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Title: L'oeuvre
Author: Zola, Émile, 1840-1902
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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Émile Zola

L'OEUVRE

(1886)



I


Claude passait devant l'Hôtel de ville, et deux heures du matin
sonnaient à l'horloge, quand l'orage éclata. Il s'était oublié à rôder
dans les Halles, par cette nuit brûlante de juillet, en artiste flâneur,
amoureux du Paris nocturne: Brusquement, les gouttes tombèrent si
larges, si drues, qu'il prit sa course, galopa dégingandé, éperdu, le
long du quai de la Grève. Mais, au pont Louis-Philippe, une colère de
son essoufflement l'arrêta: il trouvait imbécile cette peur de l'eau;
et, dans les ténèbres épaisses, sous le cinglement de l'averse qui
noyait les becs de gaz, il traversa lentement le pont, les mains
ballantes.

Du reste, Claude n'avait plus que quelques pas à faire.

Comme il tournait sur le quai de Bourbon, dans l'île Saint-Louis, un vif
éclair illumina la ligne droite et plate des vieux hôtels rangés devant
la Seine, au bord de l'étroite chaussée. La réverbération alluma les
vitres des hautes fenêtres sans persiennes, on vit le grand air triste
des antiques façades, avec des détails très nets, un balcon de pierre,
une rampe de terrasse, la guirlande sculptée, d'un fronton. C'était là
que le peintre avait son atelier, dans les combles de l'ancien hôtel du
Martoy, à l'angle de la rue de la Femme-sans-Tête. Le quai entrevu était
aussitôt retombé aux ténèbres, et un formidable coup de tonnerre avait
ébranlé le quartier endormi.

Arrivé devant sa porte, une vieille porte ronde et basse, bardée de fer,
Claude, aveuglé par la pluie, tâtonna pour tirer le bouton de la
sonnette; et sa surprise fut extrême, il eut un tressaillement en
rencontrant dans l'encoignure, collé contre le bois, un corps vivant.
Puis, à la brusque lueur d'un second éclair, il aperçut une grande jeune
fille, vêtue de noir, et déjà trempée, qui grelottait de peur.

Lorsque le coup de tonnerre les eut secoués tous les deux, il s'écria:

«Ah bien, si je t'attendais...! Qui êtes-vous? que voulez-vous?» Il ne
la voyait plus, il l'entendait seulement sangloter et bégayer.

«Oh! monsieur, ne me faites pas du mal... C'est le cocher que j'ai pris
à la gare, et qui m'a abandonnée près de cette porte en me
brutalisant... Oui, un train a déraillé, du côté de Nevers. Nous avons
eu quatre heures de retard, je n'ai plus trouvé la personne qui devait
m'attendre... Mon Dieu! c'est la première fois que je viens à Paris,
monsieur, je ne sais pas où je suis...» Un éclair éblouissant lui coupa
la parole; et ses yeux dilatés parcoururent avec effarement ce coin de
ville inconnue, l'apparition violâtre d'une cité fantastique. La pluie
avait cessé. De l'autre côté de la Seine, le quai des Ormes alignait ses
petites maisons grises, bariolées en bas par les boiseries des
boutiques, découpant en haut leurs toitures inégales; tandis que
l'horizon élargi s'éclairait, à gauche, jusqu'aux ardoises bleues des
combles de l'Hôtel de ville, à droite jusqu'à la coupole plombée de
Saint-Paul. Mais ce qui la suffoquait surtout, c'est l'encaissement de
la rivière, la fosse profonde où la Seine coulait à cet endroit,
noirâtre, des lourdes piles du pont Marie aux arches légères du nouveau
pont Louis-Philippe.

D'étranges masses peuplaient l'eau, une flottille dormante de canots et
d'yoles, un bateau-lavoir et une dragueuse, amarrés au quai; puis,
là-bas, contre l'autre berge, des péniches pleines de charbon, des
chalands chargés de meulière, dominés par le bras gigantesque d'une grue
de fonte. Tout disparut.

«Bon! une farceuse, pensa Claude, quelque gueuse flanquée à la rue et
qui cherche un homme.» Il avait la méfiance de la femme: cette histoire
d'accident, de train en retard, de cocher brutal, lui paraissait une
invention ridicule. La jeune fille, au coup de tonnerre, s'était
renfoncée dans le coin de la porte, terrifiée.

«Vous ne pouvez pourtant pas coucher là», reprit-il tout haut.

Elle pleurait plus fort, elle balbutia: «Monsieur, je vous en prie,
conduisez-moi à Passy!...

C'est à Passy que je vais.» Il haussa les épaules: le prenait-elle pour
un sot?

Machinalement, il s'était tourné vers le quai des Célestins, où se
trouvait une station de fiacres. Pas une lueur de lanterne ne luisait.

«À Passy, ma chère, pourquoi pas Versailles?... Où diable voulez-vous
qu'on pêche une voiture, à cette heure, et par un temps pareil?»

Mais elle jeta un cri, un nouvel éclair l'avait aveuglée; et, cette
fois, elle venait de revoir la ville tragique dans un éclaboussement de
sang. C'était une trouée immense, les deux bouts de la rivière
s'enfonçant à perte de vue, au milieu, des braises rouges d'un incendie.
Les plus minces détails apparurent, on distingua les petites persiennes
fermées du quai des Ormes, les deux fentes des rues de la Masure et du
Paon-Blanc, coupant la ligne des façades; près du pont Marie, on aurait
compté les feuilles des grands platanes, qui mettent là un bouquet de
superbe verdure; tandis que, de l'autre côté, sous le pont
Louis-Philippe, au Mail, les toues alignées sur quatre rangs avaient
flambé, avec les tas de pommes jaunes dont elles craquaient. Et l'on vit
encore les remous de l'eau, la cheminée haute du bateau-lavoir, la
chaîne immobile de la dragueuse, des tas de sable sur le port, en face,
une complication extraordinaire de choses, tout un monde emplissant
l'énorme coulée, la fosse creusée d'un horizon à l'autre. Le ciel
s'éteignit, le flot ne roula plus que des ténèbres, dans le fracas de la
foudre.

«Oh! mon Dieu! c'est fini... Oh! mon Dieu! que vais-je devenir?» La
pluie, maintenant, recommençait, si raide, poussée par un tel vent,
qu'elle balayait le quai, avec une violence d'écluse lâchée.

«Allons, laissez-moi rentrer, dit Claude, ce n'est pas tenable.» Tous
deux se trempaient. À la clarté vague du bec de gaz scellé au coin de la
rue de la Femme-sans-Tête, il la voyait ruisseler, la robe collée à la
peau, dans le déluge qui battait la porte. Une pitié l'envahit: il avait
bien, un soir d'orage, ramassé un chien sur un trottoir!... Mais cela le
fâchait de s'attendrir, jamais il n'introduisait de fille chez lui, il
les traitait toutes en garçon qui les ignorait, d'une timidité
souffrante qu'il cachait sous une fanfaronnade de brutalité; et
celle-ci, vraiment, le jugeait trop bête, de le raccrocher de la sorte,
avec son aventure de vaudeville. Pourtant, il finit par dire:

«En voilà assez, montons... Vous coucherez chez moi.» Elle s'effara
davantage, elle se débattait.

«Chez vous, oh! mon Dieu! Non, non; c'est impossible... Je vous en
prie, monsieur, conduisez-moi à Passy, je vous en prie à mains jointes.»
Alors, il s'emporta. Pourquoi ces manières, puisqu'il la recueillait?
Déjà, deux fois, il avait tiré la sonnette.

Enfin, la porte céda, et il poussa l'inconnue.

«Non, non, monsieur, je vous dis que non...» Mais un éclair l'éblouit,
encore, et quand le tonnerre gronda, elle entra d'un bond, éperdue. La
lourde porte s'était refermée, elle se trouvait sous un vaste porche,
dans une obscurité complète.

«Madame Joseph, c'est moi!» cria Claude à la Concierge.

Et, à voix basse, il ajouta:

«Donnez-moi la main, nous avons la cour à traverser.» Elle lui donna la
main, elle ne résistait plus, étourdie, anéantie. De nouveau, ils
passèrent sous la pluie diluvienne, courant côte à côte, violemment.
C'était une cour seigneuriale, énorme, avec des arcades de pierre,
confuses dans l'ombre. Puis, ils abordèrent à un vestibule, étranglé,
sans porte; et il lui lâcha la main, elle l'entendit frotter des
allumettes en jurant. Toutes étaient mouillées; il fallut monter à
tâtons.

«Prenez la rampe, et méfiez-vous, les marches sont hautes.» L'escalier,
très étroit, un ancien escalier de service, avait trois étages
démesurés, qu'elle gravit en butant, les jambes cassées et maladroites.
Ensuite, il la prévint qu'ils devaient suivre un long corridor; et elle
s'y engagea derrière lui, les deux mains filant contre les murs, allant
sans fin dans ce couloir, qui revenait vers la façade, sur le quai.
Puis, ce fut de nouveau un escalier, mais dans le comble celui-là, un
étage de marches en bois qui craquaient, sans rampe, branlantes et
raides comme les planches mal dégrossies d'une échelle de meunier. En
haut, le palier était si petit, qu'elle se heurta dans le jeune homme,
en train de chercher sa clef. Il ouvrit enfin.

«N'entrez pas, attendez. Autrement, vous vous cogneriez encore.» Et elle
ne bougea plus. Elle soufflait, le coeur battant les oreilles
bourdonnant, achevée par cette montée dans le noir. Il lui semblait
qu'elle montait depuis des heures, au milieu d'un tel dédale, parmi une
telle complication d'étages et de détours, que jamais elle ne
redescendrait.

Dans l'atelier, de gros pas marchaient, des mains frôlaient, il y eut
une dégringolade de choses, accompagnée d'une sourde exclamation. La
porte s'éclaira.

«Entrez donc, ça y est.» Elle entra, regarda sans voir. L'unique bougie
pâlissait dans ce grenier, haut de cinq mètres, empli d'une confusion
d'objets, dont les grandes ombres se découpaient bizarrement contre les
murs peints en gris. Elle ne reconnut rien, elle leva les yeux vers la
baie vitrée, sur laquelle la pluie battait avec un roulement
assourdissant de tambour.

Mais, juste à ce moment, un éclair embrasa le ciel, et le coup de
tonnerre suivit de si près, que la toiture sembla se fendre. Muette,
toute blanche, elle se laissa tomber sur une chaise. «Bigre! murmura
Claude, un peu pâle lui aussi, en voilà un qui n'a pas tapé loin... Il
était temps, on est mieux ici que dans la rue, hein?» Et il retourna
vers la porte qu'il ferma bruyamment, à double tour, pendant qu'elle le
regardait faire, de son air stupéfié.

«Là! nous sommes chez nous.»

D'ailleurs, c'était la fin, il n'y eut plus que des coups là, éloignés,
bientôt le déluge cessa. Lui, qu'une gêne gagnait à présent, l'avait
examinée d'un regard oblique. Elle ne devait pas être trop mal, et jeune
à coup sûr, vingt ans au plus. Cela achevait de le mettre en méfiance,
malgré un doute inconscient qui le prenait, une sensation vague qu'elle
ne mentait peut-être pas absolument. En tout cas, elle avait beau être
maligne, elle se trompait, si elle croyait le tenir. Il exagéra son
allure bourrue, il dit d'une grosse voix:

«Hein? couchons-nous, ça nous séchera.» Une angoisse la fit se lever.
Elle aussi l'examinait, sans le regarder en face, et ce garçon maigre,
aux articulations noueuses, à la forte tête barbue, redoublait sa peur,
comme s'il était sorti d'un conte de brigands, avec son chapeau de
feutre noir et son vieux paletot marron, verdi par les pluies. Elle
murmura:

«Merci, je suis bien, je dormirai habillée.

--Comment, habillée, avec ces vêtements qui ruissellent!... Ne faites
donc pas la bête, déshabillez-vous tout de suite.» Et il bousculait des
chaises, il écartait un paravent à moitié crevé. Derrière, elle aperçut
une table de toilette et un tout petit lit de fer, dont il se mit à
enlever le couvre-pieds.

«Non, non, monsieur, ce n'est pas la peine, je vous jure que je resterai
là.» Du coup, il entra en colère, gesticulant, tapant des poings. «la
fin, allez-vous me ficher la paix! Puisque je vous donne mon lit,
qu'avez-vous à vous plaindre?... Et ne faites pas l'effarouchée, c'est
inutile. Moi, je coucherai sur le divan.» Il était revenu sur elle,
d'un air de menace. Saisie, croyant qu'il voulait la battre, elle ôta
son chapeau en tremblant. Par terre, ses jupes s'égouttaient. Lui,
continuait de grogner. Pourtant, un scrupule parut le prendre; et il
lâcha enfin, comme une concession: «Vous savez, si je vous répugne, je
veux bien changer les draps.» Déjà, il les arrachait, il les lançait sur
le divan, à l'autre bout de l'atelier. Puis, il en tira une paire d'une
armoire, et il refit lui-même le lit, avec une adresse de garçon habitué
à cette besogne. D'une main soigneuse, il bordait la couverture du côté
de la muraille, il tapait l'oreiller, ouvrait les draps.

«Vous y êtes, au dodo, maintenant!» Et, comme elle ne disait rien,
toujours immobile, promenant ses doigts égarés sur son corsage, sans se
décider à le déboutonner, il l'enferma derrière le paravent.

Mon Dieu! que de pudeur! Vivement, il se coucha lui-même: les draps
étalés sur le divan, ses vêtements pendus à un vieux chevalet, et lui
tout de suite allongé sur le dos. Mais, au moment de souffler la bougie,
il songea qu'elle ne verrait plus clair, il attendit. D'abord, il ne
l'avait pas entendue remuer: sans doute elle était demeurée toute droite
à la même place, contre le lit de fer. Puis, à présent, il saisissait un
petit bruit d'étoffe, des mouvements lents et étouffés, comme si elle
s'y était reprise à dix fois, écoutant elle aussi, dans l'inquiétude de
cette lumière qui ne s'éteignait pas. Enfin, après de longues minutes,
le sommier cria faiblement, il se fit un grand silence.

«Êtes-vous bien, mademoiselle?» demanda Claude d'une voix très adoucie.
Elle répondit d'un souffle à peine distinct, encore chevrotant
d'émotion.

«Oui, monsieur, très bien.

--Alors, bonsoir.

--Bonsoir.» Il souffla la lumière, le silence retomba, plus profond.

Malgré sa lassitude, ses paupières bientôt se rouvrirent, une insomnie
le laissa les yeux en l'air, sur la baie vitrée.

Le ciel était redevenu très pur, il voyait les étoiles étinceler, dans
l'ardente nuit de juillet; et, malgré l'orage, la chaleur restait si
forte, qu'il brûlait, les bras nus, hors du drap.

Cette fille l'occupait, un sourd débat bourdonnait en lui, le mépris
qu'il était heureux d'afficher, la crainte d'encombrer son existence,
s'il cédait, la peur de paraître ridicule, en ne profitant pas de
l'occasion; mais le mépris finissait par l'emporter, il se jugeait très
fort, il imaginait un roman contre sa tranquillité, ricanant d'avoir
déjoué la tentation. Il étouffa davantage et sortit ses jambes, pendant
que, la tête lourde, dans l'hallucination du demi-sommeil, il suivait,
au fond du braisillement des étoiles, des nudités amoureuses de femmes,
toute la chair vivante de la femme, qu'il adorait.

Puis, ses idées se brouillèrent davantage. Que faisait-elle? Longtemps,
il l'avait crue endormie, car elle ne soufflait même pas; et,
maintenant, il l'entendait se retourner, comme lui, avec d'infinies
précautions, qui la suffoquaient. Dans son peu de pratique des femmes,
il tâchait de raisonner l'histoire qu'elle lui avait contée, frappé à
cette heure de petits détails, devenu perplexe; mais toute sa logique
fuyait, à quoi bon se casser le crâne inutilement? Qu'elle eût dit la
vérité ou qu'elle eût menti, pour ce qu'il voulait faire d'elle, il s'en
moquait! Le lendemain, elle reprendrait la porte: bonjour, bonsoir, et
ce serait fini, on ne se reverrait jamais plus.

Au jour seulement, comme les étoiles pâlissaient, il parvint à
s'endormir. Derrière le paravent, elle, malgré la fatigue écrasante du
voyage, continuait à s'agiter, tourmentée par la lourdeur de l'air, sous
le zinc chauffé du toit; et elle se gênait moins, elle eut une brusque
secousse d'impatience nerveuse, un soupir irrité de vierge, dans le
malaise de cet homme, qui dormait là, près d'elle.

Le matin, Claude, en ouvrant les yeux, battit des paupières. Il était
très tard, une large nappe de soleil tombait de la baie vitrée. C'était
une de ses théories, que les jeunes peintres du plein air devaient louer
les ateliers dont ne voulaient pas les peintres académiques, ceux que le
soleil visitait de la flamme vivante de ses rayons.

Mais un premier ahurissement l'avait fait s'asseoir, les jambes nues.
Pourquoi diable se trouvait-il couché sur son divan? et il promenait ses
yeux, encore troubles de sommeil, quand il aperçut, à moitié caché par
le paravent, un paquet de jupes. Ah! oui, cette fille, il se souvenait!
Il prêta l'oreille, il entendit une respiration longue et régulière,
d'un bien-être d'enfant. Bon! elle dormait toujours, et si calme, que ce
serait dommage de la réveiller.

Il restait étourdi, il se grattait les jambes, ennuyé de cette aventure
dans laquelle il retombait, et qui allait lui gâter sa matinée de
travail. Son coeur tendre l'indignait, le mieux était de la secouer,
pour qu'elle filât tout de suite.

Cependant, il passa un pantalon doucement, chaussa des pantoufles,
marcha sur la pointe des pieds.

Le coucou sonna neuf heures, et Claude eut un geste inquiet. Rien
n'avait bougé, le petit souffle continua.

Alors, il pensa que le mieux était de se remettre à son grand tableau:
il ferait son déjeuner plus tard, quand il pourrait remuer. Mais il ne
se décidait point. Lui qui vivait là, dans un désordre abominable, était
gêné par le paquet des jupes, glissées à terre. De l'eau avait coulé,
les vêtements étaient trempés encore. Et, tout en étouffant des
grognements, il finit par les ramasser, un à un, et par les étendre sur
des chaises, au grand soleil. S'il était permis de tout jeter ainsi à la
débandade! Jamais ça ne serait sec, jamais elle ne s'en irait! Il
tournait et retournait maladroitement ces chiffons de femme,
s'embarrassait dans le corsage de laine noire, cherchait à quatre pattes
les bas, tombés derrière une vieille toile. C'étaient des bas de fil
d'Écosse, d'un gris cendré, longs et fins, qu'il examina, avant de les
pendre. Le bord de la robe les avait mouillés, eux aussi; et il les
étira, il les passa entre ses mains chaudes, pour la renvoyer plus vite.

Depuis qu'il était debout, Claude avait envie d'écarter le paravent et
de voir. Cette curiosité, qu'il jugeait bête, redoublait sa mauvaise
humeur. Enfin, avec son haussement d'épaules habituel, il empoignait ses
brosses, lorsqu'il y eut des mots balbutiés, au milieu d'un grand
froissement de linges; et l'haleine douce reprit, et il céda cette fois,
lâchant les pinceaux, passant la tête. Mais ce qu'il aperçut
l'immobilisa, grave, extasié, murmurant:

«Ah! fichtre!... Ah! fichtre!...» La jeune fille; dans la chaleur de
serre qui tombait des vitres, venait de rejeter le drap; et, anéantie
sous l'accablement des nuits sans sommeil, elle dormait, baignée de
lumière, si inconsciente, que pas une onde ne passait sur sa nudité
pure. Pendant la fièvre d'insomnie, les boutons des épaulettes de sa
chemise avaient dû se détacher, toute la manche gauche glissait,
découvrant la gorge. C'était une chair dorée, d'une finesse de soie, le
printemps de la chair, deux petits seins rigides, gonflés de sève, où
pointaient deux roses pâles. Elle avait passé le bras droit sous sa
nuque, sa tête ensommeillée se renversait, sa poitrine confiante
s'offrait, dans une adorable ligne d'abandon; tandis que ses cheveux
noirs, dénoués, la vêtaient encore d'un manteau sombre.

«Ah! fichtre! elle est bigrement bien!» C'était ça, tout à fait ça, la
figure qu'il avait inutilement cherchée pour son tableau, et presque
dans la pose. Un peu mince, un peu grêle d'enfance, mais si souple,
d'une jeunesse si fraîche! Et, avec ça, des seins déjà mûrs. Où diable
la cachait-elle, la veille, cette gorge-là, qu'il ne l'avait pas
devinée? Une vraie trouvaille! Légèrement, Claude courut prendre sa
boîte de pastel et une grande feuille de papier. Puis, accroupi au bord
d'une chaise basse, il posa sur ses genoux un carton, il se mit à
dessiner, d'un air profondément heureux. Tout son trouble, sa curiosité
charnelle, son désir combattu aboutissaient à cet émerveillement
d'artiste, à cet enthousiasme pour les beaux tons et les muscles bien
emmanchés.

Déjà, il avait oublié la jeune fille, il était dans le ravissement de la
neige des seins, éclairant l'ambre délicat des épaules. Une modestie
inquiète le rapetissait devant la nature, il serrait les coudes, il
redevenait un petit garçon, très sage, attentif et respectueux. Cela
dura près d'un quart d'heure, il s'arrêtait parfois, clignait les jeux.

Mais il avait peur qu'elle ne bougeât, il se remettait vite à la
besogne, en retenant sa respiration, par crainte de l'éveiller.

Cependant, de vagues raisonnements recommençaient à bourdonner en lui,
dans son application au travail. Qui pouvait-elle être? À coup sûr, pis
une gueuse, comme il l'avait pensé, car elle était trop fraîche. Mais
pourquoi lui avait-elle conté une histoire si peu croyable? Et il
imaginait d'autres histoires: une débutante tombée à Paris avec un
amant, qui l'avait lâchée; ou bien une petite bourgeoise débauchée par
une amie, n'osait rentrer chez ses parents; ou encore un drame plus
compliqué, des perversions ingénues et extraordinaires, des choses
effroyables qu'il ne saurait jamais. Ces hypothèses augmentaient son
incertitude, il passa à l'ébauche du visage, en l'étudiant avec soin. Le
haut était d'une grande bonté, d'une grande douceur, le front limpide,
uni comme un clair miroir, le nez petit, aux fines ailes nerveuses; et
l'on sentait le sourire des yeux sous les paupières, un sourire qui
devait illuminer toute la face. Seulement, le bas gâtait ce rayonnement
de tendresse, la mâchoire avançait, les lèvres trop fortes saignaient,
montrant des dents solides et blanches. C'était comme un coup de
passion, la puberté grondante et qui s'ignorait, dans ces traits noyés,
d'une délicatesse enfantine.

Brusquement, un frisson courut, pareil à une moire sur le satin de sa
peau. Peut-être avait-elle senti enfin ce regard d'homme qui la
fouillait. Elle ouvrit les paupières toutes grandes, elle poussa un cri.

«Ah! mon Dieu!» Et une stupeur la paralysa, ce lieu inconnu, ce garçon
en manches de chemise, accroupi devant elle, la mangeant des yeux. Puis,
dans un élan éperdu, elle ramena la couverture, elle l'écrasa de ses
deux bras sur sa gorge, le sang fouetté d'une telle angoisse pudique,
que la rougeur ardente de ses joues coula jusqu'à la pointe de ses
seins, en un flot rose.

«Eh bien, quoi donc? cria Claude, mécontent, le crayon en l'air, que
vous prend-il?» Elle ne parlait plus, elle ne bougeait plus, le drap
serré au cou, pelotonnée, repliée sur elle-même, bossuant à peine le
lit.

«Je ne vous mangerai pas peut-être... Voyons, soyez gentille,
remettez-vous comme vous étiez.» Un nouveau flot de sang lui rougit les
oreilles. Elle finit par bégayer. «Oh! non, oh! non, monsieur!...» Mais lui
se fâchait peu à peu, dans une de ces brusques poussées de colère dont
il était coutumier. Cette obstination lui semblait stupide.

«Dites, qu'est-ce que ça peut vous faire? En voilà un grand malheur, si
je sais comment vous êtes bâtie!... J'en ai vu d'autres.» Alors, elle
sanglota, et il s'emporta tout à fait, désespéré devant son dessin, jeté
hors de lui par la pensée qu'il ne l'achèverait pas, que la pruderie de
cette fille l'empêcherait d'avoir une bonne étude pour son tableau.

«Vous ne voulez pas, hein? mais c'est imbécile! Pour qui me
prenez-vous?... Est-ce que je vous ai touchée, dites? Si j'avais songé à
des bêtises, j'aurais eu l'occasion belle, cette nuit... Ah! ce que je
m'en moque, ma chère!... Vous pouvez bien tout montrer... Et puis,
écoutez, ce n'est pas très gentil de me refuser ce service, car enfin je
vous ai ramassée, vous avez couché dans mon lit.» Elle pleurait plus
fort, la tête cachée au fond de l'oreiller.

«Je vous jure que j'en ai besoin, autrement je ne vous tourmenterais
pas.» Tant de larmes le surprenaient, une honte lui venait de sa
rudesse; et il se tut, embarrassé, il la laissa se calmer un peu;
ensuite, il recommença, d'une voix très douce:

«Voyons, puisque ça vous contrarie, n'en parlons plus...

Seulement, si vous saviez! J'ai là une figure de mon tableau qui
n'avance pas du tout, et vous étiez si bien dans la note! Moi, quand il
s'agit de cette sacrée peinture; j'égorgerais père et mère. N'est-ce
pas? vous m'excusez...

Et, tenez! si vous étiez aimable, vous me donneriez encore quelques
minutes. Non, non, restez donc tranquille! pas le torse, je ne demande
pas le torse! La tête, rien que la tête! Si je pouvais finir la tête, au
moins!... De grâce, soyez aimable, remettez votre bras comme il était,
et je vous en serai reconnaissant, voyez-vous, oh! reconnaissant toute
ma vie!» À cette heure, il suppliait, il agitait pitoyablement son
crayon, dans l'émotion de son gros désir d'artiste. Du reste, il n'avait
pas bougé, toujours accroupi sur la chaise basse, loin d'elle. Alors,
elle se risqua, découvrit son visage apaisé. Que pouvait-elle faire?
Elle était à sa merci, et il avait l'air si malheureux! Pourtant elle
eut une hésitation, une dernière gêne. Et, lentement, sans dire un mot,
elle sortit son bras nu, elle le glissa de nouveau sous sa tête, en
ayant bien soin de tenir, de son autre main, restée cachée, la
couverture tamponnée autour de son cou. «Ah! que vous êtes bonne!... Je
vais me dépêcher, vous serez libre tout de suite.» Il s'était courbé sur
son dessin, il ne lui jetait plus que ces clairs regards du peintre,
pour qui la femme a disparu, et qui ne voit que le modèle. D'abord, elle
était redevenue rose, la sensation de son bras nu, de ce peu d'elle-même
qu'elle aurait montré ingénument dans un bal, l'emplissait là de
confusion. Puis, ce garçon lui parut si raisonnable, qu'elle se
tranquillisa, les joues refroidies, la bouche détendue en un vague
sourire de confiance. Et, entre ses paupières mi-closes, elle l'étudiait
à son tour.

Comme il l'avait terrifiée depuis la veille, avec sa forte barbe, sa
grosse tête, ses gestes emportés! Il n'était pas laid pourtant, elle
découvrait au fond de ses yeux bruns une grande tendresse, tandis que
son nez la surprenait, lui aussi, un nez délicat de femme, perdu dans
les poils hérissés des lèvres. Un petit tremblement d'inquiétude
nerveuse le secouait, une continuelle passion qui semblait faire vivre
le crayon au bout de ses doigts minces, et dont elle était très touchée,
sans savoir pourquoi. Ce ne pouvait être un méchant. Il ne devait avoir
que la brutalité des timides. Tout cela, elle ne l'analysait pas très
bien, mais elle le sentait, elle se mettait à l'aise, comme chez un ami.

L'atelier, il est vrai, continuait à l'effarer un peu. Elle y jetait des
regards prudents, stupéfaite d'un tel désordre et d'un tel abandon.
Devant le poêle, les cendres du dernier hiver s'amoncelaient encore.
Outre le lit, la petite table de toilette et le divan, il n'y avait
d'autres meubles qu'une vieille armoire de chêne disloquée, et qu'une
grande table de sapin, encombrée de pinceaux, de couleurs, d'assiettes
sales, d'une lampe à esprit-de-vin, sur laquelle était restée une
casserole, barbouillée de vermicelle. Des chaises dépaillées se
débandaient, parmi des chevalets boiteux. Près du divan, la bougie de la
veille traînait par terre, dans un coin du parquet, qu'on devait balayer
tous les mois; et il n'y avait que le coucou, un coucou énorme, enluminé
de fleurs rouges, qui parût gai et propre, avec son tic-tac sonore. Mais
ce dont elle s'effrayait surtout, c'était des esquisses pendues aux
murs, sans cadres, un flot épais d'esquisses qui descendait jusqu'au
sol, où il s'amassait en un éboulement de toiles jetées pêle-mêle.

Jamais elle n'avait vu une si terrible peinture, rugueuse, éclatante,
d'une violence de tons qui la blessait comme un juron de charretier,
entendu sur la porte d'une auberge.

Elle baissait les yeux, attirée pourtant par un tableau retourné, le
grand tableau auquel travaillait le peintre, et qu'il poussait chaque
soir vers la muraille, afin de le mieux juger le lendemain, dans la
fraîcheur du premier coup d'oeil. Que pouvait-il cacher, celui-là, pour
qu'on n'osât même pas le montrer? Et, au travers de la vaste pièce, la
nappe de brûlant soleil, tombée des vitres, voyageait, sans être
tempérée par le moindre store, coulant ainsi qu'un or liquide sur tous
ces débris de meuble, dont elle accentuait l'insoucieuse misère.

Claude finit par trouver le silence lourd. Il voulut dire un mot,
n'importe quoi, dans l'idée d'être poli, et surtout pour la distraire de
la pose. Mais il eut beau chercher, il n'imagina que cette
question: «Comment vous nommez-vous?» Elle ouvrit les yeux qu'elle avait
fermés, comme reprise de sommeil.

«Christine.» Alors, il s'étonna. Lui non plus n'avait pas dit son nom:
Depuis la veille, ils étaient là, côte à côte, sans se connaître.

«Moi, je me nomme Claude.» Et, l'ayant regardée à ce moment, il la vit
qui éclatait d'un joli rire. C'était l'échappée joueuse d'une grande
fille encore gamine. Elle trouvait drôle cet échange tardif de leurs
noms. Puis une autre idée l'amusa.

«Tiens! Claude, Christine, ça commence par la même lettre.» Le silence
retomba. Il clignait les paupières, s'oubliait, se sentait à bout
d'imagination. Mais il crut remarquer en elle un malaise d'impatience,
et dans la terreur qu'elle ne bougeât, il reprit au hasard, pour
l'occuper:

«Il fait un peu chaud.» Cette fois, elle étouffa son rire, cette gaieté
native qui renaissait et partait malgré elle, depuis qu'elle se
rassurait.

La chaleur devenait si forte, qu'elle était dans le lit comme dans un
bain, la peau, moite et pâlissante, de la pâleur laiteuse des camélias.

«Oui, un peu chaud», répondit-elle sérieusement, tandis que ses yeux
s'égayaient.

Claude, alors, conclut de son air bonhomme:

«C'est ce soleil qui entre. Mais, bah! ça fait du bien, un bon coup de
soleil dans la peau... Dites donc, cette nuit, nous aurions eu besoin
de ça, sous la porte.» Tous deux éclatèrent, et lui, enchanté d'avoir
découvert enfin un sujet de conversation, la questionna sur son
aventure, sans curiosité, se souciant peu au fond de savoir la vérité
vraie, uniquement désireux de prolonger la séance.

Christine, simplement, en quelques paroles, conta les choses. C'était la
veille au matin qu'elle avait quitté Clermont, pour venir à Paris, où
elle allait entrer comme lectrice chez la veuve d'un général, Mme
Vanzade, une vieille dame très riche, qui habitait Passy. Le train,
réglementairement, arrivait à neuf heures dix, et toutes les précautions
étaient prises, une femme de chambre devait l'attendre, on avait même
fixé par lettres un signe de reconnaissance, une plume grisé à son
chapeau noir.

Mais voilà que son train était tombé, un peu au-dessus de Nevers, sur
un train de marchandises dont les voitures déraillées et brisées
obstruaient la voie. Alors avait commencé une série de contretemps et de
retards, d'abord une interminable pause dans les wagons immobiles, puis
l'abandon forcé de ces wagons, les bagages, laissés là en arrière, les
voyageurs obligés de faire trois kilomètres à pied pour atteindre une
station, où l'on s'était décidé à former un train de sauvetage. On avait
perdu deux heures, et deux autres furent perdues encore, dans le trouble
que l'accident occasionnait, d'un bout à l'autre de la ligne; si bien
qu'on était entré en gare avec quatre heures de retard, à une heure du
matin seulement.

«Pas de chance! interrompit Claude, toujours incrédule, combattu
pourtant, surpris de la façon aisée dont s'arrangeaient les
complications de cette histoire. Et, naturellement, personne ne vous
attendait plus?» En effet, Christine n'avait pas trouvé la femme de
chambre de Mme Vanzade, qui sans doute s'était lassée.

Et elle disait son émoi dans la gare de Lyon, cette grande halle
inconnue, noire, vide, bientôt déserte, à cette heure avancée de la
nuit. D'abord, elle n'avait point osé prendre une voiture, se promenant
avec son petit sac, espérant que quelqu'un viendrait. Puis, elle s'était
décidée, mais trop tard, car il n'y avait plus là qu'un cocher très
sale, empestant le vin, qui rôdait autour d'elle, en s'offrant d'un air
goguenard.

«Oui, un rouleur, reprit Claude, intéressé maintenant, comme s'il eût
assisté à la réalisation d'un conte bleu.

Et vous êtes montée dans sa voiture?» Les yeux au plafond, Christine
continua, sans quitter la pose:

«C'est lui qui m'a forcée. Il m'appelait sa petite, il me faisait
peur... Quand il a su que j'allais à Passy, il s'est fâché, il a
fouetté son cheval si fort, que j'ai dû me cramponner aux portières.
Puis, je me suis rassurée un peu, le fiacre roulait doucement dans des
rues éclairées, je voyais du monde sur les trottoirs. Enfin, j'ai
reconnu la Seine. Je ne suis jamais venue à Paris, mais j'avais regardé
un plan... Et je pensais qu'il filerait tout le long des quais, lorsque
j'ai été reprise de peur, en m'apercevant que nous passions sur un pont.
Justement, la pluie commençait, le fiacre, qui avait tourné dans un
endroit très noir, s'est brusquement arrêté. C'était le cocher qui
descendait de son siège et qui voulait entrer avec moi dans la
voiture... Il disait qu'il pleuvait trop...» Claude se mit à rire. Il
ne doutait plus, elle ne pouvait inventer ce cocher-là. Comme elle se
taisait, embarrassée:

«Bon! bon! le farceur plaisantait.--Tout de suite, j'ai sauté sur le
pavé, par l'autre portière. Alors, il a juré, il m'a dit que nous étions
arrivés et qu'il m'arracherait mon chapeau, si je ne le payais pas...
La pluie tombait à torrents, le quai était absolument désert. Je perdais
la tête, j'ai sorti une pièce de cinq francs, et il a fouetté son
cheval, et il est parti en emportant mon petit sac, où il n'y avait
heureusement que deux mouchoirs, une moitié de brioche et la clef de ma
malle, restée en route.

--Mais on prend le numéro de la voiture!» cria le peintre indigné.

Maintenant, il se souvenait d'avoir été frôlé par un fiacre fuyant à
toutes roues, comme il traversait le pont Louis-Philippe, dans le
ruissellement de l'orage. Et il s'émerveillait de l'invraisemblance de
la vérité, souvent. Ce qu'il avait imaginé, pour être simple et logique,
était tout bonnement stupide, à côté de ce cours naturel des infinies
combinaisons de la vie.

«Vous pensez si j'étais heureuse, sous cette porte! acheva Christine. Je
savais bien que je n'étais pas à Passy, j'allais donc coucher la nuit
là, dans ce Paris terrible. Et ces tonnerres, et ces éclairs, oh! ces
éclairs tout bleus, tout rouges, qui me montraient des choses à faire
trembler!» Ses paupières de nouveau s'étaient closes, un frisson pâlit
son visage, elle revoyait la cité tragique, cette trouée des quais
s'enfonçant dans des rougeoiements de fournaise, ce fossé profond de la
rivière roulant des eaux de plomb, encombré de grands corps noirs, de
chalands pareils à des baleines mortes, hérissé de grues immobiles, qui
allongeaient des bras de potence. Était-ce donc là une bienvenue? Il y
eut un silence. Claude s'était remis à son dessin.

Mais elle remua, son bras s'engourdissait.

«Le coude un peu rabattu, je vous prie.» Puis, d'un air d'intérêt, pour
s'excuser:

«Ce sont vos parents qui doivent être dans la désolation, s'ils ont
appris la catastrophe.

--Je n'ai pas de parents.

--Comment! ni père ni mère... Vous êtes seule?

--Oui, toute seule.» Elle avait dix-huit ans, et elle était née à
Strasbourg, par hasard, entre deux changements de garnison de son père,
le capitaine Hallegrain. Comme elle entrait dans sa douzième année, ce
dernier, un Gascon de Montauban, était mort à Clermont, où une paralysie
des jambes l'avait forcé de prendre sa retraite. Pendant près de cinq
ans, sa mère, qui était Parisienne, avait vécu là-bas, en province,
ménageant sa maigre pension, travaillant, peignant des éventails, pour
achever d'élever sa fille en demoiselle; et, depuis quinze mois, elle
était morte à son tour, la laissant seule au monde, sans un sou, avec
l'unique amitié d'une religieuse, la supérieure des Soeurs de la
Visitation, qui l'avait gardée dans son pensionnat. C'était du couvent
qu'elle arrivait tout droit, la supérieure ayant fini par lui trouver
cette place de lectrice, chez sa vieille amie, Mme Vanzade, devenue
presque aveugle.

Claude restait muet, à ces nouveaux détails. Ce couvent, cette orpheline
bien élevée, cette aventure qui tournait au romanesque le rendaient à
son embarras, à sa maladresse de gestes et de paroles. Il ne travaillait
plus, les yeux baissés sur son croquis.

«C'est joli, Clermont? demanda-t-il enfin.

--Pas beaucoup, une ville noire... Puis, je ne sais guère, je sortais à
peine.» Elle s'était accoudée, elle continua très bas, comme se parlant
à elle-même, d'une voix encore brisée des sanglots de son deuil:

«Maman, qui n'était pas forte, se tuait à la besogne...

Elle me gâtait, il n'y avait rien de trop beau pour moi, j'avais des
professeurs de tout; et je profitais si peu, d'abord j'étais tombée
malade, puis je n'écoutais pas, toujours à rire, le sang à la tête...
La musique m'ennuyait, des crampes me tordaient les bras au piano. C'est
encore la peinture qui allait le mieux...» Il leva la tête, il
l'interrompit d'une exclamation.

«Vous savez peindre!--Oh! non, je ne sais rien, rien du tout... Maman,
qui avait beaucoup de talent, me faisait faire un peu d'aquarelle, et je
l'aidais parfois pour les fonds de ses éventails...

Elle en peignait de si beaux!» Elle eut, malgré elle, un regard autour
de l'atelier, sur les esquisses terrifiantes, dont les murs flambaient;
et, dans ses yeux clairs, un trouble reparut, l'étonnement inquiet de
cette peinture brutale. De loin, elle voyait à l'envers l'étude que le
peintre avait ébauchée d'après elle, si consternée des tons violents,
des grands traits de pastel sabrant les ombres, qu'elle n'osait demander
à la regarder de près. D'ailleurs, mal à l'aise dans ce lit où elle
brûlait, elle s'agitait, tourmentée de l'idée de s'en aller, d'en finir
avec ces choses qui lui semblaient un songe depuis la veille.

Sans doute, Claude eut conscience de cet énervement.

Une brusque honte l'emplit de regret. Il lâcha son dessin inachevé, il
dit très vite:

«Merci bien de votre complaisance, mademoiselle...

Pardonnez-moi, j'ai abusé, vraiment... Levez-vous, levez-vous, je vous
en prie. Il est temps d'aller à vos affaires.»

Et, sans comprendre pourquoi elle ne se décidait pas, rougissante,
renfonçant au contraire son bras nu, à mesure qu'il s'empressait devant
elle, il lui répétait de se lever.

Puis, il eut un geste de fou, il replaça le paravent et gagna l'autre
bout de l'atelier, en se jetant à une exagération de pudeur, qui lui fit
ranger bruyamment sa vaisselle, pour qu'elle pût sauter du lit et se
vêtir, sans craindre d'être écoutée.

Au milieu du tapage qu'il déchaînait, il n'entendait pas une voix
hésitante.

«Monsieur, monsieur...»! Enfin, il tendit l'oreille.

«Monsieur, si vous étiez assez Obligeant... Je ne trouve pas mes bas.»
Il se précipita. Où avait-il la tête? que voulait-il qu'elle devînt, en
chemise derrière ce paravent, sans les bas et les jupes qu'il avait
étendus au soleil? Les bas étaient secs, il s'en assura en les frottant
doucement; puis, il les passa par-dessus la mince cloison, et il aperçut
une dernière fois le bras nu, frais et rond, d'un charme d'enfance. Il
lança ensuite les jupes sur le pied du lit, poussa les bottines, ne
laissa que le chapeau pendu à un chevalet.

Elle avait dit merci, elle ne parlait plus, il distinguait à peine des
frôlements de linges, des bruits discrets d'eau remuée. Mais lui,
continuait de s'occuper d'elle.

«Le savon est dans une soucoupe, sur la table... Ouvrez le tiroir,
n'est-ce pas? et prenez une serviette propre...

Voulez-vous de l'eau davantage? Je vous passerai le broc.» L'idée qu'il
retombait dans ses maladresses l'exaspéra tout à coup.

«Allons, voilà que je vous embête encore! Faites comme chez vous.» Il
retourna à son ménage. Un débat l'agitait. Devait-il lui offrir à
déjeuner? Il était difficile de la laisser partir ainsi. D'autre part,
ça n'en finirait plus, il allait perdre décidément sa matinée de
travail. Sans rien résoudre, après avoir allumé sa lampe à
esprit-de-vin, il lava la casserole et se mit à faire du chocolat, ce
qu'il jugeait plus distingué, sourdement honteux de son vermicelle, une
pâtée où il coupait du pain et qu'il baignait d'huile à la mode du Midi.
Mais il émiettait encore le chocolat dans la casserole, lorsqu'il eut
une exclamation! «Comment! déjà!» C'était Christine qui repoussait le
paravent et qui apparaissait, nette et correcte dans ses vêtements
noirs, lacée, boutonnée, équipée en un tour de main. Son visage rosé ne
gardait même pas l'humidité de l'eau; son lourd chignon se tordait sur
sa nuque, sans qu'une mèche dépassât. Et Claude restait béant devant ce
miracle de promptitude, cet entrain de petite ménagère à s'habiller vite
et bien.

«Ah! fichtre, si vous faites tout comme ça!» Il la trouvait plus grande
et plus belle qu'il n'aurait cru. Ce qui le frappait surtout, c'était
son air de tranquille décision. Elle ne le craignait plus, évidemment.
Il semblait qu'au sortir de ce lit défait, où elle se sentait sans
défense, elle eût remis son armure, avec ses bottines et sa robe.

Elle soudait, le regardait droit dans les yeux. Et il dit ce qu'il
hésitait encore à dire! «Vous allez déjeuner avec moi, n'est-ce pas?»
Mais elle refusa.

«Non, merci... Je vais courir à la gare, où ma malle est sûrement
arrivée, et je me ferai conduire ensuite à Passy.» Vainement, il lui
répéta qu'elle devait avoir faim, que ce n'était guère raisonnable de
sortir ainsi sans manger.

«Alors, je descends vous chercher un fiacre.

--Non, je vous en prie, ne vous donnez pas cette peine.

--Voyons, vous ne pouvez faire un pareil voyage à pied. Permettez-moi,
au moins, de vous accompagner jusqu'à la station de voitures, puisque
vous ne connaissez point Paris.

--Non, non, je n'ai, pas besoin de vous... Si vous voulez être aimable,
laissez-moi m'en aller toute seule.» C'était un parti pris. Sans doute,
elle se révoltait à l'idée d'être rencontrée avec un homme, même par des
inconnus: elle tairait sa nuit, elle mentirait et garderait pour elle le
souvenir de l'aventure. Lui, d'un geste de colère, affecta de l'envoyer
au diable. Bon débarras! ça l'arrangeait de ne pas descendre. Et il
demeurait blessé au fond, il la trouvait ingrate.

«Comme il vous plaira, après tout. Je n'emploierai pas la force.»

À cette phrase, le sourire vague de Christine augmenta, abaissa
finement les coins délicats de ses lèvres. Elle ne dit rien; elle prit
son chapeau, chercha du regard une glace; puis, n'en trouvant pas, elle
se décida à nouer les brides au petit bonheur des doigts. Les coudes
levés, elle roulait, tirait les rubans sans hâte, le visage dans le
reflet doré du soleil. Surpris, Claude ne reconnaissait plus les traits
d'une douceur enfantine qu'il venait de dessiner, le haut semblait noyé,
le front limpide, les yeux tendres, c'était à présent le bas qui
avançait, la mâchoire passionnée, la bouche saignante, aux belles dents.
Et toujours ce sourire énigmatique des jeunes filles, qui raillait
peut-être.

«En tout cas, reprit-il, agacé, je ne pense pas que vous ayez un
reproche à me faire.»

Alors, elle ne put retenir son rire, un léger rire nerveux.

«Non, non, monsieur, pas le moindre.» Il continuait à la regarder, rendu
au combat de ses timidités et de ses ignorances, craignant d'avoir été
ridicule.

Que savait-elle donc, cette grande demoiselle? Sans doute ce que les
filles savent en pension, tout et rien. C'est l'insondable, l'obscure
éclosion de la chair et du coeur, où personne ne descend. Dans ce lieu
libre d'artiste, cette pudique sensuelle venait-elle de s'éveiller, avec
sa curiosité et sa crainte confuses de l'homme? Maintenant qu'elle ne
tremblait plus, avait-elle la surprise un peu méprisante d'avoir tremblé
pour rien? Quoi! pas une galanterie, pas même un baiser sur le bout des
doigts! L'indifférence bourrue de ce garçon, qu'elle avait sentie,
devait irriter en elle la femme qu'elle n'était pas encore, et elle s'en
allait ainsi, changée, énervée, faisant la brave dans son dépit,
emportant le regret inconscient des choses inconnues et terribles qui
n'étaient pas arrivées.

«Vous dites, reprit-elle en redevenant grave, que la station de voitures
est au bout du pont, sur l'autre quai?

--Oui, à l'endroit où il y a un bouquet d'arbres.» Elle avait achevé de
nouer ses brides, elle était prête, gantée, les mains ballantes, et
elle ne partait pas, regardant devant elle. Ses yeux ayant rencontré la
grande toile tournée contre le mur, elle eut envie de demander à la
voir, puis elle n'osa pas. Rien ne la retenait plus, elle avait pourtant
l'air de chercher encore, comme si elle avait eu la sensation de laisser
là quelque chose, une chose qu'elle n'aurait pu nommer. Enfin, elle se
dirigea vers la porte.

Claude l'ouvrit, et un petit pain, posé debout, tomba dans l'atelier.

«Vous voyez, dit-il, vous auriez dû déjeuner avec moi.

C'est ma concierge qui me monte ça tous les matins.» Elle refusa de
nouveau d'un signe de tête. Sur le palier, elle se retourna, se tint un
instant immobile. Son gai sourire était revenu, elle tendit la main la
première.

«Merci, merci bien.» Il avait pas la petite main gantée dans sa main
large, tachée de pastel. Toutes deux demeurèrent ainsi quelques
secondes, serrées étroitement, se secouant en bonne amitié.

La jeune fille lui souriait toujours, il avait sur les lèvres une
question! «Quand vous reverrai-je?» Mais une honte l'empêcha de parler.
Alors, après avoir attendu, elle dégagea sa main. «Adieu, monsieur.

--Adieu, mademoiselle.» Christine, déjà, sans lever la tête, descendait
l'échelle de meunier, dont les marches craquaient; et Claude,
brutalement, rentra chez lui, referma la porte à la volée, en disant
très haut! «Ah! ces tonnerres de Dieu de femmes!» Il était furieux,
enragé contre lui, enragé contre les autres. Tout en bousculant du pied
les meubles qu'il rencontrait, il continuait de se soulager, à pleine
voix.

Comme il avait raison de ne jamais en laisser monter une! Ces gueuses-là
n'étaient bonnes qu'à vous faire tourner en bourrique. Ainsi, qui lui
assurait que celle-ci, avec son air innocent, ne s'était pas
abominablement fichue de lui? Et il avait eu la bêtise de croire des
contes à dormir debout: tous ses doutes revenaient, jamais on ne lui
ferait avaler la veuve du général, ni l'accident de chemin de fer, ni
surtout le cocher. Est-ce que des histoires pareilles arrivaient?
D'ailleurs, elle avait une bouche qui en disait long, son air était
drôle, au moment de filer.

Encore, s'il eût compris pourquoi elle mentait! mais non, des mensonges
sans profit, inexplicables, l'art pour l'art! Ah! elle riait bien, à
cette heure! Violemment, il replia le paravent et l'envoya dans un coin.
Elle avait dû lui en laisser un désordre! Et, quand il constata que tout
se trouvait rangé, très propre, la cuvette, la serviette, le savon, il
s'emporta parce qu'elle n'avait pas fait le lit. Il se mit à le faire,
d'un effort exagéré, saisit à pleins bras le matelas tiède encore, tapa
des deux poings l'oreiller odorant, étouffé par cette tiédeur, cette
odeur pure de jeunesse qui montaient des linges.

Ensuite, il se débarbouilla à grande eau, pour se rafraîchir les tempes
et, dans la serviette humide, il retrouva le même étouffement, cette
haleine de vierge dont la douceur éparse, errante par l'atelier,
l'oppressait. Ce fut en jurant qu'il mangea son chocolat dans la
casserole, si enfiévré, si enragé de peindre, qu'il avalait en hâte de
grosses bouchées de pain.

«Mais on meurt ici! cria-t-il brusquement. C'est la chaleur qui me rend
malade.» Le soleil s'en était allé, il faisait moins chaud.

Et Claude, ouvrant une petite fenêtre, au ras du toit, respira d'un air
de profond soulagement la bouffée de vent embrasé qui entrait. Il avait
pris son dessin, la tête de Christine, et il s'oublia longtemps à la
regarder.



II


Midi était sonné, Claude travaillait à son tableau lorsqu'une main
familière tapa rudement contre la porte.

D'un mouvement instinctif, et dont il ne fut pas le maître, le peintre
glissa dans un carton la tête de Christine, d'après laquelle il
retouchait sa grande figure de femme.

Puis, il se décida à ouvrir.

«Pierre! cria-t-il. Déjà toi?» Pierre Sandoz, un ami d'enfance, était un
garçon de vingt-deux ans, très brun, à la tête ronde et volontaire, au
nez carré, aux yeux doux, dans un masque énergique, encadré d'un collier
de barbe naissante.

«J'ai déjeuné plus tôt, répondit-il, j'ai voulu te donner une bonne
séance... Ah! diable! ça marche!» Il s'était planté devant le tableau,
et il ajouta tout de suite! «Tiens! tu changes le type de la femme?» Un
long silence se fit, tous deux regardaient, immobiles.

C'était une toile de cinq mètres sur trois, entièrement couverte, mais
dont quelques morceaux à peine se dégageaient de l'ébauche. Cette
ébauche, jetée d'un coup, avait une violence superbe, une ardente vie de
couleurs.

Dans un trou de forêt, aux murs épais de verdure, tombait une ondée de
soleil; seule, à gauche, une allée sombre s'enfonçait, avec une tache de
lumière, très loin. Là, sur l'herbe, au milieu des végétations de juin,
une femme nue était couchée, un bras sous la tête, enflant la gorge; et
elle souriait, sans regard, les paupières closes, dans la pluie d'or qui
la baignait. Au fond, deux autres petites femmes, une brune, une blonde,
également nues, luttaient en riant, détachaient, parmi les verts des
feuilles, deux adorables notes de chair. Et, comme au premier plan, le
peintre avait eu besoin d'une opposition noire, il s'était bonnement
satisfait, en y asseyant un monsieur, vêtu d'un simple veston de
velours. Ce monsieur tournait le dos, on ne voyait de lui que sa main
gauche, sur laquelle il s'appuyait, dans l'herbe.

«Très belle d'indication, la femme! reprit enfin Sandoz.

Mais, sapristi! tu auras joliment du travail, dans tout ça!» Claude, les
yeux allumés sur son oeuvre, eut un geste de confiance.

«Bah! j'ai le temps d'ici au Salon. En six mois, on en abat, de la
besogne! Cette fois, peut-être, je finirai par me prouver que je ne
suis pas une brute.» Et il se mit à siffler fortement, ravi sans le dire
de l'ébauche qu'il avait faite de la tête de Christine, soulevé par un
de ces grands coups d'espoir, d'où il retombait plus rudement dans ses
angoisses d'artiste, que la passion de la nature dévorait. «Allons, pas
de flânerie! cria-t-il. Puisque tu es là, commençons.» Sandoz, par
amitié, et pour lui éviter les frais d'un modèle, avait offert de lui
poser le monsieur du premier plan. En quatre ou cinq dimanches, le seul
jour où il fût libre, la figure se trouverait établie. Déjà, il
endossait le veston de velours, lorsqu'il eut une brusque réflexion.

«Dis donc, tu n'as pas déjeuné sérieusement, toi, puisque tu
travaillais... Descends manger une côtelette, je t'attends ici.» L'idée
de perdre du temps indigna Claude,«Mais si, j'ai déjeuné, regarde la
casserole!... Et puis, tu vois qu'il reste une croûte de pain. Je la
mangerai...

Allons,--allons, à la pose, paresseux!» Vivement, il reprenait sa
palette, il empoignait ses brosses, en ajoutant! «Dubuche vient nous
chercher ce soir, n'est-ce pas?

--Oui, vers cinq heures.

--Eh bien, c'est parfait, nous descendrons dîner tout de suite... Y
es-tu à la fin? La main plus à gauche, la tête penchée davantage.» Après
avoir disposé les coussins, Sandoz s'état installé sur le divan, tenant
la pose. Il tournait le dos, mais la conversation n'en continua pas
moins un moment encore, car il avait reçu le matin même une lettre de
Plassans, la petite ville provençale où le peintre et lui s'étaient
connus, en huitième, dès leur première culotte usée sur les bancs du
collège. Puis, tous deux se turent. L'un travaillait, hors du monde,
l'autre s'engourdissait, dans la fatigue somnolente des longues
immobilités.

C'était à l'âge de neuf ans que Claude avait eu l'heureuse chance de
pouvoir quitter Paris, pour retourner dans le coin de Provence où il
était né. Sa mère, une brave femme de blanchisseuse, que son fainéant de
père avait lâchée à la rue, venait d'épouser un bon ouvrier, amoureux
fou de sa jolie peau de blonde. Mais, malgré leur courage, ils
n'arrivaient pas à joindre les deux bouts. Aussi avaient-ils accepté de
grand coeur, lorsqu'un vieux monsieur de là-bas s'était présenté, en
leur demandant Claude, qu'il voulait mettre au collège, près de lui: la
toquade généreuse d'un original, amateur de tableaux, que des bonshommes
barbouillés autrefois par le mioche avaient frappé. Et, jusqu'à sa
rhétorique, pendant sept ans, Claude était donc resté dans le Midi,
d'abord pensionnaire, puis externe, logeant chez son protecteur. Un
matin, on avait trouvé ce dernier mort en travers de son lit, foudroyé.
Il laissait par testament une rente de mille francs au jeune homme, avec
la faculté de disposer du capital, à l'âge de vingt-cinq ans. Celui-ci,
que l'amour de la peinture enfiévrait déjà, quitta immédiatement le
collège, sans vouloir même tenter de passer son baccalauréat, et
accourut à Paris, où son ami Sandoz l'avait précédé.

Au collège de Plassans, dès leur huitième, il y avait eu les trois
inséparables, comme on les nommait, Claude Lantier, Pierre Sandoz et
Louis Dubuche. Venus de trois mondes différents, opposés de natures, nés
seulement la même année, à quelques mois de distance, ils s'étaient liés
d'un coup et à jamais, entraînés par des affinités secrètes, le tourment
encore vague d'une ambition commune, l'éveil d'une intelligence
supérieure, au milieu de la cohue brutale des abominables cancres qui
les battaient. Le père de Sandoz, un Espagnol réfugié en France à la
suite d'une bagarre politique, avait installé près de Plassans une
papeterie, où fonctionnaient de nouveaux engins de son invention; puis,
il était mort, abreuvé d'amertume, traqué par la méchanceté locale, en
laissant à sa veuve une situation si compliquée, toute une série de
procès si obscurs, que la fortune entière avait coulé dans le désastre!
et la mère, une Bourguignonne, cédant à sa rancune contre les
Provençaux, souffrant d'une paralysie lente dont elle les accusait
d'être aussi la cause, s'était réfugiée à Paris avec son fils, qui la
soutenait maintenant d'un maigre emploi, la cervelle hantée de gloire
littéraire. Quant à Dubuche, l'aîné d'une boulangère de Plassans, poussé
par celle-ci, très âpre, très ambitieuse, il était venu rejoindre ses
amis, plus tard, et il suivait les cours de l'École comme élève
architecte, vivant chichement des dernières pièces de cent sous que ses
parents plaçaient sur lui, avec une obstination de juifs qui
escomptaient l'avenir à trois dents pour cent.

«Sacredié! murmura Sandoz dans le grand silence, elle n'est pas commode,
ta pose! elle me casse le poignet...

Est-ce qu'on peut bouger, hein?» Claude le laissa s'étirer, sans
répondre. Il attaquait le veston de velours, à larges coups de brosse.
Puis, se reculant, clignant les yeux, il eut un rire énorme, égayé par
un brusque souvenir.

«Dis donc, tu te rappelles, en sixième, le jour où Pouillaud alluma les
chandelles dans l'armoire de ce crétin de Lalubie? Oh! la terreur de
Lalubie, avant de grimper à sa chaire, quand il ouvrit son armoire pour
prendre ses livres, et qu'il aperçut cette chapelle ardente!... Cinq
cents vers à toute la classe!» Sandoz, gagné par cet accès de gaieté,
s'était renversé sur le divan. Il reprit la pose, en disant «Ah! l'animal
de Pouillaud!... Tu sais que, dans sa lettre de ce matin, il m'annonce
justement le mariage de Lalubie. Cette vieille rosse de professeur
épouse une jolie fille. Mais tu la connais, la fille de Galissard, le
mercier, la petite blonde à qui nous allions donner des sérénades!» Les
souvenirs étaient lâchés. Claude et Sandoz ne tarirent plus, l'un
fouetté et peignant avec une fièvre croissante, l'autre tourné toujours
vers le mur, parlant du dos, les épaules secouées de passion.

Ce fut d'abord le collège, l'ancien couvent moisi qui s'étendait
jusqu'aux remparts, les deux cours plantées d'énormes platanes, le
bassin vaseux, vert de mousse, où ils avaient appris à nager, et les
classes du bas dont les plâtres ruisselaient, et le réfectoire
empoisonné du continuel graillon des eaux de vaisselle, et le dortoir
des petits, fameux par ses horreurs, et la lingerie, et l'infirmerie,
peuplées de soeurs délicates, des religieuses en robe noire, si douces
sous leur coiffe blanche! Quelle affaire, lorsque soeur Angèle, celle
dont la figure de vierge révolutionnait la cour des grands, avait
disparu un beau matin avec Hermeline, un gros de la rhétorique, qui, par
amour, se faisait sur les mains des entailles au canif, pour monter et
pour qu'elle lui posât des bandes de taffetas d'Angleterre! Puis, le
personnel entier défila, une chevauchée lamentable, grotesque et
terrible, des profils de méchanceté et de souffrance: le proviseur qui
se ruinait en réception pour marier ses filles, deux grandes belles
filles élégantes, que des dessins et des inscriptions abominables
insultaient sur tous les murs; le censeur, Pifard, dont le nez fameux
s'embusquait derrière les portes, pareil à une couleuvrine, décelant au
loin sa présence; la kyrielle des professeurs, chacun éclaboussé de
l'injure d'un surnom, le sévère Rhadamante qui n'avait jamais ri, la
Crasse qui teignait les chaires en noir, du continuel frottement de sa
tête, Tu-m'as-trompé-Adèle, le maître de physique, un cocu légendaire,
auquel dix générations de galopins jetaient le nom de sa femme, jadis
surprise, disait-on, entre les bras d'un carabinier; d'autres, d'autres
encore, Spontini, le pion féroce, avec son couteau corse qu'il montrait
rouillé du sang de trois cousins, le petit Chantecaille, si bon enfant,
qu'il laissait fumer en promenade; jusqu'à un marmiton de la cuisine et
à la laveuse d'assiettes, deux monstres, qu'on avait surnommés
Paraboulomenos et Paralleluca, et qu'on accusait d'une idylle dans les
épluchures.

Ensuite arrivaient les farces, les soudaines évocations des bonnes
blagues, dont on se tordait après des années.

Oh! le matin où l'on avait brûlé dans le poêle les souliers de
Mimi-la-Mort, autrement dit le Squelette-Externe, un maigre garçon qui
apportait en contrebande le tabac à priser de toute la classe! Et le
soir d'hiver où l'on était allé voler des allumettes à la chapelle, près
de la veilleuse, pour fumer des feuilles sèches de marronnier dans des
pipes de roseau! Sandoz, qui avait fait le coup, avouait maintenant son
épouvante, sa sueur froide, en dégringolant du choeur noyé de ténèbres.
Et le jour où Claude, au fond de son pupitre, avait eu la belle idée de
griller des hannetons, pour voir si c'était bon à manger, comme on le
disait! Une puanteur si âcre, une fumée si épaisse s'était échappée du
pupitre, que le pion avait saisi la cruche, croyant à un incendie. Et la
maraude, le pillage des champs d'oignons en promenade; les pierres
jetées dans les vitres, où le grand chic était d'obtenir, avec les
cassures, des cartes de géographie connues; les leçons de grec écrites à
l'avance, en gros caractères, sur le tableau noir, et lues couramment
par tous les cancres, sans que le professeur s'en aperçût; les bancs de
la cour sciés, puis portés autour du bassin comme des cadavres d'émeute,
en long cortège, avec des chants funèbres. Ah! oui, fameuse, celle-ci!
Dubuche, qui faisait le clergé, s'était fichu au fond du bassin, en
voulant prendre de l'eau dans sa casquette, pour avoir un bénitier. Et
la plus drôle, la meilleure, la nuit où Pouillaud avait attaché tous les
pots de chambre du dortoir à une même corde qui passait sous les lits,
puis au matin, un matin de grandes vacances, s'était mis à tirer en
fuyant par le corridor et par les trois étages de l'escalier, avec cette
effroyable queue de faïence, qui bondissait et volait en éclats derrière
lui! Claude resta un pinceau en l'air, la bouche fendue d'hilarité,
criant; «Cet animal de Pouillaud!... Et il t'a écrit? qu'est-ce qu'il
fabrique maintenant, Pouillaud?

--Mais rien du tout, mon vieux! répondit Sandoz, en se remontant sur
les coussins. Sa lettre est d'un bête!...

Il finit son droit, il reprendra ensuite l'étude d'avoué de son père. Et
si tu voyais le ton qu'il a déjà, toute la gourme imbécile d'un
bourgeois qui se range!» Il y eut un nouveau silence. Et il ajouta:

«Ah! nous, vois-tu, mon vieux, nous avons été protégés.» Alors, d'autres
souvenirs leur vinrent, ceux dont les coeurs battaient à grands coups,
les belles journées de plein air et de plein soleil qu'ils avaient
vécues là-bas, hors du collège. Tout petits, dès leur sixième les trois
inséparables s'étaient pas de la passion des longues promenades. Ils
profitaient des moindres congés, ils s'en allaient à des lieues,
s'enhardissant à mesure qu'ils grandissaient, finissant par courir le
pays entier, des voyages qui duraient souvent plusieurs jours. Et ils
couchaient au petit bonheur de la route, au fond d'un trou de rocher,
sur l'aire pavée, encore brûlante, où la paille du blé battu leur
faisait une couche molle, dans quelque cabanon désert, dont ils
couvraient le carreau d'un lit de thym et de lavande. C'étaient des
fuites loin du monde, une absorption instinctive au sein de la bourre
nature, une adoration irraisonnée de gamins pour les arbres, les eaux,
les monts, pour cette joie sans limite d'être seuls et d'être libres.
Dubuche, qui était pensionnaire, se joignait seulement aux deux autres
les jours de vacances. Il avait du reste les jambes lourdes, la chair
endormie du bon élève piocheur. Mais Claude et Sandoz ne se lassaient
pas, allaient chaque dimanche s'éveiller dès quatre heures du matin, en
jetant des cailloux dans leurs persiennes. L'été surtout, ils rêvaient
de la Viorne, le torrent dont le mince filet arrose les prairies basses
de Plassans. Ils avaient douze ans à peine, qu'ils savaient nager et
c'était une rage de barboter au fond des trous, où l'eau s'amassait, de
passer là des journées entières, tout nus, à se sécher sur le sable
brûlant pour replonger ensuite, à vivre dans la rivière, sur le dos, sur
le ventre, fouillant les herbes des berges, s'enfonçant jusqu'aux
oreilles et guettant pendant des heures les cachettes des anguilles. Ce
ruissellement d'eau pure qui les trempait au grand soleil prolongeait
leur enfance, leur donnait des rires frais de galopins échappés, lorsque
jeunes hommes déjà, ils rentraient à la ville, par les ardeurs
troublantes des soirées de juillet. Plus tard, la chasse les avait
envahis, mais la chasse telle qu'on la pratique dans ce pays sans
gibier, six lieues faites pour tuer une demi-douzaine de becfigues, des
expéditions formidables dont ils revenaient souvent les carniers vides;
avec une chauve souris imprudente, abattue à l'entrée du faubourg, en
déchargeant les fusils.

Leurs yeux se mouillaient au souvenir de ces débauches de marche! ils
revoyaient les routes blanches, à l'infini, couvertes d'une couche de
poussière, comme d'une tombée épaisse de neiger ils les suivaient
toujours, toujours, heureux d'y entendre craquer leurs gros souliers,
puis ils coupaient à travers champs, dans des terres rouges, chargées de
fer, où ils galopaient encore, encore; et un ciel de plomb, pas une
ombre, rien que des oliviers nains, que des amandiers au grêle
feuillage; et, à chaque retour, une délicieuse hébétude de fatigue, la
forfanterie triomphante d'avoir marché encore plus que l'autre fois, le
ravissement de ne plus se sentir aller, d'avancer seulement par la force
acquise, en se fouettant de quelque terrible chanson de troupier, qui
les berçait comme du fond d'un rêve.

Déjà, Claude, entre sa poire à poudre et sa boîte de capsules, emportait
un album où il crayonnait des bouts d'horizon; tandis que Sandoz avait
toujours dans sa poche le livre d'un poète. C'était une frénésie
romantique, des strophes ailées alternant avec les gravelures de
garnison, des odes jetées au grand frisson lumineux de l'air qui
brûlait; et, quand ils avaient découvert une source, quatre saules
tachant de gris la terre éclatante, ils s'y oubliaient jusqu'aux
étoiles, ils y jouaient les drames qu'ils savaient par coeur, la voix
enflée pour les héros toute mince et réduite à un chant de fifre pour
les ingénues et les reines.

Ces jours-là, ils laissaient les moineaux tranquilles. Dans cette
province reculée, au milieu de la bêtise somnolente des petites villes,
ils avaient ainsi, dès quatorze ans, vécu isolés, enthousiastes, ravagés
d'une fièvre de littérature et d'art. Le décor énorme d'Hugo, les
imaginations géantes qui s'y promènent parmi l'éternelle bataille des
antithèses, les avaient d'abord ravis en pleine épopée, gesticulant,
allant voir le soleil se coucher derrière des ruines, regardant passer
la vie sous un éclairage faux et superbe de cinquième acte. Puis, Musset
était venu les bouleverser de sa passion et de ses larmes, ils
écoutaient en lui battre leur propre coeur, un monde s'ouvrait plus
humain, qui les conquérait par la pitié, par l'éternel cri de misère
qu'ils devaient désormais entendre monter de toutes choses. Du reste,
ils étaient peu difficiles, ils montraient une belle gloutonnerie de
jeunesse, un furieux appétit de lecture, où s'engouffraient l'excellent
et le pire, si avides d'admirer, que souvent des oeuvres exécrables les
jetaient dans l'exaltation des purs chefs-d'oeuvre.

Et, comme Sandoz le disait à présent, c'était l'amour des grandes
marches, c'était cette fringale de lecture, qui les avaient protégés de
l'engourdissement invincible du milieu. Ils n'entraient jamais dans un
café, ils professaient l'horreur des rues, posaient même pour y dépérir
comme des aigles mis en cage, lorsque déjà des camarades à eux
traînaient leurs manches d'écoliers sur les petites tables de marbre, en
jouant aux cartes la consommation. Cette vie provinciale qui prenait les
enfants tout jeunes dans l'engrenage de son manège, l'habitude du
cercle, le journal épelé jusqu'aux annonces, la partie de dominos sans
cesse recommencée, la même promenade à la même heure sur la même
avenue, l'abrutissement final sous cette meule qui aplatit les cervelles
les indignait, les jetait à des protestations, escaladant les collines
voisines pour y découvrir des solitudes ignorées, déclamant des vers
sous des pluies battantes, sans vouloir d'abri, par haine des cités. Ils
projetaient de camper au bord de la Viorne, d'y vivre en sauvages, dans
la joie d'une baignade continuelle, avec cinq ou six livres, pas plus,
qui auraient suffi à leurs besoins. La femme elle-même était bannie, ils
avaient des timidités, des maladresses, qu'ils érigeaient en une
austérité de gandins supérieurs. Claude, pendant deux ans, s'était
consumé d'amour pour une apprentie chapelière, que chaque soir il
accompagnait de loin; et jamais il n'avait eu l'audace de lui adresser
la parole. Sandoz nourrissait des rêves, des dames rencontrées en
voyage, des filles très belles qui surgiraient dans un bois inconnu, qui
se livreraient tout un jour, puis qui se dissiperaient comme des ombres,
au crépuscule. Leur seule aventure galante les égayait encore, tant elle
leur semblait sotte; des sérénades données à deux petites demoiselles,
du temps où ils faisaient partie de la musique du collège; des nuits
passées sous une fenêtre, à jouer de la clarinette et du cornet à
pistons; des cacophonies affreuses effarant les bourgeois du quartier,
jusqu'au soir mémorable où les parents révoltés avaient vidé sur eux
tous les pots à eau de la famille.

Ah! l'heureux temps, et quels rires attendris, au moindre souvenir! Les
murs de l'atelier étaient justement couverts d'une série d'esquisses,
faites là-bas par le peintre, dans un récent voyage. C'était comme s'ils
avaient eu, autour d'eux, les anciens horizons, l'ardent ciel bleu sur
la campagne rousse. Là, une plaine s'étendait, avec le moutonnement des
petits oliviers grisâtres, jusqu'aux dentelures roses des collines
lointaines. Ici, entre des coteaux brûlés, couleur de rouille, l'eau
tarie de la Viorne se desséchait sous l'arche d'un vieux pont, enfariné
de poussière, sans autre verdure que des buissons morts de soif. Plus
loin, la gorge des Infernets ouvrait son entaille béante, au milieu de
ses écroulements de roches foudroyées, un immense chaos, un désert
farouche, roulant à l'infini ses vagues de pierre. Puis, toutes sortes
de coins bien connus: le vallon de Repentance, si resserré, si ombreux,
d'une fraîcheur de bouquet parmi les champs calcinés; le bois des
Trois-Bons-Dieux, dont les pins, d'un vert dur et verni, pleuraient leur
résine sous le grand soleil; le Jas de Bouffan, d'une blancheur de
mosquée, au centre de ses vastes terres, pareilles à des mares de sang;
d'autres, d'autres encore, des bouts de routes aveuglantes qui
tournaient, des ravins où la chaleur semblait faire monter des bouillons
à la peau cuite des cailloux, des langues de sable altérées et achevant
de boire goutte à goutte la rivière, des trous de taupe, des sentiers de
chèvre, des sommets dans l'azur.

«Tiens! s'écria Sandoz en se tournant vers une étude, où est-ce donc,
ça?» Claude, indigné, brandit sa palette.

«Comment! tu ne te souviens pas?... Nous avons failli nous y casser les
os. Tu sais bien, le jour où nous avons grimpé avec Dubuche, du fond de
Jaumegarde. C'était lisse comme la main, nous nous cramponnions avec les
ongles; tellement qu'au beau milieu, nous ne pouvions plus ni monter ni
descendre... Puis, en haut, quand il s'est agi de faire cuire les
côtelettes, nous nous sommes presque battus, toi et moi.» Sandoz,
maintenant, se rappelait.

«Ah! oui, ah! oui, chacun devait faire cuire la sienne, sur des
baguettes de romarin, et comme mes baguettes brûlaient, tu m'exaspérais
à blaguer ma côtelette qui se réduisait en charbon.» Un fou rire les
secouait encore. Le peintre se renaît à son tableau, et il conclut
gravement: «Fichu tout ça, mon vieux! Ici, maintenant, il n'y a plus à
flâner.» C'était vrai, depuis que les trois inséparables avaient réalisé
leur rêve de se retrouver ensemble à Paris, pour le conquérir,
l'existence se faisait terriblement dure. Ils essayaient bien de
recommencer les grandes promenades d'autrefois, ils partaient à pied,
certains dimanches, par la barrière de Fontainebleau, allaient battre
les taillis de Verrières, poussaient jusqu'à Bièvre, traversaient les
bois de Bellevue et de Meudon; puis rentraient par Grenelle.

Mais ils accusaient Paris de leur gâter les jambes, ils n'en quittaient
plus guère le pavé, tout entiers à leur bataille. Du lundi au samedi,
Sandoz s'enrageait à la mairie du cinquième arrondissement, dans un coin
sombre du bureau des naissances, cloué là par l'unique pensée de sa
mère, que ses cent cinquante francs nourrissaient mal.

De son côté, Dubuche, pressé de payer à ses parents les intérêts des
sommes placées sur sa tête, cherchait de basses besognes chez des
architectes, en dehors de ses travaux de l'École. Claude, lui, avait sa
liberté, grâce aux mille francs de rente; mais quelles fins de mois
terribles, surtout lorsqu'il partageait le fond de ses poches!
Heureusement, il commençait à vendre de petites toiles achetées des dix
et douze francs par le père Malgras, un marchand rusé; et, du reste, il
aimait mieux crever la faim, que de recourir au commerce, à la
fabrication des portraits bourgeois, des saintetés de pacotille, des
stores de restaurant et des enseignes de sage-femme. Lors de son retour,
il avait eu, dans l'impasse des Bourdonnais, un atelier très vaste;
puis, il était venu au quai de Bourbon, par économie.

Il y vivait en sauvage, d'un absolu dédain pour tout ce qui n'était pas
la peinture, brouillé avec sa famille qui le dégoûtait, ayant rompu avec
sa tante, charcutière aux Halles, parce qu'elle se portait trop bien,
gardant seulement au coeur la plaie secrète de la déchéance de sa mère,
que des hommes mangeaient et poussaient au ruisseau.

Brusquement, il cria à Sandoz:

«Hé! dis donc, si tu voulais bien ne pas t'avachir!» Mais Sandoz
déclara qu'il s'ankylosait, et il sauta du canapé, pour se dérouiller
les jambes. Il y eut un repos de dix minutes. On parla d'autre chose.
Claude se montrait débonnaire. Quand son travail marchait, il s'allumait
peu à peu, il devenait bavard, lui qui peignait les dents serrées,
rageant à froid, dès qu'il sentait la nature lui échapper.

Aussi, à peine son ami eut-il repris la pose, qu'il continua d'un flot
intarissable, sans perdre un coup de pinceau.

«Hein? mon vieux, ça marche? Tu as une crâne tournure, là-dedans... Ah!
les crétins, s'ils me refusent celui-ci, par exemple! Je suis plus
sévère pour moi qu'ils ne le sont pour eux, bien sûr: et, lorsque je me
reçois un tableau, vois-tu, c'est plus sérieux que s'il avait passé
devant tous les jurys de la terre... Tu sais, mon tableau des Halles,
mes deux gamins sur des tas de légumes, eh bien, je l'ai gratté,
décidément: ça ne venait pas, je m'étais fichu là dans une sacrée
machine, trop lourde encore pour mes épaules. Oh! je reprendrai ça un
jour, quand je saurai, et j'en ferai d'autres, oh! des machines à les
flanquer tous par terre d'étonnement!» Il eut un grand geste, comme pour
balayer une foule; il vida un tube de bleu sur sa palette, puis, il
ricana en demandant quelle tête aurait devant sa peinture son premier
maître, le père Belloque, un ancien capitaine manchot, qui, depuis un
quart de siècle, dans une salle du Musée, enseignait les belles hachures
aux gamins de Plassans.

D'ailleurs, à Paris, Berthou, le célèbre peintre de Néron au cirque,
dont il avait fréquenté l'atelier pendant six mois, ne lui avait-il pas
répété, à vingt reprises, qu'il ne ferait jamais rien! Ah! qu'il les
regrettait aujourd'hui, ces six mois d'imbéciles tâtonnements,
d'exercices niais sous la férule d'un bonhomme dont la caboche différait
de la sienne! Il en arrivait à déclamer contre le travail au Louvre, il
se serait, disait-il, coupé le poignet, plutôt que d'y retourner gâter
son oeil à une de ces copies, qui encrassent pour toujours la vision du
monde où l'on vit.

Est-ce que, en art, il y avait autre chose que de donner ce qu'on avait
dans le ventre? est-ce que tout ne se réduisait pas à planter une bonne
femme devant soi, puis à la rendre comme on la sentait? est-ce qu'une
botte de carottes, oui, une botte de carottes! étudiée directement,
peinte naïvement, dans la note personnelle où on la voit, ne valait pas
les éternelles tartines de l'École, cette peinture au jus de chique,
honteusement cuisinée d'après les recettes? Le jour venait où une seule
carotte originale serait grosse d'une révolution. C'était pourquoi,
maintenant, il se contentait d'aller peindre, à l'atelier Boutin, un
atelier libre qu'un ancien modèle tenait rue de la Huchette.

Quand il avait donné ses vingt francs au massier, il trouvait là du nu,
des hommes, des femmes, à en faire une débauche, dans son coin; et il
s'acharnait, il y perdait le boire et le manger, luttant sans repos avec
la nature, fou de travail, à côté des beaux fils qui l'accusaient de
paresse ignorante, et qui parlaient arrogamment de leurs études, parce
qu'ils copiaient des nez et des bouches, sous l'oeil d'un maître. «Écoute
ça, mon vieux, quand un de ces cocos-là aura bâti un torse comme
celui-ci, il montera me le dire, et nous causerons.» Du bout de sa
brosse, il indiquait une académie peinte, pendue au mur, près de la
porte. Elle était superbe, enlevée avec une largeur de maître; et, à
côté, il y avait encore d'admirables morceaux, des pieds de fillette,
exquis de vérité délicate, un ventre de femme surtout, une chair de
satin, frissonnante, vivante du sang qui coulait sous la peau. Dans ses
rares heures de contentement, il avait la fierté de ces quelques études,
les seules dont il fût satisfait, celles qui annonçaient un grand
peintre, doué admirablement, entravé par des impuissances soudaines et
inexpliquées.

Il poursuivit avec violence, sabrant à grands coups le veston de
velours, se fouettant dans son intransigeance qui ne respectait
personne;«Tous des barbouilleurs d'images à deux sous, des réputations
volées, des imbéciles ou des malins à genoux devant la bêtise publique!
Pas un gaillard qui flanque une gifle aux bourgeois!... Tiens! le père
Ingres, tu sais s'il me tourne sur le coeur, celui-là, avec sa peinture
glaireuse? Eh bien! c'est tout de même un sacré bonhomme, et je le
trouve très crâne, et je lui tire mon chapeau, car il se fichait de
tout, il avait un dessin du tonnerre de Dieu, qu'il a fait avaler de
force aux idiots, qui croient aujourd'hui le comprendre... Après ça,
entends-tu! ils ne sont que deux, Delacroix et Courbet. Le reste, c'est
de la fripouille... Hein? le vieux lion romantique, quelle fière
allure! En voilà un décorateur qui faisait flamber les tons! Et quelle
poigne! Il aurait couvert les murs de Paris, si on les lui avait donnés:
sa palette bouillait et débordait. Je sais bien, ce n'était que de la
fantasmagorie; mais, tant pis! ça me gratte, il fallait ça, pour
incendier l'École... Puis, l'autre est venu, un rude ouvrier, le plus
vraiment peintre du siècle, et d'un métier absolument classique, ce que
pas un de ces crétins n'a senti. Ils ont hurlé, parbleu! ils ont crié à
la profanation, au réalisme, lorsque ce fameux réalisme n'était guère
que dans les sujets; tandis que la vision restait celle des vieux
maîtres et que la facture reprenait et continuait les beaux morceaux de
nos musées... Tous les deux, Delacroix et Courbet, se sont produits à
l'heure voulue. Ils ont fait chacun son pas en avant. Et maintenant,
oh! maintenant...» Il se tut, se recula pour juger l'effet, s'absorba
une minute dans la sensation de son oeuvre, puis repartit;«Maintenant,
il faut autre chose... Ah! quoi? je ne sais pas au juste! Si je savais
et si je pouvais, je serais très fort. Oui, il n'y aurait plus que
moi... Mais ce que je sens, c'est que le grand décor romantique de
Delacroix craque et s'effondre; et c'est encore que la peinture noire de
Courbet empoisonne déjà le renfermé, le moisi de l'atelier où le soleil
n'entre jamais... Comprends-tu, il faut peut-être le soleil, il faut le
plein air, une peinture claire et jeune, les choses et les êtres tels
qu'ils se comportent dans de la vraie lumière, enfin je ne puis pas
dire, moi! notre peinture à nous, la peinture que nos yeux d'aujourd'hui
doivent faire et regarder.» Sa voix s'éteignit de nouveau, il bégayait,
n'arrivait pas à formuler la sourde éclosion d'avenir qui montait en
lui. Un grand silence tomba, pendant qu'il achevait d'ébaucher le veston
de velours, frémissant.

Sandoz l'avait écouté, sans lâcher là pose. Et, le dos tourné, comme
s'il eût parlé au mur, dans un rêve; il dit alors à son tour «Non, non,
on ne sait pas, il faudrait savoir... Moi, chaque fois qu'un professeur
a voulu m'imposer une vérité, j'ai eu une révolte de défiance, en
songeant;«Il se trompe ou il me trompe.» Leurs idées m'exaspèrent, il me
semble que la vérité est plus large... Ah! que ce serait beau, si l'on
donnait son existence entière à une oeuvre, où l'on tâcherait de mettre
les choses, les bêtes, les hommes, l'arche immense! Et pas dans l'ordre
des manuels de philosophie, selon la hiérarchie imbécile dont notre
orgueil se berce; mais en pleine coulée de la vie universelle, un monde
où nous ne serions qu'un accident, où le chien qui passe, et jusqu'à la
pierre des chemins, nous compléteraient, nous expliqueraient; enfin, le
grand tout, sans haut ni bas, ni sale ni propre, tel qu'il
fonctionne...

Bien sûr, c'est à la science que doivent s'adresser les romanciers et
les poètes, elle est aujourd'hui l'unique source possible. Mais, voilà!
que lui prendre, comment marcher avec elle? Tout de suite, je sens que
je patauge...

Ah! si je savais, si je savais, quelle série de bouquins je lancerais à
la tête de la foule!» Il se tut, lui aussi. L'hiver précédent, il avait
publié son premier livre, une suite d'esquisses aimables, rapportées de
Plassans, parmi lesquelles quelques notes plus rudes indiquaient seules
le révolté, le passionné de vérité et de puissance. Et, depuis, il
tâtonnait, il s'interrogeait dans le tourment des idées, confuses
encore, qui battaient son crâne. D'abord, épris des besognes géantes, il
avait eu le projet d'une genèse de l'univers, en trois phases: la
création, rétablie d'après la science; l'histoire de l'humanité,
arrivant à son heure jouer son rôle, dans la chaîne des êtres; l'avenir,
les êtres se succédant toujours, achevant de créer le monde, par le
travail sans fin de la vie. Mais il s'était refroidi devant les
hypothèses trop hasardées de cette troisième phase; et il cherchait un
cadre plus resserré, plus humain, où il ferait tenir pourtant sa vaste
ambition.

«Ah! tout voir et tout peindre! reprit Claude, après un long intervalle.
Avec des lieues de murailles à couvrir, décorer les gares, les halles,
les mairies, tout ce qu'on bâtira, quand les architectes ne seront plus
des crétins! Et il ne faudra que des muscles et une tête solides, car ce
ne sont pas les sujets qui manqueront... Hein? la vie telle qu'elle
passe dans les rues, la vie des pauvres et des riches, aux marchés, aux
courses, sur les boulevards, au fond des ruelles populeuses; et tous les
métiers en branle; et toutes les passions remises debout, sous le plein
jour; et les paysans, et les bêtes, et les campagnes!...

On verra, on verra, si je ne suis pas une brute! J'en ai des
fourmillements dans les mains. Oui! toute la vie moderne! Des fresques
hautes comme le Panthéon! Une sacrée suite de toiles à faire éclater le
Louvre!» Dès qu'ils étaient ensemble, le peintre et l'écrivain en
arrivaient d'ordinaire à cette exaltation. Ils se fouettaient
mutuellement, ils s'affolaient de gloire; et il y avait là une telle
envolée de jeunesse, une telle passion du travail, qu'eux-mêmes
souriaient ensuite de ces grands rêves d'orgueil, ragaillardis, comme
entretenus en souplesse et en force.

Claude, qui se reculait maintenant jusqu'au mur, y demeura adossé,
s'abandonnant. Alors, Sandoz, basé par la pose, quitta le divan et alla
se mettre près de lui. Puis, tous deux regardèrent, de nouveau muets. Le
monsieur en veston de velours était ébauché entièrement; la main, plus
poussée que le reste, faisait dans l'herbe une note très intéressante,
d'une jolie fraîcheur de ton; et la tache sombre du dos s'enlevait avec
tant de vigueur, que les petites silhouettes du fond, les deux femmes
luttant au soleil, semblaient s'être éloignées, dans le frisson lumineux
de la clairière; tandis que la grande figure, la femme nue et couchée, à
peine indiquée encore, flottait toujours, ainsi qu'une chair de songe,
une Ève désirée naissant de la terre, avec son visage qui soudait, sans
regard, les paupières closes.

«Décidément, comment appelles-tu ça? demanda Sandoz.

--_Plein air_», répondit Claude d'une voix brève.

Mais ce titre parut bien technique à l'écrivain, qui, malgré lui, était
parfois tenté d'introduire de la littérature dans la peinture.

«_Plein air_, ça ne dit rien.

--Ça n'a besoin de rien dire... Des femmes et un homme se reposent dans
une forêt, au soleil. Est-ce que ça ne suffit pas? Va, il y en a assez
pour faire un chef-d'oeuvre.»

Il renversa la tête, il ajouta entre ses dents;«Nom d'un chien, c'est
encore noir! J'ai ce sacré Delacroix dans l'oeil. Et ça, tiens! cette
main-là, c'est du Courbet... Ah! nous y trempons tous, dans la sauce
romantique. Notre jeunesse y a trop barboté, nous en sommes barbouillés
jusqu'au menton. Il nous faudra une fameuse lessive.» Sandoz haussa
désespérément les épaules: lui aussi se lamentait d'être né au
confluent d'Hugo et de Balzac.

Cependant, Claude restait satisfait, dans l'excitation heureuse d'une
bonne séance. Si son ami pouvait lui donner deux ou trois dimanches
pareils, le bonhomme y serait, et carrément. Pour cette fois, il y en
avait assez. Tous deux plaisantèrent, car d'habitude il tuait ses
modèles, ne les lâchant qu'évanouis, morts de fatigue. Lui-même
attendait de tomber, les jambes rompues, le ventre vide.

Et, comme cinq heures sonnaient au coucou, il se jeta sur son reste de
pain, il le dévora. Épuisé, il le cassait de ses doigts tremblants, il
le mâchait à peine, revenu devant son tableau, repris par son idée, au
point qu'il ne savait même pas qu'il mangeait.

«Cinq heures, dit Sandoz qui s'étirait, les bras en l'air.

Nous allons dîner... Justement, voici Dubuche.» On frappait, et Dubuche
entra. C'était un gros garçon brun, au visage correct et bouffi, le
cheveux ras, les moustaches déjà fortes. Il donna des poignées de main,
il s'arrêta d'un air interloqué devant le tableau. Au fond, cette
peinture déréglée le bousculait, dans la pondération de sa nature, dans
son respect de bon élève pour les formules établies; et sa vieille
amitié seule empêchait d'ordinaire ses critiques. Mais, cette fois, tout
son être se révoltait, visiblement.

«Eh bien! quoi donc? Ça ne te va pas? demanda Sandoz qui le guettait.

--Si, si, oh! très bien peint... Seulement...

--Allons, accouche. Qu'est-ce qui te chiffonne?

--Seulement, c'est ce monsieur, tout habillé, là, au milieu de ces
femmes nues... On n'a jamais vu ça.» Du coup, les deux autres
éclatèrent. Est-ce qu'au Louvre, il n'y avait pas cent tableaux composés
de la sorte? Et puis, si l'on n'avait jamais vu ça, on le verrait. On
s'en fichait bien, du public! Sans se troubler sous la furie de ces
réponses, Dubuche répétait tranquillement:

«Le public ne comprendra pas... Le public trouvera ça cochon... Oui,
c'est cochon:

--Sale bourgeois! cria Claude exaspéré. Ah! ils te crétinisent raide à
l'École, tu n'étais pas si bête!» C'était la plaisanterie courante de
ses deux amis, depuis qu'il suivait les cours de l'École des
Beaux-Arts. Il battit alors en retraite, un peu inquiet de la violence
que prenait la querelle; et il se sauva, en tapant sur les peintres. Ça,
on avait raison de le dire, les peintres étaient de jolis crétins, à
l'École. Mais, pour les architectes, la question changeait. Où
voulait-on qu'il fît ses études? Il se trouvait bien forcé de passer par
là. Plus tard, ça ne l'empêcherait pas d'avoir ses idées à lui. Et il
affecta, une allure très révolutionnaire.

«Bon! dit Sandoz, du moment que tu fais des excuses, allons dîner.»

Mais Claude, machinalement, avait repris un pinceau, et il s'était remis
au travail. Maintenant, à côté du monsieur en veston, la figure de la
femme ne tenait plus. Énervé, impatient, il la cernait d'un trait
vigoureux, pour la rétablir au plan qu'elle devait occuper.

«Viens-tu? répéta son ami.

--Tout à l'heure, que diable! rien ne presse... Laisse-moi indiquer ça,
et je suis à vous.» Sandoz hocha la tête; puis, doucement, de peur de
l'exaspérer davantage:

«Tu as tort de t'acharner, mon vieux... Oui, tu es éreinté, tu crèves
de faim, et tu vas encore gâter ton affaire, comme l'autre jour.» D'un
geste irrité, le peintre lui coupa la parole. C'était sa continuelle
histoire: il ne pouvait lâcher à temps la besogné, il se grisait de
travail, dans le besoin d'avoir une certitude immédiate, de se prouver
qu'il tenait enfin son chef-d'oeuvre. Des doutes venaient de le
désespérer, au milieu de sa joie d'une bonne séance; avait-il eu raison
de donner une telle puissance au veston de velours? retrouverait-il la
note éclatante qu'il voulait pour sa figure nue? Et il serait plutôt
mort là, que de ne pas savoir tout de suite. Il tira fiévreusement la
tête de Christine du carton où il l'avait cachée, comparant, s'aidant de
ce document pris sur nature.

«Tiens! s'écria Dubuche, où as-tu dessiné ça?... Qui est-ce?» Claude,
saisi de cette question, ne répondit point; puis, sans raisonner, lui
qui leur disait tout, il mentit, cédant à une pudeur singulière, au
sentiment délicat de garder pour lui seul son aventure.

«Hein! qui est-ce? répétait l'architecte.

--Oh! personne, un modèle.

--Vrai, un modèle! Toute jeune, n'est-ce pas? Elle est très bien... Tu
devrais me donner l'adresse, pas pour moi, pour un sculpteur qui cherche
une Psyché. Est-ce que tu as l'adresse, là?» Et Dubuche s'était tourné
vers un pan de mur grisâtre, où se trouvaient, écrites à la craie,
jetées dans tous les sens, des adresses de modèles. Les femmes surtout
laissaient là, en grosses écritures d'enfant, leurs cartes de visite.
Zoé Piédefer, rue Campagne-Première, 7, une grande brune dont le ventre
s'abîmait, coupait en deux la petite Flore Beauchamp, rue de Laval, 32,
et Judith Vaquez, rue du Rocher, 69, une juive, l'une et l'autre assez
fraîches, mais trop maigres.

«Dis, as-tu l'adresse?» Alors, Claude s'emporta. «Eh! fiche-moi la
paix!... Est-ce que je sais?... Tu es agaçant, à vous déranger toujours,
quand on travaille!» Sandoz n'avait rien dit, étonné d'abord, puis
souriant.

Il était plus subtil que Dubuche, il lui fit un signe d'intelligence, et
ils se mirent à plaisanter. Pardon! excuse! du moment que monsieur la
gardait pour son usage intime, on ne lui demandait pas de la prêter. Ah!
le gaillard, qui se payait les belles filles! Et où l'avait-il ramassée?

Dans un bastringue de Montmartre ou sur un trottoir de la place
Maubert?

De plus en plus gêné, le peintre s'agitait.

«Que vous êtes bêtes, mon Dieu! Si vous saviez comme vous êtes bêtes!...
En voilà assez, vous me faites de la peine.»

Sa voix était si altérée, que les deux autres, immédiatement, se
turent; et lui, après avoir gratté de nouveau la tête de la figure nue,
la redessina et la repeignit, d'après la tête de Christine, d'une main
emportée, mal assurée, qui s'égarait. Puis, il attaqua la gorge,
indiquée à peine sur l'étude. Son excitation augmentait, c'était sa
passion de chaste pour la chair de la femme, un amour fou des nudités
désirées et jamais possédées, une impuissance à se satisfaire, à créer
de cette chair autant qu'il rêvait d'en étreindre, de ses deux bras
éperdus. Ces filles qu'il chassait de son atelier, il les adorait dans
ses tableaux, il les caressait et les violentait, désespéré jusqu'aux
larmes de ne pouvoir les faire assez belles, assez vivantes.

«Hein! dix minutes, n'est-ce pas? répéta-t-il. J'établis les épaules
pour demain, et nous descendons.» Sandoz et Dubuche, sachant qu'il n'y
avait pas à l'empêcher de se tuer ainsi, se résignèrent. Le second
alluma une pipe et s'étala sur le divan: lui seul fumait, les deux
autres ne s'étaient jamais bien accoutumés au tabac, toujours menacés
d'une nausée, pour un cigare trop fort. Puis, lorsqu'il fut sur le dos,
les regards perdus dans les jets de fumée qu'il soufflait, il parla de
lui, longuement, en phrases monotones. Ah! ce sacré Paris, comme il
fallait s'y user la peau, pour arriver à une position! Il rappelait ses
quinze mois d'apprentissage, chez son patron, le célèbre Dequersonnière,
l'ancien grand prix, aujourd'hui architecte des bâtiments civils,
officier de la Légion d'honneur, membre de l'Institut, dont le
chef-d'oeuvre, l'église Saint-Mathieu, tenait du moule à pâté et de la
peinture Empire: un bon homme au fond, qu'il blaguait, tout en
partageant son respect des vieilles formules classiques. Sans les
camarades, d'ailleurs, il n'aurait pas appas grand chose à leur atelier
de la rue du Four, où le patron passait en courant, trois fois par
semaine; des gaillards féroces, les camarades, qui lui avaient rendu la
vie joliment dure, au début, mais, qui au moins lui avaient enseigné à
coller un châssis, à dessiner et à laver un projet. Et que de déjeuners
faits d'une tasse de chocolat et d'un petit pain, pour pouvoir donner
les vingt-cinq francs au massier! et que de feuilles barbouillées
péniblement, que d'heures passées chez lui sur des bouquins, avant
d'oser se présenter à l'École! Avec ça, il avait failli être retoqué,
malgré son effort de gros travailleur: l'imagination écrite, une
cariatide et une salle à manger d'été, très médiocres, l'avaient
classé tout au bout; il est vrai qu'il s'était relevé à l'oral, avec
son calcul de logarithmes, ses épures de géométrie et l'examen
d'histoire, car il était très ferré sur la partie scientifique.
Maintenant qu'il se trouvait à l'École, comme élève de seconde classe,
il devait se décarcasser pour, enlever son diplôme de première classe.
Quelle chienne de vie! Jamais ça ne finissait! Il écarta les jambes,
très haut, sur les coussins, fuma plus fort, régulièrement.

«Cours de perspective, cours de géométrie descriptive, cours de
stéréotomie, cours de construction, histoire de l'art. Ah! ils vous en
font noircir du papier, à prendre des notes... Et, tous les mois, un
concours d'architecture, tantôt une simple esquisse, tantôt un projet.
Il n'y a point à s'amuser, si l'on veut passer ses examens et décrocher
les mentions nécessaires, surtout lorsqu'on doit, en dehors de ces
besognes, trouver le temps de gagner son pain...

Moi, j'en crève...» Un coussin ayant glissé par terre, il le repêcha à
l'aide de ses deux pieds.

«Tout de même, j'ai de la chance. Il y a tant de camarades qui
cherchent à faire la place, sans rien dénicher! Avant-hier, j'ai
découvert un architecte qui travaille pour un grand entrepreneur, oh!
non, on n'a pas idée d'un architecte de cette ignorance; un vrai goujat,
incapable de se tirer d'un décalque; et il me donne vingt-cinq sous de
l'heure, je lui remets ses maisons debout... Ça tombe joliment bien, la
mère m'avait signifié qu'elle était complètement à sec. Pauvre mère, en
ai-je de l'argent à lui rendre!».

Comme Dubuche parlait évidemment pour lui, remâchant ses idées de tous
les jours, sa continuelle préoccupation d'une fortune prompte, Sandoz ne
prenait pas la peine de l'écouter. Il avait ouvert la petite fenêtre,
il s'était assis au ras du toit, souffrant à la longue de la chaleur qui
régnait dans l'atelier. Mais il finit par interrompre l'architecte.

«Dis donc, est-ce que tu viens dîner jeudi?... Ils y seront tous,
Fagerolles, Mahoudeau, Jory, Gagnière.» Chaque jeudi, on se réunissait
chez Sandoz, une bande, les camarades de Plassans, d'autres connus à
Paris, tous révolutionnaires, animés de la même passion de l'art.

«Jeudi prochain, je ne crois pas, répondit Dubuche. Il faut que j'aille
dans une famille, où l'on danse.

--Est-ce que tu espères y carotter une dot?...

--Tiens! ce ne serait déjà pas si bête!» Il tapa sa pipe sur la paume de
sa main gauche, pour la vider; et, avec un soudain éclat de
voix! «J'oubliais... J'ai reçu une lettre de Pouillaud.

Toi aussi!... Hein? est-il assez vidé, Pouillaud! En voilà un qui a mal
tourné!

--Pourquoi donc? Il succédera à son père, il mangera tranquillement son
argent, là-bas. Sa lettre est très raisonnable, j'ai toujours dit qu'il
nous donnerait une leçon à tous, avec son air de farceur... Ah! cet
animal de Pouillaud!» Sandoz allait répliquer, furieux, lorsqu'un juron
désespéré de Claude les interrompit. Ce dernier, depuis qu'il
s'obstinait au travail, n'avait plus desserré les dents. Il semblait
même ne pas les entendre.

«Nom de Dieu! c'est encore raté... Décidément, je suis une brute,
jamais je ne ferai dent» Et, d'un élan, dans une crise de folle rage, il
voulut se jeter sur sa toile, pour la crever du poing. Ses amis le
retinrent. Voyons, était-ce enfantin, une colère pareille! il serait
bien avancé ensuite, quand il aurait le mortel regret d'avoir abîmé son
oeuvre. Mais lui, tremblant encore, retombé à son silence, regardait le
tableau sans répondre, d'un regard ardent et fixe, où brûlait l'affreux
tourment de son impuissance. Rien de clair ni de vivant ne venait plus
sous ses doigts, la gorge de la femme s'empâtait de tons lourds; cette
chair adorée qu'il rêvait éclatante, il la salissait, il n'arrivait même
pas à la mettre à son plan.

Qu'avait-il donc dans le crâne, pour l'entendre ainsi craquer de son
effort inutile? Était-ce une lésion de ses yeux qui l'empêchait de voir
juste? Ses mains cessaient-elles d'être à lui, puisqu'elles refusaient
de lui obéir? Il s'affolait davantage, en s'irritant de cet inconnu
héréditaire, qui parfois lui rendait la création si heureuse, et qui
d'autres fois l'abêtissait de stérilité, au point qu'il oubliait les
premiers éléments du dessin. Et sentir son être tourner dans une nausée
de vertige, et rester là quand même avec la fureur de créer, lorsque
tout fuit, tout coule autour de soi, l'orgueil du travail, la gloire
rêvée, l'existence entière! «Écoute, mon vieux, reprit Sandoz, ce n'est
pas pour te le reprocher, mais il est six heures et demie, et tu nous
fais crever de faim... Sois sage, descends avec nous.» Claude nettoyait
à l'essence un coin de sa palette. Il y vida de nouveaux tubes, il
répondit d'un seul mot, la voix tonnante:

«Non!».

Pendant dix minutes, personne ne parla plus, le peintre hors de lui, se
battant avec sa toile, les deux autres troublés et chagrins de cette
crise, qu'ils ne savaient de quelle façon calmer. Puis, comme on
frappait à la porte; ce fut l'architecte qui alla ouvrir.

«Tiens! le père Malgras!» Le marchand de tableaux était un gros homme,
enveloppé dans une vieille redingote verte, très sale, qui lui donnait
l'air d'un cocher de fiacre mal tenu, avec ses cheveux blancs coupés en
brosse et sa face rouge, plaquée de violet. Il dit, d'une voix de
rogomme:

«Je passais par hasard sur le quai, en face... J'ai vu monsieur à la
fenêtre, et je suis monté...» Il s'interrompit, devant le silence du
peintre, qui s'était retourné vers sa toile, avec un mouvement
d'exaspération.

Du reste, il ne se troublait pas, très à l'aise, carrément planté sur
ses fortes jambes, examinant de ses yeux tachés de sang le tableau
ébauché. Il le jugea sans gêne, d'une phrase où il y avait de l'ironie
et de la tendresse.

«En voilà une machine!» Et, comme personne encore ne soufflait mot, il
se promena tranquillement à petits pas dans l'atelier, regardant le long
des murs. Le père Malgras, sous l'épaisse couche de sa crasse, était un
gaillard très fin, qui avait le goût et le flair de la bonne peinture.
Jamais il ne s'égarait chez les barbouilleurs médiocres, il allait
droit, par instinct, aux artistes personnels, encore contestés, dont son
nez flamboyant d'ivrogne sentait de loin le grand avenir. Avec cela, il
avait le marchandage féroce, il se montrait d'une ruse de sauvage, pour
emporter à bas prix la toile qu'il convoitait.

Ensuite, il se contentait d'un bénéfice de brave homme, vingt pour cent,
trente pour cent au plus, ayant basé son affaire sur le renouvellement
rapide de son petit capital, n'achetant jamais le matin sans savoir
auquel de ses amateurs il vendrait le soir. Il mentait d'ailleurs
superbement.

Arrêté près de la porte, devant les académies peintes à l'atelier
Boutin, il les contempla quelques minutes en silence, les yeux luisant
d'une jouissance de connaisseur, qu'il éteignait sous ses lourdes
paupières. Quel talent, quel sentiment de la vie, chez ce grand toqué
qui perdait son temps à d'immenses choses dont personne ne voulait! Les
jolies jambes de la fillette, l'admirable ventre de la femme surtout, le
ravissaient. Mais cela n'était pas de vente, et il avait déjà fait son
choix, une petite esquisse, un coin de la campagne de Plassans, violente
et délicate, qu'il affectait de ne pas voir. Enfin, il s'approcha, il
dit négligemment:

«Qu'est-ce que c'est que ça? Ah! oui, une de vos affaires du Midi...
C'est trop cru, j'ai encore les deux que je vous ai achetées.» Et il
continua en phrases molles, interminables;«Vous refuserez peut-être de
me croire, monsieur Lantier, ça ne se vend pas du tout, pas du tout.
J'en ai plein un appartement, je crains toujours de crever quelque
chose, quand je me retourne. Il n'y a pas moyen que je continue, parole
d'honneur! il faudra que je liquide, et je finirai à l'hôpital...
N'est-ce pas? vous me connaissez, j'ai le coeur plus grand que la poche,
je ne demande qu'à obliger les jeunes gens de talent comme vous. Oh!
pour ça, vous avez du talent, je ne cesse de le leur crier. Mais, que
voulez-vous? ils ne mordent pas, ah! non, ils ne mordent pas!» Il jouait
l'émotion; puis, avec l'élan d'un homme qui fait une folie:

«Enfin, je ne serai pas venu pour rien... Qu'est-ce que vous me
demandez de cette pochade?» Claude, agacé, peignait avec des
tressaillements nerveux.

