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Title: Mémoires d'Outre-Tombe - Tome V
Author: Chateaubriand, François-René, vicomte de, 1768-1848
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires d'Outre-Tombe - Tome V" ***

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- Bibliothèque Nationale de France and the Online
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



                             CHATEAUBRIAND


                         MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE



                            NOUVELLE ÉDITION
              Avec une Introduction, des Notes et des Appendices

                                  Par
                              Edmond BIRÉ



                                TOME V



                                 PARIS
                         LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES
                         6, RUE DES SAINTS-PÈRES


                              KRAUS REPRINT
                          Nendeln/Liechtenstein
                                  1975



              Reprinted by permission of the original publishers

                              KRAUS REPRINT
                              A Division of
                    KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED
                          Nendeln/Liechtenstein
                                  1975

                           Printed in Germany
                        Lessingdruckerei Wiesbaden



MÉMOIRES



LIVRE XII

     Ambassade de Rome. -- Trois espèces de matériaux. -- Journal de
     route. -- Lettres à madame Récamier. -- Léon XII et les
     cardinaux. -- Les ambassadeurs. -- Les anciens artistes et les
     artistes nouveaux. -- Ancienne Société romaine. -- Moeurs
     actuelles de Rome. -- Les lieux et le paysage. -- Lettre à M.
     Villemain. -- À madame Récamier. -- Explication sur le mémoire
     qu'on va lire. -- Lettre à M. le comte de la Ferronnays. --
     Mémoire. -- À madame Récamier. -- À la même. -- À madame
     Récamier. -- À M. Thierry. -- Dépêche à M. le comte de la
     Ferronnays. -- À madame Récamier. -- À la même. -- Dépêche à M.
     le comte Portalis. -- Mort de Léon XII. -- Dépêche à M. la comte
     Portalis. -- À madame Récamier.


Le livre précédent, que je viens d'écrire en 1839, rejoint ce livre de
mon ambassade de Rome, écrit en 1828 et 1829, il y a dix ans[1]. Mes
_Mémoires_, comme Mémoires, ont gagné au récit de la vie de madame
Récamier: d'autres personnages ont été amenés sur la scène; on a vu
Naples sous Murat, Rome sous Bonaparte, le Pape délivré revenu à
Saint-Pierre; des lettres inédites de madame de Staël, de Benjamin
Constant, de Canova, de La Harpe, de madame de Genlis, de Lucien
Bonaparte, de Moreau, de Bernadotte, de Murat, sont conservées; des
récits de Benjamin Constant le montrent sous un jour nouveau. J'ai
introduit le lecteur dans un petit _canton détourné_ de l'empire, tandis
que cet empire accomplissait son mouvement universel; je me trouve
maintenant conduit à mon ambassade de Rome. On aura été délassé de moi
par la distraction d'un sujet étranger: c'est tout profit pour le
lecteur.

         [Note 1: Ce livre a été écrit à Rome en 1828 et 1829.--Il a
         été revu en février 1845.]

Pour ce livre de mon ambassade de Rome, les matériaux ont abondé; ils
sont de trois sortes:

Les premiers contiennent l'histoire de mes sentiments intimes et de ma
vie privée racontée dans les lettres adressées à madame Récamier.

Les seconds exposent ma vie publique; ce sont mes dépêches.

Les troisièmes sont un mélange de détails historiques sur les papes, sur
l'ancienne société de Rome, sur les changements arrivés de siècles en
siècles dans cette société, etc.

Parmi ces investigations se trouvent des pensées et des descriptions,
fruit de mes promenades. Tout cela a été écrit dans l'espace de sept
mois, temps de la durée de mon ambassade, au milieu des fêtes ou des
occupations sérieuses[2]. Néanmoins, ma santé était altérée: je ne
pouvais lever les yeux sans éprouver des éblouissements; pour admirer le
ciel, j'étais obligé de le placer autour de moi, en montant au haut d'un
palais ou d'une colline. Mais je guéris la lassitude du corps par
l'application de l'esprit: l'exercice de ma pensée renouvelle mes forces
physiques; ce qui tuerait un autre homme me fait vivre.

         [Note 2: En relisant ces manuscrits, j'ai seulement ajouté
         quelques passages d'ouvrages publiés postérieurement à la
         date de mon ambassade à Rome. CH.]

Au revu de tout cela, une chose m'a frappé: à mon arrivée dans la ville
éternelle, je sens une certaine déplaisance, et je crois un moment que
tout est changé; peu à peu la fièvre des ruines me gagne, et je finis,
comme mille autres voyageurs, par adorer ce qui m'avait laissé froid
d'abord. La nostalgie est le regret du pays natal: aux rives du Tibre on
a aussi le _mal du pays_, mais il produit un effet opposé à son effet
accoutumé: on est saisi de l'amour des solitudes et du dégoût de la
patrie. J'avais déjà éprouvé _ce mal_ lors de mon premier séjour, et
j'ai pu dire:

  Agnosco veteris vestigia flammæ[3].

         [Note 3: _Énéide_, livre IV, v. 23.]

Vous savez qu'à la formation du ministère Martignac le seul nom de
l'Italie avait fait disparaître le reste de mes répugnances; mais je ne
suis jamais sûr de mes dispositions en matière de joie: je ne fus pas
plus tôt parti avec madame de Chateaubriand que ma tristesse naturelle
me rejoignit en chemin. Vous allez vous en convaincre par mon journal de
route:

                                        «Lausanne, 22 septembre 1828.

«J'ai quitté Paris le 14 de ce mois; j'ai passé le 16 à
Villeneuve-sur-Yonne[4]: que de souvenirs! Joubert a disparu; le
château abandonné de Passy a changé de maître; il m'a été dit: «Soyez la
cigale des nuits. _Esto cicada noctium._»

         [Note 4: De Villeneuve-sur-Yonne, le _mardi 16 septembre_, il
         écrivait à Mme Récamier: «Je ne sais si je pourrai vous
         écrire jamais sur ce papier d'auberge. Je suis bien triste
         ici. J'ai vu en arrivant le château qu'avait habité Mme de
         Beaumont pendant les années de la Révolution. Le pauvre ami
         Joubert me montrait souvent un chemin de sable qu'on aperçoit
         sur une colline au milieu des bois, et par où il allait voir
         la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, Mme de
         Beaumont n'était déjà plus, nous la regrettions ensemble.
         Joubert a disparu à son tour; le château a changé de maître;
         toute la famille de Sérilly est dispersée. Si vous ne me
         restiez pas, que deviendrais-je? Je ne veux pas vous
         attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici ma lettre.
         Qu'avez-vous besoin des souvenirs d'un passé que vous n'avez
         pas connu? N'avez-vous pas aussi le vôtre? Arrangeons notre
         avenir, le mien est tout à vous. Mais ne vais-je pas dès à
         présent vous accabler de mes lettres? J'ai peur de réparer
         trop bien mes anciens torts. Quand aurai-je un mot de vous?
         Je voudrais bien savoir comment vous supportez
         l'absence....»]


                                             «Arona, 25 septembre.

«Arrivé à Lausanne le 22, j'ai suivi la route par laquelle ont disparu
deux autres femmes qui m'avaient voulu du bien et qui, dans l'ordre de
la nature, me devaient survivre: l'une, madame la marquise de Custine,
est venue mourir à Bex; l'autre, madame la duchesse de Duras, il n'y a
pas encore un an, courait au Simplon, fuyant devant la mort qui
l'atteignit à Nice[5].

         [Note 5: Mme de Duras mourut à Nice au mois de janvier 1829.]

  _Noble Clara_, digne et constante amie,
  Ton souvenir ne vit plus en ces lieux;
  De ce tombeau l'on détourne les yeux;
  Ton nom s'efface et le monde t'oublie!

       *       *       *       *       *

«Le dernier billet que j'ai reçu de madame de Duras fait sentir
l'amertume de cette dernière goutte de la vie qu'il nous faudra tous
épuiser:

                                   «Nice, 14 novembre 1828

     «Je vous ai envoyé un _asclepias carnata_: c'est un laurier
     grimpant de pleine terre qui ne craint pas le froid et qui a une
     fleur rouge comme le camélia, qui sent excellent; mettez-le sous
     les fenêtres de la Bibliothèque du Bénédictin.

     «Je vous dirai un mot de mes nouvelles: c'est toujours la même
     chose; je languis sur mon canapé toute la journée, c'est-à-dire
     tout le temps où je ne suis pas en voiture ou à marcher dehors;
     ce que je ne puis faire au delà d'une demi-heure. Je rêve au
     passé; ma vie a été si agitée, si variée, que je ne puis dire que
     j'éprouve un violent ennui: si je pouvais seulement coudre ou
     faire de la tapisserie, je ne me trouverais pas malheureuse. Ma
     vie présente est si éloignée de ma vie passée, qu'il me semble
     que je lis des mémoires, ou que je regarde un spectacle[6].»

         [Note 6: Tout ce qui précède, depuis les mots: _la mort qui
         l'atteignit à Nice_, a été ajouté après coup sur le _Journal
         de route_ de Chateaubriand. Il est bien évident qu'il ne
         pouvait inscrire sur son journal, le _25 septembre 1828_, un
         billet de Mme de Duras écrit le _14 novembre 1828_; il ne
         pouvait non plus parler alors de la mort de Mme de Duras et
         de son tombeau, puisqu'elle mourut seulement en 1829.]

«Ainsi je suis rentré dans l'Italie privé de mes appuis, comme j'en
sortis il y a vingt-cinq ans. Mais, à cette première époque, je pouvais
réparer mes pertes; aujourd'hui qui voudrait s'associer à quelques
vieux jours? Personne ne se soucie d'habiter une ruine.

«Au village même du Simplon, j'ai vu le premier sourire d'une heureuse
aurore. Les rochers, dont la base s'étendait noircie à mes pieds,
resplendissaient de rose au haut de la montagne, frappés des rayons du
soleil. Pour sortir des ténèbres, il suffit de s'élever vers le ciel.

«Si l'Italie avait déjà perdu pour moi de son éclat lors de mon voyage à
Vérone en 1822, dans cette année 1828 elle m'a paru encore plus
décolorée; j'ai mesuré les progrès du temps. Appuyé sur le balcon de
l'auberge à Arona, je regardais les rivages du lac Majeur, peints de
l'or du couchant et bordés de flots d'azur. Rien n'était doux comme ce
paysage, que le château bordait de ses créneaux. Ce spectacle ne me
portait ni plaisir ni sentiment. Les années printanières marient à ce
qu'elles voient leurs espérances; un jeune homme va errant avec ce qu'il
aime, ou avec les souvenirs du bonheur absent. S'il n'a aucun lien, il
en cherche; il se flatte à chaque pas de trouver quelque chose; des
pensées de félicité le suivent: cette disposition de son âme se
réfléchit sur les objets.

«Au surplus, je m'aperçois moins du rapetissement de la société actuelle
lorsque je me trouve seul. Laissé à la solitude dans laquelle Bonaparte
a laissé le monde, j'entends à peine les générations débiles qui passent
et vagissent au bord du désert.»


                                          «Bologne, 28 septembre 1828.

«À Milan, en moins d'un quart d'heure, j'ai compté dix-sept bossus
passant sous la fenêtre de mon auberge. La schlague allemande a déformé
la jeune Italie.

«J'ai vu dans son sépulcre saint Charles Borromée dont je venais de
toucher la crèche à Arona. Il comptait deux cent quarante-quatre années
de mort. Il n'était pas beau.

«À Borgo San Donnino, madame de Chateaubriand est accourue dans ma
chambre au milieu de la nuit: elle avait vu tomber ses robes et son
chapeau de paille des chaises où ils étaient suspendus. Elle en avait
conclu que nous étions dans une auberge hantée des esprits ou habitée
par des voleurs. Je n'avais éprouvé aucune commotion dans mon lit: il
était pourtant vrai qu'un tremblement de terre s'était fait sentir dans
l'Apennin: ce qui renverse les cités peut faire tomber les vêtements
d'une femme. C'est ce que j'ai dit à madame de Chateaubriand; je lui ai
dit aussi que j'avais traversé sans accident, en Espagne, dans la Vega
du Xenil, un village culbuté la veille par une secousse souterraine. Ces
hautes consolations n'ont pas eu le moindre succès, et nous nous sommes
empressés de quitter cette caverne d'assassins.

«La suite de ma course m'a montré partout la fuite des hommes et
l'inconstance des fortunes. À Parme, j'ai trouvé le portrait de la veuve
de Napoléon; cette fille des Césars est maintenant la femme du comte de
Neipperg[7]; cette mère du fils du conquérant a donné des frères à ce
fils[8]: elle fait garantir les dettes qu'elle entasse par un petit
Bourbon qui demeure à Lucques, et qui doit, s'il y a lieu, hériter du
duché de Parme[9].

         [Note 7: Sur le comte de Neipperg, voir, au tome IV, la note
         2 de la page 435.]

         [Note 8: Si Chateaubriand ne vit pas Marie-Louise, lors de
         son passage à Parme en 1828, il avait dîné avec elle,
         quelques années auparavant, à Vérone, où elle avait été voir
         son père, pendant la tenue du Congrès. «Nous refusâmes
         d'abord, écrit-il, une invitation de l'archiduchesse de
         Parme. Elle insista, et nous y allâmes. Nous la trouvâmes
         fort gaie; l'univers s'étant chargé de se souvenir de
         Napoléon, elle n'avait plus la peine d'y songer. Elle
         prononça quelques mots légers et, comme en passant, sur le
         roi de Rome: elle était grosse. Sa cour avait un certain air
         délabré et vieilli, excepté M. de Neipperg, homme de bon ton.
         Il n'y avait là de singulier que nous dînant auprès de
         Marie-Louise, et les bracelets faits de la pierre du
         sarcophage de Juliette, que portait la veuve de Napoléon. En
         traversant le Pô, à Plaisance, une seule barque, nouvellement
         peinte, portant une espèce de pavillon impérial, frappa nos
         regards. Deux ou trois dragons, en veste et en bonnet de
         police, faisaient boire leurs chevaux; nous entrions dans les
         États de Marie-Louise; c'est tout ce qui restait de la
         puissance de l'homme qui fendit les rochers du Simplon,
         planta ses drapeaux sur les capitales de l'Europe, releva
         l'Italie prosternée depuis tant de siècles.» En parlant à
         Marie-Louise, Chateaubriand lui dit qu'il avait rencontré ses
         soldats à Plaisance, mais que cette petite troupe n'était
         rien à côté des grandes armées impériales d'autrefois. Elle
         lui répondit sèchement: «Je ne songe plus à cela!» (_Congrès
         de Vérone_, t. 1, p. 69.)]

         [Note 9: Charles-Louis de Bourbon, duc de Lucques, fils de
         l'infante Marie-Louise d'Espagne, ex-reine d'Étrurie. Aux
         termes d'un arrangement conclu à Paris en 1817, il devait
         hériter, à la mort de Marie-Louise, du duché de Parme et
         Plaisance. Marie-Louise étant morte en 1847, il devint duc de
         Parme; mais, chassé de ses États en 1848 par une
         insurrection, il abdiqua, le 14 mars 1849, en faveur de son
         fils Charles III, qui périt assassiné le 27 mars 1854. Le
         fils aîné de ce dernier, Robert Ier, né en 1848, fut alors
         proclamé duc sous la régence de sa mère Louise-Marie-Thérèse
         de Bourbon, fille du duc de Berry et soeur du comte de
         Chambord; il fut renversé en 1860, et le duché fut annexé au
         royaume d'Italie, dont il forme aujourd'hui une province.]

«Bologne me semble moins désert qu'à l'époque de mon premier voyage. J'y
ai été reçu avec les honneurs dont on assomme les ambassadeurs. J'ai
visité un beau cimetière: je n'oublie jamais les morts; c'est notre
famille.

«Je n'avais jamais si bien admiré les Carrache qu'à la nouvelle galerie
de Bologne. J'ai cru voir la sainte Cécile de Raphaël pour la première
fois, tant elle était plus divine qu'au Louvre, sous notre ciel
barbouillé de suie.»


                                           «Ravenne, 1er octobre 1828.

«Dans la Romagne, pays que je ne connaissais pas, une multitude de
villes, avec leurs maisons enduites d'une chaux de marbre, sont perchées
sur le haut de diverses petites montagnes, comme des compagnies de
pigeons blancs. Chacune de ces villes offre quelques chefs-d'oeuvre des
arts modernes ou quelques monuments de l'antiquité. Ce canton de
l'Italie renferme toute l'histoire romaine; il faudrait le parcourir
Tite-Live, Tacite et Suétone à la main.

«J'ai traversé Imola, évêché de Pie VII, et Faenza. À Forli je me suis
détourné de ma route pour visiter à Ravenne le tombeau de Dante. En
approchant du monument, j'ai été saisi de ce frisson d'admiration que
donne une grande renommée, quand le maître de cette renommée a été
malheureux. Alfieri, qui avait sur le front _il pallor della morte e la
speranza_, se prosterna sur ce marbre et lui adressa ce sonnet: _O gran
Padre Alighier!_ Devant le tombeau je m'appliquais ce vers du
Purgatoire:

                          Frate,
  Lo mondo è cieco, e tu vien ben da lui[10].

         [Note 10: _Le Purgatoire_, chant XVI, vers 65-66.]

«Béatrice m'apparaissait; je la voyais telle qu'elle était lorsqu'elle
inspirait à son poète le désir _de soupirer et de mourir de pleurs_:

  Di sospirare, e di morir di pianto.

«Ô ma pieuse chanson, dit le père des muses modernes, va pleurant à
présent! va retrouver les femmes et les jeunes filles à qui tes soeurs
avaient accoutumé de porter la joie! Et toi, qui es fille de la
tristesse, va-t-en, inconsolée, demeurer avec Béatrice.»

«Et pourtant le créateur d'un nouveau monde de poésie oublia Béatrice
quand elle eut quitté la terre! il ne la retrouva, pour l'adorer dans
son génie, que quand il fut détrompé. Béatrice lui en fait le reproche,
lorsqu'elle se prépare à montrer le ciel à son amant: «Je l'ai soutenu
(Dante), dit-elle aux puissances du paradis, je l'ai soutenu quelque
temps par mon visage et mes yeux d'enfant; mais quand je fus sur le
seuil de mon second âge et que je changeai de vie, il me quitta et se
donna à d'autres.»

«Dante refusa de rentrer dans sa patrie au prix d'un pardon. Il
répondit à l'un de ses parents: «Si pour retourner à Florence il n'est
d'autre chemin que celui qui m'est ouvert, je n'y retournerai point. Je
puis partout contempler les astres et le soleil.» Dante dénia ses jours
aux Florentins, et Ravenne leur a dénié ses cendres, alors même que
Michel-Ange, génie ressuscité du poète, se promettait de décorer à
Florence le monument funèbre de celui qui avait appris _come l'uom
s'eterna_[11].

         [Note 11:
              Quando nel monda ad ora adora
            M'insegnavate come l'uom s'eterna.

                 (_L'Enfer_, chant XV, vers 84-85.)]

«Le peintre du _Jugement dernier_, le sculpteur de _Moïse_, l'architecte
de la _Coupole de Saint-Pierre_, l'ingénieur du _vieux bastion de
Florence_, le poète _des Sonnets adressés à Dante_, se joignit à ses
compatriotes et appuya de ces mots la requête qu'ils présentèrent à Léon
X: «_Io Michel Agnolo, scultore, il medesimo a Vostra Santità supplico,
offerendomi al divin poeta fare la sepoltura sua condecente e in loco
onorevole in questa città._»

«Michel-Ange, dont le ciseau fut trompé dans son espérance, eut recours
à son crayon pour élever à cet autre lui-même un autre mausolée. Il
dessina les principaux sujets de la _Divina Commedia_ sur les marges
d'un exemplaire in-folio des oeuvres du grand poète; un navire, qui
portait de Livourne à Citiva-Vecchia ce double monument, fit naufrage.

«Je m'en revenais tout ému et ressentant quelque chose de cette
commotion mêlée d'une terreur divine que j'éprouvai à Jérusalem, lorsque
mon _cicerone_ m'a proposé de me conduire à la maison de lord Byron.
Eh! que me faisaient Childe-Harold et la signora Giuccioli en présence
de Dante et de Béatrice! Le malheur et les siècles manquent encore à
Childe-Harold; qu'il attende l'avenir. Byron a été mal inspiré dans sa
prophétie de Dante.

«J'ai retrouvé Constantinople à Saint-Vital et à Saint-Apollinaire[12].
Honorius et sa poule ne m'importaient guère; j'aime mieux Placidie et
ses aventures, dont le souvenir me revenait dans la basilique de
Saint-Jean-Baptiste; c'est le roman chez les barbares[13]. Théodoric
reste grand, bien qu'il ait fait mourir Boèce. Ces Goths étaient d'une
race supérieure; Amalasonte, bannie dans une île du lac de Bolsène,
s'efforça, avec son ministre Cassiodore, de conserver ce qui restait de
la civilisation romaine. Les Exarques apportèrent à Ravenne la
décadence de leur empire. Ravenne fut lombarde sous Astolphe; les
Carlovingiens la rendirent à Rome. Elle devint sujette de son
archevêque, puis elle se changea de république en tyrannie, finalement,
après avoir été guelfe ou gibeline; après avoir fait partie des États
vénitiens, elle est retournée à l'Église sous le pape Jules II, et ne
vit plus aujourd'hui que par le nom de Dante.

         [Note 12: La basilique octogone de Saint-Vital, à Ravenne,
         rappelle, en effet, Constantinople, puisqu'elle fût bâtie,
         sous Justinien, à l'imitation de Sainte-Sophie. Charlemagne
         la fit copier pour l'église d'Aix-la-Chapelle.--L'église
         Saint-Apollinaire, érigée sous Théodoric, au commencement du
         VIe siècle, offre également le type byzantin dans tout son
         éclat oriental. Les vingt-quatre colonnes de marbre grec qui
         divisent l'église en trois nefs furent transportées de
         Constantinople à Ravenne.]

         [Note 13: L'amour d'Honorius pour une poule nommée Rome est
         une anecdote de Procope.--Quant à Placidie, fille de
         Théodose-le-Grand, soeur d'Honorius et mère de Valentinien
         III, ses aventures constituent bien le plus étrange des
         romans,--«le roman chez les Barbares», comme l'appelle
         Chateaubriand. Née à Constantinople, elle fut prise au siège
         de Rome par Alaric et emmenée en captivité. Ataulphe,
         beau-frère d'Alaric, s'éprit d'elle et l'épousa. Veuve
         d'Ataulphe, elle épousa en secondes noces Constance, un des
         généraux d'Honorius, qui prit bientôt le titre de Constance
         III. Après avoir été esclave, puis reine des Visigoths, elle
         gouverna l'Empire d'Occident sous le nom de son fils encore
         enfant. Elle a son tombeau à Ravenne.]

«Cette ville, que Rome enfanta dans son âge avancé, eut, dès sa
naissance, quelque chose de la vieillesse de sa mère. À tout prendre, je
vivrais bien ici; j'aimerais à aller à la colonne des Français, élevée
en mémoire de la bataille de Ravenne[14]. Là se trouvèrent le cardinal
de Médicis (Léon X) et Arioste, Bayard et Lautrec, frère de la comtesse
de Chateaubriand[15]. Là fut tué à l'âge de vingt-quatre ans le beau
Gaston de Foix: «Nonobstant toute l'artillerie tirée par les Espagnols,
les François marchoient toujours, dit le _Loyal serviteur_; depuis que
Dieu créa ciel et terre, ne fut un plus cruel ne plus dur assaut entre
François et Espagnols. Ils se reposoient les uns devant les autres pour
reprendre leur haleine; puis, baissant la vue, ils recommençoient de
plus belle en criant: France et Espagne!» Il ne resta de tant de
guerriers que quelques chevaliers, qui alors affranchis de la gloire
endossèrent le froc.

         [Note 14: Le 11 avril 1512, les Français, commandés par
         Gaston de Foix, remportèrent à Ravenne sur les Espagnols et
         les troupes du pape Jules II une victoire éclatante; mais
         Gaston y périt.]

         [Note 15: Sur Lautrec et sur la comtesse de Chateaubriand,
         voir au tome II, la note 1 de la page 343.]

«On voyait aussi dans quelque chaumière une jeune fille qui, en tournant
son fuseau, embarrassait ses doigts délicats dans du chanvre; elle
n'avait pas l'habitude d'une pareille vie: c'était une Trivulce. Quand,
à travers sa porte entre-baillée, elle voyait deux lames se rejoindre
dans l'étendue des flots, elle sentait sa tristesse s'accroître: cette
femme avait été aimée d'un grand roi. Elle continuait d'aller
tristement, par un chemin isolé, de sa chaumière à une église abandonnée
et de cette église à sa chaumière.

«L'antique forêt que je traversais était composée de pins esseulés; ils
ressemblaient à des mâts de galères engravées dans le sable. Le soleil
était près de se coucher lorsque je quittai Ravenne; j'entendis le son
lointain d'une cloche qui tintait: elle appelait les fidèles à la
prière.»


                                        «Ancône, 3 et 4 octobre.

«Revenu à Forli, je l'ai quitté de nouveau sans avoir vu sur ses
remparts croulants l'endroit d'où la duchesse Catherine Sforze[16]
déclara à ses ennemis, prêts à égorger son fils unique, qu'elle pouvait
encore être mère. Pie VII, né à Césène, fut moine dans l'admirable
couvent de la _Madona del Monte_.

         [Note 16: Catherine, fille naturelle de Galéas Marie Sforza,
         épousa en 1484 Jérôme Riario, seigneur d'Imola et de Forli,
         tomba, ainsi que son fils Octavien, au pouvoir des meurtriers
         de son mari, qui venait d'être assassiné à Forli, montra
         beaucoup d'esprit et d'énergie dans cette occasion, et assura
         ainsi à son fils son héritage. Elle soutint dans Forli un
         siège contre César Borgia et fut prise sur la brèche même.
         Louis XII lui fit rendre la liberté. Elle avait épousé en
         secondes noces un Médicis et mourut à Florence.]

«Je traversai près de Savignano la ravine d'un petit torrent: quand on
me dit que j'avais passé le Rubicon, il me sembla qu'un voile se levait
et que j'apercevais la terre du temps de César. Mon Rubicon, à moi,
c'est la vie: depuis longtemps j'en ai franchi le premier bord.

«À Rimini, je n'ai rencontré ni Françoise, ni l'autre ombre sa compagne,
_qui au vent semblaient si légères_:

  E paion si al vento esser leggieri[17].

         [Note 17: _L'Enfer_, chant V, vers 75.]

«Rimini, Pesaro, Fano, Sinigaglia, m'ont amené à Ancône sur des ponts et
sur des chemins laissés par les Augustes. Dans Ancône on célèbre
aujourd'hui la fête du pape; j'en entends la musique à l'arc triomphal
de Trajan: double souveraineté de la ville éternelle.»


                                             «Lorette, 5 et 6 octobre.

«Nous sommes venus coucher à Lorette. Le territoire offre un _spécimen_
parfaitement conservé de la _colonie romaine_. Les paysans fermiers de
_Notre-Dame_ sont dans l'aisance et paraissent heureux; les paysannes,
belles et gaies, portent une fleur à leur chevelure. Le
prélat-gouverneur nous a donné l'hospitalité. Du haut des clochers et du
sommet de quelques éminences de la ville, on a des perspectives riantes
sur les campagnes, sur Ancône et sur la mer. Le soir nous avons eu une
tempête. Je me plaisais à voir la _valentia muralis_ et la fumeterre
des chèvres s'incliner au vent sur les vieux murs. Je me promenais sous
les galeries à double étage, élevées d'après les dessins de Bramante.
Ces pavés seront battus des pluies de l'automne, ces brins d'herbe
frémiront au souffle de l'Adriatique longtemps après que j'aurai passé.

«À minuit j'étais retiré dans un lit de huit pieds carrés, consacré par
Bonaparte; une veilleuse éclairait à peine la nuit de ma chambre; tout à
coup une petite porte s'ouvre, et je vois entrer mystérieusement un
homme menant avec lui une femme voilée. Je me soulève sur le coude et le
regarde; il s'approche de mon lit et se hâte, en se courbant jusqu'à
terre, de me faire mille excuses de troubler ainsi le repos de M.
l'ambassadeur: mais il est veuf; il est un pauvre intendant; il désire
marier sa _ragazza_, ici présente: malheureusement il lui manque quelque
chose pour la dot. Il relève le voile de l'orpheline: elle était pâle,
très jolie et tenait les yeux baissés avec une modestie convenable. Ce
père de famille avait l'air de vouloir s'en aller et laisser la fiancée
m'achever son histoire. Dans ce pressant danger, je ne demandai point à
l'obligeant infortuné, comme demanda le bon chevalier à la mère de la
jeune fille de Grenoble, si elle était vierge; tout ébouriffé, je pris
quelques pièces d'or sur la table près de mon lit; je les donnai, pour
faire honneur au roi mon maître, à la _zitella, dont les yeux n'étaient
pas enflés à force d'avoir pleuré_. Elle me baisa la main avec une
reconnaissance infinie. Je ne prononçai pas un mot, et, retombant sur
mon immense couche comme si je voulais dormir, la vision de saint
Antoine disparut. Je remerciai mon patron saint François dont c'était la
fête; je restai dans les ténèbres moitié riant, moitié regrettant, et
dans une admiration profonde de mes vertus.

«C'était pourtant ainsi que je semais l'or, que j'étais ambassadeur,
hébergé en toute pompe chez le gouverneur de Lorette, dans cette même
ville où le Tasse était logé dans un mauvais bouge et où, faute d'un peu
d'argent, il ne pouvait continuer sa route. Il paya sa dette à
Notre-Dame de Lorette par sa _canzone_:

  Ecco fra le tempeste e i fieri venti.

«Madame de Chateaubriand fit amende honorable de ma passagère fortune,
en montant à genoux les degrés de la santa Chiesa. Après ma victoire de
la nuit, j'aurais eu plus de droit que le roi de Saxe de déposer mon
habit de noces au trésor de Lorette; mais je ne me pardonnerai jamais, à
moi chétif enfant des muses, d'avoir été si puissant et si heureux, là
où le chantre de la Jérusalem avait été si faible et si misérable!
Torquato, ne me prends pas dans ce moment extraordinaire de mes
inconstantes prospérités; la richesse n'est pas mon habitude; vois-moi
dans mon passage à Namur, dans mon grenier à Londres, dans mon
infirmerie à Paris, afin de me trouver avec toi quelque lointaine
ressemblance.

«Je n'ai point, comme Montaigne, laissé mon portrait en argent à
Notre-Dame-de-Lorette, ni celui de ma fille, _Leonora Montana, filia
unica_; je n'ai jamais désiré me survivre; mais pourtant une fille, et
qui porterait le nom de Léonore!»


                                                  «Spoleto.

«Après avoir quitté Lorette, passé Macerata, laissé Tolentino qui marque
un pas de Bonaparte et rappelle un traité[18], j'ai gravi les derniers
redans de l'Apennin. Le plateau de la montagne est humide et cultivé
comme une houblonnière. À gauche étaient les mers de la Grèce, à droite
celles de l'Ibérie; je pouvais être pressé du souffle des brises que
j'avais respirées à Athènes et à Grenade. Nous sommes descendus vers
l'Ombrie en circulant dans les volutes des gorges exfoliées, où sont
suspendus dans des bouquets de bois les descendants de ces montagnards
qui fournirent des soldats à Rome après la bataille de Trasimène.

         [Note 18: Traité du 19 février 1797, signé entre Bonaparte et
         Pie VI. Ce dernier renonçait au Comtat Venaissin, abandonnait
         Bologne, Ferrare et les Légations, et rachetait par des
         contributions considérables les autres territoires
         qu'occupait l'armée française.]

«Foligno possédait une Vierge de Raphaël qui est aujourd'hui au Vatican.
_Vene_, dans une position charmante, est à la source du Clitumne. Le
Poussin a reproduit ce site chaud et suave; Byron l'a froidement
chanté[19].

         [Note 19: _Pèlerinage de Childe-Harold_, chant IV.]

«Spoleto a donné le jour au pape actuel. Selon mon courrier
Giorgini[20], Léon XII a placé dans cette ville les galériens pour
honorer sa patrie. Spoleto osa résister à Annibal. Elle montre plusieurs
ouvrages de Lippi l'ancien, qui, nourri dans le cloître, esclave en
Barbarie, espèce de Cervantes chez les peintres, mourut à soixante ans
passés du poison que lui donnèrent les parents de Lucrèce, séduite par
lui, croyait-on.»

         [Note 20: «Giorgini fut aussi mon courrier, dit M. de
         Marcellus (Chateaubriand et son temps, p. 331), avant de
         passer au service plus lucratif de l'ambassadeur. Il était la
         terreur des postillons italiens «mols et paresseux par
         nature,» comme du temps de Montaigne; mais quand, au lieu de
         précéder une calèche diplomatique, il portait lui-même la
         dépêche de bidet en bidet, sa course tenait du vol de
         l'oiseau, et il se surpassait lui-même dès qu'il allait
         annoncer un pape à l'Europe impatiente; il a fallu
         l'invention du télégraphe pour éclipser sa renommée.»]


                                             «Civita Castellana.

«À Monte-Lupo, le comte Potocki s'ensevelit dans des laures charmantes;
mais les pensées de Rome ne l'y suivirent-elles point? Ne se croyait-il
pas transporté au milieu des _choeurs des jeunes filles_? Et moi aussi,
comme saint Jérôme, «j'ai passé, dans mon temps, le jour et la nuit à
pousser des cris, à frapper ma poitrine jusqu'au moment où Dieu me
renvoyait la paix.» Je regrette de ne plus être ce que j'ai été, _plango
me non esse quod fuerim_.

Après avoir dépassé les ermitages de Monte-Lupo, nous avons commencé à
contourner la Somma. J'avais déjà suivi ce chemin dans mon premier
voyage de Florence à Rome par Pérouse, en accompagnant une femme
mourante....

À la nature de la lumière et à une sorte de vivacité du paysage, je me
serais cru sur une des croupes des Alleghanis, n'était qu'un haut
aqueduc, surmonté d'un pont étroit, me rappelait un ouvrage de Rome
auquel les ducs lombards de Spoleto avaient mis la main: les Américains
n'en sont pas encore à ces monuments qui viennent après la liberté. J'ai
monté la Somma à pied, près des boeufs de Clitumne qui traînaient madame
l'ambassadrice à son triomphe. Une jeune chevrière maigre, légère et
gentille comme sa bique, me suivait, avec son petit frère, dans ces
opulentes campagnes, en me demandant la _carità_: je la lui ai faite en
mémoire de madame de Beaumont dont ces lieux ne se souviennent plus.

  Alas! regardless of their doom,
  The little victims play!
  No sense have they of ills to come,
  Nor care beyond to-day.

«Hélas! sans souci de leur destinée, folâtrent les petites victimes!
Elles n'ont ni prévision des maux à venir, ni soin d'outre-journée[21].»

         [Note 21: Ce sont des vers du poète Gray, dans son Ode, sur
         _une vue lointaine du collège d'Eton_.]

«J'ai retrouvé Terni et ses cascades. Une campagne plantée d'oliviers
m'a conduit à Narni; puis, en passant par Otricoli, nous sommes venus
nous arrêter à la triste Civita Castellana. Je voudrais bien aller à
_Santa-Maria di Falleri_ pour voir une ville qui n'a plus que la peau,
son enceinte: à l'intérieur elle était vide: _misère humaine à Dieu
ramène_. Laissons passer mes grandeurs et je reviendrai chercher la
ville des Falisques. Du tombeau de Néron, je vais montrer bientôt à ma
femme la croix de Saint-Pierre qui domine la ville des Césars.»

       *       *       *       *       *

Vous venez de parcourir mon journal de route, vous allez lire mes
lettres à madame Récamier, entremêlées, comme je l'ai annoncé, de pages
historiques.

Parallèlement vous trouverez mes dépêches. Ici paraîtront distinctement
les deux hommes qui existent en moi.


À MADAME RÉCAMIER.

                                           «Rome, ce 11 octobre 1828.

«J'ai traversé cette belle contrée, remplie de votre souvenir; il me
consolait, sans pourtant m'ôter la tristesse de tous les autres
souvenirs que je rencontrais à chaque pas. J'ai revu cette mer
Adriatique que j'avais traversée il y a plus de vingt ans, dans quelle
disposition d'âme! À Terni, je m'étais arrêté avec une pauvre expirante.
Enfin, je suis entré dans Rome. Ses monuments, après ceux d'Athènes,
comme je le craignais, m'ont paru moins parfaits. Ma mémoire des lieux,
étonnante et cruelle à la fois, ne m'avait pas laissé oublier une seule
pierre....

«Je n'ai vu personne encore, excepté le secrétaire d'État, le cardinal
Bernetti. Pour avoir à qui parler, je suis allé chercher Guérin[22],
hier au coucher du soleil: il a paru charmé de ma visite. Nous avons
ouvert une fenêtre sur Rome et admiré l'horizon. C'est la seule chose
qui soit restée, pour moi, telle que je l'ai vue: mes yeux ou les objets
ont changé; peut-être les uns et les autres[23].»

         [Note 22: Pierre Guérin (1774-1833). Élève de Regnault, il
         obtint au début de sa carrière, en 1797, un des trois grands
         prix que, pour cette fois, par extraordinaire et attendu la
         force du concours, l'Académie crut devoir distribuer. Avant
         de partir pour Rome, Guérin exposa son tableau, _Marcus
         Sextus ou le Retour du proscrit_. Au sortir de nos troubles
         civils, alors que les émigrés revoyaient avec transport le
         pays natal, le sujet choisi par le peintre devait toucher
         fortement les âmes. Son succès fut immense. Ses principales
         toiles sont: une _Offrande à Esculape_, _Orphée au tombeau
         d'Eurydice_, _Céphale et l'Aurore_, _Égisthe et
         Clytemnestre_, _Didon écoutant les récits d'Énée_, _Napoléon
         pardonnant aux révoltés du Caire_. On a de lui quelques
         admirables portraits, parmi lesquels il faut citer surtout
         ceux de Lescure et d'Henri de Larochejaquelein. En 1828,
         Guérin était directeur de l'Académie de France à Rome. Il
         mourut dans cette ville le 6 juillet 1833.]

         [Note 23: Chateaubriand ne donne ici que le commencement de
         sa lettre du 11 octobre. Les autres lettres à Mme Récamier,
         contenues dans le présent livre, ont toutes été plus ou moins
         modifiées par l'auteur, qui tantôt retranche et tantôt ajoute
         à son texte primitif. Mme Lenormant, au tome II des
         _Souvenirs de Mme Récamier_, a reproduit les lettres du grand
         écrivain dans leur intégrité, d'après les originaux
         eux-mêmes.]

       *       *       *       *       *

Les premiers moments de mon séjour à Rome furent employés à des visites
officielles. Sa Sainteté me reçut en audience privée; les audiences
publiques ne sont plus d'usage et coûtent trop cher. Léon XII[24],
prince d'une grande taille et d'un air à la fois serein et triste, est
vêtu d'une simple soutane blanche; il n'a aucun faste et se tient dans
un cabinet pauvre, presque sans meubles. Il ne mange presque pas; il
vit, avec son chat, d'un peu de _polenta_[25]. Il se sait très malade et
se voit dépérir avec une résignation qui tient de la joie chrétienne: il
mettrait volontiers, comme Benoît XIV, son cercueil sous son lit. Arrivé
à la porte des appartements du pape, un abbé me conduit par des
corridors noirs jusqu'au refuge ou au sanctuaire de Sa Sainteté. Elle ne
se donne pas le temps de s'habiller, de peur de me faire attendre; elle
se lève, vient au-devant de moi, ne me permet jamais de mettre un genou
en terre pour baiser le bas de sa robe au lieu de sa mule, et me conduit
par la main jusqu'au siège placé à droite de son indigent fauteuil.
Assis, nous causons.

         [Note 24: Léon XII, _Annibal della Genga_, était né en 1760 à
         Genga, près de Spolète. Il avait été élu pape, en 1823, à la
         mort de Pie VII. Pendant son court pontificat, il embellit
         Rome, encouragea les lettres et enrichit la bibliothèque du
         Vatican. Il mourut en 1829, au cours de l'ambassade de
         Chateaubriand. Sa _Vie_ a été écrite par le chevalier Artaud
         de Montor, l'historien de Pie VII.]

         [Note 25: Bouillie de farine d'orge.]

Le lundi je me rends à sept heures du matin chez le secrétaire d'État,
Bernetti[26], homme d'affaires et de plaisir. Il est lié avec la
princesse Doria; il connaît le siècle et n'a accepté le chapeau de
cardinal qu'à son corps défendant. Il a refusé d'entrer dans l'Église,
n'est sous-diacre qu'à brevet, et se pourrait marier demain en rendant
son chapeau. Il croit à des révolutions et il va jusqu'à penser que, si
sa vie est longue, il a des chances de voir la chute temporelle de la
papauté.

         [Note 26: Thomas _Bernetti_ (1779-1852). Après avoir été
         successivement représentant de la cour de Rome à
         Saint-Pétersbourg et légat de Ravenne et de Bologne, il avait
         été fait cardinal en 1827, et avait, en 1828, remplacé le
         cardinal Della Somaglia à la secrétairerie d'État.]

Les cardinaux sont partagés en trois _factions_:

La première se compose de ceux qui cherchent à marcher avec le temps et
parmi lesquels se rangent Benvenuti et Oppizzoni[27]. Benvenuti[28]
s'est rendu célèbre par l'extirpation du brigandage et sa mission à
Ravenne après le cardinal Rivarola[29]; Oppizzoni, archevêque de
Bologne, s'est concilié les diverses opinions dans cette ville
industrielle et littéraire, difficile à gouverner.

         [Note 27: Charles _Oppizoni_. Né à Milan le 15 avril
         1769.--Archevêque de Bologne (20 septembre 1802).--Cardinal
         du titre de Saint-Laurent _in Lucina_ (26 mars 1804). Il se
         montra l'un des plus courageux parmi les _cardinaux noirs_.
         Sauf le temps de son exil en France, sa vie se passa dans un
         long épiscopat, à Bologne, où il mourut fort âgé, en 1855.]

         [Note 28: Jacques-Antoine _Benvenuti_ (1765-1838). Nommé
         cardinal par Léon XII le 2 octobre 1826; légat _a letere_ des
         Marches (1831).]

         [Note 29: Augustin _Rivarola_ (1758-1842). Il avait été
         gouverneur de Rome.]

La seconde _faction_ se forme des _zelanti_, qui tentent de rétrograder:
un de leurs chefs est le cardinal Odescalchi.

Enfin la troisième _faction_ comprend les immobiles, vieillards qui ne
veulent ou ne peuvent aller ni en avant ni en arrière: parmi ces vieux
on trouve le cardinal Vidoni, espèce de gendarme du traité de Tolentino:
gros et grand, visage allumé, calotte de travers. Quand on lui dit qu'il
a des chances à la papauté, il répond: _Lo santo Spirito sarebbe dunque
ubriaco!_ Il plante des arbres à Ponte-Mole, où Constantin fit le monde
chrétien. Je vois ces arbres lorsque je sors de Rome par la porte du
Peuple pour rentrer par la porte Angélique. Du plus loin qu'il
m'aperçoit, le cardinal me crie: _Ah! ah! signor ambasciadore di
Francia!_ puis il s'emporte contre les planteurs de ses pins. Il ne
suit point l'étiquette cardinaliste; il se fait accompagner par un seul
laquais dans une voiture à sa guise: on lui pardonne tout, en l'appelant
_madama Vidoni_[30].

         [Note 30: Quand j'ai quitté Rome, il a acheté ma calèche et
         m'a fait l'honneur d'y mourir, en allant à Ponte-Mole (Note
         de Paris, 1836).--CH.]

Mes collègues d'ambassade sont le comte Lutzow, ambassadeur d'Autriche,
homme poli; sa femme chante bien, toujours le même air, et parle
toujours de ses _petits enfants_; le savant baron Bunsen[31], ministre
de Prusse et ami de l'historien Niebuhr[32] (je négocie auprès de lui
la résiliation en ma faveur du bail de son palais sur le Capitole); le
ministre de Russie, prince Gagarin[33], exilé dans les grandeurs passées
de Rome, pour des amours évanouies: s'il fut préféré par la belle madame
Narischkine[34], un moment habitante de mon ermitage d'Aulnay, il y
aurait donc un charme dans la mauvaise humeur; on domine plus par ses
défauts que par ses qualités.

         [Note 31: Le chevalier de _Bunsen_ (1791-1860). Il avait, en
         1823, remplacé Niebuhr comme ministre de Prusse à Rome, où il
         était déjà depuis 1818 et qu'il devait quitter seulement en
         1838. Il devint alors chargé d'affaires à Berne, puis
         ambassadeur à Londres, où il resta jusqu'à la guerre de
         Crimée (1854). Diplomate éminent, _le savant baron Bunsen_
         fut, en même temps, un historien et un érudit des plus
         remarquables. Ses principaux ouvrages sont: les _Basiliques
         de Rome chrétienne_ (1843); _Ignace d'Antioche et son époque_
         (1847); _Hippolyte et son époque, ou vie et doctrine de
         l'Église romaine sous Commode et Sévère_ (1851).--Dans la
         Préface de ses _Études historiques_, Chateaubriand consacre à
         son ancien collègue les lignes suivantes: «Je dois à la
         politesse et à l'obligeance de M. le baron de Bunsen,
         ministre de S. M. le roi de Prusse, à Rome, un excellent
         extrait des _Nibelüngs_, que l'on trouvera à la fin du second
         volume de ces _Études_. Le savant M. de Bunsen était l'ami du
         grand historien Niebuhr; plus heureux que moi, il foule
         encore ces ruines où j'espérais rendre à la terre image pour
         image, mon argile en échange de quelque statue exhumée.»]

         [Note 32: Berthold-Georges _Niebuhr_ (1774-1831). Il fut
         professeur d'histoire à l'Université de Berlin de 1810 à
         1816, et professeur à l'Université de Bonn, de 1824 à 1831.
         Dans l'intervalle, de 1816 à 1823, il avait été ministre de
         Prusse à Rome. Il avait commencé dès 1811 la publication de
         son _Histoire Romaine_, à laquelle il travailla jusqu'à sa
         mort et qui, bien qu'inachevée, l'a placé au premier rang des
         historiens du XIXe siècle.]

         [Note 33: Et non le prince _Gafiarin_, comme on l'a imprimé
         dans les éditions précédentes. Selon M. de Marcellus
         (_Chateaubriand et son temps_, p. 333), «le prince Gagarin,
         envoyé de Russie, valait mieux qu'une indiscrète épigramme,
         car il n'avait de mauvaise humeur qu'envers les indifférents
         ou les fâcheux; c'est-à-dire quand il ne voulait montrer ni
         le piquant de son esprit, ni la chaleur de son amitié.»]

         [Note 34: «Parmi les beautés de Pétersbourg, dit M. Albert
         Vandal (_Napoléon et Alexandre Ier_, tome I, page 127), le
         tsar avait particulièrement remarqué madame Alexandre
         Narischkine, la gracieuse et poétique Marie Antonovna, et le
         culte qu'il lui rendait depuis plusieurs années était tendre
         et persistant, sans se montrer exclusif.»]

M. de Labrador[35], ambassadeur d'Espagne, homme fidèle, parle peu, se
promène seul, pense beaucoup, ou ne pense point, ce que je ne sais
démêler.

         [Note 35: Pedro-Gomez _Kavelo_, marquis de _Labrador_
         (1775-1850). Il était ministre d'Espagne à Florence lors des
         événements de 1808, qui détrônèrent Charles IV et Ferdinand.
         Il suivit ses princes en France et partagea leur exil
         jusqu'en 1814. Il fut alors nommé plénipotentiaire au Congrès
         de Vienne, et reçut ensuite l'ambassade de Naples, puis celle
         de Rome. Il a publié en 1849, à Paris, d'intéressants
         Souvenirs, sous ce titre: _Mélanges sur la vie publique et
         privée du marquis de Labrador, écrits par lui-même, et
         renfermant une revue de la politique de l'Europe depuis 1798
         jusqu'au cours d'octobre 1849, et des révélations très
         importantes sur le Congrès de Vienne._]

Le vieux comte Fuscaldo représente Naples comme l'hiver représente le
printemps. Il a une grande pancarte de carton sur laquelle il étudie
avec des lunettes, non les champs de roses de Pæstum, mais les noms des
étrangers suspects dont il ne doit pas viser les passe-ports. J'envie
son palais (Farnèse), admirable structure inachevée, que Michel-Ange
couronna, que peignit Annibal Carrache aidé d'Augustin son frère, et
sous le portique duquel s'abrite le sarcophage de Cecilia Metella, qui
n'a rien perdu au changement de mausolée. Fuscaldo, en loques d'esprit
et de corps, a, dit-on, une maîtresse.

Le comte de Celles, ambassadeur du roi des Pays-Bas, avait épousé
mademoiselle de Valence[36], aujourd'hui morte: il en a eu deux filles,
qui, par conséquent, sont petites-filles de madame de Genlis. M. de
Celles est resté préfet, parce qu'il l'a été[38]; caractère mêlé du
loquace, du tyranneau, du recruteur et de l'intendant, qu'on ne perd
jamais. Si vous rencontrez un homme qui, au lieu d'arpents, de toises et
de pieds, vous parle d'_hectares_, de _mètres_ et de _décimètres_, vous
avez mis la main sur un préfet[38].

         [Note 36: Fille du général et de la comtesse de Valence,
         fille elle-même de Mme de Genlis, et de laquelle cette
         méchante langue de Thiébault a dit: «Chassant de race, Mme de
         Valence dépassa même en galanterie Mme de Genlis.»
         (_Mémoires_, III, 181).]

         [Note 37: M. de Celles avait été sous Napoléon préfet
         d'Amsterdam.]

         [Note 38: Le portrait est piquant; mais elle est bien jolie
         aussi et des plus spirituelles, cette lettre que
         l'_ex-préfet_ écrivait à M. de Marcellus le 4 octobre 1828,
         au moment de l'arrivée de Chateaubriand à Rome:--«Notre hiver
         va être très curieux. Un bateau à vapeur a remonté le Tibre
         jusqu'à Ripa-Grande. Six cardinaux sont allés voir le
         prodige, et tout Rome y court. Quelques rois s'annoncent; on
         attend bon nombre d'altesses malades, de souverains en
         retraite, de princes cadets à la demi-solde, de Russes
         poitrinaires; cent douzaines environ d'Anglais accompagnés de
         leur petite famille; Walter Scott, Mme l'impératrice
         Christophe et ses demoiselles, M. de Pradt et ses oeuvres
         pies. Ce M. de Poitiers (car il faut être correct, il n'a
         jamais été archevêque de Malines) est toujours si vif dans
         son allure, qu'il a perdu sur les bancs législateurs même sa
         calotte d'abbé de 1789. Maintenant il espère voir un conclave
         à Rome, une éruption au haut du Vésuve, ou une révolution au
         bas. M. de Chateaubriand approche: tant de célébrité méritée
         m'épouvante. Il me semble qu'en l'appelant mon collègue, je
         lui dirai, moi indigne, une grosse sottise, etc.»]

M. de Funchal, ambassadeur demi-avoué du Portugal, est ragotin, agité,
grimacier, vert comme un singe du Brésil, et jaune comme une orange de
Lisbonne[39]: il chante pourtant sa négresse, ce nouveau Camoëns. Grand
amateur de musique, il tient à sa solde une espèce de Paganini, en
attendant la restauration de son roi.

         [Note 39: «Il est en effet impossible, ajoute ici en marge M.
         de Marcellus (page 334), de ne pas reconnaître à ces vives
         couleurs le noble ambassadeur du Portugal. Mais, si le
         peintre avait retranché à sa propre malice pour ajouter à la
         malice innée du modèle, le portrait eût été encore plus
         ressemblant.»]

Par-ci, par-là, j'ai entrevu de petits finauds de ministres de divers
petits États, tout scandalisés du bon marché que je fais de mon
ambassade: leur importance boutonnée, gourmée, silencieuse, marche les
jambes serrées et à pas étroits: elle a l'air prête à crever de secrets,
qu'elle ignore.

       *       *       *       *       *

Ambassadeur en Angleterre dans l'année 1822, je recherchai les lieux et
les hommes que j'avais jadis connus à Londres en 1793; ambassadeur
auprès du Saint-Siège en 1828, je me suis hâté de parcourir les palais
et les ruines, de redemander les personnes que j'avais vues à Rome en
1803: des palais et des ruines, j'en ai retrouvé beaucoup; des
personnes, peu.

Le palais Lancellotti, autrefois loué au cardinal Fesch, est maintenant
occupé par ses vrais maîtres, le prince Lancellotti et la princesse
Lancellotti, fille du prince Massimo. La maison où demeura madame de
Beaumont, à la place d'Espagne, a disparu. Quant à madame de Beaumont,
elle est demeurée dans son dernier asile, et j'ai prié avec le pape Léon
XII à sa tombe.

Canova a pris également congé du monde[40]. Je le visitai deux fois dans
son atelier en 1803; il me reçut le maillet à la main. Il me montra de
l'air le plus naïf et le plus doux son énorme statue de Bonaparte et son
Hercule lançant Lycas dans les flots: il tenait à vous convaincre qu'il
pouvait arriver à l'énergie de la forme; mais alors même son ciseau se
refusait à fouiller profondément l'anatomie; la nymphe restait malgré
lui dans les chairs, et l'Hébé se retrouvait sous les rides de ses
vieillards. J'ai rencontré sur ma route le premier sculpteur de mon
temps; il est tombé de son échafaud, comme Goujon de l'échafaud du
Louvre; la mort est toujours là pour continuer la Saint-Barthélemy
éternelle, et nous abattre avec ses flèches.

         [Note 40: Canova mourut le 13 octobre 1822.]

Mais qui vit encore, à ma grande joie, c'est mon vieux Boguet[41], le
doyen des peintres français à Rome. Deux fois il a essayé de quitter ses
campagnes aimées; il est allé jusqu'à Gênes; le coeur lui a failli et il
est revenu à ses foyers adoptifs. Je l'ai choyé à l'ambassade, ainsi
que son fils, pour lequel il a la tendresse d'une mère. J'ai recommencé
avec lui nos anciennes excursions; je ne m'aperçois de sa vieillesse
qu'à la lenteur de ses pas; j'éprouve une sorte d'attendrissement en
contrefaisant le jeune, et en mesurant mes enjambées sur les siennes.
Nous n'avons plus ni l'un ni l'autre longtemps à voir couler le Tibre.

         [Note 41: «Le vieux Boguet, le meilleur, le plus humble et le
         plus doux des peintres. Il avait cette simplicité soumise et
         cette conversation uniforme que l'auteur recherchait dans ses
         familiers, parce qu'elle ne l'empêchait pas de penser à autre
         chose.» (Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 334.)]

Les grands artistes, à leur grande époque, menaient une tout autre vie
que celle qu'ils mènent aujourd'hui: attachés aux voûtes du Vatican, aux
parois de Saint-Pierre, aux murs de la Farnésine, ils travaillaient à
leurs chefs-d'oeuvre suspendus avec eux dans les airs. Raphaël marchait
environné de ses élèves, escorté des cardinaux et des princes, comme un
sénateur de l'ancienne Rome suivi et devancé de ses clients.
Charles-Quint posa trois fois devant le Titien. Il ramassait son pinceau
et lui cédait la droite à la promenade, de même que François Ier
assistait Léonard de Vinci sur son lit de mort. Titien alla en triomphe
à Rome; l'immense Buonarotti l'y reçut: à quatre-vingt-dix-neuf ans,
Titien tenait encore d'une main ferme, à Venise, son pinceau d'un
siècle, vainqueur des siècles.

Le grand-duc de Toscane fit déterrer secrètement Michel-Ange, mort à
Rome après avoir posé, à quatre-vingt-huit ans, le faîte de la coupole
de Saint-Pierre. Florence, par des obsèques magnifiques, expia sur les
cendres de son grand peintre l'abandon où elle avait laissé la poussière
de Dante, son grand poète.

Velasquez visita deux fois l'Italie, et l'Italie se leva deux fois pour
le saluer: le précurseur de Murillo reprit le chemin des Espagnes,
chargé des fruits de cette Hespérie ausonienne, qui s'étaient détachés
sous sa main: il emporta un tableau de chacun des douze peintres les
plus célèbres de cette époque.

Ces fameux artistes passaient leurs jours dans des aventures et des
fêtes; ils défendaient les villes et les châteaux; ils élevaient des
églises, des palais et des remparts; ils donnaient et recevaient de
grands coups d'épée, séduisaient des femmes, se réfugiaient dans les
cloîtres, étaient absous par les papes et sauvés par les princes. Dans
une orgie que Benvenuto Cellini a racontée, on voit figurer les noms
d'un Michel-Ange et de Jules Romain.

Aujourd'hui la scène est bien changée; les artistes à Rome vivent
pauvres et retirés. Peut-être y a-t-il dans cette vie une poésie qui
vaut la première. Une association de peintres allemands a entrepris de
faire remonter la peinture au Pérugin, pour lui rendre son inspiration
chrétienne. Ces jeunes néophytes de saint Luc prétendent que Raphaël,
dans sa seconde manière, est devenu païen, et que son talent a
dégénéré[42]. Soit; soyons païens comme les vierges raphaéliques; que
notre talent dégénère et s'affaiblisse comme dans le tableau de _la
Transfiguration!_ Cette erreur honorable de la nouvelle école sacrée
n'en est pas moins une erreur; il s'ensuivrait que la roideur et le mal
dessiné des formes seraient la preuve de la vision intuitive, tandis que
cette expression de foi, remarquable dans les ouvrages des peintres qui
précèdent la Renaissance, ne vient point de ce que les personnages sont
posés carrément et immobiles comme des sphinx, mais de ce que la
peinture _croyait_ comme son siècle. C'est sa pensée, non sa peinture,
qui est religieuse; chose si vraie, que l'école espagnole est éminemment
_pieuse_ dans ses expressions, bien qu'elle ait les grâces et les
mouvements de la peinture depuis la Renaissance. D'où vient cela? de ce
que _les Espagnols sont chrétiens_.

         [Note 42: Chateaubriand fait ici allusion à Frédéric Overbeck
         et à son école. Né à Lubeck en 1769, Overbeck vint à Rome en
         1810. Il s'éprit pour la ville éternelle d'une telle passion
         qu'il ne la voulut plus quitter et y mourut, en 1869, après y
         avoir séjourné soixante ans. Converti au catholicisme en
         1814, ayant pour devise et pour règle «que l'art n'existe pas
         pour lui-même, mais pour les services qu'il rend à la
         religion», il fut le fondateur d'une école, religieuse autant
         qu'artistique, dont les disciples, établis, avec le Maître,
         dans les ruines du couvent de Saint-Isidore, préludaient
         chaque matin au travail par une invocation à l'Esprit-Saint.
         Les jeunes peintres allemands, ainsi groupés autour de
         Frédéric Overbeck, sont presque tous devenus célèbres.
         C'étaient Jean et Philippe de Vert, Schadow, de Koch, Vogel,
         Eggers, Schnorr, et, le plus illustre de tous, Pierre de
         Cornélius. Cornélius, après quatorze années passées à Rome,
         de 1811 à 1824, rentra à Munich, où il devint directeur de
         l'Académie royale. Ses fresques de la Glyptothèque et de
         l'église Saint-Louis, où l'on admire surtout son _Jugement
         dernier_, lui assurent une des premières places parmi les
         peintres les plus célèbres de son temps.]

Je vais voir travailler séparément les artistes: l'élève sculpteur
demeure dans quelque grotte, sous les chênes verts de la villa Médicis,
où il achève son enfant de marbre qui fait boire un serpent dans une
coquille. Le peintre habite quelque maison délabrée dans un lieu désert;
je le trouve seul, prenant à travers sa fenêtre ouverte quelque vue de
la campagne romaine. _La Brigande_ de M. Schnetz est devenue la mère qui
demande à une madone la guérison de son fils[43]. Léopold Robert[44],
revenu de Naples, a passé ces jours derniers par Rome, emportant avec
lui les scènes enchantées de ce beau climat, qu'il n'a fait que coller
sur sa toile.

         [Note 43: Jean-Victor Schnetz (1787-1870). Il était à Rome en
         1828 et ne pouvait lui non plus, comme Overbeck, comme
         Schnorr, comme Thorwaldsen et tant d'autres artistes, se
         décider à la quitter. Il emprunta à l'Italie la plupart des
         sujets de ses tableaux, dont les meilleurs sont: une _Femme
         de brigand fuyant avec son enfant_; la _Leçon du Pifferaro_;
         une _Contadine en prière_; les _Italiennes devant la Madone_;
         _Scène dans la campagne de Rome_; des _Moissonneurs écoutant
         le chant d'un pâtre_. En 1840, il fut nommé directeur de
         l'École de France à Rome.]

         [Note 44: Léopold _Robert_, né le 13 mars 1794 à la
         Chaux-de-Fonds, dans le canton de Neuchâtel, mort à Venise en
         1835. Après 1830, appelé à donner des leçons, à Florence, à
         la princesse Charlotte Bonaparte, fille du roi Joseph, femme,
         et bientôt veuve, de son cousin Napoléon, second fils de
         l'ex-roi de Hollande, il en devint éperdument amoureux. Cette
         passion sans espoir le conduisit au suicide. Il se donna la
         mort le 20 mars 1835, comme l'avait fait déjà un de ses
         frères, dix ans auparavant, jour pour jour.--Les tableaux les
         plus importants de Léopold Robert sont: l'_Improvisateur
         napolitain_ (1822); le _Retour de la fête de la Madone de
         l'Arc_ (1822); la _Halte des Moissonneurs dans les Marais
         Pontins_ (1831); le _Départ des Pêcheurs de l'Adriatique pour
         la pêche de long cours_ (1835).]

Guérin est retiré, comme une colombe malade, au haut d'un pavillon de la
villa Médicis.--Il écoute, la tête sous son aile, le bruit du vent du
Tibre; quand il se réveille, il dessine à la plume la mort de Priam.

Horace Vernet[45] s'efforce de changer sa manière; y réussira-t-il? Le
serpent qu'il enlace à son cou, le costume qu'il affecte, le cigare
qu'il fume, les masques et les fleurets dont il est entouré, rappellent
trop le bivouac.

         [Note 45: Horace _Vernet_ (1789-1853). Il succéda, en 1829, à
         Pierre Guérin, comme directeur de l'École de France à Rome.
         Parmi les toiles qu'il y composa, nous citerons: les
         _Brigands et les Carabiniers_, la _Confession du brigand_, la
         _Chasse dans les Marais Pontins_, la _Rencontre de Raphaël et
         de Michel-Ange au Vatican_.]

