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Title: Histoire de la magie
Author: Éliphas Lévi
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de la magie" ***

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Librairie médicale de GERMER BAILLIÈRE,
RUE DE L'ÉCOLE-DE-MÉDECINE, 17, A PARIS.



                           DOGME ET RITUEL
                          DE LA HAUTE MAGIE.
                         Par M. ÉLIPHAS LÉVI.

1856, 2 vol. in-8, avec 23 figures.--28 francs.

[Illustration:]

Cet ouvrage est divisé en _deux parties_. Dans l'une, l'auteur établit
le dogme cabalistique et magique dans son entier; l'autre est consacrée
au culte, c'est-à-dire à la magie cérémoniale. L'une est ce que les
anciens sages appelaient la _clavicule_; l'autre, ce que les gens de la
campagne appellent encore le _grimoire_. Le nombre et le sujet des
chapitres qui se correspondent dans les deux parties n'ont rien
d'arbitraire et se trouvent tout indiqués dans la grande clavicule
universelle, dont l'auteur donne pour la première fois une explication
complète et satisfaisante.

Ce livre est _catholique_, et si les révélations qu'il contient sont de
nature à alarmer la conscience des simples, il est consolant de penser
qu'ils ne le liront pas. Il est écrit pour les hommes sans préjugés, et
l'auteur n'a pas voulu plus flatter l'irréligion que le fanatisme.



                       HISTOIRE DU SOMNAMBULISME
                                CONNU
                         CHEZ TOUS LES PEUPLES,
         SOUS LES NOMS DIVERS D'EXTASES, SONGES, ORACLES, VISIONS,
                  EXAMEN DES DOCTRINES DE L'ANTIQUITÉ
                         ET DES TEMPS MODERNES
            SUR DES CAUSES, SES EFFETS, SES ABUS, SES AVANTAGES
               ET L'UTILITÉ DE SON CONCOURS AVEC LA MÉDICINE.

                          Par AUBIN GAUTHIER.

1842.--2 vol. in-8.--10 francs.

GAUTHIER (Aubin). Traité pratique du magnétisme et du somnambulisme.
1844, 1 vol. in-8 (Épuisé.) 10 fr.

GAUTHIER (Aubin). Revue magnétique, journal des cures et des faits
magnétiques et somnambuliques. Décembre 1844 à octobre 1846. 2 vol.
in-8. 6 fr.

Les numéros de mai, juin, juillet, août et septembre 1846 n'ont jamais
été publiés, et forment, dans le tome 2e, une lacune des pages 211 à
432.



                          L'ART DE MAGNÉTISER
                        OU LE MAGNÉTISME ANIMAL
         CONSIDÉRÉ SOUS LES POINTS DE VUE THÉORIQUE, PRATIQUE
                           ET THÉRAPEUTIQUE,

                           Par CH. LAFONTAINE.

1852, 2e édition augmentée. Un vol. in-8 avec fig., 5 fr.

LAFONTAINE, Éclaircissement sur le magnétisme. Cures magnétiques à
Genève. 1855, in-18, br. 1 fr. 50



                         INSTRUCTION PRATIQUE
                               SUR LE
                          MAGNÉTISME ANIMAL,
                  PRÉCÉDÉE D'UNE NOTICE SUR LA VIE
          ET LES OUVRAGES DE L'AUTEUR, ET SUIVIE D'UNE LETTRE
                         D'UN MÉDECIN ÉTRANGER,

                          Par J.-P.-F. DELEUZE.

1853. 1 vol. in-12 de 440 pages.--Prix: 3 fr. 50 c.

DELEUZE. Histoire critique du magnétisme animal. 2e édition, 1819, 2
vol. in-8. 9 fr.

DELEUZE. Mémoire sur la faculté de Prévision, avec des notes et des
pièces justificatives, et avec une certaine quantité d'exemples de
prévisions recueillis chez les anciens et les modernes. 1836, in-8, br.
2 fr. 50

PORTRAIT DE DELEUZE, imprime sur carré de Jésus vélin. 1 fr.



                     LE MAGNÉTISME ET LE SOMNAMBULISME
                                 DEVANT
                     LES CORPS SAVANTS, LA COUR DE ROME
                           ET LES THÉOLOGIENS,

                        Par M. l'abbé J.-B. LOUBERT,
                     Prêtre, ancien élève en médecine.

1844. 1 vol. de 706 pages.--Prix: 7 fr.



                                 TRAITÉ
                          DE MAGNÉTISME ANIMAL
                                 SUIVI
                      DES PAROLES D'UNE SOMNAMBULE
                                ET D'UN
                  RECUEIL DE TRAITEMENTS MAGNÉTIQUES,

                           Par JOSEPH OLIVIER.

1854, 1 vol. in-8 de 524 pages.--6 fr.

RICARD. Lettres d'un magnétiseur, 1843,1 vol. in-18. 2 fr.

RICARD. Physiologie et hygiène du magnétiseur, régime diététique du
magnétisé. Mémoires et aphorismes de Mesmer. 1844, in-18. 3 fr. 50

RICARD. Le magnétisme traduit eu cour d'assises. Acquittement. 1845. 1
vol. in-8. 2 fr. 50

ROUX. Coup d'oeil sur le magnétisme et le somnambulisme. 1846, in-8. 2
fr. 50

TESTE. Confessions d'un magnétiseur, suivies d'une consultation
médico-magnétique fur des cheveux de Mme Lafarge. 1842, 2 vol. in-8. 6
fr.



                              PHYSIOLOGIE

                      MÉDECINE ET MÉTAPHYSIQUE
                             DU MAGNÉTISME,

                      PAR LE DOCTEUR CHARPIGNON.

1848. 1 vol. in-8 de 480 pages.--Prix: 6 fr.


CHARPIGNON. Coup d'oeil appréciateur sur les doctrines médicales
(systèmes classiques), vitalisme, spiritualisme, homoeopathie,
magnétisme, hydrothérapie, 2e édit. 1858, 1 vol. in 8. 3 fr. 50

CHARPIGNON. Études physiques sur le magnétisme animal, soumises à
l'Académie des sciences. 1843, in-8, br. 1 fr.



                  L'ÉTHER, L'ÉLECTRICITÉ ET LA MATIÈRE,

                  SECONDE ÉDITION DE QUÆRE ET INVENIES
          (PHYSIQUE, THÉOLOGIE, TABLES PARLANTES ET RÉFORMES),
                  Augmentée de la VOYANTE DE PREVORST.

1854. 1 vol. in-8.--5 francs.

Publié en 1854 à l'occasion des tables parlantes, et sous l'impression
des espérances de rénovation sociale qu'elles ont toutes données en
Amérique, ce livre est un assemblage curieux de systèmes de cosmologie
en opposition avec les hypothèses newtoniennes, et d'idées réformatrices
en fait d'éducation et de signes d'échange. La _Voyance de Prevorst_,
dont un extrait termine le volume, est à peu près inconnue en France
bien qu'elle ait produit, il y a plusieurs années, un assez grand effet
en Allemagne. Justin Kerner son auteur, a été à la fois poëte agréable
et habile médecin. Tout est vrai dans ce récit de ce qu'a éprouvé
pendant sept ans si pauvre malade. Les philosophes peuvent donc en toute
sûreté raisonner d'après ces faits.

Paris.--Imprimerie L. MARTINET, rue Mignon, 2.



                               HISTOIRE
                             DE LA MAGIE
                               AVEC UNE
             EXPOSITION CLAIRE ET PRÉCISE DE SES PROCÉDÉS,
                  DE SES RITES ET DE SES MYSTÈRES

                          PAR ÉLIPHAS LÉVI

Auteur de _Dogme et rituel de la haute magie_.

_Opus hierarchicum et catholicum_. (C'est une oeuvre hiérarchique et
catholique.)

Définition du grand oeuvre, H. KHUNBATH

Avec 18 planches représentant 90 figures.


PARIS
GERMER BAILLIÈRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
17, RUE DE L'ÉCOLE-DE-MÉDECINE.
LONDRES ET NEW-YORK,
H. BAILLIÈRE.


MADRID.
CH. BAILLY-BAILLIÈRE.
1860



                                 PRÉFACE



Les travaux d'Éliphas Lévi sur la science des anciens mages formeront un
cours complet divisé en trois parties:

La première partie contient le _Dogme_ et le _Rituel de la haute magie_;
la seconde, l'_Histoire de la magie_; la troisième, la _Clef des grands
mystères_, qui sera publiée plus tard.

Chacune de ces parties, étudiée séparément, donne un enseignement
complet et semble contenir toute la science. Mais pour avoir de l'un une
intelligence pleine et entière, il sera indispensable d'étudier avec
soin les deux autres.

Cette division ternaire de notre oeuvre nous a été donnée par la science
elle-même; car notre découverte des grands mystères de cette science
repose tout entière sur la signification que les anciens hiérophantes
attachaient aux nombres. Trois était pour eux le nombre générateur, et
dans l'enseignement de toute doctrine ils en considéraient d'abord la
théorie, puis la réalisation, puis l'adaptation à tous les usages
possibles. Ainsi se sont formés les dogmes, soit philosophiques, soit
religieux. Ainsi la synthèse dogmatique du christianisme héritier des
mages impose à notre foi trois personnes en Dieu et trois mystères dans
la religion universelle.

Nous avons suivi, dans la division de nos deux ouvrages déjà publiés, et
nous suivrons dans la division du troisième le plan tracé par la
kabbale; c'est-à-dire par la plus pure tradition de l'occultisme.

Notre _Dogme_ et notre _Rituel_ sont divisés chacun en vingt-deux
chapitres marqués par les vingt-deux lettres de l'alphabet hébreu. Nous
avons mis en tête de chaque chapitre la lettre qui s'y rapporte avec les
mots latins qui, suivant les meilleurs auteurs, en indiquent la
signification hiéroglyphique. Ainsi, en tête du chapitre premier, par
exemple, on lit:

[Hébreu]

LE RÉCIPIENDAIRE,

Disciplina,

Ensoph,

Keter.

Ce qui signifie que la lettre aleph, dont l'équivalent en latin et en
français est A, la valeur numérale 1 signifie le récipiendaire, l'homme
appelé à l'initiation, l'individu habile (le bateleur du tarot), qu'il
signifie aussi la syllepse dogmatique (disciplina), l'être dans sa
conception générale et première (Ensoph); enfin l'idée première et
obscure de la divinité exprimée par _keter_ (la couronne) dans la
théologie kabbalistique.

Le chapitre est le développement du titre et le titre contient
hiéroglyphiquement tout le chapitre. Le livre entier est composé suivant
cette combinaison.

L'_Histoire de la magie_ qui vient ensuite et qui, après la théorie
générale de la science donnée par le _Dogme_ et le _Rituel_, raconte et
explique les réalisations de cette science à travers les âges, est
combinée suivant le nombre _septénaire_, comme nous l'expliquons dans
notre Introduction. Le nombre septénaire est celui de la semaine
créatrice et de la réalisation divine.

La _Clef des grands mystères_ sera établie sur le nombre _quatre_ qui
est celui des formes énigmatiques du sphinx et des manifestations
élémentaires. C'est aussi le nombre du carré et de la force, et dans ce
livre nous établirons la certitude sur des bases inébranlables. Nous
expliquerons entièrement l'énigme du sphinx et nous donnerons à nos
lecteurs cette clef des choses cachées depuis le commencement du monde,
que le savant Postel n'avait osé figurer dans un de ses livres les plus
obscurs que d'une manière tout énigmatique et sans en donner une
explication satisfaisante.

L'_Histoire de la magie_ explique les assertions contenues dans le
_Dogme_ et le _Rituel_; _la Clef des grands mystères_ complétera et
expliquera l'histoire de la magie. En sorte que, pour le lecteur
attentif, il ne manquera rien, nous l'espérons, à notre révélation, des
secrets de la kabbale des Hébreux et de la haute magie, soit de
Zoroastre, soit d'Hermès.

L'auteur de ces livres donne volontiers des leçons aux personnes
sérieuses et instruites qui en demandent, mais il doit une bonne fois
prévenir ses lecteurs qu'il ne dit pas la bonne aventure, n'enseigne pas
la divination, ne fait pas de prédictions, ne fabrique point de
philtres, ne se prête à aucun envoûtement et à aucune évocation. C'est
un homme de science et non un homme de prestiges. Il condamne
énergiquement tout ce que la religion réprouve, et par conséquent il ne
doit pas être confondu avec les hommes qu'on peut importuner sans
crainte en leur proposant de faire de leur science un usage dangereux ou
illicite.

Il recherche la critique sincère, mais il ne comprend pas certaines
hostilités.

L'étude sérieuse et le travail consciencieux sont au-dessus de toutes
les attaques; et les premiers biens qu'ils procurent à ceux qui savent
les apprécier, sont une paix profonde et une bienveillance universelle.

ÉLIPHAS LÉVI.
1er septembre 1859.



                             TABLE ANALYTIQUE
                 DES MATIÈRES CONTENUES DANS CET OUVRAGE.


Préface                                                               v

INTRODUCTION                                                          1

Fausse définition de la magie. Elle ne doit pas être définie au hasard.
     Vraie définition,                                                1
Étoile flamboyante, ce que c'est. Existence de l'absolu,              2
La magie science absolue,                                             3
Erreurs de Dupuis,                                                    4
Profanations de la science. Prédiction du comte de Maistre,           5
Mesure et portée de la science magique. Justice de Dieu,              7
Puissance de l'adepte,                                                8
Le diable et la science,                                             10
Existence des démons,                                                11
Fausse idée du diable,                                               12
Conception des Manichéens.                                           16
Crimes des sorciers,                                                 18
La lumière astrale. On l'appelle _imagination de la nature_.
     Ce que c'est,                                                   19
Ses effets,                                                          20
Le magnétisme défini,                                                22
Accord de la raison avec la foi,                                     23
Jakin et Bobas,                                                      24
Principe de la hiérarchie,                                           25
Religion des kabbalistes,                                            26
Images de Dieu,                                                      28
Théorie de la lumière,                                               28
Mystères de l'amour sexuel,                                          29
Antagonisme des pouvoirs,                                            31
La prétendue papesse Jeanne,                                         32
La kabbale explique et concilie tout,                                32
Pourquoi l'Église a condamné la magie,                               33
La magie dogmatique explique la philosophie de l'histoire,           34
Mauvaises curiosités relatives   la magie,                           35
Plan de ce livre,                                                    37
Soumission de l'auteur à l'ordre établi.                             39


LIVRE PREMIER--Les origines magiques.


CHAPITRE PREMIER.--Origines fabuleuses                               41

Le livre d'Hénoch et la chute des anges,                             41
Sens de la légende,                                                  42
Livre de la pénitence d'Adam,                                        43
Ce que c'est que le personnage d'Hénoch.                             46
Apocalypse de Saint-Méthodius.                                       46
Les enfants de Seth et ceux de Caïn.                                 47
Raison de l'occultisme.                                              48
Erreur de Rousseau.                                                  49
Traditions judaïques.                                                50
Gloire du christianisme.                                             51
Le Sepher Jezirah, le Sohar et l'Apocalypse,                         51
Commencement du Sohar.                                               52


CHAPITRE II.--Magie des mages                                        55

Le vrai et le faux Zoroastre,                                        55
Dogmes du vrai Zoroastre.                                            56
Pyrotechnie transcendentale.                                         57
Secrets électriques de Numa.                                         57
Une page de Zoroastre sur les démons et les sacrifices.              58
Révélations importantes sur le magnétisme.                           60
L'initiation en Assyrie,                                             61
Prodiges des Assyriens.                                              62
Du Potet d'accord avec Zoroastre.                                    62
Danger que courent les imprudents.                                   63
Puissance de l'homme sur les animaux.                                63
Chute du sacerdoce en Assyrie.                                       64
Mort magique de Sardanapale.                                         65

CHAPITRE III.--Magie dans l'Inde                                     67

Les Indiens descendants de Caïn. L'Inde mère de l'idolâtrie. Doctrine
     des gymnosophistes,                                             67
Origine indienne du gnosticisme,                                     68
Fables savantes de l'Inde,                                           69
Magie noire de l'Oup nek' hat. M. Ragon, auteur cité,                74
Grands arcanes indiens,                                              75
Les Indiens révoltés et les Anglais.                                 76

CHAPITRE IV.--Magie hermétique                                       77

La table d'Émeraude,                                                 77
Autres écrits d'Hermès,                                              78
Sens magique de la géographie ancienne de l'Égypte,                  79
Ministère de Joseph,                                                 80
Alphabet sacré,                                                      81
Table isiaque de Bembo,                                              81
Le tarot expliqué par le Sepher Jezirah,                             82
Le tarot de Charles VII,                                             82
Science magique de Moïse.                                            83

CHAPITRE V.--Magie en Grèce                                          85

Fables de la toison d'or,                                            86
Médée et Jason,                                                      88
Les cinq épopées magiques,                                           89
Eschyle profanateur des mystères,                                    89
Orphée de la légende,                                                90
Mystères orphiques,                                                  92
La Goétie,                                                           93
Les sorcières de Thessalie,                                          94
Médée et Circé,                                                      95

CHAPITRE VI.--Magie mathématicienne de Pythagore                     96

Pythagore héritier des traditions de Numa,                           96
Ce qu'était Pythagore. Sa doctrine sur Dieu,                         97
Belle sentence contre l'anarchie. Vers dorés,                        98
Symboles de Pythagore. Sa chasteté,                                 100
Sa divination,                                                      101
Comment il explique ses miracles,                                   102
Secret de l'interprétation des songes,                              103
Croyance de Pythagore.                                              104

CHAPITRE VII.--La sainte kabbale                                    105

Origine de la kabbale                                               105
Horreur des kabbalistes pour l'idolâtrie                            105
Leur définition de Dieu                                             105
Principes de la kabbale                                             106
Les noms divins et l'alphabet sacré                                 109
Les clavicules de Salomon                                           110
Si les esprits peuvent revenir                                      113
Les larves fluidiques                                               114
La lumière, grand agent magique                                     115
Origine obscène des larves                                          117


LIVRE II.--Formation et réalisation du dogme.


CHAPITRE PREMIER.--Symbolisme primitif de l'histoire                118

Allégorie du paradis terrestre                                      119
Bêtise d'un grand esprit                                            119
Mystères de la Genèse                                               120
Belphégor                                                           121
Son culte                                                           122
Le sabbat, imitation des mêmes rites                                122
Décadence de la hiérarchie                                          123
Philosophie de hasard                                               124
Doctrine de Platon                                                  124
Réponse d'Apollon à ceux de Délos                                   125
La pierre cubique                                                   126
Résumé du néoplatonisme                                             127

CHAPITRE II.--le mysticisme                                         128

Inviolabilité de la science magique                                 128
Écoles profanes et mystiques                                        129
Les Bacchantes                                                      129
Réformateurs matérialistes. Mystiques anarchistes                   130
Fous-visionnaires. Leur horreur pour les sages                      131
Tolérance de la vraie Église                                        132
Tendance immorale des faux miracles                                 132
Les faux théraphims                                                 133
Rites de la magie noire                                             134
Cause des visions                                                   135
M. Brierre de Boismont et son Traité des hallucinations             136

CHAPITRE III.--Initiations et épreuves                              137

Ce que c'est que le grand oeuvre                                    137
Les quatre formes du sphinx reproduites allégoriquement sur le
      bouclier d'Achille                                            137
Allégories d'Hercule et d'Oedipe. Épreuves                          138
Tradition invoquée par Platon                                       140
Platon kabbaliste                                                   141
Différence entre Platon et Saint-Jean                               142
Expériences funestes                                                142
Homoeopathie pratiquée par les Grecs                                143
L'antre de Trophonius et la grotte du chien. Science des prêtres
     égyptiens                                                      144
Lactance se moque des antipodes                                     145
Enfers des Grecs                                                    145
Utilité de la douleur                                               147
Le tableau de Cébès et le poëme de Dante                            147
Doctrines du Phédon                                                 148

CHAPITRE IV.--Magie du culte public                                 149

La superstition expliquée par la nécessité du culte                 150
Traditions orthodoxes                                               151
Calomnies des profanes contre les initiés                           152
Une allégorie sur Bacchus                                           153
Tyrésias et Calchas                                                 153
Le sacerdoce suivant Homère                                         155
Oracles des sybilles                                                156

CHAPITRE V.--Mystères de la virginité                               157

Institution des vestales                                            158
Vertu traditionnelle du sang virginal                               158
Symbolisme du feu sacré                                             159
L'honneur chez les femmes romaines                                  160
Hiérophantisme de Numa                                              161
Idées ingénieuses de Voltaire sur la divination                     161
Instinct prophétique des masses                                     162
Fausses appréciations des oracles par Kircher et Fontenelle         162
Calendrier religieux de Numa                                        163

CHAPITRE VI.--Des superstitions                                     164

Belle pensée de saint Grégoire, pape                                164
Observance des nombres et des jours                                 165
Abstinences des mages                                               166
Opinions de Porphyre                                                166
Données mythologiques sur l'instinct des animaux                    167
Passage d'Euripide                                                  168
Raison des abstinences pythagoriciennes                             168
Singulier passage d'Homère                                          169
Superstitions romaines                                              169
Enchantements                                                       171
Tourbillons magiques                                                172

CHAPITRE VII.--Monuments magiques                                   173

Les sept merveilles du monde représentant les sept planètes
    magiques                                                        173
Résumé philosophique des anciens                                    175



LIVRE III.--Synthèse et réalisation divine du magisme
par la révélation chrétienne.



CHAPITRE PREMIER--Christ accusé de magie                            177

Sens profond du commencement de l'évangile selon saint Jean
     Ézéchiel kabbaliste                                            177
Caractère spécial du christianisme                                  178
Accusations des Juifs contre le Sauveur                             179
Une belle légende des évangiles apocryphes                          180
Les Joannites                                                       181
Livres magiques brûlés à Éphèse                                     181
Le grand Pan est mort!                                              181

CHAPITRE II.--Vérité du christianisme par la magie                  182

Existence absolue de la religion                                    182
Distinction essentielle de la science et de la foi                  183
Objections absurdes                                                 184
Réalité du christianisme démontrée par la charité                   185
Simon le Magicien                                                   187
Son histoire                                                        188
Sa doctrine                                                         190
Sa conférence avec saint Pierre et saint Paul                       192
Sa chute                                                            193
Sa secte continuée par Ménandre                                     194

CHAPITRE III.--Du diable                                            194

Satan et Lucifer                                                    194
Sagesse de l'Église                                                 196
Ce que c'est que le diable suivant les initiés aux sciences
     occultes                                                       196
Opinions de Torreblanca                                             198
Perversités astrales                                                199
Les démons, vices personnifiés                                      200

CHAPITRE IV.--Les derniers païens                                   201

Le miracle éternel de Dieu                                          201
Action civilisatrice du christianisme                               201
Apollonius et Julien. Légende allégorique d'Apollonius              202
Suite de cette légende                                              205
Jugement sur Julien et sur Apollonius                               206

CHAPITRE V.--Les légendes                                           207

Justine et Cyprien                                                  208
Oraison magique de saint Cyprien                                    211
La légende dorée                                                    212
Pourquoi les chrétiens étaient accusés d'adorer une tête
     d'âne                                                          213
L'âne d'or d'Apulée                                                 215
Finesse de saint Augustin                                           215

CHAPITRE VI.--Peintures kabbalistiques                              216

Emblèmes des catacombes                                             216
Vrais et faux gnostiques                                            217
L'hérésiarque Marcos                                                218
Intrusion des femmes dans le sacerdoce                              218
Miracles diaboliques                                                220
Les manichéens                                                      220
Danger des évocations                                               221
Perte des clefs kabbalistiques                                      222

CHAPITRE VII.--École d'Alexandrie                                   223

Ammonius Saccas, Plotin, Porphyre, Proclus, Hypathie                223
Imprudents aveux de Synésius                                        224
Écrits de cet initié                                                225
Son traité des songes est commenté par Jérôme Cardan                225
Livres de saint Denys l'Aréopagite attribués à Synésius             227



LIVRE IV.--La magie et la civilisation.



CHAPITRE PREMIER.--Magie chez les Barbares                          228

Histoire de Philinnium et de Machatès                               232
Mythologie des Germains et des druides                              234
Magie des Eubages                                                   236

CHAPITRE II.--Influence des femmes                                  238

Velléda calomniée par Chateaubriand                                 239
Ce que c'est que Berthe au long pied                                239
Mélusine                                                            240
Sainte Clotilde                                                     241
Frédégonde                                                          241
Légende ou histoire de Klodswinthe                                  242
Frédégonde sauve une femme par méchanceté                           244

CHAPITRE III--Loi salique contre les sorciers                       244

Lois saliques                                                       245
Singulier passage du Talmud expliqué à la reine Blanche par le
     rabbin Jéchiel                                                 246
Amateurs du diable condamnés par l'Église                           248
Charles Martel                                                      249
Le kabbaliste Zédéchias et les esprits élémentaires                 250

CHAPITRE IV.--Légendes de Charlemagne                               254

Charlemagne et Roland                                               254
L'Euchiridion de Léon III                                           257
Les francs-juges                                                    261
Les illuminés                                                       262
La chevalerie errante                                               263

CHAPITRE IV.--Magiciens                                             264

Le pape et l'empereur                                               264
Excommunications                                                    265
Légendes diaboliques                                                265
Le rabbin Jéchiel et saint Louis                                    266
Albert le Grand et son androïde                                     267
Saint Thomas d'Aquin                                                270
Ce que c'est que la quinte-essence                                  271

CHAPITRE VI.--Procès célèbres                                       272

Puissance des ordres religieux                                      273
Les templiers                                                       275
Légende profane des Jonnnites sur la vie de
     N.-S. Jésus-Christ                                             275
Doctrine secrète des templiers                                      278
Leur procès                                                         279
Leur destruction apparente                                          280
La sainte et vaillante Jeanne d'Arc                                 280
Gille de Laval, seigneur de Raiz, type de la _Barbe-Bleue_          290

CHAPITRE VII.--Superstitions relatives au diable                    290

Comment le diable apparaît                                          291
Hallucinations terribles                                            293
Le pourquoi des apparitions                                         295
Ce que disent les tables tournantes                                 297



LIVRE V.--Les adeptes et le sacerdoce.



CHAPITRE PREMIER.--Prêtres et papes accusés de magie                298

Sainteté inviolable du sacerdoce                                    298
Accusations des faux adeptes                                        299
Sylvestre II faussement accusé                                      300
Légèreté de Platine                                                 300
Absurde histoire de la papesse Jeanne                               301
Opinion de Naudé sur Sylvestre II                                   304
Le grimoire d'Honorius,                                             305
--Son auteur présumable                                             306
Analyse curieuse et entièrement nouvelle de ce grimoire             314

CHAPITRE II.--Apparition des Bohémiens nomades                      314

Extrait d'une ancienne chronique                                    317
Citation de l'_Histoire vraie des vrais Bohémiens_, par
     M. Vaillant                                                    327
Opinion de l'auteur sur les Bohémiens                               328

CHAPITRE III.--légende et histoire de Raymond Lulle                 341

CHAPITRE IV.--Alchimistes                                           342

Flamel et le livre du Juif Abraham,                                 342
--Figures mystérieuses de ce livre,                                 343
--Tradition sur Flamel                                              345
Bernard le Trévisan. Basile Valentin et Trithéme. Cornelius
     Agrippa,                                                       345
--Le pantacle de Trithéme                                           346
Guillaume Postel. Sa doctrine,                                      348
--La mère Jeanne,                                                   349
--Postel le Ressuscité,                                             350
--Le père Desbillons justifie Postel                                351
Paracelse,                                                          353
--La médecine occulte,                                              354
--Histoire racontée par Tavernier,                                  355
--Les secrets de Paracelse                                          357

CHAPITRE V.--Sorciers et magiciens célèbres                         358

Analyse kabbalistique du poëme de Dante                             358
Le roman de la Rose                                                 359
Disputes du diable et de Luther                                     360
Les regrets de Luther de s'être marié                               362
Les sorciers sous Henri III                                         363
Les visions de Jacques Clément                                      363
Origine des roses-croix,                                            364
--Henri Khunrath,                                                   366
--Oswald Crollius                                                   369
Les alchimistes célèbres du commencement du XVIIe siècle            371
Manifeste des roses-croix                                           371

CHAPITRE VI.--Procès de magie                                       373

Crimes réels des sorciers                                           376
Condamnations déplorables                                           377
Procès de Louis Ganfridi                                            380
Procès d'Urbain Grandier                                            381
Jugement de l'auteur sur ce procès                                  384
Procès pour les religieuses de Louviers,                            387
--Procès du père Girard,                                            388
--Raisons de certains prodiges,                                     389
--Une histoire d'apparition                                         391

CHAPITRE VII.--Origines magiques de la maçonnerie                   399

Ce que c'est que la franc-maçonnerie                                399
Légende d'Hiram,                                                    402
--Son explication                                                   407



LIVRE VI.--La magie et la révolution.



CHAPITRE PREMIER.--Auteurs remarquables du XVIIIe siècle            408

Découvertes en Chine                                                409
L'y-kim et les trigrammes de Fo-hi                                  409
Opinion de Leibnitz sur l'y-kim                                     411
Swedenborg                                                          412
Mesmer                                                              414
Découverte du magnétisme                                            416

CHAPITRE II.--Personnages merveilleux du XVIIIe siècle              418

Le comte de Saint-Germain                                           419
Société secrète du Saint-Jakin                                      425
L'alchimiste Lascaris                                               426
Le comte de Cagliostro                                              427
Explication de son sceau et de son nom kabbalistique                430
Secret de la régénération physique suivant Cagliostro               431

CHAPITRE III.--Prophéties de Cazotte                                435

École des martinistes                                               435
Le souper de Cazotte                                                436
Mystères du diable amoureux                                         437
Lilith et Nabéma                                                    438
Mort de Cazotte                                                     440

CHAPITRE IV.--Révolution française                                  441

Malheurs occasionnés par les hallucinations de Rousseau             441
La loge de la rue Plâtrière                                         441
Louis XVI livré à la vengeance des templiers                        443
Les Joannites et les Jacques                                        444
Étranges prédictions                                                445

CHAPITRE V.--Phénomènes de médiamanie                               446

Naissance d'une secte                                               446
Dom Gerle et Catherine Théot                                        448
Visite nocturne de Robespierre                                      449
Les sauveurs de Louis XVII                                          451
Naundorf, Vintras et M. Madrolle                                    452

CHAPITRE VI.--Les illuminés d'Allemagne                             454

La magie d'Eckartshansen                                            455
Évocations de Lavater                                               456
Révélations de l'esprit Gablidone,                                  457
--Il prédit la venue d'un mage nommé _Osphal, Alphos, Maffon_
     ou _Éliphisma_                                                 458
Stabs et Napoléon                                                   459
Les mopses et leurs mystères                                        460
L'épopée dramatique de Faust                                        460

CHAPITRE VII.--Empire et restauration                               463

Prédictions relatives à Napoléon                                    463
Mademoiselle Lenormand                                              465
Madame Bouche et madame de Krudener près de l'empereur
    Alexandre                                                       467
Le paysan Martin voit un ange habillé en laquais et se fait
    présenter au roi Louis XVIII                                    468



LIVRE VII.--La magie au XIXe siècle.



CHAPITRE PREMIER.--Les magnétiseurs mystiques et les matérialistes  470
Folies contagieuses de Charles Fonrier                              471
Le dogme de l'enfer expliqué                                        472
Une évocation par M. Oegger vicaire de Notre-Dame                   476
Les faux dieux grotesques.--Gouneau, Cheneau, Tourreil, Auguste
     Comte et Wronski                                               477

CHAPITRE II.--Des Hallucinations                                    479

Histoire de l'halluciné Eugène Vintras                              479

CHAPITRE III.--Les magnétiseurs et les somnambules                  491

Justes défiances de l'Église contre les abus du somnambulisme       491
Ouvrage remarquable du baron Du Potet                               492
Les tables tournantes fatales à Victor Hennequin                    495
Une dame russe trouvant que son guéridon est hérétique, le porte
       Rome et obtient du Saint-Père l'autorisation de le brûler    496

Réflexions sérieuses à propos d'un mélodrame diabolique et
     burlesque                                                      496

CHAPITRE IV.--Les fantaisistes en magie                             497

Alphonse Esquiros invente une magie romanesque et fantastique       498
Henri Delaage se fait le continuateur d'Alphonse Esquiros           498
Ses naïvetés scientifiques et littéraires                           499
M. le comte d'Ourches et ses prodiges                               500
M. le baron de Guldenstubbe et ses écritures miraculeuses           505
L'homme enterré vivant                                              507
Une histoire de vampire                                             517
Le cartomancien Edmond                                              519

CHAPITRE V.--Souvenirs intimes de l'auteur                          519

L'auteur est présenté par le magicien Esquiros au _dieu_
     Gauneau                                                        520
Les doctrines excentriques du Mapah                                 522
Conséquences fâcheuses                                              523
Cause inconnue de la révolution de 1848                             524
Le magicien posthume                                                525

CHAPITRE VI.--Des sciences occultes                                 525

Récapitulation des principes                                        528

CHAPITRE VII.--Résumé et conclusion                                 532

L'énigme du sphinx et sa solution                                   533
Les huit questions paradoxales avec les réponses                    549

Conclusion                                                          549

Pourquoi celui qui sait doit croire                                 551
Résultat des découvertes en magie                                   552
Passage curieux de Vincent de Lérins                                553
Citation du comte Joseph de Maistre                                 555
Texte remarquable de saint Thomas                                   557
Avenir probable de la science                                       558
But de l'ouvrage                                                    559

FIN DE LA TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES.


[1]

                                   HISTOIRE
                                 DE LA MAGIE.



                                INTRODUCTION.


       Depuis trop longtemps on confond la magie avec les prestiges des
       charlatans, avec les hallucinations des malades, et avec les
       crimes de certains malfaiteurs exceptionnels. Bien des gens,
       d'ailleurs, définiraient volontiers la magie: l'_art de produire
       des effets sans causes_. Et d'après cette définition, la foule
       dira, avec le bon sens qui la caractérise, même dans ses plus
       grandes injustices, que la magie est une absurdité.

       La magie ne saurait être ce que la font ceux qui ne la
       connaissent pas. Il n'appartient d'ailleurs à personne de la
       faire ceci ou cela; elle est ce qu'elle est, elle est par
       elle-même, comme les mathématiques, car c'est la science exacte
       et absolue de la nature et de ses lois.

       La magie est la science des anciens mages; et la religion
       chrétienne, qui a imposé silence aux oracles menteurs, et fait
       cesser tous les prestiges des faux dieux, révère elle-même ces
       mages qui vinrent de l'Orient, guidés par une étoile, pour adorer
       le Sauveur du monde dans son berceau.

       La tradition donne encore à ces mages le titre de _rois_, parce
[2]    que l'initiation à la magie constitue une véritable royauté, et
       parce que le grand art des mages est appelé par tous les adeptes:
       l'_art royal_, ou le saint royaume, _sanctum regnum_.

       L'étoile qui les conduit est cette même étoile flamboyante dont
       nous retrouvons l'image dans toutes les initiations. C'est pour
       les alchimistes le signe de la quintessence, pour les magistes le
       grand arcane, pour les kabbalistes le pentagramme sacré. Or, nous
       prouverons que l'étude de ce pentagramme devait amener les mages
       à la connaissance du nom nouveau qui allait s'élever au-dessus de
       tous les noms et faire fléchir les genoux à tous les êtres
       capables d'adorer.

       La magie réunit donc, dans une même science, ce que la
       philosophie peut avoir de plus certain et ce que la religion a
       d'infaillible et d'éternel. Elle concilie parfaitement et
       incontestablement ces deux termes, qui semblent d'abord si
       opposés: foi et raison, science et croyance, autorité et liberté.

       Elle donne à l'esprit humain un instrument de certitude
       philosophique et religieuse exact comme les mathématiques, et
       rendant raison de l'infaillibilité des mathématiques elles-mêmes.

       Ainsi donc il existe un absolu dans les choses de l'intelligence
       et de la foi. La raison suprême n'a pas laissé vaciller au hasard
       les lueurs de l'entendement humain; Il existe une vérité
       incontestable, il existe une méthode infaillible de connaître
       cette vérité; et par la connaissance de cette vérité, les hommes
       qui la prennent pour règle peuvent donner à leur volonté une
       puissance souveraine qui les rendra maîtres de toutes les choses
[3]    inférieures et de tous les esprits errants, c'est-à-dire arbitres
       et rois du monde!

       S'il en est ainsi, pourquoi cette haute science est-elle encore
       inconnue? Comment supposer dans un ciel qu'on voit ténébreux
       l'existence d'un soleil aussi splendide? La haute science a
       toujours été connue, mais seulement par des intelligences
       d'élite, qui ont compris la nécessité de se taire et d'attendre.
       Si un chirurgien habile parvenait, au milieu de la nuit, à ouvrir
       les yeux d'un aveugle-né, comment lui ferait-il comprendre avant
       le matin l'existence et la nature du soleil?

       La science a ses nuits et ses aurores, parce qu'elle donne au
       monde intellectuel une vie qui a ses mouvements réglés et ses
       phases progressives. Il en est des vérités comme des rayons
       lumineux; rien de ce qui est caché n'est perdu, mais aussi rien
       de ce qu'on trouve n'est absolument nouveau. Dieu a voulu donner
       à la science, qui est le reflet de sa gloire, le sceau de son
       éternité.

       Oui, la haute science, la science absolue, c'est la magie, et
       cette assertion doit sembler bien paradoxale à ceux qui n'ont pas
       douté encore de l'infaillibilité de Voltaire, ce merveilleux
       ignorant, qui croyait savoir tant de choses, parce qu'il trouvait
       toujours le moyen de rire au lieu d'apprendre.

       La magie était la science d'Abraham et d'Orphée, de Confucius et
       de Zoroastre. Ce sont les dogmes de la magie qui furent sculptés
       sur des tables de pierre par Hénoch et par Trismégiste. Moïse les
       épura et les _revoila_, c'est le sens du mot révéler. Il leur
       donna un nouveau voile lorsqu'il fit de la sainte Kabbala
       l'héritage exclusif du peuple d'Israël et le secret inviolable de
[4]    ses prêtres, les mystères d'Éleusis et de Thèbes en conservèrent
       parmi les nations quelques symboles déjà altérés, et dont la clef
       mystérieuse se perdait parmi les instruments d'une superstition
       toujours croissante. Jérusalem, meurtrière de ses prophètes, et
       prostituée tant de fois aux faux dieux des Syriens et des
       Babyloniens, avait enfin perdu à son tour la parole sainte, quand
       un sauveur, annoncé aux mages par l'étoile sacrée de
       l'initiation, vint déchirer le voile usé du vieux temple pour
       donner à l'Église un nouveau tissu de légendes et de symboles qui
       cache toujours aux profanes, et conserve aux élus toujours la
       même vérité.

       Voilà ce que notre savant et malheureux Dupuis aurait dû lire
       dans les planisphères indiens et sur les tables de Denderah, et
       devant l'affirmation unanime de toute la nature et des monuments
       de la science de tous les âges, il n'aurait pas conclu à la
       négation du culte vraiment catholique, c'est-à-dire universel et
       éternel!

       C'était le souvenir de cet absolu scientifique et religieux, de
       cette doctrine qui se résume en une parole, de cette parole,
       enfin, alternativement perdue et retrouvée, qui se transmettait
       aux élus de toutes les initiations antiques; c'était ce même
       souvenir, conservé ou profané peut-être dans l'ordre célèbre des
       templiers, qui devenait pour toutes les associations secrètes des
       rose-croix, des illuminés et des francs-maçons, la raison de
       leurs rites bizarres, de leurs signes plus ou moins
       conventionnels, et surtout de leur dévouement mutuel et de leur
       puissance. Les doctrines et les mystères de la magie ont été
       profanés, nous ne voulons pas en disconvenir, et cette
       profanation même, renouvelée d'âge en âge, a été pour les
[5]    imprudents révélateurs une grande et terrible leçon. Les
       gnostiques ont fait proscrire la gnose par les chrétiens et le
       sanctuaire officiel s'est fermé à la haute initiation. Ainsi la
       hiérarchie du savoir a été compromise par les attentats de
       l'ignorance usurpatrice, et les désordres du sanctuaire se sont
       reproduits dans l'État, car toujours, bon gré mal gré, le roi
       relève du prêtre, et c'est du sanctuaire éternel de
       l'enseignement divin que les pouvoirs de la terre pour se rendre
       durables attendront toujours leur consécration et leur force.

       La clef de la science a été abandonnée aux enfants, et, comme on
       devait s'y attendre, cette clef se trouve actuellement égarée et
       comme perdue. Cependant un homme d'une haute intuition et d'un
       grand courage moral, le comte Joseph de Maistre, le catholique
       déterminé, confessant que le monde était sans religion et ne
       pouvait longtemps durer ainsi, tournait involontairement les yeux
       vers les derniers sanctuaires de l'occultisme et appelait de tous
       ses voeux le jour où l'affinité naturelle qui existe entre la
       science et la foi les réunirait enfin dans la tête d'un homme de
       génie. «Celui-là sera grand! s'écriait-il, et il fera cesser le
       XVIIIe siècle, qui dure encore... On parlera alors de notre
       stupidité actuelle comme nous parlons de la barbarie du moyen
       âge!»

       La prédiction du comte de Maistre se réalise; l'alliance de la
       science et de la foi, consommée depuis longtemps, s'est enfin
       montrée, non pas à un homme de génie, il n'en faut pas pour voir
       la lumière, et d'ailleurs le génie n'a jamais rien prouvé, si ce
       n'est sa grandeur exceptionnelle et ses lumières inaccessibles à
       la foule. La grande vérité exige seulement qu'on la trouve, puis
[6]    les plus simples d'entre le peuple pourront la comprendre et au
       besoin la démontrer.

       Elle ne deviendra pourtant jamais vulgaire, parce qu'elle est
       hiérarchique et parce que l'anarchie seule flatte les préjugés de
       la foule; il ne faut pas aux masses de vérités absolues,
       autrement le progrès s'arrêterait et la vie cesserait dans
       l'humanité, le va-et-vient des idées contraires, le choc des
       opinions, les passions de la mode déterminées toujours par les
       rêves du moment sont nécessaires à la croissance intellectuelle
       des peuples. Les foules le sentent bien, et c'est pour cela
       qu'elles abandonnent si volontiers la chaire des docteurs pour
       courir aux tréteaux du charlatan. Les hommes même qui passent
       pour s'occuper spécialement de philosophie, ressemblent presque
       toujours à ces enfants qui jouent à se proposer entre eux des
       énigmes, et qui s'empressent de mettre hors du jeu celui qui sait
       le mot d'avance, de peur que celui-là ne les empêche de jouer en
       ôtant tout son intérêt à l'embarras de leurs questions.

       «Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu,» a dit
       la sagesse éternelle. La pureté du coeur épure donc
       l'intelligence et la rectitude de la volonté fait l'exactitude de
       l'entendement. Celui qui préfère à tout la vérité et la justice
       aura la justice et la vérité pour récompense, car la Providence
       suprême nous a donné la liberté pour que nous puissions conquérir
       la vie; et la vérité même, quelque rigoureuse qu'elle soit, ne
       s'impose qu'avec douceur et ne fait jamais violence aux lenteurs
       ou aux égarements de notre volonté séduite par les attraits du
       mensonge.

       Cependant, dit Bossuet, «avant qu'il y ait quelque chose qui
[7]    plaise ou qui déplaise à nos sens, il y a une vérité; et c'est
       par elle seule que nos actions doivent être réglées, ce n'est pas
       par notre plaisir.» Le royaume de Dieu n'est pas l'empire de
       l'arbitraire, ni pour les hommes ni pour Dieu même. «Une chose,
       dit saint Thomas, n'est pas juste parce que Dieu la veut, mais
       Dieu la veut parce qu'elle est juste.» La balance divine régit et
       nécessite les mathématiques éternelles. «Dieu a tout fait avec le
       nombre, le poids et la mesure.» C'est ici la Bible qui parle.
       Mesurez un coin de la création, et faites une multiplication
       proportionnellement progressive, et l'infini tout entier
       multipliera ses cercles remplis d'univers qui passeront en
       segments proportionnels entre les branches idéales et croissantes
       de votre compas; et maintenant supposez que d'un point quelconque
       de l'infini au-dessus de vous une main tienne un autre compas ou
       une équerre, les lignes du triangle céleste rencontreront
       nécessairement celles du compas de la science, pour former
       l'étoile mystérieuse de Salomon.

       «Vous serez mesurés, dit l'Évangile, avec la mesure dont vous
       vous servez vous-mêmes.» Dieu n'entre pas en lutte avec l'homme
       pour l'écraser de sa grandeur, et il ne place jamais des poids
       inégaux dans sa balance. Lorsqu'il veut exercer les forces de
       Jacob, il prend la figure d'un homme, dont le patriarche supporte
       l'assaut pendant toute une nuit, et la fin de ce combat, c'est
       une bénédiction pour le vaincu, et avec la gloire d'avoir soutenu
       un pareil antagonisme le titre national d'_Israël_,
       c'est-à-dire un nom qui signifie: «fort contre Dieu.»

       Nous avons entendu des chrétiens, plus zélés qu'instruits,
[8]    expliquer d'une manière étrange le dogme de l'éternité des
       peines. «Dieu, disaient-ils, peut se venger infiniment d'une
       offense finie, parce que si la nature de l'offenseur a des
       bornes, la grandeur de l'offensé n'en a pas.» A ce titre et sous
       ce prétexte, un empereur de la terre devrait punir de mort
       l'enfant sans raison qui aurait par mégarde sali le bord de sa
       pourpre. Non, telles ne sont pas les prérogatives de la grandeur,
       et saint Augustin les comprenait mieux lorsqu'il écrivait: «Dieu
       est patient parce qu'il est éternel!»

       En Dieu tout est justice, parce que tout est bonté; il ne
       pardonne jamais à la manière des hommes, parce qu'il ne saurait
       s'irriter comme eux; mais le mal étant de sa nature incompatible
       avec le bien, comme la nuit avec le jour, comme la dissonance
       avec l'harmonie, l'homme d'ailleurs étant inviolable dans sa
       liberté, toute erreur s'expie, tout mal est puni par une
       souffrance proportionnelle: nous avons beau appeler Jupiter à
       notre secours quand notre char est embourbé, si nous ne prenons
       la pelle et la pioche comme le routier de la fable, le Ciel ne
       nous tirera pas de l'ornière. «Aide-toi, le Ciel t'aidera!» Ainsi
       s'explique, d'une manière toute rationnelle et purement
       philosophique, l'éternité possible et nécessaire du châtiment
       avec une voie étroite ouverte à l'homme pour s'y soustraire,
       celle du repentir et du travail!

       En se conformant aux règles de la force éternelle, l'homme peut
       s'assimiler à la puissance créatrice et devenir créateur et
       conservateur comme elle. Dieu n'a pas limité à un nombre
       restreint d'échelons la montée lumineuse de Jacob. Tout ce que la
       nature a fait inférieur à l'homme, elle le soumet à l'homme,
       c'est à lui d'agrandir son domaine en montant toujours! Ainsi la
[9]    longueur et même la perpétuité de la vie, l'atmosphère et ses
       orages, la terre et ses filons métalliques, la lumière et ses
       prodigieux mirages, la nuit et ses rêves, la mort et ses
       fantômes, tout cela obéit au sceptre royal du mage, au bâton
       pastoral de Jacob, à la verge foudroyante de Moïse. L'adepte se
       fait roi des éléments, transformateur des métaux, arbitre des
       visions, directeur des oracles, maître de la vie, enfin, dans
       l'ordre mathématique de la nature, et conformément à la volonté
       de l'intelligence suprême. Voilà la magie dans toute sa gloire!
       Mais qui osera dans notre siècle ajouter foi à nos paroles? ceux
       qui voudront loyalement étudier et franchement savoir, car nous
       ne cachons plus la vérité sous le voile des paraboles ou des
       signes hiéroglyphiques, le temps est venu où tout doit être dit,
       et nous nous proposons de tout dire.

       Nous allons découvrir non-seulement cette science toujours
       occulte qui, comme nous l'avons dit, se cachait sous les ombres
       des anciens mystères; qui a été mal révélée, ou plutôt
       indignement défigurée par les gnostiques; qu'on devine sous les
       obscurités qui couvrent les crimes prétendus des templiers, et
       qu'on retrouve enveloppée d'énigmes maintenant impénétrables dans
       les rites de la haute maçonnerie. Mais nous allons amener au
       grand jour le roi fantastique du sabbat, et montrer au fond de la
       magie noire elle-même, abandonnée depuis longtemps à la risée des
       petits-enfants de Voltaire, d'épouvantables réalités.

       Pour un grand nombre de lecteurs, la magie est la science du
       diable. Sans doute. Comme la science de la lumière est celle de
       l'ombre.

       Nous avouons d'abord hardiment que le diable ne nous fait pas
[10]   peur. «Je n'ai peur que de ceux qui craignent le diable, disait
       sainte Thérèse.» Mais aussi nous déclarons qu'il ne nous fait pas
       rire; et que nous trouvons fort déplacées les railleries dont il
       est si souvent l'objet.

       Quoi que ce soit, nous voulons l'amener devant la science.

       _Le diable et la science!_--Il semble qu'en rapprochant deux
       noms aussi étrangement disparates, l'auteur de ce livre ait laissé
       voir d'abord toute sa pensée. Amener devant la lumière la
       personnification mystique des ténèbres, n'est-ce pas anéantir
       devant la vérité le fantôme du mensonge? n'est-ce pas dissiper au
       jour les cauchemars informes de la nuit? C'est ce que penseront,
       nous n'en doutons pas, les lecteurs superficiels, et ils nous
       condamneront sans nous entendre. Les chrétiens mal instruits
       croiront que nous venons saper le dogme fondamental de leur
       morale en niant l'enfer, et les autres demanderont à quoi bon
       combattre des erreurs qui ne trompent déjà plus personne; c'est
       du moins ce qu'ils imaginent. Il importe donc de montrer
       clairement notre but et d'établir solidement nos principes. Nous
       disons d'abord aux chrétiens:

       L'auteur de ce livre est chrétien comme vous. Sa foi est celle
       d'un catholique fortement et profondément convaincu: il ne vient
       donc pas nier des dogmes, il vient combattre l'impiété sous ses
       formes les plus dangereuses, celles de la fausse croyance et de
       la superstition; il vient tirer des ténèbres le noir successeur
       d'Arimanes, afin d'étaler au grand jour sa gigantesque
       impuissance et sa redoutable misère; il vient soumettre aux
       solutions de la science le problème antique du mal; il veut
[11]   découronner le roi des enfers et lui abaisser le front jusque
       sous le pied de la croix! La science Vierge et mère, la science
       dont Marie est la douce et lumineuse image, n'est-elle pas
       prédestinée à écraser aussi la tête de l'ancien serpent?

       Aux prétendus philosophes l'auteur dira: Pourquoi niez-vous ce
       que vous ne pouvez comprendre? L'incrédulité qui s'affirme en
       face de l'inconnu n'est-elle pas plus téméraire et moins
       consolante que la foi? Quoi, l'épouvantable figure du mal
       personnifié vous fait sourire? Vous n'entendez donc pas le
       sanglot éternel de l'humanité qui se débat et qui pleure broyée
       par les étreintes du monstre? N'avez-vous donc jamais vu le rire
       atroce du méchant opprimant le juste? N'avez-vous donc jamais
       senti s'ouvrir en vous-mêmes ces profondeurs infernales que
       creuse par instant dans toutes les âmes le génie de la
       perversité? Le mal moral existe, c'est une lamentable vérité; il
       règne dans certains esprits, il s'incarne dans certains hommes;
       il est donc personnifié, il existe donc des démons, et le plus
       méchant de ces démons est Satan. Voilà tout ce que je vous
       demande d'admettre, et ce qu'il vous sera difficile de ne pas
       m'accorder.

       Qu'il soit bien entendu, d'ailleurs, que la science et la foi ne
       se prêtent un mutuel concours qu'autant que leurs domaines sont
       inviolables et séparés. Que croyons-nous? ce que nous ne pouvons
       absolument savoir bien que nous y aspirions de toutes nos forces.
       L'objet de la foi n'est pour la science qu'une hypothèse
       nécessaire, et jamais il ne faut juger des choses de la science
       avec les procédés de la foi, ni, réciproquement, des choses de la
       foi avec les procédés de la science. Le verbe de foi n'est pas
       scientifiquement discutable. «Je crois, parce que c'est absurde,»
[12]   disait Tertullien, et cette parole, d'une apparence si
       paradoxale, est de la plus haute raison. En effet, au delà de
       tout ce que nous pouvons raisonnablement supposer, il y a un
       infini auquel nous aspirons d'une soif éperdue, et qui échappe
       même à nos rêves. Mais pour une appréciation finie, l'infini
       n'est-ce pas l'absurde? Nous sentons cependant que cela est.
       L'infini nous envahit; il nous déborde; il nous donne le vertige
       avec ses abîmes; il nous écrase de toute sa hauteur. Toutes les
       hypothèses scientifiquement probables sont les derniers
       crépuscules ou les dernières ombres de la science; la foi
       commence où la raison tombe épuisée... Au delà de la raison
       humaine, il y a la raison divine, le grand absurde pour ma
       faiblesse, l'absurde infini qui me confond et que je crois!

       Mais le bien seul est infini; le mal ne l'est pas, et c'est
       pourquoi si Dieu est l'éternel objet de la foi, le diable
       appartient à la science. Dans quel symbole catholique, en effet,
       est-il question du diable? Ne serait-ce pas blasphémer que de
       dire: Nous croyons en lui? Il est nommé, mais non défini dans
       l'Écriture sainte; la Genèse ne parle nulle part d'une prétendue
       chute des anges; elle attribue le péché du premier homme au
       serpent, le plus rusé et le plus dangereux des êtres animés. Nous
       savons quelle est à ce sujet la tradition chrétienne; mais si
       cette tradition s'explique par une des plus grandes et des plus
       universelles allégories de la science, qu'importera cette
       solution à la foi qui aspire à Dieu seul, et méprise les pompes
       et les oeuvres de Lucifer?

       Lucifer! Le porte-lumière! quel nom étrange donné à l'esprit des
       ténèbres. Quoi c'est lui qui porte la lumière et qui aveugle les
[13]   âmes faibles? Oui, n'en doutez pas, car les traditions sont
       pleines de révélations et d'inspirations divines.

       «Le diable porte la lumière, et souvent même, dit saint Paul, il
       se transfigure en ange de splendeur.»--«J'ai vu, disait le
       Sauveur du monde, j'ai vu Satan tomber du ciel comme la
       foudre.»--«Comment es-tu tombée du ciel, s'écrie le prophète
       Isaïe, étoile lumineuse, toi qui te levais le matin?» Lucifer est
       donc une étoile tombée; c'est un météore qui brûle toujours et
       qui incendie lorsqu'il n'éclaire plus.

       Mais ce Lucifer, est-ce une personne ou une force? Est-ce un ange
       ou un tonnerre égaré? La tradition suppose que c'est un ange;
       mais le Psalmiste ne dit-il pas au psaume 103: «Vous faites vos
       anges des tempêtes et vos ministres des feux rapides?» le mot
       _ange_ est donné dans la Bible à tous les envoyés de Dieu:
       messagers ou créations nouvelles, révélateurs ou fléaux, esprits
       rayonnants ou choses éclatantes. Les flèches de feu que le Très
       Haut darde dans les nuages sont les anges de sa colère, et ce
       langage figuré est familier à tous les lecteurs des poésies
       orientales.

       Après avoir été pendant le moyen âge la terreur du monde, le
       diable en est devenu la risée. Héritier des formes monstrueuses
       de tous les faux dieux successivement renversés, le grotesque
       épouvantail a été rendu ridicule à force de difformité et de
       laideur.

       Observons pourtant une chose: c'est que ceux-là seuls osent rire
       du diable qui ne craignent pas Dieu. Le diable, pour bien des
       imaginations malades, aurait-il donc été l'ombre de Dieu même, ou
       plutôt ne serait-il pas souvent l'idole des âmes basses, qui ne
[14]   comprennent le pouvoir surnaturel que comme l'exercice impuni de
       la cruauté?

       Il est important de savoir enfin si l'idée de cette puissance
       mauvaise peut se concilier avec celle de Dieu. Si en un mot le
       diable existe, et s'il existe, ce que c'est.

       Il ne s'agit pas ici d'une superstition ou d'un personnage
       ridicule: il s'agit de la religion tout entière, et par
       conséquent de tout l'avenir et de tous les intérêts de
       l'humanité.

       Nous sommes vraiment des raisonneurs étranges! Nous nous croyons
       bien forts quand nous sommes indifférents à tout, excepté aux
       résultats matériels, à l'argent, par exemple; et nous laissons
       aller au hasard les idées mères de l'opinion qui, par ses
       revirements, bouleverse ou peut bouleverser toutes les fortunes.

       Une conquête de la science est bien plus importante que la
       découverte d'une mine d'or. Avec la science, on emploie l'or au
       service de la vie; avec l'ignorance, la richesse ne fournit que
       des instruments à la mort.

       Qu'il soit bien entendu d'ailleurs que nos révélations
       scientifiques s'arrêtent devant la foi, et que, comme chrétien et
       comme catholique, nous soumettons notre oeuvre tout entière au
       jugement suprême de l'Église.

       Et maintenant à ceux qui doutent de l'existence du diable, nous
       répondons:

       Tout ce qui a un nom existe; la parole peut être proférée en
       vain, mais en elle-même elle ne saurait être vaine et elle a
       toujours un sens.

       Le Verbe n'est jamais vide, et s'il est écrit qu'il est en Dieu,
       et qu'il est Dieu, c'est qu'il est l'expression et la preuve de
       l'être et de la vérité.

[15]   Le diable est nommé et personnifié dans l'Évangile, qui est le
       Verbe de vérité, donc il existe, et il peut être considéré comme
       une personne. Mais ici c'est le chrétien qui s'incline; laissons
       parler la science ou la raison, c'est la même chose.

       Le mal existe, il est impossible d'en douter. Nous pouvons faire
       bien ou mal.

       Il est des êtres qui sciemment et volontairement font le mal.

       L'esprit qui anime ces êtres et qui les excite à mal faire est
       dévoyé, détourné de la bonne route, jeté en travers du bien comme
       un obstacle; et voilà précisément ce que signifie le mot grec
       _diabolos_, que nous traduisons par le mot _diable_.

       Les esprits qui aiment et font le mal sont accidentellement
       mauvais.

       Il y a donc un diable qui est l'esprit d'erreur, d'ignorance
       volontaire, de vertige; et il y a des êtres qui lui obéissent,
       qui sont ses envoyés, ses émissaires, ses _anges_, et c'est pour
       cela qu'il est parlé dans l'Évangile d'un feu éternel qui est
       _préparé_, prédestiné en quelque sorte au diable et à ses anges.
       Ces paroles sont toute une révélation et nous aurons à les
       approfondir.

       Définissons d'abord bien nettement le mal; le mal c'est le défaut
       de rectitude dans l'être.

       Le mal moral est le mensonge en actions comme le mensonge est le
       crime en paroles.

       L'injustice est l'essence du mensonge; tout mensonge est une
       injustice.

[16]   Quand ce qu'on dit est juste, il n'y a pas mensonge. Quand on
       agit équitablement et d'une manière vraie, il n'y a pas péché.

       L'injustice est la mort de l'être moral, comme le mensonge est le
       poison de l'intelligence.

       L'esprit de mensonge est donc un esprit de mort.

       Ceux qui l'écoutent sont empoisonnés par lui et sont ses dupes.

       Mais s'il fallait prendre sa personnification absolue au sérieux,
       il serait lui-même absolument mort et absolument trompé,
       c'est-à-dire que l'affirmation de son existence impliquerait une
       évidente contradiction.

       Jésus a dit: «Le diable est menteur ainsi que son père.»

       Qu'est-ce que le père du diable?

       C'est celui qui lui donne une existence personnelle en vivant
       d'après ses inspirations; l'homme qui se fait diable est le père
       du mauvais esprit incarné.

       Mais il est une conception téméraire, impie, monstrueuse.

       Une conception traditionnelle comme l'orgueil des pharisiens.

       Une création hybride qui a donné une apparente raison contre les
       magnificences du christianisme à la mesquine philosophie du
       XVIIIe siècle.

       C'est le faux Lucifer de la légende hétérodoxe; c'est cet ange
       assez fier pour se croire Dieu, assez courageux pour acheter
       l'indépendance au prix d'une éternité de supplices, assez beau
       pour avoir pu s'adorer en pleine lumière divine; assez fort pour
       régner encore dans les ténèbres et la douleur, et pour se faire
       un trône de son inextinguible bûcher, c'est le Satan du
       républicain et de l'hérétique Millon, c'est ce prétendu héros des
[17]   éternités ténébreuses calomnié de laideur, affublé de cornes et
       de griffes qui conviendraient plutôt à son tourmenteur
       implacable.

       C'est ce diable roi du mal, comme si le mal était un royaume!

       Ce diable plus intelligent que les hommes de génie qui
       craignaient ses déceptions.

       Cette lumière noire, ces ténèbres qui voient. Ce pouvoir que Dieu
       n'a pas voulu, et qu'une créature déchue n'a pu créer.

       Ce prince de l'anarchie servi par une hiérarchie de purs esprits.

       Ce banni de Dieu qui serait partout comme Dieu est sur la terre,
       plus visible, plus présent au plus grand nombre, mieux servi que
       Dieu même!

       Ce vaincu auquel le vainqueur donnerait ses enfants à dévorer!

       Cet artisan des péchés de la chair à qui la chair n'est rien, et
       qui ne saurait par conséquent rien être à la chair, si on ne l'en
       suppose créateur et maître comme Dieu!

       Un immense mensonge réalisé, personnifié, éternel!

       Une mort qui ne peut mourir!

       Un blasphème que le verbe de Dieu ne fera jamais taire!

       Un empoisonneur des âmes que Dieu tolérerait par une
       contradiction de sa puissance, ou qu'il conserverait comme les
       empereurs romains avaient conservé Locusta, parmi les instruments
       de son règne!

       Un supplicié toujours vivant pour maudire son juge et pour avoir
       raison contre lui puisqu'il ne se repentira jamais!

[18]   Un monstre accepté comme bourreau par la souveraine puissance et
       qui, suivant l'énergique expression d'un ancien écrivain
       catholique peut appeler Dieu le Dieu du diable en se donnant
       lui-même comme un diable de Dieu!

       Là est le fantôme irréligieux qui calomnie la religion, ôtez-nous
       cette idole qui nous cache notre sauveur. A bas le tyran du
       mensonge! A bas le Dieu noir des manichéens! A bas l'Arimane des
       anciens idolâtres! Vive Dieu seul et son Verbe incarné,
       Jésus-Christ, le sauveur du monde, qui a vu Satan tomber du ciel!
       et vive Marie, la divine mère qui a écrasé la tête de l'infernal
       serpent!

       Voilà ce que _disent_, avec unanimité, la tradition des saints et
       les coeurs de tous les vrais fidèles: Attribuer une grandeur
       quelconque à l'esprit déchu, c'est calomnier la divinité; prêter
       une royauté quelconque à l'esprit rebelle, c'est encourager la
       révolte, c'est commettre, en pensée du moins, le crime de ceux
       qu'au moyen âge on appelait avec horreur des _sorciers_.

       Car tous les crimes punis autrefois de mort sur les anciens
       sorciers, sont réels et sont les plus grands de tous les crimes.

       Ils ont ravi le feu du ciel, comme Prométhée.

       Ils ont chevauché, comme Médée, les dragons ailés et le serpent
       volant.

       Ils ont empoisonné l'air respirable, comme l'ombre du
       mancenillier.

       Ils ont profané les choses saintes et fait servir le corps même
       du Seigneur à des oeuvres de destruction et de malheur.

       Comment tout cela est-il possible? C'est qu'il existe un agent
       mixte, un agent naturel et divin, corporel et spirituel, un
[19]   médiateur plastique universel, un réceptacle commun des
       vibrations du mouvement et des images de la forme, un fluide et
       une force qu'on pourrait appeler en quelque manière
       l'_imagination de la nature_. Par cette force tous les appareils
       nerveux communiquent secrètement ensemble; de là naissent la
       sympathie et l'antipathie; de là viennent les rêves; par là se
       produisent les phénomènes de seconde vue et de vision
       extranaturelle. Cet agent universel des oeuvres de la nature,
       c'est l'_od_ des hébreux et du chevalier de Richembach, c'est la
       lumière astrale des martinistes, et nous préférons, comme plus
       explicite, cette dernière appellation.

       L'existence et l'usage possible de cette force sont le grand
       arcane de la magie pratique. C'est la baguette des thaumaturges
       et la clavicule de la magie noire.

       C'est le serpent édénique qui a transmis à Ève les séductions
       d'un ange déchu.

       La lumière astrale aimante, échauffe, éclaire, magnétise, attire,
       repousse, vivifie, détruit, coagule, sépare, brise, rassemble
       toutes choses sous l'impulsion des volontés puissantes.

       Dieu l'a créée au premier jour lorsqu'il a dit le FIAT LUX!

       C'est une force aveugle en elle-même, mais qui est dirigée par
       les _égrégores_, c'est-à-dire par les chefs des âmes. Les chefs
       des âmes sont les esprits d'énergie et d'action.

       Ceci explique déjà toute la théorie des prodiges et des miracles.
       Comment, en effet, les bons et les méchants pourraient-ils forcer
       la nature à laisser voir les forces exceptionnelles? comment y
[20]   aurait-il miracles divins et miracles diaboliques? comment
       l'esprit réprouvé, l'esprit égaré, l'esprit dévoyé, aurait-il
       plus de force en certain cas et de certaine manière que le juste,
       si puissant de sa simplicité et de sa sagesse, si l'on ne suppose
       pas un instrument dont tous peuvent se servir, suivant certaines
       conditions, les uns pour le plus grand bien, les autres pour le
       plus grand mal?

       Les magiciens de Pharaon faisaient d'abord les mêmes prodiges que
       Moïse. L'instrument dont ils se servaient était donc le même,
       l'inspiration seule était différente, et quand ils se déclarèrent
       vaincus, ils proclamèrent que suivant eux les forces humaines
       étaient à bout, et que Moïse devait avoir en lui quelque chose de
       surhumain. Or cela se passait dans cette Égypte, mère des
       initiations magiques, dans cette terre où tout était science
       occulte et enseignement hiérarchique et sacré. Était-il plus
       difficile cependant de faire apparaître des mouches que des
       grenouilles? Non, certainement; mais les magiciens savaient que
       la projection fluidique par laquelle on fascine les yeux ne
       saurait s'étendre au delà de certaines limites, et pour eux déjà
       ces limites étaient dépassées par Moïse.

       Quand le cerveau se congestionne ou se surcharge de lumière
       astrale, il se produit un phénomène particulier. Les yeux, au
       lieu de voir en dehors, voient en dedans; la nuit se fait à
       l'extérieur dans le monde réel et la clarté fantastique rayonne
       seule dans le monde des rêves. L'oeil alors semble retourné et
       souvent, en effet, il se convulse légèrement et semble rentrer en
       tournant sous la paupière. L'âme alors aperçoit par des images le
       reflet de ses impressions et de ses pensées, c'est-à-dire que
[21]   l'analogie qui existe entre telle idée et telle forme, attire
       dans la lumière astrale le reflet représentatif de cette forme,
       car l'essence de la lumière vivante c'est d'être configurative,
       c'est l'imagination universelle dont chacun de nous s'approprie
       une part plus ou moins grande, suivant son degré de sensibilité
       et de mémoire. Là est la source de toutes les apparitions, de
       toutes les visions extraordinaires et de tous les phénomènes
       intuitifs qui sont propres à la folie ou à l'extase.

       Le phénomène d'appropriation et d'assimilation de la lumière par
       la sensibilité qui voit, est un des plus grands qu'il soit donné
       à la science d'étudier. On trouvera peut-être un jour que voir
       c'est déjà parler, et que la conscience de la lumière est le
       crépuscule de la vie éternelle dans l'être, la parole de Dieu,
       qui crée la lumière, semble être proférée par toute intelligence,
       qui peut se rendre compte des formes et qui veut regarder.--Que
       la lumière soit! La lumière, en effet, n'existe à l'état de
       splendeur que pour les yeux qui la regardent, et l'âme amoureuse
       du spectacle des beautés universelles, et appliquant son
       attention à cette écriture lumineuse du livre infini qu'on
       appelle les choses visibles, semble crier, comme Dieu à l'aurore
       du premier jour, ce verbe sublime et créateur: FIAT LUX!

       Tous les yeux ne voient pas de même, et la création n'est pas
       pour tous ceux qui la regardent de la même forme et de la même
       couleur. Notre cerveau est un livre imprimé au dedans et au
       dehors, et pour peu que l'attention s'exalte, les écritures se
       confondent. C'est ce qui se produit constamment dans l'ivresse et
       dans la folie. Le rêve alors triomphe de la vie réelle et plonge
[22]   la raison dans un incurable sommeil. Cet état d'hallucination a
       ses degrés, toutes les passions sont des ivresses, tous les
       enthousiasmes sont des folies relatives et graduées. L'amoureux
       voit seul des perfections infinies autour d'un objet qui le
       fascine et qui l'enivre. Pauvre ivrogne de voluptés! demain ce
       parfum du vin qui l'attire sera pour lui une réminiscence
       répugnante et une cause de mille nausées et de mille dégoûts!

       Savoir user de cette force, et ne se laisser jamais envahir et
       surmonter par elle, marcher sur _la tête du serpent_, voilà ce
       que nous apprend la magie de lumière: dans cet arcane sont
       contenus tous les mystères du magnétisme, qui peut déjà donner
       son nom à toute la partie pratique de la haute magie des anciens.

       Le magnétisme, c'est la baguette des miracles, mais pour les
       initiés seulement; car pour les imprudents qui voudraient s'en
       faire un jouet ou un instrument au service de leurs passions,
       elle devient redoutable comme cette gloire foudroyante qui,
       suivant les allégories de la fable, consuma la trop ambitieuse
       Sémélé dans les embrassements de Jupiter.

       Un des grands bienfaits du magnétisme, c'est de rendre évidente,
       par des faits incontestables, la spiritualité, l'unité et
       l'immortalité de l'âme. La spiritualité, l'unité et l'immortalité
       une fois démontrées, Dieu apparaît à toutes les intelligences et
       à tous les coeurs. Puis de la croyance à Dieu et aux harmonies de
       la création, on est amené à cette grande harmonie religieuse, qui
       ne saurait exister en dehors de la hiérarchie miraculeuse et
       légitime de l'Église catholique, la seule qui ait conservé toutes
       les traditions de la science et de la foi.

[23]   La tradition première de la révélation unique a été conservée sous
       le nom de _kabbale_ par le sacerdoce d'Israël. La doctrine
       kabbalistique, qui est le dogme de la haute magie, est contenue
       dans le Sepher Jézirah, le Sohar et le Talmud. Suivant cette
       doctrine, l'absolu c'est l'être dans lequel se trouve le Verbe,
       qui est l'expression de la raison d'être et de la vie.

       L'être est l'être, היהא רסא היהא. Voilà le principe.

       Dans le principe était, c'est-à-dire est, a été, et sera le
       Verbe, c'est-à-dire la raison qui parle.

                                  Εν αρχη λογος!

       Le Verbe est la raison de la croyance, et en lui aussi est
       l'expression de la foi qui vivifie la science. Le Verbe,
       λογος, est la source de la logique. Jésus est le Verbe
       incarné. L'accord de la raison avec la foi, de la science avec la
       croyance, de l'autorité avec la liberté, est devenu dans les
       temps modernes l'énigme véritable du sphinx; et en même temps que
       ce grand problème on a soulevé celui des droits respectifs de
       l'homme et de la femme; cela devait être, car entre tous ces
       termes d'une grande et suprême question, l'analogie est constante
       et les difficultés, comme les rapports, sont invariablement les
       mêmes.

       Ce qui rend paradoxale, en apparence, la solution de ce noeud
       gordien de la philosophie et de la politique moderne, c'est que
       pour accorder les termes de l'équation qu'il s'agit de faire, on
       affecte toujours de les mêler ou de les confondre.

       S'il y a une absurdité suprême, en effet, c'est de chercher
[24]   comment la foi pourrait être une raison, la raison une croyance,
       la liberté une autorité; et réciproquement, la femme un homme et
       l'homme une femme. Ici les définitions mêmes s'opposent à la
       confusion, et c'est en distinguant parfaitement les termes qu'on
       arrive à les accorder. Or, la distinction parfaite et éternelle
       des deux termes primitifs du syllogisme créateur, pour arriver à
       la démonstration de leur harmonie par l'analogie des contraires,
       cette distinction, disons-nous, est le second grand principe de
       cette philosophie occulte, voilée sous le nom de _kabbale_ et
       indiquée par tous les hiéroglyphes sacrés des anciens sanctuaires
       et des rites encore si peu connus de la maçonnerie ancienne et
       moderne.

       On lit dans l'Écriture que Salomon fit placer devant la porte du
       temple deux colonnes de bronze, dont l'une s'appelait Jakin et
       l'autre Boaz, ce qui signifie _le fort_ et _le faible._ Ces deux
       colonnes représentaient l'homme et la femme, la raison et la foi,
       le pouvoir et la liberté, Caïn et Abel, le droit et le devoir;
       c'étaient les colonnes du monde intellectuel et moral, c'était
       l'hiéroglyphe monumental de l'antinomie nécessaire à la grande
       loi de création. Il faut, en effet, à toute force une résistance
       pour appui, à toute lumière une ombre pour repoussoir, à toute
       saillie un creux, à tout épanchement un réceptacle, à tout règne
       un royaume, à tout souverain un peuple, à tout travailleur une
       matière première, à tout conquérant un sujet de conquête.
       L'affirmation se pose par la négation, le fort ne triomphe qu'en
       comparaison avec le faible, l'aristocratie ne se manifeste qu'en
       s'élevant au-dessus du peuple. Que le faible puisse devenir fort,
       que le peuple puisse conquérir une position aristocratique, c'est
[25]   une question de transformation et de progrès, mais ce qu'on peut
       en dire n'arrivera qu'à la confirmation des vérités premières, le
       faible sera toujours le faible, peu importe que ce ne soit plus
       le même personnage. De même le peuple sera toujours le peuple,
       c'est-à-dire la masse gouvernable et incapable de gouverner. Dans
       la grande armée des inférieurs, toute émancipation personnelle
       est une désertion forcée, rendue heureusement insensible par un
       remplacement éternel; un peuple-roi ou un peuple de rois
       supposerait l'esclavage du monde et l'anarchie dans une seule et
       indisciplinable cité, comme il en était à Rome du temps de sa
       plus grande gloire. Une nation de souverains serait
       nécessairement aussi anarchique qu'une classe de savants ou
       d'écoliers qui se croiraient maîtres; personne n'y voudrait
       écouter, et tous dogmatiseraient et commanderaient à la fois.

       On peut en dire autant de l'émancipation radicale de la femme. Si
       la femme passe de la condition passive à la condition active,
       intégralement et radicalement, elle abdique son sexe et devient
       homme, ou plutôt, comme une telle transformation est physiquement
       impossible, elle arrive à l'affirmation par une double négation,
       et se pose en dehors des deux sexes, comme un androgyne stérile
       et monstrueux. Telles sont les conséquences forcées du grand
       dogme kabbalistique de la distinction des contraires pour arriver
       à l'harmonie par l'analogie de leurs rapports.

       Ce dogme une fois reconnu, et l'application de ses conséquences
       étant faite universellement par la loi des analogies, on arrive à
       la découverte des plus grands secrets de la sympathie et de
[26]   l'antipathie naturelle, de la science du gouvernement, soit en
       politique, soit en mariage, de la médecine occulte dans toutes
       ses branches, soit magnétisme, soit homoeopathie, soit influence
       morale; et d'ailleurs, comme nous l'expliquerons, la loi
       d'équilibre en analogie conduit à la découverte d'un agent
       universel, qui était le grand arcane des alchimistes et des
       magiciens du moyen âge. Nous avons dit que cet agent est une
       lumière de vie dont les êtres animés sont aimantés, et dont
       l'électricité n'est qu'un accident et comme une perturbation
       passagère. A la connaissance et à l'usage de cet agent se
       rapporte tout ce qui tient à la pratique de la kabbale
       merveilleuse dont nous aurons bientôt à nous occuper, pour
       satisfaire la curiosité de ceux qui cherchent dans les sciences
       secrètes plutôt des émotions que de sages enseignements.

       La religion des kabbalistes est à la fois toute d'hypothèses et
       toute de certitude, car elle procède par analogie du connu à
       l'inconnu. Ils reconnaissent la religion comme un besoin de
       l'humanité, comme un fait évident et nécessaire, et là seulement
       est pour eux la révélation divine, permanente et universelle. Ils
       ne contestent rien de ce qui est, mais ils rendent raison de
       toute chose. Aussi leur doctrine, en marquant nettement la ligne
       de séparation qui doit éternellement exister entre la science et
       la foi, donne-t-elle à la foi la plus haute raison pour base, ce
       qui lui garantit une éternelle et incontestable durée; viennent
       ensuite les formules populaires du dogme qui, seules, peuvent
       varier et s'entre-détruire; le kabbaliste n'est pas ébranlé pour
       si peu et trouve tout d'abord une raison aux plus étonnantes
       formules des mystères. Aussi sa prière peut-elle s'unir à celle
[27]   de tous les hommes pour la diriger, en l'illustrant de science et
       de raison, et l'amener à l'orthodoxie. Qu'on lui parle de Marie,
       il s'inclinera devant cette réalisation de tout ce qu'il y a de
       divin dans les rêves de l'innocence et de tout ce qu'il y a
       d'adorable dans la sainte folie du coeur de toutes les mères. Ce
       n'est pas lui qui refusera des fleurs aux autels de la mère de
       Dieu, des rubans blancs à ses chapelles, des larmes même à ses
       naïves légendes! Ce n'est pas lui qui rira du Dieu vagissant de
       la crèche et de la victime sanglante du Calvaire; il répète
       cependant au fond de son coeur, avec les sages d'Israël et les
       vrais croyants de l'Islam: «Il n'y a qu'un Dieu, et c'est Dieu;»
       ce qui veut dire pour un initié aux vraies sciences: «Il n'y a
       qu'un Être, et c'est l'Être!» Mais tout ce qu'il y a de politique
       et de touchant dans les croyances, mais la splendeur des cultes,
       mais la pompe des créations divines, mais la grâce des prières,
       mais la magie des espérances du ciel; tout cela n'est-il pas un
       rayonnement de l'être moral dans toute sa jeunesse et dans toute
       sa beauté? Oui, si quelque chose peut éloigner le véritable
       initié des prières publiques et des temples, ce qui peut soulever
       chez lui le dégoût ou l'indignation contre une forme religieuse
       quelconque, c'est l'incroyance visible des ministres ou du
       peuple, c'est le peu de dignité dans les cérémonies du culte,
       c'est la profanation, en un mot, des choses saintes. Dieu est
       réellement présent lorsque des âmes recueillies et des coeurs
       touchés l'adorent; il est sensiblement et terriblement absent
       lorsqu'on parle de lui sans feu et sans lumière, c'est-à-dire
       sans intelligence et sans amour.

[28]   L'idée qu'il faut avoir de Dieu, suivant la sage kabbale, c'est
       saint Paul lui-même qui va nous la révéler: «Pour arriver à Dieu,
       dit cet apôtre, il faut croire qu'il est et qu'il récompense ceux
       qui le cherchent.»

       Ainsi, rien en dehors de l'idée d'être, jointe à la notion de
       bonté et de justice, car cette idée seule est l'absolu. Dire que
       Dieu n'est pas, ou définir ce qu'il est, c'est également
       blasphémer. Toute définition de Dieu, risquée par l'intelligence
       humaine, est une recette d'empirisme religieux, au moyen de
       laquelle la superstition, plus tard, pourra alambiquer un diable.

       Dans les symboles kabbalistiques, Dieu est toujours représenté
       par une double image, l'une droite, l'autre renversée, l'une
       blanche et l'autre noire. Les sages ont voulu exprimer ainsi la
       conception intelligente et la conception vulgaire de la même
       idée, le dieu de lumière et le dieu d'ombre; c'est à ce symbole
       mal compris qu'il faut reporter l'origine de l'Arimane des
       Perses, ce noir et divin ancêtre de tous les démons; le rêve du
       roi infernal, en effet, n'est qu'une fausse idée de Dieu.

       La lumière seule, sans ombre, serait invisible pour nos yeux, et
       produirait un éblouissement équivalent aux plus profondes
       ténèbres. Dans les analogies de cette vérité physique, bien
       comprise et bien méditée, on trouvera la solution du plus
       terrible des problèmes; l'origine du mal. Mais la connaissance
       parfaite de cette solution et de toutes ses conséquences n'est
       pas faite pour la multitude, qui ne doit pas entrer si facilement
       dans les secrets de l'harmonie universelle. Aussi, lorsque
       l'initié aux mystères d'Éleusis avait parcouru triomphalement
       toutes les épreuves, lorsqu'il avait vu et touché les choses
       saintes, si on le jugeait assez fort pour supporter le dernier et
[29]   le plus terrible de tous les secrets, un prêtre voilé
       s'approchait de lui en courant, et lui jetait dans l'oreille
       cette parole énigmatique: _Osiris est un dieu noir_. Ainsi cet
       Osiris, dont Typhon est l'oracle, ce divin soleil religieux de
       l'Egypte, s'éclipsait tout à coup et n'était plus lui-même que
       l'ombre de cette grande et indéfinissable Isis, qui est tout ce
       qui a été et tout ce qui sera, mais dont personne encore n'a
       soulevé le voile éternel.

       La lumière pour les kabbalistes représente le principe actif, et
       les ténèbres sont analogues au principe passif; c'est pour cela
       qu'ils firent du soleil et de la lune l'emblème des deux sexes
       divins et des deux forces créatrices; c'est pour cela qu'ils
       attribuèrent à la femme la tentation et le péché d'abord, puis le
       premier travail, le travail maternel de la rédemption puisque
       c'est du sein des ténèbres mêmes qu'on voit renaître la lumière.
       Le vide attire le plein, et c'est ainsi que l'abîme de pauvreté
       et de misère, le prétendu mal, le prétendu néant, la passagère
       rébellion des créatures attire éternellement un océan d'être, de
       richesse, de miséricorde et d'amour. Ainsi s'explique le symbole
       du Christ descendant aux enfers après avoir épuisé sur la croix
       toutes les immensités du plus admirable pardon.

       Par cette loi de l'harmonie dans l'analogie des contraires, les
       kabbalistes expliquaient aussi tous les mystères de l'amour
       sexuel; pourquoi cette passion est plus durable entre deux
       natures inégales et deux caractères opposés? Pourquoi en amour il
       y a toujours un sacrificateur et une victime, pourquoi les
       passions les plus obstinées sont celles dont la satisfaction
       paraît impossible. Par cette loi aussi ils eussent réglé à jamais
[30]   la question de préséance entre les sexes, question que le
       saint-simonisme seul a pu soulever sérieusement de nos jours. Ils
       eussent trouvé que la force naturelle de la femme étant la force
       d'inertie ou de résistance, le plus imprescriptible de ses
       droits, c'est le droit à la pudeur; et qu'ainsi elle ne doit rien
       faire ni rien ambitionner de tout ce qui demande une sorte
       d'effronterie masculine. La nature y a d'ailleurs bien pourvu en
       lui donnant une voix douce qui ne pourrait se faire entendre dans
       les grandes assemblées sans arriver à des tons ridiculement
       criards. La femme qui aspirerait aux fonctions de l'autre sexe,
       perdrait par cela même les prérogatives du sien. Nous ne savons
       jusqu'à quel point elle arriverait à gouverner les hommes, mais à
       coup sûr les hommes, et ce qui serait plus cruel pour elle, les
       enfants mêmes ne l'aimeraient plus.

       La loi conjugale des kabbalistes donne par analogie la solution
       du problème le plus intéressant et le plus difficile de la
       philosophie moderne. L'accord définitif et durable de la raison
       et de la foi, de l'autorité et de la liberté d'examen, de la
       science et de la croyance. Si la science est le soleil, la
       croyance est la lune: c'est un reflet du jour dans la nuit. La
       foi est le supplément de la raison, dans les ténèbres que laisse
       la science, soit devant elle, soit derrière elle; elle émane de
       la raison, mais elle ne peut jamais ni se confondre avec elle, ni
       la confondre. Les empiétements de la raison sur la foi ou de la
       foi sur la raison, sont des éclipses de soleil ou de lune;
       lorsqu'elles arrivent, elles rendent inutiles à la fois le foyer
       et le réflecteur de la lumière.

       La science périt par les systèmes qui ne sont autre chose que des
[31]   croyances, et la foi succombe au raisonnement. Pour que les deux
       colonnes du temple soutiennent l'édifice, il faut qu'elles soient
       séparées et placées en parallèle. Dès qu'on veut violemment les
       rapprocher comme Sanson, on les renverse et tout l'édifice
       s'écroule sur la tête du téméraire aveugle ou du révolutionnaire,
       que des ressentiments personnels ou nationaux ont d'avance voué à
       la mort.

       Les luttes du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel ont été de
       tout temps dans l'humanité de grandes querelles de ménage. La
       papauté jalouse du pouvoir temporel n'était qu'une mère de
       famille jalouse de supplanter son mari: aussi perdit-elle la
       confiance de ses enfants. Le pouvoir temporel à son tour,
       lorsqu'il usurpe sur le sacerdoce, est aussi ridicule que le
       serait un homme en prétendant s'entendre mieux qu'une mère aux
       soins de l'intérieur et du berceau. Ainsi les Anglais, par
       exemple, au point de vue moral et religieux, sont des enfants
       emmaillottés par des hommes; on s'en aperçoit bien à leur
       tristesse et à leur ennui.

       Si le dogme religieux est un conte de nourrice, pourvu qu'il soit
       ingénieux et d'une morale bienfaisante, il est parfaitement vrai
       pour l'enfant, et le père de famille serait fort sot d'y
       contredire. Aux mères, donc, le monopole des récits merveilleux,
       des petits soins et des chansons. La maternité est le type des
       sacerdoces, et c'est parce que l'Église doit être exclusivement
       mère, que le prêtre catholique renonce à être homme et abjure
       devant elle d'avance ses droits à la paternité.

       On n'aurait jamais dû l'oublier: la papauté est une mère
       universelle ou elle n'est rien. La papesse Jeanne, dont les
[32]   protestants ont fait une scandaleuse histoire, n'est peut-être
       qu'une ingénieuse allégorie, et quand les souverains pontifes ont
       malmené les empereurs et les rois, c'était la papesse Jeanne qui
       voulait battre son mari au grand scandale du monde chrétien.
       Aussi les schismes et les hérésies n'ont-ils été au fond, nous le
       répétons, que des disputes conjugales; l'Église et le
       protestantisme disent du mal l'un de l'autre et se regrettent,
       affectent de s'éviter et s'ennuient d'être l'un sans l'autre,
       comme des époux séparés.

       Ainsi par la kabale, et par elle seule, tout s'explique et se
       concilie. C'est une doctrine qui vivifie et féconde toutes les
       autres, elle ne détruit rien et donne au contraire la raison
       d'être de tout ce qui est. Aussi toutes les forces du monde sont
       elles au service de cette science unique et supérieure, et le
       vrai kabbaliste peut-il disposer à son gré sans hypocrisie et
       sans mensonge, de la science des sages et de l'enthousiasme des
       croyants. Il est plus catholique que M. de Maistre, plus
       protestant que Luther, plus israélite que le grand rabbin, plus
       prophète que Mahomet; n'est-il pas au-dessus des systèmes et des
       passions qui obscurcissent la vérité, et ne peut-il pas à volonté
       en réunir tous les rayons épars et diversement réfléchis par tous
       les fragments de ce miroir brisé qui est la foi universelle, et
       que les hommes prennent pour tant de croyances opposées et
       différentes? Il n'y a qu'un être, il n'y a qu'une vérité, il n'y
       a qu'une lui et qu'une foi, comme il n'y a qu'une humanité en ce
       monde.

       Arrivé à de pareilles hauteurs intellectuelles et morales, on
       comprend que l'esprit et le coeur humain jouissent d'une paix
       profonde; aussi ces mots: _Paix profonde, mes frères_!
[33]   étaient-ils la parole de maître dans la haute maçonnerie,
       c'est-à-dire dans l'association des initiés à la kabbale.

       La guerre que l'Église a dû déclarer à la magie a été nécessitée
       par les profanations de faux gnostiques, mais la vraie science
       des mages est essentiellement catholique, parce qu'elle base
       toute sa réalisation sur le principe de la hiérarchie. Or, dans
       l'Église catholique seule il y a une hiérarchie sérieuse et
       absolue. C'est pour cela que les vrais adeptes ont toujours
       professé pour cette Église le plus profond respect et
       l'obéissance la plus absolue. Henri Khunrath seul a été un
       protestant déterminé; mais en cela il était allemand de son
       époque plutôt que citoyen mystique du royaume éternel.

       L'essence de l'antichristianisme est l'exclusion et l'hérésie,
       c'est le déchirement du corps du Christ, suivant la belle
       expression de saint Jean: _Omnis spiritus qui solvit Christum hic
       Antechristus est_. C'est que la religion est la charité. Or, il
       n'y a pas de charité dans l'anarchie.

       La magie aussi a eu ses hérésiarques et ses sectaires, ses hommes
       de prestiges et ses sorciers. Nous aurons à venger la légitimité
       de la science, des usurpations de l'ignorance, de la folie et de
       la fraude, et c'est en cela surtout que notre travail pourra être
       utile et sera entièrement nouveau.

       On n'a jusqu'à présent traité l'histoire de la magie que comme
       les annales d'un préjugé, ou les chroniques plus ou moins exactes
       d'une série de phénomènes; personne, en effet, ne croyait plus
       que la magie fût une science. Une histoire sérieuse de cette
       science retrouvée doit en indiquer les développements et les
       progrès; nous marchons donc en plein sanctuaire au lieu de longer
[34]   des ruines, et nous allons trouver ce sanctuaire enseveli si
       longtemps sous les cendres de quatre civilisations, plus
       merveilleusement conservé que ces villes-momies sorties
       dernièrement des cendres du Vésuve, dans toute leur beauté morte
       et leur majesté désolée.

       Dans son plus magnifique ouvrage, Bossuet a montré la religion
       liée partout avec l'histoire: qu'aurait-il dit s'il avait su
       qu'une science, née pour ainsi dire avec le monde, rend raison à
       la fois des dogmes primitifs de la religion unique et universelle
       en les unissant aux théorèmes les plus incontestables des
       mathématiques et de la raison?

       La magie dogmatique est la clef de tous les secrets non encore
       approfondis par la philosophie de l'histoire; et la magie
       pratique ouvre seule à la puissance, toujours limitée mais
       toujours progressive de la volonté humaine, le temple occulte de
       la nature.

       Nous n'avons pas la prétention impie d'expliquer par la magie les
       mystères de la religion; mais nous enseignerons comment la
       science doit accepter et révérer ces mystères. Nous ne dirons
       plus que la raison doit s'humilier devant la foi; elle doit au
       contraire s'honorer d'être croyant; car c'est la foi qui sauve la
       raison des horreurs du néant sur le bord des abîmes pour la
       rattacher à l'infini.

       L'orthodoxie en religion est le respect de la hiérarchie, seule
       gardienne de l'unité. Or, ne craignons pas de le répéter, la
       magie est essentiellement la science de la hiérarchie. Ce qu'elle
       proscrit avant tout, qu'on se le rappelle bien, ce sont les
       doctrines anarchiques; et elle démontre, par les lois mêmes de la
[35]   nature, que l'harmonie est inséparable du pouvoir et de
       l'autorité.

       Ce qui fait, pour le plus grand nombre des curieux, l'attrait
       principal de la magie, c'est qu'ils y voient un moyen
       extraordinaire de satisfaire leurs passions. Non, disent les
       avares, le secret d'Hermès pour la transmutation des métaux
       n'existe pas, autrement nous l'achèterions et nous serions
       riches!... Pauvres fous, qui croient qu'un pareil secret puisse
       se vendre! et quel besoin aurait de votre argent celui qui
       saurait faire de l'or?--C'est vrai, répondra un incrédule, mais
       toi-même, Éliphas Lévi, si tu possédais ce secret ne serais-tu
       pas plus riche que nous?--Eh! qui vous dit que je sois pauvre?
       Vous ai-je demandé quelque chose? Quel est le souverain du monde
       qui peut se vanter de m'avoir payé un secret de la science? Quel
       est le millionnaire auquel j'aie jamais donné quelque raison de
       croire que je voudrais troquer ma fortune contre la sienne?
       Lorsqu'on voit d'en bas les richesses de la terre on y aspire
       toujours comme à la souveraine félicité; mais comme on les
       méprise lorsqu'on plane au-dessus d'elles, et qu'on a peu d'envie
       de les reprendre lorsqu'on les a laissées tomber comme des fers!

       Oh! s'écriera un jeune homme, si les secrets de la magie étaient
       vrais, je voudrais les posséder pour être aimé de toutes les
       femmes.--De toutes, rien que cela. Pauvre enfant, un jour viendra
       où ce sera trop d'en avoir une. L'amour sensuel est une orgie à
       deux, où l'ivresse amène vite le dégoût, et alors on se quitte en
       se jetant les verres à la tête.

       Moi, disait un jour un vieil idiot, je voudrais être magicien
[36]   pour bouleverser le monde!--Brave homme, si vous étiez magicien
       vous ne seriez pas imbécile; et alors rien ne vous fournirait,
       même devant le tribunal de votre conscience, le bénéfice des
       circonstances atténuantes, si vous deveniez un scélérat.

       Eh bien! dira un épicurien, donnez-moi donc les recettes de la
       magie, pour jouir toujours et ne souffrir jamais....

       Ici c'est la science elle-même qui va répondre:

       La religion vous a déjà dit: Heureux ceux qui souffrent; mais
       c'est pour cela même que la religion a perdu votre confiance.

       Elle a dit: Heureux ceux qui pleurent, et c'est pour cela que
       vous avez ri de ses enseignements.

       Écoutez maintenant ce que disent l'expérience et la raison:

       Les souffrances éprouvent et créent les sentiments généreux; les
       plaisirs développent et fortifient les instincts lâches.

       Les souffrances rendent fort contre le plaisir, les jouissances
       rendent faible contre la douleur.

       Le plaisir dissipe;

       La douleur recueille.

       Qui souffre amasse;

       Qui jouit dépense.

       Le plaisir est recueil de l'homme.

       La douleur maternelle est le triomphe de la femme.

       C'est le plaisir qui féconde, mais c'est la douleur qui conçoit
       et qui enfante.

       Malheur à l'homme qui ne sait pas et qui ne veut pas souffrir!
       car il sera écrasé de douleurs.

[37]   Ceux qui ne veulent pas marcher, la nature les traîne
       impitoyablement.

       Nous sommes jetés dans la vie comme en pleine mer: il faut nager
       ou périr.

       Telles sont les lois de la nature enseignées par la haute magie.
       Voyez maintenant si l'on peut devenir magicien pour jouir
       toujours et ne souffrir jamais!

       Mais alors, diront d'un air désappointé les gens du monde,   quoi
       peut servir la magie?--Que pensez-vous que le prophète Balaam eût
       pu répondre à son ânesse si elle lui avait demandé à quoi peut
       servir l'intelligence?

       Que répondrait Hercule à un pygmée qui lui demanderait à quoi
       peut servir la force?

       Nous ne comparons certes pas les gens du monde à des pygmées, et
       encore moins à l'ânesse de Balaam; ce serait manquer de politesse
       et de bon goût. Nous répondrons donc le plus gracieusement
       possible à ces personnes si brillantes et si aimables, que la
       magie ne peut leur servir absolument de rien, attendu qu'elles ne
       s'en occuperont jamais sérieusement.

       Notre ouvrage s'adresse aux âmes qui travaillent et qui pensent.
       Elles y trouveront l'explication de ce qui est resté obscur dans
       le _dogme_ et dans le _rituel de la haute magie_[1]. Nous avons,
       à l'exemple des grands maîtres, suivi dans le plan et la division
       de nos livres l'ordre rationnel des nombres sacrés. Nous divisons
       notre histoire de la magie en _sept livres_, et chaque livre
       contient _sept chapitres_.

       [Note 1: Éliphas Lévi, Dogme et Rituel de la haute magie, 1856,
       2 vol. in-8, avec 23 fig.--25 fr.]

[38]   Le premier livre est consacré aux _origines magiques_, c'est la
       Genèse de la science, et nous lui avons donné pour clef la lettre
       _aleph_ א, qui exprime kabbalistiquement l'unité
       principiante et originelle.

       Le second livre contiendra les _formules historiques et sociales
       du verbe magique_ dans l'antiquité. Sa marque est la lettre
       _beth_ ב, symbole du binaire, expression du verbe
       réalisateur, caractère spécial de la gnose et de l'occultisme.

       Le troisième livre sera l'_exposé des réalisations de la science
       antique dans la société chrétienne_. Nous y verrons comment, pour
       la science même, la parole s'est incarnée. Le nombre trois est
       celui de la génération, de la réalisation, et le livre a pour
       clef la lettre _ghimel_ ג, hiéroglyphe de la naissance.

       Dans le quatrième livre, nous verrons la _force civilisatrice de
       la magie_ chez les barbares, et les productions naturelles de
       cette science parmi les peuples encore enfants, les mystères des
       druides, les miracles des eubages, les légendes des bardes, et
       comment tout cela concourt à la formation des sociétés modernes
       en préparant au christianisme une victoire éclatante et durable.
       Le nombre quatre exprime la nature et la force, et la lettre
       _daleth_ ד, qui le représente dans l'alphabet hébreux, est
       figurée dans l'alphabet hiéroglyphique des kabbalistes par un
       empereur sur son trône.

       Le cinquième livre sera consacré à l'_ère sacerdotale du moyen
       âge_. Nous y verrons les dissidences et les luttes de la science,
       la formation des sociétés secrètes, leurs oeuvres inconnus, les
       rites secrets des grimoires, les mystères de la divine comédie,
       les divisions du sanctuaire, qui doivent aboutir plus tard à une
       glorieuse unité. Le nombre cinq est celui de la quintessence, de
[39]   la religion, du sacerdoce; son caractère est la lettre _hé_
       ה, représentée dans l'alphabet magique par la figure du
       grand prêtre.

       Notre sixième livre montrera la _magie mêlée à l'oeuvre de la
       révolution_. Le nombre six est celui de l'antagonisme et de la
       lutte qui prépare la synthèse universelle. Sa lettre est le _vaf_
       ו, figure du lingam créateur, du fer recourbé qui
       moissonne.

       Le septième livre sera celui de la _synthèse_, et contiendra
       l'exposé des travaux modernes et des découvertes récentes, les
       théories nouvelles de la lumière et du magnétisme, la révélation
       du grand secret des rose-croix, l'explication des alphabets
       mystérieux, la science, enfin, du verbe et des oeuvres magiques,
       la synthèse de la science et l'appréciation des travaux de tous
       les mystiques contemporains. Ce livre sera le complément et la
       couronne de l'oeuvre comme le septénaire est la couronne des
       nombres, puisqu'il réunit le triangle de l'idée au carré de la
       forme. Sa lettre correspondante est le dzaïn ז, et son
       hiéroglyphe kabbalistique est un triomphateur monté sur un char
       attelé de deux sphinx. Nous avons donné cette figure dans notre
       précédent ouvrage.

       Loin de nous la vanité ridicule de nous poser en triomphateur
       kabbalistique, c'est la science seule qui doit triompher, et
       celui que nous voulons montrer au monde intelligent, monté sur le
       char cubique et traîné par les sphinx, c'est le verbe de lumière,
       c'est le réalisateur divin de la kabbale de Moïse, c'est le
       soleil humain de l'Évangile, c'est l'homme-Dieu qui est déjà venu
       comme Sauveur, et qui se manifestera bientôt comme Messie,
[40]   c'est-à-dire comme roi définitif et absolu des institutions
       temporelles. C'est cette pensée qui anime notre courage et
       entretient notre espérance. Et maintenant il nous reste à
       soumettre toutes nos idées, toutes nos découvertes et tous nos
       travaux au jugement infaillible de la hiérarchie. Tout ce qui
       tient à la science, aux hommes acceptés par les sciences, tout ce
       qui tient à la religion, à l'Église seule, et à la seule Église
       hiérarchique et conservatrice de l'unité, catholique apostolique
       et romaine, depuis Jésus-Christ jusqu'à présent.

       Aux savants nos découvertes, aux évêques nos aspirations et nos
       croyances! Malheur, en effet, à l'enfant qui se croit plus sage
       que ses pères, à l'homme qui ne reconnaît pas de maîtres, au
       rêveur qui pense et qui prie pour lui seul! La vie est une
       communion universelle, et c'est dans cette communion qu'on trouve
       l'immortalité. Celui qui s'isole se voue à la mort, et l'éternité
       de l'isolement, ce serait la mort éternelle!

       Éliphas LÉVI.

       [Illustration: LA TETE MAGIQUE du Sohar.]

[41]

                                  LIVRE PREMIER

                              LES ORIGINES MAGIQUES

                                    א Aleph.



                                 CHAPITRE PREMIER

                                ORIGINES FABULEUSES


       SOMMAIRE.--Origines fabuleuses.--Le livre de la pénitence d'Adam.
       --Le livre d'Hénoch.--La légende des anges déchus.--Apocalypse de
       Méthodius.--La Genèse suivant les Indiens.--L'héritage magique
       d'Abraham, suivant le Talmud.--Le Sépher Jezirah et le Sohar.


       «Il y eut, dit le livre apocryphe d'Hénoch, des anges qui se
       laissèrent tomber du ciel pour aimer les filles de la terre.

       Car en ces jours-là, lorsque les fils des hommes se furent
       multipliés, il leur naquit des filles d'une grande beauté.

       Et lorsque les anges, les fils du ciel, les virent ils furent
       pris d'amour pour elles; et ils se disaient entre eux: «Allons,
       choisissons-nous des épouses de la race des hommes, et engendrons
       des enfants.»

       Alors leur chef Samyasa leur dit: «Peut-être n'aurez-vous pas le
       courage d'accomplir cette résolution, et je resterai seul
       responsable de votre chute.»

       Mais ils lui répondirent: «Nous jurons de ne pas nous repentir et
       d'accomplir tous notre dessein.»

[42]   Et ils étaient deux cents qui descendirent sur la montagne
       d'Armon.

       Et c'est depuis ce temps-là que cette montagne est nommée Armon,
       ce qui veut dire la montagne du Serment.

       Voici les noms des chefs de ces anges qui descendirent: Samyasa
       qui était le premier de tous, Uraka-baraméel, Azibéel, Tamiel,
       Ramuel, Danel, Azkéel, Sarakuyal, Asael, Armers, Batraai, Anane,
       Zavèbe, Samsavéel, Ertrael, Turel, Jomiael, Arazial.

       Ils prirent des épouses avec lesquelles ils se mêlèrent, leur
       enseignant la magie, les enchantements et la division des racines
       et des arbres.

       Amazarac enseigna tous les secrets des enchanteurs, Barkaial fut
       le maître de ceux qui observent les astres, Akibéel révéla les
       signes et Azaradel le mouvement de la lune.»

       Ce récit du livre kabbalistique d'Hénoch, est le récit de cette
       même profanation des mystères de la science que nous voyons
       représenter sous une autre image dans l'histoire du péché d'Adam.

       Les anges, les fils de Dieu, dont parle Hénoch, c'étaient les
       initiés à la magie, puisque après leur chute ils l'enseignèrent
       aux hommes vulgaires par l'entremise des femmes indiscrètes. La
       volupté fut leur écueil, ils aimèrent les femmes et se laissèrent
       surprendre les secrets de la royauté et du sacerdoce.

       Alors la civilisation primitive s'écroula, les géants,
       c'est-à-dire les représentants de la force brutale et des
       convoitises effrénées, se disputèrent le monde qui ne put leur
[43]   échapper qu'en s'abîmant sous les eaux du déluge où s'effacèrent
       toutes les traces du passé.

       Ce déluge figurait la confusion universelle où tombe
       nécessairement l'humanité lorsqu'elle a violé et méconnu les
       harmonies de la nature.

       Le péché de Samyasa et celui d'Adam se ressemblent, tous deux
       sont entraînés par la faiblesse du coeur, tous deux profanent
       l'arbre de la science et sont repoussés loin de l'arbre de vie.

       Ne discutons pas les opinions ou plutôt les naïvetés de ceux qui
       veulent prendre tout à la lettre, et qui pensent que la science
       et la vie ont pu pousser autrefois sous forme d'arbres, mais
       admettons le sens profond des symboles sacrés.

       L'arbre de la science, en effet, donne la mort lorsqu'on en
       absorbe les fruits, ces fruits sont la parure du monde, ces
       pommes d'or sont les étoiles de la terre.

       Il existe à la bibliothèque de l'Arsenal un manuscrit fort
       curieux qui a pour titre: _Le livre de la pénitence d'Adam_. La
       tradition kabbalistique y est présentée sous forme de légende, et
       voici ce qu'on y raconte:

       «Adam eut deux fils, Caïn qui représente la force brutale, Abel
       qui représente la douceur intelligente. Ils ne purent s'accorder,
       et ils périrent l'un par l'autre, aussi leur héritage fut-il
       donné à un troisième fils nommé Seth.»

       Voilà bien le conflit des deux forces contraires tournant au
       profit d'une puissance synthétique et combinée.

       «Or Seth, qui était juste, put parvenir jusqu'à l'entrée du
       paradis terrestre sans que le chérubin l'écartât avec son épée
       flamboyante.» C'est-à-dire que Seth représente l'initiation
       primitive.

[44]   «Seth vit alors que l'arbre de la science et l'arbre de la vie
       s'étaient réunis et n'en faisaient qu'un.»

       Accord de la science et de la religion dans la haute kabbale.

       «Et l'ange lui donna trois grains qui contenaient toute la force
       vitale de cet arbre.»

       C'est le ternaire kabbalistique.

       «Lorsque Adam mourut, Seth, suivant les instructions de l'ange,
       plaça les trois grains dans la bouche de son père expiré comme un
       gage de vie éternelle.

       »Les branches qui sortirent de ces trois grains formèrent le
       buisson ardent au milieu duquel Dieu révéla à Moïse son nom
       éternel:

                           [Hébreu, illisible.]

       »L'être qui est, qui a été, et qui sera l'être.

       »Moïse cueillit une triple branche du buisson sacré, ce fut pour
       lui la verge des miracles.

       »Cette verge bien que séparée de sa racine ne cessa pas de vivre
       et de fleurir, et elle fut ainsi conservée dans l'arche.

       »Le roi David replanta cette branche vivante sur la montagne de
       Sion, et Salomon plus tard prit le bois de cet arbre au triple
       tronc pour en faire les deux colonnes Jakin et Bohas, qui étaient
       à l'entrée du temple, il les revêtit de bronze, et plaça le
       troisième morceau du bois mystique au fronton de la porte
       principale.

       »C'était un talisman qui empêchait tout ce qui était impur de
       pénétrer dans le temple.

[45]   »Mais les lévites corrompus arrachèrent pendant la nuit cette
       barrière de leurs iniquités et la jetèrent au fond de la piscine
       probatique en la chargeant de pierres.

       »Depuis ce moment l'ange de Dieu agita tous les ans les eaux de
       la piscine et leur communiqua une vertu miraculeuse pour inviter
       les hommes à y chercher l'arbre de Salomon.

       »Au temps de Jésus-Christ, la piscine fut nettoyée, et les juifs
       trouvant cette poutre, inutile suivant eux, la portèrent hors de
       la ville et la jetèrent en travers du torrent de Cédron.

       »C'est sur ce pont que Jésus passa après son arrestation nocturne
       au jardin des Oliviers, c'est du haut de cette planche que ses
       bourreaux le précipitèrent pour le traîner dans le torrent et
       dans leur précipitation à préparer d'avance l'instrument du
       supplice, ils emportèrent avec eux le pont qui était une poutre
       de trois pièces, composée de trois bois différents et ils en
       firent une croix.»

       Cette allégorie renferme toutes les hautes traditions de la
       kabbale et les secrets si complètement ignorés de nos jours du
       christianisme de saint Jean.

       Ainsi Seth, Moïse, David, Salomon et le Christ auraient emprunté
       au même arbre kabbalistique leurs sceptres de rois et leurs
       bâtons de grands pontifes.

       Nous devons comprendre maintenant pourquoi le Sauveur au berceau
       était adoré par les mages.

       Revenons au livre d'Hénoch, car celui-ci doit avoir une autorité
       dogmatique plus grande qu'un manuscrit ignoré. Le livre d'Hénoch
       est, en effet, cité dans le Nouveau Testament par l'apôtre saint
       Jude.

       La tradition attribue à Hénoch l'invention des lettres. C'est
[46]   donc à lui que remontent les traditions consignées dans le Sepher
       Jézirah, ce livre élémentaire de la kabbale, dont la rédaction
       suivant les rabbins, serait du patriarche Abraham, l'héritier des
       secrets d'Hénoch et le père de l'initiation en Israël.

       Hénoch parait donc être le même personnage que l'Hermès
       trismégiste des Égyptiens, et le fameux livre de Thot, écrit tout
       en hiéroglyphes et en nombres, serait cette bible occulte et
       pleine de mystères, antérieure aux livres de Moïse, à laquelle
       l'initié Guillaume Postel fait souvent allusion dans ses ouvrages
       en la désignant sous le nom de Genèse d'Hénoch.

       La Bible dit qu'Hénoch ne mourut point, mais que Dieu _le
       transporta_ d'une vie à l'autre. Il doit revenir s'opposer à
       l'Antéchrist, à la fin des temps, et il sera un des derniers
       martyrs ou témoins de la vérité, dont il est fait mention dans
       l'apocalypse de saint Jean.

       Ce qu'on dit d'Hénoch, on l'a dit de tous les grands initiateurs
       de la kabbale.

       Saint Jean lui-même ne devait pas mourir, disaient les premiers
       chrétiens, et l'on a cru longtemps le voir respirer dans son
       tombeau, car la science absolue de la vie est un préservatif
       contre la mort et l'instinct des peuples le leur fait toujours
       deviner.

       Quoi qu'il en soit, il nous resterait d'Hénoch deux livres, l'un
       hiéroglyphique, l'autre allégorique. L'un contenant les clefs
       hiératiques de l'initiation, l'autre l'histoire d'une grande
       profanation qui avait amené la destruction du monde et le chaos
       après le règne des géants.

       Saint Méthodius, un évêque des premiers siècles du christianisme,
       dont les oeuvres se trouvent dans la bibliothèque des Pères de
[47]   l'Église, nous a laissé une apocalypse prophétique où l'histoire
       du monde se déroule dans une série de visions. Ce livre ne se
       trouve pas dans la collection des oeuvres de saint Méthodius,
       mais il a été conservé par les gnostiques, et nous le retrouvons
       imprimé dans le _liber mirabilis_, sous le nom altéré de
       _Bermechobus_, que des imprimeurs ignorants ont fait à la place
       de l'abréviation _Bea-Méthodius_ pour _beatus Méthodius_.

       Ce livre s'accorde en plusieurs points avec le traité allégorique
       de la pénitence d'Adam. On y trouve que Seth se retira avec sa
       famille en Orient vers une montagne voisine du paradis terrestre.
       Ce fut la patrie des initiés, tandis que la postérité de Caïn
       inventait la fausse magie dans l'Inde, pays du fratricide, et
       mettait les maléfices au service de l'impunité.

       Saint Méthodius prédit ensuite les conflits et le règne successif
       des Ismaélites, vainqueurs des Romains; des Français, vainqueurs
       des Ismaélites, puis d'un grand peuple du Nord, dont l'invasion
       précédera le règne personnel de l'Antéchrist. Alors se formera un
       royaume universel, qui sera reconquis par un prince français, et
       la justice régnera pendant une longue suite d'années.

       Nous n'avons pas à nous occuper ici de la prophétie. Ce qu'il
       nous importe de remarquer, c'est la distinction de la bonne et de
       la mauvaise magie, du sanctuaire des fils de Seth et de la
       profanation des sciences par les descendants de Caïn.

       La haute science, en effet, est réservée aux hommes qui sont
       maîtres de leurs passions, et la chaste nature ne donne pas les
       clefs de sa chambre nuptiale à des adultères. Il y a deux classes
[48]   d'hommes, les hommes libres et les esclaves; l'homme naît esclave
       de ses besoins, mais il peut s'affranchir par l'intelligence.
       Entre ceux qui sont déjà affranchis et ceux qui ne le sont pas
       encore l'égalité n'est pas possible. C'est à la raison de régner
       et aux instincts d'obéir. Autrement si vous donnez à un aveugle
       les aveugles à conduire, ils tomberont tous dans les abîmes. La
       liberté, ne l'oublions pas, ce n'est pas la licence des passions
       affranchies de la loi. Cette licence serait la plus monstrueuse
       des tyrannies. La liberté, c'est l'obéissance volontaire à la
       loi; c'est le droit de faire son devoir et seuls les hommes
       raisonnables et justes sont libres. Or, les hommes libres doivent
       gouverner les esclaves, et les esclaves sont appelés à
       s'affranchir; non pas du gouvernement des hommes libres, mais de
       cette servitude des passions brutales, qui les condamne à ne pas
       exister sans maîtres.

       Admettez maintenant avec nous la vérité des hautes sciences,
       supposez un instant qu'il existe, en effet, une force dont on
       peut s'emparer et qui soumet à la volonté de l'homme les miracles
       de la nature? Dites-nous maintenant si l'on peut confier aux
       brutalités cupides les secrets de la sympathie et des richesses;
       aux intrigants l'art de la fascination, à ceux qui ne savent pas
       se conduire eux-mêmes l'empire sur les volontés?... On est
       effrayé lorsqu'on songe aux désordres que peut entraîner une
       telle profanation. Il faudra un cataclysme pour laver les crimes
       de la terre quand tout se sera abîmé dans la boue et dans le
       sang. Eh bien! voilà ce que nous révèle l'histoire allégorique de
       la chute des anges dans le livre d'Hénoch, voilà le péché d'Adam
       et ses suites fatales. Voilà le déluge et ses tempêtes; puis,
[49]   plus tard, la haute malédiction de Chanaan. La révélation de
       l'occultisme est figurée par l'impudence de ce fils qui montre la
       nudité paternelle. L'ivresse de Noé est une leçon pour le
       sacerdoce de tous les temps. Malheur à ceux qui exposent les
       secrets de la génération divine aux regards impurs de la foule!
       tenez le sanctuaire fermé, vous qui ne voulez pas livrer votre
       père endormi à la risée des imitateurs de Cham!

       Telle est, sur les lois de la hiérarchie humaine, la tradition
       des enfants de Seth; mais telles ne furent pas les doctrines de
       la famille de Caïn. Les caïnistes de l'Inde inventèrent une
       Genèse pour consacrer l'oppression des plus forts et perpétuer
       l'ignorance des faibles; l'initiation devint le privilège
       exclusif des castes suprêmes et des races d'hommes furent
       condamnées à une servitude éternelle sous prétexte d'une
       naissance inférieure; ils étaient sortis, disait-on, des pieds ou
       des genoux de Brahma!

       La nature n'enfante ni des esclaves ni des rois, tous les hommes
       naissent pour le travail.

       Celui qui prétend que l'homme est parfait en naissant, et que la
       société le dégrade et le pervertit, serait le plus sauvage des
       anarchistes, s'il n'était pas le plus poétique des insensés. Mais
       Jean-Jacques avait beau être sentimental et rêveur, son fond de
       misanthropie, développé par la logique de ses séides, porta des
       fruits de haine et de destruction. Les réalisateurs consciencieux
       des utopies du tendre philosophe de Genève, furent Robespierre et
       Marat.

       La société n'est pas un être abstrait qu'on puisse rendre
[50]   séparément responsable de la perversité des hommes; la société
       c'est l'association des hommes. Elle est défectueuse de leurs
       vices et sublime de leurs vertus; mais en elle-même, elle est
       sainte, comme la religion qui lui est inséparablement unie. La
       religion, en effet, n'est-elle pas la société des plus hautes
       aspirations et des plus généreux efforts?

       Ainsi, au mensonge des castes privilégiées par la nature,
       répondit le blasphème de l'égalité antisociale et du droit ennemi
       de tout devoir; le christianisme seul avait résolu la question en
       donnant la suprématie au dévouement, et en proclamant le plus
       grand celui qui sacrifierait son orgueil à la société et ses
       appétits à la loi.

       Les juifs, dépositaires de la tradition de Seth, ne la
       conservèrent pas dans toute sa pureté, et se laissèrent gagner
       par les injustes ambitions de la postérité de Caïn. Ils se
       crurent une race d'élite, et pensèrent que Dieu leur avait plutôt
       donné la vérité comme un patrimoine que confiée comme un dépôt
       appartenant à l'humanité toute entière. On trouve, en effet, dans
       les talmudistes, à côté des sublimes traditions du Sépher Jézirah
       et du Sonar, des révélations assez étranges. C'est ainsi qu'ils
       ne craignent pas d'attribuer au patriarche Abraham lui-même
       l'idolâtrie des nations, lorsqu'ils disent qu'Abraham a donné aux
       Israélites son héritage, c'est-à-dire la science des vrais noms
       divins; la kabbale, en un mot, aurait été la propriété légitime
       et héréditaire d'Isaac; mais le patriarche donna, disent-ils, des
       présents aux enfants de ses concubines; et par ces présents ils
       entendent des dogmes voilés et des noms obscurs, qui se
       matérialisèrent bientôt et se transformèrent en idoles. Les
       fausses religions et leurs absurdes mystères, les superstitions
[51]   orientales et leurs sacrifices horribles, quel présent d'un père
       à sa famille méconnue! N'était-ce pas assez de chasser Agar avec
       son fils dans le désert, fallait-il, avec leur pain unique et
       leur cruche d'eau, leur donner un fardeau de mensonge pour
       désespérer et empoisonner leur exil?

       La gloire du christianisme c'est d'avoir appelé tous les hommes à
       la vérité, sans distinction de peuples et de castes, mais non
       toutefois sans distinction d'intelligences et de vertus.

       «Ne jetez pas vos paroles devant les pourceaux, a dit le divin
       fondateur du christianisme, de peur qu'ils ne les foulent aux
       pieds et que, se tournant contre vous, ils ne vous dévorent.»