Il répondit d'une voix sèche, sans tourner la tête «Vingt francs.

--Comment! Vingt francs! Vous êtes fou! Vous m'avez vendu les autres dix
francs pièce... Aujourd'hui, je ne donnerai que huit francs, pas un sou
de plus!».

D'habitude, le peintre cédait tout de suite, honteux et excédé de ces
querelles misérables, bien heureux, au fond, de trouver ce peu d'argent.
Mais, cette fois, il s'entêta, il vint crier des insultes dans la face
du marchand de tableaux, qui se mit à le tutoyer, lui retira tout
talent, l'accabla d'invectives, en le traitant de fils ingrat. Ce
dernier avait fini par sortir de sa poche, une à une, trois pièces de
cent sous; et il les lança de loin comme des palets, sur la table, où
elles sonnèrent parmi les assiettes.

«Une, deux, trois... Pas une de plus, entends-tu! car il y en a déjà
une de trop, et tu me la rendras, je te la retiendrai sur autre chose,
parole d'honneur!... Quinze francs, ça! Ah! mon petit, tu as tort, voilà
un sale tour dont tu te repentirai!» Épuisé, Claude le laissa décrocher
la toile. Elle disparut comme par enchantement, dans la grande redingote
verte.

Avait-elle glissé au fond d'une poche spéciale? dormait-elle sous le
revers? Aucune bosse ne l'indiquait.

Son coup fait, le père Malgras se dirigea vers la porte, subitement
calmé. Mais il se ravisa et revint dire, de son air bonhomme:

«Écoutez donc Lantier, j'ai besoin d'un homard... Hein? vous me devez
bien ça, après m'avoir étrillé... Je vous apporterai le homard; vous
m'en ferez une nature morte, et vous le garderez pour la peine, vous le
mangerez avec des amis... Entendu, n'est-ce pas?».

À cette proposition, Sandoz et Dubuche, qui avaient jusque-là écouté
curieusement, éclatèrent d'un si grand rire, que le marchand s'égaya,
lui aussi. Ces rosses de peintres, ça ne fichait rien de bon, ça crevait
la faim; Qu'est-ce qu'ils seraient devenus, les sacrés fainéants, si le
père Malgras, de temps à autre, ne leur avait pas apporté un beau gigot,
une barbue bien fraîche, ou un homard avec son bouquet de persil?

«J'aurai mon homard, n'est-ce pas? Lantier... Merci bien.» De nouveau,
il restait planté devant l'ébauche de la grande toile, avec son souffre
d'admiration railleuse. Et il partit enfin, en répétant:

--«En voilà une machine!» Claude voulut reprendre encore sa palette et
ses brosses.

Mais ses jambes fléchissaient, ses bras retombaient, engourdis comme
liés à son corps par une force supérieure.

Dans le grand silence morne qui s'était fait, après l'éclat de la
dispute, il chancelait, aveuglé, égaré, devant son oeuvre informe.
Alors, il bégaya:

«Ah! je ne peux plus, je ne peux plus... Ce cochon m'a achevé!» Sept
heures venaient de sonner au coucou, il avait travaillé là huit longues
heures, sans manger autre chose qu'une croûte, sans se reposer une
minute, debout, secoué de fièvre. Maintenant, le soleil se couchait, une
ombre commençait à assombrir l'atelier, où cette fin de jour prenait une
mélancolie affreuse. Lorsque la lumière s'en allait ainsi, sur une
crise de mauvais travail, c'était comme si le soleil ne devait jamais
reparaître, après avoir emporté la vie, la gaieté chantante des
couleurs.

«Viens, supplia Sandoz, avec l'attendrissement d'une pitié fraternelle.
Viens, mon vieux.» Dubuche lui-même ajouta:

«Tu verras plus clair demain. Viens dîner.» Un moment, Claude refusa de
se rendre. Il demeurait cloué au parquet, sourd à leurs voix amicales,
farouche dans son entêtement. Que voulait-il faire, maintenant que ses
doigts raidis lâchaient le pinceau? Il ne savait pas; mais il avait beau
ne plus pouvoir, il était ravagé par un désir furieux de pouvoir encore,
de créer quand même.

Et, s'il ne faisait rien, il resterait au moins, il ne quitterait pas la
place. Puis, il se décida, un tressaillement le traversa comme d'un
grand sanglot. À pleine main, il avait pris un couteau à palette très
large; et, d'un seul coup, lentement, profondément, il gratta la tête et
la gorge de la femme. Ce fut un meurtre véritable, un écrasement: tout
disparut dans une bouillie fangeuse. Alors, à côté du monsieur au veston
vigoureux, parmi les verdures éclatantes où se jouaient les deux petites
lutteuses si claires, il n'y eut plus, de cette femme nue, sans poitrine
et sans tête, qu'un tronçon mutilé, qu'une tache vague de cadavre, une
chair de rêve évaporée et morte.

Déjà, Sandoz et Dubuche descendaient bruyamment l'escalier de bois. Et
Claude les suivit, s'enfuit de son oeuvre, avec la souffrance abominable
de la laisser ainsi, balafrée d'une plaie béante.



III


Le commencement de la semaine fut désastreux pour Claude. Il était
tombé dans un de ces doutes qui lui faisaient exécrer la peinture, d'une
exécration d'amant trahi, accablant l'infidèle d'insultes, torturé du
besoin de l'adorer encore; et, le jeudi, après trois horribles journées
de lutte vaine et solitaire, il sortit dès huit heures du matin, il
referma violemment sa porte, si écoeuré de lui-même qu'il jurait de ne
plus toucher un pinceau.

Quand une de ces crises le détraquait, il n'avait qu'un remède:
s'oublier, aller se prendre de querelle avec des camarades, marcher
surtout, marcher au travers de Paris, jusqu'à ce que la chaleur et
l'odeur de bataille des pavés lui eussent remis du coeur au ventre.

Ce jour-là, comme tous les jeudis, il dînait chez Sandoz, où il y avait
réunion. Mais que faire jusqu'au soir?

L'idée de rester seul, à se dévorer, le désespérait. Il aurait couru
tout de suite chez son ami, s'il ne s'était dit que ce dernier devait
être à son bureau. Puis, la pensée de Dubuche lui vint, et il hésita,
car leur vieille camaraderie se refroidissait depuis quelque temps. Il
ne sentait pas entre eux la fraternité des heures nerveuses, il le
devinait inintelligent, sourdement hostile, engagé dans d'autres
ambitions. Pourtant, à quelle porte frapper? Et il se décida, il se
rendit rue Jacob, où l'architecte habitait une étroite chambre, au
sixième étage d'une grande maison froide.

Claude était au second, lorsque la concierge, le rappelant, cria d'un
ton aigre que M. Dubuche n'était pas chez lui, et qu'il avait même
découché. Lentement, il se retrouva sur le trottoir, stupéfié par cette
chose énorme, une escapade de Dubuche. C'était une malchance
incroyable.

Il erra un moment sans but. Mais, comme il s'arrêtait au coin de la rue
de Seine, ne sachant de quel côté tourner, il se souvint brusquement de
ce que lui avait conté son ami: certaine nuit passée à l'atelier
Dequersonnière, une dernière nuit de terrible travail, la veille du jour
où les projets des élèves devaient être déposés à l'École des
Beaux-Arts. Tout de suite, il monta vers la rue du Four, dans laquelle
était l'atelier. Jusque-là, il avait évité d'y aller jamais prendre
Dubuche, par crainte des huées dont on y accueillait les profanes. Et il
y allait carrément, sa timidité s'enhardissait dans son angoisse d'être
seul, au point qu'il se sentait prêt à subir des injures, pour conquérir
un compagnon de misère.

Rue du Four, à l'endroit le plus étroit, l'atelier se trouvait au fond
d'un vieux logis lézardé. Il fallait traverser deux cours puantes, et
l'on arrivait enfin dans une troisième, où était plantée de travers une
sorte de hangar fermé, une vaste salle de planches et de plâtras, qui
avait servi jadis à un emballeur. Du dehors, par les quatre grandes
fenêtres, dont les vitres inférieures étaient barbouillées de céruse,
on ne voyait que le plafond nu, blanchi à la chaux.

Mais Claude, ayant poussé la porte, demeura immobile sur le seuil. La
vaste salle s'étendait, avec ses quatre longues tables, perpendiculaires
aux fenêtres, des tables doubles, très larges, occupées des deux côtés
par des files d'élèves, encombrées d'éponges mouillées, de godets, de
vases d'eau, de chandeliers de fer, de caisses de bois, les caisses où
chacun serrait sa blouse de toile blanche, ses compas et ses couleurs.
Dans un coin, le poêle oublié du dernier hiver se rouillait, à côté d'un
reste de coke, qu'on n'avait même pas balayé; tandis que, à l'autre
bout, une grande fontaine de zinc était pendue, entre deux serviettes.

Et, au milieu de cette nudité de halle mal soignée, les murs surtout
tiraient l'oeil, alignant en haut, sur des étagères, une débandade de
moulages, disparaissant plus bas sous une forêt de tés et d'équerres,
sous un amas de planches à laver, retenues en paquets par des bretelles.
Peu à peu, tous les pans restés libres s'étaient salis d'inscriptions,
de dessins, d'une écume montante, jetée là, comme sur les marges d'un
livre toujours ouvert. Il y avait des charges de camarades, des profils
d'objets déshonnêtes, des mots à faire pâlir des gendarmes, puis des
sentences, des additions, des adresses; le tout dominé, écrasé par cette
ligne laconique de procès-verbal, en grosses lettres, à la plus belle
place:

«Le 7 juin, Gorju a dit qu'il se foutait de Rome. Signé: Godemard.»

Un grognement avait accueilli le peintre, le grognement des fauves
dérangés chez eux. Ce qui l'immobilisait, c'était l'aspect de la salle;
au matin de «la nuit de charrette», ainsi que les architectes nomment
cette nuit suprême de travail. Depuis la veille, tout l'atelier,
soixante élèves, étaient enfermés là, ceux qui n'avaient pas de projets
à déposer,«les nègres», aidant les autres, les concurrents en retard,
forcés d'abattre en douze heures la besogne de huit jours. Dès minuit,
on s'était empiffré de charcuterie et de vin au litre. Vers une heure,
comme dessert, on avait fait venir trois dames d'une maison voisine. Et
sans que le travail se ralentît, la fête avait tourné à l'orgie romaine,
au milieu de la fumée des pipes.

Il en restait, par terre, une jonchée de papiers gras, de culs de
bouteilles cassées, de mares louches, que le parquet achevait de boire;
pendant que l'air gardait l'âcreté des bougies noyées dans les
chandeliers de fer, l'odeur sure du musc des dames, mêlée à celle des
saucisses et du vin bleu. Des voix hurlèrent, sauvages: «À la porte!...
Oh! cette gueule!... Qu'est-ce qu'il veut, cet empaillé?... À la porte!
à la porte!» Claude, sous la rudesse de cette tempête, chancela un
instant, étourdi. On en arrivait aux mots abominables, la grande
élégance, même pour les natures les plus distinguées, étant de rivaliser
d'ordures. Et il se remettait, il répondait, lorsque Dubuche le
reconnut. Ce dernier devint très rouge, car il détestait ces aventures.
Il eut honte de son ami, il accourut, sous les huées, qui se tournaient
contre lui, maintenant; et il bégaya:

«Comment! c'est toi!... Je t'avais dit de ne jamais entrer...
Attends-moi un instant dans la cour.» À ce moment, Claude, qui reculait,
manqua d'être écrasé par une petite charrette à bras, que deux gaillards
très barbus amenaient au galop. C'était de cette charrette que la nuit
de gros travail tirait son nom; et, depuis huit jours, les élèves,
retardés par les basses besognes payées du dehors, répétaient le
cri: «Oh! que je suis en charrette!» Dès qu'elle parut, une clameur
éclata. Il était neuf heures moins un quart, on avait le temps bien
juste d'arriver à l'École. Une débandade énorme vida la salle; chacun
sortait ses châssis, au milieu des coudoiements; ceux qui voulaient
s'entêter à finir un détail étaient bousculés, emportés. En moins de
cinq minutes, les châssis de tous se trouvèrent empilés dans la voiture,
et les deux gaillards barbus, les derniers nouveaux de l'atelier,
s'attelèrent comme des bêtes, tirèrent au pas de course; tandis que le
flot des autres vociférait et poussait par-derrière.

Ce fut une rupture d'écluse, les deux cours franchies dans un fracas de
torrent, la rue envahie, inondée de cette cohue hurlante.

Claude, cependant, s'était mis à courir, près de Dubuche, qui venait à
la queue, très contrarié de n'avoir pas eu un quart d'heure de plus,
pour soigner un lavis.

«Qu'est-ce que tu fais ensuite?

--Oh! j'ai des courses toute la journée.»

Le peintre fut désespéré de voir que cet ami lui échappait encore.

«C'est bon, je te laisse... Et tu en es, ce soir, chez Sandoz?

--Oui, je crois, à moins qu'on ne me retienne à dîner ailleurs.» Tous
deux s'essoufflaient. La bande, sans se ralentir, allongeait le chemin,
pour promener davantage son vacarme. Après avoir descendu la rue du
Four, elle s'était ruée à travers la place Gozlin, et elle se jetait
dans la rue de l'Échaudé. En tête, la charrette à bras, tirée, poussée
plus fort, bondissait sur les pavés inégaux, avec la danse lamentable
des châssis dont elle était pleine; puis, la queue galopait, forçant les
passants à se coller contre les maisons, s'ils ne voulaient pas être
renversés; et les boutiquiers, béants sur leurs portes, croyaient à une
révolution. Tout le quartier était dans le bouleversement.

Rue Jacob, la débâcle devint telle, au milieu de cris si affreux, que
des persiennes se fermèrent. Comme on entrait enfin rue Bonaparte, un
grand blond fit la farce de saisir une petite bonne, ahurie sur le
trottoir, et de l'entraîner. Une paille dans le torrent. «Eh bien, adieu,
dit Claude. À ce soir!--Oui, à ce soir!» Le peintre, hors d'haleine,
s'était arrêté au coin de la rue des Beaux-Arts. Devant lui, la cour de
l'École se trouvait grande ouverte. Tout s'y engouffra.

Après avoir soufflé un moment, Claude regagna la rue de Seine. Sa
malchance s'aggravait, il était dit qu'il ne débaucherait pas un
camarade, ce matin-là; et il remonta la rue, il marcha lentement jusqu'à
la place du Panthéon, sans idée nette; puis, il pensa qu'il pouvait
toujours entrer à la mairie, pour serrer la main de Sandoz. Ce serait
dix bonnes minutes. Mais il demeura suffoqué, quand un garçon lui
répondit que M. Sandoz avait demandé un jour de congé, pour un
enterrement. Il connaissait cependant l'histoire, son ami alléguait ce
motif, chaque fois qu'il voulait avoir, chez lui, toute une journée de
bon travail.

Et il prenait défi sa course, lorsqu'une fraternité d'artiste, un
scrupule de travailleur honnête, l'arrêta: c'était un crime que d'aller
déranger un brave homme, de lui apporter le découragement d'une oeuvre
rebelle, au moment où il abattait sans doute gaillardement la sienne.
Dès lors, Claude dut se résigner. Il traîna sa mélancolie noire sur les
quais jusqu'à midi, la tête si lourde, si bourdonnante de la pensée
continue de son impuissance, qu'il ne voyait plus que dans un brouillard
les horizons aimés de la Seine. Puis, il se retrouva rue de la
Femme-sans-Tête, il y déjeuna chez Gomard, un marchand de vin, dont
l'enseigne: Au Chien de Montargis, l'intéressait. Des maçons, en blouse
de travail, éclaboussés de plâtre, étaient là, attablés; et, comme eux,
avec eux, il mangea son «ordinaire» de huit sous, le bouillon dans un
bol, où il trempa une soupe, et la tranche de bouilli, garnie de
haricots, sur une assiette humide des eaux de vaisselle. C'était encore
trop bon, pour une brute qui ne savait pas son métier: quand il avait
manqué une étude, il se ravalait, il se mettait plus bas que les
manoeuvres, dont les gros bras au moins faisaient leur besogne. Pendant
une heure, il s'attarda, il s'abêtit, dans les conversations des tables
voisines. Et, dehors, il reprit sa marche lente, au hasard.

Mais, place de l'Hôtel-de-Ville, une idée lui fit hâter le pas. Pourquoi
n'avait-il point songé à Fagerolles? Il était gentil, Fagerolles, bien
qu'il fût élève de l'École des Beaux-Arts; et gai, et pas bête. On
pouvait causer avec lui, même lorsqu'il défendait la mauvaise peinture.
S'il avait déjeuné chez son père, rue Vieille-du-Temple, pour sûr il s'y
trouvait encore.

Claude, en entrant dans cette rue étroite, éprouva une sensation de
fraîcheur. La journée devenait très chaude, et une humidité montait du
pavé, qui, malgré le ciel pur, restait mouillé et gras, sous le
continuel piétinement des passants. À chaque minute, des camions, des
tapissières manquaient de l'écraser, lorsqu'une bousculade le forçait à
quitter le trottoir. Pourtant, la rue l'amusait, avec la débandade mal
alignée de ses maisons, des façades plates, bariolées d'enseignes
jusqu'aux gouttières, trouées de minces fenêtres, où l'on entendait
bruire tous les métiers en chambre de Paris. À un des passages les plus
étranglés, une petite boutique de journaux le retint: c'était, entre un
coiffeur et un tripier, un étalage de gravures imbéciles, des suavités
de romance mêlées à des ordures de corps de garde. Plantés devant les
images, un grand garçon pâle rêvait, deux gamines se poussaient en
ricanant. Il les aurait giflés tous les trois, il se hâta de traverser
la rue, car la maison de Fagerolles se trouvait juste en face, une
vieille demeure sombre qui avançait sur les autres, mouchetée des
éclaboussures boueuses du ruisseau. Et, comme un omnibus arrivait, il
n'eut que le temps de sauter sur le trottoir, réduit là à une simple
bordure: les roues lui frôlèrent la poitrine, il fut inondé jusqu'aux
genoux.

M. Fagerolles, le père, fabricant de zinc d'art, avait ses ateliers au
rez-de-chaussée; et, au premier étage, pour abandonner à ses magasins
d'échantillons les deux grandes pièces éclairées sur la rue, il
occupait, sur la cour, un petit logement obscur, d'un étouffement de
cave. C'était là que son fils Henri avait poussé, en vraie plante du
pavé parisien, au bord de ce trottoir mangé par les roues, trempé par le
ruisseau, en face de la boutique à images, du tripier et du coiffeur.
D'abord, son père avait fait de lui un dessinateur d'ornements, pour son
usage personnel.

Puis, lorsque le gamin s'était révélé avec des ambitions plus hautes,
s'attaquant à la peinture, parlant de l'École, il y avait eu des
querelles, des gifles, une série de brouilles et de réconciliations.
Aujourd'hui encore, bien qu'Henri eût remporté de premiers succès, le
fabricant de zinc d'art, résigné à le laisser libre, le traitait
durement, en garçon qui gâtait sa vie.

Après s'être secoué, Claude enfila le porche de la maison, une voûte
profonde, béante sur une cour qui avait le jour verdâtre, l'odeur fade
et moisie d'un fond de citerne. L'escalier s'ouvrait sous une marquise,
au plein air, un large escalier, à vieille rampe dévorée de rouille.

Et, comme le peintre passait devant les magasins du premier étage, il
aperçut, par une porte vitrée, M. Fagerolles en train d'examiner ses
modèles. Alors, voulant être poli, il entra, malgré son écoeurement
d'artiste pour tout ce zinc peinturluré en bronze, tout ce joli affreux
et menteur de l'imitation.

«Bonjour, monsieur... Est-ce qu'Henri est encore là?» Le fabricant, un
gros homme blême, se redressa au milieu de ses porte-bouquet, de ses
buires et de ses statuettes. Il tenait à la main un nouveau modèle de
thermomètre, une jongleuse accroupie, qui portait sur son nez le léger
tube, de verre.

... «Henri n'est pas rentré déjeuner», répondit-il sèchement.

Cet accueil troubla le jeune homme.

«Ah! il n'est pas rentré... Je vous demande pardon.

Bonsoir, monsieur.

--Bonsoir.» Dehors, Claude jura entre ses dents. Déveine complète,
Fagerolles aussi lui échappait. Il s'en voulait maintenant d'être venu
et de s'être intéressé à cette vieille rue pittoresque, furieux de la
gangrène romantique qui repoussait quand même en lui: c'était son mal
peut-être, l'idée fausse dont il se sentait parfois la barre en travers
du crâne. Et lorsque, de nouveau, il retomba sur les quais, la pensée
lui vint de rentrer, pour voir si son tableau était vraiment très
mauvais. Mais cette pensée seule le secoua d'un tremblement. Son atelier
lui semblait un lieu d'horreur, où il ne pouvait plus vivre, comme s'il
y avait laissé le cadavre d'une affection morte. Non, non, monter les
trois étages, ouvrir la porte, s'enfermer en face de ça: il lui aurait
fallu une force au-dessus de son courage! Il traversa la Seine, il
suivit toute la rue Saint-Jacques.

Tant pis! il était trop malheureux; il allait, rue d'Enfer, débaucher
Sandoz.

Le petit logement, au quatrième, se composait d'une salle à manger,
d'une chambre à coucher et d'une étroite cuisine, que le fils occupait;
tandis que la mère, clouée par la paralysie, avait, de l'autre côté du
palier, une chambre où elle vivait dans une solitude chagrine et
volontaire. La rue était déserte, les fenêtres ouvraient sur le vaste
jardin des Sourds-Muets, que dominaient la tête arrondie d'un grand
arbre et le clocher carré de Saint-Jacques du Haut-Pas.

Claude trouva Sandoz dans sa chambre, courbé sur sa table, absorbé
devant une page écrite.

«Je te dérange?

--Non, je travaille depuis ce matin, j'en ai assez... imagine toi,
voici une heure que je m'épuise à retaper une phrase mal bâtie, dont le
remords m'a torturé pendant tout mon déjeuner.» Le peintre eut un geste
de désespoir; et, à le voir si lugubre, l'autre comprit.

«Hein? toi, ça ne va guère... Sortons. Un grand tour pour nous
dérouiller un peu, veux-tu?» Mais, comme il passait devant la cuisine,
une vieille femme l'arrêta. C'était sa femme de ménage, qui d'habitude
venait deux heures le matin et deux heures le soir; seulement, le jeudi,
elle restait l'après-midi entier, pour le dîner.

«Alors, demanda-t-elle, c'est décidé, monsieur: de la raie et un gigot
avec des pommes de terre?

--Oui, si vous voulez.

--Et combien faut-il que je mette de couverts?

--Ah! ça, on ne sait jamais... Mettez toujours cinq couverts, on verra
ensuite. Pour sept heures, n'est-ce pas? Nous tâcherons d'y être».

Puis, sur le palier, pendant que Claude attendait un instant, Sandoz se
glissa chez sa mère; et, quand il en fut ressorti, du même mouvement
discret et tendre, tous deux descendirent, silencieux. Dehors, après
avoir flairé à gauche et à droite, comme pour prendre le vent, ils
finirent par remonter la rue, tombèrent sur la place de l'Observatoire,
enfilèrent le boulevard du Montparnasse.

C'était leur promenade ordinaire, ils y aboutissaient quand même,
aimant ce large déroulement des boulevards extérieurs, où leur flânerie
vaguait à l'aise. Ils ne parlaient toujours pas, la tête lourde encore,
rassérénés peu à peu d'être ensemble. Devant la gare de l'Ouest
seulement, Sandoz eut une idée.

«Dis donc, si nous allions chez Mahoudeau voir où en est sa grande
machine? Je sais qu'il a lâché ses bons dieux aujourd'hui.

--C'est ça, répondit Claude. Allons chez Mahoudeau.» Ils s'engagèrent
tout de suite dans la rue du Cherche-Midi. Le sculpteur Mahoudeau avait
loué, à quelques pas du boulevard, la boutique d'une fruitière tombée en
faillite; et il s'y était installé, en se contentant de barbouiller les
vitres d'une couche de craie. À cet endroit, large et déserte, la rue
est d'une bonhomie provinciale, adoucie encore d'une pointe d'odeur
ecclésiastique: des portes charretières restent béantes, montrant des
enfilades de cours, très profondes; une vacherie exhale des souffles
tièdes de litière, un mur de couvent s'allonge, interminable.

Et c'était là, flanquée de ce couvent et d'une herboristerie, que se
trouvait la boutique, devenue un atelier, et dont l'enseigne portait
toujours les mots: Fruits et légumes, en grosses lettres jaunes.

Claude et Sandoz faillirent être éborgnés par des petites filles qui
sautaient à la cordé. Il y avait, su les trottoirs, des familles
assises, dont les barricades de chaises les forçaient à prendre la
chaussée. Pourtant, ils arrivaient, lorsque la vue de l'herboristerie
les attarda un moment.

Entre les deux vitrines, décorées d'irrigateurs, de bandages, de toutes
sortes d'objets intimes et délicats, sous les herbes séchées de la
porte, d'où sortait une continuelle haleine d'aromates, une femme maigre
et brune, debout, les dévisageait; pendant que, derrière elle, dans
l'ombre, apparaissait le profil noyé d'un petit homme pâlot, en train de
cracher ses poumons. Ils se poussèrent du coude, les yeux égayés d'un
rire farceur; puis, ils tournèrent le bec-de-cane de la boutique à
Mahoudeau.

La boutique, assez grande, était comme emplie par un tas d'argile, une
Bacchante colossale, à demi renversée sur une roche. Les madriers qui la
portaient, pliaient sous le poids de cette masse encore informe, où l'on
ne distinguait que des seins de géante et des cuisses pareilles à des
tours. De l'eau avait coulé, des baquets boueux traînaient, un gâchis de
plâtre salissait tout un coin; tandis que, sur les planches de
l'ancienne fruiterie restées en place, se débandaient quelques moulages
d'antiques, que la poussière amassée lentement semblait ourler de cendre
fine. Une humidité de buanderie, une odeur fade de glaise mouillée
montait du sol. Et cette misère des ateliers de sculpteur, cette saleté
du métier s'accusaient davantage, sous la clarté blafarde des vitres
barbouillées de la devanture.

«Tiens! c'est vous!» cria Mahoudeau, assis devant sa bonne femme, en
train de fumer une pipe.

Il était petit, maigre, la figure osseuse, déjà creusée de rides à
vingt-sept ans; ses cheveux de crin noir s'embroussaillaient sur un
front très bas; et, dans ce masque jaune, d'une laideur féroce,
s'ouvraient des yeux d'enfant, clairs et vides, qui souriaient avec une
puérilité charmante. Fils d'un tailleur de pierres de Plassans, il avait
remporté là-bas de grands succès, aux concours du Musée; puis, il était
venu à Paris comme lauréat de la ville, avec la pension de huit cents
francs, qu'elle servait pendant quatre années. Mais à Paris, il avait
vécu dépaysé, sans défense, ratant l'École des Beaux-Arts, mangeant sa
pension à ne rien faire; si bien que, au bout des quatre ans, il s'était
vu forcé, pour vivre, de se mettre aux gages d'un marchand de bons
dieux, où il grattait dix heures par jour des Saint-Joseph, des
Saint-Roch, des Madeleine, tout le calendrier des paroisses. Depuis six
mois seulement, l'ambition l'avait repris, en retrouvant des camarades
de Provence, des gaillards dont il était l'aîné, connus autrefois chez
tata Giraud, un pensionnat de mioches, devenus aujourd'hui de farouches
révolutionnaires; et cette ambition tournait au gigantesque, dans cette
fréquentation d'artistes passionnés, qui lui troublaient la cervelle
avec l'emportement de leurs théories.

«Fichtre!, dit Claude, quel morceau!» Le sculpteur, ravi, tira sur sa
pipe, lâcha un nuage de fumée. «Hein! n'est-ce pas?... Je vais leur en
coller, de la chair, et de la vraie, pas du saindoux comme ils en font!

--C'est une baigneuse? demanda Sandoz.

--Non, je lui mettrai des pampres... Une bacchante, tu comprends!».

Mais, du coup, violemment, Claude s'emporta.

«Une bacchante! est-ce que tu te fiches de nous! est-ce que ça existe,
une bacchante?... Une vendangeuse, hein? et une vendangeuse moderne,
tonnerre de Dieu! Je sais bien, il y a le nu. Alors, une paysanne qui se
serait déshabillée. Il faut qu'on sente ça, il faut que ça vive!»
Mahoudeau, interdit, écoutait avec un tremblement. Il le redoutait, se
pliait à son idéal de force et de vérité.

Et, renchérissant:

«Oui, oui, c'est ce que je voulais dire... Une vendangeuse. Tu verras
si ça pue la femme!» À ce moment, Sandoz, qui faisait le tour de
l'énorme bloc d'argile, eut une légère exclamation.

«Ah! ce sournois de Chaîne qui est là!»

En effet, derrière le tas, Chaîne, un gros garçon, peignait en silence,
copiant sur une petite toile le poêle éteint et rouillé. On
reconnaissait un paysan à ses allures lentes, à son cou de taureau,
halé, durci, en cuir. Seul, le front se voyait, bombé d'entêtement, car
son nez était si court, qu'il disparaissait entre les joues rouges, et
une barbe dure cachait ses fortes mâchoires. Il était de Saint-Firmin, à
deux lieues de Plassans, un village où il avait gardé les troupeaux
jusqu'à son tirage au sort; et son malheur était né de l'enthousiasme
d'un bourgeois du voisinage, pour les pommes de canne qu'il sculptait
avec son couteau, dans des racines. Dès lors, devenu le pâtre de génie,
le grand homme en herbe du bourgeois amateur, qui se trouvait être
membre de la Commission du Musée, poussé par lui, adulé, détraqué
d'espérances, il avait tout manqué successivement, les études, les
concours, la pension de la ville; et il n'en était pas moins parti pour
Paris, après avoir exigé de son père, un paysan misérable, sa part
anticipée d'héritage, mille francs, avec lesquels il comptait vivre un
an, en attendant le triomphe promis. Les mille francs avaient duré
dix-huit mois. Puis, comme il ne lui restait que vingt francs, il venait
de se mettre avec son ami Mahoudeau, dormant tous les deux dans le même
lit, au fond de l'arrière-boutique sombre, coupant l'un après l'autre
au même, pain, du pain dont ils achetaient une provision quinze
jours--d'avance, pour qu'il fût très dur et qu'on n'en pût manger
beaucoup.

«Dites donc, Chaîne, continua Sandoz, il est joliment exact, votre
poêle!» Chaîne, sans parler, eut dans sa barbe un rire silencieux de
gloire, qui lui éclaira la face comme d'un coup de soleil. Par une
imbécillité dernière, et pour que l'aventure fit complète, les conseils
de son protecteur l'avaient jeté dans la peinture, malgré le goût
véritable qu'il montrait à tailler le bois; et il peignait en maçon,
gâchant les couleurs, réussissant à rendre boueuses les plus claires et
les plus vibrantes. Mais son triomphe était l'exactitude dans la
gaucherie, il avait les minuties naïves d'un primitif, le souci du petit
détail, où se complaisait l'enfance de son être, à peine dégagé de la
terre. Le poêle, avec une perspective de guingois, était sec et précis,
d'un ton lugubre de vase. Claude s'approcha, fut pris de pitié devant
cette peinture; et lui, si dur aux mauvais peintres, trouva un éloge.

«Ah! vous, on ne peut pas dire que vous êtes un ficeleur! Vous faites
comme vous sentez, au moins. C'est très bien, ça!» Mais la porte de la
boutique s'était rouverte, et un beau garçon blond, avec un grand nez
rose et de gros yeux bleus de myope, entrait en criant:

«Vous savez, l'herboriste d'à côté, elle est là qui raccroche... La
sale tête!» Tous rirent, sauf Mahoudeau, qui parut très gêné.

«Jory, le roi des gaffeurs, déclara Sandoz en serrant la main au nouveau
venu.

--Hein? quoi? Mahoudeau couche avec, reprit Jory, lorsqu'il eut fini
par comprendre. Eh bien! qu'est-ce que ça fiche? Une femme, ça ne se
refuse jamais.

--Toi, se contenta de dire le sculpteur, tu es encore tombé sur les
ongles de la tienne, elle t'a emporté un morceau de la joue.» De
nouveau, tous éclatèrent, et ce fut Jory qui devint rouge à son tour. Il
avait, en effet, la face griffée, deux entailles profondes. Fils d'un
magistrat de Plassans, qu'il désespérait par ses aventures de beau mâle,
il avait comblé la mesure de ses débordements, en se sauvant avec une
chanteuse de café-concert, sous le prétexte d'aller à Paris faire de la
littérature; et, depuis six mois qu'ils campaient ensemble dans un hôtel
borgne du quartier Latin, cette fille l'écorchait vif, chaque fois qu'il
la trahissait pour le premier jupon crotté, suivi sur un trottoir. Aussi
montrait-il toujours quelque nouvelle balafre, le nez en sang, une
oreille fendue, un oeil entamé, enflé et bleu.

On causa enfin, il n'y eut plus que Chaîne qui continuât à peindre, de
son air entêté de boeuf au labour. Tout de suite, Jory s'était extasié
sur l'ébauche de la Vendangeuse.

Lui aussi adorait les grosses femmes. Il avait débuté, là-bas, en
écrivant des sonnets romantiques, célébrant la gorge et les hanches
ballonnées d'une belle charcutière qui troublait ses nuits; et, à Paris,
où il avait rencontré la bande, il s'était fait critique d'art, il
donnait, pour vivre, des articles à vingt francs, dans un petit journal
tapageur, le Tambour. Même un de ces articles, une étude sur un tableau
de Claude, exposé chez le père Malgras, venait de soulever un scandale
énorme, car il y sacrifiait à son ami les peintres «aimés du public», et
il le posait comme chef d'une école nouvelle, l'école du plein air. Au
fond, très pratique, il se moquait de tout ce qui n'était pas sa
jouissance, il répétait simplement les théories entendues dans le
groupe. «Tu sais, Mahoudeau, cria-t-il, tu auras ton article, je vais
lancer ta bonne femme... Ah! quelles cuisses! Si l'on pouvait se payer
des cuisses comme ça!» Puis, brusquement, il parla d'autre chose.

«À propos, mon avare de père m'a fait des excuses.

Oui, il craint que je ne le déshonore, il m'envoie cent francs par
mois... Je paie mes dettes.

--Des dettes, tu es trop raisonnable!» murmura Sandoz en souriant.

Jory montrait en effet une hérédité d'avarice, dont on s'amusait. Il ne
payait pas les femmes, il arrivait à mener une vie désordonnée, sans
argent et sans dettes; et cette science innée de jouir pour rien
s'alliait en lui à une duplicité continuelle, à une habitude de mensonge
qu'il avait contractée dans le milieu dévot de sa famille, où le souci
de cacher ses vices le faisait mentir sur tout, à toute heure, même
inutilement. Il eut une réponse superbe, le cri d'un sage qui aurait
beaucoup vécu.

«Oh! vous autres, vous ne savez pas le prix de l'argent.» Cette fois, il
fut hué. Quel bourgeois! Et les invectives s'aggravaient, lorsque de
légers coups, frappés contre une vitre, firent cesser le vacarme.

«Ah! elle est embêtante à la fin! dit Mahoudeau avec un geste d'humeur.

--Hein! qui est-ce? l'herboriste? demanda Jory.

Laisse-la entrer, ce sera drôle.» D'ailleurs, la porte s'était ouverte
sans attendre, et la voisine, Mme Jabouille, Mathilde comme on la
nommait familièrement, parut sur le seuil. Elle avait trente ans, la
figure plate, ravagée de maigreur, avec des yeux de passion, aux
paupières violâtres et meurtries. On racontait que les prêtres l'avaient
mariée au petit Jabouille, un veuf dont l'herboristerie prospérait
alors, grâce à la clientèle pieuse du quartier. La vérité était qu'on
apercevait parfois de vagues ombres de soutanes, traversant le mystère
de la boutique, embaumée par les aromates d'une odeur d'encens. Il y
régnait une discrétion de cloître, une onction de sacristie, dans la
vente des canules; et les dévotes qui entraient, chuchotaient comme au
confessionnal, glissaient des injecteurs au fond de leur sac, puis s'en
allaient, les yeux baissés. Par malheur, des bruits d'avortement avaient
couru: une calomnie du marchand de vin d'en face, disaient les
personnes bien-pensantes. Depuis que le veuf s'était remarié,
l'herboristerie dépérissait. Les bocaux semblaient pâlir, les herbes
séchées du plafond tombaient en poussière, lui-même toussait à rendre
l'âme, réduit à rien, la chair finie. Et, bien que Mathilde eût de la
religion «la clientèle pieuse l'abandonnait peu à peu, trouvant qu'elle
s'affichait trop avec des jeunes gens, maintenant que Jabouille était
mangé.

Un instant, elle resta immobile, fouillant les coins d'un rapide coup
d'oeil. Une senteur forte s'était répandue, la senteur des simples dont
sa robe se trouvait imprégnée, et qu'elle apportait dans sa chevelure
grasse, défrisée toujours: le sucre fade des mauves, l'âpreté du sureau,
l'amertume de la rhubarbe, mais surtout la flamme de la menthe poivrée,
qui était comme son haleine propre, l'haleine chaude qu'elle soufflait
au nez des hommes.

D'un geste, elle feignit la surprise.

«Ah! mon Dieu! Vous avez du monde!... je ne savais pas, je reviendrai.

--C'est ça, dit Mahoudeau, très contrarié. Je vais sortir d'ailleurs.
Vous me donnerez une séance dimanche.» Claude, stupéfait, regarda
Mathilde, puis la Vendangeuse.

«Comment! cria-t-il, c'est madame qui te pose ces muscles-là? Bigre, tu
l'engraisses!».

Et les rires recommencèrent, pendant que le sculpteur bégayait des
explications: oh! non, pas le torse, ni les jambes; rien que la tête et
les mains; et encore quelques indications, pas davantage.

Mais Mathilde riait avec les autres, d'un rire aigu d'impudeur.
Carrément, elle était entrée, elle avait refermé la porte. Puis, comme
chez elle, heureuse au milieu de tous ces hommes, se frottant à eux,
elle les flaira. Son rire avait montré les trous noirs de sa bouche, où
manquaient plusieurs dents; et elle était ainsi laide à inquiéter,
dévastée déjà, la peau cuite, collée sur les os.

Jory, qu'elle voyait pour la première fois, devait la tenter, avec sa
fraîcheur de poulet gras, son grand nez rose qui promettait. Elle le
poussa du coude, finit brusquement, voulant l'exciter sans doute, par
s'asseoir sur les genoux de Mahoudeau, dans un abandon de fille.

«Non, laisse, dit celui-ci en se levant. J'ai affaire... N'est-ce pas?
vous autres, on nous attend là-bas.» Il avait cligné les paupières,
désireux d'une bonne flânerie. Tous répondirent qu'on les attendait, et
ils l'aidèrent à couvrir son ébauche de vieux linges, trempés dans un
seau.

Cependant, Mathilde, l'air soumis et désespéré, ne s'en allait point.
Debout, elle se contentait de changer de place, quand on la bousculait;
tandis que Chaîne, qui ne travaillait plus, la couvait de ses gros yeux,
par-dessus sa toile, plein d'une convoitise gloutonne de timide.
Jusque-là, il n'avait pas desserré les lèvres. Mais, comme Mahoudeau
partait enfin avec les trois camarades, il se décida, il dit de sa voix
sourde, empâtée de longs silences:

«Tu rentreras?...

--Très tard. Mange et dors... Adieu.» Et Chaîne demeura seul avec
Mathilde, dans la boutique humide, au milieu des tas de glaise et des
flaques d'eau, sous le grand jour crayeux des vitres barbouillées, qui
éclairait crûment ce coin de misère mal tenu.

Dehors, Claude et Mahoudeau marchèrent les premiers, pendant que les
deux autres les suivaient; et Jory se récria, lorsque Sandoz l'eut
plaisanté, en lui affirmant qu'il avait fait la conquête de
l'herboriste. «Ah! non, elle est affreuse, elle pourrait être notre mère
à tous. En voilà une gueule de vieille chienne qui n'a plus de crocs!...
Avec ça, elle empoisonne la pharmacie.» Cette exagération fit rire
Sandoz. Il haussa les épaules.

«Laisse donc, tu n'es pas si difficile, tu en prends qui ne valent guère
frileux.

--Moi! où ça?... Et tu sais que, derrière notre dos, elle a sauté sur
Chaîne. Ah! les cochons, ils doivent s'en payer ensemble!» Vivement,
Mahoudeau, qui semblait enfoncé dans une forte discussion avec Claude,
se retourna au milieu d'une phrase, pour dire:

«Ce que je m'en fiche!» Il acheva sa phrase à son compagnon; et, dix pas
plus loin, il lança de nouveau, par-dessus son épaule: «Et, d'abord,
Chaîne est trop bête!» On n'en parla plus. Tous quatre, flânant,
semblaient tenir la largeur du boulevard des Invalides. C'était
l'expansion habituelle, la bande peu à peu accrue des camarades racolés
en chemin, la marche libre d'une horde partie en guerre. Ces gaillards,
avec la belle carrure de leurs vingt ans, prenaient possession du pavé.
Dès qu'ils se trouvaient ensemble, des fanfares sonnaient devant eux,
ils empoignaient Paris d'une main et le mettaient tranquillement dans
leurs poches. La victoire ne faisait plus un doute, ils promenaient
leurs vieilles chaussures et leurs paletots fatigués, dédaigneux de ces
misères, n'ayant du reste qu'à vouloir pour être les maîtres. Et cela
n'allait point sans un immense mépris de tout ce qui n'était pas leur
art, le mépris de la fortune, le mépris du monde, le mépris de la
politique surtout. À quoi bon, ces saletés-là?

Il n'y avait que des gâteux, là-dedans! Une injustice superbe les
soulevait, une ignorance voulue des nécessités de la vie sociale, le
rêve fou de n'être que des artistes sur la terre. Ils en étaient
stupides parfois, mais cette passion les rendait braves et forts.
Claude, alors, s'anima. Il recommençait à croire dans cette chaleur des
espérances mises en commun. Ses tortures de la matinée ne lui laissaient
qu'un engourdissement vague, et il en était de nouveau à discuter sa
toile avec Mahoudeau et Sandoz, en jurant, il est vrai, de la crever le
lendemain. Jory, très myope, regardait les vieilles dames sous le nez,
se répandait en théories sur la production artistique: on devait se
donner tel qu'on était, dans le premier jet de l'inspiration; lui,
jamais ne se raturait. Et, tout en discutant, les quatre continuaient à
descendre le boulevard, dont la demi-solitude, les rangées de beaux
arbres, à l'infini, paraissaient être faites pour leurs disputes.

Mais, quand ils eurent débouché sur l'Esplanade, la querelle devint si
violente, qu'ils s'arrêtèrent, au milieu de la vaste étendue. Hors de
lui, Claude traita Jory de crétin: est-ce qu'il ne valait pas mieux
détruire cette oeuvre que de la livrer médiocre? Oui, c'était dégoûtant,
ce bas intérêt de commerce! De leur côté, Sandoz et Mahoudeau parlaient
à la fois, très fort. Des bourgeois, inquiets, tournaient la tête,
finissaient pas s'attrouper autour de ces jeunes gens si furieux, qui
semblaient vouloir se mordre. Puis, les passants s'en allèrent, vexés,
croyant à une farce, lorsqu'ils les virent brusquement, très bons amis,
s'émerveiller ensemble, au sujet d'une nourrice vêtue de clair, avec de
longs rubans cerise. Ah! sacré bon sort, quel ton! c'est ça qui fichait
une note! Ravis, ils clignaient les yeux, ils suivaient la nourrice sous
les quinconces, comme réveillés en sursaut, étonnés d'être déjà là.
Cette Esplanade, ouverte de partout sous le ciel, bornée seulement au
sud par la perspective lointaine des Invalides, les enchantait, si
grande, si calme; car ils y avaient suffisamment de place pour les
gestes; et ils reprenaient un peu haleine, eux qui déclaraient trop
étroit Paris, où l'air manquait à l'ambition de leur poitrine.

«Est-ce que vous allez quelque part? demanda Sandoz à Mahoudeau et à
Jory.

--Non, répondit ce dernier, nous allons avec vous... Où allez-vous?»
Claude, les regards perdus, murmura:

«Je ne sais pas... Par là.» Ils tournèrent sur le quai d'Orsay, ils le
remontèrent jusqu'au pont de la Concorde. Et, devant le Corps
législatif, le peintre reprit, indigné:

«Quel sale monument!...

--L'autre jour, dit Jory, Jules Favre a fait un fameux discours... Ce
qu'il a embêté Rouher!» Mais les trois autres ne le laissèrent pas
continuer, la querelle recommença. Qui ça, Jules Favre? qui ça, Rouher?

Est-ce que ça existait! Des idiots, dont personne ne parlerait plus, dix
ans après leur mort! Ils s'étaient engagés sur le pont, ils haussaient
les épaules de pitié. Puis, lorsqu'ils se trouvèrent au milieu de la
place de la Concorde, ils se turent.

«Ça, finit par déclarer Claude, ça, ce n'est pas bête du tout.» Il était
quatre heures, la belle journée s'achevait dans un poudroiement glorieux
de soleil. À droite et à gauche, vers la Madeleine et vers le Corps
législatif, des lignes d'édifices filaient en lointaines perspectives,
se découpaient nettement au ras du ciel; tandis que le jardin des
Tuileries étageait les cimes rondes de ses grands marronniers. Et, entre
les deux bordures vertes des contre-allées, l'avenue des Champs-Élysées
montait tout là-haut, à perte de vue, terminée par la porte colossale de
l'Arc de Triomphe, béante sur l'infini. Un double courant de foule, un
double fleuve y roulait, avec les remous vivants des attelages, les
vagues fuyantes des voitures, que le reflet d'un panneau, l'étincelle
d'une vitre de lanterne semblaient blanchir d'une écume. En bas, la
place, aux trottoirs immenses, aux chaussées larges comme des lacs,
s'emplissait de ce flot continuel, traversée en tous sens du rayonnement
des roues, peuplée de points noirs qui étaient des hommes; et les deux
fontaines ruisselaient, exhalaient une fraîcheur, dans cette vie
ardente.

Claude, frémissant, cria:

«Ah! ce Paris... Il est à nous, il n'y a qu'à le prendre.» Tous quatre
se passionnaient, ouvraient des yeux luisants de désir. N'était-ce pas
la gloire qui soufflait, du haut de cette avenue, sur la ville entière?
Paris tenait là, et ils le voulaient. «Eh bien, nous le prendrons!
affirma Sandoz de son air têtu.

--Parbleu!» dirent simplement Mahoudeau et Jory.

Ils s'étaient remis à marcher, ils vagabondèrent encore, se trouvèrent
derrière la Madeleine, enfilèrent la rue Tronchet. Enfin, ils arrivaient
à la place du Havre, lorsque Sandoz s'exclama:

«Mais c'est donc chez Baudequin que nous allons?» Les autres
s'étonnèrent. Tiens! ils allaient chez Baudequin.

«Quel jour sommes-nous? demanda Claude. Hein? jeudi... Fagerolles et
Gagnière doivent y être alors... Allons chez Baudequin.» Et ils
gravirent la rue d'Amsterdam. Ils venaient de traverser Paris, c'était
là une de leurs grandes tournées favorites; mais ils avaient d'autres
itinéraires, d'un bout à l'autre des quais parfois, ou bien un morceau
des fortifications, de la porte Saint-Jacques aux Moulineaux, ou encore
une pointe sur le Père-La-Chaise, suivie d'un crochet par les boulevards
extérieurs. Ils couraient les rues, les places, les carrefours, ils
vaguaient des journées entières, tant que leurs jambes pouvaient les
porter, comme s'ils avaient voulu conquérir les quartiers les uns après
les autres, en jetant leurs théories retentissantes aux façades des
maisons; et le pavé semblait à eux, tout le pavé battu par leurs
semelles, ce vieux sol de combat d'où montait une ivresse qui grisait
leur lassitude.

Le café Baudequin était situé sur le boulevard des Batignolles à l'angle
de la rue Darcet. Sans qu'on sût pourquoi, la bande l'avait choisi comme
lieu de réunion, bien que Gagnière seul habitât le quartier. Elle s'y
réunissait régulièrement le dimanche soir; puis, le jeudi, vers cinq
heures, ceux qui étaient libres avaient pris l'habitude d'y paraître un
instant. Ce jour-là, par ce beau soleil, les petites tables du dehors,
sous la tente, se trouvaient toutes occupées d'un double rang de
consommateurs barrant le trottoir. Mais eux avaient l'horreur de ce
coudoiement, de cet étalage en public: et ils bousculèrent le monde,
pour entrer dans la salle déserte et fraîche.

«Tiens! Fagerolles qui est seul!» cria Claude.

Il avait marché à leur table accoutumée, au fond, à gauche, et il
serrait la main d'un garçon mince et pâle, dont la figure de fille était
éclairée par des yeux gris, d'une câlinerie moqueuse, où passaient des
étincelles d'acier.

Tous s'assirent, on commanda des bocks, et le peintre reprit:

«Tu sais que je suis allé te chercher chez ton père... Il m'a joliment
reçut» Fagerolles, qui affectait des airs de casseur et de voyou, se
tapa sur les cuisses.

«Ah! il m'embête, le vieux!... J'ai filé ce matin, après un attrapage.
Est-ce qu'il ne veut pas me faire dessiner des choses pour ses
cochonneries en zinc! C'est bien assez du zinc de l'École.» Cette
plaisanterie aisée sur ses professeurs enchanta les camarades. Il les
amusait, il se faisait adorer par cette continuelle lâcheté de gamin
flatteur et débineur. Son sourire inquiétant allait des uns aux autres,
tandis que ses longs doigts souples, d'une adresse native, ébauchaient
sur la table des scènes compliquées, avec des gouttes de bière
répandues. Il avait l'art facile, un tour de main à tout réussir.

«Et Gagnière, demanda Mahoudeau, tu ne l'as pas vu?

--Non, il y a une heure que je suis là.» Mais Jory, silencieux, poussa
du coude Sandoz, en lui montrant de la tête une jeune fille qui
occupait une table avec son monsieur, dans le fond de la salle. Il n'y
avait, du reste, que deux autres consommateurs, deux sergents jouant aux
cartes. C'était presque une enfant, une de ces galopines de Paris qui
gardent à dix-huit ans la maigreur du fruit vert. On aurait dit un chien
coiffé, une pluie de petits cheveux blonds sur un nez délicat, une
grande bouche rieuse dans un museau rose. Elle feuilletait un journal
illustré, tandis que le monsieur, sérieusement, buvait un madère; et,
par-dessus le journal, elle lançait de gais regards vers la bande, à
toute minute.

«Hein? gentille! murmura Jory, qui s'allumait. À qui diable en
a-t-elle?... C'est moi qu'elle regarde.» Vivement, Fagerolles intervint.

«Eh! dis donc, pas d'erreur, elle est à moi!... Si tu crois que je suis
là depuis une heure pour vous attendre!» Les autres rirent. Et, baissant
la voix, il leur parla d'Irma Bécot. Oh! une petite d'un drôle! Il
connaissait son histoire, elle était fille d'un épicier de la rue
Montorgueil. Très instruite d'ailleurs, histoire sainte, calcul,
orthographe, car elle avait suivi jusqu'à seize ans les cours d'une
école du voisinage. Elle faisait ses devoirs entre deux sacs de
lentilles, et elle achevait son éducation, de plain-pied avec la rue,
vivant sur le trottoir, au milieu des bousculades, apprenant la vie dans
les continuels commérages des cuisinières en cheveux, qui déshabillaient
les abominations du quartier, pendant qu'on leur pesait cinq sous de
gruyère. Sa mère était morte, le père Bécot avait fini par coucher avec
ses bonnes, très raisonnablement, pour éviter de courir dehors; mais
cela lui donnait le goût des femmes, il lui en avait fallu d'autres,
bientôt il s'était lancé dans une telle noce, que l'épicerie y passait
peu à peu, les légumes secs, les bocaux, les tiroirs aux sucreries.
Irma allait encore à l'école, lorsque, un soir, en fermant la boutique,
un garçon l'avait jetée en travers d'un panier de figues. Six mois plus
tard, la maison était mangée, son père mourait d'un coup de sang, elle
se réfugiait chez une tante pauvre qui la battait, en partait avec un
jeune homme d'en face, y revenait à trois reprises, pour s'envoler
définitivement un beau jour dans tous les bastringues de Montmartre et
des Batignolles. «Une roulure!» murmura Claude de son air de mépris.

Tout d'un coup, comme son monsieur se levait et sortait; après lui avoir
parlé bas, Irma Bécot le regarda disparaître; puis, avec une violence
d'écolier échappé, elle accourut s'asseoir sur les genoux de Fagerolles.

«Hein? crois-tu, est-il assez crampon!... Baise-moi vite, il va
revenir.» Elle le baisa sur les lèvres, but dans son verre; et elle se
donnait aussi aux autres, leur riait d'une façon engageante, car elle
avait la passion des artistes, en regrettant qu'ils ne fussent pas assez
riches pour se payer des femmes à eux tout seuls.

Jory surtout semblait l'intéresser, très excité, fixant sur elle des
yeux de braise. Comme il fumait, elle lui enleva sa cigarette de la
bouche et la mit à la sienne; cela, sans interrompre son bavardage de
vie polissonne.

«Vous êtes tous des peintres, ah! c'est amusant!... Et ces trois-là,
pourquoi ont-ils l'air de bouder? Rigolez donc, je vas vous chatouiller,
moi! vous allez voir!» En effet, Sandoz, Claude et Mahoudeau,
interloqués, la contemplaient d'un air sérieux. Mais elle restait
l'oreille aux aguets, elle entendit revenir son monsieur, et elle jeta
vivement dans le nez de Fagerolles:

«Tu sais, demain soir, si tu veux. Viens me prendre à la brasserie
Bréda.» Puis, après avoir replacé la cigarette tout humide aux lèvres de
Jory, elle se cavala à longues enjambées, les bras en l'air, dans une
grimace d'un comique extravagant; et, lorsque le monsieur reparut, la
mine grave, un peu pâle, il la retrouva immobile, les yeux sur la même
gravure du journal illustré. Cette scène s'était passée si rapidement,
au galop d'une telle drôlerie, que les deux sergents, de bons diables,
se remirent à battre leurs cartes, en crevant de rire.

Du reste, Irma les avait tous conquis. Sandoz déclarait son nom de Bécot
très bien pour un roman; Claude demandait si elle voudrait lui poser une
étude; tandis que Mahoudeau la voyait en gamin, une statuette qu'on
vendrait pour sûr. Bientôt, elle s'en alla, en envoyant du bout des
doigts, derrière le dos du monsieur, des baisers à toute la table, une
pluie de baisers, qui achevèrent d'enflammer Jory. Mais Fagerolles ne
voulait pas la prêter encore, très amusé inconsciemment de retrouver en
elle une enfant du même trottoir que lui, chatouillé par cette
perversion du pavé, qui était la sienne.

Il était cinq heures, la bande fit revenir de la bière.

Des habitués du quartier avaient envahi les tables voisines, et ces
bourgeois jetaient sur le coin des artistes des regards obliques, où le
dédain se mêlait à une déférence inquiète. On les connaissait bien, une
légende commençait à se former. Eux, causaient maintenant de choses
bêtes, la chaleur qu'il faisait, la difficulté d'avoir de la place dans
l'omnibus de l'Odéon, la découverte d'un marchand de vin chez qui on
mangeait de la vraie viande. Un d'eux voulut entamer une discussion sur
un lot de tableaux infects qu'on venait de mettre au musée du
Luxembourg; mais tous étaient du même avis: les toiles ne valaient pas
les cadres. Et ils ne parlèrent plus, ils fumèrent en échangeant des
mots rares et des rires d'intelligence. «Ah! çà, demanda enfin Claude,
est-ce que nous attendons Gagnière?».

On protesta. Gagnière était assommant; et, d'ailleurs, il arriverait
bien à l'odeur de la soupe.

«Alors, filons, dit Sandoz. Il y a un gigot ce soir, tâchons d'être à
l'heure.» Chacun paya sa consommation, et tous sortirent. Cela émotionna
le café. Des jeunes gens, des peintres sans doute, chuchotèrent en se
montrant Claude, comme s'ils avaient vu passer le chef redoutable d'un
clan de sauvages.

C'était le fameux article de Jory qui produisait son effet, le public
devenait complice et allait créer de lui-même l'école du plein air, dont
la bande plaisantait encore.

Ainsi qu'ils le disaient gaiement, le café Baudequin ne s'était pas
douté de l'honneur qu'ils lui faisaient, le jour où ils l'avaient choisi
pour être le berceau d'une révolution.

Sur le boulevard, ils se retrouvèrent cinq, Fagerolles avait renforcé le
groupe; et lentement, ils retraversèrent Paris, de leur air tranquille
de conquête. Plus ils étaient, plus ils barraient largement les rues,
plus ils emportaient à leurs talons de la vie chaude des trottoirs.
Quand ils eurent descendu la rue de Clichy, ils suivirent la rue de la
Chaussée-d'Antin, allèrent prendre la rue Richelieu, traversèrent la
Seine au pont des Arts pour insulter l'Institut, gagnèrent enfin le
Luxembourg par la rue de Seine, où une affiche tirée en trois couleurs,
la réclame violemment enluminée d'un cirque forain, les fit crier
d'admiration. Le soir venait, le flot des passants coulait ralenti,
c'était la ville lasse qui attendait l'ombre, prête à se livrer au
premier mâle assez vigoureux pour la prendre.

Rue d'Enfer, lorsque Sandoz eut fait entrer les quatre autres chez lui,
il disparut dans la chambre de sa mère; il y resta quelques minutes,
puis revint sans dire un mot, avec le souffre discret et attendri qu'il
avait toujours en en sortant. Et ce fut aussitôt, dans son étroit logis,
un vacarme terrible, des fiées, des discussions, des clameurs.

Lui-même donnait l'exemple, aidait au service la femme de ménage, qui
s'emportait en paroles amères, parce qu'il était sept heures et demie,
et que son gigot se desséchait. Les cinq, attablés, mangeaient déjà la
soupe, une soupe à l'oignon très bonne, quand un nouveau convive
parut. «Oh! Gagnière!» hurla-t-on en choeur.

Gagnière, petit, vague, avec sa figure poupine et étonnée, qu'une barbe
follette blondissait, demeura un instant sur le seuil à cligner ses yeux
verts. Il était de Melun, fils de gros bourgeois qui venaient de lui
laisser là-bas deux maisons, et il avait appris la peinture tout seul
dans la forêt de Fontainebleau, il peignait des paysages consciencieux,
d'intentions excellentes; mais sa vraie passion était la musique, une
folie de musique, une flambée cérébrale qui le mettait de plain-pied
avec les plus exaspérés de la bande.

«Est-ce que je suis de trop? demanda-t-il doucement.

--Non, non, entre donc!» cria Sandoz.

Déjà, la femme de ménage apportait un couvert.

«Si l'on ajoutait tout de suite une assiette pour Dubuche? dit Claude.
Il m'a dit qu'il viendrait sans doute.» Mais on conspua Dubuche, qui
fréquentait des femmes du monde. Jory raconta qu'il l'avait rencontré en
voiture avec une vieille dame et sa demoiselle, dont il tenait les
ombrelles sur les genoux.

«D'où sors-tu, pour être si en retard?» reprit Fagerolles, en
s'adressant à Gagnière.

Celui-ci, qui allait avaler sa première cuillerée de soupe, la reposa
dans son assiette.

«J'étais rue de Lancry, tu sais, où ils font de la musique de
chambre... Oh! mon cher, des machines de Schumann, tu n'as pas idée! Ça
vous prend là, derrière la tête, c'est comme si une femme vous soufflait
dans le cou. Oui, oui, quelque chose de plus immatériel qu'un baiser,
l'effleurement d'une haleine... Parole d'honneur, on se sent
mourir...» Ses yeux se mouillaient, il pâlissait comme dans une
jouissance trop vive.

«Mange ta soupe, dit Mahoudeau, tu nous raconteras ça après.» La raie
fut servie, et l'on fit apporter la bouteille de vinaigre sur la table,
pour corser le beurre noir, qui semblait fade. On mangeait dur, les
morceaux de pain disparaissaient. D'ailleurs, aucun raffinement, du vin
au litre, que les convives mouillaient beaucoup, par discrétion, pour ne
pas pousser à la dépense. On venait de saluer le gigot d'un hourra, et
le maître de la maison s'était mis à le découper, lorsque de nouveau la
porte s'ouvrit.

Mais, cette fois, des protestations furieuses s'élevèrent.

«Non, non, plus personne!... À la porte, le lâcheur!» Dubuche, essoufflé
d'avoir couru, ahuri de tomber au milieu de ces hurlements, avançait sa
grosse face pâle, en bégayant des explications. «Vrai, je vous assure,
c'est la faute de l'omnibus...

J'en ai attendu cinq aux Champs-Élysées.

--Non, non, il ment!... Qu'il s'en aille, il n'aura pas de gigot!... À
la porte, à la porte!» Pourtant, il avait fini par entrer, et l'on
remarqua alors qu'il était très correctement mis, tout en noir, pantalon
noir, redingote noire, cravaté, chaussé, épinglé, avec la raideur
cérémonieuse d'un bourgeois qui dîne en ville.

«Tiens! il a raté son invitation, cria plaisamment Fagerolles. Vous ne
voyez pas que ses femmes du monde l'ont laissé partir, et qu'il accourt
manger notre gigot, parce qu'il ne sait plus où aller!» Il devint rouge,
il balbutia:

«Oh! quelle idée! Êtes-vous méchants!... Fichez-moi la paix à la fin!»
Sandoz et Claude, placés côte à côte, soudaient; et le premier appela
Dubuche d'un signe, pour lui dire:

«Mets ton couvert toi-même, prends là un verre et une assiette, et
assieds-toi entre nous deux... Ils te laisseront tranquille.» Mais,
tout le temps qu'on mangea le gigot, les plaisanteries continuèrent.
Lui-même, quand la femme de ménage lui eut retrouvé une assiettée de
soupe et une part de raie, se blagua, en bon enfant. Il affectait d'être
affamé, torchait goulûment son assiette, et il racontait une histoire,
une mère qui lui avait refusé sa fille, parce qu'il était architecte. La
fin du dîner fut ainsi très bruyante, tous parlaient à la fois. Un
morceau de brie, l'unique dessert, eut un succès énorme. On n'en laissa
pas. Le pain faillit manquer. Puis; comme le vin manquait réellement,
chacun avala une claire lampée d'eau, en faisant claquer sa langue, au
milieu des grands rires. Et, la face fleurie, le ventre rond, avec la
béatitude de gens qui viennent de se nourrir très richement, ils
passèrent dans la chambre à coucher.

C'étaient les bonnes soirées de Sandoz. Même aux heures de misère, il
avait toujours eu un pot-au-feu à partager avec les camarades. Cela
l'enchantait d'être en bande, tous amis, tous vivant de la même idée.
Bien qu'il fût de leur âge; une paternité l'épanouissait, une bonhomie
heureuse, quand il les voyait chez lui, autour de lui, la main dans la
main, ivres d'espoir. Comme il n'avait qu'une pièce, sa chambre à
coucher était à eux; et, la place manquant, deux ou trois devaient
s'asseoir sur le lit. Par ces chaudes soirées d'été, la fenêtre restait
ouverte au grand air du dehors, on apercevait dans la nuit claire deux
silhouettes noires, dominant les maisons, la tour de Saint-Jacques du
Haut-Pas et l'arbre des Sourds-Muets.

Les jours de richesse, il y avait de la bière. Chacun apportait son
tabac, la chambre s'emplissait vite de fumée, on finissait par causer
sans se voir, très tard dans la nuit, au milieu du grand silence
mélancolique de ce quartier perdu.

Ce jour-là, dès neuf heures, la femme de ménage vint dire:

«Monsieur, j'ai fini, puis-je m'en aller?

--Oui, allez-vous-en... Vous avez laissé de l'eau au feu, n'est-ce pas?
Je ferai le thé moi-même.» Sandoz s'était levé. Il disparut derrière la
femme de ménage, et ne rentra qu'au bout d'un quart d'heure. Sans doute,
il était allé embrasser sa mère, dont il bordait le lit chaque soir,
avant qu'elle s'endormit:

Mais le bruit des voix montait déjà, Fagerolles racontait une histoire.

«Oui, mon vieux, à l'École, ils corrigent le modèle...

L'autre jour, Mazel s'approche et me dit: «Les deux cuisses ne sont pas
d'aplomb.» Alors, je lui dis: «Voyez, monsieur, elle les a comme ça.»
C'était la petite Flore Beauchamp, vous savez. Et il me dit, furieux: «Si
elle les a comme ça, elle a tort.» On se roula, Claude surtout, à qui
Fagerolles contait l'histoire, pour lui faire sa cour. Depuis quelque
temps, il subissait son influence; et, bien qu'il continuât de peindre
avec une adresse d'escamoteur, il ne parlait plus que de peinture grasse
et solide, que de morceaux de nature, jetés sur la toile, vivants,
grouillants, tels qu'ils étaient; ce qui ne l'empêchait pas de blaguer
ailleurs ceux du plein air, qu'il accusait d'empâter leurs études avec
une cuiller à pot.

Dubuche, qui n'avait pas ri, froissé dans son honnêteté, osa répondre:

«Pourquoi restes-tu à l'École, si tu trouves qu'on vous y abrutit? C'est
bien simple, on s'en va... Oh! je sais, vous êtes tous contre moi,
parce que je défends l'École. Voyez-vous, mon idée est que, lorsqu'on
veut faire un métier, il n'est pas mauvais d'abord de l'apprendre.» Des
cris féroces s'élevèrent, et il fallut à Claude toute son autorité pour
dominer les voix.

«Il a raison, on doit apprendre son métier. Seulement, ce n'est guère
bon de l'apprendre sous la férule de professeurs qui vous entrent de
force dans la caboche leur vision à eux... Ce Mazel, quel idiot! dire
que les cuisses de Flore Beauchamp ne sont pas d'aplomb! Et des cuisses
si étonnantes, hein? vous les connaissez, des cuisses qui la disent
jusqu'au fond, cette enragée noceuse.

Là!» Il se renversa sur le lit, où il se trouvait; et, les yeux en
l'air, il continua d'une voix ardente:

«Ah! la vie, la vie! la sentir et la rendre dans sa réalité, l'aimer
pour elle, y voir la seule beauté vraie, éternelle et changeante, ne pas
avoir l'idée bête de l'anoblir en la châtrant, comprendre que les
prétendues laideurs ne sont que les saillies des caractères, et faire
vivre, et faire des hommes, la seule façon d'être Dieu!» Sa foi
revenait, la course à travers Paris l'avait fouetté, il était repris de
sa passion de la chair vivante. On l'écoutait en silence. Il eut un
geste fou, puis il se calma.

«Mon Dieu! chacun ses idées; mais l'embêtant, c'est qu'ils sont encore
plus intolérants que nous à l'Institut...

Le jury du Salon est à eux, je suis sûr que cet idiot de Mazel va me
refuser mon tableau.» Et, là-dessus, tous partirent en imprécations, car
cette question du jury était un éternel sujet de colère. On exigeait des
réformes, chacun avait une solution prête, depuis le suffrage universel
appliqué à l'élection d'un jury largement libéral, jusqu'à la liberté
entière, le Salon libre pour tous les exposants.

Devant la fenêtre ouverte, pendant que les autres discutaient, Gagnière
avait attiré Mahoudeau, et il murmurait d'une voix éteinte, les regards
perdus dans la nuit:

«Oh! ce n'est rien, vois-tu, quatre mesures, une impression jetée. Mais
ce qu'il y a là-dedans!... Pour moi, d'abord, c'est un paysage qui fuit,
un coin de route mélancolique, avec l'ombre d'un arbre qu'on ne voit
pas; et puis, une femme passe, à peine un profil; et puis, elle s'en va,
et on ne la rencontrera jamais, jamais plus...» À ce moment, Fagerolles
cria: «Dis donc, Gagnière, qu'est-ce que tu envoies au Salon, cette
année?» Il n'entendit pas, il poursuivait, extasié:

«Dans Schumann, il y a tout, c'est l'infini... Et Wagner qu'ils ont
encore sifflé dimanche!» Mais un nouvel appel de Fagerolles le fit
sursauter.

«Hein? quoi? ce que j'enverrai au Salon?... Un petit paysage peut-être,
un coin de Seine. C'est si difficile, il faut avant tout que je sois
content.» Il était redevenu brusquement timide et inquiet. Ses scrupules
de conscience artistique le tenaient pendant des mois sur une toile
grande comme la main. À la suite des paysagistes français, ces maîtres
qui ont les premiers conquis la nature, il se préoccupait de la justesse
du ton, de l'exacte observation des valeurs, en théoricien dont
l'honnêteté finissait par alourdir la main. Et, souvent, il n'osait plus
risquer une note vibrante, d'une tristesse grise qui étonnait, au milieu
de sa passion révolutionnaire.

«Moi, dit Mahoudeau, je me régale à l'idée de les faire loucher, avec ma
bonne femme.» Claude haussa les épaules.

«Oh! toi, tu seras reçu: les sculpteurs sont plus larges que les
peintres. Et du reste, tu sais très bien ton affaire, tu as dans les
doigts quelque chose qui plût... Elle sera pleine de jolies choses, ta
Vendangeuse.» Ce compliment laissa Mahoudeau sérieux, car il posait pour
la force, il s'ignorait et méprisait la grâce, une grâce invincible qui
repoussait quand même de ses gros doigts d'ouvrier sans éducation, comme
une fleur qui s'entête dans le dur terrain où un coup de vent l'a semée.

Fagerolles, très malin, n'exposait pas, de peur de mécontenter ses
maîtres; et il tapait sur le Salon, un bazar infect où la bonne peinture
tournait à l'aigre avec la mauvaise. En secret, il rêvait le prix de
Rome, qu'il plaisantait d'ailleurs comme le reste.

Mais Jory se planta au milieu de la chambre, son verre de bière au
poing. Tout en le vidant à petits coups, il déclara:

«À la fin, il m'embête, le jury... Dites donc, voulez-vous que je le
démolisse? Dès le prochain numéro, je commence, je le bombarde. Vous me
donnerez des notes, n'est-ce pas? et nous le flanquerons par terre...
Ce sera rigolo.» Claude acheva de se monter, ce fut un enthousiasme
général. Oui, oui, il fallait faire campagne! Tous en étaient, tous se
pressaient pour se mieux sentir les coudes et marcher au feu ensemble.
Il n'y en avait pas un, à cette minute, qui réservât sa part de gloire,
car rien ne les séparait encore, ni leurs profondes dissemblances qu'ils
ignoraient, ni les rivalités qui devaient les heurter un jour. Est-ce
que le succès de l'un n'était pas le succès des autres? Leur jeunesse
fermentait, ils débordaient de dévouement, ils recommençaient l'éternel
rêve de s'enrégimenter pour la conquête de la terre, chacun donnant son
effort, celui-ci poussant celui-là, la bande arrivant d'un bloc, sur le
même rang. Déjà Claude, en chef accepté, sonnait la victoire,
distribuait des couronnes. Fagerolles lui-même, malgré sa blague de
Parisien, croyait à la nécessité d'être une armée; tandis que, plus
épais d'appétits, mal débarbouillé de sa province, Jory se dépensait en
camaraderie utile, prenant au vol des phrases, préparant là ses
articles. Et Mahoudeau exagérait ses brutalités voulues, les mains
convulsées, ainsi qu'un geindre dont les poings pétriraient un monde; et
Gagnière, pâmé, dégagé du gris de sa peinture, raffinait la sensation
jusqu'à l'évanouissement final de l'intelligence; et Dubuche, de
conviction pesante, ne jetait que des mots, mais des mots pareils à des
coups de massue, en plein milieu des obstacles. Alors, Sandoz, bien
heureux, riant d'aise à les voir si unis, tous dans la même chemise,
comme il disait, déboucha une nouvelle bouteille de bière.

Il aurait vidé la maison, il cria:

«Hein? nous y sommes, ne lâchons plus... Il n'y a que ça de bon,
s'entendre quand on a des choses dans la caboche, et que le tonnerre de
Dieu emporte les imbéciles!» Mais, à ce moment, un coup de sonnette le
stupéfia.

Au milieu du silence brusque des autres, il reprit:

«À onze heures! qui diable est-ce donc?» Il courut ouvrir, on l'entendit
jeter une exclamation joyeuse. Déjà, il revenait, ouvrant la porte toute
grande, disant:

«Ah! que c'est gentil de nous aimer un peu et de nous surprendre!...
Bongrand, messieurs!» Le grand peintre, que le maître de la maison
annonçait ainsi, avec une familiarité respectueuse, s'avança, les mains
tendues. Tous se levèrent vivement, émotionnés, heureux de cette poignée
de main si large et si cordiale. C'était un gros homme de quarante-cinq
ans, la face tourmentée, sous de longs cheveux gris. Il venait d'entrer
à l'Institut, et le simple veston d'alpaga qu'il portait avait à la
boutonnière une rosette d'officier de la Légion d'honneur.

Mais il aimait la jeunesse, ses meilleures escapades étaient de tomber
là, de loin en loin, pour fumer une pipe, au milieu de ces débutants,
dont la flamme le réchauffait.

«Je vais faire le thé», cria Sandoz.

Et, quand il revint de la cuisine avec la théière et les tasses, il
trouva Bongrand installé, à califourchon sur une chaise, fumant sa
courte pipe de terre, dans le vacarme qui avait repris. Bongrand
lui-même parlait d'une voix de tonnerre, petit-fils d'un fermier
beauceron, fils d'un père bourgeois, de sang paysan, affiné par une mère
très artiste. Il était riche, n'avait pas besoin de vendre, et gardait
des goûts et des opinions de bohème. «Leur jury, ah bien! j'aime mieux
crever que d'en être! disait-il Avec de grands gestes. Est-ce que je
suis un bourreau pour flanquer dehors de pauvres diables, qui ont
souvent leur pain à gagner?--Cependant, fit remarquer Claude, vous
pourriez nous rendre un fameux service, en y défendant nos tableaux.

--Moi, laissez donc! je vous compromettrais... Je ne compte pas, je ne
suis personne.» Il y eut une clameur de protestation, Fagerolles lança
d'une voix aiguë:

«Alors, si le peintre de la _Noce au village_ ne compte pas!» Mais
Bongrand s'emportait, debout, le sang aux joues.

«Fichez-moi la paix, hein! avec la _Noce_. Elle commence à m'embêter, la
_Noce_, je vous en avertis... Vraiment, elle tourne pour moi au
cauchemar, depuis qu'on l'a mise au musée du Luxembourg.» Cette _Noce_ au
village restait jusque-là son chef-d'oeuvre: une noce débandée à travers
les blés, des paysans étudiés de près, et très vrais, qui avaient une
allure épique de héros d'Homère. De ce tableau datait une évolution, car
il avait apporté une formule nouvelle. À la suite de Delacroix, et
parallèlement à Courbet, c'était un romantisme tempéré de logique, avec
plus d'exactitude dans l'observation, plus de perfection dans la
facture, sans que la nature y fût encore abordée de front, sous les
crudités du plein air. Pourtant, toute la jeune école se réclamait de
cet art.

«Il n'y a rien de beau, dit Claude, comme les deux premiers groupes, le
joueur de violon, puis la mariée avec le vieux paysan.

--Et la grande paysanne, donc, s'écria Mahoudeau, celle qui se retourne
et qui appelle d'un geste!... J'avais envie de la prendre pour une
statue.

--Et le coup de vent dans les blés, ajouta Gagnière, et les deux tâches
si jolies de la fille et du garçon qui se poussent, très loin!».

Bongrand écoutait d'un air gêné, avec un sourire de souffrance. Comme
Fagerolles lui demandait ce qu'il faisait en ce moment, il répondit avec
un haussement d'épaules:

«Mon Dieu! rien, des petites choses... Je n'exposerai pas, je voudrais
trouver un coup... Ah! que vous êtes heureux, vous autres, d'être
encore au pied de la montagne! On a de si bonnes jambes, on est si
brave, quand il s'agit de monter là-haut! Et puis, lorsqu'on y est, va
te faire fiche! les embêtements commencent. Une vraie torture, et des
coups de poing, et des efforts sans cesse renaissants, dans la crainte
d'en dégringoler trop vite!... Ma parole! on préférerait être en bas,
pour avoir tout à faire... Riez, vous verrez, vous verrez un jour!» La
bande riait, en effet, croyant à un paradoxe, à une pose d'homme
célèbre, qu'elle excusait d'ailleurs. Est-ce que la suprême joie n'était
pas d'être salué comme lui du nom de maître? Les deux bras appuyés au
dossier de sa chaise, il renonça à se faire comprendre, il les écouta,
silencieux, en tirant de sa pipe de lentes fumées.

Cependant, Dubuche, qui avait des qualités d'homme de ménage, aidait
Sandoz à servir le thé. Et le vacarme continua. Fagerolles racontait une
histoire impayable du père Malgras, une cousine à sa femme, qu'il
prêtait, quand on voulait bien lui en faire une académie. Puis, la
conversation tomba sur les modèles, Mahoudeau était furieux, parce que
les beaux ventres s'en allaient: impossible d'avoir une fille avec un
ventre propre. Mais, brusquement, le tumulte grandit, on félicitait
Gagnière au sujet d'un amateur qu'il avait connu à la musique du
Palais-Royal, un petit rentier maniaque dont l'unique débauche était
d'acheter de la peinture. En riant, les autres demandaient l'adresse.
Tous les marchands furent conspués, il était vraiment fâcheux que
l'amateur se défiât du peintre, au point de vouloir absolument passer
par un intermédiaire, dans l'espoir d'obtenir un rabais. Cette question
du pain les excitait encore. Claude montrait un beau mépris: on était
volé, eh bien! qu'est-ce que ça fichait, si l'on avait fait un
chef-d'oeuvre, et que l'on eût seulement de l'eau à boire? Jory, ayant
de nouveau exprimé des idées basses de lucre, souleva une indignation. À
la porte, le journaliste! On lui posait des questions sévères: est-ce
qu'il vendrait sa plume? est-ce qu'il ne se couperait pas le poignet,
plutôt que d'écrire le contraire de sa pensée? Du reste, on n'écouta pas
sa réponse, la fièvre montait toujours, c'était maintenant la belle
folie des vingt ans, le dédain du monde entier, la seule passion de
l'oeuvre, dégagée des infirmités humaines, mise en l'air comme un
soleil.

Quel désir! se perdre, se consumer dans ce brasier qu'ils allumaient!
Bongrand, jusque-là immobile, eut un geste vague de souffrance, devant
cette confiance illimitée, cette joie bruyante de l'assaut. Il oubliait
les cent toiles qui avaient fait sa gloire, il pensait à l'accouchement
de l'oeuvre dont il venait de laisser l'ébauche sur son chevalet. Et,
retirant de la bouche sa petite pipe, il murmura, les yeux mouillés
d'attendrissement: «Oh! jeunesse, jeunesse!» Jusqu'à deux heures du
matin, Sandoz, qui se multipliait, remit de l'eau chaude dans la
théière. On n'entendait plus monter du quartier, anéanti de sommeil, que
les jurements d'une chatte en folie. Tous divaguaient, grisés de
paroles, la gorge arrachée, les yeux brûlés; et lui, lorsqu'ils se
décidèrent enfin à partir, prit la lampe, les éclaira par-dessus la
rampe de l'escalier, en disant très bas:

«Ne faites pas de bruit, ma mère dort.» La dégringolade assourdie des
souliers le long des marches alla en s'affaiblissant, et la maison
retomba dans un grand silence. Quatre heures sonnaient. Claude, qui
accompagnait Bongrand, causait toujours, à travers les rues désertes. Il
ne voulait pas se coucher, il attendait le soleil, avec une rage
d'impatience, pour se remettre à son tableau. Cette fois, il était
certain de faire un chef-d'oeuvre, exalté par cette bonne journée de
camaraderie, la tête douloureuse et grosse d'un monde. Enfin, il avait
trouvé la peinture, il se voyait rentrant dans son atelier comme on
retourne chez une femme adorée, le coeur battant à grands coups,
désespéré maintenant de cette absence d'un jour, qui lui semblait un
abandon sans fin; et il allait droit à sa toile, et en une séance il
réalisait son rêve. Cependant, tous les vingt pas, à la clarté
vacillante des becs de gaz, Bongrand l'arrêtait par un bouton de son
paletot, en lui répétant que cette sacrée peinture était un métier du
tonnerre de Dieu. Ainsi, lui, Bongrand, avait beau être un malin, il n'y
entendait rien encore. À chaque oeuvre nouvelle, il débutait, c'était à
se casser la tête contre les murs. Le ciel s'éclairait, des maraîchers
commençaient à descendre vers les Halles. Et l'un et l'autre
continuaient à vaguer, chacun parlant pour lui, très haut, sous les
étoiles pâlissantes.



IV


Six semaines plus tard, Claude peignait un matin dans un flot de soleil
qui tombait par la baie vitrée de l'atelier.

De pluies continues avaient attristé le milieu d'août, et le courage au
travail lui revenait avec le ciel bleu. Son grand tableau n'avançait
guère, il s'y appliquait pendant de longues matinées silencieuses, en
artiste combattu et obstiné.

On frappa. Il crut que c'était Mme Joseph, la concierge, qui lui montait
son déjeuner; et, comme la clef restait toujours sur la porte, il cria
simplement:

«Entrez!» La porte s'était ouverte, il y eut un remuement léger, puis
tout cessa. Lui, continuait de peindre, sans même tourner la tête. Mais
ce silence frissonnant, une vague haleine qui palpitait, finirent par
l'inquiéter. Il regarda, il demeura stupéfait: une femme était là, vêtue
d'une robe claire, le visage à demi caché sous une voilette blanche; et
il ne la connaissait point, et elle tenait une botte de roses qui
achevait de l'ahurir.

Tout d'un coup, il la reconnut.

«Vous, mademoiselle!... Ah bien! si je songeais à vous!» C'était
Christine. Il n'avait pu rattraper à temps ce cri peu aimable, qui était
le cri même de la vérité. D'abord, elle l'avait préoccupé de son
souvenir; ensuite, à mesure que les jours s'écoulaient, depuis près de
deux mois qu'elle ne donnait pas signe de vie, elle était passée à
l'état de vision fuyante et regrettée, de profil charmant qui se perd et
qu'on ne doit jamais revoir.

«Oui, c'est moi, monsieur... J'ai pensé que c'était mal de ne pas vous
remercier...» Elle rougissait, elle balbutiait, ne pouvant trouver les
mots. Sans doute la montée de l'escalier l'avait essoufflée, car son
coeur battait très fort. Eh quoi? était-ce donc déplacé, cette visite,
raisonnée si longtemps, et qui avait fini par lui sembler toute
naturelle? Le pis était qu'en passant sur le quai, elle venait d'acheter
cette botte de roses, dans l'intention délicate de témoigner sa
gratitude à ce garçon; et ces fleurs la gênaient horriblement.

Comment les lui donner? Qu'allait-il penser d'elle?

L'inconvenance de toutes ces choses ne lui était apparue qu'en ouvrant
la porte.

Mais Claude, plus troublé encore, se jetait à une exagération de
politesse. Il avait lâché sa palette, il bouleversait l'atelier pour
débarrasser une chaise.

«Mademoiselle, je vous en prie, asseyez-vous... Vraiment, c'est une
surprise... Vous êtes trop charmante...»

Alors, quand elle fut assise, Christine se calma. Il était si drôle avec
ses grands gestes éperdus, elle le sentait lui-même si timide, qu'elle
eut un souffre. Et elle lui tendit les roses, bravement.

«Tenez! c'est pour que vous sachiez que je ne suis pas une ingrate.» Il
ne dit rien d'abord, la contempla, saisi. Lorsqu'il eut vu qu'elle ne se
moquait pas, il lui serra les deux mains, à les briser; puis, il mit
tout de suite le bouquet dans son pot à eau, en répétant:

«Ah! par exemple, vous êtes un bon garçon, vous!...

C'est la première fois que je fais ce compliment à une femme, parole
d'honneur!».

Il revint, il lui demanda, ses yeux dans les siens:

«Vrai, vous ne m'avez pas oublié?

--Vous le voyez bien, répondit-elle en riant.

--Pourquoi alors avez-vous attendu deux mois?» De nouveau, elle rougit.
Le mensonge qu'elle faisait, lui rendit un instant son embarras.

«Mais je ne suis pas libre, vous le savez... Oh! Mme Vanzade est très
bonne pour moi; seulement, elle est impotente, elle ne sort jamais; et
il a fallu qu'elle-même, inquiète de ma santé, me forçât à prendre
l'air.» Elle ne disait pas la honte où son aventure du quai de Bourbon
l'avait jetée, les premiers jours. En se retrouvant à l'abri, dans la
maison de la vieille dame, le souvenir de la nuit passée chez un homme
l'avait tracassée de remords, comme une faute; et elle croyait être
parvenue à chasser cet homme de sa mémoire, ce n'était plus qu'un
mauvais rêve dont les contours s'effaçaient. Puis, sans qu'elle sût
comment, au milieu du grand calme de son existence nouvelle, l'image
était ressortie de l'ombre, en se précisant, en s'accentuant, jusqu'à
devenir l'obsession de toutes ses heures. Pourquoi donc l'aurait-elle
oublié?

Elle ne trouvait à lui faire aucun reproche? au contraire, ne lui
devait-elle pas de la gratitude? La pensée de le revoir, repoussée
d'abord, longtemps combattue ensuite, avait ainsi tourné en elle à
l'idée fixe. Chaque soir, la tentation la reprenait dans la solitude de
sa chambre, un malaise dont elle s'irritait, un désir ignoré
d'elle-même; et elle ne s'était apaisée un peu qu'en s'expliquant ce
trouble par son besoin de reconnaissance. Elle était si seule, si
étouffée, dans cette demeure somnolente! le flot de sa jeunesse
bouillonnait si fort, son coeur avait une si grosse envie
d'amitié! «Alors, continua-t-elle, j'ai profité de ma première sortie...
Et puis, il faisait tellement beau, ce matin, après toutes ces averses
maussades!» Claude, heureux, debout devant elle, se confessa lui aussi,
mais sans avoir rien à cacher.

«Moi, je n'osais plus songer à vous... N'est-ce pas? vous êtes comme
ces fées des contes qui sortent du plancher et qui rentrent dans les
murs, toujours au moment où l'on ne s'y attend pas. Je me disais: C'est
fini, ce n'est peut-être pas vrai qu'elle a traversé cet atelier... Et
vous voilà, et ça me fait un plaisir, oh! un fier plaisir!» Souriante et
gênée, Christine tournait la tête, affectait maintenant de regarder
autour d'elle. Son sourire disparut, la peinture féroce qu'elle
retrouvait là, les flamboyantes esquisses du Midi, l'anatomie
terriblement exacte des études, la glaçaient comme la première fois.
Elle fut reprise d'une véritable crainte, elle dit, sérieuse, la voix
changée:

«Je vous dérange, je m'en vais.

--Mais non! mais non! cria Claude en l'empêchant de quitter sa chaise.
Je m'abrutissais au travail, ça me fait du bien de causer avec vous...
Ah! ce sacré tableau, il me torture assez déjà!» Et Christine, levant
les yeux, regarda le grand tableau, cette toile, tournée l'autre fois
contre le mur, et qu'elle avait eu en vain le désir de voir. Les fonds,
la clairière sombre trouée d'une nappe de soleil, n'étaient toujours
qu'indiqués à larges coups. Mais les deux petites lutteuses, la blonde
et la brune, presque terminées, se détachaient dans la lumière, avec
leurs deux notes si fraîches. Au premier plan, le monsieur, recommencé
trois fois, restait en détresse. Et c'était surtout à la figure
centrale, à la femme couchée, que le peintre travaillait: il n'avait
plus repris la tête, il s'acharnait sur le corps, changeant le modèle
chaque semaine, si désespéré de ne pas se satisfaire, que, depuis deux
jours, lui qui se flattait de ne pouvoir inventer, il cherchait sans
document, en dehors de la nature. Christine, tout de suite, se reconnut.
C'était elle, cette fille, vautrée dans l'herbe, un bras sous la nuque,
souriant sans regard, les paupières closes. Cette fille nue avait son
visage, et une révolte la soulevait, comme si elle avait eu son corps,
comme si, brutalement, l'on eût déshabillé là toute sa nudité de vierge.
Elle était surtout blessée par l'emportement de la peinture, si rude
qu'elle s'en trouvait violentée, la chair meurtrie. Cette peinture, elle
ne la comprenait pas, elle la jugeait exécrable, elle se sentait contre
elle une haine, la haine instinctive d'une ennemie.

Elle se mit debout, elle répéta d'une voix brève:

«Je m'en vais.» Claude la suivait des yeux, étonné et chagriné de ce
changement brusque.

«Comment, si vite?

--Oui, l'on m'attend. Adieu!» Et elle était à la porte déjà, lorsqu'il
put lui prendre la main. Il osa lui demander:

«Quand vous reverrai-je?» Sa petite main mollissait dans la sienne. Un
moment, elle parut hésitante.

«Mais je ne sais pas. Je suis si occupée!» Puis, elle se dégagea, elle
s'en alla, en disant très vite:

«Quand je le pourrai, un de ces jours... Adieu!» Claude était resté
planté sur le seuil. Quoi? qu'avait-elle eu encore, cette subite
réserve, cette irritation sourde? Il referma la porte, il marcha, les
bras ballants, sans comprendre, cherchant en vain la phrase, le geste
qui avait pu la blesser. La colère le prenait à son tour, un juron jeté
dans le vide, un terrible haussement d'épaules, comme pour se
débarrasser de cette préoccupation imbécile.

Est-ce qu'on savait jamais, avec les femmes! Mais la vue du bouquet de
roses, débordant du pot à eau, l'apaisa, tant il sentait bon. Toute la
pièce en était embaumée; et, silencieux, il se remit au travail, dans ce
parfum.

Deux nouveaux mois se passèrent. Claude, les premiers jours, au moindre
bruit, le matin lorsque Mme Joseph lui apportait son déjeuner ou des
lettres, tournait vivement la tête, avait un geste involontaire de
désappointement.

Il ne sortait plus avant quatre heures, et la concierge lui ayant dit,
un soir, comme il rentrait, qu'une jeune fille était venue le demander
vers cinq heures, il ne s'était calmé qu'en reconnaissant un modèle, Zoé
Piédefer, dans la visiteuse. Puis, les jours suivant les jours, il avait
eu une crise furieuse de travail, inabordable pour tous, d'une violence
de théories telle que ses amis eux-mêmes n'osaient le contrarier. Il
balayait le monde d'un geste, il n'y avait plus que la peinture, on
devait égorger les parents, les camarades, les femmes surtout! De cette
fièvre chaude, il était tombé dans un abominable désespoir, une semaine
d'impuissance et de doute, toute une semaine de torture, à se croire
frappé de stupidité. Et il se remettait, il avait repris son train
habituel, sa lutte résignée et solitaire contre son tableau, lorsque,
par une matinée brumeuse de la fin d'octobre, il tressaillit et posa
rapidement sa palette.

On n'avait pas frappé, mais il venait de reconnaître un pas qui montait.
Il ouvrit, et elle entra. C'était elle enfin.

Christine, ce jour-là, portait un large manteau de laine grise qui
l'enveloppait tout entière. Son petit chapeau de velours était sombre,
et le brouillard du dehors avait emperlé sa voilette de dentelle noire.
Mais il la trouva très gaie, dans ce premier frisson de l'hiver. Elle
s'excusa d'avoir tardé si longtemps à revenir; et elle souriait de son
air franc, elle avouait qu'elle avait hésité, qu'elle avait bien failli
ne plus vouloir: oui, des idées à elle, des choses qu'il devait
comprendre. Il ne comprenait pas, il ne demandait pas à comprendre,
puisqu'elle était là.

Cela suffisait qu'elle ne fût point fâchée, qu'elle consentit à monter
de temps à autre, en bonne camarade. Il n'y eut pas d'explication,
chacun garda le tourment et le combat des jours passés. Pendant près
d'une heure, ils causèrent, très d'accord, sans rien de caché ni
d'hostile désormais, comme si l'entente s'était faite à leur insu, loin
l'un de l'autre. Elle ne sembla même pas voir les esquisses et les
études des murs. Un instant, elle regarda fixement la grande toile, la
figure de femme nue, couchée dans l'herbe, sous l'or flambant du soleil.
Non, ce n'était pas elle, cette fille n'avait ni son visage ni son
corps: comment avait-elle pu se reconnaître dans cet épouvantable gâchis
de couleurs? Et son amitié s'attendrit d'une pointe de pitié pour ce
brave garçon, qui ne faisait pas même ressemblant. Au départ, sur le
seuil, ce fut elle qui lui tendit cordialement la main.

«Vous savez, je reviendrai.

--Oui, dans deux mois.

--Non, la semaine prochaine... Vous verrez bien. À jeudi.» Le jeudi,
elle reparut, très exacte. Et, dès lors, elle ne cessa plus de venir,
une fois par semaine, d'abord sans date régulière, au hasard de ses
jours libres; puis, elle choisit le lundi, Mme Vanzade lui ayant accordé
ce jour-là, pour marcher et respirer au plein air du bois de Boulogne.

Elle devait être rentrée à onze heures, elle se hâtait à pied, elle
arrivait toute rose d'avoir couru, car il y avait une bonne course de
Passy au quai de Bourbon. Pendant quatre mois d'hiver, d'octobre à
février, elle s'en vint ainsi sous les pluies battantes, sous les
brouillards de la Seine, sous les pâles soleils qui attiédissaient les
quais.

Même, dès le deuxième mois, elle arriva parfois à l'improviste, un autre
jour de la semaine, profitant d'une course dans Paris pour monter; et
elle ne pouvait s'attarder plus de deux minutes, on avait tout juste le
temps de se dire bonjour: déjà, elle redescendait l'escalier, en criant
bonsoir.

Maintenant, Claude commençait à connaître Christine.

Dans son éternelle méfiance de la femme, un soupçon lui était resté,
l'idée d'une aventure galante en province; mais les yeux doux, le rire
clair de la jeune fille, avaient tout emporté, il la sentait d'une
innocence de grande enfant. Dès qu'elle arrivait, sans un embarras, à
l'aise comme chez un ami, c'était pour bavarder, d'un flot intarissable.
Vingt fois, elle lui avait raconté son enfance à Clermont, et elle y
revenait toujours. Le soir où son père, le capitaine Hallegrain, avait
eu sa dernière attaque, foudroyé, tombé de son fauteuil ainsi qu'une
masse, sa mère et elle étaient à l'église. Elle se rappelait
parfaitement leur retour, puis la nuit affreuse, le capitaine très gros,
très fort, allongé sur un matelas, avec sa mâchoire inférieure qui
avançait; si bien que, dans sa mémoire de gamine, elle ne pouvait le
revoir autrement. Elle aussi avait cette mâchoire-là, sa mère lui
criait, quand elle ne savait de quelle façon la dompter: «Ah! menton de
galoche, tu te mangeras le sang comme ton père!» Pauvre mère!
l'avait-elle assez étourdie de ses jeux violents, de ses crises folles
de tapage! Aussi loin qu'elle pouvait remonter, elle la trouvait devant
la même fenêtre, petite, fluette, peignant sans bruit ses éventails,
avec des yeux doux, tout ce qu'elle tenait d'elle aujourd'hui. On le lui
disait parfois, à la chère femme, voulant lui faire plaisir: «Elle a vos
yeux.» Et elle souriait, elle était heureuse d'être au moins pour ce
coin de douceur, dans le visage de sa fille. Depuis la mort de son mari,
elle travaillait si tard, que sa vue se perdait. Comment vivre? la
pension de veuve, les six cents francs qu'elle touchait suffisait à
peine aux besoins de l'enfant. Pendant cinq années, celle-ci avait vu sa
mère pâlir et maigrir, s'en aller un peu chaque jour, jusqu'à n'être
plus qu'une ombre; et elle gardait le remords de n'avoir pas été très
sage, la désespérant par son manque d'application au travail,
recommençant tous les lundis de beaux projets, jurant de l'aider bientôt
à gagner de l'argent; mais ses jambes et ses bras partaient malgré son
effort, elle tombait malade dès qu'elle restait tranquille. Alors, un
matin, sa mère n'avait pu se lever, et elle était morte, la voix
éteinte, les yeux pleins de grosses larmes. Toujours, elle l'avait ainsi
présente, morte déjà, les yeux grands ouverts et pleurant encore, fixés
sur elle.

D'autres fois, Christine, questionnée par Claude sur Clermont, oubliait
tout ce deuil, pour lâcher les gais souvenirs. Elle riait à belles dents
de leur campement, rue de l'Éclache, elle, née à Strasbourg, le père
Gascon, la mère Parisienne, tous les trois jetés dans cette Auvergne,
qu'ils abominaient. La rue de l'Éclache, qui descend au Jardin des
Plantes, étroite et humide, était d'une mélancolie de caveau; pas une
boutique, jamais un passant, rien que les façades mornes, aux volets
toujours fermés; mais, vers le midi, dominant des cours intérieures, les
fenêtres de leur logement avaient la joie du grand soleil. Même la salle
à manger ouvrait sur un large balcon, une sorte de galerie de bois, dont
les arcades étaient garnies d'une glycine géante, qui les enfouissait
dans sa verdure. Et elle y avait grandi, d'abord près de son père
infirme, ensuite cloîtrée avec sa mère que la moindre sortie épuisait;
elle ignorait si complètement la ville et les environs, qu'elle et
Claude finissaient par s'égayer lorsqu'elle accueillait ses questions
d'un éternel: Je ne sais pas. Les montagnes? oui, il y avait des
montagnes d'un côté, on les apercevait au bout des rues. Tandis que, de
l'autre côté, en enfilant d'autres rues, on voyait des champs plats, à
l'infini; mais on n'y allait pas, c'était trop loin. Elle reconnaissait
seulement le Puy-de-Dôme, tout rond, pareil à une bosse. Dans la ville,
elle se serait rendue à la cathédrale, les yeux fermés: on faisait le
tour par la place de Jaude, on prenait la rue des Gras; et il ne fallait
point lui en demander davantage, le reste s'enchevêtrait, des ruelles et
des boulevards en pente, une cité de lave noire qui dévalait, où les
pluies d'orage roulaient comme des fleuves, sous de formidables éclats
de foudre. Oh! les orages de là-bas, elle en frissonnait encore! Dans sa
chambre, au-dessus des toits, le paratonnerre du musée était toujours
en feu. Elle avait, dans la salle à manger qui servait aussi de salon,
une fenêtre à elle, une profonde embrasure, grande comme une pièce, où
se trouvaient sa table de travail et ses petites affaires.

C'était là que sa mère lui avait appris à lire; c'était là que, plus
tard, elle s'endormait en écoutant ses professeurs, tellement la fatigue
des leçons l'étourdissait. Aussi, maintenant, se moquait-elle de son
ignorance: Ah! une demoiselle bien instruite, qui n'aurait pas su dire
seulement tous les noms des rois de France, avec les dates! une
musicienne fameuse qui en était restée aux Petits bateaux; une
aquarelliste prodige, qui ratait les arbres, parce que les feuilles
étaient trop difficiles à imiter! Brusquement, elle sautait aux quinze
mois qu'elle avait passés à la Visitation, après la mort de sa mère, un
grand couvent, hors de la ville, avec des jardins magnifiques; et les
histoires de bonnes soeurs ne tarissaient plus, des jalousies, des
niaiseries, des innocences à faire trembler. Elle devait entrer en
religion, elle suffoquait à l'église. Tout lui semblait fini, lorsque la
supérieure qui l'aimait beaucoup l'avait elle-même détournée du cloître,
en lui procurant cette place chez Mme Vanzade. Une surprise lui en
restait, comment la mère des Saints-Anges avait-elle lu si clairement en
elle? car, depuis qu'elle habitait Paris, elle était en effet tombée à
une complète indifférence religieuse.

Alors, quand les souvenirs de Clermont se trouvaient épuisés, Claude
voulait savoir quelle était sa vie chez Mme Vanzade; et, chaque semaine,
elle lui donnait de nouveaux détails. Dans le petit hôtel de Passy,
silencieux et fermé, l'existence passait régulière, avec le tic-tac
affaibli des vieilles horloges. Deux serviteurs antiques, une cuisinière
et un valet de chambre, depuis quarante ans dans la famille,
traversaient seuls les pièces vides, sans un bruit de leurs pantoufles,
d'un pas de fantômes. Parfois, de loin en loin, venait une visite,
quelque général octogénaire, si desséché, qu'il pesait à peine sur les
tapis.

C'était la maison des ombres, le soleil s'y mourait en lueurs de
veilleuse, à travers les lames des persiennes.

Depuis que Madame, prise par les genoux et devenue aveugle, ne quittait
plus sa chambre, elle n'avait d'autre distraction que de se faire lire
des livres de piété, interminablement. Ah! ces lectures sans fin, comme
elles pesaient à la jeune fille! Si elle avait su un métier, avec quelle
joie elle aurait coupé des robes, épinglé des chapeaux, gaufré des
pétales de fleurs! Dire qu'elle n'était capable de rien, qu'elle avait
tout appris, et qu'il n'y avait en elle que l'étoffe d'une fille à
gages, d'une demi-domestique! Et puis, elle souffrait de cette demeure
close, rigide, qui sentait la mort; elle était reprise des
étourdissements de son enfance, quand jadis elle voulait se forcer au
travail, pour faire plaisir à sa mère; une rébellion de son sang la
soulevait, elle aurait crié et sauté, ivre du besoin de vivre. Mais
Madame la traitait si doucement, la renvoyant de sa chambre, lui
ordonnant de longues promenades, qu'elle était pleine de remords,
lorsque, au retour du quai de Bourbon, elle devait mentir, parler du
bois de Boulogne, inventer une cérémonie à l'église, où elle ne mettait
plus les pieds. Chaque jour, Madame semblait éprouver pour elle une
tendresse plus grande; c'étaient sans cesse des cadeaux, une robe de
soie, une petite montre ancienne, jusqu'à du linge; et elle-même aimait
beaucoup Madame, elle avait pleuré un soir que celle-ci l'appelait sa
fille, elle jurait de ne la quitter jamais maintenant, le coeur noyé de
pitié, à la voir si vieille et si infirme.

«Bah! dit Claude un matin, vous serez récompensée, elle vous fera son
héritière.» Christine demeura saisie.

«Oh! pensez-vous?... On dit qu'elle a trois millions...

Non, non, je n'y ai jamais songé, je ne veux pas, qu'est-ce que je
deviendrais?» Claude s'était détourné, et il ajouta d'une voix brusque:

«Vous deviendriez riche, parbleu!... D'abord, sans doute, elle vous
mariera.»

Mais, à ce mot, elle l'interrompit d'un éclat de rire.

«Avec un de ses vieux amis, le général qui a un menton en argent... Ah!
la bonne folie!» Tous deux en restaient à une camaraderie de vieilles
connaissances. Il était presque aussi neuf qu'elle en toutes choses,
n'ayant connu que des filles de hasard, vivant au-dessus du réel, dans
des amours romantiques. Cela leur semblait naturel et très simple, à
elle comme à lui, de se voir de la sorte en secret, par amitié, sans
autre galanterie qu'une poignée de main à l'arrivée et qu'une poignée de
main au départ. Lui, ne se questionnait même plus sur ce qu'elle pouvait
savoir de la vie et de l'homme, dans ses ignorances de demoiselle
honnête; et c'était elle qui le sentait timide, qui le regardait
fixement parfois, avec le vacillement des yeux, le trouble étonné de la
passion qui s'ignore. Mais rien encore de brûlant ni d'agité ne gâtait
le plaisir qu'ils éprouvaient à être ensemble.

Leurs mains demeuraient fraîches, ils parlaient de tout gaiement, ils se
disputaient parfois, en amis certains de ne jamais se fâcher. Seulement,
cette amitié devenait si vive, qu'ils ne pouvaient plus vivre l'un sans
l'autre.

Dès que Christine était là, Claude enlevait la clef de la porte.
Elle-même l'exigeait: de cette façon, personne ne viendrait les
déranger. Au bout de quelques visites, elle avait pris possession de
l'atelier, elle y semblait chez elle. Une idée d'y mettre un peu d'ordre
la tourmentait, car elle souffrait nerveusement, au milieu d'un pareil
abandon; mais ce n'était point besogne facile, le peintre défendait à
Mme Joseph de balayer, de peur que la poussière ne couvrît ses toiles
fraîches; et, les premières fois, lorsque son amie tentait un bout de
nettoyage, il la suivait d'un regard inquiet et suppliant. À quoi bon
changer les choses de place? est-ce qu'il ne suffisait pas de les avoir
sous la main? Pourtant, elle montrait une obstination si gaie, elle
paraissait si heureuse de jouer à la ménagère, qu'il avait fini par la
laisser libre. Maintenant, à peine arrivée, dégantée, la jupe épinglée
pour ne pas la salir, elle bousculait tout; elle rangeait la vaste pièce
en trois tours. Devant le poêle, on ne voyait plus un tas de cendre
accumulée; le paravent cachait le lit et la toilette; le divan était
brossé, l'armoire frottée et luisante, la table de sapin désencombrée de
la vaisselle, nette de taches de couleurs; et, au-dessus des chaises
posées en belle symétrie, des chevalets boiteux appuyés aux murs, le
coucou énorme, épanouissant ses fleurs de carmin, avait l'air de battre
d'un tic-tac plus sonore. C'était magnifique, on n'aurait pas reconnu la
pièce. Lui, stupéfait, la regardait aller, venir, tourner en chantant.
Était-ce donc cette paresseuse qui avait des migraines intolérables, au
moindre travail? Mais elle riait: le travail de tête, oui; tandis que le
travail des pieds et des mains, au contraire, lui faisait du bien, la
redressait comme un jeune arbre. Elle avouait, ainsi qu'une dépravation,
son goût pour les soins bas du ménage, ce goût qui désespérait sa mère,
dont l'idéal d'éducation était l'art d'agrément, l'institutrice aux
mains fines, ne touchant à rien. Aussi que de remontrances, quand on la
surprenait, toute petite, balayant, torchonnant, jouant à la cuisinière
avec délices! Encore aujourd'hui, si elle avait pu se battre contre la
poussière, chez Mme Vanzade, elle se serait moins ennuyée. Seulement,
qu'aurait-on dit? Du coup, elle n'aurait plus été une dame.

