux, ce qui était
épouvantable, ou tant de tableaux que je n'ai pu y voir le monde, ce qui
était encore plus horrible. Grosvenor est encore le seul endroit
convenable....

--Je ne crois pas que j'enverrai ceci quelque part, répondit le peintre
en rejetant la tête de cette singulière façon qui faisait se moquer de
lui ses amis d'Oxford. Non, je n'enverrai ceci nulle part.

Lord Henry leva les yeux, le regardant avec étonnement à travers les
minces spirales de fumée bleue qui s'entrelaçaient fantaisistement au
bout de sa cigarette opiacée.

--Vous n'enverrez cela nulle part? Et pourquoi mon cher ami? Quelle
raison donnez-vous? Quels singuliers bonshommes vous êtes, vous autres
peintres? Vous remuez le monde pour acquérir de la réputation; aussitôt
que vous l'avez, vous semblez vouloir vous en débarrasser. C'est
ridicule de votre part, car s'il n'y a qu'une chose au monde pire que la
renommée, c'est de n'en pas avoir. Un portrait comme celui-ci vous
mettrait au-dessus de tous les jeunes gens de l'Angleterre, et rendrait
les vieux jaloux, si les vieux pouvaient encore ressentir quelque
émotion.

--Je sais que vous rirez de moi, répliqua-t-il, mais je ne puis
réellement l'exposer. J'ai mis trop de moi-même là-dedans.

Lord Henry s'étendit sur le divan en riant....

--Je savais que vous ririez, mais c'est tout à fait la même chose.

--Trop de vous-même!... Sur ma parole, Basil, je ne vous savais pas si
vain; je ne vois vraiment pas de ressemblance entre vous, avec votre
rude et forte figure, votre chevelure noire comme du charbon et ce jeune
Adonis qui a l'air fait d'ivoire et de feuilles de roses. Car, mon cher,
c'est Narcisse lui-même, tandis que vous!... Il est évident que votre
face respire l'intelligence et le reste.... Mais la beauté, la réelle
beauté finit où commence l'expression intellectuelle. L'intellectualité
est en elle-même un mode d'exagération, et détruit l'harmonie de
n'importe quelle face. Au moment où l'on s'asseoit pour penser, on
devient tout nez, ou tout front, ou quelque chose d'horrible. Voyez les
hommes ayant réussi dans une profession savante, combien ils sont
parfaitement hideux! Excepté, naturellement, dans l'Église. Mais dans
l'Église, ils ne pensent point. Un évèque dit à l'âge de quatre-vingts
ans ce qu'on lui apprit à dire à dix-huit et la conséquence naturelle en
est qu'il a toujours l'air charmant. Votre mystérieux jeune ami dont
vous ne m'avez jamais dit le nom, mais dont le portrait me fascine
réellement, n'a jamais pensé. Je suis sûr de cela. C'est une admirable
créature sans cervelle qui pourrait toujours ici nous remplacer en hiver
les fleurs absentes, et nous rafraîchir l'intelligence en été. Ne vous
flattez pas, Basil: vous ne lui ressemblez pas le moins du monde.

--Vous ne me comprenez point, Harry, répondit l'artiste. Je sais bien
que je ne lui ressemble pas; je le sais parfaitement bien. Je serais
même fâché de lui ressembler. Vous levez les épaules?... Je vous dis la
vérité. Une fatalité pèse sur les distinctions physiques et
intellectuelles, cette sorte de fatalité qui suit à la piste à travers
l'histoire les faux pas des rois. Il vaut mieux ne pas être différent de
ses contemporains. Les laids et les sots sont les mieux partagés sous ce
rapport dans ce monde. Ils peuvent s'asseoir à leur aise et bâiller au
spectacle. S'ils ne savent rien de la victoire, la connaissance de la
défaite leur est épargnée. Ils vivent comme nous voudrions vivre, sans
être troublés, indifférents et tranquilles. Il n'importunent personne,
ni ne sont importunés. Mais vous, avec votre rang et votre fortune,
Harry, moi, avec mon cerveau tel qu'il est, mon art aussi imparfait
qu'il puisse être, Dorian Gray avec sa beauté, nous souffrirons tous
pour ce que les dieux nous ont donné, nous souffrirons terriblement....

--Dorian Gray? Est-ce son nom, demanda lord Henry, en allant vers Basil
Hallward.

--Oui, c'est son nom. Je n'avais pas l'intention de vous le dire.

--Et pourquoi?

--Oh! je ne puis vous l'expliquer. Quand j'aime quelqu'un intensément,
je ne dis son nom à personne. C'est presque une trahison. J'ai appris à
aimer le secret. Il me semble que c'est la seule chose qui puisse nous
faire la vie moderne mystérieuse ou merveilleuse. La plus commune des
choses nous paraît exquise si quelqu'un nous la cache. Quand je quitte
cette ville, je ne dis à personne où je vais: en le faisant, je perdrais
tout mon plaisir. C'est une mauvaise habitude, je l'avoue, mais en
quelque sorte, elle apporte dans la vie une part de romanesque.... Je
suis sûr que vous devez me croire fou à m'entendre parler ainsi?...

--Pas du tout, répondit lord Henry, pas du tout, mon cher Basil. Vous
semblez oublier que je suis marié et que le seul charme du mariage est
qu'il fait une vie de déception absolument nécessaire aux deux parties.
Je ne sais jamais où est ma femme, et ma femme ne sait jamais ce que je
fais. Quand nous nous rencontrons--et nous nous rencontrons de temps à
autre, quand nous dinons ensemble dehors, ou que nous allons chez le
due--nous nous contons les plus absurdes histoires de l'air le plus
sérieux du monde. Dans cet ordre d'idées, ma femme m'est supérieure.
Elle n'est jamais embarrassée pour les dates, et je le suis toujours;
quand elle s'en rend compte, elle ne me fait point de scène; parfois je
désirerais qu'elle m'en fît; mais elle se contente de me rire au nez.

--Je n'aime pas cette façon de parler de votre vie conjugale, Harry, dit
Basil Hallward en allant vers la porte conduisant au jardin. Je vous
crois un très bon mari honteux de ses propres vertus. Vous êtes un être
vraiment extraordinaire. Vous ne dites jamais une chose morale, et
jamais vous ne faites une chose mauvaise. Votre cynisme est simplement
une pose.

--Être naturel est aussi une pose, et la plus irritante que je
connaisse, s'exclama en riant lord Henry.

Les deux jeunes gens s'en allèrent ensemble dans le jardin et s'assirent
sur un long siège de bambou posé à l'ombre d'un buisson de lauriers. Le
soleil glissait sur les feuilles polies; de blanches marguerites
tremblaient sur le gazon.

Après un silence, lord Henry tira sa montre.

--Je dois m'en aller, Basil, murmura-t-il, mais avant de partir,
j'aimerais avoir une réponse à la question que je vous ai posée tout à
l'heure.

--Quelle question, dit le peintre, restant les yeux fixés à terre?

--Vous la savez....

--Mais non, Harry.

--Bien, je vais vous la redire. J'ai besoin que vous m'expliquiez
pourquoi vous ne voulez pas exposer le portrait de Dorian Gray. Je
désire en connaître la vraie raison.

--Je vous l'ai dite.

--Non pas. Vous m'avez dit que c'était parce qu'il y avait beaucoup
trop de vous-même dans ce portrait. Cela est enfantin....

--Harry, dit Basil Hallward, le regardant droit dans les yeux, tout
portrait peint compréhensivement est un portrait de l'artiste, non du
modèle. Le modèle est purement l'accident, l'occasion. Ce n'est pas lui
qui est révélé par le peintre; c'est plutôt le peintre qui, sur la toile
colorée, se révèle lui-même. La raison pour laquelle je n'exhiberai pas
ce portrait consiste dans la terreur que j'ai de montrer par lui le
secret de mon âme!

Lord Henry se mit à rire....

--Et quel est-il?

--Je vous le dirai, répondit Hallward, la figure assombrie.

--Je suis tout oreilles, Basil, continua son compagnon.

--Oh! c'est vraiment peu de chose, Harry, repartit le peintre et je
crois bien que vous ne le comprendrez point. Peut-être à peine le
croirez-vous....

Lord Henry sourit; se baissant, il cueillit dans le gazon une marguerite
aux pétales roses et l'examinant:

--Je suis tout à fait sûr que je comprendrai cela, dit-il, en regardant
attentivement le petit disque doré, aux pétales blancs, et quant à
croire aux choses, je les crois toutes, pourvu qu'elles soient
incroyables.

Le vent détacha quelques fleurs des arbustes et les lourdes grappes de
lilas se balancèrent dans l'air languide. Une cigale stridula près du
mur, et, comme un fil bleu, passa une longue et mince libellule dont on
entendit frémir les brunes ailes de gaze. Lord Henry restait silencieux
comme s'il avait voulu percevoir les battements du coeur de Basil
Hallward, se demandant ce qui allait se passer.

--Voici l'histoire, dit le peintre après un temps. Il y a deux mois,
j'allais en soirée chez Lady Brandon. Vous savez que nous autres,
pauvres artistes, nous avons à nous montrer dans le monde de temps à
autre, juste assez pour prouver que nous ne sommes pas des sauvages.
Avec un habit et une cravate blanche, tout le monde, même un agent de
change, peut en arriver à avoir la réputation d'un être civilisé.
J'étais donc dans le salon depuis une dizaine de minutes, causant avec
des douairières lourdement parées ou de fastidieux académiciens, quand
soudain je perçus obscurément que quelqu'un m'observait. Je me tournai
à demi et pour la première fois, je vis Dorian Gray. Nos yeux se
rencontrèrent et je me sentis pâlir. Une singulière terreur me
poignit.... Je compris que j'étais en face de quelqu'un dont la simple
personnalité était si fascinante que, si je me laissais faire, elle
m'absorberait en entier, moi, ma nature, mon âme et mon talent même.
Je ne veux aucune ingérence extérieure dans mon existence. Vous savez,
Harry, combien ma vie est indépendante. J'ai toujours été mon
maître--je l'avais, tout au moins toujours été, jusqu'au jour de ma
rencontre avec Dorian Gray. Alors...mais je ne sais comment vous
expliquer ceci.... Quelque chose semblait me dire que ma vie allait
traverser une crise terrible. J'eus l'étrange sensation que le destin
me réservait d'exquises joies et des chagrins exquis. Je m'effrayai et
me disposai à quitter le salon. Ce n'est pas ma conscience qui me
faisait agir ainsi, il y avait une sorte de lâcheté dans mon action.
Je ne vis point d'autre issue pour m'échapper.

--La conscience et la lâcheté sont réellement les mêmes choses, Basil.
La conscience est le surnom de la fermeté. C'est tout.

--Je ne crois pas cela, Harry, et je pense que vous ne le croyez pas
non plus. Cependant, quel qu'en fut alors le motif--c'était peut-être
l'orgueil, car je suis très orgueilleux--je me précipitai vers la
porte. Là, naturellement, je me heurtai contre lady Brandon. «Vous
n'avez pas l'intention de partir si vite, M. Hallward»,
s'écria-t-elle.... Vous connaissez le timbre aigu de sa voix?...

--Oui, elle me fait l'effet d'être un paon en toutes choses, excepté
en beauté, dit lord Henry, effeuillant la marguerite de ses longs
doigts nerveux....

--Je ne pus me débarrasser d'elle. Elle me présenta à des Altesses, et à
des personnes portant Étoiles et Jarretières, à des dames mûres,
affublées de tiares gigantesques et de nez de perroquets.... Elle parla
de moi comme de son meilleur ami. Je l'avais seulement rencontrée une
fois auparavant, mais elle s'était mis en tête de me lancer. Je crois
que l'un de mes tableaux avait alors un grand succès et qu'on en parlait
dans les journaux de deux sous qui sont, comme vous le savez, les
étendards d'immortalité du dix-neuvième siècle. Soudain, je me trouvai
face à face avec le jeune homme dont la personnalité m'avait si
singulièrement intrigué; nous nous touchions presque; de nouveau nos
regards se rencontrèrent. Ce fut indépendant de ma volonté, mais je
demandai à Lady Brandon de nous présenter l'un à l'autre. Peut-être
après tout, n'était-ce pas si téméraire, mais simplement inévitable. Il
est certain que nous nous serions parlé sans présentation préalable;
j'en suis sûr pour ma part, et Dorian plus tard me dit la même chose; il
avait senti, lui aussi, que nous étions destinés à nous connaître.

--Et comment lady Brandon vous parla-t-elle de ce merveilleux jeune
homme, demanda l'ami. Je sais qu'elle a la marotte de donner un précis
rapide de chacun de ses invités. Je me souviens qu'elle me présenta une
fois à un apoplectique et truculent gentleman, couvert d'ordres et de
rubans et sur lui, me souffla à l'oreille, sur un mode tragique, les
plus abasourdissants détails, qui durent être perçus de chaque personne
alors dans le salon. Cela me mit en fuite; j'aime connaître les gens par
moi-même.... Lady Brandon traite exactement ses invités comme un
commissaire-priseur ses marchandises. Elle explique les manies et
coutumes de chacun, mais oublie naturellement tout ce qui pourrait vous
intéresser au personnage.

--Pauvre lady Brandon! Vous êtes dur pour elle, observa nonchalamment
Hallward.

--Mon cher ami, elle essaya de fonder un salon et elle ne réussit qu'à
ouvrir un restaurant. Comment pourrais-je l'admirer?... Mais, dites-moi,
que vous confia-t-elle sur M. Dorian Gray?

--Oh! quelque chose de très vague dans ce genre: «Charmant garçon! Sa
pauvre chère mère et moi, étions inséparables. Tout à fait oublié ce
qu'il fait, ou plutôt, je crains...qu'il ne fasse rien! Ah! si, il
joue du piano.... Ne serait-ce pas plutôt du violon, mon cher M. Gray?»

Nous ne pûmes tous deux nous empêcher de rire et du coup nous devînmes
amis.

--L'hilarité n'est pas du tout un mauvais commencement d'amitié, et
c'est loin d'en être une mauvaise fin, dit le jeune lord en cueillant
une autre marguerite.

Hallward secoua la tête....

--Vous ne pouvez comprendre, Harry, murmura-t-il, quelle sorte d'amitié
ou quelle sorte de haine cela peut devenir, dans ce cas particulier.
Vous n'aimez personne, ou, si vous le préférez, personne ne vous
intéresse.

--Comme vous êtes injuste! s'écria lord Henry, mettant en arrière son
chapeau et regardant au ciel les petits nuages, qui, comme les floches
d'écheveau d'une blanche soie luisante, fuyaient dans le bleu profond de
turquoise de ce ciel d'été.

«Oui, horriblement injuste!.. J'établis une grande différence entre les
gens. Je choisis mes amis pour leur bonne mine, mes simples camarades
pour leur caractère, et mes ennemis pour leur intelligence; un homme ne
saurait trop attacher d'importance au choix de ses ennemis; je n'en ai
point un seul qui soit un sot; ce sont tous hommes d'une certaine
puissance intellectuelle et, par conséquent, ils m'apprécient. Est-ce
très vain de ma part d'agir ainsi! Je crois que c'est plutôt...vain.»

--Je pense que ça l'est aussi Harry. Mais m'en référant à votre manière
de sélection, je dois être pour vous un simple camarade.

--Mon bon et cher Basil, vous m'êtes mieux qu'un camarade....

--Et moins qu'un ami: Une sorte de...frère, je suppose!

--Un frère!.. Je me moque pas mal des frères!.. Mon frère aîné ne veut
pas mourir, et mes plus jeunes semblent vouloir l'imiter.

--Harry! protesta Hallward sur un ton chagrin.

--Mon bon, je ne suis pas tout à fait sérieux. Mais je ne puis
m'empêcher de détester mes parents; je suppose que cela vient de ce que
chacun de nous ne peut supporter de voir d'autres personnes ayant les
mêmes défauts que soi-même. Je sympathise tout à fait avec la
démocratie anglaise dans sa rage contre ce qu'elle appelle les vices du
grand monde. La masse sent que l'ivrognerie, la stupidité et
l'immoralité sont sa propriété, et si quelqu'un d'entre nous assume l'un
de ces défauts, il paraît braconner sur ses chasses.... Quand ce pauvre
Southwark vint devant la «Cour du Divorce» l'indignation de cette même
masse fut absolument magnifique--et je suis parfaitement convaincu que
le dixième du peuple ne vit pas comme il conviendrait.

--Je n'approuve pas une seule des paroles que vous venez de prononcer,
et, je sens, Harry, que vous ne les approuvez pas plus que moi.

Lord Henry caressa sa longue barbe brune taillée en pointe, et tapotant
avec sa canne d'ébène orné de glands sa bottine de cuir fin:

--Comme vous êtes bien anglais Basil! Voici la seconde fois que vous me
faites cette observation. Si l'on fait part d'une idée à un véritable
Anglais--ce qui est toujours une chose téméraire--il ne cherche jamais à
savoir si l'idée est bonne ou mauvaise; la seule chose à laquelle il
attache quelque importance est de découvrir ce que l'on en pense
soi-même. D'ailleurs la valeur d'une idée n'a rien à voir avec la
sincérité de l'homme qui l'exprime. A la vérité, il y a de fortes
chances pour que l'idée soit intéressante en proportion directe du
caractère insincère du personnage, car, dans ce cas elle ne sera colorée
par aucun des besoins, des désirs ou des préjugés de ce dernier.
Cependant, je ne me propose pas d'aborder les questions politiques,
sociologiques ou métaphysiques avec vous. J'aime mieux les personnes que
leurs principes, et j'aime encore mieux les personnes sans principes que
n'importe quoi au monde. Parlons encore de M. Dorian Gray. L'avez-vous
vu souvent?

--Tous les jours. Je ne saurais être heureux si je ne le voyais chaque
jour. Il m'est absolument nécessaire.

--Vraiment curieux! Je pensais que vous ne vous souciez d'autre chose
que de votre art....

--Il est tout mon art, maintenant, répliqua le peintre, gravement; je
pense quelquefois, Harry, qu'il n'y a que deux ères de quelque
importance dans l'histoire du monde. La première est l'apparition d'un
nouveau moyen d'art, et la seconde l'avènement d'une nouvelle
personnalité artistique. Ce que la découverte de la peinture fut pour
les Vénitiens, la face d'Antinoüs pour l'art grec antique, Dorian Gray
me le sera quelque jour. Ce n'est pas simplement parce que je le peins,
que je le dessine ou que j'en prends des esquisses; j'ai fait tout cela
d'abord. Il m'est beaucoup plus qu'un modèle. Cela ne veut point dire
que je sois peu satisfait de ce que j'ai fait d'après lui ou que sa
beauté soit telle que l'Art ne la puisse rendre. Il n'est rien que l'Art
ne puisse rendre, et je sais fort bien que l'oeuvre que j'ai faite
depuis ma rencontre avec Dorian Gray est une belle oeuvre, la meilleure
de ma vie. Mais, d'une manière indécise et curieuse--je m'étonnerais que
vous puissiez me comprendre--sa personne m'a suggéré une manière d'art
entièrement nouvelle, un mode d'expression entièrement nouveau. Je vois
les choses différemment; je les pense différemment. Je puis maintenant
vivre une existence qui m'était cachée auparavant. «Une forme rêvée en
des jours de pensée» qui a dit cela? Je ne m'en souviens plus; mais
c'est exactement ce que Dorian Gray m'a été. La simple présence visible
de cet adolescent--car il ne me semble guère qu'un adolescent, bien
qu'il ait plus de vingt ans--la simple présence visible de cet
adolescent!... Ah! je m'étonnerais que vous puissiez vous rendre compte
de ce que cela signifie! Inconsciemment, il définit pour moi les lignes
d'une école nouvelle, d'une école qui unirait la passion de l'esprit
romantique à la perfection de l'esprit grec. L'harmonie du corps et de
l'âme, quel rêve!... Nous, dans notre aveuglement, nous avons séparé ces
deux choses et avons inventé un réalisme qui est vulgaire, une idéalité
qui est vide! Harry! Ah! si vous pouviez savoir ce que m'est Dorian
Gray!.. Vous vous souvenez de ce paysage, pour lequel Agnew m'offrit une
somme si considérable, mais dont je ne voulus me séparer. C'est une des
meilleures choses que j'aie jamais faites. Et savez-vous pourquoi? Parce
que, tandis que je le peignais, Dorian Gray était assis à côté de moi.
Quelque subtile influence passa de lui en moi-même, et pour la première
fois de ma vie, je surpris dans le paysage ce je ne sais quoi que
j'avais toujours cherché...et toujours manqué.

--Basil, cela est stupéfiant! Il faut que je voie ce Dorian Gray!...

Hallward se leva de son siège et marcha de long en large dans le
jardin.... Il revint un instant après....

--Harry, dit-il, Dorian Gray m'est simplement un motif d'art; vous, vous
ne verriez rien en lui; moi, j'y vois tout. Il n'est jamais plus présent
dans ma pensée que quand je ne vois rien de lui me le rappelant. Il est
une suggestion comme je vous l'ai dit, d'une nouvelle manière. Je le
trouve dans les courbes de certaines lignes, dans l'adorable et le
subtil de certaines nuances. C'est tout.

--Alors, pourquoi ne voulez-vous point exposer son portrait, demanda de
nouveau lord Henry.

--Je ne crois pas cela, Harry, et je pense que vous ne le croyez pas
non le vouloir, j'ai mis dans cela quelque expression de toute cette
étrange idolâtrie artistique dont je ne lui ai jamais parlé. Il n'en
sait rien; il l'ignorera toujours. Mais le monde peut la deviner, et
je ne veux découvrir mon âme aux bas regards quêteurs; mon coeur ne
sera jamais mis sous un microscope.... Il y a trop de moi-même dans
cette chose, Harry--trop de moi-même!...

--Les poètes ne sont pas aussi scrupuleux que vous l'êtes; ils savent
combien la passion utilement divulguée aide à la vente. Aujourd'hui un
coeur brisé se tire à plusieurs éditions.

--Je les hais pour cela, clama Hallward.... Un artiste doit créer de
belles choses, mais ne doit rien mettre de lui-même en elles. Nous
vivons dans un âge où les hommes ne voient l'art que sous un aspect
autobiographique. Nous avons perdu le sens abstrait de la beauté.
Quelque jour je montrerai au monde ce que c'est et pour cette raison le
monde ne verra jamais mon portrait de Dorian Gray.

--Je pense que vous avez tort, Basil, mais je ne veux pas discuter avec
vous. Je ne m'occupe que de la perte intellectuelle.... Dites-moi,
Dorian Gray vous aime-t-il?..

Le peintre sembla réfléchir quelques instants.

--Il m'aime, répondit-il après une pause, je sais qu'il m'aime.... Je le
flatte beaucoup, cela se comprend. Je trouve un étrange plaisir à lui
dire des choses que certes je serais désolé d'avoir dites. D'ordinaire,
il est tout à fait charmant avec moi, et nous passons des journées dans
l'atelier à parler de mille choses. De temps à autre, il est
horriblement étourdi et semble trouver un réel plaisir à me faire de la
peine. Je sens, Harry, que j'ai donné mon âme entière à un être qui la
traite comme une fleur à mettre à son habit, comme un bout de ruban pour
sa vanité, comme la parure d'un jour d'été....

--Les jours d'été sont bien longs, souffla lord Henry.... Peut-être vous
fatiguerez-vous de lui plutôt qu'il ne le voudra. C'est une triste chose
à penser, mais on ne saurait douter que l'esprit dure plus longtemps que
la beauté. Cela explique pourquoi nous prenons tant de peine à nous
instruire. Nous avons besoin, pour la lutte effrayante de la vie, de
quelque chose qui demeure, et nous nous emplissons l'esprit de ruines et
de faits, dans l'espérance niaise de garder notre place. L'homme bien
informé: voilà le moderne idéal.... Le cerveau de cet homme bien informé
est une chose étonnante. C'est comme la boutique d'un bric-à-brac, où
l'on trouverait des monstres et...de la poussière, et toute chose
cotée au-dessus de sa réelle valeur.

«Je pense que vous vous fatiguerez le premier, tout de même.... Quelque
jour, vous regarderez votre ami et il vous semblera que «ça n'est plus
ça»; vous n'aimerez plus son teint, ou toute autre chose.... Vous le lui
reprocherez au fond de vous-même et finirez par penser qu'il s'est mal
conduit envers vous. Le jour suivant, vous serez parfaitement calme et
indifférent. C'est regrettable, car cela vous changera.... Ce que vous
m'avez dit est tout à fait un roman, un roman d'art, l'appellerai-je, et
le désolant de cette manière de roman est qu'il vous laisse un souvenir
peu romanesque....»

--Harry, ne parlez pas comme cela. Aussi longtemps que Dorian Gray
existera, je serai dominé par sa personnalité. Vous ne pouvez sentir de
la même façon que moi. Vous changez trop souvent.

--Eh mon cher Basil, c'est justement à cause de cela que je sens. Ceux
qui sont fidèles connaissent seulement le côté trivial de l'amour; c'est
la trahison qui en connaît les tragédies.

Et lord Henry frottant une allumette sur une jolie boîte d'argent,
commença à fumer avec la placidité d'une conscience tranquille et un air
satisfait, comme s'il avait défini le monde en une phrase.

Un vol piaillant de passereaux s'abattit dans le vert profond des
lierres.... Comme une troupe d'hirondelles, l'ombre bleue des nuages
passa sur le gazon.... Quel charme s'émanait de ce jardin! Combien,
pensait lord Henry, étaient délicieuses les émotions des autres!
beaucoup plus délicieuses que leurs idées, lui semblait-il. Le soin de
sa propre âme et les passions de ses amis, telles lui paraissaient être
les choses notables de la vie. Il se représentait, en s'amusant à cette
pensée, le lunch assommant que lui avait évité sa visite chez Hallward;
s'il était allé chez sa tante, il eût été sûr d'y rencontrer lord
Goodbody, et la conversation entière aurait roulé sur l'entretien des
pauvres, et la nécessité d'établir des maisons de secours modèles. Il
aurait entendu chaque classe prêcher l'importance des différentes
vertus, dont, bien entendu, l'exercice ne s'imposait point à
elles-mêmes. Le riche aurait parlé sur la nécessité de l'épargne, et le
fainéant éloquemment vaticiné sur la dignité du travail.... Quel
inappréciable bonheur d'avoir échappé à tout cela! Soudain, comme il
pensait à sa tante, une idée lui vint. Il se tourna vers Hallward....

--Mon cher ami, je me souviens.

--Vous vous souvenez de quoi, Harry?

--Où j'entendis le nom de Dorian Gray.

--Où était-ce? demanda Hallward, avec un léger froncement de
sourcils....

--Ne me regardez pas d'un air si furieux, Basil....
C'était chez ma tante, Lady Agathe. Elle me dit qu'elle avait fait la
connaissance d'un «merveilleux» jeune homme qui voulait bien
l'accompagner dans le East-End et qu'il s'appelait Dorian Gray. Je puis
assurer qu'elle ne me parla jamais de lui comme d'un beau jeune homme.
Les femmes ne se rendent pas un compte exact de ce que peut être un beau
jeune homme; les braves femmes tout au moins.... Elle me dit qu'il était
très sérieux et qu'il avait un bon caractère. Je m'étais du coup
représenté un individu avec des lunettes et des cheveux plats, des
taches de rousseur, se dandinant sur d'énormes pieds.... J'aurais aimé
savoir que c'était votre ami.

--Je suis heureux que vous ne l'ayez point su.

--Et pourquoi?

--Je ne désire pas que vous le connaissiez.

--Vous ne désirez pas que je le connaisse?...

--Non....

--M. Dorian Gray est dans l'atelier, monsieur, dit le majordome en
entrant dans le jardin.

--Vous allez bien être forcé de me le présenter, maintenant, s'écria en
riant lord Henry.

Le peintre se tourna vers le serviteur qui restait au soleil, les yeux
clignotants:

--Dites à M. Gray d'attendre, Parker; je suis à lui dans un moment.

L'homme s'inclina et retourna sur ses pas.

Hallward regarda lord Henry....

--Dorian Gray est mon plus cher ami, dit-il. C'est une simple et belle
nature. Votre tante a eu parfaitement raison de dire de lui ce que vous
m'avez rapporté.... Ne me le gâtez pas; n'essayez point de l'influencer;
votre influence lui serait pernicieuse. Le monde est grand et ne manque
pas de gens intéressants. Ne m'enlevez pas la seule personne qui donne à
mon art le charme qu'il peut posséder; ma vie d'artiste dépend de lui.
Faites attention, Harry, je vous en conjure....

Il parlait à voix basse et les mots semblaient jaillir de ses lèvres
malgré sa volonté....

--Quelle bêtise me dites-vous, dit lord Henry souriant, et prenant
Hallward par le bras, il le conduisit presque malgré lui dans la maison.



II


En entrant, ils aperçurent Dorian Gray. Il était assis au piano, leur
tournant le dos, feuilletant les pages d'un volume des «Scènes de la
Forêt» de Schumann.

--Vous allez me les prêter, Basil, cria-t-il.... Il faut que je les
apprenne. C'est tout à fait charmant.

--Cela dépend comment vous poserez aujourd'hui, Dorian....

--Oh! Je suis fatigué de poser, et je n'ai pas besoin d'un portrait
grandeur naturelle, riposta l'adolescent en évoluant sur le tabouret du
piano d'une manière pétulante et volontaire....

Une légère rougeur colora ses joues quand il aperçut lord Henry, et il
s'arrêta court....

--Je vous demande pardon, Basil, mais je ne savais pas que vous étiez
avec quelqu'un....

--C'est lord Henry Wotton, Dorian, un de mes vieux amis d'Oxford. Je lui
disais justement quel admirable modèle vous étiez, et vous venez de tout
gâter....

--Mais mon plaisir n'est pas gâté de vous rencontrer, M. Gray, dit lord
Henry en s'avançant et lui tendant la main. Ma tante m'a parlé souvent
de vous. Vous êtes un de ses favoris, et, je le crains, peut-être
aussi... une de ses victimes....

--Hélas! Je suis à présent dans ses mauvais papiers, répliqua Dorian
avec une moue drôle de repentir. Mardi dernier, je lui avais promis de
l'accompagner à un club de Whitechapel et j'ai parfaitement oublié ma
promesse. Nous devions jouer ensemble un duo...; un duo, trois duos,
plutôt!.. Je ne sais pas ce qu'elle va me dire; je suis épouvanté à la
seule pensée d'aller la voir.

--Oh! Je vous raccommoderai avec ma tante. Elle vous est toute dévouée,
et je ne crois pas qu'il y ait réellement matière à fâcherie.
L'auditoire comptait sur un duo; quant ma tante Agathe se met au piano,
elle fait du bruit pour deux....

--C'est méchant pour elle...et pas très gentil pour moi, dit Dorian en
éclatant de rire....

Lord Henry l'observait.... Certes, il était merveilleusement beau avec
ses lèvres écarlates finement dessinées, ses clairs yeux bleus, sa
chevelure aux boucles dorées. Tout dans sa face attirait la confiance;
on y trouvait la candeur de la jeunesse jointe à la pureté ardente de
l'adolescence. On sentait que le monde ne l'avait pas encore souillé.
Comment s'étonner que Basil Hallward l'estimât pareillement?..

--Vous êtes vraiment trop charmant pour vous occuper de philanthropie,
M. Gray, trop charmant....

Et lord Henry, s'étendant sur le divan, ouvrit son étui à cigarettes.

Le peintre s'occupait fiévreusement de préparer sa palette et ses
pinceaux.... Il avait l'air ennuyé; quand il entendit la dernière
remarque de lord Henry il le fixa.... Il hésita un moment, puis se
décidant:

--Harry, dit-il, j'ai besoin de finir ce portrait aujourd'hui. M'en
voudriez-vous si je vous demandais de partir...? Lord Henry sourit et
regarda Dorian Gray.

--Dois-je m'en aller, M. Gray? interrogea-t-il.

--Oh! non, je vous en prie, lord Henry. Je vois que Basil est dans de
mauvaises dispositions et je ne puis le supporter quand il fait la
tête.... D'abord, j'ai besoin de vous demander pourquoi je ne devrais
pas m'occuper de philanthropie.

--Je ne sais ce que je dois vous répondre, M. Gray. C'est un sujet si
assommant qu'on ne peut en parler que sérieusement.... Mais je ne m'en
irai certainement pas, puisque vous me demandez de rester. Vous ne tenez
pas absolument à ce que je m'en aille, Basil, n'est-ce pas? Ne
m'avez-vous dit souvent que vous aimiez avoir quelqu'un pour bavarder
avec vos modèles?

Hallward se mordit les lèvres....

--Puisque Dorian le désire, vous pouvez rester. Ses caprices sont des
lois pour chacun, excepté pour lui.

Lord Henry prit son chapeau et ses gants.

--Vous êtes trop bon, Basil, mais je dois m'en aller. J'ai un
rendez-vous avec quelqu'un à l'«Orléans»... adieu, M. Gray. Venez me
voir une de ces après-midi à Curzon-Street. Je suis presque toujours
chez moi vers cinq heures. Écrivez-moi quand vous viendrez: je serais
désolé de ne pas vous rencontrer.

--Basil, s'écria Dorian Gray, si lord Henry Wotton s'en va, je m'en vais
aussi. Vous n'ouvrez jamais la bouche quand vous peignez et c'est
horriblement ennuyeux de rester planté sur une plate-forme et d'avoir
l'air aimable. Demandez-lui de rester. J'insiste pour qu'il reste.

--Restez donc, Harry, pour satisfaire Dorian et pour me satisfaire, dit
Hallward regardant attentivement le tableau. C'est vrai, d'ailleurs, je
ne parle jamais quand je travaille, et n'écoute davantage, et je
comprends que se soit agaçant pour mes infortunés modèles. Je vous prie
de rester.

--Mais que va penser la personne qui m'attend à l'«Orléans»?

Le peintre se mit à rire.

--Je pense que cela s'arrangera tout seul.... Asseyez-vous, Harry.... Et
maintenant, Dorian, montez sur la plate-forme; ne bougez pas trop et
tâchez de n'apporter aucune attention à ce que vous dira lord Henry. Son
influence est mauvaise pour tout le monde, sauf pour lui-même....

Dorian Gray gravit la plate-forme avec l'air d'un jeune martyr grec, en
faisant une petite moue de mécontentement à lord Henry qu'il avait déjà
pris en affection; il était si différent de Basil, tous deux ils
formaient un délicieux contraste...et lord Henry avait une voix si
belle.... Au bout de quelques instants, il lui dit:

--Est-ce vrai que votre influence soit aussi mauvaise que Basil veut
bien le dire?

--J'ignore ce que les gens entendent par une bonne influence, M. Gray.
Toute influence est immorale...immorale, au point de vue
scientifique....

--Et pourquoi?

--Parce que je considère qu'influencer une personne, c'est lui donner un
peu de sa propre âme. Elle ne pense plus avec ses pensées naturelles,
elle ne brûle plus avec ses passions naturelles. Ses vertus ne sont plus
siennes. Ses péchés, s'il y a quelque chose de semblable à des péchés,
sont empruntés. Elle devient l'écho d'une musique étrangère, l'acteur
d'une pièce qui ne fut point écrite pour elle. Le but de la vie est le
développement de la personnalité. Réaliser sa propre nature: c'est ce
que nous tâchons tous de faire. Les hommes sont effrayés d'eux-mêmes
aujourd'hui. Ils ont oublié le plus haut de tous les devoirs, le devoir
que l'on se doit à soi-même. Naturellement ils sont charitables. Ils
nourrissent le pauvre et vêtent le loqueteux; mais ils laissent crever de
faim leurs âmes et vont nus. Le courage nous a quittés; peut-être n'en
eûmes-nous jamais! La terreur de la Société, qui est la base de toute
morale, la terreur de Dieu, qui est le secret de la religion: voilà les
deux choses qui nous gouvernent. Et encore....

--Tournez votre tête un peu plus à droite, Dorian, comme un bon petit
garçon, dit le peintre enfoncé dans son oeuvre, venant de surprendre
dans la physionomie de l'adolescent un air qu'il ne lui avait jamais vu.

--Et encore, continua la voix musicale de lord Henry sur un mode bas,
avec cette gracieuse flexion de la main qui lui était particulièrement
caractéristique et qu'il avait déjà au collège d'Eton, je crois que si
un homme voulait vivre sa vie pleinement et complètement, voulait donner
une forme à chaque sentiment, une expression à chaque pensée, une
réalité à chaque rêve--je crois que le monde subirait une telle poussée
nouvelle de joie que nous en oublierions toutes les maladies médiévales
pour nous en retourner vers l'idéal grec, peut-être même à quelque chose
de plus beau, de plus riche que cet idéal! Mais le plus brave d'entre
nous est épouvanté de lui-même. Le reniement de nos vies est
tragiquement semblable à la mutilation des fanatiques. Nous sommes punis
pour nos refus. Chaque impulsion que nous essayons d'anéantir, germe en
nous et nous empoisonne. Le corps pèche d'abord, et se satisfait avec
son péché, car l'action est un mode de purification. Rien ne nous reste
que le souvenir d'un plaisir ou la volupté d'un regret. Le seul moyen de
se débarrasser d'une tentation est d'y céder. Essayez de lui résister,
et votre âme aspire maladivement aux choses qu'elle s'est défendues;
avec, en plus, le désir pour ce que des lois monstrueuses ont fait
illégal et monstrueux.

«Ceci a été dit que les grands évènements du monde prennent place dans
la cervelle. C'est dans la cervelle, et là, seulement, que prennent
aussi place les grands péchés du monde. Vous, M. Gray, vous-même avec
votre jeunesse rose-rouge, et votre enfance rose-blanche, vous avez eu
des passions qui vous ont effrayé, des pensées qui vous rempli de
terreur, des jours de rêve et des nuits de rêve dont le simple rappel
colorerait de honte vos joues....

--Arrêtez, dit Dorian Gray hésitant, arrêtez! vous m'embarrassez. Je ne
sais que vous répondre. J'ai une réponse à vous faire que je ne puis
trouver. Ne parlez pas! Laissez-moi penser! Par grâce! Laissez-moi
essayer de penser!

Pendant presque dix minutes, il demeura sans faire un mouvement, les
lèvres entr'ouvertes et les yeux étrangement brillants. Il semblait
avoir obscurément conscience que le travaillaient des influences tout à
fait nouvelles, mais elles lui paraissaient venir entièrement de
lui-même. Les quelques mots que l'ami de Basil lui avait dits--mots dits
sans doute par hasard et chargés de paradoxes voulus--avaient touché
quelque corde secrète qui n'avait jamais été touchée auparavant mais
qu'il sentait maintenant palpitante et vibrante en lui.

La musique l'avait ainsi remué déjà; elle l'avait troublé bien des fois.
Ce n'est pas un nouveau monde, mais bien plutôt un nouveau chaos qu'elle
crée en nous....

Les mots! Les simples mots! Combien ils sont terribles! Combien
limpides, éclatants ou cruels! On voudrait leur échapper. Quelle subtile
magie est donc en eux?... On dirait qu'ils donnent une forme plastique
aux choses informes, et qu'ils ont une musique propre à eux-mêmes aussi
douce que celle du luth ou du violon! Les simples mots! Est-il quelque
chose de plus réel que les mots?

Oui, il y avait eu des choses dans son enfance qu'il n'avait point
comprises; il les comprenait maintenant. La vie lui apparut soudain
ardemment colorée. Il pensa qu'il avait jusqu'alors marché à travers les
flammes! Pourquoi ne s'était-il jamais douté de cela?

Lord Henry le guettait, son mystérieux sourire aux lèvres. Il
connaissait le moment psychologique du silence.... Il se sentait
vivement intéressé. Il s'étonnait de l'impression subite que ses paroles
avaient produite; se souvenant d'un livre qu'il avait lu quand il avait
seize ans et qui lui avait révélé ce qu'il avait toujours ignoré, il
s'émerveilla de voir Dorian Gray passer par une semblable expérience. Il
avait simplement lancé une flèche en l'air. Avait-elle touché le but?..
Ce garçon était vraiment intéressant.

Hallward peignait avec cette remarquable sûreté de main, qui le
caractérisait; il possédait cette élégance, cette délicatesse parfaite
qui, en art, proviennent toujours de la vraie force. Il ne faisait pas
attention au long silence planant dans l'atelier.

--Basil, je suis fatigué de poser, cria tout à coup Dorian Gray. J'ai
besoin de sortir et d'aller dans le jardin. L'air ici est
suffocant....

--Mon cher ami, j'en suis désolé. Mais quand je peins, je ne pense à
rien autre chose. Vous n'avez jamais mieux posé. Vous étiez parfaitement
immobile, et j'ai saisi l'effet que je cherchais: les lèvres
demi-ouvertes et l'éclair des yeux.... Je ne sais pas ce que Harry a pu
vous dire, mais c'est à lui certainement que vous devez cette
merveilleuse expression. Je suppose qu'il vous a complimenté. Il ne faut
pas croire un mot de ce qu'il dit.

--Il ne m'a certainement pas complimenté. Peut-être est-ce la raison
pour laquelle je ne veux rien croire de ce qu'il m'a raconté.

--Bah!... Vous savez bien que vous croyez tout ce que je vous ai dit,
riposta Lord Henry, le regardant avec ses yeux langoureux et rêveurs. Je
vous accompagnerai au jardin. Il fait une chaleur impossible dans cet
atelier.... Basil, faites-nous donc servir quelque chose de glacé, une
boisson quelconque aux fraises.

--Comme il vous conviendra, Harry.... Sonnez Parker; quand il viendra,
je lui dirai ce que vous désirez.... J'ai encore à travailler le fond du
portrait, je vous rejoindrai bientôt. Ne me gardez pas Dorian trop
longtemps. Je n'ai jamais été pareillement disposé à peindre. Ce sera
sûrement mon chef-d'oeuvre;...et ce l'est déjà.

Lord Henry, en pénétrant dans le jardin, trouva Dorian Gray la face
ensevelie dans un frais bouquet de lilas en aspirant ardemment le parfum
comme un vin précieux.... Il s'approcha de lui et mit la main sur son
épaule....

--Très bien, lui dit-il; rien ne peut mieux guérir l'âme que
les sens, comme rien ne saurait mieux que l'âme guérir les sens.

L'adolescent tressaillit et se retourna.... Il était tête nue, et les
feuilles avaient dérangé ses boucles rebelles, emmêlé leurs fils dorés.
Dans ses yeux nageait comme de la crainte, cette crainte que l'on trouve
dans les yeux des gens éveillés en sursaut.... Ses narines finement
dessinées palpitaient, et quelque trouble caché aviva le carmin de ses
lèvres frissonnantes.

--Oui, continua lord Henry, c'est un des grands secrets de la vie,
guérir l'âme au moyen des sens, et les sens au moyen de l'âme. Vous êtes
une admirable créature. Vous savez plus que vous ne pensez savoir, tout
ainsi que vous pensez connaître moins que vous ne connaissez.

Dorian Gray prit un air chagrin et tourna la tête. Certes, il ne pouvait
s'empêcher d'aimer le beau et gracieux jeune homme qu'il avait en face
de lui. Sa figure olivâtre et romanesque, à l'expression fatiguée,
l'intéressait. Il y avait quelque chose d'absolument fascinant dans sa
voix languide et basse. Ses mains même, ses mains fraîches et blanches,
pareilles à des fleurs, possédaient un charme curieux. Ainsi que sa voix
elles semblaient musicales, elles semblaient avoir un langage à elles.
Il lui faisait peur, et il était honteux d'avoir peur.... Il avait fallu
que cet étranger vint pour le révéler à lui même. Depuis des mois, il
connaissait Basil Hallward et son amitié ne l'avait pas changé;
quelqu'un avait passé dans son existence qui lui avait découvert le
mystère de la vie. Qu'y avait-il donc qui l'effrayait ainsi. Il n'était
ni une petite fille, ni un collégien; c'était ridicule, vraiment....
--Allons nous asseoir à l'ombre, dit lord Henry. Parker nous a servi à
boire, et si vous restez plus longtemps au soleil vous pourriez vous
abîmer le teint et Basil ne voudrait plus vous peindre. Ne risquez pas
d'attraper un coup de soleil, ce ne serait pas le moment.

--Qu'est-ce que cela peut faire, s'écria Dorian Gray en riant comme il
s'asseyait au fond du jardin.

--C'est pour vous de toute importance, M. Gray.

--Tiens, et pourquoi?

--Parce que vous possédez une admirable jeunesse et que la jeunesse est
la seule chose désirable.

--Je ne m'en soucie pas.

--Vous ne vous en souciez pas...maintenant. Un jour viendra, quand
vous serez vieux, ridé, laid, quand la pensée aura marqué votre front de
sa griffe, et la passion flétri vos lèvres de stigmates hideux, un jour
viendra, dis-je, où vous vous en soucierez amèrement. Où que vous alliez
actuellement, vous charmez. En sera-t-il toujours ainsi? Vous avez une
figure adorablement belle, M. Gray.... Ne vous fâchez point, vous
l'avez.... Et la Beauté est une des formes du Génie, la plus haute même,
car elle n'a pas besoin d'être expliquée; c'est un des faits absolus du
monde, comme le soleil, le printemps, ou le reflet dans les eaux sombres
de cette coquille d'argent que nous appelons la lune; cela ne peut être
discuté; c'est une souveraineté de droit divin, elle fait des princes de
ceux qui la possèdent...vous souriez?... Ah! vous ne sourirez plus
quand vous l'aurez perdue.... On dit parfois que la beauté n'est que
superficielle, cela peut être, mais tout au moins elle est moins
superficielle que la Pensée. Pour moi, la Beauté est la merveille des
merveilles. Il n'y a que les gens bornés qui ne jugent pas sur
l'apparence. Le vrai mystère du monde est le visible, non
l'invisible.... Oui, M. Gray, les Dieux vous furent bons. Mais ce que
les Dieux donnent, ils le reprennent vite. Vous n'avez que peu d'années
à vivre réellement, parfaitement, pleinement; votre beauté s'évanouira
avec votre jeunesse, et vous découvrirez tout à coup qu'il n'est plus de
triomphes pour vous et qu'il vous faudra vivre désormais sur ces menus
triomphes que la mémoire du passé rendra plus amers que des défaites.
Chaque mois vécu vous approche de quelque chose de terrible. Le temps
est jaloux de vous, et guerroie contre vos lys et vos roses.

«Vous blêmirez, vos joues se creuseront et vos regards se faneront. Vous
souffrirez horriblement.... Ah! réalisez votre jeunesse pendant que vous
l'avez!...

«Ne gaspillez pas l'or de vos jours, en écoutant les sots essayant
d'arrêter l'inéluctable défaite et gardez-vous de l'ignorant, du commun
et du vulgaire.... C'est le but maladif, l'idéal faux de notre âge.
Vivez! vivez la merveilleuse vie qui est en vous! N'en laissez rien
perdre! Cherchez de nouvelles sensations, toujours! Que rien ne vous
effraie.... Un nouvel Hédonisme, voilà ce que le siècle demande. Vous
pouvez en être le tangible symbole. Il n'est rien avec votre
personnalité que vous ne puissiez faire. Le monde vous appartient pour
un temps!

«Alors que je vous rencontrai, je vis que vous n'aviez point conscience
de ce que vous étiez, de ce que vous pouviez être.... Il y avait en vous
quelque chose de si particulièrement attirant que je sentis qu'il me
fallait vous révéler à vous-même, dans la crainte tragique de vous voir
vous gâcher...car votre jeunesse a si peu de temps à vivre...si
peu!... Les fleurs se dessèchent, mais elles refleurissent.... Cet
arbours sera aussi florissant au mois de juin de l'année prochaine
qu'il l'est à présent. Dans un mois, cette clématite portera des fleurs
pourprées, et d'année en année, ses fleurs de pourpre illumineront le
vert de ses feuilles.... Mais nous, nous ne revivrons jamais notre
jeunesse. Le pouls de la joie qui bat en nous à vingt ans, va
s'affaiblissant, nos membres se fatiguent et s'alourdissent nos sens!...
Tous, nous deviendrons d'odieux polichinelles, hantés par la mémoire de
ce dont nous fûmes effrayés, par les exquises tentations que nous
n'avons pas eu le courage de satisfaire.... Jeunesse! Jeunesse! Rien
n'est au monde que la jeunesse!...

Les yeux grands ouverts, Dorian Gray écoutait, s'émerveillant.... La
branche de lilas tomba de sa main à terre. Une abeille se précipita,
tourna autour un moment, bourdonnante, et ce fut un frisson général des
globes étoilés des mignonnes fleurs. Il regardait cela avec cet étrange
intérêt que nous prenons aux choses menues quand nous sommes préoccupés
de problèmes qui nous effraient, quand nous sommes ennuyés par une
nouvelle sensation pour laquelle nous ne pouvons trouver d'expression,
ou terrifiés par une obsédante pensée à qui nous nous sentons forcés de
céder.... Bientôt l'abeille prit son vol. Il l'aperçut se posant sur le
calice tacheté d'un convolvulus tyrien. La fleur s'inclina et se balança
dans le vide, doucement....

Soudain, le peintre apparut à la porte de l'atelier et leur fit des
signes réitérés.... Ils se tournèrent l'un vers l'autre en souriant....

--Je vous attends. Rentrez donc. La lumière est très bonne en ce moment
et vous pouvez apporter vos boissons. Ils se levèrent et
paresseusement, marchèrent le long du mur. Deux papillons verts et
blancs voltigeaient devant eux, et dans un poirier situé au coin du mur,
une grive se mit à chanter.

--Vous êtes content, M. Gray, de m'avoir rencontré?... demanda lord
Henry le regardant.

--Oui, j'en suis content, maintenant; j'imagine que je le serai
toujours!...

--«Toujours!... C'est un mot terrible qui me fait frémir quand je
l'entends: les femmes l'emploient tellement. Elles abîment tous les
romans en essayant de les faire s'éterniser. C'est un mot sans
signification, désormais. La seule différence qui existe entre un
caprice et une éternelle passion est que le caprice...dure plus
longtemps»...

Comme ils entraient dans l'atelier, Dorian Gray mit sa main sur le bras
de lord Henry:

--Dans ce cas, que notre amitié ne soit qu'un caprice, murmura-t-il,
rougissant de sa propre audace....

Il monta sur la plate-forme et reprit sa pose....

Lord Harry s'était étendu dans un large fauteuil d'osier et
l'observait.... Le va et vient du pinceau sur la toile et les allées et
venues de Hallward se reculant pour juger de l'effet, brisaient seuls le
silence.... Dans les rayons obliques venant de la porte entr'ouverte,
une poussière dorée dansait. La senteur lourde des roses semblait peser
sur toute chose.

Au bout d'un quart d'heure, Hallward s'arrêta de travailler, en
regardant alternativement longtemps Dorian Gray et le portrait,
mordillant le bout de l'un de ses gros pinceaux, les sourcils
crispés....

--Fini! cria-t-il, et se baissant, il écrivit son nom en hautes lettres
de vermillon sur le coin gauche de la toile.

Lord Henry vint regarder le tableau. C'était une admirable oeuvre d'art
d'une ressemblance merveilleuse.

--Mon cher ami, permettez-moi de vous féliciter chaudement, dit-il.
C'est le plus beau portrait des temps modernes. M. Gray, venez-vous
regarder.

L'adolescent tressaillit comme éveillé de quelque rêve.

--Est-ce réellement fini? murmura-t-il en descendant de la plate-forme.

--Tout à fait fini, dit le peintre. Et vous avez aujourd'hui posé comme
un ange. Je vous suis on ne peut plus obligé.

--Cela m'est entièrement dû, reprit lord Henry. N'est-ce pas, M. Gray?

Dorian ne répondit pas; il arriva nonchalamment vers son portrait et se
tourna vers lui.... Quand il l'aperçut, il sursauta et ses joues
rougirent un moment de plaisir. Un éclair de joie passa dans ses yeux,
car il se _reconnut_ pour la première fois. Il demeura quelque temps
immobile, admirant, se doutant que Hallward lui parlait, sans comprendre
la signification de ses paroles. Le sens de sa propre beauté surgit en
lui comme une révélation. Il ne l'avait jusqu'alors jamais perçu. Les
compliments de Basil Hallward lui avait semblé être simplement des
exagérations charmantes d'amitié. Il les avait écoutés en riant, et vite
oubliés...son caractère n'avait point été influencé par eux. Lord
Henry Wotton était venu avec son étrange panégyrique de la jeunesse,
l'avertissement terrible de sa brièveté. Il en avait été frappé à point
nommé, et à présent, en face de l'ombre de sa propre beauté, il en
sentait la pleine réalité s'épandre en lui. Oui, un jour viendrait où
sa face serait ridée et plissée, ses yeux creusés et sans couleur, la
grâce de sa figure brisée et déformée. L'écarlate de ses lèvres
passerait, comme se ternirait l'or de sa chevelure. La vie qui devait
façonner son âme abîmerait son corps; il deviendrait horrible, hideux,
baroque....

Comme il pensait à tout cela, une sensation aiguë de douleur le traversa
comme une dague, et fit frissonner chacune des délicates fibres de son
être....

L'améthyste de ses yeux se fonça; un brouillard de larmes les
obscurcit.... Il sentit qu'une main de glace se posait sur son coeur....

--Aimez-vous cela, cria enfin Hallward, quelque peu étonné du silence de
l'adolescent, qu'il ne comprenait pas....

--Naturellement, il l'aime, dit lord Henry. Pourquoi ne l'aimerait-il
pas. C'est une des plus nobles choses de l'art contemporain. Je vous
donnerai ce que vous voudrez pour cela. Il faut que je l'aie!...

--Ce n'est pas ma propriété, Harry.

--A qui est-ce donc alors?

--A Dorian, pardieu! répondit le peintre.

--Il est bien heureux....

--Quelle chose profondément triste, murmurait Dorian, les yeux encore
fixés sur son portrait. Oh! oui, profondément triste!... Je deviendrai
vieux, horrible, affreux!... Mais cette peinture restera toujours jeune.
Elle ne sera jamais plus vieille que ce jour même de Juin.... Ah! si
cela pouvait changer; si c'était moi qui toujours devais rester jeune,
et si cette peinture pouvait vieillir!... Pour cela, pour cela je
donnerais tout!... Il n'est rien dans le monde que je ne donnerais....
Mon âme, même!...

--Vous trouveriez difficilement un pareil
arrangement, cria lord Henry, en éclatant de rire....

--Eh! eh! je m'y opposerais d'ailleurs, dit le peintre.

Dorian Gray se tourna vers lui.

--Je le crois, Basil.... Vous aimez votre art mieux que vos amis. Je ne
vous suis ni plus ni moins qu'une de vos figures de bronze vert. A peine
autant, plutôt....

Le peintre le regarda avec étonnement. Il était si peu habitué à
entendre Dorian s'exprimer ainsi. Qu'était-il donc arrivé? C'est vrai
qu'il semblait désolé; sa face était toute rouge et ses joues allumées.

--Oui, continua-t-il. Je vous suis moins que votre Hermès d'ivoire ou
que votre Faune d'argent. Vous les aimerez toujours, eux. Combien de
temps m'aimerez-vous? Jusqu'à ma première ride, sans doute.... Je sais
maintenant que quand on perd ses charmes, quels qu'ils puissent être, on
perd tout. Votre oeuvre m'a appris cela! Oui, lord Henry Wotton a raison
tout-à-fait. La jeunesse est la seule chose qui vaille. Quand je
m'apercevrai que je vieillis, je me tuerai!

Hallward pâlit et prit sa main.

--Dorian! Dorian, cria-t-il, ne parlez pas ainsi! Je n'eus jamais un ami
tel que vous et jamais je n'en aurai un autre! Vous ne pouvez être
jaloux des choses matérielles, n'est-ce pas? N'êtes-vous pas plus beau
qu'aucune d'elles?

--Je suis jaloux de toute chose dont la beauté ne meurt pas. Je suis
jaloux de mon portrait!... Pourquoi gardera-t-il ce que moi je perdrai.
Chaque moment qui passe me prend quelque chose, et embellit ceci. Oh! si
cela pouvait changer! Si ce portrait pouvait vieillir! Si je pouvais
rester tel que je suis!... Pourquoi avez-vous peint cela? Quelle
ironie, un jour! Quelle terrible ironie!

Des larmes brûlantes emplissaient ses yeux.... Il se tordait les mains.
Soudain il se précipita sur le divan et ensevelit sa face dans les
coussins, à genoux comme s'il priait....

--Voilà votre oeuvre, Harry, dit le peintre amèrement.

Lord Henry leva les épaules.

--Voilà le vrai Dorian Gray vous voulez dire!...

--Ce n'est pas....

--Si ce n'est pas, comment cela me regarde-t-il alors?...

--Vous auriez dû vous en aller quand je vous le demandais, souffla-t-il.

--Je suis resté parce que vous me l'avez demandé, riposta lord Henry.

--Harry, je ne veux pas me quereller maintenant avec mes deux meilleurs
amis, mais par votre faute à tous les deux, vous me faites détester ce
que j'ai jamais fait de mieux et je vais l'anéantir. Qu'est-ce après
tout qu'une toile et des couleurs? Je ne veux point que ceci puisse
abîmer nos trois vies.

Dorian Gray leva sa tête dorée de l'amas des coussins et, sa face pâle
baignée de larmes, il regarda le peintre marchant vers une table située
sous les grands rideaux de la fenêtre. Qu'allait-il faire? Ses doigts,
parmi le fouillis des tubes d'étain et des pinceaux secs, cherchaient
quelque chose.... Cette lame mince d'acier flexible, le couteau à
palette.... Il l'avait trouvée! Il allait anéantir la toile....

Suffoquant de sanglots, le jeune homme bondit du divan, et se
précipitant vers Hallward, arracha le couteau de sa main, et le lança à
l'autre bout de l'atelier.

--Basil, je vous en prie!... Ce serait un meurtre!

--Je suis charmé de vous voir apprécier enfin mon oeuvre, dit le peintre
froidement, en reprenant son calme. Je n'aurais jamais attendu cela de
vous....

--L'apprécier?... Je l'adore, Basil. Je sens que c'est un peu de
moi-même.

--Alors bien! Aussitôt que «vous» serez sec, «vous» serez verni,
encadré, et expédié chez «vous». Alors, vous ferez ce que vous jugerez
bon de «vous-même».

Il traversa la chambre et sonna pour le thé.

--Vous voulez du thé, Dorian? Et vous aussi, Harry? ou bien
présentez-vous quelque objection à ces plaisirs simples.

--J'adore les plaisirs simples, dit lord Henry. Ce sont les derniers
refuges des êtres complexes. Mais je n'aime pas les...scènes, excepté
sur les planches. Quels drôles de corps vous êtes, tous deux! Je
m'étonne qu'on ait défini l'homme un animal raisonnable; pour
prématurée, cette définition l'est. L'homme est bien des choses, mais il
n'est pas raisonnable.... Je suis charmé qu'il ne le soit pas après
tout.... Je désire surtout que vous ne vous querelliez pas à propos de
ce portrait; tenez Basil, vous auriez mieux fait de me l'abandonner. Ce
méchant garçon n'en a pas aussi réellement besoin que moi....

--Si vous le donniez à un autre qu'à moi, Basil, je ne vous le
pardonnerais jamais, s'écria Dorian Gray; et je ne permets à personne de
m'appeler un méchant garçon....

--Vous savez que ce tableau vous appartient, Dorian. Je vous le donnai
avant qu'il ne fût fait.

--Et vous savez aussi que vous avez été un petit peu méchant, M. Gray,
et que vous ne pouvez vous révolter quand on vous fait souvenir que
vous êtes extrêmement jeune.

--Je me serais carrément révolté ce matin, lord Henry.

--Ah! ce matin!... Vous avez vécu depuis....

On frappa à la porte, et le majordome entra portant un service à thé
qu'il disposa sur une petite table japonaise. Il y eut un bruit de
tasses et de soucoupes et la chanson d'une bouillotte cannelée de
Géorgie.... Deux plats chinois en forme de globe furent apportés par un
valet. Dorian Gray se leva et servit le thé. Les deux hommes
s'acheminèrent paresseusement vers la table, et examinèrent ce qui était
sous les couvercles des plats.

--Allons au théâtre ce soir, dit lord Henry. Il doit y avoir du nouveau
quelque part.

--J'ai promis de dîner chez White, mais comme c'est un vieil ami, je
puis lui envoyer un télégramme pour lui dire que je suis indisposé, ou
que je suis empêché de venir par suite d'un engagement postérieur. Je
pense que cela serait plutôt une jolie excuse; elle aurait tout le
charme de la candeur.

--C'est assommant de passer un habit, ajouta Hallward; et quand on l'a
mis, on est parfaitement horrible.

--Oui, répondit lord Henry, rêveusement, le costume du XIXe siècle est
détestable. C'est sombre, déprimant.... Le péché est réellement le seul
élément de quelque couleur dans la vie moderne.

--Vous ne devriez pas dire de telles choses devant Dorian, Henry.

