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Title: Nord-Sud - Amérique Angleterre Corse Spitzberg
Author: Bazin, René, 1853-1932
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Nord-Sud - Amérique Angleterre Corse Spitzberg" ***

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produced from images generously made available by the
Biblioth que nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



   Note de transcription:
   Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
   corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
   harmonisée.


   RENÉ BAZIN DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

   NORD-SUD

   AMÉRIQUE

   ANGLETERRE--CORSE--SPITZBERG


   PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3



   NORD-SUD



   DU MÊME AUTEUR

   CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

   Format grand in-18.

   UNE TACHE D'ENCRE (_Ouvrage couronné par l'Académie
     française_)                                               1 vol.
   LES NOBLLET                                                 1 --
   A L'AVENTURE (croquis italiens)                             1 --
   MA TANTE GIRON                                              1 --
   LA SARCELLE                                                 1 --
   SICILE (_Ouvrage couronné par l'Académie française_)        1 --
   MADAME CORENTINE                                            1 --
   LES ITALIENS D'AUJOURD'HUI                                  1 --
   TERRE D'ESPAGNE                                             1 --
   EN PROVINCE                                                 1 --
   DE TOUTE SON AME                                            1 --
   LA TERRE QUI MEURT                                          1 --
   CROQUIS DE FRANCE ET D'ORIENT                               1 --
   LES OBERLÉ                                                  1 --
   DONATIENNE                                                  1 --
   PAGES CHOISIES                                              1 --
   RÉCITS DE LA PLAINE ET DE LA MONTAGNE                       1 --
   LE GUIDE DE L'EMPEREUR                                      1 --
   CONTES DE BONNE PERRETTE                                    1 --
   L'ISOLÉE                                                    1 --
   QUESTIONS LITTÉRAIRES ET SOCIALES                           1 --
   LE BLÉ QUI LÈVE                                             1 --
   MÉMOIRES D'UNE VIEILLE FILLE                                1 --
   LE MARIAGE DE MADEMOISELLE GIMEL, DACTYLOGRAPHE             1 --
   LA BARRIÈRE.                                                1 --
   DAVIDÉE BIROT                                               1 --

   ÉDITION ILLUSTRÉE

   LES OBERLÉ, un volume in-8º jésus, aquarelles et dessins de
     CHARLES SPINDLER.

   LIBRAIRE ÉMILE-PAUL

   LE DUC DE NEMOURS                                           1 vol.

   LIBRAIRIE J. DE GIGORD

   LA DOUCE FRANCE                                             1 vol.



   RENÉ BAZIN

   DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

   NORD-SUD

   AMÉRIQUE--ANGLETERRE

   CORSE--SPITZBERG

   PARIS
   CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
   3, RUE AUBER, 3



_Il a été tiré de cet ouvrage_

QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,

_tous numérotés_.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright, 1913, by CALMANN-LÉVY.



NORD-SUD



PAYSAGES D'AMÉRIQUE


_23 avril._--Promptement, la mer a été mauvaise. Toute la nuit, le
vent a poussé contre nous, droit sur l'avant, les longues barres de la
houle. J'entendais comme des cloches qui appelaient. Étaient-ce les
lames faisant sonner les tôles? Je disais: «Pas tout de suite, cloches
de l'office dernier! Vous ne détruirez ni nous, ni cette _France_
magnifique à son premier voyage et que toutes les nations regardent.»
Je crois bien que chacun a pensé à la mort, chacun selon son âge, son
éducation et l'habitude de son coeur. Non qu'il y eût danger: mais
nous nous sommes embarqués au lendemain du désastre du _Titanic_, et
le plus durable écho de ces pauvres appels, il est là, chez nous, qui
succédons aux victimes sur la route[1].

  [1] La _France_, de la Compagnie Transatlantique, quittait Le Havre
  le 20 avril 1912; le 14, à dix heures du soir, au sud de
  Terre-Neuve, le _Titanic_, de la _White Star_, avait heurté un
  iceberg, et sombré, engloutissant 1,517 victimes.

Cependant, aux flancs du bateau, ce matin, dans la poussière qui vole
au-dessus des collines d'eau éventrées, un arc-en-ciel nous suit. Des
nuages passent et l'effacent. Il renaît avec le soleil, et je regarde
ce petit arc, où vivent et voyagent les couleurs des jardins, dans
l'immensité bleue, d'un bleu de métal, bleu terni par le vent. Le chef
télégraphiste frappe à la porte de ma cabine. Il me tend une enveloppe
que je déchire. Je retire un papier plié en carré, je l'ouvre, je lis
d'abord les mots qui sont là pour moi seul, et, avant de remercier,
afin de cacher peut-être mon émotion, je continue de lire, je
parcours les lignes imprimées en tête de la feuille. Il y a ceci:
«Radiotélégramme en provenance de Paris, reçu du poste extra-puissant
de Poldhu (Angleterre), le 22 avril 1912, à 11 heures du soir,
_France_ étant à 1.000 milles de ce poste.» Je venais d'apprendre, par
les deux mots qui suivaient, que tout allait bien dans ma maison de
Paris. O merveille! Visite de la pensée maîtresse de sa route! On l'a
jetée en l'air, cette pensée; elle a pris son chemin, non le long d'un
fil, mais comme elle a voulu, libre à travers les espaces, et, comme
elle passait, les antennes du bateau l'ont saisie au vol, et on me
l'amène, vivante. Je vois, dans les mains de l'employé, un paquet
d'enveloppes grises, pareilles. J'étudie ce travailleur d'un nouveau
métier. Il est Anglais, long, mélancolique, de visage creusé, de
regard planant. Écouteur d'océan! Il a si bien l'habitude d'écouter,
là-haut, près de la passerelle, coiffé du casque et toute l'attention
tournée en dedans, qu'il a l'air d'un contemplatif. Je lui demande:

--Vous avez des navires en vue?

--En vue, non, mais dans le voisinage: à moins de cent milles, dans le
nord-ouest, un pêcheur qui se rend sur les bancs. Nous causons.

Il «avait», au delà de l'horizon désert, dans le champ d'action de
son appareil, un petit vapeur terre-neuvas, et, invisibles l'un pour
l'autre, les deux bateaux s'étaient dit leur nom, et ils causaient.

Quelques heures plus tard, je rencontre ce même chef télégraphiste
auquel j'avais remis le texte d'une réponse. Avec sa gravité et sa
déférence coutumières, il s'approche. Je comprends qu'il a une
communication d'ordre professionnel à me faire. Nous nous retirons à
l'écart, et nous échangeons ces phrases:

--Monsieur, j'ai préféré, à cause de la distance, ne pas expédier à
terre votre radiotélégramme.

--Ah! tant pis!

--Mais je l'ai confié à un bateau qui est derrière nous.

--Et qui le transmettra?

--Qui l'a déjà transmis.

--Comment le savez-vous?

--Monsieur, j'ai entendu le bateau qui relançait vos mots.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 24 avril._--Je suis réveillé par la sirène, mais non celle
des anciens qui chantait. La nôtre meugle. Nous sommes dans la brume.
Il fait chaud et blanc. Je cherche et ne trouve plus la douceur de
respirer, la bouche ouverte au vent du matin. Car le vent, dans ces
fourrures mouillées, perd sa force et son goût. Je fais tout le tour
du navire, par le pont couvert. Quelques passagères, étendues sur
leurs fauteuils de toile, enveloppées dans des manteaux et des châles,
lèvent la tête, et cherchent à voir si le jour a grandi. Mais le jour
n'a pas grandi. Il n'est aucune heure. Une toute jeune femme, malade,
énervée par ce crépuscule, et par le meuglement de la sirène, murmure:

--Ce Christophe Colomb! Quel besoin avait-il d'aller découvrir
l'Amérique?

Je me penche au-dessus de la mer. Quelle redoutable puissance, cette
poussière d'eau à qui le ciel appartient en ce moment! Comme elle
pèse! Comme elle nous enserre et comme elle change toute chose!
L'énorme voix de la vapeur est prisonnière, elle aussi, elle ne va pas
loin, on le devine, elle reste autour du bateau. Je me rappelle des
brumes pareilles, sur les côtes de Norvège. Mais des voix nombreuses
répondaient à notre appel. Nous étions entre les îles. On apercevait
tout à coup, dans les déchirures que les grandes meules de brouillard
ont entre elles, des profils d'îles, la cime d'une forêt, le sommet
d'une roche plate et un chien courant dessus. Ici, nous sommes dans le
désert, ou à peu près; rien ne répond, pas même la petite corne,
manoeuvrée au pied, d'une goélette de pêche, partie de Perros ou de
Saint-Servan. La mer,--l'étroite mer visible, sur qui le brouillard
s'appuie et glisse,--n'a plus de crête, ni d'aigrette d'écume; elle
est d'un vert pâle, et sans cesse traversée, à toutes les profondeurs,
par de longs rubans d'eau jaunâtre, qui vont plus vite que les houles,
et qui sont pareilles à des algues fuyant le long du navire, et
pareilles à des bêtes. Je suis le manège inquiétant de ces
lames-chattes, si longues, si souples. Souvent elles montrent la tête,
leurs yeux s'épanouissent, leurs yeux qui sont tout, elles rient et
elles plongent aussitôt. Je les ai vues aussi dans les nuits calmes,
mais en nombre moins grand. Ce sont les mêmes. L'abîme en est plein.
Nul ne peut dessiner la forme de ces yeux, mais leur regard va au
coeur, parce qu'il est chargé de vie, et cruel affreusement. Comme
tout cela nous guette, nous cherche, nous menace et nous revient après
avoir fait un tour dans les grands fonds! Ces formes enlacées montent
de l'abîme, éclairent la mer de ce regard qui ne s'est pas trompé, et
qui nous a tous vus, et elles s'enfoncent un peu au delà, comme si
elles se perdaient dans l'ombre blanche qui arrête tout, la lumière et
le son, tout ce qui nous ferait communiquer avec le monde.

Vers neuf heures, je fais une seconde ronde. Toute la mer est dépolie,
et l'air aussi, le blanc jaune de la brume, d'où filtrent un peu plus
de rayons non brisés. Quand apercevrai-je la première moucheture de
soleil? A force de guetter, j'ai vu mon gibier d'or. Ç'a été d'abord à
la pointe d'un mât. Vous n'étiez donc pas hautes, brumes qui nous
teniez en prison! Peu à peu, l'or du ciel, par des chemins secrets, a
glissé dans le brouillard. J'ai vu des sentiers de joie descendre dans
le gris. Ah! printemps de la mer, vous aussi, vous avez votre heure.
Sur les labours de l'océan mes yeux ont retrouvé le vert des jeunes
blés. Et je n'ai plus peur d'apercevoir, devant l'étrave, là, porté
sur nous, flottant, perdu, le long corps vêtu de noir et la tête
coiffée de blanc d'une goélette bretonne.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 25 avril._--Voici la terre d'Amérique. Le beau bateau tout neuf
a bien marché. A midi et demi, en avant et à tribord, une terre
s'élève au-dessus des eaux limoneuses. Elle est plate et pareille à un
banc de sable où des enfants auraient bâti des tours carrées, une ici,
l'autre là, toutes sans toit. C'est Long Island. Nous suivons un
chenal que des dragues à vapeur ne cessent de dégager, rejetant en
dehors la boue de l'Hudson. Une caille, effarée, rasant l'eau, file
vers la terre où je suis sûr, maintenant, que toute la moisson est
drue et le nid des pies en échafaudage. Au loin déjà, très loin, dans
la brume fine, j'aperçois le dessin de la baie de New-York et les
bateaux nombreux, qui viennent de toute la terre et vont à toute la
terre. Ils sont presque tous dans la demi-lumière, gris sur l'eau
jaune; leurs fumées, toutes ensemble, allongées dans le ciel, forment
un nuage pas plus gros qu'un trait de crayon. Un rayon de soleil
tombe sur une voile petite, qui devient comme un phare. L'étendue
magnifique est mesurée par des points colorés. Devant nous la côte
grandit. La couleur des rives commence à nous venir, traversant le
brouillard; je vois le vert des pentes gazonnées, des bois dont la
ramille est encore mal vêtue, des villas en ligne sur les falaises. La
_France_ incline enfin pour entrer dans l'Hudson; nous doublons une
pointe qui nous cachait la ville, et, à grande distance dans la brume,
mais de face, nous voyons New-York. J'avais redouté ce moment. Eh
bien! non: je suis séduit; la brume nous favorise. A travers ce voile
lumineux, les maisons à vingt et trente étages, coupées ras au sommet,
les campaniles, les clochers et les toits ordinaires de la pointe de
Brooklyn semblent plus étroitement soudés les uns aux autres; la base
est presque cachée; les plans s'effacent; il reste une dentelure
irrégulière, une bâtisse très haute, d'une richesse inusitée de
mouvement, hérissée de minarets et d'aiguilles, et toute cette
industrie a l'air d'une cathédrale maigre et qu'on n'aurait pas faite
exprès. Le voile de brume se déchire, et ce ne sont plus que des
maisons de rapport, bâties sur le modèle des piles de planches,
auxquelles il faut laisser des jours, afin que l'air circule et que le
bois ne pourrisse pas. Mais tout le charme ne s'en va pas, parce qu'il
y a la couleur variée de ces façades, et leurs diverses lumières.
Quelques-unes sont d'un grenat foncé, d'autres jaunes. J'observe à
gauche la fusée magnifique d'un toit vert d'eau. La plus haute bâtisse
est blanche, d'un blanc de nacre avec campanile rose; elle mène le
regard jusqu'aux nuages étendus sur la ville. Nous nous arrêtons, que
«la santé» monte à bord. Des journalistes croisent à tribord, sur un
remorqueur, attendant l'autorisation d'embarquer sur la _France_. Le
fort qui commande la rade a le pavillon à mi-mât, en signe de deuil,
car les journaux,--déjà nous les lisons,--annoncent que plus de deux
cents cadavres de passagers du _Titanic_ viennent d'être retrouvés,
flottant sur la mer. «La santé» apportait aussi les lettres. Parmi
celles que je n'attendais pas, et qui m'émeuvent par leur âme vivante,
l'une dit: «Cher monsieur René Bazin, nous avons appris que vous
étiez à bord de la _France_, et cette nouvelle nous a comblées de
joie. Nous sommes des religieuses chassées de France par la
persécution, nous aimons par devoir notre patrie d'adoption, mais nous
ne pouvons oublier l'autre! Tout ce qui nous vient d'elle nous fait
l'effet d'un rayon de soleil. Vous nous trouverez peut-être
indiscrètes, d'oser vous écrire; cependant, si vous deviniez le
plaisir que nous y trouvons, vous nous pardonneriez tout de suite.
Nous n'osons pas vous demander de nous faire une petite visite, bien
que nous ne soyons qu'à quelques heures de New-York. Acceptez du moins
nos souhaits de bienvenue en Amérique... Vos compatriotes et vos bien
respectueusement dévouées in Xto.» Hélas! j'ai reçu plusieurs
invitations de cette sorte, toutes signées de noms français, en
diverses villes des États-Unis ou du Canada. Et je n'ai pas osé
compter, de peur d'être trop triste.

Que cette apparition est loin de répondre aux descriptions qu'on
m'avait faites des «gratte-ciel», et mon émotion de ressembler à tous
les rires que j'ai entendus! J'ai voulu renouveler l'expérience, et
étudier, non plus de la mer, mais du milieu de ses rues, le paysage de
la grande ville. Avant le coucher du soleil, j'ai ouvert la fenêtre de
ma chambre, située au 11e étage de l'hôtel Vanderbilt. Me suis-je
trompé? Mais non. Je domine toutes les terrasses de l'autre côté de
l'avenue, toutes les maisons qui s'élèvent au delà jusqu'à l'East
River. Et je vois une étonnante, une superbe mosaïque décorative.
Évidemment, chacun des éléments disparates dont elle est formée peut
être discuté. Mais ce champ de couleurs a une beauté grande. Je suis
sûr que New-York est affreux sous la pluie. Mais le soleil du soir,
celui des rayons plus dorés et des ombres plus longues, peintre,
sculpteur et grand costumier du monde, rajeunit les lignes des
toitures, les arêtes des balustrades et des cheminées, et met en
magnificence tout ce qui a un éclat, toute pierre et toute poussière.
Les premiers plans, jusqu'au bras de mer qui coupe en deux le paysage,
ont une violence de ton méridionale. Le grenat des briques et des
enduits domine. Au delà de l'immense berge bâtie que j'aperçois de ma
fenêtre, l'East River flambe d'un feu gris d'argent; elle est large,
moirée, couturée de rides brillantes par le passage des bateaux de
toute espèce. Au delà encore, la plaine bâtie s'enfonce dans
d'incroyables douceurs de mauve et d'or. Deux ponts géants limitent à
droite et à gauche ce vaste fragment de New-York qui appartient à nos
yeux. Et tout cela n'est pas remarquable par le dessin. Il y a peu de
formes belles, mais il y a une beauté singulière de couleur, dans ces
zones successives de lumière, éclatantes d'abord, et peu à peu
atténuées par les brumes du couchant.

La nuit est venue. Un autre décor succède à celui du jour. Toutes les
rues, des milliers de rues que je ne soupçonnais pas, divisent en se
croisant le double espace des ombres d'avant la rivière et des ombres
d'après. Ni la tristesse, ni avec elle la grande paix des ténèbres
n'ont pu s'emparer de la ville. La joie des grands feux de bois,
l'étincelle, est partout. Les deux ponts mirent leurs puissantes
lanternes dans les eaux, sur lesquelles mille fanaux de barques et de
navires tremblent et s'avancent. A l'extrême horizon, sur la terre,
dans la nuit, je découvre des lueurs minuscules qui sont des groupes
de lampes électriques, comme dans le ciel des étoiles toutes menues.
Et le nombre est si prodigieux de ces lumières, l'illumination est si
puissante que le grand voile, toujours flottant sur les villes, est
clair au-dessus de l'East River, clair au-dessus des quartiers qui
sont au delà, mais non d'une seule teinte, comme est la vapeur rouge
au-dessus de notre Paris. Par endroits, en beaucoup de ces avenues, de
ces rues et de ces carrefours étendus devant moi, les lampes sont
bleues, ou orangées, ou d'un or très pâle, et je ne puis dire la
douceur de ces îlots d'une clarté de jour, d'une clarté matinale, dans
la nappe couleur de nacre étendue entre la ville et la nuit.

Mais que d'hommes doivent souffrir et mourir pour que New-York soit
ainsi parée!

       *       *       *       *       *

_Washington, 29 avril._--Un de ces hommes qui excellent à tout mettre
en formules, et qui se donnent à bon compte une réputation
d'originalité, m'avait dit: «Ils gâchent tout, la campagne d'abord;
elle est cultivée quelquefois.» J'allais avoir l'occasion de juger ce
jugement. Nous partions, hier, de New-York pour Washington, où la
Délégation doit être reçue par le Président. Le pays est d'abord
marécageux. La ligne des rails passe au milieu de bois inondés,
futaies abandonnées, où la gelée et le vent bûcheronnent seuls,
cassant par la moitié des baliveaux de chêne qui tendent leur perchoir
mort aux aigles de passage. Beaucoup de bouleaux, signes d'un sol
médiocre, quelques hêtres, et des pâturages sauvages, où les plantes à
larges feuilles, les roseaux et des buissons crépus font des îles
nombreuses et d'un sombre vert parmi l'herbe nouvelle. Le vent était
brutal, le vent de fin d'hiver qui secoue et déroule les bourgeons. Çà
et là, des essais, non pas de culture, mais de villégiature: deux,
quatre, dix villas posées dans une clairière sèche, et qui ne
diminuaient point l'impression de solitude, et n'éveillaient pas même
dans l'esprit le désir prompt à s'échapper, prompt à revenir: «Si
j'habitais ici!» Non, pas même un dimanche. J'étais las de regarder
ces étendues sans mouvement, qui n'ont ni passé, ni avenir,
semble-t-il, et qui ne sont que des déserts, et des filtres pour
l'air et pour l'eau. Mais, à une heure environ de New-York, voici que
la terre se met à onduler, d'un beau mouvement de houle atlantique,
régulier et large d'épaule. Les forêts s'éloignent jusqu'à ressembler
à de l'herbe au sommet des dernières collines. Partout des pentes
labourées, des froments jeunes, des avoines, champs que rien ne sépare
l'un de l'autre, ni haie, ni barricade, et que dessinent seulement la
couleur et l'humeur des épis. Au milieu, bien situées, de grandes
maisons de ferme, bâties en planches, peintes en clair, et, tout près,
des granges goudronnées comme une coque de navire. Autant qu'il est
possible de juger, quand on passe à quatre-vingts kilomètres à
l'heure, les paysans ou plus exactement les entrepreneurs de ces
vastes cultures sont des gens entendus. Puis la forêt reparaît, le
train traverse un pont au-dessus d'une rivière; une ville toute en
usines, en fumée, en tapage, enlaidit la rive droite d'un estuaire
vaseux. Elle est déjà oubliée. Toutes les fenêtres du wagon reçoivent
une lumière plus ardente: à gauche, aussi loin que les yeux peuvent
voir, il y a des eaux qui emplissent l'horizon.

Ce n'est pas la mer, et, si je ne le savais pas, je le devinerais aux
rides du courant, aux sables qu'il entraîne et aux moires épanouies.
Le vent non plus n'est pas marin. Il n'a pas le goût du sel, ni la
jeunesse de ce qui n'a pas touché la terre. Mais ces larges eaux ne
ressemblent point à celles d'Europe, à celles du moins qui me sont
familières. Elles me rappellent seulement les fleuves débordés. On ne
les voit point dominées par des caps, ou des collines, et les courbes
des terres qui limitent leur cours, et les pointes de forêts qui s'y
enfoncent, n'étant point d'un sol élevé au-dessus des eaux, semblent
nager sur elles, et y mirer leurs arbres sans racine et sans herbe à
leurs pieds. Ces grands fleuves enflés de lacs sont répandus encore
sur des terres qu'ils abandonneront un jour, ils vivent leur période
d'inondation permanente. Si vite que passe le train, j'ai le temps
d'éprouver l'impression de solitude magnifique de celui qui
s'avancerait ici, dans un canot, dans la pleine lumière. Aucun bateau
visible. Ces eaux inhabitées, immenses, venues à travers toutes les
Amériques, les terres à blé et les bois, font des clairières de
soleil, et les nuages au-dessus luisent. Déjà la terre monotone des
fermes, des bois, des herbages, a repris sa course aux deux vitres du
wagon.

Cette impression des eaux jaunes, prodigieuses, à la mesure de ces
continents nouveaux, je l'ai éprouvée ce matin comme hier. A onze
heures, la «Délégation Champlain» était réunie sur le quai du Potomac.
Nous avions avec nous le ministre de la Guerre, le chef de
l'État-major général de l'armée américaine, l'ambassadeur de France,
plusieurs autres personnages officiels. Un piquet de soldats rendait
les honneurs; dix-neuf coups de canon saluaient les couleurs
françaises que venait de hisser la canonnière _Dolfin_, et la musique
du bord jouait la _Marseillaise_. Nous allions visiter Mount-Vernon,
l'ancienne demeure de Washington. En peu de temps nous perdons de vue
les quelques usines à haute cheminée que cette ville des avenues, des
jardins et des parcs a laissé bâtir sur la rive du fleuve, et nous
nous avançons, toutes les fumées et les maisons étant restées en
arrière, au milieu de ces grands espaces d'eau qui, n'ayant pas de
montagnes pour les contenir, n'ont pas d'ombre sur eux et ne
reflètent que du ciel. Le _Dolfin_ suit un chenal à distance à peu
près égale des deux rives. Celle de droite est relevée en talus. Tout
est boisé, cette pente, l'autre bord qui est plat, les anses qui
s'ouvrent et éclatent tout à coup, comme des bulles de lumière, et les
petits caps de lagunes, très lointains, qui n'ont point de relief, et
qui portent sans se montrer, aussi avant qu'ils peuvent dans le
courant, la découpure nette d'une ligne d'arbres. Lorsque nous nous
approchons un peu plus des rives, les différentes et jeunes
frondaisons apparaissent, et, parmi elles, des fleurs blanches. Je
crois d'abord que ce sont des aubépines. J'ai vu de si beaux aubépins,
à Regent's park, et qui feraient, dans une futaie, des taches
pareilles à celles-ci. Mais non, pas pareilles, car l'aubépine est un
buisson, un fouillis de bouquets d'étoiles, et fleuri jusqu'en dedans:
ce que j'aperçois, sous les futaies, parmi les hampes jeunes, les
baliveaux et les végétations protégées, c'est un arbuste dont les
branches en éventail, comme celles d'un hêtre, portent de larges
fleurs, d'un blanc soyeux, un arbre qui a ses fleurs avant ses
feuilles, ce qui est une permission donnée à quelques-uns, pour notre
joie. Je demande à une Américaine. «Nous l'appelons dogwood», me
dit-elle. Et je crois voir que les dogwoods se multiplient, à mesure
que nous avançons vers Mount-Vernon. Ils blanchissent l'ombre bleue,
quand la futaie se creuse, s'enfonce dans une faille, et fait un pli
comme un livre entr'ouvert. Des mains se tendent vers cette pente
forestière interrompue, fuyante, et désignent un point blanc, tout en
haut. La canonnière ralentit sa marche, des fusiliers de marine, en
armes, se rangent sur le pont, face à la terre. Les conversations
cessent. Nous allons passer devant le tombeau de Washington, qui est
là-bas, entre les arbres du parc. L'officier qui commande le piquet
d'honneur tient son sabre levé. Tous les invités du Président et les
marins de l'équipage sont debout et découverts. La musique, à l'avant
du bateau, joue l'hymne américain. A peine la dernière phrase musicale
a-t-elle commencé de courir sur les eaux, qu'un clairon, du milieu du
bateau, derrière le piquet des fusiliers, salue à son tour le héros.
Il l'appelle. Il jette aux collines d'en face, par deux fois, une
plainte déchirante, et ces notes prolongées, d'une tristesse
inattendue, m'émeuvent. J'admire ce peuple où se fait passionnément,
en toute occasion, l'éducation du patriotisme. Je sais qu'il a une
marine redoutable, dont les équipages, autrefois très mêlés
d'étrangers, sont aujourd'hui presque entièrement américains. Je pense
que ce salut au fondateur des États-Unis, il n'y a pas un grand ou un
petit bateau passant en vue de Mount-Vernon, qui ne l'adresse à sa
manière, chacun ayant à bord une sirène, un sifflet, un drapeau
étoilé, ou un marin levant son bonnet. C'est une chose émouvante de
voir grandir un pays. Et nous qui avons tant d'ancêtres, tant de héros
tombés pour la patrie! Chaque colline et chaque plaine de France
abrite un mort glorieux ou plusieurs inconnus qui ont peiné et mérité.
Nous pourrions aller tête nue par nos chemins, et le clairon pourrait
tourner dans tous les sens son pavillon. Tant d'amour qui servirait
encore! Passé précieux et gaspillé! L'Amérique ne laisse pas perdre
une parcelle du sien.

Nous descendons dans des canots automobiles qui nous mènent à terre.
Les groupes s'engagent dans les allées d'un parc en pente rapide, les
unes décrivant des lacets à travers les bouquets d'arbres, et la plus
grande, carrossable, montant presque droit, avec sa large banquette de
briques posées sur champ. J'imagine les attelages et les lourdes
berlines du seigneur qui habitait là-haut. A présent, cette avenue ne
connaît plus le poids des roues, à moins que ce ne soit d'une
charrette de feuilles mortes ou de foin; le tombeau du maître est à
mi-colline, chapelle rouge dans la verdure; il ne vient plus que des
visiteurs, par la voie du fleuve, et la maison est à jamais inhabitée.
La maison, longue, plate et blanche, posée à la crête du plateau,
regarde, par-dessus les pelouses, tout un pays, les eaux coudées du
Potomac, et les forêts qu'en s'écartant elles enveloppent et limitent
de leur lumière. En arrière, elle a son accompagnement obligé de
dépendances et de communs, son village, ainsi qu'on peut le voir,
aujourd'hui encore, dans les domaines seigneuriaux d'Angleterre,
cuisines, maisons du jardinier, boulangerie, et dix autres pavillons,
y compris celui qui servait à fumer les jambons. Devant la demeure du
jardinier,--quel poste enviable!--des bordures de buis d'une
authenticité certaine, des buis taillés en murets, en corbeilles, en
pétales de lis, des buis dont on aperçoit la membrure tordue et
dégarnie à moitié, vestiges encore somptueux, abritent des fleurs dont
un curé de village ne voudrait plus, primevères, oreilles d'ours et
pensées. Je n'ai pas vu le jardinier. Il n'est pas fonctionnaire. Il
dépend de la «Mount-Vernon ladies association», qui conserve à
l'admiration de l'Amérique le domaine du grand homme; et je le crois
assuré de ne point déplaire, s'il remplit bien son rôle de retardeur
de la mort et de défenseur des bosquets. Quels beaux moments il doit
connaître! Lorsque la nuit d'été va commencer,--tous les visiteurs
partis, et le petit pavillon d'accostage n'étant visé par aucune
proue,--quelle splendeur pour lui! La ville, au loin, mijote dans la
chaleur humide de l'été. Les habitants riches ont tous quitté la
capitale politique; les mouches à feu traversent les avenues. Le
jardinier de Mount-Vernon, debout au-dessus d'une contrée assoupie,
regarde d'en haut les bateaux qui passent, et le premier souffle de
vent est pour lui, que la brise se lève du fleuve, ou de l'océan
invisible, ou des forêts qui l'ont gardée fraîche tout le jour, parmi
les mousses, et capable seulement d'un vol court.

_Washington, après une soirée._--Parmi les gloires américaines, il
faut célébrer l'oeillet rose et la rose qui a nom, équitablement,
«american beauty». Ce sont des fleurs de grande santé, d'une richesse
de ton qui ne heurte pas et ne fatigue pas; elles ont le parfum non
pas subtil, mais d'une fraîcheur vive et durable; elles coûtent cher;
elles meurent à profusion sur les tables et dans les salons; on m'a
dit qu'elles vivaient en serre,--du moins les premières de la
saison,--et si j'en préfère d'autres, je ne veux pas le savoir, mais
elles ont le droit d'être aimées.

A la fin d'un de ces dîners d'apparat qui ont groupé, chaque soir, les
membres de la délégation Champlain, j'ai posé cette question à mes
voisins américains:

--Ne pensez-vous pas que l'Amérique, qui a eu un bel éveil littéraire,
avec Longfellow, Edgar Poe, Thoreau, Hawthorn, aura un jour sa grande
période de littérature et d'art?

Un citoyen considérable des États-Unis a répondu fermement:

--Non.

--Parce que?

--Nous ne faisons rien pour cela. Nous ne le désirons pas.

--Les Barbares ont dû dire comme vous.

--Pas tout à fait. Ils brisaient les oeuvres d'art: nous les achetons.

--Comment pouvez-vous admettre que votre patrie pourra manquer,
toujours, de génies créateurs? Vous acceptez qu'elle n'ait qu'une
civilisation moindre? Toute matérielle?

--Oui, surtout matérielle, nos profits nous permettant de jouir, comme
d'un luxe, des arts qui n'auront pas fleuri chez nous. Nous buvons
votre champagne: c'est la même chose. J'accepte très bien l'idée d'une
Amérique tributaire de quelques nations anciennes, pour les jeux de
l'esprit.

--Ce que vous appelez jeu, c'est la vie même. Je vais vous dire le
rêve que j'ai fait. Je suis, pour vous, plus ambitieux que vous.

Ma voisine, Américaine, écoutait de ses deux yeux où il y avait une
mine d'or et une forêt mêlées, tandis que mon interlocuteur, comme un
taureau qui va charger, baissant un peu sa face carrée, coiffée d'une
lamelle de cheveux noirs, fixait sur moi des prunelles non habituées
aux nuances, et qui ne cessaient de dire: «Non, non, non.»

--Pourquoi pas? Vous dites que l'éducation, l'exemple, la lecture des
journaux, le besoin de luxe, développent jusqu'à la folie l'ambition
de la richesse, et que toute la puissance des esprits américains est
captée par les affaires. Vous faites de l'hyperbole, tout simplement,
comme les poètes. Vous oubliez de quels éléments votre peuple est
fabriqué. C'est un alliage où il entre de tout. Il n'est pas possible
que, de tant de races qui se rencontrent ici, et se fondent, quelques
hommes ne naissent pas, doués du génie qui fait les grands poètes ou
les grands peintres. Je suppose qu'ils naissent. Que leur faut-il pour
devenir illustres? L'admiration? Ils auront celle des femmes
américaines qui ont cent fois plus de culture que leurs maris. Elles
proclameront que ce livre est très beau et que ce panneau décoratif
est une merveille. Elles y mettront la passion de la découverte, et la
ténacité de l'amour-propre. Et les hommes ne tarderont pas à les
croire, et à répéter: «Nous avons de grands artistes», non parce
qu'ils goûteront le livre ou la peinture, mais par patriotisme, et
parce que les Américaines l'auront dit. Alors, le monde sera averti et
sommé de ne pas marchander son admiration à l'Amérique pensante,
versifiante, romanisante, à l'Amérique décoratrice ou musicienne. Vous
élèverez un palais à l'art américain; vous ferez faire, en or, la
statue de vos poètes vivants, et vous mettrez un droit _ad valorem_,
prohibitif, sur tout exemplaire importé d'Homère, de Dante, de Racine
ou de Shakespeare. Vous pouvez rire de mon rêve. Il est pour le bel
honneur de l'Amérique.

Ma voisine approuvait, et disait:

--Oui, les femmes inventeront les génies.

L'homme politique riposta, rudement:

--Qu'elles les fassent donc: c'est beaucoup mieux leur rôle.

Une grande dame, anglaise, resta droite, et dit:

--Parce qu'ils commencent, ils s'imaginent que les autres finissent.
La vérité est qu'ils commencent, et que les autres ne finissent pas.

       *       *       *       *       *

Je me souvenais de ce fragment de conversation, en recevant, à
l'hôtel, et au moment où j'allais quitter Washington, la visite d'un
Français. C'était un religieux, jeune encore, et que j'avais connu en
France. Nous avions, à nous retrouver, cette joie et cette peine qu'on
imaginera. La joie cependant dominait. Nous ne pouvions nous faire
qu'un petit nombre de questions, car le temps pressait. Les premières
furent: «Vous souvenez-vous?» La seconde: «Parlez-moi de la France.»
Et, en finissant, mon ami me racontait sa vie en exil. Il professe à
l'Université catholique de Washington. Je demandai:

--Vos étudiants ont-ils le goût de la philosophie et de la théologie?

--Remarquablement, me répondit-il. J'avais été l'objet de grandes
commisérations, le jour où l'on avait appris que je devais enseigner
en Amérique. «Les Américains, me disait-on, ne vous suivront pas; ils
ne sont pas doués pour d'autres sciences que les mécaniques et les
mathématiques.» Or, cela n'est pas vrai. Vous pouvez le dire
hardiment. L'esprit philosophique est répandu en Amérique; je suis
frappé du progrès rapide, de l'aptitude, de la vigueur et de la bonne
volonté intellectuelle que je rencontre parmi mes auditeurs. Vous ne
sauriez croire, au surplus, l'admiration de l'Américain, en général,
pour toute intellectualité.


_3 mai. Lac Champlain._--Nous avons, ces jours derniers, assisté à un
bal donné par la «Société des Cincinnati.» Les descendants de ceux qui
ont combattu, dans la guerre de l'Indépendance, portaient, hommes et
femmes, un bijou qui rappelle cette noblesse. A Philadelphie, on nous
a montré la _maison de l'Indépendance_, la cloche, aujourd'hui fêlée,
qui sonna la liberté de l'Amérique, et, dans les salles du premier
étage, les portraits des Américains et des gentilshommes français qui
se battirent pour la même cause. Il y a partout, ici, un respect du
passé, une recherche des moindres bribes d'histoire et de tradition.
Les Américains réussissent, à force d'amour, à faire une grande
histoire avec un court passé. Et nous? Quels mauvais trésoriers de
l'histoire de France nous avons eus! Dix peuples pourraient se faire
des ancêtres avec ceux que nous avons vu calomnier, oublier, effacer.
La joie est vive, lorsque des étrangers célèbrent quelqu'un de ces
Français d'autrefois, et nous rappellent la parenté. Nous avons eu
cette joie aujourd'hui, de l'aube à la nuit.

Depuis hier soir, nous voyagions en train spécial, afin de gagner les
rives du lac Champlain. Ce matin, à la première heure, la sensation
d'immobilité m'éveille. J'ouvre la fenêtre du Pullman, et je reconnais
qu'en effet nous sommes arrêtés, sur une voie de garage, en rase
campagne. Le jour est levé, le soleil ne l'est pas, mais va paraître.
J'ai devant moi, à droite de la ligne du chemin de fer, des terres
baissantes, herbues, sauvages à la manière des pâtures délaissées; au
delà une maison grande, sous des ormes, et au delà encore les eaux du
lac, dont le luisant ne m'arrive que par lames, entre les brouillards
blancs qui voyagent et qui montent. Le silence est admirable. C'est
la saison,--déjà passée chez nous,--où les merles, à l'aube, se
posent sur la pointe des arbres. Ils n'y manquent point. La dentelure
des collines, au delà du lac et au-dessus des brouillards, devient
d'un bleu vif, et soudain le globe du soleil dépasse le bord de
l'écran. Aussitôt, un gros héron butor, qui regagne les bois, arrive
au vol, les pattes en gouvernail et franchit le remblai. J'entends le
bruit de rames de ses ailes courtes. J'entends venir un train, de
l'extrême horizon, et le bruit est si menu qu'il rend présente
l'immensité du paysage où il se dilue. La paix primitive est encore
ici. Je sors, je vois, sur la gauche de la ligne, des plans successifs
de collines boisées, dont les dernières ont un air de montagne. Ce
sont les monts Adirondacks. On les appelle montagnes vertes, dans le
pays, mais elles regardent le matin, et des milliards de bourgeons,
tout empâtés, les habillent de pourpre. Chênes peut-être, érables
probablement: ce bel érable qui a deux saisons rouges.

Vers huit heures, des automobiles viennent nous chercher. Je monte
dans la première, avec Hanotaux et deux autres de nos compagnons.
Nous n'avons pas un long chemin à faire: une côte entre des futaies
claires, un palier de peu d'étendue, un tournant à gauche, une belle
courbe descendante, jalonnée d'arbres verts, et nous voici devant le
perron d'une grande villa, au bord de l'eau. Nos hôtes pour la
matinée, Mr. et Mrs. S. H. P. Pell, s'avancent sous la véranda.
L'automobile s'arrête, et, à ce moment, un petit coup de canon
retentit en avant. Nous regardons dans la direction d'où le coup est
parti, et nous voyons l'herbe de la prairie toute constellée de
drapeaux tricolores. Une seconde automobile arrive; elle est saluée
comme la nôtre. Dans la belle maison très claire, très blanche, ornée
de portraits de famille et de gravures anciennes représentant les
aspects d'autrefois de ce lieu tout ennobli d'histoire, nous sommes
accueillis avec une grâce intelligente, et une science du monde qui
laisse transparaître un coeur attentif et vrai. Il y a des minutes où
de simples particuliers et de simples actions deviennent des arguments
en faveur d'un pays. Et je ne pourrai plus entendre médire de l'esprit
américain, sans me souvenir de l'hospitalité des Américains de
Ticonderoga. Le nom est le nom indien de la forteresse qui fut confiée
par Louis XV au marquis de Montcalm. Les Français disaient, disent et
diront encore «Carillon.» A Carillon, le 8 juillet 1758, le marquis de
Montcalm n'avait que 3.570 réguliers, 87 marins, 85 Canadiens et 16
sauvages sous ses ordres, c'est-à-dire 3.758 soldats; mais il était
retranché dans les bois, et il avait un refuge, en cas de besoin.
Abercromby commandait une armée de 16.500 hommes, et il s'avançait
pour vaincre cet ennemi faible et pour établir définitivement la
domination anglaise sur le Canada. L'heure n'était pas venue. Une fois
de plus, bien que l'ennemi fût vaillant et obstiné, la France, à armes
inégales, fut victorieuse. En entrant dans la maison de Mr. Pell, nous
nous rappelons cette date, ces chiffres, et tout leur bel honneur.
Nous nous souvenons que le matin, dans cette forêt où nous allons
entrer tout à l'heure, Montcalm, enlevant sa veste et l'accrochant à
une branche d'arbre, dit à ses hommes, qui achevaient de garnir de
pieux les retranchements: «Enfants, la journée sera chaude.» Nous nous
rappelons que, le soir, à cette même place, à la lueur longue du jour
allongée par le reflet du lac, il écrivait: «Quelle journée pour la
France! La trop petite armée du Roi vient de battre ses ennemis... Ah!
quelles troupes que les nôtres! Je n'en ai jamais vu de pareilles.»

En combien de lieux de la terre, chez les autres, notre mémoire ne
pourrait-elle pas nous parler ainsi, tout bas, de la gloire de nos
armes? Mais ce qui est délicieux, c'est que la famille étrangère qui
nous reçoit se souvient aussi, et qu'elle comprend, et qu'elle sait
encore autre chose que de l'histoire. Tandis qu'on nous sert un
premier déjeuner d'une ordonnance jolie et méditée,--il y avait
jusqu'à des fruits de Californie ou de Floride jetés dans du vin
aromatisé,--nos hôtes et les parents de nos hôtes nous parlent de
cette France qu'ils connaissent, et qu'ils aiment, de Jacques Cartier,
de Roberval, de Champlain «père des sauvages», des missionnaires, de
Frontenac, de Vaudreuil, de Montcalm. Ces noms revivent, et ceux des
adversaires. Nous apprenons que Mr. Pell a voulu acheter tout le
territoire où se battirent, autour de Carillon, les Français et les
Anglais, afin qu'on ne puisse y bâtir d'hôtel, et diminuer le
caractère sacré de ce paysage. N'est-ce pas un joli trait, et
appartient-il, par hasard, à cette «civilisation matérielle» dont on
fait aux Américains, tantôt un reproche, tantôt un si lourd
compliment?

Nous sortons de la villa; nous traversons la prairie, et, le terrain
se relevant un peu, nous sommes devant un fortin carré, en pierre,
protégé par des fossés. Les propriétaires l'ont restauré, mais la plus
grande partie de ces moellons sont véritablement des pierres de
guerre, et les poutrelles noires des chambres ont bruni à la fumée des
pipes que fumaient, dans l'hiver dur de ces climats, les enfants
perdus et presque abandonnés des régiments de France. On pense à ces
reproches qu'ils devaient faire, aux nouvelles apportées par les
sauvages, au vent qui soufflait, à la tempête de neige, et au «quand
même» qu'ils disaient tous, après avoir grogné. Le fort est pavoisé en
notre honneur. Sur la façade, une plaque de bronze porte cette
inscription: _Germain redoubt, constructed by captain Germain,
régiment des Gardes de la Reine, in 1758, by order of the marquis de
Montcalm, in command of the fortress of Carillon_. Le long de l'ancien
chemin couvert, tranchée aujourd'hui, nous montons vers l'intérieur
des terres. Devant nous, à cinq cents mètres, de hauts glacis
couronnent la colline, et cachent, jusqu'à la toiture, une
construction qui devait servir de logement aux officiers. J'aperçois
deux drapeaux claquant à la pointe de deux perches immenses, et plus
bas comme une corbeille de fleurs violettes,--mouvantes, car le vent
est vif,--où ils auraient été plantés. Mais personne ne m'explique
encore ce que nous allons voir. Et Mr. Pell, qui marche près de moi,
se baissant, cueille la feuille laineuse d'une plante sauvage et me
dit: «Gardez-la, en souvenir. Ici même, voilà quelques années, nous
avons voulu faire une tranchée. Aux premiers coups de pioche, les
ouvriers ont découvert des corps couchés, revêtus d'uniformes
galonnés. L'ordre a été donné aussitôt de reniveler le sol et de n'y
plus toucher.» Je continue de gravir la colline. Il faut tourner pour
trouver l'entrée de la forteresse de Carillon. Une douzaine de
canons, en dehors, sont encore braqués sur le lac et sur la petite
montagne voisine, «le mont de France», d'où tirait l'artillerie
anglaise. J'entre dans la forteresse. Elle est en atours de fête. Elle
attendait la France. Ah! la voici qui est venue, la France. Et elle
voit, devant la façade du vieux logement de Montcalm, dix étendards de
soie que le vent déplie et qui retombent, pesants, sur la hampe,
carrés violets bordés de blanc, panneaux bleus barrés de rouge,
panneaux multicolores, tous les étendards des régiments de France qui
furent représentés à la bataille de Carillon. Les couleurs
victorieuses revivent dans la lumière. Et, bien au-dessus, dominant
les talus et les toits, deux grands drapeaux protègent les autres, les
commandent et les expliquent: le drapeau étoilé de la jeune Amérique,
et le drapeau de l'ancienne France, tout blanc, fleurdelisé. Mes yeux
se sont emplis de larmes, et je crois bien que deux larmes ont coulé.
Je suis sûr qu'elles disaient: «Vive cette Amérique-là, qui a le coeur
profond!» Elles disaient autre chose encore, et je me sentais vivre
dans la France d'autrefois, unanime. La maison du fort est devenue
un musée. Des épées, des fusils, des balles, des lettres, des
clés, des bêches qui se sont battues, elles aussi, en élevant des
retranchements, des gravures de plusieurs époques sont là, pendus aux
murailles ou serrés dans des vitrines, jusqu'à une vieille montre que
le journal de la forteresse,--conservé également,--disait avoir été
perdue parmi les ruines. Nous nous attardons, et je vois que nos
compagnons de voyage parlent moins que tout à l'heure. Mais, lorsque
nous faisons le tour des talus de Carillon, et que nous observons,
dans la pleine clarté de dix heures du matin, toute la contrée que
commande le vieux fort, les paroles reviennent, la joie aussi. Au delà
des terres descendantes, au delà du lac, étroit en ce point, les
collines s'étagent, et le bleu des lointains s'affermit jusqu'à
dessiner des lignes nettes sur l'azur pâle du ciel. Quelqu'un dit:

--N'êtes-vous pas d'avis que cela ressemble à la plaine de Pau, vue de
la terrasse?

En effet, si j'efface de mon souvenir l'image des eaux bleues, que ne
rappellent en aucune façon les eaux du lac Champlain, troublées par
la fonte des neiges, et qui refusent le ciel, les deux paysages ont
une parenté de mouvement. L'atmosphère même est transparente ici, et
favorable aux architectures étagées des lointains.