       L'Apocalypse, ou révélation de saint Jean, qui contient tous les
       secrets kabbalistiques du dogme de Jésus-Christ, n'est pas un
       livre moins obscur que le Sohar.

       Il est écrit hiéroglyphiquement avec des nombres et des images;
       et l'apôtre fait souvent appel à l'intelligence des initiés. «Que
       celui qui a la science comprenne, que celui qui comprend
       calcule,» dit-il plusieurs fois après une allégorie ou l'énoncé
       d'un nombre. Saint Jean, l'apôtre de prédilection et le
       dépositaire de tous les secrets du Sauveur, n'écrivait donc pas
       pour être compris de la multitude.

       Le Sépher Jézirah, le Sohar et l'Apocalypse sont les
       chefs-d'oeuvre de l'occultisme; ils contiennent plus de sens que
       de mots, l'expression en est figurée comme la poésie et exacte
       comme les nombres. L'Apocalypse résume, complète et surpasse
[52]   toute la science d'Abraham et de Salomon, comme nous le
       prouverons en expliquant les clefs de la haute kabbale.

       Le commencement du Sohar étonne par la profondeur de ses aperçus
       et la grandiose simplicité de ses images. Voici ce que nous y
       lisons:

       «L'intelligence de l'occultisme c'est la science de l'équilibre.

       »Les forces qui se produisent sans être balancées périssent dans
       le vide.

       »Ainsi ont péri les rois de l'ancien monde, les princes des
       géants. Ils sont tombés comme des arbres sans racines, et l'on
       n'a plus trouvé leur place.

       »C'est par le conflit des forces non équilibrées que la terre
       dévastée était nue et informe lorsque le souffle de Dieu se fit
       place dans le ciel et abaissa la masse des eaux.

       »Toutes les aspirations de la nature furent alors vers l'unité de
       la forme, vers la synthèse vivante des puissances équilibrées, et
       le front de Dieu, couronné de lumière, se leva sur la vaste mer
       et se refléta dans les eaux inférieures.

       »Ses deux yeux parurent rayonnants de clarté, lançant deux traits
       de flamme qui se croisèrent avec les rayons du reflet.

       »Le front de Dieu et ses deux yeux formaient un triangle dans le
       ciel, et le reflet formait un triangle dans les eaux.

       »Ainsi se révéla le nombre six, qui fut celui de la création
       universelle.»

       Nous traduisons ici, en l'expliquant, le texte qu'on ne saurait
       rendre intelligible en le traduisant littéralement.

       [Illustration: LE GRAND SYMBOLE KABBALISTIQUE du Sohar.]

[53]   L'auteur du livre a soin, d'ailleurs, de nous déclarer que cette
       forme humaine qu'il donne à Dieu n'est qu'une image de son verbe,
       et que Dieu ne saurait être exprimé par aucune pensée ni par
       aucune forme. Pascal a dit que Dieu est un cercle dont le centre
       est partout et la circonférence nulle part. Mais comment
       concevoir un cercle sans circonférence? Le Sohar prend l'inverse
       de cette figure paradoxale, et dirait volontiers du cercle de
       Pascal que la circonférence en est partout et le centre nulle
       part; mais ce n'est point à un cercle, c'est à une balance qu'il
       compare l'équilibre universel des choses. «L'équilibre est
       partout, dit-il, on trouve donc partout aussi le point central où
       la balance est suspendue.» Nous trouvons ici le Sohar plus fort
       et plus profond que Pascal.

       L'auteur du Sohar continue son rêve sublime. La synthèse du verbe
       formulé par la figure humaine monte lentement et sort des eaux
       comme le soleil qui se lève. Quand les yeux ont paru, la lumière
       a été faite; quand la bouche se montre, les esprits sont créés et
       la parole se fait entendre. La tête entière est sortie, et voil
       le premier jour de la création. Viennent les épaules, les bras et
       la poitrine, et le travail commence. L'image divine repousse
       d'une main la mer et soulève de l'autre les continents et les
       montagnes. Elle grandit, elle grandit toujours. Sa puissance
       génératrice apparaît, et tous les êtres vont se multiplier; il
       est debout, enfin, il met un pied sur la terre et l'autre sur la
       mer, et se mirant tout entier dans l'Océan de la création, il
       souffle sur son reflet, il appelle son image à la vie. Créons
       l'homme, a-t-il dit, et l'homme est créé! Nous ne connaissons
       rien d'aussi beau dans aucun poëte que cette vision de la
       création accomplie par le type idéal de l'humanité. L'homme ainsi
[54]   est l'ombre d'une ombre! mais il est la représentation de la
       puissance divine. Lui aussi peut étendre les mains de l'Orient à
       l'Occident; la terre lui est donnée pour domaine. Voilà l'Adam
       Kadmon, l'Adam primitif des kabbalistes; voilà dans quelle pensée
       ils en font un géant; voilà pourquoi Swedenborg, poursuivi dans
       ses rêves par les souvenirs de la kabbale, dit que la création
       entière n'est qu'un homme gigantesque, et que nous sommes faits à
       l'image de l'univers.

       Le Sohar est une genèse de lumière, le Sépher Jézirah est une
       échelle de vérités. Là s'expliquent les trente-deux signes
       absolus de la parole, les nombres et les lettres; chaque lettre
       reproduit un nombre, une idée et une forme, en sorte que les
       mathématiques s'appliquent aux idées et aux formes, non moins
       rigoureusement qu'aux nombres par une proportion exacte et une
       correspondance parfaite. Par la science du Sépher Jézirah,
       l'esprit humain est fixé dans la vérité et dans la raison, et
       peut se rendre compte des progrès possibles de l'intelligence par
       les évolutions des nombres. Le Sohar représente donc la vérité
       absolue, et le Sépher Jézirah donne les moyens de la saisir, de
       se l'approprier et d'en faire usage.
[55]


                                  CHAPITRE II.

                                MAGIE DES MAGES.

       SOMMAIRE.--Mystères de Zoroastre ou magie des mages.--La science
       du feu.--Symboles et enchantements des Perses et des
       Assyriens.--Les mystères de Ninive et de Babylone.--Domaine de la
       foudre.--Art de charmer les animaux.--Le bûcher de Sardanapale.


       Zoroastre est très probablement un nom symbolique, comme celui de
       Thot ou d'Hermès. Eudoxe et Aristote le font vivre six mille ans
       avant la naissance de Platon; d'autres, au contraire, le font
       naître cinq cents ans avant la guerre de Troie. Les uns en font
       un roi de la Bactriane, les autres affirment l'existence de deux
       ou de trois Zoroastres différents. Eudoxe et Aristote seuls nous
       semblent avoir compris le personnage magique de Zoroastre en
       mettant l'âge kabbalistique d'un monde entre l'éclosion de son
       dogme et le règne théurgique de la philosophie de Platon. Il y a,
       en effet, deux Zoroastres, c'est-à-dire, deux révélateurs, l'un
       fils d'Oromase et père d'un renseignement lumineux, l'autre fils
       d'Arimane et auteur d'une divulgation profane; Zoroastre est le
       Verbe incarné des Chaldéens, des Mèdes et des Perses. Sa légende
       semble une prédiction de celle du Christ, et il a dû avoir aussi
       son antéchrist, suivant la loi magique de l'équilibre universel.

       C'est au faux Zoroastre qu'il faut attribuer le culte du feu
       matériel et le dogme impie du dualisme divin qui a produit plus
       tard la gnose monstrueuse de Manès, et les principes erronés de
[56]   la fausse maçonnerie. Le faux Zoroastre est le père de cette
       magie matérialiste qui a causé le massacre des mages, et fait
       tomber le vrai magisme sous la proscription et dans l'oubli.
       L'Église, toujours inspirée par l'esprit de vérité, a dû
       proscrire sous les noms de _magie_, de _manichéisme_,
       d'_illuminisme_ et de _maçonnerie_, tout ce qui se rattachait de
       près ou de loin à cette profanation primitive des mystères.
       L'histoire jusqu'à présent incomprise des templiers, en est un
       exemple éclatant.

       Les dogmes du vrai Zoroastre sont les mêmes que ceux de la pure
       kabbale, et ses idées sur la divinité sont les mêmes que celles
       des Pères de l'Église. Les noms seuls diffèrent: ainsi il nomme
       _triade_ ce que nous appelons _trinité_, et dans chaque nombre de
       la triade, il retrouve le ternaire tout entier. C'est ce que nos
       théologiens appellent la _circum-insession_ des personnes
       divines. Zoroastre renferme dans cette multiplication de la
       triade par elle-même la raison absolue du nombre neuf et la clef
       universelle de tous les nombres et de toutes les formes. Ce que
       nous appelons les trois personnes divines, Zoroastre le nomme les
       trois profondeurs. La profondeur première ou paternelle est la
       source de la foi; la seconde ou celle du Verbe est la source de
       la vérité; la troisième ou l'action créatrice est la source
       d'amour. On peut consulter, pour se convaincre de ce que nous
       avançons ici, l'exposition de Psellus sur les dogmes des anciens
       Assyriens, dans la _Magie philosophique_ de François Patricius,
       page 2, édition de Hambourg, 1593.

       Sur cette échelle de neuf degrés, Zoroastre établit la hiérarchie
       céleste et toutes les harmonies de la nature. Il compte par trois
[57]   toutes les choses qui émanent de l'idée, par quatre tout ce qui
       se rattache à la forme, ce qui lui donne le nombre sept pour type
       de la création. Ici finit l'initiation première, et commencent
       les hypothèses de l'école; les nombres se personnifient, les
       idées prennent des emblèmes qui plus tard deviendront des idoles.
       Voici venir les Synochées, les Télétarques et les Pères,
       serviteurs de la triple Hécate, puis les trois Amilictes, et les
       trois visages d'Hypézocos; puis les anges, puis les démons, puis
       les âmes humaines. Les astres sont les images et les reflets des
       splendeurs intellectuelles, et notre soleil est l'emblème d'un
       soleil de vérité, ombre lui-même de cette source première d'où
       jaillissent toutes les splendeurs. C'est pour cela que les
       disciples de Zoroastre saluaient le lever du jour, et passaient
       parmi les barbares pour des adorateurs du soleil.

       Tels étaient les dogmes des mages, mais ils possédaient, en
       outre, des secrets qui les rendaient maîtres des puissances
       occultes de la nature. Ces secrets, dont l'ensemble pourrait
       s'appeler une _pyrotechnie transcendentale_, se rattachaient tous
       à la science profonde et au gouvernement du feu. Il est certain
       que les mages connaissaient l'électricité, et avaient des moyens
       de la produire et de la diriger qui nous sont encore inconnus.

       Numa, qui étudia leurs rites et fut initié à leurs mystères,
       possédait, au dire de Lucius Pison, l'art de former et de diriger
       la foudre. Ce secret sacerdotal dont l'initiateur romain voulait
       faire l'apanage des souverains de Rome, fut perdu par Tullus
       Hostilius qui dirigea mal la décharge électrique et fut foudroyé.
       Pline rapporte ces faits comme une ancienne tradition
[58]   étrusque[2], et raconte que Numa se servit avec succès de sa
       batterie foudroyante contre un monstre nommé _Volta_, qui
       désolait les campagnes de Rome. Ne croirait-on pas, en lisant
       cette révélation, que notre physicien Volta est un mythe, et que
       le nom des piles voltaïques remonte au siècle de Numa?

       [Note 2: Plin., liv. II, ch. 53.]

       Tous les symboles assyriens se rapportent à cette science du feu
       qui était le grand arcane des mages; partout nous retrouvons
       l'enchanteur qui perce le lion et qui manie les serpents. Le lion
       c'est le feu céleste, les serpents sont les courants électriques
       et magnétiques de la terre. C'est à ce grand secret des mages
       qu'il faut rapporter toutes les merveilles de la magie
       hermétique, dont les traditions disent encore que le secret du
       grand oeuvre consiste dans le _gouvernement du feu_.

       Le savant François Patricius a publié, dans sa _Magie
       philosophique_, les oracles de Zoroastre recueillis dans les
       livres des platoniciens, dans la théurgie de Proclus, dans les
       commentaires sur Parménide, dans les commentaires d'Hermias sur
       Phèdre, dans les notes d'Olympiodore sur le _Philèbe_ et le
       _Phédon_. Ces oracles sont d'abord la formule nette et précise du
       dogme que nous venons d'exposer, puis viennent les prescriptions
       du rituel magique, et voici en quels termes elles sont exprimées:

                          LES DÉMONS ET LES SACRIFICES.

       «La nature nous enseigne par induction qu'il existe des démons
       incorporels, et que les germes du mal qui existent dans la
       matière, tournent au bien et à l'utilité commune.

[59]   »Mais ce sont là des mystères qu'il faut ensevelir dans les
       replis les plus impénétrables de la pensée.

       »Le feu toujours agité et bondissant dans l'atmosphère peut
       prendre une configuration semblable à celle des corps.

       »Disons mieux, affirmons l'existence d'un feu plein d'images et
       d'échos.

       »Appelons, si vous le voulez, ce feu une lumière surabondante qui
       rayonne, qui parle, qui s'enroule.

       »C'est le coursier fulgurant de la lumière, ou plutôt c'est
       l'enfant aux larges épaules qui dompte et soumet le coursier
       céleste.

       »Qu'on l'habille de flamme et d'or ou qu'on le représente nu
       comme l'Amour en lui donnant aussi des flèches.

       »Mais si ta méditation se prolonge, tu réuniras tous ces emblèmes
       sous la figure du lion;

       »Alors qu'on ne voit plus rien ni de la voûte des cieux ni de la
       masse de l'univers.

       »Les astres ont cessé de briller, et la lampe de la lune est
       voilée.

       »La terre tremble et tout s'environne d'éclairs.

       »Alors n'appelle pas le simulacre visible de l'âme de la nature.

       »Car tu ne dois point le voir avant que ton corps ne soit purifié
       par les saintes épreuves.

       »Amollissant les âmes et les entraînant toujours loin des travaux
       sacrés, les chiens terrestres sortent alors de ces limbes ou
       finit la matière, et montrent aux regards mortels des apparences
       de corps toujours trompeuses.

       »Travaille autour des cercles décrits par le rhombus d'Hécate.

[60]   »Ne change rien aux noms barbares de l'évocation: car ce sont les
       noms panthéistiques de Dieu; ils sont aimantés des adorations
       d'une multitude et leur puissance est ineffable.

       »Et lorsque après tous les fantômes, tu verras briller ce feu
       incorporel, ce feu sacré dont les flèches traversent à la fois
       toutes les profondeurs du monde;

       »Écoute ce qu'il te dira!»

       Cette page étonnante que nous traduisons en entier du latin de
       Patricius, contient tous les secrets du magnétisme avec des
       profondeurs que n'ont jamais soupçonnées les Du Potet et les
       Mesmer.

       Nous y voyons: 1° d'abord la lumière astrale parfaitement décrite
       avec sa force configurative et sa puissance pour refléter le
       verbe et répercuter la voix;

       2° La volonté de l'adepte figurée par l'enfant _aux larges
       épaules_ monté sur le cheval blanc; hiéroglyphe que nous avons
       retrouvé sur un ancien tarot de la Bibliothèque impériale;

       3° Le danger d'hallucinations dans les opérations magiques mal
       dirigées;

       4° L'instrument magnétique qui est le rhombus, espèce de jouet
       d'enfant en bois creux qui tourne sur lui-même avec un ronflement
       toujours croissant;

       5° La raison des enchantements par les paroles et les noms
       barbares;

       6° La fin de l'oeuvre magique, qui est l'apaisement de
       l'imagination et des sens, l'état de somnambulisme complet et la
       parfaite lucidité.

       Il résulte de cette révélation de l'ancien monde, que l'extase
[61]   lucide est une application volontaire et immédiate de l'âme au
       feu universel, ou plutôt à cette _lumière pleine d'images_ qui
       _rayonne_, qui _parle_ et qui _s'enroule_ autour de tous les
       objets et de tous les globes de l'univers.

       Application qui s'opère par la persistance d'une volonté dégagée
       des sens et affermie par une série d'épreuves.

       C'était là le commencement de l'initiation magique.

       L'adepte, parvenu à la lecture immédiate dans la lumière,
       devenait voyant ou prophète; puis, ayant mis sa volonté en
       communication avec cette lumière, il apprenait à la diriger comme
       on dirige la pointe d'une flèche; il envoyait à son gré le
       trouble ou la paix dans les âmes, communiquait à distance avec
       les autres adeptes, s'emparait enfin de cette force représentée
       par le lion céleste.

       C'est ce que signifient ces grandes figures assyriennes qui
       tiennent sous leurs bras des lions domptés.

       C'est la lumière astrale qui est représentée par ces gigantesques
       sphinx, ayant des corps de lions et des têtes de mages.

       La lumière astrale, devenue l'instrument de la puissante magique,
       est le glaive d'or de Mithra qui immole le taureau sacré.

       C'est la flèche de Phoebus qui perce le serpent Python.

       Reconstruisons maintenant en esprit ces grandes métropoles de
       l'Assyrie, Babylone et Ninive, remettons à leur place ces
       colosses de granit, rebâtissons ces temples massifs, portés par
       des éléphants ou par des sphinx, relevons ces obélisques
       au-dessus desquels planent des dragons aux yeux étincelants et
       aux ailes étendues.

[62]   Le temple et le palais dominent ces entassements de merveilles;
       là se tiennent cachées en se révélant sans cesse par des miracles
       les deux divinités visibles de la terre, le sacerdoce et la
       royauté.

       Le temple, au gré des prêtres, s'entoure de nuages ou brille de
       clartés surhumaines; les ténèbres se font parfois pendant le
       jour, parfois aussi la nuit s'illumine; les lampes du temple
       s'allument d'elles-mêmes, les dieux rayonnent, on entend gronder
       la foudre, et malheur à l'impie qui aurait attiré sur sa tête la
       malédiction des initiés! Le temple protége le palais, et les
       serviteurs du roi combattent pour la religion des mages; le roi
       est sacré, c'est le dieu de la terre, on se prosterne lorsqu'il
       passe, et l'insensé qui oserait sans ordre franchir le seuil de
       son palais, serait immédiatement frappé de mort!

       Frappé de mort sans massue et sans glaive, frappé par une main
       invisible, tué par la foudre, terrassé par le feu du ciel! Quelle
       religion et quelle puissance! quelles grandes ombres que celles
       de Nemrod, de Bélus et de Sémiramis! Que pouvaient donc être
       avant les cités presque fabuleuses, où ces immenses royautés
       trônèrent autrefois, les capitales de ces géants, de ces
       magiciens, que les traditions confondent avec les anges et
       nomment encore les fils de Dieu et les princes du ciel! Quels
       mystères dorment dans les tombeaux des nations; et ne sommes-nous
       pas des enfants lorsque, sans prendre la peine d'évoquer ces
       effrayants souvenirs, nous nous applaudissons de nos lumières et
       de nos progrès!

       Dans son _livre sur la magie_, M. Du Potet avance, avec une
       certaine crainte, qu'on peut, par une puissante émission de
[63]   fluide magnétique, foudroyer un être vivant[3].

       [Note 3: Du Potet, _la Magie dévoilée_, ou Principes de science
       occulte, 1852, 1 vol. in-4.]

       La puissance magique s'étend plus loin, mais il ne s'agit pas
       seulement du prétendu fluide magnétique. C'est la lumière astrale
       tout entière, c'est l'élément de l'électricité et de la foudre,
       qui peut être mise au service de la volonté humaine; et que
       faut-il faire pour acquérir cette formidable puissance? Zoroastre
       vient de nous le le dire: il faut connaître ces lois mystérieuses
       de l'équilibre qui asservissent à l'empire du bien les puissances
       mêmes du mal; il faut avoir purifié son corps par les saintes
       épreuves, lutté contre les fantômes de l'hallucination et saisi
       corps à corps la lumière, comme Jacob dans sa lutte avec l'ange;
       il faut avoir dompté ces chiens fantastiques qui aboient dans les
       rêves; il faut, en un mot, pour nous servir de l'expression si
       énergique de l'oracle, avoir entendu parler la lumière. Alors on
       est maître, alors on peut la diriger, comme Numa, contre les
       ennemis des saints mystères; mais si l'on n'est pas parfaitement
       pur, si la domination de quelque passion animale vous soumet
       encore aux fatalités des tempêtes de la vie, on se brûle aux feux
       qu'on allume, on est la proie du serpent qu'on déchaîne, et l'on
       périra foudroyé comme Tullus Hostilius.

       Il n'est pas conforme aux lois de la nature que l'homme puisse
       être dévoré par les bêtes sauvages. Dieu l'a armé de puissance
       pour leur résister; il peut les fasciner du regard, les
       gourmander avec la voix, les arrêter d'un signe,... et nous
       voyons, en effet, que les animaux les plus féroces redoutent la
[64]   fixité du regard de l'homme, et semblent tressaillir à sa voix.
       Les projections de la lumière astrale les paralysent et les
       frappent de crainte. Lorsque Daniel fut accusé de fausse magie et
       d'imposture, le roi de Babylone le soumit, ainsi que ses
       accusateurs, à l'épreuve des lions. Les animaux n'attaquent
       jamais que ceux qui les craignent ou ceux dont eux-mêmes ils ont
       peur. Un homme intrépide et désarmé ferait certainement reculer
       un tigre par le magnétisme de son regard.

       Les mages se servaient de cet empire, et les souverains de
       l'Assyrie avaient dans leurs jardins des tigres soumis, des
       léopards dociles et des lions apprivoisés. On en nourrissait
       d'autres dans les souterrains des temples pour servir aux
       épreuves de l'initiation. Les bas-reliefs symboliques en font
       foi; ce ne sont que luttes d'hommes et d'animaux, et toujours on
       voit l'adepte couvert du vêtement sacerdotal les dominer du
       regard et les arrêter d'un geste de la main. Plusieurs de ces
       représentations sont symboliques sans doute, quand les animaux
       reproduisent quelques-unes des formes du sphinx; mais il en est
       d'autres où l'animal est représenté au naturel et où le combat
       semble être la théorie d'un véritable enchantement.

       La magie est une science dont on ne peut abuser sans la perdre et
       sans se perdre soi-même. Les souverains et les prêtres du monde
       assyrien étaient trop grands pour ne pas être exposés à se briser
       si jamais ils tombaient; ils devinrent orgueilleux et ils
       tombèrent. La grande époque magique de la Chaldée est antérieure
       aux règnes de Sémiramis et de Ninus. A cette époque déjà la
       religion se matérialise et l'idolâtrie commence à triompher. Le
[65]   culte d'Astarté succède à celui de la Vénus céleste, la royauté
       se fait adorer sous les noms de Baal et de Bel ou Bélus.
       Sémiramis abaisse la religion au-dessous de la politique et des
       conquêtes, et remplace les vieux temples mystérieux par de
       fastueux et indiscrets monuments; l'idée magique toutefois domine
       encore les sciences et les arts, et imprime aux merveilleuses
       constructions de cette époque un caractère inimitable de force et
       de grandeur. Le palais de Sémiramis était une synthèse bâtie et
       sculptée de tout le dogme de Zoroastre. Nous en reparlerons
       lorsque nous expliquerons le symbolisme de ces sept
       chefs-d'oeuvre de l'antiquité, qu'on appela les merveilles du
       monde.

       Le sacerdoce s'était fait plus petit que l'empire, en voulant
       matérialiser sa propre puissance; l'empire en tombant devait
       l'écraser, et ce fut ce qui arriva sous l'efféminé Sardanapale.
       Ce prince, amoureux de luxe et de mollesse, avait fait de la
       science des mages une de ses prostituées. A quoi bon la puissance
       d'opérer des merveilles si elle ne donne pas du plaisir?
       Enchanteurs, forcez l'hiver à donner des roses; augmentez la
       saveur du vin; employez votre empire sur la lumière à faire
       resplendir la beauté des femmes comme celle des divinités! On
       obéit et le roi s'enivre. Cependant la guerre se déclare,
       l'ennemi s'avance.... Qu'importe l'ennemi au lâche qui jouit et
       qui dort? Mais c'est la ruine, c'est l'infamie, c'est la mort!...
       la mort! Sardanapale ne la craint pas, il croit que c'est un
       sommeil sans fin; mais il saura bien se soustraire aux travaux et
       aux affronts de la servitude... La nuit suprême est arrivée; le
       vainqueur est aux portes, la ville ne peut plus résister; demain
       c'en est fait du royaume d'Assyrie.... Le palais de Sardanapale
[66]   s'illumine, et il rayonne de si merveilleuses splendeurs qu'il
       éclaire toute la ville consternée. Sur des amas d'étoffes
       précieuses, de pierreries et de vases d'or, le roi fait sa
       dernière orgie. Ses femmes, ses favoris, ses complices, ses
       prêtres avilis l'entourent; les clameurs de l'ivresse se mêlent
       au bruit de mille instruments, les lions apprivoisés rugissent,
       et une fumée de parfums sortant des souterrains du palais en
       enveloppe déjà toutes les constructions d'un épais nuage. Des
       langues de flamme percent déjà les lambris de cèdre;... les
       chants d'ivresse vont faire place aux cris d'épouvante et aux
       râles de l'agonie.... Mais la magie qui n'a pu, entre les mains
       de ses adeptes dégradés, conserver l'empire de Ninus, va du moins
       mêler ses merveilles aux terribles souvenirs de ce gigantesque
       suicide. Une clarté immense et sinistre telle que n'en avaient
       jamais vu les nuits de Babylone, semble repousser tout à coup et
       élargir la voûte du ciel.... Un bruit semblable à celui de tous
       les tonnerres éclatant ensemble ébranle la terre et secoue la
       ville, dont les murailles tombent.... La nuit profonde redescend;
       le palais de Sardanapale n'existe plus, et demain ses vainqueurs
       ne trouveront plus rien de ses richesses, de son cadavre et de
       ses plaisirs.

       Ainsi finit le premier empire d'Assyrie et la civilisation faite
       par le vrai Zoroastre. Ici finit la magie proprement dite, et
       commence le règne de la kabbale. Abraham, en sortant de la
       Chaldée, en a emporté les mystères. Le peuple de Dieu grandit en
       silence, et nous trouverons bientôt Daniel aux prises avec les
       misérables enchanteurs de Nabuchodonosor et de Balthazar[4].

       [Note 4: Suivant Suldas, Cedrénus et la chronique
       d'Alexandrie, ce fut Zoroastre lui-même qui, assiégé dans son
       palais, se fit disparaître tout à coup avec tous ses secrets et
       toutes ses richesses dans un immense éclat de tonnerre. En ce
       temps-là, tout roi qui exerçait la puissance divine passait pour
       une incarnation de Zoroastre, et Sardanapale se fit une apothéose
       de son bûcher.]

       [Illustration: MYSTÈRE DE L'ÉQUILIBRE UNIVERSEL Suivant les
       Mythologies Indienne et Japonaise]


[67]
                               CHAPITRE III.

                            MAGIE DANS L'INDE.

       SOMAIRE.--Dogme des gymnosophistes.--La trimourti et les
       Avatars.--Singulière manifestation de l'esprit
       prophétique.--Influence du faux Zoroastre sur le mysticisme
       indien.--Antiquités religieuses des Védas.--Magie des brahmes et
       des faquirs.--Leurs livres et leurs oeuvres.


       L'Inde, que la tradition kabbalistique nous dit avoir été peuplée
       par les descendants de Caïn, et où se retirèrent plus tard les
       enfants d'Abraham et de Céthurah, l'Inde est par excellence le
       pays de la goétie et des prestiges. La magie noire s'y est
       perpétuée avec les traditions originelles du fratricide rejeté
       par les puissants sur les faibles, continué par les castes
       oppressives et expié par les parias.

       On peut dire de l'Inde qu'elle est la savante mère de toutes les
       idolâtries. Les dogmes de ses gymnosophistes seraient les clefs
       de la plus haute sagesse, si elles n'ouvraient encore mieux les
       portes de l'abrutissement et de la mort. L'étonnante richesse du
       symbolisme indien ferait presque supposer qu'il est antérieur à
       tous les autres, tant il y a d'originalité primitive dans ses
       poétiques conceptions; mais c'est un arbre dont le serpent
       infernal semble avoir mordu la racine. La déification du diable
[68]   contre laquelle nous avons déjà énergiquement protesté, s'y étale
       dans toute son impudeur. La terrible trimourti des brahmes se
       compose d'un créateur, d'un destructeur et d'un réparateur. Leur
       Addha-Nari, qui figure la divinité mère ou la nature céleste, se
       nomme aussi _Bowhanie_, et les tuggs ou étrangleurs lui offrent
       des assassinats. Vichnou le réparateur ne s'incarne guère que
       pour tuer un diable subalterne qui renaît toujours, puisqu'il est
       favorisé par Rutrem ou Shiva, le dieu de la mort. On sent que
       Shiva est l'apothéose de Caïn, mais rien dans toute cette
       mythologie ne rappelle la douceur d'Abel. Ses mystères toutefois
       sont d'une poésie grandiose, ses allégories d'une singulière
       profondeur. C'est la kabbale profanée; aussi, loin de fortifier
       l'âme en la rapprochant de la suprême sagesse, le brahmanisme la
       pousse et la fait tomber avec des théories savantes dans les
       gouffres de la folie.

       C'est à la fausse kabbale de l'Inde que les gnostiques
       empruntèrent leurs rêves tour à tour horribles et obscènes. C'est
       la magie indienne qui, se présentant tout d'abord avec ses mille
       difformités sur le seuil des sciences occultes, épouvante les
       esprits raisonnables et provoque les anathèmes de toutes les
       Églises sensées. C'est cette science fausse et dangereuse, qui,
       trop souvent confondue par les ignorants et les demi-savants avec
       la vraie science, leur a fait envelopper tout ce qui porte le nom
       d'occultisme dans un anathème auquel celui même qui écrit ces
       pages a souscrit énergiquement lorsqu'il n'avait pas trouvé
       encore la clef du sanctuaire magique. Pour les théologiens des
       Védas, Dieu ne se manifeste que dans la force. Tout progrès et
[69]   toute révélation sont déterminés par une victoire. Vichnou
       s'incarne dans les monstrueux léviathans de la mer et dans les
       sangliers énormes qui façonnent la terre primitive à coup de
       boutoirs.

       C'est une merveilleuse genèse du panthéisme, et pourtant dans les
       auteurs de ces fables, quel somnambulisme lucide! Le nombre dix
       des Avatars correspond à celui des Séphirots de la kabbale.
       Vichnou revêt successivement trois formes animales, les trois
       formes élémentaires de la vie, puis il se fait sphinx, et
       apparaît enfin sous la figure humaine; il est brahme alors et
       sous les apparences d'une feinte humilité il envahit toute la
       terre; bientôt il se fait enfant pour être l'ange consolateur des
       patriarches, il devient guerrier pour combattre les oppresseurs
       du monde, puis il incarne la politique pour l'opposer à la
       violence, et semble quitter la forme humaine pour se donner
       l'agilité du singe. La politique et la violence se sont usées
       réciproquement, le monde attend un rédempteur intellectuel et
       moral. Vichnou s'incarne dans Chrisna; il apparaît proscrit dans
       son berceau près duquel veille un âne symbolique; on l'emporte
       pour le soustraire à ses assassins, il grandit et prêche une
       doctrine de miséricorde et de bonnes oeuvres. Puis il descend aux
       enfers, enchaîne le serpent infernal et remonte glorieux au ciel;
       sa fête annuelle est au mois d'août sous le signe de la Vierge.
       Quelle étonnante intuition des mystères du christianisme! et
       combien ne doit-elle pas sembler extraordinaire, si l'on pense
       que les livres sacrés de l'Inde ont été écrits plusieurs siècles
       avant l'ère chrétienne. A la révélation de Chrisna succède celle
       de Bouddha, qui réunit ensemble la religion la plus pure et la
[70]   plus parfaite philosophie. Alors le bonheur du monde est consommé
       et les hommes n'ont plus à attendre que la dixième et dernière
       incarnation, lorsque Vichnou reviendra sous sa propre figure
       conduisant le cheval du dernier jugement, ce cheval terrible dont
       le pied de devant est toujours levé et qui brisera le monde
       lorsque ce pied s'abaissera.

       Nous devons reconnaître ici les nombres sacrés et les calculs
       prophétiques des mages. Les gymnosophistes et les initiés de
       Zoroastre ont puisé aux mêmes sources,... mais c'est le faux
       Zoroastre, le Zoroastre noir qui est resté le maître de la
       théologie de l'Inde: les derniers secrets de cette doctrine
       dégénérée, sont le panthéisme, et par suite le matérialisme
       absolu, sous les apparences d'une négation absolue de la matière.
       Mais qu'importe qu'on matérialise l'esprit ou qu'on spiritualise
       la matière, dès qu'on affirme l'égalité et même l'identité de ces
       deux termes? La conséquence de ce panthéisme est la destruction
       de toute morale: il n'y a plus ni crimes ni vertus dans un monde
       où tout est Dieu.

       On doit comprendre d'après ces dogmes l'abrutissement progressif
       des brahmes dans un quiétisme fanatique, mais ce n'est pas encore
       assez; et leur grand rituel magique, le livre de l'occultisme
       indien, l'_Oupnek'hat_, leur enseigne les moyens physiques et
       moraux de consommer l'oeuvre de leur hébétement et d'arriver par
       degrés à la folie furieuse que leurs sorciers appellent l'_état
       divin_. Ce livre de l'Oupnek'hat est l'ancêtre de tous les
       grimoires, et c'est le monument le plus curieux des antiquités de
       la goétie.

       Ce livre est divisé en _cinquante sections_: c'est une ombre
       mêlée d'éclairs. On y trouve des sentences sublimes et des
[71]   oracles de mensonge. Tantôt on croirait lire l'évangile de saint
       Jean, lorsqu'on trouve, par exemple, dans les sections onzième et
       quarante-huitième:

       «L'ange du feu créateur est la parole de Dieu.

       »La parole de Dieu a produit la terre et les végétaux qui en
       sortent et la chaleur qui les mûrit.

       »La parole du Créateur est elle-même le Créateur, et elle en est
       le fils unique.»

       Tantôt ce sont des rêveries dignes des hérésiarques les plus
       extravagants:

       «La matière n'étant qu'une apparence trompeuse, le soleil, les
       astres, les éléments eux-mêmes sont des génies, les animaux sont
       des démons et l'homme un pur esprit trompé par les apparences des
       corps.»

       Mais nous sommes suffisamment édifiés sur le dogme, venons au
       rituel magique des enchanteurs indiens.

       «Pour devenir Dieu il faut retenir son haleine.

       »C'est-à-dire l'attirer aussi longtemps qu'on le pourra et s'en
       gonfler pleinement.

       »En second lieu, la garder aussi longtemps qu'on le pourra et
       prononcer quarante fois en cet état le nom divin AUM.

       »Troisièmement, expirer aussi longuement que possible en envoyant
       mentalement son souffle à travers les cieux se rattacher à
       l'éther universel.

       »Dans cet exercice, il faut se rendre comme aveugle et sourd, et
       immobile comme un morceau de bois.

       »Il faut se poser sur les coudes et sur les genoux, le visage
       tourné vers le nord.

       »Avec un doigt on ferme une aile du nez, par l'autre on attire
       l'air, puis on la ferme avec un doigt en pensant que Dieu est le
       créateur, qu'il est dans tous les animaux, dans la fourmi comme
       dans l'éléphant: on doit rester enfoncé dans ces pensées.

[72]   »D'abord on dit _Aum_ douze fois; et pendant chaque aspiration il
       faut dire _Aum_ quatre-vingts fois, puis autant de fois qu'il est
       possible...

       »Faites tout cela pendant trois mois, sans crainte, sans paresse,
       mangeant et dormant peu; au quatrième mois les dévas se font voir
       à vous; au cinquième vous aurez acquis toutes les qualités des
       dévatas; au sixième vous serez sauvé, vous serez devenu Dieu.»

       Il est évident qu'au sixième mois, le fanatique assez imbécile
       pour persévérer dans une semblable pratique sera mort ou fou.

       S'il résiste à cet exercice de soufflet mystique, l'Oupnek'hat,
       qui ne veut pas le laisser en si beau chemin, va le faire passer
       à d'autres exercices.

       «Avec le talon bouchez l'anus, puis tirez l'air de bas en haut du
       côté droit, faites-le tourner trois fois autour de la seconde
       région du corps; de là faites-le parvenir au nombril, qui est la
       troisième; puis à la quatrième, qui est le milieu du coeur; puis
       à la cinquième, qui est la gorge; puis à la sixième, qui est
       l'intérieur du nez, entre les deux sourcils; là retenez le vent:
       il est devenu le souffle de l'âme universelle.»

       Ceci nous semble être tout simplement une méthode de se
       magnétiser soi-même et de se donner par la même occasion quelque
       congestion cérébrale.

       «Alors, continue l'auteur de l'Oupnek'hat, pensez au grand _Aum_,
       qui est le nom du Créateur, qui est la voix universelle, la voix
[73]   pure et indivisible qui remplit tout; cette voix est le Créateur
       même; elle se fait entendre au contemplateur de dix manières. Le
       premier son est comme la voix d'un petit moineau; le deuxième est
       le double du premier; le troisième est comme le son d'une
       cymbale; le quatrième comme le murmure d'un gros coquillage; le
       cinquième est comme le chant de la vînâ (espèce de lyre
       indienne); le sixième comme le son de l'instrument qu'on appelle
       tal; le septième ressemble au son d'une flûte de bacabou posée
       près de l'oreille; le huitième au son de l'instrument pakaoudj,
       frappé avec la main; le neuvième au son d'une petite trompette,
       et le dixième au son du nuage qui rugit et qui fait _dda, dda,
       dda_!...

       »À chacun de ces sons le contemplateur passe par différents
       états, jusqu'au dixième où il devient Dieu.

       »Au premier, les poils de tout son corps se dressent.

       »Au second, ses membres sont engourdis.

       »Au troisième, il ressent dans tous ses membres la fatigue qui
       suit les jouissances de l'amour.

       »Au quatrième, la tête lui tourne, il est comme ivre.

       »Au cinquième, l'_eau de la vie_ reflue dans son cerveau.

       »Au sixième, cette eau descend en lui et il s'en nourrit.

       »Au septième, il devient maître de la vision, il voit au dedans
       des coeurs, il entend les voix les plus éloignées.

       »Au neuvième, il se sent assez subtil pour se transporter où il
       veut, et, comme les anges, tout voir sans être vu.

       »Au dixième, il devient la voix universelle et indivisible, il
[74]   est le grand créateur, l'être éternel, exempt de tout, et, devenu
       le repos parfait, il distribue le repos au monde.»

       Il faut remarquer, dans cette page si curieuse, la description
       complète des phénomènes du somnambulisme lucide mêlée à une
       théorie complète de magnétisme solitaire. C'est l'art de se
       mettre en extase par la tension de la volonté et la fatigue du
       système nerveux.

       Nous recommandons aux magnétistes l'étude approfondie des
       mystères de l'Oupnek'hat.

       L'emploi gradué des narcotiques et l'usage d'une gamme de disques
       coloriés produit des effets analogues à ceux que décrit le
       sorcier indien, et M. Ragon en a donné la recette dans son _Livre
       de la maçonnerie occulte_, faisant suite à l'orthodoxie
       maçonnique, page 499.

       L'Oupnek'hat donne un moyen plus simple de perdre connaissance et
       d'arriver à l'extase: c'est de regarder des deux yeux le bout de
       son nez et de rester dans cette posture, ou plutôt dans cette
       grimace, jusqu'à la convulsion du nerf optique.

       Toutes ces pratiques sont douloureuses et dangereuses autant que
       ridicules, et nous ne les conseillons à personne; mais nous ne
       doutons pas qu'elles ne produisent effectivement, dans un espace
       de temps plus ou moins long, suivant la sensibilité des sujets,
       l'extase, la catalepsie, et même l'évanouissement léthargique.

       Pour se procurer des visions, pour arriver aux phénomènes de la
       seconde vue, il faut se mettre dans un état qui tient du sommeil,
       de la mort et de la folie. C'est en cela surtout que les Indiens
       sont habiles, et c'est à leurs secrets peut-être qu'il faut
       rapporter les facultés étranges de certains _médiums_ américains.

[75]   On pourrait définir la magie noire l'art de se procurer et de
       procurer aux autres une folie artificielle. C'est aussi par
       excellence la science des empoisonnements. Mais ce que tout le
       monde ne sait pas, et ce que M. Dupotet, parmi nous, a le premier
       découvert, c'est qu'on peut tuer par congestion ou par
       soustraction subite de lumière astrale, lorsque, par une série
       d'exercices presque impossibles, semblables à ceux que décrit le
       sorcier indien, on a fait de son propre appareil nerveux assoupli
       à toutes les tensions et à toutes les fatigues, une sorte de pile
       galvanique vivante, capable de condenser et de projeter avec
       force cette lumière qui enivre et qui foudroie.

       Mais là ne s'arrêtent pas les secrets magiques de l'Oupnek'hat;
       il en est un dernier que l'hiérophante ténébreux confie à ses
       initiés, comme le grand et suprême arcane, et c'est, en effet,
       l'ombre et l'inverse de ce grand secret de la haute magie.

       Le grand arcane des vrais mages c'est l'absolu en morale, et par
       conséquent eu direction des oeuvres et en liberté.

       Le grand arcane de l'Oupnek'hat c'est l'absolu en immoralité, en
       fatalité et en quiétisme mortel.

       Voici comment s'exprime l'auteur du livre indien:

       «Il est permis de mentir pour faciliter les mariages et pour
       exalter les vertus d'un bramine ou les qualités d'une vache.

       »Dieu s'appelle vérité, et en lui l'ombre et la lumière ne font
       qu'un. Celui qui sait cela ne ment jamais, car s'il veut mentir
       il fait de son mensonge une vérité.

[76]   »Quelque péché qu'il commette, quelque mauvaise oeuvre qu'il
       fasse, il n'est jamais coupable. Quand même il serait deux fois
       parricide, quand même il tuerait un brahme initié aux mystères
       des Védas, quelque chose qu'il commette enfin, sa lumière n'en
       sera pas diminuée, car, dit Dieu, je suis l'âme universelle, en
       moi sont le bien et le mal qui se corrigent l'un par l'autre.
       Celui qui sait cela n'est jamais pécheur; il est universel comme
       moi.» (_Oupnek'hat_, instruction 108, pages 35 et 92 du tome Ier
       de la traduction d'Anquetil.)

       De pareilles doctrines sont loin d'être civilisatrices, et
       d'ailleurs l'Inde, en immobilisant sa hiérarchie sociale,
       parquait l'anarchie dans les castes; la société ne vit que
       d'échanges. Or l'échange est impossible quand tout appartient aux
       uns et rien aux autres. A quoi servent les échelons sociaux dans
       une prétendue civilisation où personne ne peut ni descendre ni
       monter? Ici se montre enfin le châtiment tardif du fratricide,
       châtiment qui enveloppe toute sa race et le condamne à mort.
       Vienne une autre nation orgueilleuse et égoïste, elle sacrifiera
       l'Inde, comme les légendes orientales racontent que Lamech a tué
       Caïn. Malheur toutefois au meurtrier même de Caïn! disent les
       oracles sacrés de la Bible.

       [Illustration: YINX PANTOMORPHE. Vingt et unième Clé da Tuol
       Égyptien primitif.]

[77]

                               CHAPITRE IV.

                             MAGIE HERMÉTIQUE.

       SOMMAIRE.--Le dogme d'Hermès Trismégiste.--La magie
       hermétique.--L'Égypte et ses merveilles.--Le patriarche Joseph et
       sa politique.--Le Livre de Thot.--La table magique de Bembo.--La
       clef des oracles.--L'éducation de Moïse.--Les magiciens de
       Pharaon.--La pierre philosophale et le grand oeuvre.


       C'est en Égypte que la magie se complète comme science
       universelle et se formule en dogme parfait. Rien ne surpasse et
       rien n'égale comme résumé de toutes les doctrines du vieux monde
       les quelques sentences gravées sur une pierre précieuse par
       Hermès et connues sous le nom de _table d'émeraude_; l'unité de
       l'être et l'unité des harmonies, soit ascendantes, soit
       descendantes, l'échelle progressive et proportionnelle du Verbe;
       la loi immuable de l'équilibre et le progrès proportionnel des
       analogies universelles, le rapport de l'idée au Verbe donnant la
       mesure du rapport entre le créateur et le créé; les mathématiques
       nécessaires de l'infini, prouvées par les mesures d'un seul coin
       du fini; tout cela est exprimé par cette seule proposition du
       grand hiérophante égyptien:

       «Ce qui est supérieur est comme ce qui est inférieur, et ce qui
       est en bas est comme ce qui est en haut pour former les
       merveilles de la chose unique.»

       Puis vient la révélation et la description savante de l'agent
       créateur, du feu pantomorphe, du grand moyen de la puissance
       occulte, de la lumière astrale en un mot.

[78]   «Le soleil est son père, la lune est sa mère, le vent l'a porté
       dans son ventre.»

       Ainsi cette lumière est émanée du soleil, elle reçoit sa forme et
       son mouvement régulier des influences de la lune, elle a
       l'atmosphère pour réceptacle et pour prison.

       «La terre est sa nourrice.»

       C'est-à-dire qu'elle est équilibrée et mise en mouvement par la
       chaleur centrale de la terre.

       «C'est le principe universel, le TELESMA du monde.»

       Hermès enseigne ensuite comment de cette lumière, qui est aussi
       une force, on peut faire un levier et un dissolvant universel,
       puis aussi un agent formateur et coagulateur.

       Comment il faut tirer des corps où elle est latente, cette
       lumière à l'état de feu, de mouvement, de splendeur, de gaz
       lumineux, d'eau ardente, et enfin de terre ignée, pour imiter, à
       l'aide de ces diverses substances, toutes les créations de la
       nature.

       La table d'émeraude, c'est toute la magie en une seule page.

       Les autres ouvrages attribués à Hermès, tels que le _Pymandre_,
       l'_Asclepius_, la _Minerve du monde_, etc., sont regardés
       généralement par les critiques comme des productions de l'école
       d'Alexandrie. Ils n'en contiennent pas moins les traditions
       hermétiques conservées dans les sanctuaires de la théurgie. Les
       doctrines d'Hermès ne sauraient être perdues pour qui connaît les
       clefs du symbolisme. Les ruines de l'Égypte sont comme des pages
       éparses avec lesquelles on peut encore, en les rassemblant,
       reconstruire le livre entier, livre prodigieux dont les grandes
[79]   lettres étaient des temples, dont les phrases étaient des Cités
       toutes ponctuées d'obélisques et de sphinx!

       La division même de l'Égypte était une synthèse magique; les noms
       de ses provinces correspondaient aux figures des nombres sacrés:
       le royaume de Sésostris se divisait en trois parties: la haute
       Égypte ou la Thébaïde, figure du monde céleste et patrie des
       extases; la basse Égypte, symbole de la terre; et l'Égypte
       moyenne ou centrale, pays de la science et des hautes
       initiations. Chacune de ces trois parties était divisée en dix
       provinces appelées nomes, et placées sous la protection spéciale
       d'un dieu. Ces dieux, au nombre de trente, groupés trois par
       trois, exprimaient symboliquement toutes les conceptions du
       ternaire dans la décade, c'est-à-dire la triple signification
       naturelle, philosophique et religieuse des idées absolues
       attachées primitivement aux nombres. Ainsi, la triple unité ou le
       ternaire originel, le triple binaire ou le mirage du triangle,
       qui forme l'étoile de Salomon; le triple ternaire ou l'idée tout
       entière sous chacun de ses trois termes; le triple quaternaire,
       c'est-à-dire le nombre cyclique des révolutions astrales, etc. La
       géographie de l'Égypte, sous Sésostris, est donc un pantacle,
       c'est-à-dire un résumé symbolique de tout le dogme magique de
       Zoroastre, retrouvé et formulé d'une manière plus précise par
       Hermès.

       Ainsi, la terre égyptienne était un grand livre et les
       enseignements de ce livre étaient répétés, traduits en peintures,
       en sculpture, en architecture, dans toutes les villes et dans
       tous les temples. Le désert même avait ses enseignements
       éternels, et son Verbe de pierre s'asseyait carrément sur la base
[80]   des pyramides, ces limites de l'intelligence humaine, devant
       lesquelles médita pendant tant de siècles un sphinx colossal en
       s'enfonçant lentement dans le sable. Maintenant sa tête, mutilée
       par les âges, se dresse encore au-dessus de son tombeau, comme si
       elle attendait pour disparaître qu'une voix humaine vienne
       expliquer au monde nouveau le problème des pyramides.

       L'Égypte est pour nous le berceau des sciences et de la sagesse;
       car elle revêtit d'images, sinon plus riches, du moins plus
       exactes et plus pures que celles de l'Inde, le dogme antique du
       premier Zoroastre. L'art sacerdotal et l'art royal y formèrent
       des adeptes par l'initiation, et l'initiation ne se renferma pas
       dans les limites égoïstes des castes. On vit un esclave hébreu
       s'initier lui-même et parvenir au rang de premier ministre, et
       peut-être de grand hiérophante, car il épousa la fille d'un
       prêtre égyptien, et l'on sait que le sacerdoce ne se mésalliait
       jamais. Joseph réalisa en Égypte le rêve du communisme; il rendit
       le sacerdoce et l'état seuls propriétaires, arbitres, par
       conséquent, du travail et de la richesse. Il abolit ainsi la
       misère, et fit de l'Égypte entière une famille patriarcale. On
       sait que Joseph dut son élévation à sa science pour
       l'interprétation des songes, science à laquelle les chrétiens de
       nos jours, je dis même les chrétiens fidèles, refusent de croire,
       tout en admettant que la Bible, où sont racontées les
       merveilleuses divinations de Joseph, est la parole du
       Saint-Esprit.

       La science de Joseph n'était autre chose que l'intelligence des
       rapports naturels qui existent entre les idées et les images,
       entre le Verbe et ses figures. Il savait que pendant le sommeil,
[81]   l'âme plongée dans la lumière astrale voit les reflets de ses
       pensées les plus secrètes et même de ses pressentiments; il
       savait que l'art de traduire les hiéroglyphes du sommeil est la
       clef de la lucidité universelle; car tous les êtres intelligents
       ont des révélations en songes.

       La science hiéroglyphique absolue avait pour base un alphabet où
       tous les dieux étaient des lettres, toutes les lettres des idées,
       toutes les idées des nombres, tous les nombres des signes
       parfaits.

       Cet alphabet hiéroglyphique dont Moïse fit le grand secret de sa
       kabbale, et qu'il reprit aux Égyptiens; car, suivant le Sepher
       Jezirah, il venait d'Abraham: cet alphabet, disons-nous, est le
       fameux livre de Thauth, soupçonné par Court de Gébelin de s'être
       conservé jusqu'à nos jours sous la forme de ce jeu de cartes
       bizarres qu'on appelle le _tarot_; mal deviné ensuite par
       Eteilla, chez qui une persévérance de trente ans ne put suppléer
       au bon sens et à la première éducation qui lui manquaient;
       existant encore, en effet, parmi les débris des monuments
       égyptiens, et dont la clef la plus curieuse et la plus complète
       se trouve dans le grand ouvrage du père Kircher sur l'Égypte.
       C'est la copie d'une table isiaque ayant appartenu au célèbre
       cardinal Bembo. Cette table était de cuivre avec des figures
       d'émail; elle a été malheureusement perdue; mais Kircher en donne
       une copie exacte, et ce savant jésuite a deviné, sans pouvoir
       toutefois pousser plus loin son explication, qu'elle contenait la
       clef hiéroglyphique des alphabets sacrés.

       Cette table est partagée en trois compartiments égaux; en haut
[82]   les douze maisons célestes, en bas les douze stations laborieuses
       de l'année, au centre les vingt et un signes sacrés correspondent
       aux lettres.

       Au milieu de la région centrale siége l'image d'IYNX,
       pantomorphe, emblème de l'être universel correspondant au jod
       hébraïque, la lettre unique dont se forment toutes les autres.
       Autour d'IYNX on voit la triade ophionienne correspondant aux
       trois lettres mères des alphabets égyptien et hébreu; à droite
       les deux triades _ibimorphe_ et _sérapéenne_, à gauche la triade
       _nephtéenne_ et celle d'_Hécate_, figures de l'actif et du
       passif, du volatil et du fixe, du feu fécondant et de l'eau
       génératrice. Chaque couple de triades, combiné avec le centre,
       donne un septénaire; le centre lui-même en contient un. Ainsi les
       trois septénaires donnent l'absolu numéral des trois mondes, et
       le nombre complet des lettres primitives, auxquelles on ajoute un
       signe complémentaire, comme aux neuf caractères des nombres, on
       ajoute le zéro.

       Les dix nombres et les vingt-deux lettres sont ce qu'on appelle
       en kabbale les trente-deux voies de la science, et leur
       description philosophique est le sujet du livre primitif et
       révéré qu'on nomme le _Sepher Jezirah_, et qu'on peut trouver
       dans la collection de Pistorius et ailleurs. L'alphabet de Thauth
       n'est l'original de notre tarot que d'une manière détournée. Le
       tarot que nous avons est d'origine juive et les types des figures
       ne remontent pas plus haut que le règne de Charles VII. Le jeu de
       cartes de Jacquemin Gringonneur est le premier tarot que nous
       connaissions, mais les symboles qu'il reproduit sont de la plus
       haute antiquité. Ce jeu fut un essai de quelque astrologue de ce
       temps-là pour ramener le roi à la raison à l'aide de cette clef,
[83]   des oracles dont les réponses, résultant de la combinaison variée
       des signes, sont toujours exactes comme les mathématiques et
       mesurées comme les harmonies de la nature. Mais il faut être déj
       bien raisonnable pour savoir se servir d'un instrument de science
       et de raison; le pauvre roi, tombé en enfance, ne vit que des
       jouets d'enfant dans les peintures de Gringonneur, et fit un jeu
       de cartes des alphabets mystérieux de la kabbale.

       [Illustration: Tableau explicatif de la table astronomique et
       alphabétique dite de Bembo. (_Voir l'Ædipe de Kircher._)]

       Moïse nous raconte qu'à leur sortie d'Égypte, les Israélites
       emportèrent les vases sacrés des Égyptiens. Cette histoire est
       allégorique, et le grand prophète n'eût pas encouragé son peuple
       au vol. Ces vases sacrés, ce sont les secrets de la science
       égyptienne que Moïse avait appris à la cour de Pharaon. Loin de
       nous l'idée d'attribuer à la magie les miracles de cet homme
       inspiré de Dieu; mais la Bible elle-même nous apprend que Jannès
       et Mambrès, les magiciens de Pharaon, c'est-à-dire les grands
       hiérophantes d'Égypte, accomplirent d'abord, par leur art, des
       merveilles semblables aux siennes. Ainsi, ils changèrent des
       baguettes en serpents et des serpents en baguettes, ce qui peut
       s'expliquer par prestige ou fascination. Ils changèrent l'eau en
       sang, ils firent paraître instantanément une grande quantité de
       grenouilles, mais ils ne purent amener ni des mouches ni d'autres
       insectes parasites, nous avons déjà dit pourquoi, et comment il
       faut expliquer leur aveu lorsqu'ils se déclarèrent vaincus.

       Moïse triompha et emmena les Israélites hors de la terre de
       servitude. À cette époque, la vraie science se perdait en Égypte,
       parce que les prêtres, abusant de la grande confiance du peuple,
[84]   le laissaient croupir dans une abrutissante idolâtrie; là était
       le grand écueil de l'ésotérisme. Il fallait voiler au peuple la
       vérité sans la lui cacher; il fallait empêcher le symbolisme de
       s'avilir en tombant dans l'absurde; il fallait entretenir dans
       toute sa dignité et dans toute sa beauté première le voile sacré
       d'Isis. C'est ce que le sacerdorce égyptien ne sut pas faire. Le
       vulgaire imbécile prit pour des réalités vivantes les formes
       hiéroglyphiques d'Osiris et d'Hermanubis. Osiris devint un boeuf,
       et le savant Hermès un chien. Osiris, devenu boeuf, se promena
       bientôt sous les oripeaux du boeuf Apis, et les prêtres
       n'empêchèrent pas le peuple d'adorer une viande prédestinée à
       leur cuisine.

       Il était temps de sauver les saintes traditions. Moïse créa un
       peuple nouveau, et lui défendit sévèrement le culte des images.
       Malheureusement ce peuple avait déjà vécu avec les idolâtres, et
       les souvenirs du boeuf Apis le poursuivaient dans le désert. On
       sait l'histoire du veau d'or, que les enfants d'Israël ont
       toujours adoré un peu. Moïse, cependant, ne voulut pas livrer à
       l'oubli les hiéroglyphes sacrés, et il les sanctifia en les
       consacrant au culte épuré du vrai Dieu. Nous verrons comment tous
       les objets servant au culte de Jéhovah étaient symboliques, et
       rappelaient les signes révérés de la révélation primitive.

       Mais il faut en finir d'abord avec la gentilité et suivre, à
       travers les civilisations païennes, l'histoire des hiéroglyphes
       matérialisés et des anciens rites avilis.

[85]

                                 CHAPITRE V.

                               MAGIE EN GRÈCE.

       Sommaire.--La fable de la toison d'or.--Orphée, Amphion et
       Cadmus.--Clef magique des poëmes d'Homère.--Eschyle révélateur
       des mystères.--Dogme d'Orphée expliqué par la légende.--Les
       oracles et les pythonisses.--Magie noire de Médée et de Circé.


       Nous touchons à l'époque où les sciences exactes de la magie vont
       se revêtir de leur forme naturelle: la beauté. Nous avons vu dans
       le Sohar le prototype de l'homme se lever dans le ciel en se
       mirant dans l'océan de l'Être. Cet homme idéal, cet ombre du Dieu
       pantomorphe, ce fantôme viril de la forme parfaite ne restera pas
       isolé. Une compagne va lui naître sous le doux ciel de
       l'Héllénie. La Vénus céleste, Vénus chaste et féconde, la triple
       mère des trois Grâces, sort à son tour, non plus des eaux
       dormantes du chaos, mais des ondes vivantes et agitées de cet
       archipel murmurateur de poésie où les îles pavoisées d'arbres
       verts et de fleurs semblent être les vaisseaux des dieux.

       Le septénaire magique des Chaldéens se change en musique sur les
       sept cordes de la lyre d'Orphée. C'est l'harmonie qui défriche
       les forêts et les déserts de la Grèce. Aux chants poétiques
       d'Orphée, les rochers s'amollissent, les chênes se déracinent, et
       les bêtes sauvages se soumettent à l'homme. C'est par une
       semblable magie qu'Amphion bâtit les murs de Thèbes. La savante
       Thèbes de Cadmus, la ville qui est un pantacle comme les sept
       merveilles du monde, la cité de l'initiation. C'est Orphée qui a
[86]   donné la vie aux nombres, c'est Cadmus qui a attaché la pensée
       aux caractères. L'un a fait un peuple amoureux de toutes les
       beautés, l'autre a donné à ce peuple une patrie digne de son
       génie et de ses amours.

       Dans les traditions de l'ancienne Grèce, nous voyons apparaître
       Orphée parmi les héros de la toison d'or, ces conquérants
       primitifs du grand oeuvre. La toison d'or, c'est la dépouille du
       soleil, c'est la lumière appropriée aux usages de l'homme; c'est
       le grand secret des oeuvres magiques, c'est l'initiation enfin,
       que vont chercher en Asie les héros allégoriques de la toison
       d'or. D'une autre part, Cadmus est un exilé volontaire de la
       grande Thèbes d'Égypte. Il apporte en Grèce les lettres
       primitives et l'harmonie qui les rassemble. Au mouvement de cette
       harmonie, la ville typique, la ville savante, la nouvelle Thèbes
       se bâtit d'elle-même, car la science est tout entière dans les
       harmonies des caractères hiéroglyphiques, phonétiques et numéraux
       qui se meuvent d'eux-mêmes suivant les lois des mathématiques
       éternelles, Thèbes est circulaire et sa citadelle est carrée,
       elle a sept portes comme le ciel magique et sa légende deviendra
       bientôt l'épopée de l'occultisme et l'histoire prophétique, du
       génie humain.

       Toutes ces allégories mystérieuses, toutes ces traditions
       savantes sont l'âme de la civilisation en Grèce, mais il ne faut
       pas chercher l'histoire réelle des héros de ces poèmes ailleurs
       que dans les transformations du symbolisme oriental apporté en
       Grèce par des hiérophantes inconnus. Les grands hommes de ce
       temps-là  écrivaient seulement l'histoire des idées, et se
       souciaient peu de nous initier aux misères humaines de
       l'enfantement des empires. Homère aussi a marché dans cette voie;
[87]   il met en oeuvre les dieux, c'est-à-dire les types immortels de
       la pensée, et si le monde s'agite c'est une conséquence forcée du
       froncement des sourcils de Jupiter. Si la Grèce porte le fer et
       le feu en Asie, c'est pour venger les outrages de la science et
       de la vertu sacrifiées à la volupté. C'est pour rendre l'empire
       du monde à Minerve et à Junon, en dépit de cette molle Vénus qui
       a perdu tous ceux qui l'ont trop aimée.

       Telle est la sublime mission de la poésie: elle substitue les
       dieux aux hommes, c'est-à-dire les causes aux effets et les
       conceptions éternelles aux chétives incarnations des grandeurs
       sur la terre. Ce sont les idées qui élèvent ou qui font tomber
       les empires. Au fond de toute grandeur il y a une croyance, et
       pour qu'une croyance soit poétique, c'est-à-dire créatrice, il
       faut qu'elle relève d'une vérité. La véritable histoire digne
       d'intéresser les sages, c'est celle de la lumière toujours
       victorieuse des ténèbres. Une grande journée de ce soleil se
       nomme une civilisation.

       La fable de la toison d'or rattache la magie hermétique aux
       initiations de la Grèce. Le bélier solaire dont il faut conquérir
       la toison d'or pour être souverain du monde est la figure du
       grand oeuvre. Le vaisseau des Argonautes construit avec les
       planches des chênes prophétiques de Dodone, le vaisseau parlant,
       c'est la barque des mystères d'Isis, l'arche des semences et de
       la rénovation, le coffre d'Osiris, l'oeuf de la régénération
       divine. Jason l'aventurier est l'initiable; ce n'est un héros que
       par son audace, il a de l'humanité toutes les inconstances et
       toutes les faiblesses, mais il emmène avec lui les
       personnifications de toutes les forces. Hercule qui symbolise la
[88]   force brutale ne doit point concourir à l'oeuvre, il s'égare en
       chemin à la poursuite de ses indignes amours; les autres arrivent
       au pays de l'initiation, dans la Colchide, où se conservaient
       encore quelques-uns des secrets de Zoroastre; mais comment se
       faire donner la clef de ces mystères? La science est encore une
       fois trahie par une femme. Médée livre à Jason les arcanes du
       grand oeuvre, elle livre le royaume et les jours de son père; car
       c'est une loi fatale du sanctuaire occulte que la révélation des
       secrets entraîne la mort de celui qui n'a pu les garder.

       Médée apprend à Jason quels sont les monstres qu'il doit
       combattre et de quelle manière il peut en triompher. C'est
       d'abord le serpent ailé et terrestre, le fluide astral qu'il faut
       surprendre et fixer; il faut lui arracher les dents et les semer
       dans une plaine qu'on aura d'abord labourée en attelant à la
       charrue les taureaux de Mars. Les dents du dragon sont les acides
       qui doivent dissoudre la terre métallique préparée par un double
       feu et par les forces magnétiques de la terre. Alors il se fait
       une fermentation et comme un grand combat, l'impur est dévoré par
       l'impur, et la toison brillante devient la récompense de
       l'adepte.

       Là se termine le roman magique de Jason; vient ensuite celui de
       Médée, car dans cette histoire l'antiquité grecque a voulu
       renfermer l'épopée des sciences occultes. Après la magie
       hermétique vient la goétie, parricide, fratricide, infanticide,
       sacrifiant tout à ses passions et ne jouissant jamais du fruit de
       ses crimes. Médée trahit son père, comme Cham; assassine son
       frère, comme Caïn. Elle poignarde ses enfants, elle empoisonne sa
[89]   rivale et ne recueille que la haine de celui par qui elle voulait
       être aimée. On peut s'étonner de voir que Jason maître de la
       toison d'or n'en devienne pas plus sage, mais souvenons-nous
       qu'il ne doit la découverte de ses secrets qu'à la trahison. Ce
       n'est pas un adepte comme Orphée, c'est un ravisseur comme
       Prométhée. Ce qu'il cherche ce n'est pas la science, c'est la
       puissance et la richesse. Aussi mourra-t-il malheureusement, et
       les propriétés inspiratrices et souveraines de la toison d'or ne
       seront-elles jamais comprises que par les disciples d'Orphée.

       Prométhée, la toison d'or, la Thébaïde, l'Iliade et l'Odyssée,
       cinq grandes épopées toutes pleines des grands mystères de la
       nature et des destinées humaines composent la Bible de l'ancienne
       Grèce, monument immense, entassement de montagnes sur des
       montagnes, de chefs-d'oeuvres sur des chefs-d'oeuvres, de formes
       belles comme la lumière sur des pensées éternelles et grandes
       comme la vérité!

       Ce ne fut d'ailleurs qu'à leurs risques et périls que les
       hiérophantes de la poésie initièrent les populations de la Grèce
       à ces merveilleuses fictions conservatrices de la vérité. Eschyle
       qui osa mettre en scène les luttes gigantesques, les plaintes
       surhumaines et les espérances divines de Prométhée, le poète
       terrible de la famille d'Oedipe, fut accusé d'avoir trahi et
       profané les mystères, et n'échappa qu'avec peine à une sévère
       condamnation. Nous ne pouvons maintenant comprendre toute
       l'étendue de l'attentat du poëte. Son drame était une trilogie,
       et l'on y voyait toute l'histoire symbolique de Prométhée.
       Eschyle avait donc osé montrer au peuple assemblé Prométhée
       délivré par Alcide et renversant Jupiter de son trône. La
[90]   toute-puissance du génie qui a souffert et la victoire définitive
       de la patience sur la force: c'était beau sans doute. Mais les
       multitudes ne pouvaient-elles pas y voir les triomphes futurs de
       l'impiété et de l'anarchie! Prométhée vainqueur de Jupiter ne
       pouvait-il pas être pris pour le peuple affranchi un jour de ses
       prêtres et de ses rois; et de coupables espérances
       n'entraient-elles pas pour beaucoup dans les applaudissements
       prodigués à l'imprudent révélateur?

       Nous devons des chefs-d'oeuvre à ces faiblesses du dogme pour la
       poésie, et nous ne sommes pas de ces initiés austères qui
       voudraient comme Platon exiler les poètes, après les avoir
       couronnés; les vrais poètes sont des envoyés de Dieu sur la
       terre, et ceux qui les repoussent ne doivent pas être bénis du
       Ciel.

       Le grand initiateur de la Grèce et son premier civilisateur en
       fut aussi le premier poète; car en admettant même qu'Orphée ne
       fût qu'un personnage mystique ou fabuleux, il faudrait croire à
       l'existence de Musée et lui attribuer les vers qui portent le nom
       de son maître. Peu nous importe d'ailleurs qu'un des Argonautes
       se soit ou non appelé Orphée, le personnage poétique a plus fait
       que de vivre; il vit toujours, il est immortel! La fable d'Orphée
       est tout un dogme, c'est une révélation des destinées
       sacerdotales, c'est une idéal nouveau issu du culte de la beauté.
       C'est déjà la régénération et la rédemption de l'amour. Orphée
       descend aux enfers chercher Eurydice, et il faut qu'il la ramène
       sans la regarder. Ainsi l'homme pur doit se créer une compagne,
       il doit l'élever à lui en se dévouant à elle, et en ne la
       convoitant pas. C'est en renonçant à l'objet de la passion qu'on
[91]   mérite de posséder celui du véritable amour. Ici déjà on pressent
       les rêves si chastes de la chevalerie chrétienne. Pour arracher
       son Eurydice à l'enfer, il ne faut point la regarder!... Mais
       l'hiérophante est encore un homme, il faiblit, il doute, il
       regarde.

                         _Ah miseram Eurydicen!..._

       Elle est perdue! la faute est faite, l'expiation commence; Orphée
       est veuf, il reste chaste. Il est veuf sans avoir eu le temps de
       connaître Eurydice, veuf d'une vierge il restera vierge, car le
       poëte n'a pas deux coeurs, et les enfants de la race des dieux
       aiment pour toujours. Aspirations éternelles, soupirs vers un
       idéal qu'on retrouvera au delà du tombeau, veuvage consacré à la
       muse sacrée. Quelle révélation avancée des inspirations à venir!
       Orphée portant au coeur une blessure que la mort seule pourra
       guérir, se fait médecin des âmes et des corps; il meurt, enfin,
       victime de sa chasteté; il meurt de la mort des initiateurs et
       des prophètes; il meurt après avoir proclamé l'unité de Dieu et
       l'unité de l'amour, et tel fut plus tard le fond des mystères
       dans l'initiation Orphique.

       Après s'être montré si fort au-dessus de son époque, Orphée
       devait laisser la réputation d'un sorcier et d'un enchanteur. On
       lui attribue, comme à Salomon, la connaissance des simples et des
       minéraux, la science de la médecine céleste et de la pierre
       philosophale. Il savait tout cela, sans doute, puisqu'il
       personnifie dans sa légende l'initiation primitive, la chute et
       la réparation; c'est-à-dire les trois parties du grand oeuvre de
[92]   l'humanité: voici en quels termes, suivant Ballanche, on peut
       résumer l'initiation orphique:

       «L'homme, après avoir subi l'influence des éléments, doit faire
       subir aux éléments sa propre influence.

       La création est l'acte d'un magisme divin continu et éternel.

       Pour l'homme être réellement c'est se connaître.

       La responsabilité est une conquête de l'homme, la peine même du
       péché est un nouveau moyen de conquêtes.

       Toute vie repose sur la mort.

       La palingénésie est la loi réparatrice.

       Le mariage est la reproduction dans l'humanité du grand mystère
       cosmogonique. Il doit être un comme Dieu et la nature sont un.

       Le mariage c'est l'unité de l'arbre de vie; la débauche c'est la
       division et la mort.

       L'arbre de vie étant unique, et les branches qui s'épanouissent
       dans le ciel et fleurissent en étoiles correspondant aux racines
       cachées dans la terre.

       L'astrologie est une synthèse.

       La connaissance des vertus, soit médicales, soit magiques des
       plantes, des métaux, des corps, en qui réside plus ou moins la
       vie, est une synthèse.

       Les puissances de l'organisation, à ses divers degrés, sont
       révélés par une synthèse.

       Les agrégations et les affinités des métaux, comme l'âme
       végétative des plantes, comme toutes les forces assimilatrices,
       sont également révélées par une synthèse[5].»

       [Note 5: Ballanche, _Orphée_, liv. VIII, p. 169, édit. 1833]

[93]   On a dit que le beau est la splendeur du vrai. C'est donc à cette
       grande lumière d'Orphée qu'il faut attribuer la beauté de la
       forme révélée pour la première fois en Grèce. C'est à Orphée que
       remonte l'école du divin Platon, ce père profane de la haute
       philosophie chrétienne. C'est à lui que Pythagore et les
       illuminés d'Alexandrie ont emprunté leurs mystères. L'initiation
       ne change pas; nous la retrouvons toujours la même à travers les
       âges. Les derniers disciples de Pascalis Martinez sont encore les
       enfants d'Orphée, mais ils adorent le réalisateur de la
       philosophie antique, le verbe incarné des chrétiens.

       Nous avons dit que la première partie de la fable de la toison
       d'or renferme les secrets de la magie orphique, et que la seconde
       partie est consacrée à de sages avertissements contre les abus de
       la goétie ou de la magie ténébreuse.

       La goétie ou fausse magie, connue de nos jours sous le nom de
       sorcellerie, ne saurait être une science; c'est l'empirisme de la
       fatalité. Toute passion excessive produit une force factice dont
       la volonté ne saurait être maîtresse, mais qui obéit au
       despotisme de la passion. C'est pour cela qu'Albert le Grand
       disait: «Ne maudissez personne lorsque vous êtes en colère.»
       C'est l'histoire de la malédiction d'Hippolyte par Thésée. La
       passion excessive est une véritable folie. Or la folie est une
       ivresse ou congestion de lumière astrale. C'est pour cela que la
       folie est contagieuse, et que les passions en général portent
       avec elles un véritable maléfice. Les femmes, plus facilement
       entraînées par l'ivresse passionnée, sont en général meilleures
[94]   sorcières que les hommes ne peuvent être sorciers. Le mot
       _sorcier_ désigne assez les victimes du sort et pour ainsi dire
       les champignons vénéneux de la fatalité.

       Les sorcières chez les Grecs, et spécialement en Thessalie,
       pratiquaient d'horribles enseignements et s'abandonnaient à
       d'abominables rites. C'étaient en général des femmes perdues de
       désirs qu'elles ne pouvaient plus satisfaire, des courtisanes
       devenues vieilles, des monstres d'immoralité et de laideur.
       Jalouses de l'amour et de la vie, ces misérables femmes n'avaient
       d'amants que dans les tombes, ou plutôt elles violaient les
       sépultures pour dévorer d'affreuses caresses la chair glacée des
       jeunes hommes. Elles volaient les enfants dont elles étouffaient
       les cris en les pressant contre leurs mamelles pendantes. On les
       appelait des _lamies_, des _stryges_, des _empuses_; les enfants,
       ces objets de leur envie et par conséquent de leur haine, étaient
       sacrifiés par elles; les unes, comme la Canidie dont parle
       Horace, les enterraient jusqu'à la tête, et les laissaient mourir
       de faim, en les entourant d'aliments auxquels ils ne pouvaient
       atteindre; les autres leur coupaient la tête, les pieds et les
       mains, et faisaient réduire leur graisse et leur chair dans des
       bassins de cuivre, jusqu'à la consistance d'un onguent qu'elles
       mêlaient aux sucs de la jusquiame, de la belladone et des pavots
       noirs. Elles emplissaient de cet onguent l'organe sans cesse
       irrité par leurs détestables désirs; elles s'en frottaient les
       tempes et les aisselles, puis elles tombaient dans une léthargie
       pleine de rêves effrénés et luxurieux. Il faut bien oser le dire:
       voilà les origines et les traditions de la magie noire; voilà les
       secrets qui se perpétuèrent jusque dans notre moyen âge; voilà,
[95]   enfin, quelles victimes prétendues innocentes l'exécration
       publique, bien plus que la sentence des inquisiteurs, condamnait
       à mourir dans les flammes. C'est en Espagne, et en Italie
       surtout, que pullulait encore la race des stryges, des lamies et
       des empuses; et ceux qui en doutent peuvent consulter les plus
       savants criminalistes de ces pays, résumés par François
       Torreblanca, avocat royal à la chancellerie de Grenade, dans son
       _Epitome delictorum_.

       Médée et Circé sont les deux types de la magie malfaisante chez
       les Grecs. Circé est la femme vicieuse qui fascine et dégrade ses
       amants; Médée est l'empoisonneuse hardie qui ose tout, et qui
       fait servir la nature même à ses crimes. Il est, en effet, des
       êtres qui charment comme Circé, et près desquels on s'avilit; il
       est des femmes dont l'amour dégrade les âmes; elles ne savent
       inspirer que des passions brutales; elles vous énervent, puis
       elles vous méprisent. Ces femmes, il faut comme Ulysse, les faire
       obéir et les subjuguer par la crainte, puis savoir les quitter
       sans regret. Ce sont des monstres de beauté; elles sont sans
       coeur; la vanité seule les fait vivre. L'antiquité les
       représentait encore sous la figure des sirènes.

       Quant à Médée, c'est la créature perverse, qui veut le mal et qui
       l'opère. Celle-ci est capable d'aimer et n'obéit pas à la
       crainte, mais son amour est plus redoutable encore que la haine.
       Elle est mauvaise mère et tueuse de petits enfants. Elle aime la
       nuit et va cueillir au clair de la lune des herbes malfaisantes
       pour on composer des poisons. Elle magnétise l'air, elle porte
       malheur à la terre, elle infecte l'eau, elle empoisonne le feu.
[96]   Les reptiles lui prêtent leur bave: elle murmure d'affreuses
       paroles; des traces de sang la suivent, des membres découpés
       tombent de ses mains. Ses conseils rendent fou, ses caresses font
       horreur.

       Voilà la femme qui a voulu se mettre au-dessus des devoirs de son
       sexe, en s'initiant elle-même à des sciences défendues. Les
       hommes se détournent et les enfants se cachent quand elle passe.
       Elle est sans raison et sans amour, et les déceptions de la
       nature révoltée contre elle sont le supplice toujours renaissant
       de son orgueil.



                                CHAPITRE VI.

                     MAGIE MATHÉMATICIENNE DE PYTHAGORE.

       SOMMAIRE.--Les Vers dorés et les symboles de ce maître.--Les
       mystères cachés dans la vie et les instincts des animaux.--Loi
       d'assimilation.--Secret des métamorphoses, ou comment on peut se
       changer en loup.--Éternité de la vie dans la continuité de la
       mémoire.--Le fleuve d'oubli.


       Numa, dont nous avons indiqué les connaissances magiques, avait
       eu pour initiateur un certain Tarchon, disciple d'un Chaldéen
       nommé Tagès. La science alors avait ses apôtres, qui parcouraient
       le monde pour y semer des prêtres et des rois. Souvent même la
       persécution aidait à l'accomplissement des desseins de la
       Providence, et c'est ainsi que vers la soixante-deuxième
       olympiade, quatre générations après le règne de Numa, Pythagore,
       de Samos, vint en Italie pour échapper à la tyrannie de
       Polycrate.

[97]   Le grand vulgarisateur de la philosophie des nombres avait alors
       parcouru tous les sanctuaires du monde; il était venu en Judée,
       où il s'était fait circoncire pour être admis aux secrets de la
       kabbale, que lui communiquèrent, non sans une certaine réserve,
       les prophètes Ézéchiel et Daniel. Puis, il s'était fait admettre,
       non sans peine, à l'initiation égyptienne, sur la recommandation
       du roi Amasis. La puissance de son génie suppléa aux
       communications imparfaites des hiérophantes, et il devint
       lui-même un maître et un révélateur.

       Pythagore définissait Dieu: une vérité vivante et absolue revêtue
       de lumière.

       Il disait que le verbe était le nombre manifesté par la forme.

       Il faisait tout descendre de la _tétractys_, c'est-à-dire du
       quaternaire.

       Dieu, disait-il encore, est la musique suprême dont la nature est
       l'harmonie.

       Suivant lui, l'expression la plus haute de la justice c'est le
       culte; le plus parfait usage de la science c'est la médecine; le
       beau c'est l'harmonie, la force c'est la raison, le bonheur c'est
       la perfection, la vérité pratique c'est qu'il faut se méfier de
       la faiblesse et de la perversité des hommes.

       Lorsqu'il fut venu s'établir à Crotone, les magistrats de cette
       ville, voyant quel empire il exerçait sur les esprits et sur les
       coeurs, le craignirent d'abord, puis ensuite le consultèrent.
       Pythagore leur conseilla de sacrifier aux muses et de conserver
       entre eux la plus parfaite harmonie, car, leur disait-il, ce sont
[98]   les conflits entre les maîtres qui révoltent les serviteurs; puis
       il leur donna le grand précepte religieux, politique et social:

       «Il n'y a aucun mal qui ne soit préférable à l'anarchie.»

       Sentence d'une application universelle et d'une profondeur
       presque infinie, mais que notre siècle même n'est pas encore
       assez éclairé pour bien comprendre.

       Il nous reste de Pythagore, outre les traditions de sa vie, ses
       vers dorés et ses symboles; ses vers dorés sont devenus des lieux
       communs de morale vulgaire, tant ils ont eu de succès à travers
       les âges. En voici une traduction:

                            Εκητα χρυσα.

        Aux dieux, suivant les lois, rends de justes hommages;
        Respecte le serment, les héros et les sages;
        Honore tes parents, tes rois, tes bienfaiteurs;
        Choisis pour tes amis les hommes les meilleurs.
        Sois obligeant et doux, sois facile en affaires.
        Ne hais pas ton ami pour des fautes légères;
        Sers de tout ton pouvoir la cause du bon droit:
        Qui fait tout ce qu'il peut fait toujours ce qu'il doit.
        Mais sache réprimer comme un maître sévère,
        L'appétit, le sommeil, Vénus et la colère.
        Ne forfais à l'honneur ni de près ni de loin,
        Et seul, sois pour toi-même un rigoureux témoin.
        Sois juste en actions et non pas en paroles;
        Ne donne pas au mal de prétextes frivoles.
        Le sort nous enrichit, il peut nous appauvrir;
        Mais, faibles ou puissants, nous devons tous mourir.
        A ta part de douleurs ne sois point réfractaire;
        Accepte le remède utile et salutaire,
        Et sache que toujours les hommes vertueux,
        Des mortels affligés sont les moins malheureux.
        Aux injustes propos que ton coeur se résigne;
        Laisse parler le monde et suis toujours ta ligne.
[99]    Mais surtout ne fais rien par l'exemple emporté,
        Qui soit sans rectitude et sans utilité.
        Fais marcher devant toi le conseil qui t'éclaire,
        Pour que l'absurdité ne vienne pas derrière.
        La sottise est toujours le plus grand des malheurs,
        Et l'homme sans conseil répond de ses erreurs.
        N'agis point sans savoir, sois zélé pour apprendre:
        Prête à l'étude un temps que le bonheur doit rendre.
        Ne sois pas négligent du soin de ta santé;
        Mais prends le nécessaire avec sobriété.
        Tout ce qui ne peut nuire est permis dans la vie;
        Sois élégant et pur sans exciter l'envie.
        Fuis et la négligence et le faste insolent:
        Le luxe le plus simple est le plus excellent.
        N'agis point sans songer à ce que tu vas faire,
        Et réfléchis, le soir, sur ta journée entière.
        Qu'ai-je fait? qu'ai-je ouï? que dois-je regretter?
        Vers la vertu divine ainsi tu peux monter.

       Jusqu'ici les vers dorés ne semblent être que les leçons d'un
       pédagogue. Ils ont pourtant une toute autre portée. Ce sont les
       lois préliminaires de l'initiation magique, c'est la première
       partie du grand oeuvre, c'est-à-dire la création de l'adepte
       parfait. La suite le fait voir et le prouve:

        Je t'en prends à témoin, Tétractys ineffable,
        Des formes et du temps fontaine inépuisable;
        Et toi qui sais prier, quand les dieux sont pour toi,
        Achève leur ouvrage et travaille avec foi.
        Tu parviendras bientôt et sans peine à connaître
        D'où procède, où s'arrête, où retourne ton être;
        Sans crainte et sans désirs tu sauras les secrets
        Que la nature voile aux mortels indiscrets.
        Tu fouleras aux pieds cette faiblesse humaine
        Qu'au hasard et sans but la fatalité mène.
        Tu sauras qui conduit l'avenir incertain,
        Et quel démon caché tient les fils du destin.
[100]   Tu monteras alors sur le char de lumière,
        Esprit victorieux et roi de la matière.
        Tu comprendras de Dieu le règne paternel,
        Et tu pourras t'asseoir dans un calme éternel.

       Pythagore disait: «De même qu'il y a trois notions divines et
       trois régions intelligibles, il y a aussi un triple verbe, car
       l'ordre hiérarchique se manifeste toujours par trois. Il y a la
       parole simple, la parole hiéroglyphique et la parole symbolique;
       en d'autres termes, il y a le verbe qui exprime, le verbe qui
       cache, et le verbe qui signifie; toute l'intelligence hiératique
       est dans la science parfaite de ces trois degrés.»

       Il enveloppait donc la doctrine de symboles, mais il évitait avec
       soin les personnifications et les images qui selon lui enfantent
       tôt ou tard l'idolâtrie. On l'a accusé même de détester les
       poëtes, mais c'était seulement aux mauvais poëtes que Pythagore
       interdisait l'art des vers.

              _Ne chante point de vers, si tu n'as point de lyre,_

       dit-il dans ses symboles. Ce grand homme ne pouvait ignorer la
       relation exacte qui existe entre les sublimes pensées et les
       belles expressions figurées, ses symboles mêmes sont pleins de
       poésie.

            N'arrache point les fleurs qui forment des couronnes.

       C'est ainsi qu'il recommande à ses disciples de n'amoindrir
       jamais la gloire et de ne point flétrir ce que le monde semble
       avoir besoin d'honorer.

       Pythagore était chaste, mais loin de conseiller le célibat à ses
[101]  disciples il se maria lui-même et eut des enfants. On cite une
       belle parole de la femme de Pythagore; on lui demandait si la
       femme qui vient d'avoir des relations avec un homme n'avait pas
       besoin de quelques expiations, et combien de temps après elle
       pouvait se croire assez pure pour s'approcher des choses
       saintes.--Tout de suite, dit-elle, si c'est avec son mari; si
       c'est avec un autre, jamais!

       C'est par cette sévérité de principes, c'est avec cette pureté de
       moeurs qu'on s'initiait dans l'école de Pythagore aux mystères de
       la nature, et qu'on prenait assez d'empire sur soi-même pour
       commander aux forces élémentaires. Pythagore possédait cette
       faculté qu'on nomme chez nous seconde vue et qui s'appelait alors
       divination. Un jour il était avec ses disciples sur le bord de la
       mer. Un vaisseau se montre à l'horizon: «Maître lui dit un des
       disciples, pensez-vous que je serais riche si l'on me donnait la
       cargaison de ce vaisseau?--Elle vous serait bien inutile, dit
       Pythagore.--Eh bien! je la garderais pour mes héritiers.--Vous
       voudriez donc leur laisser deux cadavres?»

       Le vaisseau entra dans le port un instant après; il rapportait le
       corps d'un homme qui avait voulu être enseveli dans sa patrie.

       On raconte que les animaux obéissaient à Pythagore. Un jour, au
       milieu des jeux olympiques, il appela un aigle qui traversait le
       ciel; l'aigle descendit en tournoyant et continua son vol à tire
       d'aile quand le maître lui fit signe de s'en aller. Une ourse
       monstrueuse ravageait l'Apulie, Pythagore la fit venir à ses
       pieds et lui ordonna de quitter le pays; depuis elle ne reparut
[102]  plus; et comme on lui demandait à quelle science il devait un
       pouvoir aussi merveilleux:

       --A la science de la lumière, répondait-il.

       Les êtres animés, en effet, sont des incarnations de lumière; les
       formes sortent des pénombres de la laideur pour arriver
       progressivement aux splendeurs de la beauté, les instincts sont
       proportionnels aux formes, et l'homme, qui est la synthèse de
       cette lumière dont les animaux sont l'analyse, est créé pour leur
       commander; mais parce qu'au lieu d'être leur maître, il s'est
       fait leur persécuteur et leur bourreau, ils le craignent et se
       révoltent contre lui. Ils doivent cependant sentir la puissance
       d'une volonté exceptionnelle qui se montre pour eux bienveillante
       et directrice, ils sont alors invinciblement magnétisés, et un
       grand nombre de phénomènes modernes peuvent et doivent nous faire
       comprendre la possibilité des miracles de Pythagore.

       Les physionomistes ont remarqué que la plupart des hommes
       rappellent par quelques traits de leur physionomie la
       ressemblance de quelque animal. Cette ressemblance peut bien
       n'être qu'imaginaire et se produire par l'impression que font sur
       nous les diverses physionomies, en nous révélant les traits
       saillants du caractère des personnes. Ainsi nous trouverons qu'un
       homme bourru ressemble à un ours, un homme hypocrite à un chat et
       ainsi des autres. Ces sortes de jugements s'exagèrent dans
       l'imagination et se complètent dans les rêves, où souvent les
       personnes qui nous ont péniblement impressionné pendant la
       veille, se transforment en animaux et nous font éprouver toutes
       les angoisses du cauchemar. Or les animaux sont comme nous et
[103]  plus que nous sous l'empire de l'imagination, car ils n'ont pas
       le jugement pour en rectifier les écarts. Aussi s'affectent-ils à
       notre égard suivant leurs sympathies ou leurs antipathies
       surexcitées par notre magnétisme. Ils n'ont d'ailleurs aucune
       conscience de ce qui constitue la forme humaine et ne voient en
       nous que d'autres animaux qui les dominent. Ainsi le chien prend
       son maître pour un chien plus parfait que lui. C'est dans la
       direction de cet instinct que consiste le secret de l'empire sur
       les animaux. Nous avons vu un célèbre dompteur de bêtes féroces
       fasciner ses lions en leur montrant un visage terrible et se
       grimer lui-même en lion furieux; ici s'applique à la lettre le
       proverbe populaire: «Il faut hurler avec les loups, et bêler avec
       les agneaux.» D'ailleurs chaque forme animale représente un
       instinct particulier, une aptitude ou un vice. Si nous faisons
       prédominer en nous le caractère de la bête, nous en prenons de
       plus en plus la forme extérieure, au point d'en imprimer l'image
       parfaite dans la lumière astrale et de nous voir nous-mêmes, dans
       l'état de rêve ou d'extase, tels que nous serions vus par des
       somnambules ou des extatiques, et tels que nous apparaissons sans
       doute aux animaux. Que la raison s'éteigne alors, que le rêve
       persévérant se change en folie et nous voici changés en bêtes
       comme le fut Nabuchodonosor. Ainsi s'expliquent les histoires de
       loups-garoux dont quelques-unes ont été juridiquement constatées.
       Les faits étaient constants, avérés, mais ce qu'on ignorait c'est
       que les témoins n'étaient pas moins hallucinés que les
       loups-garoux eux-mêmes.

       Les faits de coïncidence et de correspondances des rêves ne sont
       ni rares ni extraordinaires. Les extatiques se voient et se
[104]  parlent d'un bout du monde à l'autre dans l'état d'extase. Nous
       voyons une personne pour la première fois; et il nous semble que
       nous la connaissons depuis longtemps, c'est que nous l'avons
       souvent déjà rencontrée en rêve. La vie est pleine de ces
       singularités, et pour ce qui est de la transformation des êtres
       humains en animaux, nous en rencontrons des exemples à chaque
       pas. Combien d'anciennes femmes galantes et gourmandes, réduites
       à l'état d'idiotisme après avoir couru toutes les gouttières de
       l'existence, ne sont plus que de vieilles chattes uniquement
       éprises de leur matou!

       Pythagore croyait par-dessus tout à l'immortalité de l'âme et à
       l'éternité de la vie. La succession continuelle des étés et des
       hivers, des jours et des nuits, du sommeil et du réveil, lui
       expliquaient assez le phénomène de la mort. L'immortalité
       spéciale de l'âme humaine consistait selon lui dans la
       prolongation du souvenir. Il prétendait se rappeler, dit-on, ses
       existences antérieures, et s'il est vrai qu'il le prétendait,
       c'est qu'il trouvait, en effet, quelque chose de pareil dans ses
       réminiscences, car un tel homme n'a pu être ni un charlatan ni un
       fou. Mais il est probable qu'il croyait retrouver ces anciens
       souvenirs dans ses rêves, et l'on aura pris pour une affirmation
       positive ce qui n'était de sa part qu'une recherche et une
       hypothèse; quoi qu'il en soit, sa pensée était grande et la vie
       réelle de notre individualité ne consiste que dans la mémoire. Le
       fleuve d'oubli des anciens était la vraie image philosophique de
       la mort. La Bible semble donner à cette idée une sanction divine
       lorsqu'elle dit au livre des Psaumes: «La vie du juste sera dans
       l'éternité de la mémoire[6].»

       _Imp. Caron-Delamarre, Quai de Gds. Augustins, 17, Paris_.

       [Note 6: _In memoria æterna erit justus._]

       [Illustration: LE SEPHER JEZIRAH Pantacle des lettres
       Kabbalistiques Clé du Tarot, du Sepher Jezirah et du Sohar.]


[105]
                                CHAPITRE VII.

                              LA SAINTE KABBALE.

       SOMMAIRE.--Les noms divins.--Le tétragramme et ses quatre formes.
       --Le mot unique qui opère toutes les transmutations.--Les
       clavicules de Salomon perdues et retrouvées.--La chaîne des
       esprits.--Le tabernacle et le temple.--L'ancien serpent.--Le
       monde des esprits suivant le Sohar.--Quels sont les esprits qui
       apparaissent.--Comment on peut se faire servir par les esprits
       élémentaires.


       Remontons maintenant aux sources de la vraie science et revenons
       à la sainte kabbale, ou tradition des enfants de Seth, emportée
       de Chaldée par Abraham, enseignée au sacerdoce égyptien par
       Joseph, recueillie et épurée par Moïse, cachée sous des symboles
       dans la Bible, révélée par le Sauveur à saint Jean, et contenue
       encore tout entière sous des figures hiératiques analogues à
       celles de toute l'antiquité dans l'Apocalypse de cet apôtre.

       Les kabbalistes ont en horreur tout ce qui ressemble à
       l'idolâtrie; ils donnent pourtant à Dieu la figure humaine, mais
       c'est une figure purement hiéroglyphique.

       Ils considèrent Dieu comme l'infini intelligent, aimant et
       vivant. Ce n'est pour eux ni la collection des êtres, ni
       l'abstraction de l'Être ni un être philosophiquement
       définissable. Il est dans tout, distinct de tout et plus grand
       que tout. Son nom même est ineffable: et encore ce nom
       n'exprime-t-il que l'idéal humain de sa divinité. Ce que Dieu est
       par lui-même il n'est pas donné à l'homme de le comprendre.

       Dieu est l'absolu de la foi; mais l'absolu de la raison c'est
       l'ÊTRE.

[106]  L'Être est par lui-même et parce qu'il est. La raison d'être de
       l'Être c'est l'Être même. On peut demander: «Pourquoi existe-t-il
       quelque chose, c'est-à-dire pourquoi telle ou telle chose
       existe-t-elle?» Mais on ne peut sans être absurde demander:
       «Pourquoi l'Être est-il?» Ce serait supposer l'Être avant l'Être.

       La raison et la science nous démontrent que les modes d'existence
       de l'Être s'équilibrent suivant des lois harmonieuses et
       hiérarchiques. Or la hiérarchie se synthétise en montant et
       devient toujours de plus en plus monarchique. La raison cependant
       ne peut s'arrêter à un chef unique sans s'effrayer des abîmes
       qu'elle semble laisser au-dessus de ce suprême monarque, elle se
       tait donc et cède la place à la foi qui adore.

       Ce qui est certain, même pour la science et pour la raison, c'est
       que l'idée de Dieu est la plus grande, la plus sainte et la plus
       utile de toutes les aspirations de l'homme; que sur cette
       croyance repose la morale avec sa sanction éternelle. Cette
       croyance est donc dans l'humanité le plus réel des phénomènes de
       l'Être, et si elle était fausse, la nature affirmerait l'absurde,
       le néant formulerait la vie, Dieu serait en même temps et ne
       serait pas.

       C'est à cette réalité philosophique et incontestable, qu'on nomme
       l'idée de Dieu, que les kabbalistes donnent un nom; dans ce nom
       sont contenus tous les autres. Les chiffres de ce nom produisent
       tous les nombres, les hiéroglyphes des lettres de ce nom
       expriment toutes les lois et toutes les choses de la nature.

       Nous ne reviendrons pas ici sur ce que nous avons dit dans notre
[107]  dogme de la haute magie sur le tétragramme divin, nous ajouterons
       seulement que les kabbalistes l'écrivent de quatre principales
       manières:

       הוהי

       JHVH,

       qu'ils ne prononcent pas, mais qu'ils épèlent: _Jod, he vau hé_,
       et que nous prononçons _Jéhovah_, ce qui est contraire à toute
       analogie, car le tétragramme ainsi défiguré se trouverait composé
       de six lettres.

       י דא

       ADNI,

       que nous prononçons _Adonaï_, ce nom veut dire Seigneur.

       היהא

       AHIH,

       que nous prononçons _Eieie_, ce nom signifie Être.

       אלכא

       AGLA,

       qui se prononce comme il s'écrit, et qui renferme
       hiéroglyphiquement tous les mystères de la kabbale.

       En effet la lettre Aleph א est la première de l'alphabet
       hébreu; elle exprime l'unité, elle représente hiéroglyphiquement
       le dogme d'Hermès: «Ce qui est supérieur est analogue à ce qui
       est inférieur.» Cette lettre, en effet, a comme deux bras dont
       l'un montre la terre et l'autre le ciel avec un mouvement
       analogue.

       La lettre Ghimel ג est la troisième de l'alphabet; elle
       exprime numériquement le ternaire et hiéroglyphiquement
       l'enfantement, la fécondité.

       La lettre Lamed ל est la douzième; elle est l'expression
[108]  du cycle parfait. Comme signe hiéroglyphique, elle représente la
       circulation du mouvement perpétuel, et le rapport du rayon à la
       circonférence.

       La lettre Aleph répétée est l'expression de la synthèse.

       Le nom d'AGLA signifie donc:

       L'unité qui par le ternaire accomplit le cycle des nombres pour
       retourner à l'unité;

       Le principe fécond de la nature qui fait un avec lui;

       La vérité première qui féconde la science et la ramène à l'unité;

       La syllepse, l'analyse, la science et la synthèse;

       Les trois personnes divines qui sont un seul Dieu. Le secret du
       grand oeuvre, c'est-à-dire la fixation de la lumière astrale par
       une émission souveraine de volonté, ce que les adeptes figuraient
       par un serpent percé d'une flèche formant avec elle la lettre
       Aleph א.

       Puis les trois opérations, dissoudre, sublimer, fixer,
       correspondant aux trois substances nécessaires, sel, soufre et
       mercure, le tout exprimé par la lettre Ghimel ג.

       Puis les douze clefs de Basile (Valentin) exprimées par Lamed
       ל.

       Enfin l'oeuvre accomplie conformément à son principe et
       reproduisant le principe même.

       Telle est l'origine de cette tradition kabbalistique qui met
       toute la magie dans un mot. Savoir lire ce mot et le prononcer,
       c'est-à-dire en comprendre les mystères et traduire en actions
       ces connaissance absolues, c'est avoir la clef des merveilles.
       Pour prononcer le nom d'AGLA, il faut se tourner du côté de
       l'orient, c'est-à-dire s'unir d'intention et de science à la
[109]  tradition orientale. N'oublions pas que suivant la kabbale, le
       Verbe parfait est la parole réalisée par des actes. De là vient
       cette expression qui se retrouve plusieurs fois dans la Bible:
       «Faire une parole» (_facere verbum_), dans le sens d'accomplir
       une action.

       Prononcer kabbalistiquement le nom d'AGLA, c'est donc subir
       toutes les épreuves de l'initiation et en achever toutes les
       oeuvres.

       Nous avons dit dans notre dogme de la haute magie comment le nom
       de Jéhovah se décompose en soixante et douze noms explicatifs,
       qu'on appelle _Schemhamphoras_. L'art d'employer ces soixante et
       douze noms et d'y trouver les clefs de la science universelle,
       est ce que les kabbalistes ont nommé les _clavicules_ de Salomon.
       En effet, à la suite des recueils d'évocations et de prières qui
       portent ce titre, on trouve ordinairement soixante et douze
       cercles magiques formant trente-six talismans. C'est quatre fois
       neuf, c'est-à-dire le nombre absolu multiplié par le quaternaire.
       Ces talismans portent chacun deux des soixante et douze noms avec
       le signe emblématique de leur nombre et de celle des quatre
       lettres du nom de Jéhovah à laquelle ils correspondent. C'est ce
       qui a donné lieu aux quatre décades emblématiques du tarot: le
       bâton figurant le Jod; la coupe, le hé; l'épée, le vaf; et le
       denier, le hé final. Dans le tarot on a ajouté le complément de
       la dizaine, qui répète synthétiquement le caractère de l'unité.

       Les traditions populaires de la magie disaient que le possesseur
       des clavicules de Salomon peut converser avec les esprits de tous
       les ordres et se faire obéir par toutes les puissances
[110]  naturelles. Or, ces clavicules plusieurs fois perdues, puis
       retrouvées, ne sont autre chose que les talismans des soixante et
       douze noms et les mystères des trente-deux voies
       hiéroglyphiquement reproduits par le tarot. A l'aide de ces
       signes et au moyen de leurs combinaisons infinies, comme celles
       des nombres et des lettres, on peut, en effet, arriver à la
       révélation naturelle et mathématique de tous les secrets de la
       nature, et entrer, par conséquent, en communication avec la
       hiérarchie entière des intelligences et des génies.

       Les sages kabbalistes se tiennent en garde contre les rêves de
       l'imagination et les hallucinations de la veille. Aussi
       évitent-ils toutes ces évocations malsaines qui ébranlent le
       système nerveux et enivrent la raison. Les expérimentateurs
       curieux des phénomènes de vision extranaturelle ne sont guère
       plus sensés que les mangeurs d'opium et de haschish. Ce sont des
       enfants qui se font du mal à plaisir. On peut se laisser
       surprendre par l'ivresse; on peut même s'oublier volontairement
       au point de vouloir en éprouver les vertiges; mais à l'homme qui
       se respecte une seule expérience suffit; et les honnêtes gens ne
       s'enivrent pas deux fois.

       Le comte Joseph de Maistre dit qu'on se moquera un jour de notre
       stupidité actuelle comme nous nous moquons de la barbarie du
       moyen âge. Qu'eût-il pensé, s'il eût vu nos tourneurs de tables?
       et s'il eût entendu nos faiseurs de théories sur le monde occulte
       des esprits? Pauvres gens que nous sommes! Nous n'échappons à
       l'absurde que par l'absurde contraire. Le XVIIIe siècle croyait
       protester contre la superstition en niant la religion, et nous
       protestons contre l'impiété du XVIIIe siècle en revenant aux
[111]  vieux contes de grand'mères; ne pourrait-on être plus chrétien
       que Voltaire et se dispenser de croire encore aux revenants?

       Les morts ne peuvent pas plus revenir sur la terre qu'ils ont
       quittée, qu'un enfant ne pourrait rentrer dans le sein de sa
       mère.

       Ce que nous appelons la _mort_, est une naissance dans une vie
       nouvelle. La nature ne défait pas ce qu'elle a fait dans l'ordre
       des progressions nécessaires de l'existence, et elle ne saurait
       donner le démenti à ses lois fondamentales.

       L'âme humaine, servie et limitée par des organes, ne peut qu'au
       moyen de ces organes mêmes se mettre en rapport avec les choses
       du monde visible. Le corps est une enveloppe proportionnelle au
       milieu matériel dans lequel l'âme ici-bas doit vivre. En limitant
       l'action de l'âme il la concentre et la rend possible. En effet,
       l'âme sans corps serait partout, mais partout si peu, qu'elle ne
       pourrait agir nulle part; elle serait perdue dans l'infini, elle
       serait absorbée et comme anéantie en Dieu.

       Supposez une goutte d'eau douce enfermée dans un globule et jetée
       dans la mer: tant que le globule ne sera pas brisé, la goutte
       d'eau subsistera dans sa nature propre, mais si le globule se
       brise, cherchez la goutte d'eau dans la mer.

       Dieu en créant les esprits n'a pu leur donner une personnalité
       consciencieuse d'elle-même qu'en leur donnant une enveloppe qui
       centralise leur action et l'empêche de se perdre en la limitant.

       Quand l'âme se sépare du corps, elle change donc nécessairement
       de milieu puisqu'elle change d'enveloppe. Elle part revêtue
[112]  seulement de sa forme astrale, de son enveloppe de lumière et
       elle monte d'elle-même au-dessus de l'atmosphère comme l'air
       remonte au-dessus de l'eau en s'échappant d'un vase brisé.

       Nous disons que l'âme monte parce que son enveloppe monte, et que
       son action et sa conscience sont comme nous l'avons dit attachées
       à son enveloppe.

       L'air atmosphérique devient solide pour ces corps de lumière
       infiniment plus légers que lui et qui ne pourraient redescendre
       qu'en se chargeant d'un vêtement plus lourd, mais où
       prendraient-ils ce vêtement au-dessus de notre atmosphère? Ils ne
       pourraient donc revenir sur la terre qu'en s'y incarnant de
       nouveau, leur retour serait une chute, ils se noieraient comme
       esprits libres et recommenceraient leur noviciat. Mais la
       religion catholique n'admet pas qu'un pareil retour soit
       possible.

       Les kabbalistes formulent par un seul axiome toute la doctrine
       que nous exposons ici:

       «L'esprit, disent-ils, se revêt pour descendre et se dépouille
       pour monter.»

       La vie des intelligences est toute ascensionnelle; l'enfant dans
       le sein de sa mère vit d'une vie végétative et reçoit la
       nourriture par un lien qui s'attache comme l'arbre est attaché à
       la terre et nourri en même temps par sa racine.

       Lorsque l'enfant passe de la vie végétative à la vie instinctive
       et animale, son cordon se brise, il peut marcher.

       Lorsque l'enfant se fait homme, il échappe aux chaînes de
       l'instinct et peut agir en être raisonnable.

       Lorsque l'homme meurt, il échappe à ces lois de la pesanteur qui
       le faisaient toujours retomber sur la terre.

[113]  Lorsque l'âme a expié ses fautes, elle devient assez forte pour
       quitter les ténèbres extérieures de l'atmosphère terrestre et
       pour monter vers le soleil.

       Alors commence la montée éternelle de l'échelle sainte, car
       l'éternité des élus ne saurait être oisive; ils vont de vertus en
       vertus, de félicité en félicité, de triomphe en triomphe, de
       splendeur en splendeur.

       La chaîne toutefois ne saurait être interrompue et ceux des plus
       hauts degrés peuvent encore exercer une influence sur les plus
       bas, mais suivant l'ordre hiérarchique, et de la même manière
       qu'un roi en gouvernant sagement fait du bien au dernier de ses
       sujets.

       D'échelons en échelons, les prières montent et les grâces
       descendent sans se tromper jamais de chemin.

       Mais les esprits une fois montés ne redescendent plus, car à
       mesure qu'ils montent les degrés se solidifient sous leurs pieds.

       Le grand chaos s'est affermi, dit Abraham, dans la parabole du
       mauvais riche; et ceux qui sont ici ne peuvent plus descendre
       là-bas.

       L'extase peut exalter les forces du corps sidéral au point de lui
       faire entraîner dans son élan le corps matériel, ce qui prouve
       que la destinée de l'âme est de monter.

       Les faits de suspension aérienne sont possibles: mais il est sans
       exemple qu'un homme ait pu vivre sous terre ou dans l'eau.

       Il serait également impossible qu'une âme séparée de son corps
       pût vivre, même un seul instant, dans l'épaisseur de notre
       atmosphère. Les âmes des morts ne sont donc pas autour de nous
[114]  comme le supposent les tourneurs de tables. Ceux que nous aimons
       peuvent nous voir encore et nous apparaître, mais seulement par
       mirage et par reflet dans le miroir commun qui est la lumière.
       Ils ne peuvent plus d'ailleurs s'intéresser aux choses mortelles,
       et ne tiennent plus à nous que par ceux de nos sentiments qui
       sont assez élevés pour avoir encore quelque chose de conforme ou
       d'analogue à leur vie dans l'éternité.

       Telles sont les révélations de la haute kabbale contenues et
       cachées dans le livre mystérieux de Sohar. Révélations
       hypothétiques sans doute pour la science, mais appuyées sur une
       série d'inductions rigoureuses en partant des faits mêmes que la
       science conteste le moins; or il faut aborder ici un des secrets
       les plus dangereux de la magie. C'est l'hypothèse plus que
       probable de l'existence des larves fluidiques connues dans
       l'ancienne théurgie sous le nom d'esprits élémentaires. Nous en
       avons dit quelques mots dans notre _Dogme et rituel de la haute
       magie_[7], et le malheureux abbé de Villars, qui s'était joué de
       ces terribles révélations, a payé de sa vie son imprudence. Ce
       secret est dangereux en ce qu'il touche de près au grand arcane
       magique. En effet, évoquer les esprits élémentaires, c'est avoir
       la puissance de coaguler les fluides par une projection de
       lumière astrale. Or cette puissance ainsi dirigée ne peut
       produire que des désordres et des malheurs comme nous le
       prouverons plus tard. Voici maintenant la théorie de l'hypothèse
       avec les preuves de la probabilité:

       L'esprit est partout, c'est lui qui anime la matière; il se
[115]  dégage de la pesanteur en perfectionnant son enveloppe qui est sa
       forme. Nous voyons, en effet, la forme progresser avec les
       instincts jusqu'à l'intelligence et la beauté; ce sont les
       efforts de la lumière attirée par l'attrait de l'esprit, c'est le
       mystère de la génération progressive et universelle.

       [Note 7: _Dogme et Rituel de la haute magie_, 1856, 2 vol. in-8
       avec 23 fig.]

       La lumière est l'agent efficient des formes et de la vie, parce
       qu'elle est en même temps mouvement et chaleur. Lorsqu'elle
       parvient à se fixer et à se polariser autour d'un centre, elle
       produit un être vivant, puis elle attire pour le perfectionner et
       le conserver toute la substance plastique nécessaire. Cette
       substance plastique formée en dernière analyse de terre et d'eau,
       a été avec raison appelée dans la Bible le limon de la terre.

       Mais la lumière n'est point l'esprit, comme le croient les
       hiérophantes indiens, et toutes les écoles de goétie; elle est
       seulement l'instrument de l'esprit. Elle n'est point le corps du
       _protoplastes_, comme le faisaient entendre les théurgistes de
       l'école d'Alexandrie; elle est la première manifestation physique
       du souffle divin. Dieu la crée éternellement, et l'homme, à
       l'image de Dieu, la modifie et semble la multiplier.

       Prométhée, dit la fable, ayant dérobé le feu du ciel, anima des
       images faites de terre et d'eau, et c'est pour ce crime qu'il fut
       enchaîné et foudroyé par Jupiter.

       Les esprits élémentaires, disent les kabbalistes dans leurs
       livres les plus secrets, sont les enfants de la solitude d'Adam;
       ils sont nés de ses rêves, lorsqu'il aspirait à la femme que Dieu
       ne lui avait pas donnée encore.

       Paracelse dit que le sang perdu, soit régulièrement, soit en
       rêve, par les célibataires des deux sexes, peuple l'air de
       fantômes.

[116]  Nous croyons indiquer assez clairement ici, d'après les maîtres,
       l'origine supposée de ces larves sans qu'il soit besoin de nous
       expliquer davantage.

       Ces larves ont donc un corps aérien formé de la vapeur du sang.
       C'est pour cela qu'elles cherchent le sang répandu et se
       nourrissaient autrefois de la fumée des sacrifices.

       Ce sont les enfants monstrueux de ces cauchemars impurs qu'on
       appelait autrefois les incubes et les succubes.

       Lorsqu'ils sont assez condensés pour être vus, ce n'est qu'une
       vapeur colorée par le reflet d'une image; ils n'ont pas de vie
       propre, mais ils imitent la vie de celui qui les évoque comme
       l'ombre imite le corps.

       Ils se produisent surtout autour des idiots et des êtres sans
       moralité que leur isolement abandonne à des habitudes déréglées.

       La cohésion des parties de leur corps fantastique étant très
       faible, ils craignent le grand air, le grand feu et surtout la
       pointe des épées.

       Ils deviennent en quelque sorte des appendices vaporeux du corps
       réel de leurs parents, puisqu'ils ne vivent que de la vie de ceux
       qui les ont créés ou qui se les approprient en les évoquant. En
       sorte que si on blesse leurs apparences de corps, le père peut
       être réellement blessé, comme l'enfant non encore né est
       réellement blessé ou défiguré par les imaginations de sa mère.

       Le monde entier est plein de phénomènes qui justifient ces
       révélations singulières et ne peuvent s'expliquer que par elles.

[117]  Ces larves attirent à elles la chaleur vitale des personnes bien
       portantes, et épuisent rapidement celles qui sont faibles.

       De là sont venues les histoires de vampires, histoires
       affreusement réelles et périodiquement constatées comme chacun
       sait.

       C'est pour cela qu'à l'approche des _médiums_, c'est-à-dire des
       personnes obsédées par les larves, on sent un refroidissement
       dans l'atmosphère.

       Ces larves ne devant l'existence qu'aux mensonges de
       l'imagination exaltée et au dérèglement des sens, ne se
       produisent jamais en présence d'une personne qui sait et qui peut
       dévoiler le mystère de leur monstrueuse naissance.

[118]

                                  LIVRE II

                     FORMATION ET RÉALISATIONS DU DOGME.

                               ב, Beth.



                              CHAPITRE PREMIER.

                     SYMBOLISME PRIMITIF DE L'HISTOIRE.

       SOMMAIRE.--Le pantacle édénique.--Le chérub.--Les enfants de
       Caïn.--Secrets magiques de la tour de Babel.--Malédiction des
       descendants de Chanaan.--Anathème porté contre les
       sorciers.--Grandeurs et décadences du dogme en Egypte, en Grèce
       et   Rome.--Naissance de la philosophie sceptique.--Guerre de
       l'empirisme contre la magie.--Scepticisme tempéré de
       Socrate.--Essai de synthèse de Platon.--Rationalisme
       d'Aristote.--Le sacerdoce et la science.


       Il ne nous appartient pas d'expliquer l'Écriture sainte au point
       de vue religieux et dogmatique. Soumis avant toute chose à
       l'ordre hiérarchique, nous laissons la théologie aux docteurs de
       l'Église et nous rendons à la science humaine tout ce qui est du
       domaine de l'expérience et de la raison. Lors donc que nous
       paraissons risquer une application nouvelle d'un passage de la
       Bible ou de l'Évangile, c'est toujours sauf le respect des
       décisions ecclésiastiques. Nous ne dogmatisons pas, nous
       soumettons aux autorités légitimes nos observations et nos
       études.

       Ce qui nous frappe tout d'abord en lisant dans le livre sacré de
       Moïse l'histoire originelle du genre humain, c'est la description
[119]  du paradis terrestre qui se résume dans la figure d'un pantacle
       parfait. Il est circulaire ou carré, puisqu'il est arrosé
       également par quatre fleuves disposés en croix, et au centre se
       trouvent les deux arbres qui représentent la science et la vie,
       l'intelligence stable et le mouvement progressif, la sagesse et
       la création. Autour de l'arbre de la science se roule le serpent
       d'Asclépios et d'Hermès: au pied de l'arbre sont l'homme et la
       femme, l'actif et le passif, l'intelligence et l'amour. Le
       serpent, symbole de l'attrait originel et du feu central de la
       terre, tente la femme qui est la plus faible, et celle-ci fait
       succomber l'homme; mais elle ne cède au serpent que pour le
       dompter plus tard, et un jour elle lui écrasera la tête en
       donnant un sauveur au monde.

       La science tout entière est figurée dans cet admirable tableau.
       L'homme abdique le domaine de l'intelligence en cédant aux
       sollicitations de la partie sensitive; il profane le fruit de la
       science qui doit nourrir l'âme en le faisant servir à des usages
       de satisfaction injuste et matérielle, il perd alors le sentiment
       de l'harmonie et de la vérité. Il est revêtu d'une peau de bête,
       parce que la forme physique se conforme toujours tôt ou tard aux
       dispositions morales; il est chassé du cercle arrosé par les
       quatre fleuves de vie, et un chérub, armé d'une épée flamboyante
       toujours agitée, l'empêche de rentrer dans le domaine de l'unité.

       Comme nous l'avons fait remarquer dans notre dogme, Voltaire,
       ayant découvert qu'en hébreu un chérub signifie un boeuf, s'est
       fort amusé de cette histoire. Il aurait moins ri s'il avait vu
       dans l'ange à tête de taureau l'image du symbolisme obscur, et
       dans le glaive flamboyant et mobile ces éclairs de vérité mal
[120]  conçue et trompeuse, qui donnèrent tant de crédit après la chute
       originelle à l'idolâtrie des nations.

       Le glaive flamboyant représentait aussi cette lumière que l'homme
       ne savait plus diriger et dont il subissait les atteintes fatales
       au lieu d'en gouverner la puissance.

       Le grand oeuvre magique considéré d'une manière absolue, c'est la
       conquête et la direction de l'épée flamboyante du chérub.

       Le chérub c'est l'ange ou l'âme de la terre représentée toujours
       dans les anciens mystères sous la figure d'un taureau.

       C'est pour cela que dans les symboles mitthriaques, on voit le
       maître de la lumière domptant le taureau terrestre et lui
       plongeant dans le flanc le glaive qui en fait sortir la vie
       figurée par des gouttes de sang.

       La première conséquence du péché d'Ève, c'est la mort d'Abel. En
       séparant l'amour de l'intelligence, Ève l'a séparé de la force;
       la force, devenue aveugle et asservie aux convoitises terrestres,
       devient jalouse de l'amour et le tue. Puis les enfants de Caïn
       perpétuent le crime de leur père. Ils mettent au monde des filles
       fatalement belles, des filles sans amour, nées pour la damnation
       des anges et pour le scandale des descendants de Seth.

       Après le déluge et à la suite de cette prévarication de Cham,
       dont nous avons déjà indiqué le mystère, les enfants des hommes
       veulent réaliser un projet insensé: ils veulent construire un
       pantacle et un palais universel. C'est un gigantesque essai de
       socialisme égalitaire, et le phalanstère de Fourier est une
       conception bien chétive auprès de la tour de Babel. C'était un
       essai de protestation contre la hiérarchie de la science, une
[121]  citadelle élevée contre les inondations et la foudre, un
       promontoire du haut duquel la tête du peuple divinisé planerait
       sur l'atmosphère et sur les tempêtes. Mais on ne monte pas à la
       science sur des escaliers de pierre; les degrés hiérarchiques de
       l'esprit ne se bâtissent pas avec du mortier comme les étages
       d'une tour. L'anarchie protesta contre cette hiérarchie
       matérialisée. Les hommes ne s'entendirent plus, leçon fatale, si
       mal comprise par ceux qui de nos jours ont rêvé une autre Babel.
       Aux doctrines brutalement et matériellement hiérarchiques,
       répondent les négations égalitaires: toutes les fois que le genre
       humain, se bâtira une tour, on s'en disputera le sommet, et la
       tendance des multitudes sera d'en déserter la base. Pour
       satisfaire toutes les ambitions, en rendant le sommet plus large
       que la base, il faudrait faire une tour branlante au vent qui
       tomberait au moindre choc.

       La dispersion des hommes fut le premier effet de la malédiction
       portée contre les profanateurs enfants de Cham. Mais la race de
       Chanaan porta d'une manière toute particulière le poids de cette
       malédiction qui devait vouer plus tard leur postérité à
       l'anathème.