--Devant quel Dorian?... Celui qui nous verse du thé ou celui du
portrait?...

--Devant les deux.

--J'aimerais aller au théâtre avec vous, lord Henry, dit le jeune homme.

--Eh bien, venez, et vous aussi, n'est-ce pas, Basil.

--Je ne puis pas, vraiment.... Je préfère rester, j'ai un tas de choses
à faire.

--Bien donc; vous et moi, M. Gray, nous sortirons ensemble.

--Je le désire beaucoup....

Le peintre se mordit les lèvres et, la tasse à la main, il se dirigea
vers le portrait.

--Je resterai avec le réel Dorian Gray, dit-il tristement.

--Est-ce là le réel Dorian Gray, cria l'original du portrait, s'avançant
vers lui. Suis-je réellement comme cela?

--Oui, vous êtes comme cela.

--C'est vraiment merveilleux, Basil.

--Au moins, vous l'êtes en apparence.... Mais cela ne changera jamais,
ajouta Hallward.... C'est quelque chose.

--Voici bien des affaires à propos de fidélité! s'écria lord Henry. Même
en amour, c'est purement une question de tempérament, cela n'a rien à
faire avec notre propre volonté. Les jeunes gens veulent être fidèles et
ne le sont point; les vieux veulent être infidèles et ne le peuvent;
voilà tout ce qu'on en sait.

--N'allez pas au théâtre ce soir, Dorian, dit Hallward.... Restez dîner
avec moi.

--Je ne le puis, Basil.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai promis à lord Henry Wotton d'aller avec lui.

--Il ne vous en voudra pas beaucoup de manquer à votre parole; il manque
assez souvent à la sienne. Je vous demande de n'y pas aller.

Dorian Gray se mit à rire en secouant la tête....

--Je vous en conjure....

Le jeune homme hésitait, et jeta un regard vers lord Henry qui les
guettait de la table où il prenait le thé, avec un sourire amusé.

--Je veux sortir, Basil, décida-t-il.

--Très bien, repartit Hallward, et il alla remettre sa tasse sur le
plateau. Il est tard, et comme vous devez vous habiller, vous feriez
bien de ne pas perdre de temps. Au revoir, Harry. Au revoir, Dorian.
Venez me voir bientôt, demain si possible.

--Certainement....

--Vous n'oublierez pas....

--Naturellement....

--Et...Harry?

--Moi non plus, Basil.

--Souvenez-vous de ce que je vous ai demandé, quand nous étions dans le
jardin ce matin....

--Je l'ai oublié....

--Je compte sur vous.

--Je voudrais bien pouvoir compter sur moi-même, dit en riant lord
Henry.... Venez, M. Gray, mon cabriolet est en bas et je vous déposerai
chez vous. Adieu, Basil! Merci pour votre charmante après-midi.

Comme la porte se fermait derrière eux, le peintre s'écroula sur un
sofa, et une expression de douleur se peignit sur sa face.



III


Le lendemain, à midi et demi, lord Henry Wotton se dirigeait de Curzon
Street vers Albany pour aller voir son oncle, lord Fermor, un vieux
garçon bon vivant, quoique de rudes manières, qualifié d'égoïste par les
étrangers qui n'en pouvaient rien tirer, mais considéré comme généreux
par la Société, car il nourrissait ceux qui savaient l'amuser. Son père
avait été notre ambassadeur à Madrid, au temps où la reine Isabelle
était jeune et Prim inconnu. Mais il avait quitté la diplomatie par un
caprice, dans un moment de contrariété venu de ce qu'on ne lui offrit
point l'ambassade de Paris, poste pour lequel il se considérait comme
particulièrement désigné en raison de sa naissance, de son indolence, du
bon anglais de ses dépêches et de sa passion peu ordinaire pour le
plaisir. Le fils, qui avait été le secrétaire de son père, avait
démissionné en même temps que celui-ci, un peu légèrement avait-on pensé
alors, et quelques mois après être devenu chef de sa maison il se
mettait sérieusement à l'étude de l'art très aristocratique de ne faire
absolument rien. Il possédait deux grandes maisons en ville, mais
préférait vivre à l'hôtel pour avoir moins d'embarras, et prenait la
plupart de ses repas au club. Il s'occupait de l'exploitation de ses
mines de charbon des comtés du centre, mais il s'excusait de cette
teinte d'industrialisme en disant que le fait de posséder du charbon
avait pour avantage de permettre à un gentleman de brûler décemment du
bois dans sa propre cheminée. En politique, il était Tory, excepté
lorsque les Tories étaient au pouvoir; à ces moments-là, il ne manquait
jamais de les accuser d'être un «tas de radicaux». Il était un héros
pour son domestique qui le tyrannisait, et la terreur de ses amis qu'il
tyrannisait à son tour. L'Angleterre seule avait pu produire un tel
homme, et il disait toujours que le pays «allait aux chiens». Ses
principes étaient démodés, mais il y avait beaucoup à dire en faveur de
ses préjugés.

Quand lord Henry entra dans la chambre, il trouva son oncle, assis,
habillé d'un épais veston de chasse, fumant un cigare et grommelant sur
un numéro du _Times_.

--Eh bien! Harry, dit le vieux gentleman, qui vous amène de si bonne
heure? Je croyais que vous autres dandis n'étiez jamais levés avant deux
heures, et visibles avant cinq.

--Pure affection familiale, je vous assure, oncle Georges, j'ai besoin
de vous demander quelque chose.

--De l'argent, je suppose, dit lord Fermor en faisant la grimace. Enfin,
asseyez-vous et dites-moi de quoi il s'agit. Les jeunes gens,
aujourd'hui, s'imaginent que l'argent est tout.

--Oui, murmura lord Henry, en boutonnant son pardessus; et quand ils
deviennent vieux ils le savent, mais je n'ai pas besoin d'argent. Il n'y
a que ceux qui paient leurs dettes qui en ont besoin, oncle Georges, et
je ne paie jamais les miennes. Le crédit est le capital d'un jeune
homme et on en vit d'une façon charmante. De plus, j'ai toujours affaire
aux fournisseurs de Dartmoor et ils ne m'inquiètent jamais. J'ai besoin
d'un renseignement, non pas d'un renseignement utile bien sûr, mais d'un
renseignement inutile.

--Bien! je puis vous dire tout ce que contient un _Livre-Bleu_ anglais,
Harry, quoique aujourd'hui tous ces gens-là n'écrivent que des bêtises.
Quand j'étais diplomate, les choses allaient bien mieux. Mais j'ai
entendu dire qu'on les choisissait aujourd'hui après des examens. Que
voulez-vous? Les examens, monsieur, sont une pure fumisterie d'un bout à
l'autre. Si un homme est un gentleman, il en sait bien assez, et s'il
n'est pas un gentleman, tout ce qu'il apprendra sera mauvais pour lui!

--M. Dorian Gray n'appartient pas au _Livre-Bleu_, oncle George, dit
lord Henry, languide.

--M. Dorian Gray? Qui est-ce? demanda lord Fermor en fronçant ses
sourcils blancs et broussailleux.

--Voilà ce que je viens apprendre, oncle Georges. Ou plutôt, je sais qui
il est. C'est le dernier petit-fils de lord Kelso. Sa mère était une
Devereux, Lady Margaret Devereux; je voudrais que vous me parliez de sa
mère. Comment était elle? à qui fut-elle mariée? Vous avez connu presque
tout le monde dans votre temps, aussi pourriez-vous l'avoir connue. Je
m'intéresse beaucoup à M. Gray en ce moment. Je viens seulement de faire
sa connaissance.

--Le petit-fils de Kelso! répéta le vieux gentleman. Le petit-fils de
Kelso...bien sûr...j'ai connu intimement sa mère. Je crois bien que
j'étais à son baptême. C'était une extraordinairement belle fille, cette
Margaret Devereux. Elle affola tous les hommes en se sauvant avec un
jeune garçon sans le sou, un rien du tout, monsieur, subalterne dans un
régiment d'infanterie ou quelque chose de semblable. Certainement, je me
rappelle la chose comme si elle était arrivée hier. Le pauvre diable fut
tué en duel à Spa quelques mois après leur mariage. Il y eut une vilaine
histoire là-dessus. On dit que Kelso soudoya un bas aventurier, quelque
brute belge, pour insulter son beau-fils en public, il le paya,
monsieur, oui il le paya pour faire cela et le misérable embrocha son
homme comme un simple pigeon. L'affaire fut étouffée, mais, ma foi,
Kelso mangeait sa côtelette tout seul au club quelque temps après. Il
reprit sa fille avec lui, m'a-t-on dit, elle ne lui adressa jamais la
parole. Oh oui! ce fut une vilaine affaire. La fille mourut dans
l'espace d'une année. Ainsi donc, elle a laissé un fils? J'avais oublié
cela. Quelle espèce de garçon est-ce? S'il ressemble à sa mère ce doit
être un bien beau gars.

--Il est très beau, affirma lord Henry.

--J'espère qu'il tombera dans de bonnes mains, continua le vieux
gentleman. Il doit avoir une jolie somme qui l'attend, si Kelso a bien
fait les choses à son égard. Sa mère avait aussi de la fortune. Toutes
les propriétés de Selby lui sont revenues, par son grand-père. Celui-ci
haïssait Kelso, le jugeant un horrible Harpagon. Et il l'était bien! Il
vint une fois à Madrid lorsque j'y étais.... Ma foi! j'en fus honteux.
La reine me demandait quel était ce gentilhomme Anglais qui se
querellait sans cesse avec les cochers pour les payer. Ce fut toute une
histoire. Un mois durant je n'osais me montrer à la Cour. J'espère qu'il
a mieux traité son petit-fils que ces drôles.

--Je ne sais, répondit lord Henry. Je suppose que le jeune homme sera
très bien. Il n'est pas majeur. Je sais qu'il possède Selby. Il me l'a
dit. Et.... sa mère était vraiment belle!

--Margaret Devereux était une des plus adorables créatures que j'aie
vues, Harry. Je n'ai jamais compris comment elle a pu agir comme elle
l'a lait. Elle aurait pu épouser n'importe qui, Carlington en était fou:
Elle était romanesque, sans doute. Toutes les femmes de cette famille le
furent. Les hommes étaient bien peu de chose, mais les femmes,
merveilleuses!

Carlington se traînait à ses genoux; il me l'a dit lui-même. Elle lui
rit au nez, et cependant, pas une fille de Londres qui ne courût après
lui. Et à propos, Harry, pendant que nous causons de mariages ridicules,
quelle est donc cette farce que m'a contée votre père au sujet de
Dartmoor qui veut épouser une Américaine. Il n'y a donc plus de jeunes
Anglaises assez bonnes pour lui?

--C'est assez élégant en ce moment d'épouser des Américaines, oncle
Georges.

--Je soutiendrai les Anglaises contre le monde entier! Harry, fit lord
Fermor en frappant du point sur la table.

--Les paris sont pour les Américaines.

--Elles n'ont point de résistance m'a-t-on dit, grommela l'oncle.

--Une longue course les épuise, mais elles sont supérieures au
steeple-chase. Elles prennent les choses au vol; je crois que Dartmoor
n'a guère de chances.

--Quel est son monde? répartit le vieux gentleman, a-t-elle beaucoup
d'argent?

Lord Henry secoua la tête.

--Les Américaines sont aussi habiles à cacher leurs parents que les
Anglaises à dissimuler leur passé, dit-il en se levant pour partir.

--Ce sont des marchands de cochons, je suppose?

--Je l'espère, oncle Georges, pour le bonheur de Dartmoor. J'ai entendu
dire que vendre des cochons était en Amérique, la profession la plus
lucrative, après la politique.

--Est-elle jolie?

--Elle se conduit comme si elle l'était. Beaucoup d'Américaines agissent
de la sorte. C'est le secret de leurs charmes.

--Pourquoi ces Américaines ne restent-elles pas dans leurs pays. Elles
nous chantent sans cesse que c'est un paradis pour les femmes.

--Et c'est vrai, mais c'est la raison pour laquelle, comme Eve, elles
sont si empressées d'en sortir, dit lord Henry. Au revoir, oncle
Georges, je serais en retard pour déjeuner si je tardais plus longtemps;
merci pour vos bons renseignements. J'aime toujours à connaître tout ce
qui concerne mes nouveaux amis, mais je ne demande rien sur les anciens.

--Où déjeunez-vous Harry?

--Chez tante Agathe. Je me suis invité avec M. Gray, c'est son dernier
protégé.

--Bah! dites donc à votre tante Agathe, Harry, de ne plus m'assommer
avec ses oeuvres de charité. J'en suis excédé. La bonne femme croit-elle
donc que je n'aie rien de mieux à faire que de signer des chèques en
faveur de ses vilains drôles.

--Très bien, oncle Georges, je le lui dirai, mais cela n'aura aucun
effet. Les philanthropes ont perdu toute notion d'humanité. C'est leur
caractère distinctif. Le vieux gentleman murmura une vague approbation
et sonna son domestique. Lord Henry prit par l'arcade basse de
Burlington Street et se dirigea dans la direction de Berkeley square.

Telle était en effet, l'histoire des parents de Dorian Gray. Ainsi
crûment racontée, elle avait tout à fait bouleversé lord Henry comme un
étrange quoique moderne roman. Une très belle femme risquant tout pour
une folle passion. Quelques semaines d'un bonheur solitaire, tout à coup
brisé par un crime hideux et perfide. Des mois d'agonie muette, et enfin
un enfant né dans les larmes.

La mère enlevée par la mort et l'enfant abandonné tout seul à la
tyrannie d'un vieillard sans coeur. Oui, c'était un bien curieux fond de
tableau. Il encadrait le jeune homme, le faisant plus intéressant,
meilleur qu'il n'était réellement. Derrière tout ce qui est exquis, on
trouve ainsi quelque chose de tragique. La terre est en travail pour
donner naissance à la plus humble fleur.... Comme il avait été charmant
au dîner de la veille, lorsqu'avec ses beaux yeux et ses lèvres
frémissantes de plaisir et de crainte, il s'était assis en face de lui
au club, les bougies pourprées mettant une roseur sur son beau visage
ravi. Lui parler était comme si l'on eût joué sur un violon exquis. Il
répondait à tout, vibrait à chaque trait.... Il y avait quelque chose de
terriblement séducteur dans l'action de cette influence; aucun exercice
qui y fut comparable. Projeter son âme dans une forme gracieuse, l'y
laisser un instant reposer et entendre ensuite ses idées répétées comme
par un écho, avec en plus toute la musique de la passion et de la
jeunesse, transporter son tempérament dans un autre, ainsi qu'un fluide
subtil ou un étrange parfum: c'était là, une véritable jouissance, peut
être la plus parfaite de nos jouissances dans un temps aussi borné et
aussi vulgaire que le nôtre, dans un temps grossièrement charnel en ses
plaisirs, commun et bas en ses aspirations.... C'est qu'il était un
merveilleux échantillon d'humanité, cet adolescent que, par un si
étrange hasard, il avait rencontré dans l'atelier de Basil; on en
pouvait faire un absolu type de beauté. Il incarnait la grâce, et la
blanche pureté de l'adolescence, et toute la splendeur que nous ont
conservée les marbres grecs. Il n'est rien qu'on n'en eût pu tirer. Il
eût pu être un Titan aussi bien qu'un joujou. Quel malheur qu'une telle
beauté fût destinée à se faner!... Et Basil, comme il était intéressant,
au point de vue du psychologue! Un art nouveau, une façon inédite de
regarder l'existence suggérée par la simple présence d'un être
inconscient de tout cela; c'était l'esprit silencieux qui vit au fond
des bois et court dans les plaines, se montrant tout à coup, Dryade non
apeurée, parce qu'en l'âme qui le recherchait avait été évoquée la
merveilleuse vision par laquelle sont seules révélées les choses
merveilleuses; les simples apparences des choses se magnifiant jusqu'au
symbole, comme si elles n'étaient que l'ombre d'autres formes plus
parfaites qu'elles rendraient palpables et visibles.... Comme tout cela
était étrange! Il se rappelait quelque chose d'analogue dans l'histoire.
N'était-ce pas Platon, cet artiste en pensées, qui l'avait le premier
analysé? N'était-ce pas Buonarotti qui l'avait ciselé dans le marbre
polychrome d'une série de sonnets? Mais dans notre siècle, cela était
extraordinaire.... Oui, il essaierait d'être à Dorian Gray, ce que, sans
le savoir, l'adolescent était au peintre qui avait tracé son splendide
portrait. Il essaierait de le dominer, il l'avait même déjà fait. Il
ferait sien cet être merveilleux. Il y avait quelque chose de fascinant
dans ce fils de l'Amour et de la Mort.

Soudain il s'arrêta, et regarda les façades. Il s'aperçut qu'il avait
dépassé la maison de sa tante, et souriant en lui-même, il revint sur
ses pas. En entrant dans le vestibule assombri, le majordome lui dit
qu'on était à table. Il donna son chapeau et sa canne au valet de pied
et pénétra dans la salle à manger.

--En retard, comme d'habitude, Harry! lui cria sa tante en secouant la
tête.

Il inventa une excuse quelconque, et s'étant assis sur la chaise restée
vide auprès d'elle, il regarda les convives. Dorian, au bout de la
table, s'inclina vers lui timidement, une roseur de plaisir aux joues.
En face était la duchesse de Harley, femme d'un naturel admirable et
d'un excellent caractère, aimée de tous ceux qui la connaissaient, ayant
ces proportions amples et architecturales que nos historiens
contemporains appellent obésité, lorsqu'il ne s'agit pas d'une duchesse.
Elle avait à sa droite, sir Thomas Burdon, membre radical du Parlement,
qui cherchait sa voie dans la vie publique, et dans la vie privée
s'inquiétait des meilleures cuisines, dînant avec les Tories et opinant
avec les Libéraux, selon une règle très sage et très connue. La place de
gauche était occupée par M. Erskine de Treadley, un vieux gentilhomme de
beaucoup de charme et très cultivé qui avait pris toutefois une fâcheuse
habitude de silence, ayant, ainsi qu'il le disait un jour à lady Agathe,
dit tout ce qu'il avait à dire avant l'âge de trente ans.

La voisine de lord Henry était Mme Vandeleur, une des vieilles amies de
sa tante, une sainte parmi les femmes, mais si terriblement fagotée
qu'elle faisait penser à un livre de prières mal relié. Heureusement
pour lui elle avait de l'autre côté lord Faudel, médiocrité
intelligente et entre deux âges, aussi chauve qu'un exposé ministériel à
la Chambre des Communes, avec qui elle conversait de cette façon
intensément sérieuse qui est, il l'avait souvent remarqué,
l'impardonnable erreur où tombent les gens excellents et à laquelle
aucun d'eux ne peut échapper.

--Nous parlions de ce jeune Dartmoor, lord Henry, s'écria la duchesse,
lui faisant gaiement des signes par-dessus la table. Pensez-vous qu'il
épousera réellement cette séduisante jeune personne?

--Je pense qu'elle a bien l'intention de le lui proposer, Duchesse.

--Quelle horreur! s'exclama lady Agathe, mais quelqu'un interviendra.

--Je sais de bonne source que son père tient un magasin de nouveautés en
Amérique, dit sir Thomas Burdon avec dédain.

--Mon oncle les croyait marchand de cochons, sir Thomas.

--Des nouveautés! Qu'est-ce que c'est que les nouveautés américaines?
demanda la duchesse, avec un geste d'étonnement de sa grosse main levée.

--Des romans américains! répondit lord Henry en prenant un peu de
caille.

La duchesse parut embarrassée.

--Ne faites pas attention à lui, ma chère, murmura lady Agathe, il ne
sait jamais ce qu'il dit.

--Quand l'Amérique fût découverte..., dit le radical, et il commença
une fastidieuse dissertation. Comme tous ceux qui essayent d'épuiser un
sujet, il épuisait ses auditeurs. La duchesse soupira et profita de son
droit d'interrompre.

--Plût à Dieu qu'on ne l'eut jamais découverte! s'exclama-t-elle;
vraiment nos filles n'ont pas de chances aujourd'hui, c'est tout à
fait injuste!

--Peut-être après tout, l'Amérique n'a-t-elle jamais été découverte, dit
M. Erskine. Pour ma part, je dirai volontiers qu'elle est à peine
connue.

--Oh! nous avons cependant vu des spécimens de ses habitantes, répondit
la duchesse d'un ton vague. Je dois confesser que la plupart sont très
jolies. Et leurs toilettes aussi. Elles s'habillent toutes à Paris. Je
voudrais pouvoir en faire autant.

--On dit que lorsque les bons Américains meurent, ils vont à Paris,
chuchota sir Thomas, qui avait une ample réserve de mots hors d'usage.

--Vraiment! et où vont les mauvais Américains qui meurent? demanda la
duchesse.

--Ils vont en Amérique, dit lord Henry.

--Sir Thomas se renfrogna.

--J'ai peur que votre neveu ne soit prévenu contre ce grand pays, dit-il
à lady Agathe, je l'ai parcouru dans des trains fournis par les
gouvernants qui, en pareil cas, sont extrêmement civils, je vous assure
que c'est un enseignement que cette visite.

--Mais faut-il donc que nous visitions Chicago pour notre éducation,
demanda plaintivement M. Erskine.... J'augure peu du voyage.

Sir Thomas leva les mains.

--M. Erskine de Treadley se soucie peu du monde. Nous autres, hommes
pratiques, nous aimons à voir les choses par nous-mêmes, au lieu de lire
ce qu'on en rapporte. Les Américains sont un peuple extrêmement
intéressant. Ils sont tout à fait raisonnables. Je crois que c'est la
leur caractère distinctif. Oui, M. Erskine, un peuple absolument
raisonnable, je vous assure qu'il n'y a pas de niaiseries chez les
Américains.

--Quelle horreur! s'écria lord Henry, je peux admettre la force brutale,
mais la raison brutale est insupportable. Il y a quelque chose d'injuste
dans son empire. Cela confond l'intelligence.

--Je ne vous comprends pas, dit sir Thomas, le visage empourpré.

--Moi, je comprends, murmura M. Erskine avec un sourire.

--Les paradoxes vont bien...remarqua le baronnet.

--Était-ce un paradoxe, demanda M. Erskine. Je ne le crois pas. C'est
possible, mais le chemin du paradoxe est celui de la vérité. Pour
éprouver la réalité il faut la voir sur la corde raide. Quand les
vérités deviennent des acrobates nous pouvons les juger.

--Mon Dieu! dit lady Agathe, comme vous parlez, vous autres hommes!...
Je suis sûre que je ne pourrai jamais vous comprendre. Oh! Harry, je
suis tout à fait fâchée contre vous. Pourquoi essayez-vous de persuader
à notre charmant M. Dorian Gray d'abandonner l'East End. Je vous assure
qu'il y serait apprécié. On aimerait beaucoup son talent.

--Je veux qu'il joue pour moi seul, s'écria lord Henry souriant, et
regardant vers le bas de la table il saisit un coup d'oeil brillant qui
lui répondait.

--Mais ils sont si malheureux à Whitechapel, continua Lady Agathe.

--Je puis sympathiser avec n'importe quoi, excepté avec la souffrance,
dit lord Henry en haussant les épaules. Je ne puis sympathiser avec
cela. C'est trop laid, trop horrible, trop affligeant. Il y a quelque
chose de terriblement maladif dans la pitié moderne. On peut s'émouvoir
des couleurs, de la beauté, de la joie de vivre. Moins on parle des
plaies sociales, mieux cela vaut.

--Cependant, l'East End soulève un important problème, dit gravement sir
Thomas avec un hochement de tête.

--Tout à fait, répondit le jeune lord. C'est le problème de l'esclavage
et nous essayons de le résoudre en amusant les esclaves.

Le politicien le regarda avec anxiété.

--Quels changements proposez-vous, alors? demanda-t-il.

Lord Henry se mit à rire.

--Je ne désire rien changer en Angleterre excepté la température,
répondit-il, je suis parfaitement satisfait de la contemplation
philosophique. Mais comme le dix-neuvième siècle va à la banqueroute,
avec sa dépense exagérée de sympathie, je proposerais d'en appeler à la
science pour nous remettre dans le droit chemin. Le mérite des émotions
est de nous égarer, et le mérite de la science est de n'être pas
émouvant.

--Mais nous avons de telles responsabilités, hasarda timidement Mme
Vandeleur.

--Terriblement graves! répéta lady Agathe.

Lord Henry regarda M. Erskine.

--L'humanité se prend beaucoup trop au sérieux; c'est le péché originel
du monde. Si les hommes des cavernes avaient su rire, l'Histoire serait
bien différente.

--Vous êtes vraiment consolant, murmura la duchesse, je me sentais
toujours un peu coupable lorsque je venais voir votre chère tante, car
je ne trouve aucun intérêt dans l'East End. Désormais je serai capable
de la regarder en face sans rougir.

--Rougir est très bien porté, duchesse, remarqua lord Henry.

--Seulement lorsqu'on est jeune, répondit-elle, mais quand une vieille
femme comme moi rougit, c'est bien mauvais signe. Ah! Lord Henry, je
voudrais bien que vous m'appreniez à redevenir jeune!

Il réfléchit un moment.

--Pouvez-vous vous rappeler un gros péché que vous auriez commis dans
vos premières années, demanda-t-il, la regardant pardessus la table.

--D'un grand nombre, je le crains, s'écria-t-elle.

--Eh bien! commettez-les encore, dit-il gravement. Pour redevenir jeune
on n'a guère qu'à recommencer ses folies.

--C'est une délicieuse théorie. Il faudra que je la mette en pratique.

--Une dangereuse théorie prononça sir Thomas, les lèvres pincées. Lady
Agathe secoua la tête, mais ne put arriver à paraître amusée. M. Erskine
écoutait.

--Oui! continua lord Henry, c'est un des grands secrets de la vie.
Aujourd'hui beaucoup de gens meurent d'un bon sens terre à terre et
s'aperçoivent trop tard que les seules choses qu'ils regrettent sont
leurs propres erreurs.

Un rire courut autour de la table....

Il jouait avec l'idée, la lançait, la transformait, la laissait échapper
pour la rattraper au vol; il l'irisait de son imagination, l'ailant de
paradoxes. L'éloge de la folie s'éleva jusqu'à la philosophie, une
philosophie rajeunie, empruntant la folle musique du plaisir, vêtue de
fantaisie, la robe tachée de vin et enguirlandée de lierres, dansant
comme une bacchante par-dessus les collines de la vie et se moquant du
lourd Silène pour sa sobriété. Les faits fuyaient devant elle comme des
nymphes effrayées. Ses pieds blancs foulaient l'énorme pressoir où le
sage Omar est assis; un flot pourpre et bouillonnant inondait ses
membres nus, se répandant comme une lave écumante sur les flancs noirs
de la cuve. Ce fut une improvisation extraordinaire. Il sentit que les
regards de Dorian Gray étaient fixés sur lui, et la conscience que parmi
son auditoire se trouvait un être qu'il voulait fasciner, semblait
aiguiser son esprit et prêter plus de couleurs encore à son imagination.
Il fut brillant, fantastique, inspiré. Il ravit ses auditeurs à
eux-mêmes; ils écoutèrent jusqu'au bout ce joyeux air de flûte. Dorian
Gray ne l'avait pas quitté des yeux, comme sous le charme, les sourires
se succédaient sur ses lèvres et l'étonnement devenait plus grave dans
ses yeux sombres.

Enfin, la réalité en livrée moderne fit son entrée dans la salle à
manger, sous la forme d'un domestique qui vint annoncer à la duchesse
que sa voiture l'attendait. Elle se tordit les bras dans un désespoir
comique.

--Que c'est ennuyeux! s'écria-t-elle. Il faut que je parte; je dois
rejoindre mon mari au club pour aller à un absurde meeting, qu'il doit
présider aux Willis's Rooms. Si je suis en retard il sera sûrement
furieux, et je ne puis avoir une scène avec ce chapeau. Il est beaucoup
trop fragile. Le moindre mot le mettrait en pièces. Non, il faut que je
parte, chère Agathe. Au revoir, lord Henry, vous êtes tout à fait
délicieux et terriblement démoralisant. Je ne sais que dire de vos
idées. Il faut que vous veniez dîner chez nous. Mardi par exemple,
êtes-vous libre mardi!

--Pour vous j'abandonnerais tout le monde, duchesse, dit lord Henry avec
une révérence.

--Ah! c'est charmant, mais très mal de votre part, donc, pensez à
venir! et elle sortit majestueusement suivie de Lady Agathe et des
autres dames.

Quand lord Henry se fut rassis, M. Erskine tourna autour de la table et
prenant près de lui une chaise, lui mit la main sur le bras.

--Vous parlez comme un livre, dit-il, pourquoi n'en écrivez-vous pas?

--J'aime trop à lire ceux des autres pour songer à en écrire moi-même,
monsieur Erskine. J'aimerais à écrire un roman, en effet, mais un roman
qui serait aussi adorable qu'un tapis de Perse et aussi irréel.
Malheureusement, il n'y a pas en Angleterre de public littéraire excepté
pour les journaux, les bibles et les encyclopédies; moins que tous les
peuples du monde, les Anglais ont le sens de la beauté littéraire.

--J'ai peur que vous n'ayez raison, répondit M. Erskine; j'ai eu
moi-même une ambition littéraire, mais je l'ai abandonnée il y a
longtemps. Et maintenant, mon cher et jeune ami, si vous me permettez de
vous appeler ainsi, puis-je vous demander si vous pensiez réellement
tout ce que vous nous avez dit en déjeunant.

--J'ai complètement oublié ce que j'ai dit, repartit lord Henry en
souriant. Etait-ce tout à fait mal?

--Très mal, certainement; je vous considère comme extrêmement dangereux,
et si quelque chose arrivait à notre bonne duchesse, nous vous
regarderions tous comme primordialement responsable. Oui, j'aimerais à
causer de la vie avec vous. La génération à laquelle j'appartiens est
ennuyeuse. Quelque jour que vous serez fatigué de la vie de Londres,
venez donc à Treadley, vous m'exposerez votre philosophie du plaisir en
buvant d'un admirable Bourgogne que j'ai le bonheur de posséder.

--J'en serai charmé; une visite à Treadley est une grande faveur.
L'hôte en est parfait et la bibliothèque aussi parfaite.

--Vous compléterez l'ensemble, répondit le vieux gentleman avec un salut
courtois. Et maintenant il faut que je prenne congé de votre excellente
tante. Je suis attendu à l'Athenaeum. C'est l'heure où nous y dormons.

--Vous tous, M. Erskine?

--Quarante d'entre nous dans quarante fauteuils. Nous travaillons à une
académie littéraire anglaise.

Lord Henry sourit et se leva.

--Je vais au Parc, dit-il.

Comme il sortait, Dorian Gray lui toucha le bras.

--Laissez-moi aller avec vous, murmura-t-il.

--Mais je pensais que vous aviez promis à Basil Hallward d'aller le
voir.

--Je voudrais d'abord aller avec vous; oui, je sens qu'il faut que
j'aille avec vous. Voulez-vous?... Et promettez-moi de me parler tout le
temps. Personne ne parle aussi merveilleusement que vous.

--Ah! j'ai bien assez parlé aujourd'hui, dit lord Henry en souriant.
Tout ce que je désire maintenant, c'est d'observer. Vous pouvez venir
avec moi, nous observerons, ensemble, si vous le désirez.



IV

Une après-midi, un mois après, Dorian Gray était allongé en un luxueux
fauteuil, dans la petite bibliothèque de la maison de lord Henry à
Mayfair. C'était, en son genre, un charmant réduit, avec ses hauts
lambris de chêne olivâtre, sa frise et son plafond crème rehaussé de
moulure, et son tapis de Perse couleur brique aux longues franges de
soie. Sur une mignonne table de bois satiné, une statuette de Clodion à
côté d'un exemplaire des «Cent Nouvelles» relié pour Marguerite de
Valois par Clovis Eve, et semé des pâquerettes d'or que cette reine
avait choisies pour emblème. Dans de grands vases bleus de Chine, des
tulipes panachées étaient rangées sur le manteau de la cheminée. La vive
lumière abricot d'un jour d'été londonien entrait à flots à travers les
petits losanges de plombs des fenêtres.

Lord Henry n'était pas encore rentré. Il était toujours en retard par
principe, son opinion étant que la ponctualité était un vol sur le
temps. Aussi l'adolescent semblait-il maussade, feuilletant d'un doigt
nonchalant une édition illustrée de Manon Lescaut qu'il avait trouvée
sur un des rayons de la bibliothèque. Le tic-tac monotone de l'horloge
Louis XIV l'agaçait. Une fois ou deux il avait voulu partir....

Enfin il perçut un bruit de pas dehors et la porte s'ouvrit.

--Comme vous êtes en retard, Harry, murmura-t-il.

--J'ai peur que ce ne soit point Harry, M. Gray, répondit une voix
claire.

Il leva vivement les yeux et se dressa....

--Je vous demande pardon. Je croyais....

--Vous pensiez que c'était mon mari. Ce n'est que sa femme. Il faut que
je me présente moi-même. Je vous connais fort bien par vos
photographies. Je pense que mon mari en a au moins dix-sept.

--Non, pas dix-sept, lady Henry?

--Bon, dix-huit alors. Et je vous ai vu avec lui à l'Opéra la nuit
dernière.

Elle riait nerveusement en lui parlant et le regardait de ses yeux de
myosotis. C'était une curieuse femme dont les toilettes semblaient
toujours conçues dans un accès de rage et mises dans une tempête.

Elle était toujours en intrigue avec quelqu'un et, comme son amour
n'était jamais payé de retour, elle avait gardé toutes ses illusions.
Elle essayait d'être pittoresque, mais ne réussissait qu'à être
désordonnée. Elle s'appelait Victoria et avait la manie invétérée
d'aller à l'église.

--C'était à _Lohengrin_, lady Henry, je crois?

--Oui, c'était à ce cher _Lohengrin_. J'aime Wagner mieux que personne.
Cela est si bruyant qu'on peut causer tout le temps sans être entendu.
C'est un grand avantage. Ne trouvez-vous pas, M. Gray?...

Le même rire nerveux et saccadé tomba de ses lèvres fines, et elle se
mit à jouer avec un long coupe-papier d'écaille. Dorian sourit en
secouant la tête.

--Je crains de n'être pas de cet avis, lady Henry, je ne parle jamais
pendant la musique, du moins pendant la bonne musique. Si l'on en entend
de mauvaise, c'est un devoir de la couvrir par le bruit d'une
conversation.

--Ah! voilà une idée d'Harry, n'est-ce pas, M. Gray. J'apprends toujours
ses opinions par ses amis, c'est même le seul moyen que j'aie de les
connaître. Mais ne croyez pas que je n'aime pas la bonne musique. Je
l'adore; mais elle me fait peur. Elle me rend par trop romanesque. J'ai
un culte pour les pianistes simplement. J'en adorais deux à la fois,
ainsi que me le disait Harry. Je ne sais ce qu'ils étaient. Peut-être
des étrangers. Ils le sont tous, et même ceux qui sont nés en Angleterre
le deviennent bientôt, n'est-il pas vrai? C'est très habile de leur part
et c'est un hommage rendu à l'art de le rendre cosmopolite. Mais vous
n'êtes jamais venu à mes réunions, M. Gray. Il faudra venir. Je ne puis
point offrir d'orchidées, mais je n'épargne aucune dépense pour avoir
des étrangers. Ils vous font une chambrée si pittoresque.... Voici
Harry! Harry, je venais pour vous demander quelque chose, je ne sais
plus quoi, et j'ai trouvé ici M. Gray. Nous avons eu une amusante
conversation sur la musique. Nous avons tout à fait les mêmes idées.
Non! je crois nos idées tout à fait différentes, mais il a été vraiment
aimable. Je suis très heureux de l'avoir vu.

--Je suis ravi, ma chérie, tout à fait ravi, dit lord Henry élevant ses
sourcils noirs et arqués et les regardant tous deux avec un sourire
amusé. Je suis vraiment fâché d'être si en retard, Dorian; j'ai été à
Wardour Street chercher un morceau de vieux brocard et j'ai dû
marchander des heures; aujourd'hui, chacun sait le prix de toutes
choses, et nul ne connaît la valeur de quoi que ce soit.

--Je vais être obligé de partir, s'exclama lady Henry, rompant le
silence d'un intempestif éclat de rire. J'ai promis à la Duchesse de
l'accompagner en voiture. Au revoir, M. Gray, au revoir Harry. Vous
dînez dehors, je suppose? Moi aussi. Peut-être vous retrouverai-je chez
Lady Thornbury.

--Je le crois, ma chère amie, dit lord Henry en fermant la porte
derrière elle. Semblable à un oiseau de paradis qui aurait passé la nuit
dehors sous la pluie, elle s'envola, laissant une subtile odeur de
frangipane. Alors, il alluma une cigarette et se jeta sur le canapé.

--N'épousez jamais une femme aux cheveux paille, Dorian, dit-il après
quelques bouffées.

--Pourquoi, Harry?

--Parce qu'elles sont trop sentimentales.

--Mais j'aime les personnes sentimentales.

--Ne vous mariez jamais, Dorian. Les hommes se marient par fatigue, les
femmes par curiosité: tous sont désappointés.

--Je ne crois pas que je sois en train de me marier, Harry. Je suis trop
amoureux. Voilà un de vos aphorismes, je le mets en pratique, comme tout
ce que vous dites.

--De qui êtes-vous amoureux? demanda lord Henry après une pause.

--D'une actrice, dit Dorian Gray rougissant.

Lord Henry leva les épaules «C'est un début plutôt commun.»

--Vous ne diriez pas cela si vous l'aviez vue, Harry.

--Qui est-ce?

--Elle s'appelle Sibyl Vane.

--Je n'en ai jamais entendu parler.

--Ni personne. Mais on parlera d'elle un jour. Elle est géniale.

--Mon cher enfant, aucune femme n'est géniale. Les femmes sont un sexe
décoratif. Elles n'ont jamais rien à dire, mais elles le disent d'une
façon charmante. Les femmes représentent le triomphe de la matière sur
l'intelligence, de même que les hommes représentent le triomphe de
l'intelligence sur les moeurs.

--Harry, pouvez-vous dire?

--Mon cher Dorian, cela est absolument vrai. J'analyse la femme en ce
moment, aussi dois-je la connaître. Le sujet est moins abstrait que je
ne croyais. Je trouve en somme qu'il n'y a que deux sortes de femmes,
les naturelles, et les fardées. Les femmes naturelles sont très utiles;
si vous voulez acquérir une réputation de respectabilité, vous n'avez
guère qu'à les conduire souper. Les autres femmes sont tout à fait
agréables. Elles commettent une faute, toutefois. Elles se fardent pour
essayer de se rajeunir. Nos grand'mères se fardaient pour paraître plus
brillantes. Le «Rouge et l'Esprit» allaient ensemble. Tout cela est
fini. Tant qu'une femme peut paraître dix ans plus jeune que sa propre
fille, elle est parfaitement satisfaite. Quant à la conversation, il n'y
a que cinq femmes dans Londres qui vaillent la peine qu'on leur parle,
et deux d'entre elles ne peuvent être reçues dans une société qui se
respecte. A propos, parlez-moi de votre génie. Dopais quand la
connaissez-vous?

--Ah! Harry, vos idées me terrifient.

--Ne faites pas attention. Depuis quand la connaissez-vous?

--Depuis trois semaines.

--Et comment l'avez-vous rencontrée?

--Je vous le dirai, Harry; mais il ne faut pas vous moquer de moi....
Après tout, cela ne serait jamais arrivé, si je ne vous avais rencontré.
Vous m'aviez rempli d'un ardent désir de tout savoir de la vie. Pendant
des jours après notre rencontre quelque chose de nouveau semblait battre
dans mes veines. Lorsque je flânais dans Hyde Park ou que je descendais
Piccadilly, je regardais tous les passants, imaginant avec une curiosité
folle quelle sorte d'existence ils pouvaient mener. Quelques-uns me
fascinaient. D'autres me remplissaient de terreur. Il y avait comme un
exquis poison dans l'air. J'avais la passion de ces sensations.... Eh
bien, un soir, vers sept heures, je résolus de sortir en quête de
quelque aventure. Je sentais que notre gris et monstrueux Londres, avec
ses millions d'habitants, ses sordides pécheurs et ses péchés
splendides, comme vous disiez, devait avoir pour moi quelque chose en
réserve. J'imaginais mille choses. Le simple danger me donnait une sorte
de joie. Je me rappelais tout ce que vous m'aviez dit durant cette
merveilleuse soirée où nous dînâmes ensemble pour la première fois, à
propos de la recherche de la Beauté qui est le vrai secret de
l'existence. Je ne sais trop ce que j'attendais, mais je me dirigeai
vers l'Est et me perdis bientôt dans un labyrinthe de ruelles noires et
farouches et de squares aux gazons pelés. Vers huit heures et demie, je
passai devant un absurde petit théâtre tout flamboyant de ses rampes de
gaz et de ses affiches multicolores. Un hideux juif portant le plus
étonnant gilet que j'aie vu de ma vie, se tenait à l'entrée, fumant un
ignoble cigare. Il avait des boucles graisseuses et un énorme diamant
brillait sur le plastron taché de sa chemise. «Voulez-vous une loge,
mylord? me dit-il dès qu'il m'aperçut en ôtant son chapeau avec une
servilité importante. Il y avait quelque chose en lui, Harry, qui
m'amusa. C'était un vrai monstre. Vous rirez de moi, je le sais, mais en
vérité j'entrai et je payai cette loge une guinée. Aujourd'hui, je ne
pourrais dire comment cela se fit, et pourtant si ce n'eût été, mon cher
Harry, si ce n'eût été, j'aurais manqué le plus magnifique roman de
toute ma vie.... Je vois que vous riez. C'est mal à vous.»

--Je ne ris pas, Dorian; tout au moins je ne ris pas de vous, mais il ne
faut pas dire: le plus magnifique roman de toute votre vie. Il faut dire
le premier roman de votre vie. Vous serez toujours aimé, et vous serez
toujours amoureux. Une _grande passion_ est le lot de ceux qui n'ont
rien à faire. C'est la seule utilité des classes désoeuvrées dans un
pays. N'ayez crainte. Des joies exquises vous attendent. Ceci n'en est
que le commencement.

--Me croyez-vous d'une nature si futile, s'écria Dorian Gray, maussade.

--Non, je la crois profonde.

--Que voulez-vous dire?

--Mon cher enfant, ceux qui n'aiment qu'une fois dans leur vie sont les
véritables futiles. Ce qu'ils appellent leur loyauté et leur fidélité,
je l'appelle ou le sommeil de l'habitude ou leur défaut d'imagination.
La fidélité est à la vie sentimentale ce que la stabilité est à la vie
intellectuelle, simplement un aveu d'impuissance. La fidélité! je
l'analyserai un jour. La passion de la propriété est en elle. Il y a
bien des choses que nous abandonnerions si nous n'avions peur que
d'autres puissent les ramasser. Mais je ne veux pas vous interrompre.
Continuez votre récit.

--Bien. Je me trouvais donc assis dans une affreuse petite loge, face à
face avec un très vulgaire rideau d'entr'acte. Je me mis à contempler la
salle. C'était une clinquante décoration de cornes d'abondance et
d'amours; on eut dit une pièce montée pour un mariage de troisième
classe. Les galeries et le parterre étaient tout à fait bondés de
spectateurs, mais les deux rangs de fauteuils sales étaient absolument
vides et il y avait tout juste une personne dans ce que je supposais
qu'ils devaient appeler le balcon. Des femmes circulaient avec des
oranges et de la bière au gingembre; il se faisait une terrible
consommation de noix.

--Ça devait être comme aux jours glorieux du drame anglais.

--Tout à fait, j'imagine, et fort décourageant. Je commençais à me
demander ce que je pourrais bien faire, lorsque je jetai les yeux sur le
programme. Que pensez-vous qu'on jouât, Harry?

--Je suppose «L'idiot, ou le muet innocent». Nos pères aimaient assez
ces sortes de pièces. Plus je vis, Dorian, plus je sens vivement que ce
qui était bon pour nos pères, n'est pas bon pour nous. En art, comme en
politique, _les grands-pères ont toujours tort_. (En français dans
le texte.)

--Ce spectacle était assez bon pour nous, Harry. C'était «Roméo et
Juliette»; je dois avouer que je fus un peu contrarié à l'idée de voir
jouer Shakespeare dans un pareil bouiboui. Cependant, j'étais en quelque
sorte intrigué. A tout hasard je me décidai à attendre le premier acte.
Il y avait un maudit orchestre, dirigé par un jeune Hébreu assis devant
un piano en ruines qui me donnait l'envie de m'en aller, mais le rideau
se leva, la pièce commença. Roméo était un gros gentleman assez âgé,
avec des sourcils noircis au bouchon, une voix rauque de tragédie et une
figure comme un baril à bière. Mercutio était à peu près aussi laid. Il
jouait comme ces comédiens de bas étage qui ajoutent leurs insanités a
leurs rôles et semblait être dans les termes les plus amicaux avec le
parterre. Ils étaient tous deux aussi grotesques que les décors; on eut
pu se croire dans une baroque foraine. Mais Juliette! Harry, imaginez
une jeune fille de dix-sept ans à peine, avec une figure comme une
fleur, une petite tête grecque avec des nattes roulées châtain foncé,
des yeux de passion aux profondeurs violettes et des lèvres comme des
pétales de rose. C'était la plus adorable créature que j'aie vue de ma
vie. Vous m'avez dit une fois que le pathétique vous laissait
insensible. Mais cette beauté, cette simple beauté eut rempli vos yeux
de larmes. Je vous assure, Harry, je ne pus à peine voir cette jeune
fille qu'à travers la buée de larmes qui me monta aux paupières. Et sa
voix! jamais je n'ai entendu une pareille voix. Elle parlait très bas
tout d'abord, avec des notes profondes et mélodieuses: comme si sa
parole ne devait tomber que dans une oreille, puis ce fut un peu plus
haut et le son ressemblait à celui d'une flûte ou d'un hautbois
lointain. Dans la scène du jardin, il avait la tremblante extase que
l'on perçoit avant l'aube lorsque chantent les rossignols. Il y avait
des moments, un peu après, où cette voix empruntait la passion sauvage
des violons. Vous savez combien une voix peut émouvoir. Votre voix et
celle de Sibyl Vane sont deux musiques que je n'oublierai jamais. Quand
je ferme les yeux, je les entends, et chacune d'elle dit une chose
différente. Je ne sais laquelle suivre. Pourquoi ne l'aimerai-je pas,
Harry? Je l'aime. Elle est tout pour moi dans la vie. Tous les soirs je
vais la voir jouer. Un jour elle est Rosalinde et le jour suivant,
Imogène. Je l'ai vue mourir dans l'horreur sombre d'un tombeau italien,
aspirant le poison aux lèvres de son amant. Je l'ai suivie, errant dans
la forêt d'Ardennes, déguisée en joli garçon, vêtue du pourpoint et des
chausses, coiffée d'un mignon chaperon. Elle était folle et se trouvait
en face d'un roi coupable à qui elle donnait à porter de la rue et
faisait prendre des herbes amères. Elle était innocente et les mains
noires de la jalousie étreignaient sa gorge frêle comme un roseau. Je
l'ai vue dans tous les temps et dans tous les costumes. Les femmes
ordinaires ne frappent point nos imaginations. Elles sont limitées à
leur époque. Aucune magie ne peut jamais les transfigurer. On connaît
leur coeur comme on connaît leurs chapeaux. On peut toujours les
pénétrer. Il n'y a de mystère dans aucune d'elles. Elles conduisent dans
le parc le matin et babillent aux thés de l'après-midi. Elles ont leurs
sourires stéréotypés et leurs manières à la mode. Elles sont
parfaitement limpides. Mais une actrice! Combien différente est une
actrice! Harry! pourquoi ne m'avez-vous pas dit que le seul être digne
d'amour est une actrice.

--Parce que j'en ai tant aimé, Dorian.

--Oh oui, d'affreuses créatures avec des cheveux teints et des figures
peintes.

--Ne méprisez pas les cheveux teints et les figures peintes; cela a
quelquefois un charme extraordinaire, dit lord Henry.

--Je voudrais maintenant ne vous avoir point parlé de Sibyl Vane.
--Vous n'auriez pu faire autrement, Dorian. Toute votre vie, désormais,
vous me direz ce que vous ferez.

--Oui, Harry, je crois que cela est vrai. Je ne puis m'empêcher de tout
vous dire. Vous avez sur moi une singulière influence. Si jamais je
commettais un crime j'accourrais vous le confesser. Vous me
comprendriez.

--Les gens comme vous, fatidiques rayons de soleil de l'existence, ne
commettent point de crimes, Dorian. Mais je vous suis tout de même très
obligé du compliment. Et maintenant, dites-moi--passez-moi les
allumettes comme un gentil garçon...merci--où en sont vos relations
avec Sibyl Vane.

Dorian Gray bondit sur ses pieds, les joues empourprées, l'oeil en feu:

--Harry! Sibyl Vane est sacrée.

--Il n'y a que les choses sacrées qui méritent d'être recherchées,
Dorian, dit lord Harry d'une voix étrangement pénétrante. Mais pourquoi
vous inquiéter? Je suppose qu'elle sera à vous quelque jour. Quand on
est amoureux, on s'abuse d'abord soi-même et on finit toujours par
abuser les autres. C'est ce que le monde appelle un roman. Vous la
connaissez, en tout cas, j'imagine?

--Certes, je la connais. Dès la première soirée que je fus à ce théâtre,
le vilain juif vint tourner autour de ma loge à la fin du spectacle et
m'offrit de me conduire derrière la toile pour me présenter à elle. Je
m'emportai contre lui, et lui dit que Juliette était morte depuis des
siècles et que son corps reposait dans un tombeau de marbre à Vérone. Je
compris à son regard de morne stupeur qu'il eut l'impression que j'avais
bu trop de Champagne ou d'autre chose.

--Je n'en suis pas surpris.

--Alors il me demanda si j'écrivais dans quelque feuille. Je lui
répondis que je n'en lisais jamais aucune. Il en parut terriblement
désappointé, puis il me confia que tous les critiques dramatiques
étaient ligués contre lui et qu'ils étaient tous à vendre.

--Je ne puis rien dire du premier point, mais pour le second, a en juger
par les apparences, ils ne doivent pas coûter bien cher.

--Oui, mais il paraissait croire qu'ils étaient au-dessus de ses moyens,
dit Dorian en riant. A ce moment, on éteignit les lumières du théâtre et
je dus me retirer. Il voulut me faire goûter des cigares qu'il
recommandait fortement; je déclinais l'offre. Le lendemain soir,
naturellement, je revins. Dès qu'il me vit, il me fit une profonde
révérence et m'assura que j'étais un magnifique protecteur des arts.
C'était une redoutable brute, bien qu'il eut une passion extraordinaire
pour Shakespeare. Il me dit une fois, avec orgueil, que ses cinq
banqueroutes étaient entièrement dues au «Barde» comme il l'appelait
avec insistance. Il semblait y voir un titre de gloire.

--C'en était un, mon cher Dorian, un véritable. Beaucoup de gens font
faillite pour avoir trop osé dans cette ère de prose. Se ruiner pour la
poésie est un honneur. Mais quand avez-vous parlé pour la première fois
à Miss Sibyl Vane?

--Le troisième soir. Elle avait joué Rosalinde. Je ne pouvais m'y
décider. Je lui avais jeté des fleurs et elle m'avait regardé, du moins
je me le figurais. Le vieux juif insistait. Il se montra résolu à me
conduire sur le théâtre, si bien que je consentis. C'est curieux,
n'est-ce pas, ce désir de ne pas faire sa connaissance?

--Non, je ne trouve pas.

--Mon cher Harry, pourquoi donc?

--Je vous le dirai une autre fois. Pour le moment je voudrais savoir ce
qu'il advint de la petite?

--Sibyl? Oh! elle était si timide, si charmante. Elle est comme une
enfant; ses yeux s'ouvraient tout grands d'étonnement lorsque je lui
parlais de son talent; elle semble tout à fait inconsciente de son
pouvoir. Je crois que nous étions un peu énervés. Le vieux juif
grimaçait dans le couloir du foyer poussiéreux, pérorant sur notre
compte, tandis que nous restions à nous regarder comme des enfants. Il
s'obstinait à m'appeler «my lord» et je fus obligé d'assurer à Sibyl que
je n'étais rien de tel. Elle me dit simplement: «Vous avez bien plutôt
l'air d'un prince, je veux vous appeler le prince Charmant.»

--Ma parole, Dorian, miss Sibyl sait tourner un compliment!

--Vous ne la comprenez pas, Harry. Elle me considérait comme un héros de
théâtre. Elle ne sait rien de la vie. Elle vit avec sa mère, une vieille
femme flétrie qui jouait le premier soir Lady Capulot dans une sorte de
peignoir rouge magenta, et semblait avoir connu des jours meilleurs.

--Je connais cet air-là. Il me décourage, murmura lord Harry, en
examinant ses bagues.

--Le juif voulait me raconter son histoire, mais je lui dis qu'elle ne
m'intéressait pas.

--Vous avez eu raison. Il y a quelque chose d'infiniment mesquin dans
les tragédies des autres.

--Sibyl est le seul être qui m'intéresse. Que m'importe d'où elle vient?
De sa petite tête à son pied mignon, elle est divine, absolument. Chaque
soir de ma vie, je vais la voir jouer et chaque soir elle est plus
merveilleuse.

--Voilà pourquoi, sans doute, vous ne dînez plus jamais avec moi. Je
pensais bien que vous aviez quelque roman en train; je ne me trompais
pas, mais ça n'est pas tout à fait ce que j'attendais.

--Mon cher Harry, nous déjeunons ou nous soupons tous les jours
ensemble, et j'ai été à l'Opéra avec vous plusieurs fois, dit Dorian
ouvrant ses yeux bleus étonnés.

--Vous venez toujours si horriblement tard.

--Mais je ne puis m'empêcher d'aller voir jouer Sibyl, s'écria-t-il,
même pour un seul acte. J'ai faim de sa présence; et quand je songe à
l'âme merveilleuse qui se cache dans ce petit corps d'ivoire, je suis
rempli d'angoisse!

--Vous pouvez dîner avec moi ce soir, Dorian, n'est-ce pas?

Il secoua la tête.

--Ce soir elle est Imogène, répondit-il, et demain elle sera Juliette.

--Quand est-elle Sibyl Vane?

--Jamais.

--Je vous en félicite.

--Comme vous êtes méchant! Elle est toutes les grandes héroïnes du monde
en une seule personne. Elle est plus qu'une individualité. Vous riez, je
vous ai dit qu'elle avait du génie. Je l'aime; il faut que je me fasse
aimer d'elle. Vous qui connaissez tous les secrets de la vie, dites-moi
comment faire pour que Sibyl Vane m'aime! Je veux rendre Roméo jaloux!
Je veux que tous les amants de jadis nous entendent rire et en
deviennent tristes! Je veux qu'un souffle de notre passion ranime leurs
cendres, les réveille dans leur peine! Mon Dieu! Harry, comme je
l'adore!

Il allait et venait dans la pièce en marchant; des taches rouges de
fièvre enflammaient ses joues. Il était terriblement surexcité.

Lord Henry le regardait avec un subtil sentiment du plaisir. Comme il
était différent, maintenant, du jeune garçon timide, apeuré, qu'il avait
rencontré dans l'atelier de Basil Hallward. Son naturel s'était
développé comme une fleur, épanoui en ombelles d'écarlate. Son âme était
sortie, de sa retraite cachée, et le désir l'avait rencontrée.

--Et que vous proposez-vous de faire, dit lord Henry, enfin.

--Je voudrais que vous et Basil veniez avec moi la voir jouer un de ces
soirs. Je n'ai pas le plus léger doute du résultat. Vous reconnaîtrez
certainement son talent. Alors nous la retirerons des mains du juif.
Elle est engagée avec lui pour trois ans, au moins pour deux ans et huit
mois à présent. J'aurai quelque chose a payer, sans doute. Quand cela
sera fait, je prendrai un théâtre du West-End et je la produirai
convenablement. Elle rendra le monde aussi fou que moi.

--Cela serait impossible, mon cher enfant.

--Oui, elle le fera. Elle n'a pas que du talent, que l'instinct consommé
de l'art, elle a aussi une vraie personnalité et vous m'avez dit souvent
que c'étaient les personnalités et non les talents qui remuaient leur
époque.

--Bien, quand irons-nous?

--Voyons, nous sommes mardi aujourd'hui. Demain! Elle joue Juliette
demain.

--Très bien, au Bristol à huit heures. J'amènerai Basil.

--Non, pas huit heures, Harry, s'il vous plaît. Six heures et demie. Il
faut que nous soyons là avant le lever du rideau. Nous devons la voir
dans le premier acte, quand elle rencontre Roméo.

--Six heures et demie! En voilà une heure! Ce sera comme pour un thé ou
une lecture de roman anglais. Mettons sept heures. Aucun gentleman ne
dîne avant sept heures. Verrez-vous Basil ou dois-je lui écrire?

--Cher Basil! je ne l'ai pas vu depuis une semaine. C'est vraiment mal à
moi, car il m'a envoyé mon portrait dans un merveilleux cadre,
spécialement dessiné par lui, et quoique je sois un peu jaloux de la
peinture qui est d'un mois plus jeune que moi, je dois reconnaître que
je m'en délecte. Peut-être vaudrait-il mieux que vous lui écriviez, je
ne voudrais pas le voir seul. Il me dit des choses qui m'ennuient, il me
donne de bons conseils.

Lord Henry sourit:

--On aime beaucoup à se débarrasser de ce dont on a le plus besoin.
C'est ce que j'appelle l'abîme de la générosité.

--Oh! Basil est le meilleur de mes camarades, mais il me semble un peu
philistin. Depuis que je vous connais, Harry, j'ai découvert cela.

--Basil, mon cher enfant, met tout ce qu'il y a de charmant en lui, dans
ses oeuvres. La conséquence en est qu'il ne garde pour sa vie que ses
préjugés, ses principes et son sens commun. Les seuls artistes que j'aie
connus et qui étaient personnellement délicieux étaient de mauvais
artistes. Les vrais artistes n'existent que dans ce qu'ils font et ne
présentent par suite aucun intérêt en eux-mêmes. Un grand poète, un vrai
grand poète, est le plus prosaïque des êtres. Mais les poètes inférieurs
sont les plus charmeurs des hommes. Plus ils riment mal, plus ils sont
pittoresques. Le simple fait d'avoir publié un livre de sonnets de
second ordre, rend un homme parfaitement irrésistible. Il vit le poème
qu'il ne peut écrire; les autres écrivent le poème qu'ils n'osent
réaliser.

--Je crois que c'est vraiment ainsi, Harry? dit Dorian Gray parfumant
son mouchoir a un gros flacon au bouchon d'or qui se trouvait sur la
table. Cela doit être puisque vous le dites. Et maintenant je m'en vais.
Imogène m'attend, n'oubliez pas pour demain.... Au revoir.

Dès qu'il fut parti, les lourdes paupières de lord Henry se baissèrent
et il se mit à réfléchir. Certes, peu d'êtres l'avaient jamais intéressé
au même point que Dorian Gray et même la passion de l'adolescent pour
quelque autre lui causait une affre légère d'ennui ou de jalousie. Il en
était content. Il se devenait à lui-même ainsi un plus intéressant sujet
d'études. Il avait toujours été dominé par le goût des sciences, mais
les sujets ordinaires des sciences naturelles lui avaient paru vulgaires
et sans intérêt. De sorte qu'il avait commencé à s'analyser lui-même et
finissait par analyser les autres. La vie humaine, voilà ce qui
paraissait la seule chose digne d'investigation. Nulle autre chose par
comparaison, n'avait la moindre valeur. C'était vrai que quiconque
regardait la vie et son étrange creuset de douleurs et de joies, ne
pouvait supporter sur sa face le masque de verre du chimiste, ni
empêcher les vapeurs sulfureuses de troubler son cerveau et d'embuer son
imagination de monstrueuses fantaisies et de rêves difformes. Il y avait
des poisons si subtils que pour connaître leurs propriétés, il fallait
les éprouver soi-même. Il y avait des maladies si étrange qu'il fallait
les avoir supportées pour en arriver à comprendre leur nature. Et alors,
quelle récompense! Combien merveilleux devenait le monde entier! Noter
l'âpre et étrange logique des passions, la vie d'émotions et de couleurs
de l'intelligence, observer où elles se rencontrent et où elles se
séparent, comment elles vibrent à l'unisson et comment elles discordent,
il y avait à cela une véritable jouissance! Qu'en importait le prix? On
ne pouvait jamais payer trop cher de telles sensations.