Un autre de nos compagnons, qui observe plutôt la forme longue du lac,
et la couleur des arbres de premier plan, dit, presque au même moment:

--Je crois voir les Vosges, avec Retournemer et Longemer.

Tous d'ailleurs, nous reconnaissons ici des harmonies françaises.

       *       *       *       *       *

Quelques heures plus tard, nous sommes sur une pointe de terre, loin
déjà du fort de Carillon, au pied d'un phare de pierre blanche. Le
phare domine un meulon de mauvaise rocaille, unique, debout parmi des
lieux bas et des prairies. Quel désert ce doit être, et depuis
l'origine du monde, cet éperon que bat la vague courte du lac
Champlain! Mais aujourd'hui les gens des villages américains, ceux qui
habitent dans les monts Adirondacks, ceux de l'autre côté de l'eau,
mineurs, fermiers, et quelques industriels, ou des pêcheurs de
truites venus pour préparer la campagne prochaine, sont accourus à
_Crown point_. Des chevaux, au piquet, broutent dans les prairies;
d'autres sont attachés aux branches d'un fragment de haie, reste
peut-être d'une plantation faite par la main d'un vieux Français
jalonneur et jaloux; des carrioles américaines,--un petit siège sur
quatre roues légérissimes,--des chariots, vingt automobiles sont épars
dans les herbes, tandis qu'autour du phare, à tous les degrés du
raidillon de pierre, assise sur des planches ou sur la terre, la
population mélangée, familière, contenant mal les enfants qui trottent
comme des cailleteaux, écoute, comprend ou fait semblant de comprendre
les discours qui glorifient Champlain. Le médaillon de bronze qui
représente la France, l'oeuvre de Rodin apportée par nous, est déjà
posée dans sa niche, face au large. Le vent souffle. Il fait vibrer
les dix cordes tendues depuis la lanterne du phare jusqu'à terre, en
couronne, et claquer le grand pavois, tous les drapeaux qui les
ornent. Et, comme j'ai de longues distractions lorsque le discours est
en anglais, j'entends ce que disent les drapeaux:

--Les voyez-vous, ces hommes assis au premier rang? Ils ne sont pas
d'ici.

--C'est évident qu'ils ne sont pas d'ici! Vous parlez pour dire peu de
chose: sont-ils tannés par le grand air? Ont-ils l'honnête
laisser-aller du citoyen américain?

--Je suppose qu'ils sont de Paris?

--Vous avez un moyen bien simple de le savoir, mon cher. Ne faites pas
tant de bruit! Écoutez! Quand ils sont de Paris, ils ne manquent
jamais de le dire!

--... Justement, l'orateur vient de le proclamer: ils viennent de
Paris.

--Pas très étendue, la France!

--Pas très redoutable!

Un drapeau sur lequel il y avait de la fumée noire dit:

--Pas très sérieuse!

Alors, le drapeau anglais, qui n'avait rien dit, claqua d'un coup si
sec qu'un fouet n'aurait pas mieux fait.

--Très sérieuse, mon cher. J'ai connu les Français, à une époque où
vous n'étiez pas grand'chose, soit dit sans vous offenser. J'ai connu
Champlain. Il avait l'air jovial. Il plaisantait volontiers. Les
sauvages lui disaient: «Nous aimons que tu nous parles. Tu as toujours
quelque chose de joyeux à dire.» Mais, croyez-moi, je m'y entends:
c'était un colonial, et un rude adversaire. Je dis adversaire, parce
que c'est le nom qu'on donne à ses anciens ennemis quand ils sont
devenus nos amis, vous comprenez?

--A peu près.

Je laisse les drapeaux s'agiter. Je pense à ce brave dont c'est la
fête, en ce moment, à sa petite ville de Brouage, endormie et ruinée
dans les herbes, aux rêves de gloire qu'il y fit, tout jeune,
semblable en cela à beaucoup d'hommes de son temps, et qu'il accomplit
parce qu'il avait un coeur capable de souffrir pour son amour. Or il
aimait la France: il la quitta pour la mieux servir; il emporta
d'elle, aux Indes Occidentales et plus tard au Canada, pauvre
compagnon, une image parfaite et toute sainte. Presque seul parmi les
sauvages, ayant chargé sur ses fortes épaules des rames, des
provisions et la couverture où il se coucherait pour la nuit, éprouvé
par le chaud, le froid, les moustiques, la longueur des exils et
l'incessante trahison des hommes, il allait, sur les terres mêmes où
nous sommes, à la découverte, voyant un monde nouveau se lever autour
de lui, et le donnant à son maître du ciel en même temps qu'il le
donnait au Roi, secrètement, à chaque heure, à chaque regard par quoi
il prenait possession de ce monde inconnu. Car il disait: «Les rois ne
doivent songer à étendre leur domination dans les pays infidèles, que
pour y faire régner Jésus-Christ.» Le commerce n'était pas oublié.
Mais quelle humanité supérieure! Elle est encore vivante, méconnue
seulement. Champlain a passé ici. Je songe que ce paysage a été
reflété dans ses yeux comme il l'est dans les miens. Ce paysage?
Est-ce bien sûr? Où sont les témoins certains? Ce n'est pas la
prairie, qui est neuve. Ce ne sont ni les arbres, trop jeunes pour
l'avoir pu connaître, ni les eaux qui ont changé, ni les nuages, ni
les ancêtres même des spectateurs rassemblés sur cette grève: à peine
peut-on dire que le mouvement du sol chantait, comme aujourd'hui, le
même vers dans l'hymne universel.

       *       *       *       *       *

_Huit heures du soir._--Nous avons repris notre train spécial, et
longé, aux dernières heures du jour, le lac Champlain. Il n'y a pas
deux semaines que la débâcle des glaces a donné le signal du
printemps. Déjà les bouleaux, au bout de leurs branches d'acier menu,
ont des pendentifs d'un vert pâle. Les eaux sont devenues, vers le
nord, extrêmement larges. Nous cherchons, dans la campagne où la
lumière s'éteint, les clochers de chez nous. Les villages, à présent,
sont presque entièrement habités par des Canadiens émigrés. Nous
approchons de la frontière. Voici deux grandes fermes bâties sur le
dos d'une longue et large vague de terre parallèle au remblai. Elles
doivent voir, dans les demi-ténèbres, la fumée, qui est rouge en
dessous, de la machine, et les panneaux de lumière entraînés sur les
«lisses». Nous, le front appuyé aux vitres, nous voyons, car la
distance ne doit pas être de trois cents mètres, des constructions
nombreuses, trapues, faites en planches et qui ont l'air d'être posées
sur le sol nu; puis des champs qui attendent la charrue. Un peu de
neige dort et meurt en dormant dans le creux d'un sillon. «Ne
trouvez-vous pas que les clôtures sont plus rapprochées?--Oui, besoin
d'intimité: la famille et les champs sont comme chez nous, serrés
autour des chefs. Voyez cette palissade qui clôt la jachère?--Et la
ligne de poteaux autour du pré!--Et la haie! Oui, une haie! une
clôture vivante! Ah! monsieur, qu'elle fleurisse seulement, et je me
croirai à cinquante lieues de Paris!--Regardez l'homme, à présent!» Il
rentrait le dernier, lent, balancé sur ses jambes, un peu courbé en
avant et les bras dépassant la ligne du corps, comme s'il tenait la
charrue. Mais je voyais bien qu'il causait avec sa terre, en marchant,
et qu'il avait si profond dans l'esprit l'espérance et le souci du
printemps, que le passage du train n'interrompait pas le songe. Il
revenait. Il était une ombre dont la forme s'est promptement fondue
avec les mottes et couchée dans l'universelle ténèbre, et il n'y eut
plus, pour nous déjà bien loin, qu'une fenêtre éclairée, un point
lumineux, dominateur et doux sur la courbe invisible, et vers lequel
le fermier s'avançait.

La nuit est venue. Le sommeil commence à nous prendre. Tout à coup je
sursaute. Le train s'arrête. Nous sommes enveloppés d'une foule qui
crie. Le nègre se précipite pour empêcher ces voyageurs d'envahir les
wagons. Le bruit augmente. Hanotaux paraît à l'extrémité de la
voiture, et appelle à haute voix: «Monsieur de Rochambeau? Général
Lebon? Barthou? Lamy? René Bazin? Blériot?...» et tous les autres noms
successivement. Il nous presse: «Dépêchez-vous! On veut vous voir! Le
train ne s'arrête que cinq minutes!» Nous accourons. L'un après
l'autre, nous apparaissons sur les marches du petit escalier du
Pullman: mille, deux mille personnes peut-être se pressent sur le quai
de la gare; hommes, femmes, enfants, tous nous tendent les mains; tous
essayent d'approcher; tous crient: «Vive la France! Vivent les
Français! Parlez-nous! Parlez-nous! Vive la France!» Je ne sais plus
ce que j'ai dit. J'ai crié: «Vive le Canada!» Je crois que j'ai promis
de revenir! Déjà! Les visages étaient de ceux que j'ai toujours
connus. Les yeux brillaient d'une amitié sans étonnement, qui est
celle de la race.

Quand j'ai demandé:

--Où sommes-nous?

--Saint-Jean! Et vive la France! m'ont-ils répondu.

... Le train s'est remis en marche. Les lumières de la gare de
Saint-Jean sont menues comme un grain de poudre qui flamberait dans la
nuit. Nous serons bientôt à Montréal.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 5 mai. Montréal._--Hier soir, les Montréaliens nous ont
reçus d'une façon magnifique, dans la grande salle de l'hôtel Windsor.
Et, quand mon tour a été venu, à la fin du dîner, de saluer le Canada,
je n'ai eu qu'à raconter mon émotion de l'après-midi et de la nuit
d'avant-hier.

«La courtoisie traditionnelle et si haute de l'Angleterre ne sera pas
surprise si, venant pour la première fois dans ce pays, et y
rencontrant de lointains et chers parents, c'est à eux que j'adresse
mon salut.

»Canadiens-Français, j'ai deviné à plus d'un signe, et longtemps
d'avance, hier, que nous approchions de votre pays.

»Dès le sud du lac Champlain, j'ai commencé d'observer que les labours
étaient bien soignés. Les mottes s'alignaient droit, sans faire un
coude, tout le long des guérets. A peine la neige avait fondu, que
déjà de grands amis de la terre, de fins laboureurs ouvraient les
sillons pour la semence. Et j'ai pensé: c'est comme chez nous; quand
les hargnes de mars sont passées, la charrue mord les jachères.

»Un peu plus loin, j'ai vu des haies, des palissades plus multipliées
qu'en pays de New-York. L'espace était immense, mais il était clos. Et
j'ai pensé: ce sont bien sûr nos gens, qui aiment à être chez eux!

»En même temps, le caractère des paysages, par la culture qui fait une
physionomie plus souple et plus vivante au sol, le caractère des
paysages changeait. Quelques-uns de nous disaient: «N'est-ce pas notre
plaine? N'est-ce pas nos montagnes? N'est-ce pas notre claire
lumière?»

»Dans un chemin, j'ai vu beaucoup d'enfants. Et j'ai dit: nombreux,
mutins, bien allants, ce sont leurs fils!

»J'ai aperçu, enveloppé d'ormeaux, un clocher fin, tout blanc, d'où
partait l'Angelus du soir, et j'ai dit: puisque mon Dieu est là
présent, les Canadiens sont tout autour!

»Et, en effet, dès que le train se fut arrêté, nous vîmes une grande
foule qui nous attendait, et des visages heureux et tout à fait de la
parenté. On se reconnaissait. On se disait: «Ah! les braves gens! Les
gens de chez nous!» Le bruit des acclamations renaissait comme la
houle.

»Alors, chacun de nous a senti les larmes lui monter aux yeux, celles
qui sont toutes nobles, celles qui effacent peut-être les fautes du
passé.

»Et j'ai résolu de saluer, ce soir, les Canadiens-Français, qui ont
fait pleurer les Français de France.»

Aujourd'hui dimanche, nous allons voir le parc de Montréal. Il est au
milieu et au-dessus de la ville, montagne boisée d'assez bonne
hauteur. Les premières pentes sont couvertes de belles villas et de
jardins, puis les routes montent en lacet parmi des futaies. Nos
chevaux tirent à plein collier. Nous rencontrons des groupes de
cavaliers qui sont, certainement, des Anglo-Canadiens, car cette ville
est mixte, partagée inégalement entre des races différentes. J'ai même
traversé plusieurs fois un quartier où abondent les enseignes et les
affiches en hébreu. Il y a peu de monde au parc ce matin, et, par
moments, lorsque les érables, les chênes, les hêtres, forment muraille
et font l'ogive, ou qu'une avenue transversale ouvre sur un petit
plateau gazonné, mouillé et tournant, on se croirait loin d'une ville.
Cependant, la ville nous enveloppe. Un caillou bien lancé retomberait
sur une maison. Nous arrivons sur une vaste terrasse sablée, ménagée
au sommet du parc, et protégée par une balustrade. De là, le jour
étant limpide, et le paysage très plat, on a une vue géographique,
étendue et précise. En bas, à une belle profondeur, apparaît très net
et presque sans relief le dessin de la ville, avec les rues, les
avenues, les places, quelques clochers, quelques tours, et, à la
périphérie, des cheminées d'usines. Elle s'infléchit à l'ouest et à
l'est; elle fera bientôt, nous disent nos amis Canadiens, le tour de
la montagne, et elle sera une cité immense comparable aux plus grandes
des États-Unis, dominée par une gerbe de futaies. Déjà son étendue et
sa puissance me surprennent. Elle occupe tout l'espace entre la
montagne et le Saint-Laurent, qu'on voit venir des brumes de
l'extrême ouest et se perdre dans les brumes de l'est. Elle a ses
manufactures au bord du fleuve, et un voile de fumée, qui paraît mince
parce que tout est grand ici, flotte sur les eaux jaunes. Au delà du
fleuve, s'étend une plaine et, si je ne savais où je suis, je dirais
le royaume des plaines. Il n'a point de limite discernable. Les plus
voisines de ces étendues sont à cette distance où déjà les couleurs
des choses se fondent et renaissent en harmonie. A l'heure où nous
sommes, le ton commun est un roux ardent, qui se mélange peu à peu de
violet, et se perd dans cette pourpre qui unit le bas du ciel à la
ligne invisible de l'horizon. Des montagnes pareilles à celle qui nous
sert d'observatoire, des Laurentides isolées, se lèvent au sud-est;
elles ont la forme des meules de paille, les premières presque nettes,
les autres, deux, trois, je ne saurais donner un nombre, si
transparentes et d'un contour si léger qu'elles semblent des nuages
pour un moment posés.

       *       *       *       *       *

_Les campagnes autour de Montréal._--Je n'ai pas entrepris de
raconter le voyage de la délégation Champlain, ni de nommer tous ceux
que je me félicite d'avoir connus ou retrouvés, ni de décrire les
réceptions qui nous furent faites, à Étienne Lamy et à moi, après le
départ de la délégation, par les principales oeuvres de charité ou
d'enseignement chrétien de Montréal. Je recevrai, bien sûr, à Québec,
dans les grandes salles des maisons d'éducation, ce même accueil,
délicieux et ancien, composé d'amitié, de menuet et d'éternité. Que de
fois, en France, j'ai été ému par ces visages mêmes, cette politesse,
cette révérence, cette grandeur et cette jeunesse! Je n'écris pas un
livre, mais des notes où le paysage a la plus grande part. Et je dirai
quelque chose des campagnes, parce que je les ai vues mieux que tout
le reste.

Je suis invité à déjeuner chez un riche cultivateur du village de
Saint-Laurent, frère d'un chanoine de la cathédrale. Et comme le
chanoine fait partie de cette sorte de famille ecclésiastique,
vicaires généraux, secrétaires, économes, que préside l'archevêque,
mon très honoré et cher ami monseigneur Bruchési, c'est de
l'archevêché que nous partons. Il est de bonne heure. L'automobile qui
est venue nous chercher appartient à un cultivateur, frère aussi du
chanoine et de mon hôte prochain. Nous passons au pied de la
montagne-parc, dans ce joli faubourg d'Outremont où sont bâties des
villas, parmi des verdures caduques, en ce moment jeunes et fines. La
route ne vaut pas les routes de France; elle est seulement suffisante;
mais nous n'avons pas fait trois milles hors de la ville, que nous
nous trouvons en présence de l'obstacle le plus inattendu: une maison
en voyage. Oui, une maison en bois, comme elles sont presque toutes à
la campagne, de notable largeur, et composée d'un rez-de-chaussée,
d'un premier étage et de deux mansardes. Elle a dû se mettre en marche
à l'aurore. Elle est solidement assise sur des rouleaux; les rouleaux
peuvent tourner sur des madriers qu'on a disposés sur le chemin, l'un
à droite, l'autre à gauche, comme des rails, et l'énorme promeneuse
est tirée par une chaîne, qui s'enroule autour d'un treuil, en avant.
Quant au treuil, il a été planté,--pouvait-il l'être mieux?--droit au
milieu de la couche de macadam, et un brave cheval, tranquillement,
tourne autour du pivot. Notre chauffeur n'hésite pas; il donne un coup
de volant à droite, fait sauter l'automobile sur la banquette d'herbe,
coule dans un caniveau, remonte, salue le cheval résigné qui hale la
maison, puis il reprend la route et file à bonne allure. La campagne
est de sol léger, propre à la culture maraîchère. Je n'aperçois pas
une terre en friche, pas un buisson inutile. Mes compagnons me donnent
quelques détails sur Saint-Laurent, dont nous approchons.

--Cinq cents feux, dont cent cinquante abonnés au téléphone.

--A quoi sert le téléphone, dans les fermes?

--Pour les affaires, donc! Et en hiver, quand on ne peut pas sortir,
on fait un bout de causette par le fil. Ce qu'on s'amuse, l'hiver!

Cette note, cette allusion au plaisir de l'hiver, voilà dix fois que
je l'entends, depuis le peu de jours que je vis au Canada. J'apprends
aussi que la spéculation sur les terrains, qui détruit tout l'ordre
des valeurs en abaissant le travail, se porte particulièrement sur
cette région où nous sommes. Un nouveau chemin de fer, le Grand Nord,
va la traverser. Les compagnies américaines n'acquièrent pas
seulement, comme les nôtres, la largeur d'un trait de plume sur le
plan cadastral: elles achètent des domaines considérables, qu'elles
revendront s'il leur plaît. Presque toutes les fermes de la paroisse
de Saint-Laurent ont été cédées ainsi, depuis quelques mois, soit au
Grand Nord, soit à des compagnies financières. Tout autour de
Montréal, d'ailleurs, ce sont des centaines de familles qui se
trouvent volontairement appauvries de leur maison et de leur terre, et
chargées d'or. Des fermes de 50.000 francs viennent d'être payées
200.000 francs, d'autres 500.000. La tradition rurale est ébranlée et
la vocation des jeunes en grand péril. Je regarde les guérets
sablonneux où demain seront bâties des usines. L'automobile s'engage
dans un chemin transversal et médiocre, et s'arrête devant une très
jolie maison, construite en bois verni, et précédée d'un petit pré
clos. Tout le long de la clôture blanche, des drapeaux aux couleurs
françaises, d'autres aux couleurs pontificales ont été plantés,
et, çà et là, des banderoles portent écrit, en lettres d'or, le
mot «Bionvenue». La façade du cottage, les colonnes de la véranda
qui tourne, selon la mode canadienne, autour du rez-de-chaussée
surélevé, sont décorées de drapeaux aussi et de guirlandes. Toute
la famille est là groupée, le père et la mère, des frères et des
soeurs, des fils et des filles. On me reçoit comme un parent qu
aurait longtemps oublié de venir en Amérique, et que l'on fête, afin
qu'il se souvienne et qu'il regrette sa négligence. Quelqu'un m'a dit
hier, à Montréal, dans la rue: «Vous allez dîner chez monsieur Adélard
Cousineau?--Oui.--C'est un homme qui «vaut» un gros chiffre.» Il avait
précisé. Mais ce n'est pas notre manière de compter. La richesse est
ici évidente: il suffit, pour n'en pas douter, de pénétrer dans le
salon où l'on me fait asseoir, puis dans la salle à manger ornée de
fleurs. Mais, en voyant mon hôte robuste, aux yeux clairs, au visage
hâlé, je pense beaucoup moins à sa fortune qu'à ce qu'il «vaut»
moralement, à son air d'honnête homme, de brave homme, et encore de
pionnier qui a lutté. Il préside la table, autour de laquelle ont pris
place des frères, des beaux-frères, des fils, des neveux; les jeunes
femmes et les jeunes filles servent les plats innombrables, changent
les assiettes, et ne cessent d'aller et de venir entre la salle et la
cuisine; mais non pas toutes, car, dans le salon voisin, pendant le
repas, une voix fraîche chante des chansons et des romances. Les
souvenirs me reviennent en foule, surtout ceux des métairies de la
Vendée, où les femmes, qui sont reines et reines incroyablement,
d'après l'usage ancien mangent après les hommes. Nous causons
aisément, et sans chercher les mots, à cause des fraternités qui nous
lient, et du goût de la terre que nous avons commun. Puis je vais
visiter la ferme voisine, «la maison de Jasmin», qu'on m'a dit être du
vrai type français, et pareille aux anciennes. Elle date de 1808.
C'est, en effet, en plus grand, un logement de fermiers français.
Hélas, le domaine a été vendu. Il va falloir quitter le sol défriché
par les aïeux, voir détruire les plantations qui promettent et celles
qui sont en plein remerciement. Le père me montre ses groseilliers et
ses pommiers. La mère,--elle a eu dix-sept enfants,--me présente deux
jeunes gars élancés, à l'oeil timide et brillant, et me dit, avec
fierté: «En voici deux, monsieur, qui seront cultivateurs, comme nous.
Ils ne veulent rien autre chose. N'est-ce pas?» Et les enfants
confirment de la tête, gravement, la parole maternelle.

Nous remontons en voiture. L'automobile achève de traverser la grande
île sur laquelle est bâti Montréal. Je retrouve un de ces paysages
fluviaux qui sont vraiment une des caractéristiques de la nature
américaine: eaux débordantes, îles et rives boisées, terres à peine
émergentes, solitude des forêts primitives, noyées dans les fleuves
géants. Nous entrons alors dans la paroisse de Saint-Eustache. Les
cultures reparaissent, puis les bois. Nous avons pris une belle route
qui coupe un bois non exploité. Et je ne veux pas dire que des
bûcherons n'y sont jamais venus couper un tronc d'arbre, mais la main
de l'homme, la main ravageuse n'a pas travaillé avec méthode. Les
essences les plus diverses sont mêlées, et j'admire le vert tout jeune
des épinettes, et ces thuyas échevelés, qu'on appelle cèdres au
Canada, et dont le bois n'est jamais attaqué par la vermine. Le
regard est vite arrêté; il ne fouille pas les profondeurs; mais il y a
des clairières, aux deux bords de la route, et j'aperçois, au milieu
des arbres qui font le rond, des fleurs d'une blancheur vive, que je
ne connais pas. «C'est le lis des bois», me dit un de mes compagnons.
Je descends, et, marchant sur la très épaisse mousse, toute gonflée
d'eau, j'approche du massif sauvage. Non, je n'ai jamais vu ces trois
pétales charnus, pointus, d'un blanc parfait, ouverts à l'extrémité
d'une tige fine et haute d'un pied. Je cueille une gerbe de ces
premières annonciatrices du printemps canadien. Nous repartons. Les
terres de labour nous rendent l'horizon. Un peu de temps, nous suivons
un vallon encaissé, fait en corbeille longue, et plein d'arbres qui ne
dépassent les bords que du sommet de leurs frondaisons, et, quand nous
sortons de là, nous sommes devant une ferme de belle apparence, qui a
ses étables à droite et, à gauche, ses hangars.

--Je vous présente monsieur Philias Barbe.

Je vois venir à moi un homme encore jeune, maigre, roux de cheveux,
qui me tend la main. Une chose m'étonne. Il ignorait, il y a une
minute, qu'il dût recevoir une visite; nous sommes à la fin de la
semaine: et cependant il est rasé avec soin, il porte une chemise
blanche et un complet de drap noir avec lequel il pourrait faire son
tour de ville. Je ne tarde pas à avoir l'explication. Nous montons
l'escalier qui conduit à la salle de réception, bien ornée ici, de
tapis, de fauteuils, de rideaux et de gravures. On m'a raconté, en
chemin, que M. Philias Barbe, qui possède, par héritage, un domaine de
deux cents arpents, en a acheté un second, de même étendue, dans le
voisinage immédiat, pour établir son fils aîné. Il est propriétaire,
il est riche, la plupart des agriculteurs canadiens le sont, du moins
ceux qui possèdent la vieille terre patrimoniale: mais cela ne
m'explique pas la barbe fraîche, un samedi à quatre heures, alors
qu'il est de tradition lointaine, dans nos campagnes, de passer chez
le barbier le dimanche matin, avant la grand'messe. Au moment où nous
entrons dans le salon de la ferme,--aucun autre mot n'est exact,--deux
grandes jeunes filles travaillent à des ouvrages de couture. L'une est
en corsage blanc, l'autre en corsage rose. Je demande en riant si les
fermières canadiennes s'habillent ainsi pour faire le ménage.

--Non, bien sûr, répond l'aînée; mais, le samedi après-midi, c'est
l'habitude que les pères, les mères et les jeunes filles fassent un
brin de toilette.

--Et qui achève l'ouvrage?

--Les garçons: vous n'avez qu'à voir mes frères.

En effet, un jeune homme entre, décidé et de mine intelligente, comme
le père. Il est en habits de travail. La mère a dix enfants, cinq
filles et cinq fils. Deux des filles sont religieuses. Les fils font
valoir le domaine, et il n'y a pas besoin de valets de ferme, non!
bien que l'ouvrage ne chôme pas. Il faut des spécialistes chez maître
Philias Barbe. Tout le lait des vaches doit être expédié à la
beurrerie. Et, pas de retards!... Beau temps ou mauvais temps, on est
toujours pressé. La grande culture, à elle seule, occuperait bien six
hommes qui n'auraient qu'une demi-bonne humeur au travail; mais le
père a entrepris de cultiver les fraises, les tomates, et autres
bricoles, et tout doit arriver frais au marché de Montréal, à plus de
sept lieues d'ici!

Nous allons, entre hommes, visiter les terres. Elles sont jolies,
plaisantes à l'oeil, et fines de grain. Ce n'est plus tout à fait la
plaine, mais une lente montée, qui fait voir toute la moisson au
soleil, dès l'aurore, et au maître également. La meilleure partie est
labourée. Mais au sommet de la vague, loin de nous, et dans le bleu
déjà des brumes d'horizon, il y a des bois.

--A qui sont-ils?

--Ils sont à moi. Mais ceux de droite sont à l'aîné.

J'ai pris congé de toute la famille rangée devant le perron de la
ferme. La mère m'a offert un verre de «chartreuse», qu'elle avait
faite avec des herbes puissantes. Et je suis parti, regardant derrière
moi, tant que j'ai pu apercevoir la maison et les gens.

       *       *       *       *       *

J'ai parcouru, un autre jour, le chemin de Montréal à Saint-Anne de
Bellevue, qui côtoie le Saint-Laurent et les rapides de Lachine, et
j'ai visité la ferme modèle du Bois de la Roche. Étables, écuries,
bergeries, porcheries, poulailler, où vivent des bêtes de races
choisies, j'ai visité toutes les dépendances de ce beau domaine
qu'exploitent un régisseur et quatorze «engagés.» Mais je ne saurais
pas juger l'agriculture de luxe. Je m'en tiens aux fermes conquises
sur l'antique forêt, et transmises de père en fils, dans la même
famille, presque toujours d'origine française et toujours cultivant
elle-même. Plusieurs études généalogiques ont été faites, sur les
familles rurales de telle ou telle paroisse. On y relève des noms qui
nous sont familiers, parmi lesquels beaucoup de sobriquets, de
seigneuries, comme on disait jadis. Il semble qu'on revoie, rien qu'à
les prononcer, les anciens soldats des régiments de France, qui se
firent laboureurs quand le Canada passa sous la domination anglaise.
Je relève par exemple, dans le dictionnaire des familles de
Charlesbourg, par le curé Gosselin, des Amiot, Larosée, Brindamour,
Aubry, Beaulieu, Bergevin-Langevin, Blondain, Bresse, Ladouceur,
Latulippe, Lavigueur, Roy, Vandal, Malouin, Papillon, Provençal,
Robitaille, Sansfaçon. Mais le document le plus intéressant est ce
_Livre d'or de la noblesse rurale canadienne-française_, qui fut
publié à l'occasion des grandes fêtes du troisième centenaire de
Québec, en 1908. Un _Comité des anciennes familles_ fut chargé de
rechercher, dans la province, quels étaient les cultivateurs qui
pouvaient justifier de plus de deux cents ans de présence familiale
sur la même terre. A chacun de ceux-ci, une croix de vermeil était
promise, et un diplôme. Or, il y eut deux cent soixante-treize de ces
nobles, et, assurément, le recensement ne put être complet. Qui
étaient-ils, les chefs de la lignée? Après le traité de Paris, du 10
février 1763, il fut accordé aux Français un délai de dix-huit mois
pour vendre leurs biens et retourner en France. Un grand nombre en
profitèrent. Les historiens nous disent qu'il resta cinq cents
soldats, quelques rares employés et artisans, et des laboureurs
«attachés au sol et qui ne le quittèrent point». La plupart des
prêtres, attachés aux âmes comme les paysans à la terre, ne songèrent
pas même à laisser les paroisses commençantes. Et ce fut le début d'un
empire.

       *       *       *       *       *

_Québec._--De la terrasse de Québec, où des habitués se promènent,
dans le vent du matin, j'aperçois le plus beau carrefour d'eau qui
soit au monde. Quatre régions de plateaux, d'une hauteur à peu près
égale et s'opposant deux à deux, s'avancent dans le fleuve: celle de
Québec, élevée de plus de cent mètres au-dessus des eaux, la côte de
Beauport à gauche, la pointe de Lévis à droite, en face l'île
d'Orléans. Je ne vois limpidement, avec tout l'amusement des reliefs
et des couleurs, que la basse ville étendue au-dessous de moi. Les
autres terres sont distantes. Le paysage est immense. L'oeil ne
s'intéresse plus aux formes secondaires, mais aux longues lignes
droites de ces terres hardies, qui enfoncent leurs falaises dans le
courant. Les pointes sont brunes, les sommets d'un vert pâli par le
lointain. Entre eux, il y a la lumière des eaux, qui est jaune
aujourd'hui, et qu'un vieux Canadien m'assure avoir vue très bleue, et
glauque, et violette, et quelquefois encore, au soleil descendant,
toute tavelée d'or et de rouge, comme une forêt d'érables
transparente. Cette lumière, au moment où je passe, n'a qu'une beauté
médiocre. D'où vient donc mon émotion? Pourquoi mes lèvres, malgré
moi, s'ouvrent-elles pour dire: «Que c'est beau! que c'est beau!»
Pourquoi mes yeux se reposent-ils, avec une telle joie, sur ces
étendues qui bâtissent, autour du Saint-Laurent, un dessin
géométrique? Vers le nord et vers l'est, toute la côte de Beauport est
dominée par la chaîne des Laurentides. Elles suivent le fleuve; elles
ont des mouvements d'une souplesse parfaite; elles font, au bas du
ciel, une suite de dentelures légères, dont la dernière, et d'un si
grand dessin, celle du cap Tourmente, se perd, à d'infinies distances,
du côté où est la mer. Longtemps je les ai regardées, et j'ai regardé
l'île d'Orléans, et la pointe de Lévis. Et je devine que la beauté du
paysage de Québec est d'abord d'ordre architectural, conforme à un
instinct mystérieux de l'esprit, et qu'elle procède de cette
ordonnance où se mêlent les lignes droites des caps et les lignes
courbes des Laurentides.

Rien, en France, n'est plus français que ce Québec du Canada. Les gens
et les maisons sont de chez nous. On ne voit pas de gratte-ciel. Les
gamins, rencontrés dans la rue, flânent, jouent, rient, se disputent,
s'envolent comme les nôtres. Lorsque, le soir, je rentre chez sir
Adolphe Routhier, et que nous causons de toutes choses françaises,
librement, il me semble que je suis en déplacement, aux environs de
Paris, chez un confrère de l'Institut, qui a une belle maison et une
famille fine.

       *       *       *       *       *

_Les campagnes. Saint-Joachim._--Je vais voir, sur la rive gauche du
Saint-Laurent, des terres qui appartiennent, ou ont appartenu au
séminaire de Québec, en vertu du testament de monseigneur de
Montmorency-Laval (1680). Mon compagnon de route, le savant abbé
Gosselin, me cite, de mémoire, les dates où quelques-unes des familles
de Saint-Joachim s'établirent au bord du fleuve et défrichèrent le sol
que les descendants n'ont pas quitté. «Il y a là, me dit-il, un Josef
Bolduc, dont la noblesse remonte à sept générations, jusqu'à Louis
Bolduc, procureur du Roi, de Saint-Benoît, évêché de Paris, et qui
vint ici, dans le comté de Montmorency, en 1697. Il y a un Féruce
Gagnon qui descend d'un Pierre Gagnon, de Tourouvre en Perche, venu à
Saint-Joachim en 1674. Les Fillion descendent d'un Michel Fillion,
notaire royal, de Saint-Germain-l'Auxerrois, mais ils ne sont
«habitants» que depuis 1706. Les Fortin ont commencé d'ensemencer la
Grande Ferme en 1760, et les Guilbaut de cultiver La Fripone en 1757.
Vous verrez combien sont prospères les familles, celles-là ou
d'autres, que nous visiterons.»

Le train s'arrête à la station de Saint-Joachim. Nous montons dans une
petite voiture à quatre roues, et traversons le village, puis un grand
bout de plaine, où chaque champ est soigneusement clos, où, çà et là,
bordant les chemins, se lève une double ligne d'ormeaux. Les terres
plates où nous voyageons, terres d'alluvions sans nul doute,
s'étendent jusqu'au pied de la belle montagne qui porte le nom de Cap
Tourmente. Quelle joie ce serait de vivre une semaine de chasse et de
pêche dans ces Laurentides! Je n'ai pas vu encore d'aussi belles
futaies d'érables. Elles n'ont pas leurs feuilles, mais leurs
ramilles, et sans doute aussi les bourgeons entr'ouverts, font de
grandes tentures, ocellées et moirées, aux flancs de la montagne.
Nous devons être à une lieue au moins, peut-être une lieue normande,
de cette forêt attirante. N'y pensons plus. Le chemin ne nous y mène
pas. Il va parallèlement au fleuve, et voici, devant nous, une longue
habitation en bois, avec la véranda coutumière. Le fermier,--par
exception, le mot peut s'employer ici,--nous reçoit à l'entrée. Il est
jeune, solide, haut en couleur, et il porte les moustaches, et ces
demi-favoris que j'ai souvent vus en Normandie. La fermière, accorte,
claire, pas très parlante mais parlant bien, a préparé le déjeuner.
Elle a jeté, sur sa robe grise, un tablier à broderies rouges, et,
quand nous entrons, elle appelle, pour nous faire honneur, sa dernière
ou avant-dernière:

--Allons, viens dire bonjour, Marie-Olivine!

Les étables sont presque vides, car le temps est arrivé où les
bestiaux vont dans les pâtures. Elles renferment d'ordinaire cent
bêtes à cornes, et je pourrais visiter la laiterie modèle. Mais, plus
que la laiterie et que le déjeuner, le paysage m'attire. Nous avons
dépassé l'île d'Orléans dont j'aperçois l'extrémité boisée. D'autres
îles, mais bien plus petites, tiennent le milieu de ce fleuve de douze
kilomètres de largeur en cet endroit, et paraissent disposées en
ligne, comme des navires en manoeuvre: île aux Ruaux, la grosse île,
île Sainte-Marguerite, île aux Grues, île aux Canots, île aux Oies.
L'eau est basse, et la berge découverte. Devant moi, sur les vasières,
ces choses immobiles, d'une éclatante blancheur, que sont-elles? Elles
couvrent de grands espaces. Je sais que ce n'est pas une prairie de
fleurs de nénuphars: il y aurait des feuilles. Des cailloux? ils
seraient roulés et ramenés sur les rives. Tout à coup, le vent souffle
vers nous et m'apporte le cri des oies sauvages. Elles s'agitent.
Quelques-unes étendent leurs ailes. En même temps, de l'extrême
horizon au-dessus du fleuve, du fond de l'azur brumeux, d'autres oies
sauvages, en troupes immenses et formées en arc, émergent, arrivent
dans la lumière, l'étincelle au poitrail, tournent un peu, s'abattent,
et le bruit de leurs ailes passe comme une trombe. Les vasières sont
entièrement blanches.

Je les ai revues, une heure plus tard, du sommet du Petit Cap. C'est
le nom d'une colline toute voisine du Saint-Laurent, et qui porte,
parmi les bois, la vieille et vaste maison de campagne,--bien
française aussi,--du séminaire de Québec. Un sentier suit la crête de
la falaise, et la splendeur des eaux, le vent tiède, le cri des oies
sauvages, le ronflement d'un canot à pétrole qui paraît menu comme un
scarabée, nous viennent à travers la futaie. Arbres verts, chênes,
érables, frênes, tout pousse bien sur la butte. La saison du sucre
d'érable est à peine terminée. La sève sucrée coule encore le long des
troncs qui sont percés de deux ou trois trous d'un demi-pouce de
diamètre. Je demande à mon guide combien produit un érable de taille
moyenne.

--Cinquante ou soixante litres d'eau, me dit-il, qui donnent une livre
de sucre.

Pendant que nous traversons de nouveau la plaine, il me raconte des
traits de moeurs rurales. Je sens bien, au ton de la voix, que ce
prêtre a le respect et l'amour de la profession de laboureur. Il me
dit encore:

--Mon père avait fait ses humanités jusqu'à la rhétorique. A ce
moment, il se mit à cultiver la terre. Et il avait coutume de nous
répéter: «Je n'ai jamais eu de regrets.»

Ce pays de haut labourage me conquiert. En peu de temps nous gagnons
la partie de la paroisse où commencent les premières pentes du cap
Tourmente, et les forêts merveilleuses ne sont plus très loin. Les
cimes des érablières ont une grâce qui retient. Il me semble que le
sol est plus pauvre. Mais les cultures sont toujours bien encloses.
Des fossés bordés de saules suivent le pli des pâtures. Nous entrons
un moment chez M. Thomassin, qui est propriétaire de Valmont, vieil
homme, tout droit encore, qui ressemble à un retraité de la marine.

--Venez au moins dans la grand'chambre? me dit-il.

Et nous allons dans la grand'chambre. La mère de famille arrive: des
cheveux très blancs, des yeux très bleus, un visage doux; puis un gars
de dix-neuf ans, géant magnifique et rieur, le torse serré dans un
tricot de laine; puis une des filles, qui porte,--ce doit être la mode
dans le comté de Montmorency,--un joli tablier brodé. La maison, dont
nous visitons une partie, est double. Elle a trois belles pièces en
avant, du coté opposé à la montagne. Dans la troisième, où est le
poêle, il y a des provisions, la table à manger et des vaisselles.

--Voulez-vous goûter la tire?

La tire, c'est le sucre d'érable à l'état filant, une pâte brune dans
le plat, dorée par transparence, où l'on pique la pointe d'un couteau.
Je goûte la tire, et la déclare délicieuse, ce qui me vaut une
demi-naturalisation canadienne. On cause de l'hiver, des terres qui
sont encore bien froides pour le labour, et aussi de la race. En
prenant congé de M. Thomassin, je ne puis me tenir d'observer tout
haut, voyant l'homme au grand jour, à la porte de son royaume:

--Avez-vous l'air d'un de nos marins!

--Eh! monsieur, riposte-t-il, ça se peut bien: on est venu du comté
d'Avranches!

Le cheval se remet à trotter, et nous conduit chez les Braun, qui ne
sont pas plus prévenus de notre visite que ne l'étaient les Thomassin.
La mère a eu dix-sept enfants; elle en a quatorze vivants. Sept ou
huit jouent autour de nous dans la première pièce, et le plus petit
dort dans un berceau d'osier, posé à terre. Vraiment, il y a une
distinction et une dignité singulières chez la mère canadienne. Celle
qui nous reçoit a sûrement passé plusieurs années de son enfance dans
un couvent, comme presque toutes les fermières qui prennent là un
degré de culture et de civilisation que les hommes n'ont pas. Elle a
un visage ovale, grave et bon, que la jeunesse n'a pas quitté. Plus
jeune, elle a dû ressembler à un modèle du Pérugin. L'un après
l'autre, elle me présente les grandes filles qui l'aident dans le
ménage, les petits qui jouent autour de la table, puis, regardant le
dernier, qui dort, elle me dit:

--Je suis bien contente: je n'ai pas eu d'enfant cette année. C'est
dur, voyez-vous, d'être toujours penchée sur le berbers et réveillée
la nuit! A présent, on attend la récompense.

De quelle récompense voulait-elle parler? De l'éternelle? De l'appui
que prêtent aux parents les enfants devenus grands? Les deux pensées
étaient sûrement dans son esprit.

Que cela est admirable, divin et humain!

A peine a-t-elle achevé, que le dernier-né se met à s'agiter dans le
berceau. Elle fait un signe, du doigt. Et, aussitôt, une petite de six
ans qui était là, jouant aux dés sur la table, mais attentive, et les
yeux vers nous au moindre mouvement, saute à terre, court au berceau,
s'assied sur un des bords d'osier, appuie sur l'autre sa main droite,
et, prenant de l'élan, se balance en mesure, et rendort le nourrisson.

Le père est d'origine écossaise. De la ferme des Coteaux à
Saint-Joachim la distance est longue déjà. Je sais que, même dans le
plus rude de l'hiver, quand il fait quinze ou vingt degrés de froid,
les «habitants» ne manquent pas la messe du dimanche. «C'est du brave
monde», comme l'a dit l'un d'eux. Plusieurs font deux ou trois lieues
pour se rendre au village. Mais les enfants, comment vont-ils à
l'école? Ceux des Coteaux? Le père répond:

--N'y a-t-il pas les traîneaux à chiens? Le mien est grand: ils se
fourrent cinq dedans, et youp! youp!

Je vois en esprit, sur la neige fraîche encore, le chien qui tourne
brusquement, et les écoliers qui roulent, poudrés comme des moineaux.

Le soleil baisse. Il faut repartir. Un jeune homme, à la barrière du
premier champ, nous regarde, debout près d'une paire de boeufs de
labour. Il reconnaît en nous la nation.

--Voyez, dit-il, nos boeufs sont enjugués à la française!

En effet, tandis que, bien souvent, les boeufs ont un harnachement,
collier ou bricole, ici, je retrouve le joug en bois d'érable et la
courroie de cuir qui le lie aux quatre cornes.

       *       *       *       *       *

_Les campagnes. Montmagny._--Nous sommes quatre qui partons pour
Montmagny, deux Français et deux Canadiens-Français: Étienne Lamy, un
sénateur, un médecin et moi. Le village étant situé sur la rive
droite, il faut d'abord traverser le Saint-Laurent, de Québec à Lévis.
Puis nous prenons un train, qui longe la côte. Les paroisses ont des
noms qui, pour nous, sont plaisants: Saint-Vallier, Berthier,
Saint-François. Un lac, le lac de Beaumont, fait une longue clairière
dans une forêt pauvre, lande plutôt, où abonde la myrtille. Puis la
terre ameublie succède aux étendues sauvages. Nous voyons nettement,
car alors les arbres sont rares, les lignes successives d'habitations
rurales et le dessin des propriétés. Celles-ci ont toutes la même
largeur de cinq cents mètres, et la même longueur d'un kilomètre. A
l'époque lointaine des concessions de terrains, les arpenteurs ont
commencé à mesurer et borner les lots en partant du fleuve et
remontant vers l'intérieur. Les colons de la première ligne ont bâti
leurs maisons à la limite extrême de leur domaine, c'est-à-dire
exactement à un kilomètre du Saint-Laurent. Mais les concessionnaires
de la seconde ligne ont pu bâtir, de même, la ferme et les dépendances
au commencement de leur concession, de l'autre côté du chemin. On
cherchait à se rassembler, à se porter secours en cas d'incursion des
sauvages, ou d'accident, ou de grand travail; de telle sorte que les
campagnes sont sillonnées de rues parallèles, où les maisons, il est
vrai, sont bâties à de longs intervalles, et que l'on vous dira, si
vous demandez l'adresse d'un cultivateur: «Il habite dans le deuxième
rang, ou dans le quatrième.»

Je crois que Joseph Nicole habite dans le deuxième. Des automobiles
nous attendaient à la gare. Ce Montmagny est le chef-lieu judiciaire
de trois comtés, gros bourg ou petite ville, dont les maisons de bois
sont bien peintes et qui a ses jardins, ses trottoirs et ses clubs
politiques. Je remarque le goût des gens du pays pour la brave «potée»
tant aimée de nos pères, et qui a encore bien des fidèles. Ce
géranium-lierre, ce bégonia, ce fuchsia, ce dahlia tuyauté, modèle
1850, ont péniblement poussé leurs premières feuilles dans la cuisine,
peut-être dans la grande salle, où les «cavaliers» viennent «voir la
blonde», et aujourd'hui, ils s'épanouissent sur l'appui de la fenêtre.
Les fermes en ont aussi, de ces belles potées, et, quand nous entrons
chez M. Joseph Nicole, la première couleur vive que j'aperçois, c'est
un géranium-lierre, en espalier, qui fait son petit vitrail, vert et
rose, devant une fenêtre. A la demande du père, une jeune fille d'une
trentaine d'années, vive d'esprit et «bien disante», va chercher le
registre sur lequel sont notées l'histoire et la généalogie de la
famille. Je copie ces premières lignes, concernant l'ancêtre, le
premier de la race: «Voyageur, originaire de France, arrivé en Canada,
acheta de Basile Fournier et de Françoise Robin, son épouse, un
certain terrain au sud de la rivière du Sud, provenance de la
seigneurie de Saint-Luc, qui fut cédée, par le roi régnant Louis XIV,
à M. de Montmagny, premier seigneur, le 5 mai 1646.»

Le souci, l'orgueil même de la tradition sont évidents. Mais le goût
d'un progrès sage ne me paraît pas manquer à l'habitant canadien. Je
crois que le laboureur de vieille race demande à la nouveauté d'avoir
fait ses preuves, mais sa défiance première n'est pas de l'entêtement.
L'un d'eux, ces jours derniers, m'a dit: «Toute machine nouvelle, qui
fait du travail rapide, et qui n'a pas cassé aux mains des premiers
acheteurs, je l'achète.» Aujourd'hui, je visite les étables de M.
Nicole, avec le fils aîné, qui vient d'acquérir le domaine voisin. Le
plafond est bas, sans doute pour que les bêtes aient plus chaud
pendant le long hiver. J'en fais la remarque.