Qui a jamais entendu parler de mon ami M. Quecq, successeur de Jules III
dans le casin de Michel-Ange, de Vignole et de Thadée Zuccari? et
pourtant il a peint pas trop mal, dans son nymphée en décret, la mort de
Vitellius. Les parterres en friche sont hantés par un animal futé que
s'occupe à chasser M. Quecq: c'est un renard, arrière-petit-fils de
Goupil-Renart, premier du nom et neveu d'Ysengrin-le-Loup.

Pinelli[46], entre deux ivresses, m'a promis douze scènes de danses, de
jeux et de voleurs. C'est dommage qu'il laisse mourir de faim son grand
chien couché à sa porte.--Thorwaldsen[47] et Camuccini[48] sont les
deux princes des pauvres artistes de Rome.

         [Note 46: Bartolomeo _Pinelli_, célèbre graveur romain. On a
         de lui une Raccolta di cinquanta costumi pittoreschi incisi
         all' acqua forte (1809), et une Nuova raccolta di cinquanta
         costumi pittoreschi incisi all' acqua forte (1815), en tout
         100 planches in-fol. C'est de ce recueil qu'il avait sans
         doute promis _douze scènes_ à Chateaubriand. On doit aussi à
         Bartolomeo Pinelli, La scalata del Quirinale per la
         deportazione del S. P. (Pie VII), 1809, et 52 planches
         fournies par lui au _Meo Patacca ovvero Roma in feste nei
         trionfi di Vienna_. _Poema Jiocoso nel Cinguoggio romanesco_,
         di _Guiseppi Berneri_ Romano (1823, in-fol.).]

         [Note 47: Berthel _Thorwaldsen_ (1769-1844), fils d'un pauvre
         marin de Copenhague qui sculptait des figures en bois pour la
         proue des navires. Envoyé de bonne heure en Italie, il se
         fixa en 1796 à Rome, où il devait rester pendant
         quarante-deux ans. Ce fut seulement en 1838 qu'il consentit à
         revenir dans sa patrie. À Rome, il vivait princièrement dans
         sa maison de la via Sestina, où il avait réuni une riche
         collection de monuments antiques et de peintures. Ses oeuvres
         principales sont: le _Tombeau de Pie VII_ à Rome; la statue
         équestre de _Poniatowski_ à Varsovie; le monument de
         _Gutenberg_ à Mayence; les _Douze Apôtres_ à Notre-Dame de
         Copenhague; le _Lion de Lucerne_; les _Trois Grâces_;
         _Mercure se préparant à tuer Argus_; la _Nuit portant dans
         ses bras la Mort et le Sommeil_; la longue série des
         bas-reliefs représentant le _Triomphe d'Alexandre à
         Babylone_.]

         [Note 48: Vincent _Camuccini_ (1775-1844), peintre
         d'histoire, né et mort à Rome. Il était, en 1828, inspecteur
         général des musées du pape et conservateur des collections du
         Vatican. Pierre Guérin disait de lui: «Il s'est nourri des
         Anciens et de Raphaël, mais il ne les a pas digérés.» Ses
         meilleures toiles sont: _Romulus et Rémus enfants_, _Horatius
         Coclès_, la _Mort de Virginie_, le _Départ de Régulus pour
         Carthage_.]

Quelquefois ces artistes dispersés se réunissent, ils vont ensemble à
pied à Subiaco. Chemin faisant, ils barbouillent sur les murs de
l'auberge de Tivoli des grotesques. Peut-être un jour reconnaîtra-t-on
quelque Michel-Ange au charbonné qu'il aura tracé sur un ouvrage de
Raphaël.

Je voudrais être né artiste: la solitude, l'indépendance, le soleil
parmi des ruines et des chefs-d'oeuvre, me conviendraient. Je n'ai aucun
besoin; un morceau de pain, une cruche de _l'Aqua Felice_, me
suffiraient. Ma vie a été misérablement accrochée aux buissons de ma
route; heureux si j'avais été l'oiseau libre qui chante et fait son nid
dans ces buissons!

Nicolas Poussin acheta, de la dot de sa femme, une maison sur le monte
Pincio, en face d'un autre casino qui avait appartenu à Claude Gelée,
dit le Lorrain.

Mon autre compatriote Claude mourut aussi sur les genoux de la reine du
monde[49]. Si Poussin reproduit la campagne de Rome, lors même que la
scène de ses paysages est placée ailleurs, le Lorrain reproduit les
ciels de Rome, lors même qu'il peint des vaisseaux et un soleil couchant
sur la mer.

         [Note 49: Nicolas Poussin et Claude Gelée, dit le Lorrain,
         sont morts tous les deux à Rome; le premier, le 19 novembre
         1665; le second, le 21 novembre 1682. Claude Gelée fut
         enterré dans l'église de la Trinité-du-Mont, et ses neveux
         firent placer une inscription sur sa tombe. Nous verrons plus
         loin que Chateaubriand fit élever à Nicolas Poussin, dans
         l'église de San-Lorenzo-in-Lucina, un monument digne du grand
         peintre.]

Que n'ai-je été le contemporain de certaines créatures privilégiées pour
lesquelles je me sens de l'attrait dans les siècles divers! Mais il
m'eût fallu ressusciter trop souvent. Le Poussin et Claude le Lorrain
ont passé au Capitole; des rois y sont venus et ne les valaient pas. De
Brosses[50] y rencontra le prétendant d'Angleterre; j'y trouvai en 1803
le roi de Sardaigne abdiqué, et aujourd'hui, en 1828, j'y vois le frère
de Napoléon, roi de Westphalie. Rome déchue offre un asile aux
puissances tombées; ses ruines sont un lieu de franchise pour la gloire
persécutée et les talents malheureux.

         [Note 50: Le président Charles _de Brosses_ (1709-1777). Il
         visita l'Italie en 1739 et rencontra à Rome le prétendant
         d'Angleterre, Jacques-Édouard, dit le _Chevalier de
         Saint-Georges_, fils de Jacques II et père de
         _Charles-Édouard_, que rendra bientôt si célèbre son
         expédition de 1745 en Écosse. Les _Lettres historiques et
         critiques écrites d'Italie_, par le président de Brosses, ont
         paru pour la première fois en l'an VIII, 3 vol. in-8{o}.
         Sainte-Beuve les apprécie en ces termes, dans ses _Causeries
         du Lundi_ (tome VII, page 81): «Ses lettres sur l'Italie ont
         sur celles de Paul-Louis Courier et sur les livres du
         spirituel _Stendhal_ (Beyle) un avantage durable. Venu avant
         eux, il est plus naturel qu'eux. Ce sentiment du beau et de
         l'antique, ou des merveilles pittoresques modernes, qui fait
         l'honneur de leur jugement, de Brosses ne se donne aucune
         peine pour l'avoir et pour l'exprimer: il l'a du premier bond
         et le rend par une promptitude heureuse. Dans cette course
         rapide et ce séjour de dix mois à travers l'Italie, il y a
         certes des côtés qu'il n'a fait qu'entrevoir en courant, et
         où d'autres talents trouveront matière à conquête; la
         campagne romaine, par exemple, les collines d'alentour,
         Tibur, la Villa Adriana, sont des lieux dont Chateaubriand un
         jour évoquera le génie attristé et nous peindra les
         mélancoliques splendeurs: de Brosses reste le premier
         critique pénétrant, fin, gai et de grand coup d'oeil, qui a
         bien vu dans ses contradictions et ses merveilles ce monde
         d'Italie.»]

       *       *       *       *       *

Si j'avais peint la société de Rome il y a un quart de siècle, de même
que j'ai peint la campagne romaine, je serais obligé de retoucher mon
portrait; il ne serait plus ressemblant. Chaque génération est de
trente-trois années, la vie du Christ (le Christ est le type de tout);
chaque génération, dans notre monde occidental, varie sa forme. L'homme
est placé dans un tableau dont le cadre ne change point, mais dont les
personnages sont mobiles. Rabelais était dans cette ville en 1536 avec
le cardinal du Bellay; il faisait l'office de maître d'hôtel de Son
Éminence; _il tranchait et présentait_.

Rabelais, changé en frère _Jean des Entomeures_, n'est pas de l'avis de
Montaigne, qui n'a presque point ouï de cloches à Rome et _beaucoup
moins que dans un village de France_; Rabelais, au contraire, en entend
beaucoup dans l'_isle Sonnante_ (Rome), _doutant que ce fust Dodone avec
ses chaudrons_[51].

         [Note 51: «Et entendismes un bruit de loing venant, fréquent
         et tumultueux, et nous semblait à l'ouïr que fussent cloches
         grosses, petites et médiocres, ensemble sonnantes comme l'on
         fait à Paris, à Tours, Gergeau, Nantes et ailleurs, ès jours
         de grandes festes. Plus approchions, plus entendions cette
         sonnerie renforcée.» PANTAGRUEL, livre V, chapitre I:
         _Comment Pantagruel arriva en l'isle sonnante, et du bruit
         qu'entendismes._]

Quarante-quatre ans après Rabelais, Montaigne trouva les bords du Tibre
plantés, et il remarque que le 16 mars il y avait des roses et des
artichauts à Rome. Les églises étaient nues, sans statues de saints,
sans tableaux, moins ornées et moins belles que les églises de France.
Montaigne était accoutumé à la _vastité sombre de nos cathédrales
gothiques_; il parle plusieurs fois de Saint-Pierre sans le décrire,
insensible ou indifférent qu'il paraît être aux arts. En présence de
tant de chefs-d'oeuvre, aucun nom ne s'offre au souvenir de Montaigne;
sa mémoire ne lui parle ni de Raphaël, ni de Michel-Ange, mort il n'y
avait pas encore seize ans.

Au reste, les idées sur les arts, sur l'influence philosophique des
génies qui les ont agrandis ou protégés, n'étaient point encore nées. Le
temps fait pour les hommes ce que l'espace fait pour les monuments; on
ne juge bien des uns et des autres qu'à distance et au point de la
perspective; trop près on ne les voit pas, trop loin on ne les voit
plus.

L'auteur des _Essais_ ne cherchait dans Rome que la Rome antique: «Les
bastimens de cette Rome bastarde, dit-il, qu'on voit à cette heure,
attachant à ces masures, quoiqu'ils aient de quoi ravir en admiration
nos siècles présens, me font ressouvenir des nids que les moineaux et
les corneilles vont suspendant en France aux voûtes et parois des
églises que les huguenots viennent d'y démolir.»

Quelle idée Montaigne se faisait-il donc de l'ancienne Rome, s'il
regardait Saint-Pierre comme un nid de moineaux, suspendu aux parois du
Colisée?

Le nouveau citoyen romain par bulle authentique de l'an 1581 depuis
J.-C.[52], avait remarqué que les Romaines ne portaient point de _loup_
ou de masque comme les Françaises; elles paraissaient en public
couvertes de perles et de pierreries, mais leur _ceinture était trop
lâche_ et elles ressemblaient à des _femmes enceintes_. Les hommes
étaient habillés de noir, «et bien qu'ils fussent ducs, comtes et
marquis, ils _avaient l'apparence un peu vile_.»

         [Note 52: Montaigne avait tenu à se faire citoyen romain. Il
         employa, dit-il, ses cinq sens de nature pour obtenir ce
         titre «ne fût-ce que pour l'ancien honneur et religieuse
         mémoire de son autorité.» Il fut admis au droit de cité, «par
         les suffrages et le jugement souverain du peuple et du Sénat,
         l'an de la fondation de Rome 2331.» L'auteur des _Essais_ ne
         se faisait pas illusion sur l'importance de cette dignité
         tant désirée: «C'est un titre vain,» disait-il; puis il
         ajoutait avec sa naïve franchise: «Tant y a que j'ai reçu
         beaucoup de plaisir de l'avoir obtenu.»]

N'est-il pas singulier que saint Jérôme remarque la démarche des
Romaines qui les fait ressembler à des femmes enceintes: _solutis
genibus fractus incessus_, «à pas brisés, les genoux fléchissants?»

Presque tous les jours, lorsque je sors par la porte Angélique, je vois
une chétive maison assez près du Tibre, avec une enseigne française
enfumée représentant un ours; c'est là que Michel, seigneur de
Montaigne, débarqua en arrivant à Rome, non loin de l'hôpital qui servit
d'asile à ce pauvre fou, homme _formé à l'antique et pure poésie_, que
Montaigne avait visité dans sa _loge_ à Ferrare, qui lui avait causé
encore _plus de dépit que de compassion_.

Ce fut un événement mémorable, lorsque le XVIIe siècle députa son plus
grand poète protestant et son plus sérieux génie pour visiter, en 1638,
la grande Rome catholique. Adossée à la croix, tenant dans ses mains les
deux Testaments, ayant derrière elle les générations coupables sorties
d'Éden, et devant elle les générations rachetées descendues du jardin
des Olives, elle disait à l'hérétique né d'hier: «Que veux-tu à ta
vieille mère?»

Léonora, la Romaine, enchanta Milton[53]. A-t-on jamais remarqué que
Léonora se retrouve dans les _Mémoires_ de madame de Motteville, aux
concerts du cardinal Mazarin?

         [Note 53: Milton n'a consigné nulle part les impressions
         qu'il avait reçues dans son voyage d'Italie, et il ne nous a
         guère laissé de son séjour à Rome d'autre trace que des vers
         galants, écrits en latin, il est vrai, et adressés à une
         cantatrice nommée Léonora: _Ad Leonoram Romæ canentem._]

L'ordre des dates amène l'abbé Arnauld[54] à Rome après Milton. Cet
abbé, qui avait porté les armes, raconte une anecdote curieuse par le
nom d'un des personnages, en même temps qu'elle fait revoir les moeurs
des courtisanes. Le _héros de la fable_, le duc de Guise, petit-fils du
Balafré, allant en quête de son aventure de Naples, passa par Rome en
1647: il y connut la Nina Barcarola. Maison-Blanche, secrétaire de M.
Deshayes, ambassadeur à Constantinople, s'avisa de vouloir être le rival
du duc de Guise. Mal lui en prit; on substitua (c'était la nuit dans une
chambre sans lumière) une hideuse vieille à Nina. «Si les ris furent
grands d'un côté, la confusion le fut de l'autre autant qu'on se le peut
imaginer, dit Arnauld. L'Adonis, s'étant démêlé avec peine des
embrassements de sa déesse, s'enfuit tout nu de cette maison comme s'il
eût le diable à ses trousses.»

         [Note 54: L'abbé Antoine _Arnauld_, fils aîné d'Arnauld
         d'Andilly, né en 1616, mort en 1698. Il a laissé d'agréables
         _Mémoires_. Il était le petit-fils d'_Antoine_ Arnauld,
         l'avocat, et le neveu d'_Antoine_ Arnauld, dit le grand
         Arnauld.]

Le cardinal de Retz n'apprend rien sur les moeurs romaines. J'aime mieux
le _petit_ Coulanges et ses deux voyages en 1656 et 1689: il célèbre ces
_vignes_ et ces jardins dont les noms seuls ont un charme.

Dans la promenade à la _Porta Pia_, je retrouve presque toutes les
personnes nommées par Coulanges: les personnes? non! leurs petits-fils
et petites-filles.

Madame de Sévigné reçoit les vers de Coulanges; elle lui répond du
château des Rochers dans ma pauvre Bretagne, à dix lieues de Combourg:
«Quelle triste date auprès de la vôtre, mon aimable cousin! Elle
convient à une solitaire comme moi, et celle de Rome à celui dont
l'étoile est errante. Que la fortune vous a traité doucement, comme vous
dites, quoiqu'elle vous ait fait querelle!!![55]»

         [Note 55: Mme de Sévigné écrivait encore à M. de Coulanges:
         «Je fis réflexion à cette vie de Rome, si bien mêlée de
         profane et de santissimo.... Je songeai à cette boule où vous
         étiez grimpé avec vos jambes de vingt ans (la boule qui
         surmonte la coupole de Saint-Pierre) ... et combien je me
         promènerais de jours et d'années dans le plain-pied de nos
         allées, sans me trouver jamais dans cette boule.» Un peu plus
         loin, elle dit: «Ah! que j'aimerais à faire un voyage à
         Rome!» Puis elle ajoute: «Mais ce serait avec le visage et
         l'air que j'avais il y a bien des années, et non avec celui
         que j'ai maintenant. Il ne faut point remuer ses os, surtout
         les femmes, à moins d'être ambassadrice.»]

Entre le premier voyage de Coulanges à Rome, en 1656, et son second
voyage, en 1689, il s'était écoulé trente-trois ans: je n'en compte que
vingt-cinq de perdus depuis mon premier voyage à Rome, en 1803, et mon
second voyage en 1828. Si j'avais connu madame de Sévigné, je l'aurais
guérie du chagrin de vieillir.

Spon[56], Misson[57], Dumont[58], Addison, suivent successivement
Coulanges. Spon avec Wheler, son compagnon, m'ont guidé sur les débris
d'Athènes.

         [Note 56: Jacob _Spon_ (1647-1685). Son _Voyage d'Italie, de
         Dalmatie, de Grèce et du Levant_ (1678, 3 vol. in-12) a été
         souvent réimprimé.]

         [Note 57: François-Maximilien _Misson_, conseiller au
         parlement de Paris, mort le 22 janvier 1722, à Londres, où il
         s'était réfugié après la révocation de l'édit de Nantes. Son
         _Nouveau voyage d'Italie_ (1691-98, 3 vol. in-12) eut un
         grand succès. L'édition de 1722 est accompagnée de notes
         d'Addison.]

         [Note 58: Jean _Dumont_, né vers 1650, mort à Vienne en 1726,
         suivit d'abord la profession des armes, puis voyagea dans
         presque toutes les contrées de l'Europe et finit par se fixer
         en Autriche, où il devint historiographe de l'empereur. Il
         publia en 1699 ses _Voyages en France, en Italie, en
         Allemagne, à Malte et en Turquie_ (4 vol. in-12).]

Il est curieux de lire dans Dumont comment les chefs-d'oeuvre que nous
admirons étaient disposés à l'époque de son voyage en 1690: on voyait au
Belvédère les fleuves du Nil et du Tibre, l'Antinoüs, la Cléopâtre, le
Laocoon et le torse supposé d'Hercule. Dumont place dans le jardin du
Vatican _les paons de bronze qui étaient sur le tombeau de Scipion
l'Africain_.

Addison voyage en _scholar_[59], sa course se résume en citations
classiques empreintes de souvenirs anglais; en passant à Paris il avait
offert ses poésies à M. Boileau.

         [Note 59: C'est pendant son voyage d'Italie qu'Addison
         composa sa tragédie de _Caton_.]

Le père Labat[60] suit l'auteur de _Caton_: c'est un singulier homme que
ce moine parisien de l'ordre des Frères Prêcheurs. Missionnaire aux
Antilles, flibustier, habile mathématicien, architecte et militaire,
brave artilleur pointant le canon comme un grenadier, critique savant et
ayant remis les Dieppois en possession de leur découverte primitive en
Afrique, il avait l'esprit enclin à la raillerie et le caractère à la
liberté. Je ne sache aucun voyageur qui donne des notions plus exactes
et plus claires sur le gouvernement pontifical. Labat court les rues, va
aux processions, se mêle de tout et se moque à peu près de tout.

         [Note 60: Jean-Baptiste _Labat_ (1663-1738), religieux
         dominicain. Parti en 1693 pour les missions des Antilles, il
         y rendit de grands services, surtout comme ingénieur. C'est
         lui qui fonda la ville de la Basse-Terre à la Guadeloupe. Il
         a laissé de nombreux ouvrages, parmi lesquels un _Voyage en
         Espagne et en Italie_ (Paris, 1730, 8 vol. in-12).]

Le frère prêcheur raconte qu'on lui a donné chez les capucins, à Cadix,
des draps de lit tout neufs depuis dix ans, et qu'il a vu un saint
Joseph habillé à l'espagnole, épée au côté, chapeau sous le bras,
cheveux poudrés et lunettes sur le nez. À Rome, il assiste à une messe:
«Jamais, dit-il, je n'ai tant vu de musiciens mutilés ensemble et une
symphonie si nombreuse. Les connaisseurs disaient qu'il n'y avait rien
de si beau. Je disais la même chose pour faire croire que je m'y
connaissais; mais si je n'avais pas eu l'honneur d'être du cortège de
l'officiant, j'aurais quitté la cérémonie qui dura au moins trois bonnes
heures, qui m'en parurent bien six.»

Plus je descends vers le temps où j'écris, plus les usages de Rome
deviennent semblables aux usages d'aujourd'hui.

Du temps de de Brosses, les Romaines portaient de faux cheveux; la
coutume venait de loin; Properce demande à sa _vie_ pourquoi elle se
plaît à orner ses cheveux:

  Quid juvat ornato procedere, vita, capillo?

Les Gauloises, nos mères, fournissaient la chevelure des Séverine, des
Pisca, des Faustine, des Sabine. Velléda dit à Eudore en parlant de ses
cheveux: «C'est mon diadème et je l'ai gardé pour toi.» Une chevelure
n'était pas la plus grande conquête des Romains; mais elle en était une
des plus durables: on retire souvent des tombeaux de femmes cette parure
entière qui a résisté aux ciseaux des filles de la nuit, et l'on cherche
en vain le front élégant qu'elle couronna. Les tresses parfumées, objet
de l'idolâtrie de la plus volage des passions, ont survécu à des
empires; la mort, qui brise toutes les chaînes, n'a pu rompre ce réseau.
Aujourd'hui les Italiennes portent leurs propres cheveux, que les femmes
du peuple nattent avec une grâce coquette.

Le magistrat voyageur de Brosses a, dans ses portraits et dans ses
écrits, un faux air de Voltaire, avec lequel il eut une dispute comique
à propos d'un champ[61]. De Brosses causa plusieurs fois au bord du lit
d'une princesse Borghèse. En 1803, j'ai vu dans le palais Borghèse une
autre princesse qui brillait de tout l'éclat de la gloire de son frère:
Pauline Bonaparte n'est plus! Si elle eût vécu aux jours de Raphaël, il
l'aurait représentée sous la forme d'un de ces amours qui s'appuient sur
le dos des lions à la Farnésine, et la même langueur eût emporté le
peintre et le modèle. Que de fleurs ont déjà passé dans ces steppes où
j'ai fait errer Jérôme, Augustin, Eudore et Cymodocée!

         [Note 61: Voir, sur ce curieux épisode, l'article de
         Sainte-Beuve dans ses _Causeries du Lundi_, tome VII, page
         83, et la Correspondance de Voltaire et du président de
         Brosses, publiée en 1836 par M. Théophile Foisset.]

De Brosses représente les Anglais à la place d'Espagne à peu près comme
nous les voyons aujourd'hui, vivant ensemble, faisant grand bruit,
regardant les pauvres humains du haut en bas, et s'en retournant dans
leur taudis rougeâtre à Londres, sans avoir jeté à peine un coup d'oeil
sur le Colisée. De Brosses obtint l'honneur de faire sa cour à Jacques
III:

«Des deux fils du prétendant, dit-il, l'aîné est âgé d'environ vingt
ans, l'autre de quinze. J'entends dire à ceux qui les connaissent à fond
que l'aîné vaut beaucoup mieux et qu'il est plus chéri dans son
intérieur; qu'il a de la bonté de coeur et un grand courage; qu'il sent
vivement sa situation, et que, s'il n'en sort pas un jour, ce ne sera
pas faute d'intrépidité. On m'a raconté qu'ayant été mené tout jeune au
siège de Gaëte, lors de la conquête du royaume de Naples par les
Espagnols, dans la traversée son chapeau vint à tomber à la mer. On
voulut le ramasser: «Non, dit-il, ce n'est pas la peine; il faudra bien
que j'aille le chercher un jour moi-même.»

De Brosses croit que si le prince de Galles tente quelque chose, il ne
réussira pas, et il en donne les raisons. Revenu à Rome après ses
vaillantes apertises, Charles-Édouard, qui portait le nom de comte
d'Albany, perdit son père; il épousa la princesse de Stolberg-Goedern,
et s'établit en Toscane. Est-il vrai qu'il visita secrètement Londres en
1753 et 1761, comme Hume le raconte, qu'il assista au couronnement de
George III, et qu'il dit à quelqu'un qui l'avait reconnu dans la foule:
«L'homme qui est l'objet de toute cette pompe est celui que j'envie le
moins?»

L'union du prétendant ne fut pas heureuse; la comtesse d'Albany[62] se
sépara de lui et fixa son séjour à Rome: ce fut là qu'un autre voyageur,
Bonstetten[63], la rencontra; le gentilhomme bernois, dans sa
vieillesse, me faisait entendre à Genève qu'il avait des lettres de la
première jeunesse de la comtesse d'Albany.

         [Note 62: Louise-Marie-Caroline, comtesse d'_Albany_, née en
         1753, à Mons, de la famille des Stolberg, épousa en 1772 le
         prétendant Charles-Édouard, qui avait pris le titre de comte
         d'Albany. Ils se séparèrent en 1780, et elle vécut depuis
         avec le poète Alfieri, à qui sa beauté et son esprit avaient
         inspiré la plus vive passion, et qu'elle épousa secrètement
         après la mort du prince, arrivée en 1788. Alfieri étant mort,
         à son tour, en 1803, elle contracta une nouvelle liaison et,
         dit-on, un autre mariage secret, avec le peintre français
         Xavier Fabre. Elle mourut à Florence en 1824.]

         [Note 63: Charles-Victor de _Bonstetten_, né à Berne le 3
         septembre 1745, mort à Genève le 3 février 1832. Il écrivait
         avec une égale facilité en allemand et en français; ses
         principaux livres sont dans cette dernière langue. On a de
         lui _Voyage sur la scène des six derniers livres de
         l'Énéide_, suivi de quelques observations sur le Latium
         moderne (1804); _Recherches sur la nature et les lois de
         l'imagination_ (1807); _Études de l'homme, ou Recherches sur
         les facultés de sentir et de penser_ (1821); _l'Homme du midi
         et l'homme du nord_ (1824). Dans ce dernier ouvrage,
         Bonstetten combat les exagérations de la théorie de
         l'influence morale et politique des climats.]

Alfieri vit à Florence la femme du prétendant et il l'aima pour la vie:
«Douze ans après, dit-il, au moment où j'écris toutes ces pauvretés, à
cet âge déplorable où il n'y a plus d'illusions, je sens que je l'aime
tous les jours davantage, à mesure que le temps détruit le seul charme
qu'elle ne doit pas à elle-même, l'éclat de sa passagère beauté. Mon
coeur s'élève, devient meilleur et s'adoucit par elle, et j'oserais dire
la même chose du sien, que je soutiens et fortifie.»

J'ai connu madame d'Albany à Florence; l'âge avait apparemment produit
chez elle un effet opposé à celui qu'il produit ordinairement: le temps
ennoblit le visage, et, quand il est de race antique, il imprime quelque
chose de sa race sur le front qu'il a marqué: la comtesse d'Albany,
d'une taille épaisse, d'un visage sans expression, avait l'air
commun[64]. Si les femmes des tableaux de Rubens vieillissaient, elles
ressembleraient à madame d'Albany à l'âge où je l'ai rencontrée. Je suis
fâché que ce coeur, _fortifié et soutenu_ par Alfieri, ait eu besoin
d'un autre appui[65]. Je rappellerai ici un passage de ma lettre sur
Rome à M. de Fontanes:

«Savez-vous que je n'ai vu qu'une seule fois le comte Alfieri dans ma
vie, et devineriez-vous comment? Je l'ai vu mettre dans sa bière: on me
dit qu'il n'était presque pas changé; sa physionomie me parut noble et
grave; la mort y ajoutait sans doute une nouvelle sévérité; le cercueil
étant un peu trop court, on inclina la tête du mort sur sa poitrine, ce
qui lui fit faire un mouvement formidable.»

         [Note 64: Lamartine, qui vit la comtesse d'Albany à Florence,
         en 1810, a tracé d'elle ce portrait: «Rien ne rappelait en
         elle, à cette époque déjà un peu avancée de sa vie (la veuve
         de Charles-Édouard et d'Alfieri avait alors 57 ans), ni la
         reine d'un empire, ni la reine d'un coeur. C'était une petite
         femme dont la taille, un peu affaissée sous son poids, avait
         perdu toute légèreté et toute élégance. Les traits de son
         visage, trop arrondis et trop obtus aussi, ne conservaient
         aucunes lignes pures de beauté idéale; mais ses yeux avaient
         une lumière, ses cheveux cendrés une teinte, sa bouche un
         accueil, sa physionomie une intelligence et une grâce
         d'expression qui faisaient souvenir, si elles ne faisaient
         plus admirer. Sa parole suave, ses manières sans apprêt, sa
         familiarité rassurante, élevaient tout de suite ceux qui
         l'approchaient à son niveau. On ne savait si elle descendait
         au vôtre ou si elle vous élevait au sien, tant il y avait de
         naturel en sa personne.» (Lamartine, _Souvenirs et
         Portraits_, tome 1, p. 130).]

         [Note 65: Allusion au peintre Xavier Fabre, dont il est parlé
         dans une note précédente.--François-Xavier _Fabre_, né à
         Montpellier en 1766. Élève de David, il obtint en 1787 le
         grand prix de peinture, et séjourna longtemps à Rome, puis à
         Florence, où il connut la comtesse d'Albany, qui le fit, en
         mourant, son légataire universel. Revenu à Montpellier, il
         enrichit le musée de cette ville--qui porte aujourd'hui le
         nom de _Musée Fabre_--d'une précieuse collection de livres,
         de tableaux et d'objets d'art.]

Rien n'est triste comme de relire vers la fin de ses jours ce que l'on a
écrit dans sa jeunesse: tout ce qui était au présent se trouve au passé.

J'aperçus un moment, en 1803, à Rome, le cardinal d'York[66], cet Henri
IX, dernier des Stuarts, âgé de soixante-dix-neuf ans. Il avait eu la
faiblesse d'accepter une pension de George III: la veuve de Charles Ier
en avait en vain sollicité une de Cromwell. Ainsi, la race des Stuarts a
mis cent dix-neuf ans à s'éteindre, après avoir perdu le trône qu'elle
n'a jamais retrouvé. Trois prétendants se sont transmis dans l'exil
l'ombre d'une couronne: ils avaient de l'intelligence et du courage; que
leur a-t-il manqué? la main de Dieu.

         [Note 66: Henri-Benoît-Marie-Clément _Stuart_, _duc d'York_,
         second fils de Jacques III et de Marie-Clémentine Sobieski,
         petite-fille du libérateur de Vienne, né à Rome le 6 mars
         1725, cardinal le 3 juillet 1747. En 1799, il prit part au
         conclave de Venise, et contribua à faire accepter comme
         secrétaire Consalvi, dont il avait encouragé les études et
         les débuts. À la mort de son frère Charles-Édouard (1788), se
         regardant comme roi légitime, il prit le titre d'Henri IX. Il
         mourut à Rome le 13 juillet 1807. Le monument qui recouvre à
         Saint-Pierre la tombe du cardinal et de son frère, et qui est
         l'oeuvre de Canova, fut payé par le roi George IV.]

Au surplus, les Stuarts se consolèrent à la vue de Rome; ils n'étaient
qu'un léger accident de plus dans ces vastes décombres, une petite
colonne brisée, élevée au milieu d'une grande voirie de ruines. Leur
race, en disparaissant du monde, eut encore cet autre réconfort: elle
vit tomber la vieille Europe, la fatalité attachée aux Stuarts entraîna
avec eux dans la poussière les autres rois, parmi lesquels se trouvait
Louis XVI, dont l'aïeul avait refusé un asile au descendant de Charles
Ier, et Charles X est mort dans l'exil à l'âge du cardinal d'York, et
son fils et son petit-fils sont errants sur la terre!

Le voyage de Lalande[67] en Italie, en 1765 et 1766, est encore ce qu'il
y a de mieux et de plus exact sur la Rome des arts et sur la Rome
antique. «J'aime à lire les historiens et les poètes, dit-il, mais on ne
saurait les lire avec plus de plaisir qu'en foulant la terre qui les
portait, en se promenant sur les collines qu'ils décrivent, en voyant
couler les fleuves qu'ils ont chantés.» Ce n'est pas trop mal pour un
astronome qui mangeait des araignées.

         [Note 67: Joseph-Jérôme _Le Français_ de _Lalande_
         (1732-1807). Il fut reçu à l'Académie des Sciences, en 1753,
         à l'âge de vingt-et-un ans; nommé en 1762 professeur
         d'astronomie au Collège de France, il remplit cette chaire
         pendant 46 ans avec le plus grand succès. Alors que ses
         nombreux et remarquables travaux avaient rendu son nom
         populaire, il chercha hors de la science les moyens de faire
         parler encore plus de lui. Il se singularisa, soit par des
         goûts bizarres (il mangeait, dit-on, des araignées, des
         chenilles), soit par des opinions impies, et se fit gloire
         d'être athée. Il avait publié, en 1769, le _Voyage d'un
         Français en Italie_, 8 vol. in-12.]

Duclos[68], à peu près aussi décharné que Lalande, fait cette remarque
fine: «Les pièces de théâtre des différents peuples sont une image assez
vraie de leurs moeurs. L'arlequin, valet et personnage principal des
comédies italiennes, est toujours représenté avec un grand désir de
manger, et qui part d'un besoin habituel. Nos valets de comédie sont
communément ivrognes, ce qui peut supposer crapule, mais non pas
misère.»

         [Note 68: Charles _Pinot_, sieur _Duclos_, membre de
         l'Académie française. Il était compatriote de Chateaubriand,
         et il en a déjà été parlé au tome I des _Mémoires_. (Voyez la
         note 2 de la page 128).--Obligé de s'éloigner de Paris en
         1766, pour avoir blâmé trop vivement la condamnation de La
         Chalotais, son ami, il voyagea: ce qui lui donna lieu
         d'écrire ses _Considérations sur l'Italie_, publiées
         seulement en 1791, dix-neuf ans après sa mort.]

L'admiration déclamatoire de Dupaty[69] n'offre pas de compensation pour
l'aridité de Duclos et de Lalande, elle fait pourtant sentir la présence
de Rome; on s'aperçoit par un reflet que l'éloquence du style descriptif
est née sous le souffle de Rousseau, _spiraculum vitæ_. Dupaty touche à
cette nouvelle école qui bientôt allait substituer le sentimental,
l'obscur et le maniéré, au vrai, à la clarté et au naturel de Voltaire.
Cependant, à travers son jargon affecté, Dupaty observe avec justesse:
il explique la patience du peuple de Rome par la vieillesse de ses
souverains successifs. «Un pape, dit-il, est toujours pour lui un roi
qui se meurt.»

         [Note 69: Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier _Dupaty_
         (1746-1788). Avocat général, puis président à mortier au
         parlement de Bordeaux, il publia plusieurs écrits sur le
         droit criminel qui lui valurent une grande popularité. En
         littérature, il est connu par ses _Lettres sur l'Italie en
         1785_. Elles obtinrent, à la veille de la Révolution, un
         succès de vogue.]

À la villa Borghèse, Dupaty voit approcher la nuit: «Il ne reste qu'un
rayon du jour qui meurt sur le front d'une Vénus.» Les poètes de
maintenant diraient-ils mieux? Il prend congé de Tivoli: «Adieu, vallon!
je suis un étranger; je n'habite point votre belle Italie. Je ne vous
reverrai jamais; mais peut-être mes enfants ou quelques-uns de mes
enfants viendront vous visiter un jour: soyez-leur aussi charmant que
vous l'avez été à leur père.» _Quelques-uns des enfants_ de l'érudit et
du poète ont visité Rome, et ils auraient pu voir le dernier rayon du
jour mourir sur le front de la _Vénus genitrix_ de Dupaty[70].

         [Note 70: Charles _Dupaty_, fils aîné du président
         (1771-1825). Il étudia la sculpture sous Lemot, alla se
         perfectionner en Italie et fut nommé à son retour membre de
         l'Académie des beaux arts (1816). Ses meilleures compositions
         sont: la _Vénus genitrix_, _Biblis mourante_, _Cadmus_, _Ajax
         poursuivi par la colère de Neptune_. Il a fait le modèle de
         la statue équestre de Louis XIII (exécutée par Cortot), que
         l'on voit sur la place Royale, à Paris.--Le second fils du
         président, Emmanuel Dupaty (1775-1851) travailla pour le
         théâtre. Son esprit facile et élégant lui valut de nombreux
         succès dans le vaudeville et l'opéra-comique. Ses plus jolies
         pièces sont: _Picaros et Diégo_, _le Chapitre second_, _la
         Jeune Prude_, _la Leçon de botanique_, _Ninon chez Mme de
         Sévigné_, _l'Intrigue aux fenêtres_, _le Poète et le
         Musicien_, _les Voitures versées_. Sous la Restauration, il
         publia _les Délateurs ou trois années du XIXe siècle_, poème
         satirique en trois chants, et collabora à diverses feuilles
         libérales, la _Minerve_, l'_Abeille_, l'_Opinion_ et le
         _Miroir_. Le 18 février 1836, il fut élu membre de l'Académie
         française, en remplacement de M. Lainé, par 18 voix contre 2
         données à Victor Hugo. Celui-ci se consola de son échec par
         un joli mot: «Je croyais, dit-il, qu'on allait à l'Académie
         par le pont des Arts, je me trompais; on y va, à ce qu'il
         paraît, par le Pont-Neuf.» Emmanuel Dupaty était, après tout,
         un fort galant homme et un homme d'esprit. À peine élu, il
         alla frapper à la porte de l'auteur d'_Hernani_, et, ne le
         trouvant pas, lui laissa sa carte avec ce quatrain:

           Avant vous je monte à l'autel;
           Mon âge seul peut y prétendre.
           Déjà vous êtes immortel,
           Et vous avez le temps d'attendre.]

À peine Dupaty avait quitté l'Italie que Goethe vint le remplacer. Le
président au Parlement de Bordeaux entendit-il jamais parler de Goethe?
Et néanmoins le nom de Goethe vit sur cette terre où celui de Dupaty
s'est évanoui. Ce n'est pas que j'aime le puissant génie de l'Allemagne;
j'ai peu de sympathie pour le poète de la matière: je sens Schiller,
j'entends Goethe. Qu'il y ait de grandes beautés dans l'enthousiasme que
Goethe éprouve à Rome pour Jupiter, d'excellents critiques le jugent
ainsi, mais je préfère le Dieu de la Croix au Dieu de l'Olympe. Je
cherche en vain l'auteur de _Werther_ le long des rives du Tibre; je ne
le retrouve que dans cette phrase: «Ma vie actuelle est comme un rêve de
jeunesse; nous verrons si je suis destiné à le goûter ou à reconnaître
que celui-ci est vain comme tant d'autres l'ont été.»

Quand l'aigle de Napoléon laissa Rome échapper de ses serres, elle
retomba dans le sein de ses paisibles pasteurs: alors Byron parut aux
murs croulants des Césars; il jeta son imagination désolée sur tant de
ruines, comme un manteau de deuil. Rome! tu avais un nom, il t'en donna
un autre; ce nom te restera: il t'appela «_la Niobé des Nations_, privée
de ses enfants et de ses couronnes, sans voix pour dire ses infortunes,
portant dans ses mains une urne vide dont la poussière est depuis
longtemps dispersée[71].»

         [Note 71: _Le Pèlerinage de Childe-Harold_, chant IV, stance
         LXXIX.]

Après ce dernier orage de poésie, Byron ne tarda pas de mourir. J'aurais
pu voir Byron à Genève, et je ne l'ai point vu; j'aurais pu voir Goethe
à Weimar, et je ne l'ai point vu; mais j'ai vu tomber madame de Staël
qui, dédaignant de vivre au delà de sa jeunesse, passa rapidement au
Capitole avec Corinne: noms impérissables, illustres cendres, qui se
sont associés au nom et aux cendres de la ville éternelle[72].

         [Note 72: J'invite à lire dans la _Revue des Deux-Mondes_,
         1er et 15 juillet 1835, deux articles de M. J.-J. Ampère,
         intitulés: _Portraits de Rome à différents âges._ Ces curieux
         documents compléteront un tableau dont on ne voit ici qu'une
         esquisse. (Note de Paris, 1837.) CH.]

       *       *       *       *       *

Ainsi ont marché les changements de moeurs et de personnages, de siècle
en siècle, en Italie; mais la grande transformation a surtout été opérée
par notre double occupation de Rome.

La République _romaine_, établie sous l'influence du Directoire, si
ridicule qu'elle ait été avec ses deux _consuls_ et ses _licteurs_
(méchants _facchini_ pris parmi la populace), n'a pas laissé que
d'innover heureusement dans les lois civiles: c'est des préfectures,
imaginées par cette République _romaine_, que Bonaparte a emprunté
l'institution de ses préfets.

Nous avons porté à Rome le germe d'une administration qui n'existait
pas; Rome, devenue le chef-lieu du département du Tibre, fut
supérieurement réglée. Le système hypothécaire lui vient de nous. La
suppression des couvents, la vente des biens ecclésiastiques sanctionnée
par Pie VI, ont affaibli la foi dans la permanence de la consécration
des choses religieuses. Ce fameux _index_, qui fait encore un peu de
bruit de ce côté-ci des Alpes, n'en fait aucun à Rome: pour quelques
bajocchi on obtient la permission de lire, en sûreté de conscience,
l'ouvrage défendu. L'_index_ est au nombre de ces usages qui restent
comme des témoins des anciens temps au milieu des temps nouveaux. Dans
les républiques de Rome et d'Athènes, les titres de _roi_, les noms des
grandes familles tenant à la monarchie, n'étaient-ils pas
respectueusement conservés? Il n'y a que les Français qui se fâchent
sottement contre leurs tombeaux et leurs annales, qui abattent les
croix, dévastent les églises, en rancune du clergé de l'an de grâce 1000
ou 1100. Rien de plus puéril ou de plus bête que ces outrages de
réminiscence; rien qui porterait davantage à croire que nous ne sommes
capables de quoi que ce soit de sérieux, que les vrais principes de la
liberté nous demeureront à jamais inconnus. Loin de mépriser le passé,
nous devrions, comme le font tous les peuples, le traiter en vieillard
vénérable qui raconte à nos foyers ce qu'il a vu: quel mal nous peut-il
faire? Il nous instruit et nous amuse par ses récits, ses idées, son
langage, ses manières, ses habits d'autrefois; mais il est sans force,
et ses mains sont débiles et tremblantes. Aurions-nous peur de ce
contemporain de nos pères, qui serait déjà avec eux dans la tombe s'il
pouvait mourir, et qui n'a d'autorité que celle de leur poussière?

Les Français, en traversant Rome, y ont laissé leurs principes: c'est ce
qui arrive toujours quand la conquête est accomplie par un peuple plus
avancé en civilisation que le peuple qui subit cette conquête, témoin
les Grecs en Asie sous Alexandre, témoin les Français en Europe sous
Napoléon. Bonaparte, en enlevant les fils à leurs mères, en forçant la
noblesse italienne à quitter ses palais et à porter les armes, hâtait la
transformation de l'esprit national.

Quant à la physionomie de la société romaine, les jours de concert et
de bal on pourrait se croire à Paris. L'Altieri, la Palestrina, la
Zagarola, la Del Drago[73], la Lante[74], la Lozzano, etc., ne seraient
pas étrangères dans les salons du faubourg Saint-Germain: pourtant
quelques-unes de ces femmes ont un certain air effrayé qui, je crois,
est du climat. La charmante Falconieri, par exemple, se tient toujours
auprès d'une porte, prête à s'enfuir sur le mont Marius, si on la
regarde: la villa Millini[75] est à elle; un roman placé dans ce casin
abandonné, sous des cyprès, à la vue de la mer, aurait son prix.

         [Note 73: La princesse Del Drago.]

         [Note 74: La duchesse Lante.]

         [Note 75: Et non _Mellini_, comme on l'a imprimé dans les
         éditions précédentes. C'est dans la Villa Millini, hors des
         murs de Rome, que le général Alexandre Berthier (le futur
         prince de Wagram et de Neuchâtel) reçut, le 11 février 1798
         (23 pluviôse an VI), les avocats, les banquiers et les
         artistes qui devaient constituer la nouvelle République
         romaine.]

Mais, quels que soient les changements de moeurs et de personnages de
siècle en siècle en Italie, on y remarque une habitude de grandeur, dont
nous autres, mesquins barbares, n'approchons pas. Il reste encore à Rome
du sang romain et des traditions des maîtres du monde. Lorsqu'on voit
des étrangers entassés dans de petites maisons nouvelles à la porte du
Peuple, ou gîtés dans des palais qu'ils ont divisés en cases et percés
de cheminées, on croirait voir des rats gratter au pied des monuments
d'Apollodore et de Michel-Ange, et faisant, à force de ronger, des trous
dans les pyramides.

Aujourd'hui les nobles romains, ruinés par la révolution, se renferment
dans leurs palais, vivent avec parcimonie et sont devenus leurs propres
gens d'affaires. Quand on a le bonheur (ce qui est fort rare) d'être
admis chez eux le soir, on traverse de vastes salles sans meubles, à
peine éclairées, le long desquelles des statues antiques blanchissent
dans l'épaisseur de l'ombre, comme des fantômes ou des morts exhumés. Au
bout de ces salles, le laquais déguenillé qui vous mène vous introduit
dans une espèce de gynécée: autour d'une table sont assises trois ou
quatre vieilles ou jeunes femmes mal tenues, qui travaillent à la lueur
d'une lampe à de petits ouvrages, en échangeant quelques paroles avec un
père, un frère, un mari à demi couchés obscurément en retraite, sur des
fauteuils déchirés. Il y a pourtant je ne sais quoi de beau, de
souverain, qui tient de la haute race, dans cette assemblée retranchée
derrière des chefs-d'oeuvre et que vous avez prise d'abord pour un
sabbat. L'espèce des sigisbées est finie, quoiqu'il y ait encore des
abbés porte-châles et porte-chaufferettes; par-ci, par-là, un cardinal
s'établit encore à demeure chez une femme comme un canapé.

Le népotisme et le scandale des pontifes ne sont plus possibles, comme
les rois ne peuvent plus avoir de maîtresses en titre et en honneurs. À
présent que la politique et les aventures tragiques d'amour ont cessé de
remplir la vie des grandes dames romaines, à quoi passent-elles leur
temps dans l'intérieur de leur ménage? Il serait curieux de pénétrer au
fond de ces moeurs nouvelles: si je reste à Rome, je m'en occuperai.

       *       *       *       *       *

Je visitai Tivoli le 18 décembre 1803; à cette époque je disais dans
une narration qui fut imprimée alors: «Ce lieu est propre à la réflexion
et à la rêverie; je remonte dans ma vie passée; je sens le poids du
présent; je cherche à pénétrer mon avenir: où serai-je, que ferai-je et
que serai-je _dans vingt ans d'ici_?»

Vingt ans! cela me semblait un siècle; je croyais bien habiter ma tombe
avant que ce siècle se fût écoulé. Et ce n'est pas moi qui ai passé,
c'est le maître du monde et son empire qui ont fui!

Presque tous les voyageurs anciens et modernes n'ont vu dans la campagne
romaine que ce qu'ils appellent _son horreur et sa nudité_. Montaigne
lui-même, à qui certes l'imagination ne manquait pas, dit: «Nous avions
loin sur notre main gauche l'Apennin, le prospect du pays malplaisant,
bossé, plein de profondes fendasses ... le territoire nud, sans arbres,
une bonne partie stérile.»

Le protestant Milton porte sur la campagne de Rome un regard aussi sec
et aussi aride que sa foi. Lalande et le président de Brosses sont aussi
aveugles que Milton.

On ne retrouve guère que dans le _Voyage sur la scène des six derniers
livres de l'Énéide_, de M. de Bonstetten, publié à Genève en 1804, un an
après ma lettre à M. de Fontanes (imprimée dans le _Mercure_ vers la fin
de l'année 1803), quelques sentiments vrais de cette admirable solitude,
encore sont-ils mêlés d'objurgations: «Quel plaisir de lire Virgile sous
le ciel d'Énée, et pour ainsi dire en présence des dieux d'Homère! dit
M. de Bonstetten; quelle solitude profonde dans ces déserts, où l'on ne
voit que la mer, des bois ruinés, des champs, de grandes prairies, et
pas un habitant! Je ne voyais dans une vaste étendue de pays qu'une
seule maison, et cette maison était près de moi, sur le sommet de la
colline. J'y vais, elle était sans porte; je monte un escalier, j'entre
dans une espèce de chambre, un oiseau de proie y avait son nid....

«Je fus quelque temps à une fenêtre de cette maison abandonnée. Je
voyais à mes pieds cette côte, au temps de Pline si riche et si
magnifique, maintenant sans cultivateurs.»

Depuis ma description de la campagne romaine, on a passé du dénigrement
à l'enthousiasme. Les voyageurs anglais et français qui m'ont suivi ont
marqué tous leurs pas de la Storta à Rome par des extases. M. de
Tournon[76], dans ses _Études statistiques_, entre dans la voie
d'admiration que j'ai eu le bonheur d'ouvrir: «La campagne romaine,
dit-il, développe à chaque pas plus distinctement la sérieuse beauté de
ses immenses lignes, de ses plans nombreux, et son bel encadrement de
montagnes. Sa monotone grandeur frappe et élève la pensée.»

         [Note 76: Philippe-Camille, comte de Tournon (1778-1833),
         préfet de Rome sous l'Empire, de 1809 à 1814. La Restauration
         fit du préfet de Rome un préfet de Bordeaux, puis de Lyon. En
         1824, M. de Tournon fut nommé pair de France. Il a publié, en
         1831, d'intéressantes _Études statistiques sur Rome et les
         États romains_.]

Je n'ai point à mentionner M. Simond[77], dont le voyage semble une
gageure, et qui s'est amusé à regarder Rome à l'envers. Je me trouvais à
Genève lorsqu'il mourut presque subitement. Fermier, il venait de couper
ses foins et de recueillir joyeusement ses premiers grains, et il est
allé rejoindre son herbe fauchée et ses moissons abattues.

         [Note 77: Sur le _Voyage en Italie_ de M. Simond, voy. J.-J.
         Ampère, _la Grèce_, _Rome et Dante_, p. 199. Cet excellent M.
         Simond trouve les chefs-d'oeuvre de Raphaël et de Michel-Ange
         souverainement ridicules, et il ne s'en cache point. Il dit
         de la fresque de Raphaël représentant l'_Incendie du Borgo_:
         «Le dessin n'en est pas correct, l'expression est médiocre,
         le coloris froid et sans harmonie.» Il dit du _Jugement
         dernier_ de Michel-Ange: «Dos et visages, bras et jambes, se
         confondent; c'est un véritable _pouding de ressuscités_.»]

Nous avons quelques lettres des grands paysagistes; Poussin et Claude
Lorrain ne disent pas un mot de la campagne romaine. Mais si leur plume
se tait, leur pinceau parle; l'_agro romano_ était une source
mystérieuse de beautés, dans laquelle ils puisaient, en la cachant par
une sorte d'avarice de génie, et comme par la crainte que le vulgaire ne
la profanât. Chose singulière, ce sont des yeux français qui ont le
mieux vu la lumière de l'Italie.

J'ai revu ma lettre à M. de Fontanes sur Rome, écrite il y a vingt-cinq
ans, et j'avoue que je l'ai trouvée d'une telle exactitude qu'il me
serait impossible d'y retrancher ou d'y ajouter un mot. Une compagnie
étrangère est venue cet hiver (1829) proposer le défrichement de la
campagne romaine: ah! messieurs, grâce de vos cottages et de vos jardins
anglais sur le Janicule! si jamais ils devaient enlaidir les friches où
le soc de Cincinnatus s'est brisé, sur lesquelles toutes les herbes
penchent au souffle des siècles, je fuirais Rome pour n'y remettre les
pieds de ma vie. Allez traîner ailleurs vos charrues perfectionnées; ici
la terre ne pousse et ne doit pousser que des tombeaux. Les cardinaux
ont fermé l'oreille aux calculs des bandes noires accourues pour démolir
les débris de Tusculum, qu'elles prenaient pour des châteaux
d'aristocrates: elles auraient fait de la chaux avec le marbre des
sarcophages de Paul-Émile, comme elles ont fait des gargouilles avec le
plomb des cercueils de nos pères. Le sacré Collège tient au passé; de
plus il a été prouvé, à la grande confusion des économistes, que la
campagne romaine donnait au propriétaire 5 pour 100 en pâturages et
qu'elle ne rapporterait que un et demi en blé. Ce n'est point par
paresse, mais par un intérêt positif, que le cultivateur des plaines
accorde la préférence à la _pastorizia_ sur le _maggesi_. Le revenu d'un
hectare dans le territoire romain est presque égal au revenu de la même
mesure dans un des meilleurs départements de la France: pour se
convaincre de cela, il suffit de lire l'ouvrage de monsignor
Nicolaï[78].

         [Note 78: L'ouvrage de Mgr Nicolas-Marie _Nicolaï_ faisait
         alors autorité à Rome en matière économique. Il avait paru en
         1803 sous ce titre: _Memorie_, _leggi ed osservazioni sulle
         campagne e sull' annona di Roma_; trois volumes in-4{o},
         ainsi divisés: I. _Del catasto daziale sotto Pio VI_; II.
         _Del catasto daziale sotto Pio VII, e delle leggi annonarie_;
         III. _Osservazioni storiche economiche_.]

       *       *       *       *       *

Je vous ai dit que j'avais éprouvé d'abord de l'ennui au début de mon
second voyage à Rome et que je finis par reprendre aux ruines et au
soleil: j'étais encore sous l'influence de ma première impression
lorsque, le 3 novembre 1828, je répondis à M. Villemain:

«Votre lettre, monsieur, est venue bien à propos dans ma solitude de
Rome: elle a suspendu en moi le mal du pays que j'ai fort. Ce mal n'est
autre chose que mes années qui m'ôtent les yeux pour voir comme je
voyais autrefois: mon débris n'est pas assez grand pour se consoler avec
celui de Rome. Quand je me promène seul à présent au milieu de tous ces
décombres des siècles, ils ne me servent plus que d'échelle pour mesurer
le temps: je remonte dans le passé, je vois ce que j'ai perdu et le bout
de ce court avenir que j'ai devant moi; je compte toutes les joies qui
pourraient me rester, je n'en trouve aucune; je m'efforce d'admirer ce
que j'admirais, et je n'admire plus. Je rentre chez moi pour subir mes
honneurs accablé du _sirocco_ ou percé par la _tramontane_. Voilà toute
ma vie, à un tombeau près que je n'ai pas encore eu le courage de
visiter. On s'occupe beaucoup de monuments croulants; on les appuie; on
les dégage de leurs plantes et de leurs fleurs; les femmes que j'avais
laissées jeunes sont devenues vieilles, et les ruines se sont rajeunies:
que voulez-vous qu'on fasse ici?

«Aussi je vous assure, monsieur, que je n'aspire qu'à rentrer dans ma
rue d'Enfer pour ne plus en sortir. J'ai rempli envers mon pays et mes
amis tous mes engagements. Quand vous serez dans le conseil d'État avec
M. Bertin de Vaux, je n'aurai plus rien à demander, car vos talents vous
auront bientôt porté plus haut. Ma retraite a contribué un peu,
j'espère, à la cessation d'une opposition redoutable; les libertés
publiques sont acquises à jamais à la France. Mon sacrifice doit
maintenant finir avec mon rôle. Je ne demande rien que de retourner à
mon _Infirmerie_. Je n'ai qu'à me louer de ce pays: j'y ai été reçu à
merveille; j'ai trouvé un gouvernement plein de tolérance et fort
instruit des affaires hors de l'Italie, mais enfin rien ne me plaît plus
que l'idée de disparaître entièrement de la scène du monde: il est bon
de se faire précéder dans la tombe du silence que l'on y trouvera.

«Je vous remercie d'avoir bien voulu me parler de vos travaux. Vous
ferez un ouvrage digne de vous et qui augmentera votre renommée[79]. Si
vous aviez quelques recherches à faire ici, soyez assez bon pour me les
indiquer: une fouille au Vatican pourrait vous fournir des trésors.
Hélas! je n'ai que trop vu ce pauvre M. Thierry! je vous assure que je
suis poursuivi par son souvenir: si jeune, si plein de l'amour de son
travail, et s'en aller! et, comme il arrive toujours au vrai mérite, son
esprit s'améliorait et la raison prenait chez lui la place du système:
j'espère encore un miracle. J'ai écrit pour lui; on ne m'a pas même
répondu. J'ai été plus heureux pour vous, et une lettre de M. de
Martignac me fait enfin espérer que justice, bien que tardive et
incomplète, vous sera faite. Je ne vis plus, monsieur, que pour mes
amis; vous me permettrez de vous mettre au nombre de ceux qui me
restent. Je demeure, monsieur, avec autant de sincérité que
d'admiration, votre plus dévoué serviteur[80].»

                                   «CHATEAUBRIAND.»

         [Note 79: Villemain préparait alors son _Histoire de Grégoire
         VII_, célèbre avant de paraître, tombée dans l'oubli,
         aussitôt qu'elle eût paru,--ce qui n'eut lieu du reste qu'en
         1873, trois ans après la mort de l'auteur.]

         [Note 80: Grâce à Dieu, M. Thierry est revenu à la vie et il
         a repris avec des forces nouvelles ses beaux et importants
         travaux; il travaille dans la nuit, mais comme la chrysalide:

           La nymphe s'enferme avec joie
           Dans ce tombeau d'or et de soie
           Qui la dérobe à tous les yeux, etc.

                                      CH.]


À MADAME RÉCAMIER.

                                        «Rome, samedi 8 novembre 1828.

«M. de La Ferronnays m'apprend la reddition de Varna[81] que je savais.
Je crois vous avoir dit autrefois que toute la question me semblait dans
la chute de cette place, et que le grand Turc ne songerait à la paix que
quand les Russes auraient fait ce qu'ils n'avaient pas fait dans leurs
guerres précédentes. Nos journaux ont été bien misérablement turcs dans
ces derniers temps. Comment ont-ils pu jamais oublier la noble cause de
la Grèce et tomber en admiration devant des barbares qui répandent sur
la patrie des grands hommes et la plus belle partie de l'Europe
l'esclavage et la peste? Voilà comme nous sommes, nous autres Français:
un peu de mécontentement personnel nous fait oublier nos principes et
les sentiments les plus généreux. Les Turcs battus me feront peut-être
quelque pitié; les Turcs vainqueurs me feraient horreur.

         [Note 81: Au mois de juin 1828, le czar Nicolas, alléguant la
         violation de plusieurs clauses du traité de Bucharest, conclu
         en 1812 entre la Russie et la Porte ottomane, avait rappelé
         son ambassadeur à Constantinople. L'armée russe avait passé
         le Danube et était entrée en Bulgarie. Le 11 octobre 1828,
         elle s'était emparée de Varna.]

«Voilà mon ami M. de La Ferronnays resté au pouvoir. Je me flatte que ma
détermination de le suivre a éloigné les concurrents à son
portefeuille. Mais enfin il faudra que je sorte d'ici; je n'aspire plus
qu'à rentrer dans ma solitude et à quitter la carrière politique. J'ai
soif d'indépendance pour mes dernières années. Les générations nouvelles
sont élevées, elles trouveront établies les libertés publiques pour
lesquelles j'ai tant combattu: qu'elles s'emparent donc, mais qu'elles
ne mésusent pas de mon héritage, et que j'aille mourir en paix auprès de
vous.

«Je suis allé avant-hier me promener à la villa Panfili: la belle
solitude!»


                                        «Rome, ce samedi 15 novembre.

«Il y a eu un premier bal chez Torlonia[82]. J'y ai rencontré tous les
Anglais de la terre; je me croyais encore ambassadeur à Londres. Les
Anglaises ont l'air de figurantes engagées pour danser l'hiver à Paris,
à Milan, à Rome, à Naples, et qui retournent à Londres après leur
engagement expiré au printemps. Les sautillements sur les ruines du
Capitole, les moeurs uniformes que la _grande_ société porte partout,
sont des choses bien étranges: si j'avais encore la ressource de me
sauver dans les déserts de Rome!

         [Note 82: Jean _Torlonia_, duc de _Bracciano_, le célèbre
         banquier romain dont Chateaubriand nous dira tout à l'heure
         la mort, arrivée le 24 février 1829. Il avait commencé par
         être brocanteur et commissionnaire. Mayer Rothschild, le juif
         de Francfort, avait édifié sa fortune sur les sommes déposées
         entre ses mains par l'Électeur de Hesse-Cassel, obligé de
         fuir ses États. À la même époque, Jean Torlonia commençait la
         sienne avec l'argent déposé chez lui par l'agent français
         Hugon de Basseville, massacré par la populace romaine le 13
         janvier 1793,--argent qui fut du reste fidèlement rendu,
         comme le fut aussi celui de l'Électeur de Hesse-Cassel. Après
         avoir été l'homme d'affaires de la France, Torlonia devint
         plus tard le banquier de l'aristocratie romaine et de Mme
         Loetitia, celui de Charles IV d'Espagne et de son favori
         Manuel Godoy. Pie VII lui conféra le titre de duc de
         Bracciano et le fit prince romain.]

«Ce qu'il y a de vraiment déplorable ici, ce qui jure avec la nature des
lieux, c'est cette multitude d'insipides Anglaises et de frivoles dandys
qui, se tenant enchaînés par les bras comme des chauves-souris par les
ailes, promènent leur bizarrerie, leur ennui, leur insolence dans vos
fêtes, et s'établissent chez vous comme à l'auberge. Cette
Grande-Bretagne vagabonde et déhanchée, dans les solennités publiques,
saute sur vos places et boxe avec vous pour vous en chasser: tout le
jour elle avale à la hâte les tableaux et les ruines, et vient avaler,
en vous faisant beaucoup d'honneur, les gâteaux et les glaces de vos
soirées. Je ne sais pas comment un ambassadeur peut souffrir ces hôtes
grossiers et ne les fait pas consigner à sa porte.»

       *       *       *       *       *

J'ai parlé dans _le Congrès de Vérone_ de l'existence de mon _Mémoire_
sur l'Orient[83]. Quand je l'envoyai de Rome en 1828 à M. le comte de La
Ferronnays, alors ministre des affaires étrangères, le monde n'était pas
ce qu'il est: en France, la légitimité existait; en Russie, la Pologne
n'avait pas péri; l'Espagne était encore bourbonienne; l'Angleterre
n'avait pas encore l'honneur de nous protéger. Beaucoup de choses ont
donc vieilli dans ce _Mémoire_: aujourd'hui, ma politique extérieure,
sous plusieurs rapports, ne serait plus la même; douze années ont
changé les relations diplomatiques, mais le fond des vérités est
demeuré. J'ai inséré ce _Mémoire_ en entier, pour venger une fois de
plus la Restauration des reproches absurdes qu'on s'obstine à lui
adresser, malgré l'évidence des faits. La Restauration, aussitôt qu'elle
choisit ses ministres parmi ses amis, ne cessa de s'occuper de
l'indépendance et de l'honneur de la France: elle s'éleva contre les
traités de Vienne, elle réclama des frontières protectrices, non pour la
gloriole de s'étendre jusqu'au bord du Rhin, mais pour chercher sa
sûreté; elle a ri lorsqu'on lui parlait de l'équilibre de l'Europe,
équilibre si injustement rompu envers elle: c'est pourquoi elle désira
d'abord se couvrir au midi, puisqu'il avait plu de la désarmer au nord.
À Navarin, elle retrouva une marine et la liberté de la Grèce; la
question d'Orient ne la prit point au dépourvu.