Il avait conscience--et cette pensée faisait étinceler de plaisir ses
yeux d'agate brune--que c'était à cause de certains mots de lui, des
mots musicaux, dits sur un ton musical que l'âme de Dorian Gray s'était
tournée vers cette blanche jeune fille et était tombée en adoration
devant elle. L'adolescent était en quelque sorte sa propre création. Il
l'avait fait s'ouvrir prématurément à la vie. Cela était bien quelque
chose. Les gens ordinaires attendent que la vie leur découvre elle-même
ses secrets, mais au petit nombre, à l'élite, ses mystères étaient
révélés avant que le voile en fût arraché. Quelquefois c'était un effet
de l'art, et particulièrement de la littérature qui s'adresse
directement aux passions et à l'intelligence. Mais de temps en temps,
une personnalité complexe prenait la pince de l'art, devenait vraiment
ainsi en son genre une véritable oeuvre d'art, la vie ayant ses
chefs-d'oeuvres, tout comme la poésie, la sculpture ou la peinture.

Oui, l'adolescent était précoce. Il moissonnait au printemps. La poussée
de la passion et de la jeunesse était en lui, mais il devenait peu à peu
conscient de lui-même. C'était une joie de l'observer. Avec sa belle
figure et sa belle âme, il devait faire rêver. Pourquoi s'inquiéter de
la façon dont cela finirait, ou si cela, même devait avoir une fin!...
Il était comme une de ses gracieuses figures d'un spectacle, dont les
joies nous sont étrangères, mais dont les chagrins nous éveillent au
sentiment de la beauté, et dont les blessures sont comme des roses
rouges.

L'âme et le corps, le corps et l'âme, quels mystères! Il y a de
l'animalité dans l'âme, et le corps a ses moments de spiritualité. Les
sens peuvent s'affiner et l'intelligence se dégrader. Qui pourrait dire
où cessent les impulsions de la chair et où commencent les suggestions
psychiques.

Combien sont bornées les arbitraires définitions des psychologues! Et
quelle difficulté de décider entre les prétentions des diverses écoles!
L'âme était-elle une ombre recluse dans la maison du péché! Ou bien le
corps ne faisait-il réellement qu'un avec l'âme, comme le pensait
Giordano Bruno. La séparation de l'esprit et de la matière était un
mystère et c'était un mystère aussi que l'union de la matière et de
l'esprit.

Il se demandait comment nous tentions de faire de la psychologie une
science si absolue qu'elle pût nous révéler les moindres ressorts de la
vie.... A la vérité, nous nous trompons constamment nous-mêmes et nous
comprenons rarement les autres. L'expérience n'a pas de valeur éthique.
C'est seulement le nom que les hommes donnent à leurs erreurs. Les
moralistes l'ont regardée d'ordinaire comme une manière d'avertissement,
ont réclamé pour elle une efficacité éthique dans la formation des
caractères, l'ont vantée comme quelque chose qui nous apprenait ce qu'il
fallait suivre, et nous montrait ce que nous devions éviter. Mais il n'y
a aucun pouvoir actif dans l'expérience. Elle est aussi peu de chose
comme mobile que la conscience elle-même. Tout ce qui est vraiment
démontré, c'est que notre avenir pourra être ce que fut notre passé et
que le péché où nous sommes tombés une fois avec dégoût, nous le
commettrons encore bien des fois, et avec plaisir.

Il demeurait évident pour lui que la méthode expérimentale était la
seule par laquelle on put arriver à quelque analyse scientifique des
passions; et Dorian Gray était certainement un sujet fait pour lui et
qui semblait promettre de riches et fructueux résultats. Sa passion
soudaine pour Sibyl Vane n'était pas un phénomène psychologique de mince
intérêt. Sans doute la curiosité y entrait pour une grande part, la
curiosité et le désir d'acquérir une nouvelle expérience; cependant ce
n'était pas une passion simple mais plutôt une complexe. Ce qu'elle
contenait de pur instinct sensuel de puberté avait été transformé par le
travail de l'imagination, et changé en quelque chose qui semblait à
l'adolescent étranger aux sens et n'en était pour cela que plus
dangereux. Les passions sur l'origine desquelles nous nous trompons,
nous tyrannisent plus fortement que toutes les autres. Nos plus faibles
mobiles sont ceux de la nature desquels nous sommes conscients. Il
arrive souvent que lorsque nous pensons faire une expérience sur les
autres nous en faisons une sur nous-mêmes.

Pendant que Lord Henry, assis, rêvait sur ces choses, on frappa à la
porte et son domestique entra et lui rappela qu'il était temps de
s'habiller pour dîner. Il se leva et jeta un coup d'oeil dans la rue. Le
soleil couchant enflammait de pourpre et d'or les fenêtres hautes des
maisons d'en face. Les carreaux étincelaient comme des plaques de métal
ardent. Au-dessus, le ciel semblait une rose fanée. Il pensa à la
vitalité impétueuse de son jeune ami et se demanda comment tout cela
finirait.

Lorsqu'il rentra chez lui, vers minuit et demie, il trouva un télégramme
sur sa table. Il l'ouvrit et s'aperçut qu'il était de Dorian Gray. Il
lui faisait savoir qu'il avait promis le mariage à Sibyl Vane.



V


--Mère, mère, que je suis contente! soupirait la jeune fille,
ensevelissant sa figure dans le tablier de la vieille femme aux traits
fatigués et flétris qui, le dos tourné à la claire lumière des fenêtres,
était assise dans l'unique fauteuil du petit salon pauvre. «Je suis si
contente! répétait-elle, il faut que vous soyez contente aussi!

Mme Vane tressaillit et posa ses mains maigres et blanchies au bismuth
sur la tête de sa fille.

--Contente! répéta-t-elle, je ne suis contente, Sibyl, que lorsque je
vous vois jouer. Vous ne devez pas penser à autre chose. M. Isaacs a été
très bon pour nous et nous lui devons de l'argent.

La jeune fille leva une tête boudeuse.

--De l'argent! mère, s'écria-t-elle, qu'est-ce que ça veut dire? L'amour
vaut mieux que l'argent.

--M. Isaacs nous a avancé cinquante livres pour payer nos dettes et pour
acheter un costume convenable à James. Vous ne devez pas oublier cela,
Sibyl. Cinquante livres font une grosse somme. M. Isaacs a été très
aimable.

--Ce n'est pas un gentleman, mère, et je déteste la manière dont il me
parle, dit la jeune fille; se levant et se dirigeant vers la fenêtre.

--Je ne sais pas comment nous nous en serions tirés sans lui, répliqua
la vieille femme en gémissant.

Sibyl Vane secoua la tête et se mit à rire.

--Nous n'aurons plus besoin de lui désormais, mère. Le Prince Charmant
s'occupe de nous.

Elle s'arrêta; une rougeur secoua son sang et enflamma ses joues. Une
respiration haletante entr'ouvrit les pétales de ses lèvres tremblantes.
Un vent chaud de passion sembla l'envelopper et agiter les plis gracieux
de sa robe.

--Je l'aime! dit-elle simplement.

--Folle enfant! folle enfant! fut la réponse accentuée d'un geste
grotesque des doigts recourbés et chargés de faux bijoux de la vieille.

L'enfant rit encore. La joie d'un oiseau en cage était dans sa voix. Ses
yeux saisissaient la mélodie et la répercutaient par leur éclat; puis
ils se fermaient un instant comme pour garder leur secret. Quand ils
s'ouvrirent de nouveau, la brume d'un rêve avait passé sur eux. La
Sagesse aux lèvres minces lui parlait dans le vieux fauteuil, lui
soufflant cette prudence inscrite au livre de couardise sous le nom de
sens commun. Elle n'écoutait pas. Elle était libre dans la prison de sa
passion. Son prince, le Prince Charmant était avec elle. Elle avait
recouru à la Mémoire pour le reconstituer. Elle avait envoyé son âne à
sa recherche et il était venu. Ses baisers brûlaient ses lèvres. Ses
paupières étaient chaudes de son souffle.

Alors la Sagesse changea de méthode et parla d'enquête et d'espionnage.
Le jeune homme pouvait être riche, et dans ce cas on pourrait songer au
mariage. Contre la coquille de son oreille se mouraient les vagues de la
ruse humaine. Les traits astucieux la criblaient. Elle s'aperçut que les
lèvres fines remuaient, et elle sourit....

Soudain elle éprouva le besoin de parler. Le monologue de la vieille la
gênait.

--Mère, mère, s'écria-t-elle, pourquoi m'aime-t-il tant? Moi, je sais
pourquoi je l'aime. C'est parce qu'il est tel que pourrait être l'Amour
lui-même. Mais que voit-il en moi? Je ne suis pas digne de lui. Et
cependant je ne saurais dire pourquoi, tout en me trouvant fort
inférieure à lui, je ne me sens pas humble. Je suis fière, extrêmement
fière.... Mère, aimiez-vous mon père comme j'aime le prince Charmant?

La vieille femme pâlit sous la couche de poudre qui couvrait ses joues,
et ses lèvres desséchées se tordirent dans un effort douloureux. Sibyl
courut à elle, entoura son cou de ses bras et l'embrassa.

--Pardon, mère, je sais que cela vous peine de parler de notre père.
Mais ce n'est que parce que vous l'aimiez trop. Ne soyez pas si triste.
Je suis aussi heureuse aujourd'hui que vous l'étiez il y a vingt ans.
Ah! puisse-je être toujours heureuse!

--Mon enfant, vous êtes beaucoup trop jeune pour songer à l'amour. Et
puis, que savez-vous de ce jeune homme? Vous ignorez même son nom. Tout
cela est bien fâcheux et vraiment, au moment où James va partir en
Australie et où j'ai tant de soucis, je trouve que vous devriez vous
montrer moins inconsidérée. Cependant, comme je l'ai déjà dit, s'il est
riche....

--Ah! mère, mère! laissez-moi être heureuse!

Mme Vane la regarda et avec un de ces faux gestes scéniques qui
deviennent si souvent comme une seconde nature chez les acteurs, elle
serra sa fille entre ses bras. A ce moment, la porte s'ouvrit et un
jeune garçon aux cheveux bruns hérissés entra dans la chambre. Il avait
la figure pleine, de grands pieds et de grandes mains et quelque chose
de brutal dans ses mouvements. Il n'avait pas la distinction de sa
soeur. On eût eu peine à croire à la proche parenté qui les unissait.
Mme Vane fixa les yeux sur lui et accentua son sourire. Elle élevait
mentalement son fils à la dignité d'un auditoire. Elle était certaine
que ce tableau devait être touchant.

--Vous devriez garder un peu de vos baisers pour moi, Sibyl, dit le
jeune homme avec un grognement amical.

--Ah! mais vous n'aimez pas qu'on vous embrasse, Jim, s'écria-t-elle;
vous êtes un vilain vieil ours. Et elle se mit à courir dans la chambre
et à le pincer.

James Vane regarda sa soeur avec tendresse.

--Je voudrais que vous veniez vous promener avec moi, Sibyl. Je crois
bien que je ne reverrai plus jamais ce vilain Londres et certes je n'y
tiens pas.

--Mon fils, ne dites pas d'aussi tristes choses, murmura Mme Vane,
ramassant en soupirant un prétentieux costume de théâtre et en se
mettant à le raccommoder. Elle était un peu désappointée de ce qu'il
était arrivé trop tard pour se joindre au groupe de tout à l'heure. Il
aurait augmenté le pathétique de la situation.

--Pourquoi pas, mère, je le pense.

--Vous me peinez, mon fils. J'espère que vous reviendrez d'Australie
avec une belle position. Je crois qu'il n'y a aucune société dans les
colonies ou rien de ce qu'on peut appeler une société, aussi quand vous
aurez fait fortune, reviendrez-vous prendre votre place à Londres.

--La société, murmura le jeune homme.... Je ne veux rien en connaître.
Je voudrais gagner assez d'argent pour vous faire quitter le théâtre,
vous et Sibyl. Je le hais.

--Oh! Jim! dit Sibyl en riant, que vous êtes peu aimable! Mais
venez-vous réellement promener avec moi. Ce serait gentil! Je craignais
que vous n'alliez dire au revoir à quelques-uns de vos amis, à Tom
Hardy, qui vous a donné cette horrible pipe, ou à Ned Langton qui se
moque de vous quand vous la fumez. C'est très aimable de votre part de
m'avoir conservé votre dernière après-midi. Où irons-nous? Si nous
allions au Parc!

--Je suis trop râpé, répliqua-t-il en se renfrognant. Il n'y a que les
gens chics qui vont au Parc.

--Quelle bêtise, Jim, soupira-t-elle en passant la main sur la manche de
son veston.

Il hésita un moment.

--Je veux bien, dit-il enfin, mais ne soyez pas trop longtemps à votre
toilette.

Elle sortit en dansant.... On put l'entendre chanter en montant
l'escalier et ses petits pieds trottinèrent au-dessus....

Il parcourut la chambre deux ou trois fois. Puis se tournant vers la
vieille, immobile dans son fauteuil:

--Mère, mes affaires sont-elles préparées? demanda-t-il.

--Tout est prêt, James, répondit-elle, les yeux sur son ouvrage.

Pendant des mois elle s'était sentie mal a l'aise lorsqu'elle se
trouvait seule avec ce fils, dur et sévère. Sa légèreté naturelle se
troublait lorsque leurs yeux se rencontraient. Elle se demandait
toujours s'il ne soupçonnait rien. Comme il ne faisait aucune
observation, le silence lui devint intolérable. Elle commença à geindre.
Les femmes se défendent en attaquant, de même qu'elles attaquent par
d'étranges et soudaines défaites.

--J'espère que vous serez satisfait de votre existence d'outre-mer,
James, dit-elle. Il faut vous souvenir que vous l'avez choisie
vous-même. Vous auriez pu entrer dans l'étude d'un avoué. Les avoués
sont une classe très respectable et souvent, à la campagne, ils dînent
dans les meilleures familles.

--Je hais les bureaux et je hais les employés, répliqua-t-il. Mais vous
avez tout à fait raison. J'ai choisi moi-même mon genre de vie. Tout ce
que je puis vous dire, c'est de veiller sur Sibyl. Ne permettez pas
qu'il lui arrive malheur. Mère, il faut que vous veilliez sur elle.

--James, vous parlez étrangement. Sans doute, je veille sur Sibyl.

--J'ai entendu dire qu'un monsieur venait chaque soir au théâtre et
passait dans la coulisse pour lui parler. Est-ce bien? Qu'est-ce que
cela veut dire?

--Vous parlez de choses que vous ne comprenez pas, James. Dans notre
profession, nous sommes habituées à recevoir beaucoup d'hommages.
Moi-même, dans le temps, j'ai reçu bien des fleurs. C'était lorsque
notre art était vraiment compris. Quant à Sibyl, je ne puis encore
savoir si son attachement est sérieux ou non. Mais il n'est pas douteux
que le jeune homme en question ne soit un parfait gentleman. Il est
toujours extrêmement poli avec moi. De plus, il a l'air d'être riche et
les fleurs qu'il envoie sont délicieuses.

--Vous ne savez pas son nom pourtant? dit-il âprement.

--Non, répondit placidement sa mère. Il n'a pas encore révélé son nom.
Je crois que c'est très romanesque de sa part. C'est probablement un
membre de l'aristocratie.

James Vane se mordit la lèvre....

--Veillez sur Sibyl, mère, s'écria-t-il, veillez sur elle!

--Mon fils, vous me désespérez. Sibyl est toujours sous ma surveillance
particulière. Sûrement, si ce gentleman est riche, il n'y a aucune
raison pour qu'elle ne contracte pas une alliance avec lui. Je pense que
c'est un aristocrate. Il en a toutes les apparences, je dois dire. Cela
pourrait être un très brillant mariage pour Sibyl. Ils feraient un
charmant couple. Ses allures sont tout à fait à son avantage. Tout le
monde les a remarquées.

Le jeune homme grommela quelques mots et se mit à tambouriner sur les
vitres avec ses doigts épais. Il se retournait pour dire quelque chose
lorsque Sibyl entra en courant....

--Comme vous êtes sérieux tous les deux! dit-elle. Qu'y a-t-il?

--Rien, répondit-il, je crois qu'on doit être sérieux quelquefois. Au
revoir, mère, je dînerai à cinq heures. Tout est emballé excepté mes
chemises; aussi ne vous inquiétez pas.

--Au revoir, mon fils, dit-elle avec un salut théâtral.

Elle était très ennuyée du ton qu'il avait pris avec elle et quelque
chose dans son regard l'avait effrayée.

--Embrassez-moi, mère, dit la jeune fille.

Ses lèvres en fleurs se posèrent sur les joues flétries de la vieille et
les ranimèrent.

--Mon enfant! mon enfant! s'écria Mme Vane, les yeux au plafond
cherchant une galerie imaginaire.

--Venez, Sibyl, dit le frère impatienté.

Il détestait les affectations maternelles.

Ils sortirent et descendirent la triste Euston Road. Une légère brise
s'élevait; le soleil brillait gaîment. Les passants avaient l'air
étonnés de voir ce lourdaud vêtu d'habits râpés en compagnie d'une aussi
gracieuse et distinguée jeune fille. C'était comme un jardinier rustaud
marchant une rose à la main.

Jim fronçait les sourcils de temps en temps lorsqu'il saisissait le
regard inquisiteur de quelque passant. Il éprouvait cette aversion
d'être regardé qui ne vient que tard dans la vie aux hommes célèbres et
qui ne quitte jamais le vulgaire. Sibyl, cependant était parfaitement
inconsciente de l'effet qu'elle produisait. Son amour épanouissait ses
lèvres en sourires. Elle pensait au Prince Charmant et pour pouvoir
d'autant plus y rêver, elle n'en parlait pas, mais babillait, parlant du
bateau où Jim allait s'embarquer, de l'or qu'il découvrirait sûrement et
de la merveilleuse héritière à qui il sauverait la vie en l'arrachant
aux méchants _bushrangers_ aux chemises rouges. Car il ne serait pas
toujours marin, ou commis maritime ou rien de ce qu'il allait bientôt
être. Oh non! L'existence d'un marin est trop triste. Être claquemuré
dans un affreux bateau, avec les vagues bossues et rauques qui cherchent
à vous envahir, et un vilain vent noir qui renverse les mats et déchire
les voiles en longues et sifflantes lanières! Il quitterait le navire à
Melbourne, saluerait poliment le capitaine et irait d'abord aux placers.
Avant une semaine il trouverait une grosse pépite d'or, la plus grosse
qu'on ait découverte et l'apporterait à la côte dans une voiture gardée
par six policemen à cheval. Les _bushrangers_ les attaqueraient trois
fois et seraient battus avec un grand carnage.... Ou bien, non, il
n'irait pas du tout aux placers. C'étaient de vilains endroits où les
hommes s'enivrent et se tuent dans les bars, et parlent si mal! Il
serait un superbe éleveur, et un soir qu'il rentrerait chez lui dans sa
voiture, il rencontrerait la belle héritière qu'un voleur serait en
train d'enlever sur un cheval noir; il lui donnerait la chasse et la
sauverait. Elle deviendrait sûrement amoureuse de lui; ils se
marieraient et reviendraient à Londres où ils habiteraient une maison
magnifique. Oui, il aurait des aventures charmantes. Mais il faudrait
qu'il se conduisit bien, n'usât point sa santé et ne dépensât pas
follement son argent. Elle n'avait qu'un an de plus que lui, mais elle
connaissait tant la vie! Il faudrait aussi qu'il lui écrivit à chaque
courrier et qu'il dit ses prières tous les soirs avant de se coucher.
Dieu était très bon et veillerait sur lui. Elle prierait aussi pour lui,
et dans quelques années il reviendrait parfaitement riche et heureux.

Le jeune homme l'écoutait avec maussaderie, et ne répondait rien. Il
était plein de la tristesse de quitter son _home_.

Encore n'était-ce pas tout cela qui le rendait soucieux et morose. Tout
inexpérimenté qu'il fut, il avait un vif sentiment des dangers de la
position de Sibyl. Le jeune dandy qui lui fait la cour ne lui disait
rien de bon. C'était un gentleman et il le détestait pour cela, par un
curieux instinct de race dont il ne pouvait lui-même se rendre compte,
et qui pour cette raison le dominait d'autant plus. Il connaissait aussi
la futilité et la vanité de sa mère et il y voyait un péril pour Sibyl
et pour le bonheur de celle-ci. Les enfants commencent par aimer leurs
parents; en vieillissant ils les jugent; quelquefois ils les oublient.
Sa mère! Il avait en lui-même une question à résoudre à propos d'elle,
une question qu'il couvait depuis des mois de silence. Une phrase
hasardée qu'il avait entendue au théâtre, un ricanement étouffé qu'il
avait saisi un soir en attendant à la porte des coulisses, lui avaient
suggéré d'horribles pensées. Tout cela lui revenait à l'esprit comme un
coup de fouet en pleine figure. Ses sourcils se rejoignirent dans une
contraction involontaire, et dans un spasme douloureux, il se mordit la
lèvre inférieure.

--Vous n'écoutez pas un mot de ce que je dis, Jim, s'écria Sibyl, et je
fais les plans les plus magnifiques sur votre avenir. Dites-donc quelque
chose....

--Que voulez-vous que je vous dise?

--Oh! que vous serez un bon garçon et que vous ne nous oublierez pas,
répondit-elle en lui souriant.

Il haussa les épaules.

--Vous êtes bien plus capable de m'oublier que moi de vous oublier,
Sibyl.

Elle rougit....

--Que voulez-vous dire, Jim?

--Vous avez un nouvel ami, m'a-t-on dit. Qui est-il? Pourquoi ne m'en
avez-vous pas encore parlé? Il ne vous veut pas de bien.

--Arrêtez, Jim! s'écria-t-elle; il ne faut rien dire contre lui. Je
l'aime!

--Comment, vous ne savez même pas son nom, répondit le jeune homme. Qui
est-il? j'ai le droit de le savoir.

--Il s'appelle le Prince Charmant. N'aimez-vous pas ce nom. Méchant
garçon, ne l'oubliez jamais. Si vous l'aviez seulement vu, vous l'auriez
jugé l'être le plus merveilleux du monde. Un jour vous le rencontrerez
quand vous reviendrez d'Australie. Vous l'aimerez beaucoup. Tout le
monde l'aime, et moi.... je l'adore! Je voudrais que vous puissiez venir
au théâtre ce soir. Il y sera et je jouerai Juliette. Oh! comme je
jouerai! Pensez donc, Jim! être amoureuse et jouer Juliette! Et le voir
assis en face de moi! Jouer pour son seul plaisir! J'ai peur d'effrayer
le public, de l'effrayer ou de le subjuguer. Etre amoureuse, c'est se
surpasser. Ce pauvre M. Isaacs criera au génie à tous ses fainéants du
bar. Il me prêchait comme un dogme; ce soir, il m'annoncera comme une
révélation, je le sens. Et c'est son oeuvre à lui seul, au Prince
Charmant, mon merveilleux amoureux, mon Dieu de grâces. Mais je suis
pauvre auprès de lui. Pauvre? Qu'est-ce que ça fait? Quand la pauvreté
entre sournoisement par la porte, l'amour s'introduit par la fenêtre. On
devrait refaire nos proverbes. Ils ont été inventés en hiver et
maintenant voici l'été, c'est le printemps pour moi, je pense, une vraie
ronde de fleurs dans le ciel bleu.

--C'est un gentleman, dit le frère revêche.

--Un prince! cria-t-elle musicalement, que voulez-vous de plus?

--Il veut faire de vous une esclave!

--Je frémis à l'idée d'être libre!

--Il faut vous méfier de lui.

--Quand on le voit, on l'estime; quand on le connaît, on le croit.

--Sibyl, vous êtes folle!

Elle se mit à rire et lui prit le bras.

--Cher vieux Jim, vous parlez comme si vous étiez centenaire. Un jour,
vous serez amoureux vous-même, alors vous saurez ce que c'est. N'ayez
pas l'air si maussade. Vous devriez sûrement être content de penser
que, bien que vous partiez, vous me laissez plus heureuse que je n'ai
jamais été. La vie a été dure pour nous, terriblement dure et difficile.
Maintenant ce sera différent. Vous allez vers un nouveau monde, et moi
j'en ai découvert un!... Voici deux chaises, asseyons-nous et regardons
passer tout ce beau monde.

Ils s'assirent au milieu d'un groupe de badauds. Les plants de tulipes
semblaient de vibrantes bagues de feu. Une poussière blanche comme un
nuage tremblant d'iris se balançait dans l'air embrasé. Les ombrelles
aux couleurs vives allaient et venaient comme de gigantesques papillons.

Elle fit parler son frère de lui-même, de ses espérances et de ses
projets. Il parlait doucement avec effort. Ils échangèrent les paroles
comme des joueurs se passent les jetons. Sibyl était oppressée, ne
pouvant communiquer sa joie. Un faible sourire ébauché sur des lèvres
moroses était tout l'écho qu'elle parvenait à éveiller. Après quelque
temps, elle devint silencieuse, Soudain elle saisit au passage la vision
d'une chevelure dorée et d'une bouche riante, et dans une voiture
découverte, Dorian Gray passa en compagnie de deux dames.

Elle bondit sur ses pieds.

--Le voici! cria-t-elle.

--Qui? dit Jim Vane.

--Le Prince Charmant! répondit-elle regardant la victoria.

Il se leva vivement et la prenant rudement par le bras:

--Montrez-le moi avec votre doigt! Lequel est-ce? je veux le voir!
s'écria-t-il; mais au même moment le mail du duc de Berwick passa devant
eux, et lorsque la place fut libre de nouveau, la victoria avait
disparu du Pare.

--Il est parti, murmura tristement Sibyl, j'aurais voulu vous le
montrer.

--Je l'aurais voulu également, car, aussi vrai qu'il y a un Dieu au
ciel, s'il vous fait quelque tort, je le tuerai!...

Elle le regarda avec horreur! Il répéta ces paroles qui coupaient l'air
comme un poignard.... Les passants commençaient à s'amasser. Une dame
tout près d'eux ricanait.

--Venez, Jim, venez, souffla-t-elle.

Et il la suivit comme un chien à travers la foule. Il semblait satisfait
de ce qu'il avait dit.

Arrivés à la statue d'Achille, ils tournèrent autour du monument. La
tristesse qui emplissait ses yeux se changea en un sourire. Elle secoua
la tête.

--Vous êtes fou, Jim, tout à fait fou!... Vous avez un mauvais
caractère, voilà tout. Comment pouvez-vous dire d'aussi vilaines choses?
Vous ne savez pas de quoi vous parlez. Vous êtes simplement jaloux et
malveillant. Ah! je voudrais que vous fussiez amoureux. L'amour rend
meilleur et tout ce que vous dites est très mal.

--J'ai seize ans, répondit-il, et je sais ce que je suis. Mère ne vous
sert à rien. Elle ne sait pas comment il faut vous surveiller; je
voudrais maintenant ne plus aller en Australie. J'ai une grande envie
d'envoyer tout promener. Je le ferais si mon engagement n'était pas
signé.

--Oh! ne soyez pas aussi sérieux, Jim! Vous ressemblez à un des héros de
ces absurdes mélodrames dans lesquelles mère aime tant à jouer. Je ne
veux pas me quereller avec vous. Je l'ai vu, et le voir est le parfait
bonheur. Ne nous querellons pas; je sais bien que vous ne ferez jamais
de mal à ceux que j'aime, n'est-ce pas?

--Non, tant que vous l'aimerez, fut sa menaçante réponse.

--Je l'aimerai toujours, s'écria-t-elle.

--Et lui?

--Lui aussi, toujours!

--Il fera bien!

Elle recula, puis avec un bon rire, elle lui prit le bras. Ce n'était
après tout qu'un enfant....

A l'Arche de Marbre, ils hélèrent un omnibus qui les déposa tout près de
leur misérable logis de Euston Road. Il était plus de cinq heures, et
Sibyl devait dormir une heure ou deux avant de jouer. Jim insista pour
qu'elle n'y manquât pas. Il voulut de suite lui faire ses adieux pendant
que leur mère était absente; car elle ferait une scène et il détestait
les scènes quelles qu'elles fussent.

Ils se séparèrent dans la chambre de Sibyl. Le coeur du jeune homme
était plein de jalousie, et d'une haine ardente et meurtrière contre cet
étranger qui, lui semblait-il, venait se placer entre eux. Cependant
lorsqu'elle lui mit les bras autour du cou et que ses doigts lui
caressèrent les cheveux, il s'attendrit et l'embrassa avec une réelle
affection. Ses yeux étaient pleins de larmes lorsqu'il descendit.

Se mère l'attendait en bas. Elle bougonna sur son retard lorsqu'il
entra. Il ne répondit rien, et s'assit devant son maigre repas. Les
mouches voletaient autour de la table et se promenaient sur la nappe
tachée. A travers le bruit des omnibus et des voitures qui montait de la
rue, il percevait le bourdonnement qui dévorait chacune des minutes lui
restant à vivre là....

Après un moment, il écarta son assiette et cacha sa tête dans ses mains.
Il lui semblait qu'il avait le droit de savoir. On le lui aurait déjà
dit si c'était ce qu'il pensait. Sa mère le regardait, pénétrée de
crainte. Les mots tombaient de ses lèvres, machinalement. Un mouchoir de
dentelle déchiré s'enroulait à ses doigts. Lorsque six heures sonnèrent,
il se leva et alla vers la porte. Il se retourna et la regarda. Leurs
yeux se rencontrèrent. Elle semblait demander pardon. Cela l'enragea....

--Mère, j'ai quelque chose à vous demander, dit-il. Elle ne répondit pas
et ses yeux vaguèrent par la chambre.

--Dites-moi la vérité, j'ai besoin de la connaître. Étiez-vous mariée
avec mon père?

Elle poussa un profond soupir. C'était un soupir de soulagement. Le
moment terrible, ce moment que jour et nuit, pendant des semaines et des
mois, elle attendait craintivement était enfin venu et elle ne se
sentait pas effrayée. C'était vraiment pour elle comme un
désappointement. La question ainsi vulgairement posée demandait une
réponse directe. La situation n'avait pas été amenée graduellement.
C'était cru. Cela lui semblait comme une mauvaise répétition.

--Non, répondit-elle, étonnée de la brutale simplicité de la vie.

--Mon père était un gredin, alors! cria le jeune homme en serrant les
poings.

Elle secoua la tête:

--Je savais qu'il n'était pas libre. Nous nous aimions beaucoup tous
deux. S'il avait vécu, il aurait amassé pour nous. Ne parlez pas contre
lui, mon fils. C'était votre père, et c'était un gentleman; il avait de
hautes relations.

Un juron s'échappa de ses lèvres:

--Pour moi, ça m'est égal, s'écria-t-il, mais ne laissez pas Sibyl....
C'est un gentleman, n'est-ce pas, qui est son amoureux, du moins il le
dit. Il a aussi de belles relations sans doute, lui!

Une hideuse expression d'humiliation passa sur la figure de la vieille
femme. Sa tête se baissa, elle essuya ses yeux du revers de ses mains.

--Sibyl a une mère, murmura-t-elle. Je n'en avais pas. Le jeune homme
s'attendrit. Il vint vers elle, se baissa et l'embrassa.

--Je suis fâché de vous avoir fait de la peine en vous parlant de mon
père, dit-il, mais je n'en pouvais plus. Il faut que je parte
maintenant. Au revoir! N'oubliez pas que vous n'avez plus qu'un enfant à
surveiller désormais, et croyez-moi, si cet homme fait du tort à ma
soeur, je saurai qui il est, je le poursuivrai et le tuerai comme un
chien. Je le jure!...

La folle exagération de la menace, le geste passionné qui l'accompagnait
et son expression mélodramatique, rendirent la vie plus intéressante aux
yeux de la mère. Elle était familiarisée avec ce ton. Elle respira plus
librement, et pour la première fois depuis des mois, elle admira
réellement son fils. Elle aurait aimé à poursuivre cette scène dans
cette note émouvante, mais il coupa court. On avait descendu les malles
et préparé les couvertures. La bonne de la logeuse allait et venait, il
fallut marchander le cocher. Les instants étaient absorbés par de
vulgaires détails. Ce fut avec un nouveau désappointement qu'elle agita
le mouchoir de dentelle par la fenêtre quand son fils partit en voiture.
Elle sentait qu'une magnifique occasion était perdue. Elle se consola
en disant à Sibyl la désolation qui serait désormais, dans sa vie,
maintenant qu'elle n'aurait plus qu'un enfant à surveiller. Elle se
rappelait cette phrase qui lui avait plu; elle ne dit rien de la menace;
elle avait été vivement et dramatiquement exprimée. Elle sentait bien
qu'un jour ils en riraient tous ensemble.



VI

--Vous connaissez la nouvelle, Basil, dit lord Henry, un soir que
Hallward venait d'arriver dans un petit salon particulier de l'hôtel
Bristol, où un dîner pour trois personnes avait été commandé.

--Non, répondit l'artiste en remettant son chapeau et son pardessus au
domestique incliné. Quoi de nouveau? Ce n'est pas sur la politique,
j'espère; elle ne m'intéresse d'ailleurs pas. Il n'y a sûrement point
une seule personne à la Chambre des Communes digne d'être peinte, bien
que beaucoup de nos honorables aient grand besoin d'être reblanchis.

--Dorian Gray se marie, dit lord Henry, guettant l'effet de sa réponse.

Hallward sursauta en fronçant les sourcils....

--Dorian Gray se marie, cria-t-il.... Impossible!

--C'est ce qu'il y a de plus vrai.

--Avec qui?

--Avec une petite actrice ou quelque chose de pareil.

--Je ne puis le croire.... Lui, si raisonnable!...

--Dorian est trop sage, effectivement, pour ne pas faire de sottes
choses de temps à autre, mon cher Basil.

--Le mariage est une chose qu'on ne peut faire de temps à autre, Harry.

--Excepté en Amérique, riposta lord Henry rêveusement. Mais je n'ai pas
dit qu'il était marié. J'ai dit qu'il allait se marier. Il y a là une
grande différence. Je me souviens parfaitement d'avoir été marié, mais
je ne me rappelle plus d'avoir été fiancé. Je crois plutôt que je n'ai
jamais été fiancé.

--Mais, je vous en prie, pensez à la naissance de Dorian, à sa position,
à sa fortune.... Ce serait absurde de sa part d'épouser une personne
pareillement au-dessous de lui.

--Si vous désirez qu'il épouse cette fille, Basil, vous n'avez qu'à lui
dire ça. Du coup, il est sûr qu'il le fera. Chaque fois qu'un homme fait
une chose manifestement stupide, il est certainement poussé à la faire
pour les plus nobles motifs.

--J'espère pour lui, Harry, que c'est une bonne fille. Je n'aimerais pas
voir Dorian lié à quelque vile créature, qui dégraderait sa nature et
ruinerait son intelligence.

--Oh! elle est mieux que bonne, elle est belle, murmura lord Henry,
sirotant un verre de vermouth aux oranges amères. Dorian dit qu'elle est
belle, et il ne se trompe pas sur ces choses. Son portrait par vous a
singulièrement hâté son appréciation sur l'apparence physique des gens;
oui, il a eu, entre autres, cet excellent effet. Nous devons la voir ce
soir, si notre ami ne manque pas au rendez-vous.

--Vous êtes sérieux?

--Tout à fait, Basil. Je ne l'ai jamais été plus qu'en ce moment.

--Mais approuvez-vous cela, Harry? demanda le peintre, marchant de long
en large dans la chambre, et mordant ses lèvres. Vous ne pouvez
l'approuver! Il y a là un paradoxe de votre part.

--Je n'approuve jamais quoi que ce soit, et ne désapprouve davantage.
C'est prendre dans la vie une attitude absurde. Nous ne sommes pas mis
au monde pour combattre nos préjugés moraux. Je ne fais pas attention à
ce que disent les gens vulgaires, et je n'interviens jamais dans ce que
peuvent faire les gens charmants. Si une personnalité m'attire, quel que
soit le mode d'expression que cette personnalité puisse choisir, je le
trouve tout à fait charmant. Dorian Gray tombe amoureux d'une belle
fille qui joue Juliette et se propose de l'épouser. Pourquoi pas?...
Croyez-vous que s'il épousait Messaline, il en serait moins intéressant?
Vous savez que je ne suis pas un champion du mariage. Le seul mécompte
du mariage est qu'il fait celui qui le le consomme un altruiste; et les
altruistes sont sans couleur; ils manquent d'individualité. Cependant,
il est certains tempéraments que le mariage rend plus complexes. Ils
gardent leur égoïsme et y ajoutent encore. Ils sont forcés d'avoir plus
qu'une seule vie. Ils deviennent plus hautement organisés, et être plus
hautement organisé, je m'imagine, est l'objet de l'existence de l'homme.
En plus, aucune expérience n'est à mépriser, et quoi que l'on puisse
dire contre le mariage, ce n'est point une expérience dédaignable.
J'espère que Dorian Gray fera de cette jeune fille sa femme, l'adorera
passionnément pendant six mois, et se laissera ensuite séduire par
quelque autre. Cela nous va être une merveilleuse étude.

--Vous savez bien que vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites,
Harry; vous le savez mieux que moi. Si la vie de Dorian Gray était
gâtée, personne n'en serait plus désolé que vous. Vous êtes meilleur que
vous ne prétendez l'être.

Lord Henry se mit à rire.

--La raison pour laquelle nous pensons du bien des autres, est que nous
sommes effrayés pour nous-mêmes. La base de l'optimisme est la terreur,
tout simplement. Nous pensons être généreux parce que nous gratifions le
voisin de la possession de vertus qui nous sont un bénéfice. Nous
estimons notre banquier dans l'espérance qu'il saura faire fructifier
les fonds à lui confiés, et nous trouvons de sérieuses qualités au
voleur de grands chemins qui épargnera nos poches. Je pense tout ce que
je dis. J'ai le plus grand mépris pour l'optimisme. Aucune vie n'est
gâtée, si ce n'est celle dont la croissance est arrêtée. Si vous voulez
gâter un caractère, vous n'avez qu'à tenter de le réformer; quant au
mariage, ce serait idiot, car il y a d'autres et de plus intéressantes
liaisons entre les hommes et les femmes; elles ont le charme d'être
élégantes.... Mais voici Dorian lui-même. Il vous en dira plus que moi.

--Mon cher Harry, mon cher Basil, j'attends vos félicitations, dit
l'adolescent en se débarrassant de son mac-farlane doublé de soie, et
serrant les mains de ses amis. Je n'ai jamais été si heureux! Comme tout
ce qui est réellement délicieux, mon bonheur est soudain, et cependant
il m'apparaît comme la seule chose que j'aie cherchée dans ma vie.

Il était tout rose d'excitation et de plaisir et paraissait
extraordinairement beau.

--J'espère que vous serez toujours très heureux, Dorian, dit Hallward,
mais je vous en veux de m'avoir laissé ignorer vos fiançailles. Harry
les connaissait.

--Et je vous en veux d'arriver en retard, interrompit lord Henry en
mettant sa main sur l'épaule du jeune homme et souriant à ce qu'il
disait. Allons, asseyons-nous et voyons ce que vaut le nouveau chef;
vous nous raconterez comment cela est arrivé.

--Je n'ai vraiment rien à vous raconter, s'écria Dorian, comme ils
prenaient place autour de la table. Voici simplement ce qui arrive. En
vous quittant hier soir, Harry, je m'habillai et j'allai dîner à ce
petit restaurant italien de Rupert Street où vous m'avez conduit, puis
me dirigeai vers les huit heures au théâtre. Sibyl jouait Rosalinde.
Naturellement les décors étaient ignobles et Orlando absurde. Mais
Sibyl!... Ah! si vous l'aviez vue! Quand elle vint habillée dans ses
habits de garçon, elle était parfaitement adorable. Elle portait un
pourpoint de velours mousse avec des manches de nuance cannelle, des
hauts-de-chausses marron-clair aux lacets croisés, un joli petit chapeau
vert surmonté d'une plume de faucon tenue par un diamant et un capuchon
doublé de rouge foncé. Elle ne me sembla jamais plus exquise. Elle avait
toute la grâce de cette figurine de Tanagra que vous avez dans votre
atelier, Basil. Ses cheveux autour de sa face lui donnaient l'air d'une
pâle rose entourée de fouilles sombres. Quant à son jeu!... vous la
verrez ce soir!... Elle est née artiste. Je restais dans la loge
obscure, absolument sous le charme.... J'oubliais que j'étais à Londres,
au XIXe siècle. J'étais bien loin avec mon amour dans une forêt que
jamais homme ne vit. Le rideau tombé, j'allais dans les coulisses et lui
parlai. Comme nous étions assis l'un à côté de l'autre, un regard brilla
soudain dans ses yeux que je n'avais encore surpris. Je lui tendis mes
lèvres. Nous nous embrassâmes. Je ne puis vous rapporter ce qu'alors je
ressentis. Il me sembla que toute ma vie était centralisée dans un point
de joie couleur de rose. Elle fut prise d'un tremblement et vacillait
comme un blanc narcisse; elle tomba à mes genoux et me baisa les
mains.... Je sens que je ne devrais vous dire cela, mais je ne puis m'en
empêcher. Naturellement notre engagement est un secret; elle ne l'a même
pas dit à sa mère. Je ne sais pas ce que diront mes tuteurs; lord Radley
sera certainement furieux. Ça m'est égal! J'aurai ma majorité avant un
an et je ferai ce qu'il me plaira. J'ai eu raison, n'est-ce pas, Basil,
de prendre mon amour dans la poésie et de trouver ma femme dans les
drames de Shakespeare. Les lèvres auxquelles Shakespeare apprit à parler
ont soufflé leur secret à mon oreille. J'ai eu les bras de Rosalinde
autour de mon cou et Juliette m'a embrassé sur la bouche.

--Oui, Dorian, je crois que vous avez eu raison, dit Hallward lentement.

--L'avez-vous vue aujourd'hui? demanda lord Henry. Dorian Gray secoua la
tête.

--Je l'ai laissée dans la forêt d'Ardennes, je la retrouverai dans un
verger à Vérone.

Lord Henry sirotait son Champagne d'un air méditatif.

--A quel moment exact avez-vous prononcé le mot mariage, Dorian? Et que
vous répondit-elle?... Peut-être l'avez-vous oublié!...

--Mon cher Harry, je n'ai pas traité cela comme une affaire, et je ne
lui ai fait aucune proposition formelle. Je lui dis que je l'aimais, et
elle me répondit qu'elle était indigne d'être ma femme. Indigne!... Le
monde entier n'est rien, comparé a elle.

--Les femmes sont merveilleusement pratiques, murmura lord Henry,
beaucoup plus pratiques que nous. Nous oublions souvent de parler
mariage dans de semblables situations et elles nous en font toujours
souvenir.

Hallward lui mit la main sur le bras.

--Finissez, Harry.... Vous désobligez Dorian. Il n'est pas comme les
autres et ne ferait de peine à personne; sa nature est trop délicate
pour cela.

Lord Henry regarda par dessus la table.

--Je n'ennuie jamais Dorian, répondit-il. Je lui ai fait cette question
pour la meilleure raison possible, pour la seule raison même qui excuse
toute question, la curiosité. Ma théorie est que ce sont toujours les
femmes qui se proposent à nous et non nous, qui nous proposons aux
femmes...excepté dans la classe populaire, mais la classe populaire
n'est pas moderne.

Dorian Gray sourit et remua la tête.

--Vous êtes tout à fait incorrigible, Harry, mais je n'y fais pas
attention. Il est impossible de se fâcher avec vous.... Quand vous
verrez Sibyl Vane, vous comprendrez que l'homme qui lui ferait de la
peine serait une brute, une brute sans coeur. Je ne puis comprendre
comment quelqu'un peut humilier l'être qu'il aime. J'aime Sibyl Vane.
J'ai besoin de l'élever sur un piédestal d'or, et de voir le monde
estimer la femme qui est mienne. Qu'est-ce que c'est que le mariage? Un
voeu irrévocable. Vous vous moquez?... Ah! ne vous moquez pas! C'est un
voeu irrévocable que j'ai besoin de faire. Sa confiance me fera fidèle,
sa foi me fera bon. Quand je suis avec elle, je regrette tout ce que
vous m'avez appris. Je deviens différent de ce que vous m'avez connu.
Je suis transformé, et le simple attouchement des mains de Sibyl Vane me
fait vous oublier, vous et toutes vos fausses, fascinantes, empoisonnées
et cependant délicieuses théories.

--Et quelles sont-elles? demanda lord Henry en se servant de la salade.

--Eh! vos théories sur la vie, vos théories sur l'amour, celles sur le
plaisir. Toutes vos théories, en un mot, Harry....

--Le plaisir est la seule chose digne d'avoir une théorie, répondit-il
de sa lente voix mélodieuse. Je crois que je ne puis la revendiquer
comme mienne. Elle appartient à la Nature, et non pas à moi. Le plaisir
est le caractère distinctif de la Nature, son signe d'approbation....
Quand nous sommes heureux, nous sommes toujours bons, mais quand nous
sommes bons, nous ne sommes pas toujours heureux.

--Ali! qu'entendez-vous par être bon, s'écria Basil Hallward.

--Oui, reprit Dorian, s'appuyant au dossier de sa chaise, et regardant
lord Henry par dessus l'énorme gerbe d'iris aux pétales pourprés qui
reposait au milieu de la table, qu'entendez-vous par être bon, Harry?

--Etre bon, c'est être en harmonie avec soi-même, répliqua-t-il en
caressant de ses fins doigts pâles la tige frêle de son verre, comme
être mauvais c'est être en harmonie avec les autres. Sa propre
vie--voilà la seule chose importante. Pour les vies de nos semblables,
si on désire être un faquin ou un puritain, on peut étendre ses vues
morales sur elles, mais elles ne nous concernent pas. En vérité,
l'individualisme est réellement le plus haut but. La moralité moderne
consiste à se ranger sous le drapeau de son temps. Je considère que le
fait par un homme cultivé, de se ranger sous le drapeau de son temps,
est une action de la plus scandaleuse immoralité.

--Mais, parfois, Harry, on paie très cher le fait de vivre uniquement
pour soi, fit remarquer le peintre.

--Bah! Nous sommes imposés pour tout, aujourd'hui.... Je m'imagine que
le côté vraiment tragique de la vie des pauvres est qu'ils ne peuvent
offrir autre chose que le renoncement d'eux-mêmes. Les beaux péchés,
comme toutes les choses belles, sont le privilège des riches.

--On paie souvent d'autre manière qu'en argent....

--De quelle autre manière, Basil?

--Mais en remords, je crois, en souffrances, en...ayant la conscience
de sa propre infamie....

Lord Henry leva ses épaules....

--Mon cher ami, l'art du moyen âge est charmant, mais les médiévales
émotions sont périmées.... Elles peuvent servir à la fiction, j'en
conviens.... Les seules choses dont peut user la fiction sont, en fait,
les choses qui ne peuvent plus nous servir.... Croyez-moi, un homme
civilisé ne regrette jamais un plaisir, et jamais une brute ne saura ce
que peut être un plaisir.

--Je sais ce que c'est que le plaisir! cria Dorian Gray. C'est d'adorer
quelqu'un.

--Cela vaut certainement mieux que d'être adoré, répondit-il, jouant
avec les fruits. Être adoré est un ennui. Les femmes nous traitent
exactement comme l'Humanité traite ses dieux. Elles nous adorent, mais
sont toujours à nous demander quelque chose.

--Je répondrai que, quoi que ce soit qu'elles nous demandent, elles nous
l'ont d'abord donné, murmura l'adolescent, gravement; elles ont créé
l'amour en nous; elles ont droit de le redemander.

--Tout à fait vrai, Dorian, s'écria Hallward.

--Rien n'est jamais tout à fait vrai, riposta lord Henry.

--Si, interrompit Dorian; vous admettez, Harry, que les femmes donnent
aux hommes l'or même de leurs vies.

--Possible, ajouta-t-il, mais elles exigent invariablement en retour un
petit change. Là est l'ennui. Les femmes comme quelque spirituel
Français l'a dit, nous inspirent le désir de faire des chefs-d'oeuvres,
mais nous empêchent toujours d'en venir à bout.

--Quel terrible homme vous êtes, Harry! Je ne sais pourquoi je vous aime
autant.

--Vous m'aimerez toujours, Dorian, répliqua-t-il.... Un peu de café,
hein, amis!... Garçon, apportez du café, de la fine-champagne, et des
cigarettes.... Non, pas de cigarettes, j'en ai.... Basil, je ne vous
permets pas de fumer des cigares.... Vous vous contenterez de
cigarettes. La cigarette est le type parfait du parfait plaisir. C'est
exquis, et ça vous laisse insatisfait. Que désirez-vous de plus? Oui,
Dorian, vous m'aimerez toujours. Je vous représente tous les péchés que
vous n'avez eu le courage de commettre.

--Quelle sottise me dites-vous, Harry?» dit le jeune homme en allumant
sa cigarette au dragon d'argent vomissant du feu que le domestique avait
placé sur la table. «Allons au théâtre. Quand Sibyl apparaîtra, voua
concevrez un nouvel idéal de vie. Elle vous représentera ce que vous
n'avez jamais connu.»

--J'ai tout connu, dit lord Henry avec un regard fatigué, mais toute
nouvelle émotion me trouve prêt. Hélas! Je crains qu'il n'y en ait plus
pour moi. Cependant, votre merveilleuse jeune fille peut m'émouvoir.
J'adore le théâtre. C'est tellement plus réel que la vie.
Allons-nous-en.... Dorian, vous monterez avec moi.... Je suis désolé,
Basil, mais il n'y a seulement place que pour deux dans mon _brougham_.
Vous nous suivrez dans un _hansom_.

Ils se levèrent et endossèrent leurs pardessus, en buvant debout leurs
cafés. Le peintre demeurait silencieux et préoccupé; un lourd ennui
semblait peser sur lui. Il ne pouvait approuver ce mariage, et cependant
cela lui semblait préférable à d'autres choses qui auraient pu
arriver.... Quelques minutes après, ils étaient en bas. Il conduisit
lui-même, comme c'était convenu, guettant les lanternes brillantes du
petit _brougham_ qui marchait devant lui. Une étrange sensation de
désastre l'envahit. Il sentait que Dorian Gray ne serait jamais à lui
comme par le passé. La vie était survenue entre eux....

Ses yeux s'embrumèrent, et ils ne virent plus les rue populeuses
étincelantes de lumière.... Quand la voiture s'arrêta devant le théâtre,
il lui sembla qu'il était plus vieux d'années....



VII


Par hasard, il se trouva que la salle, ce soir-là était pleine de monde,
et le gras _manager_ juif, qui les reçut à la porte du théâtre rayonnait
d'une oreille à l'autre d'un onctueux et tremblotant sourire. Il les
escorta jusqu'à leur loge avec une sorte d'humilité pompeuse, en agitant
ses grasses mains chargées de bijoux et parlant de sa voix la plus
aiguë.

Dorian Gray se sentit pour lui une aversion plus prononcée que jamais;
il venait voir Miranda, pensait-il, et il rencontrait Caliban....

Il paraissait, d'un autre côté, plaire à lord Henry; ce dernier même se
décida à lui témoigner sa sympathie d'une façon formelle en lui serrant
la main et l'affirmant qu'il était heureux d'avoir rencontré un homme
qui avait découvert un réel talent et faisait banqueroute pour un poëte.

Hallward s'amusa à observer les personnes du parterre.... La chaleur
était suffocante et le lustre énorme avait l'air, tout flambant, d'un
monstrueux dahlia aux pétales de feu jaune. Les jeunes gens des galeries
avaient retiré leurs jaquettes et leurs gilets et se penchaient sur les
balustrades. Ils échangeaient des paroles d'un bout à l'autre du théâtre
et partageaient des oranges avec des filles habillées de couleurs
voyantes, assises à côté d'eux. Quelques femmes riaient au parterre.
Leurs voix étaient horriblement perçantes et discordantes. Un bruit de
bouchons sautant arrivait du bar.

--Quel endroit pour y rencontrer sa divinité, dit lord Henry.

--Oui, répondit Dorian Gray. C'est ici que je la rencontrai, et elle est
divine au-delà de tout ce qu'on peut concevoir. Vous oublierez toute
chose quand elle jouera. On ne fait plus attention à cette populace rude
et commune, aux figures grossières et aux gestes brutaux dès qu'elle
entre en scène; ces gens demeurent silencieux et la regardent; ils
pleurent, et rient comme elle le veut; elle joue sur eux comme sur un
violon; elle les spiritualise, en quelque sorte, et l'on sent qu'ils ont
la même chair et le même sang que soi-même.

--La même chair et le même sang que soi-même! Oh! je ne crois pas,
s'exclama lord Henry qui passait en revue les spectateurs de la galerie
avec sa lorgnette.

--Ne faites pas attention à lui, Dorian, dit le peintre. Je sais, moi,
ce que vous voulez dire et je crois en cette jeune fille. Quiconque vous
aimez doit le mériter et la personne qui a produit sur vous l'effet que
vous nous avez décrit doit être noble et intelligente. Spiritualiser ses
contemporains, c'est quelque chose d'appréciable.... Si cette jeune
fille peut donner une âme à ceux qui jusqu'alors ont vécu sans en avoir
une, si elle peut révéler le sens de la Beauté aux gens dont les vies
furent sordides et laides, si elle peut les dépouiller de leur égoïsme,
leur prêter des larmes de tristesse qui ne sont pas leurs, elle est
digne de toute votre admiration, digne de l'adoration du monde. Ce
mariage est normal; je ne le pensai pas d'abord, mais maintenant je
l'admets. Les dieux ont fait Sibyl Vane pour vous; sans elle vous auriez
été incomplet.

--Merci, Basil, répondit Dorian Gray en lui pressant la main. Je savais
que vous me comprendriez. Harry est tellement cynique qu'il me terrifie
parfois.... Ah! voici l'orchestre; il est épouvantable, mais ça ne dure
que cinq minutes. Alors le rideau se lèvera et vous verrez la jeune
fille à laquelle je vais donner ma vie, à laquelle j'ai donné tout ce
qu'il y a de bon en moi....

Un quart d'heure après, parmi une tempête extraordinaire
d'applaudissements, Sibyl Vane s'avança sur la scène.... Certes, elle
était adorable à voir--une des plus adorables créatures même, pensait
lord Henry, qu'il eut jamais vues. Il y avait quelque chose d'animal
dans sa grâce farouche et ses yeux frémissants. Un sourire abattu, comme
l'ombre d'une rose dans un miroir d'argent, vint à ses lèvres en
regardant la foule enthousiaste emplissant le théâtre. Elle recula de
quelques pas, et ses lèvres semblèrent trembler.

Basil Hallward se dressa et commença à l'applaudir. Sans mouvement,
comme dans un rêve, Dorian Gray la regardait; Lord Henry la lorgnant à
l'aide de sa jumelle murmurait: «Charmante! Charmante!»

La scène représentait la salle du palais de Capulet, et Roméo, dans ses
habits de pélerin, entrait avec Mercutio et ses autres amis. L'orchestre
attaqua quelques mesures de musique, et la danse commença....

Au milieu de la foule des figurants gauches aux costumes râpés, Sibyl
Vane se mouvait comme un être d'essence supérieure. Son corps
s'inclinait, pendant qu'elle dansait, comme dans l'eau s'incline un
roseau. Les courbes de sa poitrine semblaient les courbes d'un blanc
lys. Ses mains étaient faites d'un pur ivoire.

Cependant, elle était curieusement insouciante; elle ne montrait aucun
signe de joie quand ses yeux se posaient sur Roméo. Le peu de mots
qu'elle avait à dire:

          Good pilgrim, you do wrong your hand too much
          Which mannerly dévotion shows in this;
          For saints have hands that pilgrims' hands do touch
          And palm to palm is holy palmers' kiss....

          (Bon pèlerin, vous êtes trop sévère pour votre main
          Qui n'a fait preuve en ceci que d'une respectueuse dévotion.
          Les saintes mêmes ont des mains
            que peuvent toucher les mains des pèlerins
          Et cette étreinte est un pieux baiser....)

et le bref dialogue qui suit, furent dits d'une manière plutôt
artificielle.... Sa voix était exquise, mais au point de vue de
l'intonation, c'était absolument faux. La couleur n'y était pas. Toute
la vie du vers était enlevée; on n'y sentait pas la réalité de la
passion.

Dorian pâlit en l'observant, étonné, anxieux.... Aucun de ses amis
n'osait lui parler; elle leur semblait sans aucun talent; ils étaient
tout à fait désappointés.

Ils savaient que la scène du balcon du second acte était l'épreuve
décisive des actrices abordant le rôle de Juliette; ils l'attendaient
tous deux; si elle y échouait, elle n'était bonne à rien.

Elle fut vraiment charmante quand elle surgit dans le clair de lune;
c'était vrai; mais l'hésitation de son jeu était insupportable et il
devenait de plus en plus mauvais à mesure qu'elle avançait dans son
rôle. Ses gestes étaient absurdement artificiels. Elle emphatisait
au-delà des limites permises ce qu'elle avait à dire. Le beau passage.

          Thou knowest the mask of night is on my face,
          Else would a maiden blush bepaint my cheek
          For that which thou hast heard me speak to-night....

         (Tu sais que le masque de la nuit est sur mon visage,
          Sans cela tu verrais une virginale rougeur colorer ma joue
          Quand je songe aux paroles que tu m'as entendu dire cette nuit.)

fut déclamé avec la pitoyable précision d'une écolière instruite dans la
récitation par un professeur de deuxième ordre. Quand elle s'inclina sur
le balcon et qu'elle eut à dire les admirables vers:

                                Although I joy in thee,
           I have no joy of this contract to-night:
           It is too rash, too unadvised, too sudden;
           Too like the lightning, which doth cease to be
           Eve one can say: «It lightens!» Sweet, good-night!
           This bud of love by Summer's ripening breath
           May prove a beauteous flower when next we meet....

                  (Quoique tu fasses ma joie
           Je ne puis goûter cette nuit toutes
                   les joies de notre rapprochement
           Il est trop brusque, trop imprévu trop soudain,
           Trop semblable à l'éclair qui a cessé d'être
           Avant qu'on ait pu dire. «Il brille!» Doux, ami, bonne nuit.
           Ce bouton d'amour, mûri par l'haleine de l'été.
           Pourra devenir une belle fleur, à notre prochaine entrevue....)

Elle les dit comme s'ils ne comportaient pour elle aucune espèce de
signification; ce n'était pas nervosité, bien au contraire; elle
paraissait absolument consciente de ce qu'elle faisait. C'était
simplement du mauvais art; l'échec était parfait.

Même les auditeurs vulgaires et dépourvus de toute éducation, du
parterre et des galeries, perdaient tout intérêt à la pièce. Ils
commencèrent à s'agiter, à parler haut, à siffler.... Le _manager_
israëlite, debout au fond du parterre, frappait du pied et jurait de
rage. L'on eût dit que la seule personne calme était la jeune fille.

Un tonnerre de sifflets suivit la chute du rideau.... Lord Henry se leva
et mit son pardessus....

--Elle est très belle, Dorian, dit-il, mais elle ne sait pas jouer.
Allons-nous-en....

--Je veux voir entièrement la pièce, répondit le jeune homme d'une voix
rauque et amère. Je suis désespéré de vous avoir fait perdre votre
soirée, Harry. Je vous fais mes excuses à tous deux.

--Mon cher Dorian, miss Vane devait être indisposée. Nous viendrons la
voir quelque autre soir.

--Je désire qu'elle l'ait été, continua-t-il; mais elle me semble, à
moi, insensible et froide. Elle est entièrement changée. Hier, ce fut
une grande artiste; ce soir, c'est une actrice médiocre et commune.

--Ne parlez pas ainsi de ce que vous aimez, Dorian. L'amour est une plus
merveilleuse chose que l'art.

--Ce sont tous deux de simples formes d'imitation, remarqua lord
Henry.... Mais allons-nous-en!... Dorian, vous ne pouvez rester ici
davantage. Ce n'est pas bon pour l'esprit de voir jouer mal. D'ailleurs,
je suppose que vous ne désirez point que votre femme joue; par
conséquent, qu'est-ce que cela peut vous faire qu'elle joue Juliette
comme une poupée de bois.... Elle est vraiment adorable, et si elle
connaît aussi peu la vie que...l'art, elle fera le sujet d'une
expérience délicieuse. Il n'y a que deux sortes de gens vraiment
intéressants: ceux qui savent absolument tout et ceux qui ne savent
absolument rien.... Par le ciel! mon cher ami, n'ayez pas l'air si
tragique! Le secret de rester jeune est de ne jamais avoir une émotion
malséante. Venez au club avec Basil et moi, nous fumerons des cigarettes
en buvant à la beauté de Sibyl Vane; elle est certainement belle: que
désirez-vous de plus?

--Allez-vous-en, Harry! cria l'enfant. J'ai besoin d'être seul. Hasil,
vous aussi, allez-vous-en! Ah! ne voyez-vous que mon coeur éclate!

Des larmes brûlantes lui emplirent les yeux; ses lèvres tremblèrent et
se précipitant au fond de la loge, il s'appuya contre la cloison et
cacha sa face dans ses mains....

--Allons-nous-en, Basil, dit lord Henry d'une voix étrangement tendre.
Et les deux jeunes gens sortirent ensemble.