--Les nouvelles étables, chez moi, dit l'aîné, seront bâties un brin
plus haut, mais les sociétés d'agriculture ne conseillent pas
d'élever beaucoup plus la charpente.

Il s'est informé; il connaît les méthodes et les plans recommandés.
Les vaches mâchonnent un reste de foin dans le râtelier, et, juste
au-dessus de leurs cornes, il y a, pendues au mur, des boîtes à trois
compartiments, et, dans les boîtes, une ou deux poules qui pondent.

--Bah! dit encore l'aîné, qui me voit sourire et qui retrouve un mot
de la marine, bah! c'est le poulailler des anciens: à présent, ça se
grée autrement.

Et je ne dirai plus qu'une des visites que j'ai faites à mes amis de
la campagne: ma visite à Fortunat Bélanger.

Il habite le troisième rang, par conséquent à trois kilomètres du
fleuve, et tout au bord de la rivière du Sud. Pas plus que Nicole il
n'a été prévenu. Nous le voyons au dépit qu'il ne dissimule pas,
lorsque les premières politesses ont été échangées. Il dit au
sénateur, il dit au médecin:

--Ce que ça me fâche! Si seulement vous m'aviez écrit!

La maison a six pièces au rez-de-chaussée et autant au premier étage.
Un calorifère la chauffe entièrement. Malgré les protestations de la
ménagère, une maman de onze enfants,--mince et de visage délicat,--qui
assure que tout n'est pas en ordre, on nous ouvre les portes des
chambres et des dortoirs de là-haut. Les lits sont faits, les courte
pointes tirées, et le plancher est net. Je remarque deux penderies,
fort bien garnies; des armoires où sont entassés des cartons à
chapeaux aussi larges que ceux de Paris; des tuyaux qui amènent l'eau
de la rivière à l'étage. En bas, le mari me montre les deux pièces de
réception, tout à fait élégantes, et la «chambre nuptiale», devenue
chambre d'apparat. Les oreillers et les draps du lit sont brodés; une
belle commode, des chaises légères, un miroir, le bénitier, des
chromolithographies ont encore leur air de jeunesse et d'étalage. Nous
revenons dans la salle à manger, où le couvert était mis quand nous
sommes entrés.

--Vous prendrez bien une bouchée avec nous?

Je reconnais les mots, l'accent, la politesse de la France rurale non
diminuée. Et tout de suite l'hôte ajoute, en hochant la tête, et
regardant avec tristesse les deux Français:

--Vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. Nous avons l'oeil sur
la France, toujours.

Il est jeune; il a le type conventionnel du Gaulois, et la physionomie
sans repos d'un homme des villes. Tandis que nous goûtons au pâté en
croûte, doré et délicieux, que la ménagère avait préparé pour le dîner
de midi, M. Fortunat Bélanger reprend:

--Je n'ai pas toujours été tel que vous me voyez. Il a fallu
travailler, et même voyager...

--Oui, interrompt sa femme: pensez qu'il a fait deux séjours au Yukon,
de dix-huit mois chacun, l'un avant son mariage, et l'autre après!

--Comme mineur?

--Prospecteur et mineur, répond le Canadien. Il fallait dégrever le
bien de mon père. J'y suis arrivé, et j'ai même gagné plus.

Lamy l'interroge sur la vie dans l'extrême-Nord. Nous écoutons. La
causerie dure trop peu à mon gré. Nous quittons la ferme et retournons
au village, chez le docteur Paradis.

Nous étions là depuis une heure peut-être, quand on sonne à la porte.
Le docteur va ouvrir, et revient tenant une lettre à la main.

--Il n'a pas voulu entrer! J'ai insisté: rien à faire!

--De qui parlez-vous?

--De Bélanger: dès que nous l'avons eu quitté, ce matin,--vous vous
souvenez que notre arrivée à l'improviste l'avait chagriné,--il s'est
mis à écrire. Voici la lettre.

Cette lettre était adressée à Étienne Lamy, qui me l'a donnée. Je la
transcris fidèlement:


    Rivière-du-Loup, Montmagny, mai 1912.

    «Cher monsieur,

»Pardon de venir vous relancer, mais, si je comprends bien votre
visite, vous venez étudier l'âme française en Amérique, et je crains
bien que, pendant votre courte visite sous mon toit, je n'aie pas eu
le temps de vous la montrer dans sa vivacité. Pour bien la comprendre,
il vous faudrait entendre nos enfants, quand ils sont tous réunis,
dérouler leur répertoire de vieilles chansons de France et nous
questionner sur votre beau pays.

»Vos malheurs, vos succès, vos gloires, trouvent un écho dans nos
coeurs, et cet attachement profond à la vieille mère patrie ne nous
empêche pas d'être de loyaux et fidèles sujets britanniques. Expliquez
cela si vous le pouvez.

»Merci à vous et à vos compagnons de voyage pour l'honneur que vous
m'avez fait de visiter mon humble toit. Je comprends que c'est le
paysan canadien-français que vous avez honoré en ma personne, et je
vous remercie au nom de tous.

»Croyez-moi, cher monsieur, votre bien dévoué.

    »F. BÉLANGER.»

       *       *       *       *       *

Si on me demandait, maintenant, quelle est mon opinion sur les
Canadiens-Français en général, je me récuserais, n'ayant pas eu le
temps d'étudier chacun des groupes humains dont le peuple est composé.
Mais si on limitait la question à la population rurale, d'origine
française, de la province de Québec, je n'hésiterais plus. D'autres
ont célébré et préféré l'audace du colon américain, ou la méthode de
l'Écossais, ou la patience de l'Allemand. Mais, si l'on juge à la fois
les trois éléments qui font l'homme de labour, la famille, l'âme, le
goût du métier, le Canadien-Français n'a pas de rival. On pourrait lui
en trouver pour le métier: il n'en a pas pour l'âme. On la sent
enveloppée, menacée, attaquée déjà par plusieurs ennemis, la richesse,
l'alcool, la politique, la mortelle Révolution. Mais, si elle résiste,
quelle grande nation, bientôt, elle animera!



VISITES EN ANGLETERRE

I

DANS LE NORFOLK


Les circonstances m'ont amené, à visiter plusieurs comtés d'Angleterre
éloignés l'un de l'autre. Partout j'ai trouvé, chez les Anglais qui
m'ont reçu, «cet accueil franc, sans affectation d'aucune sorte, et
qui s'offre sans s'imposer», dont parle, dans un livre de voyages, le
prince Louis d'Orléans et Bragance; et j'ai reconnu que le voyageur
princier usait d'un autre mot juste, quand il notait «leur discrétion
affinée par une longue pratique de l'hospitalité». Je tâcherai
d'imiter cette discrétion. Je publierai quelques impressions,
incomplètes volontairement, sans préciser les lieux, choisissant
parmi mes souvenirs ceux qui ne rappellent pas trop les lectures que
j'ai pu faire.

       *       *       *       *       *

Ma première visite est pour le Norfolk. L'habitation où je suis
attendu est située au nord-est de Londres, à plus de deux heures
d'express. Le train traverse d'abord des campagnes plates, devenues
comme un parc en raison de ces deux phénomènes: respect des arbres et
abandon de la culture des céréales. Après une heure de route, la terre
remue enfin; les rivières ont un cours précipité entre des bordures de
prés d'une pente égale et d'un vert sans une tache, sans feuilles
tombées, sans fleurs tardives; des bois aux frondaisons pleines,
rondes en haut et rondes en touchant l'herbe, tournent avec les
collines, et bleuissent avec elles, bien plus vite que chez nous, dès
qu'ils s'éloignent un peu; j'aperçois, se levant des futaies, des
tours et toute la crête dentelée d'un château couleur de ciment. La
pluie qui a tombé huit jours durant, la pluie impériale de
Grande-Bretagne et d'Irlande, a tout lavé, lissé, verni. Le soleil se
montre, derrière un voile. Et il semble que les voyageurs passent
l'inspection d'un décor de théâtre tout frais: «Attention! Ces
messieurs arrivent! Quatre petites filles en rose et blanc sur une
barrière; un chariot ici, avec deux chevaux rebondis; un troupeau de
dindons là-bas; éclairage à gauche; effet de brume au jour tombant; ne
bougeons plus, ces messieurs regardent!»

Un peu plus loin, le pays redevient plat, des canaux coupent les
étendues vertes, les bateaux s'aventurent dans les prés, on pense à
une Hollande boisée et sans tulipe.

La nuit commence, quand je descends du train. Je traverse une petite
ville de bains de mer, assise entre deux collines. La maison de sir
H... n'est pas loin. Je suis reçu comme si je revenais. J'entre
cependant pour la première fois: mais je connais le fils aîné du
baronnet. Tout le monde,--mes hôtes et les invités,--parle français,
parce que je ne sais que trois mots d'anglais. Je suis dans une
famille ancienne, influente, religieuse et passionnée pour la chasse.
Lady H... a passé plusieurs hivers au bord de la Méditerranée, à Nice,
à Cannes. Elle a gardé de la France un souvenir pareil à celui que
nous emportons d'Italie: branches d'olivier, ciel bleu, femmes jetant
des bouquets de géraniums dans la voiture d'une grande dame, étoiles
claires, parfum chaud des montagnes. Il s'y mêle, et cela est mieux et
touchant, des noms, des visages, des mots de pauvres gens qu'on allait
voir et secourir. Elle a dû être fort belle. Elle a grand air, un
esprit prompt, décidé, qui se recueille quand il s'émeut; elle a le
goût des fleurs, dont il y a, dans les salons et dans les chambres,
des gerbes admirables et faites avec un goût juste.

       *       *       *       *       *

Le maître d'hôtel, en mon honneur, a orné la table de rubans
tricolores. Tous les convives sourient. J'entends murmurer: «L'entente
cordiale!» Et les deux mots sont exacts, sûrement, entre les quatre
murs de la salle à manger. Mon hôte me demande:

--J'espère que vous êtes conservateur?

--Oui.

--Very well!

Après le dîner, quand nous passons au fumoir, il allume un cigare, il
entame, avec un de ses invités, une discussion véhémente et grave sur
le libre échange, et je vois du coin de l'oeil, sous le feu des
lumières, remuer et puis devenir étale sa barbe blonde et blanche. Mon
jeune ami, qui se mêlerait volontiers à la conversation, car il a le
goût très vif des choses politiques, pense que l'examen du livre des
chasses m'intéressera davantage. Il va prendre dans la bibliothèque un
volume relié, doré sur tranche, où, depuis soixante-quinze ans, chaque
tableau de battue a été inscrit: faisans, perdreaux, canards sauvages,
lièvres. Je relève beaucoup de belles journées, une, toute récente, de
300 perdreaux, une autre de 865 faisans. On a chassé dans
l'après-midi, sans grand succès, à cause du vent. Et pendant qu'au
dehors la pluie bat les fenêtres, la pluie dont les rafales sont
pleines de bruits de mer, j'interroge plusieurs chasseurs sur ce grand
«excitement» favori. Ils connaissent bien le sujet. La loi qui régit
la chasse en Angleterre, me disent-ils, date d'un peu plus de trente
ans, c'est une loi radicale. On s'était plaint du dommage causé par
les lapins: elle en a profité, pour attribuer le droit de chasse au
fermier.

--Qui le cède au propriétaire?

--Pas complètement. Il peut renoncer à chasser le gibier, les faisans,
les cailles, les perdreaux, mais non à détruire les lapins et les
lièvres, considérés comme animaux nuisibles. Le droit au lapin et au
lièvre est inaliénable. Et de plus, il peut s'exercer toute la
semaine, même le dimanche.

--Mais vous aussi, vous pouvez chasser le dimanche? Vous ne le faites
pas, je le sais, mais c'est de votre plein gré.

--Il y aurait un moyen fort simple de vous détromper. C'est demain
dimanche. Supposons que vous preniez un fusil et que vous alliez
devant vous, sur nos terres, avec un de nos gardes...

--Eh bien?

--Vous seriez pris, ou dénoncé au juge. Et le juge vous condamnerait à
autant de guinées, à autant de fois vingt-six francs d'amende, que
vous auriez abattu de pièces de gibier. Mais, sur votre chemin, à la
lisière d'un champ de betteraves, vous auriez pu croiser un de nos
fermiers, revenant tranquillement à la maison, avec une couple de
lièvres dans sa gibecière.

--C'est un régime qui a dû singulièrement diminuer le nombre des
lapins et des lièvres, en dehors des parcs?

--Assurément. Quant aux lapins...

--Vous ne les chassez guère, oui, peut-être même n'en mangez-vous
jamais? On me l'a affirmé.

Quelqu'un me répond, d'un ton sérieux:

--Ils sont très appréciés dans la classe industrielle.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, le soleil a paru dès le matin. Je le vois de ma fenêtre.
Il met en joie les grives et les merles, que personne ne détruit en
Angleterre, et qui courent sur les gazons ras, par douzaines, essayant
un commencement de chanson, sans ardeur, en sourdine, comme il
convient au milieu d'octobre. Il ne reste plus trace de la pluie
d'hier, si ce n'est dans le ciel, tout frais lavé, qui n'est pas sec,
qui ne le sera jamais.

Sans que j'aie eu besoin de le demander, lady H... a donné l'ordre
d'atteler, pour me conduire à la chapelle catholique, distante de
quatre kilomètres et située à l'entrée de la petite ville. J'entends
la messe, en compagnie de quarante-quatre fidèles, de conditions très
diverses et dont plusieurs doivent venir de fort loin. Pendant ce
temps, les propriétaires du domaine et leurs hôtes sont allés au
temple. Les chemins sont pleins de gens qui passent, mais qui se
taisent ou qui parlent bas. Les automobiles et les cloches rompent
seules le silence de cette matinée dominicale. Il y a du jeûne dans le
dimanche de nos voisins. Mais j'ai toujours trouvé que c'était là un
sot thème de moquerie, et que cette rigueur, ne fût-elle qu'apparente,
ne va pas sans grandeur.

Une heure sonne. Déjeuner froid, selon la tradition, les domestiques
ayant congé. L'après-midi se passe en causeries, flâneries,
promenades: nous visitons les jardins, qui sont aimés, et que
l'automne n'a pas encore touchés; la ferme la plus proche, où sir
H..., agronome entendu, me présente un troupeau de vaches de l'espèce
dite Tête Rouge, et qui est de robe rouge également, et qui n'a pas
de cornes, mais qui porte, à la place, au sommet du front, un superbe
toupet frisé, à la Louis-Philippe; puis nous descendons vers les bois.
Ils sont très beaux, d'essences mêlées, chênes, pins, hêtres,
bouleaux, plantés dans un sol raviné, qui tantôt plonge et maintient
dans l'ombre bleue la colonnade des troncs d'arbres, et tantôt les
érige dans la lumière du couchant, neige pourprée qui descend tout le
long des écorces et sculpte les racines. Ils enveloppent un étang,
d'où montent, à notre approche, des bandes de canards à demi sauvages.
Mes compagnons de promenade, jeunes ou vieux, ont tous le sentiment de
cette beauté des bois, un enthousiasme qui ne s'exprime pas par des
mots, mais que trahissent les yeux, la marche plus ardente, coupée
d'arrêts que personne n'a dictés, les silences, le geste d'une main
qui se lève, et qui montre la gloire d'une grappe de feuilles
mourantes. Je dis à une jeune fille, qui marche à côté de moi:

--Vous êtes des romantiques.

--Je croyais, me répond-elle en riant, que, pour des Français, nous
étions seulement «sportives».

       *       *       *       *       *

Le soir, quand nous nous sommes retrouvés dans le salon, elle est
venue à moi, un gros livre à la main.

--Il y a tout dans la Bible, monsieur. Voici un texte où l'on jurerait
que le prophète Nahum à prédit les automobiles... C'est sir H... qui
l'a découvert l'autre jour. Regardez!

Et je lis, au bout de son ongle rose: «Les chars courront rageusement
dans les rues; ils se heurteront l'un contre l'autre dans les avenues;
ils ressembleront à des torches; ils voleront comme des éclairs.»

--C'est même l'accident qui est prédit, mademoiselle.

Mon voisin, qui a entendu le mot d'automobile, se penche.

--A propos, dit-il, vous connaissez M. Z...?--Et il me nomme un jeune
Anglais, que je connais en effet, et qui habite un comté assez éloigné
de celui où nous sommes.--Il lui est arrivé une aventure amusante.
Vous savez que, chaque année, le Roi, sur la liste des principaux
propriétaires des comtés, «pointe» les shériffs. Il en pointe un par
comté, et il y a obligation d'accepter cet honneur assez onéreux. On
ne peut le décliner qu'en payant quelques centaines de livres
sterling.

--Et notre ami M. Z... a été pointé, pour cette année-ci?

--Précisément. Il n'a eu garde de se soustraire à l'ordre du Roi. Il
devra donc, en cette qualité, recevoir les membres de la famille
royale qui traverseraient le comté. Mais le plus clair de l'office de
shériff, vous ne l'ignorez pas, c'est d'aller chercher à la gare,
quatre fois par an, le juge qui tient les assises, et de le reconduire
dans le même appareil. Or, les usages sont antiques et sacrés: grand
carrosse de gala; deux hommes sur le siège; deux valets de pied,
toutes perruques dehors, debout à l'arrière; le juge, en costume,
assis sur les coussins du fond, et le shériff lui faisant face. M.
Z... se dit qu'on pourrait peut-être rajeunir le cérémonial. Il s'en
ouvrit au juge. «J'ai une 40 chevaux, dit-il, toute neuve et des plus
confortables. Je la mets à la disposition de Votre Seigneurie, que
j'irai prendre en automobile, si elle le permet, au lieu d'user de ce
lourd carrosse.» Quelle proposition! Quelle révolution! Le juge n'a
pas même hésité une seconde: «Monsieur, a-t-il répondu, quand le Roi
entre dans une ville d'Angleterre, c'est dans un carrosse de gala. Je
suis le représentant du Roi pour la justice. J'entrerai en carrosse,
suivant l'usage, et non autrement.»



II

DANS L'OUEST


Les hêtres sont peut-être les plus beaux arbres qui soient. Ils ont le
tronc vigoureux et les mains fines. Et quel vêtement d'automne! Quel
manteau de cour traînant sur l'herbe; quelle vie, au moindre souffle,
dans tous ces larges plis, brodés d'or vert, d'or jaune, d'or rouge,
qui tombent autour d'eux! Avec les ormes, ils forment la grande beauté
de la campagne anglaise. Les ormes ont plus de colonnes apparentes,
plus de jour entre les feuilles, plus de caprices dans le mouvement,
plus de branches qui font panache, ou simplement perchoir: mais les
hêtres sont incomparables pour l'ampleur des assises et la
magnificence des palmes étalées. Leur beauté est aimée; ils ont la
vieillesse assurée, comme les bons serviteurs, dans ces domaines
inaliénés.

--Venez voir ceux-ci, me dit la comtesse W., ils n'ont que deux cents
ans, mais ils vivent tout près de nous. Et comme ils commencent bien!

Ces «jeunes» arbres, pleins de promesses, auraient pu l'un et l'autre
abriter une compagnie de grenadiers sous la tente de leurs feuilles.
Il pleut, nous sommes dans l'ouest et en automne. Les choux trouvent
la pluie délicieuse; les hommes n'ont pas l'air de la trouver gênante.
Nous revenons d'une course en automobile; nous avons visité le collège
de Downside, bâti en pleine campagne par les Bénédictins anglais: et,
naturellement, nous sommes arrivés pendant une récréation. Il faut
connaître le règlement, pour tomber sur une étude! Eh bien! cinquante
collégiens galopaient dans l'herbe trempée, tête nue pour la plupart,
sous une averse qui eût fait ouvrir son parapluie à un berger des
Landes; ils traversaient un taillis, et se ruaient, en deux pelotons,
sur les pentes d'une seconde prairie. Le jeune moine qui nous guidait
dans notre visite avait l'air d'envier les coureurs. Sa souple
vigueur, à chaque mouvement, affirmait l'habitude encore récente du
golf et du cricket, et je suis bien sûr que si je lui avais dit: «Quel
beau temps pour le rallye-paper!» il aurait répondu: «Oh! yes!» Ici,
de même: tout ce qui est dehors reste dehors; la pluie peut tomber
s'il lui plaît, on la connaît; on la supporte; elle vient de la mer
amie et collaboratrice.

       *       *       *       *       *

Nous rentrons cependant. La maison, qui est vaste, est pleine de
tableaux, d'aquarelles, de gravures accrochées aux murailles. Les
corridors sont des musées, et, jusque dans le quartier de la
_nursery_, cent oeuvres d'art racontent l'histoire d'Angleterre ou
l'histoire de France, cette petite gravure coloriée par exemple, qui
porte en marge ces lignes manuscrites: «Vue de la Bastille, prise du
second pont-levis, au moment du siège et de la prise de cette
forteresse, le 14 juillet 1789, 4 heures après-midi.» On croyait que
l'inscription était de la main de Horace Walpole. «Je suis presque
sûre du contraire, dit une jeune femme à qui la comtesse W. fait
visiter le château; c'est un de ses amis de France qui a envoyé à
Horace Walpole la gravure et la légende.» Elle a le droit de juger:
elle a publié, en seize volumes, et annoté les lettres du célèbre
homme d'État. Mais elle est si simple et si fine, qu'il faut
une surprise comme celle-ci, pour qu'elle laisse deviner son
érudition. Horace Walpole règne, d'ailleurs, dans cette maison. Ses
mémoires,--deux textes de sa main,--superbement reliés, occupent la
place d'honneur dans la bibliothèque. Son portrait, par Richardson,
nous le montre dans sa jeunesse en habit bleu et justaucorps rouge, le
visage levé, spirituel en diable, avec cette nuance de fatuité qui
deviendra bientôt mépris.

Expression rare dans les portraits d'hommes de l'école anglaise. Ici
même, il y a dix autres toiles représentant de jeunes seigneurs du
même temps: et qu'ils soient diplomates, marins, futurs ministres ou
simplement chasseurs de renards, tous les modèles ont ce petit pli de
rudesse entre les sourcils, cet air de volonté, de bourrasque facile
et imminente, qui est une manière anglaise, et une jolie manière, en
somme, de regarder la vie.

--Voici deux tabatières qui lui ont appartenu, dit lady W. en
s'approchant d'une vitrine. Celle-ci,--et elle me tend une tabatière
en or ciselé, enrichie de rubis et de perles, d'un admirable
travail,--lui a été donnée par le grand Frédéric; voyez la
miniature...

--Et cette autre, réplique Mrs. T., lui fut envoyée de France, par son
amie madame du Deffand. Madame du Deffand avait fait peindre sur le
couvercle, le portrait,--ne trouvez-vous pas qu'on ne l'a pas flattée,
cependant?--de la belle marquise de Sévigné, et elle avait enfermé
dans la boîte une lettre... Attendez, je crois que je vais pouvoir
vous la faire lire...

Mrs. T. s'en va fouiller dans la bibliothèque, et revient, après une
minute, avec le texte de la lettre, datée «des Champs-Élysées», et qui
n'est pas tout à fait de la belle marquise, on le devine à la deuxième
ligne. «Je connais votre folle passion pour moi, votre enthousiasme
pour mes lettres, votre vénération pour les lieux que j'ai habités.
J'ai appris le culte que vous m'y avez rendu, j'en suis si pénétrée
que j'ai sollicité et obtenu de mes souverains la permission de vous
venir trouver, pour ne vous quitter jamais... J'ai pris la plus petite
figure qu'il m'a été possible, pour n'être jamais séparée de vous. Je
veux vous accompagner partout, sur terre et sur mer, à la ville, aux
champs, mais, ce que j'exige de vous, c'est de me mener incessamment
en France, de me faire revoir ma patrie, la ville de Paris, et de
choisir pour votre habitation le faubourg Saint-Germain.»

       *       *       *       *       *

La maison aime les livres. Dans le fumoir, où je retrouve bientôt la
famille de lord W. et ses hôtes, j'aperçois, sur une table, les trois
volumes, qui viennent d'arriver, des lettres de la reine Victoria. A
côté, trois ou quatre volumes, format in-quarto, épais, margés
abondamment, portent aussi le nom de la reine: «_The Victoria history
of the counties of England._»

--Cette histoire des comtés anglais, m'explique M. T., a été
entreprise, il y a, je crois, une dizaine d'années, par l'éditeur
Archibald Constable. Ce sera une oeuvre immense, puisque l'étude de
chaque comté exige plusieurs volumes. Tout s'y trouvera: géographie,
géologie, histoire, botanique, archéologie, littérature...

--Que j'aimerais qu'on fît une oeuvre pareille pour la France!
Dénombrer ses gloires, puis les enseigner! Les travailleurs ne nous
manqueraient pas: ce sera l'oeuvre des temps de paix, un peu plus
tard.

--Chez nous, le moment est favorable. Un grand nombre d'hommes
compétents collaborent à cette histoire, et même plusieurs femmes.
Nous avons,--le saviez-vous?--plusieurs centaines de jeunes filles qui
étudient à présent, à Oxford et à Cambridge. En sortant de là
quelques-unes écrivent, comme celles dont je viens de parler; d'autres
deviennent institutrices, secrétaires... Les femmes commencent à
chasser les hommes de beaucoup d'emplois en Angleterre. Elles sont
innombrables dans les administrations, dans les postes, par exemple.
Et les hommes se plaignent: c'est l'envers du féminisme.

       *       *       *       *       *

La conversation prend cette allure demi-politique, demi-sociale, qui
est, comme le galop de chasse, familière à nos voisins et voisines
d'outre-Manche. Lady W. raconte qu'elle veut établir une _nurse_
garde-malade, dans le village, et qu'elle rencontre des difficultés
qui ne sont pas spéciales au pays anglais, mais qui peut-être y sont
plus malaisées à vaincre.

--Il nous faut, dit-elle pour le traitement de la _nurse_,
cinquante-sept livres sterling, plus une bicyclette et le grand
manteau bleu. J'ai demandé aux ouvriers leur cotisation; ils m'ont
répondu: «A quoi bon, maintenant? Nous la paierons quand nous serons
malades!» Oui, ils paieront alors une guinée par semaine, puisque
c'est le prix que demande une garde-malade, ou plutôt ils ne pourront
pas la faire venir... C'est le comble de l'imprévoyance!

--Lady W. réussira quand même, répond quelqu'un. Elle a tout
l'essentiel pour gagner sa cause, qui est d'aimer le monde où l'on
vit. Je vous apprendrai, monsieur, qu'elle a, par exemple, l'habitude
d'inviter, à la Noël, les filles de ses fermiers à prendre le thé avec
elle; un autre jour, ce sont les fermières qu'elle invite; un autre
jour, elle donne un bal à ses domestiques...

--Un bal!

Lady W. répond:

--Mais oui, dans la grande salle à manger. Les invitations sont faites
par le maître d'hôtel, qui écrit aux domestiques du voisinage: «Avec
la permission de madame, je vous prie de bien vouloir....., etc.» Je
danse avec lui le premier quadrille, et nous avons pour vis-à-vis lord
W. avec la femme de charge. Il y a un orchestre; il y a un buffet, et
cela commence à neuf heures du soir, et cela finit à six heures du
matin.

--Et le service?

--N'a jamais été aussi ponctuel que le lendemain.

La question des domestiques est une des plus sérieuses qui aient
toujours été, l'une des plus inquiétantes en plusieurs pays,
aujourd'hui. Tout le monde en peut parler, et, chacun disant son mot,
j'apprends beaucoup de choses, dont je puis dire quelques-unes, sur
ce nombreux personnel de serviteurs qu'exige la vie de château en
Angleterre.

Ils sont strictement hiérarchisés. Il y a des règles, des préséances,
des castes fermées. On se rencontre; on ne se voit pas: c'est le
pastiche d'un autre monde. L'ordre des domestiques supérieurs se
compose: du maître d'hôtel, de la cuisinière ou du chef, des valets de
chambre et des femmes de chambre attachés à la personne du maître ou
de la maîtresse de la maison, ou de l'un des enfants. Les autres sont
domestiques inférieurs, par exemple le cocher, même le premier cocher
(bien que les palefreniers l'appellent _sir_), les valets de pied, les
_housemaids_ qui cirent les parquets, les lingères, blanchisseuses,
boulangères, femmes de la laiterie... Le soir, au moment du dîner, qui
est l'heure solennelle pour les domestiques comme pour les maîtres, on
a fait un peu de toilette, ces demoiselles ont mis un corsage clair,
un ruban, une broche, et l'on entre avec ordre dans la salle à manger
commune, qui est distincte de la cuisine. Le maître d'hôtel préside,
ayant en face de lui la cuisinière. Mais c'est un repas muet. Il est
assez court, parce que, dès que les plats de viande ont été servis,
les domestiques supérieurs se lèvent, et vont manger le pudding dans
le petit salon de la femme de charge. Les _housemaids_ se lèvent
aussi, emportent leur verre et leur couteau, et se retirent dans la
chambre de l'une d'elles. Les domestiques se trouvent alors divisés en
trois groupes, et le silence n'a plus sa raison d'être.

--Chez le vieux duc de X., qui est mort récemment, dit quelqu'un, il y
avait une tradition qui a duré juste cent ans. Chaque soir, dans le
salon de la femme de charge, on débouchait une bouteille de porto. Le
maître d'hôtel emplissait les verres, et, levant le sien, prononçait:
«A la santé de monsieur le duc!» Quelques instants après, le premier
valet de chambre, ayant de nouveau rempli les verres, disait: «A la
santé de monsieur le marquis!» Le duc actuel a trouvé que tout l'effet
des toasts, après cent ans, devait s'être produit, et il a supprimé le
porto.

--Oui, reprend une jeune fille, la séparation est très nette. J'en ai
eu la preuve. Pendant une absence de ma mère, une de nos lingères est
venue me trouver, et m'a priée de la faire admettre à la table des
domestiques supérieurs. Elle invoquait son ancienneté dans la maison,
et son goût pour le pudding. C'étaient des raisons. J'ai promis d'en
référer, et je suis allée trouver la cuisinière. Elle m'a écoutée,
puis elle m'a répondu: «Mademoiselle sait que nous l'aimons tous: elle
est bonne pour nous, elle est pleine d'attentions, et nous ferions
tout pour elle: mais elle nous demande une chose impossible. Plutôt
que d'accepter parmi nous cette fille, nous quitterions tous la
maison!»

       *       *       *       *       *

Le lendemain, j'ai visité la petite ville de Wells. Maisons du
treizième et du quinzième siècles; cathédrale qui n'a de laid qu'un
contrefort intérieur, mais qui est belle en tout autre point; jardins
mélancoliques d'un évêché enveloppé de ruines; salle capitulaire dont
les colonnes s'épanouissent en nervures innombrables, comme les fûts
des palmiers; chanoines érudits; bibliothèque où l'on peut feuilleter
l'_Aristote_ d'Érasme, imprimé par le grand Alde... Cette journée
encore fut exquise. La pluie ne tombait plus. Les paysans, dans les
guérets nouveaux, faisaient flamber les mauvaises herbes; la fumée,
poussée par le vent, se couchait sur le sol, et des nuages gris,
là-haut, des nuages échevelés, tordus, noués et dénoués souplement,
coulaient sur l'azur pâle, comme si, dans le ciel, ç'avait été aussi
l'heure des semailles et des brûlis.



III

UNE GRANDE DEMEURE


Me voici dans une des plus belles et des plus célèbres demeures de
l'Angleterre. Elle fut achevée sous Jacques II, l'une des grandes
époques d'architecture. On l'aperçoit de loin, toute blanche, dans la
verdure d'un parc très vieux, et sa longue façade est enveloppée
d'arbres lourds. Elle domine une petite ville. Elle réalise le rêve
des hommes qui se souvenaient encore des forteresses, et qui
demandaient du confortable. Ses murs crénelés cachent le toit; des
demi-tours à pans coupés, de larges fenêtres, nombreuses, rompent la
monotonie de cette nappe de pierre levée à mi-coteau. Deux ailes, en
arrière, prolongent le château et forment la cour d'honneur.

J'arrive à la nuit. Dans l'encadrement de l'avenue montante, entre les
houles sombres des feuillages et les nuages qui glissent au-dessus, le
château, illuminé, prend un air de joaillerie. Aux reflets bleus, je
reconnais l'électricité. La voiture s'arrête devant un perron bas.
J'entre dans un vestibule, et, de là, dans une galerie qui a toute la
longueur du château, et qu'éclairent vingt chevaliers bardés de fer,
rangés le long des murailles, et dont chacun porte une lanterne.

       *       *       *       *       *

Oui, cette demeure est singulièrement intéressante. Comme d'autres,
elle a son trésor de souvenirs, ses tableaux de maîtres, ses
tapisseries, ses livres; on y peut voir, au fond de la chapelle, le
fauteuil de la reine Anne; dans un des salons, le berceau de la reine
Élisabeth, tout semblable aux barcelonnettes de bois des fermes
bretonnes. Mais elle abrite aussi de l'histoire contemporaine: l'une
des familles les plus mêlées aux affaires, les mieux douées, les plus
unies de l'aristocratie anglaise. Lord S..., mort en 1903, avait été
trois fois premier ministre de Grande-Bretagne et d'Irlande. Ses fils
continuent de servir, comme on disait en France, autrefois, et ne se
contentent pas du reflet de la gloire paternelle. L'aîné siège
naturellement à la Chambre des lords; il a fait la guerre au
Transvaal; tout à l'heure, en causant avec lui dans la bibliothèque,
en le voyant feuilleter des livres et des albums, j'ai eu le sentiment
qu'il avait le goût de toutes les choses de l'esprit, et qu'il les
jugeait mieux qu'en homme du monde. Un autre fils est membre de la
Chambre des communes; un autre l'a été et le sera de nouveau, quelque
jour: tous les deux, me dit-on, sont orateurs. Un autre, je crois, est
soldat, et gouverne une colonie d'Afrique. Un autre est curé de la
petite ville tassée au pied du château. Il revient d'un voyage de
plusieurs mois au Japon et en Chine. Je me réjouis de l'interroger, ce
soir. La maison, si vaste qu'elle soit, me semble pleine, tant les
invités sont nombreux.

Est-ce un simple hasard? Ai-je eu la chance d'être accueilli par des
familles où les habitudes de piété se sont conservées plus fidèlement
qu'ailleurs? Il est probable. Dans le Norfolk, sir H..., récitait,
chaque matin, la prière dans la chapelle, devant ses enfants, ses
hôtes anglicans et ses domestiques assemblés. Quelques jours plus
tard, fort loin de là dans un comté de l'Ouest, ayant ouvert, par
mégarde, la porte de la salle à manger quelques minutes avant le
breakfast, je trouvai quatre personnes, de familles différentes,
faisant la prière en commun. Ici, au moment où j'entre dans la chambre
qui m'est destinée, je remarque une petite pancarte fixée au mur. Elle
indique les heures des repas,--neuf heures trente, une heure trente,
cinq heures, huit heures quinze,--puis les heures de la prière
quotidienne et celles des offices du dimanche, à la chapelle...

Les chambres portent un nom d'arbre ou un nom de personnage politique.
Il y a le chêne, l'érable, le pin; il y a aussi la chambre de la
Reine, ainsi désignée parce que la reine Victoria y a couché, la
chambre de Cromwell, de Wellington, de Beaconsfield.

       *       *       *       *       *

Le cérémonial du dîner,--je ne trouve pas d'expression plus
juste,--est le même partout, mais plus frappant dans une maison
pleine, comme le sont les mouvements d'ensemble. A huit heures quinze,
tout le monde est réuni dans un des salons, à l'extrémité de la
galerie. Aucun retardataire. On descend. Le dîner est servi dans une
salle qui a deux étages de hauteur, et qui me rappelle des salles
toutes pareilles de palais italiens, où il y avait une tribune pour
les violons et les harpes. J'ai l'impression agréable, et que
j'éprouve rarement, d'un luxe vrai, autorisé par la naissance, exigé
par le rang et par le rôle, d'un luxe qui a l'habitude de servir et
dont on a l'habitude. La vanité humaine, à un certain degré de
richesse et de noblesse, n'est plus là. Elle est ailleurs,
naturellement, puisque nous ne saurions nous passer d'elle. Mais
l'excès de nous-mêmes, quand il n'est pas fondé sur l'argent, a du
moins cet avantage d'être amusant quelquefois. Une de mes voisines
parle d'une nouvelle oeuvre d'assistance de Londres. Elle s'y
intéresse, elle fait preuve d'intelligence dans la manière dont elle
la décrit; elle est organisatrice assurément, et probablement très
bonne. Mais j'ai le malheur de glisser une phrase, d'une banalité
déplorable, je le reconnais, sur la misère des grandes villes.
Aussitôt j'observe un mouvement d'impatience, et je suis puni d'avoir
cru qu'il y a des pauvres à Londres, comme à Paris. «Non, monsieur;
tout cela est fort exagéré. Dans nos villes industrielles, le travail
ne manque pas. Et ceux qui travaillent gagnent bien, et sont
contents.»

Aux murs de la salle, plusieurs drapeaux sont pendus. J'ai vu tout de
suite, en entrant, que quatre étaient français. Ce sont des drapeaux
carrés, de petite taille. De la place où je suis, je puis lire sur
l'un d'eux, en lettres brodées dont l'or est tout terni: «L'Empereur
Napoléon au département de la Haute-Loire»; et sur un autre:
«L'Empereur Napoléon au département de la Haute-Vienne». Quand je
m'informe, on me répond qu'ils ont été donnés par Wellington. Je
regarde longtemps ces aigles, prisonnières en Angleterre. Elles n'ont
pas été conquises sur le champ de bataille, mais enlevées simplement,
dans le pillage d'une préfecture. Je pense au jour où elles frémirent
dans la main de l'Empereur, au jour où il les remit au représentant de
la Haute-Loire, au représentant de la Haute-Vienne, pour de futures
gardes nationales...

Le dîner dure peu de temps. Après avoir fumé une cigarette, une seule,
les hommes retrouvent au salon la maîtresse de la maison et leurs
voisines de table, qui ont quitté la salle à manger les premières,
selon l'usage. Et l'on cause jusqu'à onze heures. Autour de nous, le
long des murs, il y a tout un passé, toute une galerie de portraits
d'époques différentes. Parmi ces portraits, un grand tableau
représente l'empereur d'Allemagne, en uniforme d'amiral, sur le pont
d'un navire. C'est un souvenir: Guillaume II a passé ici plusieurs
jours, avec l'Impératrice, en 1891.

       *       *       *       *       *

Conversation presque toujours instructive et vivante, parce qu'elle
est dominée par la politique, et conduite par des hommes d'action.
Nous sommes à la fin d'une crise assez grave, qui met aux prises les
ouvriers de chemins de fer avec l'autorité patronale et, l'on peut
dire, avec l'autorité sociale. Un directeur d'une des grandes
Compagnies anglaises, très entouré, très calme, n'a cessé de répondre
obligeamment, à plus de vingt personnes qui ont dû lui faire les mêmes
questions. Je note quelques mots qui m'ont été dits, dans un groupe ou
dans l'autre, toujours en français et souvent avec un tour heureux.

_Un membre du Parlement._--Sans doute, monsieur, nous sommes menacés,
nous aussi, et les mêmes éléments révolutionnaires essaient de nous
entamer. Mais, en Angleterre, ils auront moins de puissance que chez
vous.--Je le souhaite, sans y croire.--Pardon, tout se fait lentement,
ici, même le mal, et nous réfléchissons en agissant, ce qui permet de
ne pas aller jusqu'au bout. Les électeurs, avec leur bon sens et leur
esprit pratique, comprendront que les promesses, comme les parfums,
peuvent griser, mais ne nourrissent pas.

_Un autre._--Nous sommes des illogiques. Que de sottises cela empêche!

_Un troisième._--Je reconnais, cependant, qu'il y a une chose
inquiétante. Il faut songer que notre constitution anglaise, notre
politique, nos moeurs publiques, tout, en Angleterre, a été fait en
vue de deux partis. S'il s'en forme un troisième, qu'adviendra-t-il?

_Lady K._--Oui, assurément, j'ai beaucoup connu le père de lord S...,
le chef de cette belle famille qui nous entoure. Je ne suis plus toute
jeune. C'était un homme sarcastique. Sa bonté, très réelle, vivait
sous l'épine. Il ne donnait jamais un conseil, et ses enfants ne
parvenaient pas toujours à deviner son avis. Désabusé des hommes,
désabusé des mots. Il disait: «L'exemple seul des parents sert à
quelque chose.»

_Quelqu'un du Foreign Office._--Monsieur, nos sentiments profonds sont
taciturnes.

_Miss Vera N._--Demain, vous verrez le parc. Il est très beau. Je vous
raconterai un mot curieux,--parmi tant d'autres à jamais ignorés,--qui
y a été dit. Voulez-vous? Seulement, vous me direz ce que vous en
pensez?

--Volontiers.

--Eh bien! lorsque l'empereur d'Allemagne vint ici, il voulut faire
une promenade à cheval, dans le parc. Quatre chevaux furent sellés.
L'Empereur allait devant, accompagné par lord S. Deux aides de camp
suivaient. A une petite distance du château, la jument que montait
lord S. prit peur, et partit à toute allure; le cheval de l'Empereur
fit de même. Y eut-il quelques secondes de danger? Je ne sais. Mais
aussitôt, d'un même élan, les deux aides de camp se précipitèrent et
encadrèrent leur souverain, galopant botte à botte, prêts à lui porter
secours. Puis, les chevaux se calmèrent; la course cessa; on reprit la
promenade. Alors, un des officiers, passant, pour se remettre à la
suite, près de lord S., lui dit: «Votre jument, monsieur, mériterait
d'être fusillée!...» Que pensez-vous du mot?

--Il est rude, mais superbe!

--Vraiment? Un Français l'aurait dit? Un Français d'autrefois?

--Avec des nuances, mademoiselle; ils en trouvaient même au galop.
Mais le sentiment eût été le même.

       *       *       *       *       *

A onze heures, la réception est finie: la soirée ne l'est pas. On se
retire. Les salons entrent dans l'ombre. Mais bientôt, par les
escaliers, par les couloirs, les hommes, évitant de faire trop de
bruit, se dirigent vers le fumoir, où sont disposées les bouteilles de
whisky et de soda, les boîtes de cigares, les cigarettes. Ils se sont
mis à l'aise. Ils ont enlevé leur habit et souvent leurs souliers
vernis, pour endosser le veston ou la robe de chambre, et chausser les
pantoufles. Et la deuxième soirée commence, illimitée, dans la fumée
bleue.



IV

LE VILLAGE

UN PARC DANS LE YORKSHIRE


J'entends bien les mots que j'ai si souvent lus; que les Français ne
manquent pas de répéter, comme la plus neuve de leurs impressions,
après quarante-huit heures passées à Londres; que les Anglais m'ont
dits également, plus d'une fois: «Nous sommes si différents!» Nous
avons, en France, et ils ont, en Angleterre, toute une littérature qui
expose cette vérité, la débite en morceaux, la commente et l'illustre.
Elle est intéressante, elle est amusante, mais combien exclusive et
oublieuse! Entre les Anglais et nous, je veux bien admettre un millier
de différences, un million si on y tient, mais, à vivre parmi eux,
dans le home, on s'aperçoit que la littérature insiste trop, ici
encore, comme elle le fait toujours sur les sujets faciles, et qu'il
reste quelque chose de commun entre des hommes si différents. Il reste
l'humanité, tout simplement, l'essentiel, le meilleur de la
sensibilité, et tant d'idées qui donnent un air de famille au monde
civilisé. Je me dis, avec une conviction grandissante: quel choix
d'amis un Français qui aurait le temps pourrait faire en Angleterre!
Quels amis solides et reposants, prodigues d'attentions muettes,
intimidés par leur propre coeur, jusqu'à prendre le ton de l'humour,
pour exprimer leurs sentiments les plus profonds, exacts dans leur
politesse, juges équitables de la noblesse d'un acte et du bon droit
d'un homme, excepté quand l'intérêt du pays ou seulement son orgueil
est en jeu!

Lord H... chez lequel je vais passer quelques jours, avant de regagner
la France, est précisément l'un des hommes qui représentent le
tempérament anglais, comment dirai-je? à son maximum d'acclimatation.
Il connaît les sauvages de la Terre de Feu, mais aussi Paris, la
France et les Français; il a l'esprit vif et curieux et, chose
infiniment rare, le sentiment que l'Angleterre n'est pas l'unique
fruit de civilisation, le melon poussé sur le fumier de cent races
qu'il domine et qui l'aident à mûrir, mais qu'il y a d'autres peuples,
très bien doués, et des qualités de race, fort répandues chez les
voisins et qui ne font pas partie du patrimoine anglais. Il est
artiste, spirituel et, avec les mains les plus fines du monde, tout le
contraire d'un faible. Tout à l'heure, il m'a dit: «Je ne comprends
pas votre Louis-Philippe, quittant les Tuileries sans se défendre
contre l'émeute. Il fallait tirer. Quels malheurs la force épargne!»

       *       *       *       *       *

Le domaine de lord H... est fort éloigné de Londres, situé dans le
nord de l'Angleterre, dans cette partie où les usines, les mines, les
villages ouvriers, les villes de grande industrie emplissent les
vallées. Et certes, du château où nous causons depuis ce matin, on
n'aperçoit aucune cheminée de fabrique; la prairie qui descend, devant
les fenêtres, paraît bien être du plus beau vert, le plus uniforme,
le moins souillé, le plus vibrant; les deux futaies qui l'encadrent et
s'ouvrent avec elle ont le même ton que les nôtres à la fin de
l'automne. Cependant, tout à l'heure, quand j'ai mis le pied dehors et
suivi l'allée qui mène au jardin, j'ai trouvé bien sombres les
feuilles des rosiers, je me suis penché: elles avaient un peu de
poudre noire sur toutes leurs arêtes, de la neige des quatre saisons.
Mon hôte sort du château et m'appelle:

--Ah! vous regardez mes rosiers! Je les fais venir de France; ils
poussent bien d'abord, mais cette terrible fumée les tue, à leur
troisième ou quatrième fleur. Venez avec moi; allons voir le village!

Je comprends que nous allons visiter un village comme il y en a, en
France, plus ou moins loin de chacune de nos maisons de campagne. Mais
non, je suis vite détrompé. A cent pas du château, lord H...
m'introduit dans un atelier où travaille un vieil homme, rubicond avec
des yeux gris et papillotants, et qui frotte, qui caresse de la main
une haute colonne torse, tandis qu'un apprenti, au fond de la pièce,
surveille le pot où bout la colle forte.