         [Note 83: Voir le _Congrès de Vérone_, t. I, p. 374.]

J'ai gardé trois opinions sur l'Orient depuis l'époque où j'écrivis ce
_Mémoire_:

1º Si la Turquie d'Europe doit être dépecée, nous devons avoir un lot
dans ce morcellement par un agrandissement de territoire sur nos
frontières et par la possession de quelque point militaire dans
l'Archipel. Comparer le partage de la Turquie au partage de la Pologne
est une absurdité.

2º Considérer la Turquie, telle qu'elle était au règne de François Ier,
comme une puissance utile à notre politique, c'est retrancher trois
siècles de l'histoire.

3º Prétendre civiliser la Turquie en lui donnant des bateaux à vapeur et
des chemins de fer, en disciplinant ses armées, en lui apprenant à
manoeuvrer ses flottes, ce n'est pas étendre la civilisation en Orient,
c'est introduire la barbarie en Occident: des Ibrahim futurs pourront
ramener l'avenir au temps de Charles-Martel, ou au temps du siège de
Vienne, quand l'Europe fut sauvée par cette héroïque Pologne, sur
laquelle pèse l'ingratitude des rois.

Je dois remarquer que j'ai été le seul, avec Benjamin Constant, à
signaler l'imprévoyance des gouvernements chrétiens: un peuple dont
l'ordre social est fondé sur l'esclavage et la polygamie est un peuple
qu'il faut renvoyer aux steppes des Mongols.

En dernier résultat, la Turquie d'Europe, devenue vassale de la Russie
en vertu du traité d'Unkiar Skélessi, n'existe plus[84]: si la question
doit se décider immédiatement, ce dont je doute, il serait peut-être
mieux qu'un empire indépendant eût son siège à Constantinople et fît un
tout de la Grèce. Cela est-il possible? je l'ignore. Quant à
Méhémet-Ali, fermier et douanier impitoyable, l'Égypte, dans l'intérêt
de la France, est mieux gardée par lui qu'elle ne le serait par les
Anglais.

         [Note 84: Le traité d'Unkiar Skélessi, entre la Russie et la
         Turquie, fut signé le 8 juin 1833. C'était un traité
         d'alliance défensive et offensive conclu pour huit ans. Une
         clause secrète fermait éventuellement les Dardanelles aux
         puissances européennes, tout en laissant ce détroit ouvert,
         ainsi que le Bosphore, à la seule Russie.]

Mais je m'évertue à démontrer l'honneur de la Restauration; eh! qui
s'inquiète de ce qu'elle a fait, surtout qui s'en inquiétera dans
quelques années? Autant vaudrait m'échauffer pour les intérêts de Tyr et
d'Ecbatane: ce monde passé n'est plus et ne sera plus. Après Alexandre,
commença le pouvoir romain; après César, le christianisme changea le
monde; après Charlemagne, la nuit féodale engendra une nouvelle
société; après Napoléon, néant: on ne voit venir ni empire, ni religion,
ni barbares. La civilisation est montée à son plus haut point, mais
civilisation matérielle, inféconde, qui ne peut rien produire, car on ne
saurait donner la vie que par la morale; on n'arrive à la création des
peuples que par les routes du ciel: les chemins de fer nous conduiront
seulement avec plus de rapidité à l'abîme.

Voilà les prolégomènes qui me semblaient nécessaires à l'intelligence du
_Mémoire_ qui suit, et qui se trouve également aux affaires étrangères.


LETTRE À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS

                                        «Rome, ce 30 novembre 1828.

«Dans votre lettre particulière du 10 de novembre, mon noble ami, vous
me disiez:

«_Je vous adresse un court résumé de notre situation politique, et vous
serez assez aimable pour me faire connaître en retour vos idées,
toujours si bonnes à connaître en pareille matière._»

Votre amitié, noble comte, me juge avec trop d'indulgence; je ne crois
pas du tout vous éclairer en vous envoyant le mémoire ci-joint: je ne
fais que vous obéir.»


MÉMOIRE

PREMIÈRE PARTIE.

«À la distance où je suis du théâtre des événements et dans l'ignorance
presque totale où je me trouve de l'état des négociations, je ne puis
guère raisonner convenablement. Néanmoins, comme j'ai depuis longtemps
un système arrêté sur la politique extérieure de la France, comme j'ai
pour ainsi dire été le premier à réclamer l'émancipation de la Grèce, je
soumets volontiers, noble comte, mes idées à vos lumières.

«Il n'était point encore question du traité du 6 juillet[85] lorsque je
publiai ma _Note sur la Grèce_. Cette _Note_ renfermait le germe du
traité: je proposais aux cinq grandes puissances de l'Europe d'adresser
une dépêche collective au divan pour lui demander impérativement la
cessation de toute hostilité entre la Porte et les Hellènes. Dans le cas
d'un refus, les cinq puissances auraient déclaré qu'elles
reconnaissaient l'indépendance du gouvernement grec, et qu'elles
recevraient les agents diplomatiques de ce gouvernement.

         [Note 85: Traité du 6 juillet 1827 entre l'Angleterre, la
         France et la Russie. Les trois puissances contractantes
         signifiaient à la Porte que si, dans le délai d'un mois, la
         médiation proposée par les cabinets de Londres, de Paris et
         de Saint-Pétersbourg n'était pas acceptée, ceux-ci
         ouvriraient des négociations commerciales avec les Grecs,
         s'opposeraient par tous les moyens, et, s'il le fallait, par
         la force, à de nouvelles collisions entre les parties
         belligérantes, et autoriseraient leurs représentants à la
         conférence de Londres à assurer la pacification de l'Orient
         par toutes les mesures qu'ils jugeraient nécessaires.--La
         _Note sur la Grèce_ avait paru en 1825. Voir, au tome IV, la
         note 2 de la page 322.]

«Cette _Note_ fut lue dans les divers cabinets. La place que j'avais
occupée comme ministre des affaires étrangères donnait quelque
importance à mon opinion: ce qu'il y a de singulier, c'est que le prince
de Metternich se montra moins opposé à l'esprit de ma _Note_ que M.
Canning.

«Le dernier, avec lequel j'avais eu des liaisons assez intimes, était
plus orateur que grand politique, plus homme de talent qu'homme d'État.
Il avait en général une certaine jalousie des succès et surtout de ceux
de la France. Quand l'opposition parlementaire blessait ou exaltait son
amour-propre, il se précipitait dans de fausses démarches, se répandait
en sarcasmes ou en vanteries. C'est ainsi qu'après la guerre d'Espagne
il rejeta la demande d'intervention que j'avais arrachée avec tant de
peine au cabinet de Madrid, pour l'arrangement des affaires d'outre-mer:
la raison secrète en était qu'il n'avait pas fait lui-même cette
demande, et il ne voulait pas voir que même dans son système (si
toutefois il en avait un), l'Angleterre, représentée dans un congrès
général, ne serait nullement liée par les actes de ce congrès et
resterait toujours libre d'agir séparément. C'est encore ainsi que lui,
M. Canning, fit passer des troupes en Portugal, non pour défendre une
charte dont il était le premier à se moquer, mais parce que l'opposition
lui reprochait la présence de nos soldats en Espagne, et qu'il voulait
pouvoir dire au Parlement que l'armée anglaise occupait Lisbonne comme
l'armée française occupait Cadix. Enfin, c'est ainsi qu'il a signé le
traité du 6 juillet contre son opinion particulière, contre l'opinion de
son propre pays, défavorable à la cause des Grecs. S'il accéda à ce
traité, ce fut uniquement parce qu'il eut peur de nous voir prendre avec
la Russie l'initiative de la question et recueillir seuls la gloire
d'une résolution généreuse. Ce ministre, qui, après tout, laissera une
grande renommée, crut aussi gêner les mouvements de la Russie par ce
traité même; cependant il était clair que le texte de l'acte
n'enchaînait point l'empereur Nicolas, ne l'obligeait point à renoncer à
une guerre particulière avec la Turquie.

«Le traité du 6 de juillet est une pièce informe, brochée à la hâte, où
rien n'est prévu et qui fourmille de dispositions contradictoires.

«Dans ma _Note sur la Grèce_, je supposais l'adhésion des cinq grandes
puissances; l'Autriche et la Prusse s'étant tenues à l'écart, leur
neutralité les laisse libres, selon les événements, de se déclarer pour
ou contre l'une des parties belligérantes.

«Il ne s'agit plus de revenir sur le passé, il faut prendre les choses
telles qu'elles sont. Tout ce à quoi les gouvernements sont obligés,
c'est à tirer le meilleur parti des faits lorsqu'ils sont accomplis.
Examinons donc ces faits.

«Nous occupons la Morée, les places de cette péninsule sont tombées
entre nos mains[86]. Voilà pour ce qui nous concerne.

         [Note 86: La victoire de Navarin (20 octobre 1827), malgré
         ses heureuses conséquences, n'avait point suffi pour délivrer
         la Grèce du joug ottoman. Le 17 août 1828, douze régiments
         français, formant quatorze mille hommes et commandés par le
         général Maison, appareillèrent à Toulon. Dix jours après, ils
         débarquaient dans le golfe de Coron en Morée. Plusieurs
         garnisons turques occupaient encore des places et des
         châteaux-forts dans la péninsule. En quelques semaines, les
         Français les en chassèrent, l'épée à la main. La Morée et les
         Cyclades furent placées sous la protection commune des
         puissances, et le général Maison, élevé au maréchalat,
         retourna en France, ne laissant que deux brigades en Grèce,
         pour aider le pays à se réorganiser. Charles X avait tenu la
         parole qu'il avait dite à son ministre de la Marine, le baron
         Hyde de Neuville: «La France, quand il s'agit d'un noble
         dessein, d'un grand service à rendre à un peuple lâchement,
         cruellement opprimé, ne prend conseil que d'elle-même. Que
         l'Angleterre veuille ou ne veuille pas, nous délivrerons la
         Grèce. Allez, continuez avec la même activité les armements.
         Je ne m'arrêterai pas dans une voie d'humanité et d'honneur.
         Oui, je délivrerai la Grèce.» Voir les _Mémoires et
         Souvenirs_ du baron Hyde de Neuville, t. III, p. 399.]

«Varna est pris, Varna devient un avant-poste placé à soixante-dix
heures de marche de Constantinople. Les Dardanelles sont bloquées; les
Russes s'empareront pendant l'hiver de Silistrie et de quelques autres
forteresses; de nombreuses recrues arriveront. Aux premiers jours du
printemps, tout s'ébranlera pour une campagne décisive; en Asie le
général Paskéwitch a envahi trois pachaliks, il commande les sources de
l'Euphrate et menace la route d'Erzeroum. Voilà pour ce qui concerne la
Russie.

«L'empereur Nicolas eût-il mieux fait d'entreprendre une campagne
d'hiver en Europe? Je le pense, s'il en avait la possibilité. En
marchant sur Constantinople, il aurait tranché le noeud gordien, il
aurait mis fin à toutes les intrigues diplomatiques; on se range du côté
des succès; le moyen d'avoir des alliés, c'est de vaincre.

«Quant à la Turquie, il m'est démontré qu'elle nous eût déclaré la
guerre, si les Russes eussent échoué devant Varna. Aura-t-elle le bon
sens aujourd'hui d'entamer des négociations avec l'Angleterre et la
France pour se débarrasser au moins de l'une et de l'autre? L'Autriche
lui conseillerait volontiers ce parti; mais il est bien difficile de
prévoir quelle sera la conduite d'une race d'hommes qui n'ont point les
idées européennes. À la fois rusés comme des esclaves et orgueilleux
comme des tyrans, la colère n'est jamais chez eux tempérée que par la
peur. Le sultan Mahmoud II, sous quelques rapports, paraît un prince
supérieur aux derniers sultans; il a surtout le courage politique; mais
a-t-il le courage personnel? Il se contente de passer des revues dans
les faubourgs de sa capitale, et se fait supplier par les grands de
n'aller pas même jusqu'à Andrinople. La populace de Constantinople
serait mieux contenue par les triomphes que par la présence de son
maître.

«Admettons toutefois que le Divan consente à des pourparlers sur les
bases du traité du 6 juillet. La négociation sera très épineuse; quand
il n'y aurait à régler que les limites de la Grèce, c'est à n'en pas
finir. Où ces limites seront-elles posées sur le continent? Combien
d'îles seront-elles rendues à la liberté? Samos, qui a si vaillamment
défendu son indépendance, sera-t-elle abandonnée? Allons plus loin,
supposons les conférences établies: paralyseront-elles les armées de
l'empereur Nicolas? Tandis que les plénipotentiaires des Turcs et des
trois puissances alliées négocieront dans l'Archipel, chaque pas des
troupes envahissantes dans la Bulgarie changera l'état de la question.
Si les Russes étaient repoussés, les Turcs rompraient les conférences;
si les Russes arrivaient aux portes de Constantinople, il s'agirait bien
de l'indépendance de la Morée! Les Hellènes n'auraient besoin ni de
protecteurs ni de négociateurs.

«Ainsi donc, amener le Divan à s'occuper du traité du 6 de juillet,
c'est reculer la difficulté, et non la résoudre. La coïncidence de
l'émancipation de la Grèce et de la signature de la paix entre les Turcs
et les Russes est, à mon avis, nécessaire pour faire sortir les cabinets
de l'Europe de l'embarras où ils se trouvent.

«Quelles conditions l'empereur Nicolas mettra-t-il à la paix?

«Dans son manifeste, il déclare qu'il renonce à des conquêtes, mais il
parle d'indemnités pour les frais de la guerre: cela est vague et peut
mener loin.

«Le cabinet de Saint-Pétersbourg, prétendant régulariser les traités
d'Akkerman et d'Yassy, demandera-t-il: 1º l'indépendance complète des
deux principautés; 2º la liberté du commerce dans la mer Noire, tant
pour la nation russe que pour les autres nations; 3º le remboursement
des sommes dépensées dans la dernière campagne?

«D'innombrables difficultés se présentent à la conclusion d'une paix sur
ces bases.

«Si la Russie veut donner aux principautés des souverains de son choix,
l'Autriche regardera la Moldavie et la Valachie comme deux provinces
russes, et s'opposera à cette transaction politique.

«La Moldavie et la Valachie passeront-elles sous la domination d'un
prince indépendant de toute grande puissance, ou d'un prince installé
sous le protectorat de plusieurs souverains?

«Dans ce cas, Nicolas préférerait des hospodars nommés par Mahmoud, car
les principautés, ne cessant pas d'être turques, demeureraient
vulnérables aux armes de la Russie.

«La liberté du commerce de la mer Noire, l'ouverture de cette mer à
toutes les flottes de l'Europe et de l'Amérique, ébranleraient la
puissance de la Porte dans ses fondements. Octroyer le passage des
vaisseaux de guerre sous Constantinople, c'est, par rapport à la
géographie de l'empire ottoman, comme si l'on reconnaissait le droit à
des armées étrangères de traverser en tout temps la France le long des
murs de Paris.

«Enfin, où la Turquie prendrait-elle de l'argent pour payer les frais de
la campagne? Le prétendu trésor des sultans est une vieille fable. Les
provinces conquises au delà du Caucase pourraient être, il est vrai,
cédées comme hypothèque de la somme demandée: des deux armées russes,
l'une, en Europe, me semble être chargée des intérêts de l'honneur de
Nicolas; l'autre, en Asie, de ses intérêts pécuniaires. Mais si Nicolas
ne se croyait pas lié par les déclarations de son manifeste,
l'Angleterre verrait-elle d'un oeil indifférent le soldat moscovite
s'avancer sur la route de l'Inde? N'a-t-elle pas déjà été alarmée,
lorsqu'en 1827 il a fait un pas de plus dans l'empire persan?

«Si la double difficulté qui naît et de la mise à exécution du traité,
et de la pertinence des conditions d'une paix entre la Turquie et la
Russie; si cette double difficulté rendait inutiles les efforts tentés
pour vaincre tant d'obstacles; si une seconde campagne s'ouvrait au
printemps, les puissances de l'Europe prendraient-elles parti dans la
querelle? Quel serait le rôle que devrait jouer la France? C'est ce que
je vais examiner dans la seconde partie de cette _Note_.»


SECONDE PARTIE.

«L'Autriche et l'Angleterre ont des intérêts communs, elles sont
naturellement alliées pour leur politique extérieure, quelles que soient
d'ailleurs les différentes formes de leurs gouvernements et les maximes
opposées de leur politique intérieure. Toutes deux sont ennemies et
jalouses de la Russie, toutes deux désirent arrêter les progrès de cette
puissance; elles s'uniront peut-être dans un cas extrême; mais elles
sentent que si la Russie ne se laisse pas imposer, elle peut braver
cette union plus formidable en apparence qu'en réalité.

«L'Autriche n'a rien à demander à l'Angleterre; celle-ci à son tour
n'est bonne à l'Autriche que pour lui fournir de l'argent. Or,
l'Angleterre, écrasée sous le poids de sa dette, n'a plus d'argent à
prêter à personne. Abandonnée à ses propres ressources, l'Autriche ne
saurait, dans l'état actuel de ses finances, mettre en mouvement de
nombreuses armées, surtout étant obligée de surveiller l'Italie et de se
tenir en garde sur les frontières de la Pologne et de la Prusse. La
position actuelle des troupes russes leur permettrait d'entrer plus vite
à Vienne qu'à Constantinople.

«Que peuvent les Anglais contre la Russie? Fermer la Baltique, ne plus
acheter le chanvre et les bois sur les marchés du Nord, détruire la
flotte de l'amiral Heyden[87] dans la Méditerranée, jeter quelques
ingénieurs et quelques soldats dans Constantinople, porter dans cette
capitale des provisions de bouche et des munitions de guerre, pénétrer
dans la mer Noire, bloquer les ports de la Crimée, priver les troupes
russes en campagne de l'assistance de leurs flottes commerciales et
militaires?

         [Note 87: Le vice-amiral comte de Heyden commandait l'escadre
         russe dans la Méditerranée.]

«Supposons tout cela accompli (ce qui d'abord ne se peut faire sans des
dépenses considérables, lesquelles n'auraient ni dédommagement ni
garantie), resterait toujours à Nicolas son immense armée de terre. Une
attaque de l'Autriche et de l'Angleterre contre la Croix en faveur du
Croissant augmenterait en Russie la popularité d'une guerre déjà
nationale et religieuse. Des guerres de cette nature se font sans
argent, ce sont celles qui précipitent, par la force de l'opinion, les
nations les unes sur les autres. Que les papas commencent à évangéliser
à Saint-Pétersbourg, comme les ulémas mahométisent à Constantinople, ils
ne trouveront que trop de soldats; ils auraient plus de chance de succès
que leurs adversaires dans cet appel aux passions et aux croyances des
hommes. Les invasions qui descendent du nord au midi sont bien plus
rapides et bien plus irrésistibles que celles qui gravissent du midi au
nord: la pente des populations les incline à s'écouler vers les beaux
climats.

«La Prusse demeurerait-elle spectatrice indifférente de cette grande
lutte, si l'Autriche et l'Angleterre se déclaraient pour la Turquie? Il
n'y a pas lieu de le croire.

«Il existe sans doute dans le cabinet de Berlin un parti qui hait et qui
craint le cabinet de Saint-Pétersbourg; mais ce parti, qui d'ailleurs
commence à vieillir, trouve pour obstacle le parti anti-autrichien et
surtout des affections domestiques.

«Les liens de famille, faibles ordinairement entre les souverains, sont
très forts dans la famille de Prusse: le roi Frédéric-Guillaume III aime
tendrement sa fille, l'impératrice actuelle de Russie, et il se plaît à
penser que son petit-fils montera sur le trône de Pierre le Grand; les
princes Frédéric, Guillaume, Charles, Henri-Albert, sont aussi très
attachés à leur soeur Alexandra; le prince royal héréditaire[88] ne
faisait pas de difficulté de déclarer dernièrement à Rome qu'il était
_turcophage_.

         [Note 88: Il monta sur le trône en 1840 sous le titre de
         Frédéric-Guillaume IV.]

«En décomposant ainsi les intérêts, on s'aperçoit que la France est dans
une admirable position politique: elle peut devenir l'arbitre de ce
grand débat; elle peut à son gré garder la neutralité ou se déclarer
pour un parti, selon le temps et les circonstances. Si elle était jamais
obligée d'en venir à cette extrémité, si ses conseils n'étaient pas
écoutés, si la noblesse et la modération de sa conduite ne lui
obtenaient pas la paix qu'elle désire pour elle et pour les autres; dans
la nécessité où elle se trouverait de prendre les armes, tous ses
intérêts la porteraient du côté de la Russie.

«Qu'une alliance se forme entre l'Autriche et l'Angleterre contre la
Russie, quel fruit la France recueillerait-elle de son adhésion à cette
alliance?

«L'Angleterre prêterait-elle des vaisseaux à la France?

«La France est encore, après l'Angleterre, la première puissance
maritime de l'Europe; elle a plus de vaisseaux qu'il ne lui en faut pour
détruire, s'il le fallait, les forces navales de la Russie.

«L'Angleterre nous fournirait-elle des subsides?

«L'Angleterre n'a point d'argent; la France en a plus qu'elle, et les
Français n'ont pas besoin d'être à la solde du Parlement britannique.

«L'Angleterre nous assisterait-elle de soldats et d'armes?

«Les armes ne manquent point à la France, encore moins les soldats.

«L'Angleterre nous assurerait-elle un accroissement de territoire
insulaire ou continental?

«Où prendrons-nous cet accroissement, si nous faisons, au profit du
Grand Turc, la guerre à la Russie? Essayerons-nous des descentes sur les
côtes de la mer Baltique, de la mer Noire et du détroit de Behring?
Aurions-nous une autre espérance? Penserions-nous à nous attacher
l'Angleterre afin qu'elle accourût à notre secours si jamais nos
affaires intérieures venaient à se brouiller?

«Dieu nous garde d'une telle prévision et d'une intervention étrangère
dans nos affaires domestiques! L'Angleterre, d'ailleurs, a toujours fait
bon marché des rois et de la liberté des peuples; elle est toujours
prête à sacrifier sans remords monarchie ou république à ses intérêts
particuliers. Naguère encore, elle proclamait l'indépendance des
colonies espagnoles, en même temps qu'elle refusait de reconnaître celle
de la Grèce; elle envoyait ses flottes appuyer les insurgés du Mexique,
et faisait arrêter dans la Tamise quelques chétifs bateaux à vapeur
destinés pour les Hellènes; elle admettait la légitimité des droits de
Mahmoud, et niait celle des droits de Ferdinand; vouée tour à tour au
despotisme ou à la démocratie, selon le vent qui amenait dans ses ports
les vaisseaux des marchands de la cité.

«Enfin, en nous associant aux projets guerriers de l'Angleterre et de
l'Autriche contre la Russie, où irions-nous chercher notre ancien
adversaire d'Austerlitz? il n'est point sur nos frontières. Ferions-nous
donc partir à nos frais cent mille hommes bien équipés, pour secourir
Vienne ou Constantinople? Aurions-nous une armée à Athènes pour protéger
les Grecs contre les Turcs, et une armée à Andrinople pour protéger les
Turcs contre les Russes? Nous mitraillerions les Osmanlis en Morée, et
nous les embrasserions aux Dardanelles? Ce qui manque de sens commun
dans les affaires humaines ne réussit pas.

«Admettons néanmoins, en dépit de toute vraisemblance, que nos efforts
fussent couronnés d'un plein succès dans cette triple alliance contre
nature, supposons que la Prusse demeurât neutre pendant tout ce démêlé,
ainsi que les Pays-Bas, et que, libres de porter nos forces au dehors,
nous ne fussions pas obligés de nous battre à soixante lieues de Paris:
eh bien! quel profit retirerions-nous de notre croisade pour la
délivrance du tombeau de Mahomet? Chevaliers des Turcs, nous
reviendrions du Levant avec une pelisse d'honneur; nous aurions la
gloire d'avoir sacrifié un milliard et deux cent mille hommes pour
calmer les terreurs de l'Autriche, pour satisfaire aux jalousies de
l'Angleterre, pour conserver dans la plus belle partie du monde la peste
et la barbarie attachées à l'empire ottoman. L'Autriche aurait peut-être
augmenté ses États du côté de la Valachie et de la Moldavie, et
l'Angleterre aurait peut-être obtenu de la Porte quelques privilèges
commerciaux, privilèges pour nous d'un faible intérêt si nous y
participions, puisque nous n'avons ni le même nombre de navires
marchands que les Anglais, ni les mêmes ouvrages manufacturés à répandre
dans le Levant. Nous serions complètement dupes de cette triple alliance
qui pourrait manquer son but, et qui, si elle l'atteignait, ne
l'atteindrait qu'à nos dépens.

«Mais si l'Angleterre n'a aucun moyen direct de nous être utile, ne
saurait-elle du moins agir sur le cabinet de Vienne, engager l'Autriche,
en compensation des sacrifices que nous ferions pour elle, à nous
laisser reprendre les anciens départements situés sur la rive gauche du
Rhin?

«Non: l'Autriche et l'Angleterre s'opposeront toujours à une pareille
concession; la Russie seule peut nous la faire, comme nous le verrons
ci-après. L'Autriche nous déteste et s'épouvante de nous, encore plus
qu'elle ne hait et ne redoute la Russie; mal pour mal, elle aimerait
mieux que cette dernière puissance s'étendît du côté de la Bulgarie que
la France du côté de la Bavière.

«Mais l'indépendance de l'Europe serait menacée si les czars faisaient
de Constantinople la capitale de leur empire?

«Il faut expliquer ce que l'on entend par l'indépendance de l'Europe:
veut-on dire que, tout équilibre étant rompu, la Russie, après avoir
fait la conquête de la Turquie européenne, s'emparerait de l'Autriche,
soumettrait l'Allemagne et la Prusse, et finirait par asservir la
France?

«Et d'abord, tout empire qui s'étend sans mesure perd de sa force;
presque toujours il se divise; on verrait bientôt deux ou trois Russies
ennemies les unes des autres.

«Ensuite l'équilibre de l'Europe existe-t-il pour la France depuis les
derniers traités?

«L'Angleterre a conservé presque toutes les conquêtes qu'elle a faites
dans les colonies de trois parties du monde pendant la guerre de la
Révolution; en Europe elle a acquis Malte et les îles ioniennes; il n'y
a pas jusqu'à son électorat de Hanovre qu'elle n'ait enflé en royaume et
agrandi de quelques seigneuries.

«L'Autriche a augmenté ses possessions d'un tiers de la Pologne et des
rognures de la Bavière, d'une partie de la Dalmatie et de l'Italie. Elle
n'a plus, il est vrai, les Pays-Bas; mais cette province n'a point été
dévolue à la France, et elle est devenue contre nous une auxiliaire
redoutable de l'Angleterre et de la Prusse.

«La Prusse s'est agrandie du duché ou palatinat de Posen, d'un fragment
de la Saxe et des principaux cercles du Rhin; son poste avancé est sur
notre propre territoire, à dix journées de marche de notre capitale.

«La Russie a recouvré la Finlande et s'est établie sur les bords de la
Vistule.

«Et nous, qu'avons-nous gagné dans tous ces partages? Nous avons été
dépouillés de nos colonies; notre vieux sol même n'a pas été respecté:
Landau détaché de la France, Huningue rasé, laissent une brèche de plus
de cinquante lieues dans nos frontières; le petit État de Sardaigne n'a
pas rougi de se revêtir de quelques lambeaux volés à l'empire de
Napoléon et au royaume de Louis le Grand.

«Dans cette position, quel intérêt avons-nous à rassurer l'Autriche et
l'Angleterre contre les victoires de la Russie? Quand celle-ci
s'étendrait vers l'Orient et alarmerait le cabinet de Vienne, en
serions-nous en danger? Nous a-t-on assez ménagés, pour que nous soyons
si sensibles aux inquiétudes de nos ennemis? L'Angleterre et l'Autriche
ont toujours été et seront toujours les adversaires naturels de la
France; nous les verrions demain s'allier de grand coeur à la Russie,
s'il s'agissait de nous combattre et de nous dépouiller.

«N'oublions pas que, tandis que nous prendrions les armes pour le
prétendu salut de l'Europe, mise en péril par l'ambition supposée de
Nicolas, il arriverait probablement que l'Autriche, moins chevaleresque
et plus rapace, écouterait les propositions du cabinet de Pétersbourg:
un revirement brusque de politique lui coûte peu. Du consentement de la
Russie, elle se saisirait de la Bosnie et de la Servie, nous laissant
la satisfaction de nous évertuer pour Mahmoud.

«La France est déjà dans une demi-hostilité avec les Turcs; elle seule a
déjà dépensé plusieurs millions et exposé vingt mille soldats dans la
cause de la Grèce; l'Angleterre ne perdrait que quelques paroles en
trahissant les principes du traité du 6 de juillet; la France y perdrait
honneur, hommes et argent: notre expédition ne serait plus qu'une vraie
cascade politique.

«Mais, si nous ne nous unissons pas à l'Autriche et à l'Angleterre,
l'empereur Nicolas ira donc à Constantinople? l'équilibre de l'Europe
sera donc rompu?

«Laissons, pour le répéter encore une fois, ces frayeurs feintes ou
vraies à l'Angleterre et à l'Autriche. Que la première craigne de voir
la Russie s'emparer de la traite du Levant et devenir puissance
maritime, cela nous importe peu. Est-il donc si nécessaire que la
Grande-Bretagne reste en possession du monopole des mers, que nous
répandions le sang français pour conserver le sceptre de l'Océan aux
destructeurs de nos colonies, de nos flottes et de notre commerce?
Faut-il que la race légitime mette en mouvement des armées, afin de
protéger la maison qui s'unit à l'illégitimité et qui réserve peut-être
pour des temps de discorde les moyens qu'elle croit avoir de troubler la
France? Bel équilibre pour nous que celui de l'Europe, lorsque toutes
les puissances, comme je l'ai déjà montré, ont augmenté leurs masses et
diminué d'un commun accord le poids de la France! Qu'elles rentrent
comme nous dans leurs anciennes limites; puis nous volerons au secours
de leur indépendance, si cette indépendance est menacée. Elles ne se
firent aucun scrupule de se joindre à la Russie, pour nous démembrer et
pour s'incorporer le fruit de nos victoires; qu'elles souffrent donc
aujourd'hui que nous resserrions les liens formés entre nous et cette
même Russie pour reprendre des limites convenables et rétablir la
véritable balance de l'Europe!

«Au surplus, si l'empereur Nicolas voulait et pouvait aller signer la
paix à Constantinople, la destruction de l'empire ottoman serait-elle la
conséquence rigoureuse de ce fait? La paix a été signée les armes à la
main à Vienne, à Berlin, à Paris; presque toutes les capitales de
l'Europe dans ces derniers temps ont été prises: l'Autriche, la Bavière,
la Prusse, l'Espagne ont-elles péri? Deux fois les Cosaques et les
Pandours sont venus camper dans la cour du Louvre; le royaume de Henri
IV a été occupé militairement pendant trois années, et nous serions tout
émus de voir les Cosaques au sérail, et nous aurions pour l'honneur de
la barbarie cette susceptibilité que nous n'avons pas eue pour l'honneur
de la civilisation et pour notre propre patrie! Que l'orgueil de la
Porte soit humilié, et peut-être alors l'obligera-t-on à reconnaître
quelques-uns de ces droits de l'humanité qu'elle outrage.

«On voit maintenant où je vais, et la conséquence que je m'apprête à
tirer de tout ce qui précède. Voici cette conséquence:

«Si les puissances belligérantes ne peuvent arriver à un arrangement
pendant l'hiver; si le reste de l'Europe croit devoir au printemps se
mêler de la querelle; si des alliances diverses sont proposées; si la
France est absolument obligée de choisir entre ces alliances; si les
événements la forcent de sortir de sa neutralité, tous ses intérêts
doivent la décider à s'unir de préférence à la Russie; combinaison
d'autant plus sûre qu'il serait facile, par l'offre de certains
avantages, d'y faire entrer la Prusse.

«Il y a sympathie entre la Russie et la France; la dernière a presque
civilisé la première dans les classes élevées de la société; elle lui a
donné sa langue et ses moeurs. Placées aux deux extrémités de l'Europe,
la France et la Russie ne se touchent point par leurs frontières; elles
n'ont point de champ de bataille où elles puissent se rencontrer; elles
n'ont aucune rivalité de commerce, et les ennemis naturels de la Russie
(les Anglais et les Autrichiens) sont aussi les ennemis naturels de la
France. En temps de paix, que le cabinet des Tuileries reste l'allié du
cabinet de Saint-Pétersbourg, et rien ne peut bouger en Europe. En temps
de guerre, l'union des deux cabinets dictera des lois au monde.

«J'ai fait voir assez que l'alliance de la France avec l'Angleterre et
l'Autriche contre la Russie est une alliance de dupe, où nous ne
trouverions que la perte de notre sang et de nos trésors. L'alliance de
la Russie, au contraire, nous mettrait à même d'obtenir des
établissements dans l'Archipel et de reculer nos frontières jusqu'aux
bords du Rhin. Nous pouvons tenir ce langage à Nicolas:

«Vos ennemis nous sollicitent; nous préférons la paix à la guerre, nous
désirons garder la neutralité. Mais enfin si vous ne pouvez vider vos
différents avec la Porte que par les armes, si vous voulez aller à
Constantinople, entrez avec les puissances chrétiennes dans un partage
équitable de la Turquie européenne. Celles de ces puissances qui ne sont
pas placées de manière à s'agrandir du côté de l'Orient recevront
ailleurs des dédommagements. Nous, nous voulons avoir la ligne du Rhin,
depuis Strasbourg jusqu'à Cologne. Telles sont nos justes prétentions.
La Russie a un intérêt (votre frère Alexandre l'a dit) à ce que la
France soit forte. Si vous consentez à cet arrangement et que les autres
puissances s'y refusent, nous ne souffrirons pas qu'elles interviennent
dans votre démêlé avec la Turquie. Si elles vous attaquent malgré nos
remontrances, nous les combattrons avec vous, toujours aux mêmes
conditions que nous venons d'exprimer.»

«Voilà ce qu'on peut dire à Nicolas. Jamais l'Autriche, jamais
l'Angleterre ne nous donneront la limite du Rhin pour prix de notre
alliance avec elles: or, c'est pourtant là que tôt ou tard la France
doit placer ses frontières, tant pour son honneur que pour sa sûreté.

«Une guerre avec l'Autriche et avec l'Angleterre a des espérances
nombreuses de succès et peu de chances de revers. Il est d'abord des
moyens de paralyser la Prusse, de la déterminer même à s'unir à nous et
à la Russie; ce cas arrivé, les Pays-Bas ne peuvent se déclarer ennemis.
Dans la position actuelle des esprits, quarante mille Français défendant
les Alpes soulèveraient toute l'Italie.

«Quant aux hostilités avec l'Angleterre, si elles devaient jamais
commencer, il faudrait ou jeter vingt-cinq mille hommes de plus en Morée
ou en rappeler promptement nos troupes et notre flotte. Renoncez aux
escadres, dispersez vos vaisseaux un à un sur toutes les mers; ordonnez
de couler bas toutes les prises après en avoir retiré les équipages,
multipliez les lettres de marque dans les ports des quatre parties du
monde, et bientôt la Grande-Bretagne, forcée par les banqueroutes et les
cris de son commerce, sollicitera le rétablissement de la paix. Ne
l'avons-nous pas vue capituler en 1814 devant la marine des États-Unis,
qui ne se compose pourtant aujourd'hui que de neuf frégates et de onze
vaisseaux?

«Considérée sous le double rapport des intérêts généraux de la société
et de nos intérêts particuliers, la guerre de la Russie contre la Porte
ne doit nous donner aucun ombrage. En principe de grande civilisation,
l'espèce humaine ne peut que gagner à la destruction de l'empire
ottoman: mieux vaut mille fois pour les peuples la domination de la
Croix à Constantinople que celle du Croissant. Tous les éléments de la
morale et de la société politique sont au fond du christianisme, tous
les germes de la destruction sociale sont dans la religion de Mahomet.
On dit que le sultan actuel a fait des pas vers la civilisation: est-ce
parce qu'il a essayé, à l'aide de quelques renégats français, de
quelques officiers anglais et autrichiens, de soumettre ses hordes
fanatiques à des exercices réguliers? Et depuis quand l'apprentissage
machinal des armes est-il la civilisation? C'est une faute énorme, c'est
presqu'un crime d'avoir initié les Turcs dans la science de notre
tactique: il faut baptiser les soldats qu'on discipline, à moins qu'on
ne veuille élever à dessein des destructeurs de la société.

«L'imprévoyance est grande: l'Autriche, qui s'applaudit de
l'organisation des armées ottomanes, serait la première à porter la
peine de sa joie: si les Turcs battaient les Russes, à plus forte raison
seraient-ils capables de se mesurer avec les impériaux leurs voisins;
Vienne cette fois n'échapperait pas au grand vizir. Le reste de
l'Europe, qui croit n'avoir rien à craindre de la Porte, serait-il plus
en sûreté? Des hommes à passions et à courte vue veulent que la Turquie
soit une puissance militaire régulière, qu'elle entre dans le droit
commun de paix et de guerre des nations civilisées, le tout pour
maintenir je ne sais quelle balance, dont le mot vide de sens dispense
ces hommes d'avoir une idée: quelles seraient les conséquences de ces
volontés réalisées? Quand il plairait au sultan, sous un prétexte
quelconque, d'attaquer un gouvernement chrétien, une flotte
constantinopolitaine bien manoeuvrée, augmentée de la flotte du pacha
d'Égypte et du contingent maritime des puissances barbaresques,
déclarerait les côtes de l'Espagne ou de l'Italie en état de blocus,
débarquerait cinquante mille hommes à Carthagène ou à Naples. Vous ne
voulez pas planter la Croix sur Sainte-Sophie: continuez de discipliner
des hordes de Turcs, d'Albanais, de Nègres et d'Arabes, et avant vingt
ans peut-être le Croissant brillera sur le dôme de Saint-Pierre.
Appellerez-vous alors l'Europe à une croisade contre des infidèles armés
de la peste, de l'esclavage et du Coran? il sera trop tard.

«Les intérêts généraux de la société trouveraient donc leur compte au
succès des armes de l'empereur Nicolas.

«Quant aux intérêts particuliers de la France, j'ai suffisamment prouvé
qu'ils existaient dans une alliance avec la Russie et qu'ils pouvaient
être singulièrement favorisés par la guerre même que cette puissance
soutient aujourd'hui en Orient.»


RÉSUMÉ, CONCLUSION ET RÉFLEXIONS.

«Je me résume:

«1º La Turquie consentît-elle à traiter sur les bases du traité du 6 de
juillet, rien ne serait encore décidé, la paix n'étant pas faite entre
la Turquie et la Russie; les chances de la guerre dans les défilés du
Balkan changeraient à chaque instant les données et la position des
plénipotentiaires occupés de l'émancipation de la Grèce.

«2º Les conditions probables de la paix entre l'empereur Nicolas et le
sultan Mahmoud sont sujettes aux plus grandes objections.

«3º La Russie peut braver l'union de l'Angleterre et de l'Autriche,
union plus formidable en apparence qu'en réalité.

«4º Il est probable que la Prusse se réunirait plutôt à l'empereur
Nicolas, gendre de Frédéric-Guillaume III, qu'aux ennemis de l'Empereur.

«5º La France aurait tout à perdre et rien à gagner en s'alliant avec
l'Angleterre et l'Autriche contre la Russie.

«6º L'indépendance de l'Europe ne serait point menacée par les conquêtes
des Russes en Orient. C'est une chose passablement absurde, c'est ne
tenir compte d'aucun obstacle, que de faire accourir les Russes du
Bosphore pour imposer leur joug à l'Allemagne et à la France: tout
empire s'affaiblit en s'étendant. Quant à l'équilibre des forces, il y a
longtemps qu'il est rompu pour la France;--elle a perdu ses colonies,
elle est resserrée dans ses anciennes limites, tandis que l'Angleterre,
la Prusse, la Russie et l'Autriche se sont prodigieusement agrandies.

«7º Si la France était obligée de sortir de sa neutralité, de prendre
les armes pour un parti ou pour un autre, les intérêts généraux de la
civilisation, comme les intérêts particuliers de notre patrie, doivent
nous faire entrer de préférence dans l'alliance russe. Par elle nous
pourrions obtenir le cours du Rhin pour frontières et des colonies dans
l'Archipel, avantages que ne nous accorderont jamais les cabinets de
Saint-James et de Vienne.

«Tel est le résumé de cette _Note_. Je n'ai pu raisonner
qu'hypothétiquement; j'ignore ce que l'Angleterre, l'Autriche et la
Russie proposent ou ont proposé au moment même où j'écris; il y a
peut-être un renseignement, une dépêche qui réduisent à des généralités
inutiles les vérités exposées ici: c'est l'inconvénient des distances et
de la politique conjecturale. Il reste néanmoins certain que la position
de la France est forte; que le gouvernement est à même de tirer le plus
grand parti des événements s'il se rend bien compte de ce qu'il veut,
s'il ne se laisse intimider par personne, si, à la fermeté du langage,
il joint la vigueur de l'action. Nous avons un roi vénéré, un héritier
du trône qui accroîtrait sur les bords du Rhin, avec trois cent mille
hommes, la gloire qu'il a recueillie en Espagne; notre expédition de
Morée nous fait jouer un rôle plein d'honneur; nos institutions
politiques sont excellentes, nos finances sont dans un état de
prospérité sans exemple en Europe: avec cela on peut marcher tête levée.
Quel beau pays que celui qui possède le génie, le courage, les bras et
l'argent!

«Au surplus, je ne prétends pas avoir tout dit, tout prévu; je n'ai
point la présomption de donner mon système comme le meilleur; je sais
qu'il y a dans les affaires humaines quelque chose de mystérieux,
d'insaisissable. S'il est vrai qu'on puisse annoncer assez bien les
derniers et généraux résultats d'une révolution, il est également vrai
qu'on se trompe dans les détails, que les événements particuliers se
modifient souvent d'une manière inattendue, et qu'en voyant le but, on y
arrive par des chemins dont on ne soupçonnait pas même l'existence. Il
est certain, par exemple, que les Turcs seront chassés de l'Europe; mais
quand et comment? La guerre actuelle délivrera-t-elle le monde civilisé
de ce fléau? Les obstacles que j'ai signalés à la paix sont-ils
insurmontables? Oui, si l'on s'en tient aux raisonnements analogues;
non, si l'on fait entrer dans les calculs des circonstances étrangères à
celles qui ont occasionné la prise d'armes.

«Presque rien aujourd'hui ne ressemble à ce qui a été: hors la religion
et la morale, la plupart des vérités sont changées, sinon dans leur
essence, du moins dans leurs rapports avec les choses et les hommes.
D'Ossat reste encore comme un négociateur habile, Grotius comme un
publiciste de génie, Pufendorf comme un esprit judicieux; mais on ne
saurait appliquer à nos temps les règles de leur diplomatie, ni revenir
pour le droit politique de l'Europe au traité de Westphalie. Les peuples
se mêlent actuellement de leurs affaires, conduites autrefois par les
seuls gouvernements. Ces peuples ne sentent plus les choses comme ils
les sentaient jadis; ils ne sont plus affectés des mêmes événements; ils
ne voient plus les objets sous le même point de vue; la raison chez eux
a fait des progrès aux dépens de l'imagination; le positif l'emporte sur
l'exaltation et sur les déterminations passionnées; une certaine raison
règne partout. Sur la plupart des trônes, et dans la majorité des
cabinets de l'Europe, sont assis des hommes las de révolutions,
rassasiés de guerre, et antipathiques à tout esprit d'aventures: voilà
des motifs d'espérance pour des arrangements pacifiques. Il peut exister
aussi chez les nations des embarras intérieurs qui les disposeraient à
des mesures conciliatrices.

«La mort de l'impératrice douairière de Russie[89] peut développer des
semences de troubles qui n'étaient pas parfaitement étouffées. Cette
princesse se mêlait peu de la politique extérieure, mais elle était un
lien entre ses fils; elle a passé pour avoir exercé une grande influence
sur les transactions qui ont donné la couronne à l'empereur Nicolas.
Toutefois, il faut avouer que si Nicolas recommençait à craindre, ce
serait pour lui un motif de plus de pousser ses soldats hors du sol
natal et de chercher sa sûreté dans la victoire.

         [Note 89: Marie Feodorowna, princesse de Wurtemberg,
         impératrice mère, veuve de Paul Ier, mère de l'empereur
         Alexandre Ier et de l'empereur Nicolas Ier. Elle était morte
         dans la nuit du 4 au 5 novembre 1828.]

«L'Angleterre, indépendamment de sa dette qui gêne ses mouvements, est
embarrassée dans les affaires d'Irlande: que l'émancipation des
catholiques passe ou ne passe pas dans le Parlement, ce sera un
événement immense. La santé du roi George est chancelante, celle de son
successeur immédiat n'est pas meilleure; si l'accident prévu arrivait
bientôt, il y aurait convocation d'un nouveau Parlement, peut-être
changement de ministres, et les hommes capables sont rares aujourd'hui
en Angleterre; une longue régence pourrait peut-être venir. Dans cette
position précaire et critique, il est probable que l'Angleterre désire
sincèrement la paix, et qu'elle craint de se précipiter dans les chances
d'une grande guerre, au milieu de laquelle elle se trouverait surprise
par des catastrophes intérieures.

«Enfin nous-mêmes, malgré nos prospérités réelles et indiscutables, bien
que nous puissions nous montrer avec éclat sur un champ de bataille, si
nous y sommes appelés, sommes-nous tout à fait prêts à y paraître? Nos
places fortes sont-elles réparées? Avons-nous le matériel nécessaire
pour une nombreuse armée? Cette armée est-elle même au complet du pied
de paix? Si nous étions réveillés brusquement par une déclaration de
guerre de l'Angleterre, de la Prusse et des Pays-Bas, pourrions-nous
nous opposer efficacement à une troisième invasion? Les guerres de
Napoléon ont divulgué un fatal secret: c'est qu'on peut arriver en
quelques journées de marche à Paris après une affaire heureuse; c'est
que Paris ne se défend pas; c'est que ce même Paris est beaucoup trop
près de la frontière. La capitale de la France ne sera à l'abri que
quand nous posséderons la rive gauche du Rhin. Nous pouvons donc avoir
besoin d'un temps quelconque pour nous préparer.

«Ajoutons à tout cela que les vices et les vertus des princes, leur
force et leur faiblesse morale, leur caractère, leurs passions, leurs
habitudes même, sont des causes d'actes et de faits rebelles aux
calculs, et qui ne rentrent dans aucune formule politique: la plus
misérable influence détermine quelquefois le plus grand événement dans
un sens contraire à la vraisemblance des choses; un esclave peut faire
signer à Constantinople une paix que toute l'Europe, conjurée ou à
genoux, n'obtiendrait pas.

«Que si donc quelqu'une de ces raisons placées hors de la prévoyance
humaine amenait, durant cet hiver, des demandes de négociations,
faudrait-il les repousser si elles n'étaient pas d'accord avec les
principes de cette _Note_? Non, sans doute: gagner du temps est un
grand art quand on n'est pas prêt. On peut savoir ce qu'il y aurait de
mieux, et se contenter de ce qu'il y a de moins mauvais; les vérités
politiques, surtout, sont relatives; l'absolu, en matière d'État, a de
graves inconvénients. Il serait heureux pour l'espèce humaine que les
Turcs fussent jetés dans le Bosphore, mais nous ne sommes pas chargés de
l'expédition et l'heure du mahométisme n'est peut-être pas sonnée: la
haine doit être éclairée pour ne pas faire de sottises. Rien ne doit
donc empêcher la France d'entrer dans des négociations, en ayant soin de
les rapprocher le plus possible de l'esprit dans lequel cette _Note_ est
rédigée. C'est aux hommes qui tiennent le timon des empires à les
gouverner selon les vents, en évitant les écueils.

«Certes, si le puissant souverain du Nord consentait à réduire les
conditions de la paix à l'exécution du traité d'Akkerman et à
l'émancipation de la Grèce, il serait possible de faire entendre raison
à la Porte; mais quelle probabilité y a-t-il que la Russie se renferme
dans des conditions qu'elle aurait pu obtenir sans tirer un coup de
canon? Comment abandonnerait-elle des prétentions si hautement et si
publiquement exprimées? Un seul moyen, s'il en est un, se présenterait:
proposer un congrès général où l'empereur Nicolas céderait ou aurait
l'air de céder au voeu de l'Europe chrétienne. Un moyen de succès auprès
des hommes, c'est de sauver leur amour-propre, de leur fournir une
raison de dégager leur parole et de sortir d'un mauvais pas avec
honneur.

«Le plus grand obstacle à ce projet d'un congrès viendrait du succès
inattendu des armes ottomanes pendant l'hiver. Que, par la rigueur de la
saison, le défaut de vivres, par l'insuffisance des troupes ou par toute
autre cause, les Russes soient obligés d'abandonner le siège de
Silistrie; que Varna (ce qui cependant n'est guère probable) retombe
entre les mains des Turcs, l'empereur Nicolas se trouverait dans une
position qui ne lui permettrait plus d'entendre à aucune proposition,
sous peine de descendre au dernier rang des monarques; alors la guerre
se continuerait, et nous rentrerions dans les éventualités que cette
_Note_ a déduites. Que la Russie perde son rang comme puissance
militaire, que la Turquie la remplace dans cette qualité, l'Europe
n'aurait fait que changer de péril. Or, le danger qui nous viendrait par
le cimeterre de Mahmoud serait d'une espèce bien plus formidable que
celui dont nous menacerait l'épée de l'empereur Nicolas. Si la fortune
assied par hasard un prince remarquable sur le trône des sultans, il ne
peut vivre assez longtemps pour changer les lois et les moeurs, en
eût-il d'ailleurs le dessein. Mahmoud mourra: à qui laissera-t-il
l'empire avec ses soldats fanatiques disciplinés, avec ses ulémas ayant
entre leurs mains, par l'initiation à la tactique moderne, un nouveau
moyen de conquête pour le Coran?

«Tandis que, épouvantée enfin de ces faux calculs, l'Autriche serait
obligée de se garder sur des frontières où les janissaires ne lui
laissaient rien à craindre, une nouvelle insurrection militaire,
résultat possible de l'humiliation des armes de Nicolas éclaterait
peut-être à Pétersbourg, se communiquerait de proche en proche, mettrait
le feu au nord de l'Allemagne. Voilà ce que n'aperçoivent pas des hommes
qui en sont restés, pour la politique, aux frayeurs vulgaires comme aux
lieux communs. De petites dépêches, de petites intrigues, sont les
barrières que l'Autriche prétend opposer à un mouvement qui menace tout.
Si la France et l'Angleterre prenaient un parti digne d'elles, si elles
notifiaient à la Porte que, dans le cas où le sultan fermerait l'oreille
à toute proposition de paix, il les trouvera sur le champ de bataille au
printemps, cette résolution aurait bientôt mis fin aux anxiétés de
l'Europe.»

L'existence de ce _Mémoire_, ayant transpiré dans le monde diplomatique,
m'attira une considération que je ne rejetais pas, mais que je
n'ambitionnais point. Je ne vois pas trop ce qui pouvait surprendre les
_positifs_: ma guerre d'Espagne était une chose _très positive_. Le
travail incessant de la révolution générale qui s'opère dans la vieille
société, en amenant parmi nous la chute de la légitimité, a dérangé des
calculs subordonnés à la permanence des faits tels qu'ils existaient en
1828.

Voulez-vous vous convaincre de l'énorme différence de mérite et de
gloire entre un grand écrivain et un grand politique? Mes travaux de
diplomate ont été sanctionnés par ce qui est reconnu l'habileté suprême,
c'est-à-dire par le _succès_. Quiconque pourtant lira jamais ce
_Mémoire_ le sautera sans doute à pieds joints, et j'en ferais autant à
la place des lecteurs[90]. Eh bien, supposez qu'au lieu de ce petit
chef-d'oeuvre de chancellerie, on trouvât dans cet écrit quelque épisode
à la façon d'Homère ou de Virgile, le ciel m'eût-il accordé leur génie,
pensez-vous qu'on fût tenté de sauter les amours de Didon à Carthage ou
les larmes de Priam dans la tente d'Achille?

         [Note 90: Les lecteurs, je l'espère bien, ne sauteront pas
         une ligne de ce Mémoire, chef-d'oeuvre de logique et de
         patriotisme, et, ce qui ne gâte rien, chef-d'oeuvre de style.
         Chateaubriand n'a pas écrit de pages qui lui fassent plus
         d'honneur.]


À MADAME RÉCAMIER.

                                  «Mercredi. Rome, ce 10 décembre 1828.

«Je suis allé à l'_Académie Tibérine_, dont j'ai l'honneur d'être
membre. J'ai entendu des discours fort spirituels et de très beaux vers.
Que d'intelligence perdue! Ce soir j'ai mon grand _ricevimento_; j'en
suis consterné en vous écrivant.»


                                                           «11 décembre.

«Le grand _ricevimento_ s'est passé à merveille. Madame de Chateaubriand
est ravie, parce que nous avons eu tous les cardinaux de la terre. Toute
l'Europe, à Rome, était là avec Rome. Puisque je suis condamné pour
quelques jours à ce métier, j'aime mieux le faire aussi bien qu'un autre
ambassadeur. Les ennemis n'aiment aucune espèce de succès, même les plus
misérables, et c'est les punir que de réussir dans un genre où ils se
croient eux-mêmes sans égal. Samedi prochain je me transforme en
chanoine de Saint-Jean de Latran, et dimanche je donne à dîner à mes
confrères. Une réunion plus de mon goût est celle qui a lieu
aujourd'hui: je dîne chez Guérin avec tous les artistes, et nous allons
arrêter _votre_ monument pour le Poussin. Un jeune élève plein de
talent, M. Desprez[91], fera le bas-relief pris d'un tableau du grand
peintre et M. Lemoine fera le buste. Il ne faut ici que des mains
françaises.

         [Note 91: Louis _Desprez_, statuaire. Il avait obtenu en 1826
         le grand prix de Rome. Son premier envoi, le _Faune au
         chevreau_, avait fait sensation parmi les artistes. Une de
         ses meilleures oeuvres est précisément le bas-relief qu'il
         composa pour le tombeau du Poussin, _les Bergers d'Arcadie_.]

«Pour compléter mon histoire de Rome, madame de Castries est arrivée.
C'est encore une de ces petites filles que j'ai fait sauter sur mes
genoux comme Césarine (madame de Barante)[92]. Cette pauvre femme est
bien changée; ses yeux se sont remplis de larmes quand je lui ai rappelé
son enfance à Lormois. Il me semble que l'enchantement n'est plus chez
la voyageuse. Quel isolement! et pour qui? Voyez-vous, ce qu'il y a de
mieux, c'est d'aller vous retrouver le plus tôt possible. Si mon
_Moïse_[93] descend bien de la montagne, je lui emprunterai un de ses
rayons, pour reparaître à vos yeux tout brillant et tout rajeuni.

         [Note 92: Césarine de Houdetot, mariée à M. Prosper de
         Barante, l'historien des _Ducs de Bourgogne_. Elle était
         fille du général César-Ange de Houdetot et petite-fille de
         Mme de Houdetot, la célèbre amie de J.-J, Rousseau.]

         [Note 93: La tragédie de _Moïse_, depuis longtemps composée
         et pour laquelle Chateaubriand avait une particulière
         prédilection. Il espérait à ce moment pouvoir la faire jouer,
         et dans la plupart de ses lettres à Madame Récamier, il
         l'entretient des démarches à faire auprès du baron Taylor,
         commissaire royal de la Comédie-Française.]


                                                          «Samedi, 13.

«Mon dîner à l'Académie s'est passé à merveille. Les jeunes gens étaient
satisfaits: un ambassadeur dînait _chez eux_ pour la première fois. Je
leur ai annoncé le monument au Poussin: c'était comme si j'honorais déjà
leurs cendres.»


                                              «Jeudi, 18 décembre 1828.

«Au lieu de perdre mon temps et le vôtre à vous raconter les faits et
gestes de ma vie, j'aime mieux vous les envoyer tout consignés dans le
journal de Rome. Voilà encore douze mois qui achèvent de tomber sur ma
tête. Quand me reposerai-je? Quand cesserai-je de perdre sur les grands
chemins les jours qui m'étaient prêtés pour en faire un meilleur usage?
J'ai dépensé sans regarder tant que j'ai été riche; je croyais le trésor
inépuisable. Maintenant, en voyant combien il est diminué et combien peu
de temps il me reste à mettre à vos pieds, il me prend un serrement de
coeur. Mais n'y a-t-il pas une longue existence après celle de la terre?
Pauvre et humble chrétien, je tremble devant le jugement dernier de
Michel-Ange; je ne sais où j'irai, mais partout où vous ne serez pas je
serai bien malheureux. Je vous ai cent fois mandé mes projets et mon
avenir. Ruines, santé, perte de toute illusion, tout me dit: «Va-t-en,
retire-toi, finis.» Je ne retrouve au bout de ma journée que vous. Vous
avez désiré que je marquasse mon passage à Rome, c'est fait: le tombeau
du Poussin restera. Il portera cette inscription: _F.-A. de Ch. à
Nicolas Poussin, pour la gloire des arts et l'honneur de la
France_[94]. Qu'ai-je maintenant à faire ici? Rien, surtout après avoir
souscrit pour la somme de cent ducats au monument de l'homme que vous
aimez le plus, dites-vous, _après moi_: le Tasse.»

         [Note 94: Le monument élevé à Nicolas Poussin, _pour la
         gloire des arts et l'honneur de la France_, se trouve dans
         l'église de Saint-Laurent _in Lucina_. Ce que ne dit pas
         Chateaubriand, c'est que ce tombeau du Poussin, décoré de
         figures, coûta fort cher, et qu'il en fit seul tous les
         frais. Le monument ne fut complètement achevé qu'en 1831.
         C'était justement l'époque où Chateaubriand, renonçant de
         nouveau à tous ses titres et traitements, se retrouvait une
         fois encore sans le sou. L'artiste qui avait fait le tombeau
         n'était sans doute pas beaucoup plus riche. Il exposait ses
         besoins d'argent à l'ancien ambassadeur, plus pauvre encore
         que lui. Cela dura quatre ans, de 1831 à 1834. M. l'abbé
         Pailhès, dans son incomparable dossier sur Chateaubriand,
         possède toutes les réponses du grand écrivain: elles sont
         touchantes de simplicité, de bonne volonté, mais d'une bonne
         volonté trop souvent impuissante. Chateaubriand s'était mis
         une fois de plus dans l'embarras et la gêne, _pour la gloire
         des arts et l'honneur de la France_.]


                                     «Rome, le samedi 3 janvier 1829.

«Je recommence mes souhaits de bonne année: que le ciel vous accorde
santé et longue vie! Ne m'oubliez pas: j'ai espérance, car vous vous
souvenez bien de M. de Montmorency et de madame de Staël, vous avez la
mémoire aussi bonne que le coeur. Je disais hier à madame Salvage[95]
que je ne connaissais rien dans le monde d'aussi beau et de meilleur
que vous.

         [Note 95: Mme Salvage de Faverolles, fille de M. Dumorey,
         consul de France à Civita-Vecchia, qui avait été l'un des
         amis de M. Récamier. Séparée de son mari, elle n'avait jamais
         eu d'enfants, et, s'étant fixée en Italie, elle avait acheté
         à la porte de Rome une vigne sur les bords du Tibre avec un
         casin où elle donnait quelquefois des fêtes. «C'était, dit
         Mme Lenormant (_Souvenirs_, t. II, p. 103), une grande femme
         dont la taille était belle, mais sans grâces, les manières
         roides, le visage dur, les traits disproportionnés. Elle
         avait de l'esprit, mais cet esprit ressemblait à sa personne:
         il était sans charme et sans agrément. Elle avait de
         l'instruction, de la générosité, une grande faculté de
         dévouement et la passion des célébrités.» Elle s'était prise
         pour Mme Récamier d'un engouement très vif. Un peu plus tard,
         elle s'attacha avec le même entraînement, avec la même
         passion, à la duchesse de Saint-Leu, que Mme Récamier lui
         avait fait connaître. Mme Salvage accompagna la reine
         Hortense dans les voyages que celle-ci fit à Paris après les
         affaires de Strasbourg et de Boulogne, l'entoura de soins
         admirables dans sa dernière maladie, et fut son exécuteur
         testamentaire.]

«J'ai passé hier une heure avec le pape. Nous avons parlé de tout et des
sujets les plus hauts et les plus graves. C'est un homme très distingué
et très éclairé, et un prince plein de dignité. Il ne manquait aux
aventures de ma vie politique que d'être en relations avec un souverain
pontife; cela complète ma carrière.

«Voulez-vous savoir exactement ce que je fais? Je me lève à cinq heures,
et demie, je déjeune à sept heures; à huit heures je reviens dans mon
cabinet: je vous écris ou je fais quelques affaires, quand il y en a
(les détails pour les établissements français et pour les pauvres
français sont assez grands); à midi, je vais errer deux ou trois heures
parmi des ruines, ou à Saint-Pierre, ou au Vatican. Quelquefois je fais
une visite obligée avant ou après la promenade; à cinq heures, je
rentre; je m'habille pour la soirée; je dîne à six heures; à sept heures
et demie, je vais à une soirée avec madame de Chateaubriand, ou je
reçois quelques personnes chez moi. Vers onze heures je me couche, ou
bien je retourne encore dans la campagne, malgré les voleurs et la
_malaria_: qu'y fais-je? Rien: j'écoute le silence, et je regarde passer
mon ombre de portique en portique, le long des aqueducs éclairés par la
lune.

«Les Romains sont si accoutumés à ma vie _méthodique_, que je leur sers
à compter les heures. Qu'ils se dépêchent; j'aurai bientôt achevé le
tour du cadran.»


                                            «Rome, jeudi 8 janvier 1829.

«Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes passés
à la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades. C'était
pourtant là le seul bon moment de ma journée. J'allais pensant à vous
dans ces campagnes désertes; elles liaient dans mes sentiments l'avenir
et le passé, car autrefois je faisais aussi les mêmes promenades. Je
vais une ou deux fois la semaine à l'endroit où l'Anglaise s'est noyée:
qui se souvient aujourd'hui de cette pauvre jeune femme, miss
Bathurst[96]? ses compatriotes galopent le long du fleuve sans penser à
elle. Le Tibre, qui a vu bien d'autres choses ne s'en embarrasse pas du
tout. D'ailleurs, ses flots se sont renouvelés: ils sont aussi pâles et
aussi tranquilles que quand ils ont passé sur cette créature pleine
d'espérance, de beauté et de vie.