Et elle venait se satisfaire quai de Bourbon, essoufflée de tant
d'exercice, avec des yeux de pécheresse qui mord au fruit défendu.

Claude, à cette heure, sentait autour de lui les bons soins d'une femme.
Pour la faire asseoir et causer tranquillement, il lui demandait parfois
de recoudre un poignet arraché, un pan de veston déchiré. D'elle-même,
elle avait bien offert de visiter son linge. Mais ce n'était plus sa
belle flamme de ménagère qui s'agite. D'abord, elle ne savait pas, elle
tenait son aiguille en fille élevée dans le mépris de la couture. Puis,
cette immobilité, cette attention, ces petits points à soigner un par un
l'exaspéraient. L'atelier reluisait de propreté, comme un salon; mais
Claude restait en guenilles; et tous les deux en plaisantaient, ils
trouvaient ça drôle.

Quels mois heureux ils passèrent, ces quatre mois de gelée et de pluie,
dans l'atelier où le poêle rouge ronflait comme un tuyau d'orgue!
L'hiver semblait les isoler encore. Quand la neige couvrait les toits
voisins, que des moineaux venaient battre de l'aile contre la baie
vitrée, ils souriaient d'avoir chaud et d'être perdus ainsi, au milieu
de la grande ville muette. Et ils n'eurent pas toujours que ce coin
étroit, elle finit par lui permettre de la reconduire. Longtemps, elle
avait voulu s'en aller seule, tourmentée de la honte d'être vue dehors
au bras d'un homme. Puis, un jour qu'une averse brusque tombait, il
fallut bien qu'elle le laissât descendre avec un parapluie; et, l'averse
ayant cessé tout de suite, de l'autre côté du pont Louis-Philippe, elle
l'avait renvoyé, ils étaient seulement restés quelques minutes devant le
parapet, à regarder le Mail, heureux de se trouver ensemble sous le ciel
libre. En bas, contre les pavés du port, les grandes roues pleines de
pommes s'alignaient sur quatre rangs, si serrées que des planches, entre
elles, faisaient des sentiers, où couraient des enfants et des femmes;
et ils s'amusèrent de cet écroulement de fruits, des tas énormes qui
encombraient la berge, des paniers ronds qui voyageaient; tandis qu'une
odeur forte, presque puante, une odeur de cidre en fermentation,
s'exhalait avec le souffle humide de la rivière. La semaine suivante,
comme le soleil avait reparu, et qu'il lui vantait la solitude des
quais, autour de l'île Saint-Louis, elle consentit à une promenade. Ils
remontèrent le quai de Bourbon et le quai d'Anjou, s'arrêtant à chaque
pas, intéressés par la vie de la Seine, la dragueuse dont les seaux
grinçaient, le bateau-lavoir secoué d'un bruit de querelles, une grue,
là-bas, en train de décharger un chaland. Elle, surtout, s'étonnait:
était-ce possible que ce quai des Ormes, si vivant en face, que ce quai
Henri IV, avec sa berge immense, sa plage où des bandes d'enfants et de
chiens se culbutaient sur des tas de sable, que tout cet horizon de
ville peuplée et active fût l'horizon de cité maudite, aperçu dans un
éclaboussement de sang, la nuit de son arrivée? Ensuite, ils tournèrent
la pointe, ralentissant encore leur marche, pour jouir du désert et du
silence que de vieux hôtels semblent mettre là; ils regardèrent l'eau
bouillonner à travers la forêt des charpentes de l'Estacade, ils
revinrent en suivant le quai de Béthune et le quai d'Orléans, rapprochés
par l'élargissement du fleuve, se serrant l'un contre l'autre devant
cette coulée énorme, les yeux au loin sur le Port-au-Vin et le Jardin
des Plantes. Dans le ciel pâle, des dômes de monuments bleuissaient.
Comme ils arrivaient au pont Saint-Louis, il dut lui nommer Notre-Dame
qu'elle ne reconnaissait pas, vue ainsi du chevet, colossale et
accroupie entre ses arcs-boutants, pareils à des pattes au repos,
dominée par la double tête de ses tours, au-dessus de sa longue échine
de monstre. Mais leur trouvaille, ce jour-là, ce fut la pointe
occidentale de l'île, cette proue de navire continuellement à l'ancre,
qui, dans la fuite des deux courants, regarde Paris sans jamais
l'atteindre. Ils descendirent un escalier très raide, ils découvrirent
une berge solitaire, plantée de grands arbres: et c'était un refuge
délicieux, un asile en pleine foule, Paris grondant alentour, sur les
quais, sur les ponts, pendant qu'ils goûtaient au bord de l'eau la joie
d'être seuls, ignorés de tous. Dès lors, cette berge fut leur coin de
campagne, le pays de plein air où ils profitaient des heures de soleil,
quand la grosse chaleur de l'atelier, où le poêle rouge ronflait, les
suffoquait et commençait à chauffer leurs mains d'une fièvre dont ils
avaient peur.

Cependant, jusque-là, Christine refusait de se laisser accompagner plus
loin que le Mail. Au quai des Ormes, elle congédiait toujours Claude,
comme si Paris, avec sa foule et ses rencontres possibles, eût commencé
à cette longue file de quais, qu'il lui fallait suivre. Mais Passy était
si loin, et elle s'ennuyait tant à faire seule une course pareille, que
peu à peu elle céda, lui permettant d'abord de pousser jusqu'à l'Hôtel
de ville, puis jusqu'au Pont-Neuf, puis jusqu'aux Tuileries. Elle
oubliait le danger, tous deux s'en allaient maintenant bras dessus, bras
dessous, comme un jeune ménage; et cette promenade sans cesse répétée,
cette marche lente sur le même trottoir, du côté de l'eau, avait pris un
charme infini, une jouissance de bonheur telle qu'ils ne devaient jamais
en éprouver de plus vive. Ils étaient l'un à l'autre, profondément, sans
s'être donnés encore. Il semblait que l'âme de la grande ville, montant
du fleuve, les enveloppât de toutes les tendresses qui avaient battu
dans ces vieilles pierres, au travers des âges.

Depuis les grands froids de décembre, Christine ne venait plus que
l'après-midi; et c'était vers quatre heures, lorsque le soleil
déclinait, que Claude la reconduisait à son bras. Par les jours de ciel
clair, dès qu'ils débouchaient du pont Louis-Philippe, toute la trouée
des quais, immense à l'infini, se déroulait. D'un bout à l'autre, le
soleil oblique chauffait d'une poussière d'or les maisons de la rive
droite; tandis que la rive gauche, les îles, les édifices se découpaient
en une ligne noire, sur la gloire enflammée du couchant. Enfin cette
marche éclatante et cette marge sombre, la Seine pailletée luisait,
coupée des barres minces de ses ponts, les cinq arches du pont
Notre-Dame sous l'arche unique du pont d'Arcole, puis le pont au Change,
puis le Pont-Neuf, de plus en plus fins, montrant chacun, au-delà de son
ombre, un vif coup de lumière, une eau de satin bleu, blanchissant dans
un reflet de miroir; et, pendant que les découpures crépusculaires de
gauche se terminaient par la silhouette des tours pointues du Palais de
Justice, charbonnées durement sur le vide, une courbe molle
s'arrondissait à droite dans la clarté, si allongée et si perdue, que le
pavillon de Flore, tout là-bas, qui s'avançait comme une citadelle, à
l'extrême pointe, semblait un château du rêve, bleuâtre, léger et
tremblant, au milieu des fumées roses de l'horizon. Mais eux; baignés de
soleil sous les platanes sans feuilles, détournaient les yeux de cet
éblouissement, s'égayaient à certains coins, toujours les mêmes, un
surtout, le pâté de maisons très vieilles, au-dessus du Mail; en bas, de
petites boutiques de quincaillerie et d'articles de pêche à un étage,
surmontées de terrasses, fleuries de lauriers et de vignes vierges, et,
par-derrière, des maisons plus hautes, délabrées, étalant des linges aux
fenêtres, tout un entassement de constructions baroques, un
enchevêtrement de planches et de maçonneries, de murs croulants et de
jardins suspendus, où des boules de verre allumaient des étoiles. Ils
marchaient, ils délaissaient bientôt les grands bâtiments qui suivaient,
la caserne, l'Hôtel de ville, pour s'intéresser, de l'autre côté du
fleuve, à la cité, serrée dans ses murailles droites et lisses, sans
berge. Au-dessus des maisons assombries, les tours de Notre-Dame,
resplendissantes, étaient comme dorées à neuf. Des boîtes de
bouquinistes commençaient à envahir les parapets; une péniche, chargée
de charbon, luttait contre le courant terrible, sous une arche du pont
Notre-Dame. Et là, les jours de marché aux fleurs, malgré la rudesse de
la saison, ils s'arrêtaient à respirer les premières violettes et les
giroflées hâtives. Sur la gauche, cependant, la rive se découvrait et se
prolongeait: au-delà des poivrières du Palais de Justice, avaient paru
les petites maisons blafardes du quai de l'Horloge, jusqu'à la touffe
d'arbres du terre-plein; puis, à mesure qu'ils avançaient, d'autres
quais sortaient de la brume, très loin, le quai Voltaire, le quai
Malaquais, la coupole de l'Institut, le bâtiment carré de la Monnaie,
une longue barre grise de façades dont on ne distinguait même pas les
fenêtres, un promontoire de toitures que les poteries des cheminées
faisaient ressembler à une falaise rocheuse, s'enfonçant au milieu d'une
mer phosphorescente. En face, au contraire, le pavillon de Flore sortait
du rêve, se solidifiait dans la flambée dernière de l'astre. Alors, à
droite, à gauche, aux deux bords de l'eau, c'étaient les profondes
perspectives du boulevard Sébastopol et du boulevard du Palais;
c'étaient les bâtisses neuves du quai de la Mégisserie, la nouvelle
préfecture de police en face, le vieux Pont-Neuf, avec la tache d'encre
de sa statue; c'étaient le Louvre, les Tuileries, puis, au fond,
par-dessus Grenelle, les lointains sans borne, les coteaux de Sèvres, la
campagne noyée d'un ruissellement de rayons. Jamais Claude n'allait plus
loin, Christine toujours l'arrêtait avant le Pont-Royal, près des grands
arbres des bains Vigier; et, quand ils se retournaient pour échanger
encore une poignée de main, dans l'or du soleil devenu rouge, ils
regardaient en arrière, ils retrouvaient à l'autre horizon l'île
Saint-Louis, d'où ils venaient, une fin confuse de capitale, que la nuit
gagnait déjà, sous le ciel ardoisé de l'orient.

Ah! que de beaux couchers de soleil ils eurent, pendant ces flâneries de
chaque semaine! Le soleil les accompagnait dans cette gaieté vibrante
des quais, la vie de la Seine, la danse des reflets au fil du courant,
l'amusement des boutiques chaudes comme des serres, et les fleurs en pot
de grainetiers, et les cages assourdissantes des oiseliers, tout ce
tapage de sons et de couleurs qui fait du bord de l'eau l'éternelle
jeunesse des villes. Tandis qu'ils avançaient, la braise ardente du
couchant s'empourprait à leur gauche, au-dessus de la ligne sombre des
maisons; et l'astre semblait les attendre, s'inclinait à mesure, roulait
lentement vers les toits lointains, dès qu'ils avaient dépassé le pont
Notre-Dame, en face du fleuve élargi. Dans aucune futaie séculaire, sur
aucune route de montagne, par les prairies d'aucune plaine, il n'y aura
jamais des fins de jour aussi triomphales que derrière la coupole de
l'Institut.

C'est Paris qui s'endort dans sa gloire. À chacune de leurs promenades,
l'incendie changeait, des fournaises nouvelles ajoutaient leurs brasiers
à cette couronne de flammes. Un soir qu'une averse venait de les
surprendre, le soleil, reparaissant derrière la pluie, alluma la nuée
tout entière, et il n'y eut plus sur leurs têtes que cette poussière
d'eau embrasée, qui s'irisait de bleu et de rose.

Les jours de ciel pur, au contraire, le soleil, pareil à une boule de
feu, descendait majestueusement dans un lac de saphir tranquille; un
instant, la coupole noire de l'Institut l'écornait, comme une lune à son
déclin; puis, la boule se violaçait, se noyait au tond du lac devenu
sanglant.

Dés février, elle agrandit sa courbe, elle tomba droit dans la Seine,
qui semblait bouillonner à l'horizon, sous l'approche de ce fer rouge.
Mais les grands décors, les grandes féeries de l'espace ne flambaient
que les soirs de nuages. Alors, suivant le caprice du vent, c'étaient
des mers de soufre battant des rochers de corail, c'étaient des palais
et des tours, des architectures entassées, brûlant, s'écroulant, lâchant
par leurs brèches des torrents de lave; ou encore, tout d'un coup,
l'astre, disparu déjà, couché derrière un voile de vapeurs, perçait ce
rempart d'une telle poussée de lumière, que des traits d'étincelles
jaillissaient, partaient d'un bout du ciel à l'autre, visibles, ainsi
qu'une volée de flèches d'or. Et le crépuscule se faisait, et ils se
quittaient avec ce dernier éblouissement dans les yeux, ils sentaient ce
Paris triomphal complice de la joie qu'ils ne pouvaient épuiser, à
toujours recommencer ensemble cette promenade, le long des vieux
parapets de pierre. Un jour enfin, il arriva ce que Claude redoutait,
sans le dire. Christine semblait ne plus croire qu'on pût les
rencontrer. Qui, du reste, la connaissait? Elle passerait ainsi,
éternellement inconnue. Lui, songeait aux camarades, avait parfois un
petit frisson en croyant distinguer au loin quelque dos de sa
connaissance. Il était travaillé d'une pudeur, l'idée qu'on pourrait
dévisager la jeune fille, l'aborder, plaisanter peut-être, lui causait
un insupportable malaise. Et, ce jour-là justement, comme elle se
serrait à son bras, et qu'ils approchaient du pont des Arts, il tomba
sur Sandoz et Dubuche qui descendaient les marches du pont. Impossible
de les éviter, on était presque face à face; d'ailleurs, ses amis
l'avaient aperçu sans doute, car ils souriaient. Très pâle, il avançait
toujours; et il pensa tout perdu, en voyant Dubuche faire un mouvement
vers lui; mais déjà Sandoz le retenait, l'emmenait. Ils passèrent d'un
air indifférent, ils disparurent dans la cour du Louvre, sans même se
retourner. Tous deux venaient de reconnaître l'original de cette tête au
pastel, que le peintre cachait avec une jalousie d'amant. Christine,
très gaie, n'avait rien remarqué. Claude, le coeur battant à grands
coups, lui répondait par des mots étranglés, touché aux larmes,
débordant de gratitude pour la discrétion de ses deux vieux compagnons.

À quelques jours de là, il eut encore une secousse. Il n'attendait pas
Christine, et il avait donné rendez-vous à Sandoz; puis, comme elle
était montée en courant passer une heure, dans une de ces surprises qui
les ravissaient, ils venaient à leur habitude de retirer la clef,
lorsqu'on frappa du poing, familièrement. Tout de suite, lui reconnut
cette façon de s'annoncer, si bouleversé de l'aventure, qu'il en
renversa une chaise: impossible maintenant de ne pas répondre. Mais elle
était devenue blême, elle le suppliait d'un geste éperdu, et il demeura
immobile, l'haleine coupée. Les coups continuaient dans la porte.

Une voix cria: «Claude! Claude!» Lui, ne bougeait toujours point,
combattu pourtant, les lèvres blanches, les yeux à terre. Un grand
silence régna, des pas descendirent en faisant craquer les marches de
bois. Sa poitrine s'était gonflée d'une tristesse immense, il la sentait
éclater de remords, à chacun de ces pas qui s'en allaient, comme s'il
eût renié l'amitié de toute sa jeunesse.

Cependant, un après-midi, on frappa encore, et Claude n'eut que le temps
de murmurer avec désespoir:

«La clef est restée sur la porte!» En effet, Christine avait oublié de
la retirer. Elle s'effara, s'élança derrière le paravent, tomba assise
au bord du lit, son mouchoir sur la bouche, pour étouffer le bruit de sa
respiration.

On tapait plus fort, des rires éclataient, le peintre dut crier:
«Entrez!» Et son malaise augmenta, en apercevant Jory, qui, galamment,
introduisait Irma Bécot. Depuis quinze jours, Fagerolles la lui avait
cédée; ou plutôt il s'était résigné à ce caprice, par crainte de la
perdre tout à fait. Elle jetait alors sa jeunesse aux quatre coins des
ateliers, dans une telle folie de son corps, que chaque semaine elle
déménageait ses trois chemises, quitte à revenir pour une nuit, si le
coeur lui en disait.

«C'est elle qui a voulu visiter ton atelier, et je te l'amène», expliqua
le journaliste. Mais, sans attendre, elle se promenait, elle
s'exclamait, très libre.

«Oh! que c'est drôle, ici!... Oh! quelle drôle de peinture!... Hein?
soyez aimable, montrez-moi tout, je veux tout voir... Et où
couchez-vous?», Claude, anxieux d'inquiétude, eut peur qu'elle
n'écartât le paravent. Il s'imaginait Christine là derrière, il était
désolé déjà de ce qu'elle entendait.

«Tu sais ce qu'elle vient te demander? reprit gaiement Jory. Comment, tu
ne te rappelles pas? tu lui as promis de faire quelque chose d'après
elle... Elle te posera tout ce que tu voudras, n'est-ce pas, ma chère?

--Pardi, tout de suite!--C'est que, dit le peintre embarrassé, mon
tableau me prendra jusqu'au salon... Il y a là une figure qui me donne
un mal! Impossible de m'en tirer avec ces sacrés modèles!» Elle s'était
plantée devant la toile, elle levait son petit nez d'un air entendu.

«Cette femme nue, dans l'herbe... Eh bien, dites donc, si je pouvais
vous être utile?» Du coup, Jory s'enflamma.

«Tiens! mais c'est une idée! Toi qui cherches une belle fille, sans la
trouver!... Elle va se défaire. Défais-toi, ma chérie, défais-toi un
peu, pour qu'il voie.» D'une main, Irma dénoua vivement son chapeau, et
elle cherchait de l'autre les agrafes de son corsage, malgré les refus
énergiques de Claude qui se débattait comme si on l'eût violenté.

«Non, non, c'est inutile... Madame est trop petite... Ce n'est pas du
tout ça, pas du tout!

--Qu'est-ce que ça fiche? dit-elle, vous verrez toujours.» Et Jory
s'obstinait. «Laisse donc! c'est à elle que tu fais plaisir... Elle ne
pose pas d'habitude, elle n'en a pas besoin; mais ça la régale, de se
montrer. Elle vivrait sans chemise... Défais-toi, ma chérie. Rien que
la gorge, puisqu'il a peur que tu ne le manges!» Enfin, Claude l'empêcha
de se déshabiller. Il bégayait des excuses: plus tard, il serait très
heureux; en ce moment, il craignait qu'un document nouveau n'achevât de
l'embrouiller; et elle se contenta de hausser les épaules, en le
regardant fixement de ses jolis yeux de vice, d'un air de souriant
mépris.

Alors, Jory causa de la bande. Pourquoi donc Claude n'était-il pas venu,
l'autre jeudi, chez Sandoz? On ne le voyait plus, Dubuche l'accusait
d'être entretenu par une actrice. Oh! il y avait eu un attrapage entre
Fagerolles et Mahoudeau, à propos de l'habit noir en sculpture!

Gagnière, le dimanche d'auparavant, était sorti d'une audition de
Wagner, avec un oeil en compote. Lui, Jory, avait manqué d'avoir un
duel, au café Baudequin, pour un de ses derniers articles du Tambour.
C'est qu'il les menait raides, les peintres de quatre sous, les
réputations volées! La campagne contre le jury du Salon faisait un
vacarme du diable, il ne resterait pas un morceau de ses gabelous de
l'idéal, qui empêcheraient la nature d'entrer.

Claude l'écoutait, dans une impatience irritée. Il avait repris sa
palette, il piétinait devant son tableau. L'autre fini par comprendre.

«Tu désires travailler, nous te laissons.»

Irma continuait à regarder le peintre, avec son vague sourire, étonnée
de la bêtise de ce nigaud qui ne voulait pas d'elle, tourmentée
maintenant du caprice de l'avoir, malgré lui. C'était laid, son atelier,
et lui-même n'avait rien de beau; mais pourquoi posait-il pour la vertu?
Elle le plaisanta un instant, fine, intelligente, portant déjà sa
fortune, dans le débraillé de sa jeunesse. Et, à la porte, elle s'offrit
une dernière fois, en lui chauffant la main d'une pression longue et
enveloppante.

«Quand vous voudrez.» Ils étaient partis, et Claude dut aller écarter le
paravent; car, derrière, Christine restait au bord du lit, comme sans
force pour se lever. Elle ne parla pas de cette fille, elle déclara
simplement qu'elle avait eu bien peur; et elle voulut s'en aller tout de
suite, tremblant d'entendre frapper encore, emportant au fond de ses
yeux inquiets le trouble des choses qu'elle ne disait point.

Longtemps, d'ailleurs, ce milieu d'art brutal, cet atelier empli de
tableaux violents, était demeuré pour elle un malaise. Elle ne pouvait
s'habituer aux nudités vraies des académies, à la réalité crue des
études faites en Provence, blessée, répugnée. Surtout elle n'y
comprenait rien, grandie dans la tendresse et l'admiration d'un autre
art, ces fines aquarelles de sa mère, ces éventails d'une délicatesse
de rêve, où des couples lilas flottaient au milieu de jardins bleuâtres.
Souvent encore, elle-même s'amusait à de petits paysages d'écolière,
deux ou trois motifs toujours répétés, un lac avec une ruine, un moulin
battant l'eau d'une rivière, un chalet et des sapins blancs de neige. Et
elle s'étonnait: était-ce possible qu'un garçon intelligent peignît
d'une façon si déraisonnable, si laide, si fausse? car elle ne trouvait
pas seulement ces réalités d'une hideur de monstres, elle les jugeait
aussi en dehors de toute vérité permise. Enfin, il fallait être fou.

Un jour, Claude voulut absolument voir un petit album, son ancien album
de Clermont, dont elle lui avait parlé.

Après s'en être longtemps défendue; elle l'apporta, flattée au fond,
ayant la vive curiosité de savoir ce qu'il dirait.

Lui, le feuilleta en souriant; et, comme il se taisait, elle murmura la
première:

«Vous trouvez ça mauvais, n'est-ce pas?

--Mais non, répondit-il, c'est innocent.» Le mot la froissa, malgré le
ton bonhomme qui le rendait aimable.

«Dame! j'ai eu si peu de leçons de maman!... Moi, j'aime que ce soit
bien fait et que ça plaise.» Alors, il éclata franchement de rire.

«Avouez que ma peinture vous rend malade. Je l'ai remarqué, vous pincez
les lèvres, vous arrondissez des yeux de terreur... Ah! certes; ce
n'est pas de la peinture pour les dames, encore moins pour les jeunes
filles...

Mais vous vous y accoutumerez, il n'y a là qu'une éducation de l'oeil;
et vous verrez que c'est très sain et très honnête, ce que je fais là.»
En effet, peu à peu, Christine s'accoutuma. La conviction artistique n'y
entra pour rien d'abord, d'autant plus que Claude, avec son dédain des
jugements de la femme, ne l'endoctrinait pas, évitant au contraire de
parler art avec elle, comme s'il eût voulu se réserver cette passion de
sa vie, en dehors de la passion nouvelle qui l'envahissait.

Seulement, elle glissait à l'habitude, elle finissait par éprouver de
l'intérêt pour ces toiles abominables, en voyant quelle place souveraine
elles tenaient dans l'existence du peintre. Ce fut sa première étape,
elle s'attendrit de cette rage du travail, de ce don absolu de tout un
être: n'était-ce pas touchant? n'y avait-il pas là quelque chose de très
bien? Puis, lorsqu'elle remarqua les joies et les douleurs qui le
bouleversaient, à la suite d'une bonne séance ou d'une mauvaise, elle
arriva d'elle-même à se mettre de moitié dans son effort. Elle
s'attristait, si elle le trouvait triste; elle s'égayait, quand il
l'accueillait gaiement; et, dès lors, ce fut sa préoccupation: avait-il
beaucoup travaillé? était-il content de ce qu'il avait fait, depuis leur
dernière entrevue? Au bout du deuxième mois, elle était conquise, elle
se plantait devant les toiles, n'en avait plus peur, n'approuvait
toujours pas beaucoup cette façon de peindre, mais commençait à répéter
des mots d'artiste, déclarait ça «vigoureux, crânement bâti, bien dans la
lumière». Il lui semblait si bon, elle l'aimait tant, qu'après l'avoir
excusé de barbouiller de pareilles horreurs, elle en venait à leur
découvrir des qualités pour les aimer aussi un peu.

Cependant, il était un tableau, le grand, celui du prochain Salon,
qu'elle fut longue à accepter. Déjà elle regardait, sans déplaisir, les
académies de l'atelier Boutin et les études de Plassans, qu'elle
s'irritait encore contre la femme nue, couchée dans l'herbe. C'était une
rancune personnelle, la honte d'avoir cru un instant se reconnaître, une
sourde gêne en face de ce grand corps, qui continuait à la blesser, bien
qu'elle y retrouvât de moins en moins ses traits.

D'abord, elle avait protesté en détournant les yeux.

Maintenant, elle restait des minutes entières, les regards fixes, dans
une contemplation muette. Comment donc sa ressemblance avait-elle
disparu ainsi? À mesure que le peintre s'acharnait, jamais content,
revenant cent fois sur le même morceau, cette ressemblance
s'évanouissait un peu chaque fois. Et, sans qu'elle pût analyser cela,
sans qu'elle osât même se l'avouer, elle dont la pudeur s'était révoltée
le premier jour, elle éprouvait un chagrin croissant à voir que rien
d'elle ne demeurait plus. Leur amitié lui paraissait en pâtir, elle se
sentait moins près de lui, à chaque trait qui s'effaçait. Ne l'aimait-il
pas, qu'il la laissait ainsi sortir de son oeuvre? et quelle était cette
femme nouvelle, cette face inconnue et vague qui perçait sous la sienne?

Claude, désolé d'avoir gâté la tête, ne savait justement de quelle
manière lui demander quelques heures de pose.

Elle se serait simplement assise, il n'aurait pris que des indications.
Mais il l'avait vue si fâchée, qu'il craignait de l'irriter encore.
Après s'être promis de la supplier gaiement, il ne trouvait pas les
mots, tout d'un coup honteux, comme s'il se fût agi d'une inconvenance.

Un après-midi, il la bouleversa par un de ses accès de colère, dont il
n'était pas le maître, même devant elle.

Rien n'avait marché, cette semaine-là. Il parlait de gratter sa toile,
il se promenait furieusement, en lâchant des ruades dans les meubles.
Tout d'un coup, il la saisit par les épaules et la posa sur le divan.

«Je vous en prie, rendez-moi ce service, ou j'en crève, parole
d'honneur!» Effarée, elle ne comprenait pas.

«Quoi, que voulez-vous?» Puis, lorsqu'elle le vit prendre ses brosses,
elle ajouta étourdiment:

«Ah! oui... pourquoi ne me l'avez-vous pas demandé plus tôt?»,
D'elle-même, elle se renversa sur un coussin, elle glissa le bras sous
la nuque. Mais une surprise et une confusion d'avoir consenti si vite,
l'avaient rendue grave; car elle ne se savait pas décidée à cette chose,
elle aurait bien juré que jamais plus elle ne lui servirait de modèle.

Ravi, il cria:

«Vrai! vous consentez!... Nom d'un chien! la sacrée bonne femme que je
vais bâtir avec vous!»

De, nouveau, sans réfléchir, elle dit:

«Oh! la tête seulement!» Et lui, bredouilla, dans une hâte d'homme qui
craint d'être allé trop loin:

«Bien sûr, bien sûr, seulement la tête!» Une gêne les rendit muets, il
se mit à peindre, tandis que les yeux en l'air, immobile, elle restait
troublée d'avoir lâché une pareille phrase. Déjà, sa complaisance
l'emplissait de remords, comme si elle entrait dans quelque chose de
coupable, en laissant donner sa ressemblance à cette nudité de femme,
éclatante sous le soleil.

Claude, en deux séances, campa la tête. Il exultait de joie, il criait
que c'était son meilleur morceau de peinture; et il avait raison, jamais
il n'avait baigné dans de la vraie lumière, un visage plus vivant.
Heureuse de le voir si heureux, Christine s'était égayée, elle aussi, au
point de trouver sa tête très bien, pas très ressemblante toujours, mais
d'une expression étonnante. Ils restèrent longtemps devant le tableau, à
cligner les yeux, à se reculer jusqu'au mur. «Maintenant, dit-il enfin,
je vais la bâcler avec un modèle... Ah! cette gueuse, je la tiens
donc!» Et, dans un accès de gaminerie, il empoigna la jeune fille, ils
dansèrent ensemble ce qu'il appelait «le pas du triomphe». Elle riait
très fort, adorant le jeu, n'éprouvant plus rien de son trouble, ni
scrupules ni malaise.

Mais, dès la semaine suivante, Claude redevint sombre.

Il avait choisi Zoé Piédefer, pour poser le corps, et elle ne lui
donnait pas ce qu'il voulait: la tête, si fine, disait-il, ne
s'emmanchait point sur ces épaules canaille.

Il s'obstina, pourtant, gratta, recommença. Vers le milieu de janvier,
pris de désespoir, il lâcha le tableau, le retourna contre le mur; puis,
quinze jours plus tard, il s'y remit, avec un autre modèle, la grande
Judith, ce qui le força à changer les tonalités. Les choses se
gâtèrent encore, il fit revenir Zoé, ne sut plus où il allait, malade
d'incertitude et d'angoisse. Et le pis était que la figure centrale
seule l'enrageait ainsi, car le reste de l'oeuvre, les arbres, les deux
petites femmes, le monsieur en veston, terminés, solides, le
satisfaisaient pleinement. Février s'achevait, il ne lui restait que
quelques jours pour l'envoi au Salon, c'était un désastre.

Un soir, devant Christine, il jura, il lâcha ce cri de colère:

«Aussi, tonnerre de Dieu! est-ce qu'on plante la tête d'une femme sur le
corps d'une autre!... Je devrais me couper la main.» Au fond de lui,
maintenant, une pensée unique montait: obtenir d'elle qu'elle consentît
à poser la figure entière.

Cela, lentement, avait germé, d'abord un simple souhait vite écarté
comme absurde, puis une discussion muette, sans cesse reprise, enfin le
désir net, aigu, sous le fouet de la nécessité. Cette gorge qu'il avait
entrevue quelques minutes, le hantait d'un souvenir obsédant. Il la
revoyait dans sa fraîcheur de jeunesse, rayonnante, indispensable.

S'il ne l'avait pas, autant valait-il renoncer au tableau, car aucune
autre ne le contenterait. Lorsque, pendant des heures, tombé sur une
chaise, il se dévorait d'impuissance à ne plus savoir où donner un coup
de pinceau, il prenait des résolutions héroïques: dès qu'elle entrerait,
il lui dirait son tourment, en paroles si touchantes, qu'elle céderait
peut-être. Mais elle arrivait, avec son rire de camarade, sa robe chaste
qui ne livrait rien de son corps, et il perdait tout courage, il
détournait les yeux, de peur qu'elle ne le surprit à chercher, sous le
corsage, la ligne souple du torse. On ne pouvait exiger d'une amie un
service pareil, jamais il n'en aurait l'audace.

Et, pourtant, un soir, comme il s'apprêtait à la reconduire et qu'elle
remettait son chapeau, les bras en l'air, ils restèrent deux secondes
les yeux dans les yeux, lui frémissant devant les pointes des seins
relevés qui crevaient l'étoffe, elle si brusquement sérieuse, si pâle,
qu'il se sentit deviné. Le long des quais, ils parlèrent à peine: cette
chose demeura entre eux, pendant que le soleil se couchait, dans un ciel
couleur de vieux cuivre. À deux autres reprises, il lut, au fond de son
regard, qu'elle savait sa continuelle pensée. En effet, depuis qu'il y
songeait, elle s'était mise à y songer aussi, malgré elle, l'attention
éveillée par des allusions involontaires. Elle en fut effleurée d'abord,
elle dut s'y arrêter ensuite; mais elle ne croyait pas avoir à s'en
défendre, car cela lui semblait hors de la vie, une de ces imaginations
du sommeil dont on a honte. La peur même qu'il osât le demander ne lui
vint pas: elle le connaissait bien à présent, elle l'aurait fait taire
d'un souffle, avant qu'il eût bégayé les premiers mots, malgré les
éclats subits de ses colères. C'était fou, simplement. Jamais, jamais;
des jours s'écoulèrent; et, entre eux, l'idée fixe grandissait. Dès
qu'ils se trouvaient ensemble, ils ne pouvaient plus ne pas y penser.
Ils n'en ouvraient point la bouche, mais leurs silences en étaient
pleins; ils ne risquaient plus un geste, ils n'échangeaient plus un
sourire, sans retrouver au fond cette chose impossible à dire tout haut,
et dont ils débordaient. Bientôt, rien d'autre ne resta dans leur vie de
camarades. S'il la regardait, elle croyait se sentir déshabiller par son
regard; les mots innocents retentissaient en significations gênantes;
chaque poignée de main allait au-delà, du poignet, faisait couler un
léger frisson le long du corps. Et ce qu'ils avaient évité jusque-là, le
trouble de leur liaison; l'éveil de l'homme et de la femme dans leur
bonne amitié, éclatait enfin, sous l'évocation constante de cette nudité
vierge. Peu à peu, ils se découvraient une fièvre secrète, ignorée
d'eux-mêmes. Des chaleurs leur montaient aux joues, ils rougissaient
pour s'être frôlés du doigt. C'était désormais comme une excitation de
chaque minute, fouettant leur sang; tandis que, dans cet envahissement
de tout leur être, le tourment de ce qu'ils taisaient ainsi, sans
pouvoir se le cacher, s'exagérait au point qu'ils en étouffaient, la
poitrine gonflée de grands soupirs.

Vers le milieu de mars, Christine, à une de ses visites, trouva Claude
assis devant son tableau, écrasé de chagrin.

Il ne l'avait pas même entendue, il restait immobile, les yeux vides et
hagards sur l'oeuvre inachevée. Dans trois jours expiraient les délais
pour l'envoi au Salon.

«Eh bien?» lui demanda-t-elle doucement, désespérée de son désespoir.

Il tressaillit, il se retourna.

«Eh bien, c'est fichu, je n'exposerai pas cette année...

Ah! moi qui avais tant compté sur ce Salon!» Tous deux retombèrent dans
leur accablement, où s'agitaient de grandes choses confuses. Puis, elle
reprit, pensant à voix haute:

«On aurait le temps encore.

--Le temps? eh non! Il faudrait un miracle. Où voulez-vous que je trouve
un modèle, à cette heure?...

Tenez! depuis ce matin, je me débats, et j'ai cru un moment avoir une
idée: oui, ce serait d'aller chercher cette fille, cette Irma qui est
venue comme vous étiez ici. Je sais bien qu'elle est petite et ronde,
qu'il faudrait tout changer peut-être; mais elle est jeune, elle doit
être possible... Décidément, je vais en essayer...» Il s'interrompit.
Les yeux brûlants dont il la regardait, disaient clairement: «Ah! il y a
vous. Ah! ce serait le miracle attendu, le triomphe certain, si vous me
faisiez ce suprême sacrifice! Je vous implore, je vous le demande, comme
à une amie adorée, la plus belle, la plus chaste!» Elle, toute droite,
très blanche, entendait chaque mot; et ces yeux d'ardente prière
exerçaient sur elle une puissance. Sans hâte, elle ôta son chapeau et sa
pelisse; puis, simplement, elle continua du même geste calme, dégrafa
le corsage, le retira ainsi que le corset, abattit les jupons,
déboutonna les épaulettes de la chemise, qui glissa sur les hanches.
Elle n'avait pas prononcé une parole, elle semblait autre part, comme
les soirs, où, enfermée dans sa chambre, perdue au fond de quelque rêve,
elle se déshabillait machinalement, sans y prêter attention.

Pourquoi donc laisser une rivale donner son corps, quand elle avait déjà
donné sa face? Elle voulait être là tout entière, chez elle, dans sa
tendresse, en comprenant enfin quel malaise jaloux ce monstre bâtard lui
causait depuis longtemps. Et, toujours muette, nue et vierge, elle se
coucha sur le divan, prit la pose, un bras sous la tête, les yeux
fermés.

Saisi, immobile de joie, lui la regarda se dévêtir. Il la retrouvait. La
vision rapide, tant de fois évoquée, redevenait vivante. C'était cette
enfance, grêle encore, mais si souple, d'une jeunesse si fraîche; et il
s'étonnait de nouveau: où cachait-elle cette gorge épanouie, qu'on ne
soupçonnait point sous la robe? Il ne parla pas non plus, il se mit à
peindre, dans le silence recueilli qui s'était fait. Durant trois
longues heures, il se rua au travail, d'un effort si viril, qu'il acheva
d'un coup une ébauche superbe du corps entier. Jamais la chair de la
femme ne l'avait grisé de la sorte, son coeur battait comme devant une
nudité religieuse. Il ne s'approchait point, il restait surpris de la
transfiguration du visage, dont les mâchoires un peu massives et
sensuelles s'étaient noyées sous l'apaisement tendre du front et des
joues. Pendant les trois heures, il ne remua pas, elle ne souffla pas,
faisant le don de sa pudeur, sans un frisson, sans une gêne. Tous deux
sentaient que, s'ils disaient une seule phrase, une grande honte leur
viendrait. Seulement, de temps à autre, elle ouvrait ses yeux clairs,
les fixait sur un point vague de l'espace, restait ainsi un instant sans
qu'il pût rien y lire de ses pensées, puis les refermait, retombait dans
son néant de beau marbre, avec le sourire mystérieux et figé de la pose.

Claude, d'un geste, dit qu'il avait fini; et, redevenu gauche, il
bouscula une chaise pour tourner le dos plus vite; tandis que, très
rouge, Christine quittait le divan.

En hâte, elle se rhabilla, dans un grelottement brusque, prise d'un tel
émoi, qu'elle s'agrafait de travers, tirant ses manches, remontant son
col, pour ne plus laisser un seul coin de sa peau nue. Et elle était
contre le mur, ne se décidait pas à risquer un regard. Pourtant, il
revint vers elle, ils se contemplèrent, hésitants, étranglés d'une
émotion qui les empêcha encore de parler. Était-ce donc de la tristesse,
une tristesse infinie, inconsciente et innommée? car leurs paupières se
gonflèrent de larmes, comme s'ils venaient de gâter leur existence, de
toucher le fond de la misère humaine. Alors, attendri et navré, ne
trouvant rien, pas même un remerciement, il la baisa au front.



V


Le 15 mai, Claude, qui était rentré la veille de chez Sandoz à trois
heures du matin, dormait encore, vers neuf heures, lorsque Mme Joseph
lui monta un gros bouquet de lilas blancs, qu'un commissionnaire venait
d'apporter.

Il comprit, Christine lui fêtait à l'avance le succès de son tableau;
car c'était un grand jour pour lui, l'ouverture du Salon des Refusés,
créé de cette année-là, et où allait être exposée son oeuvre, repoussée
par le jury du Salon officiel.

Cette pensée tendre, ces lilas frais et odorants, qui l'éveillaient, le
touchèrent beaucoup, comme s'ils étaient le présage d'une bonne journée.
En chemise, nu-pieds, il les mit dans son pot à eau, sur la table. Puis,
les yeux enflés de sommeil, effaré, il s'habilla, en grondant d'avoir
dormi si tard. La veille, il avait promis à Dubuche et à Sandoz de les
prendre, dès huit heures, chez ce dernier, pour se rendre tous les trois
ensemble au Palais de l'Industrie, où l'on trouverait le reste de la
bande. Et il était déjà en retard d'une heure! Mais, justement, il ne
pouvait plus mettre la main sur rien, dans son atelier, en déroute
depuis le départ de la grande toile. Pendant cinq minutes, il chercha
ses souliers, à genoux parmi de vieux châssis. Des parcelles d'or
s'envolaient; car, ne sachant où se procurer l'argent d'un cadre, il
avait fait ajuster quatre planches par un menuisier du voisinage, et il
les avait dorées lui-même, avec son amie, qui s'était révélée comme une
doreuse très maladroite. Enfin, vêtu, chaussé, son chapeau de feutre
constellé d'étincelles jaunes, il s'en allait lorsqu'une pensée
superstitieuse le ramena vers les fleurs, qui restaient seules au milieu
de la table. S'il ne baisait point ces lilas, il aurait un affront. Il
les baisa, embaumé par leur odeur forte de printemps. Sous la voûte, il
donna sa clef à la concierge, comme d'habitude.

«Madame Joseph, je n'y serai pas de la journée.» En moins de vingt
minutes, Claude fut rue d'Enfer, chez Sandoz. Mais celui-ci, qu'il
craignait de ne plus rencontrer, se trouvait également en retard, à la
suite d'une indisposition de sa mère. Ce n'était rien, simplement une
mauvaise nuit, qui l'avait bouleversé d'inquiétude.

Rassuré à présent, il lui conta que Dubuche avait écrit de ne pas
l'attendre, en leur donnant rendez-vous là-bas.

Tous les deux partirent; et, comme il était près d'onze heures, ils se
décidèrent à déjeuner, au fond d'une petite crémerie déserte de la rue
Saint-Honoré, longuement, envahis d'une paresse dans leur ardent désir
de voir, goûtant une sorte de tristesse attendrie à s'attarder parmi de
vieux souvenirs d'enfance.

Une heure sonna, lorsqu'ils traversèrent les Champs-Élysées c'était par
une journée exquise, au grand ciel limpide, dont une brise, froide
encore, semblait aviver le bleu. Sous le soleil, couleur de blé mûr, les
rangées de marronniers avaient des feuilles neuves, d'un vert tendre,
fraîchement verni; et les bassins avec leurs gerbes jaillissantes, les
pelouses correctement tenues, la profondeur des allées et la largeur des
espaces, donnaient au vaste horizon un air de grand luxe. Quelques
équipages, rares à cette heure, montaient; pendant qu'un flot de foule,
perdu et mouvant comme une fourmilière, s'engouffrait sous l'arcade
énorme du Palais de l'Industrie.

Quand ils furent entrés, Claude eut un léger frisson, dans le vestibule
géant, d'une fraîcheur de cave, et dont le pavé humide sonnait sous les
pieds, ainsi qu'un dallage d'église. Il regarda, à droite et à gauche,
les deux escaliers monumentaux, et il demanda avec mépris:

«Dis donc, est-ce que nous allons traverser leur saleté de Salon?»

--Ah! non, fichtre! répondit Sandoz. Filons par le jardin. Il y a,
là-bas, l'escalier de l'Ouest qui mène aux Refusés.» Et ils passèrent
dédaigneusement entre les petites tables de vendeuses de catalogues.
Dans l'écartement d'immenses rideaux de velours rouge, le jardin vitré
apparaissait, au-delà d'un porche d'ombre.

À ce moment de la journée, le jardin était presque vide, il n'y avait du
monde qu'au buffet, sous l'horloge, la cohue des gens en train de
déjeuner là. Toute la foule se trouvait au premier étage, dans les
salles; et, seules, les statues blanches bordaient les allées de sable
jaune, qui découpaient crûment le dessin vert des gazons. C'était un
peuple de marbre immobile, que baignait la lumière diffuse, descendue
comme en poussière des vitres hautes.

Au midi, des stores de toile barraient une moitié de la nef, blonde sous
le soleil, tachée aux deux bouts par les rouges et les bleus éclatants
des vitraux. Quelques visiteurs, harassés déjà, occupaient les chaises
et les bancs tout neufs, luisants de peinture; tandis que les vols des
moineaux qui habitaient, en l'air, la forêt des charpentes de fonte,
s'abattaient avec des petits cris de poursuite, rassurés et fouillant le
sable.

Claude et Sandoz affectèrent de marcher vite, sans un coup d'oeil autour
d'eux. Un bronze raide et noble, la Minerve d'un membre de l'Institut,
les avait exaspérés dès la porte. Mais, comme ils pressaient le pas le
long d'une interminable ligne de bustes, ils reconnurent Bongrand, seul,
faisant lentement le tour d'une figure couchée, colossale et débordante.

«Tiens! c'est vous! cria-t-il lorsqu'ils lui eurent tendu la main. Je
regardais justement la figure de notre ami Mahoudeau, qu'ils ont eu au
moins l'intelligence de recevoir et de bien placer...» Et,
s'interrompant:

«Vous venez de là-haut?

--Non, nous arrivons», dit Claude.

Alors, très chaudement, il leur parla du Salon des Refusés. Lui, qui
était de l'Institut, mais qui vivait à l'écart de ses collègues,
s'égayait sur l'aventure: l'éternel mécontentement des peintres, la
campagne menée par les petits journaux comme le Tambour, les
protestations, les réclamations continues qui avaient enfin troublé
l'Empereur; et le coup d'État artistique de ce rêveur silencieux, car la
mesure venait uniquement de lui; et l'effarement, le tapage de tous, à
la suite de ce pavé tombé dans la mare aux grenouilles.

«Non, continua-t-il, vous n'avez pas idée des indignations, parmi les
membres du jury!... Et encore on se méfie de moi, on se tait, quand je
suis là!... Toutes les rages sont contre les affreux réalistes. C'est
devant eux qu'on fermait systématiquement les portes du temple; c'est à
cause d'eux que l'Empereur a voulu permettre au public de réviser le
procès; ce sont eux enfin qui triomphent... Ah! j'en entends de belles,
je ne donnerais pas cher de vos peaux, jeunes gens!» Il riait de son
grand rire, les bras ouverts, comme pour embrasser toute la jeunesse
qu'il sentait monter du sol.

«Vos élèves poussent», dit Claude simplement.

D'un geste, Bongrand le fit taire, pris d'une gêne. Il n'avait rien
exposé, et toute cette production, au travers de laquelle il marchait,
ces tableaux, ses statues, cet effort de création humaine, l'emplissait
d'un regret. Ce n'était pas jalousie, car il n'y avait point d'âme plus
haute ni meilleure, mais retour sur lui-même, peur sourde d'une lente
déchéance, cette peur inavouée qui le hantait.

«Et aux Refusés, lui demanda Sandoz, comment ça marche-t-il?--Superbe!
vous allez voir.»

Puis, se tournant vers Claude, lui gardant les deux mains dans les
siennes:

«Vous, mon bon, vous êtes un fameux... Écoutez! moi, que l'on dit un
malin, je donnerais dix ans de ma vie pour avoir peint votre grande
coquine de femme.» Cet éloge, sorti d'une telle bouche, toucha le jeune
peintre aux larmes. Enfin, il tenait donc un succès! Il ne trouva pas un
mot de gratitude, il parla brusquement d'autre chose, voulant cacher son
émotion.

«Ce brave Mahoudeau! mais elle est très bien, sa figure!... Un sacré
tempérament, n'est-ce pas?» Sandoz et lui s'étaient mis à tourner autour
du plâtre.

Bongrand répondit avec un sourire:

«Oui, oui, trop de cuisses, trop de gorge. Mais regardez les attaches
des membres, c'est fin et joli comme tout... Allons, adieu, je vous
laisse. Je vais m'asseoir un peu, j'ai les jambes cassées.» Claude avait
levé la tête et prêtait l'oreille. Un bruit énorme, qui ne l'avait pas
frappé d'abord, roulait dans l'air, avec un fracas continu: c'était une
clameur de tempête battant la côte, le grondement d'un assaut
infatigable, se ruant de l'infini.

«Tiens! murmura-t-il, qu'est-ce donc?

--Ça, dit Bongrand qui s'éloignait, c'est la foule, là-haut, dans les
salles.»

Et les deux jeunes gens, après avoir traversé le jardin, montèrent au
Salon des Refusés.

On l'avait fort bien installé, les tableaux reçus n'étaient pas logés
plus richement: hautes tentures de vieilles tapisseries aux portes,
cimaises garnies de serge verte, de velours rouge, écrans de toile
blanche sous vitrées des plafonds; et, dans l'enfilade des salles, le
premier aspect était le même, le même or des cadres, les mêmes taches
vives des toiles. Mais une gaieté particulière y régnait, un éclat de
jeunesse, dont on ne se rendait pas nettement compte d'abord. La foule,
déjà compacte, augmentait de minute en minute, car on désertait le Salon
officiel, on accourait, fouetté de curiosité, piqué du désir de juger
les juges, amusé enfin dès le seuil par la certitude qu'on allait voir
des choses extrêmement plaisantes. Il faisait très chaud, une poussière
fine montait du plancher, on étoufferait sûrement vers quatre heures.

«Fichtre! dit Sandoz en jouant des coudes, ça ne va pas être commode de
manoeuvrer là-dedans et de trouver ton tableau.» Il se hâtait, dans une
fièvre de fraternité. Ce jour-là, il ne vivait que pour l'oeuvre et la
gloire de son vieux camarade.

«Laisse donc! s'écria Claude, nous arriverons bien. Il ne s'envolera
pas, mon tableau!» Et lui, au contraire, affecta de ne pas se presser,
malgré l'irrésistible envie qu'il avait de courir. Il levait la tête,
regardait. Bientôt, dans la voix haute de la foule qui l'avait étourdi,
il distingua des rires légers, contenus encore, que couvraient le
roulement des pieds et le bruit des conversations. Devant certaines
toiles, des visiteurs plaisantaient. Cela l'inquiéta, car il était d'une
crédulité et d'une sensibilité de femme au milieu de ses rudesses
révolutionnaires, s'attendant toujours au, martyre, et toujours
saignant, toujours stupéfait d'être repoussé et raillé. Il murmura:

«Ils sont gais, ici!

--Dame! c'est qu'il y a de quoi, fit remarquer Sandoz.

Regarde donc ces rosses extravagantes.» Mais, à ce moment, comme ils
s'attardaient dans la première salle, Fagerolles, sans les voir, tomba
sur eux.

Il eut un sursaut, contrarié sans doute de la rencontre.

Du reste, il se remit tout de suite, très aimable.

«Tiens! je songeais à vous... Je suis là depuis une heure.

--Où ont-ils donc fourré le tableau de Claude? demanda Sandoz.

Fagerolles, qui venait de rester vingt minutes planté devant ce tableau,
l'étudiant et étudiant l'impression du public, répondit sans une
hésitation:

«Je ne sais pas... Nous allons le chercher ensemble, voulez-vous?» Et
il se joignit à eux. Le terrible farceur qu'il était, n'affectait plus
autant des allures de voyou, déjà correctement vêtu, toujours d'une
moquerie à mordre le monde, mais les lèvres désormais pincées en une
moue sérieuse de garçon qui veut arriver. Il ajouta, l'air convaincu:

«C'est moi qui regrette de n'avoir rien envoyé, cette année! Je serais
ici avec vous autres, j'aurais ma part du succès... Et il y a des
machines étonnantes, mes enfants! Par exemple, ces chevaux...» Il
montrait, en face d'eux, la vaste toile, devant laquelle la foule
s'attroupait en riant. C'était, disait-on, l'oeuvre d'un ancien
vétérinaire, des chevaux grandeur nature lâchés dans un pré, mais des
chevaux fantastiques, bleus, violets, roses, et dont la stupéfiante
anatomie perçait la peau.

«Dis donc, si tu ne te fichais pas de nous!» déclara Claude,
soupçonneux.

Fagerolles joua l'enthousiasme.

«Comment! mais c'est plein de qualités, ça! Il connaît joliment son
cheval, le bonhomme! Sans doute, il peint comme un salaud. Qu'est-ce que
ça fait, s'il est original et s'il apporte un document?» Son fin visage
de fille restait grave. À peine, au fond de ses yeux clairs, luisait une
étincelle jeune de moquerie.

Et il ajouta cette allusion méchante, dont lui seul put jouir:

«Ah bien! si tu te laisses influencer par les imbéciles qui rient, tu
vas en voir bien d'autres, tout à l'heure!» Les trois camarades, qui
s'étaient remis en marche, avançaient avec une peine infinie, au milieu
de la houle des épaules. En rentrant dans la seconde salle, ils
parcoururent les murs d'un coup d'oeil; mais le tableau cherché ne s'y
trouvait pas. Et ce qu'ils virent, ce fut Irma Bécot au bras de
Gagnière, écrasés tous les deux contre une cimaise, lui en train
d'examiner une petite toile, tandis qu'elle, ravie de la bousculade,
levait son museau rose et riait à la cohue.

«Comment! dit Sandoz étonné, elle est avec Gagnière, maintenant?

--Oh! une passade, expliqua Fagerolles d'un air tranquille. L'histoire
est si drôle... Vous savez qu'on vient de lui meubler un appartement
très chic; oui, ce jeune crétin de marquis, celui dont on parle dans les
journaux, vous vous souvenez? Une gaillarde qui ira loin, je l'ai
toujours dit!... Mais on a beau la mettre dans des lits armoirés, elle a
des rages de lits de sangle, il y a des soirs où il lui faut la soupente
d'un peintre. Et c'est ainsi que, lâchant tout, elle est tombée au café
Baudequin dimanche, vers une heure du matin. Nous venions de partir, il
n'y avait plus là que Gagnière, endormi sur sa chope... Alors, elle a
pris Gagnière.» Irma les avait aperçus et leur faisait de loin des
gestes tendres. Ils durent s'approcher. Lorsque Gagnière se retourna,
avec ses cheveux pâles et sa petite face imberbe, l'air plus falot
encore que de coutume, il ne marqua aucune surprise de les trouver dans
son dos.

«C'est inouï, murmura-t-il.

--Quoi donc? demanda Fagerolles.

--Mais ce petit chef-d'oeuvre... Et honnête, et naïf, et convaincu!» Il
désignait la toile minuscule devant laquelle il s'était absorbé, une
toile absolument enfantine, telle qu'un gamin de quatre ans aurait pu la
peindre, une petite maison au bord d'un petit chemin, avec un petit
arbre à côté, le tout de travers, cerné de traits noirs, sans oublier le
tire-bouchon de fumée qui sortait du toit.

Claude avait eu un geste nerveux, tandis que Fagerolles répétait avec
flegme:

«Très fin, très fin... Mais ton tableau, Gagnière, où est-il donc?

--Mon tableau? il est là.» En effet, la toile envoyée par lui se
trouvait justement près du petit chef-d'oeuvre. C'était un paysage d'un
gris perlé, un bord de Seine, soigneusement peint, joli de ton quoiqu'un
peu lourd, et d'un parfait équilibre, sans aucune brutalité
révolutionnaire.

«Sont-ils assez bêtes d'avoir refusé ça! dit Claude, qui s'était
approché avec intérêt. Mais pourquoi, pourquoi, je vous le demande?» En
effet, aucune raison n'expliquait le refus du jury.

«Parce que c'est réaliste», dit Fagerolles, d'une voix si tranchante,
qu'on ne pouvait savoir s'il blaguait le jury ou le tableau.

Cependant, Irma, dont personne ne s'occupait, regardait fixement Claude,
avec le sourire inconscient que la sauvagerie godiche de ce grand garçon
lui mettait aux lèvres. Dire qu'il n'avait même pas eu l'idée de la
revoir! Elle le trouvait si différent, si drôle, pas en beauté ce
jour-là, hérissé, le teint brouillé comme après une grosse fièvre! Et,
peinée de son peu d'attention, elle lui toucha le bras, d'un geste
familier.

«Dites, n'est-ce pas, en face, un de vos amis qui vous cherche?» C'était
Dubuche, qu'elle connaissait, pour l'avoir rencontré une fois au café
Baudequin. Il fendait péniblement la foule, les yeux vagues sur le flot
des têtes. Mais, tout d'un coup, au moment où Claude tâchait de se faire
voir, en gesticulant, l'autre lui tourna le dos et salua très bas un
groupe de trois personnes, le père gras et court, la face cuite d'un
sang trop chaud, la mère très maigre, couleur de cire, mangée d'anémie,
la fille si chétive à dix-huit ans qu'elle avait encore la pauvreté
grêle de la première enfance. «Bon! murmura le peintre, le voilà pincé...
A-t-il de laides connaissances, cet animal-là! Où a-t-il pêché ces
horreurs?» Gagnière, paisiblement, dit les connaître de nom. Le père
Margaillan était un gros entrepreneur de maçonnerie, déjà cinq ou six
fois millionnaire, et qui faisait sa fortune dans les grands travaux de
Paris, bâtissant à lui seul des boulevards entiers. Sans doute Dubuche
s'était trouvé en rapport avec lui, par un des architectes dont il
redressait les plans. Mais Sandoz, que la maigreur de la jeune fille
apitoyait, la jugea d'un mot.

«Ah! le pauvre petit chat écorché! Quelle tristesse!

--Laisse donc! déclara Claude avec férocité, ils ont sur la face tous
les crimes de la bourgeoisie, ils suent la scrofule et la bêtise. C'est
bien fait... Tiens! notre lâcheur file avec eux. Est-ce assez plat, un
architecte? Bon voyage, qu'il nous retrouve!» Dubuche, qui n'avait pas
aperçu ses amis, venait d'offrir son bras à la mère et s'en allait, en
expliquant les tableaux, le geste débordant d'une complaisance exagérée.

«Continuons, nous autres», dit Fagerolles.

Et, s'adressant à Gagnière: «Sais-tu où ils ont fourré la toile de
Claude, toi?

--Moi, non, je la cherchais... Je vais avec vous.

Il les accompagna, il oublia Irma, Bécot contre la cimaise. C'était elle
qui avait eu le caprice de visiter le Salon à son bras, et il avait si
peu l'habitude de promener ainsi une femme, qu'il la perdait sans cesse
en chemin, stupéfait de la retrouver toujours près de lui, ne sachant
plus comment ni pourquoi ils étaient ensemble. Elle courut, elle lui
reprit le bras, pour suivre Claude, qui passait déjà dans une autre
salle, avec Fagerolles et Sandoz.

Alors, ils vaguèrent tous les cinq, le nez en l'air, coupés par une
poussée, réunis par une autre, emportés au fil du courant. Une
abomination de Chaîne les arrêta, un Christ pardonnant à la femme
adultère, de sèches figures taillées dans du bois, d'une charpente
osseuse violaçant la peau, et peintes avec de la boue. Mais, à côté, ils
admirèrent une très belle étude de femme, vue de dos, les reins
saillants, la tête tournée. C'était, le long des murs, un mélange de
l'excellent et du pire, tous les genres confondus; les gâteux de l'école
historique coudoyant les jeunes fous du réalisme, les simples niais
restés dans le tas avec les fanfarons de l'originalité, une Jézabel
morte qui semblait avoir pourri au fond des caves de l'École des
Beaux-Arts, près de la Dame en blanc, très curieuse vision d'un oeil de
grand artiste, un immense Berger regardant la mer, fable, en face d'une
petite toile, des Espagnols jouant à la paume, un coup de lumière d'une
intensité splendide.

Rien ne manquait dans l'exécrable, ni les tableaux militaires aux
soldats de plomb, ni l'Antiquité blafarde, ni le Moyen Âge sabré de
bitume. Mais, de cet ensemble incohérent, des paysages surtout, presque
tous d'une note sincère et juste, des portraits encore, la plupart très
intéressants de facture, il sortait une bonne odeur de jeunesse, de
bravoure et de passion. S'il y avait moins de mauvaises toiles au Salon
officiel, la moyenne y était à coup sûr plus banale et plus médiocre. On
se sentait là dans une bataille, et une bataille gaie, livrée de verve,
quand le petit jour luit, que les clairons sonnent, que l'on marche à
l'ennemi avec la certitude de le battre avant le coucher du soleil.

Claude, ragaillardi par ce souffle de lutte, s'animait, se fâchait,
écoutait maintenant monter les rires du public, l'air provocant, comme
s'il eût entendu siffler des balles.

Discrets à l'entrée, les rires sonnaient plus haut, à mesure qu'il
avançait. Dans la troisième salle déjà, les femmes ne les étouffaient
plus sous leurs mouchoirs, les hommes tendaient le ventre, afin de se
soulager mieux. C'était l'hilarité contagieuse d'une foule venue pour
s'amuser, s'excitant peu à peu, éclatant à propos d'un rien, égayée
autant par les belles choses que par les détestables. On riait moins
devant le Christ de Chaîne que devant l'étude de femme, dont la croupe
saillante, comme sortie de la toile, paraissait d'un comique
extraordinaire. La Dame en blanc, elle aussi, récréait le monde: on se
poussait du coude, on se tordait, il se formait toujours là un groupe,
la bouche fendue. Et chaque toile avait son succès, des gens
s'appelaient de loin pour s'en montrer une bonne, continuellement des
mots d'esprit circulaient de bouche en bouche; si bien que Claude, en
entrant dans la quatrième salle, manqua gifler une vieille dame dont les
gloussements l'exaspéraient.

«Quels idiots! dit-il en se tournant vers les autres. Hein? on a envie
de leur flanquer des chefs-d'oeuvre à la tête!», Sandoz s'était
enflammé, lui aussi; et Fagerolles continuait à louer très haut les
pires peintures, ce qui augmentait la gaieté; tandis que Gagnière, vague
au milieu de la bousculade, tirait à sa suite Irma ravie, dont les jupes
s'enroulaient aux jambes de tous les hommes.

Mais, brusquement, Jury parut devant eux. Son grand nez rose, sa face
blonde de beau garçon resplendissait.

Il fendait violemment la foule, gesticulait, exultait comme d'un
triomphe personnel. Dès qu'il aperçut Claude, il cria:

«Ah! c'est toi, enfin! Il y a une heure que je te cherche... Un succès,
mon vieux, oh! un succès...

--Quel succès?...

--Le succès de ton tableau, donc!... Viens, il faut que je te montre ça.
Non, tu vas voir, c'est épatant!» Claude pâlit, une grosse joie
l'étranglait, tandis qu'il feignait d'accueillir la nouvelle avec
flegme. Le mot de Bongrand lui revint, il se crut du génie.

«Tiens! bonjour!» continuait Jory, en donnant des poignées de main aux
autres.

Et, tranquillement, lui, Fagerolles et Gagnière entouraient Irma qui
leur souriait, dans un partage bon enfant, en famille, comme elle disait
elle-même.

«Où est-ce, à la fin? demanda Sandoz impatient.

Conduis-nous.» Jory prit la tête, suivi de la bande. Il fallut faire le
coup de poing à la porte de la dernière salle, pour entrer.

Mais Claude, resté en arrière, entendait toujours monter les rires, une
clameur grandissante, le roulement d'une marée qui allait battre son
plein. Et, comme il pénétrait enfin dans la salle, il vit une masse
énorme, grouillante, confuse, en tas, qui s'écrasait devant le tableau.
Tous les rires s'enflaient, s'épanouissaient, aboutissaient là. C'était
de son tableau qu'on riait.

«Hein? répéta Jory, triomphant, en voilà un succès!»

Gagnière, intimidé, honteux comme si on l'eût giflé lui-même, murmura:

«Trop de succès... J'aimerais mieux autre chose.

--Es-tu bête! reprit Jory dans un élan de conviction exaltée. C'est le
succès, ça... Qu'est-ce que ça fiche qu'ils rient! Nous voilà lancés,
demain tous les journaux parleront de nous.

--Crétins!» lâcha seulement Sandoz, la voix étranglée de douleur.

Fagerolles se taisait, avec la tenue désintéressée et digne d'un ami de
la famille qui suit un convoi. Et, seule, Irma restait souriante,
trouvant ça drôle; puis, d'un geste caressant, elle s'appuya contre
l'épaule du peintre hué, elle le tutoya et lui souffla doucement dans
l'oreille: «Faut pas te faire de la bile, mon petit. C'est des bêtises,
on s'amuse tout de même.» Mais Claude demeurait immobile. Un grand froid
le glaçait. Son coeur s'était arrêté un moment, tant la déception venait
d'être cruelle. Et, les yeux élargis, attirés et fixés par une force
invincible, il regardait son tableau, il s'étonnait, le reconnaissait à
peine, dans cette salle. Ce n'était certainement pas la même oeuvre que
dans son atelier. Elle avait jauni sous la lumière blafarde de l'écran
de toile; elle semblait également diminuée, plus brutale et plus
laborieuse à la fois; et, soit par l'effet des voisinages, soit à cause
du nouveau milieu, il en voyait du premier regard tous les défauts,
après avoir vécu des mois aveuglé devant elle. En quelques coups, il la
refaisait, reculait les plans, redressait un membre, changeait la valeur
d'un ton. Décidément, le monsieur au veston de velours ne valait rien,
empâté, mal assis; la main seule était belle. Au fond, les deux petites
lutteuses, la blonde, la brune, restées trop à l'état d'ébauche,
manquaient de solidité, amusantes uniquement pour des yeux d'artiste.

Mais il était content des arbres, de la clairière ensoleillée; et la
femme nue, la femme couchée sur l'herbe, lui apparaissait supérieure à
son talent même, comme si un autre l'avait peinte et qu'il ne l'eût pas
connue encore, dans ce resplendissement de vie.

Il se tourna vers Sandoz, il dit simplement:

«Ils ont raison de rire, c'est incomplet... N'importe, la femme est
bien! Bongrand ne s'est pas fichu de moi.» Son ami s'efforçait de
l'emmener, mais il s'entêtait, il se rapprocha au contraire. Maintenant
qu'il avait jugé son oeuvre, il écoutait et regardait la foule.
L'explosion continuait, s'aggravait dans une gamme ascendante de fous
rires. Dès la porte, il voyait se fendre les mâchoires des visiteurs, se
rapetisser les yeux, s'élargir le visage; et c'étaient des souffles
tempétueux d'hommes gras, des grincements rouillés d'hommes maigres,
dominés par les petites flûtes aiguës des femmes. En face, contre la
cimaise, des jeunes gens se renversaient comme si on leur avait
chatouillé les côtes. Une dame venait de se laisser tomber sur une
banquette, les genoux serrés, étouffant, tâchant de reprendre haleine
dans son mouchoir. Le bruit de ce tableau si drôle devait se répandre,
on se ruait des quatre coins du Salon, des bandes arrivaient, se
poussaient, voulaient en être. «Où donc? Là-bas! Oh! cette farce!» Et les
mots d'esprit pleuvaient plus drus qu'ailleurs, c'était le sujet surtout
qui fouettait la gaieté: on ne comprenait pas, on trouvait ça insensé,
d'une cocasserie à se rendre malade. «Voilà, la dame a trop chaud, tandis
que le monsieur a mis sa veste de velours, de peur d'un rhume.

--Mais non, elle est déjà bleue, le monsieur l'a retirée d'une mare, et
il se repose à distance, en se bouchant le nez.--Pas poli, l'homme! il
pourrait nous montrer son autre figure.--Je vous dis que c'est un
pensionnat de jeunes filles en promenade: regardez les deux qui jouent à
saute-mouton.--Tiens! un savonnage: les chairs sont bleues, les arbres
sont bleus, pour sûr qu'il l'a passé au bleu, son tableau!» Ceux qui ne
riaient pas entraient en fureur: ce bleuissement, cette notation
nouvelle de la lumière semblaient une insulte. Est-ce qu'on laisserait
outrager l'art? De vieux messieurs brandissaient des cannes. Un
personnage grave s'en allait, vexé, en déclarant à sa femme qu'il
n'aimait pas les mauvaises plaisanteries.

Mais un autre, un petit homme méticuleux, ayant cherché dans le
catalogue l'explication du tableau, pour l'instruction de sa demoiselle,
et lisant à voix haute le titre: _Plein air_, ce fut autour de lui une
reprise formidable, des cris, des huées. Le mot courait, on le répétait,
on le commentait: plein air, oh! oui, plein air, le ventre à l'air, tout
en l'air, tra-la-la-laire! Cela tournait au scandale, la foule
grossissait encore, les faces se congestionnaient dans la chaleur
croissante, chacune avec la bouche ronde et bête des ignorants qui
jugent de la peinture, exprimant à elles toutes la somme d'âneries, de
réflexions saugrenues, de ricanements stupides et mauvais, que la vue
d'une oeuvre originale peut tirer à l'imbécillité bourgeoise.

Et, à ce moment, comme dernier coup, Claude vit reparaître Dubuche, qui
traînait les Margaillan. Dès qu'il arriva devant le tableau,
l'architecte, embarrassé, pris d'une honte lâche, voulut presser le pas,
emmener son monde, en affectant de n'avoir aperçu ni la toile ni ses
amis. Mais déjà l'entrepreneur s'était planté sur ses courtes jambes,
écarquillant les yeux, lui demandant très haut, de sa grosse voix
rauque:

«Dites donc, quel est le sabot qui a fichu ça?» Cette brutalité bon
enfant, ce cri d'un parvenu millionnaire qui résumait la moyenne de
l'opinion, redoubla l'hilarité; et lui, flatté de son succès, les côtes
chatouillées par l'étrangeté de cette peinture, partit à son tour, mais
d'un rire tel, si démesuré, si ronflant, au fond de sa poitrine grasse,
qu'il dominait tous les autres. C'était l'alléluia, l'éclat final des
grandes orgues.

«Emmenez ma fille», dit la pâle Mme Margaillan à l'oreille de Dubuche.

Il se précipita, dégagea Régine, qui avait baissé les paupières; et il
déployait des muscles vigoureux, comme s'il eût sauvé ce pauvre être
d'un danger de mort. Puis, ayant quitté les Margaillan à la porte, après
des poignées de main et des saluts d'homme du monde, il revint vers ses
amis, il dit carrément à Sandoz, à Fagerolles et à Gagnière:

«Que voulez-vous? ce n'est pas ma faute... Je l'avais prévenu que le
public ne comprendrait pas. C'est cochon, oui, vous aurez beau dire,
c'est cochon!--Ils ont hué Delacroix, interrompit Sandoz, blanc de rage,
les poings serrés. Ils ont tué Courbet. Ah! race ennemie, stupidité de
bourreaux! Gagnière, qui partageait maintenant cette rancune d'artiste,
se fâchait au souvenir de ses batailles des concerts Pas de loup, chaque
dimanche pour la vraie musique.

«Et ils sifflent Wagner, ce sont les mêmes; je les reconnais... Tenez!
ce gros, là-bas...» Il fallut que Jory le retînt. Lui, aurait excité la
foule.

Il répétait que c'était fameux, qu'il y avait là pour cent mille francs
de publicité. Et Irma, lâchée encore, venait de retrouver dans la cohue
deux amis à elle, deux jeunes boursiers, qui étaient parmi les plus
acharnés blagueurs, et qu'elle endoctrinait, qu'elle forçait à trouver
ça très bien, en leur donnant des tapes sur les doigts.

Mais Fagerolles n'avait pas desserré les dents. Il examinait toujours la
toile, il jetait des coups d'oeil sur le public. Avec son flair de
Parisien et sa conscience souple de gaillard adroit, il se rendait
compte du malentendu; et, vaguement, il sentait déjà ce qu'il faudrait
pour que cette peinture fît la conquête de tous, quelques tricheries
peut-être, des atténuations, un arrangement du sujet, un adoucissement
de la facture. L'influence que Claude avait eue sur lui persistait: il
en restait pénétré, à jamais marqué. Seulement, il le trouvait archi-fou
d'exposer une pareille chose. N'était-ce pas stupide de croire à
l'intelligence du public? À quoi bon cette femme nue avec ce monsieur
habillé? Que voulaient dire les deux petites lutteuses du fond? Et les
qualités d'un maître, un morceau de peinture comme il n'y en avait pas
deux dans le Salon! Un grand mépris lui venait de ce peintre
admirablement doué, qui faisait rire tout Paris comme le dernier des
barbouilleurs.

Ce mépris devint si fort qu'il ne put le cacher davantage.

Il dit, dans un accès d'invincible franchise:

«Ah! écoute, mon cher, tu l'as voulu, c'est toi qui es trop bête.»
Claude, en silence, détournant les yeux de la foule, le regarda. Il
n'avait point faibli, pâle seulement sous les rires, les lèvres agitées
d'un léger tic nerveux: personne ne le connaissait, son oeuvre seule
était souffletée. Puis, il reporta un instant les regards sur le
tableau, parcourut de là les autres toiles de la salle, lentement. Et,
dans le désastre de ses illusions, dans la douleur vive de son orgueil,
un souffle de courage, une bouffée de santé et d'enfance, lui vinrent de
toute cette peinture si gaiement brave, montant à l'assaut de l'antique
routine, avec une passion si désordonnée. Il en était consolé et
raffermi, sans remords, sans contrition, poussé au contraire à heurter
le public davantage. Certes, il y avait là bien des maladresses, bien
des efforts puérils, mais quel joli ton général, quel coup de lumière
apporté, une lumière gris d'argent, fine, diffuse, égayée de tous les
reflets dansants du plein air! C'était comme une fenêtre brusquement
ouverte dans la vieille cuisine au bitume, dans les jus recuits de la
tradition, et le soleil entrait, et les murs riaient de cette matinée de
printemps! La note claire de son tableau, ce bleuissement dont on se
moquait, éclatait parmi les autres. N'était-ce pas l'aube attendue, un
jour nouveau qui se levait pour l'art? Il aperçut un critique qui
s'arrêtait sans rire, des peintres célèbres, surpris, la mine grave, le
père Malgras, très sale, allant de tableau en tableau avec sa moue de
fin dégustateur, tombant en arrêt devant le sien, immobile, absorbé.
Alors, il se retourna vers Fagerolles, il l'étonna par cette réponse
tardive:

«On est bête comme on peut, mon cher, et il est à croire que je resterai
bête... Tant mieux pour toi, si tu es un malin!». Tout de suite,
Fagerolles lui tapa sur l'épaule, en camarade qui plaisante, et Claude
se laissa prendre le bras par Sandoz. On l'emmenait enfin, la bande
entière quitta le Salon des Refusés, en décidant qu'on allait passer par
la salle de l'architecture; car, depuis un instant, Dubuche, dont on
avait reçu un projet de Musée, piétinait et les suppliait d'un regard si
humble, qu'il semblait difficile de ne pas lui donner cette
satisfaction.

«Ah! dit plaisamment Jory, en entrant dans la salle, quelle glacière! On
respire ici.» Tous se découvrirent et s'essuyèrent le front avec
soulagement, comme s'ils arrivaient sous la fraîcheur de ombrages, au
bout d'une longue course en plein soleil. La salle était vide. Du
plafond, tendu d'un écran de toile blanche, tombait une clarté égale,
douce et morne, qui se reflétait, pareille à une eau de source immobile,
dans le miroir du parquet fortement ciré. Aux quatre murs, d'un rouge
déteint, les projets, les grands et les petits châssis, bordés de bleu
pâle, mettaient les taches lavées de leurs teintes d'aquarelle. Et seul,
absolument seul au milieu de ce désert, un monsieur barbu se tenait
debout devant un projet d'Hospice, plongé dans une contemplation
profonde. Trois dames parurent, s'effacèrent, traversèrent en fuyant à
petits pas pressés.

Déjà Dubuche montrait et expliquait son oeuvre aux camarades. C'était un
seul châssis, une pauvre petite salle de Musée, qu'il avait envoyée par
hâte ambitieuse, en dehors des usages, et contre la volonté de son
patron, qui pourtant la lui avait fait recevoir, se croyant engagé
d'honneur.

«Est-ce que c'est pour loger les tableaux de l'école du plein air, ton
Musée?» demanda Fagerolles sans rire.

Gagnière admirait, d'un branle de la tête, en songeant à autre chose;
tandis que Claude et Sandoz, par amitié, examinaient et s'intéressaient
sincèrement.

«Eh! ce n'est pas mal, mon vieux, dit le premier. Les ornements sont
encore d'une tradition joliment bâtarde...

N'importe, ça va!» Jory, impatient, finit par l'interrompre.

«Ah! filons, voulez-vous? Moi, je m'enrhume.» La bande reprit sa marche.
Mais le pis était que, pour couper au plus court, il leur fallait
traverser tout le Salon officiel; et ils s'y résignèrent, malgré le
serment qu'ils avaient fait de n'y pas mettre les pieds, par
protestation.

Fendant la foule, avançant avec raideur, ils suivirent l'enfilade des
salles, en jetant à droite et à gauche des regards indignés. Ce n'était
plus le gai scandale de leur Salon à eux, les tons clairs, la lumière
exagérée du soleil.

Des cadres d'or pleins d'ombre se succédaient, des choses gourmées et
noires, des nudités d'atelier jaunissant sous des jours de cave, toute
la défroque classique, l'histoire, le genre, le paysage, trempés
ensemble au fond du même cambouis de la convention. Une médiocrité
uniforme suintait des oeuvres, la salissure boueuse du ton qui les
caractérisait, dans cette bonne tenue d'un art au sang pauvre et
dégénéré. Et ils pressaient le pas, et ils galopaient pour échapper à ce
règne encore debout du bitume, condamnant tout en bloc avec leur belle
injustice de sectaires, criant qu'il n'y avait là rien, rien, rien;
Enfin, ils s'échappèrent, et ils descendaient au jardin, lorsqu'ils
rencontrèrent Mahoudeau et Chaîne. Le premier se jeta dans les bras de
Claude.

«Ah! mon cher, ton tableau, quel tempérament!» Le peintre, tout de
suite, loua la Vendangeuse.

«Et toi, dis donc, tu leur en as fichu par la tête, un morceau!» Mais la
vue de Chaîne, auquel personne ne parlait de sa Femme adultère, et qui
errait silencieux, l'apitoya. Il trouvait une mélancolie profonde à
l'exécrable peinture à la vie manquée de ce paysan, victime des
admirations bourgeoises. Toujours il lui donnait la joie d'un éloge.

Il le secoua amicalement, il cria:

«Très bien aussi, votre machine... Ah! mon gaillard, le dessin ne vous
fait pas peur!--non, bien sûr!» déclara Chaîne, dont la face s'était
empourprée de vanité, sous les broussailles noires de sa barbe.

Mahoudeau et lui se joignirent à la bande; et le premier demanda aux
autres s'ils avaient vu le Semeur, de Chambouvard. C'était inouï, le
seul morceau de sculpture du Salon. Tous le suivirent dans le jardin,
que la foule envahissait maintenant.

«Tiens! reprit Mahoudeau, en s'arrêtant au milieu de l'allée centrale,
il est justement devant son Semeur, Chambouvard.» En effet, un homme
obèse était là, campé fortement sur ses grosses jambes, et s'admirant.
La tête dans les épaules, il avait une face épaisse et belle d'idole
hindoue.

On le disait fils d'un vétérinaire des environs d'Amiens.

À quarante-cinq ans, il était déjà l'auteur de vingt chefs-d'oeuvre, des
statues simples et vivantes, de la chair bien moderne, pétrie par un
ouvrier de génie, sans raffinement; et cela au hasard de la production,
donnant ses oeuvres comme un champ donne son herbe, bon un jour, mauvais
le lendemain, dans l'ignorance absolue de ce qu'il créait. Il poussait
le manque de sens critique jusqu'à ne pas faire de distinction, entre
les fils les plus glorieux de ses mains, et les détestables magots qu'il
lui arrivait de bâcler parfois. Sans fièvre nerveuse, sans un doute,
toujours solide et convaincu, il avait un orgueil de Dieu.

«Étonnant, le semeur! murmura Claude, et quelle bâtisse, et quel geste!»
Fagerolles, qui n'avait pas regardé la statue s'amusait beaucoup du
grand homme et de la queue de jeunes disciples béants, qu'il traînait
d'ordinaire à sa suite.

«Regardez-les donc, ils communient, ma parole!... Et lui, hein? quelle
bonne tête de brute, transfigurée dans la contemplation de son nombril!»
Seul et à l'aise au milieu de la curiosité de tous, Chambouvard
s'ébahissait, de l'air foudroyé d'un homme qui s'étonne d'avoir enfanté
une pareille oeuvre. Il semblait la voir pour la première fois, il n'en
revenait point. Puis, un ravissement noya sa face large, il dodelina de
la tête, il éclata d'un rire doux et invincible, en répétant à dix
reprises:

«C'est comique... c'est comique...» Toute sa queue derrière lui, se
pâmait, tandis qu'il n'imaginait rien d'autre, pour dire l'adoration où
il était de lui-même.

Mais il y eut un léger émoi: Bongrand, qui se promenait, les mains
derrière le dos, les yeux vagues, venait de tomber sur Chambouvard; et
le public, s'écartant, chuchotait, s'intéressait à la poignée de main
échangée par les deux artistes célèbres, l'un court et sanguin, l'autre
grand et frissonnant. On entendit des mots de bonne camaraderie:
«Toujours des merveilles! Parbleu! Et vous, rien cette année? Non,
rien. Je me repose, je cherche.

Allons donc! farceur; ça vient tout seul. Adieu! Adieu!» Déjà,
Chambouvard, accompagné de sa cour, s'en allait lentement au travers de
la foule, avec des regards de monarque heureux de vivre; pendant que
Bongrand, qui avait reconnu Claude et ses amis, s'approchait d'eux, les
mains fébriles, et leur désignait le sculpteur d'un mouvement nerveux du
menton, en disant: «En voilà un gaillard que j'envie! Toujours croire
qu'on fait des chefs-d'oeuvre!» Il complimenta Mahoudeau de sa
Vendangeuse, se montra paternel pour tous, avec sa large bonhomie, son
abandon de vieux romantique rangé, décoré. Puis, s'adressant à Claude:

«Eh bien, qu'est-ce que je vous disais? Vous avez vu, là-haut... Vous
voici passé chef d'école.--Ah! oui, répondit Claude, ils m'arrangent...
C'est vous, notre maître à tous.» Bongrand eut un geste de vague
souffrance, et il se sauva, en disant: «Taisez-vous donc! je ne suis pas
même mon maître!» Un moment encore, la bande erra dans le jardin. On
était retourné voir la Vendangeuse, lorsque Jory s'aperçut que Gagnière
n'avait plus Irma Bécot à son bras. Ce dernier fut stupéfait: où diable
pouvait-il l'avoir perdue? Mais quand Fagerolles lui eut conté qu'elle
s'en était allée dans la foule, avec deux messieurs, il se tranquillisa;
et il suivit les autres, plus léger, soulagé de cette bonne fortune qui
l'ahurissait.

Maintenant, on ne circulait qu'avec peine. Tous les bancs étaient pris
d'assaut, des groupes barraient les allées, où la marche lente des
promeneurs s'arrêtait, refluait sans cesse autour des bronzes et des
marbres à succès. Du buffet encombré sortait un gros murmure, un bruit
de soucoupes et de cuillers, qui s'ajoutait au frisson vivant de
l'immense nef. Les moineaux étaient remontés dans là forêt des
charpentes de fonte, on entendait leurs petits cris aigus, le
piaillement dont ils saluaient le soleil à son déclin, sous les vitres
chaudes. Il faisait lourd, une tiédeur humide de serre, un air immobile,
affadi d'une odeur de terreau fraîchement remué. Et, dominant cette
houle du jardin, le fracas des salles du premier étage, le roulement des
pieds sur les planchers de fer, ronflait toujours, avec sa clameur de
tempête battant la côte.

Claude, qui percevait nettement ce grondement d'orage, finissait par
n'avoir que lui, déchaîné et hurlant, dans les oreilles. C'étaient des
gaietés de la foule, dont les huées et les rires soufflaient en ouragan
devant son tableau. Il eut un geste énervé, il s'écria:

«Ah! çà, qu'est-ce que nous fichons, ici? Moi, je ne prends rien au
buffet, ça pue l'Institut... Allons boire une chope dehors,
voulez-vous?» Tous sortirent, les jambes cassées, la face tirée et
méprisante. Dehors, ils respirèrent bruyamment, d'un air de délices, en
rentrant dans la bonne nature printanière.

Quatre heures sonnaient à peine, le soleil oblique enfilait les
Champs-Élysées; et tout flambait, les queues serrées des équipages, les
feuillages neufs des arbres, les gerbes des bassins qui jaillissaient et
s'envolaient en une poussière d'or. D'un pas de flatterie, ils
descendirent, hésitèrent, s'échouèrent enfin dans un petit café, le
Pavillon de la Concorde, à gauche, avant la place. La salle était si
étroite qu'ils s'attablèrent au bord de la contre-allée, malgré le froid
tombant de la voûte des feuilles; déjà touffue et noire. Mais, après les
quatre rangées de marronniers, au-delà de cette bande d'ombre verdâtre,
ils avaient devant eux la chaussée ensoleillée de l'avenue, ils y
voyaient passer Paris à travers une gloire, les voitures aux roues
rayonnantes comme des astres, les grands omnibus jaunes plus dorés que
des chars de triomphe, des cavaliers dont les montures semblaient jeter
des étincelles, des piétons qui se transfiguraient et resplendissaient
dans la lumière.

Et, durant près de trois heures, en face de sa chope restée pleine,
Claude parla, discuta, dans une fièvre croissante, le corps brisé, la
tête grosse de toute la peinture qu'il venait de voir. C'était, avec les
camarades, l'habituelle sortie du Salon, que, cette année-là,
passionnait davantage encore la mesure libérale de l'Empereur: un flot
montant de théories, une griserie d'opinions extrêmes qui rendait les
langues pâteuses, toute la passion de l'art dont brûlait leur jeunesse.

«Eh bien, quoi? criait-il, le public rit, il faut faire l'éducation du
public... Au fond, c'est une victoire. Enlevez deux cents toiles
grotesques, et notre Salon enfonce le leur. Nous avons la bravoure et
l'audace, nous sommes l'avenir... Oui, oui, on verra plus tard, nous le
tuerons, leur Salon. Nous y entrerons en conquérants, à coups de
chefs-d'oeuvre... Ris donc, ris donc, grande bête de Paris, jusqu'à ce
que tu tombes à nos genoux!» Et, s'interrompant, il montrait d'un geste
prophétique l'avenue triomphale, où roulaient dans le soleil, le luxe et
la joie de la ville. Son geste s'élargissait, descendait jusqu'à la
place de la Concorde, qu'on apercevait en écharpe, sous les arbres, avec
une de ses fontaines dont les nappes ruisselaient, un bout fuyant de ses
balustrades, et deux de ses statues, Rouen aux mamelles géantes, Lille
qui avance l'énormité de son pied nu.

«Le plein air, ça les amuse! reprit-il. Soit! puisqu'ils le veulent, le
plein air, l'école du plein air!... Hein? c'était entre nous, ça
n'existait pas, hier, en dehors de quelques peintres. Et voilà qu'ils
lancent le mot, ce sont eux qui fondent l'école... Oh! je veux bien,
moi. Va pour l'école du plein air!» Jory s'allongeait des claques sur
les cuisses.

«Quand je te disais! J'étais sûr, avec mes articles, de les forcer à
mordre, ces crétins! Ce que nous allons les embêter, maintenant!»
Mahoudeau chantait victoire, lui aussi, en ramenant continuellement sa
Vendangeuse, dont il expliquait les hardiesses à Chaîne silencieux, qui
seul écoutait; tandis que Gagnière, avec la raideur des timides lâchés
au travers de la théorie pure, parlait de guillotiner l'Institut; et
Sandoz, par sympathie enflammée de travailleur, et Dubuche, cédant à la
contagion de ses amitiés révolutionnaires, s'exaspéraient, tapaient sur
la table, avalaient Paris, dans chaque gorgée de bière. Très calme,
Fagerolles gardait son sourire. Il les avait suivis par amusement, par
le singulier plaisir qu'il trouvait à pousser les camarades dans des
farces qui tourneraient mal. Pendant qu'il fouettait leur esprit de
révolte, il prenait justement la ferme résolution de travailler
désormais à obtenir le prix de Rome: cette journée le décidait, il
jugeait imbécile de compromettre son talent davantage.

Le soleil baissait à l'horizon, il n'y avait plus qu'un flot descendant
de voitures, le retour du Bois, dans l'or pâli du couchant. Et la sortie
du Salon devait s'achever, une queue défilait, des messieurs à tête de
critique, ayant chacun un catalogue sous le bras.

Gagnière s'enthousiasma brusquement,«Ah! Courajod, en voilà un qui a
inventé le paysage! Avez-vous vu sa Mare de Gagny, au Luxembourg?

--Une merveille! cria, Claude. Il y a trente ans que c'est fait, et on
n'a encore rien fichu de plus solide...

Pourquoi laisse-t-on ça au Luxembourg? Ça devrait être au Louvre.

--Mais Courajod n'est pas mort, dit Fagerolles.

--Comment! Courajod n'est pas mort! On ne le voit plus, on n'en parle
plus.» Et ce fut une stupeur, lorsque Fagerolles affirma que le maître
paysagiste, âgé de soixante-dix ans, vivait quelque part, du côté de
Montmartre, retiré dans une petite maison, au milieu de poules, de
canards et de chiens. Ainsi, on pouvait se survivre, il y avait des
mélancolies de vieux artistes, disparus avant leur mort. Tous se
taisaient, un frisson les avait pris, lorsqu'ils aperçurent, passant au
bras d'un ami, Bongrand, la face congestionnée, le geste inquiet, qui
leur envoya un salut; et, presque derrière lui, au milieu de ses
disciples, Chambouvard se montra, riant très haut, tapant les talons, en
maître absolu, certain de l'éternité. «Tiens! tu nous lâches?» demanda
Mahoudeau à Chaîne, qui se levait.

L'autre mâchonna dans sa barbe des paroles sourdes; et il partit, après
avoir distribué des poignées de main.

«Tu sais qu'il va encore se payer ta sage-femme, dit Jory à Mahoudeau.
Oui, l'herboriste, la femme aux herbes qui puent... Ma parole! j'ai vu
ses yeux flamber tout d'un coup; ça le prend comme une rage de dents, ce
garçon; et regarde-le courir, là-bas.» Le sculpteur haussa les épaules,
au milieu des rires.

Mais Claude n'entendait point. Maintenant, il entreprenait Dubuche sur
l'architecture. Sans doute, ce n'était pas mal, cette salle de Musée,
qu'il exposait; seulement, ça n'apportait rien, on y retrouvait une
patiente marqueterie des formules de l'École. Est-ce que tous les arts
ne marchaient pas de front? est-ce que l'évolution qui transformait la
littérature, la peinture, la musique même, n'allait pas renouveler
l'architecture? Si jamais l'architecture d'un siècle devait avoir un
style à elle, c'était assurément celle du siècle où l'on entrerait
bientôt, un siècle neuf, un terrain balayé, prêt à la reconstruction de
tout, un champ fraîchement ensemencé, dans lequel pousserait un nouveau
peuple. Par terre, les temples grecs qui n'avaient plus leurs raisons
d'être sous notre ciel, au milieu de notre société! par terre, les
cathédrales gothiques, puisque la foi aux légendes était morte! par
terre, les colonnades fines, les dentelles ouvragées de la Renaissance,
ce renouveau antique greffé sur le Moyen Âge, des bijoux d'art où notre
démocratie ne pouvait se loger! Et il voulait, il réclamait avec des
gestes violents la formule architecturale de cette démocratie, l'oeuvre
de pierre qui l'exprimerait, l'édifice où elle serait chez elle, quelque
chose d'immense et de fort, de simple et de grand, ce quelque chose qui
s'indiquait déjà dans nos gares, dans nos halles, avec la solide
élégance de leurs charpentes de fer, mais épuré encore, haussé jusqu'à
la beauté, disant la grandeur de nos conquêtes.

«Eh! oui, eh! oui! répétait Dubuche, gagné par sa fougue. C'est ce que
je veux faire, tu verras un jour...

Donne-moi le temps d'arriver, et quand je serai libre, ah! quand je
serai libre!...»

La nuit venait, Claude s'animait de plus en plus, dans l'énervement de
sa passion, d'une abondance, d'une éloquence que les camarades ne lui
connaissaient pas.

Tous s'excitaient à l'écouter, finissaient par s'égayer bruyamment des
mots extraordinaires qu'il lançait; et lui-même, étant revenu sur son
tableau, en parlait avec une gaieté énorme, faisait la charge des
bourgeois qui regardaient, imitait la gamme bête des rires. Sur
l'avenue, couleur de cendre, on ne voyait plus filer que les ombres de
rares voitures. La contre-allée était toute noire, un froid de glace
tombait des arbres. Seul, un chant perdu sortait d'un massif de verdure,
derrière le café, quelque répétition au Concert de l'Horloge, la voix
sentimentale d'une fille s'essayant à la romance.

«Ah! m'ont-ils amusé, les idiots! cria Claude dans un dernier éclat.
Entendez-vous, pour cent mille francs, je ne donnerais pas ma journée!»
Il se tut, épuisé. Personne n'avait plus de salive. Un silence régna,
tous grelottèrent sous l'haleine glacée qui passait. Et ils se
séparèrent avec des poignées de main lasses, dans une sorte de stupeur.
Dubuche dînait en ville.

Fagerolles avait un rendez-vous. Vainement, Jory, Mahoudeau et Gagnière
voulurent entraîner Claude chez Foucart, un restaurant à vingt-cinq
sous: déjà Sandoz l'emmenait à son bras, inquiet de le voir si
gai,«Allons, viens, j'ai promis à ma mère de rentrer. Tu mangeras un
morceau avec nous, et ce sera gentil, nous finirons la journée
ensemble.» Tous deux descendirent le quai, le long des Tuileries, serrés
l'un contre l'autre, fraternellement. Mais, au pont des Saints-Pères, le
peintre s'arrêta net. «Comment, tu me quittes! s'écria Sandoz. Puisque tu
dînes avec moi!

--Non, merci, j'ai trop mal à la tête... Je rentre me coucher.»

Et il s'obstina sur cette excuse.

«Bon! bon! finit par dire l'autre en souriant, on ne te voit plus, tu
vis dans le mystère... Va, mon vieux, je ne veux pas te gêner.» Claude
retint un geste d'impatience, et, laissant son ami passer le pont, il
continua de filer tout seul par les quais. Il marchait les bras
ballants, le nez à terre, sans rien voir, à longues enjambées de
somnambule que l'instinct conduit. Quai de Bourbon, devant sa porte, il
leva les yeux, étonné qu'un fiacre attendît là, arrêté au bord du
trottoir, lui barrant le chemin. Et ce fut du même pas mécanique qu'il
entra chez la concierge, pour prendre sa clef.

«Je l'ai donnée à cette dame, cria Mme Joseph du fond de la loge. Cette
femme est là-haut.

--Quelle dame? demanda-t-il effaré.

--Cette jeune personne... Voyons, vous savez bien? celle qui vient
toujours.» Il ne savait plus, il se décida à monter, dans une confusion
extrême d'idées. La clef se trouvait sur la porte, qu'il ouvrit, puis
qu'il referma, sans hâte.

Claude resta un moment immobile. L'ombre avait envahi l'atelier, une
ombre violâtre qui pleuvait de la baie vitrée en un mélancolique
crépuscule, noyant les choses. Il ne voyait plus nettement le parquet,
où les meubles, les toiles, tout ce qui traînait vaguement, semblait se
fondre, comme dans l'eau dormante d'une mare. Mais, assise au bord du
divan, se détachait une forme sombre, raidie par l'attente, anxieuse et
désespérée au milieu de cette agonie du jour. C'était Christine, il
l'avait reconnue.

Elle tendit les mains, elle murmura d'une voix basse et entrecoupée: «Il
y a trois heures, oui, trois heures que je suis là, toute seule, à
écouter... Au sortir de là-bas, j'ai pris une voiture, et je ne voulais
que venir, puis rentrer vite...

Mais je serais restée la nuit entière, je ne pouvais pas m'en aller,
sans vous avoir serré les mains.» Elle continua, elle dit son désir
violent de voir le tableau, son escapade au Salon, et comment elle était
tombée dans la tempête des rires, sous les huées de tout ce peuple.
C'était elle qu'on sifflait ainsi, c'était sur sa nudité que crachaient
les gens, cette nudité dont le brutal étalage, devant la blague de
Paris, l'avait étranglée dès la porte. Et, prise d'une terreur folle,
éperdue de souffrance et de honte, elle s'était sauvée, comme si elle
avait senti ces rires s'abattre sur sa peau nue, la cingler au sang de
coups de fouet. Mais elle s'oubliait maintenant, elle ne songeait qu'à
lui, bouleversée par l'idée du chagrin qu'il devait avoir, grossissant
l'amertume de cet échec de toute sa sensibilité de femme, débordant d'un
besoin de charité immense. «Ô mon ami, ne vous faites pas de peine!... Je
voulais vous voir et vous dire que ce sont des jaloux, que je le trouve
très bien, ce tableau, que je suis très fière et très heureuse de vous
avoir aidé, d'en être un peu, moi aussi...» Il l'écoutait bégayer
ardemment ces tendresses, toujours immobile; et, brusquement, il
s'abattit devant elle, il laissa tomber la tête sur ses genoux, en
éclatant en larmes.

Toute son excitation de l'après-midi, sa bravoure d'artiste sifflé, sa
gaieté et sa violence, crevaient là, en une crise de sanglots qui le
suffoquait. Depuis la salle où les rires l'avaient souffleté, il les
entendait le poursuivre comme une meute aboyante, là-bas aux
Champs-Élysées, puis le long de la Seine, puis à présent encore chez
lui, derrière son dos. Sa force entière s'en était allée, il se sentait
plus débile qu'un enfant; et il répéta, roulant sa tête, la voix
éteinte, le geste vague: «Mon Dieu! que je souffre!» Alors, elle, des
deux poings, le remonta jusqu'à sa bouche, dans un emportement de
passion. Elle le baisa, elle lui souffla jusqu'au coeur, d'une haleine
chaude:

«Tais-toi, tais-toi, je t'aime!» Ils s'adoraient, leur camaraderie
devait aboutir à ces noces, sur ce divan, dans l'aventure de ce tableau
qui peu à peu les avait unis. Le crépuscule les enveloppa, ils restèrent
aux bras l'un de l'autre, anéantis, en larmes sous cette première joie
d'amour. Près d'eux, au milieu de la table, les lilas qu'elle avait
envoyés le matin embaumaient la nuit; et les parcelles d'or éparses,
envolées du cadre, luisaient seules d'un reste de jour, pareilles à un
fourmillement d'étoiles.



VI


Le soir, comme il la tenait encore dans ses bras, il lui avait
dit: «Reste!» Mais elle s'était dégagée d'un effort.

«Je ne peux pas, il faut que je rentre.

--Alors, demain... Je t'en prie, reviens demain.

--Demain, non, c'est impossible... Adieu, à bientôt!» Et, le lendemain,
dès sept heures, elle était là, rouge du mensonge qu'elle avait fait à
Mme Vanzade: une amie de Clermont qu'elle devait aller chercher à la
gare, et avec qui elle passerait la journée.

Claude, ravi de la posséder ainsi tout un jour, voulut l'emmener à la
campagne, par un besoin de l'avoir à lui seul, très loin, sous le grand
soleil. Elle fut enchantée, ils partirent comme des fous, arrivèrent à
la gare Saint-Lazare juste pour sauter dans un train du Havre. Lui,
connaissait, après Mantes, un petit village, Bennecourt, où était une
auberge d'artistes qu'il avait envahie parfois avec des camarades, et,
sans s'inquiéter des deux heures de chemin de fer, il la conduisait
déjeuner là, comme il l'aurait menée à Asnières. Elle s'égaya beaucoup
de ce voyage qui n'en finissait plus. Tant mieux, si c'était au bout du
monde! Il leur semblait que le soir ne devait jamais venir. À dix
heures, ils descendirent à Bonnières; ils prirent le bac, un vieux bac
craquant et filant sur sa chaîne; car Bennecourt se trouve de l'autre
côté de la Seine. La journée de mai était splendide, les petits flots se
pailletaient d'or au soleil, les jeunes feuillages verdissaient
tendrement, dans le bleu sans tache. Et, au-delà des îles, dont la
rivière est peuplée en cet endroit, quelle joie que cette auberge de
campagne, avec son petit commerce d'épicerie, sa grande salle qui
sentait la lessive, sa vaste cour pleine de fumier, où barbotaient des
canards! «Hé! père Faucheur, nous venons déjeuner... Une omelette, des
saucisses, du fromage.

--Est-ce que vous coucherez, monsieur Claude?

--Non, non, une autre fois... Et du vin blanc, hein! du petit rose qui
gratte la gorge.» Déjà, Christine avait suivi la mère Faucheur dans la
basse-cour; et, quand cette dernière revint avec des oeufs, elle demanda
au peintre, avec son rire sournois de paysanne: «C'est donc que vous
êtes marié, à cette heure?

--Dame! répondit-il rondement, il le faut bien, puisque je suis avec ma
femme.» Le déjeuner fut exquis, l'omelette trop cuite, les saucisses
trop grasses, le pain d'une telle dureté, qu'il dut lui couper des
mouillettes pour qu'elle ne s'aimât, pas le poignet.

Ils burent deux bouteilles, en entamèrent une troisième, si gais, si
bruyants, qu'ils s'étourdissaient eux-mêmes, dans la grande salle où ils
mangeaient seuls. Elle, les joues ardentes, affirmait qu'elle était
grise; et jamais ça ne lui était arrivé, et elle trouvait ça drôle, oh!
si drôle, riant à ne plus pouvoir se retenir.

«Allons prendre l'air, dit-elle enfin.

--C'est ça, marchons un peu... Nous repartons à quatre heures, nous
avons trois heures devant nous.» Ils remontèrent Bennecourt, qui aligne
ses maisons jaunes, le long de la berge, sur près de deux kilomètres.

Tout le village était aux champs, ils ne rencontrèrent que trois vaches
conduites par une petite fille. Lui, du geste, expliquait le pays,
semblait savoir où il allait; et, quand arrivés à la dernière maison,
une vieille bâtisse plantée sur le bord de la Seine, en face des coteaux
de Jeufoise, il en fit le tour, entra dans un bois de chênes, très
touffu. C'était le bout du monde qu'ils cherchaient l'un et, l'autre, un
gazon d'une douceur de velours, un abri de feuilles où le soleil seul
pénétrait en minces flèches de flamme. Tout de suite, leurs lèvres
s'unirent dans un baiser avide, et elle s'était abandonnée, et il
l'avait prise, au milieu de l'odeur fraîche des herbes foulées.
Longtemps, ils restèrent à cette place, attendris, maintenant, avec des
paroles rares et basses, occupés de la seule caresse de leur haleine,
comme en extase devant les points d'or qu'ils regardaient luire au fond
de leurs yeux bruns.

Puis, deux heures plus tard, quand ils sortirent du bois, ils
tressaillirent: un paysan était là, sur la porte grande ouverte de la
mairie, et qui paraissait les avoir guettés de ses yeux rapetissés de
vieux loup. Elle devint toute rose, tandis que lui criait, pour cacher
sa gêne:

«Tiens! le père Poirette!!! C'est donc à vous, la cambuse?» Alors, le
vieux raconta avec des larmes que ses locataires étaient partis sans le
payer, en lui laissant leurs meubles.

Et il les invita à entrer. «Vous pouvez toujours voir, peut-être que vous
connaissez du monde... Ah! il y en a des Parisiens, qui seraient
contents!... Trois cents francs par an avec les meubles, n'est-ce pas
que c'est pour rien?» Curieusement, ils le suivirent. C'était une grande
lanterne de maison, qui semblait taillée dans un hangar: en bas, une
cuisine immense et une salle où l'on aurait pu faire danser; en haut,
deux pièces également, si vastes, qu'on s'y perdait. Quant aux meubles,
ils consistaient en un lit de noyer, dans l'une des chambres, et en une
table et des ustensiles de ménage, qui garnissaient la cuisine.

Mais, devant la maison, le jardin abandonné, planté d'abricotiers
magnifiques, se trouvait envahi de rosiers géants, couverts de roses;
tandis que, derrière, allant jusqu'au bois de chênes, il y avait un
petit champ de pommes de terre, enclos d'une haie vive.

«Je laisserai les pommes de terre», dit le père Poirette.

Claude et Christine s'étaient regardés, dans un de ces brusques désirs
de solitude et d'oubli qui alanguissent les amants. Ah! que ce serait
bon de s'aimer là, au fond de ce trou, si loin des autres! Mais ils
sourirent, est-ce qu'ils pouvaient? ils avaient à peine le temps de
reprendre le train pour rentrer à Paris. Et le vieux paysan, qui était
le père de Mme Faucheur, les accompagna le long de la berge; puis, comme
ils montaient dans le bac, il leur cria, après tout un combat intérieur:

«Vous savez, ce sera deux cent cinquante francs... Envoyez-moi du
monde.» À Paris, Claude accompagna Christine jusqu'à l'hôtel de Mme
Vanzade. Ils étaient devenus très tristes, ils échangèrent une longue
poignée de main, désespérée et muette, n'osant s'embrasser.

Une vie de tourment commença. En quinze jours, elle ne put venir que
trois fois; et elle accourait, essoufflée, n'ayant que quelques minutes
à elle, car justement la vieille dame se montrait exigeante. Lui, la
questionnait, inquiet de la voir pâlie, énervée, les yeux brillants de
fièvre. Jamais elle n'avait tant souffert de cette maison pieuse, de ce
caveau, sans air et sans jour, où elle se mourait d'ennui. Ses
étourdissements l'avaient reprise, le manque d'exercice faisait battre
le sang à ses tempes.

Elle lui avoua qu'elle s'était évanouie, un soir, dans sa chambre, comme
tout d'un coup étranglée par une main de plomb. Et elle n'avait pas de
paroles mauvaises contre sa maîtresse, elle s'attendrissait au
contraire: une pauvre créature, si vieille, si infirme, si bonne, qui
l'appelait sa fille. Cela lui coûtait comme une vilaine action, chaque
fois qu'elle l'abandonnait, pour courir chez son amant.