       La chasteté conservatrice de la famille est le caractère
       distinctif des initiations hiérarchiques; la profanation et la
       révolte sont toujours obscènes et tendent à la promiscuité
       infanticide. La souillure des mystères de la naissance,
       l'attentat contre les enfants, étaient le fond des cultes de
       l'ancienne Palestine abandonnée aux rites horribles de la magie
       noire. Le dieu noir de l'Inde, le monstrueux Rutrem aux formes
       priapesques, y régnait sous le nom de _Belphégor_.

       Les talmudistes et le juif platonicien Philon racontent des
[122]  choses si honteuses du culte de cette idole qu'elles ont semblé
       incroyables au savant jurisconsulte Seldenus. C'était,
       disent-ils, une idole barbue à la bouche béante, ayant pour
       langue un gigantesque phallus; on se découvrait sans pudeur
       devant ce visage et on lui présentait des offrandes stercoraires.
       Les idoles de Moloch et de Chamos étaient des machines
       meurtrières qui tantôt broyaient contre leur poitrine de bronze,
       tantôt consumaient dans leurs bras rougis au feu de malheureux
       petits enfants. On dansait au bruit des trompettes et des
       tambourins pour ne pas entendre les cris des victimes et les
       mères conduisaient la danse. L'inceste, la sodomie et la
       bestialité étaient des usages reçus chez ces peuples infâmes et
       faisaient même partie des rites sacrés.

       Conséquence fatale des harmonies universelles! on ne forfait pas
       impunément à la vérité. L'homme révolté contre Dieu est poussé
       malgré lui à l'outrage de la nature. Aussi les mêmes causes
       produisant toujours les mêmes effets, le sabbat des sorciers au
       moyen-âge n'était qu'une répétition des fêtes de Chamos et de
       Belphégor. C'est contre ces crimes qu'un arrêt de mort éternel
       est porté par la nature elle-même. Les adorateurs des dieux
       noirs, les apôtres de la promiscuité, les théoriciens d'impudeur
       publique, les ennemis de la famille et de la hiérarchie, les
       anarchistes en religion et en politique sont des ennemis de Dieu
       et de l'humanité; ne pas les séparer du monde, c'est consentir à
       l'empoisonnement du monde: ainsi raisonnaient les inquisiteurs.
       Nous sommes loin de regretter les cruelles exécutions du moyen
       âge et d'en désirer le retour. A mesure que la société deviendra
[123]  plus chrétienne, elle comprendra de mieux en mieux qu'il faut
       soigner les malades et non pas les faire mourir. Les instincts
       criminels ne sont-ils pas les plus affreuses de toutes les
       maladies mentales?

       N'oublions pas que la haute magie se nomme l'_art sacerdotal_ et
       l'_art royal_; elle dut partager en Égypte, en Grèce et à Rome,
       les grandeurs et les décadences du sacerdoce et de la royauté.
       Toute philosophie ennemie du culte et de ses mystères est
       fatalement hostile aux grands pouvoirs politiques, qui perdent
       leur grandeur s'ils cessent, aux yeux des multitudes, d'être les
       images de la puissance divine. Toute couronne se brise
       lorsqu'elle se heurte contre la tiare.

       Dérober le feu du ciel et détrôner les dieux, c'est le rêve
       éternel de Prométhée; et le Prométhée populaire détaché du
       Caucase par Hercule, qui symbolise le travail, emportera toujours
       avec lui ses clous et ses chaînes; il traînera toujours son
       vautour immortel suspendu à sa plaie béante, tant qu'il ne
       viendra pas apprendre l'obéissance et la résignation aux pieds de
       celui qui, étant né roi des rois et Dieu des dieux, a voulu avoir
       à son tour les mains cloués et la poitrine ouverte pour la
       conversion de tous les esprits rebelles.

       Les institutions républicaines, en ouvrant à l'intrigue la
       carrière du pouvoir, ébranlèrent fortement les principes de la
       hiérarchie. Le soin de former des rois ne fut plus confié au
       sacerdoce, et l'on y suppléa soit par l'hérédité qui livre le
       trône aux chances inégales de la naissance, soit par l'élection
       populaire, qui laisse en dehors l'influence religieuse, pour
       constituer la monarchie suivant des principes républicains. Ainsi
       se formèrent les gouvernements qui présidèrent tour à tour aux
[124]  triomphes et aux abaissements des États de la Grèce et de Rome.
       La science renfermée dans les sanctuaires fut alors négligée, et
       des hommes d'audace ou de génie, que les initiateurs
       n'accueillaient pas, inventèrent une science qu'ils opposèrent à
       celle des prêtres, ou opposèrent aux secrets du temple le doute
       et la dénégation. Ces philosophes, à la suite de leur imagination
       aventureuse, arrivèrent vite à l'absurde et s'en prirent à la
       nature des défauts de leurs propres systèmes. Héraclite se prit à
       pleurer; Démocrite prit le parti de rire, et ils étaient aussi
       fous l'un que l'autre. Pyrrhon finira par ne croire à rien, ce
       qui ne sera pas de nature à le dédommager de ne rien savoir. Dans
       ce chaos philosophique, Socrate apporta un peu de lumière et de
       bon sens en affirmant l'existence pure et simple de la morale.
       Mais qu'est-ce qu'une morale sans religion? Le déisme abstrait de
       Socrate se traduisait pour le peuple par l'athéisme; Socrate
       manquait absolument de dogme, Platon son disciple essaya de lui
       en donner un auquel Socrate avouait n'avoir jamais songé.

       La doctrine de Platon fait époque, dans l'histoire du génie
       humain, mais ce philosophe ne l'avait pas inventée, et,
       comprenant qu'il n'y a pas de vérité en dehors de la religion, il
       alla consulter les prêtres de Memphis et se fit initier à leurs
       mystères. On croit même qu'il eut connaissance des livres sacrés
       des hébreux. Il ne put toutefois recevoir en Égypte qu'une
       initiation imparfaite, car les prêtres eux-mêmes avaient oublié
       alors le sens des hiéroglyphes primitifs. Nous en avons la preuve
       dans l'histoire du prêtre qui passa trois jours à déchiffrer une
       inscription hiératique trouvée dans le tombeau d'Alcmène, et
[125]  envoyée par Agésilas, roi de Sparte. Cornuphis, qui était sans
       doute le plus savant des hiérophantes, consulta tous les anciens
       recueils de signes et de caractères, et découvrit enfin que cette
       inscription était faite en caractères de _prothée_; or le prothée
       était le nom qu'on donnait en Grèce au livre de Thoth, dont les
       hiéroglyphes mobiles pouvaient prendre autant de formes qu'il y a
       de combinaisons possibles au moyen des caractères, des nombres,
       et des figures élémentaires. Mais le livre de Thoth étant la clef
       des oracles et le livre élémentaire de la science, comment
       Cornuphis, s'il était vraiment instruit dans l'art sacerdotal,
       avait-il dû chercher si longtemps avant d'en reconnaître les
       signes? Une autre preuve de l'obscurcissement des vérités
       premières de la science à cette époque, c'est que les oracles
       s'en plaignaient dans un style qui n'était déjà plus compris.

       [Illustration: Le Sceau de Cagliostro, le Sceau de la Junon
       Samienne, le Sceau Apocalyptique et les douze Sceaux de la pierre
       cubique, autour de la Clé du Tarot.]

       Lorsque Platon, à son retour d'Égypte, voyageait avec Simmias
       près des confins de la Carie, il rencontra des hommes de Délos
       qui le prièrent de leur expliquer un oracle d'Apollon. Cet oracle
       disait que pour faire cesser les maux de la Grèce il fallait
       doubler la pierre cubique. Les Déliens avaient donc essayé de
       doubler une pierre cubique qui se trouvait dans le temple
       d'Apollon. Mais en la doublant de tous côtés ils n'étaient
       parvenus qu'à faire un polyèdre à vingt-cinq faces, et pour
       revenir à la forme cubique ils avaient dû augmenter vingt-six
       fois, et en le doublant toujours, le volume primitif de la
       pierre. Platon renvoya les émissaires déliens au mathématicien
       Eudoxe, et leur dit que l'oracle leur conseillait l'étude de la
       géométrie. Ne comprit-il pas lui-même le sens profond de cette
       figure, ou ne daigna-t-il pas l'expliquer à ces ignorants, c'est
[126]  ce que nous ne saurions dire. Mais ce qui est certain, c'est que
       la pierre cubique et sa multiplication expliquent tous les
       secrets des nombres sacrés, et surtout celui du mouvement
       perpétuel caché par les adeptes et cherché par les sots sous le
       nom de quadrature du cercle. Par cette agglomération cubique de
       vingt-six cubes autour d'un cube central, l'oracle avait fait
       trouver aux Déliens non seulement les éléments de la géométrie
       mais encore la clef des harmonies de la création expliquées par
       l'enchaînement des formes et des nombres. Le plan de tous les
       grands temples allégoriques de l'antiquité se retrouve dans cette
       multiplication, du cube par la croix d'abord autour de laquelle
       on peut décrire un cercle, puis la croix cubique qui peut se
       mouvoir dans un globe. Toutes ces notions qu'une figure fera
       mieux comprendre, ont été conservées jusqu'à nos jours dans les
       initiations maçonniques, et justifient parfaitement le nom donné
       aux associations modernes, car elles sont aussi les principes
       fondamentaux de l'architecture et de la science du bâtiment.

       Les Déliens avaient cru résoudre la question géométrique en
       diminuant de moitié leur multiplication, mais ils avaient encore
       trouvé huit fois le volume de leur pierre cubique. On peut du
       reste, augmenter à plaisir le nombre de leurs essais: car cette
       histoire n'est peut-être autre chose qu'un problème proposé par
       Platon lui-même à ses disciples. S'il faut admettre comme un fait
       la réponse de l'oracle, nous y trouverons un sens plus étendu
       encore, car doubler la pierre cubique c'est faire sortir le
       binaire de l'unité, la forme de l'idée, l'action de la pensée.
       C'est réaliser dans le monde l'exactitude des mathématiques
[127]  éternelles, c'est établir la politique sur la base des sciences
       exactes, c'est conformer le dogme religieux à la philosophie des
       nombres.

       Platon a moins de profondeur mais plus d'éloquence que Pythagore.
       Il essaye de concilier la philosophie des raisonneurs avec les
       dogmes immuables des voyants; il ne veut pas vulgariser, il veut
       reconstituer la science. Aussi sa philosophie devait-elle fournir
       plus tard au christianisme naissant des théories toutes prêtes et
       des dogmes à vivifier.

       Toutefois, bien qu'il fondât ses théorèmes sur les mathématiques,
       Platon, abondant en formes harmonieuses et prodigue de
       merveilleuses hypothèses, fut plus poëte que géomètre. Un génie
       exclusivement calculateur, Aristote, devait tout remettre en
       question dans les écoles, et tout soumettre aux épreuves des
       évolutions numérales et de la logique des calculs. Aristote,
       excluant la foi platonicienne, veut tout prouver et tout
       renfermer dans ses catégories; il traduit le ternaire en
       syllogisme et le binaire en enthymème. La chaîne des êtres pour
       lui devient un sorite. Il veut tout abstraire, tout raisonner;
       l'Être même devient pour lui une abstraction perdue dans les
       hypothèses de l'ontologie. Platon inspirera les Pères de
       l'Église, Aristote sera le maître des scolastiques du moyen âge,
       et Dieu sait combien s'amasseront de ténèbres autour de cette
       logique qui ne croit à rien et qui prétend tout expliquer. Une
       seconde Babel se prépare, et la confusion des langues n'est pas
       loin.

       L'Être est l'Être, la raison de l'Être est dans l'Être. Dans le
       principe est le Verbe et le Verbe (λογος) est la logique
       formulée en parole, la raison parlée; le Verbe est en Dieu et le
       Verbe est Dieu même manifesté à l'intelligence. Voilà ce qui est
[128]  au-dessus de toutes les philosophies. Voilà ce qu'il faut croire
       sous peine de ne jamais rien savoir et de retomber dans le doute
       absurde de Pyrrhon. Le sacerdoce gardien de la foi repose tout
       entier sur cette base de la science, et c'est dans son
       enseignement qu'il faut saluer le principe divin du Verbe
       éternel.



                               CHAPITRE II

                              LE MYSTICISME.

       SOMMAIRE.--Origine et effets du mysticisme.--Il matérialise les
       signes sous prétexte de spiritualiser la matière.--Il se concilie
       avec tous les vices; il persécute les sages; il est
       contagieux.--Apparitions, prodiges infernaux.--Fanatisme des
       sectaires.--Magie noire à l'aide des mots et des signes
       inconnus.--Phénomènes des maladies hystériques.--Théorie des
       hallucinations.


       La légitimité de droit divin appartient tellement au sacerdoce
       que sans elle le vrai sacerdoce n'existe pas. L'initiation et la
       consécration ont une véritable hérédité.

       Ainsi le sanctuaire est inviolable pour les profanes et ne peut
       être envahi par les sectaires.

       Ainsi les lumières de la révélation divine se distribuent avec
       une suprême raison, parce qu'elles descendent avec ordre et
       harmonie. Dieu n'éclaire pas le monde avec des météores et des
       foudres, mais il fait graviter paisiblement les univers chacun
       autour de son soleil.

       [Illustration: SYMBOLES TYPHONIENS Types Egyptiens de la Coëtie
       et de la Nécromancie.]

       Cette harmonie tourmente certaines âmes impatientes du devoir, et
[129]  viennent des hommes qui ne pouvant forcer la révélation à
       s'accorder avec leurs vices, se posent en réformateurs de la
       morale. «Si Dieu a parlé, disent-ils, comme Rousseau, pourquoi
       n'en ai-je rien entendu?»--Bientôt ils ajoutent: «Il a parlé,
       mais c'est à moi;» ils l'ont rêvé, et ils finissent par le
       croire. Ainsi commencent les sectaires, ces fauteurs d'anarchie
       religieuse que nous ne voudrions pas voir livrer aux flammes,
       mais qu'il faudrait enfermer comme des fous contagieux.

       Ainsi se formèrent les écoles mystiques profanatrices de la
       science. Nous avons vu par quels procédés les fakirs de l'Inde
       arrivaient par des éréthismes nerveux et des congestions
       cérébrales à ce qu'ils appelaient la _lumière incréée_. L'Egypte
       eut aussi ses sorciers et ses enchanteurs, et la Thessalie en
       Grèce fut pleine de conjurations et de maléfices. Se mettre
       directement en rapport avec les démons et les dieux, c'est
       supprimer le sacerdoce, c'est renverser la base du trône;
       l'instinct anarchique des prétendus illuminés le savait bien.
       Aussi est-ce par l'attrait de la licence qu'ils espéraient
       recruter des disciples, et ils donnaient d'avance l'absolution à
       tous les scandales des moeurs, se contentant de la rigidité dans
       la révolte et de l'énergie dans la protestation contre la
       légitimité sacerdotale.

       Les bacchantes qui déchirèrent Orphée se croyaient inspirées d'un
       dieu, et sacrifièrent le grand hiérophante à leur ivresse
       divinisée. Les orgies de Bacchus étaient des excitations
       mystiques, et toujours les sectaires de la folie procédèrent par
       mouvements déréglés, excitations frénétiques et dégoûtantes
       convulsions; depuis les prêtres efféminés de Bacchus jusqu'aux
       gnostiques; depuis les derviches tourneurs jusqu'aux épileptiques
[130]  de la tombe du diacre Pâris, le caractère de l'exaltation
       superstitieuse et fanatique est toujours le même.

       C'est toujours sous prétexte d'épurer le dogme, c'est au nom d'un
       spiritualisme outré que les mystiques de tous les temps ont
       matérialisé les signes du culte. Il en est de même des
       profanateurs de la science des mages, car la haute magie, ne
       l'oublions pas, c'est l'art sacerdotal primitif. Elle réprouve
       tout ce qui se fait en dehors de la hiérarchie légitime et
       applaudit non pas au supplice, mais à la condamnation des
       sectaires et des sorciers.

       Nous rapprochons à dessein ces deux qualifications, tous les
       sectaires ont été des évocateurs d'esprits et de fantômes qu'ils
       donnaient au monde pour des dieux; ils se flattaient tous
       d'opérer des miracles à l'appui de leurs mensonges. A ces titres
       donc ils étaient tous des goétiens, c'est-à-dire de véritables
       opérateurs de magie noire.

       L'anarchie étant le point de départ et le caractère distinctif du
       mysticisme dissident, la concorde religieuse est impossible entre
       sectaires, mais ils s'entendent à merveille sur un point: c'est
       la haine de l'autorité hiérarchique et légitime. En cela donc
       consiste réellement leur religion, puisque c'est le seul lien qui
       les rattache les uns aux autres. C'est toujours le crime de Cham;
       c'est le mépris du principe de la famille, et l'outrage infligé
       au père, dont tous les dissidents proclament hautement l'ivresse,
       dont ils découvrent avec des rires sacrilèges la nudité et le
       sommeil.

       Les mystiques anarchistes confondent tous la lumière,
       intellectuelle avec la lumière astrale; ils adorent le serpent au
[131]  lieu de révérer la sagesse obéissante et pure qui lui met le pied
       sur la tête. Aussi s'enivrent-ils de vertiges et ne tardent-ils
       pas à tomber dans l'abîme de la folie.

       Les fous sont tous des visionnaires et souvent ils peuvent se
       croire des thaumaturges, car l'hallucination étant contagieuse,
       il se passe souvent ou il semble se passer autour des fous des
       choses inexplicables. D'ailleurs les phénomènes de la lumière
       astrale attirée ou projetée avec excès, sont eux-mêmes de nature
       à déconcerter les demi-savants. En s'accumulant dans les corps,
       elle leur donne, par la distension violente des molécules, une
       telle élasticité, que les os peuvent se tordre, les muscles
       s'allonger outre mesure. Il se forme des tourbillons et comme des
       trombes de cette lumière, qui soulèvent les corps les plus
       pesants et peuvent les soutenir en l'air pendant un temps
       proportionnel à la force de projection. Les malades se sentent
       alors comme prêts d'éclater, et sollicitent des secours par
       compression et percussion. Les coups les plus violents et la
       compression la plus forte étant alors équilibrés par la tension
       fluidique, ne font ni contusions ni blessures, et soulagent le
       patient au lieu de l'étouffer.

       Les fous prennent les médecins en horreur et les mystiques
       hallucinés détestent les sages, ils les fuient d'abord, ils les
       persécutent ensuite fatalement et malgré eux; s'ils sont doux et
       indulgents, c'est pour les vices; la raison soumise à l'autorité
       les trouve implacables: les sectaires en apparence les plus doux
       sont pris de fureur et de haine, lorsqu'on leur parle de
       soumission et de hiérarchie. Toujours les hérésies ont occasionné
       des troubles. Si un faux prophète ne pervertit pas, il faut qu'il
       tue. Ils réclament à grands cris la tolérance pour eux, mais ils
       se gardent bien d'en faire usage envers les autres. Les
[132]  protestants déclamaient contre les bûchers de Rome à l'époque
       même où Jean Calvin, de son autorité privée, faisait brûler
       Michel Servet.

       Ce sont les crimes des donatistes, des circoncellions et de tant
       d'autres qui ont forcé les princes catholiques à sévir, et
       l'Église même à leur abandonner les coupables. Ne dirait-on pas à
       entendre les gémissements de l'irréligion que les vaudois, les
       albigeois et les hussites étaient des agneaux? Étaient-ce des
       innocents que ces sombres puritains d'Écosse et d'Angleterre qui
       tenaient le poignard d'une main et la Bible de l'autre en
       prêchant l'extermination des catholiques? Une seule église au
       milieu de tant de représailles et d'horreurs à toujours posé et
       maintenu en principe son horreur du sang: c'est l'église
       hiérarchique et légitime.

       L'Église, en admettant la possibilité et l'existence des miracles
       diaboliques, reconnaît l'existence d'une force naturelle dont on
       peut se servir, soit pour le bien, soit pour le mal. Aussi
       a-t-elle sagement décidé que si la sainteté de la doctrine peut
       légitimer le miracle, le miracle seul ne peut jamais autoriser
       les nouveautés de la doctrine.

       Dire que Dieu, dont les lois sont parfaites et ne se démentent
       jamais, se sert d'un moyen naturel pour opérer les choses qui
       nous semblent surnaturelles, c'est affirmer la raison suprême et
       le pouvoir immuable de Dieu, c'est agrandir l'idée que nous avons
       de sa providence; ce n'est point nier son intervention dans les
       merveilles qui s'opèrent en faveur de la vérité, que les
       catholiques sincères le comprennent bien.

       Les faux miracles occasionnés par les congestions astrales ont
[133]  toujours une tendance anarchique et immorale, parce que le
       désordre appelle le désordre. Aussi les dieux et les génies des
       sectaires sont-ils avides de sang et promettent-ils ordinairement
       leur protection au prix du meurtre. Les idolâtres de la Syrie et
       de la Judée se faisaient des oracles avec des têtes d'enfants
       qu'ils arrachaient violemment du corps de ces pauvres petites
       créatures. Ils faisaient sécher ces têtes, et après leur avoir
       mis sous la langue une lame d'or avec des caractères inconnus,
       ils les plaçaient dans des creux pratiqués dans la muraille, leur
       faisaient un corps de plantes magiques environnées de
       bandelettes, allumaient une lampe devant ces affreuses idoles,
       leur offraient de l'encens et venaient religieusement les
       consulter; ils croyaient entendre parler cette tête dont les
       derniers cris d'angoisse avaient sans doute ébranlé leur
       imagination. D'ailleurs nous avons dit que le sang attire les
       larves. Dans les sacrifices infernaux, les anciens creusaient une
       fosse et la remplissaient de sang tiède et fumant; ils voyaient
       alors ramper, monter, descendre, accourir du creux de la terre,
       de toutes les profondeurs de la nuit, des ombres débiles et
       pâles. Ils traçaient avec la pointe de l'épée sanglante le cercle
       des évocations, allumaient des feux de laurier, d'aulne et de
       cyprès sur des autels couronnés d'asphodèle et de verveine, la
       nuit alors semblait devenir plus froide et plus sombre, la lune
       se cachait sous les nuages, et l'on entendait le faible frôlement
       des fantômes qui se pressaient autour du cercle pendant que les
       chiens hurlaient lamentablement dans toute la campagne.

       Pour tout pouvoir, il faut tout oser, tel était le principe des
[134]  enchantements et de leurs horreurs. Les faux magiciens se liaient
       par le crime, et ils se croyaient capables de faire peur aux
       autres quand ils étaient parvenus à s'épouvanter eux-mêmes. Les
       rites de la magie noire sont restés horribles comme les cultes
       impies qu'elle avait produits, soit dans les associations de
       malfaiteurs conspirant contre les civilisations antiques, soit
       chez les peuplades barbares. C'est toujours le même amour des
       ténèbres, ce sont toujours les mêmes profanations, les mêmes
       prescriptions sanglantes. La magie anarchique est le culte de
       mort. Le sorcier s'abandonne à la fatalité, il abjure sa raison,
       il renonce à l'espérance de l'immortalité et il immole des
       enfants. Il renonce au mariage honnête et fait voeu de débauche
       stérile. A ces conditions il jouit de la plénitude de sa folie,
       il s'enivre de sa méchanceté au point de la croire
       toute-puissante, et transformant en réalité ses hallucinations,
       il se croit maître d'évoquer à son gré toute la tombe et tout
       l'enfer.

       Les mots barbares et les signes inconnus ou même absolument
       insignifiants sont les meilleurs en magie noire. On s'hallucine
       mieux avec des pratiques ridicules et des évocations imbéciles
       que par des rites ou des formules capables de tenir
       l'intelligence en éveil. M. Du Potet affirme avoir expérimenté la
       puissance de certains signes sur les crisiaques, et les signes
       qu'il trace de sa main dans son livre occulte, avec précaution et
       mystère, sont analogues, sinon absolument semblables, aux
       prétendues signatures diaboliques qui se trouvent dans les
       anciennes éditions du grand grimoire. Les mêmes causes doivent
       produire toujours les mêmes effets, et il n'y a rien de nouveau
       sous la lune des sorciers, non plus que sous le soleil des sages.

[135]  L'état d'hallucination permanent est une mort ou une abdication
       de la conscience; on est alors livré à tous les hasards de la
       fatalité des rêves. Chaque souvenir apporte son reflet, chaque
       mauvais désir crée une image, chaque remords enfante un
       cauchemar. La vie devient celle d'un animal, mais d'un animal
       ombrageux et tourmenté. On n'a plus conscience ni de la morale ni
       du temps. Les réalités n'existent plus, tout danse dans le
       tourbillon des formes les plus insensées. Une heure semble
       parfois durer des siècles; des années peuvent passer avec la
       rapidité d'une heure.

       Notre cerveau, tout phosphorescent de lumière astrale, est plein
       de reflets et de figures sans nombre. Quand nous fermons les
       yeux, il nous semble souvent qu'un panorama tantôt brillant,
       tantôt sombre et terrible, se déroule sous notre paupière. Un
       malade atteint de la fièvre ferme à peine les yeux pendant la
       nuit, qu'il est ébloui souvent par une insupportable clarté.
       Notre système nerveux, qui est un appareil électrique complet,
       concentre la lumière dans le cerveau, qui est le pôle négatif de
       l'appareil, ou la projette par les extrémités qui sont les
       pointes destinées à remettre en circulation notre fluide vital.
       Quand le cerveau attire violemment une série d'images analogues à
       une passion qui a rompu l'équilibre de la machine, l'échange de
       lumière ne se fait plus, la respiration astrale s'arrête et la
       lumière dévoyée se coagule en quelque sorte dans le cerveau.
       Aussi les hallucinés ont-ils les sensations les plus fausses et
       les plus perverses. Il en est qui trouvent de la jouissance à se
       découper la peau en lanières et à s'écorcher lentement, d'autres
[136]  mangent et savourent les substances les moins faites pour servir
       de nourriture. M. le docteur Brierre de Boismont, dans son savant
       _Traité des hallucinations_ [8], a rassemblé plusieurs séries
       d'observations excessivement curieuses; tous les excès de la vie,
       soit en bien mal compris, soit en mal non combattu, peuvent
       exalter le cerveau et y produire des stagnations de lumière.
       L'ambition excessive, les prétentions orgueilleuses à la
       sainteté, une continence pleine de scrupules et de désirs, des
       passions honteuses satisfaites malgré les avertissements réitérés
       du remords: tout cela conduit à l'évanouissement de la raison, à
       l'extase morbide, à l'hystérie, aux visions, à la folie. Un homme
       n'est pas fou, remarque le savant docteur, parce qu'il a des
       visions, mais parce qu'il croit plus à ses visions qu'au sens
       commun. C'est donc l'obéissance et l'autorité seules qui peuvent
       sauver les mystiques; s'ils ont en eux-mêmes une confiance
       obstinée, il n'y a plus de remède, ils sont déjà les excommuniés
       de la raison et de la foi: ce sont les aliénés de la charité
       universelle. Ils se croient plus sages que la société; ils
       croient former une religion, et ils sont seuls; ils pensent avoir
       dérobé pour leur usage personnel les clefs secrètes de la vie, et
       leur intelligence est déjà tombée dans la mort.

       [Note 8: Brierre de Boismont, _Des hallucinations, ou histoire
       raisonnée des apparitions, des visions, des songes, de l'extase,
       du magnétisme et du somnambulisme_, 2e édition, 1852, l vol.
       in-8.]

[137]

                               CHAPITRE III.

                          INITIATIONS ET ÉPREUVES.

       SOMMAIRE.--La doctrine secrète de Platon.--Théosophie et
       théurgie.--L'antre de Trophonius.--Origines des fables de
       l'Achéron et du Ténare.--Le tableau symbolique de Cébès.--Les
       doctrines ultra-mondaines du _Phédon_.--La sépulture des
       morts.--Sacrifices pour apaiser les mânes.


       Ce que les adeptes nomment le _grand oeuvre_ n'est pas seulement
       la transmutation des métaux, c'est aussi et surtout la médecine
       universelle, c'est-à-dire le remède à tous les maux, y compris la
       mort.

       L'oeuvre qui crée la médecine universelle, c'est la régénération
       morale de l'homme. C'est cette seconde naissance dont parlait le
       Sauveur au docteur de la loi, Nikodémos, qui ne le comprenait
       pas, et Jésus lui disait: «Quoi, vous êtes maître en Israël et
       vous ignorez ce mystère!» comme s'il voulait lui faire entendre
       qu'il s'agissait des principes fondamentaux de la science
       religieuse, et qu'il n'était pas permis à un maître de les
       ignorer.

       Le grand mystère de la vie et de ses épreuves est représenté dans
       la sphère céleste et dans le cycle de l'année. Les quatre formes
       du sphinx correspondent aux quatre éléments et aux quatre
       saisons. Les figures symboliques du bouclier d'Achille, dans
       Homère, ont une signification analogue à celle des douze travaux
       d'Hercule. Achille doit mourir comme Hercule, après avoir vaincu
       les éléments et combattu contre les dieux. Hercule, victorieux de
[138]  tous les vices figurés par les monstres qu'il doit combattre,
       succombe un instant au plus dangereux de tous, à l'amour; mais il
       arrache enfin de sa poitrine, avec des lambeaux de sa chair, la
       tunique brûlante de Déjanire; il la laisse coupable et vaincue;
       il meure affranchi et immortel.

       Tout homme qui pense est un Oedipe appelé à deviner l'énigme du
       sphinx ou à mourir. Tout initié doit être un Hercule
       accomplissant le cycle d'une grande année de travaux et méritant,
       par les sacrifices du coeur et de la vie, les triomphes de
       l'apothéose.

       Orphée n'est roi de la lyre et des sacrifices qu'après avoir tour
       à tour conquis et su perdre Eurydice. Omphale et Déjanire sont
       jalouses d'Hercule: l'une veut l'avilir, l'autre cède aux
       conseils d'une lâche rivale qui la pousse à empoisonner le
       libérateur du monde; mais elle va le guérir d'un empoisonnement
       bien autrement funeste, celui de son indigne amour. La flamme du
       bûcher va purifier ce coeur trop faible; Hercule expire dans
       toute sa force et peut s'asseoir victorieux près du trône de
       Jupiter!

       Jacob, avant d'être le grand patriarche d'Israël, avait combattu
       pendant toute une longue nuit contre un ange.

       L'ÉPREUVE, tel est le grand mot de la vie: la vie est un serpent
       qui s'enfante et se dévore sans cesse; il faut échapper à ses
       étreintes et lui mettre le pied sur la tête. Hermès, en le
       multipliant, l'oppose à lui-même, et dans un équilibre éternel il
       en fait le talisman de son pouvoir et la gloire de son caducée.

       Les grandes épreuves de Memphis et d'Éleusis avaient pour but de
       former des rois et des prêtres, en confiant la science à des
[139]  hommes courageux et forts. Il fallait, pour être admis à ces
       épreuves, se livrer corps et âme au sacerdoce et faire l'abandon
       de sa vie. On descendait alors dans des souterrains obscurs où il
       fallait traverser tour à tour des bûchers allumés, des courants
       d'eau profonde et rapide, des ponts mobiles jetés sur des abîmes,
       et cela sans laisser éteindre et s'échapper une lampe qu'on
       tenait à la main. Celui qui chancelait ou qui avait peur ne
       devait jamais revoir la lumière; celui qui franchissait avec
       intrépidité tous les obstacles était reçu parmi les _mystes_,
       c'est-à-dire qu'on l'initiait aux petits mystères. Mais il
       restait à éprouver sa fidélité et son silence, et ce n'était
       qu'au bout de plusieurs années qu'il devenait _épopte_, titre qui
       correspond à celui d'adepte.

       La philosophie, rivale du sacerdoce, imita ces pratiques et
       soumit ses disciples à des épreuves. Pythagore exigeait le
       silence et l'abstinence pendant cinq ans: Platon n'admettait dans
       son école que des géomètres et des musiciens, il réservait
       d'ailleurs une partie de son enseignement pour les initiés et sa
       philosophie avait ses mystères. C'est ainsi qu'il fait créer le
       monde par les démons, et qu'il fait sortir tous les animaux de
       l'homme. Les démons de Platon ne sont autres que les _Éloïm_ de
       Moïse, c'est-à-dire les forces par le concours et l'harmonie
       desquelles le principe suprême a créé. En disant que les animaux
       sortent de l'homme, il veut dire que les animaux sont l'analyse
       de la forme vivante dont l'homme est la synthèse. C'est Platon
       qui le premier a proclamé la divinité du verbe, c'est-à-dire de
       la parole, et ce verbe créateur, il semble en pressentir
       l'incarnation prochaine sur la terre; il annonce les souffrances
       et le supplice du juste parfait, réprouvé par l'iniquité du
       monde.

[140]  Cette philosophie sublime du verbe appartient à la pure kabbale,
       et Platon ne l'a point inventée. Il ne le cache pas d'ailleurs et
       déclare hautement qu'_en aucune science il ne faut jamais
       recevoir que ce qui s'accorde avec les vérités éternelles et avec
       les oracles de Dieu_. Dacier, à qui nous empruntons cette
       citation, ajoute que, «par ces vérités éternelles, Platon entend
       une ancienne tradition, qu'il prétend que les premiers hommes
       avaient reçue de Dieu et qu'ils avaient transmise à leurs
       descendants.» Certes, à moins de nommer positivement la kabbale,
       on ne saurait être plus clair. C'est la définition au lieu du
       nom: c'est quelque chose de plus précis en quelque manière que le
       nom même.

       «Ce ne sont pas les livres, dit encore Platon, qui donnent ces
       hautes connaissances; il faut les puiser en soi-même par une
       profonde méditation et chercher le feu sacré dans sa propre
       source.... C'est pourquoi je n'ai jamais rien écrit de ces
       révélations et je n'en parlerai jamais.

       »Tout homme qui entreprendra de les rendre vulgaires ne
       l'entreprendra jamais qu'inutilement, et tout le fruit qu'il
       tirera de son travail, c'est qu'excepté un petit nombre d'hommes
       à qui Dieu a donné assez d'intelligence pour voir en eux-mêmes
       ces vérités célestes, il donnera aux uns du mépris pour elles, et
       remplira les autres d'une vaine et téméraire confiance, comme
       s'ils savaient des choses merveilleuses qu'ils ne savent pourtant
       pas[9].»

       [Note 9: Dacier, _la Doctrine de Platon_ (_Bibliothèque des
       anciens philosophes_), t. III, p. 81.]

[141]  Il écrit à Denys le Jeune:

       «Il faut que je déclare à Archédémus ce qui est beaucoup plus
       précieux et plus divin et ce que vous avez grande envie de
       savoir, puisque vous me l'avez envoyé exprès; car, selon ce qu'il
       m'a dit, vous ne croyez pas que je vous aie suffisamment expliqué
       ce que je pense sur la nature du premier principe; il faut vous
       l'écrire par énigmes, afin que si ma lettre est interceptée sur
       terre ou sur mer, celui qui la lira n'y puisse rien comprendre.

       »Toutes choses sont autour de leur roi, elles sont à cause de
       lui, et il est seul la cause des bonnes choses; second pour les
       secondes et troisième pour les troisièmes [10].»

       [Note 10: Dacier, _loco citato_.t. III, p. 194.]

       Il y a dans ce peu de paroles un résumé complet de la théologie
       des séphirots. Le roi, c'est Ensoph, l'être suprême et absolu.
       Tout rayonne de ce centre qui est partout, mais que nous
       concevons surtout de trois manières et dans trois sphères
       différentes. Dans le monde divin, qui est celui de la première
       cause, il est unique et premier. Dans le monde de la science qui
       est celui des causes secondes, l'influence du premier principe se
       fait sentir, mais on ne le conçoit plus que comme la première des
       causes secondes; il s'y manifeste par le binaire, c'est le
       principe créateur passif. Enfin, dans le troisième monde, qui est
       celui des formes, il se révèle comme la forme parfaite, le verbe
       incarné, la beauté et la bonté suprêmes, la perfection créée; il
       est donc à la fois le premier, le second et le troisième,
[142]  puisqu'il est tout en tout, le centre et la cause de tout.
       N'admirons point ici le génie de Platon, reconnaissons seulement
       la science exacte de l'initié.

       Qu'on ne nous dise plus que notre grand apôtre saint Jean a
       emprunté à la philosophie de Platon le début de son évangile.
       C'est Platon, au contraire, qui avait puisé aux mêmes sources que
       saint Jean; mais il n'avait pas reçu l'esprit qui vivifie. La
       philosophie du plus grand des révélateurs humains pouvait aspirer
       au verbe fait homme: l'Évangile seul pouvait le donner au monde.

       La kabbale enseignée aux Grecs par Platon prit plus tard le nom
       de _théosophie_ et embrassa dans la suite le dogme magique tout
       entier. Ce fut à cet ensemble de doctrine occulte que se
       rattachèrent successivement toutes les découvertes des
       chercheurs. On voulut passer de la théorie à la pratique et
       réaliser la parole par les oeuvres; les dangereuses expériences
       de la divination apprirent à la science comment on peut se passer
       du sacerdoce, le sanctuaire était trahi et des hommes sans
       mission osaient faire parler les dieux. C'est pour cela que la
       théurgie partagea les anathèmes de la magie noire et fut
       soupçonnée d'en imiter les crimes, parce qu'elle ne pouvait se
       défendre d'en partager l'impiété. On ne soulève pas impunément le
       voile d'Isis, et la curiosité est un blasphème contre la foi,
       lorsqu'il s'agit des choses divines. «Heureux ceux qui croiront
       sans avoir vu, nous a dit le grand révélateur.»

       Les expériences de la théurgie et de la nécromancie sont toujours
       funestes à ceux qui s'y abandonnent. Lorsqu'on a une fois mis le
       pied sur le seuil de l'autre monde, il faut mourir et presque
[143]  toujours d'une manière étrange et terrible. Le vertige commence,
       la catalepsie et la folie achèvent. Il est certain qu'en présence
       de certaines personnes et après une série d'actes enivrants, une
       perturbation se fait dans l'atmosphère, les boiseries craquent,
       les portes tremblent et gémissent. Des signes bizarres et
       quelquefois sanglants semblent s'imprimer d'eux-mêmes sur du
       parchemin vierge ou sur des linges. Ces signes sont toujours les
       mêmes et les magistes les classifient sous le nom d'_écritures
       diaboliques_. La seule vue de ces caractères fait retomber les
       crisiaques en convulsion ou en extase; ils croient alors voir les
       esprits, et Satan, c'est-à-dire le génie de l'erreur, se
       transfigure pour eux en ange de lumière. Ces prétendus esprits
       demandent pour se montrer des excitations sympathiques produites
       par le rapprochement des sexes, il faut mettre les mains dans les
       mains, les pieds sur les pieds, il faut se souffler au visage, et
       souvent suivent des extases obscènes. Les initiés se passionnent
       pour ce genre d'ivresse, ils se croient les élus de Dieu et les
       interprètes du ciel, ils traitent de fanatisme l'obéissance à la
       hiérarchie. Ce sont les successeurs de la race caïnique de
       l'Inde. Ce sont des _hatchichims_ et des faquirs. Les
       avertissements ne les éclaireront pas et ils périront parce
       qu'ils ont voulu périr.

       Les prêtres de la Grèce, pour guérir de semblables malades,
       employaient une sorte d'_homoeopathie_; ils les terrifiaient en
       exagérant le mal même dans une seule crise et les faisaient
       dormir dans la caverne de Trophonius. On se préparait à ce
       sommeil par des jeûnes, des lustrations et des veilles, puis on
       descendait dans le souterrain et on y était laissé et enfermé
[144]  sans lumière. Des gaz enivrants, assez semblables à ceux de la
       grotte du Chien qu'on voit près de Naples, s'exhalaient dans
       cette caverne et ne tardaient pas à terrasser le visionnaire; il
       avait alors d'épouvantables rêves causés par un commencement
       d'asphyxie; on venait à temps le secourir et on l'emportait tout
       palpitant, tout pâle et les cheveux hérissés sur un trépied où il
       prophétisait avant de s'éveiller entièrement. Ces sortes
       d'épreuves causaient un tel ébranlement dans le système nerveux,
       que les crisiaques ne s'en souvenaient pas sans frissonner et
       n'osaient plus jamais parler d'évocations et de fantômes. Il en
       est qui depuis ne purent jamais s'égayer ni sourire; et
       l'impression générale était si triste, qu'elle passa en proverbe
       et qu'on disait d'une personne dont le front ne se déridait pas:
       «Elle a dormi dans la caverne de Trophonius.»

       Ce n'est pas dans les livres des philosophes, c'est dans le
       symbolisme religieux des anciens qu'il faut chercher les traces
       de la science et en retrouver les mystères. Les prêtres d'Égypte
       connaissaient mieux que nous les lois du mouvement et de la vie.
       Ils savaient tempérer ou affermir l'action par la réaction, et
       prévoyaient facilement la réalisation des effets dont ils avaient
       posé la cause. Les colonnes de Seth, d'Hermès, de Salomon,
       d'Hercule ont symbolisé dans les traditions magiques cette loi
       universelle de l'équilibre; et la science de l'équilibre avait
       conduit les initiés à celle de la gravitation universelle autour
       des centres de vie, de chaleur et de lumière. Aussi dans les
       calendriers sacrés des Égyptiens dont chaque mois était, comme on
       sait, placé sous la protection de trois décans ou génies de dix
[145]  jours, le premier décan du signe du lion est-il représenté par
       une tête humaine à sept rayons avec une grande queue de scorpion
       et le signe du Sagittaire sous le menton. Au-dessous de cette
       tête est le nom de IAO; on appelait cette figure _khnoubis_, mot
       égyptien qui signifie or et lumière. Thalès et Pythagore
       apprirent dans les sanctuaires de l'Égypte que la terre tourne
       autour du soleil, mais ils ne cherchèrent pas à répandre cette
       connaissance, parce qu'il eût fallu révéler pour cela un des
       grands secrets du temple, la double loi d'attraction et de
       rayonnement de fixité et de mouvement qui est le principe de la
       création et la cause perpétuelle de la vie. Aussi l'écrivain
       chrétien, Lactance, qui avait entendu parler de cette tradition
       magique et de l'effet sans la cause, se moque-t-il fort de ces
       théurgistes rêveurs qui font tourner la terre et nous donnent des
       antipodes, lesquels, suivant lui, devaient avoir, pendant que
       nous marcherions la tête haute, les pieds en haut et la tête en
       bas. D'ailleurs, ajoute naïvement Lactance avec toute la logique
       des ignorants et des enfants, de pareils hommes ne tiendraient
       pas à terre et tomberaient la tête la première dans le ciel
       inférieur. Ainsi raisonnaient les philosophes pendant que les
       prêtres, sans leur répondre et sans sourire même de leurs
       erreurs, écrivaient en hiéroglyphes créateurs de tous les dogmes
       et de toutes les poésies, les secrets de la vérité.

       Dans leur description allégorique des enfers, les hiérophantes
       grecs avaient caché les grands secrets de la magie. On y trouve
       quatre fleuves, comme dans le paradis terrestre, plus un
       cinquième qui serpente sept fois entre les autres. Un fleuve de
       douleurs et de gémissements, le Cocyte, et un fleuve d'oubli, le
[146]  Léthé, puis un fleuve d'eau rapide, irrésistible, qui entraîne
       tout et qui roule en sens contraire avec un fleuve de feu. Ces
       deux fleuves mystérieux, l'Achéron et le Phlégéton, dont l'eau
       représente le fluide négatif et l'autre le fluide positif,
       tournent éternellement l'un dans l'autre. Le Phlégéton échauffe
       et fait fumer les eaux froides et noires de l'Achéron et
       l'Achéron couvre d'épaisses vapeurs les flammes liquides du
       Phlégéton. De ces vapeurs sortent par milliers des larves et des
       lémures, images vaines des corps qui ont vécu et de ceux qui ne
       vivent pas encore; mais qu'ils aient bu ou non au fleuve des
       douleurs, tous aspirent au fleuve d'oubli, dont l'eau
       assoupissante leur rendra la jeunesse et la paix. Les sages seuls
       ne veulent pas oublier, car leurs souvenirs sont déjà leur
       récompense. Aussi sont-ils seuls vraiment immortels, puisqu'ils
       ont seuls la conscience de leur immortalité.

       Les supplices du Ténare sont des peintures vraiment divines des
       vices et de leur châtiment éternel. La cupidité de Tantale,
       l'ambition de Sysiphe ne seront jamais expiées, car elles ne
       peuvent jamais être satisfaites. Tantale a soif dans l'eau,
       Sysiphe roule au sommet d'une montagne un piédestal sur lequel il
       veut s'asseoir et qui retombe toujours sur lui en l'entraînant au
       fond de l'abîme. Ixion, l'amoureux sans frein, qui a voulu violer
       la reine du ciel, est fouetté par des furies infernales. Il n'a
       pourtant pas joui de son crime et n'a pu embrasser qu'un fantôme.
       Ce fantôme peut-être a paru condescendre à ses fureurs et
       l'aimer, mais quand il méconnaît le devoir, quand il se satisfait
       par le sacrilége, l'amour, c'est de la haine en fleurs!

[147]  Ce n'est pas au delà de la tombe, c'est dans la vie même qu'il
       faut chercher les mystères de la mort. Le salut ou la réprobation
       commencent ici-bas et le monde terrestre a aussi son ciel et son
       enfer. Toujours même ici-bas la vertu est récompensée, toujours
       même ici-bas le vice est puni; et ce qui nous fait croire parfois
       l'impunité des méchants, c'est que les richesses, ces
       instruments du bien et du mal, semblent leur être parfois données
       au hasard. Mais malheur aux hommes injustes, lorsqu'ils possèdent
       la clef d'or, elle n'ouvre pour eux que la porte du tombeau et de
       l'enfer.

       Tous les vrais initiés ont reconnu l'immense utilité du travail
       et de la douleur. La douleur, a dit un poëte allemand, c'est le
       chien de ce berger inconnu qui mène le troupeau des hommes.
       Apprendre à souffrir, apprendre à mourir, c'est la gymnastique de
       l'Éternité, c'est le noviciat immortel.

       Tel est le sens moral de la divine comédie de Dante esquissée
       déjà du temps de Platon dans le tableau allégorique de Cébès. Ce
       tableau, dont la description nous a été conservée et que
       plusieurs peintres du moyen âge ont refait d'après cette
       description, est un monument à la fois philosophique et magique.
       C'est une synthèse morale très complète, et c'est en même temps
       la plus audacieuse démonstration qui ait été faite du grand
       arcane, de ce secret dont la révélation bouleverserait la terre
       et le ciel. Nos lecteurs n'attendent pas sans doute que nous leur
       en donnions l'explication. Celui qui trouve ce mystère comprend
       qu'il est inexplicable de sa nature, et qu'il donne la mort à
       ceux qui le surprennent comme à celui qui l'a révélé.

       Ce secret est la royauté du sage, c'est la couronne de l'initié
[148]  que nous voyons redescendre vainqueur du sommet des épreuves dans
       la belle allégorie de Cébès. Le grand arcane le rend maître de
       l'or et de la lumière qui sont au fond la même chose, il a résolu
       le problème de la quadrature du cercle, il dirige le mouvement
       perpétuel, et il possède la pierre philosophale. Ici les adeptes
       me comprendront. Il n'y a ni interruption dans le travail de la
       nature ni lacune dans son oeuvre. Les harmonies du ciel
       correspondent à celles de la terre, et la vie éternelle accomplit
       ses évolutions suivant les mêmes lois que la vie d'un jour. Dieu
       a tout disposé avec poids, nombre et mesure, dit la Bible, et
       cette lumineuse doctrine était aussi celle de Platon. Dans le
       _Phédon_, il fait discourir Socrate sur les destinées de l'âme
       d'une manière tout à fait conforme aux traditions kabbalistiques.
       Les esprits épurés par l'épreuve s'affranchissent des lois de la
       pesanteur, et surtout de l'atmosphère des larmes; les autres y
       rampent dans les ténèbres, et ce sont ceux-là qui apparaissent
       aux hommes faibles ou criminels. Ceux qui se sont affranchis des
       misères de la vie matérielle ne reviennent plus en contempler les
       crimes et en partager les erreurs: c'est vraiment assez d'une
       fois.

       Le soin que prenaient les anciens d'ensevelir les morts
       protestait hautement contre la nécromancie, et toujours ceux-l
       ont été regardés comme des impies qui troublent le repos de la
       tombe. Rappeler les morts sur la terre, ce serait les condamner à
       mourir deux fois; et ce qui faisait craindre surtout aux hommes
       pieux des anciens cultes de rester sans sépulture après leur
       mort, c'était l'appréhension que leur cadavre ne fût profané par
       les Stryges et ne servît aux enchantements. Après la mort, l'âme
[149]  appartient à Dieu, et le corps à la mère commune qui est la
       terre. Malheur à ceux qui osent attenter à ces refuges! Quand on
       avait troublé le sanctuaire de la tombe, les anciens offraient
       des sacrifices aux mânes irrités; et il y avait une sainte pensée
       au fond de cet usage. En effet, s'il était permis à un homme
       d'attirer vers lui par une chaîne de conjurations les âmes qui
       nagent dans les ténèbres en aspirant vers la lumière, celui-là se
       donnerait des enfants rétrogrades et posthumes qu'il devrait
       nourrir de son sang et de son âme. Les nécromanciens sont des
       enfanteurs de vampires, ne les plaignons donc pas s'ils meurent
       rongés par les morts!



                               CHAPITRE IV.

                          MAGIE DU CULTE PUBLIC.

       SOMMAIRE.--Ce que c'est que la superstition.--Orthodoxie magique.
       --Dissidence des profanes.--Apparitions et incarnations des
       dieux.--Tyrésias et Calchas.--Les magiciens d'Homère.--Les
       sibylles et leurs vers écrits sur des feuilles jetées au
       vent.--Origine de la géomancie et de la cartomancie.


       Les idées produisent les formes et à leur tour les formes
       reflètent et reproduisent les idées. Pour ce qui est des
       sentiments, l'association les multiplie dans la réunion de ceux
       qui les partagent, en sorte que tous sont électrisés de
       l'enthousiasme de tous. C'est pour cela que si tel ou tel homme
       du peuple en particulier se trompe aisément sur le juste et sur
[150]  le beau, le peuple en masse applaudira toujours à ce qui est
       sublime avec un élan non moins sublime.

       Ces deux grandes lois de la nature observées par les anciens
       mages, leur avaient fait comprendre la nécessité d'un culte
       public, unique, obligatoire, hiérarchique et symbolique comme la
       religion tout entière, splendide comme la vérité, riche et varié
       comme la nature, étoilé comme le ciel, plein de parfums comme la
       terre, de ce culte enfin que devait plus tard constituer Moïse,
       que Salomon devait réaliser dans toutes ses splendeurs, et qui,
       transfiguré encore une fois, réside aujourd'hui dans la grande
       métropole de Saint-Pierre de Rome.

       L'humanité n'a jamais eu réellement qu'une religion et qu'un
       culte. Cette lumière universelle a eu ses mirages incertains, ses
       reflets trompeurs et ses ombres, mais toujours après les nuits de
       l'erreur, nous la voyons reparaître unique et pure comme le
       soleil.

       Les magnificences du culte sont la vie de la religion, et si le
       Christ veut des ministres pauvres, sa divinité souveraine ne veut
       pas de pauvres autels. Les protestants n'ont pas compris que le
       culte est un enseignement, et que dans l'imagination de la
       multitude il ne faut pas créer un dieu mesquin ou misérable.
       Voyez ces oratoires qui ressemblent à des mairies et ces honnêtes
       ministres tournés comme des huissiers ou des commissaires, ne
       font-ils pas nécessairement prendre la religion pour une
       formalité, et Dieu pour un juge de paix? Les Anglais qui
       prodiguent tant d'or dans leurs habitations particulières, et qui
       affectent d'aimer tant la Bible, ne devraient-ils pas se souvenir
       des pompes inouïes du temple de Salomon et trouver leurs églises
[151]  bien froides et bien nues? Mais ce qui dessèche leur culte c'est
       la sécheresse de leur coeur, et comment voulez-vous qu'avec ce
       culte sans magie, sans éblouissements et sans larmes, ces coeurs
       soient jamais rappelés à la vie?

       L'orthodoxie est le caractère absolu de la haute magie. Quand la
       vérité vient au monde, l'étoile de la science en avertit les
       mages et ils viennent adorer l'enfant créateur de l'avenir. C'est
       par l'intelligence de la hiérarchie et la pratique de
       l'obéissance qu'on obtient l'initiation, et un véritable initié
       ne sera jamais un sectaire.

       Les traditions orthodoxes furent emportées de la Chaldée par
       Abraham, elles régnaient en Égypte du temps de Joseph avec la
       connaissance du vrai Dieu. Koung-Tseu voulut les établir en
       Chine, mais le mysticisme imbécile de l'Inde devait, sous la
       forme idolâtrique du culte de Fô, prévaloir dans ce grand empire.
       Moïse emporta l'orthodoxie d'Égypte comme Abraham de la Chaldée,
       et dans les traditions secrètes de la kabbale nous trouvons une
       théologie entière, parfaite, unique, semblable à ce que la nôtre
       a de plus grandiose et de mieux expliqué par les pères et les
       docteurs, le tout avec un ensemble et des lumières qu'il n'est
       pas donné encore au monde de comprendre. Le Sohar, qui est la
       clef des livres saints, ouvre aussi toutes les profondeurs et
       éclaire toutes les obscurités des mythologies anciennes et des
       sciences cachées primitivement dans le sanctuaire. Il est vrai
       qu'il faut connaître le secret de cette clef pour arriver à s'en
       servir, et que pour les intelligences même les plus pénétrantes,
       mais non initiées à ce secret, le Sohar est absolument
       incompréhensible et même illisible.

[152]  Nous espérons que les lecteurs attentifs de nos écrits sur la
       magie trouveront d'eux-mêmes ce secret, et parviendront à leur
       tour à déchiffrer d'abord, puis à lire ce livre qui contient
       l'explication de tant de mystères.

       L'initiation étant la conséquence nécessaire de la hiérarchie,
       principe fondamental des réalisations magiques, les profanes,
       après avoir essayé inutilement de forcer les portes du
       sanctuaire, prirent le parti d'élever autel contre autel, et
       d'opposer les divulgations ignorantes du schisme aux réticences
       de l'orthodoxie. D'horribles histoires coururent sur les mages:
       les sorciers et les stryges rejetèrent sur eux la responsabilité
       de leurs crimes; c'étaient des buveurs de sang humain, des
       mangeurs de petits enfants. Cette vengeance de l'ignorance
       présomptueuse contre la science discrète a obtenu de tous les
       temps un succès qui en a perpétué l'usage. Un misérable n'a-t-il
       pas imprimé dans je ne sais quel pamphlet, qu'il avait lui-même
       et de ses oreilles entendu dans un club l'auteur de ce livre
       demander que le sang des riches fût mis en boudins pour nourrir
       le peuple affamé? Plus la calomnie est énorme, plus elle fait
       d'impression sur les sots.

       Les accusateurs des mages commettaient eux-mêmes les forfaits
       dont ils les accusaient, et s'abandonnaient à toutes les
       frénésies d'une sorcellerie dévergondée. Il n'était bruit que
       d'apparitions et de prodiges. Les dieux eux-mêmes descendaient en
       formes visibles pour autoriser les orgies. Les cercles furieux de
       prétendus illuminés remontent jusqu'aux bacchantes qui ont
       assassiné Orphée. Un panthéisme mystique et luxurieux multiplia
[153]  toujours depuis ces cercles fanatiques et clandestins où la
       promiscuité et le meurtre se mêlaient aux extases et aux prières.
       Mais les destinées fatales de ce dogme absorbant et destructeur
       sont écrites dans une des plus belles fables de la mythologie
       grecque. Des pirates tyrrhéniens ont surpris Hiacchos endormi et
       le portent dans leur vaisseau. Ils croient que le dieu de
       l'inspiration est leur esclave, mais tout à coup en pleine mer
       leur vaisseau se transfigure, les mâts deviennent des ceps, les
       cordages des vignes, partout apparaissent des satyres dansant
       avec des lynx et des panthères, le vertige s'empare de
       l'équipage, ils se voient tous changés en boucs, et se
       précipitent dans la mer. Hiacchos alors aborde en Béotie et se
       rend à Thèbes, la ville de l'initiation, où il trouve que Panthée
       avait usurpé le pouvoir. Panthée à son tour veut emprisonner le
       dieu; mais la prison s'ouvre d'elle-même, le captif rayonne,
       vainqueur au milieu de Thèbes. Panthée devient furieux et les
       filles de Cadmus devenues des bacchantes le mettent en pièces
       croyant immoler un jeune taureau.

       Le panthéisme, en effet, ne saurait constituer une synthèse et
       doit périr divisé par les sciences, filles de Cadmus.

       Après Orphée, Cadmus, Oedipe et Amphiaraüs, les grands types
       fabuleux du sacerdoce magique en Grèce sont Tyrésias et Calchas,
       mais Tyrésias est un hiérophante inintelligent ou infidèle. Un
       jour il trouve deux serpents entrelacés, il croit qu'ils se
       battent et les sépare en les frappant de son bâton: il n'a pas
       compris le symbole du caducée, il veut diviser les forces de la
       nature, il veut séparer la science de la foi, l'intelligence de
[154]  l'amour, l'homme de la femme; il les voit unis comme des
       lutteurs, et il croit qu'ils se battent, il les blesse en les
       séparant, et le voilà lui-même ayant perdu son équilibre; il sera
       tour à tour homme et femme, jamais complètement, car
       l'accomplissement du mariage lui est interdit. Ici se révèlent
       tous les mystères de l'équilibre universel et de la loi
       créatrice. En effet c'est l'androgyne humain qui enfante; l'homme
       et la femme tant qu'ils sont séparés restent stériles, comme la
       religion sans la science et réciproquement, comme l'intelligence
       sans amour, comme la douceur sans force et la force sans douceur,
       comme la justice sans miséricorde et la miséricorde sans justice.
       L'harmonie résulte de l'analogie des contraires, il faut les
       distinguer pour les unir et non les séparer pour choisir entre
       eux. L'homme, dit-on, va sans cesse du blanc au noir dans ses
       opinions et se trompe toujours. Cela doit être, car la forme
       visible, la forme réelle est blanche et noire, elle se produit en
       alliant l'ombre et la lumière sans les confondre. Ainsi se
       marient tous les contraires dans la nature, et celui qui veut les
       séparer s'expose au châtiment de Tyrésias. D'autres disent qu'il
       devint aveugle pour avoir surpris Minerve toute nue, c'est-à-dire
       pour avoir profané les mystères: c'est une autre allégorie, mais
       c'est toujours le même symbole.

       C'est sans doute à cause de sa profanation des mystères qu'Homère
       fait errer l'ombre de Tyrésias dans les ténèbres Cimmériennes, et
       nous le montre revenant avec les larves et les ombres
       malheureuses qui cherchent à s'abreuver de sang, lorsqu'Ulysse
       consulte les esprits avec un cérémonial bien autrement magique et
[155]  formidable que les grimaces de nos _mediums_ et les petits
       papiers innocents des modernes nécromanciens.

       Le sacerdoce est presque muet dans Homère, le devin Calchas n'est
       ni un souverain pontife ni un grand hiérophante. Il semble être
       au service des rois dont il redoute la colère, et n'ose dire à
       Agamemnon des vérités désagréables qu'après avoir imploré la
       protection d'Achille. Il jette ainsi la division entre ces chefs
       et devient la cause des désastres de l'armée. Homère, dont tous
       les récits sont d'importantes et profondes leçons, veut aussi,
       par cet exemple, montrer à la Grèce combien il importe que le
       ministère divin soit indépendant des influences temporelles. La
       tribu sacerdotale ne doit relever que du suprême pontificat, et
       le grand prêtre est frappé d'impuissance; s'il manque une seule
       couronne à sa tiare il faut qu'il soit roi temporel pour être
       l'égal des souverains de la terre, roi par l'intelligence et par
       la science, roi enfin par sa mission divine. Tant qu'un pareil
       sacerdoce n'existera pas, semble dire le sage Homère, il manquera
       quelque chose à l'équilibre des empires.

       Le devin Théoclymènes dans l'Odyssée joue à peu près le rôle d'un
       parasite, il paie aux poursuivants de Pénélope leur hospitalité
       peu bienveillante par un avertissement inutile, puis il se retire
       prudemment avant l'esclandre qu'il prévoit.

       Il y a loin du rôle de ces diseurs de bonne ou de mauvaise
       aventure, à celui de ces sibylles qui habitaient dans des
       sanctuaires où elles se rendaient invisibles et qu'on n'abordait
       qu'en tremblant. Circés nouvelles, elles ne cédaient pourtant
       qu'à l'audace: il fallait pénétrer par adresse ou de force dans
[156]  leur retraite, les prendre par les cheveux, les menacer avec
       l'épée et les traîner jusqu'au fatal trépied. Alors elles
       rougissaient et pâlissaient tour à tour, et frémissantes, les
       cheveux hérissés, elles proféraient des paroles sans suite, puis
       elles s'échappaient furieuses, écrivaient sur des feuilles
       d'arbres des mots qui rassemblés devaient former des vers
       prophétiques et jetaient ces feuilles au vent, puis elles se
       renfermaient dans leur retraite et ne répondaient plus si on
       tentait de les rappeler.

       L'oracle avait autant de sens différents qu'il était possible
       d'en trouver en combinant les feuilles de toutes les manières. Si
       au lieu de mots les feuilles eussent porté des signes
       hiéroglyphiques, le nombre des interprétations eût encore
       augmenté, et l'on eût pu consulter le sort en les assemblant au
       hasard; c'est ce que firent depuis les géomanciens qui devinaient
       par des nombres et des figures de géométrie jetés au hasard.
       C'est ce que font encore de nos jours les adeptes de la
       cartomancie, en se servant de grands alphabets magiques du tarot
       dont ils ignorent assez généralement la valeur. Dans ces
       opérations, le sort choisit seulement les signes qui doivent
       inspirer l'interprète, et sans une faculté toute spéciale
       d'intuition et de seconde vue, les phrases indiquées par
       l'assemblage des lettres sacrées et les révélations indiquées par
       l'assemblage des figures prophétiseront au hasard. Ce n'est pas
       tout d'assembler les lettres, il faut savoir lire. La cartomancie
       bien comprise est une véritable consultation des esprits sans
       nécromancie et sans sacrifices, elle veut donc l'assistance d'un
       bon _médium_, la pratique en est d'ailleurs dangereuse et nous ne
       la conseillons à personne. N'est-ce donc pas assez du souvenir de
[157]  nos misères pour aggraver nos souffrances dans le présent,
       faut-il encore les surcharger de toute l'anxiété de l'avenir, et
       souffrir tous les jours d'avance les catastrophes qu'il nous est
       impossible d'éviter?



                                    CHAPITRE V.

                              MYSTÈRES DE LA VIRGINITÉ.

       SOMMAIRE.--L'hellénisme à Rome.--Institutions de Numa.--Les
       Vestales.--Allégories du feu sacré.--Portée religieuse de
       l'histoire de Lucrèce.--Mystères de la bonne déesse.--Culte du
       foyer et de la mère patrie.--Collèges des flamines et des
       augures.--Les oracles.--Opinions erronées de Fontenelle et de
       Kircher.--Aperçu du calendrier magique chez les Romains.


       L'empire romain ne fut qu'une transfiguration de celui des Grecs.
       L'Italie était la grande Grèce, et lorsque l'hellénisme
       perfectionna ses dogmes et ses mystères, c'est qu'il fallait
       commencer l'éducation des enfants de la louve: Rome était déjà au
       monde.

       Un fait spécial caractérise l'initiation donnée aux Romains par
       Numa, c'est l'importance typique rendue à la femme, à l'exemple
       des Égyptiens qui adoraient la divinité suprême sous le nom
       d'Isis.

       Chez les Grecs, le Dieu de l'initiation c'est Iacchos, le
       vainqueur de l'Inde, le resplendissant Androgyne aux cornes
       d'Ammon, le Panthée qui tient la coupe des sacrifices et y fait
       ruisseler le vin de la vie universelle, Iacchos, le fils de la
       foudre et le dompteur des tigres et des lions, mais c'est en
       profanant les mystères d'Iacchos que les bacchantes ont déchiré
[158]  Orphée; Iacchos, sous le nom romain de Bacchus, ne sera plus que
       le dieu de l'ivresse, et Numa demandera ses inspirations à la
       sage et discrète Égérie, la déesse du mystère et de la solitude.
       Il faut bien donner une mère à ces sauvages enfants trouvés qui
       n'ont pu devenir époux qu'en enlevant des femmes par surprise et
       par trahison. Ce qui doit assurer l'avenir de Rome, c'est le
       culte de la patrie et de la famille. Numa l'a compris, et il
       apprend d'Égérie comment on honore la mère des dieux. Il lui
       élève un temple sphérique sous la coupole duquel brûle un feu qui
       ne doit jamais s'éteindre. Ce feu est entretenu par quatre
       vierges qu'on nommera _vestales_ et qui seront entourées
       d'honneurs extraordinaires si elles sont fidèles, punies avec une
       rigueur exceptionnelle si elles manquent à leur dignité.
       L'honneur de la vierge est celui de la mère, et la famille ne
       peut être sainte qu'autant que la pureté virginale sera reconnue
       possible et glorieuse. Ici déjà la femme sort de la servitude
       antique, ce n'est plus l'esclave orientale, c'est la divinité
       domestique, c'est la gardienne du foyer, c'est l'honneur du père
       et de l'époux. Rome est devenue le sanctuaire des moeurs, et à ce
       prix elle sera la souveraine des nations et la métropole du
       monde.

       La tradition magique de tous les âges accorde à la virginité
       quelque chose de surnaturel et de divin. Les inspirations
       prophétiques cherchent les vierges, et c'est en haine de
       l'innocence et de la virginité que la Goëtie sacrifie des enfants
       au sang desquels elle reconnaît pourtant une vertu sacrée et
       expiatoire. Lutter contre l'attrait de la génération s'est
       c'exercer à vaincre la mort, et la suprême chasteté était la plus
       glorieuse couronne proposée aux hiérophantes. Répandre sa vie
[159]  dans des embrassements humains c'est jeter des racines dans la
       tombe. La chasteté est une fleur qui n'a plus de tige sur la
       terre et qui, aux caresses du soleil qui l'invite à monter vers
       lui, peut se détacher sans efforts et s'envoler comme un oiseau.

       Le feu sacré des vestales était le symbole de la foi et du chaste
       amour. C'était aussi l'emblème de cet agent universel dont Numa
       savait produire et diriger la forme électrique et foudroyante. En
       effet, pour rallumer le feu des vestales, si par une négligence
       très punissable elles l'avaient laissé s'éteindre, il fallait le
       soleil ou la foudre. On le renouvelait et on le consacrait au
       commencement de toutes les années, pratique conservée parmi nous
       et observée la veille de Pâques.

       C'est à tort qu'on a accusé le christianisme d'avoir emprunté ce
       qu'il y avait de plus beau dans les anciens cultes. Le
       christianisme, cette dernière forme de l'orthodoxie universelle,
       a gardé tout ce qui lui appartenait et n'a rejeté que les
       pratiques dangereuses et les vaines superstitions.

       Le feu sacré représentait aussi l'amour de la patrie et la
       religion du foyer. C'est à cette religion, c'est à
       l'inviolabilité du sanctuaire conjugal que Lucrèce se sacrifia.
       Lucrèce personnifie toute la majesté de l'ancienne Rome; elle
       pouvait sans doute se soustraire à l'outrage en abandonnant sa
       mémoire à la calomnie, mais la haute réputation est une noblesse
       qui oblige. En matière d'honneur un scandale est plus déplorable
       qu'une faute. Lucrèce éleva sa dignité d'honnête femme jusqu'à la
       hauteur du sacerdoce en subissant un attentat pour l'expier
       ensuite et le punir.

[160]  C'est en mémoire de cette illustre Romaine que la haute
       initiation au culte de la patrie et du foyer fut confiée aux
       femmes, à l'exclusion des hommes. Là elles devaient apprendre que
       le véritable amour est celui qui inspire les plus héroïques
       dévouements. On leur disait que la vraie beauté de l'homme c'est
       l'héroïsme et la grandeur; que la femme capable de trahir ou
       d'abandonner son mari, flétrit à la fois son avenir et son passé
       et se met au front la tache ineffaçable d'une prostitution
       rétrospective aggravée encore par un parjure. Cesser d'aimer
       celui auquel on a donné la fleur de sa jeunesse, c'est le plus
       grand malheur qui puisse affliger le coeur d'une femme honnête;
       mais le déclarer hautement, c'est renier son innocence passée,
       c'est renoncer à la probité du coeur et à l'intégrité de
       l'honneur, c'est la dernière et la plus irréparable de toutes les
       hontes.

       Telle était la religion de Rome: c'est à la magie d'une pareille
       morale qu'elle a dû toutes ses grandeurs, et lorsque pour elle le
       mariage cessa d'être sacré, la décadence n'était pas loin.

       S'il est vrai que, du temps de Juvénal, les mystères de la bonne
       déesse étaient des mystères d'impureté, ce dont il est permis
       peut-être de douter un peu, car les femmes seules admises à ces
       prétendues orgies se seraient donc dénoncées elles-mêmes? en
       admettant, disons-nous, que cela soit vrai, puisque tout était
       possible après les règnes de Néron et de Domitien, que
       pouvons-nous en conclure sinon que le règne moral de la mère des
       dieux était passé et qu'il devait faire place au culte populaire,
       plus universel et plus pur de Marie, la mère de Dieu?

[161]  Numa, initié aux lois magiques et sachant les influences
       magnétiques de la vie commune, institua des collèges de prêtres
       et d'augures, et les soumit à des règles; c'était l'idée première
       des couvents, une des grandes puissances de la religion. Déjà
       depuis longtemps en Judée, les prophètes se réunissaient en
       cercles sympathiques, et mettaient en commun l'inspiration et la
       prière. Il semble que Numa ait connu les traditions de la Judée,
       ses flamines et ses saliens s'exaltaient par des évolutions et
       des danses qui rappellent celle de David devant l'arche. Numa
       n'institua pas de nouveaux oracles capables de rivaliser avec
       celui de Delphes, mais il instruisit ses prêtres dans l'art des
       augures, c'est-à-dire qu'il leur révéla une certaine théorie des
       pressentiments et de la seconde vue déterminés par des lois
       secrètes de la nature. Nous méprisons maintenant l'art des
       aruspices et des augures, parce que nous avons perdu la science
       profonde de la lumière et des analogies universelles de ses
       reflets. Voltaire, dans son charmant conte de Zadig, esquisse en
       jouant une science de divination toute naturelle, mais qui n'en
       est pas moins merveilleuse, parce qu'elle suppose une finesse
       d'observation tout exceptionnelle et une série de déductions qui
       échappe habituellement à la logique si bornée du vulgaire. On
       raconte que Parménides, maître de Pythagore, ayant goûté de l'eau
       d'une source, prédit un prochain tremblement de terre: il n'y a
       rien là qui doive sembler étrange, car les saveurs bitumineuses
       et sulfureuses répandues dans l'eau ont pu avertir le philosophe
       du travail intérieur des terrains avoisinants. Peut-être même
       l'eau était-elle seulement troublée d'une manière insolite.
       Quoiqu'il en soit, nous prévoyons encore la rigueur des hivers
[162]  par le vol des oiseaux, et nous pourrions prévoir certaines
       influences atmosphériques par l'inspection des organes digestifs
       et respiratoires des animaux. Or, les perturbations physiques de
       l'atmosphère ont souvent des causes morales. Les révolutions se
       traduisent en l'air par de grands orages, le souffle des peuples
       agite le ciel. Le succès marche avec les courants électriques, et
       les couleurs de la lumière vivante reflètent les mouvements de la
       foudre, «Il y a quelque chose dans l'air,» dit le peuple avec son
       instinct prophétique. Les aruspices et les augures apprenaient à
       lire les caractères que trace partout la lumière, et à
       reconnaître les marques des courants et des révolutions astrales.
       Ils savaient pourquoi les oiseaux volent isolés ou se
       rassemblent, quelles influences les font aller vers le nord ou
       vers le midi, vers l'orient ou l'occident, et c'est ce que nous
       ne savons plus, nous qui nous moquons des augures. Il est si
       facile de se moquer et si difficile de bien apprendre.

       C'est par suite de ce parti pris de dénigrer et de nier tout ce
       que nous ne comprenons pas, que des hommes d'esprit, comme
       Fontenelle, et des savants, comme Kircher, ont écrit des choses
       si téméraires sur les anciens oracles. Tout est manoeuvres et
       supercheries aux yeux de ces esprits forts. Ils inventent des
       statues machinées, des porte-voix cachés, des échos ménagés dans
       les souterrains des temples. Pourquoi donc calomnier toujours le
       sanctuaire? N'y aurait-il donc jamais eu que des fripons parmi
       les prêtres? Ne pouvait-il se trouver parmi les hiérophantes de
       Cérès ou d'Apollon des hommes honnêtes et convaincus? On trompait
       donc ceux-là comme les autres? Mais qui donc les trompait
[163]  constamment sans se trahir pendant une suite de siècles, car les
       fourbes ne sont pas immortels. Des expériences récentes prouvent
       que les pensées peuvent se transmettre, se traduire en écriture
       et s'imprimer par les seules forces de la lumière astrale. Des
       mains mystérieuses écrivent encore sur nos murs comme au festin
       de Balthazar. Souvenons-nous de cette sage parole d'un savant
       qu'on n'accusera certainement ni de fanatisme ni de crédulité:
       Arago disait qu'en dehors des mathématiques pures, celui qui
       prononce le mot _impossible_, manque de prudence.

       Le calendrier religieux de Numa est calqué sur celui des mages,
       c'est une série de fêtes et de mystères rappelant toute la
       doctrine secrète des initiés et adaptant parfaitement les actes
       publics du culte aux lois universelles de la nature. La
       disposition des mois et des jours est restée la même sous
       l'influence conservatrice de la régénération chrétienne. Comme
       les Romains de Numa, nous sanctifions encore par l'abstinence les
       jours consacrés au souvenir de la génération et de la mort; mais
       pour nous le jour de Vénus est sanctifié par les expiations du
       calvaire. Le jour sombre de Saturne est celui où notre dieu
       incarné dort dans sa tombe, mais il ressuscitera, et la vie qu'il
       nous promet, émoussera la faux de Chronos. Le mois que les
       Romains consacraient à Maïa, la nymphe de la jeunesse et des
       fleurs, la jeune mère qui sourit aux prémices de l'année, est
       voué par nous à Marie, la rose mystique, le lis de pureté, la
       céleste mère du Sauveur. Ainsi nos usages religieux sont anciens
       comme le monde, nos fêtes ressemblent à celles de nos pères, et
       le Sauveur des chrétiens n'est venu rien supprimer des beautés
[164]  symboliques et religieuses de l'ancienne initiation; il est venu,
       comme il le disait lui-même à propos de la loi figurative des
       Israélites, tout réaliser et tout accomplir.



                                  CHAPITRE VI.

                               DES SUPERSTITIONS.

       SOMMAIRE.--Leur origine; leur durée.--La sorcellerie est la
       superstition de la magie.--Superstitions grecques et
       romaines.--Les présages, les songes, les enchantements, les
       fascinations.--Le mauvais oeil--Les sorts.--Les envoûtements.


       Les superstitions sont des formes religieuses qui survivent aux
       idées perdues. Toutes ont eu pour raison d'être une vérité qu'on
       ne sait plus ou qui s'est transfigurée. Leur nom, du latin
       _superstes_, signifie ce qui survit: ce sont les restes matériels
       des sciences ou des opinions anciennes.

       La multitude, toujours plutôt instinctive que pensante, s'attache
       aux idées par les formes, et change difficilement d'habitudes.
       Lorsqu'on veut combattre les superstitions, il semble toujours au
       peuple qu'on s'attaque à la religion même; aussi saint Grégoire,
       l'un des plus grands papes de la chrétienté, ne voulait-il pas
       qu'on supprimât les usages. Purifiez les temples, écrivait-il à
       ses missionnaires, mais ne les détruisez pas, «car, tant que la
       nation verra subsister ses anciens lieux de prière, elle s'y
       rendra par habitude et vous la gagnerez plus facilement au culte
       du vrai Dieu.»

[165]  «Les Bretons, dit encore ce saint pape, font à certains jours des
       sacrifices et des festins, laissez-leur les festins, ne supprimez
       que les sacrifices; laissez-leur la joie de leurs fêtes, mais de
       païenne qu'elle était, rendez-la doucement et progressivement
       chrétienne.»

       La religion garda presque les noms mêmes des coutumes pieuses
       qu'elle remplaçait par les saints mystères. Ainsi les anciens
       célébraient tous les ans un banquet nommé les charisties; ils y
       invitaient les âmes de leurs ancêtres et faisaient ainsi acte de
       foi en la vie universelle et immortelle. L'Eucharistie,
       c'est-à-dire la charistie par excellence, a remplacé les
       charisties, et nous communions à Pâques avec tous nos amis de la
       terre et du ciel. Loin de favoriser par de semblables progrès les
       anciennes superstitions, le christianisme rendait l'âme et la vie
       aux signes survivants des croyances universelles.

       La magie, cette science de la nature qui tient de si près à la
       religion, puisqu'elle initie les hommes aux secrets de la
       divinité, la magie, cette science oubliée, vit encore tout
       entière dans les signes hiéroglyphiques, et en partie dans les
       traditions vivantes ou superstitions qu'elle a laissées.

       Ainsi, par exemple, l'observance des nombres et des jours est une
       réminiscence aveugle du dogme magique primitif. Le vendredi, jour
       consacré à Vénus, était regardé par les anciens comme un jour
       funeste, parce qu'il rappelle les mystères de la naissance et de
       la mort. On ne commençait rien ce jour-là chez les juifs, mais on
       achevait tout le travail de la semaine parce qu'il précède le
       jour du sabbat ou du repos obligatoire. Le nombre treize, qui
       vient après le cycle parfait de douze, représente aussi la mort
[166]  après les travaux de la vie. L'article du symbole israëlite
       relatif à la mort est le treizième. Par suite du démembrement de
       la famille de Joseph en deux tribus, il se trouvait treize
       convives à la première pâque d'Israël, dans la terre promise,
       c'est-à-dire treize tribus au partage des moissons de Chanaan.
       Une de ces tribus fut exterminée, et ce fut celle de Benjamin, le
       plus jeune des enfants de Jacob. De là est venue cette tradition
       que lorsqu'on est treize à table, le plus jeune doit bientôt
       mourir.

       Les mages s'abstenaient de la chair de certains animaux et ne
       mangeaient pas de sang. Moïse mit leur pratique en précepte, et
       dit, relativement au sang, que l'âme des animaux s'y trouve unie,
       et qu'il ne faut pas se nourrir d'âmes animales. Ces âmes
       animales qui restent dans le sang sont comme un phosphore de
       lumière astrale coagulée et corrompue qui peut devenir le germe
       d'un grand nombre de maladies; le sang des animaux suffoqués se
       digère mal et prédispose aux apoplexies et aux cauchemars. La
       chair des carnivores est également malsaine à cause des instincts
       féroces dont elle a été animée, et de ce qu'elle a déjà absorbé
       de corruption et de mort.

       «Lorsque l'âme d'un animal est séparée de son corps avec
       violence, dit Porphyre, elle ne s'en éloigne pas, et comme les
       âmes humaines qu'une mort violente a fait périr, elle reste près
       de son corps. Lors donc qu'on tue les animaux, leurs âmes se
       plaisent auprès des corps qu'on les a forcés de quitter. Rien ne
       peut les en éloigner: elles y sont retenues par sympathie. On en
       a vu plusieurs qui gémissaient près de leurs corps. Ainsi les
       âmes des hommes dont les corps ne sont point inhumés, restent
[167]  près de leurs cadavres; c'est de celles-là que les magiciens
       abusent pour leurs opérations, en les forçant de leur obéir,
       lorsqu'ils sont les maîtres du corps mort soit en entier, soit en
       partie. Les théosophes qui sont instruits de ces mystères, et qui
       savent quelle est la sympathie de l'âme des bêtes pour les corps
       dont elles sont séparées et avec quel plaisir elles s'en
       approchent, ont avec raison défendu l'usage de certaines viandes,
       afin que nous ne soyons pas infestés d'âmes étrangères.»

       Porphyre ajoute qu'on peut devenir prophète en se nourrissant de
       coeurs de corbeaux, de taupes et d'éperviers. Ici le théurgiste
       d'Alexandrie tombe dans les recettes du petit Albert; mais s'il
       arrive sitôt à la superstition, c'est qu'il a promptement fait
       fausse route, car son point de départ était la science.

       Les anciens, pour désigner les propriétés secrètes des animaux,
       disaient que les dieux à l'époque de la guerre des géants avaient
       pris diverses formes pour se cacher, et qu'ils se plaisaient
       parfois à les reprendre. Ainsi Diane se change en louve; le
       soleil en taureau, en lion, en dragon et en épervier; Hécate en
       cheval, en lionne, en chienne. Le nom de Phérébate a été donné,
       suivant plusieurs théosophes, à Proserpine parce qu'elle se
       nourrit de tourterelles. Les tourterelles sont l'offrande
       ordinaire que les prêtresses de Maïa font à cette déesse qui est
       la Proserpine de la terre, la fille de la blonde Cérès,
       nourricière du genre humain. Les initiés d'Éleusis doivent
       s'abstenir d'oiseaux domestiques, de poissons, de fèves, de
       pêches et de pommes; ils ne touchent jamais une femme en couches
       ou qui a ses mois. Porphyre, à qui nous empruntons encore tous
       ces détails, ajoute la phrase que voici:

[168]  «Quiconque a étudié la science des visions, sait que l'on doit
       s'abstenir de toutes sortes d'oiseaux si l'on veut être délivré
       du joug des choses terrestres et trouver une place parmi les
       dieux du ciel.» Mais il n'en dit pas la raison.

       Suivant Euripide, les initiés au culte secret de Jupiter en Crète
       s'abstenaient de la chair des animaux. Voici comment il fait
       parler ces prêtres; c'est le choeur qui s'adresse au roi Minos:

       «Fils d'une Tyrienne de Phénicie, descendant d'Europe et du grand
       Jupiter, roi de l'île de Crète, fameuse par cent villes; nous
       venons vers toi, en quittant les temples des dieux construits du
       bois des chênes et des cyprès façonnés par le fer, nous menons
       une vie pure.--Depuis le temps que j'ai été fait prêtre de
       Jupiter idéen, je ne prends plus de part aux repas nocturnes des
       bacchanales, et je ne mange plus les viandes saignantes, mais
       j'offre des flambeaux à la mère des dieux: je suis prêtre parmi
       les curètes revêtus de blanc; je m'éloigne du berceau des hommes,
       j'évite aussi leurs tombes, et je ne mange rien de ce qui a été
       animé par le souffle de vie.»

       La chair des poissons est phosphorescente, et par conséquent
       aphrodisiaque. Les fèves sont échauffantes et font rêver creux.
       On trouverait sans doute une raison profonde à toutes les
       abstinences, même les plus singulières, en dehors de toutes
       superstitions. Il est certaines combinaisons d'aliments qui sont
       contraires aux harmonies de la nature. «Ne faites pas cuire le
       chevreau dans le lait de sa mère,» disait Moïse; prescription
       touchante comme allégorie et sage sous le rapport de l'hygiène.

[169]  Les Grecs comme les Romains, mais moins que les Romains,
       croyaient aux présages; ils regardaient les serpents comme de bon
       augure lorsqu'ils goûtaient aux offrandes sacrées. S'il tonnait à
       droite ou gauche, l'augure était favorable ou malheureux. Les
       éternuements étaient des présages, et ils observaient de même
       certains autres accidents naturels aussi bruyants, mais moins
       honnêtes que l'éternuement. Dans l'hymne de Mercure, Homère
       raconte qu'Apollon, auquel le dieu des voleurs, étant encore au
       berceau, venait de dérober ses boeufs, prend l'enfant et le
       secoue pour lui faire avouer le larcin:

        Mercure s'avisant d'un étrange miracle,
        De ses flancs courroucés fit entendre l'oracle;
        Jusqu'au grand Apollon la vapeur en monta,
        Et gourmandant l'enfant qu'à terre il rejeta,
        Bien qu'il eût grand désir d'achever son voyage,
        Le dieu se détourna, puis lui tint ce langage:

        Courage, de Maïa, l'excellente en beauté,
        Et du grand Jupiter, beau fils emmailloté,
        Sans doute je pourrais trouver par aventure
        La trace de mes boeufs, guidé par cet augure,
        Mais tu me conduiras toujours en attendant.

        (_Hymnes d'Homère_, traduction de Salomon Certon, page 59.)

       Chez les Romains tout était présage. Un caillou auquel le pied se
       heurtait, le cri d'une chouette, l'aboiement d'un chien, un vase
       brisé, une vieille femme qui vous regardait la première, un
       animal qu'on rencontrait. Ces vaines terreurs avaient pour
       principe cette grande science magique de la divination qui ne
       néglige aucun indice et qui, d'un effet inaperçu du vulgaire,
[170]  remonte à une série de causes qu'elle enchaîne entre elles. Elle
       sait, par exemple, que les influences atmosphériques qui font
       hurler le chien, sont mortelles pour certains malades; que la
       présence et le tournoiement des corbeaux annoncent des cadavres
       abandonnés: ce qui est toujours de sinistre augure. Les corbeaux
       fréquentent plus volontiers les régions du meurtre et du
       supplice. Le passage de certains oiseaux annonce les hivers
       rigoureux, d'autres par des cris plaintifs sur la mer donnent le
       signal des tempêtes. Ce que la science discerne, l'ignorance le
       remarque et le généralise. La première trouve partout d'utiles
       avertissements; l'autre s'inquiète de tout et se fait peur à
       elle-même.

       Les Romains étaient aussi grands observateurs de songes; l'art de
       les expliquer tient à la science de la lumière vitale et à
       l'intelligence de sa direction et de ses reflets. Les hommes
       versés dans les mathématiques transcendentales savent bien qu'il
       n'y a pas d'image sans lumière soit directe, soit reflétée, soit
       réfractée, et par la direction du rayon dont ils sauront
       reconnaître le retour sous la brisure, ils parviendront toujours
       par un calcul exact au foyer lumineux dont ils apprécieront la
       force universelle ou relative. Ils tiendront compte aussi de
       l'état sain ou maladif de l'appareil visuel, soit extérieur, soit
       intérieur, auquel ils attribueront la difformité ou la rectitude
       apparente des images. Les songes, pour ceux-là, seront toute une
       révélation. Le songe est un semblant d'immortalité dans cette
       mort de toutes les nuits que nous appelons le sommeil. Dans les
       rêves nous vivons de la vie universelle sans conscience de bien
       ou de mal, de temps ou d'espace. Nous voltigeons sur les arbres,
[171]  nous dansons sur l'eau, nous soufflons sur les prisons et elles
       s'écroulent, ou bien nous sommes lourds, tristes, poursuivis,
       enchaînés, suivant l'état de notre santé, et souvent aussi celui
       de notre conscience. Tout cela sans doute est utile à observer,
       mais que peuvent en conclure ceux qui ne savent pas et qui ne
       veulent rien apprendre?

       L'action toute-puissante de l'harmonie pour exalter l'âme et la
       rendre maîtresse des sens, était bien connue des anciens sages,
       mais ce qu'ils employaient pour calmer, les enchanteurs en firent
       usage pour exalter et pour enivrer. Les sorcières de Thessalie et
       celles de Rome étaient convaincues de ceci: que la lune était
       arrachée du ciel par les vers barbares qu'elles récitaient et
       venait tomber sur la terre toute pâle et toute sanglante. La
       monotonie de leur récitation, les passes de leurs baguettes
       magiques, leurs tournoiements autour des cercles les
       magnétisaient, les exaltaient, les amenaient progressivement
       jusqu'à la fureur, jusqu'à l'extase, jusqu'à la catalepsie. Elles
       rêvaient alors tout éveillées et voyaient les tombeaux s'ouvrir,
       l'air se charger de nuées de démons et la lune tomber du ciel.

       La lumière astrale est l'âme vivante de la terre, âme matérielle
       et fatale, nécessitée dans ses productions et dans ses mouvements
       par les lois éternelles de l'équilibre. Cette lumière qui entoure
       et pénètre tous les corps peut en annuler la pesanteur et les
       faire tourner autour d'un centre puissamment absorbant. Des
       phénomènes qu'on n'a pas assez examinés et qui se reproduisent de
       nos jours, ont prouvé la vérité de cette théorie. C'est à cette
       loi naturelle qu'il faut attribuer les tourbillons magiques au
       centre desquels se plaçaient les enchanteurs. C'est le secret de
[172]  la fascination exercée sur les oiseaux par certains reptiles et
       sur les natures sensitives par les natures négatives et
       absorbantes; les _mediums_ sont en général des êtres malades en
       qui le vide se fait, et qui attirent alors la lumière comme les
       abîmes attirent l'eau des tourbillons. Les corps les plus lourds
       peuvent être alors soulevés comme des pailles, et entraînés par
       le courant. Ces natures négatives et mal équilibrées, en qui le
       corps fluidique est informe, projettent à distance leur force
       d'attraction et s'ébauchent en l'air des membres supplémentaires
       et fantastiques. Lorsque le célèbre _medium_ Home fait apparaître
       autour de lui des mains sans corps, il a lui-même les mains
       mortes et glacées. On pourrait dire que les _mediums_ sont des
       créatures phénoménales en qui la mort lutte visiblement contre la
       vie. Il faut juger de même les fascinateurs, les jeteurs de sort,
       les gens qui ont le mauvais oeil et les envoûteurs. Ce sont des
       vampires, soit volontaires, soit involontaires; ils attirent la
       vie qui leur manque et troublent ainsi l'équilibre de la lumière.
       S'ils le font volontairement, ce sont des malfaiteurs qu'il faut
       punir; s'ils le font involontairement, ce sont des malades fort
       dangereux dont les personnes délicates et nerveuses surtout
       doivent soigneusement éviter le contact.

       Voici ce que Porphyre raconte dans la vie de Plotin:

       «Parmi ceux qui faisaient profession de philosophes, il y en
       avait un nommé Olympius, il était d'Alexandrie; il avait été
       pendant quelque temps disciple d'Ammonius, il traita Plotin avec
       mépris parce qu'il voulait avoir plus de réputation que lui. Il
       employa des cérémonies magiques pour lui nuire; mais s'étant
       aperçu que son entreprise retombait sur lui-même, il convint
[173]  devant ses amis qu'il fallait que l'âme de Plotin fût bien
       puissante, puisqu'elle rétorquait sur ses ennemis leurs mauvais
       desseins. Plotin sentait l'action hostile d'Olympius, et parfois
       il lui arriva de dire: «Voici Olympius qui a maintenant des
       convulsions.» Celui-ci ayant éprouvé plusieurs fois qu'il
       souffrait lui-même les maux qu'il voulait faire souffrir à
       Plotin, cessa enfin de le persécuter.»

       [Illustration: LES SEPT MERVEILLES DU MONDE]

       L'équilibre est la grande loi de la lumière vitale: si nous la
       projetons avec violence, et qu'elle soit repoussée par une nature
       mieux équilibrée que la nôtre, elle revient sur nous avec une
       violence égale. Malheur donc à ceux qui veulent employer les
       forces naturelles au service de l'injustice, car la nature est
       juste et ses réactions sont terribles.



                                CHAPITRE VII.

                             MONUMENTS MAGIQUES.

       SOMMAIRE.--Les pyramides.--Les sept merveilles.--Thèbes et ses
       sept portes.--Le bouclier d'Achille.--Les colonnes d'Hercule.


       Nous avons dit que l'ancienne Égypte était un pantacle, et l'on
       pourrait en dire autant de l'ancien monde tout entier. Plus les
       grands hiérophantes mettaient de soin à cacher leur science
       absolue, plus ils cherchaient à en agrandir et à en multiplier
       les symboles. Les pyramides triangulaires et carrées par la base,
       représentaient leur métaphysique basée sur la science de la
       nature. Cette science de la nature avait pour clef symbolique la
[174]  forme gigantesque de ce grand sphinx qui s'est creusé un lit
       profond dans le sable en veillant au pied des pyramides. Les sept
       grands monuments appelés les merveilles du monde étaient les
       magnifiques commentaires des sept lignes dont se composaient les
       pyramides, et des sept portes mystérieuses de Thèbes. A Rhodes,
       était le pantacle du soleil. Le dieu de la lumière et de la
       vérité y apparaissait sous une forme humaine revêtue d'or, il
       élevait dans sa main droite le phare de l'intelligence; dans sa
       main gauche, il tenait la flèche du mouvement et de l'action. Ses
       pieds reposaient à droite à gauche sur des môles qui
       représentaient les forces éternellement équilibrées de la nature,
       la nécessité et la liberté, le passif et l'actif, le fixe et le
       volatil, les colonnes d'Hercule.

       A Éphèse, était le pantacle de la lune: c'était le temple de la
       Diane panthée. Ce temple était fait à l'image de l'univers:
       c'était un dôme sur une croix avec une galerie carrée et une
       enceinte circulaire comme le bouclier d'Achille.

       Le tombeau de Mausole était le pantacle de la Vénus pudique ou
       conjugale: il avait une forme lingamique. Son enceinte était
       circulaire, son élévation carrée. Au centre du carré s'élevait
       une pyramide tronquée sur laquelle était un char attelé de quatre
       chevaux disposés en croix.

       Les pyramides étaient le pantacle d'Hermès ou de Mercure.

       Le Jupiter olympien était celui de Jupiter; les murs de Babylone
       et la forteresse de Sémiramis étaient le pantacle de Mars.

[175]  Enfin le temple de Salomon, ce pantacle universel et absolu qui
       devait dévorer tous les autres, était pour la gentilité le
       pantacle terrible de Saturne.

       La philosophie septénaire de l'initiation chez les anciens
       pouvait se résumer ainsi:

       Trois principes absolus qui n'en sont qu'un; quatre formes
       élémentaires qui n'en sont qu'une, formant un tout unique composé
       d'idée et de forme.

       Les trois principes étaient ceux-ci:

       1° L'ÊTRE EST L'ÊTRE.

       En philosophie, identité de l'idée et de l'Être ou vérité; en
       religion, le premier principe, le Père.

       2° L'ÊTRE EST RÉEL.

       En philosophie, identité du savoir et de l'Être ou réalité; en
       religion le LOGOS de Platon, le _Demiourgos_, le Verbe.

       3° L'ÊTRE EST LOGIQUE.

       En philosophie, identité de la raison et de la réalité; en
       religion, la Providence, l'action divine qui réalise le bien;
       l'amour réciproque du vrai et du bien, ce que dans le
       christianisme nous appelons le Saint-Esprit.

       Les quatre formes élémentaires étaient l'expression de deux lois
       fondamentales: la résistance et le mouvement; l'inertie qui
       résiste ou le fixe, la vie qui agit ou le volatil; en d'autres
       termes plus généraux, la matière et l'esprit: la matière était le
       néant formulé en affirmation passive; l'esprit était le principe
       de la nécessité absolue dans le vrai. L'action négative du néant
       matériel sur l'esprit était appelée mauvais principe; l'action
[176]  positive de l'esprit sur le néant pour le remplir de création et
       de lumière était appelée bon principe. A ces deux conceptions
       correspondaient l'humanité d'une part, et de l'autre la vie
       raisonnable rédemptrice de l'humanité conçue dans le péché,
       c'est-à-dire dans le néant, à cause de sa génération matérielle.

       Telle était la doctrine de l'initiation secrète. Telle est
       l'admirable synthèse que le christianisme est venu vivifier de
       son souffle, illuminer de ses splendeurs, établir divinement par
       son dogme, réaliser par ses sacrements.

       Synthèse qui a disparu sous le voile qui la conserve, mais que
       l'humanité retrouvera, quand le moment sera venu, dans toute sa
       beauté primitive et dans toute sa maternelle fécondité!
[177]


                                 LIVRE III.

                 SYNTHÈSE ET RÉALISATION DIVINE DU MAGISME
                       PAR LA RÉVÉLATION CHRÉTIENNE.

                                ג. Ghimel.



                              CHAPITRE PREMIER.

                      CHRIST ACCUSÉ DE MAGIE PAR LES JUIFS.

       SOMMAIRE.--Le côté inconnu du christianisme.--Paraboles du Talmud
       et du Sepher Toldos-Jeschut.--L'Évangile et l'Apocalypse de saint
       Jean.--Les Joannites.--Les livres de magie brûlés par saint
       Paul.--Cessation des oracles.--Transfiguration du prodige naturel
       en miracle et de la divination en prophétie.


       Dans les premières lignes de l'Évangile selon saint Jean, il y a
       une parole que l'Église catholique ne prononce jamais sans
       fléchir les genoux. Cette parole, la voici: LE VERBE S'EST FAIT
       CHAIR.

       Dans cette parole est contenue la révélation chrétienne tout
       entière. Aussi saint Jean donne-t-il pour critérium d'orthodoxie
       la confession de Jésus-Christ _en chair_, c'est-à-dire en réalité
       visible et humaine.

       Ézéchiel, le plus profond kabbaliste des anciens prophètes, après
       avoir vivement coloré dans ses visions les pantacles et les
       hiéroglyphes de la science; après avoir fait tourner les roues
       dans les roues, allumé des yeux vivants autour des sphères, fait
[178]  marcher en battant des ailes les quatre animaux mystérieux,
       Ézéchiel ne voit plus qu'une plaine couverte d'ossements
       desséchés; il parle, et les formes reviennent, la chair couvre
       les os. Une triste beauté s'étend sur les dépouilles de la mort,
       mais c'est une beauté froide et sans vie. Telles étaient les
       doctrines et les mythologies du vieux monde, lorsqu'un souffle de
       charité descendit du ciel. Alors les formes mortes se levèrent,
       les rêves philosophiques firent place à des hommes vraiment
       sages; la parole s'incarna et devint vivante; il n'y eut plus
       d'abstractions, tout fut réel. La foi qui se prouve par les
       oeuvres remplaça les hypothèses qui n'aboutissaient qu'à des
       fables. La magie se transforma en sainteté, les prodiges
       devinrent des miracles, et les multitudes réprouvées par
       l'initiation antique furent appelées à la royauté et au sacerdoce
       de la vertu.

       La réalisation est donc l'essence de la religion chrétienne.
       Aussi son dogme donne-t-il un corps aux allégories même les plus
       évidentes. On montre encore à Jérusalem la maison du mauvais
       riche, et peut-être trouverait-on même, en cherchant bien,
       quelque lampe ayant appartenu aux vierges folles. Ces crédulités
       naïves n'ont au fond rien de bien dangereux, et prouvent
       seulement la virtualité réalisatrice de la foi chrétienne.

       Les Juifs l'accusent d'avoir matérialisé les croyances et
       idéalisé les choses terrestres. Nous avons rapporté dans notre
       _Dogme et rituel de la haute magie_ la parabole assez ingénieuse
       du Sépher Toldos-Jeschut qui prouve cette accusation. Dans le
       Talmud, ils racontent que Jésus Ben-Sabta, ou _le fils de la
       Séparée_, ayant étudié en Egypte les mystères profanes, éleva en
       Israël une fausse pierre angulaire et entraîna le peuple dans
[179]  l'idolâtrie. Ils reconnaissent toutefois que le sacerdoce
       Israélite a eu tort de le maudire des deux mains, et c'est à
       cette occasion qu'on trouve dans le Talmud ce beau précepte qui
       rapprochera un jour Israël du christianisme: «Ne maudissez jamais
       des deux mains, afin qu'il vous en reste toujours une pour
       pardonner et pour bénir.»

       Le sacerdoce juif fut en effet injuste envers ce paisible maître
       qui ordonnait à ses disciples d'obéir à la hiérarchie constituée.
       «Ils sont assis dans la chaire de Moïse, disait le Sauveur,
       faites-donc ce qu'ils vous disent, mais ne faites pas ce qu'ils
       font.» Un autre jour le Maître ordonne à dix lépreux d'aller se
       montrer aux prêtres, et pendant qu'ils y allaient, ils furent
       guéris. Touchante abnégation du divin thaumaturge qui renvoie à
       ses plus mortels ennemis l'honneur même de ses miracles!

       D'ailleurs, pour accuser le Christ d'avoir posé une fausse pierre
       angulaire, savaient-ils bien eux-mêmes où était alors la
       véritable? La pierre _angulaire_, la pierre _cubique_, la pierre
       _philosophale_, car tous ces noms symboliques signifient la même
       chose, cette pierre fondamentale du temple kabbalistique, carrée
       par la base et triangulaire au sommet comme les pyramides, les
       Juifs du temps des pharisiens n'en avaient-ils pas perdu la
       science? En accusant Jésus d'être un novateur, ne dénonçaient-ils
       pas leur oubli de l'antiquité? Cette lumière qu'Abraham avait vue
       avec des tressaillements de joie, n'était-elle pas éteinte pour
       les enfants infidèles de Moïse, lorsque Jésus la retrouva et la
       fit briller d'une nouvelle splendeur? Pour en être certain, il
       faut comparer avec l'Évangile et l'Apocalypse de saint Jean les
       mystérieuses doctrines du Sépher Jezirah et du Sohar. On
[180]  comprendra alors que le christianisme, loin d'être une hérésie
       juive, était la vraie tradition orthodoxe du judaïsme, et que les
       scribes et les pharisiens étaient seuls des sectaires.

       D'ailleurs l'orthodoxie chrétienne est un fait prouvé par
       l'adhésion du monde et par la cessation chez les Juifs du
       souverain sacerdoce et du sacrifice perpétuel, les deux marques
       certaines d'une véritable religion. Le judaïsme sans temple, sans
       grand prêtre et sans sacrifice, n'existe plus que comme opinion
       contradictoire. Quelques hommes sont restés juifs; le temple et
       l'autel sont devenus chrétiens.

       On trouve dans les Évangiles apocryphes une belle exposition
       allégorique de ce critérium de certitude du christianisme, qui
       consiste dans l'évidence de la réalisation. Quelques enfants
       s'amusaient à pétrir des oiseaux d'argile, et l'enfant Jésus
       jouait avec eux. Chacun des petits artistes vantait exclusivement
       son ouvrage. Jésus ne disait rien, mais quand il eut terminé ses
       oiseaux, il frappa des mains, leur dit: Volez! et ils
       s'envolèrent. Voilà comment les institutions chrétiennes se sont
       montrées supérieures à celles de l'ancien monde. Celles-ci sont
       mortes, et le christianisme a vécu.

       Considéré comme l'expression parfaite, réalisée et vivante de la
       kabbale, c'est-à-dire de la tradition primitive, le christianisme
       est encore inconnu, et c'est pour cela que le livre kabbalistique
       et prophétique de l'Apocalypse est encore inexpliqué.

       Sans les clefs kabbalistiques, en effet, il est parfaitement
       inexplicable, puisqu'il est incompréhensible.

       Les Joannites, ou disciples de saint Jean, conservèrent longtemps
[181]  l'explication traditionnelle de cette épopée prophétique, mais
       les gnostiques vinrent tout brouiller et tout perdre, comme nous
       l'expliquerons plus tard.

       Nous lisons dans les Actes des apôtres, que saint Paul réunit à
       Éphèse tous les livres qui traitaient des _choses curieuses_, et
       les brûla publiquement. Nul doute qu'il ne soit ici question des
       livres de la goétie ou nigromancie des anciens. Cette perte est à
       regretter sans doute, car des monuments même de l'erreur peuvent
       sortir des éclairs de vérité et des renseignements précieux pour
       la science.

       Tout le monde sait qu'à la venue de Jésus-Christ, les oracles
       cessèrent dans tout le monde, et qu'une voix cria sur la mer: «Le
       grand Pan est mort!» Un écrivain païen se fâche de ces
       assertions, et déclare que les oracles ne cessèrent pas, mais
       qu'il ne se trouva bientôt plus personne pour les consulter. La
       rectification est précieuse, et nous trouvons une telle
       justification plus concluante en vérité que la prétendue
       calomnie.

       Il faut dire la même chose des prestiges, qui furent dédaignés
       quand se produisirent les vrais miracles; et en effet si les lois
       supérieures de la nature obéissent à la vraie supériorité morale,
       les miracles deviennent surnaturels comme les vertus qui les
       produisent. Notre théorie n'ôte rien à la puissance de Dieu, et
       la lumière astrale obéissant à la lumière supérieure de la grâce
       représente réellement pour nous le serpent allégorique qui vient
       poser sa tête vaincue sous le pied de la Reine du ciel.
[182]


                               CHAPITRE II.

                   VÉRITÉ DU CHRISTIANISME PAR LA MAGIE.

       SOMMAIRE.--Comment la magie rend témoignage de la vérité du
       christianisme.--L'esprit de charité, la raison et la
       foi.--Vanité et ridicule des objections.--Pourquoi l'autorité du
       sacerdoce chrétien a dû condamner la magie.--Simon le Magicien.


       La magie, étant la science de l'équilibre universel et ayant pour
       principe absolu la _vérité-réalité-raison_ de l'être, rend compte
       de toutes les antinomies, et concilie toutes les réalités
       opposées entre elles par ce principe générateur de toutes les
       synthèses: _L'harmonie résulte de l'analogie des contraires_.

       Pour l'initié à cette science, la religion ne saurait être mise
       en question, puisqu'elle existe: on ne conteste pas ce qui est.

       L'ÊTRE EST L'ÊTRE, תיתא ךעא תיתא

       L'opposition apparente de la religion à la raison fait la force
       de l'une et de l'autre, en les établissant dans leur domaine
       distinct et séparé et en fécondant le côté négatif de chacune par
       le côté affirmatif de l'autre: c'est, comme nous venons de le
       dire, l'harmonie par l'analogie des contraires. Ce qui a causé
       toutes les erreurs et toutes les confusions religieuses, c'est
       que par suite de l'ignorance de cette grande loi, on a voulu
       faire de la religion une philosophie et de la philosophie une
       religion; on a voulu soumettre les choses de la foi aux procédés
       de la science, chose aussi ridicule que de soumettre la science
[183]  aux obéissances aveugles de la foi: il n'appartient pas plus à un
       théologien d'affirmer une absurdité mathématique ou de nier la
       démonstration d'un théorème, qu'à un savant d'ergoter, au nom de
       la science, pour ou contre les mystères du dogme.

       Demandez à l'_Académie des sciences_ s'il est mathématiquement
       vrai qu'il y a trois personnes en Dieu, et s'il peut être
       constaté par le moyen des sciences que Marie, mère de Dieu, a été
       conçue sans péché? L'Académie des sciences se récusera, et elle
       aura raison: les savants n'ont rien à voir là-dedans, cela est du
       domaine de la foi.

       On ne discute pas un article de foi, on le croit ou on ne le
       croit pas; mais il est de foi précisément parce qu'il échappe à
       l'examen de la science.

       Quand le comte de Maistre assure qu'on parlera un jour avec
       étonnement de notre stupidité actuelle, il fait allusion sans
       doute à ces prétendus esprits forts qui viennent tous les jours
       vous dire:

       Je croirai quand la vérité du dogme me sera scientifiquement
       prouvée.

       C'est-à-dire, je croirai quand je n'aurai plus rien à croire, et
       que le dogme sera détruit comme dogme, en devenant un théorème
       scientifique.

       Cela veut dire en d'autres termes: je n'admettrai l'infini que
       lorsqu'il sera pour moi expliqué, déterminé, circonscrit, défini;
       en un mot, fini.

       Je croirai donc à l'infini quand je serai sûr que l'infini
       n'existe pas.

       Je croirai à l'immensité de l'Océan quand je l'aurai vu mettre en
       bouteilles.

[184]  Mais, bonnes gens, ce qu'on vous a clairement prouvé et fait
       comprendre, vous ne le croyez plus, vous le savez.

       D'un autre côté, si l'on vous disait que le pape a décidé que
       deux et deux ne font pas quatre, et que le carré de l'hypoténuse
       n'est pas égal aux carrés tracés sur les deux autres côtés d'un
       triangle rectangle, vous diriez avec raison: Le pape n'a pas
       décidé cela, parce qu'il ne peut pas le décider. Cela ne le
       regarde pas, et il ne s'en mêlera pas.

       Tout beau, va s'écrier un disciple de Rousseau, l'Église nous
       ordonne de croire des choses formellement contraires aux
       mathématiques.

       Les mathématiques nous disent que le tout est plus grand que la
       partie. Or, quand Jésus-Christ a communié avec ses disciples, il
       a dû tenir son corps entier dans sa main, et _il a mis sa tête
       dans sa bouche_. (Cette pauvre plaisanterie se trouve
       textuellement dans Rousseau.)

       Il est facile de répondre à cela, que le sophiste confond ici la
       science avec la foi, et l'ordre naturel avec l'ordre surnaturel
       ou divin.

       Si la religion disait que, dans la communion de la cène, notre
       Sauveur avait deux corps naturels de même forme et de même
       grandeur, et que l'un a mangé l'autre, la science aurait droit de
       se récrier.

       Mais la religion dit que le corps du Maître était divinement et
       sacramentellement contenu sous le signe ou l'apparence naturelle
       d'un morceau de pain. Encore une fois, c'est à croire ou ne pas
       croire; mais quiconque raisonnera là-dessus et voudra discuter
       scientifiquement la chose, méritera de passer pour un sot.

[185]  Le vrai en science se prouve par des démonstrations exactes; le
       vrai en religion se prouve par l'unanimité de la foi et la
       sainteté des oeuvres.

       Celui-là a le droit de remettre les péchés, dit l'Évangile, qui
       peut dire au paralytique: Lève-toi, et marche.

       La religion est vraie, si elle réalise la morale la plus
       parfaite.

       La preuve de la foi ce sont les oeuvres.

       Le christianisme a-t-il constitué une société immense d'hommes
       ayant la hiérarchie pour principe, l'obéissance pour règle et la
       charité pour loi? Voilà ce qu'il est permis de demander à la
       science.

       Si la science répond d'après les documents historiques: Oui, mais
       ils ont manqué à la charité.

       Je vous prends par vos propres paroles, pouvons-nous répondre aux
       interprètes de la science. Vous avouez donc que la charité
       existe, puisqu'on peut y manquer?

       La _charité_! grand mot et grande chose, mot qui n'existait pas
       avant le christianisme, chose qui est la vraie religion tout
       entière!

       L'esprit de charité n'est-il pas l'esprit divin rendu visible sur
       la terre?

       Cet esprit n'a-t-il pas rendu son existence sensible par des
       actes, par des institutions, par des monuments, par des oeuvres
       immortelles?

       En vérité, nous ne concevons pas comment un incrédule de bonne
       foi peut voir une fille de Saint-Vincent de Paul sans avoir envie
       de se mettre à genoux et de prier!

       L'esprit de charité, c'est Dieu, c'est l'immortalité de l'âme,
[186]  c'est la hiérarchie, c'est l'obéissance, c'est le pardon des
       injures, c'est la simplicité et l'intégrité de la foi.

       Les sectes séparées sont atteintes de mort dans leur principe,
       parce qu'elles ont manqué à la charité en se séparant, et au plus
       simple bon sens en voulant raisonner sur la foi.

       C'est dans ces sectes que le dogme est absurde, parce qu'il est
       soi-disant raisonnable. Alors ce doit être un théorème
       scientifique, ou ce n'est rien. En religion, on sait que la
       lettre tue et que l'esprit seul vivifie; or, de quel esprit
       peut-il être question ici, sinon de l'esprit de charité?

       La foi qui transporte les montagnes et qui fait endurer le
       martyre, la générosité qui donne, l'éloquence qui parle la langue
       des hommes et celle des anges, tout cela n'est rien sans la
       charité, dit saint Paul.

       La science peut défaillir, ajoute le même apôtre, la prophétie
       peut cesser, la charité est éternelle.

       La charité et ses oeuvres, voilà la réalité en religion: or, la
       raison véritable ne se refuse jamais à la réalité; car la
       réalité, c'est la démonstration de l'être qui est la vérité.

       C'est ainsi que la philosophie donne la main à la religion, sans
       jamais vouloir en usurper le domaine; et c'est à cette condition
       que la religion bénit, encourage et illumine la philosophie de
       ses charitables splendeurs.

       La charité est le lien mystérieux que rêvaient les initiés de
       l'Hellénie pour concilier Eros et Anteros. C'est ce couronnement
       de la porte du temple de Solomon qui devait unir ensemble les
       deux colonnes Jakin et Boaz; c'est la garantie mutuelle des
[187]  droits et des devoirs, de l'autorité et de la liberté, du fort et
       du faible, du peuple et du gouvernement, de l'homme et de la
       femme; c'est le sentiment divin qui doit vivifier la science
       humaine; c'est l'absolu du bien, comme le principe
       ÊTRE-RÉALITÉ-RAISON est l'absolu du vrai. Ces éclaircissements
       étaient nécessaires pour faire bien comprendre ce beau symbole
       des mages adorant le Sauveur au berceau. Ils sont trois, un
       blanc, un cuivré et un noir, et ils offrent de l'or, de l'encens
       et de la myrrhe. La conciliation des contraires est exprimée par
       ce double ternaire, et c'est précisément ce que nous venons
       d'expliquer.

       Le christianisme, attendu par les mages, était en effet la
       conséquence de leur doctrine secrète; mais en naissant, ce
       Benjamin de l'antique Israël devait donner la mort à sa mère.

       La magie de lumière, la magie du vrai Zoroastre, de Melchisédech
       et d'Abraham, devait cesser à la venue du grand réalisateur. Dans
       un monde de miracles les prodiges ne devaient plus être qu'un
       scandale, l'orthodoxie magique s'était transfigurée en orthodoxie
       religieuse; les dissidents ne pouvaient plus être que des
       illuminés et des sorciers; le nom même de la magie ne devait plus
       être pris qu'en mauvaise part, et c'est sous cette malédiction
       que nous suivrons désormais les manifestations magiques à travers
       les âges.

       Le premier hérésiarque dont fassent mention les traditions de
       l'Église fut un thaumaturge dont la légende raconte une multitude
       de merveilles: c'était Simon le Magicien; son histoire nous
       appartient de droit, et nous allons essayer de la retrouver parmi
       les fables populaires.

[188]  Simon était Juif de naissance, on croit qu'il était né au bourg
       de Gitton, dans le pays de Samarie. Il eut pour maître de magie
       un sectaire nommé Dosithée qui se disait l'envoyé de Dieu et le
       Messie annoncé par les prophètes. Simon apprit de ce maître
       non-seulement l'art des prestiges, mais encore certains secrets
       naturels qui appartiennent réellement à la tradition secrète des
       mages: il possédait la science du feu astral, et l'attirait
       autour de lui à grands courants, ce qui le rendait en apparence
       impassible et incombustible; il avait aussi le pouvoir de
       s'élever et de se soutenir en l'air, toutes choses qui ont été
       faites sans aucune science, mais par accident naturel, par des
       enthousiastes ivres de lumière astrale, tels que les
       convulsionnaires de Saint-Médard, phénomènes qui se reproduisent
       de nos jours dans les extases des _médiums_. Il magnétisait à
       distance ceux qui croyaient en lui et leur apparaissait sous
       diverses figures. Il produisait des images et des reflets
       visibles au point de faire apparaître en pleine campagne des
       arbres fantastiques et imaginaires que tout le monde croyait
       voir. Les choses naturellement inanimées se mouvaient autour de
       lui, comme font les meubles autour de l'Américain Home, et
       souvent, lorsqu'il voulait entrer dans une maison ou en sortir,
       les portes craquaient, s'agitaient et finissaient par s'ouvrir
       d'elles-mêmes.

       Simon opéra ces merveilles devant les notables et le peuple de
       Samarie; on les exagéra encore, et le thaumaturge passa pour un
       être divin. Or, comme il n'avait pu arriver à cette puissance que
       par des excitations qui avaient troublé sa raison, il se crut
       lui-même un personnage tellement extraordinaire, qu'il s'arrogea
[189]  sans façon les honneurs divins, et songea modestement à usurper
       les adorations du monde entier.

       Ses crises ou ses extases produisaient sur son corps des effets
       extraordinaires. Tantôt on le voyait pâle, flétri, brisé,
       semblable à un vieillard qui va mourir; tantôt le fluide lumineux
       ranimait son sang, faisait briller ses yeux, tendait et
       adoucissait la peau de son visage, en sorte qu'il paraissait tout
       à coup régénéré et rajeuni. Les Orientaux, grands amplificateurs
       de merveilles, prétendaient alors l'avoir vu passer de l'enfance
       à la décrépitude, et revenir, suivant son bon plaisir, de la
       décrépitude à l'enfance. Enfin il ne fut bruit partout que de ses
       miracles, et il devint l'idole des Juifs de Samarie et des pays
       environnants.

       Mais les adorateurs du merveilleux sont généralement avides
       d'émotions nouvelles, et ils se fatiguent vite de ce qui les a
       d'abord étonnés. L'apôtre saint Philippe étant venu prêcher
       l'Évangile à Samarie, il se fit un nouveau courant d'enthousiasme
       qui fit perdre à Simon tout son prestige. Lui-même se sentit
       délaissé par sa maladie, qu'il prenait pour une puissance; il se
       crut surpassé par des magiciens plus savants que lui, et prit le
       parti de s'attacher aux apôtres pour étudier, surprendre ou
       acheter leur secret.

       Simon n'était certainement pas initié à la haute magie; car elle
       lui aurait appris que pour disposer des forces secrètes de la
       nature de manière à les diriger sans être brisé par elles, il
       faut être un sage et un saint; que pour se jouer avec ces
       terribles armes sans les connaître, il faut être un fou, et
       qu'une mort prompte et terrible attend les profanateurs du
       sanctuaire de la nature.

[190]  Simon était dévoré de la soif implacable des ivrognes: privé de
       ses vertiges, il croyait avoir perdu son bonheur; malade de ses
       ivresses passées, il comptait se guérir en s'enivrant encore. On
       ne redevient pas volontiers un simple mortel après s'être posé en
       dieu. Simon se soumit donc, pour retrouver ce qu'il avait perdu,
       à toutes les rigueurs de l'austérité apostolique; il veilla, il
       pria, il jeûna, mais les prodiges ne revenaient point.

       Après tout, se dit-il un jour, entre Juifs on doit pouvoir
       s'entendre, et il proposa de l'argent à saint Pierre. Le chef des
       apôtres le chassa avec indignation. Simon n'y comprenait plus
       rien, lui qui recevait si volontiers les offrandes de ses
       disciples; il quitta au plus vite la société de ces hommes si
       désintéressés, et avec l'argent dont saint Pierre n'avait pas
       voulu, il fit emplète d'une femme esclave nommée Hélène.