         [Note 96: Le triste événement auquel Chateaubriand fait ici
         allusion s'était passé au mois de mars 1824. Miss Bathurst,
         dans une promenade à cheval au bois du Tibre, avec une
         société brillante et nombreuse, avait été précipitée dans le
         fleuve par un faux pas de son cheval et y avait péri. Elle
         avait dix-sept ans et était remarquablement jolie.]

«Me voilà guindé bien haut sans m'en être aperçu. Pardonnez à un pauvre
lièvre retenu et mouillé dans son gîte. Il faut que je vous raconte une
petite historiette de mon dernier _mardi_. Il y avait à l'ambassade une
foule immense: je me tenais le dos appuyé contre une table de marbre,
saluant les personnes qui entraient et qui sortaient. Une Anglaise, que
je ne connaissais ni de nom ni de visage, s'est approchée de moi, m'a
regardé entre les deux yeux, et m'a dit avec cet accent que vous savez:
«Monsieur de Chateaubriand, vous êtes bien malheureux!» Étonné de
l'apostrophe et de cette manière d'entrer en conversation, je lui ai
demandé ce qu'elle voulait dire. Elle m'a répondu: «Je veux dire que je
vous plains.» En disant cela elle a accroché le bras d'une autre
Anglaise, s'est perdue dans la foule, et je ne l'ai pas revue du reste
de la soirée. Cette bizarre étrangère n'était ni jeune ni jolie: je lui
sais gré pourtant de ses paroles mystérieuses.

«Vos journaux continuent à rabâcher de moi. Je ne sais quelle mouche les
pique. Je devais me croire oublié autant que je le désire.

«J'écris à M. Thierry par le courrier. Il est à Hyères, bien malade. Pas
un mot de réponse de M. de la Bouillerie[97]»

         [Note 97: François-Marie-Pierre _Roullet_, baron de _la
         Bouillerie_ (1764-1833), pair de France, intendant général de
         la maison du Roi.]


À M. THIERRY.

                                              «Rome, ce 8 janvier 1829.

«J'ai été bien touché, monsieur, de recevoir la nouvelle édition de vos
_Lettres_[98] avec un mot qui prouve que vous avez pensé à moi. Si ce
mot était de votre main, j'espérerais pour mon pays que vos yeux se
rouvriraient aux études dont votre talent tire un si merveilleux parti.
Je lis, ou plutôt relis avec avidité cet ouvrage trop court. Je fais des
cornes à toutes les pages, afin de mieux rappeler les passages dont je
veux m'appuyer. Je vous citerai beaucoup, monsieur, dans le travail que
je prépare depuis tant d'années sur les deux premières races. Je mettrai
à l'abri mes idées et mes recherches derrière votre haute autorité;
j'adopterai souvent votre réforme des noms; enfin j'aurai le bonheur
d'être presque toujours de votre avis, en m'écartant, bien malgré moi
sans doute, du système proposé par M. Guizot; mais je ne puis, avec cet
ingénieux écrivain, renverser les monuments les plus authentiques, faire
de tous les Francs des _nobles_ et des _hommes libres_, et de tous les
Romains-Gaulois des _esclaves des Francs_. La loi salique et la loi
ripuaire ont une foule d'articles fondés sur la différence des
conditions entre les Francs: «Si quis ingenuus _ingenuum_ ripuarium
extra solum vendiderit, etc., etc.»

         [Note 98: _Lettres sur l'histoire de France pour servir
         d'Introduction à l'étude de cette histoire_, par Augustin
         Thierry.]

«Vous savez, monsieur, que je vous désirais vivement à Rome. Nous nous
serions assis sur des ruines: là vous m'auriez enseigné l'histoire;
vieux disciple, j'aurais écouté mon jeune maître avec le seul regret de
n'avoir plus devant moi assez d'années pour profiter de ses leçons:

  Tel est le sort de l'homme: il s'instruit avec l'âge.
            Mais que sert d'être sage,
            Quand le terme est si près?

«Ces vers sont d'une ode inédite faite par un homme qui n'est plus, par
mon bon et ancien ami Fontanes. Ainsi, monsieur, tout m'avertit, parmi
les débris de Rome, de ce que j'ai perdu, du peu de temps qui me reste,
et de la brièveté de ces espérances qui me semblaient si longues
autrefois: _spem longam_.

«Croyez, monsieur, que personne ne vous admire et ne vous est plus
dévoué que votre serviteur.»


DÉPÊCHE À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS.

                                              «Rome, ce 12 janvier 1829.

«Monsieur le comte,

«J'ai vu le pape le 2 de ce mois; il a bien voulu me retenir tête à tête
pendant une heure et demie. Je dois vous rendre compte de la
conversation que j'ai eue avec sa Sainteté.

«Il a d'abord été question de la France. Le pape a commencé par l'éloge
le plus sincère du roi. «Dans aucun temps, m'a-t-il, la famille royale
de France n'a offert un ensemble aussi complet de qualités et de
vertus. Voilà le calme rétabli parmi le clergé: les évêques ont fait
leur soumission.»

«--Cette soumission, ai-je répondu, est due en partie aux lumières et à
la modération de Votre Sainteté.»

«--J'ai conseillé, a répliqué le pape, de faire ce qui me semblait
raisonnable. Le spirituel n'était point compromis par les
ordonnances[99]; les évêques auraient peut-être mieux fait de ne pas
écrire leur première lettre; mais après avoir dit _non possumus_, il
leur était difficile de reculer. Ils ont tâché de montrer le moins de
contradiction possible entre leurs actions et leur langage au moment de
leur adhésion: il faut le leur pardonner. Ce sont des hommes pieux, très
attachés au roi et à la monarchie; ils ont leur faiblesse comme tous les
hommes.»

         [Note 99: Les ordonnances du 16 juin 1828. La première
         décidait qu'à partir du 1er octobre 1828, les établissements
         connus sous le nom d'écoles secondaires ecclésiastiques,
         dirigés par des personnes appartenant a une congrégation
         religieuse non autorisée, et existant à Aire, Belley,
         Bordeaux, Dôle, Forcalquier, Montmorillon, Saint-Acheul et
         Sainte-Anne d'Auray, seraient soumis au régime de
         l'Université. À l'avenir, pour demeurer ou devenir chargés,
         soit de la direction, soit de l'enseignement dans une des
         maisons d'éducation qui dépendaient de l'Université ou dans
         une école secondaire ecclésiastique, les candidats devraient
         affirmer par écrit qu'ils n'appartenaient à aucune
         congrégation religieuse illégalement établie en France.

         La seconde ordonnance limitait à vingt mille le nombre des
         élèves qui pourraient être placés dans les séminaires; la
         fondation de ces établissements était réservée au Roi, sur la
         demande des évêques, et d'après la proposition du ministre
         des affaires ecclésiastiques. Il était défendu d'y recevoir
         des externes, et les élèves, après deux années d'études dans
         la maison, seraient tenus de porter le vêtement
         ecclésiastique; à l'avenir, le diplôme de bachelier
         ès-lettres ne serait plus conféré dans les séminaires qu'aux
         élèves irrévocablement engagés dans les ordres.]

«Tout cela, monsieur le comte, était dit en français très clairement et
très bien.

«Après avoir remercié le saint-père de la confiance qu'il me témoignait,
je lui ai parlé avec considération du cardinal secrétaire d'État:

«Je l'ai choisi, m'a-t-il dit, parce qu'il a voyagé, qu'il connaît les
affaires générales de l'Europe et qu'il m'a semblé avoir la sorte de
capacité que demande sa place. Il n'a écrit, relativement à vos deux
ordonnances, que ce que je pensais et que ce que je lui avais recommandé
d'écrire.

«--Oserais-je communiquer à Sa Sainteté, ai-je repris, mon opinion sur
la situation religieuse de la France?»

«--Vous me ferez grand plaisir,» m'a répondu le pape.

«Je supprime quelques compliments que Sa Sainteté a bien voulu
m'adresser.

«Je pense donc, très saint-père, que le mal est venu dans l'origine
d'une méprise du clergé: au lieu d'appuyer les institutions nouvelles,
ou du moins de se taire sur ces institutions, il a laissé échapper des
paroles de blâme, pour ne rien dire de plus, dans des mandements et dans
des discours. L'impiété, qui ne savait que reprocher à de saints
ministres, a saisi ces paroles et en a fait une arme; elle s'est écriée
que le catholicisme était incompatible avec l'établissement des libertés
publiques, qu'il y avait guerre à mort entre la charte et les prêtres.
Par une conduite opposée, nos ecclésiastiques auraient obtenu tout ce
qu'ils auraient voulu de la nation. Il y a un grand fonds de religion en
France, et un penchant visible à oublier nos anciens malheurs au pied
des autels; mais aussi il y a un véritable attachement aux institutions
apportées par les fils de saint Louis. On ne saurait calculer le degré
de puissance auquel serait parvenu le clergé, s'il s'était montré à la
fois l'ami du roi et de la charte. Je n'ai cessé de prêcher cette
politique dans mes écrits et dans mes discours; mais les passions du
moment ne voulaient pas m'entendre et me prenaient pour un ennemi.»

«Le pape m'avait écouté avec la plus grande attention.

«--J'entre dans vos idées, m'a-t-il dit après un moment de silence.
Jésus-Christ ne s'est point prononcé sur la forme des gouvernements.
_Rendez à César ce qui appartient à César_ veut seulement dire: obéissez
aux autorités établies. La religion catholique a prospéré au milieu des
républiques comme au sein des monarchies; elle fait des progrès immenses
aux États-Unis; elle règne seule dans les Amériques espagnoles.»

«Ces mots sont très remarquables, monsieur le comte, au moment même où
la cour de Rome incline fortement à donner l'institution aux évêques
nommés par Bolivar[100].

         [Note 100: Simon _Bolivar_ (1783-1830), le libérateur de
         l'Amérique espagnole. Il réunit en une seule république, sous
         le nom de Colombie, le Vénézuéla et la Nouvelle-Grenade
         (1819), proclama l'indépendance du Pérou (1822), et fonda au
         sud de ce pays un nouvel état qui prit le nom de Bolivie et
         auquel il donna une constitution (1826). Il fut à différentes
         reprises président des États qu'il avait affranchis.]

«Le pape a repris: «Vous voyez quelle est l'affluence des étrangers
protestants à Rome: leur présence fait du bien au pays; mais elle est
bonne encore sous un autre rapport: les Anglais arrivent ici avec les
plus étranges notions sur le pape et la papauté, sur le fanatisme du
clergé, sur l'esclavage du peuple dans ce pays: ils n'y ont pas séjourné
deux mois qu'ils sont tout changés. Ils voient que je ne suis qu'un
évêque comme un autre évêque, que le clergé romain n'est ni ignorant ni
persécuteur, et que mes sujets ne sont pas des bêtes de somme.»

«Encouragé par cette espèce d'effusion du coeur et cherchant à élargir
le cercle de la conversation, j'ai dit au souverain pontife: «Votre
Sainteté ne penserait-elle pas que le moment est favorable à la
recomposition de l'unité catholique, à la réconciliation des sectes
dissidentes, par de légères concessions sur la discipline? Les préjugés
contre la cour de Rome s'effacent de toutes parts, et, dans un siècle
encore ardent, l'oeuvre de la réunion avait déjà été tentée par Leibnitz
et Bossuet.»

«--Ceci est une grande chose, m'a dit le pape; mais je dois attendre le
moment fixé par la Providence. Je conviens que les préjugés s'effacent;
la division des sectes en Allemagne a amené la lassitude de ces sectes.
En Saxe, où j'ai résidé trois ans, j'ai le premier fait établir un
hôpital des enfants trouvés et obtenu que cet hôpital serait desservi
par des catholiques. Il s'éleva alors un cri général contre moi parmi
les protestants; aujourd'hui ces mêmes protestants sont les premiers à
applaudir à l'établissement et à le doter. Le nombre des catholiques
augmente dans la Grande-Bretagne; il est vrai qu'il s'y mêle beaucoup
d'étrangers.»

«Le pape ayant fait un moment de silence, j'en ai profité pour
introduire la question des catholiques d'Irlande.

«--Si l'émancipation a lieu, ai-je dit, la religion catholique
s'accroîtra encore dans la Grande-Bretagne.»

«--C'est vrai d'un côté, a répliqué Sa Sainteté, mais de l'autre il y a
des inconvénients. Les catholiques irlandais sont bien ardents et bien
inconsidérés. O'Connell, d'ailleurs homme de mérite, n'a-t-il pas été
dire dans un discours qu'il y avait un concordat proposé entre le
Saint-Siège et le gouvernement britannique? il n'en est rien; cette
assertion, que je ne puis contredire publiquement, m'a fait beaucoup de
peine. Ainsi pour la réunion des dissidents, il faut que les choses
soient mûres, et que Dieu achève lui-même son ouvrage. Les papes ne
peuvent qu'attendre.»

«Ce n'était pas là, monsieur le comte, mon opinion: mais s'il
m'importait de faire connaître au roi celle du saint-père sur un sujet
aussi grave, je n'étais pas appelé à la combattre.

«--Que diront vos journaux? a repris le pape avec une sorte de gaieté.
Ils parlent beaucoup! Ceux des Pays-Bas encore davantage; mais on me
mande qu'une heure après avoir lu leurs articles, personne n'y pense
plus dans votre pays.»

«--C'est la pure vérité, très saint-père: vous voyez comme _la Gazette
de France_ m'arrange (car je sais que Sa Sainteté lit tous nos journaux,
sans en excepter _le Courrier_[101]); le souverain pontife me traite
pourtant avec une extrême bonté; j'ai donc lieu de croire que _la
Gazette_ ne lui fait pas un grand effet.» Le pape a ri en secouant la
tête. «Eh bien! très saint-père, il en est des autres comme de Votre
Sainteté; si le journal dit vrai, la bonne chose qu'il a dite reste;
s'il dit faux, c'est comme s'il n'avait rien dit du tout. Le pape doit
s'attendre à des discours pendant la session: l'extrême droite
soutiendra que M. le cardinal Bernetti n'est pas un prêtre, et que ses
lettres sur les ordonnances ne sont pas articles de foi; l'extrême
gauche déclarera qu'on n'avait pas besoin de prendre les ordres de Rome.
La majorité applaudira à la déférence du conseil du roi, et louera
hautement l'esprit de sagesse et de paix de Votre Sainteté.»

         [Note 101: _Le Courrier français_, un des journaux les plus
         avancés de l'opposition de gauche. Il avait commencé de
         paraître, le 21 juin 1819, sous le simple titre de
         _Courrier_; le 1er février 1820, il avait pris le titre de
         _Courrier français_. Ses principaux rédacteurs étaient
         Châtelain, Avenel et Alexis de Jussieu.]

«Cette petite explication a paru charmer le saint-père, content de
trouver quelqu'un instruit du jeu des rouages de notre machine
constitutionnelle. Enfin, monsieur le comte, pensant que le roi et son
conseil seraient bien aises de connaître la pensée du pape sur les
affaires actuelles de l'Orient, j'ai répété quelques nouvelles de
journaux, n'étant point autorisé à communiquer au saint-siège ce que
vous m'avez mandé de positif dans votre dépêche du 18 décembre sur le
rappel de notre expédition de Morée.

«Le pape n'a point hésité à me répondre; il m'a paru alarmé de la
discipline militaire imprudemment enseignée aux Turcs. Voici ses propres
paroles:

«Si les Turcs sont déjà capables de résister à la Russie, quelle sera
leur puissance quand ils auront obtenu une paix glorieuse? Qui les
empêchera, après quatre ou cinq années de repos et de perfectionnement
dans leur tactique nouvelle, de se jeter sur l'Italie?»

«Je vous l'avouerai, monsieur le comte, en retrouvant ces idées et ces
inquiétudes dans la tête du souverain le plus exposé à ressentir le
contre-coup de l'énorme erreur que l'on a commise, je me suis applaudi
de vous avoir montré avec plus de détails, dans ma _Note sur les
affaires d'Orient_, les mêmes idées et les mêmes inquiétudes.

«--Il n'y a, a ajouté le pape, qu'une résolution ferme de la part des
puissances alliées qui puisse mettre un terme au malheur dont l'avenir
est menacé. La France et l'Angleterre sont encore à temps pour tout
arrêter; mais si une nouvelle campagne s'ouvre, elle peut communiquer le
feu à l'Europe, et il sera trop tard pour l'éteindre.»

«--Réflexion d'autant plus juste, ai-je reparti, que si l'Europe se
divisait, ce qu'à Dieu ne plaise, cinquante mille Français remettraient
tout en question.»

«Le pape n'a point répondu; il m'a paru seulement que l'idée de voir les
Français en Italie ne lui inspirait aucune crainte. On est las partout
de l'inquisition de la cour de Vienne, de ses tracasseries, de ses
empiétements continuels et de ses petites trames pour unir, dans une
confédération contre la France, des peuples qui détestent le joug
autrichien.

«Tel est, monsieur le comte, le résumé de ma longue conversation avec Sa
Sainteté. Je ne sais si l'on a jamais été à même de connaître plus à
fond les sentiments intimes d'un pape, si l'on a jamais entendu un
prince qui gouverne le monde chrétien s'exprimer avec tant de netteté
sur des sujets aussi vastes, aussi en dehors du cercle étroit des lieux
communs diplomatiques. Ici point d'intermédiaire entre le souverain
pontife et moi, et il était aisé de voir que Léon XII, par son caractère
de candeur, par l'entraînement d'une conversation familière, ne
dissimulait rien et ne cherchait point à tromper.

«Les penchants et les voeux du pape sont évidemment pour la France:
lorsqu'il a pris les clefs de saint Pierre, il appartenait à la faction
des _zelanti_; aujourd'hui il a cherché sa force dans la modération:
c'est ce qu'enseigne toujours l'usage du pouvoir. Par cette raison, il
n'est point aimé de la faction cardinaliste qu'il a quittée. N'ayant
trouvé aucun homme de talent dans le clergé séculier, il a choisi ses
principaux conseils dans le clergé régulier; d'où il arrive que les
moines sont pour lui, tandis que les prélats et les simples prêtres lui
font une espèce d'opposition. Ceux-ci, quand je suis arrivé à Rome,
avaient tous l'esprit plus ou moins infecté des mensonges de notre
congrégation; aujourd'hui ils sont infiniment plus raisonnables; tous,
en général, blâment la levée de boucliers de notre clergé. Il est
curieux de remarquer que les jésuites ont autant d'ennemis ici qu'en
France: ils ont surtout pour adversaires les autres religieux et les
chefs d'ordre. Ils avaient formé un plan au moyen duquel ils se seraient
emparés exclusivement de l'instruction publique à Rome: les dominicains
ont déjoué ce plan. Le pape n'est pas très populaire, parce qu'il
administre bien. Sa petite armée est composée de vieux soldats de
Bonaparte qui ont une tenue très militaire, et font bonne police sur les
grands chemins. Si Rome matérielle a perdu sous le rapport pittoresque,
elle a gagné en propreté et en salubrité. Sa Sainteté fait planter des
arbres, arrêter des ermites et des mendiants: autre sujet de plainte
pour la populace. Léon XII est grand travailleur; il dort peu et ne
mange presque point. Il ne lui est resté de sa jeunesse qu'un seul goût,
celui de la chasse, exercice nécessaire à sa santé qui, d'ailleurs,
semble s'affermir. Il tire quelques coups de fusil dans la vaste
enceinte des jardins du Vatican. Les _zelanti_ ont bien de la peine à
lui pardonner cette innocente distraction. On reproche au pape de la
faiblesse et de l'inconstance dans ses affections.

«Le vice radical de la constitution politique de ce pays est facile à
saisir: ce sont des vieillards qui nomment pour souverain un vieillard
comme eux. Ce vieillard, devenu maître, nomme à son tour cardinaux des
vieillards. Tournant dans ce cercle vicieux, le suprême pouvoir énervé
est toujours ainsi au bord de la tombe. Le prince n'occupe jamais assez
longtemps le trône pour exécuter les plans d'amélioration qu'il peut
avoir conçus. Il faudrait qu'un pape eût assez de résolution pour faire
tout à coup une nombreuse promotion de jeunes cardinaux, de manière à
assurer la majorité à l'élection future d'un jeune pontife. Mais les
règlements de Sixte-Quint qui donnent le chapeau à des charges du
palais, l'empire de la coutume et des moeurs, les intérêts du peuple qui
reçoit des gratifications à chaque mutation de la tiare, l'ambition
individuelle des cardinaux qui veulent des règnes courts, afin de
multiplier les chances de la papauté, mille autres obstacles trop longs
à déduire, s'opposent au rajeunissement du Sacré Collège.

«La conclusion de cette dépêche, monsieur le comte, est que, dans l'état
actuel des choses, le roi peut compter entièrement sur la cour de Rome.

«En garde contre ma manière de voir et de sentir, si j'ai quelque
reproche à me faire dans le récit que j'ai l'honneur de vous
transmettre, c'est d'avoir plutôt affaibli qu'exagéré l'expression des
paroles de Sa Sainteté. Ma mémoire est très sûre; j'ai écrit la
conversation en sortant du Vatican, et mon secrétaire intime n'a fait
que la copier mot à mot sur ma minute. Celle-ci, tracée rapidement,
était à peine lisible pour moi-même. Vous n'auriez jamais pu la
déchiffrer[102].

         [Note 102: Peu de temps après la date de cette lettre, M. de
         la Ferronnays, malade, partit pour l'Italie et laissa _par
         intérim_ aux mains de M. Portalis le portefeuille des
         affaires étrangères. Ch.--Depuis longtemps, la santé de M. de
         la Ferronnays était ébranlée. Déjà il avait demandé et obtenu
         un congé. Il était revenu à son poste; mais, le 2 janvier
         1829, étant dans le cabinet du roi, il éprouva une faiblesse,
         à la suite de laquelle la maladie qu'on avait crue conjurée
         reprit le dessus. Il donna sa démission. Une ordonnance
         rendue le 4 janvier, sans le remplacer au Conseil, confia
         l'intérim du ministère des Affaires étrangères à M. Portalis,
         garde des sceaux. M. de Rayneval, qui déjà avait remplacé M.
         de la Ferronnays pendant son congé, restait chargé de la
         direction du ministère.]

«J'ai l'honneur d'être, etc.»


À MADAME RÉCAMIER.

                                        «Rome, mardi 13 janvier 1829.

«Hier au soir je vous écrivais à huit heures la lettre que M. du
Viviers[103] vous porte; ce matin, à mon réveil, je vous écris encore
par le courrier ordinaire qui part à midi. Vous connaissez les pauvres
dames de Saint-Denis: elles sont bien abandonnées depuis l'arrivée des
grandes dames de la Trinité-du-Mont; sans être l'ennemi de celles-ci, je
me suis rangé avec madame de Ch..... du côté du faible. Depuis un mois
les dames de Saint-Denis voulaient donner une fête à M. l'_ambassadeur_
et à madame l'_ambassadrice_: elle a eu lieu hier à midi. Figurez-vous
un théâtre arrangé dans une espèce de sacristie qui avait une tribune
sur l'église; pour acteurs une douzaine de petites filles, depuis l'âge
de huit ans jusqu'à quatorze ans, jouant les _Machabées_. Elles
s'étaient fait elles-mêmes leurs casques et leurs manteaux. Elles
déclamaient leurs vers français avec une verve et un accent italien le
plus drôle du monde; elles tapaient du pied dans les moments énergiques:
il y avait une nièce de Pie VII, une fille de Thorwaldsen et une autre
fille de Chauvin le peintre. Elles étaient jolies incroyablement dans
leurs parures de papier. Celle qui jouait le grand-prêtre avait une
grande barbe noire qui la charmait, mais qui la piquait, et qu'elle
était obligée d'arranger continuellement avec une petite main blanche de
treize ans. Pour spectateurs, nous, quelques mères, les religieuses,
madame Salvage, deux ou trois abbés et une autre vingtaine de petites
pensionnaires, toutes en blanc avec des voiles. Nous avions fait
apporter de l'ambassade des gâteaux et des glaces. On jouait du piano
dans les entr'actes. Jugez des espérances et des joies qui ont dû
précéder cette fête dans le couvent, et des souvenirs qui la suivront!
Le tout a fini par _Vivat in æternum_, chanté par trois religieuses dans
l'église.»

         [Note 103: M. du Viviers était un des attachés de
         l'ambassade; en même temps que la lettre à Mme Récamier, il
         portait à Paris le récit de la conversation que Chateaubriand
         avait eue avec le pape.]


                                              «Rome, le 15 janvier 1829.

«À vous encore! Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie comme en
France: je me figurais qu'ils battaient votre petite fenêtre; je me
trouvais transporté dans votre petite chambre, je voyais votre harpe,
votre piano, vos oiseaux; vous me jouiez mon air favori ou celui de
Shakespeare: et j'étais à Rome, loin de vous! Quatre cents lieues et les
Alpes nous séparaient!

«J'ai reçu une lettre de cette dame spirituelle qui venait quelquefois
me voir au ministère; jugez comme elle me fait bien la cour: elle est
turque enragée; Mahmoud est un grand homme qui a devancé sa nation!

«Cette Rome, au milieu de laquelle je suis, devrait m'apprendre à
mépriser la politique. Ici la liberté et la tyrannie ont également péri;
je vois les ruines confondues de la République romaine et de l'empire de
Tibère; qu'est-ce aujourd'hui que tout cela dans la même poussière! Le
capucin qui balaye en passant cette poussière avec sa robe ne
semble-t-il pas rendre plus sensible encore la vanité de tant de
vanités? Cependant je reviens malgré moi aux destinées de ma pauvre
patrie. Je lui voudrais religion, gloire et liberté, sans songer à mon
impuissance pour la parer de cette triple couronne.»


                                           «Rome, jeudi 5 février 1829.

«_Torre Vergata_ est un bien de moines situé à une lieue à peu près du
_tombeau de Néron_, sur la gauche en venant de Rome, dans l'endroit le
plus beau et le plus désert: là est une immense quantité de ruines à
fleur de terre recouvertes d'herbe et de chardons. J'y ai commencé une
fouille avant-hier mardi, en cessant de vous écrire. J'étais accompagné
d'Hyacinthe et de Visconti[104] qui dirige la fouille. Il faisait le
plus beau temps du monde. Une douzaine d'hommes armés de bêches et de
pioches, qui déterraient des tombeaux et des décombres de maisons et de
palais dans une profonde solitude, offraient un spectacle digne de vous.
Je faisais un seul voeu: c'était que vous fussiez là. Je consentirais
volontiers à vivre avec vous sous une tente au milieu de ces débris.

         [Note 104: Il ne s'agit ici ni du célèbre archéologue
         Ennius-Quirinus Visconti, qui était mort en 1818, ni de son
         fils, Louis Visconti, architecte de l'empereur Napoléon III,
         à qui l'on doit l'achèvement du Louvre, et qui en 1829
         habitait la France, où son père l'avait fait naturaliser dès
         1798. Le Visconti dont parle Chateaubriand est le chevalier
         Philippe-Aurélien _Visconti_ (1754-1831), frère
         d'Ennius-Quirinus. Il était en 1829 commissaire du musée et
         des antiquités de Rome et président de l'Académie des
         beaux-arts. On lui doit, outre le premier volume du _Musée
         Chiaramonti_, un grand nombre de notices et descriptions de
         fresques ou de sculptures antiques.]

«J'ai mis moi-même la main à l'oeuvre; j'ai découvert des fragments de
marbre: les indices sont excellents, j'espère trouver quelque chose qui
me dédommagera de l'argent perdu à cette loterie des morts; j'ai déjà un
bloc de marbre grec assez considérable pour faire le buste du Poussin.
Cette fouille va devenir le but de mes promenades; je vais aller
m'asseoir tous les jours au milieu de ces débris. À quel siècle, à quels
hommes appartenaient-ils? Nous remuons peut-être la poussière la plus
illustre sans le savoir. Une inscription viendra peut-être éclairer
quelque fait historique, détruire quelque erreur, établir quelque
vérité. Et puis, quand je serai parti avec mes douze paysans demi-nus,
tout retombera dans l'oubli et le silence. Vous représentez-vous toutes
les passions, tous les intérêts qui s'agitaient autrefois dans ces lieux
abandonnés? Il y avait des maîtres et des esclaves, des heureux et des
malheureux, de belles personnes qu'on aimait et des ambitieux qui
voulaient être ministres. Il y reste quelques oiseaux et moi, encore
pour un temps fort court; nous nous envolerons bientôt. Dites-moi,
croyez-vous que cela vaille la peine d'être un des membres du conseil
d'un petit roi des Gaules, moi, barbare de l'Armorique, voyageur chez
des sauvages d'un monde inconnu des Romains, et ambassadeur auprès de
ces prêtres qu'on jetait aux lions? Quand j'appelai Léonidas à
Lacédémone, il ne me répondit pas: le bruit de mes pas à _Torre Vergata_
n'aura réveillé personne. Et quand je serai à mon tour dans mon tombeau,
je n'entendrai pas même le son de votre voix. Il faut donc que je me
hâte de me rapprocher de vous et de mettre fin à toutes ces chimères de
la vie des hommes. Il n'y a de bon que la retraite, et de vrai qu'un
attachement comme le vôtre.»


                                              «Rome, ce 7 février 1829.

«J'ai reçu une longue lettre du général Guilleminot[105]; il me fait un
récit lamentable de ce qu'il a souffert dans des courses sur les côtes
de la Grèce: et pourtant Guilleminot était ambassadeur; il avait de
grands vaisseaux et une armée à ses ordres. Aller, après le départ de
nos soldats, dans un pays où il ne reste pas une maison et un champ de
blé, parmi quelques hommes épars, forcés à devenir brigands par la
misère, ce n'est pas pour une femme (madame Lenormant) un projet
possible[106].

         [Note 105: Armand-Charles, comte _Guilleminot_ (1774-1840).
         Général de division depuis le 28 mars 1813, il devint, lors
         de la campagne de 1823 en Espagne, chef d'état-major du duc
         d'Angoulême, et, en récompense de ses services, fut créé pair
         de France (9 octobre 1823), et envoyé par Louis XVIII comme
         ambassadeur à Constantinople, où il resta de 1824 à 1831.]

         [Note 106: Une exploration de la Morée faite au point de vue
         de la science et des arts avait été organisée par le
         gouvernement, et M. Charles Lenormant avait été désigné pour
         en faire partie. Sa femme, nièce de Mme Récamier, se
         disposait à le rejoindre.]

«J'irai ce matin à ma fouille: hier nous avons trouvé le squelette d'un
soldat goth et le bras d'une statue de femme. C'était rencontrer le
destructeur avec la ruine qu'il avait faite; nous avons une grande
espérance de retrouver ce matin la statue. Si les débris d'architecture
que je découvre en valent la peine, je ne les renverserai pas pour
vendre les briques comme on fait ordinairement; je les laisserai debout,
et ils porteront mon nom: ils sont du temps de Domitien. Nous avons une
inscription qui nous l'indique: c'est le beau temps des arts romains.»


DÉPÊCHES À M. LE COMTE PORTALIS.

                                       «Rome, ce lundi 9 février 1829.

MORT DE LÉON XII.

«Monsieur le comte,

«Sa Sainteté a ressenti subitement une attaque du mal auquel elle est
sujette: sa vie est dans le plus imminent danger. On vient d'ordonner de
fermer tous les spectacles. Je sors de chez le cardinal secrétaire
d'État, qui lui-même est malade et qui désespère des jours du pape. La
perte de ce souverain pontife si éclairé et si modéré serait dans ce
moment une vraie calamité pour la chrétienté et surtout pour la France.
J'ai cru, monsieur le comte, qu'il importait au gouvernement du roi
d'être prévenu de cet événement probable, afin qu'il pût prendre
d'avance les mesures qu'il jugerait nécessaires. En conséquence, j'ai
expédié pour Lyon un courrier à cheval. Ce courrier porte une lettre
que j'écris à M. le préfet du Rhône, avec une dépêche télégraphique
qu'il vous transmettra et une autre lettre que je le prie de vous
envoyer par estafette. Si nous avons le malheur de perdre Sa Sainteté,
un nouveau courrier vous portera jusqu'à Paris tous les détails.

«J'ai l'honneur, etc.»


                                                 «Huit heures du soir.

«La congrégation des cardinaux déjà rassemblée a défendu au cardinal
secrétaire d'État de délivrer des permis pour des chevaux de poste. Mon
courrier ne pourra partir qu'après le départ du courrier du Sacré
Collège, en cas de mort du pape. J'ai essayé d'envoyer un homme porter
mes dépêches à la frontière de la Toscane. Les mauvais chemins et le
manque de chevaux de louage ont rendu ce dessein impraticable. Forcé
d'attendre dans Rome, devenue une espèce de prison fermée, j'espère
toujours que la nouvelle, au moyen du télégraphe, vous parviendra
quelques heures avant qu'elle soit connue des autres gouvernements au
delà des Alpes. Il pourrait se faire néanmoins que le courrier envoyé au
nonce, et qui sera parti nécessairement avant le mien, vous donnât
lui-même, en passant à Lyon, la nouvelle par le télégraphe.»


                              «Mardi, 10 février, neuf heures du matin.

«_Le pape vient d'expirer_: mon courrier part. Dans quelques heures il
sera suivi de M. le comte de Montebello, attaché à l'ambassade.»


                                             «Rome, ce 10 février 1829.

«Monsieur le comte,

«J'ai expédié à Lyon, il y a environ deux heures le courrier
extraordinaire à cheval qui vous transmettra la nouvelle imprévue et
déplorable de la mort de Sa Sainteté. Maintenant je fais partir M. le
comte de Montebello[107], attaché à l'ambassade, pour vous porter
quelques détails nécessaires.

         [Note 107: Napoléon-Auguste, duc de _Montebello_ (1801-1874),
         fils du maréchal Lannes. En considération des services
         militaires rendus par son père, tué glorieusement à Essling,
         il avait été nommé pair de France le 27 janvier 1827, mais il
         ne prit séance qu'après la révolution de Juillet. Dans
         l'intervalle, il avait voyagé aux États-Unis, puis avait été
         attaché à l'ambassade de France à Rome. Il devint en 1836
         ambassadeur de France près la Confédération helvétique, et,
         en 1838, ambassadeur à Naples. Ministre de la Marine, du 9
         mai 1847 au 24 février 1848, représentant du peuple à
         l'Assemblée législative, de 1849 à 1851, il fut nommé
         sénateur le 5 octobre 1864 et remplit les fonctions
         d'ambassadeur à Saint-Pétersbourg, du 15 février 1858 au 6
         janvier 1866.--Alors qu'il était à Rome secrétaire de
         l'ambassade, il demanda un jour à Chateaubriand, en présence
         de M. de Marcellus, la permission d'aller voir sa marraine,
         la duchesse de Saint Leu, qu'une loi tenait éloignée du
         royaume. «Allez, monsieur, allez», lui dit l'ambassadeur; «à
         Dieu ne plaise que je vous en empêche. Portez-lui mes
         hommages. La liberté n'a plus rien à craindre de la
         gloire.»--Lorsque le jeune attaché fut sorti, Chateaubriand
         dit à M. de Marcellus: «L'un des grands griefs qui m'a fait
         éloigner de Rome quand j'y étais premier secrétaire de
         l'ambassade du cardinal Fesch, c'est une visite au roi de
         Sardaigne retiré du trône, visite, disait-on, qui sentait le
         royaliste et l'émigré. Aujourd'hui, ambassadeur à Rome à mon
         tour, c'est moi qui envoie un de mes officiers saluer une
         reine en retraite et proscrite: ma vie est pleine de ces
         contrastes.»]

«Le pape est mort de cette affection hémorroïdale à laquelle il était
sujet. Le sang, s'étant porté sur la vessie, occasionna une rétention
qu'on essaya de soulager au moyen de la sonde. On croit que Sa Sainteté
a été blessée dans l'opération. Quoi qu'il en soit, après quatre jours
de souffrances, Léon XII a expiré ce matin à neuf heures comme
j'arrivais au Vatican, où un agent de l'ambassade avait passé la nuit.
La lettre partie par mon premier courrier vous informe, monsieur le
comte, de mes inutiles efforts pour obtenir le permis des chevaux de
poste avant la mort du pape.

«Hier je me rendis chez le cardinal secrétaire d'État, encore très
souffrant d'un violent accès de goutte; j'eus avec lui un assez long
entretien sur les suites du malheur dont nous étions menacés. Je
déplorai la perte d'un prince dont les sentiments modérés et la
connaissance des affaires de l'Europe étaient si utiles au repos de la
chrétienté. «C'est, me répondit le secrétaire d'État, non-seulement un
grand malheur pour la France, mais un plus grand malheur pour l'État
romain que vous ne l'imaginez. Le mécontentement et la misère sont
grands dans nos provinces, et, pour peu que les cardinaux croient devoir
suivre un autre système que celui de Léon XII, ils verront comment ils
s'en tireront. Quant à moi, mes fonctions cessent avec la vie du pape,
et je n'aurai rien à me reprocher.»

«Ce matin j'ai revu le cardinal Bernetti qui, en effet, a cessé ses
fonctions de secrétaire d'État: il m'a tenu le langage de la veille. Je
lui ai demandé à le rencontrer avant qu'il s'enfermât dans le conclave.
Nous sommes convenus que nous parlerions du choix d'un souverain pontife
qui pourrait être le continuateur du système de modération de Léon XII.
J'aurai l'honneur de vous transmettre tous les renseignements que je
recueillerai.

«Il est probable que la mort du pape et la chute du cardinal Bernetti
vont réjouir les ennemis des _ordonnances_[108]; ils proclameront cet
événement malheureux une punition du ciel. Il est aisé déjà de lire
cette pensée sur quelques visages français à Rome.

         [Note 108: Il s'agit toujours des ordonnances du 16 juin
         1828.]

«Je regrette doublement le pape; j'avais eu le bonheur de gagner sa
confiance: les préjugés que l'on avait pris soin de faire naître contre
moi dans son esprit, avant mon arrivée, s'étaient dissipés, et il me
faisait l'honneur de témoigner hautement et publiquement, en toute
occasion, l'estime qu'il voulait bien me porter.

«Maintenant, monsieur le comte, permettez-moi d'entrer dans
l'explication de quelques faits.

J'étais ministre des affaires étrangères à l'époque de la mort de Pie
VII. Vous trouverez dans les cartons du ministère, si vous jugez à
propos d'en prendre connaissance, la suite de mes relations avec M. le
duc de Laval. L'usage est, à la mort d'un pape, d'envoyer un ambassadeur
extraordinaire, ou d'accréditer l'ambassadeur résidant par de nouvelles
lettres auprès du Sacré Collège. C'est ce dernier parti que je proposai
de suivre à feu S. M. Louis XVIII. Le roi ordonnera ce qu'il croira de
meilleur pour son service. Quatre cardinaux français vinrent à Rome pour
l'élection de Léon XII. La France en compte aujourd'hui cinq; c'est
certainement un nombre de voix qui n'est pas à dédaigner dans le
conclave. J'attends, monsieur le comte, les ordres du roi. M. de
Montebello, chargé de vous remettre cette dépêche, restera à votre
disposition.

                                        «J'ai l'honneur, etc., etc.»


À MADAME RÉCAMIER.

                          «Rome, 10 février 1829, onze heures du soir.

«Je voulais vous écrire une longue lettre, mais la dépêche que j'ai été
obligé d'écrire de ma propre main et la fatigue de ces derniers jours
m'ont épuisé.

«Je regrette le pape; j'avais obtenu sa confiance. Me voilà maintenant
chargé d'une grande mission, il m'est impossible de savoir quel en sera
le résultat, et quelle influence elle aura sur ma destinée.

«Les conclaves durent ordinairement deux mois, ce qui me laissera
toujours libre pour Pâques. Je vous parlerai bientôt à fond de tout
cela.

«Imaginez-vous qu'on a trouvé ce pauvre pape, jeudi dernier, avant qu'il
fût malade, écrivant son épitaphe. On a voulu le détourner de ces
tristes idées: «Mais non, a-t-il dit, cela sera fini dans peu de jours.»


                                         «Jeudi. Rome, 12 février 1829.

«Je lis vos journaux. Ils me font souvent de la peine. Je vois dans _le
Globe_ que M. le comte Portalis est, selon ce journal, mon ennemi
déclaré. Pourquoi? Est-ce que je demande sa place? Il se donne trop de
peine; je ne pense point à lui. Je lui souhaite toutes les prospérités
possibles; mais pourtant, s'il était vrai qu'il voulût la guerre, il me
trouverait. On me semble déraisonner sur tout, et sur l'_immortel
Mahmoud_, et sur l'évacuation de la Morée.

«Dans les chances les plus probables, cette évacuation remettra la Grèce
sous le joug des Turcs, avec la perte pour nous de notre honneur et de
quarante millions. Il y a prodigieusement d'esprit en France, mais on
manque de tête et de bon sens: deux phrases nous enivrent, on nous mène
avec des mots, et, ce qu'il y a de pis, c'est que nous sommes toujours
prêts à dénigrer nos amis et à élever nos ennemis. Au reste, n'est-il
pas curieux que l'on fasse tenir au roi, dans un discours, mon propre
langage, sur l'_accord des libertés publiques et de la royauté_[109], et
qu'on m'en ait tant voulu pour avoir tenu ce langage? Et les hommes qui
font parler ainsi la couronne étaient les plus chauds partisans de la
censure! Au surplus, je vais voir l'élection du chef de la chrétienté;
ce spectacle est le dernier grand spectacle auquel j'assisterai dans ma
vie[110]; il clora ma carrière.

         [Note 109: L'ouverture des Chambres avait eu lieu le 27
         janvier. Le discours du trône contenait en effet cette
         phrase: «L'expérience a dissipé le prestige des théories
         insensées; la France sait bien, comme vous, sur quelles bases
         son bonheur repose, et ceux même qui le chercheraient
         ailleurs que dans _l'union sincère de l'autorité royale et
         des libertés_ que la Charte a consacrées seraient hautement
         désavoués par elle.»]

         [Note 110: Je me trompais. (Note de 1837.) CH.]

«Maintenant que les plaisirs de Rome sont finis, les affaires
commencent. Je vais être obligé d'écrire d'un côté au gouvernement tout
ce qui se passe, et de l'autre de remplir les devoirs de ma position
nouvelle; il faut complimenter le Sacré Collège, assister aux
funérailles du saint-père, auquel je m'étais attaché parce qu'on
l'aimait peu, et d'autant plus qu'ayant craint de trouver en lui un
ennemi, j'ai trouvé un ami qui, du haut de la chaire de Saint-Pierre, a
donné un démenti formel à mes calomniateurs _chrétiens_. Puis vont me
tomber sur la tête les cardinaux de France. J'ai écrit pour faire des
représentations au moins sur l'archevêque de Toulouse[111].

         [Note 111: Le cardinal de Clermont-Tonnerre. Il en a déjà été
         parlé au tome II des _Mémoires_. (Voy. la note 1 de la page
         336.) En 1829, l'archevêque de Toulouse était en assez
         mauvais termes avec le gouvernement du roi. Lors de
         l'ordonnance royale du 16 juin 1828 sur les petits
         séminaires, il avait protesté avec éclat, terminant par ces
         paroles sa lettre au ministre des Affaires ecclésiastiques,
         monseigneur Feutrier: «Monseigneur, la devise de ma famille
         qui lui a été donnée par Calixte II, en 1120, est celle-ci:
         _Etiamsi omnes, ego non._ C'est aussi celle de ma conscience.
         J'ai l'honneur d'être, avec la respectueuse considération due
         au ministre du roi, [cross symbol] A. J. cardinal-archevêque
         de Toulouse.» À la suite de cette lettre, le roi fit notifier
         au prélat défense de paraître à la cour.]

«Au milieu de tous ces tracas, le monument du Poussin s'exécute; la
fouille réussit; j'ai trouvé trois belles têtes, un torse de femme
drapé, une inscription funèbre d'un frère pour une jeune soeur, ce qui
m'a attendri.

«À propos d'inscription, je vous ai dit que le pauvre pape avait fait la
sienne la veille du jour où il est tombé malade, prédisant qu'il allait
bientôt mourir; il a laissé un écrit où il recommande sa famille
indigente au gouvernement romain: il n'y a que ceux qui ont beaucoup
aimé qui aient de pareilles vertus.»



LIVRE XIII[112]

         [Note 112: Ce livre a été composé à Rome (février-mai 1829)
         et à Paris (août-septembre 1830).]

     Suite de l'ambassade de Rome. -- À madame Récamier. -- Dépêche à
     M. le comte Portalis. -- Conclaves. -- Dépêches à M. le comte
     Portalis. -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte
     Portalis. -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte
     Portalis. -- À madame Récamier. -- Le marquis Capponi. -- À
     madame Récamier. -- À M. le duc de Blacas. -- À madame Récamier.
     -- Dépêche à M. le comte Portalis. -- Lettre à Monseigneur le
     cardinal de Clermont-Tonnerre. -- Dépêche à M. le comte Portalis.
     -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte Portalis. -- Fête
     de la villa Médicis pour la grande duchesse Hélène. -- Mes
     relations avec la famille Bonaparte. -- Dépêche à M. le comte
     Portalis. -- Pie VII. -- À M. le comte Portalis. -- À madame
     Récamier. -- Présomption. -- Les Français à Rome. -- Promenades.
     -- Mon neveu Christian de Chateaubriand. -- À madame Récamier. --
     Retour de Rome à Paris. -- Mes projets. -- Le roi et ses
     dispositions. -- M. Portalis. -- M. de Martignac. -- Départ pour
     Rome. -- Les Pyrénées. -- Aventures. -- Ministère Polignac. -- Ma
     consternation. -- Je reviens à Paris. -- Entrevue avec M. de
     Polignac. -- Je donne ma démission de mon ambassade de Rome.


                                             Rome, ce 17 février 1829.

Avant de passer aux choses importantes je rappellerai quelques faits.

Au décès du souverain pontife le gouvernement des États romains tombe
aux mains des trois cardinaux chefs d'ordre, diacre, prêtre et évêque,
et au cardinal camerlingue. L'usage est que les ambassadeurs aillent
complimenter, dans un discours, la congrégation des cardinaux réunis
avant l'ouverture du conclave à Saint-Pierre.

Le corps de Sa Sainteté, exposé d'abord dans la chapelle Sixtine, fut
porté vendredi dernier, 13 février, dans la chapelle du Saint-Sacrement
à Saint-Pierre; il y est resté jusqu'au dimanche 15. Alors il a été
placé dans le monument qu'occupaient les cendres de Pie VII et celles-ci
ont été descendues dans l'église souterraine.


À MADAME RÉCAMIER.

                                             «Rome, 17 février 1829.

«J'ai vu Léon XII exposé, le visage découvert, sur un chétif lit de
parade, au milieu des chefs-d'oeuvre de Michel-Ange[113]; j'ai assisté à
la première cérémonie funèbre dans l'église de Saint-Pierre. Quelques
vieux cardinaux commissaires, ne pouvant plus voir, s'assurèrent de
leurs doigts tremblants que le cercueil du pape était bien cloué. À la
lumière des flambeaux, mêlée à la clarté de la lune, le cercueil fut
enfin enlevé par une poulie et suspendu dans les ombres pour être déposé
dans le sarcophage de Pie VII[114].

         [Note 113: Voir, à l'_Appendice_, le nº 1: _La Mort de Léon
         XII._]

         [Note 114: Voici le vrai texte de cette lettre du 17 février,
         que Chateaubriand a ici quelque peu modifié: «J'ai assisté à
         la première cérémonie funèbre pour le pape dans l'église de
         Saint-Pierre. C'était un étrange mélange d'indécence et de
         grandeur. Des coups de marteau qui clouaient le cercueil d'un
         pape, quelques chants interrompus, le mélange de la lumière
         des flambeaux et de celle de la lune, le cercueil enfin
         enlevé par une poulie et suspendu dans les ombres, pour le
         déposer au-dessus d'une porte dans le sarcophage de Pie VII,
         dont les cendres faisaient place à celles de Léon XII: Vous
         figurez-vous tout cela, et les idées que cette scène faisait
         naître?»]

«On vient de m'apporter le petit chat du pauvre pape; il est tout gris
et fort doux comme son ancien maître.»


DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.

                                             «Rome, ce 17 février 1829

«Monsieur le comte,

«J'ai eu l'honneur de vous mander dans ma première lettre portée à Lyon
avec la dépêche télégraphique, et dans ma dépêche nº 15, les difficultés
que j'ai rencontrées pour l'expédition de mes deux courriers du 10 de ce
mois. Ces gens-ci en sont encore à l'histoire des Guelfes et des
Gibelins, comme si la mort d'un pape, connue une heure plus tôt ou une
heure plus tard, pouvait faire entrer une armée impériale en Italie.

«Les obsèques du saint-père seront terminées dimanche 22, et le conclave
ouvrira lundi soir 23, après avoir assisté le matin à la messe du
Saint-Esprit: on meuble déjà les cellules du palais Quirinal.

«Je ne vous entretiendrai pas, monsieur le comte, des vues de la cour
d'Autriche, des désirs des cabinets de Naples, de Madrid et de Turin. M.
le duc de Laval, dans la correspondance qu'il eut avec moi en 1823, a
peint le personnel des cardinaux qui sont en partie ceux d'aujourd'hui.
On peut voir le nº 5 et son annexe, les n{os} 34, 55, 70 et 82. Il y a
aussi dans les cartons du ministère quelques notes venues par une autre
voie. Ces portraits, assez souvent de fantaisie, peuvent amuser, mais ne
prouvent rien. Trois choses ne font plus les papes: les intrigues de
femmes, les menées des ambassadeurs, la puissance des cours. Ce n'est
pas non plus de l'intérêt général de la société qu'ils sortent, mais de
l'intérêt particulier des individus et des familles qui cherchent dans
l'élection du chef de l'Église des places et de l'argent.

«Il y aurait des choses immenses à faire aujourd'hui par le Saint-Siège:
la réunion des sectes dissidentes, le raffermissement de la société
européenne, etc. Un pape qui entrerait dans l'esprit du siècle, et qui
se placerait à la tête des générations éclairées, pourrait rajeunir la
papauté; mais ces idées ne peuvent point pénétrer dans les vieilles
têtes du Sacré Collège; les cardinaux arrivés au bout de la vie se
transmettent une royauté élective qui expire bientôt avec eux: assis sur
les doubles ruines de Rome, les papes ont l'air de n'être frappés que de
la puissance de la mort.

«Ces cardinaux avaient élu le cardinal Della Genga (Léon XII) après
l'exclusion donnée au cardinal Severoli, parce qu'ils croyaient qu'il
allait mourir; Della Genga s'étant avisé de vivre, ils l'ont détesté
cordialement pour cette tromperie. Léon XII choisissait dans les
couvents des administrateurs capables; autre sujet de murmure pour les
cardinaux. Mais, d'une autre part, ce pape défunt, en avançant les
moines, voulait de la régularité dans les monastères, de sorte qu'on ne
lui savait aucun gré du bienfait. Les ermites vagabonds qu'on arrêtait,
les gens du peuple qu'on forçait de boire debout dans la rue afin
d'éviter les coups de couteau au cabaret; des changements peu heureux
dans la perception des impôts, des abus commis par quelques familiers du
saint-père, la mort même de ce pape arrivant à une époque qui fait
perdre aux théâtres et aux marchands de Rome le bénéfice des folies du
carnaval, ont fait anathématiser la mémoire d'un prince digne des plus
vifs regrets: à Civita-Vecchia on a voulu brûler la maison de deux
hommes que l'on pensait avoir été honorés de sa faveur.

«Parmi beaucoup de concurrents, quatre sont particulièrement désignés:
le cardinal Capellari[115], chef de la Propagande, le cardinal
Pacca[116], le cardinal De Gregorio[117] et le cardinal
Giustiniani[118].

         [Note 115: _Mauro Capellari_ (1765-1846). Entré très jeune
         chez les Camaldules de Murano, près de Venise, il devint
         successivement abbé de ce monastère, procureur, vicaire
         général de la Congrégation. Léon XII le nomma visiteur
         apostolique des universités, cardinal (1825) et préfet de la
         congrégation de la Propagande. Il fut élu pape, après la mort
         de Pie VIII, le 2 février 1831, et prit le nom de _Grégoire
         XVI_.]

         [Note 116: Sur le cardinal _Pacca_, le fidèle ministre de Pie
         VII, voyez, au tome III des _Mémoires_, la note 2 de la page
         230.]

         [Note 117: Emmanuel _de Gregorio_, né à Naples le 18 décembre
         1758, mort à Rome le 7 novembre 1839. Il avait été créé
         cardinal par Pie VII le 8 mars 1816.]

         [Note 118: Jacques _Giustiniani_, né à Rome le 29 décembre
         1769, mort à Rome le 24 février 1843. Il avait été nommé
         cardinal par Léon XII le 2 octobre 1826.]

«Le cardinal Capellari est un homme docte et capable. Il sera repoussé,
dit-on, par les cardinaux comme trop jeune, comme moine et comme
étranger aux affaires du monde. Il est autrichien et passe pour obstiné
et ardent dans ses opinions religieuses. Cependant c'est lui qui,
consulté par Léon XII, n'a rien vu dans les ordonnances du roi qui pût
autoriser la réclamation de nos évêques; c'est encore lui qui a rédigé
le concordat de la cour de Rome avec les Pays-Bas et qui a été d'avis de
donner l'institution canonique aux évêques des républiques espagnoles:
tout cela annonce un esprit raisonnable, conciliant et modéré. Je tiens
ces détails du cardinal Bernetti, avec qui j'ai eu, vendredi 13, une des
conversations que je vous ai annoncées dans ma dépêche nº 15.

«Il importe au corps diplomatique, et surtout à l'ambassadeur de France,
que le secrétaire d'État à Rome soit un homme de relations faciles et
habitué aux affaires de l'Europe. Le cardinal Bernetti est le ministre
qui nous convient sous tous les rapports; il s'est compromis pour nous
avec les _zelanti_ et les congréganistes; nous devons désirer qu'il soit
repris par le pape futur. Je lui ai demandé avec lequel des quatre
cardinaux il aurait le plus de chances de revenir au pouvoir. Il m'a
répondu: «Avec Capellari.»

«Les cardinaux Pacca et De Gregorio sont peints d'une manière fidèle
dans l'annexe du nº 5 de la correspondance déjà citée; mais le cardinal
Pacca est très affaibli par l'âge, et la mémoire, comme celle du
cardinal doyen La Somaglia[119], commence totalement à lui manquer.

         [Note 119: Jules-Marie della _Somaglia_, né à Plaisance le 29
         juillet 1744. Il était cardinal depuis le 1er juin 1795 et
         avait assisté au conclave de Venise (décembre 1799--janvier,
         février, mars 1800). Sous l'Empire, exilé en France en même
         temps que Pie VII, il se montra l'un des plus énergiques
         parmi les cardinaux qui refusèrent d'assister au mariage de
         Napoléon, ce qui lui valut d'être interné à Mézières, puis à
         Charleville. Rentré à Rome en 1814, il fut évêque de
         Frascati, vice-chancelier de la sainte Église en septembre
         1818, préfet du cérémonial et doyen du Sacré-Collège. Le 21
         mai 1820, il fut transféré aux sièges d'Ostie et Velletri.
         Secrétaire d'État de Léon XII, il présida le conclave d'où
         sortit Pie VIII, et mourut le 30 mars 1830, à l'âge de 86
         ans. De son vivant, il avait secrètement donné 10 000 écus
         d'or pour les Missions, et à sa mort il laissa tous ses biens
         à la Propagande.]

«Le cardinal De Gregorio serait un pape convenable. Quoique rangé au
nombre des _zelanti_, il n'est pas sans modération; il repousse les
jésuites qui ont ici, autant qu'en France, des adversaires et des
ennemis. Tout sujet napolitain qu'il est, le cardinal De Gregorio est
rejeté par Naples, et encore plus par le cardinal Albani[120],
l'exécuteur des hautes oeuvres de l'Autriche au conclave. Le cardinal
est légat à Bologne; il a plus de quatre-vingts ans et il est malade: il
y a donc quelque chance pour qu'il ne vienne pas à Rome.

         [Note 120: Né à Rome le 13 septembre 1750, créé cardinal par
         Pie VII le 23 février 1801, _Albani_ avait soixante-dix-huit
         ans passés, lorsqu'il fut nommé par Pie VIII cardinal
         secrétaire d'État et bibliothécaire; le pape le nomma en
         outre secrétaire des Brefs pontificaux. Le cardinal Albani
         est mort à Pesaro le 3 décembre 1834, dans sa 85e année.]

«Enfin, le cardinal Giustiniani est le cardinal de la noblesse romaine;
il a pour neveu le cardinal Odescalchi[121], et il aura
vraisemblablement un assez bon nombre de voix. Mais, d'un autre côté,
il est pauvre et il a des parents pauvres; Rome craindrait les besoins
de cette indigence.

         [Note 121: Charles _Odescalchi_, né à Rome le 5 mars 1786,
         mort à Modène le 17 août 1841. Il avait été créé cardinal par
         Pie VII le 10 mars 1823.]

«Vous savez, monsieur le comte, tout le mal que le nonce Giustiniani a
fait en Espagne, et je le sais plus qu'un autre par les embarras qu'il
m'a causés après la délivrance du roi Ferdinand. Dans l'évêché d'Imola,
que le cardinal gouverne actuellement, il n'a pas été plus modéré; il a
fait revivre les règlements de saint Louis contre les blasphémateurs: ce
n'est pas le pape de notre époque. Au surplus, c'est un homme assez
savant, hébraïsant, helléniste, mathématicien, mais plus propre aux
travaux du cabinet qu'aux affaires. Je ne le crois pas poussé par
l'Autriche.

«Après tout, la prévoyance humaine est souvent trompée; souvent un homme
change en arrivant au pouvoir; le _zelante_ cardinal Della Genga a été
le pape conciliant Léon XII. Peut-être surgira-t-il, au milieu des
quatre compétiteurs, un pape auquel personne ne pense en ce moment. Le
cardinal Castiglioni[122], le cardinal Benvenuti, le cardinal
Galleffi[123], le cardinal Arezzo, le cardinal Gamberini, et jusqu'au
vieux et vénérable doyen du Sacré Collège, La Somaglia, malgré sa
demi-enfance ou plutôt à cause d'elle, se mettent sur les rangs. Le
dernier a même quelque espoir, parce qu'étant évêque et prince d'Ostie,
son exaltation amènerait un mouvement qui laisserait cinq grandes places
libres.

         [Note 122: François-Xavier _Castiglioni_ (1761-1830). Il
         était, en février 1829, évêque de Frascati. C'est lui que le
         Conclave élira pape le 31 mars 1829. Il prit à son avènement
         le nom de Pie VIII et régna vingt mois seulement. Il mourut
         le 30 novembre 1830.]

         [Note 123: Pierre-François _Galleffi_, né à Césène le 27
         octobre 1770, mort à Rome le 18 juin 1837. Il était cardinal
         depuis le 12 juillet 1803.]

«On suppose que le conclave sera très long ou très court: il n'y aura
pas de combat de système, comme à l'époque du décès de Pie VII: les
_conclavistes_ et les _anticonclavistes_ ont totalement disparu: ce qui
peut rendre l'élection plus facile. Mais, d'une autre part, il y aura
des luttes personnelles entre les prétendants qui réunissent un certain
nombre de voix, et comme il ne faut qu'un tiers des voix du conclave,
plus une, pour donner l'_exclusive_ qu'il ne faut pas confondre avec le
droit d'_exclusion_[124], le ballottage entre les candidats se pourra
prolonger.

         [Note 124: Aucune disposition canonique n'attribue aux
         puissances le droit d'intervenir dans les opérations d'un
         conclave; mais, en fait, la France, l'Espagne et l'Autriche
         ont exercé jusqu'à ces derniers temps ce qu'on appelait
         l'_exclusion_; c'est-à-dire que chacune d'elles a pu désigner
         au conclave un cardinal dont l'élection lui aurait déplu.
         Sans pour cela leur reconnaître un droit quelconque, le
         Sacré-Collège tient compte de ces indications, estimant que
         ce serait préparer des difficultés au Saint-Siège que d'élire
         un pape malgré l'hostilité déclarée d'une grande puissance
         catholique.--L'exclusive, très différente en effet de
         l'_exclusion_, appartient aux membres mêmes du congrès; elle
         résulte des voix qui se refusent à donner au candidat du plus
         grand nombre la majorité exigée pour la validité de
         l'élection.]

«La France veut-elle exercer le droit d'_exclusion_ qu'elle partage avec
l'Autriche et l'Espagne? L'Autriche l'a exercé dans le précédent
conclave contre Severoli, par l'intermédiaire du cardinal Albani. Contre
qui la couronne de France voudrait-elle exercer ce droit? Serait-ce
contre le cardinal Fesch, si par aventure on songeait à lui, ou contre
le cardinal Guistiniani? Celui-ci vaudrait-il la peine d'être frappé de
ce _veto_, toujours un peu odieux en ce qu'il entrave l'indépendance de
l'élection?

«À quel cardinal le gouvernement du roi veut-il confier l'exercice de
son droit d'exclusion? Veut-on que l'ambassadeur de France paraisse armé
du secret de son gouvernement et comme prêt à frapper l'élection du
conclave, si elle déplaisait à Charles X? Enfin, le gouvernement a-t-il
un choix de prédilection? Est-ce à tel ou tel cardinal qu'il veut prêter
son appui? Certes, si tous les cardinaux de famille, c'est-à-dire les
cardinaux espagnols, napolitains et même piémontais, voulaient réunir
leurs voix à celles des cardinaux français, si l'on pouvait former un
parti des couronnes, nous l'emporterions au conclave; mais ces réunions
sont des chimères et nous avons dans les cardinaux des diverses cours
des ennemis plutôt que des amis.

«On assure que le primat de Hongrie et l'archevêque de Milan viendront
au conclave. L'ambassadeur d'Autriche à Rome, le comte Lutzow, tient de
très bons propos sur le caractère de conciliation que doit avoir le pape
futur. Attendons les instructions de Vienne.

«Au surplus, je suis persuadé que tous les ambassadeurs de la terre ne
font rien aujourd'hui à l'élection du souverain pontife et que nous
sommes tous d'une parfaite inutilité à Rome. Je ne vois au reste aucun
intérêt pressant à accélérer ou à retarder (ce qui n'est d'ailleurs au
pouvoir personne) les opérations du conclave. Que les cardinaux
étrangers à l'Italie assistent ou n'assistent pas à ce conclave, cela
est du plus mince intérêt pour le résultat de l'élection. Si l'on avait
des millions à distribuer, il serait encore possible de faire un pape:
je n'y vois que ce moyen, et il n'est pas à l'usage de la France.