Deux semaines encore se passèrent. Les mensonges dont elle devait payer
chaque heure de liberté, lui devinrent intolérables. Maintenant, c'était
frémissante de honte qu'elle rentrait dans cette maison rigide, où son
amour lui semblait une tache. Elle s'était donnée, elle l'aurait crié
tout haut, et son honnêteté se révoltait à cacher cela comme une faute,
à mentir bassement; ainsi qu'une servante qui craint un renvoi.

Enfin, un soir, dans l'atelier, au moment où elle partait une fois
encore, Christine se jeta entre les bras de Claude, éperdument,
sanglotant de souffrance et de passion.

«Ah! je ne peux pas, je ne peux pas... Garde-moi donc, empêche-moi de
retourner là-bas!» Il l'avait saisie, il l'embrassait à l'étouffer.

«Bien vrai? tu m'aimes! Oh! cher amour!... Mais je n'ai rien, moi, et tu
perdrais tout. Est-ce que je puis tolérer que tu te dépouilles ainsi?»
Elle sanglot à plus fort, ses paroles bégayées se brisaient dans ses
larmes.

«Son argent, n'est-ce pas? ce qu'elle me laisserait... Tu crois donc
que je calcule? Jamais je n'y ai songé, je te le jure. Ah! qu'elle garde
tout et que je sois libre!...

Moi, je ne tiens à rien ni à personne, je n'ai aucun parent, ne m'est-il
pas permis de faire ce que je veux? Je ne demande point que tu
m'épouses, je demande seulement à vivre avec toi...» Puis, dans un
dernier sanglot de torture:

«Ah! tu as raison, c'est mal de l'abandonner, cette pauvre femme! Ah! je
me méprise, je voudrais avoir la force... Mais je t'aime trop, je
souffre trop, je ne peux pourtant pas en mourir.

--Reste! reste! cria-t-il. Et que ce soient les autres qui meurent, il
n'y a que nous deux!» Il l'avait assise sur ses genoux, tous deux
pleuraient et riaient, en jurant au milieu de leurs baisers qu'ils ne se
sépareraient jamais, jamais plus.

Ce fut une folie. Christine quitta brutalement Mme Vanzade, emporta sa
malle, dès le lendemain. Tout de suite, Claude et elle avaient évoqué la
vieille maison déserte de Bennecourt; les rosiers géants, les pièces
immenses.

Ah! partir; partir sans perdre une heure, vivre au bout de la terre,
dans la douceur de leur jeune ménage! Elle, joyeuse, battait des mains.
Lui, saignant encore de son échec du Salon, ayant le besoin de se
reprendre, aspirait à ce grand repos de la bonne nature; et il aurait
là-bas le vrai plein air, il travaillerait dans l'herbe jusqu'au cou, il
rapporterait des chefs-d'oeuvre. En deux jours, tout fut prêt, le congé
de l'atelier donné, les quatre meubles portés au chemin de fer. Une
chance heureuse leur était advenue, une fortune, cinq cents francs payés
par le père Malgras, pour un lot d'une vingtaine de toiles, qu'il avait
triées au milieu des épaves du déménagement. Ils allaient vivre comme
des princes, Claude avait sa rente de mille francs, Christine apportait
quelques économies, un trousseau, des robes. Et ils se sauvèrent, une
véritable fuite, les amis évités, pas même prévenus par une lettre,
Paris dédaigné et lâché avec des rires de soulagement.

Juin s'achevait, une pluie torrentielle tomba pendant la semaine de leur
installation; et ils découvrirent que le père Poirette, avant de signer
avec eux, avait enlevé la moitié des ustensiles de cuisine. Mais la
désillusion restait sans prise, ils pataugeaient avec délices sous les
averses, ils faisaient des voyages de trois lieues, jusqu'à Vernon, pour
acheter des assiettes et des casseroles qu'ils rapportaient en triomphe.
Enfin, ils furent chez eux, n'occupant en haut qu'une des deux chambres,
abandonnant l'autre aux souris, transformant en bas la salle à manger en
un vaste atelier, surtout heureux, amusés comme des enfants, de manger
dans la cuisine, sur une table de sapin, près de l'âtre où chantait le
pot-au-feu. Ils avaient pris pour les servir une fille du village, qui
venait le matin et s'en allait le soir, Mélie, une nièce des Faucheur,
dont la stupidité les enchantait. Non, on n'en aurait pas trouvé une
plus bête dans tout le département!

Le soleil ayant reparu, des journées adorables se suivirent, des mois
coulèrent dans une félicité monotone.

Jamais ils ne savaient la date, et ils confondaient tous les jours de la
semaine. Le matin, ils s'oubliaient très tard au lit, malgré les rayons
qui ensanglantaient les murs blanchis de la chambre, à travers les
fentes des volets.

Puis, après le déjeuner, c'étaient des flâneries sans fin, de grandes
courses sur le plateau planté de pommiers, par des chemins herbus de
campagne, des promenades le long de la Seine, au milieu des près,
jusqu'à la Roche-Guyon, des explorations plus lointaines, de véritables
voyages de l'autre côté de l'eau, dans les champs de blé de Bonnières et
de Jeufosse. Un bourgeois, forcé de quitter le pays, leur avait vendu un
vieux canot trente francs; et ils avaient aussi la rivière, ils
s'étaient pris pour elle d'une passion de sauvages, y vivant des jours
entiers, naviguant, découvrant des terres nouvelles, restant cachés sous
les saules des berges, dans les petits bras noirs d'ombre. Entre les
îles semées au fil de l'eau, il y avait toute une cité mouvante et
mystérieuse, un lacis de ruelles par lesquelles ils filaient doucement,
frôlés de la caresse des branches basses, seuls au monde avec les
ramiers et les martins-pêcheurs. Lui, parfois, devait sauter sur le
sable, les jambes nues, pour pousser le canot. Elle, vaillante, maniait
les rames, voulait remonter les courants les plus durs, glorieuse de sa
force. Et, le soir, ils mangeaient des soupes aux choux dans la cuisine,
ils riaient de la bêtise de Mélié dont ils avaient ri la veille; puis,
dès neuf heures, ils étaient au lit, dans le vieux lit de noyer, vaste à
y loger une famille, et où ils faisaient leurs douze heures, jouant dès
l'aube à se jeter les oreillers, puis se rendormant, leurs bras à leurs
cous.

Chaque nuit, Christine disait: «Maintenant, mon chéri, tu vas me
promettre une chose: c'est que tu travailleras demain.

--Oui, demain, je te le jure.

--Et tu sais, je me fâche, cette fois... Est-ce que c'est moi qui
t'empêche?

--Toi, quelle idée!... Puisque je suis venu pour travailler, que diable!
Demain, tu verras.» Le lendemain, ils repartaient en canot; elle-même le
regardait avec un sourire gêné, quand elle le voyait n'emporter ni
toile, ni couleurs; puis, elle l'embrassait en riant, fière de sa
puissance, touchée de ce continuel sacrifice qu'il lui faisait. Et
c'étaient de nouvelles remontrances attendries: demain, oh! demain, elle
l'attacherait plutôt devant sa toile!

Claude, cependant, fit quelques tentatives de travail. Il commença une
étude du coteau de Jeufosse, avec la Seine au premier plan; mais, dans
l'île où il s'était installé, Christine le suivait, s'allongeait sur
l'herbe près de lui, les lèvres entrouvertes, les yeux noyés au fond du
bleu; et elle était si désirable dans ces verdures, dans ce désert où
seules passaient les voix murmurantes de l'eau, qu'il lâchait sa palette
à chaque minute, couché près d'elle, tous les deux anéantis et bercés
par la terre. Une autre fois, au-dessus de Bennecourt, une vieille ferme
le séduisit, abritée de pommiers antiques, qui avaient grandi comme des
chênes. Deux jours de suite, il y vint; seulement, le troisième, elle
l'emmena au marché de Bonnières pour acheter des poules; la journée
suivante fut encore perdue, la toile avait séché, il s'impatienta à la
reprendre, et finalement l'abandonna. Pendant toute la saison chaude, il
n'eut ainsi que des velléités, des bouts de tableau ébauchés à peine,
quittés au moindre prétexte, sans un effort de persévérance. Sa passion
de travail, cette fièvre de jadis qui le mettait debout dès l'aube,
bataillant contre la peinture rebelle, semblait s'en être allée, dans
une réaction d'indifférence et de paresse; et, délicieusement, comme
après les grandes maladies, il végétait, il goûtait la joie unique de
vivre par toutes les fonctions de son corps.

Aujourd'hui, Christine seule existait. C'était elle qui l'enveloppait de
cette haleine de flamme, où s'évanouissaient ses volontés d'artiste.
Depuis le baiser ardent, irréfléchi, qu'elle lui avait posé aux lèvres
la première, une femme était née de la jeune fille, l'amante qui se
débattait chez la vierge, qui gonflait sa bouche et l'avançait, dans la
carrure du menton. Elle se révélait ce qu'elle devait être, malgré sa
longue honnêteté: une chair de passion, une de ces chairs sensuelles, si
troublantes quand elles se dégagent de la pudeur où elles dorment. D'un
coup et sans maître, elle savait l'amour, elle y apportait l'emportement
de son innocence; et elle, ignorante jusque-là, lui presque neuf encore,
faisant ensemble les découvertes de la volupté, s'exaltaient dais le
ravissement de cette initiation commune. Il s'accusait de son ancien
mépris: fallait-il être sot de dédaigner en enfant des félicités qu'on
n'avait pas vécues! Désormais, toute sa tendresse de la chair de la
femme, cette tendresse dont il épuisait autrefois le désir dans ses
oeuvres, ne le brûlait plus que pour ce corps vivant, souple et tiède,
qui était son bien. Il avait cru aimer les jours frisant sur les gorges
de soie, les beaux tons d'ambre pâle qui dorent la rondeur des hanches,
le modelé douillet des ventres purs. Quelle illusion de rêveur! À cette
heure seulement, il le tenait à pleins bras, ce triomphe de posséder son
rêve, toujours fuyant jadis sous sa main impuissante de peintre. Elle se
donnait entière, il la prenait, depuis sa nuque jusqu'à ses pieds, il la
serrait d'une étreinte à la faire sienne, à l'entrer au fond de sa
propre chair. Et elle, ayant tué la peinture, heureuse d'être sans
rivale, prolongeait les noces.

Au lit, le matin, c'étaient ses bras ronds, ses jambes douces qui le
gardaient si tard, comme lié par des chaînes, dans la fatigue de leur
bonheur; en canot, lorsqu'elle ramait, il se laissait emporter sans
force, ivre, rien qu'à regarder le balancement de ses reins; sur l'herbe
des îles, les yeux au fond de ses yeux, il restait en extase des
journées, absorbé par elle, vidé de son coeur et de son sang. Et
toujours, et partout, ils se possédaient, avec le besoin inassouvi de se
posséder encore.

Une des surprises de Claude était de la voir rougir pour le moindre gros
mot qui lui échappait. Les jupes rattachées, elle souriait d'un air de
gêne, détournait la tête, aux allusions gaillardes. Elle n'aimait pas
ça. Et, à ce propos, un jour, ils se fâchèrent presque.

C'était, derrière leur maison, dans le petit bois de chênes où ils
allaient parfois, en souvenir du baiser qu'ils y avaient échangé lors de
leur première visite à Bennecourt.

Lui, travaillé d'une curiosité, l'interrogeait sur sa vie de couvent. Il
la tenait à la taille, la chatouillait de son souffle, derrière
l'oreille, en tâchant de la confesser. Que savait-elle de l'homme,
là-bas? qu'en disait-elle avec ses amies? quelle idée se faisait-elle de
ça?

«Voyons, mon mimi, conte-moi un peu... Est-ce que tu te doutais?» Mais
elle avait son rire mécontent, elle essayait de se dégager.

«Es-tu bête! laisse-moi donc!... À quoi ça t'avance-t-il?

--Ça m'amuse... Alors, tu savais?» Elle eut un geste de confusion, les
joues envahies de rougeur.

«Mon Dieu! comme les autres, des choses...» Puis, en se cachant la
face contre son épaule:

«On est bien étonnée tout de même.» Il éclata de rire, la serra
follement, la couvrit d'une pluie de baisers. Mais, quand il crut
l'avoir conquise et qu'il voulut obtenir ses confidences, ainsi que d'un
camarade qui n'a rien à cacher, elle s'échappa en phrases fuyantes, elle
finit par bouder, muette, impénétrable. Et jamais elle n'en avoua plus
long, même à lui qu'elle adorait. Il y avait là ce fond que les plus
franches gardent, cet éveil de leur sexe dont le souvenir demeure
enseveli et comme sacré. Elle était très femme, elle se réservait, en se
donnant toute.

Pour la première fois, ce jour-là, Claude sentit qu'ils restaient
étrangers. Une impression de glace, le froid d'un autre corps, l'avait
saisi. Est-ce que rien de l'un ne pouvait donc pénétrer dans l'autre,
quand ils s'étouffaient, entre leurs bras éperdus, avides d'étreindre
toujours davantage, au-delà même de la possession?

Les jours passaient cependant, et ils ne souffraient point de la
solitude. Aucun besoin d'une distraction, d'une visite à faire ou à
recevoir, ne les avait encore sortis d'eux-mêmes. Les heures qu'elle ne
vivait pas près de lui, à son cou, elle les employait en ménagère
bruyante, bouleversant la maison par de grands nettoyages que Mélie
devait exécuter sous ses yeux, ayant des fringales d'activité qui la
faisaient se battre en personne contre, les trois casseroles de la
cuisine. Mais le jardin surtout l'occupait: elle abattait
des moissons de roses sur les rosiers géants, armée d'un sécateur,
les mains déchirées par les épines; elle s'était donné une
courbature à vouloir cueillir les abricots, dont elle avait vendu la
récolte deux cents francs aux Anglais qui battent le pays chaque année;
et elle en tirait une vanité extraordinaire, elle rêvait de vivre des
produits du jardin. Lui, mordait moins à la culture. Il avait mis son
divan dans la vaste salle transformée en atelier, il s'y allongeait pour
la regarder semer et planter, par la fenêtre grande ouverte. C'était une
paix absolue, la certitude qu'il ne viendrait personne, que pas un coup
de sonnette ne le dérangerait, à aucun moment de la journée. Il poussait
si loin cette peur du dehors, qu'il évitait de passer devant l'auberge
des Faucheur, dans la continuelle crainte de tomber sur une bande de
camarades, débarqués de Paris. De tout l'été, pas une âme ne se montra.
Il répétait chaque soir, en montant se coucher, que tout de même c'était
une rude chance.

Une seule plaie secrète saignait au fond de cette joie.

Après la fuite de Paris, Sandoz ayant su l'adresse et ayant écrit,
demandant s'il pouvait aller le voir, Claude n'avait pas répondu. Une
brouille s'en était suivie, et cette vieille amitié semblait morte.
Christine s'en désolait, car elle sentait bien qu'il avait rompu pour
elle. Continuellement, elle en parlait, ne voulant pas le fâcher avec
ses amis, exigeant qu'il les rappelât. Mais, s'il promettait d'arranger
les choses, il n'en faisait rien. C'était fini, à quoi bon revenir sur
le passé?

Vers les derniers jours de juillet, l'argent devenant rare, il dut se
rendre à Paris pour vendre au père Malgras une demi-douzaine d'anciennes
études; et, en l'accompagnant à la gare, elle lui fit jurer d'aller
serrer la main à Sandoz.

Le soir, elle était là de nouveau, devant la station de Bonnières, qui
l'attendait.

«Eh bien, l'as-tu vu, vous êtes-vous embrassés?» Il se mit à marcher
près d'elle, muet d'embarras. Puis, d'une voix sourde:

«Non, je n'ai pas eu le temps.» Alors, elle dit, navrée, tandis que deux
grosses larmes noyaient ses yeux:

«Tu me fais beaucoup de peine.» Et, comme ils étaient sous les arbres,
il la baisa au visage, en pleurant lui aussi, en la suppliant de ne pas
augmenter son chagrin. Est-ce qu'il pouvait changer la vie? N'était-ce
point assez déjà d'être heureux ensemble?

Pendant ces premiers mois, ils firent une seule rencontre.

C'était au-dessus de Bennecourt, en remontant du côté de la Roche-Guyon.
Ils suivaient un chemin désert et boisé, un de ces délicieux chemins
creux, lorsque, à un détour, ils tombèrent sur trois bourgeois en
promenade, le père, la mère et la fille. Justement, se croyant bien
seuls, ils s'étaient pris à la taille, en amoureux qui s'oublient
derrière les haies: elle, ployée, abandonnait ses lèvres; lui, rieur,
avançait les siennes; et la surprise fut si vive, qu'ils ne se
dérangèrent point, toujours liés d'une étreinte, marchant du même pas
ralenti. Saisie, la famille restait collée contre un des talus, le père
gros et apoplectique, la mère d'une maigreur de couteau, la fille
réduite à rien, déplumée comme un oiseau malade, tous les trois laids et
pauvres du sang vicié de leur race. Ils étaient une honte, en pleine vie
de la terre, sous le grand soleil. Et, soudain, la triste enfant qui
regardait passer l'amour avec des yeux stupéfaits fut poussée par son
père, emmenée par sa mère, hors d'eux, exaspérés de ce baiser libre,
demandant s'il n'y avait donc plus de police dans nos campagnes; tandis
que, toujours sans hâte, les deux amoureux s'en allaient triomphants,
dans leur gloire.

Claude pourtant s'interrogeait, la mémoire hésitante. Où diable avait-il
vu ces têtes-là, cette déchéance bourgeoise, ces faces déprimées et
tassées, qui suaient les millions gagnés sur le pauvre monde? C'était
assurément dans une circonstance grave de sa vie. Et il se souvint, il
reconnut les Margaillan, cet entrepreneur que Dubuche promenait au Salon
des Refusés, et qui avait ri devant son tableau, d'un rire tonnant
d'imbécile. Deux cents pas plus loin, comme il débouchait avec Christine
du chemin creux, et qu'ils se trouvaient en face d'une vaste propriété,
une grande bâtisse blanche entourée de beaux arbres, ils apprirent d'une
vieille paysanne que la Richaudière, comme on la nommait, appartenait
aux Margaillan depuis trois années. Ils l'avaient payée quinze cent
mille francs et ils venaient d'y faire des embellissements pour plus
d'un million.

«Voilà un coin du pays où l'on ne nous reprendra guère, dit Claude en
redescendant vers Bennecourt. Ils gâtent le paysage, ces monstres!»
Mais, dès le milieu d'août, un gros événement changea leur vie:
Christine était enceinte, et elle ne s'en apercevait qu'au troisième
mois, dans son insouciance d'amoureuse.

Ce fut d'abord une stupeur pour elle et pour lui; jamais ils n'avaient
songé que cela pût arriver. Puis, ils se raisonnèrent, sans joie
pourtant, lui, troublé de ce petit être qui allait venir compliquer
l'existence, elle, saisie d'une angoisse qu'elle ne s'expliquait pas,
comme si elle eût craint que cet accident-là ne fût la fin de leur grand
amour. Elle pleura longtemps à son cou, il tâchait vainement de la
consoler, étranglé de la même tristesse sans nom.

Plus tard, quand ils se furent habitués, ils s'attendrirent sur le
pauvre petit, qu'ils avaient fait sans le vouloir, le jour tragique où
elle s'était livrée à lui, dans les larmes, sous le crépuscule navré qui
noyait l'atelier: les dates y étaient, ce serait l'enfant de la
souffrance et de la pitié, souffleté à sa conception du rire bête des
foules. Et, dès lors, comme ils n'étaient pas méchants, ils
l'attendirent, le souhaitèrent même, s'occupant déjà de lui et préparant
tout pour sa venue.

L'hiver eut des froids terribles, Christine fut retenue par un gros
rhume dans la maison mal close, qu'on ne parvenait pas à chauffer. Sa
grossesse lui causait de fréquents malaises, elle restait accroupie,
devant le feu, elle était obligée de se fâcher pour que Claude sortît
sans elle, fit de longues marches sur la terre gelée et sonore des
routes. Et lui, pendant ces promenades, en se retrouvant seul après des
mois de continuelle existence à deux, s'étonnait de la façon dont avait
tourné sa vie, en dehors de sa volonté. Jamais il n'avait voulu ce
ménage, même avec elle; il en aurait eu l'horreur, si on l'avait
consulté; et ça s'était fait cependant, et ça n'était plus à défaire;
car, sans parler de l'enfant, il était de ceux qui n'ont point le
courage de rompre. Évidemment, cette destinée l'attendait, il devait
s'en tenir à la première qui n'aurait pas honte de lui. La terre dure
sonnait sous ses galoches, le vent glacial figeait sa rêverie, attardée
à des pensées vagues, à sa chance d'être tombé du moins sur une fille
honnête, à tout ce qu'il aurait souffert de cruel et de sale s'il
s'était mis avec un modèle, las de rouler les ateliers; et il était
repris de tendresse, il se hâtait de rentrer pour serrer Christine de
ses deux bras tremblants, comme s'il avait failli la perdre, déconcerté
seulement lorsqu'elle se dégageait, en poussant un cri de douleur.

«Oh! pas si fort! tu me fais du mal!»

Elle portait les mains à son ventre, et lui regardait ce ventre,
toujours avec la même surprise anxieuse.

L'accouchement eut lieu vers le milieu de février. Une sage-femme était
venue de Vernon, tout marcha très bien: la mère fut sur pied au bout de
trois semaines, l'enfant, un garçon très fort, tétait si goulûment
qu'elle devait se lever jusqu'à cinq fois la nuit, pour l'empêcher de
crier et de réveiller son père. Dès lors, le petit être révolutionna la
maison, car elle, si active ménagère, se montra nourrice très
maladroite. La maternité ne poussait pas en elle, malgré son bon coeur
et ses désolations au moindre bobo; elle se lassait, se rebutait tout de
suite, appelait Mélie, qui aggravait les embarras par sa stupidité
béante; et il fallait que le père accourût l'aider, plus gêné encore que
les deux femmes. Son ancien malaise à coudre, son inaptitude aux travaux
de son sexe, reparaissait dans les soins que réclamait l'enfant. Il fut
assez mal tenu, il s'éleva un peu à l'aventure, au travers du jardin et
des pièces laissées en désordre de désespoir, encombrées de langes, de
jouets cassés, de l'ordure et du massacre d'un petit monsieur qui fait
ses dents. Et, quand les choses se gâtaient par trop, elle ne savait que
se jeter aux bras de son cher amour: c'était son refuge, cette poitrine
de l'homme qu'elle aimait, l'unique source de l'oubli et du bonheur.
Elle n'était qu'amante, elle aurait donné vingt fois le fils pour
l'époux. Une ardeur même l'avait reprise après la délivrance, une sève
remontante d'amoureuse qui se retrouve, avec sa taille libre, sa beauté
refleurie. Jamais sa chair de passion ne s'était offerte dans un tel
frisson de désir.

Ce fut l'époque cependant où Claude se remit un peu à peindre. L'hiver
finissait, il ne savait à quoi employer les gaies matinées de soleil
depuis que Christine ne pouvait sortir avant midi, à cause de Jacques,
le gamin qu'ils avaient nommé ainsi, du nom de son grand-père maternel,
en négligeant du reste de le faire baptiser. Il travailla dans le
jardin, d'abord par désoeuvrement, fit une pochade de l'allée
d'abricotiers, ébaucha les rosiers géants, composa des natures mortes,
quatre pommes, une bouteille et un pot de grés, sur une serviette.
C'était pour se distraire.

Puis, il s'échauffa, l'idée de peindre une figure habillée en plein
soleil, finit par le hanter; et, dès ce moment, sa femme fut sa victime,
d'ailleurs complaisante, heureuse de lui faire un plaisir, sans
comprendre encore quelle rivale terrible elle se donnait. Il la peignit
à vingt reprises, vêtue de blanc, vêtue de rouge au milieu des verdures,
debout ou marchant, à demi allongée sur l'herbe, coiffée d'un grand
chapeau de campagne, tête nue sous une ombrelle, dont la soie cerise
baignait sa face d'une lumière rose. Jamais il ne se contentait
pleinement, il grattait les toiles au bout de deux ou trois séances,
recommençait tout de suite, s'entêtant au même sujet. Quelques études,
incomplètes, mais d'une notation charmante dans la vigueur de leur
facture, furent sauvées du couteau à palette et pendues aux murs de la
salle à manger.

Et, après Christine, ce fut Jacques qui dut poser. On le mettait nu
comme un petit saint Jean, on le couchait, par les journées chaudes, sur
une couverture; et il ne fallait plus qu'il bougeât. Mais c'était le
diable. Égayé, chatouillé par le soleil, il riait et gigotait, ses
petits pieds roses en l'air, se roulant, culbutant, le derrière
par-dessus la tête. Le père, après avoir ri, se fâchait, jurait contre
ce sacré mioche qui ne pouvait pas être sérieux une minute. Est-ce qu'on
plaisantait avec la peinture? Alors, la mère, à son tour, faisait les
gros yeux, maintenait le petit pour que le peintre attrapât au vol le
dessin d'un bras ou d'une jambe. Pendant des semaines, il s'obstina,
tellement les tons si jolis de cette chair d'enfance le tentaient. Il ne
le couvait plus que de ses yeux d'artiste, comme un motif à
chef-d'oeuvre, clignant les paupières, rêvant le tableau. Et il
recommençait l'expérience, il le guettait des jours entiers, exaspéré
que ce polisson-là ne voulût pas dormir, aux heures où l'on aurait pu le
peindre.

Un jour que Jacques sanglotait, en refusant de tenir la pose, Christine
dit doucement:

«Mon ami, tu le fatigues, ce pauvre mignon.» Alors, Claude s'emporta,
plein de remords.

«Tiens! c'est vrai, je suis stupide, avec ma peinture!...

Les enfants, ce n'est pas fait pour ça.» Le printemps et l'été se
passèrent encore, dans une grande douceur. On sortait moins, on avait
presque délaissé le canot, qui achevait de se pourrir contre la berge;
car c'était toute une histoire que d'emmener le petit dans les îles.
Mais on descendait souvent à pas ralentis le long de la Seine, sans
jamais s'écarter à plus d'un kilomètre.

Lui, fatigué des éternels motifs du jardin, tentait maintenant des
études au bord de l'eau; et, ces jours-là, elle allait le chercher avec
l'enfant, s'asseyait pour le regarder peindre, en attendant de rentrer
languissamment tous les trois, sous la cendre fine du crépuscule. Un
après-midi, il fut surpris de la voir apporter son ancien album de jeune
fille. Elle en plaisanta, elle expliqua que ça réveillait des choses en
elle, d'être là, derrière lui. Sa voix tremblait un peu, la vérité était
qu'elle éprouvait le besoin de se mettre de moitié dans sa besogne,
depuis que cette besogne le lui enlevait davantage chaque jour. Elle
dessina, risqua deux ou trois aquarelles, d'une main soigneuse de
pensionnaire. Puis, découragée par ses sourires, sentant bien que la
communion ne se faisait pas sur ce terrain, elle lâcha de nouveau son
album, en le forçant à promettre qu'il lui donnerait des leçons de
peinture, plus tard, quand il aurait le temps.

D'ailleurs, elle trouvait très jolies ses dernières toiles.

Après cette année de repos en pleine campagne, en pleine lumière, il
peignait avec une vision nouvelle, comme éclaircie, d'une gaieté de tons
chantante. Jamais encore il n'avait eu cette science des reflets, cette
sensation si juste des êtres et des choses, baignant dans la clarté
diffuse. Et, désormais, elle aurait déclaré cela absolument bien, gagnée
par ce régal de couleurs, s'il avait voulu finir davantage, et si elle
n'était restée interdite parfois, devant un terrain lilas ou devant un
arbre bleu, qui déroutaient toutes ses idées arrêtées de coloration. Un
jour qu'elle osait se permettre une critique, précisément à cause d'un
peuplier lavé d'azur, il lui avait fait constater, sur la nature même,
ce bleuissement délicat des feuilles.

C'était vrai pourtant, l'arbre était bleu; mais, au fond, elle ne se
rendait pas, condamnait la réalité: il ne pouvait y avoir des arbres
bleus dans la nature.

Elle ne parla plus que gravement des études qu'il accrochait aux murs de
la salle. L'art rentrait dans leur vie, et elle en demeurait songeuse.
Quand elle le voyait partir avec son sac, sa pique et son parasol, il
lui arrivait de se pendre d'un élan à son cou. «Tu m'aimes, dis?--Es-tu
bête! pourquoi veux-tu que je ne t'aime pas?

--Alors, embrasse-moi comme tu m'aimes, bien fort, bien fort!» Puis,
l'accompagnant jusque sur la route:

«Et travaille, tu sais que je ne t'ai jamais empêché de travailler...
Va, va, je suis contente, lorsque tu travailles.» Une inquiétude parut
s'emparer de Claude, lorsque l'automne de cette seconde année fit jaunir
les feuilles et ramena les premiers froids. La saison fut justement
abominable, quinze jours de pluies torrentielles le retinrent oisif à la
maison; ensuite, des brouillards vinrent à chaque instant contrarier ses
séances. Il restait assombri devant le feu, il ne parlait jamais de
Paris, mais la ville se dressait là-bas, à l'horizon, la ville d'hiver
avec son gaz qui flambait dès cinq heures, ses réunions d'amis se
fouettant d'émulation, sa vie de production ardente que même les glaces
de décembre ne ralentissaient pas. En un mois, il s'y rendit à trois
reprises, sous le prétexte de voir Malgras, auquel il avait encore vendu
quelques petites toiles. Maintenant, il n'évitait plus de passer devant
l'auberge des Faucheur, il se laissait même arrêter par le Poirette,
acceptait un verre de vin blanc; et ses regards fouillaient la salle,
comme s'il eût cherché, malgré la saison, des camarades d'autrefois,
tombés là du matin.

Il s'attardait, dans l'attente; puis, désespéré de solitude, il
rentrait, étouffant de tout ce qui bouillonnait en lui, malade de
n'avoir personne pour crier ce dont éclatait son crâne. L'hiver s'écoula
pourtant, et Claude eut la consolation de peindre quelques beaux effets
de neige. Une troisième année commençait, lorsque, dans les derniers
jours de mai, une rencontre inattendue l'émotionna. Il était, ce
matin-là, monté sur le plateau, pour chercher un motif, les bords de la
Seine ayant fini par le lasser; et il resta stupide, au détour d'un
chemin, devant Dubuche qui s'avançait entre deux haies de sureau, coiffé
d'un chapeau noir, pincé correctement dans sa redingote.

«Comment! c'est toi!» L'architecte bégaya de contrariété.

«Oui, je vais faire une visite... Hein? c'est joliment bête, à la
campagne! Mais, que veux-tu? on est forcé à des ménagements... Et toi,
tu habites par ici--? Je le savais... C'est-à-dire, non! on m'avait
bien appris quelque chose comme ça, mais je croyais que c'était de
l'autre côté, plus loin.» Claude, très remué, le tira d'embarras.

«Bon, bon, mon vieux, tu n'as pas à t'excuser, c'est moi le plus
coupable... Ah! qu'il y a donc longtemps qu'on ne s'est vus! Si je te
disais le coup que j'ai reçu au coeur, quand ton nez a débouché des
feuilles!» Alors, il lui prit le bras, il l'accompagna en ricanant de
plaisir; et l'autre, dans la continuelle préoccupation de sa fortune,
qui le faisait parler de lui sans cesse, se mit tout de suite à causer
de son avenir. Il venait de passer élève de première classe à l'école,
après avoir décroché avec une peine infinie les mentions réglementaires.
Mais ce succès le laissait perplexe. Ses parents ne lui envoyaient plus
un sou, pleurant misère, pour qu'il les soutînt à son tour; il avait
renoncé au prix de Rome, certain d'être battu, pressé de gagner sa vie;
et il était las déjà, écoeuré de faire la place, de gagner un franc
vingt-cinq de l'heure chez des architectes ignorants, qui le traitaient
en manoeuvre. Quelle route choisir? où prendre le plus court chemin? Il
quitterait l'École, il aurait un bon coup d'épaule de son patron, le
puissant Dequersonnière, dont il était aimé pour sa docilité d'élève
piocheur.

Seulement, que de peine encore, que d'inconnu devant lui! Et il se
plaignait avec amertume de ces écoles du gouvernement, où l'on trimait
tant d'années, et qui n'assuraient même pas une position à tous ceux
qu'elles jetaient sur le pavé.

Brusquement, il s'arrêta au milieu du sentier. Les haies de sureau
débouchaient en plaine rase, et la Richaudière apparaissait, au milieu
de ses grands arbres.

«Tiens! c'est vrai, s'écria Claude, je n'avais pas compris... Tu vas
dans cette baraque. Ah! les magots, ont-ils de sales têtes!» Dubuche,
l'air vexé de ce cri d'artiste, protesta d'un air gourmé.

«N'empêche que le père Margaillan, tout crétin qu'il te semble, est un
fier homme dans sa partie. Il faut le voir sur ses chantiers, au milieu
de ses bâtisses: une activité du diable, un sens étonnant de la bonne
administration, un flair merveilleux des rues à construire et des
matériaux à acheter. Du reste, on ne gagne pas des millions sans être un
monsieur... Et puis, pour ce que je veux faire de lui, moi! Je serais
bien bête de n'être pas poli à l'égard d'un homme qui peut m'être
utile.» Tout en parlant, il barrait l'étroit chemin, il empêchait son
ami d'avancer, sans doute par crainte d'être compromis, si on les voyait
ensemble, et pour lui faire entendre qu'ils devaient se séparer là.
Claude allait l'interroger sur les camarades de Paris; mais il se tut.
Pas un mot de Christine ne fut même prononcé. Et il se résignait à le
quitter, il tendait la main, lorsque cette question sortit malgré lui de
ses lèvres tremblantes:

«Sandoz va bien?

--Oui, pas mal. Je le vois rarement... Il m'a encore parlé de toi, le
mois dernier. Il est toujours désolé que tu nous aies mis à la
porte.--Mais je ne vous ai pas mis à la porte! cria Claude hors de lui;
mais, je vous en supplie, venez me voir; Je serais si heureux!

--Alors, c'est ça, nous viendrons. Je lui dirai de venir, parole
d'honneur!... Adieu, adieu, mon vieux. Je suis pressé.» Et Dubuche s'en
alla vers la Richaudière, et Claude le regarda qui se rapetissait au
milieu des cultures, avec la soie luisante de son chapeau et la tache
noire de sa redingote. Il rentra lentement, le coeur gros d'une
tristesse sans cause. Il ne dit rien à sa femme de cette rencontre.

Huit jours plus tard, Christine était allée chez les Faucheur acheter
une livre de vermicelle, et elle s'attardait au retour, elle causait
avec une voisine, son enfant au bras, lorsqu'un monsieur, qui descendait
du bac, s'approcha et lui demanda:

«Monsieur Claude Lantier? c'est par ici, n'est-ce pas?» Elle resta
saisie, elle répondit simplement:

«Oui, monsieur. Si vous voulez bien me suivre...» Pendant une centaine
de mètres, ils marchèrent côte à côte. L'étranger, qui semblait la
connaître, l'avait regardée avec un bon sourire; mais, comme elle hâtait
le pas, cachant son trouble sous un air grave, il se taisait.

Elle ouvrit la porte, elle l'introduisit dans la salle, en disant:
«Claude, une visite pour toi.» Il y eut une grande exclamation, les deux
hommes étaient déjà dans les bras l'un de l'autre.

«Ah! mon vieux Pierre, ah! que tu es gentil d'être venu!... Et Dubuche?

--Au dernier moment, une affaire l'a retenu, et il m'a envoyé une
dépêche pour que je parte sans lui.

--Bon! je m'y attendais un peu... Mais te voilà, toi! Ah! tonnerre de
Dieu, que je suis content!».

Et, se tournant vers Christine, qui souriait, gagnée par la joie: «C'est
vrai, je ne t'ai pas conté. J'ai rencontré l'autre jour Dubuche, qui se
rendait là-haut, à la propriété de ces monstres...» Mais il
s'interrompit de nouveau, pour crier avec un geste fou:

--»Je perds la tête, décidément! Vous ne vous êtes jamais parlé, et je
vous laisse là...! Ma chérie, tu vois ce monsieur: c'est mon vieux
camarade Pierre Sandoz, que j'aime comme un frère... Et toi, mon brave,
je te présente ma femme. Et vous allez vous embrasser tous les deux.»
Christine se mit à rire franchement, et elle tendit la joue, de grand
coeur. Tout de suite, Sandoz lui avait plu, avec sa bonhomie, sa solide
amitié, l'air de sympathie paternelle dont il la regardait. Une émotion
mouilla ses yeux, lorsqu'il lui retint les mains entre les siennes, en
disant:

«Vous êtes bien gentille d'aimer Claude, et il faut vous aimer
toujours, car c'est encore ce qu'il y a de meilleur.» Puis, se penchant
pour baiser le petit, qu'elle avait au bras:

«Alors, en voilà déjà un?»«Que veux-tu? ça pousse sans qu'on y songe!»
Claude garda Sandoz dans la salle, pendant que Christine révolutionnait
la maison pour le déjeuner. En deux mots, il lui conta leur histoire,
qui elle était, comment il l'avait connue, quelles circonstances les
avaient fait se mettre en ménage; et il parut s'étonner, lorsque son ami
voulut savoir pourquoi ils ne se mariaient pas. Mon Dieu! pourquoi?
parce qu'ils n'en avaient même jamais causé, parce qu'elle ne semblait
pas y tenir, et qu'ils n'en seraient certainement ni plus ni moins
heureux. Enfin, c'était une chose sans conséquence. «Bon! dit l'autre.
Moi, ça de me gêne point... Tu l'as eue honnête, tu devrais l'épouser.

--Mais quand elle voudra, mon vieux! Bien sûr que je ne songe pas à la
planter là avec un enfant.» Ensuite, Sandoz s'émerveilla des études
pendues aux murs. Ah! le gaillard avait joliment employé son temps!
Quelle justesse de ton, quel coup de vrai soleil! Et Claude, qui
l'écoutait, ravi, avec des rires d'orgueil, allait le questionner sur
les camarades, sur ce qu'ils faisaient tous, lorsque Christine rentra,
en criant:

«Venez vite, les oeufs sont sur la table.» On déjeuna dans la cuisine,
un déjeuner extraordinaire, une friture de goujons après les oeufs à la
coque, puis le bouilli de la veille assaisonné en salade, avec des
pommes de terre et un hareng saur. C'était délicieux, l'odeur forte et
appétissante du hareng que Mélie avait culbuté sur la braise, la chanson
du café qui passait goutte à goutte dans le filtre, au coin du fourneau.

Et, quand le dessert parût, des fraises cueillies à l'instant, un
fromage qui sortait de la laiterie d'une voisine, on causa sans fin, les
coudes carrément sur la table. À Paris? mon Dieu! à Paris, les camarades
ne faisaient rien de bien neuf. Pourtant, dame! ils jouaient des coudes,
ils se poussaient à qui se caserait le premier. Naturellement, les
absents avaient tort, il était bon d'y être, lorsqu'on ne voulait pas se
laisser trop oublier. Mais est-ce que le talent n'était pas le talent?
est-ce qu'on n'arrivait pas toujours, lorsqu'on en avait la volonté et
la force? Ah! oui, c'était le rêve, vivre à la campagne, y entasser des
chefs-d'oeuvre, puis un beau jour écraser Paris, en ouvrant ses malles!
Le soir, lorsque Claude accompagna Sandoz à la gare, ce dernier lui dit:

«À propos, je comptais te faire une confidence... Je crois que je vais
me marier.» Du coup, le peintre éclata de rire.

«Ah! farceur, je comprends pourquoi tu me sermonnais ce matin!» En
attendant le train, ils causèrent encore. Sandoz expliqua ses idées sur
le mariage, qu'il considérait bourgeoisement comme la condition même du
bon travail, de la besogne réglée et solide, pour les grands producteurs
modernes. La femme dévastatrice, la femme qui tue l'artiste, lui broie
le coeur et lui mange le cerveau, était une idée romantique contre
laquelle les faits protestaient.

Lui, d'ailleurs, avait le besoin d'une affection gardienne de sa
tranquillité, d'un intérieur de tendresse où il pût se cloîtrer, afin de
consacrer sa vie entière à l'oeuvre énorme dont il promenait le rêve. Et
il ajoutait que tout dépendait du choix, il croyait avoir trouvé celle
qu'il cherchait, une orpheline, la simple fille de petits commerçants
sans un sou, mais belle, intelligente. Depuis six mois, après avoir
donné sa démission d'employé, il s'était lancé dans le journalisme, où
il gagnait plus largement sa vie. Il venait d'installer sa mère dans une
petite maison des Batignolles, il y voulait l'existence à trois, deux
femmes pour l'aimer, et lui des reins assez forts pour nourrir tout son
monde.

«Marie-toi, mon vieux, dit Claude. On doit faire ce que l'on sent... Et
adieu, voici ton train. N'oublie pas ta promesse de revenir nous voir.»
Sandoz revint très souvent. Il tombait au hasard, quand son journal le
lui permettait, libre encore, ne devant se mettre en ménage qu'à
l'automne. C'étaient des journées heureuses, des après-midi entiers de
confidences; les anciennes volontés de gloire reprises en commun.

Un jour, seul avec Claude, dans une île, étendus côte à côte, les yeux
perdus au ciel, il lui conta sa vaste ambition, il se confessa tout
haut.

«Le journal, vois-tu, ce n'est qu'un terrain de combat.

Il faut vivre et il faut se battre pour vivre... Puis, cette gueuse de
presse, malgré les dégoûts du métier, est une sacrée puissance, une
antre invincible aux mains d'un gaillard convaincu... Mais, si je suis
forcé de m'en servir, je n'y vieillirai pas, ah! non! Et je tiens mon
affaire, oui, je tiens ce que je cherchais, une machine à crever de
travail, quelque chose où je vais m'engloutir pour n'en pas ressortir
peut-être.» Un silence tomba des feuillages immobiles dans la grosse
chaleur. Il reprit d'une voix ralentie, en phrases sans suite: «Hein?
étudier l'homme tel qu'il est, non plus leur pantin métaphysique, mais
l'homme physiologique, déterminé par le milieu, agissant sous le jeu de
tous ses organes... N'est-ce pas une farce que cette étude continue et
exclusive de la fonction du cerveau, sous le prétexte que le cerveau est
l'organe noble?... La pensée, la pensée, eh! tonnerre de Dieu! la pensée
est le produit du corps entier. Faites donc penser un cerveau tout seul,
voyez donc ce que devient la noblesse du cerveau, quand le ventre est
malade!... Non! c'est imbécile, la philosophie n'y est plus, la science
n'y est plus, nous sommes des positivistes, des évolutionnistes, et nous
garderions le mannequin littéraire des temps classiques, et nous
continuerions à dévider les cheveux emmêlés de la raison pure! Qui dit
psychologue dit traître à la vérité. D'ailleurs, physiologie,
psychologie, cela ne signifie rien: l'une a pénétré l'autre, toutes deux
ne sont qu'une aujourd'hui, le mécanisme de l'homme aboutissant à la
somme totale de ses fonctions... Ah! la formule est là, notre
révolution moderne n'a pas d'autre base, c'est la mort fatale de
l'antique société, c'est la naissance d'une société nouvelle, et c'est
nécessairement la poussée d'un nouvel art, dans ce nouveau terrain...
Oui, on verra, on verra la littérature qui va germer pour le prochain
siècle de science et de démocratie!»

Son cri monta, se perdit au fond du ciel immense. Pas un souffle ne
passait, il n'y avait, le long des saules, que le glissement muet de la
rivière. Et il se tourna brusquement vers son compagnon, il lui dit dans
la face:

«Alors, j'ai trouvé ce qu'il me fallait, à moi. Oh! pas grand-chose, un
petit coin seulement, ce qui suffit pour une vie humaine, même quand on
a des ambitions trop vastes... Je vais prendre une famille, et j'en
étudierai les membres, un à un, d'où ils viennent, où ils vont, comment
ils réagissent les uns sur les autres; enfin, une humanité en petit, la
façon dont l'humanité pousse et se comporte...

D'autre part, je mettrai mes bonshommes dans une période historique
déterminée, ce qui me donnera le milieu et les circonstances, un morceau
d'histoire... Hein? tu comprends, une série de bouquins, quinze, vingt
bouquins, des épisodes qui se tiendront, tout en ayant chacun son cadre
à part, une suite de romans à me bâtir une maison pour mes vieux jours,
s'ils ne m'écrasent pas!» Il retomba sur le dos, il élargit les bras
dans l'herbe, parut vouloir entrer dans la terre, riant, plaisantant.

«Ah! bonne terre, prends-moi, toi qui es la mère commune, l'unique
source de la vie! toi l'éternelle, l'immortelle, où circule l'âme du
monde, cette sève épandue jusque dans les pierres, et qui fait des
arbres nos grands frères immobiles!... Oui, je veux me perdre en toi,
c'est toi que je sens là, sous mes membres, m'étreignant et
m'enflammant, c'est toi seule qui seras dans mon oeuvre comme la force
première, le moyen et le but, l'arche immense, où toutes les choses
s'animent du souffle de tous les êtres!» Mais, commencée en blague, avec
l'enflure de son emphase lyrique, cette invocation s'acheva en un cri de
conviction ardente, que faisait trembler une émotion profonde de poète;
et ses yeux se mouillèrent; et, pour cacher cet attendrissement, il
ajouta d'une voix brutale, avec un vaste geste qui embrassait l'horizon:

«Est-ce bête, une âme à chacun de nous, quand il y a cette grande âme!»
Claude n'avait pas bougé, disparu au fond de l'herbe.

Après un nouveau silence, il conclut:

«Ça y est, mon vieux! crève-les tous!... Mais tu vas te faire assommer.

--Oh! dit Sandoz qui se leva et s'étira, j'ai les os trop durs. Ils se
casseront les poignets... Rentrons, je ne veux pas manquer le train.»
Christine s'était prise pour lui d'une vive amitié, en le voyant droit
et robuste dans la vie; et elle osa enfin lui demander un service, celui
d'être le parrain de Jacques.

Sans doute, elle ne mettait plus les pieds à l'église; mais à quoi bon
laisser ce gamin en dehors de l'usage? Puis, ce qui surtout la décidait,
c'était de lui donner un soutien, ce parrain qu'elle sentait si pondéré,
si raisonnable, dans les éclats de sa force. Claude s'étonna, consentit
avec un haussement d'épaules. Et le baptême eut lieu, on trouva une
marraine, la fille d'une voisine. Ce fut une fête, on mangea un homard,
apporté de Paris.

Justement, ce jour-là, comme on se séparait, Christine prit Sandoz à
part, et lui dit, d'une voix suppliante:

«Revenez bientôt, n'est-ce pas? Il s'ennuie.» Claude, en effet, tombait
dans des tristesses noires. Il abandonnait ses études, sortait seul,
rôdait malgré lui devant l'auberge des Faucheur, à l'endroit où le bac
abordait, comme s'il eût toujours compté voir Paris débarquer. Paris le
hantait, il y allait chaque mois, en revenait désolé, incapable de
travail. L'automne arriva, puis l'hiver, un hiver humide, trempé de
boue; et il le passa dans un engourdissement maussade, amer pour Sandoz
lui-même, lui, marié d'octobre, ne pouvait plus faire si souvent le
voyage de Bennecourt. Il ne semblait s'éveiller qu'à chacune de ces
visites, il en gardait une excitation pendant une semaine, ne tarissait
pas en paroles fiévreuses sur les nouvelles de là-bas. Lui, qui,
auparavant, cachait son regret de Paris, étourdissait maintenant
Christine, l'entretenait du matin au soir, à propos d'affaires qu'elle
ignorait et de gens qu'elle n'avait jamais vus.

C'était, au coin du feu, lorsque Jacques dormait, des commentaires sans
fin. Il se passionnait, et il fallait encore qu'elle donnât son opinion,
qu'elle se prononçât dans les histoires. Est-ce que Gagnière n'était pas
idiot, à s'abrutir avec sa musique, lui qui aurait pu avoir un talent si
consciencieux de paysagiste? Maintenant, disait-on, il prenait chez une
demoiselle des leçons de piano, à son âge! Hein? qu'en pensait-elle? une
vraie toquade! Et Jory qui cherchait à se remettre avec Irma Bécot,
depuis que celle-ci avait un petit hôtel, rue de Moscou! Elle les
connaissait, ces deux-là, deux bonnes rosses qui faisaient la paire,
n'est-ce pas? Mais le malin des malins, c'était Fagerolles, auquel il
flanquerait ses quatre vérités, quand il le verrait.

Comment! ce lâcheur venait de concourir pour le prix de Rome, qu'il
avait raté, du reste! Un gaillard qui blaguait l'École, qui parlait de
tout démolir! Ah! décidément, la démangeaison du succès, le besoin de
passer sur le ventre des camarades et d'être salué par des crétins,
poussait à faire de bien grandes saletés. Voyons, elle ne le défendait
pas, peut-être? elle n'était pas assez bourgeoise pour le défendre? Et,
quand elle avait dit comme lui, il retombait toujours avec de grands
rires nerveux sur la même histoire, qu'il trouvait d'un comique
extraordinaire: l'histoire de Mahoudeau et de Chaîne, qui avaient tué le
petit Jabouille, le mari de Mathilde, la terrible herboriste: oui! tué,
un soir que ce cocu phtisique avait eu une syncope, et que tous deux,
appelés par la femme, s'étaient mis à le frictionner si dur, qu'il leur
était resté dans les mains!

Alors, si Christine ne s'égayait pas, Claude se levait et disait d'une
voix bourrue:

«Oh! toi, rien ne te fait rire... Allons nous coucher, ça vaudra
mieux.» Il l'adorait encore, il la possédait avec l'emportement
désespéré d'un amant qui demande à l'amour l'oubli de tout, la joie
unique. Mais il ne pouvait aller au-delà du baiser, elle ne suffisait
plus, un autre tourment l'avait repris, invincible.

Au printemps, Claude, qui avait juré de ne plus exposer, par une
affectation de dédain, s'inquiéta beaucoup du Salon. Quand il voyait
Sandoz, il le questionnait sur les envois des camarades. Le jour de
l'ouverture, il y alla, et revint le soir même, frémissant, très sévère.
Il n'y avait qu'un buste de Mahoudeau, bien, sans importance; un petit
paysage de Gagnière, reçu dans le tas, était aussi d'une jolie note
blonde; puis rien autre, rien que le tableau de Fagerolles, une actrice
devant sa glace, faisant sa figure. Il ne l'avait pas cité d'abord, il
en parla ensuite avec des rires indignés. Ce Fagerolles, quel truqueur;
Maintenant qu'il avait raté son prix, il ne craignait plus d'exposer, il
lâchait décidément l'École, mais il fallait voir avec quelle adresse,
pour quel compromis, une peinture qui jouait l'audace du vrai, sans une
seule qualité originale! Et ça aurait du succès, les bourgeois aimaient
trop qu'on les chatouillât, en ayant l'air de les bousculer. Ah! comme
il était temps qu'un véritable peintre parût, dans ce désert morne du
Salon, au milieu de ces malins et de ces imbéciles! Quelle place à
prendre, tonnerre de Dieu! Christine, qui l'écoutait se fâcher, finit
par dire en hésitant:

«Si tu voulais, nous rentrerions à Paris.

--Qui te parle de ça? cria-t-il. On ne peut causer avec toi, sans que tu
cherches midi à quatorze heures.»

...Six semaines plus tard, il apprit une nouvelle qui l'occupa huit
jours: son ami Dubuche épousait Mlle Régine Margaillan, la fille du
propriétaire de la Richaudière; et c'était une histoire compliquée, dont
les détails l'étonnaient et l'égayaient énormément. D'abord, cet animal
de Dubuche venait de décrocher une médaille, pour un projet de pavillon
au milieu d'un parc, qu'il avait exposé; ce qui était déjà très amusant,
car le projet, disait-on, avait dû être remis debout par son patron
Dequersonnière, lequel, tranquillement, l'avait fait médailler par le
jury, qu'il présidait. Ensuite, le comble était que cette récompense
attendue avait décidé le mariage. Hein? un joli trafic, si, maintenant,
les médailles servaient à caser les bons élèves nécessiteux au sein des
familles riches! Le père Margaillan, comme tous les parvenus, rêvait de
trouver un gendre qui l'aidât, qui lui apportât, dans sa partie, des
diplômes authentiques et d'élégantes redingotes; et, depuis quelque
temps, il couvait des yeux ce jeune homme, cet élève de l'École des
Beaux-Arts, dont les notes étaient excellentes, si appliqué, si
recommandé par ses maîtres. La médaille l'enthousiasma, du coup il donna
sa fille, il prit cet associé qui décuplerait les millions en caisse,
puisqu'il savait ce qu'il était nécessaire de savoir pour bien bâtir.
D'ailleurs, la pauvre Régine, toujours triste, d'une santé chancelante,
aurait là un mari bien-portant.

«Crois-tu? répétait Claude à sa femme, faut-il aimer l'argent, pour
épouser ce malheureux petit chat écorché!» Et, comme Christine,
apitoyée, la défendait:

«Mais je ne tape pas sur elle. Tant mieux si le mariage ne l'achève pas!
Elle est certainement innocente de ce que son maçon de père a eu
l'ambition stupide, d'épouser une fille de bourgeois, et de ce qu'ils
l'ont si mal fichue à eux deux, lui le sang gâté par des générations
d'ivrognes, elle épuisée, la chair mangée de tous les virus des races
finissantes. Ah! une jolie dégringolade, au milieu des pièces de cent
sous! Gagnez, gagnez donc des fortunes, pour mettre vos foetus dans de
l'esprit-de-vin!» Il tournait à la férocité, sa femme devait
l'étreindre, le garder entre ses bras, et le baiser, et rire, pour qu'il
redevînt le bon enfant des premiers jours. Alors, plus calme, il
comprenait, il approuvait les mariages de ses deux vieux compagnons.
C'était vrai, pourtant, que tous les trois avaient pris femme! Comme la
vie était drôle! Une fois encore, l'été s'acheva, le quatrième qu'ils
passaient à Bennecourt. Jamais ils ne devaient être plus heureux,
l'existence leur était douce et à bon compte, au fond de ce village.
Depuis qu'ils y habitaient, l'argent ne leur avait pas manqué, les mille
francs de rente et les quelques toiles vendues suffisaient à leurs
besoins; même ils faisaient des économies, ils avaient acheté dû linge.

De son côté, le petit Jacques, âgé de deux ans et demi, se trouvait
admirablement de la campagne. Du matin au soir, il se traînait dans la
terre, en loques et barbouillé, poussant à sa guise, d'une belle santé
rougeaude. Souvent, sa mère ne savait plus par quel bout le prendre,
pour le nettoyer un peu; et, lorsqu'elle le voyait bien manger, bien
dormir, elle ne s'en préoccupait pas autrement, elle réservait ses
tendresses inquiètes pour son autre grand enfant d'artiste, son cher
homme, dont les humeurs noires l'emplissaient d'angoisse. Chaque jour,
la situation empirait, ils avaient beau vivre tranquilles, sans cause de
chagrin aucune, ils n'en glissaient pas moins à une tristesse, à un
malaise qui se traduisait par une exaspération de toutes les heures. Et
c'en était fait, des joies premières de la campagne.

Leur barque pourrie, défoncée, avait coulé au fond de la Seine. Du
reste, ils n'avaient même plus l'idée de se servir du canot que les
Faucheur mettaient à leur disposition. La rivière les ennuyait, une
paresse leur était venue de ramer, ils répétaient, sur certains coins
délicieux des îles, les exclamations enthousiastes d'autrefois, sans
jamais être tentés d'y retourner voir. Même les promenades le long des
berges avaient perdu de leur charme; on y était grillé l'été, on s'y
enrhumait l'hiver; et, quant au plateau, à ces vastes terres plantées de
pommiers qui dominaient le village, elles devenaient comme un pays
lointain, quelque chose de trop reculé pour qu'on eût la folie d'y
risquer ses jambes. Leur maison aussi les irritait, cette caserne où il
fallait manger dans le graillon de la cuisine, où leur chambre était le
rendez-vous des quatre vents du ciel. Par un surcroît de malchance, la
récolte des abricots avait manqué, cette année-là, et les plus beaux des
rosiers géants, très vieux, envahis d'une lèpre, étaient morts. Ah
quelle usure mélancolique de l'habitude! comme l'éternelle nature avait
l'air de se faire vieille, dans cette satiété lasse des mêmes horizons!
Mais le pis était que, en lui, le peintre se dégoûtait de la contrée, ne
trouvant plus un seul motif qui l'enflammât, battant les champs d'un pas
morne, ainsi qu'un domaine vide désormais, dont il aurait épuisé la vie,
sans y laisser l'intérêt d'un arbre ignoré, d'un coup de lumière
imprévu. Non, c'était fini, c'était glacé, il ne ferait plus rien de
bon, dans ce pays de chien!--Octobre arriva, avec son ciel noyé d'eau.
Un des premiers soirs de pluie, Claude s'emporta, parce que le dîner
n'était pas prêt. Il flanqua cette oie de Mélie à la porte, il gifla
Jacques, qui se roulait dans ses jambes.

Alors, Christine, pleurante, l'embrassa, en disant:

«Allons-nous-en, oh! retournons à Paris!» Il se dégagea, il cria d'une
voix de colère:

«Encore cette histoire!... Jamais, entends-tu!

--Fais-le pour moi, reprit-elle ardemment. C'est moi qui te le demande,
c'est à moi que tu feras plaisir.

--Tu t'ennuies donc ici?

--Oui, j'y mourrai, si nous restons... Et puis, je veux que tu
travailles, je sens bien que ta place est là-bas. Ce serait un crime de
t'enterrer davantage.

--Non, laisse-moi!» Il frémissait, Paris l'appelait à l'horizon, le
Paris d'hiver qui s'allumait de nouveau. Il y entendait le grand effort
des camarades, il y rentrait pour qu'on ne triomphât pas sans lui, pour
redevenir le chef, puisque pas un n'avait la force ni l'orgueil de
l'être. Et, dans cette hallucination, dans le besoin qu'il éprouvait de
courir là-bas, il s'obstinait à refuser d'y aller, par une contradiction
involontaire, qui montait du fond de ses entrailles, sans qu'il se
l'expliquât lui-même. Était-ce la peur dont tremble la chair des plus
braves, le débat sourd du bonheur contre la fatalité du destin?

«Écoute, dit violemment Christine, je fais les malles et je t'emmène.»

Cinq jours plus tard, ils partaient pour Paris, après avoir tout emballé
et tout envoyé au chemin de fer.

Claude était déjà sur la route, avec le petit Jacques, lorsque Christine
s'imagina qu'elle oubliait quelque chose.

Elle revint seule dans la maison, elle la trouva complètement vide et se
mit à pleurer: c'était une sensation d'arrachement, quelque chose
d'elle-même qu'elle laissait, sans pouvoir dire quoi. Comme elle serait
volontiers restée! quel ardent désir elle avait de vivre toujours là,
elle qui venait d'exiger ce départ, ce retour dans la ville de passion,
où elle sentait une rivale! Pourtant, elle continuait à chercher ce qui
lui manquait, elle finit par cueillir une rose, devant la cuisine, une
dernière rose, rouillée par le froid. Puis, elle ferma la porte sur le
jardin désert.



VII


Lorsqu'il se retrouva sur le pavé de Paris, Claude fut pris d'une fièvre
de vacarme et de mouvement, du besoin de sortir, de battre la ville,
d'aller voir les camarades. Il filait dès son réveil, il laissait
Christine installer seule l'atelier qu'ils avaient loué rue de Douai,
près du boulevard de Clichy. Ce fut de la sorte que, le surlendemain de
sa rentrée, il tomba chez Mahoudeau, à huit heures du matin, par un
petit jour gris et glacé de novembre, qui se levait à peine.

Pourtant, la boutique de la rue du Cherche-Midi, que le sculpteur
occupait toujours, était ouverte; et celui-ci, la face blanche, mal
réveillé, enlevait les volets en grelottant.

«Ah! c'est toi!... Fichtre! tu étais matinal, à la campagne... Est-ce
fait? es-tu de retour?

--Oui, depuis avant-hier.

--Bon! on va se voir... Entre donc, ça commence à piquer, ce matin.»
Mais Claude, dans la boutique, eut plus froid que dans la rue. Il garda
le collet de son paletot relevé, il fourra les mains au fond de ses
poches, saisi d'un frisson devant l'humidité ruisselante des murailles
nues, la boue des tas d'argile et les continuelles flaques d'eau qui
trempaient le sol. Un vent de misère avait soufflé là, vidant, les
planches des moulages antiques, cassant les selles et les baquets,
raccommodés avec des cordes. C'était un coin de gâchis et de désordre,
une cave de maçon tombé en déconfiture. Et, sur la vitre de la porte,
barbouillée de craie, il y avait, comme par dérision, un grand soleil
rayonnant, dessiné à coups de pouce, agrémenté d'un visage au centre,
dont la bouche en demi-cercle éclatait de rire.

«Attends, reprit Mahoudeau, on allume du feu. Ces sacrés ateliers, avec
l'eau des linges, ça se refroidit tout de suite.» Alors, en se
retournant, Claude aperçut Chaîne agenouillé près du poêle, achevant de
dépailler un vieux tabouret pour enflammer le charbon. Il lui dit
bonjour; mais il n'en tira qu'un sourd grognement, sans le décider à
lever la tête. «Et que fais-tu, en ce moment, mon vieux? demanda-t-il au
sculpteur.

--Oh! pas grand-chose de propre, va! Une fichue année, plus mauvaise
encore que la dernière, qui n'avait rien valu!... Tu sais que les bons
dieux traversent une crise. Oui, il y a une baisse sur la sainteté; et,
dame j'ai dû me serrer le ventre... Tiens! en attendant, j'en suis
réduit à ça.» Il débarrassait un buste de ses linges, il montra une
figure longue, allongée encore par des favoris, monstrueuse de
prétention et d'infinie bêtise.

«C'est un avocat d'à côté... Hein? est-il assez répugnant, le coco? Et
ce qu'il m'embête à vouloir que je soigne sa bouche!... Mais il faut
manger, n'est-ce pas?» Il avait bien une idée pour le Salon, une figure
debout, une baigneuse, tâtant l'eau de son pied, dans cette fraîcheur
dont le frisson rend si adorable la chair de la femme; et il en montra
une maquette déjà fendillée à Claude, qui la regarda en silence, surpris
et mécontent des concessions qu'il y remarquait: un épanouissement du
joli sous l'exagération persistante des formes, une envie naturelle de
plaire, sans trop lâcher encore le parti pris du colossal.

Seulement, il se désolait, car c'était une histoire qu'une figure
debout. Il fallait des armatures de fer, qui coûtaient bon, et une selle
qu'il n'avait pas, et tout un attirail.

Aussi allait-il sans doute se décider à la coucher au bord de l'eau.

«Hein? qu'en dis-tu?... Comment la trouves-tu?

--Pas mal, répondit enfin le peintre. Un peu romance, malgré ses cuisses
de bouchère; mais ça ne se jugera qu'à l'exécution... Et debout, mon
vieux, debout, autrement tout fiche le camp!». Le poêle ronflait, et
Chaîne, muet, se releva. Il rôda un instant, entra dans
l'arrière-boutique noire, où se trouvait le lit qu'il partageait avec
Mahoudeau; puis, il reparut, le chapeau sur la tête, plus silencieux
encore, d'un silence volontaire, accablant. Sans hâte, de ses doigts
gourds de paysan, il prit un morceau de fusain, il écrivit sur le mur:
Je vais acheter du tabac, remets du charbon dans le poêle. Et il sortit.

Stupéfait, Claude l'avait regardé faire. Il se tourna vers l'autre.

«Quoi donc?...

--Nous ne nous parlons plus, nous nous écrivons, dit tranquillement le
sculpteur.

--Depuis quand?

--Trois mois.

--Et vous couchez ensemble?

--Oui.» Claude éclata d'un grand rire. Ah! par exemple, il fallait des
caboches joliment dures! Et à propos de quoi cette brouille? Mais,
vexé, Mahoudeau s'emportait contre cette brute de Chaîne. Est-ce qu'un
soir, rentrant à l'improviste, il ne l'avait pas surpris avec Mathilde,
l'herboriste d'à côté, en chemise tous les deux, mangeant un pot de
confiture! Ce n'était pas l'affaire de la trouver sans jupon: ça, il
s'en fichait; seulement, le pot de confiture était de trop. Non! jamais
il ne pardonnerait qu'on se payât salement des douceurs en cachette,
lorsque lui mangeait son pain sec! Que diable, on fait comme pour la
femme, on partage; Et il y avait bientôt trois mois que la rancune
durait, sans une détente, sans une explication. La vie s'était
organisée, ils réduisaient les rapports strictement nécessaires aux
courtes phrases, charbonnées le long des murs.

D'ailleurs, ils continuaient à n'avoir qu'une femme comme ils n'avaient
qu'un lit, après être tacitement tombés d'accord sur les heures de
chacun d'eux, l'un sortant quand venait le tour de l'autre. Mon Dieu! on
n'avait pas besoin de tant parler dans l'existence, on s'entendait tout
de même.

Cependant, Mahoudeau, qui achevait de charger le poêle, se soulagea de
tout ce qu'il amassait.

«Eh bien, tu me croiras si tu veux, mais quand on crève la faim, ce
n'est pas désagréable de ne jamais s'adresser la parole. Oui, on
s'abrutit dans le silence, c'est comme un empâtement qui calme un peu
les maux d'estomac... Ah! ce Chaîne, tu n'as pas idée de son fonds
paysan! Lorsqu'il a eu mangé son dernier sou, sans arriver à gagner avec
la peinture la fortune attendue, il s'est lancé dans le négoce, un petit
négoce qui devait lui permettre d'achever ses études. Hein? très fort,
le bonhomme! et tu vas voir son plan: il se faisait envoyer de l'huile
d'olive de Saint-Firmin, son village, puis il battait le pavé, il
plaçait l'huile dans les riches familles provençales, qui ont des
positions à Paris. Malheureusement, ça n'a pas duré, il est trop rustre,
il s'est fait mettre à la porte de partout... Alors, mon vieux, comme
il reste une jarre d'huile dont personne ne veut, ma foi; nous vivons
dessus. Oui, les jours où nous avons du pain, nous trempons notre pain
dedans.» Et il montra la jarre, dans un coin de la boutique.

L'huile avait coulé, la muraille et le sol étaient noirs de larges
taches grasses. Claude cessa de rire. Ah! cette misère, quel
découragement! comment en vouloir à ceux qu'elle écrase? Il se promenait
par l'atelier, ne se fâchait plus contre les maquettes aveulies de
concessions, tolérait l'affreux buste lui-même. Et il tomba ainsi sur
une copie que Chaîne avait faite au Louvre, un Mantegna, rendu avec une
sécheresse d'exactitude extraordinaire.

«L'animal! murmura-t-il, c'est presque ça, jamais il n'a fait mieux...
Peut-être n'a-t-il que le tort d'être né quatre siècles trop tard.»

Puis la chaleur devenant forte, il ôta son paletot, en ajoutant: «Il est
bien long a aller chercher son tabac.

--Oh! son tabac, je le connais, dit Mahoudeau, qui s'était mis à son
buste, fouillant les favoris. Il est là, derrière le mur, son tabac...
Quand il me voit occupé, il file trouver Mathilde, parce qu'il croit
voler sur ma part...

Idiot, va!

--Ça dure donc toujours, les amours avec elle?

--Oui, une habitude! Elle ou une autre! Et puis, c'est elle qui
revient... Ah! grand Dieu! elle m'en donne encore de trop.» Du reste,
il parlait de Mathilde sans colère, en disant simplement qu'elle devait
être malade. Depuis la mort du petit Jabouille, elle était retombée à la
dévotion, ce qui ne l'empêchait pas de scandaliser le quartier. Malgré
les quelques dames pieuses qui continuaient à acheter chez elle des
objets délicats et intimes, pour éviter à leur pudeur le premier
embarras de les demander autre part, l'herboristerie périclitait, la
faillite semblait imminente.

Un soir, la Compagnie du Gaz lui ayant fermé son compteur, pour défaut
de paiement, elle était venue emprunter chez ses voisins de l'huile
d'olive, qui d'ailleurs avait refusé de brûler dans les lampes. Elle ne
payait plus personne, elle en arrivait à s'éviter les frais d'un
ouvrier, en confiant à Chaîne la réparation des injecteurs et des
seringues que les dévotes lui rapportaient, soigneusement dissimulés
dans des journaux. On prétendait même, chez le marchand de vin d'en
face, qu'elle revendait à des couvents des canules qui avaient servi.
Enfin, c'était un désastre, la boutique mystérieuse, avec ses ombres
fuyantes de soutanes, ses chuchotements discrets de confessionnal, son
encens refroidi de sacristie, tout ce qu'on y remuait de petits soins
dont on ne pouvait parler à voix haute, glissait à un abandon de ruine.
Et la misère en était à ce point que les herbes séchées du plafond
grouillaient d'araignées, et que les sangsues, crevées, déjà vertes,
surnageaient dans les bocaux.

«Tiens! le voilà, reprit le sculpteur. Tu vas la voir arriver derrière
lui.» Chaîne, en effet, rentrait. Il sortit avec affectation un cornet
de tabac, bourra sa pipe, se mit à fumer devant le poêle, dans un
redoublement de silence, comme s'il n'y avait eu personne là. Et, tout
de suite, Mathilde parut, en voisine qui vient dire un petit bonjour.
Claude la trouva maigrie encore, la face éclaboussée de sang sous la
peau, avec ses yeux de flamme, sa bouche élargie par la perte de deux
autres dents. Les odeurs d'aromates qu'elle portait toujours dans ses
cheveux dépeignés, semblaient rancir; ce n'était plus la douceur des
camomilles, la fraîcheur des anis; et elle emplit la pièce de cette
menthe poivrée, qui paraissait être son haleine, mais tournée, comme
gâtée par la chair meurtrie qui la soufflait.

«Déjà au travail! cria-t-elle. Bonjour, mon bibi.» Sans s'inquiéter de
Claude, elle embrassa Mahoudeau.

Puis, elle vint serrer la main du premier, avec cette impudeur, cette
façon de jeter le ventre en avant, qui la faisait s'offrir à tous les
hommes. Et elle continua: «Vous ne savez pas, j'ai retrouvé une boîte de
guimauve, et nous allons nous la payer pour déjeuner... Hein? c'est
gentil, partageons!

--Merci, dit le sculpteur, ça m'empâte, j'aime mieux fumer une pipe.»
Et, voyant Claude remettre son paletot:

«Tu pars?--Oui, j'ai hâte de me dérouiller, de respirer un peu l'air de
Paris.» Pourtant, il s'attarda quelques minutes encore à regarder Chaîne
et Mathilde qui se gavaient de guimauve, prenant chacun son morceau,
l'un après l'autre. Et, bien qu'averti, il fut de nouveau stupéfié,
lorsqu'il vit Mahoudeau saisir le fusain et écrire sur le mur: Donne moi
le tabac que tu as fourré dans ta poche.

Sans une parole, Chaîne tira le cornet, le tendit au sculpteur, qui
bourra sa pipe.

«Alors, à bientôt?--Oui, à bientôt... En tout cas, à jeudi prochain,
chez Sandoz.» Dehors, Claude eut une exclamation, en se heurtant contre
un monsieur, planté devant l'herboristerie, très occupé à fouiller du
regard l'intérieur de la boutique, entre les bandages maculés et
poussiéreux de la vitrine.

«Tiens, Jory! qu'est-ce que tu fais là?» Le grand nez rose de Jory remua
effaré.

«Moi, rien... Je passais, je regardais...» Il se décida à rire, il
baissa la voix pour demander, comme si l'on avait pu l'entendre:

«Elle est chez les camarades, à côté, n'est-ce pas?...

Bon! filons vite. Ce sera pour un autre jour.» Et il emmena le peintre,
il lui apprit des abominations.

Maintenant, toute la bande venait chez Mathilde; ça s'était dit de l'un
à l'autre, on y défilait chacun à son tour, plusieurs même à la fois, si
l'on trouvait ça plus drôle; et il se passait de vraies horreurs, des
choses épatantes qu'il lui conta dans l'oreille, en l'arrêtant sur le
trottoir, au milieu des bousculades de la foule. Hein? c'était renouvelé
des Romains! voyait-il le tableau, derrière le rempart des bandages et
des clysopompes, sous les fleurs à tisane qui pleuvaient du plafond; Une
boutique très chic, une débauche à curés, avec son empoisonnement de
parfumeuse louche, installée dans le recueillement d'une chapelle.

«Mais, dit Claude en riant, tu la déclarais affreuse, cette femme.» Jory
eut un geste d'insouciance.

«Oh! pour ce qu'on en fait!... Ainsi, moi, ce matin, je reviens de la
gare de l'Ouest, où j'ai accompagné quelqu'un. Et c'est en passant dans
la rue que l'idée m'a pris de profiter de l'occasion... Tu comprends,
on ne se dérange pas exprès.»

Il donnait ces explications d'un air d'embarras. Puis, soudain, la
franchise de son vice lui arracha ce cri de vérité, à lui qui mentait
toujours: «Et, zut! d'ailleurs, je la trouve extraordinaire, si tu veux
le savoir... Pas belle, c'est possible, mais ensorcelante! Enfin, une
de ces femmes qu'on affecte de ne pas ramasser avec des pincettes, et
pour qui on fait des bêtises à en crever.» Alors, seulement, il s'étonna
de voir Claude à Paris, et quand il fut au courant, qu'il le sut
réinstallé, il reprit, tout d'un coup:

«Écoute donc! je t'enlève, tu vas venir déjeuner avec moi chez Irma.»
Violemment, le peintre, intimidé, refusa, prétexta qu'il n'avait pas
même de redingote. «Qu'est-ce que ça fiche? Au contraire, c'est plus
drôle, elle sera enchantée... Je crois que tu lui as tapé dans l'oeil,
elle nous parle toujours de toi... Voyons, ne fais pas la bête, je te
dis qu'elle m'attend ce matin et que nous allons être reçus comme des
princes.» Il ne lui lâchait plus le bras, tous deux continuèrent à
remonter vers la Madeleine, en causant. D'ordinaire, il se taisait sur
ses amours, comme les ivrognes se toisent sur le vin. Mais, ce matin-là,
il débordait, il se plaisanta, avoua des histoires. Depuis longtemps, il
avait rompu avec la chanteuse de café-concert, amenée par lui de sa
petite ville, celle qui lui dépouillait la face à coups d'ongle.

Et c'était, d'un bout de l'année à l'autre, un furieux galop de femmes
traversant son existence, les femmes les plus extravagantes, les plus
inattendues: la cuisinière d'une maison bourgeoise où il dînait;
l'épouse légitime d'un sergent de ville, dont il devait guetter les
heures de faction; la jeune employée d'un dentiste, qui gagnait soixante
francs par mois à se laisser endormir, puis réveiller, devant chaque
client, pour donner confiance; d'autres, d'autres encore, les filles
vagues des bastringues, les dames comme il faut en quête d'aventures,
les petites blanchisseuses qui rapportaient son linge, les femmes de
ménage qui retournaient ses matelas, toutes celles qui voulaient bien,
toute la rue avec ses hasards, ses raccrocs, ce qui s'offre et ce qu'on
vole; et cela au petit bonheur, les jolies, les laides, les jeunes, les
vieilles, sans choix, uniquement pour la satisfaction de ses gros
appétits de mâle, sacrifiant la qualité à la quantité. Chaque nuit,
quand il rentrait seul, la terreur de son lit froid le jetait en chasse,
battant les trottoirs jusqu'aux heures où l'on assassine, n'allant se
coucher que lorsqu'il en avait braconné une, si myope d'ailleurs, que
cela l'exposait à des méprises: ainsi, il raconta qu'un matin, à son
réveil, il avait trouvé sur l'oreiller la tête blanche d'une misérable
de soixante ans, qu'il avait crue blonde, dans sa hâte. Au demeurant, il
était enchanté de la vie, ses affaires marchaient. Son avare de père lui
avait bien coupé les vivres de nouveau, en le maudissant de s'entêter à
suivre une voie de scandale; mais il s'en moquait maintenant, il gagnait
sept ou huit mille francs dans le journalisme, où il faisait son trou
comme chroniqueur et comme critique d'art. Les jours tapageurs du
Tambour, les articles à un louis étaient loin; il se rangeait,
collaborait à deux journaux très lus; et, bien qu'il restât au fond le
jouisseur sceptique, l'adorateur du succès quand même, il prenait une
importance bourgeoise et commençait à rendre des arrêts. Chaque mois,
travaillé de sa ladrerie héréditaire, il plaçait déjà de l'argent dans
d'infimes spéculations, connues de lui seul; car jamais ses vices ne lui
avaient moins coûté, il ne payait, les matins de grande largesse, qu'une
tasse de chocolat aux femmes dont il était très content.

On arrivait rue de Moscou. Claude demanda:

«Alors, c'est toi qui l'entretiens; cette petite Bécot?

--Moi! cria Jory, révolté. Mais, mon vieux, elle a un loyer de vingt
mille francs, elle parle de faire bâtir un hôtel qui en coûtera cinq
cent mille... Non, non, je déjeune, et je dîne parfois chez elle, c'est
bien assez.

--Et tu couches?» Il se mit à rire, sans répondre directement.

«Bête! on couche toujours... Allons, nous y sommes, entre vite.» Mais
Claude se débattit encore. Sa femme l'attendait pour déjeuner, il ne
pouvait pas. Et il fallut que Jory sonnât, puis le poussât dans le
vestibule, en répétant que ce n'était pas une excuse, qu'on allait
envoyer le valet de chambre prévenir rue de Douai. Une porte s'ouvrit,
ils se trouvèrent devant Irma Bécot, qui s'exclama; lorsqu'elle aperçut
le peintre.

«Comment! c'est vous, sauvage!» Elle le mit tout de suite à l'aise, en
l'accueillant comme un ancien camarade, et il vit, en effet, qu'elle ne
remarquait même pas son vieux paletot. Lui, s'étonnait, car il la
reconnaissait à peine. En quatre ans, elle était devenue autre, la tête
faite avec un art de cabotine, le front diminué par la frisure des
cheveux, la face tirée en longueur, grâce à un effort de sa volonté sans
doute, rousse ardente de blonde pâle qu'elle était, si bien qu'une
courtisane du Titien semblait maintenant s'être levée du petit voyou de
jadis. Ainsi qu'elle le disait parfois, dans ses heures d'abandon: ça,
c'était sa tête pour les jobards.

L'hôtel, étroit, avait encore des trous, au milieu de son luxe. Ce qui
frappa le peintre, ce fut quelques bons tableaux pendus aux murs, un
Courbet, une ébauche de Delacroix surtout. Elle n'était donc pas bête,
cette fille, malgré un chat en biscuit colorié, affreux, qui se
prélassait sur une console du salon?

Lorsque Jory parla d'envoyer le valet de chambre prévenir chez son ami,
elle s'écria, pleine de surprise:

«Comment! vous êtes marié?

--Mais oui», répondit Claude simplement. Elle regarda Jory qui souriait,
elle comprit et ajouta:

«Ah! vous vous êtes collé... Que me disait-on que vous aviez horreur des
femmes?... Et vous savez que me voilà vexée joliment, moi qui vous ai
fait peur, rappelez-vous! Hein? vous me trouvez donc bien laide, que
vous vous reculez encore?» Des deux mains, elle avait pris les siennes,
et elle avançait le visage, souriante et vraiment blessée au fond, le
regardant de tout près, dans les yeux, avec la volonté aiguë de plaire.
Il eut un petit frisson sous cette haleine de fille qui lui chauffait la
barbe, tandis qu'elle le lâchait, en disant: «Enfin, nous recauserons de
ça.» Ce fut le cocher qui alla rue de Douai porter une lettre de Claude,
car le valet de chambre avait ouvert la porte de la salle à manger, pour
annoncer que Madame était servie. Le déjeuner; très délicat, se passa
correctement, sous l'oeil froid du domestique: on parla des grands
travaux qui bouleversaient Paris, on discuta ensuite le prix des
terrains, ainsi que des bourgeois ayant de l'argent à placer. Mais, au
dessert, lorsque tous trois furent seuls devant le café et les liqueurs,
qu'ils avaient décidé de prendre là, sans quitter la table, peu à peu
ils s'animèrent, ils s'oublièrent, comme s'ils s'étaient retrouvés au
café Baudequin. «Ah! mes enfants, dit Irma, il n'y a que ça de bon,
rigoler ensemble et se ficher du monde!» Elle roulait des cigarettes,
elle venait de prendre le flacon de chartreuse près d'elle, et elle le
vidait, très rouge, les cheveux envolés, retombée sur son trottoir de
drôlerie canaille.

«Alors, continua Jory qui s'excusait de ne pas lui avoir envoyé le matin
un livre qu'elle désirait, alors, j'allais donc l'acheter, hier soir,
vers dix heures, lorsque j'ai rencontré Fagerolles...

--Tu mens», dit-elle en l'interrompant d'une voix nette.

Et, pour couper court aux protestations:

«Fagerolles était ici, tu vois bien que tu mens.» Puis, elle se tourna
vers Claude:

«Non, c'est dégoûtant, vous n'avez pas idée d'un menteur pareil!... Il
ment comme une femme, pour le plaisir, pour des petites saletés sans
conséquence. Ainsi, au fond de toute son histoire, il n'y a qu'une
chose: ne pas dépenser trois francs à m'acheter ce livre. Chaque fois
qu'il a dû m'envoyer un bouquet, une voiture a passé dessus, ou bien il
n'y avait plus de fleurs dans Paris.

Ah! en voilà un qu'il faut aimer pour lui!» Jory, sans se fâcher,
renversait sa chaise, se balançait en suçant son cigare. Il se contenta
de dire avec un ricanement:

«Du moment que tu as renoué avec Fagerolles...

--Je n'ai pas renoué du tout! cria-t-elle, furieuse. Et puis, est-ce que
ça te regarde?... Je m'en moque, entends-tu! de ton Fagerolles. Il sait
bien, lui, qu'on ne se fâche pas avec moi. Oh! nous nous connaissons
tous les deux, nous avons poussé dans la même fente de pavé... Tiens!
regarde, quand je voudrai, je n'aurai qu'à faire ça, rien qu'un signe du
petit doigt, et il sera là, à me lécher les pieds... Il m'a dans le
sang, ton Fagerolles!».

Elle s'animait, il crut prudent de battre en retraite.

«Mon Fagerolles, murmura-t-il, mon Fagerolles...

--Oui, ton Fagerolles! Est-ce que tu t'imagines que je ne vous vois pas,
lui toujours à te passer la main dans le dos, parce qu'il espère des
articles, et toi faisant le bon prince, calculant le bénéfice que tu en
tireras, si tu appuies un artiste aimé du public?» Jory, cette fois,
bégaya, très ennuyé devant Claude. Il ne se défendit pas d'ailleurs, il
préféra tourner la querelle au plaisant. Hein? était-elle amusante,
quand elle s'allumait ainsi? l'oeil en coin luisant de vice, la bouche
tordue pour l'engueulade! «Seulement, ma chère, tu fais craquer ton
Titien.» Elle se mit à rire, désarmée.

Claude, noyé de bien-être, buvait des petits verres de cognac, sans
savoir. Depuis deux heures qu'on était là, une griserie montait, cette
griserie hallucinante des liqueurs, au milieu de la fumée du tabac. On
causait d'autre chose, il était question des grands prix que commençait
à atteindre la peinture. Irma, qui ne parlait plus, gardait un bout
éteint de cigarette aux lèvres, les yeux fixés sur le peintre.

Et elle l'interrogea brusquement, le tutoyant comme dans un songe.

«Où l'as-tu prise, ta femme?» Cela ne parut pas le surprendre, ses idées
s'en allaient à l'abandon.

«Elle arrivait de province, elle était chez une dame, et honnête pour
sûr.

--Jolie?

--Mais oui, jolie.» Un instant, Irma retomba dans son rêve; puis, avec
un sourire:

«Fichtre! quelle veine! Il n'y en avait plus, on en a fait une pour toi,
alors!» Mais elle se secoua, elle cria, en quittant la table:

«Bientôt trois heures... Ah! mes enfants, je vous flanque à la porte.
Oui, j'ai rendez-vous avec un architecte, je vais visiter un terrain
près du parc Monceau, vous savez, dans ce quartier neuf, qu'on bâtit.
J'ai flairé un coup par là.» On était revenu au salon, elle s'arrêta
devant une glace, fâchée de se voir si rouge.

«C'est pour cet hôtel, n'est-ce pas? demanda Jory. Tu as donc trouvé
l'argent?».

Elle rabattait ses cheveux sur son front, elle semblait effacer de la
main le sang de ses joues, rallongeait l'ovale de sa figure, se
refaisait sa tête de courtisane fauve, d'un charme intelligent d'oeuvre
d'art; et, se retournant, elle lui jeta pour toute réponse:

«Regarde! le revoilà, mon Titien!» Déjà, au milieu des rires, elle les
poussait vers le vestibule, où elle reprit les deux mains de Claude,
sans parler, en lui plantant de nouveau son regard de désir au fond des
yeux. Dans la rue, il éprouva un malaise. L'air froid le dégrisait, un
remords le torturait maintenant, d'avoir parlé de Christine à cette
fille. Il fit le serment de ne jamais remettre les pieds chez elle.

«Hein? n'est-ce pas? une bonne enfant, disait Jory, en allumant un
cigare, qu'il avait pris dans la boîte, avant de partir. Tu sais,
d'ailleurs, ça n'engage à rien: on déjeune, on dîne, on couche; et
bonjour; bonsoir, on va chacun à ses affaires.» Mais une sorte de honte
empêchait Claude de rentrer tout de suite, et lorsque son compagnon,
excité par le déjeuner, mis en appétit de flâne, parla de monter serrer
la main à Bongrand, il fut ravi de l'idée, tous deux gagnèrent le
boulevard de Clichy.

Bongrand occupait là, depuis vingt ans, un vaste atelier, où il n'avait
point sacrifié au goût du jour, cette magnificence de tentures et de
bibelots dont commençaient à s'entourer les jeunes peintres. C'était
l'ancien atelier nu et gris, orné des seules études du maître,
accrochées sans cadre, serrées comme les ex-voto d'une chapelle. Le seul
luxe consistait en une psyché Empire, une vaste armoire normande, deux
fauteuils de velours d'Utreché, limés par l'usage. Dans un coin, une
peau d'ours, qui avait perdu tous ses poils, recouvrait un large divan.
Mais l'artiste gardait, de sa jeunesse romantique, l'habitude d'un
costume de travail spécial, et ce fut en culotte flottante, en robe
nouée d'une cordelière, le sommet du crâne coiffé d'une calotte
ecclésiastique, qu'il reçut les visiteurs.

Il était venu ouvrir lui-même, sa palette et ses pinceaux à la main.

«Vous voilà! Ah! la bonne idée!... Je pensais à vous, mon cher. Oui, je
ne sais plus qui m'avait annoncé votre retour, et je me disais que je ne
tarderais pas à vous voir.» Sa main libre était allée d'abord à Claude,
dans un élan de vive affection. Il serra ensuite celle de Jory, en
ajoutant: «Et vous, jeune pontife, j'ai lu votre dernier article; je vous
remercie du mot aimable qui s'y trouvait pour moi... Entrez, entrez
donc tous les deux! Vous ne me dérangez pas, je profite du jour jusqu'à
la dernière minute, car on n'a le temps de rien faire, par ces sacrées
journées de novembre.» Il s'était remis au travail, debout devant un
chevalet où se trouvait une petite toile, deux femmes, la mère et la
fille, cousant dans l'embrasure d'une fenêtre ensoleillée.

Derrière lui, les jeunes gens regardaient. «C'est exquis», finit par
murmurer Claude.

Bongrand haussa les épaules, sans se retourner.

«Bah! une petite bêtise. Il faut bien s'occuper, n'est-ce pas?... J'ai
fait ça sur nature, chez des amies, et je nettoie un peu.

--Mais c'est complet, c'est un bijou de vérité et de lumière, reprit
Claude qui s'échauffait. Ah! la simplicité de ça, voyez-vous, la
simplicité c'est ce qui me bouleverse, moi!»

--Du coup, le peintre se recula, cligna les yeux, d'un air plein de
surprise.

«Vous trouvez? ça vous plaît, vraiment?... Eh bien, quand vous êtes
entrés, j'étais en train de la juger infecte, cette toile... Parole
d'honneur! je broyais du noir, j'étais convaincu que je n'avais plus
pour deux sous de talent.» Ses mains tremblaient, tout son grand corps
était dans le tressaillement douloureux de la création. Il se débarrassa
de sa palette, il revint vers eux, avec des gestes qui battaient le
vide; et cet artiste vieilli au milieu du succès, dont la place était
assurée dans l'École française, leur cria:

«Ça vous étonne, mais il y a des jours où je me demande si je vais
savoir dessiner un nez... Oui, à chacun de mes tableaux, j'ai encore
une grosse émotion de débutant, le coeur qui bat, une angoisse qui sèche
là bouche, enfin un trac abominable. Ah! le trac, jeunes gens, vous
croyez le connaître, et vous ne vous en doutez même pas, parce que, mon
Dieu! vous autres, si vous ratez une oeuvre, vous en êtes quittes pour
vous efforcer d'en faire une meilleure, personne ne vous accable; tandis
que nous, les vieux, nous qui avons donné notre mesure, qui sommes
forcés d'être égaux à nous-mêmes, sinon de progresser, nous ne pouvons
faiblir, sans culbuter dans la fosse commune... Va donc, homme célèbre,
grand artiste, mange-toi la cervelle, brûle ton sang, pour monter
encore, toujours plus haut, toujours plus haut; et si tu piétines sur
place, au sommet, estime-toi heureux, use tes pieds à piétiner le plus
longtemps possible; et, si tu sens que tu déclines, eh bien, achève de
te briser, en roulant dans l'agonie de ton talent qui n'est plus de
l'époque, dans l'oubli où tu es de tes oeuvres immortelles, éperdu de
ton effort impuissant à créer davantage!» Sa voix forte s'était enflée
avec un éclat final de tonnerre; et sa grande face rouge exprimait une
angoisse.

Il marcha, il continua, emporté comme malgré lui par un souffle de
violence:

«Je vous l'ai dit vingt fois qu'on débutait toujours, que la joie
n'était pas d'être arrivé là-haut, mais de monter, d'en être encore aux
gaietés de l'escalade. Seulement, vous ne comprenez pas, vous ne pouvez
pas comprendre, il faut y passer soi-même... Songez donc; on espère
tout, on rêve tout. C'est l'heure des illusions sans bornes: on a de si
bonnes jambes, que les plus durs chemins paraissent courts; on est
dévoré d'un tel appétit de gloire, que les premiers petits succès
emplissent la bouche d'un goût délicieux. Quel festin, quand on va
pouvoir rassasier son ambition! et l'on y est presque, et l'on s'écorche
avec bonheur! Puis, c'est fait, la cime est conquise, il s'agit de la
garder. Alors, l'abomination commence, on a épuisé l'ivresse, on la
trouve courte, amère au fond, ne valant pas la lutte qu'elle a coûté.

Plus d'inconnu à connaître, de sensations à sentir. L'orgueil a eu sa
ration de renommée, on sait qu'on a donné ses grandes oeuvres, on
s'étonne qu'elles n'aient pas apporté des jouissances plus vives. Dès ce
moment, l'horizon se vide, aucun espoir nouveau ne vous appelle là-bas,
il ne reste qu'à mourir. Et pourtant on se cramponne, on ne veut pas
être fini, on s'entête à la création comme les vieillards à l'amour,
péniblement, honteusement... Ah; l'on devrait avoir le courage et la
fierté de s'étrangler, devant son dernier chef-d'oeuvre!» Il s'était
grandi, ébranlant le haut plafond de l'atelier, secoué d'une émotion si
forte, que des larmes parurent dans ses yeux. Et il revint tomber sur
une chaise, en face de sa toile, il demanda de l'air inquiet d'un élève
qui a besoin d'être encouragé:

«Alors, vraiment, ça vous paraît bien?... Moi, je n'ose plut croire. Mon
malheur doit être que j'ai à la fois trop et pas assez de sens critique.
Dès que je me mets à une étude, je l'exalte; puis, si elle n'a pas de
succès, je me torture. Il vaudrait mieux ne pas y voir du tout, comme
cet animal de Chambouvard, ou bien y voir très clair et ne plus
peindre... Franchement, vous aimez cette petite toile?» Claude et Jory
restaient immobiles, étonnés, embarrassés devant ce sanglot de grande
douleur, dans l'enfantement.

À quel instant de crise étaient-ils donc venus, pour que ce maître
hurlât de souffrance, en les consultant comme des camarades? Et le pis
était qu'ils n'avaient pu cacher une hésitation, sous les gros yeux
ardents dont il les suppliait, des yeux où se lisait la peur cachée de
sa décadence. Eux, connaissaient bien le bruit courant, ils partageaient
l'opinion que le peintre, depuis sa _Noce au village_, n'avait rien fait
qui valût ce tableau fameux.

Même, après s'être maintenu dans quelques toiles, il glissait désormais
à une facture plus savante et plus sèche.

L'éclat s'en allait, chaque oeuvre semblait déchoir. Mais c'étaient là
des choses qu'on ne pouvait dire, et Claude, lorsqu'il se fut remis,
s'exclama:

«Vous n'avez jamais rien peint de si puissant!» Bongrand le regarda
encore, droit dans les yeux. Puis, il se retourna vers son oeuvre,
s'absorba, eut un mouvement de ses deux bras d'hercule, comme s'il eût
fait craquer ses os, pour soulever cette petite toile, si légère. Et il
murmura, se parlant à lui-même:

«Nom de Dieu! que c'est lourd! N'importe, j'y laisserai la peau, plutôt
que de dégringoler!» Il reprit sa palette, se calma dès le premier coup
de pinceau, arrondissant ses épaules de brave homme, avec sa nuque
large, où, il restait de la carrure obstinée du paysan, dans le
croisement de finesse bourgeoise dont il était le produit.

Un silence s'était fait. Jory, les yeux toujours sur le tableau,
demanda:

«C'est vendu?» Le peintre eut un geste vague d'excuse.

«Non... Ça me paralyse, quand j'ai un marchand dans le dos.» Et, sans
cesser de travailler, il continua, mais goguenard à présent. «Ah! on
commence à en faire un négoce, avec la peinture!... Positivement, je
n'ai jamais vu ça, moi qui tourne à l'ancêtre... Ainsi, vous, l'aimable
journaliste, leur en avez-vous flanqué des fleurs aux jeunes, dans cet
article où vous me nommiez! ils étaient deux ou trois cadets là-dedans
qui avaient tout bonnement du génie.» Jory se mit à rire.

«Dame! quand on a un journal, c'est pour en user.

Et puis, le public aime ça, qu'on lui découvre des grands hommes.

--Sans doute, la bêtise du public est infinie, je veux bien que vous
l'exploitiez... Seulement, je me rappelle nos débuts, à nous autres.
Fichtre! nous n'étions pas gâtés, nous avions devant nous dix ans de
travail et de lutte, avant de pouvoir imposer grand comme ça de la
peinture... Tandis que, maintenant, le premier godelureau sachant
camper un bonhomme, fait retentir toutes les trompettes de la publicité.
Et quelle publicité! un charivari d'un bout de la France à l'autre, de
soudaines renommées qui poussent du soir au matin, et qui éclatent en
coups de foudre, au milieu des populations béantes. Sans parler des
oeuvres, ces pauvres oeuvres annoncées par des salves d'artillerie,
attendues dans un délire d'impatience, enrageant Paris pendant huit
jours, puis tombant à l'éternel oubli!

--C'est le procès à la presse d'informations que vous faites là, déclara
Jory, qui était allé s'allonger sur le divan, en allumant un nouveau
cigare. Il y a du bien et du mal à en dire, mais il faut être de son
temps, que, diable!» Bongrand secouait la tête; et il repartit, dans une
hilarité énorme:

«Non! non! on ne peut plus lâcher la moindre croûte, sans devenir un
jeune maître... Moi, voyez-vous, ce qu'ils m'amusent, vos jeunes
maîtres!» Mais, comme si une association d'idées s'était produite en
lui, il s'apaisa, il se tourna vers Claude, pour poser cette question:

«À propos, et Fagerolles, avez-vous vu son tableau?

--Oui», répondit simplement le jeune homme.

Tous deux continuaient de se regarder, un sourire invincible était monté
à leurs lèvres, et Bongrand ajouta enfin:

«En voilà un qui vous pille!».

Jory, pris d'un embarras, avait baissé les yeux, se demandant s'il
défendrait Fagerolles. Sans doute, il lui sembla profitable de le faire,
car il loua le tableau, cette actrice dans sa loge, dont une
reproduction gravée avait alors un grand succès aux étalages. Est-ce que
le sujet n'était pas moderne? est-ce que ce n'était pas joliment peint,
dans la gamme claire de l'école nouvelle? Peut-être aurait-on pu désirer
plus de force; seulement, il fallait laisser sa nature à chacun; puis,
ça ne traînait pas dans les rues, le charrue et la distinction.

Penché sur sa toile, Bongrand, qui d'habitude ne lâchait que des éloges
paternels sur les jeunes, frémissait, faisait un visible effort pour ne
pas éclater. Mais l'explosion eut lieu malgré lui. «Fichez-nous la paix,
hein avec votre Fagerolles! Vous nous croyez donc plus bêtes que
nature!... Tenez vous voyez le grand peintre ici présent. Oui, ce jeune
monsieur-là, qui est devant vous! Eh bien, tout le truc consiste à lui
voler son originalité et à l'accommoder à la sauce veule de l'École des
Beaux-Arts! Parfaitement! on prend du moderne, on peint clair, mais on
garde le dessin banal et correct, la composition agréable de tout le
monde, enfin la formule qu'on enseigne là-bas, pour l'agrément des
bourgeois. Et l'on noie ça de facilité, oh cette facilité exécrable des
doigts, qui sculpteraient aussi bien des noix de coco, de cette facilité
coulante, plaisante, qui fait le succès et qui devrait être punie du
bagne, entendez-vous!» Il brandissait en l'air sa palette et ses
brosses, dans ses deux poings fermés.

«Vous êtes sévère, dit Claude gêné. Fagerolles a vraiment des qualités
de finesse.

--On m'a conté, murmura Jory, qu'il venait de passer un traité très
dangereux avec Naudet.»

Ce nom jeté ainsi dans la conversation, détendit une fois encore
Bongrand, qui répéta, en dodelinant des épaules:

«Ah! Naudet... ah! Naudet...» Et il les amusa beaucoup, avec Naudet,
qu'il connaissait bien. C'était un marchand, qui, depuis quelques
années, révolutionnait le commerce des tableaux. Il ne s'agissait plus
du vieux jeu, la redingote crasseuse et le goût si fin du père Malgras,
les toiles des débutants guettées, achetées à dix francs pour être
revendues quinze, tout ce petit train-train de connaisseur, faisant la
moue devant l'oeuvre convoitée pour la déprécier, adorant au fond la
peinture, gagnant sa pauvre vie à renouveler rapidement ses quelques
sous de capital, dans des opérations prudentes.

Non, le fameux Naudet avait des allures de gentilhomme, jaquette de
fantaisie, brillant à la cravate, pommadé, astiqué, verni; grand train
d'ailleurs, voiture au mois, fauteuil à l'Opéra, table réservée chez
Bignon, fréquentant partout où il était décent de se montrer. Pour le
reste, un spéculateur, un boursier, qui se moquait radicalement de la
bonne peinture. Il apportait l'unique flair du succès, il devinait
l'artiste à lancer, non pas celui qui promettait le génie discuté d'un
grand peintre, mais celui dont le talent menteur, enflé de fausses
hardiesses, allait faire prime sur le marché bourgeois. Et c'était ainsi
qu'il bouleversait ce marché, en écartant l'ancien amateur de goût et en
ne traitant plus qu'avec l'amateur riche, qui ne se connaît pas en art,
qui achète un tableau comme valeur de Bourse, par vanité ou dans
l'espoir qu'elle montera.

Là, Bongrand, très farceur, avec un vieux fond de cabotin, se mit à
jouer la scène. Naudet arrive chez Fagerolles. «Vous avez du génie, mon
cher. Ah! votre tableau de l'autre jour est vendu. Combien?--Cinq cents
francs.

--Mais vous êtes fou! il en valait douze cents.

Et celui-ci, qui vous reste, combien?--Mon Dieu! je ne sais pas, mettons
douze cents.--Allons donc, douze cents! Vous ne m'entendez donc pas, mon
cher? il en vaut deux mille! Je le prends à deux mille. Et, dès
aujourd'hui, vous ne travaillez plus que pour moi, Naudet; Adieu, adieu,
mon cher, ne vous prodiguez pas, votre fortune est faite, je m'en
charge.» Le voilà parti, il emporte le tableau dans sa voiture, il le
promène chez ses amateurs, parmi lesquels il a répandu la nouvelle qu'il
venait de découvrir un peintre extraordinaire. Un de ceux-ci finit par
mordre et demande le prix. «Cinq mille. Comment! cinq mille! le tableau
d'un inconnu, vous vous moquez de moi!--Écoutez, je vous propose une
affaire: je vous le vends cinq mille et je vous signe l'engagement de le
reprendre à six mille dans un an, s'il a cessé de vous plaire.» Du coup,
l'amateur est tenté: que risque-t-il? bon placement au fond, et il
achète. Alors, Naudet ne perd pas de temps, il en case de la sorte neuf
ou dix dans l'année. La vanité se mêle à l'espoir du gain, les prix
montent, une cote s'établit, si bien que, lorsqu'il retourne chez son
amateur, celui-ci, au lieu de rendre le tableau, en paie un autre huit
mille. Et la hausse va toujours son train, et la peinture n'est plus
qu'un terrain louche, des mines d'or aux buttes Montmartre, lancées par
des banquiers, et autour desquelles on se bat à coups de billets de
banque!...

Claude s'indignait, Jory trouvait ça très fort, lorsqu'on frappa.
Bongrand, qui alla ouvrir, eut une exclamation.

«Tiens! Naudet!... Justement, nous parlions de vous.» Naudet, très
correct, sans une moucheture de boue, malgré le temps atroce, saluait,
entrait avec la politesse recueillie d'un homme du monde qui pénètre
dans une église.

«Très heureux, très flatté, cher maître... Et vous ne disiez que du
bien, j'en suis sûr.

--Mais pas du tout, Naudet, pas du tout! reprit Bongrand d'une voix
tranquille. Nous disions que votre façon d'exploiter la peinture était
en train de nous donner une jolie génération de peintres moqueurs,
doublée d'hommes d'affaires malhonnêtes.» Sans s'émouvoir, Naudet
souriait.

«Le mot est dur, mais si charmant! Allez, allez, cher maître, rien ne me
blesse de vous.» Et, tombant en extase devant le tableau, les deux
petites femmes qui cousaient:

«Ah! mon Dieu! je ne le connaissais pas, c'est une merveille!... Ah!
cette lumière; cette facture si solide et si large! Il faut remonter à
Rembrandt, oui, à Rembrandt!... Écoutez, cher maître, je suis venu
simplement pour vous rendre mes devoirs, mais c'est ma bonne étoile qui
m'a conduit. Faisons enfin une affaire, cédez-moi ce bijou... Tout ce
que vous voudrez, je le couvre d'or.» On voyait le dos de Bongrand
s'irriter à chaque phrase.

Il l'interrompit rudement.

«Trop tard, c'est vendu.

--Vendu, mon Dieu! Et vous ne pouvez vous dégager?

Dites-moi au moins à qui, je ferai tout, je donnerai tout...

Ah! quel coup terrible! vendu, en êtes-vous bien sûr?

Si l'on vous offrait le double?

--C'est vendu, Naudet, et en voilà assez, hein!» Pourtant, le marchand
continua à se lamenter. Il resta quelques minutes encore, se pâma devant
d'autres études, fit le tour de l'atelier avec les coups d'oeil aigus
d'un parieur qui cherche la chance. Lorsqu'il comprit que l'heure était
mauvaise et qu'il n'emporterait rien, il s'en alla, saluant d'un air de
gratitude, s'exclamant d'admiration jusque sur le palier.

Dès qu'il ne fut plus là, Jory, qui avait écouté avec surprise, se
permit une question.

«Mais vous nous aviez dit, il me semble... Ce n'est pas vendu, n'est-ce
pas?».

Bongrand, sans répondre d'abord, revint devant sa toile.

Puis, de sa voix tonnante, mettant dans ce cri toute la souffrance
cachée, tout le combat naissant qu'il n'avouait pas:

«Il m'embête! jamais il n'aura rien!... Qu'il achète à Fagerolles!».

Un quart d'heure plus tard, Claude et Jory prirent eux-même congé, en le
laissant au travail, acharné dans le jour qui tombait. Et, dehors, quand
le premier se fut séparé de son compagnon, il ne rentra pas tout de
suite rue de Douai, malgré sa longue absence. Un besoin de marcher
encore, de s'abandonner à ce Paris, où les rencontres d'une seule
journée lui emplissaient le crâne, le fit errer jusqu'à la nuit noire,
dans la boue glacée des rues, sous la clarté des becs de gaz, qui
s'allumaient un à un, pareils à des étoiles fumeuses au fond du
brouillard.

Claude attendit impatiemment le jeudi, pour dîner chez Sandoz: car ce
dernier, immuable, recevait toujours les camarades, une fois par
semaine. Venait qui voulait, le couvert était mis. Il avait eu beau se
marier, changer son existence, se jeter en pleine lutte littéraire: il
gardait son jour, ce jeudi qui datait de sa sortie du collège, au temps
des premières pipes. Ainsi qu'il le répétait lui-même, en faisant
allusion à sa femme, il n'y avait qu'un camarade de plus.