       Les divagations mystiques sont toujours voisines de la débauche.
       Simon devint éperdûment épris de sa servante; la passion, en
       l'affaiblissant et en l'exaltant, lui rendit ses catalepsies et
       ses phénomènes morbides qu'il appelait sa puissance et ses
       miracles. Une mythologie pleine de réminiscences magiques mêlées
       à des rêves érotiques sortit tout armée de son cerveau; il se mit
       alors à voyager comme les apôtres, traînant après lui son Hélène,
       dogmatisant et se faisant voir à ceux qui voulaient l'adorer et
       sans doute aussi le payer.

       Suivant Simon, la première manifestation de Dieu avait été une
       splendeur parfaite qui produisit immédiatement son reflet. Ce
       soleil des âmes c'était lui, et son reflet c'était Hélène, qu'il
       affectait d'appeler Sélène, nom qui en grec signifie la lune.

[191]  Or, la lune de Simon était descendue au commencement des siècles
       sur la terre que Simon avait ébauchée dans ses rêves éternels;
       elle y devint mère, car la pensée de son soleil l'avait fécondée,
       et elle mit au monde les anges qu'elle éleva pour elle seule et
       sans leur parler de leur père.

       Les anges se révoltèrent contre elle et l'enchaînèrent dans un
       corps mortel.

       Alors la splendeur de Dieu fut forcée de descendre à son tour
       pour racheter son Hélène, et le Juif Simon vint sur la terre.

       Il devait y vaincre la mort et emmener vivante à travers les airs
       son Hélène, suivie du choeur triomphant de ses élus. Le reste des
       hommes serait abandonné sur la terre à la tyrannie éternelle des
       anges.

       Ainsi cet hérésiarque, plagiaire du christianisme, mais en sens
       inverse, affirmait le règne éternel de la révolte et du mal,
       faisait créer ou du moins achever le monde par les démons,
       détruisait l'ordre et la hiérarchie pour se poser seul avec sa
       concubine comme étant la voie, la vérité et la vie. C'était le
       dogme de l'Antéchrist; et il ne devait pas mourir avec Simon, il
       s'est perpétué jusqu'à nos jours; et les traditions prophétiques
       du christianisme affirment même qu'il doit avoir son règne d'un
       moment et son triomphe, avant-coureur des plus terribles
       calamités.

       Simon se faisait appeler saint, et, par une étrange coïncidence,
       le chef d'une secte gnostique moderne, qui rappelle tout le
       mysticisme sensuel du premier hérésiarque, l'inventeur de la
       _femme libre_, se nommait aussi Saint-Simon. Le _caïnisme_, tel
[192]  est le nom qu'on pourrait donner à toutes les fausses révélations
       émanées de cette source impure. Ce sont des dogmes de malédiction
       et de haine contre l'harmonie universelle et contre l'ordre
       social; ce sont les passions déréglées affirmant le droit au lieu
       du devoir; l'amour passionnel, au lieu de l'amour chaste et
       dévoué; la prostituée, au lieu de la mère; Hélène, la concubine
       de Simon, au lieu de Marie, mère du Sauveur.

       Simon devint un personnage et se rendit à Rome, où l'empereur,
       curieux de tous les spectacles extraordinaires, était disposé à
       l'accueillir: cet empereur était Néron.

       L'illuminé Juif étonna le fou couronné par un tour devenu commun
       sur nos théâtres d'escamoteurs. Il se fit trancher la tête, puis
       vint saluer l'empereur avec sa tête sur les épaules; il fit
       courir les meubles, ouvrir les portes; il se comporta enfin comme
       un véritable _médium_, et devint le sorcier ordinaire des orgies
       néroniennes et des festins de Trimalcyon.

       Suivant les légendaires, ce fut pour préserver les Juifs de Rome
       de la doctrine de Simon, que saint Pierre se rendit dans cette
       capitale du monde. Néron apprit bientôt par ses espions de bas
       étage qu'un nouveau thaumaturge israélite était arrivé pour faire
       la guerre à son enchanteur. Il résolut de les mettre en présence
       et de s'amuser du conflit. Pétrone et Tigellin étaient peut-être
       de la fête.

       «Que la paix soit avec vous! dit en entrant le prince des
       apôtres.

       --Nous n'avons que faire de ta paix, répondit Simon, c'est par la
       guerre que la vérité se découvre. La paix entre adversaires,
       c'est le triomphe de l'un et la défaite de l'autre.»

       [Illustration: DISPUTE PUBLIQUE entre St Pierre et St Paul d'une
       part et Simon le Magicien de l'autre. Ascension et chute de
       Simon, d'après une gravure du 15e Siècle.]

[193]  Saint Pierre reprit:

       «Pourquoi refuses-tu la paix? Ce sont les vices des hommes qui
       ont créé la guerre; la paix accompagne toujours la vertu.

       --La vertu, c'est la force et le savoir-faire, dit Simon. Moi,
       j'affronte le feu, je m'élève dans les airs, je ressuscite les
       plantes, je change la pierre en pain; et toi, que fais-tu?

       --Je prie pour toi, dit saint Pierre, afin que tu ne périsses pas
       victime de tes prestiges.

       --Garde tes prières: elles ne monteront pas aussitôt que moi vers
       le ciel.

       Et voilà le magicien qui s'élance par une fenêtre, et qui s'élève
       dans les airs. Avait-il quelque appareil aérostatique sous ses
       longs vêtements ou s'élevait-il, comme les convulsionnaires du
       diacre Paris, par une exaltation de lumière astrale, c'est ce que
       nous ne saurions dire. Pendant ce temps saint Pierre était à
       genoux et priait; tout à coup Simon pousse un grand cri et tombe:
       on le releva avec les cuisses brisées. Et Néron fit emprisonner
       saint Pierre, qui lui semblait être un magicien moins
       divertissant que Simon; celui-ci mourut de sa chute. Toute cette
       histoire, qui remonte aux rumeurs populaires de ce temps-là, est
       maintenant reléguée peut-être à tort parmi les légendes
       apocryphes. Elle n'en est pas moins remarquable et digne d'être
       conservée.

       La secte de Simon ne s'éteignit pas avec lui, il eut pour
       successeur un de ses disciples, nommé Ménandre. Celui-ci ne se
       disait pas dieu, il se contentait du rôle de prophète; lorsqu'il
       baptisait ses prosélytes, un feu visible descendait sur l'eau; il
[194]  leur promettait l'immortalité de l'âme et du corps au moyen de ce
       bain magique, et il y avait encore, du temps de saint Justin, des
       ménandriens qui se croyaient fermement immortels. La mort des uns
       ne désabusait pas les autres, car le défunt était immédiatement
       excommunié et considéré comme un faux frère. Les ménandriens
       regardaient la mort comme une véritable apostasie et complétaient
       leur phalange immortelle en enrôlant de nouveaux prosélytes. Ceux
       qui savent jusqu'où peut aller la folie humaine, ne s'étonneront
       pas si nous leur apprenons qu'en cette année même 1858, il existe
       encore en Amérique et en France des continuateurs fanatiques de
       la secte des ménandriens.

       La qualification de magicien ajoutée au nom de Simon fit prendre
       en horreur la magie par les chrétiens; mais on n'en continua pas
       moins à honorer le souvenir des rois mages qui avaient adoré le
       Sauveur dans son berceau.



                               CHAPITRE III.

                                 DU DIABLE.

       SOMMAIRE.--Son origine; ce qu'il est suivant la foi et suivant la
       science.--Satan, ses pompes et ses oeuvres.--Les possédés de
       l'Évangile.--Le vrai nom du diable, suivant la kabbale et d'après
       les confessions des énergumènes.--Généalogie infernale.--Le bouc
       du sabbat.--L'ancien serpent et le faux Lucifer.


       Le christianisme, en formulant nettement la conception divine,
       nous fait comprendre Dieu comme l'amour le plus pur et le plus
       absolu, et définit nettement l'esprit opposé à Dieu. C'est
       l'esprit d'opposition et de haine, c'est Satan. Mais cet esprit
[195]  n'est pas un personnage, et il ne faut pas le comprendre comme
       une espèce de dieu noir; c'est une perversité commune à toutes
       les intelligences dévoyées. «Je me nomme _Légion_, dit-il dans
       l'Évangile, parce que nous sommes une multitude.»

       L'intelligence naissante peut être comparée à l'étoile du matin,
       et si elle tombe volontairement dans les ténèbres après avoir
       brillé un instant, on peut lui appliquer cette apostrophe d'Isaïe
       au roi de Babylone: «Comment es-tu tombé du ciel, beau Lucifer,
       brillante étoile du matin!» Mais est-ce à dire pour cela que le
       Lucifer céleste, que l'étoile matinale de l'intelligence divine
       soit devenue un flambeau de l'enfer? Le nom de _porte-lumière_
       est-il justement donné à l'ange des égarements et des ténèbres?
       Nous ne le pensons pas, à moins qu'on n'entende comme nous, et
       suivant les traditions magiques, par l'enfer personnifié en Satan
       et figuré par l'ancien serpent, ce feu central qui s'enroule
       autour de la terre, dévorant tout ce qu'il produit et se mordant
       la queue comme le serpent de Chronos, cette lumière astrale dont
       le Seigneur parlait lorsqu'il disait à Caïn: «Si tu fais le mal,
       le péché sera aussitôt à tes portes, c'est-à-dire le désordre
       s'emparera de tous tes sens; mais je t'ai soumis la convoitise de
       la mort, et c'est à toi de lui commander.»

       La personnification royale et presque divine de Satan est une
       erreur qui remonte au faux Zoroastre, c'est-à-dire au dogme
       altéré des seconds mages, les mages matérialistes de la Perse;
       ils avaient changé en dieux les deux pôles du monde intellectuel,
       et de la force passive ils avaient fait une divinité opposée à la
       force active. Nous avons signalé dans la mythologie de l'Inde la
       même monstrueuse erreur.

[196]  Arimanes ou Schiva, tel est le père du démon, comme le
       comprennent les légendaires superstitieux, et c'est pour cela que
       le Sauveur disait: «Le diable est menteur comme son père.»

       L'Église, sur cette question, s'en rapporte aux textes de
       l'Évangile, et n'a jamais donné de décisions dogmatiques dont la
       définition du diable fût l'objet. Les bons chrétiens évitent même
       de le nommer, et les moralistes religieux recommandent à leurs
       fidèles de ne pas s'occuper de lui, mais de lui résister en ne
       pensant qu'à Dieu.

       Nous ne pouvons qu'admirer cette sage réserve de l'enseignement
       sacerdotal. Pourquoi, en effet, prêterait-on la lumière du dogme
       à celui qui est l'obscurité intellectuelle et la nuit la plus
       sombre du coeur? Qu'il reste inconnu, cet esprit qui veut nous
       arracher à la connaissance de Dieu!

       Nous ne prétendons pas ici faire ce que n'a pas fait l'Église,
       nous constatons seulement sur ce sujet quel fut l'enseignement
       secret des initiés aux sciences occultes.

       Ils disaient que le grand agent magique, justement appelé
       _Lucifer_, parce qu'il est le véhicule de la lumière et le
       réceptacle de toutes les formes, est une force intermédiaire
       répandue dans toute la création; qu'elle sert à créer et à
       détruire, et que la chute d'Adam a été une ivresse érotique qui a
       rendu sa génération esclave de cette lumière fatale; que toute
       passion amoureuse qui envahit les sens est un tourbillon de cette
       lumière qui veut nous entraîner vers le gouffre de la mort; que
       la folie, les hallucinations, les visions, les extases, sont une
       exaltation très dangereuse de ce phosphore intérieur; que cette
       lumière enfin est de la nature du feu, dont l'usage intelligent
[197]  échauffe et vivifie, dont l'excès au contraire brûle, dissout et
       anéantit.

       L'homme serait appelé à prendre un souverain empire sur cette
       lumière et à conquérir par ce moyen son immortalité, et menacé en
       même temps d'être enivré, absorbé et détruit éternellement par
       elle.

       Cette lumière, en tant que dévorante, vengeresse et fatale,
       serait le feu de l'enfer, le serpent de la légende; et l'erreur
       tourmentée dont alors elle serait pleine, les pleurs et le
       grincement de dents des êtres avortés qu'elle dévore, le fantôme
       de la vie qui leur échappe, et semble insulter à leur supplice,
       tout cela serait le diable ou Satan.

       Les actions mal dirigées par le vertige de la lumière astrale,
       les mirages trompeurs de plaisir, de richesse et de gloire dont
       les hallucinations sont pleines, seraient les pompes et les
       oeuvres de l'enfer.

       Le père Hilarion Tissot croit que toutes les maladies nerveuses
       accompagnées d'hallucinations et de délire sont des possessions
       du diable, et en comprenant les choses dans le sens des
       kabbalistes, il aurait pleinement raison.

       Tout ce qui livre notre âme à la fatalité des vertiges est
       vraiment infernal, puisque le ciel est le règne éternel de
       l'ordre, de l'intelligence et de la liberté.

       Les possédés de l'Évangile fuyaient devant Jésus-Christ, les
       oracles se taisaient devant les apôtres, et les malades
       d'hallucinations ont toujours manifesté une répugnance invincible
       pour les initiés et les sages.

       La cessation des oracles et des possessions était une preuve du
       triomphe de la liberté humaine sur la fatalité. Quand les
[198]  maladies astrales se montrent de nouveau, c'est un signe funeste
       qui annonce l'affaiblissement des âmes. Des commotions fatales
       suivent toujours ces manifestations. Les convulsions durèrent
       jusqu'à la révolution française, et les fanatiques de
       Saint-Médard en avaient prédit les sanglantes calamités.

       Le célèbre criminaliste Torreblanca, qui a étudié à fond les
       questions de magie diabolique, en décrivant les opérations du
       démon, décrit précisément tous les phénomènes de perturbation
       astrale. Voici quelques numéros du sommaire de son chapitre XV de
       la _Magie opératrice:_

       1. L'effort continuel du démon est tendu pour nous pousser dans
       l'erreur.

       2. Le démon trompe les sens en troublant l'imagination, dont il
       ne saurait pourtant changer la nature.

       3. Des apparences qui frappent la vue de l'homme se forme
       immédiatement un corps imaginaire dans l'entendement, et tant que
       dure le fantôme, les apparences l'accompagnent.

       4. Le démon détruit l'équilibre de l'imagination par le trouble
       des fonctions vitales, soit maladie, soit irrégularité dans la
       santé.

       5 et 6. Quand l'équilibre de l'imagination et de la raison est
       détruit par une cause morbide, on rêve tout éveillé, et l'on peut
       voir avec une apparence réelle ce qui n'existe réellement pas.

       7. La vue cesse d'être juste quand l'équilibre est troublé dans
       la perception mentale des images.

       8 et 9. Exemples de maladies où l'on voit les objets doubles,
       etc.

       10. Les visions sortent de nous et sont des reflets de notre
       propre image.

[199]  11. Les anciens connaissaient deux maladies qu'ils nommaient,
       l'une _frénésie_ (φρενιτις), l'autre _corybantisme_
       (κορυβαντιάσμος), dont l'une fait voir des formes
       imaginaires, l'autre fait entendre des voix et des sons qui
       n'existent pas, etc.

       Il résulte de ces assertions, d'ailleurs fort remarquables, que
       Torreblanca attribue les maladies au démon, et que par le démon
       il entend la maladie elle-même; ce que nous entendrions bien
       volontiers avec lui si l'autorité dogmatique le permettait.

       Les efforts continuels de la lumière astrale pour dissoudre et
       absorber les êtres appartiennent à sa nature même; elle ronge
       comme l'eau, à cause de ses courants continuels; elle dévore
       comme le feu, parce qu'elle est l'essence même du feu et sa force
       dissolvante.

       L'esprit de perversité et l'amour de la destruction chez les
       êtres qu'elle domine n'est que l'instinct de cette force. C'est
       aussi un résultat de la souffrance de l'âme qui vit d'une vie
       incomplète et se sent déchirée par des tiraillements en sens
       contraires. Elle aspire à en finir, et craint cependant de mourir
       seule, elle voudrait donc anéantir avec elle la création tout
       entière.

       Cette perversité astrale se manifeste ordinairement par la haine
       des enfants. Une force inconnue porte certains malades à les
       tuer, des voix impérieuses demandent leur mort. Le docteur
       Brierre de Boismont cite des exemples terribles de cette manie
       qui nous rappelle les crimes de Papavoine et d'Henriette
       Cornier[11].

       [Note 11: _Histoire des hallucinations_, 2e édition, 1853.]

       Les malades de perversion astrales sont malveillants et
       s'attristent de la joie des autres. Ils ne veulent pas surtout
[200]  qu'on espère; ils savent trouver les paroles les plus navrantes
       et les plus désespérantes, même lorsqu'ils cherchent à consoler,
       parce que la vie est pour eux une souffrance et parce qu'ils ont
       le vertige de la mort.

       C'est aussi la perversion astrale et l'amour de la mort qui font
       abuser des oeuvres de la génération, qui portent à en pervertir
       l'usage ou à les flétrir par des moqueries sacriléges et des
       plaisanteries honteuses. L'obscénité est un blasphème contre la
       vie.

       Chacun de ces vices s'est personnifié en une idole noire ou un
       démon qui est une image négative et défigurée de la divinité qui
       donne la vie; ce sont les idoles de la mort.

       Moloch est la fatalité qui dévore les enfants.

       Satan et Nisroch sont les dieux de la haine, de la fatalité et du
       désespoir.

       Astarté, Lilith, Nahéma, Astaroth, sont les idoles de la débauche
       et de l'avortement.

       Adramelech est le dieu du meurtre.

       Bélial, celui de la révolte éternelle et de l'anarchie.
       Conceptions funèbres d'une raison près de s'éteindre qui adore
       lâchement son bourreau pour obtenir de lui qu'il fasse cesser son
       supplice en achevant de la dévorer!

       Le vrai nom de Satan, disent les kabbalistes, c'est le nom de
       Jéhovah renversé, car Satan n'est pas un dieu noir, c'est la
       négation de Dieu. Le diable est la personnification de l'athéisme
       ou de l'idolâtrie.

       Pour les initiés, ce n'est pas une personne, c'est une force
       créée pour le bien, et qui peut servir au mal; c'est l'instrument
       de la liberté. Ils représentaient cette force qui préside à la
[201]  génération physique sous la forme mythologique et cornue du dieu
       Pan; de là est venu le bouc du sabbat, le frère de l'ancien
       serpent, et le porte-lumière ou _phosphore_ dont les poëtes on
       fait le faux Lucifer de la légende.



                              CHAPITRE IV.

                          DES DERNIERS PAÏENS.

       SOMMAIRE.--Apollonius de Tyane; sa vie et ses prodiges.--Essais
       de Julien pour galvaniser l'ancien culte.--Ses
       évocations.--Jamblique et Maxime de Tyr.--Commencement des
       sociétés secrètes et pratiques défendues de la magie.


       Le miracle éternel de Dieu, c'est l'ordre immuable de sa
       providence dans les harmonies de la nature; les prodiges sont des
       désordres et ne doivent être attribués qu'aux défaillances de la
       créature. Le miracle divin est donc une réaction providentielle
       pour rétablir l'ordre troublé. Lorsque Jésus guérissait les
       possédés, il les calmait et faisait cesser leurs actes
       merveilleux; lorsque les apôtres apaisaient l'exaltation des
       pythonisses, ils faisaient cesser la divination. L'esprit
       d'erreur est un esprit d'agitation et de subversion; l'esprit de
       vérité porte partout avec lui le calme et la paix.

       Telle fut l'action civilisatrice du christianisme naissant; mais
       les passions amies du trouble ne devaient pas lui laisser sans
       combats la palme de sa facile victoire. Le polythéisme expirant
       demanda des forces à la magie des anciens sanctuaires; aux
       mystères de l'Évangile on opposa encore ceux d'Éleusis.
[202]  Apollonius de Tyane fut mis en parallèle avec le Sauveur du
       monde; Philostrate se chargea de faire une légende à ce dieu
       nouveau, puis vint l'empereur Julien, qui eût été adoré si le
       javelot qui le tua n'avait en même temps porté le dernier coup à
       l'idolâtrie césarienne; la renaissance violente et surannée d'une
       religion morte dans ses formes fut un véritable avortement, et
       Julien dut périr avec l'enfant décrépit qu'il s'efforçait de
       remettre au monde.

       Ce n'en furent pas moins deux grands et curieux personnages que
       cet Apollonius et ce Julien, et leur histoire fait époque dans
       les annales de la magie.

       En ce temps-là, les légendes allégoriques étaient à la mode; les
       maîtres incarnaient leur doctrine dans leur personne, et les
       disciples initiés écrivaient des fables qui renfermaient les
       secrets de l'initiation. L'histoire d'Apollonius par Philostrate,
       absurde si l'on veut la prendre à la lettre, est très curieuse si
       l'on veut, d'après les données de la science, en examiner les
       symboles. C'est une sorte d'évangile païen opposé aux Évangiles
       du christianisme; c'est toute une doctrine secrète qu'il nous est
       donné d'expliquer et de reconstruire.

       Ainsi, le chapitre premier du livre troisième de Philostrate est
       consacré à la description de l'Hyphasis, fleuve merveilleux qui
       prend sa source dans une plaine et se perd dans des régions
       inaccessibles. L'Hyphasis représente la science magique, dont les
       premiers principes sont simples et les conséquences très
       difficiles à bien déduire. Les mariages sont inféconds dit
       Philostrate, s'ils ne sont pas consacrés avec le baume des arbres
       qui croissent aux bords de l'Hyphasis.

       Les poissons de ce fleuve sont consacrés à Vénus; ils ont la
[203]  crête bleue, les écailles de diverses couleurs et la queue de
       couleur d'or; ils relèvent cette queue quand ils veulent. Il y a
       aussi dans ce fleuve un animal semblable à un ver blanc; cet
       insecte fondu rend une huile brûlante qu'on ne peut garder que
       dans du verre. Ce n'est que pour le roi qu'on prend cet animal,
       parce qu'il est d'une force à renverser les murailles; sa graisse
       mise à l'air prend feu, et rien au monde n'est capable alors
       d'éteindre l'incendie.

       Par les poissons du fleuve Hyphasis, Apollonius entend la
       configuration universelle, bleue d'un côté, multicolore au
       centre, dorée à l'autre pôle, comme les expériences magnétiques
       nous l'ont récemment fait connaître. Le ver blanc de l'Hyphasis
       c'est la lumière astrale, qui, condensée par un triple feu, se
       résoud en une huile qui est la médecine universelle. On ne peut
       garder cette huile que dans du verre, parce que le verre n'est
       pas conducteur de la lumière astrale, ayant peu de porosité; ce
       secret est gardé pour le roi, c'est-à-dire pour l'initié du
       premier ordre, car il s'agit d'une force capable de renverser des
       villes. Les grands secrets sont indiqués ici avec la plus grande
       clarté.

       Dans le chapitre suivant, Philostrate parle des licornes. Il dit
       qu'on fait de leur corne des gobelets dans lesquels on doit boire
       pour se préserver de tous les poisons. La corne unique de la
       licorne représente l'unité hiérarchique: aussi, dit Philostrate,
       d'après Damis, ces gobelets sont réservés pour les rois. Heureux,
       dit Apollonius, celui qui ne s'enivrerait jamais qu'en buvant
       dans un pareil verre!

[204]  Damis dit aussi qu'Apollonius trouva une femme blanche jusqu'au
       sein et noire depuis le sein jusqu'en haut. Ses disciples étaient
       effrayés de ce prodige; mais Apollonius, qui savait ce qu'elle
       était, lui tendit la main. C'est, dit-il, la Vénus des Indes, et
       ses deux couleurs sont celles du boeuf Apis adoré des Égyptiens.
       Cette femme noire et blanche, c'est la science magique dont les
       membres blancs, c'est-à-dire les formes créées, révèlent la tête
       noire, c'est-à-dire la cause suprême ignorée des hommes.
       Philostrate et Damis le savaient bien, et sous ces emblèmes ils
       écrivaient avec discrétion la doctrine d'Apollonius. Les
       chapitres V, VI, VII, VIII, IX et X du troisième livre de la _Vie
       d'Apollonius_ par Philostrate, contiennent le secret du grand
       oeuvre. Il s'agit des dragons qui défendent l'abord du palais des
       sages. Il y a trois sortes de dragons: ceux des marais, ceux de
       la plaine et ceux de la montagne. La montagne, c'est le soufre;
       le marais, c'est le mercure; la plaine, c'est le sel des
       philosophes. Les dragons de la plaine ont sur le dos des pointes
       en forme de scie, c'est la puissance acide du sel. Les dragons
       des montagnes ont les écailles de couleur dorée, ils ont une
       barbe d'or, et en rampant ils font un bruit semblable au
       tintement du cuivre; ils ont dans la tête une pierre qui opère
       tous les miracles; ils se plaisent au bord de la mer Rouge, et on
       les prend au moyen d'une étoffe rouge sur laquelle sont brodées
       des lettres d'or; ils reposent la tête sur ces lettres enchantées
       et s'endorment, on leur coupe alors la tête avec une hache. Qui
       ne reconnaît ici la pierre des philosophes, le magistère au
       rouge, et le fameux _regimen ignis_, ou gouvernement du feu,
       exprimé par les lettres d'or? Sous le nom de _citadelle_ des
[205]  sages, Philostrate décrit ensuite l'Athanor. C'est une colline
       toujours entourée d'un brouillard, ouverte du côté méridional;
       elle contient un puits large de quatre pas, d'où sort une vapeur
       azurée qui monte par la chaleur du soleil en déployant toutes les
       couleurs de l'arc-en-ciel; le fond du puits est sablé d'arsenic
       rouge; près du puits est un bassin plein de feu, d'où sort une
       flamme plombée, sans odeur et sans fumée, qui n'est jamais plus
       haute ni plus basse que les bords du bassin; là se trouvent aussi
       deux récipients de pierre noire contenant l'un la pluie et
       l'autre le vent. Quand la sécheresse est excessive, on ouvre le
       tonneau de la pluie, et il en sort des nuages qui humectent tout
       le pays. On ne saurait décrire plus exactement le feu secret des
       philosophes et ce qu'ils nomment leur bain-marie. On voit par ce
       passage que les anciens alchimistes, dans leur grand oeuvre,
       employaient l'électricité, le magnétisme et la vapeur.

       Philostrate parle ensuite de la pierre philosophale, qu'il nomme
       indifféremment _pierre_ ou _lumière_. «Il n'est permis à aucun
       profane de la chercher, car elle s'évanouit, si l'on ne sait pas
       la prendre avec les procédés de l'art. Les sages seuls, au moyen
       de certaines paroles et de certains rites, peuvent trouver la
       _pantarbe_, c'est le nom de cette pierre, qui de nuit a
       l'apparence d'un feu, étant enflammée et étincelante; et si on la
       regarde de jour, elle éblouit. Cette lumière est une matière
       subtile d'une force admirable, car elle attire tout ce qui est
       proche.» (Philostrate, _Vie d'Apollonius de Tyane_, livre III,
       chapitre XLVI.)

       Cette révélation des doctrines secrètes d'Apollonius prouve que
       la pierre philosophale n'est autre chose qu'un aimant universel
[206]  formé de lumière astrale condensée et fixée autour d'un centre.
       C'est un phosphore artificiel dont tant d'allégories et de
       traditions ne sauraient laisser l'existence douteuse, et dans
       lequel se concentrent toutes les vertus de la chaleur génératrice
       du monde.

       Toute la vie d'Apollonius écrite par Philostrate, d'après Damis
       l'Assyrien, est un tissu d'apologues et de paraboles; c'était la
       mode alors d'écrire ainsi la doctrine cachée des grands
       initiateurs. On ne doit donc pas s'étonner de ce que ce récit
       contient des fables, mais sous l'allégorie de ces fables il faut
       trouver et comprendre la science occulte des hiérophantes.

       Malgré sa grande science et ses brillantes vertus, Apollonius
       n'était pas le continuateur de l'école hiérarchique des mages.
       Son initiation venait des Indes, et il se livrait pour s'inspirer
       aux pratiques énervantes des brahmes; il prêchait ouvertement la
       révolte et le régicide: c'était un grand caractère égaré.

       La figure de l'empereur Julien nous parait plus poétique et plus
       belle que celle d'Apollonius. Julien porta sur le trône du monde
       toute l'austérité d'un sage; il voulait transfuser la jeune sève
       du christianisme au corps de l'hellénisme vieilli. Noble insensé
       coupable seulement de trop aimer les souvenirs de la patrie et
       les images des dieux de ses pères. Julien, pour contre-balancer
       la puissance réalisatrice du dogme chrétien, appela aussi la
       magie noire à son aide, et s'enfonça, à la suite de Jamblique et
       de Maxime d'Éphèse, dans de ténébreuses évocations; ses dieux,
       dont il voulait ressusciter la beauté et la jeunesse, lui
       apparurent vieux et décrépits, inquiets de la vie et de la
       lumière et prêts à fuir devant le signe de la croix!

[207]  C'était fait pour toujours de l'hellénisme, le Galiléen avait
       vaincu. Julien mourut en héros, sans blasphémer son vainqueur,
       comme on l'a faussement prétendu. Ses derniers moments, qu'Ammien
       Marcellin nous raconte assez au long, furent ceux d'un guerrier
       et d'un philosophe; les malédictions du sacerdoce chrétien
       retentirent longtemps sur sa tombe, et cependant le Sauveur, qui
       doit tant aimer les nobles âmes, n'a-t-il pas pardonné à des
       adversaires moins intéressants et moins généreux que Julien?

       Après la mort de cet empereur, l'idolâtrie et la magie furent
       enveloppées dans une même réprobation universelle. C'est alors
       que prirent naissance ces sociétés secrètes d'adeptes auxquelles
       se rallièrent plus tard les gnostiques et les manichéens;
       sociétés dépositaires d'une tradition mélangée de vérités et
       d'erreurs, mais qui se transmettaient, sous le sceau du serment
       le plus terrible, le grand arcane de l'ancienne toute-puissance
       et les espérances toujours trompées des cultes éteints et des
       sacerdoces déchus.



                                  CHAPITRE V.

                                 DES LÉGENDES.

       SOMMAIRE.--La légende de saint Cyprien et de sainte
       Justine.--L'oraison de saint Cyprien.--L'âne d'or d'Apulée.--La
       fable de Psyché.--La procession d'Isis.--Étrange supposition de
       saint Augustin.--Philosophie des Pères de l'Église.


       Les étranges récits contenus dans la légende dorée, quelque
[208]  fabuleux qu'ils soient, n'en remontent pas moins à la plus haute
       antiquité chrétienne. Ce sont des paraboles plutôt que des
       histoires; le style en est simple et oriental comme celui des
       Évangiles, et leur existence traditionnelle prouve qu'une sorte
       de mythologie avait été inventée pour cacher les mystères
       kabbalistiques de l'initiation joannite. La légende dorée est un
       talmud chrétien écrit tout en allégories et en apologues. Étudiée
       sous ce point de vue tout nouveau à force d'être ancien, la
       légende dorée devient un livre de la plus grande importance et du
       plus haut intérêt.

       Un des récits de cette légende pleine de mystères caractérise le
       conflit de la magie et du christianisme naissant d'une manière
       tout à fait dramatique et saisissante. C'est comme une ébauche
       anticipée des _Martyrs_ de Chateaubriand et du _Faust_ de Goethe
       fondus ensemble.

       Justine était une jeune et belle vierge païenne, fille d'un
       prêtre des idoles, le type de Cymodocée. Sa fenêtre s'ouvrait sur
       une cour voisine de l'église des chrétiens; tous les jours elle
       entendait la voix pure et recueillie d'un diacre lire tout haut
       les saints Évangiles. Cette parole inconnue toucha et remua son
       coeur, si bien qu'un soir sa mère la voyant pensive et la
       pressant de lui confier les préoccupations de son âme, Justine se
       jeta à ses pieds en lui disant: «Mère, bénissez-moi ou
       pardonnez-moi, je suis chrétienne.»

       La mère pleura en embrassant sa fille, et alla rejoindre son
       époux, à qui elle confia ce qu'elle venait d'apprendre.

       Ils s'endormirent ensuite et eurent tous deux le même rêve. Une
       lumière divine descendait sur eux, et une voix douce les appelait
[209]  en leur disant: «Venez à moi, vous qui êtes affligés et je vous
       consolerai; venez, les bien-aimés de mon père, et je vous
       donnerai le royaume qui vous est préparé depuis le commencement
       du monde.

       Le matin venu, le père et la mère bénirent leur fille. Tous trois
       se firent inscrire au nombre des Catéchumènes, et, après les
       épreuves d'usage, ils furent admis au saint baptême.

       Justine revenait blanche et radieuse de l'Église entre sa mère et
       son vieux père, lorsque deux hommes sombres, enveloppés dans leur
       manteau, passèrent comme Faust et Méphistophélès près de
       Marguerite: c'étaient le magicien Cyprien et son disciple
       Acladius. Les deux hommes s'arrêtèrent éblouis par cette
       apparition, Justine passa sans les voir et rentra chez elle avec
       sa famille.

       La scène change, nous sommes dans le laboratoire de Cyprien, des
       cercles sont tracés, une victime égorgée palpite près d'un
       réchaud fumant; debout devant le magicien apparaît le génie des
       ténèbres.

       --Me voici, car tu m'as appelé, parle! que me demandes-tu?

       --J'aime une vierge.

       --Séduis-la.

       --Elle est chrétienne.

       --Dénonce-la.

       --Je veux la posséder et non la perdre; peux-tu quelque chose
       pour moi?

       --J'ai séduit Ève, qui était innocente et qui s'entretenait tous
       les jours familièrement avec Dieu même. Si ta vierge est
       chrétienne, sache bien que c'est moi qui ai fait crucifier
       Jésus-Christ.

       --Donc, tu me la livreras?

[210]  --Prends cet onguent magique, tu en graisseras le seuil de sa
       demeure, le reste me regarde.

       Voici maintenant Justine qui dort dans sa petite chambre chaste
       et sévère, Cyprien est à la porte murmurant des paroles
       sacrilèges et accomplissant d'horribles rites; Satan se glisse au
       chevet de la jeune fille et lui souffle des rêves voluptueux
       pleins de l'image de Cyprien qu'elle croit rencontrer encore au
       sortir de l'Église; mais cette fois elle le regarde, elle
       l'écoute, et il lui dit des choses qui mettent le trouble dans
       son coeur; tout à coup elle s'agite, elle s'éveille et fait le
       signe de la croix; le démon disparaît et le séducteur, qui fait
       sentinelle à la porte, attend inutilement toute la nuit.

       Le lendemain il recommence ses évocations, et il fait d'amers
       reproches à son infernal complice; celui-ci avoue son
       impuissance. Cyprien le chasse honteusement et fait apparaître un
       démon d'un ordre supérieur. Le nouveau venu se transforme tour à
       tour en jeune fille et en beau garçon pour tenter Justine par des
       conseils et des caresses. La vierge va succomber, mais son bon
       ange l'assiste; elle joint le souffle au signe de la croix et
       chasse le mauvais esprit. Cyprien alors invoque le roi des
       enfers. Satan vient en personne. Il frappe Justine de toutes les
       douleurs de Job et répand une peste affreuse dans Antioche, en
       faisant dire aux oracles que la peste cessera quand Justine
       apaisera Vénus et l'amour outragés. Justine prie publiquement
       pour le peuple, et la peste cesse. Satan est vaincu à son tour,
       Cyprien le contraint d'avouer la toute-puissance du signe de la
       croix et le brave en se marquant de ce signe. Il abjure la magie,
       il est chrétien, il devient évêque et retrouve Justine dans un
[211]  monastère de vierges; ils s'aiment alors du pur et durable amour
       de la céleste charité, la persécution les atteint; on les arrête
       ensemble, ils sont mis à mort le même jour et vont consommer au
       sein de Dieu leur mariage mystique et éternel.

       La légende fait saint Cyprien évêque d'Antioche, tandis que
       l'histoire ecclésiastique le fait évêque de Carthage. Peu importe
       d'ailleurs que ce soit ou non le même. L'un est un personnage
       poétique, l'autre est un père de l'Église et un martyr.

       On trouve dans les anciens grimoires une oraison attribuée au
       saint Cyprien de la légende et qui est peut-être du saint évêque
       de Carthage. Les expressions obscures et figurées dont elle est
       remplie, auront peut-être fait supposer qu'avant d'être évêque et
       chrétien, Cyprien s'était adonné aux pratiques funestes de la
       magie noire.

       En voici la traduction:

       «Moi, Cyprien, serviteur de notre Seigneur Jésus-Christ, j'ai
       prié Dieu le père tout-puissant, et j'ai dit: tu es le Dieu fort,
       mon Dieu tout-puissant qui habites dans la grande lumière! Tu es
       saint et digne de louange, et depuis le temps ancien, tu as vu la
       malice de ton serviteur et les iniquités dans lesquelles j'étais
       plongé par la malice du démon. Je ne savais pas alors ton vrai
       nom, je passais au milieu des brebis et elles étaient sans
       pasteur. Les nuages ne pouvaient donner leur rosée à la terre,
       les arbres restaient sans fruits et les femmes en travail ne
       pouvaient être délivrées; je liais et je ne déliais point, je
       liais les poissons de la mer et ils n'étaient point libres, je
       liais les sentiers de la mer et je retenais ensemble bien des
[212]  maux. Mais maintenant, Seigneur Jésus-Christ, mon Dieu, j'ai
       connu ton saint nom et je l'ai aimé, et je me suis converti de
       tout mon coeur, de toute mon âme et de toutes mes entrailles, me
       détournant de la multitude de mes fautes pour marcher dans ton
       amour et suivant tes commandements qui sont ma foi et ma prière.
       Tu es le verbe de vérité, la parole unique du père, et je te
       conjure maintenant de rompre la chaîne des nuées et de faire
       descendre sur tes enfants ta pluie bienfaisante comme du lait, et
       de délier les fleuves et de rendre libres les créatures qui
       nagent ainsi que celles qui volent; je te conjure de briser
       toutes les chaînes et toutes les entraves par la vertu de ton
       saint nom!»

       Cette prière est évidemment très ancienne et elle renferme des
       souvenirs très remarquables des figures primitives de
       l'ésotérisme chrétien aux premiers siècles.

       La qualification d'_aurea_ ou _dorée_ donnée à la légende
       fabuleuse des saints allégoriques en indique assez le caractère.
       L'or aux yeux des initiés est de la lumière condensée, ils
       appellent nombres d'or les nombres sacrés de la kabbale, vers
       dorés de Pythagore, les enseignements moraux de ce philosophe, et
       c'est pour la même raison qu'un livre mystérieux d'Apulée où un
       âne joue un grand rôle a été appelé l'âne d'or.

       Les païens accusaient les chrétiens d'adorer un âne, et ils
       n'avaient point inventé cette injure, elle venait des juifs de
       Samarie qui, figurant les données de la kabbale sur la divinité
       par des symboles égyptiens, représentaient aussi l'intelligence
       par la figure de l'étoile magique adorée sous le nom de
       _Rempham_, la science sous l'emblème d'Anubis dont ils
       changeaient le nom en celui de _Nibbas_, et la foi vulgaire ou la
[213]  crédulité sous la figure de _Thartac_, dieu qu'on représentait
       avec un livre, un manteau et une tête d'âne; suivant les docteurs
       samaritains, le christianisme était le règne de _Thartac_;
       c'étaient la foi aveugle et la crédulité vulgaire érigées en
       oracle universel et préférées à l'intelligence et à la science.
       C'est pourquoi dans leurs rapports avec les gentils, lorsqu'ils
       entendaient ceux-ci les confondre avec les chrétiens, ils se
       récriaient et priaient qu'on ne les confondît pas avec les
       adorateurs exclusifs de la tête d'âne.

       Cette prétendue révélation fit beaucoup rire les philosophes, et
       Tertullien parle d'une caricature romaine exposée de son temps où
       l'on voyait Thartac dans toute sa gloire avec cette inscription
       qui fit rire Tertullien lui-même, auteur, comme l'on sait, du
       fameux _credo quia absurdum: tête d'âne, Dieu des chrétiens_.

       L'âne d'or d'Apulée est la légende occulte de Thartac. C'est une
       épopée magique et une satyre contre le christianisme, que
       l'auteur avait sans doute professé pendant quelque temps. C'est
       du moins ce qu'il semble dire sous l'allégorie de sa métamorphose
       en âne.

       Voici le sujet du livre d'Apulée: Il voyage en Thessalie, pays
       des enchantements; il reçoit l'hospitalité chez un homme dont la
       femme est sorcière; il séduit la servante de cette femme et croit
       surprendre par ce moyen les secrets de la maîtresse. La servante
       veut en effet livrer à son amant une composition au moyen de
       laquelle la sorcière se métamorphose en oiseau, mais elle se
       trompe de boîte et Apulée se trouve métamorphosé en âne.

       La maladroite amante le console en lui disant que pour reprendre
[214]  sa première forme il suffit de manger des roses, la rose est la
       fleur de l'initiation. Mais où trouver des roses pendant la nuit?
       Il faut attendre au lendemain. La servante mène l'âne à l'écurie,
       des voleurs surviennent, l'âne est pris et emmené. Plus moyen
       depuis lors de s'approcher des roses, les roses ne sont pas
       faites pour les ânes, et les jardiniers le chassent à coups de
       bâton.

       Pendant sa longue et triste captivité il entend raconter
       l'histoire de Psyché, cette histoire merveilleuse et symbolique
       qui est comme l'âme et la poésie de la sienne. Psyché a voulu
       surprendre les secrets de l'amour comme Apulée ceux de la magie,
       elle a perdu l'amour, et lui la forme humaine; elle est errante,
       exilée, soumise à la colère de Vénus, il est esclave des voleurs.
       Mais Psyché doit remonter au ciel après avoir traversé l'enfer,
       et Lucius sera pris en pitié par les dieux. Isis lui apparaît en
       songe et lui promet que son prêtre averti par une révélation lui
       donnera des roses pendant les solennités de sa fête prochaine.
       Cette fête arrive, et Apulée décrit longuement la procession
       d'Isis, description précieuse pour la science, car on y trouve la
       clé des mystères égyptiens; des hommes déguisés marchent les
       premiers portant des animaux grotesques; ce sont les fables
       vulgaires: puis viennent des femmes semant des fleurs avec des
       miroirs sur leurs épaules qui réfléchissent l'image de la grande
       divinité. Ainsi les hommes vont en avant et formulent les dogmes
       que les femmes embellissent et reflètent sans le savoir par leur
       instinct maternel des vérités plus élevées; des hommes et des
       femmes viennent ensuite portant la lumière: c'est l'alliance des
       deux termes, l'actif et le passif générateurs de la science et de
       la vie.

[215]  Après la lumière, vient l'harmonie, représentée par de jeunes
       musiciens. Puis enfin les images des dieux au nombre de trois,
       suivies par le grand hiérophante qui porte non pas l'image, mais
       le symbole de la grande Isis, une boule d'or surmontée d'un
       caducée.

       Lucius Apuleius voit dans la main du grand prêtre une couronne de
       roses; il s'approche et on ne le repousse pas; il mange des roses
       et redevient homme.

       Tout cela est savamment écrit et entremêlé d'épisodes tantôt
       héroïques, tantôt grivois, comme il convient à la double nature
       de Lucius et de l'âne. Apulée a été en même temps le Rabelais et
       le Swedenborg de l'ancien monde prêt à finir.

       Les grands réalisateurs du christianisme ne comprirent pas ou
       affectèrent de ne pas comprendre le mysticisme d'Apulée. Saint
       Augustin, dans la Cité de Dieu, se demande de l'air du monde le
       plus sérieux s'il faut croire que réellement Apulée ait été
       métamorphosé en âne. Ce père se montra même assez disposé à
       l'admettre, mais seulement comme un phénomène exceptionnel et qui
       ne tire pas à conséquence. Si c'est une ironie de la part de
       saint Augustin, il faut convenir qu'elle est cruelle; si c'est
       une naïveté... Mais saint Augustin, le délié rhéteur de Madaure,
       n'avait guère l'habitude d'être naïf.

       Bien aveugles et bien malheureux, en effet, étaient ces initiés
       aux antiques mystères qui riaient de l'âne de Bethléem sans
       apercevoir l'enfant-Dieu qui rayonnait sur les pacifiques animaux
       de la crèche et sur le front duquel se reposait l'étoile
       conciliatrice du passé et de l'avenir!

       Pendant que la philosophie convaincue d'impuissance insultait au
       christianisme triomphant, les pères de l'Église s'emparaient de
[216]  toutes les magnificences de Platon et créaient une philosophie
       nouvelle fondée sur la réalité vivante du Verbe divin toujours
       présent dans son église, renaissant dans chacun de ses membres,
       immortel dans l'humanité; rêve d'orgueil plus grand que celui de
       Prométhée, si ce n'était en même temps une doctrine toute
       d'abnégation et de dévouement, humaine parce qu'elle est divine,
       divine parce qu'elle est humaine!



                              CHAPITRE VI.

               PEINTURES KABBALISTIQUES ET EMBLÈMES SACRÉS.

       SOMMAIRE.--Ésotérisme de l'Église primitive.--Peintures
       kabbalistiques et emblèmes sacrés des premiers siècles.--Les
       vrais et les faux gnostiqnes.--Profanation de la gnose.--Rites
       impurs et sacriléges.--La magie noire érigée en culte par les
       sectaires.--Montan et ses prophétesses.--Marcos et son
       magnétisme.--Les dogmes du faux Zoroastre reproduits dans
       l'Arianisme.--Perte des vraies traditions kabbalistiques.


       L'Église primitive, obéissant au précepte formel du Sauveur, ne
       livrait pas ses plus saints mystères aux profanations de la
       foule. On n'était reçu au baptême et à la communion que par des
       initiations progressives. On tenait cachés les livres saints dont
       la lecture entière et l'explication surtout étaient réservées au
       sacerdoce. Les images étaient alors moins nombreuses et surtout
       moins explicites. On s'abstenait de reproduire la figure même du
       Sauveur; les peintures des catacombes sont pour la plupart des
       emblèmes kabbalistiques: c'est la croix édénique avec les quatre
[217]  fleuves dans lesquels viennent boire des cerfs; c'est le poisson
       mystérieux de Jonas remplacé souvent par un serpent bicéphale;
       c'est un homme sortant d'un coffre qui rappelle celui d'Osiris.
       Le gnosticisme devait faire proscrire plus tard toutes ces
       allégories dont il abusa pour matérialiser et profaner les
       traditions saintes de la kabbale des prophètes.

       Le nom de _gnostique_ ne fut pas toujours dans l'Église un nom
       proscrit. Ceux des pères dont la doctrine se rattachait aux
       traditions de saint Jean employèrent souvent cette dénomination
       pour désigner le chrétien parfait; on la trouve dans saint Irénée
       et dans saint Clément d'Alexandrie. Nous ne parlons pas ici du
       grand Synésius qui fut un kabbaliste parfait, mais un orthodoxe
       douteux.

       Les faux gnostiques furent tous des rebelles à l'ordre
       hiérarchique qui voulurent niveler la science en la vulgarisant,
       substituer les visions à l'intelligence, le fanatisme personnel à
       la religion hiérarchique, et surtout la licence mystique des
       passions sensuelles à la sage sobriété chrétienne et à
       l'obéissance aux lois, mère des chastes mariages et de la
       tempérance conservatrice.

       Produire l'extase par des moyens physiques et remplacer la
       sainteté par le somnambulisme, telle fut toujours la tendance de
       ces sectes caïniques continuatrices de la magie noire de l'Inde.
       L'Église devait les réprouver avec énergie, elle ne fit pas
       défaut à sa mission: il est à regretter seulement que le bon
       grain scientifique ait souvent souffert lorsqu'on promena le fer
       et le feu dans les campagnes envahies par l'ivraie.

       Ennemis de la génération et de la famille, les faux gnostiques
       s'efforçaient de produire la stérilité en multipliant la
[218]  débauche; ils voulaient, disaient-ils, spiritualiser la matière,
       et ils matérialisaient l'esprit de la manière la plus révoltante.
       Ce n'étaient dans leur théologie qu'accouplements d'Eones et
       embrassements luxurieux. Ils adoraient comme les Brahmes la mort
       sous la figure du Lingham, leur création était un onanisme infini
       et leur rédemption un avortement éternel!

       Espérant échapper à la hiérarchie par le miracle comme si le
       miracle en dehors de la hiérarchie prouvait autre chose que le
       désordre ou la fourberie, les gnostiques, depuis Simon le
       magicien, étaient grands faiseurs de prodiges; substituant au
       culte régulier les rites impurs de la magie noire, ils faisaient
       apparaître du sang au lieu du vin eucharistique, et remplaçaient
       le paisible et pur banquet du céleste agneau par des communions
       d'anthropophages. L'hérésiarque Marcos, disciple de Valentin,
       disait la messe avec deux calices; dans le plus petit, il versait
       du vin, puis il prononçait la formule magique et l'on voyait le
       plus grand s'emplir d'une liqueur sanglante qui montait en
       bouillonnant. Marcos, qui n'était point prêtre, voulait prouver
       par là que Dieu l'avait revêtu d'un sacerdoce miraculeux. Il
       conviait tous ses disciples à accomplir sous ses yeux la même
       merveille. Les femmes surtout obtenaient un succès pareil au
       sien, puis elles tombaient en convulsions et en extase. Marcos
       soufflait sur elles et leur communiquait sa démence au point de
       les engager à oublier pour lui, et par esprit de religion, toute
       retenue et toute pudeur.

       Cette intrusion de la femme dans le sacerdoce fut toujours le
       rêve des faux gnostiques; car en nivelant ainsi les sexes, ils
       introduisaient l'anarchie dans la famille et posaient à la
[219]  société une pierre d'achoppement. Le sacerdoce réel de la femme
       c'est la maternité, et le culte de cette religion du foyer c'est
       la pudeur. Les gnostiques ne le comprenaient pas ou plutôt ils le
       comprenaient trop, et en égarant les instincts religieux de la
       mère ils renversaient la barrière sacrée qui s'opposait à la
       licence de leurs désirs.

       Ils n'avaient cependant pas tous la triste franchise de
       l'impudeur. Quelques-uns, comme les Montanistes, exagéraient au
       contraire la morale afin de la rendre impraticable. Montan, dont
       les âpres doctrines séduisirent le génie extrême et paradoxal de
       Tertullien, s'abandonnait avec Priscille et Maximille ses
       prophétesses, on dirait aujourd'hui ses somnambules, à tout le
       dévergondage des frénésies et des extases. Le châtiment naturel
       de ces excès ne manqua pas à leurs auteurs, ils finirent par la
       folie furieuse et le suicide.

       La doctrine des Marcosiens était _une kabbale profanée et
       matérialisée_; ils prétendaient que Dieu avait tout créé au moyen
       des lettres de l'alphabet; que ces lettres étaient autant
       d'émanations divines ayant par elles-mêmes la puissance
       génératrice des êtres; que les paroles étaient toutes puissantes
       et opéraient virtuellement et réellement des prodiges. Tout cela
       est vrai en un sens, mais ce sens n'était pas celui des
       sectateurs de Marcos. Ils suppléaient aux réalités par les
       hallucinations et croyaient se rendre invisibles parce que dans
       l'état de somnambulisme ils se transportaient mentalement où ils
       voulaient. Pour les faux mystiques la vie doit se confondre
       souvent avec le rêve jusqu'à ce qu'enfin le rêve triomphant
       déborde et submerge la réalité: c'est alors le règne complet de
       la folie.

[220]  L'imagination, dont la fonction naturelle est d'évoquer les
       images des formes, peut aussi, dans un état d'exaltation
       extraordinaire, produire les formes elles-mêmes; comme le
       prouvent les phénomènes des grossesses monstrueuses et une
       multitude de faits analogues que la science officielle ferait
       mieux d'étudier que de les nier avec obstination.

       Ce sont ces créations désordonnées que la religion flétrit avec
       raison du nom de _miracles diaboliques_, et tels étaient les
       miracles de Simon, des Ménandriens et de Marcos.

       De notre temps encore un faux gnostique nommé Vintras,
       actuellement réfugié à Londres, fait apparaître du sang dans des
       calices vides et sur des hosties profanées.

       Ce malheureux tombe alors dans des extases comme Marcos, et
       prophétise le renversement de la hiérarchie et le prochain
       triomphe d'un prétendu sacerdoce tout de visions, d'expansions
       libres et d'amour. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.

       Après le panthéisme polymorphe des gnostiques, vint le _dualisme_
       de Manès. Ainsi se formula en dogme religieux la fausse
       initiation des pseudo-mages de la Perse. Le mal personnifié
       devint un Dieu rival de Dieu même. Il y eut un roi de la lumière
       et un roi des ténèbres, et c'est à cette époque qu'il faut faire
       remonter cette idée funeste contre laquelle nous protestons de
       toutes nos forces, de la souveraineté et de l'ubiquité de Satan.
       Nous ne prétendons ici nier ni affirmer la tradition de la chute
       des anges, nous en rapportant comme toujours en matière de foi
       aux décisions suprêmes et infaillibles de la sainte Église
[221]  catholique, apostolique et romaine. Mais si les anges déchus
       avaient un chef avant leur chute, cette chute doit les avoir
       précipités dans une complète anarchie tempérée seulement par la
       justice inflexible de Dieu; séparé de la divinité qui est le
       principe de la force et plus coupable que les autres, le prince
       des anges rebelles ne saurait être que le dernier et le plus
       impuissant des réprouvés.

       Si donc il existe dans la nature une force qui attire les
       créatures oublieuses de Dieu vers le péché et vers la mort, cette
       force, que nous ne refusons pas de reconnaître comme capable de
       servir d'instrument aux esprits déchus, serait la lumière
       astrale; nous revenons sur cette idée, et nous tenons à
       l'expliquer parfaitement, afin qu'on en comprenne bien toute la
       portée et toute l'orthodoxie.

       Cette révélation d'un des grands secrets de l'occultéisme fera
       comprendre tout le danger des évocations, des expériences
       curieuses, des abus du magnétisme, des tables tournantes et de
       tout ce qui tient aux prodiges et aux hallucinations.

       Arius avait préparé les succès du _manichéisme_ par sa création
       hybride d'un fils de Dieu différent de Dieu même: c'était en
       effet supposer le dualisme en Dieu; c'était admettre l'inégalité
       dans l'absolu, l'infériorité dans la suprême puissance. La
       possibilité du conflit, sa nécessité même entre le père et le
       fils, puisque l'inégalité entre les termes du syllogisme divin
       devait amener forcément une conclusion négative. Le verbe de Dieu
       devait-il être le bien ou le mal? Dieu même ou le diable? Telle
       était la portée immense d'une diphthongue ajoutée au mot grec
       ομουσιος pour en faire ομοιουσιος! En déclarant le
       fils _consubstantiel_ au père, le concile de Nicée sauva le
[222]  monde, et c'est ce que ne peuvent comprendre ceux qui ne savent
       pas que les principes constituent réellement l'équilibre de
       l'univers.

       Le gnoticisme, l'arianisme, le manichéisme, étaient sortis de la
       kabbale mal entendue. L'Église alors dut interdire aux fidèles
       l'étude si dangereuse de cette science dont le suprême sacerdoce
       devait seul se réserver les clefs. La tradition kabbalistique
       paraît, en effet, avoir été conservée par les souverains pontifes
       au moins jusqu'à Léon III, auquel on attribue un rituel occulte
       qui aurait été donné par ce pontife à l'empereur Charlemagne, et
       qui reproduit tous les caractères même les plus secrets des
       clavicules de Salomon. Ce petit livre qui devait rester caché
       ayant été divulgué plus tard, dut être condamné par l'Église et
       tomba dans le domaine de la magie noire. On le connaît encore
       sous le nom d'_Enchiridion_ de Léon III, et nous en possédons un
       ancien exemplaire très rare et très curieux.

       La perte des clefs kabbalistiques ne pouvait entraîner celle de
       l'infaillibilité de l'Église toujours assistée de l'esprit saint,
       mais elle jeta de grandes obscurités dans l'exégèse et rendit
       complétement inintelligibles les grandes figures de la prophétie
       d'Ézéchiel et de l'apocalypse de saint Jean.

       Puissent les successeurs légitimes de saint Pierre accepter
       l'hommage de ce livre et bénir les travaux du plus humble de
       leurs enfants, qui croit avoir trouvé une des clefs de la science
       et qui vient la déposer aux pieds de celui auquel seul il
       appartient d'ouvrir et de fermer les trésors de l'intelligence et
       de la foi!

[223]

                                CHAPITRE VII.

                     PHILOSOPHES DE L'ÉCOLE D'ALEXANDRIE.

       SOMMAIRE.--Dernières luttes et alliances définitives de
       l'ancienne initiation et du christianisme triomphant--Hypatie et
       Synésius.--Saint Denys l'aréopagiste.


       L'école de Platon, prête à s'éteindre, jeta dans Alexandrie une
       grande lumière; mais déjà le christianisme, triomphant après
       trois siècles de combats, s'était assimilé tout ce qu'il y avait
       de vrai et de durable dans les doctrines de l'antiquité. Les
       derniers adversaires de la religion nouvelle croyaient arrêter la
       marche des hommes vivants en galvanisant des momies. Le combat ne
       pouvait déjà plus être sérieux et les païens de l'école
       d'Alexandrie travaillaient contre leur gré et à leur insu au
       monument sacré qu'élevaient pour dominer tous les âges les
       disciples de Jésus de Nazareth.

       Ammonius Saccas, Plotin, Porphyre, Proclus sont de grands noms
       pour la science et pour la vertu. Leur théologie était élevée,
       leur doctrine morale, leurs moeurs austères. Mais la plus grande
       et la plus touchante figure de cette époque, la plus brillante
       étoile de cette pléiade, fut Hypathie, fille de Théon, cette
       chaste et savante fille que son intelligence et ses vertus
       devaient conduire au baptême mais qui mourut martyre de la
       liberté de conscience lorsqu'on entreprit de l'y traîner.

       A l'école d'Hypathie se forma Synésius de Cyrène qui fut plus
[224]  tard évêque de Ptolémaïde, l'un des plus savants philosophes et
       le plus grand poète du christianisme des premiers siècles;
       c'était lui qui écrivait:

       «Le peuple se moquera toujours des choses faciles à comprendre,
       il a besoin d'impostures.»

       Lorsqu'on voulut l'élever à la dignité épiscopale, il disait dans
       une lettre adressée à un de ses amis:

       «Un esprit ami de la sagesse et qui contemple de près la vérité
       est forcé de la déguiser pour la faire accepter aux multitudes.
       Il y a en effet une grande analogie entre la lumière et la
       vérité, comme entre nos yeux et les intelligences ordinaires. Si
       l'oeil recevait tout à coup une lumière trop abondante, il serait
       ébloui, et les lueurs tempérées d'ombres sont plus utiles à ceux
       dont la vue est encore faible; c'est pour cela que, selon moi,
       les fictions sont nécessaires au peuple, et que la vérité devient
       funeste à ceux qui n'ont pas la force de la contempler dans tout
       son éclat. Si donc les lois sacerdotales permettent la réserve
       des jugements et l'allégorie des paroles, je pourrai accepter la
       dignité qu'on me propose, à condition qu'il me sera permis d'être
       philosophe chez moi et au dehors narrateur d'apologues et de
       paraboles.... Que peuvent avoir de commun, en effet, la vile
       multitude et la sublime sagesse? La vérité doit être tenue
       secrète et les foules ont besoin d'un enseignement proportionnel
       à leur imparfaite raison.»

       Synésius eut tort d'écrire de pareilles choses. Quoi de plus
       maladroit, en effet, que de laisser voir une arrière-pensée
       lorsqu'on est chargé d'un enseignement public? C'est d'après de
       pareilles indiscrétions que bien des gens vont répétant encore de
       nos jours: il faut une religion pour le peuple! Mais qu'est-ce
[225]  que le peuple? Personne ne veut en être lorsqu'il s'agit
       d'intelligence et de moralité.

       Le livre le plus remarquable de Synésius est un _Traité des
       songes_. Il y développe les pures doctrines kabbalistiques et
       s'élève comme théosophe à une hauteur qui rend son style obscur
       et qui l'a fait soupçonner d'hérésie; mais il n'y avait en lui ni
       l'entêtement ni le fanatisme d'un sectaire. Il vécut et mourut
       dans la paix de l'Église, exposant franchement ses doutes, mais
       se soumettant à l'autorité hiérarchique: son clergé et son peuple
       ne voulurent rien exiger de plus.

       Suivant Synésius, l'état de rêve prouve la spécialité et
       l'immatérialité de l'âme qui se crée alors un ciel, des
       campagnes, des palais inondés de lumière, ou des cavernes
       sombres, suivant ses affections et ses désirs. On peut juger du
       progrès moral par les habitudes des rêves, car en cet état le
       libre arbitre est suspendu, et la fantaisie s'abandonne tout
       entière aux instincts dominants. Les images se produisent alors,
       soit comme un reflet, soit comme une ombre de la pensée. Les
       pressentiments y prennent un corps, les souvenirs se mêlent aux
       espérances. Le livre des rêves s'écrit alors en caractères tantôt
       splendides tantôt obscurs, mais on peut trouver des règles
       certaines pour le déchiffrer et pour le lire.

       Jérôme Cardan a écrit un long commentaire sur le _Traité des
       songes_ de Synésius, et l'a en quelque sorte complété par un
       dictionnaire de tous les songes avec leur explication. Ce travail
       n'a rien de commun avec les petits livres ridicules qu'on trouve
       dans la librairie de pacotille, et il appartient réellement à la
       bibliothèque sérieuse des sciences occultes.

[226]  Quelques critiques ont attribué à Synésius les livres extrêmement
       remarquables qui portent le nom de saint Denis l'Aréopagite; ce
       qui est maintenant généralement reconnu, c'est qu'ils sont
       apocryphes et appartiennent à la belle époque de l'école
       d'Alexandrie. Ces livres, dont on ne peut comprendre toute la
       sublimité si l'on n'est initié aux secrets de la haute kabbale,
       sont le véritable monument de la conquête de cette science par le
       christianisme. Les principaux traités sont ceux des noms divins,
       de la hiérarchie dans le ciel et de la hiérarchie dans l'Église.
       Le traité des noms divins explique en les simplifiant tous les
       mystères de la théologie rabbinique. Dieu, dit l'auteur, est le
       principe infini et indéfinissable parfaitement un et indicible,
       mais nous lui donnons des noms qui expriment nos aspirations vers
       cette perfection divine; l'ensemble de ces noms, leurs relations
       avec les nombres, composent ce qu'il y a de plus élevé dans la
       pensée humaine, et la théologie est moins la science de Dieu que
       celle de nos aspirations les plus sublimes. L'auteur établit
       ensuite sur l'échelle primitive des nombres tous les degrés de la
       hiérarchie spirituelle toujours régie par le ternaire. Les ordres
       angéliques sont au nombre de trois et chaque ordre contient trois
       choeurs. C'est sur ce modèle que la hiérarchie doit s'établir
       aussi sur la terre. L'Église en présente le type le plus parfait:
       il y a les princes de l'Église, les évêques et les simples
       ministres. Parmi les princes, on compte des cardinaux-évêques,
       des cardinaux-prêtres et des cardinaux-diacres; parmi les
       évêques, il y a les archevêques, les évêques et les prélats
       coadjuteurs; parmi les ministres, il y a les curés, les simples
       prêtres et les diacres. On s'élève à cette sainte hiérarchie par
[227]  trois degrés préparatoires, le sous-diaconat, les ordres mineurs
       et la cléricature. Les fonctions de tous ces ordres correspondent
       à celles des anges et des saints, et doivent glorifier les noms
       divins triples pour chacune des trois personnes, puisque dans
       chacune des hypostases divines on adore la trinité tout entière.
       Cette théologie transcendentale était celle de la primitive
       Église, et peut-être ne l'a-t-on attribuée à saint Denis
       l'Aréopagite que par suite d'une tradition qui remontait au temps
       même des apôtres et de saint Denis, comme les rabbins rédacteurs
       du Sépher Jézirah ont attribué ce livre au patriarche Abraham,
       parce qu'il contient les principes de la tradition conservée de
       père en fils dans la famille de ce patriarche. Quoi qu'il en
       soit, les livres de saint Denis l'Aréopagite sont précieux pour
       la science; ils consacrent l'union des initiations de l'ancien
       monde avec la révélation du christianisme, en alliant une
       intelligence parfaite de la suprême philosophie avec l'orthodoxie
       la plus complète et la plus irréprochable.
[228]


                                 LIVRE IV.

                       LA MAGIE ET LA CIVILISATION.

                                ד, Daleth.



                             CHAPITRE PREMIER.

                         MAGIE CHEZ LES BARBARES.

       SOMMAIRE.--Le monde fantastique des sorciers.--Prodiges accomplis
       et monstres vaincus pendant les premiers siècles de l'ère
       chrétienne.--La Gaule magique.--Philosophie secrète des
       druides.--Leur théogonie, leurs rites.--Évocations et
       sacrifices.--Mission et influence des eubages.--Origine du
       patriotisme français.--Médecine occulte.


       La magie noire reculait devant la lumière du christianisme, Rome
       était conquise par la croix et les prodiges se réfugiaient dans
       ce cercle d'ombre que les provinces barbares faisaient autour de
       la nouvelle splendeur romaine. Entre un grand nombre de
       phénomènes étranges, en voici un qui fut constaté sous le règne
       de l'empereur Adrien:

       A Tralles en Asie, une jeune fille noble nommée _Philinnium_,
       originaire de Corinthe, et fille de Démostratès et de Charito,
       s'était éprise d'un jeune homme de basse condition nommé
       _Machatès_. Un mariage était impossible, Philinnium, comme nous
       l'avons dit, était noble et c'était de plus une fille unique et
[229]  une riche héritière. Machatès était un homme du peuple et tenait
       une hôtellerie[12]. La passion de Philinnium s'exaspéra par les
       obstacles; elle s'échappa de la maison paternelle, et vint
       trouver Machatès. Un commerce illégitime s'établit entre eux et
       dura six mois, après lesquels la jeune fille fut découverte par
       ses parents, reprise par eux et sévèrement séquestrée. On prit
       même des mesures pour quitter le pays et emmener Philinnium à
       Corinthe; mais alors la jeune fille, qui avait sensiblement
       dépéri depuis qu'elle était séparée de son amant, fut atteinte
       d'une maladie de langueur, elle ne souriait plus, ne dormait
       plus, refusait toute nourriture, et définitivement elle mourut.

       [Note 12: Cette circonstance, qui ne se trouve pas dans
       Phlégon, a été ajoutée par les démonographes français.]

       [Illustration: LA MAGIE HERMÉTIQUE tirée d'un ancien manuscrit
       _Imp. Caron-Delamarre, Quai des Gds Augustins, 17, Paris_]

       Les parents renoncèrent alors à leur départ, et achetèrent un
       caveau funéraire où la jeune fille fut déposée couverte des plus
       riches vêtements. Cette sépulture était dans un enclos
       appartenant à la famille, où personne n'entra plus, car les
       païens n'avaient pas coutume d'aller prier près de la tombe des
       morts.

       Machatès ignorait ce qu'était devenue sa maîtresse: tout s'était
       passé en secret, tant cette noble famille craignait le scandale.
       La nuit qui suivit la sépulture de Philinnium, le jeune homme
       était prêt à se coucher, lorsque sa porte s'ouvrit lentement, il
       s'avança tenant sa lampe à la main, et reconnut Philinnium
       magnifiquement parée, mais pâle, froide, et le regardant avec des
       yeux d'une effrayante Fixité.

       Machatès courut à elle, la prit dans ses bras, lui fit mille
       questions et mille caresses, ils passèrent enfin la nuit
[230]  ensemble, mais avant le jour Philinnium se leva et disparut
       pendant que son amant était encore plongé dans un profond
       sommeil.

       La jeune fille avait une vieille nourrice qui la pleurait et
       qu'elle avait tendrement aimée. Peut-être cette femme avait-elle
       été complice des égarements de la pauvre morte, et depuis qu'on
       avait enseveli sa bien-aimée elle ne dormait plus, et se relevait
       souvent la nuit dans une sorte de délire pour aller rôder autour
       de la demeure de Machatès. Quelques jours donc après ce que nous
       venons de raconter, la nourrice passant le soir à une heure assez
       avancée près de la maison du jeune homme vit de la lumière dans
       sa chambre. Elle s'approcha, et regardant par les fentes de la
       porte, elle reconnut Philinnium qui était assise près de son
       amant, le contemplant sans rien dire et s'abandonnant à ses
       caresses.

       La pauvre femme tout éperdue courut chez ses maîtres, éveilla la
       mère et lui raconta ce qu'elle venait de voir; la mère la traita
       d'abord de visionnaire et de folle, puis enfin vaincue par ses
       instances, elle se lève et se rend à la maison de Machatès. Tout
       dormait déjà, elle frappe, personne ne lui répond; elle regarde
       par les fentes de la porte, la lampe était éteinte, mais un rayon
       de la lune éclairait encore la chambre. Sur un siége, Charito
       reconnut les vêtements de sa fille et dans le lit, malgré l'ombre
       de l'alcôve, elle distingua la forme de deux personnes qui
       dormaient.

       L'épouvante saisit la mère, elle retourna chez elle en
       chancelant, n'eut pas le courage de visiter le sépulcre de sa
       fille et passa le reste de la nuit dans l'agitation et dans les
       larmes.

[231]  Le lendemain elle retourna au logis de Machatès et le questionna
       avec douceur. Le jeune homme avoua que Philinnium revenait le
       voir toutes les nuits. «Pourquoi me la refuser, dit-il à la mère,
       nous sommes fiancés devant les dieux;» et, ouvrant un coffre, il
       montra à Charito l'anneau et la ceinture de sa fille. «Elle me
       les a donnés la nuit dernière, ajouta-t-il, en me jurant de
       n'appartenir jamais qu'à moi; ne cherchez donc plus à nous
       séparer puisqu'une promesse mutuelle nous réunit.

       --Iras-tu donc à ton tour la trouver dans sa tombe, dit la mère.
       Philinnium est morte depuis quatre jours et c'est sans doute une
       sorcière ou une stryge qui aura pris sa figure pour te tromper;
       tu es le fiancé de la mort, demain tes cheveux blanchiront,
       après-demain on pourra t'ensevelir aussi, et c'est de cette
       manière que les dieux vengent l'honneur d'une famille outragée.»

       Machatès pâlit et trembla en entendant ce langage, il craignit
       d'avoir été le jouet des puissances infernales; il dit à Charito
       d'amener son mari le soir même, il les ferait cacher près de sa
       chambre, et à l'heure où le fantôme entrerait, il donnerait un
       signal pour les prévenir.

       Ils vinrent en effet, et à l'heure accoutumée Philinnium entra
       chez Machatès, qui s'était couché tout habillé et faisait
       semblant de dormir.

       La jeune fille se déshabille et vient se placer près de lui,
       Machatès donne le signal, Démostratès et Charito entrent avec des
       flambeaux à la main, et poussent un grand cri en reconnaissant
       leur fille.

       Philinnium alors lève sa tête, pâle puis elle se dresse tout
       entière sur le lit, et dit d'une voix creuse et terrible: «O mon
       père et ma mère, pourquoi avez-vous été jaloux de mon bonheur, et
[232]  pourquoi me poursuivez-vous au delà même de la tombe? Mon amour
       avait fait violence aux dieux infernaux, la puissance de la mort
       était suspendue, trois jours encore et j'étais rendue à la vie!
       mais votre curiosité cruelle anéantit le miracle de la nature:
       vous me tuez une seconde fois!...»

       En achevant ces paroles elle tomba sur le lit comme une masse
       inerte. Ses traits se flétrirent tout à coup, une odeur
       cadavéreuse remplit la chambre, et on ne vit plus que les restes
       défigurés d'une fille morte depuis cinq jours.

       Le lendemain toute la ville fut bouleversée par la nouvelle de ce
       prodige. On courut au cirque où toute l'histoire fut publiquement
       racontée, puis la foule se porta au caveau mortuaire de
       Philinnium. La jeune fille n'y était plus, mais on trouva à sa
       place un anneau de fer et une coupe dorée qu'elle avait reçus en
       présents de Machatès. On retrouva le cadavre dans la chambre de
       l'hôtellerie; Machatès avait disparu.

       Les devins furent consultés et ordonnèrent d'enterrer les restes
       de Philinnium hors de l'enceinte de la ville. On fit des
       sacrifices aux furies et au Mercure terrestre, on conjura les
       dieux mânes et l'on fit des offrandes à Jupiter hospitalier.

       Phlégon, affranchi d'Adrien, qui fut témoin oculaire de ces faits
       et qui les raconte dans une lettre particulière, ajoute qu'il dut
       employer son autorité pour calmer la ville agitée par un
       événement si extraordinaire, et finit son récit par ces mots: «Si
       vous jugez à propos d'en informer l'empereur, faites-le-moi
       savoir afin que je vous envoie quelques-uns de ceux qui ont été
       témoins de toutes ces choses.»

[233]  C'est donc une histoire bien avérée que celle de Philinnium. Un
       grand poète allemand en a fait le sujet d'une ballade que tout le
       monde sait par coeur, et qui est intitulée la _Fiancée de
       Corinthe_. Il suppose que les parents de la jeune fille étaient
       chrétiens, ce qui lui donne l'occasion de faire une opposition
       fort-poétique des passions humaines et des devoirs de la
       religion. Les démonographes du moyen âge n'eussent pas manqué
       d'expliquer la résurrection ou peut-être la mort apparente de la
       jeune Grecque par une obsession diabolique. Nous y voyons, pour
       notre part, une léthargie hystérique accompagnée de somnambulisme
       lucide; le père et la mère de Philinnium la tuèrent en la
       réveillant et l'imagination publique exagéra toutes les
       circonstances de cette histoire.

       Le Mercure terrestre auquel les devins ordonnèrent des sacrifices
       n'est autre chose que la lumière astrale personnifiée. C'est le
       génie fluidique de la terre, génie fatal pour les hommes qui
       l'excitent sans savoir le diriger; c'est le foyer de la vie
       physique et le réceptacle aimanté de la mort.

       Cette force aveugle que la puissance du christianisme allait
       enchaîner et repousser dans le puits de l'abîme, c'est-à-dire au
       centre de la terre, manifesta ses dernières convulsions et ses
       derniers efforts chez les Barbares par des enfantements
       monstrueux. Il n'est guère de régions où les prédicateurs de
       l'Évangile n'aient eu à combattre des animaux aux formes
       hideuses, incarnations de l'idolâtrie agonisante. Les vouivres,
       les graouillis, les gargouilles, les tarasques, ne sont pas
       uniquement des allégories. Il est certain que les désordres
       moraux produisent des laideurs physiques et réalisent en quelque
       sorte les épouvantables figures que la tradition prête aux
[234]  démons. Les ossements fossiles, à l'aide desquels la science de
       Cuvier a reconstruit des monstres gigantesques, appartiennent-ils
       réellement tous à des époques antérieures à notre création?
       Est-ce une allégorie que cet immense dragon que Régulus dut
       attaquer avec des machines de guerre, et qu'on trouva, au dire de
       Tite-Live et de Pline, sur les bords du fleuve Bagrada? Sa peau
       qui avait cent vingt pieds de long fut envoyée à Rome, et y fut
       conservée jusqu'à l'époque de la guerre contre Numance. C'était
       une tradition chez les anciens, que les dieux irrités par des
       crimes extraordinaires, envoyaient des monstres sur la terre, et
       cette tradition est trop universelle pour n'être point appuyée
       sur des faits réels, les récits qui s'y rapportent appartiennent
       moins souvent   la mythologie qu'à l'histoire.

       Dans tous les souvenirs qui nous restent des peuples barbares à
       l'époque où le christianisme les conquit à la civilisation, nous
       trouvons avec les dernières traces de la haute initiation magique
       répandue autrefois par tout le monde, les preuves de
       l'obscurcissement qu'avait subi cette révélation primitive et de
       l'avilissement idolâtrique dans lequel le symbolisme de l'ancien
       monde était tombé; partout régnaient, au lieu des disciples des
       mages, les devins, les sorciers et les enchanteurs. On avait
       oublié le Dieu suprême pour diviniser les hommes. Rome avait
       donné cet exemple à ses provinces, et l'apothéose des Césars
       avait appris au monde la religion des dieux de sang. Les
       Germains, sous le nom d'Irminsul, adoraient cet Arminius, ou
       Hermann, qui fit pleurer à Auguste les légions de Varus, et lui
       offraient des victimes humaines. Les Gaulois donnaient à Brennus
[235]  les attributs de Taranis et de Teutatès, et brûlaient en son
       honneur des colosses d'osier remplis de Romains. Partout régnait
       le matérialisme, car l'idolâtrie n'est pas autre chose, et la
       superstition toujours cruelle parce qu'elle est lâche.

       La Providence qui prédestinait la Gaule à devenir la France très
       chrétienne y avait pourtant fait briller la lumière des
       éternelles vérités. Les premiers druides avaient été les vrais
       enfants des mages, et leur initiation venait de l'Égypte et de la
       Chaldée, c'est-à-dire des sources pures de la kabbale primitive:
       ils adoraient la trinité sous les noms d'_Isis_ ou _Ilésus_,
       l'harmonie suprême; de _Belen_ ou _Bel_, qui signifie en assyrien
       le Seigneur, nom correspondant à celui d'Adonaï; et de _Camul_ ou
       _Camaël_, nom qui dans la kabbale personnifie la justice divine.
       Au-dessous de ce triangle de lumière ils supposaient un reflet
       divin, composé aussi de trois rayons personnifiés: d'abord
       Teutatès ou Teuth, le même que le Thoth des Égyptiens, le verbe
       ou l'intelligence formulée, puis la force et la beauté dont les
       noms variaient comme les emblèmes. Ils complétaient enfin le
       septénaire sacré par une image mystérieuse qui représentait le
       progrès du dogme et ses réalisations futures: c'était une jeune
       fille voilée tenant un enfant dans ses bras, et ils dédiaient
       cette image à la vierge qui deviendra mère[13].

       [Note 13: On a trouvé à Chartres une statue druidique ayant
       cette forme et cette inscription:
       VIRGINI PARITURAE.]

       Les anciens druides vivaient dans une rigoureuse abstinence,
       gardaient le plus profond secret sur leurs mystères, étudiaient
       les sciences naturelles et n'admettaient parmi eux de nouveaux
[236]  adeptes qu'après de longues initiations. Ils avaient à Autun un
       collége célèbre dont les armoiries, au dire de Saint-Foix,
       subsistent encore dans cette ville: elles sont d'azur à la
       couchée de serpents d'argent surmontée d'un gui de chêne garni de
       ses glands de sinople; c'est pour le distinguer des autres guis
       que le blason donne des glands au gui de chêne, mais la branche
       de chêne seule porte des glands. Le gui est un feuillage parasite
       qui ne fructifie pas comme l'arbre qui l'a porté.

       Les druides ne construisaient pas de temples, ils accomplissaient
       les rites de leur religion sur les dolmens et dans les forêts. On
       se demande encore à l'aide de quelles machines ils ont pu
       soulever les pierres colossales qui formaient leurs autels, et
       qui se dressent encore sombres et mystérieuses sous le ciel
       nuageux de l'Armorique. Les anciens sanctuaires avaient leurs
       secrets qui ne sont pas venus jusqu'à nous.

       Les druides enseignaient que l'âme des ancêtres s'attache aux
       enfants; qu'elle est heureuse de leur gloire ou tourmentée de
       leur honte; que les génies protecteurs s'attachent aux arbres et
       aux pierres de la patrie; que le guerrier mort pour son pays a
       expié toutes ses fautes et rempli dignement sa tâche, il devient
       alors un génie, et désormais il exerce le pouvoir des dieux.
       Aussi chez les Gaulois le patriotisme était-il une religion: les
       femmes et les enfants même s'armaient, s'il le fallait, pour
       repousser l'invasion, et les Jeanne d'Arc, les Jeanne Hachette de
       Beauvais, n'ont fait que continuer les traditions de ces nobles
       filles des Gaules.

       Ce qui attache au sol de la patrie, c'est la magie des souvenirs.

[237]  Les druides étaient prêtres et médecins; ils guérissaient par le
       magnétisme, et ils attachaient leur influence fluidique à des
       amulettes. Le gui de chêne et l'oeuf de serpent étaient leurs
       panacées universelles, parce que ces substances attirent d'une
       manière toute particulière la lumière astrale. La solemnité avec
       laquelle on récoltait le gui, attirait sur ce feuillage la
       confiance populaire et le magnétisait à grands courants. Aussi
       opérait-il des cures merveilleuses, surtout lorsqu'il était
       appliqué par les eubages avec des conjurations et des charmes.
       N'accusons pas nos pères de trop de crédulité, ils savaient
       peut-être ce que nous ne savons plus.

       Les progrès du magnétisme feront découvrir un jour les propriétés
       absorbantes du gui de chêne. On saura alors le secret de ces
       excroissances spongieuses qui attirent le luxe inutile des
       plantes et se surchargent de coloris et de saveur: les
       champignons, les truffes, les galles d'arbres, les différentes
       espèces de gui, seront employés avec discernement par une
       médecine nouvelle à force d'être ancienne. On ne rira plus alors
       de Paracelse qui recueillait l'_usnée_ sur les crânes des pendus;
       mais il ne faut pas marcher plus vite que la science, elle ne
       recule que pour mieux avancer.

[238]

                                CHAPITRE II

                           INFLUENCE DES FEMMES.

       SOMMAIRE.--Influence des femmes chez les Gaulois.--Les vierges de
       l'île de Sayne.--La magicienne Velléda.--Bertha la
       fileuse.--Mélusine.--Les elfes et les fées.--Sainte Clotilde et
       sainte Geneviève.--La sorcière Frédégonde.


       La Providence en imposant à la femme les devoirs si sévères et si
       doux de la maternité, lui a donné droit à la protection et au
       respect de l'homme. Assujettie par la nature même aux
       conséquences des affections qui sont sa vie, elle conduit ses
       maîtres avec les chaînes que l'amour lui donne; plus elle est
       soumise aux lois qui constituent et qui protègent son honneur,
       plus elle est puissante et respectée dans le sanctuaire de la
       famille. Pour elle, se révolter, c'est abdiquer, et lui prêcher
       une prétendue émancipation, c'est lui conseiller le divorce en la
       vouant d'avance à la stérilité et au mépris.

       Le christianisme seul a pu légitimement émanciper la femme en
       l'appelant et à la virginité à la gloire du sacrifice. Numa avait
       pressenti ce mystère lorsqu'il instituait les vestales; mais les
       druides devançaient le christianisme en écoutant les inspirations
       des vierges, et en rendant des honneurs presque divins aux
       prêtresses de l'île de Sayne.

       En Gaule, les femmes ne régnaient pas par leur coquetterie et par
       leurs vices, mais elles gouvernaient par leurs conseils. On ne
       faisait ni la paix ni la guerre sans les avoir consultées; les
[239]  intérêts du foyer et de la famille étaient ainsi plaidés par les
       mères, et l'orgueil national devenait juste lorsqu'il était ainsi
       tempéré par l'amour maternel de la patrie.

       Chateaubriand a calomnié _Velléda_ en la faisant succomber à
       l'amour d'Eudore. Velléda vécut et mourut vierge. Elle était déjà
       vieille quand les Romains envahirent les Gaules: c'était une
       espèce de pythie qui prophétisait dans les grandes solennités, et
       dont on recueillait les oracles avec vénération; elle était vêtue
       d'une longue robe noire sans manches, la tête couverte d'un voile
       blanc qui lui descendait jusqu'aux pieds; elle portait une
       couronne de verveine et avait à sa ceinture une faucille d'or;
       son sceptre avait la forme d'un fuseau, son pied droit était
       chaussé d'une sandale et son pied gauche portait une sorte de
       chaussure à poulaine. On a pris plus tard les statues de Velléda
       pour celles de _Berthe_ au long pied. La grande prêtresse, en
       effet, portait les insignes de la divinité protectrice des
       druidesses; c'était _Hertha_ ou _Wertha_, la jeune Isis gauloise,
       la reine du ciel, la vierge qui devait enfanter. On la
       représentait avec un pied sur la terre et l'autre sur l'eau,
       parce qu'elle était reine de l'initiation et qu'elle présidait à
       la science universelle des choses. Le pied qu'elle posait sur
       l'eau était ordinairement porté par une barque analogue à la
       barque ou à la conque de l'ancienne Isis. Elle tenait le fuseau
       des Parques chargé d'une laine moitié blanche et moitié noire,
       parce qu'elle préside à toutes les formes et à tous les symboles,
       et qu'elle tisse le vêtement des idées. On lui donnait aussi la
       forme allégorique des sirènes moitié femme et moitié poisson, ou
       le torse d'une belle jeune fille et deux jambes faites en
[240]  serpents, pour signifier la mutation et la mobilité continuelle
       des choses, et l'alliance analogique des contraires dans la
       manifestation de toutes les forces occultes de la nature. Sous
       cette dernière forme, Hertha prenait le nom de _Mélusine_ ou
       _Mélosina_ (la _musicienne_, la _chanteuse_), c'est-à-dire la
       _sirène_ révélatrice des harmonies. Telle est l'origine des
       images et des légendes de la reine Berthe et de la fée Mélusine.
       Cette dernière se montra, dit-on, dans le XIe siècle à un
       seigneur de Lusignan; elle en fut aimée et consentit à le rendre
       heureux, à condition qu'il ne chercherait pas à épier les
       mystères de son existence; le seigneur le promit, mais la
       jalousie le rendit curieux et parjure; il épia Mélusine, et la
       surprit dans ses méthamorphoses, car une fois par semaine la fée
       reprenait ses jambes de serpents. Il poussa un cri auquel
       répondit un autre cri plus désespéré et plus terrible. Mélusine
       avait disparu, mais elle revient encore en poussant des clameurs
       lamentables toutes les fois qu'une personne de la maison de
       Lusignan est sur le point de mourir.

       Cette légende est imitée de la fable de Psyché, et se rapporte,
       comme cette fable, au danger des initiations sacrilèges ou à la
       profanation des mystères de la religion et de l'amour; le récit
       en est emprunté aux traditions des anciens bardes, et elle sort
       évidemment de la savante école des druides. Le XIe siècle s'en
       est emparé et l'a mise à la mode, mais elle existait déjà depuis
       longtemps.

       L'inspiration en France semble appartenir surtout aux femmes; les
       _elfes_ et les _fées_ y ont précédé les saintes, et les saintes
       françaises ont presque toutes quelque chose de féerique dans leur
[241]  légende. _Sainte Clotilde_ nous a fait chrétiens, _sainte
       Geneviève_ nous a conservés Français en repoussant par l'énergie
       de sa vertu et de sa foi l'invasion menaçante d'Attila. _Jeanne
       d'Arc_... mais celle-ci était plutôt de la famille des fées que
       de la hiérarchie des saintes; elle mourut comme Hypathie, victime
       des dons merveilleux de la nature et martyre de son caractère
       généreux. Nous en reparlerons plus tard. Sainte Clotilde fait
       encore des miracles dans nos provinces. Nous avons vu aux Andelys
       la foule des pèlerins se presser autour d'une piscine où l'on
       plonge tous les ans la statue de la sainte; le premier malade qui
       descend ensuite dans l'eau est immédiatement guéri, c'est du
       moins ce que proclame tout haut la confiance populaire. C'était
       une énergique femme et une grande reine que cette Clotilde, aussi
       fut-elle éprouvée par les plus poignantes douleurs: son premier
       fils mourut après avoir reçu le baptême, et sa mort fut regardée
       comme le résultat d'un maléfice; le second tomba malade et allait
       mourir... Le caractère de la sainte ne fléchit pas et le Sicambre
       ayant un jour besoin d'un courage plus qu'humain se souvint du
       dieu de Clotilde. Veuve après avoir converti et fondé en quelque
       sorte un grand royaume, elle vit égorger pour ainsi dire sous ses
       yeux les deux enfants de Clodomir. C'est par de semblables
       douleurs que les reines de la terre ressemblent à la reine du
       ciel.

       Après la grande et resplendissante figure de Clotilde, nous
       voyons apparaître dans l'histoire, comme un repoussoir hideux, le
       funeste personnage de _Frédégonde_, cette femme dont le regard
       est un maléfice, cette sorcière qui tue les princes. Frédégonde
       accusait volontiers ses rivales de magie et les faisait mourir au
[242]  milieu des supplices qu'elle seule méritait. Il restait à
       Chilpéric un fils de sa première femme: ce jeune prince, qui se
       nommait Clovis, s'était épris d'une jeune fille du peuple dont la
       mère passait pour sorcière. On accusa la mère et la fille d'avoir
       troublé par des philtres la raison de Clovis, et d'avoir fait
       mourir par des envoûtements magiques les deux enfants de
       Frédégonde. Les deux malheureuses femmes furent arrêtées;
       _Klodswinthe_, la jeune fille, fut battue de verges, on lui coupa
       ses beaux cheveux, et Frédégonde les attacha elle-même à la porte
       de l'appartement du jeune prince, puis on fit mettre Klodswinthe
       en jugement. Ses réponses simples et fermes étonnèrent les juges:
       quelqu'un conseilla, dit un chroniqueur, de la soumettre à
       l'épreuve de l'eau bouillante; un anneau béni fut jeté dans une
       cuve placée sur un grand feu, et l'accusée, vêtue de blanc, après
       s'être confessée et avoir communié, dut plonger son bras dans la
       cuve et chercher l'anneau. A l'immobilité des traits de
       Klodswinthe, tout le monde crut qu'un miracle s'était accompli,
       mais un cri de réprobation et d'horreur s'éleva quand la
       malheureuse enfant retira son bras affreusement brûlé. Alors elle
       demanda la permission de parler, et dit à ses juges et au peuple:
       «Vous demandiez un miracle à Dieu pour preuve de mon innocence.
       Dieu ne veut pas qu'on le tente et il ne suspend pas les lois de
       la nature suivant le caprice des hommes; mais il donne la force à
       ceux qui croient en lui, et il a fait pour moi une merveille bien
       plus grande que celle qu'il vous a refusée. Cette eau m'a brûlée,
       et j'y ai plongé mon bras tout entier et j'ai cherché et ramené
       l'anneau. Je n'ai ni crié, ni pâli, ni défailli dans cette
[243]  horrible torture. Si j'étais magicienne, comme vous le dites,
       j'aurais employé des maléfices pour ne pas brûler, mais je suis
       chrétienne et Dieu m'a fait la grâce de le prouver par la
       constance des martyrs.» Cette logique n'était pas de nature à
       être comprise à une époque si barbare. Klodswinthe fut reconduite
       en prison en attendant le dernier supplice, mais Dieu la prit en
       pitié et l'appela à lui, dit la chronique où nous avons puisé ces
       détails. Si ce n'est qu'une légende, il faut convenir qu'elle est
       belle et mérite d'être conservée.

       Frédégonde perdait une de ses victimes, mais les deux autres ne
       lui échappèrent pas. La mère de Klodswinthe fut mise à la
       torture, et, vaincue par les tourments, elle avoua tout ce qu'on
       voulut, même la culpabilité de sa fille, même la complicité de
       Clovis. Frédégonde, armée de ses aveux, obtint du féroce et
       imbécile Chilpéric l'abandon de son fils. Le jeune prince fut
       arrêté et poignardé dans sa prison. Frédégonde déclara qu'il
       avait voulu échapper à ses remords par le suicide. Le cadavre du
       malheureux Clovis fut mis sous les yeux de son père, le poignard
       était encore dans la plaie. Chilpéric regarda froidement ce
       spectacle; il était entièrement dominé par Frédégonde qui le
       trompait effrontément avec les officiers de son palais. On se
       cachait si peu que le roi eut malgré lui des preuves de son
       déshonneur. Au lieu de tuer sur-le-champ la reine et son
       complice, il partit sans rien dire pour la chasse. Il eût
       peut-être souffert cet outrage sans se plaindre de peur de
       déplaire à Frédégonde, mais cette femme eut honte pour lui, elle
       lui fit l'honneur de croire à sa colère afin d'avoir un prétexte
       pour l'assassiner; il l'avait rassasiée de crimes et de
       bassesses, elle le fit tuer par dégoût.

[244]  Frédégonde, qui faisait brûler comme sorcières les femmes
       coupables seulement de lui avoir déplu, s'exerçait elle-même à la
       magie noire, et protégeait ceux qu'elle croyait vraiment
       sorciers. Agéric, évêque de Verdun, avait fait arrêter une
       pythonisse qui gagnait beaucoup d'argent en faisant retrouver les
       objets perdus et en dénonçant les voleurs; c'était
       vraisemblablement une somnambule. On exorcisa cette femme, le
       diable déclara qu'il ne sortirait point tant qu'on le tiendrait
       enchaîné, mais que si on laissait la pythonisse seule dans une
       église, sans surveillant et sans gardes, il sortirait
       certainement. On donna dans le piège, et ce fut la femme qui
       sortit; elle se réfugia auprès de Frédégonde qui la cacha dans
       son palais et finit par la soustraire aux exorcismes et
       probablement au bûcher: elle fit donc cette fois une bonne action
       par erreur et pour le plaisir de mal faire.



                              CHAPITRE III.

                   LOIS SALIQUES CONTRE LES SORCIERS.

       SOMMAIRE.--Dispositions de la loi salique contre les
       sorciers.--Un passage analogue du Talmud.--Décisions des
       conciles.--Charles Martel accusé de magie.--Le cabaliste
       Zédéchias.--Visions épidémiques du temps de Pépin le
       Bref.--Palais et vaisseau aériens.--Les sylphes mis en jugement
       et condamnés à ne plus reparaître.


       Sous les rois de France de la première race, le crime de magie
       n'entraînait la mort que pour les grands, et il s'en trouvait qui
       faisaient gloire de mourir pour un crime qui les élevait
[245]  au-dessus du vulgaire, et les rendait redoutables même aux
       souverains. C'est ainsi que le général Mummol, torturé par ordre
       de Frédégonde, déclara n'avoir rien souffert et provoqua lui-même
       les épouvantables supplices à la suite desquels il mourut, en
       bravant ses bourreaux que tant de constance avait forcés en
       quelque sorte de lui faire grâce.

       Dans les lois saliques, que Sigebert attribue à Pharamond, et
       qu'il suppose avoir été promulguées en 424, on trouve les
       dispositions suivantes:

       «Si quelqu'un a traité hautement un autre d'_héréburge_ ou
       _strioporte_, c'est le nom de celui qui porte le vase de cuivre
       au lieu où les stryges font leurs enchantements, et s'il ne peut
       l'en convaincre, qu'il soit condamné à une amende de sept mille
       cinq cents deniers qui font cent quatre-vingts sous et demi.»

       «Si quelqu'un traite une femme libre de _stryge_ ou de
       _prostituée_ sans pouvoir prouver son dire, qu'il soit condamné à
       une amende de deux mille cinq cents deniers qui font
       soixante-deux sous et demi.»

       «Si une stryge a dévoré un homme et qu'elle en soit convaincue,
       elle sera condamnée à payer huit mille deniers, qui font deux
       cents sous.»

       On voit qu'en ce temps-là, l'anthropophagie était possible à prix
       d'argent et que la chair humaine ne coûtait pas cher.

       On payait cent quatre-vingt-sept sous et demi pour calomnier un
       homme: pour douze sous et demi de plus, on pouvait l'égorger et
       le manger, c'était plus loyal et plus complet.

       Cette étrange législation nous rappelle un passage non moins
[246]  singulier du Talmud que le célèbre rabbin Jéchiel expliqua d'une
       manière fort remarquable en présence d'une reine que le livre
       hébreu ne nomme pas: c'est sans doute la reine Blanche, car le
       rabbin Jéchiel vivait du temps de saint Louis.

       Il s'agissait de répondre aux objections d'un juif converti,
       nommé Douin, et qui avait reçu au baptême le prénom de Nicolas.
       Après plusieurs discussions sur les textes du Talmud, on en vint
       à ce passage:

       «Si quelqu'un a offert du sang de ses enfants à Moloch, qu'il
       soit puni de mort.» C'est la loi de Moïse.

       Le Talmud ajoute en forme de commentaire: «Celui donc qui aura
       offert non-seulement du sang, mais tout le sang et toute la chair
       de ses enfants, en sacrifice à Moloch, ne tombe pas sous les
       prescriptions de la loi, et aucune peine n'est portée contre
       lui.»

       A la lecture de cet incompréhensible raisonnement tous les
       assistants se récrièrent; les uns riaient de pitié, les autres
       frémissaient d'indignation.

       Rabbi Jéchiel obtint avec peine le silence, on l'écouta enfin,
       mais avec une défaveur marquée, et comme en condamnant d'avance
       tout ce qu'il allait dire.

       «La peine de mort chez nous, dit alors Jéchiel, n'est pas une
       vengeance; c'est une expiation et par conséquent une
       réconciliation.

       »Tous ceux qui meurent par la loi d'Israël, meurent dans la paix
       d'Israël; ils reçoivent la réconciliation avec la mort et dorment
       avec nos pères. Nulle malédiction ne descend avec eux dans la
       tombe, ils vivent dans l'immortalité de la maison de Jacob.

       »La mort est donc une grâce suprême, c'est une guérison par le
[247]  fer d'une plaie envenimée; mais nous n'appliquons pas le fer aux
       incurables; nous n'avons plus de droit sur ceux que la grandeur
       de leur forfait retranche à jamais d'Israël.

       »Ceux-là sont morts, et il ne nous appartient plus d'abréger le
       supplice de leur réprobation sur la terre, ils appartiennent à la
       colère de Dieu.

       »L'homme n'a le droit de frapper que pour guérir, c'est pour cela
       que nous ne frappons pas les incurables.

       »Le père de famille ne châtie que ses enfants et il se contente
       de fermer sa porte aux étrangers.

       »Les grands coupables contre lesquels notre loi ne prononce
       aucune peine, sont par ce fait même excommuniés à jamais, et
       cette réprobation est une peine plus grande que la mort.»

       Cette réponse de Jéchiel est admirable, et l'on y sent respirer
       tout le génie patriarchal de l'antique Israël. Les juifs sont
       véritablement nos pères dans la science, et si au lieu de les
       persécuter nous avions cherché à les comprendre, ils seraient
       maintenant sans doute moins éloignés de notre foi.

       Cette tradition talmudique prouve combien est ancienne chez les
       juifs la croyance à l'immortalité de l'âme. Qu'est-ce, en effet,
       que cette réintégration du coupable dans la famille d'Israël par
       une mort expiatoire, si ce n'est une protestation contre la mort
       même et un sublime acte de foi en la perpétuité de la vie? Le
       comte Joseph de Maistre comprenait bien cette doctrine lorsqu'il
       élevait jusqu'à une espèce de sacerdoce exceptionnel la mission
       sanglante du bourreau. Le supplice supplie, dit ce grand
       écrivain, et l'effusion du sang n'a pas cessé d'être un
       sacrifice. Si la peine capitale n'était pas une suprême
[248]  absolution, elle ne serait qu'une représaille de meurtre: l'homme
       qui subit sa peine accomplit toute sa pénitence et rentre par la
       mort dans la société immortelle des enfants de Dieu.

       Les lois saliques étaient celles d'un peuple encore barbare où
       tout se rachetait, comme à la guerre, avec une rançon.
       L'esclavage existait encore, et la vie humaine n'avait qu'une
       valeur discutable et relative. On peut toujours acheter ce qu'on
       a le droit de vendre, et l'on ne doit que de l'argent pour la
       destruction d'un objet qui coûte de l'argent.

       La seule législation forte de cette époque était celle de
       l'Église, aussi les conciles portèrent-ils contre les stryges et
       les empoisonneurs qui prenaient le nom de sorciers, les peines
       les plus sévères. Le concile d'Agde dans le bas Languedoc, tenu
       en 506, les excommunie; le premier concile d'Orléans, tenu en
       511, défend expressément les opérations divinatoires; le concile
       de Narbonne, en 589, frappe les sorciers d'une excommunication
       sans espérance, et ordonne qu'ils soient faits esclaves et vendus
       au profit des pauvres. Ce même concile ordonne de fustiger
       publiquement les _amateurs du diable_, c'est-à-dire sans doute
       ceux qui s'en occupaient, qui le craignaient, qui l'évoquaient,
       qui lui attribuaient une partie de la puissance de Dieu. Nous
       félicitons sincèrement les disciples de M. le comte de Mirville
       de n'avoir pas vécu de ce temps-là.

       Pendant que ces choses se passaient en France, un extatique
       venait de fonder en Orient une religion et un empire. _Mahomet_
       était-il un fourbe ou un halluciné? Pour les musulmans, c'est
[249]  encore un prophète, et pour les savants qui connaissent à fond la
       langue arabe, le _Coran_ sera toujours un chef-d'oeuvre.

       Mahomet était un homme sans lettres, un simple conducteur de
       chameaux, et il créa le monument le plus parfait de la langue de
       son pays. Ses succès ont pu passer pour des miracles, et
       l'enthousiasme guerrier de ses successeurs menaça un instant la
       liberté du monde entier; mais toutes les forces de l'Asie vinrent
       un jour se briser contre la main de fer de Charles-Martel. Ce
       rude guerrier ne priait guère lorsqu'il fallait combattre;
       manquait-il d'argent, il en prenait dans les monastères et dans
       les églises, il donna même des bénéfices ecclésiastiques à des
       soldats. Dieu, dans l'opinion du clergé, ne devait pas bénir ses
       armes, aussi ses victoires furent-elles attribuées à la magie. Ce
       prince avait tellement soulevé contre lui l'opinion religieuse,
       qu'un vénérable personnage, saint Eucher, évêque d'Orléans, le
       vit plongé dans les enfers. Le saint évêque, alors en extase,
       apprit d'un ange qui le conduisait en esprit à travers les
       régions d'outre-tombe, que les saints dont Charles-Martel avait
       spolié ou profané les églises lui avaient interdit l'entrée du
       ciel, avaient chassé son corps même de la sépulture, et l'avaient
       précipité au fond de l'abîme. Eucher donna avis de cette
       révélation à Boniface, évêque de Mayence, et à Fulrad,
       archichapelain de Pépin le Bref. On ouvrit le tombeau de
       Charles-Martel, le corps n'y était plus, la pierre intérieure
       était noircie et comme brûlée, une fumée infecte s'en exhala et
       un énorme serpent en sortit. Boniface adressa à Pépin le Bref et
       à Carloman le procès-verbal de l'exhumation, ou plutôt de
       l'ouverture du tombeau de leur père, en les invitant à profiter
[250]  de ce terrible exemple et à respecter les choses saintes. Mais
       était-ce bien les respecter que de violer ainsi la sépulture d'un
       héros sur la foi d'un rêve pour attribuer à l'enfer ce travail de
       destruction si complètement et si vite achevé par la mort?

       Sous le règne de Pépin le Bref, des phénomènes fort singuliers se
       montrèrent publiquement en France. L'air était plein de figures
       humaines, le ciel reflétait des mirages de palais, de jardins, de
       flots agités, de vaisseaux les voiles au vent et d'armées rangées
       en bataille. L'atmosphère ressemblait à un grand rêve. Tout le
       monde pouvait voir et distinguer les détails de ces fantastiques
       tableaux. Était-ce une épidémie attaquant les organes de la
       vision ou une perturbation atmosphérique qui projetait des
       mirages dans l'air condensé? N'était-ce pas plutôt une
       hallucination universelle produite par quelque principe enivrant
       et pestilentiel répandu dans l'atmosphère? Ce qui donnerait plus
       de probabilité à cette dernière supposition, c'est que ces
       visions exaspéraient le peuple; on croyait distinguer en l'air
       des sorciers qui répandaient à pleines mains les poudres
       malfaisantes et les poisons. Les campagnes étaient frappées de
       stérilité, les bestiaux mouraient, et la mortalité s'étendait
       même sur les hommes.

       On répandit alors une fable qui devait avoir d'autant plus de
       succès et de crédit, qu'elle était plus complètement
       extravagante. Il y avait alors un fameux kabbaliste, nommé
       _Zédéchias_, qui tenait école de sciences occultes, et enseignait
       non pas la kabbale, mais les hypothèses amusantes auxquelles la
       kabbale peut donner lieu et qui forment la partie exotérique de
[251]  cette science toujours cachée au vulgaire. Zédéchias amusait donc
       les esprits avec la mythologie de cette kabbale fabuleuse. Il
       racontait comment Adam, le premier homme, créé d'abord dans un
       état presque spirituel, habitait au-dessus de notre atmosphère où
       la lumière faisait naître pour lui et à son gré les végétations
       les plus merveilleuses; là il était servi par une foule d'êtres
       de la plus grande beauté, créés à l'image de l'homme et de la
       femme, dont ils étaient les reflets animés, et formés de la plus
       pure substance des éléments: c'étaient les sylphes, les
       salamandres, les ondins et les gnomes; mais dans l'état
       d'innocence, Adam ne régnait sur les gnomes et sur les ondins que
       par l'entremise des sylphes et des salamandres qui, seuls,
       avaient le pouvoir de s'élever jusqu'à son paradis aérien.

       Rien n'égalait le bonheur du couple primitif servi par les
       sylphes; ces esprits mortels étant d'une incroyable habileté pour
       bâtir, tisser, faire fleurir la lumière en mille formes plus
       variées que l'imagination la plus brillante et la plus féconde
       n'a le temps de les concevoir. Le paradis terrestre, ainsi nommé
       parce qu'il reposait sur l'atmosphère de la terre, était donc le
       séjour des enchantements; Adam et Ève dormaient dans des palais
       de perles et de saphirs, les roses naissaient autour d'eux et
       s'étendaient en tapis sous leurs pieds; ils glissaient sur l'eau
       dans des conques de nacre tirées par des cygnes, les oiseaux leur
       parlaient avec une musique délicieuse, les fleurs se penchaient
       pour les caresser; la chute leur fit tout perdre en les
       précipitant sur la terre; les corps matériels dont ils furent
       couverts, sont les peaux de bêtes dont il est parlé dans la
       Bible. Ils se trouvèrent seuls et nus sur une terre qui
[252]  n'obéissait plus aux caprices de leurs pensées; ils oublièrent
       même la vie édénique, et ne l'entrevirent plus dans leurs
       souvenirs que comme un rêve. Cependant, au-dessus de
       l'atmosphère, les régions paradisiaques s'étendaient toujours,
       habitées seulement par les sylphes et les salamandres qui se
       trouvaient ainsi gardiens des domaines de l'homme, comme des
       valets affligés qui restent dans le château d'un maître dont ils
       n'espèrent plus le retour.

       Les imaginations étaient pleines de ces merveilleuses fictions
       lorsqu'apparurent les _mirages_ du ciel et les _figures humaines_
       dans les nuées. Plus de doute alors, c'étaient les sylphes et les
       salamandres de Zédéchias qui venaient chercher leurs anciens
       maîtres; on confondit les rêves avec la veille, et plusieurs
       personnes se crurent enlevées par les êtres aériens; il ne fut
       bruit que de voyages au pays des sylphes, comme parmi nous on
       parle de meubles animés et de manifestations fluidiques. La folie
       gagna les meilleures têtes, et il fallut enfin que l'Église s'en
       mêlât. L'Église aime peu les communications surnaturelles faites
       à la multitude; de semblables révélations détruisant le respect
       dû à l'autorité et la chaîne hiérarchique de l'enseignement ne
       sauraient être attribuées à l'esprit d'ordre et de lumière. Les
       fantômes des nuages furent donc atteints et convaincus d'être des
       illusions de l'enfer; le peuple alors, désireux de s'en prendre à
       quelqu'un, se croisa en quelque sorte contre les sorciers. La
       folie publique se termina par une crise de fureur: les gens
       inconnus qu'on rencontrait dans les campagnes étaient accusés de
       descendre du ciel et tués sans miséricorde; plusieurs maniaques
       avouèrent qu'ils avaient été enlevés par des sylphes ou par des
[253]  démons; d'autres, qui s'en étaient déjà vantés, ne voulurent plus
       ou ne purent plus s'en dédire: on les brûlait, on les jetait à
       l'eau et on croirait à peine, dit Garinet[14], quel grand nombre
       ils en firent périr ainsi dans tout le royaume. Ainsi se dénouent
       ordinairement les drames où les premiers rôles sont joués par
       l'ignorance et par la peur.

       [Note 14: Garinet, _Histoire de la magie en France_, 1818, 1 vol.
       in-8.]

       Ces épidémies visionnaires se reproduisirent sous les règnes
       suivants, et la toute-puissance de Charlemagne dut intervenir
       pour calmer l'agitation publique. Un édit, renouvelé depuis par
       Louis le Débonnaire, défendit aux sylphes de se montrer sous les
       peines les plus graves. On comprit qu'a défaut des sylphes ces
       peines atteindraient ceux qui se vanteraient de les avoir vus et
       on finit par ne les plus voir; les vaisseaux aériens rentrèrent
       dans le port de l'oubli et personne ne prétendit plus avoir
       voyagé dans le ciel. D'autres frénésies populaires remplacèrent
       celle-là, et les splendeurs romanesques du grand règne de
       Charlemagne vinrent fournir aux légendaires assez d'autres
       prodiges à croire et d'autres merveilles à raconter.

[254]

                             CHAPITRE IV.

                   LÉGENDES DU RÈGNE DE CHARLEMAGNE.

       SOMMAIRE.--L'épée enchantée et le cor magique de
       Roland.--L'Enchiridion de Léon III.--Le sabbat--Les tribunaux
       secrets ou les francs-juges.--Dispositions des Capitulaires
       contre les sorciers.--La chevalerie errante.


       Charlemagne est le véritable prince des enchantements et de la
       féerie, son règne est comme une halte solennelle et brillante
       entre la barbarie et le moyen âge; c'est une apparition de
       majesté et de grandeur qui rappelle les pompes magiques du règne
       de Salomon, c'est une résurrection et une prophétie. En lui
       l'empire romain, enjambant les origines gauloises et franques,
       reparaît dans toute sa splendeur; en lui aussi, comme dans un
       type évoqué et réalisé par divination, se montre d'avance
       l'empire parfait des âges de la civilisation mûrie, l'empire
       couronné par le sacerdoce et appuyant son trône contre l'autel.

       A Charlemagne commence l'ère de la chevalerie et l'épopée
       merveilleuse des romans; les chroniques du règne de ce prince
       ressemblent toutes à l'histoire des quatre fils Aymon ou d'Oberon
       l'enchanteur. Les oiseaux parlent pour remettre dans le bon
       chemin l'armée française égarée dans les forêts; des colosses
       d'airain se dressent au milieu de la mer et montrent à l'empereur
       les voies ouvertes de l'Orient. Roland, le premier des paladins,
       possède une épée magique, baptisée comme une chrétienne et nommée
[255]  _Durandal_; le preux parle à son épée, et elle semble le
       comprendre, rien ne résiste à l'effort de ce glaive surnaturel.
       Roland possède aussi un cor d'ivoire si artistement fait, que le
       moindre souffle y produit un bruit qui s'entend de vingt lieues à
       la ronde et qui fait trembler les montagnes; lorsque Roland
       succombe à Roncevaux, plutôt écrasé que vaincu, il se soulève
       encore comme un géant sous un déluge d'arbres et de roches
       roulantes, il sonne du cor, et les Sarrazins prennent la fuite.
       Charlemagne, qui est à plus de dix lieues de là, entend le cor de
       Roland et veut aller à son secours; mais il en est empêché par le
       traître Ganelon qui a vendu l'armée française aux barbares.
       Roland, se voyant abandonné, embrasse une dernière fois sa
       Durandal, puis, réunissant toutes ses forces, il en frappe à deux
       mains un quartier de montagne contre lequel il espère la briser
       pour ne pas la laisser tomber au pouvoir des infidèles, le
       quartier de montagne est pourfendu sans que Durandal soit
       ébréchée. Roland la serre sur sa poitrine et meurt avec une mine
       si haute et si fière que les Sarrazins n'osent descendre pour
       l'approcher et lancent encore en tremblant une grêle de flèches
       contre leur vainqueur qui n'est plus.

       Charlemagne donnant un trône à la papauté et recevant d'elle
       l'empire du monde, est le plus grandiose de tous les personnages
       de notre histoire.

       Nous avons parlé de l'_Enchiridion_, ce petit livre renfermant
       avec les plus belles prières chrétiennes les caractères les plus
       cachés de la Kabbale. La tradition occulte attribue ce petit
       livre à Léon III, et affirme qu'il fut donné par le pontife à
       Charlemagne comme le plus rare de tous les présents. Le souverain
[256]  propriétaire de ce livre, et sachant dignement s'en servir,
       devait être le maître du monde. Cette tradition n'est peut-être
       pas à dédaigner.

       Elle suppose:

       1° L'existence d'une révélation primitive et universelle,
       expliquant tous les secrets de la nature et les accordant avec
       les mystères de la grâce, conciliant la raison avec la foi parce
       que toutes deux sont filles de Dieu et concourent à éclairer
       l'intelligence par leur double lumière;

       2° La nécessité où l'on a toujours été réduit de cacher cette
       révélation à la multitude, de peur qu'elle n'en abuse en
       l'interprétant mal, et qu'elle ne se serve contre la foi des
       forces de la raison ou des puissances de la foi même pour égarer
       la raison que le vulgaire n'entend jamais bien;

       3° L'existence d'une tradition secrète réservant aux souverains
       pontifes et aux maîtres temporels du monde la connaissance de ces
       mystères;

       4° La perpétuité de certains signes ou pantacles exprimant ces
       mystères d'une manière hiéroglyphique, et connus des seuls
       adeptes.

       L'Enchiridion serait un recueil de prières allégoriques, ayant
       pour clefs les pantacles les plus mystérieux de la kabbale.

       Nous décrivons ici la figure des principaux pantacles de
       l'Enchiridion.

       Le _premier_, qui est gravé sur la couverture même du livre,
       représente un triangle équilatéral renversé, inscrit dans un
       double cercle. Sur le triangle sont écrits de manière à former le
[257]  tau prophétique, les deux mots םיהלאד Éloïm, et תואבא
       Sabaoth, qui signifie le Dieu des armées, l'équilibre des forces
       naturelles et l'harmonie des nombres. Aux trois côtés du triangle
       sont les trois grands noms הוהי, Jéhovah, יכבא, Adonaï,
       אכלא, Agla; au-dessus du nom de Jéhovah est écrit en latin
       _formatio_, au-dessus d'Adonaï, _reformatio_, et au-dessus
       d'Agla, _transformatio_. Ainsi la création est attribuée au Père,
       la rédemption ou la réforme au Fils, et la sanctification ou
       transformation au Saint-Esprit, suivant les lois mathématiques de
       l'action de la réaction et de l'équilibre. Jéhovah est en effet
       aussi la genèse ou la formation du dogme par la signification
       élémentaire des quatre lettres du tétragramme sacré; Adonaï est
       la réalisation de ce dogme en forme humaine, dans le Seigneur
       visible, qui est le fils de Dieu ou l'homme parfait; et Agla,
       comme nous l'avons assez longuement expliqué ailleurs, exprime la
       synthèse de tout le dogme et de toute la science kabbalistique,
       en indiquant clairement par les hiéroglyphes dont ce nom
       admirable est formé le triple secret du grand oeuvre.

       Le _deuxième pantacle_ est une tête à triple visage, couronnée
       d'une tiare et sortant d'un vase plein d'eau. Ceux qui sont
       initiés aux mystères du Sohar comprendront l'allégorie de cette
       tête.

       Le _troisième_ est le double triangle formant l'étoile de
       Salomon.

       Le _quatrième_ est l'épée magique, avec cette légende: _Deo duce,
       comite ferro_, emblème du grand arcane et de la toute-puissance
       de l'initié.

       Le _cinquième_ est le problème de la taille humaine du Sauveur,
[258]  résolu par le nombre quarante: c'est le nombre théologique des
       Séphiroths, multiplié par celui des réalisations naturelles.

       Le _sixième_ est le pantacle de l'esprit, signifié par des
       ossements qui forment deux E et deux taus: T.

       Le _septième_, et le plus important, est le grand monogramme
       magique, expliquant les clavicules de Salomon, le tétragramme, le
       signe du labarum et le mot suprême des adeptes (voyez _Dogme et
       rituel de la haute magie_, explication des figures du tome 1). Ce
       caractère se lit en faisant tourner la page comme une roue, et se
       prononce _rota tarot_ ou _tora_ (voyez Guilhaume Postel, _Clavis
       absconditorum a constitutione mundi_).

       La lettre _A_ est souvent remplacée dans ce caractère par le
       nombre de la lettre, qui est 1.

       On trouve aussi dans ce signe la figure et la valeur des quatre
       emblèmes hiéroglyphiques du tarot, le bâton, la coupe, l'épée et
       le denier. Ces quatre hiéroglyphes élémentaires se retrouvent
       partout dans les monuments sacrés des Égyptiens, et Homère les a
       figurés dans sa description du bouclier d'Achille, en les plaçant
       dans le même ordre que les auteurs de l'Enchiridion.

       Mais ces explications, s'il fallait les appuyer de toutes leurs
       preuves, nous entraîneraient ici hors de notre sujet, et
       demanderaient un travail spécial que nous espérons bien mettre en
       ordre et publier un jour.

       L'épée ou le poignard magique figuré dans l'Enchiridion paraît
       avoir été le symbole secret du tribunal des francs-juges. Ce
       glaive, en effet, est fait en forme de croix, il est caché et
       comme enveloppé dans la légende; Dieu seul le dirige, et celui
       qui frappe ne doit compte de ses coups à personne. Terrible
[259]  menace et non moins terrible privilège! le poignard vehmique, en
       effet, atteignait dans l'ombre des coupables dont le crime même
       restait souvent inconnu. A quels faits se rattache cette
       effrayante justice? Il faut ici pénétrer dans des ombres que
       l'histoire n'a pu éclaircir, et demander aux traditions et aux
       légendes une lumière que la science ne nous donne pas.

       Les francs-juges furent une société secrète opposée, dans
       l'intérêt de l'ordre et du gouvernement, à des sociétés secrètes
       anarchiques et révolutionnaires.