--Mon chef ébéniste, un artiste, un ami qui travaille pour la maison
depuis quarante ans.

A quelques pas de là, dehors, nous rencontrons le scieur de pierres,
puis, sous un hangar, les peintres, puis le charpentier, puis le
maréchal ferrant; des ouvriers, à côté, battent des gerbes d'avoine;
un des gardes-chasse passe et va vers les prés bas. A chacun de ces
hommes, lord H... adresse la parole, affectueusement. Je les observe:
bonnes têtes carrées, peu de mots, un salut sommaire, la casquette
quitte à peine le crâne, mais le sourire est parfait, amical, de tout
l'être à la fois; les mains vont d'elles-mêmes à celles du maître: il
y a des siècles de confiance dans le plus petit de ces mouvements. Je
reconnais des expressions de mes amis de la campagne, des plus
anciens, de ceux qui ne finassent plus avec moi. Les nombreuses
granges, les ateliers, les cottages en brique vernie, plus ou moins
élégants selon le grade des employés, forment, autour de nous, un
village où manquent cependant l'épicier marchand de grains et de
faïence, le «buraliste», le boulanger reconnaissable aux trois miches
d'or qui hachent le bas de sa fenêtre. Le temple, une église gothique,
noire et charmante, avec ses pierres tombales toutes marquées du même
nom, du même casque empanaché, des mêmes armes, lève sa tour au milieu
d'une des futaies voisines.

--A présent, me dit lord H..., je vais vous présenter à notre
fermière. Je vous préviens que c'est une dame fort importante.

       *       *       *       *       *

Nous sortons de la rue boueuse, et nous traversons un jardinet aussi
soigné que ceux des _boarding houses_ de la côte anglaise, gazons bien
tondus, fusains coupés en brosse et faisant clôture, corbeilles où
achèvent de pâlir et de se dissoudre, dans les pluies d'automne, des
dahlias simples et des bégonias de la petite espèce rose. La jeune
fille de la maison est en rose, elle aussi; elle cousait à la machine,
quand nous entrons, et elle se lève, appelle sa mère, forte matrone
minaudière, coiffée en cheveux, et nous avons deux révérences.

--Ah! milord, je profite tout de suite de votre visite pour vous
demander une réparation à laquelle nous tenons tant: qu'on agrandisse
la fenêtre de la salle à manger, donnez-nous une belle fenêtre
jusqu'au plafond, et large, large, et peinte en blanc!

Il faut vraiment être atteint de la fièvre mégalique--_febris pejor,
frequentissima_--qui ruine tant de gens heureux, pour souhaiter un
«home» plus confortable que celui de cette fermière. Un notaire de
petite ville l'eût acheté tout meublé; un officier d'administration en
eût rêvé trente ans, et joui peut-être en fin de saison... Tout ce qui
sert d'idéal à des cantons entiers se trouve ici au grand complet:
salle à manger, salon, office, cuisine avec fourneau de fonte du
dernier modèle, laiterie, tout un étage de chambres au-dessus, des
tentures d'étoffe dans les appartements de réception, des bibelots
partout, des lanternes japonaises, des meubles de chêne ciré, plus de
cinquante photographies encadrées, un piano, des tapis, un parquet, en
un mot les témoins obligés du bonheur. En traversant l'office,
j'aperçois, pendus par la patte au bout d'une ficelle, deux perdrix
grises et un jeune ramier. Lord H... a dû faire semblant de ne pas les
voir.

Il m'invite à visiter son habitation de la cave au grenier, et nous
employons la dernière heure de la matinée à parcourir les dépendances,
à inspecter tous les services de cette habitation seigneuriale, y
compris la boulangerie qui fabrique le pain de luxe et le pain de
ménage, et la brasserie d'où sort la bière commune. Avant de rentrer
au salon, il va s'informer de la santé d'une vieille femme,--la
nourrice des enfants,--qui a ses appartements, pour toujours, sous le
toit familial. Et je reviens au salon; on m'interroge, et quand j'ai
raconté quelques-unes de mes impressions, deux jeunes femmes, qui sont
invitées à déjeuner, disent chacun un mot joli. La première dit:

--Le temps des très grandes habitations est peut-être passé; elles
supposent une féodalité acceptée.

La seconde, qui est toute jeune, répond:

--Je crois que les pays où subsiste quelque chose de féodal sont les
plus heureux: les gens d'un même domaine y forment une grande
famille.

       *       *       *       *       *

Cet après-midi, excursion en automobile et visite au château de
Wentworth Woodhouse. Les chemins sont mauvais, défoncés par les
charrettes qui transportent la houille, et la campagne manque de joie;
un vieux terrien dirait qu'elle manque de coeur; elle a l'air débile
et las. Mais, dès que les barrières qui défendent l'accès du parc ont
été franchies, ô royaume enchanté! Les jardins de légende sont ainsi:
ils se reposent; les siècles passent à côté d'eux; le monde est
mauvais tout autour; la beauté de leurs ombres y sert d'explication à
la douceur des bêtes. Voici des prairies vallonnées, à perte de vue,
devant moi; elles s'en vont comme un grand fleuve vert clair et
houleux, et, à droite, elles creusent des baies lumineuses dans la
forêt toute noire, dont on ne voit pas non plus la fin. Sur la
prairie, près de la forêt, il y a le château, qui paraît grand comme
l'Escurial,--il doit l'être moins, mais la brume grossit!--Et
partout, à travers les étendues, des troupeaux d'animaux rares
s'avancent à petits pas, broutant l'herbe et flairant le vent, des
cerfs avec leurs biches, des daims, des antilopes, des boeufs à bosse,
tout blancs, dont les grands-parents sont venus de l'Inde, des boeufs
d'Écosse à poil jaune et traînant à terre comme une frange. Je songe
aux ménageries que Breughel assemblait dans ses paradis terrestres, à
ses longues avenues sous les arbres, à ses longues vallées fraîches,
au bout desquelles, dans les lointains des bois, il y avait toujours
plus de bleu que dans le ciel même.

Le lord qui fit dessiner ce parc avait le goût des espaces et celui
des collines drapées, et celui des chênes isolés dont la lumière fait
le tour. Hélas! s'il revenait, que de chênes il pleurerait! Tous les
vieux chênes meurent, beaucoup de jeunes sont malades, noircis par la
fumée, empoisonnés par elle et étouffés. Nous sommes ici dans le
domaine qui appartint au comte de Strafford, le ministre de Charles
Ier. Il paraît que les archives sont pleines de pièces curieuses. La
galerie de tableaux n'est pas moins riche. On y peut voir vingt-huit
tableaux de Van Dyck, dont l'un au moins est un grand chef-d'oeuvre,
le portrait, peint dans le château même, de lord Strafford et de son
secrétaire, celui-ci tout jeune, vif, spirituel, habillé de rouge, la
plume levée, l'oreille tendue, amusé par les secrets d'État qu'il
vient de «coucher par écrit», l'autre, le maître, vêtu de sombre,
inquiet de la manière dont il va continuer sa dépêche, assez jeune
encore de cheveux et de visage, mais sans jeunesse de regard. C'est le
secrétaire qui fait envie, mais on se dit que l'Angleterre avait un
bien solide ministre. Quand nous passons dans la vaste salle de
réception carrée, dallée de marbre, à laquelle aboutit, au premier
étage, l'escalier d'honneur, un de mes compagnons me raconte une des
traditions de Wentworth Woodhouse.

--Cette salle, me dit-il, a connu, pendant trois cents ans, un mois de
fêtes, chaque année. Jusqu'à la mort du grand-père du possesseur
actuel, survenue il y a six ans, la coutume s'est maintenue, de père
en fils, de tenir table ouverte tous les mardis de novembre. Dans les
temps anciens, dans les âges féodaux,--si rudes, mais par tant de
côtés fraternels,--venait qui voulait déjeuner chez le lord: ses
voisins et ses paysans, les travailleurs des mines de charbon, les
voyageurs et pauvres qui ambulaient dans le domaine; puis, le nombre
des passants, avec le progrès, devenant excessif, on changea la
méthode, et tout le monde encore put venir, mais à la condition de
prévenir et d'écrire: «Je viendrai déjeuner au château, tel mardi.»
J'ai vu des déjeuners de quatre-vingts et cent couverts. Aujourd'hui,
la tradition est brisée. Tant d'autres semblables ont disparu plus
tôt! Saviez-vous, par exemple, que jusqu'en 1848, tous les membres de
la Chambre des communes ou de la Chambre des lords avaient le droit,
s'il leur plaisait, d'aller dîner chez l'archevêque de Canterbury? Ils
n'avaient que deux obligations à remplir: prévenir leur hôte et
arriver au palais de Sa Grâce en costume de pair ou de député.

       *       *       *       *       *

Le soir est déjà tombé. Que le soleil brille peu de temps, dans ce
pays où la brume, de tous les points de l'horizon plat, monte en
murailles qui se rapprochent et font la voûte! Il n'est pas plus de
trois heures, et déjà tout le relief des terres a cédé, l'éclat de
l'herbe est mort; on ne sait plus d'où vient la lumière; la peur de la
nuit rassemble les bêtes des troupeaux et des hardes, et les groupe en
taches rousses sur les prairies toutes blanches. Les mâles tournent
autour, et meuglent ou brament, et j'entends venir leur voix des
profondeurs de l'ombre où la forêt s'efface. Tandis que l'automobile
suit, à petite allure, une avenue tournante, un grand dix-cors trotte
un peu en arrière, sur la pente, et ses biches le suivent, tendant le
cou, et par-dessus les dos bruns et mouvants, le grand château n'est
déjà plus, dans le brouillard, qu'un peu de brouillard plus pâle, où
trois points d'or viennent de s'allumer.



V

CHASSE AU RENARD


Nous roulons en automobile, vers le nord-ouest du Yorkshire.

Matinée fraîche de la fin d'octobre, pas de vent, terres presque sans
relief.

La pluie a l'air de ne tomber que par habitude, elle est lasse et
lente; lord H... affirme qu'elle va cesser. Je le souhaite sans y
croire. «Vous verrez, dit-il, c'est une belle journée qui se prépare.
Oh! le petit renard n'a qu'à se bien tenir!... Mais je vous fais mes
excuses: vous ne trouverez pas les chasseurs en habit rouge avant le
premier novembre... Un peu de vitesse, John! Nous apercevrons tout à
l'heure les futaies de Bramham.»

En attendant, il tire d'un sac de voyage une provision de chocolat et,
après en avoir offert à lady H... et à une jeune femme dont la tête
rose et blonde, au fond de la voiture, sort tout ébouriffée d'un amas
de fourrures brunes, il baisse la glace de devant et donne une
tablette aussi à Tom, le premier cocher, qui vient avec nous, je
suppose, pour juger certains chevaux irlandais qu'on doit présenter à
mon hôte. L'auto file à toute allure, sur la route déserte, sous la
pluie tenace, et la boue gicle tout autour, en gerbes et en balles.

Vers neuf heures, les terres commencent à monter; derrière le rideau
de la pluie, lamé d'argent par les grosses gouttes qui tombent encore,
une bande violette, régulière, se lève au-dessus de l'horizon, à
gauche. Elle commence à un mille de nous peut-être, mais, à mesure que
nous courons, elle se prolonge, elle se déroule, elle naît de toutes
les brumes qui la cachaient, et qui fondent quand nous approchons, et
qui la montrent. C'est le parc de Bramham.

John donne un coup de corne, et tourne. Nous descendons dans un chemin
qui n'a aucune apparence d'avenue; nous passons une barrière gardée
par une maisonnette ruisselante de pluie et verdie par la mousse; nous
montons à travers un massif d'arbres, et, au moment où la voiture
atteint le sommet de la côte, le soleil paraît. Si pâle que soit la
lumière, quelle splendeur nous en vient, et quelle joie! Devant nous,
un parc des contes de fées: des prairies illuminées, qui ondulent, des
groupes d'arbres lourds, encore feuillus et tout fumants, des
lointains de futaies bleues, des éperons plus proches qui entament
l'herbe et le soleil, des criques, des entrées sous bois, et là,
partout, des nappes de fougères, d'un modelé souple, ardentes sur les
lisières, et qu'on suit sous les branches, et qui reçoivent l'ombre
sans cesser d'être claires. On arrête l'auto. Lord H... se lève,
sourit d'un sourire de plaisir et d'orgueil, fait de la main un signe
de bienvenue.

--Ah! la voici!

       *       *       *       *       *

Il n'en dit pas plus. Je regarde. Du château invisible, d'une
clairière de forêt, du tournant d'un massif, de je ne sais où, une
femme accourt au grand galop de son cheval blanc. On ne peut voir
encore son visage, ni ses cheveux, ni la coupe de sa jupe. Mais comme
on devine son âge et la moitié de son âme! Elle est jeune, j'en suis
sûr, elle a une jolie taille, elle monte à ravir, elle aime la chasse,
le cheval, l'air vif, le parc, l'Angleterre et la vie. A toute allure,
elle descend un raidillon au milieu des prairies, elle saute un
ruisseau, tourne un groupe de hêtres, fond sur nous comme si elle
chargeait en bataille, s'arrête à trois pas de l'auto, répond au
sourire de lord H., et dit:

--Bonjour, père!

Le cheval est crotté jusqu'à moitié du ventre, le vêtement de chasse,
en gros drap, a fait plus d'une campagne, mais la chasseresse est
jeune.

En quelques minutes, nous sommes devant les ruines d'un vaste château,
incendié en 1825. Une aile a été sauvée et les châtelains
d'aujourd'hui l'habitent. Mais tous les murs avaient tenu bon; ils
sont encore debout, noircis, percés de deux étages de fenêtres qui
sont belles de lignes, mais si tristes depuis que le regard de la
maison n'est plus en elles, et l'on me dit que peu à peu, chaque
année, on rebâtit quelques-unes des salles de réception et des
chambres d'autrefois. Les communs n'ont pas souffert. Ils sont faits à
la taille et pour l'usage d'un rendez-vous de chasse où toute la
_gentry_, de vingt lieues à la ronde, peut tomber à l'improviste, avec
son train de serviteurs et de voitures. Dans la cour, deux chevaux
nous attendent. L'un est pour lord H., l'autre est pour moi, et nous
partons tout de suite, accompagnant Mrs. L. F., qui n'a pas mis pied à
terre.

Le bois n'est pas loin. Par un chemin forestier, tantôt rembourré de
brande, tantôt glissant et fondant comme une glace mi-pistache et
mi-chocolat, étroit d'ailleurs et souvent entamé par les touffes de
rhododendrons, nous arrivons au carrefour. Je ne m'attendais pas à
voir un pareil peloton de chasseurs. Ils sont là plus de quarante, en
jaquette et chapeau rond, montés sur des chevaux de tout poil, de
toute taille, bien nourris comme leurs maîtres. Je songe: «Tout à
l'heure, s'il y a un débucher en plaine, le train sera sévère.» Parmi
les hommes, quatre femmes dont deux ne sont plus jeunes, et dont pas
une n'a un costume neuf ou un galon. Elles viennent pour la chasse,
comme sont venus tous ces gentlemen, quelques-uns sans doute invités,
la plupart simples voisins, propriétaires, fermiers, gens de liberté
les uns et les autres, qui ont un cheval, l'envie de galoper pendant
trois ou quatre heures, et qui n'ont qu'un salut à faire pour être
admis dans le cortège seigneurial du renard. Je suis présenté au
maître d'équipage,--qui monte un pur sang noir, admirable,--et il me
prie, lui aussi, d'excuser l'absence d'habits rouges: «Avant le
premier novembre, vous comprenez...»

--Parfaitement.

       *       *       *       *       *

Il m'explique qu'il a une meute de cent chiens de renard, divisés, je
dirais en France en deux choeurs, et qu'on chasse, à Bramham, quatre
fois par semaine. D'un geste, il montre un carré de futaie, chênes
mêlés de sapins.

--Vous entendez? Ils cherchent une voie; les piqueurs les appuient:
«Go in! Go in!» Tout à l'heure, dès qu'un renard sera levé, les hommes
crieront: «Forward!»

J'entendais, en effet, le «Go in!» tranquille des piqueurs. De grosses
gouttes tombaient des arbres, avec tapage, sur les capes de feutres et
les pèlerines de caoutchouc. La respiration des hommes et des bêtes
emplissait de fumée jaune les quatre sentiers qui se croisaient, et,
au travers, je voyais passer, sous les branches, l'ombre muette et
rapide des chiens de meute.

--L'un des obstacles que nous rencontrons ici, pour la chasse au
renard, reprit M. L. F., c'est le rhododendron. Ces diables d'arbustes
sont si fournis, regardez-les, ici, là, et plus loin encore, que si le
renard se fourre sous leurs racines, très souvent on ne peut l'en
déloger.

A ce moment, un cri suraigu, prolongé, quelque chose comme un son de
clarinette éperdue. C'est le _Forward_. Aucun aboiement des chiens;
aucun appel de corne.

--Il a vu le renard! me dit le maître d'équipage, qui met son cheval
au trot.

Tous les chasseurs se pressent dans le chemin qui monte un peu.
Plusieurs entrent sous bois. Nous y entrons bientôt tous. Piqueurs et
chiens ont disparu, fondu sans donner de nouvelles. Les chevaux
s'ébrouent; ils trébuchent sur des branches mortes que la mousse
cachait; un faisan part, éblouissant, puis une bécasse; les chasseurs
à tir saluent l'oiseau d'une exclamation involontaire; le sous-bois
devient clair, les arbres ont du ciel et des nuages jusqu'au-dessous
de la fourche: c'est la sortie de la futaie, tout le monde rallie,
nous arrivons en paquet à la barrière ouverte, comme des grains de
plomb à la gueule d'un fusil... Et alors, alors, dans une prairie
immense, les quarante chevaux se lancent à fond de train. Derrière le
grand pur sang noir, qui mène la course, ils filent en ligne droite,
ils cherchent à dépasser le voisin, ils l'éclaboussent, ils vont le
mordre, ils font honneur à l'avoine du Royaume-Uni, à la belle piste
verte qui sonne comme une caverne; ils emportent des cavaliers plus ou
moins enivrés par la vitesse, mais tous attentifs à serrer les genoux.
Personne ne tombe; il n'y a qu'un chapeau qui s'envole. On traverse à
la débandade un boqueteau, et la course effrénée reprend, et de
lui-même l'escadron se reforme. Quelques amateurs ont rencontré une
superbe palissade, haute et vieille, et se sont hâtés de la
sauter,--je crois même qu'ils l'ont écrêtée,--mais le cheval noir du
maître d'équipage, avec un à-propos dont je l'ai remercié tout bas, a
découvert une brèche. Et la seconde prairie coule sur nos étriers, les
bouquets d'arbres grossissent, frissonnent, nous frôlent et entrent
dans le passé. Où sont les chiens? Où est la chasse? Nous traversons
un champ, puis un autre. Les haies sont claires. On se met au trot, on
se met au pas. Nous voici dans une pièce de terre montante, et
j'aperçois les piqueurs tout au bout. Les grands chiens tricolores
galopent en tous sens; ils ont perdu le renard; ils sont toujours
muets; j'admire l'extraordinaire rapidité de leur quête; je me
souviens de ces ombres tournantes, de ces randonnées des chiens qui
chassent la martre, dans les nuits de lune. On ne perd pas de temps.
Cinq minutes au plus, après le défaut, mon voisin, un Anglais massif,
se penche, et me dit cette phrase aérienne:

--Les voies du renard sont légères!

       *       *       *       *       *

Nous sommes battus. Nous piquons par les chemins, en trottinant, vers
un autre bois. Une demi-heure ne s'est pas écoulée qu'un second
«_Forward!_» aussi aigu que le premier, m'apprend qu'un second renard
a quitté son gîte. Je le suis un peu de temps; mais je dois prendre, à
la fin de l'après-midi, un train qui me ramènera à Londres. Lord H...
m'avertit qu'il faut se hâter, et, pour me consoler:

--Je vous ménage une surprise, me dit-il.

O phrase que j'ai entendue si souvent quand j'étais jeune! En ce
temps-là, elle était toute-puissante. Elle le fut encore une fois,
peut-être pas la dernière, et j'eus raison d'y croire.

Revenus au château, nous traversons le rez-de-chaussée incendié, et,
par un perron tout moussu, nous descendons dans les jardins. Comme
elle est jolie, d'un dessin ferme et d'une proportion juste, cette
pelouse allongée, qui se termine en éventail au pied d'une terrasse
demi-circulaire plantée d'arbres! On jurerait...

--C'est curieux, dis-je à mon guide, de retrouver ici, dans le
Yorkshire, les architectures de Versailles.

Il sourit, et m'emmène à droite. Des charmilles, des portiques
d'arbres taillés, très larges, montent doucement; nous les suivons
pendant plusieurs centaines de mètres, et j'arrive au carrefour de
sept ou huit charmilles pareilles qui s'enfoncent dans la forêt.
Belles routes d'or, si bien parées par l'automne, si calmes dans le
soir tombant! Nous prenons l'une, puis l'autre, et nous allons où
elles veulent nous conduire, au sommet d'un tertre enveloppé de
futaies anciennes, et d'où descend un escalier dont le pareil n'a été
vu qu'en songe. Il n'est ni trop rapide, ni trop lent; il descend
d'abord tout droit, entre les chênes, les ormes, les frênes qui
penchent de chaque côté de leurs branches et ne peuvent les réunir,
tant il est vaste, puis il coude à droite, et on le devine encore dans
les pentes du vallon où la brume bleue habite; et chacune de ces
marches est un étang, un miroir d'eau encadré de marbre, une chose
claire dans la forêt et taillée comme un diamant. Je demande:

--Qui a fait toutes ces merveilles, les échelons de lumière, les
charmilles, les pelouses, les avenues?

--Le génie de la France, me répond lord H. La tradition affirme que
Lenôtre a dessiné le parc.

Le soleil se couchait. Les miroirs d'eau étaient rayés de pourpre. Je
restai là cinq minutes, et je ne regrettais plus la chasse.



PROMENADES EN CORSE

I

D'AJACCIO A LA FORÊT DE VIZZAVONA


«Mer belle à Sicié, agitée aux Sanguinaires.» Qui n'a pas lu cette
ligne-là dans les bulletins météorologiques? Elle y revient comme un
refrain. Moi, j'en rêve depuis ma petite jeunesse. «Agitée aux
Sanguinaires!» J'ai si souvent désiré voir ces îles au nom éclatant et
les vagues tout autour, soulevées en pointes, ardentes, agiles,
flambantes sous le soleil et sous le reflet des roches, que j'ai dit
au commandant du _Corte_, en quittant Marseille: «Commandant, je vous
en prie, faites-moi réveiller quand nous passerons en vue des
Sanguinaires?--Mais, monsieur, il sera deux heures et demie du matin,
et le temps est brouillé. Nous entrerons dans le golfe comme dans un
four!--Faites-moi prévenir quand même; il y aura peut-être un peu de
lune; on ne sait jamais!»

A deux heures et demie, enveloppé dans mon manteau, j'étais sur le
pont. Hélas! des moutons gris couvraient tout le ciel, bien peu de
lumière passait entre eux, et sur la mer presque sans vie, terne et
muette comme du feutre, j'aperçus à bâbord, en regardant bien, trois
pyramides, trois meringues noires, dont la première portait un phare.
C'étaient les Sanguinaires. Je n'ai donc vu que leur ombre, et le rêve
m'est resté.

Au lever du jour, nous étions, depuis longtemps déjà, devant Ajaccio.
Une voix d'enfant s'éleva du quai, et vint à moi à travers le hublot.
Elle disait: «_La mattinata è bella_.» Je remontai sur le pont.
C'était vrai. La clarté était vive, et vif aussi le vent; les derniers
passagers quittaient le bord et suivaient leurs bagages; j'avais
devant moi, au delà du quai, une promenade plantée d'arbres aux
feuilles grêles, puis une rangée de façades larges, hautes, sans
ornement, mais peintes de couleurs claires. Il y en avait deux ou
trois roses, une mauve, une verte, une grise et plusieurs de cette
teinte jaune, paille d'avoine, d'orge ou de froment, que les maçons de
la Riviera nomment _terra d'ombra_. D'autres maisons, en arrière,
commençaient à s'élever sur les pentes, devenaient de plus en plus
petites dans des jardins plus grands, et finissaient par n'être plus,
à mi-montagne, que des points de lumière dans des bois. J'avais oublié
les Sanguinaires, mais toute l'Italie était venue à l'appel; je
revoyais des matins pareils à celui-ci; des ports fameux et des
marines inconnues au pied des monts, comme des fruits tombés et
éclatants, des plages où la mer est bleue d'abord et violette dans les
ombres; des bouquets de palmes au-dessus d'un toit; des courbes
lointaines de golfes qui semblent peintes sur de la nacre; des
campagnes où le vert clair ne domine jamais; et chacune de ces images
en passant, demandait:

--Me reconnais-tu?

Moi, je ne voulais pas avouer; je cherchais à me souvenir de mon
histoire, je répétais tout bas: «La Corse, île française, conquise et
réunie une première fois à la couronne royale sous Henri II; cédée
définitivement par Gênes en 1768.»

       *       *       *       *       *

Descendu à terre, je traverse une avenue de palmiers-dattiers qui
portent des dattes mûres. Malgré l'heure matinale, il y a des
Ajacciens dans la rue. Deux femmes descendent, vêtues de sombre,
portant sur la tête, en équilibre, des paniers ronds pleins de
murènes, de dorades et de congres; elles marchent bien, le buste
immobile. Une toute jeune les suit, avec un chevreau dans les bras;
elle est jolie, elle a, comme son chevreau, des yeux qui vont glissant
jusqu'au coin des paupières longues; des enfants jouent sur le
trottoir, déjà sales magnifiquement; deux hommes s'avancent en sens
contraire, sur la chaussée, ils s'abordent, j'entends l'éclat contenu
de leur voix de basse-taille, j'imagine qu'ils vont se séparer et
aller chacun à ses affaires: non, ils montent ensemble vers la place
du Diamant, choisissent un banc, tournent le dos à la mer parce que le
vent souffle du large, et s'installent avec soin, avec habitude, pour
commencer à ne rien faire. Ils doivent parler de questions
municipales. La sévérité ne leur fait pas défaut, ni la passion
cachée, ni le sourire bref quand ils voient passer un autre homme. Et
les souvenirs d'Italie continuent à m'interroger.

--Les reconnais-tu, ces deux-là qui palabrent? Ils sont de Naples, ils
sont de Florence, et de la rivière de Gênes...

J'ai répondu:

--Ils sont de partout! Je les ai rencontrés à Bergen. Laissez-moi en
paix!

Quelle fraîcheur sortait de la mer et baignait toute l'île! Il y a de
ces matins, entre le printemps et l'été, où l'air porte celui qui
marche, comme l'eau porte un nageur. Par les chemins, j'arrivai vite
en haut de la ville, et je continuai de monter, à travers les jardins,
sans vouloir céder à la tentation de me retourner. Je cherchais la
bonne place, la pointe de roche d'où l'on voit tout. Et la route, en
attendant, m'amusait, avec ses sous-bois d'olivettes bien mouchetés de
soleil, sa poussière de haute lisse écrasée par les roues, ses bouts
de haies de figuiers de Barbarie, ses aloès, levant en plein ciel la
tige sèche de l'ancienne fleur, que les hirondelles, bien sûr,
prenaient pour un poteau télégraphique, car elles se posaient dessus.
Dans cette campagne silencieuse, vivante seulement par l'âme du vent
et l'odeur de ses bois, je découvris enfin une terrasse abandonnée,
envahie par les herbes, au milieu de laquelle s'élevaient des degrés
de pierre et un petit temple grec soutenu par quatre colonnes. Des
cyprès flanquaient le tombeau. Toute la poésie du golfe appartiendra
aux promeneurs qui viendront là. J'eus, en me retournant, l'émotion
rare, impétueuse, dominatrice, des grands paysages du monde. Que ceux
qui l'ont éprouvée une fois essayent de bâtir en eux-mêmes, avec les
pauvres mots que voici, le décor merveilleux dont les plans sont si
nets et si bien accordés: des cyprès noirs, un immense éperon de
montagne qui descend, couvert d'oliviers ronds, la ville d'Ajaccio,
formant la pointe, aiguë et blanche, la mer au delà très luisante à
cause du matin et de la brise, et, au delà encore, enveloppant le
golfe à triple et quadruple rang, les montagnes de la Corse, violettes
au bord de l'eau, mauves et neigeuses au bord du ciel.

Pour la troisième fois, le souvenir des côtes voisines me revint en
mémoire, et je dis:

--C'est aussi beau que la Sicile!

       *       *       *       *       *

En descendant, je visite la casa _Bonaparte_, car le grand Empereur,
comme le dit un ancien livre, est toujours «la principale curiosité de
la ville». Les Ajacciens lui restent fidèles. C'est une noblesse dans
tous les temps. Ils ont un quai, une rue, un cours Napoléon, et même
une grotte Napoléon, sans préjudice d'une avenue du Premier-Consul,
et, dans le voisinage, comme cela se doit, une rue du Roi-de-Rome, un
boulevard du Roi-Jérôme, une rue Fesch, un boulevard Ornano. Toute la
ville est ainsi marquée au chiffre impérial. La «casa» ne m'a semblé
qu'un nom de plus dans la liste. Elle n'a pas de relique vraiment
émouvante. Bonaparte a quitté trop tôt, trop longtemps avant la
gloire, cette demeure de petit noble, ouverte sur une ruelle et serrée
de près par des logements sordides, des couloirs extérieurs, des
balcons où sèche, depuis des siècles, l'interminable lessive des
mamans pauvres. La concierge, qui me précède et qui désigne brièvement
les appartements que nous traversons, «la chambre où est né Napoléon,
le petit salon, _le salon de soirée_», m'amène enfin devant la table
sur laquelle est placé le registre des visiteurs. C'est le recueil
habituel, la rue qui passe, qui signe, qui plaisante ou qui «pense»,
hélas! On trouverait cependant, je crois, quelques signatures
éloquentes. J'aperçois celle d'Édouard VII, de la reine d'Angleterre,
de la princesse Maud, 26 avril, 1905; je relève des mots drôles
d'anciens soldats: «A la gloire du grand soldat, un du 4e zouaves,
Deligny, dit Lebret»; «Vive l'immortel Napoléon, qui modifia à son gré
la carte de l'Europe»; «Au grand homme qui a conquis toute l'Europe,
je souhaite qu'il revienne encore!» Je note aussi beaucoup de noms
allemands sur ce cahier de papier. J'interroge mon ami V..., qui sait
toute la Corse.

--Ne vous étonnez pas, me dit-il. Nous voyons ici plus d'Anglais et
plus d'Allemands que de Français continentaux.

J'ai visité avec plus d'émotion le «musée napoléonien». Il est
installé au premier étage de l'Hôtel de Ville. Tableaux, sculptures,
médailles, presque tout a été légué par le cardinal Fesch. Et, si la
valeur d'art est très inégale, on n'entend pas toutes ces choses
parler de l'Empereur, plus ou moins bien, sans que l'esprit réponde,
et le coeur quelquefois. Je m'arrête longuement devant le portrait de
Charles Bonaparte, peint par Girodet, d'après les indications de
l'Empereur;--quelles évidentes précautions pour que l'image du père
fût digne du fils: quelle belle prestance, quel costume seigneurial
attentivement choisi, souliers à boucles, bas blancs, culotte et
habit de velours cramoisi brodé d'or, gilet de soie jaune et
perruque!--devant le buste en marbre du Roi de Rome, le même que
Napoléon avait à Sainte-Hélène; devant le _Départ de Murat_. Dans ce
tableau, dit le catalogue, «Murat, debout, en uniforme, entouré des
membres de sa famille, s'apprête à rejoindre un corps de cavalerie que
l'on voit défiler dans le fond. Caroline le serre dans ses bras.» Bien
d'autres pièces du musée sont curieuses, et, par exemple, ce feuillet
de registre sur lequel est inscrit l'acte de baptême de Napoléon.
L'acte est daté du 21 juillet 1771,--l'enfant était né deux ans plus
tôt,--il porte la signature du père, qui signe Carlo _Buonaparte_,
mais le nom est déjà orthographié, dans le texte et en marge:
Bonaparte.

       *       *       *       *       *

Comme l'après-midi est belle, je loue une voiture pour aller à La
Punta, c'est-à-dire au sommet de la montagne qui domine Ajaccio,
promenade classique, et délicieuse aujourd'hui. La route doit perdre
de son charme en été; mais le vent du nord n'a pas cessé de souffler,
les dernières pluies ne sont pas loin: elle est révélatrice de la
beauté du printemps corse.

Regardez toujours les cultures maraîchères, les jardins, les vergers
qui enveloppent les villes. C'est un principe du voyage. Vous
connaîtrez ce que produit la terre d'une région quand l'eau ne manque
pas. Autour d'Ajaccio, les bosquets d'orangers et de citronniers
disent assez qu'avec un peu d'industrie on ferait vite, de cette
vallée qui tourne et qui monte lentement, une nouvelle Conque d'Or.
Les «agrumes» y vivent en pleine santé, feuillus, luisants, et de ce
vert nourri qui est celui des marbres antiques. Les oranges mûres
tombent à terre, par douzaines, comme les pommes sous les pommiers de
Bretagne. Il n'y a guère de groupes d'arbres qui ressemblent plus à un
monument sculpté que les bosquets d'orangers. L'hiver ne change pas
leurs formes, ni le vent; ils font partie du relief, dans le paysage.

Mes chevaux se mettent au pas; la montée devient raide, et maintenant
le maquis borde la route, non pas un vieux maquis, un jeune, bien
poussant, bien fleuri, au plus beau mois. Je descends pour le mieux
voir, le toucher, le respirer, pour en donner la recette. De quoi
est-ce fait, le maquis? Celui où je baigne jusqu'aux épaules, en
suivant les sentiers tracés par les chèvres, abonde en arbousiers, en
lentisques, en myrtes, en bruyères blanches. C'est le fond de ce bois
épais, moutonneux, persistant comme la mousse et comme elle arrondi.
Mais il s'en faut que la bruyère soit seule, parmi les feuilles, à
lever ses palmes grises; il y a un monde de fleurs: des buissons de
cistes couverts d'églantines blanches à coeur d'or; des phyllerea,
plante dont les fleurs sont menues et pressées comme des oeufs de
poisson; des lavandes à grosse fleur bleue; des gerbes d'asphodèles;
un genêt épineux, et tant d'autres fleurs plus humbles, qui étoilent
l'ombre chaude!

Plus haut encore, la montagne se couvre d'olivettes, puis le maquis
reprend mêlé de prairies sauvages, jusqu'au sommet. Un peu au-dessous
de ce sommet, à six cent cinquante mètres en l'air, sur une terrasse
abritée contre le vent d'ouest, s'élève le château de la Punta,
propriété des Pozzo di Borgo. Il a été bâti en grande partie et orné
avec des pierres apportées de Paris et provenant des Tuileries
incendiées. La construction est donc récente. Je crois qu'elle n'a été
achevée qu'en 1894. Et cependant ce château, ce parc, ces pelouses,
ces arbres ont la mélancolie des décors arrangés pour les hommes et où
les hommes ne vivent pas. Personne n'habite la Punta. Le domaine est
ouvert à ceux qui frappent. Sur la terrasse achève de se rouiller un
projecteur électrique, qui a dû fouiller et illuminer, pendant les
nuits des premières années, tous les points de ce paysage grandiose.
On l'avait habilement placé. Au nord, j'aperçois, par-dessus les
croupes boisées, le golfe de Sagone, nappe d'argent clair, que barre
orgueilleusement une roche rouge comme du sang. A l'est s'étend la
terre de Corse, toute soulevée, toute en collines et en montagnes
jusqu'où les yeux peuvent voir; je la regarde avec amour, je lui
demande qui elle est, et de toutes parts, comme une réponse, monte des
profondeurs et m'arrive des sommets le sentiment de l'inhabité et de
l'inculte, d'un pays livré aux herbes et aux troupeaux qui les
broutent, d'une contrée sans tourniquets, sans fanfares, sans
affiches, pauvre, sauvage, exquise à respirer. Ajaccio est là-bas, au
sud, dans l'abîme où rit la mer lumineuse. Je le regarde aussi
longuement. Je vois la ville toute petite et toute blanche, ses jetées
comme des doigts blancs, mais son golfe reste grand dans l'enveloppe
agrandie des montagnes. Je vois cela,--ô merveille des cadres!--entre
les branches d'un pin noir et les aigrettes d'or d'un bois de mimosas
qui a fleuri pour nous. Et c'est là le souvenir puissant que
j'emporte, la joie qui ne s'éteindra plus dans ma mémoire.

J'emporte aussi un souvenir douloureux, et que je sais bien que je
n'oublierai pas. C'est l'image du _Napoléon en 1815_, tel que l'a
peint Louis David. Le tableau est pendu dans le grand salon de la
Punta, en face de l'entrée. On vient de voir le berceau, en bas, à la
Casa Bonaparte, et on rencontre là, à dix-huit cents pieds au-dessus,
l'Empereur en manteau gris, debout au milieu d'un camp, et qui regarde
venir le malheur, l'Empereur vieilli, bouffi, blafard, l'Empereur
hallali courant. J'en ai rêvé tout le long du chemin.

       *       *       *       *       *

Quand je rentre à Ajaccio, je trouve beaucoup de monde dans la
cathédrale. Nous sommes au mercredi saint. L'office du soir va finir.
Lorsque le dernier cierge est éteint, les chanoines ferment bruyamment
les livres liturgiques, font un peu de tapage, que je n'attendais pas
de ces «discrets et prudents messires». Des enfants, près du portail,
leur répondent avec plus d'entrain, frappant les dalles du pied, ou
faisant claquer leurs mains sur les colonnes de marbre. Et le bruit
grossirait, si le sacristain n'apparaissait pour mettre en fuite cette
troupe de gamins et de gamines en haillons. Mon ami V... m'explique la
chose.

--L'usage est bien affaibli à Ajaccio, me dit-il; ailleurs, vous le
trouverez très vivant. Le peuple, aux Ténèbres du mercredi, du jeudi
et du vendredi saints, fait tout ce bruit pour rappeler le tumulte qui
s'éleva sur le Calvaire et dans Jérusalem, à la mort du Christ. Si
vous étiez en ce moment à Bastia, vous entendriez un fameux bruit de
traquets et de crécelles. Dans certains villages de l'intérieur, on
frappe le sol de l'église à coups de bâton ou de feuilles d'aloès.
Nous appelions cela, dans ma jeunesse, battre Judas, _batta a Juda_.
Et, tenez, puisque vous partez demain pour Vizzavona, je serais bien
étonné si vous n'entendiez pas, le long de la route, le son des gros
coquillages marins dans lesquels les enfants soufflent en l'honneur de
la Passion du Christ.

Il disait vrai. A toutes les stations du chemin de fer, dans
l'après-midi du jeudi saint, j'ai entendu les conques marines, auprès
du golfe que la voie contourne, et parmi les châtaigniers de
Bocognano, et, quand nous arrivâmes à mille mètres au-dessus de la
mer, dans les forêts de pins de Vizzavona.



II

LA FORÊT.--UNE PROCESSION A CORTE


Les Corses qui ont des vacances les passent volontiers à Vizzavona. Un
grand hôtel se dresse en face de la toute petite gare; le paysage est
fait d'un ravin boisé qui descend en tournant et qui s'ouvre, et des
nuages qui viennent par la trouée du col, tordus, tout blancs
au-dessus des pins noirs, et tâtant la montagne avec leurs bords de
ouate. On n'aperçoit aucun village; l'espace découvert est si étroit
qu'une compagnie d'alpins n'y manoeuvrerait pas à l'aise. La forêt
règne, et les sentiers s'y perdent tout de suite. Je prends l'un
d'eux, et, à moins de cent pas, je découvre la chapelle la plus
rustique que j'aie jamais vue, toute construite avec des branches et
des planches de bois brut, sans porte et même sans cloison qui la
ferme en avant: une boîte mise debout. On y célèbre la messe en été.
J'imagine les assistants agenouillés sur la mousse, appuyés au tronc
des arbres, les ombrelles ouvertes, une clochette minuscule qui sonne,
et le vent qui tient l'orgue tout le temps. Le sentier monte. J'arrive
à la maison forestière, très joliment campée, dans la boucle d'une de
ces belles routes de montagnes, où ceux qui passent, même pour le
travail, ont l'air de figurants. Nous sommes au coeur de la forêt,
dominés, de tous les côtés, par des cônes ou des rampes de peu
d'élévation, sans une clairière et sans un pré. Les promenades sont
incroyablement faciles. Jusqu'au soir, je parcours la forêt, et je la
parcours encore le lendemain matin. Elle n'étonne pas; elle est
fraîche; elle est silencieuse; elle est faite pour les vacances. Par
moments, au creux des vallées, au bord des torrents, et, pour tout
dire, partout où l'horizon est court, je me croirais dans les Vosges.

Des bois de pins Laricio succèdent à des perchis de hêtres. Et la
saison n'est pas assez avancée, à cette altitude surtout, pour que
les hêtres aient leurs feuilles, mais ils balancent déjà les bourgeons
gonflés, vernis, qui collent aux doigts; les cimes, vues par masse et
en travers, ont des reflets purpurins, et sous le couvert des grands
arbres, des millions de petits hêtres, qui ont gardé la feuille
d'automne, toute blonde, font la nappe de fougère. La couleur ne meurt
pas dans les forêts. Quand elle tombe des branches, elle laisse à
découvert, elle exalte en mourant la magnificence des colonnades de
fûts qui montent ou qui descendent. J'ai vu, dans cette forêt de
Vizzavona, des troncs de jeunes arbres transparents au soleil et
veinés comme des agates.

J'ai vu des ruines aussi. Au tournant d'un lacet:

--Regardez, me dit mon ami V..., le feu a passé par ici en août 1906.
Incendie volontaire, bien entendu... Ah! c'est là le crime qui ruine
la Corse, le crime toujours impuni, et autrement redoutable que la
vendetta... Vous nous faites rire, vous autres continentaux, avec vos
Matteo Falcone et vos Bellacoscia...

--N'en auriez-vous plus dans le maquis?

--Plus du tout. Nous serons obligés d'en mettre, pour en montrer aux
ministres en voyage. Mais l'incendiaire, c'est autre chose. Regardez:
voilà son oeuvre!

Toute la pente, au-dessous de moi et en avant, a été ravagée. Sur plus
de cinq cents mètres de profondeur, elle est hérissée de ceps
d'arbousiers morts, d'un gris blanc, d'un gris de vieil ossement, et
entre lesquels se lève, çà et là, le tronc pourri et rompu d'un hêtre,
ou bien un pin ébranché, qui n'a plus de vivant qu'un plumet
d'aiguilles. On dirait que des milliers de daims et de rennes ont été
tués là, et que les massacres sont restés sur le sol, blanchis par le
soleil et par la pluie. A la frontière du feu, les branches mortes,
portées par des troncs vivants, font un bourrelet blond. Et ce
cimetière d'arbres s'étend sur plus d'un kilomètre de longueur,
jusqu'à cette barre de roches qui a rompu le fleuve de vent et de feu.

--Un peu au delà, me dit mon ami, vous trouverez d'autres coupes
également détruites. Dans celles-là, l'incendie avait été allumé
quinze jours plus tôt.

--Et jamais l'incendiaire n'est pris?

--La preuve est si difficile à faire? Et puis...

V... se mit à rire, et il me raconta, avec l'ironie ardente qui est la
sienne, avec sa voix chaude, dont le rire même n'est qu'un éclat de
passion, une histoire qui commençait ainsi: «Aux environs de Sartène,
où j'habitais alors, le brigadier de gendarmerie était gros comme une
tonne, mais il commandait quatre gendarmes plus maigres que des chats
sauvages...»

En causant, ou plutôt l'un contant une des mille histoires de la forêt
corse, et l'autre l'écoutant, nous arrivâmes au sommet d'un grand
éperon aride qui se détachait de la montagne et commandait deux
vallées. Mon ami m'indiqua du doigt, au-dessous du promontoire,
quelques villas qui sont «l'amorce», paraît-il, d'une station d'été.
Mais je regardais autre chose: le couloir montagneux qui s'allongeait
à droite et à gauche, et au bout duquel, de chaque côté,
s'épanouissait un paysage très lointain. J'étais placé comme au milieu
du tube d'une lorgnette pointée sur des sommets distants de bien des
lieues. Le sol le plus proche de nous était déjà d'un bel intérêt,
par son relief pierreux et tourmenté, par l'absence à peu près
complète, même au fond de la vallée, de parties planes et herbeuses,
par sa végétation broussailleuse, crépelée, aromatique et tenace, dont
je sentais monter jusqu'à moi le souffle tiède. Mais les montagnes
d'horizon surtout me retenaient sur leurs pentes.

Elles me rappelaient celles que j'avais vues du haut de la Punta;
elles étaient plus éclairées et je comprenais mieux ce qu'il y avait
en elles de nouveau pour moi. Le velouté des lointains était doux et
profond; l'air limpide laissait venir tous les reflets, même les
petits; aucune culture appréciable ne rompait l'harmonie des surfaces
inviolées: mais le secret de cette beauté de lumière devait être
surtout dans la pâleur des branches et des feuilles du maquis, des
oliviers, des bruyères, des cistes qui, à travers d'immenses espaces,
transparaissaient dans le bleu de la brume, et la tissaient de rayons
d'argent.

C'est là, je crois, une des merveilles du paysage corse, et les
saisons n'y changent rien.

       *       *       *       *       *

Je ne décrirai donc pas la descente de Vizzavona vers le plateau de
Corte, bien qu'il y ait, d'un côté ou de l'autre du chemin de fer, des
échappées de vue de tout point admirables, comme à Vivario et à
Vecchio. J'avais quitté la forêt dans l'après-midi du vendredi saint,
d'après le conseil de mon ami, qui me parlait ainsi:

--Ne vous attardez pas dans les futaies; ne faites pas trop votre cour
aux maquis: vous les retrouverez. Il faut que nous soyons avant la
nuit à Corte. Car la petite ville a, chaque année, deux processions
fameuses, l'une le jeudi saint, qui porte le nom de bigorneau,
_granitola_, à cause de l'itinéraire du cortège qui tourne sur
lui-même, et la seconde le soir du vendredi saint. Celle-ci, le
_mortorio_, la cérémonie de la mort, commence vers sept heures et
demie du soir. Et, justement, nous assisterons à la sortie du grand
Christ au tombeau, qui n'est porté à travers les rues que tous les
cinq ou six ans.