«Dis donc, mon vieux, avait-il dit franchement à Claude, ça m'ennuie
beaucoup...

--Quoi donc?

--Tu n'es pas marié... Oh! moi, tu sais, je recevrais bien volontiers ta
femme... Mais ce sont les imbéciles, un tas de bourgeois qui me
guettent et qui raconteraient des abominations...

--Mais certainement, mon vieux, mais Christine elle même refuserait
d'aller chez toi... Oh! nous comprenons très bien, j'irai seul, compte
là-dessus!» Dès six heures, Claude se rendit chez Sandoz, rue Nollet, au
fond des Batignolles; et il eut toutes les peines du monde à découvrir
le petit pavillon que son ami occupait. D'abord, il entra dans une
grande maison bâtie sur la rue, s'adressa au concierge, qui lui fit
traverser trois cours; puis, il fila le long d'un couloir entre deux
autres bâtisses, descendit un escalier de quelques marches, buta contre
la grille d'un étroit jardin: c'était là, le pavillon se trouvait au
bout d'une allée. Mais il faisait si noir, il avait si bien failli se
rompre les jambes dans l'escalier, qu'il n'osait se risquer davantage,
d'autant plus qu'un chien énorme aboyait furieusement. Enfin, il
entendit la voie de Sandoz, qui s'avançait en calmant le chien.

«Ah! c'est toi... Hein? nous sommes à la campagne.

On va mettre une lanterne, pour que notre monde ne se casse pas la
tête... Entre, entre... Sacré Bertrand, veux-tu te taire! Tu ne vois
donc pas que c'est un ami, imbécile!» Alors, le chien les accompagna
vers le pavillon, la queue haute, en sonnant une fanfare d'allégresse.
Une jeune bonne avait paru avec une lanterne, qu'elle vint accrocher à
la grille, pour éclairer le terrible escalier.

Dans le jardin, il n'y avait qu'une petite pelouse centrale, plantée
d'un immense prunier, dont l'ombrage pourrissait l'herbe; et, devant la
maison, très basse, de trois fenêtres de façade seulement, régnait une
tonnelle de vigne vierge, où luisait un banc tout neuf, installé là
comme ornement sous les pluies d'hiver, en attendant le soleil.

«Entre», répéta Sandoz.

Il l'introduisit, à droite du vestibule, dans le salon, dont il avait
fait son cabinet de travail. La salle à manger et la cuisine étaient à
gauche. En haut, sa mère, qui ne quittait plus le lit, occupait la
grande chambre; tandis que le ménage se contentait de l'autre et du
cabinet de toilette, placé entre les deux pièces. Et c'était tout, une
vraie boîte de carton, des compartiments de tiroir, que séparaient des
cloisons minces comme des feuilles de papier. Petite maison de travail
et d'espoir cependant, vaste à côté des greniers de jeunesse, égayée
déjà d'un commencement de bien-être et de luxe.

«Hein? cria-t-il, nous en avons, de la place! Ah! c'est joliment plus
commode que rue d'Enfer! Tu vois, j'ai une pièce à moi tout seul. Et
j'ai acheté une table de chêne pour écrire, et ma femme m'a donné ce
palmier, dans ce vieux pot de Rouen... Hein? c'est chic!» Justement, sa
femme entrait. Grande, le visage calme et gai, avec de beaux cheveux
bruns, elle avait par-dessus sa robe de popeline noire, très simple, un
large tablier blanc; car, bien qu'ils eussent pris une servante à
demeure, elle s'occupait de la cuisine, était fière de certains de ses
plats, mettait le ménage sur un pied de propreté et de gourmandise
bourgeoises.

Tout de suite, Claude et elle furent d'anciennes connaissances.

«Appelle-le Claude, chérie... Et toi, vieux, appelle-la Henriette...
Pas de madame, pas de monsieur, ou je vous flanque chaque fois une
amende de cinq sous.» Ils rirent, et elle s'échappa, réclamée à la
cuisine par un plat du Midi, une bouillabaisse, dont elle voulait faire
la surprise aux amis de Plassans. Elle en tenait la recette de son mari
lui-même, elle y avait acquis un tour de main extraordinaire, disait-il.

«Elle est charmante, ta femme, dit Claude, et elle te gâte.» Mais
Sandoz, assis devant sa table, les coudes parmi les pages du livre en
train, écrites dans la matinée, se mit à parler du premier roman de sa
série, qu'il avait publié en octobre. Ah! on le lui arrangeait, son
pauvre bouquin! C'était un égorgement, un massacre, toute la critique
hurlant à ses trousses, une bordée d'imprécations, comme s'il eût
assassiné les gens, à la corne d'un bois.

Et il en riait, excité plutôt, les épaules solides, avec la tranquille
carrure du travailleur qui sait où il va. Un étonnement seul lui
restait, la profonde inintelligence de ces gaillards, dont les articles
bâclés sur des coins de bureau, le couvraient de boue, sans paraître
soupçonner la moindre de ses intentions. Tout se trouvait jeté dans le
baquet aux injures: son étude nouvelle de l'homme physiologique, le rôle
tout-puissant rendu aux milieux, la vaste nature éternellement en
création, la vie enfin, la vie totale, universelle, qui va d'un bout de
l'animalité à l'autre, sans haut ni-bas, sans beauté ni laideur; et les
audaces de langage, la conviction que tout doit se dire, qu'il y a des
mots abominables nécessaires comme des fers rouges, qu'une langue sort
enrichie de ces bains de force; et surtout l'acte sexuel, l'origine et
l'achèvement continu du monde, tiré de la honte où on le cache, remis
dans sa gloire, sous le soleil. Qu'on se fâchât, il l'admettait
aisément; mais il aurait voulu au moins qu'on lui fit l'honneur de
comprendre et de se fâcher pour ses audaces, non pour les saletés
imbéciles qu'on lui prêtait.

«Tiens! continua-t-il, je crois qu'il y a encore plus de niais que de
méchants... C'est la forme qui les enrage en moi, la phrase écrite,
l'image, la vie du style. Oui, la haine de la littérature, toute la
bourgeoisie en crève!» Il se tut, envahi d'une tristesse.

«Bah! dit Claude après un silence, tu es heureux, tu travailles, tu
produis, toi!» Sandoz s'était levé, il eut un geste de brusque douleur.

«Ah! oui, je travaille, je pousse mes livres jusqu'à la dernière
page... Mais si tu savais! si je te disais dans quels désespoirs, au
milieu de quels tourments! Est-ce que ces crétins ne vont pas s'aviser
aussi de m'accuser d'orgueil! moi que l'imperfection de mon oeuvre
poursuit jusque dans le sommeil! moi qui ne relis jamais mes pages de la
veille, de crainte de les juger si exécrables que je ne puisse trouver
ensuite la force de continuer!...

Je travaille, eh! sans doute, je travaille! je travaille comme je vis,
parce que je suis né pour ça; mais, va, je n'en suis pas plus gai,
jamais je ne me contente, et il y a toujours la grande culbute au bout!»
Un éclat de voix l'interrompit, et Jory parut, enchanté de l'existence,
racontant qu'il venait de retaper une vieille chronique pour avoir sa
soirée libre. Presque aussitôt, Gagnière et Mahoudeau, qui s'étaient
rencontrés à la porte, arrivèrent en causant. Le premier, enfoncé depuis
quelques mois dans une théorie des couleurs, expliquait à l'autre son
procédé.

«Je pose mon ton, continuait-il. Le rouge du drapeau s'éteint et jaunit;
parce qu'il se détache sur le bleu du ciel, dont la couleur
complémentaire, l'orangé, se combine avec le rouge.»

Claude, intéressé, le questionnait déjà, lorsque la bonne apporta un
télégramme. «Bon! dit Sandoz, c'est Dubuche qui s'excuse, il promet de
nous surprendre vers onze heures.» À ce moment, Henriette ouvrit la
porte toute grande, et annonça elle-même le dîner. Elle n'avait plus son
tablier de cuisinière, elle serrait gaiement, en maîtresse de maison,
les mains qui se tendaient. À table! à table! il était sept heures et
demie, la bouillabaisse n'attendait pas. Jory ayant fait remarquer que
Fagerolles lui avait juré qu'il viendrait, on ne voulut rien entendre:
il devenait ridicule, Fagerolles, à poser pour le jeune maître, accablé
de travaux!

La salle à manger où l'on passa, était si petite que, voulant y
installer le piano, on avait dû percer une sorte d'alcôve, dans un
cabinet noir, réservé jusque-là à la vaisselle. Pourtant, les grands
jours, on tenait encore une dizaine autour de la table ronde sous la
suspension de porcelaine blanche, mais à la condition de condamner le
buffet, si bien que la bonne ne pouvait plus y aller chercher une
assiette. D'ailleurs, c'était la maîtresse de maison qui servait; et le
maître, lui, se plaçait en face, contre le buffet bloqué, pour y prendre
et passer ce dont on avait besoin.

Henriette avait mis Claude à sa droite, Mahoudeau à sa gauche; tandis
que Jory et Gagnière s'étaient assis aux deux côtés de Sandoz.

«Françoise! appela-t-elle. Donnez-moi donc les rôties, elles sont sur le
fourneau.»

Et, la bonne lui ayant apporté les rôties, elle les distribuait deux par
deux dans les assiettes, puis commençait à verser dessus le bouillon de
la bouillabaisse, lorsque la porte s'ouvrit.

«Fagerolles, enfin! dit-elle. Placez-vous là, près de Claude.» Il
s'excusa d'un air de galante politesse, allégua un rendez-vous
d'affaires. Très élégant maintenant, pincé dans des vêtements de coupe
anglaise, il avait une tenue d'homme de cercle, relevée par la pointe de
débraillé artiste qu'il gardait. Tout de suite, en s'asseyant, il secoua
la main de son voisin, il affecta une vive joie.

«Ah! mon vieux Claude! Il y a si longtemps que je voulais te voir! Oui,
j'ai eu vingt fois l'idée d'aller là-bas; et puis, tu sais, la vie...»
Claude, pris de malaise devant ces protestations, tâchait de répondre
avec une cordialité pareille. Mais Henriette, qui continuait de servir,
le sauva, en s'impatientant.

«Voyons, Fagerolles, répondez-moi... Est-ce deux rôties que vous
désirez?

--Certainement, madame, deux rôties... Je l'adore, la bouillabaisse.
D'ailleurs, vous la faites si bonne! une merveille!» Tous, en effet, se
pâmaient, Mahoudeau et Jory surtout, qui déclaraient n'en avoir jamais
mangé de meilleure à Marseille; si bien que la jeune femme, ravie, rose
encore de la chaleur du fourneau, la grande cuiller en main, ne
suffisait que juste à remplir les assiettes qui lui revenaient; et même
elle quitta sa chaise, courut en personne chercher à la cuisine le reste
du bouillon, car la servante perdait la tête.

«Mange donc! lui cria Sandoz. Nous attendrons bien que tu aies mangé.»

Mais elle s'entêtait, demeurait debout.

«Laisse... Tu ferais mieux de passer le pain. Oui, derrière toi, sur le
buffet... Jory préfère les tartines, la mie qui trempe.»

Sandoz se leva à son tour, aida au service, pendant qu'on plaisantait
Jory sur les pâtées qu'il aimait.

Et Claude, pénétré par cette bonhomie heureuse, comme réveillé d'un long
sommeil, les regardait tous, se demandait s'il les avait quittés la
veille, ou s'il y avait bien quatre années qu'il n'eût dîné là, un
jeudi. Ils étaient autres pourtant, il les sentait changés, Mahoudeau
aigri de misère, Jory enfoncé dans sa jouissance; Gagnière plus
lointain, envolé ailleurs; et, surtout, il lui semblait que Fagerolles,
près de lui, dégageait du froid, malgré l'exagération de sa cordialité.
Sans doute, leurs visages avaient vieilli un peu, à l'usure de
l'existence; mais ce n'était pas cela seulement, des vides paraissaient
se faire entre eux, il les voyait à part, étrangers, bien qu'ils fussent
coude à coude, trop serrés autour de cette table. Puis, le milieu était
nouveau: une femme, aujourd'hui, apportait son charme, les calmait par
sa présence. Alors, pourquoi, devant ce cours fatal des choses qui
meurent et se renouvellent, avait-il donc cette sensation de
recommencement? pourquoi aurait-il juré qu'il s'était assis à cette
place, le jeudi de la semaine précédente? et il crut comprendre enfin:
c'était Sandoz qui, lui, n'avait pas bougé, aussi entêté dans ses
habitudes de coeur que dans ses habitudes de travail, radieux de les
recevoir à la table de son jeune ménage, ainsi qu'il l'était jadis de
partager avec eux son maigre repas de garçon. Un rêve d'éternelle amitié
l'immobilisait, des jeudis pareils se succédaient à l'infini, jusqu'aux
derniers lointains de l'âge. Tous éternellement ensemble! tous partis à
la même heure et arrivés dans la même victoire! Il dut deviner la pensée
qui rendait Claude muet, il lui dit au travers de la nappe, avec son bon
rire de jeunesse:

«Hein? vieux, t'y voilà encore! Ah! nom d'un chien; que tu nous as
manqué!... Mais, tu vois, rien ne change, nous sommes tous les mêmes...
N'est-ce pas? vous autres!».

Ils répondirent par des hochements de tête. Sans doute, sans doute!...

«Seulement, continua-t-il épanoui, la cuisine est un peu meilleure que
rue d'Enfer... Vous en ai-je fait manger, des ratatouilles!» Après la
bouillabaisse, un civet de lièvre avait paru; et une volaille rôtie,
accompagnée d'une salade, termina le dîner. Mais on resta longtemps à
table, le dessert traîna, bien que la conversation n'eût pas la fièvre
ni les violences d'autrefois: chacun parlait de lui, finissait par se
taire, en voyant que personne ne l'écoutait. Au fromage, cependant,
lorsqu'on eut goûté d'un petit vin de Bourgogne, un peu aigrelet, dont
le ménage s'était risqué à faire venir une pièce, sur les droits
d'auteur du premier roman, les voix s'élevèrent, on s'anima.

«Alors, tu as traité avec Naudet? demanda Mahoudeau, dont le visage
osseux d'affamé s'était creusé encore. Est-ce vrai qu'il t'assure
cinquante mille francs la première année?» Fagerolles répondit du bout
des lèvres:

«Oui, cinquante mille... Mais rien n'est fait, je me tâte, c'est raide
de s'engager ainsi. Ah! c'est moi qui ne m'emballe pas!--Fichtre!
murmura le sculpteur, tu es difficile. Pour vingt francs par jour, moi,
je signe ce qu'on voudra.» Tous, maintenant, écoutaient Fagerolles, qui
jouait l'homme excédé par le succès naissant. Il avait toujours sa jolie
figure inquiétante de gueuse; mais un certain arrangement des cheveux,
la coupe de la barbe lui donnaient une gravité. Bien qu'il vînt encore
de loin en loin chez Sandoz, il se séparait de la bande, se lançait sur
les boulevards, fréquentait les cafés, les bureaux de rédaction, tous
les lieux de publicité où il pouvait faire des connaissances utiles.
C'était une tactique, une volonté de se tailler son triomphe à part,
cette idée maligne que, pour réussir, il ne fallait plus avoir rien de
commun avec ces révolutionnaires, ni un marchand, ni les relations, ni
les habitudes. Et l'on disait même qu'il mettait les femmes de deux ou
trois salons dans sa chance, non pas en mâle brutal comme Jory, mais en
vicieux supérieur à ses passions, en simple chatouilleur de baronnes sur
le retour.

Justement, Jory lui signala un article, dans l'unique dessein de se
donner une importance, car il avait la prétention d'avoir fait
Fagerolles, comme il prétendait jadis avoir fait Claude.

«Dis donc, as-tu lu l'étude de Vernier sur toi? En voilà un encore qui
me répète!

--Ah! il en a, lui, des articles!» soupira Mahoudeau.

Fagerolles eut un geste insouciant de la main; mais il souriait, avec le
mépris caché de ces pauvres diables si peu adroits, s'entêtant à une
rudesse de niais, lorsqu'il était si facile de conquérir la foule. Ne
lui suffisait-il pas de rompre, après les avoir pillés? Il bénéficiait
de toute la haine qu'on avait contre eux, on couvrait d'éloges ses
toiles adoucies, pour achever de tuer leurs oeuvres obstinément
violentes.

«As-tu lu, toi, l'article de Vernier? répéta Jory à Gagnière. N'est-ce
pas qu'il dit ce que j'ai dit?» Depuis un instant, Gagnière s'absorbait
dans la contemplation de son verre sur la nappe blanche, que le reflet
du vin tachait de rouge. Il sursauta.

«Hein! l'article de Vernier?

--Oui, enfin tous ces articles qui paraissent sur Fagerolles.»
Stupéfait, il se tourna vers celui-ci.

«Tiens! on écrit des articles sur toi... Je n'en sais rien, je ne les
ai pas vus... Ah! on écrit des articles sur toi; pourquoi donc?» Un fou
rire s'éleva, Fagerolles seul ricanait de mauvaise grâce, croyant à une
farce méchante. Mais Gagnière était d'une absolue bonne foi: il
s'étonnait qu'on pût faire un succès à un peintre qui n'observait
seulement pas la loi des valeurs. Un succès à ce truqueur-là, jamais de
la vie! Que devenait la conscience?

Cette gaieté bruyante échauffa la fin du dîner. On ne mangeait plus,
seule la maîtresse de maison voulait encore remplir les assiettes.

«Mon ami, veille donc, répétait-elle à Sandoz, très excité au milieu du
bruit. Allonge la main, les biscuits sont sur le buffet.» On se récria,
tous se levèrent. Comme on passait ensuite la soirée là, autour de la
table, à prendre du thé, ils se tinrent debout, continuant de causer
contre les murs, pendant que la bonne ôtait le couvert. Le ménage
aidait, elle remettant les salières dans un tiroir, lui donnant un coup
de main pour plier la nappe.

«Vous pouvez fumer, dit Henriette. Vous savez que ça ne me gêne
nullement.»

Fagerolles, qui avait attiré Claude dans l'embrasure de la fenêtre, lui
offrit un cigare, que celui-ci refusa.

«Ah! c'est vrai, tu ne fumes pas... Et, dis donc, j'irai voir ce que tu
rapportes. Hein? des choses très intéressantes. Tu sais, moi, ce que je
pense de ton talent. Tu es le plus fort...» Il se montrait très humble,
sincère au fond, laissant remonter son admiration d'autrefois, marqué
pour toujours à l'empreinte de ce génie d'un autre, qu'il reconnaissait,
malgré les calculs compliqués de sa malice. Mais son humilité
s'aggravait d'une gêne, bien rare chez lui, du trouble où le jetait le
silence que le maître de sa jeunesse gardait sur son tableau. Et il se
décida, les lèvres tremblantes.

«Est-ce que tu as vu mon actrice, au Salon? Aimes-tu ça, franchement?»
Claude hésita une seconde, puis en bon camarade:

«Oui, il y a des choses très bien.» Déjà, Fagerolles saignait d'avoir
posé cette question stupide; et il achevait de perdre pied, il
s'excusait maintenant, tâchait d'innocenter ses emprunts et de plaider
ses compromis. Lorsqu'il s'en fut tiré à grand-peine, exaspéré contre sa
maladresse, il redevint un instant le farceur de jadis, fit rire aux
larmes Claude lui-même, les amusa tous. Puis, il tendit la main à
Henriette, pour prendre congé. «Comment! vous nous quittez si vite?

--Hélas! oui; chère madame. Mon père traite ce soir un chef de bureau,
qu'il travaille pour la décoration... Et, comme je suis un de ses
titres, j'ai dû jurer de paraître.» Lorsqu'il fut parti, Henriette, qui
avait échangé quelques mots tout bas avec Sandoz, disparut; et l'on
entendit le bruit léger de ses pas au premier étage: depuis le mariage,
c'était elle qui soignait la vieille mère infirme, s'absentant ainsi à
plusieurs reprises dans la soirée, comme le fils autrefois.

Du reste, pas un des convives n'avait remarqué sa sortie. Mahoudeau et
Gagnière causaient de Fagerolles, se montraient d'une aigreur sourde,
sans attaque directe.

Ce n'était encore que des regards ironiques de l'un à l'autre, des
haussements d'épaules, tout le muet mépris de garçons qui ne veulent pas
exécuter un camarade. Et ils se rabattirent sur Claude, ils se
prosternèrent, l'accablèrent des espérances qu'ils mettaient en lui. Ah!
il était temps qu'il revînt, car lui seul, avec ses dons de grand
peintre, sa poigne solide, pouvait être le maître, le chef reconnu.
Depuis le Salon des Refusés, l'école du plein air s'était élargie, toute
une influence croissante se faisait sentir; malheureusement, les efforts
s'éparpillaient, les nouvelles recrues se contentaient d'ébauches,
d'impressions bâclées en trois coups de pinceau; et l'on attendait
l'homme de génie nécessaire, celui qui incarnerait la formule en
chefs-d'oeuvre. Quelle place à prendre! dompter la foule, ouvrir un
siècle, créer un art! Claude les écoutait, les yeux à terre, la face
envahie d'une pâleur. Oui, c'était bien là son rêve inavoué, l'ambition
qu'il n'osait se confesser à lui-même. Seulement, il se mêlait à la joie
de la flatterie une étrange angoisse, une peur de cet avenir, en les
entendant le hausser à ce rôle de dictateur, comme s'il eût triomphé
déjà. «Laissez donc! finit-il par crier, il y en a qui me valent, je me
cherche encore!» Jory, agacé, fumait en silence. Brusquement, comme les
deux autres s'entêtaient, il ne put retenir cette phrase:

«Tout ça, mes petits, c'est parce que vous êtes embêtés du succès de
Fagerolles.» Ils se récrièrent, éclatèrent en protestations. Fagerolles!
le jeune maître! quelle bonne farce! «Oh! tu nous lâches, nous le savons,
dit Mahoudeau.

Il n'y a pas de danger que tu écrives deux lignes sur nous, maintenant.

--Dame, mon cher, répondit Jory, vexé, tout ce que j'écris sur vous, on
me le coupe. Vous vous faites exécrer partout... Ah! si j'avais un
journal à moi!» Henriette reparut, et les yeux de Sandoz ayant cherché
les siens, elle lui répondit d'un regard, elle eut ce sourire tendre et
discret, qu'il avait lui-même jadis, quand il sortait de la chambre de
sa mère. Puis, elle les appela tous, ils se rassirent autour de la
table, tandis qu'elle faisait le thé et qu'elle le versait dans les
tasses. Mais la soirée s'attrista, engourdie d'une lassitude. On eut
beau laisser entrer Bertrand, le grand chien, qui se livra à des
bassesses devant le sucre, et qui alla se coucher contre le poêle, où il
ronfla comme un homme. Depuis la discussion sur Fagerolles, des silences
régnaient, une sorte d'ennui irrité s'alourdissait dans la fumée
épaissie des pipes. Même Gagnière, à un moment, quitta la table, pour se
mettre au piano, où il estropia en sourdine des phrases de Wagner, avec
les doigts raides d'un amateur qui fait ses premières gammes à trente
ans.

Vers onze heures, Dubuche, arrivant enfin, acheva de glacer la réunion.
Il s'était échappé d'un bal, désireux de remplir envers ses anciens
camarades ce qu'il regardait comme un dernier devoir; et son habit, sa
cravate blanche, sa grosse face pâle exprimaient à la fois la
contrariété d'être venu, l'importance qu'il donnait à ce sacrifice, la
peur qu'il avait de compromettre sa fortune nouvelle. Il évitait de
parler de sa femme, pour ne pas avoir à l'amener chez Sandoz. Quand il
eut serré la main de Claude, sans plus d'émotion que s'il l'avait
rencontré la veille, il refusa une tasse de thé, il parla lentement, en
gonflant les joues, des tracas de son installation dans une maison neuve
dont il essuyait les plâtres, du travail qui l'accablait, depuis qu'il
s'occupait des constructions de son beau-père, toute une rue à bâtir,
près du parc Monceau.

Alors, Claude sentit nettement quelque chose se rompre.

La vie avait-elle donc emporté déjà les soirées d'autrefois, si
fraternelles dans leur violence, où rien ne les séparait encore, où pas
un d'eux ne réservait sa part de gloire?

Aujourd'hui, la bataille commençait. Chaque affamé donnait son coup de
dent. La fissure était là, la fente à peine visible, qui avait fêlé les
vieilles amitiés jurées, et qui devait les faire craquer, un jour, en
mille pièces. Mais Sandoz, dans son besoin d'éternité, ne s'apercevait
toujours de rien, les voyait tels que rue d'Enfer, aux bras les uns des
autres, partis en conquérants. Pourquoi changer ce qui était bon? est-ce
que le bonheur n'était pas dans une joie choisie entre toutes, puis
éternellement goûtée?

Et, une heure plus tard, lorsque les camarades se décidèrent à s'en
aller, somnolents sous l'égoïsme morne de Dubuche qui parlait sans fin
de ses affaires, lorsqu'on eut arraché du piano Gagnière hypnotisé,
Sandoz, suivi de sa femme, malgré la nuit froide, voulut absolument les
accompagner jusqu'au bout du jardin, à la grille. Il distribuait des
poignées de main, il criait: «À jeudi, Claude!... À jeudi, tous!... Hein?
venez tous!--À jeudi!» répéta Henriette, qui avait pris la lanterne et
qui la haussait, pour éclairer l'escalier.

Et, au milieu des rires, Gagnière et Mahoudeau répondirent en
plaisantant:

«À jeudi, jeune maître!... Bonne nuit, jeune maître!» Dehors, dans la
rue Nollet, Dubuche appela tout de suite un fiacre, qui l'emporta. Les
quatre autres remontèrent ensemble jusqu'au boulevard extérieur, presque
sans échanger un mot, l'air étourdi d'être depuis si longtemps ensemble.
Sur le boulevard, une fille ayant passé, Jory se lança derrière ses
jupes, après avoir prétexté des épreuves qui l'attendaient au journal.
Et, comme Gagnière arrêtait machinalement Claude devant le café
Baudequin, dont le gaz flambait encore, Mahoudeau refusa d'entrer, s'en
alla seul, roulant des idées tristes, là-bas, jusqu'à la rue du
Cherche-Midi.--Claude se trouva, sans l'avoir voulu, assis à leur
ancienne table, en face de Gagnière silencieux. Le café n'avait pas
changé, on s'y réunissait toujours le dimanche, une ferveur s'était
déclarée même, depuis que Sandoz habitait le quartier; mais la bande s'y
noyait dans un flot de nouveaux venus, on était peu à peu submergé par
la banalité montante des élèves du plein air. À cette heure, du reste,
le café se vidait; trois jeunes peintres, que Claude ne connaissait pas,
vinrent, en se retirant, lui serrer la main; et il n'y eut plus qu'un
petit rentier du voisinage, endormi devant une soucoupe. Gagnière, très
à l'aise, comme chez lui, indifférent aux bâillements de l'unique garçon
qui s'étirait dans la salle, regardait Claude sans le voir, les yeux
vagues.

«À propos, demanda ce dernier, qu'expliquais-tu donc à Mahoudeau, ce
soir? Oui, le rouge du drapeau qui tourne au jaune, dans le bleu du
ciel... Hein? tu pioches la théorie des couleurs complémentaires.» Mais
l'autre ne répondit pas. Il prit sa chope, la reposa sans avoir bu,
finit par murmurer, avec un sourire d'extase:

«Haydn, c'est la grâce rhétoricienne, une petite musique chevrotante de
vieille aïeule poudrée... Mozart, c'est le génie précurseur, le premier
qui ait donné à l'orchestre une voix individuelle... Et ils existent
surtout, ces deux-là, parce qu'ils ont fait Beethoven... Ah! Beethoven,
la puissance, la force dans la douleur sereine, Michel-Ange au tombeau
des Médicis! Un logicien héroïque, un pétrisseur de cervelles, car ils
sont tous partis de la symphonie avec choeurs, les grands
d'aujourd'hui!» Le garçon, las d'attendre, se mit à éteindre les becs de
gaz, d'une main paresseuse, en traînant les pieds. Une mélancolie
envahissait la salle déserte, salie de crachats et de bouts de cigare,
exhalant l'odeur de ses tables poissées par les consommations; tandis
que, du boulevard assoupi, ne venaient plus que les sanglots perdus d'un
ivrogne.

Gagnière, au loin, continuait à suivre la chevauchée de ses rêves.

«Weber passe dans un paysage romantique, conduisant la ballade des
morts, au milieu des saules éplorés et des chênes qui tordent leurs
bras... Schubert le suit, sous la lune pâle, le long des lacs
d'argent... Et voilà Rossini, le don en personne, si gai, si naturel,
sans souci de l'expression, se moquant du monde, qui n'est pas mon
homme, ah! non, certes! mais si étonnant tout de même par l'abondance de
son invention, par les effets énormes qu'il tire de l'accumulation des
voix et de la répétition enflée du même thème... Ces trois-là, pour
aboutir à Meyerbeer, un malin qui a profité de tout, mettant après Weber
la symphonie dans l'opéra, donnant l'expression dramatique à la formule
inconsciente de Rossini. Oh! des souffles superbes, la pompe féodale, le
mysticisme militaire, le frisson des légendes fantastiques, un cri de
passion traversant l'histoire! Et des trouvailles, la personnalité des
instruments le récitatif dramatique accompagné symphoniquement à
l'orchestre, la phrase typique sur laquelle toute l'oeuvre est
construite... Un grand bonhomme! un très grand bonhomme!

--Monsieur, vint dire le garçon, je ferme.»

Et, comme Gagnière ne tournait même pas la tête, il alla réveiller le
petit rentier, toujours endormi devant sa soucoupe.

«Je ferme, monsieur.» Frissonnant, le consommateur attardé se leva,
tâtonna dans le coin sombre où il se trouvait pour avoir sa canne; et,
quand le garçon la lui eut ramassée sous les chaises, il sortit.

«Berlioz a mis de la littérature dans son affaire. C'est l'illustrateur
musical de Shakespeare, de Virgile et de Goethe. Mais quel peintre! le
Delacroix de la musique, qui a fait flamber les sons, dans des
oppositions fulgurantes de couleurs. Avec ça, la fêlure romantique au
crâne, une religiosité qui l'emporte, des extases par-dessus les cimes.

Mauvais constructeur d'opéra, merveilleux dans le morceau, exigeant trop
parfois de l'orchestre qu'il torture, ayant poussé à l'extrême la
personnalité des instruments, dont chacun pour lui représente un
personnage. Ah! ce qu'il a dit des clarinettes: «Les clarinettes sont
les «femmes aimées», ah! cela m'a toujours fait couler un frisson sur la
peau... Et Chopin, si dandy dans son byronisme, le poète envolé des
névroses! Et Mendelssohn, ce ciseleur impeccable, Shakespeare en
escarpins de bal, dont les romances sans paroles sont des bijoux pour
les dames intelligentes!... Et puis, et puis, il faut se mettre à
genoux...»

Il n'y avait plus qu'un bec de gaz allumé au-dessus de sa tête, et le
garçon, derrière son dos, attendait, dans le vide noir et glacé de la
salle. Sa voix avait pris un tremblement religieux, il en arrivait à ses
dévotions, au tabernacle reculé, au saint des saints.

«Oh! Schumann, le désespoir, la jouissance du désespoir! Oui, la fin de
tout, le dernier chant d'une pureté triste, planant sur les ruines du
monde!... Oh! Wagner, le dieu, en qui s'incarnent des siècles de
musique! Son oeuvre est l'arche immense, tous les arts en un seul,
l'humanité vraie des personnages exprimée enfin, l'orchestre vivant à
part la vie du drame; et quel massacre des conventions, des formules
ineptes! quel affranchissement, révolutionnaire, dans l'infini!...
L'ouverture du Tannhäuser, ah! c'est l'alléluia sublime du nouveau
siècle: d'abord, le chant des pèlerins, le motif religieux, calme,
profond, à palpitations lentes; puis, les voix des sirènes qui
l'étouffent peu à peu, les Voluptés de Vénus pleines d'énervantes
délices, d'assoupissantes langueurs, de plus en plus hautes et
impérieuses, désordonnées; et, bientôt, le thème sacré qui revient
graduellement comme une aspiration de l'espace, qui s'empare de tous les
chants et les fond en une harmonie suprême, pour les emporter sur les
ailes d'un hymne triomphal!

--Je ferme, monsieur», répéta le garçon.

Claude, qui n'écoutait plus, enfoncé lui aussi dans sa passion, acheva
sa chope et dit très haut:

«Hé! mon vieux, on ferme!» Alors, Gagnière tressaillit. Sa face
enchantée eut une contraction douloureuse, et il grelotta, comme, s'il
retombait d'un astre. Goulûment, il but sa bière; puis, sur le trottoir,
après avoir serré en silence la main de son compagnon, il s'éloigna,
s'enfonça au fond des ténèbres.

Il était près de deux heures, lorsque Claude rentra rue de Douai. Depuis
une semaine qu'il battait de nouveau Paris, il y rapportait ainsi chaque
soir les fièvres de sa journée. Mais jamais encore il n'était revenu si
tard, la tête si chaude et si fumante. Christine, vaincue par la
fatigue, dormait sous la lampe éteinte, le front tombé au bord de la
table.



VIII


Enfin, Christine donna un dernier coup de plumeau, et ils furent
installés. Cet atelier de la rue de Douai; petit et incommode, était
accompagné seulement d'une étroite chambre et d'une cuisine grande comme
une armoire: il fallait manger dans l'atelier, le ménage y vivait, avec
l'enfant toujours en travers des jambes. Et elle avait eu bien du mal à
tirer parti de leurs quatre meubles, car elle voulait éviter la dépense.
Pourtant, elle dut acheter un vieux lit d'occasion, elle céda même au
besoin luxueux d'avoir des rideaux de mousseline blanche, à sept sous le
mètre. Dès lors, ce trou lui parut charmant, elle se mit à le tenir sur
un pied de propreté bourgeoise, ayant résolu de faire tout en personne
et de se passer de servante, pour ne pas trop changer leur vie, qui
allait être difficile.

Claude vécut ces premiers mois dans une excitation croissante. Les
courses, au milieu des rues tumultueuses, les visites chez les
camarades, enfiévrées de discussions, toutes les colères, toutes les
idées chaudes qu'il rapportait ainsi du dehors le faisaient se
passionner à voix haute, jusque dans son sommeil. Paris l'avait repris
aux moelles, violemment; et, en pleine flambée de cette fournaise,
c'était une seconde jeunesse, un enthousiasme et une ambition à désirer
tout voir, tout faire, tout conquérir.

Jamais il ne s'était senti une telle rage de travail ni un tel espoir,
comme s'il lui avait suffi d'étendre la main, pour créer les
chefs-d'oeuvre qui le mettraient à son rang, au premier. Quand il
traversait Paris, il découvrait des tableaux partout; la ville entière,
avec ses rues, ses carrefours, ses ponts, ses horizons vivants, se
déroulait en fresques immenses, qu'il jugeait toujours trop petites,
pris de l'ivresse des besognes colossales. Et il rentrait frémissant, le
crâne bouillonnant de projets, jetant des croquis sur des bouts de
papier, le soir, à la lampe, sans pouvoir décider par où il entamerait
la série des grandes pages qu'il rêvait.

Un obstacle sérieux lui vint de la petitesse de son atelier. S'il avait
eu seulement l'ancien comble du quai de Bourbon, ou bien même la vaste
salle à manger de Bennecourt! Mais que faire, dans cette pièce en
longueur, un couloir, que le propriétaire avait l'effronterie de louer
quatre cents francs à des peintres, après l'avoir couvert d'un vitrage?
Et le pis était que ce vitrage, tourné au nord, resserré entre deux
murailles hautes, ne laissait tomber qu'une lumière verdâtre de cave. Il
dut donc remettre à plus tard ses grandes ambitions, il résolut de
s'attaquer d'abord à des toiles moyennes, en se disant que la dimension
des oeuvres ne fait point le génie.

Le moment lui paraissait si bon pour le succès d'un artiste brave, qui
apporterait enfin une note d'originalité et de franchise, dans la
débâcle des vieilles écoles! Déjà, les formules de la veille se
trouvaient ébranlées, Delacroix était mort sans élèves, Courbet avait à
peine derrière lui quelques imitateurs maladroits; leurs chefs-d'oeuvre
n'allaient plus être que des morceaux de musée, noircis par l'âge,
simples témoignages de l'art d'une époque; et il semblait aisé de
prévoir la formule nouvelle qui se dégagerait des leurs, cette poussée
du grand soleil, cette aube limpide qui se levait dans les récents
tableaux, sous l'influence commençante de l'école du plein air. C'était
indéniable, les oeuvres blondes dont on avait tant ri au Salon des
Refusés, travaillaient sourdement bien des peintres, éclaircissaient peu
à peu toutes les palettes.

Personne n'en convenait encore, mais le branle était donné, une
évolution se déclarait, qui devenait de plus en plus sensible à chaque
Salon. Et quel coup, si, au milieu de ces copies inconscientes des
impuissants, de ces tentatives peureuses et sournoises des habiles, un
maître se révélait, réalisant la formule avec l'audace de la force, sans
ménagements, telle qu'il fallait la planter, solide et entière, pour
qu'elle fût la vérité de cette fin de siècle! Dans cette première heure
de passion et d'espoir, Claude, si ravagé par le doute d'habitude, crut
en son génie. Il n'avait plus de ces crises, dont l'angoisse le lançait
pendant des jours sur le pavé, en quête de son courage perdu.

Une fièvre le raidissait, il travaillait avec l'obstination aveugle de
l'artiste qui s'ouvre la chair, pour en tirer le fruit dont il est
tourmenté. Son long repos à la campagne lui avait donné une fraîcheur de
vision singulière, une joie ravie d'exécution: il lui semblait renaître
à son métier, dans une facilité et un équilibre qu'il n'avait jamais
eus; et c'était aussi une certitude de progrès, un profond contentement
devant des morceaux réussis, où aboutissaient enfin d'anciens efforts
stériles. Comme il le disait à Bennecourt, il tenait son plein air,
cette peinture d'une gaieté de tons chantante, qui étonnait les
camarades, quand ils le venaient voir. Tous admiraient, convaincus qu'il
n'aurait qu'à se produire, pour prendre sa place, très haut, avec des
oeuvres d'une notation si personnelle, où pour la première fois la
nature baignait dans de la vraie lumière, sous le jeu des reflets et la
continuelle décomposition des couleurs.

Et, durant trois années, Claude lutta sans faiblir, fouetté par les
échecs, n'abandonnant rien de ses idées, marchant droit devant lui, avec
la rudesse de la foi.

D'abord, la première année, il alla, pendant les neiges de décembre, se
planter quatre heures chaque jour derrière la butte Montmartre, à
l'angle d'un terrain vague, d'où il peignait un fond de misère, des
masures basses, dominées par des cheminées d'usine; et, au premier plan,
il avait mis dans la neige une fillette et un voyou en loques, qui
dévoraient des pommes volées. Son obstination à peindre sur nature
compliquait terriblement son travail, l'embarrassait de difficultés
presque insurmontables. Pourtant, il termina cette toile dehors, il ne
se permit à son atelier qu'un nettoyage. L'oeuvre, quand elle fut posée
sous la clarté morte du vitrage, l'étonna lui-même par sa brutalité;
c'était comme une porte ouverte sur la rue, la neige aveuglait, les deux
figures se détachaient, lamentables, d'un gris boueux. Tout de suite, il
sentit qu'un pareil tableau ne serait pas reçu; mais il n'essaya point
de l'adoucir, il l'envoya quand même au Salon. Après avoir juré qu'il ne
tenterait jamais plus d'exposer, il établissait maintenant en principe
qu'on devait toujours présenter quelque chose au jury, uniquement pour
le mettre dans son tort; et il reconnaissait du reste l'utilité du
Salon, le seul terrain de bataille où un artiste pouvait se révéler d'un
coup. Le jury refusa le tableau.

La seconde année, il chercha une opposition. Il choisit un bout du
square des Batignolles, en mai: de gros marronniers jetant leur ombre,
une fuite de pelouse, des maisons à six étages, au fond; tandis que, au
premier plan, sur un banc d'un vert cru, s'alignaient des bonnes et des
petits-bourgeois du quartier, regardant trois gamines en train de faire
des pâtés de sable. Il lui avait fallu de l'héroïsme, la permission
obtenue, pour mener à bien son travail, au milieu de la foule
goguenarde. Enfin, il s'était décidé à venir, dès cinq heures du matin,
peindre les fonds; et, réservant les figures, il avait dû se résoudre à
n'en prendre que des croquis, puis à finir dans l'atelier.

Cette fois, le tableau lui parut moins rude, la facture avait un peu de
l'adoucissement morne qui tombait du vitrage. Il le crut reçu, tous les
amis crièrent au chef d'oeuvre, répandirent le bruit que le Salon allait
en être révolutionné. Et ce fut de la stupeur, de l'indignation,
lorsqu'une rumeur annonça un nouveau refus du jury. Le parti pris
n'était plus niable, il s'agissait de l'étranglement systématique d'un
artiste original. Lui, après le premier emportement, tourna sa colère
contre son tableau, qu'il déclarait menteur, déshonnête, exécrable.
C'était une leçon méritée, dont il se souviendrait: est-ce qu'il aurait
dû retomber dans ce jour de cave de l'atelier? est-ce qu'il retournerait
à la sale cuisine bourgeoise des bonshommes faits de chic? Quand la
toile lui revint, il prit un couteau et la fendit.

Aussi, la troisième année s'enragea-t-il sur une oeuvre de révolte. Il
voulut le plein soleil, ce soleil de Paris, qui, certains jours, chauffe
à blanc le paré, dans la réverbération éblouissante des façades: nulle
part il ne fait plus chaud, les gens des pays brûlés s'épongent
eux-mêmes, on dirait une terre d'Afrique, sous la pluie lourde d'un ciel
en feu. Le sujet qu'il traita fut un coin de la place du Carrousel, à
une heure, lorsque l'astre tape d'aplomb. Un fiacre cahotait, au cocher
somnolent, au cheval en eau, la tête basse, vague dans la vibration de
la chaleur; des passants semblaient ivres, pendant que, seule, une jeune
femme, rose et gaillarde sous son ombrelle, marchait à l'aise d'un pas
de reine, comme dans l'élément de flamme où elle devait vivre. Mais ce
qui, surtout, rendait ce tableau terrible, c'était l'étude nouvelle de
la lumière, cette décomposition d'une observation très exacte, et qui
contrecarrait toutes les habitudes de l'oeil, en accentuant des bleus,
des jaunes, des rouges, où personne n'était accoutumé d'en voir. Les
Tuileries, au fond, s'évanouissaient en nuée d'or; les pavés saignaient,
les passants n'étaient plus que des indications, des taches sombres
mangées par la clarté trop vive. Cette fois, les camarades, tout en
s'exclamant encore, restèrent gênés, saisis d'une même inquiétude: le
martyre était au bout d'une peinture pareille. Lui, sous leurs éloges,
comprit très bien la rupture qui s'opérait; et, quand le jury, de
nouveau, lui eut fermé le Salon, il s'écria douloureusement dans une
minute de lucidité: «Allons! c'est entendu... J'en crèverai!».

Peu à peu, si la bravoure de son obstination paraissait grandir, il
retombait pourtant à ses doutes d'autrefois, ravagé par la lutte qu'il
soutenait contre la nature. Toute toile qui revenait lui semblait
mauvaise, incomplète surtout, ne réalisant pas l'effort tenté. C'était
cette impuissance qui l'exaspérait, plus encore que les refus du jury.
Sans doute, il ne pardonnait pas à ce dernier: ses oeuvres, même
embryonnaires, valaient cent fois les médiocrités reçues; mais quelle
souffrance de ne jamais se donner entier, dans le chef-d'oeuvre dont il
ne pouvait accoucher son génie! Il y avait toujours des morceaux
superbes, il était content de celui-ci, de celui-là, de cet autre.
Alors, pourquoi de brusques trous? pourquoi des parties indignes,
inaperçues pendant le travail, tuant le tableau ensuite d'une taré
ineffaçable? Et il se sentait incapable de correction, un mur se
dressait à un moment, un obstacle infranchissable, au-delà duquel il lui
était défendu d'aller. S'il reprenait vingt fois le morceau, vingt fois
il aggravait le mal, tout se brouillait et glissait au gâchis. Il
s'énervait, ne voyait plus, n'exécutait plus, en arrivait à une
véritable paralysie de la volonté. Étaient-ce donc ses yeux, étaient-ce
ses mains qui cessaient de lui appartenir, dans le progrès des lésions
anciennes, qui l'avait inquiété déjà? Les crises se multipliaient, il
recommençait à vivre des semaines abominables, se dévorant,
éternellement secoué de l'incertitude à l'espérance; et l'unique
soutien, pendant ces heures mauvaises, passées à s'acharner sur l'oeuvre
rebelle, c'était le rêve consolateur de l'oeuvre future, celle où il se
satisferait enfin, où ses mains se délieraient pour la création. Par un
phénomène constant, son besoin de créer allait ainsi plus vite que ses
doigts, il ne travaillait jamais à une toile, sans concevoir la toile
suivante. Une seule hâte lui restait, se débarrasser du travail en
train, dont il agonisait; sans doute, ça ne vaudrait rien encore, il en
était aux concessions fatales, aux tricheries, à tout ce qu'un artiste
doit abandonner de sa conscience; mais ce qu'il ferait ensuite, ah! ce
qu'il ferait, il le voyait superbe et héroïque, inattaquable,
indestructible. Perpétuel mirage qui fouette le courage des damnés de
l'art, mensonge de tendresse, et de pitié sans lequel la production
serait impossible, pour tous ceux qui se meurent de ne pouvoir faire de
la vie!...

Et, en dehors de cette lutte sans cesse renaissante avec lui-même, les
difficultés matérielles s'accumulaient.

N'était-ce donc point assez de ne pas arriver à sortir ce qu'on avait
dans le ventre? Il fallait en outre se battre contre les choses! Bien
qu'il refusât de le confesser, la peinture sur nature, au plein air,
devenait impossible, dès que la toile dépassait certaines dimensions.
Comment s'installer dans les rues, au milieu des foules? comment
obtenir, pour chaque personnage, les heures de pose suffisantes? Cela,
évidemment, n'admettait que certains sujets déterminés, des paysages,
des coins restreints de ville, où les figures ne sont que des
silhouettes faites après coup. Puis, il y avait les mille contrariétés
du temps, le vent qui emportait le chevalet, la pluie qui arrêtait les
séances. Ces jours-là, il rentrait hors de lui, menaçant du poing le
ciel, accusant la nature de se défendre, pour ne pas être prise et
vaincue. Il se plaignait amèrement de n'être pas riche, car il rêvait
d'avoir des ateliers mobiles, une voiture à Paris, un bateau sur la
Seine, dans lesquels il aurait vécu comme un bohémien de l'art. Mais
rien ne l'aidait, tout conspirait contre son travail.

Christine, alors, souffrit avec Claude. Elle avait partagé ses espoirs,
très brave, égayant l'atelier de son activité de ménagère; et,
maintenant, elle s'asseyait, découragée quand elle le voyait sans force.
À chaque tableau refusé, elle montrait une douleur plus vive, blessée
dans son amour-propre de femme, ayant cet orgueil du succès qu'elles ont
toutes. L'amertume du peintre l'aigrissait, elle épousait ses passions,
identifiée à ses goûts, défendant sa peinture qui était devenue comme
une dépendance d'elle-même, la grande affaire de leur vie, la seule
importante désormais, celle dont elle espérait son bonheur. Chaque jour,
elle devinait bien que cette peinture lui prenait son amant davantage;
et elle n'en était pas encore à la lutte, elle cédait, se laissait
emporter avec lui, pour ne faire qu'un, au fond du même effort. Mais une
tristesse montait de ce commencement d'abdication, une crainte de ce qui
l'attendait là-bas. Parfois, un frisson de recul la glaçait jusqu'au
coeur: Elle se sentait vieillir, tandis qu'une pitié immense la
bouleversait, une envie de pleurer sans cause, qu'elle contentait dans
l'atelier lugubre, pendant des heures, quand elle y était seule.

À cette époque, son coeur s'ouvrit, plus large, et une mère se dégagea
de l'amante. Cette maternité pour son grand enfant d'artiste était faite
de la pitié vague et infinie qui l'attendrissait, de la faiblesse
illogique où elle le voyait tomber à chaque heure, des pardons
continuels qu'elle était forcée de lui accorder. Il commençait à la
rendre malheureuse, elle n'avait plus de lui que ces caresses
d'habitude, données ainsi qu'une aumône aux femmes dont on se détache;
et, comment l'aimer encore, quand il s'échappait de ses bras, qu'il
montrait un air d'ennui dans les étreintes ardentes dont elle
l'étouffait toujours? comment l'aimer, si elle ne l'aimait pas de cette
autre affection de chaque minute, en adoration devant lui, s'immolant
sans cesse? Au fond d'elle, l'insatiable amour grondait, elle demeurait
la chair de passion, la sensuelle aux lèvres fortes dans la saillie
têtue des mâchoires. C'était une douleur triste, alors, après les
chagrins secrets de la nuit, de n'être plus qu'une mère jusqu'au soir,
de goûter une dernière et pâle jouissance dans la bonté, dans le bonheur
qu'elle tâchait de lui faire, au milieu de leur vie gâtée maintenant.

Seul, le petit Jacques eut à pâtir de ce déplacement de tendresse. Elle
le négligeait davantage, la chair, restée muette pour lui, ne s'étant
éveillée à la maternité que par l'amour. C'était l'homme adoré, désiré,
qui devenait son enfant; et l'autre, le pauvre être, demeurait un simple
témoignage de leur grande passion d'autrefois. À mesure qu'elle l'avait
vu grandir et ne plus demander autant de soins, elle s'était mise à le
sacrifier, sans dureté au fond, simplement parce qu'elle sentait ainsi.
À table, elle ne lui donnait que les seconds morceaux; la meilleure
place, près du poêle, n'était pas pour sa petite chaise; si la peur d'un
accident la secouait, le premier cri, le premier geste de protection
n'allait jamais vers sa faiblesse. Et sans cesse elle le reléguait, le
supprimait: «Jacques, tais-toi, tu fatigues ton père! Jacques, ne remue
donc pas, tu vois bien que ton père travaille!» L'enfant s'accommodait
mal de Paris. Lui, qui avait eu la campagne vaste pour se rouler en
liberté, étouffait dans l'espace étroit où il devait se tenir sage. Ses
belles couleurs rouges pâlissaient, il ne poussait plus que chétif,
sérieux comme un petit homme, les yeux élargis sur les choses. Il venait
d'avoir cinq ans, sa tête avait démesurément grossi, par un phénomène
singulier, qui faisait dire à son père: «Le gaillard a la caboche d'un
grand homme!» Mais, au contraire, il semblait que l'intelligence
diminuât, à mesure que le crâne augmentait. Très doux, craintif,
l'enfant s'absorbait pendant des heures, sans savoir répondre, l'esprit
en fuite; et, s'il sortait de cette immobilité, c'était dans des crises
folles de sauts et de cris, comme une jeune bête joueuse que l'instinct
emporte.

Alors, les «tiens-toi tranquille!» pleuvaient, car la mère ne pouvait
comprendre ces vacarmes subits, bouleversée de voir le père s'irriter à
son chevalet, se fâchant elle-même, courant vite rasseoir le petit dans
son coin. Calmé tout d'un coup, avec le frisson peureux d'un réveil trop
brusque, il se rendormait, les yeux ouverts, si paresseux à vivre, que
les jouets, des bouchons, des images, de vieux tubes de couleur lui
tombaient des mains. Déjà, elle avait essayé de lui apprendre ses
lettres. Il s'était débattu avec des larmes et l'on attendait un an ou
deux encore pour le mettre à l'école, où les maîtres sauraient bien le
faire travailler.

Christine, enfin, commençait à s'effrayer, devant la misère menaçante. À
Paris, avec cet enfant qui poussait, la vie était plus chère, et les
fins de mois devenaient terribles, malgré ses économies de toutes
sortes. Le ménage n'avait d'assurés que les mille francs de rente; et
comment vivre avec cinquante francs par mois, lorsqu'on avait prélevé
les quatre cents francs du loyer? D'abord, ils s'étaient tirés
d'embarras, grâce à quelques toiles vendues, Claude ayant retrouvé
l'ancien amateur de Gagnière, un de ces bourgeois détestés, qui ont des
âmes ardentes d'artistes, dans les habitudes maniaques où ils
s'enferment; celui-ci, M. Hue, un ancien chef de bureau, n'était
malheureusement pas assez riche pour acheter toujours, et il ne pouvait
que se lamenter sur l'aveuglement du public, qui laissait une fois de
plus le génie mourir de faim; car lui, convaincu, frappé par la grâce
dès le premier coup d'oeil, avait choisi les oeuvres les plus rudes,
qu'il pendait à côté de ses Delacroix, en leur prophétisant une fortune
égale. Le pis était que le père Malgras venait de se retirer, après
fortune faite: une très modeste aisance d'ailleurs, une rente d'une
dizaine de mille francs, qu'il s'était décidé à manger dans une petite
maison de Bois-Colombes, en homme prudent. Aussi fallait-il l'entendre
parler du fameux Naudet, avec le dédain des millions que remuait cet
agioteur, des millions qui lui retomberaient sur le nez, disait-il.
Claude, à la suite d'une rencontre, ne réussit qu'à lui vendre une
dernière toile, pour lui, une de ses académies de l'atelier Boutin, la
superbe étude de ventre que l'ancien marchand n'avait pu revoir sans un
regain de passion au coeur. C'était donc la misère prochaine, les
débouchés se fermaient au lieu de s'ouvrir, une légende inquiétante se
créait peu à peu autour de cette peinture continuellement repoussée du
Salon; sans compter qu'il aurait suffi, pour effrayer l'argent, d'un art
si incomplet et si révolutionnaire, où l'oeil effaré ne retrouvait
aucune des conventions admises.

Un soir, ne sachant comment acquitter une note de couleurs, le peintre
s'était écrié qu'il vivrait sur le capital de sa rente, plutôt que de
descendre à la production basse des tableaux de commerce. Mais
Christine, violemment, s'était opposée à ce moyen extrême: elle
rognerait encore sur les dépenses, enfin elle préférait tout à cette
folie, qui les jetterait ensuite au pavé, sans pain.

Après le refus de son troisième tableau, l'été fut si miraculeux, cette
année-là, que Claude sembla y puiser une nouvelle force. Pas un nuage,
des journées limpides sur l'activité géante de Paris. Il s'était remis à
courir la ville, avec la volonté de chercher un coup, comme il le
disait: quelque chose d'énorme, de décisif, il ne savait pas au juste.
Et, jusqu'à septembre, il ne trouva rien, se passionnant pendant une
semaine pour un sujet, puis déclarant que ce n'était pas encore ça. Il
vivait dans un continuel frémissement, aux aguets, toujours à la minute
de mettre la main sur cette réalisation de son rêve, qui fuyait
toujours. Au fond, son intransigeance de réaliste cachait des
superstitions de femme nerveuse, il croyait à des influences compliquées
et secrètes: tout allait dépendre de l'horizon choisi, néfaste ou
heureux.

Un après-midi, par un des derniers beaux jours de la saison, Claude
avait emmené Christine, laissant le petit Jacques à la garde de la
concierge, une vieille brave femme, comme ils faisaient d'ordinaire,
quand ils sortaient ensemble. C'était une envie soudaine de promenade,
un besoin de revoir avec elle des coins chéris autrefois, derrière
lequel se cachait le vague espoir qu'elle lui porterait chance. Et ils
descendirent ainsi jusqu'au pont Louis-Philippe, restèrent un quart
d'heure sur le quai aux Ormes, silencieux, debout contre le parapet, à
regarder en face, de l'autre côté de la Seine, le vieil hôtel du Martoy,
où ils s'étaient aimés. Puis, toujours sans une parole, ils refirent
leur ancienne course, faite tant de fois; ils filèrent le long des
quais, sous les platanes, voyant à chaque pas se lever le passé; et tout
se déroulait, les ponts avec la découpure de leurs arches sur le satin
de l'eau, la Cité dans l'ombre que dominaient les tours jaunissantes de
Notre-Dame, la courbe immense de la rive droite, noyée de soleil,
terminée par la silhouette perdue du pavillon de Flore, et les larges
avenues, les monuments des deux rives, et la vie de la rivière, les
lavoirs, les bains, les péniches. Comme jadis, l'astre à son déclin les
suivait, roulant sur les toits des maisons lointaines, s'écornant
derrière la coupole de l'Institut: un coucher éblouissant, tel qu'ils
n'en avaient pas eu de plus beau, une lente descente au milieu de petits
nuages, qui se changèrent en un treillis de pourpre, dont toutes les
mailles lâchaient des flots d'or. Mais, de ce passé qui s'évoquait, rien
ne venait qu'une mélancolie invincible, la sensation de l'éternelle
fuite, l'impossibilité de remonter et de revivre. Ces antiques pierres
demeuraient froides, ce continuel courant sous les ponts, cette eau qui
avait coulé, leur semblait avoir emporté un peu d'eux-mêmes, le charme
du premier désir, la joie de l'espoir. Maintenant qu'ils
s'appartenaient, ils ne goûtaient plus ce simple bonheur de sentir la
pression tiède de leurs bras, pendant qu'ils marchaient doucement, comme
enveloppés dans la vie énorme de Paris.

Au pont des Saints-Pères, Claude, désespéré, s'arrêta.

Il avait quitté le bras de Christine, il s'était retourné vers la pointe
de la Cité. Elle sentait le détachement qui s'opérait, elle devenait
très triste; et, le voyant s'oublier.

Là, elle voulut le reprendre.

«Mon ami, rentrons, il est l'heure... Jacques nous attend, tu sais.»
Mais il s'avança jusqu'au milieu du pont. Elle dut le suivre. De
nouveau, il demeurait immobile, les yeux toujours fixés là-bas, sur
l'île continuellement à l'ancre, sur ce berceau et ce coeur de Paris, où
depuis des siècles vient battre tout le sang de ses artères, dans la
perpétuelle poussée des faubourgs qui envahissent la plaine. Une flamme
était montée à son visage, ses yeux s'allumaient, il eut enfin un geste
large.

«Regarde! regarde!» D'abord, au premier plan, au-dessous d'eux, c'était
le port Saint-Nicolas, les cabines basses des bureaux de la navigation,
la grande berge pavée qui descend, encombrée de tas de sable, de
tonneaux et de sacs, bordée d'une file de péniches encore pleines, où
grouillait un peuple de débardeurs, que dominait le bras gigantesque
d'une grue de fonte; tandis que, de l'autre côté de l'eau, un bain,
froid, égayé par les éclats des derniers baigneurs de la saison,
laissait flotter au vent les drapeaux de toile grise qui lui servaient
de toiture. Puis, au milieu, la Seine vide montait, verdâtre, avec des
petits flots dansants, fouettée de blanc, de bleu et de rose. Et le pont
des Arts établissait un second plan, très haut sur ses charpentes de
fer, d'une légèreté de dentelle noire, animé du perpétuel va-et-vient
des piétons, une chevauchée de fourmis, sur la mince ligne de son
tablier. En dessous, la Seine continuait, au loin; on voyait les
vieilles arches du Pont-Neuf, bruni de la rouille des pierres; une
trouée s'ouvrait à gauche, jusqu'à l'île Saint-Louis, une fuite de
miroir d'un raccourci aveuglant; et l'autre bras tournait court,
l'écluse de la Monnaie semblait boucher la vue de sa barre d'écume. Le
long du Pont-Neuf, de grands omnibus jaunes, des tapissières bariolées
défilaient avec une régularité mécanique de jouets d'enfants. Tout le
fond s'encadrait là, dans les perspectives des deux rives: sur la rive
droite, les maisons des quais, à demi cachées par un bouquet de grands
arbres, d'où émergeaient, à l'horizon, une encoignure de l'Hôtel de
ville et le clocher cané de Saint-Gervais, perdus dans une confusion de
faubourg; sur la rive gauche, une aile de l'Institut, la façade plate de
la Monnaie, des arbres encore, en enfilade. Mais ce qui tenait le centre
de l'immense tableau, ce qui montait du fleuve, se haussait, occupait le
ciel, c'était la Cité, cette proue de l'antique vaisseau, éternellement
dorée par le couchant. En bas, les peupliers du terre-plein verdissaient
en une masse puissante, cachant la statue. Plus haut, le soleil opposait
les deux faces, éteignant dans l'ombre les maisons grises du quai de
l'Horloge, éclairant d'une flambée les maisons vermeilles du quai des
Orfèvres, des files de maisons irrégulières, si nettes, que l'oeil en
distinguait les moindres détails, les boutiques, les enseignes,
jusqu'aux rideaux des fenêtres. Plus haut, parmi la dentelure des
cheminées, derrière l'échiquier oblique des petits toits, les poivrières
du Palais et les combles de la Préfecture étendaient des nappes
d'ardoises, coupées d'une colossale affiche bleue, peinte sur un mur,
dont les lettres géantes, vues de tout Paris, étaient comme
l'efflorescence de la fièvre moderne au front de la ville. Plus haut,
plus haut encore, par-dessus les tours jumelles de Notre-Dame, d'un ton
de vieil or, deux flèches s'élançaient, en arrière la flèche de la
cathédrale, sur la gauche la flèche de la Sainte-Chapelle, d'une
élégance si fine, qu'elles semblaient frémir à la brise, hautaine mâture
du vaisseau séculaire, plongeant dans la clarté, en plein ciel.

«Viens-tu, mon ami?» répéta Christine doucement.

Claude ne l'écoutait toujours pas, ce coeur de Paris l'avait pris tout
entier. La belle soirée élargissait l'horizon.

C'étaient des lumières vives, des ombres franches, une gaieté dans la
précision des détails, une transparence de l'air vibrante d'allégresse.
Et la vie de la rivière, l'activité des quais, cette humanité dont le
flot débouchait des rues, roulait sur les ponts, venait de tous les
bords de l'immense cuve, fumait là en une onde visible, en un frisson
qui tremblait dans le soleil. Un vent léger soufflait, un vol de petits
nuages roses traversait très haut l'azur pâlissant, tandis qu'on
entendait une palpitation énorme et lente, cette âme de Paris épandue
autour de son berceau.

Alors, Christine s'empara du bras de Claude, inquiète de le voir si
absorbé, saisie d'une sorte de peur religieuse; et elle l'entraîna,
comme si elle l'avait senti en grand péril. «Rentrons, tu te fais du
mal... Je veux rentrer.» Lui, à son contact, avait eu le tressaillement
d'un homme qu'on réveille. Puis, tournant la tête, dans un dernier
regard:

«Ah! mon Dieu! murmura-t-il, ah! mon Dieu! que c'est beau!» Il se laissa
emmener. Mais, toute la soirée, à table, près du poêle ensuite, et
jusqu'en se couchant, il resta étourdi, si préoccupé, qu'il ne prononça
pas quatre phrases, et que sa femme, ne pouvant tirer de lui une
réponse, finit également par se taire. Elle le regardait, anxieuse:
était-ce donc l'envahissement d'une maladie grave, quelque mauvais air
qu'il aurait pris au milieu de ce pont? Ses yeux vagues se fixaient sur
le vide, son visage s'empourprait d'un effort intérieur, on aurait dit
le travail sourd d'une germination, un être qui naissait en lui, cette
exaltation et cette nausée que les femmes connaissent.

D'abord, cela parut pénible, confus, obstrué de mille liens; puis, tout
se dégagea, il cessa de se retourner dans le lit, il s'endormit du
sommeil lourd des grandes fatigues.

Le lendemain, dès qu'il eut déjeuné, il se sauva. Et elle passa une
journée douloureuse, car si elle s'était rassurée un peu, en l'entendant
siffler au réveil des airs du Midi, elle avait une autre préoccupation,
qu'elle venait de lui cacher, dans la crainte de l'abattre encore. Ce
jour-là, pour la première fois, ils allaient manquer de tout; une
semaine entière les séparait du jour où ils touchaient la petite rente;
et elle avait dépensé son dernier sou le matin, il ne lui restait rien
pour le soir, pas même de quoi mettre un pain sur la tablé. À quelle
porte frapper? comment lui mentir davantage, quand il rentrerait ayant
faim? Elle se décida à engager la robe de soie noire dont Mme Vanzade
lui avait fait cadeau, autrefois; mais cela lui coûta beaucoup, elle
tremblait de peut et de honte, à l'idée de ce mont-de-piété, cette
maison publique des pauvres, où elle n'était jamais entrée. Une telle
crainte de l'avenir la tourmentait maintenant, que, sur les dix francs
qu'on lui prêta, elle se contenta de faire une soupe à l'oseille et un
ragoût de pommes de terre. Au sortir du bureau d'engagement, une
rencontre l'avait achevée.

Claude, justement, rentra très tard, avec des gestes gais, des yeux
clairs, toute une excitation de joie secrète; et il avait une grosse
faim, il cria, parce que le couvert n'était pas mis. Puis, quand il fut
attablé, entre Christine et le petit Jacques, il avala la soupe, dévora
une assiettée de pommes de terre.

«Comment! c'est tout? demanda-t-il ensuite. Tu aurais bien pu ajouter un
peu de viande... Est-ce qu'il a fallu encore acheter des bottines?»

Elle balbutia, n'osa dire la vérité, blessée au coeur de cette
injustice. Mais lui, continuait, la plaisantait sur les sous qu'elle
faisait disparaître pour se payer des choses; et, de plus en plus
surexcité, dans cet égoïsme des sensations vives qu'il semblait vouloir
garder pour lui, il s'emporta tout d'un coup contre Jacques.

«Tais-toi donc, sacré mioche! C'est agaçant à la fin!» Jacques, oubliant
de manger, tapait sa cuiller au bord de son assiette, les yeux rieurs,
l'air ravi de cette musique.

«Jacques, tais-toi! gronda la mère à son tour. Laisse ton père manger
tranquille!» Et le petit, effrayé, tout de suite très sage, retomba dans
son immobilité morne, les yeux ternes sur ses pommes de terre, qu'il ne
mangeait toujours pas.

Claude affecta de se bourrer de fromage, tandis que Christine, désolée,
parlait d'aller chercher un morceau de viande froide chez le charcutier;
mais il refusait, il la retenait, par des paroles qui la chagrinaient
davantage.

Puis, quand la table fut desservie et qu'ils se retrouvèrent tous les
trois autour de la lampe pour la soirée, elle cousant, le petit muet
devant un livre d'images, lui tambourina longtemps de ses doigts,
l'esprit perdu, retourné là-bas, d'où il venait. Brusquement, il se
leva, se rassit avec une feuille de papier et un crayon, se mit à jeter
des traits rapides, sous la clarté ronde et vive qui tombait de
l'abat-jour. Et ce croquis, fait de souvenir, dans le besoin qu'il avait
de traduire au-dehors le tumulte d'idées battant son crâne, ne suffit
même bientôt plus à le soulager.

Cela le fouettait au contraire, toute la rumeur dont il débordait lui
sortait des lèvres, il finit par dégonfler son cerveau en un flot de
paroles. Il aurait parlé aux murs, il s'adressait à sa femme, parce
qu'elle était là.

«Tiens! c'est ce que nous avons vu hier... Oh! superbe! J'y ai passé
trois heures aujourd'hui, je tiens mon affaire, oh! quelque chose
d'étonnant, un coup à tout démolir...

Regarde! je me plante sous le pont, j'ai pour premier plan le port
Saint-Nicolas, avec sa grue, ses péniches qu'on décharge, son peuple de
débardeurs. Hein? tu comprends, c'est Paris qui travaille, ça! des
gaillards solides, étalant le nu de leur poitrine et de leurs bras...

Puis, de l'autre côté, j'ai le bain froid, Paris qui s'amuse, et une
barque sans doute, là, pour occuper le centre de la composition; mais
ça, je ne sais pas bien encore, il faut que je cherche...
Naturellement, la Seine au milieu, large, immense...» Du crayon, à
mesure qu'il parlait, il indiquait les contours fortement, reprenant à
dix fois les traits hâtifs, crevant le papier, tant il y mettait
d'énergie. Elle, pour lui être agréable, se penchait, affectait de
s'intéresser vivement à ses explications. Mais le croquis s'embrouillait
d'un tel écheveau de lignes, se chargeait d'une si grande confusion de
détails sommaires, qu'elle n'y distinguait rien. «Tu suis, n'est-ce pas?

--Oui, oui, très beau!...

--Enfin, j'ai le fond, les deux trouées de la rivière avec les quais, la
Cité triomphale au milieu, s'enlevant sur le ciel... Ah! ce fond, quel
prodige! On le voit tous les jours, on passe devant sans s'arrêter; mais
il vous pénètre, l'admiration s'amasse; et, un bel après-midi, il
apparaît. Rien au monde n'est plus grand, c'est Paris lui même, glorieux
sous le soleil... Dis? étais-je bête de n'y pas songer! Que de fois
j'ai regardé sans voir! Il m'a fallu tomber là, après cette course le
long des quais...

Et, tu te rappelles, il y a un coup d'ombre de ce côté, le soleil ici
tape droit, les tours sont là-bas, la flèche de la Sainte-Chapelle
s'amincit, d'une légèreté d'aiguille dans le ciel... Non, elle est plus
à droite, attends que je te montre...» Il recommença, il ne se lassait
point, reprenait sans cesse le dessin, se répandait en mille petites
notes caractéristiques, que son oeil de peintre avait retenues:

à cet endroit, l'enseigne rouge d'une boutique lointaine qui vibrait;
plus près, un coin verdâtre de la Seine, où semblaient nager des plaques
d'huile; et le ton fin d'un arbre, et la gamme des gris pour les
façades, et la qualité lumineuse du ciel. Elle, complaisamment,
l'approuvait toujours, tâchait de s'émerveiller.

Mais Jacques, une fois encore, s'oubliait. Après être resté longtemps
silencieux devant son livre, absorbé sur une image qui représentait un
chat noir, il s'était mis à chantonner doucement des paroles de sa
composition:

«Oh! gentil chat! oh! vilain chat! oh! gentil et vilain chat!» et cela à
l'infini, du même ton lamentable.

Claude, agacé par ce bourdonnement, n'avait pas compris d'abord ce qui
l'énervait ainsi, pendant qu'il parlait. Puis, la phrase obsédante de
l'enfant lui était nettement entrée dans les oreilles.

«As-tu fini de nous assommer avec ton chat! cria-t-il, furieux.

--Jacques, tais-toi, quand ton père cause! répéta Christine.

--Non, ma parole! il devient idiot... Vois-moi sa tête, s'il n'a pas
l'air d'un idiot. C'est désespérant... Réponds, qu'est-ce que tu veux
dire, avec ton chat qui est gentil et qui est vilain?».

Le petit, blême, dodelinant sa tête trop grosse, répondit d'un air de
stupeur:

«Sais pas.» Et, comme son père et sa mère se regardaient, découragés,
il appuya une de ses joues dans son livre ouvert, il ne bougea plus, ne
parla plus, les yeux tout grands.

La soirée s'avançait, Christine voulut le coucher; mais Claude avait
déjà repris ses explications. Maintenant, il annonçait qu'il irait, dès
le lendemain, faire un croquis sur nature, simplement pour fixer ses
idées. Il en vint aussi à dire qu'il s'achèterait un petit chevalet de
campagne, une emplette rêvée depuis des mois. Il insista, parla
d'argent: Elle se troublait, elle finit par avouer tout, le dernier sou
mangé le matin, la robe de soie engagée pour le dîner du soir. Et il eut
alors un accès de remords et de tendresse, il l'embrassa en lui
demandant pardon de s'être plaint, à table. Elle devait l'excuser, il
aurait tué père et mère, comme il le répétait, lorsque cette sacrée
peinture le tenait aux entrailles. D'ailleurs, le mont-de-piété le fit
rire, il défiait la misère.

«Je te dis que ça y est! s'écria-t-il. Ce tableau-là, vois-tu, c'est le
succès.» Elle se taisait, elle songeait à la rencontre qu'elle avait
faite et qu'elle voulait lui cacher; mais, invinciblement, cela sortit
de ses lèvres, sans cause apparente, sans transition, dans la sorte de
torpeur qui l'avait envahie.

«Mme Vanzade est morte.» Lui, s'étonna. Ah! vraiment! Comment le
savait-elle?

«L'ai rencontré l'ancien valet de chambre... Oh! un monsieur à cette
heure, très gaillard, malgré ses soixante-dix ans. Je ne le
reconnaissais pas, c'est lui qui m'a parlé... Oui, elle est morte, il y
a six semaines. Ses millions ont passé aux hospices, sauf une rente que
les deux vieux serviteurs mangent aujourd'hui en petits bourgeois.»

Il la regardait, il murmura enfin d'une voix triste:

«Ma pauvre Christine, tu as des regrets, n'est-ce pas?

Elle t'aurait dotée, elle t'aurait mariée, je te le disais bien jadis.
Tu serais peut-être son héritière, et tu ne crèverais pas la faim avec
un toqué comme moi.» Mais elle parut alors s'éveiller. Elle rapprocha
violemment sa chaise, elle le saisit d'un bras, s'abandonna contre lui,
dans une protestation de tout son être.

«Qu'est-ce que tu dis? Oh! non, oh! non... Ce serait une honte, si
j'avais songé à son argent. Je te l'avouerais, tu sais que je ne suis
pas menteuse; mais j'ignore moi-même ce que j'ai eu, un bouleversement,
une tristesse. Ah! vois-tu, une tristesse à croire que tout allait finir
pour moi... C'est le remords sans doute, oui, le remords de l'avoir
quittée brutalement, cette pauvre infirme, cette femme si vieille, qui
m'appelait sa fille. J'ai mal agi, ça ne me portera pas chance. Va, ne
dis pas non, je le sens bien, que c'est fini pour moi désormais.» Et
elle pleura, suffoquée par ces regrets confus, où elle ne pouvait lire,
sous cette sensation unique que son existence était gâtée, qu'elle
n'avait plus que du malheur à attendre de la vie.

«Voyons, essuie tes yeux, reprit-il, devenu tendre. Toi qui n'étais pas
nerveuse, est-ce possible que tu te forges des chimères et que tu te
tourmentes de la sorte?... Que diable, nous nous en tirerons! Et,
d'abord, tu sais que c'est toi qui m'as fait trouver mon tableau...
Hein? tu n'es pas si maudite puisque tu portes chance!» Il riait, elle
hocha la tête, en voyant bien qu'il voulait la faire sourire. Son
tableau, elle en souffrait déjà; car, là-bas, sur le pont, il l'avait
oubliée, comme si elle eût cessé d'être à lui; et depuis la veille, elle
le sentait de plus en plus loin d'elle, ailleurs, dans un monde où elle
ne montait pas. Mais elle se laissa consoler, ils échangèrent un de
leurs baisers d'autrefois, avant de quitter la table, pour se mettre au
lit.

Le petit Jacques n'avait rien entendu. Engourdi d'immobilité, il venait
de s'endormir, la joue dans son livre d'images; et sa tête trop grosse
d'enfant manqué du génie, si lourde parfois qu'elle lui pliait le cou,
blêmissait sous la lampe. Lorsque sa mère le coucha, il n'ouvrit même
pas les yeux.

Ce fut à cette époque seulement que Claude eut l'idée d'épouser
Christine. Tout en cédant aux conseils de Sandoz, qui s'étonnait d'une
irrégularité inutile, il obéit surtout à un sentiment de pitié, au
besoin de se montrer bon pour elle et de se faire ainsi pardonner ses
torts. Depuis quelque temps, il la voyait si triste, si inquiète de
l'avenir, qu'il ne savait de quelle joie l'égayer. Lui-même
s'aigrissait, retombait dans ses anciennes colères, la traitait parfois
en servante à qui l'on donne ses huit jours. Sans doute, d'être sa femme
légitime, elle se sentirait plus chez elle et souffrirait moins de ses
brusqueries. Du reste, elle n'avait pas reparlé de mariage, comme
détachée du monde, d'une discrétion qui s'en remettait à lui seul; mais
il comprenait qu'elle se chagrinait de n'être pas reçue chez Sandoz; et,
d'autre part, ce n'était plus la liberté ni la solitude de la campagne,
c'était Paris, avec les mille méchancetés du voisinage, des liaisons
forcées, tout ce qui blesse une femme vivant chez un homme. Lui, au
fond, n'avait contre le mariage que ses anciennes préventions d'artiste
débridé dans la vie. Puisqu'il ne devait jamais la quitter, pourquoi ne
pas lui faire ce plaisir? Et, en effet, quand il lui en parla, elle eut
un grand cri, elle se jeta à son cou, surprise elle-même d'en éprouver
une si grosse émotion. Pendant une semaine, elle en fut profondément
heureuse. Ensuite, cela se calma, longtemps avant la cérémonie.

D'ailleurs, Claude ne hâta aucune des formalités, et l'attente des
papiers nécessaires fut longue. Il continuait à réunir des études pour
son tableau, elle semblait ainsi que lui sans impatience. À quoi bon?
cela n'apporterait certainement rien de nouveau dans leur existence. Ils
avaient résolu de se marier seulement à la mairie, non par un mépris
affiché de la religion, mais pour faire vite et simple. La question des
témoins les embarrassa un instant. Comme elle ne connaissait personne,
il lui donna Sandoz et Mahoudeau; d'abord, au lieu de ce dernier, il
avait bien songé à Dubuche; seulement, il ne le voyait plus, et il
craignit de le compromettre. Pour lui-même, il se contenta de Jory et de
Gagnière. La chose resterait ainsi entre camarades, personne n'en
causerait.

Des, semaines s'étaient passées, on se trouvait en décembre, par un
froid terrible. La veille du mariage, bien qu'il leur restât trente-cinq
francs à peine, ils se dirent qu'ils ne pouvaient renvoyer leurs
témoins, avec une simple poignée de main; et, voulant éviter un gros
dérangement chez eux, ils résolurent de leur offrir à déjeuner, dans un
petit restaurant du boulevard de Clichy.

Puis, chacun rentrerait chez soi.

Le matin, comme Christine mettait un col à une robe de laine grise,
qu'elle avait eu la coquetterie de se faire pour la circonstance,
Claude, déjà en redingote, piétinant d'ennui, eut l'idée d'aller prendre
Mahoudeau, en prétextant que ce gaillard était bien capable d'oublier le
rendez-vous.

Depuis l'automne, le sculpteur habitait Montmartre, un petit atelier de
la rue des Tilleuls, à la suite d'une série de drames qui avaient
bouleversé son existence: d'abord, faute de paiement, une expulsion de
l'ancienne boutique de fruitière qu'il occupait rue du Cherche-Midi;
ensuite une rupture définitive avec Chaîne, que le désespoir de ne pas
vivre de ses pinceaux venait de jeter dans une aventure commerciale,
faisant les foires de la banlieue de Paris, tenant un jeu de tournevire
pour le compte d'une veuve, et, enfin, un envolement brusque de
Mathilde, l'herboristerie vendue, l'herboriste disparue, enlevée sans
doute, cachée au fond d'un logement discret par quelque monsieur à
passions. Maintenant donc, il vivait seul, dans un redoublement de
misère, mangeant lorsqu'il avait des ornements de façade à gratter ou
quelque figure d'un confrère plus heureux à mettre au point.

«Tu entends, je vais le chercher, c'est plus sûr, répéta Claude à
Christine. Nous avons encore deux heures devant nous... Et, si les
autres arrivent, fais-les attendre. Nous descendrons tous ensemble à la
mairie.» Dehors, Claude hâta le pas, dans le froid cuisant, qui
chargeait ses moustaches de glaçons. L'atelier de Mahoudeau se trouvait
au fond d'une cité; et il dut traverser une suite de petits jardins,
blancs de givre, d'une tristesse nue et raidie de cimetière. De loin, il
reconnut la porte, au plâtre colossal de la Vendangeuse, l'ancien succès
du Salon, qu'on n'avait pu loger dans le rez-de-chaussée étroit: elle
achevait de se pourrir là, pareille à un tas de gravats déchargés d'un
tombereau, rongée, lamentable, le visage creusé par les grandes larmes
noires de la pluie.

La clef était sur la porte, il entra.

«Tiens! tu viens me prendre? dit Mahoudeau surpris.

Je n'ai que mon chapeau à mettre... Mais, attends, j'étais à me
demander si je ne devrais pas faire un peu de feu.

J'ai peur pour ma bonne femme.» L'eau d'un baquet était prise, il gelait
dans l'atelier aussi fort que dehors; car, depuis huit jours, sans un
sou, il économisait un petit reste de charbon, en n'allumant le poêle
qu'une heure ou deux le matin. Cet atelier était une sorte de caveau
tragique, près duquel la boutique d'autrefois éveillait des souvenirs de
tiède bien-être, tellement les murs nus, le plafond lézardé jetaient aux
épaules une glace de suaire. Dans les coins, d'autres statues, moins
encombrantes, des plâtres faits avec passion, exposés, puis revenus là,
faute d'acheteurs, grelottaient, le nez contre la muraille, rangés en
une file lugubre d'infirmes, plusieurs déjà cassés, étalant des
moignons, tous encrassés de poussière, éclaboussés de terre glaise; et
ces misérables nudités traînaient ainsi des années leur agonie, sous les
yeux de l'artiste qui leur avait donné de son sang, conservées d'abord
avec une passion jalouse, malgré le peu de place, tombées ensuite à une
horreur grotesque de choses mortes, jusqu'au jour où, prenant un
marteau, il les achevait lui-même, les écrasait en plâtras, pour en
débarrasser son existence.

«Hein? tu dis que nous avons deux heures, reprit Mahoudeau. Eh bien, je
vais faire une flambée, ce sera plus prudent.» Alors, en allumant le
poêle, il se plaignait, d'une voix de colère. Ah! quel chien de métier
que cette sculpture! Les derniers des maçons étaient plus heureux. Une
figure que l'administration achetait trois mille francs en avait coûté
près de deux mille, le modèle, la terre, le marbre ou le bronze, toutes
sortes de frais; et cela pour rester emmagasinée dans quelque cave
officielle, sous le prétexte que la place manquait: les niches des
monuments étaient vides, des socles attendaient dans les jardins
publics, n'importe! la place manquait toujours. Pas de travaux possibles
chez les particuliers, à peine quelques bustes, une statue bâclée au
rabais de loin en loin, pour une souscription. Le plus noble des arts,
le plus viril, oui! mais l'art dont on crevait le plus sûrement de faim.

«Ta machine avance? demanda Claude.

--Sans ce maudit froid, elle serait terminée, répondit-il. Tu vas la
voir.» Il se releva, après avoir écouté ronfler le poêle. Au milieu de
l'atelier, sur une selle faite d'une caisse d'emballage, consolidée de
traverses, se dressait une statue que de vieux linges emmaillotaient;
et, gelés fortement, d'une dureté cassante de plis, ils la dessinaient,
comme sous la blancheur d'un linceul. C'était enfin son ancien rêve,
irréalisé jusque-là, faute d'argent: une figure debout, la Baigneuse
dont plus de dix maquettes traînaient chez lui, depuis des années. Dans
une heure de révolte impatiente, il avait fabriqué lui-même une armature
avec des manches à balai, se passant du fer nécessaire, espérant que le
bois serait assez solide. De temps à autre, il la secouait, pour voir;
mais elle n'avait pas encore bougé.

«Fichtre! murmura-t-il, un air de feu lui fera du bien...

C'est collé sur elle, une vraie cuirasse.» Les linges craquaient sous
ses doigts, se brisaient en morceaux de glace. Il dut attendre que la
chaleur les eût dégelés un peu; et, avec mille précautions, il la
désemmaillotait, la tête d'abord, puis la gorge, puis les hanches,
heureux de la revoir intacte, souriant en amant à sa nudité de femme
adorée.

«Hein? qu'en dis-tu?».

Claude, qui ne l'avait vue qu'en ébauche, hocha la tête, pour ne pas
répondre tout de suite. Décidément, ce bon Mahoudeau trahissait, en
arrivait à la grâce malgré lui, par les jolies choses qui fleurissaient
de ses gros doigts d'ancien tailleur de pierres. Depuis sa Vendangeuse
colossale, il était allé en rapetissant ses oeuvres, sans paraître s'en
douter lui-même, lançant toujours le mot féroce de tempérament, mais
cédant à la douceur font se noyaient ses yeux. Les gorges géantes
devenaient enfantines, les cuisses s'allongeaient en fuseaux élégants,
c'était enfin la nature vraie qui perçait sous le dégonflement de
l'ambition. Exagérée encore, sa Baigneuse était déjà d'un grand charme,
avec son frissonnement des épaules, ses deux bras serrés qui remontaient
les seins, des seins amoureux, pétris dans le désir de la femme,
qu'exaspérait sa misère; et, forcément chaste, il en avait ainsi fait
une chair sensuelle, qui le troublait.

«Alors, ça ne te va pas, reprit-il, l'air fâché.

--Oh! si, si... Je crois que tu as raison d'adoucir un peu ton affaire,
puisque tu sens de la sorte. Et tu auras du succès avec ça. Oui, c'est
évident, ça plaira beaucoup.» Mahoudeau, que des éloges pareils auraient
consterné autrefois, sembla ravi. Il expliqua qu'il voulait conquérir le
public, sans rien lâcher de ses convictions.

«Ah! nom d'un chien! ça me soulage, que tu sois content, car je l'aurais
démolie, si tu m'avais dit de la démolir, parole d'honneur!... Encore
quinze jours de travail, et je vendrai ma peau à qui la voudra, pour
payer le mouleur... Dis? ça va me faire un fameux salon.

Peut-être une médaille!» Il riait, s'agitait; et, s'interrompant:

«Puisque nous ne sommes pas pressés, assieds-toi donc... J'attends que
les linges soient dégelés complètement.» Le poêle commençait à rougir,
une grosse chaleur se dégageait. Justement, la Baigneuse, placée très
près, semblait revivre, sous le souffle tiède qui lui montait le long de
l'échine, des jarrets à la nuque. Et tous les deux, assis maintenant,
continuaient à la regarder de face et à causer d'elle, la détaillant,
s'arrêtant à chaque partie de son corps. Le sculpteur surtout s'excitait
dans sa joie, la caressait de loin d'un geste arrondi. Hein? le ventre
en coquille, et ce joli pli à la taille, qui accusait le renflement de
la hanche gauche! À ce moment, Claude, les yeux sur le ventre, crut
avoir une hallucination. La Baigneuse bougeait, le ventre avait frémi
d'une onde légère, la hanche gauche s'était tendue encore, comme si la
jambe droite allait se mettre en marche.

«Et les petits plans qui filent vers les reins, continuait Mahoudeau,
sans rien voir. Ah! c'est ça que j'ai soigné! Là, mon vieux, la peau,
c'est du satin.» Peu à peu, la statue s'animait tout entière. Les reins
roulaient, la gorge se gonflait dans un grand soupir, entre les bras
desserrés. Et, brusquement, la tête s'inclina, les cuisses fléchirent,
elle tombait d'une chute vivante, avec l'angoisse effarée, l'élan de
douleur d'une femme qui se jette.

Claude comprenait enfin, lorsque Mahoudeau eut un cri terrible.

«Nom de Dieu! ça casse, elle se fout par terre!» En dégelant, la terre
avait rompu le bois trop faible de l'armature. Il y eut un craquement,
on entendit des os se fendre. Et lui, du même geste d'amour dont il
s'enfiévrait à la caresser de loin, ouvrit les deux bras, au risque
d'être tué sous elle. Une seconde, elle oscilla, puis s'abattit d'un
coup, sur la face, coupée aux chevilles, laissant ses pieds collés à la
planche.

Claude s'était élancé pour le retenir.

«Bougre! tu vas te faire écraser!» Mais, tremblant de la voir s'achever
sur le sol, Mahoudeau restait les mains tendues. Et elle sembla lui
tomber au cou, il la reçut dans son étreinte, serra les bras sur cette
grande nudité vierge, qui s'animait comme sous le premier éveil de la
chair. Il y entra, la gorge amoureuse s'aplatit contre son épaule, les
cuisses vinrent battre les siennes, tandis que la tête, détachée,
roulait par terre. La secousse fut si rude qu'il se trouva emporté,
culbuté jusqu'au mur; et, sans lâcher ce tronçon de femme, il demeura
étourdi, gisant près d'elle.

«Ah! bougre», répétait furieusement Claude, qui le croyait mort.

Péniblement, Mahoudeau s'agenouilla, et il éclata en gros sanglots. Dans
sa chute, il s'était seulement meurtri le visage. Du sang coulait d'une
de ses joues, se mêlant à ses larmes.

«Chienne de misère, va! Si ce n'est pas à se ficher à l'eau, que de ne
pouvoir seulement acheter deux tringles!... Et la voilà, et la voilà...»
Ses sanglots redoublaient, une lamentation d'agonie, une douleur
hurlante d'amant devant le cadavre mutilé de ses tendresses. De ses
mains égarées, il en touchait les membres, épars autour de lui, la tête,
le torse, les bras qui s'étaient rompus; mais surtout la gorge défoncée,
ce sein aplati, comme opéré d'un mal affreux, le suffoquait, le faisait
revenir toujours là, sondant la plaie, cherchant la fente par laquelle
la vie s'en était allée; et ses larmes sanglantes ruisselaient,
tachaient de rouge les blessures. «Aide-moi donc, bégaya-t-il. On ne peut
pas la laisser comme ça.» L'émotion avait gagné Claude, dont les yeux se
mouillaient, eux aussi, dans sa fraternité d'artiste. Il s'empressa,
mais le sculpteur, après avoir réclamé son aide, voulait être seul à
ramasser ces débris, comme s'il eût craint pour eux la brutalité de tout
autre. Lentement, il se traînait à genoux, prenait les morceaux un à un,
les couchait, les rapprochait sur une planche. Bientôt, la figure fut de
nouveau entière, pareille à une de ces suicidées d'amour, qui se sont
fracassées du haut d'un monument, et qu'on recolle, comiques et
lamentables, pour les porter à la Morgue. Lui, retombé sur le derrière,
devant elle, ne la quittait pas du regard, s'oubliait dans une
contemplation navrée. Pourtant, ses sanglots se calmaient, il dit enfin
avec un grand soupir:

«Je la ferai couchée, que veux-tu!... Ah! ma pauvre bonne femme, j'avais
eu tant de peine à la mettre debout, et je la trouvais si grande!».

Mais, tout d'un coup, Claude s'inquiéta. Et son mariage?

Il fallut que Mahoudeau changeât de vêtements. Comme il n'avait pas
d'autre redingote, il dut se contenter d'un veston. Puis, lorsque la
figure fut couverte de linges, ainsi qu'une morte sur laquelle on a tiré
le drap, tous deux s'en allèrent en courant. Le poêle ronflait, un dégel
emplissait d'eau l'atelier, où les vieux plâtres poussiéreux
ruisselaient de boue.

Rue de Douai, il n'y avait plus que le petit Jacques, laissé en garde
chez la concierge. Christine, lasse d'attendre, venait de partir avec
les trois autres témoins, croyant à un malentendu: peut-être Claude lui
avait-il dit qu'il irait directement là-bas, en compagnie de Mahoudeau.
Et ceux-ci se remirent vivement en marche, ne rattrapèrent la jeune
femme et les camarades que rue Drouot, devant la mairie. On monta tous
ensemble, on fut très mal reçu par l'huissier de service, à cause du
retard. D'ailleurs, le mariage se trouva bâclé en quelques minutes, dans
une salle absolument vide. Le maire ânonnait, les deux époux dirent
le «oui» sacramentel d'une voix brève, tandis que les témoins
s'émerveillaient du mauvais goût de la salle. Dehors, Claude reprit le
bras de Christine, et ce fut tout.

Il faisait bon marcher, par cette gelée claire. La bande revint
tranquillement à pied, gravit la rue des Martyrs, pour se rendre au
restaurant du boulevard de Clichy. Un petit salon était retenu, le
déjeuner fut très amical; et on ne dit pas un mot de la simple formalité
qu'on venait de remplir, on parla d'autre chose tout le temps, comme à
une de leurs réunions ordinaires, entre camarades.

Ce fut ainsi que Christine, très émue au fond, sous son affectation
d'indifférence, entendit pendant trois heures son mari et les témoins
s'enfiévrer au sujet de la borine femme à Mahoudeau. Depuis que les
autres savaient l'histoire, ils en remâchaient les moindres détails.
Sandoz trouvait ça d'une allure étonnante. Jory et Gagnière discutaient
la solidité des armatures, le premier sensible à la perte d'argent, le
second démontrant avec une chaise qu'on aurait pu maintenir la statue.
Quant à Mahoudeau, encore ébranlé, envahi d'une stupeur, il se plaignait
d'une courbature, qu'il n'avait pas sentie d'abord: tous ses membres
s'endolorissaient, il avait les muscles froissés, la peau meurtrie,
comme au sortir des bras d'une amante de pierre. Et Christine lui lava
l'écorchure de sa joue de nouveau saignante, et il lui semblait que
cette statue de femme mutilée s'asseyait à la table avec eux, que
c'était elle seule qui importait ce jour-là, elle seule qui passionnait
Claude, dont le récit, répété à vingt reprises, ne tarissait pas sur son
émotion, devant cette gorge et ces hanches d'argile broyées à ses pieds.

Pourtant, au dessert, il y eut une diversion. Gagnière demanda soudain à
Jory:

«À propos, toi, je t'ai vu avec Mathilde, dimanche...

Oui, oui, rue Dauphine.» Jory, devenu très rouge, tâcha de mentir; mais
son nez remuait, sa bouche se fronçait, il se mit à rire d'un air bête.

«Oh! une rencontre... Parole d'honneur! je ne sais pas où elle loge, je
vous l'aurais dit.

--Comment! c'est toi qui la caches? s'écria Mahoudeau.

Va, tu peux la garder, personne ne te la redemande.» La vérité était que
Jory, rompant avec toutes ses habitudes de prudence et d'avarice,
cloîtrait maintenant Mathilde dans une petite chambre. Elle le tenait
par son vice, il glissait au ménage avec cette goule, lui qui, pour ne
pas payer, vivait autrefois des raccrocs de la rue.

«Bah! on prend son plaisir où on le trouve, dit Sandoz, plein d'une
indulgence philosophique.--C'est bien vrai», répondit-il simplement, en
allumant un cigare.

On s'attarda, la nuit tombait, quand on reconduisit Mahoudeau, qui,
décidément, voulait se mettre au lit: Et, en rentrant, Claude et
Christine, après avoir repris Jacques chez la concierge, trouvèrent
l'atelier tout froid, noyé d'une ombre si épaisse qu'ils tâtonnèrent
longtemps, avant de pouvoir allumer la lampe. Il fallut aussi rallumer
le poêle; sept heures sonnaient, lorsqu'ils respirèrent enfin à l'aise.
Alors ils n'avaient pas faim, ils achevèrent un reste de bouilli, plutôt
pour engager l'enfant à manger sa soupe; et, quand ils l'eurent couché,
ils s'installèrent sous la lampe, ainsi que tous les soirs.

Cependant, Christine n'avait pas mis d'ouvrage devant elle, trop remuée
pour travailler. Elle restait là, les mains oisives sur la table,
regardant Claude, qui, lui, s'était tout de suite enfoncé dans un
dessin, un coin de son tableau, des ouvriers du port Saint-Nicolas
déchargeant du plâtre.

Une songerie invincible, des souvenirs, des regrets passaient en elle,
au fond de ses yeux vagues; et, peu à peu, ce fut une tristesse
croissante, une grande douleur muette qui parut l'envahir tout entière,
au milieu de cette indifférence, de cette solitude sans borne, où elle
tombait, si près de lui. Il était bien toujours avec elle, de l'autre
côté de la table; mais comme elle le sentait loin, là-bas, devant la
pointe de la Cité, plus loin encore, dans l'infini inaccessible de
l'art, si loin maintenant, que jamais plus elle ne le rejoindrait!
Plusieurs fois, elle avait tenté de causer, sans le décider à répondre.
Les heures passaient, elle s'engourdissait à ne rien faire, elle finit
par tirer son porte-monnaie et par compter son argent.

«Tu sais ce que nous avons pour entrer en ménage?» Claude ne leva même
pas la tête.

«Nous avons neuf sous... Ah! quelle misère!» Il haussa les épaules, il
gronda enfin:

«Nous Serons riches, laisse donc!» Et le silence recommença, elle
n'essaya même plus de le rompre, contemplant les neuf sous alignés sur
la table.

Minuit sonnèrent, elle eut un frisson, malade d'attente et de
froid. «Couchons-nous, dis? murmura-t-elle. Je n'en puis plus.» Il
s'enrageait tellement à son travail qu'il n'entendit pas.

«Dis? le poêle s'est éteint, nous allons prendre du mal...
Couchons-nous.» Cette voix suppliante le pénétra, le fit tressaillir
d'une brusque exaspération.

«Eh! couche-toi, si tu veux!... Tu vois bien que je veux achever quelque
chose.» Un instant, elle demeura encore, saisie devant cette colère, la
face douloureuse. Puis, se sentant importune, comprenant que sa seule
présence de femme inoccupée le mettait hors de lui, elle quitta la table
et alla se coucher, en laissant la porte grande ouverte. Une demi-heure,
trois quarts d'heure s'écoulèrent; aucun bruit, pas même un souffle, ne
sortait de la chambre; mais elle ne dormait point, allongée sur le dos,
les yeux ouverts dans l'ombre; et elle se risqua timidement à jeter un
dernier appel, du fond de l'alcôve ténébreuse.

«Mon mimi, je t'attends... De grâce, mon mimi, viens te coucher.»

Un juron seul répondit. Rien ne bougea plus, elle s'était assoupie
peut-être. Dans l'atelier, le froid de glace augmentait, la lampe
charbonnée brûlait avec une flamme rouge; tandis que lui, penché sur son
dessin, ne paraissait pas avoir conscience de la marche lente des
minutes.

À deux heures, pourtant, Claude se leva, furieux de ce que la lampe
s'éteignait, faute d'huile. Il n'eut que le temps de l'apporter dans la
chambre, pour ne pas s'y déshabiller à tâtons. Mais son mécontentement
grandit encore, en apercevant Christine, sur le dos, les yeux
ouverts. «Comment! tu ne dors pas?

--Non, je n'ai pas sommeil.

--Ah! je sais, c'est un reproche... Je t'ai dit vingt fois combien ça
me contrarie que tu m'attendes.» Et, la lampe morte, il s'allongea près
d'elle, dans l'obscurité. Elle ne bougeait toujours pas, il bâilla deux
fois, écrasé de fatigue. Tous deux restaient éveillés, mais ils ne
trouvaient rien, ils ne se disaient rien. Lui refroidi, les jambes
gourdes, glaçait les draps. Enfin, au bout de réflexions vagues, comme
le sommeil le prenait, il s'écria en sursaut:

«Ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'elle ne se soit pas abîmé le ventre,
oh! un ventre d'un joli!

--Qui donc? demanda Christine, effarée.

--Mais la bonne femme à Mahoudeau.» Elle eut une secousse nerveuse, elle
se retourna, enfouit la tête dans l'oreiller; et il fut stupéfait de
l'entendre éclater en larmes.

«Quoi? tu pleures!» Elle étouffait, elle sanglotait si fort, que le
matelas, en était secoué.

«Voyons, qu'est-ce que tu as? Je ne t'ai rien dit...

Ma chérie, voyons!» À mesure qu'il parlait, il devinait à présent la
cause de ce gros chagrin. Certes, un jour comme celui-là, il aurait dû
se coucher en même temps qu'elle; mais il était bien innocent, il
n'avait pas seulement songé à ces histoires. Elle le connaissait, il
devenait une vraie brute, quand il était au travail.

«Voyons, ma chérie, nous ne sommes pas d'hier ensemble... Oui, tu avais
arrangé ça, dans ta petite tête.

Tu voulais être la mariée, hein?... Voyons, ne pleure plus, tu sais bien
que je ne suis pas méchant.» Il l'avait prise, elle s'abandonna. Alors
ils eurent beau s'étreindre, la passion était morte. Ils le comprirent,
quand ils se lâchèrent et qu'ils se retrouvèrent étendus côte à côte,
étrangers désormais, avec cette sensation d'un obstacle entre eux, d'un
autre corps, dont le froid les avait déjà effleurés, certains jours, dès
le début ardent de leur liaison.

Jamais plus, maintenant, ils ne se pénétreraient. Il y avait là quelque
chose d'irréparable, une cassure, un vide qui s'était produit. L'épouse
diminuait l'amante, cette formalité du mariage semblait avoir tué
l'amour.



IX


Claude, qui ne pouvait peindre son grand tableau dans le petit atelier
de la rue de Douai, résolut de louer autre part quelque hangar, d'espace
suffisant; et il trouva son affaire en flânant sur la butte Montmartre,
à mi-côte de la rue Tourlaque, cette rue qui dévale derrière le
cimetière, et d'où l'on domine Clichy jusqu'aux marais de Gennevilliers.
C'était un ancien séchoir de teinturier, une baraque de quinze mètres de
long sur dix de large, dont les planches et le plâtre laissaient passer
tous les vents du ciel. On lui louait ça trois cents francs. L'été
allait venir, il abattrait vite son tableau, puis donnerait congé.

Dès lors, il se décida à tous les frais nécessaires, dans sa fièvre de
travail et d'espoir. Puisque la fortune était certaine, pourquoi
l'entraver par des prudences inutiles?

Usant de son droit, il entama le capital de sa rente de mille francs, il
s'habitua à prendre sans compter. D'abord, il s'était caché de
Christine, car elle l'en avait empêché deux fois déjà; et, lorsqu'il dut
le dire, elle aussi, après huit jours de reproches et d'alarmes, s'y
accoutuma, heureuse du bien-être où elle vivait, cédant à la douceur
d'avoir toujours de l'argent dans la poche. Ce furent quelques années de
tiède abandon. Bientôt, Claude ne vécut plus que pour son tableau. Il
avait meublé le grand atelier sommairement: des chaises, son ancien
divan du quai de Bourbon, une table de sapin, payée cent sous chez une
fripière. La vanité d'une installation luxueuse lui manquait, dans la
pratique de son art. Sa seule dépense fut une échelle roulante, à
plate-fourre et à marchepied mobile. Ensuite, il s'occupa de sa toile,
qu'il voulait longue de huit mètres, haute de cinq; et il s'entêta à la
préparer lui-même, commanda le châssis, acheta la toile sans couture,
que deux camarades et lui eurent toutes les peines du monde à tendre
avec des tenailles; puis, il se contenta de la couvrir au couteau d'une
couche de céruse, refusant de la coller, pour qu'elle restât absorbante,
ce qui, disait-il, rendait la peinture claire et solide. Il ne fallait
pas songer à un chevalet, on n'aurait pu y manoeuvrer une telle pièce.
Aussi imagina-t-il un système de madriers et de cordes, qui la tenait
contre le mur, un peu penchée, sous un jour frisant. Et, le long de
cette vaste nappe blanche, l'échelle roulait: c'était toute une
construction, une charpente de cathédrale, devant l'oeuvre à bâtir.

Mais, lorsque tout se trouva prêt, il fut pris de scrupules.

L'idée qu'il n'avait peut-être pas choisi, là-bas, sur nature, le
meilleur éclairage, le tourmentait. Peut-être un effet de matin
aurait-il mieux valu? peut-être aurait-il dû choisir un temps gris? Il
retourna au pont des Saints-Pères, il y vécut trois mois encore.

À toutes les heures, par tous les temps, la Cité se leva devant lui,
entre les deux trouées du fleuve. Sous une tombée de neige tardive, il
la vit fourrée d'hermine, au-dessus de l'eau couleur de boue, se
détachant sur un ciel d'ardoise claire. Il la vit, aux premiers soleils,
s'essuyer de l'hiver, retrouver une enfance, avec les pousses vertes des
grands arbres du terre-plein. Il la vit, un jour de fin brouillard, se
reculer, s'évaporer, légère et tremblante comme un palais des songes.
Puis, ce furent des pluies battantes qui la submergeaient, la cachaient
derrière l'immense rideau tiré du ciel à la terre; des orages, dont les
éclairs la montraient fauve, d'une lumière louche de coupe-gorge, à demi
détruite par l'écroulement des grands nuages de cuivre; des vents qui la
balayaient d'une tempête, aiguisant les angles, la découpant sèchement,
nue et flagellée, dans le bleu pâli de l'air. D'autres fois encore,
quand le soleil se brisait en poussière parmi les vapeurs de la Seine,
elle baignait au fond de cette clarté diffuse, sans une ombre, également
éclairée partout, d'une délicatesse charmante de bijou taillé en plein
or fin. Il voulut la voir sous le soleil levant, se dégageant des brumes
matinales, lorsque le quai de l'Horloge rougeoie et que le quai des
Orfèvres reste appesanti de ténèbres, toute vivante déjà dans le ciel
rose par le réveil éclatant de ses tours et de ses flèches, tandis que,
lentement, la nuit descend des édifices, ainsi qu'un manteau qui tombe.
Il voulut la voir à midi, sous le soleil frappant d'aplomb, mangée de
clarté crue, décolorée et muette comme une ville morte, n'ayant plus que
la vie de la chaleur, le frisson dont remuaient les toitures lointaines.
Il voulut la voir sous le soleil à son déclin, se laissant reprendre par
la nuit montée peu à peu de la rivière, gardant aux arêtes des monuments
les franges de braise d'un charbon près de s'éteindre, avec de derniers
incendies qui se rallumaient dans des fenêtres, de brusques flambées de
vitres qui lançaient des flammèches et trouaient les façades. Mais,
devant ces vingt Cités différentes, quelles que fussent les heures, quel
que fût le temps, il en revenait toujours à la Cité qu'il avait vue la
première fois, vers quatre heures, un beau soir de septembre, cette Cité
sereine sous le vent léger, ce coeur de Paris battant dans la
transparence de l'air, comme élargi par le ciel immense, que traversait
un vol de petits nuages.