       Les superstitions sont tenaces, et le druidisme dégénéré avait
       jeté de profondes racines dans les terres sauvages du Nord. Les
       insurrections fréquentes des Saxons attestaient un fanatisme
       toujours remuant et que la force morale était impuissante à
       réprimer; tous les cultes vaincus, le paganisme romain,
       l'idolâtrie germaine, la rancune juive, se liguaient contre le
       christianisme victorieux. Des assemblées nocturnes avaient lieu,
       et les conjurés y cimentaient leur alliance par le sang des
       victimes humaines: une idole panthéistique aux cornes de bouc et
       aux formes monstrueuses présidait à des festins qu'on pourrait
       appeler les _agapes de la haine_. Le _sabbat_, en un mot, se
       célébrait encore dans toutes les forêts et dans tous les déserts
       des provinces encore sauvages; les adeptes s'y rendaient masqués
       et méconnaissables; l'assemblée éteignait ses lumières et se
       dispersait avant le point du jour; les coupables étaient partout,
       et nulle part on ne pouvait les saisir. Charlemagne résolut de
       les combattre avec leurs propres armes.

       En ce même temps, d'ailleurs, les tyrannies féodales conspiraient
[260]  avec les sectaires contre l'autorité légitime: les sorcières
       étaient les prostituées des châteaux; les bandits initiés au
       sabbat partageaient avec les seigneurs le fruit sanglant de leurs
       rapines; les justices féodales étaient vendues au plus offrant,
       et les charges publiques ne pesaient de tout leur poids que sur
       les faibles et sur les pauvres.

       Charlemagne envoya en Westphalie, où le mal était le plus grand,
       des agents dévoués chargés d'une mission secrète. Ces agents
       attirèrent à eux et se lièrent par le serment et la surveillance
       mutuelle tout ce qui était énergique parmi les opprimés, tout ce
       qui aimait encore la justice, soit parmi le peuple, soit parmi la
       noblesse; ils découvrirent à leurs adeptes les pleins pouvoirs
       qu'ils tenaient de l'empereur, et instituèrent le tribunal des
       francs-juges.

       C'était une police secrète ayant droit de vie et de mort. Le
       mystère qui entourait les jugements, la rapidité des exécutions,
       tout frappa l'imagination de ces peuples encore barbares. La
       sainte vehme prit de gigantesques proportions; on frissonnait en
       se racontant des apparitions d'hommes masqués, des citations
       clouées aux portes des seigneurs les plus puissants au milieu
       même de leurs gardes et de leurs orgies, des chefs de brigands
       trouvés morts avec le terrible poignard cruciforme dans la
       poitrine, et sur la bandelette attachée au poignard l'extrait du
       jugement de la sainte vehme.

       Ce tribunal affectait dans ses réunions les formes les plus
       fantastiques: le coupable cité dans quelque carrefour décrié y
       était pris par un homme noir qui lui bandait les yeux et le
       conduisait en silence; c'était toujours le soir, à une heure
[261]  avancée, car les arrêts ne se prononçaient qu'à minuit. Le
       criminel était introduit dans de vastes souterrains, une seule
       voix l'interrogeait; puis on lui ôtait son bandeau: le souterrain
       s'illuminait dans toutes ses profondeurs immenses, et l'on voyait
       les francs-juges tous vêtus de noir et masqués. Les sentences
       n'étaient pas toujours mortelles, puisqu'on a su comment les
       choses se passaient, sans que jamais un franc-juge ait révélé
       quoi que ce soit, car la mort eût frappé à l'instant même le
       révélateur. Ces assemblées formidables étaient quelquefois si
       nombreuses, qu'elles ressemblaient à une armée d'exterminateurs:
       une nuit l'empereur Sigismond lui-même présidait la sainte vehme,
       et plus de mille francs-juges siégeaient en cercle autour de lui.

       En 1400, il y avait en Allemagne cent mille francs-juges. Les
       gens à mauvaise conscience redoutaient leurs parents et leurs
       amis: «Si le duc Adolphe de Sleiswyek vient me faire visite,
       disait un jour Guillaume de Brunswick, il faudra bien que je le
       fasse pendre, si je ne veux pas être pendu.»

       Un prince de la même famille, le duc Frédéric de Brunswick, qui
       fut empereur un instant, avait refusé de se rendre à une citation
       des francs-juges; il ne sortait plus qu'armé de toutes pièces et
       entouré de gardes; mais un jour il s'écarta un peu de sa suite et
       eut besoin de se débarrasser d'une partie de son armure: on ne le
       vit pas revenir. Ses gardes entrèrent dans le petit bois où le
       duc avait voulu être seul un instant; le malheureux expirait,
       ayant dans les reins le poignard de la sainte vehme, et la
       sentence pendue au poignard. On regarda de tous côtés, et l'on
[262]  vit un homme masqué qui se retirait en marchant d'un pas
       solennel... Personne n'osa le poursuivre!

       On a imprimé dans le _Reichsthetaer_ de Müller le code de la cour
       vehmique, retrouvé dans les anciennes archives de Westphalie;
       voici le titre de ce vieux document:

       «Code et statuts du saint tribunal secret des francs-comtes et
       francs-juges de Westphalie qui ont été établis en l'année 772 par
       l'empereur Charlemagne, tels que les dits statuts ont été
       corrigés en 1404 par le roi Robert, qui y a fait en plusieurs
       points les changements et les augmentations qu'exigeait
       l'administration de la justice dans les tribunaux des illuminés,
       après les avoir de nouveau revêtus de son autorité.»

       Un avis placé à la première page défend sous peine de mort, à
       tout profane, de jeter les yeux sur ce livre.

       Le nom d'_illuminés_ qu'on donne ici aux affiliés du tribunal
       secret révèle toute leur mission: ils avaient à suivre dans
       l'ombre les adorateurs des ténèbres, ils circonvenaient
       mystérieusement ceux qui conspiraient contre la société à la
       faveur du mystère; mais ils étaient les soldats occultes de la
       lumière, ils devaient faire éclater le jour sur toutes les trames
       criminelles, et c'est ce que signifiait cette splendeur subite
       qui illuminait le tribunal lorsqu'il prononçait une sentence.

       Les dispositions publiques de la loi sous Charlemagne
       autorisaient cette guerre sainte contre les tyrans de la nuit. On
       peut voir dans les Capitulaires de quelles peines devaient être
       punis les sorciers, les devins, les enchanteurs, les noueurs
       d'aiguillette, ceux qui évoquent le diable, et les empoisonneurs
       au moyen de prétendus philtres amoureux.

[263]  Ces mêmes lois défendent expressément de troubler l'air,
       d'exciter des tempêtes, de fabriquer des caractères et des
       talismans, de jeter des sorts, de faire des maléfices, de
       pratiquer les envoûtements, soit sur les hommes, soit sur les
       troupeaux. Les sorciers, astrologues, devins, nécromanciens,
       mathématiciens occultes, sont déclarés exécrables et voués aux
       mêmes peines que les empoisonneurs, les voleurs et les assassins.
       On comprendra cette sévérité, si l'on se rappelle ce que nous
       avons dit des rites horribles de la magie noire et de ses
       sacrifices infanticides; il fallait que le danger fût grand,
       puisque la répression se manifestait sous des formes si
       multipliées et si sévères.

       Une autre institution qui remonte aux mêmes sources que la sainte
       vehme, fut la _chevalerie errante_. Les chevaliers errants
       étaient des espèces de francs-juges qui en appelaient à Dieu et à
       leur lance de toutes les injustices des châtelains et de toute la
       malice des nécromans. C'étaient des missionnaires armés qui
       pourfendaient les mécréants après s'être munis du signe de la
       croix; ils méritaient ainsi le souvenir de quelque noble dame, et
       sanctifiaient l'amour par le martyre d'une vie toute de
       dévouement. Que nous sommes loin déjà de ces courtisanes païennes
       auxquelles on immolait des esclaves, et pour lesquelles les
       conquérants de l'ancien monde brûlaient des villes! Aux dames
       chrétiennes il faut d'autres sacrifices; il faut avoir exposé sa
       vie pour le faible et l'opprimé, il faut avoir délivré des
       captifs, il faut avoir puni les profanateurs des affections
       saintes, et alors ces belles et blanches dames aux jupes
       armoriées, aux mains délicates et pâles, ces madones vivantes et
[264]  fières comme des lis, qui reviennent de l'Église, leurs livres
       d'heures sous le bras et leurs patenôtres à leur ceinture,
       détacheront leur voile brodé d'or ou d'argent, et le donneront
       pour écharpe au chevalier agenouillé devant elles qui les prie en
       songeant à Dieu!

       Ne nous souvenons plus des erreurs d'Ève, elles sont mille fois
       pardonnées et compensées par cette grâce ineffable des nobles
       filles de Marie!



                               CHAPITRE V.

                               MAGICIENS.

       SOMMAIRE.--Excommunication du roi Robert--Saint Louis et le
       rabbin Jéchiel.--La lampe magique et le clou enchanté.--Albert le
       Grand et ses prodiges.--L'androïde.--Le bâton de saint Thomas
       d'Aquin.


       Le dogme fondamental de la haute science, celui qui consacre la
       loi éternelle de l'équilibre, avait obtenu son entière
       réalisation dans la constitution du monde chrétien. Deux colonnes
       vivantes soutenaient l'édifice de la civilisation: le _pape_ et
       l'_empereur_.

       Mais l'empire s'était divisé en échappant aux faibles mains de
       Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve. La puissance
       temporelle, abandonnée aux chances de la conquête ou de
       l'intrigue, perdit cette unité providentielle qui la mettait en
       harmonie avec Rome. Le pape dut souvent intervenir comme grand
       justicier, et à ses risques et périls il réprima les convoitises
       et l'audace de tant de souverains divisés.

[265]  L'excommunication était alors une peine terrible, car elle était
       sanctionnée par les croyances universelles, et produisait, par un
       effet mystérieux de cette chaîne magnétique de réprobations, des
       phénomènes qui effrayaient la foule. C'est ainsi que Robert le
       Pieux, ayant encouru cette terrible peine par un mariage
       illégitime, devint père d'un enfant monstrueux semblable à ces
       figures de démons que le moyen âge savait rendre si complètement
       et si ridiculement difformes. Ce triste fruit d'une union
       réprouvée attestait du moins les tortures de conscience et les
       rêves de terreur qui avaient agité la mère. Robert y vit une
       preuve de la colère de Dieu, et se soumit à la sentence
       pontificale: il renonça à un mariage que l'Église déclarait
       incestueux; il répudia Berthe pour épouser Constance de Provence,
       et il ne tint qu'à lui de voir dans les moeurs suspectes et dans
       le caractère altier de cette nouvelle épouse un second châtiment
       du ciel.

       Les chroniqueurs de ce temps-là semblent aimer beaucoup les
       légendes diaboliques, mais ils montrent, en les racontant, bien
       plus de crédulité que de goût. Tous les cauchemars des moines,
       tous les rêves maladifs des religieuses, sont considérés comme
       des apparitions réelles. Ce sont des fantasmagories dégoûtantes,
       des allocutions stupides, des transfigurations impossibles,
       auxquelles il ne manque, pour être amusantes, que la verve
       artistique de Callot et de Cyrano Bergerac. Rien de tout cela,
       depuis le règne de Robert jusqu'à celui de saint Louis, ne nous
       parait digne d'être raconté.

       Sous le règne de saint Louis vécut le fameux rabbin _Jéchiel_,
[266]  grand kabbaliste et physicien très remarquable. Tout ce qu'on dit
       de sa lampe et de son clou magique prouve qu'il avait découvert
       l'électricité, ou du moins qu'il en connaissait les principaux
       usages; car cette connaissance, aussi ancienne que la magie, se
       transmettait comme une des clefs de la haute initiation.

       Lorsque venait la nuit, une étoile rayonnante apparaissait dans
       le logis de Jéchiel; la lumière en était si vive, qu'on ne
       pouvait la fixer sans être ébloui, elle projetait un rayonnement
       nuancé des couleurs de l'arc-en-ciel. On ne la voyait jamais
       défaillir, ni s'éteindre, et l'on savait qu'elle n'était
       alimentée ni avec de l'huile, ni avec aucune des substances
       combustibles alors connues.

       Lorsqu'un importun ou un curieux malintentionné essayait de
       s'introduire chez Jéchiel, et persistait à tourmenter le marteau
       de sa porte, le rabbin frappait sur un clou qui était planté dans
       son cabinet, il s'échappait alors en même temps de la tête du
       clou et du marteau de la porte une étincelle bleuâtre, et le
       malavisé était secoué de telle sorte, qu'il criait miséricorde,
       et croyait sentir la terre s'entr'ouvrir sous ses pieds. Un jour,
       une foule hostile se pressa à cette porte avec des murmures et
       des menaces: ils se tenaient les uns les autres par le bras pour
       résister à la commotion et au prétendu tremblement de terre. Le
       plus hardi secoua le marteau de la porte avec fureur. Jéchiel
       toucha son clou. A l'instant les assaillants se renversèrent les
       uns sur les autres et s'enfuirent en criant comme des gens
       brûlés; ils étaient sûrs d'avoir senti la terre s'ouvrir et les
       avaler jusqu'aux genoux, ils ne savaient comment ils en étaient
       sortis; mais pour rien au monde ils ne seraient retournés faire
[267]  le tapage à la porte du sorcier. Jéchiel conquit ainsi sa
       tranquillité par la terreur qu'il répandait.

       Saint Louis, qui, pour être un grand catholique, n'en était pas
       moins un grand roi, voulut connaître Jéchiel; il le fit venir à
       sa cour, eut avec lui plusieurs entretiens, demeura pleinement
       satisfait de ses explications, le protégea contre ses ennemis, et
       ne cessa pas, tant qu'il vécut, de lui témoigner de l'estime et
       de lui faire du bien.

       A cette même époque vivait Albert le Grand, qui passe encore
       parmi le peuple pour le grand maître de tous les magiciens. Les
       chroniqueurs assurent qu'il posséda la pierre philosophale, et
       qu'il parvint, après trente ans de travail, à la solution du
       problème de l'androïde; c'est-à-dire qu'il fabriqua un homme
       artificiel, vivant, parlant et répondant à toutes les questions
       avec une telle précision et une telle subtilité, que saint Thomas
       d'Aquin, ennuyé de ne pouvoir le réduire au silence, le brisa
       d'un coup de bâton. Telle est la fable populaire; voyons ce
       qu'elle signifie.

       Le mystère de la formation de l'homme et de son apparition
       primitive sur la terre a toujours gravement préoccupé les curieux
       qui cherchent les secrets de la nature. L'homme, en effet,
       apparaît le dernier dans le monde fossile, et les jours de la
       création de Moïse ont déposé leurs débris successifs, attestant
       que ces jours furent de longues époques: comment donc l'humanité
       se forma-t-elle? La Genèse nous dit que Dieu fit le premier homme
       du limon de la terre, et qu'il lui insuffla la vie; nous ne
       doutons pas un instant de la vérité de cette assertion. Loin de
       nous cependant l'idée hérétique et anthropomorphe d'un Dieu
[268]  façonnant de la terre glaise avec ses mains. Dieu n'a pas de
       mains, c'est un pur esprit, et il fait sortir ses créations les
       unes des autres par les forces mêmes qu'il donne à la nature. Si
       donc le Seigneur a tiré Adam du limon de la terre, nous devons
       comprendre que l'homme est sorti de terre sous l'influence de
       Dieu, mais d'une manière naturelle. Le nom d'Adam en hébreu
       désigne une terre rouge; or, quelle peut être cette terre rouge?
       Voilà ce que cherchaient les alchimistes: en sorte que le grand
       oeuvre n'était pas le secret de la transmutation des métaux,
       résultat indifférent et accessoire, c'était l'arcane universel de
       la vie, c'était la recherche du point central de transformation
       où la lumière se fait matière et se condense en une terre qui
       contient en elle le principe du mouvement et de la vie; c'était
       la généralisation du phénomène qui colore le sang en rouge par la
       création de ces innombrables globules aimantés comme les mondes
       et vivants comme des animaux. Les métaux, pour les disciples
       d'Hermès, étaient le sang coagulé de la terre passant, comme
       celui de l'homme, du blanc au noir et du noir au vermeil, suivant
       le travail de la lumière. Remettre ce fluide en mouvement par la
       chaleur, et lui rendre la fécondation colorante de la lumière au
       moyen de l'électricité, telle était la première partie de
       l'oeuvre des sages; mais la fin était plus difficile et plus
       sublime, il s'agissait de retrouver la terre adamique qui est le
       sang coagulé de la terre vivante; et le rêve suprême des
       philosophes était d'achever l'oeuvre de Prométhée en imitant le
       travail de Dieu, c'est-à-dire en faisant naître un homme enfant
       de la science, comme Adam fut l'enfant de la toute-puissance
       divine: ce rêve était insensé peut-être, mais il était beau.

[269]  La magie noire, qui singe toujours la magie de lumière, mais en
       la prenant à rebours, se préoccupa aussi beaucoup de l'androïde,
       car elle voulait en faire l'instrument de ses passions et
       l'oracle de l'enfer. Pour cela il fallait faire violence à la
       nature et obtenir une sorte de champignon vénéneux plein de
       malice humaine concentrée, une réalisation vivante de tous les
       crimes. Aussi cherchait-on la mandragore sous le gibet des
       pendus; on la faisait arracher par un chien qu'on attachait à la
       racine, et qu'on frappait d'un coup mortel: le chien devait
       arracher la mandragore dans les convulsions de l'agonie. L'âme du
       chien passait alors dans la plante et y attirait celle du
       pendu... Mais c'est assez d'horreurs et d'absurdités. Les curieux
       d'une pareille science peuvent consulter ce grimoire vulgaire
       connu dans les campagnes sous le nom du _Petit Albert_; ils y
       verront comment on peut faire aussi la mandragore sous la forme
       d'un coq à figure humaine. La stupidité dans toutes ces recettes
       le dispute à l'immonde, et en effet on ne peut outrager
       volontairement la nature sans renverser en même temps toutes les
       lois de la raison.

       _Albert le Grand_ n'était ni infanticide ni déicide, il n'avait
       commis ni le crime de Tantale, ni celui de Prométhée, mais il
       avait achevé de créer et d'armer de toutes pièces cette théologie
       purement scolastique, issue des catégories d'Aristote et des
       sentences de Pierre Lombard, cette logique du syllogisme qui
       argumente au lieu de raisonner, et qui trouve réponse à tout en
       subtilisant sur les termes. C'était moins une philosophie qu'un
       automate philosophique, répondant par ressort, et déroulant ses
[270]  thèses comme un mouvement à rouages; ce n'était point le Verbe
       humain, c'était le cri monotone d'une machine, la parole inanimée
       d'un androïde; c'était la précision fatale de la mécanique, au
       lieu de la libre application des nécessités rationnelles. Saint
       Thomas d'Aquin brisa d'un seul coup tout cet échafaudage de
       paroles montées d'avance, en proclamant l'empire éternel de la
       raison par cette magnifique sentence que nous avons souvent
       citée: «Une chose n'est pas juste parce que Dieu la veut, mais
       Dieu la veut parce qu'elle est juste.» La conséquence prochaine
       de cette proposition était celle-ci, en argumentant du plus au
       moins: «Une chose n'est pas vraie parce qu'Aristote l'a dite,
       mais Aristote n'a pu raisonnablement la dire que si elle est
       vraie. Cherchez donc d'abord la vérité et la justice, et la
       science d'Aristote vous sera donnée par surcroît.»

       Aristote galvanisé par la scolastique était le véritable androïde
       d'Albert le Grand; et le bâton magistral de saint Thomas d'Aquin,
       ce fut la doctrine de la _Somme théologique_, chef-d'oeuvre de
       force et de raison qu'on étudiera encore dans nos écoles de
       théologie quand on voudra revenir sérieusement aux saines et
       fortes études.

       Quant à la pierre philosophale transmise par saint Dominique à
       Albert le Grand, et par ce dernier à saint Thomas d'Aquin, il
       faut entendre seulement la base philosophique et religieuse des
       idées de cette époque. Si saint Dominique avait su faire le grand
       oeuvre, il eût acheté pour Rome l'empire du monde, dont il était
       si jaloux pour l'Église, et eût employé à chauffer ses creusets
       ce feu qui brûla tant d'hérétiques. Saint Thomas d'Aquin
       changeait en or tout ce qu'il touchait, mais c'est au figuré
       seulement et en prenant l'or pour l'emblème de la vérité. C'est
[271]  ici l'occasion de dire quelques mots encore de la _science
       hermétique_ cultivée depuis les premiers siècles chrétiens par
       Ostanes, Romarius, la reine Cléopâtre, les arabes Géber,
       Alfarabius et Salmana, Morien, Artéphius, Aristée. Cette science,
       prise d'une manière absolue, peut s'appeler la _kabbale_
       réalisatrice ou la _magie des oeuvres_; elle a donc trois degrés
       analogues: réalisation _religieuse_, réalisation _philosophique_,
       réalisation _physique_. La réalisation religieuse est la
       fondation durable de l'empire et du sacerdoce; la réalisation
       philosophique est l'établissement d'une doctrine absolue et d'un
       enseignement hiérarchique; la réalisation physique est la
       découverte et l'application dans le microcosme, ou petit monde,
       de la loi créatrice qui peuple incessamment le grand univers.
       Cette loi est celle du mouvement combiné avec la substance, du
       fixe avec le volatil, de l'humide avec le solide; ce mouvement a
       pour principe l'impulsion divine, et pour instrument la lumière
       universelle, éthérée dans l'infini, astrale dans les étoiles et
       les planètes, métallique, spécifique ou mercurielle dans les
       métaux, végétale dans les plantes, vitale dans les animaux,
       magnétique ou personnelle dans les hommes.

       Cette lumière est la quintessence de Paracelse, qui se trouve à
       l'état latent et à l'état rayonnant dans toutes les substances
       créées; cette quintessence est le véritable élixir de vie qui
       s'extrait de la terre par la culture, des métaux par
       l'incorporation, la rectification, l'exaltation et la synthèse,
       des plantes par la distillation et la coction, des animaux par
       l'absorption, des hommes par la génération, de l'air par la
       respiration. Ce qui a fait dire à Aristée qu'il faut prendre
[272]  l'air de l'air; à Khunrath, qu'il faut le mercure vivant de
       l'homme parfait formé par l'androgyne; à presque tous, qu'il faut
       extraire des métaux, la médecine des métaux, et que cette
       médecine, au fond la même pour tous les règnes, est cependant
       graduée et spécifiée suivant les formes et les espèces. L'usage
       de cette médecine devait être triple: par sympathie, par
       répulsion ou par équilibre. La quintessence graduée n'était que
       l'auxiliaire des forces; la médecine de chaque règne devait se
       tirer de ce règne même avec addition du mercure principiant,
       terrestre ou minéral, et du mercure vivant synthétisé ou
       magnétisme humain.

       Tels sont les aperçus les plus abrégés et les plus rapides de
       cette science, vaste et profonde comme la kabbale, mystérieuse
       comme la magie, réelle comme les sciences exactes, mais décriée
       par la cupidité souvent déçue des faux adeptes, et les obscurités
       dont les vrais sages ont enveloppé en effet leurs théories et
       leurs travaux.



                                 CHAPITRE VI.

                               PROCÈS CÉLÈBRES.

       SOMMAIRE.--Trois procès célèbres.--Les templiers, Jeanne d'Arc et
       Gilles de Laval--Seigneurs de Raitz.


       Les sociétés de l'ancien monde avaient péri par l'égoïsme
       matérialiste des castes qui, en s'immobilisant et en parquant les
       multitudes dans une réprobation sans espérance, avaient privé le
[273]  pouvoir captif entre les mains d'un petit nombre d'élus de ce
       mouvement circulatoire qui est le principe du progrès, du
       mouvement et de la vie. Un pouvoir sans antagonisme, sans
       concurrence, et par conséquent sans contrôle, avait été funeste
       aux royautés sacerdotales; les républiques, d'une autre part,
       avaient péri par le conflit des libertés qui, en l'absence de
       tout devoir hiérarchiquement et fortement sanctionné, ne sont
       plus bientôt qu'autant de tyrannies rivales les unes des autres.
       Pour trouver un milieu stable entre ces deux abîmes, l'idée des
       hiérophantes chrétiens avait été de créer une société vouée à
       l'abnégation par des voeux solennels, protégée par des règlements
       sévères, qui se recruterait par l'initiation, et qui, seule
       dépositaire des grands secrets religieux et sociaux, ferait des
       rois et des pontifes sans s'exposer elle-même aux corruptions de
       la puissance. C'était là le secret de ce royaume de Jésus-Christ
       qui sans être de ce monde en gouvernerait toutes les grandeurs.

       [Illustration: LA CROIX PHILOSOPHIQUE ou le plan du troisième
       temple.]

       Cette idée présida à la fondation des grands ordres religieux, si
       souvent en guerre avec les autorités séculières, soit
       ecclésiastiques, soit civiles; sa réalisation fut aussi le rêve
       des sectes dissidentes de gnostiques ou d'illuminés qui
       prétendaient rattacher leur foi à la tradition primitive du
       christianisme de saint Jean. Elle devint enfin une menace pour
       l'Église et pour la société quand un ordre riche et dissolu,
       initié aux mystérieuses doctrines de la kabbale, parut disposé à
       tourner contre l'autorité légitime les principes conservateurs de
       la hiérarchie, et menaça le monde entier d'une immense
       révolution.

       Les templiers, dont l'histoire est si mal connue, furent ces
[274]  conspirateurs terribles, et il est temps de révéler enfin le
       secret de leur chute, pour absoudre la mémoire de Clément V et de
       Philippe le Bel.

       En 1118, _neuf chevaliers_ croisés en Orient, du nombre desquels
       étaient Geoffroi de Saint-Omer et Hugues de Payens, se
       consacrèrent à la religion et prêtèrent serment entre les mains
       du patriarche de Constantinople, siège toujours secrètement ou
       publiquement hostile à celui de Rome depuis Photius. Le but avoué
       des templiers était de protéger les chrétiens qui venaient
       visiter les saints lieux; leur but secret était la reconstruction
       du temple de Salomon sur le modèle prophétisé par Ézéchiel.

       Cette reconstruction, formellement prédite par les mystiques
       judaïsants des premiers siècles, était devenue le rêve secret des
       patriarches d'Orient. Le temple de Salomon rebâti et consacré au
       culte catholique devenait, en effet, la métropole de l'univers.
       L'Orient l'emportait sur l'Occident, et les patriarches de
       Constantinople s'emparaient de la papauté.

       Les historiens, pour expliquer le nom de _templiers_ donné à cet
       ordre militaire, prétendent que Baudoin II, roi de Jérusalem,
       leur avait donné une maison située près du temple de Salomon.
       Mais ils commettent là un énorme anachronisme, puisqu'à cette
       époque non-seulement le temple de Salomon n'existait plus, mais
       il ne restait pas pierre sur pierre du second temple bâti par
       Zorobabel sur les ruines du premier, et il eût été difficile d'en
       indiquer précisément la place.

       Il faut en conclure que la maison donnée aux templiers par
       Baudoin était située non près du temple de Salomon, mais près du
[275]  terrain sur lequel ces missionnaires secrets et armés du
       patriarche d'Orient avaient intention de le rebâtir.

       Les templiers avaient pris pour leurs modèles, dans la Bible, les
       maçons guerriers de Zorobabel, qui travaillaient en tenant l'épée
       d'une main et la truelle de l'autre. C'est pour cela que l'épée
       et la truelle furent les insignes des templiers, qui plus tard,
       comme on le verra, se cachèrent sous le nom de _frères maçons_.
       La truelle des templiers est quadruple et les lames triangulaires
       en sont disposées en forme de croix, ce qui compose un pantacle
       kabbalistique connu sous le nom de _croix d'Orient_.

       La pensée secrète d'Hugues de Payens, en fondant son ordre,
       n'avait pas été précisément de servir l'ambition des patriarches
       de Constantinople. Il existait à cette époque en Orient une secte
       de chrétiens johannites, qui se prétendaient seuls initiés aux
       vrais mystères de la religion du Sauveur. Ils prétendaient
       connaître l'histoire réelle de Jésus-Christ, et, adoptant en
       partie les traditions juives et les récits du Talmud, ils
       prétendaient que les faits racontés dans les Évangiles ne sont
       que des allégories dont saint Jean donne la clef en disant,
       «qu'on pourrait remplir le monde des livres qu'on écrirait sur
       les paroles et les actes de Jésus-Christ;» paroles qui, suivant
       eux, ne seraient qu'une ridicule exagération, s'il ne s'agissait,
       en effet, d'une allégorie et d'une légende qu'on peut varier et
       prolonger à l'infini.

       Pour ce qui est des faits historiques et réels, voici ce que les
       johannites racontaient:

       Une jeune fille de Nazareth, nommée _Mirjam_, fiancée à un jeune
       homme de sa tribu, nommé _Jochanan_, fut surprise par un certain
[276]  Pandira, ou Panther, qui abusa d'elle par la force après s'être
       introduit dans sa chambre sous les habits et sous le nom de son
       fiancé. Jochanan, connaissant son malheur, la quitta sans la
       compromettre, puisqu'en effet, elle était innocente, et la jeune
       fille accoucha d'un fils qui fut nommé Josuah ou Jésus.

       Cet enfant fut adopté par un rabbin du nom de Joseph qui l'emmena
       avec lui en Égypte; là, il fut initié aux sciences secrètes, et
       les prêtres d'Osiris, reconnaissant en lui la véritable
       incarnation d'Horus promise depuis longtemps aux adeptes, le
       consacrèrent souverain pontife de la religion universelle.

       Josuah et Joseph revinrent en Judée où la science et la vertu du
       jeune homme ne tardèrent pas à exciter l'envie et la haine des
       prêtres; qui lui reprochèrent un jour publiquement l'illégitimité
       de sa naissance. Josuah, qui aimait et vénérait sa mère,
       interrogea son maître et apprit toute l'histoire du crime de
       Pandira et des malheurs de Mirjam. Son premier mouvement fut de
       la renier publiquement en lui disant au milieu d'un festin de
       noces: «Femme qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?» Mais
       ensuite pensant qu'une pauvre femme ne doit pas être punie
       d'avoir souffert ce qu'elle ne pouvait empêcher, il s'écria: «Ma
       mère n'a point péché, elle n'a point perdu son innocence; elle
       est vierge, et cependant elle est mère; qu'un double honneur lui
       soit rendu! Quant à moi, je n'ai point de père sur la terre. Je
       suis le fils de Dieu et de l'humanité!»

       Nous ne pousserons pas plus loin cette fiction affligeante pour
       des coeurs chrétiens; qu'il nous suffise de dire que les
       johannites allaient jusqu'à faire saint Jean l'Évangéliste
[277]  responsable de cette prétendue tradition, et qu'ils attribuaient
       à cet apôtre la fondation de leur Église secrète.

       Les grands pontifes de cette secte prenaient le titre de _Christ_
       et prétendaient se succéder depuis saint Jean par une
       transmission de pouvoirs non interrompue. Celui qui se parait, à
       l'époque de la fondation de l'ordre du temple, de ces privilèges
       imaginaires se nommait Théoclet; il connut Hugues de Payens, il
       l'initia aux mystères et aux espérances de sa prétendue Église;
       il le séduisit par des idées de souverain sacerdoce et de suprême
       royauté, il le désigna enfin pour son successeur.

       Ainsi l'ordre des chevaliers du temple fut entaché dès son
       origine de schisme et de conspiration contre les rois.

       Ces tendances furent enveloppées d'un profond mystère et l'ordre
       faisait profession extérieure de la plus parfaite orthodoxie. Les
       chefs seulement savaient où ils voulaient aller; le reste les
       suivait sans défiance.

       Acquérir de l'influence et des richesses, puis intriguer, et au
       besoin combattre pour établir le dogme johannite, tels étaient le
       but et les moyens proposés aux frères initiés. «Voyez, leur
       disait-on, la papauté et les monarchies rivales se marchander
       aujourd'hui, s'acheter, se corrompre, et demain peut-être
       s'entre-détruire. Tout cela sera l'héritage du temple; le monde
       nous demandera bientôt des souverains et des pontifes. Nous
       ferons l'équilibre de l'univers, et nous serons les arbitres des
       maîtres du monde.»

       Les templiers avaient deux doctrines, une cachée et réservée aux
       maîtres, c'était celle du _johannisme_; l'autre publique, c'était
[278]  la doctrine _catholique-romaine_. Ils trompaient ainsi les
       adversaires qu'ils aspiraient à supplanter, Le johannisme des
       adeptes était la kabbale des gnostiques, dégénérée bientôt en un
       panthéisme mystique poussé jusqu'à l'idolâtrie de la nature et la
       haine de tout dogme révélé. Pour mieux réussir et se faire des
       partisans, ils caressaient les regrets des cultes déchus et les
       espérances des cultes nouveaux, en promettant à tous la liberté
       de conscience et une nouvelle orthodoxie qui serait la synthèse
       de toutes les croyances persécutées. Ils en vinrent ainsi jusqu'à
       reconnaître le symbolisme panthéistique des grands maîtres en
       magie noire, et, pour mieux se détacher de l'obéissance à la
       religion qui d'avance les condamnait, ils rendirent les honneurs
       divins à l'idole monstrueuse du Baphomet, comme jadis les tribus
       dissidentes avaient adoré les veaux d'or de Dan et de Béthel.

       Des monuments récemment découverts, et des documents précieux qui
       remontent au XIIIe siècle, prouvent d'une manière plus que
       suffisante tout ce que nous venons d'avancer. D'autres preuves
       encore sont cachées dans les annales et sous les symboles de la
       maçonnerie occulte.

       Frappé de mort dans son principe même, et anarchique parce qu'il
       était dissident, l'ordre des chevaliers du Temple avait conçu une
       grande oeuvre qu'il était incapable d'exécuter, parce qu'il ne
       connaissait ni l'humilité ni l'abnégation personnelle. D'ailleurs
       les templiers étant pour la plupart sans instruction, et capables
       seulement de bien manier l'épée, n'avaient rien de ce qu'il
       fallait pour gouverner et enchaîner au besoin cette reine du
       monde qui s'appelle l'opinion. Hugues de Payens n'avait pas eu la
[279]  profondeur de vues qui distingua plus tard un militaire fondateur
       aussi d'une milice formidable aux rois. Les templiers étaient des
       jésuites mal réussis.

       Leur mot d'ordre était de devenir riches pour acheter le monde.
       Ils le devinrent en effet, et en 1312 ils possédaient en Europe
       seulement plus de neuf mille seigneuries. La richesse fut leur
       écueil; ils devinrent insolents et laissèrent percer leur dédain
       pour les institutions religieuses et sociales qu'ils aspiraient à
       renverser. On connaît le mot de Richard Coeur de Lion à qui un
       ecclésiastique, auquel il permettait une grande familiarité,
       ayant dit: «Sire, vous avez trois filles qui vous coûtent cher et
       dont il vous serait bien avantageux de vous défaire: ce sont
       l'ambition, l'avarice et la luxure.--Vraiment! dit le roi: eh
       bien! marions-les. Je donne l'ambition aux templiers, l'avarice
       aux moines et la luxure aux évêques. Je suis sûr d'avance du
       consentement des parties.»

       L'ambition des templiers leur fut fatale; on devinait trop leurs
       projets et on les prévint. Le pape Clément V et le roi Philippe
       le Bel donnèrent un signal à l'Europe et les templiers,
       enveloppés pour ainsi dire dans un immense coup de filet, furent
       pris, désarmés et jetés en prison. Jamais coup d'État ne s'était
       accompli avec un ensemble plus formidable. Le monde entier fut
       frappé de stupeur, et l'on attendit les révélations étranges d'un
       procès qui devait avoir tant de retentissement à travers les
       âges.

       Il était impossible de dérouler devant le peuple le plan de la
       conspiration des templiers; c'eût été initier la multitude aux
       secrets des maîtres. On eut recours à l'accusation de magie, et
[280]  il se trouva des dénonciateurs et des témoins. Les templiers, à
       leur réception, crachaient sur le Christ, reniaient Dieu,
       donnaient au grand maître des baisers obscènes, adoraient une
       tête de cuivre aux yeux d'escarboucle, conversaient avec un grand
       chat noir et s'accouplaient avec des diablesses. Voilà ce qu'on
       ne craignit pas de porter sérieusement sur leur acte
       d'accusation. On sait la fin de ce drame et comment Jacques de
       Molai et ses compagnons périrent dans les flammes; mais avant de
       mourir, le chef du Temple organisa et institua la _maçonnerie
       occulte_. Du fond de sa prison, le grand maître créa quatre loges
       métropolitaines, à Naples pour l'Orient, à Édimbourg pour
       l'Occident, à Stockholm pour le Nord et à Paris pour le Midi. Le
       pape et le roi périrent bientôt d'une manière étrange et
       soudaine. Squin de Florian, le principal dénonciateur de l'ordre,
       mourut assassiné. En brisant l'épée des templiers, on en avait
       fait un poignard, et leurs truelles proscrites ne maçonnaient
       plus que des tombeaux.

       Laissons-les maintenant disparaître dans les ténèbres ou ils se
       cachent en y tramant leur vengeance. Quand viendra la grande
       révolution, nous les verrons reparaître et nous les reconnaîtrons
       à leurs signes et à leurs oeuvres.

       Le plus grand procès de magie que nous trouvions dans l'histoire,
       après celui des templiers, est celui d'une vierge et presque
       d'une sainte. On a accusé l'Église d'avoir en cette circonstance
       servi les lâches ressentiments d'un parti vaincu, et l'on se
       demande avec anxiété à quels anathèmes ont été voués par le
       saint-siége les assassins de _Jeanne d'Arc_. Disons donc tout
[281]  d'abord à ceux qui ne le savent pas, que Pierre Cauchon,
       l'indigne évêque de Beauvais, frappé de mort subite par la main
       de Dieu, fut excommunié après sa mort par le pape Calixte IV, et
       que ses ossements arrachés à la terre sainte furent jetés à la
       voirie. Ce n'est donc pas l'Église qui a jugé et condamné la
       pucelle d'Orléans, c'est un mauvais prêtre et un apostat.

       Charles VII qui abandonna cette noble fille à ses bourreaux fut
       depuis sous la main d'une providence vengeresse; il se laissa
       mourir de faim dans la crainte d'être empoisonné par son propre
       fils. La peur est le supplice des lâches.

       Ce roi avait vécu pour une courtisane et avait obéré pour elle ce
       royaume qui lui fut conservé par une vierge. La courtisane et la
       vierge ont été chantées par nos poètes nationaux. Jeanne d'Arc
       par Voltaire, et Agnès Sorel par Béranger.

       Jeanne était morte innocente, mais les lois contre la magie
       atteignirent bientôt après et châtièrent un grand coupable.
       C'était un des plus vaillants capitaines de Charles VII, et les
       services qu'il avait rendus à l'État ne purent balancer le nombre
       et l'énormité de ses crimes.

       Les contes de l'ogre et de Croquemitaine furent réalisés et
       surpassés par les actions de ce fantastique scélérat, et son
       histoire est restée dans la mémoire des enfants sous le nom de la
       _Barbe Bleue_.

       Gilles de Laval, seigneur de Raiz, avait en effet la barbe si
       noire, qu'elle semblait être bleue comme on peut le voir par son
       portrait qui est au musée de Versailles, dans la salle des
       Maréchaux; c'était un maréchal de Bretagne, brave parce qu'il
[282]  était Français, fastueux, parce qu'il était riche, et sorcier
       parce qu'il était fou.

       Le dérangement des facultés du seigneur de Raiz se manifesta
       d'abord par une dévotion luxueuse et d'une magnificence outrée.
       Il ne marchait jamais que précédé de la croix et de la bannière;
       ses chapelains étaient couverts d'or et parés comme des prélats;
       il avait chez lui tout un collège de petits pages ou d'enfants de
       choeur toujours richement habillés. Tous les jours un de ces
       enfants était mandé chez le maréchal, et ses camarades ne le
       voyaient pas revenir: un nouveau venu remplaçait celui qui était
       parti et il était sévèrement défendu aux enfants de s'informer du
       sort de tous ceux qui disparaissaient ainsi et même d'en parler
       entre eux.

       Le maréchal faisait prendre ces enfants à des parents pauvres,
       qu'on éblouissait par des promesses, et qui s'engageaient à ne
       jamais plus s'occuper de leurs enfants, auxquels le seigneur de
       Raiz assurait, disait-il, un brillant avenir.

       Or, voici ce qui se passait:

       La dévotion n'était qu'un masque et servait de passeport à des
       pratiques infâmes.

       Le maréchal, ruiné par ses folles dépenses, voulait à tout prix
       se créer des richesses; l'alchimie avait épuisé ses dernières
       ressources, les emprunts usuraires allaient bientôt lui manquer;
       il résolut alors de tenter les dernières expériences de la magie
       noire, et d'obtenir de l'or par le moyen de l'enfer.

       Un prêtre apostat, du diocèse de Saint-Malo, un Florentin, nommé
       Prélati, et l'intendant du maréchal, nommé Sillé, étaient ses
[283]  confidents et ses complices. Il avait épousé une jeune fille de
       grande naissance et la tenait pour ainsi dire renfermée dans son
       château de Machecoul: il y avait dans ce château une tourelle
       dont la porte était murée. Elle menaçait ruine disait le maréchal
       et personne n'essayait jamais d'y pénétrer.

       Cependant madame de Raiz, que son mari laissait souvent seule
       pendant la nuit, avait aperçu des lumières rougeâtres aller et
       venir dans cette tour.

       Elle n'osait pas interroger son mari, dont le caractère bizarre
       et sombre lui inspirait la plus grande terreur.

       Le jour de Pâques de l'année 1440, le maréchal, après avoir
       solennellement communié dans sa chapelle, prit congé de la
       châtelaine de Machecoul, en lui annonçant qu'il partait pour la
       terre sainte; la pauvre femme ne l'interrogea pas davantage, tant
       elle tremblait devant lui; elle était enceinte de plusieurs mois.
       Le maréchal lui permit de faire venir sa soeur près d'elle, afin
       de s'en faire une compagnie pendant son absence. Madame de Raiz
       usa de cette permission, et envoya quérir sa soeur; Gilles de
       Laval monta ensuite à cheval et partit.

       Madame de Raiz confia alors à sa soeur ses inquiétudes et ses
       craintes. Que se passait-il au château? Pourquoi le seigneur de
       Raiz était-il si sombre? Pourquoi ces absences multipliées? Que
       devenaient ces enfants qui disparaissaient tous les jours?
       Pourquoi ces lumières nocturnes dans la tour murée? Ces questions
       surexcitèrent au plus haut degré la curiosité des deux femmes.

       Comment faire, pourtant. Le maréchal avait expressément défendu
       qu'on s'approchât de la tour dangereuse, et, avant de partir, il
       avait formellement réitéré cette défense.

[284]  Il devait exister une entrée secrète: madame de Raiz et sa soeur
       Anne la cherchèrent; toutes les salles basses du château furent
       explorées, coin par coin et pierre par pierre; enfin dans la
       chapelle, et derrière l'autel, un bouton de cuivre, caché dans un
       fouillis de sculpture, céda sous la pression de la main, une
       pierre se renversa, et les deux curieuses, palpitantes purent
       apercevoir les premières marches d'un escalier.

       Cet escalier conduisit les deux femmes dans la tour condamnée.

       Au premier étage, elles trouvèrent une sorte de chapelle dont la
       croix était renversée et les cierges noirs; sur l'autel était
       placée une figure hideuse représentant sans doute le démon.

       Au second, il y avait des fourneaux, des cornues, des alambics,
       du charbon, enfin tout l'appareil des souffleurs.

       Au troisième, la chambre était obscure; on y respirait un air
       fade et fétide qui obligea les deux jeunes visiteuses à
       ressortir. Madame de Raiz se heurta contre un vase qui se
       renversa, et elle sentit sa robe et ses pieds inondés d'un
       liquide épais et inconnu; lorsqu'elle revint à la lumière du
       palier, elle se vit toute baignés de sang.

       La soeur Anne voulait s'enfuir, mais chez madame de Raiz la
       curiosité fut plus forte que l'horreur et que la crainte; elle
       redescendit, prit la lampe de la chapelle infernale et remonta
       dans la chambre du troisième étage: la un horrible spectacle
       s'offrit à sa vue.

       Des bassines de cuivre pleines de sang étaient rangées par ordre
[285]  le long des murailles, avec des étiquettes portant des dates, et
       au milieu de la pièce, sur une table de marbre noir, était couché
       le cadavre d'un enfant récemment égorgé.

       Une des bassines avait été renversée par madame de Raiz, et un
       sang noir s'était largement répandu sur le parquet en bois
       vermoulu et mal balayé.

       Les deux femmes étaient demi-mortes d'épouvante. Madame de Raiz
       voulut à toute force effacer les indices de son indiscrétion;
       elle alla chercher de l'eau et une éponge pour laver les
       planches, mais elle ne fit qu'étendre la tache qui, de noirâtre
       qu'elle était, devenait sanguinolente et vermeille... Tout à coup
       une grande rumeur retentit dans le château; on entend crier les
       gens qui appellent madame de Raiz, et elle distingue parfaitement
       ces formidables paroles: «Voici monseigneur qui revient!» Les
       deux femmes se précipitent vers l'escalier, mais au même instant
       elles entendent dans la chapelle du diable un grand bruit de pas
       et de voix; la soeur Anne s'enfuit en montant jusqu'aux créneaux
       de la tour; madame de Raiz descend en chancelant et se trouve
       face à face avec son mari, qui montait suivi du prêtre apostat et
       de Prélati.

       Gilles de Laval saisit sa femme par le bras sans lui rien dire et
       l'entraîne dans la chapelle du diable; alors Prélati dit au
       maréchal: «Vous voyez qu'il le faut, et que la victime est venue
       d'elle-même.--Eh bien! soit, dit le maréchal; commencez la messe
       noire.»

       Le prêtre apostat se dirigea vers l'autel, M. de Raiz ouvrit une
       petite armoire pratiquée dans l'autel même et y prit un large
       couteau, puis il revint s'asseoir près de sa femme à demi
[286]  évanouie et renversée sur un banc contre le mur de la chapelle;
       les cérémonies sacrilèges commencèrent.

       Il faut savoir que M. de Raiz, au lieu de prendre, en partant, la
       route de Jérusalem, avait pris celle de Nantes où demeurait
       Prélati; il était entré comme un furieux chez ce misérable, en le
       menaçant de le tuer s'il ne lui donnait pas le moyen d'obtenir du
       diable ce qu'il lui demandait depuis si longtemps. Prélati pour
       gagner un délai lui avait dit que les conditions absolues du
       maître étaient terribles et qu'il fallait avant tout que le
       maréchal se décidât à sacrifier au diable son dernier enfant
       arraché de force du sein de sa mère. Gilles de Laval n'avait rien
       répondu, mais il était revenu sur-le-champ à Machecoul,
       entraînant après lui le sorcier florentin avec le prêtre son
       complice. Il avait trouvé sa femme dans la tour murée et l'on
       sait le reste.

       Cependant la soeur Anne oubliée sur la plate-forme de la tour et
       n'osant redescendre, avait détaché son voile et faisait au hasard
       des signaux de détresse, auxquels répondirent deux cavaliers
       suivis de quelques hommes d'armes qui galopaient vers le château;
       c'étaient ses deux frères qui, ayant appris le prétendu départ du
       sire de Laval pour la Palestine, venaient visiter et consoler
       madame de Raiz. Ils entrèrent bientôt avec fracas dans la cour du
       château; Gilles de Laval interrompant alors l'horrible cérémonie,
       dit à sa femme: «Madame, je vous fais grâce, et il ne sera plus
       question de ceci si vous faites ce que je vais vous dire:

       »Retournez à votre chambre, changez d'habits et venez me
       rejoindre dans la salle d'honneur où je vais recevoir vos frères;
[287]  si devant eux vous dites un mot ou que vous leur fassiez
       soupçonner quelque chose, je vous ramène ici après leur départ,
       et nous reprendrons la messe noire où nous l'avons laissée, c'est
       à la consécration que vous devez mourir. Regardez bien où je
       dépose le couteau.»

       Il se lève alors, conduit sa femme jusqu'à la porte de sa chambre
       et descend à la salle d'honneur, où il reçoit les deux
       gentilshommes avec leur suite, leur disant que sa femme s'apprête
       et va venir embrasser ses frères.

       Quelques instants après, en effet, paraît madame de Raiz, pâle
       comme une trépassée. Gilles de Laval ne cessait de la regarder
       fixement et la dominait du regard: «Vous êtes malade ma
       soeur?--Non, ce sont les fatigues de la grossesse....» Et tout
       bas la pauvre femme ajoutait: «Il veut me tuer, sauvez-moi....»
       Tout à coup la soeur Anne, qui était parvenue à sortir de la
       tour, entre dans la salle en criant: «Emmenez-nous, sauvez-nous,
       mes frères, cet homme est un assassin;» et elle montrait Gilles
       de Laval.

       Le maréchal appelle ses gens à son aide, l'escorte des deux
       frères entoure les deux femmes et l'on met l'épée à la main; mais
       les gens du seigneur de Raiz, le voyant furieux, le désarment au
       lieu de lui obéir. Pendant ce temps madame de Raiz, sa soeur et
       ses frères gagnent le pont-levis et sortent du château.

       Le lendemain, le duc Jean V fit investir Machecoul, et Gilles de
       Laval qui ne comptait plus sur ses hommes d'armes se rendit sans
       résistance. Le parlement de Bretagne l'avait décrété de prise de
       corps comme homicide; les juges ecclésiastiques s'apprêtèrent à
       le juger d'abord comme hérétique, sodomite et sorcier. Des voix,
       que la terreur avait tenues longtemps muettes, s'élevèrent de
[288]  tous côtés pour lui redemander les enfants disparus. Ce fut un
       deuil et une clameur universelle dans toute la province; on
       fouilla les châteaux de Machecoul et de Chantocé, et l'on trouva
       des débris de plus de deux cents squelettes d'enfants; les autres
       avaient été brûlés et consumés en entier.

       Gilles de Laval parut devant ses juges avec une suprême
       arrogance.--«_Qui êtes-vous?_ lui demanda-t-on, suivant la
       coutume.--Je suis Gilles de Laval, maréchal de Bretagne, seigneur
       de Raiz, de Machecoul, de Chantocé et autres lieux. Et vous qui
       m'interrogez, qui êtes-vous?--Nous sommes vos juges, les
       magistrats en cour d'Église.--Vous, mes juges! allons donc; je
       vous connais mes maîtres; vous êtes des simoniaques et des
       ribauds; vous vendez votre dieu pour acheter les joies du diable.
       Ne parlez donc pas de me juger, car si je suis coupable vous êtes
       certainement mes instigateurs et mes complices, vous qui me
       deviez le bon exemple.--Cessez vos injures, et
       répondez-nous!--J'aimerais mieux être pendu par le cou que de
       vous répondre; je m'étonne que le président de Bretagne vous
       laisse connaître ces sortes d'affaires; vous interrogez sans
       doute pour vous instruire et faire ensuite pis que vous n'avez
       encore fait.»

       Cette hauteur insolente tomba cependant devant la menace de la
       torture. Il avoua alors, devant l'évêque de Saint-Brieux et le
       président Pierre de l'Hôpital, ses meurtres et ses sacrilèges; il
       prétendit que le massacre des enfants avait pour motif une
       volupté exécrable qu'il cherchait pendant l'agonie de ces pauvres
       petits êtres. Le président parut douter de la vérité et
[289]  questionna de nouveau le maréchal.--Hélas! dit brusquement
       celui-ci, vous vous tourmentez inutilement et moi avec.--Je ne
       vous tourmente point, répliqua le président; ains je suis moult
       émerveillé de ce que vous me dites et ne m'en puis bonnement
       contenter, ainçois je désire, et voudrois en savoir par vous la
       pure vérité.» Le maréchal lui répondit: «Vraiment il n'y avait ni
       autre cause, ni intention que ce que je vous ai déjà dit; que
       voulez-vous davantage, ne vous en ai-je pas assez avoué pour
       faire mourir dix mille hommes?»

       Ce que Gilles de Raiz ne voulait pas dire, c'est qu'il cherchait
       la pierre philosophale dans le sang des enfants égorgés. C'était
       la cupidité qui le poussait à cette monstrueuse débauche; il
       croyait, sur la foi de ses nécromants, que l'agent universel de
       la vie devait être subitement coagulé par l'action et la réaction
       combinées de l'outrage à la nature et du meurtre; il recueillait
       ensuite la pellicule irisée qui se formait sur le sang lorsqu'il
       commençait à se refroidir, lui faisait subir diverses
       fermentations et mettait digérer le produit dans l'oeuf
       philosophique de l'athanor, en y joignant du sel, du soufre et du
       mercure. Il avait tiré sans doute cette recette de quelques-uns
       de ces vieux grimoires hébreux, qui eussent suffi s'ils avaient
       été connus pour vouer les Juifs à l'exécration de toute la terre.

       Dans la persuasion où ils étaient que l'acte de la fécondation
       humaine attire et coagule la lumière astrale en réagissant par
       sympathie sur les êtres soumis au magnétisme de l'homme, les
       sorciers israélites en étaient venus à ces écarts que leur
       reproche Philon, dans un passage que rapporte l'astrologue
[290]  Gaffarel. Ils faisaient greffer leurs arbres par des femmes qui
       inséraient la greffe pendant qu'un homme se livrait sur elles à
       des actes outrageants pour la nature. Toujours, lorsqu'il s'agit
       de magie noire, on retrouve les mêmes horreurs et l'esprit de
       ténèbres n'est guère inventif.

       Gilles de Laval fut brûlé vif dans le pré de la Magdeleine, près
       de Nantes; il obtint la permission d'aller à la mort avec tout le
       faste qui l'avait accompagné pendant sa vie, comme s'il voulait
       vouer à toute l'ignominie de son supplice le faste et la cupidité
       qui l'avaient si complètement dégradé et si fatalement perdu.



                                 CHAPITRE VII.

                      SUPERSTITIONS RELATIVES AU DIABLE.

       SOMMAIRE.--Les apparitions.--Les possessions.--Procès faits à des
       hallucinés.--Sottises et cruautés populaires.--Quelques mots sur
       les phénomènes en apparence inexplicables.


       Nous avons dit combien l'Église s'est montrée sobre de décisions
       relativement au génie du mal; elle enseigne à ne pas le craindre,
       elle recommande à ses enfants de ne pas s'en occuper et de ne
       prononcer jamais son nom. Cependant le penchant des imaginations
       malades et des têtes faibles pour le monstrueux et l'horrible
       donna, pendant les mauvais jours du moyen âge, une importance
       formidable et les formes les plus menaçantes à cet être ténébreux
       qui ne mérite que l'oubli, puisqu'il méconnaît éternellement la
       vérité et la lumière.

[291]  Cette réalisation apparente du fantôme de la perversité fut comme
       une incarnation de la folie humaine; le diable devint le
       cauchemar des cloîtres, l'esprit humain se fit peur à lui-même,
       et l'on vit l'être prétendu raisonnable trembler devant ses
       propres chimères. Un monstre noir et difforme semblait avoir
       étendu ses ailes de chauve-souris entre le ciel et la terre pour
       empêcher la jeunesse et la vie de se confier aux promesses du
       soleil et à la paisible sérénité des étoiles. Cette harpie de la
       superstition empoisonnait tout de son souffle, infectait tout de
       son contact: on ne pouvait boire et manger sans craindre d'avaler
       les oeufs du reptile; on n'osait regarder la beauté, car
       peut-être était-ce une illusion du monstre; si l'on riait, on
       croyait entendre comme un écho funèbre le ricanement du
       tourmenteur éternel; si l'on pleurait, on croyait le voir
       insulter aux larmes. Le diable semblait tenir Dieu prisonnier
       dans le ciel, et imposer aux hommes sur la terre le blasphème et
       le désespoir.

       Les superstitions conduisent vite à l'ineptie et à la démence;
       rien de plus déplorable et de plus fastidieux que la série des
       histoires d'apparitions diaboliques, dont les écrivains vulgaires
       de l'histoire de la magie ont surchargé leurs compilations.
       Pierre le Vénérable voit le diable piquer une tête dans les
       latrines; un autre chroniqueur le reconnaît sous la forme d'un
       chat qui ressemblait à un chien, et qui gambadait comme un singe;
       un seigneur de Corasse avait à ses ordres un lutin nommé Orthon,
       qui lui apparut sous la forme d'une truie prodigieusement maigre
       et décharnée. Maître Guillaume Édeline, prieur de Saint-Germain
       des Prés, déclara l'avoir vu «sous la forme et semblance d'un
[292]  mouton qu'il lui semblait lors baiser brutalement sous la queue
       en signe de révérence et d'honneur.»

       De malheureuses vieilles femmes s'accusaient de l'avoir eu pour
       amant; le maréchal Trivulce mourait de frayeur en s'escrimant
       d'estoc et de taille, contre des diables dont il voyait sa
       chambre remplie; on brûlait par centaines les malheureux idiots
       et les folles qui avouaient avoir eu commerce avec le malin; on
       n'entendait parler que d'incubes et de succubes; des juges
       accueillaient gravement des révélations qu'il eût fallu renvoyer
       aux médecins; l'opinion publique exerçait d'ailleurs sur eux une
       pression irrésistible, et l'indulgence pour les sorciers eût
       exposé les magistrats eux-mêmes à toutes les fureurs populaires.
       La persécution exercée sur les fous rendait la folie contagieuse,
       et les maniaques s'entre-déchiraient; on battait jusqu'à la mort,
       on faisait brûler à petit feu, on plongeait dans l'eau glacée les
       malheureux que la rumeur publique accusait de magie pour les
       forcer à lever les sorts qu'ils avaient jetés, et la justice
       n'intervenait que pour achever sur un bûcher ce qu'avait commencé
       la rage aveugle des multitudes.

       En racontant l'histoire de Gilles de Laval, nous avons
       suffisamment prouvé que la magie noire peut être un crime réel et
       le plus grand de tous les crimes; mais le malheur des temps fut
       de confondre les malades avec les criminels, et de punir ceux
       qu'il aurait fallu soigner avec patience et charité.

       Où commence la responsabilité chez l'homme? où finit-elle? C'est
       un problème qui doit inquiéter souvent les dépositaires vertueux
       de la justice humaine. Caligula, fils de Germanicus, semblait
[293]  avoir hérité de toutes les vertus de son père; un poison qu'on
       lui fait prendre trouble sa raison, et il devient l'effroi du
       monde. A-t-il été vraiment coupable, et ne doit-on pas s'en
       prendre uniquement de ses forfaits à ces lâches Romains qui lui
       obéirent au lieu de le faire enfermer?

       Le père Hilarion Tissot, que nous avons déjà cité, va plus loin
       que nous et veut que tout consentement au crime soit une folie;
       malheureusement il explique toujours la folie par l'obsession du
       mauvais esprit. Nous pourrions demander à ce bon religieux ce
       qu'il penserait d'un père de famille qui, après avoir fermé sa
       porte à un vaurien reconnu capable de toute espèce de mal, lui
       laisserait le droit de fréquenter, de conseiller, de prendre,
       d'obséder ses petits-enfants? Admettons donc, pour être vraiment
       chrétiens, que le diable quel qu'il soit, n'obsède que ceux qui
       se donnent volontairement à lui, et ceux-là sont responsables de
       tout ce qu'il pourra leur suggérer, comme l'ivrogne doit être
       responsable de tous les désordres auxquels il pourra s'abandonner
       sous l'influence de l'ivresse.

       L'ivresse est une folie passagère et la folie est une ivresse
       permanente; l'une et l'autre sont causées par un engorgement
       phosphorique des nerfs du cerveau, qui détruit notre équilibre
       lumineux et prive l'âme de son instrument de précision. L'âme
       spirituelle et personnelle ressemble alors à Moïse lié et
       emmaillotté dans son berceau de bitume et abandonné au
       balancement des eaux du Nil; elle est emportée par l'âme
       fluidique et matérielle du monde, cette eau mystérieuse sur
       laquelle planait le souffle des Éloïmes, lorsque le verbe divin
       se formula en ces lumineuses paroles: _Que la lumière soit!_

[294]  L'âme du monde est une force qui tend toujours à l'équilibre; il
       faut que la volonté triomphe d'elle ou qu'elle triomphe de la
       volonté. Toute vie incomplète la tourmente comme une
       monstruosité, et toujours elle s'efforce de réabsorber les
       avortons intellectuels; c'est pour cela que les maniaques et les
       hallucinés sentent un irrésistible attrait pour la destruction et
       la mort; l'anéantissement leur semble un bien, et non-seulement
       ils voudraient mourir, mais ils seraient heureux de voir mourir
       les autres. Ils sentent que la vie leur échappe, la conscience
       les brûle et les désespère; leur existence n'est que le sentiment
       de la mort, c'est le supplice de l'enfer.

       L'un entend une voix impérieuse qui lui ordonne de tuer son fils
       au berceau. Il lutte, il pleure, il s'enfuit et finit par prendre
       une hache et par tuer l'enfant; l'autre, et cette épouvantable
       histoire est toute récente, persécuté par des voix qui lui
       demandent des coeurs, assomme ses parents, leur ouvre la poitrine
       et ronge à demi leurs coeurs arrachés. Quiconque commet de propos
       libéré une mauvaise action, donne des arrhes à la destruction
       éternelle et ne peut prévoir d'avance où ce marché funeste le
       conduira.

       L'être est substance et vie. La vie se manifeste par le
       mouvement, et le mouvement se perpétue par l'équilibre;
       l'équilibre est donc la loi d'immortalité. La conscience est le
       sentiment de l'équilibre et l'équilibre c'est la justesse et la
       justice. Tout excès, lorsqu'il n'est pas mortel, se corrige par
       un excès contraire; c'est la loi éternelle des réactions, mais si
       l'excès se précipite en dehors de tout équilibre, il se perd dans
       les ténèbres extérieures et devient la mort éternelle.

[295]  L'âme de la terre entraîne dans le vertige du mouvement astral
       tout ce qui ne lui résiste pas par les forces équilibrées de la
       raison. Partout où se manifeste une vie imparfaite et mal formée,
       elle fait affluer ses forces pour la détruire comme les esprits
       vitaux abondent pour fermer les plaies. De là ces désordres
       atmosphériques qui se manifestent autour de certains malades, de
       là ces commotions fluidiques, ces tournoiements de meubles, ces
       suspensions, ces jets de pierres, ces distensions aériennes qui
       font apparaître à distance le mirage sensible et tangible des
       mains ou des pieds de l'obsédé. C'est la nature qui se tourmente
       autour d'un cancer qu'elle veut extirper, autour d'une plaie
       qu'elle veut fermer, autour d'une sorte de vampire dont elle veut
       achever la mort pour le replonger dans la vie.

       Les mouvements spontanés des objets inertes ne peuvent venir que
       d'un travail des forces qui aimantent la terre; un esprit,
       c'est-à-dire, une pensée, ne soulève rien sans levier. S'il en
       était autrement, le travail presque infini de la nature pour la
       création et le perfectionnement des organes serait sans objet. Si
       l'esprit dégagé des sens pouvait faire obéir la matière à son
       gré, les morts illustres se révéleraient à nous les premiers par
       des mouvements harmonieux et réguliers; au lieu de cela nous
       voyons toujours des mouvements incohérents et fébriles se
       produisant autour d'êtres malades, inintelligents et capricieux.
       Ces êtres sont des aimants déréglés qui font extravaguer l'âme de
       la terre; mais quand la terre a le délire par suite de l'éruption
       de ces êtres avortés, c'est qu'elle souffre elle-même en
       traversant une crise qui finira par de violentes commotions.

[296]  Il y a vraiment bien de la puérilité dans certains hommes qui
       passent pour sérieux. Voici, par exemple, M. le marquis de
       Mirville qui attribue au diable tous les phénomènes
       inexplicables. Mais, mon cher monsieur, si le diable avait le
       pouvoir d'intervertir l'ordre naturel, ne le ferait-il pas
       immédiatement de manière à tout bouleverser? Avec le caractère
       qu'on lui suppose, il ne serait sans doute pas retenu par des
       scrupules.--Oh! mais, allez-vous répondre, la puissance de Dieu
       s'y oppose!--Doucement: la puissance de Dieu s'y oppose, ou elle
       ne s'y oppose pas. Si elle s'y oppose, le diable ne peut rien
       faire; si elle ne s'y oppose pas, c'est le diable qui est le
       maître... M. de Mirville nous dira que Dieu le permet pour un
       peu. Tout juste assez pour tromper les pauvres hommes, tout juste
       assez pour troubler leur cervelle déjà si solide, comme on sait.
       Alors, en effet, ce n'est plus le diable qui est le maître; c'est
       Dieu, qui serait... Mais nous n'achevons pas: aller plus loin, ce
       serait blasphémer.

       On ne veut pas assez comprendre les harmonies de l'être, qui se
       distribuent par la série, comme le disait fort bien cet illustre
       maniaque de Fourier. L'esprit agit sur les esprits par le verbe.
       La matière reçoit les empreintes de l'esprit et communie avec lui
       au moyen d'un organisme parfait; l'harmonie dans les formes se
       rapproche de l'harmonie dans les idées, le médiateur commun c'est
       la lumière: la lumière, qui est esprit et vie; la lumière, qui
       est la synthèse des couleurs, l'accord des ombres, l'harmonie des
       formes; la lumière, dont les vibrations sont les mathématiques
       vivantes. Mais les ténèbres et leurs fantastiques mirages, mais
[297]  les erreurs phosphorescentes du sommeil, mais les paroles perdues
       dans le délire, tout cela ne crée rien, ne réalise rien; tout
       cela, en un mot, n'existe pas: ce sont les limbes de la vie, ce
       sont les vapeurs de l'ivresse astrale, ce sont les éblouissements
       nerveux des yeux fatigués. Suivre de pareilles lueurs, c'est
       marcher dans une impasse; croire à de pareilles révélations,
       c'est adorer la mort: la nature vous le dit elle-même.

       Les _tables tournantes_ n'écrivent qu'incohérences et injures; ce
       sont les échos les plus infimes de la pensée, les rêves les plus
       absurdes et les plus anarchiques; les mots enfin dont la plus
       basse populace se sert pour exprimer le mépris. Nous venons de
       lire un livre du baron de Guldenstubbé, qui prétend communiquer
       par lettres avec l'autre monde. Il a obtenu des réponses, et
       quelles réponses! des dessins obscènes, des hiéroglyphes
       désespérantes, et cette signature grecque πνευμα θάνατος,
       le souffle mort, ou pour mieux traduire _l'esprit de mort_. Voil
       le dernier mot des révélations phénoménales de la doctrine
       américaine, _si on la sépare de l'autorité sacerdotale et si on
       veut la rendre indépendante_ du contrôle de la hiérarchie. Nous
       ne nions ici ni la réalité ni l'importance des phénomènes, ni la
       bonne foi des croyants; mais nous devons les avertir des dangers
       auxquels ils s'exposent s'ils ne préfèrent pas l'esprit de
       sagesse donné hiérarchiquement et divinement à l'Église, à toutes
       ces communications désordonnées et obscures dans lesquelles l'âme
       fluidique de la terre reflète machinalement les mirages de
       l'intelligence et les rêves de la raison.

[298]

                                   LIVRE V.

                         LES ADEPTES ET LE SACERDOCE.

                                     ה Hé.



                               CHAPITRE PREMIER.

                      PRÊTRES ET PAPES ACCUSÉS DE MAGIE.

       SOMMAIRE--Le pape Sylvestre II et la prétendue papesse
       Jeanne.--Impertinentes assertions de Martin Polonus et de
       Platine.--L'auteur présumable du grimoire d'Honorius.--Analyse de
       ce grimoire.


       Nous avons dit que depuis les profanations et les impiétés des
       gnostiques, l'Église avait proscrit la magie. Le procès des
       templiers acheva la rupture, et depuis cette époque, réduite à se
       cacher dans l'ombre pour y méditer sa vengeance, la magie
       proscrivit à son tour l'Église.

       Plus prudents que les hérésiarques qui élevaient publiquement
       autel contre autel, et se dévouaient ainsi à la proscription et
       au bûcher, les adeptes dissimulèrent leurs ressentiments et leurs
       doctrines; ils se lièrent entre eux par des serments terribles
       et, sachant combien il importe de gagner d'abord son procès au
       tribunal de l'opinion, ils retournèrent contre les accusateurs et
       leurs juges les bruits sinistres qui les poursuivaient eux-mêmes,
       et dénoncèrent au peuple le sacerdoce comme une école de magie
       noire.

       [Illustration: DEUX SCEAUX OCCULTES, l'un du grand oeuvre,
       l'autre de la magie noire, d'après le grimoire d'Honorius.]

[299]  Tant qu'il n'a pas assis ses convictions et ses croyances sur la
       base inébranlable de la raison, l'homme se passionne
       malheureusement pour la vérité comme pour le mensonge, et de
       part, et d'autre, les réactions sont cruelles. Qui peut faire
       cesser cette guerre? L'esprit de celui-là seul qui a dit: «Ne
       rendez pas le mal pour le mal, mais triomphez du mal en faisant
       le bien.»

       On a accusé le sacerdoce catholique d'être persécuteur, et
       cependant sa mission est celle du bon Samaritain, c'est pour cela
       qu'il a succédé aux lévites impitoyables, qui passent leur chemin
       sans avoir compassion du pauvre blessé de Jéricho. C'est en
       exerçant l'humanité qu'ils prouvent leur consécration divine.
       C'est donc une suprême injustice que de rejeter sur le sacerdoce
       les crimes de quelques hommes qui en étaient malheureusement
       revêtus. Un homme, quel qu'il soit, peut toujours être méchant:
       un vrai prêtre est toujours charitable.

       Les faux adeptes ne l'entendaient pas de cette manière. Le
       sacerdoce chrétien, suivant eux, était entaché de nullité et
       d'usurpation depuis la proscription des gnostiques. «Qu'est-ce,
       en effet, disaient-ils, qu'une hiérarchie dont la science ne
       constitue plus les degrés?» La même ignorance des mystères et la
       même foi aveugle poussent au même fanatisme ou à la même
       hypocrisie les premiers chefs et les derniers ministres du
       sanctuaire. Les aveugles sont conducteurs d'aveugles. La
       suprématie entre égaux n'est plus qu'un résultat de l'intrigue et
       du hasard. Les pasteurs consacrent les saintes espèces avec une
       foi capharnaïte et grossière; ce sont des escamoteurs de pain et
[300]  des mangeurs de chair humaine. Ce ne sont plus des thaumaturges,
       ce sont des sorciers; voilà ce que disaient les sectaires.

       Pour appuyer cette calomnie, ils inventèrent des fables; les
       papes, disaient-ils, étaient voués à l'esprit des ténèbres depuis
       le Xe siècle. Le savant Gerbert qui fut couronné sous le nom de
       _Sylvestre II_, en aurait fait l'aveu en mourant. Honorius III,
       celui qui confirma l'ordre de saint Dominique et qui prêcha les
       croisades, était lui-même un abominable nécromant, auteur d'un
       grimoire qui porte encore son nom, et qui est exclusivement
       réservé aux prêtres. On montrait et on commentait ce grimoire, on
       tachait ainsi de tourner contre le saint-siége le plus terrible
       de tous les préjugés populaires à cette époque: la haine mortelle
       de tous ceux qui, à tort ou à raison, passaient publiquement pour
       sorciers.

       Il se trouva des historiens malveillants ou crédules pour
       accréditer ces mensonges. Ainsi Platine, ce chroniqueur
       scandaleux de la papauté, répète d'après Martin Polonus les
       calomnies contre Sylvestre II. Si l'on s'en rapportait à cette
       fable, Gerbert, qui était versé dans les sciences mathématiques
       et dans la kabbale, aurait évoqué le démon et lui aurait demandé
       son aide pour parvenir au pontificat. Le diable le lui aurait
       promis eu lui annonçant de plus qu'il ne mourrait qu'à Jérusalem,
       et l'on pense bien que le magicien fit voeu intérieurement de n'y
       jamais aller; il devint donc pape, mais un jour qu'il disait la
       messe dans une église de Rome, il se sentit gravement malade, et
       se souvenant alors que la chapelle où il officiait se nommait la
       _sainte Croix de Jérusalem_, il comprit que c'en était fait; il
       se fit donc tendre un lit dans cette chapelle et appelant autour
[301]  de lui ses cardinaux, il se confessa tout haut d'avoir eu
       commerce avec les démons, puis il commanda qu'après sa mort on le
       mît sur un chariot de bois neuf auquel on attellerait deux
       chevaux vierges, l'un noir et l'autre blanc; qu'on lancerait ces
       chevaux sans les conduire et qu'on enterrerait son corps où les
       chevaux s'arrêteraient. Le chariot courut ainsi à travers Rome et
       s'arrêta devant l'église de Latran. On entendit alors de grands
       cris et de grands gémissements, puis tout redevint silencieux et
       l'on put procéder à l'inhumation; ainsi finit cette légende digne
       de la bibliothèque bleue.

       Ce Martin Polonus, sur la foi duquel Platine répète de semblables
       rêveries, les avait empruntées lui-même d'un certain Galfride et
       d'un chroniqueur nommé Gervaise, que Naudé appelle «le plus grand
       forgeur de fables, et le plus insigne menteur qui ait jamais mis
       la main à la plume.» C'est d'après des historiens aussi sérieux
       que les protestants ont publié la légende scandaleuse et
       passablement apocryphe, d'une prétendue papesse Jeanne, qui fut
       sorcière aussi, comme chacun sait, et à laquelle on attribue
       encore des livres de magie noire. Nous avons feuilleté une
       histoire de la papesse par un auteur protestant, et nous y avons
       remarqué deux gravures fort curieuses. Ce sont d'anciens
       portraits de l'héroïne à ce que prétend l'historien, mais en
       réalité ce sont deux anciens tarots représentant _Isis_ couronnée
       d'une tiare. On sait que la figure hiéroglyphique du nombre deux
       dans le tarot s'appelle encore la _papesse_; c'est une femme
       portant une tiare sur laquelle on remarque les pointes du
       croissant de la lune ou des cornes d'Isis. Celle du livre
       protestant est plus remarquable encore; elle a les cheveux longs
[302]  et épars; une croix solaire sur la poitrine, elle est assise
       entre les deux colonnes d'Hercule, et derrière elle s'étend
       l'Océan avec des fleurs de lotus qui s'épanouissent à la surface
       de l'eau. Le second portrait représente la même déesse avec les
       attributs du souverain sacerdoce, et son fils Horus dans ses
       bras. Ces deux images sont donc très précieuses comme documents
       kabbalistiques, mais cela ne fait pas le compte des amateurs de
       la papesse Jeanne.

       Quant à Gerbert, pour faire tomber l'accusation de sorcellerie,
       si elle pouvait être sérieuse à son égard, il suffirait de dire
       que c'était le plus savant homme de son siècle, et qu'ayant été
       le précepteur de deux souverains, il dut son élévation à la
       reconnaissance d'un de ses augustes élèves. Il possédait à fond
       les mathématiques et savait peut-être un peu plus de physique
       qu'on n'en pouvait connaître à son époque; c'était un homme d'une
       érudition universelle et d'une grande habileté, comme on peut le
       voir en lisant les épîtres qu'il a laissées; ce n'était pas un
       frondeur de rois comme le terrible Hildebrand. Il aimait mieux
       instruire les princes que de les excommunier, et, possédant la
       faveur de deux rois de France et de trois empereurs, il n'avait
       pas besoin comme le remarque judicieusement Naudé, de se donner
       au diable pour parvenir successivement aux archevêchés de Reims
       et de Ravenne, puis enfin à la papauté. Il est vrai qu'il y
       parvint en quelque sorte malgré son mérite, dans un siècle où
       l'on prenait les grands politiques pour des possédés et les
       savants pour des enchanteurs. Gerbert était non-seulement un
       grand mathématicien et un astronome distingué, mais il excellait
[303]  aussi dans la mécanique, et composa dans la ville de Reims, au
       dire de Guillaume Malmesbery, des machines hydrauliques si
       merveilleuses que l'eau y exécutait d'elle-même des symphonies,
       et y jouait les airs les plus agréables; il fit aussi, au rapport
       de Ditmare, dans la ville de Magdebourg, une horloge, qui
       marquait tous les mouvements du ciel et l'heure du lever et du
       coucher des étoiles; il fit encore, dit Naudé, que nous nous
       plaisons à citer ici, «cette teste d'airain, laquelle estoit si
       ingénieusement labourée, que le susdit Guillaume Malmesbery s'y
       est luy-même trompé, la rapportant à la magie: aussi Onuphrius,
       dit qu'il a veu dans la bibliothèque des Farnèses un docte livre
       de géométrie composé par ce Gerbert: et pour moy j'estime que,
       sans rien décider de l'opinion d'Erfordiensis et de quelques
       autres, qui le font auteur des horloges et de l'arithmétique que
       nous avons maintenant, toutes ces preuves sont assez valables
       pour nous faire juger que ceux qui n'avoient jamais ouy parler du
       cube, paraléllogram, dodécaèdre, almicantharath, valsagora,
       almagrippa, cathalzem, et autres noms vulgaires et usités à ceux
       qui entendent les mathématiques, eurent opinion que c'estoient
       quelques esprits qu'il invoquoit, et que tant de choses rares ne
       pouvoient partir d'un homme sans une faveur extraordinaire, et
       que pour cet effet il estoit magicien.»

       Ce qui montre jusqu'à quel point va l'impertinence et la mauvaise
       foi des chroniqueurs, c'est que Platine, cet écho malicieusement
       naïf de toutes les pasquinades romaines, assure que le tombeau de
       Sylvestre II est encore sorcier, qu'il pleure prophétiquement la
       chute prochaine de tous les papes, et qu'au déclin de la vie de
[304]  chaque pontife on entend frémir et s'entre-choquer les ossements
       réprouvés de Gerbert. Une épitaphe gravée sur ce tombeau fait foi
       de cette merveille, ajoute imperturbablement le bibliothécaire de
       Sixte IV. Voilà de ces preuves qui paraissent suffisantes aux
       historiens pour constater l'existence d'un curieux document
       historique. Platine était le bibliothécaire du Vatican; il
       écrivait son histoire des papes par ordre de Sixte IV; il
       écrivait à Rome où rien n'était plus facile que de vérifier la
       fausseté ou l'exactitude de cette assertion, et cependant cette
       prétendue épitaphe n'a jamais existé que dans l'imagination des
       auteurs auxquels Platine l'emprunte avec une incroyable
       légèreté[15], circonstance qui excite justement l'indignation de
       l'honnête Naudé. Voici ce qu'il en dit dans son _Apologie pour
       les grands hommes accusés de magie:_

       [Note 15: Que les papes s'en assurent, dit-il, c'est pour eux
       que la chose est intéressante.]

       «C'est une pure imposture et fausseté manifeste tant pour
       l'expérience (des prétendus prodiges du tombeau de Sylvestre II),
       qui n'a esté jusques aujourd'huy observée de personne, qu'en
       l'inscription de ce sépulcre, qui fut composée par Sergius IV, et
       laquelle tant s'en faut qu'elle fasse aucune mention de toutes
       ces fables et ruseries, qu'au contraire c'est un des plus
       excellens témoignages que nous puissions avoir de la bonne vie et
       de l'intégrité des actions de Sylvestre. C'est à la vérité une
       chose honteuse que beaucoup de catholiques soient fauteurs de
       cette médisance, de laquelle Marianus Scotus, Glaber, Ditmare,
       Helgandus, Lambert et Herman Contract, qui ont esté ses
       contemporains, ne font aucune mention, etc.»

[305]  Venons au _grimoire d'Honorius_.

       C'est à Honorius III, c'est-à-dire à un des plus zélés pontifes
       du XIIIe siècle, qu'on attribue ce livre impie. Honorius III, en
       effet, doit être haï des sectaires et des nécromants qui veulent
       le déshonorer en le prenant pour complice. Censius Savelli,
       couronné pape en 1216, confirma l'ordre de saint Dominique si
       formidable aux albigeois et aux vaudois, ces enfants des
       manichéens et des sorciers. Il établit aussi les Franciscains et
       les Carmes, prêcha une croisade, gouverna sagement l'Église et
       laissa plusieurs décrétales. Accuser de magie noire ce pape si
       éminemment catholique, c'est faire planer le même soupçon sur les
       grands ordres religieux institués par lui, le diable ne pouvait
       qu'y gagner.

       Quelques exemplaires anciens du grimoire d'Honorius portent le
       nom d'Honorius II au lieu d'Honorius III; mais il est impossible
       de faire un sorcier de ce sage et élégant cardinal Lambert, qui,
       après sa promotion au souverain pontificat, s'entoura de poètes
       auxquels il donnait des évêchés pour des élégies, comme il fit à
       Hildebert, évêque du Mans, et de savants théologiens, comme
       Hugues de Saint-Victor. Pourtant ce nom d'Honorius II est pour
       nous un trait de lumière, et va nous conduire à la découverte du
       véritable auteur de cet affreux grimoire d'Honorius.

       En 1061, lorsque l'Empire commençait à prendre ombrage de la
       papauté et cherchait à usurper l'influence sacerdotale en
       fomentant des troubles et des divisions dans le sacré collège,
       les évêques de Lombardie, excités par Gilbert de Parme,
       protestèrent contre l'élection d'Anselme, évêque de Lucques, qui
[306]  venait d'être appelé au souverain pontificat sous le nom
       d'_Alexandre II_. L'empereur Henri IV prit le parti des
       dissidents et les autorisa à se donner un autre pape en leur
       promettant de les appuyer. Ils choisirent un intrigant pommé
       _Cadulus_ ou _Cadalous_, évêque de Parme, homme capable de tous
       les crimes, et publiquement scandaleux comme simoniaque et
       concubinaire. Ce Cadalous prit le nom d'_Honorius II_ et marcha
       contre Rome à la tête d'une armée. Il fut battu et condamné par
       tous les évêques d'Allemagne et d'Italie; il revint à la charge,
       s'empara d'une partie de la ville sainte, entra dans l'église
       Saint-Pierre, d'où il fut chassé, se réfugia dans le château
       Saint-Ange, d'où il obtint de pouvoir se retirer en payant une
       forte rançon. Ce fut alors qu'Othon archevêque de Cologne, envoyé
       par l'Empereur, osa reprocher publiquement à Alexandre II d'avoir
       usurpé le saint-siége. Mais un moine, nommé _Hildebrand_, prit la
       parole pour le pape légitime, et le fit avec une telle puissance
       que l'envoyé de l'Empereur s'en retourna confus, et que
       l'Empereur lui-même demanda pardon de ses attentats. C'est que
       Hildebrand, dans les vues de la Providence, était déjà le
       foudroyant Grégoire VII, et commençait l'oeuvre de sa vie.
       L'antipape fut déposé au concile de Mantoue, et Henri IV obtint
       son pardon. Cadalous rentra donc dans l'obscurité, et il est
       probable qu'il voulut être alors le grand prêtre des sorciers et
       des apostats; il peut donc avoir rédigé, sous le nom d'_Honorius
       II_, le grimoire qui porte ce nom.

       Ce qu'on sait du caractère de cet antipape ne justifierait que
       trop une accusation de ce genre; il était audacieux devant les
[307]  faibles et rampant devant les forts, intrigant et débauché, sans
       foi comme sans moeurs; il ne voyait dans la religion qu'un
       instrument d'impunité et de rapines. Pour un pareil homme, les
       vertus chrétiennes étaient des obstacles et la foi du clergé une
       difficulté à surmonter; il aurait donc voulu se faire des prêtres
       à sa guise et se composer un clergé d'hommes capables de tous les
       attentats comme de tous les sacrilèges; tel paraît être, en
       effet, le but que s'est proposé l'auteur du grimoire d'Honorius.

       Ce grimoire n'est pas sans importance pour les curieux de la
       science. Au premier abord, il semble n'être qu'un tissu de
       révoltantes absurdités; mais pour les initiés aux signes et aux
       secrets de la kabbale, il devient un véritable monument de la
       perversité humaine; le diable y est montré comme un instrument de
       puissance. Se servir de la crédulité humaine et s'emparer de
       l'épouvantail qui la domine pour la faire obéir aux caprices de
       l'adepte, tel est le secret de ce grimoire; il s'agit d'épaissir
       les ténèbres sur les yeux de la multitude, en s'emparant du
       flambeau de la science, qui pourra au besoin, entre les mains de
       l'audace, devenir la torche des bourreaux ou des incendiaires.
       Imposer la foi avec la servitude, en se réservant le pouvoir et
       la liberté, n'est-ce pas rêver, en effet, le règne de Satan sur
       la terre, et s'étonnera-t-on si les auteurs d'une conspiration
       pareille contre le bon sens public et contre la religion, se
       flattaient de faire apparaître et d'incarner en quelque sorte sur
       la terre le souverain fantastique de l'empire du mal?

       La doctrine de ce grimoire est la même que celle de Simon et de
       la plupart des gnostiques: c'est le principe passif substitué au
[308]  principe actif. La passion, par conséquent, préférée à la raison,
       le sensualisme déifié, la femme mise avant l'homme, tendance qui
       se retrouve dans tous les systèmes mystiques antichrétiens; cette
       doctrine est exprimée par un pantacle placé en tête du livre. La
       lune isiaque occupe le centre; autour du croissant sélénique, on
       voit trois triangles qui n'en font qu'un; le triangle est
       surmonté d'une croix ansée à double croisillon; autour du
       triangle qui est inscrit dans un cercle, et dans l'intervalle
       formé par les trois segments de cercle, on voit, d'un côté, le
       signe de l'esprit et le sceau kabbalistique de Salomon, de
       l'autre, le couteau magique et la lettre initiale du binaire,
       au-dessous une croix renversée formant la figure du lingam, et le
       nom de Dieu לא également renversé; autour du cercle, on
       lit ces mots tracés en forme de légende: _Obéissez à vos
       supérieurs, et leur soyez soumis, parce qu'ils y prennent garde_.

       Ce pantacle, traduit en symbole ou profession de foi, est donc
       textuellement ce qui suit:

       «La fatalité règne par les mathématiques et il n'y a pas d'autre
       Dieu que la nature.

       »Les dogmes sont l'accessoire du pouvoir sacerdotal et s'imposent
       à la multitude pour justifier les sacrifices.

       »L'initié est au-dessus de la religion dont il se sert, et il en
       dit absolument le contraire de ce qu'il en croit.

       »L'obéissance ne se motive pas, elle s'impose; les initiés sont
       faits pour commander et les profanes pour obéir.»

       Ceux qui ont étudié les sciences occultes, savent que les anciens
       magiciens n'écrivaient jamais leur dogme et le formulaient
       uniquement par les caractères symboliques des pantacles.

[309]  A la seconde page, on voit deux sceaux magiques circulaires. Dans
       le premier, se trouve le carré du tétragramme avec une inversion
       et une substitution de noms.

       Ainsi au lieu de:

        היהא
        Eieie,
        הוהי
        Jéhovah,
        ינדא
        Adonaï,
        אלכא
        Agla,

       disposition qui signifie: _L'Être absolu est Jéhovah, le Seigneur
       en trois personnes, Dieu de la hiérarchie et de l'Église_.

       L'auteur du grimoire a disposé ainsi ses noms:

        הוהי
        Jéhovah,
        ינדא
        Adonaï,
        רארד
        D'rar,
        היהא
        Eieie,

       ce qui signifie: _Jéhovah, le Seigneur, n'est autre chose que le
       principe fatal de la renaissance éternelle personnifié par cette
       renaissance même dans l'Être absolu._

       Autour du carré dans le cercle, on trouve le nom de Jéhovah droit
       et renversé, le nom d'Adonaï à gauche, et à droite, ces trois
       lettres וחא AEV: suivies de deux points, ce qui
       signifie: _Le ciel et l'enfer sont un mirage l'un de l'autre, ce
[310]  qui est en haut est comme ce qui est en bas. Dieu c'est
       l'humanité_. (L'humanité est exprimée par les trois lettres AEV:
       initiales d'Adam et d'Ève.)

       Sur le second sceau, on lit le nom d'ARARITA אתירארא et
       au-dessous סאר RASCH, autour vingt-six caractères
       kabbalistiques, et au-dessous du sceau dix lettres hébraïques,
       ainsi disposées ררררכחכם כי. Le tout est une formule de
       matérialisme et de fatalité, qu'il serait trop long et peut-être
       dangereux d'expliquer ici.

       Vient ensuite le prologue du grimoire; nous le transcrivons tout
       entier:

       «Le saint-siége apostolique, à qui les clefs du royaume des cieux
       ont été données, par ces paroles de Jésus-Christ à saint Pierre:
       _Je le donne les clefs du royaume des cieux_, à seule puissance
       de commander au prince des ténèbres et à ses anges.

       »Qui, comme des serviteurs à leur maître, lui doivent honneur,
       gloire et obéissance, en vertu de ces autres paroles adressées
       par Jésus-Christ à Satan lui-même: _Tu ne serviras qu'un seul
       maître_.

       »Par la puissance des clefs, le chef de l'Église a été fait le
       seigneur des enfers.

       »Jusqu'a ce jour, les souverains pontifes ont eu _seuls_ le
       pouvoir d'évoquer les esprits et de leur commander; mais Sa
       Sainteté Honorius II, dans sa sollicitude pastorale, a bien voulu
       communiquer la science et le pouvoir des évocations et de
       l'empire sur les esprits à ses vénérables frères en Jésus-Christ
       avec les conjurations d'usage, le tout contenu dans la bulle
       suivante.»

       Voilà bien ce pontificat des enfers, ce sacerdoce sacrilège des
       antipapes que Dante semble stigmatiser par ce cri rauque échappé
[311]  à l'un des princes de son enfer: _Pape Satan! pape Satan!
       aleppe!_ Que le pape légitime soit le prince du ciel, c'est assez
       pour l'antipape Cadalous d'être le souverain des enfers.

               Qu'il soit le dieu du bien, je suis le dieu du mal;
               Nous sommes divisés, mon pouvoir est égal.

       Suit la bulle de l'infernal pontife.

       Le mystère des évocations ténébreuses y est exposé avec une
       science effrayante cachée sous des formes superstitieuses et
       sacriléges.

       Le jeûne, les veilles, les mystères profanés, les cérémonies
       allégoriques, les sacrifices sanglants y sont combinés avec un
       art plein de malice; les évocations ne sont pas sans poésie et
       sans enthousiasme mêlés d'horreur. Ainsi, par exemple, l'auteur
       veut que le jeudi de la première semaine des évocations, on se
       lève à minuit, qu'on jette de l'eau bénite dans sa chambre, qu'on
       allume un cierge de cire jaune préparé le mercredi, et qui doit
       être percé en forme de croix. A la lueur tremblante de ce cierge,
       il faut se rendre seul dans une église et y lire à voix basse
       l'office des morts, en substituant à la neuvième leçon des
       matines cette invocation rhythmique que nous traduisons du latin,
       en lui laissant sa forme étrange et ses refrains, qui rappellent
       les _incantations_ monotones des sorcières de l'ancien monde:

        Seigneur, délivre-moi des terreurs infernales,
        Affranchis mon esprit des larves sépulcrales.
        J'irai dans leurs enfers les chercher sans effroi;
        Je leur imposerai ma volonté pour loi.

        Je vais dire à la nuit d'enfanter la lumière;
        Soleil, relève-toi; lune, sois blanche et claire.
[312]   Aux ombres de l'enfer je parle sans effroi,
        Je leur imposerai ma volonté pour loi!

        Leur visage est horrible et leurs formes étranges;
        Je veux que les démons redeviennent des anges.
        A ces laideurs sans nom je parle sans effroi,
        Je leur imposerai ma volonté pour loi!

        Ces ombres sont l'erreur de ma vue effrayée;
        Mais, seul je puis guérir leur beauté foudroyée,
        Car au fond des enfers je plonge sans effroi,
        Je leur imposerai ma volonté pour loi!

       Après plusieurs autres cérémonies, vient la nuit de l'évocation;
       alors dans un lieu sinistre, à la lueur d'un feu alimenté par des
       croix brisées, il faut avec le charbon d'une croix, tracer un
       cercle, et réciter en même temps une hymne magique composée des
       versets de plusieurs psaumes; voici la traduction de cette hymne:

        Le roi se réjouit, Seigneur, dans ta puissance,
        Laisse-moi compléter l'oeuvre de ma naissance.
        Que les ombres du mal, les spectres de la nuit,
        Soient comme la poussière au vent qui la poursuit.
        ........................................................
        Seigneur, l'enfer s'éclaire et brille en ta présence,
        Par toi tout se termine et par toi tout commence:
        Jéhovah, Sabaoth, Éloïm, Éloï,
        Hélion, Hélios, Jodhévah, Saddaï!
        Le lion de Juda se lève dans sa gloire;
        Il vient du roi David consommer la victoire!
        J'ouvre les sept cachets du livre redouté;
        Satan tombe du ciel comme un éclair d'été!
        Tu m'as dit: Loin de toi l'enfer et ses tortures;
        Ils n'approcheront pas de tes demeures pures
        Tes yeux affronteront les yeux du basilic,
        Et tes pieds sans frayeur marcheront sur l'aspic.
        Tu prendras les serpents domptés par ton sourire,
        Tu boiras les poisons sans qu'ils puissent te nuire.
[313]   Éloïm, Élohah, Sébaoth, Hélios,
        Éïeïe, Éieazereïe, ô Théos Tsehyros!
        La terre est au Seigneur, et tout ce qui la couvre.
        Lui-même il l'affermit sur l'abîme qui s'ouvre.
        Qui donc pourra monter sur le mont du Seigneur?
        L'homme à la main sans tache et le simple de coeur.
        Celui qui ne tient pas la vérité captive
        Et ne la reçoit pas pour la laisser oisive;
        Celui qui de son âme a compris la hauteur
        Et qui ne jure pas par un verbe menteur:
        Celui-là recevra la force pour domaine.
        Et tel est l'infini de la naissance humaine,
        La génération par la terre et le feu,
        L'enfantement divin de ceux qui cherchent Dieu!
        Princes de la nature agrandissez vos portes;
        Joug du ciel je te lève! à moi, saintes cohortes:
        Voici le roi de gloire! il a conquis son nom;
        Il porte dans sa main le sceau de Salomon.
        Le maître a de Satan brisé le noir servage,
        Et captif à sa suite il traîne l'esclavage.
        Le Seigneur seul est Dieu, le Seigneur seul est roi!
        Seigneur, gloire à toi seul, gloire à toi! gloire à toi!

       Ne croirait-on pas entendre les sombres puritains de Walter Scott
       ou de Victor Hugo, accompagner de leur psalmodie fanatique
       l'oeuvre sans nom des sorcières de Faust ou de Macbeth!

       Dans une conjuration adressée à l'ombre du géant Nemrod, ce
       chasseur sauvage qui fit commencer la tour de Babel, l'adepte
       d'Honorius menace cet antique réprouvé de resserrer ses chaînes
       et de le tourmenter de plus en plus chaque jour s'il n'obéit pas
       immédiatement à sa volonté.

       N'est-ce pas le sublime de l'orgueil en délire, et cet antipape,
       qui ne comprenait un grand prêtre que comme un souverain des
[314]  enfers, ne semble-t-il pas aspirer, comme à une vengeance du
       mépris et de la réprobation des vivants, au droit usurpé et
       funeste de tourmenter éternellement les morts!



                               CHAPITRE II.

                    APPARITION DES BOHÉMIENS NOMADES.

       SOMMAIRE.--Moeurs et habitudes des Bohémiens nomades.--Ils
       viennent à la Chapelle, près Paris, où ils sont prêchés et
       excommuniés par l'évêque.--Leur science divinatoire et leur
       tarot.


       Au commencement du XVe siècle, on vit se répandre en Europe des
       bandes de voyageurs basanés et inconnus. Appelés par les uns
       _Bohémiens_, parce qu'ils disaient venir de la Bohême, connus par
       d'autres sous le nom d'_Égyptiens_, parce que leur chef prenait
       le titre de duc d'Egypte, ils exerçaient la divination, le larcin
       et le maraudage. C'étaient des hordes nomades, bivouaquant sous
       des huttes qu'ils se construisaient eux-mêmes; leur religion
       était inconnue; ils se disaient pourtant chrétiens, mais leur
       orthodoxie était plus que douteuse. Ils pratiquaient entre eux le
       communisme et la promiscuité, et se servaient pour leurs
       divinations d'une série de signes étranges représentant la forme
       allégorique et la vertu des Nombres.

       [Illustration: TAROTS ÉGYPTIENS PRIMITIFS.]

       D'où venaient-ils? De quel monde maudit et disparu étaient-ils
       les épaves vivantes? Étaient-ce, comme le croyait le peuple
       superstitieux, les enfants des sorcières et des démons? Quel
[315]  sauveur expirant et trahi les avait condamnés à marcher toujours?
       Était-ce la famille du juif errant? n'était-ce pas le reste des
       dix tribus d'Israël perdues dans la captivité et enchaînées
       pendant longtemps par Gog et par Magog, dans des climats
       inconnus? Voilà ce qu'on se demandait avec inquiétude en voyant
       passer ces étrangers mystérieux, qui d'une civilisation disparue
       semblaient n'avoir gardé que les superstitions et les vices.
       Ennemis du travail, ils ne respectaient ni la propriété ni la
       famille; ils traînaient après eux des femelles et des petits, et
       troublaient volontiers par leur prétendue divination la paix des
       honnêtes ménages. Écoutons parler le chroniqueur qui raconte leur
       premier campement dans le voisinage de Paris:

       «L'année suivante, 1427, le dimanche d'après la mi-août, qui fut
       le 17 du mois, arrivent aux environs de Paris douze d'entre eux
       se disant pénitenciers, savoir un duc, un comte et dix hommes,
       tous à cheval, lesquels se disent très bons chrétiens et
       originaires de la _basse_ Égypte; ils affirment avoir été
       chrétiens autrefois, que d'autres chrétiens les ont subjugués et
       ramenés au christianisme; que ceux qui s'y sont refusés ont été
       mis à mort, et que ceux au contraire qui se sont fait baptiser
       sont demeurés seigneurs du pays comme devant sur leur parole
       d'être bons et loyaux et de garder la foi de Jésus-Christ jusqu'
       la mort; ils ajoutent qu'ils ont roi et reine dans leur pays,
       lesquels demeurent en leur seigneurie, parce qu'ils se sont faits
       chrétiens. Et aussi, disent-ils, quelques temps après nous être
       faits chrétiens, les Sarrazins vinrent nous assaillir. Grand
       nombre, peu fermes dans notre foi, sans endurer la guerre, sans
       défendre leur pays comme ils le devaient, se soumirent, se firent
[316]  Sarrazins et abjurèrent notre Seigneur; et aussi, disent-ils,
       l'empereur d'Allemagne, le roi de Pologne et autres seigneurs
       ayant appris qu'ils avaient si facilement renoncé à la foi et
       s'étaient faits si tôt Sarrazins et idolâtres, leur coururent
       sus, les vainquirent facilement, comme s'ils avaient à coeur de
       les laisser dans leur pays pour les ramener au christianisme;
       mais l'empereur et les autres seigneurs, par délibération du
       conseil statuèrent qu'ils n'auraient jamais terre en leur pays,
       sans le consentement du pape; que pour cela ils devaient aller à
       Rome, qu'ils y étaient tous allés, grands et petits et à
       grand'peine pour les enfants; qu'ils avaient confessé leur péché;
       que le pape, les ayant ouïs, leur avait donné pour pénitence, par
       délibération du conseil, d'aller sept ans par le monde sans
       coucher dans aucun lit; qu'il avait ordonné que tout évêque et
       abbé portant crosse leur donnât, une fois pour toutes, dix livres
       tournois comme subvention à leurs dépenses; qu'il leur avait
       remis des lettres où tout ceci était relaté, leur avait donné sa
       bénédiction et que depuis cinq ans déjà ils couraient le monde.

       »Quelques jours après, le jour de saint Jehan Décolace,
       c'est-à-dire le 29 août, arriva le commun, lequel on ne laissa
       point entrer dedans Paris, mais par justice fut logé à la
       Chapelle-Saint-Denis. Leur nombre se montait à environ cent vingt
       personnes, tant hommes que femmes et enfants. Ils assurent qu'en
       quittant leur pays ils étaient de mille à douze cents; que le
       reste était mort en route avec le roi et la reine; que ceux qui
       avaient survécu espéraient posséder encore des biens en ce monde,
[317]  car le Saint-Père leur avait promis pays bon et fertile, quand
       ils auraient achevé leur pénitence.

       »Lorsqu'ils furent à la Chapelle, on ne vit jamais plus de gens à
       la bénédiction du _Landit_, tant de Saint-Denis, de Paris que de
       ses environs la foule accourait pour les voir. Leurs enfants,
       garçons et filles, étaient on ne peut plus habiles faiseurs de
       tours. Ils avaient presque tous les oreilles percées, et à chaque
       oreille un ou deux anneaux d'argent; et ils disaient que c'était
       gentillesse en leur pays; ils étaient très noirs, avaient les
       cheveux crépus. Les femmes étaient les plus laides et les plus
       noires qu'on pût voir; toutes avaient le visage couvert de
       _plaie_, les cheveux noirs comme la queue d'un cheval, pour toute
       robe une vieille flaussoie ou schiavina, liée sur l'épaule par
       une corde ou un morceau de drap, et dessous un pauvre roquet ou
       une chemise pour tout habillement. Bref, c'étaient les plus
       pauvres créatures que de mémoire d'âge on eût jamais vues en
       France. Et néanmoins leur pauvreté, ils avaient parmi eux des
       sorcières qui regardaient les mains des gens et disaient à chacun
       ce qui lui était arrivé et ce qui devait lui advenir; et elles
       jetaient le désordre dans les ménages, car elles disaient au
       mari: «Ta femme... ta femme... ta femme t'a »fait _coux_,» à la
       femme: «Ton mari... t'a faite... »_coulpe_;» et, qui pis est, en
       parlant aux gens par art magique, par l'ennemi d'enfer ou par
       habileté, elles vidaient leurs bourses et emplissaient les
       leurs;» et le bourgeois de Paris qui rend compte de ces faits
       ajoute: «Et vraiment je fus trois ou quatre fois pour parler à
       eux, mais oncques ne m'aperçus d'un denier de perte; mais ainsi
       le disait le peuple partout, tant que la nouvelle en vint à
[318]  l'évêque de Paris, lequel y alla, et même avec lui un frère
       mineur, nommé le petit Jacobin, lequel, par le commandement de
       l'évêque, fit là une belle prédication en excommuniant tous ceux
       et celles qui se faisaient et avaient cru et montré leur mains.
       Et convint qu'ils s'en allassent, et si partirent le jour de
       Notre-Dame de septembre, le 8, et s'en allèrent vers Pontoise.»

       On ignore s'ils continuèrent leur voyage en se dirigeant toujours
       ainsi vers le nord de la capitale, mais il est certain que leur
       souvenir est resté dans un des coins du département du Nord.

       «Il existe en effet dans un bois près du village de _Hamel_, et à
       cinq cents pas d'un monument de six pierres druidiques, une
       fontaine appelée _Cuisine des sorciers_; et, dit la tradition,
       c'est là que se reposaient et se désaltéraient les _Cara maras_,
       lesquels sont assurément les _Caras'mar_, c'est-à-dire les
       bohémiens, sorciers et devins ambulants auxquels les anciennes
       chartes du pays de Flandre accordaient le droit d'être nourris
       par les habitants.

       »Ils ont quitté Paris, mais à leur place il en vint d'autres, et
       la France n'est pas moins exploitée par eux que les autres pays.
       On ne les voit débarquer ni en Angleterre, ni en Ecosse, et
       pourtant ils sont bientôt dans ce dernier royaume plus de cent
       mille[16]. On les y appelle _ceard_ et _caird_, ou comme qui
       dirait artisans, monouvriers, parce que, ce mot écossais est
       dérivé du ker, sanscrit d'où viennent le verbe faire, _Ker_-aben
       des Bohémiens et le latin _cerdo_ (savetier), ce qu'ils ne sont
[319]  pas. Si on ne les voit pas non plus à cette époque au nord de
       l'Espagne, où les chrétiens s'abritent contre la domination
       musulmane, c'est sans doute qu'ils se plaisent mieux au sud avec
       les Arabes, mais, sous Jean II, on les distingue bien de ces
       derniers, sans savoir pourtant d'où ils viennent. Quoi qu'il en
       soit, à partir de cette époque, ils sont généralement connus sur
       tout le continent européen. Une des bandes du roi Sindel s'est
       présentée à Ratisbonne en 1433, et Sindel lui-même campe en
       Bavière avec sa réserve en 1439. Il semble venir alors de Bohême,
       car les Bavarois, oublieux de ceux de 1433 qui se sont donnés
       pour Égyptiens, les appellent _Bohémiens_. C'est sous ce nom
       qu'ils reparaissent en France et y sont connus désormais. Bon
       gré, mal gré, on les supporte. Les uns courent les montagnes et
       cherchent l'or dans les rivières, les autres forgent des fers de
       cheval et des chaînes de chiens; ceux-ci, plus maraudeurs que
       pèlerins, se glissent et furètent partout et partout volent et
       escamotent. Il en est qui prennent le parti de se fixer et qui,
       fatigués de toujours dresser et lever leurs tentes, se creusent
       des _bordeils_, huttes carrées de quatre à six pieds, sous terre,
       et recouvertes d'une toiture de branchages dont l'arête, à cheval
       sur deux poteaux en Y, ne s'élève guère à plus de deux pieds
       au-dessus du sol. C'est dans cette tanière, dont il n'est guère
       resté en France d'autre souvenir que le nom, que s'entasse
       pêle-mêle toute une famille; c'est dans ce bouge, qui n'a d'autre
       ouverture que la porte et un trou pour la fumée, que le père
       forge, que les enfants, accroupis autour du feu, font aller le
       soufflet, et que la mère fait aller le pot où ne bout jamais que
[320]  le fruit de quelques larcins; c'est dans ce repaire, où pendent,
       de longs clous de bois, quelques vieilles nippes, une bride et
       un havresac, dont tous les meubles consistent en une enclume, des
       pinces et un marteau, c'est là, dis-je, que se donnent
       rendez-vous la crédulité et l'amour, la demoiselle et le
       chevalier, la châtelaine et le page; c'est là qu'ils viennent
       ouvrir leur mains blanches et nues aux regards pénétrants de la
       sibylle; c'est là que l'amour s'achète, que le bonheur se vend,
       que le mensonge se paie; c'est de là que sortent les
       saltimbanques et les tireurs de cartes, la robe étoilée et le
       bonnet pointu du magicien, les truands et l'argot, les danseuses
       de la rue et les filles de joie. C'est le royaume de fainéantise
       et de trupherie, de la villonie et des franches lipées; ce sont
       gens à tout faire pour ne rien faire, comme dit un naïf conteur
       du moyen âge; et un savant aussi distingué que modeste, M.
       Vaillant, auteur d'une _Histoire spéciale des Rom-Muni_ ou
       _Bohémiens_, dont nous citons ici quelques pages, bien qu'il leur
       donne une grande importance dans l'histoire sacerdotale de
       l'ancien monde, n'en fait pas un portrait flatté. Aussi nous
       raconte-t-il comment ces protestants étranges des civilisations
       primitives, traversant les âges avec une malédiction sur le front
       et la rapine dans les mains, ont excité d'abord la curiosité puis
       la défiance, puis enfin la proscription et la haine des chrétiens
       du moyen âge. On comprit combien pouvait être dangereux ce peuple
       sans patrie, parasite du monde entier et citoyen de nulle part;
       ces bédouins qui traversaient les empires comme des déserts, ces
       voleurs errants, et qui s'insinuaient partout sans se fixer
       jamais. Aussi bientôt devinrent-ils pour le peuple, des sorciers,
[321]  des démons même, des jeteurs de sorts, des enleveurs d'enfants,
       et il y avait du vrai dans tout cela; on les accusa partout de
       célébrer en secret d'affreux mystères. Bientôt la rumeur devient
       générale, on les fait responsables de tous les meurtres ignorés,
       de tous les enlèvements mystérieux; comme les Grecs de Damas
       accusèrent les Juifs d'avoir tué un des leurs pour en boire le
       sang; et l'on assure qu'ils préfèrent les jeunes garçons et les
       jeunes filles de douze à quinze ans. C'est sans doute un sûr
       moyen de les faire prendre en horreur et d'éloigner d'eux la
       jeunesse; mais ce moyen est odieux; car le peuple et l'enfant ne
       sont que trop crédules, et la peur engendrant la haine, il en
       naît la persécution. Ainsi, c'en est fait! non-seulement on les
       évite, on les fuit, mais on leur refuse le feu et l'eau; l'Europe
       est devenue pour eux les Indes, et tout chrétien s'est fait
       contre eux un Brahmane. En certains pays, si quelque jeune fille,
       en ayant pitié, s'approche de l'un d'eux pour lui mettre dans la
       main une pièce de monnaie: «Prenez garde, ma mie, lui crie la
       gouvernante éperdue, c'est un _Katkaon_, un ogre qui viendra vous
       sucer le sang cette nuit pendant votre sommeil;» et la jeune
       fille recule en frissonnant; si quelque jeune garçon passe assez
       près d'eux pour que son ombre se dessine sur la muraille auprès
       de laquelle ils sont assis, où toute une famille mange ou se
       repose au soleil: «Au large! enfant, lui crie son pédagogue, ces
       _Strigoï_ (vampires) vont prendre votre ombre; et votre âme ira
       danser avec eux le sabbat toute l'éternité.» C'est ainsi que la
       haine du chrétien ressuscite contre eux les lémures et les
       farfadets, les vampires et les ogres; et chacun de gloser sur
[322]  leur compte.--Ne seraient-ce pas, dit l'un, les descendants de ce
       Mambrès qui osa rivaliser de miracle avec Moïse? Ne sont-ils pas
       envoyés par le roi d'Egypte pour inspecter par le monde les
       enfants d'Israël et leur rendre leur sort pénible?--Je croirais,
       dit un autre, que ce sont les bourreaux dont s'est servi Hérode
       pour exterminer les nouveau-nés de Bethléem.--Vous vous trompez,
       dit un troisième, ces païens n'entendent pas un mot d'égyptien,
       leur langue en renferme, au contraire, beaucoup d'hébreux. Ce ne
       sont donc que les impurs rejetons de cette race abjecte qui
       dormait en Judée dans les sépulcres après avoir dévoré les
       cadavres qu'ils renfermaient.--Erreur! erreur! s'écrie un
       quatrième: ce sont tout bonnement ces mécréants de Juifs
       eux-mêmes que l'on a torturés, chassés et brûlés en 1348, pour
       avoir empoisonné nos puits et nos citernes, et qui reviennent
       pour recommencer.--Eh! qu'importe? ajoute le dernier, Égyptiens
       ou Juifs, Esséniens ou Chusiens, Pharaoniens ou Caphtoriens,
       Balistari d'Assyrie ou Philistins de Kanaan, ce sont des
       renégats, ils l'ont dit en Saxe, en France, partout, il faut les
       pendre et les brûler.»

       [Note 16: Borrew.]

       Bientôt on enveloppe dans leur proscription ce livre étrange qui
       leur sert à consulter le sort et à rendre des oracles. Ces
       cartons bariolés de figures incompréhensibles et qui sont (on ne
       s'en doute pas) le résumé monumental de toutes les révélations de
       l'ancien monde, la clef des hiéroglyphes égyptiens, les
       clavicules de Salomon, les écritures primitives d'Hénoch et
       d'Hermès. Ici l'auteur que nous venons de citer, fait preuve
       d'une sagacité singulière, il parle du tarot en homme qui ne le
       comprend pas encore parfaitement, mais qui l'a profondément
       étudié; aussi voyons ce qu'il en dit:

[323]  «La forme, la disposition, l'arrangement de ces tablettes et les
       figures qu'elles représentent, bien que diversement modifiées par
       le temps, sont si manifestement allégoriques, et les allégories
       en sont si conformes à la doctrine civile, philosophique et
       religieuse de l'antiquité, qu'on ne peut s'empêcher de les
       reconnaître pour la synthèse de tout ce qui faisait la foi des
       anciens peuples. Par tout ce qui précède, nous avons suffisamment
       donné à entendre qu'il est une déduction du livre sidéral
       d'_Hénoch_ qui est _Hénochia_; qu'il est modelé sur la roue
       astrale d'_Athor_, qui est _Astaroth_; que, semblable à
       l'_ot-tara_ indien, ours polaire ou _arc-tura_ du Septentrion, il
       est la force majeure (_tarie_) sur laquelle s'appuient la
       solidité du monde et le firmament _sidéral_ de la _terre_; que,
       conséquemment, comme l'ours polaire dont on a fait le char du
       soleil, le chariot de David et d'Arthur, il est, l'heur grec, le
       destin chinois, le hasard égyptien, le sort des Rômes; et qu'en
       tournant sans cesse autour de l'ours du pôle, les astres
       déroulent à la terre le faste et le néfaste, la lumière et
       l'ombre, le chaud et le froid, d'où découlent le bien et le mal,
       l'amour et la haine qui font le bonheur et le malheur des hommes.

       «Si l'origine de ce livre se perd dans la nuit des temps, au
       point que l'on ne sache ni où ni quand il fut inventé, tout porte
       à croire qu'il est d'origine indo-tartare et que, diversement
       modifié par les anciens peuples, selon les nuances de leurs
       doctrines et le caractère de leurs sages, il était un des livres
       de leurs sciences occultes, et peut-être même l'un de leurs
       livres sybillins. Nous avons suffisamment fait entrevoir la route
[324]  qu'il a pu tenir pour arriver jusqu'à nous; nous avons vu qu'il
       avait dû être connu des Romains, et qu'il avait pu leur être
       apporté non-seulement aux premiers jours de l'empire, mais déj
       même dès les premiers temps de la république, par ces nombreux
       étrangers qui, venus d'Orient et initiés aux mystères de Bacchus
       et d'Isis, apportèrent leur science aux héritiers de Numa.»

       M. Vaillant ne dit pas que les quatre signes hiéroglyphiques du
       tarot, les bâtons, les coupes, les épées et les deniers ou cycles
       d'or, se trouvent dans Homère, sculptés sur le bouclier
       d'Achille, mais suivant lui:

       «Les coupes égalent les arcs ou arches du temps, les vases ou
       vaisseaux du ciel.

       «Les deniers égalent les astres, les sidères, les étoiles; les
       épées égalent les feux, les flammes, les rayons; les bâtons
       égalent les ombres, les pierres, les arbres, les plantes.

       «L'as de coupe est le vase de l'univers, arche de la vérité du
       ciel, principe de la terre.

       «L'as de denier est le soleil, oeil unique du monde, aliment et
       élément de la vie.

       «L'as d'épée est la lance de Mars, source de guerres, de
       malheurs, de victoires.

       «L'as de bâton est l'oeil du serpent, la houlette du pâtre,
       l'aiguillon du bouvier, la massue d'Hercule, l'emblème de
       l'agriculture.

       «Le 2 de coupe est la vache, _io_ ou _isis_, et le boeuf _apis_
       ou _mnevis_.

       «Le 3 de coupe est _isis_, la lune, dame et reine de la nuit.

       «Le 3 de denier est _osiris_, le soleil, seigneur et roi du jour.

[325]  »Le 9 de denier est le _messager Mercure_ ou l'_ange Gabriel_.

       »Le 9 de coupe est la _gestation du bon destin_, d'où naît le
       bonheur.»

       »Enfin, nous dit M. Vaillant, il existe un tableau chinois
       composé de caractères qui forment de grands compartiments en
       carré long, tous égaux, et précisément de la même grandeur que
       les cartes du tarot. Ces compartiments sont distribués en six
       colonnes perpendiculaires, dont les cinq premières renferment
       quatorze compartiments chacune, en tout soixante et dix; tandis
       que la sixième qui n'est remplie qu'à moitié, n'en contient que
       sept. D'ailleurs, ce tableau est formé d'après la même
       combinaison du nombre 7; chaque colonne pleine est de 2 fois 7 =
       14, et celle qui ne l'est qu'à demi en contient sept. Il
       ressemble si bien au tarot, que les quatre couleurs du tarot
       emplissent ses quatre premières colonnes; que de ses 21 atouts 14
       emplissent la cinquième colonne, et les 7 autres atouts la
       sixième. Cette sixième colonne des 7 atouts est donc celle des
       six jours de la semaine de création. Or, selon les Chinois, ce
       tableau remonte aux premiers âges de leur empire, au dessèchement
       des eaux du déluge par Iao; on peut donc conclure qu'il est ou
       l'original ou la copie du tarot, et, dans tous les cas, que le
       tarot est antérieur à Moïse, qu'il remonte à l'origine des
       siècles, à l'époque de la confection du Zodiaque, et
       conséquemment qu'il compte 6,600 ans d'existence[17].

       [Note 17: Pour tout ce qui est du tarot, voir _Court de Gebelin_,
       1 vol. in-8, et le _Dogme et rituel de la haute magie_, par
       Éliphas Lévi. 1856, 2 vol. in-8, avec 23 figures.]

[326]  »Tel est ce _tarot_ des Rômes, dont par antilogie les Hébreux ont
       fait la _torah_ ou loi de Jéhova. Loin d'être alors un jeu, comme
       aujourd'hui, il était un livre, un livre sérieux, le livre des
       symboles et des emblèmes, des analogies ou des rapports des
       astres et des hommes, le livre du destin, à l'aide duquel le
       sorcier dévoilait les mystères du sort. Ses figures, leurs noms,
       leur nombre, les sorts qu'on en tirait, en firent naturellement,
       pour les chrétiens, l'instrument d'un art diabolique, d'une
       oeuvre de magie; aussi conçoit-on avec quelle rigueur ils durent
       le proscrire dès qu'il leur fut connu par les abus de confiance
       que l'indiscrétion des _Sagi_ commettait sur la crédulité
       publique. C'est alors que, la foi en sa parole se perdant, le
       _tarot_ devint jeu, et que ses tablettes se modifièrent selon le
       goût des peuples et l'esprit du siècle. C'est de ce jeu des
       _tarots_ que sont issues nos cartes à jouer, dont les
       combinaisons sont aussi inférieures à celles du _tarot_ que le
       jeu de dames l'est au jeu d'échecs. C'est donc à tort que l'on
       fixe l'origine des cartes modernes au règne de Charles VI; car
       dès 1332, les initiés à l'_ordre de la bande_, établi par
       Alphonse XI, roi de Castille, faisaient déjà serment de ne pas
       jouer aux cartes. Sous Charles V, dit le Sage, saint Bernard de
       Sienne condamnait au feu les cartes, dites alors _triomphales_,
       du jeu de _triomphe_ que l'on jouait déjà en l'honneur du
       triomphateur _Osiris_ ou _Ormuzd_, l'une des cartes du tarot;
       d'ailleurs, ce roi lui-même les proscrivait, en 1369, et le petit
       Jean de Saintré ne fut honoré de ses faveurs que parce qu'il n'y
       jouait pas.