Nous étions à Corte bien avant la tombée du jour. Imaginez une plaine
oblongue, par hasard assez bien cultivée, enveloppée de montagnes.
Corte appartient à cette espèce de villes que j'appellerais
volontiers: villes coniques à citadelle. Aux deux tiers de la plaine,
à l'ouest, se dresse un rocher, en pente raide de trois côtés, à pic
du quatrième, qui est celui qu'on découvre en venant d'Ajaccio. De
vieilles murailles, fleuries d'herbes, des magasins militaires, une
caserne où loge un bataillon d'infanterie, couronnent la crête.
Immédiatement au-dessous se pressent des maisons du XVe, du XVIe, du
XVIIe siècles, quelques-unes encore nobles, toutes misérables, noires
de poussière et de crasse, séparées par des ruelles ou par des
escaliers que huit jours de pluie diluvienne ne suffiraient pas à
nettoyer, et où coulent, stagnent, pourrissent, s'évaporent ou
pénètrent dans le sous-sol déjà saturé, tous les liquides et tous les
déchets que vous voudrez. Là on vend des chevreaux de lait, dépouillés
et fendus comme des lapins; là s'étalent, au devant des boutiques
noires, les légumes de la plaine; là grouillent les enfants, picore la
volaille, errent des petits cochons en liberté, montent des ânes
ployant sous un faix de bois mort aussi large que la chaussée. Le plus
bel endroit et le seul palier de ce pignon de la ville, c'est, presque
au sommet, une petite place rectangulaire, bordée d'un côté par la
façade de l'église, des trois autres par des maisons assez hautes,
d'un seul ton de poussière cuite au soleil, forum où fut parlée,
discutée, acclamée, combattue, toute l'histoire de la cité, et d'où
pendent quatre ruelles accrochées aux quatre angles. Quel cadre quand
la procession, tout à l'heure, l'emplira de couleurs en mouvement! Je
guette la sortie des fidèles qui montent, de plus en plus nombreux, et
qui entrent dans l'église. Le jour décroît. En me promenant au pied
des murailles de la citadelle, je vois presque toute la ville, les
maisons nouvelles soudées aux anciennes et couvrant le bas de la
colline, des vergers, quelques fabriques, la campagne que l'ombre
gagne. Et, en même temps, des lumières s'allument partout; le dessin
compliqué des rues flambe dans la nuit commençante; chaque étage de
chaque maison a son cordon de lampions, ses transparents, ses
flambeaux alignés sur les balcons, et les plus pauvres logis, ceux
qui m'enveloppent, ne sont pas les derniers à se préparer; les
fenêtres s'ouvrent, une main de femme dépose sur l'appui une lampe à
pétrole ou une veilleuse, et la petite flamme brille avec les autres,
et tremble au vent, et dit: _Credo_.

       *       *       *       *       *

A sept heures et demie, la place de l'église, vue de haut, donne
l'impression d'une cheminée assez obscure, où s'agiteraient, sans
s'élever, des gerbes d'étincelles. J'y cours. Elle est débordante de
foule. Toutes les Cortisiennes sont là, les vieilles et les jeunes;
chacun porte une bougie et cherche à l'allumer à la bougie d'un
voisin, au cierge d'un figurant; de proche en proche, les petites
flammes se multiplient; on rit; on s'interpelle; je vois à chaque
moment surgir de la pénombre et vivre en clarté un visage nouveau,
deux mains qui se tendent, un buste qui se redresse, un groupe.
J'admire la grâce et la souplesse de mouvements de beaucoup de ces
jeunes filles et jeunes femmes qui sont souvent vêtues de noir et dont
les châles tombent bien. Je me rappelle des promenades dans Venise.
Je le dis à un vieux brave homme de Corte, qui me répond: «Ici, les
femmes sont fines.»

Il a raison. Voici qu'elles se taisent, par degrés. La procession sort
de l'église et coupe la place en diagonale; les enfants ouvrent la
marche, accompagnés de trois pénitents blancs qui ont de grands bâtons
à la main et qui font la police; ils chantent en langue corse:
«_Piange, peccatore, la morte del Redentore_»; puis viennent les
femmes, sur deux rangs, la bougie au poing; elles sortent, descendent,
disparaissent en chantant, et d'autres les remplacent et passent à
leur tour; on dirait que l'église, la place, les ruelles voisines,
sont un écheveau humain, qui se dévide inépuisablement; enfin
s'avancent les hommes, les pénitents blancs, visage découvert, souvent
jeunes, à la fois très simples et très crânes, ce qui est charmant.
Six d'entre eux portent, sur leurs épaules, le Christ au tombeau, une
statue du Christ, en carton gris, grandeur nature, très réaliste, très
émouvante et qui est conservée à Corte depuis le XVe siècle. Le Christ
est couché dans un cercueil de bois; à ses pieds et de chaque côté de
sa tête on a mis, par piété, un ornement qui doit être d'ancien usage,
quatre pots où verdoie un semis de gazon; des bougies sont fixées sur
le bord du tombeau, afin que toute la ville puisse voir le visage
douloureux, les yeux fermés, les bras entr'ouverts jusque dans la
mort. Tout de suite après le Crucifié s'avance l'_Addolorata_,
statuette de demi-grandeur, vêtue comme une Cortisienne, et qui tient
à la main gauche un mouchoir de batiste. Le clergé ferme la marche, et
la procession descend par les ruelles, traverse la ville illuminée,
respectueuse quand passe le cortège, et de nouveau bruyante dès qu'il
a passé.

Une heure plus tard, je remontai, avec la procession, jusqu'à la
petite place, tout en haut, et je fus témoin d'un spectacle qui
n'était pas nouveau, assurément, pour les vieilles pierres des maisons
et de l'église, mais qui renouait des coutumes depuis longtemps
brisées. La foule était là, plus pressée encore qu'au départ; les
têtes se touchaient; tous les balcons et toutes les fenêtres des
façades avaient leur grappe de curieux; il faisait noir sur la place,
chacun ayant soufflé sa bougie, et seul, le grand Christ au tombeau,
posé sur des tréteaux devant la porte de l'église, gardait son auréole
et éclairait une partie du peuple. Alors, au premier étage d'une
maison, à gauche, au-dessus d'un café, un prêtre s'est montré dans
l'encadrement d'une fenêtre. Il a fait un signe, et toute la foule
s'est tournée vers lui. Il a parlé dix minutes, dans le grand silence;
il a remercié, et un long applaudissement, énergique, lui a répondu:
comme au temps où Paoli, peut-être à cette même fenêtre, haranguait
ses compatriotes.

       *       *       *       *       *

Le matin du samedi saint fut d'abord tout tranquille et ordinaire.
Chacun travaillait, flânait, fumait, dormait à son habitude. Quelques
hommes, un balai sur l'épaule, et chargés sans doute d'un balai
public, inspectaient le boulevard et ne remuaient la poussière
qu'après en avoir délibéré. Des jeunes filles se promenaient, deux ou
trois ensemble, nonchalantes et dignes, sous les arbres municipaux,
très saluées, voulant l'être, mais évitant parfois de poser leur
regard, à cause du feu noir dont il brille. Tout à coup, les cloches
se sont mises à sonner. Et aussitôt cent pétards ont éclaté autour de
moi, dans la rue, sur les balcons, dans les corridors; des gamins ont
allumé des fusées, des chandelles romaines, des soleils tournants et
toutes sortes de pièces d'artifices dans la lumière du plein jour.
Tout Corte a crépité pendant une heure. Les belles jeunes filles ont
abordé une bande d'amies qui se promenaient, comme elles, dans le
jardin clair et peuplé. Elles n'ont pas dit: «Bonjour», comme elles
font d'habitude. Elles avaient la permission des cloches; elles ont
dit: «_Buone feste!_»



III

BASTIA.--LE CAP CORSE


Il est difficile, quand on a seulement traversé une ville, de dire
d'elle autre chose que ceci: elle est blanche; elle est grise; elle
est bâtie sur une colline ou étalée en plaine; elle bruit ou elle
dort. Dès qu'elle a un passé, une ville est pleine de mystère; elle a
ses monuments non classés, quelquefois les plus émouvants; ses jours
de beauté calme, ses heures de travesti; ses moeurs, son humeur et son
ambition, qui n'est souvent qu'une jalousie. Je n'en sais pas tant sur
Bastia. Mais j'ai vu qu'elle est capitale évidente et consciente,
d'esprit vif et agité, industrieuse et peu aidée, habitée par une
population fort mêlée, qui cherche des chefs d'entreprise, des hommes
d'initiative, des inventeurs de richesse, et qui trouve surtout des
fonctionnaires et des politiciens. Bastia voit la côte italienne ou la
devine. Elle est à quatre heures de Livourne. Elle parle avec
complaisance de cette voisine qui paie bien, avec laquelle le commerce
est actif et pourrait être considérable. J'ai assisté au départ d'un
lougre qui s'en allait caboter avec Caprara, Elbe, Monte-Cristo, les
belles îles renflées et bleues sur la mer, qui sont en ligne devant
Bastia. J'ai entendu dire à un importateur de grains: «Je vais souvent
à Florence: nous y sommes un peu chez nous.» Et en entrant, près du
vieux port, dans l'oratoire de la Conception, j'ai cru retrouver une
église de Rome décorée pour la fête du saint. C'étaient les mêmes
sculptures opulentes, noircies par le temps et par la fumée des
cierges, et les mêmes pentes de damas rouge tendues sur les pilastres.
Dès qu'on met le pied sur la terre de Corse, cette comparaison vient à
l'esprit, et je l'ai notée déjà; elle vous suit et vous poursuit: mais
à Bastia elle se précise, et l'Italie à laquelle on pense, c'est
l'Italie fine, trafiquante et artiste.

--N'exprimez pas cette opinion devant des gens de la campagne, me dit
mon ami N..., vous pourriez le regretter. Appeler Italien un paysan
corse, c'est l'offenser, et si vous avez le malheur de l'appeler
Lucquois, vous le provoquez. Gardez-vous! Bien des violences n'ont pas
eu d'autre cause.

       *       *       *       *       *

Le soir même, j'avais la preuve que mon ami ne se trompait pas.
C'était le soir de Pâques. Malgré le libeccio qui soufflait en tempête
et qui rendait la route deux fois rude pour nos chevaux, nous montions
vers le col de Teghime. Les collines se succédaient, de plus en plus
hautes, rangées d'éperons superbes, tous orientés du côté de la mer.
Ils portaient sur leurs flancs des terrasses plantées de vignes et
soutenues par des murs, d'autres plantées d'orangers, d'autres
d'amandiers ou d'oliviers, et l'épaisseur de la verdure croissait au
bas des pentes. Nous regardions ce paysage dont les détails se
multipliaient à mesure que nous montions, mais qui restait le même et
magnifique: la mer à notre gauche, toute fouaillée et charruée par la
bourrasque; une bande de terre inculte; l'étang de Biguglia immobile
et terne comme du mercure oxydé; plus près de nous, la plaine, et, au
delà, les montagnes qui se levaient. Et précisément à mi-montagne, en
face de nous, à deux ou trois kilomètres, j'aperçus une flamme. Elle
s'éteignit; une spirale de fumée tourna au-dessus du maquis et prit le
vent; une tache cendrée apparut dans le vert, puis un point rouge qui
grossit, puis des flammes, des flammes, des flammes qui galopèrent.

--Encore un incendie! fit mon ami N...

--Vous en parlez philosophiquement, lui dis-je. Moi, je suis furieux.
Vos bergers sont des misérables. Pour faire brouter quelques chèvres,
ils ruinent la Corse!

Mon ami ne répondit pas. Il avisa un homme qui descendait, poussé par
le libeccio, l'arrêta, lui montra du doigt les lignes de feu coupées
de bandes de fumée.

--Ils ont choisi leur temps: un soir de Pâques, un jour de vent. Qui
est-ce qui a fait cela? Est-ce un Corse?

L'homme leva les épaules.

--Mais non, dit-il, vous le savez bien: ce sont tous des Lucquois, des
Génois, des gens de rien.

Et il passa.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, je partais pour faire le tour du cap Corse. L'excursion
se fait en trois jours. Grâce à de puissants appuis,--car je ne puis
croire au simple hasard,--j'ai eu deux chevaux qui baissaient la tête
et relevaient un pied dès qu'ils en avaient le loisir, mais qui
trottaient aux côtes et aux descentes, et possédaient à fond, presque
aussi bien qu'un bipède politique, l'art du tournant discret; j'ai eu
un de ces landaus méditerranéens, chargés d'un sac d'orge à l'avant,
d'une provision de foin comprimé à l'arrière, et qui veulent bien
porter encore des voyageurs en surcroît; j'ai eu un cocher silencieux,
buveur d'eau, habile à remplacer, dans le harnais, une pièce de cuir
par une ficelle, et qui m'a remercié du pourboire. O Corse, tu es
encore jeune, et je t'aime pour cette jeunesse!

Trois jours de voyage, et trois paysages bien différents: la côte
orientale, le nez du cap, la côte de l'ouest.

Que de fois j'avais contemplé, sur les cartes, la figure de cette
Corse, un ovale qui a une pointe en haut, très longue! Mes cartes ne
valaient rien sans doute; le graveur avait cessé trop tôt de tracer ce
point d'épine qui signifie: montagne; je m'imaginais que le bec de
l'île était assez plat, qu'il ressemblait à l'épée de ce gros poisson
qu'on nomme scie. Erreur complète! Le cap est une chaîne de montagnes,
sans brisure, qui barre la mer sur une soixantaine de kilomètres. Mais
la ligne des sommets demeure constamment éloignée de la rive
orientale. De ce côté, l'inclinaison des terres est faible, les arêtes
rocheuses sont peu élevées, les plages nombreuses; les petites vallées
étroites se succèdent, désertes et incultes le plus souvent, avec un
torrent au milieu, qui fait du bruit, des arbousiers penchés dessus,
et une crique à l'embouchure, où les romarins fleurissent dans la
pierraille, et pendent sur la mer en paquets de laine violette. La
route suit le rivage. De loin en loin, un groupe de maisons de
pêcheurs, une auberge, une chapelle, un bureau de poste; c'est le port
de quelque gros village caché dans la montagne: Lavasina; Erbalunga,
bâtie sur une presqu'île, les vieilles façades plongeant dans l'eau;
Santa-Severa, qui est la marine de Luri, et dont les murs sont peints
en bleu, en jaune, en rose sous la braise des tuiles; Macina, marine
de Rogliano. Si vous allez jamais en Corse, si vous projetez surtout
d'y passer une saison, retenez ce nom de Rogliano. Je l'écris à
regret, parce que les beaux sites ne gagnent pas, d'habitude, à être
connus; mais la vérité est plus forte. Elle m'oblige à dire que je
n'ai pas vu, en Corse, de nid mieux fait pour le repos, de lieu de
vacances plus souhaitable que ce Rogliano, trois villages bâtis sur
trois éperons de montagne, au-dessus d'une conque verte, immense,
toute en forêt et qui s'ouvre au loin sur la mer. Comment le maquis de
Rogliano a-t-il échappé aux gardeurs de chèvres? je l'ignore, mais il
est admirable, intact, épais, et le parfum de ses écorces et de ses
fleurs souffle autour des maisons, qui sont blanches, et souvent
belles. On a l'impression, en traversant les rues, en voyant les
enfants qui jouent et les femmes qui lavent sous les grands oliviers,
que la population est accueillante, riche et d'esprit vif.

--Ne vous étonnez pas, me dit quelqu'un. Les Capcorsiens sont des
marins, des colonisateurs, des hommes qui courent le monde. Dans tous
les villages vous remarquerez, comme ici, des maisons bien
construites, des villas entourées de jardins et de vergers, et aussi
des tombeaux élevés à grands frais au bord des routes. Si vous
demandez: «A qui appartient ce domaine-ci? Et celui-là?» on vous
répondra: «A Un Tel, un Américain.» Entendez par là un Corse qui a
fait fortune dans l'Amérique du Sud, et qui est revenu ensuite se
fixer au pays natal. Nos compatriotes sont extrêmement nombreux au
Vénézuéla, où l'on trouve des villes, comme Carupano, uniquement
habitées par des Corses, planteurs et marchands de café. Vous
n'ignorez pas non plus que trente mille Corses vivent à Marseille. Je
gagerais qu'une moitié d'entre eux est originaire du Cap.

L'enchantement de Rogliano dure jusqu'au point où nous franchissons
les bords de l'immense coupe verte. Aussitôt après, tout change, les
lignes, les couleurs, la température, l'odeur du vent. Nous sommes en
plein nord. La mer est souveraine. Elle a déraciné, desséché, anémié
le maquis; ailleurs elle l'empêche de naître; elle envoie son terrible
mistral, le _marino_, fouiller les roches et les forer; les pierres
sont usées, l'herbe manque sur de larges espaces où il suffirait d'un
écran pour qu'elle poussât drue. Plusieurs de front, d'un même
mouvement, des promontoires s'abaissent vers la mer, et terminent
l'île de Corse. Au delà, séparé par un détroit toujours agité, il n'y
a plus qu'un îlot, qui porte le phare et qui se nomme la Giraglia.

Le retour par la côte de l'ouest est la plus belle partie de
l'excursion. Nous avons traversé, pour venir, les petits ports de la
côte orientale. Maintenant nous suivons une route de corniche,
tournante, audacieusement taillée dans le flanc des montagnes, à une
hauteur qui varie entre cent et trois cent soixante mètres au-dessus
de la mer. L'ampleur de l'horizon, l'éclat du moindre flot et de la
moindre pierre des golfes qu'on domine, la très belle lumière qui
court sous les branches et la très belle herbe qu'elle rencontre, le
merveilleux village de Nonza, bâti sur une pyramide presque détachée
de la côte, les bois, les cultures, cent raisons de cette sorte me
font regretter non pas que Concarneau ait une colonie de peintres,
mais que la Corse n'en ait pas une. Oui, les cultures, malgré la pente
terrible, malgré le soleil, au milieu de ces masses de roches: les
habitants ont fait des prodiges; partout où il a été possible
d'établir, de suspendre des jardins aux flancs des falaises, ils ont
taillé le rocher ou élargi les minces plates-formes naturelles, creusé
des escaliers qui vont d'étage en étage, apporté de la terre, contenu
le précieux humus à l'aide de petits murs, et enfin, dans ces cuves
surchauffées, ils ont planté des cédratiers. La plupart des gros
cédrats qui nous viennent par Marseille ont mûri sur le territoire
fortement incliné de Morsiglia, de Pino ou de Nonza.

       *       *       *       *       *

Dans un de ces villages, où je passe la nuit, un jeune homme, à la
porte de l'auberge, chantonne un air triste. Je lui demande de chanter
tout haut pour moi. «C'est, me dit-il en riant, la complainte de
Tramoni, le célèbre bandit Sartenais. Mais je puis dire, si vous le
préférez, la _Berceuse_, qui est aussi de Sartène, ou la _Pipe_, que
m'a apprise Napoléo.--Non, je préfère le bandit.» Il se met à chanter,
d'une voix qui n'est pas sauvage, et je note, pour les traduire, les
derniers couplets:

«Je suis Tramoni, bandit pour mon malheur;... les gendarmes et mes
ennemis sont conjurés pour me perdre, et chaque jour, pour moi, la
tombe est ouverte.

»O mère chérie, pleure ton fils abandonné et seul en ce monde; ils lui
ont interdit Sartène, et la vallée d'Ortolu, quand je l'aperçois de
loin, me semble un monde nouveau.

»Je porte cent cartouches dans ma giberne, prêt à faire feu, à moins
que le coeur ne me défaille; quant à me constituer prisonnier, jamais
je ne le ferai; celui qui doit me tuer devra tirer à couvert.

»Si son abri n'est pas parfaitement sûr, si j'ai devant moi une figure
d'homme, je veux lui rendre son coup de feu; n'est-ce pas la loi de
nature? La mire de mon fusil, je la distingue bien, même par la nuit
noire.»

Ce Napoléo, qui chante, avec un succès non épuisé, la chanson qu'il a
composée sur la Pipe, est un des trois chanteurs ambulants les plus
connus de la Corse. Il est jeune encore; on lui donne un sou pour sa
peine; il voyage seul; ses deux émules, Stra et Magiotti, font souvent
route ensemble, et s'accompagnent avec la guitare.

Je ne crois pas que cette poésie populaire soit bien riche. Les
_voceri_ ne sont pas complètement tombés en désuétude, et, dans les
cantons reculés, surtout dans le sud, vers Sartène et Bonifacio, on
peut entendre encore ces improvisations criées par des pleureuses
professionnelles. Mais, si vous errez dans les villages, si vous savez
revenir, c'est-à-dire si vous laissez aux bonnes chances le temps de
naître, vous entendrez des paysans chanter en parties dans un café ou
dans une grange. C'est une merveille.

       *       *       *       *       *

J'ai entendu, dans une rue de Saint-Florent, un de ces concerts
improvisés, ces voix contenues, chaudes, justes, qui reprennent une
mélopée qu'invente le chef de choeur. Je vous souhaite la même
fortune. Et d'ailleurs, même sans musique, Saint-Florent, par où se
termine l'excursion du Cap, vaut mieux qu'un court passage. J'en dirai
peu de choses, pour ne pas me répéter.

La petite ville est bâtie au fond d'un golfe, à la pointe de l'angle
droit que forme le Cap avec les terres montueuses de l'île qui
s'élargit, entre le chef et l'épaule. Sa plage reflète toute une file
de vieilles maisons, qui vont dans la mer aussi loin qu'on peut y
bâtir, douanes anciennes, j'imagine, logis de capitaines ou
d'armateurs qui voulaient être les premiers à saluer les tartanes de
Gênes ou de Marseille entrant à toutes voiles, poussées par le vent du
nord. Les rues ont de l'imprévu, des détroits, des clairières, des
ombres découpées, un air de famille noble, un peu gênée maintenant,
mais qui se souvient. Je les ai visitées avec un homme intelligent,
observateur, ancien maire du pays, qu'il connaît en administrateur, et
qu'il aime en artiste. Il m'a conté l'histoire de sa ville, et le
projet du grand Empereur qui voulut, un moment, établir là un port de
guerre. M'ayant parlé du rêve, il me montra le port de la réalité, un
lac enveloppé de prairies, de platanes, de tamaris, et que fréquentent
des bandes de canards. Il me mena, à six cents mètres de la mer, sur
la colline où s'élevait la cité primitive, dont il reste la cathédrale
et quelques pans de murailles incrustés dans les façades de granges ou
de porcheries. Et je vis, en même temps, la campagne montante, les
blés, les prairies, les jachères toutes blanches d'asphodèles et les
bois d'oliviers étagés en demi-cercle, par où j'allais gagner le
défilé de Lancone et retrouver Bastia.



IV

LA CORSE EN AUTOMNE DE BASTIA A CALACUCCIA. LA FORÊT D'AÏTONE


J'ai voulu voir ce que j'ignorais encore de cette Corse haute et
sauvage. Revenant de Rome, dans les derniers jours d'octobre, je
m'arrêtais à Livourne, et m'embarquais vers minuit. La distance est
courte, de Livourne à Bastia. Certains bateaux la franchissent en
quatre heures. Le nôtre mit un peu plus de temps. Au petit jour, nous
étions devant la ville, qui est blanche et jaune d'habitude, et chaude
aux yeux. Mais elle n'avait pas ses couleurs de joie, et les maisons
de campagne, si nombreuses parmi les oliviers, sur les lacets qui
montent vers le col de Taghime, disparaissaient presque dans la
poussière. Je crois que toute la poussière des rues et des chemins,
toute celle que le vent, au long de l'été, avait déposée sur les
feuilles, toute la cendre des feux de pâtres volaient en tourbillons.
Le libeccio soufflait furieusement. Un nuage épais, couleur
d'aubergine, s'avançait en arc au-dessus des montagnes. Et la mer
aussi était violette à perte de vue, sauf autour des éperons de la
côte, tout éclatants d'écume.

A deux heures de l'après-midi, je quittais la ville, dans l'automobile
de MM. Vincent et Joseph G., une Fiat puissante et souple, bâtie pour
ces difficiles excursions de montagnes, et conduite par un chauffeur
corse. La nationalité du chauffeur n'est pas ici indifférente. Il ne
doit pas seulement avoir la main très sûre, de l'endurance, du
sang-froid, le sentiment nuancé de toutes les pentes imaginables, une
indifférence parfaite devant les beautés de la route: il est
nécessaire qu'il connaisse la langue et le geste du pays, et l'effroi
qui précède sur les chemins la machine roulante.

       *       *       *       *       *

Nous voulons, avant la nuit qui vient vite en cette saison, atteindre
la haute vallée du Niolo. L'automobiliste a rarement l'occasion de
«faire de la vitesse» dans l'île. Une des seules routes qui permettent
les grandes allures, c'est celle que nous suivons d'abord, la route
orientale, qui va de Bastia à Bonifacio. Les montagnes se lèvent à
droite. A gauche s'étendent, très plates, des terres où les hommes ne
peuvent dormir pendant cinq mois de l'année. Elles sont fertiles, tout
l'annonce, la couleur des mottes, la santé des jeunes arbres, l'herbe
drue: mais l'ennemi terrible les parcourt, le moucheron porte-fièvre
qui sort, par milliards, de l'étang de Biguglia, des mares où s'enlise
et s'endort le dernier filet d'eau des torrents. Nous passons près
d'un groupe de maisons. Il y a une cheminée d'usine. C'est toujours
laid. Mais ici, à quelle oeuvre de mort elle travaille! Elle n'abîme
pas seulement le paysage où nous courons: elle dévaste une contrée.
Autour d'elle, dans des chantiers immenses, sur les bords de la route,
et plus loin, le long de la voie ferrée, des stères de bois blond
sont alignés. Toute une forêt est abattue au pied de cette machine.
Nous rencontrons des charrettes qui descendent, chargées du même bois,
que j'ai déjà reconnu, à sa couleur, à son écorce, à ses fibres
tordues et nouées fréquemment. Je me penche vers mon compagnon de
voyage, l'un des propriétaires de l'automobile, qui a bien voulu
m'accompagner.

--C'est une usine d'acide gallique, me dit-il.

--Établie par des Corses?

--Non, par des Allemands. Vous pourriez voir une seconde usine au bord
de la mer, à Folelli, et une autre à Barchetta, celles-ci françaises.

--Allemandes ou Françaises, quelles terribles ennemies de vos
châtaigneraies! Combien d'arbres ont-elles déjà réduits en bonbonnes
d'acide? Elles devraient vous payer l'ombre et la beauté qu'elles
détruisent. Je les déteste.

       *       *       *       *       *

Nous allions vite heureusement, et des images nouvelles passaient,
comme autant de jours, sur l'ennui d'un moment. Nous avions quitté la
mer et la plaine orientale, nous traversions les terres dans la
direction du sud-ouest, en suivant le cours du Golo. Le torrent n'a
pas ce qu'on peut appeler un lit: il descend un escalier; il
rencontre, çà et là, de petits paliers où il s'étale, et vire autour
des pierres en tourbillons limpides. On surprend alors son regard, qui
est vert et fugace. D'où vient le vert de ses eaux? Les prés sont
rares sur les bords, et les arbres ne se penchent guère au-dessus. Les
forêts ne drapent que des pentes éloignées, négligeables, de ces deux
chaînes de montagnes qui ont le torrent pour ornière et qui, à mesure
que nous avançons, deviennent plus escarpées, se hérissent
d'aiguilles, d'éperons, de blocs mal affermis dans la roche friable.
Bientôt, les montagnes se rapprochent, et, pendant quinze kilomètres,
nous voyageons dans un des ravins les plus désolés du monde, dans le
bruit, dans la poussière d'eau glacée qui ne fait pas vivre un brin
d'herbe, mais qui retombe en coulures de vernis sur les parois de la
pierre. C'est la _Scala di Santa Regina_. A peine si nous croisons
deux ou trois charrettes chargées de mobilier et titubantes sur
l'étroite route. Les mulets de flèche s'épouvantent, font volte-face
et manquent de précipiter dans le Golo le chargement et les hommes qui
sont couchés au sommet, sur un matelas. Il faut trouver un port de
garage, arrêter le moteur, apaiser les bêtes qui sont à moitié folles,
et les voyageurs qui le sont tout à fait. La tragédie ne dure pas. Dès
que les deux voitures ont repris la bonne place, au milieu de la
route, et qu'elles se tournent le dos, les colères tombent. On nous
fait, de la main,--de cette main quelquefois si prompte,--un signe
d'amitié, on nous donne une permission de continuer. Un détour nous
ramène à la solitude. J'ai remarqué, pendant la halte et la pantomime,
que les hommes ont des costumes de velours et qu'ils portent la barbe
longue. Nous sommes au centre de l'île, nous allons arriver dans la
plus haute de ses vallées. Après quelques rudes montées, le ravin
s'élargit, les deux murailles de pierre s'ouvrent comme les branches
d'un éventail, et se raccordent avec les montagnes qui enveloppent la
plaine, une plaine longue, aux belles pentes, où le vert des prairies
a reparu. Mais la couleur dominante n'est point celle de l'herbe. Le
libeccio continue de souffler; le soleil se couche parmi des nuages
désordonnés, espacés et fuyants; toutes les ombres sont violettes.
Elles tombent des sommets; elles seront de la nuit tout à l'heure;
elles couvrent la vallée de leur pourpre assombrie et vivante, les
labours, les prés, les taillis, les maisons où nous allons entrer. Et
dominant tout, en pleine lumière, ardente comme le chaton de cette
bague allongée, brille la neige du mont Cinto.

       *       *       *       *       *

Nous sommes à Calacuccia, chef-lieu du Niolo. Il y a là, dans ce
village si haut perché, une auberge blanche, aux murs ripolinés, et
qui a fait tous ses efforts pour mériter l'approbation du
Touring-Club. Il est doux de finir près du feu une journée passée dans
le vent. Nous dînons dans la lueur des bûches flambantes. Les truites
qu'on nous sert amènent deux ou trois Niolins, qui dînent à la même
table, à faire une de ces classifications savoureuses que
l'expérience seule peut oser, elle, plus sûre que les livres.
J'apprends que, pour un amateur, les truites se divisent en trois
espèces, selon le cru: truites d'en bas, truites d'en haut et truites
de l'affluent. Je me défierais de cette dernière, d'après le ton du
narrateur, qui prononce affluent comme il dirait province. Mais la
truite d'en haut, celle qui vit dans l'écume des premières cascades!
N'allez pas croire que les fines gaules du bourg fassent venir de
Saint-Étienne,--rappelez-vous les gros catalogues des manufactures
d'armes,--les mouches artificielles qu'il faut lancer à la surface des
miroirs d'eau, près des roches creuses! Non pas! Les pêcheurs «font
leurs mouches», et la raison m'en paraît concluante. «Est-ce que vous
croyez, monsieur, que là-bas, dans le département de la Loire, ils
connaissent la couleur de la mouche du Niolo, de celle de septembre,
par exemple, qui est grise? Allons donc! Le poisson est madré par ici,
il lui faut sa mouche de saison; si on le trompe seulement d'une
nuance ou d'une aile, il ne fera pas plus attention à l'appât qu'à un
livre de lecture tombé dans le torrent.» J'apprends aussi que
Calacuccia reçoit chaque année quelques bandes de chasseurs qui vont
chasser le mouflon sur les plus hautes pentes du mont Cinto. Les
Anglais n'y manquent guère. L'an dernier, pour la première fois, vers
la fin d'avril, on a vu arriver une caravane d'Allemands, armés de
carabines, et coiffés de ce chapeau tyrolien, vert de mousse, au bord
duquel tremble une plume qui fait la roue. La causerie se prolonge. Je
demande quelques détails sur les Niolins: «Sont-ils travailleurs? Que
produisent ces terres penchées? Ont-ils le goût des longs voyages,
comme les capcorsiens qui font fortune aux Amériques?» On nous sert
une bouteille de vin, de vin du Niolo, m'assure-t-on. Et je refuse de
croire que des grappes de raisin aient mûri à huit cent cinquante
mètres d'altitude; qu'elles aient donné, même en Corse, une liqueur
qui brunit la bouteille et la double comme d'une reliure en veau
plein. Mais je goûte, et je ne doute plus. Ce frontignan de Calacuccia
n'est qu'une piquette colorée. J'en redemande en riant, pour être sûr.
Il fait penser à tant de livres!

       *       *       *       *       *

Le lendemain matin, de bonne heure, nous remontons la vallée. Le temps
s'est embelli. Je vois que les forêts vont venir, car les fougères
couvrent déjà les pentes. Nous traversons une châtaigneraie. Un homme
passe; il marche d'un air dégagé; il a le fusil à la bretelle; il
ressemble à une illustration de _Matteo Falcone_: mais c'est nous qui
l'arrêtons, sur ma demande, et avec toutes les marques de déférence
que conseille le désert. Je ne puis pas dire que nous le faisons
sourire, ni qu'il atténue pour nous l'importance de son air: mais il
répond. Je lui montre les milliers de châtaignes qui gisent au pied
des arbres, bogues ouvertes, bogues fermées, une richesse.

--Pourquoi ne les ramasse-t-on pas?

Il lève les épaules.

--Que voulez-vous? ici on préfère à la culture les postes du
gouvernement... c'est une idée.

--Mais vous n'avez pas même à cultiver: la récolte est par terre, vous
n'avez qu'à la lever.

--Je sais bien; les femmes pourraient la faire. Une femme, dans sa
journée, peut cueillir six doubles d'olives,--je vous parle d'olives
parce que je suis des pays d'en bas,--elle a droit à un tiers, et cela
lui fait cinq francs, à peu près. Mais on ne trouve pas toujours des
cueilleuses. Elles disent: «Que le propriétaire donne la moitié, ou je
ne travaille pas!» Le propriétaire dit: «J'aime mieux vendre mon
arbre; l'impôt, les mauvaises années, la rapine, ne me laissent pas la
plus petite rente.» Quand vous voyez tant de beau bois sain aux portes
des usines, ne cherchez pas la cause: la voilà.

L'homme s'en va vers Calacuccia. Nous repartons. Je pense au marchand
de marrons qui a établi son fourneau près de chez moi, à Paris. «O
Joseph! fils authentique des Arvernes, et de qui la moindre parole
atteste l'origine, commerçant très rusé qui avez une figure de tout
repos, ne m'avez-vous pas dit, et répété, que, cette année, le marron
était hors de prix? Et il se donne ici, Joseph, il se perd, il roule
aux torrents! Associez-vous avec des collègues, frétez une tartane de
Marseille, et venez en Corse, faire la récolte que des ingrats
laissent périr!»

       *       *       *       *       *

La solitude nous a repris. Sur la route qui est maintenant couverte
d'aiguilles sèches, l'automobile monte sans bruit. Nous entendons le
vent chanter dans les pins. Les deux bords du chemin sont garnis. Ce
sont des pins Laricio, de l'espèce élancée, peu chargée de feuillage,
peu barbue, toute à l'essor de sa pointe, et dont le tronc peut
atteindre plus de trente mètres sous branche. Dans leur ombre et dans
leur soleil, dans le parfum de leur résine, nous gravissons en lacets
des pentes toujours égales. Les précipices ont une couleur d'océan
vert, avec des reflets d'argent, qui galopent et qui plongent, quand
le vent retrousse les aiguilles. Il fait froid. Nous apercevons, près
des nuages, une épaule de montagne dénudée, où les tempêtes d'hiver et
les coups des orages d'été n'ont laissé que des troncs d'arbres
fendus. Nous l'atteignons. Nous sommes au col de Vergio, à 1.450
mètres d'altitude. Nous allons voir de l'autre côté. Oh! de l'autre
côté, comme c'est beau! La forêt recommence, et elle descend, et elle
remplit le paysage, mais elle va si loin, si loin, qu'elle apparaît
toute bleue, entre six gros hêtres, les plus haut perchés, tout dorés
par l'automne. Portes resplendissantes de la forêt d'Aïtone, j'ai
deviné que nous entrions par vous dans un monde nouveau. La voiture
coule sous les futaies. Des bouquets de hêtres se mêlent aux laricios.
L'air s'attiédit. Quelque chose d'heureux sort de toute la campagne.
Elle est déserte encore et ne semble plus sauvage. Nous traversons un
village clair, Evisa, et je l'entends qui dit: «Restez! Pourquoi si
vite? Quelles heures de flânerie je vous aurais données sur mes pentes
au midi!» Nous sommes déjà loin, très bas, dans une crevasse de roches
rouges.

--La _Spelunca_, me dit mon compagnon.

Sur ces murailles rapprochées, le soleil, par endroits, glisse en
tentures de pourpre. La pente diminue, le torrent s'étale, et, tout à
coup, la grande lumière nous est rendue, avec sa joie. Devant nous,
l'embouchure boueuse et herbeuse du torrent, une ligne lointaine
d'eucalyptus géants, une colline de pierre rouge, bien au milieu,
coiffée d'une tour de guet, et, de chaque côté, à travers les
feuillages, le regard vivant de la mer.

C'est le fond du golfe de Porto. Nous sommes tout près des célèbres
calanques de Plana.



V

LE GOLFE DE PORTO--LES CALANQUES

DE PIANA--CARGÈSE


La route qui longe à gauche le golfe de Porto, et qui s'élève à de
grandes hauteurs, sans jamais couronner la montagne, est une route de
joie pour les yeux. Ce golfe toujours présent, très bleu, désert et
bordé de roches de porphyre, c'est la première merveille, et celle
qu'on est venu voir. Elle éblouit. Calé entre des couvertures et des
coussins, réchauffé par le soleil, louant les vertus de l'automobile
qui fait l'ascension sans secousse et sans bruit, je regarde, avec une
surprise qui dure, chaque détail de ce paysage épanoui, cette ceinture
de pourpre vineuse au ras de la mer très calme, les ondulations qui
viennent du large, et qui sont l'unique mouvement dans l'étendue, je
regarde les eucalyptus à l'embouchure du torrent, loin déjà derrière
nous, et la colline rocheuse qui pointe au milieu, et la tour de guet,
qui paraît grosse comme un pois. Comme je vais regretter tout ce
lointain! Et cependant, près de nous, quelle autre magnificence! Ce
n'est que le maquis: mais il couvre les deux pentes de la route, celle
qui tombe jusqu'au golfe, celle qui remonte jusqu'aux sommets de la
montagne. Il est d'une épaisseur telle que le vent, qui le rebrousse,
n'y creuse pas une caverne. Nulle part on ne devine la branche brune
et tordue des arbustes. Les têtes seules luttent pour la lumière et
pour l'espace, fleuries, luisantes ou sombres, l'une touchant l'autre,
cimes des arbousiers, panaches des buis, des romarins ou des bruyères,
que dominent des chênes verts espacés, bien ronds, bien drus dans le
soleil et l'air libre. Les arbousiers surtout sont à l'heure
magnifique. Ils portent leur grand pavois d'octobre, leurs grappes de
baies et de fleurs mêlées. Et sur la route, où personne n'a passé
avant nous, le vent a jeté, et le vent fait rouler des millions de
ces clochettes pâles, et de ces fruits, rouges ou jaunes, qui
ressemblent à des lanternes japonaises.

Nous sommes bien à cinq cents mètres au-dessus du golfe de Porto.
L'odeur fraîche et puissante de la mer et des bois nous enveloppe. Le
chemin va tourner et prendre le cap en travers.

--Voyez la Tête-de-chien! dit mon compagnon.

--Où donc?

--A droite, en avant, c'est l'entrée des Calanques.

       *       *       *       *       *

Une roche, nette sur le bleu du ciel, imite, en effet, de façon
surprenante, une tête de chien grognon baissant l'oreille et défendant
le défilé. Nous voici dans un paysage de falaises et d'aiguilles. La
route se plie et passe entre ces blocs aigus qui la dominent de haut.
Ils sont faits de lamelles verticales, soulevées aux temps anciens de
la terre, et depuis lors écrêtés, forés, rongés, aiguisés, taillés à
facettes vives par le vent, par la pluie et la foudre. Ils sont
couleur de vieux rayons de cire, avec de grandes coulures orangées,
qui tombent droit, égales jusqu'à la base. Je voudrais les voir plus
rouges. J'aurais plaisir à jeter ici ce beau mot de pourpre, dont
peuvent les enrichir sans doute ceux qui les aperçoivent du large.
Non, cette pierraille audacieuse, pyramides, dolmens, obélisques, ces
groins d'animaux, ces demi-tours éventrées qui se lèvent aux deux
bords de la route, sont bruns seulement, d'une belle violence de ton,
mais bruns. Nous allons à pied, amusés, étonnés, nous demandant si
c'est là toute la richesse de ce passage célèbre. Un kilomètre de
chemin environ, des détours, des niches creusées dans la roche, tout
en haut, et où je cherche une statue de saint, et qui sont vides comme
tant de coeurs; puis nous franchissons un contrefort dentelé qui coupe
en deux le paysage, et je m'approche du parapet. L'abîme est
magnifique. Du fond d'un gouffre, des falaises s'élèvent, laissant
entre elles une étroite vallée, comme le lit d'un torrent desséché.
Elles montent à pic, elles dessinent des enceintes, des bastions, des
citadelles, deux châteaux forts en ruines plus grands qu'aucun de
ceux qui furent bâtis de main d'homme, et dont la moindre pierre est
d'un rouge foncé: c'est enfin la couleur dont je rêvais, celle du
vieux bois de cerisier. Des éperons de roches éboulées encadrent le
paysage. Quelques buissons de maquis, perdus dans ces éboulis, ont
l'air de touffes de mousse. Nous voyons cela de très haut. Le vent du
gouffre est ardent et mêlé de poussière, et l'étendue si vaste,
au-dessous de nous, qu'ayant entendu les sonnailles d'un troupeau, je
cherche inutilement, pendant plusieurs minutes, les chèvres et le
chevrier du désert de porphyre.

       *       *       *       *       *

Nous sortons des calanques, mais si la pierre change de couleur et de
lignes, elle reste maîtresse du paysage nouveau, très large, onduleux
et stérile. Elle affleure souvent au creux des collines, parmi les
traînées d'herbes que nourrissent des sources muettes. Elle ne porte
point assez de terre pour que les grands arbres vivent, et le froment
qu'elle chauffe en dessous doit périr de sécheresse. Elle a des
tavelures blanches et brunes, comme le ventre des cailles. C'est une
pauvre roche. Mais il y a, dans la création, des arbustes, des
buissons et des herbes de misère, des racines qui ne boivent que par
hasard, des tiges qui vivent avec un air mourant, des fleurs, des
fruits qui naissent d'un peu de poussière et de beaucoup de soleil.
Ils sont là, ternis et parfumés par le long été. On voit, sur la
croupe, sur les flancs des collines, des figuiers de Barbarie, plantés
autour d'une petite vigne, des oliviers, des amandiers trapus, et des
franges, et des houppes de graminées, et de maigres broussailles, qui
sentent la lavande et le géranium. A droite, au loin, vers l'occident,
la mer est admirablement bleue, autour des éperons blancs qui
l'entament.

Nous pourrions nous croire sur les côtes de la Grèce ou de quelqu'une
des îles de l'Archipel. Et il est vraisemblable que cette parenté des
paysages fut une des raisons qui amenèrent, en cette région de la
Corse, une colonie hellène.

Voici la petite ville, là-bas, au bord de la mer. Deux églises la
dominent, plantées sur deux tertres affrontés, à peu de distance de la
plage. Toutes les deux sont catholiques, mais l'une du rite latin, et
l'autre du rite grec. Elles s'entendent chanter les mêmes louanges, au
même Dieu, sur des tons différents. Elles voient officier des prêtres
dont les vêtements ne sont point pareils, mais qui professent la même
foi et donnent l'exemple de la variété dans l'unité. La meilleure
preuve, c'est que, dix minutes après notre arrivée à Cargèse, nous
visitons les deux églises, accompagnés par le curé latin et par le
curé grec. Les groupes d'hommes sont toujours nombreux, dans les
petites cités méridionales, fidèles à l'agora et au forum. Nous
interrogeons. Le don de repartie est commun parmi les Corses. Et les
fragments d'histoire, peu à peu, se rejoignent et font un tout.

Ce Cargèse a onze cents habitants, dont trois cents environ d'origine
grecque et de rite grec. Une dizaine de familles comprennent encore la
langue maternelle, non d'Homère ou d'Aristophane, mais de Botzaris et
de M. Papadiamantopoulos. Je m'approche d'un notable,--je le juge tel
à sa gravité,--qui parle d'une voix mesurée, dans un groupe d'amis,
et dont la barbe remue au vent de la mer et des mots.

--D'où êtes-vous venus, anciennement?

Sans s'émouvoir en apparence, ni hausser le ton:

--Nous sommes Spartiates, dit-il.

--Et en quelle année quittiez-vous la Grèce?

--Monsieur, nos parents nous ont raconté que ce fut en 1676.

L'oeil seul exprimait, luisant à l'angle de la paupière, la parfaite
conscience qu'on était noble et d'une race célèbre avant même la
latine.

Ces Grecs sont venus de Sparte ou d'ailleurs, en faisant un détour.
L'histoire va-t-elle jamais droit? Ils étaient huit cents. Ils
fuyaient les Turcs, dont le voisinage fut toujours rude. Sur deux
navires, dont l'un s'appelait le _Saint-Sauveur_ et portait l'évêque
Parthénios Calcandy, ils firent le voyage que tant de leurs ancêtres,
tant de rhéteurs, de poètes, de marchands et tant de statues de marbre
ou de bronze avaient fait avant eux. Ils vinrent vers l'occident
latin, contournèrent l'Italie, et abordèrent en Corse, où ils
s'établirent d'abord à Paomia. Ils y vécurent à peu près heureux
pendant cinquante ans, puis des querelles de race, leur refus de se
révolter contre les Génois, les obligèrent à quitter Paomia pour
Ajaccio. Ils se trouvaient là lorsque l'île fut cédée à la France et
M. de Marbeuf nommé gouverneur. M. de Marbeuf s'intéressa à la
colonie. Avec les délégués de la nation, j'en suis convaincu, il
chercha un territoire où les enfants émigrés de Lacédémone connussent
enfin le repos. Je l'entends leur dire: «Choisissons une contrée peu
habitée, qui vous rappellera la patrie, son sol pauvre et pierreux,
mais où le laurier peut vivre et l'amandier aussi, son ciel lumineux,
sa mer tout de suite bleue et profonde.» Ce fut Cargèse.