Quelques instants plus tard, la rampe s'illumina, et le rideau se leva
sur le troisième acte. Dorian Gray reprit son siège; il était pâle, mais
dédaigneux et indifférent. L'action sa traînait, interminable. La moitié
de l'auditoire était sortie, en faisant un bruit grossier de lourds
souliers, et en riant. Le fiasco était complet. Le dernier acte fut joué
devant les banquettes. Le rideau s'abaissa sur des murmures ou des
grognements.

Aussitôt que ce fut fini, Dorian Gray se précipita par les coulisses
vers le foyer.... Il y trouva la jeune fille seule; un regard de
triomphe éclairait sa face. Dans ses yeux brillait une flamme exquise;
une sorte de rayonnement semblait l'entourer. Ses lèvres demi ouvertes
souriaient à quelque mystérieux secret connu d'elle seule.

Quand il entra, elle le regarda, et sembla soudainement possédée d'une
joie infinie.

--Ai-je assez mal joué, ce soir, Dorian? cria-t-elle.

--Horriblement! répondit-il, la considérant avec stupéfaction....
Horriblement! Ce fut affreux! Vous étiez malade, n'est-ce pas? Vous ne
vous doutez point de ce que cela fut!... Vous n'avez pas idée de ce que
j'ai souffert!

La jeune fille sourit....

--Dorian, répondit-elle, appuyant sur son prénom d'une voix traînante et
musicale, comme s'il eût été plus doux que miel aux rouges pétales de sa
bouche, Dorian, vous auriez dû comprendre, mais vous comprenez
maintenant, n'est-ce pas?

--Comprendre quoi? demanda-t-il, rageur....

--Pourquoi je fus si mauvaise ce soir! Pourquoi je serai toujours
mauvaise!... Pourquoi je ne jouerai plus jamais bien!...

Il leva les épaules.

--Vous êtes malade, je crois; quand vous êtes malade, vous ne pouvez
jouer: vous paraissez absolument ridicule. Vous nous avez navrés, mes
amis et moi.

Elle ne semblait plus l'écouter; transfigurée de joie, elle paraissait
en proie à une extase de bonheur!...

--Dorian! Dorian, s'écria-t-elle, avant de vous connaître, je croyais
que la seule réalité de la vie était le théâtre: c'était seulement pour
le théâtre que je vivais; je pensais que tout cela était vrai; j'étais
une nuit Rosalinde, et l'autre, Portia: la joie de Béatrice était ma
joie, et les tristesses de Cordelia furent miennes!... Je croyais en
tout!... Les gens grossiers qui jouaient avec moi me semblaient pareils
à des dieux! J'errais parmi les décors comme dans un monde à moi: je ne
connaissais que des ombres, et je les croyais réelles! Vous vîntes, ô
mon bel amour! et vous délivrâtes mon âme emprisonnée.... Vous m'avez
appris ce qu'était réellement la réalité! Ce soir, pour la première fois
de ma vie, je perçus le vide, la honte, la vilenie de ce que j'avais
joué jusqu'alors. Ce soir, pour la première fois, j'eus la conscience
que Roméo était hideux, et vieux, et grimé, que faux était le clair de
lune du verger, que les décors étaient odieux, que les mots que je
devais dire étaient menteurs, qu'ils n'étaient pas _mes mots_, que ce
n'était pas ce que je _devais_ dire!... Vous m'avez élevée dans quelque
chose de plus haut, dans quelque chose dont tout l'art n'est qu'une
réflexion. Vous m'avez fait comprendre ce qu'était véritablement
l'amour! Mon amour! Mon amour! Prince Charmant! Prince de ma vie! Je
suis écoeurée des ombres! Vous m'êtes plus que tout ce que l'art pourra
jamais être! Que puis-je avoir de commun avec les fantoches d'un drame?
Quand j'arrivai ce soir, je ne pus comprendre comment cela m'avait
quittée. Je pensais que j'allais être merveilleuse et je m'aperçus que
je ne pouvais rien faire. Soudain, la lumière se fit en moi, et la
connaissance m'en fut exquise.... Je les entendis siffler, et je me mis
à sourire.... Pourraient-ils comprendre un amour tel que le nôtre?
Emmène-moi, Dorian, emmène-moi, quelque part où nous puissions être
seuls. Je hais la scène! Je puis mimer une passion que je ne ressens
pas, mais je ne puis mimer ce quelque chose qui me brûle comme le feu!
Oh! Dorian! Dorian, tu comprends maintenant ce que cela signifie. Même
si je parvenais à le faire, ce serait une profanation, car pour moi,
désormais, jouer, c'est d'être amoureuse! Voilà ce que tu m'as faite!...

Il tomba sur le sofa et détourna la tête.

--Vous avez tué mon amour! murmura-t-il.

Elle le regarda avec admiration et se mit à rire.... Il ne dit rien.
Elle vint près de lui et de ses petits doigts lui caressa les cheveux.
Elle s'agenouilla, lui baisant les mains.... Il les retira, pris d'un
frémissement.

Il se dressa soudain et marcha vers la porte.

--Oui, clama-t-il, vous avez tué mon amour! Vous avez dérouté mon
esprit! Maintenant vous ne pouvez même exciter ma curiosité! Vous n'avez
plus aucun effet sur moi! Je vous aimais parce que vous étiez admirable,
parce que vous étiez intelligente et géniale, parce que vous réalisiez
les rêves des grands poëtes et que vous donniez une forme, un corps, aux
ombres de l'Art! Vous avez jeté tout cela! vous êtes stupide et
bornée!... Mon Dieu! Combien je fus fou de vous aimer! Quel insensé je
fus!... Vous ne m'êtes plus rien! Je ne veux plus vous voir! Je ne veux
plus penser à vous! Je ne veux plus me rappeler votre nom! Vous ne
pouvez vous douter ce que vous étiez pour moi, autrefois....
Autrefois!... Ah! je ne veux plus penser à cela! Je désirerais ne vous
avoir jamais vue.... Vous avez brisé le roman de ma vie! Comme vous
connaissez peu l'amour, pour penser qu'il eût pu gâter votre art!...
Vous n'êtes rien sans votre art.... Je vous aurais faite splendide,
fameuse, magnifique! le monde vous aurait admirée et vous eussiez porté
mon nom!... Qu'êtes-vous maintenant?... Une jolie actrice de troisième
ordre!

La jeune fille pâlissait et tremblait. Elle joignit les mains, et d'une
voix qui s'arrêta dans la gorge:

--Vous n'êtes pas sérieux, Dorian, murmura-t-elle; vous jouez!...

--Je joue!... C'est bon pour vous, cela; vous y réussissez si bien,
répondit-il amèrement.

Elle se releva, et une expression pitoyable de douleur sur la figure,
elle traversa le foyer et vint vers lui. Elle mit la main sur son bras
et le regarda dans les yeux. Il l'éloigna....

--Ne me touchez pas, cria-t-il.

Elle poussa un gémissement triste, et s'écroulant à ses pieds, elle
resta sans mouvement, comme une fleur piétinée.

--Dorian, Dorian, ne m'abandonnez pas, souffla-t-elle. Je suis désolée
d'avoir si mal joué; je pensais à vous tout le temps; mais
j'essaierai...oui, j'essaierai.... Cela me vint si vite, cet amour
pour vous.... Je pense que je l'eusse toujours ignoré si vous ne
m'aviez pas embrassé.... Si nous ne nous étions pas embrassés....
Embrasse-moi encore, mon amour.... Ne t'en va pas! Je ne pourrais le
supporter! Oh! ne t'en va pas!... Mon frère.... Non, ça ne fait rien!
Il ne voulait pas dire cela.... il plaisantait!... Mais vous,
pouvez-vous m'oublier à cause de ce soir? Je veux tant travailler et
essayer de faire des progrès. Ne me sois pas cruel parce que je t'aime
mieux que tout au monde! Après tout, c'est la seule fois que je t'ai
déplu.... Tu as raison, Dorian.... J'aurais dû me montrer mieux qu'une
artiste.... C'était fou de ma part... et cependant, je n'ai pu faire
autrement.... Oh! ne me quitte pas! Ne m'abandonne pas!...

Une rafale de sanglots passionnés la courba.... Elle s'écrasa sur le
plancher comme une chose blessée. Dorian Gray la regardait à terre, ses
lèvres fines retroussées en un suprême dédain. Il y a toujours quelque
chose de ridicule dans les émotions des personnes que l'on a cessé
d'aimer; Sibyl Vane lui semblait absurdement mélodramatique. Ses larmes
et ses sanglots l'ennuyaient....

--Je m'en vais, dit-il, d'une calme voix claire. Je ne veux pas être
cruel davantage, mais je ne puis vous revoir. Vous m'avez dépouillé de
toutes mes illusions....

Elle pleurait silencieusement, et ne fit point de réponse; rampante,
elle se rapprocha; ses petites mains se tendirent comme celles d'un
aveugle et semblèrent le chercher.... Il tourna sur ses talons et quitta
le foyer. Quelques instants après, il était dehors....

Où il alla?... il ne s'en souvint. Il se rappela vaguement avoir
vagabondé par des rues mal éclairées, passé sous des voûtes sombres et
devant des maisons aux façades hostiles.... Des femmes, avec des voix
enrouées et des rires éraillés l'avaient appelé. Il avait rencontré de
chancelants ivrognes jurant, se grommelant à eux-mêmes des choses comme
des singes monstrueux. Des enfants grotesques se pressaient devant des
seuils; des cris, des jurons, partaient des cours obscures.

A l'aube, il se trouva devant Covent Garden.... Les ténèbres se
dissipaient, et coloré de feux affaiblis, le ciel prit des teintes
perlées.... De lourdes charrettes remplies de lys vacillants roulèrent
doucement sur les pavés des rues désertes.... L'air était plein du
parfum des fleurs, et leur beauté sembla apporter un réconfort à sa
peine. Il entra dans un marché et observa les hommes déchargeant les
voitures.... Un charretier en blouse blanche lui offrit des cerises; il
le remercia, s'étonnant qu'il ne voulut accepter aucun argent, et les
mangea distraitement. Elles avaient été cueillies dans la nuit; et la
fraîcheur de la lune les avaient pénétrées. Une bande de garçons portant
des corbeilles de tulipes rayées, de jaunes et rouges roses, défila
devant lui, à travers les monceaux de légumes d'un vert de jade. Sous
le portique aux piliers grisâtres, musait une troupe de filles têtes
nues attendant la fin des enchères.... D'autres, s'ébattaient aux
alentours des portes sans cesse ouvertes des bars de la Piazza. Les
énormes chevaux de camions glissaient ou frappaient du pied sur les
pavés raboteux, faisant sonner leurs cloches et leurs harnais....
Quelques conducteurs gisaient endormis sur des piles de sacs. Des
pigeons, aux cous irisés, aux pattes roses, voltigeaient, picorant des
graines....

Au bout de quelques instants, il héla un _hansom_ et se fit conduire
chez lui.... Un moment, il s'attarda sur le seuil, regardant devant lui
le square silencieux, les fenêtres fermées, les persiennes claires....
Le ciel s'opalisait maintenant, et les toits des maisons luisaient comme
de l'argent.... D'une cheminée en face, un fin filet de fumée s'élevait;
il ondula, comme un ruban violet à travers l'atmosphère couleur de
nacre....

Dans la grosse lanterne dorée vénitienne, dépouille de quelque gondole
dogale, qui pendait au plafond du grand hall d'entrée aux panneaux de
chêne, trois jets vacillants de lumière brillaient encore; ils
semblaient de minces pétales de flamme, bleus et blancs. Il les
éteignit, et après avoir jeté son chapeau et son manteau sur une table,
traversant la bibliothèque, il poussa la porte de sa chambre à coucher,
une grande pièce octogone située au rez-de-chaussée que, dans son goût
naissant de luxe, il avait fait décorer et garnir de curieuses
tapisseries Renaissance qu'il avait découvertes dans une mansarde
délabrée de Selby Royal où elles s'étaient conservées.

Comme il tournait la poignée de la porte, ses yeux tombèrent sur son
portrait peint par Basil Hallward; il tressaillit d'étonnement!... Il
entra dans sa chambre, vaguement surpris.... Après avoir défait le
premier bouton de sa redingote, il parut hésiter; finalement il revint
sur ses pas, s'arrêta devant le portrait et l'examina.... Dans le peu de
lumière traversant les rideaux de soie crême, la face lui parut un peu
changée.... L'expression semblait différente. On eût dit qu'il y avait
comme une touche de cruauté dans la bouche.... C'était vraiment
étrange!...

Il se tourna, et, marchant vers la fenêtre, tira les rideaux.... Une
brillante clarté emplit la chambre et balaya les ombres fantastiques des
coins obscurs où elles flottaient. L'étrange expression qu'il avait
surprise dans la face y demeurait, plus perceptible encore.... La
palpitante lumière montrait des lignes de cruauté autour de la bouche
comme si lui-même, après avoir fait quelque horrible chose, les
surprenait sur sa face dans un miroir.

Il recula, et prenant sur la table une glace ovale entourée de petits
amours d'ivoire, un des nombreux présents de lord Henry, se hâta de se
regarder dans ses profondeurs polies.... Nulle ligne comme celle-là ne
tourmentait l'écarlate de ses lèvres.... Qu'est-ce que cela voulait
dire?

Il frotta ses yeux, s'approcha plus encore du tableau et l'examina de
nouveau.... Personne n'y avait touché, certes, et cependant, il était
hors de doute que quelque chose y avait été changé.... Il ne rêvait pas!
La chose était horriblement apparente....

Il se jeta dans un fauteuil et rappela ses esprits.... Soudainement, lui
revint ce qu'il avait dit dans l'atelier de Basil le jour même où le
portrait avait été terminé. Oui, il s'en souvenait parfaitement. Il
avait énoncé le désir fou de rester jeune alors que vieillirait ce
tableau.... Ah! si sa beauté pouvait ne pas se ternir et qu'il fut
donné à ce portrait peint sur cette toile de porter le poids de ses
passions, de ses péchés!... Cette peinture ne pouvait-elle donc être
marquée des lignes de souffrance et de doute, alors que lui-même
garderait l'épanouissement délicat et la joliesse de son adolescence!

Son voeu, pardieu! ne pouvait être exaucé! De telles choses sont
impossibles! C'était même monstrueux de les évoquer.... Et, cependant,
le portrait était devant lui portant à la bouche une moue de cruauté!

Cruauté! Avait-il été cruel? C'était la faute de cette enfant, non la
sienne.... Il l'avait rêvée une grande artiste, lui avait donné son
amour parce qu'il l'avait crue géniale.... Elle l'avait désappointé.
Elle s'était montrée quelconque, indigne.... Tout de même, un sentiment
de regret infini l'envahit, en la revoyant dans son esprit, prostrée à
ses pieds, sanglotant comme un petit enfant!... Il se rappela avec
quelle insensibilité il l'avait regardée alors.... Pourquoi avait-il été
fait ainsi? Pourquoi une pareille âme lui avait-elle été donnée? Mais
n'avait-il pas souffert aussi? Pendant les trois heures qu'avait duré la
pièce, il avait vécu des siècles de douleur, des éternités sur des
éternités de torture!... Sa vie valait bien la sienne.... S'il l'avait
blessée, n'avait-elle pas, de son côté, enlaidi son existence?...
D'ailleurs, les femmes sont mieux organisées que les hommes pour
supporter les chagrins.... Elle vivent d'émotions; elles ne pensent qu'à
cela.... Quand elles prennent des amants, c'est simplement pour avoir
quelqu'un à qui elles puissent faire des scènes. Lord Henry le lui avait
dit et lord Henry connaissait les femmes. Pourquoi s'inquiéterait-il de
Sibyl Vane? Elle ne lui était rien.

Mais le portrait?... Que dire de cela? Il possédait le secret de sa
vie, en révélait l'histoire; il lui avait appris à aimer sa propre
beauté. Lui apprendrait-il à haïr son âme?... Devait-il le regarder
encore?

Non! c'était purement une illusion de ses sens troublés; l'horrible nuit
qu'il venait de passer avait suscité des fantômes!... Tout d'un coup,
cette même tache écarlate qui rend les hommes déments s'était étendue
dans son esprit.... Le portrait n'avait pas changé. C'était folie d'y
songer....

Cependant, il le regardait avec sa belle figure ravagée, son cruel
sourire.... Sa brillante chevelure rayonnait dans le soleil du matin.
Ses yeux d'azur rencontrèrent les siens. Un sentiment d'infinie pitié,
non pour lui-même, mais pour son image peinte, le saisit. Elle était
déjà changée, et elle s'altérerait encore. L'or se ternirait.... Les
rouges et blanches roses de son teint se flétriraient. Pour chaque péché
qu'il commettrait, une tache s'ajouterait aux autres taches, recouvrant
peu à peu sa beauté.... Mais il ne pécherait pas!...

Le portrait, changé ou non, lui serait le visible emblême de sa
conscience. Il résisterait aux tentations. Il ne verrait jamais plus
lord Henry--il n'écouterait plus, de toute façon, les subtiles théories
empoisonnées qui avaient, pour la première fois, dans le jardin de
Basil, insufflé en lui la passion d'impossibles choses.

Il retournerait à Sibyl Vane, lui présenterait ses repentirs,
l'épouserait, essaierait de l'aimer encore. Oui, c'était son devoir.
Elle avait souffert plus que lui. Pauvre enfant! Il avait été égoïste et
cruel envers elle. Elle reprendrait sur lui la fascination de jadis; ils
seraient heureux ensemble. La vie, à côté d'elle, serait belle et pure.

Il se leva du fauteuil, tira un haut et large paravent devant le
portrait, frissonnant encore pendant qu'il le regardait.... «Quelle
horreur!» pensait-il, en allant ouvrir la porte-fenêtre.... Quand il fut
sur le gazon, il poussa un profond soupir. L'air frais du matin parut
dissiper toutes ses noires pensées, il songeait seulement à Sibyl. Un
écho affaibli de son amour lui revint. Il répéta son nom, et le répéta
encore. Les oiseaux qui chantaient dans le jardin plein de rosée,
semblaient parler d'elle aux fleurs....



VIII


Midi avait sonné depuis longtemps, quand il s'éveilla. Son valet était
venu plusieurs fois sur la pointe du pied dans la chambre voir s'il
dormait encore, et s'était demandé ce qui pouvait bien retenir si tard
au lit son jeune maître. Finalement, Victor entendit retentir le timbre
et il arriva doucement, portant une tasse de thé et un paquet de lettres
sur un petit plateau de vieux Sèvres chinois; il tira les rideaux de
satin olive, aux dessins bleus, tendus devant les trois grandes
fenêtres....

--Monsieur a bien dormi ce matin, remarqua-t-il souriant.

--Quelle heure est-il, Victor, demanda Dorian Gray, paresseusement.

--Une heure un quart, Monsieur.

Si tard!... Il s'assit dans son lit, et après avoir bu un peu de thé, se
mit à regarder les lettres; l'une d'elles était de lord Henry, et avait
été apportée le matin même. Il hésita un moment et la mit de côté. Il
ouvrit les autres, nonchalamment. Elles contenaient la collection
ordinaire de cartes, d'invitations à dîner, de billets pour des
expositions privées, des programmes de concerts de charité, et tout ce
que peut recevoir un jeune homme à la mode chaque matin, durant la
saison. Il trouva une lourde facture, pour un nécessaire de toilette
Louis XV en argent ciselé, qu'il n'avait pas encore eu le courage
d'envoyer à ses tuteurs, gens de jadis qui ne comprenaient point que
nous vivons dans un temps ou les choses inutiles sont les seules choses
nécessaires; il parcourut encore quelques courtoises propositions de
prêteurs d'argent de Jermyn-Street, qui s'offraient à lui avancer
n'importe quelle somme aussitôt qu'il le jugerait bon et aux taux les
plus raisonnables.

Dix minutes après, il se leva, mit une robe de chambre en cachemire
brodée de soie et passa dans la salle de bains, pavée en onyx. L'eau
froide le ranima après ce long sommeil; il sembla avoir oublié tout ce
par quoi il venait de passer.... Une obscure sensation d'avoir pris part
à quelque étrange tragédie, lui traversa l'esprit une fois ou deux, mais
comme entourée de l'irréalité d'un rêve....

Aussitôt qu'il fut habillé, il entra dans la bibliothèque et s'assit
devant un léger déjeuner à la française, servi sur une petite table mise
près de la fenêtre ouverte.

Il faisait un temps délicieux; l'air chaud paraissait chargé
d'épices.... Une abeille entra et bourdonna autour du bol bleu-dragon,
rempli de roses d'un jaune de soufre qui était posé devant lui. Il se
sentit parfaitement heureux.

Ses regards tout à coup, tombèrent sur le paravent qu'il avait placé
devant le portrait et il tressaillit....

--Monsieur a froid, demanda le valet en servant une omelette. Je vais
fermer la fenêtre....

Dorian secoua la tête.

--Je n'ai pas froid, murmura-t-il.

Était-ce vrai? Le portrait avait-il réellement changé? Ou était-ce
simplement un effet de sa propre imagination qui lui avait montré une
expression de cruauté, là où avait été peinte une expression de joie.
Sûrement, une toile peinte ne pouvait ainsi s'altérer? Cette pensée
était absurde. Ça serait un jour une bonne histoire à raconter à Basil;
elle l'amuserait.

Cependant, le souvenir lui en était encore présent.... D'abord, dans la
pénombre, ensuite dans la pleine clarté, il l'avait vue, cette touche de
cruauté autour de ses lèvres tourmentées.... Il craignit presque que le
valet quittât la chambre, car il savait, il savait qu'il courrait encore
contempler le portrait, sitôt seul.... Il en était sûr.

Quand le domestique, après avoir servi le café et les cigarettes, se
dirigea vers la porte, il se sentit un violent désir de lui dire de
rester. Comme la porte se fermait derrière lui, il le rappela.... Le
domestique demeurait immobile, attendant les ordres.... Dorian le
regarda.

--Je n'y suis pour personne, Victor, dit-il avec un soupir.

L'homme s'inclina et disparut....

Alors, il se leva de table, alluma une cigarette, et s'étendit sur un
divan aux luxueux coussins placé en face du paravent; il observait
curieusement cet objet, ce paravent vétuste, fait de cuir de Cordoue
doré, frappé et ouvré sur un modèle fleuri, datant de Louis XIV,--se
demandant s'il lui était jamais arrivé encore de cacher le secret de la
vie d'un homme.

Enlèverait-il le portrait après tout? Pourquoi pas le laisser là? A quoi
bon savoir? Si c'était vrai, c'était terrible?... Sinon, cela ne valait
la peine que l'on s'en occupât....

Mais si, par un hasard malheureux, d'autres yeux que les siens
découvraient le portrait et en constataient l'horrible changement?...
Que ferait-il, si Basil Hallward venait et demandait à revoir son propre
tableau. Basil le ferait sûrement.

Il lui fallait examiner à nouveau la toile.... Tout, plutôt que cet
infernal état de doute!...

Il se leva et alla fermer les deux portes. Au moins, il serait seul à
contempler le masque de sa honte.... Alors il tira le paravent et face à
face se regarda.... Oui, c'était vrai! le portrait avait changé!...

Comme souvent il se le rappela plus tard, et toujours non sans
étonnement, il se trouva qu'il examinait le portrait avec un sentiment
indéfinissable d'intérêt scientifique. Qu'un pareil changement fut
arrivé, cela lui semblait impossible...et cependant cela était!... Y
avait-il quelques subtiles affinités entre les atomes chimiques mêlés en
formes et en couleurs sur la toile, et l'âme qu'elle renfermait? Se
pouvait-il qu'ils l'eussent réalisé, ce que cette âme avait pensé; que
ce qu'elle rêva, ils l'eussent fait vrai? N'y avait-il dans cela quelque
autre et...terrible raison? Il frissonna, effrayé.... Retournant vers
le divan, il s'y laissa tomber, regardant, hagard, le portrait en
frémissant d'horreur!...

Cette chose avait eu, toutefois, un effet sur lui.... Il devenait
conscient de son injustice et de sa cruauté envers Sibyl Vane.... Il
n'était pas trop tard pour réparer ses torts.

Elle pouvait encore devenir sa femme. Son égoïste amour irréel cèderait
à quelque plus haute influence, se transformerait en une plus noble
passion, et son portrait par Basil Hallward lui serait un guide à
travers la vie, lui serait ce qu'est la sainteté à certains, la
conscience à d'autres et la crainte de Dieu à tous.... Il y a des
opiums pour les remords, des narcotiques moraux pour l'esprit.

Oui, cela était un symbole visible, de la dégradation qu'amenait le
péché!... C'était un signe avertisseur des désastres prochains que les
hommes préparent à leurs âmes!

Trois heures sonnèrent, puis quatre. La demie tinta son double
carillon.... Dorian Gray ne bougeait pas....

Il essayait de réunir les fils vermeils de sa vie et de les tresser
ensemble; il tentait de trouver son chemin à travers le labyrinthe
d'ardente passion dans lequel il errait. Il ne savait quoi faire, quoi
penser?... Enfin, il se dirigea vers la table et rédigea une lettre
passionnée à la jeune fille qu'il avait aimée, implorant son pardon, et
s'accusant de démence.

Il couvrit des pages de mots de chagrin furieux, suivis de plus furieux
cris de douleur....

Il y a une sorte de volupté à se faire des reproches.... Quand nous nous
blâmons, nous pensons que personne autre n'a le droit de nous blâmer.
C'est la confession, non le prêtre, qui nous donne l'absolution. Quand
Dorian eût terminé sa lettre, il se sentit pardonné.

On frappa tout à coup à la porte et il entendit en dehors la voix de
lord Henry:

--Mon cher ami, il faut que je vous parle. Laissez-moi entrer. Je ne
puis supporter de vous voir ainsi barricadé....

Il ne répondit pas et resta sans faire aucun mouvement. On cogna à
nouveau, puis très fort....

Ne valait-il pas mieux laisser entrer lord Henry et lui expliquer le
nouveau genre de vie qu'il allait mener, se quereller avec lui si cela
devenait nécessaire, le quitter, si cet inévitable parti s'imposait.

Il se dressa, alla en hâte tirer le paravent sur le portrait, et ôta le
verrou de la porte.

--Je suis vraiment fâché de mon insistance, Dorian, dit lord Henry en
entrant. Mais vous ne devez pas trop songer à cela.

--A Sibyl Vane, voulez-vous dire, interrogea le jeune homme.

--Naturellement, répondit lord Henry s'asseyant dans un fauteuil, en
retirant lentement ses gants jaunes.... C'est terrible, à un certain
point de vue mais ce n'est pas votre faute. Dites-moi, est-ce que vous
êtes allé dans les coulisses après la pièce?

--Oui....

--J'en étais sûr. Vous lui fîtes une scène?

--Je fus brutal, Harry, parfaitement brutal. Mais c'est fini maintenant.
Je ne suis pas fâché que cela soit arrivé. Cela m'a appris à me mieux
connaître.

--Ah! Dorian, je suis content que vous preniez ça de cette façon.
J'avais peur de vous voir plongé dans le remords, et vous arrachant vos
beaux cheveux bouclés....

--Ah, non, j'en ai fini!... dit Dorian, secouant la tête en souriant....
Je suis à présent parfaitement heureux.... Je sais ce qu'est la
conscience, pour commencer; ce n'est pas ce que vous m'aviez dit; c'est
la plus divine chose qui soit en nous.... Ne vous en moquez plus, Harry,
au moins devant moi. J'ai besoin d'être bon.... Je ne puis me faire à
l'idée d'avoir une vilaine âme....

--Une charmante base artistique pour la morale, Dorian. Je vous en
félicite, mais par quoi allez-vous commencer.

--Mais, par épouser Sibyl Vane....

--Épouser Sibyl Vane! s'écria lord Henry, sursautant et le regardant
avec un étonnement perplexe. Mais, mon cher Dorian....

--Oui, Harry. Je sais ce que vous m'allez dire: un éreintement du
mariage; ne le développez pas. Ne me dites plus rien de nouveau
là-dessus. J'ai offert, il y a deux jours, à Sibyl Vane de l'épouser; je
ne veux point lui manquer de parole: elle sera ma femme....

--Votre femme, Dorian!... N'avez-vous donc pas reçu ma lettre?... Je
vous ai écrit ce matin et vous ai fait tenir la lettre par mon
domestique.

--Votre lettre?... Ah! oui, je me souviens! Je ne l'ai pas encore lue,
Harry. Je craignais d'y trouver quelque chose qui me ferait de la peine.
Vous m'empoisonnez la vie avec vos épigrammes.

--Vous ne connaissez donc rien?...

--Que voulez-vous dire?...

Lord Henry traversa la chambre, et s'asseyant à côté de Dorian Gray, lui
prit les deux mains dans les siennes, et les lui serrant étroitement:

--Dorian, lui dit-il, ma lettre--ne vous effrayez pas!--vous informait
de la mort de Sibyl Vane!...

Un cri de douleur jaillit des lèvres de l'adolescent; il bondit sur ses
pieds, s'arrachant de l'étreinte de lord Henry:

--Morte!... Sibyl morte!... Ce n'est pas vrai!... C'est un horrible
mensonge! Comment osez-vous dire cela?

--C'est parfaitement vrai, Dorian, dit gravement lord Henry. C'est dans
les journaux de ce matin. Je vous écrivais pour vous dire de ne recevoir
personne jusqu'à mon arrivée. Il y aura une enquête dans laquelle il ne
faut pas que vous soyez mêlé. Des choses comme celle-là, mettent un
homme a la mode à Paris, mais à Londres on a tant de préjugés.... Ici,
on ne débute jamais avec un scandale; on réserve cela pour donner un
intérêt à ses vieux jours. J'aime à croire qu'on ne connaît pas votre
nom au théâtre; s'il en est ainsi, tout va bien. Personne ne vous vit
aux alentours de sa loge? Ceci est de toute importance?

Dorian ne répondit point pendant quelques instants. Il était terrassé
d'épouvante.... Il balbutia enfin d'une voix étouffée:

--Harry, vous parlez d'enquête? Que voulez-vous dire? Sibyl
aurait-elle...? Oh! Harry, je ne veux pas y penser! Mais parlez vite!
Dites-moi tout!...

--Je n'ai aucun doute; ce n'est pas un accident, Dorian, quoique le
public puisse le croire. Il paraîtrait que lorsqu'elle allait quitter le
théâtre avec sa mère, vers minuit et demie environ, elle dit qu'elle
avait oublié quelque chose chez elle.... On l'attendit quelque temps,
mais elle ne redescendait point. On monta et on la trouva morte sur le
plancher de sa loge. Elle avait avalé quelque chose par erreur, quelque
chose de terrible dont on fait usage dans les théâtres. Je ne sais ce
que c'était, mais il devait y avoir de l'acide prussique ou du blanc de
céruse là-dedans. Je croirais volontiers à de l'acide prussique, car
elle semble être morte instantanément....

--Harry, Harry, c'est terrible! cria le jeune homme.

--Oui, c'est vraiment tragique, c'est sûr, mais il ne faut pas que vous
y soyez mêlé. J'ai vu dans le _Standard_ qu'elle avait dix-sept ans;
j'aurais cru qu'elle était plus jeune, elle avait l'air d'une enfant et
savait si peu jouer.... Dorian, ne vous frappez pas!... Venez dîner avec
moi, et après nous irons à l'Opéra. La Patti joue ce soir, et tout le
monde sera là. Vous viendrez dans la loge de ma soeur; il s'y trouvera
quelques jolies femmes....

--Ainsi, j'ai tué Sibyl Vane, murmurait Dorian, je l'ai tuée aussi
sûrement que si j'avais coupé sa petite gorge avec un couteau...et
cependant les roses pour cela n'en sont pas moins belles les oiseaux
n'en chanteront pas moins dans mon jardin.... Et ce soir, je vais aller
dîner avec vous: j'irai de là à l'Opéra, et, sans doute, j'irai souper
quelque part ensuite.... Combien la vie est puissamment dramatique!...
Si j'avais lu cela dans un livre, Harry, je pense que j'en aurais
pleuré.... Maintenant que cela arrive, et à moi, cela me semble beaucoup
trop stupéfiant pour en pleurer!... Tenez, voici la première lettre
d'amour passionnée que j'ai jamais écrite de ma vie; ne trouvez-vous pas
étrange que cette première lettre d'amour soit adressée à une fille
morte!... Peuvent-elles sentir, ces choses blanches et silencieuses que
nous appelons les morts? Sibyl! Peut-elle sentir, savoir, écouter? Oh!
Harry, comme je l'aimais! Il me semble qu'il y a des années!...

«Elle m'était tout.... Vint cet affreux soir--était-ce la nuit
dernière?--où elle joua si mal, et mon coeur se brisa! Elle m'expliqua
pourquoi? Ce fut horriblement touchant! Je ne fus pas ému: je la croyais
sotte!... Quelque chose arriva soudain qui m'épouvanta! Je ne puis vous
dire ce que ce fut, mais ce fut terrible.... Je voulus retourner à elle;
je sentis que je m'étais mal conduit...et maintenant elle est morte!
Mon Dieu! Mon Dieu! Harry, que dois-je faire? Vous savez dans quel
danger je suis, et rien n'est là pour m'en garder! Elle aurait fait cela
pour moi! Elle n'avait point le droit de se tuer.... Ce fut égoïste de
sa part.

--Mon cher Dorian, répondit lord Henry, prenant une cigarette et tirant
de sa poche une boîte d'allumettes dorée, la seule manière dont une
femme puisse réformer un homme est de l'importuner de telle sorte qu'il
perd tout intérêt possible à l'existence. Si vous aviez épousé cette
jeune fille, vous auriez été malheureux; vous l'auriez traitée
gentiment; on peut toujours être bon envers les personnes desquelles on
attend rien. Mais elle aurait bientôt découvert que vous lui étiez
absolument indifférent, et quand une femme a découvert cela de son mari,
ou elle se fagote terriblement, ou bien elle porte de pimpants chapeaux
que paie le mari...d'une autre femme. Je ne dis rien de l'adultère,
qui aurait pu être abject, qu'en somme je n'aurais pas permis, mais je
vous assure en tous les cas, que tout cela eut été un parfait
malentendu.

--C'est possible, murmura le jeune homme horriblement pâle, en marchant
de long en large dans la chambre; mais je pensais que cela était de mon
devoir; ce n'est point ma faute si ce drame terrible m'a empêché de
faire ce que je croyais juste. Je me souviens que vous m'avez dit une
fois, qu'il pesait une fatalité sur les bonnes résolutions, qu'on les
prenait toujours trop tard. La mienne en est un exemple....

--Les bonnes résolutions ne peuvent qu'inutilement intervenir contre les
lois scientifiques. Leur origine est de pure vanité et leur résultat est
_nil_. De temps à autre, elles nous donnent quelques luxueuses émotions
stériles qui possèdent, pour les faibles, un certain charme. Voilà ce
que l'on peut en déduire. On peut les comparer à des chèques qu'un homme
tirerait sur une banque où il n'aurait point de compte ouvert.

--Harry, s'écria Dorian Gray venant s'asseoir près de lui, pourquoi
est-ce que je ne puis sentir cette tragédie comme je voudrais le faire;
je ne suis pas sans coeur, n'est-ce pas?

--Vous avez fait trop de folies durant la dernière quinzaine pour qu'il
vous soit permis de vous croire ainsi, Dorian, répondit lord Henry avec
son doux et mélancolique sourire.

Le jeune homme fronça les sourcils.

--Je n'aime point cette explication, Harry, reprit-il, mais cela me fait
plaisir d'apprendre que vous ne me croyez pas sans coeur; je ne le suis
vraiment pas, je le sais.... Et cependant je me rends compte que je ne
suis affecté par cette chose comme je le devrais être; elle me semble
simplement être le merveilleux épilogue d'un merveilleux drame. Cela a
toute la beauté terrible d'une tragédie grecque, une tragédie dans
laquelle j'ai pris une grande part, mais dans laquelle je ne fus point
blessé.

--Oui, en vérité, c'est une question intéressante, dit lord Henry qui
trouvait un plaisir exquis à jouer sur l'égoïsme inconscient de
l'adolescent, une question extrêmement intéressante.... Je m'imagine que
la seule explication en est celle-ci. Il arrive souvent que les
véritables tragédies de la vie se passent d'une manière si peu
artistique qu'elles nous blessent par leur violence crue, leur
incohérence absolue, leur absurde besoin de signifier quelque chose,
leur entier manque de style. Elles nous affectent tout ainsi que la
vulgarité; elles nous donnent une impression de la pure force brutale et
nous nous révoltons contre cela. Parfois, cependant, une tragédie
possédant des éléments artistiques de beauté, traverse notre vie; si ces
éléments de beauté sont réels, elle en appelle a nos sens de l'effet
dramatique. Nous nous trouvons tout à coup, non plus les acteurs, mais
les spectateurs de la pièce, ou plutôt nous sommes les deux. Nous nous
surveillons nous mêmes et le simple intérêt du spectacle nous séduit.

«Qu'est-il réellement arrivé dans le cas qui nous occupe? Une femme
s'est tuée par amour pour vous. Je suis ravi que pareille chose ne me
soit jamais arrivée; cela m'aurait fait aimer l'amour pour le restant de
mes jours. Les femmes qui m'ont adoré--elles n'ont pas été nombreuses,
mais il y en a eu--ont voulu continuer, alors que depuis longtemps
j'avais cessé d'y prêter attention, ou elles de faire attention à moi.
Elles sont devenues grasses et assommantes et quand je les rencontre,
elles entament le chapitre des réminiscences.... Oh! la terrible mémoire
des femmes! Quelle chose effrayante! Quelle parfaite stagnation
intellectuelle cela révèle! On peut garder dans sa mémoire la couleur de
la vie, mais on ne peut se souvenir des détails, toujours vulgaires....

--Je sèmerai des pavots dans mon jardin, soupira Dorian.

--Je n'en vois pas la nécessité, répliqua son compagnon. La vie a
toujours des pavots dans les mains. Certes, de temps à autre, les choses
durent. Une fois, je ne portais que des violettes toute une saison,
comme manière artistique de porter le deuil d'une passion qui ne voulait
mourir. Enfin, elle mourut, je ne sais ce qui la tua. Je pense que ce
fut la proposition de sacrifier le monde entier pour moi; c'est toujours
un moment ennuyeux: cela vous remplit de la terreur de l'éternité. Eh
bien! le croyez-vous, il y a une semaine, je me trouvai chez lady
Hampshire, assis au dîner près de la dame en question et elle insista
pour recommencer de nouveau, en déblayant le passé et ratissant le
futur. J'avais enterré mon roman dans un lit d'asphodèles; elle
prétendait l'exhumer et m'assurait que je n'avais pas gâté sa vie. Je
suis autorisé à croire qu'elle mangea énormément; aussi ne ressentis-je
aucune anxiété.... Mais quel manque de goût elle montra!

«Le seul charme du passé est que c'est le passé, et les femmes ne savent
jamais quand la toile est tombée; elles réclament toujours un sixième
acte, et proposent de continuer le spectacle quand l'intérêt s'en est
allé.... Si on leur permettait d'en faire à leur gré, toute comédie
aurait une fin tragique, et toute tragédie finirait en farce. Elles sont
délicieusement artificielles, mais elles n'ont aucun sens de l'art.

«Vous êtes plus heureux que moi. Je vous assure Dorian, qu'aucune des
femmes que j'ai connues n'aurait fait pour moi ce que Sibyl Vane a fait
pour vous. Les femmes ordinaires se consolent toujours, quelques-unes en
portant des couleurs sentimentales. Ne placez jamais votre confiance en
une femme qui porte du mauve, quelque soit son âge, ou dans une femme de
trente-cinq ans affectionnant les rubans roses; cela veut toujours dire
qu'elles ont eu des histoires. D'autres trouvent une grande consolation
à la découverte inopinée des bonnes qualités de leurs maris. Elles font
parade de leur félicité conjugale, comme si c'était le plus fascinant
des péchés. La religion en console d'autres encore. Ses mystères ont
tout le charme d'un flirt, me dit un jour une femme, et je puis le
comprendre. En plus, rien ne vous fait si vain que de vous dire que vous
êtes un pécheur. La conscience fait de nous des égoïstes.... Oui, il n'y
a réellement pas de fin aux consolations que les femmes trouvent dans la
vie moderne, et je n'ai point encore mentionné la plus importante.

--Quelle est-elle, Harry? demanda indifféremment le jeune homme.

--La consolation évidente: prendre un nouvel adorateur quand on en perd
un. Dans la bonne société, cela vous rajeunit toujours une femme....
Mais réellement, Dorian, combien Sibyl Vane devait être dissemblable des
femmes que nous rencontrons. Il y a quelque chose d'absolument beau dans
sa mort.

«Je suis heureux de vivre dans un siècle où de pareils miracles se
produisent. Ils nous font croire à la réalité des choses avec lesquelles
nous jouons, comme le roman, la passion, l'amour....»

--Je fus bien cruel envers elle, vous l'oubliez....

--Je suis certain que les femmes apprécient la cruauté, la vraie
cruauté, plus que n'importe quoi. Elles ont d'admirables instincts
primitifs. Nous les avons émancipées, mais elles n'en sont pas moins
restées des esclaves cherchant leurs maîtres; elles aiment être
dominées. Je suis sûr que vous fûtes splendide! Je ne vous ai jamais vu
dans une véritable colère, mais je m'imagine combien vous devez être
charmant. Et d'ailleurs, vous m'avez dit quelque chose avant-hier, qui
me parut alors quelque peu fantaisiste, mais que je sens maintenant
parfaitement vrai, et qui me donne la clef de tout....

--Qu'était-ce, Harry?

--Vous m'avez dit que Sibyl Vane vous représentait toutes les héroïnes
de roman, qu'elle était un soir Desdemone, et un autre, Ophélie, qu'elle
mourait comme Juliette, et ressuscitait comme Imogéne!

--Elle ne ressuscitera plus jamais, maintenant, dit le jeune homme, la
face dans ses mains.

--Non, elle ne ressuscitera plus; elle a joué son dernier rôle.... Mais
il vous faut penser à cette mort solitaire dans cette loge clinquante
comme si c'était un étrange fragment lugubre de quelque tragédie
jacobine, comme à une scène surprenante de Webster, de Ford ou de Cyril
Tourneur. Cette jeune fille n'a jamais vécu, à la réalité, et elle n'est
jamais morte.... Elle vous fut toujours comme un songe..., comme ce
fantôme qui apparaît dans les drames de Shakespeare, les rendant plus
adorables par sa présence, comme un roseau à travers lequel passe la
musique de Shakespeare, enrichie de joie et de sonorité.

«Elle gâta sa vie au moment où elle y entra, et la vie la gâta; elle en
mourut.... Pleurez pour Ophélie, si vous voulez; couvrez-vous le front
de cendres parce que Cordélie a été étranglée; invectivez le ciel parce
que la fille de Brabantio est trépassée, mais ne gaspillez pas vos
larmes sur le cadavre de Sibyl Vane; celle-ci était moins réelle que
celles-là....»

Un silence suivit. Le crépuscule assombrissait la chambre; sans bruit, à
pas de velours, les ombres se glissaient dans le jardin. Les couleurs
des objets s'évanouissaient paresseusement.

Après quelques minutes, Dorian Gray releva la tête....

--Vous m'avez expliqué à moi-même, Harry, murmura-t-il avec un soupir de
soulagement. Je sentais tout ce que vous m'avez dit, mais en quelque
sorte, j'en étais effrayé et je n'osais me l'exprimer à moi-même. Comme
vous me connaissez bien!... Mais nous ne parlerons plus de ce qui est
arrivé; ce fut une merveilleuse expérience, c'est tout. Je ne crois pas
que la vie me réserve encore quelque chose d'aussi merveilleux.

--La vie a tout en réserve pour vous, Dorian. Il n'est rien, avec votre
extraordinaire beauté, que vous ne soyez capable de faire.

--Mais songez, Harry, que je deviendrai grotesque, vieux, ridé!...
Alors?...

--Alors, reprit lord Henry en se levant, alors, mon cher Dorian, vous
aurez à combattre pour vos victoires; actuellement, elles vous sont
apportées. Il faut que vous gardiez votre beauté. Nous vivons dans un
siècle qui lit trop pour être sage et qui pense trop pour être beau.
Nous ne pouvons nous passer de vous.... Maintenant, ce que vous avez de
mieux à faire, c'est d'aller vous habiller et de descendre au club. Nous
sommes plutôt en retard comme vous le voyez.

--Je pense que je vous rejoindrai à l'Opéra, Harry. Je suis trop fatigué
pour manger quoi que ce soit. Quel est le numéro de la loge de votre
soeur?

--Vingt-sept, je crois. C'est au premier rang; vous verrez son nom sur
la porte? Je suis désolé que vous ne veniez dîner.

--Ça ne m'est point possible, dit Dorian nonchalamment.... Je vous suis
bien obligé pour tout ce que vous m'avez dit; vous êtes certainement mon
meilleur ami; personne ne m'a compris comme vous.

--Nous sommes seulement au commencement de notre amitié, Dorian,
répondit lord Henry, en lui serrant la main. Adieu. Je vous verrai avant
neuf heures et demie, j'espère. Souvenez-vous que la Patti chante....

Comme il fermait la porte derrière lui, Dorian Gray sonna, et au bout
d'un instant, Victor apparut avec les lampes et tira les jalousies.
Dorian s'impatientait, voulant déjà être parti, et il lui semblait que
Victor n'en finissait pas....

Aussitôt qu'il fut sorti, il se précipita vers le paravent et découvrit
la peinture.

Non! Rien n'était changé de nouveau dans le portrait; il avait su la
mort de Sibyl Vane avant lui; il savait les événements de la vie alors
qu'ils arrivaient. La cruauté méchante qui gâtait les fines lignes de la
bouche, avait apparu, sans doute, au moment même où la jeune fille avait
bu le poison.... Ou bien était-il indifférent aux événements?
Connaissait-il simplement ce qui se passait dans l'âme. Il s'étonnait,
espérant que quelque jour, il verrait le changement se produire devant
ses yeux et cette pensée le fit frémir.

Pauvre Sibyl! Quel roman cela avait été! Elle avait souvent mimé la mort
au théâtre. La mort l'avait touchée et prise avec elle. Comment
avait-elle joué cette ultime scène terrifiante? L'avait-elle maudit en
mourant? Non! elle était morte par amour pour lui, et l'amour,
désormais, lui serait un sacrement. Elle avait tout racheté par le
sacrifice qu'elle avait fait de sa vie. Il ne voulait plus songer à ce
qu'elle lui avait fait éprouver pendant cette terrible soirée, au
théâtre.... Quand il penserait à elle, ce serait comme à une
prestigieuse figure tragique envoyée sur la scène du monde pour y
montrer la réalité suprême de l'Amour. Une prestigieuse figure tragique!
Des larmes lui montèrent aux yeux, en se souvenant de son air enfantin,
de ses manières douces et capricieuses, de sa farouche et tremblante
grâce. Il les refoula en hâte, et regarda de nouveau le portrait.

Il sentit que le temps était venu, cette fois, de faire son choix. Son
choix n'avait-il été déjà fait? Oui, la vie avait décidé pour lui...la
vie, et aussi l'âpre curiosité qu'il en avait.... L'éternelle jeunesse,
l'infinie passion, les plaisirs subtils et secrets, les joies ardentes
et les péchés plus ardents encore--toutes ces choses il devait les
connaître. Le portrait assumerait le poids de sa honte, voilà tout!...

Une sensation de douleur le poignit on pensant à la désagrégation que
subirait sa belle face peinte sur la toile. Une fois, moquerie gamine de
Narcisse, il avait baisé, ou feint de baiser ces lèvres peintes, qui,
maintenant, lui souriaient si cruellement. Des jours et des jours, il
s'était assis devant son portrait, s'émerveillant de sa beauté, presque
énamouré d'elle comme il lui sembla maintes fois.... Devait-elle
s'altérer, à présent, à chaque péché auquel il céderait? Cela
deviendrait-il un monstrueux et dégoûtant objet à cacher dans quelque
chambre cadenassée, loin de la lumière du soleil qui avait si souvent
léché l'or éclatant de sa chevelure ondée? Quelle dérision sans mesure!

Un instant, il songea à prier pour que cessât l'horrible sympathie
existant entre lui et le portrait. Une prière l'avait faite; peut-être
une prière la pouvait-elle détruire?...

Cependant, qui, connaissant la vie, hésiterait pour garder la chance de
rester toujours jeune, quelque fantastique que cette chance pût
paraître, à tenter les conséquences que ce choix pouvait entraîner?...
D'ailleurs cela dépendait-il de sa volonté?...

Etait-ce vraiment la prière qui avait produit cette substitution?
Quelque raison scientifique ne pouvait-elle l'expliquer? Si la pensée
pouvait exercer une influence sur un organisme vivant, cette influence
ne pouvait-elle s'exercer sur les choses mortes ou inorganiques? Ne
pouvaient-elles, les choses extérieures à nous-mêmes, sans pensée ou
désir conscients, vibrer à l'unisson de nos humeurs ou de nos passions,
l'atome appelant l'atome dans un amour secret ou une étrange affinité.
Mais la raison était sans importance. Il ne tenterait plus par la
prière un si terrible pouvoir. Si la peinture devait s'altérer, rien ne
pouvait l'empêcher. C'était clair. Pourquoi approfondir cela? Car il y
aurait un véritable plaisir à guetter ce changement? Il pourrait suivre
son esprit dans ses pensées secrètes; ce portrait lui serait le plus
magique des miroirs. Comme il lui avait révélé son propre corps, il lui
révélerait sa propre âme. Et quand l'hiver de la vie viendrait, sur le
portrait, lui, resterait sur la lisière frissonnante du printemps et de
l'été. Quand le sang lui viendrait à la face, laissant derrière un
masque pallide de craie aux yeux plombés, il garderait la splendeur de
l'adolescence. Aucune floraison de sa jeunesse ne se flétrirait; le
pouls de sa vie ne s'affaiblirait point. Comme les dieux de la Grèce, il
serait fort, et léger et joyeux. Que pouvait lui faire ce qui arriverait
à l'image peinte sur la toile? Il serait sauf: tout était là!...

Souriant, il replaça le paravent dans la position qu'il occupait devant
le portrait, et passa dans la chambre où l'attendait son valet. Une
heure plus tard, il était à l'Opéra, et lord Henry s'appuyait sur le dos
de son fauteuil.



IX


Le lendemain matin, tandis qu'il déjeunait, Basil Hallward entra.

--Je suis bien heureux de vous trouver, Dorian, dit-il gravement. Je
suis venu hier soir et on m'a dit que vous étiez à l'Opéra. Je savais
que c'était impossible. Mais j'aurais voulu que vous m'eussiez laissé un
mot, me disant où vous étiez allé. J'ai passé une bien triste soirée,
craignant qu'une première tragédie soit suivie d'une autre. Vous auriez
dû me télégraphier dès que vous en avez entendu parler. Je l'ai lu par
hasard dans la dernière édition du _Globe_ au club. Je vins aussitôt ici
et je fus vraiment désolé de ne pas vous trouver. Je ne saurais vous
dire combien j'ai eu le coeur brisé par tout cela. Je sais ce que vous
devez souffrir. Mais où étiez-vous? Êtes-vous allé voir la mère de la
pauvre fille? Un instant. J'avais songé à vous y chercher. On avait mis
l'adresse dans le journal. Quelque part dans Euston Road, n'est-ce pas?
Mais j'eus peur d'importuner une douleur que je ne pouvais consoler.
Pauvre femme! Dans quel état elle devait être! Son unique enfant!... Que
disait-elle?

--Mon cher Basil, que sais-je? murmura Dorian Gray en buvant à petits
coups d'un vin jaune pâle dans un verre de Venise, délicatement
contourné et doré, en paraissant profondément ennuyé. J'étais à l'Opéra,
vous auriez dû y venir. J'ai rencontré pour la première lois lady
Gwendoline, la soeur d'Harry. Nous étions dans sa loge. Elle est tout à
fait charmante et la Patti a chanté divinement. Ne parlez pas de choses
horribles. Si l'on ne parlait jamais d'une chose, ce serait comme si
elle n'était jamais arrivée. C'est seulement l'expression, comme dit
Harry, qui donne une réalité aux choses. Je dois dire que ce n'était pas
l'unique enfant de la pauvre femme. Il y a un fils, un charmant garçon
je crois. Mais il n'est pas au théâtre. C'est un marin, ou quelque chose
comme cela. Et maintenant parlez-moi de vous et de ce que vous êtes en
train de peindre?

--Vous avez été à l'Opéra? dit lentement Hallward avec une vibration de
tristesse dans la voix. Vous avez été à l'Opéra pendant que Sibyl Vane
reposait dans la mort en un sordide logis? Vous pouvez me parler
d'autres femmes charmantes et de la Patti qui chantait divinement, avant
que la jeune fille que vous aimiez ait même la quiétude d'un tombeau
pour y dormir?... Vous ne songez donc pas aux horreurs réservées a ce
petit corps lilial!

--Arrêtez-vous, Basil, je ne veux pas les entendre! s'écria Dorian en se
levant. Ne me parlez pas de ces choses. Ce qui est fait est fait. Le
passé est le passé.

--Vous appelez hier le passé?

--Ce qui se passe dans l'instant actuel va lui appartenir. Il n'y a que
les gens superficiels qui veulent des années pour s'affranchir d'une
émotion. Un homme maître de lui-même, peut mettre fin à un chagrin aussi
facilement qu'il peut inventer un plaisir. Je ne veux pas être à la
merci de mes émotions. Je veux en user, les rendre agréable et les
dominer.

--Dorian, ceci est horrible!... Quelque chose vous a changé
complètement. Vous avez toujours les apparences de ce merveilleux jeune
homme qui venait chaque jour à mon atelier poser pour son portrait. Mais
alors vous étiez simple, naturel et tendre. Vous étiez la moins souillée
des créatures. Maintenant je ne sais ce qui a passé sur vous. Vous
parlez comme si vous n'aviez ni coeur ni pitié. C'est l'influence
d'Harry qui a fait cela, je le vois bien....

Le jeune homme rougit et allant à la fenêtre, resta quelques instants à
considérer la pelouse fleurie et ensoleillée.

--Je dois beaucoup à Harry, Basil, dit-il enfin, plus que je ne vous
dois. Vous ne m'avez appris qu'à être vain.

--Parfait?... aussi en suis-je puni, Dorian, ou le serai-je quelque
jour.

--Je ne sais ce que vous voulez dire, Basil, s'écria-t-il en se
retournant. Je ne sais ce que vous voulez! Que voulez-vous?

--Je voudrais retrouver le Dorian Gray que j'ai peint, dit l'artiste,
tristement.

--Basil, fit l'adolescent, allant à lui et lui mettant la main sur
l'épaule, vous êtes venu trop tard. Hier lorsque j'appris que Sibyl Vane
s'était suicidée....

--Suicidée, mon Dieu! est-ce bien certain? s'écria Hallward le regardant
avec une expression d'horreur....

--Mon cher Basil! Vous ne pensiez sûrement pas que ce fut un vulgaire
accident. Certainement, elle s'est suicidée.

L'autre enfonça sa tête dans ses mains.

--C'est effrayant, murmura-t-il, tandis qu'un frisson le parcourait.

--Non, dit Dorian Gray, cela n'a rien d'effrayant. C'est une des plus
grandes tragédies romantiques de notre temps. A l'ordinaire, les acteurs
ont l'existence la plus banale. Ils sont bons maris, femmes fidèles,
quelque chose d'ennuyeux; vous comprenez, une vertu moyenne et tout ce
qui s'en suit. Comme Sibyl était différente! Elle a vécu sa plus belle
tragédie. Elle fut constamment une héroïne. La dernière nuit qu'elle
joua, la nuit où vous la vîtes, elle joua mal parce qu'elle avait
compris la réalité de l'amour. Quand elle connut ses déceptions, elle
mourut comme Juliette eût pu mourir. Elle appartint encore en cela au
domaine d'art. Elle a quelque chose d'une martyre. Sa mort a toute
l'inutilité pathétique du martyre, toute une beauté de désolation. Mais
comme je vous le disais, ne croyez pas que je n'aie pas souffert. Si
vous étiez venu hier, à un certain moment--vers cinq heures et demie
peut-être ou six heures moins le quart--, vous m'auriez trouvé en
larmes.... Même Harry qui était ici et qui, au fait, m'apporta la
nouvelle, se demandait où j'allais en venir. Je souffris intensément.
Puis cela passa. Je ne puis répéter une émotion. Personne d'ailleurs ne
le peut, excepté les sentimentaux. Et vous êtes cruellement injuste,
Basil: vous venez ici pour me consoler, ce qui est charmant de votre
part; vous me trouvez tout consolé et vous êtes furieux!... Tout comme
une personne sympathique! Vous me rappelez une histoire qu'Harry m'a
racontée à propos d'un certain philanthrope qui dépensa vingt ans de sa
vie à essayer de redresser quelque tort, ou de modifier une loi injuste,
je ne sais plus exactement. Enfin il y réussit, et rien ne put surpasser
son désespoir. Il n'avait absolument plus rien à faire, sinon à mourir
d'ennui et il devint un misanthrope résolu. Maintenant, mon cher Basil,
si vraiment vous voulez me consoler, apprenez-moi à oublier ce qui est
arrivé ou à le considérer à un point de vue assez artistique. N'est-ce
pas Gautier qui écrivait sur la «Consolation des arts»? Je me rappelle
avoir trouvé un jour dans votre atelier un petit volume relié en vélin,
où je cueillis ce mot délicieux. Encore ne suis-je pas comme ce jeune
homme dont vous me parliez lorsque nous fûmes ensemble à Marlow, ce
jeune homme qui disait que le satin jaune pouvait nous consoler de
toutes les misères de l'existence. J'aime les belles choses que l'on
peut toucher et tenir: les vieux brocarts, les bronzes verts, les
laques, les ivoires, exquisément travaillés, ornés, parés; il y a
beaucoup à tirer de ces choses. Mais le tempérament artistique qu'elles
créent ou du moins révèlent est plus encore pour moi. Devenir le
spectateur de sa propre vie, comme dit Harry, c'est échapper aux
souffrances terrestres. Je sais bien que je vous étonne en vous parlant
ainsi. Vous n'avez pas compris comment je me suis développé. J'étais un
écolier lorsque vous me connûtes. Je suis un homme maintenant, j'ai de
nouvelles passions, de nouvelles pensées, des idées nouvelles. Je suis
différent, mais vous ne devez pas m'en aimer moins. Je suis changé, mais
vous serez toujours mon ami. Certes, j'aime beaucoup Harry; je sais bien
que vous êtes meilleur que lui.... Vous n'êtes pas plus fort, vous avez
trop peur de la vie, mais vous êtes meilleur. Comme nous étions heureux
ensemble! Ne m'abandonnez pas, Basil, et ne me querellez pas, je suis ce
que je suis. Il n'y a rien de plus à dire!

Le peintre semblait singulièrement ému. Le jeune homme lui était très
cher, et sa personnalité avait marqué le tournant de son art. Il ne put
supporter l'idée de lui faire plus longtemps des reproches. Après tout,
son indifférence pouvait n'être qu'une humeur passagère; il y avait en
lui tant de bonté et tant de noblesse.

--Bien, Dorian, dit-il enfin, avec un sourire attristé; je ne vous
parlerai plus de cette horrible affaire désormais. J'espère seulement
que votre nom n'y sera pas mêlé. L'enquête doit avoir lieu cette
après-midi. Vous a-t-on convoqué?

Dorian secoua la tête et une expression d'ennui passa sur ses traits à
ce mot d'«enquête.» Il y avait dans ce mot quelque chose de si brutal et
de si vulgaire!

--Ils ne connaissent pas son nom, répondit-il.

--Mais elle, le connaissait certainement?

--Mon prénom seulement et je suis certain qu'elle ne l'a jamais dit à
personne. Elle m'a dit une fois qu'ils étaient tous très curieux de
savoir qui j'étais et qu'elle leur répondait invariablement que je
m'appelais le «Prince Charmant.» C'était gentil de sa part. Il faudra
que vous me fassiez un croquis de Sibyl, Basil. Je voudrais avoir d'elle
quelque chose de plus que le souvenir de quelques baisers et de quelques
lambeaux de phrases pathétiques.

--J'essaierai de faire quelque chose, Dorian, si cela vous fait plaisir.
Mais il faudra que vous veniez encore me poser. Je ne puis me passer de
vous.

--Je ne peux plus poser pour vous, Basil. C'est tout à fait impossible!
s'écria-t-il en se reculant.

Le peintre le regarda en face....

--Mon cher enfant, quelle bêtise! Voudriez-vous dire que ce que j'ai
fait de vous ne vous plaît pas? Où est-ce, à propos?... Pourquoi
avez-vous poussé le paravent devant votre portrait? Laissez-moi le
regarder. C'est la meilleure chose que j'aie jamais faite. Otez ce
paravent, Dorian. C'est vraiment désobligeant de la part de votre
domestique de cacher ainsi mon oeuvre. Il me semblait que quelque chose
était changé ici quand je suis entré.