       »Alors on les appelait, en Espagne, _naïpes,_ et mieux, en
       Italie, _naïbi,_ parce que les _naïbi_ sont les _diablesses,_ les
       sybilles, les pythonisses.»

[327]  M. Vaillant, que nous venons de laisser parler, suppose donc que
       le tarot a été modifié et changé, ce qui est vrai pour les tarots
       allemands à figures chinoises: mais ce qui n'est vrai ni pour les
       tarots italiens qui sont seulement altérés dans quelques détails,
       ni pour les tarots de Besançon, dans lesquels on retrouve encore
       des traces des hiéroglyphes égyptiens primitifs. Nous avons dit,
       dans notre _Dogme et Rituel de la haute magie_, combien furent
       malencontreux les travaux d'Etteilla ou d'Alliette sur le tarot.
       Ce coiffeur illuminé n'ayant réussi, après trente ans de
       combinaisons, qu'à créer un tarot bâtard dont les clefs sont
       interverties, dont les nombres ne s'accordent plus avec les
       signes, un tarot, en un mot, à la convenance d'Etteilla et à la
       mesure de son intelligence qui était loin d'être merveilleuse.

       Nous ne croyons pas, avec M. Vaillant, que les bohémiens fussent
       les propriétaires légitimes de cette clef des initiations. Ils la
       devaient sans doute à l'infidélité ou à l'imprudence de quelque
       kabbaliste juif. Les bohémiens sont originaires de l'Inde, leur
       historien l'a prouvé avec assez de vraisemblance. Or, le tarot
       que nous avons encore et qui est celui des bohémiens, est venu de
       l'Égypte en passant par la Judée. Les clefs de ce tarot, en
       effet, se rapportent aux lettres de l'alphabet hébraïque, et
       quelques-unes des figures reproduisent même la forme des
       caractères de cet alphabet sacré.

       Qu'était-ce donc que ces bohémiens? C'était, comme l'a dit le
       poète:

                               Le reste immonde
                               D'un ancien monde;

       c'était une secte de gnostiques indiens que leur communisme
[328]  exilait de toute la terre. C'étaient, comme ils le disaient
       presque eux-mêmes, des profanateurs du grand arcane, livrés à une
       malédiction fatale. Troupeau égaré par quelque faquir
       enthousiaste, ils s'étaient faits voyageurs sur la terre,
       protestant contre toutes les civilisations au nom d'un prétendu
       droit naturel qui les dispensait presque de tout devoir. Or, le
       droit qui veut s'imposer en s'affranchissant du devoir, c'est
       l'agression, c'est le pillage, c'est la rapine, c'est le bras de
       Caïn levé contre son frère, et la société qui se défend semble
       venger la mort d'Abel.

       En 1840, des ouvriers du faubourg Saint-Antoine, las,
       disaient-ils, d'être trompés par les journalistes et de servir
       d'instruments aux ambitions des beaux parleurs, résolurent de
       fonder eux-mêmes et de rédiger un journal d'un radicalisme pur et
       d'une logique sans faux-fuyants et sans ambages.

       Ils se réunirent donc et tinrent conseil pour établir carrément
       leurs doctrines; ils prenaient pour base la devise républicaine:
       _liberté, égalité_ et le reste. La liberté leur semblait
       impossible avec le devoir de travailler, l'égalité avec le droit
       d'acquérir, et ils conclurent au communisme. Mais l'un d'eux fit
       observer que dans le communisme les plus intelligents
       présideraient au partage et se feraient la part du lion. Il fut
       donc arrêté que personne n'aurait droit à la supériorité
       intellectuelle. Quelqu'un remarqua que la beauté physique même
       constitue une aristocratie, et l'on décréta l'égalité de la
       laideur. Puis, comme on s'attache à la terre en la cultivant, il
       fut décidé que les vrais communistes ne pouvant être
[329]  agriculteurs, n'ayant que le monde pour patrie et l'humanité pour
       famille, ils devaient s'organiser en caravanes et faire
       éternellement le tour du monde. Ce que nous racontons ici n'est
       pas une parabole, nous avons connu les personnages présents à
       cette délibération, nous avons lu le premier numéro de leur
       journal intitulé _l'Humanitaire_, qui fut poursuivi et supprimé
       en 1841 (voir les procès de presse de cette époque). Si ce
       journal eût pu continuer, si la secte naissante eût recruté des
       adeptes, comme faisait alors même l'ancien procureur Cabet pour
       l'émigration icarienne, une nouvelle bande de bohémiens se fût
       organisée et la truanderie errante compterait un peuple de plus.



                              CHAPITRE III.

                   LÉGENDE ET HISTOIRE DE RAYMOND LULLE.

       SOMMAIRE.--Ses travaux, son grand art, pourquoi on l'appelle le
       Docteur illuminé.--Ses théories en philosophie hermétique.--La
       magie chez les Arabes.--Idées de Raymond Lulle sur l'Antéchrist
       et sur la science universelle.


       L'Église, comme nous l'avons dit, avait proscrit l'initiation en
       haine des profanations de la gnose. Quand Mahomet arma dans
       l'Orient le fanatisme contre la foi, à la piété qui ignore et qui
       prie, il vint opposer la crédulité sauvage qui combat. Ses
       successeurs prirent pied dans l'Europe et menacèrent bientôt de
       l'envahir. «La Providence nous châtie, disaient les chrétiens;»
       et les musulmans répondaient: «La fatalité est pour nous.»

[330]  Les juifs kabbalistes, qui craignaient d'être brûlés comme
       sorciers dans les pays catholiques, se réfugièrent près des
       Arabes qui étaient à leurs yeux des hérétiques, mais non pas des
       idolâtres. Ils en admirent quelques-uns à la connaissance des
       mystères, et l'islamisme, déjà triomphant par la force, put
       aspirer bientôt à triompher aussi par la science de ceux que
       l'Arabie lettrée appelait avec dédain les _Barbares de
       l'Occident_.

       Le génie de la France avait opposé aux envahissements de la force
       les coups de son marteau terrible. Un doigt ganté de fer avait
       tracé une ligne devant la marée montante des armées mahométanes,
       et la grande voix de la victoire avait crié au flot: _Tu n'iras
       pas plus loin_.

       Le génie de la science suscita Raymond Lulle qui revendiqua pour
       le Sauveur, fils de David, l'héritage de Salomon, et qui appela
       pour la première fois les enfants de la croyance aveugle aux
       splendeurs de la connaissance universelle.

       Il faut voir avec quel mépris parlent encore de ce grand homme
       les faux savants et les faux sages! Mais aussi l'instinct
       populaire l'a vengé. Le roman et la légende se sont emparés de
       son histoire. On nous le représente amoureux comme Abailard,
       initié comme Faust, alchimiste comme Hermès, pénitent et savant
       comme saint Jérôme, voyageur comme le Juif errant, pieux et
       illuminé comme saint François d'Assises, martyr enfin comme saint
       Etienne, et glorieux dans la mort comme le Sauveur du monde.

       Commençons par le roman; c'est un des plus touchants et des plus
       beaux que nous connaissions: Un jour de dimanche de l'année 1250,
[331]  à Palma, dans l'Ile de Majorque, une dame sage et belle, nommée
       _Ambrosia di Castello_, native de Gênes, se rendait à l'église.

       Un cavalier de haute mine et richement vêtu passait dans la rue;
       il voit la dame, il s'arrête comme foudroyé; elle entre dans
       l'église et va disparaître dans l'ombre du porche. Le cavalier,
       sans savoir ce qu'il fait, lance son cheval et entre après elle
       au milieu des fidèles effrayés: grande rumeur et grand scandale.
       Le cavalier est connu; c'est le seigneur Raymond Lulle, sénéchal
       des Îles et maire du palais: il a une femme et trois enfants;
       deux fils, l'un, nommé Raymond comme lui; l'autre, Guillaume, et
       une fille nommée Madeleine. Madame Ambrosia di Castello est
       également mariée et jouit, de plus, d'une réputation sans tache.
       Raymond Lulle passait alors pour un grand séducteur. Son entrée
       équestre dans l'église de Palma fit grand bruit dans la ville.
       Ambrosia, toute confuse, consulta son mari qui était sans doute
       un homme sage et qui ne trouva pas que sa femme fût offensée
       parce que sa beauté avait tourné la tête d'un jeune et brillant
       seigneur; mais il conseilla à Ambrosia de guérir son fol
       adorateur par la folie même dont elle était cause. Déjà Raymond
       Lulle avait écrit à la dame pour s'excuser ou pour s'accuser
       davantage. «Ce qu'elle lui avait inspiré, disait-il, était
       étrange, surhumain, fatal: il respectait son honneur, ses
       affections qu'il savait appartenir à un autre. Mais il était
       touché de la foudre, il lui fallait des dévouements, des
       sacrifices à faire, des miracles à accomplir, des pénitences de
       stylite, des prouesses de chevalier errant.»

       Ambrosia lui répondit:

[332]  «Pour répondre à un amour que vous dites surhumain, il me
       faudrait une existence immortelle.

       »Il faudrait que cet amour héroïquement et pleinement sacrifié à
       notre devoir pendant toute la vie des êtres qui nous sont chers
       (et je désire qu'elle soit longue), pût créer une éternité pour
       nous au moment où Dieu et le monde nous permettraient de nous
       aimer.

       »On dit qu'il existe un élixir de vie; tâchez de le trouver, et
       quand vous serez sûr de votre découverte, venez me voir.

       »Jusque-là, vivez pour votre femme et vos enfants, comme je
       vivrai pour mon mari que j'aime, et si vous me rencontrez dans la
       rue, ne me reconnaissez même pas.»

       C'était un congé gracieux qui remettait, comme on le voit, notre
       amoureux aux calendes grecques; mais il ne l'entendit pas ainsi,
       et, à partir de ce jour, le brillant seigneur disparut pour faire
       place à un sombre et grave alchimiste. Don Juan était devenu
       _Faust_. Des années se passèrent. La femme de Raymond Lulle
       mourut, Ambrosia di Castello, à son tour, fut veuve; mais
       l'alchimiste semblait l'avoir oubliée pour ne s'occuper plus que
       du grand oeuvre.

       Un jour, enfin, la veuve étant seule, on lui annonce Raymond
       Lulle: elle voit entrer un vieillard pâle et chauve qui tenait à
       la main une fiole pleine d'un élixir rouge comme le feu; il
       s'avance en chancelant et la cherche des yeux: elle est devant
       lui et il ne la reconnaît pas, car dans sa pensée elle est
       toujours jeune et belle comme dans l'église de Palma. «C'est moi,
       dit-elle enfin, que me voulez-vous?» A l'accent de cette voix,
       l'alchimiste tressaille, il la reconnaît, il croit la voir jeune
[333]  encore, il se jette à ses pieds, et, lui tendant la fiole avec
       délire: «Tenez, dit-il, prenez, buvez, c'est la vie. J'ai mis
       là-dedans trente ans de la mienne, mais je l'ai essayé, j'en suis
       sûr, c'est l'élixir d'immortalité!

       --Comment l'avez-vous essayé? dit Ambrosia avec un triste
       sourire.

       --Depuis deux mois, dit Raymond, après avoir bu une quantité
       d'élixir pareille à celle-là, je me suis abstenu de toute
       nourriture. La faim m'a tordu les entrailles, mais non-seulement
       je ne suis pas mort, je puis dire que je sens en moi plus de vie
       et plus de force que jamais.

       --Je vous crois, dit Ambrosia, mais cet élixir qui conserve la
       vie ne fait pas revenir la jeunesse, mon pauvre ami,
       regardez-vous,» et elle lui présentait un miroir.

       Raymond Lulle recula. Jamais, depuis trente ans, il n'avait songé
       à se regarder.

       «Maintenant, Raymond, regardez-moi, dit Ambrosia en découvrant
       ses cheveux blancs; puis, détachant l'agrafe de sa robe, elle lui
       montra son sein qui avait été presque entièrement rongé par un
       cancer: Est-ce cela, ajouta-t-elle, que vous voulez
       immortaliser?»

       Puis, voyant l'alchimiste consterné:

       «Écoutez-moi, dit-elle, depuis trente ans je vous aime et je ne
       veux pas vous condamner à la prison perpétuelle dans le corps
       d'un vieillard; ne me condamnez pas, à votre tour. Faites-moi
       grâce de cette mort qu'on nomme la vie. Laissez-moi me
       transformer pour revivre, retrempons-nous dans la jeunesse
       éternelle. Je ne veux pas de votre élixir qui prolonge la nuit de
       la tombe, j'aspire à l'immortalité.»

[334]  Raymond Lulle jeta alors à terre la fiole qui se brisa.

       «Je vous délivre, dit-il, et je reste en prison pour vous. Vivez
       dans l'immortalité du ciel, moi, je suis condamné pour jamais à
       la mort vivante de la terre.»

       Puis, cachant son visage dans ses mains, il s'enfuit en fondant
       en larmes.

       Quelques mois après, un moine de l'ordre de saint François
       assistait Ambrosia di Castello à ses derniers moments: ce moine,
       c'était Raymond Lulle. Ici, le roman se termine et la légende va
       commencer.

       Cette légende ne faisant qu'un seul homme des trois ou quatre
       Raymond Lulle qui ont existé à différentes époques, donne à
       l'alchimiste repentant plusieurs siècles d'existence et
       d'expiation. Le jour où naturellement le pauvre adepte devait
       mourir, il ressentait toutes les angoisses de l'agonie, puis,
       dans une crise suprême, il sentait la vie le reprendre, comme le
       vautour de Prométhée reprenait son festin renaissant. Le Sauveur
       du monde, qui déjà lui tendait la main, rentrait tristement dans
       le ciel qui se refermait, et Raymond Lulle se retrouvait sur la
       terre sans espoir de jamais mourir.

       Il se mit à prier et dévoua son existence aux bonnes oeuvres;
       Dieu lui accordait toutes ses grâces excepté la mort, et que
       faire des autres sans celle-là qui doit les compléter et les
       couronner toutes? Un jour l'arbre de la science lui apparut
       chargé de ses fruits lumineux; il comprit l'être et ses
       harmonies, il devina la kabbale, il jeta les bases et traça le
       plan d'une science universelle, et depuis ce temps on ne l'appela
       plus que le _docteur illuminé_.

[335]  Il avait trouvé la gloire. Cette fatale récompense du travail que
       Dieu dans sa miséricorde n'envoie guère aux grands hommes
       qu'après leur mort parce qu'elle enivre et empoisonne les
       vivants. Mais Raymond Lulle qui n'avait pu mourir pour lui faire
       place devait craindre encore de la voir mourir avant lui, et
       cette gloire ne lui semblait être qu'une dérision de son
       immortelle infortune.

       Il savait faire de l'or et il pouvait acheter le monde et tous
       ses monuments sans pouvoir s'assurer la jouissance d'un seul
       tombeau.

       C'était le pauvre de l'immortalité. Partout il allait mendiant la
       mort et personne ne pouvait la lui donner.

       Il avait pris corps à corps la philosophie des Arabes, il luttait
       victorieusement contre l'islamisme et avait tout à redouter du
       fanatisme des sectaires; tout à redouter, c'est-à-dire peut-être
       quelque chose à espérer, et ce qu'il espérait, c'était la mort.

       Il prit pour domestique un jeune Arabe des plus fanatiques et se
       posa devant lui en fléau de la doctrine de Mahomet. L'arabe
       assassina son maître, c'était ce que Raymond Lulle attendait,
       mais il n'en mourut pas comme il l'avait espéré, ne put obtenir
       la grâce de son assassin et eut un remords sur la conscience au
       lieu de la délivrance et de la paix.

       A peine guéri de ses blessures, il s'embarque et part pour Tunis;
       il y prêche publiquement le christianisme, mais le bey admirant
       sa science et son courage le défend contre la fureur du peuple et
       le fait embarquer avec tous ses livres. Raymond Lulle revient,
       prêche à Bône, à Bougie et dans d'autres villes d'Afrique; les
       musulmans stupéfaits n'osent mettre la main sur lui. Il retourne
[336]  enfin à Tunis, et amassant le peuple dans les rues, il s'écrie
       qu'il a été déjà chassé du pays, mais qu'il y revient afin de
       confondre les dogmes impies de Mahomet et de mourir pour
       Jésus-Christ. Cette fois toute protection est impossible, le
       peuple furieux le poursuit, c'est une véritable sédition; il fuit
       pour les exciter davantage, il est déjà brisé de coups, inondé de
       sang, couvert de blessures, et il vit toujours. Il tombe enfin
       littéralement enseveli sous une montagne de pierres.

       La nuit suivante, deux marchands génois, nommés Etienne Colon et
       Louis de Pastorga, passant en pleine mer, virent une grande
       lumière s'élever du port de Tunis. Ils s'approchèrent et virent
       un monceau de pierres qui projetait au loin cette miraculeuse
       splendeur; ils cherchèrent sous ces pierres et y trouvèrent
       Raymond Lulle brisé et vivant, ils l'embarquèrent sur leur
       vaisseau et le ramenèrent à Majorque, sa patrie. Mais en vue de
       cette île le martyr expira enfin, Dieu l'avait délivré par un
       miracle et sa pénitence était accomplie.

       Telle est l'odyssée du Raymond Lulle fabuleux: venons maintenant
       aux réalités historiques.

       Raymond Lulle le philosophe et l'adepte, celui qui mérita le
       surnom de docteur illuminé, était le fils de ce sénéchal de
       Majorque, célèbre par sa passion malheureuse pour Ambrosia di
       Castello. Il ne composa pas l'élixir d'immortalité, mais il fit
       de l'or en Angleterre pour le roi Edouard III; cet or fut appelé
       l'or de Raymond, et il en existe encore des pièces fort rares à
       la vérité, que les curieux nomment des raymondines.

       M. Louis Figuier suppose que ces raymondines sont les nobles à la
[337]  rose, frappés sous le règne d'Edouard III, et avance assez
       légèrement peut-être que l'alchimie de Raymond Lulle n'était
       qu'une sophistication de l'or, difficile à reconnaître dans un
       temps ou les procédés chimiques étaient beaucoup moins
       perfectionnés que de nos jours. Ce savant n'en reconnaît pas
       moins la valeur scientifique de Raymond Lulle, et voici comment
       il le juge (Doctrine et travaux des alchimistes, p. 82):

       «Raymond Lulle, dont le génie s'exerça dans toutes les branches
       des connaissances humaines, et qui exposa dans son livre, Ars
       magna, tout un vaste système de philosophie résumant les
       principes encyclopédiques de la science de son temps, ne pouvait
       manquer de laisser aux chimistes un utile héritage. Il
       perfectionna et décrivit avec soin divers composés qui sont très
       en usage en chimie. C'est à lui que nous devons la préparation du
       carbonate de potasse au moyen du tartre et au moyen des cendres
       du bois, la rectification de l'esprit de vin, la préparation des
       huiles essentielles, la coupellation de l'argent et la
       préparation du mercure doux.»

       D'autres savants, convaincus de la pureté de l'or des nobles à la
       rose, ont pensé que la chimie pratique ayant, au moyen âge, des
       procédés fort imparfaits, les transmutations de Raymond Lulle et
       des autres adeptes n'étaient autre chose que la séparation de
       l'or caché dans les mines d'argent, et purifié au moyen de
       l'antimoine, qui est désigné en effet par un grand nombre de
       symboles hermétiques, comme l'élément efficient et principal de
       la poudre de projection.

       Nous conviendrons avec eux que la chimie n'existait pas au moyen
       âge, et nous ajouterons qu'elle fut créée par les adeptes ou
[338]  plutôt que les adeptes, gardant pour eux les secrets de la
       synthèse, ce trésor des sanctuaires magiques, enseignèrent à
       leurs contemporains quelques-uns des procédés de l'analyse,
       procédés qui ont été perfectionnés depuis, mais qui n'ont pas
       encore conduit nos savants à retrouver cette antique synthèse qui
       est à proprement parler la philosophie hermétique.

       Raymond Lulle a renfermé dans son testament philosophique tous
       les principes de cette science, mais d'une manière voilée, comme
       c'était l'usage et le devoir de tous les adeptes: aussi
       composa-t-il une clef de ce testament, puis une clef de la clef,
       c'est-à-dire un codicille qui est, selon nous, le plus important
       de ses écrits sur l'alchimie. Les principes qu'on y trouve et les
       procédés qui y sont exposés n'ont rien de commun avec la
       sophistication des métaux purs, ni avec la séparation des
       alliages. C'est une théorie conforme aux principes de Geber et
       d'Arnauld de Villeneuve pour la pratique, et aux plus hautes
       conceptions de la kabbale pour la doctrine. Les esprits sérieux
       qui ne se laissent pas décourager par le discrédit où l'ignorance
       fait parfois tomber les grandes choses, doivent, pour continuer
       après les plus puissants génies de l'ancien monde la recherche de
       l'absolu, étudier d'abord et méditer kabbalistiquement le
       codicille de Raymond Lulle.

       Toute la vie de ce merveilleux adepte, le premier initié après
       saint Jean qui ait été voué à l'apostolat hiérarchique de la
       sainte orthodoxie, toute sa vie, disons-nous, se passa en
       fondations pieuses, en prédications, en travaux scientifiques
       immenses. Ainsi, l'an 1276 il fonda à Palma un collège de
       franciscains voués à l'étude des langues orientales et surtout de
[339]  la langue arabe, avec la mission spéciale de réfuter les livres
       des docteurs mahométans, et de prêcher aux Maures la foi
       chrétienne. Jean XXI confirma cette institution par un bref daté
       de Viterbe, le 16 des calendes de décembre, la première année de
       son pontificat.

       Depuis l'an 1293 jusqu'à l'an 1311, il sollicite et obtient du
       pape Nicolas IV et des rois de France, de Sicile, de Chypre, de
       Majorque, l'établissement de plusieurs collèges pour l'étude des
       langues. Partout il enseigne son grand art qui est une synthèse
       universelle des connaissances humaines, et qui a pour but
       d'amener les hommes à n'avoir plus qu'une seule langue comme ils
       n'auront qu'une pensée. Il vient à Paris, et en émerveille les
       plus savants docteurs; puis il va en Espagne, s'arrête à
       Complute, et y fonde une académie centrale pour l'étude des
       langues et des sciences; il réforme plusieurs couvents, voyage en
       Italie et recrute des soldats pour un nouvel ordre militaire dont
       il sollicite l'institution à ce même concile de Vienne qui
       condamne les templiers. C'est la science catholique, c'est la
       vraie initiation de saint Jean qui veut reprendre à des mains
       infidèles le glaive défenseur du temple. Les grands de la terre
       se moquent du pauvre Raymond Lulle, et font malgré eux tout ce
       qu'il désire. Cet illuminé qu'on appelle par dérision Raymond le
       fantastique, semble être le pape des papes et le roi des rois: il
       est pauvre comme Job, et il fait l'aumône aux souverains; on le
       dit fou, et il confond les sages. Le plus grand politique du
       temps, le cardinal Ximenès, esprit aussi vaste que sérieux, ne
       parle de lui qu'en l'appelant le divin Raymond Lulle et le
       docteur très illuminé. Il mourut, suivant Génébrard, en 1314, ou
[340]  en 1315, suivant l'auteur de la préface des _Méditations de
       l'ermite Blaquerne._ Il était âgé de quatre-vingts ans, et la fin
       de sa laborieuse et sainte existence arriva le jour de la fête et
       du martyre des apôtres saint Pierre et saint Paul.

       Disciple des grands kabbalistes, Raymond Lulle voulait établir
       une philosophie universelle et absolue, en substituant aux
       abstractions conventionnelles des systèmes la notion fixe des
       réalités de la nature, et aux termes ambigus de la scholastique,
       un verbe simple et naturel. Il reprochait aux définitions des
       savants de son temps d'éterniser les disputes par leurs
       inexactitudes et leurs amphibologies. L'_homme est un animal
       raisonnable_, dit Aristote; l'homme n'est pas un animal, peut-on
       répondre, et il est rarement raisonnable. De plus, _animal_ et
       _raisonnable_ sont deux termes qui ne sauraient s'accorder. Un
       fou, selon vous, ne serait pas un homme, etc. Raymond Lulle
       définit les choses par leur nom même et non par des synonymes ou
       des à peu près; puis il explique les noms par l'étymologie. Ainsi
       à cette question: qu'est-ce que l'homme? il répondra: ce mot,
       pris dans une acception générale, signifie la condition humaine;
       pris dans une acception particulière, il désigne la personne
       humaine. Mais qu'est-ce que la personne humaine?
       --Originairement, c'est la personne que Dieu a faite en donnant
       un souffle de vie à un corps tiré de la _terre (humus)_;
       actuellement, c'est vous, c'est moi, c'est Pierre, c'est Paul,
       etc. Les gens habitués au jargon scientifique vont alors se
       récrier et diront au docteur illuminé que tout le monde en
       pourrait dire autant, qu'il raisonne comme un enfant; qu'avec
       cette méthode tout le monde serait savant, et qu'on préférerait
[341]  le bon sens des gens du peuple à toute la doctrine des académies:
       c'est bien ce que je veux, répondrait simplement Raymond Lulle.
       De là le reproche de puérilité adressé à toute la théorie savante
       de Raymond Lulle, et elle était puérile en effet, puérile comme
       la morale de celui qui a dit: si vous ne devenez semblables à des
       petits enfants, vous n'entrerez jamais dans le royaume du ciel.
       Le royaume du ciel, n'est-ce pas aussi le royaume de la science,
       puisque toute la vie céleste des hommes et de Dieu n'est
       qu'intelligence et amour!

       Raymond Lulle voulait opposer la kabbale devenue chrétienne à la
       magie fataliste des Arabes, les traditions de l'Égypte à celles
       de l'Inde, la magie de lumière à la magie noire; il disait que
       dans les derniers temps, les doctrines de l'Antéchrist seraient
       un réalisme matérialisé, et qu'alors ressusciteraient toutes les
       monstruosités de la mauvaise magie; il préparait donc les esprits
       au retour d'Hénoch, c'est-à-dire à la révélation dernière de
       cette science, dont la clef est dans les alphabets
       hiéroglyphiques d'Hénoch, et dont la lumière conciliatrice de la
       raison et de la foi précédera le règne messianique et universel
       du christianisme sur la terre. Pour les vrais kabbalistes et les
       voyants, cet homme était donc un grand prophète, et pour les
       sceptiques qui savent du moins respecter les grands caractères et
       les hautes aspirations, c'était un sublime rêveur.

[342]

                               CHAPITRE IV.

                               ALCHIMISTES.

       SOMMAIRE.--Flamel, Trithéme, Agrippa, Guillaume Postel et
       Paracelse.


       _Flamel_ appartient exclusivement à l'alchimie, aussi ne
       ferons-nous mention de lui que pour parler de ce livre
       hiéroglyphique d'Abraham le juif, dans lequel l'écrivain de la
       rue Saint-Jacques-la-Boucherie trouva les clefs absolues du grand
       oeuvre.

       Ce livre était combiné sur les clefs du Tarot et n'était qu'un
       commentaire hiéroglyphico-hermétique du Sepher Jézirah. Nous
       voyons, en effet, dans la description qu'en fait Flamel, que les
       feuillets étaient au nombre de vingt et un, soit vingt-deux avec
       le titre, et qu'ils se divisaient en _trois septénaires,_ avec
       une feuille sans écriture à chaque septième page.

       Remarquons que l'Apocalypse, ce sublime résumé kabbalistique et
       prophétique de toutes les figures occultes, partage aussi ses
       images en trois septénaires, après chacun desquels il se fait un
       silence dans le ciel, analogie frappante avec la feuille non
       écrite du livre mystique de Flamel.

       Les septénaires de l'Apocalypse sont d'abord sept sceaux à
       ouvrir, c'est-à-dire sept mystères à connaître et sept
       difficultés à vaincre; sept trompettes à sonner, c'est-à-dire
       sept paroles à comprendre, et sept coupes à verser, c'est-à-dire
       sept substances à volatiliser et à fixer.

       [Illustration: LES SEPT PLANÈTES ET LEURS GÉNIES (Magie de
       Paracelse.)]

[343]  Dans le livre de Flamel, le premier septième feuillet porte pour
       hiéroglyphe la verge de Moïse triomphante des serpents projetés
       par les enchanteurs de Pharaon et qui s'entre-dévorent, figure
       analogue au triomphateur du Tarot attelant à son char cubique les
       sphinx blanc et noir de la magie égyptienne.

       Cette figure correspond au septième dogme du symbole de
       Maïmonides: Nous n'avons qu'un prophète, et c'est Moïse.

       Elle représente l'unité de la science et de l'oeuvre; elle
       représente aussi le mercure des sages qui se forme par la
       dissolution des mixtes et par Faction réciproque du soufre et du
       sel des métaux.

       La figure du _second septénaire_ était la représentation du
       serpent d'airain fixé sur une croix. La croix représente le
       mariage du soufre et du sel purifiés, et la condensation de la
       lumière astrale; le nombre 14 du Tarot représente un ange,
       c'est-à-dire l'esprit de la terre mêlant ensemble les liquides
       d'un vase d'or et d'un vase d'argent. C'est donc le même symbole
       figuré d'une autre manière.

       Au _dernier septénaire_ du livre de Flamel, on voyait le désert,
       des fontaines et des serpents qui couraient de tous côtés, image
       de l'espace et de la vie universelle. Dans le Tarot, l'espace est
       figuré par les quatre signes des points cardinaux du ciel, et la
       vie par une jeune fille nue qui court dans un cercle. Flamel ne
       dit pas le nombre des fontaines et des serpents. Il pouvait y
       avoir quatre fontaines jaillissant d'une même source, comme dans
       le pantacle édénique, avec quatre, sept, neuf ou dix serpents.

[344]  Au quatrième feuillet, on voyait le Temps prêt à trancher les
       pieds à Mercure. Près de là était un rosier fleuri dont la racine
       était bleue, la tige blanche, les feuilles rouges et les fleurs
       d'or. Le nombre quatre est celui de la réalisation élémentaire:
       le Temps, c'est le nitre atmosphérique; sa faux, c'est l'acide
       qu'on en peut faire et qui fixe le mercure en le transformant en
       sel; le rosier, c'est l'oeuvre avec ses trois couleurs
       successives: c'est le magistère au noir, au blanc et au rouge qui
       fait germer et fleurir l'or.

       Au cinquième feuillet (le nombre cinq est celui du grand
       mystère), on voyait au pied du rosier fleuri des aveugles
       fouiller la terre pour y chercher le grand agent qui est partout;
       quelques-uns, plus avisés, pesaient une eau blanche semblable à
       de l'air épaissi; au revers de la page on voyait le massacre des
       Innocents et le soleil et la lune qui venaient se baigner dans
       leur sang. Cette allégorie, qui exprime en effet le grand secret
       de l'art hermétique, se rapporte à cet art de prendre l'_air dans
       l'air_ comme dit Aristée, ou, pour parler une langue
       intelligible, d'employer l'air comme force en le dilatant au
       moyen de la lumière astrale, comme on dilate l'eau en vapeur par
       l'action du feu, ce qui peut se faire à l'aide de l'électricité,
       des aimants et d'une projection puissante de la volonté de
       l'opérateur dirigée par la science et le bon vouloir. Le sang des
       enfants représente cette lumière essentielle que le feu
       philosophique extrait des corps élémentaires et dans laquelle le
       soleil et la lune viennent se baigner, c'est-à-dire que l'argent
       s'y teint en or et que l'or y acquiert un degré de pureté qui en
       transforme le soufre en véritable poudre de projection.

       Nous ne faisons pas ici un traité d'alchimie, bien que cette
[345]  science soit réellement la haute magie mise en oeuvre, nous en
       réservons pour d'autres ouvrages plus spéciaux et plus étendus
       les révélations et les merveilles.

       La tradition populaire assure que Flamel n'est pas mort et qu'il
       a enterré un trésor sous la tour Saint-Jacques-la-Boucherie. Ce
       trésor contenu dans un coffre de cèdre revêtu de lames des sept
       métaux, ne serait autre chose, disent les adeptes illuminés, que
       l'exemplaire original du fameux livre d'Abraham le juif, avec ses
       explications écrites de la main de Flamel, et des échantillons de
       la poudre de projection suffisants pour changer l'Océan en or si
       l'Océan était du mercure.

       Après Flamel vinrent _Bernard le Trévisan_, _Basile Valentin_ et
       d'autres alchimistes célèbres. Les douze clefs de Basile Valentin
       sont à la fois kabbalistiques, magiques et hermétiques. Puis en
       1480 parut _Jean Trithême_ qui fut le maître de Cornélius Agrippa
       et le plus grand magicien dogmatique du moyen âge. Trithême était
       un abbé de l'ordre de saint Benoît, d'une irréprochable
       orthodoxie et de la conduite la plus régulière. Il n'eut pas
       l'imprudence d'écrire ouvertement sur la philosophie occulte
       comme son disciple l'aventureux Agrippa; tous ses travaux
       magiques roulent sur l'art de cacher les mystères; quant à sa
       doctrine, il l'a exprimée par un pantacle, suivant l'usage des
       vrais adeptes. Ce pantacle, extrêmement rare, se trouve seulement
       dans quelques exemplaires manuscrits du _Traité des causes
       secondes_. Un gentilhomme polonais qui est un esprit élevé et un
       noble coeur, M. le comte Alexandre Branistki, en possède un
       curieux exemplaire qu'il a bien voulu nous communiquer.

[346]  Ce pantacle est composé de deux triangles unis par la base, l'un
       blanc et l'autre noir; sous la pointe du triangle noir est couché
       un fou qui redresse péniblement la tête et regarde avec une
       grimace d'effroi dans l'obscurité du triangle où se reflète sa
       propre image; sur la pointe du triangle blanc s'appuie un homme
       dans la force de l'âge, vêtu en chevalier, ayant le regard ferme
       et l'attitude d'un commandement fort et paisible. Dans le
       triangle blanc sont tracés les caractères du tétragramme divin.

       On pourrait expliquer ce pantacle par cette légende: «Le sage
       s'appuie sur la crainte du vrai Dieu, l'insensé est écrasé par la
       peur d'un faux dieu fait à son image. C'est là le sens naturel et
       exotérique de l'emblème; mais en le méditant dans son ensemble et
       dans chacune de ses parties, les adeptes y trouveront le dernier
       mot de la kabbale, la formule indicible du grand arcane: la
       distinction entre les miracles et les prodiges, le secret des
       apparitions, la théorie universelle du magnétisme et la science
       de tous les mystères.

       Trithême a composé une histoire de la magie toute en pantacles,
       sous ce titre: _Veterum sophorum sigilla et imagines magicæ_;
       puis dans sa stéganographie et dans sa polygraphie il donne la
       clef de toutes les écritures occultes et explique en termes
       voilés la science réelle des incantations et des évocations.
       Trithême est en magie le maître des maîtres, et nous n'hésitons
       pas à le proclamer le plus sage et le plus savant des adeptes.

       Il n'en est pas de même de _Cornélius Agrippa_, qui fut toute sa
       vie un chercheur et qui ne trouva ni la vraie science ni la paix.
       Les livres d'Agrippa sont pleins d'érudition et de hardiesse; il
[347]  était lui-même d'un caractère fantasque et indépendant, aussi
       passa-t-il pour un abominable sorcier et fut-il persécuté par le
       clergé et par les princes; il écrivit enfin contre les sciences
       qui n'avaient pu lui donner le bonheur, et il mourut dans la
       misère et dans l'abandon.

       Nous arrivons enfin à la douce et bonne figure de ce savant et
       sublime _Postel_ qu'on ne connaît que par son trop mystique amour
       pour une vieille fille illuminée. Il y a pourtant dans Postel
       toute autre chose que le disciple de la mère Jeanne; mais les
       esprits vulgaires sont si heureux de dénigrer pour se dispenser
       d'apprendre, qu'ils ne voudront jamais y rien voir de mieux. Ce
       n'est donc pas à ceux-là que nous allons révéler le génie de
       Guillaume Postel.

       Postel était le fils d'un pauvre paysan des environs de Barenton
       en Normandie: à force de persévérance et de sacrifices il parvint
       à s'instruire et devint bientôt le plus savant homme de son
       temps; la pauvreté l'accompagna toujours et la misère même le
       força parfois de vendre ses livres. Postel, toujours plein de
       résignation et de mansuétude, travaillait comme un homme de peine
       pour gagner un morceau de pain et revenait ensuite étudier: il
       apprit toutes les langues connues et toutes les sciences de son
       temps; il découvrit des manuscrits précieux et rares, entre
       autres les Évangiles apocryphes et le Sepher Jezirah; il s'initia
       lui-même aux mystères de la haute kabbale et dans sa naïve
       admiration pour cette vérité absolue, pour cette raison suprême
       de toutes les philosophies et de tous les dogmes, il voulut la
       révéler au monde. Il parla donc ouvertement la langue des
       mystères, écrivit un livre ayant pour titre: _La clef des choses
[348]  cachées depuis le commencement du monde_. Il adressa ce livre aux
       Pères du concile de Trente en les conjurant d'entrer dans la voie
       de la conciliation et de la synthèse universelle. Personne ne le
       comprit, quelques-uns l'accusèrent d'hérésie, les plus modérés se
       contentèrent de dire qu'il était fou.

       La Trinité, disait-il, a fait l'homme à son image et à sa
       ressemblance. Le corps humain est double et son unité ternaire se
       compose de l'union des deux moitiés; l'âme humaine aussi est
       double: elle est _animus_ et _anima_, elle est esprit et
       tendresse; elle a deux sexes, le sexe paternel siège dans la
       tête, le sexe maternel dans le coeur; l'accomplissement de la
       rédemption doit donc être double dans l'humanité: il faut que
       l'esprit par sa pureté rachète les égarements du coeur, puis il
       faut que le coeur par sa générosité rachète les sécheresses
       égoïstes de la tête. Le christianisme, ajoutait-il, n'a encore
       été compris que par les têtes raisonneuses, il n'est pas descendu
       jusqu'aux coeurs. Le Verbe s'est fait homme, mais c'est quand il
       se sera fait _femme_ que le monde sera sauvé. C'est le génie
       maternel de la religion qui apprendra aux hommes les sublimes
       grandeurs de l'esprit de charité, et alors la raison se
       conciliera avec la foi parce qu'elle comprendra, expliquera et
       gouvernera les saintes folies du dévouement.

       Voyez maintenant, ajoutait-il, de quoi se compose la religion du
       plus grand nombre des chrétiens: une partialité ignorante et
       persécutrice, un entêtement superstitieux et stupide, et surtout
       la peur, la lâche peur! Et pourquoi cela? Parce qu'ils n'ont pas
       des coeurs de femme, parce qu'ils ne sentent pas les divins
       enthousiasmes de l'amour maternel qui leur expliqueraient la
[349]  religion tout entière. La puissance qui s'est emparée de leur
       cerveau et qui lie leur esprit, ce n'est pas le Dieu bon,
       intelligent et longanime, _c'est le méchant et sot et couard
       Satanas_, ils ont bien plus de peur du diable que d'amour pour
       Dieu. Ce sont des cervelles glacées et rétrécies placées comme
       des tombeaux sur des coeurs morts. Oh! quand la grâce
       ressuscitera les coeurs, quel réveil pour les intelligences!
       quelle renaissance pour la raison! quel triomphe pour la vérité!
       Pourquoi suis-je le premier et presque le seul à le comprendre?
       Que peut faire un ressuscité seul parmi des morts qui ne peuvent
       encore rien entendre! Vienne donc, vienne cet esprit maternel qui
       m'est apparu à Venise dans l'âme d'une vierge inspirée de Dieu,
       et qu'il apprenne aux femmes du nouveau monde leur mission
       rédemptrice et leur apostolat de saint et spirituel amour!

       Ces nobles inspirations, Postel les devait en effet à une pieuse
       fille nommée Jeanne, qu'il avait connue à Venise; il fut le
       confident spirituel de cette âme d'élite et fut entraîné dans le
       courant de poésie mystique qui tourbillonnait autour d'elle.
       Lorsqu'il lui donnait la communion, il la voyait rayonnante et
       transfigurée, elle avait alors plus de cinquante ans, et le
       pauvre père avoue naïvement qu'il ne lui en eût pas donné quinze,
       tant la sympathie de leurs coeurs la transfigurait à ses yeux.
       Etranges égarements de l'amour dans deux âmes pures, mariage
       mystique de deux virginités, puérilités lyriques, célestes
       hallucinations; pour comprendre tout cela il faut avoir vécu de
       la vie ascétique. C'est elle, disait l'enthousiaste, c'est
       l'esprit de Jésus-Christ vivant en elle qui doit régénérer le
[350]  monde. Cette lumière du coeur qui doit chasser de tous les
       esprits le spectre hideux de Satan, ce n'est pas une chimère de
       mes rêves, je l'ai vue, elle a paru dans le monde, elle s'est
       incarnée dans une vierge, et j'ai salué en elle la mère du monde
       à venir! Nous analysons ici Postel plutôt que nous ne le
       traduisons, mais l'abrégé rapide que nous donnons de ses
       sentiments et de son langage ne suffit-il pas pour faire
       comprendre que tout cela était dit au figuré et que suivant la
       judicieuse remarque du savant jésuite Desbillons, dans sa notice
       sur la vie et les ouvrages de Postel, rien n'était plus loin de
       sa pensée que de faire, comme on l'a prétendu, une seconde
       incarnation et une divinité de cette pauvre soeur hospitalière
       qui l'avait uniquement séduit par l'éclat de ses humbles vertus.
       Nous croyons bien sincèrement que les calomniateurs et les
       railleurs du bon Postel ne valaient pas la mère Jeanne.

       Les relations mystiques de Postel et de cette religieuse durèrent
       environ cinq ans, après lesquels la mère Jeanne mourut. Elle
       avait promis à son confesseur de ne jamais se séparer de lui et
       de l'assister quand elle serait dégagée des chaînes de la vie
       présente. «Elle m'a tenu parole, dit Postel, elle est venue
       depuis me visiter à Paris, elle m'a illuminé de sa lumière, elle
       a concilié ma raison avec ma foy. _Sa substance et corps
       spirituel_, deux ans depuis son ascension au ciel, est descendu
       en moy, et s'est partout mon corps sensiblement estendu,
       tellement que c'est elle et non pas moy qui vit en moy.»

       Depuis cette époque, Postel ne s'appela jamais plus autrement que
       le ressuscité, il signait _Postellus restitutus_, et de fait un
       singulier phénomène s'accomplit en lui, ses cheveux de blancs
[351]  qu'ils étaient redevinrent noirs, ses rides s'effacèrent et la
       couleur vermeille de la jeunesse se répandit sur son visage, pâli
       et exténué par les austérités et les veilles; ses biographes
       moqueurs prétendent qu'il se teignait les cheveux, et qu'il se
       fardait: comme si ce n'était pas assez d'en avoir fait un fou,
       ils veulent encore qu'un homme d'un si noble et si généreux
       caractère ait été un jongleur et un charlatan.

       Il y a quelque chose de plus prodigieux que l'éloquente déraison
       des coeurs enthousiastes, c'est la bêtise ou la mauvaise foi des
       esprits sceptiques et froids qui les jugent.

       «On s'est imaginé, écrit le père Desbillons, et je vois qu'on
       croit encore aujourd'hui, que la régénération, qu'il suppose
       avoir été faite par la mère Jeanne, est le fondement de son
       système; le système dont il ne s'est jamais départi, si ce n'est
       peut-être quelques années avant sa mort, subsistait en entier
       avant qu'il eût entendu parler de cette mère Jeanne. Il s'était
       mis dans la tête que le règne évangélique de Jésus-Christ, établi
       par les apôtres, ne pouvait plus ni se soutenir parmi les
       chrétiens, ni se propager parmi les infidèles, que par les
       lumières de la raison.... A ce principe, qui le regardait
       personnellement, il en joignait un autre qui consistait dans la
       destination d'un roi de France à la monarchie universelle, il
       fallait lui préparer les voies par la conquête des coeurs et la
       conviction des esprits, afin qu'il n'y eût plus dans le monde
       qu'une seule croyance, et que Jésus-Christ y régnât par un seul
       roi, par une seule loi et une seule foi.»

       Voilà ce qui prouve, suivant le père Desbillons, que Postel était
       fou.

[352]  Fou, pour avoir pensé que la religion doit régner sur les esprits
       par la raison suprême de son dogme, et que la monarchie, pour
       être forte et durable, doit enchaîner les coeurs par les
       conquêtes de la prospérité publique de la paix.

       Fou, pour avoir cru à l'avènement du règne de celui à qui nous
       demandons tous les jours que son règne arrive.

       Fou, parce qu'il croyait à la raison et à la justice sur la
       terre!...

       Eh bien, ils disent vrai: le pauvre Postel était fou.

       La preuve de sa folie, c'est qu'il écrivit, comme nous l'avons
       dit, aux pères du concile de Trente, pour les supplier de bénir
       tout le monde et de ne lancer d'anathèmes contre personne.

       Autre folie; il essaya de convertir les jésuites à ses idées, et
       de leur faire prêcher la concorde universelle entre les hommes,
       la paix entre les souverains, la raison aux prêtres et la bonté
       aux princes de ce monde.

       Enfin, dernière et suprême folie, il négligea les biens de la
       terre et la faveur des grands, vécut toujours humblement et
       pauvrement, ne posséda jamais rien que sa science et ses livres,
       et n'ambitionna jamais autre chose que la vérité et la justice.

       Dieu fasse paix à l'âme du pauvre Guillaume Postel!

       Il était si doux et si bon, que ses supérieurs ecclésiastiques
       eurent pitié de lui, et pensant probablement, comme on l'a dit
       plus tard de La Fontaine, qu'il était plus bête que méchant, ils
       se contentèrent de le renfermer dans un couvent pour le reste de
       ses jours. Postel les remercia du calme qu'ils procuraient ainsi
       à la fin de sa vie et mourut paisiblement en rétractant tout ce
[353]  que ses supérieurs voulurent. L'homme de la concorde universelle
       ne pouvait être un anarchiste, et avant toute chose c'était le
       plus sincère des catholiques et le plus humble des chrétiens.

       On retrouvera un jour les ouvrages de Postel, et on les lira avec
       étonnement.

       Passons à un autre fou, celui-ci s'appelle _Théophraste Auréole
       Bombast_, et on le connaît dans le monde magique sous le nom
       célèbre de _Paracelse_.

       Nous ne répéterons pas ce que nous avons dit de ce maître dans
       notre _dogme et rituel de la haute magie_, nous ajouterons
       seulement quelques remarques sur la médecine occulte dont
       Paracelse fut le rénovateur.

       Cette médecine vraiment universelle repose sur une vaste théorie
       de la lumière, que les adeptes nomment l'or fluide ou potable. La
       lumière, cet agent créateur, dont les vibrations donnent à toutes
       choses le mouvement et la vie; la lumière latente dans l'éther
       universel, rayonnante autour des centres absorbants, qui s'étant
       saturés de lumière projettent à leur tour le mouvement et la vie,
       et forment ainsi des courants créateurs; la lumière astralisée
       dans les astres, animalisée dans les animaux, humanisée dans les
       hommes; la lumière qui végète dans les plantes, qui brille dans
       les métaux, qui produit toutes les formes de la nature, et les
       équilibre toutes par les lois de la sympathie universelle, c'est
       cette lumière qui produit les phénomènes du magnétisme devinés
       par Paracelse, c'est elle qui colore le sang en se dégageant de
       l'air, aspiré et renvoyé par le soufflet hermétique des poumons;
       le sang alors devient un véritable élixir de vie où des globules
[354]  vermeils et aimantés de lumière vivante nagent dans un fluide
       légèrement doré. Ces globules sont de véritables semences prêtes
       à prendre toutes les formes du monde dont le corps humain est
       l'abrégé, ils peuvent se subtiliser et se coaguler, renouvelant
       ainsi les esprits qui circulent dans les nerfs, et la chair qui
       s'affermit autour des os; ils rayonnent au dehors ou plutôt en se
       spiritualisant ils se laissent entraîner par les courants de la
       lumière, et circulent dans le corps astral, ce corps intérieur et
       lumineux que l'imagination dilate chez les extatiques, en sorte
       que leur sang va quelquefois colorer à distance des objets que
       leur corps astral pénètre pour se les identifier. Nous
       démontrerons dans un ouvrage spécial sur la médecine occulte,
       tout ce que nous avançons ici, quelque étrange et quelque
       paradoxal que cela puisse paraître d'abord aux hommes de science.
       Telles étaient les bases de la médecine de Paracelse, il
       guérissait par _sympathie de lumière_, il appliquait les
       médicaments non au corps extérieur et matériel qui est tout
       passif, et qu'on peut même tailler et déchirer sans qu'il sente
       rien quand le corps astral se retire, mais à ce médium intérieur,
       à ce corps, principe des sensations dont il ravivait la
       quintessence par des quintessences sympathiques. Ainsi, par
       exemple, il guérissait les blessures en appliquant de puissants
       réactifs au sang répandu dont il renvoyait vers le corps l'âme
       physique et la séve purifiée. Pour guérir un membre malade, il
       faisait un membre de cire auquel il attachait, par la puissance
       de sa volonté, le magnétisme du membre malade; il appliquait à
       cette cire le vitriol, le fer et le feu, et réagissait ainsi par
       l'imagination et la correspondance magnétique sur le malade
       lui-même dont ce membre de cire était devenu l'appendice et le
[355]  supplément. Paracelse connaissait LES MYSTÈRES DU SANG, il savait
       pourquoi les prêtres de Baal, pour faire descendre le feu du
       ciel, se faisaient des incisions avec des couteaux; il savait
       pourquoi les Orientaux qui veulent inspirer à une femme de
       l'amour physique, répandent leur sang devant elle; il savait
       comment le sang répandu crie vengeance ou miséricorde et remplit
       l'air d'anges ou de démons. C'est le sang, en effet, qui est
       l'instrument des rêves, c'est lui qui fait abonder les images
       dans notre cerveau pendant le sommeil, car le sang est plein de
       lumière astrale. Les globules en sont bisexuels, aimantés et
       ferrés, sympathiques et répulsifs. De l'âme physique du sang, on
       peut faire sortir toutes les formes et toutes les images du
       monde... Lisons le récit d'un voyageur estimé:

       «A Baroche, dit le voyageur Tavernier, les Anglais ont un fort
       beau logis, et je me souviens qu'y arrivant un jour, en revenant
       d'Agra à Surate, avec le président des Anglais, il vint aussitôt
       des charlatans lui demander s'il voulait qu'ils lui montrassent
       quelques tours de leur métier: ce qu'il eut la curiosité de voir.

       »La première chose qu'ils firent fut d'allumer un grand feu, et
       de faire rougir des chaînes de fer dont ils s'entortillèrent le
       corps, faisant semblant qu'ils en ressentaient quelque douleur,
       mais n'en recevant au fond aucun dommage. Ensuite, ils prirent un
       petit morceau de bois, et, l'ayant planté en terre, ils
       demandèrent à quelqu'un de la compagnie quel fruit il voulait
       avoir. On leur dit que l'on souhaitait des mangues, et alors un
       de ces charlatans, se couvrant d'un linceul, s'accroupit contre
[356]  terre jusqu'à cinq ou six reprises.--J'eus la curiosité de monter
       à une chambre pour voir d'en haut par une ouverture du linceul,
       ce que cet homme faisait, et j'aperçus que, se coupant la chair
       sous les aisselles avec un rasoir, il frottait de son sang le
       morceau de bois. A chaque fois qu'il se relevait, le bois
       croissait a vue d'oeil, et, à la troisième, il en sortit des
       branches avec des bourgeons. A la quatrième fois, l'arbre fut
       couvert de feuilles, et, à la cinquième, on lui vit des fleurs.

       »Le président des Anglais avait alors son ministre avec lui,
       l'ayant mené à Amadabat pour baptiser un enfant du Commandeur
       hollandais, et dont il avait été prié d'être le parrain; car il
       faut remarquer que les Hollandais ne tiennent point de ministres
       que dans les lieux où ils ont ensemble des marchands et des
       soldats. Le ministre anglais avait protesté d'abord qu'il ne
       pouvait consentir que des chrétiens assistassent à de semblables
       spectacles; et dès qu'il eut vu que, d'un morceau de bois sec,
       ces gens-là faisaient venir, en moins d'une demi-heure, un arbre
       de quatre ou cinq pieds de haut, avec des feuilles et des fleurs
       comme au printemps, il se mit en devoir de l'aller rompre, et dit
       hautement qu'il ne donnerait jamais la communion à aucun de ceux
       qui demeureraient davantage à voir ces choses. Cela obligea le
       président de congédier ces charlatans.»

       Le docteur Clever de Maldigny, à qui nous empruntons cette
       citation, regrette que les mangues se soient arrêtées en si beau
       chemin, mais il n'entreprend pas d'expliquer le phénomène. Nous
       croyons que c'était une fascination par le magnétisme de la
       lumière rayonnante du sang; c'était ce que nous avons défini
       ailleurs: un phénomène d'_électricité magnétisée_, identique avec
[357]  celui qu'on nomme _palingénésie_, et qui consiste à faire
       apparaître une plante vivante dans un vase qui contient la cendre
       de cette même plante morte depuis longtemps.

       Tels étaient les secrets que connaissait Paracelse, et c'est en
       employant aux usages de la médecine ces forces cachées de la
       nature, qu'il se fit tant d'admirateurs et tant d'ennemis.
       Paracelse était loin d'ailleurs d'être un bonhomme comme Postel,
       il était naturellement agressif et batailleur; son génie familier
       était caché, disait-il, dans le pommeau de sa grande épée, et il
       ne la quittait jamais. Sa vie fut une lutte incessante; il
       voyageait, il disputait, il écrivait, il enseignait. Il était
       plus curieux de résultats physiques que de conquêtes morales,
       aussi fut-il le premier des magiciens opérateurs et le dernier
       des sages adeptes. Sa philosophie était toute de sagacité, aussi
       l'intitulait-il lui-même _philosophia sagax_. Il a plus deviné
       que personne sans avoir jamais rien su complètement. Rien n'égale
       ses intuitions, si ce n'est la témérité de ses commentaires.
       C'était l'homme des expériences hardies, il s'enivrait de ses
       opinions et de sa parole, il s'enivrait même autrement, si l'on
       en croit ses chroniqueurs. Les écrits qu'il a laissés sont
       précieux pour la science, mais il faut les lire avec précaution;
       on peut l'appeler le divin Paracelse, en prenant cet adjectif
       dans le sens de divinateur, c'est un oracle, mais ce n'est pas un
       vrai maître; c'est comme médecin surtout qu'il est grand,
       puisqu'il avait trouvé la médecine universelle: il ne put
       toutefois conserver sa propre vie, et il mourut encore jeune,
       épuisé par ses travaux et par ses excès, laissant après lui un
       nom d'une gloire fantastique et douteuse, fondée sur des
[358]  découvertes dont ses contemporains ne profitèrent pas. Il mourut
       sans avoir dit son dernier mot, et il est un de ces personnages
       mystérieux dont on peut dire comme d'Hénoch et de saint Jean: Il
       n'est pas mort, et il reviendra visiter la terre avant le dernier
       jour!



                              CHAPITRE V.

                   SORCIERS ET MAGICIENS CÉLÈBRES.

       SOMMAIRE.--La _Divine comédie_ et le _Roman de la rose_.--La
       Renaissance.--Démêlés de Martin Luther et du diable.--Catherine
       de Médicis.--Henri III et Jacques Clément--Les rose-croix.--Henri
       Kunrath.--Osvald Crollius.--Les alchimistes et les magiciens au
       commencement du XVIIe siècle.


       On a multiplié les commentaires et les études sur l'oeuvre de
       _Dante_, et personne, que nous sachions, n'en a signalé le
       principal caractère. L'oeuvre du grand Gibelin est une
       déclaration de guerre à la papauté par la révélation hardie des
       mystères. L'épopée de Dante est joannite et gnostique, c'est une
       application hardie des figures et des nombres de la kabbale aux
       dogmes chrétiens, et une négation secrète de tout ce qu'il y a
       d'absolu, dans ces dogmes; son voyage à travers les mondes
       surnaturels s'accomplit comme l'initiation aux mystères d'Éleusis
       et de Thèbes. C'est Virgile qui le conduit et le protège dans les
       cercles du nouveau Tartare, comme si Virgile, le tendre et
       mélancolique prophète des destinées du fils de Pollion, était aux
       yeux du poète florentin le père illégitime, mais véritable de
[359]  l'épopée chrétienne. Grâce au génie païen de Virgile, Dante
       échappe à ce gouffre sur la porte duquel il avait lu une sentence
       de désespoir, il y échappe _en mettant sa tête à la place de ses
       pieds_ et ses _pieds à la place de sa tête_, c'est-à-dire en
       prenant le contrepied du dogme, et alors il remonte à la lumière
       en se servant du démon lui-même comme d'une échelle monstrueuse;
       il échappe à l'épouvante à force d'épouvante, à l'horrible à
       force d'horreur. L'enfer, semble-t-il dire, n'est une impasse que
       pour ceux qui ne savent pas se retourner; il prend le diable à
       rebrousse-poil, s'il m'est permis d'employer ici cette expression
       familière, et s'émancipe par son audace. C'est déjà le
       protestantisme dépassé, et le poète des ennemis de Rome a déjà
       deviné Faust montant au ciel sur la tête de Méphistophélès
       vaincu. Remarquons aussi que l'enfer de Dante n'est qu'un
       purgatoire négatif. Expliquons-nous: son purgatoire semble s'être
       formé dans son enfer comme dans un moule, c'est le couvercle et
       comme le bouchon du gouffre, et l'on comprend que le titan
       florentin en escaladant le paradis voudrait jeter d'un coup de
       pied le purgatoire dans l'enfer.

       Son ciel se compose d'une série de cercles kabbalistiques divisés
       par une croix comme le pantacle d'Ézéchiel; au centre de cette
       croix fleurit une rose, et nous voyons apparaître pour la
       première fois exposé publiquement et presque catégoriquement
       expliqué le symbole des rose-croix.

       Nous disons pour la première fois, parce que Guillaume de Lorris,
       mort en 1260, cinq ans avant la naissance d'Alighieri, n'avait
       pas achevé son _Roman de la rose_, qui fut continué par Clopinel,
[360]  un demi-siècle plus tard. On ne découvrira pas sans étonnement
       que le Roman de la rose et la Divine comédie sont les deux formes
       opposées d'une même oeuvre: l'initiation à l'indépendance de
       l'esprit, la satire de toutes les institutions contemporaines et
       la formule allégorique des grands secrets de la Société des
       rose-croix.

       Ces importantes manifestations de l'occultisme coïncident avec
       l'époque de la chute des templiers, puisque Jean de Meung ou
       Clopinel, contemporain de la vieillesse de Dante, florissait
       pendant ses plus belles années à la cour de Philippe le Bel. Le
       _Roman de la rose_ est l'épopée de la vieille France. C'est un
       livre profond sous une forme légère, c'est une révélation aussi
       savante que celle d'Apulée des mystères de l'occultisme. La rose
       de Flamel, celle de Jean de Meung et celle de Dante sont nées sur
       le même rosier.

       Dante avait trop de génie pour être un hérésiarque.

       Les grands hommes impriment à l'intelligence un mouvement qui se
       prouve plus tard par des actes dont l'initiative appartient aux
       médiocrités remuantes. Dante n'a peut-être jamais été lu, et
       n'eût certainement jamais été compris par Luther. Cependant
       l'oeuvre des Gibelins fécondée par la puissante pensée du poète,
       souleva lentement l'empire contre la papauté, en se perpétuant
       sous divers noms de siècle en siècle, et rendit enfin l'Allemagne
       protestante. Ce n'est certainement pas Luther qui a fait la
       réforme, mais la réforme s'est emparée de Luther et l'a poussé en
       avant. Ce moine aux épaules carrées n'avait que de l'entêtement
       et de l'audace, mais c'était l'instrument qu'il fallait aux idées
       révolutionnaires. _Luther_ était le Danton de la théologie
[361]  anarchique; superstitieux et téméraire, il se croyait obsédé par
       le diable; le diable lui dictait des arguments contre l'Église,
       le diable le faisait raisonner, déraisonner et surtout écrire. Ce
       génie inspirateur de tous les Caïns ne demandait alors que de
       l'encre, bien sûr qu'avec cette encre distillée par la plume de
       Luther, il ferait bientôt des flots de sang. Luther le sentait et
       il haïssait le diable parce que c'était encore un maître; un jour
       il lui lança son écritoire à la tête comme s'il voulait le
       rassasier par cette violente libation. Luther jetant son encrier
       à la tête du diable, nous rappelle ce facétieux régicide qui, en
       signant la mort de Charles Ier, barbouilla d'encre ses complices.

       «_Plutôt Turc que papiste!_» c'était la devise de Luther; et en
       effet le protestantisme n'est au fond, comme l'islamisme, que le
       déisme pur organisé en culte conventionnel, et n'en diffère que
       par des restes de catholicisme mal effacé. Les protestants sont,
       au point de vue de la négation du dogme catholique, des musulmans
       avec quelques superstitions de plus et un prophète de moins.

       Les hommes renoncent plus volontiers à Dieu qu'au diable, les
       apostats de tous les temps l'ont assez prouvé. Les disciples de
       Luther, divisés bientôt par l'anarchie, n'avaient plus entre eux
       qu'un lien de croyance commune, ils croyaient tous à Satan, et ce
       spectre grandissant à mesure que leur esprit de révolte les
       éloignait de Dieu, arrivait à des proportions terribles.
       Carlostad, archidiacre de Wurtemberg, étant un jour en chaire,
       vit entrer dans le temple un homme noir qui s'assit devant lui,
       et le regarda pendant tout le temps de son sermon avec une fixité
       terrible; il se trouble, descend de chaire, interroge les
[362]  assistants; personne n'a vu le fantôme. Carlostad revient chez
       lui tout épouvanté, le plus jeune de ses fils vient au-devant de
       lui, et lui raconte qu'un inconnu vêtu de noir est venu le
       demander et a promis de revenir dans trois jours. Plus de doute
       pour l'halluciné; le visiteur n'est autre que le spectre de la
       vision. La frayeur lui donne la fièvre, il se met au lit et meurt
       avant le troisième jour.

       Ces malheureux sectaires avaient peur de leur ombre, leur
       conscience était restée catholique et les damnait
       impitoyablement. Luther se promenant un soir avec sa femme
       Catherine de Bora, regarda le ciel plein d'étoiles, et dit à
       demi-voix avec un profond soupir: «Beau ciel que je ne verrai
       jamais!»--«Eh quoi, dit la femme, pensez-vous donc être
       réprouvé?»--«Qui sait, dit Luther, si Dieu ne nous punira pas
       d'avoir été infidèles à nos voeux?» Peut-être qu'alors si
       Catherine, en le voyant douter ainsi de lui-même, l'eût abandonné
       en le maudissant, le réformateur, brisé par cet avertissement
       divin, eût reconnu combien il avait été criminel en trahissant
       l'Église sa première épouse, et eut tourné des yeux en larmes
       vers le cloître qu'il avait lui-même abandonné! Mais Dieu qui
       résiste aux superbes, ne le trouva pas digne sans doute de cette
       salutaire douleur. La comédie sacrilège du mariage de Luther
       avait été le châtiment providentiel de son orgueil, et comme il
       persévéra dans son péché, son châtiment ne le quitta pas et le
       ridiculisa jusqu'à la fin. Il mourut entre le diable et sa femme,
       effrayé de l'un et fort embarrassé de l'autre.

       La corruption et la superstition s'accommodent bien ensemble.
       L'époque de la renaissance débauchée, persécutrice et crédule, ne
[363]  fut certes pas la renaissance de la raison. _Catherine de
       Médicis_ était sorcière, _Charles IX_ consultait les nécromants,
       _Henri III_ faisait des parties de dévotion et de débauche.
       C'était alors le bon temps des astrologues, bien qu'on en
       torturât quelques-uns de temps en temps pour les forcer à changer
       leurs prédictions. Les sorciers de cour à cette époque se
       mêlaient d'ailleurs toujours un peu d'empoisonnements et
       méritaient assez la corde. _Trois-Échelles_, le magicien de
       Charles IX, était prestidigitateur et fripon; il se confessa un
       jour au roi, et ce n'étaient pas peccadilles que ses méfaits; le
       roi lui fit grâce avec menace de pendaison en cas de rechute.
       Trois-Échelles retomba et fut pendu.

       Lorsque la ligue eut juré la mort du faible et misérable _Henri
       III_, elle eut recours aux envoûtements de la magie noire.
       L'Étoile assure que l'image en cire du roi était placée sur les
       autels où les prêtres ligueurs disaient la messe, et qu'on
       perçait cette image avec un canif en prononçant une oraison de
       malédictions et d'anathème. Comme le roi ne mourait pas assez
       vite, on en conclut qu'il était sorcier. Des pamphlets coururent
       où Henri III était représenté tenant des conventicules où les
       crimes de Sodome et de Gomorrhe n'étaient que le prélude
       d'attentats plus inouïs et plus affreux. Le roi, disait-on, avait
       parmi ses mignons un personnage inconnu qui était le diable en
       personne; on enlevait des jeunes vierges que ce prince
       prostituait violemment à Béelzébut; le peuple croyait à ces
       fables, et il se trouva enfin un fanatique pour exécuter les
       menaces de l'envoûtement. _Jacques Clément_ eut des visions et
       entendit des voix impérieuses qui lui commandaient de tuer le
       roi. Cet halluciné courut au régicide comme un martyr, et mourut
[364]  en riant comme les héros de la mythologie scandinave. Des
       chroniqueurs scandaleux ont prétendu qu'une grande dame de la
       cour avait uni aux inspirations de la solitude du moine, le
       magnétisme de ses caresses: cette anecdote manque de probabilité.
       La chasteté du moine entretenait son exaltation, et s'il eût
       commencé à vivre de la vie fatale des passions, une soif
       insatiable de plaisir se fût emparée de tout son être, et il
       n'eût plus voulu mourir.

       Pendant que les guerres de religion ensanglantaient le monde, les
       sociétés secrètes de l'illuminisme, qui n'étaient que des écoles
       de théurgie et de haute magie, prenaient de la consistance en
       Allemagne. La plus ancienne de ces sociétés paraît avoir été
       celle des rose-croix dont les symboles remontent au temps des
       Guelfes et des Gibelins, comme nous le voyons par les allégories
       du poème de Dante, et par les figures du Roman de la rose.

       La rose, qui a été de tout temps l'emblème de la beauté, de la
       vie, de l'amour et du plaisir, exprimait mystiquement la pensée
       secrète de toutes les protestations manifestées à la renaissance.
       C'était la chair révoltée contre l'oppression de l'esprit;
       c'était la nature se déclarant fille de Dieu, comme la grâce;
       c'était l'amour qui ne voulait pas être étouffé par le célibat;
       c'était la vie qui ne voulait plus être stérile, c'était
       l'humanité aspirant à une religion naturelle, toute de raison et
       d'amour, fondée sur la révélation des harmonies de l'Être, dont
       la rose était pour les initiés le symbole vivant et fleuri. La
       rose, en effet, est un pantacle, elle est de forme circulaire,
       les feuilles de la corolle sont taillées en coeur, et s'appuient
       harmonieusement les unes sur les autres; sa couleur présente les
[365]  nuances les plus douces des couleurs primitives, son calice est
       de pourpre et d'or. Nous avons vu que Flamel, ou plutôt le livre
       du juif Abraham, en faisait le signe hiéroglyphique de
       l'accomplissement du grand oeuvre. Telle est la clef du roman de
       Clopinel et de Guillaume de Lorris. La conquête de la rose était
       le problème posé par l'initiation à la science pendant que la
       religion travaillait à préparer et à établir le triomphe
       universel, exclusif et définitif de la croix.

       Réunir la rose à la croix, tel était le problème posé par la
       haute initiation, et en effet la philosophie occulte étant la
       synthèse universelle, doit tenir compte de tous les phénomènes de
       l'Être. La religion, considérée uniquement comme un fait
       physiologique, est la révélation et la satisfaction d'un besoin
       des âmes. Son existence est un fait scientifique: la nier, ce
       serait nier l'humanité elle-même. Personne ne l'a inventée, elle
       s'est formée comme les lois, comme les civilisations, par les
       nécessités de la vie morale; et considérée seulement à ce point
       de vue philosophique et restreint, la religion doit être regardée
       comme fatale si l'on explique tout par la fatalité, et comme
       divine si l'on admet une intelligence suprême à la source des
       lois naturelles. Il suit de là que le caractère de toute religion
       proprement dite étant de relever directement de la divinité par
       une révélation surnaturelle, nul autre mode de transmission ne
       donnant au dogme une sanction suffisante, il faut en conclure que
       la vraie religion naturelle c'est la religion révélée,
       c'est-à-dire qu'il est naturel de n'adopter une religion qu'en la
       croyant révélée, toute vraie religion exigeant des sacrifices, et
[366]  l'homme n'ayant jamais ni le pouvoir, ni le droit d'en imposer à
       ses semblables, en dehors et surtout au-dessus des conditions
       ordinaires de l'humanité.

       C'est en partant de ce principe rigoureusement rationnel que les
       rose-croix arrivaient au respect de la religion dominante,
       hiérarchique et révélée. Ils ne pouvaient par conséquent pas plus
       être les ennemis de la papauté que de la monarchie légitime, et
       s'ils conspiraient contre des papes et contre des rois, c'est
       qu'ils les considéraient personnellement comme des apostats du
       devoir et des fauteurs suprêmes de l'anarchie.

       Qu'est-ce, en effet, qu'un despote soit spirituel, soit temporel,
       sinon un anarchiste couronné?

       C'est par cette considération qu'on peut expliquer le
       protestantisme et même le radicalisme de certains grands adeptes
       plus catholiques que certains papes, et plus monarchiques que
       certains rois, de quelques adeptes excentriques, tels que Henri
       Khunrath et les vrais illuminés de son école.

       _Henri Khunrath_ est un personnage peu connu de ceux qui n'ont
       pas fait des sciences occultes une étude particulière; c'est
       pourtant un maître et un maître du premier ordre; c'est un prince
       souverain de la rose-croix, digne sous tous les rapports de ce
       titre scientifique et mystique. Ses pantacles sont splendides
       comme la lumière du Sohar, savants comme Trithême, exacts comme
       Pythagore, révélateurs du grand oeuvre comme le livre d'Abraham
       et de Nicolas Flamel.

       Henri Khunrath était chimiste et médecin, il était né en 1502, et
       il avait quarante-deux ans, lorsqu'il parvint à la haute
       initiation théosophique. Le plus remarquable de ses ouvrages, son
[367]  _Amphithéâtre de la sagesse éternelle_, était publié en 1598, car
       l'approbation de l'empereur Rodolphe qui s'y trouve annexée est
       datée du 1er juin de cette même année. L'auteur, bien qu'il fît
       profession d'un protestantisme radical, y revendique hautement le
       nom de catholique et d'orthodoxe; il déclare avoir en sa
       possession, mais garder secrète comme il convient, une clef de
       l'apocalypse, clef triple et unique comme la science universelle.
       La division du livre est _septénaire_, et il y partage en sept
       degrés l'initiation à la haute philosophie; le texte est un
       commentaire mystique des oracles de Salomon; l'ouvrage se termine
       par des tableaux synoptiques, qui sont la synthèse de la haute
       magie et de la kabbale occulte, en tout ce qui peut être écrit et
       publié verbalement. Le reste, c'est-à-dire la partie ésotérique
       et indicible de la science, est exprimé par de magnifiques
       pantacles dessinés et gravés avec soin. Ces pantacles sont au
       nombre de neuf.

       Le _premier_, contient le dogme d'Hermès.

       Le _deuxième_, la réalisation magique.

       Le _troisième_ représente le chemin de la sagesse et les travaux
       préparatoires de l'oeuvre.

       Le _quatrième_ représente la porte du sanctuaire éclairée par
       sept rayons mystiques.

       Le _cinquième_ est une rose de lumière, au centre de laquelle une
       forme humaine étend ses bras en forme de croix.

       Le _sixième_ représente le laboratoire magique de Khunrath, avec
       son oratoire kabbalistique, pour démontrer la nécessité d'unir la
       prière au travail.

       Le _septième_ est la synthèse absolue de la science.

       Le _huitième_ exprime l'équilibre universel.

[368]  Le _neuvième_ résume la doctrine particulière de Khunrath avec
       une énergique protestation contre tous ses détracteurs. C'est un
       pantacle hermétique encadré dans une caricature allemande pleine
       de verve et de naïve colère. Les ennemis du philosophe sont
       travestis en insectes, en oisons bridés, en boeufs et en ânes, le
       tout orné de légendes latines et de grosses épigrammes en
       allemand; Khunrath y est représenté à droite et à gauche, en
       costume de ville et en costume de cabinet, faisant face à ses
       adversaires, soit au dedans, soit au dehors: en habit de ville,
       il est armé d'une épée et marche sur la queue d'un scorpion; en
       costume de cabinet, il est muni de pincettes et marche sur la
       tête d'un serpent; au dehors il démontre, et chez lui il
       enseigne, comme ses gestes le font assez comprendre, toujours la
       même vérité sans craindre le souffle impur de ses adversaires,
       souffle si pestilentiel pourtant que les oiseaux du ciel tombent
       morts à leurs pieds. Cette planche très curieuse manque dans un
       grand nombre d'exemplaires de l'_Amphithéâtre_ de Khunrath.

       Ce livre extraordinaire contient tous les mystères de la plus
       haute initiation; il est, comme l'auteur l'annonce dans son titre
       même: _Christiano-kabbalistique, divino-magique,
       physico-chimique, triple unique et universel_.

       C'est un véritable manuel de haute magie et de philosophie
       hermétique, et l'on ne saurait trouver ailleurs, si ce n'est dans
       le Sepher Jésirah et le Sohar, une plus complète et plus parfaite
       initiation.

       Dans les quatre importants corollaires qui suivent l'explication
       de la troisième figure, Khunrath établit: 1. Que la dépense à
[369]  faire pour le grand oeuvre (  part l'entretien et les dépenses
       personnelles de l'opérateur) ne doit pas excéder la _somme de
       trente thalers_; j'en parle sciemment, ajoute l'auteur, l'ayant
       appris de quelqu'un qui le savait. Ceux qui dépensent davantage
       se trompent et perdent leur argent. Ces mots: l'ayant appris de
       quelqu'un qui le savait, prouvent que Khunrath ou n'a pas fait
       lui-même la pierre philosophale, ou ne veut pas dire qu'il l'a
       faite, et cela par crainte des persécutions.

       Khunrath établit ensuite l'obligation pour l'adepte, de ne
       consacrer à ses usages personnels que la dixième partie de sa
       richesse et consacrer tout le reste à la gloire de Dieu et aux
       oeuvres de charité.

       Troisièmement, il affirme que les mystères du christianisme et
       ceux de la nature s'expliquant et s'illustrant réciproquement, le
       règne futur du Messie (le messianisme) s'établit sur la double
       base de la science et de la foi, en sorte que le livre de la
       nature confirmant les oracles de l'Évangile, on pourra convaincre
       par la science et par la raison les juifs et les mahométans de la
       vérité du christianisme, si bien qu'avec le concours de la grâce
       divine, ils seront infailliblement convertis à la religion de
       l'unité; il termine enfin par cette sentence:


       SIGILLUM NATURAE ET ARTIS SIMPLICITAS.

       _Le cachet de la nature et de l'art, c'est la simplicité_.

       Du temps de Khunrath, vivait un autre médecin initié, philosophe
       hermétique et continuateur de la médecine de Paracelse; c'était
       _Oswald Crollius_, auteur du _Livre des signatures, ou de la
       vraie et vivante anatomie du grand et du petit monde_. Dans cet
       ouvrage dont la préface est un abrégé fort bien fait de la
[370]  philosophie hermétique, Crollius cherche à établir que Dieu et la
       nature ont en quelque sorte signé tous leurs ouvrages, et que
       tous les produits d'une force quelconque de la nature portent,
       pour ainsi dire, l'estampille de cette force imprimée en
       caractères indélébiles, en sorte que l'initié aux écritures
       occultes puisse lire à livre ouvert les sympathies et les
       antipathies des choses, les propriétés des substances et tous les
       autres secrets de la création. Les caractères des différentes
       écritures seraient primitivement empruntés à ces signatures
       naturelles qui existent dans les étoiles et dans les fleurs, sur
       les montagnes et sur le plus humble caillou. Les figures des
       cristaux, les cassures des minéraux, seraient des empreintes de
       la pensée que le Créateur avait en les formant. Cette idée est
       pleine de poésie et de grandeur, mais il manque une grammaire à
       cette langue mystérieuse des mondes, il manque un vocabulaire
       raisonné à ce verbe primitif et absolu. Le roi Salomon seul passe
       pour avoir accompli ce double travail; or les livres occultes de
       Salomon sont perdus: Crollius entreprenait donc non pas de les
       refaire, mais de retrouver les principes fondamentaux de cette
       langue universelle du Verbe créateur.

       Par ces principes on reconnaîtrait que les hiéroglyphes primitifs
       formés des éléments mêmes de la géométrie correspondraient aux
       lois constitutives et essentielles des formes déterminées par les
       mouvements alternés ou combinés que décident les attractions
       équilibrantes; on reconnaîtrait à leur seule figure extérieure
       les simples et les composés, et par les analogies des figures
       avec les nombres, on pourrait faire une classification
       mathématique de toutes les substances révélées par les lignes de
[371]  leurs surfaces. Il y a au fond de ces aspirations, qui sont des
       réminiscences de la science édénique, tout un monde de
       découvertes à venir pour les sciences. Paracelse les avait
       pressenties, Crollius les indique, un autre viendra pour les
       réaliser et les démontrer. La folie d'hier sera le génie de
       demain, et le progrès saluera ces sublimes chercheurs qui avaient
       deviné ce monde perdu et retrouvé cette Athlantide du savoir
       humain!

       Le commencement du XVIIe siècle fut la grande époque de
       l'alchimie, alors parurent: _Philippe Muller_, _Jean Thorneburg_,
       _Michel Mayer_, _Ortelius_, _Poterius_, _Samuel Northon_, le
       _baron de Beausoleil_, _David Planiscampe_, _Jean Duchesne_,
       _Robert Flud_, _Benjamin Mustapha_, le _président d'Espagnet_, le
       cosmopolite qu'il fallait nommer le premier, _de Nuisement_, qui
       a traduit et publié les remarquables écrits du cosmopolite,
       _Jean-Baptiste Van Helmont_, _Irénée Philalèthe_, _Rodolphe
       Glauber_, le sublime cordonnier _Jacob Boehm_. Les principaux de
       ces initiés s'adonnaient aux recherches de la haute magie, et en
       cachaient avec soin le nom décrié sous les apparences des
       recherches hermétiques. Le Mercure des sages qu'ils voulaient
       trouver et donner à leurs disciples, c'était la synthèse
       scientifique et religieuse, c'était la paix qui réside dans la
       souveraine unité. Les mystiques n'étaient alors que les croyants
       aveugles des véritables illuminés, et l'illuminisme proprement
       dit n'était que la science universelle de la lumière. En 1623, au
       printemps, on trouva affichée dans les rues de Paris cette
       étrange proclamation:

       «Nous, députés des frères rose-croix, faisons séjour visible et
[372]  invisible dans cette ville, par la grâce du Très-Haut, vers
       lequel se tourne le coeur des sages; nous enseignons, sans aucune
       sorte de moyens extérieurs, à parler les langues des pays que
       nous habitons, et nous tirons les hommes, nos semblables, de la
       terreur et de la mort.

       «S'il prend envie à quelqu'un de nous voir par curiosité
       seulement, il ne communique jamais avec nous; mais si sa volonté
       le porte réellement et de fait à s'inscrire sur les registres de
       notre confraternité, nous, qui jugeons des pensées, lui ferons
       voir la vérité de nos promesses, tellement que nous ne mettons
       point le lieu de notre demeure, puisque la pensée, jointe à la
       volonté réelle du lecteur, sera capable de nous faire connaître à
       lui et lui à nous.»

       L'opinion se préoccupa alors de cette manifestation mystérieuse,
       et si quelqu'un alors demandait hautement ce que c'était que les
       frères rose-croix, souvent un personnage inconnu prenait à part
       le questionneur, et lui disait gravement:

       «Prédestinés à la réforme qui doit s'accomplir bientôt dans tout
       l'univers, les rose-croix sont les dépositaires de la suprême
       sagesse, et paisibles possesseurs de tous les dons de la nature,
       ils peuvent les dispenser à leur gré.

       «En quelque lieu qu'ils soient, ils connaissent mieux toutes les
       choses qui se passent dans le reste du monde, que si elles leur
       étaient présentes; ils ne sont sujets ni à la faim ni à la soif,
       et n'ont à craindre ni la vieillesse ni les maladies.

       «Ils peuvent commander aux esprits et aux génies les plus
       puissants.

[373]  «Dieu les a couverts d'une nuée pour les défendre de leurs
       ennemis, et on ne peut les voir que quand ils le veulent, eût-on
       des yeux plus perçants que ceux de l'aigle.

       «Ils tiennent leurs assemblées générales dans les pyramides
       d'Egypte.

       «Mais ces pyramides sont pour eux comme le rocher d'où
       jaillissait la source de Moïse, elles marchent avec eux dans le
       désert, et les suivront jusqu'à leur entrée dans la terre
       promise.»



                                CHAPITRE VI.

                              PROCÈS DE MAGIE.

       SOMMAIRE.--Gaufridi, Urbain Grandier, Boulé et Picart, le père
       Girard et mademoiselle Cadière.--Phénomènes des
       convulsions.--Anecdotes diverses.


       L'auteur grec qui a écrit la description du tableau allégorique
       de Cebès finit son oeuvre par cette conclusion admirable:

       «Il n'y a qu'un bien véritable à désirer, c'est la sagesse; et il
       n'y a qu'un mal à craindre, c'est la folie.»

       Le mal moral en effet, la méchanceté, le crime, ne sont autre
       chose qu'une folie véritable: et le père Hilarion Tissot a toutes
       les sympathies de notre coeur, lorsqu'il répète sans cesse dans
       ses brochures follement courageuses qu'au lieu de punir les
       criminels, il faudrait les soigner et les guérir.

[374]  Nous disons les sympathies de notre coeur, parce que notre raison
       proteste contre cette trop charitable interprétation du crime
       dont les conséquences seraient de détruire la sanction de la
       morale en désarmant la loi. Nous comparons la folie à l'ivresse,
       et considérant que l'ivresse est presque toujours volontaire,
       nous applaudissons à la sagesse des juges qui, ne regardant pas
       la perte spontanée de la raison comme une excuse, punissent sans
       pitié les délits et les crimes commis dans l'ivresse. Un jour
       viendra même peut-être où l'ivresse sera comptée parmi les
       circonstances aggravantes, et où tout être intelligent qui se
       mettra volontairement hors de la raison, se trouvera hors de la
       loi. La loi n'est-elle pas la raison de l'humanité?

       Malheur à l'homme qui s'enivre soit de vin, soit d'orgueil, soit
       de haine, soit même d'amour! Il est aveugle, il est injuste, il
       est le jouet de la fatalité; c'est un fléau qui marche, c'est une
       calamité vivante; il peut tuer, il peut violer; c'est un fou sans
       chaîne; haro sur lui! La société a droit de se défendre; c'est
       plus que son droit, c'est son devoir, car elle a des enfants.

       Ces réflexions nous viennent au sujet des procès de magie dont
       nous avons à rendre compte. On a trop accusé l'Église et la
       société de meurtre judiciaire sur des fous; nous admettons que
       les sorciers étaient des fous sans doute, mais c'étaient des fous
       de perversité; si parmi eux quelques innocents malades ont péri,
       ce sont des malheurs dont l'Église et la société ne sauraient
       être responsables. Tout homme condamné suivant les lois de son
       pays et les formes judiciaires de son temps, est justement
[375]  condamné, son innocence possible n'appartient plus qu'à Dieu;
       devant les hommes il est et doit rester coupable.

       Ludwig Tieck, dans un remarquable roman intitulé le _Sabbat des
       sorcières_, met en scène une sainte femme, une pauvre vieille
       épuisée de macérations, la tête affaiblie par les jeûnes et les
       prières, qui, pleine d'horreur pour les sorciers, et disposée par
       excès d'humilité à s'accuser de tous les crimes, finit par se
       croire en effet sorcière, s'en accuse, en est convaincue par
       erreur et par prévention, puis est brûlée vive. Cette histoire
       fût-elle vraie, que prouverait-elle? Qu'une erreur judiciaire est
       possible, rien de plus, rien de moins.

       Mais si l'erreur judiciaire est possible en fait, elle ne saurait
       l'être en droit: autrement que deviendrait la justice humaine?

       _Socrate_ condamné à mort aurait pu fuir, et ses juges eux-mêmes
       lui en eussent fourni les moyens, mais il respecta les lois et
       voulut mourir.

       C'est aux lois et non aux tribunaux du moyen âge qu'il faut s'en
       prendre de la rigueur de certaines sentences. Mais Gilles de
       Laval, dont nous ayons raconté les crimes et le supplice, fut-il
       injustement condamné, et devait-on l'absoudre parce qu'il était
       fou? Étaient-elles innocentes ces horribles folles qui
       composaient des philtres avec la moelle des petits enfants? La
       magie noire d'ailleurs était la folie générale de cette
       malheureuse époque: les juges, à force d'étudier les questions de
       sorcellerie finissaient quelquefois par se croire sorciers
       eux-mêmes. La sorcellerie, dans plusieurs localités, devenait
       épidémique, et les supplices semblaient multiplier les coupables.

[376]  On peut voir dans les démonographes, tels que Delancre, Delrio,
       Sprenger, Bodin, Torre-Blanca et les autres, les récits d'un
       grand nombre de procès dont les détails sont aussi fastidieux que
       révoltants. Les condamnés sont pour la plupart des hallucinés et
       des idiots, mais des idiots méchants et des hallucinés dangereux;
       les passions érotiques, la cupidité et la haine sont les causes
       principales de l'égarement de leur raison: ils étaient capables
       de tout. Sprenger dit que les sorcières s'entendaient avec les
       sages-femmes pour leur acheter des cadavres d'enfants
       nouveau-nés. Les sages-femmes tuaient ces innocents au moment
       même de leur naissance, en leur enfonçant de longues aiguilles
       dans le cerveau, on déclarait un enfant mort et on l'enterrait.
       La nuit venue, les stryges grattaient la terre et en arrachaient
       le cadavre, elles le faisaient bouillir dans une chaudière avec
       des herbes narcotiques et vénéneuses, puis distillaient,
       alambiquaient, mélangeaient cette gélatine humaine. Le liquide
       servait d'élixir de longue vie, le solide était broyé et
       incorporé aux graisses de chat noir mélangées de suie qui
       servaient aux frictions magiques. Le coeur se soulève de dégoût à
       la lecture de ces révélations abominables, et l'indignation fait
       taire la pitié; mais lorsqu'on en vient aux procédures, lorsqu'on
       voit la crédulité et la cruauté des juges, les fausses promesses
       de grâce qu'ils emploient pour obtenir des aveux, les tortures
       atroces, les visites obscènes, les précautions honteuses et
       ridicules, puis après tout cela, le bûcher en place publique,
       l'assistance dérisoire du clergé qui livre au bras séculier en
       demandant grâce pour ceux qu'il voue à la mort, on est forcé de
[377]  conclure qu'au milieu de tout ce chaos, la religion seule reste
       sainte, mais que les hommes sont tous également des idiots ou des
       scélérats.

       Ainsi en 1598, un prêtre limousin, nommé _Pierre Aupetit_, est
       brûlé vif pour des aveux ridicules qui lui ont été arrachés par
       la torture.

       A Dôle, en 1599, on brûle une femme nommée _Antide Collas_, parce
       que sa conformation sexuelle avait quelque chose de phénoménal,
       qu'on crut ne pouvoir expliquer que par un commerce infâme avec
       Satan. La malheureuse, mise et remise à la torture, dépouillée,
       sondée, visitée en présence des médecins et des juges, écrasée de
       honte et de douleurs, avoua tout pour en finir.

       _Henri Boguet_, juge de Saint-Claude, raconte lui-même qu'il fit
       torturer une femme comme sorcière, _parce qu'il manquait quelque
       chose à la croix de son chapelet_, signe certain de sorcellerie,
       au dire de ce féroce imbécile.

       Un enfant de douze ans, stylé par les inquisiteurs, vient accuser
       son père de l'avoir mené au sabbat. Le père meurt en prison par
       suite de ses tortures, et l'on propose de faire brûler l'enfant.
       Boguet s'y oppose et se fait un mérite de cette clémence.

       Une femme de trente-cinq ans, _Rollande de Vernois_, est oubliée
       dans un cachot si glacial qu'elle promet de s'avouer coupable de
       magie, si on veut la laisser s'approcher du feu. Dès qu'elle sent
       la chaleur, elle tombe dans des convulsions affreuses, elle a la
       fièvre et le délire; en cet état on la met à la torture, elle dit
       tout ce qu'on lui fait dire, elle est traînée mourante au bûcher.
       Un orage éclate, la pluie éteint le feu, Boguet se félicite alors
[378]  de la sentence qu'il a rendue, puisque évidemment cette femme que
       le ciel semblait défendre, devait être protégée par le diable. Le
       même Boguet a fait encore brûler deux hommes, _Pierre Gaudillon_
       et le gros _Pierre_, pour avoir couru la nuit, l'un en forme de
       lièvre, l'autre en forme de loup.

       Mais le procès qui fit le plus de bruit au commencement du XVIIe
       siècle, fut celui de messire _Louis Gaufridi_, curé de la
       paroisse des Accoules à Marseille. Le scandale de cette affaire
       donna un funeste exemple qui ne fut que trop tôt suivi. Un prêtre
       accusé par des prêtres! un curé traîné devant les tribunaux par
       ses confrères! Constantin avait dit que s'il voyait un prêtre
       déshonorer son caractère par un péché honteux, il le couvrirait
       de sa pourpre, c'était une belle et royale parole. Le sacerdoce,
       en effet, doit être impeccable, comme la justice est infaillible
       devant la morale publique.

       En décembre 1610, une jeune fille de Marseille nommée _Magdelaine
       de la Palud_, étant allée en pèlerinage à la Sainte-Baume, en
       Provence, y fut prise d'extase et de convulsions. Une autre
       dévote nommée _Louise Capeau_ fut bientôt atteinte du même mal.
       Des dominicains et des capucins crurent à la présence du démon,
       et firent des exorcismes. Magdelaine de la Palud et sa compagne
       donnèrent alors le spectacle qui se renouvela si souvent un
       siècle plus tard lors de l'épidémie des convulsions. Elles
       criaient, se tordaient et demandaient à être battues et foulées
       aux pieds, un jour six hommes marchèrent en même temps sur la
       poitrine de Magdelaine qui n'en ressentit aucune douleur; en cet
       état elle s'accusait des plus étranges déréglements; elle s'était
       livrée au diable corps et âme, disait-elle; elle avait été
[379]  fiancée au démon par un prêtre nommé Gaufridi. Au lieu d'enfermer
       cette folle, on l'écouta, et les pères exorcistes dépêchèrent à
       Marseille trois capucins pour informer secrètement les supérieurs
       ecclésiastiques de ce qui se passait à la Sainte-Baume, et
       amener, s'il était possible, sans violence et sans scandale le
       curé Gaufridi pour le confronter avec les prétendus démons.

       Cependant on commençait à écrire les inspirations infernales des
       deux hystériques, c'étaient des discours d'une dévotion ignorante
       et fanatique, présentant la religion telle que la comprenaient
       les exorcistes eux-mêmes. Les possédées semblaient raconter les
       rêves de ceux qui les interrogeaient: c'était exactement le
       phénomène des _tables parlantes_ et des _médiums_ de notre temps.
       Les diables se donnaient des noms aussi incongrus que ceux des
       esprits américains; ils déclamaient contre l'imprimerie et contre
       les livres, faisaient des sermons dignes des capucins les plus
       fervents et les plus ignares. En présence de ces démons faits à
       leur image et à leur ressemblance, les pères ne doutèrent plus de
       la vérité de la possession et de la véracité des esprits
       infernaux. Les fantômes de leur imagination malade prenaient un
       corps et leur apparaissaient vivants dans ces deux femmes dont
       les confessions obscènes surexcitaient leur curiosité et leur
       indignation pleines de secrètes convoitises, ils devinrent
       furieux et il leur fallut une victime: telles étaient leurs
       dispositions lorsqu'on leur amena enfin le malheureux Louis
       Gaufridi.

       Gaufridi était un prêtre assez mondain, d'une figure agréable,
       d'un caractère faible et d'une moralité plus que suspecte, il
[380]  avait été le confesseur de Magdelaine de la Palud, et lui avait
       inspiré une implacable passion; cette passion, changée en haine
       par la jalousie, était devenue une fatalité, elle entraîna le
       malheureux prêtre dans son tourbillon de folie qui le conduisit
       au bûcher.

       Tout ce que pouvait dire l'accusé pour se défendre était retourné
       contre lui. Il attestait Dieu et Jésus-Christ, et sa sainte mère
       et son précurseur saint Jean-Baptiste, et on lui répondait: vous
       récitez à merveille les litanies du sabbat; par Dieu, vous
       entendez _Lucifer_, par Jésus-Christ, _Béelzébub_, par la sainte
       Vierge, la _mère apostate_ de l'Antéchrist, par saint
       Jean-Baptiste, le _faux prophète_ précurseur de Gog et Magog...
       Puis on le mettait à la torture, et on lui promettait sa grâce
       s'il voulait signer les déclarations de Magdelaine de la Palud.
       Le pauvre prêtre, éperdu, circonvenu, brisé, signa tout ce qu'on
       voulut: il en signa assez pour être brûlé, et c'était ce qu'on
       demandait. Les capucins de Provence donnèrent enfin au peuple cet
       affreux spectacle, ils lui apprirent à violer les privilèges du
       sanctuaire, ils lui montrèrent comment on tue les prêtres, et le
       peuple s'en souvint plus tard.

       O saint temple, disait un rabbin témoin des prodiges qui
       précédèrent la destruction de Jérusalem par Titus, ô saint
       temple, qu'as-tu donc? Et pourquoi te fais-tu peur à toi-même?

       Ni le saint-siége ni les évêques ne protestèrent contre le
       meurtre de Gaufridi, mais le XVIIIe siècle allait venir traînant
       la révolution à sa suite.

       Une des possédées qui avaient tué le curé des Accoules déclara un
       jour que le démon la quittait pour aller préparer la perte d'un
[381]  autre prêtre, qu'elle nomma d'avance prophétiquement et sans le
       connaître; elle le nomma _Urbain Grandier_.

       Alors régnait le terrible _cardinal de Richelieu_, qui comprenait
       l'autorité absolue comme le salut des États; malheureusement les
       tendances du cardinal étaient plutôt politiques et habiles que
       véritablement chrétiennes. Ce grand esprit avait pour borne une
       certaine étroitesse de coeur qui le rendait sensible à l'offense
       personnelle, et implacable dans ses vengeances. Ce qu'il
       pardonnait le moins au talent, c'était l'indépendance; il voulait
       avoir les gens d'esprit pour auxiliaires, plutôt que pour
       flatteurs, et il avait une certaine joie de détruire tout ce qui
       voulait briller sans lui. Sa tête aspirait à tout dominer, le
       père _Joseph_ était son bras droit et _Laubardemont_ son bras
       gauche.

       Il y avait alors en province, à Loudun, un ecclésiastique d'un
       génie remarquable et d'un grand caractère, il avait de la science
       et du talent, mais peu de circonspection; fait pour plaire aux
       multitudes et pour attirer les sympathies des grands, il pouvait
       dans l'occasion devenir un dangereux sectaire; le protestantisme
       alors remuait en France, et le curé de Saint-Pierre de Loudun,
       trop disposé aux idées nouvelles par son peu d'attrait pour le
       célibat ecclésiastique, pouvait devenir à la tête de ce parti un
       prédicant plus brillant que Calvin et aussi audacieux que Luther,
       il se nommait _Urbain Grandier_.

       Déjà des démêlés sérieux avec son évêque avaient signalé son
       habileté et son caractère inflexible, habileté malheureuse et
       maladroite, d'ailleurs, puisqu'il en avait appelé de ses
       puissants ennemis au roi et non pas au cardinal; le roi lui avait
[382]  donné raison, le cardinal devait lui donner tort. Grandier était
       retourné triomphant à Loudun, et s'était permis la fanfaronnade
       peu cléricale d'y rentrer une branche de laurier à la main. A
       dater de ce jour il fut perdu.

       Les religieuses ursulines de Loudun avaient alors pour
       supérieure, sous le nom de la mère Jeanne des anges, une certaine
       _Jeanne de Belfiel_, petite-fille du baron de Cose. Cette
       religieuse n'était rien moins que fervente, et son couvent ne
       passait pas pour un des plus réguliers du pays, il s'y passait
       des scènes nocturnes qu'on attribuait à des esprits. Les parents
       retiraient les pensionnaires, et la maison allait être bientôt
       dénuée de toute ressource.

       Grandier avait quelques intrigues et ne les cachait pas assez,
       c'était, d'ailleurs, un personnage trop en vue pour que
       l'oisiveté d'une petite ville ne fît pas grand bruit de ses
       faiblesses. Les pensionnaires des Ursulines en entendaient parler
       avec mystère chez leurs parents, les religieuses en parlaient
       entre elles pour déplorer le scandale, et restaient toutes
       préoccupées du personnage scandaleux, elles en rèvèrent; elles le
       virent pendant la nuit apparaître dans les dortoirs avec des
       attitudes bien conformes à ce qu'on disait de ses moeurs, elles
       poussèrent des cris, se crurent obsédées, et voilà le diable dans
       la maison.

       Les directeurs de ces filles, mortels ennemis de Grandier, virent
       tout le parti qu'ils pouvaient tirer de cette affaire dans
       l'intérêt de leur rancune et dans l'intérêt du couvent. On fit
       des exorcismes en secret d'abord, puis en public. Les amis de
       Grandier sentaient qu'il se tramait quelque chose et pressaient
[383]  le curé de Saint-Pierre du Marché de permuter ses bénéfices, et
       de quitter Loudun. Tout s'appaiserait dès qu'on le verrait parti;
       mais Grandier était un vaillant homme, il ne savait pas ce que
       c'était que de céder à la calomnie, il resta, et fut arrêté un
       matin comme il entrait dans son église, revêtu de ses habits
       sacerdotaux.

       A peine arrêté, Grandier fut traité en criminel d'État, ses
       papiers furent saisis, les scellés apposés à ses meubles, et
       lui-même fut conduit sous bonne garde à la forteresse d'Angers.
       Pendant ce temps on lui préparait à Loudun un cachot qui semblait
       plus fait pour une bête féroce que pour un homme. Richelieu,
       instruit de tout, avait dépêché Laubardemont pour en finir avec
       Grandier, et avait fait défendre au parlement de connaître de
       cette affaire.

       Si la conduite du curé de Saint-Pierre avait été celle d'un
       mondain, la tenue de Grandier, prisonnier et accusé de magie, fut
       celle d'un héros et d'un martyr. L'adversité révèle ainsi les
       grandes âmes, et il est beaucoup plus facile de supporter la
       souffrance que la prospérité.

       Il écrivait à sa mère:

       «... Je supporte mon affliction avec patience, et plains plus la
       vôtre que la mienne. Je suis fort incommodé, n'ayant point de
       lit; tâchez de me faire apporter le mien, car si le corps ne
       repose, l'esprit succombe. Enfin envoyez-moi un bréviaire, une
       Bible et un saint Thomas, pour ma consolation; au reste, ne vous
       affligez pas, j'espère que Dieu mettra mon innocence au jour...»

       Dieu, en effet, prend tôt ou tard le parti de l'innocence
       opprimée, mais il ne la délivre pas toujours de ses ennemis sur
[384]  la terre, ou ne la délivre que par la mort. Grandier devait
       bientôt l'éprouver.

       Ne faisons cependant pas les hommes plus méchants qu'ils ne sont
       en effet: les ennemis de Grandier ne croyaient pas à son
       innocence, ils le poursuivaient avec rage, mais c'était un grand
       coupable qu'ils croyaient poursuivre. Les phénomènes hystériques
       étaient alors mal connus et le somnambulisme entièrement ignoré:
       les contorsions des religieuses, leurs mouvements en dehors des
       habitudes et des forces humaines, les preuves qu'elles donnaient
       d'une seconde vue effrayante, tout cela était de nature à
       convaincre les moins crédules. Un athée célèbre de ce temps-là,
       le sieur de Kériolet, conseiller au parlement de Bretagne, vint
       voir les exorcismes pour s'en moquer. Les religieuses qui ne
       l'avaient jamais vu l'apostrophèrent par son nom et révélèrent
       tout haut des péchés que le conseiller croyait bien n'avoir fait
       connaître à personne. Sa conscience fut bouleversée et il passa
       d'un extrême à l'autre, comme font tous les naturels emportés; il
       pleura, il se confessa, et se voua pour le reste de ses jours à
       l'ascétisme le plus rigoureux.

       Le sophisme des exorcistes de Loudun était cet absurde
       paralogisme que M. de Mirville ose soutenir encore de nos jours:

       _Le diable est l'auteur de tous les phénomènes qui ne
       s'expliquent pas par les lois connues de la nature._

       A cet aphorisme antilogique, ils en joignaient un autre dont ils
       faisaient en quelque sorte un article de foi.

       _Le diable dûment exorcisé est forcé de dire la vérité, et on
       peut l'admettre à témoigner en justice._

[385]  Le malheureux Grandier n'était donc pas livré à des scélérats;
       c'était à des fous furieux qu'il avait affaire; aussi, forts de
       leur conscience, donnèrent-ils à cet incroyable procès la plus
       grande publicité. Jamais pareil scandale n'avait affligé
       l'Église: des religieuses hurlant, se tordant, se livrant aux
       gestes les plus obscènes, blasphémant, cherchant à se jeter sur
       Grandier comme les bacchantes sur Orphée; puis les choses les
       plus sacrées de la religion mêlées à ce hideux spectacle,
       traînées dans cette fange; Grandier seul calme, haussant les
       épaules et se défendant avec dignité et douceur; des juges pâles,
       éperdus, suant à grosses gouttes, Laubardemont en robe rouge
       planant sur ce conflit comme le vautour qui attend un cadavre.
       Tel fut le procès d'Urbain Grandier.

       Disons-le hautement pour l'honneur de l'humanité: un complot
       pareil à celui que supposerait l'assassinat juridique de cet
       homme, si l'on n'admet pas la bonne foi des exorcistes et des
       juges, est heureusement impossible. Les monstres sont aussi rares
       que les héros; la foule se compose de médiocrités aussi
       incapables de grands crimes que de grandes vertus. Les plus
       saints personnages de ce temps-là ont cru à la possession de
       Loudun; saint Vincent de Paul ne fut pas étranger à cette
       histoire et fut appelé à en dire son avis. Richelieu lui-même,
       qui, en tout cas peut-être, eût trouvé moyen de se débarrasser de
       Grandier, finit par le croire coupable. Sa mort fut le crime de
       l'ignorance et des préjugés de son temps, et ce fut une
       catastrophe bien plutôt qu'un assassinat.

       Nous n'affligerons pas nos lecteurs du détail de ses tortures: il
       demeura ferme, résigné, sans colère et n'avoua rien; il n'affecta
       pas même de mépriser ses juges, il pria avec douceur les
[386]  exorcistes de l'épargner: «Et vous, mes pères, leur disait-il,
       modérez la rigueur de mes tourments, et ne réduisez pas mon âme
       au désespoir.» On sent à travers ce sanglot de la nature qui se
       plaint, toute la mansuétude du chrétien qui pardonne. Les
       exorcistes, pour cacher leur attendrissement, lui répondaient par
       des invectives, et les exécuteurs pleuraient.

       Trois des religieuses, dans un de leurs moments lucides, vinrent
       se prosterner devant le tribunal, en criant que Grandier était
       innocent; on crut que le démon parlait par leur bouche, et cet
       aveu ne fit que hâter le supplice.

       Urbain Grandier fut brûlé vif, le 18 août 1634. Il fut patient et
       résigné jusqu'à la fin. Lorsqu'on le descendit de la charrette,
       comme il avait les jambes brisées, il tomba rudement le visage
       contre terre sans pousser un seul cri ou un seul gémissement. Un
       cordelier, nommé le père Grillau, fendit alors la foule et vint
       relever le patient qu'il embrassa en pleurant: «Je vous apporte,
       dit-il, la bénédiction de votre mère, elle et moi nous prions
       Dieu pour vous.--Merci, mon père, répondit Grandier, vous seul
       ici avez pitié de moi, consolez ma pauvre mère et servez-lui de
       fils.» Le lieutenant du prévôt, tout attendri, lui dit alors:
       «Monsieur, pardonnez-moi la part que je suis forcé de prendre à
       votre supplice.--Vous ne m'avez pas offensé, répondit Grandier,
       vous êtes obligé de remplir les devoirs de votre charge.» On lui
       avait promis de l'étrangler avant de le brûler, mais quand le
       bourreau voulut tirer la corde elle se trouva nouée, et le
       malheureux curé de Saint-Pierre tomba tout vivant dans le feu.

       Les principaux exorcistes, le père _Tranquille_ et le père
       _Lactance_, moururent bientôt après, dans les transports d'une
[387]  frénésie furieuse; le père _Surin,_ qui les remplaça, devint fou.
       _Manoury_, le chirurgien qui avait aidé à torturer Grandier,
       mourut poursuivi par le fantôme de la victime. _Laubardemont_
       perdit son fils d'une manière tragique, et tomba lui-même dans la
       disgrâce de son maître; les religieuses restèrent idiotes; tant
       il est vrai qu'il s'agissait d'une maladie terrible et
       contagieuse: la maladie mentale du faux zèle et de la fausse
       dévotion. La Providence punit les hommes par leurs propres
       fautes, elle les instruit par les tristes conséquences de leurs
       erreurs.

       Dix ans à peine après la mort de Grandier, les scandales de
       Loudun se renouvelèrent en Normandie. Des religieuses de Louviers
       accusèrent deux prêtres de les avoir ensorcelées; un de ces
       prêtres était mort, on viola la majesté de la tombe pour en
       arracher le cadavre, les phénomènes de la possession furent les
       mêmes qu'à Loudun et qu'à la Sainte-Baume. Ces filles hystériques
       traduisaient en langage ordurier les cauchemars de leurs
       directeurs; les deux prêtres, l'un mort et l'autre vivant, furent
       condamnés au bûcher. Chose horrible, on attacha au même poteau un
       homme et un cadavre! Le supplice de Mézence, cette fiction d'un
       poète païen, trouva des chrétiens pour la réaliser, un peuple
       chrétien assista froidement à cette exécution sacrilège, et les
       pasteurs ne comprirent pas qu'en profanant ainsi le sacerdoce et
       la mort, ils donnaient à l'impiété un épouvantable signal.

       On appelait le XVIIe siècle, il vint éteindre les bûchers avec le
       sang des prêtres, et comme il arrive presque toujours, ce furent
       les bons qui payèrent pour les méchants.

[388]  Le XVIIIe siècle était commencé, et l'on brûlait encore des
       hommes; la foi était déjà perdue, et l'on abandonnait par
       hypocrisie le jeune _Labarre_ aux plus horribles supplices pour
       avoir refusé de saluer la procession. Voltaire était alors au
       monde et sentait grandir dans son coeur une vocation pareille à
       celle d'Attila. Les passions humaines profanaient la religion, et
       Dieu envoyait ce nouveau dévastateur pour reprendre la religion à
       un monde qui n'en était plus digne.

       En 1731, une demoiselle _Catherine Cadière de Toulon_ accusa son
       confesseur, le père _Girard_, jésuite, de séduction et de magie;
       cette fille était une extatique stigmatisée qui avait passé
       longtemps pour une sainte; ce fut toute une immonde histoire de
       pamoisons lascives, de flagellations secrètes, d'attouchements
       luxurieux... Quel lieu infâme a des mystères pareils à ceux d'une
       imagination célibataire et déréglée par un dangereux mysticisme?
       La Cadière ne fut pas crue sur parole, et le père Girard échappa
       aux dangers d'une condamnation; le scandale n'en fut pas moins
       immense, et le bruit qu'il fit eut un éclat de rire pour écho:
       nous avons dit que Voltaire était alors au monde.

       Les gens superstitieux avaient jusqu'alors expliqué les
       phénomènes extraordinaires par l'intervention du diable et des
       esprits; l'école de Voltaire, non moins absurde, nia contre toute
       évidence les phénomènes eux-mêmes.

       Ce que nous ne pouvons pas expliquer vient du diable, disaient
       les uns;

       Ce que nous ne pouvons pas expliquer n'existe pas, répondaient
       les autres.

       La nature, en reproduisant toujours dans des circonstances
[389]  analogues les mêmes séries de faits excentriques et merveilleux,
       protestait contre l'ignorance présomptueuse des uns et la science
       bornée des autres.

       En tous temps, des perturbations physiques ont accompagné
       certaines maladies nerveuses; les fous, les épileptiques, les
       cataleptiques, les hystériques, ont des facultés exceptionnelles,
       sont sujets à des hallucinations contagieuses et produisent
       parfois, soit dans l'atmosphère, soit dans les objets qui les
       entourent, des commotions et des dérangements. L'halluciné
       projette ses rêves autour de lui, et il est tourmenté par son
       ombre; le corps s'environne de ses reflets rendus difformes par
       les souffrances du cerveau; on se mire alors en quelque sorte
       dans la lumière astrale dont les courants excessifs, agissant à
       la manière de l'aimant, déplacent et font tourner les meubles; on
       entend alors des bruits et des voix comme dans les rêves. Ces
       phénomènes, répétés tant de fois de nos jours qu'ils sont devenus
       vulgaires, étaient attribués par nos pères aux fantômes et aux
       démons. La philosophie voltairienne trouva plus court de les
       nier, en traitant d'imbéciles et d'idiots les témoins oculaires
       des faits les plus incontestables.

       Quoi de plus avéré, par exemple, que les merveilles des
       convulsions au tombeau du diacre Pâris, et dans les réunions des
       extatiques de saint Médard? Comment expliquer ces étranges
       secours que demandaient les convulsionnaires? des milliers de
       coups de bûche sur la tête, des pressions à écraser un
       hippopotame, des torsions de mamelles avec des pinces de fer, le
       crucifiement même avec des clous enfoncés dans les pieds et les
       mains? puis des contorsions surhumaines, des ascensions
[390]  aériennes? Les voltairiens n'ont voulu voir là que des grimaces
       et des gambades, les jansénistes criaient miracle et les vrais
       catholiques gémissaient; mais la science qui seule devait
       intervenir pour expliquer cette fantasque maladie, la science se
       tenait à l'écart: c'est à elle seule pourtant qu'appartiennent
       maintenant les ursulines de Loudun, les religieuses de Louviers,
       les convulsionnaires et les _médiums_ américains. Les phénomènes
       du magnétisme ne la mettent-ils pas sur la voie des découvertes
       nouvelles? La synthèse chimique qui se prépare, n'amènera-t-elle
       pas d'ailleurs nos physiciens à la connaissance de la lumière
       astrale? Et cette force universelle une fois connue, qui
       empêchera de déterminer la force, le nombre et la direction de
       ses aimants? Ce sera toute une révolution dans la science, on
       sera revenu à la haute magie des Chaldéens.

       On a beaucoup parlé du _presbytère de Cideville_, MM. de
       Mirville, Gougenot Desmousseaux et autres croyants sans critique
       ont vu dans les choses étranges qui s'y passaient une révélation
       contemporaine du diable; mais les mêmes choses sont arrivées à
       Saint-Maur, en 1706, tout Paris y courait. On entendait frapper
       de grands coups contre les murailles, les lits roulaient sans
       qu'on y touchât, les meubles se déplaçaient: tout cela finit par
       une crise violente accompagnée d'un profond évanouissement
       pendant lequel le maître de la maison, jeune homme de
       vingt-quatre à vingt-cinq ans, d'une constitution frêle et
       nerveuse, crut entendre des esprits lui parler longuement, sans
       pouvoir jamais répéter depuis un mot de ce qu'ils lui avaient
       dit.

[391]  Voici une histoire d'apparition du commencement du XVIIIe siècle;
       la naïveté du récit en prouve l'authenticité, il y a certains
       caractères de vérité que les inventeurs n'imitent pas.

       Un bon prêtre de la ville de Valogne, nommé _Bézuel_, étant prié
       à dîner, le 7 janvier 1708, chez une dame, parente de l'abbé de
       Saint-Pierre, avec cet abbé, leur conta, d'après leur désir,
       l'apparition d'un de ses camarades, qu'il avait eue en plein jour
       il y a douze ans.

       «En 1695, leur dit Bézuel, étant jeune écolier d'environ quinze
       ans, je fis connaissance avec les deux enfants d'Abaquène,
       procureur, écoliers comme moi. L'aîné était de mon âge, le cadet
       avait dix-huit mois de moins, il s'appelait Desfontaines; nous
       faisions nos promenades et toutes nos parties de plaisir
       ensemble; et soit que Desfontaines eût plus d'amitié pour moi,
       soit qu'il fût plus gai, plus complaisant, plus spirituel que son
       frère, je l'aimais aussi davantage.

       En 1696, nous promenant tous deux dans le cloître des Capucins,
       il me conta qu'il avait lu depuis peu une histoire de deux amis
       qui s'étaient promis que celui qui mourrait le premier viendrait
       dire des nouvelles de son état au vivant; que le mort revint, et
       lui dit des choses surprenantes. Sur cela, Desfontaines me dit
       qu'il avait une grâce à me demander, qu'il me la demandait
       instamment: c'était de lui faire une pareille promesse, et que,
       de son côté, il me la ferait; je lui dis que je ne voulais point.
       Il fut plusieurs mois à m'en parler souvent et très sérieusement;
       je résistais toujours. Enfin, vers le mois d'août 1696, comme il
       devait partir pour aller étudier à Caen, il me pressa tant, les
       larmes aux yeux, que j'y consentis. Il tira dans le moment deux
[392]  petits papiers qu'il avait écrits tout prêts, l'un signé de son
       sang, où il me promettait, en cas de mort, de venir dire des
       nouvelles de son état, l'autre où je lui promettais pareille
       chose. Je me piquai au doigt, il en sortit une goutte de sang
       avec lequel je signai mon nom; il fut ravi d'avoir mon billet,
       et, en m'embrassant, il me fit mille remercîments.

       Quelque temps après, il partit avec son frère. Notre séparation
       nous causa bien du chagrin; nous nous écrivions de temps en temps
       de nos nouvelles, et il n'y avait que six semaines que j'avais
       reçu de ses lettres, lorsqu'il m'arriva ce que je m'en vais
       conter.

       Le 31 juillet 1697, un jeudi, il m'en souviendra toute ma vie,
       feu M. de Sortoville, auprès de qui je logeais, et qui avait eu
       de la bonté pour moi, me pria d'aller à un pré près des
       Cordeliers, et d'aider à presser ses gens qui faisaient du foin;
       je n'y fus pas un quart d'heure que vers les deux heures et demie
       je me sentis tout d'un coup étourdi et pris d'une faiblesse; je
       m'appuyais en vain sur ma fourche à foin, il fallut que je me
       misse sur un peu de foin, où je fus environ une demi-heure à
       reprendre mes esprits. Cela se passa; mais comme jamais rien de
       semblable ne m'était arrivé, j'en fus surpris, et je craignis le
       commencement d'une maladie, il ne m'en resta cependant que peu
       d'impression le reste du jour; il est vrai que la nuit je dormis
       moins qu'à l'ordinaire.

       Le lendemain à pareille heure, comme je menais au pré M. de
       Saint-Simon, petit-fils de M. de Sortoville, qui avait alors dix
       ans, je me trouvai en chemin attaqué d'une pareille faiblesse, je
       m'assis sur une pierre à l'ombre. Cela se passa, et nous
[393]  continuâmes notre chemin; il ne m'arriva rien de plus ce jour-là,
       et la nuit je ne dormis guère.

       Enfin, le lendemain, deuxième jour d'août, étant dans le grenier
       où on serrait le foin que l'on apportait du pré, précisément à la
       même heure, je fus pris d'un pareil étourdissement et d'une
       pareille faiblesse, mais plus grande que les autres. Je
       m'évanouis et perdis connaissance. Un des laquais s'en aperçut.
       On m'a dit qu'on me demanda alors qu'est-ce que j'avais; et que
       je répondis: J'ai vu ce que je n'aurais jamais cru; mais il ne me
       souvient ni de la demande ni de la réponse. Cela cependant
       s'accorde à ce qu'il me souvient avoir vu alors comme une
       personne nue à mi-corps, mais que je ne reconnus cependant point.
       On m'aida à descendre de l'échelle; je me tenais bien aux
       échelons; mais comme je vis Desfontaines, mon camarade, au bas de
       l'échelle, la faiblesse me reprit, ma tête s'en alla entre deux
       échelons et je perdis encore connaissance. On me descendit et on
       me mit sur une grosse poutre qui servait de siége sur la grande
       place des capucins; je n'y vis plus alors M. de Sortoville, ni
       ses domestiques, quoique présents; mais apercevant Desfontaines
       vers le pied de l'échelle, qui me faisait signe de venir à lui,
       je me reculai sur mon siége, comme pour lui faire place, et ceux
       qui me voyaient, et que je ne voyais pas, quoique j'eusse les
       yeux ouverts, remarquèrent ce mouvement.

       Comme il ne venait point, je me levai pour aller à lui; il
       s'avança vers moi, me prit le bras gauche de son bras droit, et
       me conduisit, à trente pas de là, dans une rue écartée, me tenant
       ainsi accroché. Les domestiques croyant que mon étourdissement
[394]  était passé, et que j'allais à quelques nécessités, s'en allèrent
       chacun à leur besogne, excepté un petit laquais qui vint dire à
       M. de Sortoville que je parlais tout seul. M. de Sortoville crut
       que j'étais ivre; il s'approcha, et m'entendit faire quelques
       questions et quelques réponses qu'il m'a dites depuis.

       Je fus là près de trois quarts d'heure à causer avec
       Desfontaines. Je vous ai promis, me dit-il, que si je mourais
       avant vous, je viendrais vous le dire. Je me noyai avant-hier à
       la rivière de Caen; à peu près à cette heure-ci, j'étais à la
       promenade avec tels et tels, il faisait grand chaud, il nous prit
       envie de nous baigner, il me vint une faiblesse dans la rivière,
       et je tombai au fond. L'abbé de Ménil-Jean, mon camarade, plongea
       pour me reprendre, je saisis son pied; mais, soit qu'il eût peur
       que ce ne fût un saumon, parce que je le serrai bien fort, soit
       qu'il voulût promptement remonter sur l'eau, il secoua si
       rudement le jarret, qu'il me donna un grand coup sur la poitrine,
       et me jeta au fond de la rivière, qui est là fort profonde.