Claude passait là ses journées, dans l'ombre du pont des Saints-Pères.
Il s'y abritait, en avait fait sa demeure, son toit. Le fracas continu
des voitures, semblable à un roulement éloigné de foudre, ne le gênait
plus. Installé contre la première culée, au-dessous des énormes cintrés
de fonte, il prenait des croquis, peignait des études. Jamais il ne se
trouvait assez renseigné, il dessinait le même détail à dix reprises.
Les employés de la navigation, dont les bureaux était là, avaient fini
par le connaître; et même la femme d'un surveillant, qui habitait une
sorte de cabine goudronnée, avec son mari, deux enfants et un chat, lui
gardait ses toiles fraîches, afin qu'il n'eût pas la peine de les
promener chaque jour à travers les rues. C'était une joie pour lui, ce
refuge, sous ce Paris qui grondait en l'air, dont il sentait la vie
ardente couler sur sa tête.

Le port Saint-Nicolas le passionna d'abord de sa continuelle activité de
lointain port de mer, en plein quartier de l'Institut: la grue à vapeur,
la Sophie, manoeuvrait, hissait des blocs de pierre; des tombereaux
venaient s'emplir de sable; des bêtes et des hommes tiraient,
s'essoufflaient, sur les gros pavés en pente qui descendaient, jusqu'à
l'eau, à ce bord de granit où s'amarrait une double rangée de chalands
et de péniches; et, pendant des semaines, il s'était appliqué à une
étude, des ouvriers déchargeant un bateau de plâtre, portant sur
l'épaule des sacs blancs, laissant derrière eux un chemin blanc, poudrés
de blanc eux-mêmes, tandis que, près de là, un autre bateau, vide de son
chargement de charbon, avait maculé la berge d'une large tache d'encre.
Ensuite, il prit le profil du bain froid, sur la rive gauche, ainsi
qu'un lavoir à l'autre plan, les châssis vitrés ouverts, les
blanchisseuses alignées, agenouillées au ras du courant, tapant leur
linge. Dans le milieu il étudia une barque menée à la godille par un
marinier, puis un remorqueur plus au fond, un vapeur du touage qui se
halait sur sa chine et remontait un train de tonneaux et de planches.
Les fonds, il les avait depuis longtemps, il en recommença pourtant des
morceaux, les deux trouées de la Seine, un grand ciel tout seul où ne
s'élevaient que les flèches et les tours dorées de soleil. Et, sous le
pont hospitalier, dans ce coin aussi perdu qu'un creux lointain de
roches, rarement un curieux le dérangeait, les pêcheurs à la ligne
passaient avec le mépris de leur indifférence, il n'avait guère pour
compagnon que le chat du surveillant, faisant sa toilette au soleil,
paisible dans le tumulte du monde d'en haut.

Enfin, Claude eut tous ses cartons. Il jeta en quelques jours une
esquisse d'ensemble, et la grande oeuvre fut commencée. Mais, durant
tout l'été, il s'engagea, rue Tourlaque, entre lui et sa toile immense,
une première bataille; car il s'était obstiné à vouloir mettre lui-même
sa composition au carreau, et il ne s'en tirait pas, empêtré dans de
continuelles erreurs, pour la moindre déviation de ce tracé
mathématique, dont il n'avait point l'habitude.

Cela l'indignait. Il passa outre, quitte à corriger plus tard, il
couvrit la toile violemment, pris d'une telle fièvre qu'il vivait sur
son échelle les journées entières, maniant des brosses énormes,
dépensant une force musculaire à remuer des montagnes. Le soir, il
chancelait comme un homme ivre, il s'endormait à la dernière bouchée,
foudroyé; et il fallait que sa femme le couchât, ainsi qu'un enfant.

De ce travail héroïque, il sortit une ébauche magistrale, une de ces
ébauches où le génie flambe, dans le chaos encore mal débrouillé des
tons. Bongrand, qui vint le voir, saisit le peintre dans ses grands bras
et le baisa à l'étouffer, les yeux aveuglés de larmes. Sandoz,
enthousiaste, donna un dîner; les autres, Jory, Mahoudeau, Gagnière,
colportèrent de nouveau l'annonce d'un chef d'oeuvre; quant à
Fagerolles, il resta un instant immobile, puis éclata en félicitations,
trouvant ça trop beau.

Et Claude, en effet, comme si cette ironie d'un habile homme lui eût
porté malheur, ne fit ensuite que gâter son ébauche: C'était sa
continuelle histoire, il se dépensait d'un coup, en un élan magnifique;
puis, il n'arrivait pas à faire sortir le reste, il ne savait pas finir.
Son impuissance recommença, il vécut deux années sur cette toile,
n'ayant d'entrailles que pour elle, tantôt ravi en plein ciel par des
joies folles, tantôt retombé à terre, si misérable, si déchiré de doutes
que les moribonds râlant dans des lits d'hôpital étaient plus heureux
que lui. Déjà deux fois, il n'avait pu être prêt pour le Salon; car
toujours, au dernier moment, lorsqu'il espérait terminer en quelques
séances, des trous se déclaraient, il sentait la composition craquer et
crouler sous ses doigts. À l'approche du troisième Salon, il eut une
crise terrible, il resta quinze jours sans aller à son atelier de la rue
Tourlaque; et, quand il y rentra, ce fut comme on rentre dans une maison
vidée par la mort: il tourna la grande toile contre le mur, il roula
l'échelle dans un coin, il aurait tout cassé, tout brûlé, si ses mains
défaillantes en avaient trouvé la force.

Mais rien n'existait plus, un vent de colère venait de balayer le
plancher, il parlait de se mettre à de petites choses, puisqu'il était
incapable des grands labeurs.

Malgré lui, son premier projet de petit tableau le ramena là-bas, devant
la Cité. Pourquoi n'en ferait-il pas simplement une vue, sur une toile
moyenne? Seulement, une sorte de pudeur, mêlée d'une étrange jalousie,
l'empêcha d'aller s'asseoir sous le pont des Saints-Pères: il lui
semblait que cette place fût sacrée maintenant, qu'il ne devait pas
déflorer la virginité de la grande oeuvre, même morte. Et il s'installa
au bout de la berge, en amont du pont Saint-Nicolas. Cette fois, au
moins, il travaillait directement sur la nature, il se réjouissait de
n'avoir pas à tricher, comme cela était fatal pour les toiles de
dimensions démesurées. Le petit tableau, très soigné, plus poussé que de
coutume, eut cependant le sort des autres devant le jury indigné, par
cette peinture de balai ivre, selon la phrase qui courut alors les
ateliers. Ce fut un soufflet d'autant plus sensible, qu'on avait parlé
de concessions, d'avances faites à l'École pour être reçu; et le
peintre, ulcéré, pleurant de rage, arracha la toile par minces lambeaux
et la brûla dans son poêle, lorsqu'elle lui revint. Celle-ci, il ne lui
suffisait pas de la tuer d'un coup de couteau, il fallait l'anéantir.

Une autre année se passa pour Claude à des besognes vagues. Il
travaillait par habitude, ne finissait rien, disait lui-même, avec un
rire douloureux, qu'il s'était perdu et qu'il se cherchait. Au fond, la
conscience tenace de son génie lui laissait un espoir indestructible,
même pendant les longues crises d'abattement. Il souffrait comme un
damné roulant l'éternelle roche qui retombait et l'écrasait; mais
l'avenir lui restait, la certitude de la soulever de ses deux poings, un
jour, et de la lancer dans les étoiles.

On vit enfin ses yeux se rallumer de passion, on sut qu'il se cloîtrait
de nouveau rue Tourlaque. Lui qui, autrefois, était toujours emporté,
au-delà de l'oeuvre présente, par le rêve élargi de l'oeuvre future, se
heurtait de front, maintenant à ce sujet de la Cité. C'était l'idée
fixe, la barre qui fermait sa vie. Et, bientôt, il en reparla librement,
dans une nouvelle flambée d'enthousiasme, criant avec des gaietés
d'enfant qu'il avait trouvé et qu'il était certain du triomphe.

Un matin, Claude, qui jusque-là n'avait pas rouvert sa porte, voulut
bien laisser entrer Sandoz. Celui-ci tomba sur une esquisse, faite de
verve, sans modèle, admirable encore de couleur. D'ailleurs, le sujet
restait le même: le port Saint-Nicolas à gauche, l'école de natation à
droite, la Seine et la Cité au fond. Seulement, il demeura stupéfait en
apercevant, à la place de la barque conduite par un marinier, une autre
barque, très grande, tenant tout le milieu de la composition, et que
trois femmes occupaient: une, en costume de bain, ramant; une autre,
assise au bord, les jambes dans l'eau, son corsage à demi arraché
montrant l'épaule; la troisième, toute droite, toute nue à la proue,
d'une nudité si éclatante qu'elle rayonnait comme un soleil.

«Tiens! quelle idée! murmura Sandoz. Que font-elles là, ces femmes?

--Mais elles se baignent, répondit tranquillement Claude.

Tu vois bien qu'elles sont sorties du bain froid, ça me donne un motif
de nu, une trouvaille, hein?... Est-ce que ça te choque?» Son vieil ami,
qui le connaissait, trembla de le rejeter dans ses doutes.

«Moi? oh! non! Seulement, j'ai peur que le public ne comprenne pas,
cette fois encore. Ce n'est guère vraisemblable, cette femme nue, au
beau milieu de Paris.» Il s'étonna naïvement.

«Ah! tu crois... Eh bien, tant pis! Qu'est-ce que ça fiche, si elle est
bien peinte, ma bonne femme? J'ai besoin de ça, vois-tu, pour me
monter.» Les jours suivants, Sandoz revint avec douceur sur cette
étrange composition, plaidant, par un besoin de sa nature, la cause de
la logique outragée. Comment un peintre moderne, qui se piquait de ne
peindre que des réalités, pouvait-il abâtardir une oeuvre, en y
introduisant des imaginations pareilles? Il était si aisé de prendre
d'autres sujets, où s'imposait la nécessité du nu! Mais Claude
s'entêtait, donnait des explications mauvaises et violentes, car il ne
voulait pas avouer la vraie raison, une idée à lui, si peu claire qu'il
n'aurait pu la dire avec netteté, ce tourment d'un symbolisme secret, ce
vieux regain de romantisme qui lui faisait incarner dans cette nudité la
chair même de Paris, la ville nue et passionnée, resplendissante d'une
beauté de femme. Et il y mettait encore sa propre passion, son amour des
beaux ventres, des cuisses et des gorges fécondes, comme il brûlait d'en
créer à pleines mains, pour les enfantements continus de son art.

Devant l'argumentation pressante de son ami, il feignit pourtant d'être
ébranlé. «Eh bien, je verrai, je l'habillerai plus tard, ma bonne femme,
puisqu'elle te gêne... Mais je vais toujours la faire comme ça. Hein?
tu comprends, elle m'amuse.» Jamais il n'en reparla, d'une, obstination
sourde, se contentant de gonfler le dos et de sourire d'un air
embarrassé, lorsqu'une allusion disait l'étonnement de tous, à voir
cette Vénus naître de l'écume de la Seine, triomphale, parmi les omnibus
des quais et les débardeurs du port Saint-Nicolas.

On était au printemps, Claude allait se remettre à son grand tableau,
lorsqu'une décision, prise en un jour de prudence, changea la vie du
ménage. Parfois, Christine s'inquiétait de tout cet argent dépensé si
vite, des sommes dont ils écornaient sans cesse le capital. On ne
comptait plus, depuis que la source paraissait inépuisable: Puis, après
quatre années, il s'étaient épouvantés un matin, lorsque, ayant demandé
des comptes, ils avaient appris que, sur les vingt mille francs, il en
restait à peine trois mille. Tout de suite, ils se jetèrent à une
réaction d'économie excessive, rognant sur le pain, projetant de couper
court même aux besoins nécessaires; et ce fut ainsi que, dans ce premier
élan de sacrifice, ils quittèrent le logement de la rue de Douai. À quoi
bon deux loyers?

Il y avait assez de place dans l'ancien séchoir de la rue Tourlaque,
encore éclaboussé des eaux de teinture, pour qu'on y pût caser
l'existence de trois personnes. Mais l'installation n'en fut pas moins
laborieuse, car cette halle de quinze mètres sur dix ne leur donnait
qu'une pièce, un hangar de bohémiens faisant tout en commun. Il fallut
que le peintre lui même, devant la mauvaise grâce du propriétaire, la
coupât, dans un bout, d'une cloison de planches, derrière laquelle il
ménagea une cuisine et une chambre à coucher. Cela les enchanta, malgré
les crevasses de la toiture, où soufflait le vent: les jours de gros
orages, ils étaient obligés de mettre des terrines sous les fentes trop
larges. C'était d'un vide lugubre, leurs quatre meubles dansaient le
long des murailles nues. Et ils se montraient fiers d'être logés si à
l'aise, ils disaient aux amis que le petit Jacques aurait au moins de
l'espace, pour courir un peu. Ce pauvre Jacques, malgré ses neuf ans
sonnés, ne poussait guère vite; sa tête seule continuait de grossir, on
ne pouvait l'envoyer plus de huit jours de suite à l'école, d'où il
revenait hébété, malade d'avoir voulu apprendre; si bien que, le plus
souvent, ils le laissaient vivre à quatre pattes autour d'eux, se
traînant dans les coins.

Alors, Christine, qui, depuis longtemps, n'était plus mêlée au travail
quotidien de Claude, vécut de nouveau avec lui chaque heure des longues
séances. Elle l'aida à gratter et à poncer l'ancienne toile, elle lui
donna des conseils pour la rattacher au mur plus solidement. Mais ils
constatèrent un désastre: l'échelle roulante s'était détraquée sous
l'humidité du toit; et, de crainte d'une chute, il dut la consolider par
une traverse de chêne, pendant que, un à un, elle lui passait les clous.
Tout, une seconde fois, était prêt. Elle le regarda mettre au carreau la
nouvelle esquisse, debout derrière lui, jusqu'à défaillir de fatigue, se
laissant ensuite glisser par terre, restant là, accroupie, à regarder
encore.

Ah! comme elle aurait voulu le reprendre à cette peinture qui le lui
avait pris! C'était pour cela qu'elle se faisait sa servante, heureuse
de se rabaisser à des travaux de manoeuvre. Depuis qu'elle rentrait dans
son travail, côte à côte ainsi tous les trois, lui, elle et cette toile,
un espoir la ranimait. S'il lui avait échappé, lorsqu'elle pleurait
toute seule rue de Douai, et qu'il s'attardait rue Tourlaque, acoquiné
et épuisé comme chez une maîtresse, peut-être allait-elle le
reconquérir, maintenant qu'elle était là, elle aussi, avec sa passion.
Ah! cette peinture, de quelle haine jalouse elle l'exécrait! Ce n'était
plus son ancienne révolte de petite bourgeoise peignant l'aquarelle,
contre cet art libre, superbe et brutal. Non, elle l'avait compris peu à
peu, rapprochée d'abord par sa tendresse pour le peintre, gagnée ensuite
par le régal de la lumière, le charme original des notes blondes.

Aujourd'hui, elle avait tout accepté, les terrains lilas, les arbres
bleus. Même un respect commençait à la faire trembler devant ces oeuvres
qui lui avaient paru si abominables jadis. Elle les voyait puissantes,
elle les traitait en rivales dont on ne pouvait plus rire. Et sa rancune
grandissait avec son admiration, elle s'indignait d'assister à cette
diminution d'elle-même, à cet autre amour qui la souffletait dans son
ménage.

Ce fut d'abord une lutte sourde de toutes les minutes.

Elle s'imposait, glissait à chaque instant ce qu'elle pouvait de son
corps, une épaule, une main, entre le peintre et son tableau. Toujours,
elle demeurait là, à l'envelopper de son haleine, à lui rappeler qu'il
était sien. Puis, son ancienne idée repoussa, peindre elle aussi,
l'aller retrouver au fond même de sa fièvre d'art: pendant un mois, elle
mit une blouse, travailla ainsi qu'une élève près du maître, dont elle
copiait docilement une étude; et elle ne lâcha qu'en voyant sa tentative
tourner contre son but, car il achevait d'oublier la femme en elle,
comme trompé par cette besogne commune, sur un pied de simple
camaraderie, d'homme à homme. Aussi revint-elle à son unique force.

Souvent, déjà, pour camper les petites figures de ses derniers tableaux,
Claude avait pris d'après Christine des indications, une tête, un geste
des bras, une allure du corps. Il lui jetait un manteau aux épaules, il
la saisissait dans un mouvement et lui criait de ne plut bouger.

C'étaient des services qu'elle se montrait heureuse de lui rendre,
répugnant pourtant à se dévêtir, blessée de ce métier de modèle,
maintenant qu'elle était sa femme. Un jour qu'il avait besoin de
l'attache d'une cuisse, elle refusa, puis consentit à retrousser sa
robe, honteuse, après avoir fermé la porte à double tour, de peur que,
sachant le rôle où elle descendait, on ne la cherchât nue dans tous les
tableaux de son mari. Elle entendait encore les rires insultants des
camarades et de Claude lui-même, leurs plaisanteries grasses, lorsqu'ils
parlaient des toiles d'un peintre qui se servait ainsi uniquement de sa
femme, d'aimables nudités proprement léchées pour les bourgeois, et dans
lesquelles on la retrouvait sous toutes les faces, avec des
particularités bien connues, la chute des reins un peu longue, le ventre
trop haut; ce qui la promenait sans chemise au travers de Paris
goguenard, quand elle passait habillée, cuirassée, serrée jusqu'au
menton par des robes sombres, qu'elle portait justement très montantes.

Mais, depuis que Claude avait établi largement, au fusain, la grande
figure de femme debout, qui allait tenir le milieu de son tableau,
Christine regardait cette vague silhouette, songeuse, envahie d'une
pensée obsédante, devant laquelle s'en allaient un à un ses scrupules.
Et, quand il parla de prendre un modèle, elle s'offrit.

«Comment, toi! Mais tu te fâches, dès que je te demande le bout de ton
nez!» Elle souriait, pleine d'embarras.

«Oh! le bout de mon nez! Avec ça que je ne t'ai pas posé la figure de
ton _Plein air_, autrefois, et lorsqu'il n'y avait rien eu encore entre
nous!... Un modèle va te coûter sept francs par séance. Nous ne sommes
pas si riches, autant économiser cet argent.» Cette idée d'économie le
décida tout de suite.

«Je veux bien, c'est même très gentil à toi d'avoir ce courage, car tu
sais que ce n'est pas un amusement de fainéante, avec moi... N'importe!
avoue-le donc, grande bête! tu as peur qu'une autre femme n'entre ici,
tu es jalouse.» Jalouse! oui, elle l'était, et à en agoniser de
souffrance.

Mais elle se moquait bien des autres femmes, tous les modèles de Paris
pouvaient retirer là leurs jupons! Elle n'avait qu'une rivale, cette
peinture préférée, qui lui volait son amant. Ah! jeter sa robe, jeter
jusqu'où dernier linge, et se donner nue à lui pendant des jours, des
semaines, vivre nue sous ses regards, et le reprendre ainsi, et
l'emporter, lorsqu'il retomberait dans ses bras! Avait-elle donc à
offrir autre chose qu'elle-même? N'était-ce pas légitime, ce dernier
combat où elle payait de son corps, quitte à n'être plus rien, rien
qu'une femme sans charmes, si elle se laissait vaincre?

Claude, enchanté, fit d'abord d'après elle une étude, une simple
académie pour son tableau, dans la pose. Ils attendaient que Jacques fût
parti à l'école, ils s'enfermaient, et la séance durait des heures. Les
premiers jours, Christine souffrit beaucoup de l'immobilité; puis, elle
s'accoutuma, n'osant se plaindre, de peur de le fâcher, retenant ses
larmes, quand il la bousculait. Et, bientôt, l'habitude en fut prise, il
la traita en simple modèle, plus exigeant que s'il l'eût payée, sans
jamais craindre d'abuser de son corps, puisqu'elle était sa femme. Il
l'employait pour tout, la faisait se déshabiller à chaque minute, pour
un bras, pour un pied, pour le moindre détail dont il avait besoin.

C'était un métier où il la ravalait, un emploi de mannequin vivant,
qu'il plantait là et qu'il copiait, comme il aurait copié la cruche ou
le chaudron d'une nature morte.

Cette fois, Claude procéda sans hâte; et, avant d'ébaucher la grande
figure, il avait déjà lassé Christine pendant des mois, à l'essayer de
vingt façons, voulant se bien pénétrer de la qualité de sa peau,
disait-il. Enfin, un jour, il attaqua l'ébauche. C'était un matin
d'automne, par une brise déjà aigre; il ne faisait pas chaud, dans le
vaste atelier, malgré le poêle qui ronflait. Comme le petit Jacques,
malade d'une de ses crises de stupeur souffrante, n'avait pu aller à
l'école, on s'était décidé à l'enfermer au fond de la chambre, en lui
recommandant d'être bien sage. Et, frissonnante, la mère se déshabilla,
se planta près du poêle, immobile, tenant la pose.

Pendant la première heure, le peintre, du haut de son échelle, lui jeta
des coups d'oeil qui la sabraient des épaules aux genoux, sans lui
adresser une parole. Elle, envahie d'une tristesse lente, craignant de
défaillir, ne sachant plus si elle souffrait du froid ou d'un désespoir,
venu de loin, dont elle sentait monter l'amertume. Sa fatigue était si
grande, qu'elle trébucha et marcha péniblement, de ses jambes
engourdies.

«Comment, déjà! cria Claude. Mais il y a un quart heure au plus que tu
poses! Tu ne veux donc pas gagner tes sept francs?» Il plaisantait d'un
air bourru, ravi de son travail. Et elle avait à peine retrouvé l'usage
de ses membres, sous le peignoir dont elle s'était couverte, qu'il dit
violemment:

«Allons, allons, pas de paresse! C'est un grand jour, aujourd'hui. Il
faut avoir du génie ou en crever!» Puis, lorsqu'elle eut repris la pose,
nue sous la lumière blafarde, et qu'il se fut remis à peindre, il
continua de lâcher des phrases, de loin en loin, par ce besoin qu'il
avait de faire du bruit, dès que sa besogne le contentait.

«C'est curieux comme tu as une drôle de peau! Elle absorbe la lumière,
positivement. Ainsi, on ne le croirait pas, tu es toute grise, ce matin.
Et l'autre jour, tu étais rose, oh! d'un rose qui n'avait pas l'air
vrai... Moi, ça m'embête, on ne sait jamais.» Il s'arrêta, il cligna
les yeux.

«Très épatant tout de même, le nu... Ça fiche une note sur le fond...
Et ça vibre, et ça prend une sacrée vie, comme si l'on voyait couler le
sang dans les muscles...

Ah! un muscle bien dessiné, un membre peint solidement, en pleine
clarté, il n'y a rien de plus beau, rien de meilleur, c'est le bon
Dieu!... Moi, je n'ai pas d'autre religion, je me collerais à genoux
là-devant, pour toute l'existence.» Et, comme il était obligé de
descendre chercher un tube de couleur, il s'approcha d'elle, il la
détailla avec une passion croissante, en touchant du bout de son doigt
chacune des parties qu'il voulait désigner.

«Tiens! là, sous le sein gauche, eh bien, c'est joli comme tout! Il y a
des petites veines qui bleuissent, qui donnent à la peau une délicatesse
de ton exquise... Et là, au renflement de la hanche, cette fossette où
l'ombre se dore, un régal!... Et là, sous le modelé si gras du ventre,
ce trait pur des aines, une pointe à peine de carmin dans de l'or
pâle... Le ventre, moi, ça m'a toujours exalté. Je ne puis en voir un,
sans vouloir manger le monde. C'est si beau à peindre, un vrai coucher
de chair!» Puis, remonté sur son échelle, il cria dans sa fièvre de
création:

«Nom de Dieu! si je ne fiche pas un chef-d'oeuvre avec toi, il faut que
je sois un cochon!» Christine se taisait, et son angoisse grandissait,
dans la certitude qui se faisait en elle. Immobile, sous la brutalité
des choses, elle sentait le malaise de sa nudité. À chaque place où le
doigt de Claude l'avait touchée, il lui était resté une impression de
glace, comme si le froid dont elle frissonnait entrait par là
maintenant. L'expérience était faite, à quoi bon espérer davantage? Ce
corps, couvert partout de ses baisers d'amant, il ne le regardait plus,
il ne l'adorait plus qu'en artiste. Un ton de la gorge l'enthousiasmait,
une ligne du ventre l'agenouillait de dévotion, lorsque, jadis, aveuglé
de désir, il l'écrasait toute contre sa poitrine, sans la voir, dans des
étreintes où l'un et l'autre auraient voulu se fondre. Ah! c'était bien
la fin, elle n'était plus, il n'aimait plus en elle que son art, la
nature, la vie. Et, les yeux au loin, elle gardait la rigidité d'un
marbre, elle retenait les larmes dont se gonflait son coeur, réduite à
cette misère de ne pouvoir même pleurer.

Une voix vint de la chambre, tandis que des petits poings tapaient
contre la porte.

«Maman, maman, je ne dors pas, je m'ennuie... Ouvre-moi, dis, maman?»
C'était Jacques qui s'impatientait. Claude se fâcha, grondant qu'on
n'avait pas une minute de repos.

«Tout à l'heure! cria Christine. Dors, laisse ton père travailler.» Mais
une inquiétude nouvelle parut la prendre, elle lançait des coups d'oeil
vers la porte, elle finit par quitter un instant la pose, pour aller
accrocher sa jupe à là clef, de façon à boucher le trou de la serrure.
Puis, sans rien dire, elle vint se remettre près du poêle, la tête
droite; la taille un peu renversée, enflant les seins.

Et la séance s'éternisa, des heures, des heures se passèrent. Toujours
elle était là, à s'offrir, avec son mouvement de baigneuse qui se jette;
pendant que lui, sur son échelle, à des lieues, brûlait pour cette autre
femme qu'il peignait. Il avait même cessé de lui parler, elle retombait
à son rôle d'objet, beau de couleur. Il ne regardait qu'elle depuis le
matin, et elle ne se voyait plus dans ses yeux, étrangère désormais,
chassée de lui.

Enfin, il s'interrompit de fatigue, il remarqua qu'elle tremblait.

«Tiens! est-ce que tu as froid?

--Oui, un peu.

--C'est drôle, moi je brûle. Je ne veux pas que tu t'enrhumes. À
demain.» Comme il descendait, elle crut qu'il venait l'embrasser.

D'habitude, par une dernière galanterie de mari, il payait d'un baiser
rapide l'ennui de la séance. Mais, plein de son travail, il oublia, il
lava tout de suite ses pinceaux, qu'il trempait, agenouillé, dans un pot
de savon noir. Et elle, qui attendait, restait nue, debout, espérant
encore.

Une minute se passa, il fut étonné de cette ombre immobile, il la
regarda d'un air de surprise, puis recommença à frotter énergiquement.
Alors, les mains tremblantes de hâte, elle se rhabilla, dans une
confusion affreuse de femme dédaignée. Elle enfilait sa chemise, se
battait avec ses jupes, agrafait son corsage de travers, comme si elle
eût voulu échapper à la honte de cette nudité impuissante, bonne
désormais à vieillir sous les linges. Et c'était un mépris d'elle-même,
un dégoût d'en être descendue à ce moyen de fille, dont elle sentait la
bassesse charnelle, maintenant qu'elle était vaincue.

Mais, dès le lendemain, Christine dut se remettre nue, dans l'air glacé,
sous la lumière brutale. N'était-ce pas son métier, désormais? Comment
se refuser, à présent que l'habitude en était prise? Jamais elle
n'aurait causé un chagrin à Claude; et elle recommençait chaque jour
cette défaite de son corps. Lui, n'en parlait même plus, de ce corps
brûlant et humilié. Sa passion de la chair s'était reportée dans son
oeuvre, sur les amantes peintes qu'il se donnait. Elles faisaient seules
battre son sang, celles dont chaque membre naissait d'un de ses efforts.

Là-bas, à la campagne, lors de son grand amour, s'il avait cru tenir le
bonheur, en en possédant une enfin, vivante, à pleins bras, ce n'était
encore que l'éternelle illusion, puisqu'ils étaient restés quand même
étrangers; et il préférait l'illusion de son art, cette poursuite de la
beauté jamais atteinte, ce désir fou que rien ne contenait.

Ah! les vouloir toutes, les créer selon son rêve, des gorges de satin,
des hanches couleur d'ambre, des ventres douillets de vierges, et ne les
aimer que pour les beaux tons, et les sentir qui fuyaient, sans pouvoir
les étreindre!

Christine était la réalité, le but que la main atteignait, et Claude en
avait eu le dégoût en une saison, lui le soldat de l'incréé, ainsi que
Sandoz l'appelait parfois en riant.

Pendant des mois, la pose fut ainsi pour elle une torture.

La bonne vie à deux avait cessé, un ménage à trois semblait se faire,
comme s'il eût introduit dans la maison une maîtresse, cette femme qu'il
peignait d'après elle. Le tableau immense se dressait entre eux, les
séparait d'une muraille infranchissable; et c'était au-delà qu'il
vivait, avec l'autre. Elle en devenait folle, jalouse de ce dédoublement
de sa personne, comprenant la misère d'une telle souffrance, n'osant
avouer son mal dont il l'aurait plaisantée. Et pourtant elle ne se
trompait pas, elle sentait bien qu'il préférait sa copie à elle-même,
que cette copie était l'adorée, la préoccupation unique, la tendresse de
toutes les heures. Il la tuait à la pose pour embellir l'autre, il ne
tenait plus que de l'autre sa joie ou sa tristesse, selon qu'il la
voyait vivre ou languir sous son pinceau. N'était-ce donc pas de
l'amour, cela? et quelle souffrance de prêter sa chair, pour que l'autre
naquît, pour que le cauchemar de cette rivale les hantât, fût toujours
entre eux, plus puissant que le réel, dans l'atelier, à table, au lit,
partout! Une poussière, un rien, de la couleur sur de la toile, une
simple apparence qui rompait tout leur bonheur, lui, silencieux,
indifférent, brutal parfois, elle, torturée de son abandon, désespérée
de ne pouvoir chasser de son ménage cette concubine, si envahissante et
si terrible dans son immobilité d'image!

Et ce fut dès lors que Christine, décidément battue; sentit peser sur
elle toute la souveraineté de l'art. Cette peinture, qu'elle avait déjà
acceptée sans restrictions, elle la haussa encore, au fond d'un
tabernacle farouche, devant lequel elle demeurait écrasée, comme devant
ces puissants dieux de colère, que l'on honore, dans l'excès de haine et
d'épouvante qu'ils inspirent. C'était une peur sacrée, la certitude
qu'elle n'avait plus à lutter, qu'elle serait broyée ainsi qu'une
paille, si elle s'entêtait davantage.

Les toiles grandissaient comme des blocs, les plus petites lui
semblaient triomphales, les moins bonnes l'accablaient de leur victoire;
tandis qu'elle ne les jugeait plus, à terre, tremblante, les trouvant
toutes formidables, répondant toujours aux questions de son mari: «Oh!
très bien!... Oh! superbe!... Oh! extraordinaire, extraordinaire,
celle-là!» Cependant, elle était sans colère contre lui, elle l'adorait
d'une tendresse en pleurs, tellement elle le voyait se dévorer lui-même.
Après quelques semaines d'heureux travail, tout s'était gâté, il ne
pouvait se sortir de sa grande figure de femme. C'était pourquoi il
tuait son modèle de fatigue, s'acharnant pendant des journées, puis
lâchant tout pour un mois. À dix reprises, la figure fut commencée,
abandonnée, refaite complètement. Une année, deux années s'écoulèrent,
sans que le tableau aboutît, presque terminé parfois, et le lendemain
gratté, entièrement à reprendre.

Ah! cet effort de création dans l'oeuvre d'art, cet effort de sang et de
larmes dont il agonisait, pour créer de la chair, souffler de la vie!
Toujours en bataille avec le réel, et toujours vaincu, la lutte contre
l'Ange! Il se brisait à cette besogne impossible de faire tenir toute la
nature sur une toile, épuisé à la longue dans les perpétuelles douleurs
qui tendaient ses muscles, sans qu'il pût jamais accoucher de son génie.
Ce dont les autres se satisfaisaient, l'à-peu-près du rendu, les
tricheries nécessaires le tracassaient de remords, l'indignaient comme
une faiblesse lâche; et il recommençait, et il gâtait le bien pour le
mieux, trouvant que ça ne «parlait» pas, mécontent de ses bonnes femmes,
ainsi que le disaient plaisamment les camarades, tant qu'elles ne
descendaient pas coucher avec lui. Que lui manquait-il donc, pour les
créer vivantes?

Un rien sans doute. Il était un peu en deçà, un peu au-delà peut-être.
Un jour, le mot de génie incomplet; entendu derrière son dos, l'avait
flatté et épouvanté. Oui, ce devait être cela, le saut trop court ou
trop long, le déséquilibrement des nerfs dont il souffrait, le
détraquement héréditaire qui, pour quelques grammes de substance en plus
ou en moins, au lieu de faire un grand homme, allait faire un fou. Quand
un désespoir le chassait de son atelier, et qu'il fuyait son oeuvre, il
emportait maintenant cette idée d'une impuissance fatale, il l'écoutait
battre contre son crâne, comme le glas obstiné d'une cloche.

Son existence devint misérable. Jamais le doute de lui-même ne l'avait
traqué ainsi. Il disparaissait des journées entières; même il découcha
une nuit, rentra hébété le lendemain, sans pouvoir dire d'où il
revenait: on pensa qu'il avait battu la banlieue, plutôt que de se
retrouver en face de son oeuvre manquée. C'était son unique soulagement,
fuir dès que cette oeuvre l'emplissait de honte et de haine, ne
reparaître que lorsqu'il se sentait le courage de l'affronter encore.
Et, à son retour, sa femme elle-même n'osait le questionner, trop
heureuse de le revoir, après l'anxiété de l'attente. Il courait
furieusement Paris, les faubourgs surtout, par un besoin de
s'encanailler, vivant avec des manoeuvres, exprimant à chaque crise son
ancien désir d'être le goujat d'un maçon. Est-ce que le bonheur n'était
pas d'avoir des membres solides, abattant vite et bien le travail pour
lequel ils étaient taillés? Il avait raté son existence, il aurait dû se
faire embaucher autrefois, quand il déjeunait chez Gomard, au Chien de
Montargis, où il avait eu pour ami un Limousin, un grand gaillard très
gai, dont il enviait les gros bras. Puis, lorsqu'il rentrait rue
Tourlaque, les jambes brisées, le crâne vide, il jetait sur sa peinture
le regard navré et peureux qu'on risque sur une morte, dans une chambre
de deuil; jusqu'à ce qu'un nouvel espoir de la ressusciter, de la créer
vivante enfin, lui fît remonter une flamme au visage.

Un jour, Christine posait, et la figure de femme, une fois de plus,
allait être finie. Mais, depuis une heure, Claude s'assombrissait,
perdait de la joie d'enfant qu'il avait montrée au début de la séance.
Aussi n'osait-elle souffler, sentant à son propre malaise que tout se
gâtait encore, craignant de précipiter la catastrophe, si elle bougeait
un doigt. Et, en effet, il eut brusquement un cri de douleur, il jura
dans un éclat de tonnerre.

«Ah! nom de Dieu de nom de Dieu!» Il avait jeté sa poignée de brosses du
haut de l'échelle.

Puis, aveuglé de rage, d'un coup de poing terrible, il creva la toile.

Christine tendait ses mains tremblantes.

«Mon ami, mon ami...» Mais, quand elle eut couvert ses épaules d'un
peignoir, et qu'elle se fût approchée, elle éprouva au coeur une joie
aiguë, un grand élancement de rancune satisfaite. Le poing avait tapé en
plein dans la gorge de l'autre, un trou béant se creusait là. Enfin,
elle était donc tuée!

Immobile, saisi de son meurtre, Claude regardait cette poitrine ouverte
sur le vide. Un immense chagrin lui venait de la blessure, par où le
sang de son oeuvre lui semblait couler. Était-ce possible? était-ce lui
qui avait assassiné ainsi ce qu'il aimait le plus au monde? Sa colère
tombait à une stupeur, il se mit à promener ses doigts sur la toile,
tirant les bords de la déchirure, comme s'il avait voulu rapprocher les
lèvres d'une plaie. Il étranglait, il bégayait, éperdu d'une douleur
douce, infinie:

«Elle est crevée.., elle est crevée...» Alors, Christine fui remuée
jusqu'aux entrailles, dans sa maternité pour son grand enfant d'artiste.
Elle pardonnait comme toujours, elle voyait bien qu'il n'avait plus
qu'une idée, raccommoder à l'instant la déchirure, guérir le mal; et
elle l'aida, ce fut elle qui tint les lambeaux, pendant que,
par-derrière, il collait un morceau de toile. Quand elle se rhabilla,
l'autre était là de nouveau, immortelle, ne gardant à la place du coeur
qu'une mince cicatrice, qui acheva de passionner le peintre. Dans ce
déséquilibrement qui s'aggravait, Claude en arrivait à une sorte de
superstition, à une croyance dévote aux procédés. Il proscrivait
l'huile, en parlait comme d'une ennemie personnelle. Au contraire,
l'essence faisait mat et solide; et il avait des secrets à lui qu'il
cachait, des solutions d'ambre, du copal liquide, d'autres résines
encore, qui séchaient vite et empêchaient la peinture de craquer.
Seulement, il devait ensuite se battre contre des embus terribles, car
ses toiles absorbantes buvaient du coup le peu d'huile des couleurs.
Toujours la question des pinceaux l'avait préoccupé: il les voulait d'un
emmanchement spécial, dédaignant la marte, exigeant du crin séché au
four. Puis, la grosse affaire était le couteau à palette, car il
l'employait pour les fonds, comme Courbet; il en possédait une
collection, de longs et flexibles, de larges et trapus, un surtout,
triangulaire, pareil à celui des vitriers, qu'il avait fait fabriquer
exprès, le vrai couteau de Delacroix. Du reste, il n'usait jamais du
grattoir, ni du rasoir, qu'il trouvait déshonorants. Mais il se
permettait toutes sortes de pratiques mystérieuses dans l'application du
ton, il se forgeait des recettes, en changeait chaque mois, croyait
avoir brusquement découvert la bonne peinture, parce que, répudiant le
flot d'huile, la coulée ancienne, il procédait par des touches
successives, béjoitées, jusqu'à ce qu'il fût arrivé à la valeur exacte.

Une de ses manies avait longtemps été de peindre de droite à gauche:
sans le dire, il était convaincu que cela lui portait bonheur. Et le cas
terrible, l'aventure où il s'était détraqué encore, venait d'être sa
théorie envahissante des couleurs complémentaires. Gagnière, le premier,
lui en avait parlé, très enclin également aux spéculations techniques.
Après quoi, lui-même, par la continuelle outrance de sa passion, s'était
mis à exagérer ce principe scientifique qui fait découler des trois
couleurs primaires, le jaune, le rouge, le bleu, les trois couleurs
secondaires, l'orange, le vert, le violet, puis toute une série de
couleurs complémentaires et similaires, dont les composés s'obtiennent
mathématiquement les uns des autres. Ainsi, la science entrait dans la
peinture, une méthode était créée pour l'observation logique, il n'y
avait qu'à prendre la dominante d'un tableau, à en établir la
complémentaire ou la similaire, pour arriver d'une façon expérimentale
aux variations qui se produisent, un rouge se transformant en un jaune
près d'un bleu, par exemple, tout un paysage changeant de ton, et par
les reflets, et par la décomposition même de la lumière, selon les
nuages qui passent. Il en tirait cette conclusion vraie, que les objets
n'ont pas de couleur fixe, qu'ils se colorent suivant les circonstances
ambiantes; et le grand mal était que, lorsqu'il revenait maintenant à
l'observation directe, la tête bourdonnante de cette science, son oeil
prévenu forçait les nuances délicates, affirmait en notes trop vives
l'exactitude de la théorie; de sorte que son originalité de notation, si
claire, si vibrante de soleil, tournait à la gageure, à un renversement
de toutes les habitudes de l'oeil, des chairs violâtres sous des cieux
tricolores. La folie semblait au bout.

La misère acheva Claude. Elle avait grandi peu à peu, à mesure que le
ménage puisait sans compter; et, lorsque plus un sou ne resta des vingt
mille francs, elle s'abattit, affreuse, irréparable. Christine, qui
voulut chercher du travail, ne savait rien faire, pas même coudre: elle
se désolât, les mains inertes, s'irritait contre son éducation imbécile
de demoiselle, qui lui laissait la seule ressource de se placer un jour
domestique, si leur vie continuait à se gâter. Lui, tombé dans la
moquerie parisienne, ne vendait absolument plus rien. Une exposition
indépendante, où il avait montré quelques toiles, avec des camarades,
venait de l'achever près des amateurs, tant le public s'était égayé de
ces tableaux bariolés de tous les tons de l'arc-en-ciel. Les marchands
étaient en fuite, M. Hue seul faisait le voyage de la rue Tourlaque,
restait là, extasié, devant les morceaux excessifs, ceux qui éclataient
en fusées imprévues, se désespérant de ne pas les couvrir d'or; et le
peintre avait beau dire qu'il les lui donnait, qu'il le suppliait de les
accepter, le petit bourgeois y mettait une délicatesse extraordinaire,
rognait sur sa vie pour amasser une somme de loin en loin, puis
emportait alors avec religion la toile délirante, qu'il pendait à côté
de ses tableaux de maître. Cette aubaine était trop rare, Claude avait
dû se résigner à des travaux de commerce, si répugné, si désespéré de
culbuter à ce bagne où il jurait de ne jamais descendre, qu'il aurait
préféré mourir de faim, sans les deux pauvres êtres qui agonisaient avec
lui. Il connut les chemins de croix bâclés au rabais, les saints et les
saintes à la grosse, les stores dessinés d'après des poncifs, toutes les
besognes basses encanaillant la peinture dans une imagerie bête et sans
naïveté. Même il eut la honte de se faire refuser des portraits à
vingt-cinq francs, parce qu'il ratait la ressemblance: et il en arriva
au dernier degré de la misère, il travailla «au numéro»: des petits
marchands infimes, qui vendent sur les ponts et qui expédient chez les
sauvages, lui achetèrent tant par toile, deux francs, trois francs,
selon la dimension réglementaire. C'était pour lui comme une déchéance
physique, il en dépérissait, il en sortait malade, incapable d'une
séance sérieuse, regardant son grand tableau en détresse, avec des yeux
de damné, sans y toucher d'une semaine parfois, comme s'il s'était senti
les mains encrassées et déchues. À peine avait-on du pain, la vaste
baraque devenait inhabitable l'hiver, cette halle dont Christine s'était
montrée glorieuse, en s'y installant. Aujourd'hui, elle, si active
ménagère autrefois, s'y traînait, n'avait plus de coeur à la balayer; et
tout coulait à l'abandon dans le désastre; et le petit Jacques débilité
de mauvaise nourriture, et leurs repas fûts debout d'une croûte, et leur
vie entière, mal conduite, mal soignée, glissée à la saleté des pauvres
qui perdent jusqu'à l'orgueil d'eux-mêmes.

Après une année encore, Claude, dans un de ces jours de défaite où il
fuyait son tableau manqué, fit une rencontre. Cette fois, il s'était
juré de ne rentrer jamais, il courait Paris depuis midi, comme s'il
avait entendu galoper derrière ses talons le spectre blafard de la
grande figure nue, ravagée de continuelles retouches, toujours laissée
informe, le poursuivant de son désir douloureux de naître. Un brouillard
fondait en une petite pluie jaune, salissant les rues boueuses. Et; vers
cinq heures, il traversait la rue Royale de son pas de somnambule, au
risque d'être écrasé, les vêtements en loques, crotté jusqu'à l'échine,
quand un coupé s'arrêta brusquement.

«Claude, hé! Claude!... Vous ne reconnaissez donc pas vos amies?»
C'était Irma Bécot, délicieusement vêtue d'une toilette de soie grise,
recouverte de Chantilly. Elle avait abaissé d'une main vive, elle
souriait, elle rayonnait dans l'encadrement de la portière.--«Où
allez-vous?».

Lui, béant; répondit qu'il n'allait nulle part. Elle s'égaya plus haut,
en le regardant de ses yeux de vice, avec le retroussis de lèvres
pervers d'une dame que tourmente l'envie subite d'une crudité, aperçue
chez une fruitière borgne.

«Montez alors, il y a si longtemps qu'on ne s'est vus!... Montez donc,
vous allez être renversé!» En effet, les cochers s'impatientaient,
poussaient leurs chevaux, au milieu d'un vacarme; et il monta, étourdi;
et elle l'emporta, ruisselant, avec son hérissement farouche de pauvre,
dans le petit coupé de satin bleu, assis à moitié sur les dentelles de
sa jupe; tandis que le fiacres rigolaient de l'enlèvement, en prenant la
queue, pour rétablir la circulation.

Irma Bécot avait enfin réalisé son rêve d'un hôtel à elle, sur l'avenue
de Villiers. Mais elle y avait mis des années, le terrain d'abord acheté
par un amant, puis les cinq cent mille francs de la bâtisse, les trois
cent mille francs de meubles fournis par d'autres, au petit bonheur des
coups de passion. C'était une demeure princière, d'un luxe magnifique,
surtout d'un extrême raffinement dans le bien-être voluptueux, une
grande alcôve de femme sensuelle, un grand lit d'amour qui commençait
aux tapis du vestibule, pour monter et s'étendre jusqu'aux murs
capitonnés des chambres. Aujourd'hui, après avoir beaucoup coûté,
l'auberge rapportait davantage, car on y payait le renom de ses matelas
de pourpre, les nuits y étaient chères.

En rentrant avec Claude, Irma défendit sa porte. Elle aurait mis le feu
à toute cette fortune pour un caprice satisfait. Comme ils passaient
ensemble dans la salle à manger, monsieur, l'amant qui payait alors,
tenta d'y pénétrer quand même; mais elle le fit renvoyer, très haut,
sans craindre d'être entendue. Puis, à table, elle eut des rires
d'enfant, mangea de tout, elle qui n'avait jamais faim; et elle couvait
le peintre d'un regard ravi, l'air amusé de sa forte barbe mal tenue, de
son veston de travail aux boutons arrachés. Lui, dans un rêve, se
laissait faire, mangeait aussi avec l'appétit glouton des grandes
crises. Le dîner fut silencieux, le maître d'hôtel servait avec une
dignité hautaine.

«Louis, vous porterez le café et les liqueurs dans ma chambre!».

Il n'était guère plus de huit heures, et Irma voulut s'y enfermer tout
de suite avec Claude. Elle poussa le verrou, plaisanta: bonsoir, madame
est couchée!...

«Mets-toi à ton aise, je te garde... Hein? il y a assez longtemps qu'on
en cause! À la fin, c'est trop bête!» Alors, lui, tranquillement, enleva
son veston dans la chambre somptueuse, aux murs de soie mauve, garnis
d'une dentelle d'argent, au lit colossal, drapé de broderies anciennes,
pareil à un trône. Il avait l'habitude d'être en manches de chemise, il
se crut chez lui. Autant dormir là que sous un pont, puisqu'il avait
juré de ne rentrer jamais plus. Son aventure ne l'étonnait même pas,
dans le détraquement de sa vie. Et elle, ne pouvant comprendre cet
abandon brutal, le trouvait drôle à mourir, se récréait comme une fille
échappée, à moitié dévêtue elle-même, le pinçant, le mordant, jouant à
des jeux de mains, en vrai petit voyou du pavé. «Tu sais, ma tête pour
les jobards, mon Titien, comme ils disent, ce n'est pas pour toi... Ah!
tu me changes, vrai! tu es différent!» Et elle l'empoignait, lui disait
combien elle avait eu envie de lui, parce qu'il était mal peigné. De
grands rires étranglaient les mots dans sa gorge. Il lui semblait si
laid, si comique, qu'elle le baisait partout avec rage.

Vers trois heures du matin, au milieu des draps froissés, arrachés, Irma
s'allongea, nue, la chair gonflée de sa débauche, bégayante de
lassitude.

«Et ton collage, à propos, tu l'as donc épousée?» Claude, qui
s'endormait, rouvrit des yeux hébétés.

«Oui.

--Et tu couches toujours avec?

--Mais oui.» Elle se remit à rire, elle ajouta simplement:

«Ah! mon pauvre gros, mon pauvre gros, ce que vous devez vous embêter!»
Le lendemain, quand Irma laissa partir Claude, toute rose, comme après
une nuit de grand repos, correcte dans son peignoir, coiffée déjà et
calmée, elle garda un instant ses mains entre les siennes; et, très
affectueuse, elle le contemplait d'un air à la fois attendri et
blagueur.

«Mon pauvre gros, ça ne t'a pas fait plaisir. Non! ne jure pas, nous le
sentons, nous autres femmes... Mais, à moi, ça m'en a fait beaucoup,
oh! beaucoup... Merci, merci bien!» Et c'était fini, il aurait fallu
qu'il la payât très cher, pour qu'elle recommençât.

Claude, directement, rentra rue Tourlaque, dans la secousse de cette
bonne fortune. Il en éprouvait un singulier mélange de vanité et de
remords, qui pendant deux jours le rendit indifférent à la peinture,
rêvassant qu'il avait peut-être bien manqué sa vie. D'ailleurs, il était
si étrange à son retour, si débordant de sa nuit, que, Christine l'ayant
questionné, il balbutia d'abord, puis avoua tout. Il y eut une scène,
elle pleura longtemps, pardonna encore, pleine d'une indulgence infinie
pour ses fautes, s'inquiétant maintenant, comme si elle eût craint
qu'une pareille nuit ne l'eût trop fatigué. Et, du fond de son chagrin,
montait une joie inconsciente, l'orgueil qu'on ait pu l'aimer,
l'égaiement passionné de le voir capable d'une escapade, l'espoir aussi
qu'il lui reviendrait, puisqu'il était allé chez une autre. Elle
frissonnait dans l'odeur de désir qu'il rapportait, elle n'avait
toujours au coeur qu'une jalousie, cette peinture exécrée, à ce point
qu'elle l'aurait plutôt jeté à une femme.

Mais, vers le milieu de l'hiver, Claude eut une nouvelle poussée de
courage. Un jour, rangeant de vieux châssis, il retrouva, tombé
derrière, un ancien bout de toile. C'était la figure nue, la femme
couchée de _Plein air_, qu'il avait seule gardée, en la coupant dans le
tableau, lorsque celui-ci lui était revenu du Salon des Refusés. Et,
comme il la déroulait, il lâcha un cri d'admiration.

«Nom de Dieu! que c'est beau!» Tout de suite, il la fixa au mur par
quatre clous; et, dès lors, il passa des heures à la contempler. Ses
mains tremblaient, un flot de sang lui montait au visage. Était-ce
possible qu'il eût peint un tel morceau de maître? Il avait donc du
génie, en ce temps-là? On lui avait donc changé le crâne, et les yeux,
et les doigts? Une telle fièvre l'exaltait, un tel besoin de s'épancher,
qu'il finissait par appeler sa femme.

«Viens donc voir!... Hein? est-elle plantée? en a-t-elle, des muscles
emmanchés finement?... Cette cuisse-là, tiens! baignée de soleil. Et
l'épaule, ici, jusqu'au renflement du sein... Ah! mon Dieu! c'est de la
vie, je la sens vivre, moi, comme si je la touchais, la peau souple et
tiède, avec son odeur.»

Christine, debout près de lui, regardait, répondait par des paroles
brèves. Cette résurrection d'elle-même, après des années, telle qu'elle
était, à dix-huit ans, l'avait d'abord flattée et surprise. Mais, depuis
qu'elle le voyait se passionner ainsi, elle ressentait un malaise
grandissant, une vague irritation sans cause avouée.

«Comment! tu ne la trouves pas d'une beauté à s'agenouiller devant elle?

--Si, si... Seulement, elle a noirci.» Claude protestait avec violence.
Noirci, allons donc!

Jamais elle ne noircirait, elle avait l'immortelle jeunesse.

Un véritable amour s'était emparé de lui, il parlait d'elle ainsi que
d'une personne, avait de brusques besoins de la voir, qui lui faisaient
tout quitter, comme pour courir à un rendez-vous.

Puis, un matin, il fut pris d'une fringale de travail.

«Mais, nom d'un chien! puisque j'ai fait ça, je puis bien le refaire...
Ah! cette fois, si je ne suis pas une brute, nous allons voir!» Et
Christine, immédiatement, dut lui donner une séance de pose, car il
était déjà sur son échelle, brûlant de se remettre à son grand tableau.
Pendant un mois, il la tint huit heures par jour, nue, les pieds malades
d'immobilité, sans pitié pour l'épuisement où il la sentait, de même
qu'il se montrait d'une dureté féroce pour sa propre fatigue. Il
s'entêtait à un chef-d'oeuvre, il exigeait que sa figure debout valût
cette figure couchée, qu'il voyait sur le mur rayonner de vie.
Continuellement, il la consultait, il la comparait, désespéré et fouetté
par la peur de ne l'égaler jamais plus. Il lui jetait un coup d'oeil, un
autre à Christine, un autre à sa toile, s'emportait en jurons, quand il
ne se contentait pas. Enfin, il tomba sur sa femme.

«Aussi, ma chère, tu n'es plus comme là-bas, quai de Bourbon. Ah! mais,
plus du tout!... C'est très drôle, tu as eu la poitrine mûre de bonne
heure. Je me souviens de ma surprise, quand je t'ai vue avec une gorge
de vraie femme, tandis que le reste gardait la finesse grêle de
l'enfance... Et si souple et si frais, une éclosion de bouton, un
chantre de printemps... Certes, oui, tu peux t'en flatter, ton corps a
été bigrement bien!» Il ne disait pas ces choses pour la blesser, il
parlait simplement en observateur, feutrant les yeux à demi, causant de
son corps comme d'une pièce d'étude qui s'abîmait.

«Le ton est toujours splendide, mais le dessin, non, non, ce n'est plus
ça!... Les jambes, oh! les jambes, très bien encore; c'est ce qui s'en
va en dernier, chez la femme. Seulement, le ventre et les seins, dame!
ça se gâte. Ainsi, regarde-toi dans la glace: il y a là, près des
aisselles, des poches qui se gonflent, et ça n'a rien de beau. Va, tu
peux chercher sur son corps, à elle, ces poches n'y sont pas.» D'un
regard tendre, il désignait la figure couchée; et il conclut:

«Ce n'est point ta faute, mais c'est évidemment ça qui me fiche
dedans... Ah! pas de chance!» Elle écoutait, elle chancelait, dans son
chagrin. Ces heures de pose, dont elle avait déjà tant souffert,
tournaient maintenant à un supplice intolérable. Quelle était donc cette
nouvelle invention, de l'accabler, avec sa jeunesse, de souffler sur sa
jalousie, en lui donnant le regret empoisonné de sa beauté disparue?
Voilà qu'elle devenait sa propre rivale, qu'elle ne pouvait plus
regarder son ancienne image, sans être mordue au coeur d'une envie
mauvaise! Ah! que cette image, cette étude faite d'après elle, avait
pesé sur son existence! Tout son malheur était là: sa gorge montrée
d'abord dans son sommeil; puis, son corps vierge dévêtu librement, en
une minute de tendresse charitable; puis, ce don d'elle-même, après les
rires de la foule, huant sa nudité; puis, sa vie entière, son
abaissement à ce métier de modèle, où elle avait perdu jusqu'à l'amour
de son mari. Et elle renaissait, cette image, elle ressuscitait, plus
vivante qu'elle, pour achever de la tuer; car il n'y avait désormais
qu'une oeuvre, c'était la femme couchée de l'ancienne toile qui se
relevait à présent, dans la femme debout du nouveau tableau.

Alors, à chaque séance, Christine se sentit vieillir. Elle abaissait sur
elle des regards troubles, elle croyait voir se creuser des rides, se
déformer les lignes pures. Jamais elle ne s'était étudiée ainsi, elle
avait la honte et le dégoût de son corps, ce désespoir infini des femmes
ardentes, lorsque l'amour les quitte avec leur beauté.

Était-ce donc pour cela qu'il ne l'aimait plus, qu'il allait passer les
nuits chez d'autres, et qu'il se réfugiait dans la passion hors nature
de son oeuvre? Elle en perdait l'intelligence nette des choses, elle en
tombait à une échéance, vivant en camisole et en jupe sales, n'ayant
plus la coquetterie de sa grâce, découragée par cette idée qu'il
devenait inutile de lutter, puisqu'elle était vieille.

Un jour, Claude, enragé par une mauvaise séance, eut un cri terrible
dont elle ne devait plus guérir. Il avait failli crever de nouveau sa
toile, hors de lui, secoué d'une de ces colères, où il semblait
irresponsable. Et, se soulageant sur elle, le poing tendu: «Non,
décidément, je ne puis rien faire avec ça... Ah! vois-tu, quand on veut
poser, il ne faut pas avoir d'enfant!» Révoltée sous l'outrage,
pleurante, elle courut se rhabiller. Mais ses mains s'égaraient, elle ne
trouvait pas ses vêtements pour se couvrir assez vite. Tout de suite,
lui, plein de remords, était descendu la consoler.

«Voyons, j'ai eu tort, je suis un misérable... De grâce, pose, pose
encore un peu, pour me prouver que tu ne m'en veux point.» Il la
rattrapait, nue entre ses bras, il lui disputait sa chemise, qu'elle
avait déjà passée à moitié. Et elle pardonna une fois de plus, elle
reprit la pose, si frémissante, que les ondes douloureuses passaient le
long de ses membres; tandis que, dans son immobilité de statue, de
grosses larmes muettes continuaient de tomber de ses joues sur sa gorge,
où elles ruisselaient. Son enfant, ah! certes, oui, il aurait mieux fait
de ne pas naître! C'était lui peut-être la cause de tout. Elle ne pleura
plus, elle excusait déjà le père, elle se sentait une colère sourde
contre le pauvre être, pour qui sa maternité ne s'était jamais éveillée,
et qu'elle haïssait maintenant, à cette idée qu'il a pu, en elle,
détruire l'amante.

Pourtant, Claude s'obstinait cette fois, et il acheva le tableau, il
jura qu'il l'enverrait quand même au Salon. Il ne quittait plus son
échelle, il nettoyait les fonds jusqu'à la nuit noire. Enfin, épuisé, il
déclara qu'il n'y toucherait pas davantage; et, ce jour-là, comme Sandoz
montait le soir, vers quatre heures, il ne le trouva point. Christine
répondit qu'il venait de sortir, pour prendre l'air un moment sur la
butte.

La lente rupture s'était aggravée entre Claude et les amis de
l'ancienne bande. Chacun de ces derniers avait écourté et espacé ses
visites, mal à l'aise devant cette peinture troublante, de plus en plus
bousculé par le détraquage de cette admiration de jeunesse; et,
maintenant, tous étaient en fuite, pas un n'y retournait. Gagnière, lui,
avait même quitté Paris, pour aller habiter l'une de ses maisons de
Melun, où il vivait chichement de la location de l'autre, après s'être
marié, à la stupéfaction des camarades, avec sa maîtresse de piano, une
vieille demoiselle qui lui jouait du Wagner, le soir. Quant à Mahoudeau,
il alléguait son travail, car il commençait à gagner quelque argent,
grâce à un fabricant de bronzes d'art qui lui faisait retoucher ses
modèles. C'était une autre histoire pour Jory, que personne ne voyait,
depuis que Mathilde le tenait cloîtré, despotiquement: elle le
nourrissait à crever de petits plats, l'abêtissait de pratiques
amoureuses, le gorgeait de tout ce qu'il aimait, à un tel point, que
lui, l'ancien coureur de trottoirs, l'avare qui ramassait ses plaisirs
au coin des bornes pour ne pas les payer, en était tombé à une
domesticité de chien fidèle, donnant les clefs de son argent, ayant en
poche de quoi acheter un cigare, les jours seulement où elle voulait
bien lui laisser vingt sous; on racontait même qu'en fille autrefois
dévote, afin de consolider sa conquête, elle le jetait dans la religion
et lui parlait de la mort, dont il avait une peur atroce.

Seul, Fagerolles affectait une vive cordialité à l'égard de son vieil
ami, lorsqu'il le rencontrait, promettant toujours d'aller le voir, ce
qu'il ne faisait jamais du reste: il avait tant d'occupations, depuis
son grand succès, tambouriné, affiché, célébré, en marche pour toutes
les fortunes et tous les honneurs! Et Claude ne regrettait guère que
Dubuche, par une lâcheté tendre des vieux souvenirs d'enfance, malgré
les froissements que la différence de leurs natures avait amenés plus
tard. Mais Dubuche, semblait-il, n'était pas heureux non plus de son
côté, comblé de millions sans doute, et cependant misérable, en
continuelle dispute avec son beau-père qui se plaignait d'avoir été
trompé sur ses capacités d'architecte, obligé de vivre dans les potions
de sa femme malade et de ses deux enfants, des foetus venus avant terme,
que l'on élevait sous de la ouate. De toutes ces amitiés mortes, il n'y
avait donc que Sandoz qui parût connaître encore le chemin de la rue
Tourlaque. Il y revenait pour le petit Jacques, son filleul, pour cette
triste femme aussi, cette Christine dont le visage de passion, au milieu
de cette misère, le remuait profondément, comme une de ces visions de
grandes amoureuses qu'il aurait voulu faire passer dans ses livres.

Et, surtout, sa fraternité d'artiste augmentait, depuis qu'il voyait
Claude perdre pied, sombrer au fond de la folie héroïque de l'art.
D'abord, il en était resté plein d'étonnement, car il avait cru à son
ami plus qu'à lui-même, il se mettait le second depuis le collège, en le
plaçant très haut, au rang des maîtres qui révolutionnent une époque.
Ensuite, un attendrissement douloureux lui était venu de cette faillite
du génie, une amère et saignante pitié, devant ce tourment effroyable de
l'impuissance.

Est-ce qu'on savait jamais, en art, où était le fou? Tous les ratés le
touchaient aux larmes, et plus le tableau ou le livre tombait à
l'aberration, à l'effort grotesque et lamentable, plus il frémissait de
charité, avec le besoin d'endormir pieusement dans l'extravagance de
leurs rêves ces foudroyés de l'oeuvre. Le jour où Sandoz était monté
sans trouver le peintre, il ne s'en alla pas, il insista, en voyant les
yeux de Christine rougis de larmes.

«Si vous pensez qu'il doive rentrer bientôt, je vais l'attendre.

--Oh! il ne peut tarder.

--Alors, je reste, à moins que je ne vous dérange.» Jamais elle ne
l'avait ému à ce point, avec son affaissement de femme délaissée, ses
gestes las, sa parole lente, son insouciance de tout ce qui n'était pas
la passion dont elle brûlait. Depuis une semaine peut-être, elle ne
rangeait plus une chaise, n'essuyait plus un meuble, laissant
s'accomplir la débâcle du ménage, ayant à peine la force de se mouvoir
elle-même. Et c'était à serrer le coeur, sous la lumière crue de la
grande baie, cette misère culbutant dans la saleté, cette sorte de
hangar mal crépi, nu et encombré de désordre, où l'on grelottait de
tristesse, malgré le clair après-midi de février.

Christine, pesamment, était allée se rasseoir près d'un lit de fer, que
Sandoz n'avait pas remarqué en entrant.

«Tiens! demanda-t-il, est-ce que Jacques est malade?» Elle recouvrait
l'enfant, dont les mains, sans cesse, repoussaient le drap.

«Oui, il ne se lève plus depuis trois jours. Nous avons apporté là son
lit, pour qu'il soit avec nous... Oh! il n'a jamais été solide. Mais il
va de moins en moins bien, c'est désespérant.» Les regards fixes, elle
parlait d'une voix monotone, et il s'effraya, quand il se fut approché.
Blême, la tête de l'enfant semblait avoir grossi encore, si lourde de
crâne maintenant, qu'il ne pouvait plus, la porter. Elle reposait
inerte, on l'aurait crue déjà morte, sans le souffle fort qui sortait
des lèvres décolorées.

«Mon petit Jacques, c'est moi, c'est ton parrain... Est-ce que tu ne
veux pas me dire bonjour?» Péniblement, la tête fit un vain effort pour
se soulever, les paupières s'entrouvrirent, montrant le blanc des yeux,
puis se refermèrent.

«Mais avez-vous vu un médecin?» Elle eut un haussement d'épaules.

«Oh! les médecins! est-ce qu'ils savent?... Il en est venu un, il a dit
qu'il n'y avait rien à faire... Espérons que ce sera une alerte encore.
Le voilà qui a douze ans.

C'est la croissance.» Sandoz, glacé, se tut, pour ne pas augmenter son
inquiétude, puisqu'elle ne paraissait pas voir la gravité du mal. Il se
promena en silence, il s'arrêta devant le tableau.

«Ah! ah! ça marche, il est en bonne route, cette fois.

--Il est fini.

--Comment, fini!»

--Et, quand elle eut ajouté que la toile devait partir la semaine
suivante pour le Salon, il resta gêné, il s'assit sur le divan, en homme
qui désirait la juger sans hâte.

Les fonds, les quais, la Seine, d'où montait la pointe triomphale de la
Cité, demeuraient à l'état d'ébauche, mais d'ébauche magistrale, comme
si le peintre avait eu peur de gâter le Paris de son rêve, en le
finissant davantage.

À gauche se trouvait aussi un groupe excellent, les débardeurs qui
déchargeaient les sacs de plâtre, des morceaux très travaillés ceux-là,
d'une belle puissance de facture. Seulement, la barque des femmes, au
milieu, trouait le tableau d'un flamboiement de chairs qui n'étaient pas
à leur place; et la grande figure nue surtout, peinte dans la fièvre,
avait un éclat, un grandissement d'hallucination d'une fausseté étrange
et déconcertante, au milieu des réalités voisines.

Sandoz, silencieux, se désespérait en face de cet avortement superbe.
Mais il rencontra les yeux de Christine fixés sur lui, et il eut la
force de murmurer:

«Étonnante, oh! la femme, étonnante!» D'ailleurs, Claude rentra au même
moment. Il eut une exclamation de joie en apercevant son vieil ami, il
lui serra vigoureusement la main. Puis, il s'approcha de Christine,
baisa le petit Jacques, qui avait de nouveau rejeté la couverture.

«Comment va-t-il?

--Toujours la même chose.

--Bon! bon! il grandit trop, le repos le remettra. Je te disais bien de
ne pas t'inquiéter.» Et Claude alla s'asseoir sur le divan, près de
Sandoz.

Tous deux s'abandonnaient, se renversaient, couchés à demi, les regards
en l'air, parcourant le tableau, tandis que Christine, à côté du lit, ne
regardait rien, ne semblait penser à rien, dans la désolation continue
de son coeur.

Peu à peu, la nuit venait, la vive lumière de la baie vitrée pâlissait
déjà, se décolorait en une tombée de crépuscule, uniforme et lente.

«Alors, c'est décidé, ta femme m'a dit que tu l'envoyais?

--Oui.

--Tu as raison, il faut en sortir, de cette machine...

Oh! il y a des morceaux, là-dedans! Cette fuite du quai, à gauche; et
l'homme qui soulève un sac, en bas...

Seulement...» Il hésitait, il osa enfin.

«Seulement, c'est drôle que tu te sois entêté à laisser ces baigneuses
nues... Ça ne s'explique guère, je t'assure, et tu m'avais promis de
les habiller, te souviens-tu?...

Tu y tiens donc bien, à ces femmes?

--Oui.» Claude répondait sèchement, avec l'obstination de l'idée fixe,
qui dédaigne même de donner des raisons. Il avait croisé les deux bras
sous sa nuque, il se mit à parler d'autre chose, sans quitter des yeux
son tableau, que le crépuscule commençait à obscurcir d'une ombre fine.

«Tu ne sais pas d'où je viens? Je viens de chez Courajod... Hein? le
grand paysagiste, le peintre de la Mare de Gagny, qui est au Luxembourg!
Tu te rappelles, je le croyais mort, et nous avons su qu'il habitait une
maison près d'ici, de l'autre côté de la Butte, rue de l'Abreuvoir...
Eh bien, mon vieux, il me tracassait, Courajod! En allant prendre l'air
parfois, j'avais découvert sa baraque, je ne pouvais plus passer devant,
sans avoir l'envie d'entrer. Pense donc! un maître, un gaillard qui a
inventé notre paysage d'à présent, et qui vit là, inconnu, fini, terré
comme une taupe!... Puis, tu n'as pas idée de la rue ni de la cambuse:
une rue de campagne emplie de volailles, bordée de talus gazonnés; une
cambuse pareille à un jouet d'enfant, avec de petites fenêtres, une
petite porte, un petit jardin, oh! le jardin, une lichette de terre en
pente raide, plantée de quatre poiriers, encombrée de toute une
basse-cour faite de planches verdies, de vieux plâtres, de grillages en
fer consolidés de ficelles...» Sa voix se ralentissait, il clignait les
paupières, comme si la préoccupation de son tableau fût invinciblement
rentrée en lui, l'envahissant peu à peu, au point de le gêner dans ce
qu'il disait.

«Aujourd'hui, voilà que j'aperçois justement Courajod sur sa porte...
Un vieux de quatre-vingts ans passés, ratatiné, rapetissé à la taille
d'un gamin. Non! il faut l'avoir rencontré avec ses sabots, son tricot
de paysan, sa marmotte de vieille femme... Et, bravement, je
m'approche, je lui dis: «Monsieur Courajod, je vous connais bien, vous
avez au Luxembourg un tableau qui est un chef-d'oeuvre, permettez à un
peintre de vous serrer la main, ainsi qu'à un maître.» Ah! du coup, si
tu l'avais vu prendre peur, bégayer, reculer, comme si je voulais le
battre. Une fuite... Je l'avais suivi, il s'est calmé, m'a montré ses
poules, ses canards, ses lapins, ses chiens, une ménagerie
extraordinaire, jusqu'à un corbeau! Il vit au milieu de ça, il ne parle
plus qu'à des bêtes. Quant à l'horizon, superbe! toute la plaine
Saint-Denis, des lieues et des lieues, avec des rivières, des villes,
des fabriques qui fument, des trains qui soufflent.

Enfin, un vrai trou d'ermite dans la montagne, le dos tourné à Paris,
les yeux là-bas, dans la campagne sans bornes... Naturellement, je suis
revenu à mon affaire.

«Oh! monsieur. Courajod, quel talent! Si vous saviez l'admiration que
nous avons pour vous! Vous êtes une de nos gloires, vous resterez comme
notre père à tous.» Ses lèvres s'étaient remises à trembler, il me
regardait de son air d'épouvante stupide, il ne m'aurait pas repoussé
d'un geste plus suppliant, si j'avais déterré devant lui quelque cadavre
de sa jeunesse; et il mâchonnait des paroles sans suite, entre ses
gencives, un zézaiement de vieillard retombé en enfance, impossible à
comprendre:

«Sais pas... si loin... trop vieux... m'en fiche bien...» Bref, il m'a
flanqué dehors, je l'ai entendu qui tournait sa clef violemment, qui se
barricadait avec ses bêtes, contre les tentatives d'admiration de la
rue... Ah! ce grand homme finissant en épicier retiré, ce retour
volontaire au néant, avant la mort! Ah! la gloire, la gloire pour qui
nous mourrons, nous autres!» De plus en plus étouffée, sa voix
s'éteignit en un grand soupir douloureux. La nuit continuait à se faire,
une nuit dont le flot peu à peu amassé dans les coins montait d'une crue
lente, inexorable, submergeant les pieds de la table et des chaises,
toute la confusion des choses traînant sur le carreau. Déjà, le bas de
la toile se noyait; et lui, les yeux désespérément fixés, semblait
étudier le progrès des ténèbres, comme s'il eût enfin jugé son oeuvre,
dans cette agonie du jour; pendant que, au milieu du profond silence, on
n'entendait plus que le souffle rauque du petit malade, près de qui
apparaissait encore la silhouette noire de la mère, immobile.

Sandoz, alors, parla à son tour, les bras également noués sous la nuque,
le dos renversé sur un coussin du divan.

«Est-ce qu'on sait? est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux vivre et mourir
inconnu? Quelle duperie, si cette gloire de l'artiste n'existait pas
plus que le paradis du catéchisme, dont les enfants eux-mêmes se moquent
désormais! Nous qui ne croyons plus à Dieu, nous croyons à notre
immortalité... Ah! misère!» Et, pénétré par la mélancolie du
crépuscule, il se confessa, il dit ses propres tourments, qui réveillait
tout ce qu'il sentait là de souffrance humaine.

«Tiens! moi que tu envies peut-être, mon vieux, oui! moi qui commence à
faire mes affaires, comme disent les bourgeois, qui publie des bouquins
et qui gagne quelque argent, eh bien, moi, j'en meurs!... Je te l'ai
répété souvent, mais tu ne me crois pas, parce que le bonheur pour toi
qui produis avec tant de peine, qui ne peux arriver au public, ce serait
naturellement de produire beaucoup, d'être vu, loué ou éreinté... Ah!
sois reçu au prochain Salon, entre dans le vacarme, fais d'autres
tableaux, et tu me diras ensuite si cela te suffit, si tu es heureux
enfin... Écoute, le travail a pris mon existence.

Peu à peu, il m'a volé ma mère, ma femme, tout ce que j'aime. C'est le
germe apporté dans le crâne, qui mange la cervelle, qui envahit le
tronc, les membres, qui ronge le corps entier. Dès que je saute du lit,
le matin, le travail m'empoigne, me cloue à ma table, sans me laisser
respirer une bouffée de grand air; puis, il me suit au déjeuner, je
remâche sourdement mes phrases avec mon pain; puis, il m'accompagne
quand je sors, rentre dîner dans mon assiette, se couche le soir sur mon
oreiller, si impitoyable, que jamais je n'ai le pouvoir d'arrêter
l'oeuvre en train, dont la végétation continue, jusqu'au fond de mon
sommeil... Et plus un être n'existe en dehors, je monte embrasser ma
mère, tellement distrait, que dix minutes après l'avoir quittée, je me
demande si je lui ai réellement dit bonjour. Ma pauvre femme n'a pas de
mari, je ne suis plus avec elle, même lorsque nos mains se touchent.

Parfois la sensation aiguë me vient que je leur rends les journées
tristes, et j'en ai un grand remords, car le bonheur est uniquement fait
de bonté, de franchise et de gaieté, dans un ménage; mais est-ce que je
puis m'échapper des pattes du monstre! Tout de suite, je retombe au
somnambulisme des heures de création, aux indifférences et aux
maussaderies de mon idée fixe. Tant mieux si les pages du matin ont bien
marché, tant pis si une d'elles est restée en détresse! La maison rira
ou pleurera, selon le bon plaisir du travail dévorateur... Non! non!
plus rien n'est à moi, j'ai rêvé de repos à la campagne, des voyages
lointains, dans mes jours de misère; et, aujourd'hui que je pourrais me
contenter, l'oeuvre commencée est là qui me cloître: pas une sortie au
soleil matinal, pas une escapade chez un ami, pas une folie de paresse!
Jusqu'à ma volonté qui y passe, l'habitude est prise, j'ai fermé la
porte au monde derrière moi, et j'ai jeté la clef par la fenêtre...
Plus rien, plus rien dans mon trou que le travail et moi, et il me
mangera, et il n'y aura plus rien, plus rien!».

Il se tut, un nouveau silence régna dans l'ombre croissante. Puis, il
recommença péniblement.

«Encore si l'on se contentait, si l'on tirait quelque joie de cette
existence de chien!... Ah! je ne sais pas comment ils font, ceux qui
fument des cigarettes et qui se chatouillent béatement la barbe en
travaillant. Oui, il y en a, paraît-il, pour lesquels la production est
un plaisir facile, bon à prendre, bon à quitter, sans fièvre aucune. Ils
sont ravis, ils s'admirent, ils ne peuvent écrire deux lignes qui ne
soient pas, deux lignes d'une qualité rare, distinguée, introuvable...
Eh bien, moi, je m'accouche avec les fers, et l'enfant, quand même, me
semble une horreur. Est-il possible qu'on soit assez dépourvu de doute,
pour croire en soi? Cela me stupéfie de voir des gaillards qui nient
furieusement les autres, perdre toute critique, tout bon sens, lorsqu'il
s'agit de leurs enfants bâtards. Eh! c'est toujours très laid, un livre!
il faut ne pas en avoir fait la sale cuisine, pour l'aimer... Je ne
parle pas des potées d'injures qu'on reçoit. Au lieu de m'incommoder,
elles m'excitent plutôt. J'en vois que les attaques bouleversent, qui
ont le besoin peu fier de se créer des sympathies.

Simple fatalité de nature, certaines femmes en mourraient, si elles ne
plaisaient pas. Mais l'insulte est saine, c'est une mâle école que
l'impopularité, rien ne vaut, pour vous entretenir en souplesse et en
force, la huée des imbéciles. Il suffit de se dire qu'on a donné sa vie
à une oeuvre, qu'on n'attend ni justice immédiate, ni même examen
sérieux, qu'on travaille enfin sans espoir d'aucune sorte, uniquement
parce que le travail bat sous votre peau comme le coeur, en dehors de la
volonté; et l'on arrive très bien à en mourir, avec l'illusion
consolante qu'on sera aimé un jour... Ah! si les autres savaient de
quelle gaillarde façon je porte leurs colères! Seulement, il y a moi, et
moi, je m'accable, je me désole à ne plus vivre une minute heureux. Mon
Dieu! que d'heures terribles, dès le jour où je commence un roman! Les
premiers chapitres marchent encore, j'ai de l'espace pour avoir du
génie; ensuite, me voilà éperdu, jamais satisfait de la tâche
quotidienne, condamnant déjà le livre en train, le jugeant inférieur aux
aînés, me forgeant des tortures de pages, de phrases, de mots, si bien
que les virgules elles-mêmes prennent des laideurs dont je souffre. Et,
quand il est fini, ah! quand il est fini, quel soulagement! non pas
cette jouissance du monsieur qui s'exalte dans l'adoration de son fruit,
mais le juron du portefaix qui jette bas le fardeau dont il a l'échine
cassée... Puis, ça recommence; puis, ça recommencera toujours; puis,
j'en crèverai, furieux contre moi, exaspéré de n'avoir pas eu plus de
talent, enragé de pas laisser une oeuvre plus complète, plus haute, des
livres sur des livres, l'entassement d'une montagne; et j'aurai, en
mourant, l'affreux doute de la besogne faite, me demandant si c'était
bien ça, si je ne devais pas aller à gauche, lorsque j'ai passé à
droite; et ma dernière parole, mon dernier râle sera pour vouloir tout
refaire...» Une émotion l'avait pris, ses paroles s'étranglaient, il
dut souffler un instant, avant de jeter ce cri passionné, où s'envolait
tout son lyrisme impénitent:

«Ah! une vie, une seconde vie, qui me la donnera, pour que le travail me
la vole et pour que j'en meure encore!» La nuit s'était faite, on
n'apercevait plus la silhouette raidie de la mère, il semblait que le
souffle rauque de l'enfant vînt des ténèbres, une détresse énorme et
lointaine montant des rues. De tout l'atelier, tombé à un noir lugubre,
la grande toile seule gardait une pâleur, un dernier reste de jour qui
s'effaçait. On voyait, pareille à une vision agonisante, flotter la
figure nue, mais sans forme précise, les jambes déjà évanouies, un bras
mangé, n'ayant de net que la rondeur du ventre, dont la chair luisait,
couleur de lune.

Après un long silence, Sandoz demanda:

«Veux-tu que j'aille avec toi, lorsque tu accompagneras là-bas ton
tableau?» Claude ne lui répondant pas, il crut l'entendre pleurer.

Était-ce la tristesse infinie, le désespoir dont il venait d'être secoué
lui-même? Il attendit, il répéta sa question; et le peintre, alors,
après avoir ravalé un sanglot, bégaya enfin:

«Merci, mon vieux, le tableau reste, je ne l'enverrai pas.

--Comment, tu étais décidé?

--Oui, oui, j'étais décidé... Mais je ne l'avais pas vu, et je viens de
le voir, sous ce jour qui tombait... Ah! c'est raté, raté encore, ah!
ça m'a tapé dans les yeux comme un coup de poing, j'en ai eu la secousse
au coeur!» Ses larmes, maintenant, ruisselaient lentes et tièdes, dans
l'obscurité qui le cachait. Il s'était contenu, et le drame dont
l'angoisse silencieuse l'avait ravagé, éclatait malgré lui.

«Mon pauvre ami, murmura Sandoz bouleversé, c'est dur à se dire, mais tu
as peut-être raison tout de même d'attendre, pour soigner des
morceaux... Seulement, je suis furieux, car je vais croire que c'est
moi qui t'ai découragé, avec mon éternel et stupide mécontentement des
choses.» Claude, simplement, répondit:

«Toi! je ne t'écoutais pas... Non, je tout qui fichait le camp, dans
cette sacrée toile.

La lumière s'en allait, et il y a eu un moment, sous un petit jours
gris, très fin, où j'ai brusquement vu clair: oui, rien ne tient, les
fonds seuls sont jolis, la femme nue détonne comme un pétard, pas même
d'aplomb, les jambes mauvaises... Ah! c'était à en crever du coup, j'ai
senti que la vie se décrochait dans ma carcasse... Puis, les ténèbres
ont coulé encore, encore: un vertige, un engouffrement, la terre roulée
au néant du vide, la fin du monde! Je n'ai plus vu bientôt que son
ventre, décroissant comme une lune malade. Et tiens! tiens! à cette
heure, il n'y a plus rien d'elle, plus une lueur, elle est morte, toute
noire!» En effet, le tableau, à son tour, avait complètement disparu.
Mais le peintre s'était levé, on l'entendit jurer dans la nuit épaisse.

«Nom de Dieu, ça ne fait rien... Je vais m'y remettre...» Christine,
qui, elle aussi, avait quitté sa chaise, et contre laquelle il se
heurtait, l'interrompit.

«Prends garde, j'allume la lampe.» Elle l'alluma, elle reparut très
pâle, jetant vers le tableau un regard de crainte et de haine. Eh quoi!
il ne partait pas, l'abomination recommençait!

«Je vais m'y remettre, répéta Claude, et il me tuera, et il tuera ma
femme, mon enfant, toute la baraque, mais ce sera un chef-d'oeuvre, nom
de Dieu!» Christine alla se rasseoir, on revint près de Jacques, qui
s'était découvert, une fois encore, du tâtonnement égaré de ses petites
mains. Il soufflait toujours, inerte, la tête enfoncée dans l'oreiller,
pareille à un poids dont le lit craquait. En partant, Sandoz dit ses
craintes. La mère semblait hébétée, le père retournait déjà devant sa
toile, l'oeuvre à créer, dont l'illusion passionnée combattait en lui la
réalité douloureuse de son enfant, cette chair vivante de sa chair.

Le lendemain matin, Claude achevait de s'habiller, lorsqu'il entendit la
voix effarée de Christine. Elle aussi venait de s'éveiller en sursaut,
du lourd sommeil qui l'avait engourdie sur la chaise, pendant qu'elle
gardait le malade.

«Claude! Claude! vois donc... Il est mort.» Il accourut, les yeux gros,
trébuchant, sans comprendre, répétant d'un air de profonde surprise:

«Comment, il est mort?» Un instant, ils restèrent béants au-dessus du
lit. Le pauvre être, sur le dos, avec sa tête trop grosse d'enfant du
génie, exagérée jusqu'à l'enflure des crétins, ne paraissait pas avoir
bougé depuis la veille; seulement, sa bouche élargie, décolorée, ne
soufflait plus, et ses yeux vides s'étaient ouverts. Le père le toucha,
le trouva d'un froid de glace. «C'est vrai, il est mort.» Et leur stupeur
était telle, qu'un instant encore ils demeurèrent les yeux secs,
uniquement frappés de la brutalité de l'aventure, qu'ils jugeaient
incroyable.

Puis, les genoux cassés, Christine s'abattit devant le lit; et elle
pleurait à grands sanglots, qui la secouaient toute, les bras tordus, le
front au bord du matelas. Dans ce premier moment terrible, son désespoir
s'aggravait surtout d'un poignant remords, celui de ne l'avoir pas aimé
assez, le pauvre enfant. Une vision rapide déroulait les jours, chacun
d'eux lui apportait un regret, des paroles mauvaises, des caresses
différées, des rudesses même parfois. Et c'était fini, jamais plus elle
ne le dédommagerait du vol qu'elle lui avait fait de son coeur. Lui
qu'elle trouvait si désobéissant, il venait de trop obéir. Elle lui
avait tant de fois répété, quand il jouait: «Tiens-toi tranquille, laisse
travailler ton père!» qu'à la fin il était sage, pour longtemps. Cette
idée la suffoqua, chaque sanglot lui arrachait un cri sourd.

Claude s'était mis à marcher, dans un besoin nerveux de changer de
place. La face convulsée, il ne pleurait que de grosses larmes rares,
qu'il essuyait régulièrement, d'un revers de main. Et, quand il passait
devant le petit cadavre, il ne pouvait s'empêcher de lui jeter un
regard.

Les yeux fixes, grands ouverts, semblaient exercer sur lui une
puissance. D'abord, il résista, l'idée confuse se précisait, finissait
par être une obsession. Il céda enfin, alla prendre une petite toile,
commença une étude de l'enfant mort. Pendant les premières minutes, ses
larmes l'empêchèrent de voir, noyant tout d'un brouillard: il continuait
de les essuyer, s'entêtait d'un pinceau tremblant.

Puis, le travail sécha ses paupières, assura sa main; et, bientôt, il
n'y eut plus là son fils glacé, il n'y eut qu'un modèle, un sujet dont
l'étrange intérêt le passionna. Ce dessin exagéré de la tête, ce ton de
cire des chairs, ces yeux pareils à des trous sur le vide, tout
l'excitait, le chauffait d'une flamme. Il se reculait, se complaisait,
souriait vaguement à son oeuvre.

Lorsque Christine se releva, elle le trouva ainsi à la besogne. Alors,
reprise d'un accès de larmes, elle dit seulement:

«Ah! tu peux le peindre, il ne bougera plus!» Durant cinq heures, Claude
travailla. Et, le surlendemain, lorsque Sandoz le ramena du cimetière,
après l'enterrement, il frémit de pitié et d'admiration devant la petite
toile.

C'était un des bons morceaux de jadis, un chef-d'oeuvre de clarté et de
puissance, avec une immense tristesse en plus, la fin de tout, la vie
mourant de la mort de cet enfant.

Mais Sandoz, qui se récriait, plein d'éloges, resta saisi d'entendre
Claude lui dire: «Vrai, tu aimes ça?... Alors, tu me décides. Puisque
l'autre machine n'est pas prête, je vais envoyer ça au Salon.»



X


La veille, Claude avait porté l'Enfant mort au Palais de l'Industrie,
lorsqu'il rencontra Fagerolles, un matin qu'il vaguait du côté du parc
Monceau.

«Comment! c'est toi, mon vieux! s'écria cordialement ce dernier. Et
qu'est-ce que tu deviens, qu'est-ce que tu fais? On se voit si peu!»
Puis, lorsque l'autre lui eut parlé de son envoi au Salon, de cette
petite toile, dont il était plein, il ajouta:

«Ah! tu as envoyé, mais alors je vais te faire recevoir ça. Tu sais que,
cette année, je suis candidat au jury.» En effet, dans le tumulte et
l'éternel mécontentement des artistes, après des tentatives de réformes
vingt fois reprises, puis abandonnées, l'administration venait de
confier aux exposants le droit d'élire eux-mêmes les membres du jury
d'admission et cela bouleversait le monde de la peinture et de la
sculpture, une véritable fièvre électorale s'était déclarée, les
ambitions, les coteries, les intrigues, toute la basse cuisine qui
déshonore la politique. «Je t'emmène, continua Fagerolles. Il faut que tu
visites mon installation, mon petit hôtel, où tu n'as pas encore mis les
pieds, malgré tes promesses... C'est là, tout près, au coin de l'avenue
de Villiers.» Et Claude, dont il avait pris gaiement le bras, dut le
suivre. Il était envahi d'une lâcheté, cette idée que son ancien
camarade pourrait le faire recevoir l'emplissait à la fois de honte et
de désir. Sur l'avenue, devant le petit hôtel, il s'arrêta, pour en
regarder la façade, un découpage coquet et précieux d'architecte, la
reproduction exacte d'une maison Renaissance de Bourges, avec les
fenêtres à meneaux, la tourelle d'escalier, le toit historié de plomb.
C'était un vrai bijou de fille; et il demeura surpris, lorsque, en se
retournant, il aperçut, à l'autre bord de la chaussée, l'hôtel royal
d'lrma Bécot, où il avait passé une nuit dont le souvenir lui restait
comme un rêve. Vaste, solide, presque sévère, ce dernier gardait une
importance de palais, en face de son voisin, l'artiste, réduit à une
fantaisie de bibelot.

«Hein? cette Irma, dit Fagerolles, avec une nuance de respect, elle en
a, une cathédrale!... Ah! dame, moi, je ne vends que de la peinture!...
Entre donc.» L'intérieur était d'un luxe magnifique et bizarre: de
vieilles tapisseries, de vieilles armes, un amas de meubles anciens, de
curiosités de la Chine et du Japon, dès le vestibule; une salle à
manger, à gauche, toute en panneaux de laque, tendue au plafond d'un
dragon rouge; un escalier de bois sculpté, où flottaient des bannières,
où montaient en panaches des plantes vertes. Mais, en haut, l'atelier
surtout était une merveille, assez étroit, sans un tableau, entièrement
recouvert de portières d'Orient, occupé d'un bout par une cheminée
énorme, dont les chimères portaient la hotte, empli à l'autre bout par
un vaste divan sous une tente, tout un monument, des lances soutenant en
l'air le dais somptueux des tentures, au-dessus d'un entassement de
tapis, de fourrures et de coussins, presque au ras du parquet.

Claude examinait, et une question lui venait aux lèvres, qu'il retint.
Est-ce que cela était payé? Décoré de l'année précédente, Fagerolles
exigeait, assurait-on, dix mille francs d'un portrait. Naudet, qui,
après l'avoir lancé, exploitait maintenant son succès par coupes
réglées, ne lâchait pas un de ses tableaux à moins de vingt, trente,
quarante mille francs. Les commandes seraient tombées chez lui dru comme
grêle, si le peintre n'avait pas affecté le dédain, l'accablement de
l'homme dont on se disputait les moindres ébauches. Et, cependant, ce
luxe étalé sentait la dette, il n'y avait que des acomptes donnés aux
fournisseurs, tout l'argent, cet argent gagné comme à la Bourse, dans
les coups de hausse, filait entre les doigts, se dépensait sans qu'on en
retrouvât la trace. Du reste, Fagerolles, encore en pleine flamme de
cette brusque fortune, ne comptait pas, ne s'inquiétait pas, fort de
l'espoir de vendre toujours, de plus en plus cher, glorieux de la grande
situation qu'il prenait dans l'art contemporain.

À la fin, Claude remarqua une petite toile sur un chevalet de bois noir,
drapé de peluche rouge. C'était tout ce qui traînait du métier, avec un
casier à couleurs de palissandre et une boîte de pastel, oubliée sur un
meuble.

«Très fin, dit Claude, devant la petite toile, pour être aimable. Et ton
Salon, il est envoyé?

--Ah! oui, Dieu merci! Ce que j'ai eu de monde!

Un vrai défilé qui m'a tenu huit jours sur les jambes, du matin au
soir... Je ne voulais pas exposer, ça déconsidère.

Naudet, lui aussi, s'y opposait. Mais, que veux-tu? on m'a tant
sollicité, tous les jeunes gens désirent me mettre du jury, pour que je
les défende... Oh! mon tableau est bien simple. Un déjeuner, comme j'ai
nommé ça, deux messieurs et trois dames sous des arbres, les invités
d'un château qui ont emporté une collation et qui la mangent dans une
clairière... Tu verras, c'est assez original.» Sa voix hésitait, et
quand il rencontra les yeux de Claude qui le regardait fixement, il
acheva de se troubler, il plaisanta la petite toile, posée sur le
chevalet.

«Ça, c'est une cochonnerie que Naudet m'a demandée.

Va, je n'ignore pas ce qui me manque, un peu de ce que tu as de trop,
mon vieux... Moi, tu sais, je t'aime toujours, je t'ai encore défendu
hier chez les peintres.» Il lui tapait sur les épaules, il avait senti
le mépris secret de son ancien maître; et il voulait le reprendre, par
ses caresses d'autrefois, des câlineries de gueuse disant: «Je suis une
gueuse», pour qu'on l'aime. Ce fut très sincèrement, dans une sorte de
déférence inquiète, qu'il lui promit encore de s'employer de tout son
pouvoir à la réception de son tableau.

Mais du monde arrivait, plus de quinze personnes entrèrent et sortirent
en moins d'une heure: des pères qui amenaient de jeunes élèves, des
exposants qui venaient se recommander, des camarades qui avaient à
échanger des influences, jusqu'à des femmes qui mettaient leur talent
sous la protection de leur charme. Et il fallait voir le peintre faire
son métier de candidat, prodiguer les poignées de main, dire à
l'un: «C'est si joli votre tableau de cette année, ça me plaît tant!»
s'étonner devant un autre: «Comment! vous n'avez pas encore eu de
médaille!» répéter à tous: «Ah! si j'en étais, ce que je les ferais
marcher!» Il renvoyait les gens ravis, il poussait la porte sur chaque
visite d'un air d'amabilité extrême, où perçait le ricanement secret de
l'ancien rouleur de trottoirs.

«Hein? crois-tu! dit-il à Claude, dans un moment où ils se retrouvèrent
seuls, en ai-je, du temps à perdre avec ces crétins!» Mais, comme il
s'approchait de la baie vitrée, il en ouvrit brusquement un des
panneaux, et l'on distingua, de l'autre côté de l'avenue, à un des
balcons de l'hôtel d'en face, une forme blanche, une femme vêtue d'un
peignoir de dentelle, qui levait son mouchoir. Lui-même agita la main, à
trois fois. Puis, les deux fenêtres se refermèrent.

Claude avait reconnu Irma; et, dans le silence qui s'était fait,
Fagerolles s'expliqua tranquillement.

«Tu vois, c'est commode, on peut correspondre... Nous avons une
télégraphie complète. Elle m'appelle, il faut que j'y aille... Ah!, mon
vieux, en voilà une qui nous donnerait des leçons!

--Des leçons, de quoi?

--Mais de tout! Un vice, un art, une intelligence!...

Si je te disais que c'est elle qui me fait peindre! oui, parole
d'honneur, elle a un flair du succès extraordinaire!...

Et, avec ça, toujours voyou au fond, oh! d'une drôlerie, d'une rage si
amusante, quand ça la prend de vous aimer!» Deux petites flammes rouges
lui étaient montées aux joues, tandis qu'une sorte de vase remuée
troublait un instant ses yeux. Ils s'étaient remis ensemble, depuis
qu'ils habitaient l'avenue; on disait même que lui, si adroit, rompu à
toutes les farces du pavé parisien, se laissait manger par elle, saigné
à chaque instant de quelque somme ronde, qu'elle envoyait sa femme de
chambre demander, pour un fournisseur, pour un caprice, pour rien
souvent, pour l'unique plaisir de lui vider les poches; et cela
expliquait en partie la gêne où il était, sa dette grandissante, malgré
le mouvement continu qui enflait la cote de ses toiles. D'ailleurs, il
n'ignorait pas qu'il était chez elle le luxe inutile, une distraction de
femme aimant la peinture, prise derrière le dos des messieurs sérieux,
payant en maris. Elle en plaisantait, il y avait entre eux comme le
cadavre de leur perversité, un ragoût de bassesse, qui le faisait rire
et s'exciter lui-même de ce rôle d'amant de coeur, oublieux de tout
l'argent qu'il donnait! Claude avait remis son chapeau. Fagerolles
piétinait, jetant des regards d'inquiétude vers l'hôtel d'en face.

«Je ne te renvoie pas, mais tu vois, elle m'attend...

Eh bien, c'est convenu, ton affaire est faite, à moins qu'on ne me nomme
pas... Viens donc au Palais de l'Industrie, le soir du dépouillement.
Oh! une bousculade, un vacarme! et, du reste, tu saurais tout de suite
si tu dois compter sur moi.» D'abord, Claude jura qu'il ne se
dérangerait point. Cette protection de Fagerolles lui était lourde; et
il n'avait pourtant qu'une peur, au fond, celle que le terrible gaillard
ne tînt pas sa promesse, par lâcheté devant l'insuccès.

Puis, le jour du vote, il ne put demeurer en place, il s'en alla rôder
aux Champs-Élysées, en se donnant le prétexte d'une longue promenade.
Autant là qu'ailleurs; car il avait cessé tout travail, dans l'attente
inavouée du Salon, et il recommençait ses interminables courses à
travers Paris. Lui, ne pouvait voter, puisqu'il fallait avoir été reçu
au moins une fois. Mais, à plusieurs reprises, il passa devant le Palais
de l'Industrie, dont le trottoir l'intéressait, avec sa turbulence, son
défilé d'artistes électeurs, que s'arrachaient des hommes en bourgerons
sales, criant les listes, une trentaine de listes, de toutes les
coteries, de toutes les opinions, la liste des ateliers de l'École, la
liste libérale, intransigeante, de conciliation, des jeunes, des dames.
On eût dit, au lendemain d'une émeute, la folie du scrutin, à la porte
d'une section.

Le soir, dès quatre heures, lorsque le vote fut terminé, Claude ne
résista pas à la curiosité de monter voir.

Maintenant, l'escalier était libre, entrait qui voulait. En haut, il
tomba dans l'immense salle du jury, dont les fenêtres donnent sur les
Champs-Élysées. Une table de douze mètres en occupait le centre; tandis
que, dans la cheminée monumentale, à l'un des bouts, brûlaient des
arbres entiers. Et il y avait là quatre ou cinq cents électeurs, restés
pour le dépouillement, mêlés à des amis, à de simples curieux, parlant
fort, riant, déchaînant sous le haut plafond un grondement d'orage.
Déjà, autour de la table, des bureaux s'installaient, fonctionnaient,
une quinzaine en tout, composés chacun d'un président et de deux
scrutateurs. Mais il restait à en organiser trois ou quatre, et personne
ne se présentait plus, tous fuyaient, par crainte de l'écrasante besogne
qui clouait les gens de zèle une partie de la nuit. Justement,
Fagerolles, sur la brèche depuis le matin, s'agitait, criait, pour
dominer le vacarme.

«Voyons, messieurs, il nous manque un homme!...

Voyons, un homme de bonne volonté par ici!»

Et, à ce moment, ayant aperçu Claude, il se précipita, l'amena de force.

«Ah! toi, tu vas me faire le plaisir de t'asseoir à cette place et de
nous aider! C'est pour la bonne cause, que diable!» Claude, du coup, se
trouva président d'un bureau, et il remplit sa fonction avec une gravité
de timide, émotionné au fond, ayant l'air de croire que la réception de
sa toile allait dépendre de sa conscience à cette besogne. Il appelait
tout haut les noms inscrits sur les listes, qu'on lui passait par petits
paquets égaux pendant que ses deux scrutateurs les inscrivaient. Et cela
dans le plus effroyable des charivaris, dans le bruit cinglant de grêle
de ces vingt, trente noms criés ensemble par des voix différentes, au
milieu du ronflement continu de la foule. Comme il ne pouvait rien faire
sans passion, il s'animait, désespéré quand une liste ne contenait pas
le nom de Fagerolles, heureux dès qu'il avait à lancer ce nom une fois
de plus.

Du reste, il goûtait souvent, cette joie, car le camarade s'était rendu
populaire, se montrant partout, fréquentant les cafés où se tenaient des
groupes influents, risquant même des professions de loi, s'engageant
vis-à-vis des jeunes, sans négliger de saluer très bas les membres de
l'Institut. Une sympathie générale montait, Fagerolles était là comme
l'enfant gâté de tous.

Vers six heures, par cette pluvieuse journée de mars, la nuit tomba. Les
garçons apportèrent des lampes; et des artistes méfiants, des profils
muets et sombres qui surveillaient le dépouillement d'un oeil oblique,
se rapprochèrent. D'autres commençaient les farces, risquaient des cris
d'animaux, lâchaient un essai de tyrolienne. Mais ce fut à huit heures
seulement, lorsqu'on servit la collation, des viandes froides et du vin,
que la gaieté déborda. On vidait violemment les bouteilles, on
s'empiffrait au petit bonheur des plats attrapés, c'était une kermesse
en goguette, dans cette salle géante que les bûches de la cheminée
éclairaient d'un reflet de forge: Puis, tous fumèrent, la fumée brouilla
d'une vapeur la lumière jaune des lampes; tandis que, sur le parquet,
traînaient les bulletins jetés pendant le vote, une couche épaisse de
papiers, salis encore des bouchons, des miettes de pain, des quelques
assiettes cassées, tout un fumier où s'enfonçait les talons des bottes.
On se lâchait, un petit sculpteur pâle monta sur une chaise pour
haranguer le peuple; un peintre à la moustache raide, sous un nez
crochu, enfourcha une chaise et galopa autour de la table, saluant,
faisant l'Empereur.

Peu à peu, cependant, beaucoup se lassaient, s'en allaient. Vers onze
heures, on n'était plus que deux cents.

Mais, après minuit, il revint du monde, des flâneurs en habit noir et en
cravate blanche, qui sortaient du théâtre ou de soirée, piqués du désir
de connaître avant Paris, les résultats du scrutin. Il arriva aussi des
reporters; et on les voyait s'élancer hors de la salle, un à un, dès
qu'une addition partielle leur était communiquée.

Claude, enroué, appelait toujours. La fumée et la chaleur devenaient
intolérables, une odeur d'étable montait de la jonchée boueuse du sol.
Une heure du matin, puis deux heures sonnèrent. Il dépouillait, il
dépouillait, et la conscience qu'il y mettait, l'attardait tellement,
que les autres bureaux avaient depuis longtemps fini leur travail, quand
le sien se trouvait empêtré encore dans des colonnes de chiffres. Enfin,
toutes les additions furent centralisées, on proclama les résultats
définitifs. Fagerolles était nommé le quinzième sur quarante, de cinq
places avant Bongrand, porté sur la même liste, mais dont le nom avait
dû être souvent rayé. Et le jour pointait, lorsque Claude rentra rue
Tourlaque, brisé et ravi.

Alors, pendant deux semaines, il vécut anxieux. Dix fois, il eut l'idée
d'aller aux nouvelles, chez Fagerolles; mais une honte le retenait.
D'ailleurs, comme le jury procédait par ordre alphabétique, rien
peut-être n'était décidé. Et, un soir, il eut un coup au coeur, sur le
boulevard de Clichy, en voyant venir deux larges épaules, dont le
dandinement lui était bien connu.

C'était Bongrand, qui parut embarrassé. Le premier, il lui dit:

«Vous savez, là-bas, avec ces bougres, ça ne marche guère... Mais tout
n'est pas perdu, nous veillons, Fagerolles et moi. Et comptez sur
Fagerolles, car moi, mon bon, j'ai une peur de chien de vous
compromettre.» La vérité était que Bongrand se trouvait en continuelle
hostilité avec Mazel, nommé président du jury, un maître célèbre de
l'École, le dernier rempart de la convention élégante et beurrée. Bien
qu'ils se traitassent de chers collègues, en échangeant de grandes
poignées de main, cette hostilité avait éclaté dès le premier jour, l'un
ne pouvait demander l'admission d'un tableau, sans que l'autre votât un
refus. Au contraire, Fagerolles, élu secrétaire, s'était fait l'amuseur,
le vice de Mazel, qui lui pardonnait sa défection d'ancien élève, tant
ce renégat l'adulait aujourd'hui. Du reste, le jeune maître, très rosse,
comme disaient les camarades, se montrait pour les débutants, les
audacieux, plus dure que les membres de l'Institut; et il ne
s'humanisait que lorsqu'il voulait faire recevoir un tableau, abondant
alors en inventions drôles, intriguant, enlevant le vote avec des
souplesses d'escamoteur.

Ces travaux du jury étaient une rude corvée, où Bongrand lui-même usait
ses fortes jambes. Tous les jours, le travail se trouvait préparé par
les gardiens, un interminable rang de grands tableaux posés à terre,
appuyés contre la cimaise, fuyant à travers les salles du premier étage,
faisant le tour entier du Palais; et, chaque après-midi, dès une heure,
les quarante, ayant à leur tête le président, armé d'une sonnette,
recommençaient la même promenade, jusqu'à l'épuisement de toutes les
lettres de l'alphabet.

Les jugements étaient rendus debout, on bâclait le plus possible la
besogne, rejetant sans vote les pires toiles; pourtant, des discussions
arrêtaient parfois le groupe, on se querellait pendant dix minutes, on
réservait l'oeuvre en cause pour la révision du soir; tandis que deux
hommes, tenant une corde de dix mètres, la raidissaient, à quatre pas de
la ligne des tableaux, afin de maintenir à bonne distance le flot des
jurés, qui poussaient dans le feu de la dispute, et dont les ventres,
malgré tout, creusaient la corde. Derrière le jury, marchaient les
soixante-dix gardiens en blouse blanche, évoluant sous les ordres d'un
brigadier, faisant le tri à chaque décision communiquée par les
secrétaires, les reçus séparés des refusés qu'on emportait à l'écart,
comme des cadavres après la bataille. Et le tour durait deux grandes
heures, sans un répit, sans un siège pour s'asseoir, tout le temps sur
les jambes, dans un piétinement de fatigue, au milieu des courants d'air
glacés, qui forçaient les moins frileux à s'enfouir au fond de paletots
de fourrure.

Aussi la collation de trois heures était-elle la bienvenue; un repos
d'une demi-heure à un buffet, où l'on trouvait du bordeaux, du chocolat,
des sandwiches. C'était là que s'ouvrait le marché aux concessions
mutuelles, les échanges d'influences et de voix. La plupart avait de
petits carnets, pour n'oublier personne, dans la grêle de
recommandations qui s'abattait sur eux; et ils le consultaient, ils
s'engageaient à voter pour les protégés d'un collègue, si celui-ci
votait pour les leurs. D'autres, au contraire, détachés de ces
intrigues, austères ou insouciants, achevaient une cigarette, le regard
perdu.