«Dans mes instructions confidentielles à M. le duc de Laval (13
septembre 1823) je lui disais: «Nous demandons que l'on mette sur le
trône pontifical un prélat distingué par sa piété et ses vertus. Nous
désirons seulement qu'il soit assez éclairé et d'un esprit assez
conciliant pour qu'il puisse juger la position politique des
gouvernements et ne les jette pas, par des exigences inutiles, dans des
difficultés inextricables, aussi fâcheuses pour l'Église que pour le
trône.... Nous voulons un membre du parti italien _zelante_ modéré,
capable d'être agréé par tous les partis. Tout ce que nous leur
demandons dans notre intérêt, c'est de ne pas chercher à profiter des
divisions qui peuvent se former dans notre clergé pour troubler nos
affaires ecclésiastiques.»

«Dans une autre lettre confidentielle, écrite à propos de la maladie du
nouveau pape Della Genga, le 28 janvier 1824, je disais encore à M le
duc de Laval: «Ce qu'il nous importe d'obtenir (supposant un nouveau
conclave), c'est que le pape soit, par ses inclinations, indépendant des
autres puissances; c'est que ses principes soient sages et modérés et
qu'il soit ami de la France.»

«Aujourd'hui, monsieur le comte, dois-je suivre comme ambassadeur
l'esprit de ces instructions que je donnais comme ministre?

«Cette dépêche renferme tout. Je n'aurai plus qu'à instruire le roi
succinctement des opérations du conclave et des incidents qui pourraient
survenir; il ne s'agira plus que du compte des votes et de la variation
des suffrages.

«Les cardinaux favorables aux jésuites sont: Giustiniani, Odescalchi,
Pedicini[125], et Bertazzoli[126].

         [Note 125: Charles-Marie _Pedicini_, né à Bénévent le 2
         novembre 1760, mort à Rome le 19 novembre 1843. Cardinal
         depuis le 10 mars 1823.]

         [Note 126: François _Bertazzoli_, né à Lugo le 1er mai 1754,
         mort à Rome le 7 avril 1830. Créé cardinal, comme Pedicini,
         le 10 mars 1823.]

«Les cardinaux opposés aux jésuites par diverses causes et diverses
circonstances sont: Zurla[127], De Gregorio, Bernetti, Capellari,
Micara[128].

         [Note 127: Placide _Zurla_, né à Legnago le 2 avril 1769,
         mort à Palerme le 29 octobre 1834, créé cardinal le 10 mars
         1823.]

         [Note 128: Louis _Micara_, né à Frascati le 12 octobre 1775,
         mort à Rome le 24 mai 1847. Nommé cardinal par Léon XII le 20
         décembre 1824.]

«On croit que, sur cinquante-huit cardinaux, quarante-huit ou
quarante-neuf seulement assisteront au conclave. Dans ce cas,
trente-trois ou trente-quatre voix feraient l'élection.

«Le ministre d'Espagne, M. de Labrador, homme solitaire et caché, que je
soupçonne léger sous l'apparence de la gravité, est fort embarrassé de
son rôle. Les instructions de sa cour n'ont rien prévu; il en écrit dans
ce sens au chargé d'affaires de Sa Majesté Catholique à Lucques.

«J'ai l'honneur, etc.

«_P. S._ Le cardinal Benvenuti a, dit-on, déjà douze voix d'assurées. Ce
choix, s'il réussissait, serait très bon. Benvenuti connaît l'Europe,
et a montré de la capacité et de la modération dans divers emplois.»

       *       *       *       *       *

Puisque le conclave va s'ouvrir, je veux tracer rapidement l'histoire de
cette grande loi d'élection, qui compte déjà plus de dix-huit cents ans
de durée. D'où viennent les papes? Comment de siècle en siècle ont-ils
été élus?

Au moment où la liberté, l'égalité et la république achevaient
d'expirer, vers le temps d'Auguste, naissait à Bethléem le tribun
universel des peuples, le grand représentant sur la terre de l'égalité,
de la liberté et de la république, le Christ, qui, après avoir planté la
croix pour servir de limite à deux mondes, après s'être fait attacher à
cette croix, y être mort, symbole, victime et rédempteur des souffrances
humaines, transmit son pouvoir à son premier apôtre. Depuis Adam jusqu'à
Jésus-Christ, c'est la société avec des esclaves, avec l'inégalité des
hommes entre eux; depuis Jésus-Christ jusqu'à nous, c'est la société
avec l'égalité des hommes entre eux, l'égalité sociale de l'homme et de
la femme, c'est la société sans esclaves, ou du moins sans le principe
de l'esclavage. L'histoire de la société moderne commence au pied et de
ce côté-ci de la croix.

Pierre, évêque de Rome, initia la papauté: tribuns-dictateurs
successivement élus par le peuple, et la plupart du temps choisis parmi
les classes les plus obscures du peuple, les papes tinrent leur
puissance temporelle de l'ordre démocratique, de cette nouvelle société
de frères qu'était venu fonder Jésus de Nazareth, ouvrier, fabricant de
jougs et de charrues, né d'une femme selon la chair, et pourtant Dieu
et fils de Dieu, comme ses oeuvres le prouvent.

Les papes eurent mission de venger et de maintenir les droits de
l'homme; chefs de l'opinion humaine, ils obtinrent, tout faibles qu'ils
étaient, la force de détrôner les rois avec une parole et une idée: ils
n'avaient pour soldat qu'un plébéien, la tête couverte d'un froc et la
main armée d'une croix. La papauté, marchant à la tête de la
civilisation, s'avança vers le but de la société. Les hommes chrétiens,
dans toutes les régions du globe, obéirent à un prêtre dont le nom leur
était à peine connu, parce que ce prêtre était la personnification d'une
vérité fondamentale; il représentait en Europe l'indépendance politique
détruite presque partout; il fut dans le monde gothique le défenseur des
franchises populaires, comme il devint dans le monde moderne le
restituteur des sciences, des lettres et des arts. Le peuple s'enrôla
dans ses milices sous l'habit d'un frère mendiant.

La querelle de l'empire et du sacerdoce est la lutte des deux principes
sociaux au moyen âge, le pouvoir et la liberté. Les papes, favorisant
les Guelfes, se déclaraient pour les gouvernements des peuples: les
empereurs, adoptant les Gibelins, poussaient au gouvernement des nobles:
c'étaient précisément le rôle qu'avaient joué les Athéniens et les
Spartiates dans la Grèce. Aussi, lorsque les papes se rangèrent du côté
des rois, lorsqu'ils se firent Gibelins, ils perdirent leur pouvoir,
parce qu'ils se détachèrent de leur principe naturel; et, par une raison
opposée, et cependant analogue, les moines ont vu décroître leur
autorité, lorsque la liberté politique est revenue directement aux
peuples, parce que les peuples n'ont plus eu besoin d'être remplacés par
les moines, leurs représentants.

Ces trônes déclarés vacants et livrés au premier occupant dans le moyen
âge; ces empereurs qui venaient à genoux implorer le pardon d'un
pontife; ces royaumes mis en interdit; une nation entière privée de
culte par un mot magique; ces souverains frappés d'anathème, abandonnés
non seulement de leurs sujets, mais encore de leurs serviteurs et de
leurs proches; ces princes évités comme des lépreux, séparés de la race
mortelle, en attendant leur retranchement de l'éternelle race; les
aliments dont ils avaient goûté, les objets qu'ils avaient touchés
passés à travers les flammes ainsi que choses souillées: tout cela
n'était que les effets énergiques de la souveraineté populaire déléguée
à la religion et par elle exercée.

La plus vieille loi d'élection du monde est la loi en vertu de laquelle
le pouvoir pontifical a été transmis de saint Pierre au prêtre qui porte
aujourd'hui la tiare: de ce prêtre vous remontez de pape en pape jusqu'à
des saints qui touchent au Christ; au premier anneau de la chaîne
pontificale se trouve un Dieu. Les évêques étaient élus par l'Assemblée
générale des fidèles; dès le temps de Tertullien, l'évêque de Rome est
nommé l'évêque des évêques. Le clergé, faisant partie du peuple,
concourait à l'élection. Comme les passions se retrouvent partout, comme
elles détériorent les plus belles institutions et les plus vertueux
caractères, à mesure que la puissance papale s'accrut, elle tenta
davantage, et des rivalités humaines produisirent de grands désordres. À
Rome païenne, de pareils troubles avaient éclaté pour l'élection des
tribuns: des deux Gracchus, l'un fut jeté dans le Tibre, l'autre
poignardé par un esclave dans un bois consacré aux Furies. La nomination
du pape Damase, en 366, produisit une rixe sanglante: cent trente-sept
personnes succombèrent dans la basilique Sicinienne, aujourd'hui
Sainte-Marie-Majeure.

On voit saint Grégoire élu pape par le _clergé_, le _sénat_ et le
_peuple romain_. Tout chrétien pouvait parvenir à la tiare: Léon IV fut
promu au souverain pontificat le 12 avril 847 pour défendre Rome contre
les Sarrasins, et son ordination différée jusqu'à ce qu'il eût donné des
preuves de son courage. Autant en arrivait aux autres évêques:
Simplicius monta au siège de Bourges, tout laïque qu'il était. Même
aujourd'hui (ce qu'en général on ignore) le choix du conclave pourrait
tomber sur un laïque, fût-il marié: sa femme entrerait en religion, et
lui recevrait, avec la papauté, tous les ordres.

Les empereurs grecs et latins voulurent opprimer la liberté de
l'élection papale populaire; ils l'usurpèrent quelquefois, et ils
exigèrent souvent que cette élection fût au moins confirmée par eux: un
capitulaire de Louis le Débonnaire rend à l'élection des évêques sa
liberté primitive, qui s'accomplit selon un traité du même temps par le
_consentement unanime du clergé et du peuple_.

Ces dangers d'une élection proclamée par les masses populaires ou dictée
par les empereurs obligèrent à faire des changements à la loi. Il
existait à Rome des prêtres et des diacres appelés _cardinaux_, soit que
leur nom vint de ce qu'ils servaient aux _cornes_ ou coins de l'autel,
_ad cornua altaris_, soit que le mot _cardinal_ dérivât du latin
_cardo_, pivot ou gond. Le pape Nicolas II, dans un concile tenu à Rome
en 1059, fit décider que les cardinaux seuls éliraient les papes et que
le clergé et le peuple ratifieraient l'élection. Cent vingt ans après,
le concile de Latran[129] enleva la ratification au clergé et au peuple,
et rendit l'élection valide à une majorité des deux tiers des voix dans
l'assemblée des cardinaux.

         [Note 129: Le troisième concile de Latran sous Alexandre III,
         en 1179.]

Mais ce canon du concile ne fixant ni la durée ni la forme de ce collège
électoral, il arriva que la discorde s'introduisit parmi les électeurs,
et il n'y avait aucun moyen dans la nouvelle modification de la loi de
faire cesser cette discorde. En 1268, après la mort de Clément IV, les
cardinaux réunis à Viterbe ne purent s'entendre, et le Saint-Siège resta
vacant pendant deux années. Le podestat et le peuple de la ville furent
obligés d'enfermer les cardinaux dans leur palais, et même, dit-on, de
découvrir ce palais pour forcer les électeurs à en venir à un choix.
Grégoire X sortit enfin du scrutin, et, pour remédier à l'avenir à un
tel abus, établit alors le conclave, CUM CLAVE, _sous clef_ ou _avec une
clef_; il régla les dispositions intérieures de ce conclave à peu près
de la manière qu'elles existent aujourd'hui: cellules séparées, chambre
commune pour le scrutin, fenêtres extérieures murées, à l'une desquelles
on vient proclamer l'élection, en démolissant les plâtres dont elle est
close, etc. Le concile tenu à Lyon en 1274 confirme et améliore ces
dispositions. Un article de ce règlement est pourtant tombé en
désuétude: il y était dit que, si après trois jours de clôture le choix
du pape n'était pas fait, pendant cinq jours après ces trois jours les
cardinaux n'auront plus qu'un seul plat à leur repas, et qu'ensuite ils
n'auront plus que du pain, du vin et de l'eau jusqu'à l'élection du
souverain pontife.

Aujourd'hui la durée d'un conclave n'est plus limitée et les cardinaux
ne sont plus punis par la diète, comme des enfants mis en pénitence.
Leur dîner, placé dans des corbeilles portées sur des brancards, leur
arrive du dehors, accompagné de laquais en livrée; un dapifère suit le
convoi l'épée au côté et traîné par des chevaux caparaçonnés, dans le
carrosse armorié du cardinal reclus. Arrivés au tour du conclave, les
poulets sont éventrés, les pâtés sondés, les oranges mises en quartiers,
les bouchons des bouteilles dépecés, dans la crainte que quelque pape ne
s'y trouve caché. Ces anciennes coutumes, les unes puériles, les autres
ridicules, ont des inconvénients. Le dîner est-il somptueux? le pauvre
qui meurt de faim, en le voyant passer, compare et murmure. Le dîner
est-il chétif? par une autre infirmité de la nature, l'indigent s'en
moque et méprise la pourpre romaine. On fera bien d'abolir cet usage,
qui n'est plus dans les moeurs actuelles; le christianisme est remonté
vers sa source; il est revenu au temps de la Cène et des Agapes, et le
Christ doit seul aujourd'hui présider à ces festins.

Les intrigues des conclaves sont célèbres; quelques-unes eurent des
suites funestes. On vit, pendant le schisme d'Occident, différents papes
et antipapes se maudire et s'excommunier du haut des murs en ruine de
Rome. Ce schisme parut prêt à s'éteindre, lorsque Pierre de Lune[130]
le ranima, en 1394, par une intrigue du conclave à Avignon. Alexandre VI
acheta, en 1492, les suffrages de vingt-deux cardinaux qui lui
prostituèrent la tiare, laissant après lui les souvenirs de Lucrèce.
Sixte-Quint n'eut d'intrigue dans le conclave qu'avec ses béquilles, et
quand il fut pape son génie n'eut plus besoin de ces appuis. J'ai vu
dans une villa de Rome un portrait de la soeur de Sixte-Quint, femme du
peuple, que le terrible pontife, dans tout l'orgueil plébéien, se plut à
faire peindre. «Les premières armes de notre maison, disait-il à cette
soeur, sont des lambeaux (_lambels_).»

         [Note 130: L'antipape Benoît XIII, élu par les cardinaux
         résidant à Avignon, après la mort de l'antipape Clément VII.]

C'était encore le temps où quelques souverains dictaient des ordres au
Sacré Collège. Philippe II faisait entrer au conclave des billets
portant: _Su Magestad no quiere que N. sea Papa; quiere que N. lo
tenga._ Après cette époque, les intrigues des conclaves ne sont plus
guère que des agitations sans résultats généraux. Du Perron et d'Ossat
obtinrent néanmoins la réconciliation d'Henri IV avec le Saint-Siège, ce
qui fut un grand événement. Les _Ambassades_ de Du Perron sont fort
inférieures aux _Lettres_ de d'Ossat. Avant eux, Du Bellay avait été au
moment de prévenir le schisme de Henri VIII. Ayant obtenu de ce tyran,
avant sa séparation de l'Église, qu'il se soumettrait au jugement du
Saint-Siège, il arriva à Rome au moment où la condamnation d'Henri VIII
allait être prononcée. Il obtint un délai pour envoyer un homme de
confiance en Angleterre; les mauvais chemins retardèrent la réponse. Les
partisans de Charles-Quint firent rendre la sentence, et le porteur des
pouvoirs de Henri VIII arriva deux jours après. Le retard d'un courrier
a rendu l'Angleterre protestante, et changé la face politique de
l'Europe. Les destinées du monde ne tiennent pas à des causes plus
puissantes: une coupe trop large, vidée à Babylone, fit disparaître
Alexandre.

Vient ensuite à Rome, du temps d'Olimpia[131], le cardinal de Retz, qui,
dans le conclave, après la mort d'Innocent X, s'enrôla dans l'_escadron
volant_, nom que l'on donnait à dix cardinaux indépendants; ils
portaient avec eux _Sacchetti_, qui n'était _bon qu'à peindre_, pour
faire passer Alexandre VII, _savio col silenzio_, et qui, pape, se
trouva n'être pas grand'chose.

         [Note 131: Donna _Olimpia Pamfili_, née _Maldachini_
         (1594-1656). Elle était la belle-soeur du cardinal J.-B.
         Pamfili qui, à la mort d'Urbain VIII (1644), fut élu pape
         sous le nom d'Innocent X. Sous le pontificat de ce dernier,
         Olimpia exerça une grande influence et amassa d'immenses
         richesses. Le successeur d'Innocent X, Alexandre VII (1653),
         lui ordonna de se rendre à Orvieto, pour y attendre le
         résultat d'une enquête sur les origines de sa fortune; mais,
         avant la fin de cette enquête, elle périt de la peste, en
         1656.]

Le président de Brosses raconte la mort de Clément XII dont il fut
témoin, et vit l'élection de Benoît XIV,--comme j'ai vu Léon XII le
pontife, mort sur son lit abandonné: le cardinal camerlingue avait
frappé deux ou trois fois Clément XII au front, selon l'usage, avec un
petit marteau, en l'appelant par son nom _Lorenzo Corsini_: «Il ne
répondit point, dit de Brosses, et il ajoute: «_Voilà ce qui fait que
votre fille est muette._» Et voilà comme en ce temps-là on traitait les
choses les plus graves: un pape mort que l'on frappe à la tête comme à
la porte de l'entendement, en appelant l'homme décédé et muet par son
nom, pouvait, ce me semble inspirer, à un témoin autre chose qu'une
raillerie, fût-elle empruntée de Molière. Qu'aurait dit le léger
magistrat de Dijon si Clément XII lui eût répondu des profondeurs de
l'éternité: «Que me veux-tu?»

Le président de Brosses envoie à son ami l'abbé Courtois une liste des
cardinaux du conclave avec un mot sur chacun d'eux en son honneur:

«Guadagni, bigot, papelard, sans esprit, sans goût, pauvre moine.

«Aquaviva d'Aragon, figure noble et un peu épaisse, l'esprit comme la
figure.

«Ottoboni, sans moeurs, sans crédit, débauché, ruiné, amateur des arts.

«Alberoni, plein de feu, inquiet, remuant, méprisé, sans moeurs, sans
décence, sans considération, sans jugement: selon lui, un cardinal est
un ... habillé de rouge.»

Le reste de la liste est à l'avenant; le cynisme est ici tout l'esprit.

Une bouffonnerie singulière eut lieu: de Brosses alla dîner avec des
Anglais à la porte Saint-Pancrace; on simula l'élection d'un pape: sir
Ashewd ôta sa perruque et représenta le cardinal doyen; on chanta des
_oremus_, et le cardinal Alberoni fut élu au scrutin de cette orgie. Les
soldats protestants de l'armée du connétable de Bourbon nommèrent pape,
dans l'église de Saint-Pierre, Martin Luther. Aujourd'hui les Anglais,
qui sont tout à la fois la plaie et la providence de Rome, respectent le
culte catholique qui leur a permis d'élever un prêche en dehors de la
porte du Peuple. Le gouvernement et les moeurs ne souffriraient plus de
pareils scandales.

Aussitôt qu'un cardinal est prisonnier au conclave, la première chose
qu'il fait, c'est de se mettre, lui et ses domestiques, à gratter durant
l'obscurité les murs fraîchement maçonnés, jusqu'à ce qu'ils aient fait
un petit trou pour prendre par là, durant la nuit, des ficelles au moyen
desquelles les avis vont et viennent du dedans au dehors. Au surplus, le
cardinal de Retz, dont l'opinion n'est pas suspecte, après avoir parlé
des misères du conclave dont il fit partie, termine son récit par ces
belles paroles:

     «On y vécut (dans le conclave) toujours ensemble avec le même
     respect et la même civilité que l'on observe dans les cabinets
     des rois; avec la même politesse qu'on avait dans la cour de
     Henri III; avec la même familiarité que l'on voit dans les
     collèges; avec la même modestie qui se remarque dans les
     noviciats, et avec la même charité, au moins en apparence, qui
     pourrait être entre des frères parfaitement unis.»

[Illustration: La Jeune Chevrière.]

Je suis frappé, en achevant l'épitome d'une immense histoire, de la
manière grave dont elle commence et de la manière presque burlesque dont
elle finit: la grandeur du Fils de Dieu ouvre la scène qui, se
rétrécissant par degrés au fur et à mesure que la religion catholique
s'éloigne de sa source, se termine à la petitesse du fils d'Adam. On ne
retrouve plus guère la hauteur primitive de la croix qu'au décès du
souverain pontife: ce pape, sans famille, sans amis, dont le cadavre
est délaissé sur sa couche, montre que l'homme était compté pour rien
dans le chef du monde évangélique. Comme prince temporel, on rend des
honneurs au pape expiré; comme homme, son corps abandonné est jeté à la
porte de l'église, où jadis le pécheur faisait pénitence.


DÉPÊCHES À M. LE COMTE PORTALIS.

                                                «Rome, 17 février 1829.

«Monsieur le comte,

«J'ignore s'il plaira au roi d'envoyer un ambassadeur extraordinaire à
Rome ou s'il lui conviendra de m'accréditer auprès du Sacré Collège.
Dans ce dernier cas, j'aurai l'honneur de vous faire observer que
j'allouai à M. le duc de Laval, pour frais de service extraordinaire en
pareille circonstance, en 1823, une somme qui s'élevait, autant que je
m'en puis souvenir, de 40 à 50,000 francs. L'ambassadeur d'Autriche, M.
le comte d'Appony, reçut d'abord de sa cour une somme de 36,000 francs
pour les premiers besoins, un supplément de 7,200 francs par mois à son
traitement ordinaire pendant la durée du conclave, et pour frais de
cadeaux, chancellerie, etc., 10,000 francs. Je n'ai point, monsieur le
comte, la prétention de lutter de magnificence avec M. l'ambassadeur
d'Autriche, comme le fit M. le duc de Laval; je ne louerai ni chevaux,
ni voitures, ni livrées pour éblouir la populace de Rome; le roi de
France est un assez grand seigneur pour payer la pompe de ses
ambassadeurs, s'il en veut une: magnificence d'emprunt, c'est misère.
J'irai donc modestement au conclave avec mes gens et mes voitures
ordinaires. Reste seulement à savoir si Sa Majesté ne pensera pas que,
pendant la durée du conclave, je serai obligé à une représentation à
laquelle mon traitement ordinaire ne pourra suffire. Je ne demande rien,
je soumets simplement une question à votre jugement et à la décision
royale.

«J'ai l'honneur, etc.»


                                              «Rome, ce 19 février 1829.

«Monsieur le comte,

«J'ai eu l'honneur d'être présenté hier au Sacré Collège et de prononcer
le petit discours[132] dont je vous ai d'avance envoyé copie dans ma
dépêche nº 17, partie mardi, 17 de ce mois, par un courrier
extraordinaire. J'ai été écouté avec des marques de satisfaction du
meilleur augure, et le cardinal doyen, le vénérable Della Somaglia, m'a
répondu dans les termes les plus affectueux pour le roi et pour la
France.

         [Note 132: Voir le texte de ce discours à l'_Appendice_ nº
         II: _Le Conclave de 1829_.]

«Vous ayant tout mandé dans ma dernière dépêche, je n'ai absolument rien
de nouveau à vous dire aujourd'hui, sinon que le cardinal Bussi[133] est
arrivé hier de Bénévent; on attend aujourd'hui les cardinaux Albani,
Macchi[134] et Oppizzoni.

         [Note 133: Jean-Baptiste _Bussi_, créé cardinal par Léon XII
         en 1824.]

         [Note 134: Vincent _Macchi_, né à Capo di Monte en 1770, mort
         à Rome en 1860.--Cardinal depuis le 2 octobre 1826. Avant
         d'être cardinal, Mgr Macchi avait été nonce en Suisse, puis à
         Paris (1819). Il portait alors le titre d'archevêque de
         Nisibe.]

«Les membres du Sacré Collège s'enfermeront au palais Quirinal lundi
soir, 23 de ce mois. Dix jours s'écouleront ensuite pour attendre les
cardinaux étrangers, après quoi les opérations sérieuses du conclave
commenceront, et, si l'on s'entendait tout d'abord, le pape pourrait
être élu dans la première semaine de carême.

«J'attends, monsieur le comte, les ordres du roi. Je suppose que vous
m'avez expédié un courrier après l'arrivée de M. de Montebello à Paris.
Il est urgent que je reçoive ou l'annonce d'un ambassadeur
extraordinaire, ou mes nouvelles lettres de créance avec les
instructions du gouvernement.

«Mes cinq cardinaux français viendront-ils? Politiquement parlant, leur
présence est ici fort peu nécessaire. J'ai écrit à monseigneur le
cardinal de Latil pour lui offrir mes services dans le cas où il se
déterminerait à venir.

«J'ai l'honneur, etc.

«_P. S._ Je joins ici la copie d'une lettre que m'a écrite M. le comte
de Funchal. Je n'ai point répondu par écrit à cet ambassadeur, je suis
seulement allé causer avec lui.»


À MADAME RÉCAMIER.

                                          «Rome, lundi 23 février 1829.

«Hier ont fini les obsèques du pape. La pyramide de _papier_ et les
quatre candélabres étaient assez beaux, parce qu'ils étaient d'une
proportion immense et atteignaient à la corniche de l'église. Le dernier
_Dies iræ_ était admirable. Il est composé par un homme inconnu qui
appartient à la chapelle du pape, et qui me semble avoir un génie d'une
tout autre espèce que Rossini. Aujourd'hui nous passons de la tristesse
à la joie; nous chantons le _Veni Creator_ pour l'ouverture du conclave;
puis nous irons voir chaque soir si les scrutins sont brûlés, si la
fumée sort d'un certain poêle: le jour où il n'y aura pas de fumée, le
pape sera nommé, et j'irai vous retrouver; voilà tout le fond de mon
affaire. Le discours du roi d'Angleterre est bien insolent pour la
France! Quelle déplorable expédition que cette expédition de Morée!
commence-t-on à le sentir? Le général Guilleminot m'a écrit une lettre à
ce sujet, qui me fait rire; il n'a pu m'écrire ainsi que parce qu'il me
présumait ministre.»


                                                        «25 février.

«La mort est ici; Torlonia est parti hier au soir après deux jours de
maladie: je l'ai vu tout peinturé sur son lit funèbre, l'épée au côté.
Il prêtait sur gages; mais quels gages! sur des antiques, sur des
tableaux renfermés pêle-mêle dans un vieux palais poudreux. Ce n'est pas
là le magasin où l'Avare serrait _un luth de Bologne garni de toutes
ses cordes ou peu s'en faut, la peau d'un lézard de trois pieds, et le
lit de quatre pieds à bandes de point de Hongrie_.

«On ne voit que des défunts que l'on promène habillés dans les rues; il
en passe un régulièrement sous mes fenêtres quand nous nous mettons à
table pour dîner. Au surplus, tout annonce la séparation du printemps;
on commence à se disperser; on part pour Naples; on reviendra un moment
pour la semaine sainte, et puis on se quittera pour toujours. L'année
prochaine ce seront d'autres voyageurs, d'autres visages, une autre
société. Il y a quelque chose de triste dans cette course sur des
ruines: les Romains sont comme les débris de leur ville: le monde passe
à leurs pieds. Je me figure ces personnes rentrant dans leurs familles,
dans les diverses contrées de l'Europe, ces jeunes _Misses_ retournant
au milieu de leurs brouillards. Si par hasard, dans trente ans d'ici,
quelqu'une d'entre elles est ramenée en Italie, qui se souviendra de
l'avoir vue dans les palais dont les maîtres ne seront plus?
Saint-Pierre et le Colisée, voilà tout ce qu'elle-même reconnaîtrait.»


DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.

                                                 «Rome, ce 3 mars 1829.

«Monsieur le comte,

«Mon premier courrier étant arrivé à Lyon le 14 du mois dernier à neuf
heures du soir, vous avez pu apprendre le 15 au matin, par le
télégraphe, la mort du pape. Nous sommes aujourd'hui au 3 de mars et je
suis encore sans instructions et sans réponse officielle. Les journaux
ont annoncé le départ de deux ou trois cardinaux. J'avais écrit à Paris
à M. le cardinal de Latil[135], pour mettre à sa disposition le palais
de l'ambassade; je viens de lui écrire encore à divers points de sa
route, pour lui renouveler mes offres.

         [Note 135: Jean-Baptiste-Marie-Anne-Antoine, comte de _Latil_
         (1761-1839). Il était en 1789 grand vicaire de l'évêque de
         Vence; ayant refusé de prêter serment à la constitution
         civile du clergé, il émigra en 1790, revint en France l'année
         suivante, fut enfermé à Montfort-l'Amaury, parvint à
         s'échapper et émigra de nouveau. Devenu en 1798 l'aumônier du
         comte d'Artois, il ne le quitta plus et rentra avec lui en
         1814. Il fut nommé évêque _in partibus_ d'Amyclée en 1815,
         évêque de Chartres en 1817 et pair de France en 1822. À la
         mort de Louis XVIII, le nouveau roi se souvint de son ancien
         aumônier; il le créa comte et l'appela à l'archevêché de
         Reims, M. de Latil sacra Charles X et reçut du pape Léon XII
         (10 mars 1826) la pourpre romaine; le roi y ajouta le titre
         de duc. À la révolution de Juillet, il s'enfuit en
         Angleterre, puis revint en France, où il reprit son siège
         archiépiscopal, sans siéger toutefois à la Chambre des pairs,
         n'ayant pas voulu prêter serment au nouveau gouvernement.]

«Je suis fâché d'être obligé de vous dire, monsieur le comte, que je
remarque ici de petites intrigues pour éloigner nos cardinaux[136] de
l'ambassade, pour les loger là où ils pourraient être placés plus à la
portée des influences que l'on espère exercer sur eux.

         [Note 136: Les cardinaux français étaient au nombre de cinq:
         MM. de Latil, archevêque de Reims; de Clermont-Tonnerre,
         archevêque de Toulouse; de la Fare, archevêque de Sens; de
         Croy, archevêque de Rouen; d'Isoard, archevêque d'Auch.]

«En ce qui me concerne, cela m'est fort indifférent. Je rendrai à MM.
les cardinaux tous les services qui dépendront de moi. S'ils
m'interrogent sur des choses qu'il sera bon de connaître, je leur dirai
ce que je sais; si vous me transmettez pour eux les ordres du roi, je
leur en ferai part; mais s'ils arrivaient ici dans un esprit hostile aux
vues du gouvernement de Sa Majesté, si l'on s'apercevait qu'ils ne
marchent pas d'accord avec l'ambassadeur du roi, s'ils tenaient un
langage contraire au mien, s'ils allaient jusqu'à donner leurs voix dans
le conclave à quelque homme exagéré, s'ils étaient même divisés entre
eux, rien ne serait plus funeste. Mieux vaudrait pour le service du roi
que je donnasse à l'instant ma démission que d'offrir ce spectacle
public de nos discordes. L'Autriche et l'Espagne ont, par rapport à leur
clergé, une conduite qui ne laisse rien à l'intrigue. Tout prêtre, tout
cardinal ou évêque autrichien ou espagnol ne peut avoir pour agent et
pour correspondant à Rome que l'ambassadeur même de sa cour; celui-ci a
le droit d'écarter à l'instant de Rome tout ecclésiastique de sa nation
qui lui ferait obstacle.

«J'espère, monsieur le comte, qu'aucune division n'aura lieu, que MM.
les cardinaux auront l'ordre formel de se soumettre aux instructions que
je ne tarderai pas à recevoir de vous; que je saurai celui d'entre eux
qui sera chargé d'exercer l'exclusion, en cas de besoin, et quelles
têtes cette exclusion doit frapper.

«Il est bien nécessaire de se tenir en garde; les derniers scrutins ont
annoncé le réveil d'un parti. Ce parti, qui a donné de vingt à vingt et
une voix aux cardinaux della Marmora[137] et Pedicini, forme ce qu'on
appelle ici la faction de Sardaigne. Les autres cardinaux effrayés
veulent porter tous leurs suffrages sur Oppizzoni, homme ferme et modéré
à la fois. Quoique Autrichien, c'est-à-dire Milanais, il a tenu tête à
l'Autriche à Bologne. Ce serait un excellent choix. Les voix des
cardinaux français pourraient, en se fixant sur l'un ou sur l'autre
candidat, décider l'élection. À tort ou à raison, on croit ces cardinaux
ennemis du système actuel du gouvernement du roi, et la faction de
Sardaigne compte sur eux.

         [Note 137: Teresio _Ferrero della Marmora_, né à Turin le 15
         octobre 1757, mort le 30 décembre 1831. Créé cardinal le 27
         septembre 1824.]

«J'ai l'honneur, etc[138].»

         [Note 138: De la même plume avec laquelle il venait d'écrire
         cette dépêche à son ministre, Chateaubriand, ce même jour 3
         mars, écrivait à son ami M. de Marcellus, ministre
         plénipotentiaire à Lucques, cette autre lettre, qui n'est pas
         précisément en style de chancellerie:

         «À M. de Marcellus, à Lucques. Rome, 3 mars 1829.

         «Rien de nouveau ici. Des scrutins nuls et variés. De la
         pluie, du vent, des rhumatismes, et Torlonia enterré l'épée
         au côté, en habit noir et chapeau bordé. Voilà tout. Ce soir,
         chez moi, on chante à neuf heures, on soupe à dix, puis à
         minuit on jeûne pour les cendres de demain; avec un peu de
         pénétration, vous devinerez que je vous écris le mardi-gras.
         Tout cela, le mardi-gras surtout, me fait dire comme Potier
         dans le rôle de Werther: «Mon ami, sais-tu ce que c'est que
         la vie? C'est un bois où l'on s'embarrasse les jambes.»
         Encore si les miennes allaient à la chasse comme les vôtres!
         Bonjour, voilà qui est bien peu sérieux pour un ambassadeur
         auprès d'un conclave. Je pleure si souvent que, quand le rire
         me prend par hasard, je le laisse aller.

                                                     «CHATEAUBRIAND.»]


À MADAME RÉCAMIER.

                                                  Rome, le 3 mars 1829.

«Vous me surprenez sur l'histoire de ma fouille; je ne me souvenais pas
de vous avoir écrit rien de si bien à ce propos. Je suis, comme vous le
pensez, fortement occupé: laissé sans direction et sans instructions, je
suis obligé de prendre tout sur moi. Je crois cependant que je puis vous
promettre un pape modéré et éclairé. Dieu veuille seulement qu'il soit
fait à l'expiration de l'_intérim_ du ministère de M. Portalis.»


                                                               «4 mars.

«Hier, mercredi des Cendres, j'étais à genoux seul dans cette église de
_Santa Croce_, appuyée sur les murailles de Rome, près de la porte de
Naples. J'entendais le chant monotone et lugubre des religieux dans
l'intérieur de cette solitude: j'aurais voulu être aussi sous un froc,
chantant parmi ces débris. Quel lieu pour mettre en paix l'ambition et
contempler les vanités de la terre! Je ne vous parle pas de ma santé,
parce que cela est extrêmement ennuyeux. Tandis que je souffre, on me
dit que M. de la Ferronnays se guérit; il fait des courses à cheval, et
sa convalescence passe dans le pays pour un miracle: Dieu veuille qu'il
en soit ainsi, et qu'il reprenne le portefeuille au bout de l'_intérim_:
que de questions cela trancherait, pour moi!»


DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.

                                       «Dimanche[139], ce 15 mars 1829.

         [Note 139: Les précédentes éditions portent à tort: _Jeudi_,
         ce 15 mars;--ce qui est en contradiction avec le calendrier,
         et aussi avec les deux dates données par Chateaubriand
         quelques lignes plus loin, et qui, celles-là, sont exactes:
         _jeudi soir 12_, et _vendredi soir 13_.]

«Monsieur le comte,

«J'ai eu l'honneur de vous instruire de l'arrivée successive de MM. les
cardinaux français. Trois d'entre eux, MM. de Latil, de la Fare[140] et
de Croy[141], m'ont fait l'honneur de descendre chez moi. Le premier
est entré au conclave jeudi soir 12, avec M. le cardinal Isoard[142],
les deux autres s'y sont renfermés vendredi soir, 13.

         [Note 140: Anne-Louis-Henri duc de _la Fare_ (1752-1829),
         petit-neveu du cardinal de Bernis. Il était depuis deux ans
         évêque de Nancy, lorsqu'il fut élu, par le bailliage de cette
         ville, député de son ordre aux États-Généraux. Ce fut lui
         qui, le 4 mai 1789, à l'issue de la messe qui eut lieu dans
         l'église Saint-Louis, à Versailles, pour l'ouverture des
         États, prononça le discours d'usage. Son attitude hostile aux
         idées de la Révolution l'obligea bientôt à quitter la France;
         il se réfugia d'abord à Trêves, puis en Autriche, devint l'un
         des principaux agents de Louis XVIII et ne rentra qu'avec
         lui, en 1814. En 1816, il fut adjoint à l'archevêque de
         Reims, M. de Talleyrand-Périgord, pour l'administration des
         affaires ecclésiastiques. Archevêque de Sens en 1817, il
         reçut en 1822 le titre de pair de France, et en 1823 la
         dignité de cardinal. Il assista aux deux conclaves où furent
         élus Léon XII et Pie VIII et mourut à Paris le 10 décembre
         1829.]

         [Note 141: Gustave-Maximilien-Juste, prince de _Croy_
         (1773-1844). Il était en 1789 chanoine du grand chapitre de
         Strasbourg. La Révolution le força de se réfugier à Vienne,
         où il séjourna jusqu'en 1817, époque à laquelle il fut nommé
         évêque de Strasbourg. À la mort du cardinal de Périgord
         (1821), il devint grand-aumônier de France. Revêtu de la
         pourpre romaine en 1822, il fut, en 1824 transféré de
         l'évêché de Strasbourg à l'archevêché de Rouen. Après la
         révolution de 1830, le prince de Croy resta fidèle à ses
         opinions légitimistes; il fut cependant obligé d'assister, en
         1840, au baptême du comte de Paris, mais se retira aussitôt
         après la cérémonie.]

         [Note 142: Joachim-Jean-Xavier, duc d'_Isoard_ (1766-1839).
         Il fit ses études au séminaire d'Aix, où il se lia intimement
         avec le futur cardinal Fesch; lorsqu'éclata la Révolution, il
         n'avait reçu encore que les ordres mineurs. En 1794, il se
         rendit à Vérone, auprès du comte de Provence; puis, il revint
         en France, prit part à plusieurs complots royalistes, et dut
         retourner en Italie après le 18 fructidor. La protection de
         l'abbé Fesch lui permit de rentrer en France sous le
         Consulat, et bientôt de remplir auprès de son ancien
         condisciple, devenu archevêque de Lyon, cardinal et
         ambassadeur à Rome, les fonctions de secrétaire particulier
         (1803). La même année, il fut nommé auditeur de Rote. Il ne
         fut ordonné prêtre qu'en 1825, à Rome. Léon XII le créa peu
         après (25 juin 1827) cardinal au titre de
         Saint-Pierre-ès-liens, qu'il échangea plus tard contre celui
         de la Trinité-du-Mont. À son retour en France, Mgr d'Isoard
         fut pourvu de l'archevêché d'Auch et appelé à la pairie avec
         le titre de duc (24 janvier 1829). À la révolution de
         Juillet, sa nomination à la Chambre haute fut annulée par la
         nouvelle Charte: il se consacra alors uniquement à son
         diocèse. La mort de son ami le cardinal Fesch ayant déterminé
         une vacance dans le corps des cardinaux français, Mgr
         d'Isoard fut appelé à lui succéder (14 juin 1839), mais il
         mourut presque subitement quelques mois après, le 7 octobre,
         pendant qu'il attendait à Paris ses bulles d'institution.]

«Je leur ai fait part de tout ce que je savais; je leur ai communiqué
des notes importantes sur la minorité et la majorité du conclave, sur
les sentiments dont les différents partis sont animés. Nous sommes
convenus qu'ils porteraient les candidats dont je vous ai déjà parlé,
savoir: les cardinaux Capellari, Oppizzoni, Benvenuti, Zurla,
Castiglioni, enfin Pacca et de Gregorio; qu'ils repousseraient les
cardinaux de la faction sarde: Pedicini, Giustiniani, Galleffi et
Cristaldi[143]».

         [Note 143: Bélisaire _Cristaldi_, né à Rome le 11 juillet
         1764, mort à Rome le 25 février 1831. Nommé cardinal le 2
         octobre 1826.]

«J'espère que cette bonne intelligence entre les ambassadeurs et les
cardinaux aura le meilleur effet: du moins n'aurai-je rien à me
reprocher si des passions ou des intérêts venaient à tromper mes
espérances.

«J'ai découvert, monsieur le comte, de méprisables et dangereuses
intrigues entretenues de Paris à Rome par le canal de M. le nonce
Lambruschini[144]. Il ne s'agissait rien moins que de faire lire en
plein conclave la copie de prétendues instructions secrètes divisées en
plusieurs articles et données (assurait-on impudemment) à M. le cardinal
de Latil. La majorité du conclave s'est prononcée fortement contre de
pareilles machinations; elle aurait voulu qu'on écrivît au nonce de
rompre toute espèce de relations avec ces hommes de discorde qui, en
troublant la France, finiraient par rendre la religion catholique
odieuse à tous. Je fais, monsieur le comte, un recueil de ces
révélations authentiques, et je vous l'enverrai après la nomination du
pape: cela vaudra mieux que toutes les dépêches du monde. Le roi
apprendra à connaître ses amis et ses ennemis, et le gouvernement pourra
s'appuyer sur des faits propres à le diriger dans sa marche.

         [Note 144: Mgr Lambruschini, archevêque de Gênes, nonce du
         Saint-Siège à Paris.]

«Votre dépêche nº 14 me donna avis des empiétements que le nonce de Sa
Sainteté a voulu renouveler en France au sujet de la mort de Léon XII.
La même chose était déjà arrivée, lorsque j'étais ministre des affaires
étrangères, à la mort de Pie VII: heureusement on a toujours les moyens
de se défendre contre ces attaques publiques; il est bien plus
difficile d'échapper aux trames ourdies dans l'ombre.

«Les conclavistes qui accompagnent nos cardinaux m'ont paru des hommes
raisonnables: le seul abbé Coudrin[145], dont vous m'avez parlé, est un
de ces esprits compactes et rétrécis dans lesquels rien ne peut entrer,
un de ces hommes qui se sont trompés de profession. Vous n'ignorez pas
qu'il est moine, chef d'ordre, et qu'il a même des bulles d'institution:
cela ne s'accorde guère avec nos lois civiles et nos institutions
politiques.

         [Note 145: L'abbé _Coudrin_ avait accompagné à Rome comme
         conclaviste le cardinal-archevêque de Rouen, le prince de
         Croy, dont il était, depuis 1826, le premier vicaire général.
         Chateaubriand, qui n'a fait que l'entrevoir, s'est trompé
         dans le jugement qu'il a porté sur lui. Bien loin d'être un
         «esprit rétréci», l'abbé Coudrin possédait les hautes et
         rares qualités qui font les chefs d'ordres. Son intelligence
         égalait sa vertu. À l'époque où la Révolution venait
         d'anéantir les anciens ordres religieux, il lui a été donné
         de fonder une Congrégation, que Chateaubriand sans nul doute
         a mal connue et qui est aujourd'hui répandue dans le monde
         entier, la Congrégation des Sacrés-Coeurs de Jésus et de
         Marie et de l'Association perpétuelle du Très Saint Sacrement
         de l'Autel (dite de Picpus). L'abbé Pierre Coudrin (en
         religion le P. Marie-Joseph) était né le 1er mars 1768; il
         est mort le 27 mars 1837. Voir la _Vie du T. R. P.
         Marie-Joseph Coudrin_, par un Père de la Congrégation des
         Sacrés-Coeurs de Jésus et de Marie.]

«Il se pourrait faire que le pape fût élu à la fin de cette semaine.
Mais si les cardinaux français manquent le premier effet de leur
présence, il deviendra impossible d'assigner un terme au conclave. De
nouvelles combinaisons amèneraient peut-être une nomination inattendue:
on s'arrangerait, pour en finir, de quelque cardinal insignifiant, tel
que Dandini[146].

         [Note 146: Hercule Dandini, né à Rome le 25 juillet 1759,
         mort le 22 juillet 1840. Cardinal le 10 mars 1823.]

«Je me suis jadis, monsieur le comte, trouvé dans des circonstances
difficiles, soit comme ambassadeur à Londres, soit comme ministre
pendant la guerre d'Espagne, soit comme membre de la Chambre des pairs,
soit comme chef de l'opposition; mais rien ne m'a donné autant
d'inquiétude et de souci que ma position actuelle au milieu de tous les
genres d'intrigues. Il faut que j'agisse sur un corps invisible renfermé
dans une prison dont les abords sont strictement gardés. Je n'ai ni
argent à donner, ni places à promettre; les passions caduques d'une
cinquantaine de vieillards ne m'offrent aucune prise sur elles. J'ai à
combattre la bêtise dans les uns, l'ignorance du siècle dans les autres;
le fanatisme dans ceux-ci, l'astuce et la duplicité dans ceux-là; dans
presque tous l'ambition, les intérêts, les haines politiques, et je suis
séparé par des murs et par des mystères de l'assemblée où fermentent
tant d'éléments de division. À chaque instant la scène varie; tous les
quarts d'heure des rapports contradictoires me plongent dans de
nouvelles perplexités. Ce n'est pas, monsieur le comte, pour me faire
valoir, que je vous entretiens de ces difficultés, mais pour me servir
d'excuse dans le cas où l'élection produirait un pape contraire à ce
qu'elle semble promettre et à la nature de nos voeux. À la mort de Pie
VII, les questions religieuses n'avaient point encore agité l'opinion:
ces questions sont venues aujourd'hui se mêler à la politique, et
jamais l'élection du chef de l'Église ne pouvait tomber plus mal à
propos.

«J'ai l'honneur, etc.»


À MADAME RÉCAMIER.

                                                   «Rome, 17 mars 1829.

«Le roi de Bavière[147] est venu me voir en _frac_. Nous avons parlé de
vous. Ce souverain _grec_, en portant une couronne, semble savoir ce
qu'il a sur la tête, et comprendre qu'on ne cloue pas le temps au passé.
Il dîne chez moi jeudi et ne veut personne.

         [Note 147: _Louis Ier_ (Charles-Auguste), roi de Bavière, né
         à Strasbourg en 1786. Monté sur le trône le 12 octobre 1825,
         il se montra un ardent _philhellène_, ce dont Chateaubriand
         lui savait très grand gré. Un voyage qu'il fit en Italie, de
         1804 à 1805, lui inspira pour les arts une passion qui ne le
         quitta plus; il attira dans sa capitale les plus grands
         artistes de l'Allemagne et il ne négligea rien pour faire de
         Munich l'Athènes moderne. Malheureusement, il y introduisit
         un jour Aspasie sous les traits de Lola Montès, une danseuse
         dont il fit une comtesse de Lansfeld et qui devint un moment
         la souveraine absolue de la Bavière. Louis Ier, obligé de
         quitter ses États, au mois de février 1848, abdiqua, le 20
         mars suivant, en faveur de son fils, Maximilien II. Il vécut
         depuis dans la retraite et mourut à Nice le 29 février 1868.]

«Au reste, nous voilà au milieu de grands événements: un pape à faire;
que sera-t-il? L'émancipation des catholiques passera-t-elle? Une
nouvelle campagne en Orient; de quel côté sera la victoire?
Profiterons-nous de cette position? Qui conduira nos affaires? y a-t-il
une tête capable d'apercevoir tout ce qui se trouve là-dedans pour la
France et d'en profiter selon les événements? Je suis persuadé qu'on
n'y pense seulement pas à Paris, et qu'entre les salons et les chambres,
les plaisirs et les lois, les joies du monde et les inquiétudes
ministérielles, on se soucie de l'Europe comme de rien du tout. Il n'y a
que moi qui, dans mon exil, ai le temps de songer creux et de regarder
autour de moi. Hier, je suis allé me promener par une espèce de tempête
sur l'ancien chemin de Tivoli. Je suis arrivé à l'ancien pavé romain, si
bien conservé qu'on croirait qu'il a été posé nouvellement. Horace avait
pourtant foulé les pierres que je foulais: où est Horace?»

       *       *       *       *       *

Le marquis Capponi[148], arrivant de Florence, m'apporta des lettres de
recommandation de ses amies de Paris. Je répondis à l'une de ces lettres
le 21 mars 1829:

«J'ai reçu vos lettres: les services que je puis rendre ne sont rien,
mais je suis tout à vos ordres. Je n'en étais pas à savoir ce que
c'était que le marquis Capponi: je vous annonce qu'il est toujours beau;
il a tenu bon contre le temps. Je n'ai point répondu à votre première
lettre, toute pleine d'enthousiasme pour le sublime Mahmoud et pour la
barbarie _disciplinée_, pour ces esclaves _bâtonnés_ en soldats[149].
Que les femmes soient transportées d'admiration pour les hommes qui en
épousent à la fois des centaines, qu'elles prennent cela pour le progrès
des lumières et de la civilisation, je le conçois; mais moi je tiens à
mes pauvres Grecs; je veux leur liberté comme celle de la France; je
veux aussi des frontières qui couvrent Paris, qui assurent notre
indépendance, et ce n'est pas avec la triple alliance du pal de
Constantinople, de la schlague de Vienne et des coups de poings de
Londres que vous aurez la rive du Rhin. Grand merci de la pelisse
d'honneur que notre gloire pourrait obtenir de l'invincible chef des
croyants, lequel n'est pas encore sorti des faubourgs de son sérail;
j'aime mieux cette gloire toute nue; elle est femme et belle: Phidias se
serait bien gardé de lui mettre une robe de chambre turque.»

         [Note 148: Gino-Alexandre-Joseph-Gaspard, marquis _Capponi_,
         né à Florence le 14 septembre 1792. Élevé par le célèbre
         antiquaire l'abbé Zannoni, il apprit un grand nombre de
         langues et voyagea en Italie, en France, en Angleterre et en
         Allemagne. Il a joué en Toscane un rôle politique important,
         particulièrement de 1847 à 1849. Bien qu'il fût devenu
         presque aveugle dès 1839, il se voua avec passion aux études
         historiques et fut le principal rédacteur des _Archives
         historiques_ publiées à Florence par Vieusseux. Le plus
         remarquable de ses ouvrages, _Storia della Republica di
         Firenze_, a paru en 1875. Le marquis Gino Capponi est mort le
         3 février 1876.]

         [Note 149: Chateaubriand ne nous a pas donné le nom de la
         correspondante à laquelle était adressée cette lettre du 21
         mars. C'est évidemment la dame dont il a parlé plus haut,
         dans sa lettre à Mme Récamier, du 15 janvier 1829, et dont il
         disait: «J'ai reçu une lettre de cette dame spirituelle qui
         venait quelquefois me voir au ministère; jugez comme elle me
         fait bien la cour: elle est turque enragée; Mahmoud est un
         grand homme qui a devancé sa nation!»]


À MADAME RÉCAMIER.

                                                «Rome, le 21 mars 1829

«Eh bien! j'ai raison contre vous! Je suis allé hier, entre deux
scrutins et en attendant un pape, à Saint-Onufre: ce sont bien deux
_orangers_ qui sont dans le _cloître_, et point un chêne _vert_. Je suis
tout fier de cette fidélité de ma mémoire. J'ai couru, presque les yeux
fermés, à la petite pierre qui recouvre votre ami; je l'aime mieux que
le grand tombeau qu'on va lui élever. Quelle charmante solitude! quelle
admirable vue! quel bonheur de reposer là entre les fresques du
Dominiquin et celles de Léonard de Vinci! Je voudrais y être, je n'ai
jamais été plus tenté. Vous a-t-on laissée entrer dans l'intérieur du
couvent? Avez-vous vu, dans un long corridor, cette tête ravissante,
quoique à moitié effacée, d'une madone de Léonard de Vinci? Avez-vous vu
dans la bibliothèque le masque du Tasse, sa couronne de laurier flétrie,
un miroir dont il se servait, son écritoire, sa plume et la lettre
écrite de sa main, collée sur une planche qui pend au bas de son buste?
Dans cette lettre d'une petite écriture raturée, mais facile à lire, il
parle d'_amitié_ et du _vent de la fortune_; celui-là n'avait guère
soufflé pour lui et l'amitié lui avait souvent manqué.

«Point de pape encore, nous l'attendons d'heure en heure; mais si le
choix a été retardé, si des obstacles se sont élevés de toutes parts, ce
n'est pas ma faute: il aurait fallu m'écouter un peu davantage et ne pas
agir tout juste en sens contraire de ce qu'on paraissait décider. Au
reste, à présent, il me semble que tout le monde veut être en paix avec
moi. Le cardinal de Clermont-Tonnerre lui-même vient de m'écrire qu'il
réclame mes anciennes bontés pour lui, et après tout cela il descend
chez moi résolu à voter pour le pape le plus modéré.

«Vous avez lu mon second discours[150]. Remerciez M. Kératry qui[151] a
parlé si obligeamment du premier; j'espère qu'il sera encore plus
content de l'autre. Nous tâcherons tous les deux de rendre la _liberté_
chrétienne, et nous y parviendrons. Que dites-vous de la réponse que le
cardinal Castiglioni m'a faite? Suis-je assez loué _en plein conclave_?
Vous n'auriez pas mieux dit dans vos jours de gâterie.»

         [Note 150: Ce second discours fut prononcé par Chateaubriand
         en plein conclave. On en trouvera le texte à l'_Appendice_ nº
         II: _le Conclave de 1829_.]

         [Note 151: Auguste-Hilarion, comte de _Kératry_ (1769-1859).
         Député du Finistère, rédacteur du _Courrier français_, il
         avait, à la tribune et dans la Presse, vivement combattu M.
         de Villèle, ce qui l'avait rapproché de Chateaubriand. Député
         de 1818 à 1824, puis de 1827 à 1837, M. de Kératry fut nommé
         pair de France le 3 octobre 1837. Élu en 1849 à la
         Législative, et appelé, comme doyen d'âge, à présider la
         première séance, il profita de cette circonstance pour
         laisser éclater son hostilité contre les institutions
         républicaines. Il vota constamment avec la droite monarchique
         et rentra dans la vie privée au 2 décembre 1851. Ce vieux
         parlementaire avait publié de nombreux écrits de philosophie
         spiritualiste et religieuse, et plusieurs romans, dont l'un
         au moins, le _Dernier des Beaumanoir_ (1824), avait eu un
         assez vif succès.]


                                                       «24 mars 1829.

«Si j'en croyais les bruits de Rome, nous aurions un pape demain; mais
je suis dans un moment de découragement, et je ne veux pas croire à un
tel bonheur. Vous comprenez bien que ce bonheur n'est pas le bonheur
politique, la joie d'un triomphe, mais le bonheur d'être libre et de
vous retrouver. Quand je vous parle tant de conclave, je suis comme les
gens qui ont une idée fixe et qui croient que le monde n'est occupé que
de cette idée. Et pourtant, à Paris, qui pense au conclave, qui s'occupe
d'un pape et de mes tribulations? La légèreté française, les intérêts du
moment, les discussions des Chambres, les ambitions émues, ont bien
autre chose à faire. Lorsque le duc de Laval m'écrivait aussi ses soucis
sur son conclave, tout préoccupé de la guerre d'Espagne que j'étais, je
disais en recevant ses dépêches: _Eh! bon Dieu, il s'agit bien de cela!_
M. Portalis doit aujourd'hui me faire subir la peine du talion. Il est
vrai de dire cependant que les choses à cette époque n'étaient pas ce
qu'elles sont aujourd'hui: les idées religieuses n'étaient pas mêlées
aux idées politiques comme elles le sont dans toute l'Europe; la
querelle n'était pas là; la nomination d'un pape ne pouvait pas, comme à
cette heure, troubler ou calmer les États.

«Depuis la lettre qui m'annonçait la prolongation du congé de M. de La
Ferronnays et son départ pour Rome, je n'ai rien appris: je crois
pourtant cette nouvelle vraie.

«M. Thierry m'a écrit d'Hyères une lettre touchante; il dit qu'il se
meurt, et pourtant il veut une place à l'Académie des inscriptions et me
demande d'écrire pour lui. Je vais le faire. Ma fouille continue à me
donner des sarcophages; la mort ne peut fournir que ce qu'elle a. Le
monument du Poussin avance. Il sera noble et grand. Vous ne sauriez
croire combien le _tableau des Bergers d'Arcadie_ était fait pour un
bas-relief et convient à la sculpture[152].»

         [Note 152: Le sculpteur Desprez venait d'achever, pour le
         tombeau du Poussin, d'après le tableau des _Bergers
         d'Arcadie_, un bas-relief, dont Chateaubriand était, à bon
         droit, extrêmement satisfait.]


                                                           «28 mars.

«M. le cardinal de Clermont-Tonnerre, descendu chez moi, entre
aujourd'hui au conclave; c'est le siècle des merveilles. J'ai auprès de
moi le fils du maréchal Lannes et le petit-fils du chancelier[153]:
_messieurs du Constitutionnel_ dînent à ma table auprès de _messieurs de
la Quotidienne_. Voilà l'avantage d'être sincère; je laisse chacun
penser ce qu'il veut, pourvu qu'on m'accorde la même liberté; je tâche
seulement que mon opinion ait la majorité, parce que je la trouve, comme
de raison, meilleure que les autres. C'est à cette sincérité que
j'attribue le penchant qu'ont les opinions les plus divergentes à se
rapprocher de moi. J'exerce envers elles le droit d'asile: on ne peut
les saisir sous mon toit.»

         [Note 153: Le troisième secrétaire de l'ambassade, le vicomte
         de Sesmaisons, fils du comte Donatien de Sesmaisons, maréchal
         de camp et député de la Loire-Inférieure, était, par sa mère,
         petit-fils du chancelier Dambray. Les deux premiers
         secrétaires étaient MM. Bellocq et Desmousseaux de Givré,
         dont il sera parlé tout à l'heure.--Les attachés à
         l'ambassade étaient MM. de Montebello, du Viviers, de
         Mesnard, d'Haussonville et Hyacinthe Pilorge, le fidèle
         secrétaire de Chateaubriand.]


À M. LE DUC DE BLACAS[154].

         [Note 154: Le duc de Blacas était alors ambassadeur à
         Naples.]

                                                    «Rome, 24 mars 1829.

«Je suis bien fâché, monsieur le duc, qu'une phrase de ma lettre ait pu
vous causer quelque inquiétude. Je n'ai point du tout à me plaindre
d'un homme de sens et d'esprit (M. Fuscaldo[155]), qui ne m'a dit que
des lieux commun de diplomatie. Nous autres ambassadeurs, disons-nous
autre chose? Quant au cardinal dont vous me faites l'honneur de me
parler, le gouvernement français n'a désigné particulièrement personne;
il s'en est entièrement rapporté à ce que je lui ai mandé. Sept ou huit
cardinaux modérés et pacifiques, qui semblent attirer également les
voeux de toutes les cours, sont les candidats entre lesquels nous
désirons voir se fixer les suffrages. Mais si nous n'avons pas la
prétention d'imposer un choix à la majorité du conclave, nous repoussons
de toutes nos forces et par tous les moyens trois ou quatre cardinaux
fanatiques, intrigants ou incapables, que porte la minorité.

         [Note 155: Le comte Fuscaldo, ambassadeur de Naples à Rome.]

«Je n'ai, monsieur le duc, aucun moyen possible de vous faire passer
cette lettre; je la mets donc tout simplement à la poste, parce qu'elle
ne renferme rien que vous et moi ne puissions avouer tout haut.

«J'ai l'honneur, etc.»


À MADAME RÉCAMIER.

                                                 «Rome, le 31 mars 1829.

«M. de Montebello est arrivé et m'a apporté votre lettre avec une lettre
de M. Bertin et de M. Villemain.

«Mes fouilles vont bien, je trouve force sarcophages vides; j'en
pourrai choisir un pour moi, sans que ma poussière soit obligée de
chasser celle de ces vieux morts que le vent a déjà emportée. Les
sépulcres dépeuplés offrent le spectacle d'une résurrection et pourtant
ils n'attendent qu'une mort plus profonde. Ce n'est pas la vie, c'est le
néant qui a rendu ces tombes désertes.

«Pour achever mon petit journal du moment, je vous dirai que je suis
monté avant-hier à la boule de Saint-Pierre pendant une tempête. Vous ne
sauriez vous figurer ce que c'était que le bruit du vent au milieu du
ciel, autour de cette coupole de Michel-Ange, et au-dessus de ce temple
des chrétiens, qui écrase la vieille Rome.»


                                                   «31 mars, au soir.

«Victoire! j'ai un des papes que j'avais mis sur ma liste: c'est
Castiglioni, le cardinal même que je portais à la papauté en 1823,
lorsque j'étais ministre, celui qui m'a répondu dernièrement au conclave
en me donnant _force louanges_. Castiglioni est modéré et dévoué à la
France: c'est un triomphe complet. Le conclave, avant de se séparer, a
ordonné d'écrire au nonce à Paris, pour lui dire d'exprimer au roi la
satisfaction que le Sacré Collège a éprouvée de ma conduite. J'ai déjà
expédié cette nouvelle à Paris par le télégraphe. Le préfet du Rhône est
l'intermédiaire de cette correspondance aérienne, et ce préfet est M. de
Brosses, fils de ce comte de Brosses, le léger voyageur à Rome, souvent
cité dans les notes que je rassemble en vous écrivant[156]. Le courrier
qui vous porte cette lettre porte ma dépêche à M. Portalis.

         [Note 156: Le télégraphe aérien n'allait encore que jusqu'à
         Lyon, et M. de Brosses, préfet du Rhône, en tenait la clef.
         C'était, comme son père, un homme d'infiniment d'esprit.]

«Je n'ai plus deux jours de suite de bonne santé; cela me fait enrager,
car je n'ai coeur à rien au milieu de mes souffrances. J'attends
pourtant avec quelque impatience ce qui résultera à Paris de la
nomination de mon pape, ce qu'on dira, ce qu'on fera, ce que je
deviendrai. Le plus sûr, c'est le congé demandé. J'ai vu par les
journaux la grande querelle du _Constitutionnel_ sur mon discours; il
accuse le _Messager_ de ne l'avoir pas imprimé, et nous avons à Rome des
_Messagers_ du 22 mars (la querelle est du 24 et 25) qui ont le
discours. N'est-ce pas singulier? Il paraît clair qu'il y a eu _deux_
éditions, l'une pour Rome et l'autre pour Paris. Pauvres gens! je pense
au mécompte d'un autre journal; il assure que le conclave aura été très
mécontent de ce discours: qu'aura-t-il dit quand il aura vu les éloges
que me donne le cardinal Castiglioni, qui est devenu pape?