--Mon domestique n'y est pour rien, Basil. Vous n'imaginez pas que je
lui laisse arranger mon appartement. Il dispose mes fleurs, quelquefois,
et c'est tout. Non, j'ai fait cela moi-même. La lumière tombait trop
crûment sur le portrait.

--Trop crûment, mais pas du tout, cher ami. L'exposition est admirable.
Laissez-moi voir....

Et Hallward se dirigea vers le coin de la pièce.

Un cri de terreur s'échappa des lèvres de Dorian Gray. Il s'élança entre
le peintre et le paravent.

--Basil, dit-il, en pâlissant vous ne regarderez pas cela, je ne le veux
pas.

--Ne pas regarder ma propre oeuvre! Vous n'êtes pas sérieux. Pourquoi ne
la regarderais-je pas? s'exclama Hallward en riant.

--Si vous essayez de la voir, Basil, je vous donne ma parole d'honneur
que je ne vous parlerai plus de toute ma vie!... Je suis tout à fait
sérieux, je ne vous offre aucune explication et il ne faut pas m'en
demander. Mais, songez-y, si vous touchez au paravent, tout est fini
entre nous!...

Hallward était comme foudroyé. Il regardait Dorian avec une profonde
stupéfaction. Il ne l'avait jamais vu ainsi. Le jeune homme était blême
de colère. Ses mains se crispaient et les pupilles de ses yeux
semblaient deux flammes bleues. Un tremblement le parcourait....

--Dorian!

--Ne parlez pas!

--Mais qu'y-a-t-il? Certainement je ne le regarderai pas si vous ne le
voulez pas, dit-il un peu froidement, tournant sur ses talons et allant
vers la fenêtre, mais il me semble plutôt absurde que je ne puisse voir
mon oeuvre, surtout lorsque je vais l'exposer à Paris cet automne. Il
faudra sans doute que je lui donne une nouvelle couche de vernis
d'ici-là; ainsi, devrai-je l'avoir quelque jour; pourquoi pas
maintenant?

--L'exposer!... Vous voulez l'exposer? s'exclama Dorian Gray envahi d'un
étrange effroi.

Le monde verrait donc son secret? On viendrait bâiller devant le mystère
de sa vie? Cela était impossible! Quelque chose--il ne savait quoi--se
passerait avant....

--Oui, je ne suppose pas que vous ayez quelque chose à objecter. Georges
Petit va réunir mes meilleures toiles pour une exposition spéciale qui
ouvrira rue de Sèze dans la première semaine d'octobre. Le portrait ne
sera hors d'ici que pour un mois; je pense que vous pouvez facilement
vous en séparer ce laps de temps. D'ailleurs vous serez sûrement absent
de la ville. Et si vous le laissez toujours derrière un paravent, vous
n'avez guère à vous en soucier.

Dorian passa sa main sur son front emperlé de sueur. Il lui semblait
qu'il courait un horrible danger.

--Vous m'avez dit, il y a un mois, que vous ne l'exposeriez jamais,
s'écria-t-il. Pourquoi avez-vous changé d'avis? Vous autres qui passez
pour constants vous avez autant de caprices que les autres. La seule
différence, c'est que vos caprices sont sans aucune signification. Vous
ne pouvez avoir oublié que vous m'avez solennellement assuré que rien au
monde ne pourrait vous amener à l'exposer. Vous avez dit exactement la
même chose à Harry.

Il s'arrêta soudain; un éclair passa dans ses yeux. Il se souvint que
lord Henry lui avait dit un jour à moitié sérieusement, à moitié en
riant: «Si vous voulez passer un curieux quart d'heure, demandez à Basil
pourquoi il ne veut pas exposer votre portrait. Il me l'a dit, et cela a
été pour moi une révélation.» Oui, Basil aussi, peut-être, avait son
secret. Il essaierait de le connaître....

--Basil, dit-il en se rapprochant tout contre lui et le regardant droit
dans les yeux, nous avons chacun un secret. Faites-moi connaître le
vôtre, je vous dirai le mien. Pour quelle raison refusiez-vous d'exposer
mon portrait?

Le peintre frissonna malgré lui.

--Dorian, si je vous le disais, vous pourriez m'en aimer moins et vous
ririez sûrement de moi; je ne pourrai supporter ni l'une ni l'autre de
ces choses. Si vous voulez que je ne regarde plus votre portrait, c'est
bien.... Je pourrai, du moins, toujours vous regarder, vous.... Si vous
voulez que la meilleure de mes oeuvres soit à jamais cachée au monde,
j'accepte.... Votre amitié m'est plus chère que toute gloire ou toute
renommée.

--Non, Basil, il faut me le dire, insista Dorian Gray, je crois avoir le
droit de le savoir.

Son impression de terreur avait disparu et la curiosité l'avait
remplacée. Il était résolu à connaître le secret de Basil Hallward.

--Asseyons-nous, Dorian, dit le peintre troublé, asseyons-nous; et
répondez à ma question. Avez-vous remarqué dans le portrait une chose
curieuse? Une chose qui probablement ne vous a pas frappé tout d'abord,
mais qui s'est révélée à vous soudainement?

--Basil! s'écria le jeune homme étreignant les bras de son fauteuil de
ses mains tremblantes et le regardant avec des yeux ardents et effrayés.

--Je vois que vous l'avez remarqué.... Ne parlez pas! Attendez d'avoir
entendu ce que j'ai à dire. Dorian, du jour où je vous rencontrai, votre
personnalité eut sur moi une influence extraordinaire. Je fus dominé,
âme, cerveau et talent, par vous. Vous deveniez pour moi la visible
incarnation de cet idéal jamais vu, dont la pensée nous hante, nous
autres artistes, comme un rêve exquis. Je vous aimai; je devins jaloux
de tous ceux à qui vous parliez, je voulais vous avoir à moi seul, je
n'étais heureux que lorsque j'étais avec vous. Quant vous étiez loin de
moi, vous étiez encore présent dans mon art....

«Certes, je ne vous laissai jamais rien connaître de tout cela. C'eût
été impossible. Vous n'auriez pas compris; je le comprends à peine
moi-même. Je connus seulement que j'avais vu la perfection face à face
et le monde devint merveilleux à mes yeux, trop merveilleux peut-être,
car il y a un péril dans de telles adorations, le péril de les perdre,
non moindre que celui de les conserver.... Les semaines passaient et je
m'absorbais en vous de plus en plus. Alors commença une phase nouvelle.
Je vous avais dessiné en berger Paris, revêtu d'une délicate armure, en
Adonis armé d'un épieu poli et en costume de chasseur. Couronné de
lourdes fleurs de lotus, vous aviez posé sur la proue de la trirème
d'Adrien, regardant au-delà du Nil vert et bourbeux. Vous vous étiez
penché sur l'étang limpide d'un paysage grec, mirant dans l'argent des
eaux silencieuses, la merveille de votre propre visage. Et tout cela
avait été ce que l'art pouvait être, de l'inconscience, de l'idéal, de
l'à-peu près. Un jour, jour fatal, auquel je pense quelquefois, je
résolus de peindre un splendide portrait de vous tel que vous êtes
maintenant, non dans les costumes des temps révolus, mais dans vos
propres vêtements et dans votre époque. Fût-ce le réalisme du sujet ou
la simple idée de votre propre personnalité, se présentant ainsi à moi
sans entours et sans voile, je ne puis le dire. Mais je sais que pendant
que j'y travaillais, chaque coup de pinceau, chaque touche de couleur me
semblaient révéler mon secret. Je m'effrayais que chacun pût connaître
mon idolâtrie. Je sentis, Dorian, que j'avais trop dit, mis trop de
moi-même dans cette oeuvre. C'est alors que je résolus de ne jamais
permettre que ce portrait fut exposé. Vous en fûtes un peu ennuyé. Mais
alors vous ne vous rendiez pas compte de ce que tout cela signifiait
pour moi. Harry, à qui j'en parlai, se moqua de moi, je ne m'en souciais
pas. Quand le tableau fut terminé et que je m'assis tout seul en face de
lui, je sentis que j'avais raison.... Mais quelques jours après qu'il
eût quitté mon atelier, dès que je fus débarrassé de l'intolérable
fascination de sa présence, il me sembla que j'avais été fou en
imaginant y avoir vu autre chose que votre beauté et plus de choses que
je n'en pouvais peindre. Et même maintenant je ne puis m'empêcher de
sentir l'erreur qu'il y a à croire que la passion éprouvée dans la
création puisse jamais se montrer dans l'oeuvre créée. L'art est
toujours plus abstrait que nous ne l'imaginons. La forme et la couleur
nous parlent de forme et de couleur, voilà tout. Il me semble souvent
que l'oeuvre cache l'artiste bien plus qu'il ne le révèle. Aussi lorsque
je reçus cette offre de Paris, je résolus de faire de votre portrait le
clou de mon exposition. Je ne soupçonnais jamais que vous pourriez me le
refuser. Je vois maintenant que vous aviez raison. Ce portrait ne peut
être montré. Il ne faut pas m'en vouloir, Dorian, de tout ce que je
viens de vous dire. Comme je le disais une fois à Harry, vous êtes fait
pour être aimé....

Dorian Gray poussa un long soupir. Ses joues se colorèrent de nouveau et
un sourire se joua sur ses lèvres. Le péril était passé. Il était sauvé
pour l'instant. Il ne pouvait toutefois se défendre d'une infinie pitié
pour le peintre qui venait de lui faire une si étrange confession, et il
se demandait si lui-même pourrait jamais être ainsi dominé par la
personnalité d'un ami. Lord Henry avait ce charme d'être très dangereux,
mais c'était tout. Il était trop habile et trop cynique pour qu'on put
vraiment l'aimer. Pourrait-il jamais exister quelqu'un qui le remplirait
d'une aussi étrange idolâtrie? Était-ce là une de ces choses que la vie
lui réservait?...

--Cela me paraît extraordinaire, Dorian, dit Hallward que vous ayez
réellement vu cela dans le portrait. L'avez-vous réellement vu?

--J'y voyais quelque chose, répondit-il, quelque chose qui me semblait
très curieux.

--Bien, admettez-vous maintenant que je le regarde?

Dorian secoua la tête.

--Il ne faut pas me demander cela, Basil, je ne puis vraiment vous
laisser face à face avec ce tableau.

--Vous y arriverez un jour?

--Jamais!

--Peut-être avez-vous raison. Et maintenant, au revoir, Dorian. Vous
avez été la seule personne dans ma vie qui ait vraiment influencé mon
talent. Tout ce que j'ai fait de bon, je vous le dois. Ah! vous ne savez
pas ce qu'il m'en coûte de vous dire tout cela!...

--Mon cher Basil, dit Dorian, que m'avez-vous dit? Simplement que vous
sentiez m'admirer trop.... Ce n'est pas même un compliment.

--Ce ne pouvait être un compliment. C'était une confession; maintenant
que je l'ai faite, il me semble que quelque chose de moi s'en est allé.
Peut-être ne doit-on pas exprimer son adoration par des mots.

--C'était une confession très désappointante.

--Qu'attendiez-vous donc, Dorian? Vous n'aviez rien vu d'autre dans le
tableau? Il n'y avait pas autre chose à voir....

--Non, il n'y avait rien de plus à y voir. Pourquoi le demander? Mais il
ne faut pas parler d'adoration. C'est une folie. Vous et moi sommes deux
amis; nous devons nous en tenir là....

--Il vous reste Harry! dit le peintre tristement.

--Oh! Harry! s'écria l'adolescent avec un éclat de rire; Harry passe ses
journées à dire des choses incroyables et ses soirées à faire des choses
invraisemblables. Tout à fait le genre de vie que j'aimerais. Mais je ne
crois pas que j'irai vers Harry dans un moment d'embarras; je viendrai à
vous aussitôt, Basil.

--Vous poserez encore pour moi?

--Impossible!

--Vous gâtez ma vie d'artiste en refusant, Dorian. Aucun homme ne
rencontre deux fois son idéal; très peu ont une seule fois cette chance.

--Je ne puis vous donner d'explications, Basil; je ne dois plus poser
pour vous. Il y a quelque chose de fatal dans un portrait. Il a sa vie
propre.... Je viendrai prendre le thé avec vous. Ce sera tout aussi
agréable.

--Plus agréable pour vous, je le crains, murmura Hallward avec
tristesse. Et maintenant au revoir. Je suis fâché que vous ne vouliez
pas me laisser regarder encore une fois le tableau. Mais nous n'y
pouvons rien. Je comprends parfaitement ce que vous éprouvez.

Lorsqu'il fut parti, Dorian se sourit à lui-même. Pauvre Basil! Comme il
connaissait peu la véritable raison! Et comme cela était étrange qu'au
lieu d'avoir été forcé de révéler son propre secret, il avait réussi
presque par hasard, à arracher le secret de son ami! Comme cette
étonnante confession l'expliquait à ses yeux! Les absurdes accès de
jalousie du peintre, sa dévotion farouche, ses panégyriques
extravagants, ses curieuses réticences, il comprenait tout maintenant et
il en éprouva une contrariété. Il lui semblait qu'il pouvait y avoir
quelque chose de tragique dans une amitié aussi empreinte de romanesque.

Il soupira, puis il sonna. Le portrait devait être caché à tout prix. Il
ne pouvait courir plus longtemps le risque de le découvrir aux regards.
Ç'avait été de sa part une vraie folie que de le laisser, même une
heure, dans une chambre où tous ses amis avaient libre accès.



X


Quand le domestique entra, il l'observa attentivement, se demandant si
cet homme avait eu la curiosité de regarder derrière le paravent. Le
valet était parfaitement impassible et attendait ses ordres. Dorian
alluma une cigarette et marcha vers la glace dans laquelle il regarda.
Il y pouvait voir parfaitement la face de Victor qui s'y reflétait.
C'était un masque placide de servilisme. Il n'y avait rien à craindre de
ce côté. Cependant, il pensa qu'il était bon de se tenir sur ses gardes.

Il lui dit, d'un ton très bas, de demander à la gouvernante de venir lui
parler et d'aller ensuite chez l'encadreur le prier de lui envoyer
immédiatement deux de ses hommes. Il lui sembla, lorsque le valet
sortit, que ses yeux se dirigeaient vers le paravent. Ou peut-être
était-ce un simple effet de son imagination?

Quelques instants après Mme Leaf, vêtue de sa robe de soie noire, ses
mains ridées couvertes de mitaines à l'ancienne mode, entrait dans la
bibliothèque. Il lui demanda la clef de la salle d'étude.

--La vieille salle d'étude M. Dorian? s'exclama-t-elle, mais elle est
toute pleine de poussière! Il faut que je la fasse mettre en ordre et
nettoyer avant que vous y alliez. Elle n'est pas présentable pour vous,
monsieur, pas du tout présentable.

--Je n'ai pas besoin qu'elle soit en ordre, Leaf. Il me faut la clef,
simplement....

--Mais, monsieur, vous serez couvert de toiles d'araignées si vous y
allez. Comment! On ne l'a pas ouverte depuis cinq ans, depuis que Sa
Seigneurie est morte.

Il tressaillit à cette mention de son grand-père. Il en avait gardé un
souvenir détestable.

--Ça ne fait rien, dit-il, j'ai seulement besoin de voir cette pièce, et
c'est tout. Donnez-moi la clef.

--Voici la clef, monsieur, dit la vieille dame cherchant dans son
trousseau d'une main fiévreuse. Voici la clef. Je vais tout de suite
l'avoir retirée du trousseau. Mais je ne pense pas que vous vous
proposez d'habiter là-haut, monsieur, vous êtes ici si confortablement.

--Non, non, s'écria-t-il avec impatience.... Merci, Leaf. C'est très
bien.

Elle s'attarda un moment, très loquace sur quelques détails du ménage.
Il soupira et lui dit de faire pour le mieux suivant son idée. Elle se
retira en minaudant.

Lorsque la porte se fut refermée, Dorian mit la clef dans sa poche et
regarda autour de lui. Ses regards s'arrêtèrent sur un grand couvre-lit
de satin pourpre, chargé de lourdes broderies d'or, un splendide travail
vénitien du dix-septième siècle que son grand-père avait trouvé dans un
couvent, près de Bologne. Oui, cela pourrait servir à envelopper
l'horrible objet. Peut-être cette étoffe avait-elle déjà servi de drap
mortuaire. Il s'agissait maintenant d'en couvrir une chose qui avait sa
propre corruption, pire même que la corruption de la mort, une chose
capable d'engendrer l'horreur et qui cependant, ne mourrait jamais. Ce
que les vers sont au cadavre, ses péchés le seraient à l'image peinte
sur la toile. Ils détruiraient sa beauté, et rongeraient sa grâce. Ils
la souilleraient, la couvriraient de honte.... Et cependant l'image
durerait; elle serait toujours vivante.

Il rougit et regretta un moment de n'avoir pas dit à Basil la véritable
raison pour laquelle il désirait cacher le tableau. Basil l'eût aidé à
résister à l'influence de lord Henry et aux influences encore plus
empoisonnées de son propre tempérament. L'amour qu'il lui portait--car
c'était réellement de l'amour--n'avait rien que de noble et
d'intellectuel. Ce n'était pas cette simple admiration physique de la
beauté qui naît des sens et qui meurt avec la fatigue des sens. C'était
un tel amour qu'avaient connu Michel Ange, et Montaigne, et Winckelmann,
et Shakespeare lui-même. Oui, Basil eût pu le sauver. Mais il était trop
tard, maintenant. Le passé pouvait être anéanti. Les regrets, les
reniements, ou l'oubli pourrait faire cela. Mais le futur était
inévitable. Il y avait en lui des passions qui trouveraient leur
terrible issue, des rêves qui projetteraient sur lui l'ombre de leur
perverse réalité.

Il prit sur le lit de repos la grande draperie de soie et d'or qui le
couvrait et la jetant sur son bras, passa derrière le paravent. Le
portrait était-il plus affreux qu'avant? Il lui sembla qu'il n'avait pas
changé et son aversion pour lui en fut encore augmentée. Les cheveux
d'or, les yeux bleus, et les roses rouges des lèvres, tout s'y trouvait.
L'expression seulement était autre. Cela était horrible dans sa cruauté.
En comparaison de tout ce qu'il y voyait de reproches et de censures,
comme les remontrances de Basil à propos de Sibyl Vane, lui semblaient
futiles! Combien futiles et de peu d'intérêt! Sa propre âme le regardait
de cette toile et le jugeait. Une expression de douleur couvrit ses
traits et il jeta le riche linceul sur le tableau. Au même instant on
frappa à la porte, il passait de l'autre côté du paravent au moment où
son domestique entra.

--Les encadreurs sont là, monsieur.

Il lui sembla qu'il devait d'abord écarter cet homme. Il ne fallait pas
qu'il sût où la peinture serait cachée. Il y avait en lui quelque chose
de dissimulé, ses yeux étaient inquiets et perfides. S'asseyant à sa
table il écrivit un mot à lord Henry, lui demandant de lui envoyer
quelque chose à lire et lui rappelant qu'ils devaient se retrouver à
huit heures un quart le soir.

--Attendez la réponse, dit-il en tendant le billet au domestique, et
faites entrer ces hommes.

Deux minutes après, on frappa de nouveau à la porte et M. Hubbard
lui-même, le célèbre encadreur de South Audley Street, entra avec un
jeune aide à l'aspect rébarbatif. M. Hubbard était un petit homme
florissant aux favoris roux, dont l'admiration pour l'art était
fortement atténuée par l'insuffisance pécuniaire des artistes qui
avaient affaire à lui. D'habitude il ne quittait point sa boutique. Il
attendait qu'on vint à lui. Mais il faisait toujours une exception en
faveur de Dorian Gray. Il y avait en Dorian quelque chose qui charmait
tout le monde. Rien que le voir était une joie.

--Que puis-je faire pour vous, M. Gray? dit-il en frottant ses mains
charnues et marquées de taches de rousseur; j'ai cru devoir prendre pour
moi l'honneur de vous le demander en personne; j'ai justement un cadre
de toute beauté, monsieur, une trouvaille faite dans une vente. Du
vieux florentin. Cela vient je crois de Fonthill.... Conviendrait
admirablement à un sujet religieux, M. Gray.

--Je suis fâché que vous vous soyez donné le dérangement de monter, M.
Hubbard, j'irai voir le cadre, certainement, quoique je ne sois guère en
ce moment amateur d'art religieux, mais aujourd'hui je voulais seulement
faire monter un tableau tout en haut de la maison. Il est assez lourd et
je pensais à vous demander de me prêter deux de vos hommes.

--Aucun dérangement, M. Gray. Toujours heureux de vous être agréable.
Quelle est cette oeuvre d'art?

--La voici, répondit Dorian en repliant le paravent. Pouvez-vous la
transporter telle qu'elle est là, avec sa couverture. Je désire qu'elle
ne soit pas abîmée en montant.

--Cela est très facile, monsieur, dit l'illustre encadreur se mettant,
avec l'aide de son apprenti, à détacher le tableau des longues chaînes
de cuivre auxquelles il était suspendu. Et où devons-nous le porter, M.
Gray?

--Je vais vous montrer le chemin, M. Hubbard, si vous voulez bien me
suivre. Ou peut-être feriez-vous mieux d'aller en avant. Je crains que
ce ne soit bien haut, nous passerons par l'escalier du devant qui est
plus large.

Il leur ouvrit la porte, ils traversèrent le hall et ils commencèrent à
monter. Les ornements du cadre rendaient le tableau très volumineux et
de temps en temps, en dépit des obséquieuses protestations de M.
Hubbard, qui éprouvait comme tous les marchands un vif déplaisir à voir
un homme du monde faire quelque chose d'utile, Dorian leur donnait un
coup de main.

--C'est une vraie charge à monter, monsieur, dit le petit homme,
haletant, lorsqu'ils arrivèrent au dernier palier. Il épongeait son
front dénudé.

--Je crois que c'est en effet très lourd, murmura Dorian, ouvrant la
porte de la chambre qui devait receler l'étrange secret de sa vie et
dissimuler son âme aux yeux des hommes.

Il n'était pas entré dans cette pièce depuis plus de quatre ans, non,
vraiment pas depuis qu'elle lui servait de salle de jeu lorsqu'il était
enfant, et de salle d'étude un peu plus tard. C'était une grande pièce,
bien proportionnée, que lord Kelso avait fait bâtir spécialement pour
son petit-fils, pour cet enfant que sa grande ressemblance avec sa mère,
et d'autres raisons lui avaient toujours fait haïr et tenir à distance.
Il sembla à Dorian qu'elle avait peu changé. C'était bien là, la vaste
_cassone_ italienne avec ses moulures dorées et ternies, ses panneaux
aux peintures fantastiques, dans laquelle il s'était si souvent caché
étant enfant. C'étaient encore les rayons de bois vernis remplis des
livres de classe aux pages cornées. Derrière, était tendue au mur la
même tapisserie flamande déchirée, où un roi et une reine fanés jouaient
aux échecs dans un jardin, tandis qu'une compagnie de fauconniers
cavalcadaient au fond, tenant leurs oiseaux chaperonnés au bout de leurs
poings gantés. Comme tout cela revenait à sa mémoire! Tous les instants
de son enfance solitaire s'évoquait pendant qu'il regardait autour de
lui. Il se rappela la pureté sans tache de sa vie d'enfant et il lui
sembla horrible que le fatal portrait dût être caché dans ce lieu.
Combien peu il eût imaginé, dans ces jours lointains, tout ce que la vie
lui réservait!

Mais il n'y avait pas dans la maison d'autre pièce aussi éloignée des
regards indiscrets. Il en avait la clef, nul autre que lui n'y pourrait
pénétrer. Sous son linceul de soie la face peinte sur la toile pourrait
devenir bestiale, boursouflée, immonde. Qu'importait? Nul ne la verrait.
Lui-même ne voudrait pas la regarder.... Pourquoi surveillerait-il la
corruption hideuse de son âme? Il conserverait sa jeunesse, c'était
assez. Et, en somme, son caractère ne pouvait-il s'embellir? Il n'y
avait aucune raison pour que le futur fut aussi plein de honte....
Quelque amour pouvait traverser sa vie, la purifier et la délivrer de
ces péchés rampant déjà autour de lui en esprit et en chair--de ces
péchés étranges et non décrits auxquels le mystère prête leur charme et
leur subtilité. Peut-être un jour l'expression cruelle abandonnerait la
bouche écarlate et sensitive, et il pourrait alors montrer au monde le
chef-d'oeuvre de Basil Hallward.

Mais non, cela était impossible. Heure par heure, et semaine par
semaine, l'image peinte vieillirait: elle pourrait échapper à la hideur
du vice, mais la hideur de l'âge la guettait. Les joues deviendraient
creuses et flasques. Des pattes d'oies jaunes cercleraient les yeux
flétris, les marquant d'un stigmate horrible. Les cheveux perdraient
leur brillant; la bouche affaissée et entr'ouverte aurait cette
expression grossière ou ridicule qu'ont les bouches des vieux. Elle
aurait le cou ridé, les mains aux grosses veines bleues, le corps déjeté
de ce grand père qui avait été si dur pour lui, dans son enfance. Le
tableau devait être caché aux regards. Il ne pouvait en être autrement.

--Faites-le rentrer, s'il vous plaît, M. Hubbard, dit-il avec peine en
se retournant, je regrette de vous tenir si longtemps, je pensais à
autre chose.

--Toujours heureux de se reposer, M. Gray, dit l'encadreur qui
soufflait encore; où le mettrons-nous?

--Oh! n'importe où, ici.... cela ira. Je n'ai pas besoin qu'il soit
accroché. Posez-le simplement contre le mur; merci.

--Peut-on regarder cette oeuvre d'art, monsieur?

Dorian tressaillit....

--Cela ne vous intéresserait pas, M. Hubbard, dit-il ne le quittant pas
des yeux. Il était prêt à bondir sur lui et à le terrasser s'il avait
essayé de soulever le voile somptueux qui cachait le secret de sa vie.

--Je ne veux pas vous déranger plus longtemps. Je vous suis très obligé
de la bonté que vous avez eue de venir ici.

--Pas du tout, pas du tout, M. Gray. Toujours prêt à vous servir!

Et M. Hubbard descendit vivement les escaliers, suivi de son aide qui
regardait Dorian avec un étonnement craintif répandu sur ses traits
grossiers et disgracieux. Jamais il n'avait vu personne d'aussi
merveilleusement beau.

Lorsque le bruit de leurs pas se fut éteint, Dorian ferma la porte et
mit la clef dans sa poche. Il était sauvé. Personne ne pourrait regarder
l'horrible peinture. Nul oeil que le sien ne pourrait voir sa honte.

En regagnant sa bibliothèque il s'aperçut qu'il était cinq heures
passées et que le thé était déjà servi. Sur une petite table de bois
noir parfumé, délicatement incrustée de nacre,--un cadeau de lady
Radley, la femme de son tuteur, charmante malade professionnelle qui
passait tous les hivers au Caire--se trouvait un mot de lord Henry avec
un livre relié de jaune, à la couverture légèrement déchirée et aux
tranches salles. Un numéro de la troisième édition de la _St-James
Gazette_ était déposée sur le plateau à thé. Victor était évidemment
revenu. Il se demanda s'il n'avait pas rencontré les hommes dans le hall
alors qu'ils quittaient la maison et s'il ne s'était pas enquis auprès
d'eux de ce qu'ils avaient fait. Il remarquerait sûrement l'absence du
tableau, l'avait même sans doute déjà remarquée en apportant le thé. Le
paravent n'était pas encore replacé et une place vide se montrait au
mur. Peut-être le surprendrait-il une nuit se glissant en haut de la
maison et tâchant de forcer la porte de la chambre. Il était horrible
d'avoir un espion dans sa propre maison. Il avait entendu parler de
personnes riches exploitées toute leur vie par un domestique qui avait
lu une lettre, surpris une conversation, ramassé une carte avec une
adresse, ou trouvé sous un oreiller une fleur fanée ou un lambeau de
dentelle.

Il soupira et s'étant versé du thé, ouvrit la lettre de lord Henry.
Celui-ci lui disait simplement qu'il lui envoyait le journal et un livre
qui pourrait l'intéresser, et qu'il serait au club à huit heures un
quart. Il ouvrit négligemment la _St-James Gazette_ et la parcourut. Une
marque au crayon rouge frappa son regard à la cinquième page. Il lut
attentivement le paragraphe suivant:

«ENQUÊTE SUR UNE ACTRICE--Une enquête a été faite ce matin à
Bell-Tavern, Hoxton Road, par M. Danby, le Coroner du District, sur le
décès de Sibyl Vane, une jeune actrice récemment engagée au Théâtre
Royal, Holborn. On a conclu à la mort par accident. Une grande sympathie
a été témoignée à la mère de la défunte qui se montra très affectée
pendant qu'elle rendait son témoignage, et pendant celui du Dr Birrell
qui a dressé le bulletin de décès de la jeune fille.»

Il s'assombrit et déchirant la feuille en deux, se mit à marcher dans
la chambre en piétinant les morceaux du journal. Comme tout cela était
affreux! Quelle horreur véritable créaient les choses! Il en voulut un
peu à lord Henry de lui avoir envoyé ce reportage. C'était stupide de sa
part de l'avoir marqué au crayon rouge. Victor pouvait l'avoir lu. Cet
homme savait assez d'anglais pour cela.

Peut-être même l'avait-il lu et soupçonnait-il quelque chose? Après
tout, qu'est-ce que cela pouvait faire? Quel rapport entre Dorian Gray
et la mort de Sibyl Vane? Il n'y avait rien à craindre. Dorian Gray ne
l'avait pas tuée.

Ses yeux tombèrent sur le livre jaune que lord Henry lui avait envoyé.
Il se demanda ce que c'était. Il s'approcha du petit support octogonal
aux tons de perle qui lui paraissait toujours être l'oeuvre de quelques
étranges abeilles d'Egypte travaillant dans de l'argent; et prenant le
volume, il s'installa dans un fauteuil et commença à le feuilleter; au
bout d'un instant, il s'y absorba. C'était le livre le plus étrange
qu'il eut jamais lu. Il lui sembla qu'aux sons délicats de flûtes,
exquisément vêtus, les péchés du monde passaient devant lui en un muet
cortège. Ce qu'il avait obscurément rêvé prenait corps à ses yeux; des
choses qu'il n'avait jamais imaginées se révélaient à lui graduellement.

C'était un roman sans intrigue, avec un seul personnage, la simple étude
psychologique d'un jeune Parisien qui occupait sa vie en essayant de
réaliser, au dix-neuvième siècle, toutes las passions et les modes de
penser des autres siècles, et de résumer en lui les états d'esprit par
lequel le monde avait passé, aimant pour leur simple artificialité ces
renonciations que les hommes avaient follement appelées Vertus, aussi
bien que ces révoltes naturelles que les hommes sages appellent encore
Péchés. Le style en était curieusement ciselé, vivant et obscur tout à
la fois, plein d'argot et d'archaïsmes, d'expressions techniques et de
phrases travaillées, comme celui qui caractérise les ouvrages de ces
fins artistes de l'école française; les _Symbolistes_. Il s'y trouvait
des métaphores aussi monstrueuses que des orchidées et aussi subtiles de
couleurs. La vie des sans y était décrite dans des termes de philosophie
mystique. On ne savait plus par instants si on lisait les extases
spirituelles d'un saint du moyen âge ou les confessions morbides d'un
pécheur moderne. C'était un livre empoisonné. De lourdes vapeurs
d'encens se dégageaient de ses pages, obscurcissant le cerveau. La
simple cadence des phrases, l'étrange monotonie de leur musique toute
pleine de refrains compliqués et de mouvements savamment répétés,
évoquaient dans l'esprit du jeune homme, à mesure que les chapitres se
succédaient, une sorte de rêverie, un songe maladif, le rendant
inconscient de la chute du jour et de l'envahissement des ombres. Un
ciel vert-de-grisé sans nuages, piqué d'une étoile solitaire, éclairait
les fenêtres. Il lut à cette blême lumière tant qu'il lui fut possible
de lire. Enfin, après que son domestique lui eut plusieurs fois rappelé
l'heure tardive, il se leva, alla dans la chambre voisine déposer le
livre sur la petite table florentine qu'il avait toujours près de son
lit, et s'habilla pour dîner.

Il était près de neuf heures lorsqu'il arriva au club, où il trouva lord
Henry assis tout seul, dans le salon, paraissant très ennuyé.

--J'en suis bien fâché, Harry! lui cria-t-il, mais c'est entièrement de
votre faute. Le livre que vous m'avez envoyé m'a tellement intéressé
que j'en ai oublié l'heure.

--Oui, je pensais qu'il vous aurait plu, répliqua son hôte en se levant.

--Je ne dis pas qu'il m'a plu, je dis qu'il m'a intéressé, il y a une
grande différence.

--Ah! vous avez découvert cela! murmura lord Henry.

Et ils passèrent dans la salle à manger.



XI


Pendant des années, Dorian Gray ne put se libérer de l'influence de ce
livre; il serait peut-être plus juste de dire qu'il ne songea jamais à
s'en libérer. Il avait fait venir de Paris neuf exemplaires à grande
marge de la première édition, et les avait fait relier de différentes
couleurs, en sorte qu'ils pussent concorder avec ses humeurs variées et
les fantaisies changeantes de son caractère, sur lequel, il semblait,
par moments, avoir perdu tout contrôle.

Le héros du livre, le jeune et prodigieux Parisien, en qui les
influences romanesques et scientifiques s'étaient si étrangement
confondues, lui devint une sorte de préfiguration de lui-même; et à la
vérité, ce livre lui semblait être l'histoire de sa propre vie, écrite
avant qu'il ne l'eût vécue.

A un certain point de vue, il était plus fortuné que le fantastique
héros du roman. Il ne connut jamais--et jamais n'eut aucune raison de
connaître--cette indéfinissable et grotesque horreur des miroirs, des
surfaces de métal polies, des eaux tranquilles, qui survint de si bonne
heure dans la vie du jeune Parisien à la suite du déclin prématuré
d'une beauté qui avait été, jadis, si remarquable....

C'était presque avec une joie cruelle--la cruauté ne trouve-t-elle sa
place dans toute joie comme en tout plaisir?--qu'il lisait la dernière
partie du volume, avec sa réellement tragique et quelque peu emphatique
analyse de la tristesse et du désespoir de celui qui perd, lui-même, ce
que dans les autres et dans le monde, il a le plus chèrement apprécié.

Car la merveilleuse beauté qui avait tant fasciné Basil Hallward, et
bien d'autres avec lui, ne sembla jamais l'abandonner. Même ceux qui
avaient entendu sur lui les plus insolites racontars, et quoique, de
temps à autres, d'étranges rumeurs sur son mode d'existence courussent
dans Londres, devenant le potin des clubs, ne pouvaient croire à son
déshonneur quand ils le voyaient. Il avait toujours l'apparence d'un
être que le monde n'aurait souillé. Les hommes qui parlaient
grossièrement entre eux faisaient silence quand ils l'apercevaient. Il y
avait quelque chose dans la pureté de sa face qui les faisait se taire.
Sa simple présence semblait leur rappeler la mémoire de l'innocence
qu'ils avaient ternie. Ils s'émerveillaient de ce qu'un être aussi
gracieux et charmant, eût pu échapper à la tare d'une époque à la fois
aussi sordide et aussi sensuelle.

Souvent, en revenant à la maison d'une de ses absences mystérieuses et
prolongées qui donnèrent naissance à tant de conjectures parmi ceux qui
étaient ses amis, ou qui pensaient l'être, il montait à pas de loup
là-haut, à la chambre fermée, en ouvrait la porte avec une clef qui ne
le quittait jamais, et là, un miroir à la main, en face du tableau de
Basil Hallward, il confrontait la face devenue vieillissante et
mauvaise, peinte sur la toile avec sa propre face qui lui riait dans la
glace.... L'acuité du contraste augmentait son plaisir. Il devint de
plus en plus enamouré de sa propre beauté, de plus en plus intéressé à
la déliquescence de son âme.

Il examinait avec un soin minutieux, et parfois, avec de terribles et
monstrueuses délices, les stigmates hideux qui déshonoraient ce front
ridé ou se tordaient autour de la bouche épaisse et sensuelle, se
demandant quels étaient les plus horribles, des signes du péché ou des
marques de l'âge.... Il plaçait ses blanches mains à côté des mains
rudes et bouffies de la peinture, et souriait.... Il se moquait du corps
se déformant et des membres las.

Des fois, cependant, le soir, reposant éveillé dans sa chambre imprégnée
de délicats parfums, ou dans la mansarde sordide de la petite taverne
mal famée située près des Docks, qu'il avait accoutumé de fréquenter,
déguisé et sous un faux nom, il pensait à la ruine qu'il attirait sur
son âme, avec un désespoir d'autant plus poignant qu'il était purement
égoïste. Mais rares étaient ces moments.

Cette curiosité de la vie que lord Henry avait insufflée le premier en
lui, alors qu'ils étaient assis dans le jardin du peintre leur ami,
semblait croître avec volupté. Plus il connaissait, plus il voulait
connaître. Il avait des appétits dévorants, qui devenaient plus
insatiable à mesure qu'il les satisfaisait.

Cependant, il n'abandonnait pas toutes relations avec le monde. Une fois
ou deux par mois durant l'hiver, et chaque mercredi soir pendant la
saison, il ouvrait aux invités sa maison splendide et avait les plus
célèbres musiciens du moment pour charmer ses hôtes des merveilles de
leur art. Ses petits dîners, dans la composition desquels lord Henry
l'assistait, étaient remarqués, autant pour la sélection soigneuse et le
rang de ceux qui y étaient invités, que pour le goût exquis montré dans
la décoration de la table, avec ses subtils arrangements symphoniques de
fleurs exotiques, ses nappes brodées, sa vaisselle antique d'argent et
d'or.

Il y en avait beaucoup, parmi les jeunes gens, qui virent ou crurent
voir dans Dorian Gray, la vraie réalisation du type qu'ils avaient
souvent rêvé jadis à Eton ou à Oxford, le type combinant quelque chose
de la culture réelle de l'étudiant avec la grâce, la distinction ou les
manières parfaites d'un homme du monde. Il leur semblait être de ceux
dont parle le Dante, de ceux qui cherchent à se rendre «parfaits par le
culte de la Beauté». Comme Gautier, il était «celui pour qui le monde
visible existe»...

Et certainement, la Vie lui était le premier, le plus grand des arts,
celui dont tous les autres ne paraissent que la préparation. La mode,
par quoi ce qui est réellement fantastique devient un instant universel,
et le Dandysme, qui, à sa manière, est une tentative proclamant la
modernité absolue de la Beauté, avaient, naturellement, retenu son
attention. Sa façon de s'habiller, les manières particulières que, de
temps à autre, il affectait, avaient une influence marquée sur les
jeunes mondains des bals de Mayfair ou des fenêtres de clubs de Pall
Mall, qui le copiaient en toutes choses, et s'essayaient à reproduire le
charme accidentel de sa grâce; cela lui paraissait d'ailleurs secondaire
et niais.

Car, bien qu'il fût prêt à accepter la position qui lui était offerte à
son entrée dans la vie, et qu'il trouvât, à la vérité, un plaisir
curieux à la pensée qu'il pouvait devenir pour le Londres de nos jours,
ce que dans l'impériale Rome de Néron, l'auteur du _Satyricon_ avait
été, encore, au fond de son coeur, désirait-il être plus qu'un simple
_Arbiter Elegantiarum_, consulté sur le port d'un bijou, le noeud d'une
cravate ou le maniement d'une canne.

Il cherchait à élaborer quelque nouveau schéma de vie qui aurait sa
philosophie raisonnée, ses principes ordonnés, et trouverait dans la
spiritualisation des sens, sa plus haute réalisation.

Le culte des sens a, souvent, et avec beaucoup de justice, été décrié,
les hommes se sentant instinctivement terrifiés devant les passions et
les sensations qui semblent plus fortes qu'eux, et qu'ils ont conscience
d'affronter avec des formes d'existence moins hautement organisées.

Mais il semblait à Dorian Gray que la vraie nature des sens n'avait
jamais été comprise, que les hommes étaient restés brutes et sauvages
parce que le monde avait cherché à les affamer par la soumission ou les
anéantir par la douleur, au lieu d'aspirer à les faire les éléments
d'une nouvelle spiritualité, dont un instinct subtil de Beauté était la
dominante caractéristique. Comme il se figurait l'homme se mouvant dans
l'histoire, il fut hanté par un sentiment de défaite.... Tant avaient
été vaincus et pour un but si mesquin.

Il y avait eu des défections volontaires et folles, des formes
monstrueuses de torture par soi-même et de renoncement, dont l'origine
était la peur, et dont le résultat avait été une dégradation infiniment
plus terrible que cette dégradation imaginaire, qu'ils avaient, en leur
ignorance, cherché à éviter, la Nature, dans son ironie merveilleuse,
faisant se nourrir l'anachorète avec les animaux du désert, et donnant à
l'ermite les bêtes de la plaine pour compagnons. Certes, il pouvait y
avoir, comme lord Harry l'avait prophétisé, un nouvel Hédonisme qui
recréerait la vie, et la tirerait de ce grossier et déplaisant
puritanisme revivant de nos jours. Ce serait l'affaire de
l'intellectualité, certainement; il ne devait être accepté aucune
théorie, aucun système impliquant le sacrifice d'un mode d'expérience
passionnelle. Son but, vraiment, était l'expérience même, et non les
fruits de l'expérience quels qu'ils fussent, doux ou amers. Il ne devait
pas plus être tenu compte de l'ascétisme qui amène la mort des sens que
du dérèglement vulgaire qui les émousse; mais il fallait apprendre à
l'homme à concentrer sa volonté sur les instants d'une vie qui n'est
elle-même qu'un instant.

Il est peu d'entre nous qui ne se soient quelquefois éveillés avant
l'aube, ou bien après l'une de ces nuits sans rêves qui nous rendent
presque amoureux de la mort, ou après une de ces nuits d'horreur et de
joie informe, alors qu'à travers les cellules du cerveau se glissent des
fantômes plus terribles que la réalité elle-même, animés de cette vie
ardente propre à tous les grotesques, et qui prête à l'art gothique son
endurante vitalité--cet art étant, on peut croire, spécialement l'art de
ceux dont l'esprit a été troublé par la maladie de la rêverie....

Graduellement, des doigts blancs rampent par les rideaux qui semblent
trembler.... Sous de ténébreuses formes fantastiques, des ombres muettes
se dissimulent dans les coins de la chambre et s'y tapissent....

Au dehors, c'est l'éveil des oiseaux parmi les feuilles, le pas des
ouvriers se rendant au travail, ou les soupirs et les sanglots du vent
soufflant des collines, errant autour de la maison silencieuse, comme
s'il craignait d'en éveiller les dormeurs, qui auraient alors à
rappeler le sommeil de sa cave de pourpre.

Des voiles et des voiles de fine gaze sombre se lèvent, et par degrés,
les choses récupèrent leurs formes et leurs couleurs, et nous guettons
l'aurore refaisant à nouveau le monde.

Les miroirs blêmes retrouvent leur vie mimique. Les bougies éteintes
sont où nous les avons laissées, et à côté, gît le livre à demi-coupé
que nous lisions, ou la fleur montée que nous portions au bal, ou la
lettre que nous avions peur de lire ou que nous avons lue trop
souvent.... Rien ne nous semble changé.

Hors des ombres irréelles de la nuit, resurgit la vie réelle que nous
connûmes. Il nous faut nous souvenir où nous la laissâmes; et alors
s'empare de nous un terrible sentiment de la continuité nécessaire de
l'énergie dans quelque cercle fastidieux d'habitudes stéréotypées, ou un
sauvage désir, peut-être, que nos paupières s'ouvrent quelque matin sur
un monde qui aurait été refait à nouveau dans les ténèbres pour notre
plaisir--un monde dans lequel les choses auraient de nouvelles formes et
de nouvelles couleurs, qui serait changé, qui aurait d'autres secrets,
un monde dans lequel le passé aurait peu ou point de place, aucune
survivance, même sous forme consciente d'obligation ou de regret, la
remembrance même des joies ayant son amertume, et la mémoire des
plaisirs, ses douleurs.

C'était la création de pareils mondes qui semblait à Dorian Gray, l'un
des seuls, le seul objet même de la vie; dans sa course aux sensations,
ce serait nouveau et délicieux, et posséderait cet élément d'étrangeté
si essentiel au roman; il adopterait certains modes de pensée qu'il
savait étrangers à sa nature, n'abandonnerait à leurs captieuses
influences, et ayant, de cette façon, saisi leurs couleurs et satisfait
sa curiosité intellectuelle, les laisserait avec cette sceptique
indifférence qui n'est pas incompatible avec une réelle ardeur de
tempérament et qui en est même, suivant certains psychologistes
modernes, une nécessaire condition.

Le bruit courut quelque temps qu'il allait embrasser la communion
catholique romaine; et certainement le rituel romain avait toujours eu
pour lui un grand attrait. Le Sacrifice quotidien, plus terriblement
réel que tous les sacrifices du monde antique, l'attirait autant par son
superbe dédain de l'évidence des sens, que par la simplicité primitive
de ses éléments et l'éternel pathétique de la Tragédie humaine qu'il
cherche à symboliser.

Il aimait à s'agenouiller sur les froids pavés de marbre, et à
contempler le prêtre, dans sa rigide dalmatique fleurie, écartant
lentement avec ses blanches mains le voile du tabernacle, ou élevant
l'ostensoir serti de joyaux, contenant la pâle hostie qu'on croirait
parfois être, en vérité, le _panis coelestis_, le pain des anges--ou,
revêtu des attributs de la Passion du Christ, brisant l'hostie dans le
calice et frappant sa poitrine pour ses péchés. Les encensoirs fumants,
que des enfants vêtus de dentelles et d'écarlate balançaient gravement
dans l'air, comme de grandes fleurs d'or, le séduisaient infiniment. En
s'en allant, il s'étonnait devant les confessionnaux obscurs, et
s'attardait dans l'ombre de l'un d'eux, écoutant les hommes et les
femmes souffler à travers la grille usée l'histoire véritable de leur
vie.

Mais il ne tomba jamais dans l'erreur d'arrêter son développement
intellectuel par l'acceptation formelle d'une croyance ou d'un système,
et ne prit point pour demeure définitive, une auberge tout juste
convenable au séjour d'une nuit ou de quelques heures d'une nuit sans
étoiles et sans lune.

Le mysticisme, avec le merveilleux pouvoir qui est en lui de parer
d'étrangeté les choses vulgaires, et l'antinomie subtile qui semble
toujours l'accompagner, l'émut pour un temps....

Pour un temps aussi, il inclina vers les doctrines matérialistes du
darwinisme allemand, et trouva un curieux plaisir à placer les pensées
et les passions des hommes dans quelque cellule perlée du cerveau, ou
dans quelque nerf blanc du corps, se complaisant à la conception de la
dépendance absolue de l'esprit à certaines conditions physiques,
morbides ou sanitaires, normales ou malades.

Mais, comme il a été dit déjà, aucune théorie sur la vie ne lui sembla
avoir d'importance comparée à la Vie elle-même. Il eût profondément
conscience de la stérilité de la spéculation intellectuelle quand on la
sépare de l'action et de l'expérience. Il perçut que les sens, non moins
que l'âme, avaient aussi leurs mystères spirituels et révélés.

Il se mit à étudier les parfums, et les secrets de leur confection,
distillant lui-même des huiles puissamment parfumées, ou brûlant
d'odorantes gommes venant de l'Orient. Il comprit qu'il n'y avait point
de disposition d'esprit qui ne trouva sa contrepartie dans la vie
sensorielle, et essaya de découvrir leurs relations véritables; ainsi
l'encens lui sembla l'odeur des mystiques et l'ambregris, celle des
passionnés; la violette évoque la mémoire des amours défuntes, le musc
rend dément et le champac pervertit l'imagination. Il tenta souvent
d'établir une psychologie des parfums, et d'estimer les diverses
influences des racines douces-odorantes, des fleurs chargées de pollen
parfumé, des baumes aromatiques, des bois de senteur sombres, du nard
indien qui rend malade, de l'hovenia qui affole les hommes, et de
l'aloès dont il est dit qu'il chasse la mélancolie de l'âme.

D'autres fois, il se dévouait entièrement à la musique et dans une
longue chambre treillissée, au plafond de vermillon et d'or, aux murs de
laque vert olive, il donnait d'étranges concerts où de folles gypsies
tiraient une ardente musique de petites cithares, où de graves Tunisiens
aux tartans jaunes arrachaient des sons aux cordes tendues de monstrueux
luths, pendant que des nègres ricaneurs battaient avec monotonie sur des
tambours de cuivre, et qu'accroupis sur des nattes écarlates, de minces
Indiens coiffés de turbans soufflaient dans de longues pipes de roseau
ou d'airain, en charmant, ou feignant de charmer, d'énormes serpents à
capuchon ou d'horribles vipères cornues.

Les âpres intervalles et les discords aigus de cette musique barbare le
réveillaient quand la grâce de Schubert, les tristesses belles de Chopin
et les célestes harmonies de Beethoven ne pouvaient l'émouvoir.

Il recueillit de tous les coins du monde les plus étranges instruments
qu'il fut possible de trouver, même dans les tombes des peuples morts ou
parmi les quelques tribus sauvages qui ont survécu à la civilisation de
l'Ouest, et il aimait à les toucher, à les essayer.

Il possédait le mystérieux _juruparis_ des Indiens du Rio Negro qu'il
n'est pas permis aux femmes de voir, et que ne peuvent même contempler
les jeunes gens que lorsqu'ils ont été soumis au jeûne et à la
flagellation, les jarres de terre des Péruviens dont on tire des sons
pareils à des cris perçants d'oiseaux, les flûtes faites d'ossements
humains pareilles à celles qu'Alfonso de Olvalle entendit au Chili, et
les verts jaspes sonores que l'on trouve près de Cuzco et qui donnent
une note de douceur singulière.

Il avait des gourdes peintes remplies de cailloux, qui résonnaient quand
on les secouait, le long _clarin_ des Mexicains dans lequel le musicien
ne doit pas souffler, mais en aspirer l'air, le _ture_ rude des tribus
de l'Amazone, dont sonnent les sentinelles perchées tout le jour dans de
hauts arbres et que l'on peut entendre, dit-on, à trois lieues de
distance; le _teponaztli_ aux deux langues vibrantes de bois, que l'on
bat avec des joncs enduits d'une gomme élastique obtenu du suc laiteux
des plantes; des cloches d'Astèques, dites _yolt_, réunies en grappes,
et un gros tambour cylindrique, couvert de peaux de grands serpents
semblables à celui que vit Bernal Diaz quand il entra avec Cortez dans
le temple mexicain, et dont il nous a laissé du son douloureux une si
éclatante description.

Le caractère fantastique de ces instruments le charmait, et il éprouva
un étrange bonheur à penser que l'art comme la nature, avait ses
monstres, choses de formes bestiales aux voix hideuses.

Cependant, au bout de quelque temps, ils l'ennuyèrent, et il allait dans
sa loge à l'Opéra, seul ou avec lord Henry, écouter, extasié de bonheur,
le _Tannhauser_, voyant dans l'ouverture du chef-d'oeuvre comme le
prélude de la tragédie de sa propre âme.

La fantaisie des joyaux le prit, et il apparut un jour dans un bal
déguisé en Anne de Joyeuse, amiral de France, portant un costume
couvert de cinq cent soixante perles. Ce goût l'obséda pendant des
années, et l'on peut croire qu'il ne le quitta jamais.

Il passait souvent des journées entières, rangeant et dérangeant dans
leurs boîtes les pierres variées qu'il avait réunies, par exemple, le
chrysobéryl vert olive qui devient rouge à la lumière de la lampe, le
cymophane aux fils d'argent, le péridot couleur pistache, les topazes
roses et jaunes, les escarboucles d'un fougueux écarlate aux étoiles
tremblantes de quatre rais, les pierres de cinnamome d'un rouge de
flamme, les spinelles oranges et violacées et les améthystes aux couches
alternées de rubis et de saphyr.

Il aimait l'or rouge de la pierre solaire, la blancheur perlée de la
pierre de lune, et l'arc-en-ciel brisé de l'opale laiteuse. Il fit venir
d'Amsterdam trois émeraudes d'extraordinaire grandeur et d'une richesse
incomparable de couleur, et il eut une turquoise _de la vieille roche_
qui fit l'envie de tous les connaisseurs.

Il découvrit aussi de merveilleuses histoires de pierreries.... Dans la
«Cléricalis Disciplina» d'Alphonso, il est parlé d'un serpent qui avait
des yeux en vraie hyacinthe, et dans l'histoire romanesque d'Alexandre,
il est dit que le conquérant d'Emathia trouva dans la vallée du Jourdain
des serpents «portant sur leurs dos des colliers d'émeraude.»

Philostrate raconte qu'il y avait une gemme dans la cervelle d'un dragon
qui faisait que «par l'exhibition de lettres d'or et d'une robe de
pourpre» on pouvait endormir le monstre et le tuer.

Selon le grand alchimiste, Pierre de Boniface, le diamant rendait un
homme invisible, et l'agate des Indes le faisait éloquent. La cornaline
apaisait la colore, l'hyacinthe provoquait le sommeil et l'améthyste
chassait les fumées de l'ivresse. Le grenat mettait en fuite les démons
et l'hydropicus faisait changer la lune de couleur. La sélénite
croissait et déclinait de couleur avec la lune, et le meloceus, qui fait
découvrir les voleurs, ne pouvait être terni que par le sang d'un
chevreau.

Léonardus Camillus a vu une blanche pierre prise dans la cervelle d'un
crapaud nouvellement tué, qui était un antidote certain contre les
poisons; le bezoard que l'on trouvait dans le coeur d'une antilope était
un charme contre la peste; selon Democritus, les aspilates que l'on
découvrait dans les nids des oiseaux d'Arabie, gardaient leurs porteurs
de tout danger venant du feu.

Le roi de Ceylan allait à cheval par la ville avec un gros rubis dans sa
main, pour la cérémonie de son couronnement. Les portes du palais de
Jean-le-Prêtre étaient «faites de sardoines, au milieu desquelles était
incrustée la corne d'une vipère cornue, ce qui faisait que nul homme
portant du poison ne pouvait entrer.» Au fronton, l'on voyait «deux
pommes d'or dans lesquelles étaient enchâssées deux escarboucles» de
sorte que l'or luisait dans le jour et que les escarboucles éclairaient
la nuit.

Dans l'étrange roman de Lodge «Une perle d'Amérique» il est écrit que
dans la chambre de la reine, on pouvait voir «toutes les chastes femmes
du monde, vêtues d'argent, regardant à travers de beaux miroirs de
chrysolithes, d'escarboucles, de saphyrs et d'émeraudes vertes». Marco
Polo a vu les habitants du Zipango placer des perles roses dans la
bouche des morts.

Un monstre marin s'était enamouré de la perle qu'un plongeur rapportait
au roi Perozes, avait tué le voleur, et pleuré sept lunes sur la perte
du joyau. Quand les Huns attirèrent le roi dans une grande fosse, il
s'envola, Procope nous raconte, et il ne fut jamais retrouvé bien que
l'empereur Anastasius eut offert cinq cent tonnes de pièces d'or à qui
le découvrirait.... Le roi de Malabar montra à un certain Vénitien un
rosaire de trois cent quatre perles, une pour chaque dieu qu'il adorait.

Quand le duc de Valentinois, fils d'Alexandre VI, fit visite à Louis XII
de France, son cheval était bardé de feuilles d'or, si l'on en croit
Brantôme, et son chapeau portait un double rang de rubis qui répandaient
une éclatante lumière. Charles d'Angleterre montait à cheval avec des
étriers sertis de quatre cent vingt et un diamants. Richard II avait un
costume, évalué à trente mille marks, couvert de rubis balais.

Hall décrit Henry VIII allant à la Tour avant son couronnement, comme
portant «un pourpoint rehaussé d'or, le plastron brodé de diamants et
autres riches pierreries, et autour du cou, un grand baudrier enrichi
d'énormes balais.»

Les favoris de Jacques Ier portaient des boucles d'oreilles d'émeraudes
retenues par des filigranes d'or. Edouard Il donna à Piers Gaveston une
armure d'or rouge semée d'hyacinthes, un collier de roses d'or serti de
turquoises et un heaume emperlé.... Henry II portait des gants enrichis
de pierreries montant jusqu'au coude et avait un gant de fauconnerie
cousu de vingt rubis et de cinquante-deux perles. Le chapeau ducal de
Charles le Téméraire, dernier duc de Bourgogne, était chargé de perles
piriformes et semé de saphyrs.

Quelle exquise vie que celle de jadis! Quelle magnificence dans la pompe
et la décoration! Cela semblait encore merveilleux à lire, ces fastes
luxueux des temps abolis!

Puis il tourna son attention vers les broderies, les tapisseries, qui
tenaient lieu de fresques dans les salles glacées des nations du Nord.
Comme il s'absorbait dans ce sujet--il avait toujours eu une
extraordinaire faculté d'absorber totalement son esprit dans quoi qu'il
entreprît--il s'assombrit à la pensée de la ruine que le temps apportait
sur les belles et prestigieuses choses. Lui, toutefois, y avait
échappé....

Les étés succédaient aux étés, et les jonquilles jaunes avaient fleuri
et étaient mortes bien des fois, et des nuits d'horreur répétaient
l'histoire de leur honte, et lui n'avait pas changé!... Nul hiver
n'abîma sa face, ne ternit sa pureté florale. Quelle différence avec les
choses matérielles! Où étaient-elles maintenant?

Où était la belle robe couleur de crocus, pour laquelle les dieux
avaient combattu les géants, que de brunes filles avaient tissé pour le
plaisir d'Athèné?... Où, l'énorme velarium que Néron avait tendu devant
le Colisée de Rome, cette voile titanesque de pourpre sur laquelle
étaient représentés les cieux étoilés et Apollon conduisant son quadrige
de blancs coursiers aux rênes d'or?...

Il s'attardait à regarder les curieuses nappes apportées pour le Prêtre
du Soleil, sur lesquelles étaient déposées toutes les friandises et les
viandes dont on avait besoin pour les fêtes, le drap mortuaire du roi
Chilpéric brodé de trois cents abeilles d'or, les robes fantastiques qui
excitèrent l'indignation de l'évêque de Pont, où étaient représentés
«des lions, des panthères, des ours, des dogues, des forêts, des
rochers, des chasseurs, en un mot tout ce qu'un peintre peut copier dans
la nature» et le costume porté une fois par Charles d'Orléans dont les
manches étaient adornées des vers d'une chanson commençant par:

     _Madame, je suis tout joyeux_....

L'accompagnement musical des paroles était tissé en fils d'or, et chaque
note ayant la forme carrée du temps, était faite de quatre perles....

Il lut la description de l'ameublement de la chambre qui fut préparée à
Rheims pour la Reine Jeanne de Bourgogne; «elle était décorée de treize
cent vingt et un perroquets brodés et blasonnés aux armes du Roi, en
plus de cinq cent soixante et un papillons dont les ailes portaient les
armes de la reine, le tout d'or».

Catherine de Médicis avait un lit de deuil fait pour elle de noir
velours parsemé de croissants de lune et de soleils. Les rideaux en
étaient de damas; sur leur champ or et argent étaient brodés des
couronnes de verdure et des guirlandes, les bords frangés de perles, et
la chambre qui contenait ce lit était entourée de devises découpées dans
un velours noir et placées sur un fond d'argent. Louis XIV avait des
cariatides vêtues d'or de quinze pieds de haut dans ses palais.

Le lit de justice de Sobieski, roi de Pologne, était fait de brocard
d'or de Smyrne cousu de turquoises, et dessus, les vers du Koran. Ses
supports étaient d'argent doré, merveilleusement travaillé, chargés à
profusion de médaillons émaillés ou de pierreries. Il avait été pris
près de Vienne dans un camp turc et l'étendard de Mahomet avait flotté
sous les ors tremblants de son dais.

Pendant toute une année, Dorian se passionna à accumuler les plus
délicieux spécimens qu'il lui fut possible de découvrir de l'art
textile et de la broderie; il se procura les adorables mousselines de
Delhi finement tissées de palmes d'or et piquées d'ailes iridescentes de
scarabées; les gazes du Dekkan, que leur transparence fait appeler en
Orient _air tissé_, _eau courante_ ou _rosée du soir_; d'étranges
étoffes historiées de Java; de jaunes tapisseries chinoises savamment
travaillées; des livres reliés en satin fauve ou en soie d'un bleu
prestigieux, portant sur leurs plats des fleurs de lys, des oiseaux, des
figures; des dentelles au point de Hongrie, des brocards siciliens et de
rigides velours espagnols; des broderies georgiennes aux coins dorés et
des _Foukousas_ japonais aux tons d'or vert, pleins d'oiseaux aux
plumages multicolores et fulgurants.