       Desfontaines me conta ensuite tout ce qui leur était arrivé dans
       la promenade, et de quoi ils s'étaient entretenus. J'avais beau
       lui faire des questions s'il était sauvé, s'il était damné, s'il
       était en purgatoire, si j'étais en état de grâce, et si je le
       suivrais de près, il continua son discours comme s'il ne m'avait
       point entendu, et comme s'il n'eût point voulu m'entendre.

       Je m'approchai plusieurs fois pour l'embrasser; mais il me parut
       que je n'embrassais rien; je sentais pourtant bien qu'il me
       tenait fortement par le bras, et que lorsque je tâchais de
       détourner ma tête pour ne le plus voir, parce que je ne le voyais
[395]  qu'en m'affligeant, il me secouait le bras, comme pour m'obliger
       à le regarder et à l'écouter.

       Il me parut toujours plus grand que je ne l'avais vu, et plus
       grand même qu'il n'était lors de sa mort, quoiqu'il eût grandi
       depuis dix-huit mois que nous ne nous étions vus; je le vis
       toujours à mi-corps et nu, la tête nue avec ses beaux cheveux
       blonds, et un écriteau blanc, entortillé dans ses cheveux, sur
       son front, sur lequel il y avait de l'écriture, où je ne pus lire
       que ces mots: _In, etc._

       C'était son même son de voix: il ne me parut ni gai, ni triste,
       mais dans une situation calme et tranquille; il me pria, quand
       son frère serait revenu, de lui dire certaines choses pour dire
       son père et à sa mère; il me pria de dire les sept psaumes qu'il
       avait eus en pénitence le dimanche précédent, qu'il n'avait pas
       encore récités; ensuite il me recommanda encore de parler à son
       frère, et puis me dit adieu, s'éloigna de moi en me disant:
       «Jusques, jusques,» qui était le terme ordinaire dont il se
       servait quand nous nous quittions à la promenade pour aller
       chacun chez nous.

       Il me dit que, lorsqu'il se noyait, son frère, en écrivant une
       traduction, s'était repenti de l'avoir laissé aller sans
       l'accompagner, craignant quelque accident: il me peignit si bien
       où il s'était noyé, et l'arbre de l'avenue de Louvigni où il
       avait écrit quelques mots, que deux ans après, me trouvant avec
       le feu chevalier de Gotot, un de ceux qui étaient avec lui
       lorsqu'il se noya, je lui marquai l'endroit même, et qu'en
       comptant les arbres d'un certain côté, que Desfontaines m'avait
       spécifié, j'allai droit à l'arbre, et je trouvai son écriture: il
[396]  me dit aussi que l'article des sept psaumes était vrai, qu'au
       sortir de confession, ils s'étaient dit leur pénitence; son frère
       me dit depuis qu'il était vrai qu'à cette heure-là il écrivait sa
       version, et qu'il se reprocha de n'avoir pas accompagné son
       frère.

       Comme je passai près d'un mois sans pouvoir faire ce que m'avait
       dit Desfontaines à l'égard de son frère, il m'apparut encore deux
       fois, avant dîner, à une maison de campagne où j'étais allé
       dîner, à une lieue d'ici. Je me trouvai mal; je dis qu'on me
       laissât, que ce n'était rien, que j'allais revenir: j'allai dans
       le coin du jardin. Desfontaines m'ayant apparu, il me fit des
       reproches de ce que je n'avais pas encore parlé à son frère, et
       m'entretint encore un quart d'heure sans vouloir répondre à mes
       questions.

       En allant le matin à Notre-Dame-de-la-Victoire, il m'apparut
       encore, mais pour moins de temps, et me pressa toujours de parler
       à son frère, et me quitta en me disant toujours «Jusques,
       jusques,» et sans vouloir répondre à mes questions.

       C'est une chose remarquable que j'eus toujours une douleur à
       l'endroit du bras qu'il m'avait saisi la première fois, jusqu'à
       ce que j'eusse parlé à son frère. Je fus trois jours que je ne
       dormais pas de l'étonnement où j'étais. Au sortir de la première
       conversation, je dis à M. de Varonville, mon voisin et mon
       camarade d'école, que Desfontaines avait été noyé, qu'il venait
       lui-même de m'apparaître et de me le dire. Il s'en alla toujours
       courant chez les parents, pour savoir si cela était vrai; on en
       venait de recevoir la nouvelle; mais, par un malentendu, il
[397]  comprit que c'était l'aîné. Il m'assura qu'il avait lu la lettre
       de Desfontaines, et il le croyait ainsi: je lui soutins toujours
       que cela ne pouvait pas être, et que Desfontaines lui-même
       m'était apparu: il retourna, revint, et me dit en pleurant: «Cela
       n'est que trop vrai.»

       Il ne m'est rien arrivé depuis, et voilà mon aventure au naturel.
       On l'a contée diversement; mais je ne l'ai contée que comme je
       viens de vous le dire. Le feu chevalier de Gotot m'a dit que
       Desfontaines est aussi apparu à M. de Ménil-Jean. Mais je ne le
       connais pas; il demeure à vingt lieues d'ici, du côté d'Argentan,
       et je ne puis en rien dire de plus.»

       Il faut remarquer le caractère de rêve qui se montre partout dans
       cette vision d'un homme éveillé, mais à demi asphyxié par les
       émanations du foin. On reconnaîtra l'ivresse astrale produite par
       la congestion du cerveau. L'état de somnambulisme qui en est la
       conséquence, et qui fait voir à M. Bézuel le dernier reflet
       vivant que son ami a laissé dans la lumière. Il est nu, et l'on
       ne peut le voir qu'à mi-corps, parce que le reste était déjà
       caché par l'eau de la rivière. La bandelette dans les cheveux
       était sans doute un mouchoir ou un cordon qui avait servi au
       baigneur à retenir sa chevelure. Bézuel eut alors l'intuition
       somnambulique de tout ce qui s'était passé, il lui sembla
       l'apprendre de la bouche même de son ami. Cet ami d'ailleurs ne
       lui parut ni triste, ni gai, manière d'exprimer l'impression que
       lui fit cette image sans vie toute de réminiscence et de reflet.
       Lorsque cette vision lui vient pour la première fois, M. Bézuel,
       enivré par l'odeur du foin, se laisse tomber d'une échelle et se
       blesse au bras: il lui semble alors, avec la logique des rêves,
[398]  que son ami lui serre le bras, et à son réveil il sent encore de
       la douleur, ce qui s'explique tout naturellement par le coup
       qu'il s'était donné; du reste, les discours du défunt étaient
       tout rétrospectifs, rien de la mort ni de l'autre vie, ce qui
       prouve une fois de plus combien est infranchissable la barrière
       qui sépare l'autre monde de celui-ci.

       La vie dans la prophétie d'Ézéchiel est figurée par des roues qui
       tournent les unes dans les autres; les formes élémentaires
       représentées par les quatre animaux, montent et descendent avec
       la roue, et se poursuivent sans s'atteindre jamais comme les
       signes du zodiaque. Jamais les roues du mouvement perpétuel ne
       retournent sur elles-mêmes; jamais les formes ne reculent vers
       les stations qu'elles ont quittées; pour revenir d'où l'on est
       parti, il faut avoir fait le tour du cercle dans un mouvement
       toujours le même et toujours nouveau. Concluons-en que tout ce
       qui se manifeste à nous en cette vie, est un phénomène de cette
       même vie, et qu'il n'est donné ici-bas, ni à notre pensée, ni à
       notre imagination, ni même, à nos hallucinations et à nos rêves,
       de franchir, ne fût-ce que pour un instant, les barrières
       redoutables de la mort.

[399]

                               CHAPITRE VII.

                   ORIGINES MAGIQUES DE LA MAÇONNERIE.

       SOMMAIRE.--La légende d'Hiram ou d'Adoniram.--Autres légendes
       maçonniques.--Le secret des francs-maçons.--Esprit de leurs
       rites.--Sens de leurs grades, leurs tableaux allégoriques, leurs
       signes.


       La grande association kabbalistique, connue en Europe sous le nom
       de _maçonnerie_, apparaît tout à coup dans le monde au moment où
       la protestation contre l'Église vient de démembrer l'unité
       chrétienne. Les historiens de cet ordre ne savent comment en
       expliquer l'origine: les uns lui donnent pour mère une libre
       association de maçons, formée lors de la construction de la
       cathédrale de Strasbourg; d'autres lui donnent Cromwell pour
       fondateur, sans trop se demander si les rites de la maçonnerie
       anglaise du temps de Cromwell ne sont pas organisés contre ce
       chef de l'anarchie puritaine; il en est d'assez ignorants pour
       attribuer aux jésuites, sinon la fondation du moins la
       continuation et la direction de cette société longtemps secrète
       et toujours mystérieuse. A part cette dernière opinion, qui se
       réfute d'elle-même, on peut concilier toutes les autres, en
       disant que les frères maçons ont emprunté aux constructeurs de la
       cathédrale de Strasbourg leur nom et les emblèmes de leur art,
       qu'ils se sont organisés publiquement pour la première fois en
       Angleterre, à la faveur des institutions radicales et en dépit du
       despotisme de Cromwell.

[400]  On peut ajouter qu'ils ont eu les templiers pour modèles, les
       roses-croix pour pères et les joannites pour ancêtres. Leur dogme
       est celui de Zoroastre et d'Hermès, leur règle est l'initiation
       progressive, leur principe l'égalité réglée par la hiérarchie et
       la fraternité universelle; ce sont les continuateurs de l'école
       d'Alexandrie, héritière de toutes les initiations antiques; ce
       sont les dépositaires des secrets de l'apocalypse et du sobar;
       l'objet de leur culte c'est la vérité représentée par la lumière;
       ils tolèrent toutes les croyances et ne professent qu'une seule
       et même philosophie; ils ne cherchent que la vérité, n'enseignent
       que la réalité et veulent amener progressivement toutes les
       intelligences à la raison.

       Le but allégorique de la maçonnerie c'est la reconstruction du
       temple de Salomon; le but réel c'est la reconstitution de l'unité
       sociale par l'alliance de la raison et de la foi, et le
       rétablissement de la hiérarchie, suivant la science et la vertu,
       avec l'initiation et les épreuves pour degrés.

       Rien n'est plus beau, on le voit, rien n'est plus grand que ces
       idées et ces tendances, malheureusement les doctrines de l'unité
       et la soumission à la hiérarchie ne se conservèrent pas dans la
       maçonnerie universelle; il y eut bientôt une maçonnerie
       dissidente, opposée à la maçonnerie orthodoxe, et les plus
       grandes calamités de la révolution française furent le résultat
       de cette scission.

       Les francs-maçons ont leur légende sacrée, c'est celle d'Hiram,
       complétée par celle de Cyrus et de Zorobabel.

       Voici la légende d'Hiram:

       Lorsque Salomon fit bâtir le temple, il confia ses plans à un
       architecte nommé _Hiram_.

[401]  Cet architecte, pour mettre de l'ordre dans les travaux, divisa
       les travailleurs par rang d'habileté, et comme leur multitude
       était grande, afin de les reconnaître, soit pour les employer
       suivant leur mérite, soit pour les rémunérer suivant leur
       travail, il donna à chaque catégorie, aux apprentis, aux
       compagnons et aux maîtres, des mots de passe et des signes
       particuliers.

       Trois compagnons voulurent usurper le rang des maîtres sans en
       avoir le mérite, ils se mirent en embuscade aux trois principales
       portes du temple, et lorsque Hiram se présenta pour sortir, l'un
       des compagnons lui demanda le mot d'ordre des maîtres, en le
       menaçant de sa règle.

       Hiram lui répondit: Ce n'est pas ainsi que j'ai reçu le mot que
       vous me demandez.

       Le compagnon furieux frappa Hiram de sa règle de fer, et lui fit
       une première blessure.

       Hiram courut à une autre porte, il y trouva le second compagnon,
       même demande, même réponse, et cette fois Hiram fut frappé avec
       une équerre, d'autres disent avec un levier.

       À la troisième porte était le troisième assassin, qui acheva le
       maître d'un coup de maillet.

       Ces trois compagnons cachèrent ensuite le cadavre sous un tas de
       décombres, et plantèrent sur cette tombe improvisée une branche
       d'acacia, puis ils prirent la fuite comme Caïn après le meurtre
       d'Abel.

       Cependant Salomon, ne voyant pas revenir son architecte, envoya
       neuf maîtres pour le chercher, la branche d'acacia leur révéla le
       cadavre, ils le tirèrent des décombres, et comme il y avait
       séjourné assez longtemps, ils s'écrièrent en le soulevant: _Mac
       bénach!_ ce qui signifie: la chair se détache des os.

[402]  On rendit à Hiram les derniers devoirs, puis vingt-sept maîtres
       furent envoyés par Salomon à la recherche des meurtriers.

       Le premier fut surpris dans une caverne, une lampe brûlait près
       de lui et un ruisseau coulait à ses pieds, un poignard était près
       de lui pour sa défense; le maître qui pénétra dans la caverne
       reconnut l'assassin, saisit le poignard et le frappa en criant:
       _Nekum!_ mot qui veut dire vengeance; sa tête fut portée à
       Salomon, qui frémit en la voyant, et dit à celui qui avait tué
       l'assassin: Malheureux, ne savais-tu pas que je m'étais réservé
       le droit de punir? Alors tous les maîtres se prosternèrent et
       demandèrent grâce pour celui que son zèle avait emporté trop
       loin.

       Le second meurtrier fut trahi par un homme qui lui avait donné
       asile; il était caché dans un rocher près d'un buisson ardent,
       sur lequel brillait un arc-en-ciel, un chien était couché près de
       lui, les maîtres trompèrent la vigilance du chien, saisirent le
       coupable, le lièrent et le menèrent à Jérusalem, où il périt du
       dernier supplice.

       Le troisième assassin fut tué par un lion, qu'il fallut vaincre
       pour s'emparer de son cadavre, d'autres versions disent qu'il se
       défendit lui-même à coups de hache contre les maîtres, qui
       parvinrent enfin à le désarmer et le conduisirent à Salomon, qui
       lui fit expier son crime.

       Telle est la première légende, en voici maintenant l'explication.

       Salomon est la personnification de la science et de la sagesse
       suprêmes.

       Le temple est la réalisation et la figure du règne hiérarchique
       de la vérité et de la raison sur la terre.

[403]  Hiram est l'homme parvenu à l'empire par la science et par la
       sagesse.

       Il gouverne par la justice et par l'ordre, en rendant à chacun
       selon ses oeuvres.

       Chaque degré de l'ordre possède un mot qui en exprime
       l'intelligence.

       Il n'y a qu'une parole pour Hiram, mais cette parole se prononce
       de trois manières différentes.

       D'une manière pour les apprentis, et prononcé par eux il signifie
       nature et s'explique par le travail.

       D'une autre manière pour les compagnons, et chez eux il signifie
       pensée en s'expliquant par l'étude.

       D'une autre manière pour les maîtres, et dans leur bouche il
       signifie vérité, mot qui s'explique par la sagesse.

       Cette parole est celle dont on se sert pour désigner Dieu, dont
       le vrai nom est indicible et incommunicable.

       Ainsi il y a trois degrés dans la hiérarchie, comme il y a trois
       portes au temple;

       Il y a trois rayons dans la lumière;

       Il y a trois forces dans la nature;

       Ces forces sont figurées par la règle qui unit, le levier qui
       soulève et le maillet qui affermit.

       La rébellion des instincts brutaux, contre l'aristocratie
       hiérarchique de la sagesse, s'arme successivement de ces trois
       forces qu'elle détourne de l'harmonie.

       Il y a trois rebelles typiques:

       Le rebelle à la nature;

       Le rebelle à la science;

       Le rebelle à la vérité.

       Ils étaient figurés dans l'enfer des anciens par les trois têtes
       de Cerbère.

[404]  Ils sont figurés dans la Bible par Coré, Dathan et Abiron.

       Dans la légende maçonnique, ils sont désignés par des noms qui
       varient suivant les rites.

       Le premier qu'on appelle ordinairement _Abiram_ ou meurtrier
       d'Hiram, frappe le grand maître avec la règle.

       C'est l'histoire du juste mis à mort, au nom de la loi, par les
       passions humaines.

       Le second nommé _Miphiboseth_, du nom d'un prétendant ridicule et
       infirme à la royauté de David, frappe Hiram avec le levier ou
       avec l'équerre.

       C'est ainsi que le levier populaire ou l'équerre d'une folle
       égalité devient l'instrument de la tyrannie entre les mains de la
       multitude et attente, plus malheureusement encore que la règle, à
       la royauté de la sagesse et de la vertu.

       Le troisième enfin achève Hiram avec le maillet.

       Comme font les instincts brutaux, lorsqu'ils veulent faire
       l'ordre au nom de la violence et de la peur en écrasant
       l'intelligence.

       La branche d'acacia sur la tombe d'Hiram est comme la croix sur
       nos autels.

       C'est le signe de la science qui survit à la science; c'est la
       branche verte qui annonce un autre printemps.

       Quand les hommes ont ainsi troublé l'ordre de la nature, la
       Providence intervient pour le rétablir, comme Salomon pour venger
       la mort d'Hiram.

[405]  Celui qui a assassiné avec la règle, meurt par le poignard.

       Celui qui a frappé avec le levier ou l'équerre, mourra sous la
       hache de la loi. C'est l'arrêt éternel des régicides.

       Celui qui a triomphé avec le maillet, tombera victime de la force
       dont il a abusé, et sera étranglé par le lion.

       L'assassin par la règle, est dénoncé par la lampe même qui
       l'éclaire et par la source où il s'abreuve.

       C'est-à-dire, qu'on lui appliquera la peine du talion.

       L'assassin par le levier sera surpris quand sa vigilance sera en
       défaut comme un chien endormi, et il sera livré par ses
       complices; car l'anarchie est mère de la trahison.

       Le lion qui dévore l'assassin par le maillet, est une des formes
       du sphinx d'Oedipe.

       Et celui-là méritera de succéder à Hiram dans sa dignité qui aura
       vaincu le lion.

       Le cadavre putréfié d'Hiram montre que les formes changent, mais
       que l'esprit reste.

       La source d'eau qui coule près du premier meurtrier, rappelle le
       déluge qui a puni les crimes contre la nature.

       Le buisson ardent et l'arc-en-ciel qui font découvrir le second
       assassin, représentent la lumière et la vie, dénonçant les
       attentats contre la pensée.

       Enfin le lion vaincu représente le triomphe de l'esprit sur la
       matière et la soumission définitive de la force à l'intelligence.

       Depuis le commencement du travail de l'esprit pour bâtir le
       temple de l'unité, Hiram a été tué bien des fois, et il
       ressuscite toujours.

[406]  C'est Adonis tué par le sanglier, c'est Osiris assassiné par
       Typhon.

       C'est Pythagore proscrit, c'est Orphée déchiré par les
       Bacchantes, c'est Moïse abandonné dans les cavernes du Mont-Nébo,
       c'est Jésus mis à mort par Caïphe, Judas et Pilate.

       Les vrais maçons sont donc ceux qui persistent à vouloir
       construire le temple, suivant le plan d'Hiram.

       Telle est la grande et principale légende de la maçonnerie; les
       autres ne sont pas moins belles et moins profondes, mais nous ne
       croyons pas devoir en divulguer les mystères, bien que nous
       n'ayons reçu l'initiation que de Dieu et de nos travaux, nous
       regardons le secret de la haute maçonnerie comme le nôtre.
       Parvenus par nos efforts à un grade scientifique qui nous impose
       le silence, nous nous croyons mieux engagé par nos convictions
       que par un serment. La science est une noblesse qui oblige, et
       nous ne démériterons point la couronne princière des roses-croix.
       Nous aussi nous croyons à la résurrection d'Hiram!

       Les rites de la maçonnerie sont destinés à transmettre le
       souvenir des légendes de l'initiation, à le conserver parmi les
       frères.

       On nous demandera peut-être comment, si la maçonnerie est si
       sublime et si sainte, elle a pu être proscrite et si souvent
       condamnée par l'Église.

       Nous avons déjà répondu à cette question, en parlant des
       scissions et des profanations de la maçonnerie.

       La maçonnerie, c'est la gnose, et les faux gnostiques ont fait
       condamner les véritables.

       Ce qui les oblige à se cacher, ce n'est pas la crainte de la
[407]  lumière, la lumière est ce qu'ils veulent, ce qu'ils cherchent,
       ce qu'ils adorent.

       Mais ils craignent les profanateurs, c'est-à-dire, les faux
       interprètes, les calomniateurs, les sceptiques au rire stupide,
       et les ennemis de toute croyance et de toute moralité.

       De notre temps d'ailleurs un grand nombre d'hommes qui se croyent
       francs-maçons, ignorent le sens de leurs rites, et ont perdu la
       clé de leurs mystères.

       Ils ne comprennent même plus leurs tableaux symboliques, et
       n'entendent plus rien aux signes hiéroglyphiques, dont sont
       historiés les tapis de leurs loges.

       Ces tableaux et ces signes sont les pages du livre de la science
       absolue et universelle.

       On peut les lire à l'aide des clés kabbalistiques, et elles n'ont
       rien de caché pour l'initié qui possède les clavicules de
       Salomon.

       La maçonnerie a non-seulement été profanée, mais elle a servi
       même de voile et de prétexte aux complots de l'anarchie, par
       l'influence occulte des vengeurs de Jacques de Molay, et des
       continuateurs de l'oeuvre schismatique du temple.

       Au lieu de venger la mort d'Hiram, on a vengé ses assassins.

       Les anarchistes ont repris la règle, l'équerre et le maillet, et
       ont écrit dessus liberté, égalité, fraternité.

       C'est-à-dire liberté pour les convoitises, égalité dans la
       bassesse, et fraternité pour détruire.

       Voilà les hommes que l'Église a condamnés justement et qu'elle
       condamnera toujours!

[408]

                                 LIVRE VI.

                       LA MAGIE ET LA RÉVOLUTION.

                                 ו, Waou.



                            CHAPITRE PREMIER.

                  AUTEURS REMARQUABLES DU XVIIIe SIÈCLE.

       SOMMAIRE.--Importantes découvertes en Chine.--Les livres
       kabbalisliques de fo-hi--L'y-Kun et les trigrammes.--Kong-Fu-Tzée
       et fo.--Les jésuites et les théologiens.--Mouvement des esprits
       en Europe.--Swedenborg et Mesmer.


       Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, la Chine était à peu près
       inconnue au reste du monde. C'est seulement à cette époque que ce
       vaste empire, exploré par nos missionnaires, nous est révélé par
       eux, et nous apparaît comme une nécropole de toutes les sciences
       du passé. Les Chinois semblent être un peuple de momies. Rien ne
       progresse chez eux, et ils vivent dans l'immobilité de leurs
       traditions dont l'esprit et la vie se sont retirés depuis
       longtemps. Ils ne savent plus rien, mais ils se souviennent
       vaguement de tout. Le génie de la Chine est le dragon des
       Hespérides qui défend les pommes d'or du jardin de la science.
       Leur type humain de la divinité, au lieu de vaincre le dragon
       comme Cadmus, s'est accroupi, fasciné et magnétisé par le monstre
       qui fait miroiter devant lui le reflet changeant de ses écailles.
[409]  Le mystère seul est vivant en Chine, la science est en léthargie,
       ou du moins elle dort profondément et ne parle jamais qu'en rêve.

       [Illustration: LE GRAND ARCANE HERMÉTIQUE suivant Basile
       Valentin.]

       Nous avons dit que la Chine possède un tarot calculé sur les
       mêmes données kabbalistiques et absolues que le Sepher Jézirah
       des Hébreux, elle possède aussi un livre hiéroglyphique composé
       uniquement des combinaisons de deux figures, ce livre est
       l'_y-Kim_ attribué à l'empereur _Fo-hi_, et M. de Maison, dans
       ses _Lettres sur la Chine_, le déclare parfaitement
       indéchiffrable.

       Il ne l'est pourtant pas plus que le Sohar dont il parait être un
       complément fort curieux, et un précieux appendice. Le Sohar est
       l'explication du travail de la balance ou de l'équilibre
       universel: l'y-Kim en est la démonstration hiéroglyphique et
       chiffrée.

       La clé de ce livre est un pantacle connu sous le nom des
       _Trigrammes de Fo-hi_. Suivant la légende rapportée dans le
       _Vay-Ky_, recueil d'une grande autorité en Chine, et qui fut
       composé par Léon-Tao-Yuen, sous la dynastie des Soms, il y a sept
       ou huit cents ans, l'empereur Fo-hi méditant un jour au bord
       d'une rivière sur les grands secrets de la nature, vit sortir de
       l'eau un sphinx, c'est-à-dire, un animal allégorique ayant la
       forme mixte d'un cheval et d'un dragon. Sa tête était allongée
       comme celle du cheval, il avait quatre pieds et finissait par une
       queue de serpent; son dos était couvert d'écailles et sur chacune
       de ses écailles brillait la figure des mystérieux Trigrammes,
       plus petits vers les extrémités, plus larges sur sa poitrine et
       sur le dos, mais en parfaite harmonie les uns avec les autres. Ce
       dragon se mirait dans l'eau, et son reflet avait les mêmes
[410]  formes, et portait les mêmes images que lui, mais en sens inverse
       des formes et des images réelles. Ce cheval serpent, inspirateur
       ou plutôt porteur d'inspirations comme le Pégase de la mythologie
       grecque, symbole de la vie universelle, comme le serpent de
       kronos, initia Fo-hi à la science universelle. Les Trigrammes lui
       servirent d'introduction, il compta les écailles du
       cheval-serpent, et combina les Trigrammes en autant de manières
       qu'il conçut une synthèse des sciences comparées et unies entre
       elles par les harmonies préexistantes et nécessaires de la
       nature; la rédaction des tables de l'y-Kim fut le résultat de
       cette merveilleuse combinaison. Les nombres de Fo-hi sont les
       mêmes que ceux de la haute kabbale, son pantacle est analogue à
       celui de Salomon, comme nous l'avons expliqué dans notre _dogme
       et rituel de la haute magie_; ses tables correspondent aux
       trente-deux voies et aux cinquante portes de la lumière, et
       l'y-Kim ne saurait avoir d'obscurité pour les sages kabbalistes
       qui ont la clé du sepher Jézirah et du Sohar.

       La science de la philosophie absolue a donc existé en Chine. Les
       Kims ne sont que les commentaires de cet absolu caché aux
       profanes, et ils sont à l'y-Kim ce que le _Pentateuque_ de Moïse
       est aux révélations du Siphra de Zéniuta, qui est le livre des
       mystères, et la clé du Sohar chez les Hébreux. _Koug-fu-tzée_, ou
       _Confucius_, n'eût été que le révélateur ou _révoilateur_ de
       cette kabbale qu'il eût niée peut-être pour en détourner les
       recherches des profanes, comme le savant _Talmudiste Maïmonides_
       nia les réalités de la clavicule de Salomon, puis vint le
       matérialiste _Fo_, qui substitua les traditions de la sorcellerie
[411]  indienne aux souvenirs de la haute magie des Égyptiens. Le culte
       de Fo paralysa en Chine le progrès des sciences, et la
       civilisation avortée de ce grand peuple tomba dans la routine et
       dans l'abrutissement.

       Un philosophe d'une admirable sagacité et d'une grande
       profondeur, le sage _Leibnitz_, qui eût été si digne d'être
       initié aux vérités suprêmes de la science absolue, croyait voir
       dans l'y-Kim sa propre invention de l'arithmétique binaire, et
       dans la ligne droite et la ligne brisée de Fo-hi, il retrouvait
       les caractères 1 0, employés par lui-même dans ses calculs; il
       était bien près de la vérité, mais il ne l'entrevoyait que dans
       un de ses détails, il ne pouvait en embrasser l'ensemble.

       Des disputes théologiques ont été l'occasion des recherches les
       plus importantes sur les antiquités religieuses de la Chine. Il
       s'agissait de savoir si les jésuites avaient raison de tolérer
       chez les Chinois convertis au christianisme le culte du ciel et
       celui des ancêtres; en d'autres termes, si l'on devait croire que
       par le ciel les lettrés de la Chine entendaient Dieu ou
       simplement l'espace et la nature. Il était tout naturel de s'en
       rapporter aux lettrés eux-mêmes et au bon sens public, mais ce ne
       sont pas là des autorités théologiques; on argumenta donc, on
       écrivit beaucoup, on intrigua davantage, les jésuites qui avaient
       raison pour le fond furent convaincus d'avoir tort pour la forme,
       et on leur créa de nouvelles difficultés qui ne sont pas
       surmontées encore et qui font de nos jours même couler en Chine
       le sang de nos infatigables martyrs.

       Pendant qu'on disputait ainsi à la religion ses conquêtes en
       Asie, une immense inquiétude agitait l'Europe. La foi chrétienne
[412]  semblait prête à s'y éteindre et il n'était bruit de tous côtés
       que de révélations nouvelles et de miracles. Un homme
       sérieusement posé dans la science et dans le monde, _Emmanuel
       Swedenborg_, étonnait la Suède par ses visions et l'Allemagne
       était pleine de nouveaux illuminés; le mysticisme dissident
       conspirait pour remplacer les mystères de la religion
       hiérarchique par les mystères de l'anarchie; une imminente
       catastrophe se préparait.

       Swedenborg, le plus honnête et le plus doux des prophètes du faux
       illuminisme, n'était pas pour cela moins dangereux que les
       autres. Prétendre, en effet, que tous les hommes sont appelés à
       communiquer directement avec le ciel, c'est remplacer
       l'enseignement religieux régulier et l'initiation progressive par
       toutes les divagations de l'enthousiasme et toutes les folies de
       l'imagination et des rêves. Les illuminés intelligents sentaient
       bien que la religion étant un des grands besoins de l'humanité,
       on ne la détruira jamais; aussi voulaient-ils se faire de la
       religion même et du fanatisme qu'elle entraîne par une
       conséquence fatale de l'enthousiasme inspiré à l'ignorance, des
       armes pour détruire l'autorité hiérarchique de l'Église, comptant
       bien voir sortir des conflits du fanatisme une hiérarchie
       nouvelle dont ils espéraient être les fondateurs et les chefs.

       «Vous serez comme des dieux, connaissant tout sans avoir eu la
       peine de rien apprendre; vous serez comme des rois, possédant
       tout sans avoir eu la peine de rien acquérir.»

       Telles sont en résumé les promesses de l'esprit révolutionnaire
       aux multitudes envieuses. L'esprit révolutionnaire, c'est
[413]  l'esprit de mort; c'est l'ancien serpent de la _Genèse_, et
       cependant c'est le père du mouvement et du progrès, puisque les
       générations ne se renouvellent que par la mort; c'est pour cela
       que les Indiens adoraient Schiva, l'impitoyable destructeur, dont
       la forme symbolique était celle de l'amour physique et de la
       génération matérielle.

       Le système de Swedenborg n'est autre chose que la kabbale, moins
       le principe de la hiérarchie; c'est le temple sans clef de voûte
       et sans fondement; c'est un immense édifice, heureusement tout
       fantastique et aérien, car si l'on avait jamais tenté de le
       réaliser sur la terre, il tomberait sur la tête du premier enfant
       qui essayerait, nous ne dirons pas de l'ébranler, mais de
       s'appuyer seulement contre une de ses principales colonnes.

       Organiser l'anarchie, tel est le problème que les
       révolutionnaires ont et auront éternellement à résoudre; c'est le
       rocher de Sisyphe qui retombera toujours sur eux; pour exister un
       seul instant ils sont et seront toujours fatalement réduits à
       improviser un despotisme sans autre raison d'être que la
       nécessité, et qui, par conséquent, est violent et aveugle comme
       elle. On n'échappe à la monarchie harmonieuse de la raison, que
       pour tomber sous la dictature désordonnée de la folie.

       Le moyen proposé indirectement par Swedenborg, pour communiquer
       avec le monde surnaturel, était un état intermédiaire qui tient
       du rêve, de l'extase et de la catalepsie. L'illuminé suédois
       affirmait la possibilité de cet état, mais il ne donnait pas la
       théorie des pratiques nécessaires pour y arriver; peut-être ses
       disciples, pour combler cette lacune, eussent-ils recouru au
       rituel magique de l'Inde, lorsqu'un homme de génie vint compléter
[414]  par une thaumaturgie naturelle les intuitions prophétiques et
       kabbalistiques de Swedenborg. Cet homme était un médecin
       allemand, nommé _Mesmer_.

       Mesmer eut la gloire de retrouver, sans initiateur et sans
       connaissances occultes, l'agent universel de la vie et de ses
       prodiges; ses _Aphorismes_[18], que les savants de son temps
       devaient regarder comme autant de paradoxes, deviendront un jour
       les bases de la synthèse physique.

       [Note 18: Mesmer, _Mémoires et aphorismes, suivis des procédés
       d'Eslon_, nouvelle édition, 1846, 1 vol. gr. in 18.]

       Mesmer reconnaît dans l'être naturel deux formes, qui sont la
       substance et la vie, d'où résultent la fixité et le mouvement qui
       constituent l'équilibre des choses.

       Il reconnaît l'existence d'une matière première fluidique,
       universelle, capable de fixité et de mouvement, qui, en se
       fixant, détermine la constitution des substances, et qui, se
       mouvant toujours, modifie et renouvelle les formes.

       Cette matière fluidique est active et passive: comme passive elle
       s'attire elle-même, comme active elle se projette.

       Par elle les mondes et les êtres vivants qui peuplent les mondes,
       s'attirent et se repoussent; elle passe des uns aux autres par
       une circulation comparable à celle du sang.

       Elle entretient et renouvelle la vie de tous les êtres, elle est
       l'agent de leur force et peut devenir l'instrument de leur
       volonté.

       Les prodiges sont les résultats des forces ou des volontés
       exceptionnelles.

[415]  Les phénomènes de cohésion, d'élasticité, de densité ou de
       subtilité des corps, sont produits par les diverses combinaisons
       des deux propriétés du fluide universel ou de la matière
       première.

       La maladie, comme tous les désordres physiques, vient d'un
       dérangement de l'équilibre normal de la matière première dans un
       corps organisé.

       Les corps organisés sont ou sympathiques ou antipathiques les uns
       aux autres, par suite de leur équilibre spécial.

       Les corps sympathiques peuvent se guérir les uns les autres, en
       rétablissant mutuellement leur équilibre.

       Cette propriété des corps de s'équilibrer les uns les autres par
       l'attraction ou la projection de la matière première, Mesmer la
       nomme magnétisme, et comme elle se spécifie suivant les
       spécialités des êtres, lorsqu'il en étudie les phénomènes dans
       les êtres animés, il la nomme magnétisme animal.

       Mesmer prouva sa théorie par des oeuvres, et ses expériences
       furent couronnées d'un plein succès.

       Ayant observé l'analogie qui existe entre les phénomènes du
       magnétisme animal et ceux de l'électricité, il fit usage de
       conducteurs métalliques, aboutissant à un réservoir commun qui
       contenait de la terre et de l'eau, pour absorber et pour projeter
       les deux forces; on a depuis abandonné l'appareil compliqué des
       baquets, qu'on peut remplacer par une chaîne vivante de mains
       superposées à un corps circulaire et mauvais conducteur comme le
       bois d'une table, l'étoffe de soie ou de laine d'un chapeau, etc.

[416]  Il appliqua ensuite aux êtres vivants et organisés les procédés
       de l'aimantation métallique, et il acquit la certitude de la
       réalité et de la similitude des phénomènes qui s'ensuivirent.

       Un seul pas lui restait à faire, c'était de déclarer que les
       effets attribués en physique aux quatre fluides impondérables
       sont les manifestations diverses d'une seule et même force
       diversifiée par ses usages, et que cette force inséparable de la
       matière première et universelle qu'elle fait mouvoir, tantôt
       splendide, tantôt ignée, tantôt électrique et tantôt magnétique,
       n'a qu'un seul nom indiqué par Moïse dans la _Genèse_, lorsqu'il
       la fait apparaître à l'appel du Tout-Puissant, avant toutes les
       substances et avant toutes les formes: LA LUMIÈRE; ד א יאי

       Et maintenant ne craignons pas de le dire d'avance, car on le
       reconnaîtra plus tard.

       La grande chose du XVIIIe siècle, ce n'est pas l'encyclopédie, ce
       n'est pas la philosophie ricaneuse et dérisoire de Voltaire, ce
       n'est pas la métaphysique négative de Diderot et de d'Alembert,
       ce n'est pas la philanthropie haineuse de Rousseau; c'est la
       physique sympathique et miraculeuse de Mesmer! Mesmer est grand
       comme Prométhée, il a donné aux hommes le feu du ciel que
       Franklin n'avait su que détourner.

       Il ne manqua au génie de Mesmer, ni la sanction de la haine, ni
       la consécration des persécutions et des injures; il avait été
       chassé de l'Allemagne, on se moqua de lui en France, tout en lui
       faisant une fortune, car ses guérisons étaient évidentes et les
       malades allaient à lui et le payaient, puis se disaient guéris
       par hasard, pour ne pas attirer sur eux l'animadversion des
       savants. Les corps constitués ne firent pas même au thaumaturge
[417]  l'honneur d'examiner sa découverte et le grand homme dut se
       résigner à passer pour un adroit charlatan.

       Les savants seuls n'étaient pas hostiles au mesmérisme, les
       hommes sincèrement religieux s'alarmaient des dangers de la
       découverte nouvelle, et les superstitieux criaient au scandale et
       à la magie. Les sages prévoyaient les abus, les insensés
       n'admettaient pas même l'usage de cette merveilleuse puissance.
       N'allait-on pas au nom du magnétisme nier les miracles du Sauveur
       et de ses saints, disaient les uns; que va devenir la puissance
       du diable, disaient les autres? Et pourtant la religion qui est
       vraie, ne doit craindre la découverte d'aucune vérité;
       d'ailleurs, en donnant la mesure de la puissance humaine, le
       magnétisme ne donne-t-il pas aux miracles divins une sanction
       nouvelle, au lieu de les détruire? Il est vrai que les sots
       attribueront au diable moins de prodiges, ce qui leur laissera
       moins d'occasions d'exercer leur haine et leurs fureurs; mais ce
       ne sont certainement pas les personnes d'une véritable piété qui
       songeront jamais à s'en plaindre: le diable doit perdre du
       terrain quand la lumière se fait et quand l'ignorance se retire;
       mais les conquêtes de la science et de la lumière étendent,
       affermissent et font aimer de plus en plus au monde l'empire et
       la gloire de Dieu!

[418]

                                  CHAPITRE II

                   PERSONNAGES MERVEILLEUX DU XVIIIe SIÈCLE.

       SOMMAIRE.--Le comte de Saint-Germain.--L'adepte Lascaris et le
       grand Cophte dit le médecin Joseph Balsamo.--Le baron du Phénix
       et le comte de Cagliostro.


       Le XVIIIe siècle n'a eu de crédulité que pour la magie, car les
       croyances vagues sont la religion des âmes sans foi: on niait les
       miracles de Jésus-Christ et l'on attribuait des résurrections au
       _comte de Saint-Germain_. Ce singulier personnage était un
       théosophe mystérieux qu'on faisait passer pour avoir les secrets
       du grand oeuvre et pour fabriquer des diamants et des pierres
       précieuses; c'était d'ailleurs un homme du monde, d'une
       conversation agréable et d'une grande distinction dans ses
       manières. Madame de Genlis, qui, pendant son enfance, le voyait
       presque tous les jours, assure qu'il savait donner même à des
       pierreries qu'il représentait en peinture, tout leur éclat
       naturel et un feu dont aucun chimiste ni aucun peintre ne pouvait
       deviner le secret; avait-il trouvé le moyen de fixer la lumière
       sur la toile, ou employait-il quelque préparation de nacre ou
       quelque incrustation métallique? c'est ce qu'il nous est
       impossible de savoir, puisqu'il ne nous reste aucune de ces
       peintures merveilleuses.

       Le comte de Saint-Germain faisait profession de la religion
       catholique, et en observait les pratiques avec une grande
       fidélité; on parlait cependant d'évocations suspectes et
       d'apparitions étranges, il se flattait de posséder le secret de
[419]  la jeunesse éternelle. Était-ce mysticisme, était-ce folie?
       Personne ne connaissait sa famille, et à l'entendre causer des
       choses du temps passé, il semblait qu'il eût vécu plusieurs
       siècles; il parlait peu de tout ce qui se rapportait aux sciences
       occultes, et lorsqu'on lui demandait l'initiation, il prétendait
       ne rien savoir; il choisissait lui même ses disciples, et leur
       demandait tout d'abord une obéissance passive, puis il leur
       parlait d'une royauté à laquelle ils étaient appelés, celle de
       Melchisédech et de Salomon, la royauté des initiés qui est aussi
       un sacerdoce. «Soyez le flambeau du monde, disait-il; si votre
       lumière n'est que celle d'une planète, vous ne serez rien devant
       Dieu: je vous réserve une splendeur dont celle du soleil n'est
       que l'ombre, alors vous dirigerez la marche des étoiles, et vous
       gouvernerez ceux qui régnent sur les empires.»

       Ces promesses, dont la signification bien comprise n'a rien qui
       puisse étonner les véritables adeptes, sont rapportées, sinon
       textuellement, du moins quant au sens des paroles, par l'auteur
       anonyme d'une _Histoire des sociétés secrètes en Allemagne_, et
       suffisent pour faire comprendre à quelle initiation appartenait
       le comte de Saint-Germain.

       Voici maintenant quelques détails jusqu'à présent inconnus sur
       cet illuminé:

       Il était né à Lentmeritz, en Bohême, à la fin du XVIIe siècle, il
       était fils naturel ou adoptif d'un rose-croix qui se faisait
       appeler _Comnes cabalicus_, le compagnon cabaliste, et qui fut
       tourné en ridicule sous le nom de _comte de Gabalis_, par le
       malheureux abbé de Villars; jamais Saint-Germain ne parlait de
       son père. À l'âge de sept ans, disait-il, j'étais proscrit et
[420]  j'errais avec ma mère dans les forêts. Cette mère dont il voulait
       parler, c'était la science des adeptes; son âge de sept ans est
       celui des initiés promus au grade de maîtres; les forêts sont les
       empires dénués, suivant les adeptes, de la vraie civilisation et
       de la vraie lumière. Les principes de Saint-Germain étaient ceux
       des roses-croix, et il avait fondé dans sa patrie une société
       dont il se sépara dans la suite quand les doctrines anarchiques
       prévalurent dans les associations des nouveaux sectateurs de la
       gnose. Aussi fut-il désavoué par ses frères, accusé même de
       trahison, et quelques auteurs de mémoires sur l'illuminisme
       semblent insinuer qu'il fut précipité dans les oubliettes du
       château de Ruel. Madame de Genlis, au contraire, le fait mourir
       dans le duché de Holstein, tourmenté par sa conscience et agité
       par les terreurs de l'autre vie. Ce qui est certain, c'est qu'il
       disparut tout à coup de Paris, sans qu'on pût savoir bien au
       juste où il s'était retiré, et que les illuminés laissèrent
       tomber, autant que cela leur fut possible, sur sa mémoire le
       voile du silence et de l'oubli. La société qu'il avait fondée
       sous le titre de Saint-Jakin, dont on a fait Saint-Joachim, dura
       jusqu'à la révolution et disparut alors ou se transforma, comme
       tant d'autres. Voici, au sujet de cette société, une anecdote
       qu'on trouve dans les pamphlets hostiles à l'illuminisme; elle
       est extraite d'une correspondance de Vienne. Tout cela, comme on
       le voit, n'a rien de bien authentique ni de bien certain. Voici
       toutefois l'anecdote:

       «J'ai été fort bien accueilli, à votre recommandation, par
       M.N.Z.... Il était déjà prévenu de mon arrivée. L'_harmonica_ eut
[421]  toute son approbation. Il me parla d'abord de certains essais
       particuliers auxquels je ne compris rien du tout; ce n'est que
       depuis peu que mon intelligence peut y suffire. Hier, vers le
       soir, il me conduisit à sa campagne, dont les jardins sont fort
       beaux. Des temples, des grottes, des cascades, des labyrinthes,
       des souterrains procurent à l'oeil une longue suite
       d'enchantements; mais un mur très haut qui environne ces beautés
       me déplut infiniment, il dérobe à l'oeil un site enchanteur....

       «J'avais emporté l'_harmonica_, d'après l'invitation de M. N. Z.,
       afin d'en toucher, seulement pendant quelques minutes, dans un
       lieu désigné et à un signe convenu. Il me conduisit, après notre
       visite dans le jardin, à une salle sur le devant de la maison, et
       me quitta bientôt sous quelque prétexte. Il était fort tard: je
       ne le voyais point revenir; l'ennui et le sommeil commençaient à
       me gagner, lorsque je fus interrompu par l'arrivée de plusieurs
       carrosses. J'ouvris la fenêtre: il était nuit, je ne pus rien
       voir; je compris encore moins le chuchotage bas et mystérieux de
       ceux qui paraissaient entrer dans la maison. Bientôt le sommeil
       s'empara tout à fait de moi; et, après avoir dormi environ une
       heure, je fus réveillé en sursaut par un domestique envoyé pour
       me guider et porter l'instrument. Il marchait très vite et fort
       loin devant moi; je le suivais assez machinalement, lorsque
       j'entendis des sons de trompettes qui me paraissaient sortir des
       profondeurs d'une cave; à cet instant, je perdis de vue mon
       guide; et m'avançant du côté où le bruit paraissait venir, je
       descendis à moitié l'escalier d'un caveau qui s'offrit devant
       moi. Jugez de ma surprise! On y psalmodiait un chant funèbre.
[422]  J'aperçus distinctement un cadavre dans un cercueil ouvert; à
       côté, un homme vêtu de blanc paraissait rempli de sang; il me
       parut qu'on lui avait ouvert une veine au bras droit. A
       l'exception de ceux qui lui prêtaient leur ministère, les autres
       étaient enveloppés dans de longs manteaux noirs, avec l'épée nue
       à la main. Autant que la terreur dont j'étais frappé me permit
       d'en juger, il y avait à l'entrée du caveau des monceaux
       d'ossements humains entassés l'un sur l'autre. La lumière qui
       éclairait ce spectacle lugubre me parut produite par une flamme
       semblable à celle de l'esprit de vin brûlant.

       »Incertain si je pourrais rejoindre mon guide, je me hâtai de me
       retirer; je le trouvai précisément à quelques pas de là qui me
       cherchait; il avait l'oeil hagard, il me prit la main avec une
       sorte d'inquiétude, et m'entraîna à sa suite dans un jardin
       particulier où je me crus transporté par l'effet de la magie. La
       clarté que répandait un nombre prodigieux de lampions, le murmure
       des cascades, le chant des rossignols artificiels, le parfum
       qu'on y respirait exaltèrent d'abord mon imagination. Je fus
       placé derrière un cabinet de verdure dont l'intérieur était
       richement décoré, et dans lequel on transporta immédiatement une
       personne évanouie (vraisemblablement celle qui paraissait dans un
       cercueil au caveau); aussitôt on me fit le signal de toucher mon
       instrument.

       »Excessivement ému pendant cette scène, beaucoup de choses ont dû
[423]  m'échapper[19]; j'observai cependant que l'individu évanoui
       revint à lui aussitôt que j'eus touché l'instrument, et qu'il fit
       ces interrogations avec surprise: _Où suis je?... quelle voix
       entends-je?..._ Des jubilations d'allégresse accompagnées de
       trompettes et de timbales furent la seule réponse; on courut aux
       armes et l'on s'enfonça dans l'intérieur du jardin où je vis tout
       le monde disparaître.

       [Note 19: Le néophyte dont il est question dans cette lettre,
       et qui fut pris pour un cadavre, était dans l'état de
       somnambulisme produit par le magnétisme. A propos du cabinet de
       verdure dont il est question, et des effets de l'_harmonica_, on
       peut consulter un ouvrage curieux, _Histoire critique du
       magnétisme animal,_ par Deleuze, 2e édit., 1819, 2 vol. in-8; il
       contient des notices fort piquantes sur la chaîne et le baquet
       magnétiques, les arbres magnétisés, la musique, la voix du
       magnétiseur, et l'instrument qu'il emploie. L'auteur est
       d'ailleurs un partisan du mesmérisme, ce qui ne rend pas ses
       opinions suspectes.]

       »Je vous écris ceci encore tout agité... Si je n'avais pris la
       précaution de noter cette scène sur-le-champ, je la prendrais
       aujourd'hui pour un rêve.»

       Ce qu'il y a de plus inexplicable dans cette scène, c'est la
       présence du profane qui la raconte. Comment l'association
       pouvait-elle s'exposer ainsi à la divulgation de ses mystères? Il
       nous est impossible de répondre à cette question, mais pour ce
       qui est des mystères eux-mêmes, nous pouvons facilement les
       expliquer.

       Les successeurs des anciens roses-croix, dérogeant peu à peu de
       la science austère et hiérarchique de leurs ancêtres en
       initiation, s'étaient érigés en secte mystique; ils avaient
       accueilli avec empressement les dogmes magiques des templiers, et
       se croyaient seuls dépositaires des secrets de l'Évangile de
       saint Jean; ils voyaient dans les récits de l'Évangile une série
       allégorique de rites propres à compléter l'initiation, et
       croyaient que l'histoire du Christ devait se réaliser dans la
       personne de chacun des adeptes; ils racontaient une légende
[424]  gnostique suivant laquelle le Sauveur, environné de parfums et de
       bandelettes, n'aurait point été renfermé dans le sépulcre neuf de
       Joseph d'Arimathie, et serait revenu à la vie dans la maison même
       de saint Jean. C'était ce prétendu mystère qu'ils célébraient au
       son de l'harmonica et des trompettes. Le récipiendaire était
       invité à faire le sacrifice de sa vie, et subissait, en effet,
       une saignée qui lui procurait un évanouissement; cet
       évanouissement, on lui disait que c'était la mort, et lorsqu'il
       revenait à lui, des fanfares d'allégresse et des cris de triomphe
       célébraient sa résurrection. Ces émotions diverses, ces scènes
       tour à tour lugubres et brillantes, devaient impressionner à
       jamais son imagination et le rendre fanatique ou voyant.
       Plusieurs croyaient à une résurrection réelle et se croyaient
       assurés de ne plus mourir. Les chefs de l'association mettaient
       ainsi au service de leurs projets cachés le plus redoutable de
       tous les instruments, la folie, et s'assuraient de la part de
       leurs adeptes un de ces dévouements fatals et infatigables que la
       déraison produit plus souvent et plus sûrement que l'amitié.

       La secte du _Saint-Jakin_ était donc une société de gnostiques
       adonnée aux illusions de la magie fascinatrice, elle tenait des
       roses-croix et des templiers, son nom du Saint-Jakin venait de
       l'un des deux noms gravés en initiales sur les deux principales
       colonnes du temple de Salomon, Jakin et Bohas. L'initiale de
       Jakin en hébreu est le Jod, lettre sacrée de l'alphabet hébreu,
       initiale du nom de Jéhova que celui de Jakin sert à voiler aux
       profanes, c'est pourquoi on la nommait le Saint-Jakin.

       Les saint-jakinites étaient des théosophes qui s'occupaient
       beaucoup trop de théurgie.

[425]  Tout ce qu'on raconte du mystérieux comte de Saint-Germain donne
       lieu de croire que c'était un physicien habile et un chimiste
       distingué: on assure qu'il possédait le secret de souder ensemble
       les diamants sans qu'on pût apercevoir aucune trace du travail;
       il avait l'art d'épurer les pierreries et de donner ainsi un
       grand prix aux plus imparfaites et aux plus communes; l'auteur
       imbécile et anonyme que nous avons déjà cité, lui accorde bien ce
       talent, mais nie qu'il ait jamais fait d'or, comme si l'on ne
       faisait pas de l'or en faisant des pierres précieuses.
       Saint-Germain inventa aussi, suivant le même auteur, et légua aux
       sciences industrielles l'art de donner au cuivre plus d'éclat et
       de ductilité, autre invention qui suffisait pour faire la fortune
       de son auteur. De pareilles oeuvres doivent faire pardonner au
       comte de Saint-Germain d'avoir beaucoup connu la reine Cléopâtre,
       et d'avoir même causé familièrement avec la reine de Saba.
       C'était d'ailleurs un bon et galant homme qui aimait les enfants,
       et se plaisait à leur fabriquer lui-même des bonbons délicieux et
       de merveilleux joujoux; il était brun et de petite taille,
       toujours vêtu richement, mais avec beaucoup de goût, et se
       plaisant d'ailleurs à tous les raffinements du luxe. On assure
       que le roi Louis XV le recevait familièrement, et s'occupait avec
       lui de diamants et de pierreries. Il est probable que ce monarque
       entièrement dominé par des courtisanes et absorbé par ses
       plaisirs, céda, en invitant Saint-Germain à quelques audiences
       particulières, plutôt à quelque caprice de curiosité féminine
       qu'à un amour sérieux pour la science. Saint-Germain fut un
       moment à la mode, et comme c'était un aimable et jeune vieillard
[426]  qui savait unir le babil d'un roué aux extases d'un théosophe, il
       fit fureur dans certains cercles, puis fut bientôt remplacé par
       d'autres fantaisies; ainsi va le monde.

       On a dit que Saint-Germain n'était autre que ce mystérieux
       Althotas qui fut le maître en magie d'un adepte, dont nous allons
       bientôt nous occuper, et qui prenait le nom kabbalistique
       d'_Acharat_; rien n'est moins fondé que cette supposition, comme
       nous le verrons en étudiant ce nouveau personnage.

       Pendant que le comte de Saint-Germain était à la mode à Paris, un
       autre adepte mystérieux parcourait le monde en recrutant des
       apôtres pour la philosophie d'Hermès: c'était un alchimiste qui
       se faisait appeler _Lascaris_, et se disait archimandrite
       d'Orient, chargé de recueillir des aumônes pour un couvent grec;
       seulement, au lieu de demander l'aumône, Lascaris semblait suer
       de l'or, et en laissait partout une traînée après lui. Partout il
       ne faisait qu'apparaître, et ses apparitions changeaient de
       formes; ici il se montrait vieux, ailleurs il était encore jeune;
       il ne faisait pas lui-même de l'or publiquement, mais il en
       faisait faire par ses disciples auxquels il laissait en les
       quittant un peu de poudre de projection. Rien de plus avéré et de
       mieux établi que les transmutations opérées par les émissaires de
       Lascaris. M. Louis Figuier, dans son savant ouvrage sur les
       alchimistes, n'en révoque en doute ni la réalité ni l'importance.
       Or, comme il n'y a rien, surtout en physique, de plus inexorable
       que les faits, il faudrait donc conclure de ceux-là, que la
       pierre philosophale n'est pas une rêverie, si l'immense tradition
       de l'occultisme, si les mythologies anciennes, si les travaux
[427]  sérieux des plus grands hommes de tous les âges n'en démontraient
       pas d'ailleurs suffisamment l'existence et la réalité.

       Un chimiste moderne, qui s'est empressé de publier son secret,
       est parvenu à tirer de l'or de l'argent par un procédé ruineux,
       car l'argent détruit par lui ne rend en or que le dixième ou
       environ de sa valeur. _Agrippa,_ qui n'est jamais arrivé à la
       découverte du dissolvant universel, avait été cependant plus
       heureux que notre chimiste, car il avait trouvé en or une valeur
       équivalente à celle de l'argent employé, il n'avait donc perdu
       absolument que son travail, si c'est le perdre que de l'employer
       à la recherche des grands secrets de la nature.

       Engager par l'attrait de l'or les hommes à des recherches qui les
       conduiraient à la philosophie absolue, tel paraît avoir été le
       but de la propagande de Lascaris, l'étude des livres hermétiques
       devant ramener nécessairement les hommes d'étude à la
       connaissance de la kabbale. Les initiés, en effet, pensaient au
       XVIIIe siècle que leur temps était venu, les uns pour fonder une
       hiérarchie nouvelle, les autres pour renverser toute autorité et
       promener sur toutes les sommités de l'ordre social le niveau
       égalitaire. Les sociétés secrètes envoyaient leurs éclaireurs à
       travers le monde pour sonder et réveiller au besoin l'opinion:
       après Saint-Germain et Lascaris, Mesmer; après Mesmer,
       _Cagliostro_. Mais tous n'étaient pas de la même école:
       Saint-Germain était l'homme des illuminés théosophes, Lascaris
       représentait les naturalistes attachés à la tradition d'Hermès.

       Cagliostro était l'agent des templiers, aussi écrivait-il dans
       une circulaire adressée à tous les francs-maçons de Londres, que
[428]  le temps était venu de mettre la main à l'oeuvre pour
       reconstruire le temple de l'Éternel. Comme les templiers,
       Cagliostro s'adonnait aux pratiques de la magie noire, et
       pratiquait la science funeste des évocations; il devinait le
       passé et le présent, prédisait l'avenir, faisait des cures
       merveilleuses et prétendait aussi faire de l'or. Il avait
       introduit dans la maçonnerie un nouveau rite qu'il nommait rite
       égyptien, et il essayait de ressusciter le culte mystérieux
       d'Isis. Lui-même, la tête entourée de bandelettes et coiffé comme
       un sphinx de Thèbes, il présidait des solennités nocturnes dans
       des appartements pleins d'hiéroglyphes et de flambeaux. Il avait
       pour prêtresses des jeunes filles qu'il appelait des colombes, et
       qu'il exaltait jusqu'à l'extase pour leur faire rendre des
       oracles au moyen de l'hydromancie, l'eau étant un excellent
       conducteur, un puissant réflecteur et un milieu très réfringent
       pour la lumière astrale, comme le prouvent les mirages de la mer
       et des nuages.

       Cagliostro, comme on le voit, continuait Mesmer, et avait
       retrouvé la clef des phénomènes de médiomanie; lui-même était un
       médium, c'est-à-dire un homme d'une organisation nerveuse
       exceptionnellement impressionnable: il joignait à cela beaucoup
       de finesse et d'aplomb, l'exagération publique et l'imagination
       des femmes surtout faisaient le reste. Cagliostro eut un succès
       fou; on se l'arrachait, son buste était partout avec cette
       inscription: le _divin Cagliostro_. On put dès ce moment prévoir
       une réaction égale à cette vogue: après avoir été un dieu,
       Cagliostro devint un intrigant, un charlatan, un proxénète de sa
       femme, un scélérat enfin, auquel l'inquisition de Rome crut faire
       grâce en le condamnant seulement à une prison perpétuelle. Ce qui
[429]  fit croire qu'il vendait sa femme, c'est que sa femme le vendit.
       Il fut amené et pris dans un piége, on lui fit son procès et l'on
       publia de ce procès ce qu'on voulut. La révolution arriva sur ces
       entrefaites, et tout le monde oublia Cagliostro.

       Cet adepte n'est cependant pas sans importance dans l'histoire de
       la magie; son sceau est aussi important que celui de Salomon, et
       atteste son initiation aux secrets les plus relevés de la
       science. Ce sceau, expliqué par les lettres kabbalistiques des
       noms d'Acharat et d'Althotas, exprime les principaux caractères
       du grand arcane et du grand oeuvre. C'est un serpent percé d'une
       flèche, figurant la lettre aleph, א, image de l'union de
       l'actif et du passif, de l'esprit et de la vie, de la volonté et
       de la lumière. La flèche est celle de l'Apollon antique, le
       serpent est le Python de la fable, le dragon vert des philosophes
       hermétiques. La lettre aleph représente l'unité équilibrée. Ce
       pantacle se reproduit sous diverses formes dans les talismans de
       l'ancienne magie, mais tantôt le serpent est remplacé par le paon
       de Junon, le paon à la tête royale, à la queue multicolore,
       l'emblème de la lumière analysée, l'oiseau du grand oeuvre dont
       le plumage est tout ruisselant d'or; tantôt, au lieu du paon
       coloré, c'est l'agneau blanc, l'agneau ou le jeune bélier solaire
       traversé par la croix, comme on le voit encore dans les armoiries
       de la ville de Rouen. Le paon, le bélier et le serpent
       représentent le même signe hyéroglyphique: celui du principe
       passif et le sceptre de Junon, la croix et la flèche, c'est le
       principe actif, la volonté, l'action magique, la coagulation du
       dissolvant, la fixation par la projection du volatil, la
       pénétration de la terre par le feu. L'union des deux, c'est la
[430]  balance universelle, c'est le grand arcane, c'est le grand
       oeuvre, c'est l'équilibre de Jakin et de Bohas.

       Le trigramme L.-. P.-. D.-. qui accompagne cette figure, veut
       dire _liberté, pouvoir, devoir,_ il signifie aussi _lumière
       proportion, densité, loi, principe et droit._

       Les francs-maçons ont changé l'ordre des lettres, et en
       l'écrivant L.-.D.-.P.-. ils en font les initiales des mots
       _liberté de penser_ qu'ils inscrivent sur un pont symbolique, en
       y lisant pour les profanes: _liberté de passer._ Dans les actes
       du procès de Cagliostro, il est marqué que lui-même donna à ces
       trois lettres dans ses interrogatoires une autre signification;
       il les aurait traduites par cette légende: _Lilia destrue
       pedibus, foule aux pieds les lys;_ et l'on peut citer à l'appui
       de cette version, une médaille maçonnique du XVIe ou du XVIIe
       siècle, où l'on voit une épée coupant une branche de lys avec ces
       mots sur l'exergue: _Talem dabit ultio messem._

       Le nom d'_Acharat_ que prenait Cagliostro, écrit
       kabbalistiquement en hébreu de cette manière:

                                   עא
                                   ךא
                                   הא

       exprime la triple unité,עא, unité de principe et
       d'équilibre;

       ךא, unité de vie et perpétuité du mouvement régénérateur.

       הא, unité de fin dans une synthèse absolue.

       Le nom d'Althotas, maître de Cagliostro, se compose du nom de
       Thot et des syllabes al et as, qui, lues kabbalistiquement, sont
       Sala qui signifie messager, envoyé; le nom entier signifie donc
[431]  Thot, le messie des Égyptiens, et tel était en effet celui que
       Cagliostro reconnaissait avant tout pour maître.

       La doctrine du grand Cophte, tel était, on le sait, le titre que
       prenait Cagliostro; sa doctrine, disons-nous, avait un double
       objet, la régénération morale et la régénération physique.

       Voici pour la régénération morale les préceptes du grand Cophte:

       «Monte sur le Sinaï avec Moïse, sur le Calvaire, puis sur le
       Thabor avec Phaleg, sur le Carmel avec Élie.

       »Sur le plus haut de la montagne, tu bâtiras ton tabernacle.

       »Il sera divisé en trois bâtiments unis ensemble et celui du
       milieu aura trois étages.

       »Le rez-de-chaussée ou le premier étage sera le réfectoire.

       »L'étage du milieu sera une chambre ronde avec douze lits autour
       et un au milieu, ce sera la chambre du sommeil et des songes.

       »La chambre supérieure, celle du troisième étage, sera carrée et
       percée de seize fenêtres, quatre de chaque côté, ce sera la
       chambre de la lumière.

       »Là, tu prieras seul pendant quarante jours, et tu dormiras
       pendant quarante nuits dans le dortoir des douze maîtres.

       »Alors, tu recevras les signatures des sept génies et tu
       obtiendras d'eux le pentagramme tracé sur la feuille de parchemin
       vierge.

       »C'est le signe que personne ne connaît, sinon celui qui le
       reçoit.

[432]  »C'est le caractère occulte du caillou blanc dont il est parlé
       dans la prophétie du plus jeune des douze maîtres.

       »Alors, ton esprit sera illuminé d'un feu divin et ton corps
       deviendra pur comme celui d'un enfant. Ta pénétration n'aura
       point de bornes, ton pouvoir sera immense; tu entreras dans le
       repos parfait, qui est le commencement de l'immortalité, et tu
       pourras dire avec vérité et sans orgueil: Je suis celui qui est.

       Cette énigme signifie que, pour se régénérer moralement, il faut
       étudier, comprendre et réaliser la haute kabbale.

       Les trois chambres sont l'alliance de la vie physique, des
       aspirations religieuses et de la lumière philosophique; les douze
       maîtres sont les grands révélateurs dont il faut comprendre les
       symboles; la signature des sept esprits, c'est l'initiation au
       grand arcane, etc., etc. Tout ceci est donc allégorique, et il ne
       s'agit pas plus de faire bâtir en réalité une maison à trois
       étages, qu'il ne s'agit dans la maçonnerie de bâtir un temple à
       Jérusalem.

       Venons maintenant au secret de la régénération physique.

       Pour y arriver il faut, toujours suivant les prescriptions
       occultes du grand Cophte:

       Faire tous les cinquante ans une retraite de quarante jours en
       manière de jubilé, durant la pleine lune de mai.

       Seul, à la campagne avec une personne fidèle:

       Jeûner pendant quarante jours, buvant la rosée de mai, recueillie
       sur les blés en herbe avec un linge de lin pur et blanc, mangeant
       des herbes tendres et nouvelles.

[433]  Commençant le repas par un grand verre de rosée et le finissant
       par un biscuit ou une simple croûte de pain.

       Le dix-septième jour, saignée légère.

       Prendre six gouttes de baume d'azoth le matin et six le soir,
       augmenter de deux gouttes par jour jusqu'au trente-deuxième.

       Renouveler alors la petite émission de sang au crépuscule du
       matin, dormir ensuite et rester au lit jusqu'à la fin de la
       quarantaine.

       Prendre au premier réveil, après la saignée, un premier grain de
       médecine universelle.

       On éprouvera un évanouissement qui doit durer trois heures, puis
       des convulsions, des transpirations et des évacuations
       considérables, on changera ensuite de linge et de lit.

       Il faut ensuite prendre un consommé de boeuf sans graisse,
       assaisonné avec de la rue, de la sauge, de la valériane, de la
       verveine et de la mélisse.

       Le jour suivant, second grain de médecine universelle,
       c'est-à-dire, de mercure astral combiné avec le soufre d'or.

       Le jour d'après, prendre un bain tiède.

       Le trente-sixième jour, boire un verre de vin d'Égypte.

       Le trente-septième jour, troisième et dernier grain de médecine
       universelle.

       Suivra un sommeil profond.

       Les cheveux, les dents et les ongles se renouvelleront, la peau
       se renouvellera.

       Le trente-huitième jour, bain aux herbes aromatiques ci-dessus
       nommées.

[434]  Le trente-neuvième jour, avaler dans deux cuillerées de vin
       rouge, dix gouttes de l'élixir d'Acharat.

       Le quarantième jour, l'oeuvre est achevée et le vieillard est
       rajeuni.

       C'est au moyen de ce régime jubilaire, que Cagliostro prétendait
       avoir vécu lui-même plusieurs siècles. C'était, comme on le voit,
       une nouvelle préparation du fameux bain d'immortalité des
       gnostiques ménandriens. Cagliostro y croyait-il sérieusement?

       Devant ses juges il montra beaucoup de fermeté et de présence
       d'esprit, il se déclara catholique, et dit qu'il honorait dans le
       pape le chef suprême de la hiérarchie religieuse. Sur les
       questions relatives aux sciences occultes, il répondit d'une
       manière énigmatique, et comme on lui disait que ses réponses
       étaient absurdes et inintelligibles: Comment pouvez-vous savoir
       qu'elles sont absurdes, répondit-il, si vous les trouvez
       inintelligibles? Les juges se fâchèrent et lui demandèrent
       brusquement les noms des péchés capitaux: Cagliostro nomma la
       luxure, l'avarice, l'envie, la gourmandise et la paresse.--Vous
       oubliez l'orgueil et la colère, lui dit-on.--Pardonnez-moi,
       reprit l'accusé, je ne les oublie pas, mais je ne voulais pas les
       nommer devant vous par respect et de peur de vous offenser. On le
       condamna à mort: puis la peine fut commuée en une détention
       perpétuelle. Dans sa prison, Cagliostro demanda à se confesser et
       désigna lui-même le prêtre, c'était un homme à peu près de sa
       tournure et de sa taille. Le confesseur entra et au bout de
       quelque temps on le vit ressortir; quelques heures après, le
       geôlier en entrant dans la prison du condamné y trouva le cadavre
[435]  d'un homme étranglé, ce cadavre défiguré était couvert des habits
       de Cagliostro; on ne revit jamais le prêtre.

       Des amateurs du merveilleux assurent que le grand Cophte est
       actuellement en Amérique, et qu'il y est le pontife suprême et
       invisible des croyants aux esprits frappeurs.



                               CHAPITRE III.

                          PROPHÉTIES DE CAZOTTE.

       SOMMAIRE.--Les martinistes.--Le souper de Cazotte.--Le roman du
       _Diable amoureux._--Nahéma, la reine des stryges.--La montagne
       sanglante.--Mademoiselle Cazotte et mademoiselle de
       Sombreuil.--Cazotte devant le tribunal révolutionnaire.


       L'école des philosophes inconnus fondée par Pasqualis Martinez et
       continuée par Saint-Martin, semble avoir renfermé les derniers
       adeptes de la véritable initiation. Saint Martin connaissait la
       clef ancienne du tarot, c'est-à-dire le mystère des alphabets
       sacrés et des hiéroglyphes hiératiques; il a laissé plusieurs
       pantacles fort curieux qui n'ont jamais été gravés et dont nous
       possédons des copies. L'un de ces pantacles est la clef
       traditionnelle du grand oeuvre, et Saint-Martin le nomme la clef
       de l'enfer, parce que c'est la clef des richesses; les
       martinistes parmi les illuminés furent les derniers chrétiens, et
       ils furent les initiateurs du fameux Cazotte.

       Nous avons dit qu'au XVIIIe siècle une scission s'était faite
       dans l'illuminisme: les uns, conservateurs des traditions de la
[436]  nature et de la science, voulaient restaurer la hiérarchie; les
       autres, au contraire, voulaient tout niveler en révélant le grand
       arcane, qui rendrait impossibles dans le monde la royauté et le
       sacerdoce. Parmi ces derniers, les uns étaient des ambitieux et
       des scélérats, qui espéraient trôner sur les débris du monde; les
       autres étaient des dupes et des niais.

       Les vrais initiés voyaient avec épouvante la société lancée ainsi
       vers le précipice, et prévoyaient toutes les horreurs de
       l'anarchie. Cette révolution qui plus tard devait apparaître au
       génie mourant de Vergniaud sous la sombre figure de Saturne
       dévorant ses enfants, se dressait déjà tout armée dans les rêves
       prophétiques de Cazotte. Un soir qu'il se trouvait au milieu des
       instruments aveugles du jacobinisme futur, il leur prédit, à
       tous, leur destinée: aux plus forts et aux plus faibles,
       l'échafaud; aux plus enthousiastes, le suicide; et sa prophétie
       qui ne parut alors qu'une lugubre facétie fut pleinement
       réalisée[20]. Cette prophétie n'était, en effet, qu'un calcul des
       probabilités, et le calcul se trouva rigoureux, parce que les
       chances probables étaient déjà changées en conséquences
       nécessaires. La Harpe que cette prédiction frappa d'étonnement
       plus tard, y ajouta quelques détails pour la rendre plus
       merveilleuse, comme le nombre exact des coups de rasoir que
       devait se donner un des convives, etc.

       [Note 20: Deleuze, _Mémoire sur la faculté de précision_, in-8,
       1836.]

       Il faut pardonner un peu de cette licence poétique à tous les
       conteurs de choses extraordinaires; de pareils ornements ne sont
       pas précisément des mensonges, c'est tout simplement de la poésie
       et du style.

[437]  Donner aux hommes naturellement inégaux une liberté absolue,
       c'est organiser la guerre sociale; et lorsque ceux qui doivent
       contenir les instincts féroces des multitudes ont la folie de les
       déchaîner, il ne faut pas être un profond magicien pour voir
       qu'ils seront dévorés les premiers, puisque les convoitises
       animales s'entre-déchireront jusqu'à la venue d'un chasseur
       audacieux et habile qui en finira par des coups de fusil ou par
       un seul coup de filet. Cazotte avait prévu Marat, Marat prévoyait
       une réaction et un dictateur.

       Cazotte avait débuté dans le monde par quelques opuscules de
       littérature frivole, et on raconte qu'il dut son initiation à la
       publication d'un de ses romans intitulé le _Diable amoureux_. Ce
       roman, en effet, est plein d'intuitions magiques, et la plus
       grande des épreuves de la vie, celle de l'amour, y est montrée
       sous le véritable jour de la doctrine des adeptes.

       L'amour physique en effet, cette passion délirante, cette folie
       invincible pour ceux qui sont les jouets de l'imagination, n'est
       qu'une séduction de la mort qui veut renouveler sa moisson par la
       naissance. La Vénus physique, c'est la mort fardée et habillée en
       courtisane; l'amour est destructeur, comme sa mère, il recrute
       des victimes pour elle. Quand la courtisane est rassasiée, la
       mort se démasque et demande sa proie à son tour. Voilà pourquoi
       l'Église qui sauve la naissance par la sainteté du mariage,
       dévoile et prévient les débauches de la mort en condamnant sans
       pitié tous les égarements de l'amour.

       Si la femme aimée n'est pas un ange qui s'immortalise par les
       sacrifices du devoir dans les bras de celui qu'elle aime, c'est
[438]  une stryge qui l'énerve, l'épuise et le fait mourir, en se
       montrant enfin à lui dans toute la hideur de son égoïsme brutal.
       Malheur aux victimes du diable amoureux! Malheur à ceux qui se
       laissent prendre aux flatteries lascives de Biondetta! bientôt le
       gracieux visage de la jeune fille se changera pour eux en cette
       affreuse tête de chameau qui apparaît si tragiquement au bout du
       roman de Cazotte.

       Il y a dans les enfers, disent les kabbalistes, deux reines des
       stryges: l'une, c'est Lilith la mère des avortements, et l'autre,
       c'est Nahéma, la fatale et meurtrière beauté. Quand un homme est
       infidèle à l'épouse que lui destinait le ciel, lorsqu'il se voue
       aux égarements d'une passion stérile, Dieu lui reprend son épouse
       légitime et sainte pour le livrer aux embrassements de Nahéma.
       Cette reine des stryges sait se montrer avec tous les charmes de
       la virginité et de l'amour: elle détourne le coeur des pères et
       les engage à l'abandon de leurs devoirs et de leurs enfants; elle
       pousse les hommes mariés au veuvage, et force à un mariage
       sacrilége les hommes consacrés à Dieu. Lorsqu'elle usurpe le
       titre d'épouse, il est facile de la reconnaître: le jour de son
       mariage elle est chauve, car la chevelure de la femme étant le
       voile de la pudeur, lui est interdite pour ce jour-là; puis après
       le mariage, elle affecte le désespoir et le dégoût de
       l'existence, prêche le suicide, et quitte enfin avec violence
       celui qui lui résiste en le laissant marqué d'une étoile
       infernale entre les deux yeux.

       Nahéma peut devenir mère, disent-ils encore, mais elle n'élève
       jamais ses enfants; elle les donne à dévorer à Lilith, sa funeste
       soeur.

       Ces allégories kabbalistiques qu'on peut lire dans le livre
[439]  hébreu de la _Révolution des âmes_, dans le _Dictionnaire
       kabbalistique du Sohar_, et dans les _Commentaires des
       Talmudistes sur le Sota_, semblent avoir été connues ou devinées
       par l'auteur du _Diable amoureux_; aussi assure-t-on qu'après la
       publication de cet ouvrage, il reçut la visite d'un personnage
       inconnu, enveloppé d'un manteau à la manière des francs-juges. Ce
       personnage lui fit des signes que Cazotte ne comprit pas, puis
       enfin il lui demanda si réellement il n'était pas initié. Sur la
       réponse négative de Cazotte, l'inconnu prit une physionomie moins
       sombre, et lui dit: Je vois que vous n'êtes pas un dépositaire
       infidèle de nos secrets, mais un vase d'élection pour la science.
       Voulez-vous commander réellement aux passions humaines et aux
       esprits impurs? Cazotte était curieux, une longue conversation
       s'ensuivit, elle fut le préliminaire de plusieurs autres, et
       l'auteur du _Diable amoureux_ fut réellement initié. Son
       initiation devait en faire un partisan dévoué de l'ordre et un
       ennemi dangereux pour les anarchistes, et, en effet, nous avons
       vu qu'il est question d'une montagne sur laquelle on s'élève pour
       se régénérer suivant les symboles de Cagliostro, mais cette
       montagne est blanche de lumière comme le Thabor, ou rouge de feu
       et de sang comme le Sinaï et le Calvaire. Il y a deux synthèses
       chromatiques, dit le Sohar: la blanche, qui est celle de
       l'harmonie et de la vie morale; la rouge, qui est celle de la
       guerre et de la vie matérielle: la couleur du jour et celle du
       sang. Les Jacobins voulaient élever l'étendard du sang, et leur
       autel s'élevait déjà sur la montagne rouge. Cazotte s'était rangé
       sous l'étendard de la lumière, et son tabernacle mystique était
[440]  posé sur la montagne blanche. La montagne sanglante triompha un
       moment, et Cazotte fut proscrit. Il avait une fille, une héroïque
       enfant, qui le sauva au massacre de l'Abbaye. Mademoiselle
       Cazotte n'avait pas de particule nobiliaire devant son nom, et ce
       fut ce qui la sauva de ce toast d'une horrible fraternité, par
       lequel s'immortalisa la piété filiale de mademoiselle de
       Sombreuil, cette noble fille qui, pour se disculper d'être une
       fille noble, dut boire la grâce de son père dans le verre
       sanglant des égorgeurs!

       Cazotte avait prophétisé sa propre mort parce que sa conscience
       l'engageait à lutter jusqu'à la mort contre l'anarchie. Il
       continua donc d'obéir à sa conscience, fut arrêté de nouveau et
       parut devant le tribunal révolutionnaire; il était condamné
       d'avance. Le président, après avoir prononcé son arrêt, lui fit
       une allocution étrange, pleine d'estime et de regret: il
       l'engageait à être jusqu'au bout digne de lui-même et à mourir en
       homme de coeur comme il avait vécu. La révolution, même au
       tribunal, était une guerre civile et les frères se saluaient
       avant de se donner la mort. C'est que des deux côtés il y avait
       des convictions sincères et par conséquent respectables. Celui
       qui meurt pour ce qu'il croit la vérité, est un héros, même
       lorsqu'il se trompe, et les anarchistes de la montagne sanglante
       ne furent pas seulement hardis pour envoyer les autres à
       l'échafaud, ils y montèrent eux-mêmes sans pâlir: que Dieu et la
       postérité soient leurs juges!

[441]

                               CHAPITRE IV.

                          RÉVOLUTION FRANÇAISE.

       SOMMAIRE.--Le tombeau de Jacques de Molai.--La vengeance des
       templiers.--Propagande contre le sacerdoce et la royauté.--Louis
       XVI au Temple.--Spoliation et profanation des églises.--Le pape
       prisonnier à Valence.--Accomplissement des prophéties de saint
       Méthodius.


       Il y avait eu dans le monde un homme profondément indigné de se
       sentir lâche et vicieux, et qui s'en prenait de sa honte mal
       dévorée à la société tout entière. Cet homme était l'amant
       malheureux de la nature, et la nature, dans sa colère, l'avait
       armé d'éloquence comme d'un fléau. Il osa plaider contre la
       science la cause de l'ignorance, contre la civilisation celle de
       la barbarie, contre toutes les hauteurs sociales en un mot celle
       de toutes les bassesses. Le peuple par instinct lapida cet
       insensé, mais les grands l'accueillirent, les femmes le mirent à
       la mode, il obtint tant de succès que sa haine contre l'humanité
       s'en augmenta et qu'il finit par se tuer de colère et de dégoût.
       Après sa mort, le monde s'ébranla pour se retourner en
       réalisation des rêves de Jean-Jacques Rousseau, et les
       conspirateurs qui, depuis la mort de Jacques de Molai, avaient
       juré la ruine de l'édifice social, établirent rue Platrière, dans
       la maison même où Jean-Jacques avait demeuré, une loge inaugurée
       sous les auspices du fanatique de Genève. Cette loge devint le
       centre du mouvement révolutionnaire, et un prince du sang royal
       vint y jurer la perte des successeurs de Philippe le Bel, sur le
       tombeau de Jacques de Molai.

[442]  Ce fut la noblesse du XVIIIe siècle qui corrompit le peuple; les
       grands, à cette époque, étaient pris d'une furie d'égalité qui
       avait commencé avec les orgies de la régence; on s'encanaillait
       alors par plaisir, et la cour s'amusait à parler le jargon des
       halles. Les registres de l'ordre des templiers attestent que le
       régent était grand maître de cette redoutable société secrète, et
       qu'il eut pour successeur le duc du Maine, les princes de
       Bourbon-Condé et de Bourbon-Conti, et le duc de Cossé-Brissac.
       Cagliostro avait rallié dans son rite égyptien les auxiliaires du
       second ordre: tout s'empressait d'obéir à cette impulsion secrète
       et irrésistible qui pousse vers leur destruction les
       civilisations en décadence. Les événements ne se firent pas
       attendre, ils vinrent tels que Cazotte les avait prévus, ils se
       précipitèrent poussés par une main invisible. Le malheureux Louis
       XVI était conseillé par ses plus mortels ennemis; ils arrangèrent
       et firent échouer le malheureux projet d'évasion qui amena la
       catastrophe de Varennes, comme ils avaient fait l'orgie de
       Versailles, comme ils commandèrent le carnage du 10 août; partout
       ils avaient compromis le roi, partout ils le sauvèrent de la
       fureur du peuple, pour exaspérer cette fureur et amener
       l'événement qu'ils préparaient depuis des siècles; c'était un
       échafaud qu'il fallait à la vengeance des templiers!

       Sous la pression de la guerre civile, l'assemblée nationale
       déclara le roi suspendu de ses pouvoirs, et lui assigna pour
       résidence le palais du Luxembourg, mais une autre assemblée plus
       secrète en avait décidé autrement. La résidence du roi déchu, ce
       devait être une prison, et cette prison ne pouvait être que
       l'ancien palais des templiers, resté debout avec son donjon et
[443]  ses tourelles, pour attendre ce prisonnier royal promis à
       d'inexorables souvenirs.

       Le roi était au Temple et l'élite du clergé français était en
       exil ou à l'Abbaye. Le canon tonnait sur le Pont-Neuf, et des
       écriteaux menaçants proclamaient la patrie en danger. Alors des
       hommes inconnus organisèrent le massacre. Un personnage hideux,
       gigantesque, à longue barbe, était partout où il y avait des
       prêtres à égorger. Tiens, leur disait-il avec un ricannement
       sauvage, voila pour les Albigeois et les Vaudois! tiens, voil
       pour les templiers! voilà pour la Saint-Barthélémy! voilà pour
       les proscrits des Cévennes; et il frappait avec rage, et il
       frappait toujours avec le sabre, avec le couperet, avec la
       massue. Les armes se brisaient et se renouvelaient dans ses
       mains, il était rouge de sang, de la tête aux pieds, sa barbe en
       était toute collée, et il jurait avec des blasphèmes
       épouvantables qu'il ne la laverait qu'avec du sang.

       Ce fut cet homme qui proposa un toast à la nation, à l'angélique
       mademoiselle de Sombreuil.

       Un autre ange priait et pleurait dans la tour du Temple, en
       offrant à Dieu ses douleurs et celles de deux enfants, pour
       obtenir de lui le pardon de la royauté et de la France. Pour
       expier les folles joies des Pompadour et des Dubarry, il fallait
       toutes les souffrances et toutes les larmes de cette
       vierge-martyre, la sainte _madame Élisabeth_.

       Le jacobinisme était déjà nommé avant qu'on n'eût choisi
       l'ancienne église des Jacobins pour y réunir les chefs de la
       conjuration; ce nom vient de celui de Jacques, nom fatal et
[444]  prédestiné aux révolutions. Les exterminateurs en France ont
       toujours été appelés les Jacques; le philosophe dont la fatale
       célébrité prépara de nouvelles jacqueries et servit aux projets
       sanglants des conspirateurs joannites se nommait _Jean-Jacques_,
       et les moteurs occultes de la révolution française avaient juré
       le renversement du trône et de l'autel sur le tombeau de Jacques
       de Molai.

       Après la mort de Louis XVI, au moment même où il venait d'expirer
       sous la hache de la révolution, l'homme à la longue barbe, ce
       juif errant du meurtre et de la vengeance, monta sur l'échafaud
       devant la foule épouvantée, il prit du sang royal plein ses deux
       mains et les secouant sur la tête du peuple, il cria d'une voix
       terrible: «Peuple français, je te baptise au nom de Jacques et de
       la liberté[21]!»

       [Note 21: Prudhomme, dans son journal, rapporte autrement les
       paroles de cet homme. Nous tenons celles que nous donnons ici
       d'un vieillard qui les a entendues.]

       La moitié de l'oeuvre était faite, et c'était désormais contre le
       pape que l'armée du Temple devait diriger tous ses efforts.

       La spoliation des églises, la profanation des choses sacrées, des
       processions dérisoires, l'inauguration du culte de la raison dans
       la métropole de Paris, furent le signal de cette guerre nouvelle.
       Le pape fut brûlé en effigie au Palais-Royal, et bientôt les
       armées de la république se disposèrent à marcher sur Rome.

       Jacques de Molai et ses compagnons étaient peut-être des martyrs,
       mais leurs vengeurs ont déshonoré leur mémoire. La royauté se
       régénéra sur l'échafaud de Louis XVI, l'Église triompha dans la
[445]  captivité de Pie VI, traîné prisonnier à Valence et mourant de
       fatigue et de douleurs, mais les indignes successeurs des anciens
       chevaliers du Temple périrent tous ensevelis dans leur funeste
       victoire.

       Il y avait eu dans l'état ecclésiastique de grands abus et de
       grands scandales entraînés par le malheur des grandes richesses;
       les richesses disparurent et on vit revenir les grandes vertus.
       Ces désastres temporels et ce triomphe spirituel avaient été
       prédits dans l'_Apocalypse_ de saint Méthodius, dont nous avons
       déjà parlé. Nous possédons de ce livre un exemplaire en lettres
       gothiques, imprimé en 1527, et orné des plus étonnantes figures:
       on y voit d'abord des prêtres indignes jetant les choses saintes
       aux pourceaux, puis le peuple révolté assassinant les prêtres et
       leur brisant les vases sacrés sur la tête; on y voit d'abord le
       pape prisonnier des hommes de guerre, puis un chevalier couronné
       qui d'une main relève l'étendard de la France et étend de l'autre
       son épée sur l'Italie; on y voit deux aigles et un coq qui porte
       une couronne sur la tête et une double fleur de lys sur la
       poitrine; on y voit le second aigle qui fait alliance avec les
       griffons et les licornes pour chasser le vautour de son aire, et
       bien d'autres choses étonnantes. Ce livre singulier n'est
       comparable qu'à une édition illustrée des prophéties de l'abbé
       Joachim (de Calabre), où l'on voit les portraits de tous les
       papes à venir avec les signes allégoriques de leur règne jusqu'à
       la venue de l'Antéchrist. Chroniques étranges de l'avenir raconté
       comme le passé et qui feraient croire à une succession de mondes
       où les événements se renouvellent, en sorte que la prévision des
       choses futures ne serait que l'évocation des reflets perdus du
       passé!

[446]

                                CHAPITRE V.

                        PHÉNOMÈNES DE MÉDIOMANIE.

       SOMMAIRE.--Secte obscure de joannites mystiques.--Catherine Théot
       et Robespierre.--Prédiction réalisée.--Visions et prétendus
       miracles des sauveurs de Louis XVII.


       En 1772, un habitant de Saint-Mandé nommé _Loiseaut_, étant à
       l'église, crut voir à genoux près de lui un fort singulier
       personnage: c'était un homme tout basané et qui portait pour tout
       vêtement un caleçon de laine grossière. Cet homme avait la barbe
       longue, les cheveux crépus et autour du cou une cicatrice
       vermeille et circulaire, il portait un livre sur lequel était
       tracée en lettres d'or cette inscription: _Ecce Agnus Dei_.

       Loiseaut s'étonna fort en voyant que cette étrange figure n'était
       remarquée de personne, il acheva sa prière et revint chez lui; l
       il trouva le même personnage qui l'attendait, il s'avança pour
       lui parler et lui demanda qui il était et ce qu'il voulait, mais
       le visiteur fantastique avait tout à coup disparu. Loiseaut se
       mit au lit avec la fièvre et ne put s'endormir; la nuit il vit
       tout à coup sa chambre éclairée par une lueur rougeâtre, il crut
       à un incendie et se leva brusquement sur son séant, alors au
       milieu de la chambre, sur sa table, il vit un plat doré et dans
       ce plat toute baignée de sang la tête de son visiteur de la
       veille. Cette tête était entourée d'une auréole rouge, elle
       roulait les yeux d'une manière terrible, et ouvrant la bouche
       comme pour crier, elle dit d'une voix étranglée et sifflante:
[447]  _J'attends les têtes des rois et celles des courtisannes des
       rois, j'attends Hérode et Hérodiade_; puis l'auréole s'éteignit
       et le malade ne vit plus rien.

       Quelques jours après il fut guéri et put retourner à ses
       affaires. Comme il traversait la place Louis XV, il fut abordé
       par un pauvre qui lui demanda l'aumône, Loiseaut sans le regarder
       tira une pièce de monnaie et la jeta dans le chapeau de
       l'inconnu: _Merci,_ lui dit cet homme, _c'est une tête de roi,
       mais ici_, ajoute-t-il en étendant la main et en montrant le
       milieu de la place, _ici il en tombera une autre, et c'est
       celle-là que j'attends_. Loiseaut alors regarda le pauvre avec
       surprise et jeta un cri en reconnaissant l'étrange figure de sa
       vision.--«Tais-toi, lui dit le mendiant, on te prendrait pour un
       fou, car personne ici ne peut me voir excepté toi. Tu m'as
       reconnu, je le vois, je suis en effet saint Jean-Baptiste le
       précurseur, et je viens t'annoncer le châtiment des successeurs
       d'Hérode et des héritiers de Caïphe, tu peux répéter tout ce que
       je te dirai.»

       Depuis cette époque, Loiseaut croyait voir presque tous les jours
       saint Jean-Baptiste près de lui. La vision lui parlait longuement
       des malheurs qui allaient tomber sur la France et sur l'Église.

       Loiseaut raconta sa vision à quelques personnes qui en furent
       frappées et qui devinrent visionnaires comme lui. Ils formèrent
       ensemble une société mystique qui se réunissait en grand secret;
       les membres de cette association se plaçaient en cercle en se
       tenant la main et attendaient les communications en silence; ils
       attendaient souvent plusieurs heures, puis la figure de saint
       Jean apparaissait au milieu d'eux; ils tombaient tous ensemble ou
       successivement dans le sommeil magnétique et voyaient se dérouler
[448]  sous leurs yeux les scènes futures de la révolution et de la
       restauration future.

       Le directeur spirituel de cette secte ou de ce cercle était un
       religieux nommé _dom Gerle_, il en devint le chef à la mort de
       Loiseaut arrivée en 1788, puis à l'époque de la révolution, ayant
       été gagné par l'enthousiasme républicain, il fut rejeté par les
       autres sectaires qui suivirent en cela les inspirations de leur
       principale somnambule qu'ils nommaient la soeur _Françoise
       André_.

       Dom Gerle avait aussi sa somnambule et il vint exercer dans une
       mansarde de Paris le métier alors nouveau de magnétiseur; la
       voyante était une vieille femme presque aveugle nommée _Catherine
       Théot_, elle fit des prédictions qui se réalisèrent, elle guérit
       plusieurs malades, et comme les prophéties avaient toujours
       quelque chose de politique, la police du Comité de salut public
       ne tarda pas à s'en préoccuper.

       Un soir, Catherine Théot entourée de ses adeptes était en extase:
       «Écoutez, disait-elle, j'entends le bruit de ses pas, c'est l'élu
       mystérieux de la Providence, c'est l'ange de la révolution; c'est
       celui qui en sera le sauveur et la victime, c'est le roi des
       ruines et de la régénération, le voyez-vous? Il approche: lui
       aussi, il a le front ceint de l'auréole sanglante du précurseur;
       c'est lui qui portera tous les crimes de ceux qui vont le faire
       mourir. Oh! que tes destinées sont grandes, toi qui vas fermer
       l'abîme en y tombant! Le voyez-vous paré comme pour une fête, il
       tient à la main des fleurs... ce sont les couronnes de son
       martyre...» Puis s'attendrissant et fondant en larmes: «Qu'elles
[449]  ont été cruelles tes épreuves, ô mon fils, s'écria-t-elle, et
       combien d'ingrats maudiront ta mémoire à travers les âges!
       Levez-vous! levez-vous! et inclinez-vous, le voici! c'est le
       roi... c'est le roi des sanglants sacrifices.

       A ce moment la porte s'ouvrit sans bruit, et un homme, le chapeau
       rabattu sur les yeux et enveloppé d'un manteau, entra dans la
       chambre; l'assemblée se leva, Catherine Théot étendit vers le
       nouveau venu ses mains tremblantes: «Je savais que tu devais
       venir, dit-elle, et je t'attendais; celui que tu ne vois pas et
       que je vois à ma droite t'a montré à moi aujourd'hui, lorsqu'un
       rapport t'a été remis contre nous: on nous accusait de conspirer
       pour le roi, et en effet j'ai parlé d'un roi, d'un roi dont le
       précurseur me montre en ce moment la couronne teinte de sang, et
       sais-tu sur quelle tête elle est suspendue? Sur la tienne,
       Maximilien!»

       A ce nom l'inconnu tressaillit comme si un fer rouge l'eût mordu
       à la poitrine, il jeta autour de lui un regard rapide et inquiet,
       puis reprenant une contenance impassible:

       --Que voulez-vous dire? murmura-t-il, d'une voix brève et
       saccadée, je ne vous comprends pas.

       --Je veux dire, reprit Catherine Théot, qu'il fera un beau soleil
       ce jour-là et qu'un homme vêtu de bleu et tenant en main un
       sceptre de fleurs, sera un instant le roi et le sauveur du monde;
       je veux dire que tu seras grand comme Moïse et comme Orphée,
       lorsque, mettant le pied sur la tête du monstre prêt à te
       dévorer, tu diras aux bourreaux et aux victimes qu'il existe un
       Dieu. Cesse de le cacher, _Robespierre_, et montre-nous sans
       pâlir cette tête courageuse que Dieu va jeter dans le plateau
[450]  vide de sa balance. La tête de Louis XVI est lourde, et la tienne
       seule en peut équilibrer le poids.

       --Est-ce une menace, dit froidement Robespierre en laissant
       tomber son manteau, et croit-on par cette jonglerie étonner mon
       patriotisme et influencer ma conscience? Prétendez-vous, par des
       menaces fanatiques et des radotages de vieilles femmes,
       surprendre mes résolutions, comme vous avez épié mes démarches?
       Vous m'attendiez, à ce qu'il me paraît, et malheur à vous de
       m'avoir attendu! car, puisque vous forcez le curieux, le visiteur
       inconnu, l'observateur à être Maximilien Robespierre,
       représentant du peuple, comme représentant du peuple, je vous
       dénonce au Comité de salut public et je ferai procéder à votre
       arrestation.

       Ayant dit ces mots, Robespierre rejeta son manteau autour de sa
       tête poudrée, et marcha avec roideur vers la porte, personne
       n'osa ni le retenir, ni lui adresser la parole. Catherine Théot
       joignait les mains et disait: Respectez ses volontés, il est roi
       et pontife de l'ère nouvelle; s'il nous frappe, c'est que Dieu
       veut nous frapper: tendons la gorge au couteau de la Providence.

       Les initiés de Catherine Théot attendirent toute la nuit qu'on
       vînt les arrêter, personne ne parut; ils se séparèrent pendant la
       journée suivante; deux autres jours et deux autres nuits se
       passèrent pendant lesquels les membres de la secte ne cherchèrent
       pas à se cacher. Le cinquième jour, Catherine Théot et ceux qu'on
       appelait ses complices, furent dénoncés aux Jacobins par un
       ennemi secret de Robespierre, qui insinua adroitement aux
       auditeurs des doutes contre le tribun. On parlait de dictature,
[451]  le nom de roi avait même était prononcé. Robespierre le savait et
       comment le tolérait-il? Robespierre haussa les épaules, mais le
       lendemain, Catherine Théot, dom Gerle et quelques autres furent
       arrêtés et envoyés dans ces prisons qui ne s'ouvraient plus, une
       fois qu'on y était entré, que pour fournir la tâche quotidienne
       du bourreau.

       L'histoire de l'entrevue de Robespierre avec Catherine Théot
       transpira au dehors on ne sait comment. Déjà la contre-police des
       futurs thermidoriens épiait le dictateur présumé et on l'accusait
       de mysticisme, parce qu'il croyait en Dieu. Robespierre n'était
       pourtant ni l'ami, ni l'ennemi de la secte des nouveaux
       joannites; il était venu chez Catherine pour observer des
       phénomènes; mécontent d'avoir été reconnu, il sortit en proférant
       des menaces qu'il ne réalisa pas, et ceux qui transformèrent en
       conspiration les conventicules du vieux moine et de la vieille
       béate avaient espéré faire sortir de ce procès un doute ou du
       moins un ridicule qui s'attacherait à la réputation de
       l'incorruptible Maximilien.

       La prophétie de Catherine Théot eut son accomplissement par
       l'inauguration du culte de l'Être suprême et la réaction rapide
       de thermidor.

       Pendant ce temps, la secte qui s'était ralliée à la soeur André,
       dont un sieur Ducy écrivait les révélations, continuait ses
       visions et ses miracles. Leur idée fixe était la conservation de
       la légitimité par le règne futur de Louis XVII: plusieurs fois
       ils sauvèrent en rêve le pauvre petit orphelin du Temple, et
       crurent réellement l'avoir sauvé; d'anciennes prophéties
       promettaient le trône des lys à un jeune homme autrefois captif.
       Sainte Brigitte, sainte Hildegarde, Bernard Tollard,
[452]  Lichtemberger, annonçaient tous une restauration miraculeuse
       après de grands désastres. Les néo-joannites furent les
       interprètes et les continuateurs de ces prédictions, jamais les
       Louis XVII ne leur manquèrent, et ils en eurent successivement
       sept ou huit, tous parfaitement authentiques et non moins
       parfaitement conservés; c'est aux influences de cette secte que
       nous avons dû depuis les révélations du paysan Martin (de
       Gallardon) et les prodiges de Vintras.

       Dans ce cercle magnétique comme dans les assemblées de quakers ou
       des trembleurs de la Grande-Bretagne, l'enthousiasme était
       contagieux et se transmettait de frère en frère. Après la mort de
       la soeur André, la seconde vue et la faculté de prophétiser
       furent le partage d'un nommé Legros, qui était à Charenton
       lorsque Martin y fut mis provisoirement. Il reconnut un frère
       dans le paysan beauceron, qu'il n'avait jamais vu. Tous ces
       sectaires, à force de vouloir Louis XVII, le créaient en quelque
       sorte, c'est-à-dire qu'ils évoquaient de telles hallucinations,
       que des médiums se faisaient à l'image et à la ressemblance du
       type magnétique, et se croyant réellement l'enfant royal échappé
       du Temple, ils attiraient à eux tous les reflets de cette douce
       et frêle victime, et se souvenaient de circonstances connues
       seulement de la famille de Louis XVI. Ce phénomène, quelque
       incroyable qu'il paraisse, n'est ni impossible, ni inouï.
       Paracelse assure que si, par un effort extraordinaire de volonté,
       on pouvait se figurer qu'on est une personne autre que soi-même,
       on saurait aussitôt la plus secrète pensée de cette autre
       personne et on attirerait à soi ses plus intimes souvenirs.
       Souvent après un entretien qui nous a mis en rapport
[453]  d'imagination avec notre interlocuteur, nous rêvons en dormant
       des réminiscences inédites de sa vie. Parmi les faux Louis XVII,
       il faut donc en reconnaître quelques-uns qui n'étaient pas des
       imposteurs, mais des hallucinés, et parmi ces derniers, il faut
       distinguer un Genevois, nommé Naundorff, visionnaire comme
       Swedenborg, et d'une conviction si contagieuse que d'anciens
       serviteurs de la famille royale l'ont reconnu et se sont jetés à
       ses pieds en pleurant: il portait sur lui les signes particuliers
       et les cicatrices de Louis XVII; il racontait son enfance avec
       une vérité saisissante, entrait dans ces détails insignifiants,
       qui sont décisifs pour les souvenirs intimes. Ses traits mêmes
       étaient ceux qu'aurait eus l'orphelin de Louis XVI, s'il avait
       vécu. Une seule chose enfin lui manquait pour être vraiment Louis
       XVII, c'était de n'être pas Naundorff.

       La puissance contagieuse du magnétisme de cet halluciné était
       telle, que sa mort ne détrompa aucun des croyants à son règne
       futur. Nous en avons vu un des plus convaincus, auquel nous
       objections timidement, lorsqu'il parlait de la Restauration
       prochaine de ce qu'il appelait la _vraie légitimité_, que son
       Louis XVII était mort.--Est-il donc plus difficile à Dieu de le
       ressusciter qu'il n'a été à nos pères de le sauver du Temple!
       nous répondit-il avec un sourire si triomphant qu'il était
       presque dédaigneux. A cela nous n'avions rien à répliquer, et
       force nous fut de nous incliner devant une pareille conviction.

[454]

                              CHAPITRE VI.

                       LES ILLUMINÉS D'ALLEMAGNE.

       SOMMAIRE.--Lavater et Gabildone.--Stabs et Napoléon.--Carl Sand
       et Kotzebue.--Les Mopses.--Le drame magique de Faust.


       L'Allemagne est la terre natale du mysticisme métaphysique et des
       fantômes; fantôme elle-même de l'ancien empire romain, elle
       semble toujours évoquer la grande ombre d'Hermann, en lui
       consacrant le simulacre des aigles captives de Varus. Le
       patriotisme des jeunes Allemands est toujours celui des anciens
       Germains: ils ne rêvent pas l'invasion des contrées riantes de
       l'Italie, ils ne l'acceptent tout au plus que comme une revanche,
       mais ils mourraient mille fois pour la défense de leurs foyers:
       ils aiment leurs vieux châteaux et leurs vieilles légendes des
       bords du Rhin; ils lisent patiemment les traités les plus obscurs
       de leur philosophie, et voient dans les brumes de leur ciel et
       dans la fumée de leur pipe mille choses indicibles qui les
       initient aux merveilles de l'autre monde.

       Bien avant qu'on ne parlât en Amérique et en France de médiums et
       d'évocations, il y avait en Prusse des illuminés et des voyants
       qui tenaient des conférences réglées avec les morts. Un grand
       seigneur avait fait bâtir à Berlin une maison destinée aux
       évocations: le roi Frédéric-Guillaume était fort curieux de tous
       ces mystères et s'enfermait souvent dans cette maison avec un
       adepte nommé _Steinert_; les impressions qu'il y recevait
       produisaient en lui des sensations si vives, qu'il tombait en
[455]  défaillance et ne revenait à lui que lorsqu'on lui donnait
       quelques gouttes d'un élixir magique analogue, à celui de
       Cagliostro. On trouve dans une correspondance secrète sur les
       premiers temps du règne de ce prince, citée par le marquis de
       Luchet dans sa _Diatribe contre les illuminés_, une description
       de la chambre obscure où se faisaient les évocations: elle était
       carrée, séparée en deux par un voile transparent devant lequel
       était placé le fourneau magique ou l'autel des parfums; derrière
       le voile était un piédestal sur lequel se montrait l'esprit.
       Eckartshausen, dans son livre allemand sur la magie, décrit tout
       l'appareil de cette fantasmagorie. C'est un système de machine et
       de procédés pour aider l'imagination à se créer les fantômes
       qu'elle désire, et pour jeter les consultants dans une sorte de
       somnambulisme éveillé, assez semblable à la surexcitation
       nerveuse produite par l'opium ou le haschich. Ceux qui se
       contenteront des explications données par l'auteur que nous
       venons de citer ne verront dans les apparitions que des effets de
       lanterne magique; il y a autre chose certainement, et la lanterne
       magique n'est dans cette affaire qu'un instrument utile, mais non
       absolument nécessaire à la production du phénomène. On ne fait
       pas sortir des reflets d'un verre de couleur des visages
       autrefois connus et qu'on évoque par la pensée; on ne fait pas
       parler les images peintes d'une lanterne, et elles ne viennent
       pas répondre aux questions de la conscience. Le roi de Prusse, à
       qui appartenait la maison, savait à merveille comment elle était
       machinée, et n'était pas dupe d'une jonglerie, comme le prétend
       l'auteur de la correspondance secrète. Les moyens naturels
[456]  préparaient et n'accomplissaient pas le prodige; il se passait l
       réellement des choses à étonner le plus sceptique et à troubler
       le plus hardi. _Schroepffer_, d'ailleurs, n'employait ni la
       lanterne magique ni le voile, mais il faisait boire à ses
       visiteurs un punch préparé par lui: les figures qu'il faisait
       apparaître étaient comme celles du médium américain _Home_, à
       demi corporelles, et produisaient une sensation étrange à ceux
       qui essayaient de les toucher. C'était quelque chose d'analogue à
       une commotion électrique qui faisait frissonner l'épiderme, et
       l'on n'éprouvait rien si, avant de toucher à la vision, on avait
       eu soin de se mouiller les mains. Schroepffer était de bonne foi,
       comme l'est aussi l'américain Home; il croyait à la réalité des
       esprits qu'il évoquait et se tua lorsqu'il vint à en douter.

       _Lavaler_, qui mourut aussi de mort violente, était entièrement
       adonné à l'évocation des esprits, il en avait deux à ses ordres;
       il faisait partie d'un cercle où l'on se mettait en extase au
       moyen de l'harmonica, on faisait alors la chaîne, et une espèce
       d'idiot servait d'interprète à l'esprit en écrivant sous son
       impulsion. Cet esprit se donnait pour un kabbaliste juif mort
       avant la naissance de Jésus-Christ et fit écrire au médium des
       choses tout à fait dignes des somnambules de _Cahagnet_[22],
       comme, par exemple, cette révélation sur les peines de l'autre
       vie où l'esprit assure que l'âme de l'empereur François est
[457]  condamnée dans l'autre monde à faire le compte et l'état exact de
       toutes les coquilles d'escargots qui peuvent exister ou avoir
       existé dans tout l'univers. Il révéla aussi que les vrais noms
       des trois mages n'étaient point, comme le disait la tradition des
       légendaires, _Gaspar_, _Melchior_ et _Balthasar_, mais bien
       _Vrasapharmion_, _Melchisedech_ et _Baleathrasaron_; on croit
       lire des noms écrits par nos modernes _tables tournantes_.
       L'esprit déclara en outre qu'il était lui même en pénitence pour
       avoir levé le glaive magique contre son père, et qu'il était
       disposé à faire cadeau à ses amis de son portrait. Sur sa
       demande, on plaça derrière un écran, du papier, des couleurs
       toutes préparées et des pinceaux; on vit alors se dessiner sur
       l'écran la silhouette d'une petite main, et on entendit un petit
       frottement sur le papier; quand le bruit cessa, tout le monde
       accourut, et l'on trouva un portrait grossièrement peint,
       représentant un vieux rabbin vêtu de noir avec une fraise blanche
       tombant sur les épaules et une calotte noire sur le sommet de la
       tête, costume un peu hétéroclite pour un personnage antérieur à
       Jésus-Christ; la peinture, d'ailleurs, était tachée et
       incorrecte, et ressemblait beaucoup à l'oeuvre de quelque enfant
       qui se serait amusé à faire un coloriage les yeux fermés.

       [Note 22: M. Cahagnet est auteur des ouvrages suivants:
       _Arcanes de la vie future_, 1848-1854, 3 vol. gr. in-12; _Lumière
       des morts_, 1851, 1 vol. in-12; _Magie magnétique_, 2e édition,
       1858,1 vol. in-12; _Sanctuaire du spiritualisme_, 1850,1 vol
       in-12; _Révélations d'outre-tombe_, 1856, 1 vol. in-12, etc.]

       Les instructions écrites par la main du médium sous l'impulsion
       de Gablidone sont d'une obscurité qui l'emporte sur celle de tous
       les métaphysiciens allemands.

       --Il ne faut pas donner, dit-il, le nom de majesté à la légère;
       majesté vient de mage, parce que les mages, étant pontifes et
       rois, étaient les majestés premières. Pécher mortellement, c'est
       offenser Dieu dans sa majesté, c'est-à-dire le blesser comme père
[458]  en jetant la mort dans les sources de la vie. La source du Père
       est lumière et vie, la source du Fils est sang et eau, la lumière
       du Saint-Esprit est feu et or. On pèche contre le Père par le
       mensonge, contre le Fils par la haine, et contre le Saint-Esprit
       par la débauche qui est oeuvre de mort et de destruction. Le bon
       Lavater recevait ces communications comme des oracles, et
       lorsqu'il demandait à l'esprit quelques éclaircissements
       nouveaux: «Le grand initiateur viendra, répondait Gablidone, il
       naîtra avec le siècle prochain: alors la religion des patriarches
       sera connue sur notre globe. Il expliquera au monde le trigramme
       d'Agion, Hélion, Tetragrammaton et le Seigneur dont le corps est
       ceint d'un triangle apparaîtra sur la quatrième marche de
       l'autel; l'angle suprême sera rouge et la devise mystérieuse du
       triangle sera: _Venite ad patres osphal_.--Que veut dire le mot
       osphal? demanda un des assistants à l'esprit. Le médium écrivit
       ces trois mots: _Alphos, M: Aphon, Eliphismatis_, sans donner
       d'autres explications; quelques interprètes en conclurent que le
       mage promis au XIXe siècle se nommerait _Maphon_ fils
       d'Éliphisma: c'était une explication peut-être un peu risquée.

       Rien n'est plus dangereux que le mysticisme, parce qu'il produit
       la folie qui déjoue toutes les combinaisons de la sagesse
       humaine. Ce sont toujours des fous qui bouleversent le monde, et
       ce que les grands politiques ne prévoient jamais, ce sont les
       coups de tête et les coups de main des insensés. L'architecte du
       temple de Diane à Éphèse, en se promettant une gloire éternelle,
       avait compté sans Érostrate.

       Les girondins n'avaient pas prévu _Marat_. Que fallait-il pour
[459]  changer l'équilibre du monde? dit Pascal à propos de Cromwell: un
       grain de sable formé par hasard dans les entrailles d'un homme.
       Que de grandes choses s'accomplissent par des causes qui ne sont
       rien! Quand le temple de la civilisation s'écroule, c'est
       toujours un aveugle comme Samson, qui en a secoué les colonnes.
       Un misérable de la lie du peuple a des insomnies et se croit
       appelé à délivrer le monde de l'Antéchrist. Cet homme poignarde
       Henri IV, et apprend à la France consternée le nom de
       _Ravaillac._ Les thaumaturges allemands voient dans _Napoléon_
       l'Apollyon de _l'Apocalypse,_ et il se trouve un enfant, un jeune
       homme illuminé, nommé _Stabs_, pour tuer cet Atlas militaire qui,
       en ce moment, portait sur ses épaules le monde arraché au chaos
       de l'anarchie; mais cette influence magnétique que l'empereur
       appelait son _étoile_, était plus puissante alors que le
       mouvement fanatique des cercles allemands: Stabs ne put ou n'osa
       frapper. Napoléon voulut l'interroger lui-même, et admira sa
       résolution et son audace; toutefois, comme il se connaissait en
       grandeur, il ne voulut pas amoindrir le nouveau Scevola en lui
       faisant grâce, il l'estima assez pour le prendre au sérieux et
       pour le laisser fusiller.

       _Carl Sand_ qui tua _Kotzebue,_ était aussi un malheureux enfant
       perdu de mysticisme, égaré par les sociétés secrètes où l'on
       jurait la vengeance sur des poignards. Kotzebue méritait
       peut-être des soufflets, le couteau de Sand le réhabilita et en
       fit un martyr: il est beau, en effet, de mourir l'ennemi et la
       victime de ceux qui se vengent par le guet-apens et par
       l'assassinat! Les sociétés secrètes de l'Allemagne avaient des
[460]  cérémonies et des rites qui se rapportaient plus ou moins à ceux
       de l'ancienne magie; dans la société des mopses, par exemple, on
       renouvelait avec des formes adoucies et presque plaisantes la
       célébration des mystères du sabbat et de la réception secrète des
       templiers. Le bouc baphométique était remplacé par un chien,
       c'était Hermanubis au lieu de Pau; la science à la place de la
       nature, substitution équivalente, puisqu'on ne connaît la nature
       que par la science. Les deux sexes étaient admis chez les mopses
       comme au sabbat; la réception était accompagnée d'aboiements et
       de grimaces, et, comme chez les templiers, on proposait au
       récipiendaire de baiser à son choix le derrière du diable, celui
       du grand maître ou celui du mopse; le mopse était, comme nous
       venons de le dire, une petite figure de carton recouverte de
       soie, représentant un chien, nommé _mops_ en allemand. On devait
       en effet, avant d'être reçu, baiser le derrière du mopse, comme
       on baisait celui du bouc Mendès, dans les initiations du sabbat.
       Les mopses ne s'engageaient pas les uns aux autres par des
       serments, ils donnaient simplement leur parole d'honneur, ce qui
       est le serment le plus sacré des honnêtes gens; leurs réunions se
       passaient comme celles du sabbat, en danses et en festins,
       seulement, les dames restaient vêtues, ne pendaient pas de chats
       vivants à leurs ceintures et ne mangeaient pas de petits enfants:
       c'était un sabbat civilisé.

       Le sabbat eut en Allemagne son grand poëte et la magie son
       épopée: cette épopée, c'est le drame gigantesque de Faust, cette
       Babel achevée du génie humain. _Goethe_ était initié à tous les
       mystères de la magie philosophique, il avait même pratiqué dans
[461]  sa jeunesse la magie cérémonielle, et le résultat de ces
       tentatives audacieuses avait été pour lui d'abord un profond
       dégoût de la vie et une violente envie de mourir. Il accomplit en
       effet son suicide, non pas dans un acte, mais dans un livre: il
       fit le roman de _Verther_, ce fatal ouvrage qui prêche la mort et
       qui a fait tant de prosélytes; puis, victorieux enfin du
       découragement et du dégoût, arrivé aux régions sereines de la
       vérité et de la paix, il écrivit _Faust_. Faust est le magnifique
       commentaire d'une des plus belles pages de l'Évangile, la
       parabole de l'enfant prodigue. C'est l'initiation au péché par la
       science insoumise, à la douleur par le péché; à l'expiation et à
       la science harmonieuse par la douleur. Le génie humain,
       représenté par Faust, prend pour valet l'esprit du mal, qui
       aspire à devenir son maître, il épuise vite tout ce que
       l'imagination met de joie dans les amours illégitimes, il
       traverse les orgies de la folie, puis, attiré par le charme de la
       souveraine beauté, il se relève du fond de ses désenchantements
       pour monter sur les hauteurs de l'abstraction et de l'idéal
       impérissable, là, Méphistophélès n'est plus à l'aise, le rieur
       implacable devient triste, Voltaire fait place à Chateaubriand; à
       mesure que la lumière se fait, l'ange des ténèbres se tord sur
       lui-même et se tourmente, les anges l'enchaînent, il les admire
       malgré lui, il aime, il pleure, il est vaincu.

       Dans la première partie du drame, nous avions vu Faust séparé
       violemment de Marguerite, et des voix du ciel avaient crié: Elle
       est sauvée, pendant qu'on la menait au supplice; mais Faust
       peut-il être perdu, puisqu'il est toujours aimé de Marguerite,
       son coeur n'est-il pas déjà fiancé au ciel! Le grand oeuvre de la
[462]  rédemption par la solidarité s'accomplit. La victime serait-elle
       jamais consolée de ses tortures, si elle ne convertissait son
       bourreau? Le pardon n'est-il pas la vengeance des enfants du
       ciel? L'amour qui était arrivé au ciel le premier, attire à lui
       la science par sympathie; le christianisme se révèle dans son
       admirable synthèse. La nouvelle Ève a lavé avec le sang d'Abel la
       tache du front de Caïn, et elle pleure de joie sur ses deux
       enfants qui se tiennent embrassés.

       L'enfer, désormais inutile, est fermé pour cause d'agrandissement
       du ciel. Le problème du mal a reçu sa dernière solution et le
       bien seul nécessaire et triomphant va régner dans l'éternité.

       Tel est le beau rêve du plus grand de tous les poëtes, mais
       malheureusement ici le philosophe oublie toutes les lois de
       l'équilibre, il veut absorber la lumière dans une splendeur sans
       ombre et le mouvement dans un repos absolu qui serait la
       cessation de la vie. Tant qu'il y aura une lumière visible, il y
       aura une ombre proportionnelle à cette lumière. Le repos ne sera
       jamais le bonheur, s'il n'est équilibré par un mouvement analogue
       et contraire; tant qu'il y aura une bénédiction libre, le
       blasphème sera possible; tant qu'il y aura un ciel, il y aura un
       enfer. C'est la loi immuable de la nature, c'est la volonté
       éternelle de la justice qui est Dieu!

[463]

                                 CHAPITRE VII.

                            EMPIRE ET RESTAURATION.

       SOMMAIRE.--Le côté merveilleux da règne de Napoléon.--Prédictions
       qui l'avaient annoncé.--Prophéties _du Liber mirabilis_, de
       Nostradamus et d'Olivarius.--Rôle joué sous l'empire par
       mademoiselle Le Normand.--La sainte-alliance et l'empereur
       Alexandre.--Madame Bouche et madame de Krudener.--Les visions de
       Martin (de Gallardon).


       Napoléon remplissait le monde de merveilles et il était lui-même
       la plus grande merveille du monde; sa femme, l'_impératrice
       Joséphine_, curieuse et crédule comme une créole, passait
       d'enchantements en enchantements. Cette gloire lui avait été
       prédite, assure-t-on, par une vieille bohémienne, et le peuple
       des campagnes croit encore que Joséphine était, elle-même, le bon
       génie de l'empereur; c'était en effet une douce et modeste
       conseillère, qui l'eût écarté de bien des écueils, s'il eût
       toujours écouté sa voix, mais la fatalité ou plutôt la Providence
       le poussait en avant, et ce qu'il avait à devenir était écrit.