«Quand cesserai-je de vous parler de toutes ces misères? Quand ne
m'occuperai-je plus que d'achever les mémoires de ma vie et ma vie
aussi, comme dernière page de mes _Mémoires_? J'en ai bien besoin; je
suis bien las, le poids des jours augmente et se fait sentir sur ma
tête; je m'amuse à l'appeler un _rhumatisme_, mais on ne guérit pas de
celui-là. Un seul mot me soutient quand je le répète: À bientôt.»


                                                             «3 avril.

«J'oubliais de vous dire que le cardinal Fesch s'étant très bien conduit
dans le conclave, et ayant voté avec nos cardinaux, j'ai franchi le pas
et je l'ai invité à dîner. Il a refusé par un billet plein de
mesure[157].

         [Note 157: Chateaubriand répondit en ces termes au cardinal
         Fesch: «J'aurais voulu, Monsieur le cardinal, répondre plutôt
         au billet que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il
         augmente infiniment mes regrets et ceux de Mme de
         Chateaubriand. Espérons que le temps viendra où tous les
         obstacles seront levés. Grâce à la magnanimité de son roi, la
         France est assez forte désormais pour braver des souvenirs:
         la liberté doit vivre en paix avec la gloire.

         «Je prie Votre Éminence de croire à mon dévouement et
         d'agréer l'assurance de ma haute considération.»]


DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.

                                                «Rome, ce 2 avril 1829.

«Monsieur le comte,

«Le cardinal Albani a été nommé secrétaire d'État, ainsi que j'ai eu
l'honneur de vous le mander dans ma première lettre portée à Lyon par le
courrier à cheval expédié le 31 mars au soir. Le nouveau ministre ne
plaît ni à la faction sarde, ni à la majorité du Sacré Collège, ni même
à l'Autriche, parce qu'il est violent, antijésuite, rude dans son abord,
et Italien avant tout. Riche et excessivement avare, le cardinal Albani
se trouve mêlé dans toutes sortes d'entreprises et de spéculations.
J'allai hier lui faire ma première visite; aussitôt qu'il m'aperçut, il
s'écria: «Je suis un cochon! (Il était en effet fort sale.) Vous verrez
que je ne suis pas un ennemi.» Je vous rapporte, monsieur le comte, ses
propres paroles. Je lui répondis que j'étais bien loin de le regarder
comme un ennemi. «À vous autres, reprit-il, il faut de l'eau et non pas
du feu: ne connais-je pas votre pays? n'ai-je pas vécu en France? (Il
parle français comme un Français.) Vous serez content et votre maître
aussi. Comment se porte le roi? Bonjour! Allons à Saint-Pierre.»

«Il était huit heures du matin; j'avais déjà vu Sa Sainteté et tout Rome
courait à la cérémonie de l'adoration.

«Le cardinal Albani est un homme d'esprit, faux par caractère et franc
par humeur; sa violence déjoue sa ruse; on peut en tirer parti en
flattant son orgueil et satisfaisant son avarice.

«Pie VIII est très savant, surtout en matière de théologie; il parle
français, mais avec moins de facilité et de grâce que Léon XII. Il est
attaqué sur le côté droit d'une demi-paralysie et sujet à des mouvements
convulsifs: la suprême puissance le guérira. Il sera couronné dimanche
prochain, jour de la Passion, 5 avril.

«Maintenant, monsieur le comte, que la principale affaire qui me
retenait à Rome est terminée, je vous serai infiniment obligé de
m'obtenir de la bienveillance de Sa Majesté un congé de quelques mois.
Je ne m'en servirai qu'après avoir remis au pape la lettre par laquelle
le roi répondra à celle que Pie VIII lui a écrite ou va lui écrire pour
lui annoncer son élévation sur la chaire de Saint-Pierre. Permettez-moi
de solliciter de nouveau en faveur de mes deux secrétaires de légation,
M. Bellocq et M. de Givré[158], les grâces que je vous ai demandées pour
eux.

         [Note 158: M. Bellocq était premier secrétaire de
         l'ambassade. Le second secrétaire, M. Desmousseaux de Givré,
         né le 1er janvier 1794, était entré de bonne heure dans la
         carrière diplomatique. Il avait été attaché à l'ambassade de
         Londres, sous Chateaubriand, en 1822. L'année suivante, il
         avait été envoyé à Rome. Il donna sa démission à l'avènement
         du ministère Polignac et rentra, après 1830, dans la
         diplomatie. Député d'Eure-et-Loir de 1837 à 1848, il
         défendit, non sans talent, la politique conservatrice et fut
         l'un des principaux soutiens du ministère de M. Guizot,
         jusqu'au jour où, se séparant de son chef, dans un discours
         prononcé le 27 avril 1847, il montra les ministres répondant
         sur toutes les questions: «Rien, rien, rien!» Aussitôt
         répercutés, grossis par les journaux opposants, ces mots:
         _Rien, rien, rien!_ eurent un retentissement énorme, et ils
         ne laissèrent pas d'être pour quelque chose dans la
         révolution du 24 février. Après avoir siégé à l'Assemblée
         législative de 1849 à 1851, M. Desmousseaux de Givré rentra
         dans la vie privée.]

«Les intrigues du cardinal Albani dans le conclave, les partisans qu'il
s'était acquis, même dans la majorité, m'avaient fait craindre quelque
coup imprévu pour le porter au souverain pontificat. Il me paraissait
impossible de se laisser ainsi surprendre et de permettre au chargé
d'affaires de l'Autriche de ceindre la tiare sous les yeux de
l'ambassadeur de France; je profitai donc de l'arrivée de M. le cardinal
de Clermont-Tonnerre pour le charger à tout événement de la lettre
ci-jointe dont je prenais les dispositions sous ma responsabilité.
Heureusement il n'a point été dans le cas de faire usage de cette
lettre; il me l'a rendue et j'ai l'honneur de vous l'envoyer.

         «J'ai l'honneur, etc., etc.»


À SON ÉMINENCE MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE CLERMONT-TONNERRE.

                                                «Rome, ce 28 mars 1829.

«Monseigneur,

«Ne pouvant plus communiquer avec vos collègues MM. les cardinaux
français renfermés au palais de Monte-Cavallo; étant obligé de tout
prévoir pour l'avantage du service du roi et dans l'intérêt de notre
pays; sachant combien de nominations inattendues ont eu lieu dans les
conclaves, je me vois à regret dans la fâcheuse nécessité de confier à
Votre Éminence une exclusion éventuelle.

«Bien que M. le cardinal Albani ne paraisse avoir aucune chance, il n'en
est pas moins un homme de capacité sur lequel, dans une lutte prolongée,
on pourrait jeter les yeux; mais il est le cardinal chargé au conclave
des instructions de l'Autriche: M. le comte de Lutzow, dans son
discours, l'a déjà désigné officiellement en cette qualité. Or, il est
impossible de laisser porter au souverain pontificat un cardinal
appartenant ouvertement à une couronne, pas plus à la couronne de France
qu'à toute autre.

«En conséquence, monseigneur, je vous charge, en vertu de mes pleins
pouvoirs, comme ambassadeur de Sa Majesté Très Chrétienne, et prenant
sur moi seul toute la responsabilité, de donner l'exclusion à M le
cardinal Albani, si d'un côté par une rencontre fortuite, et de l'autre
par une combinaison secrète, il venait à obtenir la majorité des
suffrages.

«Je suis, etc., etc.»


Cette lettre d'exclusion, confiée à un cardinal par un ambassadeur qui
n'y est pas autorisé formellement, est une témérité en diplomatie: il y
a là de quoi faire frémir tous les hommes d'État à domicile, tous les
chefs de division, tous les premiers commis, tous les copistes aux
affaires étrangères; mais puisque le ministre ignorait sa chose au point
de ne pas même songer au cas éventuel d'exclusion, force m'était d'y
songer pour lui. Supposez qu'Albani eût été nommé pape par aventure, que
serais-je devenu? J'aurais été à jamais perdu comme homme politique.

Je me dis ceci, non pour moi, qui me soucie peu du renom d'homme
politique, mais pour la génération future des écrivains à qui on ferait
du bruit de mon accident et qui expieraient mon malheur aux dépens de
leur carrière, comme on donne le fouet au menin quand M. le dauphin a
fait une sottise. Mais il ne faudrait pas trop non plus admirer ma
prévoyante audace, en prenant sur moi la lettre d'exclusion: ce qui
paraît une énormité, mesuré à la courte échelle des vieilles idées
diplomatiques, n'était au fond rien du tout, dans l'ordre actuel de la
société. Cette audace me venait, d'un côté, de mon insensibilité pour
toute disgrâce, de l'autre, de ma connaissance des opinions de mon
temps: le monde tel qu'il est fait aujourd'hui ne donne pas deux sous de
la nomination d'un pape, des rivalités des couronnes et des intrigues de
l'intérieur d'un conclave.


DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.

_Confidentielle._

                                                «Rome, ce 2 avril 1829.

«Monsieur le comte,

«J'ai l'honneur de vous envoyer aujourd'hui les documents importants que
je vous ai annoncés. Ce n'est rien moins que le journal officiel et
secret du conclave. Il est traduit mot pour mot sur l'original italien;
j'en ai fait disparaître seulement tout ce qui pouvait indiquer avec
trop de précision les sources où j'ai puisé. S'il transpirait la moindre
chose de ces révélations, dont il n'y a peut-être pas un autre exemple,
il en coûterait la fortune, la liberté et la vie peut-être à plusieurs
personnes. Cela serait d'autant plus déplorable que ces révélations ne
sont point dues à l'intérêt et à la corruption, mais à la confiance dans
l'honneur français. Cette pièce, monsieur le comte, doit donc demeurer à
jamais secrète, après avoir été lue dans le conseil du roi: car, malgré
les précautions que j'ai prises de taire les noms et de retrancher les
choses directes, elle en dit encore assez pour compromettre ses auteurs.
J'y ai joint un commentaire, afin d'en faciliter la lecture. Le
gouvernement pontifical est dans l'usage de tenir un registre où sont
notés jour par jour, et pour ainsi dire heure par heure, ses décisions,
ses gestes et ses faits; quel trésor historique si l'on pouvait y
fouiller en remontant vers les premiers siècles de la papauté! Il m'a
été entr'ouvert un moment pour l'époque actuelle. Le roi verra, par les
documents que je vous transmets, ce qu'on n'a jamais vu, l'intérieur
d'un conclave; les sentiments les plus intimes de la cour de Rome lui
seront connus, et les ministres de Sa Majesté ne marcheront pas dans
l'ombre.

«Le commentaire que j'ai fait du journal me dispensant de toute autre
réflexion, il ne me reste plus qu'à vous offrir la nouvelle assurance de
la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur, etc., etc.»

L'original italien du document précieux annoncé dans cette dépêche
confidentielle a été brûlé à Rome sous mes yeux; je n'ai point gardé
copie de la traduction de ce document que j'ai envoyée aux affaires
étrangères; j'ai seulement une copie du _commentaire_ ou des _remarques_
jointes par moi à cette traduction[159]. Mais la même discrétion qui m'a
fait recommander au ministre de garder la pièce à jamais secrète
m'oblige de supprimer ici mes propres remarques; car, quelle que soit
l'obscurité dont ces remarques sont enveloppées, par l'absence du
document auquel elles se rapportent, cette obscurité serait encore de la
lumière à Rome. Or, les ressentiments sont longs dans la ville
éternelle; il se pourrait faire que, dans cinquante ans d'ici ils
allassent frapper quelque arrière-neveu des auteurs de la mystérieuse
confidence. Je me contenterai donc de donner un _aperçu général_ du
contenu du _commentaire_, en insistant sur quelques passages qui ont un
rapport direct avec les affaires de France.

         [Note 159: Voir l'_Appendice_ nº III: _le Journal du
         Conclave_.]

On voit premièrement combien la cour de Naples trompait M. de Blacas ou
combien elle était elle-même trompée; car, pendant qu'elle me faisait
dire que les cardinaux napolitains voteraient avec nous, ils se
réunissaient à la minorité ou à la faction dite de Sardaigne.

La minorité des cardinaux se figurait que le vote des cardinaux français
influerait sur la _forme de notre gouvernement_. Comment cela?
Apparemment par les ordres secrets dont on les supposait chargés et par
leurs votes en faveur d'un pape exalté.

Le nonce Lambruschini affirmait au conclave que le cardinal de Latil
avait le secret du roi: tous les efforts de la faction tendaient à faire
croire que Charles X et son gouvernement n'étaient pas d'accord.

Le 13 mars, le cardinal de Latil annonce qu'il a à faire au conclave une
déclaration _purement_ de conscience; il est renvoyé devant quatre
cardinaux-évêques: les actes de cette confession secrète demeurent à la
garde du grand pénitencier. Les autres cardinaux français ignorent la
matière de cette confession et le cardinal Albani cherche en vain à la
découvrir: le fait est important et curieux.

La minorité est composée de seize voix compactes. Les cardinaux de cette
minorité s'appellent les _Pères de la Croix_; ils mettent sur leur porte
une croix de Saint-André pour annoncer que, déterminés dans leur choix,
ils ne veulent plus communiquer avec personne. La majorité du conclave
montre des sentiments raisonnables et la ferme résolution de ne se mêler
en rien de la politique étrangère.

Le procès-verbal dressé par le notaire du conclave est digne d'être
remarqué: «Pie VIII, y est-il dit à la conclusion, s'est déterminé à
nommer le cardinal Albani secrétaire d'État, afin de satisfaire aussi le
cabinet de Vienne.» Le souverain pontife partage les lots entre les deux
couronnes; il se déclare le pape de la France et donne à l'Autriche la
secrétairerie d'État.


À MADAME RÉCAMIER.

                                          «Rome, mercredi 8 avril 1829

«J'ai donné aujourd'hui même à dîner à tout le conclave. Demain je
reçois la grande-duchesse Hélène. Le mardi de Pâques, j'ai un bal pour
la clôture de la session; et puis je me prépare à aller vous voir; jugez
de mon anxiété: au moment où je vous écris, je n'ai point encore de
nouvelles de mon courrier à cheval annonçant la mort du pape, et
pourtant le pape est déjà couronné; Léon XII est oublié; j'ai repris les
affaires avec le nouveau secrétaire d'État Albani; tout marche comme
s'il n'était rien arrivé, et j'ignore si vous savez même à Paris qu'il y
a un nouveau pontife! Que cette cérémonie de la bénédiction papale est
belle! La Sabine à l'horizon, puis la campagne déserte de Rome, puis
Rome elle-même, puis la place Saint-Pierre et tout le peuple tombant à
genoux sous la main d'un vieillard: le pape est le seul prince qui
bénisse ses sujets.

«J'en étais là de ma lettre lorsqu'un courrier qui m'arrive de Gènes
m'apporte une dépêche télégraphique de Paris à Toulon, laquelle dépêche,
qui répond à celle que j'avais fait passer, m'apprend que le 4 avril, à
onze heures du matin, on a reçu à Paris ma dépêche télégraphique de Rome
à Toulon, dépêche qui annonçait la nomination du cardinal Castiglioni,
et que le roi est fort content.

«La rapidité de ces communications est prodigieuse; mon courrier est
parti le 31 mars, à huit heures du soir, et le 8 avril, à huit heures du
soir, j'ai reçu la réponse de Paris[160].»

         [Note 160: En même temps que cette lettre, Chateaubriand
         envoyait à Mme Récamier le billet suivant destiné au jeune
         Canaris:

                                             «Rome, 9 avril 1829.

         «Mon cher Canaris, je vous dois depuis longtemps une réponse.
         Vous m'excuserez, parce que j'ai eu beaucoup d'affaires.
         Voici mes recommandations:

         «Aimez bien Mme Récamier. N'oubliez jamais que vous êtes né
         en Grèce; que ma patrie devenue libre a versé son sang pour
         la liberté de la vôtre, soyez surtout bon chrétien,
         c'est-à-dire honnête homme, et soumis à la volonté de Dieu.
         Avec cela, mon cher petit ami, vous maintiendrez votre nom
         sur la liste de ces anciens fameux Grecs, où l'a déjà placé
         votre illustre père.

         «Je vous embrasse.

                                             «CHATEAUBRIAND.»]


                                                        «11 avril 1829.

«Nous voilà au 11 avril: dans huit jours nous aurons Pâques, dans quinze
jours mon congé et puis vous voir! Tout disparaît dans cette espérance;
je ne suis plus triste; je ne songe plus aux ministres ni à la
politique. Demain nous commençons la semaine sainte. Je penserai à tout
ce que vous m'avez dit. Que n'êtes-vous ici pour entendre avec moi les
beaux chants de douleur! Nous irions nous promener dans les déserts de
la campagne de Rome, maintenant couverts de verdure et de fleurs.
Toutes les ruines semblent rajeunir avec l'année: je suis du nombre.»


                                              «Mercredi saint, 15 avril.

«Je sors de la chapelle Sixtine, après avoir assisté à ténèbres et
entendu chanter le _Miserere_. Je me souvenais que vous m'aviez parlé de
cette cérémonie et j'en étais à cause de cela cent fois plus touché.

«Le jour s'affaiblissait; les ombres envahissaient lentement les
fresques de la chapelle et l'on n'apercevait plus que quelques grands
traits du pinceau de Michel-Ange. Les cierges, tour à tour éteints,
laissaient échapper de leur lumière étouffée une légère fumée blanche,
image assez naturelle de la vie que l'Écriture compare à _une petite
vapeur_[161]. Les cardinaux étaient à genoux, le nouveau pape prosterné
au même autel où quelques jours avant j'avais vu son prédécesseur;
l'admirable prière de pénitence et de miséricorde, qui avait succédé aux
Lamentations du prophète, s'élevait par intervalles dans le silence et
la nuit. On se sentait accablé sous le grand mystère d'un Dieu mourant
pour effacer les crimes des hommes. La catholique héritière sur ses sept
collines était là avec tous ses souvenirs; mais, au lieu de ces pontifes
puissants, de ces cardinaux qui disputaient la préséance aux monarques,
un pauvre vieux pape paralytique, sans famille et sans appui, des
princes de l'Église sans éclat, annonçaient la fin d'une puissance qui
civilisa le monde moderne. Les chefs-d'oeuvre des arts disparaissaient
avec elle, s'effaçaient sur les murs et sur les voûtes du Vatican,
palais à demi abandonné. De curieux étrangers, séparés de l'unité de
l'Église, assistaient en passant à la cérémonie et remplaçaient la
communauté des fidèles. Une double tristesse s'emparait du coeur. Rome
chrétienne, en commémorant l'agonie de Jésus-Christ, avait l'air de
célébrer la sienne, de redire pour la nouvelle Jérusalem les paroles que
Jérémie adressait à l'ancienne. C'est une belle chose que Rome pour tout
oublier, mépriser tout et mourir.»

         [Note 161: _Umbræ enim transitus est tempus nostrum._ (_Livre
         de la Sagesse._)]


DÉPÊCHES À M. LE COMTE PORTALIS.

                                              «Rome, ce 16 avril 1829.

«Monsieur le comte,

«Les choses se développent ici comme j'avais eu l'honneur de vous le
faire pressentir; les paroles et les actions du nouveau souverain
pontife sont parfaitement d'accord avec le système pacificateur suivi
par Léon XII: Pie VIII va même plus loin que son prédécesseur; il
s'exprime avec plus de franchise sur la Charte, dont il ne craint pas de
prononcer le mot et de conseiller aux Français de suivre l'esprit. Le
nonce, ayant encore écrit sur nos affaires, a reçu sèchement l'ordre de
se mêler des siennes. Tout se conclut pour le concordat des Pays-Bas, et
M. le comte de Celles mettra fin à sa mission le mois prochain.

«Le cardinal Albani, dans une position difficile, est obligé de
l'expier: les protestations qu'il me fait de son dévouement à la France
blessent l'ambassadeur d'Autriche, qui ne peut cacher son humeur. Sous
les rapports religieux, nous n'avons rien à craindre du cardinal Albani;
fort peu religieux lui-même, il ne sera poussé à nous troubler ni par
son propre fanatisme, ni par l'opinion modérée de son souverain.

«Quant aux rapports politiques, ce n'est pas avec une intrigue de police
et une correspondance chiffrée que l'on escamotera aujourd'hui l'Italie:
laisser occuper les légations, ou mettre garnison autrichienne à Ancône
sous un prétexte quelconque, ce serait remuer l'Europe et déclarer la
guerre à la France: or nous ne sommes plus en 1814, 1815, 1816 et 1817;
on ne satisfait pas impunément sous nos yeux une ambition avide et
injuste. Ainsi, que le cardinal Albani ait une pension du prince de
Metternich; qu'il soit le parent du duc de Modène, auquel il prétend
laisser son énorme fortune; qu'il trame avec ce prince un petit complot
contre l'héritier de la couronne de Sardaigne; tout cela est vrai, tout
cela aurait été dangereux à l'époque où des gouvernements secrets et
absolus faisaient marcher obscurément des soldats derrière une obscure
dépêche: mais aujourd'hui, avec des gouvernements publics, avec la
liberté de la presse et de la parole, avec le télégraphe et la rapidité
de toutes les communications, avec la connaissance des affaires répandue
dans les diverses classes de la société, on est à l'abri des tours de
gobelet et des finesses de la vieille diplomatie. Toutefois, il ne faut
pas se dissimuler qu'un _chargé d'affaires d'Autriche_, secrétaire
d'État à Rome, a des inconvénients; il y a même certaines notes (par
exemple celles qui seraient relatives à la puissance impériale en
Italie) qu'on ne pourrait mettre entre les mains du cardinal Albani.

Personne n'a encore pu pénétrer le secret d'une nomination qui déplaît à
tout le monde, même au cabinet de Vienne. Cela tient-il à des intérêts
étrangers à la politique? On assure que le cardinal Albani offre dans ce
moment au saint-père de lui avancer 200,000 piastres dont le
gouvernement de Rome a besoin; d'autres prétendent que cette somme
serait prêtée par un banquier autrichien. Le cardinal Macchi me disait
samedi dernier que Sa Sainteté, ne voulant pas reprendre le cardinal
Bernetti et désirant néanmoins lui donner une grande place, n'avait
trouvé d'autre moyen d'arranger les choses que de rendre vacante la
légation de Bologne. De misérables embarras deviennent souvent les
motifs des plus importantes résolutions. Si la version du cardinal
Macchi est la véritable, tout ce que dit et fait Pie VIII pour la
_satisfaction_ des couronnes de France et d'Autriche ne serait qu'une
raison apparente, à l'aide de laquelle il chercherait à masquer à ses
propres yeux sa propre faiblesse. Au surplus, on ne croit point à la
durée du ministère d'Albani. Aussitôt qu'il entrera en relation avec les
ambassadeurs, les difficultés naîtront de toutes parts.

«Quant à la position de l'Italie, monsieur le comte, il faut lire avec
précaution ce qu'on vous en mandera de Rome ou d'ailleurs. Il est
malheureusement trop vrai que le gouvernement des Deux-Siciles est tombé
au dernier degré du mépris. La manière dont la cour vit au milieu de ses
gardes, toujours tremblante, toujours poursuivie par les fantômes de la
peur, n'offrant pour tout spectacle que des chasses ruineuses et des
gibets, contribue de plus en plus dans ce pays à avilir la royauté. Mais
on prend pour des _conspirations_ ce qui n'est que le malaise de tous,
le produit du siècle, la lutte de l'ancienne société avec la nouvelle,
le combat de la décrépitude des vieilles institutions contre l'énergie
des jeunes générations; enfin, la comparaison que chacun fait de ce qui
est à ce qui pourrait être. Ne nous le dissimulons pas: le grand
spectacle de la France puissante, libre et heureuse, ce grand spectacle
qui frappe les yeux des nations restées ou retombées sous le joug,
excite des regrets ou nourrit des espérances. Le mélange des
gouvernements représentatifs et des monarchies absolues ne saurait
durer; il faut que les unes ou les autres périssent, que la politique
reprenne un égal niveau, ainsi que du temps de l'Europe gothique. La
douane d'une frontière ne peut désormais séparer la liberté de
l'esclavage; un homme ne peut plus être pendu de ce côté-ci d'un
ruisseau pour des principes réputés sacrés de l'autre côté de ce même
ruisseau. C'est dans ce sens, monsieur le comte, et uniquement dans ce
sens, qu'il y a _conspiration_ en Italie; c'est dans ce sens encore que
l'Italie est _française_. Le jour où elle entrera en jouissance des
droits que son intelligence aperçoit et que la marche progressive du
temps lui apporte, elle sera tranquille et purement italienne. Ce ne
sont point quelques pauvres diables de _carbonari_, excités par des
manoeuvres de police et pendus sans miséricorde, qui soulèveront ce
pays. On donne aux gouvernements les idées les plus fausses du véritable
état des choses; on les empêche de faire ce qu'ils devraient faire pour
leur sûreté, en leur montrant toujours comme les conspirations
particulières d'une poignée de Jacobins ce qui est l'effet d'une cause
permanente et générale.

«Telle est, monsieur le comte, la position réelle de l'Italie: chacun de
ses États, outre le travail commun des esprits, est tourmenté de quelque
maladie locale: le Piémont est livré à une faction fanatique; le
Milanais est dévoré par les Autrichiens; les domaines du saint-père sont
ruinés par la mauvaise administration des finances; l'impôt s'élève à
près de cinquante millions et ne laisse pas au propriétaire un pour cent
de son revenu; les douanes ne rapportent presque rien; la contrebande
est générale; le prince de Modène a établi dans son duché (lieu de
franchise pour tous les anciens abus) des magasins de marchandises
prohibées, lesquelles il fait entrer la nuit dans la légation de
Bologne[162].

         [Note 162: Le duc de Modène se défendait de cette accusation.
         Voir, dans _Chateaubriand et son temps_, p. 363, les
         explications que donne à ce sujet M. de Marcellus.]

«Je vous ai déjà, monsieur le comte, parlé de Naples, où la faiblesse du
gouvernement n'est sauvée que par la lâcheté des populations.

«C'est cette absence de la vertu militaire qui prolongera l'agonie de
l'Italie. Bonaparte n'a pas eu le temps de faire revivre cette vertu
dans la patrie de Marius et de César. Les habitudes d'une vie oisive et
le charme du climat contribuent encore à ôter aux Italiens du midi le
désir de s'agiter pour être mieux. Les antipathies nées des divisions
territoriales ajoutent aux difficultés d'un mouvement intérieur; mais si
quelque impulsion venait du dehors, ou si quelque prince en deçà des
Alpes accordait une charte à ses sujets, une révolution aurait lieu,
parce que tout est mûr pour cette révolution. Plus heureux que nous et
instruits par notre expérience, les peuples économiseraient les crimes
et les malheurs dont nous avons été prodigues.

«Je vais sans doute, monsieur le comte, recevoir bientôt le congé que je
vous ai demandé: peut-être en ferai-je usage. Au moment donc de quitter
l'Italie, j'ai cru devoir mettre sous vos yeux quelques aperçus
généraux, pour fixer les idées du conseil du roi et afin de le tenir en
garde contre les rapports des esprits bornés ou des passions aveugles.

«J'ai l'honneur, etc., etc.»


À M. LE COMTE PORTALIS.

                                              «Rome, ce 16 avril 1829.

«Monsieur le comte,

«MM. les cardinaux français sont fort empressés de connaître quelle
somme leur sera accordée pour leurs dépenses et leur séjour à Rome: ils
m'ont prié plusieurs fois de vous écrire à ce sujet; je vous serai donc
infiniment obligé de m'instruire le plus tôt possible de la décision du
roi.

«Pour ce qui me regarde, monsieur le comte, lorsque vous avez bien voulu
m'allouer un secours de trente mille francs, vous avez supposé qu'aucun
cardinal ne logerait chez moi: or, M. de Clermont-Tonnerre s'y est
établi avec sa suite, composée de deux conclavistes, d'un secrétaire
ecclésiastique, d'un secrétaire laïque, d'un valet de chambre, de deux
domestiques et d'un cuisinier français, enfin d'un maître de chambre
romain, d'un maître de cérémonies, de trois valets de pied, d'un cocher,
et de toute cette maison italienne qu'un cardinal est obligé d'avoir
ici. M. l'archevêque de Toulouse, qui ne peut marcher[163], ne dîne
point à ma table; il faut deux ou trois services à différentes heures,
des voitures et des chevaux pour les commensaux et les amis. Mon
respectable hôte ne payera certainement pas sa dépense ici: il partira,
et les mémoires me resteront; il me faudra acquitter non-seulement ceux
du cuisinier, de la blanchisseuse, du loueur de carrosses, etc., etc.,
mais encore ceux des deux chirurgiens qui visitent la jambe de
Monseigneur, du cordonnier qui fait ses mules blanches et pourpres, et
du tailleur qui a _confectionné_ les manteaux, les soutanes, les rabats,
l'ajustement complet du cardinal et de ses abbés.

         [Note 163: «Le cardinal de Clermont-Tonnerre, dit M. de
         Marcellus (_Chateaubriand et son temps_, p. 358), parti de
         Toulouse trop tard pour arriver à l'ouverture du conclave,
         vint me voir à Lucques pour en avoir des nouvelles, et pour
         se rendre à Rome par la voie la plus courte, en évitant
         Florence. Je lui signalai la route de traverse peu suivie qui
         longeait le lac de _Biguglia_; il la prit sans hésiter. Tout
         alla bien jusqu'au passage de l'Arno; mais là, en mettant
         pied à terre, M. de Clermont-Tonnerre se foula un nerf. Cet
         accident le retint plusieurs jours à Sienne et ne lui permit
         d'entrer au conclave que le dernier des cardinaux français.»]

«Si vous joignez à cela, monsieur le comte, mes dépenses extraordinaires
pour frais de représentation avant, pendant et après le conclave,
dépenses augmentées par la présence de la grande-duchesse Hélène[164],
du prince Paul de Wurtemberg[165] et du roi de Bavière, vous trouverez
sans doute que les trente mille francs que vous m'avez accordés seront
de beaucoup dépassés. La première année de l'établissement d'un
ambassadeur est ruineuse, les secours accordés pour cet établissement
étant fort au-dessous des besoins. Il faut presque trois ans de séjour
pour qu'un agent diplomatique ait trouvé le moyen d'acquitter les dettes
qu'il a contractées d'abord et de mettre ses dépenses au niveau de ses
recettes. Je connais toute la pénurie du budget des affaires étrangères;
si j'avais par moi-même quelque fortune, je ne vous importunerais pas:
rien ne m'est plus désagréable, je vous assure, que ces détails d'argent
dans lesquels une rigoureuse nécessité me force d'entrer, bien malgré
moi.

         [Note 164: _Hélène-Paulouwna_ (Frédérique-Charlotte-Marie)
         était la fille du prince Paul de Wurtemberg. Née le 9 janvier
         1807, elle avait épousé, le 19 février 1824, le grand-duc
         Michel Paulowitch, frère du tzar Alexandre et du grand-duc
         Nicolas, qui allait devenir, l'année suivante, empereur de
         Russie.]

         [Note 165: _Paul_-Charles-Frédéric-Auguste, frère du roi de
         Wurtemberg. Né le 19 janvier 1785, il avait épousé, le 28
         septembre 1805,
         Catherine-Charlotte-Georgine-Frédérique-Louise-Sophie-Thérèse,
         fille du duc de Saxe-Hildburhausen.]

«Agréez, monsieur le comte, etc.»


J'avais donné des bals et des soirées à Londres et à Paris, et, bien
qu'enfant d'un autre désert, je n'avais pas trop mal traversé ces
nouvelles solitudes; mais je ne m'étais pas douté de ce que pouvaient
être des fêtes à Rome: elles ont quelque chose de la poésie antique qui
place la mort à côté des plaisirs. À la villa Médicis, dont les jardins
sont déjà une parure et où j'ai reçu la grande-duchesse Hélène,
l'encadrement du tableau est magnifique: d'un côté, la villa Borghèse
avec la maison de Raphaël; de l'autre, la villa de Monte-Mario et les
coteaux qui bordent le Tibre; au-dessous du spectateur, Rome entière
comme un vieux nid d'aigle abandonné. Au milieu des bosquets se
pressaient, avec les descendants des Paula et des Cornélie, les beautés
venues de Naples, de Florence et de Milan: la princesse Hélène semblait
leur reine. Borée, tout à coup descendu de la montagne, a déchiré la
tente du festin, et s'est enfui avec des lambeaux de toile et de
guirlandes, comme pour nous donner une image de tout ce que le temps a
balayé sur cette rive. L'ambassade était consternée; je sentais je ne
sais quelle gaieté ironique à voir un souffle du ciel emporter mon or
d'un jour et mes joies d'une heure. Le mal a été promptement réparé. Au
lieu de déjeuner sur la terrasse, on a déjeuné dans l'élégant palais:
l'harmonie des cors et des hautbois, dispersée par le vent, avait
quelque chose du murmure de mes forêts américaines. Les groupes qui se
jouaient dans les rafales, les femmes dont les voiles tourmentés
battaient leurs visages et leurs cheveux, le _sartarello_ qui continuait
dans la bourrasque, l'improvisatrice qui déclamait aux nuages, le ballon
qui s'envolait de travers avec le chiffre de la fille du Nord, tout
cela donnait un caractère nouveau à ces jeux où semblaient se mêler les
tempêtes accoutumées de ma vie[166].

         [Note 166: La fête donnée par Chateaubriand à la Villa
         Médicis, en l'honneur de la princesse Hélène, eut lieu le 29
         avril 1829. Un journal de Rome, le _Notizie del Giorno_, en
         publia un compte rendu enthousiaste, que le _Moniteur_ de
         Paris reproduisit dans son numéro du 15 mai.]

Quel prestige pour tout homme qui n'eût pas compté son monceau d'années,
et qui eût demandé des illusions au monde et à l'orage! J'ai bien de la
peine à me souvenir de mon automne, quand, dans mes soirées, je vois
passer devant moi ces femmes du printemps qui s'enfoncent parmi les
fleurs, les concerts et les lustres de mes galeries successives: on
dirait des cygnes qui nagent vers des climats radieux. À quel désennui
vont-elles? Les unes cherchent ce qu'elles ont déjà aimé, les autres ce
qu'elles n'aiment pas encore. Au bout de la route, elles tomberont dans
ces sépulcres, toujours ouverts ici, dans ces anciens sarcophages qui
serrent de bassins à des fontaines suspendues à des portiques; elles
iront augmenter tant de poussières légères et charmantes. Ces flots de
beautés, de diamants, de fleurs et de plumes roulent au son de la
musique de Rossini, qui se répète et s'affaiblit d'orchestre en
orchestre. Cette mélodie est-elle le soupir de la brise que j'entendais
dans les savanes des Florides, le gémissement que j'ai ouï dans le
temple d'Érechtée à Athènes? Est-ce la plainte lointaine des aquilons
qui me berçaient sur l'Océan? Ma sylphide serait-elle cachée sous la
forme de quelques-unes de ces brillantes Italiennes? Non: ma dryade est
restée unie au saule des prairies où je causais avec elle de l'autre
côté de la futaie de Combourg. Je suis bien étranger à ces ébats de la
société attachée à mes pas vers la fin de ma course; et pourtant il y a
dans cette féerie une sorte d'enivrement qui me monte à la tête: je ne
m'en débarrasse qu'en allant rafraîchir mon front à la place solitaire
de Saint-Pierre ou au Colisée désert. Alors les petits spectacles de la
terre s'abîment, et je ne trouve d'égal au brusque, changement de la
scène que les anciennes tristesses de mes premiers jours.

       *       *       *       *       *

Je consigne ici maintenant mes rapports comme ambassadeur avec la
famille Bonaparte, afin de laver la Restauration d'une de ces calomnies
qu'on lui jette sans cesse à la tête.

La France n'a pas agi seule dans le bannissement des membres de la
famille impériale; elle n'a fait qu'obéir à la dure nécessité imposée
par la force des armes; ce sont les alliés qui ont provoqué ce
bannissement: des conventions diplomatiques, des traités formels
prononcent l'exil des Bonaparte, leur prescrivent jusqu'aux lieux qu'ils
doivent habiter, ne permettent pas à un ministre ou à un ambassadeur des
cinq puissances de délivrer _seul_ un passeport aux parents de Napoléon;
le visa des _quatre_ autres ministres ou ambassadeurs des _quatre_
autres puissances contractantes est exigé. Tant ce sang de Napoléon
épouvantait les alliés, lors même qu'il ne coulait pas dans ses propres
veines!

Grâce à Dieu, je ne me suis jamais soumis à ces mesures. En 1823, j'ai
délivré, sans consulter personne, en dépit des traités et sous ma propre
responsabilité comme ministre des affaires étrangères, un passeport à
madame la comtesse de Survilliers[167], alors à Bruxelles, pour venir à
Paris soigner un de ses parents malade. Vingt fois j'ai demandé le
rappel de ces lois de persécution; vingt fois j'ai dit à Louis XVIII que
je voudrais voir le duc de Reichstadt capitaine de ses gardes et la
statue de Napoléon replacée au haut de la colonne de la place Vendôme.
J'ai rendu, comme ministre et comme ambassadeur, tous les services que
j'ai pu à la famille Bonaparte. C'est ainsi que j'ai compris largement
la monarchie légitime: la liberté peut regarder la gloire en face.
Ambassadeur à Rome, j'ai autorisé mes secrétaires et mes attachés à
paraître au palais de madame la duchesse de Saint-Leu; j'ai renversé la
séparation élevée entre des Français qui ont également connu
l'adversité. J'ai écrit à M. le cardinal Fesch pour l'inviter à se
joindre aux cardinaux qui devaient se réunir chez moi; je lui ai
témoigné ma douleur des mesures politiques qu'on avait cru devoir
prendre; je lui ai rappelé le temps où j'avais fait partie de sa mission
auprès du Saint-Siège; et j'ai prié mon ancien ambassadeur d'honorer de
sa présence le banquet de son ancien secrétaire d'ambassade. J'en ai
reçu cette réponse pleine de dignité, de discrétion et de prévoyance:

         [Note 167: Femme du roi Joseph, qui avait pris le nom de
         comte de Survilliers, comme son frère Louis avait pris le nom
         de comte de Saint-Leu, et son frère Jérôme celui de comte de
         Montfort.]

                                   «Du palais Falconieri, 4 avril 1829.

«Le cardinal Fesch est bien sensible à l'invitation obligeante de M. de
Chateaubriand, mais sa position à son retour à Rome lui conseilla
d'abandonner le monde et de mener une vie tout à fait séparée de toute
société étrangère à sa famille. Les circonstances qui se succédèrent lui
prouvèrent qu'un tel parti était indispensable à sa tranquillité; et les
douceurs du moment ne le garantissant point des désagréments de
l'avenir, il est obligé de ne point changer de manière de vivre. Le
cardinal Fesch prie M. de Chateaubriand d'être convaincu que rien
n'égale sa reconnaissance, et que c'est avec bien de la peine qu'il ne
se rendra pas chez Son Excellence aussi fréquemment qu'il l'aurait
désiré.

  «Le très humble, etc.

                                        «Cardinal FESCH.»


La phrase de ce billet: _Les douceurs du moment ne le garantissant pas
des désagréments de l'avenir_, fait allusion à la menace de M. de
Blacas, qui avait donné l'ordre de jeter M. le cardinal Fesch du haut en
bas de ses escaliers, s'il se présentait à l'ambassade de France: M. de
Blacas oubliait trop qu'il n'avait pas toujours été si grand seigneur.
Moi qui pour être, autant que je puis, ce que je dois être dans le
présent, me rappelle sans cesse mon passé, j'ai agi d'une autre sorte
avec M. l'archevêque de Lyon: les petites mésintelligences qui
existèrent entre lui et moi à Rome m'obligent à des convenances d'autant
plus respectueuses que je suis à mon tour dans le parti triomphant, et
lui dans le parti abattu.

De son côté, le prince Jérôme m'a fait l'honneur de réclamer mon
intervention, en m'envoyant copie d'une requête qu'il adresse au
cardinal secrétaire d'État; il me dit dans sa lettre:

«L'exil est assez affreux dans son principe comme dans ses conséquences,
pour que cette généreuse France qui l'a vu naître (le prince Jérôme),
cette France qui possède toutes ses affections, et qu'il a servie vingt
ans, veuille aggraver sa situation en permettant à chaque gouvernement
d'abuser de la délicatesse de sa position.

«Le prince Jérôme de Montfort, confiant dans la loyauté du gouvernement
français et dans le caractère de son noble représentant, n'hésite pas à
penser que justice lui soit rendue.

«Il saisit cette occasion, etc.

                                        «JÉRÔME.»


J'ai adressé, en conséquence de cette requête, une note confidentielle
au secrétaire d'État, le cardinal Bernetti; elle se termine par ces
mots:

«Les motifs déduits par le prince Jérôme de Montfort ayant paru au
soussigné fondés en droit et en raison, il n'a pu refuser l'intervention
de ses bons offices au réclamant, persuadé que le gouvernement français
verra toujours avec peine aggraver par d'ombrageuses mesures la rigueur
des lois politiques.

«Le soussigné mettrait un prix tout particulier à obtenir, dans cette
circonstance, le puissant intérêt de S. E. le cardinal secrétaire
d'État.

                                        «CHATEAUBRIAND.»


J'ai répondu en même temps au prince Jérôme ce qui suit:

                                                      «Rome, 9 mai 1829.

«L'ambassadeur de France près le Saint-Siège a reçu copie de la note que
le prince Jérôme de Montfort lui a fait l'honneur de lui envoyer. Il
s'empresse de le remercier de la confiance qu'il a bien voulu lui
témoigner; il se fera un devoir d'appuyer, auprès du secrétaire d'État
de Sa Sainteté, les justes réclamations de Son Altesse.

«Le vicomte de Chateaubriand, qui a aussi été banni de sa patrie, serait
trop heureux de pouvoir adoucir le sort des Français qui se trouvent
encore placés sous le coup d'une loi politique. Le frère exilé de
Napoléon, s'adressant à un émigré jadis rayé de la liste des proscrits
par Napoléon lui-même, est un de ces jeux de la fortune qui devait avoir
pour témoins les ruines de Rome.

«Le vicomte de Chateaubriand a l'honneur, etc.»


DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.

                                                    «Rome, 4 mai 1829.

«J'ai eu l'honneur de vous dire, dans ma lettre du 30 avril, en vous
accusant réception de votre dépêche nº 25, que le pape m'avait reçu en
audience particulière le 29 avril à midi. Sa Sainteté m'a paru jouir
d'une très bonne santé. Elle m'a fait asseoir devant elle et m'a gardé à
peu près cinq quarts d'heure. L'ambassadeur d'Autriche avait eu avant
moi une audience publique pour remettre ses nouvelles lettres de
créance.

«En quittant le cabinet de Sa Sainteté au Vatican, je suis descendu chez
le secrétaire d'État, et, abordant franchement la question avec lui, je
lui ai dit: «Eh bien, vous voyez comme nos journaux vous arrangent! Vous
êtes _Autrichien_, _vous détestez la France_, vous voulez lui jouer de
mauvais tours: que dois-je croire de tout cela?»

«Il a haussé les épaules et m'a répondu: «Vos journaux me font rire; je
ne puis pas vous convaincre par mes paroles, si vous n'êtes pas
convaincu; mais mettez-moi à l'épreuve et vous verrez si je n'aime pas
la France, si je ne fais pas ce que vous me demanderez au nom de votre
roi!» Je crois, monsieur le comte, le cardinal Albani sincère. Il est
d'une indifférence profonde en matière religieuse; il n'est pas prêtre;
il a même songé à quitter la pourpre et à se marier; il n'aime pas les
jésuites, ils le fatiguent par le bruit qu'ils font; il est paresseux,
gourmand, grand amateur de toutes sortes de plaisirs: l'ennui que lui
causent les mandements et les lettres pastorales le rend extrêmement peu
favorable à la cause des auteurs de ces lettres et de ces mandements: ce
vieillard de quatre-vingts ans veut mourir en paix et en joie.

«J'ai l'honneur, etc.»


                                                        «10 mai 1829.

Je visite souvent Monte-Cavallo; la solitude des jardins s'y accroît de
la solitude de la campagne romaine que la vue va chercher par-dessus
Rome, en amont de la rive droite du Tibre. Les jardiniers sont mes
amis; des allées mènent à la Paneterie; pauvre laiterie, volière ou
ménagerie dont les habitants sont indigents et pacifiques comme les
papes actuels. En regardant en bas du haut des terrasses de l'enceinte
quirinale, on aperçoit dans une rue étroite des femmes qui travaillent
aux différents étages de leurs fenêtres: les unes brodent, les autres
peignent dans le silence de ce quartier retiré. Les cellules des
cardinaux du dernier conclave ne m'intéressent pas du tout. Lorsqu'on
bâtissait Saint-Pierre, que l'on commandait des chefs-d'oeuvre à
Raphaël, qu'en même temps les rois venaient baiser la mule du pontife,
il y avait quelque chose digne d'attention dans la papauté temporelle.
Je verrais volontiers la loge d'un Grégoire VII, d'un Sixte-Quint, comme
je chercherais la fosse aux lions dans Babylone; mais des trous noirs,
délaissés d'une obscure compagnie de septuagénaires, ne me représentent
que ces _columbaria_ de l'ancienne Rome, vide aujourd'hui de leur
poussière et d'où s'est envolée une famille de morts.

Je passe donc rapidement ces cellules déjà à moitié abattues pour me
promener dans les salles du palais: là, tout me parle d'un
événement[168] dont on ne retrouve la trace qu'en remontant jusqu'à
Sciarra Colonna, Nogaret et Boniface VIII.

         [Note 168: L'enlèvement du pape Pie VII dans la nuit du 5 au
         6 juillet 1809.]

Mon premier et mon dernier voyage de Rome se rattachent par les
souvenirs de Pie VII, dont j'ai raconté l'histoire en parlant de madame
de Beaumont et de Bonaparte. Mes deux voyages sont deux pendentifs
esquissés sous la voûte de mon monument. Ma fidélité à la mémoire de
mes anciens amis doit donner confiance aux amis qui me restent: rien ne
descend pour moi dans la tombe; tout ce que j'ai connu vit autour de
moi: selon la doctrine indienne, la mort, en nous touchant, ne nous
détruit pas; elle nous rend seulement invisibles.


À M. LE COMTE PORTALIS.

                                                 «Rome, le 7 mai 1829.

«Monsieur le comte,

«Je reçois enfin par MM. Desgranges et Franqueville votre dépêche nº 25.
Cette dépêche dure, rédigée par quelque commis mal élevé des affaires
étrangères, n'était pas de celles que je devais attendre après les
services que j'avais eu le bonheur de rendre au roi pendant le conclave,
et surtout on aurait dû un peu se souvenir de la personne à qui on
l'adressait. Pas un mot obligeant pour M. Bellocq, qui a obtenu de si
rares documents; rien sur la demande que je faisais pour lui; d'inutiles
commentaires sur la nomination du cardinal Albani, nomination faite dans
le conclave et qu'ainsi personne n'a pu ni prévoir ni prévenir;
nomination sur laquelle je n'ai cessé d'envoyer des éclaircissements.
Dans ma dépêche nº 34, qui sans doute vous est parvenue à présent, je
vous offre encore un moyen très simple de vous débarrasser de ce
cardinal, s'il fait si grand'peur à la France, et ce moyen sera déjà à
moitié exécuté lorsque vous recevrez cette lettre: demain je prends
congé de Sa Sainteté; je remets l'ambassade à M. Bellocq, comme chargé
d'affaires, d'après les instructions de votre dépêche nº 24, et je pars
pour Paris.

«J'ai l'honneur, etc.»


Ce dernier billet est rude, et finit brusquement ma correspondance avec
M. Portalis.


À MADAME RÉCAMIER.

                                                        «14 mai 1829.

«Mon départ est fixé au 16. Des lettres de Vienne arrivées ce matin
annoncent que M. de Laval a refusé le ministère des affaires étrangères;
est-ce vrai? S'il tient à ce premier refus, qu'arrivera-t-il? Dieu le
sait. J'espère que le tout sera décidé avant mon arrivée à Paris. Il me
semble que nous sommes tombés en paralysie et que nous n'avons plus que
la langue de libre.

«Vous croyez que je m'entendrais avec M. de Laval; j'en doute. Je suis
disposé à ne m'entendre avec personne. J'allais arriver dans les
dispositions les plus pacifiques, et ces gens s'avisent de me chercher
querelle. Tandis que j'ai eu des chances de ministère, il n'y avait pas
assez d'éloges et de flatteries pour moi dans les dépêches; le jour où
la place a été prise, ou censée prise, on m'annonce sèchement la
nomination de M. de Laval dans la dépêche la plus rude et la plus bête à
la fois. Mais, pour devenir si plat et si insolent d'une poste à
l'autre, il fallait un peu songer à qui on s'adressait, et M. Portalis
en aura été averti par un mot de réponse que je lui ai envoyé ces jours
derniers. Il est possible qu'il n'ait fait que signer sans lire, comme
Carnot signait de confiance des centaines d'exécutions à mort.»

       *       *       *       *       *

L'ami du grand L'Hôpital, le chancelier Olivier, dans sa langue du XVIe
siècle, laquelle bravait l'honnêteté, compare les Français à des guenons
qui grimpent au sommet des arbres et qui ne cessent d'aller en avant
qu'elles ne soient parvenues à la plus haute branche, pour y montrer ce
qu'elles doivent cacher. Ce qui s'est passé en France depuis 1789
jusqu'à nos jours prouve la justesse de la similitude: chaque homme, en
gravissant la vie, est aussi le singe du chancelier; on finit par
exposer sans honte ses infirmités aux passants. Voilà qu'au bout de mes
dépêches je suis saisi du désir de me vanter: les grands hommes qui
pullulent à cette heure démontrent qu'il y a duperie à ne pas proclamer
soi-même son immortalité.

Avez-vous lu dans les archives des affaires étrangères les
correspondances diplomatiques relatives aux événements les plus
importants à l'époque de ces correspondances?--Non.

Du moins vous avez lu les correspondances imprimées; vous connaissez les
négociations de du Bellay, de d'Ossat, de Du Perron, du président
Jeannin, les Mémoires d'État de Villeroy, les Économies royales de
Sully; vous avez lu les Mémoires du cardinal de Richelieu, nombre de
lettres de Mazarin, les pièces et les documents relatifs au traité de
Westphalie, de la paix de Munster? Vous connaissez les dépêches de
Barillon sur les affaires d'Angleterre; les négociations pour la
succession d'Espagne ne vous sont pas étrangères; le nom de madame des
Ursins ne vous a pas échappé; le pacte de famille de M. de Choiseul est
tombé sous vos yeux; vous n'ignorez pas Ximenès, Olivarès et Pombal,
Hugues Grotius sur la liberté des mers, ses lettres aux deux Oxenstiern,
les négociations du grand-pensionnaire de Witt avec Pierre Grotius,
second fils de Hugues; enfin la collection des traités diplomatiques a
peut-être attiré vos regards?--Non.

Ainsi, vous n'avez rien lu de ces sempiternelles élucubrations? Eh bien!
lisez-les; quand cela sera fait, passez ma guerre d'Espagne dont le
succès vous importune, bien qu'elle soit mon premier titre à mon
classement d'homme d'État; prenez mes dépêches de Prusse, d'Angleterre
et de Rome, placez-les auprès des autres dépêches que je vous indique:
la main sur la conscience, dites alors quelles sont celles qui vous ont
le plus ennuyé; dites si mon travail et celui de mes prédécesseurs n'est
pas tout semblable; si l'entente des petites choses et du _positif_
n'est pas aussi manifeste de mon côté que du côté des ministres passés
et des défunts ambassadeurs?

D'abord vous remarquerez que j'ai l'oeil à tout; que je m'occupe de
Reschid-Pacha[169] et de M. de Blacas; que je défends contre tout venant
mes privilèges et mes droits d'ambassadeur à Rome; que je suis
cauteleux, faux (éminente qualité!), fin jusque-là que M. de Funchal,
dans une position équivoque, m'ayant écrit, je ne lui réponds point;
mais que je vais le voir par une politesse astucieuse, afin qu'il ne
puisse montrer une ligne de moi et néanmoins qu'il soit satisfait. Pas
un mot imprudent à reprendre dans mes conversations avec les cardinaux
Bernetti et Albani, les deux secrétaires d'État; rien ne m'échappe; je
descends aux plus petits détails; je rétablis la comptabilité dans les
affaires des Français à Rome, d'une manière telle qu'elle subsiste
encore sur les bases que je lui ai données. D'un regard d'aigle,
j'aperçois que le traité de la Trinité du Mont, entre le Saint-Siège et
les ambassadeurs Laval et Blacas, est abusif, et qu'aucune des deux
parties n'avait eu le droit de le faire. De là, montant plus haut et
arrivant à la grande diplomatie, je prends sur moi de donner l'exclusion
à un cardinal, parce qu'un ministre des affaires étrangères me laissait
sans instructions et m'exposait à voir nommer pour pape une créature de
l'Autriche. Je me procure le journal secret du conclave: chose qu'aucun
ambassadeur n'avait jamais pu obtenir; j'envoie jour par jour la liste
nominative des scrutins. Je ne néglige point la famille de Bonaparte; je
ne désespère pas d'amener, par de bons traitements, le cardinal Fesch à
donner sa démission d'archevêque de Lyon. Si un _carbonaro_ remue, je le
sais, et je juge du plus ou du moins de vérité de la conspiration; si un
abbé intrigue, je le sais, et je déjoue les plans que l'on avait formés
pour éloigner les cardinaux de l'ambassadeur de France. Enfin je
découvre qu'un secret important a été déposé par le cardinal Latil dans
le sein du grand pénitencier. Êtes-vous content? Est-ce là un homme qui
sait son métier? Eh bien! voyez-vous, je brochais cette besogne
diplomatique comme le premier ambassadeur venu, sans qu'il m'en coûtât
une idée, de même qu'un niais de paysan de Basse-Normandie fait des
chausses en gardant ses moutons: mes moutons à moi étaient mes songes.

         [Note 169: Mustapha _Reschid-Pacha_ (1779-1857), l'homme
         d'État le plus remarquable qu'ait eu la Turquie au XIXe
         siècle. Lors de l'ambassade de Chateaubriand à Rome, il était
         ministre des Affaires étrangères sous Mahmoud II. Il devint
         grand vizir sous Abdul-Medjid, et opéra d'importantes
         réformes.]

Voici maintenant un autre point de vue: si l'on compare mes lettres
officielles aux lettres officielles de mes prédécesseurs, on s'apercevra
que, dans les miennes, les affaires générales sont traitées autant que
les affaires privées; que je suis entraîné par le caractère des idées de
mon siècle dans une région plus élevée de l'esprit humain. Cela se peut
observer surtout dans la dépêche où je parle à M. Portalis de l'état de
l'Italie, où je montre la méprise des cabinets qui regardent comme des
conspirations particulières ce qui n'est que le développement de la
civilisation. Le _Mémoire sur la guerre de l'Orient_ expose aussi des
vérités d'un ordre politique qui sortent des voies communes. J'ai causé
avec deux papes d'autre chose que des intrigues de cabinet; je les ai
obligés de parler avec moi de religion, de liberté, des destinées
futures du monde. Mon discours prononcé au guichet du conclave a le même
caractère. C'est à des vieillards que j'ai osé dire d'avancer, et de
replacer la religion à la tête de la marche de la société.

Lecteurs, attendez que j'aie terminé mes vanteries pour arriver ensuite
au but, à la manière du philosophe Platon faisant sa randonnée autour de
son idée. Je suis devenu le vieux Sidrac, l'âge m'allonge le
chemin[170]. Je poursuis: je serai long encore. Plusieurs écrivains de
nos jours ont la manie de dédaigner leur talent littéraire pour suivre
leur talent politique, l'estimant fort au-dessus du premier. Grâce à
Dieu, l'instinct contraire me domine, je fais peu de cas de la
politique, par la raison même que j'ai été heureux à ce lansquenet. Pour
être un homme supérieur en affaires, il n'est pas question d'acquérir
des qualités, il ne s'agit que d'en perdre. Je me reconnais effrontément
l'aptitude aux choses positives, sans me faire la moindre illusion sur
l'obstacle qui s'oppose en moi à ma réussite complète. Cet obstacle ne
vient pas de la muse; il naît de mon indifférence de tout. Avec ce
défaut, il est impossible d'arriver à rien d'achevé dans la vie
pratique.

         [Note 170:
            Quand Sidrac, à qui l'âge allonge le chemin,
            Arrive dans la chambre, un bâton à la main....

                              (BOILEAU, _le Lutrin_, chant I.)]

L'indifférence, j'en conviens, est une qualité des hommes d'État, mais
des hommes d'État sans conscience. Il faut savoir regarder d'un oeil sec
tout événement, avaler des couleuvres comme de la malvoisie, mettre au
néant, à l'égard des autres, morale, justice, souffrance, pourvu qu'au
milieu des révolutions on sache trouver sa fortune particulière. Car à
ces esprits transcendants l'accident, bon ou mauvais, est obligé de
rapporter quelque chose; il doit financer à raison d'un trône, d'un
cercueil, d'un serment, d'un outrage; le tarif est marqué par les
Mionnet des catastrophes et des affronts: je ne suis pas connaisseur en
cette numismatique[171]. Malheureusement mon insouciance est double; je
ne sais pas plus échauffé pour ma personne que pour le fait. Le mépris
du monde venait à saint Paul ermite de sa foi religieuse; le dédain de
la société me vient de mon incrédulité politique. Cette incrédulité me
porterait haut dans une sphère d'action, si, plus soigneux de mon sot
individu, je savais en même temps l'humilier et le vêtir. J'ai beau
faire, je reste un benêt d'honnête homme, naïvement hébété et tout nu,
ne sachant ni ramper, ni prendre.

         [Note 171: Théodore _Mionnet_ (1770-1842). Conservateur
         adjoint à la Bibliothèque nationale et membre de l'Académie
         des inscriptions, il consacra trente ans de sa vie à son
         grand ouvrage, la _Description des médailles grecques et
         romaines, avec leur degré de rareté et leur estimation_
         (1806-1837, 15 vol. in-8{o}).]

D'Andilly[172], parlant de lui, semble avoir peint un côté de mon
caractère: «Je n'ai jamais eu aucune ambition, dit-il, parce que j'en
avais trop, ne pouvant souffrir cette dépendance qui resserre dans des
bornes si étroites les effets de l'inclination que Dieu m'a donnée pour
des choses grandes, glorieuses à l'État et qui peuvent procurer la
félicité des peuples, sans qu'il m'ait été possible d'envisager en tout
cela mes intérêts particuliers. Je n'étais propre que pour un roi qui
aurait régné par lui-même et qui n'aurait eu d'autre désir que de rendre
sa gloire immortelle.» Dans ce cas, je n'étais pas propre aux rois du
jour.

         [Note 172: Robert _Arnauld_, dit _d'Andilly_, (1589-1674),
         fils d'Antoine Arnauld, le célèbre avocat, et frère du _grand
         Arnauld_. Son fils, Simon Arnauld, marquis de Pomponne, fut
         l'un des ministres de Louis XIV. Arnauld d'Andilly a laissé
         des _Mémoires sur sa vie_, publiés en 1734, ainsi qu'un
         _Journal_, qui n'a paru qu'en 1857.]

Maintenant que je vous ai conduit par la main dans les plus secrets
détours de mes mérites, que je vous ai fait sentir tout ce qu'il y a de
rare dans mes dépêches, comme un de mes confrères de l'Institut qui
chante incessamment sa renommée et qui enseigne aux hommes à l'admirer,
maintenant je vous dirai où j'en veux venir par mes vanteries: en
montrant ce qu'ils peuvent faire dans les emplois, je veux défendre les
gens de lettres contre les gens de diplomatie, de comptoir et de
bureaux.

Il ne faut pas que ceux-ci s'avisent de se croire au-dessus d'hommes
dont le plus petit les surpasse de toute la tête; quand on sait tant de
choses, comme messieurs les positifs, on devrait au moins ne pas dire
des âneries. Vous parlez de _faits_, reconnaissez donc les _faits_: la
plupart des grands écrivains de l'antiquité, du moyen âge, de
l'Angleterre moderne, ont été de grands hommes d'État, quand ils ont
daigné descendre jusqu'aux affaires. «Je ne voulus pas leur donner à
entendre, dit Alfieri refusant une ambassade, que leur diplomatie et
leurs dépêches me paraissaient et étaient certainement pour moi moins
importantes que mes tragédies ou même celles des autres: mais il est
impossible de ramener cette espèce de gens-là: ils ne peuvent et ne
doivent pas se convertir.»

Qui fut jamais plus littéraire en France que L'Hôpital, survivancier
d'Horace[173], que d'Ossat, cet habile ambassadeur, que Richelieu,
cette forte tête, lequel, non content de dicter des _traités de
controverse_, de rédiger des _mémoires_ et des _histoires_, inventait
incessamment des sujets dramatiques, rimaillait avec Malleville et
Boisrobert, accouchait, à la sueur de son front, de l'Académie et de _la
Grande Pastorale_? Est-ce parce qu'il était méchant écrivain qu'il fut
grand ministre? Mais la question n'est pas du plus ou du moins de
talent; elle est de la passion de l'encre et du papier: or jamais M. de
l'Empyrée[174] ne montra plus d'ardeur, ne fit plus de frais que le
cardinal pour ravir la palme du Parnasse, jusque-là que la mise en scène
de sa _tragi-comédie_ de _Mirame_ lui coûta deux cent mille écus! Si
dans un personnage à la fois politique et littéraire la médiocrité du
poète fait la supériorité de l'homme d'État, il faudrait en conclure que
la faiblesse de l'homme d'État résulterait de la force du poète:
cependant le génie des lettres a-t-il détruit le génie politique de
Solon, élégiaque égal à Simonide, de Périclès dérobant aux Muses
l'éloquence avec laquelle il subjuguait les Athéniens; de Thucydide et
de Démosthène, qui portèrent si haut la gloire de l'écrivain et de
l'orateur, tout en consacrant leurs jours à la guerre et à la place
publique? A-t-il détruit le génie de Xénophon, qui opérait la retraite
des dix-mille, tout en rêvant la _Cyropédie_; des deux Scipions, l'un
l'ami de Lélius, l'autre associé à la renommée de Térence: de Cicéron,
roi des lettres comme il était père de la patrie; de César enfin, auteur
d'ouvrages de grammaire, d'astronomie, de religion, de littérature, de
César, rival d'Archiloque dans la satire, de Sophocle dans la tragédie,
de Démosthène dans l'éloquence, et dont les _Commentaires_ sont le
désespoir des historiens?

         [Note 173: Le chancelier de L'Hôpital excellait dans la
         poésie intime. «Ses vers, dit Villemain, expriment des
         pensées si nobles qu'on ne peut les lire sans
         attendrissement.... C'est une âme antique qui s'exprime dans
         l'ancienne langue des Romains.» Ses amis Pibrac, de Thou,
         Scévole de Sainte-Marthe se réunirent pour faire une édition
         de ses _Poésies intimes_, qui fut publiée par Michel Hurault
         de L'Hôpital (Paris, 1585, in fol.)]