Il eut aussi une particulière passion pour les vêtements
ecclésiastiques, comme il en eut d'ailleurs pour toute chose se
rattachant au service de l'Église.

Dans les longs coffres de cèdre qui bordaient la galerie ouest de sa
maison, il avait recueilli de rares et merveilleux spécimens de ce qui
est réellement les habillements de la «Fiancée du Christ» qui doit se
vêtir de pourpre, de joyaux et de linges fins dont elle cache son corps
anémié par les macérations, usé par les souffrances recherchées, blessé
des plaies qu'elle s'infligea.

Il possédait une chape somptueuse de soie cramoisie et d'or damassée,
ornée d'un dessin courant de grenades dorées posées sur des fleurs à six
pétales cantonnées de pommes de pin incrustées de perles. Les orfrois
représentaient des scènes de la vie de la Vierge, et son Couronnement
était brodé au chef avec des soies de couleurs; c'était un ouvrage
italien du XVe siècle.

Une autre chape était en velours vert, brochée de feuilles d'acanthe
cordées où se rattachaient de blanches fleurs à longue tige; les détails
en étaient traités au fil d'argent et des cristaux colorés s'y
rencontraient; une tête de Séraphin y figurait, travaillée au fil d'or;
les orfrois étaient diaprés de soies rouges et or, et parsemés de
médaillons de plusieurs saints et martyrs, parmi lesquels
Saint-Sébastien.

Il avait aussi des chasubles de soie couleur d'ambre, des brocards d'or
et de soie bleue, des damas de soie jaune, des étoffes d'or, où était
figurée la Passion et la Crucifixion, brodées de lions, de paons et
d'autres emblèmes; des dalmatiques de satin blanc, et de damas de soie
rosée, décorées de tulipes, de dauphins et de fleurs de lys; des nappes
d'autel de velours écarlate et de lin bleu; des corporaux, des voiles de
calice, des manipules.... Quelque chose aiguisait son imagination de
penser aux usages mystiques à quoi tout cela avait répondu.

Car ces trésors, toutes ces choses qu'il collectionnait dans son
habitation ravissante, lui étaient un moyen d'oubli, lui étaient une
manière d'échapper, pour un temps, à certaines terreurs qu'il ne pouvait
supporter.

Sur les murs de la solitaire chambre verrouillée où toute son enfance
s'était passée, il avait pendu de ses mains, le terrible portrait dont
les traits changeants lui démontraient la dégradation réelle de sa vie,
et devant il avait posé en guise de rideau un pallium de pourpre et
d'or.

Pendant des semaines, il ne la visitait, tâchait d'oublier la hideuse
chose peinte, et recouvrant sa légèreté de coeur, sa joie insouciante,
se replongeait passionnément dans l'existence. Puis, quelque nuit, il se
glissait hors de chez lui, et se rendait aux environs horribles des
_Blue Gate Fields_, et il y restait des jours, jusqu'à ce qu'il en fut
chassé. A son retour, il s'asseyait en face du portrait, vomissant
alternativement sa reproduction et lui-même, bien que rempli, d'autres
fois, de cet orgueil de l'individualisme qui est une demie fascination
du péché, et souriant, avec un secret plaisir, à l'ombre informe portant
le fardeau qui aurait dû être sien.

Au bout de quelques années, il ne put rester longtemps hors d'Angleterre
et vendit la villa qu'il partageait à Trouville avec lord Henry, de même
que la petite maison aux murs blancs qu'il possédait à Alger où ils
avaient demeuré plus d'un hiver. Il ne pouvait se faire à l'idée d'être
séparé du tableau qui avait une telle part dans sa vie, et s'effrayait à
penser que pendant son absence quelqu'un pût entrer dans la chambre,
malgré les barres qu'il avait fait mettre à la porte.

Il sentait cependant que le portrait ne dirait rien à personne, bien
qu'il conservât, sous la turpitude et la laideur des traits, une
ressemblance marquée avec lui; mais que pourrait-il apprendre à celui
qui le verrait? Il rirait à ceux qui tenteraient de le railler. Ce
n'était pas lui qui l'avait peint, que pouvait lui faire cette vilenie
et cette honte? Le croirait-on même s'il l'avouait?

Il craignait quelque chose, malgré tout.... Parfois quand il était dans
sa maison de Nottinghamshire, entouré des élégants jeunes gens de sa
classe dont il était le chef reconnu, étonnant le comté par son luxe
déréglé et l'incroyable splendeur de son mode d'existence, il quittait
soudainement ses hôtes, et courait subitement à la ville s'assurer que
la porte n'avait été forcée et que le tableau s'y trouvait encore....
S'il avait été volé? Cette pensée le remplissait d'horreur!... Le monde
connaîtrait alors son secret.... Ne le connaissait-il point déjà?

Car bien qu'il fascinât la plupart des gens, beaucoup le méprisaient. Il
fut presque blackboulé dans un club de West-End dont sa naissance et sa
position sociale lui permettaient de plein droit d'être membre, et l'on
racontait qu'une fois, introduit dans un salon du _Churchill_, le duc de
Berwick et un autre gentilhomme se levèrent et sortirent aussitôt d'une
façon qui fut remarquée. De singulières histoires coururent sur son
compte alors qu'il eût passé sa vingt-cinquième année. Il fut colporté
qu'on l'avait vu se disputer avec des matelots étrangers dans une
taverne louche des environs de Whitechapel, qu'il fréquentait des
voleurs et des faux monnayeurs et connaissait les mystères de leur art.

Notoires devinrent ses absences extraordinaires, et quand il
reparaissait dans le monde, les hommes se parlaient l'un à l'autre dans
les coins, ou passaient devant lui en ricanant, ou le regardaient avec
des yeux quêteurs et froids comme s'ils étaient déterminés à connaître
son secret.

Il ne porta aucune attention à ces insolences et à ces manques d'égards;
d'ailleurs, dans l'opinion de la plupart des gens, ses manières franches
et débonnaires, son charmant sourire d'enfant, et l'infinie grâce de sa
merveilleuse jeunesse, semblaient une réponse suffisante aux calomnies,
comme ils disaient, qui circulaient sur lui.... Il fut remarqué,
toutefois, que ceux qui avaient paru ses plus intimes amis, semblaient
le fuir maintenant. Les femmes qui l'avait farouchement adoré, et, pour
lui, avaient bravé la censure sociale et défié les convenances,
devenaient pâles de honte ou d'horreur quand il entrait dans la salle
où elles se trouvaient.

Mais ces scandales soufflés à l'oreille accrurent pour certains, au
contraire, son charme étrange et dangereux. Sa grande fortune lui fut un
élément de sécurité. La société, la société civilisée tout au moins,
croit difficilement du mal de ceux qui sont riches et beaux. Elle sent
instinctivement que les manières sont de plus grande importance que la
morale, et, à ses yeux, la plus haute respectabilité est de moindre
valeur que la possession d'un bon chef.

C'est vraiment une piètre consolation que de se dire d'un homme qui vous
a fait mal dîner, ou boire un vin discutable, que sa vie privée est
irréprochable. Même l'exercice des vertus cardinales ne peuvent racheter
des _entrées_ servies demi-froides, comme lord Henry, parlant un jour
sur ce sujet, le fit remarquer, et il y a vraiment beaucoup à dire à ce
propos, car les règles de la bonne société sont, ou pourraient être, les
mêmes que celles de l'art. La forme y est absolument essentielle. Cela
pourrait avoir la dignité d'un cérémonial, aussi bien que son irréalité,
et pourrait combiner le caractère insincère d'une pièce romantique avec
l'esprit et la beauté qui nous font délicieuses de semblables pièces.
L'insincérité est-elle une si terrible chose? Je ne le pense pas. C'est
simplement une méthode à l'aide de laquelle nous pouvons multiplier nos
personnalités.

C'était du moins, l'opinion de Dorian Gray.

Il s'étonnait de la psychologie superficielle qui consiste à concevoir
le _Moi_ dans l'homme comme une chose simple, permanente, digne de
confiance, et d'une certaine essence. Pour lui, l'homme était un être
composé de myriades de vies et de myriades de sensations, une complexe
et multiforme créature qui portait en elle d'étranges héritages de
doutes et de passions, et dont la chair même était infectée des
monstrueuses maladies de la mort.

Il aimait à flâner dans la froide et nue galerie de peinture de sa
maison de campagne, contemplant les divers portraits de ceux dont le
sang coulait en ses veines.

Ici était Philip Herbert, dont Francis Osborne dit dans ses «Memoires on
the Reigns of Queen Elizabeth and King James» qu'«il fut choyé par la
cour pour sa belle figure qu'il ne conserva pas longtemps...» Était-ce
la vie du jeune Herbert qu'il continuait quelquefois?... Quelque étrange
germe empoisonné ne s'était-il communiqué de génération en génération
jusqu'à lui? N'était-ce pas quelque reste obscur de cette grâce flétrie
qui l'avait fait si subitement et presque sans cause, proférer dans
l'atelier de Basil Hallward cette prière folle qui avait changé sa
vie?...

Là, en pourpoint rouge brodé d'or, dans un manteau couvert de
pierreries, la fraise et les poignets piqués d'or, s'érigeait sir
Anthony Sherard, avec, à ses pieds, son armure d'argent et de sable.
Quel avait été le legs de cet homme? Lui avait-il laissé, cet amant de
Giovanna de Naples, un héritage de péché et de honte? N'étaient-elles
simplement, ses propres actions, les rêves que ce mort n'avait osé
réaliser?

Sur une toile éteinte, souriait lady Elizabeth Devereux, à la coiffe de
gaze, au corsage de perles lacé, portant les manches aux crevés de satin
rosé. Une fleur était dans sa main droite, et sa gauche étreignait un
collier émaillé de blanches roses de Damas. Sur la table à côté d'elle,
une pomme et une mandoline.... Il y avait de larges rosettes vertes sur
ses petits souliers pointus. Il connaissait sa vie et les étranges
histoires que l'on savait de ses amants. Quelque chose de son
tempérament était-il en lui? Ses yeux ovales aux lourdes paupières
semblaient curieusement le regarder.

Et ce George Willoughby, avec ses cheveux poudrés et ses mouches
fantastiques!... Quel mauvais air il avait! Sa face était hâlée et
saturnienne, et ses lèvres sensuelles se retroussaient avec dédain. Sur
ses mains jaunes et décharnées chargées de bagues, retombaient des
manchettes de dentelle précieuse. Il avait été un des dandies du
dix-huitième siècle et, dans sa jeunesse, l'ami de lord Ferrars.

Que penser de ce second lord Beckenham, compagnon du Prince Régent dans
ses plus fâcheux jours et l'un des témoins de son mariage secret avec
madame Fitz-Herbert?... Comme il paraissait fier et beau, avec ses
cheveux châtains et sa pose insolente! Quelles passions lui avait-il
transmises? Le monde l'avait jugé infâme; il était des orgies de Carlton
House. L'étoile de la Jarretière brillait à sa poitrine....

A côté de lui était pendu le portrait de sa femme, pâle créature aux
lèvres minces, vêtue de noir. Son sang, aussi, coulait en lui. Comme
tout cela lui parut curieux!

Et sa mère, qui ressemblait à lady Hamilton, sa mère aux lèvres humides,
rouges comme vin!... Il savait ce qu'il tenait d'elle! Elle lui avait
légué sa beauté, et sa passion pour la beauté des autres. Elle riait à
lui dans une robe lâche de Bacchante; il y avait des feuilles de vigne
dans sa chevelure, un flot de pourpre coulait de la coupe qu'elle
tenait. Les carnations de la peinture étaient éteintes, mais les yeux
restaient quand même merveilleux par leur profondeur et le brillant du
coloris. Ils semblaient le suivre dans sa marche.

On a des ancêtres en littérature, aussi bien que dans sa propre race,
plus proches peut-être encore comme type et tempérament, et beaucoup ont
sur vous une influence dont vous êtes conscient. Il semblait parfois à
Dorian Gray que l'histoire du monde n'était que celle de sa vie, non
comme s'il l'avait vécue en actions et en faits, mais comme son
imagination la lui avait créée, comme elle avait été dans son cerveau,
dans ses passions. Il s'imaginait qu'il les avait connues toutes, ces
étranges et terribles figures qui avaient passé sur la scène du monde,
qui avalent fait si séduisant le péché, et le mal si subtil; il lui
semblait que par de mystérieuses voies, leurs vies avaient été la
sienne.

Le héros du merveilleux roman qui avait tant influencé sa vie, avait
lui-même connu ces rêves étranges; il raconte dans le septième chapitre,
comment, de lauriers couronné, pour que la foudre ne le frappât, il
s'était assis comme Tibère, dans un jardin à Caprée, lisant les livres
obscènes d'Eléphantine ce pendant que des nains et des paons se
pavanaient autour de lui, et que le joueur de flûte raillait le
balanceur d'encens.... Comme Caligula, il avait riboté dans les écuries
avec les palefreniers aux chemises vertes, et soupé dans une mangeoire
d'ivoire avec un cheval au frontal de pierreries.... Comme Domitien, il
avait erré à travers des corridors bordés de miroirs de marbre, les yeux
hagards à la pensée du couteau qui devait finir ses jours, malade de cet
ennui, de ce terrible _tedium vitae_, qui vient à ceux auxquels la vie
n'a rien refusé. Il avait lorgné, à travers une claire émeraude, les
rouges boucheries du Cirque, et, dans une litières de perles et de
pourpre, que tiraient des mules ferrées d'argent, il avait été porté par
la Via Pomegranates à la Maison-d'Or, et entendu, pendant qu'il passait,
des hommes crier: _Nero Caesar_!...

Comme Héliogabale, il s'était fardé la face, et parmi des femmes, avait
filé la quenouille, et fait venir la Lune de Carthage, pour l'unir au
Soleil dans un mariage mystique.

Encore et encore, Dorian relisait ce chapitre fantastique, et les deux
chapitres suivants, dans lesquels, comme en une curieuse tapisserie ou
par des émaux adroitement incrustés, étaient peintes les figures
terribles et belles de ceux que le Vice et le Sang et la Lassitude ont
fait monstrueux et déments: Filippo, duc de Milan, qui tua sa femme et
teignit ses lèvres d'un poison écarlate, de façon à ce que son amant
suçât la mort en baisant la chose morte qu'il idolâtrait; Pietro Barbi,
le Vénitien, que l'on nomme Paul II, qui voulut vaniteusement prendre le
titre de _Formosus_, et dont la tiare, évaluée à deux cent mille
florins, fut le prix d'un péché terrible; Gian Maria Visconti, qui se
servait de lévriers pour chasser les hommes, et dont le cadavre meurtri
fut couvert de roses par une prostituée qui l'avait aimé!...

Et le Borgia sur son blanc cheval, le Fratricide galopant à côté de
lui, son manteau teint du sang de Pérot; Pietro Ratio, le jeune
cardinal-archevêque de Florence, enfant et mignon de Sixte IV, dont la
beauté ne fut égalée que par la débauche, et qui reçut L'honora
d'argon sous un pavillon de soie blanche et cramoisie, rempli de
nymphes et de centaures, en caressant un jeune garçon dont il se
servait dans les fêtes comme de Gammée ou de Halas; Zeppelin, dont la
mélancolie ne pouvait être guérie que par le spectacle de la mort,
ayant une passion pour le sang, comme d'autres en ont pour le
vin,--Ezzelin, fils du démon, fut-il dit, qui trompa son père aux dés,
alors qu'il lui jouait son âme!...

Et L'abattissent Ciao, qui prit par moquerie le nom d'innocent, dans les
torpides veines duquel fut infusé, par un docteur juif, le sang de trois
adolescents; Sigismondo Malatesta, l'amant dansotta, et le seigneur de Ri
mini, dont l'effigie fut brûlée à Rome, comme ennemi de Dieu et des
hommes, qui étrangla Polissonna avec une serviette, fit boire du poison
à Givra d'ester dans une coupe d'émeraude, et bâtit une église païenne
pour l'adoration du Christ, en l'honneur d'une passion honteuse!...

Et ce Charles VI, qui aima si sauvagement la femme de son frère qu'un
lépreux avertit du crime qu'il allait commettre, ce Charles VI dont la
passion démentielle ne put seulement être guérie que par des cartes
sarrasines où étaient peintes les images de l'Amour, de la Mort et de la
Folie!

Et s'évoquait encore, dans son pourpoint orné, coiffé de son chapeau
garni de joyaux, ses cheveux bouclés comme des acanthes, Griffonnait
Baguions, qui tua Astre et sa fiancée, Simplette et son page, mais dont
la grâce était telle, que, lorsqu'on le trouva mourant sur la place
jaune de Perlouse, ceux qui le haïssaient ne purent que pleurer, et
qu'avalant qui l'avait maudit, le bénit!...

Une horrible fascination s'émanait d'eux tous! Il les vit la nuit, et le
jour ils troublèrent son imagination. La Renaissance connut d'étranges
façons d'empoisonner: par un casque ou une torche allumée, par un gant
brodé ou un éventail en diamanté, par une boule de senteur dorée, ou par
une chaîne d'ambre....

Dorian Gray, lui, avait été empoisonné par un livre!...

Il y avait des moments où il regardait simplement le Mal comme un mode
nécessaire à la réalisation de son concept de la Beauté.



XII


C'était le neuf novembre, la veille de son trente-huitième
anniversaire, comme il se le rappela souvent plus tard.

Il sortait vers onze heures de chez lord Henry où il avait dîné, et
était enveloppé d'épaisses fourrures, la nuit étant très froide et
brumeuse. Au coin de Grosvenor Square et de South Audley Street, un
homme passa tout près de lui dans le brouillard, marchant très vite, le
col de son lustre gris relevé. Il avait une valise à la main. Dorian le
reconnut. C'était Basil Hallward. Un étrange sentiment de peur qu'il ne
put s'expliquer l'envahit. Il ne fit aucun signe de reconnaissance et
continua rapidement son chemin dans la direction de sa maison....

Mais Hallward l'avait vu. Dorian l'aperçut s'arrêtant sur le trottoir et
l'appelant. Quelques instants après, sa main s'appuyait sur son bras.

--Dorian! quelle chance extraordinaire! Je vous ai attendu dans votre
bibliothèque jusqu'à neuf heures. Finalement j'eus pitié de votre
domestique fatigué et lui dit en partant d'aller se coucher. Je vois à
Paris par le train de minuit et j'avais particulièrement besoin de vous
voir avant mon départ. Il me semblait que c'était vous, ou du moins
votre fourrure, lorsque nous nous sommes croisés. Mais je n'en étais pas
sûr. Ne m'aviez-vous pas reconnu?

--Il y a du brouillard, mon cher Basil, je pouvais à peine reconnaître
Grosvenor Square, je crois bien que ma maison est ici quelque part, mais
je n'en suis pas certain du tout. Je regrette que vous partiez, car il y
a des éternités que je ne vous ai vu. Mais je suppose que vous
reviendrez bientôt.

--Non, je serai absent d'Angleterre pendant six mois; j'ai l'intention
de prendre un atelier à Paris et de m'y retirer jusqu'à ce que j'aie
achevé un grand tableau que j'ai dans la tête. Toutefois, ce n'était pas
de moi que je voulais vous parler. Nous voici à votre porte. Laissez-moi
entrer un moment; j'ai quelque chose à vous dire.

--J'en suis charmé. Mais ne manquerez-vous pas votre train? dit
nonchalamment Dorian Gray en montant les marches et ouvrant sa porte
avec son passe-partout.

La lumière du réverbère luttait contre le brouillard; Hallward tira sa
montre.

--J'ai tout le temps, répondit-il. Le train ne part qu'à minuit quinze
et il est à peine onze heures. D'ailleurs j'allais au club pour vous
chercher quand je vous ai rencontré. Vous voyez, je n'attendrai pas pour
mon bagage; je l'ai envoyé d'avance; je n'ai avec moi que cette valise
et je peux aller aisément à Victoria en vingt minutes.

Dorian le regarda et sourit.

--Quelle tenue de voyage pour un peintre élégant! Une valise gladstone
et un lustre! Entrez, car le brouillard va envahir le vestibule. Et
songez qu'il ne faut pas parler de choses sérieuses. Il n'y a plus rien
de sérieux aujourd'hui, au moins rien ne peut plus l'être.

Hallward secoua la tête en entrant et suivit Dorian dans la
bibliothèque. Un clair feu de bois brillait dans la grande cheminée. Les
lampes étaient allumées et une cave à liqueurs hollandaise en argent
tout ouverte, des siphons de soda et de grands verres de cristal taillé
étaient disposés sur une petite table de marqueterie.

--Vous voyez que votre domestique m'avait installé comme chez moi,
Dorian. Il m'a donné tout ce qu'il me fallait, y compris vos meilleures
cigarettes à bouts dorés. C'est un être très hospitalier, que j'aime
mieux que ce Français que vous aviez. Qu'est-il donc devenu ce Français,
à propos?

Dorian haussa les épaules.

--Je crois qu'il a épousé la femme de chambre de lady Radley et l'a
établie à Paris comme couturière anglaise. _L'anglomanie_ est très à la
mode là-bas, parait-il. C'est bien idiot de la part des Français,
n'est-ce pas? Mais, après tout, ce n'était pas un mauvais domestique. Il
ne m'a jamais plu, mais je n'ai jamais eu à m'en plaindre. On imagine
souvent des choses absurdes. Il m'était très dévoué et sembla très peiné
quand il partit. Encore un brandy-and-soda? Préférez-vous du vin du Rhin
à l'eau de seltz? J'en prends toujours. Il y en a certainement dans la
chambre à côté.

--Merci, je ne veux plus rien, dit le peintre ôtant son chapeau et son
manteau et les jetant sur la valise qu'il avait déposée dans un coin. Et
maintenant, cher ami, je veux vous parler sérieusement. Ne vous
renfrognez pas ainsi, vous me rendez la tâche plus difficile....

--Qu'y a-t-il donc? cria Dorian avec sa vivacité ordinaire, en se jetant
sur le sofa. J'espère qu'il ne s'agit pas de moi. Je suis fatigué de
moi-même ce soir. Je voudrais être dans la peau d'un autre.

--C'est à propos de vous-même, répondit Hallward d'une voix grave et
pénétrée, il faut que je vous le dise. Je vous tiendrai seulement une
demi-heure.

Dorian soupira, alluma une cigarette et murmura:

--Une demi-heure!

--Ce n'est pas trop pour vous questionner, Dorian, et c'est absolument
dans votre propre intérêt que je parle. Je pense qu'il est bon que vous
sachiez les choses horribles que l'on dit dans Londres sur votre compte.

--Je ne désire pas les connaître. J'aime les scandales sur les autres,
mais ceux qui me concernent ne m'intéressent point. Ils n'ont pas le
mérite de la nouveauté.

-Ils doivent vous intéresser, Dorian. Tout gentleman est intéressé à son
bon renom. Vous ne voulez pas qu'on parle de vous comme de quelqu'un de
vil et de dégradé. Certes, vous avez votre situation, votre fortune et
le reste. Mais la position et la fortune ne sont pas tout. Vous pensez
bien que je ne crois pas à ces rumeurs. Et puis, je ne puis y croire
lorsque je vous vois. Le vice s'inscrit lui-même sur la figure d'un
homme. Il ne peut être caché. On parle quelquefois de vices secrets; il
n'y a pas de vices secrets. Si un homme corrompu a un vice, il se montre
de lui-même dans les lignes de sa bouche, l'affaissement de ses
paupières, ou même dans la forme de ses mains. Quelqu'un--je ne dirai
pas son nom, mais vous le connaissez--vint l'année dernière me demander
de faire son portrait. Je ne l'avais jamais vu et je n'avais rien
entendu dire encore sur lui; j'en ai entendu parler depuis. Il m'offrit
un prix extravagant, je refusai. Il y avait quelque chose dans le dessin
de ses doigts que je haïssais. Je sais maintenant que j'avais
parfaitement raison dans mes suppositions: sa vie est une horreur. Mais
vous, Dorian, avec votre visage pur, éclatant, innocent, avec votre
merveilleuse et inaltérée jeunesse, je ne puis rien croire contre vous.
Et cependant je vous vois très rarement; vous ne venez plus jamais à mon
atelier et quand je suis loin de vous, que j'entends ces hideux propos
qu'on se murmure sur votre compte, je ne sais plus que dire. Comment se
fait-il Dorian, qu'un homme comme le duc de Berwick quitte le salon du
club dès que vous y entrez? Pourquoi tant de personnes dans Londres ne
veulent ni aller chez vous ni vous inviter chez elles? Vous étiez un ami
de lord Tavelé. Je l'ai rencontré à dîner la semaine dernière. Votre nom
fut prononcé au cours de la conversation à propos de ces miniatures que
vous avez prêtées à l'exposition du Duale. Tavelé eût une moue
dédaigneuse et dit que vous pouviez peut-être avoir beaucoup de goût
artistique, mais que vous étiez un homme qu'on ne pouvait permettre à
aucune jeune fille pure de connaître et qu'on ne pouvait mettre en
présence d'aucune femme chaste. Je lui rappelais que j'étais un de vos
amis et lui demandai ce qu'il voulait dire. Il me le dit. Il me le dit
en face devant tout le monde. C'était horrible! Pourquoi votre amitié
est-elle si fatale aux jeunes gens? Tenez.... Ce pauvre garçon qui
servait dans les Gardes et qui se suicida, vous étiez son grand ami. Et
sir Henry Ashton qui dût quitter l'Angleterre avec un nom terni; vous et
lui étiez inséparables. Que dire d'Adrien Singleton et de sa triste fin?
Que dire du fils unique de lord Kent et de sa carrière compromise? J'ai
rencontré son père hier dans St-James Street. Il me parut brisé de honte
et de chagrin. Que dire encore du jeune duo de Perth? Quelle existence
m'eut-il à présent? Quel gentleman en voudrait pour ami?...

--Arrêtez, Basil, vous parlez de choses auxquelles vous ne connaissez
rien, dit Dorian Gray se mordant les lèvres.

Et avec une nuance d'infini mépris dans la voix:

--Vous me demandez pourquoi Berwick quitte un endroit où j'arrive? C'est
parce que je connais toute sa vie et non parce qu'il connaît quelque
chose de la mienne. Avec un sang comme celui qu'il a dans les veines,
comment son récit pourrait-il être sincère? Vous me questionnez sur
Henry Ashton et sur le jeune Perd. Ai-je appris à l'un ses vices et à
l'autre ses débauches! Si le fils imbécile de Kent prend sa femme sur le
trottoir, y suis-je pour quelque chose? Si Arien Single ton signe du nom
de ses amis ses billets, suis-je son gardien? Je sais comment on bavarde
en Angleterre. Les bourgeois font au dessert un étalage de leurs
préjugés moraux, et se communiquent tout bas, ce qu'ils appellent le
libertinage de leurs supérieurs, afin de laisser croire qu'ils sont du
beau monde et dans les meilleurs termes avec ceux qu'ils calomnient.
Dans ce pays, il suffit qu'un homme ait de la distinction et un cerveau,
pour que n'importe quelle mauvaise langue s'acharne après lui. Et
quelles sortes d'existences mènent ces gens qui posent pour la moralité?
Mon cher ami, vous oubliez que nous sommes dans le pays natal de
l'hypocrisie.

--Dorian, s'écria Hallward, là n'est pas la question. L'Angleterre est
assez vilaine, je le sais, et la société anglaise a tous les torts.
C'est justement pour cette raison que j'ai besoin de vous savoir pur. Et
vous ne l'avez pas été. Ou a le droit de juger un homme d'après
l'influence qu'il a sur ses amis: les vôtres semblent perdre tout
sentiment d'honneur, de bonté, de pureté. Vous les avez remplis d'une
folie de plaisir. Ils ont roulé dans des abîmes; vous les y avez
laissés. Oui, vous les y avez abandonnés et vous pouvez encore sourire,
comme vous souriez en ce moment. Et il y a pire. Je sais que vous et
Harry êtes inséparables; et pour cette raison, sinon pour une autre,
vous n'auriez pas dû faire du nom de sa soeur une risée.

--Prenez garde, Basil, vous allez trop loin!...

--Il faut que je parle et il faut que vous écoutiez! Vous écouterez!...
Lorsque vous rencontrâtes lady Gwendoline, aucun souffle de scandale ne
l'avait effleurée. Y a-t-il aujourd'hui une seule femme respectable dans
Londres qui voudrait se montrer en voiture avec elle dans le Parc? Quoi,
ses enfants eux-mêmes ne peuvent vivre avec elle! Puis, il y a d'autres
histoires: on raconte qu'on vous a vu à l'aube, vous glisser hors
d'infâmes demeures et pénétrer furtivement, déguisé, dans les plus
immondes repaires de Londres. Sont-elles vraies, peuvent-elles être
vraies, ces histoires?...

«Quand je les entendis la première fois, j'éclatai de rire. Je les
entends maintenant et cela me fait frémir. Qu'est-ce que c'est que votre
maison de campagne et la vie qu'on y mène?... Dorian, vous ne savez pas
ce que l'on dit de vous. Je n'ai nul besoin de vous dire que je ne veux
pas vous sermonner. Je me souviens d'Harry disant une fois, que tout
homme qui s'improvisait prédicateur, commençait toujours par dire cela
et s'empressait aussitôt de manquer à sa parole. Moi je veux vous
sermonner. Je voudrais vous voir mener une existence qui vous ferait
respecter du monde. Je voudrais que vous ayez un nom sans tache et une
réputation pure. Je voudrais que vous vous débarrassiez de ces gens
horribles dont vous faites votre société. Ne haussez pas ainsi les
épaules.... Ne restez pas si indifférent.... Votre influence est grande;
employez-la au bien, non au mal. On dit que vous corrompez tous ceux qui
deviennent vos intimes et qu'il suffit que vous entriez dans une maison,
pour que toutes les hontes vous y suivent. Je ne sais si c'est vrai ou
non. Comment le saurais-je? Mais on le dit. On m'a donné des détails
dont il semble impossible de douter. Lord Gloucester était un de mes
plus grands amis à Oxford. Il me montra une lettre que sa femme lui
avait écrite, mourante et isolée dans sa villa de Menton. Votre nom
était mêlé à la plus terrible confession que je lus jamais. Je lui dis
que c'était absurde, que je vous connaissais à fond et que vous étiez
incapable de pareilles choses. Vous connaître! Je voudrais vous
connaître! Mais avant de répondre cela, il aurait fallu que je voie
votre âme.

--Voir mon âme! murmura Dorian Gray se dressant devant le sofa et
pâlissant de terreur....

--Oui, répondit Hallward, gravement, avec une profonde émotion dans la
voix, voir votre âme.... Mais Dieu seul peut la voir!

Un rire d'amère raillerie tomba des lèvres du plus jeune des deux
hommes.

--Vous la verrez vous-même ce soir! cria-t-il, saisissant la lampe,
venez, c'est l'oeuvre propre de vos mains. Pourquoi ne la
regarderiez-vous pas? Vous pourrez le raconter ensuite à tout le monde,
si cela vous plaît. Personne ne vous croira. Et si on vous croit, on ne
m'en aimera que plus. Je connais notre époque mieux que vous, quoique
vous en bavardiez si fastidieusement. Venez, vous dis-je! Vous avez
assez péroré sur la corruption. Maintenant, vous allez la voir face à
face!... Il y avait comme une folie d'orgueil dans chaque mot qu'il
proférait. Il frappait le sol du pied selon son habituelle et puérile
insolence. Il ressentit une effroyable joie à la pensée qu'un autre
partagerait son secret et que l'homme qui avait peint le tableau,
origine de sa honte, serait toute sa vie accablé du hideux souvenir de
ce qu'il avait fait.

--Oui, continua-t-il, s'approchant de lui, et le regardant fixement dans
ses yeux sévères. Je vais vous montrer mon âme! Vous allez voir cette
chose qu'il est donné à Dieu seul de voir, selon vous!...

Hallward recula....

--Ceci est un blasphème, Dorian, s'écria-t-il. Il ne faut pas dire de
telles choses! Elles sont horribles et ne signifient rien....

--Vous croyez?... Il rit de nouveau.

--J'en suis sûr. Quant à ce que je vous ai dit ce soir, c'est pour votre
bien. Vous savez que j'ai toujours été pour vous un ami dévoué.

--Ne m'approchez pas!... Achevez ce que vous avez à dire....

Une contraction douloureuse altéra les traits du peintre. Il s'arrêta un
instant, et une ardente compassion l'envahit. Quel droit avait-il, après
tout, de s'immiscer dans la vie de Dorian Gray? S'il avait fait la
dixième partie de ce qu'on disait de lui, comme il avait dû souffrir!...
Alors il se redressa, marcha vers la cheminée, et se plaçant devant le
feu, considéra les bûches embrasées aux cendres blanches comme givre et
la palpitation des flammes.

--J'attends, Basil, dit le jeune homme d'une voix dure et haute.

Il se retourna....

--Ce que j'ai à dire est ceci, s'écria-t-il. Il faut
que vous me donniez une réponse aux horribles accusations portées contre
vous. Si vous me dites qu'elles sont entièrement fausses du commencement
à la fin, je vous croirai. Démentez-les, Dorian, démentez-les! Ne
voyez-vous pas ce que je vais devenir? Mon Dieu! ne me dites pas que
vous êtes méchant, et corrompu, et couvert de honte!...

Dorian Gray sourit; ses lèvres se plissaient dans un rictus de
satisfaction.

--Montez avec moi, Basil, dit-il tranquillement; je tiens un journal de
ma vie jour par jour, et il ne sort jamais de la chambre où il est
écrit; je vous le montrerai si vous venez avec moi.

--J'irai avec vous si vous le désirez, Dorian.... Je m'aperçois que j'ai
manqué mon train.... Cela n'a pas d'importance, je partirai demain. Mais
ne me demandez pas de lire quelque chose ce soir. Tout ce qu'il me faut,
c'est une réponse à ma question.

--Elle vous sera donnée là-haut; je ne puis vous la donner ici. Ce n'est
pas long à lire....



XIII


Il sortit de la chambre, et commença à monter, Basil Hallward le suivant
de près. Ils marchaient doucement, comme on fait instinctivement la
nuit. La lampe projetait des ombres fantastiques sur le mur et sur
l'escalier. Un vent qui s'élevait fit claquer les fenêtres.

Lorsqu'ils atteignirent le palier supérieur, Dorian posa la lampe sur le
plancher, et prenant sa clef, la tourna dans la serrure.

--Vous insistez pour savoir, Basil? demanda-t-il d'une voix basse.

--Oui!

--J'en suis heureux, répondit-il souriant. Puis il ajouta un peu
rudement:

--Vous êtes le seul homme au monde qui ayez le droit de savoir tout ce
qui me concerne. Vous avez tenu plus de place dans ma vie que vous ne le
pensez.

Et prenant la lampe il ouvrit la porte et entra. Un courant d'air froid
les enveloppa et la flamme vacillant un instant prit une teinte orange
foncé. Il tressaillit....

--Fermez la porte derrière vous, souffla-t-il en posant la lampe sur la
table. Hallward regarda autour de lui, profondément étonné. La chambre
paraissait n'avoir pas été habitée depuis des années. Une tapisserie
flamande fanée, un tableau couvert d'un voile, une vieille _cassone_
italienne et une grande bibliothèque vide en étaient tout l'ameublement
avec une chaise et une table. Comme Dorian allumait une bougie à demi
consumée posée sur la cheminée, il vit que tout était couvert de
poussière dans la pièce et que le tapis était en lambeaux. Une souris
s'enfuit effarée derrière les lambris. Il y avait une odeur humide de
moisissure.

--Ainsi, vous croyez que Dieu seul peut voir l'âme, Basil? Écartez ce
rideau, vous allez voir la mienne!...

Sa voix était froide et cruelle....

--Vous êtes fou, Dorian, ou bien vous jouez une comédie? murmura le
peintre en fronçant le sourcil.

--Vous n'osez pas? Je l'ôterai moi-même, dit le jeune homme, arrachant
le rideau de sa tringle et le jetant sur le parquet....

Un cri d'épouvante jaillit des lèvres du peintre, lorsqu'il vit à la
faible lueur de la lampe, la hideuse figure qui semblait grimacer sur la
toile. Il y avait dans cette expression quelque chose qui le remplit de
dégoût et d'effroi. Ciel! Cela pouvait-il être la face, la propre face
de Dorian Gray? L'horreur, quelle qu'elle fut cependant, n'avait pas
entièrement gâté cette beauté merveilleuse. De l'or demeurait dans la
chevelure éclaircie et la bouche sensuelle avait encore de son écarlate.
Les yeux boursouflés avaient gardé quelque chose de la pureté de leur
azur, et les courbes élégantes des narines finement ciselées et du cou
puissamment modelé n'avaient pas entièrement disparu. Oui, c'était bien
Dorian lui-même. Mais qui avait fait cela? Il lui sembla reconnaître sa
peinture, et le cadre était bien celui qu'il avait dessiné. L'idée
était monstrueuse, il s'en effraya!... Il saisit la bougie et l'approcha
de la toile. Dans le coin gauche son nom était tracé en hautes lettres
de vermillon pur....

C'était une odieuse parodie, une infâme, ignoble satire! Jamais il
n'avait fait cela.... Cependant, c'était bien là son propre tableau. Il
le savait, et il lui sembla que son sang, tout à l'heure brûlant, se
gelait tout à coup. Son propre tableau!... Qu'est-ce que cela voulait
dire? Pourquoi cette transformation? Il se retourna, regardant Dorian
avec les yeux d'un fou. Ses lèvres tremblaient et sa langue desséchée ne
pouvait articuler un seul mot. Il passa sa main sur son front; il était
tout humide d'une sueur froide.

Le jeune homme était appuyé contre le manteau de la cheminée, le
regardant avec cette étrange expression qu'on voit sur la figure de ceux
qui sont absorbés dans le spectacle, lorsque joue un grand artiste. Ce
n'était ni un vrai chagrin, ni une joie véritable. C'était l'expression
d'un spectateur avec, peut-être, une lueur de triomphe dans ses yeux. Il
avait ôté la fleur de sa boutonnière et la respirait avec affectation.

--Que veut dire tout cela? s'écria enfin Hallward. Sa propre voix
résonna avec un éclat inaccoutumé à ses oreilles.

--Il y a des années, lorsque j'étais un enfant, dit Dorian Gray,
froissant la fleur dans sa main, vous m'avez rencontré, vous m'avez
flatté et appris à être vain de ma beauté. Un jour, vous m'avez présenté
à un de vos amis, qui m'expliqua le miracle de la jeunesse, et vous avez
fait ce portrait qui me révéla le miracle de la beauté. Dans un moment
de folie que, même maintenant, je ne sais si je regrette ou non, je fis
un voeu, que vous appellerez peut-être une prière....

--Je m'en souviens! Oh! comme je m'en souviens! Non! C'est une chose
impossible.... Cette chambre est humide, la moisissure s'est mise sur la
toile. Les couleurs que j'ai employées étaient de quelque mauvaise
composition.... Je vous dis que cette chose est impossible!

--Ah! qu'y a-t-il d'impossible? murmura le jeune homme, allant à la
fenêtre et appuyant son front aux vitraux glacés.

--Vous m'aviez dit que vous l'aviez détruit?

--J'avais tort, c'est lui qui m'a détruit!

--Je ne puis croire que c'est là mon tableau.

--Ne pouvez-vous y voir votre idéal? dit Dorian amèrement.

--Mon idéal, comme vous l'appelez....

--Comme vous l'appeliez!...

--Il n'y avait rien de mauvais en lui, rien de honteux; vous étiez pour
moi un idéal comme je n'en rencontrerai plus jamais.... Et ceci est la
face d'un satyre.

--C'est la face de mon âme!

--Seigneur! Quelle chose j'ai idolâtrée! Ce sont là les yeux d'un
démon!...

--Chacun de nous porte en lui le ciel et l'enfer, Basil, s'écria Dorian,
avec un geste farouche de désespoir.

Hallward se retourna vers le portrait et le considéra.

--Mon Dieu! si c'est vrai, dit-il, et si c'est là ce que vous avez fait
de votre vie, vous devez être encore plus corrompu que ne l'imaginent
ceux qui parlent contre vous!

Il approcha de nouveau la bougie pour mieux examiner la toile. La
surface semblait n'avoir subi aucun changement, elle était telle qu'il
l'avait laissée. C'était du dedans, apparemment, que la honte et
l'horreur étaient venues. Par le moyen de quelque étrange vie
intérieure, la lèpre du péché semblait ronger cette face. La pourriture
d'un corps au fond d'un tombeau humide était moins effrayante!...

Sa main eut un tremblement et la bougie tomba du chandelier sur le tapis
où elle s'écrasa. Il posa le pied dessus la repoussant. Puis il se
laissa tomber dans le fauteuil près de la table et ensevelit sa face
dans ses mains.

--Bonté divine! Dorian, quelle leçon! quelle terrible leçon!

Il n'y eut pas de réponse, mais il put entendre le jeune homme qui
sanglotait à la fenêtre.

--Prions! Dorian, prions! murmura t-il.... Que nous a-t-on appris à dire
dans notre enfance? «Ne nous laissez pas tomber dans la tentation.
Pardonnez-nous nos péchés, purifiez-nous de nos iniquités!» Redisons-le
ensemble. La prière de votre orgueil a été entendue; la prière de votre
repentir sera aussi entendue! Je vous ai trop adoré! J'en suis puni.
Vous vous êtes trop aimé.... Nous sommes tous deux punis!

Dorian Gray se retourna lentement et le regardant avec des yeux
obscurcis de larmes.

--Il est trop tard, Basil, balbutia-t-il.

--Il n'est jamais trop tard, Dorian! Agenouillons-nous et essayons de
nous rappeler une prière. N'y a-t-il pas un verset qui dit: «Quoique vos
péchés soient comme l'écarlate, je les rendrai blancs comme la neige?»

--Ces mots n'ont plus de sens pour moi, maintenant!

--Ah! ne dites pas cela. Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Mon
Dieu! Ne voyez-vous pas cette maudite face qui nous regarde?

Dorian Gray regarda le portrait, et soudain, un indéfinissable
sentiment de haine contre Basil Hallward s'empara de lui, comme s'il lui
était suggéré par cette figure peinte sur la toile, soufflé dans son
oreille par ces lèvres grimaçantes.... Les sauvages instincts d'une bête
traquée s'éveillaient en lui et il détesta cet homme assis à cette table
plus qu'aucune chose dans sa vie!...

Il regarda farouchement autour de lui.... Un objet brillait sur le
coffre peint en face de lui. Son oeil s'y arrêta. Il se rappela ce que
c'était: un couteau qu'il avait monté, quelques jours avant pour couper
une corde et qu'il avait oublié de remporter. Il s'avança doucement,
passant près d'Hallward. Arrivé derrière celui-ci, il prit le couteau et
se retourna.... Hallward fit un mouvement comme pour se lever de son
fauteuil.... Dorian bondit sur lui, lui enfonça le couteau derrière
l'oreille, tranchant la carotide, écrasant la tête contre la table et
frappant à coups furieux....

Il y eut un gémissement étouffé et l'horrible bruit du sang dans la
gorge. Trois fois les deux bras s'élevèrent convulsivement, agitant
grotesquement dans le vide deux mains aux doigts crispés.... Il frappa
deux fois encore, mais l'homme ne bougea plus. Quelque chose commença à
ruisseler par terre. Il s'arrêta un instant appuyant toujours sur la
tête.... Puis il jeta le couteau sur la table et écouta.

Il n'entendit rien qu'un bruit de gouttelettes tombant doucement sur le
tapis usé. Il ouvrit la porte et sortit sur le palier. La maison était
absolument tranquille. Il n'y avait personne. Quelques instants, il
resta penché sur la rampe cherchant à percer l'obscurité profonde et
silencieuse du vide. Puis il ôta la clef de la serrure, rentra et
s'enferma dans la chambre....

L'homme était toujours assis dans le fauteuil, gisant contre la table,
la tête penchée, le dos courbé, avec ses bras longs et fantastiques.
N'eût été le trou rouge et béant du cou, et la petite mare de caillots
noirs qui s'élargissait sur la table, on aurait pu croire que cet homme
était simplement endormi.

Comme cela avait été vite fait!... Il se sentait étrangement calme, et
allant vers la fenêtre, il l'ouvrit et s'avança sur le balcon. Le vent
avait balayé le brouillard et le ciel était comme la queue monstrueuse
d'un paon, étoilé de myriades d'yeux d'or. Il regarda dans la rue et vit
un policeman qui faisait sa ronde, dardant les longs rais de lumière de
sa lanterne sur les portes des maisons silencieuses. La lueur cramoisie
d'un coupé qui rôdait éclaira le coin de la rue, puis disparut. Une
femme enveloppée d'un châle flottant se glissa lentement le long des
grilles du square; elle avançait en chancelant. De temps en temps, elle
s'arrêtait pour regarder derrière elle; puis, elle entonna une chanson
d'une voix éraillée. Le policeman courut à elle et lui parla. Elle s'en
alla en trébuchant et en éclatant de rire.... Une bise âpre passa sur le
square. Les lumières des gaz vacillèrent, blêmissantes, et les arbres
dénudés entrechoquèrent leurs branches rouillées. Il frissonna et rentra
en fermant la fenêtre....

Arrivé à la porte, il tourna la clef dans la serrure et ouvrit. Il
n'avait pas jeté les yeux sur l'homme assassiné. Il sentit que le secret
de tout cela ne changerait pas sa situation. L'ami qui avait peint le
fatal portrait auquel toute sa misère était due était sorti de sa vie.
C'était assez....

Alors il se rappela la lampe. Elle était d'un curieux travail mauresque,
faite d'argent massif incrustée d'arabesques d'acier bruni et ornée de
grosses turquoises. Peut-être son domestique remarquerait-il son absence
et des questions seraient posées.... Il hésita un instant, puis rentra
et la prit sur la table. Il ne put s'empêcher de regarder le mort. Comme
il était tranquille! Comme ses longues mains étaient horriblement
blanches! C'était une effrayante figure de cire....

Ayant fermé la porte derrière lui, il descendit l'escalier
tranquillement. Les marches craquaient sous ses pieds comme si elles
eussent poussé des gémissements.

Il s'arrêta plusieurs fois et attendit.... Non, tout était
tranquille.... Ce n'était que le bruit de ses pas....

Lorsqu'il fut dans la bibliothèque, il aperçut la valise et le pardessus
dans un coin. Il fallait les cacher quelque part. Il ouvrit un placard
secret dissimulé dans les boiseries où il gardait ses étranges
déguisements; il y enferma les objets. Il pourrait facilement les brûler
plus tard. Alors il tira sa montre. Il était deux heures moins vingt.

Il s'assit et se mit à réfléchir.... Tous les ans, tous les mois
presque, des hommes étaient pendus en Angleterre pour ce qu'il venait de
faire.... Il y avait comme une folie de meurtre dans l'air. Quelque
rouge étoile s'était approchée trop près de la terre.... Et puis,
quelles preuves y aurait-il contre lui? Basil Hallward avait quitté sa
maison à onze heures. Personne ne l'avait vu rentrer. La plupart des
domestiques étaient à Selby Royal. Son valet était couché.... Paris!
Oui. C'était à Paris que Basil était parti et par le train de minuit,
comme il en avait l'intention. Avec ses habitudes particulières de
réserve, il se passerait des mois avant que des soupçons pussent naître.
Des mois! Tout pouvait être détruit bien avant....

Une idée subite lui traversa l'esprit. Il mit sa pelisse et son chapeau
et sortit dans le vestibule. Là, il s'arrêta, écoutant le pas lourd et
ralenti du policeman sur le trottoir en face et regardant la lumière de
sa lanterne sourde qui se reflétait dans une fenêtre. Il attendit,
retenant sa respiration....

Après quelques instants, il tira le loquet et se glissa dehors, fermant
la porte tout doucement derrière lui. Puis il sonna.... Au bout de cinq
minutes environ, son domestique apparut, à moitié habillé, paraissant
tout endormi.

--Je suis fâché de vous avoir réveillé, Francis, dit-il en entrant, mais
j'avais oublié mon passe-partout. Quelle heure est-il?...

--Deux heures dix, monsieur, répondit l'homme regardant la pendule et
clignotant des yeux.

--Deux heures dix! Je suis horriblement en retard! Il faudra m'éveiller
demain à neuf heures, j'ai quelque chose à faire.

--Très bien, monsieur.

--Personne n'est venu ce soir?

--M. Hallward, monsieur. Il est resté ici jusqu'à onze heures, et il est
parti pour prendre le train.

--Oh! je suis fâché de ne pas l'avoir vu. A-t-il laissé un mot?

--Non, monsieur, il a dit qu'il vous écrirait de Paris, s'il ne vous
retrouvait pas au club.

--Très bien, Francis. N'oubliez pas de m'appeler demain à neuf heures.

--Non, monsieur.

L'homme disparut dans le couloir, en traînant ses savates.

Dorian Gray jeta son pardessus et son chapeau sur une table et entra
dans la bibliothèque. Il marcha de long on large pendant un quart
d'heure, se mordant les lèvres, et réfléchissant. Puis il prit sur un
rayon le _Blue Book_ et commença à tourner les pages.... «Alan Campbell,
152, Hertford Street, Mayfair». Oui, c'était là l'homme qu'il lui
fallait....



XIV


Le lendemain matin à neuf heures, son domestique entra avec une tasse de
chocolat sur un plateau et tira les jalousies. Dorian dormait
paisiblement sur le côté droit, la joue appuyée sur une main. On eût dit
un adolescent fatigué par le jeu ou l'étude.

Le valet dut lui toucher deux fois l'épaule avant qu'il ne s'éveillât,
et quand il ouvrit les yeux, un faible sourire parut sur ses lèvres,
comme s'il sortait de quelque rêve délicieux. Cependant il n'avait
nullement rêvé. Sa nuit n'avait été troublée par aucune image de plaisir
ou de peine; mais la jeunesse sourit sans raisons: c'est le plus
charmant de ses privilèges.

Il se retourna, et s'appuyant sur son coude, se mit à boire à petits
coups son chocolat. Le pâle soleil de novembre inondait la chambre. Le
ciel était pur et il y avait une douce chaleur dans l'air. C'était
presque une matinée de mai. Peu à peu les événements de la nuit
précédente envahirent sa mémoire, marchant sans bruit de leurs pas
ensanglantés!... Ils se reconstituèrent d'eux-mêmes avec une terrible
précision. Il tressaillit au souvenir de tout ce qu'il avait souffert et
un instant, le même étrange sentiment de haine contre Basil Hallward
qui l'avait poussé à le tuer lorsqu'il était assis dans le fauteuil,
l'envahit et le glaça d'un frisson. Le mort était encore là-haut lui
aussi, et dans la pleine lumière du soleil, maintenant. Cela était
horrible! D'aussi hideuses choses sont faites pour les ténèbres, non
pour le grand jour....

Il sentit que s'il poursuivait cette songerie, il en deviendrait malade
ou fou. Il y avait des péchés dont le charme était plus grand par le
souvenir que par l'acte lui-même, d'étranges triomphes qui
récompensaient l'orgueil bien plus que les passions et donnaient à
l'esprit un raffinement de joie bien plus grand que le plaisir qu'ils
apportaient ou pouvaient jamais apporter aux sens. Mais celui-ci n'était
pas de ceux-là. C'était un souvenir à chasser de son esprit; il fallait
l'endormir de pavots, l'étrangler enfin de peur qu'il ne l'étranglât
lui-même....

Quand la demie sonna, il passa sa main sur son front, et se leva en
hâte; il s'habilla avec plus de soin encore que d'habitude, choisissant
longuement sa cravate et son épingle et changeant plusieurs fois de
bagues. Il mit aussi beaucoup de temps à déjeûner, goûtant aux divers
plats, parlant à son domestique d'une nouvelle livrée qu'il voulait
faire faire pour ses serviteurs à Selby, tout en décachetant son
courrier. Une des lettres le fit sourire, trois autres l'ennuyèrent. Il
relut plusieurs fois la même, puis la déchira avec une légère expression
de lassitude: «Quelle terrible chose, qu'une mémoire de femme! comme dit
lord Henry...» murmura-t-il....

Après qu'il eut bu sa tasse de café noir, il s'essuya les lèvres avec
une serviette, fit signe à son domestique d'attendre et s'assit à sa
table pour écrire deux lettres. Il en mit une dans sa poche et tendit
l'autre au valet:

--Portez ceci 152, Hertford Street, Francis, et si M. Campbell est
absent de Londres, demandez son adresse.

Dès qu'il fut seul, il alluma une cigarette et se mit à faire des
croquis sur une feuille de papier, dessinant des fleurs, des motifs
d'architecture, puis des figures humaines. Il remarqua tout à coup que
chaque figure qu'il avait tracée avait une fantastique ressemblance avec
Basil Hallward. Il tressaillit et se levant, alla à sa bibliothèque où
il prit un volume au hasard. Il était déterminé à ne pas penser aux
derniers événements tant que cela ne deviendrait pas absolument
nécessaire.

Une fois allongé sur le divan, il regarda le titre du livre. C'était une
édition Charpentier sur Japon des «Émaux et Camées» de Gautier, ornée
d'une eau-forte de Jacquemart. La reliure était de cuir jaune citron,
estampée d'un treillis d'or et d'un semis de grenades; ce livre lui
avait été offert par Adrien Singleton. Comme il tournait les pages, ses
yeux tombèrent sur le poëme de la main de Lacenaire, la main froide et
jaune «_du supplice encore mal lavée_» aux poils roux et aux «doigts de
faune». Il regarda ses propres doigts blancs et fuselés et frissonna
légèrement malgré lui.... Il continua à feuilleter le volume et s'arrêta
à ces délicieuses stances sur Venise:

               Sur une gamme chromatique.
               Le sein de perles ruisselant,
               La Vénus de l'Adriatique
               Sort de l'eau son corps rose et blanc.

               Les dômes, sur l'azur des ondes,
               Suivant la phrase au pur contour,
               S'enflent comme des gorges rondes
               Que soulève un soupir d'amour.

               L'esquif aborde et me dépose,
               Jetant son amarre au pilier,
               Devant une façade rose,
               Sur le marbre d'un escalier.

Comme cela était exquis! Il semblait en le lisant qu'on descendait les
vertes lagunes de la cité couleur de rose et de perle, assis dans une
gondole noire à la proue d'argent et aux rideaux traînants. Ces simples
vers lui rappelaient ces longues bandes bleu turquoise se succèdant
lentement à l'horizon du Lido. L'éclat soudain des couleurs évoquait ces
oiseaux à la gorge d'iris et d'opale qui voltigent autour du haut
campanile fouillé comme un rayon de miel, ou se promènent avec tant de
grâce sous les sombres et poussiéreuses arcades. Il se renversa les yeux
mi-clos, se répétant à lui même:

               Devant une façade rose,
               Sur le marbre d'un escalier....

Toute Venise était dans ces doux vers.... Il se remémora l'automne qu'il
y avait vécu et le prestigieux amour qui l'avait poussé à de délicieuses
et délirantes folies. Il y a des romans partout. Mais Venise, comme
Oxford, était demeuré le véritable cadre de tout roman, et pour le vrai
romantique, le cadre est tout ou presque tout. Basil l'avait accompagné
une partie du temps et s'était féru du Tintoret. Pauvre Basil! quelle
horrible mort!...

Il frissonna de nouveau et reprit le volume s'efforçant d'oublier. Il
lut ces vers délicieux sur les hirondelles du petit café de Smyrne
entrant et sortant, tandis que les Hadjis assis tout autour comptent les
grains d'ambre de leurs chapelets et que les marchands enturbannés
fument leurs longues pipes à glands, et se parlent gravement; ceux sur
l'Obélisque de la place de la Concorde qui pleure des larmes de granit
sur son exil sans soleil, languissant de ne pouvoir retourner près du
Nil brûlant et couvert de lotus où sont des sphinx, et des ibis roses et
rouges, des vautours blancs aux griffes d'or, des crocodiles aux petits
yeux de béryl qui rampent dans la boue verte et fumeuse; il se mit à
rêver sur ces vers, qui chantent un marbre souillé de baisers et nous
parlent de cette curieuse statue que Gautier compare à une voix de
contralto, le «_monstre charmant_» couché dans la salle de porphyre du
Louvre. Bientôt le livre lui tomba des mains.... Il s'énervait, une
terreur l'envahissait. Si Alan Campbell allait être absent d'Angleterre?
Des jours passeraient avant son retour. Peut-être refuserait-il de
venir. Que faire alors? Chaque moment avait une importance vitale. Ils
avaient été grands amis, cinq ans auparavant, presque inséparables, en
vérité. Puis leur intimité s'était tout à coup interrompue. Quand ils se
rencontraient maintenant dans le monde, Dorian Gray seul soudait, mais
jamais Alan Campbell.

C'était un jeune homme très intelligent, quoiqu'il n'appréciât guère les
arts plastiques malgré une certaine compréhension de la beauté poétique
qu'il tenait entièrement de Dorian. Sa passion dominante était la
science. A Cambridge, il avait dépensé la plus grande partie de son
temps à travailler au Laboratoire, et conquis un bon rang de sortie pour
les sciences naturelles. Il était encore très adonné à l'étude de la
chimie et avait un laboratoire à lui, dans lequel il s'enfermait tout
le jour, au grand désespoir de sa mère qui avait rêvé pour lui un siège
au Parlement et conservait une vague idée qu'un chimiste était un homme
qui faisait des ordonnances. Il était très bon musicien, en outre, et
jouait du violon et du piano, mieux que la plupart des amateurs. En
fait, c'était la musique qui les avait rapprochés, Dorian et lui; la
musique, et aussi cette indéfinissable attraction fine Dorian semblait
pouvoir exercer chaque fois qu'il le voulait et qu'il exerçait souvent
même inconsciemment. Ils s'étaient rencontrés chez lady Berkshire le
soir où Rubinstein y avait joué et depuis on les avait toujours vus
ensemble à l'Opéra et partout où l'on faisait de bonne musique. Cette
intimité se continua pendant dix-huit mois. Campbell était constamment
ou à Selby Royal ou à Grosvenor Square. Pour lui, comme pour bien
d'autres, Dorian Gray était le parangon de tout ce qui est merveilleux
et séduisant dans la vie. Une querelle était-elle survenue entre eux,
nul ne le savait.... Mais on remarqua tout à coup qu'ils se parlaient à
peine lorsqu'ils se rencontraient et que Campbell partait toujours de
bonne heure des réunions où Dorian Gray était présent. De plus, il avait
changé; il avait d'étranges mélancolies, semblait presque détester la
musique, ne voulait plus jouer lui-même, alléguant pour excuse, quand on
l'en priait, que ses études scientifiques l'absorbaient tellement qu'il
ne lui restait plus le temps de s'exercer. Et cela était vrai. Chaque
jour la biologie l'intéressait davantage et son nom fut prononcé
plusieurs fois dans des revues de science à propos de curieuses
expériences.

C'était là l'homme que Dorian Gray attendait. A tout moment il regardait
la pendule. A mesure que les minutes s'écoulaient, il devenait
horriblement agité. Enfin il se leva, arpenta la chambre comme un oiseau
prisonnier; sa marche était saccadée, ses mains étrangement froides.

L'attente devenait intolérable. Le temps lui semblait marcher avec des
pieds de plomb, et lui, il se sentait emporter par une monstrueuse
rafale au-dessus des bords de quelque précipice béant. Il savait ce qui
l'attendait, il le voyait, et frémissant, il pressait de ses mains
moites ses paupières brûlantes comme pour anéantir sa vue, ou renfoncer
à jamais dans leurs orbites les globes de ses yeux. C'était en vain....
Son cerveau avait sa propre nourriture dont il se sustentait et la
vision, rendue grotesque par la terreur, se déroulait en contorsions,
défigurée douloureusement, dansant devant lui comme un mannequin immonde
et grimaçant sous des masques changeants. Alors, soudain, le temps
s'arrêta pour lui, et cette force aveugle, à la respiration lente, cessa
son grouillement.... D'horribles pensées, dans cette mort du temps,
coururent devant lui, lui montrant un hideux avenir.... L'ayant
contemplé, l'horreur le pétrifia....

Enfin la porte s'ouvrit, et son domestique entra. Il tourna vers lui ses
yeux effarés....

--M. Campbell, monsieur, dit l'homme.

Un soupir de soulagement s'échappa de ses lèvres desséchées et la
couleur revint à ses joues.

--Dites-lui d'entrer, Francis.

Il sentit qu'il se ressaisissait. Son accès de lâcheté avait disparu.

L'homme s'inclina et sortit.... Un instant après, Alan Campbell entra,
pâle et sévère, sa pâleur augmentée par le noir accusé de ses cheveux et
de ses sourcils.

--Alan! que c'est aimable à vous!... je vous remercie d'être venu.

--J'étais résolu à ne plus jamais mettre les pieds chez vous, Gray. Mais
comme vous disiez que c'était une question de vie ou de mort....