Puis, la besogne reprenait, mais plus douce, dans une salle unique, où
il y avait des chaises, même des tables, avec des plumes, du papier, de
l'encre. Tous les tableaux qui n'atteignaient pas un mètre cinquante
étaient jugés là,«passaient au chevalet», rangés par dix ou douze le
long d'une sorte de tréteau, recouvert de serge verte.

Beaucoup de jurés s'oubliaient béatement sur les sièges, plusieurs
faisaient leur correspondance, il fallait que le président se fâchât,
pour avoir des majorités présentables.

Parfois, un coup de passion soufflait, le vote à main levée était rendu
dans une telle fièvre que des chapeaux et des cannes s'agitaient en
l'air, au-dessus du flot tumultueux des têtes.

Et ce fut là, au chevalet, que l'Enfant mort parut enfin.

Depuis huit jours, Fagerolles, dont le carnet débordait de notes, se
livrait à des marchandages compliqués pour trouver des voix en faveur de
Claude; mais l'affaire était dure, elle ne s'emmanchait pas avec ses
autres engagements, il n'essuyait que des refus, dès qu'il prononçait le
nom de son ami; et il se plaignait de ne tirer aucune aide de Bongrand,
qui, lui, n'avait pas de carnet, d'une telle maladresse d'ailleurs,
qu'il gâtait les meilleures causes, par des éclats de franchises
inopportuns. Vingt fois, Fagerolles aurait lâché Claude, sans
l'obstination qu'il mettait à vouloir essayer sa puissance, sur cette
admission réputée impossible. On verrait bien s'il n'était pas de taille
déjà à violenter le jury. Peut-être y avait-il en outre, au fond de sa
conscience, un cri de justice, le sourd respect pour l'homme dont il
volait le talent.

Justement, ce jour-là, Mazel était d'une humeur détestable... Dès le
début de la séance, le brigadier venait d'accourir.

«Monsieur Mazel, il y a eu une erreur, hier. On a refusé un
hors-concours... Vous savez le numéro deux mille cinq cent trente, une
femme nue sous un arbre.» En effet, la veille, on avait jeté ce tableau
à la fosse commune, dans le mépris unanime, sans remarquer qu'il était
d'un vieux peintre classique, respecté de l'Institut; et l'effarement du
brigadier, cette bonne farce d'une exécution involontaire, égayait les
jeunes du jury, qui se mirent à ricaner, d'un air provocant.

Mazel abominait ces histoires, qu'il sentait désastreuses pour
l'autorité de l'École. Il avait eu un geste de colère, il dit sèchement:

«Eh bien, repêchez-le, portez-le aux reçus... Aussi, on faisait hier un
bruit insupportable. Comment veut-on qu'on juge de la sorte, au galop,
si je ne puis pas même obtenir le silence!» Il donna un terrible coup de
sonnette.

«Allons, messieurs, nous y sommes... Un peu de bonne volonté, je vous
prie.» Par malheur, dès les premiers tableaux posés sur le chevalet, il
eut encore une mésaventure. Entre autres, une toile attira son
attention, tellement il la trouvait mauvaise, d'un ton aigre à agacer
les dents; et comme sa vue baissait, il se pencha pour voir la
signature, en murmurant:

«Quel est donc le cochon...?» Mais il se releva vivement, tout secoué
d'avoir lu le nom d'un de ses amis, un artiste qui était, lui aussi, le
rempart des saines doctrines. Espérant qu'on ne l'avait pas entendu, il
cria:

«Superbe!... Le numéro un, n'est-ce pas, messieurs?» On accorda le
numéro un, l'admission qui donnait droit à la cimaise. Seulement, on
riait, on se poussait du coude.

Il en fut très blessé et devint farouche.

Et ils en étaient tous là, beaucoup s'épanchaient au premier regard,
puis rattrapaient leurs phrases, dès qu'ils avaient déchiffré la
signature; ce qui finissait par les rendre prudents, gonflant le dos,
s'assurant du nom, l'oeil furtif, avant de se promener. D'ailleurs,
lorsque passait l'oeuvre d'un collègue, quelque toile suspecte d'un
membre du jury, on avait la précaution de s'avertir d'un signe, derrière
les épaules du peintre;«Prenez garde, pas de gaffe, c'est de lui!»
Malgré l'énervement de la séance, Fagerolles enleva une première
affaire. C'était un épouvantable portrait, peint par un de ses élèves,
dont la famille, très riche, le recevait. Il avait dû emmener Mazel à
l'écart, pour l'attendrir, en lui contant une histoire sentimentale, un
malheureux père de trois filles, qui mourait de faim; et le président
s'était longtemps fait prier: que diable! on lâchait la peinture, quand
on avait faim! on n'abusait pas à ce point de ses trois filles! Il leva
la main pourtant, seul avec Fagerolles. On protestait, on se fâchait,
deux autres membres de l'Institut se révoltaient eux-mêmes, lorsque
Fagerolles leur souffla très bas:

«C'est pour Mazel, c'est Mazel qui m'a supplié de voter... Un parent,
je crois. Enfin, il y tient.» Et les deux académiciens levèrent
promptement la main, et une grosse majorité se déclara. Mais des rires,
des mots d'esprit, des cris indignés éclatèrent: on venait de placer sur
le chevalet l'Enfant mort. Et-ce qu'on allait, maintenant, leur envoyer
la Morgue? Et les jeunes blaguaient la grosse tête, un singe crevé
d'avoir avalé une courge, évidemment; et les vieux, effarés, reculaient.

Fagerolles, tout de suite, sentit la partie perdue. D'abord, il tâcha
d'escamoter le vote en plaisantant, selon sa manoeuvre adroite.

«Voyons, messieurs, un vieux lutteur...» Des paroles furieuses,
l'interrompirent. Ah! non, pas celui-là! On le connaissait, le vieux
lutteur! Un fou qui s'entêtait depuis quinze ans, un orgueilleux qui
posait pour le génie, qui avait parlé de démolir le Salon, sans jamais y
envoyer une toile possible! Toute la haine de l'originalité déréglée, de
la concurrence d'en face dont on a eu peur, de la force invincible qui
triomphe, même battue, grondait dans l'éclat des voix. Non, non, à la
porte!

Alors, Fagerolles eut le tort de s'irriter, lui aussi, cédant à la
colère de constater son peu d'influence sérieuse.

«Vous êtes injustes, soyez justes au moins!» Du coup, le tumulte fut à
son comble. On l'entourait, on le poussait, des bras s'agitaient
menaçants, des phrases partaient comme des balles. «Monsieur, vous
déshonorez le jury.

--Si vous défendez ça, c'est pour qu'on mette votre nom dans les
journaux.

--Vous ne vous y connaissez-pas.» Et, Fagerolles, hors de lui, perdant
jusqu'à la souplesse de sa blague, répondit lourdement: «Je m'y connais
autant que vous.

--Tais-toi donc! reprit un camarade, un petit peintre blond très rageur,
tu ne vas pas vouloir nous faire avaler un pareil navet!» Oui, oui, un
navet! tous répétaient le nom avec conviction, ce mot qu'ils jetaient
d'habitude aux dernières des croûtes, à la peinture pâle, froide, et
plate des barbouilleurs.

«C'est bon, dit enfin Fagerolles, les dents serrées, je demande le
vote.» Depuis que la discussion s'aggravait, Mazel agitait sa sonnette
sans relâche, très rouge de voir son autorité méconnue.

«Messieurs, allons, messieurs... C'est extraordinaire, qu'on ne puisse
s'entendre sans crier... Messieurs, je vous en prie...» Enfin, il
obtint un peu de silence. Au fond, il n'était pas mauvais homme.
Pourquoi ne recevrait-on pas ce petit tableau, bien qu'il le jugeât
exécrable? On en recevait tant d'autres!...

--«Voyons, messieurs, on demande le vote.» Lui-même allait peut-être
lever la main, lorsque Bongrand, muet jusque-là, le sang aux joues, dans
une colère qu'il contenait, partit brusquement, hors de propos, lâcha ce
cri de sa conscience révoltée:

«Mais, nom de Dieu! il n'y en a pas quatre parmi nous capables de foutre
un pareil morceau!» Des grognements coururent, le coup de massue était
si rude, que personne ne répondit.

«Messieurs, on demande le vote», répéta Mazel, devenu pâle, la voix
sèche.

Et le ton suffit, c'était la haine latente, les rivalités féroces sous
la bonhomie des poignées de main. Rarement, on en arrivait à ces
querelles. Presque toujours, on s'entendait. Mais, au fond des vanités
ravagées, il y avait des blessures à jamais saignantes, des duels au
couteau dont on agonisait en souriant.

Bongrand et Fagerolles levèrent seuls la main, et l'Enfant mort, refusé,
n'eut plus que la chance d'être repris, lors de la révision générale.

C'était la besogne terrible, cette révision générale. Le jury, après ses
vingt jours de séances quotidiennes, avait beau s'accorder deux journées
de repos, afin de permettre aux gardiens de préparer le travail, il
éprouvait un frisson, l'après-midi où il tombait au milieu de l'étalage
des trois mille tableaux refusés, parmi lesquels il devait repêcher un
appoint, pour compléter le chiffre réglementaire de deux mille cinq
cents oeuvres reçues. Ah! ces trois mille tableaux placés bout à bout,
contre les cimaises de toutes les salles, autour de la galerie
extérieure, partout enfin, jusque sur les parquets, étendus en mares
stagnantes, entre lesquelles on ménageait de petits sentiers filant le
long des cadres, une inondation, un débordement qui montait, envahissait
le Palais de l'Industrie, le submergeait sous le flot trouble de tout ce
que l'art peut rouler de médiocrité et de folie! Et ils n'avaient qu'une
séance, d'une heure à sept, six heures de galop désespéré, au travers de
ce dédale! D'abord, ils tenaient bon contre la fatigue, les regards
clairs; mais, bientôt, leurs jambes se cassaient à cette marche forcée,
leurs yeux s'irritaient à ces couleurs dansantes; et il fallait marcher
toujours, voir et juger toujours, jusqu'à défaillir de lassitude. Dès
quatre heures, c'était une déroute, une débâcle d'année battue. En
arrière, très loin, des jurés se traînaient, hors d'haleine. D'autres,
un à un, perdus entre les cadres, suivaient les sentiers étroits,
renonçant à en sortir, tournant sans espoir de trouver jamais le bout.
Comment être justes, grand Dieu!

Que reprendre dans ce tas d'épouvante? Au petit bonheur, sans bien
distinguer un paysage d'un portrait, on complétait le nombre. Deux
cents, deux cent quarante, encore huit, il en manquait encore huit,
Celui-là? Non, cet autre!

Comme vous voudrez. Sept, huit, c'était fait! Enfin, ils avaient trouvé
le bout, ils s'en allaient en béquillant, sauvés, libres! Une nouvelle
scène les avait arrêtés dans une salle, autour de l'Enfant mort, étalé à
terre, parmi d'autres épaves. Mais, cette fois, on plaisantait, un
farceur feignait de trébucher et de mettre le pied au milieu de la
toile, d'autres couraient le long des petits sentiers, comme pour
chercher le vrai sens du tableau, déclarant qu'il était beaucoup mieux à
l'envers.

Fagerolles se mit à blaguer, lui aussi.

«Un peu de courage à la poche, messieurs. Voyez le tour, examinez, vous
en aurez pour votre argent... De grâce, messieurs, soyez gentils,
reprenez-le, faites cette bonne action.» Tous s'égayaient à l'entendre,
mais ils refusaient plus rudement, dans la cruauté de leur rire. Non,
non, jamais!

«Le prends-tu pour ta charité?» cria la voix d'un camarade.

C'était un usage, les jurés avaient droit à une «charité», chacun d'eux
pouvait choisir dans le tas une toile, si exécrable qu'elle fût, et qui,
dès lors, se trouvait reçue sans examen. D'ordinaire, on faisait
l'aumône de cette admission à des pauvres. Ces quarante repêchés de la
dernière heure étaient les mendiants de la porte, ceux qu'on laissait se
glisser au bas bout de la table, le ventre vide.

«Pour ma charité, répéta Fagerolles plein d'embarras, c'est que j'en ai
un autre, pour ma charité... Oui, des fleurs, d'une dame...» Des
ricanements l'interrompirent. Était-elle jolie? Ces messieurs, devant la
peinture de femme, se montraient goguenards, sans galanterie aucune. Et
lui, demeurait perplexe, car la dame en question était une protégée
d'lrma. Il tremblait à l'idée de la terrible scène, s'il ne tenait pas
sa promesse. Un expédient lui vint.

«Tiens! et vous, Bongrand?... Vous pouvez bien le prendre pour votre
charité, ce petit rigolo d'enfant mort?»

Bongrand, le coeur crevé, indigné de ce négoce, agita ses grands bras.

«Moi! je ferais cette injure à un vrai peintre!... Qu'il soit donc plus
fier, nom de Dieu! qu'il ne foute jamais rien au Salon!» Alors, comme on
ricanait toujours, Fagerolles, voulant que la victoire lui restât, se
décida, l'air superbe, en gaillard très fort qui ne craignait pas d'être
compromis.

«C'est bon, je le prends pour ma charité.» On cria bravo, on lui fit une
ovation railleuse, de grands saluts, des poignées de main. Honneur au
brave qui avait le courage de son opinion! Et un gardien emporta entre
ses bras la pauvre toile huée, cahotée, souillée; et ce fut de la sorte
qu'un tableau du peintre de _Plein air_ se trouva enfin reçu par le jury.
Dès le lendemain matin, un billet de Fagerolles apprit à Claude, en deux
lignes, qu'il avait réussi à faire passer l'Enfant mort, mais que cela
n'avait pas été sans peine.

Claude, malgré la joie de la nouvelle, éprouva un serrement de coeur:
cette brièveté, quelque chose de bienveillant, de pitoyable, toute
l'humiliation de l'aventure sortait de chaque mot. Un instant, il fut
malheureux de cette victoire, à un point tel, qu'il aurait voulu
reprendre son oeuvre et la cacher. Puis, cette délicatesse s'émoussa, il
retomba aux défaillances de sa fierté d'artiste, tant sa misère humaine
saignait de la longue attente du succès. Ah! être vu, arriver quand
même! Il en était aux capitulations dernières, il se remit à souhaiter
l'ouverture du Salon, avec l'impatience fébrile d'un débutant, vivant
dans une illusion qui lui montrait une foule, un flot de têtes
moutonnant et acclamant sa toile.

Peu à peu, Paris avait décrété à la mode le jour du vernissage, cette
journée accordée aux seuls peintres autrefois, pour venir faire la
toilette suprême de leurs tableaux. Maintenant, c'était une primeur, une
de ces solennités qui mettent la ville debout, qui la font se ruer dans
un écrasement de cohue. Depuis une semaine, la presse, la rue, le public
appartenaient aux artistes. Ils tenaient Paris, il était uniquement
question d'eux, de leurs envois, de leurs faits, de leurs gestes, de
tout ce qui touchait à leurs personnes: un de ces engouements en coup de
foudre, dont l'énergie soulève les pavés, jusqu'à dés bandes de
campagnards, de tourlourous et de bonnes d'enfant poussées les jours
gratuits au travers des salles, jusqu'à ce chiffre effrayant de
cinquante mille visiteurs, par certains beaux dimanches, toute une
armée, les arrière-bataillons du menu peuple ignorant, suivant le monde,
défilant, les yeux arrondis, dans cette grande boutique d'images.

D'abord, Claude eut peur de ce jour fameux du vernissage, intimidé, par
la bousculade de beau monde dont on parlait, résolu à attendre le jour
plus démocratique de la véritable ouverture. Il refusa même à Sandoz de
l'accompagner. Puis, une telle fièvre le brûla, qu'il partit
brusquement, dès huit heures, en se donnant à peine le temps d'avaler un
morceau de pain et de fromage. Christine, qui ne s'était pas senti le
courage d'aller avec lui, le rappela, l'embrassa encore émue, inquiète.

«Et, surtout, mon chéri, ne te fais pas de chagrin, quoi qu'il arrive.»
Claude étouffa un peu en entrant dans le salon d'honneur, le coeur
battant d'avoir monté vite le grand escalier. Il faisait dehors un
limpide ciel de mai, le velum de toile, tendu sous les vitres du
plafond, tamisait le soleil en une vive lumière blanche; et, par des
portes voisines, ouvertes sur la galerie du jardin, venaient des
souffles humides, d'une fraîcheur frissonnante. Lui, un moment, reprit
haleine, dans cet air qui s'alourdissait déjà, gardant une vague odeur
de vernis, au milieu du musc discret des femmes. Il parcourut d'un coup
d'oeil les tableaux des murs, une immense scène de massacre en face,
ruisselant de rouge, une colossale et pâle sainteté à gauche, une
commande de l'État, la banale illustration d'une fête officielle à
droite, puis des portraits, des paysages, des intérieurs, tous éclatant
en notes aigres, dans l'or trop neuf des cadres. Mais la peur qu'il
gardait du public fameux de cette solennité, lui fit ramener ses regards
sur la foule peu à peu grossie. Le pouf circulaire, placé au centre, et
d'où jaillissait une gerbe de plantes vertes, n'était occupé que par
trois dames, trois monstres, abominablement mises, installées pour une
journée de médisances. Derrière lui, il entendit une voix rauque broyer
de dures syllabes: c'était un Anglais en veston à carreaux, expliquant
la scène de massacre à une femme jaune, enfouie au fond d'un
cache-poussière de voyage. Des espaces restaient vides, des groupes se
fourraient, s'émiettaient, allaient se reformer plus loin; toutes les
têtes étaient levées, les hommes avaient des cannes, des paletots sur le
bras, les femmes marchaient doucement, s'arrêtaient en profil perdu; et
son oeil de peintre était surtout accroché par les fleurs de leurs
chapeaux, très aiguës de ton, parmi les vagues sombres des hauts
chapeaux de soie noire. Il aperçut trois prêtres, deux simples soldats
tombés là on ne savait d'où, des queues ininterrompues de messieurs
décorés, des cortèges de jeunes filles et de mères barrant la
circulation. Cependant, beaucoup se connaissaient, il y avait, de loin,
des sourires, des saluts, parfois une poignée de main rapide, au
passage. Les voix demeuraient discrètes; couvertes par le roulement
continu des pieds.

Alors, Claude se mit à chercher son tableau. Il tâcha de s'orienter
d'après les lettres, se trompa, suivit les salles de gauche. Toutes les
portes s'ouvraient à la file, c'était une profonde perspective de
portières en vieille tapisserie, avec des angles de tableaux entrevus.
Il alla jusqu'à la grande salle de l'Ouest, revint par l'autre enfilade,
sans trouver sa lettre. Et, quand il retomba dans le salon d'honneur, la
cohue y avait grandi rapidement, on commençait à y marcher avec peine.
Cette fois, ne pouvant avancer, il reconnut des peintres, le peuple des
peintres, chez lui ce jour-là, et qui faisait les honneurs de la maison:
un surtout, un ancien ami de l'atelier Boutin, jeune, dévoré d'un besoin
de publicité, travaillant pour la médaille, racolant tous les visiteurs
de quelque influence et les amenant de force voir ses tableaux; puis, le
peintre, célèbre, riche, qui recevait devant son oeuvre, un sourire de
triomphe aux lèvres, d'une galanterie affichante avec les femmes, dont
il avait une cour sans cesse renouvelée; puis, les autres, les rivaux
qui s'exècrent en se criant à pleine voix des éloges, les farouches
guettant d'une porte les succès des camarades, les timides qu'on ne
ferait pas pour un empire passer dans leurs salles, les blagueurs
cachant sous un mot drôle la plaie saignante de leur défaite, les
sincères absorbés, tâchant de comprendre, distribuant déjà les
médailles; et il y avait aussi les familles des peintres, une jeune
femme, charmante, accompagnée d'un enfant coquettement pomponné, une
bourgeoise revêche, maigre, flanquée de deux laiderons en noir, une
grosse mère, échouée sur une banquette Au milieu de toute une tribu de
mioches mal mouchés, une dame mûre, belle encore, qui regardait, avec sa
grande fille, passer une gueuse, la maîtresse du père, toutes deux au
courant, très calmes, échangeant un sourire; et il y avait encore les
modèles, des femmes qui se tiraient par les bras, qui se montraient
leurs corps les unes aux autres, dans les nudités des tableaux, parlant
haut, habillées sans goût, gâtant leurs chairs superbes sous de telles
robes, qu'elles semblaient bossues à côté des poupées bien mises, des
Parisiennes dont rien ne serait resté, au déballage.

Quand il se fut dégagé, Claude enfila les portes de droite. Sa lettre
était de ce côté. Il visita les salles marquées d'un L, ne trouva rien.
Peut-être sa toile, égarée, confondue, avait-elle servi à boucher un
trou ailleurs.

Alors, comme il était arrivé dans la grande salle de l'Est, il se lança
au travers des autres petites salles en retour, cette queue reculée,
moins fréquentée, où les tableaux semblent se rembrunir d'ennui, et qui
est la terreur des peintres. Là encore, il ne découvrit rien. Ahuri,
désespéré, il vagabonda, sortit sur la galerie du jardin, continua de
chercher, parmi le trop-plein des numéros débordant au-dehors, blafards
et grelottants sous la lumière crue; puis, après d'autres courses
lointaines, il retomba pour la troisième fois dans le salon d'honneur.
On s'y écrasait, maintenant. Le Paris célèbre, riche, adoré, tout ce qui
éclate en vacarme, le talent, le million, la grâce, les maîtres du
roman, du théâtre et du journal, les hommes de cercle, de cheval ou de
Bourse, les femmes de tous les rangs, catins, actrices, mondaines,
affichées ensemble, montaient en une houle accrue sans cesse; et, dans
la colère de ses vaines recherches, il s'étonnait de la vulgarité des
visages, vus de la sorte en masse, du disparate des toilettes, peu
d'élégantes pour beaucoup de communes, du manque de majesté de ce monde,
à tel point que la peur dont il avait tremblé se changeait en mépris.
Était-ce donc ces gens qui allaient encore huer son tableau, si on le
retrouvait? Deux petits reporters blonds complétaient une liste des
personnes à citer. Un critique affectait de prendre des notes sur les
marges de son catalogue; un autre professait, au centre d'un groupé de
débutants; un autre, les mains derrière le dos, solitaire, demeurait
planté, accablait chaque oeuvre d'une impassibilité auguste. Et ce qui
le frappait surtout, c'était cette bousculade de troupeau, cette
curiosité en bande sans jeunesse ni passion, l'aigreur des voix, la
fatigue des visages, un air de souffrance mauvaise. Déjà, l'envie était
à l'oeuvre: le monsieur qui fait de l'esprit avec les dames: celui qui,
sans un mot, regarde, hausse terriblement les épaules, puis s'en va; les
deux qui restent un quart d'heure, coude à coude, appuyés à la
planchette de la cimaise, le nez sur une petite toile, chuchotant les
bas, avec des regards torves de conspirateurs.

Mais Fagerolles venait de paraître; et, au milieu du flux continuel des
groupes, il n'y avait plus que lui, la main tendue, se montrant partout
à la fois, se prodiguant dans son double rôle de jeune motive et de
membre influent du jury. Accablé d'éloges, de remerciements, de
réclamations, il avait une réponse pour chacun, sans rien perdre de sa
bonne grâce. Depuis le matin, il supportait l'assaut des petits peintres
de sa clientèle qui se trouvaient mal placés. C'était le galop ordinaire
de la première heure, tous se cherchant, courant se voir, éclatant en
récriminations, en fureurs bruyantes, interminables: on était trop haut,
le jour tombait mal, les voisinages tuaient l'effet, on parlait de
décrocher son tableau et de l'emporter. Un surtout s'acharnait, un grand
maigre, relançant de salle en salle Fagerolles, qui avait beau lui
expliquer son innocence: il n'y pouvait rien, on suivait l'ordre des
numéros de classement, les panneaux de chaque mur étaient disposés par
terre, puis accrochés, sans qu'on favorisât personne. Et il poussa
l'obligeance jusqu'à promettre son intervention, lors du remaniement des
salles, après les médailles, sans arriver à calmer le grand maigre, qui
continua de le poursuivre.

Un instant; Claude fendit la foule pour lui demander où l'on avait mis
sa toile. Mais une fierté l'arrêta, à le voir si entouré. N'était-ce pas
imbécile et douloureux, ce continuel besoin d'un autre? Du reste, il
réfléchissait brusquement qu'il devait avoir sauté toute une file de
salons, à droite; et, en effet, il y avait là des lieues nouvelles de
peinture. Il finit par déboucher dans une salle, où la foule
s'étouffait, en tas devant un grand tableau qui occupait le panneau
d'honneur, au milieu.

D'abord, il ne put le voir, tant le flot des épaules moutonnait, une
muraille épaissie de têtes, en rempart de chapeaux. On se ruait, dans
une admiration béante. Enfin, à force de se hausser sur la pointe des
pieds, il aperçut la merveille, il reconnut le sujet, d'après ce qu'on
lui en avait dit.

C'était le tableau de Fagerolles. Et il retrouvait son _Plein air_, dans
ce Déjeuner, la même note blonde, la même formule d'art, mais combien
adoucie, truquée, gâtée, d'une élégance d'épidémie, arrangée avec une
adresse infinie pour les satisfactions basses du public. Fagerolles
n'avait pas commis la faute de mettre ses trois femmes nues; seulement,
dans leurs toilettes osées de mondaines, il les avait déshabillées,
l'une montrant sa gorge sous la dentelle transparente du corsage,
l'autre découvrant sa jambe droite jusqu'au genou, en se renversant pour
prendre une assiette, la troisième qui ne livrait pas un coin de sa
peau, vêtue d'une robe si étroitement ajustée, qu'elle en était
troublante l'indécence, avec sa croupe tendue de cavale. Quant aux deux
messieurs, galants, en vestons de campagne, ils réalisaient le rêve du
distingué; tandis qu'un valet, au loin, tirait encore un panier du
landau, arrêté derrière les arbres. Tout cela, les figures, les étoffes,
la nature morte du déjeuner, s'enlevait gaiement en plein soleil, sur
les verdures assombries du fond; et l'habileté suprême était dans cette
forfanterie d'audace, dans cette force menteuse qui bousculait juste
assez la foule pour la faire se pâmer. Une tempête dans un pot de crème.

Claude, ne pouvant s'approcher, écoutait des mots, autour de lui. Enfin,
en voilà un qui faisait de la vraie vérité! Il n'appuyait pas comme ces
goujats de l'école nouvelle, il savait tout mettre sans rien mettre. Ah!
les nuances, l'art des sous-entendus, le respect du public, les
suffrages de la bonne compagnie! Et avec ça une finesse, un chantre, un
esprit! Ce n'était pas lui qui se fâchait incongrûment en morceaux
passionnés, d'une création débordante; non, quand il avait pris trois
notes sur nature, il donnait les trois notes, pas une de plus. Un
chroniqueur qui arrivait, s'extasia, trouva le mot: une peinture bien
parisienne. On le répéta, on ne passa plus sans déclarer ça bien
parisien.

Ces dos enflés, ces admirations montant en une marée d'échines
finissaient par exaspérer Claude; et, pris du besoin de voir les têtes
dont se composait un succès, il tourna le tas, il manoeuvra de façon à
s'adosser contre la cimaise. Là, il avait le public de face, dans le
jour gris que filait la toile du plafond, éteignant le milieu de la
salle; tandis que la lumière vive, glissée des bords de l'écran,
éclairait les tableaux des murs d'une nappe blanche, où l'or des cadres
prenait le ton chaud du soleil.

Tout de suite, il reconnut les gens qui l'avaient hué, autrefois: si ce
n'était pas ceux-là, c'étaient leurs frères; mais sérieux, extasiés,
embellis de respectueuse attention.

L'air mauvais des figures, cette fatigue de la lutte, cette bile de
l'envie tirant et jaunissant la peau, qu'il avait remarquées d'abord,
s'attendrissaient ici, dans l'unanime régal d'un mensonge aimable. Deux
grosses dames, la bouche ouverte, bâillaient d'aise. De vieux messieurs
arrondissaient les yeux, d'un air entendu. Un mari expliquait tout bas
le sujet à sa jeune femme, qui hochait le menton, dans un joli mouvement
du col. Il y avait des émerveillements béats, étonnés, profonds, gais,
austères, des sourires inconscients, des airs mourants de tête. Les
chapeaux noirs se renversaient à demi, les fleurs des femmes coulaient
sur leurs nuques. Et tous ces visages s'immobilisaient une minute,
étaient poussés, remplacés par d'autres qui leur ressemblaient,
continuellement.

Alors, Claude s'oublia, stupide devant ce triomphe. La salle devenait
trop petite, toujours des bandes nouvelles s'y entassaient. Ce n'étaient
plus les vides de la première heure, les souffles froids montés du
jardin, l'odeur de vernis errante encore; maintenant, l'air
s'échauffait, s'aigrissait du parfum des toilettes. Bientôt, ce qui
domina, ce fut l'odeur de chien mouillé. Il devait pleuvoir, une de ces
averses brusques de printemps, car les derniers venus apportaient une
humidité, des vêtements lourds qui semblaient fumer, dès qu'ils
entraient dans la chaleur de la salle. En effet, des coups de ténèbres
passaient, depuis un instant, sur l'écran du plafond. Claude, qui leva
les yeux, devina un galop de grandes nuées fouettées, de bise, des
trombes d'eau battant les vitres de la baie. Une moire d'ombres courait
le long des murs, tous les tableaux s'obscurcissaient, le public se
noyait de nuit; jusqu'à ce que la nuée emportée, le peintre revît sortir
les têtes de ce crépuscule, avec les mêmes bouches rondes, les mêmes
yeux ronds de ravissement imbécile.

Mais une autre amertume était réservée à Claude. Il aperçut, sur le
panneau de gauche, le tableau de Bongrand, en pendant à celui de
Fagerolles. Et, devant celui-là, personne ne se bousculait, les
visiteurs défilaient avec indifférence. C'était pourtant l'effort
suprême, le coup que le grand peintre cherchait à porter depuis des
années, une dernière oeuvre enfantée dans le besoin de se prouver la
virilité de son déclin. La haine qu'il nourrissait contre _La Noce au
village_, ce premier chef-d'oeuvre dont on avait écrasé sa vie de
travailleur, venait de le pousser à choisir le sujet contraire et
symétrique: L'Enterrement au village, un convoi de jeune fille, débandé
parmi des champs de seigle et d'avoine. Il luttait contre lui-même, on
verrait bien s'il était fini, si l'expérience de ses soixante ans ne
valait pas la fougue heureuse de sa jeunesse; et l'expérience était
battue, l'oeuvre allait être un insuccès morne, une de ces chutes
sourdes de vieil homme, qui n'arrêtent même pas les passants. Des
morceaux de maître s'indiquaient toujours, l'enfant de choeur tenant la
croix, le groupe des filles de la Vierge portant la bière, et dont les
robes blanches, plaquées sur des chairs rougeaudes, faisaient un joli
contraste avec l'endimanchement noir du cortège, au travers des
verdures; seulement, le prêtre en surplis, la fille à la bannière, la
famille derrière le corps, toute la toile d'ailleurs était d'une facture
sèche, désagréable de science, raidie par l'obstination. Il y avait là
un retour inconscient, fatal, au romantisme tourmenté, d'où était parti
l'artiste, autrefois.

Et c'était bien le pis de l'aventure, l'indifférence du public avait sa
raison dans cet art d'une autre époque, dans cette peinture cuite et un
peu terne, qui ne l'accrochait plus au passage, depuis la vogue des
grands éblouissements de lumière.

Justement, Bongrand, avec l'hésitation d'un débutant timide, entra dans
la salle, et Claude eut le coeur serré en le voyant jeter un coup d'oeil
à son tableau solitaire, puis un autre à celui de Fagerolles, qui
faisait émeute.

En cette minute, le peintre dut avoir la conscience aiguë de sa fin. Si,
jusque-là, la peur de sa lente déchéance l'avait dévoré, ce n'était
qu'un doute; et, maintenant, il avait une brusque certitude, il se
survivait, son talent était mort, jamais plus il n'enfanterait des
oeuvres vivantes. Il devint très pâle, il eut un mouvement pour fuir,
lorsque le sculpteur Chambouvard, qui arrivait par l'autre porte, avec
sa queue ordinaire de disciples, l'interpella, de sa voix grasse, sans
se soucier des personnes présentes.

«Ah! farceur, je vous y prends, à vous admirer!» Lui, cette année-là,
avait une Moissonneuse exécrable, une de ces figures stupidement ratées,
qui semblaient des gageures, sorties de ses puissantes mains et il n'en
était pas moins rayonnant, certain d'un chef-d'oeuvre de plus,
promettant son infaillibilité de dieu, au milieu de la foule, qu'il
n'entendait pas rire.

Sans répondre, Bongrand le regarda de ses yeux brûlés de fièvre.

«Et ma machine, en bas, continua l'autre, l'avez-vous vue?... Qu'ils y
viennent donc, les petits d'à présent! Il n'y a que nous, la vieille
France!»

Déjà, il s'en allait, suivi de sa cour, saluant le public étonné.

«Brute!» murmura Bongrand, étranglé de chagrin, révolté comme de l'éclat
d'un rustre dans la chambre d'un mort.

Il avait aperçu Claude, il s'approcha. N'était-ce pas lâche de fuir
cette salle? Et il voulait montrer son courage, son âme haute, où
l'envie n'était jamais entrée.

«Dites donc, notre ami Fagerolles en a, un succès!...

Je mentirais, si je m'extasiais sur son tableau, que je n'aime guère;
mais lui est très gentil, vraiment... Et puis, vous savez qu'il a été
tout à fait bien pour vous.» Claude s'efforçait de trouver un mot
d'admiration sur L'Enterrement.

«Le petit cimetière, au fond, est si joli!... Est-il possible que le
public...» D'une voix rude, Bongrand l'arrêta.

«Hein! mon ami, pas de condoléances... Je vois clair.» À ce moment,
quelqu'un les salua d'un geste familier, et Claude reconnut Naudet, un
Naudet grandi, enflé, doré par le succès des affaires colossales qu'il
brassait à présent.

L'ambition lui tournant la tête, il parlait de couler tous les autres
marchands de tableaux, il avait fait bâtir un palais, où il se posait en
roi du marché, centralisant les chefs-d'oeuvre, ouvrant les grands
magasins modernes de l'art. Des bruits de millions sonnaient dès son
vestibule, il installait chez lui des expositions, montait au-dehors des
galeries, attendait en mai l'arrivée des amateurs américains, auxquels
il vendait cinquante mille francs ce qu'il avait acheté dix mille; et il
menait un train de prince, femme, enfants, maîtresse, chevaux, domaine
en Picardie, grandes chasses. Ses premiers gains venaient de la hausse
des morts illustres, niés de leur vivant, Courbet, Millet, Rousseau; ce
qui avait fini par lui donner le mépris de toute oeuvre signée du nom
d'un peintre encore dans la lutte. Cependant, d'assez mauvais bruits
couraient déjà. Le nombre des toiles connues étant limité, et celui des
amateurs ne pouvant guère s'étendre, l'époque arrivait où les affaires
allaient devenir difficiles. On parlait d'un syndicat, d'une entente
avec des banquiers pour soutenir les hauts prix; à la salle Drouot, on
en était à l'expédient des ventes fictives, des tableaux rachetés très
cher par le marchand lui-même; et la faillite semblait être fatalement
au bout de ces opérations de Bourse, une culbute dans l'outrance et les
mensonges de l'agio.

«Bonjour, cher maître, dit Naudet, qui s'était avancé.

Hein? vous venez, comme tout le monde, admirer mon Fagerolles.» Son
attitude n'avait plus pour Bongrand l'humilité câline et respectueuse
d'autrefois. Et il causa de Fagerolles comme d'un peintre à lui, d'un
ouvrier à ses gages, qu'il gourmandait souvent. C'était lui qui l'avait
installé avenue de Villiers, le forçant à avoir un hôtel, le meublant
ainsi qu'une fille, l'endettant par des fournisseurs de tapis et de
bibelots, pour le tenir ensuite à sa merci; et, maintenant, il
commençait à l'accuser de manquer d'ordre, de se compromettre en garçon
léger. Par exemple, ce tableau, jamais un peintre sérieux ne l'aurait
envoyé au Salon; sans doute, cela faisait du tapage, on parlait même de
la médaille d'honneur; mais rien n'était plus mauvais pour les hauts
prix. Quand on voulait avoir les Américains, il fallait savoir rester
chez soi, comme un bon dieu au fond de son tabernacle.

«Mon cher, vous me croirez si vous voulez, j'aurais donné vingt mille
francs de ma poche pour que ces imbéciles de journaux ne fissent pas
tout ce vacarme autour de mon Fagerolles de cette année.»

Bongrand, qui écoutait bravement, malgré sa souffrance, eut un sourire.

«En effet, ils ont peut-être poussé les indiscrétions un peu loin...
Hier, j'ai lu un article, où j'ai appris que Fagerolles mangeait tous
les matins deux oeufs à la coque.» Il riait de ce coup brutal de
publicité, qui, depuis une semaine, occupait Paris du jeune maître, à la
suite d'un premier article sur son tableau, que personne encore n'avait
vu. Toute la bande des reporters s'était mise en campagne, on le
déshabillait, son enfance, son père le fabricant de zinc d'art, ses
études, où il logeait, comment il vivait, jusqu'à la couleur de ses
chaussettes, jusqu'à une manie qu'il avait de se pincer le bout du nez.
Et il était la passion du moment, le jeune maître selon le goût du jour,
ayant eu la chance de rater le prix de Rome et de rompre avec l'École,
dont il gardait les procédés: fortune d'une saison que le vent apporte
et remporte, caprice nerveux de la grande détraquée de ville, succès de
l'à-peu-près, de l'audace gris perle, de l'accident qui bouleverse la
foule le matin, pour se perdre le soir dans l'indifférence de tous.

Mais Naudet remarqua L'Enterrement au village.

«Tiens! c'est votre tableau?... Et, alors, vous avez voulu donner un
pendant à la _Noce_? Moi, je vous en aurais détourné... Ah! La _Noce_. La
_Noce_!» Bongrand l'écoutait toujours, sans cesser de sourire; et, seul,
un pli douloureux coupait ses lèvres tremblantes.

Il oubliait ses chefs-d'oeuvre, l'immortalité assurée à son nom, il ne
voyait plus que la vogue immédiate, sans effort, venant à ce galopin
indigne de nettoyer sa palette, le poussant à l'oubli, lui qui avait
lutté dix années avant d'être connu. Ces générations nouvelles, quand
elles vous enterrent, si elles savaient quelles larmes de sang elles
vous font pleurer dans la mort!

Puis, comme il se taisait, la peur le prit d'avoir laissé deviner son
mal. Est-ce qu'il tomberait à cette bassesse de l'envie? Une colère
contre lui-même le redressa, on devait mourir debout. Et, au lieu de la
réponse violente qui lui montait aux lèvres, il dit familièrement:

«Vous avez raison, Naudet, j'aurais mieux fait d'aller me coucher, le
jour où j'ai eu l'idée de cette toile.

--Ah! c'est lui, pardon!» cria le marchand, qui s'échappa.

C'était Fagerolles, qui se montrait à l'entrée de la salle.

Il n'entra pas, discret, souriant, portant sa fortune avec son aisance
de garçon d'esprit. Du reste, il cherchait quelqu'un, il appela d'un
signe un jeune homme et lui donna une réponse, heureuse sans doute, car
ce dernier déborda de reconnaissance. Deux autres se précipitèrent pour
le congratuler; une femme le retint, en lui montrant avec des gestes de
martyre une nature morte, placée dans l'ombre d'une encoignure. Puis il
disparut, après avoir jeté, sur le peuple en extase devant son tableau,
un seul coup d'oeil. Claude, qui regardait et écoutait, sentit alors sa
tristesse lui noyer le coeur. La bousculade augmentait toujours, il
n'avait plus en face de lui que des figures béantes et suantes, dans la
chaleur devenue intolérable. Par-dessus les épaules, d'autres épaulés
montaient, jusqu'à la porte, d'où ceux qui ne pouvaient rien voir, se
signalaient le tableau, du bout de leurs parapluies, ruisselant des
averses du dehors. Et Bongrand restait là par fierté, tout droit dans sa
défaite, solide sur ses vieilles jambes de lutteur, les regards clairs
sur Paris ingrat. Il voulait finir en brave homme, dont la bonté est
large. Claude, qui lui parla sans recevoir de réponse, vit bien que,
derrière cette face calme et gaie, l'âme était absente, envolée dans le
deuil, saignante d'un affreux tournent, et, saisi d'un respect effrayé,
il n'insista pas, il partit, sans même que Bongrand s'en aperçut, de ses
yeux vides.

De nouveau, au travers de la foule, une idée venait de pousser Claude.
Il s'ébahissait de n'avoir pu découvrir son tableau. Rien n'était plus
simple. N'y avait-il donc pas une salle où l'on riait, un coin de blague
et de tumulte, un attroupement de public farceur injuriant une oeuvre?
Cette oeuvre serait la sienne, à coup sûr. Il avait encore dans les
oreilles les rires du Salon des Refusés, autrefois. Et, de chaque porte,
il écoutait maintenant, pour entendre si ce n'était pas là qu'on le
huait.

Mais, comme il se retrouvait dans la salle de l'Est, cette halle où
agonise le grand art, le dépotoir où l'on empile les vastes compositions
historiques et religieuses, d'un froid sombre, il eut une secousse, il
demeura immobile, les yeux en l'air. Cependant, il était passé deux fois
déjà. Là-haut, c'était bien sa toile, si haut, si haut, qu'il hésitait à
la reconnaître, toute petite, posée en hirondelle, sur le coin d'un
cadre, le cadre monumental d'un immense tableau de dix maîtres,
représentant le Déluge, le grouillement d'un peuple jaune, culbuté dans
de l'eau lie-de-vin. À gauche, il y avait encore le pitoyable portrait
en pied d'un général couleur de cendre; à droite, une nymphe colosse,
dans un paysage lunaire, le cadavre exsangue d'une assassinée, qui se
gâtait sur l'herbe; et alentour, partout, des choses rosâtres,
violâtres, des images tristes, jusqu'à une scène comique de moines se
grisant, jusqu'à une ouverture de la Chambre, avec toute une page écrite
sur un cartouche doré, où les têtes des députés connus étaient
reproduites au trait, accompagnées des noms. Et, là-haut, là-haut, au
milieu de ces voisinages blafards, la petite toile, trop rude, éclatait
férocement, dans une grimace douloureuse de monstre.

Ah! l'Enfant mort, le misérable petit cadavre, qui n'était plus, à cette
distance, qu'une confusion de chairs, la carcasse échouée de quelque
bête informe! Était-ce un crâne, était-ce un ventre, cette tête
phénoménale, enflée et blanchie? et ces pauvres mains tordues sur les
linges, comme des pattes rétractées d'oiseau tué par le froid! et le lit
lui-même, cette pâleur des draps, sous la pâleur des membres, tout ce
blanc si triste, un évanouissement du ton, la fin dernière! Puis, on
distinguait les yeux clairs et fixes, on reconnaissait une tête
d'enfant, le cas de quelque maladie de la cervelle, d'une profonde et
affreuse piffé. Claude s'approcha, se recula, pour mieux voir. Le jour
était si mauvais, que des reflets dansaient dans la toile, de partout.
Son petit Jacques, comme on l'avait placé! sans doute par dédain, ou par
honte plutôt, afin de se débarrasser de sa laideur lugubre. Lui,
pourtant, l'évoquait, le retrouvait, là-bas, à la campagne, frais et
rose, quand il se roulait dans l'herbe, puis rue de Douai, peu à peu
pâli et stupide, puis rue Tourlaque, ne pouvant plus porter son front,
mourant une nuit tout seul, pendant que sa mère dormait; et il la
revoyait, elle aussi, la mère, la triste femme, restée à la maison, pour
y pleurer sans doute, ainsi qu'elle pleurait maintenant les journées
entières. N'importe, elle avait bien fait de ne pas venir: c'était trop
triste, leur petit Jacques, déjà froid dans son lit, jeté à l'écart en
paria, si brutalisé par la lumière, que le visage semblait rire, d'un
rire abominable.

Et Claude souffrait plus encore de l'abandon de son oeuvre. Un
étonnement, une déception, le faisait chercher des yeux la foule, la
poussée à laquelle il s'attendait.

Pourquoi ne le huait-on pas? Ah! les insultes de jadis, les moqueries,
les indignations, ce qui l'avait déchiré et fait vivre! Non, plus rien,
pas même un crachat au passage: c'était la mort. Dans la salle immense,
le public défilait rapidement, pris d'un frisson d'ennui. Il n'y avait
du monde que devant l'image de l'ouverture de la Chambre, où sans cesse
un groupe se renouvelait, lisant la légende, se montrant les têtes des
députés. Des rires ayant éclaté derrière lui, il se retourna: mais on ne
se moquait point; on s'égayait simplement des moines en goguette, le
succès comique du Salon, que des messieurs expliquaient à des dames, en
déclarant ça étourdissant d'esprit. Et tous ces gens passaient sous le
petit Jacques, et pas un ne levait la tête, pas un ne savait même qu'il
fait là-haut!

Le peintre, cependant, eut un espoir. Sur le pouf central, deux
personnages, un gros et un mince, décorés tous les deux, causaient,
renversés contre le dossier de velours, regardant les tableaux, en face.
Il s'approcha, il les écouta.

«Et je les ai suivis, disait le gros. Ils ont pris la rue Saint-Honoré,
la rue Saint-Roch, la rue de la Chaussée d'Antin, la rue La Fayette...

--Enfin, vous leur avez parlé? demanda le mince, d'un air de profond
intérêt.--Non, j'ai eu peur de me mettre en colère.» Claude s'en alla,
revint à trois reprises, le coeur battant, chaque fois qu'un rare
visiteur stationnait et promenait un lent regard de la cimaise au
plafond. Un besoin maladif l'enrageait d'entendre une parole, une seule.
Pourquoi exposer? comment savoir? tout, plutôt que cette torture du
silence! Et il étouffa, lorsqu'il vit s'approcher un jeune ménage, la
femme ravissante, l'allure délicate et fluette d'une bergère en Saxe.
Elle avait aperçu le tableau, elle en demandait le sujet, stupéfaite de
n'y rien comprendre; et, quand son mari, feuilletant le catalogue, eut
trouvé le titre: l'Enfant mort, elle l'entraîna, frissonnante, avec ce
cri d'effroi:

«Oh! l'horreur! est-ce que la police devrait permettre une horreur
pareille!».

Alors, Claude demeura là, debout, inconscient et hanté, les yeux cloués
en l'air, au milieu du troupeau continu de la foule qui galopait,
indifférente, sans un regard à cette chose unique et sacrée, visible
pour lui seul; et ce fut là, dans ces coudoiements, que Sandoz finit par
le reconnaître.

Flânant en garçon, lui aussi, sa femme étant restée près de sa mère
souffrante, Sandoz venait de s'arrêter, le coeur fendu, en bas de la
petite toile, rencontrée par hasard.

Ah! quel dégoût de cette misérable vie! Il revécut brusquement leur
jeunesse, le collège de Plassans, les longues escapades au bord de la
Viorne, les courses libres sous le brûlant soleil, toute cette flambée
de leurs ambitions naissantes; et, plus tard, dans leur existence
commune, il se rappelait leurs efforts, leurs certitudes de gloire, la
belle fringale, d'appétit démesuré, qui parlait d'avaler Paris d'un
coup. À cette époque, que de fois il avait vu en Claude le grand homme,
celui dont le génie débridé devait laisser en arrière, très loin, le
talent des autres!...

C'était d'abord l'atelier de l'impasse des Bourdonnais, plus tard
l'atelier du quai de Bourbon, des toiles immenses rêvées, des projets à
faire éclater le Louvre; c'était une lutte incessante, un travail de dix
heures par jour, un don entier de son être. Et puis, quoi? après vingt
années de cette passion, aboutir à ça, à cette pauvre chose sinistre,
toute petite, inaperçue, d'une navrante mélancolie dans son isolement de
pestiférée! Tant d'espoirs, de tortures, une vie usée au dur labeur de
l'enfantement, et ça, et ça, mon Dieu! Sandoz, près de lui, reconnut
Claude. Une maternelle émotion fit trembler sa voix.

«Comment! tu es venu?... Pourquoi as-tu refusé de passer me prendre?» Le
peintre ne s'excusa même pas. Il semblait très fatigué, sans révolte,
frappé d'une stupeur douce et sommeillante.

«Allons, ne reste pas là. Il est midi sonné, tu vas déjeuner avec
moi... Des gens m'attendaient chez Ledoyen.

Mais je les lâche, descendons au buffet, cela nous rajeunira, n'est-ce
pas, vieux!» Et Sandoz l'emmena, un bras sous le sien, le serrant, le
réchauffant, tâchant de le tirer de son silence morne.

«Voyons, sapristi! il ne faut pas te démonter de la sorte. Ils ont beau
l'avoir mal placé, ton tableau est superbe, un fameux morceau de
peintre!... Oui, je sais, tu avais rêvé autre chose. Que diable! tu n'es
pas mort, ce sera pour plus tard... Et, regarde! tu devrais être fier,
car c'est toi le véritable triomphateur du Salon, cette année. Il n'y a
pas que Fagerolles qui te pille, tous maintenant t'imitent, tu les as
révolutionnés, depuis ton _Plein air_, dont ils ont tant ri... Regarde,
regarde! en voilà encore un de _Plein air_, en voilà un autre, et ici, et
là-bas, tous, tous!» De la main, au travers des salles, il désignait des
toiles.

En effet, le coup de clarté, peu à peu introduit dans la peinture
contemporaine, éclatait enfin. L'ancien Salon noir, cuisiné au bitume,
avait fait place à un Salon ensoleillé, d'une gaieté de printemps.
C'était l'aube, le jour nouveau qui avait pointé jadis au Salon des
Refusés, et qui, à cette heure, grandissait, rajeunissant les oeuvres
d'une lumière fine, diffuse, décomposée en nuances infinies.

Partout, ce bleuissement se retrouvait, jusque dans les portraits et
dans les scènes de genre, haussées aux dimensions et au sérieux de
l'histoire. Eux aussi, les vieux sujets académiques, s'en étaient allés,
avec les jus recuits de la tradition, comme si la doctrine condamnée
emportait son peuple d'ombres; les imaginations devenaient rares, les
cadavéreuses nudités des mythologies et du catholicisme, les légendes
sans foi, les anecdotes sans vie, le bric-à-brac de l'École, usé par des
générations de malins ou d'imbéciles; et, chez les attardés des antiques
recettes, même chez les maîtres vieillis, l'influence était évidente, le
coup de soleil avait passé là. De loin, à chaque pas, on voyait un
tableau trouer le mur, ouvrir une fenêtre sur le dehors. Bientôt, les
murs tomberaient, la grande nature entrerait, car la brèche était large,
l'assaut avait emporté la routine, dans cette gaie bataille de témérité
et de jeunesse.

«Ah! ta part est belle encore, mon vieux! continua Sandoz. L'art de
demain sera le tien, tu les as tous faits.» Claude, alors, desserra les
dents, dit très bas, avec une brutalité sombre:

«Qu'est-ce que ça me fout de les avoir faits, si je ne me suis pas fait
moi-même?... Vois-tu, c'était trop gros pour moi, et c'est ça qui
m'étouffe.» D'un geste, il acheva sa pensée, son impuissance à être le
génie de la formule qu'il apportait, son tournent de précurseur qui sème
l'idée sans récolter la gloire, sa désolation de se voir volé, dévoré
par des bâcleurs de besogne, toute une nuée de gaillards souples,
éparpillant leurs efforts, encanaillant l'art nouveau, avant que lui ou
un autre ait eu la force de planter le chef-d'oeuvre qui daterait cette
fin de siècle.

Sandoz protesta, l'avenir restait libre. Puis, pour le distraire, il
l'arrêta, en traversant le salon d'honneur.

«Oh! cette dame en bleu, devant ce portrait! Quelle claque la nature
fiche à la peinture!... Tu te souviens, quand nous regardions le public
autrefois, les toilettes, la vie des salles. Pas un tableau ne tenait le
coup. Et, aujourd'hui, il y en a qui ne se démolissent pas trop.

J'ai même remarqué, là-bas, un paysage dont la tonalité jaune éteignait
complètement les femmes qui s'en approchaient.»

Mais Claude eut un tressaillement d'indicible souffrance.

«Je t'en prie, allons-nous-en, emmène-moi... Je n'en puis plus.» Au
buffet, ils eurent toutes les peines du monde à trouver une table libre,
C'était un étouffement, un empilement, dans le vaste trou d'ombre, que
des draperies de serge brune ménageaient, sous les travées du haut
plancher de fer. Au fond, à demi noyés de ténèbres, trois dressoirs
étageaient symétriquement leurs compotiers de fruits; tandis que, plus
en avant, occupant les comptoirs de droite et de gauche, deux dames, une
blonde, une brune, surveillaient la mêlée, d'un regard militaire; et,
des profondeurs obscures de cet antre, un flot de petites tables de
marbre, une marée de chaises, serrées, enchevêtrées, moutonnait,
s'enflait, venait déborder et s'étaler jusque dans le jardin, sous la
grande clarté pâle qui tombait des vitres.

Enfin, Sandoz vit des personnes se lever. Il s'élança, il conquit la
table de haute lutte, au milieu du tas.

«Ah! fichtre! nous y sommes... Que veux-tu manger?» Claude eut un geste
insouciant. Le déjeuner d'ailleurs fut exécrable, de la truite amollie
par le court-bouillon, un filet desséché au four, des asperges sentant
le linge humide; et encore fallut-il se battre pour être servi, car les
garçons, bousculés, perdant la tête, restaient en détresse dans les
passages trop étroits, que le flux des chaises resserrait toujours,
jusqu'à les boucher complètement.

Derrière la draperie de gauche, on entendait un tintamarre de casseroles
et de vaisselle, la cuisine installée là, sur le sable, ainsi que ces
fourneaux de kermesse qui campent au plein air des routes.

Sandoz et Claude devaient manger de biais, étranglés entre deux
sociétés, dont les coudes peu à peu entraient dans leurs assiettes; et,
chaque fois que passait un garçon, il ébranlait les chaises d'un violent
coup de hanche. Mais cette gêne, ainsi que l'abominable nourriture,
égayait. On plaisantait les plats, une familiarité s'établissait de
table à table, dans la commune infortune qui se changeait en partie de
plaisir. Des inconnus finissaient par sympathiser, des amis soutenaient
des conversations à trois rangs de distance, la tête tournée,
gesticulant par-dessus les épaules des voisins. Les femmes surtout
s'animaient, d'abord inquiètes de cette cohue, puis se dégantant,
relevant leurs voilettes, riant au premier doigt de vin pur. Et ce qui
était le ragoût de ce jour du vernissage, c'était justement la
promiscuité où se coudoyaient là tous les mondes, des filles, des
bourgeoises, de grands artistes, de simples imbéciles, une rencontre de
hasard, un mélange dont le louche imprévu allumait les yeux des plus
honnêtes.

Cependant, Sandoz, qui avait renoncé à finir sa viande, haussait la
voix, au milieu du terrible vacarme des conversations et du service,«Un
morceau de fromage, hein?... Et tâchons d'avoir du café.» Les yeux
vagues, Claude n'entendait pas. Il regardait dans le jardin. De sa
place, il voyait le massif central, de grands palmiers qui se
détachaient sur les draperies brunes, dont tout le pourtour était orné.
Là, s'espaçait un cercle de statues: le dos d'une faunesse, à la croupe
enflée; le joli profil d'une étude de jeune fille, une rondeur de joue,
une pointe de petit sein rigide; la face d'un Gaulois en bronze, une
colossale romance, irritante de patriotisme bête; le ventre laiteux
d'une femme pendue par les poignets, quelque Andromède du quartier
Pigalle; et d'autres, d'autres encore, des files d'épaules et de hanches
qui suivaient les tournants des allées, des fuites de blancheurs au
travers des verdures, des têtes, des gorges, des jambes, des bras,
confondus et envolés dans l'éloignement de la perspective. À gauche se
perdait une ligne de bustes, la joie des bustes, l'extraordinaire
comique d'une enfilade de nez, un prêtre à nez énorme et pointu, une
soubrette à petit nez retroussé, une Italienne du XVe siècle au beau nez
classique; un matelot au nez de simple fantaisie, tous les nez, le nez
magistrat, le nez industriel, le nez décoré, immobiles et sans fin.

Mais Claude ne voyait rien, ce n'étaient que des taches grises dans le
jour brouillé et verdi. Sa stupeur continuait, il eut une seule
sensation, le grand luxe des toilettes, qu'il avait mal jugé au milieu
de la poussée des salles, et qui là se développait librement, ainsi que
sur le gravier de quelque serre de château. Toute l'élégance de Paris
défilait, les femmes venues pour se montrer, les robes méditées,
destinées à être dans les journaux du lendemain.

On regardait beaucoup une actrice marchant d'un pas de reine, au bras
d'un monsieur qui prenait des airs complaisants de prince époux. Les
mondaines avaient des allures de gueuses, toutes se dévisageaient de ce
lent coup d'oeil dont elles se déshabillent, estimant la soie, aunant
les dentelles, fouillant de la pointe des bottines à la plume du
chapeau. C'était comme un salon neutre, des dames assises avaient
rapproché leurs chaises, ainsi qu'aux Tuileries, uniquement occupées de
celles qui passaient. Deux amies hâtaient le pas, en riant. Une autre,
solitaire, allait et revenait, muette, avec un regard noir.

D'autres encore, qui s'étaient perdues, se retrouvaient, s'exclamaient
de l'aventure. Et la masse mouvante et assombrie des hommes stationnait,
se remettait en marche, s'arrêtait en face d'un marbre, refluait devant
un bronze; tandis que, parmi les rares bourgeois égarés là, circulaient
des noms célèbres, tout ce que Paris comptait d'illustrations, le nom
d'une gloire retentissante, au passage d'un gros monsieur mal mis, le
nom ailé d'un poète, à l'approche d'un homme blême, qui avait la face
plate d'un portier.

Une onde vivante montait de cette foule dans la lumière égale et
décolorée, lorsque, brusquement, derrière les nuages d'une dernière
averse, un coup de soleil enflamma les vitres hautes, fit resplendir le
vitrail du couchant, plut en gouttes d'or, à travers l'air immobile; et
tout se chauffa, la neige des statues dans les verdures luisantes, les
pelouses tendres que découpait le sable jaune des allées, les toilettes
riches aux vifs réveils de satin et de perles, les voix elles mêmes,
dont le grand murmure nerveux et rieur sembla pétiller comme une claire
flambée de sarments.

Des jardiniers, en train d'achever la plantation des corbeilles,
tournaient les robinets des bouches d'arrosage, promenaient des
arrosoirs dont la pluie s'exhalait des gazons trempés, en une fumée
tiède. Un moineau très hardi, descendu des charpentes de fer, malgré le
monde, piquait le sable devant le buffet, mangeant les miettes de pain
qu'une jeune femme s'amusait à lui jeter.

Alors, Claude, de tout ce tumulte, n'entendit au loin que le bruit de
mer, le grondement du public roulant en haut, dans les salles. Et un
souvenir lui revint, il se rappela ce bruit, lui avait soufflé en
ouragan devant son tableau. Mais, à cette heure, on ne riait plus:
c'était Fagerolles, là-haut, que l'haleine géante de Paris acclamait.

Justement, Sandoz, qui se retournait, dit à Claude: «Tiens, Fagerolles!»
En effet, Fagerolles et Jory, sans les voir, venaient de s'emparer d'une
table voisine. Le dernier continuait une conversation de sa grosse voix.

«Oui, j'ai vu son enfant crevé. Ah! le pauvre bougre, quelle fin!»
Fagerolles lui donna un coup de coude; et, tout de suite, l'autre, ayant
aperçu les deux camarades, ajouta.

«Ah! ce vieux Claude!... Comment va, hein?... Tu sais que je n'ai pas
encore vu ton tableau. Mais on m'a dit que c'était superbe.

--Superbe!» appuya Fagerolles.

Ensuite, il s'étonna.

«Vous avez mangé ici, quelle idée! on y est si mal!...

Nous autres, nous revenons de chez Ledoyen. Oh! un monde, une
bousculade, une gaieté!... Approchez donc votre table que nous causions
un peu.» On réunit les deux tables. Mais déjà des flatteurs, des
solliciteurs relançaient le jeune maître triomphant. Trois amis se
levèrent, le saluèrent bruyamment de loin. Une dame tomba dans une
contemplation souriante, lorsque son mari le lui eut nommé à l'oreille.
Et le grand maigre, l'artiste mal placé qui ne dérangeait pas et le
poursuivait depuis le matin, quitta une table du fond où il se trouvait,
accourut de nouveau se plaindre, en exigeant la cimaise,
immédiatement. «Eh! fichez-moi la paix!» finit par crier Fagerolles; à
bout d'amabilité et de patience. Puis, lorsque l'autre s'en fut allé, en
mâchonnant de sourdes menaces:

«C'est vrai, on a beau vouloir être obligeant, ils vous rendraient
enragés!... Tous sur la cimaise! des lieues de cimaise!... Ah! quel
métier que d'être du jury! On s'y casse les jambes et l'on n'y récolte
que des haines!» De son air accablé, Claude le regardait. Il sembla
s'éveiller un instant, il murmura d'une langue pâteuse:

«Je t'ai écrit, je voulais aller te voir pour te remercier...

Bongrand m'a dit la peine que tu as eue... Merci encore, n'est-ce
pas?»...

Mais Fagerolles, vivement, l'interrompit.

«Que diable! je devais bien çà à notre vieille amitié...

C'est moi qui suis content de t'avoir fait ce plaisir.» Et il avait cet
embarras qui le reprenait toujours devant le maître inavoué de sa
jeunesse, cette sorte d'humilité invincible, en face de l'homme dont le
muet dédain suffisait en ce moment à gâter son triomphe.

«Ton tableau est très bien», ajouta Claude lentement, pour être bon et
courageux. Ce simple éloge gonfla le coeur de Fagerolles d'une émotion
exagérée, irrésistible, montée il ne savait d'où; et le gaillard, sans
foi, brûlé à toutes les farces, répondit d'une voix tremblante:

«Ah! mon brave, ah! tu es gentil de me dire ça!» Sandoz venait enfin
d'obtenir deux tasses de café, et comme le garçon avait oublié le sucre,
il dut se contenter des morceaux laissés par une famille voisine.
Quelques tables se vidaient, mais la liberté avait grandi, un rire de
femme sonna si haut, que toutes les têtes se retournèrent.

On fumait, une lente vapeur bleue s'exhalait au-dessus de la débandade
des nappes, tachées de vin, encombrées de vaisselle grasse. Lorsque
Fagerolles eut également réussi à se faire apporter deux chartreuses, il
se mit à causer avec Sandoz, qu'il ménageait, devinant là une force. Et
Jory, alors, s'empara de Claude, redevenu morne et silencieux.

«Dis donc, mon cher, je ne t'ai pas envoyé de lettre, pour mon
mariage... Tu sais, à cause de notre position, nous avons fait ça entre
nous, sans personne... Mais, tout de même, j'aurais voulu te prévenir.
Tu m'excuses, n'est-ce pas?» Il se montra expansif, donna des détails,
heureux de vivre, dans la joie égoïste de se sentir gras et victorieux,
en face de ce pauvre diable vaincu. Tout lui réussissait, disait-il. Il
avait lâché la chronique, flairant la nécessité d'installer sérieusement
sa vie; puis, il s'était haussé à la direction d'une grande revue d'art;
et l'on assurait qu'il y touchait trente mille francs par an, sans
compter tout un obscur trafic dans les ventes de collections. La
rapacité bourgeoise qu'il tenait de son père, cette hérédité du gain qui
l'avait jeté secrètement à des spéculations infimes, dès les premiers
sous gagnés, s'étalait aujourd'hui, finissait par faire de lui un
terrible monsieur saignant à blanc les artistes et les amateurs qui lui
tombaient sous la main.

Et c'était au milieu de cette fortune que Mathilde, toute-puissante,
venait de l'amener à la supplier en pleurant d'être sa femme, ce qu'elle
avait fièrement refusé pendant six mois.

«Lorsqu'on doit vivre ensemble, continuait-il, le mieux est encore de
régler la situation. Hein? toi qui as passé par là, mon cher, tu en sais
quelque chose... Si je te disais qu'elle ne voulait pas, oui! par
crainte d'être mal jugée et de me faire du tort. Oh! une âme d'une
grandeur, d'une délicatesse!... Non, vois-tu, on n'a pas idée des
qualités de cette femme-là. Dévouée, toujours aux petits soins, économe,
et fine, et de bon conseil... Ah! c'est une rude chance que je l'aie
rencontrée! Je n'entreprends plus rien sans elle, je la laisse aller,
elle mène tout, ma parole!» La vérité était que Mathilde avait achevé de
le réduire à une obéissance peureuse de petit garçon, que la seule
menace d'être privé de confiture rend sage. Une épouse autoritaire,
affamée de respect, dévorée d'ambition et de lucre, s'était dégagée de
l'ancienne goule impudique.

Elle ne le trompait même pas, d'une vertu aigre de femme honnête, en
dehors des pratiques d'autrefois, qu'elle avait gardées avec lui seul,
pour en faire l'instrument conjugal de sa puissance. On disait les avoir
vus communier tous les deux à Notre-Dame-de-Lorette. Ils s'embrassaient
devant le monde, ils s'appelaient de petits noms tendres.

Seulement, le soir, il devait raconter sa journée, et si l'emploi d'une
heure restait louche, s'il ne rapportait pas jusqu'aux centimes des
sommes qu'il touchait, elle lui faisait passer une telle nuit, à le
menacer de maladies graves, à refroidir le lit de ses refus dévots, que,
chaque fois, il achetait plus chèrement son pardon.

«Alors, répéta Jory, se complaisant dans son histoire, nous avons
attendu la mort de mon père, et je l'ai épousée.» Claude, l'esprit perdu
jusque-là, hochant la tête sans écouter, fut seulement frappé par la
dernière phrase. «Comment, tu l'as épousée?... Mathilde!» Il mit dans
cette exclamation son étonnement de l'aventure, tous les souvenirs qui
lui revenaient de la boutique à Mahoudeau. Ce Jory, il l'entendait
encore parler d'elle en termes abominables, il se rappelait ses
confidences, un matin, sur un trottoir, des orgies romantiques, des
horreurs, au fond de l'herboristerie empestée par l'odeur forte des
aromates. Toute la bande y avait passé, lui s'était montré plus
insultant que les autres, et il l'épousait! Vraiment, un homme était
bête de mal parler d'une maîtresse, même de la plus basse, car il ne
savait jamais s'il ne l'épouserait pas, un jour.

«Eh! oui, Mathilde, répondit l'autre, souriant. Va, ces vieilles
maîtresses, ça fait encore les meilleures femmes» Il était plein de
sérénité, la mémoire morte, sans une allusion, sans un embarras sous les
regards des camarades.

Elle semblait venir d'ailleurs, il la leur présentait, comme s'ils ne
l'avaient pas connue aussi bien que lui.

Sandoz, qui suivait d'une oreille la conversation, très intéressé par ce
beau cas, s'écria, quand ils se turent:

«Hein? filons... J'ai les jambes engourdies.» Mais, à ce moment, Irma
Bécot parut et s'arrêta devant le buffet. Elle était en beauté, les
cheveux dorés à neuf, dans son éclat truqué de courtisane fauve,
descendue d'un vieux cadre de la Renaissance; et elle portait une
tunique de brocart bleu pâle, sur une jupe de satin couverte d'Alençon,
d'une telle richesse qu'une escorte de messieurs l'accompagnait. Un
instant, en apercevant Claude parmi les autres, elle hésita, saisie
d'une honte lâche, en face de ce misérable mal vêtu, laid et méprisé.
Puis, elle eut la vaillance de son ancien caprice, ce fut à lui qu'elle
serra la main le premier, au milieu de tous ces hommes corrects,
arrondissant des yeux surpris. Elle riait d'un air de tendresse, avec
une amicale moquerie qui pinçait un peu les coins de sa bouche.

«Sans rancune», lui dit-elle gaiement.

Et ce mot, qu'ils furent les seuls à comprendre, redoubla son rire.
C'était toute leur histoire. Le pauvre garçon qu'elle avait dû
violenter, et qui n'y avait pris aucun plaisir! Déjà, Fagerolles payait
les deux chartreuses et s'en allait avec Irma, que Jory se décida
également à suivre.

Claude les regarda s'éloigner tous les trois, elle entre les deux
hommes, marchant royalement parmi la foule, très admirés, très
salués. «On voit bien que Mathilde n'est pas là, dit simplement Sandoz.
Ah! mes amis, quelle paire de gifles en rentrant!» Lui-même demanda
l'addition. Toutes les tables se dégarnissaient, il n'y avait plus qu'un
saccage d'os et de croûtes. Deux garçons lavaient les marbres à
l'éponge, tandis qu'un autre, armé d'un râteau, grattait le sable,
trempé de crachats, sali de miettes. Et, derrière la draperie de serge
brune, c'était maintenant le personnel qui déjeunait, des bruits de
mâchoires, des rires empâtés, toute la mastication forte d'un campement
de bohémiens, en train de torcher les marmites. Claude et Sandoz firent
le tour du jardin, et ils découvrirent une figure de Mahoudeau, très mal
placée, dans un coin, près du vestibule de l'Est. C'était enfin la
Baigneuse debout, mais rapetissée encore, à peine grande comme une
fillette de dix ans, et d'une élégance charmante, les cuisses fines, la
gorge toute petite, une hésitation exquise de bouton naissant. Un parfum
s'en dégageait, la grâce que rien ne donne et qui fleurit où elle veut,
la grâce invincible, entêtée et vivace, repoussant quand même de ces
gros doigts d'ouvrier, qui s'ignoraient au point de l'avoir si longtemps
méconnue.

Sandoz ne put s'empêcher de sourire.

«Et dire que ce gaillard a tout fait pour gâter son talent!... S'il
était mieux placé, il aurait un gros succès.

--Oui, un gros succès, répéta Claude. C'est très joli.» Justement, ils
aperçurent Mahoudeau, déjà sous le vestibule, se dirigeant vers
l'escalier. Ils l'appelèrent, ils coururent, et tous trois restèrent à
causer quelques minutes.

La galerie du rez-de-chaussée s'étendait, vide, sablée, éclairée d'une
clarté blafarde par ses grandes fenêtres rondes; et l'on aurait pu se
croire sous un pont de chemin de fer: de forts piliers soutenaient les
charpentes métalliques, un froid de glace soufflait de haut, mouillant
le sol, où les pieds enfonçaient. Au loin, derrière un rideau déchiré,
s'alignaient des statues, les envois refusés de la sculpture, les
plâtres que les sculpteurs pauvres ne retiraient même pas, une Morgue
blême, d'un abandon lamentable.

Mais ce qui surprenait, ce qui faisait lever la tête, c'était le fracas
continu, le piétinement énorme du public sur le plancher des salles. Là,
on en était assourdi, cela roulait démesurément, comme si des trains
interminables, lancés à toute vapeur, avaient ébranlé sans fin les
solives de fer.

Quand on l'eut complimenté, Mahoudeau dit à Claude qu'il avait vainement
cherché sa toile: au fond de quel trou l'avait-on fourrée? Puis, il
s'inquiéta de Gagnière et de Dubuche, dans un attendrissement du passé,
Où étaient les Salons d'autrefois, lorsqu'on y débarquait en bande, les
courses rageuses à travers les salles, comme en pays ennemi, les
violents dédains de la sortie ensuite, les discussions qui enflaient les
langues et vidaient les crânes!

Personne ne voyait plus Dubuche. Deux ou trois fois par mois, Gagnière
arrivait de Melun, effaré, pour un concert; et il se désintéressait
tellement de la peinture, qu'il n'était venu au Salon, où il avait
pourtant son paysage de Seine qu'il envoyait depuis quinze ans, d'un
joli ton gris, consciencieux et si discret, que le public ne l'avait
jamais remarqué.

«J'allais monter, reprit Mahoudeau. Montez-vous avec moi?» Claude, pâli
d'un malaise, levait les yeux, à chaque seconde. Ah! ce grondement
terrible, ce galop dévorateur du monstre, dont il sentait la secousse
jusque dans ses membres!...

Il tendit la main sans parler. «Tu nous quittes? s'écria Sandoz. Fais
encore un tour avec nous, et nous partirons ensemble.» Puis, une pitié
lui serra le coeur, en le voyant si las.

Il le sentait à bout de courage, désireux de solitude, pris du besoin de
fuir seul; pour cacher sa blessure.

«Alors, adieu, mon vieux... Demain, j'irai chez toi.» Claude,
chancelant, poursuivi par la tempête d'en haut, disparut derrière les
massifs du jardin.

Et, deux heures plus tard, dans la salle de l'Est, Sandoz, qui, après
avoir perdu Mahoudeau, venait de le retrouver avec Jory et Fagerolles,
aperçut Claude, debout devant sa toile, à la place même où il l'avait
rencontré la première fois. Le misérable, au moment de partir, était
remonté là, malgré lui, attiré, obsédé.

C'était l'étouffement embrasé de cinq heures, lorsque la cohue, épuisée
de tourner le long des salles, saisie du vertige des troupeaux lâchés
dans un parc, s'effare et s'écrase, sans trouver la sortie. Depuis le
petit froid du matin, la chaleur des corps, l'odeur des haleines avaient
alourdi l'air d'une vapeur rousse; et la poussière des parquets,
volante, montait en un fin brouillard, dans cette exhalaison de litière
humaine. Des gens s'emmenaient encore devant des tableaux, dont les
sujets seuls frappaient et retenaient le public. On s'en allait, on
revenait, on piétinait sans fin. Les femmes surtout s'entêtaient à ne
pas lâcher pied, à en être jusqu'au moment où les gardiens les
pousseraient dehors, dès le premier coup de six heures.

De grosses dames s'étaient échouées. D'autres, n'ayant pas découvert le
moindre petit coin pour s'asseoir, s'appuyaient fortement sur leurs
ombrelles, défaillantes, obstinées quand même. Tous les yeux inquiets et
suppliants, guettaient les banquettes chargées de monde. Et il n'y avait
plus, flagellant ces milliers de têtes, que ce dernier coup de la
fatigue, qui délabrait les jambes, tirait la face, ravageait le front de
migraine, cette migraine spéciale des Salons, faite de la cassure
continuelle de la nuque et de la danse aveuglante des couleurs.

Seuls, sur le pouf où ils se contaient déjà leurs histoires, dès midi,
les deux messieurs décorés causaient toujours tranquillement, à cent
lieues. Peut-être y étaient-ils revenus, peut-être n'en avaient-ils pas
même bougé.

«Et, comme ça, disait le gros, vous êtes entré, en affectant de ne pas
comprendre?

--Parfaitement, répondait le mince, je les ai regardés et j'ai ôté mon
chapeau. Hein? c'était clair.

--Étonnant! vous êtes étonnant, mon cher ami!» Mais Claude n'entendait
que les sourds battements de son coeur, ne voyait que l'Enfant mort, en
l'air, près du plafond. Il ne le quittait pas des yeux, il subissait la
fascination qui le clouait là, en dehors de son vouloir.

La foule, dans sa nausée de lassitude, tournoyait autour de lui; des
pieds écrasaient les siens, il était heurté, emporté; et, comme une
chose inerte, il s'abandonnait, flottait, se retrouvait à la même place,
sans baisser la tête, ignorant ce qui se passait en bas, ne vivant plus
que là-haut, avec son oeuvre, son petit Jacques, enflé dans la mort.
Deux grosses larmes, immobiles entre ses paupières, l'empêchaient de
bien voir. Il lui semblait que jamais il n'aurait le temps de voir
assez.

Alors, Sandoz, dans sa pitié profonde, feignit de ne pas avoir aperçu
son vieil ami, comme s'il eût voulu le laisser seul, sur la tombe de sa
vie manquée. De nouveau, les camarades passaient en bande, Fagerolles et
Jory filaient en avant; et, justement, Mahoudeau lui ayant demandé où
était le tableau de Claude, Sandoz mentit, l'écarta, l'emmena. Tous s'en
allèrent.

Le soir, Christine n'obtint de Claude que des paroles brèves: tout
marchait bien, le public ne se fâchait pas, le tableau faisait bon
effet, un peu haut peut-être. Et, malgré cette tranquillité froide, il
était si étrange, qu'elle fut prise de peur.

Après le dîner, comme elle revenait de porter des assiettes à la
cuisine, elle ne le trouva plus devant la table. Il avait ouvert une
fenêtre qui donnait sur un terrain vague, il était là, tellement penché,
qu'elle ne le voyait pas. Puis, terrifiée, elle se précipita, elle le
tira violemment par son veston.

«Claude! Claude! que fais-tu?» Il s'était retourné, d'une pâleur de
linge, les yeux fous.

«Je regarde.» Mais elle feutra la fenêtre de ses mains tremblantes, et
elle en garda une telle angoisse, qu'elle ne dormait plus la nuit.



XI


Dés le lendemain, Claude s'était remis au travail, et les jours
s'écoulèrent, l'été se passa, dans une tranquillité lourde. Il avait
trouvé une besogne, des petits tableaux de fleurs pour l'Angleterre,
dont l'argent suffisait au pain quotidien. Toutes ses heures disponibles
étaient de nouveau consacrées à sa grande toile: il n'y montrait plus
les mêmes éclats de colère, il semblait se résigner à ce labeur éternel,
l'air calme, d'une application entêtée et sans espoir. Mais ses yeux
restaient fous, on y voyait comme une mort de la lumière, quand ils se
fixaient sur l'oeuvre manquée de sa vie.

Vers cette époque, Sandoz, lui aussi, eut un grand chagrin. Sa mère
mourut, toute son existence fut bouleversée, cette existence à trois, si
intime, où ne pénétraient que quelques amis, il avait pris en haine le
pavillon de la rue Nollet. D'ailleurs, un brusque succès s'était
déclaré, dans la vente jusque-là pénible de ses livres; et le ménage,
comblé de cette richesse; venait de louer rue de Londres un vaste
appartement, dont l'installation l'occupa pendant des mois. Son deuil
avait encore rapproché Sandoz de Claude, dans un dégoût commun des
choses. Après le coup terrible du Salon, il s'était inquiété de son
vieux camarade, devinant en lui une cassure irréparable, quelque plaie
où la vie coulait, invisible. Puis, à le voir si froid, si sage, il
avait fini par se rassurer un peu.

Souvent, Sandoz montait rue Tourlaque, et quand il lui arrivait de n'y
rencontrer que Christine, il la questionnait, comprenant qu'elle aussi
vivait dans l'effroi d'un malheur, dont elle ne parlait jamais. Elle
avait la face tourmentée, les tressaillements nerveux d'une mère qui
veille sur son enfant et qui tremble de voir la mort entrer, au moindre
bruit.

Un matin de juillet, il lui demanda: «Eh bien, vous êtes contente? Claude
est tranquille, il travaille bien» Elle jeta vers le tableau son regard
accoutumé, un regard oblique de terreur et de haine. «Oui, oui, il
travaille... Il veut tout finir, avant de se remettre à la femme...»
Et, sans avouer la crainte qui l'obsédait, elle ajouta plus bas:

«Mais ses yeux, avez-vous remarqué ses yeux?... Il a toujours ses
mauvais yeux. Moi, je sais bien qu'il ment, avec son air de ne pas se
fâcher... Je vous en prie, venez le prendre, emmenez-le pour le
distraire. Il n'a plus que vous, aidez-moi, aidez-moi!» Dés lors, Sandoz
inventa des motifs de promenade, arriva dès le matin chez Claude et
l'enleva de force au travail. Presque toujours, il fallait l'arracher de
son échelle, où il restait assis, même quand il ne peignait pas. Des
lassitudes l'arrêtaient, une torpeur qui l'engourdissait pendant de
longues minutes, sans qu'il donnât un coup de pinceau. À ces moments de
contemplation muette, son regard revenait avec une ferveur religieuse
sur la figure de femme, à laquelle il ne touchait plus; c'était comme le
désir hésitant d'une volupté mortelle, l'infinie tendresse et l'effroi
sacré d'un amour qu'il se refusait, dans la certitude d'y laisser la
vie. Puis, il se remettait aux autres figures, aux fonds du tableau, la
sachant toujours là pourtant, l'oeil vacillant lorsqu'il la rencontrait,
seulement maître de son vertige, tant qu'il ne retournerait point à sa
chair et qu'elle ne refermerait pas les bras sur lui. Un soir,
Christine, qui était reçue maintenant chez Sandoz, et qui ne manquait
plus un jeudi, dans l'espérance de voir s'y égayer son grand enfant
malade d'artiste, prit à part le maître de la maison, en le suppliant de
tomber le lendemain chez eux. Et, le lendemain, Sandoz ayant justement
des notes à chercher pour un roman, de l'autre côté de la butte
Montmartre, alla violenter Claude, l'emporta, le débaucha jusqu'à la
nuit.

Ce jour-là, comme ils étaient descendus à la porte de Clignancourt, où
se tenait une fête perpétuelle, des chevaux de bois, des tirs, des
guinguettes, ils eurent la stupeur de se trouver brusquement en face de
Chaîne, trônant au milieu d'une vaste et riche baraque. C'était une
sorte de chapelle très ornée: quatre jeux de tournevire s'y alignaient,
des ronds chargés de porcelaines, de verreries, de bibelots dont le
vernis et les dorures luisaient dans un éclair, avec des tintements
d'harmonica, quand la main d'un joueur lançait le plateau, qui grinçait
contre la plume; même un lapin vivant, le gros lot, noué de faveurs
roses, valsait, tournait sans fin, ivre d'épouvante. Et ces richesses
s'encadraient dans des tentures rouges, des lambrequins, des rideaux,
entre lesquels, au fond de la boutique, comme au saint des saints d'un
tabernacle, on voyait pendus trois tableaux, les trois chefs-d'oeuvre de
Chaîne, qui le suivaient de foire en foire, d'un bout à l'autre de
Paris; la Femme adultère au centre, la copie du Mantegna à gauche, le
poêle de Mahoudeau à droite. Le soir, quand les lampes à pétrole
flambaient, que les tournevires ronflaient et rayonnaient comme des
astres, rien n'était plus beau que ces peintures, dans la pourpre
saignante des étoffés; et le peuple béant s'attroupait.

Une pareille vue arracha une exclamation à Claude.

«Ah! mon Dieu!... Mais elles sont très bien, ces toiles! elles étaient
faites pour ça.» Le Mantegna surtout, d'une sécheresse si naïve, avait
l'air d'une image d'Épinal décolorée, clouée là pour le plaisir des gens
simples; tandis que le poêle minutieux et de guingois, en pendant avec
le Christ de pain d'épice, prenait une gaieté inattendue.

Mais Chaîne, qui venait d'apercevoir les deux amis, leur tendit la main,
comme s'il les avait quittés la veille.

Il était calme, sans orgueil ni honte de sa boutique, et il n'avait pas
vieilli, toujours en cuir, le nez complètement disparu entre les deux
joues, la bouche empâtée de silence, enfoncée dans la barbe.

«Hein? on se retrouve! dit gaiement Sandoz. Vous savez qu'ils font
rudement de l'effet, vos tableaux.

--Ce farceur! ajouta Claude, il a son petit Salon à lui tout seul. C'est
très malin, ça!» La face de Chaîne resplendit, et il lâcha son mot:

«Bien sûr!» Puis, dans le réveil de son orgueil d'artiste, lui dont on
ne tirait guère que des grognements, il prononça toute une phrase;«Ah!
bien sûr que si j'avais eu de l'argent comme vous, je serais arrivé
comme vous, tout de même.» C'était sa conviction. Jamais il n'avait mis
son talent en doute, il lâchait simplement la partie, parce qu'elle ne
nourrissait pas son homme. Au Louvre, devant les chefs-d'oeuvre, il
était uniquement persuadé qu'il fallait du temps.

«Allez, reprit Claude redevenu sombre, n'ayez point de regrets, vous
seul avez réussi... Ça marche, n'est-ce pas? le commerce.» Mais Chaîne
mâchonna des paroles amères. Non, non, rien ne marchait, pas même les
tournevires. Le peuple ne jouait plus, tout l'argent filait chez les
marchands de vin.

On avait beau acheter des rebuts et donner le coup de paume sur la
table, pour que la plume ne s'arrêtât pas aux gros lots: c'était à peine
s'il y avait désormais de l'eau à boire. Puis, comme du monde s'était
approché, il s'interrompit, il cria d'une grosse voix que les deux
autres ne lui connaissaient point, et qui les stupéfia:

--«Voyez, voyez le jeu!... À tous les coups l'on gagne!» Un ouvrier, qui
avait dans ses bras une petite fille souffreteuse, aux grands yeux
avides, lui fit jouer deux coups. Les plateaux grinçaient, les bibelots
dansaient dans un éblouissement, le lapin en vie tournait, tournait, les
oreilles rabattues, si rapide, qu'il s'effaçait et n'était plus qu'un
cercle blanchâtre. Il y eut une forte émotion, la fillette avait failli
le gagner. Alors, après avoir serré la main de Chaîne encore tremblant,
les deux amis s'éloignèrent.

«Il est heureux, dit Claude au bout d'une cinquantaine de pas, faits en
silence.

--Lui! s'écria Sandoz, il croit qu'il a raté l'Institut, et il en
meurt!».

À quelque temps de là, vers le milieu d'août, Sandoz imagina la
distraction d'un vrai voyage, toute une partie qui devait leur prendre
une journée entière. Il avait rencontré Dubuche, un Dubuche ravagé,
morne, qui s'était montré plaintif et affectueux, remuant le passé,
invitant ses deux vieux camarades à déjeuner à la Richaudière, où il se
trouvait seul pour quinze jours encore, avec ses deux enfants. Pourquoi
n'irait-on pas le surprendre, puisqu'il semblait si désireux de renouer?
Mais Sandoz répétait en vain qu'il lui avait fait jurer d'amener Claude,
celui-ci refusait obstinément, comme s'il était saisi de peur à l'idée
de revoir Bennecourt, la Seine, les îles, toute cette campagne où des
années heureuses étaient défuntes et ensevelies. Il fallut que Christine
s'en mêlât, et il finit par céder, plein de répugnance. Justement, la
veille du jour convenu, il avait travaillé très tard à son tableau,
repris de fièvre. Aussi, le matin, un dimanche, dévoré de l'envie de
peindre, s'en alla-t-il avec peine, dans une sorte d'arrachement
douloureux. À quoi bon retourner là-bas? C'était mort, ça n'existait
plus. Rien n'existait que Paris, et encore, dans Paris, il n'existait
qu'un horizon, la pointe de la Cité, cette vision qui le hantait
toujours et partout, ce coin unique où il laissait son coeur.

Dans le wagon, Sandoz, en le voyant nerveux, les yeux à la portière,
comme s'il eût quitté pour des années la ville peu à peu décrue et noyée
de vapeurs, s'efforça de l'occuper et lui conta ce qu'il savait de la
situation vraie de Dubuche. D'abord, le père Margaillan, glorieux de son
gendre médaillé, l'avait promené, présenté en tous lieux, à titre
d'associé et de successeur. En voilà un qui allait mener les affaires
rondement, construire moins cher et plus beau, car le gaillard avait
pâli sur les livres! Mais la première idée de Dubuche fut déplorable: il
inventa un four à briques et l'installa en Bourgogne, sur des terrains à
son beau-père, dans des conditions si désastreuses, d'après un plan si
défectueux, que la tentative se solda par une perte sèche de deux cent
mille francs. Il se rabattit alors sur les constructions, où il
prétendait vouloir appliquer des vues personnelles, un ensemble très
mûri, qui renouvellerait l'art de bâtir. C'étaient les anciennes
théories qu'il tenait des camarades révolutionnaires de sa jeunesse,
tout ce qu'il avait promis de réaliser quand il serait libre, mais mal
digéré, appliqué hors de propos, avec la lourdeur du bon élève sans
flamme créatrice: les décorations de terres cuites et de faïences, les
grands dégagements vitrés, surtout l'emploi du fer, les solives de fer,
les escaliers de fer, les combles de fer; et, comme ces matériaux
augmentent les frais, il avait de nouveau abouti à une catastrophe,
d'autant plus qu'il était un administrateur pitoyable et qu'il perdait
la tête depuis sa fortune, épaissi encore par l'argent, gâté,
désorienté, ne retrouvant même pas son application au travail. Cette
fois, le père Margaillan se fâcha, lui qui, depuis trente ans, achetait
les terrains, bâtissait, revendait, en établissant d'un coup d'oeil les
devis des maisons de rapport; tant de mères de construction, à tant le
mètre, devant donner tant d'appartements, à tant de loyer. Qui est-ce
qui lui avait fichu un gaillard qui se trompait sur la chaux, la brique,
la meulière, qui mettait du chêne où le sapin devait suffire, qui ne se
résignait pas à couper un étage, comme un pain bénit, en autant de
petits carrés qu'il le fallait! Non, non, pas de ça! il se révoltait
contre l'art, après avoir eu l'ambition d'en introduire un peu dans sa
routine, pour satisfaire un vieux tournent d'ignorant. Et, dès lors, les
choses allèrent de mal en pis, des querelles terribles éclatèrent entre
le gendre et le beau-père, l'un dédaigneux, se retranchant derrière sa
science, l'autre criant que le dernier des manoeuvres, décidément, en
savait beaucoup plus qu'un architecte. Les millions périclitaient,
Margaillan, un beau jour, jeta Dubuche à la porte de ses bureaux, en lui
défendant d'y remettre les pieds, puisqu'il n'était pas même bon à
conduire un chantier de quatre hommes. Un désastre, une faillite
lamentable, la banqueroute de l'École devant un maçon!...

Claude, qui s'était mis à écouter, demanda:

«Alors, que fait-il, maintenant?

--Je ne sais pas, rien sans doute, répondit Sandoz. Il m'a dit que la
santé de ses enfants l'inquiétait et qu'il les soignait.» Mme
Margaillan, cette femme pâle, en lame de couteau, était morte phtisique;
et c'était le mal héréditaire, la dégénérescence, car sa fille, Régine,
toussait elle-même depuis son mariage. En ce moment, elle faisait une
cure aux eaux du Mont-Dore, où elle n'avait point osé emmener ses
enfants, qui s'étaient trouvés très mal, l'année précédente, d'une
saison dans cet air trop vif pour leur débilité. Cela expliquait
l'éparpillement de la famille: la mère, là-bas, avec une seule femme de
chambre; le grand-père à Paris où il avait repris ses grands travaux, se
battant au milieu de ses quatre cents ouvriers, accablant de son mépris
les paresseux et les incapables; et le père réfugié à la Richaudière,
commis à la garde de sa fille et de son fils, interné là, dès la
première lutte, ainsi qu'un invalide de la vie. Dans un instant
d'expansion, Dubuche avait même laissé entendre que, sa femme ayant
failli mourir à ses secondes couches et s'évanouissant d'ailleurs au
moindre contact trop vif, il s'était fait un devoir de cesser tous
rapports conjugaux avec elle. Pas même cette récréation.

«Un beau mariage», dit simplement Sandoz, pour conclure.

Il était dix heures, quand les deux amis sonnèrent à la grille de la
Richaudière. La propriété, qu'ils ne connaissaient point, les
émerveilla: une futaie superbe, un jardin français avec des rampes et
des perrons qui se déroulaient royalement, trois serres immenses,
surtout une cascade colossale, une folie de rocs rapportés, de ciment et
de conduites d'eau, où le propriétaire avait englouti une fortune, par
une vanité d'ancien gâcheur de plâtre. Et ce qui les frappa plus encore,
ce fut le désert mélancolique de ce domaine, les avenues ratissées, sans
une trace de pas, les lointains vides que traversaient les rares
silhouettes des jardiniers, la maison morte dont toutes les fenêtres
étaient closes, sauf deux, entrebâillées à peine.

Pourtant, un valet de chambre, qui s'était décidé à paraître, les
interrogea; et, quand il sut qu'ils venaient pour Monsieur, il se montra
insolent, il répondit que Monsieur était derrière la maison, au gymnase.
Puis, il rentra.--Sandoz et Claude suivirent une allée, débouchèrent en
face d'une pelouse, et ce qu'ils virent les arrêta un instant.

Dubuche, debout devant un trapèze, levait les bras pour y maintenir son
fils Gaston, un pauvre être malingre, qui avait, à dix ans, les petits
membres mous de la première enfance; tandis que, assise dans une
voiture, la fillette, Alice, attendait son tour, venue avant terne
celle-là, si mal finie, qu'elle ne marchait pas encore, à six ans. Le
père, absorbé, continua d'exercer les membres grêles du petit garçon, le
balança, tâcha vainement de le faire se hausser sur les poignets; puis,
comme ce léger effort avait suffi pour le mettre en sueur, il l'emporta
et le roula dans une couverture: tout cela en silence, isolé sous le
ciel large; d'une pitié navrée au milieu de ce beau parc...

Mais, en se relevant, il aperçut les deux amis.

«Comment! c'est vous!... Un dimanche, et sans m'avoir prévenu!».

Il avait eu un geste désolé, il expliqua tout de suite que, le dimanche,
la femme de chambre, la seule femme à qui il osât confier les enfants,
allait à Paris, et que, dès lors, il lui était impossible de quitter
Alice et Gaston une minute.

«Je parie que vous veniez déjeuner?» Sur un regard suppliant de Claude,
Sandoz se hâta de répondre:

«Non, non. Justement, nous ne pouvions que te serrer la main... Claude
à dû se rendre dans le pays pour des affaires. Tu sais, il a vécu à
Bennecourt. Et, comme je l'ai accompagné, nous avons eu l'idée de
pousser jusqu'ici.

Mais on nous attend, ne te dérange pas.» Alors, Dubuche, soulagé,
affecta de les retenir. Ils avaient bien une heure, que diable! Et tous
trois causèrent.

Claude le regardait, étonné de le retrouver si vieux: le visage bouffi
s'était ridé, d'un jaune veiné de rouge, comme si la bile avait
éclaboussé la peau; tandis que les cheveux et les moustaches
grisonnaient déjà. En outre, le corps semblait s'être tassé, une
lassitude amère appesantissait chaque geste. Les défaites de l'argent
étaient donc aussi lourdes que celles de l'art? La voix, le regard, tout
chez ce vaincu disait la dépendance honteuse où il devait vivre, la
faillite de son avenir qu'on lui jetait à la face, la continuelle
accusation d'avoir mis au contrat un talent qu'il n'avait point,
l'argent de la famille qu'il volait aujourd'hui, ce qu'il mangeait, les
vêtements qu'il portait, les sous de poche qu'il lui fallait, la
continuelle aumône enfin qu'on lui faisait, comme à un vulgaire filou
dont on ne pouvait se débarrasser. «Attendez-moi, reprit Dubuche, j'en ai
encore pour cinq minutes avec l'un de mes pauvres mimis, et nous
rentrons.» Doucement, avec des précautions infinies de mère, il tira la
petite Alice de la voiture, la souleva jusqu'au trapèze; et là, en
bégayant des chatteries, en lui faisant risette, il l'encouragea, la
laissa deux minutes accrochée, pour développer ses muscles; mais il
restait les bras ouverts, à suivre chaque mouvement, dans la crainte de
la voir se briser si elle lâchait de fatigue ses frêles mains de cire.
Elle ne disait rien, elle avait de grands yeux pâles, obéissante
pourtant malgré sa terreur de cet exercice, d'une telle légèreté
pitoyable, qu'elle ne tendait pas les cordes, pareille à un de ces
petits oiseaux étiques qui tombent des branches, sans les plier.

À ce moment, Dubuche, ayant jeté un coup d'oeil sur Gaston, s'affola, en
remarquant que la couverture avait glissé et que les jambes de l'enfant
se trouvaient découvertes.

«Mon Dieu! mon Dieu! le voilà qui va prendre froid, dans cette herbe! Et
moi qui ne puis bouger!... Gaston, mon mimi! Tous les jours, c'est la
même chose: tu attends que je sois occupé avec ta soeur... Sandoz,
recouvre-le, de grâce!... Ah! merci, rabats encore la couverture, n'aie
pas peur!» C'était ça que son beau mariage avait fait de la chair de sa
chair, c'étaient ces deux êtres inachevés, vacillants, que le moindre
souffle du ciel menaçait de tuer comme des mouches. De la fortune
épousée, il ne lui restait que ça, le continuel chagrin de voir son sang
se gâter et s'endolorir, dans ce fils, dans cette fille lamentables, qui
allaient pourrir sa race, tombée à la déchéance dernière de la scrofule
et de la phtisie. Et, chez ce gros garçon égoïste, un père s'était
révélé, admirable, un coeur enflammé d'une passion unique. Il n'avait
plus que la volonté de faire vivre ses enfants, il luttait heure par
heure, les sauvait chaque matin, avec l'effroi de les perdre chaque
soir. Maintenant, eux seuls existaient, au milieu de son existence
finie, dans l'amertume des reproches insultants de son beau-père, des
jours maussades et des nuits glacées que lui apportait sa triste femme;
et il s'acharnait, il achevait de les mettre au monde, par un continuel
miracle de tendresse.

«Là, mon mimi, c'est assez, n'est-ce pas? Tu verras comme tu deviendras
grande et belle!» Il replaça Alice dans la voiture, il prit Gaston,
toujours enveloppé, sur l'un de ses bras; et, comme ses amis voulaient
l'aider, il refusa, il se mit à pousser la petite fille de sa main
restée libre.

«Merci, j'ai l'habitude. Ah! les pauvres mignons, ils ne sont pas
lourds... Et puis, avec les domestiques, on n'est jamais sûr.» En
entrant dans la maison, Sandoz et Claude revirent le valet de chambre
qui s'était montré insolent; et ils s'aperçurent que Dubuche tremblait
devant lui. L'office et l'antichambre, épousant les mépris du beau-père
qui payait, traitaient le mari de Madame en mendiant toléré par charité.
À chaque chemise qu'on lui préparait, à chaque morceau de pain qu'il
osait redemander, il demandait l'aumône dans le geste impoli des
domestiques.

«Eh bien, adieu, nous te laissons, dit Sandoz, qui souffrait.

--Non, non, attendez un moment... Les enfants vont déjeuner, et je vous
accompagnerai avec eux. Il faut qu'ils fassent leur promenade.» Chaque
journée était ainsi réglée heure par heure. Le matin, la douche, le
bain, la séance de gymnastique, puis le déjeuner, qui était toute une
affaire, car il leur fallait une nourriture spéciale, discutée, pesée,
et l'on allait jusqu'à faire tiédir leur eau rougie, de crainte qu'une
goutte trop fraîche ne leur donnât un rhume. Ce jour-là, ils eurent un
jaune d'oeuf délayé dans du bouillon, et une noix de côtelette, que le
père leur coupa en tout petits morceaux. Ensuite, venait la promenade,
avant la sieste.

Sandoz et Claude se retrouvèrent dehors, le long des larges avenues,
avec Dubuche, qui poussait de nouveau la voiture d'Alice; tandis que
Gaston, à présent, marchait près de lui. On causa de la propriété, en se
dirigeant vers la grille. Le maître jetait sur le vaste parc des yeux
timides et inquiets, comme s'il ne se fût pas senti chez lui. Du reste,
il ne savait rien, il ne s'occupait de rien.

Il semblait avoir oublié jusqu'à son métier d'architecte qu'on
l'accusait de ne pas connaître, dévoyé, anéanti d'oisiveté.

«Et tes parents, comment vont-ils?» demanda Sandoz.

Une flamme ralluma les yeux éteints de Dubuche.

«Oh! mes parents, ils sont heureux. Je leur ai acheté une petite maison,
où ils mangent la rente que j'ai fait mettre au contrat... N'est-ce
pas? maman avait assez avancé pour mon instruction, il fallait bien tout
rendre, comme je l'avais promis... Ça, je peux le dire, mes parents
n'ont pas de reproches à m'adresser.» On était arrivé à la grille, on
stationna quelques minutes.

Enfin, il serra de son air brisé les mains de ses vieux camarades; puis,
gardant un instant celle de Claude, il conclut, dans une simple
constatation, où il n'y avait même pas de colère:

«Adieu, tâche de t'en sortir... Moi, j'ai raté ma vie.» Et ils le
virent s'en retourner, poussant Alice, soutenant les pas déjà
trébuchants de Gaston, lui-même avec le dos voûté et la marche lourde
d'un vieillard.

Une heure sonnait, tous deux se hâtèrent de descendre vers Bennecourt,
attristés, affamés. Mais d'autres mélancolies les y attendaient, un vent
meurtrier avait passé là: les Faucheur, le mari, la femme, le père
Poirette étaient morts; et l'auberge, tombée aux mains de cette oie de
Mélie, devenait répugnante de saleté et de grossièreté. On leur y servit
un déjeuner abominable, des cheveux dans l'omelette, des côtelettes
sentant le suint, au milieu de la salle grande ouverte à la pestilence
du trou à fumier, tellement remplie de mouches, que les tables en
étaient noires. La chaleur du brûlant après-midi d'août entrait avec la
puanteur, ils n'eurent pas le courage de commander du café, ils se
sauvèrent.

«Et toi qui célébrais les omelettes de la mère Faucheur! dit Sandoz. Une
maison finie... Nous faisons un tour, n'est-ce pas?» Claude allait
refuser. Depuis le matin il n'avait qu'une hâte, marcher plus vite,
comme si chaque pas abrégeait la corvée et le ramenait vers Paris. Son
coeur, sa tête, son être entier était resté là-bas. Il ne regardait ni à
droite ni à gauche, filant sans rien distinguer des champs ni des
arbres, n'ayant au crâne que son idée fixe, dans une hallucination telle
que, par moments, la pointe de la Cité lui semblait se dresser et
l'appeler du milieu des vastes chaumes. Pourtant, la proposition de
Sandoz éveillait en lui des souvenirs; et, une mollesse l'envahissant,
il répondit:

«Oui, c'est ça, allons voir.»

Mais, à mesure qu'il avançait le long de la berge, il se révoltait de
douleur. C'était à peine s'il reconnaissait le pays. On avait construit
un pont pour relier Bonnières à Bennecourt: un pont, grand Dieu! à la
place de ce vieux bac craquant sur sa chaîne, et dont la note noire,
coupant le courant, était si intéressante! En outre, le barrage établi
en aval, à Port-Villez, ayant remonté le niveau de la rivière, la
plupart des îles se trouvaient submergées, les petits bras
s'élargissaient. Plus de jolis coins, plus de ruelles mouvantes où se
perdre, un désastre à étrangler tous les ingénieurs de la marine!

«Tiens! ce bouquet de saules qui émergent encore, à gauche, c'était le
Barreux, l'île où nous allions causer dans l'herbe, tu te souviens?...
Ah! les misérables!» Sandoz, qui ne pouvait voir couper un arbre sans
montrer le poing au bûcheron, pâlissait de la même colère, exaspéré
qu'on se fût permis d'abîmer la nature.

Puis, Claude, lorsqu'il s'approcha de son ancienne demeure, devint muet,
les dents serrées. On avait vendu la maison à des bourgeois, il y avait
maintenant une grille, à laquelle il colla son visage. Les rosiers
étaient morts, les abricotiers étaient morts; le jardin, très propre,
avec ses petites allées, ses carrés de fleurs et de légumes entourés de
buis, se reflétait dans une grosse boule de verre étamé, posée sur un
pied, au beau milieu; et la maison, badigeonnée à neuf, peinturlurée aux
angles et aux encadrements en fausses pierres de taille, avait un
endimanchement gauche de rustre parvenu, qui enragea le peintre. Non,
non, il ne restait là rien de lui, rien de Christine, rien de leur grand
amour de jeunesse! Il voulut voir encore, il monta derrière
l'habitation, chercha le petit bois de chênes, ce trou de verdure où ils
avaient laissé le vivant frisson de leur première étreinte; mais le
petit bois était mort, mort avec le reste, abattu, vendu, brûlé.

Alors, il eut un geste de malédiction, il jeta son chagrin à toute cette
campagne si changée, où il ne retrouvait pas un vestige de leur
existence. Quelques années suffisaient donc pour effacer la place où
l'on avait travaillé, joui et souffert? À quoi bon cette agitation
vaine, si le vent, derrière l'homme qui marche, balaie et emporte la
trace de ses pas? Il l'avait bien senti qu'il n'aurait point dû revenir,
car le passé n'était que le cimetière de nos illusions, on s'y brisait
les pieds contre des tombes.

«Allons-nous-en! cria-t-il, allons-nous-en vite! C'est stupide, de se
crever ainsi le coeur!» Sur le nouveau pont, Sandoz tenta de le calmer,
en lui faisant voir un motif qui n'existait pas autrefois, la coulée de
la Seine élargie, roulant à pleins bords, dans une lenteur superbe. Mais
cette eau n'intéressait plus Claude.

Il fit une seule réflexion: c'était la même eau qui, en traversant
Paris, avait ruisselé contre les vieux quais de la Cité; et elle le
toucha dès lors, il se pencha un instant, il crut y apercevoir des
reflets glorieux, les tours de Notre-Dame et l'aiguille de la
Sainte-Chapelle que le courant emportait à la mer.

Les deux amis, manquèrent le train de trois heures. Ce fut un supplice
que de passer deux grandes heures encore, dans ce pays si lourd à leurs
épaules. Heureusement, ils avaient prévenu chez eux qu'ils rentreraient
par un train de nuit, si on les retenait. Aussi résolurent-ils de dîner
en garçons, dans un restaurant de la place du Havre, pour tâcher de se
remettre, en causant au ressert, comme jadis.

Huit heures allaient sonner lorsqu'ils s'attablèrent.