L'église grecque a de vieux bois peints, que mes guides d'un moment me
montrent avec amour, en répétant: «Ceci a été apporté par nos
ancêtres»; un saint Jean-Chrysostome, un saint Basile, un saint
Grégoire-de-Nazianze, une Vierge entourée de saint Spiridion et de
saint Nicolas, un saint Jean-Baptiste qui a deux ailes comme un
ange... Je ne regarde pas sans émotion ces images transplantées et
ces hommes qui n'ont pas tout à fait cessé de regretter Sparte.

Le soir, nous sommes à Ajaccio. Je revois la place du Diamant, et les
groupes nombreux des buveurs d'air, et le golfe qui est tout
transparent, comme si la nacre de ses coquillages l'éclairait en
dessous. Nous devons, demain matin, partir pour le sud de l'île, pour
Sartène et Bonifacio.



VI

D'AJACCIO A SARTÈNE--LA POINTE DE SILEX--L'ARRIVÉE A BONIFACIO


La route d'Ajaccio à Sartène, après les vergers qui enveloppent la
ville, est tout maquis et tout parfum. Elle n'atteint pas de grandes
hauteurs. On franchit seulement, sans s'élever à plus de sept ou huit
cents mètres, une suite de contreforts, orientés du nord-est au
sud-ouest, et qui tombent dans la mer. La carte n'indique presque
aucune forêt. Je crois qu'il existe des villages, et que nous en avons
traversé un petit nombre. J'ai encore, dans la mémoire des yeux, et si
nette que je la dessinerais, l'image d'une auberge borgne, au sommet
d'un mamelon sans un arbre, sans un sentier apparent, et d'une jeune
femme, debout sur le seuil, qui faisait de la main le geste d'un
oiseau qui s'envole et qui plane: «Bon voyage! Comme vous allez vite!
Êtes-vous drôle!» tandis que l'homme, assis près d'elle, son fusil
posé en travers, sur les genoux, crachait à terre par deux fois, pour
montrer son dédain. Je me souviens que nous avons croisé quelques
charrettes étroites, chargées de châtaignes. Mon compagnon me
promettait de me donner la recette du _castagnaccio_ qui est une
galette, et des _fritelle_, qui sont des beignets de farine de
marrons. Le paysan nous laissait passer, sans interrompre sa
méditation sombre, et mettait son orgueil à ne pas lever les
paupières. Mais, le plus souvent, nous montions et descendions des
pentes désertes. Je vous souhaite de voir ces vallées incultes, où les
lignes du sol n'étant jamais rompues, ni par une maison, ni par un
arbre, on connaît d'un regard tout le relief de la terre. C'est une
harmonie qui étonne nos yeux déshabitués. Vallées infiniment
précieuses, qui ont l'air de n'être à personne. La plus belle, je
crois, est celle qu'on découvre du haut du col de Saint-Georges. Elle
est profonde, elle est si vaste que les montagnes qui font cercle
autour d'elle finissent par être bleues, mais sa couleur dominante,
elle la tient du buis et de l'arbousier, feuilles qui se marient bien,
feuilles d'un vert marin, qui ont un or secret que n'a jamais le
laurier, et qui servent comme lui de raquette au soleil. Joie de
regarder l'ample coupe où l'homme n'a rien bâti, rien taillé ni ruiné,
joie de suivre jusqu'à l'horizon ces longs reflets en écharpes, et
pareils à ceux des fourrures, et que ne vient pas briser, comme dans
les forêts vues de haut, le moutonnement des cimes inégales? Le maquis
est un souple vêtement... Ah! que font-ils? Je ne les avais pas
aperçus d'abord. C'est la fumée qui les a trahis. Maintenant, c'est la
flamme. Ils sont là, deux hommes, à la lisière d'un bosquet
merveilleux d'arbousiers et d'yeuses, à cent mètres au-dessous de la
route. L'un deux courbe les branches, les casse, les jette sur le
brasier que l'autre attise avec un pieu. Déjà le feu a pris. Il
s'oriente. Les grandes chenilles rouges courent sur le sol, grimpent
au tronc des arbustes, saisissent la tête encore verte qui flambe
d'un seul coup, et qui retombe en étincelles. Ce soir, combien
d'hectares de maquis seront consumés? L'incendie ne va-t-il pas gagner
toute la vallée? Qu'importe à ces bergers, s'ils détruisent le bien
communal ou celui de leur voisin? Dans trois mois, quand la cendre
aura pénétré la terre, les chèvres trouveront des brins d'herbe frais,
entre les racines calcinées du maquis.

       *       *       *       *       *

Nous arrivons à Olmetto, village qui fut réputé, jadis, pour ses
bandits. Depuis que les bandits ont disparu, il passe simplement pour
un chef-lieu où les passions politiques sont violentes, et les moeurs
électorales sans aménité. Heureusement, on ne vote pas ce matin. Des
groupes d'électeurs, debout sous les arbres, au bord de la route,
méditent quelque trait du passé ou de l'histoire future. Les
physionomies sont graves. Nous faisons arrêter la voiture. Les yeux
luisants nous regardent tous, et quelques-uns, je suppose, voudraient
bien, sur nos visages, lire nos noms, notre itinéraire, et savoir si
la poussière de notre automobile appartient à un parti. Mon ami
demande, en patois, s'il n'y aurait pas, dans le village, quelque
perdreau: Olmeto ne manque pas de fins chasseurs. Aussitôt les yeux
s'adoucissent; ils sourient, presque tous. Un bel homme, à barbiche
blanche relevée en proue, ancien soldat du temps qu'on l'était tout
entier, fait même deux pas vers nous, et parle. Il s'exprime bien, en
habitué des cercles qui l'écoutent.

--Non, monsieur, des perdreaux, vous n'en trouverez pas. Et les merles
noirs sont bien arrivés, mais nous ne les chassons pas encore. On les
a vus dans la montagne, tout là-haut. Un beau passage, paraît-il! A
quoi bon courir après eux? Aux premiers froids, ces jolis coeurs vont
descendre d'un étage, puis de deux; ils vont descendre jusque dans les
olivettes, et alors!...

Le vieux barbichon fit mine d'épauler. Le geste était rapide et sûr.
Il mit de la gaieté dans le groupe qui s'approcha. Le moteur tournait
à vide: nous causâmes de même, dix bonnes minutes, et j'eus le
sentiment, quand nous partîmes, que nous aurions pu faire, à Olmeto,
un séjour enchanté; trouver des compagnons pour la chasse aux merles;
être admis à nous promener le soir, parmi les causeurs graves et
passionnés qui regardent la mer.

Car la mer est toute proche. Oh! la jolie descente! Figurez-vous une
pente très raide, orientée en plein midi, et dès le matin ensoleillée,
une route en lacet, des oliviers qui poussent là magnifiques, et,
entre leurs branches, tout en bas, la longue lumière bleue du golfe de
Propriano. Plusieurs goélettes sont à l'ancre. Il n'y a pas une ride
autour d'elles. Les feuilles font une broderie d'argent sur le ciel et
sur l'eau. J'ai regret de la vitesse. Je voudrais être à cheval,
m'arrêter à chaque tournant de la route, et me pénétrer de ce sourire
fugitif de la Corse sauvage.

Dès qu'on a franchi la plage, le marais, la rue du petit port, toute
cette joie diminue, la mer s'éloigne, la terre âpre et peu vêtue
recommence à monter. Le paysage est tout à fait sévère quand on arrive
en face de Sartène. La ville est haut perchée, aux deux tiers d'une
montagne, et ses maisons de granit, carrées, serrées les unes contre
les autres, rappellent les vieilles cités italiennes qui ne vivent
point encore de l'étranger. Quelques vergers coupés de murs
l'enveloppent en bas. Mais au-dessus d'elle, la croupe de la montagne
n'a point de végétation. Ce sont des pentes régulières, mêlées de
lande et de pierraille, où sèchent des lessives blanches, où se lèvent
des tombeaux en forme de chapelles. Et tout l'immense paysage n'est
que de montagnes pareilles, à double et triple rang, désertes
semble-t-il, pauvres certainement, et qui donnent à Sartène une
importance extrême, un air de ville féodale, dominatrice de campagnes
peu sûres, où s'enfoncent des sentiers.

       *       *       *       *       *

J'aurais voulu séjourner là, étudier cette région où se sont
conservées les moeurs les plus anciennes, les caractères les plus
rudes et probablement les plus chevaleresques de l'île. Que reste-t-il
de ces strictes coutumes qui réglaient si sévèrement la durée des
deuils, et écartaient les proches parents du mort, presque
entièrement, de la société des vivants? Où sont les dernières
pleureuses, et dans quelles bourgades des montagnes, là-bas, peut-on
entendre le _vocero_ qui rappelle les traditions les plus lointaines
de la Grèce, ou la berceuse qu'improvise une mère: «O ma chère petite,
ma Ninnina, quand vous naquîtes, nous vous portâmes au baptême. Le
soleil fut le parrain et la lune la marraine. Les étoiles qui étaient
au ciel avaient mis leurs colliers d'or...» Quelle est la vie, quel
est le roman de ces hommes qui discutent là, sur la place Porta,
devant le café des Amis, devant la vieille bâtisse où le mot «mairie»
est peint sur le fond vert d'eau, et qui ne sont, en politique, de si
grands passionnés, que parce qu'ils sont la passion même, en toute
chose? S'il y avait un instrument pour mesurer la passion dans la voix
comme il y en a pour peser l'alcool du vin, il frémirait en ce moment
et s'affolerait, car un de ces causeurs municipaux, comme s'il
s'éveillait d'un songe, vient de crier à son fils et d'un accent
tragique, avec d'admirables modulations et trémolos: «Pier Angelo,
cours chercher la mule, amène-la sur la place où j'ai encore des
affaires à traiter! Va! Va!» Je pense au merveilleux intérêt qu'aurait
le roman, difficile à composer, d'une famille de bergers dans la
montagne de Sartène, et aux jolies études qu'un romancier pourrait
écrire sur la vie de château en Corse. Nous avons fait quelques
visites, le long de la route, avant-hier, hier, aujourd'hui. Les
châteaux n'étaient que de grands logis, au-dessus des châtaigneraies.
Ils n'avaient que de maigres jardins desséchés par le vent. Mais à
quoi bon? Les vallons par douzaines, les lambeaux de forêts, les
jachères, descendaient tout au tour et formaient le domaine immense de
leurs yeux.

Il faut repartir. Je voudrais déjà revenir. Dans une rue, je suis
présenté à un homme érudit et très fin, qui aime chacune des pierres
de la Corse.

--Vous allez à Bonifacio? me dit-il. Ville étrange et étrangère. Vous
serez en pays génois. Rien qu'à la traverser et à l'écouter vivre, on
sent qu'elle était très civilisée, quand le reste de la Corse
appartenait aux gardeurs de chèvres et de pourceaux. Là, point de
vendetta, point de dispute violente, mais la prudence, l'astuce et le
coup d'oeil de côté. Ils travaillent plus que nous; ils sont plus
riches. Mais je les aime moins que les gueux batailleurs et sombres de
ma Sartène. Monsieur, je vous souhaite de voir la lumière du matin sur
les murs de Bonifacio!

Nous redescendons les pentes des montagnes, et nous courons vers le
sud. Mon compagnon de voyage me fait remarquer les plaques de fonte
que l'administration des ponts et chaussées place au carrefour des
routes. J'avais bien vu, même avant Olmeto, qu'elles étaient percées
comme des écumoires, si bien que les noms, les flèches indicatrices,
les chiffres, n'existaient plus qu'à l'état fragmentaire. Ici, elles
sont réduites au minimum. La hampe est encore droite, au bord du
chemin, mais elle ne porte plus qu'un petit filet de fonte, un petit
triangle nu, pareil à une girouette. Quelquefois le poteau seul a
survécu.

--Ce sont les cibles du pays. Qu'on remplace les plaques: dans un mois
vous aurez l'écumoire, et dans deux le petit balai. La passion du tir
est générale, et l'adresse est commune.

--Il y paraît.

--Même les femmes savent se servir d'une carabine.

--A preuve, monsieur, dit le chauffeur, qui se détourne et parle pour
la première fois depuis Bastia, que la fille du boulanger de X...,
l'autre jour, a tué un coq, à balle, au haut d'un mât de cocagne. Et
il y avait bien cinquante mètres.

       *       *       *       *       *

La route s'abaisse graduellement. Elle touche la mer, s'en écarte,
revient vers elle, et, de ce côté, nous voyons de hautes roches,
forées, sculptées, dont la plus belle, qui se nomme «Le Lion couronné
de Roccapina», commande des criques désertes et des ponts inutiles.
L'altitude diminue encore. Nous entrons dans la pointe triangulaire de
l'île, que j'appelle la pointe de silex, parce qu'elle ressemble aux
pierres éclatées des flèches primitives: mêmes nervures inégales,
mêmes cuves peu profondes qui se succèdent, mêmes bords déchirés. Pas
un arbre sur ce plateau incliné que dore le soleil couchant, pas une
maison, pas une ruine, pas une ombre qui souligne un relief. Dans les
creux, une herbe courte, et quelques touffes d'un arbuste nain,
écrasé, couleur de poussière. Une fille à califourchon sur un cheval,
les talons et les mollets nus, la tête couverte d'un mouchoir rose,
trotte devant nous. Au passage, nous lui demandons: «Quelle distance,
jusqu'à la ville?» Plutôt que de répondre, elle lance son cheval au
galop à travers le désert de pierre. On n'aperçoit pas encore
Bonifacio. Mais au sud, dans la clarté de la mer, cette longue
dentelure mauve, c'est la Sardaigne. Je vois luire faiblement l'arête
des falaises et la pente des montagnes. Le terrible détroit n'a pas
une ride. De longues traînées lilas, d'autres qui sont d'argent, et
qui se déplacent et qui se mêlent, disent seules que les courants font
le travail commandé. Bientôt, du sommet d'un petit renflement, nous
découvrons, à gauche, à l'extrémité des terres, trois sillons, trois
mottes séparées par de profondes cassures, et sur lesquelles se
profilent, en lumière plus ardente, des tours, des carrés de murs, et
de larges rubans clairs, qui tombent comme des algues et qui doivent
être des remparts. Le soleil décline. Nous allons à toute vitesse dans
le désert. Un moment le chemin s'enfonce et tourne dans un ravin,
plein d'ombre jusqu'au bord, plein d'air humide et d'oliviers géants
que les tempêtes ne peuvent atteindre. Nous sortons des demi-ténèbres;
nous avançons encore un peu, et tout à coup, nous sommes à l'extrémité
d'un fjord d'eau très bleue. Une énorme falaise, toute jaune, se lève
à droite, une autre à gauche, plus haute encore, et sur celle-ci, qui
nous cache la mer, une ville forte, drapée d'anciennes murailles, et
n'ayant plus, dans le soleil, que la crête de ses maisons blanches.



VII

LES QUATRE BEAUTÉS DE LA CORSE


La Corse est une île à laquelle on distribue des épithètes et des
places. Ni les unes ni les autres ne peuvent la faire vivre. Et ce
sont peut-être les places qui lui profitent le moins, car la provende
divise les hommes, elle diminue leur fierté, elle les dissémine à
travers le continent. Les non-pourvus, ceux qui n'ont pu être ni
douaniers, ni gendarmes, ni buralistes, ni gardiens de prison, ceux
encore qui n'ont rien demandé,--il y en a,--habitent quelques petites
villes et beaucoup de petits villages. La campagne est à peu près
inculte; la moisson ne compte pas: de quoi vivent-ils? C'est leur
secret. Je les ai vus cueillir l'olive et la châtaigne; ils restent
maigres; ils dépensent en politique un beau goût d'aventure, en
querelles locales un courage ombrageux; ils n'aiment au fond que la
Corse, que la très pauvre Corse.

Je veux les louer, au moins, pour leur amour. Il n'y a pas que la vie
intense: il y a les belles îles. J'ai parcouru la Corse presque tout
entière et en tous sens, et j'ai éprouvé vingt fois le sentiment que
connaissent bien ceux qui ont voyagé; je me suis dit: «Si j'étais né
ici ou là-bas, sur cette terre que je foule, comme je l'aimerais!
Comme je la préférerais ardemment! Comme je voudrais y revenir!» J'y
suis revenu, moi qui n'ai pas vu ses montagnes et sa mer avec des yeux
d'enfant, à l'heure jeune où le paysage qu'on aperçoit de la porte, et
celui qu'on découvre par la lucarne du toit, font partie de notre âme,
et deviennent comme un frère et comme une soeur. Et j'ai cherché,
depuis, la raison de cet attrait puissant, de ce pouvoir de regret
qu'elle exerce sur nous. Les guides n'expliquent pas ces choses-là.
Ils énumèrent les «curiosités» de l'île, ses défilés de Santa-Regina
et de l'Inseca, ses rochers sculptés, ses monuments médiocres, et ils
citent des pages admirables, qui furent écrites en l'honneur des
calanques de Piana, roches de porphyre battues par la mer bleue. Je
crois qu'un homme de goût aurait tort de négliger leurs indications.
Il y a plaisir et quelquefois un plaisir vif à voir les singularités
du monde. Mais la beauté de la Corse n'est pas dans ces raretés. Elle
est faite d'éléments plus communs, elle est presque partout présente.
Quand je rappelle à moi toutes ces images qui sont dans le souvenir,
obéissantes, et qui accourent, les unes ayant un nom, les autres n'en
ayant pas, mais toutes si joyeuses de revivre et si nettes de couleur,
elles se rassemblent d'elles-mêmes, par groupes, et laissent voir leur
parenté. La Corse est belle, d'une beauté noble et durable, par son
maquis, par ses forêts et principalement par celles du centre et du
sud, par les deux extrémités de la Tortue, le cap Corse et la pointe
de Bonifacio, et par la qualité de la lumière où toute l'île est
baignée.

Le maquis c'est la végétation naturelle de la terre inculte, son
vêtement souple et parfumé. Napoléon, qu'il faut toujours citer quand
on parle de la Corse, disait à Sainte-Hélène: «Tout y est meilleur.
Il n'est pas jusqu'à l'odeur du sol même; elle m'eût suffi pour le
deviner, les yeux fermés; je ne l'ai retrouvée nulle part.» La phrase
exprime une vérité, comme tant d'autres phrases de poète.
Rappelez-vous le parfum des buis et des romarins coupés, qui flotte
autour du parvis des églises, le dimanche des Rameaux? Là-bas, il
emplit les vallées, il se lève tout le jour, toute la nuit et toute
l'année sur les pentes des montagnes. Quand il est jeune, c'est-à-dire
d'une sève ou de deux, le maquis ressemble à la lande. Il a, comme
elle, des clairières par milliers, et de l'herbe, et de l'air entre
ses touffes. Le vieux maquis ne ressemble qu'à lui-même. Il est fait
de deux éléments et de deux étages, d'arbustes faiseurs d'ombre et de
fleurs protégées. La plupart des arbustes ne perdent pas leurs
feuilles, et n'ont peur ni du vent, ni du chaud. Ils vivent
enchevêtrés, serrés, luttant pour amener chacun, à la lumière, son
balai, sa gerbe ou sa tête ronde. Ils se nomment: olivier sauvage,
myrte, chêne vert, arbousier, lentisque, bruyère, genévrier, romarin
et laurier. En dessous fleurissent, selon les saisons, la jacinthe et
les campanules, la sauge, le thym, le cyclamen rose, la lavande, les
orchidées, d'innombrables crucifères, qui mêlent le goût de leur miel
au parfum résineux et constant des grands végétaux surchauffés. Là
encore, les chèvres font quelques sentiers, en broutant à la file et
se battant pour passer. Mais, lorsqu'elles n'ont pas, depuis un an ou
deux, traversé les fourrés, ils sont d'une seule masse. Tout a des
griffes dans le maquis. On peut s'y glisser en se courbant; mais s'en
aller debout, la poitrine tendue, comme dans nos bois, faisant plier
les branches, il n'y faut pas songer. Des montagnes entières sont
vêtues de maquis; il couvrirait la moitié de l'île, et les forêts
couvriraient l'autre, si les bergers incendiaires ne le détruisaient,
pour que, de sa cendre, il naisse un peu d'herbe. Vu de haut, et par
larges nappes, il est doux pour les yeux, plus égal que le taillis,
presque autant qu'une moisson d'avoine ou de seigle, et sa verdure
foncée, durable et nuancée, se plie jusqu'à l'horizon à tout caprice
du sol. Sur les lisières, c'est, en tout temps, une folie de fleurs
maîtresses de l'espace. Et quand on entre! Je suis entré plus d'une
fois dans le maquis, pour surprendre son silence et sa vie. Il est dix
heures du matin. La route en corniche, très haut au-dessus de la mer,
tourne, et ses cailloux sont éclatants, comme l'écume que tordent en
bas les courants. Le vent siffle aux pointes des épines et des roches.
Il n'y a pas une maison en vue, pas un passant. Je grimpe sur la pente
très raide, et difficilement, plié en deux, je passe entre deux
arbousiers, puis au milieu d'une gerbe de laurier-tin: j'évite des
chênes verts, écrasés contre la montagne et dont les racines
retiennent vingt pierres d'éboulis, et quand j'ai fait une trentaine
de mètres en rampant, je découvre une caverne verte, un tout petit pré
incliné, de quoi s'étendre, au-dessus duquel les branches se
rejoignent. C'est un enchantement. Une fraîcheur coule sous la voûte
du maquis; une brume fine gonfle les mousses et mouille les racines
des arbustes, dont toutes les pointes sont chaudes de soleil; il ne
tombe sur l'herbe que de menues étoiles de jour; le silence est
prodigieux; je n'entends ni la mer, ni le vent, et les hommes sont
loin. Aucun repos n'est comparable à celui-là. On est dans la vague
d'encens que le vent n'a pas encore touchée et qu'on respire le
premier. Les insectes ne chantent pas. J'aperçois un merle noir qui,
de perchoir en perchoir, le cou tendu, coule dans l'épaisseur du
maquis. Je reste jusqu'à ce que tout mon sang ait bu cette fraîcheur
et ce calme. Et je pense qu'au dehors, à deux mètres au-dessus de moi,
c'est la lumière ardente, la vie, ce peu de bruit que le vent charrie
toujours, même dans les solitudes, une de ces matinées limpides que
les bergers de Corse, parfois, appellent d'un si beau nom qui eût ravi
Racine: _una mattinata latina_.

       *       *       *       *       *

Quelle que soit la saison, allez voir le maquis; celui qui aura rêvé
une heure dans le maquis aimera la Corse à tout jamais: allez voir
aussi la forêt. Elle est plantée sur un sol de montagnes sans paliers,
tout en pentes longues ou brèves, où les belles coupoles elles-mêmes
sont rares, et les arêtes innombrables. Presque tous les arbres de la
France continentale y ont leurs cantonnements: le hêtre avec ses
éventails si promptement dorés, le chêne, l'orme, le frêne, le
châtaignier, hélas! qu'on abat et qu'on distille: mais la Corse a, de
plus, le pin Laricio, qui est presque son bien propre, un pin très
élancé, non pas engoncé dans ses feuilles, comme plusieurs autres de
la famille, mais ajouré, décidé, couronné d'un bouquet d'aiguilles et
fin chanteur dans le vent. Je ne connais pas d'ombre plus lumineuse
que la sienne. Il laisse tomber ses basses branches assez jeune, et,
meilleur que les hommes, il est alors tout en cime. Je vous assure que
ce n'est pas du temps perdu, la visite que l'on fait aux futaies de
pin Laricio.

D'ordinaire, on ne parcourt guère que les forêts de Vizzavona et de
Cervello, entretenues comme un parc, et que l'on gagne aisément
d'Ajaccio, en quelques heures de chemin de fer. Je préfère les forêts
plus méridionales, le massif immense et tout à fait sauvage qui
commence à la mer orientale, près de Solenzara, monte au col de
Bavella, couvre bientôt de sa marée verte toutes les vallées, toutes
les cimes, souvent à de grandes altitudes, et se déverse en larges
fleuves, sur les pentes ardentes, en vue de la Sardaigne. Ah! la belle
lumière, dont les ravins sont chauds jusqu'au fond! La belle fuite de
feuillages qui se fondent, qui ne sont plus que des formes larges, et
qui prennent le mouvement et le reflet de la mer! Les belles escalades
de roches grises par les laricios ébranchés, éclatés, mais vainqueurs,
et qui plantent leur panache sur les dernières cimes! Paysages sans
maisons, sans culture, sans oiseaux même. A peine, le matin ou le
soir, quelques ramiers éperdus, venant de France, gagnant l'Afrique,
et cherchant l'arbre très sûr, pour la halte. Cependant, en octobre,
j'ai rencontré là des émigrants qui avaient passé la saison chaude
dans les montagnes, et qui descendaient vers la côte. La carriole ou
la charrette était chargée à rompre de meubles, de matelas, de sacs de
provisions, de cages à poules faisant pyramide au-dessus de l'essieu;
en arrière la femme était assise avec les enfants, tous les petits
pieds ballants, et sur le brancard, à l'avant, l'homme tenait les
guides. Ils descendaient par la route étroite, bordée d'un ravin à
gauche et d'un talus à droite, où nous montions à l'allure souple et
silencieuse d'une automobile, c'est-à-dire d'un monstre à peu près
inconnu dans ces régions. Et tout à coup, à cent mètres entre les
troncs d'arbres, à beaucoup moins quelquefois, nous nous apercevions
les uns les autres. Alors l'homme sautait à terre, courait à la tête
du cheval qu'il arrêtait brutalement, et se précipitait vers nous,
brandissant un fusil et criant: «N'avancez pas! N'avancez pas!» Déjà
nous étions immobiles, freinés. Mais en même temps que le mari, la
femme, prise de la même terreur, avait sauté de la voiture; elle
empoignait deux, trois, quatre enfants, qu'elle lançait au hasard,
stupéfaits et hurlants, sur le talus; elle commençait même à décharger
les objets les plus précieux; elle excitait l'homme au fusil qui
levait le bras encore plus haut: «Défends-nous, Antonio! Ils vont nous
écraser! Marche contre eux! Défends-nous!» Heureusement le
propriétaire de l'automobile, Corse authentique et bien élevé,
parlementait; il expliquait, dans un patois adouci, que nous
passerions sans toucher la roue; qu'il n'y aurait aucun dommage; que
nous ne ferions même ni bruit ni fumée. Les visages, aux deux bouts
de la charrette, restaient tendus et terribles. Avec lenteur nous nous
remettions en marche, et, quand le cap avait été doublé, nous faisions
encore une pause pour achever la palabre: «Vous voyez, ces machines
sont comme les gros chiens, pas méchantes du tout. Rassurez-vous...
Tenez, la petite fille rit déjà!» Souvent, nous n'obtenions rien.
D'autres fois, la figure de l'homme s'éclairait d'un sourire, l'oeil
noir luisait, nous échangions des mots de vieille courtoisie: «_Buona
sera! Buon viaggio!_»

L'instant d'après, nous étions dans le désert, au plus haut du col,
plus haut que les plus hauts arbres de la pente. A nos pieds, les
vallées s'approfondissaient par étages, sans une route et sans une
coupure, dans la parfaite lumière; elles fuyaient, se divisaient
contre l'éperon d'autres montagnes boisées, et se relevaient dans le
bleu des lointains, sans perdre, même un peu, la finesse de leurs
lignes.

       *       *       *       *       *

Si vous allez un jour jusqu'à ces forêts, continuez votre voyage vers
le sud, descendez à travers les pierres chaudes, les herbes jaunes,
les chênes lièges tondus jusqu'au sang, et ne vous lassez pas de la
longueur du désert qui vient ensuite: Bonifacio est au bout. Les
villes dont on se souvient ne sont pas rares en Corse: celui qui a vu
Ajaccio et son golfe, a vu une tache blanche dans l'un des plus beaux
miroirs à montagnes qu'il y ait par le monde; celui qui a vu Bastia a
vu une jolie fille du Midi, coquette, qui monte de la marina avec une
corbeille de fruits sur la tête; celui qui a vu Sartène a vu, presque
vivant, le Moyen âge italien; celui qui a vu Cargèse, dans sa couronne
d'oliviers et de figuiers épineux, a mis le pied sur le sol de la
Grèce; mais celui qui a vu Bonifacio a vu une merveille. Quand j'aurai
dit que la ville est bâtie sur un plateau calcaire, sur une presqu'île
étroite, à pic, parallèle à la côte, et que la mer, qui la contourne,
forme derrière elle un port naturel, invisible du large, long et
profond comme un petit fjord, je n'aurai pas expliqué l'émotion
qu'elle excite. Bonifacio n'a pas un arbre. Il y a de vieilles
murailles, draperies inégales, qui pendent au-dessus du port,
s'attachent à la falaise d'orient, se relient à la falaise d'occident;
il y a de hautes maisons agglutinées, d'où s'échappent plusieurs
moulins en ruine, une tour ajourée et un clocher qui ne l'est pas.
Tout cela fait une ville pittoresque et déjà souhaitable. Mais la
beauté lui vient d'un double voisinage, du reflet où elle vit, entre
un désert de pierre qui la précède, l'enveloppe, la crible de rayons,
et le détroit d'entre Corse et Sardaigne, qu'elle domine et qui
l'assaille aussi de sa lumière. Cette vieille cité génoise est encore
une citadelle commandante, le seul asile, parmi les dangers de la
terre et de la mer. Son paysage l'exalte. Du côté de la terre, vingt
kilomètres de rocailles qui s'abaissent lentement vers elle, des
étendues ravagées par la malaria et où l'herbe, avant la fin du
printemps, se dessèche et prend la nuance de la roche qui la tue; de
l'autre côté, la mer, non pas libre, mais contrainte entre deux îles
énormes et plusieurs petites, la mer inquiétante même au calme,
divisée en courants dont on voit les sillages parallèles, pâles sur
les eaux violettes. Par elle comme par le désert pierreux,
l'atmosphère de Bonifacio est saturée de lumière. La tour des
Templiers, les façades de bien des maisons, sont devenues, comme dans
les contes de fées, couleur du soleil. Et tout au loin, les montagnes
de Sardaigne s'en vont, en si larges festons, se perdre dans la brume!
Je les ai vues, le matin, d'un mauve infiniment léger, et j'ai vu
leurs arêtes, le soir, éclatantes comme des glaïeuls rouges.

Presque tout vient ainsi de la mer à Bonifacio: sa couleur, sa
nourriture, son peuple et sa légende. C'est un pays où il faudrait
s'arrêter un peu et écouter. Je suis sûr que, dans la mémoire des
anciens, il y a plusieurs histoires comme celle-ci que j'ai entendu
conter. Une grande princesse revenait de Terre-Sainte. Comme elle
traversait le détroit, son navire fut pris dans une tempête si
terrible que tout le monde se crut perdu: les passagers, l'équipage,
même le capitaine. Dans cette extrémité, elle fit voeu, si elle était
sauvée, de donner, à la ville où elle aborderait, le fragment de la
vraie Croix qu'elle apportait de Jérusalem. Elle aborda à Bonifacio.
Les Bonifaciens se réjouirent de posséder une relique aussi vénérable
que celle que la princesse leur donna; ils l'enchâssèrent dans l'or et
dans l'argent, et l'honorèrent de leur mieux. Mais ce ne fut pas pour
longtemps. Les pirates de Barbarie, qui venaient si souvent ravager
les côtes de la Corse, s'emparèrent de la ville par surprise, et
coururent droit au trésor de la cathédrale. Puis, quand ils se
retirèrent avec leur butin, vers le golfe de Santa-Manza où étaient
restés leurs vaisseaux, ils jetèrent le bois de la vraie Croix dans la
fontaine de Saint-Jean, et gardèrent seulement l'or et les pierreries
du reliquaire. La fontaine de Saint-Jean est sur le bord du chemin. Le
premier habitant qui se hasarda dehors, après le départ des bandits,
s'en alla justement de ce côté, monté sur son âne, selon l'usage. La
chaleur était grande. Arrivé près de la fontaine, il pensa que la bête
avait soif, et tira sur la bride. L'âne tourna bien, fit quelques pas,
mais, au milieu de la route il s'arrêta, puis se mit à genoux. Le
bonhomme donna de la voix, du talon, de la houssine. «C'est singulier!
songea-t-il enfin, si j'allais voir?» Il s'avança, pencha la tête, et
aperçut un fragment de bois qu'il reconnut. Aussitôt il retourna pour
avertir ses amis du prodige. Et l'on vit tous les habitants sortir de
la forteresse, descendre les escaliers pavés, en grande hâte, chacun
sur le dos de son âne, et trottiner vers la fontaine de Saint-Jean.
Mais quand ils furent rendus à quelque distance, les bêtes refusèrent
d'avancer, comme avait fait la première, et, témoignant la même
crainte, elles se mirent à genoux, sur la route et dans les champs,
par quoi l'on comprit que la relique était là, et qu'elle était bien
celle que les pirates de Barbarie avaient enlevée.

       *       *       *       *       *

Je vous souhaite encore de faire le tour du cap Corse. Il y faut deux
jours de voiture. J'en mettrais quatre si j'avais à recommencer la
promenade. Ce chaînon de montagne qui s'avance à plus de quarante
kilomètres dans la mer, ressemble assez à un navire échoué, qui
aurait, du côté de l'ouest, toute sa coque dehors, tandis que, de
l'autre côté le pont toucherait l'eau. Toute la falaise occidentale
est à pic et très élevée. Cela se termine au nord par un bouquet de
vallées divergentes, écrasées, taillées dans le même bloc de rocher,
terriblement sauvages et nues, qui regardent la France. Le cap est un
royaume dans la grande île. Presque tous ses villages appartiennent au
soleil et au vent, et les bois n'y poussent guère, si ce n'est dans
les cuves profondes, pleines alors d'oliviers et de maquis, comme
celle de l'admirable Rogliano. Il a des routes en corniche, tracées à
quatre cents mètres au-dessus de la Méditerranée, et il a des marines
minuscules, où les goémons s'accrochent et pendent aux murailles des
maisons; il cultive les meilleurs cédrats du monde et quelques vignes
qui donnent un vin brûlé; il devrait être la plus pauvre partie de la
Corse, et il en est la plus riche, car les Capcorsiens, depuis des
siècles, font le voyage de l'Amérique du sud. Ils sont marins, colons,
marchands; ils amassent une fortune, quelquefois, des millions, et
souvent ils reviennent au pays, bâtissent une villa près de Rogliano,
de Pino, de Morsiglia, et font élever un tombeau somptueux, pour leurs
parents et pour eux-mêmes, à l'entrée des villages. Les chapelles de
marbre sont nombreuses au bord des routes.

En vérité, celui qui traverserait le Cap, d'un versant à l'autre,
celui qui vivrait plusieurs semaines parmi les pêcheurs et les
«Américains» de là-bas, connaîtrait de belles histoires. Il garderait,
dans la mémoire de ses yeux, des images précieuses. Je revois les
vallées qui terminent le Cap vers le sud. Elles montent par étages, de
Saint-Florent au col de Teghime. Aucun paysage de Sicile n'est digne
de plus d'amour. Elles montent; ce sont des cultures sans haies ni
sentiers, des prairies, des jachères, un sol noir d'où s'élève un peu
de brume toujours, puis de très vieux oliviers, clairsemés, autour
desquels, depuis des siècles, la lumière, le vent, les hommes ont
voyagé, troncs éclatés, branches aux coudes imprévus, mais verdure
transparente à travers laquelle on aperçoit une maison, des chèvres,
un berger: et bientôt toute la mer où il n'y a point de voiles.



VOYAGE AU SPITZBERG

I

EN ROUTE POUR LE SPITZBERG


On y va bourgeoisement, confortablement, joyeusement. Cent
quatre-vingt-quatre personnes ont quitté Dunkerque, à bord de
l'_Ile-de-France_, sans parler des matelots, qui ne comptent pas parmi
les touristes. Elles ont, chaque matin, leur croissant frais avec leur
chocolat accoutumé, leur café ou leur thé; elles ont leur table de
bridge; elles ont, pour se reposer du jeu et des repas, le paysage qui
change à chaque moment, ou la conversation qui varie moins, celle du
monde, celle de tous les soirs. C'est un coin de Paris en voyage. Il
s'y mêle quelques étrangers, plusieurs savants, un explorateur. Les
chasseurs sont en nombre parmi les passagers, les photographes
également.

Dès le début du voyage, en pleine mer, avant qu'il y ait eu même un
prétexte à déclanchement ou à coup de fusil, leur passion éclate. Un
gros monsieur, qui se dit de Paris, et qui peut-être y a passé,
interpelle furieusement un gros maître d'hôtel, qui n'a d'autre
responsabilité, dans l'affaire, que celle d'être en vue, et de ne pas
porter le smoking:

--Je vous dis, garçon, que je veux qu'on l'ouvre, cette chambre noire!
Elle est sur le programme: elle doit être à la disposition de chacun
de nous, avant même qu'il ait l'occasion de s'en servir!

--Mais, monsieur, cela dépend d'un autre que moi!

--Trouvez cet autre!

Les chasseurs sont encore plus ardents. J'entends parler de carabines
à double détente, de fusils à trois coups, de fusées pour faire sortir
le renard bleu de son terrier, des moyens de parer l'attaque du morse:
«Une hache qu'on porte à la ceinture, monsieur, et qui sert à abattre
les défenses de l'animal, s'il vient s'accrocher aux embarcations.»
Les moins baleiniers d'entre nous racontent, d'un air déçu, l'épisode
des bains de mer, la rencontre au large de Trouville: «C'était un
simple souffleur!» Et les grands chasseurs, les vrais, mis en route
par ce qu'ils entendent, causent en arrière, en groupe fermé, sérieux.
Ce sont des gentilshommes amateurs de fauves. Ils n'épaulent pas dans
le récit; ils ne crient pas; ils disent. A l'éclair de leurs yeux, on
devine qu'ils ont un joli goût du danger.

--La grosse bête manque en Égypte. Ainsi, vous ne commencez à trouver
le lion qu'aux environs de Khartoum. Un jour que je descendais en
rapide, dans un canot, j'aperçois l'animal entre deux roches; je
n'avais que deux ou trois secondes pour le tirer; alors...

Le vent emporte la fin de la phrase.

--C'est comme aux Indes, reprend l'autre; il faut être un rajah pour
chasser: le tigre est protégé, à présent!

Tout à fait en arrière, un Parisien, d'une mentalité très différente,
murmure:

--Moi, au Spitzberg, je m'attache à l'ours blanc. J'ai promis à
Valentine une mère pleine, pour mettre dans nos chasses de
Seine-et-Oise.

Quelques jeunes femmes,--il y a une quarantaine de dames à
bord,--élégamment encapuchonnées, enturbannées de voiles blancs,
étendues sur des chaises longues, les yeux à demi fermés, le menton
levé vers le large, tiennent des propos moins sauvages. L'une d'elles
a ce mot charmant, qui tombe et que je recueille en passant:

--Le bridge a détruit bien des familles, où il était agréable d'être
reçu.

       *       *       *       *       *

_10 juillet au soir._--Après quarante-deux heures de navigation, voici
les côtes de Norvège. A l'endroit où nous commençons de les suivre,
elles ressemblent tout à fait à certaines côtes de la Bretagne,
bordées qu'elles sont de falaises peu élevées, arrondies, lavées par
l'eau de la mer, et où s'enfonce çà et là une crique étroite, bien
défendue contre le vent et luisante comme une faulx. Je me rappelle,
en les voyant, des navigations sur des bateaux chalutiers, au large
de Ploumanach. Mais le deuxième plan n'est pas le même. Des sommets
dentelés, qui ne semblent pas très hauts, qui sont très doux dans le
soir clair, barrent la vue au delà des longs plateaux rocheux. Tout
semble désert. Soudainement, dans un angle rentrant de la côte et sur
une bande de terre très basse, une ville apparaît. Maisons de bois
peintes en rouge sang, en jaune, en vert pâle, en bleu, fenêtres
rapprochées, maigre encadrement de bouleaux et de sapins: ma
comparaison s'évanouit, nous sommes loin de la France.

Le soleil aussi n'est plus français: il paresse; il a l'air de
descendre en biais vers la mer, et quand il se décide à se coucher,
derrière une île en forme de cabochon, je ne reconnais plus sa
manière, car l'île devient pareille à un gros pied de cactus épineux,
et, au sommet, une fleur éclate, une seule, d'un rose vif, qui dure
une minute, et se fane.

       *       *       *       *       *

_11 juillet._--Le relief des terres, autour de nous, a bien grandi.
Nous naviguons maintenant dans un chenal tournant, qui se resserre ou
qui s'ouvre, qui fait l'écluse ou qui fait le lac, entre des îles
rocheuses, hautes de deux ou trois cents mètres, peut-être plus,
stériles, désertes, mais vêtues de lumière et de brume, ce qui est un
beau vêtement. Partout, la roche a été limée et rayée par les glaces,
il n'y a plus de terre sur les sommets, et les quelques brins de
mousse qui poussent dans les fentes ne modifient pas le ton général.
Toute la végétation est descendue dans un cirque étroit entre deux
promontoires, sur un talus d'éboulis au ras de l'eau. C'est une simple
coulée d'herbe, mais d'un vert qu'on ne voit point ailleurs, d'un vert
ardent, limpide comme celui du spectre solaire, et qui seul affirme la
vie, au pied des monts dentelés où tout le reste est gris, gris bleu,
gris mauve, gris rose. Aile de mouette est ici une couleur répandue;
ventre de mouette aussi, car les sommets ont encore des bancs de
neige. Du côté de la grande terre, ils forment presque toujours trois
ou quatre plans, et beaucoup plus quand la trouée d'un fjord coupe en
deux les barrières. La mer est très bleue. L'enchantement de l'été
vient jusqu'au nord. De très loin en très loin, on découvre un groupe
de maisons et des poteaux télégraphiques au bord de l'eau. De quoi
vivent les habitants? «Presque entièrement de la pêche, dit
Nordenskjöld, et un peu du produit de la culture.» Quand nous croisons
un de leurs canots, très fins à l'avant et d'une courbe allongée, les
hommes nous saluent de la main. Ils ont le vent pour eux, et, leur
vitesse s'ajoutant à la nôtre, ils ne sont bientôt plus, eux, leur
voile carrée, leur bateau, leur sillage, qu'un détail sans vie et sans
relief, qu'une forme dessinée dans la couleur maîtresse d'un écran qui
pâlit. Je suis sûr que Whistler aurait dit: «Harmonie en gris, mauve
et vert.»

Dans le soir qui se prolonge encore plus qu'hier, j'écoute le
professeur Nordenskjöld. C'est le neveu de l'explorateur du Groenland
et de l'Asie boréale, c'est Nordenskjöld l'antarctique, qui a hiverné
dans les glaces du pôle austral, homme jeune, Suédois de race fine, au
visage blond et régulier. Il est taciturne, comme beaucoup d'hommes du
nord. Quand il ne parle pas, ses yeux bleus, sous la barre droite des
sourcils, sont d'une énergie singulière. Le sourire est charmant,
rapide, sans ironie. Je m'amuse du contraste entre l'homme qui
interroge et celui qui répond.

--Monsieur Nordenskjöld, votre navire a été brisé par les glaces, et
vous êtes demeuré prisonnier sur la banquise?

--Oui.

--Combien de temps?

--Un an.

--Aviez-vous sauvé vos provisions?

--Peu.

--Alors, qu'est-ce que vous pouviez bien manger?

--Phoques.

--Pas rien que des phoques? C'est impossible. Vous chassiez autre
chose?

--Pingouins aussi.

--Ça devait être horrible!

Sourire.

--Et comment vous chauffiez-vous? Car enfin, vous n'aviez pas de bois?

--Huile de phoque.

--Il fallait joliment veiller, pour que la flamme ne s'éteignît pas!
Sans cela, la nuit éternelle, le désespoir, la mort!

--Non.

--Vous aviez donc?...

--Allumettes.

       *       *       *       *       *

_12 juillet._--Je passe des heures délicieuses sur le pont ou derrière
mon hublot, qui est un cadre à paysages. Il n'y a presque plus de
nuit. Hier soir, le soleil s'est couché à dix heures vingt, dans une
mer toute calme et couleur de paille fraîche, comme s'il avait étendu
toute la moisson du blé, pour la battre le lendemain. Et à deux heures
cinquante du matin, il était déjà levé, et le froment n'était plus là.
Quelle joie pour les yeux, cette Norvège d'été! Voici que nous
retrouvons le vert dans le fjord de Trondhjem, le vert des sapins et
des bouleaux mêlés qui boisent toutes les pentes, celui des prés qui
font parmi les bois d'amples clairières.

Le fjord est large; il s'élargit encore; il devient comme un lac
italien, dont il a la mollesse de nuances et de contour. Une pointe
nous cache Trondhjem, nous la doublons, et nous sommes dans le port.
Une grande ligne de quai avec des maisons de bois, des rues qui
montent en pente douce, de très vertes collines en éventail: c'est
l'ancienne capitale de la Norvège.

Je laisse plusieurs de nos compagnons de route dans les magasins de
«souvenirs de Trondhjem», et, avec un ami, je monte à travers la
ville, par les rues très propres, très larges,--à cause du feu,--vers
un clocher que j'ai aperçu d'en bas sur la colline. Le clocher était
modeste: j'ai pensé que c'était celui d'une église catholique, et
qu'avec un peu de chance je trouverais le curé chez lui, et qu'avec
beaucoup de chance j'arriverais à me faire comprendre et à causer avec
lui. Nous allons jusqu'à l'endroit où une rivière, pleine de bois
flottants, sépare la ville d'avec la banlieue. Là, dans un joli site,
sur la berge, est bâtie l'église de Saint-Olaf. Un jardin divisé en
planches régulières, et loué évidemment à un maraîcher fleuriste,
enveloppe l'édifice et la petite cure en bois. Je sonne, et, ne
sachant pas un mot de norvégien, je demande en français:

--Monsieur le curé de Trondhjem?

La servante, blonde et mûre, répond, sans accent:

--Il va revenir.

--Vous savez le français?

--Je suis Française d'Alsace.

--Et monsieur le curé parle-t-il français, lui aussi?

--Il est mon frère. Ah! qu'il va être content de vous voir!

--En effet, et tous ceux qui passent ne viennent pas! dit une forte
voix, derrière nous.

C'est l'abbé Riesterer, un solide Alsacien d'une cinquantaine
d'années, sourcils en broussaille, yeux de forestier, barbe de Père
Éternel, redingote de clergyman. Il nous fait entrer, mon ami et moi,
dans sa bibliothèque, attenante au salon. Nous parlons de l'Alsace,
des catholiques de Trondhjem, un peu de la France. Il m'apprend qu'il
est le seul prêtre de nationalité française, parmi les vingt
missionnaires disséminés en Norvège, qu'il réside dans le pays depuis
vingt-six ans, et qu'il rencontre beaucoup de justice et de
bienveillance chez les hauts fonctionnaires de l'État. Il dessert deux
églises, cette petite église de Saint-Olaf, près de laquelle nous
sommes, et une autre, vaste et plus ancienne, qui s'élève à droite du
port.