Sa voix était dure et froide. Il parlait lentement. Il y avait une
nuance de mépris dans son regard assuré et scrutateur posé sur Dorian.
Il gardait ses mains dans les poches de son pardessus d'astrakan et
paraissait ne pas remarquer l'accueil qui lui était fait....

--Oui, c'est une question de vie ou de mort, Alan, et pour plus d'une
personne. Asseyez-vous.

Campbell prit une chaise près de la table et Dorian s'assit en face de
lui. Les yeux des deux hommes se rencontrèrent. Une infinie compassion
se lisait dans ceux de Dorian. Il savait que ce qu'il allait faire était
affreux!...

Après un pénible silence, il se pencha sur la table et dit
tranquillement, épiant l'effet de chaque mot sur le visage de celui
qu'il avait fait demander:

--Alan, dans une chambre fermée à clef, tout en haut de cette maison,
une chambre où nul autre que moi ne pénétra, un homme mort est assis
près d'une table. Il est mort, il y a maintenant dix heures. Ne bronchez
pas et ne me regardez pas ainsi.... Qui est cet homme, pourquoi et
comment il est mort, sont des choses qui ne vous concernent pas. Ce que
vous avez à faire est ceci....

--Arrêtez, Gray!... Je ne veux rien savoir de plus.... Que ce que vous
venez de me dire soit vrai ou non, cela ne me regarde pas.... Je refuse
absolument d'être mêlé a votre vie. Gardez pour vous vos horribles
secrets. Ils ne m'intéressent plus désormais....

--Alan, ils auront à vous intéresser.... Celui-ci vous intéressera.
J'en suis cruellement fâché pour vous, Alan. Mais je n'y puis rien
moi-même. Vous êtes le seul homme qui puisse me sauver. Je suis forcé de
vous mettre dans cette affaire; je n'ai pas à choisir.... Alan, vous
êtes un savant. Vous connaissez la chimie et tout ce qui s'y rapporte.
Vous avez fait des expériences. Ce que vous avez à faire maintenant,
c'est de détruire ce corps qui est là-haut, de le détruire pour qu'il
n'en demeure aucun vestige. Personne n'a vu cet homme entrer dans ma
maison. On le croit en ce moment à Paris. On ne remarquera pas son
absence avant des mois. Lorsqu'on la remarquera, aucune trace ne restera
de sa présence ici. Quant à vous, Alan, il faut que vous le
transformiez, avec tout ce qui est à lui, en une poignée de cendres que
je pourrai jeter au vent.

--Vous êtes fou, Dorian!

--Ah! j'attendais que vous m'appeliez Dorian!

--Vous êtes fou, vous dis-je, fou d'imaginer que je puisse lever un
doigt pour vous aider, fou de me faire une pareille confession!... Je ne
veux rien avoir à démêler avec cette histoire quelle qu'elle soit.
Croyez-vous que je veuille risquer ma réputation pour vous?... Que
m'importe cette oeuvre diabolique que vous faites?...

--Il s'est suicidé, Alan....

--J'aime mieux cela!... Mais qui l'a conduit là? Vous, j'imagine?

--Refusez-vous encore de faire cela pour moi?

--Certes, je refuse. Je ne veux absolument pas m'en occuper. Je ne me
soucie guère de la honte qui vous attend. Vous les méritez toutes. Je ne
serai pas fâché de vous voir compromis, publiquement compromis. Comment
osez-vous me demander à moi, parmi tous les hommes, de me mêler à cette
horreur? J'aurais cru que vous connaissiez mieux les caractères. Votre
ami lord Henry Wotton aurait pu vous mieux instruire en psychologie,
entre autre choses qu'il vous enseigna.... Rien ne pourra me décider à
faire un pas pour vous sauver. Vous vous êtes mal adressé. Voyez
quelqu'autre de vos amis; ne vous adressez pas à moi....

--Alan, c'est un meurtre!... Je l'ai tué.... Vous ne savez pas tout ce
qu'il m'avait fait souffrir. Quelle qu'ait été mon existence, il a plus
contribué à la faire ce qu'elle fut et à la perdre que ce pauvre Harry.
Il se peut qu'il ne l'ait pas voulu, le résultat est le même.

--Un meurtre, juste ciel! Dorian, c'est à cela que vous en êtes venu? Je
ne vous dénoncerai pas, ça n'est pas mon affaire.... Cependant, même
sans mon intervention, vous serez sûrement arrêté. Nul ne commet un
crime sans y joindre quelque maladresse. Mais je ne veux rien avoir à
faire avec ceci....

--Il faut que vous ayez quelque chose à faire avec ceci.... Attendez,
attendez un moment, écoutez-moi.... Écoutez seulement, Alan.... Tout ce
que je vous demande, c'est de faire une expérience scientifique. Vous
allez dans les hôpitaux et dans les morgues et les horreurs que vous y
faites ne vous émeuvent point. Si dans un de ces laboratoires fétides ou
une de ces salles de dissection, vous trouviez cet homme couché sur une
table de plomb sillonnée de gouttières qui laissent couler le sang, vous
le regarderiez simplement comme un admirable sujet. Pas un cheveu ne se
dresserait sur votre tête. Vous ne croiriez pas faire quelque chose de
mal. Au contraire, vous penseriez probablement travailler pour le bien
de l'humanité, ou augmenter le trésor scientifique du monde, satisfaire
une curiosité intellectuelle ou quelque chose de ce genre.... Ce que je
vous demande, c'est ce que vous avez déjà fait souvent. En vérité,
détruire un cadavre doit être beaucoup moins horrible que ce que vous
êtes habitué à faire. Et, songez-y, ce cadavre est l'unique preuve qu'il
y ait contre moi. S'il est découvert, je suis perdu; et il sera sûrement
découvert si vous ne m'aidez pas!...

--Je n'ai aucun désir de vous aider. Vous oubliez cela. Je suis
simplement indifférent à toute l'affaire. Elle ne m'intéresse pas....

--Alan, je vous en conjure! Songez quelle position est la mienne! Juste
au moment où vous arriviez, je défaillais de terreur. Vous connaîtrez
peut-être un jour vous-même cette terreur.... Non! ne pensez pas a cela.
Considérez la chose uniquement au point de vue scientifique. Vous ne
vous informez point d'où viennent les cadavres qui servent à vos
expériences?... Ne vous informez point de celui-ci. Je vous en ai trop
dit là-dessus. Mais je vous supplie de faire cela. Nous fûmes amis,
Alan!

--Ne parlez pas de ces jours-là, Dorian, ils sont morts.

--Les morts s'attardent quelquefois.... L'homme qui est là-haut ne s'en
ira pas. Il est assis contre la table, la tête inclinée et les bras
étendus. Alan! Alan! si vous ne venez pas à mon secours, je suis
perdu!... Quoi! mais ils me pendront, Alan! Ne comprenez-vous pas? Ils
me pendront pour ce que j'ai fait!...

--Il est inutile de prolonger cette scène. Je refuse absolument de me
mêler à tout cela. C'est de la folie de votre part de me le demander.

--Vous refusez?

--Oui.

--Je vous en supplie, Alan!

--C'est inutile.

Le même regard de compassion se montra dans les yeux de Dorian Gray. Il
étendit la main, prit une feuille de papier et traça quelques mots. Il
relut ce billet deux fois, le plia soigneusement et le poussa sur la
table. Cela fait, il se leva et alla à la fenêtre.

Campbell le regarda avec surprise, puis il prit le papier et l'ouvrit. A
mesure qu'il lisait, une pâleur affreuse décomposait ses traits, il se
renversa sur sa chaise. Son coeur battait à se rompre.

Après deux ou trois minutes de terrible silence, Dorian se retourna et
vint se poser derrière lui, la main appuyée sur son épaule.

--Je le regrette pour vous, Alan, murmura-t-il, mais vous ne m'avez
laissé aucune alternative. J'avais une lettre toute prête, la voici.
Vous voyez l'adresse. Si vous ne m'aidez pas, il faudra que je l'envoie;
si vous ne m'aidez pas, je l'enverrai.... Vous savez ce qui en
résultera.... Mais vous allez m'aider. Il est impossible que vous me
refusiez maintenant. J'ai essayé de vous épargner. Vous me rendrez la
justice de le reconnaître.... Vous fûtes sévère, dur, offensant. Vous
m'avez traité comme nul homme n'osa jamais le faire--nul homme vivant,
tout au moins. J'ai tout supporté. Maintenant c'est à moi à dicter les
conditions.

Campbell cacha sa tête entre ses mains; un frisson le parcourut....

--Oui, c'est à mon tour à dicter mes conditions, Alan. Vous les
connaissez. La chose est très simple. Venez, ne vous mettez pas ainsi en
fièvre. Il faut que la chose soit faite. Envisagez-la et faites-la....

Un gémissement sortit des lèvres de Campbell qui se mit à trembler de
tout son corps. Le tic-tac de l'horloge sur la cheminée lui parut
diviser le temps en atomes successifs d'agonie, dont chacun était trop
lourd pour être porté. Il lui sembla qu'un cercle de fer enserrait
lentement son front, et que la honte dont il était menacé l'avait
atteint déjà. La main posée sur son épaule lui pesait comme une main de
plomb, intolérablement. Elle semblait le broyer.

--Eh bien!... Alan! il faut vous décider.

--Je ne peux pas, dit-il machinalement, comme si ces mots avaient pu
changer la situation....

--Il le faut. Vous n'avez pas le choix.... N'attendez plus.

Il hésita un instant.

--Y a-t-il du feu dans cette chambre haute?

--Oui, il y a un appareil au gaz avec de l'amiante.

--Il faut que j'aille chez moi prendre des instruments au laboratoire.

--Non, Alan, vous ne sortirez pas d'ici. Écrivez ce qu'il vous faut sur
une feuille de papier et mon domestique prendra un cab, et ira vous le
chercher.

Campbell griffonna quelques lignes, y passa le buvard et écrivit sur une
enveloppe l'adresse de son aide. Dorian prit le billet et le lut
attentivement; puis il sonna et le donna à son domestique avec l'ordre
de revenir aussitôt que possible et de rapporter les objets demandés.

Quand la porte de la rue se fut refermée, Campbell se leva nerveusement
et s'approcha de la cheminée. Il semblait grelotter d'une sorte de
fièvre. Pendant près de vingt minutes aucun des deux hommes ne parla.
Une mouche bourdonnait bruyamment dans la pièce et le tic-tac de
l'horloge résonnait comme des coups de marteau....

Le timbre sonna une heure.... Campbell se retourna et regardant Dorian,
vit que ses yeux étaient baignés de larmes. Il y avait dans cette face
désespérée une pureté et une distinction qui le mirent hors de lui.

--Vous êtes infâme, absolument infâme, murmura-t-il.

--Fi! Alan, vous m'avez sauvé la vie, dit Dorian.

--Votre vie, juste ciel! quelle vie! Vous êtes allé de corruptions en
corruptions jusqu'au crime. En faisant ce que je vais faire, ce que vous
me forcez à faire, ce n'est pas à votre vie que je songe....

--Ah! Alan! murmura Dorian avec un soupir. Je vous souhaite d'avoir pour
moi la millième partie de la pitié que j'ai pour vous.

Il lui tourna le dos en parlant ainsi et alla regarder à la fenêtre du
jardin.

Campbell ne répondit rien....

Après une dizaine de minutes, on frappa à la porte et le domestique
entra, portant avec une grande boîte d'acajou pleine de drogues, un long
rouleau de fil d'acier et de platine et deux crampons de fer d'une forme
étrange.

--Faut-il laisser cela ici, monsieur, demanda-t-il à Campbell.

--Oui, dit Dorian. Je crois, Francis, que j'ai encore une commission à
vous donner. Quel est le nom de cet homme de Richmond qui fournit les
orchidées à Selby?

--Harden, monsieur.

--Oui, Harden.... Vous allez aller à Richmond voir Harden lui-même, et
vous lui direz de m'envoyer deux fois plus d'orchidées que je n'en avais
commandé, et d'en mettre aussi peu de blanches que possible.... Non,
pas de blanches du tout.... Le temps est délicieux, Francis, et
Richmond est un endroit charmant; autrement je ne voudrais pas vous
ennuyer avec cela.

--Pas du tout, monsieur. A quelle heure faudra-t-il que je revienne?

Dorian regarda Campbell.

--Combien de temps demandera votre expérience, Alan? dit-il d'une voix
calme et indifférente, comme si la présence d'un tiers lui donnait un
courage inattendu.

Campbell tressaillit et se mordit les lèvres....

--Environ cinq heures, répondit-il.

--Il sera donc temps que vous rentriez vers sept heures et demie,
Francis. Ou plutôt, attendez, préparez-moi ce qu'il faudra pour
m'habiller. Vous aurez votre soirée pour vous. Je ne dîne pas ici, de
sorte que je n'aurai plus besoin de vous.

--Merci, monsieur, répondit le valet en se retirant.

--Maintenant, Alan, ne perdons pas un instant.... Comme cette caisse est
lourde!... Je vais la monter, prenez les autres objets.

Il parlait vite, d'un ton de commandement. Campbell se sentit dominé.
Ils sortirent ensemble.

Arrivés au palier du dernier étage, Dorian sortit sa clef et la mit dans
la serrure. Puis il s'arrêta, les yeux troublés, frissonnant....

--Je crois que je ne pourrai pas entrer, Alan! murmura-t-il.

--Ça m'est égal, je n'ai pas besoin de vous, dit Campbell froidement.

Dorian entr'ouvrit la porte.... A ce moment il aperçut en plein soleil
les yeux du portrait qui semblaient le regarder. Devant lui, sur le
parquet, le rideau déchiré était étendu. Il se rappela que la nuit
précédente il avait oublié pour la première fois de sa vie, de cacher
le tableau fatal; il eut envie de fuir, mais il se retint en frémissant.

Quelle était cette odieuse tache rouge, humide et brillante qu'il voyait
sur une des mains comme si la toile eût suinté du sang? Quelle chose
horrible, plus horrible, lui parut-il sur le moment, que ce paquet
immobile et silencieux affaissé contre la table, cette masse informe et
grotesque dont l'ombre se projetait sur le tapis souillé, lui montrant
qu'elle n'avait pas bougé et était toujours là, telle qu'il l'avait
laissée....

Il poussa un profond soupir, ouvrit la porte un peu plus grande et les
yeux à demi fermés, détournant la tête, il entra vivement, résolu à ne
pas jeter même un regard vers le cadavre.... Puis, s'arrêtant et
ramassant le rideau de pourpre et d'or, il le jeta sur le cadre....

Alors il resta immobile, craignant de se retourner, les yeux fixés sur
les arabesques de la broderie qu'il avait devant lui. Il entendit
Campbell qui rentrait la lourde caisse et les objets métalliques
nécessaires à son horrible travail. Il se demanda si Campbell et Basil
Hallward s'étaient jamais rencontrés, et dans ce cas ce qu'ils avaient
pu penser l'un de l'autre.

--Laissez-moi maintenant, dit une voix dure derrière lui.

Il se retourna et sortit en hâte, ayant confusément entrevu le cadavre
renversé sur le dos du fauteuil et Campbell contemplant sa face jaune et
luisante. En descendant il entendit le bruit de la clef dans la
serrure.... Alan s'enfermait....

Il était beaucoup plus de sept heures lorsque Campbell rentra dans la
bibliothèque. Il était pâle, mais parfaitement calme.

--J'ai fait ce que vous m'avez demandé, murmura-t-il. Et maintenant,
adieu! Ne nous revoyons plus jamais!

--Vous m'avez sauvé, Alan, je ne pourrai jamais l'oublier, dit Dorian,
simplement.

Dès que Campbell fut sorti, il monta.... Une odeur horrible d'acide
nitrique emplissait la chambre. Mais la chose assise ce matin devant la
table avait disparu....



XV


Ce soir-là, à huit heures trente, exquisément vêtu, la boutonnière ornée
d'un gros bouquet de violettes de Parme Dorian Gray était introduit dans
le salon de lady Narborough par des domestiques inclinés.

Les veines de ses tempes palpitaient fébrilement et il était dans un
état de sauvage excitation, mais l'élégante révérence qu'il eut vers la
main de la maîtresse de la maison fut aussi aisée et aussi gracieuse
qu'à l'ordinaire. Peut-être n'est-on jamais plus à l'aise que lorsqu'on
a quelque comédie à jouer. Certes, aucun de ceux qui virent Dorian Gray
ce soir-là, n'eût pu imaginer qu'il venait de traverser un drame aussi
horrible qu'aucun drame de notre époque. Ces doigts délicats ne
pouvaient avoir tenu le couteau d'un assassin, ni ces lèvres souriantes
blasphémé Dieu. Malgré lui il s'étonnait du calme de son esprit et pour
un moment il ressentit profondément le terrible plaisir d'avoir une vie
double.

C'était une réunion intime, bientôt transformée en confusion par lady
Narborough, femme très intelligente dont lord Henry parlait comme d'une
femme qui avait gardé de beaux restes d'une remarquable laideur. Elle
s'était montrée l'excellente épouse d'un de nos plus ennuyeux
ambassadeurs et ayant enterré son mari convenablement sous un mausolée
de marbre, qu'elle avait elle-même dessiné, et marié ses filles à des
hommes riches et mûrs, se consacrait maintenant aux plaisirs de l'art
français, de la cuisine française et de l'esprit français quand elle
pouvait l'atteindre....

Dorian était un de ses grands favoris; elle lui disait toujours qu'elle
était ravie de ne l'avoir pas connue dans sa jeunesse.

--Car, mon cher ami, je suis sûre que je serai devenue follement
amoureuse de vous, ajoutait-elle, j'aurais jeté pour vous mon bonnet par
dessus les moulins! Heureusement que l'on ne pensait pas à vous alors!
D'ailleurs nos bonnets étaient si déplaisants et les moulins si occupés
à prendre le vent que je n'eus jamais de flirt avec personne. Et puis,
ce fut de la faute de Narborough. Il était tellement myope qu'il n'y
aurait eu aucun plaisir à tromper un mari qui n'y voyait jamais rien!...

Ses invités, ce soir-là, étaient plutôt ennuyeux.... Ainsi qu'elle
l'expliqua à Dorian, derrière un éventail usé, une de ses filles mariées
lui était tombée à l'improviste, et pour comble de malheur, avait amené
son mari avec elle.

--Je trouve cela bien désobligeant de sa part, mon cher, lui
souffla-t-elle à l'oreille.... Certes, je vais passer chaque été avec
eux en revenant de Hombourg, mais il faut bien qu'une vieille femme
comme moi aille quelquefois prendre un peu d'air frais. Au reste, je les
réveille réellement. Vous n'imaginez pas l'existence qu'ils mènent.
C'est la plus complète vie de campagne. Ils se lèvent de bonne heure,
car ils ont tant à faire, et se couchent tôt ayant si peu à penser. Il
n'y a pas eu le moindre scandale dans tout le voisinage depuis le temps
de la Reine Elizabeth, aussi s'endorment-ils tous après dîner. Il ne
faut pas aller vous asseoir près d'eux. Vous resterez près de moi et
vous me distrairez....

Dorian murmura un compliment aimable et regarda autour de lui. C'était
certainement une fastidieuse réunion. Deux personnages lui étaient
inconnus et les autres étaient: Ernest Harrowden, un de ces médiocres
entre deux âges, si communs dans les clubs de Londres qui n'ont pas
d'ennemis, mais qui n'en sont pas moins détestés de leurs amis; Lady
Ruxton, une femme de quarante-sept ans, à la toilette tapageuse, au nez
recourbé, qui essayait toujours de se trouver compromise, mais était si
parfaitement banale qu'à son grand désappointement, personne n'eut
jamais voulu croire à aucune médisance sur son compte; Mme Erlynne,
personne aux cheveux roux vénitiens, très réservée, affectée d'un
délicieux bégaiement; Lady Alice Chapman, la fille de l'hôtesse, triste
et mal fagotée, lotie d'une de ces banales figures britanniques qu'on ne
se rappelle jamais; et enfin son mari, un être aux joues rouges, aux
favoris blancs, qui, comme beaucoup de ceux de son espèce, pensait
qu'une excessive jovialité pouvait suppléer au manque absolu d'idées....

Dorian regrettait presque d'être venu, lorsque lady Narborough regardant
la grande pendule qui étalait sur la cheminée drapée de mauve ses
volutes prétentieuses de bronze doré, s'écria:

--Comme c'est mal à Henry Wotton d'être si en retard! J'ai envoyé ce
matin chez lui à tout hasard et il m'a promis de ne pas nous manquer.

Ce lui fut une consolation de savoir qu'Harry allait venir et quand la
porte s'ouvrit et qu'il entendit sa voix douce et musicale, prêtant son
charme à quelque insincère compliment, l'ennui le quitta.

Pourtant, à table, il ne put rien manger. Les mets se succédaient dans
son assiette sans qu'il y goûtât. Lady Narborough ne cessait de le
gronder pour ce qu'elle appelait: «une insulte à ce pauvre Adolphe qui a
composé le _menu_ exprès pour vous.» De temps en temps lord Henry le
regardait, s'étonnant de son silence et de son air absorbé. Le sommelier
remplissait sa coupe de Champagne; il buvait avidement et sa soif
semblait en augmenter.

--Dorian, dit enfin lord Henry, lorsqu'on servit le _chaud-froid,_
qu'avez-vous donc ce soir?... Vous ne paraissez pas à votre aise?

--Il est amoureux, s'écria lady Narborough, et je crois qu'il a peur de
me l'avouer, de crainte que je ne sois jalouse. Et il a raison, je le
serais certainement....

--Chère lady Narborough, murmura Dorian en souriant, je n'ai pas été
amoureux depuis une grande semaine, depuis que Mme de Ferrol a quitté
Londres.

--Comment les hommes peuvent-ils être amoureux de cette femme, s'écria
la vieille dame. Je ne puis vraiment le comprendre!

--C'est tout simplement parce qu'elle vous rappelle votre enfance, lady
Narborough, dit lord Henry. Elle est le seul trait d'union entre nous et
vos robes courtes.

--Elle ne me rappelle pas du tout mes robes courtes, lord Henry. Mais je
me souviens très bien de l'avoir vue à Vienne il y a trente ans....
Etait-elle assez _décolletée_ alors!

--Elle est encore _décolletée_, répondit-il, prenant une olive de ses
longs doigts, et quand elle est en brillante toilette elle ressemble à
une _édition de luxe_ d'un mauvais roman français. Elle est vraiment
extraordinaire et pleine de surprises. Son goût pour la famille est
étonnant: lorsque son troisième mari mourut, ses cheveux devinrent
parfaitement dorés de chagrin!

--Pouvez-vous dire, Harry!... s'écria Dorian.

--C'est une explication romantique! s'exclama en riant l'hôtesse. Mais,
vous dites son troisième mari, lord Henry.... Vous ne voulez pas dire
que Ferrol est le quatrième?

--Certainement, lady Narborough.

--Je n'en crois pas un mot.

--Demandez plutôt à M. Gray, c'est un de ses plus intimes amis.

--Est-ce vrai, M. Gray?

--Elle me l'a dit, lady Narborough, dit Dorian. Je lui ai demandé si
comme Marguerite de Navarre, elle ne conservait pas leurs coeurs
embaumés et pendus à sa ceinture. Elle me répondit que non, car aucun
d'eux n'en avait.

--Quatre maris!... Ma parole c'est _trop de zèle_!...

--_Trop d'audace_, lui ai-je dit, repartit Dorian.

--Oh! elle est assez audacieuse, mon cher, et comment est Ferrol?... Je
ne le connais pas.

--Les maris des très belles femmes appartiennent à la classe des
criminels, dit lord Henry en buvant à petits coups.

Lady Narborough le frappa de son éventail.

--Lord Henry, je ne suis pas surprise que le monde vous trouve
extrêmement méchant!...

--Mais pourquoi le monde dit-il cela? demanda lord Henry en levant la
tête. Ce ne peut être que le monde futur. Ce monde-ci et moi nous sommes
en excellents termes.

--Tous les gens que je connais vous trouvent très méchant, s'écria la
vieille dame, hochant la tête.

Lord Henry redevint sérieux un moment.

--C'est tout à fait monstrueux, dit-il enfin, cette façon qu'on a
aujourd'hui de dire derrière le dos des gens ce qui est.... absolument
vrai!...

--N'est-il pas incorrigible? s'écria Dorian, se renversant sur le
dossier de sa chaise.

--Je l'espère bien! dit en riant l'hôtesse. Mais si en vérité, vous
adorez tous aussi ridiculement Mme de Ferrol, il faudra que je me
remarie aussi, afin d'être à la mode.

--Vous ne vous remarierez jamais, lady Narborough, interrompit lord
Henry. Vous fûtes beaucoup trop heureuse la première fois. Quand une
femme se remarie c'est qu'elle détestait son premier époux. Quand un
homme se remarie, c'est qu'il adorait sa première femme. Les femmes
cherchent leur bonheur, les hommes risquent le leur.

--Narborough n'était pas parfait! s'écria la vieille dame.

--S'il l'avait été, vous ne l'eussiez point adoré, fut la réponse. Les
femmes nous aiment pour nos défauts. Si nous en avons pas mal, elles
nous passeront tout, même notre intelligence.... Vous ne m'inviterez
plus, j'en ai peur, pour avoir dit cela, lady Narborough, mais c'est
entièrement vrai.

--Certes, c'est vrai, lord Henry.... Si nous autres femmes, ne vous
aimions pas pour vos défauts, que deviendriez-vous? Aucun de vous ne
pourrait se marier. Vous seriez un tas d'infortunés célibataires.... Non
pas cependant, que cela vous changerait beaucoup: aujourd'hui, tous les
hommes mariés vivent comme des garçons et tous les garçons comme des
hommes mariés.

--«_Fin de siècle_!...», murmura lord Henry.

--«_Fin de globe_!...», répondit l'hôtesse.

--Je voudrais que ce fut la _Fin du globe_, dit Dorian avec un soupir.
La vie est une grande désillusion.

--Ah, mon cher ami! s'écria lady Narborough mettant ses gants, ne me
dites pas que vous avez épuisé la vie. Quand un homme dit cela, on
comprend que c'est la vie qui l'a épuisé. Lord Henry est très méchant et
je voudrais souvent l'avoir été moi-même; mais vous, vous êtes fait pour
être bon, vous êtes si beau!... Je vous trouverai une jolie femme. Lord
Henry, ne pensez-vous pas que M. Gray devrait se marier?...

--C'est ce que je lui dis toujours, lady Narborough, acquiesça lord
Henry en s'inclinant.

--Bien. Il faudra que nous nous occupions d'un parti convenable pour
lui. Je parcourrai ce soir le «Debrett» avec soin et dresserai une liste
de toutes les jeunes filles à marier.

--Avec leurs âges, lady Narborough? demanda Dorian.

--Certes, avec leurs âges, dûment reconnus.... Mais il ne faut rien
faire avec précipitation. Je veux que ce soit ce que _le Morning Post_
appelle une union assortie, et je veux que vous soyez heureux!

--Que de bêtises on dit sur les mariages heureux! s'écria lord Henry. Un
homme peut être heureux avec n'importe quelle femme aussi longtemps
qu'il ne l'aime pas!...

--Ah! quel affreux cynique vous faites!... fit en se levant la vieille
dame et en faisant un signe vers lady Ruxton.

--Il faudra bientôt revenir dîner avec moi. Vous êtes vraiment un
admirable tonique, bien meilleur que celui que Sir Andrew m'a proscrit.
Il faudra aussi me dire quelles personnes vous aimeriez rencontrer. Je
veux que ce soit un choix parfait.

--J'aime les hommes qui ont un avenir et les femmes qui ont un passé,
répondit lord Henry. Ne croyez-vous pas que cela puisse faire une bonne
compagnie?

--Je le crains, dit-elle riant, en se dirigeant vers la porte...Mille
pardons, ma chère lady Ruxton, ajouta-t-elle, je n'avais pas vu que vous
n'aviez pas fini votre cigarette.

--Ce n'est rien, lady, Narborough, je fume beaucoup trop. Je me
limiterai à l'avenir.

--N'en faites rien, lady Ruxton, dit lord Henry. La modération est une
chose fatale. Assez est aussi mauvais qu'un repas; plus qu'assez est
aussi bon qu'une fête.

Lady Ruxton le regarda avec curiosité.

--Il faudra venir m'expliquer cela une de ces après-midi, lord Henry; la
théorie me parait séduisante, murmura-t-elle en sortant
majestueusement....

--Maintenant songez à ne pas trop parler de politique et de scandales,
cria lady Narborough de la porte. Autrement nous nous querellerons.

Les hommes éclatèrent de rire et M. Chapman remonta solennellement du
bout de la table et vint s'asseoir à la place d'honneur. Dorian Gray
alla se placer près de lord Henry. M. Chapman se mit a parler très haut
de la situation à la Chambre des Communes. Il avait de gros rires en
nommant ses adversaires. Le mot _doctrinaire_--mot plein de terreurs
pour l'esprit britannique--revenait de temps en temps dans sa
conversation. Un préfixe allitéré est un ornement à l'art oratoire. Il
élevait l'«Union Jack» sur le pinacle de la Pensée. (Nom familier donné
au drapeau anglais. (N.D.T.)) La stupidité héréditaire de la race--qu'il
dénommait jovialement le bon sens anglais--était, comme il le
démontrait, le vrai rempart de la Société.


Un sourire vint aux lèvres de lord Henry qui se retourna vers Dorian.

--Etes-vous mieux, cher ami? demanda-t-il.... vous paraissiez mal à
votre aise à table?

--Je suis très bien, Harry, un peu fatigué, voilà tout.

--Vous fûtes charmant hier soir. La petite duchesse est tout à fait
folle de vous. Elle m'a dit qu'elle irait à Selby.

--Elle m'a promis de venir le vingt.

--Est-ce que Monmouth y sera aussi?

--Oh! oui, Harry....

--Il m'ennuie terriblement, presque autant qu'il ennuie la duchesse.
Elle est très intelligente, trop intelligente pour une femme. Elle
manque de ce charme indéfinissable des faibles. Ce sont les pieds
d'argile qui rendent précieux l'or de la statue. Ses pieds sont fort
jolis, mais ils ne sont pas d'argile; des pieds de porcelaine blanche,
si vous voulez. Ils ont passé au feu et ce que le feu ne détruit pas, il
le durcit. Elle a eu des aventures....

--Depuis quand est-elle mariée? demanda Dorian.

--Depuis une éternité, m'a-t-elle dit. Je crois, d'après l'armorial, que
ce doit être depuis dix ans, mais dix ans avec Monmouth peuvent compter
pour une éternité. Qui viendra encore?

--Oh! les Willoughbys, Lord Rugby et sa femme, notre hôtesse, Geoffroy
Clouston, les habitués.... J'ai invité Lord Grotrian.

--Il me plaît, dit lord Henry. Il ne plaît pas à tout le monde, mais je
le trouve charmant. Il expie sa mise quelquefois exagérée et son
éducation toujours trop parfaite. C'est une figure très moderne.

--Je ne sais s'il pourra venir, Harry. Il faudra peut-être qu'il aille
à Monte-Carlo avec son père.

--Ah! quel peste que ces gens! Tâchez donc qu'il vienne. A propos,
Dorian, vous êtes parti de bien bonne heure, hier soir. Il n'était pas
encore onze heures. Qu'avez-vous fait?... Etes-vous rentré tout droit
chez vous?

Dorian le regarda brusquement.

--Non, Harry, dit-il enfin. Je ne suis rentré chez moi que vers trois
heures.

--Êtes-vous allé au club?

--Oui, répondit-il. Puis il se mordit les lèvres.... Non, je veux dire,
je ne suis pas allé au club.... Je me suis promené. Je ne sais plus ce
que j'ai fait.... Comme vous êtes indiscret, Harry! Vous voulez toujours
savoir ce qu'on fait; moi, j'ai toujours besoin d'oublier ce que j'ai
fait.... Je suis rentré à deux heures et demie, si vous tenez à savoir
l'heure exacte; j'avais oublié ma clef et mon domestique a dû m'ouvrir.
S'il vous faut des preuves, vous les lui demanderez.

Lord Henry haussa les épaules.

--Comme si cela m'intéressait, mon cher ami! Montons au salon--Non,
merci, M. Chapman, pas de sherry....

--Il vous est arrivé quelque chose, Dorian.... Dites-moi ce que c'est.
Vous n'êtes pas vous-même ce soir.

--Ne vous inquiétez pas de moi, Harry, je suis irritable, nerveux.
J'irai vous voir demain ou après demain. Faites mes excuses à lady
Narborough. Je ne monterai pas. Je vais rentrer. Il faut que je rentre.

--Très bien, Dorian. J'espère que je vous verrai demain au thé; la
Duchesse viendra.

--Je ferai mon possible, Harry, dit-il, en s'en allant.

En rentrant chez lui il sentit que la terreur qu'il avait chassée
l'envahissait de nouveau. Les questions imprévues de lord Henry, lui
avaient fait perdre un instant tout son sang-froid, et il avait encore
besoin de calme. Des objets dangereux restaient à détruire. Il se
révoltait à l'idée de les toucher de ses mains.

Cependant il fallait que ce fut fait. Il se résigna et quand il eut
fermé à clef la porte de sa bibliothèque il ouvrit le placard secret où
il avait jeté le manteau et la valise de Basil Hallward. Un grand feu
brûlait dans la cheminée; il y jeta encore une bûche. L'odeur de cuir
roussi et du drap brûlé était insupportable. Il lui fallut trois quarts
d'heure pour consumer le tout. A la fin, il se sentit faiblir, presque
malade; et ayant allumé des pastilles d'Alger dans un brûle-parfums de
cuivre ajouré, il se rafraîchit les mains et le front avec du vinaigre
de toilette au musc.

Soudain il frissonna.... Ses yeux brillaient étrangement, il mordillait
fiévreusement sa lèvre inférieure. Entre deux fenêtres se trouvait un
grand cabinet florentin, en ébène incrusté d'ivoire et de lapis. Il le
regardait comme si c'eût été un objet capable de le ravir et de
l'effrayer tout à la fois et comme s'il eût contenu quelque chose qu'il
désirait et dont il avait peur. Sa respiration était haletante. Un désir
fou s'empara de lui. Il alluma une cigarette, puis la jeta. Ses
paupières s'abaissèrent, et les longues franges de ses cils faisaient
une ombre sur ses joues. Il regarda encore le cabinet. Enfin, il se leva
du divan où il était étendu, alla vers le meuble, l'ouvrit et pressa un
bouton dissimulé dans un coin. Un tiroir triangulaire sortit lentement.
Ses doigts y plongèrent instinctivement et en retirèrent une petite
boîte de laque vieil or, délicatement travaillée; les côtés en étaient
ornés de petites vagues en relief et de cordons de soie où pendaient des
glands de fils métalliques et des perles de cristal. Il ouvrit la boîte.
Elle contenait une pâte verte ayant l'aspect de la cire et une odeur
forte et pénétrante....

Il hésita un instant, un étrange sourire aux lèvres.... Il grelottait,
quoique l'atmosphère de la pièce fut extraordinairement chaude, puis il
s'étira, et regarda la pendule. Il était minuit moins vingt. Il remit la
boîte, ferma la porte du meuble et rentra dans sa chambre.

Quand les douze coups de bronze de minuit retentirent dans la nuit
épaisse, Dorian Gray, mal vêtu, le cou enveloppé d'un cache-nez, se
glissait hors de sa maison. Dans Bond Street il rencontra un _hansom_
attelé d'un bon cheval. Il le héla, et donna à voix basse une adresse au
cocher.

L'homme secoua la tête.

--C'est trop loin pour moi, murmura-t-il.

--Voilà un souverain pour vous, dit Dorian; vous en aurez un autre si
vous allez vite.

--Très bien, monsieur, répondit l'homme, vous y serez dans une heure, et
ayant mis son pourboire dans sa poche, il fit faire demi-tour à son
cheval qui partit rapidement dans la direction du fleuve.



XVI


Une pluie froide commençait à tomber, et les réverbères luisaient
fantômatiquement dans le brouillard humide. Les public-houses se
fermaient et des groupes ténébreux d'hommes et de femmes se séparaient
aux alentours. D'ignobles éclats de rire fusaient des bars; en d'autres,
des ivrognes braillaient et criaient....

Étendu dans le _hansom_, son chapeau posé en arrière sur sa tête, Dorian
Gray regardait avec des yeux indifférents la honte sordide de la grande
ville; il se répétait à lui-même les mots que lord Henry lui avait dits
le jour de leur première rencontre: «Guérir l'âme par le moyen des sens
et les sens au moyen de l'âme...» Oui, là était le secret; il l'avait
souvent essayé et l'essaierait encore. Il y a des boutiques d'opium où
l'on peut acheter l'oubli, des tanières d'horreur où la mémoire des
vieux péchés s'abolit par la folie des péchés nouveaux.

La lune se levait basse dans le ciel, comme un crâne jaune.... De temps
à autre, un lourd nuage informe, comme un long bras, la cachait. Les
réverbères devenaient de plus en plus rares, et les rues plus étroites
et plus sombres.... A un certain moment le cocher perdit son chemin et
dut rétrograder d'un demi-mille; une vapeur enveloppait le cheval,
trottant dans les flaques d'eau.... Les vitres du _hansom_ étaient
ouatées d'une brume grise....

«Guérir l'âme par le moyen des sens, et les sens au moyen de l'âme.» Ces
mots sonnaient singulièrement à son oreille.... Oui, son âme était
malade à la mort.... Était-il vrai que les sens la pouvaient guérir?...
Un sang innocent avait été versé.... Comment racheter cela? Ah! il
n'était point d'expiation!... Mais quoique le pardon fut impossible,
possible encore était l'oubli, et il était déterminé à oublier cette
chose, à en abolir pour jamais le souvenir, à l'écraser comme on écrase
une vipère qui vous a mordu.... Vraiment de quel droit Basil lui
avait-il parlé ainsi? Qui l'avait autorisé à se poser en juge des
autres? Il avait dit des choses qui étaient effroyables, horribles,
impossibles à endurer....

Le _hansom_ allait cahin-caha, de moins en moins vite, semblait-il....
Il abaissa la trappe et dit à l'homme de se presser. Un hideux besoin
d'opium commençait à le ronger. Sa gorge brûlait, et ses mains délicates
se crispaient nerveusement; il frappa férocement le cheval avec sa
canne.

Le cocher ricana et fouetta sa bête.... Il se mit à rire à son tour, et
l'homme se tut....

La route était interminable, les rues lui semblaient comme la toile
noire d'une invisible araignée. Cette monotonie devenait insupportable,
et il s'effraya de voir le brouillard s'épaissir.

Ils passèrent près de solitaires briqueteries.... Le brouillard se
raréfiait, et il put voir les étranges fours en forme de bouteille d'où
sortaient des langues de feu oranges en éventail. Un chien aboya comme
ils passaient et dans le lointain cria quelque mouette errante. Le
cheval trébucha dans une ornière, fit un écart et partit au galop....

Au bout d'un instant, ils quittèrent le chemin glaiseux, et éveillèrent
les échos des rues mal pavées.... Les fenêtres n'étaient point
éclairées, mais ça et là, des ombres fantastiques se silhouettaient
contre des jalousies illuminées; il les observait curieusement. Elles se
remuaient comme de monstrueuses marionnettes, qu'on eût dit vivantes; il
les détesta.... Une rage sombre était dans son coeur.

Au coin d'une rue, une femme leur cria quelque chose d'une porte
ouverte, et deux hommes coururent après la voiture l'espèce de cent
yards; le cocher les frappa de son fouet.

Il a été reconnu que la passion nous fait revenir aux mêmes pensées....
Avec une hideuse réitération, les lèvres mordues de Dorian Gray
répétaient et répétaient encore la phrase captieuse qui lui parlait
d'âme et de sens, jusqu'à ce qu'il y eût trouvé la parfaite expression
de son humeur, et justifié, par l'approbation intellectuelle, les
sentiments qui le dominaient.... D'une cellule à l'autre de son cerveau
rampait la même pensée; et le sauvage désir de vivre, le plus terrible
de tous les appétits humains, vivifiait chaque nerf et chaque fibre de
son être. La laideur qu'il avait haïe parce qu'elle fait les choses
réelles, lui devenait chère pour cette raison; la laideur était la seule
réalité.

Les abominables bagarres, l'exécrable taverne, la violence crue d'une
vie désordonnée, la vilenie des voleurs et des déclassés, étaient plus
vraies, dans leur intense actualité d'impression, que toutes les formes
gracieuses d'art, que les ombres rêveuses du chant; c'était ce qu'il lui
fallait pour l'oubli.... Dans trois jours il serait libre....

Soudain, l'homme arrêta brusquement son cheval à l'entrée d'une sombre
ruelle. Par-dessus les toits bas, et les souches dentelées des cheminées
des maisons, s'élevaient des mâts noirs de vaisseaux; des guirlandes de
blanche brume s'attachaient aux vergues ainsi que des voiles de rêve....

--C'est quelque part par ici, n'est-ce pas, m'sieu? demanda la voix
rauque du cocher par la trappe.

Dorian tressaillit et regarda autour de lui....

--C'est bien comme cela, répondit-il; et après être sorti hâtivement du
cab et avoir donné au cocher le pourboire qu'il lui avait promis, il
marcha rapidement dans la direction du quai.... De ci, de là, une
lanterne luisait à la poupe d'un navire de commerce; la lumière dansait
et se brisait dans les flots. Une rouge lueur venait d'un steamer au
long cours qui faisait du charbon. Le pavé glissant avait l'air d'un
mackintosh mouillé.

Il se hâta vers la gauche, regardant derrière lui de temps à autre pour
voir s'il n'était pas suivi. Au bout de sept à huit minutes, il
atteignit une petite maison basse, écrasée entre deux manufactures
misérables.... Une lumière brillait à une fenêtre du haut. Il s'arrêta
et frappa un coup particulier.

Quelques instants après, des pas se firent entendre dans le corridor, et
il y eut un bruit de chaînes décrochées. La porte s'ouvrit doucement, et
il entra sans dire un mot à la vague forme humaine, qui s'effaça dans
l'ombre comme il entrait. Au fond du corridor, pendait un rideau vert
déchiré que souleva le vent venu de la rue. L'ayant écarté, il entra
dans une longue chambre basse qui avait l'air d'un salon de danse de
troisième ordre. Autour des murs, des becs de gaz répandaient une
lumière éclatante qui se déformait dans les glaces pleines de chiures de
mouches, situées en face. De graisseux réflecteurs d'étain à côtes se
trouvaient derrière, frissonnants disques de lumière.... Le plancher
était couvert d'un sable jaune d'ocre, sali de boue, taché de liqueur
renversée.

Des Malais étaient accroupis près d'un petit fourneau à charbon de bois
jouant avec des jetons d'os, et montrant en parlant des dents blanches.
Dans un coin sur une table, la tête enfouie dans ses bras croisés était
étendu un matelot, et devant le bar aux peintures criardes qui occupait
tout un côté de la salle, deux femmes hagardes se moquaient d'un vieux
qui brossait les manches de son paletot, avec une expression de
dégoût....

--Il croit qu'il a des fourmis rouges sur lui, dit l'une d'elles en
riant, comme Dorian passait.... L'homme les regardait avec terreur et se
mit à geindre.

Au bout de la chambre, il y avait un petit escalier, menant à une
chambre obscure. Alors que Dorian en franchit les trois marches
détraquées, une lourde odeur d'opium le saisit. Il poussa un soupir
profond, et ses narines palpitèrent de plaisir....

En entrant, un jeune homme aux cheveux blonds et lisses, en train
d'allumer à une lampe une longue pipe mince, le regarda et le salua avec
hésitation.

--Vous ici, Adrien, murmura Dorian.

--Où pourrais-je être ailleurs, répondit-il insoucieusement. Personne ne
veut plus me fréquenter à présent....

--Je croyais que vous aviez quitté l'Angleterre.

--Darlington ne veut rien faire.... Mon frère a enfin payé la note....
Georges ne veut pas me parler non plus. Ça m'est égal, ajouta-t-il avec
un soupir.. Tant qu'on a cette drogue, on n'a pas besoin d'amis. Je
pense que j'en ai eu de trop....

Dorian recula, et regarda autour de lui les gens grotesques, qui
gisaient avec des postures fantastiques sur des matelas en loques....
Ces membres déjetés, ces bouches béantes, ces yeux ouverts et vitreux,
l'attirèrent.... Il savait dans quels étranges cieux ils souffraient, et
quels ténébreux enfers leur apprenaient le secret de nouvelles joies;
ils étaient mieux que lui, emprisonné dans sa pensée. La mémoire, comme
une horrible maladie, rongeait son âme; de temps à autre, il voyait les
yeux de Basil Hallward fixés sur lui.... Cependant, il ne pouvait rester
là; la présence d'Adrien Singleton le gênait; il avait besoin d'être
dans un lieu où personne ne sût qui il était; il aurait voulu s'échapper
de lui-même....

--Je vais dans un autre endroit, dit-il au bout d'un instant.

--Sur le quai?...

--Oui....

--Cette folle y sera sûrement; on n'en veut plus ici..

Dorian leva les épaules.

--Je suis malade des femmes qui aiment: les femmes qui haïssent sont
beaucoup plus intéressantes. D'ailleurs, cette drogue est encore
meilleure....

--C'est tout à fait pareil....

--Je préfère cela. Venez boire quelque chose; j'en ai grand besoin.

--Moi, je n'ai besoin de rien, murmura le jeune homme.

--Ça ne fait rien.

Adrien Singleton se leva paresseusement et suivit Dorian au bar.

Un mulâtre, dans un turban déchiré et un ulster sale, grimaça un hideux
salut en posant une bouteille de brandy et deux gobelets devant eux. Les
femmes se rapprochèrent doucement, et se mirent à bavarder. Dorian leur
tourna le dos, et, à voix basse, dit quelque chose à Adrien Singleton.

Un sourire pervers, comme un kriss malais, se tordit sur la face de
l'une des femmes:

--Il paraît que nous sommes bien fiers ce soir, ricana-t-elle.

--Ne me parlez pas, pour l'amour de Dieu, cria Dorian, frappant du pied.
Que désirez-vous? de l'argent? en voilà! Ne me parlez plus....

Deux éclairs rouges traversèrent les yeux boursouflés de la femme, et
s'éteignirent, les laissant vitreux et sombres. Elle hocha la tête et
rafla la monnaie sur le comptoir avec des mains avides.... Sa compagne
la regardait envieusement....

--Ce n'est point la peine, soupira Adrien Singleton. Je ne me soucie pas
de revenir? A quoi cela me servirait-il? Je suis tout à fait heureux
maintenant....

--Vous m'écrirez si vous avez besoin de quelque chose, n'est-ce pas? dit
Dorian un moment après.

--Peut-être!...

--Bonsoir, alors.

--Bonsoir...répondit le jeune homme, en remontant les marches,
essuyant ses lèvres desséchées avec un mouchoir.

Dorian se dirigea vers la porte, la face douloureuse; comme il tirait le
rideau, un rire ignoble jaillit des lèvres peintes de la femme qui
avait pris l'argent.

--C'est le marché du démon! hoqueta-t-elle d'une voix éraillée.

--Malédiction, cria-t-il, ne me dites pas cela!

Elle fit claquer ses doigts....

--C'est le Prince Charmant que vous aimez être appelé, n'est-ce pas?
glapit-elle derrière lui.

Le matelot assoupi, bondit sur ses pieds à ces paroles, et regarda
autour de lui, sauvagement. Il entendit le bruit de la porte du corridor
se fermant.... Il se précipita dehors en courant....

Dorian Gray se hâtait le long des quais sous la bruine.

Sa rencontre avec Adrien Singleton l'avait étrangement ému; il
s'étonnait que la ruine de cette jeune vie fut réellement son fait,
comme Basil Hallward le lui avait dit d'une manière si insultante. Il
mordit ses lèvres et ses yeux s'attristèrent un moment. Après tout,
qu'est-ce que cela pouvait lui faire?... La vie est trop courte pour
supporter encore le fardeau des erreurs d'autrui. Chaque homme vivait sa
propre vie, et la payait son prix pour la vivre.... Le seul malheur
était que l'on eût à payer si souvent pour une seule faute, car il
fallait payer toujours et encore.... Dans ses marchés avec les hommes,
la Destinée ne ferme jamais ses comptes.

Les psychologues nous disent, quand la passion pour le vice, ou ce que
les hommes appellent vice, domine notre nature, que chaque fibre du
corps, chaque cellule de la cervelle, semblent être animés de mouvements
effrayants; les hommes et les femmes, dans de tels moments, perdent le
libre exercice de leur volonté; ils marchent vers une fin terrible comme
des automates. Le choix leur est refusé et la conscience elle-même est
morte, ou, si elle vit encore, ne vit plus que pour donner à la
rébellion son attrait, et son charme à la désobéissance; car tous les
péchés, comme les théologiens sont fatigués de nous le rappeler, sont
des péchés de désobéissance. Quand cet Ange hautain, étoile du matin,
tomba du ciel, ce fut en rebelle qu'il tomba!...

Endurci, concentré dans le mal, l'esprit souillé, l'âme assoiffée de
révolte, Dorian Gray hâtait le pas de plus en plus.... Comme il
pénétrait sous une arcade sombre, il avait accoutumé souvent de prendre
pour abréger son chemin vers l'endroit mal famé où il allait, il se
sentit subitement saisi par derrière, et avant qu'il eût le temps de se
défendre, il était violemment projeté contre le mur; une main brutale
lui étreignait la gorge!...

Il se défendit follement, et par un effort désespéré, détacha, de son
cou les doigts qui l'étouffaient.... Il entendit le déclic d'un
revolver, et aperçut la lueur d'un canon poli pointé vers sa tête, et la
forme obscure d'un homme court et râblé....

--Que voulez-vous? balbutia-t-il.

--Restez tranquille! dit l'homme. Si vous bougez, je vous tue!...

--Vous êtes fou! Que vous ai-je fait?

--Vous avez perdu la vie de Sibyl Vane, et Sibyl Vane était ma soeur!
Elle s'est tuée, je le sais.... Mais sa mort est votre oeuvre, et je
jure que je vais vous tuer!... Je vous ai cherché pendant des années,
sans guide, sans trace. Les deux personnes qui vous connaissaient sont
mortes. Je ne savais rien de vous, sauf le nom favori dont elle vous
appelait. Par hasard, je l'ai entendu ce soir. Réconciliez-vous avec
Dieu, car, ce soir, vous allez mourir!...

Dorian Gray faillit s'évanouir de terreur....

--Je ne l'ai jamais connue, murmura-t-il, je n'ai jamais entendu
parler d'elle, vous êtes fou....

--Vous feriez mieux de confesser votre péché, car aussi vrai que je suis
James Vane, vous allez mourir!

Le moment était terrible!... Dorian ne savait que faire, que dire!...

--A genoux! cria l'homme. Vous avez encore une minute pour vous
confesser, pas plus. Je pars demain pour les Indes et je dois d'abord
régler cela.... Une minute! Pas plus!...

Les bras de Dorian retombèrent. Paralysé de terreur, il ne pouvait
penser.... Soudain, une ardente espérance lui traversa l'esprit!...

--Arrêtez! cria-t-il. Il y a combien de temps que votre soeur est morte?
Vite, dites-moi!...

--Dix huit ans, dit l'homme. Pourquoi cette question? Le temps n'y fait
rien....

--Dix-huit ans, répondit Dorian Gray, avec un rire triomphant....
Dix-huit ans! Conduisez-moi sous une lanterne et voyez mon visage!...

James Vane hésita un moment, ne comprenant pas ce que cela voulait dire,
puis il saisit Dorian Gray et le tira hors de l'arcade....

Bien que la lumière de la lanterne fut indécise et vacillante, elle
suffit cependant à lui montrer, lui sembla-t-il, l'erreur effroyable
dans laquelle il était tombé, car la face de l'homme qu'il allait tuer
avait toute la fraîcheur de l'adolescence et la pureté sans tache de la
jeunesse. Il paraissait avoir un peu plus de vingt ans, à peine plus; il
ne devait guère être plus vieux que sa soeur, lorsqu'il la quitta, il y
avait tant d'années.... Il devenait évident que ce n'était pas l'homme
qui avait détruit sa vie....

Il le lâcha, et recula....

--Mon Dieu! Mon Dieu, cria-t-il!... Et j'allais vous tuer!

Dorian Gray respira....

--Vous avez failli commettre un crime horrible, mon ami, dit-il, le
regardant sévèrement. Que cela vous soit un avertissement de ne point
chercher à vous venger vous-même.

--Pardonnez-moi, monsieur, murmura James Vane.... On m'a trompé. Un mot
que j'ai entendu dans cette maudite taverne m'a mis sur une fausse
piste.

--Vous feriez mieux de rentrer chez vous et de serrer ce revolver qui
pourrait vous attirer des ennuis, dit Dorian Gray en tournant les talons
et descendant doucement la rue.

James Vane restait sur le trottoir, rempli d'horreur, tremblant de la
tête aux pieds.... Il ne vit pas une ombre noire, qui, depuis un
instant, rampait le long du mur suintant, fut un moment dans la lumière,
et s'approcha de lui à pas de loup.. Il sentit une main qui se posait
sur son bras, et se retourna en tressaillant.... C'était une des femmes
qui buvaient au bar.

--Pourquoi ne l'avez-vous pas tué, siffla-t-elle, en approchant de lui
sa face hagarde. Je savais que vous le suiviez quand vous vous êtes
précipité de chez Daly. Fou que vous êtes! Vous auriez dû le tuer! Il a
beaucoup d'argent, et il est aussi mauvais que mauvais!..

--Ce n'était pas l'homme que je cherchais, répondit-il, et je n'ai
besoin de l'argent de personne. J'ai besoin de la vie d'un homme!
L'homme que je veux tuer a près de quarante ans. Celui-là était à peine
un adolescent. Dieu merci! Je n'ai pas souillé mes mains de son sang.

La femme eut un rire amer....

--A peine un adolescent, ricana-t-elle.... Savez-vous qu'il y a près de
dix-huit ans que le Prince Charmant m'a fait ce que je suis?

--Vous mentez! cria James Vane.

Elle leva les mains au ciel.

--Devant Dieu, je dis la vérité! s'écria-t-elle....

--Devant Dieu!...

--Que je devienne muette s'il n'en est ainsi. C'est le plus mauvais de
ceux qui viennent ici. On dit qu'il s'est vendu au diable pour garder sa
belle figure! Il y a près de dix-huit ans que je l'ai rencontré. Il n'a
pas beaucoup changé depuis. C'est comme je vous le dis, ajouta-t-elle
avec un regard mélancolique.

--Vous le jurez?...

--Je le jure, dirent ses lèvres en écho. Mais ne me trahissez pas,
gémit-elle. Il me fait peur.... Donnez-moi quelque argent pour trouver
un logement cette nuit.

Il la quitta avec un juron, et se précipita au coin de la rue, mais
Dorian Gray avait disparu.... Quand il revint, la femme était partie
aussi....



XVII


Une semaine plus tard, Dorian Gray était assis dans la serre de Selby
Royal, parlant à la jolie duchesse de Monmouth, qui, avec son mari, un
homme de soixante ans, à l'air fatigué, était parmi ses hôtes. C'était
l'heure du thé, et la douce lumière de la grosse lampe couverte de
dentelle qui reposait sur la table, faisait briller les chines délicats
et l'argent repoussé du service; la duchesse présidait la réception.

Ses mains blanches se mouvaient gentiment parmi les tasses, et ses
lèvres d'un rouge sanglant riaient à quelque chose que Dorian lui
soufflait. Lord Henry était étendu sur une chaise d'osier drapée de
soie, les regardant. Sur un divan de couleur pêche, lady Narborough
feignait d'écouter la description que lui faisait le duc du dernier
scarabée brésilien dont il venait d'enrichir sa collection.

Trois jeunes gens en des smokings recherchés offraient des gâteaux à
quelques dames. La société était composée de douze personnes et l'on en
attendait plusieurs autres pour le jour suivant.

--De quoi parlez-vous? dit lord Henry se penchant vers la table et y
déposant sa tasse. J'espère que Dorian vous fait part de mon plan de
rebaptiser toute chose, Gladys. C'est une idée charmante.

--Mais je n'ai pas besoin d'être rebaptisée, Harry, répliqua la
duchesse, le regardant de ses beaux yeux. Je suis très satisfaite de mon
nom, et je suis certaine que M. Gray est content du sien.

--Ma chère Gladys, je ne voudrais changer aucun de vos deux noms pour
tout au monde; ils sont tous deux parfaits.... Je pensais surtout aux
fleurs.... Hier, je cueillis une orchidée pour ma boutonnière. C'était
une adorable fleur tachetée, aussi perverse que les sept péchés
capitaux. Distraitement, je demandais à l'un des jardiniers comment elle
s'appelait. Il me répondit que c'était un beau spécimen de
_Robinsoniana_ ou quelque chose d'aussi affreux.... C'est une triste
vérité, mais nous avons perdu la faculté de donner de jolis noms aux
objets. Les noms sont tout. Je ne me dispute jamais au sujet des faits;
mon unique querelle est sur les mots: c'est pourquoi je hais le réalisme
vulgaire en littérature. L'homme qui appellerait une bêche, une bêche,
devrait être forcé d'en porter une; c'est la seule chose qui lui
conviendrait....

--Alors, comment vous appellerons-nous, Harry, demanda-t-elle.

--Son nom est le prince Paradoxe, dit Dorian.

--Je le reconnais à ce trait, s'exclama la duchesse.

--Je ne veux rien entendre, dit lord Henry, s'asseyant dans un fauteuil.
On ne peut se débarrasser d'une étiquette. Je refuse le titre.

--Les Majestés ne peuvent abdiquer, avertirent de jolies lèvres.

--Vous voulez que je défende mon trône, alors?...

--Oui.

--Je dirai les vérités de demain.

--Je préfère les fautes d'aujourd'hui, répondit la duchesse.

--Vous me désarmez, Gladys, s'écria-t-il, imitant son opiniâtreté.

--De votre bouclier, Harry, non de votre lance....

--Je ne joute jamais contre la beauté, dit-il avec son inclinaison de
main.

--C'est une erreur, croyez-moi. Vous mettez la beauté trop haut.

--Comment pouvez-vous dire cela? Je crois, je l'avoue, qu'il vaut mieux
être beau que bon. Mais d'un autre côté, personne n'est plus disposé que
je ne le suis à reconnaître qu'il vaut mieux être bon que laid.

--La laideur est alors un des sept péchés capitaux, s'écria la duchesse.
Qu'advient-il de votre comparaison sur les orchidées?...

--La laideur est une des sept vertus capitales, Gladys. Vous, en bonne
Tory, ne devez les mésestimer.

--La bière, la Bible et les sept vertus capitales ont fait notre
Angleterre ce qu'elle est.

--Vous n'aimez donc pas votre pays?

--J'y vis.

--C'est que vous en censurez le meilleur!

--Voudriez-vous que je m'en rapportasse au verdict de l'Europe sur nous?
interrogea-t-il.

--Que dit-elle de nous?

--Que Tartuffe a émigré en Angleterre et y a ouvert boutique.

--Est-ce de vous, Harry?

--Je vous le donne.

--Je ne puis m'en servir, c'est trop vrai.

--Vous n'avez rien à craindre; nos compatriotes ne se reconnaissent
jamais dans une description.

--Ils sont pratiques.

--Ils sont plus rusés que pratiques. Quand ils établissent leur grand
livre, ils balancent la stupidité par la fortune et le vice par
l'hypocrisie.

--Cependant, nous avons fait de grandes choses.

--Les grandes choses nous furent imposées, Gladys.

--Nous en avons porté le fardeau.

--Pas plus loin que le _Stock Exchange_.

Elle secoua la tête.

--Je crois dans la race, s'écria-t-elle.

--Elle représente les survivants de la poussée.

--Elle suit son développement.

--La décadence m'intéresse plus.

--Qu'est-ce que l'Art? demanda-t-elle.

--Une maladie.

--L'Amour?

--Une illusion.

--La religion?

--Une chose qui remplace élégamment la Foi.

--Vous êtes un sceptique.

--Jamais! Le scepticisme est le commencement de la Foi.

--Qu'êtes-vous?

--Définir est limiter.

--Donnez-moi un guide.

--Les fils sont brisés. Vous vous perdriez dans le labyrinthe.

--Vous m'égarez.... Parlons d'autre chose.

--Notre hôte est un sujet délicieux. Il fut baptisé, il y a des ans, le
Prince Charmant.

--Ah! Ne me faites pas souvenir de cela! s'écria Dorian Gray.

--Notre hôte est plutôt désagréable ce soir, remarqua avec enjouement
la duchesse. Je crois qu'il pense que Monmouth ne m'a épousée, d'après
ses principes scientifiques, que comme le meilleur spécimen qu'il a pu
trouver du papillon moderne.

--J'espère du moins que l'idée ne lui viendra pas de vous transpercer
d'une épingle, duchesse, dit Dorian en souriant.