Claude, ou sortir de la gare, les pieds sur le pavé de Paris, avait
cessé de s'agiter nerveusement, en homme qui se retrouvait enfin chez
lui. Et il écoutait, de l'air froid et absorbé qu'il gardait maintenant,
les paroles bavardes dont Sandoz essayait de l'égayer. Celui-ci le
traitait comme une maîtresse qu'il aurait voulu étourdir: des plats fins
et épicés, des vins, qui grisent. Mais la gaieté restait rebelle, Sandoz
lui-même finit par s'assombrir.

Cette campagne ingrate, ce Bennecourt tant chéri et oublieux, dans
lequel ils n'avaient pas rencontré une pierre qui eût conservé leur
souvenir, ébranlait en lui tous ses espoirs d'immortalité. Si les
choses, qui ont l'éternité, oubliaient si vite, est-ce qu'on pouvait
compter une heure sur la mémoire des hommes?

«Vois-tu, mon vieux, c'est ce qui me donne des sueurs froides,
parfois... As-tu jamais songé à cela, toi, que la postérité n'est
peut-être pas l'impeccable justicière que nous rêvons? On se console
d'être injurié, d'être nié, on compte sur l'équité des siècles à venir,
on est comme le fidèle qui supporte l'abomination de cette terre, dans
la ferme croyance à une autre vie, où chacun sera traité selon ses
mérites. Et s'il n'y avait pas plus de paradis pour l'artiste que pour
le catholique, si les générations futures se trompaient comme les
contemporains, continuaient le malentendu, préféraient aux oeuvres
fortes les petites bêtises aimables!... Ah! quelle duperie, hein? quelle
existence de forçat, cloué au travail, pour une chimère!... Remarque que
c'est bien possible, après tout.

Il y a des admirations consacrées dont je ne donnerais pas deux liards.
Par exemple, l'enseignement classique a tout déformé, nous a imposé
comme génies des gaillards corrects et faciles, auxquels on peut
préférer les tempéraments libres, de production inégale, connus des
seuls lettrés. L'immortalité ne serait donc qu'à la moyenne bourgeoisie,
à ceux qu'on nous entre violemment dans le crâne, quand nous n'avons pas
encore la force de nous défendre... Non, non, il ne faut pas se dire
ces choses, j'en frissonne, moi! Est-ce que je garderais le courage de
ma besogne, est-ce que je resterais debout sous les huées, si je n'avais
plus l'illusion consolante que je serai aimé un jour!» Claude l'avait
écouté, de son air d'accablement. Puis, il eut un geste d'amère
indifférence.

«Bah! qu'est-ce que ça fiche? il n'y a rien... Nous sommes plus fous
encore que les imbéciles qui se tuent pour une femme. Quand la terre
claquera dans l'espace comme une noix sèche, nos oeuvres n'ajouteront
pas un atome à sa poussière.

--Ça, c'est bien vrai! conclut Sandoz très pâle. À quoi bon vouloir
combler le néant?... Et dire que nous le savons, et que notre orgueil
s'acharne!» Ils quittèrent le restaurant, vaguèrent dans les rues,
s'échouèrent de nouveau au fond d'un café. Ils philosophaient, ils en
étaient venus aux souvenirs de leur enfance, ce qui achevait de leur
noyer le coeur de tristesse. Une heure du matin sonnait, quand ils se
décidèrent à rentrer chez eux. Mais Sandoz parla d'accompagner Claude
jusqu'à la rue Tourlaque. La nuit d'août était superbe, chaude, criblée
d'étoiles. Et, comme ils faisaient un détour, remontant par le quartier
de l'Europe, ils passèrent devant l'ancien café Baudequin, sur le
boulevard des Batignolles. Le propriétaire avait changé trois fois; la
salle n'était plus la même, repeinte, disposée autrement, avec deux
billards à droite; et les couches de consommateurs s'y étaient succédé,
les unes recouvrant les autres, si bien que les anciennes avaient
disparu comme des peuples ensevelis.

Pourtant, la curiosité, l'émotion de toutes les choses mortes qu'ils
venaient de remuer ensemble, leur firent traverser le boulevard, pour
jeter un coup d'oeil dans le café, par la porte grande ouverte. Ils
voulaient revoir leur table d'autrefois, au fond, à gauche.

«Oh! regarde! dit Sandoz, stupéfait.

--Gagnière!» murmura Claude. C'était Gagnière, en effet, tout seul à
cette table, au fond de la salle vide. Il avait dû venir de Melun pour
un de ces concerts du dimanche, dont il se donnait la débauche; puis, le
soir, perdu dans Paris, il était monté au café Baudequin, par une
vieille habitude des jambes.

Pas un des camarades n'y remettait les pieds, et lui, témoin d'un autre
âge, s'y entêtait, solitaire. Il n'avait pas encore touché à sa chope,
il la regardait, si pensif, que les garçons commençaient à mettre les
chaises sur les tables pour le balayage du lendemain, sans qu'il
bougeât.

Les deux amis hâtèrent le pas, inquiets de cette figure vague, pris de
la terreur enfantine des revenants. Et ils se séparèrent rue Tourlaque.

«Ah! ce triste Dubuche! dit Sandoz en serrant la main de Claude, c'est
lui qui nous a gâté notre journée.» Dès novembre, lorsque tous les vieux
amis furent rentrés, Sandoz songea à les réunir dans un de ses dîners du
jeudi, comme il en avait gardé la coutume. C'était toujours la meilleure
de ses joies: la vente de ses livres augmentait, le faisait riche;
l'appartement de la rue de Londres prenait un grand luxe, à côté de la
petite maison bourgeoise des Batignolles; et lui restait immuable. En
outre, cette fois, il complotait, dans sa bonhomie, de donner à Claude
une distraction certaine, par une de leurs chères soirées de jeunesse.
Aussi veilla-t-il aux invitations: Claude et Christine naturellement;
Jory et sa femme, qu'il avait fallu recevoir depuis le mariage; puis,
Dubuche qui venait toujours seul; Fagerolles, Mahoudeau, Gagnière enfin.
On serait dix, et rien que des camarades de l'ancienne bande, pas un
gêneur, pour que la bonne entente et la gaieté fussent complètes.

Henriette, plus méfiante, hésita, lorsqu'ils arrêtèrent cette liste de
convives.

«Oh! Fagerolles? Tu crois, Fagerolles avec les autres?

Ils ne l'aiment guère... Et Claude non plus d'ailleurs, j'ai cru
remarquer un froid...» Mais il l'interrompit, ne voulant pas en
convenir.

«Comment! un froid?... C'est drôle, les femmes ne peuvent comprendre
qu'on se plaisante. Au fond, ça n'empêche pas d'avoir le coeur solide.»

Ce jeudi-là, Henriette voulut soigner le menu. Elle avait maintenant
tout un petit personnel à diriger, une cuisinière, un valet de chambre;
et, si elle ne faisait plus des plats elle-même, elle continuait à tenir
la maison sur un pied de chère très délicate, par tendresse pour son
mari, dont la gourmandise était le seul vice. Elle accompagna la
cuisinière à la halle, passa en personne chez les fournisseurs. Le
ménage avait le goût des curiosités gastronomiques, venues des quatre
coins du monde. Cette fois, on se décida pour un potage queue de boeuf,
des rougets de roche grillés, un filet aux cèpes, des raviolis à
l'italienne, des gelinottes de Russie, et une salade de truffes, sans
compter du caviar et des kilkis en hors-d'oeuvre, une glace pralinée, un
petit fromage hongrois couleur d'émeraude, des fruits, des pâtisseries.
Comme vin, simplement, du vieux bordeaux dans les carafes, du Chambertin
au rôti, et un vin mousseux de la Moselle au dessert, en remplacement du
vin de champagne, jugé banal.

Dès sept heures, Sandoz et Henriette attendirent leurs convives, lui en
simple jaquette, elle très élégante dans une robe de satin noir tout
unie. On venait chez eux en redingote, librement. Le salon, qu'ils
achevaient d'installer, s'encombrait de vieux meubles, de vieilles
tapisseries, de bibelots de tous les peuples et de tous les siècles, un
flot montant, débordant à cette heure, qui avait commencé aux
Batignolles par le vieux pot de Rouen, qu'elle lui avait donné un jour
de fête. Ils couraient ensemble les brocanteurs, ils avaient une rage
joyeuse d'acheter; et lui contentait là d'anciens désirs de jeunesse,
des ambitions romantiques, nées jadis de ses premières lectures; si bien
que cet écrivain, si farouchement moderne, se logeait dans le Moyen Âge
vermoulu qu'il rêvait d'habiter à quinze ans. Comme excuse, il disait en
riant que les beaux meubles d'aujourd'hui coûtaient trop cher, tandis
qu'on arrivait tout de suite à de l'allure et à de la couleur, avec des
vieilleries, même communes. Il n'avait rien du collectionneur, il était
tout pour le décor, pour les grands effets d'ensemble; et le salon, à la
vérité, éclairé par deux lampes de vieux Delft, prenait des tons fanés
très doux et très chauds, les ors éteints des dalmatiques réappliqués
sur les sièges, les incrustations jaunies des cabinets italiens et des
vitrines hollandaises, les teintes fondues des portières orientales, les
cent petites notes des ivoires, des faïences, des émaux, pâlis par l'âge
et se détachant contre la tenture neutre de la pièce, d'un rouge sombre.

Claude et Christine arrivèrent les derniers. Cette dernière avait mis
son unique robe de soie noire, une robe usée, finie, qu'elle entretenait
avec des soins extrêmes, pour les occasions semblables. Tout de suite,
Henriette lui prit les deux mains, en l'attirant sur un canapé. Elle
l'aimait beaucoup, elle la questionna, en la voyant singulière, les yeux
inquiets dans sa pâleur touchante. Qu'avait-elle donc? souffrait-elle?
Non, non, elle répondit qu'elle était très gaie, très heureuse de venir;
et ses regards, à chaque minute, allaient vers Claude, comme pour
l'étudier, puis se détournaient. Lui paraissait excité, d'une fièvre de
paroles et de gestes qu'il n'avait pas montrée depuis plusieurs mois.
Seulement, par instants, cette agitation tombait, il demeurait
silencieux, les yeux larges et perdus, fixés là-bas, au loin dans le
vide, sur quelque chose qui semblait l'appeler.

«Ah! mon vieux, dit-il à Sandoz, j'ai achevé ton bouquin cette nuit.
C'est rudement fort, tu leur as cloué le bec, cette fois.» Tous deux
causèrent devant la cheminée, où des bûches flambaient. L'écrivain, en
effet, venait de publier un nouveau roman; et, bien que la critique ne
désarmât pas, il se faisait enfin, autour de ce dernier, cette rumeur du
succès qui consacre un homme, sous les attaques persistantes de ses
adversaires. D'ailleurs, il n'avait aucune illusion, il savait bien que
la bataille, même gagnée, recommencerait à chacun de ses livres. Le
grand travail de sa vie avançait, cette série de romans, ces volumes
qu'il lançait coup sur coup, d'une main obstinée et régulière, marchant
au but qu'il s'était donné, sans se laisser vaincre par rien, obstacles,
injures, fatigues.

«C'est vrai, répondit-il gaiement, ils faiblissent, cette fois! Il y en
a même un qui a fait la fâcheuse concession de reconnaître que je suis
un honnête homme. Voilà comment tout dégénère!... Mais, va! ils se
rattraperont.

J'en sais dont le crâne est trop différent du mien pour qu'ils acceptent
jamais ma formule littéraire, mes audaces de langue, mes bonshommes
physiologiques évoluant sous l'influence des milieux; et je parle des
confrères qui se respectent, je laisse de côté les imbéciles et les
gredins...

Le mieux, vois-tu, pour travailler gaillardement, c'est de n'attendre ni
bonne foi ni justice. Il faut mourir pour avoir raison.» Les yeux de
Claude s'étaient brusquement dirigés vers un coin du salon, trouant le
mur, allant là-bas, où quelque chose l'avait appelé. Puis, il se
troublèrent, ils revinrent, tandis qu'il disait:

«Bah! tu parles pour toi. Si je crevais, moi, j'aurais tort...
N'importe, ton bouquin m'a fichu une sacrée fièvre.

J'ai voulu peindre aujourd'hui, impossible! Ah! ça va bien que je ne
puisse pas être jaloux de toi, autrement tu me rendrais trop
malheureux.» Mais la porte s'était ouverte, et Mathilde entra, suivie de
Jory. Elle avait une toilette riche, une tunique de velours capucine,
sur une jupe de satin paille, avec des brillants aux oreilles et un gros
bouquet de roses au corsage. Et ce qui étonnait Claude, c'était qu'il ne
la reconnaissait pas, devenue très grasse, ronde et blonde, de maigre et
brûlée qu'elle était. Sa laideur inquiétante de fille se fondait dans
une enflure bourgeoise de la face, sa bouche aux trous noirs montrait
maintenant des dents trop blanches, quand elle voulait bien sourire,
d'un retroussement dédaigneux des lèvres. On la sentait respectable avec
exagération, ses quarante-cinq ans lui donnaient du poids, à côté de son
mari plus jeune, qui semblait être son neveu. La seule chose qu'elle
gardait était une violence de parfums, elle se noyait des essences les
plus fortes, comme si elle eût tenté d'arracher de sa peau les senteurs
d'aromates dont l'herboristerie l'avait imprégnée; mais l'amertume de la
rhubarbe, l'âpreté du sureau, la flamme de la menthe poivrée
persistaient; et le salon, dès qu'elle le traversa, s'emplit d'une odeur
indéfinissable de pharmacie, corrigée d'une pointe aimé de musc.

Henriette, qui s'était levée, la fit asseoir en face de Christine. «Vous
vous connaissez, n'est-ce pas? Vous vous êtes déjà rencontrées ici?».

Mathilde eut un regard froid sur la toilette modeste de cette femme,
qui, disait-on, avait vécu longtemps avec un homme, avant d'être mariée.
Elle était d'une rigidité excessive sur ce point, depuis que la
tolérance du monde littéraire et artistique l'avait fait admettre
elle-même dans quelques salons. D'ailleurs, Henriette, qui l'exécrait,
reprit sa conversation avec Christine, après les strictes politesses
d'usage.

Jory avait serré les mains de Claude et de Sandoz. Et, debout avec eux,
devant la cheminée, il s'excusait, auprès de ce dernier, d'un article
paru le matin même dans sa revue, qui maltraitait le roman de
l'écrivain.

«Mon cher, tu le sais, on n'est jamais le maître chez soi... Je devrais
tout faire, mais j'ai si peu de temps!

Imagine-toi que je ne l'avais même pas lu, cet article, me fiant à ce
qu'on m'en avait dit. Aussi tu comprends ma colère, quand je l'ai
parcouru tout à l'heure... Je suis désolé, désolé...

--Laisse donc, c'est dans l'ordre, répondit tranquillement Sandoz,
Maintenant que mes ennemis se mettent à me louer, il faut bien que ce
soient mes amis qui m'attaquent.»

De nouveau, la porte s'entrebâilla, et Gagnière se glissa doucement, de
son air vague d'ombre falote. Il arrivait droit de Melun, et tout seul,
car il ne montrait sa femme à personne. Quand il venait dîner ainsi, il
gardait à ses souliers la poussière de la province, qu'il remportait le
soir même, en reprenant un train de nuit. Du reste, il ne changeait pas,
l'âge semblait le rajeunir, il blondissait en vieillissant.

«Tiens! mais Gagnière est là!» s'écria Sandoz.

Alors, comme Gagnière se décidait à saluer les dames, Mahoudeau fit son
entrée. Lui, avait blanchi déjà, avec sa face creusée et farouche, où
vacillaient des yeux d'enfance. Il portait encore un pantalon trop
court, une redingote qui plissait dans le dos, malgré l'argent qu'il
gagnait à présent; car le marchand de bronzes, pour lequel il
travaillait, avait lancé de lui des statuettes charmantes, que l'on
commençait à voir sur les cheminées et les consoles bourgeoises.

Sandoz et Claude s'étaient tournés, curieux d'assister à cette rencontre
de Mahoudeau avec Mathilde et Jory.

Mais la chose se passa très simplement. Le sculpteur s'inclinait devant
elle, respectueux, lorsque le mari, de son air d'inconscience sereine,
crut devoir la lui présenter, pour la vingtième fois peut-être.

«Eh! c'est ma femme, camarade! Serrez-vous donc la main!» Alors, très
graves, en gens du monde que l'on force à une familiarité un peu
prompte, Mathilde et Mahoudeau se serrèrent la main. Seulement, dès que
celui-ci se fut débarrassé de la corvée et qu'il eut retrouvé Gagnière
dans un coin du salon, tous deux se murent à ricaner et à se rappeler en
mots terribles les abominations d'autrefois.

Hein? elle avait des dents aujourd'hui, elle qui jadis ne pouvait pas
mordre, heureusement!

On attendait Dubuche, car il avait formellement promis de venir.

«Oui, expliqua tout haut Henriette, nous ne serons que neuf. Fagerolles
nous a écrit ce matin, pour s'excuser: un dîner officiel, où il a été
brusquement forcé de paraître... Il s'échappera et nous rejoindra vers
onze heures.»

Mais, à ce moment, on apporta une dépêche. C'était Dubuche qui
télégraphiait;«Impossible de bouger. Toux inquiétante d'Alice.»

«Eh bien, nous ne serons que huit!» reprit Henriette, avec la
résignation chagrine d'une maîtresse de maison qui voit s'émietter ses
convives.

Et, le domestique ayant ouvert la porte de la salle à manger en
annonçant que Madame était servie, elle ajouta:

«Nous y sommes tous... Offrez-moi votre bras, Claude.» Sandoz avait
pris celui de Mathilde, Jory se chargea de Christine, tandis que
Mahoudeau et Gagnière suivaient, en continuant de plaisanter crûment ce
qu'ils appelaient le rembourrage de la belle herboriste.

La salle à manger où l'on entra, très grande, était d'une vive gaieté de
lumière, au sortir de la clarté discrète du salon. Les murs, couverts de
vieilles faïences, avaient des tons amusants d'imagerie d'Épinal. Deux
dressoirs, l'un de verrerie, l'autre d'argenterie, étincelaient comme
des vitrines de joyaux. Et la table surtout braisillait au milieu, en
chapelle ardente, sous la suspension garnie de bougies, avec la
blancheur de sa nappe, qui détachait la belle ordonnance du couvert, les
assiettes peintes, les verres taillés, les carafes blanches et rouges,
les hors-d'oeuvre symétriques, rangés autour du bouquet central, une
corbeille de roses pourpres.

On s'asseyait, Henriette entre Claude et Mahoudeau, Sandoz ayant à ses
côtés Mathilde et Christine, Jory et Gagnière aux deux bouts, et le
domestique achevait à peine de servir le potage, lorsque Mme Jory lâcha
une phrase malheureuse. Voulant être aimable, n'ayant pas entendu les
excuses de son mari, elle dit au maître de la maison: «Eh bien, vous avez
été content de l'article de ce matin, Édouard en a revu lui-même les
épreuves avec tant de soin!» Du coup, Jory se troubla, bégaya:

«Mais non! mais non! Il est très mauvais, cet article, tu sais bien
qu'il a passé pendant mon absence, l'autre soir.» Au silence gêné qui
s'était fait, elle comprit sa faute.

Mais elle aggrava la situation, elle lui jeta un regard aigu, en
répondant très haut, pour l'accabler et se mettre à part:

«Encore un de tes mensonges! Je répète ce que tu m'as dit... Tu
entends, je ne veux pas que tu me rendes ridicule!».

Cela glaça le commencement du dîner. Vainement, Henriette recommanda les
kilkis, seule Christine les trouva très bons. Sandoz, que l'embarras de
Jory récréait, lui rappela joyeusement, quand les rougets grillés
parurent, un déjeuner qu'ils avaient fait ensemble à Marseille,
autrefois. Ah! Marseille, la seule ville où l'on mange!

Claude, absorbé depuis un instant, sembla sortir d'un rêve, pour
demander, sans transition:

«Est-ce que c'est décidé? est-ce qu'ils ont choisi les artistes, pour
les nouvelles décorations de l'Hôtel de ville?...

--Non, dit Mahoudeau, ça va se faire... Moi, je n'aurai rien, je ne
connais personne... Fagerolles lui-même est très inquiet. S'il n'est
point ici ce soir, c'est que ça ne marche pas tout seul... Ah! il a
mangé son pain blanc, ça se gâte, ça craque, leur peinture à millions!»
Il eut un rire de rancune enfin satisfaite, et Gagnière à l'autre bout
de la table, laissa entendre le même ricanement. Alors, ils se
soulagèrent en paroles mauvaises, ils se réjouirent de la débâcle qui
consternait le monde des jeunes maîtres. C'était fatal, les temps
prédits arrivaient, la hausse exagérée sur les tableaux aboutissait à
une catastrophe. Depuis que la panique s'était mise chez les amateurs,
pris de l'affolement des gens de Bourse, sous le vent de la baisse, les
prix s'effondraient de jour en jour, on ne vendait plus rien. Et il
fallait voir le fameux Naudet au milieu de la déroute! Il avait tenu bon
d'abord, il avait inventé le coup de l'Américain, le tableau unique
caché au fond d'une galerie, solitaire comme un dieu, le tableau dont il
ne voulait même pas dire le prix, avec la certitude méprisante de ne
pouvoir trouver un homme assez riche, et qu'il vendait enfin deux ou
trois cent mille francs à un marchand de porcs de New York, glorieux
d'emporter la toile la plus chère de l'année. Mais ces coups-là ne se
recommençaient pas, et Naudet, dont les dépenses avaient grandi avec les
gains, entraîné et englouti dans le mouvement fou qui était son oeuvre,
entendait maintenant crouler sous lui son hôtel royal, qu'il devait
défendre contre l'assaut des huissiers.

«Mahoudeau, vous ne reprenez pas des cèpes?» interrompit obligeamment
Henriette. Le domestique présentait le filet, on mangeait, on vidait les
carafes de vin; mais l'aigreur était telle, que les bonnes choses
passaient sans être goûtées, ce qui désolait la maîtresse et le maître
de la maison. «Hein? des cèpes? finit par répéter le sculpteur. Non,
merci.» Et il continua.

«Le drôle, c'est que Naudet poursuit Fagerolles. Parfaitement! il est en
train de le faire saisir... Ah! ce que je rigole, moi! Nous allons en
voir, un nettoyage, avenue de Villiers, chez tous ces petits peintres à
hôtel. La bâtisse sera pour rien, au printemps... Donc, Naudet, qui
avait forcé Fagerolles à bâtir, et qui l'avait meublé comme une canin, a
voulu reprendre ses bibelots et ses tentures. Mais l'autre a emprunté
dessus, paraît-il... Vous voyez l'histoire: le marchand l'accuse
d'avoir gâché son affaire en exposant, par une vanité d'étourdi; le
peintre répond qu'il entend ne plus être volé; et ils vont se manger,
j'espère bien!» La voix de Gagnière s'éleva, une voix inexorable et
douce de rêveur éveillé.

«Rasé, Fagerolles!... D'ailleurs, il n'a jamais eu de succès.»

On se récria. Et sa vente annuelle de cent mille francs, et ses
médailles, et sa croix? Mais lui, obstiné, souriait d'un air mystérieux,
comme si les faits ne pouvaient rien contre sa conviction de l'au-delà.
Il hochait la tête, plein de dédain.

«Laissez-moi donc tranquille! Jamais il n'a su ce que c'était qu'une
valeur.» Jory allait défendre le talent de Fagerolles, qu'il regardait
comme son oeuvre, lorsque Henriette leur demanda un peu de recueillement
pour les raviolis. Il y eut une courte détente, au milieu du bruit
cristallin des verres et du léger cliquetis des fourchettes. La table,
dont la belle symétrie se débandait déjà, semblait s'être allumée
davantage, au feu âpre de la querelle. Et Sandoz, gagné d'une
inquiétude, s'étonnait: qu'avaient-ils donc à l'attaquer si durement?
n'avait-on pas débuté ensemble, ne devait-on pas arriver dans la même
victoire? Un malaise, pour la première fois, troublait son rêve
d'éternité, cette joie de ses jeudis qu'il voyait se succéder, tous
pareils, tous heureux, jusqu'aux derniers jours lointains de l'âge.
Mais ce ne fut encore qu'un frisson à fleur de peau. Il dit en riant:

«Claude, ménage-toi, voici les gelinottes... Hé! Claude, où es-tu?».

Depuis qu'on se taisait, Claude était retourné dans son rêve, les
regards perdus, reprenant des raviolis, sans savoir; et Christine, qui
ne disait rien, triste et charmante, ne le quittait pas des yeux. Il eut
un sursaut, il choisit une cuisse parmi les morceaux de gelinottes qu'on
servait, et dont le fumet violent emplissait la pièce d'une odeur de
résine.

«Hein! sentez-vous ça? cria Sandoz, amusé. On croirait qu'on avale
toutes les forêts de la Russie.»

Mais Claude revint à sa préoccupation. «Alors, vous dites que Fagerolles
aura la salle du Conseil municipal?» Et cette parole suffit, Mahoudeau
et Gagnière, remis sur la piste, repartirent. Ah! un joli badigeonnage à
l'eau claire, si on la lui donnait, cette salle; et il faisait assez de
vilenies pour l'avoir. Lui, qui, autrefois, affectait de cracher sur les
commandes, en grand artiste débordé par les auteurs, il assiégeait
l'administration de ses bassesses, depuis que sa peinture ne se vendait
plus. Connaissait-on quelque chose d'aussi plat qu'un peintre devant un
fonctionnaire, et les courbettes, et les concessions, et les lâchetés?
une honte, une école de domesticité, que cette dépendance de l'art, sous
le bon vouloir imbécile d'un ministre! Ainsi, Fagerolles, pour sûr, à ce
dîner officiel, était en train de lécher consciencieusement les bottes
de quelque chef de bureau, quelque crétin à empailler!

«Mon Dieu! dit Jory, il fait ses affaires, et il a raison...

Ce n'est pas vous qui paierez ses dettes.--Des dettes, est-ce que j'en
ai, moi qui ai crevé la faim? répondit Mahoudeau d'un ton rogue. Est-ce
qu'on se fait bâtir un palais, est-ce qu'on a des maîtresses comme cette
Irma, qui le ruine?» Gagnière, de nouveau, l'interrompit, de son étrange
voix d'oracle, lointaine et fêlée.--«Irma, mais c'est elle qui le paie!»
On se fâchait, on plaisantait, le nom d'lrma volait par-dessus la table,
lorsque Mathilde, réservée et muette jusque-là, par une affectation de
bon genre, s'indigna vivement, avec des gestes effarés, une bouche prude
de dévote qu'on violente.

--«Oh! messieurs! Oh! messieurs!... Devant nous, cette fille... Pas
cette fille, de grâce!» Dés lors, Henriette et Sandoz, consternés,
assistèrent à la déroute de leur menu. La salade de truffes, la glace,
le dessert, tout fut avalé sans joie, dans la colère montante de la
querelle; et le Chambertin, et le vin de la Moselle passèrent comme de
l'eau pure. Vainement, elle souriait, tandis que lui, bonhomme,
s'efforçait de les calmer, en faisant la part des infirmités humaines.
Pas un ne lâchait prise, un mot les rejetait les uns sur les autres,
acharnés.

Ce n'était plus l'ennui vague, la satiété somnolente qui attristait
parfois les anciennes réunions; c'était maintenant de la férocité dans
la lutte, un besoin de se détruire. Les bougies de la suspension
brûlaient très hautes, les faïences des murs épanouissaient leurs fleurs
peintes, la table semblait s'être incendiée, avec la débâcle de son
couvert, sa violence de causerie, ce saccage qui les enfiévrait là,
depuis deux heures.

Et Claude, au milieu du bruit, dit enfin, lorsque Henriette se décida à
se lever, pour les faire taire:

«Ah! l'Hôtel de ville, si je l'avais, moi, et si je pouvais! C'était mon
rêve, les murs de Paris à couvrir!» On retourna au salon, dont le petit
lustre et les appliques venaient d'être allumés. On y eut presque froid,
en comparaison de l'étuve d'où l'on sortait; et le café calma un instant
les convives. Personne, du reste, n'était attendu, en dehors de
Fagerolles. C'était un salon très feutré, le ménage n'y racolait pas des
clients littéraires, n'y muselait pas la presse à coups d'invitations,
La femme exécrait le monde, le mari disait en riant qu'il lui fallait
dix ans pour aimer quelqu'un, et l'aimer toujours. N'était-ce pas le
bonheur, irréalisable? quelques amitiés solides, un coin d'affection
familiale. On n'y faisait jamais de musique, et jamais on n'y avait lu
une page de littérature.

Ce jeudi-là, la soirée parut longue, dans la sourde irritation qui
persistait. Les dames, devant le feu mourant, s'étaient mises à causer;
et, comme le domestique, après avoir ôté le couvert, rouvrait la salle
voisine, elles restèrent seules, les hommes allèrent y fumer, en buvant
de la bière.

Sandoz et Claude, qui ne fumaient pas, revinrent bientôt s'asseoir côte
à côte sur un canapé, près de la porte. Le premier, heureux de voir son
vieil ami excité et bavard, lui rappelait des souvenirs de Plassans, à
propos d'une nouvelle apprise la veille: oui, Pouillaud, l'ancien
farceur du dortoir, devenu un avoué si grave, avait des ennuis, pour
s'être laissé pincer avec des petites gueuses de douze ans. Ah! l'animal
de Pouillaud! Mais Claude ne répondait plus, l'oreille aux aguets, ayant
entendu prononcer son nom dans la salle à manger, et tâchant de
comprendre.

C'étaient Jory, Mahoudeau et Gagnière, qui avaient recommencé le
massacre, inassouvis, les dents longues.

Leurs voix, d'abord chuchotantes, s'élevaient peu à peu.

Ils en arrivaient à crier.

«Oh! l'homme, je vous abandonne l'homme, disait Jory en parlant de
Fagerolles. Il ne vaut pas cher... Et il vous a roulés, c'est vrai, ah!
ce qu'il vous a foulés, en rompant avec vous et en se faisant un succès
sur votre dos! Aussi vous n'avez guère été malins.» Mahoudeau, furieux,
répondit:

«Pardi! il suffisait d'être avec Claude pour être flanqué à la porte de
partout.

--C'est Claude qui nous a tués», affirma carrément Gagnière.

Et ils continuèrent, abandonnant Fagerolles auquel ils reprochaient son
aplatissement devant les journaux, son alliance avec leurs ennemis, ses
câlineries à des baronnes sexagénaires, tapant désormais sur Claude
devenu le grand coupable. Mon Dieu! l'autre après tout n'était qu'une
simple gueuse, comme il y en a tant, parmi les artistes, qui raccrochent
le public au coin des rues, qui lâchent et déchirent les camarades, pour
faire monter le bourgeois chez eux. Mais Claude, ce grand peintre raté,
cet impuissant incapable de mettre une figure debout, malgré son
orgueil, les avait-il assez compromis, assez fichus dedans! Ah! oui, le
succès était dans la rupture! S'ils avaient pu recommencer, c'étaient
eux qui n'auraient pas eu la bêtise de s'entêter à des histoires
impossibles! Et ils l'accusaient de les avoir paralysés, de les avoir
exploités, parfaitement! exploités, et d'une main si maladroite et si
lourde, qu'il n'en avait lui-même tiré aucun parti.

«Enfin, moi, reprit Mahoudeau, ne m'a-t-il pas rendu idiot un moment?
Quand je songe à ça, je me tâte, je ne comprends plus pourquoi je
m'étais mis de sa bande.

Est-ce que je lui ressemble? Est-ce qu'il y avait quelque chose de
commun entre nous?... Hein? c'est exaspérant de s'en apercevoir si
tard!...

--Et à moi donc, continua Gagnière, il m'a bien volé mon originalité!
Croyez-vous que ça m'amuse d'entendre à chaque tableau, répéter derrière
moi, depuis quinze ans:

C'est un Claude!... Ah! non, j'en ai assez, j'aime mieux ne plus rien
faire... N'empêche que si j'avais vu clair autrefois, je ne l'aurais
pas fréquenté.» C'était le sauve-qui-peut, les derniers liens qui se
rompaient, dans la stupeur de se voir tout d'un coup étrangers et
ennemis, après une longue jeunesse de fraternité. La vie les avait
débandés en chemin, et les profondes dissemblances apparaissaient, il ne
leur restait à la gorge que l'amertume de leur ancien rêve enthousiaste,
cet espoir de bataille et de victoire côte à côte, qui maintenant
aggravait leur rancune.

«Le fait est, ricana Jory, que Fagerolles ne s'est pas laissé piller
comme un niais.» Mais, vexé, Mahoudeau se fâcha. «Tu as tort de rire,
toi, car tu es aussi un joli lâcheur...

Oui, tu nous disais toujours que tu nous donnerais un coup de main,
quand tu aurais un journal à toi...

--Ah! permets, permets...», Gagnière se joignit à Mahoudeau.

«C'est vrai, ça! Tu ne vas plus raconter qu'on te coupe ce que tu écris
sur nous, puisque tu es le maître...

Et jamais un mot, tu ne nous as pas seulement nommés, dans ton dernier
Salon.» Gêné et bégayant, Jory s'emporta à son tour.

«Eh! c'est la faute de ce bougre de Claude!... Je n'ai pas envie de
perdre mes abonnés, pour vous être agréable.

Vous êtes impossibles, là, comprenez-vous! Toi, Mahoudeau, tu peux te
décarcasser à faire des petites choses gentilles; toi, Gagnière, tu
auras beau même ne plus rien faire du tout: vous avez une étiquette dans
le dos, il vous faudra dix ans d'efforts avant de la décoller; et
encore, on en a vu qui ne se décollaient jamais... Le public s'amuse,
vous savez! il n'y avait que vous pour croire au génie de ce grand toqué
ridicule, qu'on enfermera un de ces quatre matins.» Alors, ce fut
terrible, tous les trois parlèrent à la fois, en arrivèrent aux
reproches abominables, avec des éclats tels, des coups si durs de
mâchoires, qu'ils semblaient se mordre.

Sur le canapé, Sandoz, troublé dans les gais souvenirs qu'il évoquait,
avait dû lui-même prêter l'oreille à ce tumulte, qui lui arrivait par la
porte ouverte.

«Tu entends, lui dit Claude très bas, avec un sourire de souffrance, ils
m'arrangent bien!... Non, non, reste là, je ne veux pas que tu les
fasses taire. J'ai mérité ça, puisque je n'ai pas réussi.» Et Sandoz,
pâlissant, continua d'écouter cet enragement dans la lutte pour la vie,
cette rancune des personnalités aux prises, qui emportait sa chimère
d'éternelle amitié!...

Henriette, heureusement, s'inquiétait de la violence des voix. Elle se
leva et alla faire honte aux fumeurs d'abandonner ainsi les dames, pour
se quereller. Tous rentrèrent dans le salon, suant, soufflant, gardant
la secousse de leur colère. Et, comme elle disait, les yeux sur la
pendule, qu'ils n'auraient décidément pas Fagerolles ce soir-là, ils se
remirent à ricaner, en échangeant un regard.

Ah! il avait bon nez, lui! ce n'était pas lui qu'on prendrait à se
rencontrer avec d'anciens amis devenus gênants, et qu'il exécrait!

En effet, Fagerolles ne vint pas. La soirée s'acheva péniblement. On
était retourné dans la salle à manger, où le thé se trouvait servi sur
une nappe russe, brodée en rouge d'une chasse au cerf; et il y avait,
sous les bougies rallumées, une brioche, des assiettes de sucreries et
de gâteaux, tout un luxe barbare de liqueurs, whisky, genièvre, kummel,
raki de Chio. Le domestique apporta encore du punch, et il s'empressait
autour de la table, pendant que la maîtresse de la maison remplissait la
théière au samovar, bouillant en face d'elle. Mais ce bien-être, cette
joie des yeux, cette odeur fine du thé ne détendaient pas les coeurs.

La conversation était retombée sur le succès des uns et la mauvaise
chance des autres. Par exemple, n'était-ce pas une honte, ces médailles,
ces croix, toutes ces récompenses qui déshonoraient l'art, tant on les
distribuait mal? Est-ce qu'on devait rester d'éternels petits garçons en
classe? Toutes les platitudes venaient de là, cette docilité et cette
lâcheté devant les pions, pour avoir des bons points!

Puis, dans le salon de nouveau, comme Sandoz, désolé, en arrivait à
souhaiter ardemment de les voir partir, il remarqua Mathilde et
Gagnière, assis côte à côte sur un canapé, parlant musique avec
langueur, au milieu des autres exténués, sans salive, les mâchoires
mortes.

Gagnière, en extase, philosophait et poétisait. Mathilde, cette vieille
gaupe engraissée, exhalant sa senteur louche de pharmacie, faisait les
yeux blancs, se pâmait sous le chatouillement d'une aile invisible. Ils
s'étaient aperçus, le dernier dimanche, aux concerts du Cirque, et ils
se communiquaient leur jouissance, en phrases alternées, envolées,
lointaines.

«Ah! monsieur, ce Meyerbeer, cette ouverture de Struensée, cette phrase
funèbre, et puis cette danse de paysans si emportée, si colorée, et puis
la phrase de mort qui reprend, le duo des violoncelles!... Ah! monsieur,
les violoncelles, les violoncelles!...

--Et, madame, Berlioz, l'air de fête de Roméo?... Oh! le solo des
clarinettes, les femmes aimées, avec l'accompagnement des harpes! Un
ravissement, une blancheur qui monte... La fête éclate, un Véronèse, la
magnificence tumultueuse des _Noces de Cana_; et le chant d'amour
recommence, oh! combien doux, oh! toujours plus haut, toujours plus
haut!...

--Monsieur, avez-vous entendu, dans la symphonie en la de Beethoven, ce
glas qui revient toujours, qui vous bat sur le coeur?... Oui, je le vois
bien, vous sentez comme moi, c'est une communion que la musique...

Beethoven, mon Dieu! qu'il est triste et bon d'être deux à le
comprendre, et de défaillir!...

--Et Schumann, madame, et Wagner, madame!... La rêverie de Schumann,
rien que les instruments à cordes, une petite pluie tiède sur les
feuilles des acacias, un rayon qui les essuie, à peine une larme dans
l'espace!... Wagner, ah! Wagner, l'ouverture du Vaisseau fantôme, vous
l'aimez, dites que vous l'aimez! Moi, ça m'écrase. Il n'y a plus rien,
plus rien, on meurt...» Leurs voix s'éteignaient, ils ne se regardaient
même pas, anéantis, coude à coude, leur visage en l'air, noyé, surpris,
Sandoz se demanda d'où Mathilde pouvait tenir ce jargon. D'un article de
Jory, peut-être. D'ailleurs, il avait remarqué que les femmes causaient
très bien musique, sans en connaître une note. Et lui, que l'aigreur des
autres n'avait fait que chagriner, s'exaspéra de cette pose langoureuse.
Non, non, c'en était assez! qu'on se déchirât, passe encore! mais quelle
fin de soirée, cette farceuse sur le retour, roucoulant et se
chatouillant avec du Beethoven et du Schumann!...

Gagnière, heureusement, se leva tout d'un coup. Il savait l'heure au
fond de son extase, il n'avait que juste le temps de reprendre son train
de nuit. Et, après des poignées de main molles et silencieuses, il s'en
alla coucher à Melun.

«Quel raté! murmura Mahoudeau. La musique a tué la peinture, jamais il
ne fichera rien.»

Lui-même dut partir, et à peine la porte s'était-elle refermée sur son
dos, que Jory déclara:

«Avez-vous vu son dernier presse-papiers? Il finira par sculpter des
boutons de manchette... En voilà un qui a raté la puissance!» Mais
déjà, Mathilde était debout, saluant Christine d'un petit geste sec,
affectant une familiarité mondaine à l'égard d'Henriette, emmenant son
mari, qui l'habilla dans l'antichambre, humble et terrifié des yeux
sévères dont elle le regardait, ayant à régler un compte.

Alors, derrière eux, Sandoz cria, hors de lui:

«C'est la fin, c'est fatalement le journaliste qui traite les autres de
ratés, le bâcleur d'articles tombé dans l'exploitation de la bêtise
publique!... Ah! Mathilde la Revanche!» Il ne restait que Christine et
Claude. Ce dernier, depuis, que le salon se vidait, affaissé au fond
d'un fauteuil, ne parlait plus, repris par cette sorte de sommeil
magnétique qui le raidissait, les regards fixes, très loin, au-delà des
murs. Sa face se tendait, une attention convulsée la portait en avant:
il voyait certainement l'invisible, il entendait un appel du silence.

Christine s'était levée à son tour, en s'excusant de partir ainsi les
derniers. Henriette lui avait saisi les mains, et elle lui répétait
combien elle l'aimait, elle la suppliait de venir souvent, d'user d'elle
en tout comme d'une soeur; tandis que la triste femme, d'un charme si
douloureux dans sa robe noire, secouait la tête avec un pâle
sourire,«Voyons, lui dit Sandoz à l'oreille, après avoir jeté un coup
d'oeil sur Claude, il ne faut pas vous désoler ainsi... Il a beaucoup
causé, il a été plus gai ce soir. Ça va très bien.» Mais elle, d'une
voix de terreur:

«Non, non, regardez ses yeux... Tant qu'il aura ces yeux-là, je
tremblerai... Vous avez fait ce que vous avez pu, merci. Ce que vous
n'avez pas fait, personne ne le fera. Ah! que je souffre, de ne plus
compter, moi! de ne rien pouvoir!» Et tout haut:--«Claude, viens-tu?»
Deux fois, elle dut répéter la phrase. Il ne l'entendait pas, il finit
par tressaillir et par se lever, en disant, comme s'il avait répondu à
l'appel lointain, là-bas, à l'horizon:

«Oui, j'y vais, j'y vais.»--Lorsque Sandoz et sa femme se retrouvèrent
seuls enfin, dans le salon où l'air s'étouffait, chauffé par les lampes,
comme alourdi d'un silence mélancolique après l'éclat mauvais des
querelles, tous les deux se regardèrent, et ils laissèrent tomber leurs
bras, dans le navrement de leur malheureuse soirée. Elle, pourtant,
tâcha d'en rire, murmurant:

«Je t'avais prévenu, j'avais bien compris...» Mais il l'interrompit
encore d'un geste désespéré. Eh quoi! était-ce donc la fin de sa longue
illusion, de ce rêve d'éternité, qui lui avait fait mettre le bonheur
dans quelques amitiés choisies dès l'enfance, puis goûtées jusqu'à
l'extrême vieillesse. Ah! la bande lamentable, quelle cassure dernière,
quel bilan à pleurer, après cette banqueroute du coeur! Et il s'étonnait
des amis qu'il avait semés le long de la route, des grandes affections
perdues en chemin, du perpétuel changement des autres, autour de son
être qu'il ne voyait pas changer. Ses pauvres jeudis l'emplissaient de
pitié, tant de souvenirs en deuil, cette mort lente de ce qu'on aime!
Est-ce qu'ils allaient se résigner, sa femme et lui, à vivre au désert,
cloîtrés dans la haine du monde? Est-ce qu'ils ouvriraient la porte
toute large, devant le flot des inconnus et des indifférents?

Peu à peu, une certitude se faisait au fond de son chagrin: tout
finissait et rien ne recommençait, dans la vie. Il sembla se rendre à
l'évidence, il dit avec un gros soupir:

«Tu avais raison... Nous ne les inviterons plus à dîner ensemble, ils
se mangeraient.»

Dehors, dès qu'ils débouchèrent sur la place de la Trinité, Claude lâcha
le bras de Christine et il bégaya qu'il avait une course; il la pria de
rentrer sans lui. Elle l'avait senti trembler d'un grand frisson, elle
resta effarée de surprise et de crainte: une course, à une pareille
heure, à minuit passé! pour aller où, pour quoi faire? Il tournait le
dos, il s'échappait, quand elle le rattrapa, en le suppliant, en
prétextant qu'elle avait peur, qu'il ne la laisserait pas, si tard,
remonter ainsi à Montmartre. Cette considération parut seule le ramener.
Il lui reprit le bras, ils gravirent la rue Blanche et la rue Lepic, se
trouvèrent enfin rue Tourlaque. Et, devant leur porte, après avoir
sonné, de nouveau il la quitta.

«Te voici chez nous... Moi, je vais faire ma course.» Déjà, il se
sauvait, à grandes enjambées, en gesticulant comme un fou. La porte
s'était ouverte, et elle ne la referma même pas, elle s'élança, pour le
suivre. Rue Lepic, elle le rejoignit; mais, de crainte de l'exalter
davantage, elle se contenta dès lors de ne pas le perdre de vue,
marchant à une trentaine de mètres, sans qu'il la sût derrière ses
talons. Après la rue Lepic, il redescendit la rue Blanche, puis il fila
par la rue de la Chaussée-d'Antin et la rue du Quatre-Septembre, jusqu'à
la rue Richelieu.

Quand elle le vit s'engager dans cette dernière, un froid mortel
l'envahit: il allait à la Seine, c'était l'affreuse peur qui la tenait,
la nuit, éveillée d'angoisse. Et que faire, mon Dieu! Aller avec lui, se
pendre à son cou, là-bas? Elle n'avançait plus qu'en chancelant, et à
chaque pas qui les rapprochait de la rivière, elle sentait la vie se
retirer de ses membres. Oui, il s'y rendait tout droit: la place du
Théâtre-Français, le Carrousel, enfin le pont des Saints-Pères. Il y
marcha un instant, s'approcha de la rampe, au-dessus de l'eau, et elle
crut qu'il se jetait; un grand cri s'étouffa dans l'étranglement de sa
gorge. Mais non, il demeurait immobile. N'était-ce donc que la Cité, en
face, qui le hantait, ce coeur de Paris dont il emportait l'obsession
partout, qu'il évoquait de ses yeux fixes au travers des murs, qui lui
criait ce continuel appel à des lieues, entendu de lui seul? Elle
n'osait l'espérer encore, elle s'était arrêtée en arrière, le
surveillant dans un vertige d'inquiétude, le voyant toujours faire le
terrible saut, et résistant au besoin de s'approcher, et redoutant de
précipiter la catastrophe, si elle se montrait. Mon Dieu! être là, avec
sa passion ravagée, sa maternité saignante, être là, assister à tout,
sans pouvoir même risquer un mouvement pour le retenir!

Lui, debout, très grand, ne bougeait pas, regardait dans la nuit.

C'était une nuit d'hiver, au ciel brouillé, d'un noir de suie, qu'une
bise, soufflant de l'ouest, rendait très froide.

Paris allumé s'était endormi, il n'y avait plus là que la vie des becs
de gaz, des taches rondes qui scintillaient, qui se rapetissaient, pour
n'être, au loin, qu'une poussière d'étoiles fixes. D'abord, les quais se
déroulaient, avec leur double rang de perles lumineuses, dont la
réverbération éclairait d'une lueur les façades des premiers plans, à
gauche les maisons du quai du Louvre, à droite les deux ailes de
l'Institut, masses confuses de monuments et de bâtisses qui se perdaient
ensuite, en un redoublement d'ombre, piqué des étincelles lointaines.
Puis, entre ces cordons fuyant à perte de vue, les ponts jetaient des
barres de lumières, de plus en plus minces, faites chacune d'une traînée
de paillettes, par groupes et comme suspendues. Et là, dans la Seine,
éclatait la splendeur nocturne de l'eau vivante des villes, chaque bec
de gaz reflétait sa flamme, un noyau qui s'allongeait en une queue de
comète. Les plus proches, se confondant, incendiaient le courant de
larges éventails de braise, réguliers et symétriques; les plus reculés,
sous les ponts, n'étaient que des petites touches de feu immobiles. Mais
les grandes queues embrasées vivaient, remuantes à mesure qu'elles
s'étalaient, noir et or, d'un continuel frissonnement d'écailles, où
l'on sentait la coulée infinie de l'eau. Toute la Seine en était allumée
comme d'une fête intérieure, d'une féerie mystérieuse et profonde,
faisant passer des valses derrière les vitres rougeoyantes du fleuve. En
haut, au-dessus de cet incendie, au-dessus des quais étoilés, il y avait
dans le ciel sans astres une rouge nuée, l'exhalaison chaude et
phosphorescente qui, chaque nuit, met au sommeil de la ville une crête
de volcan.

Le vent soufflait, et Christine, grelottante, les yeux emplis de larmes,
sentait le pont tourner sous elle, comme s'il l'avait emportée dans une
débâcle de tout l'horizon.

Claude n'avait-il pas bougé? N'enjambait-il pas la rampe?

Non, tout s'immobilisait de nouveau, elle le retrouvait à la même place,
dans sa raideur entêtée, les yeux sur la pointe de la Cité, qu'il ne
voyait pas.

Il était venu, appelé par elle, et il ne la voyait pas, au fond des
ténèbres. Il ne distinguait que les ponts, des carcasses fines de
charpentes se détachant en noir sur l'eau braisillante. Puis, au-delà,
tout se noyait, l'île tombait au néant, il n'en aurait pas même retrouvé
la place, si des fiacres attardés n'avaient promené, par moments, le
long du Pont-Neuf, ces étincelles filantes qui courent encore dans les
charbons éteints. Une lanterne rouge, au ras du barrage de la Monnaie,
jetait dans l'eau un filet de sang. Quelque chose d'énorme et de
lugubre, un corps à la dérive, une péniche détachée sans doute,
descendait avec lenteur au milieu des reflets, parfois entrevue, et
reprise aussitôt par l'ombre. Où avait donc sombré l'île triomphale?
Était-ce au fond de ces flots incendiés? Il regardait toujours, envahi
peu à peu par le grand ruissellement de la rivière dans la nuit. Il se
penchait sur ce fossé si large, d'une fraîcheur d'abîme, où dansait le
mystère de ces flammes. Et le gros bruit triste du courant l'attirait,
il en écoutait l'appel, désespéré jusqu'à la mort.

Christine, cette fois, sentit, à un élancement de son coeur, qu'il
venait d'avoir la pensée terrible. Elle tendit ses mains vacillantes,
que flagellait la bise. Mais Claude était resté tout droit, luttant
contre cette douceur de mourir; et il ne bougea pas d'une heure encore,
n'ayant plus la conscience du temps, les regards toujours là-bas, sur la
Cité, comme si, par un miracle de puissance, ses yeux allaient faire de
la lumière et l'évoquer pour la revoir.

Lorsque enfin Claude quitta le pont d'un pas qui trébuchait, Christine
dut le dépasser et courir, afin d'être rentrée rue Tourlaque avant lui.



XII


Cette nuit-là, par cette bise aigre de novembre qui soufflait au travers
de leur chambre et du vaste atelier, ils se couchèrent à près de trois
heures. Christine, haletante de sa course, s'était glissée vivement sous
la couverture, pour cacher qu'elle venait de le suivre; et Claude,
accablé, avait quitté ses vêtements un à un, sans une parole. Leur
couche, depuis de longs mois, se glaçait; ils s'y allongeaient côte à
côte, en étrangers, après une lente rupture des liens de leur chair:
volontaire abstinence, chasteté théorique, où il devait aboutir pour
donner à la peinture toute sa virilité, et qu'elle avait acceptée, dans
une douleur fière et muette, malgré le tournent de sa passion. Et jamais
encore, avant cette nuit-là, elle n'avait senti entre eux un tel
obstacle, un pareil froid, comme si rien désormais ne pouvait les
réchauffer et les remettre aux bras l'un de l'autre.

Pendant près d'un quart d'heure, elle lutta contre le sommeil
envahissant. Elle était très lasse, une torpeur l'engourdissait; et elle
ne cédait pas, inquiète de le laisser éveillé. Pour dormir elle-même
tranquille, elle attendait chaque soir qu'il s'endormit avant elle. Mais
il n'avait pas éteint la bougie, il restait les yeux ouverts, fixés sur
cette flamme qui l'aveuglait. À quoi songeait-il donc? était-il demeuré
là-bas, dans la nuit noire, dans cette haleine humide des quais, en face
de Paris criblé d'étoiles, comme un ciel d'hiver? et quel débat
intérieur, quelle résolution à prendre convulsait ainsi son visage? Puis
invinciblement, elle succomba, elle tomba au néant des grandes fatigues.

Une heure plus tard; la sensation d'un vide, l'angoisse d'un malaise,
l'éveilla dans un tressaillement brusque.

Tout de suite, elle avait tâté de la main la place déjà froide, à côté
d'elle: il n'était plus là, elle l'avait bien senti en dormant. Et elle
s'effarait, mal réveillée, la tête lourde et bourdonnante, lorsqu'elle
aperçut, par la porte entrouverte de la chambre, une raie de lumière qui
venait de l'atelier. Elle se rassura, elle pensa qu'il y était allé
chercher quelque livre, pris d'insomnie. Ensuite, comme il ne
reparaissait pas, elle finit par se lever doucement, pour voir. Mais ce
qu'elle vit la bouleversa, la planta sur le carreau, pieds nus, dans une
telle surprise, qu'elle n'osa d'abord se montrer.

Claude, en manches de chemise malgré la rude température, n'ayant mis
dans sa hâte qu'un pantalon et des pantoufles, était debout sur sa
grande échelle, devant son tableau. Sa palette se trouvait à ses pieds,
et d'une main il tenait la bougie, tandis que de l'autre il peignait. Il
avait des yeux élargis de somnambule, des gestes précis et raides, se
baissant à chaque instant, pour prendre de la couleur, se relevant,
projetant contre le mur une grande ombre fantastique, aux mouvements
cassés d'automate. Et pas un souffle, rien autre, dans l'immense pièce
obscure, qu'un effrayant silence.

Frissonnante, Christine devinait. C'était l'obsession, l'heure passée
là-bas, sur le pont des Saints-Pères, qui lui rendait le sommeil
impossible, et qui l'avait ramené en face de sa toile, dévoré du besoin
de la revoir, malgré la nuit. Sans doute; il n'était monté sur l'échelle
que pour s'emplir les yeux de plus près. Puis, torturé de quelque ton
faux, malade de cette tare au point de ne pouvoir attendre le jour, il
avait saisi une brosse, d'abord dans le désir d'une simple retouche, peu
à peu emporté ensuite de correction en correction, arrivant enfin à
peindre comme un halluciné, la bougie au poing, dans cette clarté pâle
que ses gestes effaraient. Sa rage impuissante de création l'avait
repris, il s'épuisait en dehors de l'heure, en dehors du monde, il
voulait souffler la vie à son oeuvre, tout de suite.

Ah! quelle pitié, et de quels yeux trempés de larmes Christine le
regardait! Un instant, elle eut la pensée de le laisser à cette besogne
folle, comme on laisse un maniaque au plaisir de sa démence. Ce tableau,
jamais il ne le finirait, c'était bien certain maintenant. Plus il s'y
acharnait, et plus l'incohérence augmentait, un empâtement de tons
lourds, un effort épaissi et fuyant du dessin. Les fonds eux-mêmes, le
groupe des débardeurs surtout, autrefois solides, se gâtaient; et il se
butait là, il s'était obstiné à vouloir terminer tout, avant de
repeindre la figure centrale, la Femme nue, qui demeurait la peur et le
désir de ses heures de travail, la chair de vertige qui l'achèverait, le
jour où il s'efforcerait encore de la faire vivante. Depuis des mois, il
n'y donnait plus un coup de pinceau, et c'était ce qui tranquillisait
Christine, ce qui la rendait tolérante et pitoyable, dans sa rancune
jalouse: tant qu'il ne retournait pas à cette maîtresse désirée et
redoutée, elle se croyait moins trahie.

Les pieds gelés par le carreau, elle faisait un mouvement pour regagner
le lit, lorsqu'une secousse la ramena. Elle n'avait pas compris d'abord,
elle voyait enfin. De sa brosse trempée de couleur, il arrondissait à
grands coups des fourres grasses, le geste éperdu de caresse; et il
avait un rire immobile aux lèvres, et il ne sentait pas la cire brûlante
de la bougie qui lui coulait sur les doigts; tandis que, silencieux, le
va-et-vient passionné de son bras remuait seul contre la muraille: une
confusion énorme et noire, une étreinte emmêlée de membres dans un
accouplement brutal. C'était à la Femme nue qu'il travaillait.

Alors, Christine ouvrit la porte et s'avança. Une révolte invincible, la
colère d'une épouse souffletée, chez elle, trompée pendant son sommeil,
dans la pièce voisine, la poussait. Oui, il était bien avec l'autre, il
peignait le ventre et les cuisses en visionnaire affolé, que le tournent
du vrai jetait à l'exaltation de l'irréel; et ces cuisses se doraient en
colonnes de tabernacle, ce ventre devenait un astre, éclatant de jaune
et de rouge purs, splendide et hors de la vie. Une si étrange nudité
d'ostensoir, où des pierreries semblaient luire, pour quelque adoration
religieuse, acheva de la fâcher. Elle avait trop souffert, elle ne
voulait plus tolérer cette trahison.

Pourtant, d'abord, elle se montra simplement désespérée et suppliante.
Ce n'était que la mère qui sermonnait son grand fou d'artiste. «Claude,
que fais-tu là?... Claude, est-ce raisonnable, d'avoir des idées
pareilles? Je t'en prie, reviens te coucher, ne reste pas sur cette
échelle, où tu vas prendre du mal.» Il ne répondit pas, il se baissa
encore pour tremper son pinceau, et fit flamboyer les aines, qu'il
accusa de deux traits de vermillon vif.

«Claude, écoute-moi, reviens avec moi, de grâce... Tu sais que je
t'aime, tu vois l'inquiétude où tu m'as mise...

Reviens, oh! reviens, si tu ne veux pas que j'en meure, moi aussi,
d'avoir si froid et de t'attendre.» Hagard, il ne la regarda pas, il
lâcha seulement d'une voix étranglée, en fleurissant de carmin le
nombril:

«Fous-moi la paix, hein! Je travaille.» Un instant, Christine resta
muette. Elle se redressait, ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, toute
une rébellion gonflait son être doux et charmant. Puis, elle éclata,
dans un grondement d'esclave poussée à bout.

«Eh bien, non, je ne te foutrai pas la paix!... En voilà assez, je te
dirai ce qui m'étouffe, ce qui me tue, depuis que je te connais. Ah!
cette peinture, oui! ta peinture, c'est elle, l'assassine, qui a
empoisonné ma vie. Je l'avais pressenti, le premier jour, j'en avais eu
peur comme d'un monstre, je la trouvais abominable, exécrable; et puis,
on est lâche, je t'aimais trop pour ne pas l'aimer, j'ai fini par m'y
faire, à cette criminelle... Mais, plus tard, que j'en ai souffert,
comme elle m'a torturée! En dix ans, je ne me souviens pas d'avoir vécu
une journée sans larmes... Non, laisse-moi, je me soulage, il faut que
je parle; puisque j'en ai trouvé la force. Dix années d'abandon,
d'écrasement quotidien; ne plus rien être pour toi, se sentir de plus en
plus jetée à l'écart, en arriver à un rôle de servante; et l'autre, la
voleuse, la voir s'installer entre toi et moi, et te prendre, et
triompher, et m'insulter...

Car ose donc dire qu'elle ne t'a pas envahi membre à membre, le cerveau,
le coeur, la chair, tout! Elle te tient comme un vice, elle te mange.
Enfin, elle est ta femme, n'est-ce pas? Ce n'est plus moi, c'est elle
qui couche avec toi... Ah! maudite! Ah! gueuse!» Maintenant, Claude
l'écoutait, dans l'étonnement de ce grand cri de souffrance, mal éveillé
de son rêve exaspéré de créateur, ne comprenant pas bien encore pourquoi
elle lui parlait ainsi. Et, devant cet hébétement, ce frissonnement
d'homme surpris et dérangé dans sa débauche, elle s'emporta davantage,
elle monta sur l'échelle, lui arracha la bougie du poing, la promena à
son tour devant le tableau.

«Mais regarde donc! mais dis-toi donc où tu en es!

C'est hideux, c'est lamentable et grotesque, il faut que tu t'en
aperçoives à la fin! Hein? est-ce laid, est-ce imbécile?... Tu vois bien
que tu es vaincu, pourquoi t'obstiner encore? Ça n'a pas de bon sens,
voilà ce qui me révolte... Si tu ne peux être un grand peintre, la vie
nous reste, ah! la vie, la vie...» Elle avait posé la bougie au poing,
et comme il était descendu, trébuchant, elle sauta pour le rejoindre,
ils se trouvèrent tous les deux en bas, lui tombé sur la dernière
marche, elle accroupie, serrant avec force les mains inertes qu'il
laissait pendre. «Voyons, il y a la vie... Chasse ton cauchemar, et
vivons, vivons ensemble... N'est-ce pas trop bête de n'être que deux,
de vieillir déjà, et de nous torturer, de ne pas savoir nous faire du
bonheur? La terre nous prendra assez tôt, va! tâchons d'avoir un peu
chaud, de vivre, de nous aimer. Rappelle-toi, à Bennecourt!... Écoute
mon rêve.

Moi, je voudrais t'emporter demain. Nous irions loin de ce Paris maudit,
nous trouverions quelque part un coin de tranquillité, et tu verrais
comme je te rendrais l'existence douce, comme ce serait bon, d'oublier
tout aux bras l'un de l'autre... Le matin, on dort dans son grand lit;
puis, ce sont des flâneries au soleil, le déjeuner qui sent bon,
l'après-midi paresseuse, la soirée passée sous la lampe.

Et plus de tourments pour des chimères, et rien que la joie de vivre!...
Cela ne te suffit donc pas que je t'aime, que je t'adore, que je
consente à être ta servante, à exister uniquement pour ton plaisir...
Entends-tu, je t'aime, je t'aime, et il n'y a rien de plus, c'est assez,
je t'aime!» Il avait dégagé ses mains, il dit d'une voix morne, avec un
geste de refus:

«Non, ce n'est point assez... Je ne veux pas m'en aller avec toi, je ne
veux pas être heureux, je veux peindre.

--Et que j'en meure, n'est-ce pas? et que tu en meures, que nous
achevions tous les deux d'y laisser notre sang et nos larmes!... Il n'y
a que l'art, c'est le tout-puissant, le dieu farouche qui nous foudroie
et que tu honores. Il peut nous anéantir, il est le maître, tu diras
merci.

--Oui, je lui appartiens, qu'il fasse de moi ce qu'il voudra... Je
mourrais de ne plus peindre, je préfère peindre et en mourir... Et
puis, ma volonté n'y est pour rien.

C'est ainsi, rien n'existe en dehors, que le monde crève!» Elle se
redressa, dans une nouvelle poussée de colère.

Sa voix redevenait dure et emportée. «Mais je suis vivante, moi! et elles
sont mortes, les femmes que tu aimes... Oh! ne dis pas non, je sais
bien que ce sont tes maîtresses, toutes ces femmes peintes.

Avant d'être la tienne, je m'en étais aperçue déjà, il n'y avait qu'à
voir de quelle main tu caressais leur nudité, de quels yeux tu les
contemplais ensuite, pendant des heures. Hein? était-ce malsain et
stupide, un pareil désir chez un garçon? brûler pour des images, serrer
dans ses bras le vide d'une illusion! et tu en avais conscience, tu t'en
cachais comme d'une chose inavouable. Puis, tu as paru m'aimer un
instant. C'est à cette époque que tu m'as raconté ces bêtises, tes
amours avec tes bonnes femmes, comme tu disais en te plaisantant
toi-même.

Souviens-toi, tu prenais en pitié ces ombres, lorsque tu me tenais entre
tes bras... Et ça n'a pas duré, tu es retourné à elles, oh! si vite!
comme un maniaque retourne à sa manie. Moi qui existais, je n'étais
plus, et c'étaient elles, les visions, qui redevenaient les seules
réalités de ton existence... Ce que j'ai enduré alors, tu ne l'as
jamais su, car tu nous ignores toutes, j'ai vécu près de toi, sans que
tu me comprennes. Oui, j'étais jalouse d'elles. Quand je posais, là,
toute nue, une idée seule m'en donnait le courage: je voulais lutter,
j'espérais te reprendre; et rien, pas même un baiser sur mon épaule,
avant de me laisser rhabiller! Mon Dieu! que j'ai été honteuse souvent!
quel chagrin j'ai dû dévorer, de me sentir dédaignée et trahie!...

Depuis ce moment, ton mépris n'a fait que grandir, et tu vois où nous en
sommes, à nous allonger côte à côte toutes les nuits, sans nous toucher
du doigt. Il y a huit mois et sept jours, je les ai comptés! il y a huit
mois et sept jours que nous n'avons rien eu ensemble.» Elle continua
hardiment, elle parla en phrases libres, elle, la sensuelle pudique, si
ardente à l'amour, les lèvres gonflées de cris, et si discrète ensuite,
si muette sur ces choses, ne voulant pas en causer, détournant la tête
avec des sourires confus. Mais le désir l'exaltait, c'était un outrage
que cette abstinence. Et sa jalousie ne se trompait pas, accusait la
peinture encore, car cette virilité qu'il lui refusait, il la réservait
et la donnait à la rivale préférée.

Elle savait bien pourquoi il la délaissait ainsi. Souvent d'abord, quand
il avait le lendemain un gros travail, et qu'elle se serrait contre lui
en se couchant, il lui disait que non, que ça le fatiguerait trop;
ensuite, il avait prétendu qu'au sortir de ses bras, il en avait pour
trois jours à se remettre, le cerveau ébranlé, incapable de rien faire
de bon; et la rupture s'était ainsi peu à peu produite, une semaine en
attendant l'achèvement d'un tableau, puis un mois pour ne pas déranger
la mise en train d'un autre, puis des dates reculées encore, des
occasions négligées, la déshabitude lente, l'oubli final. Au fond, elle
retrouvait la théorie répétée cent fois devant elle: le génie devait
être chaste, il fallait ne coucher qu'avec son oeuvre.

«Tu me repousses, acheva-t-elle violemment, tu te recules de moi, la
nuit, comme si je te répugnais, tu vas ailleurs, et pour aimer quoi? un
rien, une apparence, un peu de poussière, de la couleur sur de la
toile!... Mais, encore un coup, regarde-la donc, ta femme là-haut! vois
donc quel monstre tu viens d'en faire, dans ta folie!

Est-ce qu'on est bâtie comme ça? est-ce qu'on a des cuisses en or et des
fleurs sous le ventre?... Réveille-toi, ouvre les yeux, rentre dans
l'existence.» Claude, obéissant au geste dominateur dont elle lui
montrait le tableau, s'était levé et regardait. La bougie, restée sur la
plate-forme de l'échelle, en l'air, éclairait comme d'une lueur de
cierge la Femme, tandis que toute l'immense pièce demeurait plongée dans
les ténèbres. Il s'éveillait enfin de son rêve, et la Femme, vue ainsi
d'en bas, avec quelques pas de recul, l'emplissait de stupeur.

Qui donc venait de peindre cette idole d'une religion inconnue? qui
l'avait faite de métaux, de marbres et de gemmes, épanouissant la rose
mystique de son sexe, entre les colonnes précieuses des cuisses, sous la
voûte sacrée du ventre? Était-ce lui qui, sans le savoir, était
l'ouvrier de ce symbole du désir insatiable, de cette image
extra-humaine de la chair, devenue de l'or et du diamant entre ses
doigts, dans son vain effort d'en faire de la vie? Et, béant, il avait
peur de son oeuvre, tremblant de ce brusque saut dans l'au-delà,
comprenant bien que la réalité elle même ne lui était plus possible, au
bout de sa longue lutte pour la vaincre et la repétrir plus réelle, de
ses mains d'homme. «Tu vois! tu vois!» répétait victorieusement
Christine.

Et lui, très bas, balbutiait:

«Oh! qu'ai-je fait?... Est-ce donc impossible de créer? nos mains
n'ont-elles donc pas la puissance de créer des êtres?» Elle le sentit
faiblir, elle le saisit entre ses deux bras.

«Mais pourquoi ces bêtises, pourquoi autre chose que moi, qui t'aime?...
Tu m'as prise pour modèle, tu as voulu des copies de mon corps. À quoi
bon, dis? est-ce que ces copies me valent? elles sont affreuses, elles
sont raides et froides comme des cadavres... Et je t'aimé, et je veux
t'avoir. Il faut tout te dire, tu ne comprends pas, quand je rôde autour
de toi, que je t'offre de poser, que je suis là, à te frôler, dans ton
haleine. C'est que je t'aime, entends-tu? c'est que je suis en vie, moi!
et que je te veux...» Éperdument, elle le liait de ses membres, de ses
bras nus, de ses jambes nues. Sa chemise, à moitié arrachée, avait
laissé jaillir sa gorge, qu'elle écrasait contre lui, qu'elle voulait
entrer en lui, dans cette dernière bataille de sa passion. Et elle était
la passion elle-même, débridée enfin avec son désordre et sa flamme,
sans les réserves chastes d'autrefois, emportée à tout dire, à tout
faire, pour vaincre. Sa face s'était gonflée, les yeux doux et le front
limpide disparaissaient sous les mèches tordues des cheveux, il n'y
avait plus que les mâchoires saillantes, le menton violent, les lèvres
rouges.

«Oh! non, laisse! murmura Claude. Oh! je suis trop malheureux!».

De sa voix ardente, elle continua:

«Tu me crois peut-être vieille. Oui, tu disais que je me gâtais, et je
l'ai cru moi-même, je m'examinais pendant la pose, pour chercher des
rides... Mais ce, n'était pas vrai, ça! Je le sens bien, que je n'ai
pas vieilli, que je suis toujours jeune, toujours forte...»

Puis, comme il se débattait encore:

«Regarde donc!» Elle s'était reculée de trois pas; et, d'un grand geste,
elle ôta sa chemise, elle se trouva toute nue, immobile, dans cette pose
qu'elle avait gardée durant de si longues séances. D'un simple mouvement
du menton, elle indiqua la figure du tableau. «Va, tu peux comparer, je
suis plus jeune qu'elle...

Tu as eu beau lui mettre des bijoux dans la peau, elle est fanée comme
une feuille sèche... Moi, j'ai toujours dix-huit ans, parce que je
t'aime.» Et, en effet, elle rayonnait de jeunesse sous la clarté pâle.
Dans ce grand élan d'amour, les jambes s'effilaient, charmantes et
fines, les hanches élargissaient leur rondeur soyeuse, la gorge ferme se
redressait, gonflée du sang de son désir.

Déjà, elle l'avais repris, collée à lui maintenant, sans cette chemise
gênante; et ses mains s'égaraient, le fouillaient partout, aux flancs,
aux épaules, comme si elle eût cherché son coeur, dans cette caresse
tâtonnante, cette prise de possession, où elle semblait vouloir le faire
sien; tandis qu'elle le baisait rudement, d'une bouche inassouvie, sur
la peau, sur la barbe, sur les manches, dans le vide.

Sa voix expirait, elle ne parlait plus que d'un souffle haletant, coupé
de soupirs.

«Oh! reviens, oh! aimons-nous... Tu n'as donc pas de sang, que des
ombres te suffisent? Reviens, et tu verras que c'est bon de vivre... Tu
entends! vivre au cou l'un de l'autre, passer des nuits comme ça,
serrés, confondus, et recommencer le lendemain, et encore, et
encore...» Il frémissait, il lui rendait peu à peu son étreinte, dans
la peur que lui avait faite l'autre, l'idole; et elle redoublait de
séduction, elle l'amollissait et le conquérait.

«Écoute, je sais que tu as une affreuse pensée, oui! je n'ai jamais osé
t'en parler, parce qu'il ne faut pas attirer le malheur; mais je ne dors
plus la nuit, tu m'épouvantes... Ce soir, je t'ai suivi, là-bas, sur ce
pont que je hais, et j'ai tremblé, oh! j'ai cru que c'était fini, que je
ne t'avais plus... Mon Dieu! qu'est-ce que je deviendrais? J'ai besoin
de toi, tu ne vas pas me tuer peut-être!... Aimons-nous,
aimons-nous...» Alors, il s'abandonna, dans l'attendrissement de cette
passion infinie. C'était une immense tristesse, un évanouissement du
monde entier où se fondait son être. Il la serra éperdument, lui aussi,
sanglotant, bégayant:

«C'est vrai, j'ai eu la pensée affreuse... Je l'aurais fait, et j'ai
résisté en songeant à ce tableau inachevé... Mais puis-je vivre encore,
si le travail ne veut plus de moi?

Comment vivre, après ça, après ce qui est là, ce que j'ai abîmé tout à
l'heure?

--Je t'aimerai et tu vivras. '-Ah! jamais tu ne m'aimeras assez... Je
me connais bien. Il faudrait une joie qui n'existe pas, quelque chose
qui me fît oublier tout... Déjà tu as été sans force. Tu ne peux rien.

--Si, si, tu verras... Tiens! je te prendrai ainsi, je te baiserai sur
les yeux, sur la bouche, sur toutes les places de ton corps. Je te
réchaufferai contre ma gorge, je lierai mes jambes aux tiennes, je
nouerai mes bras à tes reins, je serai ton souffle, ton sang, ta
chair...» Cette fois, il fut vaincu, il brûla avec elle, se réfugia en
elle, enfonçant la tête entre ses seins, la couvrant à son tour de ses
baisers.

«Eh bien, sauve-moi, oui! prends-moi, si tu ne veux pas que je me
tue!... Et invente du bonheur, fais-m'en connaître un qui me
retienne... Endors-moi, anéantis-moi, que je devienne ta chose, assez
esclave, assez petit, pour me loger sous tes pieds, dans tes
pantoufles... Ah! descendre là, ne vivre que de ton odeur, t'obéir
comme un chien, manger, t'avoir et dormir, si je pouvais, si je
pouvais!» Elle eut un cri de victoire. «Enfin! tu es à moi, il n'y a plus
que moi, l'autre est bien morte!» Et elle l'arracha de l'oeuvre exécrée,
elle l'emporta dans sa chambre à elle, dans son lit, grondante,
triomphante. Sur l'échelle, la bougie qui s'achevait clignota un instant
derrière eux, puis se noya. Cinq heures sonnèrent au coucou, pas une
lueur n'éclairait encore le ciel brumeux de novembre. Et tout retomba
aux froides ténèbres.

Christine et Claude, à tâtons, avaient roulé en travers du lit. Ce fut
une rage, jamais ils n'avaient connu un emportement pareil, même aux
premiers jours de leur liaison. Tout ce passé leur remontait au coeur,
mais dans un renouveau aigu qui les grisait d'une ivresse délirante.

L'obscurité flambait autour d'eux, ils s'en allaient sur des ailes de
flamme, très haut, hors du monde, à grands coups réguliers, continus,
toujours plus haut. Lui-même poussait des cris, loin de sa misère,
oubliant, renaissant à une vie de félicité. Elle le fit blasphémer
ensuite, provocante, dominatrice, avec un rire d'orgueil sensuel. «Dis
que la peinture est imbécile.--La peinture est imbécile.--Dis que tu ne
travailleras plus, que tu t'en moques, que tu brûleras tes tableaux,
pour me faire plaisir.--Je brûlerai mes tableaux, je ne travaillerai
plus.--Et dis qu'il n'y a que moi, que de me tenir là, comme tu me
tiens, est le bonheur unique, que tu craches sur l'autre, cette gueuse
que tu as peinte. Crache, crache donc, que je t'entende!

--Tiens! je crache, il n'y a que toi.» Et elle le serrait à l'étouffer,
c'était elle qui le possédait. Ils repartirent, dans le vertige de leur
chevauchée à travers les étoiles.

Leurs ravissements recommençaient, trois fois il leur sembla qu'ils
volaient de la terre au bout du ciel. Quel grand bonheur! comment
n'avait-il pas songé à se guérir dans ce bonheur certain? Et elle se
donnait encore, et il vivrait heureux, sauvé, n'est-ce pas? maintenant
qu'il avait cette ivresse.

Le jour allait naître, lorsque Christine, ravie, foudroyée de sommeil,
s'endormit aux bras de Claude. Elle le liait d'une cuisse, la jambe
jetée en travers des siennes, comme pour s'assurer qu'il ne lui
échapperait plus; et, la tête roulée sur cette poitrine d'homme qui lui
servait de tiède oreiller, elle soufflait doucement, un sourire aux
lèvres.

Lui, avait fermé les yeux; mais, de nouveau, malgré sa fatigue
écrasante, il les rouvrit, il regarda l'ombre. Le sommeil le fuyait, une
sourde poussée d'idées confuses remontait dans son hébétement, à mesure
qu'il se refroidissait et se dégageait de la griserie voluptueuse, dont
tous ses muscles restaient ébranlés. Quand le petit jour parut, une
salissure jaune, une tache de boue liquide sur les vitres de la fenêtre,
il tressaillit, il crut avoir entendu une voix haute l'appeler du fond
de l'atelier. Ses pensées, étaient revenues toutes, débordantes,
torturantes, creusant son visage, contractant ses mâchoires dans un
dégoût humain, deux plis amers qui faisaient de son masque la face
ravagée d'un vieillard. Maintenant, cette cuisse de femme, allongée sur
lui, prenait une lourdeur de plomb; il en souffrait comme d'un supplice,
d'une meule dont on lui broyait les genoux, pour des fautes inexpiées;
et la tête également, posée sur ses côtes, l'étouffait, arrêtait d'un
poids énorme les battements de son coeur. Mais, longtemps, il ne voulut
pas la déranger, malgré l'exaspération lente de tout son corps, une
sorte de répugnance et de haine irrésistibles qui le soulevait de
révolte. L'odeur du chignon dénoué, cette odeur forte de chevelure,
surtout, l'irritait. Brusquement, la voix haute, au fond de l'atelier,
l'appela une seconde fois, impérieuse. Et il se décida, c'était fini, il
souffrait trop, il ne pouvait plus vivre, puisque tout mentait et qu'il
n'y avait rien de bon.

D'abord, il laissa glisser la tête de Christine, qui garda son vague
sourire; ensuite, il dut se mouvoir avec des précautions infinies, pour
sortir ses jambes du lien de la cuisse, qu'il repoussa peu à peu, dans
un mouvement naturel, comme si elle fléchissait d'elle-même. Il avait
rompu la chaîne enfin, il était libre. Un troisième appel le fit se
hâter, il passa dans la pièce voisine, en disant:

«Oui, oui, j'y vais!» Le jour ne se débrouillait pas, sale et triste, un
de ces petits jours d'hiver lugubres; et, au bout d'une heure, Christine
se réveilla dans un grand frisson glacé. Elle ne comprit pas. Pourquoi
donc se trouvait-elle seule? Puis, elle se souvint: elle s'était
endormie, la joue contre son coeur, les membres mêlés aux siens. Alors,
comment avait-il pu s'en aller? où pouvait-il être? Tout d'un coup, dans
son engourdissement, elle sauta du lit avec violence, elle courut à
l'atelier. Mon Dieu! est-ce qu'il était retourné près de l'autre? est-ce
que l'autre venait encore de le reprendre, lorsqu'elle croyait l'avoir
conquis à jamais?

Au premier coup d'oeil, elle ne vit rien, l'atelier lui parut désert,
sous le petit jour boueux et froid. Mais, comme elle se rassurait en
n'apercevant personne, elle leva les yeux vers la toile, et un cri
terrible jaillit de sa gorge béante.

«Claude, oh! Claude...» Claude s'était pendu à la grande échelle, en
face de son oeuvre manquée. Il avait simplement pris une des cordes qui
tenaient le châssis au mur, et il était monté sur la plate-forme en
attacher le bout à la traverse de chêne, clouée par lui un jour, afin de
consolider les montants. Puis, de là-haut, il avait sauté dans le vide.
En chemise, les pieds nus, atroce avec sa langue noire et ses yeux
sanglants sortis des orbites, il pendait là, grandi affreusement dans sa
raideur immobile, la face tournée vers le tableau, tout près de la Femme
au sexe fleuri d'une rose mystique, comme s'il lui eût soufflé son âme à
son dernier râle, et qu'il l'eût regardée encore, de ses prunelles
fixes.

Christine, pourtant, restait droite, soulevée de douleur, d'épouvante et
de colère. Son corps en était gonflé, sa gorge ne lâchait plus qu'un
hurlement continu. Elle ouvrit les bras, les tendit vers le tableau,
ferma les deux poings.

«Oh! Claude, oh! Claude... Elle j'a repris, elle t'a tué, tué, tué, la
gueuse!» Et ses jambes fléchirent, elle tourna et s'abattit sur le
carreau. L'excès de la souffrance avait retiré tout le sang de son
coeur, elle demeura évanouie par terre, comme morte, pareille à une
loque blanche, misérable et finie, écrasée sous la souveraineté farouche
de l'art. Au-dessus d'elle, la Femme rayonnait avec son éclat symbolique
d'idole, la peinture triomphait, seule immortelle et debout, jusque dans
sa démence.

Le lundi seulement, après les formalités et les retards occasionnés par
le suicide, lorsque Sandoz vint le matin, à neuf heures, pour le convoi,
il ne trouva qu'une vingtaine de personnes sur le trottoir de la rue
Tourlaque. Dans son gros chagrin, il courait depuis trois jours, forcé
de s'occuper de tout; d'abord, il avait dû faire transporter à l'hôpital
de Lariboisière Christine, ramassée mourante; ensuite, il s'était
promené de la mairie aux pompes funèbres et à l'église, payant partout,
cédant à l'usage, plein d'indifférence, puisque les prêtres voulaient
bien de ce cadavre au cou cerclé de noir. Et, parmi les gens qui
attendaient, il n'aperçut encore que des voisins, augmentés de quelques
curieux; tandis que des têtes s'allongeaient aux fenêtres, chuchotantes,
excitées par le drame. Sans doute les amis allaient venir. Il n'avait pu
écrire à la famille, ignorant les adresses; et il s'effaça, dès qu'il
vit arriver deux parents, que les trois lignes sèches des journaux
avaient tirés sans doute de l'oubli où Claude lui-même les laissait: une
cousine âgée à tournure louche de brocanteuse, un petit cousin, très
riche, décoré, propriétaire d'un des grands magasins de Paris, bon
prince dans son élégance, désireux de prouver son goût éclairé des arts.
Tout de suite, la cousine monta, fit le tour de l'atelier, flaira cette
misère nue, redescendit, la bouche dure, irritée d'une corvée inutile.
Au contraire, le petit cousin se redressa et marcha le premier derrière
le corbillard, menant le deuil avec une correction charmante et fière.

Comme le cortège partait, Bongrand accourût et resta près de Sandoz,
après lui avoir serré la main. Il était assombri, il murmura, en jetant
un coup d'oeil sur les quinze à vingt personnes qui suivaient:

«Ah! le pauvre bougre!... Comment! il n'y a que nous deux?» Dubuche
était à Cannes avec ses enfants. Jory et Fagerolles s'abstenaient, l'un
exécrant la mort, l'autre trop affairé. Seul, Mahoudeau rattrapa le
convoi à la montée de la rue Lepic, et il expliqua que Gagnière devait
avoir manqué le train. Lentement, le corbillard gravissait la pente
rude, dont le lacet tourne sur le flanc de la butte Montmartre. Par
moments, des rues transversales qui dévalaient, des trouées brusques
montraient l'immensité de Paris, profonde et large ainsi qu'une mer.
Lorsqu'on déboucha devant l'église Saint-Pierre, et qu'on transporta le
cercueil, là-haut, il domina un instant la grande ville. C'était par un
ciel gris d'hiver, de grandes vapeurs volaient, emportées au souffle
d'un vent glacial; et elle semblait agrandie, sans fin dans cette brume,
emplissant l'horizon de sa houle menaçante.

Le pauvre mort qui l'avait voulu conquérir et qui s'en était cassé la
nuque, passa en face d'elle, cloué sous le couvercle de chêne,
retournant à la terre, comme un de ces flots de boue qu'elle roulait. À
la sortie de l'église, la cousine disparut, Mahoudeau également. Le
petit cousin avait repris sa place derrière le corps. Sept autres
personnes inconnues se décidèrent, et l'on partit pour le nouveau
cimetière de Saint-Ouen, que le peuple a nommé du nom inquiétant et
lugubre de Cayenne. On était dix.

«Allons, il n'y aura que nous deux, décidément», répéta Bongrand, en se
remettant en marche près de Sandoz.

Maintenant, le convoi, précédé par la voiture de deuil où s'étaient
assis le prêtre et l'enfant de choeur, descendait l'autre versant de la
butte, le long de rues tournantes et escarpées comme des sentiers de
montagne. Les chevaux du corbillard glissaient sur le pavé gras, on
entendait les sourds cahots des roues. À la suite, les dix piétinaient,
se retenaient parmi les flaques, si occupés de cette descente pénible,
qu'ils ne causaient pas encore. Mais, au bas de la rue du Ruisseau,
lorsqu'on tomba à la porte de Clignancourt, au milieu de ces vastes
espaces, où se déroulent le boulevard de ronde, le chemin de fer de
ceinture, les talus et les fossés des fortifications, il y eut des
soupirs d'aise, on échangea quelques mots, on commença à se débander.

Sandoz et Bongrand, peu à peu, se trouvèrent à la queue, comme pour
s'isoler de ces gens qu'ils n'avaient jamais vus. Au moment où le
corbillard passait la barrière, le second se pencha.

«Et la petite femme, qu'en va-t-on faire?

--Ah! quelle pitié! répondit Sandoz. Je suis allé la voir hier à
l'hôpital. Elle a une fièvre cérébrale. L'interne prétend qu'on la
sauvera, mais qu'elle en sortira vieillie de dix ans et sans force...
Vous savez qu'elle en était venue à oublier jusqu'à son orthographe. Une
déchéance, un écrasement, une demoiselle ravalée à une bassesse de
servante! Oui, si nous ne prenons pas soin d'elle comme d'une infirme,
elle finira laveuse de vaisselle quelque part.

--Et pas un sou, naturellement?

--Pas un sou. Je croyais trouver les études qu'il avait faites sur
nature pour son grand tableau, ses études superbes dont il tirait
ensuite un si mauvais parti. Mais j'ai fouillé vainement, il donnait
tout, des gens le volaient.

Non, rien à vendre, pas une toile possible, rien que cette toile immense
que j'ai démolie et brûlée moi-même, ah! de grand coeur, je vous assure,
comme on se venge!» Ils se turent un instant. La route large de
Saint-Ouen s'en allait toute droite, à l'infini; et, au milieu de la
campagne rase, le petit convoi filait, pitoyable, perdu, le long de
cette chaussée, où coulait un fleuve de boue.

Une double clôture de palissades la bordait, de vagues terrains
s'étalaient à droite et à gauche, il n'y avait au loin que des cheminées
d'usine et quelques hautes maisons blanches, isolées, plantées de biais.
On traversa la fête de Clignancourt: des baraques, des cirques, des
chevaux de bois aux deux côtés de la route, grelottant sans l'abandon de
l'hiver, des guinguettes vides à des balançoires verdies, une ferme
d'opéra-comique: À la Ferme de Picardie, d'une tristesse noire, entre
ses treillages arrachés.

«Ah! ses anciennes toiles, reprit Bongrand, les choses qui étaient quai
de Bourbon, vous vous souvenez? Des morceaux extraordinaires! Hein? les
paysages rapportés du Midi, et les académies faites chez Boutin, des
jambes de fillette, un ventre de femme, oh! ce ventre... C'est le père
Malgras qui doit l'avoir, une étude magistrale, que pas un de nos jeunes
maîtres n'est fichu de peindre...

Oui, oui, le gaillard n'était pas une bête. Un grand peintre,
simplement!

--Quand je pense, dit Sandoz, que ces petits fignoleurs de l'école et du
journalisme l'ont accusé de paresse et d'ignorance, en répétant les uns
à la suite des autres qu'il avait toujours refusé d'apprendre son
métier!... Paresseux, mon Dieu! lui que j'ai vu s'évanouir de fatigue,
après des séances de dix heures, lui qui avait donné sa vie entière, qui
s'est tué dans sa folie de travail!... Et ignorant, est-ce imbécile!
Jamais ils ne comprendront que ce qu'on apporte, lorsqu'on a la gloire
d'apporter quelque chose, déforme ce qu'on apprend. Delacroix, aussi,
ignorait son métier, parce qu'il ne pouvait s'enfermer dans la ligne
exacte. Ah! les niais, les bons élèves au sang pauvre, incapables d'une
incorrection!». Il fit quelques pas en silence, puis il ajouta:

«Un travailleur héroïque, un observateur passionné dont le crâne s'était
bourré de science, un tempérament de grand peintre admirablement doué...
Et il ne laisse rien.

--Absolument rien, pas une toile, déclara Bongrand.

Je ne connais de lui que des ébauches, des croquis, des notes jetées,
tout ce bagage de l'artiste qui ne peut aller au public... Oui, c'est
bien un mort, un mort tout entier que l'on va mettre dans la terre!»
Mais ils durent presser le pas, ils s'attardaient en causant; et, devant
eux, après avoir roulé entre des commerces de vins mêlés à des
entreprises de monuments funèbres, le corbillard tournait à droite, dans
le bout d'avenue qui conduisait au cimetière. Ils le rejoignirent, ils
franchirent la porte avec le petit cortège. Le prêtre en surplis,
l'enfant de choeur armé du bénitier, tous les deux descendus de la
voiture de deuil, marchaient en avant.

C'était un grand cimetière plat, jeune encore, tiré au cordeau dans ce
terrain vide de banlieue, coupé en damier par de larges allées
symétriques. De rares tombeaux bordaient les voies principales, toutes
les sépultures, débordantes déjà, s'étendaient au ras du sol, dans
l'installation bâclée et provisoire des concessions de cinq ans, les
seules que l'on accordât; et l'hésitation des familles à faire des frais
sérieux, les pierres qui s'enfonçaient faute de fondations, les arbres
verts qui n'avaient pas le temps de pousser, tout ce deuil passager et
de pacotille se sentait, donnait au vaste champ une pauvreté, une nudité
froide et propre, d'une mélancolie de caserne et d'hôpital. Pas un coin
de ballade romantique, pas un détour feuillu, frissonnant de mystère,
pas une grande tombe parlant d'orgueil et d'éternité. On était dans le
cimetière nouveau, aligné, numéroté, le cimetière des capitales
démocratiques, où les morts semblent dormir au fond de cartons
administratifs, le flot de chaque matin délogeant et remplaçant le flot
de la veille, tous défilant à la queue comme dans une fête, sous les
yeux de la police, pour éviter les encombrements.

«Fichtre! murmura Bongrand, ce n'est pas gai, ici.

--Pourquoi? dit Sandoz, c'est commode, on a de l'air...

Et, même sans soleil, voyez donc comme c'est joli de couleur.»

En effet, sous le ciel gris de cette matinée de novembre, dans le
frisson pénétrant de la bise, les tombes basses, chargées de guirlandes
et de couronnes de perles, prenaient des tons très fins, d'une
délicatesse charmante. Il y en avait de toutes blanches, il y en avait
de toutes noires, selon les perles; et cette opposition luisait
doucement, au milieu de la verdure pâlie des arbres nains. Sur ces
loyers de cinq ans, les familles épuisaient leur culte: c'était un
entassement, un épanouissement que le récent jour des Morts venait
d'étaler dans son neuf. Seules, les fleurs naturelles, entre leurs
collerettes de papier, s'étaient fanées déjà. Quelques couronnes
d'immortelles jaunes éclataient comme de l'or fraîchement ciselé. Mais
il n'y avait que les perles, un ruissellement de perles cachant les
inscriptions, recouvrant les pierres et les entourages, des perles en
coeurs, en festons, en médaillons, des perles qui encadraient des sujets
sous verre; des pensées, des mains enlacées, des noeuds de satin,
jusqu'à des photographies de femme, de jaunes photographies de faubourg,
de pauvres visages laids et touchants, avec leur sourire gauche.

Et, comme le corbillard suivait l'avenue du Rond-Point, Sandoz, ramené à
Claude par son observation de peintre, se remit à causer.

«Un cimetière qu'il aurait compris, avec son enragement de modernité...
Sans doute, il souffrait dans sa chair, ravagé par cette lésion trop
forte du génie, trois grammes en moins ou trois grammes en plus, comme
il le disait, lorsqu'il accusait ses parents de l'avoir si drôlement
bâti!

Mais son mal n'était pas en lui seulement, il a été la victime d'une
époque... Oui, notre génération a trempé jusqu'au ventre dans le
romantisme, et nous en sommes restés imprégnés quand même, et nous avons
eu beau nous débarbouiller, prendre des bains de réalité violente, la
tache s'entête, toutes les lessives du monde n'en ôteront pas l'odeur.»
Bongrand souriait.

«Oh! moi, j'en ai eu par-dessus la tête. Mon art en a été nourri, je
suis même impénitent. S'il est vrai que ma paralysie dernière vienne de
là, qu'importe! Je ne puis renier la religion de toute ma vie
d'artiste... Mais votre remarque est très juste: vous en êtes, vous
autres, les fils révoltés. Ainsi, lui, avec sa grande Femme nue au
milieu des quais, ce symbole extravagant...

--Ah! cette Femme, interrompit Sandoz, c'est elle qui l'a étranglé. Si
vous saviez comme il y tenait! Jamais il ne m'a été possible de la
chasser de lui... Alors, comment voulez-vous qu'on ait la vue claire,
le cerveau équilibré et solide, quand de pareilles fantasmagories
repoussent dans le crâne?... Même après la vôtre, notre génération est
trop encrassée de lyrisme pour laisser des oeuvres saines. Il faudra une
génération, deux générations peut-être, avant qu'on peigne et qu'on
écrive logiquement; dans la haute et pure simplicité du vrai... Seule,
la vérité, la nature, est la base possible, la police nécessaire, en
dehors de laquelle la folie commence; et qu'on ne craigne pas d'aplatir
l'oeuvre, le tempérament est là, qui emportera toujours le créateur.
Est-ce que quelqu'un songe à nier la personnalité, le coup de pouce
involontaire qui déforme et qui fait notre pauvre création à nous!» Mais
il tourna la tête, il ajouta brusquement:

«Tiens! qu'est-ce qui brûle?... Ils allument donc des feux de joie,
ici?» Le convoi venait de tourner, en arrivant au Rond Point, où était
l'ossuaire, le caveau commun, peu à peu empli de tous les débris enlevés
des fosses, et dont la pierre, au centre d'une pelouse ronde,
disparaissait sous un amoncellement de couronnes, déposées là au hasard
par la piété des parents qui n'avaient plus leurs morts à eux.

Et, comme le corbillard roulait doucement à gauche, dans l'avenue
transversale numéro deux, un crépitement s'était fait entendre, une
grosse fumée avait grandi, au-dessus des petits platanes bordant le
trottoir. On approchait avec lenteur, on apercevait de loin un gros tas
de choses terreuses qui s'allumaient. Puis, on finit par comprendre.

Cela se trouvait au bord d'un vaste carré, qu'on avait fouillé
profondément de larges sillons parallèles, pour en arracher les bières,
afin de rendre le sol à d'autres corps, de même que le paysan retourne
un chaume avant de l'ensemencer de nouveau. Les longues fosses vides
bâillaient, les buttes de terre grasse se purgeaient sous le ciel; et,
dans ce coin du champ, ce qu'on brûlait ainsi, c'étaient les planches
pourries des bières, un bûcher énorme de planches fendues, brisées,
mangées par la terre, tombées en un terreau rougeâtre. Elles refusaient
de flamber, humides de boue humaine, éclatant en sourdes détonations,
fumant seulement avec une intensité croissante, de grandes fumées qui
montaient dans le ciel blafard, et que la bise de novembre rabattait,
déchirait en lanières rousses, volantes, au travers des tombes basses de
toute une moitié du cimetière. Sandoz et Bongrand avaient regardé, sans
une parole.

Puis, quand ils eurent dépassé le feu, le premier reprit:

«Non, il n'a pas été l'homme de la formule qu'il apportait. Je veux dire
qu'il n'a pas eu le génie assez net pour la planter debout et l'imposer
dans une oeuvre définitive... Et voyez, autour de lui, après lui, comme
les efforts s'éparpillent! Ils en restent tous aux ébauches, aux
impressions hâtives, pas un ne semble avoir la force d'être le maître
attendu. N'est-ce pas irritant, cette notation nouvelle de la lumière,
cette passion du vrai poussée jusqu'à l'analyse scientifique, cette
évolution commencée si originalement, et qui s'attarde, et qui tombe aux
mains des habiles, et qui n'aboutit point, parce que l'homme nécessaire
n'est pas né?... Bah! l'homme naîtra, rien ne se perd, il faut bien que
la lumière soit.

--Qui sait? Pas toujours! dit Bongrand. La vie avorte, elle aussi...
Vous savez, je vous écoute, mais je suis un désespéré, moi. Je crève de
tristesse, et je sens tout qui crève... Ah! oui, l'air de l'époque est
mauvais, cette fin de siècle encombrée de démolitions, aux monuments
éventrés, aux terrains retournés cent fois, qui tous exhalent une
puanteur de mort! Est-ce qu'on peut se bien porter, là-dedans? Les nerfs
se détraquent, la grande névrose s'en mêle, l'art se trouble: c'est la
bousculade, l'anarchie, la folie de la personnalité aux abois... Jamais
on ne s'est tant querellé et jamais on n'y a vu moins clair que depuis
le jour où l'on prétend tout savoir.» Sandoz, devenu pâle, regardait au
loin les grandes fumées rousses rouler dans le vent.

«C'était fatal, songea-t-il à demi-voix, cet excès d'activité et
d'orgueil dans le savoir devait nous rejeter au doute; ce siècle, qui a
fait déjà tant de clarté devait s'achever sous la menace d'un nouveau
flot de ténèbres...

Oui, notre malaise vient de là. On a trop promis, on a trop espéré, on a
attendu la conquête et l'explication de tout; et l'impatience gronde.
Comment! on ne marche pas plus vite? la science ne nous a pas encore
donné, en cent ans, la certitude absolue, le bonheur parfait?

Alors, à quoi bon continuer, puisqu'on ne saura jamais tout et que notre
pain restera aussi amer? C'est une faillite du siècle, le pessimisme
tord les entrailles, le mysticisme embrume les cervelles; car nous avons
eu beau chasser les fantômes sous les grands coups de lumière de
l'analyse, le surnaturel a repris les hostilités, l'esprit des légendes
se révolte et veut nous reconquérir, dans cette halte de fatigue et
d'angoisse... Ah! certes! je n'affirme rien, je suis moi-même déchiré.
Seulement, il me semble que cette convulsion dernière du vieil
effarement religieux était à prévoir. Nous ne sommes pas une fin, mais
une transition, un commencement d'autre chose...

Cela me calme, cela me fait du bien, de croire que nous marchons à la
raison et à la solidité de la science...» Sa voix s'était altérée d'une
émotion profonde, et il ajouta:

«À moins que la folie ne nous fasse culbuter dans le noir, et que nous
ne partions tous, étranglés par l'idéal, comme le vieux camarade qui
dort là, entre ses quatre planches.» Le corbillard quittait l'avenue
transversale numéro deux, pour tourner à droite dans l'avenue latérale
numéro trois; et, sans parler, le peintre montra du regard à l'écrivain
un carré de sépultures que longeait le cortège.

Il y a là un cimetière d'enfants, rien que des tombes d'enfants, à
l'infini, rangées avec ordre, régulièrement séparées par des sentiers
étroits, pareilles à une ville enfantine de la mort. C'étaient de toutes
petites croix, blanches, de tout petits entourages blancs, qui
disparaissaient presque sous une floraison de couronnes blanches et
bleues, au ras du sol; et le champ paisible, d'un ton si doux, d'un
bleuissement de lait, semblait s'être fleuri de cette enfance couchée
dans la terre. Les croix disaient les âges: deux ans, seize mois, cinq
mois. Une pauvre croix, sans entourage, qui débordait et se trouvait
plantée de biais dans une allée, portait simplement: Eugénie, trois
jours. N'être pas encore et dormir déjà là, à part, comme les enfants
que les familles, aux soirs de fête, font dîner à la petite table!

Mais, enfin, le corbillard s'était arrêté, au milieu de l'avenue.
Lorsque Sandoz aperçut la fosse prête, à l'angle du carré voisin, en
face du cimetière des tout-petits, il murmura tendrement: «Ah! mon vieux
Claude, grand coeur d'enfant, tu seras bien à côté d'eux.»

Les croque-morts descendaient le cercueil. Maussade, sous la bise, le
prêtre attendait; et des fossoyeurs étaient là, avec des pelles. Trois
voisins avaient lâché en route, les dix n'étaient plus que sept. Le
petit cousin, qui tenait son chapeau à la main depuis l'église, malgré
le temps affreux, se rapprocha. Tous les autres se découvrirent, et les
prières allaient commencer, lorsqu'un coup de sifflet déchirant fit
lever les têtes.

C'était, dans ce bout vide encore, à l'extrémité de l'avenue latérale
numéro trois, un train qui passait sur le haut talus du chemin de fer de
ceinture, dont la voie dominait le cimetière. La pente gazonnée montait,
et des lignes géométriques se détachaient en noir sur le gris du ciel,
les poteaux télégraphiques reliés par les minces fils, une guérite de
surveillant, la plaque d'un signal, la seule tache rouge et vibrante.
Quand le train roula, avec son fracas de tonnerre, on distingua
nettement, comme sur un transparent d'ombres chinoises, les découpures
des wagons, jusqu'aux gens assis dans les trous clairs des fenêtres. Et
la ligne redevint nette, un simple trait à l'encre coupant l'horizon;
tandis que, sans relâche, au loin, d'autres coups de sifflet appelaient,
se lamentaient, aigus de colère, rauques de souffrance, étranglés de
détresse. Puis, une corne d'appel résonna, lugubre.

«Revertitur in terram suam unde erat...», récitait le prêtre, qui avait
ouvert un livre et qui se hâtait.

Mais on ne l'entendait plus, une grosse locomotive était arrivée en
soufflant, et elle manoeuvrait juste au-dessus de la cérémonie. Celle-là
avait une voix énorme et grasse, un sifflet guttural, d'une mélancolie
géante. Elle allait, venait, haletait, avec son profil de monstre lourd.
Brusquement, elle lâcha sa vapeur, dans une haleine furieuse de tempête.

«Requiescat in pace, disait le prêtre.

--Amen», répondait l'enfant de choeur.

Et tout fut emporté, au milieu de cette détonation cinglante et
assourdissante, qui se prolongeait avec une violence continue de
fusillade.

Bongrand, exaspéré, se tournait vers la locomotive. Elle se tut, ce fut
un soulagement. Des larmes étaient montées aux yeux de Sandoz, ému déjà
des choses sorties involontairement de ses lèvres, derrière le corps de
son vieux camarade, comme s'ils avaient eu ensemble une de leurs
causeries grisantes d'autrefois; et, maintenant, il lui semblait qu'on
allait mettre en terre sa jeunesse; c'était une part de lui-même, la
meilleure, celle des illusions et des enthousiasmes, que les fossoyeurs
enlevaient, pour la faire glisser au fond du trou. Mais, à cette minute
terrible, un accident vint encore augmenter son chagrin. Il avait
tellement plu, les jours précédents, et la terre était si molle qu'un
brusque éboulement se produisit. Un des fossoyeurs dut sauter dans la
fosse, pour la vider à la pelle, d'un jet lent et rythmique. Cela n'en
finissait pas, s'éternisant au milieu de l'impatience du prêtre et de
l'intérêt des quatre voisins, qui avaient suivi jusqu'au bout, sans
qu'on sût pourquoi. Et, là-haut, sur le talus, la locomotive avait
repris ses manoeuvres, reculait en hurlant, à chaque tour de roue, le
foyer ouvert, incendiant le jour mode d'une pluie de braise.

Enfin, la fosse fut vidée, on descendit le cercueil, on se passa le
goupillon: C'était fini. Debout, de son air correct et charmant, le
petit cousin fit les honneurs, serra les mains de tous ces gens qu'il
n'avait jamais vus, en mémoire de ce parent dont il ne se rappelait pas
le nom la veille. «Mais il est très bien, ce calicot», dit Bongrand, qui
ravalait ses larmes.

Sandoz, sanglotant, répondit:

«Très bien.» Tous s'en allaient, les surplis du prêtre et de l'enfant de
choeur disparaissaient entre les arbres verts, les voisins débandés
flânaient, lisaient les inscriptions.

Et Sandoz, se décidant à quitter la fosse à demi comblée, reprit:

«Nous seuls l'aurons connu... Plus rien, pas même un nom!

--Il est bien heureux, dit Bongrand, il n'a pas de tableau en train,
dans la terre où il dort... Autant partir que de s'acharner comme nous
à faire des enfants infirmes, auxquels il manque toujours des morceaux,
les jambes ou la tête, et qui ne vivent pas.

--Oui, il faut vraiment manquer de fierté, se résigner à l'à-peu-près et
tacher avec la vie... Moi qui pousse mes bouquins jusqu'au bout, je me
méprise de les sentir incomplets et mensongers, malgré mon effort.» La
face pâle, ils s'en allaient lentement, côte à côte, au bord des
blanches tombes d'enfants, le romancier alors dans toute la force de son
labeur et de sa renommée, le peintre déclinant et couvert de gloire.

«Au moins, en voilà un qui a été logique et brave, continua Sandoz. Il a
avoué son impuissance et il s'est tué.

--C'est vrai, dit Bongrand. Si nous ne tenions pas si fort à nos peaux,
nous ferions tous comme lui... N'est-ce pas?...

--Ma foi, oui. Puisque nous ne pouvons rien créer, puisque nous ne
sommes que des reproducteurs débiles, autant vaudrait-il nous casser la
tête tout de suite.» Ils se retrouvaient devant le tas allumé des
vieilles bières pourries. Maintenant, elles étaient en plein feu,
suantes et craquantes; mais on ne voyait toujours pas les flammes, la
fumée seule avait augmenté, une fumée âcre, épaisse, que le vent
poussait en gros tourbillons, et qui couvrait le cimetière entier d'une
nuée de deuil.

«Fichtre! onze heures! dit Bongrand en tirant sa montre.

Il faut que je rentre.» Sandoz eut une exclamation de surprise.

«Comment! déjà onze heures!» Il promena sur les sépultures basses, sur
le vaste champ fleuri de perles, si régulier et si froid, un long regard
de désespoir, encore aveuglé de larmes. Puis, il ajouta:

«Allons travailler.»





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'oeuvre" ***

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