         [Note 174: C'est le nom que prend Damis, dans _la
         Métromanie_, de Piron (acte I, scène VIII):

         MONDOR

           Votre nom maintenant, c'est donc?

         DAMIS

                            De l'Empyrée;
            Et j'en oserais bien garantir la durée.]

Nonobstant ces exemples et mille autres, le talent littéraire, bien
évidemment le premier de tous parce qu'il n'exclut aucune autre faculté,
sera toujours dans ce pays un obstacle au succès politique: à quoi bon
en effet une haute intelligence? cela ne sert à quoi que ce soit. Les
sots de France, espèce particulière et toute nationale, n'accordent rien
aux Grotius, aux Frédéric, aux Bacon, aux Thomas Morus, aux Spencer, aux
Falkland, aux Clarendon, aux Bolingbroke, aux Burke et aux Canning de
France.

Jamais notre vanité ne reconnaîtra à un homme, même de génie, des
aptitudes, et la faculté de faire aussi bien qu'un esprit commun des
choses communes. Si vous dépassez d'une ligne les conceptions vulgaires,
mille imbéciles s'écrient: «Vous vous perdez dans les nues», ravis
qu'ils se sentent d'habiter en bas, où ils s'entêtent à penser. Ces
pauvres envieux, en raison de leur secrète misère, se rebiffent contre
le mérite; ils renvoient avec compassion Virgile, Racine, Lamartine à
leurs vers. Mais, superbes sires, à quoi faut-il vous renvoyer? à
l'oubli: il vous attend à vingt pas de votre logis, tandis que vingt
vers de ces poètes les porteront à la dernière postérité.

La première invasion des Français, à Rome, sous le Directoire, fut
infâme et spoliatrice; la seconde, sous l'Empire, fut inique: mais, une
fois accomplie, l'ordre régna.

La République demanda à Rome, pour un armistice, vingt-deux millions,
l'occupation de la citadelle d'Ancône, cent tableaux et statues, cent
manuscrits au choix des commissaires français. On voulait surtout avoir
le buste de _Brutus_ et celui de _Marc-Aurèle_: tant de gens en France
s'appelaient alors _Brutus_! il était tout simple qu'ils désirassent
posséder la pieuse image de leur père putatif; mais Marc-Aurèle, de qui
était-il parent? Attila, pour s'éloigner de Rome, ne demanda qu'un
certain nombre de livres de poivre et de soie: de notre temps, elle
s'est un moment rachetée avec des tableaux. De grands artistes, souvent
négligés et malheureux, ont laissé leurs chefs-d'oeuvre pour servir de
rançon aux ingrates cités qui les avaient méconnus.

Les Français de l'Empire eurent à réparer les ravages qu'avaient faits à
Rome les Français de la République; ils devaient aussi une expiation à
ce sac de Rome accompli par une armée que conduisait un prince
français[175]: c'était à Bonaparte qu'il convenait de mettre de l'ordre
dans des ruines qu'un autre Bonaparte avait vu croître et dont il a
décrit la bouleversement[176]. Le plan que suivit l'administration
française pour le déblaiement du Forum fut celui que Raphaël avait
proposé à Léon X: elle fit sortir de terre les trois colonnes du temple
de Jupiter tonnant; elle mit à nu le portique du temple de la Concorde;
elle découvrit le pavé de la voie sacrée; elle fit disparaître les
constructions nouvelles dont le temple de la Paix était encombré; elle
enleva les terres qui recouvraient l'emmarchement du Colisée, vida
l'intérieur de l'arène, et fit reparaître sept ou huit salles des bains
de Titus.

         [Note 175: Le connétable de Bourbon, en 1527.]

         [Note 176: Jacques Buonaparte--le premier Bonaparte dont il
         soit fait mention dans l'histoire--a laissé un récit du _sac
         de Rome en 1527_, dont il avait été témoin oculaire. Ce
         document a été traduit en français par Napoléon-Louis
         Bonaparte, frère aîné de Napoléon III.]

Ailleurs, le Forum de Trajan fut exploré; on répara le Panthéon, les
Thermes de Dioclétien, le temple de la Pudicité patricienne. Des fonds
furent assignés pour entretenir, hors de Rome, les murs de Faléries et
le tombeau de Cecilia Metella.

Les travaux d'entretien pour les édifices modernes furent également
suivis: Saint-Paul-hors-des-Murs, qui n'existe plus, vit restaurer sa
toiture; Sainte-Agnès, San-Martino-ai-Monti, furent défendus contre le
temps. On refit une partie des combles et des pavés de Saint-Pierre; des
paratonnerres mirent à l'abri de la foudre le dôme de Michel-Ange. On
marqua l'emplacement de deux cimetières à l'est et à l'ouest de la
ville, et celui de l'est, près du couvent de Saint-Laurent, fut terminé.

Le Quirinal revêtit son indigence extérieure du luxe des porphyres et
des marbres romains: désigné pour le palais impérial, Bonaparte, avant
de l'habiter, voulut y faire disparaître les traces de l'enlèvement du
pontife, captif à Fontainebleau. On se proposait d'abattre la partie de
la ville située entre le Capitole et Monte-Cavallo, afin que le
triomphateur montât par une immense avenue à sa demeure césarienne: les
événements firent évanouir ces songes gigantesques en détruisant
d'énormes réalités.

Dans les projets arrêtés était celui de construire une suite de quais
depuis _Ripetta_ jusqu'à _Ripa grande_: ces quais auraient été plantés;
les quatre flots de maisons entre le château Saint-Ange et la place
Rusticucci étaient achetés en partie et auraient été démolis. Une large
allée eût été ainsi ouverte sur la place Saint-Pierre, qu'on eût aperçue
du pied du château Saint-Ange.

Les Français font partout des promenades: j'ai vu au Caire un grand
carré qu'ils avaient planté de palmiers et environné de cafés, lesquels
portaient des noms empruntés aux cafés de Paris: à Rome, mes
compatriotes ont créé le Pincio; on y monte par une rampe. En descendant
cette rampe, je vis, l'autre jour, passer une voiture dans laquelle
était une femme encore de quelque jeunesse: à ses cheveux blonds, au
galbe mal ébauché de sa taille, à l'inélégance de sa beauté, je l'ai
prise pour une grasse et blanche étrangère de la Westphalie; c'était
madame Guiccioli: rien ne s'arrangeait moins avec le souvenir de lord
Byron. Qu'importe? la fille de Ravenne (dont au reste le poète était las
lorsqu'il prit le parti de mourir) n'en ira pas moins, conduite par la
Muse, se placer dans l'Élysée en augmentant les divinités de la tombe.

La partie occidentale de la place du Peuple devait être plantée dans
l'espace qu'occupent des chantiers et des magasins; on eût aperçu, de
l'extrémité du cours, le Capitole, le Vatican et Saint-Pierre au delà
des quais du Tibre, c'est-à-dire Rome antique et Rome moderne.

Enfin, un bois, création des Français, s'élève aujourd'hui à l'orient du
Colisée; on n'y rencontre jamais personne: quoiqu'il ait grandi, il a
l'air d'une broussaille croissant au pied d'une haute ruine.

Pline le jeune écrivait à Maxime:

«On vous envoie dans la Grèce, où la politesse, les lettres,
l'agriculture même, ont pris naissance. Respectez les dieux leurs
fondateurs, la présence de ces dieux; respectez l'ancienne gloire de
cette nation, et la vieillesse, sacrée dans les villes comme elle est
vénérable dans les hommes; faites honneur à leurs antiquités, à leurs
exploits fameux, à leurs fables même. N'entreprenez rien sur la dignité,
sur la liberté, ni même sur la vanité de personne. Ayez continuellement
devant les yeux que nous avons puisé notre droit dans ce pays; que nous
n'avons pas imposé des lois à ce peuple après l'avoir vaincu, mais qu'il
nous a donné les siennes après l'en avoir prié. C'est à Athènes, c'est à
Lacédémone que vous devez commander; il y aurait de l'inhumanité, de la
cruauté, de la barbarie, à leur ôter l'ombre et le nom de liberté qui
leur restent.»

Lorsque Pline écrivait ces nobles et touchantes paroles à Maxime,
savait-il qu'il rédigeait des instructions pour des peuples alors
barbares, qui viendraient un jour dominer sur les ruines de Rome?

       *       *       *       *       *

Je vais bientôt quitter Rome, et j'espère y revenir. Je l'aime de
nouveau passionnément, cette Rome si triste et si belle: j'aurai un
panorama au Capitole, où le ministre de Prusse me cédera le petit palais
Caffarelli[177]; à Saint-Onuphre je me suis ménagé une autre retraite.
En attendant mon départ et mon retour, je ne cesse d'errer dans la
campagne; il n'y a pas de petit chemin, entre deux haies que je ne
connaisse mieux que les sentiers de Combourg. Du haut du mont Marius et
des collines environnantes, je découvre l'horizon de la mer vers Ostie;
je me repose sous les légers et croulants portiques de la villa Madama.
Dans ces architectures changées en fermes je ne trouve souvent qu'une
jeune fille sauvage, effarouchée et grimpante comme ses chèvres. Quand
je sors par la _Porta Pia_, je vais au pont _Lamentano_ sur le Teverone;
j'admire, en passant à Sainte-Agnès, une tête de Christ par Michel-Ange,
qui garde le couvent presque abandonné. Les chefs-d'oeuvre des grands
maîtres ainsi semés dans le désert remplissent l'âme d'une mélancolie
profonde. Je me désole qu'on ait réuni les tableaux de Rome dans un
musée; j'aurais bien plus de plaisir par les pentes du Janicule, sous la
chute de l'_Aqua Paola_, au travers de la rue solitaire _delle Fornaci_,
à chercher _la Transfiguration_ dans le monastère des Récollets de
Saint-Pierre _in Montorio_. Lorsqu'on regarde la place qu'occupait, sur
le maître-autel de l'église, l'ornement des funérailles de Raphaël, on a
le coeur saisi et attristé.

         [Note 177: Le 29 avril 1829, Chateaubriand écrivait, de Rome,
         à M. de Marcellus:

         «Vous m'avez vu regretter Londres au moment de partir pour
         Vérone. Aujourd'hui, à la veille de partir pour la France, je
         regrette Rome. J'ai le congé que j'avais demandé, et me sens
         peu disposé à m'en servir. Si Mme de Chateaubriand veut aller
         à Paris toute seule, je pourrais bien passer ici mon été. Je
         traite pour cela avec M. Bunsen, le ministre de Prusse, la
         cession de son logement au Capitole. Qu'irais-je voir chez
         nous? Le tumulte des antichambres, peut-être des rues; des
         luttes de vanité. Après mon conclave et son tapage, j'ai
         repris goût aux ruines et à la solitude.

                                             «CHATEAUBRIAND.»]

Au delà du pont _Lamentano_, des pâturages jaunis s'étendent à gauche
jusqu'au Tibre; la rivière qui baignait les jardins d'Horace y coule
inconnue. En suivant la grande route, vous trouvez le pavé de l'ancienne
voie Tiburtine. J'y ai vu cette année arriver la première hirondelle.

J'herborise au tombeau de Cecilia Metella: le réséda ondé et
l'anémone apennine font un doux effet sur la blancheur de la ruine
et du sol. Par la route d'Ostie, je me rends à Saint-Paul,
dernièrement la proie d'un incendie; je me repose sur quelque
porphyre calciné, et je regarde les ouvriers qui rebâtissent en
silence une nouvelle église; on m'en avait montré quelque colonne
déjà ébauchée à la descente du Simplon: toute l'histoire du
christianisme dans l'Occident commence à _Saint-Paul-hors-des-Murs_.

En France, lorsque nous élevons quelque bicoque, nous faisons un tapage
effroyable; force machines, multitude d'hommes et de cris; en Italie, on
entreprend des choses immenses presque sans se remuer. Le pape fait dans
ce moment même refaire la partie tombée du Colisée; une demi-douzaine de
goujats sans échafaudage redressent le colosse sur les épaules duquel
mourut une nation changée en ouvriers esclaves. Près de Vérone, je me
suis souvent arrêté pour regarder un curé qui construisait seul un
énorme clocher; sous lui le fermier de la cure était le maçon.

J'achève souvent le tour des murs de Rome à pied; en parcourant ce
chemin de ronde, je lis l'histoire de la reine de l'univers païen et
chrétien écrite dans les constructions, les architectures et les âges
divers de ces murs.

Je vais encore à la découverte de quelque villa délabrée en dedans des
murs de Rome. Je visite Sainte-Marie-Majeure, Saint-Jean-de-Latran avec
son obélisque, Sainte-Croix-de-Jérusalem avec ses fleurs; j'y entends
chanter; je prie: j'aime à prier à genoux; mon coeur est ainsi plus près
de la poussière et du repos sans fin: je me rapproche de la tombe.

Mes fouilles ne sont qu'une variété des mêmes plaisirs. Du plateau de
quelque colline on aperçoit le dôme de Saint-Pierre. Que paye-t-on au
propriétaire du lieu où sont enfouis des trésors? La valeur de l'herbe
détruite par la fouille. Peut-être rendrai-je mon argile à la terre en
échange de la statue qu'elle me donnera: nous ne ferons que troquer une
image de l'homme contre une image de l'homme.

On n'a point vu Rome quand on n'a point parcouru les rues de ses
faubourgs mêlées d'espaces vides, de jardins pleins de ruines, d'enclos
plantés d'arbres et de vignes, de cloîtres où s'élèvent des palmiers et
des cyprès, les uns ressemblant à des femmes de l'Orient, les autres à
des religieuses en deuil. On voit sortir de ces débris de grandes
Romaines, pauvres et belles, qui vont acheter des fruits ou puiser de
l'eau aux cascades versées par les aqueducs des empereurs et des papes.
Pour apercevoir les moeurs dans leur naïveté, je fais semblant de
chercher un appartement à louer; je frappe à la porte d'une maison
retirée; on me répond: _Favorisca._ J'entre: je trouve, dans des
chambres nues, ou un ouvrier exerçant son métier, ou une _zitella_
fière, tricotant ses laines, un chat sur ses genoux, et me regardant
errer à l'aventure sans se lever.

Quand le temps est mauvais, je me retire dans Saint-Pierre ou bien je
m'égare dans les musées de ce Vatican aux onze mille chambres et aux
dix-huit mille fenêtres (Juste-Lipse). Quelles solitudes de
chefs-d'oeuvre! On y arrive par une galerie dans les murs de laquelle
sont incrustées des épitaphes et d'anciennes inscriptions: la mort
semble née à Rome.

Il y a dans cette ville plus de tombeaux que de morts. Je m'imagine que
les décédés, quand ils se sentent trop échauffés dans leur couche de
marbre, se glissent dans une autre restée vide, comme on transporte un
malade d'un lit dans un autre lit. On croirait entendre les squelettes
passer durant la nuit de cercueil en cercueil.

La première fois que j'ai vu Rome, c'était à la fin de juin: la saison
des chaleurs augmente le délaisser de la cité; l'étranger fuit, les
habitants du pays se renferment chez eux; on ne rencontre pendant le
jour personne dans les rues. Le soleil darde ses rayons sur le Colisée,
où pendent des herbes immobiles, où rien ne remue que les lézards. La
terre est nue; le ciel sans nuages paraît encore plus désert que la
terre. Mais bientôt la nuit fait sortir les habitants de leurs palais et
les étoiles du firmament; la terre et le ciel se repeuplent; Rome
ressuscite; cette vie recommencée en silence dans les ténèbres, autour
des tombeaux, a l'air de la vie et de la promenade des ombres qui
redescendent à l'Érèbe aux approches du jour.

Hier j'ai vagué au clair de lune dans la campagne entre la porte
Angélique et le mont Marius. On entendait un rossignol dans un étroit
vallon balustré de cannes. Je n'ai retrouvé que là cette tristesse
mélodieuse dont parlent les poètes anciens, à propos de l'oiseau du
printemps. Le long sifflement que chacun connaît, et qui précède les
brillantes batteries du musicien ailé, n'était pas perçant comme celui
de nos rossignols; il avait quelque chose de voilé comme le sifflement
du bouvreuil de nos bois. Toutes ses notes étaient baissées d'un
demi-ton; sa romance à refrain était transposée du majeur au mineur; il
chantait à demi-voix; il avait l'air de vouloir charmer le sommeil des
morts et non de les réveiller. Dans ces parcours incultes, la Lydie
d'Horace, la Délie de Tibulle, la Corinne d'Ovide, avaient passé; il n'y
restait que la Philomèle de Virgile. Cet hymne d'amour était puissant
dans ce lieu et à cette heure; il donnait je ne sais quelle passion
d'une seconde vie: selon Socrate, l'amour est le désir de renaître par
l'entremise de la beauté; c'était ce désir que faisait sentir à un jeune
homme une jeune fille grecque en lui disant: «S'il ne me restait que le
fil de mon collier de perles, je le partagerais avec toi.»

Si j'ai le bonheur de finir mes jours ici, je me suis arrangé pour avoir
à Saint-Onuphre un réduit joignant la chambre où le Tasse expira. Aux
moments perdus de mon ambassade, à la fenêtre de ma cellule, je
continuerai mes _Mémoires_. Dans un des plus beaux sites de la terre,
parmi les orangers et les chênes verts, Rome entière sous mes yeux,
chaque matin, en me mettant à l'ouvrage, entre le lit de mort et la
tombe du poète, j'invoquerai le génie de la gloire et du malheur.

Dans les premiers jours de mon arrivée à Rome, lorsque j'errais ainsi à
l'aventure, je rencontrai entre les bains de Titus et le Colisée une
pension de jeunes garçons. Un maître à chapeau rabattu, à robe traînante
et déchirée, ressemblant à un pauvre frère de la Doctrine chrétienne,
les conduisait. Passant près de lui, je le regarde, je lui trouve un
faux air de mon neveu Christian de Chateaubriand, mais je n'osais en
croire mes yeux. Il me regarde à son tour, et, sans montrer aucune
surprise, il me dit: «Mon oncle!» Je me précipite tout ému et je le
serre dans mes bras. D'un geste de la main il arrête derrière lui son
troupeau obéissant et silencieux. Christian était à la fois pâle et
noirci, miné par la fièvre et brûlé par le soleil. Il m'apprit qu'il
était chargé de la préfecture des études au collège des Jésuites, alors
en vacances à Tivoli. Il avait presque oublié sa langue, il s'énonçait
difficilement en français, ne parlant et n'enseignant qu'en italien. Je
contemplais, les yeux pleins de larmes, ce fils de mon frère devenu
étranger, vêtu d'une souquenille noire, poudreuse, maître d'école à
Rome, et couvrant d'un feutre de cénobite son noble front qui portait si
bien le casque[178].

         [Note 178: Voir, au tome I, l'Appendice nº III sur _Christian
         de Chateaubriand_.]

J'avais vu naître Christian; quelques jours avant mon émigration,
j'assistai à son baptême. Son père, son grand-père le président de
Rosambo, et son bisaïeul M. de Malesherbes, étaient présents. Celui-ci
le tint sur les fonts et lui donna son nom, _Christian_. L'église
Saint-Laurent était déserte et déjà à demi dévastée. La nourrice et moi
nous reprîmes l'enfant des mains du curé.

  Io piangendo ti presi, e in breve cesta
  Fuor ti portai.        (TASSO.)

Le nouveau-né fut reporté à sa mère, placé sur son lit, où cette mère et
sa grand'mère, madame de Rosambo, le reçurent avec des pleurs de joie.
Deux ans après, le père, le grand-père, le bisaïeul, la mère et la
grand'mère avaient péri sur l'échafaud, et moi, témoin du baptême,
j'errais exilé. Tels étaient les souvenirs que l'apparition subite de
mon neveu fit revivre dans ma mémoire au milieu des ruines de Rome.
Christian a déjà passé orphelin la moitié de sa vie; il a voué l'autre
moitié aux autels: foyers toujours ouverts du père commun des hommes.

Christian avait pour Louis, son digne frère, une amitié ardente et
jalouse: lorsque Louis se fut marié, Christian partit pour l'Italie; il
y connut le duc de Rohan-Chabot, et il y rencontra madame Récamier:
comme son oncle, il est revenu habiter Rome, lui dans un cloître, moi
dans un palais. Il entra en religion pour rendre à son frère une fortune
qu'il ne croyait pas posséder légitimement par les nouvelles lois: ainsi
Malhesherbes est maintenant, avec Combourg, à Louis.

Après notre rencontre inattendue au pied du Colisée, Christian,
accompagné d'un frère jésuite, me vint voir à l'ambassade: il avait le
maintien triste et l'air sérieux; jadis il riait toujours. Je lui
demandai s'il était heureux; il me répondit: «J'ai souffert longtemps;
maintenant mon sacrifice est fait et je me trouve bien.»

Christian a hérité du caractère de fer de son aïeul paternel, M. de
Chateaubriand mon père, et des vertus morales de son bisaïeul maternel,
M. de Malesherbes. Ses sentiments sont renfermés, bien qu'il les montre,
sans égard aux préjugés de la foule, quand il s'agit de ses devoirs:
dragon dans la garde, en descendant de cheval il allait à la sainte
Table; on ne s'en moquait point, car sa bravoure et sa bienfaisance
étaient l'admiration de ses camarades. On a découvert, depuis qu'il a
renoncé au service, qu'il secourait secrètement un nombre considérable
d'officiers et de soldats; il a encore des pensionnaires dans les
greniers de Paris, et Louis acquitte les dettes fraternelles. Un jour,
en France, je m'enquérais de Christian s'il se marierait: «Si je me
mariais, répondit-il, j'épouserais une de mes petites parentes, la plus
pauvre.»

Christian passe les nuits à prier; il se livre à des austérités dont ses
supérieurs sont effrayés: une plaie qui s'était formée à l'une de ses
jambes lui était venue de sa persévérance à se tenir à genoux des heures
entières; jamais l'innocence ne s'est livrée à tant de repentir.

Christian n'est point un homme de ce siècle: il me rappelle ces ducs et
ces comtes de la cour de Charlemagne, qui, après avoir combattu contre
les Sarrasins, fondaient des couvents sur les sites déserts de Gellone
ou de Madavalle, et s'y faisaient moines. Je le regarde comme un saint:
je l'invoquerais volontiers. Je suis persuadé que ses bonnes oeuvres,
unies à celles de ma mère et de ma soeur Julie, m'obtiendraient grâce
auprès du souverain Juge. J'ai aussi du penchant au cloître; mais, mon
heure étant venue, c'est à la Portioncule, sous la protection de mon
patron, appelé _François_ parce qu'il parlait français, que j'irais
demander une solitude.

Je veux traîner seul mes sandales; je ne souffrirais pour rien au monde
qu'il y eût deux têtes dans mon froc.

«Jeune encore, dit le Dante, le soleil d'Assise épousa une femme à qui,
comme à la mort, personne n'ouvre la porte du plaisir: cette femme,
veuve de son premier mari depuis plus de onze cents ans, avait langui
obscure et méprisée: en vain elle était montée avec le Christ sur la
Croix. Quels sont les amants que te désignent ici mes paroles
mystérieuses? FRANÇOIS et la PAUVRETÉ: _Francesco e Povertà._
(_Paradiso_, cant. xi.)


À MADAME RÉCAMIER.

                                                  «Rome, 16 mai 1829.

«Cette lettre partira de Rome quelques heures après moi, et arrivera
quelques heures avant moi à Paris. Elle va clore cette correspondance
qui n'a pas manqué un seul courrier, et qui doit former un volume entre
vos mains. J'éprouve un mélange de joie et de tristesse que je ne puis
vous dire; pendant trois ou quatre mois, je me suis assez déplu à Rome;
maintenant j'ai repris à ces nobles ruines, à cette solitude si
profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intérêt et de souvenir.
Peut-être aussi le succès inespéré que j'ai obtenu ici m'a attaché: je
suis arrivé au milieu de toutes les préventions suscitées contre moi, et
j'ai tout vaincu; on paraît me regretter. Que vais-je retrouver en
France? du bruit au lieu de silence, de l'agitation au lieu de repos, de
la déraison, des ambitions, des combats de place et de vanité. Le
système politique que j'ai adopté est tel que personne n'en voudrait
peut-être, et que d'ailleurs on ne me mettrait pas à même de l'exécuter.
Je me chargerais encore de donner une grande gloire à la France, comme
j'ai contribué à lui obtenir une grande liberté; mais me ferait-on table
rase? me dirait-on: «Soyez le maître, disposez de tout au péril de votre
tête?» Non; on est si loin de me dire une pareille chose, que l'on
prendrait tout le monde avant moi, et que l'on ne m'admettrait qu'après
avoir essuyé les refus de toutes les médiocrités de la France, et qu'on
croirait me faire une grande grâce en me reléguant dans un coin obscur.
Je vais vous chercher; ambassadeur ou non, c'est à Rome que je voudrais
mourir. En échange d'une petite vie, j'aurais du moins une grande
sépulture jusqu'au jour où j'irai remplir mon cénotaphe dans le sable
qui m'a vu naître. Adieu; j'ai déjà fait plusieurs lieues vers vous.»

       *       *       *       *       *

J'eus un grand plaisir à revoir mes amis[179]: je ne rêvais qu'au
bonheur de les emmener avec moi et de finir mes jours à Rome. J'écrivis
pour mieux m'assurer encore du petit palais Caffarelli que je projetais
de louer sur le Capitole, et de la cellule que je postulais à
Saint-Onuphre. J'achetai des chevaux anglais et je les fis partir pour
les prairies d'Évandre. Je disais déjà adieu dans ma pensée à ma patrie
avec une joie qui méritait d'être punie. Lorsqu'on a voyagé dans sa
jeunesse et qu'on a passé beaucoup d'années hors de son pays, on s'est
accoutumé à placer partout sa mort: en traversant les mers de la Grèce,
il me semblait que tous ces monuments que j'apercevais sur les
promontoires étaient des hôtelleries où mon lit était préparé.

         [Note 179: Chateaubriand rentra à Paris le 28 mai 1829.--Les
         pages qui vont suivre, jusqu'à la fin du Livre XIII, ont été
         écrites à Paris, rue d'Enfer, en août et septembre 1830.]

J'allai faire ma cour au roi à Saint-Cloud: il me demanda quand je
retournais à Rome. Il était persuadé que j'avais un bon coeur et une
mauvaise tête. Le fait est que j'étais précisément l'inverse de ce que
Charles X pensait de moi: j'avais très froide et très bonne tête, et le
coeur cahin-caha pour les trois quarts et demi du genre humain.

Je trouvai le roi dans une fort mauvaise disposition à l'égard de son
ministère: il le faisait attaquer par certains journaux royalistes, ou
plutôt, lorsque les rédacteurs de ces feuilles allaient lui demander
s'il ne les trouvait pas trop hostiles, il s'écriait: «Non, non,
continuez.» Quand M. de Martignac avait parlé: «Eh bien, disait Charles
X, avez-vous entendu la Pasta?» Les opinions libérales de M. Hyde de
Neuville lui étaient antipathiques; il trouvait plus de complaisance
dans M. Portalis le fédéré, qui portait sa cupidité sur son visage:
c'est à M. Portalis que la France doit ses malheurs. Quand je le vis à
Passy, je m'aperçus de ce que j'avais en partie deviné: le garde des
sceaux, en faisant semblant de tenir _par intérim_ le ministère des
affaires étrangères, mourait d'envie de le conserver, bien qu'il se fut
pourvu, à tout événement, de la place de président de la Cour de
cassation. Le roi, quand il s'était agi de disposer des affaires
étrangères, avait prononcé: «Je ne dis pas que Chateaubriand ne sera pas
mon ministre; mais pas à présent.» Le prince de Laval avait refusé; M.
de La Ferronnays ne se pouvait plus livrer à un travail suivi. Dans
l'espoir que, de guerre lasse, le portefeuille lui resterait, M.
Portalis ne faisait rien pour déterminer le roi.

Plein de mes délices futures de Rome, je m'y laissai aller sans trop
sonder l'avenir; il me convenait assez que M. Portalis gardât
l'_intérim_ à l'abri duquel ma position politique restait la même. Il ne
me vint pas un seul instant dans l'idée que M. de Polignac pourrait être
investi du pouvoir: son esprit borné, fixe et ardent, son nom fatal et
impopulaire, son entêtement, ses opinions religieuses exaltées jusqu'au
fanatisme, me paraissaient des causes d'une éternelle exclusion. Il
avait, il est vrai, souffert pour le roi; mais il en était largement
récompensé par l'amitié de son maître et par la haute ambassade de
Londres que je lui avais donnée sous mon ministère, malgré l'opposition
de M. de Villèle.

De tous les ministres en place que je trouvai à Paris, excepté
l'excellent M. Hyde de Neuville, pas un ne me plaisait: je sentais en
eux une capacité implacable qui me laissait de l'inquiétude sur la durée
de leur empire. M. de Martignac, d'un talent de parole agréable, avait
une voix douce et épuisée comme celle d'un homme à qui les femmes ont
donné quelque chose de leur séduction et de leur faiblesse! Pythagore se
souvenait d'avoir été une courtisane charmante nommée Alcée[180].
L'ancien secrétaire d'ambassade de l'abbé Siéyès avait aussi une
suffisance contenue, un esprit calme un peu jaloux. Je l'avais, en 1823,
envoyé en Espagne dans une position élevée et indépendante[181], mais il
aurait voulu être ambassadeur. Il était choqué de n'avoir pas reçu un
emploi qu'il croyait dû à son mérite.

         [Note 180: Cormenin, dans son _Livre des Orateurs_ (t. II, p.
         59) trace ainsi le portrait de Martignac: «Il captivait
         plutôt qu'il ne maîtrisait l'attention. Avec quel art il
         ménageait la susceptibilité vaniteuse de nos chambres
         françaises! avec quelle ingénieuse flexibilité il pénétrait
         dans tous les détours d'une question! quelle fluidité de
         diction! quel charme! quelle convenance! quel à-propos!
         L'exposition des faits avait dans sa bouche une netteté
         admirable, et il analysait les moyens de ses adversaires avec
         une fidélité et un bonheur d'expression qui faisaient naître
         sur leurs lèvres le sourire de l'amour-propre satisfait.
         Pendant que son regard animé parcourait l'assemblée, _il
         modulait sur tous les tons sa voix de sirène, et son
         éloquence avait la douceur et l'harmonie d'une lyre_. Si, _à
         tant de séductions_, si, à la puissance gracieuse de sa
         parole, il eût joint les formes vives de l'apostrophe et la
         précision rigoureuse des déductions logiques, c'eût été le
         premier de nos orateurs, c'eût été la perfection même.»--Un
         des membres les plus ardent» de l'extrême gauche, M. Dupont
         de l'Eure cédant un jour à son admiration sympathique pour
         l'éloquence de M. de Martignac, lui avait crié de sa place:
         «Tais-toi, Sirène.» Ce mot résumait l'impression que
         ressentait la Chambre toutes les fois que le ministre de
         l'Intérieur prenait la parole.]

         [Note 181: Avant l'entrée en campagne et le départ du duc
         d'Angoulême, il avait fallu rédiger les instructions qu'il
         devait suivre et lui former un conseil politique. M. de
         Martignac avait été choisi pour être le chef de ce conseil et
         avait reçu, à cette occasion, le titre de commissaire civil
         près l'armée d'Espagne.]

Mon goût ou mes déplaisances importaient peu. La Chambre commit une
faute en renversant un ministère qu'elle aurait dû conserver à tout
prix[182]. Ce ministère modéré servait de garde-fou à des abîmes; il
était aisé de le jeter bas, car il ne tenait à rien et le roi lui était
ennemi; raison de plus pour ne faire aucune chicane à ces hommes, pour
leur donner une majorité à l'aide de laquelle ils se fussent maintenus
et auraient fait place un jour, sans accident, à un ministère fort. En
France, on ne sait rien attendre; on a horreur de tout ce qui a
l'apparence du pouvoir, jusqu'à ce qu'on le possède. Au surplus, M. de
Martignac a démenti noblement ses faiblesses en dépensant avec courage
le reste de sa vie dans la défense de M. de Polignac[183]. Les pieds me
brûlaient à Paris; je ne pouvais m'habituer au ciel gris et triste de la
France, ma _patrie_; qu'aurais-je donc pensé du ciel de la Bretagne, ma
_matrie_, pour parler grec? Mais là, du moins, il y a des vents de mer
ou des calmes: _Tumidis albens fluctibus_[184], ou _venti
posuere_[185]. Mes ordres étaient donnés pour exécuter dans mon jardin
et dans ma maison, rue d'Enfer, les changements et les accroissements
nécessaires, afin qu'à ma mort le legs que je voulais faire de cette
maison à l'Infirmerie de madame de Chateaubriand fût plus profitable. Je
destinais cette propriété à la retraite de quelques artistes et de
quelques gens de lettres malades. Je regardais le soleil pâle, et je lui
disais: «Je vais bientôt te retrouver avec un meilleur visage, et nous
ne nous quitterons plus.»

         [Note 182: Le 9 février 1829, M. de Martignac présenta deux
         projets de loi destinés à réorganiser l'administration
         municipale et départementale. La loi départementale fut
         discutée la première. Dans la séance du 8 avril, malgré les
         efforts de Martignac, d'Hyde de Neuville, de Vatimesnil et de
         Cuvier, la Chambre des députés adopta un amendement qui
         supprimait les conseils d'arrondissement. Une ordonnance
         royale, en date du même jour, retira les deux projets. Le
         ministère Martignac avait vécu. Il tint cependant a faire
         voter le budget et à rester à son poste jusqu'à la fin de la
         session, qui fut close le 30 juillet. Le 8 août, il faisait
         place au ministère Polignac.]

         [Note 183: «La défense spontanée, généreuse, désintéressée de
         M. de Polignac, son antagoniste et son successeur, honore
         beaucoup le caractère inoffensif et noble de M. de Martignac.
         Les méditations de son plaidoyer et les émotions si
         dramatiques de ce procès, achevèrent de ruiner sa santé
         chancelante.» (Cormenin, _Livre des Orateurs_, T. II, p.
         59.)]

         [Note 184:
            _Quum mare sub noctem tumidis albescare coepit
             Fluctibus_, (Ovide, _Métamorphoses_, livre XI.)]

         [Note 185:
            _Quum venti posuere, omnisque repende resedit
             flatus...._ (_Énéide_, livre VII, v. 27.)]

Ayant pris congé du roi et espérant le débarrasser pour toujours de moi,
je montai en calèche. J'allais d'abord aux Pyrénées prendre les eaux de
Cauterets; là, traversant le Languedoc et la Provence, je devais me
rendre à Nice, où je rejoindrais madame de Chateaubriand. Nous passions
ensemble la corniche, nous arrivions à la ville éternelle que nous
traversions sans nous arrêter, et, après deux mois de séjour à Naples,
au berceau du Tasse, nous revenions à sa tombe à Rome. Ce moment est le
seul de ma vie où j'aie été complètement heureux, où je ne désirais plus
rien, où mon existence était remplie, où je n'apercevais jusqu'à ma
dernière heure qu'une suite de jours de repos. Je touchais au port; j'y
entrais à pleines voiles comme Palinure: _inopina quies_[186].

         [Note 186:
            _Vix primos inopina quies laxaverat artus._
                        (_Énéide_, livre V, t. 857.)]

Tout mon voyage jusqu'aux Pyrénées fut une suite de rêves: je m'arrêtais
quand je voulais; je suivais sur ma route les chroniques du moyen âge
que je retrouvais partout; dans le Berry, je voyais ces petites routes
bocagères que l'auteur de _Valentine_ nomme des traînes[187], et qui me
rappelaient ma Bretagne. Richard Coeur-de-Lion avait été tué à Chalus,
au pied de cette tour: «_Enfant musulman, paix là! voici le roi
Richard!_» À Limoges, j'ôtai mon chapeau par respect pour Molière; à
Périgueux, les perdrix dans leurs tombeaux de faïence ne chantaient plus
de différentes voix comme au temps d'Aristote. Je rencontrai là mon
vieil ami Clausel de Coussergues; il portait avec lui quelques-unes des
pages de ma vie. À Bergerac, j'aurais pu regarder le nez de Cyrano sans
être obligé de me battre contre ce cadet aux gardes: je le laissai dans
sa poussière avec _ces dieux que l'homme a faits et qui n'ont pas fait
l'homme_.

         [Note 187: George Sand n'a peut-être pas de plus belles pages
         descriptives que sa peinture des chemins creux et ombragés du
         Berry, dans _Valentine_. Ce roman, le second de George Sand,
         publié en 1832, deux mois à peine après _Indiana_, est resté
         l'un de ses chefs-d'oeuvre.]

À Auch, j'admirai les stalles sculptées sur des cartons venus de Rome à
la belle époque des arts. D'Ossat, mon devancier à la cour du
saint-père, était né près d'Auch[188]. Le soleil ressemblait déjà à
celui de l'Italie. À Tarbes, j'aurais voulu héberger à l'hôtel de
l'_Étoile_, où Froissart descendit avec messire Espaing de Lyon,
«vaillant homme et sage et beau chevalier,» et où il trouva de «bon
foin, de bonnes avoines et de belles rivières».

         [Note 188: Le cardinal d'Ossat, ambassadeur d'Henri III et
         d'Henri IV à Rome, était né à la Roque-en-Magnoac, dans le
         diocèse d'Auch, le 23 août 1536. Il mourut le 13 mars 1604.
         C'est lui qui obtint du Saint Siège l'absolution d'Henri IV
         et fit accepter l'Édit de Nantes.]

Au lever des Pyrénées sur l'horizon, le coeur me battait: du fond de
vingt-trois années sortirent des souvenirs embellis dans les lointains
du temps: je revenais de la Palestine et de l'Espagne, lorsque, de
l'autre côté de leur chaîne, je découvris le sommet de ces mêmes
montagnes. Je suis de l'avis de madame de Motteville; je pense que c'est
dans un de ces châteaux des Pyrénées qu'habitait Urgande la Déconnue. Le
passé ressemble à un musée d'antiques; on y visite les heures écoulées;
chacun peut y reconnaître les siennes. Un jour, me promenant dans une
église déserte, j'entendis des pas se traînant sur les dalles, comme
ceux d'un vieillard qui cherchait sa tombe. Je regardai et n'aperçus
personne; c'était moi qui m'étais révélé à moi.

Plus j'étais heureux à Cauterets, plus la mélancolie de ce qui était
fini me plaisait. La vallée étroite et resserrée est animée d'un gave;
au delà de la ville et des fontaines minérales, elle se divise en deux
défilés, dont l'un, célèbre par ses sites, aboutit au pont d'Espagne et
aux glaciers. Je me trouvai bien des bains; j'achevais seul de longues
courses, en me croyant dans les escarpements de la Sabine. Je faisais
tous mes efforts pour être triste et je ne le pouvais. Je composai
quelques strophes sur les Pyrénées; je disais:

[Illustration: 30 Juillet 1830.]

  J'avais vu fuir les mers de Solyme et d'Athènes,
  D'Ascalon et du Nil les mouvantes arènes,
  Carthage abandonnée et son port blanchissant:
  Le vent léger du soir arrondissait ma voile,
            Et de Vénus l'étoile
  Mêlait sa perle humide à l'or pur du couchant.

  Assis au pied du mât de mon vaisseau rapide,
  Mes yeux cherchaient de loin ces colonnes d'Alcide
  Où choquent leurs tridents deux Neptune irrités.
  De l'antique Hespérie abordant le rivage,
            Du noble Abencerage
  Le mystère m'ouvrit les palais enchantés.

  Comme une jeune abeille aux roses engagée,
  Ma Muse revenait de son butin chargée,
  Et cueilli sur la fleur des plus beaux souvenirs:
  Dans les monts que Roland brisa par sa vaillance,
            Je contais à sa lance
  L'orgueil de mes dangers, tentés pour des plaisirs.

  De l'âge délaissé quand survient la disgrâce,
  Fuyons, fuyons les bords qui, gardant notre trace,
  Nous font dire du temps en mesurant le cours:
  «Alors j'avais un frère, une mère, une amie;
            Félicité ravie!
  Combien me reste-t-il de parents et de jours?»

Il me fut impossible d'achever mon ode: j'avais drapé lugubrement mon
tambour pour battre le rappel des rêves de mes nuits passées; mais
toujours, parmi ces rappelés, se mêlaient quelques songes du moment dont
la mine heureuse déjouait l'air consterné de leurs vieux confrères.

Voilà qu'en poétisant je rencontrai une jeune femme assise au bord du
gave; elle se leva et vint droit à moi: elle savait, par la rumeur du
hameau, que j'étais à Cauterets. Il se trouva que l'inconnue était une
Occitanienne, qui m'écrivait depuis deux ans sans que je l'eusse jamais
vue: la mystérieuse anonyme se dévoila: _patuit Dea_.

J'allais rendre ma visite respectueuse à la naïade du torrent. Un soir
qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre; je
fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n'ai été si
honteux: inspirer une sorte d'attachement à mon âge me semblait une
véritable dérision; plus je pouvais être flatté de cette bizarrerie,
plus j'en étais humilié, la prenant avec raison pour une moquerie. Je me
serais volontiers caché de vergogne parmi les ours, nos voisins. J'étais
loin de me dire ce que disait Montaigne: «L'amour me rendroit la
vigilance, la sobriété, la grâce, le soin de ma personne....» Mon pauvre
Michel, tu dis des choses charmantes, mais à notre âge, vois-tu, l'amour
ne nous rend pas ce que tu supposes ici. Nous n'avons qu'une chose à
faire: c'est de nous mettre franchement de côté. Au lieu donc de me
remettre aux _estudes sains et sages_ par où _je pusse me rendre plus
aimé_, j'ai laissé s'effacer l'impression fugitive de ma Clémence
Isaure; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une
fleur; la spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans
m'a su gré de m'être rendu justice: elle est mariée[189].

         [Note 189: Voir l'_Appendice_ nº IV: _Dans les Pyrénées._]

       *       *       *       *       *

Des bruits de changement de ministres étaient parvenus dans nos
sapinières. Les gens bien instruits allaient jusqu'à parler du prince de
Polignac; mais j'étais d'une incrédulité complète. Enfin, les journaux
arrivent: je les ouvre, et mes yeux sont frappés de l'ordonnance
officielle qui confirme les bruits répandus[190]. J'avais bien éprouvé
des changements de fortune depuis que j'étais au monde, mais je n'étais
jamais tombé d'une pareille hauteur. Ma destinée avait encore une fois
soufflé sur mes chimères; ce souffle du sort n'effaçait pas seulement
mes illusions, il enlevait la monarchie. Ce coup me fit un mal affreux;
j'eus un moment de désespoir, car mon parti fut pris à l'instant, je
sentis que je me devais retirer. La poste m'apporta une foule de
lettres; toutes m'enjoignaient d'envoyer ma démission. Des personnes
même que je connaissais à peine se crurent obligées de me prescrire la
retraite.

         [Note 190: Le _Moniteur_ du 9 août 1829 annonça la formation
         du nouveau ministère. Il était ainsi composé: le prince de
         Polignac aux Affaires étrangères; M. de la Bourdonnaye à
         l'Intérieur; M. Courvoisier à la Justice; M. de Chabrol aux
         Finances; le général de Bourmont à la Guerre; l'amiral de
         Rigny à la Marine; M. de Montbel aux Affaires ecclésiastiques
         et à l'Instruction publique.--L'amiral de Rigny, neveu du
         baron Louis, était connu pour ses idées libérales. Nommé
         ministre sans avoir été consulté, il arriva le 15 à Paris et
         refusa d'entrer dans le cabinet. Il fut remplacé par la baron
         d'Haussez, préfet de Bordeaux.]

Je fus choqué de cet officieux intérêt pour ma bonne renommée. Grâce à
Dieu, je n'ai jamais eu besoin qu'on me donnât des conseils d'honneur;
ma vie a été une suite de sacrifices, qui ne m'ont jamais été commandés
par personne; en fait de devoir, j'ai l'esprit prime-sautier. Les chutes
me sont des ruines, car je ne possède que des dettes, dettes que je
contracte dans des places où je ne demeure pas assez de temps pour les
payer; de sorte que, toutes les fois que je me retire, je suis réduit à
travailler aux gages d'un libraire. Quelques-uns de ces fiers
obligeants, qui me prêchaient l'honneur et la liberté par la poste, et
qui me les prêchèrent encore bien plus haut lorsque j'arrivai à Paris,
donnèrent leur démission de conseillers d'État; mais les uns étaient
riches, les autres ne se démirent pas des places secondaires qu'ils
possédaient et qui leur laissèrent les moyens d'exister. Ils firent
comme les protestants, qui rejettent quelques dogmes des catholiques et
qui en conservent d'autres tout aussi difficiles à croire. Rien de
complet dans ces oblations; rien d'une pleine sincérité: on quittait
douze ou quinze mille livres de rente, il est vrai, mais on rentrait
chez soi opulent de son patrimoine, ou du moins pourvu de ce pain
quotidien qu'on avait prudemment gardé. Avec ma personne, pas tant de
façons; on était rempli pour moi d'abnégation, on ne pouvait jamais
assez se dépouiller de tout ce que je possédais: «Allons, Georges
Dandin, le coeur au ventre; corbleu! mon gendre, me forlignez pas; habit
bas! Jetez par la fenêtre deux cent mille livres de rente, une place
selon vos goûts, une haute et magnifique place, l'empire des arts à
Rome, le bonheur d'avoir enfin reçu la récompense de vos luttes longues
et laborieuses. Tel est notre bon plaisir. À ce prix, vous aurez notre
estime. De même que nous nous sommes dépouillés d'une casaque sous
laquelle nous avons un bon gilet de flanelle, de même vous quitterez
votre manteau de velours, pour rester nu. Il y a égalité parfaite,
parité d'autel et d'holocauste.»

Et, chose étrange! dans cette ardeur généreuse à me pousser dehors, les
hommes qui me signifiaient leur volonté n'étaient ni mes amis réels, ni
les copartageants de mes opinions politiques. Je devais m'immoler
sur-le-champ au libéralisme, à la doctrine qui m'avait continuellement
attaqué; je devais courir le risque d'ébranler le trône légitime, pour
mériter l'éloge de quelques poltrons d'ennemis, qui n'avaient pas le
courage entier de mourir de faim.

J'allais me trouver noyé dans une longue ambassade; les fêtes que
j'avais données m'avaient ruiné, je n'avais pas payé les frais de mon
premier établissement. Mais ce qui me navrait le coeur, c'était la perte
de ce que je m'étais promis de bonheur pour le reste de ma vie.

Je n'ai point à me reprocher d'avoir octroyé à personne ces conseils
catoniens qui appauvrissent celui qui les reçoit et non celui qui les
donne; bien convaincu que ces conseils sont inutiles à l'homme qui n'en
a point le sentiment intérieur. Dès le premier moment, je l'ai dit, ma
résolution fut arrêtée; elle ne me coûta pas à prendre, mais elle fut
douloureuse à exécuter. Lorsqu'à Lourdes, au lieu de tourner au midi et
de rouler vers l'Italie, je pris le chemin de Pau[191], mes yeux se
remplirent de larmes; j'avoue ma faiblesse. Qu'importe si je n'en ai
pas moins accepté et tenu le cartel que m'envoyait la fortune? Je ne
revins pas vite, afin de laisser les jours s'écouler. Je dépelotonnai
lentement le fil de cette route que j'avais remontée avec tant
d'allégresse, il y avait à peine quelques semaines.

         [Note 191: On lit dans le _Moniteur_ du 27 août 1829: «On
         écrit de Pau le 20 août:--«M. le vicomte de Chateaubriand est
         arrivé hier à Pau. L'illustre auteur du _Génie du
         Christianisme_ a visité une partie de la ville et longtemps
         contemplé le château de Henri IV. Vers neuf heures, une
         sérénade a été donnée au noble pair par les musiciens de la
         ville. Une foule considérable couvrait la cour de l'hôtel de
         France et les allées attenantes de la place Royale. Un grand
         nombre de citoyens ont été admis dans les appartements du
         noble vicomte. Parmi las morceaux qui ont été exécutés dans
         cette sérénade improvisée, on a surtout remarqué la
         délicieuse romance du _Dernier des Abencerages: Combien j'ai
         douce souvenance!_ M. de Chateaubriand s'est rendu à
         l'empressement dont il était l'objet, et s'est montré à l'une
         des fenêtres. Des acclamations l'ont aussitôt accueilli et il
         y a répondu par ces paroles: «Messieurs, je suis extrêmement
         sensible à l'honneur que vous voulez bien me faire; je ne
         reconnais le mériter que par mon amour pour mon pays. Il
         était tout naturel que la ville qui a vu naître Henri IV ait
         bien voulu se souvenir de mon dévouement aux descendants de
         cet illustre roi.» De nouvelles acclamations se sont fait
         entendre et la foule s'est ensuite paisiblement
         dispersée.--M. de Chateaubriand est parti ce matin à neuf
         heures pour Paris.» (_Mémorial des Pyrénées._)»]

Le prince de Polignac craignait ma démission. Il sentait qu'en me
retirant je lui enlèverais aux Chambres des votes royalistes, et que je
mettrais son ministère en question. On lui suggéra la pensée de
m'envoyer une estafette aux Pyrénées avec ordre du roi de me rendre
immédiatement à Rome, pour recevoir le roi et la reine de Naples qui
venaient marier leur fille en Espagne[192]. J'aurais été fort embarrassé
si j'avais reçu cet ordre. Peut-être me serais-je cru obligé d'y obéir,
quitte à donner ma démission, après l'avoir rempli. Mais une fois à
Rome, que serait-il arrivé? Je me serais peut-être attardé; les fatales
journées m'auraient pu surprendre au Capitole. Peut-être aussi
l'indécision où j'aurais pu rester aurait-elle donné la majorité
parlementaire à M. de Polignac qui ne lui faillit que de quelques voix.
L'adresse alors ne passait pas; les ordonnances, résultat de cette
adresse, n'auraient peut-être pas paru nécessaires à leurs funestes
auteurs: _Diis aliter visum._

         [Note 192: _Marie-Christine de Bourbon_ (1805-1878). Elle
         était la seconde fille des onze enfants de François Ier, roi
         des Deux-Siciles, et de sa seconde femme, Marie-Isabelle,
         infante d'Espagne. Elle épousa, le 11 décembre 1829, le roi
         Ferdinand VII, déjà trois fois veuf, et elle eut sur lui
         assez d'empire pour lui faire promulguer, le 29 mars 1830, la
         pragmatique _Siete partidas_ qui supprimait la loi salique et
         dépossédait de ses droits au trône don Carlos, frère du roi.]

       *       *       *       *       *

Je trouvai à Paris madame de Chateaubriand toute résignée. Elle avait,
la tête tournée d'être ambassadrice à Rome, et certes une femme l'aurait
à moins; mais, dans les grandes circonstances, ma femme n'a jamais
hésité d'approuver ce qu'elle pensait propre à mettre de la consistance
dans ma vie et à rehausser mon nom dans l'estime publique: en cela elle
a plus de mérite qu'une autre. Elle aime la représentation, les titres
et la fortune; elle déteste la pauvreté et le ménage chétif; elle
méprise ces susceptibilités, ces excès de fidélité et d'immolation,
qu'elle regarde comme de vraies duperies dont personne ne vous sait gré;
elle n'aurait jamais crié vive le Roi _quand même_, mais, quand il
s'agit de moi, tout change; elle accepte d'un esprit ferme mes
disgrâces, en les maudissant.

Il me fallait toujours jeûner, veiller, prier pour le salut de ceux qui
se gardaient bien de se vêtir du cilice dont ils s'empressaient de
m'affubler. J'étais l'âne saint, l'âne chargé des arides reliques de la
liberté; reliques qu'ils adoraient en grande dévotion pourvu qu'ils
n'eussent pas la peine de les porter.

Le lendemain de mon retour à Paris, je me rendis chez M. de Polignac. Je
lui avais écrit cette lettre en arrivant:

                                                «Paris, ce 28 août 1829.

«Prince,

«J'ai cru qu'il était plus digne de notre ancienne amitié, plus
convenable à la haute mission dont j'étais honoré, et avant tout plus
respectueux envers le roi, de venir déposer moi-même ma démission à ses
pieds, que de vous la transmettre précipitamment par la poste. Je vous
demande un dernier service, c'est de supplier Sa Majesté de vouloir bien
m'accorder une audience, et d'écouter les raisons qui m'obligent à
renoncer à l'ambassade de Rome. Croyez, prince, qu'il m'en coûte, au
moment où vous arrivez au pouvoir, d'abandonner cette carrière
diplomatique que j'ai eu le bonheur de vous ouvrir.

«Agréez, je vous prie, l'assurance des sentiments que je vous ai voués
et de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
prince,

  «Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

                                        «CHATEAUBRIAND.»


En réponse à cette lettre, on m'adressa ce billet des bureaux des
affaires étrangères:

«Le prince de Polignac a l'honneur d'offrir ses compliments à M. le
vicomte de Chateaubriand, et le prie de passer au ministère demain
dimanche, à neuf heures précises, si cela lui est possible.

                                              «Samedi, 4 heures.


J'y répliquai sur-le-champ par cet autre billet:

                                    «Paris, ce 29 août 1829, au soir.

«J'ai reçu, prince, une lettre de vos bureaux qui m'invite à passer
demain 30, à neuf heures précises, au ministère, si cela m'est possible.
Comme cette lettre ne m'annonce pas l'audience du roi que je vous avais
prié de demander, j'attendrai que vous ayez quelque chose d'officiel à
me communiquer sur la démission que je désire mettre aux pieds de Sa
Majesté.

«Mille compliments empressés,

                                        «CHATEAUBRIAND.»


Alors M. de Polignac m'écrivit ces mots de sa propre main:

«J'ai reçu votre petit mot, mon cher vicomte; je serai charmé de vous
voir demain sur les dix heures, si cette heure peut vous convenir.

«Je vous renouvelle l'assurance de mon ancien et sincère attachement.

                                        «LE PRINCE DE POLIGNAC.»


Ce billet me parut de mauvais augure; sa réserve diplomatique me fit
craindre un refus du roi. Je trouvai le prince de Polignac dans le grand
cabinet que je connaissais si bien. Il accourut au-devant de moi, me
serra la main avec une effusion de coeur que j'aurais voulu croire
sincère, et puis, me jetant un bras sur l'épaule, nous commençâmes à
nous promener lentement d'un bout à l'autre du cabinet. Il me dit qu'il
n'acceptait point ma démission; que le roi ne l'acceptait pas; qu'il
fallait que je retournasse à Rome. Toutes les fois qu'il répétait cette
dernière phrase, il me crevait le coeur: «Pourquoi, me disait-il, ne
voulez-vous pas être dans les affaires avec moi comme avec la Ferronnays
et Portalis? Ne suis-je pas votre ami? Je vous donnerai à Rome tout ce
que vous voudrez; en France, vous serez plus ministre que moi,
j'écouterai vos conseils. Votre retraite peut faire naître de nouvelles
divisions. Vous ne voulez pas nuire au gouvernement? Le roi sera fort
irrité si vous persistez à vouloir vous retirer. Je vous en supplie,
cher vicomte, ne faites par cette sottise.»

Je répondis que je ne faisais pas une sottise; que j'agissais dans la
pleine conviction de ma raison; que son ministère était très
impopulaire; que ces préventions pouvaient être injustes, mais qu'enfin
elles existaient; que la France entière était persuadée qu'il
attaquerait les libertés publiques, et que moi, défenseur de ces
libertés, il m'était impossible de m'embarquer avec ceux qui passaient
pour en être les ennemis. J'étais assez embarrassé dans cette réplique,
car, au fond, je n'avais rien à objecter d'immédiat aux nouveaux
ministres; je ne pouvais les attaquer que dans un avenir qu'ils étaient
en droit de nier. M. de Polignac me jurait qu'il aimait la charte autant
que moi; mais il l'aimait à sa manière, il l'aimait de trop près.
Malheureusement, la tendresse que l'on montre à une fille que l'on a
déshonorée lui sert peu.

La conversation se prolongea sur le même texte près d'une heure. M. de
Polignac finit par me dire que, si je consentais à reprendre ma
démission, le roi me verrait avec plaisir et écouterait ce que je
voudrais lui dire contre son ministère; mais que si je persistais à
vouloir donner ma démission, Sa Majesté pensait qu'il lui était inutile
de me voir, et qu'une conversation entre elle et moi ne pouvait être
qu'une chose désagréable.

Je répliquai: «Regardez donc, prince, ma démission comme donnée. Je ne
me suis jamais rétracté de ma vie, et, puisqu'il ne convient pas au roi
de voir son fidèle sujet, je n'insiste plus.» Après ces mots, je me
retirai. Je priai le prince de rendre à M. le duc de Laval l'ambassade
de Rome, s'il la désirait encore, et je lui recommandai ma légation. Je
repris ensuite à pied, par le boulevard des Invalides, le chemin de mon
Infirmerie, pauvre blessé que j'étais. M. de Polignac me parut, lorsque
je le quittai, dans cette confiance imperturbable qui faisait de lui un
muet éminemment propre à étrangler un empire.

Ma démission d'ambassadeur à Rome étant donnée, j'écrivis au souverain
pontife:

«Très-saint-père,

«Ministre des affaires étrangères en France en 1823, j'eus le bonheur
d'être l'interprète des sentiments du feu roi Louis XVIII pour
l'exaltation désirée de Votre Sainteté à la chaire de Saint-Pierre.
Ambassadeur de Sa Majesté Charles X près la cour de Rome, j'ai eu le
bonheur plus grand encore de voir Votre Béatitude élevée au souverain
pontificat, et de l'entendre m'adresser des paroles qui seront la
gloire de ma vie. En terminant la haute mission que j'avais l'honneur de
remplir auprès d'elle, je viens lui témoigner les vifs regrets dont je
ne cesserai d'être pénétré. Il ne me reste, très-saint-père, qu'à mettre
à vos pieds sacrés ma sincère reconnaissance pour vos bontés, et à vous
demander votre bénédiction apostolique.

«Je suis, avec la plus grande vénération et le plus profond respect,

  «De Votre Sainteté

            «Le très-humble et très-obéissant serviteur,

                                        «CHATEAUBRIAND.»


J'achevai pendant plusieurs jours de me déchirer les entrailles dans mon
Utique; j'écrivis des lettres pour démolir l'édifice que j'avais élevé
avec tant d'amour. Comme dans la mort d'un homme ce sont les petits
détails, les actions domestiques et familières qui touchent, dans la
mort d'un songe les petites réalités qui le détruisent sont plus
poignantes. Un exil éternel sur les ruines de Rome avait été ma chimère.
Ainsi que Dante, je m'étais arrangé pour ne plus rentrer dans ma patrie.
Ces élucidations testamentaires n'auront pas, pour les lecteurs de ces
_Mémoires_, l'intérêt qu'elles ont pour moi. Le vieil oiseau tombe de la
branche où il se réfugie; il quitte la vie pour la mort. Entraîné par le
courant, il n'a fait que changer de fleuve.



LIVRE XIV[193]

         [Note 193: Ce livre a été écrit à Paris en août et septembre
         1830.]

     Flagorneries des journaux. -- Les premiers collègues de M. de
     Polignac. -- Expédition d'Alger. -- Ouverture de la session de
     1830. -- Adresse. -- La Chambre est dissoute. -- Nouvelle
     Chambre. -- Je pars pour Dieppe. -- Ordonnances du 25 juillet. --
     Je reviens à Paris. -- Réflexions pendant ma route. -- Lettre à
     madame Récamier. -- Révolution de juillet. -- M. Baude, M. de
     Choiseul, M. de Sémonville, M. de Vitrolles, M. Laffitte et M.
     Thiers. -- J'écris au roi à Saint-Cloud. Sa réponse verbale. --
     Corps aristocratiques. -- Pillage de la maison des Missionnaires,
     rue d'Enfer. -- Chambre des Députés. -- M. de Mortemart. --
     Course dans Paris. -- Le général Dubourg. -- Cérémonie funèbre.
     -- Sous la colonnade du Louvre. -- Les jeunes gens me rapportent
     à la Chambre des Pairs. -- Réunion des pairs.


Quand les hirondelles approchent du moment de leur départ, il y en a une
qui s'envole la première pour annoncer le passage prochain des autres:
j'étais la première aile qui devançait le dernier vol de la légitimité.
Les éloges dont m'accablaient les journaux me charmaient-ils? pas le
moins du monde. Quelques-uns de mes amis croyaient me consoler en
m'assurant que j'étais au moment de devenir premier ministre; que ce
coup de partie joué si franchement décidait de mon avenir: ils me
supposaient de l'ambition dont je n'avais pas même le germe. Je ne
comprends pas qu'un homme qui a vécu seulement huit jours avec moi ne
se soit pas aperçu de mon manque total de cette passion, au reste fort
légitime, laquelle fait qu'on pousse jusqu'au bout la carrière
politique. Je guettais toujours l'occasion de me retirer: si j'étais
tant passionné pour l'ambassade de Rome, c'est précisément parce qu'elle
ne menait à rien, et qu'elle était une retraite dans une impasse.

Enfin, j'avais au fond de la conscience une certaine crainte d'avoir
déjà poussé trop loin l'opposition; j'en allais forcément devenir le
lien, le centre et le point de mire: j'en étais effrayé, et cette
frayeur augmentait les regrets du tranquille abri que j'avais perdu.

Quoi qu'il en soit, on brûlait force encens devant l'idole de bois
descendue de son autel. M. de Lamartine, nouvelle et brillante
illustration de la France, m'écrivait au sujet de sa candidature à
l'Académie[194], et terminait ainsi sa lettre:

         [Note 194: Lamartine, qui s'était déjà présenté une première
         fois en 1824, au lendemain des _Nouvelles Méditations_, et
         qui s'était vu alors préférer l'honnête M. Droz, se
         présentait de nouveau pour remplacer le comte Daru.
         L'élection eut lieu le 5 novembre 1829. Les concurrents de
         Lamartine étaient le général Philippe de Ségur, l'historien
         de _Napoléon et la Grande-Armée pendant l'année 1812_; M.
         Azaïs, auteur des _Compensations dans les destinées
         humaines_, et M. David, ancien consul général à Smyrne,
         auteur de l'_Alexandréide_. Lamartine fut élu au premier tour
         de scrutin, par 19 voix contre 14 données à M. de Ségur.]

«M. de La Noue, qui vient de passer quelques moments chez moi, m'a dit
qu'il vous avait laissé occupant vos nobles loisirs à élever un monument
à la France. Chacune de vos disgrâces volontaires et courageuses
apportera ainsi son tribut d'estime à votre nom, et de gloire à votre
pays.»