--Oh! ma femme de chambre s'en charge.... quand je l'ennuie....

--Et comment pouvez-vous l'ennuyer, duchesse?

--Pour les choses les plus triviales, je vous assure. Ordinairement,
parce que j'arrive à neuf heures moins dix et que je lui confie qu'il
faut que je sois habillée pour huit heures et demie.

--Quelle erreur de sa part!... Vous devriez la congédier.

--Je n'ose, M. Gray. Pensez donc, elle m'invente des chapeaux. Vous
souvenez-vous de celui que je portais au garden-party de Lady
Hilstone?.... Vous ne vous en souvenez pas, je le sais, mais c'est
gentil de votre part de faire semblant de vous en souvenir. Eh bien! il
a été fait avec rien; tous les jolis chapeaux sont faits de rien.

--Comme les bonnes réputations, Gladys, interrompit lord Henry....
Chaque effet que vous produisez vous donne un ennemi de plus. Pour être
populaire, il faut être médiocre.

--Pas avec les femmes, fit la duchesse hochant la tête, et les femmes
gouvernent le monde. Je vous assure que nous ne pouvons supporter les
médiocrités. Nous autres femmes, comme on dit, aimons avec nos oreilles
comme vous autres hommes, aimez avec vos yeux, si toutefois vous aimez
jamais....

--Il me semble que nous ne faisons jamais autre chose, murmura Dorian.

--Ah! alors, vous n'avez jamais réellement aimé, M. Gray, répondit la
duchesse sur un ton de moquerie triste.

--Ma chère Gladys, s'écria lord Henry, comment pouvez-vous dire cela? La
passion vit par sa répétition et la répétition convertit en art un
penchant. D'ailleurs, chaque fois qu'on aime c'est la seule fois qu'on
ait jamais aimé. La différence d'objet n'altère pas la sincérité de la
passion; elle l'intensifie simplement. Nous ne pouvons avoir dans la vie
au plus qu'une grande expérience, et le secret de la vie est de la
reproduire le plus souvent possible.

--Même quand vous fûtes blessé par elle, Harry? demanda la duchesse
après un silence.

--Surtout quand on fut blessé par elle, répondit lord Henry.

Une curieuse expression dans l'oeil, la duchesse, se tournant, regarda
Dorian Gray:

--Que dites-vous de cela, M. Gray? interrogea-t-elle.

Dorian hésita un instant; il rejeta sa tête en arrière, et riant:

--Je suis toujours d'accord avec Harry, Duchesse.

--Même quand il a tort?

--Harry n'a jamais tort, Duchesse.

--Et sa philosophie vous rend heureux?

--Je n'ai jamais recherché le bonheur. Qui a besoin du bonheur?... Je
n'ai cherché que le plaisir.

--Et vous l'avez trouvé, M. Gray?

--Souvent, trop souvent....

La duchesse soupira....

--Je cherche la paix, dit-elle, et si je ne vais pas m'habiller, je ne
la trouverai pas ce soir.

--Laissez-moi vous cueillir quelques orchidées, duchesse, s'écria Dorian
en se levant et marchant dans la serre....

--Vous flirtez de trop près avec lui, dit lord Henry à sa cousine.
Faites attention. Il est fascinant....

--S'il ne l'était pas, il n'y aurait point de combat.

--Les Grecs affrontent les Grecs, alors?

--Je suis du côté des Troyens; ils combattaient pour une femme.

--Ils furent défaits....

--Il y a des choses plus tristes que la défaite, répondit-elle.

--Vous galopez, les rênes sur le cou....

--C'est l'allure qui nous fait vivre.

--J'écrirai cela dans mon journal ce soir.

--Quoi?

--Qu'un enfant brûlé aime le feu.

--Je ne suis pas même roussie; mes ailes sont intactes.

--Vous en usez pour tout, excepté pour la fuite.

--Le courage a passé des hommes aux femmes. C'est une nouvelle
expérience pour nous.

--Vous avez une rivale.

--Qui?

--Lady Narborough, souffla-t-il en riant. Elle l'adore.

--Vous me remplissez de crainte. Le rappel de l'antique nous est
fatal, à nous qui sommes romantiques.

--Romantiques! Vous avez toute la méthode de la science.

--Les hommes ont fait notre éducation.

--Mais ne vous ont pas expliquées....

--Décrivez-nous comme sexe, fut le défi.

--Des sphinges sans secrets.

Elle le regarda, souriante....

--Comme M. Gray est longtemps, dit-elle. Allons l'aider. Je ne lui ai
pas dit la couleur de ma robe.

--Vous devriez assortir votre robe à ses fleurs, Gladys.

--Ce serait une reddition prématurée.

--L'Art romantique procède par gradation.

--Je me garderai une occasion de retraite.

--A la manière des Parthes?...

--Ils trouvèrent la sécurité dans le désert; je ne pourrais le faire.

--Il n'est pas toujours permis aux femmes de choisir, répondit-il....

A peine avait-il fini cette menace que du fond de la serre arriva un
gémissement étouffé, suivi de la chute sourde d'un corps lourd!...
Chacun tressauta. La duchesse restait immobile d'horreur.... Les yeux
remplis de crainte, lord Henry se précipita parmi les palmes pendantes,
et trouva Dorian Gray gisant la face contre le sol pavé de briques,
évanoui, comme mort....

Il fut porté dans le salon bleu et déposé sur un sofa. Au bout de
quelques minutes, il revint à lui, et regarda avec une expression
effarée....

--Qu'est-il arrivé? demanda-t-il. Oh! je me souviens. Suis-je sauf ici,
Harry?...

Un tremblement le prit....

--Mon cher Dorian, répondit lord Henry, c'est une simple syncope, voilà
tout. Vous devez vous être surmené. Il vaut mieux pour vous que vous ne
veniez pas au dîner; je prendrai votre place.

--Non, j'irai dîner, dit-il se dressant. J'aime mieux descendre dîner.
Je ne veux pas être seul!

Il alla dans sa chambre et s'y habilla. A table, il eut comme une
sauvage et insouciante gaieté dans les manières; mais de temps à autre,
un frisson de terreur le traversait, alors qu'il revoyait, plaquée comme
un blanc mouchoir sur les vitres de la serre, la figure de James Vane,
le guettant!...



XVIII


Le lendemain, il ne sortit pas et passa la plus grande partie de la
journée dans sa chambre, en proie avec une terreur folle de mourir,
indifférent à la vie cependant.... La crainte d'être surveillé, chassé,
traqué, commençait à le dominer. Il tremblait quand un courant d'air
remuait la tapisserie. Les feuilles mortes que le vent chassait contre
les vitraux sertis de plomb lui semblaient pareilles à ses résolutions
dissipées, à ses regrets ardents.... Quand il fermait les yeux, il
revoyait la figure du matelot le regardant à travers la vitre embuée, et
l'horreur paraissait avoir, une fois de plus, mis sa main sur son
coeur!...

Mais peut-être, était-ce son esprit troublé qui avait suscité la
vengeance des ténèbres, et placé devant ses yeux les hideuses formes du
châtiment. La vie actuelle était un chaos, mais il y avait quelque chose
de fatalement logique dans l'imagination. C'est l'imagination qui met le
remords à la piste du péché.... C'est l'imagination qui fait que le
crime emporte avec lui d'obscures punitions. Dans le monde commun des
faits, les méchants ne sont pas punis, ni les bons récompensés; le
succès est donné aux forts, et l'insuccès aux faibles; c'est tout....

D'ailleurs, si quelque étranger avait rôdé autour de la maison, les
gardiens ou les domestiques l'auraient vu. Si des traces de pas avaient
été relevées dans les parterres, les jardiniers en auraient fait la
remarque.... Décidément c'était une simple illusion; le frère de Sibyl
Vane n'était pas revenu pour le tuer. Il était parti sur son vaisseau
pour sombrer dans quelque mer arctique.... Pour lui, en tout cas, il
était sauf.... Cet homme ne savait qui il était, ne pouvait le savoir;
le masque de la jeunesse l'avait sauvé.

Et cependant, en supposant même que ce ne fut qu'une illusion,
n'était-ce pas terrible de penser que la conscience pouvait susciter de
pareils fantômes, leur donner des formes visibles, et les faire se
mouvoir!... Quelle sorte d'existence serait la sienne si, jours et
nuits, les ombres de son crime le regardaient de tous les coins
silencieux, le raillant de leurs cachettes, lui soufflant à l'oreille
dans les fêtes, réveillant de leurs doigts glacés quand il dormirait!...
A cette pensée rampant dans son esprit, il pâlit, et soudainement l'air
lui parut se refroidir....

Oh! quelle étrange heure de folie, celle où il avait tué son ami!
Combien effroyable, la simple remembrance de cette scène! Il la voyait
encore! Chaque détail hideux lui en revenait, augmenté d'horreur!...

Hors de la caverne ténébreuse du temps, effrayante et drapée d'écarlate,
surgissait l'image de son crime!

Quand lord Henry vint vers six heures, il le trouva sanglotant comme si
son coeur éclatait!...

Ce ne fut que le troisième jour qu'il se hasarda à sortir. Il y avait
quelque chose dans l'air clair, chargé de senteurs de pin de ce matin
d'hiver, qui paraissait lui rapporter sa joie et son ardeur de vivre;
mais ce n'était pas seulement les conditions physiques de l'ambiance qui
avaient causé ce changement. Sa propre nature se révoltait contre cet
excès d'angoisse qui avait cherché à gâter, à mutiler la perfection de
son calme; il en est toujours ainsi avec les tempéraments subtils et
finement trempés; leurs passions fortes doivent ou plier ou les
meurtrir. Elles tuent l'homme si elles ne meurent pas elles-mêmes. Les
chagrins médiocres et les amours bornées survivent. Les grandes amours
et les vrais chagrins s'anéantissent par leur propre plénitude....

Il s'était convaincu qu'il avait été la victime de son imagination
frappée de terreur, et il songeait à ses terreurs avec compassion et
quelque mépris.

Après le déjeuner du matin, il se promena près d'une heure avec la
duchesse dans le jardin, puis ils traversèrent le parc en voiture pour
rejoindre la chasse. Un givre, craquant sous les pieds, était répandu
sur le gazon comme du sable. Le ciel était une coupe renversée de métal
bleu. Une légère couche de glace bordait la surface unie du lac entouré
de roseaux....

Au coin d'un bois de sapins, il aperçut sir Geoffrey Clouston, le frère
de la duchesse, extrayant de son fusil deux cartouches tirées. Il sauta
à bas de la voiture et après avoir dit au groom de reconduire la jument
au château, il se dirigea vers ses hôtes, à travers les branches tombées
et les broussailles rudes.

--Avez-vous fait bonne chasse, Geoffroy? demanda-t-il.

--Pas très bonne, Dorian.... Les oiseaux sont dans la plaine: je crois
qu'elle sera meilleure après le lunch, quand nous avancerons dans les
terres.... Dorian flâna à côté de lui.... L'air était vif et
aromatique, les lueurs diverses qui brillaient dans le bois, les cris
rauques des rabatteurs éclatant de temps à autre, les détonations aiguës
des fusils qui se succédaient, l'intéressèrent et le remplirent d'un
sentiment de délicieuse liberté. Il fut emporté par l'insouciance du
bonheur, par l'indifférence hautaine de la joie....

Soudain, d'une petite éminence gazonnée, à vingt pas devant eux, avec
ses oreilles aux pointes noires dressées, et ses longues pattes de
derrière étendues, partit un lièvre. Il se lança vers un bouquet
d'aulnes. Sir Geoffrey épaula son fusil, mais il y avait quelque chose
de si gracieux dans les mouvements de l'animal, que cela ravit Dorian
qui s'écria: «Ne tirez pas, Geoffrey! Laissez-le vivre!...»

--Quelle sottise, Dorian! dit son compagnon en riant, et comme le lièvre
bondissait dans le fourré, il tira.... On entendit deux cris, celui du
lièvre blessé, ce qui est affreux, et celui d'un homme mortellement
frappé,--ce qui est autrement horrible!

--Mon Dieu! J'ai atteint un rabatteur, s'exclama sir Geoffrey. Quel âne,
que cet homme qui se met devant les fusils! Cessez de tirer! cria-t-il
de toute la force de ses poumons. Un homme est blessé!...

Le garde général arriva courant, un bâton à la main.

--Où, monsieur? cria-t-il, où est-il?

Au même instant, le feu cessait sur toute la ligne.

--Ici, répondit furieusement sir Geoffrey, en se précipitant vers le
fourré. Pourquoi ne maintenez-vous pas vos hommes en arrière?... Vous
m'avez gâté ma chasse d'aujourd'hui....

Dorian les regarda entrer dans l'aunaie, écartant les branches.... Au
bout d'un instant, ils en sortirent, portant un corps dans le soleil.
Il se retourna, terrifié.... Il lui semblait que le malheur le suivait
où il allait.... Il entendit sir Geoffrey demander si l'homme était
réellement mort, et l'affirmative réponse du garde. Le bois lui parut
soudain hanté de figures vivantes; il y entendait comme le bruit d'une
myriade de pieds et un sourd bourdonnement de voix.... Un grand faisan à
gorge dorée s'envola dans les branches au-dessus d'eux.

Après quelques instants qui lui parurent, dans son état de trouble,
comme des heures sans fin de douleur, il sentit qu'une main se posait
sur son épaule; il tressaillit et regarda autour de lui....

--Dorian, dit lord Henry, je ferai mieux d'annoncer que la chasse est
close pour aujourd'hui. Ce ne serait pas bien de la continuer.

--Je voudrais qu'elle fut close à jamais, Harry, répondit-il amèrement.
Cette chose est odieuse et cruelle. Est-ce que cet homme est....

Il ne put achever....

--Je le crains, répliqua lord Henry. Il a reçu la charge entière dans la
poitrine. Il doit être mort sur le coup. Allons, venez à la maison....

Ils marchèrent côte à côte dans la direction de l'avenue pendant près de
cinquante yards sans se parler.... Enfin Dorian se tourna vers lord
Henry et lui dit avec un soupir profond:

--C'est un mauvais présage, Harry, un bien mauvais présage!

--Quoi donc? interrogea lord Henry.... Ah! cet accident, je crois. Mon
cher ami, je n'y puis rien.... C'est la faute de cet homme.... Pourquoi
se mettait-il devant les fusils? Ça ne nous regarde pas.... C'est
naturellement malheureux pour Geoffrey. Ce n'est pas bon de tirer les
rabatteurs; ça fait croire qu'on est un mauvais fusil, et cependant
Geoffrey ne l'est pas, car il tire fort bien.... Mais pourquoi parler de
cela?...

Dorian secoua la tête:

--Mauvais présage, Harry!... J'ai idée qu'il va arriver quelque chose de
terrible à l'un d'entre nous.... A moi, peut-être....

Il se passa la main sur les yeux, avec un geste douloureux....

Lord Henry éclata de rire....

--La seule chose terrible au monde est l'ennui, Dorian. C'est le seul
péché pour lequel il n'existe pas de pardon.... Mais probablement, cette
affaire ne nous amènera pas de désagréments, à moins que les rabatteurs
n'en bavardent en dînant; je leur défendrai d'en parler.... Quant aux
présages, ça n'existe pas: la destinée ne nous envoie pas de hérauts;
elle est trop sage.... ou trop cruelle pour cela. D'ailleurs, que
pourrait-il vous arriver, Dorian?... Vous avez tout ce que dans le monde
un homme peut désirer. Quel est celui qui ne voudrait changer son
existence contre la vôtre?...

--Il n'est personne avec qui je ne la changerais, Harry.... Ne riez
pas!... Je dis vrai.... Le misérable paysan qui vient de mourir est plus
heureux que moi. Je n'ai point la terreur de la mort. C'est la venue de
la mort qui me terrifie!... Ses ailes monstrueuses semblent planer dans
l'air lourd autour de moi!... Mon Dieu! Ne voyez-vous pas, derrière ces
arbres, un homme qui me guette, qui m'attend!...

Lord Henry regarda dans la direction que lui indiquait la tremblante
main gantée....

--Oui, dit-il en riant.... Je vois le jardinier qui vous attend. Je
m'imagine qu'il a besoin de savoir quelles sont les fleurs que vous
voulez mettre sur la table, ce soir.... Vous êtes vraiment nerveux, mon
cher! Il vous faudra voir le médecin, quand vous retournerez à la
ville.... Dorian eut un soupir de soulagement en voyant s'approcher le
jardinier. L'homme leva son chapeau, regarda hésitant du côté de lord
Henry, et sortit une lettre qu'il tendit à son maître.

--Sa Grâce m'a dit d'attendre une réponse, murmura-t-il.

Dorian mit la lettre dans sa poche.

--Dites à Sa Grâce, que je rentre, répondit-il froidement.

L'homme fit demi-tour, et courut dans la direction de la maison.

--Comme les femmes aiment à faire les choses dangereuses, remarqua en
riant lord Henry. C'est une des qualités que j'admire le plus en elles.
Une femme flirtera avec n'importe qui au monde, aussi longtemps qu'on la
regardera....

--Comme vous aimez dire de dangereuses choses, Harry.... Ainsi, en ce
moment, vous vous égarez. J'estime beaucoup la duchesse, mais je ne
l'aime pas.

--Et la duchesse vous aime beaucoup, mais elle vous estime moins, ce qui
fait que vous êtes parfaitement appariés.

--Vous parlez scandaleusement, Harry, et il n'y a dans nos relations
aucune base scandaleuse.

--La base de tout scandale est une certitude immorale, dit lord Henry,
allumant une cigarette.

--Vous sacrifiez n'importe qui, Harry, pour l'amour d'un épigramme.

--Les gens vont à l'autel de leur propre consentement, fut la réponse.
--Je voudrais aimer! s'écria Dorian Gray avec une intonation
profondément pathétique dans la voix. Mais il me semble que j'ai perdu
la passion et oublié le désir. Je suis trop concentré en moi-même. Ma
personnalité m'est devenue un fardeau, j'ai besoin de m'évader, de
voyager, d'oublier. C'est ridicule de ma part d'être venu ici. Je pense
que je vais envoyer un télégramme à Harvey pour qu'on prépare le yacht.
Sur un yacht, on est en sécurité....

--Contre quoi, Dorian?... Vous avez quelque ennui. Pourquoi ne pas me le
dire? Vous savez que je vous aiderais.

--Je ne puis vous le dire, Harry, répondit-il tristement. Et d'ailleurs
ce n'est qu'une lubie de ma part. Ce malheureux accident m'a bouleversé.
J'ai un horrible pressentiment que quelque chose de semblable ne
m'arrive.

--Quelle folie!

--Je l'espère.... mais je ne puis m'empêcher d'y penser.... Ah! voici la
duchesse, elle a l'air d'Arthémise dans un costume tailleur.... Vous
voyez que nous revenions, duchesse....

--J'ai appris ce qui est arrivé, M. Gray, répondit-elle. Ce pauvre
Geoffrey est tout à fait contrarié.... Il paraîtrait que vous l'aviez
conjuré de ne pas tirer ce lièvre. C'est curieux!

--Oui, c'est très curieux. Je ne sais pas ce qui m'a fait dire cela.
Quelque caprice, je crois; ce lièvre avait l'air de la plus jolie des
choses vivantes.... Mais je suis fâché qu'on vous ait rapporté
l'accident. C'est un odieux sujet....

--C'est un sujet ennuyant, interrompit lord Henry. Il n'a aucune valeur
psychologique. Ah! si Geoffrey avait commis cette chose exprès, comme
c'eut été intéressant!... J'aimerais connaître quelqu'un qui eût commis
un vrai meurtre.

--Que c'est mal à vous de parler ainsi, cria la duchesse. N'est-ce
pas, M. Gray?... Harry!... M. Gray est encore indisposé!... Il va se
trouver mal!...

Dorian se redressa avec un effort et sourit.

--Ce n'est rien, duchesse, murmura-t-il, mes nerfs sont surexcités;
c'est tout.... Je crains de ne pouvoir aller loin ce matin. Je n'ai pas
entendu ce qu'Harry disait.... Était-ce mal? Vous me le direz une autre
fois. Je pense qu'il vaut mieux que j'aille me coucher. Vous m'en
excuserez, n'est-ce pas?...

Ils avaient atteint les marches de l'escalier menant de la serre à la
terrasse. Comme la porte vitrée se fermait derrière Dorian, lord Henry
tourna vers la duchesse ses yeux fatigués.

--L'aimez-vous beaucoup, demanda-t-il.

Elle ne fit pas une immédiate réponse, considérant le paysage....

--Je voudrais bien le savoir...dit-elle enfin.

Il secoua la tête:

--La connaissance en serait fatale. C'est l'incertitude qui vous charme.
La brume rend plus merveilleuses les choses.

--On peut perdre son chemin.

--Tous les chemins mènent au même point, ma chère Gladys.

--Quel est-il?

--La désillusion.

--C'est mon début dans la vie, soupira-t-elle.

--Il vous vint couronné....

--Je suis fatigué des feuilles de fraisier.

--Elles vous vont bien.

(La feuille de fraisier est l'ornement héraldique, en
Angleterre, des _couronnes_ ducales. (N.D.T.))

--Seulement en public....

--Vous les regretterez.

--Je n'en perdrai pas un pétale.

--Monmouth a des oreilles.

--La vieillesse est dure d'oreille.

--N'a-t-il jamais été jaloux?

--Je voudrais qu'il l'eût été.

Il regarda autour de lui comme cherchant quelque chose...

--Que cherchez-vous? demanda-t-elle.

--La mouche de votre fleuret, répondit-il.... Vous l'avez laissée
tomber.

--J'ai encore le masque, dit-elle en riant.

--Il fait vos yeux plus adorables!

Elle rit à nouveau. Ses dents apparurent, tels de blancs pépins dans un
fruit écarlate....

Là-haut, dans sa chambre, Dorian Gray gisait sur un sofa, la terreur
dans chaque fibre frissonnante de son corps. La vie lui était devenue
subitement un fardeau trop lourd à porter. La mort terrible du rabatteur
infortuné, tué dans le fourré comme un fauve, lui semblait préfigurer sa
mort. Il s'était presque trouvé mal à ce que lord Henry avait dit, par
hasard, en manière de plaisanterie cynique.

A cinq heures, il sonna son valet et lui donna l'ordre de préparer ses
malles pour l'express du soir, et de faire atteler le brougham pour huit
heures et demie. Il était résolu à ne pas dormir une nuit de plus à
Selby Royal; c'était un lieu de funèbre augure. La Mort y marchait dans
le soleil. Le gazon de la forêt avait été taché de sang.

Puis il écrivit un mot à lord Henry, lui disant qu'il allait à la ville
consulter un docteur, et le priant de divertir ses invités pendant son
absence. Comme il le mettait dans l'enveloppe, on frappa à la porte, et
son valet vint l'avertir que le garde principal désirait lui parler....
Il fronça les sourcils et mordit ses lèvres:

--Faites-le entrer, dit-il après un instant d'hésitation. Comme l'homme
entrait, Dorian tira un carnet de chèques de son tiroir et l'ouvrant
devant lui:

--Je pense que vous venez pour le malheureux accident de ce matin,
Thornton, dit-il, en prenant une plume.

--Oui, monsieur, dit le garde-chasse.

--Est-ce que le pauvre garçon était marié? Avait-il de la famille?
demanda Dorian d'un air ennuyé. S'il en est ainsi, je ne la laisserai
pas dans le besoin et je leur enverrai l'argent que vous jugerez
nécessaire.

--Nous ne savons qui il est, monsieur. C'est pourquoi j'ai pris la
liberté de venir vous voir.

--Vous ne savez qui il est, dit Dorian insoucieusement; que voulez-vous
dire? N'était-il pas l'un de vos hommes?...

--Non, monsieur; personne ne l'avait jamais vu; il a l'air d'un marin.

La plume tomba des doigts de Dorian, et il lui parut que son coeur avait
soudainement cessé de battre.

--Un marin!... clama-t-il. Vous dites un marin?...

--Oui, monsieur.... Il a vraiment l'air de quelqu'un qui a servi dans la
marine. Il est tatoué aux deux bras, notamment.

--A-t-on trouvé quelque chose sur lui, dit Dorian en se penchant vers
l'homme et le regardant fixement. Quelque chose faisant connaître son
nom?...

--Rien qu'un peu d'argent, et un revolver à six coups. Nous n'avons
découvert aucun nom.... L'apparence convenable, mais grossière. Une
sorte de matelot, croyons-nous....

Dorian bondit sur ses pieds.... Une espérance terrible le traversa....
Il s'y cramponna follement....

--Où est le corps? s'écria-t-il. Vite, je veux le voir!

--Il a été déposé dans une écurie vide de la maison de ferme. Les gens
n'aiment pas avoir ces sortes de choses dans leurs maisons. Ils disent
qu'un cadavre apporte le malheur.

--La maison de ferme.... Allez m'y attendre. Dites à un palefrenier de
m'amener un cheval.... Non, n'en faites rien.... J'irai moi-même aux
écuries. Ça économisera du temps.

Moins d'un quart d'heure après, Dorian Gray descendait au grand galop la
longue avenue; les arbres semblaient passer devant lui comme une
procession spectrale, et des ombres hostiles traversaient son chemin.
Soudain, la jument broncha devant un poteau de barrière et le désarçonna
presque. Il la cingla à l'encolure de sa cravache. Elle fendit l'air
comme une flèche; les pierres volaient sous ses sabots....

Enfin, il atteignit la maison de ferme. Deux hommes causaient dans la
cour. Il sauta de la selle et remit les rênes à l'un d'eux. Dans
l'écurie la plus écartée, une lumière brillait. Quelque chose lui dit
que le corps était là; il se précipita vers la porte et mit la main au
loquet....

Il hésita un moment, sentant qu'il était sur la pente d'une découverte
qui referait ou gâterait à jamais sa vie.... Puis il poussa la porte et
entra.

Sur un amas de sacs, au fond, dans un coin, gisait le cadavre d'un homme
habillé d'une chemise grossière et d'un pantalon bleu. Un mouchoir
taché lui couvrait la face. Une chandelle commune, fichée à côté de lui
dans une bouteille, grésillait....

Dorian Gray frissonna.... Il sentit qu'il ne pourrait pas enlever
lui-même le mouchoir.... Il dit à un garçon de ferme de venir.

--Ôtez cette chose de la figure; je voudrais la voir, fit-il en
s'appuyant au montant de la porte.

Quand le valet eût fait ce qu'il lui commandait, il s'avança.... Un cri
de joie jaillit de ses lèvres! L'homme qui avait été tué dans le fourré
était James Vane!...

Il resta encore quelques instants à considérer le cadavre....

Comme il reprenait en galopant le chemin de la maison, ses yeux étaient
pleins de larmes, car il se savait la vie sauve....



XIX


--Pourquoi me dire que vous voulez devenir bon? s'écria lord Henry,
trempant ses doigts blancs dans un bol de cuivre rouge rempli d'eau de
rose. Vous êtes absolument parfait. Ne changez pas, de grâce....

Dorian Gray hocha la tête:

--Non, Harry. J'ai fait trop de choses abominables dans ma vie; je n'en
veux plus faire. J'ai commencé hier mes bonnes actions.

--Où étiez-vous hier?

--A la campagne, Harry.... Je demeurais dans une petite auberge.

--Mon cher ami, dit lord Henry en souriant, tout le monde peut être bon
à la campagne; on n'y trouve point de tentations.... C'est pourquoi les
gens qui vivent hors de la ville sont absolument incivilisés; la
civilisation n'est d'aucune manière, une chose facile à atteindre. Il
n'y a que deux façons d'y arriver: par la culture ou la corruption. Les
gens de la campagne n'ont aucune occasion d'atteindre l'une ou l'autre;
aussi stagnent-ils....

--La culture ou la corruption, répéta Dorian.... Je les ai un peu
connues. Il me semble terrible, maintenant, que ces deux mots puissent
se trouver réunis. Car j'ai un nouvel idéal, Harry. Je veux changer; je
pense que je le suis déjà.

--Vous ne m'avez pas encore dit quelle était votre bonne action; ou bien
me disiez-vous que vous en aviez fait plus d'une? demanda son compagnon
pendant qu'il versait dans son assiette une petite pyramide cramoisie de
fraises aromatiques, et qu'il la neigeait de sucre en poudre au moyen
d'une cuiller tamisée en forme de coquille.

--Je puis vous la dire, Harry. Ce n'est pas une histoire que je
raconterai à tout le monde.... J'ai épargné une femme. Cela semble vain,
mais vous comprendrez ce que je veux dire.... Elle était très belle et
ressemblait étonnamment à Sibyl Vane. Je pense que c'est cela qui
m'attira vers elle. Vous vous souvenez de Sibyl, n'est-ce pas? Comme
cela me semble loin!... Hetty n'était pas de notre classe,
naturellement; c'était une simple fille de village. Mais je l'aimais
réellement; je suis sûr que je l'aimais. Pendant ce merveilleux mois de
mai que nous avons eu, j'avais pris l'habitude d'aller la voir deux ou
trois fois pas semaine. Hier, elle me rencontra dans un petit verger.
Les fleurs de pommier lui couvraient les cheveux et elle riait. Nous
devions partir ensemble ce matin à l'aube.... Soudainement, je me
décidai à la quitter, la laissant fleur comme je l'avais trouvée....

--J'aime à croire que la nouveauté de l'émotion doit vous avoir donné
un frisson de vrai plaisir, Dorian, interrompit lord Henry. Mais je
puis finir pour vous votre idylle. Vous lui avez donné de bons
conseils et...brisé son coeur.... C'était le commencement de votre
réforme?

--Harry, vous êtes méchant! Vous ne devriez pas dire ces choses
abominables. Le coeur d'Hetty n'est pas brisé; elle pleura, cela
s'entend, et ce fut tout. Mais elle n'est point déshonorée; elle peut
vivre, comme Perdita, dans son jardin où poussent la menthe et le souci.

--Et pleurer sur un Florizel sans foi, ajouta lord Henry en riant et se
renversant sur le dossier de sa chaise. Mon cher Dorian, vos manières
sont curieusement enfantines.... Pensez-vous que désormais, cette jeune
fille se contentera de quelqu'un de son rang. Je suppose qu'elle se
mariera quelque jour à un rude charretier ou à un paysan grossier; le
fait de vous avoir rencontré, de vous avoir aimé, lui fera détester son
mari, et elle sera malheureuse. Au point de vue moral, je ne puis dire
que j'augure bien de votre grand renoncement.... Pour un début, c'est
pauvre.... En outre savez-vous si le corps d'Hetty ne flotte pas à
présent dans quelque étang de moulin, éclairé par les étoiles, entouré
par des nénuphars, comme Ophélie?...

--Je ne veux penser à cela, Harry? Vous vous moquez de tout, et, de
cette façon, vous suggérez les tragédies les plus sérieuses.... Je suis
désolé de vous en avertir, mais je ne fais plus attention à ce que vous
me dites. Je sais que j'ai bien fait d'agir ainsi. Pauvre Hetty! Comme
je me rendais à cheval à la ferme, ce matin, j'aperçus sa figure blanche
à la fenêtre, comme un bouquet de jasmin.... Ne parlons plus de cela, et
n'essayez pas de me persuader que la première bonne action que j'aie
faite depuis des années, le premier petit sacrifice de moi-même que je
me connaisse, soit une sorte de péché. J'ai besoin d'être meilleur. Je
deviens meilleur.... Parlez-moi de vous. Que dit-on à la ville? Je n'ai
pas été au club depuis plusieurs jours.

--On parle encore de la disparition de ce pauvre Basil.

--J'aurais cru qu'on finirait par s'en fatiguer, dit Dorian se versant
un peu de vin, et fronçant légèrement les sourcils.

--Mon cher ami, on n'a parlé de cela que pendant six semaines, et le
public anglais n'a pas la force de supporter plus d'un sujet de
conversation tous les trois mois. Il a été cependant assez bien partagé,
récemment: il y a eu mon propre divorce, et le suicide d'Alan Campbell;
à présent, c'est la disparition mystérieuse d'un artiste. On croit à
Scotland-Yard que l'homme à l'ulster gris qui quitta Londres pour Paris,
le neuf novembre, par le train de minuit, était ce pauvre Basil, et la
police française déclare que Basil n'est jamais venu à Paris. J'aime à
penser que dans une quinzaine, nous apprendrons qu'on l'a vu à
San-Francisco. C'est une chose bizarre, mais on voit à San-Francisco
toutes les personnes qu'on croit disparues. Ce doit être une ville
délicieuse; elle possède toutes les attractions du monde futur....

--Que pensez-vous qu'il soit arrivé à Basil? demanda Dorian levant son
verre de Bourgogne à la lumière et s'émerveillant lui-même du calme avec
lequel il discutait ce sujet.

--Je n'en ai pas la moindre idée. Si Basil veut se cacher, ce n'est
point là mon affaire. S'il est mort.... je n'ai pas besoin d'y penser.
La mort est la seule chose qui m'ait jamais terrifié. Je la hais!...

--Pourquoi, dit paresseusement l'autre.

--Parce que, répondit lord Henry en passant sous ses narines le treillis
doré d'une boîte ouverte de vinaigrette, on survit à tout de nos jours,
excepté à cela. La mort et la vulgarité sont les deux seules choses au
dix-neuvième siècle que l'on ne peut expliquer.... Allons prendre le
café dans le salon, Dorian. Vous me jouerez du Chopin. Le gentleman avec
qui ma femme est partie interprétait Chopin d'une manière exquise....
Pauvre Victoria!.. Je l'aimais beaucoup; la maison est un peu triste
sans elle. La vie conjugale est simplement une habitude, une mauvaise
habitude. Mais on regrette même la perte de ses mauvaises habitudes;
peut être est-ce celles-là que l'on regrette le plus; elles sont une
partie essentielle de la personnalité.

Dorian ne dit rien, mais se levant de table, il passa dans la chambre
voisine, s'assit au piano et laissa ses doigts errer sur les ivoires
blancs et noirs des touches. Quand on apporta le café, il s'arrêta, et
regardant lord Henry, lui dit:

--Harry, ne vous est-il jamais venu à l'idée que Basil avait été
assassiné?

Lord Henry eut un bâillement:

--Basil était très connu et portait toujours une montre Waterbury....
Pourquoi l'aurait-on assassiné? Il n'était pas assez habile pour avoir
des ennemis; je ne parle pas de son merveilleux talent de peintre; mais
un homme peut peindre comme Velasquez et être aussi terne que possible.
Basil était réellement un peu lourdaud.... Il m'intéressa une fois,
quand il me confia, il y a des années, la sauvage adoration qu'il avait
pour vous et que vous étiez le motif dominant de son art.

--J'aimais beaucoup Basil, dit Dorian, avec une intonation triste dans
la voix. Mais ne dit-on pas qu'il a été assassiné?

--Oui, quelques journaux.... Cela ne me semble guère probable. Je sais
qu'il y a quelques vilains endroits dans Paris, mais Basil n'était pas
homme à les fréquenter. Il n'était pas curieux; c'était son défaut
principal.

--Que diriez-vous, Harry, si je vous disais que j'ai assassiné Basil?
dit Dorian en l'observant attentivement pendant qu'il parlait.

--Je vous dirais, mon cher ami, que vous posez pour un caractère qui ne
vous va pas. Tout crime est vulgaire, comme toute vulgarité est crime.
Ça ne vous siérait pas de commettre un meurtre. Je suis désolé de
blesser peut-être votre vanité en parlant ainsi, mais je vous assure que
c'est vrai. Le crime appartient exclusivement aux classes inférieures;
je ne les blâme d'ailleurs nullement. J'imagine que le crime est pour
elles ce que l'art est à nous, simplement une méthode de se procurer
d'extraordinaires sensations.

--Une méthode pour se procurer des sensations? Croyez-vous donc qu'un
homme qui a commis un crime pourrait recommencer ce même crime? Ne me
racontez pas cela!...

--Toute chose devient un plaisir quand on la fait trop souvent, dit en
riant lord Henry. C'est là un des plus importants secrets de
l'existence. Je croirais, cependant, que le meurtre est toujours une
faute; on ne doit jamais rien commettre dont on ne puisse causer après
dîner.... Mais ne parlons plus du pauvre Basil. Je voudrais croire qu'il
a pu avoir une fin aussi romantique que celle que vous supposez; mais je
ne puis.... Il a dû tomber d'un omnibus dans la Seine, et le conducteur
n'en a point parlé.... Oui, telle a été probablement sa fin.... Je le
vois très bien sur le dos, gisant sous les eaux vertes avec de lourdes
péniches passant sur lui et de longues herbes dans les cheveux.
Voyez-vous, je ne crois pas qu'il eût fait désormais une belle oeuvre.
Pendant les dix dernières années, sa peinture s'en allait beaucoup.
Dorian poussa un soupir, et lord Henry traversant la chambre, alla
chatouiller la tête d'un curieux perroquet de Java, un gros oiseau au
plumage gris, à la crête et à la queue vertes, qui se balançait sur un
bambou. Comme ses doigts effilés le touchaient, il fit se mouvoir la
dartre blanche de ses paupières clignotantes sur ses prunelles
semblables à du verre noir et commença à se dandiner en avant et en
arrière.

--Oui, continua lord Henry se tournant et sortant son mouchoir de sa
poche, sa peinture s'en allait tout à fait. Il me semblait avoir perdu
quelque chose. Il avait perdu un idéal. Quand vous et lui cessèrent
d'être grands amis, il cessa d'être un grand artiste. Qu'est-ce qui vous
sépara?... Je crois qu'il vous ennuyait. Si cela fût, il ne vous oublia
jamais. C'est une habitude qu'ont tous les fâcheux. A propos qu'est donc
devenu cet admirable portrait qu'il avait peint d'après vous? Je crois
ne point l'avoir revu depuis qu'il y mit la dernière main. Ah! oui, je
me souviens que vous m'avez dit, il y a des années, l'avoir envoyé à
Selby et qu'il fut égaré ou volé en route. Vous ne l'avez jamais
retrouvé?... Quel malheur! C'était vraiment un chef-d'oeuvre! Je me
souviens que je voulais l'acheter. Je voudrais l'avoir acheté
maintenant. Il appartenait à la meilleure époque de Basil. Depuis lors,
ses oeuvres montrèrent ce curieux mélange de mauvaise peinture et de
bonnes intentions qui fait qu'un homme mérite d'être appelé un
représentant de l'art anglais. Avez-vous mis des annonces pour le
retrouver? Vous auriez dû en mettre.

--Je ne me souviens plus, dit Dorian. Je crois que oui. Mais je ne l'ai
jamais aimé. Je regrette d'avoir posé pour ce portrait. Le souvenir de
tout cela m'est odieux. Il me remet toujours en mémoire ces vers d'une
pièce connue, _Hamlet_, je crois.... Voyons, que disent-ils?...

               Like the painting of a sorrow,
               A face without a heart

              (Comme la peinture d'un chagrin
               Une figure sans coeur)

«Oui, c'était tout à fait cela....

Lord Henry se mit à rire....

--Si un homme traite sa vie en artiste, son cerveau c'est son coeur,
répondit-il s'enfonçant dans un fauteuil.

Dorian Gray secoua la tête et plaqua quelques accords sur le piano.
«_Like the painting of a sorrow_» répéta-t-il «_a face without a
heart_.»

L'autre se renversa, le regardant les yeux à demi fermés....

--A propos, Dorian, interrogea-t-il après une pose, «quel profit y
a-t-il pour un homme qui gagne le monde entier et perd--comment diable
était-ce?--sa propre âme?»

Le piano sonnait faux.... Dorian s'arrêta et regardant son ami:

--Pourquoi me demandez-vous cela, Harry?

--Mon cher ami, dit lord Henry, levant ses sourcils d'un air surpris, je
vous le demande parce que je suppose que vous pouvez me faire une
réponse. Voilà tout. J'étais au Parc dimanche dernier et près de l'Arche
de Marbre se trouvait un rassemblement de gens mal vêtus qui écoutaient
quelque vulgaire prédicateur de carrefour. Au moment où je passais,
j'entendis cet homme proposant cette question à son auditoire. Elle me
frappa comme étant assez dramatique. Londres est riche en incidents de
ce genre. «Un dimanche humide, un chrétien bizarre en mackintosh, un
cercle de figures blanches et maladives sous un toit inégal de
parapluies ruisselants, une phrase merveilleuse jeté au vent comme un
cri par des lèvres hystériques, tout cela était là une chose vraiment
belle dans son genre, et tout à fait suggestive. Je songeais à dire au
prophète que l'art avait une âme, mais que l'homme n'en avait pas. Je
crains, cependant, qu'il ne m'eût point compris.

--Non, Harry. L'âme est une terrible réalité. On peut l'acheter, la
vendre, en trafiquer. On peut l'empoisonner ou la rendre parfaite. Il y
a une âme en chacun de nous. Je le sais.

--En êtes-vous bien sûr, Dorian?

--Absolument sûr.

--Ah! alors ce doit être une illusion. Les choses dont on est absolument
sûr, ne sont jamais vraies. C'est la fatalité de la Foi et la leçon du
Roman. Comme vous êtes grave! Ne soyez pas aussi sérieux. Qu'avons-nous
de commun, vous et moi, avec les superstitions de notre temps? Rien....
Nous sommes débarrassés de notre croyance à l'âme.... Jouez-moi quelque
chose, Dorian. Jouez-moi un nocturne, et tout on jouant, dites-moi tout
bas comment vous avez pu garder votre jeunesse. Vous devez avoir quelque
secret. Je n'ai que dix ans de plus que vous et je suis flétri, usé,
jauni. Vous êtes vraiment merveilleux, Dorian. Vous n'avez jamais été
plus charmant à voir que ce soir. Vous me rappelez le premier jour que
je vous ai vu. Vous étiez un peu plus joufflu et timide, tout à fait
extraordinaire. Vous avez changé, certes, mais pas en apparence. Je
voudrais bien que vous me disiez votre secret. Pour retrouver ma
jeunesse je ferais tout au monde, excepté de prendre de l'exercice, de
me lever de bonne heure ou d'être respectable.... O jeunesse! Rien ne te
vaut! Quelle absurdité de parler de l'ignorance des jeunes gens! Les
seuls hommes dont j'écoute les opinions avec respect sont ceux qui sont
plus jeunes que moi. Ils me paraissent marcher devant moi. La vie leur a
révélé ses dernières merveilles. Quant aux vieux, je les contredis
toujours. Je le fais par principe. Si vous leur demandez leur opinion
sur un évènement d'hier, ils vous donnent gravement les opinions
courantes en 1820, alors qu'on portait des bas longs...qu'on croyait à
tout et qu'on ne savait absolument rien. Comme ce morceau que vous
jouez-là est délicieux! J'imagine que Chopin a dû l'écrire à Majorque,
pendant que la mer gémissait autour de sa villa et que l'écume salée
éclaboussait les vitres? C'est exquisément romantique. C'est une grâce
vraiment, qu'un art nous soit laissé qui n'est pas un art d'imitation!
Ne vous arrêtez pas; j'ai besoin de musique ce soir. Il me semble que
vous êtes le jeune Apollon et que je suis Marsyas vous écoutant. J'ai
mes propres chagrins, Dorian, et dont vous n'en avez jamais rien su. Le
drame de la vieillesse n'est pas qu'on est vieux, mais bien qu'on fût
jeune. Je suis étonné quelquefois de ma propre sincérité. Ah! Dorian,
que vous êtes heureux! Quelle vie exquise que la vôtre! Vous avez goûté
longuement de toutes choses. Vous avez écrasé les raisins mûrs contre
votre palais. Rien ne vous a été caché. Et tout cela vous fût comme le
son d'une musique: vous n'en avez pas été atteint. Vous êtes toujours le
même.

--Je ne suis pas le même, Harry.

--Si, vous êtes le même. Je me figure ce que sera le restant de vos
jours. Ne le gâtez par aucun renoncement. Vous êtes à présent un être
accompli. Ne vous rendez pas incomplet. Vous êtes actuellement sans
défaut.... Ne hochez pas la tête; vous le savez bien. Cependant, ne vous
faites pas illusion. La vie ne se gouverne pas par la volonté ou les
intentions. C'est une question de nerfs, de fibres, de cellules
lentement élaborées où se cache la pensée et où les passions ont leurs
rêves. Vous pouvez vous croire sauvé et fort. Mais un ton de couleur
entrevu dans la chambre, un ciel matinal, un certain parfum que vous
avez aimé et qui vous apporte de subtiles ressouvenances, un vers d'un
poëme oublié qui vous revient en mémoire, une phrase musicale que vous
ne jouez plus, c'est de tout cela, Dorian, je vous assure que dépend
notre existence. Browning l'a écrit quelque part, mais nos sens nous le
font imaginer aisément. Il y a des moments où l'odeur du _lilas blanc_
me pénètre et où je crois revivre le plus étrange mois de toute ma vie.
Je voudrais pouvoir changer avec vous, Dorian. Le monde a hurlé contre
nous deux, mais il vous a eu et vous aura toujours en adoration. Vous
êtes le type que notre époque demande et qu'elle craint d'avoir trouvé.
Je suis heureux que vous n'ayez jamais rien fait: ni modelé une statue,
ni peint une toile, ni produit autre chose que vous-même!... Votre art,
ce fut votre vie. Vous vous êtes mis vous-même en musique. Vos jours
sont vos sonnets.

Dorian se leva du piano et passant la main dans sa chevelure:

--Oui, murmura-t-il, la vie me fut exquise.... Mais je ne veux plus
vivre cette même vie, Harry. Et vous ne devriez pas me dire ces choses
extravagantes. Vous ne me connaissez pas tout entier. Si vous saviez
tout, je crois bien que vous vous éloigneriez de moi. Vous riez? Ne riez
pas....

--Pourquoi vous arrêtez-vous de jouer, Dorian? Remettez-vous au piano
et jouez-moi encore ce Nocturne. Voyez cette large lune couleur de miel
qui monte dans le ciel sombre. Elle attend que vous la charmiez. Si vous
jouez, elle va se rapprocher de la terre.... Vous ne voulez pas? Allons
au club, alors. La soirée a été charmante, il faut bien la terminer. Il
y a quelqu'un au _White_ qui désire infiniment faire votre connaissance:
le jeune lord Pool, l'aîné des fils de Bournemouth. Il copie déjà vos
cravates et m'a demandé de vous être présenté. Il est tout à fait
charmant, et me fait presque songer à vous.

--J'espère que non, dit Dorian avec un regard triste, mais je me sens
fatigué ce soir, Harry; je n'irai pas club. Il est près de onze heures,
et je désire me coucher de bonne heure.

--Restez.... Vous n'avez jamais si bien joué que ce soir. Il y avait
dans votre façon de jouer quelque chose de merveilleux. C'était d'un
sentiment que je n'avais encore jamais entendu.

--C'est parce que je vais devenir bon, répondit-il souriant. Je suis
déjà un peu changé.

--Vous ne pouvez changer avec moi, Dorian, dit lord Henry. Nous serons
toujours deux amis.

--Pourtant, vous m'avez un jour empoisonné avec un livre. Je n'oublierai
pas cela.... Harry, promettez-moi de ne plus jamais prêter ce livre à
personne. Il est malfaisant.

--Mon cher ami, vous commencez à faire de la morale. Vous allez bientôt
devenir comme les convertis et les revivalistes, prévenant tout le monde
contre les péchés dont ils sont eux-mêmes fatigués. Vous êtes trop
charmant pour faire cela. D'ailleurs, ça ne sert à rien. Nous sommes ce
que nous sommes et serons ce que nous pourrons. Quant à être empoisonné
par un livre, on ne vit jamais rien de pareil. L'art n'a aucune
influence sur les actions; il annihile le désir d'agir, il est
superbement stérile. Les livres que le monde appelle immoraux sont les
livres qui lui montrent sa propre honte. Voilà tout. Mais ne discutons
pas de littérature.... Venez demain, je monte à cheval à onze heures.
Nous pourrons faire une promenade ensemble et je vous mènerai ensuite
déjeuner chez lady Branksome. C'est une femme charmante, elle désire
vous consulter sur une tapisserie qu'elle voudrait acheter. Pensez-vous
venir? Ou bien déjeunerons-nous avec notre petite duchesse? Elle dit
qu'elle ne vous voit plus. Peut-être êtes-vous fatigué de Gladys? Je le
pensais. Sa manière d'esprit vous donne sur les nerfs.... Dans tous les
cas, soyez ici à onze heures.

--Faut-il vraiment que je vienne, Harry?

--Certainement, le Parc est adorable en ce moment. Je crois qu'il n'y a
jamais eu autant de lilas depuis l'année où j'ai fait votre
connaissance.

--Très bien, je serai ici à onze heures, dit Dorian. Bonsoir, Harry....

Arrivé à la porte, il hésita un moment comme s'il eût eu encore quelque
chose à dire. Puis il soupira et sortit....



XX


Il faisait une nuit délicieuse, si douce, qu'il jeta son pardessus sur
son bras, et ne mit même pas son foulard autour de son cou. Comme il se
dirigeait vers la maison, fumant sa cigarette, deux jeunes gens en tenue
de soirée passèrent près de lui. Il entendit l'un d'eux souffler à
l'autre: «C'est Dorian Gray...!» Il se remémora sa joie de jadis alors
que les gens se le désignaient, le regardaient; ou se parlaient de lui.
Il était fatigué, maintenant, d'entendre prononcer son nom. La moitié du
charme qu'il trouvait au petit village où il avait été si souvent
dernièrement, venait de ce que personne ne l'y connaissait.

Il avait souvent dit à là jeune fille dont il s'était fait aimer qu'il
était pauvre, et elle l'avait cru; une fois, il lui avait dit qu'il
était méchant; elle s'était mise à rire, et lui avait répondu que les
méchants étaient toujours très vieux et très laids. Quel joli rire elle
avait. On eût dit la chanson d'une grive...! Comme elle était gracieuse
dans ses robes de cotonnade et ses grande chapeaux. Elle ne savait rien
de la vie, mais elle possédait tout ce que lui, avait perdu.

Quand il atteignit son habitation, il trouva son domestique qui
l'attendait.... Il l'envoya se coucher, se jeta sur le divan de la
bibliothèque, et commença à songer à quelques-unes des choses que lord
Henry lui avait dites....

Etait-ce vrai que l'on ne pouvait jamais changer.... Il se sentit un
ardent et sauvage désir pour la pureté sans tache de son
adolescence--son adolescence rose et blanche, comme lord Henry l'avait
une fois appelée. Il se rendait compte qu'il avait terni son âme,
corrompu son esprit, et qu'il s'était créé d'horribles remords; qu'il
avait eu sur les autres une désastreuse influence, et qu'il y avait
trouvé une mauvaise joie; que de toutes les vies qui avaient traversé la
sienne et qu'il avait souillées, la sienne était encore la plus belle et
la plus remplie de promesses....

Tout cela était-il irréparable? N'était-il plus pour lui,
d'espérance?...

Ah! quel effroyable moment d'orgueil et de passion, celui où il avait
demandé que le portrait assumât le poids de ses jours, et qu'il gardât,
lui, la splendeur impolluée de l'éternelle jeunesse!

Tout son malheur était dû à cela! N'eût-il pas mieux valu que chaque
péché de sa vie apportât avec lui sa rapide et sûre punition! Il y a une
purification dans le châtiment. La prière de l'homme à un Dieu juste
devrait-être, non pas: Pardonnez-nous nos péchés! Mais: Frappez-nous
pour nos iniquités!...

Le miroir curieusement travaillé que lord Henry lui avait donné il y
avait si longtemps, reposait sur la table, et les amours d'ivoire
riaient autour comme jadis. Il le prit, ainsi qu'il l'avait fait, cette
nuit d'horreur, alors qu'il avait pour la première fois, surpris un
changement dans le fatal portrait, et jeta ses regards chargés de
pleurs sur l'ovale poli.

Une fois, quelqu'un qui l'avait terriblement aimé, lui avait écrit une
lettre démentielle, finissant par ces mots idolâtres: «Le monde est
changé parce que vous êtes fait d'ivoire et d'or. Les courbes de vos
lèvres écrivent à nouveau l'histoire!»

Cette phrase lui revint en mémoire, et il se la répéta plusieurs fois.

Il prit soudain sa beauté en aversion, et jetant le miroir à terre, il
en écrasa les éclats sous son talon!... C'était sa beauté qui l'avait
perdu, cette beauté et cette jeunesse pour lesquelles il avait tant
prié; car sans ces deux choses, sa vie aurait pu ne pas être tachée. Sa
beauté ne lui avait été qu'un masque, sa jeunesse qu'une raillerie.

Qu'était la jeunesse d'ailleurs? Un instant vert et prématuré, un temps
d'humeurs futiles, de pensées maladives.... Pourquoi avait-il voulu
porter sa livrée.... La jeunesse l'avait perdu.

Il valait mieux ne pas songer au passé! Rien ne le pouvait changer....
C'était à lui-même, à son propre futur, qu'il fallait songer....

James Vane était couché dans une tombe sans nom au cimetière de Selby;
Alan Campbell s'était tué une nuit dans son laboratoire, sans révéler le
secret qu'il l'avait forcé de connaître; l'émotion actuelle soulevée
autour de la disparition de Basil Hallward, s'apaiserait bientôt: elle
diminuait déjà. Il était parfaitement sauf à présent.

Ce n'était pas, en vérité, la mort de Basil Hallward qui l'oppressait;
c'était la mort vivante de son âme.

Basil avait peint le portrait qui avait gâté sa vie; il ne pouvait
pardonner cela: c'était le portrait qui avait tout fait.... Basil lui
avait dit des choses vraiment insupportables qu'il avait d'abord
écoutées avec patience. Ce meurtre avait été la folie d'un moment, après
tout.... Quant à Alan Campbell, s'il s'était suicidé, c'est qu'il
l'avait bien voulu.... Il n'en était pas responsable.

Une vie nouvelle...! Voilà ce qu'il désirait; voilà ce qu'il
attendait.... Sûrement elle avait déjà commencé! Il venait d'épargner un
être innocent, il ne tenterait jamais plus l'innocence; il serait
bon....

Comme il pensait à Hetty Merton, il se demanda si le portrait de la
chambre fermée n'avait pas changé. Sûrement il ne pouvait être aussi
épouvantable qu'il l'avait été? Peut-être, si sa vie se purifiait, en
arriverait-il à chasser de sa face tout signe de passion mauvaise!
Peut-être les signes du mal étaient-ils déjà partis.... S'il allait s'en
assurer...!

Il prit la lampe sur la table et monta.... Comme il débarrait la porte,
un sourire de joie traversa sa figure étrangement jeune et s'attarda sur
ses lèvres.... Oui, il serait bon, et la chose hideuse qu'il cachait à
tous les yeux ne lui serait plus un objet de terreur. Il lui sembla
qu'il était déjà débarrassé de son fardeau.

Il entra tranquillement, fermant la porte derrière lui, comme il avait
accoutumé de le faire, et tira le rideau de pourpre qui cachait le
portrait....

Un cri d'horreur et d'indignation lui échappa.... Il n'apercevait aucun
changement, sinon qu'une lueur de ruse était dans les yeux, et que la
ride torve de l'hypocrisie s'était ajoutée à la bouche...!

La chose était encore plus abominable--plus abominable, s'il était
possible, qu'avant; la tache écarlate qui couvrait la main paraissait
plus éclatante; le sang nouvellement versé s'y voyait....

Alors, il trembla.... Était-ce simplement la vanité qui avait provoqué
son bon mouvement de tout à l'heure, ou le désir d'une nouvelle
sensation, comme le lui avait suggéré lord Henry, avec un rire moqueur?
Oui, ce besoin de jouer un rôle qui nous fait faire des choses plus
belles que nous-mêmes? Ou peut-être, tout ceci ensemble?...

Pourquoi la tache rouge était-elle plus large qu'autrefois! Elle
semblait s'être élargie comme la plaie d'une horrible maladie sur les
doigts ridés!... Il y avait du sang sur les pieds du portrait comme si
le sang avait dégoutté sur eux! Même il y avait du sang sur la main qui
n'avait pas tenu le couteau!...

Confesser son crime? Savait-il ce que cela voulait dire, se confesser?
C'était se livrer, et se livrer lui-même à la mort! Il se mit à rire....
Cette idée était monstrueuse.... D'ailleurs, s'il se confessait, qui le
croirait? Il n'existait nulle trace de l'homme assassiné; tout ce qui
lui avait appartenu était détruit; lui-même l'avait brûlé.... Le monde
dirait simplement qu'il devenait fou.... On l'enfermerait s'il
persistait dans son histoire.... Cependant son devoir était de se
confesser, de souffrir la honte devant tous, et de faire une expiation
publique.... Il y avait un Dieu qui forçait les hommes à dire leurs
péchés sur cette terre aussi bien que dans le ciel. Quoi qu'il fit, rien
ne pourrait le purifier jusqu'à ce qu'il eût avoué son crime....

Son crime!... Il haussa les épaules. La vie de Basil Hallward lut
importait peu; il pensait à Hetty Merton.... Car c'était un miroir
injuste, ce miroir de son âme qu'il contemplait.... Vanité? Curiosité?
Hypocrisie? N'y avait-il rien eu d'autre dans son renoncement? Il y
avait lu quelque chose de plus. Il le pensait au moins. Mais qui pouvait
le dire? Non, il n'y avait rien de plus.... Par vanité, il l'avait
épargnée; par hypocrisie, il avait porté le masque de la bonté; par
curiosité, il avait essayé du renoncement.... Il le reconnaissait
maintenant.

Mais ce meurtre le poursuivrait-il toute sa vie? Serait-il toujours
écrasé par son passé? Devait-il se confesser?... Jamais!... Il n'y avait
qu'une preuve à relever contre lui. Cette preuve, c'était le
portrait!... Il e détruirait! Pourquoi l'avait-il gardé tant
d'années?... Il s'était donné le plaisir de surveiller son changement et
sa vieillesse. Depuis bien longtemps, il n'avait ressenti ce plaisir....
Il le tenait éveillé la nuit.... Quand il partait de chez lui, il était
rempli de la terreur que d'autres yeux que les siens puissent le voir.
Il avait apporté une tristesse mélancolique sur ses passions. Sa simple
souvenance lui avait gâté bien des moments de joie. Il lut avait été
comme une conscience. Oui, il avait été la Conscience.... Il le
détruirait!...

       *       *       *       *       *

Il regarda autour de lui, et aperçut le poignard avec lequel il avait
frappé Basil Hallward. Il l'avait nettoyé bien des fois, jusqu'à ce
qu'il ne fut plus taché. Il brillait.... Comme il avait tué le peintre,
il tuerait l'oeuvre du peintre, et tout ce qu'elle signifiait.... Il
tuerait le passé, et quand ce passé serait mort, il serait libre!... Il
tuerait le monstrueux portrait de son âme, et privé de ses hideux
avertissements, il recouvrerait la paix. Il saisit le couteau, et en
frappa le tableau!...

       *       *       *       *       *

Il y eut un grand cri, et une chute!...

Ce cri d'agonie fut si horrible, que les domestiques effarés
s'éveillèrent en sursaut et sortirent de leurs chambres...! Deux
gentlemen, qui passaient au dessous, dans le square, s'arrêtèrent et
regardèrent la grande maison. Ils marchèrent jusqu'à ce qu'ils eussent
rencontré un policeman, et le ramenèrent avec eux. L'homme sonna
plusieurs fois, mais on ne répondit pas. Excepté une lumière à une
fenêtre des étages supérieurs, la maison était sombre.... Au bout d'un
instant, il s'en alla, se posta à côté sous une porte cochère, et
attendit.

--A qui est cette maison, constable? demanda le plus âgé des deux
gentlemen.

--A M. Dorian Gray, Monsieur, répondit le policeman.

En s'en allant, ils se regardèrent l'un l'autre et ricanèrent: l'un
d'eux était l'oncle de sir Henry Ashton....

Dans les communs de la maison, les domestiques à moitié habillés, se
parlaient à voix basse; la vieille Mistress Leaf sanglotait en se
tordant les mains; Francis était pâle comme un mort.

Au bout d'un quart d'heure, il monta dans la chambre, avec le cocher et
un des laquais. Ils frappèrent sans qu'on leur répondit. Ils appelèrent;
tout était silencieux. Enfin, après avoir essayé vainement de forcer la
porte, ils grimpèrent sur le toit et descendirent par le balcon. Les
fenêtres cédèrent aisément; leurs ferrures étaient vieilles....

Quand ils entrèrent, ils trouvèrent, pendu ou mur, un splendide portrait
de leur maître tel qu'ils l'avaient toujours connu, dans toute la
splendeur de son exquise jeunesse et de sa beauté.

Gisant sur le plancher, était un homme mort, en habit de soirée, un
poignard au coeur!... Son visage était flétri, ridé, repoussant!... Ce
ne fut qu'à ses bagues qu'ils purent reconnaître qui il était....



FIN


Paris, Imp. A. Malverge. 171, rue Saint-Denis.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Picture of Dorian Gray. French - Le portrait de Dorian Gray" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home