       Dans une prophétie attribuée à saint Césaire, mais qui est signée
       Jean de Vatiguerro, et qui se trouve dans le _Liber mirabilis_,
       recueil de prédictions imprimé en 1524, on lit ces paroles
       étonnantes:

       «Les églises seront souillées et profanées, le culte public
       cessera...

       «L'aigle volera par le monde et se soumettra plusieurs nations...

       «Le prince le plus grand et le plus auguste souverain de tout
       l'Occident, sera mis en fuite après une défaite surnaturelle...

[464]  «Le très noble prince sera mis en captivité par ses ennemis et
       s'affligera en pensant à ceux qui étaient attachés à lui...

       «Avant que la paix se rétablisse en France, les mêmes événements
       recommenceront et se produiront plusieurs fois...

       «L'aigle sera couronné de trois diadèmes, et il rentrera
       victorieux dans son aire d'où il ne sortira plus que pour
       s'élever vers le ciel...»

       _Nostradamus_, après avoir prédit la spoliation des églises et le
       meurtre des prêtres, annonce qu'un empereur naîtra près de
       l'Italie, que sa souveraineté coûtera bien du sang à la France,
       et que les siens le trahiront et l'accuseront du sang versé.

        Un empereur naîtra près d'Italie,
        Qui, à l'empire, sera vendu bien cher;
        Mais il doit voir à quels gens il s'allie,
        Qui le diront moins prince que boucher.

        De soldat simple parviendra à l'empire,
        De robe courte parviendra à la longue;
        Vaillant aux armes, en l'Eglise au plus pire,
        Traiter les prêtres comme l'eau fait l'éponge.

       C'est-à-dire qu'au moment des plus grandes calamités de l'Église,
       il comblera les prêtres de biens.

       Dans un _Recueil de prophéties_, publié en 1820, dont nous
       possédons un exemplaire, on trouve, après une prédiction qui
       concerne Napoléon Ier, cette phrase:

       «Et fera le neveu ce que l'oncle n'avait pu faire.»

       La célèbre mademoiselle _Lenormand_ avait dans sa bibliothèque un
       volume cartonné, à dos de parchemin, contenant le _Traité
[465]  d'Olivarius sur les prophéties_, suivi de dix pages manuscrites
       où le règne de Napoléon et sa chute étaient formellement
       annoncés. La devineresse communiqua ce livre à l'impératrice
       Joséphine. Puisque nous venons de nommer mademoiselle Lenormand,
       il faut dire quelques mots de cette singulière femme: c'était une
       grosse demoiselle fort laide, emphatique dans ses discours,
       amphigourique dans son style, mais somnambule éveillée et d'une
       lucidité toute particulière; elle fut sous le premier empire et
       sous la restauration la devineresse à la mode. Rien n'est plus
       fastidieux que la lecture de ses ouvrages, mais elle tirait les
       cartes avec le plus grand succès.

       La cartomancie retrouvée en France par Éteilla n'est autre chose
       que la consultation du sort au moyen de signes convenus d'avance;
       ces signes combinés avec les nombres, inspirent des oracles au
       médium qui se magnétise en les regardant. On tire ces signes au
       hasard après les avoir lentement mêlés, on les dispose par nombre
       kabbalistiques, et ils répondent toujours à la pensée de celui
       qui les interroge sérieusement et de bonne foi, car nous portons
       en nous tout un monde de pressentiments auxquels il ne faut qu'un
       prétexte pour nous apparaître. Les natures impressionnables et
       sensitives reçoivent de nous le choc magnétique qui leur
       communique l'empreinte de notre état nerveux. Le médium peut
       alors lire nos craintes et nos espérances dans les rides de
       l'eau, dans la configuration des nuages, dans les points jetés au
       hasard sur la terre, dans les dessins laissés sur une assiette
       par du marc de café, dans les chances d'un jeu de cartes ou d'un
       tarot. Le tarot surtout, ce livre kabbalistique et savant, dont
[466]  toutes les combinaisons sont une révélation des harmonies
       préexistantes entre les signes, les lettres et les nombres, le
       tarot est alors d'un usage vraiment merveilleux. Mais nous ne
       pouvons impunément nous arracher ainsi à nous-mêmes les secrets
       de notre communication intime avec la lumière universelle. La
       consultation des cartes et des tarots est une véritable évocation
       qui ne peut se faire sans danger et sans crime. Dans les
       évocations, nous forçons notre corps astral à nous apparaître,
       dans la divination nous le contraignons à nous parler; nous
       donnons ainsi un corps à nos chimères et nous faisons une réalité
       prochaine de cet avenir qui sera véritablement le nôtre, quand
       nous l'aurons évoqué par le Verbe et adopté par la foi.
       Contracter l'habitude de la divination et des consultations
       magnétiques, c'est faire un pacte avec le vertige: or, nous avons
       déjà établi que le vertige c'est l'enfer.

       Mademoiselle Lenormand était folle d'infatuation de son art et
       d'elle-même; le monde ne roulait pas sans elle, et elle se
       croyait nécessaire à l'équilibre européen. Lors du congrès
       d'Aix-la-Chapelle, la devineresse partit suivie de tout son
       mobilier, se fit des affaires à toutes les douanes, et tourmenta
       toutes les autorités pour qu'on fût en quelque sorte forcé de
       s'occuper d'elle: c'était la vraie mouche du coche, et quelle
       mouche! A son retour, elle publia ses impressions et mit en tête
       de son livre une vignette où elle se représente entourée de
       toutes les puissances qui la consultent et qui tremblent devant
       elle.

       Les grands événements qui venaient de s'accomplir dans le monde
       avaient tourné à cette époque les âmes vers le mysticisme, une
[467]  réaction religieuse était commencée, et les souverains qui
       formèrent la sainte alliance sentaient le besoin de rattacher à
       la croix leurs sceptres unis en faisceaux. L'empereur
       _Alexandre_, surtout, croyait que l'heure était venue pour la
       sainte Russie de convertir le monde à l'orthodoxie universelle.

       La secte des _sauveurs de Louis_ XVII, secte intrigante et
       remuante, voulut profiter de cette disposition pour fonder un
       nouveau sacerdoce et parvint à introduire près de l'empereur de
       Russie une de ses illuminées. Cette nouvelle Catherine Théot, que
       les sectaires appelaient soeur Salomé, se nommait _madame
       Bouche_; elle passa dix-huit mois à la cour de l'empereur, ayant
       souvent avec lui des entretiens secrets; mais Alexandre avait
       plus d'imagination dévote que de véritable enthousiasme, il se
       plaisait au merveilleux, et prétendait qu'on l'amusât. Ses
       confidents mystiques lui présentèrent une prophétesse nouvelle
       qui lui fit oublier la soeur Salomé, c'était, la fameuse madame
       de _Krudener_, cette aimable coquette de piété et de vertus, qui
       fit et ne fut pas Valérie. Son ambition était pourtant qu'on la
       crût l'héroïne de son livre, et comme une de ses intimes amies la
       pressait de lui en nommer le héros, elle désigna un homme éminent
       de ce temps-là.--Mais alors, dit l'amie, le dénoûment de votre
       livre n'est pas conforme à la vérité de l'anecdote, car ce
       monsieur n'est pas mort.--Oh! ma chère, s'écria madame de
       Krudener, je vous assure qu'il n'en vaut guère mieux. Cette
       réponse fit fortune. Madame de Krudener exerça sur l'esprit un
       peu faible d'Alexandre une influence assez grande pour alarmer
       ses conseillers, il s'enfermait souvent avec elle pour prier,
       mais elle se perdit par excès de zèle. Un jour, comme l'empereur
[468]  allait la quitter, elle se jette au-devant de lui et le conjure
       de ne pas sortir. Dieu me révèle, dit-elle, que vous courez un
       grand danger: on en veut à votre vie; un assassin est caché dans
       le palais. L'empereur s'alarme, il sonne, il se fait entourer de
       gardes, on fait des perquisitions et l'on finit par trouver un
       pauvre diable muni d'un poignard. Cet homme, interrogé, se
       trouble et finit par avouer qu'il a été introduit par madame
       Krudener elle-même. Était-ce vrai, et cette dame avait-elle joué
       dans cette affaire le rôle de Latude près de madame Pompadour?
       Était-ce faux, et cet homme, aposté par les ennemis de
       l'empereur, avait-il pour mission secrète, si le meurtre ne
       réussissait pas, de perdre madame Krudener? De toutes façons, la
       pauvre prophétesse fut perdue. L'empereur, honteux d'avoir été
       pris pour dupe, la congédia sans l'entendre, et elle dut
       s'estimer heureuse encore d'en être quitte à si bon marché.

       La petite église de Louis XVII ne se tint pas pour battue par la
       disgrâce de madame Bouche, et vit dans celle de madame de
       Krudener un véritable châtiment divin, ils continuèrent leurs
       prophéties, et firent au besoin des miracles. Sous le règne de
       Louis XVIII, ils mirent en avant un paysan de la Beauce, nommé
       _Martin_, qui soutenait avoir vu un ange. Cet ange, dont il
       décrivait le costume et la figure, avait toute l'apparence d'un
       laquais de bonne maison: il avait une redingote très longue et
       très serrée à la taille, d'une couleur jaunâtre ou blonde, il
       était pâle et mince et portait sur sa tête un chapeau
       probablement galonné et verni. Ce qu'il y a d'étrange, et ce qui
       prouve une fois de plus combien il y a de ressources dans la
[469]  persistance et dans l'audace, c'est que cet homme se fit prendre
       au sérieux, et parvint à s'introduire auprès du roi. On assure
       qu'il l'étonna par des révélations de sa vie intime, révélations
       qui n'ont rien d'impossible ni même d'extraordinaire, maintenant
       que les phénomènes du magnétisme sont mieux constatés et mieux
       connus.

       Louis XVIII, d'ailleurs, était assez sceptique pour être crédule.
       Le doute en présence de l'être et de ses harmonies, le
       scepticisme en face des mathématiques éternelles et des lois
       immuables de la vie qui rendent la divinité présente et visible
       partout, n'est-ce pas la plus sotte des superstitions et la plus
       inexcusable comme la plus dangereuse de toutes les crédulités?

[470]

                                 LIVRE VII.

                         LA MAGIE AU XIXe SIÈCLE.

                                 ז, Zaïn..



                             CHAPITRE PREMIER.

               LES MAGNÉTISEURS MYSTIQUES ET LES MATÉRIALISTES.

       SOMMAIRE.--Une évocation dans l'église de Notre-Dame.--Les faux
       prophètes et les faux dieux.


       La négation du dogme fondamental de la religion catholique, si
       poétiquement formulée dans le poème de Faust, avait porté ses
       fruits dans le monde. La morale privée de sa sanction éternelle
       devenait douteuse et chancelante. Un mystique matérialiste
       retourna le système de Swedenborg pour créer sur la terre le
       paradis des attractions proportionnelles aux destinées. Par les
       attractions, Fourier entendait les passions sensuelles,
       auxquelles il promettait une expansion intégrale et absolue.
       Dieu, qui est la suprême raison, marqua d'un sceau terrible ces
       doctrines réprouvées: les disciples de Fourier avaient commencé
       par l'absurdité, ils finirent par la folie.

       Ils crurent sérieusement au changement prochain de l'Océan en un
       vaste bol de limonade, à la création future des antilions et des
       antiserpents, à la correspondance épistolaire des planètes les
[471]  unes avec les autres. Nous ne parlons pas de la fameuse queue de
       trente-deux pieds dont ils voulaient, dit-on, gratifier l'espèce
       humaine, parce qu'ils ont eu eux-mêmes la générosité de renoncer
       à cette queue et d'en considérer l'avènement, possible, suivant
       le maître, comme purement hypothétique.

       [Illustration: Plan général de la doctrine des Kabbalistes.]

       C'est à de pareilles absurdités que devait conduire la négation
       de l'équilibre, et il y a au fond de toutes ces folies plus de
       logique qu'on ne pense. La même raison qui nécessite la douleur
       dans l'humanité, rend indispensable l'amertume des eaux de la
       mer; supposez bonne l'expansion intégrale des instincts, et vous
       ne pourrez plus admettre l'existence des animaux féroces; donnez
       à l'homme pour toute moralité l'aptitude à satisfaire ses
       appétits, il aura toujours quelque chose à envier aux
       orangs-outangs et aux singes. Nier l'enfer, c'est nier le ciel,
       puisque, suivant la plus haute interprétation du dogme unique
       d'Hermès, l'enfer est la raison équilibrante du ciel, parce que
       l'harmonie résulte de l'analogie des contraires. _Quod superius,
       sicut quod inferius_, la supériorité existe en raison de
       l'infériorité; c'est la profondeur qui déterminé la hauteur, et
       si vous comblez les vallées vous ferez disparaître les montagnes;
       de même, si vous effacez les ombres, vous anéantirez la lumière
       qui n'est visible que par le contraste gradué de l'ombre et du
       jour, et vous produirez l'obscurité universelle par un immense
       éblouissement; les couleurs même n'existent dans la lumière que
       par la présence de l'ombre, c'est la triple alliance du jour et
       de la nuit, c'est l'image lumineuse du dogme, c'est la lumière
       faite ombre, comme le Sauveur est le Verbe fait homme, et tout
       cela repose sur la même loi, la loi première de la création, la
[472]  loi unique et absolue de la nature, celle de la distinction et de
       la pondération harmonieuse des forces contraires dans l'équilibre
       universel.

       Ce n'est pas le dogme de l'enfer, ce sont les interprétations
       téméraires de ce dogme qui ont révolté la conscience publique.
       Ces rêves barbares du moyen âge, ces supplices atroces et
       obscènes sculptés sur les portiques des églises, cette infâme
       chaudière où cuisent des chairs humaines à jamais vivantes pour
       souffrir et à la fumée de laquelle se réjouissent les élus, tout
       cela est absurde et impie, mais tout cela n'appartient pas au
       dogme sacré de l'Église. La cruauté attribuée à Dieu est le plus
       affreux des blasphèmes, et c'est pour cela même que le mal est à
       jamais sans remède, quand la volonté de l'homme se refuse à la
       bonté divine. Dieu n'inflige pas plus aux damnés les tortures de
       la réprobation, qu'il ne donne la mort à ceux qui se suicident.

       «Travaille pour posséder, et tu seras heureux, dit à l'homme la
       justice suprême.

       --Je veux posséder et jouir sans travailler!

       --Alors tu voleras et tu souffriras.

       --Je me révolterai!

       --Alors tu te briseras et tu souffriras davantage.

       --Je me révolterai toujours!

       --Alors tu souffriras éternellement.»

       Tel est l'arrêt de la raison absolue et de la souveraine justice;
       que peut répondre à cela l'orgueil de la folie humaine?

       La religion n'a pas de plus grands ennemis que le mysticisme
       téméraire qui prend les visions de sa fièvre pour des révélations
[473]  divines. Ce ne sont pas les théologiens qui ont créé l'empire du
       diable, ce sont les faux dévôts et les sorciers.

       Croire à une vision de notre cerveau plutôt qu'à l'autorité de la
       raison et de la piété publiques, tel est toujours le commencement
       de l'hérésie en religion, de la folie dans l'ordre de la
       philosophie humaine; un fou ne serait jamais fou s'il croyait à
       la raison des autres.

       Les visions ne manquent jamais à la piété révoltée, pas plus que
       les chimères à une raison qui s'excommunie et qui s'égare.

       A ce point de vue, le magnétisme a certainement ses dangers: car
       l'état de crise amène aussi bien les hallucinations que les
       intuitions lucides.

       Nous consacrerons dans ce livre un chapitre spécial aux
       magnétiseurs, les uns mystiques, les autres matérialistes, et
       nous les avertirons, au nom de la science, des dangers auxquels
       ils s'exposent.

       Les consultations du sort, les expériences magnétiques et les
       évocations appartiennent à un seul et même ordre de phénomènes.
       Or, ce sont des phénomènes dont on ne saurait impunément abuser,
       il y va de la raison et de la vie.

       Il y a trente ou quarante ans, un vicaire de choeur de l'église
       de Notre-Dame, homme fort pieux et fort estimable d'ailleurs,
       s'était épris du magnétisme, et se livrait à de fréquentes
       expériences, il consacrait plus de temps qu'il ne l'aurait
       peut-être dû, à la lecture des mystiques, et surtout du
       vertigineux Swedenborg; sa tête bientôt se fatigua, il fut
       travaillé d'insomnies, il se levait alors pour étudier, ou même
       lorsque l'étude n'arrivait pas à calmer les agitations de son
[474]  cerveau, il prenait la clef de l'église et y entrait par la porte
       rouge, il pénétrait ensuite dans le choeur éclairé seulement par
       la faible lampe du maître-autel, gagnait sa stalle et y restait
       jusqu'au matin, abîmé dans des prières et des méditations
       profondes.

       Une nuit, le sujet de sa méditation était la damnation éternelle,
       il songeait à la doctrine si menaçante du petit nombre des élus,
       et ne savait comment concilier cette rigoureuse exclusion du plus
       grand nombre avec la bonté infinie de ce Dieu qui veut que tous
       les hommes soient sauvés, dit l'Écriture sainte, et qu'ils
       arrivent à la connaissance de la vérité; il pensait à ce supplice
       du feu que le plus cruel tyran de la terre ne voudrait pas
       infliger, s'il le pouvait, pendant une journée seulement, à son
       plus cruel ennemi, et le doute entrait de tous côtés dans son
       coeur; puis il se mit à songer aux explications conciliantes de
       la théologie. L'Église ne définit pas le feu de l'enfer, il est
       éternel, suivant l'Évangile, mais il n'est écrit mille part que
       le plus grand nombre des hommes doit le souffrir éternellement.
       Beaucoup de réprouvés pourront n'avoir à supporter que la peine
       du dam, c'est-à-dire, la privation de Dieu; enfin l'Église défend
       absolument de supposer la damnation de personne. Les païens ont
       pu être sauvés par le baptême de désir, les pécheurs scandaleux
       par une contrition subite et parfaite, enfin il faut espérer pour
       tous et prier pour tous, excepté pour un seul, celui de qui le
       Sauveur a dit qu'il eût été plus avantageux pour cet homme-là de
       n'être point né.

       Le vicaire s'arrêta à cette dernière pensée, et songea tout à
       coup qu'un seul homme portait ainsi officiellement le poids de la
[475]  réprobation depuis des siècles; que Judas Iscariote, car c'est de
       lui qu'il s'agit dans le passage de l'Écriture, après s'être
       repenti de son forfait jusqu'à en mourir, était devenu le bouc
       émissaire de l'humanité, l'Atlas de l'enfer, le Prométhée de la
       damnation, lui que le Sauveur prêt à mourir avait appelé son ami!
       Ses yeux alors se remplirent de larmes, il lui sembla que la
       rédemption était sans effet, si elle n'avait pas sauvé Judas;
       c'est pour celui-là et pour celui-là seul, répétait-il dans son
       exaltation, que j'aurais voulu mourir une seconde fois, si
       j'avais été le Sauveur! mais Jésus-Christ n'est-il pas meilleur
       que moi mille fois? Que doit-il donc faire maintenant dans le
       ciel, pendant que je pleure son malheureux apôtre sur la
       terre?... Ce qu'il fait, ajouta le prêtre en s'exaltant de plus
       en plus, il me plaint et il me console; je le sens, il dit à mon
       coeur que le paria de l'Évangile est sauvé, et qu'il sera, par la
       longue malédiction qui pèse encore sur sa mémoire, le rédempteur
       de tous les parias...--Mais s'il en est ainsi, c'est un nouvel
       Évangile qu'il faut annoncer au monde... celui de la miséricorde
       infinie, universelle, au nom de Judas régénéré... Mais je
       m'égare, je suis un hérétique, un impie!... Non cependant,
       puisque je suis de bonne foi!... Puis joignant les mains avec
       ferveur: «Mon Dieu, dit le vicaire, donnez-moi ce que vous ne
       refusiez pas jadis à la foi, ce que vous ne lui refusez pas
       encore... un miracle pour me convaincre et me rassurer, un
       miracle comme gage d'une mission nouvelle...»

       L'enthousiaste alors se lève, et dans le silence de la nuit, si
       formidable, au pied des autels, dans l'immensité de cette église
       muette et sombre, il prononce à haute voix, d'une voix lente et
[476]  solennelle, cette évocation: «Toi qu'on maudit depuis dix-huit
       siècles, et que je pleure, car tu sembles avoir pris l'enfer pour
       toi seul, afin de nous laisser le ciel, malheureux Judas, s'il
       est vrai que le sang de ton Maître t'a purifié, si tu es sauvé,
       viens m'imposer les mains pour le sacerdoce de la miséricorde et
       de l'amour!»

       Le vicaire ayant dit ces paroles, et pendant que l'écho éveillé
       en sursaut les murmurait encore sous les voûtes épouvantées, le
       vicaire se lève, traverse le choeur, et va s'agenouiller sous la
       lampe au pied du maître-autel. «Alors, dit-il (car c'est à
       lui-même que nous devons le récit de cette histoire), alors je
       sentis positivement et réellement deux mains, deux mains chaudes
       et vivantes, se poser sur ma tête, comme font celles de l'évêque
       le jour de l'ordination, je ne dormais pas, je n'étais pas
       évanoui, et je les sentis; c'était un contact réel et qui dura
       quelques minutes. Dieu m'avait exaucé, le miracle était fait, de
       nouveaux devoirs m'étaient imposés, et une vie nouvelle
       commençait pour moi; à partir du lendemain, je devais être un
       nouvel homme...»

       Le lendemain, en effet, le malheureux vicaire était fou.

       Le rêve d'un ciel sans enfer, le rêve de Faust a fait bien
       d'autres victimes dans ce malheureux siècle de doute et d'égoïsme
       qui n'est parvenu à réaliser qu'un enfer sans ciel. Dieu même
       devenait inutile dans un système où tout était permis, où tout
       était bien. Les hommes arrivés à ne plus craindre un juge suprême
       trouvèrent bien facile de se passer du Dieu des bonnes gens,
       moins Dieu, en effet, que les bonnes gens eux-mêmes. Les fous qui
       s'érigeaient en vainqueurs du diable en arrivèrent à se faire
[477]  dieux. Notre siècle est surtout celui de ces mascarades
       prétendues divines, nous en avons connu de toutes les sortes. Le
       dieu Ganneau, bonne et trop poétique nature, qui eût donné sa
       chemise aux pauvres, et qui réhabilitait les voleurs, Ganneau qui
       admirait Lacenaire, et qui n'eût pas tué une mouche; le dieu
       Cheneau, marchand de boutons de la rue Croix-des-Petits-Champs,
       qui était visionnaire comme Swedemborg et qui écrivait ses
       inspirations en style de Jeannot, le dieu Tourreil, bon et
       excellent homme qui divinise la femme, et veut qu'Adam soit sorti
       d'Ève; le dieu Auguste Comte, qui conservait de la religion
       catholique tout, excepté deux choses, deux misères: l'existence
       de Dieu et l'immortalité de l'âme; le dieu Wronski, vrai savant
       celui-là, qui eut la gloire et le bonheur de retrouver les
       premiers théorèmes de la kabbale, et qui, en ayant vendu la
       communication cent cinquante mille francs à un riche imbécile
       nommé Arson, déclare dans un de ses livres les plus sérieux que
       ledit Arson, pour avoir refusé de le payer intégralement, est
       devenu réellement et en vérité la bête de l'_Apocalypse_. Voici
       ce curieux passage que nous tenons à citer, pour qu'on ne nous
       accuse pas d'injustice envers un homme dont les travaux nous ont
       été utiles, et dont nous avons fait sincèrement l'éloge dans nos
       précédentes publications.

       Wronski, pour forcer Arson à le payer, avait publié une brochure
       intitulée Oui ou Non, c'est-à-dire, m'avez-vous acheté, oui ou
       non, pour cent-cinquante mille francs ma découverte de l'absolu?

[478]  Or, voici en quels termes, dans son livre intitulé: _Réforme de
       la philosophie_, Wronski[23] rappelle à l'univers entier qui ne
       s'en soucie guère, la publication de cette brochure; on trouvera
       par la même occasion dans ce passage un échantillon curieux du
       style de ce négociant en absolu.

       [Note 23: Wronski, _Réforme de la philosophie_, p. 512.]

       «Ce fait de la découverte de l'absolu, qui parait si fortement
       révolter les hommes, se trouve déjà constaté dans un grand
       scandale, celui du fameux OUI ou NON, aussi décisif par
       l'éclatant triomphe de la vérité qui en fut l'issue, qu'il est
       remarquable par l'apparition soudaine de l'être symbolique dont
       menace l'_Apocalypse_, de ce monstre de la création, qui porte au
       front le nom de MYSTÈRE, et qui, cette fois, craignant d'être
       frappé mortellement, ne put plus contenir dans l'ombre ses
       hideuses convulsions, et vint, par la voie des journaux et par
       toutes les autres voies où l'on entraîne le public, étaler au
       grand jour sa rage infernale et son extrême imposture, etc.»

       Il est bon de savoir que ce pauvre Arson qui est accusé ici de
       rage infernale et d'extrême imposture avait déjà payé à
       l'hiérophante quarante ou cinquante mille francs.

       L'absolu que Wronski vendait si cher, nous l'avons retrouvé après
       lui, et nous l'avons donné pour rien à nos lecteurs, car la
       vérité est due au monde, et nul n'a le droit de se l'approprier
       et d'en faire métier et marchandise. Puisse cet acte de justice
       expier la faute d'un homme qui est mort dans un état voisin de la
       misère, après avoir tant travaillé, non pas pour la science, mais
[479]  pour s'enrichir au moyen de la science, qu'il n'était peut-être
       digne ni de comprendre ni de posséder.



                                 CHAPITRE II.

                              DES HALLUCINATIONS.

       SOMMAIRE.--Encore la secte des sauveurs de Louis
       XVII.--Singulières hallucinations d'un ouvrier cartonnier nommé
       Eugène Vintras.--Ses prophéties et ses prétendus
       miracles.--Accusations portées contre lui par des sectaires
       dissidents.--Les moeurs des faux gnostiques.--Les hallucinations
       contagieuses.

       On trouve toujours au fond du fanatisme de toutes les sectes un
       principe d'ambition ou de cupidité; Jésus-Christ lui-même avait
       souvent réprimandé sévèrement ceux de ses disciples qui ne
       l'entouraient, pendant les jours de ses privations et de son exil
       au milieu même de sa patrie, que dans l'espérance d'un royaume où
       ils auraient les premières places. Plus les espérances sont
       folles, plus elles séduisent certaines imaginations; on paye
       alors de sa bourse et de sa personne le bonheur d'espérer. C'est
       ainsi que le dieu Wronski ruinait des imbéciles en leur
       promettant l'absolu; que le dieu Auguste Comte se faisait six
       mille livres de rentes aux dépens de ses adorateurs, auxquels il
       avait distribué d'avance des dignités fantastiques, réalisables
       lorsque sa doctrine aurait conquis le monde; c'est ainsi que
       certains magnétiseurs tirèrent de l'argent à un grand nombre de
       dupes en leur promettant des trésors que les esprits dérangent
       toujours. Quelques sectaires croient réellement à ce qu'ils
[480]  promettent, et ceux-là sont les plus infatigables et les plus
       hardis dans leurs intrigues: l'argent, les miracles, les
       prophéties, rien ne leur manque, parce qu'ils ont cet absolu de
       volonté et d'action qui fait réellement des prodiges, ce sont des
       magiciens sans le savoir.

       La secte des sauveurs de Louis XVII appartient, sous ce rapport,
       à l'histoire de la magie. La folie de ces hommes est contagieuse
       au point de gagner à leurs croyances ceux-mêmes qui viennent les
       trouver pour les combattre; ils se procurent les pièces les plus
       importantes et les plus introuvables, attirent à eux les plus
       singuliers témoins, évoquent des souvenirs perdus, commandent à
       l'armée des rêves, font apparaître des anges à Martin, du sang à
       Rose Tamisier, un ange en guenilles à Eugène Vintras. Cette
       dernière histoire est curieuse à cause de ses suites
       phénoménales, et nous allons la raconter.

       En 1839, les sauveurs de Louis XVII qui avaient rempli les
       almanachs de prophéties pour l'an 1840, comptant bien que, si
       tout le monde attendait une révolution, cette révolution ne
       tarderait pas à s'accomplir, les sauveurs de Louis XVII qui
       n'avaient plus leur prophète Martin résolurent d'en avoir un
       autre; quelques-uns de leurs agents les plus zélés étaient en
       Normandie, pays dont le faux Louis XVII avait la prétention
       d'être le duc; ils jetèrent les yeux sur un ouvrier dévot, d'un
       caractère exalté et d'une tête faible, et voici le tour dont ils
       s'avisèrent: ils supposèrent une lettre adressée au prince,
       c'est-à-dire au prétendu Louis XVII, remplirent cette lettre des
       promesses emphatiques du règne futur, jointes à des expressions
[481]  mystiques capables de faire impression sur une tête faible et
       firent tomber cette lettre dans les mains de l'ouvrier qui se
       nommait _Eugène Vintras_, avec les circonstances que lui-même va
       nous raconter:

       «Le 6 août 1839.

       »A neuf heures environ, j'étais occupé à écrire..., on frappe à
       la porte de la chambre où j'étais; croyant que c'était un ouvrier
       qui avait affaire à moi, je réponds assez brusquement: Entrez. Je
       fus bien surpris, au lieu d'un ouvrier, de voir un vieillard
       déguenillé; je lui demandai seulement ce qu'il voulait.

       »Il me répondit bien tranquillement: _Ne vous fâchez pas,
       Pierre-Michel_ (noms dont jamais personne ne se sert pour me
       nommer; dans tout le pays on m'appelle Eugène, et même, lorsque
       je signe quelque chose, je ne mets jamais ces deux prénoms).

       »Cette réponse de mon vieillard me fit une certaine sensation;
       mais elle augmenta lorsqu'il me dit: «Je suis bien fatigué;
       partout où je me présente, on me regarde avec mépris ou comme un
       voleur.» Ces dernières paroles m'effrayèrent beaucoup, quoique
       dites d'un air triste et malheureux. Je me levai, et pris devant
       moi non pas de la monnaie, mais une pièce de dix sous que je lui
       mis dans la main en lui disant: Je ne vous prends pas pour cela,
       mon brave homme. Et en lui disant cela, je lui fis apercevoir que
       je voulais l'éconduire. Il ne demanda pas mieux et me tourna le
       dos d'un air peiné.

       »A peine eut-il mis le pied sur la dernière marche que je retirai
       la porte sur moi, et la fermai à clef. Ne l'entendant pas
[482]  descendre, j'appelai un ouvrier et lui dis de monter à ma
       chambre. Là, sous prétexte d'affaires, j'espérais lui faire
       parcourir avec moi tous les endroits que je jugeais possibles de
       cacher mon vieillard, que je n'avais pas vu sortir. Cet ouvrier
       monte à ma chambre, je sors avec lui en fermant ma porte à clef,
       et je parcourus tous les plus petits réduits. Je ne vis rien.

       »J'allais entrer dans la fabrique, quand tout à coup j'entends
       sonner une messe. J'éprouvais du plaisir pensant que, malgré le
       dérangement de mon vieillard, je pourrais néanmoins assister à
       une messe. Alors je courus à ma chambre pour prendre un livre de
       prières. Je trouvai, à la place où j'écrivais, une lettre
       adressée à madame de Generès, à Londres. Cette lettre était
       signée et écrite par M. Paul de Montfleury, de Caen, et contenait
       une réfutation d'hérésie et une profession de foi orthodoxe.

       »Cette lettre, quoique adressée à madame de Generès, était
       destinée à remettre sous les yeux du _duc de Normandie_ les plus
       grandes vérités de notre sainte religion catholique, apostolique
       et romaine. Sur la lettre était posée la pièce de dix sous que
       j'avais donnée à mon vieillard.»

       Dans une autre lettre, Pierre-Michel avoue que la figure de ce
       vieillard ne lui était pas inconnue, mais qu'en le voyant ainsi
       apparaître tout à coup, il eut extraordinairement peur, il
       verrouilla et barricada la porte quand il fut sorti, écouta
       longtemps à la porte s'il l'entendait descendre. Le vieux
       mendiant ôta sans doute ses souliers pour descendre sans faire du
       bruit, car Vintras n'entendit rien; il court alors à la fenêtre
[483]  et ne le voit pas sortir, attendu qu'il était sorti depuis
       longtemps. Voilà mon homme bouleversé, il appelle au secours,
       cherche partout, trouve enfin la lettre qu'on voulait lui faire
       lire, c'est évidemment une lettre tombée du ciel. Voilà Vintras
       dévoué à Louis XVII, le voilà visionnaire pour le reste de ses
       jours, car désormais l'image du vieux mendiant ne le quittera
       plus. Ce mendiant deviendra saint Michel, parce qu'il l'a appelé
       Pierre-Michel, association d'idées analogue à celles des rêves.
       Les hallucinés de la secte de Louis XVII avaient deviné, avec la
       seconde vue des maniaques, juste le moment où il fallait frapper
       la faible tête de Vintras pour en faire en un seul instant un
       illuminé et un prophète.

       La secte de Louis XVII se compose surtout d'anciens serviteurs de
       la royauté légitimiste, aussi Vintras, devenu leur _medium_,
       est-il le fidèle reflet de toutes ces imaginations pleines de
       souvenirs chevaleresques et de mysticisme vieilli. Ce sont
       partout, dans les visions du nouveau prophète, des lys baignés de
       sang, des anges en costume de chevaliers, des saints déguisés en
       troubadours. Puis apparaissent des hosties collées sur de la soie
       bleue. Vintras a des sueurs de sang, et son sang apparaît sur les
       hosties, où il dessine des coeurs avec des légendes de l'écriture
       et de l'orthographe de Vintras; des calices vides paraissent tout
       à coup pleins de vin, puis où le vin tombe apparaissent des
       taches de sang. Les initiés croient entendre une musique
       délicieuse et respirer des parfums inconnus; des prêtres appelés
       à constater ces prodiges sont entraînés dans le courant de
       l'enthousiasme.

       Un curé du diocèse de Tours, un vieux et vénérable
[484]  ecclésiastique, quitte sa cure, et se met à la suite du prophète.
       Nous avons vu ce prêtre, il nous a raconté les merveilles de
       Vintras avec l'accent de la plus parfaite conviction, il nous a
       montré des hosties injectées de sang d'une manière inexplicable,
       il nous a communiqué des procès-verbaux signés de plus de
       cinquante témoins, tous gens honorables et bien posés dans le
       monde, des artistes, des médecins, des hommes de loi, un
       chevalier de Razac, une duchesse d'Armaillé. Les médecins ont
       analysé le fluide vermeil qui coulait des hosties, et ont reconnu
       que c'était véritablement du sang humain; les ennemis même de
       Vintras, et il en a de cruels, ne contestent pas les miracles et
       se contentent de les attribuer au démon. Mais concevez-vous, nous
       disait l'abbé Charvoz, ce curé de Touraine dont nous avons parlé,
       concevez-vous le démon falsifiant le sang de Jésus-Christ sur des
       hosties réellement consacrées? Car l'abbé Charvoz est bien
       réellement prêtre, et ces signes se produisent aussi sur les
       hosties qu'il consacre. Cependant la secte de Vintras est
       anarchique et absurde, Dieu ne fait donc pas de miracles en sa
       faveur. Reste l'explication naturelle des phénomènes, et dans le
       cours de cet ouvrage, nous l'avons assez indiquée pour qu'il soit
       inutile de la développer ici.

       Vintras, que ses sectaires posent en nouveau Christ, eut aussi
       ses Iscariotes: deux membres de la secte, un certain Gozzoli et
       un nommé Alexandre Geoffroi, publièrent contre lui les
       révélations les plus odieuses. A les croire, les sectaires de
       Tilly-sur-Seules (ainsi se nommait leur résidence) se livraient
       aux pratiques les plus obscènes; ils célébraient dans leur
[485]  chapelle particulière, qu'ils nommaient le cénacle, des messes
       sacrilèges auxquelles les élus assistaient dans un état complet
       de nudité; à un certain moment, tous gesticulaient, fondaient en
       larmes en criant: Amour! amour! et ils se jetaient dans les bras
       les uns des autres; on nous permettra de supprimer le reste.
       C'étaient les orgies des anciens gnostiques, mais sans qu'on prît
       la peine d'éteindre les lumières. Alexandre Geoffroi assure que
       Vintras l'initia à un genre de prière qui consistait dans l'acte
       monstrueux d'Onan, exercé au pied des autels, mais ici le
       dénonciateur est trop odieux pour être cru sur parole. L'abbé
       Charvoz, à qui nous avons parlé de ces accusations infâmes, nous
       a dit qu'il fallait les attribuer à la haine de deux hommes
       chassés de l'association pour avoir commis eux-mêmes les actes
       dont ils accusent Vintras. Quoi qu'il en soit, les désordres
       moraux engendrent naturellement les désordres physiques, et les
       surexcitations anormales du système nerveux produisent presque
       toujours des dérèglements excentriques dans les moeurs; si donc
       Vintras est innocent, il aurait pu et peut encore devenir
       coupable.

       Le pape Grégoire XVI, par un bref du 8 novembre 1843, a condamné
       formellement la secte de Vintras.

       Voici un spécimen du style de cet illuminé, homme d'ailleurs sans
       instruction et dont les écrits emphatiques fourmillent de fautes
       de français.

       «Dormez, dormez, indolents mortels: restez, restez encore sur vos
       couches moelleuses; souriez à vos rêves de fêtes et de grandeurs;
       l'ange de l'alliance est descendu sur vos montagnes, il a écrit
       son nom jusque dans le calice de vos fleurs; il a touché, des
[486]  anneaux qui ornent ses pieds, les fleuves qui font votre orgueil
       et votre espérance; les chênes de vos forêts ont pris l'éclat de
       son front pour une nouvelle aurore; la mer, d'un bond voluptueux,
       a salué son regard! Elie l'a précédé! Penchez-vous du côté de la
       terre, mais ne vous effrayez point de ce bruit si actif des
       tombeaux. Dormez, dormez encore; je l'ai vu vers l'orient; il
       burinait son nom sur des monts inaccessibles; il criait au temps
       de hâter sa barque, et j'ai vu lui sourire le plus vieux des
       vieillards. Dormez, dormez encore; Elie, à l'occident, pose une
       croix à la porte du temple; il la scèle avec du feu et l'acier
       d'un poignard.»

       Encore le temple, le feu et le poignard! Chose étrange! les fous
       se reflètent les uns et les autres, tous les fanatismes échangent
       leurs inspirations, et le prophète de Louis XVII devient ici
       l'écho du cri de vengeance des templiers.

       Il est vrai que Vintras ne se croit pas responsable de ses
       écrits; voici comment il en parle lui-même.

       «Oh! si mon esprit était pour quelque chose dans ces écrits que
       l'on condamne, j'inclinerais ma tête, et la crainte entrerait
       dans mon âme. Ce n'est point mon ouvrage: je n'y ai point prêté
       mon concours par recherche ni par désir. Le calme est en moi; ma
       couche ne connaît pas l'insomnie; les veilles n'ont point fatigué
       mes paupières; mon sommeil est pur comme quand Dieu le créa: je
       puis dire à mon Dieu avec un coeur libre: _Custodi animam meam et
       erue me: non erubescam, quoniam speravi in te._»

       Un autre prétendu réformateur, celui qui se posait en messie des
[487]  bagnes et de l'échafaud, _Lacenaire_, auquel nous ne comparerons
       certainement pas Vintras, écrivait aussi de sa prison:

                     Comme une vierge chaste et pure
               Dans des rêves d'amour je veille et je m'endors.
               Quelqu'un m'apprendra-t-il ce que c'est qu'un remords?

       L'argument de Vintras, pour légitimer son inspiration, n'est donc
       pas concluant, puisqu'il a servi également à Lacenaire pour
       excuser et même pour légitimer aussi, non plus des rêveries, mais
       des crimes.

       Condamnés par le pape, les sectaires de Tilly-sur-Seules
       condamnèrent le pape à leur tour, Vintras, de son autorité
       privée, s'est créé souverain pontife. La forme de ses vêtements
       sacerdotaux lui a été révélée: il porte un diadème d'or avec un
       lingam indien sur le front, il revêt une robe de pourpre et tient
       en main un sceptre magique terminé par une main dont les doigts
       sont fermés à l'exception du pouce et de l'auriculaire, les
       doigts consacrés à Vénus et à Mercure, hiéroglyphe de
       l'hermaphrodite antique, emblème des anciens cultes orgiaques et
       des priapées du sabbat. Ainsi les réminiscences et les reflets de
       la magie noire apportés par la lumière astrale viennent rattacher
       aux mystères de l'Inde et au culte profane du Baphomet, les
       extases de ce malade contagieux dont l'infirmerie est à Londres,
       et qui continue à y faire des prosélytes et des victimes.

       Aussi l'exaltation du pauvre prophète n'est-elle pas toujours
       exempte d'épouvante et de remords, quoi qu'il en dise, et parfois
       il laisse échapper les plus tristes aveux. Voici ce que nous
       trouvons dans une lettre adressée à un de ses plus intimes amis:

[488]  «Je suis toujours en attente de nouveaux tourments. Demain arrive
       la famille Verger, je vais voir sur leurs traits la pureté de
       leur âme s'annonçant par leur joie; on rappellera tout mon
       bonheur passé; on citera des noms que je prononçais avec amour
       dans des temps peu éloignés. Enfin, tout ce qui fera les délices
       des autres sera pour moi de nouvelles tortures! Il faudra être à
       table; tandis que l'on fouillera mon coeur avec un glaive, je
       devrai sourire! Oh! si pourtant ces paroles terribles que j'ai
       entendues n'étaient pas éternelles, je chérirais encore mon cruel
       supplice! Pardon, mon cher, je ne pourrais vivre sans aimer Dieu!

       »Écoutez, si votre charité d'homme vous le permet, comme ministre
       du Dieu vivant, je ne la réclame pas, celui que votre maître a
       vomi de sa bouche doit être maudit de vous:

       »Dans la nuit de dimanche à lundi (17 au 18 mai) un songe affreux
       a porté dans mon âme comme dans mon corps un coup mortel. J'étais
       à Sainte-Paix, il n'y avait plus personne au château; cependant
       les portes en étaient ouvertes. Je suis promptement monté à la
       sainte chapelle; j'allais en ouvrir la porte quand j'ai vu écrit
       sur cette porte, en caractères de feu: «N'approche pas de ce
       lieu, toi que j'ai vomi de ma bouche!» Je n'ai pu descendre; je
       suis tombé anéanti sur la première marche; mais jugez de mon
       effroi quand je n'ai plus vu autour de moi qu'un large et profond
       abîme! il y avait dans le fond des monstres hideux qui
       m'appelaient leur frère!

       »La pensée me vint en ce moment que le saint archange aussi
[489]  m'appelait son frère. Quelle différence! lui faisait bondir mon
       âme de la plus vive allégresse; et ceux-ci, en les entendant
       m'appeler ainsi, je me tordais dans des convulsions semblables à
       celles que leur faisait éprouver la vertu que Dieu avait attachée
       à ma croix de grâce lors de leur apparition du 28 avril dernier.

       »Je cherchais à me cramponner à quelque chose pour éviter de
       rouler dans ce gouffre sans fond. Je priais la mère de Dieu, la
       divine Marie, je l'appelais à mon secours. Elle était sourde à ma
       voix! Pendant ce temps je roulais toujours laissant des lambeaux
       de ma chair aux pointes rocailleuses qui bordaient cet effroyable
       abîme! Tout à coup, des tourbillons de flammes s'élèvent vers moi
       de la profondeur où j'allais bientôt tomber. J'entendais les cris
       d'une joie féroce, et je ne pouvais plus prier. Tout à coup, une
       voix plus effrayante que les longs retentissements du tonnerre
       dans un violent orage retentit à mes oreilles. J'entendis ces
       mots: «Tu croyais me vaincre et tu vois que je t'ai vaincu; je
       t'ai appris à être humble à ma manière: viens goûter mes
       douceurs, deviens un de mes meilleurs; apprends à connaître le
       tyran du ciel; viens avec nous lui vomir des blasphèmes et des
       imprécations: toute autre chose est inutile pour toi maintenant!»
       Puis partant d'un long éclat de rire il m'a dit: «Regarde Marie,
       celle que tu appelais ton bouclier contre nous, vois son sourire
       gracieux, entends sa douce voix.»

       »Mon cher, je l'ai vue au-dessus de l'abîme: ses yeux d'un bleu
       céleste se sont remplis de feu, ses lèvres vermeilles sont
       devenues violettes, sa voix si suave et si divine s'est changée,
       elle est devenue dure et terrible! elle m'a lancé ces mots comme
[490]  une foudre: «Roule, orgueilleux, dans ces lieux remplis de feu
       qu'habitent les démons!»

       »Tout mon sang reflua vers mon coeur; je crus que l'heure était
       sonnée où l'enfer terrestre allait faire place à l'enfer éternel!
       j'ai pu encore rassembler quelques mots de l'_Ave Maria_; je ne
       sais combien j'ai été de temps; je sais que j'ai trouvé la
       domestique couchée en rentrant: elle m'a dit qu'il était tard.

       »Ah! si je fais connaître aux ennemis de l'oeuvre de la
       miséricorde ce qui se passe en moi, n'est-ce pas qu'ils
       crieraient victoire? ils diraient que ce sont bien là les preuves
       d'une monomanie. Plût à Dieu que cela fût! je serais moins à
       plaindre! Mais ne craignez rien, si Dieu ne veut pas entendre ma
       voix pour moi je prierai pour lui qu'il double mes souffrances,
       mais qu'il les cache à ses ennemis.»

       Ici l'hallucination triomphante s'élève jusqu'au sublime Vintras
       consent à être damné, pourvu qu'on ne dise pas qu'il est fou;
       dernier instinct du prix inestimable de la raison qui survit à la
       raison même: l'homme ivre n'est préoccupé que de la crainte de
       passer pour ivre; l'insensé et le monomane demandent la mort
       plutôt que d'avouer leur délire. C'est que, suivant la belle
       sentence de Cèbes que nous avons déjà citée, il n'y a pour
       l'homme qu'un bien désirable, c'est la sagesse qui est l'usage de
       la raison, et il n'y a aussi qu'un véritable et suprême malheur à
       redouter, c'est la folie.

[491]

                                  CHAPITRE III.

                      LES MAGNÉTISEURS ET LES SOMNAMBULES.

       SOMMAIRE.--M. le baron Du Potet et ses travaux sur la
       magie.--Expériences du miroir magique, analogues aux phénomènes
       d'hydromancie.--Les tables tournantes et la catastrophe de
       Victor Hennequin.--Le monstre et le magicien.


       L'Église, dans sa haute sagesse, nous défend de consulter le sort
       et de violer par une indiscrète curiosité les secrets de
       l'avenir; mais de nos jours la voix de l'Église n'est plus guère
       entendue, et la foule revient aux devins et aux pythonisses; les
       somnambules sont devenues les oracles de ceux qui ne croient plus
       aux préceptes de l'Évangile, et l'on ne songe pas que la
       préoccupation d'un événement prédit supprime en quelque sorte
       notre liberté, et paralyse nos moyens de défense: en consultant
       la magie pour prévoir les événements futurs, nous donnons des
       arrhes à la fatalité.

       Les somnambules sont les sybilles de notre époque, comme les
       sybilles étaient les somnambules de l'antiquité: heureux les
       consultants qui ne mettent pas leur crédulité au service de
       magnétiseurs immoraux ou insensés, car ils communieraient par le
       fait même de leur bénévole consultation à l'immoralité ou à la
       folie des inspirateurs de l'oracle: le métier de magnétiseur est
       facile et les dupes sont en grand nombre.

       Il est donc important de connaître parmi ceux qui s'occupent du
       magnétisme, quels sont les hommes vraiment sérieux.

[492]  Parmi ceux-ci nous devons mettre au premier rang M. le baron _Du
       Potet_, dont les travaux consciencieux ont fait déjà faire un
       grand pas à la science de Mesmer. M. Du Potet a ouvert à Paris
       une école pratique de magnétisme où le public est admis à
       s'instruire des procédés et à vérifier les phénomènes.

       Le baron Du Potet est une nature exceptionnelle et
       particulièrement intuitive. Comme tous les contemporains, même
       les plus instruits, il ignore la kabbale et ses mystères, et
       cependant le magnétisme lui a révélé la magie; il a senti le
       besoin de révéler et de cacher cette science effrayante encore
       pour lui-même, et il a écrit un livre qu'il vend seulement à ses
       adeptes et sous le sceau du secret le plus absolu. Ce secret,
       nous ne l'avons pas promis à M. Du Potet, mais nous le garderons
       par respect pour les convictions de l'hiérophante; qu'il nous
       suffise de dire que son livre est le plus remarquable de tous les
       ouvrages de pure intuition; nous ne le croyons pas dangereux,
       parce que M. le baron Du Potet indique des forces dont il ne
       précise pas l'usage. Il sait qu'on peut nuire ou faire du bien,
       tuer ou sauver par les procédés magnétiques; mais ces procédés,
       il ne les indique pas d'une manière claire et pratique, et nous
       l'en félicitons d'ailleurs, car le droit de vie et de mort
       suppose une souveraineté divine, et cette souveraineté, nous
       regarderions comme un indigne celui qui, la connaissant et la
       possédant, consentirait à la vendre de quelque manière que ce
       fût.

       M. Du Potet établit victorieusement l'existence de cette lumière
       universelle dans laquelle les crisiaques perçoivent toutes les
       images et tous les reflets de la pensée; il provoque des
       projections puissantes de cette lumière au moyen d'un appareil
[493]  absorbant qu'il nomme le _miroir magique:_ c'est tout simplement
       un cercle ou un carré couvert de charbon en poudre fine et
       tamisée. Dans cet espace négatif, la lumière projetée par le
       crisiaque et par le magnétiseur réunis, colore bientôt et réalise
       toutes les formes correspondantes à leurs impressions nerveuses.
       Dans ce miroir vraiment magique, apparaissent pour le sujet
       soumis au somnambulisme tous les rêves de l'opium ou du haschich,
       les uns riants, les autres lugubres; le malade doit être arraché
       à ce spectacle, si l'on ne veut pas qu'il tombe dans des
       convulsions.

       Ces phénomènes sont analogues à ceux de l'hydromancie pratiquée
       par Cagliostro: l'eau, considérée attentivement, éblouit et
       trouble la vue; alors la fatigue des yeux favorise les
       hallucinations du cerveau. Cagliostro voulait pour ces
       expériences des sujets vierges et parfaitement innocents, afin de
       n'avoir pas à craindre les divagations nerveuses produites par
       les réminiscences érotiques. Le miroir magique de Du Potet est
       peut-être plus fatiguant pour le système nerveux tout entier,
       mais les éblouissements de l'hydromancie doivent avoir une
       influence plus redoutable sur le cerveau.

       M. Du Potet est un de ces hommes fortement convaincus qui
       supportent courageusement les dédains de la science et les
       préjugés de l'opinion, en répétant tout bas la profession de foi
       secrète de Galilée: _La terre tourne cependant!_

       On a découvert tout récemment que les tables tournent aussi, et
       que l'aimantation humaine donne aux objets mobiliers soumis à
       l'influence des crisiaques un mouvement de rotation. Les masses
       même les plus lourdes peuvent être soulevées et promenées dans
[494]  l'espace par cette force, car la pesanteur n'existe qu'en raison
       de l'équilibre des deux forces de la lumière astrale, augmentez
       l'action de l'une des deux, l'autre cédera aussitôt. Or, si
       l'appareil nerveux aspire et respire cette lumière en la rendant
       positive ou négative, suivant les surexcitations personnelles du
       sujet, tous les corps inertes soumis à son action et imprégnés de
       sa vie deviendront plus légers ou plus lourds, suivant le flux et
       le reflux de la lumière qui entraîne dans le nouvel équilibre de
       son mouvement les corps poreux et mauvais conducteurs autour d'un
       centre vivant, comme les astres dans l'espace sont emportés,
       balancés, et gravitent autour du soleil.

       Cette puissance excentrique d'attraction ou de projection suppose
       toujours un état maladif chez celui qui en est le sujet, les
       _médiums_ sont tous des êtres excentriques et mal équilibrés; la
       médiomanie suppose ou occasionne une suite d'autres manies
       nerveuses, idées fixes, dérèglements d'appétits, érotomanie
       désordonnée, penchants au meurtre ou au suicide. Chez les êtres
       ainsi affectés, la responsabilité morale semble n'exister plus;
       ils font le mal avec la conscience du bien; ils pleurent de piété
       à l'église et peuvent être surpris dans de hideuses bacchanales;
       ils ont une manière de tout expliquer, c'est le diable, ce sont
       les esprits qui les obsèdent et les entraînent. Que leur
       voulez-vous? que leur demandez-vous? Ils ne vivent plus en
       eux-mêmes; c'est un être mystérieux qui les anime, c'est lui qui
       agit à leur place, et être se nomme légion!

       Les essais réitérés d'une personne bien portante pour se créer
       des facultés de _médium_ la fatiguent, la rendent malade, et
[495]  peuvent déranger sa raison. C'est ce qui est arrivé à Victor
       Hennequin, ancien rédacteur de la _Démocratie pacifique_, et
       membre, après 1848, de l'Assemblée nationale: c'était un jeune
       avocat d'une parole abondante et facile, il ne manquait ni
       d'instruction, ni de talent, mais il était infatué de rêveries de
       Fourier: exilé après le 2 décembre, il se livra dans l'inaction
       de sa retraite aux expériences des tables tournantes; bientôt il
       fut atteint de _médiomanie_, et crut être l'instrument des
       révélations de l'âme de la terre. Il publia un livre intitulé:
       _Sauvons le genre humain,_ c'était un mélange de souvenirs
       phalanstériens et de réminiscences chrétiennes, une dernière
       lueur de raison mourante y brille encore, mais les expériences
       continuèrent et la folie triompha. Dans un dernier ouvrage dont
       le premier volume a été seul publié, Victor Hennequin représente
       Dieu comme un immense polype placé au centre de la terre avec des
       antennes et des trompes contournées en vrilles qui vont et
       viennent à travers son cerveau et celui de sa femme Octavie.
       Bientôt après on apprit que Victor Hennequin était mort des
       suites d'un accès de démence furieuse dans une maison d'aliénés.

       Nous avons entendu parler d'une dame du grand monde qui se
       livrait à des conversations avec les prétendus esprits des
       meubles, et qui, scandalisée outre mesure par les réponses
       inconvenantes de son guéridon, fit le voyage de Rome pour déférer
       le meuble hérétique au saint siège; elle avait emporté avec elle
       le coupable, et en fit un autodafé dans la capitale du monde
       chrétien. Mieux vaut brûler son mobilier que de se rendre folle,
       et en vérité pour cette dame le péril était imminent.

[496]  Ne rions pas d'elle, nous, enfants d'un siècle de raison où des
       hommes sérieux, comme le comte de Mirville, attribuent au diable
       les phénomènes inexpliqués de la nature.

       Dans un mélodrame qui se joue sur les boulevards, il est question
       d'un magicien qui, pour se faire un auxiliaire formidable, a créé
       un androïde, un monstre à griffes de lion, à cornes de taureau, à
       écailles de liévathan, il donne la vie à ce sphinx hybride, et
       aussitôt, épouvanté de son ouvrage, il prend la fuite. Le monstre
       le poursuit, apparaît entre lui et sa fiancée, incendie sa
       maison, brûle son père, enlève son fils, le poursuit jusque sur
       la mer, monte avec lui sur son vaisseau qu'il fait engloutir et
       finit lui-même par un coup de foudre. Ce spectacle affreux,
       risible à force d'épouvante, a été réalisé dans l'histoire de
       l'humanité, la poésie a été personnifiée le fantôme du mal lui a
       prêté toutes les forces de la nature. Elle voulait de cet
       épouvantail faire un auxiliaire à la morale, puis elle a eu peur
       de cette laideur enfantée par ses rêves. Depuis ce temps, le
       monstre nous poursuit à travers les âges, il apparaît hideux et
       grimaçant entre nous et les objets de nos amours, cauchemar
       immonde, il étouffe nos enfants pendant leur sommeil, il apporte
       dans la création, cette maison paternelle de l'humanité,
       l'incendie inextinguible de l'enfer, il brûle et torture à jamais
       nos pères et nos mères; il étend ses ailes noires pour nous
       cacher le ciel et il nous crie: Plus d'espérance! il monte en
       groupe et galope après nous comme le chagrin; il plonge dans
       l'océan du désespoir la dernière arche de notre espérance; c'est
       l'antique Arimanes des Perses, c'est le Typhon de l'Égypte, c'est
       le dieu noir des sectaires de Manès, du comte de Mirville et de
[497]  la magie noire du diable, c'est l'horreur du monde et l'idole des
       mauvais chrétiens. Les hommes ont essayé d'en rire et ils en ont
       peur. Ils en font des caricatures, et ils tressaillent, parce
       qu'il leur semble voir ces caricatures mêmes s'animer pour se
       moquer d'eux à leur tour. Cependant son règne est passé, mais il
       ne périra pas écrasé par la foudre du ciel: la science a conquis
       le feu du tonnerre, et elle a fait des flambeaux, le monstre
       s'évanouira devant les splendeurs de la science et la vérité: le
       génie de l'ignorance et de la nuit ne peut être foudroyé que par
       la lumière!



                                CHAPITRE IV.

                         LES FANTAISISTES EN MAGIE.

       SOMMAIRE.--_Le Magicien_, par Alphonse Esquiros.--Les livres et
       les miracles de Henri Delaage.--Les expériences du comte
       d'Ourches.--Le livre du baron de Guldenstabbé.--Un mot sur les
       nécromanciens et les vampires.--Le cartomancien Edmond.


       Il y a une vingtaine d'années qu'un de nos amis d'enfance,
       _Alphonse Esquiros_, publia un livre de haute fantaisie,
       intitulé _le Magicien_. C'était tout ce que le romantisme d'alors
       pouvait imaginer de plus bizarre, l'auteur donnait à son magicien
       un sérail de femmes mortes, mais embaumées par un procédé
       retrouvé depuis par Gannal. Un androïde de bronze qui prêchait la
       chasteté, un hermaphrodite amoureux de la lune et qui entretenait
       avec elle une correspondance suivie, et bien d'autres choses
[498]  encore que nous ne nous rappelons pas. Alphonse Esquiros, par la
       publication de ce roman, fonda une école de fantaisistes en magie
       dont le jeune et intéressant _Henri Delaage_ est actuellement le
       représentant le plus distingué.

       Henri Delaage est un écrivain fécond, un thaumaturge méconnu et
       un fascinateur habile. Son style n'est pas moins étonnant que les
       idées d'Alphonse Esquiros, son initiateur et son maître; ainsi
       dans son livre _des Ressuscités_, il dit en parlant d'une
       objection contre le christianisme: «Je vais prendre cette
       objection à la gorge, et quand je la lâcherai, la terre retentira
       sourdement sous le poids de son cadavre étranglé.» Il est vrai
       qu'il ne répond pas grand'chose ensuite à cette objection, mais
       que voulez-vous qu'on réponde à une objection étranglée, quand
       une fois la terre a retenti sourdement sous le poids de son
       cadavre?

       Henri Delaage est, avons-nous dit, un thaumaturge méconnu; il a
       avoué, en effet, à une personne de notre connaissance que pendant
       un hiver où régnait impitoyablement cette affection de poitrine
       si fâcheuse qu'on nomme la grippe, il n'avait qu'à se présenter
       dans un salon pour guérir immédiatement toutes les personnes qui
       s'y trouvaient; il est vrai qu'il était la victime du miracle,
       car il y a gagné un léger enrouement qui ne l'a pas quitté
       depuis.

       Plusieurs amis d'Henri Delaage nous ont assuré qu'il a le don
       d'ubiquité, on vient de le quitter au bureau de la _Patrie_, on
       le retrouve chez Dentu, son éditeur, on s'enfuit effrayé, on
       rentre chez soi et l'on y trouve... Delaage qui vous attendait.

[499]  Henri Delaage est aussi un fascinateur habile. Une dame du monde
       qui venait de lire un de ses livres, déclarait qu'elle ne
       connaissait rien au monde de plus beau et de mieux écrit, mais ce
       n'est pas seulement à ses livres que Delaage communique le don de
       beauté. Un jour nous venions de lire un feuilleton signé
       Fiorentino, où l'on disait que les charmes physiques du jeune
       magicien égalaient ou même surpassaient ceux des anges. Nous
       rencontrons Delaage et nous le questionnons avec curiosité sur
       cette révélation singulière. Delaage alors met la main dans son
       gilet, se tourne de trois quarts et lève en souriant les yeux
       vers le ciel... Heureusement nous avions sur nous l'_Enchiridion_
       de Léon III, qui est, comme on sait, un préservatif contre les
       enchantements, et la beauté angélique du fascinateur resta
       invisible à nos yeux.

       Nous donnerons à Henri Delaage des éloges plus sérieux que ceux
       des admirateurs de sa beauté, il se déclare sincèrement
       catholique, et proclame hautement son respect et son amour pour
       la religion; or la religion pourra faire de lui un saint, ce qui
       est un titre plus estimable et plus glorieux que celui de
       sorcier.

       C'est à cause de sa qualité de publiciste que nous avons nommé ce
       jeune homme le premier parmi les fantaisistes de la magie. Ce
       rang sous tous les autres rapports appartenait à M. _le comte
       d'Ourches_, homme vénérable par son âge qui consacre sa vie et sa
       fortune aux expériences magnétiques. Chez lui les meubles et les
       dames somnambules se livrent à des danses effrénées, les meubles
       se fatiguent et se brisent, mais les dames, à ce qu'on assure, ne
       s'en portent que mieux.

[500]  Pendant longtemps M. le comte d'Ourches a été dominé par une idée
       fixe: la crainte d'être enterré vivant, et il a fait plusieurs
       mémoires sur la nécessité de constater les décès d'une manière
       plus certaine qu'on ne le fait habituellement. M. d'Ourches avait
       d'autant plus raison de craindre, que son tempérament est
       pléthorique, et que son extrême susceptibilité nerveuse,
       journellement surexcitée par ses expériences avec les jolies
       somnambules, l'expose peut-être à des attaques d'apoplexie.

       M. le comte d'Ourches est en magnétisme l'élève de l'abbé Faria,
       et en nécromancie il appartient à l'école du baron de
       Guldenstubbé.

       Le _baron de Guldenstubbé_ a publié un livre intitulé:
       _Pneumatologie positive et expérimentale; la réalité des esprits
       et le phénomène merveilleux de leur écriture directe_.

       Voici comment il raconte lui-même sa découverte:

       «Ce fut déjà dans le courant de l'année 1850, _environ trois ans
       avant l'invasion de l'épidémie des tables tournantes_, que
       l'auteur a voulu introduire en France les cercles du
       _spiritualisme d'Amérique, les coups mystérieux de Rochester et
       récriture purement machinale des médiums_. Il a rencontré
       malheureusement beaucoup d'obstacles de la part des autres
       magnétiseurs. Les _fluidistes_, et même ceux qui s'intitulèrent
       _magnétiseurs spiritualistes_, mais qui n'étaient en vérité que
       _des somnambuliseurs de bas étage_, traitèrent les coups
       mystérieux du spiritualisme américain de folies et de songes
       creux. Aussi ce n'est qu'au bout de plus de six mois, que
       l'auteur a pu former le premier cercle selon le mode des
       Américains, grâce au concours zélé que lui a prêté M. Roustan,
[501]  ancien membre de la _société des magnétiseurs spiritualistes_,
       homme simple, mais plein d'enthousiasme pour la sainte cause du
       spiritualisme. Plusieurs autres personnes sont venues se joindre
       à nous, parmi lesquelles il faut citer feu _l'abbé Châtel_, le
       fondateur de l'Église française, qui, malgré ses tendances
       rationalistes, a fini par admettre la réalité d'une révélation
       objective et surnaturelle, condition indispensable du
       spiritualisme et de toutes les religions positives. _On sait que
       les cercles américains sont basés_ (abstraction faite de
       certaines conditions morales, également requises) _sur la
       distinction des principes magnétiques ou positifs et électriques
       ou négatifs_.

       »Ces cercles se composent _de douze personnes_, dont _six_
       représentent les _éléments positifs_, et les six autres, les
       éléments _négatifs_ ou _sensitifs_. La distinction des éléments
       ne doit pas être faite d'après le sexe des personnes, bien que
       généralement les femmes aient des attributs _négatifs et
       sensitifs_, et que les hommes soient doués de _qualités positives
       et magnétiques_. Il faut donc bien étudier la constitution morale
       et physique de chacun, avant de former les cercles, car il y a
       des femmes délicates qui ont des qualités masculines, comme
       quelques hommes vigoureux ne sont que des femmes au moral. On
       place une table dans un endroit spacieux et aéré. Le _médium_ (ou
       les milieux) doit s'asseoir au bout de la table et être
       entièrement isolé; il sert de conducteur à l'électricité par son
       calme et sa quiétude contemplative. Un bon _somnambule_ est en
       général un excellent MÉDIUM. On place les _six natures
       électriques_ ou _négatives_ qu'on reconnaît généralement aux
       qualités affectueuses du coeur et à leur sensibilité, à droite
       du médium, en mettant immédiatement auprès du médium la personne
[502]  _la plus sensitive_ ou _négative_ du cercle. Il en est de même
       quant _aux natures positives_ que l'on _place à gauche_ du
       médium, parmi lesquelles la personne la plus positive, la plus
       intelligente doit se mettre également auprès du médium. Pour
       former _la chaîne_, il faut que les douze personnes posent la
       _main droite_ sur la table, et qu'elles mettent la _main gauche
       du voisin dessus_, en faisant ainsi le tour de la table de la
       même façon. Quant au médium ou aux milieux, s'il y en a
       plusieurs, ils restent entièrement isolés des douze personnes qui
       forment la chaîne.

       »Nous avons obtenu au bout de plusieurs séances certains
       phénomènes remarquables, tels que des secousses simultanées,
       ressenties par tous les membres du cercle au moment de
       l'_évocation_ mentale des personnes les plus intelligentes. Il en
       est de même des coups mystérieux et des sons étranges; plusieurs
       _personnes même très insensibles_ ont eu des visions simultanées,
       bien qu'elles fussent restées à l'état ordinaire de veille. Quant
       aux sujets sensibles, ils ont acquis l'_admirable faculté des
       médiums, d'écrire machinalement grâce à une attraction
       invisible_, laquelle se sert d'un bras sans intelligence pour
       exprimer ses idées. Au surplus, les individus insensibles
       ressentaient cette influence mystérieuse d'un souffle externe,
       mais l'effet n'était pas assez fort pour mettre en mouvement
       leurs membres. Du reste, tous ces phénomènes obtenus selon le
       mode du spiritualisme américain, ont le défaut d'être encore plus
       ou moins _indirects, parce qu'on ne peut pas se passer dans ces
       expériences de l'intermédiaire d'un être humain, d'un médium_. Il
[503]  en est _de même des tables tournantes et parlantes_ qui n'ont
       envahi l'Europe qu'au commencement de l'année 1853.

       »L'auteur a fait beaucoup d'expériences de tables avec son
       honorable ami, M. le comte d'Ourches, l'un des hommes les plus
       versés dans la magie et dans les sciences occultes. Nous sommes
       parvenus peu à peu à mettre les tables _en mouvement sans
       attouchement quelconque_; M. le comte d'Ourches _les a fait
       soulever même sans attouchement_. L'auteur a fait courir les
       tables avec une grande vitesse également sans attouchement et
       sans le concours d'un cercle magnétique. Il en est de même des
       vibrations des cordes d'un piano, phénomène obtenu déjà le 20
       janvier 1856 en présence des comtes de _Szapary_ et _d'Ourches_.
       Tous ces phénomènes révèlent bien la réalité de certaines forces
       occultes, _mais ces faits ne démontrent pas suffisamment
       l'existence réelle et substantielle des intelligences
       invisibles_, indépendantes de notre volonté et de notre
       imagination, dont on agrandit, il est vrai, démesurément, de nos
       jours le pouvoir. De là le reproche que l'on adresse aux
       spiritualistes américains de n'avoir que des communications
       insignifiantes et vagues avec le monde des esprits, qui ne se
       manifestent que par certains coups mystérieux, et par la
       vibration de quelques sons. En effet il n'y a qu'un phénomène
       _direct, intelligent et matériel à la fois, indépendant de notre
       volonté et de notre imagination, tel que l'écriture directe des
       esprits_, qu'on n'a pas même évoqués ni invoqués, _qui puisse
       servir de preuve irréfragable de la réalité du monde surnaturel_.

       »L'auteur, étant toujours à la recherche d'une preuve
       intelligente et palpable en même temps, de la réalité
[504]  substantielle du monde surnaturel, afin de démontrer par des
       faits irréfragables, l'immortalité de l'âme, n'a jamais cessé
       d'adresser des prières ferventes à l'Éternel de vouloir bien
       indiquer aux hommes un moyen infaillible pour raffermir la foi en
       l'immortalité de l'âme, cette base éternelle de la religion.
       L'Éternel, dont la miséricorde est infinie, a amplement exaucé
       cette faible prière. Un beau jour, c'était le premier août 1856,
       l'idée vint à l'auteur d'essayer si les esprits pouvaient écrire
       _directement_, sans l'_intermédiaire d'un médium_. Connaissant
       l'écriture directe et merveilleuse du Décalogue selon Moïse, et
       l'écriture également directe et mystérieuse durant le festin du
       roi Baltazar suivant Daniel, ayant en outre entendu parler des
       mystères modernes de _Strattford_ en Amérique, où l'on avait
       trouvé certains caractères illisibles et étranges, tracés sur des
       morceaux de papier, et qui ne paraissaient pas provenir des
       _médiums_, l'auteur a voulu constater la réalité d'un phénomène
       dont la portée serait immense, s'il existait réellement.

       »Il mit donc un papier blanc à lettres et un crayon taillé dans
       une petite boite fermée à clef, en portant cette clef toujours
       sur lui-même et sans faire part de cette expérience à personne.
       Il attendit durant douze jours en vain, sans remarquer la moindre
       trace d'un crayon sur le papier, mais quel fut son étonnement,
       lorsqu'il remarqua le 13 août 1856 certains caractères
       mystérieux, tracés sur le papier; à peine les eut-il remarqués
       qu'il répéta _dix fois_ pendant cette journée, à jamais
       mémorable, la même expérience, en mettant toujours au bout d'une
[505]  demi-heure, une nouvelle feuille de papier blanc dans la même
       boîte. L'expérience fut couronnée chaque fois d'un succès
       complet.

       »Le lendemain, 14 août, l'auteur fit de nouveau une vingtaine
       d'expériences, en laissant la boîte ouverte et en ne la perdant
       pas de vue; c'est alors que l'auteur voyait que des caractères et
       des mots dans la langue esthonienne se formèrent ou furent gravés
       sur le papier, sans que le crayon bougea. Depuis ce moment,
       l'auteur, voyant l'inutilité du crayon, a cessé de le mettre sur
       le papier; il place simplement un papier blanc sur une table chez
       lui, ou sur le piédestal des statues antiques, sur les
       sarcophages, sur les urnes, etc., au _Louvre_, à _Saint-Denis,_ à
       l'_église Saint-Étienne-du-Mont_, etc. Il en est de même des
       expériences faites dans les différents cimetières de Paris. Du
       reste, l'auteur n'aime guère les cimetières, la plupart des
       esprits préférant les lieux où ils ont vécu durant leur carrière
       terrestre, aux endroits où repose leur dépouille mortelle.»

       Nous sommes loin de révoquer en doute les phénomènes singuliers
       observés par M. le baron, mais nous lui ferons observer que la
       découverte avait été faite avant lui par Lavater et qu'il y a
       encore loin de quelques lignes obtenues par M. de Guldenstubbé au
       portrait peint à l'aquarelle par le kabbaliste Gablidone.

       Maintenant, au nom de la science, nous dirons à M. de
       Guldenstubbé, non pas pour lui qui ne nous croira pas, mais pour
       les observateurs sérieux de ces phénomènes extraordinaires:

       Monsieur le baron, les écritures que vous obtenez ne viennent pas
       de l'autre monde; et c'est vous-même qui les tracez à votre insu.

[506]  Vous avez par vos expériences multipliées à l'excès et par
       l'excessive tension de votre volonté détruit l'équilibre de votre
       corps fluidique et astral, vous le forcez à réaliser vos rêves et
       il trace en caractères empruntés à vos souvenirs le reflet de vos
       imaginations et de vos pensées.

       Si vous étiez plongé dans un sommeil magnétique parfaitement
       lucide, vous verriez le mirage lumineux de votre main s'allonger
       comme une ombre au soleil couchant, et tracer sur le papier
       préparé par vous ou vos amis les caractères qui vous étonnent.

       Cette lumière corporelle qui émane de la terre et de vous est
       contenue par une enveloppe fluidique d'une extrême élasticité, et
       cette enveloppe se forme de la quintessence de vos esprits vitaux
       et de votre sang.

       Cette quintessence emprunte à la lumière une couleur déterminée
       par votre volonté secrète, elle se fait ce que vous rêvez qu'elle
       est; alors les caractères s'impriment sur le papier comme les
       signes sur le corps des enfants qui ne sont pas encore nés sous
       l'influence des imaginations de leurs mères.

       Cette encre que vous voyez apparaître sur le papier, c'est votre
       sang noirci et transfiguré. Vous vous épuisez à mesure que les
       écritures se multiplient. Si vous continuez vos expériences,
       votre cerveau s'affaiblira graduellement, votre mémoire se
       perdra; vous ressentirez dans les articulations des membres et
       des doigts d'inexprimables douleurs et vous mourrez enfin, soit
       foudroyé subitement, soit dans une longue agonie accompagnée
       d'hallucinations et de démence. Voici pour M. le baron de
       Guldenstubbé.

[507]  Maintenant nous dirons à M. le comte d'Ourches: Vous ne serez pas
       enterré vivant, mais vous risquez de mourir par les précautions
       mêmes que vous prendrez pour ne pas l'être.

       Les personnes enterrées vivantes ne peuvent d'ailleurs avoir sous
       terre que des réveils rapides et de peu de durée, elles peuvent
       toutefois y vivre longtemps conservées par la lumière astrale
       dans un état complet de somnambulisme lucide.

       Leurs âmes alors sont sur la terre encore enchaînées au corps
       endormi par une chaîne invisible, alors si ce sont des âmes
       avides et criminelles, elles peuvent aspirer la quintessence du
       sang des personnes endormies du sommeil naturel, et transmettre
       cette séve à leur corps enterré pour le conserver plus longtemps
       dans l'espérance vague qu'il sera enfin rendu à la vie. C'est cet
       effrayant phénomène qu'on appelle le vampirisme, phénomène dont
       la réalité a été constatée par des expériences nombreuses aussi
       bien attestées que tout ce qu'il y a de plus solennel dans
       l'histoire.

       Si vous doutez de la possibilité de cette vie magnétique du corps
       humain dans la terre, lisez ce récit d'un officier anglais nommé
       _Osborne_, récit dont la fidélité a été attestée à M. le baron Du
       Potet par le général _Ventura_.

       «Le 6 juin (1838), dit M. Osborne, la monotonie de notre vie de
       camp fut heureusement interrompue par l'arrivée d'un individu
       célèbre dans le Pendjab. Il jouit parmi les Sikhs d'une grande
       vénération à cause de la faculté qu'il a de rester enseveli sous
       terre aussi longtemps qu'il lui plaît. On rapportait dans le pays
       des faits si extraordinaires sur cet homme, et tant de personnes
[508]  respectables en garantissaient l'authenticité, que nous étions
       extrêmement désireux de le voir. Il nous raconta lui-même qu'il
       exerçait ce qu'il appelle son _métier_ (celui de se faire
       enterrer) depuis plusieurs années; on l'a vu en effet répéter
       cette étrange expérience sur divers points de l'Inde. Parmi les
       hommes graves et dignes de foi qui en rendent témoignage, je dois
       citer le capitaine Wade, agent politique à Lodhiana. Cet officier
       m'a affirmé très sérieusement avoir assisté lui-même à la
       _résurrection_ de ce fakir après un enterrement qui avait eu lieu
       quelques mois auparavant, en présence du général Ventura, du
       maharadja et des principaux chefs sikhs. Voici les détails qu'on
       lui avait donnés sur l'enterrement, et ceux qu'il ajoutait,
       d'après sa propre autorité, sur l'exhumation.

       »A la suite de quelques préparatifs qui avaient duré quelques
       jours et qu'il répugnerait d'énumérer, le fakir déclara être prêt
       à subir l'épreuve. Le maharadja, les chefs sikhs et le général
       Ventura se réunirent près d'une tombe en maçonnerie construite
       exprès pour le recevoir. Sous leurs yeux, le fakir ferma avec de
       la cire, à l'exception de la bouche, toutes les ouvertures de son
       corps qui pouvaient donner entrée à l'air; puis il se dépouilla
       des vêtements qu'il portait: on l'enveloppa alors d'un sac de
       toile, et, suivant son désir, on lui retourna la langue en
       arrière de manière à lui boucher l'entrée du gosier; aussitôt
       après cette opération le fakir tomba dans une sorte de léthargie.
       Le sac qui le contenait fut fermé, et un cachet y fut apposé par
       le maharadja. On plaça ensuite ce sac dans une caisse de bois
[509]  cadenassée et scellée qui fut descendue dans la tombe: on jeta
       une grande quantité de terre dessus, on foula longtemps cette
       terre et on y sema de l'orge; enfin des sentinelles furent
       placées tout alentour avec l'ordre de veiller jour et nuit.

       »Malgré toutes ces précautions, le maharadja conservait des
       doutes; il vint deux fois dans l'espace de dix mois, temps
       pendant lequel le fakir resta enterré, et il fit ouvrir devant
       lui la tombe; le fakir était dans le sac tel qu'on l'y avait mis,
       froid et inanimé. Les dix mois expirés, on procéda à l'exhumation
       définitive du fakir. Le général Ventura et le capitaine Wade
       virent ouvrir les cadenas, briser les scellés et élever la caisse
       hors de la tombe. On retira le fakir: nulle pulsation soit au
       coeur, soit au pouls, n'indiquait la présence de la vie. Comme
       première mesure destinée à le ranimer, une personne lui
       introduisit très doucement le doigt dans la bouche et replaça sa
       langue dans la position naturelle. Le sommet de la tête était
       seul demeuré le siège d'une chaleur sensible. En versant
       lentement de l'eau chaude sur le corps on obtint peu à peu
       quelques signes de vie: après deux heures de soins, le fakir se
       releva et se mit à marcher en souriant.

       »Cet homme vraiment extraordinaire raconte que, durant son
       ensevelissement il a des rêves délicieux, mais que le moment du
       réveil lui est toujours très pénible; avant de revenir à la
       conscience de sa propre existence, il éprouve des vertiges.

       »Il est âgé d'environ trente ans; sa figure est désagréable et a
       une certaine expression de ruse.

       »Nous causâmes longtemps avec lui, et il nous offrit de se faire
[510]  enterrer en notre présence. Nous le prîmes au mot, et nous lui
       donnâmes rendez-vous à Lahore en lui promettant de le faire
       rester sous terre tout le temps que durerait notre séjour dans
       cette ville.»

       »Tel est le récit de M. Osborne. Cette fois encore le fakir se
       laissa-t-il enterrer? La nouvelle expérience pouvait être
       décisive. Voici ce qui arriva.

       »Quinze jours après la visite du fakir à leur camp, les officiers
       anglais arrivèrent à Lahore; ils y choisirent un endroit qui leur
       parut favorable, firent construire une tombe en maçonnerie avec
       une caisse en bois bien solide, et demandèrent le fakir. Celui-ci
       les vint trouver le lendemain en leur témoignant le désir ardent
       de prouver qu'il n'était pas un imposteur. Il avait déjà,
       disait-il, subi les préparatifs nécessaires à l'expérience; son
       maintien trahissait cependant l'inquiétude et l'abattement. Il
       voulut d'abord savoir quelle serait sa récompense: on lui promit
       une somme de quinze cents roupies, et un revenu de deux mille
       roupies par an que l'on se chargerait d'obtenir du roi. Satisfait
       sur ce point, il voulut savoir quelles précautions on comptait
       prendre; les officiers lui firent voir l'appareil de cadenas et
       de clefs, et l'avertirent que des sentinelles choisies parmi les
       soldats anglais veilleraient alentour pendant une semaine. Le
       fakir se récria et exhala force injures contre les _Frenghis_,
       contre les incrédules qui voulaient lui ravir sa réputation; il
       exprima le soupçon que l'on voulût attenter à sa vie, il refusa
       de s'abandonner ainsi complètement à la surveillance des
       Européens, il demanda que les doubles clefs de chaque cadenas
       fussent remises à quelqu'un de ses coreligionnaires, et il
       insista surtout pour que les factionnaires ne fussent pas des
[511]  ennemis de sa religion. Les officiers ne voulurent point accéder
       à ces conditions. Différentes entrevues eurent lieu sans
       résultat; enfin le fakir fit savoir par un des chefs sikhs que le
       maharadja l'ayant menacé de sa colère s'il ne remplissait pas son
       engagement avec les Anglais, il voulait se soumettre à l'épreuve,
       bien qu'entièrement convaincu que le seul but des officiers était
       de lui ôter la vie, et qu'il ne sortirait jamais vivant de sa
       tombe; les officiers déclarèrent que comme sur ce dernier point
       ils partageaient complètement sa conviction, et qu'ils ne
       voulaient pas avoir sa mort à se reprocher, ils le tenaient
       quitte de sa promesse.

       »Ces hésitations et ces craintes du fakir sont-elles des preuves
       péremptoires contre lui? En résulte-t-il que toutes les personnes
       qui auparavant ont soutenu avoir vu les faits sur lesquels repose
       sa célébrité aient voulu en imposer ou aient été les dupes d'une
       habile fourberie? Nous avouons que nous ne pouvons douter,
       d'après le nombre et le caractère des témoins, que le fakir ne se
       soit fait souvent et réellement enterrer; mais admettant même
       qu'après l'ensevelissement il ait réussi chaque fois à
       communiquer avec le dehors, il serait encore inexplicable comment
       il aurait pu rester privé de respiration pendant tout le temps
       qui s'écoulait entre son enterrement et le moment où ses
       complices lui venaient en aide. M. Osborne cite en note un
       extrait de la _Topographie médicale de Lodhiana_, du docteur Mac
       Gregor, médecin anglais qui a assisté à une des exhumations, et
       qui, témoin de l'état de léthargie du fakir et de son retour
       graduel à la vie, cherche sérieusement à l'expliquer. Un autre
       officier anglais, M. Boileau, dans un ouvrage publié il y a
[512]  quelques années, raconte qu'il a été témoin d'une autre
       expérience où tous les faits se sont passés de la même manière.
       Les personnes qui voudraient satisfaire plus amplement leur
       curiosité, celles qui verraient dans ce récit l'indication d'un
       curieux phénomène physiologique, peuvent remonter avec confiance
       aux sources que nous venons d'indiquer.»

       Il existe encore un grand nombre de procès-verbaux sur
       l'exhumation des vampires. Les chairs étaient dans un état
       remarquable de conservation, mais elles suintaient le sang, leurs
       cheveux avaient cru d'une manière extraordinaire et s'échappaient
       par touffes entre les fentes du cercueil. La vie n'existait plus
       dans l'appareil qui sert à la respiration, mais seulement dans le
       coeur qui d'animal semblait être devenu végétal. Pour tuer le
       vampire, il fallait lui traverser la poitrine avec un pieu, alors
       un cri terrible annonçait que le somnambule de la tombe se
       réveillait en sursaut dans une véritable mort.

       Pour rendre cette mort définitive, on entourait la tombe du
       vampire d'épées plantées en terre la pointe en l'air, car les
       fantômes de lumière astrale se décomposent par l'action des
       pointes métalliques qui, en attirant cette lumière vers le
       réservoir commun, en détruisent les amas coagulés.

       Ajoutons, pour rassurer les personnes craintives, que les cas de
       vampirisme sont heureusement fort rares, et qu'une personne saine
       d'esprit et de corps ne saurait être la victime d'un vampire si
       elle ne lui a pas abandonné de son vivant son corps et son âme
       par quelque complicité de crime ou de passion déréglée.

[513]  Voici une histoire de vampire qui est rapportée par _Tournefort_,
       dans son _Voyage au Levant_:

       «Nous fûmes témoins (dit l'auteur), dans l'île de Mycone, d'une
       scène bien singulière, à l'occasion d'un de ces morts, que l'on
       croit voir revenir, après leur enterrement. Des peuples du Nord
       les appellent _Vampires_; les Grecs les désignent sous le nom de
       _Broucolaques_. Celui dont on va donner l'histoire était un
       paysan de Mycone, naturellement chagrin et querelleur; c'est une
       circonstance à remarquer par rapport à de pareils sujets: il fut
       tué à la campagne, on ne sait par qui ni comment.

       «Deux jours après qu'on l'eut inhumé dans une chapelle de la
       ville, le bruit courut qu'on le voyait la nuit se promener à
       grands pas: qu'il venait dans les maisons renverser les meubles,
       éteindre les lampes, embrasser les gens par derrière, et faire
       mille petits tours d'espiègle. On ne fit qu'en rire d'abord; mais
       l'affaire devint sérieuse, lorsque les plus honnêtes gens
       commencèrent à se plaindre. Les _papas_ (prêtres grecs) eux-mêmes
       convenaient du fait, et sans doute qu'ils avaient leurs raisons.
       On ne manqua pas de faire dire des messes: cependant le paysan
       continuait la même vie sans se corriger. Après plusieurs
       assemblées des principaux de la ville, des prêtres et des
       religieux, on conclut qu'il fallait, je ne sais par quel ancien
       cérémonial, attendre les neuf jours après l'enterrement.

       «Le dixième jour, on dit une messe dans la chapelle où était le
       corps, afin de chasser le démon que l'on croyait s'y être
       renfermé. Après la messe, on déterra le corps, et on en ôta le
[514]  coeur; le cadavre sentait si mauvais qu'on fut obligé de brûler
       de l'encens; mais la fumée, confondue avec la mauvaise odeur, ne
       fit que l'augmenter, et commença d'échauffer ces pauvres gens. On
       s'avisa de dire qu'il sortait une fumée épaisse de ce corps.
       Nous, qui étions témoins, nous n'osions dire que c'était celle de
       l'encens.

       «Plusieurs des assistants assuraient que le sang de ce malheureux
       était bien vermeil; d'autres juraient que le corps était encore
       tout chaud; d'où l'on concluait que le mort avait grand tort de
       n'être pas bien mort, ou, pour mieux dire, de s'être laissé
       ranimer par le diable; c'est là précisément l'idée qu'ils ont
       d'un broucolaque; on faisait alors retentir ce nom d'une manière
       étonnante. Une foule de gens, qui survinrent, protestèrent tout
       haut qu'ils s'étaient bien aperçus que ce corps n'était pas
       devenu roide, lorsqu'on le porta de la campagne à l'église pour
       l'enterrer; et que, par conséquent, c'était un vrai broucolaque;
       c'était là le refrain.

       «Quand on nous demanda ce que nous croyions de ce mort, nous
       répondîmes que nous le croyions très bien mort; et que, pour ce
       prétendu sang vermeil, on pouvait voir aisément que ce n'était
       qu'une bourbe fort puante; enfin, nous fîmes de notre mieux pour
       guérir, ou du moins pour ne pas aigrir leur imagination frappée,
       en leur expliquant les prétendues vapeurs et la chaleur d'un
       cadavre.

       «Malgré tous nos raisonnements, on fut d'avis de brûler le coeur
       du mort, qui, après cette exécution, ne fut pas plus docile
       qu'auparavant, et fit encore plus de bruit. On l'accusa de battre
       les gens la nuit, d'enfoncer les portes, de briser les fenêtres,
[515]  de déchirer les habits et de vider les cruches et les bouteilles.
       C'était un mort bien altéré. Je crois qu'il n'épargna que la
       maison du consul, chez qui nous logions. Tout le monde avait
       l'imagination renversée. Les gens du meilleur esprit paraissaient
       frappés comme les autres. C'était une véritable maladie de
       cerveau, aussi dangereuse que la manie et que la rage. On voyait
       des familles entières abandonner leurs maisons, et venir des
       extrémités de la ville porter leurs grabats à la place pour y
       passer la nuit. Chacun se plaignait de quelque nouvelle insulte,
       et les plus sensés se retiraient à la campagne.

       «Les citoyens les plus zélés pour le bien public croyaient qu'on
       avait manqué au point le plus essentiel de la cérémonie; il ne
       fallait, selon eux, célébrer la messe qu'après avoir ôté le coeur
       à ce malheureux. Ils prétendaient qu'avec cette précaution, on
       n'aurait pas manqué de surprendre le diable; et sans doute, il
       n'aurait eu garde d'y revenir; au lieu qu'ayant commencé par la
       messe, il avait eu tout le temps de s'enfuir, et de revenir à son
       aise.

       «Après tous ces raisonnements, on se trouva dans le même embarras
       que le premier jour. On s'assembla soir et matin; on fit des
       processions pendant trois jours et trois nuits; on obligea les
       _papas_ de jeûner; on les voyait courir dans les maisons, le
       goupillon à la main, jeter de l'eau bénite et en laver les
       portes: ils en remplissaient même la bouche de ce pauvre
       broucolaque.

       «Dans une prévention si générale, nous prîmes le parti de ne rien
       dire. Non-seulement on nous aurait traités de ridicules, mais
       d'infidèles. Comment faire revenir tout un peuple? Tous les
[516]  matins, on nous donnait la comédie, par le récit des nouvelles
       folies de cet oiseau de nuit; on l'accusait même d'avoir commis
       les péchés les plus abominables.

       »Cependant nous répétâmes si souvent aux administrateurs de la
       ville, que, dans un pareil cas, on ne manquerait pas, dans notre
       pays, de faire le guet la nuit, pour observer ce qui se
       passerait, qu'enfin on arrêta quelques vagabonds, qui,
       assurément, avaient part à tous ces désordres: mais on les
       relâcha trop tôt; car, deux jours après, pour se dédommager du
       jeûne qu'ils avaient fait en prison, il recommencèrent à vider
       les cruches de vin, chez ceux qui étaient assez sots pour
       abandonner leurs maisons la nuit. On fut donc obligé d'en revenir
       aux prières.

       »Un jour, comme on récitait certaines oraisons, après avoir
       planté je ne sais combien d'épées nues sur la fosse du cadavre,
       que l'on déterrait trois ou quatre fois par jour, suivant le
       caprice du premier venu, un Albanais, qui se trouvait là, s'avisa
       de dire, d'un ton de docteur, qu'il était fort ridicule en
       pareils cas, de se servir des épées des chrétiens. «Ne voyez-vous
       pas, pauvres gens, disait-il, que la garde de ces épées faisant
       une croix avec la poignée, empêche le diable de sortir de ce
       corps? Que ne vous servez-vous plutôt des sabres des Turcs?»

       »L'avis de cet habile homme ne servit de rien; le broucolaque ne
       parut pas plus traitable, et on ne savait plus à quel saint se
       vouer, lorsque tout d'une voix, comme si l'on s'était donné le
       mot, on se mit à crier, par toute la ville, qu'il fallait brûler
       le broucolaque tout entier; qu'après cela ils défiaient le diable
[517]  de revenir s'y nicher; qu'il valait mieux recourir à cette
       extrémité, que de laisser déserter l'île. En effet, il y avait
       déjà des familles qui pliaient bagage pour aller s'établir
       ailleurs.

       «On porta donc le broucolaque, par ordre des administrateurs, à
       la pointe de l'île de Saint-Georges, où l'on avait préparé un
       grand bûcher avec du goudron, de peur que le bois, quelque sec
       qu'il fut, ne brûlât pas assez vite. Les restes de ce malheureux
       cadavre y furent jetés et consumés en peu de temps. C'était le
       premier jour de janvier 1701. Dès lors, on n'entendit plus de
       plaintes contre le broucolaque; on se contenta de dire que le
       diable avait été bien attrapé cette fois-là, et l'on fit quelques
       chansons pour le tourner en ridicule.»

       Remarquons dans ce récit de Tournefort, qu'il admet la réalité
       des visions qui épouvantaient tout un peuple.

       Qu'il ne conteste ni la flexibilité ni la chaleur du cadavre,
       mais qu'il cherche à les expliquer, et cela seulement dans le but
       fort louable sans doute de rassurer ces pauvres gens.

       Qu'il ne parle pas de la décomposition du cadavre, mais seulement
       de sa puanteur; puanteur naturelle aux cadavres vampiriques comme
       aux champignons vénéneux.

       Qu'il atteste enfin que le cadavre une fois brûlé, les prodiges
       et les visions cessèrent.

       Mais nous voici bien loin des fantaisistes de la magie,
       revenons-y pour oublier les vampires, et disons quelques mots sur
       le cartomancien _Edmond_.

       Edmond est le sorcier favori des dames du quartier de
       Notre-Dame-de-Lorette, il occupe, rue Fontaine-Saint-Georges, n.
       30, un petit appartement assez coquet, son antichambre est
[518]  toujours pleine de clientes et parfois aussi de clients. Edmond
       est un homme de grande taille, un peu obèse, son teint est pâle,
       sa physionomie ouverte, sa parole assez sympathique. Il paraît
       croire à son art et continuer en conscience les exercices et la
       fortune des Éteilla et des demoiselles Lenormand. Nous l'avons
       interrogé sur ses procédés, et il nous a répondu avec l'accent de
       la franchise et avec beaucoup de politesse qu'il a été depuis son
       enfance passionné pour les sciences occultes et qu'il s'est
       exercé de bonne heure à la divination; qu'il ignore les secrets
       philosophiques des hautes sciences et qu'il n'a pas les clefs de
       la kabbale de Salomon, mais qu'il est sensitif au plus haut
       point, et que la seule présence de ses clients l'impressionne si
       vivement qu'il sent en quelque sorte leur destinée. Il me semble,
       disait-il, que j'entends des bruits singuliers, des bruits de
       chaînes autour des prédestinés du bagne, des cris et des
       gémissements autour de ceux qui mourront de mort violente, des
       odeurs surnaturelles viennent m'assaillir et me suffoquent. Un
       jour, en présence d'une femme voilée et vêtue de noir, je me pris
       à tressaillir, je sentais une odeur de paille et de sang....
       Madame, lui criai-je, sortez d'ici, vous êtes environnée d'une
       atmosphère de meurtre et de prison. Eh bien! oui, dit alors cette
       femme, en dévoilant son visage pâle, j'ai été accusée
       d'infanticide et je sors de prison. Puisque vous avez vu le
       passé, dites-moi aussi l'avenir.

       Un de nos amis et de nos disciples en kabbale, parfaitement
       inconnu d'Edmond, est allé un jour le consulter, il avait payé
       d'avance et attendait les oracles, lorsque Edmond se levant avec
       respect le pria de reprendre son argent. Je n'ai rien à vous
[519]  dire, ajouta-t-il; votre destinée est fermée pour moi avec la
       clef de l'occultisme; tout ce que je pourrais vous dire, vous le
       savez aussi bien que moi, et il le reconduisit en le saluant
       beaucoup.

       Edmond s'occupe aussi d'astrologie judiciaire, il dresse au plus
       juste prix des horoscopes et des thèmes de nativité; il tient en
       un mot tout ce qui concerne son état. C'est d'ailleurs un triste
       et fatiguant métier que le sien: avec combien de têtes malades et
       de coeurs malsains ne doit-il pas être continuellement en
       rapport! et puis les sottes exigences des uns, les reproches
       injustes des autres, les confidences gênantes, les demandes de
       philtres et d'envoûtements, les obsessions des fous, tout cela,
       en vérité lui fait bien gagner son argent.

       Edmond n'est à tout prendre qu'un somnambule comme Alexis, il se
       magnétise lui-même avec ses cartons bariolés de figures
       diaboliques, il s'habille de noir et donne ses consultations dans
       un cabinet noir: c'est le prophète du mystère.



                                CHAPITRE V.

                       SOUVENIRS INTIMES DE L'AUTEUR.

       SOMMAIRE.--Influence des Illuminés et des maniaques sur les
       événements historiques.--Le mapah.--Sobrier et la révolution de
       février 1848.--Puissance magnétique de certains hommes.--Une
       somnambule statique.


       En 1839, l'auteur de ce livre reçut un matin la visite d'Alphonse
       Esquiros.

[520]  --Venez-vous avec moi, voir le mapah, lui dit ce dernier.

       --Qu'est-ce que c'est que le mapah?

       --C'est un dieu.

       --Merci, alors je n'aime que les dieux invisibles.

       --Venez-donc, c'est le fou le plus éloquent, le plus radieux et
       le plus superbe qu'on ait jamais vu.

       --Mon ami, j'ai peur des fous, la folie est contagieuse.

       --Eh mon cher, je viens bien vous voir, moi!

       --C'est vrai: et puisque vous y tenez, eh bien, allons voir le
       mapah.

       Dans un affreux galetas, était un homme barbu, d'une figure
       majestueuse et prophétique, il portait habituellement sur ses
       habits une vieille pelisse de femme, ce qui lui donnait assez
       l'air d'un pauvre derviche, il était entouré de plusieurs hommes
       barbus et extatiques comme lui et d'une femme aux traits
       immobiles qui ressemblait à une somnambule endormie.

       Ses manières étaient brusques mais sympathiques, son éloquence
       entraînante, ses yeux hallucinés; il parlait avec emphase,
       s'animait, s'échauffait jusqu'à ce qu'une écume blanchâtre vînt
       border ses lèvres. Quelqu'un a défini l'abbé de Lamennais,
       quatre-vingt-treize faisant ses pâques; cette définition
       conviendrait mieux au mysticisme du Mapah, on peut en juger par
       ce fragment échappé à son enthousiasme lyrique:

       «L'humanité devait faillir: ainsi le voulait sa destinée, afin
       qu'elle fût elle-même l'instrument de sa reconstitution, et que
       dans la grandeur et la majesté du labeur humain passant par
[521]  toutes ses phases de lumières et de ténèbres, apparussent
       manifestement la grandeur et la majesté de Dieu.

       «Et l'unité primitive est brisée par la chute; la douleur
       s'introduit dans le monde sous la forme du serpent; et l'arbre de
       vie devient arbre de mort.

       «Et les choses étant ainsi, Dieu dit à la femme: Tu enfanteras
       dans la douleur; puis il ajoute: C'est par toi que la tête du
       serpent sera écrasée.

       «Et la femme est la première esclave; elle a compris sa mission
       divine, et le pénible enfantement a commencé.

       «C'est pourquoi, depuis l'heure de la chute, la tâche de
       l'humanité n'a été qu'une tâche d'_initiation_, tâche grande et
       terrible; c'est pourquoi tous les termes de cette même
       _initiation_, dont notre mère commune _Ève_ est l'alpha, et notre
       mère commune _Liberté_, l'oméga, sont également saints et sacrés
       aux yeux de Dieu.

       «J'ai vu un immense vaisseau surmonté d'un mât gigantesque
       terminé en ruche, et l'un des flancs du vaisseau regardait
       l'Occident et l'autre l'Orient.

       «Et, du côté de l'Occident, ce vaisseau s'appuyait sur les
       sommets nuageux de trois montagnes, dont la base se perdait dans
       une mer furieuse;

       «Et chacune de ces montagnes portait son nom sanglant attaché à
       son flanc. La première s'appelait Golgotha; la seconde, mont
       Saint-Jean; la troisième Sainte-Hélène.

       «Et au centre du mât gigantesque, du côté de l'Occident, était
       fixé une croix à cinq branches sur laquelle expirait une femme.

[522]  «Au-dessus de la tête de cette femme, on lisait:

                                 _France:_
                               18 juin 1815;
                             _Vendredi-Saint_.

       «Et chacune des cinq branches de la croix, sur laquelle elle
       était étendue, représentait une des cinq parties du monde; sa
       tête reposait sur l'Europe et un nuage l'entourait.

       «Et du côté du vaisseau qui regardait l'Orient les ténèbres
       n'existaient pas; et la carène était arrêtée au seuil de la cité
       de Dieu sur le faîte d'un arc triomphal que le soleil illuminait
       de ses rayons.

       «Et la même femme apparaissait de nouveau, mais transfigurée et
       radieuse. Elle soulevait la pierre d'un sépulcre: sur cette
       pierre il était écrit:

                      _Restauration, jours du tombeau._
                             29 juillet 1830;
                               _Pâques._»

       Le mapah était, comme on le voit, un continuateur de Catherine
       Théot et de dom Gerle, et cependant étrange sympathie des folies
       entre elles, il nous déclara un jour confidentiellement qu'il
       était Louis XVII, revenu sur la terre pour une oeuvre de
       régénération, et que cette femme qui vivait avec lui avait été
       Marie-Antoinette de France. Il expliquait alors ses théories
       révolutionnaires jusqu'à l'extravagance, comme le dernier mot des
       prétentions violentes de Caïn, destinées à ramener par une
       réaction fatale le triomphe du juste Abel. Esquiros et moi, nous
       étions allés voir le mapah pour nous amuser de sa démence, et
[523]  notre imagination resta frappée de ses discours. Nous étions deux
       amis de collège à la manière de Louis-Lambert et de Balzac, et
       nous avions souvent rêvé ensemble des dévouements impossibles et
       des héroïsmes inconnus. Après avoir entendu Ganneau, ainsi se
       nommait celui qui se faisait appeler le mapah, nous nous prîmes à
       penser qu'il serait beau de dire au monde le dernier mot de la
       révolution et de fermer l'abîme de l'anarchie, en nous y jetant
       comme Curtius. Cet orgueil d'écoliers donna naissance à
       l'_Évangile du peuple_ et à la _Bible de la liberté_, folies
       qu'Esquiros et son malencontreux ami n'ont que trop chèrement
       payées.

       Tel est le danger des manies enthousiastes, elles sont
       contagieuses, et l'on ne se penche pas impunément au bord des
       abîmes de la démence; mais voici quelque chose de bien autrement
       terrible.

       Parmi les disciples du mapah, se trouvait un jeune homme nerveux
       et débile nommé _Sobrier_. Celui-là perdit complètement la tête,
       et se crut prédestiné à sauver le monde en provoquant la crise
       suprême d'une révolution universelle.

       Arrivent les journées de février 1848. Une émeute avait provoqué
       un changement de ministère, tout était fini, les Parisiens
       étaient contents et les boulevards étaient illuminés.

       Un jeune homme apparaît tout à coup dans les rues populeuses du
       quartier Saint-Martin. Il se fait précéder de deux gamins, l'un
       portant une torche, l'autre battant le rappel, un rassemblement
       nombreux se forme, le jeune homme monte sur une borne et harangue
       la foule. Ce sont des choses incohérentes, incendiaires, mais la
[524]  conclusion, c'est qu'il faut aller au boulevard des Capucines
       porter au ministère la volonté du peuple.

       Au coin de toutes les rues l'énergumène répète la même harangue,
       et il marche en tête du rassemblement, deux pistolets aux poings
       et toujours précédé de sa torche et de son tambour.

       La foule des curieux qui encombrait les boulevards se joint par
       curiosité au cortège du harangueur. Bientôt ce n'est plus un
       rassemblement, c'est une masse de peuple qui roule sur le
       boulevard des Italiens.

       Au milieu de cette trombe, le jeune homme et les deux gamins ont
       disparu, mais devant l'hôtel des Capucines un coup de pistolet
       est tiré sur la troupe.

       Ce coup de pistolet, c'était la révolution, et il fut tiré par un
       fou.

       Pendant toute la nuit, deux tombereaux chargés de cadavres se
       promenèrent dans les rues à la lueur des torches; le lendemain
       tout Paris était aux barricades, et Sobrier sans connaissance
       était rapporté chez lui. C'était Sobrier qui, sans savoir ce
       qu'il faisait, venait de donner une secousse au monde.

       Ganneau et Sobrier sont morts, et l'on peut maintenant, sans
       danger pour eux, révéler à l'histoire ce terrible exemple du
       magnétisme des enthousiastes et des fatalités que peuvent
       entraîner après elles les maladies nerveuses de certains hommes.
       Nous tenons de source certaine les choses que nous racontons et
       nous pensons que cette révélation peut apporter un soulagement à
       la conscience du Bélisaire de la poésie, l'auteur de l'_Histoire
       des Girondins_.

[525]  Les phénomènes magnétiques produits par Ganneau durèrent même
       après sa mort. Sa veuve, femme sans instruction et d'une
       intelligence assez négative, fille d'un honnête Auvergnat, est
       restée dans le somnambulisme statique où son mari l'avait
       plongée. Semblable à ces enfants qui subissent la forme des
       imaginations de leurs mères, elle est devenue une image vivante
       de Marie-Antoinette prisonnière à la Conciergerie. Ses manières
       sont celles d'une reine à jamais veuve et désolée, parfois
       seulement elle laisse échapper quelques plaintes qui sont de
       s'écrier que son rêve la fatigue, mais elle s'indigne
       souverainement contre ceux qui cherchent à la réveiller; elle ne
       donne d'ailleurs aucun signe d'aliénation mentale; sa conduite
       extérieure est raisonnable, sa vie parfaitement honorable et
       régulière. Rien n'est plus touchant, selon nous, que cette
       obsession persévérante d'un être follement aimé qui se survit
       dans une hallucination conjugale. Si Artémise a existé, il est
       permis de croire que Mausole était aussi un puissant magnétiseur,
       et qu'il avait entraîné et fixé à jamais les affections d'une
       femme toute sensitive en dehors des limites du libre arbitre et
       de la raison.



                                 CHAPITRE VI.

                            DES SCIENCES OCCULTES.

       SOMMAIRE.--Coup d'oeil synthétique sur les sciences occultes.--La
       recherche de l'absolu.


       Le secret des sciences occultes c'est celui de la nature
       elle-même, c'est le secret de la génération des anges et des
       mondes, c'est celui de la toute-puissance de Dieu!

[526]  Vous serez comme les Élohims, connaissant le bien et le mal,
       avait dit le serpent de la Genèse, et l'arbre de la science est
       devenu l'arbre de la mort.

       Depuis six mille ans, les martyrs de la science travaillent et
       meurent au pied de cet arbre pour qu'il redevienne l'arbre de
       vie.

       L'absolu cherché par les insensés et trouvé par les sages, c'est
       la _vérité_, la _réalité_ et la _raison_ de l'équilibre
       universel!

       L'équilibre, c'est l'harmonie qui résulte de l'analogie des
       contraires.

       Jusqu'à présent l'humanité a essayé de se tenir sur un seul pied,
       tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre.

       Les civilisations se sont élevées et ont péri, soit par la
       démence anarchique du despotisme, soit par l'anarchie despotique
       de la révolte.

       Tantôt les enthousiasmes superstitieux, tantôt les misérables
       calculs de l'instinct matérialiste ont égaré les nations, et Dieu
       pousse le monde enfin vers la raison croyante et les croyances
       raisonnables.

       Nous avons eu assez de prophètes sans philosophie et de
       philosophes sans religion, les croyants aveugles et les
       sceptiques se ressemblent et ils sont aussi loin les uns que les
       autres du salut éternel.

       Dans le chaos du doute universel et des conflits de la science et
       de la foi, les grands hommes et les voyants n'ont été que des
       artistes malades qui cherchaient la beauté idéale aux risques et
       périls de leur raison et de leur vie.

       Aussi voyez-les tous encore, ces sublimes enfants, ils sont
[527]  fantasques et nerveux comme des femmes, un rien les blesse, la
       raison les offense, ils sont injustes les uns envers les autres,
       et eux qui ne vivent que pour être couronnés, ils sont les
       premiers à faire dans leurs fantasques humeurs ce que Pythagore
       défend d'une manière si touchante dans ses symboles admirables,
       ils déchirent et foulent aux pieds les couronnes! Ce sont les
       aliénés de la gloire, mais Dieu, pour les empêcher de devenir
       dangereux, les contient avec les chaînes de l'opinion.

       Le tribunal de la médiocrité juge le génie sans appel, parce que
       le génie étant la lumière du monde, est regardé comme nul et
       comme mort, dès qu'il n'éclaire pas.

       L'enthousiasme du poëte est contrôlé par le sang-froid de la
       prosaïque multitude. L'enthousiaste que le bon sens public
       n'accepte pas, n'est point un génie, c'est un fou.

       Ne dites pas que les grands artistes sont les esclaves de la
       foule ignorante, car c'est d'elle que leur talent reçoit
       l'équilibre de la raison.

       La lumière, c'est l'équilibre de l'ombre et de la clarté.

       Le mouvement, c'est l'équilibre de l'inertie et de l'activité.

       L'autorité, c'est l'équilibre de la liberté et du pouvoir.

       La sagesse, c'est l'équilibre dans les pensées.

       La vertu, c'est l'équilibre dans les affections; la beauté, c'est
       l'équilibre dans les formes.

       Les belles lignes sont les lignes justes, et les magnificences de
       la nature sont un algèbre de grâces et de splendeurs.

[528]  Tout ce qui est juste est beau: tout ce qui est beau doit être
       juste.

       Le ciel et l'enfer sont l'équilibre de la vie morale; le bien et
       le mal sont l'équilibre de la liberté.

       Le grand oeuvre, c'est la conquête du point central où réside la
       force équilibrante. Partout ailleurs, les réactions de la force
       équilibrée conservent la vie universelle par le mouvement
       perpétuel de la naissance et de la mort.

       C'est pour cela que les philosophes hermétiques comparent leur or
       au soleil.

       C'est pour cela que cet or guérit toutes les maladies de l'âme et
       donne l'immortalité. Les hommes arrivés à ce point central sont
       les véritables adeptes, ce sont les thaumaturges de la science et
       de la raison.

       Ils sont maîtres de toutes les richesses du monde et des mondes,
       ils sont les confidents et les amis des princes du ciel, la
       nature leur obéit parce qu'ils veulent ce que veut la loi qui
       fait marcher la nature.

       Voilà ce que le Sauveur du monde appelle le _royaume de Dieu!_
       c'est le _sanctum regnum_ de la sainte kabbale. C'est la couronne
       et l'anneau de Salomon, c'est le sceptre de Joseph devant lequel
       s'inclinent les étoiles du ciel et les moissons de la terre.

       Cette toute-puissance nous l'avons retrouvée, et nous ne la
       vendons pas, mais si Dieu nous avait chargé de la vendre, nous ne
       trouverions pas que ce soit assez de toute la fortune des
       acheteurs; nous leur demanderions encore, non pas pour nous, mais
       pour elle toute leur âme et toute leur vie!

[529]

                                CHAPITRE VII.

                            RÉSUMÉ ET CONCLUSION.

       SOMMAIRE.--L'énigme du Sphinx.--Les questions
       paradoxales.--Portée des découvertes de la science magique dans
       l'ordre religieux, dans l'ordre moral et dans l'ordre
       politique.--Objet et but de cet ouvrage.


       Il nous reste maintenant à résumer et à conclure.

       Résumer l'histoire d'une science, c'est résumer la science. Aussi
       allons-nous récapituler les grands principes de l'initiation
       conservés et transmis à travers tous les âges.

       La science magique est la science absolue de l'équilibre.

       Cette science est essentiellement religieuse, elle a présidé à la
       formation des dogmes de l'ancien monde, et a été ainsi la mère
       nourrice de toutes les civilisations.

       Mère pudique et mystérieuse, qui, en allaitant de poésie et
       d'inspiration les générations naissantes, couvrait son visage et
       son sein!

       Avant tout principe, elle nous dit de croire en Dieu, et de
       l'adorer sans chercher à le définir, parce que souvent pour notre
       intelligence imparfaite, un Dieu défini est en quelque sorte un
       Dieu fini! Mais après Dieu, elle nous montre comme souverains
       principes des choses, les mathématiques éternelles et les forces
       équilibrées.

       Il est écrit dans la Bible que Dieu a tout disposé par le poids,
       le nombre et la mesure, voici le texte:

       _Omnia in pondere et numero et mensurâ disposuit Deus._

[530]  Ainsi le poids, c'est-à-dire l'équilibre, le nombre ou la
       quantité et la mesure, c'est-à-dire la proportion, telles sont
       les bases éternelles ou divines de la science de la nature.

       La formule de l'équilibre est celle-ci:

       «L'harmonie résulte de l'analogie des contraires.»

       Le nombre est l'échelle des analogies dont la proportion est la
       mesure.

       Toute la philosophie occulte du Sohar pourrait s'appeler la
       _science de l'équilibre._

       La clef des nombres se trouve dans le Sepher Jézirah. La
       génération des nombres est analogue à la filiation des idées et à
       la production des formes.

       En sorte que, dans leur alphabet sacré, les sages hiérophantes de
       la kabbale ont réuni les signes hiéroglyphiques des nombres, des
       idées et des formes.

       Les combinaisons de cet alphabet donnent des équations d'idées,
       et mesurent, en les indiquant, toutes les combinaisons possibles
       dans les formes naturelles.

       Dieu, dit la Genèse, a fait l'homme à son image: or, l'homme
       étant le résumé vivant de la création, il s'ensuit que la
       création aussi est faite à l'image de Dieu.

       Il y a dans l'univers trois choses: l'_esprit_, le _médiateur
       plastique_ et la _matière._

       Les anciens donnaient à l'esprit pour instrument immédiat, le
       fluide igné auquel ils prêtaient le nom générique de _soufre_; au
       médiateur plastique, le nom de _Mercure_ à cause du symbolisme
       représenté par le caducée, et à la matière le nom de _sel_, à
       cause du sel fixe qui reste après la combustion et qui résiste à
       l'action du feu.

[531]  Ils comparaient le soufre au père, à cause de l'activité
       génératrice du feu; le mercure à la mère, pour sa puissance
       d'attraction et de reproduction; et le sel était pour eux
       l'enfant ou la substance soumise à l'éducation de la nature.

       La substance créée pour eux était une, et ils la nommaient
       lumière.

       Lumière positive ou ignée, le soufre volatil; lumière négative ou
       rendue visible par les vibrations du feu, le mercure fluide
       éthéré; et lumière neutralisée ou ombre, le mixte coagulé ou fixé
       sous la forme de terre ou de sel.

       C'est pourquoi Hermès trismégiste s'exprime ainsi dans son
       symbole connu sous le nom de _Table d'émeraude:_

       «Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, et ce qui est en
       bas est comme ce qui est en haut pour former les merveilles de la
       chose unique.»

       C'est-à-dire que le mouvement universel est produit par les
       analogies du fixe et du volatil, le volatil tendant à se fixer,
       et le fixe à se volatiliser, ce qui produit un échange continuel
       entre les formes de la substance unique et, par cet échange, les
       combinaisons sans cesse renouvelées des formes universelles.

       Le feu c'est Osiris ou le soleil, la lumière c'est Isis ou la
       lune, ils sont le père et la mère du grand Télesma, c'est-à-dire
       de la substance universelle, non qu'ils en soient les créateurs,
       mais ils en représentent les deux forces génératrices, et leur
       effort combiné produit le fixe ou la terre, ce qui fait dire à
       Hermès que leur force est parvenue à toute sa manifestation quand
       la terre en a été formée.

[532]  Osiris n'est donc pas Dieu, même pour les grands hiérophantes du
       sanctuaire égyptien. Osiris n'est que l'ombre lumineuse ou ignée
       du principe intellectuel de la vie, et c'est pour cela qu'au
       moment des dernières initiations on jetait en courant dans
       l'oreille de l'adepte cette révélation redoutable: _Osiris est un
       dieu noir._

       Malheur, en effet, au récipiendaire dont l'intelligence ne se
       serait pas élevée par la foi au-dessus des symboles purement
       physiques de la révélation égyptienne! Cette parole devenait pour
       lui une formule d'athéisme et son esprit était frappé
       d'aveuglement. Elle était au contraire pour le croyant d'un génie
       plus élevé, le gage des plus sublimes espérances. Enfant,
       semblait lui dire l'initiateur, tu prends une lampe pour le
       soleil, mais ta lampe n'est qu'une étoile de la nuit; il existe
       un véritable soleil; sors de la nuit et cherche le jour!

       Ce que les anciens appelaient les _quatre éléments_ n'étaient pas
       pour eux des corps simples, mais bien les quatre formes
       élémentaires de la substance unique. Ces quatre formes étaient
       figurées sur le sphinx: l'air par les ailes, l'eau par le sein de
       femme, la terre par le corps de taureau, le feu par les griffes
       du lion.

       La substance une, trois fois triple en mode d'essence, et
       quadruple en forme d'existence, tel est le secret des trois
       pyramides triangulaires d'élévation, carrées par la base et
       gardées par le sphinx. L'Égypte, en élevant ces monuments, avait
       voulu poser les colonnes d'Hercule de la science universelle.

       Aussi les sables ont monté, les siècles ont passé et les
       pyramides toujours grandes proposent aux nations leur énigme dont
[533]  le mot a été perdu. Quant au sphinx, il semble avoir sombré dans
       la poussière des âges. Les grands empires de Daniel ont régné
       tour à tour sur la terre, et se sont enfoncés de tout leur poids
       dans le tombeau. Conquêtes de la guerre, fondations du travail,
       oeuvres des passions humaines, tout s'est englouti avec le corps
       symbolique du sphinx; maintenant la tête humaine se dresse seule
       au-dessus des sables du désert, comme si elle attendait l'empire
       universel de la pensée.

       Devine ou meurs! tel était le terrible dilemme posé par le sphinx
       aux aspirants à la royauté de Thèbes. C'est qu'en effet les
       secrets de la science sont ceux de la vie; il s'agit de régner ou
       de servir, d'être ou de ne pas être. Les forces naturelles nous
       briseront, si elles ne nous servent à conquérir le monde. Roi ou
       victime, il n'y a pas de milieu entre cet abîme et cette sommité,
       à moins qu'on ne se laisse tomber dans la masse de ceux qui ne
       sont rien, parce qu'ils ne se demandent jamais pourquoi ils
       vivent ni ce qu'ils sont.

       Les formes du sphinx représentent aussi par analogie
       hiéroglyphique les quatre propriétés de l'agent magique
       universel, c'est-à-dire de la lumière astrale: dissoudre,
       coaguler, réchauffer, refroidir. Ces quatre propriétés dirigées
       par la volonté de l'homme, peuvent modifier toutes les formes de
       la nature, et produire, suivant l'impulsion donnée, la vie ou la
       mort, la santé ou la maladie, l'amour ou la haine, la richesse
       même ou la pauvreté. Elles peuvent mettre au service de
       l'imagination tous les reflets de la lumière; elles sont la
       solution paradoxale des questions les plus téméraires qu'on
       puisse poser à la haute magie.

[534]  Les questions paradoxales de la curiosité humaine, le