Pendant qu'il parle avec mon ami ou avec moi, je remarque un numéro de
la _Croix_ jeté sur le bureau, quelques photographies de bons visages
des environs d'Altkirch, et un vrai luxe de fleurs et de plantes, ou
du moins assez de fleurs pour témoigner qu'on aime leur compagnie,
leur regard familier et la joie qui en vient.

C'est d'ailleurs un goût répandu. J'ai vu, à Trondhjem, un marché aux
fleurs, où l'on vendait des lilas, nouveauté de la saison; j'ai vu un
homme vénérable arroser avec méthode une pivoine en bouton, plante
peut-être unique; j'ai parcouru le cimetière, qui enveloppe la
cathédrale, et où chaque tombe est fleurie de bouquets de
pélargonium. Ce cimetière, vallonné, dessiné en jardin anglais, paraît
être plus et mieux qu'un lieu de passage pour se rendre au temple.
Auprès d'une multitude de croix, de colonnes, de pierres tombales, il
y a un petit banc où peuvent s'asseoir deux personnes de la famille.
On m'a assuré qu'ils n'étaient pas toujours déserts, et que, pendant
la nuit de Noël, ils n'ont pas une place vide.



II

CHASSE A LA BALEINE


_15 juillet au soir._--Nous avons pris, à Tromsoe, de nouveaux pilotes
pour le Spitzberg, un veilleur chargé de signaler les glaces, des
porteurs et chasseurs norvégiens, quatre lapons, et sept poneys qui
sont hospitalisés sur l'avant du navire, dans les baraques
capitonnées. Les Lapons ont un costume «sensationnel». J'ai une si
grande confiance à l'endroit de la couleur locale que je suspecte
jusqu'à la nationalité de ces hommes aux jambes grêles serrées dans
des culottes de cuir, coiffés d'une casquette à haute forme ornée de
découpures écarlates et jaunes, enveloppés dans des peaux de rennes et
ceinturés à la hauteur des hanches. L'épaisseur, l'exubérance,
l'insolence de la houppe de laine rouge qui surmonte leur coiffure
sont les indices presque certains d'un déguisement professionnel.
Plusieurs de ces Lapons le sont peut-être par nécessité, mendiants qui
vendraient moins aisément des bois de rennes et des souliers poilus,
s'ils portaient un costume moins voyant et plus authentique. Certains
ont cependant l'oeil allongé, les pommettes saillantes et la saleté du
vrai Lapon. Les touristes s'écartent volontiers quand, par hasard, un
de ces chasseurs au lasso s'approche. Et ce n'est pas par respect
qu'ils le font.

S'il est permis de douter de la pureté de race de ces Lapons,
l'origine norvégienne des autres voyageurs récemment embarqués est
certaine. Les deux pilotes sont de rudes marins, dont le plus âgé
ressemble étonnamment à un vieux phoque tout blanc qui aurait le nez
rouge. Le veilleur, dont j'aperçois, sur la passerelle, la longue
barbe rousse tordue par le vent, et le visage placide et hâlé, et les
yeux de goéland, est bien de pure espèce scandinave. Il en est de même
de l'armateur, M. Johanny Bryde. Celui-ci, gentleman, de corps solide
et d'esprit avisé, habite, à l'entrée du fjord de Christiania, la
petite ville de Sandefjord, d'où il expédie ses navires baleiniers
dans l'océan glacial, et où il monte, en ce moment, une raffinerie
d'huile. Cette industrie était monopolisée, je crois, par l'Angleterre
et par l'Amérique. Il parle bien français. Nous causons, pendant que
le bateau, dans le vent qui souffle, laisse en arrière, une à une, les
dernières pointes de la Norvège.

La chasse à la baleine n'est plus ce qu'elle était autrefois, quand
les Hollandais, en une seule campagne, au XVIIe siècle, pouvaient tuer
comme il arriva, dix-huit cents baleines franches. Si l'on songe
qu'une baleine franche vaut de trente à quarante mille francs, on
s'expliquera l'acharnement des chasseurs. Mais, la conséquence était
fatale: la baleine franche a presque disparu. Celle qu'on chasse
aujourd'hui est plus grosse et d'un prix bien moindre; elle atteint
trente et même trente cinq-mètres de longueur, et peut rapporter une
somme variant entre trois et six mille francs. C'est la baleine bleue,
le balénoptère, ou, comme disent les pêcheurs, la baleine foncière.
Ils veulent exprimer par là qu'au lieu de flotter, comme l'autre,
quand elle est morte, elle coule au fond de la mer. Et la chasse au
harpon lancé à la main, ou au fusil, ne peut plus réussir. Il faut le
harpon lancé par un canon, et auquel est adaptée une fusée, une sorte
d'obus qui éclate dans le corps de la baleine et la tue presque
toujours. L'animal peut cependant n'être que blessé. Alors, il plonge;
le câble qui attache le harpon au bord du bateau baleinier se déroule,
et le petit navire est entraîné à une vitesse énorme, qu'on évalue à
plus de vingt milles à l'heure. Mais les bateaux sont bons, et le
danger, ce n'est pas d'être coulé par une baleine; c'est, pour le
pointeur, de tomber à la mer, d'avoir les jambes saisies et coupées
par le câble; c'est, pour tout l'équipage, le froid, la tempête, la
fatigue extrême.

--Vos hommes sont Norvégiens, naturellement?

--Tous les équipages qui chassent la baleine, dans le monde entier,
sont norvégiens. Quand un de mes trois vapeurs, qui opèrent sur les
côtes du Spitzberg, a capturé une baleine, il rentre, avec sa prise à
la remorque, à la baie de la Recherche, où j'ai une usine flottante.
La baleine est dépecée. Avec le lard on fait de l'huile, avec les
fanons on fait des «baleines» de corset et d'excellent «crin végétal»,
avec les os ont fait de l'engrais, et, depuis quelques mois, avec la
chair, on a commencé à faire du saucisson.

--Ce doit être excellent!

--De la chair de boeuf, monsieur; j'en ai mangé sans être prévenu...

--Avec des carottes nouvelles, c'est un plat de restaurant, dit
quelqu'un qui passe.

M. Johanny Bryde n'entend pas la réflexion, et, pour conclure, se
penchant vers moi:

--Monsieur, me dit-il, je veux vous faire un cadeau. C'est une chose
rare, qui ne se trouve dans aucun musée...

J'attends, un peu curieux.

--Je veux, ajoute l'aimable armateur, vous donner, pour votre
Académie, une oreille de baleine.

       *       *       *       *       *

_16 juillet._--La vie à bord se modifie. L'excursion se change en
voyage. Ce matin, de très bonne heure,--on nous assure que c'est le
matin, mais rien ne l'indique, car le jour ne nous quitte plus,--nous
passons au cap Nord. Notre route a été allongée de trois heures pour
que nous pussions apercevoir ce gros nez de roche sombre, qui n'est
pas même le plus septentrional de la Norvège. Beaucoup de passagers
sont restés dans leur cabine, et ils n'ont pas eu tort. La plupart des
autres jettent sur la côte un regard vite détourné vers la haute mer.
Celle-ci est très peu engageante. Un vent d'est, froid et violent, la
soulève. Le ciel est enfumé de brumes en mouvement, tantôt épaisses,
tantôt transparentes. Quelquefois, une crevasse se fait dans la brume;
une lame, au large, une seule, sort éblouissante des ténèbres,
s'avance vers nous, portant en elle toute la splendeur du jour,
soulève le bateau, l'illumine, le dépasse, et nous la suivons jusqu'à
l'horizon, à travers le chaos impressionnant des houles.

La mer se creuse de plus en plus; les passagères, étendues sur des
chaises longues, regrettent les fjords de la Norvège, et la maison
lointaine, et ce que Fogazzaro appellerait «le petit monde
d'autrefois». On était bien chez soi; pourquoi a-t-on voulu partir?
Quelle folie a été la nôtre! Une jeune femme regarde avec effroi ce
paysage où il n'y a rien d'immobile, rien d'abrité, rien qui ressemble
à ce qu'on a laissé, et elle dit tout bas: «J'avais deux petites
filles!» Une autre demande: «Est-ce qu'on ne pourrait pas retourner?
Si on faisait voter? Moi, je voudrais retourner!» Un matelot lui
répond: «Mais, madame, il faut bien que vous l'appreniez, le cake-walk
de la mer!» Il est de Marseille, comme presque tout l'équipage. Il
aime à rire. Mais bien peu de voyageurs sont de Marseille en ce
moment. Un des rares qui considèrent avec dédain les coups de vent
dans l'océan glacial, qui osent parler des tempêtes passées, des
typhons et des lames de huit mètres, résume gaillardement la
situation, en prononçant: «Il vente frais, oui, vraiment je crois
qu'on peut dire qu'il vente très frais, pas davantage.»

Cependant, Tartarin avait fait une valise secrète. Il avait complété
l'équipement de ses rêves soit à Trondhjem, soit à Tromsoe, et voici
que, le cercle polaire étant déjà loin derrière nous, la civilisation
s'étant éloignée avec les dernières falaises de l'Europe, la liberté
du déguisement n'allait plus avoir d'entraves. Parmi les fauteuils
trébuchants, les explorateurs remontent des cabines sur le premier
pont, et du premier pont sur le second. Ils ont, selon les
tempéraments et les âges, la surculotte de molleton bleu, le pantalon
et le veston de cuir, le suroît, le complet de feutre anglais
imperméabilisé, la peau de bique, la peau de phoque, la peau de loup,
toutes les variétés de casquettes à oreilles, de passe-montagne, de
toques de fourrure, et j'aperçois même deux bonnets de tricot rouge
vif achetés à Tromsoe, et qui dressent leur flamme au-dessus de deux
têtes pacifiques. Quelques jeunes gens, à Tromsoe également, se sont
procuré des sacs de peau de rennes fabriqués par les Lapons, et,
emmaillotés dans le cuir tanné, les bras allongés le long du corps,
prennent un air de colis ou de sacs de lettres bercés par le roulis.

L'heure est aux histoires tragiques. Je rencontre un matelot qui a
fait, sur la _Maroussia_, l'expédition dans les mers polaires.

Il me dit:

--Le duc d'Orléans a tué seize ours, monsieur. Il ne manque pas un
coup de fusil. Et pas peureux, vous savez! Nous autres, nous allions à
l'ours avec nos fusils de munition, mais loin derrière le duc, qui
était toujours en avant. Il laissait l'animal venir jusqu'à quinze
pas, à dix pas, et quand l'ours se dressait sur ses pattes de
derrière, alors seulement le duc d'Orléans ajustait, et l'ours tombait
foudroyé. Mais vous autres vous ne verrez pas d'ours, il faut aller
trop loin, dans les glaces qui sont des lits à phoques.

       *       *       *       *       *

_17 juillet._--Le vent n'est pas tombé. La mer est toujours
extrêmement forte, et le tiers à peine des passagers se risquent à
pénétrer dans la salle à manger. Plusieurs n'y font qu'une apparition
furtive.

Entre une heure et trois heures du matin, nous avons longé, pendant
douze kilomètres, l'île aux Ours, où il y a, en cette saison, une
petite station de pêcheurs de baleines. En hiver, l'île est prise par
la banquise, propriété du pôle, territoire de chasse pour les grands
carnassiers.

Les officiers de quart ont aperçu une baleine et une bande de phoques.
Le Norvégien à longue barbe rousse, qualifié à bord de «capitaine des
glaces», a dit flegmatiquement, au milieu d'un banc de brume que
traversait l'_Ile-de-France_: «Je sens des glaces qui viennent.» Il ne
se trompait pas. Quelques instants après, des glaçons passaient à
droite et à gauche du navire. Le thermomètre, plongé dans la mer,
marquait moins un degré. Nous étions dans un courant polaire. Un mille
plus loin, le thermomètre remontait à trois degrés. Le vent, plus vif
que jamais, est à zéro.

Vers une heure et demie de l'après-midi, tous les valides sont sur le
pont. On voit la terre. Le jour est magnifique. Dans la pleine
lumière, en avant, le Spitzberg se présente à nous superbement: cent
kilomètres de pics neigeux, avec dix grands glaciers inclinés vers
l'Océan et tombant jusqu'à lui. Le ciel, au-dessus, est d'une couleur
que je n'ai jamais vue, d'un azur tout voisin du blanc, si pur et si
nacré, qu'entre la neige et lui, l'oeil hésite un moment. La mer est
bleu de roi.

Les icebergs sont nombreux: blocs de glace détachés des falaises, la
plupart petits, flottille étincelante, dont l'abordage est sans
danger, quelques-uns énormes, massifs, redoutables, tous creusés,
sculptés, polis par la vague et portant enfermé, soit au-dessus, soit
au-dessous de la ligne de flottaison, le feu réglementaire, vert
émeraude, qui nous regarde au passage. Toute l'après-midi, nous
naviguons au milieu d'eux. Le soir, nous apercevons un vapeur
baleinier. C'est un des bateaux de M. Bryde. L'_Ile-de-France_ stoppe.
Une conversation s'engage, en norvégien, d'un navire à l'autre, et
l'armateur apprend que la chasse a été détestable cette année; que,
depuis quelques jours notamment, la violence de la mer a éloigné les
baleines de la côte, et qu'il faut aller au large, vers le nord, où
sont deux autres baleiniers, si l'on ne veut pas rentrer bredouille.
Ordre est donné de faire route au nord.

Nous suivons, en ralentissant la vitesse, le petit vapeur qui roule et
tangue prodigieusement. Ce _Jupiter_ n'est pas destiné à transporter
des touristes, évidemment, mais on se demande comment ce menu fuseau
de fer peut tenir dans ce dangereux océan glacial, comment les hommes
ne sont pas enlevés par la lame qui, à chaque moment, couvre le pont.
Le pointeur, par exemple, pour gagner le réduit primitif disposé à
l'avant, est obligé de traverser un espace découvert que l'eau envahit
à chaque coup de tangage. Sur le pont, des tonneaux sont amarrés, sous
deux minuscules canots qui ressemblent à des cuillers sans manche.
Trois hommes se tiennent debout sur une sorte de passerelle, et un
autre, à mi-hauteur du mât, dans le nid de corbeau, fait le guet. Nous
nous éloignons de trois ou quatre milles des côtes qui nous abritent
encore.

La houle est devenue moins forte. Subitement, le vapeur baleinier
change de route et part à toute vitesse vers l'ouest. Tous les
passagers sont debout sur le pont supérieur, sur le gaillard d'avant,
sur les échelles de cordes. On crie: «Une baleine!» Deux jets de
poudre d'eau, comme en feraient deux cartouches de dynamite, ont
jailli à un kilomètre de nous, et, à l'endroit d'où ils s'élèvent, un
grand remous a fait blanchir la mer. L'_Ile-de-France_ vire de bord et
prend le pied, si je puis dire. Le gibier est lancé. Il disparaît,
souffle de nouveau, plonge encore, reparaît; il fait des crochets
comme un lièvre, évidemment très impressionné par le grognement
puissant des hélices qui le poursuivent. C'est un sport passionnant.
Le baleinier devine la route de l'énorme bête. Il ne s'arrête jamais.
Il y a deux ou trois défauts, facilement relevés.

Au bout de nos lorgnettes, nous voyons les fumées blanches à gauche du
baleinier, très à gauche. Il les a vues aussi; il se précipite, on a
envie de sonner le bien-aller; il doit être à portée: il va tirer, on
écoute, et la baleine échappe encore. De dix heures à minuit, dans une
lumière merveilleusement pure, nous courons en haute mer... Puis le
vapeur fait signe qu'il abandonne la poursuite. Que s'est-il passé?
Nous avons su, depuis l'explication du capitaine. La baleine était une
vieille bête de chasse; elle connaissait les hommes et les canons qui
lancent les harpons, et pas une fois elle ne s'était laissé approcher.
Je me rappelle que les espadas refusent de même la bataille contre
les taureaux qui ont déjà été courus. Était-ce la vérité? L'Océan a
ses mystères, le baleinier a ses secrets, et, cette fois du moins,
nous avons poursuivi la baleine et nous ne l'avons pas prise.



III

LES TERRES DU SUD


_18 juillet._--Nous mouillons dans la baie de la Recherche. Des
montagnes forment une dentelure énorme, inégale et continue autour du
fjord, comme en Norvège: mais ici les montagnes sont blanches au
sommet, ou largement striées de neige, et, de loin en loin, deux
d'entre elles s'écartent, pour laisser couler vers la mer un de ces
grands glaciers à pente faible, que termine une falaise de glace,
coupée verticalement.

Le temps n'a pas cessé d'être beau. Nous sommés enveloppés de terres
inhabitées, mais la baie n'est pas déserte. Je compte une dizaine de
bateaux près de la côte ouest, bateaux-usines le long desquels sont
amarrés des cadavres de baleines en putréfaction, vapeurs baleiniers
arrivant du large et traînant à la remorque une baleine dont le ventre
blanc brille comme un petit iceberg, goélettes chargées de barils. Au
milieu du courant, un grand paquebot à l'arrière duquel flotte le
pavillon allemand: c'est l'_Oceana_, de Hambourg, qui a visité
l'Islande, a débarqué hier ses trois cent cinquante passagers dans
l'Advent bay, et va repartir tout à l'heure pour l'Europe.

Le fond du fjord est admirablement composé et coloré. Qu'on imagine
deux vallées séparées par une chaîne de pics: une vallée de glace et
une vallée de mousse. La vallée de glace est à gauche; elle monte de
la mer au ciel; elle est couverte de neige immaculée; elle a un front
de falaise de plus de mille mètres de longueur et d'une vingtaine de
mètres de haut, blanc presque partout, veiné çà et là de transparences
vertes ou bleues. La vallée de mousse paraît sombre à droite. Mais,
quand l'oeil a fait un peu de chemin, depuis le bord vaseux jusqu'aux
cimes où toute la neige n'a pas disparu, il voit bien que, même ici,
le printemps est nuancé. Elle verdit à la pointe, cette mousse qui
vient de rencontrer le soleil. Elle a des glacis tendres sur ses
longues pentes dorées.

Nous avons hâte de débarquer, à cause de l'intolérable odeur
qu'exhalent les chairs putréfiées et les graisses en fusion des
baleines. Les mouettes, au contraire, et surtout les stercoraires,
attirés par milliers, volent au-dessus de l'eau, se posent en grappes
à l'arrière des navires, dans le courant où passent les déchets des
usines flottantes, ou même s'abattent en nuées autour d'un homme que
nous apercevons, debout sur la carcasse flottante d'une baleine et
creusant, à coups de hache, des tranchées dans cette pourriture. A
peine sommes-nous descendus sur le rivage que la poudre se met à
parler, je trouve même qu'elle bavarde: les pétrels de la baie de la
Recherche, s'ils se racontent des histoires pendant la nuit polaire,
pourront dire à leurs petits qu'il y eut une cruelle journée, pendant
la grande lumière de juillet. La pointe où les chaloupes nous ont
laissés est vaseuse, ravinée par les torrents qui tombent de tous les
sommets, mouillée encore par le lent dégel du sous-sol. Quelques
fleurs y poussent quand même, sur des mottes qui doivent être
invisiblement retenues et ancrées par la glace. Cette vie
superficielle, si prompte à naître, destinée à mourir si vite, émeut
secrètement plusieurs de ceux qui ne chassent pas. Je le vois à la
tendresse du geste et au sourire pareil de deux jeunes femmes, qui se
penchent en même temps vers des touffes d'anémones à coeur vert et de
saxifrages roses, se relèvent, observent chacune la misère des racines
et des feuilles qui ont tant souffert, la beauté de la fleur qui est
née de là, et se taisent.

Un groupe de voyageurs espagnols fait l'ascension d'un pic; d'autres
sont allés chasser dans le fond de la baie; je me borne à escalader
une moraine et à faire une promenade sur le glacier voisin, à
cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer.

Au retour, sur la plage, les touristes de L'_Ile-de-France_
rencontrent ceux de l'_Oceana_. C'est une rencontre muette: nous
sommes des inconnus les uns pour les autres, et nous ne sommes pas des
naufragés. Mais, peu de temps après, quand l'_Oceana_, que nous avions
saluée en arrivant, quitte la baie de la Recherche et prend le large,
elle nous dit au revoir avec tous les trémolos de sa sirène, et,
courtoisement, fait jouer la _Marseillaise_ par la fanfare du bord.
Nous apercevons même, sur le pont du navire allemand, des mouchoirs
qui s'agitent et des mains qui disent au revoir.

Des chasseurs, au bord de la vallée de mousse, ont vu une bande
d'eiders. M. de B... rapporte deux petits renards bleus. Les goélands
morts restent sur le rivage, on ne les relève pas. Et ils volaient si
bien, pour le plaisir même de ceux qui les ont tués! Le recensement
des armes et munitions vient d'être fait: il y a à bord 78 fusils ou
carabines, 77.588 cartouches et 39.000 plaques photographiques,--qui
sont des munitions aussi, et non sans danger. Quels chiffres
éloquents! Et ce sont des chiffres avoués: qui saura les véritables?

Vers onze heures de la nuit, par cette lumière nocturne qui est
horizontale et qui projette si bien la dentelure des cimes sur les
ciels pâlis, nous reprenons la mer. La baie de la Recherche diminue et
reste entièrement claire. Aucun brouillard n'appauvrit les nuances,
qu'on sent fines par elles-mêmes et vues directement. Ce n'est pas le
soir, c'est le jour qui veille et qui somnole un peu. Au-dessus des
montagnes aiguës, disposées en couronne et de tailles presque égales,
des lueurs liliales emplissent d'abord le ciel, comme si l'éclat de la
neige montait, puis ce sont des verts très pâles, maîtres de tout
l'horizon, puis des jaunes lavés et enfin un commencement d'azur.
Quelle belle enveloppe Dieu a faite à la Terre qui n'a pas d'herbe! Je
ne puis en détacher mon regard. Je sens que ce paysage s'empare de moi
fortement, et que je demeurerais là s'il ne s'effaçait point, et qu'il
est de ceux qui vont au delà de notre esprit, jusqu'à ces profondeurs
d'émotion qui gardent nos souvenirs.

_19 juillet._--L'_Ile-de-France_ a contourné la terre et le grand
glacier de Nordenskjöld, et nous voici à mi-hauteur environ du
Spitzberg, dans un long golfe clair. A notre gauche, un trou noir sur
la pente de la montagne, et, de cette gueule ouverte, des traînées
noires qui descendent; un groupe de sept ou huit maisons un peu plus
bas: c'est une mine de charbon et un village de mineurs. A droite,
une vaste terre d'alluvion, marbrée de plaques de mousse, et, à
quelques mètres de la rive, un hôtel en planches et un cottage à
moitié construit.

Le vaguemestre du bord est descendu le premier; il parlemente avec
deux femmes en jupe courte et corsage clair,--les deux seules femmes
sans doute qui résident au Spitzberg.--Où sommes-nous, et quel est ce
commencement de colonisation? La baie s'appelle Advent bay; la mine
dans la montagne appartient à une compagnie anglaise; l'hôtel loge des
mineurs, des prospecteurs et des trappeurs, et la maison en
construction, bâtie pour le compte d'une compagnie américaine, abrite
déjà un ingénieur qui doit y passer l'hiver. En effet, le drapeau
étoilé flotte sur le toit de l'habitation. A quelque distance,
j'aperçois l'emplacement d'un tennis et les arceaux d'un jeu de
croquet.

La mine anglaise est la seule qui soit entrée dans la période
d'exploitation. Vingt-trois ouvriers, presque tous norvégiens, ont
travaillé, l'hiver dernier, à extraire une houille que les géologues
disent être d'assez bonne qualité, et qui est vendue aux baleiniers.
Ce débouché modeste suffit jusqu'à présent, car le rendement de la
mine n'est encore que d'une centaine de tonnes par semaine. Quelles
souffrances s'ajoutent ici à la rigueur habituelle de la vie du
mineur! Trois mois de nuit polaire, le froid qui atteint quarante
degrés, la privation presque complète de communication avec le monde,
et celle, plus rude sans doute et plus dangereuse, d'aliments frais!
Les galeries souterraines ne sont pas même un abri contre l'excessive
température: il faut de l'air, et l'air que soufflent les machines,
c'est celui du pôle. Ceux de nos compagnons de voyage qui ont visité
la mine ont observé que, sur de grandes étendues, le plafond et les
parois étaient revêtus d'une couche de glace. Nous serons, d'ailleurs,
abondamment renseignés. Un des employés de la compagnie est monté à
bord, et va nous accompagner dans notre excursion prochaine. Tout de
suite il a été sympathique aux chasseurs et même à de médiocres
chasseurs.

       *       *       *       *       *

Hansen n'a pas besoin d'imagination pour intéresser les tireurs en
battue que nous sommes. Il n'a qu'à raconter son histoire. C'est un
Norvégien blond de cheveux et de moustaches, rose de teint, avec des
yeux couleur d'iceberg et d'une glace qui ne fond pas. Il y a en lui
du primitif: il écoute sans distraction; il prend toute parole au
sérieux, et il méprise le sport, parce qu'il vit dans le danger utile.
Il lui faut la glace et l'aventure arctique. «J'ai le spleen du
Spitzberg», nous dit-il. Depuis seize ans, il n'a pas manqué
d'hiverner sur un point ou un autre du Westland, pour chasser l'ours
blanc et le renard bleu. Il s'embarque à Tromsoe,--où habite sa
femme,--avec quatre ou cinq compagnons. Un marchand de fourrures fait
les avances nécessaires. Au retour, il choisit les plus belles
fourrures, se rembourse de la sorte et probablement très bien. Hansen
vend les peaux qui restent et partage avec son équipe. Il a chassé. Il
passe l'été en Norvège. Cependant, depuis un an,--exactement depuis
dix mois,--il n'est pas revenu.

--Avez-vous au moins des nouvelles?

--Oui, dit-il tranquillement; ma femme m'a écrit une fois: elle va
bien.

Il a un double rôle, à la mine: il est chargé de maintenir l'ordre, et
d'assurer la provision de venaison fraîche. Ce gibier, c'est le renne
sauvage. Hansen doit en fournir un tous les quatre jours. Je suis
persuadé qu'il n'y manque pas souvent. C'est un tireur qui ménage sa
poudre plus que les jeunes chasseurs du bord, et qui a la passion de
son métier. Il a tué trente-deux ours blancs l'hiver dernier, tué ou
piégé je ne sais combien de renards blancs ou bleus.

Quand il raconte une de ses rencontres avec l'ours, il a tout juste le
ton que prendrait un de nos gardes pour dire: «A la fin de la chasse,
comme monsieur n'aime pas que je laisse chargé mon vieux fusil à
baguette, j'ai descendu un écureuil.» L'émotion ne l'étreint pas. Il
conclut en formulant ce conseil, qui suppose une expérience rare et
beaucoup de drames obscurs: «L'ours devient très dangereux quand il
est blessé; il faut le tirer de très près et le tuer raide.»

La mine américaine n'est pas encore exploitée. Elle est située dans la
montagne, à cinq kilomètres du point où nous débarquons, et sur la
rive gauche de la Sassen bay. Les forages ont donné des échantillons
de charbon très remarquables, dit-on. Les ouvriers campent autour des
puits, et construisent une maison de planches pour l'hiver, qui va
venir si vite, puisque, à la fin de septembre, la mer gèle. Des
passagers demandent à la femme de l'ingénieur, qui les accueille avec
une joie non dissimulée, si elle va retourner en Amérique: «Ma
belle-soeur retournera, dit-elle, moi j'hivernerai avec mon mari.» Au
cours de la conversation, qui se prolonge dans le cottage, autour de
la table où l'on sert le thé, elle dit encore: «Si vous étiez venus il
y a quelque temps, vous nous auriez trouvés dans un grand embarras:
les ouvriers étaient en grève, et c'est pour cela que la maison n'est
pas achevée.»

       *       *       *       *       *

Je passe près du terrain réservé au jeu de croquet, et je vais assez
loin, avec mon fusil, dans la prairie tourbeuse et sur les contreforts
des montagnes qui ferment la baie. Les oiseaux d'eau ne sont pas très
nombreux. Des bandes de bruants des neiges, blancs et bruns, volent
d'une arête à l'autre de ces éboulis de pierres friables, qui
finissent dans la plaine en éventails de mousse. La mousse est si
abondante qu'elle supprime presque toutes les cascades, en cette
saison du moins. L'eau glisse invisiblement entre les lamelles de ces
roches feuilletées, atteint à leur pied les mousses, la région des
boues et des tourbes, et coule ainsi par imbibition, secrète et
muette, jusqu'à la mer. Le silence est impressionnant mais court. Mes
compagnons de chasse, répandus sur la rive et dans les ravins, tirent
des pétrels, des guillemots, des mouettes.

Je reviens à bord par un détour; je veux visiter ce tertre où j'avais
cru reconnaître, de loin, les tombes d'un cimetière. «Naufragés? me
disais-je; trappeurs dont on retrouva, au printemps, le corps à demi
dévoré par les ours! Baleiniers surpris par les glaces et morts
pendant l'hivernage?» Je distinguais des amas de pierres en forme de
tour, des «cairns» surmontés de hampes avec drapeaux ou plaques de
fer. Quand je fus tout près, je lus, sur ces étiquettes durables, les
noms, simplement, des bateaux allemands qui ont visité, en ces
dernières années, l'Advent bay, bateaux de touristes, qui avaient
emporté des souvenirs, mais qui en avaient aussi apporté un:
«_Blucher_, Hambourg, 15 juillet 1904.--_Prinzessin-Victoria-Louise_,
29 juillet 1905.--1905, _Möltke_.--_Blucher_, Hambourg, 13 juillet
1906.» Ce dernier monument était orné encore de cette inscription:
«Mon champ, c'est le monde.»

La grève, la devise du pangermanisme inscrite sur un rocher du
Spitzberg, ce sont des notes modernes. Il existe d'autres signes, qui
montrent ici plutôt que des commencements de civilisation, des débuts
de compétition et de rivalités. J'apprends, par exemple, que la
Compagnie américaine a choisi un territoire minier considérable, l'a
délimité, comme dans les pays de colonisation, avec du fil de fer, et
l'a fait «enregistrer» en Amérique. Sur les rivages de la baie de la
Recherche, M. Bryde, notre compagnon de voyage, a entouré de même un
terrain à sa convenance. Les falaises du cap Thordsen, que nous allons
voir, portent une hampe avec un écriteau disant: «Moi, lord X... j'ai
pris possession de cette terre.» Les explications et affirmations
nouvelles de propriété sont enfermées dans une boîte fixée à la même
hampe. On parle d'autres mines, d'autres ambitions...

       *       *       *       *       *

La température est agréable; la baie ensoleillée demeure très sévère
de lignes, parce que tous les premiers plans sont dessinés par la
terre et la pierre et qu'il n'y a point de verdure pour adoucir les
reliefs. Mais les lointains, au Spitzberg comme dans nos pays,
appartiennent en toute souveraineté à la lumière, qui les modèle et
les revêt pour la joie de nos yeux. Et cela explique en partie cette
double impression de non-conformité et d'attirance que donnent les
paysages du Spitzberg.

Au moment où je remonte sur le pont de l'_Ile-de-France_, je croise à
la coupée la femme de l'ingénieur américain. Elle est venue visiter le
navire et elle emporte,--avec un ravissement qui paraîtrait puéril
ailleurs mais qui est émouvant dans cette région polaire,--un cadeau
du commandant, un trésor, une merveille à laquelle la pauvre femme a
dû rêver souvent: une corbeille de fruits.



IV

LA CHASSE AU RENNE. LE PAYSAGE DU

SPITZBERG.--LA BAIE DU ROI.


Du 20 au 23 juillet, nous faisons des excursions sur les rives de
cette mer véritable qui s'appelle l'Icefjord, et dont l'Advent bay
n'est, sur la carte, qu'une découpure presque négligeable. Deux
groupes de chasseurs,--une quarantaine de tireurs, avec des vivres et
des tentes,--ont été débarqués, dans la matinée du 20; le premier, sur
le point de la côte de la Sassen bay le plus rapproché de notre
mouillage; le second tout au fond de cette même baie. Ils ont élu
chacun un chef. Nous avons serré bien des mains, et, prudemment, nous
avons évité de souhaiter bonne chance à ceux qui vont courir cette
aventure de la chasse au renne. Nous avons vu décroître, sur l'eau
calme du fjord, le bac où les chevaux lapons, destinés au transport
des tentes, tremblaient d'étonnement, puis les barques pleines de
petites meules remuantes, de fourrures coiffées d'un chapeau et que
dépassait le canon d'un fusil.

O chasseurs, poètes inguérissables, vous êtes de tous les gibiers
celui qui se défend le moins. Votre imagination vous mène. Vous riez
des alouettes qui se prennent au miroir. Plusieurs d'entre vous sont
venus cependant de bien loin, de plus de mille lieues, pour avoir vu
en rêve l'ombre d'un bois de renne se projetant sur la mousse de la
«vallée des fleurs». Où sont les fleurs? Où est le renne? Où est
l'ombre? Vous nous le direz demain soir.

Les voyageurs qui ne méritent pas le nom de «veneurs», décerné par le
livret de la croisière à nos chercheurs de rennes, ou ceux qui se sont
fait inscrire tardivement, font l'ascension de pics qui attendent un
nom et de glaciers que les cartes, toutes extrêmement incomplètes, du
Spitzberg n'ont pas relevés; ils vont à l'affût des oiseaux de mer;
ils collectionnent les pierres; tous les rivages sont suivis; les
bords de la Sassen bay auront désormais des commencements de pistes.
Un ornithologue, un chasseur de l'espèce la plus passionnée, qui est
rêveuse et solitaire, géologue amateur et promeneur qui voit tout, me
confie qu'il a ramassé, avant-hier, dans une haute vallée, un
échantillon d'anthracite d'une qualité exceptionnelle. Je lui demande
de me donner la liste des principales variétés d'oiseaux qui sont
rapportées à bord, chaque jour ou chaque nuit, car il y a toujours une
embarcation dehors et des coups de fusil, bruit menu comme celui d'une
amorce, sur un point ou un autre de l'immense baie. Il écrit:

«Grand goéland arctique, blanc à manteau bleu perlé;--goéland
sénateur, tout blanc, très rare;--macareux moine, bec en cisaille,
noir, blanc orange et bleuté;--lagopède des neiges, pattu jusqu'aux
ongles;--bruant des neiges;--stercoraire des rochers, qui n'a qu'un
seul tube respiratoire au sommet du bec;--stercoraire longicaude, tête
noire, longue plume à la queue;--mergule nain, le plus petit des
plongeurs;--guillemot troïle, noir et blanc, bec de mouette, cou
jaune;--guillemot arctique, inconnu en Europe, ailes courtes, miroir
blanc, pattes cramoisies;--eider commun;--eider du Groenland, et des
tourne-pierres, et des bécassines, et jusqu'à un phalarope
platyrinque, oiseau de rivage, à pattes demi palmées, et qui forme, à
lui seul, une classe, et la remplit.»

       *       *       *       *       *

A bord de l'_Ile-de-France_, on cause, on écoute de la musique, on
médite en souriant les affiches humoristiques que dessine un peintre
d'esprit et de beaucoup de talent, M. Félix Fournery; on photographie
tout, à tout hasard; on voyage aussi. Nous visitons la station du cap
Thordson, où sont des maisons de planches, des rails de chemin de fer
Decauville à demi ensevelis dans les hautes mousses de la falaise, et
un petit tertre entouré d'une palissade en ruine et surmonté d'une
croix de bois. Quinze hommes sont morts là, en 1872, des Suédois,
surpris par l'arrivée de la banquise. Un des Norvégiens qui nous
accompagnent avait été chargé de leur porter secours; il parvint
jusqu'à l'entrée de l'Icefjord, mais ne put aller au delà. Nous
tournons, dans une baie voisine, la baie de Skans, autour d'une
montagne admirable de couleur et de relief. Elle ressemble à un temple
hindou; elle en a les étages de colonnes, l'abondance de détails, le
caprice et l'énormité, et sur les pentes de cette architecture, je ne
sais quel lichen polaire a mis les tons vieil or qui conviennent et
complètent.

Après deux jours, à l'heure du dîner, le premier groupe de chasseurs
de rennes est signalé. Son chef, le colonel de Nadaillac, après avoir
fait des prouesses d'alpiniste, a abattu un superbe renne mâle, au
mufle noir, aux bois rameux et encore couverts de duvet. On l'acclame.
Il raconte sa chasse, et comment les deux Lapons, tout à coup, se sont
mis à courir avec une étonnante agilité, après le renne blessé, ont
jeté le lasso, l'un à droite, l'autre à gauche, et, maintenant ainsi
l'animal, qui n'avançait plus qu'à petits pas, attendaient le
chasseur. Le deuxième groupe arrive à dix heures. Il a été conduit,
par les guides norvégiens, dans la plaine et au meilleur endroit. On
a tué vingt rennes. Le pont arrière est encombré de cadavres de bêtes
grises et brunes, dont les bois s'entremêlent et font comme un
buisson. Le vieux mâle est pendu au-dessus, par les jarrets, la tête
en bas.

Le lendemain, nouvelle chasse pour les chasseurs les moins heureux.
Vingt et un rennes sont encore tués. En tout, cela fait quarante-deux
rennes de moins dans le Renndal. Les Norvégiens trouvent que c'est
beaucoup, et je crois qu'ils n'ont pas tort. Ces troupeaux de rennes
sauvages sont la réserve de viande fraîche des mineurs et des
trappeurs. Tout le monde, peu à peu, se range à cet avis, et les plus
ardents chasseurs prennent de fortes résolutions pour l'avenir.

       *       *       *       *       *

J'ai voulu étudier plus à fond et dans la solitude cette nature du
Spitzberg au milieu de laquelle je vis depuis plusieurs jours. Grâce à
l'obligeance du commandant de l'_Ile-de-France_, j'ai été débarqué à
cinq milles du navire, dans une anse si complètement déserte, si peu
visitée par les chasseurs que les bandes d'eiders, assises sur le
rivage, laissent le canot s'approcher jusqu'à une demi-portée de
fusil, avant de prendre le vol.

Je grimpe au sommet d'un cap, pointe que doublent en criant tous les
goélands, tous les pétrels et perroquets de mer qui remontent le vent
vif, ou qui se lèvent au pied de la falaise et vont au nid que
protègent deux cents mètres d'à pic. L'étendue que je découvre de là
est aussi vaste que celles que je contemplais, ces jours derniers, à
l'Advent bay ou dans le Bell Sund, et la parenté de ces paysages, de
celui que je vois et de ceux dont je me souviens, est la première
chose qui me frappe. Terre sculptée tout entière au même âge du monde,
et qui n'a que deux vêtements, tous deux d'emprunt et qui ne sont
point sortis d'elle: la neige pendant dix mois, et puis ce court
soleil d'été qui prend la place des neiges fondues.

Le dessin d'abord est nouveau pour nos yeux, et il est dur. J'ai
au-dessous de moi un large fjord, la Sassen bay, qui s'étend à l'est
et à l'ouest. Il est limité de toutes parts, sauf au couchant où il
s'ouvre, par des montagnes de forme conique et de hauteur à peu près
égale. C'est une succession de pics aigus reliés par des courbes; une
suite de sommets palmés avec des griffes partout; le panorama du Righi
avec un lac prodigieusement exhaussé et qui noierait les Alpes et
n'épargnerait que les cimes. L'image est encore imparfaite. Elle ne
fait pas comprendre assez bien la sécheresse de ligne de ces
dentelures des premiers plans projetées sur le ciel, et de ces
rainures profondes, régulières, creusées par la glace dans les pentes,
rapprochées en faisceau au sommet des montagnes, s'écartant à la base,
et dont on dirait que les arêtes viennent d'être aiguisées. La mousse
ne les revêt pas, ou n'en revêt qu'une très petite partie. Les arbres
sont inconnus. Le gazon ne pousse pas. L'ossature de la terre apparaît
comme sortant du déluge. Et cela est dur pour nos yeux, quelles que
soient la beauté de la lumière et la joie qui vient d'elle.

Celle-ci est grande pourtant. Au delà du fjord, la barrière de
montagnes est légèrement colorée,--trop légèrement;--à mesure qu'elle
s'éloigne, à droite et à gauche, elle prend une teinte plus ardente,
elle perd dans la couleur l'âpreté de son dessin, elle devient d'un
rose fluide et vineux. Juste en face de moi, une seconde baie,
perpendiculaire à la Sassen bay, s'enfonce au nord, et ici le soleil
est maître et son illusion est souveraine; tous ses rayons tombent
directement, ils pénètrent, ils transforment, ils font jaillir, de
cette terre et de cette mer glacée, des images du Midi. Les rives de
Billen bay ont le bleu de l'Apennin, les glaciers du fond étincellent,
et la mer qui les baigne, traversée en tous sens par des éclairs
d'argent, me rappelle l'enchantement de la grotte de Capri.

Pourquoi donc ma joie n'est-elle pas entière? Quelle raison, secrète
et sûre, m'empêche de répondre à cette invitation de la lumière par un
cri qui veut dire: mon coeur est plein, et je te remercie, lumière
faite pour moi? J'ai un regret dans ma joie. Lequel? D'abord, celui de
la couleur verte, qui n'est pas seulement douce à nos yeux, qui leur
est nécessaire, parce qu'elle porte en elle l'idée de fécondité. Et
puis, je sens trop bien que tout ce décor n'est que mirage et
apparence vaine, qu'il est inhabitable, qu'il est hostile et cruel,
qu'un peu de brume suffirait à lui rendre son vrai visage. Je le
devine à la dure silhouette des montagnes qui sont les plus proches de
moi et qui mentent moins que les autres. Je le vois dès que je me
retourne, car la muraille, en arrière du cap, n'est que boue durcie,
roches stériles, ravins où l'eau s'égoutte et ne fait rien germer.

Je crois que je comprends mieux, à présent, l'émotion incomplète et
mêlée de souffrance que m'a causée ce pays. Il n'a qu'un seul paysage,
diversement composé mais des mêmes éléments, et il peut sourire,
s'illuminer, nous dire: «Tu vois, je ressemble à ce que tu aimes»,
nous ne le croyons pas. Ce n'est partout que la mort, parée, pour un
moment, de l'illusion de la vie.

Quand je reviens à bord, rapportant un grand goéland arctique, que
j'ai tué sur la falaise, une des passagères, une jeune femme qui a
regardé négligemment les lointains pendant que je les étudiais,
formule autrement que moi, mais bien joliment, ses impressions
d'artiste inconscient. Elle dit languissamment, les yeux perdus dans
les splendeurs fuyantes de la baie:

--Tout pour un arbre avec une pie dessus!

       *       *       *       *       *

_23 juillet._--Je vois enfin le Spitzberg d'hiver, le vrai. C'est
d'une admirable horreur. Nous avons fait route au nord, voyagé toute
la nuit, puis toute la matinée. Il est quatre heures du soir. Nous
pénétrons dans la baie du Roi, qui n'est presque jamais libre, et le
vent soulève l'eau du golfe, et la brume court sur le soleil. Il fait
froid; il fait sombre; les nuages forment toit; le navire s'avance
très lentement, à cause des icebergs, et il nous semble que nous nous
enfonçons dans une caverne prodigieuse, dont la voûte est portée par
des montagnes, et qu'éclaire seulement une sorte de crépuscule qui
tombe des glaciers.

Ceux-ci remplissent tous les intervalles, tous les ravins entre les
montagnes. Leurs faibles pentes d'un blanc fumeux, voilées par le
brouillard, alternent sur chaque rive avec les cônes de roches brunes.
Mais la bordure de glace est encore sans rupture. La débâcle
incomplète a laissé, au ras de la mer et reliant les glaciers, une
croûte épaisse, hérissée, suspendue au-dessus de l'eau et qu'on entend
craquer.

La puissance et l'hostilité de toutes ces choses étreignent le coeur.
On imagine malgré soi qu'on est abandonné là, et qu'il faut essayer de
vivre, et que la nuit polaire va remplacer ces demi-ténèbres, qu'elle
est prête à descendre, par tous les cols glacés. Toute vie a disparu,
et tout espoir de secours est perdu. Il n'y a point au monde de
semblable désolation. Une seule petite lueur est restée, une beauté
inutile et splendide. Tout au fond de la baie, les torrents qui
tombent du glacier de la Couronne déversent une boue rouge, qui
s'étale sur les eaux noires et les divise. Dans ce courant, dont la
teinte exacte est saumon vif, flottent des icebergs bleus, et non pas
tachetés de bleu, ou vaguement nuancés, mais tout entiers d'un bleu
pur, comme de belles pierres de joaillerie. Ils se suivent, ils
dérivent lentement sur la traînée d'eau rouge qui les porte, entre des
murailles sombres, sous la voûte sans fissure de l'immense caverne
glacée.

Nous voyageons pendant une heure au milieu d'eux, sans que le
caractère du paysage ait varié. A la sortie seulement de la Kings bay,
en haute mer, nous revoyons le soleil.

Hansen raconte à plusieurs de nos compagnons de la croisière qu'il a
fait, dans une des criques de la Kings bay, une chasse à l'ours qui a
bien failli être sa dernière chasse. On sait que l'ours polaire se
nourrit de phoques, qu'il surprend à l'heure où ces amphibies, comme
des lapins au bord du terrier, s'ébattent sur les marges de la
banquise. Le chasseur, se servant d'un stratagème très connu, imitait
donc le phoque. Couché à plat ventre sur la glace, les jarrets
légèrement ployés, il agitait en mesure, à gauche et à droite, ses
pieds réunis et battant l'air. Un ours blanc, qu'il avait aperçu de
loin, ne tarda pas à s'émouvoir, et vint, rugissant de joie et
trottant l'amble, comme de coutume. Et, la route se trouvant hérissée
de blocs de neige, il se dressait tout debout, parfois, pour s'assurer
que la proie était toujours sans défiance, puis se remettait à courir.
Hansen le tira à trente pas. Le coup rata. Le chasseur ouvrit le
fusil, changea la cartouche et tira de nouveau. Nouveau raté. L'ours
n'était pas à vingt pas. Hansen s'aperçut alors que le percuteur était
couvert de glace, gratta comme il put, au hasard, la culasse de
l'arme, et tira l'ours pour la troisième fois, presque à bout portant.
L'animal, un des plus grands qui se puissent voir, mesurait deux
mètres quatre-vingt-quinze du museau à la queue. «Il devait être trop
vieux, ajoute Hansen, pour prendre beaucoup de phoques. Je pense bien
qu'il n'avait pas mangé depuis huit jours. Je ne lui ai trouvé que des
algues dans le ventre.»

       *       *       *       *       *

Nous mettons, de nouveau, le cap au nord. La nuit est très belle. A
dix heures, un coup de sirène appelle tous les passagers sur le pont.
Nous sommes tout près de l'extrême pointe septentrionale du Spitzberg,
mais le navire se dirige droit sur la côte.

--Où allons-nous?

--Au havre de la Vierge, où est l'expédition Wellman.

Cependant, nous n'apercevons aucun abri, ni aucune coupure, dans la
chaîne brune, blanche et violette des Alpes polaires. On dirait que
_l'Ile-de-France_ va se jeter à la côte. Quand nous sommes tout près,
nous découvrons un chenal étroit entre deux montagnes. Nous entrons
dans son ombre, et tout le monde se tait. Il s'élargit; il s'illumine;
nous sommes dans un lac presque entièrement clair, pressé par des
montagnes aiguës, couleur de bure et rayées de neige, barré au fond
par un glacier. C'est quelque part, là-bas, que devait être la maison
d'Andrée.

Un gros navire blanc est à l'ancre et se profile sur le glacier; un
autre, plus petit et noir, s'abrite plus près de la côte. Le petit,
c'est évidemment le bateau qui a amené au Spitzberg l'expédition
Wellman. Mais l'autre? On dirait un navire de guerre? C'est un
hollandais. On peut déjà lire son nom: _Friesland_. Quelle rencontre
inattendue! Que fait-il ici?

A peine avons-nous mouillé, nous avons la réponse. La reine Wilhelmine
s'est émue de l'abandon où étaient laissées, depuis de bien longues
années, les tombes des anciens baleiniers hollandais, qui avaient
fondé dans ces parages, au XVIIe siècle, une grande station de pêche,
Smerenburg. Elle a envoyé au Spitzberg le croiseur _Friesland_,
vaisseau école des cadets, pour élever un monument aux vieux pionniers
de la mère patrie, et rassembler leurs os dispersés par la neige, les
ours blancs et les hommes. Le cérémonie funèbre aura lieu demain. Ce
sont deux Français qui nous donnent ces détails: M. Colardeau, chef
mécanicien, et M. Hervieu, aéronaute, attachés à l'expédition Wellman.
Ils viennent d'apparaître sur le pont; ils ont été aussitôt entourés,
enveloppés, interrogés et retenus prisonniers par les passagers de
_l'Ile-de-France_. Ils ne s'en émeuvent pas; ils répondent aux
questions qui partent de tous les points du cercle formé autour d'eux,
et même d'en haut, car j'aperçois des chasseurs de rennes dans les
échelles de corde et dans les embarcations.

--Oui, tout le monde est en bonne santé. Vous verrez la maison demain
matin.

--Déjà bâtie?

--En quarante-huit heures. L'expédition est arrivée en deux escouades
à l'île des Danois. La première escouade a débarqué le 22 juin.

--La baie était libre?

--A peine. Des glaces partout; un ours blanc en retard, qui, nous
voyant, s'est sauvé pour rejoindre la banquise; sur la côte, un
avant-toit de glace qu'il a fallu briser... A présent nous sommes à
couvert, chez nous: nous avons dix mille kilos de provisions. Même
aujourd'hui, nous avons mangé du pain blanc,--un régal!--il y a huit
jours que nous nous en réjouissions. On travaille ferme, et tout le
monde met la main à l'oeuvre. Pas une chasse; pas de vacances: il faut
se hâter.

--Et la banquise, toujours en retraite?

--Nous allons le savoir, cette nuit sans doute. Un petit bateau,
affrété par un grand chasseur de phoques et d'ours, est justement en
excursion dans le nord. Nous l'attendons.

La conversation se prolonge très avant dans la nuit très claire. Au
moment où je regagne ma cabine, j'entends le bruit des coupes de
champagne heurtées et levées en l'honneur des explorateurs.



V

LA VISITE


_Mardi 24 juillet._--Le premier canot qui accoste la grève est,
naturellement, tout plein de photographes. On débarque sur quelques
planches de sapin qui forment une espèce d'appontement. Le major
Hersey accueille, à leur arrivée dans l'île des Danois, les passagers
de _l'Ile-de-France_. Il est chargé de faire les observations
scientifiques à bord du futur dirigeable; il a été désigné par le
gouvernement américain; il est chez lui et il le prouve. Remarquant un
appareil volumineux entre les bras d'un photographe:

--Qu'est-ce que c'est? Un appareil pour la cinématographie?

--Oui, monsieur.

--Vous ne le monterez pas.

--Le Spitzberg n'est à personne!

--L'appontement est à nous: le territoire de la mission est à nous;
vous n'y prendrez aucune vue panoramique.

--Ah! par exemple!

Le major fait mine de saisir l'appareil; le propriétaire défend son
bien; des tiers s'interposent. Des mots vifs sont échangés. Un moment,
on peut craindre que la paix du Spitzberg ne soit troublée pour une
pellicule sensible. Mais le cinématographiste de _l'Ile-de-France_
n'est pas un homme facile à étonner: il a voyagé en Amérique, naufragé
quelquefois, pris des instantanés de batailles en Mandchourie, et
suivi des chasses à l'ours en Sibérie, avec l'appareil enregistreur
pour toute armée défensive. Dès qu'il a vu que son droit était
sérieusement contesté par un membre de l'expédition Wellman, il a
couru à la maison du chef. M. Wellman, comme un ministre, répond que
la question est délicate: il y a des droits antérieurs; des
conventions qui reconnaissent à certains éditeurs un véritable
monopole photographique... Cependant, s'étant avancé sur le seuil de
sa maison, et jugeant qu'une défense absolue serait discourtoise,
quand cent cinquante nouveaux visiteurs sont en route, il décide:

--Photographiez la mer et le débarquement de vos compatriotes. Laissez
de côté le territoire de la mission.

Ce menu incident, qui se passait, pourrait-on dire, sous l'oeil du
pôle, nous ramenait en pleine civilisation.

Nous descendons à terre. Le «territoire», qui a dû porter autrefois le
front d'un glacier, est un triangle de pierrailles et de cailloux,
coupé de quelques filets d'eau boueuse, qui borde la mer sur une assez
petite étendue et dont la pointe la plus longue se relève et s'enfonce
entre deux montagnes. Il est protégé contre les vents les plus
dangereux; il est à l'abri des avalanches, ou à peu près. Un Anglais
bien connu, Pike, l'habita d'abord, en haine des hommes. L'explorateur
Andrée s'installa dans la maison de Pike, devenue vacante. M. Wellman
n'a rien trouvé de mieux d'établir son camp sur cette plage célèbre,
et nous visitons un chantier en pleine activité où des ouvriers
norvégiens achèvent de construire des hangars, où des mécaniciens
montent des machines, où se dressent un peu partout, aux endroits les
plus secs, des piles de planches et de poutres, des tas de caisses de
fer-blanc et de longues boîtes d'essence minérale.

Tout à fait à gauche, et formant l'aile extrême du camp, j'aperçois
une tente en toile verte; qu'est-ce que c'est?

--La chambre et le salon du correspondant d'un journal berlinois,
monsieur. Il passe l'été avec nous.

Nous sommes entourés d'ouvriers ou d'ingénieurs de la mission, qui
nous renseignent obligeamment, soit en français, soit en anglais. A
peu de distance, et toujours au bord de la mer, s'élève une vaste
maison de planches, que prolonge un appentis. C'est la maison de Pike.
Elle a eu de nombreux locataires, depuis l'original Anglais qui l'a
bâtie: des trappeurs qui ont trouvé l'abri tout fait et l'ont habité
un hiver, deux hivers, et qui reviendront quelque jour, car la région
est excellente pour la chasse; l'expédition Andrée, qui avait
simplement réparé l'immeuble; puis des ours blancs et des renards qui
ne se gênent pas, dès que la saison devient trop rigoureuse et quand
le phoque est plus difficile à chasser, pour enfoncer les fenêtres et
visiter les appartements où persiste l'odeur de l'homme, des
provisions et du cuir. Aujourd'hui ce sont les ouvriers norvégiens qui
occupent la maison de Pike.

Dans quelques semaines sans doute, elle redeviendra la chose de tous,
y compris les bêtes. Je continue ma promenade, et je passe au pied
d'un échafaudage, quatre poutrelles reliées par des traverses
auxquelles sont accrochés des quartiers de viande. C'est le
garde-manger, en plein vent, de l'expédition.

--Vous le voyez, me dit mon guide, l'air du Spitzberg est
admirablement pur. Ces morceaux de boeuf et de renne, nous les avons
pendus ici il y a trente-deux jours, et rien ne s'est gâté. Ils se
sont un peu racornis, mais il suffit d'enlever la tranche
superficielle pour retrouver la viande fraîche. Nous n'avons pas de
microbes au pôle, et pas de mouches. Regardez encore ce grand toit
goudronné, en forme de carène et parallèle à la mer: c'est notre
atelier, et tous nos instruments et outils y sont disposés en bel
ordre. On travaille ferme, et la neige peut venir sans trop nous
gêner.

A ce moment nous croisons M. Wellman. On me nomme à lui. Nous
échangeons quelques propos de politesse banale; j'ai le temps, tout
juste, de sentir se graver en moi ces premiers traits du portrait
moral d'un homme, qui nous viennent avec son image. Cet Américain
d'assez haute taille, aux yeux fortement ombragés, aux joues qui ont
été creuses et qui ne sont qu'à demi pleines, aux moustaches
tombantes, blondes et déjà pâlies, est un nerveux, un observateur et
un réservé, habitué aux hommes plutôt qu'homme du monde, et qui se
tient sur la brèche à force de volonté. Il y a chez lui beaucoup
d'énergie, beaucoup d'émulation, beaucoup de confiance, un peu
d'imagination, un peu de lassitude aussi, méprisée et domptée. Il
s'éloigne. Je vois disparaître, au milieu des groupes, son complet
gris foncé et sa casquette noire de yachtman.

Et je vais visiter sa maison d'explorateur polaire. C'est un
chef-d'oeuvre norvégien, bâti en sapin de Norvège, et d'après des
plans classiques légèrement modifiés. La construction est carrée,
posée sur des pieux, à trois pieds du sol, coiffée d'un toit à quatre
pans égaux, et surmontée d'une lanterne vitrée. On entre, par un
escalier extérieur, dans un couloir qui fait tout le tour du bâtiment
et qui sert de grenier, en même temps que de protection pour la pièce
centrale. De trois côtés, en effet, des caisses de farine et de
légumes secs, des boîtes de conserves américaines, des jambons, sont
entassés le long des cloisons, ou disposés sur des étagères. Le
quatrième côté, aménagé avec recherche, ripoliné, agrémenté de
faïences, comprend une cuisine, avec fourneau de fonte, batterie
sommaire, vaisselle luisante, et une salle de bains. Au centre,
garantie contre le froid par ce matelas de couloirs, par de doubles
cloisons, par un double plancher, il y a la chambre-salon. Les
couchettes, semblables à celles des bateaux, sont encastrées dans la
muraille, à droite et à gauche, sur trois rangs. A la tête de l'une
d'elles j'aperçois, attachée par des épingles, la photographie d'une
jeune femme; ailleurs, celle d'un enfant.



VI

L'ÉCHOUEMENT DE «L'ILE-DE-FRANCE»

OUTER-NORWAY


25 juillet.

Nous avons quitté le havre de la Virgo vers cinq heures du matin. Il
est huit heures. Je monte sur le pont, et je suis émerveillé de la
beauté du jour, et de la mer, et de ses côtes sauvages.

Nous sommes à l'entrée de la baie la plus septentrionale du Spitzberg,
la Red bay, fort mal connue et réputée dangereuse. Des bancs de glace
d'une grande étendue flottent entre nous et la terre, et la baie, dans
la partie la plus profonde, est entièrement glacée. Nous ne faisons
donc que décrire une courbe peu prononcée entre les deux pointes
extrêmes. Tout à coup, à huit heures dix, une forte secousse ébranle
le navire. Les passagers ont l'impression que l'_Ile-de-France_ a
rencontré un iceberg.

Une seconde s'écoule, et une nouvelle secousse prolongée, un
ralentissement brusque puis l'arrêt complet du bateau font sauter hors
de leur lit les nombreux voyageurs qui sont encore couchés. Je regarde
ma montre: il est huit heures dix-huit. On entend la voix du
commandant qui crie: «Tout le monde sur le pont! Les canots à la mer!»
En moins d'une minute, le pont est envahi; les marins, les chauffeurs,
le personnel du service affalent les embarcations; les passagers
prennent ou courent chercher la ceinture de sauvetage accrochée dans
leur cabine, et se massent à l'avant, à l'arrière, ou sur le pont
supérieur. C'est un moment critique, mais aucune panique ne se
produit, aucun désordre, aucun faux mouvement. Très vite, les canots
flottent autour du paquebot; très vite aussi les passagers se rendent
compte qu'il n'y a pas de danger immédiat. Nous sommes échoués, sur
plus de la moitié de la longueur du navire. L'avant est relevé d'un
mètre au-dessus de la ligne de flottaison.

Je n'entends pas un cri de peur, pas une des passagères n'a de crise
de larmes ou d'évanouissement. Il y a quelques notes comiques: on voit
un monsieur courir sur le pont en caleçon, avec un appareil
photographique en sautoir. Mais il n'y a pas de lâcheté, pas de
défaillance, et c'est une jolie note à relever. L'aumônier allait
revêtir ses ornements sacerdotaux, au moment de l'accident. Il rentre
dans le salon et commence la messe. Un bon nombre de passagers y
assistent. Le navire s'incline à tribord. Aussitôt après la messe, à
peine les cierges éteints, les artistes improvisent un concert, et,
cette musique, arrivant à travers les cloisons jusqu'au pont d'un
paquebot qu'on essaye de renflouer, étonne les pilotes et chasseurs
norvégiens, mais réjouit Marseille, c'est-à-dire tout l'équipage. Je
passe près des cuisines et je saisis au vol ce mot: «Continuez vos
pâtisseries, mes enfants.»

Je remonte. Dans une manoeuvre, un homme est tombé à la mer; on le
tire de ce bain glacé; il traverse nos rangs; quelqu'un lui demande:

--Ça doit vous avoir produit un singulier effet, mon ami?

--Pas tant que de voir une jolie femme!

Le mot, comme la musique, ne sonne pas pour tous, mais il sonne bien,
pour quelques-uns. Toutes les bravoures sont jolies; et toutes les
variétés de courage sont représentées à bord. Personne ne doute que
notre situation ne soit sérieuse. Le pavillon a été mis en berne; le
signal de détresse a été hissé; on essaie vainement de dégager le
bateau en faisant machine en arrière; l'équipage commence à jeter le
lest à la mer, et nous voyons tomber, par les hublots, les gros
saumons de fonte, que les treuils vont chercher à fond de cale, et des
blocs de charbon pris sur la réserve. Si nous ne pouvons pas sortir de
cette position dangereuse à la marée prochaine, qui nous délivrera?
Les côtes sont absolument inhabitées. La mer n'est parcourue par aucun
baleinier, car les baleines ont depuis longtemps déserté la région.
Nous nous trouvons par 79°6' de latitude nord. Chacun songe que la mer
peut grossir et qu'elle aurait vite fait de rompre le bateau, dont la
quille, à peine soulevée par le bercement de la marée, frissonne déjà
en touchant le rocher.

Il faudrait prévenir, demander secours. Mais, du nord au sud du
Spitzberg, pas un poste de télégraphe; la télégraphie sans fil n'est
pas encore établie,--du moins, on nous l'a assuré,--entre la cabane de
l'expédition Wellman et la ville la plus septentrionale de la Norvège,
Hammerfest. Pas un port non plus où l'on aurait chance de rencontrer
un remorqueur de quelque puissance. Hier, sans doute, par
extraordinaire, un croiseur hollandais se trouvait à la baie de la
Virgo: mais il est parti pour la banquise, et un petit phoquier, qui
s'y trouvait aussi, doit, cette nuit même, faire route vers le sud. Le
canot à vapeur, qui pourrait seul, semble-t-il, atteindre ce havre de
la Virgo, en trois ou quatre heures, et prévenir l'expédition Wellman,
nous sera indispensable si nous voulons débarquer. Nous ne sommes pas
en péril imminent, puisque nous n'avons pas coulé en heurtant la
roche, puisque nous sommes, hélas! trop solidement tenus par elle:
mais notre situation n'est pas enviable, et, d'une heure à l'autre,
elle peut empirer.

En attendant, l'accalmie est complète: la mer, le ciel, les montagnes,
les îles de la côte ont une douceur émouvante, comme celle d'un mot
tendre et qu'on n'attendait pas. Des oiseaux volent autour de nous;
d'autres naviguent sur les glaçons; les phoques nous regardent et
plongent aussitôt; la terre, qui fuit vers l'est, enfonce dans l'océan
trois longs caps dentelés et très distants l'un de l'autre: le plus
lointain est bleu, le second d'un lilas vif, le plus proche seulement
est sombre, crevassé, menaçant, et dit la vérité.

A midi, sans une minute de retard, nous déjeunons dans une salle à
manger fortement inclinée. La conversation est presque aussi animée
que d'habitude; on regarde un peu plus par les hublots; j'entends un
passager qui se plaint: «Mais, garçon, je vous ai demandé des
Célestins, et vous m'apportez de la Grande Grille!» Vers la fin, tout
à coup, un homme du bord entre dans la salle à manger. Il ne prend pas
de précaution oratoire, il n'attend pas que le silence soit fait, il
porte la main à son béret, et dit, pas très haut:

--Il y a un navire en vue!

Tout le monde entend. Tout le monde se lève. La plupart des visages
ont pâli. On ne dit plus rien. On se précipite sur le pont. La peur de
la fausse joie étreint tous ces prisonniers de la mer qui se penchent
vers l'horizon.

--Ce n'est pas possible! Je ne vois rien.

--Ni moi.

--Pardon, une petite fumée.

--Et il a le cap sur nous?

--On le croit, mais il est loin, loin...

Du côté de la haute mer, en effet, en un point de l'immense courbe, au
bas d'un nuage immobile et nacré, un peu de gris tache le ciel. Toutes
les jumelles, toutes les longues-vues, tous les yeux l'observent.
Cette fumée est pour tous l'unique objet dans l'étendue illimitée. Si
elle allait descendre sous l'horizon! C'est un navire, à coup sûr,
mais il n'a pas pu voir nos signaux de détresse. Pourquoi
viendrait-il? Il vient cependant. La sirène de l'_Ile-de-France_
commence à l'appeler... Il nous a aperçus! Il a l'air de venir à toute
vitesse. Il a hissé le drapeau, qui veut dire: «Signal compris.» Nous
ne sommes plus seuls! Il y a une pensée, à travers la mer, qui a
entendu la nôtre!

Je vois des larmes dans bien des yeux. Personne ne quitte le poste
d'observation. Malgré la fatigue, on veut être sûr du salut.

       *       *       *       *       *

Quand il s'est approché, nous reconnaissons que notre sauveur n'est
qu'un petit bateau baleinier, tout blanc, qui commence à tourner
autour de nous, pour examiner la mer et la roche sans doute, mais
aussi... pour «cinématographier» l'_Ile-de-France_. Et ce bateau
arrive de la banquise! L'appareil enregistreur est dressé à l'arrière.
A l'avant, des peaux de phoque et d'ours blanc, des eiders, des bois
de renne avec le massacre, sont pendus à des cordages ou empilés sur
le pont. Enfin, sur la passerelle, assis, les deux poings sur ses
cuisses, se tient un homme jeune, vigoureux, dont la carrure, le large
visage, la barbe fauve, la physionomie autoritaire et joviale,
indiquent l'origine. C'est un Allemand du sud, un habitué de ces
régions où il passe trois mois chaque année, l'homme qui les connaît
le mieux peut-être.

On l'acclame; il parlemente avec le commandant de l'_Ile-de-France_,
et essaye aussitôt de nous renflouer. Une amarre est jetée d'un bord à
l'autre. Mais le petit baleinier, si persévérant que soit son effort,
ne peut remuer la masse énorme de notre paquebot. Les deux machines
agissent de concert et nous ne bougeons pas. On réussit seulement à
redresser le navire. Toute l'après-midi est dépensée en tentatives
vaines. Le temps reste admirablement beau. Les glaces en dérive ont
l'air de corbeilles blanches sur une mer toute lilas. Des milliers
d'oiseaux volent, se posent, plongent, et demeurent éclatants dans la
lumière pure.

Après le dîner, en remontant sur le pont, nous nous apercevons que
nous sommes de nouveau seuls à l'entrée de la Red bay. M. Lerner n'est
plus là. Il a appris, du commandant de l'_Ile-de-France_, que le
croiseur hollandais doit se trouver quelque part, à cinquante milles à
l'est, dans la White bay, et se diriger de là vers la banquise. Il
est immédiatement parti, il a promis une récompense à celui de ses
marins qui, le premier, découvrirait le _Friesland_, et, toute la
nuit, il va courir la mer pour nous, la mer pleine d'écueils et de
glaces, qu'une petite brume nous cache en ce moment.

Nous sommes donc toujours en détresse. La nervosité grandit parmi les
passagers. Beaucoup d'entre eux couchent tout habillés dans leurs
cabines. D'autres s'étendent sur des chaises longues ou essaient de
dormir dans des fauteuils. A deux heures du matin, le 26, le navire
s'incline de nouveau à tribord, tout le monde se précipite sur le
pont, et l'inquiétude est trop vive désormais pour qu'il soit aisé de
la calmer. A quatre heures du matin, le commandant annonce que les
passagers qui le désirent vont être débarqués sur un point de la côte
ouest et que chacun doit emporter ce qu'il a de plus précieux. Bientôt
il transforme cette permission en un ordre général; les chaloupes et
les canots se remplissent, sans désordre et sans hâte; on emporte des
couvertures, une valise, un sac, des armes, et la flottille se met en
marche vers l'îlot appelé Outer Norway. Une seule embarcation reste
près du paquebot, à cause d'une panne du moteur à pétrole. Nous sommes
cent trente, passagers ou matelots, répartis entre les cinq
embarcations qui s'éloignent du navire immobilisé. Je me trouve dans
la troisième. C'est un spectacle admirablement poétique, émouvant et
amusant, que celui de ces canots en chapelet, remorqués par une
chaloupe à vapeur, et tout pleins de naufragés qui ne courent point
encore de danger.

Le long train ondule sur l'eau luisante et berceuse. Des phoques
lèvent la tête et replongent aussitôt, pour répandre la nouvelle:
«Savez-vous où ils vont, ces bipèdes? Chez nous, à Outer Norway, sur
la plage où plusieurs de nous sont nés. Est-ce une colonie? Il y a des
dames parmi eux, et ils ont des bagages!» Et les petites têtes noires,
aux yeux mouillés et clignants, se dressaient plus nombreuses.

Après cinq quarts d'heure de route,--le navire est devenu tout menu
derrière nous,--nous entrons dans un détroit, entre deux îles. L'eau
est profonde et merveilleusement claire; on stoppe; on fait passer
devant la baleinière norvégienne qui est d'un faible tirant, et nous
voyons une jeune femme, blonde et grande, debout à la poupe, et qui
barre magistralement, avec un aviron, pour accoster la rive droite.
C'est madame Nordenskjöld, norvégienne élevée en Islande, et fille
d'un armateur de Reykjavik. Nous débarquons; nous prenons possession
de l'île, nous demandant déjà combien de temps nous l'habiterons. Elle
est sévère: une longue plage montante, couverte de pierres plates, et
qui va rejoindre un énorme talus rocheux; elle a la forme de ces
glaces que les petits marchands forains servent dans des coupes et
dont ils enlèvent un quartier. Des oiseaux, en troupes nombreuses,
protestent contre l'envahissement. Des canes eiders, épouvantées,
abandonnent le nid. Et il y en a partout, de ces nids de duvet gris,
où elles couvaient leurs quatre oeufs bleus. Quelques jeunes gens
commencent aussitôt à chasser. D'autres s'empressent:

--Madame, il fait assez froid dans l'île déserte: voulez-vous que nous
allumions du feu?

Un sourire fatigué:

--Mais, monsieur, il n'y a pas de bois?

--Pardon, madame, pardon, des épaves, tout le long de la grève, et
j'ai eu soin d'apporter deux boîtes d'allumettes.

       *       *       *       *       *

Quatre ou cinq feux s'allument. Le vent souffle nord-nord-ouest. En
laissant le feu au sud, on peut se reposer, presque au chaud, à l'abri
de la fumée. Personne n'a dormi depuis vingt-quatre heures. On déroule
des couvertures, des plaids, des peaux d'ours ou de moutons. Des
ménages s'étendent et s'assoupissent, les pieds au feu, sur les
meilleures roches plates. Une valise sert d'oreiller. Des
célibataires, des isolés, sur de moins bons cailloux, comme il
convient, se groupent autour, et essaient de dormir, ou de rêver, ce
qui est plus aisé. Une main discrète, de temps en temps, rassemble les
tisons. Avec une mystérieuse facilité, sans mot d'ordre, la colonie
des débarqués s'est formée en escouades. Elle a suivi la loi des
«affinités électives», comme disait Goethe. A droite, du côté de la
haute mer, plusieurs passagers ont escaladé une roche qui termine la
plage, et ils observent l'horizon, avec des jumelles. Je les rejoins.
On voit, très loin, _l'Ile-de-France_ immobile et inclinée, et, sur
les nuages, au nord, deux spirales de fumée. Ce sont les navires qui
viennent au secours. M. Lerner a donc retrouvé le _Friesland!_ Mais
pourra-t-on nous renflouer? Un explorateur a parcouru déjà toute
l'île.

--Qu'avez-vous vu?

--Cinquante tombes, la plupart ouvertes, là-bas, où le sol se relève.

--De quelle date?

--On ne sait pas.

--De quel pays étaient-ils?

--On ne sait pas.

Les heures s'écoulent. Je fais le tour du camp. La privation du
chocolat matutinal commence à se faire sentir. Ostensiblement ou en
cachette, selon l'humeur, des hommes et des femmes aux yeux cernés
mordent des croûtes de pain ou un biscuit qui gisait, dédaigné, au
fond d'un sac. Nous n'avons pas de vivres; on a promis seulement que
la chaloupe apporterait le déjeuner, vers midi. Je passe près du
bivouac de joyeux compagnons belges, qui ont planté parmi les pierres
le drapeau de leur pays natal. L'un d'eux me fait signe d'approcher
encore, et, confidentiellement:

--Monsieur, me dit-il, j'ai de l'amitié pour vous.

--J'en suis touché.

--Monsieur, vous n'avez pas de provisions?

--Ma foi, non.

--Moi, j'ai passé par les cuisines, avant de débarquer. Acceptez une
tablette de chocolat... et... cette brioche.

Je remercie la Belgique, et j'aperçois, au-dessus des charbons
ardents, le premier canard tué ce matin et déjà plumé, embroché, qui
cuit. Je dois à la vérité d'ajouter que l'aspect du rôti est
fuligineux et peu appétissant. Quelqu'un m'appelle encore et s'éloigne
avec moi:

--Monsieur, si nous sommes renfloués, peut-être le commandant
aura-t-il besoin d'argent comptant?

--C'est possible, je l'ignore.

--Voulez-vous lui faire dire que j'ai des lettres de crédit sur...

Le Parisien qui me fait cette confidence a un sourire amusé.

--... Sur les banques les plus voisines.

Et il me nomme les villes, en me montrant trois lettres représentant
une fort belle somme.

L'offre s'est trouvée inutile. Elle aurait pu servir.

       *       *       *       *       *

A midi, le commandant, fidèle à sa promesse, envoie la chaloupe avec
un déjeuner froid, copieux. Il n'y avait pas de verres pour boire,
mais chaque groupe de dix reçoit deux pots à confitures vides, dont
l'un est réservé aux dames, et l'autre attribué aux hommes. Une gaieté
assez vive et générale règne dans Outer Norway pendant le repas et les
premières heures qui suivent. On va puiser du café dans une des deux
grandes marmites disposées au-dessus d'un feu, en haut de la plage. On
photographie tout. Je découvre même quatre joueurs de bridge dans un
coin abrité. Puis le froid s'avive, à mesure que le soleil descend. Ce
bon moral n'est pas sans mérite: il n'est pas non plus sans raison.
Nous sommes à peu près sûrs d'être sauvés. Les heures ont passé; avec
des jumelles, on voit maintenant les deux navires sauveteurs près du
nôtre. Ils doivent travailler au renflouement de l'_Ile-de-France_,
mais nous ne pouvons suivre la manoeuvre. Tout a l'air immobile.

Un peu de brume coule du large et nous enveloppe. Rien n'indique que
nous devions être délivrés avant la nuit, avant demain peut-être.

Alors, petit à petit, les échoués du Spitzberg, butant contre les
pierres, portant ou traînant des couvertures, vont chercher au bout de
la plage, le long du rocher observatoire, une protection contre le
vent. Des phrases se croisent dans l'air: «Par ici, madame, j'ai un
joli premier étage à vous offrir.--Moi, un rez-de-chaussée, avec trois
nids d'eider, tout un édredon.--Venez, Georgette, prenez mon bras.»

On commençait à s'installer. Il faisait tout à fait froid, quand une
vigie cria, vers six heures du soir:

--Les voilà! Les chaloupes reviennent!

--Toutes?

--Toutes!

Nous sommes renfloués! Ce fut une demi-heure charmante. Malgré la
fatigue, les visages étaient épanouis. On riait. Une voix très douce,
à quelques pas de moi, murmurait, comme une conclusion de l'aventure:

--C'est grand'mère qui va être contente! Quand elle saura tout, en
aura-t-elle une peur, et une joie!... Savez-vous, Maxime: j'en
profiterai pour lui demander un petit cadeau.

       *       *       *       *       *

Nous voici revenus à bord de l'_Ile-de-France_, qui flotte, qui fume,
qui peut repartir. On assure que la coque n'a pas de blessure grave.
Espérons. Nous contemplons avec gratitude le gros voisin, le navire
sauveur.

Les témoins ont trouvé tout à fait admirables le sang-froid et
l'habileté de manoeuvre des officiers et de l'équipage du _Friesland_.
Il y a eu un moment tragique, le dernier. Quand le paquebot, allégé
non seulement d'une partie de son lest, mais de l'eau de ses
chaudières, inerte, par conséquent, a enfin obéi au puissant effort
des machines du navire de guerre et glissé sur le rocher, il s'est
avancé sur le croiseur, sans pouvoir s'arrêter. Le _Friesland_, de son
côté, ne pouvait éviter le choc. Il avait dû, pour être plus fort,
mouiller une ancre et hâler dessus. On vit alors, au commandement, les
cadets du _Friesland_ accourir avec des madriers, les disposer en
palissade pour protéger le bordage, et tous en ligne, impassibles,
attendre la collision qui pouvait les broyer.

L'émotion fut telle, en cette minute, que pas un mot ne fut dit. Le
choc, prévu et amorti, ne brisa qu'un mât de pavillon, une embarcation
et quelques mètres de chaînes. L'_Ile-de France_, après trente-quatre
heures, était renflouée. Elle flottait librement. Les vivats
éclatèrent. Ils recommencent quand les embarcations, vers sept heures
du soir, ramènent les passagers.

J'ai à peine le temps de m'habiller, pour assister au dîner offert, à
bord de l'_Ile-de France_, à M. J.-B. Snethlage, commandant, à M.
A.-M. Bron, capitaine du _Friesland_, et à M. Lerner. Le souvenir
vivant du péril, la gratitude unanime et vive de notre côté, et, de
l'autre, la joie du service rendu, relèvent singulièrement le ton des
propos échangés entre sauveteurs et «rescapés». Pour une fois, aucun
mot de remerciement et de sympathie n'est menteur.

Ce n'est pas tout, et tout l'extraordinaire de ce drame n'est pas
fini. Par la plus claire soirée, quand les officiers du _Friesland_ et
M. Lerner,--un sportsman qui aime, entre deux chasses au phoque, à
compléter la carte du Spitzberg,--reparaissent sur le pont de
l'_Ile-de-France_, ils aperçoivent, à bâbord, le _Frithjof_. Ce petit
navire, qui devait partir pour le sud du Spitzberg, a été retenu par
M. Wellman, inquiet de la longue absence de M. Lerner, et envoyé à la
découverte, du côté de la banquise. Et ce fait invraisemblable s'est
produit: le 26 juillet 1906, à dix heures du soir, tout près du
quatre-vingtième degré de latitude nord, dans la mer la plus déserte
du monde, quatre navires ont été réunis dans un demi-mille carré.



VII

RETOUR DU SPITZBERG


--Voulez-vous la recette, pour faire un Spitzberg ressemblant?

--Oui.

--Très simple. Vous prenez du chocolat en poudre,--une bonne
quantité,--vous le disposez en cônes bien aigus et reliés par la base,
dont vous avez soin d'inciser assez fortement les pentes, avec le
manche d'une cuiller. Battez alors des blancs d'oeufs en neige, et
versez dans les creux: vous avez le Spitzberg.

Cette boutade, celui qui l'a dite ne s'en souvient déjà plus. Quatre
jours ont passé. Nous sommes loin des terres inhabitées, loin de
l'Océan glacial aux fortes lames courtes, et le vert a reparu, le
vert d'une tige d'orge et d'un brin de gazon où il y a la vie. Avec
quelle joie nos yeux l'ont bue, cette première tache d'herbe, large
comme une aire à battre, au sommet d'un écueil dont l'assise était
noire! Elle avait triomphé. Elle était l'annonciatrice. Elle rendait
silencieux tous ceux qui la voyaient. Des sourires allaient à elle,
comme à une fleur précoce qui ouvre une saison. La première cabane
prit un air d'idylle. Tromsoe, ville des fourrures, nous parut un
grand port, et parmi ses bouleaux cagneux plantés dans la pierraille,
nous nous baissions, pour passer sous des branches.

Tout cela est loin. Cette nuit, nous avons retrouvé l'ombre, pour
quelques heures; le soleil est descendu au dessous de l'horizon;
plusieurs s'en sont réjouis, ayant dormi plus facilement; moi pas:
j'aimais cette lumière continue, mais non égale, qui ne nous a pas
quittés pendant quatorze fois vingt-quatre heures. Quand je
m'éveillais, dans la couchette du bateau, et que j'ouvrais mon hublot,
j'avais l'image et presque la sensation de ce qui est vraiment, d'une
Intelligence qui veille sans défaillance. Nous sommes sortis de ce
monde polaire. Depuis notre départ de Tromsoe, nous avons fait
beaucoup de chemin vers le sud, et il me semble que nous naviguons
assez loin du continent norvégien, à la limite de la poussière d'îles
qui suit, en écharpe souple, le mouvement de la côte. S'il y avait des
navires dans le ciel d'été, au bord de la voie lactée, les passagers
auraient comme nous, et toujours à tribord, de soudaines échappées sur
l'espace désert et bleu.

Je ne me trompe pas. Ce soir, 31 juillet, on nous annonce que nous
allons toucher à Henningsvoer, à la pointe sud-ouest d'une des plus
éloignées parmi les Lofoten. Nous nous engageons dans un détroit. Les
terres montagneuses se pressent autour de nous, comme d'autres, si
souvent, l'ont fait pendant la traversée, puis elles s'abaissent, et
nous découvrons, droit en face, des écueils plats, nombreux, formant
grappe à la surface de la mer, et qui ressemblent, de loin, à ces
roches goémoneuses qui s'étendent au pied des falaises de France, et
où les enfants pêchent des crevettes naines. Mais ici, la falaise est
le promontoire d'OEst-Vagoe, qui monte à droite, à huit cents mètres
de hauteur, et dont l'ombre, le matin, doit être lourde sur les
premiers îlots. Ce soir, tout est lumière, transparence, enchantement.
Bien qu'il soit plus de sept heures, le soleil, très élevé encore
au-dessus de l'horizon, couvre tout l'archipel et les pentes des
montagnes d'une dorure de fruit mûr ou de moisson.

Nous approchons; le relief des écueils se dessine; des maisons
apparaissent, peintes en rouge, en blanc, en jaune, en bleu; puis des
ponts qui relient les îlots; puis d'autres maisons que cachait une
pointe: toute une ville, avec son église, ses postes de télégraphe,
ses entrepôts aux pignons munis de grues, ses petits chalands aux
formes de gondole, ses canaux tortueux, ramifiés, bordés de pieux
pourris que bat la mer vivante. Venise très pauvre et toute pêcheuse.
Le moindre bout de récif inhabitable, des dos de roches rondes, des
espaces réservés entre les maisons, au bord de l'eau, sont couverts de
charpentes, où pendent, par milliers, des moitiés de morues qui
sèchent. Jamais, sans doute, un navire d'aussi fort tonnage que le
nôtre n'est venu à Henningsvoer. Par-dessus le chenal, extrêmement
étroit, qui permet d'arriver devant la ville, on avait établi un fil
téléphonique à soixante pieds peut-être en l'air. Mais la mâture de
l'_Ile-de-France_ est plus haute encore, et le fil, heurté par elle en
son milieu, tendu, criant comme une corde de violon, se rompt tout à
coup et tombe le long de la coque.

Lorsque nous débarquons, nous constatons que tous les entrepôts et
beaucoup de maisons sont fermés. Nous ne rencontrons que des femmes et
des enfants, autour des séchoirs et le long de l'unique ruelle taillée
dans le rocher. Où sont les hommes? A la pêche. Henningsvoer est une
hôtellerie et un rendez-vous. Village pendant neuf mois, elle est une
ville pendant trois. Le mois de mars amène dans les Lofoten d'immenses
bancs de morues. Alors quinze mille pêcheurs, de tous les points de la
Norvège, se précipitent vers les roches plates, à la pointe
d'OEst-Vagoe; les maisons rouges, les maisons bleues s'emplissent
jusqu'au toit; les cabarets regorgent de clients,--qui ne boivent plus
d'absinthe ou d'eau-de-vie, paraît-il,--et, dans la brume des soirs
interminables, l'odeur des pipes et du sang frais de morue dénonce au
loin, sur la mer, la résurrection d'Henningsvoer.

Je passe une heure couché sur un bloc de roche grise, à regarder
l'archipel minuscule, et la ville dispersée, proprette et close, et la
lueur des eaux sous les rayons très penchés du soleil,--car il est
près de dix heures du soir. Au-dessous de mon observatoire, s'étend la
seule prairie de l'îlot, où trois vaches paissent une herbe très
courte et d'un vert éclatant. La mer et la montagne inhabitée pressent
et menacent de toutes parts, et font un cadre tragique à toutes ces
maisons peintes en clair et posées sur l'écueil misérable. Comment des
peintres ne viennent-ils pas ici? Une petite fille, douze ans
peut-être, aux cheveux d'un blond d'avoine, aux yeux gris, et qui a ce
calme et cette clarté nivéenne du visage, si fréquents chez les
Scandinaves, est interrogée par un de mes compagnons: «Veux-tu venir
en France, petite?--Oui.--Pour y rester?--Non.--Tu serais mieux logée
qu'à Henningsvoer, à Paris, mieux nourrie, et tu verrais de belles
choses?--Je veux bien voir Paris, mais je reviendrai en Norvège: il
n'y a pas d'aussi beau pays.» Je modifierai un peu sa réponse pour me
l'approprier, je dirai: «Il n'y a pas de plus beaux paysages côtiers,
plus grands, ni plus variés, et la lumière chaude n'est pas l'égale,
en richesse, de la lumière froide.»

       *       *       *       *       *

_2 août._--En quittant Henningsvoer, j'avais aperçu, avant-hier, à
l'extrême horizon, l'ennemi redoutable, la brume. Sur toute la
longueur d'une chaîne de montagnes, elle n'avait encore trouvé qu'une
issue, un col étroit et très élevé, et elle coulait par là vers la mer
où nous étions ancrés. Elle formait une nappe moutonneuse dont
l'extrême bord, mobile et nerveux comme l'antenne d'une bête, tâtait
l'herbe et la roche de la haute vallée, et sursautait, et reprenait
contact avec la terre un peu plus bas.

Quelle rapidité le vent lui a-t-il donnée, le vent que nous n'avons
pas senti, mais qui l'a refoulée? Elle nous a rattrapés. Depuis hier,
nous sommes immobiles, bloqués par elle, séparés de tout, réduits à ne
plus voir que notre propre navire et les mines déconfites des
passagers, qui n'ont pas la patience des marins. «Combien de temps
cela dure-t-il?--Quelquefois trois jours et plus.» Il n'y a encore que
vingt-trois heures que la sirène crie aux autres aventuriers de la mer
et des îles: «Attention; tâchez de nous découvrir à temps; ne nous
heurtons pas!» C'est bien toujours la nappe blanche qui passe, avec
ses noyaux de vapeurs arrondis comme des bulles et séparés par des
clairs; elle plane, à présent, elle est accrochée au passage par
toutes les pointes qui la retiennent et la retardent. Et les îles, les
îlots, les roches sont innombrables autour de nous.

Tout à l'heure, dans une maille éclatée du nuage, j'ai vu le danger,
partout: des courbes brunes, qu'un souffle de fumée pâle a aussitôt
recouvertes, une balise, une silhouette incomplète et sans base, qui a
sombré subitement. Le soleil n'est nulle part et il est partout. Il a
l'air de se lever là où l'ombre diminue. Nous sommes trompés à chaque
instant par ses rayons emprisonnés dans la brume, et qui tombent quand
elle s'entr'ouvre, comme tomberait le pollen d'une fleur blanche et
confuse. On s'ennuie.

A cinq heures du soir, au-dessus des mâts, on devine du bleu à travers
un voile. Nous partons, nous faisons un kilomètre, à toute petite
vitesse, et la brume se referme, au-dessus de nous, en avant, en
arrière, et il faut continuer d'avancer, parce que, désormais, les
fonds sont de plusieurs centaines de mètres, et qu'on ne peut plus
jeter l'ancre.

Je me suis établi sur le gaillard d'avant, et je guette, moi aussi,
comme le vieux pilote à visage de phoque qui se tient sur la
passerelle. J'admire cet homme, qui n'a, pour conduire le navire, en
ce moment difficile, que ses souvenirs de vieux marin et ses yeux, qui
se font tout petits, entre ses cils tout blancs. D'un geste de la
main, qu'il tient tendue en arrière, il indique au timonier: à bâbord,
à tribord.

Il n'y a qu'une chose qu'il ne voie pas: c'est la double ride que fait
la proue de l'_Ile-de-France_, et qui va s'élargissant, pli
frissonnant, d'un mauve tendre, sur l'eau nacrée par la brume. Une
sirène répond à la nôtre; un caboteur tout noir sort tout à coup du
brouillard et se range dans notre sillage; un gros vapeur allemand
glisse à bâbord et nous dépasse; nous le dépassons à notre tour;
quelquefois, à des nuances, à un souffle, on sent qu'il y a des terres
toutes proches et on ne les voit pas; plus loin, dans la nuit qui
tombe, on entend l'aboiement d'un chien; plus loin encore, on
aperçoit, une seconde, sur deux grosses pierres, deux hommes debout
qui regardent passer le grand fantôme que nous devons être; puis ce
sont des bouts de grèves dans une éclaircie, une maison, un arbre, un
commencement de lumière et de paysage qui s'éteint.

Pendant six heures, le vieux pilote immobile cherche et trouve son
chemin, dans le nuage tout plein d'écueils. J'ai le regret des terres
qui ont fui, et que je ne connaîtrai pas. Je songe à un autre voyage,
qui se fait dans la brume aussi, parmi tant de choses qu'elle nous
cache et tant d'âmes voisines et ignorées. A minuit, tout est fini: un
dernier bas-fond arrondit sa plage en dos de baleine; un feu de phare
s'allume au ras de l'eau, porté par quatre pieux comme une chapelle
votive; la dangereuse guenille blanche est restée en arrière, et nous
allons vers le large.


FIN



TABLE


PAYSAGES D'AMÉRIQUE                                                1


VISITES EN ANGLETERRE:

     I.--Dans le Norfolk                                          87

    II.--Dans l'Ouest                                             99

   III.--Une grande demeure                                      112

    IV.--Le village. Un parc dans le Yorkshire                   123

     V.--Chasse au renard                                        136


PROMENADES EN CORSE:

     I.--D'Ajaccio à la forêt de Vizzavona                       149

    II.--La forêt. Une procession à Corte                        165

   III.--Bastia. Le Cap Corse                                    179

    IV.--La Corse en automne. De Bastia à Calacuccia.
   La forêt d'Aïtone                                             193

     V.--Le golfe de Porto. Les calanques de Piana.
   Cargèse                                                       207

    VI.--D'Ajaccio à Sartène. La pointe de silex.
   L'arrivée à Bonifacio                                         217

   VII.--Les quatre beautés de la Corse                          230


VOYAGE AU SPITZBERG:

     I.--En route pour le Spitzberg                              249

    II.--Chasse à la baleine                                     262

   III.--Les terres du Sud                                       276

    IV.--La chasse au renne. Le paysage du Spitzberg.
         La baie du roi                                          291

     V.--La visite                                               308

    VI.--L'échouement de l'_Ile-de-France_. Outer-Norway         315

   VII.--Retour du Spitzberg                                     335


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--2753-1-13.



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   Marthe Rouchard, fille du peuple                                1

   ANATOLE FRANCE
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   LÉON FRAPIÉ
   La Mère Croquemitaine                                           1

   J. GALZY
   L'Ensevelie                                                     1

   GYP
   Fraîcheur                                                       1

   JULES LEMAITRE
   Chateaubriand                                                   1

   LOUIS LÉTANG
   L'Or dispose                                                    1

   RAYMONDE LORDEREAU
   Vaincue                                                         1

   PIERRE LOTI
   Un Pèlerin d'Angkor                                             1

   JEANNE MARAIS
   Nicole, courtisane                                              1

   PIERRE MILLE
   Louise et Barnavaux                                             1

   ÉMILE NOLLY
   Gens de Guerre au Maroc                                         1

   J. NORMAND
   Regardons la Vie                                                1

   RICHARD O'MONROY
   Pour être du Club                                               1

   GASTON RAGEOT
   A l'Affût                                                       1

   CLAUDE SILVE
   La Cité des Lampes                                              1

   MARCELLE TINAYRE
   Madeleine au Miroir                                             1

   FRANZ TOUSSAINT
   Gina Laura                                                      1

   ROBERT DE TRAZ
   Les Désirs du Coeur                                             1

   JEAN-LOUIS VAUDOYER
   La Maîtresse et l'Amie                                          1





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