Cette noble lettre de l'auteur des _Méditations poétiques_ fut suivie
de celle de M. de Lacretelle[195]. Il m'écrivait à son tour:

         [Note 195: Charles-Jean-Dominique de _Lacretelle_, dit _le
         Jeune_ (1766-1855), membre de l'Académie française, auteur
         d'un grand nombre d'ouvrages historiques, dont le meilleur
         est son _Histoire de la Révolution française_ (1821-1826, 8
         vol. in-8{o}). Il a laissé, sous ce titre: _Dix années
         d'épreuves pendant la Révolution_ (1842, 1 vol. in-8{o}), de
         très intéressants Mémoires qui mériteraient d'être
         réimprimés.]

«Quel moment ils choisissent pour vous outrager, vous l'homme des
sacrifices, vous à qui les belles actions ne coûtent pas plus que les
beaux ouvrages! Votre démission et la formation du nouveau ministère
m'avaient paru d'avance deux événements liés. Vous nous avez
familiarisés aux actes de dévouement, comme Bonaparte nous familiarisait
avec la victoire; mais il avait, lui, beaucoup de compagnons, et vous ne
comptez pas beaucoup d'imitateurs.»

Deux hommes fort lettrés et écrivains d'un grand mérite, M. Abel
Rémusat[196] et M. Saint-Martin[197], avaient seuls alors la faiblesse
de s'élever contre moi; ils étaient attachés à M. le baron de Damas. Je
conçois qu'on soit un peu irrité contre ces gens qui méprisent les
places; ce sont là de ces insolences qu'on ne doit pas tolérer.

         [Note 196: Jean-Pierre-Abel _Rémusat_ (1788-1832). Membre de
         l'Académie des inscriptions et belles-lettres, professeur au
         Collège de France, rédacteur du _Journal des Savants_,
         conservateur des manuscrits orientaux de la Bibliothèque
         royale, l'un des fondateurs de la Société asiatique, dont il
         fut président en 1829, il a publié sur les langues et les
         littératures de l'Orient de nombreuses et savantes études, où
         il a su allier à l'érudition la plus sûre un rare talent
         d'écrivain. Ces travaux le placèrent au premier rang des
         orientalistes. Il ne laissait pas, d'ailleurs, de s'occuper
         aussi des choses d'Occident et de prendre une part active à
         la politique. Par ses opinions, il appartenait à l'extrême
         droite.]

         [Note 197: Antoine-Jean _Saint-Martin_ (1791-1832) fut, comme
         Abel Rémusat, son confrère à l'Académie des inscriptions, un
         de nos plus savants orientalistes. Sa _Notice sur l'Égypte
         sous les Pharaons_ (1811), et celle _sur le Zodiaque de
         Denderah_ (1822), ses _Fragments d'une histoire des
         Arsacides_ (1830) et surtout ses _Mémoires historiques et
         géographiques sur l'Arménie_ (1818) sont des travaux de
         premier ordre. Son ardeur monarchique égalait celle de
         Rémusat, et il fonda, le 1er janvier 1829, _l'Universel_,
         feuille ultra-royaliste.]

M. Guizot lui-même daigna visiter ma demeure; il crut pouvoir franchir
l'immense distance que la nature a mise entre nous; en m'abordant, il me
dit ces paroles pleines de tout ce qu'il se devait: «Monsieur, _c'est
bien différent aujourd'hui_!» Dans cette année 1829, M. Guizot eut
besoin de moi pour son élection; j'écrivis aux électeurs de Lisieux, il
fut nommé[198]; M. de Broglie m'en remercia par ce billet:

         [Note 198: Le 15 octobre 1829, la mort du savant chimiste
         Vauquelin fit vaquer un siège dans la Chambre des députés, où
         il représentait les arrondissements de Lisieux et de
         Pont-l'Évêque, qui formaient le quatrième arrondissement
         électoral du département du Calvados. La candidature fut
         offerte à M. Guizot, et, le 23 janvier 1830, il était élu à
         une forte majorité. Au même moment, M. Berryer, que jusque-là
         son âge avait tenu, comme M. Guizot, éloigné de la Chambre
         des députés, y était élu par le département de la
         Haute-Loire, où un siège se trouvait aussi vacant.]

«Permettez-moi de vous remercier, monsieur, de la lettre que vous avez
bien voulu m'adresser. J'en ai fait l'usage que j'en devais faire, et je
suis convaincu que, comme tout ce qui vient de vous, elle portera ses
fruits et des fruits salutaires. Pour ma part, j'en suis aussi
reconnaissant que s'il s'agissait de moi-même, car il n'est aucun
événement auquel je sois plus identifié et qui m'inspire un plus vif
intérêt.»

Les journées de juillet ayant trouvé M. Guizot député, il en est résulté
que je suis devenu en partie la cause de son élévation politique: la
prière de l'humble est quelquefois écoutée du ciel.

       *       *       *       *       *

Les premiers collègues de M. de Polignac furent MM. de Bourmont[199], de
La Bourdonnaye, de Chabrol, Courvoisier[200] et Montbel[201]. Le 17
juin 1815, étant à Gand et descendant de chez le roi, je rencontrai au
bas de l'escalier un homme en redingote et en bottes crottées, qui
montait chez Sa Majesté. À sa physionomie spirituelle, à son nez fin, à
ses beaux yeux doux de couleuvre, je reconnus le général Bourmont; il
avait déserté l'armée de Bonaparte le 15. Le comte de Bourmont est un
officier de mérite, habile à se tirer des pas difficiles; mais un de ces
hommes qui, mis en première ligne, voient les obstacles et ne les
peuvent vaincre, faits qu'ils sont pour être conduits, non pour
conduire: heureux dans ses fils, Alger lui laissera un nom.

         [Note 199: Louis-Auguste-Victor de Ghaisne, comte de
         _Bourmont_ (1773-1846). Après avoir commandé, de 1794 à 1799,
         les Chouans du Maine et de l'Anjou, il déposa les armes le 4
         février 1800. Arrêté à la suite de l'explosion de la _machine
         infernale_ (21 décembre 1800) et enfermé dans la citadelle de
         Besançon, il réussit à s'évader, à la fin de 1804, et à
         gagner Lisbonne. En 1808, lorsque l'armée du général Junot,
         qui avait envahi le Portugal, se trouva réduite à une
         situation désespérée, Bourmont offrit ses services au
         général, qui les accepta, et il fit à la bataille de Vimeiro
         des prodiges de valeur. Rentré en France, il fut envoyé par
         Napoléon à l'armée d'Italie, et fut attaché à l'état-major du
         prince Eugène. Pendant les campagnes de Russie, de Saxe et de
         France, il se distingua par ses talents non moins que par son
         courage; il se signala notamment à la défense du pont de
         Nogent-sur-Seine (février 1814) et y gagna le grade de
         général de division. Pendant les Cent-Jours, il se prononça
         par écrit contre l'_Acte additionnel_ et attendit sa
         révocation. Elle ne vint pas, et, lorsque l'armée française
         franchit la frontière de Belgique, il était à la tête d'une
         des divisions du 4e corps, commandé par le général Gérard. Le
         14 juin 1815, il annonça au général Hulot, le plus ancien de
         ses commandants de brigade, qu'il s'absenterait le lendemain;
         il lui confia tous les ordres et instructions relatifs aux
         troupes, lui indiqua l'emplacement de tous les postes, réunit
         la division et la lui laissa sous les armes. Le 15 au matin,
         il faisait remettre au général Gérard une lettre où il lui
         disait: «On ne me verra pas dans les rangs des étrangers; ils
         n'auront de moi aucun renseignement capable de nuire à
         l'armée française, composée d'hommes que j'aime et auxquels
         je ne cesserai de prendre un vif intérêt.» Cet engagement fut
         tenu, et il résulte des événements mêmes qui signalèrent le
         début de la campagne, que Bourmont et les officiers qui
         l'accompagnaient gardèrent un silence absolu sur tout ce qui
         concernait l'armée française. Bourmont n'a donc pas trahi,
         mais il a commis un acte que l'impartiale histoire doit
         sévèrement condamner. Puisqu'il avait repris du service dans
         l'armée impériale, il ne la devait point quitter à la veille
         des hostilités. Cette faute, si grave soit-elle, il l'a
         noblement rachetée, et par sa glorieuse expédition d'Alger,
         et par le désintéressement dont il a fait preuve au lendemain
         de sa victoire. Au mois d'août 1830, son successeur au
         Ministère de la Guerre, le général Gérard, lui écrivit que
         «d'heureuses circonstances l'ayant séparé de ses collègues,
         il n'avait pas à redouter leur sort; que la France lui savait
         gré de ses succès, et que le Gouvernement saurait le
         récompenser de ses services.» Si touché qu'il pût être de ce
         témoignage rendu par son ancien chef du 4e corps, le maréchal
         de Bourmont renonça sans hésiter à sa fortune politique et à
         sa fortune militaire; il sacrifia sans compter ses titres,
         ses honneurs, ses traitements, la dignité de pair de France
         et jusqu'à son bâton de maréchal.]

         [Note 200: Jean-Joseph-Antoine de _Courvoisier_ (1775-1835).
         Il avait émigré et servi à l'armée de Condé. Député de 1816 à
         1824, il se fit remarquer par la modération de ses idées,
         ainsi que par son talent. Cormenin a dit de lui (_Livre des
         Orateurs_, II, 6): «Courvoisier, le plus dispos et le plus
         intarissable des parleurs, si Thiers n'eût pas existé.» Il
         était depuis 1818 procureur général près la cour de Lyon.]

         [Note 201: Guillaume-Isidore Baron, comte de _Montbel_
         (1787-1861). Ami particulier de M. de Villèle, qu'il avait
         remplacé comme maire de Toulouse, il ne faisait partie de la
         Chambre des députés que depuis les élections de novembre
         1827. Après les journées de Juillet, il put échapper aux
         poursuites et gagner l'Autriche. Condamné comme contumace à
         la prison perpétuelle, et amnistié, ainsi que ses collègues,
         par le ministère Molé (29 novembre 1836), il revint en France
         et se tint à l'écart des affaires publiques. Il mourut à
         Frohsdorff en visite auprès du comte de Chambord, le 3
         février 1861. On lui doit une _Vie du duc de Reichstadt_
         (1833) et une Relation des derniers moments de Charles X
         (1836).]

Le comte de La Bourdonnaye, jadis mon ami, est bien le plus mauvais
coucheur qui fut oncques: il vous lâche des ruades, sitôt que vous
approchez de lui; il attaque les orateurs à la Chambre, comme ses
voisins à la campagne; il chicane sur une parole, comme il fait un
procès pour un fossé. Le matin même du jour où je fus nommé ministre des
affaires étrangères, il vint me déclarer qu'il rompait avec moi: j'étais
ministre. Je ris et je laissai aller ma mégère masculine, qui, riant
elle-même, avait l'air d'une chauve-souris contrariée[202].

         [Note 202: M. de Polignac ayant été nommé président du
         Conseil le 17 novembre 1829, M. de la Bourdonnaye donna sa
         démission de ministre de l'Intérieur. Un de ses amis lui
         demanda quel avait été le motif de sa retraite. «On voulait
         me faire jouer ma tête, répondit-il, j'ai désiré tenir les
         cartes.» (Papiers politiques de M. de Villèle.)]

M. de Montbel, ministre d'abord de l'instruction publique, remplaça M.
de La Bourdonnaye à l'intérieur quand celui-ci se fut retiré, et M. de
Guernon-Ranville[203] suppléa M. de Montbel à l'instruction publique.

         [Note 203: Martial-Côme-Annibal-Perpétue-Magloire, comte de
         _Guernon-Ranville_ (1787-1866). Il s'engagea en 1806 aux
         vélites de la garde impériale; réformé pour cause de myopie,
         il se fît inscrire au barreau de Caen. En 1820, il devint
         président du tribunal civil de Bayeux. Avocat général à
         Colmar en 1821, procureur-général à Limoges en 1822, à
         Grenoble en 1826, il fut appelé en 1829 à remplacer au
         parquet de la cour royale de Lyon M. de Courvoisier, qui
         venait d'être nommé garde des sceaux. Le 2 mars 1830, il fut
         nommé député de Maine-et-Loire. Il venait d'être réélu le 19
         juillet, lorsque parurent les Ordonnances. Arrêté à Tours le
         25 août, il fut condamné par la Cour des pairs à la prison
         perpétuelle et enfermé à Ham, où il resta jusqu'à l'amnistie
         de 1836. Il se retira alors au château de Ranville
         (Calvados), où il est mort le 30 novembre 1866.]

Des deux côtés on se préparait à la guerre: le parti du ministère
faisait paraître des brochures ironiques contre le _Représentatif_;
l'opposition s'organisait et parlait de refuser l'impôt en cas de
violation de la charte. Il se forma une association publique pour
résister au pouvoir, appelée l'_Association bretonne_[204]: mes
compatriotes ont souvent pris l'initiative dans nos dernières
révolutions; il y a dans les têtes bretonnes quelque chose des vents qui
tourmentent les rivages de notre péninsule.

         [Note 204: Le _Journal du Commerce_, dans son numéro du 11
         septembre 1829, publia, sous ce titre: _Association
         bretonne_, le Prospectus d'une Société dont les membres
         s'engageaient à ne plus payer l'impôt dans le cas où les
         formes constitutionnelles viendraient à être violées. Le
         _Courrier français_ reproduisit l'article du _Journal du
         Commerce_. Les gérants des deux journaux furent condamnés, en
         première instance, le 27 novembre 1829, à un mois de prison
         et 500 francs d'amende. Ce jugement fut confirmé par la Cour
         royale de Paris le 11 mars 1830.]

Un journal, composé dans le but avoué de renverser l'ancienne
dynastie[205], vint échauffer les esprits. Le jeune et beau libraire
Sautelet[206] poursuivi de la manie du suicide, avait eu plusieurs fois
l'envie de rendre sa mort utile à son parti par quelque coup d'éclat; il
était chargé du matériel de la feuille républicaine: MM. Thiers, Mignet
et Carrel en étaient les rédacteurs. Le patron du _National_, M. le
prince de Talleyrand, n'apportait pas un sou à la caisse; il souillait
seulement l'esprit du journal en versant au fonds commun son contingent
de trahison et de pourriture. Je reçus à cette occasion le billet
suivant de M. Thiers:

         [Note 205: _Le National_, dont le premier numéro parut le 3
         janvier 1830. Il fut fondé par MM. Thiers, Mignet et Armand
         Carrel. Chacun d'eux devait prendre la direction pour une
         année. M. Thiers commença.]

         [Note 206: Le libraire Sautelet se suicida, en effet, peu de
         mois après la fondation du _National_. Armand Carrel publia,
         à cette occasion, dans la _Revue de Paris_ de juin 1830, sous
         ce titre: _Une mort volontaire_, un très bel article, dont
         j'extrais ces quelques lignes: «Quand on a bien connu ce
         faible et excellent jeune homme, on se le figure hésitant
         jusqu'à la dernière minute, demandant grâce encore à sa
         destinée, même après avoir écrit quinze fois qu'il s'est
         condamné, et qu'il ne peut plus vivre. Sans doute il a pleuré
         amèrement et longtemps sur le bord de ce lit où il s'est
         frappé. Peut-être il s'est agenouillé pour prier Dieu, car il
         y croyait; il disait que la création aurait été une absurdité
         sans la vie future. Ses mains auront chargé les armes sans
         qu'il leur commandât presque, et, pendant ce temps, il
         appelait ses amis, sa mère, quelque objet d'affection plus
         cher encore, au secours de son âme défaillante. Il était là,
         s'asseyant, se levant avec anxiété, prêtant l'oreille au
         moindre bruit qui eût pu suspendre sa résolution ou la
         précipiter. Une fenêtre légèrement entr'ouverte près de son
         lit a montré qu'après avoir éteint sa lumière et s'être
         plongé dans l'obscurité, il avait fait effort pour apercevoir
         un peu de jour qui naissait et qui ne devait plus éclairer
         que son cadavre.... Enfin, il a senti qu'il était seul, bien
         seul, abandonné de tout sur la terre; qu'il n'y avait plus
         autour de lui que les fantômes créés par ses derniers
         souvenirs. Il a cherché un reste de force et d'attention pour
         ne pas se manquer, et sa main a été sûre....»]

Monsieur,

«Ne sachant si le service d'un journal qui débute sera exactement fait,
je vous adresse le premier numéro du _National_. Tous mes
collaborateurs s'unissent à moi pour vous prier de vouloir bien vous
considérer, non comme souscripteur, mais comme notre lecteur bénévole.
Si dans ce premier article, objet de grand souci pour moi, j'ai réussi à
exprimer des opinions que vous approuviez, je serai rassuré et certain
de me trouver dans une bonne voie.

«Recevez, monsieur, mes hommages

                                        «A. THIERS.»


Je reviendrai sur les rédacteurs du _National_; je dirai comment je les
ai connus; mais dès à présent je dois mettre à part M. Carrel: supérieur
à MM. Thiers et Mignet, il avait la simplicité de se regarder, à
l'époque où je me liai avec lui, comme venant après les écrivains qu'il
devançait: il soutenait avec son épée les opinions que ces gens de plume
dégainaient.

       *       *       *       *       *

Pendant qu'on se disposait au combat, les préparatifs de l'expédition
d'Alger s'achevaient. Le général Bourmont, ministre de la guerre,
s'était fait nommer chef de cette expédition: voulut-il se soustraire à
la responsabilité du coup d'État qu'il sentait venir? Cela serait assez
probable, d'après ses antécédents et sa finesse; mais ce fut un malheur
pour Charles X. Si le général s'était trouvé à Paris lors de la
catastrophe, le portefeuille vacant du ministère de la guerre ne serait
pas tombé aux mains de M. de Polignac. Avant de frapper le coup, dans le
cas où il y eût consenti, M. de Bourmont eût sans doute rassemblé à
Paris toute la garde royale; il aurait préparé l'argent et les vivres
nécessaires pour que le soldat ne manquât de rien.

Notre marine, ressuscitée au combat de Navarin, sortit de ces ports de
France, naguère si abandonnés. La rade était couverte de navires qui
saluaient la terre en s'éloignant. Des bateaux à vapeur, nouvelle
découverte du génie de l'homme, allaient et venaient portant des ordres
d'une division à l'autre, comme des sirènes ou comme les aides de camp
de l'amiral. Le Dauphin se tenait sur le rivage, où toutes les
populations de la ville et des montagnes étaient descendues: lui, qui,
après avoir arraché son parent le roi d'Espagne aux mains des
révolutions, voyait se lever le jour par qui la chrétienté devait être
délivrée, aurait-il pu se croire si près de sa nuit[207]?

         [Note 207: C'est le 5 mai 1830, à Toulon, que le duc
         d'Angoulême passa la revue de la flotte prête à mettre à la
         voile. Elle s'élevait à 675 bâtiments de guerre et du
         commerce, et ne comptait pas moins de 11 vaisseaux, 24
         frégates et 70 navires de guerre de moindre force. Le
         spectacle que présentait la rade était magnifique. Les
         navires de guerre et les bâtiments de transport, entre
         lesquels circulaient des milliers de barques, occupaient le
         centre du tableau dont le cadre était formé par les collines
         que couvrait une innombrable population. Tous les navires
         étaient pavoisés; les équipages, montés dans les vergues et
         dans les hunes, faisaient retentir l'air des cris de: Vive le
         Roi! Journée de soleil et de fête à la veille des jours de
         deuil, dernier rayon à l'heure où les ombres du soir vont
         envahir le ciel, dernier sourire de la fortune à cette Maison
         de Bourbon qui avait trouvé la France épuisée, appauvrie,
         écrasée sous le poids d'inénarrables désastres, et qui allait
         la laisser libre, prospère et forte, avec des finances
         admirables et une flotte superbe;--qui l'avait trouvée
         vaincue, humiliée, foulée aux pieds par quatre cent mille
         envahisseurs, et qui allait lui léguer la plus pure et la
         plus belle de toutes les conquêtes, accomplie sous les yeux
         et malgré les menaces de l'Angleterre frémissante.]

Ils n'étaient plus ces temps où Catherine de Médicis sollicitait du Turc
l'investiture de la principauté d'Alger pour Henri III, non encore roi
de Pologne! Alger allait devenir notre fille et notre conquête, sans la
permission de personne, sans que l'Angleterre osât nous empêcher de
prendre ce _château de l'Empereur_, qui rappelait Charles-Quint et le
changement de sa fortune. C'était une grande joie et un grand bonheur
pour les spectateurs français assemblés de saluer, du salut de Bossuet,
les généreux vaisseaux prêts à rompre de leur proue la chaîne des
esclaves; victoire agrandie par ce cri de l'aigle de Meaux, lorsqu'il
annonçait le succès de l'avenir au grand roi, comme pour le consoler un
jour dans sa tombe de la dispersion de sa race:

«Tu céderas ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des
dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton coeur avare: Je tiens la
mer sous mes lois et les nations sont ma proie. La légèreté de tes
vaisseaux te donnait de la confiance, mais tu te verras attaqué dans tes
murailles comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher parmi ses
rochers et dans son nid, où il partage son butin à ses petits. Tu rends
déjà tes esclaves. Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets,
qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire. Les pilotes
étonnés s'écrient par avance: _Qui est semblable à Tyr? Et toutefois
elle s'est tue dans le milieu de la mer._[208]»

         [Note 208: Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse,
         prononcée le 1er septembre 1683.]

Paroles magnifiques, n'avez-vous pu retarder l'écroulement du trône? Les
nations marchent à leurs destinées; à l'instar de certaines ombres du
Dante, il leur est impossible de s'arrêter, même dans le bonheur.

Ces vaisseaux, qui apportaient la liberté aux mers de la Numidie,
emportaient la légitimité; cette flotte sous pavillon blanc, c'était la
monarchie qui appareillait, s'éloignant des ports où s'embarqua saint
Louis, lorsque la mort l'appelait à Carthage. Esclaves délivrés des
bagnes d'Alger, ceux qui vous ont rendus à votre pays ont perdu leur
patrie; ceux qui vous ont arrachés à l'exil éternel sont exilés. Le
maître de cette vaste flotte a traversé la mer sur une barque en
fugitif, et la France pourra lui dire ce que Cornélie disait à Pompée:
«C'est bien une oeuvre de ma fortune, non pas de la tienne, que je te
vois maintenant réduit à une seule pauvre petite nave, là où tu voulois
cingler avec cinq cents voiles.»

Parmi cette foule qui, au rivage de Toulon, suivait des yeux la flotte
partant pour l'Afrique, n'avais-je pas des amis? M. du Plessix[209],
frère de mon beau-frère, ne recevait-il pas à son bord une femme
charmante, madame Lenormant, qui attendait le retour de l'ami de
Champollion[210]? Qu'est-il résulté de ce vol exécuté en Afrique à tire
d'aile? Écoutons M. de Penhoen[211], mon compatriote: «Deux mois ne
s'étaient pas écoulés depuis que nous avions vu ce même pavillon flotter
en face de ces mêmes rivages au-dessus de cinq cents navires. Soixante
mille hommes étaient alors impatients de l'aller déployer sur le champ
de bataille de l'Afrique. Aujourd'hui, quelques malades, quelques
blessés se traînant péniblement sur le pont de notre frégate, étaient
son unique cortège.... Au moment où la garde prit les armes pour saluer
comme de coutume le pavillon à son ascension ou à sa chute, toute
conversation cessa sur le pont. Je me découvris avec autant de respect
que j'eusse pu le faire devant le vieux roi lui-même. Je m'agenouillai
au fond du coeur devant la majesté des grandes infortunes dont je
contemplais tristement le symbole.[212]»

         [Note 209: M. du Plessix, frère du contre-amiral du Plessix
         de Parscau, beau-frère de Chateaubriand.]

         [Note 210: Charles Lenormant, après avoir accompagné
         Champollion en Égypte et après avoir fait partie de
         l'expédition scientifique en Morée, était à la veille de
         revenir en France.]

         [Note 211: Auguste-Théodore-Hilaire, baron _Barchou de
         Penhoen_, né à Morlaix (Finistère) le 28 avril 1801. Il prit
         part à l'expédition d'Alger comme capitaine d'état-major.
         Après la révolution de 1830, il donna sa démission pour ne
         pas servir le gouvernement de Louis-Philippe, et s'adonna aux
         lettres ainsi qu'à la philosophie. Ses principaux ouvrages
         sont une _Histoire de la philosophie allemande_ et une
         _Histoire de la domination anglaise dans les Indes_ (6
         volumes in-8{o}). Il était membre de l'Académie des
         inscriptions et belles-lettres. En 1849, les électeurs du
         Finistère l'envoyèrent à l'Assemblée législative, où il
         siégea parmi les royalistes. Après le 2 décembre 1851, il
         rentra dans la vie privée, il mourut à Saint-Germain-en-Laye
         le 28 juillet 1855. Il avait été, au collège de Vendôme, le
         condisciple de Balzac, ce qui lui vaut de figurer dans _Louis
         Lambert_. Dans la _Comédie humaine_, _Gobseck_ lui est
         dédié.]

         [Note 212: _Mémoires d'un officier d'état-major_, par le
         baron Barchou de Penhoen; p. 427. CH.]

       *       *       *       *       *

La session de 1830 s'ouvrit le 2 mars. Le discours du trône faisait dire
au roi: «Si de coupables manoeuvres suscitent à mon gouvernement des
obstacles que je ne peux pas, que je ne veux pas prévoir, je trouverai
la force de les surmonter.» Charles X prononça ces mots du ton d'un
homme qui, habituellement timide et doux, se trouve par hasard en
colère, s'anime au son de sa voix: plus les paroles étaient fortes, plus
la faiblesse des résolutions apparaissait derrière[213].

         [Note 213: Charles X avait annoncé, dans son discours,
         l'expédition d'Alger, déclarant que l'insulte faite au
         pavillon français par une puissance barbaresque ne resterait
         pas longtemps impunie et qu'une réparation éclatante allait
         satisfaire l'honneur de la France. Le soir, quelques amis,
         parmi lesquels M. Villemain, étaient réunis dans le salon de
         Chateaubriand: «Voilà, leur dit-il, de ces choses qui
         appartiennent à la tradition de l'ancienne France, à
         l'hérédité de Saint Louis et de Louis XIV; voilà ce que fait
         la royauté légitime. Dans sa crise actuelle, avec ses
         misérables instruments, malgré ses peurs exagérées, je le
         veux, elle conçoit une entreprise généreuse et chrétienne, ce
         que je conseillais dès 1816, ce qu'elle aurait fait plus
         tard, avec moi, si elle avait eu le bon sens de me garder.
         Oui, cet Alger, que Bossuet nous montre foudroyé par nos
         galiotes à bombes, et qui ne sauva son port qu'en nous
         rendant des captifs chrétiens, peut tomber dans nos mains,
         cet été. Nous ferons mieux que lord Exmouth. Rien ne m'étonne
         de la valeur française. Seulement, cela me ravit sans me
         rassurer. Qui connaît les abîmes de la Providence? Elle peut
         du même coup abattre le vainqueur à côté du vaincu, agrandir
         un royaume et renverser une dynastie.» Villemain, _M. de
         Chateaubriand, sa vie, ses écrits, son influence littéraire
         et politique sur son temps_, p. 447.]

L'adresse en réponse fut rédigée par MM. Étienne et Guizot. Elle disait:
«Sire, la charte consacre comme un droit l'intervention du pays dans la
délibération des intérêts publics. Cette intervention fait du concours
permanent des vues de votre gouvernement avec les voeux du peuple la
condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques.
Sire, notre loyauté, notre dévouement, nous condamnent à vous dire que
ce CONCOURS N'EXISTE PAS.»

L'adresse fut votée à la majorité de deux cent vingt et une vois contre
cent quatre-vingt-une. Un amendement de M. de Lorgeril[214] faisait
disparaître la phrase sur le _refus du concours_. Cet amendement
n'obtint que vingt-huit suffrages. Si les deux cent vingt et un avaient
pu prévoir le résultat de leur vote, l'adresse eût été rejetée à une
immense majorité. Pourquoi la Providence ne lève-t-elle pas quelquefois
un coin du voile qui couvre l'avenir! Elle en donne, il est vrai, un
pressentiment à certains hommes; mais ils n'y voient pas assez clair
pour bien s'assurer de la route; ils craignent de s'abuser, ou, s'ils
s'aventurent dans des prédictions qui s'accomplissent, on ne les croit
pas. Dieu n'écarte point la nuée du fond de laquelle il agit; quand il
permet de grands maux, c'est qu'il a de grands desseins; desseins
étendus dans un plan général, déroulés dans un profond horizon hors de
la portée de notre vue et de l'atteinte de nos générations rapides.

         [Note 214: Cet amendement était ainsi conçu: «Cependant notre
         honneur, notre conscience, la fidélité que nous vous avons
         jurée et que nous vous garderons toujours, nous imposent le
         devoir de faire connaître à Votre Majesté qu'au milieu des
         sentiments unanimes de respect et d'affection dont votre
         peuple vous entoure, de vives inquiétudes se sont manifestées
         à la suite des changements survenus depuis la dernière
         session. C'est à la haute sagesse de Votre Majesté qu'il
         appartient de les apprécier et d'y apporter le remède qu'elle
         croira convenable. Les prérogatives de la couronne placent
         dans ses mains augustes les moyens d'assurer cette harmonie
         constitutionnelle aussi nécessaire à la force du trône qu'au
         bonheur de la France.» M. Guizot et M. Berryer firent tous
         deux leur début sur cet amendement, qu'avaient inspiré les
         amis de M. de Martignac; M. Guizot le repoussa, comme tenant
         au roi un langage trop faible; Berryer, comme attaquant les
         droits de la couronne.--Le comte de _Lorgeril_ (1778-1843)
         était entré à la Chambre en 1828, comme député d'Ille et
         Vilaine, en remplacement de M. de Corbière, nommé paix de
         France. Il ne fut pas réélu aux élections de juin-juillet
         1890.]

Le roi, en réponse à l'adresse, déclara que sa résolution était
immuable, c'est-à-dire qu'il ne renverrait pas M. de Polignac. La
dissolution de la Chambre fut résolue: MM. de Peyronnet et de
Chantelauze remplacèrent MM. de Chabrol et Courvoisier, qui se
retirèrent; M. Capelle fut nommé ministre du commerce[215]. On avait
autour de soi vingt hommes capables d'être ministres; on pouvait faire
revenir M. de Villèle; on pouvait prendre M. Casimir Périer et le
général Sébastiani. J'avais déjà proposé ceux-ci au roi, lorsque, après
la chute de M. de Villèle, l'abbé Frayssinous fut chargé de m'offrir le
ministère de l'instruction publique. Mais non; on avait horreur des gens
capables. Dans l'ardeur qu'on ressentait pour la nullité, on chercha,
comme pour humilier la France, ce qu'elle avait de plus petit afin de le
mettre à sa tête. On avait déterré M. Guernon de Ranville, qui pourtant
se trouva le plus courageux de la bande ignorée[216], et le Dauphin
avait supplié M. de Chantelauze de sauver la monarchie[217].

         [Note 215: Le 19 mai, parut au _Moniteur_ une ordonnance
         royale qui nommait Garde des sceaux, en remplacement de M.
         Courvoisier, M. de Chantelauze, premier président de la Cour
         royale de Grenoble. M. de Montbel remplaçait M. de Chabrol
         aux Finances, abandonnant le portefeuille de l'Intérieur, qui
         était confié à M. de Peyronnet. La direction générale des
         ponts et chaussées, détachée du département de l'Intérieur,
         formait un nouveau ministère, celui des Travaux publics, à la
         tête duquel on plaçait M. le baron _Capelle_, alors préfet de
         Versailles.--Guillaume-Antoine-Benoît, baron _Capelle_
         (1775-1843) avait été, sous l'Empire, préfet du département
         de la Méditerranée (chef-lieu Livourne) puis préfet du Léman
         (chef-lieu Genève). La Restauration l'avait fait conseiller
         d'État, préfet du Doubs, puis de Seine-et-Oise. La Cour des
         pairs, le 21 décembre 1830, le condamna par contumace à la
         prison perpétuelle comme signataire des _Ordonnances_ du 25
         juillet.]

         [Note 216: M. de Guernon-Ranville, s'il était un homme de
         coeur, était aussi un homme de talent. En 1814, il avait
         quitté le barreau de Caen, où il avait brillamment débuté,
         et, après un vote énergique contre l'Acte additionnel, il
         s'était rendu à Gand auprès du roi Louis XVIII, à la tête
         d'une compagnie de volontaires royalistes. De Gand il était
         allé à Londres rejoindre le duc d'Aumont, qui préparait un
         débarquement, sur les côtes de Normandie. Comme avocat
         d'abord, puis comme procureur général, il avait fait preuve
         de remarquables qualités oratoires. Il a laissé sur son
         ministère de huit mois un intéressant Journal, publié en
         1874, par M. Julien Travers, sous ce titre: _Journal d'un
         ministre._]

         [Note 217: Lorsque M. de Chantelauze fut appelé au ministère,
         il annonça sa nomination à son frère par la lettre suivante:

                                        «Paris, 18 mai 1830.

         «Ma présence à Paris doit, mon cher ami, te causer quelque
         surprise. Tu en éprouveras davantage demain, à la lecture du
         _Moniteur_, qui contiendra ma nomination de Garde des sceaux.
         Je le regarde comme l'événement le plus malheureux de ma vie,
         et il n'est rien que je n'aie fait pour y échapper. Voilà
         bientôt un an que je résiste; nommé ministre le 17 avril
         dernier, j'ai été assez heureux pour faire agréer mon refus,
         pendant mon dernier séjour ici; j'ai également fait échouer
         de semblables tentatives à Grenoble; c'est le 30 avril que
         j'ai reçu les ordres du roi. M. le Dauphin, à son passage,
         m'a vivement pressé; j'ai été ferme dans mon refus, et je
         croyais bien la chose finie à mon avantage, mais, le 12 de ce
         mois, une dépêche télégraphique m'a prescrit de me rendre à
         Paris. Arrivé depuis trois jours, je n'ai pas perdu un
         instant pour empêcher un choix aussi peu convenable qu'utile.
         Mes excuses n'ont pas été goûtées, et je cède à des ordres
         qui ne permettent que l'obéissance. Ainsi, regarde-moi comme
         une victime à immoler et plains-moi.»]

L'ordonnance de dissolution convoqua les collèges d'arrondissement pour
le 23 juin 1830, et les collèges de département pour le 3 de
juillet[218], vingt-sept jours seulement avant l'arrêt de mort de la
branche aînée.

         [Note 218: La Chambre des députés fut dissoute le 16 mai. Les
         départements qui n'avaient qu'un collège électoral étaient
         appelés à voter le 23 juin; dans les autres départements, les
         collèges d'arrondissement devaient se réunir le 3 juillet, et
         les collèges de département le 20 juillet. L'ouverture de la
         nouvelle Chambre était fixée au 3 août.]

Les partis, fort animés, poussaient tout à l'extrême: les
ultra-royalistes parlaient de donner la dictature à la couronne; les
républicains songeaient à une République avec un Directoire ou sous une
Convention. _La Tribune_[219], journal de ce parti, parut, et dépassa
_le National_. La grande majorité du pays voulait encore la royauté
légitime, mais avec des concessions et l'affranchissement des influences
de cour; toutes les ambitions étaient éveillées, et chacun espérait
devenir ministre: les orages font éclore les insectes.

         [Note 219: La _Tribune des départements_, fondée par Auguste
         et Victorin Fabre. Cette feuille devint, après 1830, l'organe
         le plus violent de l'opposition républicaine.]

Ceux qui voulaient forcer Charles X à devenir monarque constitutionnel
pensaient avoir raison. Ils croyaient des racines profondes à la
légitimité; ils avaient oublié la faiblesse de l'_homme_; la _royauté_
pouvait être pressée, le _roi_ ne le pouvait pas: l'individu nous a
perdus, non l'institution.

       *       *       *       *       *

Les députés de la nouvelle Chambre étaient arrivés à Paris: sur les deux
cent vingt et un, deux cent deux avaient été réélus; l'opposition
comptait deux cent soixante-dix voix; le ministère cent quarante-cinq:
la partie de la couronne était donc perdue. Le résultat naturel était la
retraite du ministère: Charles X s'obstina à tout braver, et le coup
d'État fut résolu.

Je partis pour Dieppe le 26 juillet, à quatre heures du matin, le jour
même où parurent les ordonnances. J'étais assez gai, tout charmé d'aller
revoir la mer, et j'étais suivi, à quelques heures de distance, par un
effroyable orage. Je soupai et je couchai à Rouen sans rien apprendre,
regrettant de ne pouvoir aller visiter Saint-Ouen, et m'agenouiller
devant la belle Vierge du musée, en mémoire de Raphaël et de Rome.
J'arrivai le lendemain, 27, à Dieppe, vers midi. Je descendis dans
l'hôtel où M. le comte de Boissy[220], mon ancien secrétaire de
légation, m'avait arrêté un logement. Je m'habillai et j'allai chercher
madame Récamier. Elle occupait un appartement dont les fenêtres
s'ouvraient sur la grève. J'y passai quelques heures à causer et à
regarder les flots. Voici tout à coup venir Hyacinthe; il m'apporte une
lettre que M. de Boissy avait reçue, et qui annonçait les ordonnances
avec de grands éloges. Un moment après, entre mon ancien ami Ballanche;
il descendait de la diligence et tenait en main les journaux. J'ouvris
le _Moniteur_ et je lus, sans en croire mes yeux, les pièces
officielles. Encore un gouvernement qui, de propos délibéré, se jetait
du haut des tours de Notre-Dame! Je dis à Hyacinthe de demander des
chevaux, afin de repartir pour Paris. Je remontai en voiture, vers sept
heures du soir, laissant mes amis dans l'anxiété. On avait bien, depuis
un mois, murmuré quelque chose d'un coup d'État, mais personne n'avait
fait attention à ce bruit, qui semblait absurde. Charles X avait vécu
des illusions du trône: il se forme autour des princes une espèce de
mirage qui les abuse en déplaçant l'objet et en leur faisant voir dans
le ciel des paysages chimériques.

         [Note 220: Hilaire-Étienne-Octave _Rouillé_, marquis de
         _Boissy_ (1798-1866). Pair de France de 1839 à 1848, il fut
         pendant dix ans _l'enfant terrible_ de la Chambre haute,
         harcelant le chancelier Pasquier de ses continuelles
         interruptions et de ses saillies irrévérencieuses. De 1848 à
         1853, il se vit condamné au supplice du silence. Le 4 mars
         1853, il revint au Luxembourg comme sénateur et y fit preuve
         d'une honorable indépendance. Il a laisse des _Mémoires_, qui
         ne valent pas, il faut bien le dire, ceux du vieux
         chancelier, auquel il avait autrefois fait la vie si dure. Le
         marquis de Boissy, en 1851, à cinquante-trois ans, avait
         épousé la célèbre marquise Guiccioli, elle-même presque
         quinquagénaire, et _veuve_ de lord Byron depuis plus d'un
         quart de siècle.--En 1830, date à laquelle a été écrite cette
         page des _Mémoires_, M. de Boissy n'était encore que le
         _comte_ de Boissy, et c'est avec raison que Chateaubriand lui
         donne ce titre; il ne devait prendre celui de _marquis_ qu'à
         la mort de son père (28 juin 1840).]

J'emportai le _Moniteur_. Aussitôt qu'il fit jour, le 28, je lus, relus
et commentai les ordonnances. Le rapport au roi servant de prolégomènes
me frappait de deux manières: les observations sur les inconvénients de
la presse étaient justes; mais, en même temps, l'auteur de ces
observations[221] montrait une ignorance complète de l'état de la
société actuelle. Sans doute les ministres, depuis 1814, à quelque
opinion qu'ils aient appartenu, ont été harcelés par les journaux; sans
doute la presse tend à subjuguer la souveraineté, à forcer la royauté et
les Chambres à lui obéir; sans doute, dans les derniers jours de la
Restauration, la presse, n'écoutant que sa passion, a, sans égard aux
intérêts et à l'honneur de la France, attaqué l'expédition d'Alger,
développé les causes, les moyens, les préparatifs, les chances d'un
non-succès; elle a divulgué les secrets de l'armement, instruit l'ennemi
de l'état de nos forces, compté nos troupes et nos vaisseaux, indiqué
jusqu'au point de débarquement. Le cardinal de Richelieu et Bonaparte
auraient-ils mis l'Europe aux pieds de la France, si l'on eût révélé
ainsi d'avance le mystère de leurs négociations, ou marqué les étapes de
leurs armées?

         [Note 221: Le Rapport au roi avait été rédigé par M. de
         Chantelauze.]

Tout cela est vrai et odieux; mais le remède? La presse est un élément
jadis ignoré, une force autrefois inconnue, introduite maintenant dans
le monde; c'est la parole à l'état de foudre; c'est l'électricité
sociale. Pouvez-vous faire qu'elle n'existe pas? Plus vous prétendrez la
comprimer, plus l'explosion sera violente. Il faut donc vous résoudre à
vivre avec elle, comme vous vivez avec la machine à vapeur. Il faut
apprendre à vous en servir, en la dépouillant de son danger, soit
qu'elle s'affaiblisse peu à peu par un usage commun et domestique, soit
que vous assimiliez graduellement vos moeurs et vos lois aux principes
qui régiront désormais l'humanité. Une preuve de l'impuissance de la
presse dans certains cas se tire du reproche même que vous lui faites à
l'égard de l'expédition d'Alger; vous l'avez pris, Alger, malgré la
liberté de la presse, de même que j'ai fait faire la guerre d'Espagne,
en 1823, sous le feu le plus ardent de cette liberté.

Mais ce qui n'est pas tolérable dans le rapport des ministres, c'est
cette prétention effrontée, savoir: que le ROI A UN POUVOIR PRÉEXISTANT
AUX LOIS. Que signifient alors les constitutions? pourquoi tromper les
peuples par des simulacres de garantie, si le monarque peut à son gré
changer l'ordre du gouvernement établi? Et toutefois les signataires du
rapport sont si persuadés de ce qu'ils disent, qu'à peine citent-ils
l'article 14[222], au profit duquel j'avais depuis longtemps annoncé
que l'on _confisquerait la charte_; ils le rappellent, mais seulement
pour mémoire, et comme une superfétation de droit dont ils n'avaient pas
besoin.

         [Note 222: L'article 14 de la Charte était ainsi conçu: «Le
         Roi est le chef suprême de l'État, commande les forces de
         terre et de mer, déclare la guerre, fait les traités de paix,
         d'alliance et de commerce, nomme à tous les emplois
         d'administration publique, et fait les règlements et
         _ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois et la
         sûreté de l'État_.]

La première ordonnance établit la suppression de la liberté de la presse
dans ses diverses parties; c'est la quintessence de tout ce qui s'était
élaboré depuis quinze ans dans le cabinet noir de la police.

La seconde ordonnance refait la loi d'élection. Ainsi, les deux
premières libertés, la liberté de la presse et la liberté électorale,
étaient radicalement extirpées: elles l'étaient, non par un acte inique
et cependant légal, émané d'une puissance législative corrompue, mais
par des _ordonnances_, comme au temps du bon plaisir. Et cinq hommes qui
ne manquaient pas de bon sens se précipitaient, avec une légèreté sans
exemple, eux, leur maître, la monarchie, la France et l'Europe, dans un
gouffre. J'ignorais ce qui se passait à Paris. Je désirais qu'une
résistance, sans renverser le trône, eût obligé la couronne à renvoyer
les ministres et à retirer les ordonnances. Dans le cas où celles-ci
eussent triomphé, j'étais résolu à ne pas m'y soumettre, à écrire, à
parler contre ces mesures inconstitutionnelles.

Si les membres du corps diplomatique n'influèrent pas directement sur
les ordonnances, ils les favorisèrent de leurs voeux; l'Europe absolue
avait notre charte en horreur. Lorsque la nouvelle des ordonnances
arriva à Berlin et à Vienne, et que, pendant vingt-quatre heures, on
crut au succès, M. Ancillon s'écria que l'Europe était sauvée, et M. de
Metternich témoigna une joie indicible. Bientôt, ayant appris la vérité,
ce dernier fut aussi consterné qu'il avait été ravi: il déclara qu'il
s'était trompé, que l'opinion était décidément libérale, et il
s'accoutumait déjà à l'idée d'une constitution autrichienne.

Les nominations de conseillers d'État qui suivent les ordonnances de
juillet jettent quelque jour sur les personnes qui, dans les
antichambres, ont pu, par leurs avis ou par leur rédaction, prêter aide
aux ordonnances. On y remarque les noms des hommes les plus opposés au
système représentatif. Est-ce dans le cabinet même du roi, sous les yeux
du monarque, qu'ont été libellés ces documents funestes? est-ce dans le
cabinet de M. de Polignac? est-ce dans une réunion de ministres seuls,
ou assistés de quelques bonnes têtes anticonstitutionnelles? est-ce
_sous les plombs_, dans quelque séance secrète des _Dix_, qu'ont été
minutés ces arrêts de juillet, en vertu desquels la monarchie légitime a
été condamnée à être étranglée sur le _Pont des Soupirs_? L'idée
était-elle de M. de Polignac seul? C'est ce que l'histoire ne nous
révélera peut-être jamais.

Arrivé à Gisors, j'appris le soulèvement de Paris, et j'entendis des
propos alarmants; ils prouvaient à quel point la charte avait été prise
au sérieux par les populations de la France. À Pontoise, on avait des
nouvelles plus récentes encore, mais confuses et contradictoires. À
Herblay, point de chevaux à la poste. J'attendis près d'une heure. On
me conseilla d'éviter Saint-Denis, parce que je trouverais des
barricades. À Courbevoie, le postillon avait déjà quitté sa veste à
boutons fleurdelisés. On avait tiré le matin sur une calèche qu'il
conduisait à Paris par l'avenue des Champs-Élysées. En conséquence, il
me dit qu'il ne me mènerait pas par cette avenue, et qu'il irait
chercher, à droite de la barrière de l'Étoile, la barrière du Trocadéro.
De cette barrière on découvre Paris. J'aperçus le drapeau tricolore
flottant; je jugeai qu'il ne s'agissait pas d'une émeute, mais d'une
révolution. J'eus le pressentiment que mon rôle allait changer: qu'étant
accouru pour défendre les libertés publiques, je serais obligé de
défendre la royauté. Il s'élevait çà et là des nuages de fumée blanche
parmi des groupes de maisons. J'entendis quelques coups de canon et des
feux de mousqueterie mêlés au bourdonnement du tocsin. Il me sembla que
je voyais tomber le vieux Louvre du haut du plateau désert destiné par
Napoléon à l'emplacement du palais du roi de Rome. Le lieu de
l'observation offrait une de ces consolations philosophiques qu'une
ruine apporte à une autre ruine.

Ma voiture descendit la rampe. Je traversai le pont d'Iéna, et je
remontai l'avenue pavée qui longe le Champ de Mars. Tout était
solitaire. Je trouvai un piquet de cavalerie placé devant la grille de
l'École militaire; les hommes avaient l'air tristes et comme oubliés là.
Nous prîmes le boulevard des Invalides et le boulevard du Mont-Parnasse.
Je rencontrai quelques passants qui regardaient avec surprise une
voiture conduite en poste comme dans un temps ordinaire. Le boulevard
d'Enfer était barré par des ormeaux abattus.

Dans ma rue[223], mes voisins me virent arriver avec plaisir: je leur
semblais une protection pour le quartier. Madame de Chateaubriand était
à la fois bien aise et alarmée de mon retour.

         [Note 223: Chateaubriand demeurait alors rue d'Enfer, nº 84.]

Le jeudi matin, 29 juillet, j'écrivis à madame Récamier, à Dieppe, cette
lettre prolongée par des _post-scriptum_:

                                          «Jeudi matin, 29 juillet 1830.

«Je vous écris sans savoir si ma lettre vous arrivera, car les courriers
ne partent plus.

«Je suis entré dans Paris au milieu de la canonnade, de la fusillade et
du tocsin. Ce matin, le tocsin sonne encore, mais je n'entends plus les
coups de fusil; il paraît qu'on s'organise, et que la résistance
continuera tant que les ordonnances ne seront pas rappelées. Voilà le
résultat immédiat (sans parler du résultat définitif) du parjure dont
les ministres ont donné le tort, du moins apparent, à la couronne!

«La garde nationale, l'École polytechnique, tout s'en est mêlé. Je n'ai
encore vu personne. Vous jugez dans quel état j'ai trouvé madame de
Chateaubriand. Les personnes qui, comme elle, ont vu le 10 août et le 2
septembre, sont restées sous l'impression de la terreur. Un régiment, le
5e de ligne, a déjà passé du côté de la charte. Certainement M. de
Polignac est bien coupable; son incapacité est une mauvaise excuse;
l'ambition dont on n'a pas les talents est un crime. On dit la cour à
Saint-Cloud, et prête à partir.

«Je ne vous parle pas de moi; ma position est pénible, mais claire. Je
ne trahirai pas plus le roi que la charte, pas plus le pouvoir légitime
que la liberté. Je n'ai donc rien à dire et à faire; attendre et pleurer
sur mon pays. Dieu sait maintenant ce qui va arriver dans les provinces;
on parle déjà de l'insurrection de Rouen. D'un autre côté, la
congrégation armera les chouans et la Vendée. À quoi tiennent les
empires! Une ordonnance et six ministres sans génie ou sans vertu
suffisent pour faire du pays le plus tranquille et le plus florissant le
pays le plus troublé et le plus malheureux.»


                                                                «Midi.

«Le feu recommence. Il paraît qu'on attaque le Louvre, où les troupes du
roi se sont retranchées. Le faubourg que j'habite commence à s'insurger.
On parle d'un gouvernement provisoire dont les chefs seraient le général
Gérard, le duc de Choiseul et M. de La Fayette.

«Il est probable que cette lettre ne partira pas, Paris étant déclaré en
état de siège. C'est le maréchal Marmont qui commande pour le roi. On le
dit tué, mais je ne le crois pas. Tâchez de ne pas trop vous inquiéter.
Dieu vous protège! Nous nous retrouverons!»


                                                              «Vendredi.

«Cette lettre était écrite d'hier; elle n'a pu partir. Tout est fini: la
victoire populaire est complète: le roi cède sur tous les points; mais
j'ai peur qu'on aille maintenant bien au delà des concessions de la
couronne. J'ai écrit ce matin à Sa Majesté. Au surplus, j'ai pour mon
avenir un plan complet de sacrifices qui me plaît. Nous en causerons
quand vous serez arrivée.

«Je vais moi-même mettre cette lettre à la poste et parcourir Paris.»


RÉVOLUTION DE JUILLET.

JOURNÉE DU 26.

Les ordonnances, datées du 25 juillet, furent insérées dans le
_Moniteur_ du 26. Le secret en avait été si profondément gardé, que ni
le maréchal duc de Raguse, major général de la garde, de service, ni M.
Mangin[224], préfet de police, ne furent mis dans la confidence. Le
préfet de la Seine[225] ne connut les ordonnance que par _le Moniteur_,
de même que le sous-secrétaire d'État de la guerre[226]; et néanmoins
c'étaient ces divers chefs qui disposaient des différentes forces
armées. Le prince de Polignac, chargé par intérim du portefeuille de M.
de Bourmont, était si loin de s'occuper de cette minime affaire des
ordonnances, qu'il passa la journée du 26 à présider une adjudication au
ministère de la guerre.

         [Note 224: Jean-Henri-Claude _Mangin_ (1786-1835). Comme
         procureur général à Poitiers, il avait dirigé les poursuites
         contre le général Berton et ses complices (1822). Il avait
         été nommé conseiller à la Cour de cassation en 1827, et
         préfet de police en 1829. Magistrat éminent, orateur et
         écrivain, il a laissé des ouvrages de jurisprudence qui font
         encore aujourd'hui autorité en la matière: _Traité de
         l'action publique et de l'action civile_;--_Traité des
         procès-verbaux_;--_Traité de l'instruction publique._]

         [Note 225: Le comte de Chabrol-Volvic. Il était préfet de la
         Seine depuis 1812. Le comte de Chabrol-Croussol, qui avait
         été ministre des finances dans le cabinet Polignac jusqu'au
         19 mai 1830, était son frère.]

         [Note 226: Le vicomte de Champagny.--Lors du procès des
         ministres (audience du 16 décembre 1830), il fit la
         déclaration suivante: «J'ai eu connaissance des ordonnances
         du 25 juillet par le _Moniteur_ du 26; rien n'avait pu me
         faire prévoir un événement aussi grave. Aucun ordre n'avait
         été donné au ministère de la guerre. Aucun mouvement
         extraordinaire de troupes n'avait eu lieu. Je dirai même
         qu'au moment où les ordonnances parurent, il y avait autour
         de Paris moins de troupes de la garde que de coutume. Deux
         régiments, dont l'un de cavalerie et l'autre d'infanterie,
         avaient été envoyés en Normandie pour faciliter la recherche
         des incendiaires.»]

Le roi partit pour la chasse le 26, avant que _le Moniteur_ fût arrivé à
Saint-Cloud, et il ne revint de Rambouillet qu'à minuit.

Enfin le duc de Raguse reçut ce billet de M. de Polignac:

«Votre Excellence a connaissance des mesures extraordinaires que le roi,
dans sa sagesse et son sentiment d'amour pour son peuple, a jugé
nécessaire de prendre pour le maintien des droits de sa couronne et de
l'ordre public. Dans ces importantes circonstances, Sa Majesté compte
sur votre zèle pour assurer l'ordre et la tranquillité dans toute
l'étendue de votre commandement.»

Cette audace des hommes les plus faibles qui furent jamais, contre cette
force qui allait broyer un empire, ne s'explique que par une sorte
d'hallucination, résultat des conseils d'une misérable coterie que l'on
ne trouva plus au moment du danger. Les rédacteurs des journaux, après
avoir consulté MM. Dupin, Odilon Barrot, Barthe et Mérilhou, se
résolurent de publier leurs feuilles sans autorisation, afin de se faire
saisir et de plaider l'illégalité des ordonnances. Ils se réunirent au
bureau du _National_: M. Thiers rédigea une protestation qui fut signée
de quarante-quatre rédacteurs[227], et qui parut, le 27 au matin, dans
_le National_ et _le Temps_.

         [Note 227: La protestation des journalistes fut rédigée par
         MM. Thiers, Châtelain et Cauchois-Lemaire. Les signataires
         étaient, en effet, au nombre de quarante-quatre. Voici leurs
         noms: Gauja, gérant du _National_; Thiers, Mignet, Chambolle,
         Peysse, Albert Stapfer, Dubochet, Rolle, rédacteurs du
         _National_;--Châtelain, Guyet, Moussette, Avenel, Alexis de
         Jussieu, J.-F. Dupont, rédacteurs, et V. de Lapelouse, gérant
         du _Courrier français_;--Guizard, Dejean, Charles de Rémusat,
         rédacteurs, et Pierre Leroux, gérant du _Globe_;--Année,
         Cauchois-Lemaire et Évariste Dumoulin, rédacteurs du
         _Constitutionnel_;--Senty, Haussmann, Dussard, Chalas, A.
         Billard, J.-J. Baude, Busoni, Barbaroux, rédacteurs, et
         Coste, gérant du _Temps_;--Victor Bohain, Nestor Roqueplan,
         rédacteurs du _Figaro_;--Auguste Fabre et Ader, rédacteurs de
         la _Tribune des départements_;--Plagnol, Levasseur et Fazy,
         rédacteurs de la _Révolution_;--F. Larreguy, rédacteur, et
         Bert, gérant du _Journal du Commerce_;--Léon Pillet, gérant
         du _Journal de Paris_;--Vaillant, gérant du
         _Sylphe_;--Sarrans jeune, gérant du _Courrier des
         Électeurs_.]

À la chute du jour quelques députés se réunirent chez M. de
Laborde[228]. On convint de se retrouver le lendemain chez M. Casimir
Périer. Là parut, pour la première fois, un des trois pouvoirs qui
allaient occuper la scène: la monarchie était à la Chambre des députés,
l'usurpation au Palais-Royal, la République à l'Hôtel de Ville. Dans la
soirée, il se forma des rassemblements au Palais-Royal; on jeta des
pierres à la voiture de M. de Polignac. Le duc de Raguse ayant vu le roi
à Saint-Cloud, à son retour de Rambouillet, le roi lui demanda des
nouvelles de Paris: «La rente est tombée.--De combien? dit le
Dauphin.--De trois francs, répondit le maréchal.--Elle remontera,»
répartit le Dauphin; et chacun s'en alla.

         [Note 228: Au nombre de quatorze. C'étaient MM. Bavoux,
         Bérard, Bernard, de Laborde, Chardel, Daunou, Jacques
         Lefebvre, Marchal, Mauguin, Casimir Périer, Persil, de
         Schonen, Vassal et Villemain.]


JOURNÉE DU 27 JUILLET.

La journée du 27 commença mal. Le roi investit du commandement de Paris
le duc de Raguse: c'était s'appuyer sur la mauvaise fortune. Le maréchal
se vint installer à une heure à l'état-major de la garde, place du
Carrousel. M. Mangin envoya saisir les presses du _National_; M. Carrel
résista; MM. Mignet et Thiers, croyant la partie perdue, disparurent
pendant deux jours: M. Thiers alla se cacher dans la vallée de
Montmorency, chez une madame de Courchamp[229], parente des deux MM.
Béquet[230], dont l'un a travaillé au _National_, et l'autre au _Journal
des Débats_.

         [Note 229: «M. Thiers, qui avait si bien parlé la veille des
         _têtes_ à engager, croyant la sienne menacée, alla chercher
         une prudente retraite dans la vallée de Montmorency, chez Mme
         de Courchamp, la soeur d'Étienne Béquet.» _Notes inédites sur
         M. Thiers_, par Joseph d'Arçay (le Dr Bonnet de Malherbe), p.
         52.]

         [Note 230: Des deux frères _Béquet_, le seul qui ait laissé
         un nom était le rédacteur des _Débats_, Étienne Béquet
         (1800-1838). C'est lui qui avait écrit, au mois d'août 1829,
         à l'avènement du ministère Polignac, le fameux article se
         terminant par ces mots: «Malheureuse France! malheureux roi!»
         Son principal titre est le feuilleton hebdomadaire qu'il
         rédigea pendant quinze ans, et qu'il signait de la lettre
         _R_. «Il savait, selon le mot de Jules Janin, tout dire sans
         offenser personne.» En 1829, presque en même temps que son
         célèbre article des _Débats_, il avait publié dans la _Revue
         de Paris_ une nouvelle, _Marie ou le Mouchoir bleu_, qui
         avait eu un succès prodigieux.]

Au _Temps_, la chose prit un caractère plus sérieux: le véritable héros
des journalistes est incontestablement M. Coste.

En 1823, M. Coste dirigeait _les Tablettes historiques_[231]: accusé par
ses collaborateurs d'avoir vendu ce journal, il se battit et reçut un
coup d'épée. M. Coste[232] me fut présenté au ministère des affaires
étrangères; en causant avec lui de la liberté de la presse, je lui dis:
«Monsieur, vous savez combien j'aime et respecte cette liberté; mais
comment voulez-vous que je la défende auprès de Louis XVIII, quand vous
attaquez tous les jours la royauté et la religion! Je vous supplie, dans
votre intérêt et pour me laisser ma force entière, de ne plus saper des
remparts aux trois quarts démolis, et qu'en vérité un homme de courage
devrait rougir d'attaquer. Faisons un marché: ne vous en prenez plus à
quelques vieillards faibles que le trône et le sanctuaire protègent à
peine; je vous livre en échange ma personne. Attaquez-moi soir et matin;
dites de moi tout ce que vous voudrez, jamais je ne me plaindrai; je
vous saurai gré de votre attaque légitime et constitutionnelle contre le
ministre, en mettant à l'écart le roi.»

         [Note 231: Le titre exact du journal que dirigeait M. Coste
         en 1823 était celui-ci: _Tablettes universelles_, ou
         _Répertoire de documents historiques, politiques,
         scientifiques et littéraires, avec une Bibliographie
         raisonnée_. Le bulletin politique était fait par M. Thiers,
         qui signait ***. Les autres rédacteurs étaient MM.
         Cauchois-Lemaire, Coquerel, Dubois, Mahul, Dumon, Rabbe,
         Charles de Rémusat, Théodore Jouffroy, Damiron, etc. Au mois
         de janvier 1824, M. Coste, obéré par les frais de son
         journal, écrasé par les amendes, et d'ailleurs récemment
         condamné à un an de prison, vendit les _Tablettes_ à M.
         Sosthène de la Rochefoucauld, qui poursuivait alors, avec les
         fonds de la liste civile, et aussi parfois avec ses propres
         fonds, sa campagne d'amortissement des journaux. Un des
         rédacteurs, M. Rabbe, adressa à M. Coste une lettre fort
         dure, qui fut insérée dans le _Courrier français_ et amena un
         duel entre les deux écrivains.]

         [Note 232: Jacques _Coste_ (1798-1859). S'il avait vendu son
         journal, les _Tablettes universelles_, M. Coste n'en restait
         pas moins l'adversaire résolu et déclaré du gouvernement de
         la Restauration. Le 15 octobre 1829, il fonda _le Temps_,
         «journal des progrès politiques, scientifiques, littéraires
         et industriels», qui ne contribua pas moins que le _National_
         à préparer la révolution de 1830. Ce journal subsista
         jusqu'au 17 juin 1842. Son titre a été repris, le 1er mars
         1849, par M. Xavier Durrieu, et en 1861 par M. A. Nefftzer.
         Le _Temps_ de M. Durrieu ne vécut que dix mois, mais celui de
         M. Nefftzer aura bientôt atteint la quarantaine.]

M. Coste m'a conservé de cette entrevue un souvenir d'estime.

Une parade constitutionnelle eut lieu au bureau du _Temps_ entre M.
Baude et un commissaire de police[233].

         [Note 233: Lorsque le commissaire de police se présenta aux
         bureaux du _Temps_, dans la rue de Richelieu, pleine à ce
         moment d'une foule curieuse et inquiète, M. Baude refusa
         d'ouvrir les portes de l'imprimerie. Un serrurier, est
         requis; M. Baude lui lit à haute voix l'article 384 du Code
         pénal, qui punit des travaux forcés le vol par effraction.
         L'ouvrier intimidé se retire. Le commissaire menace alors M.
         Baude de le faire arrêter; celui-ci rouvre son Code et lit
         l'article 341, qui punit des travaux forcés l'arrestation
         arbitraire. À un second serrurier, requis pour remplacer le
         premier, il relit l'article 384, et, cette fois encore,
         l'ouvrier se retire. La lutte se prolongea ainsi longtemps;
         il fallut recourir au serrurier chargé de river les fers des
         forçats.]

Le procureur du roi de Paris[234] décerna quarante-quatre mandats
d'amener contre les signataires de la protestation des journalistes.

         [Note 234: M. Billot.]

Vers deux heures, la fraction monarchique de la révolution se réunit
chez M. Périer[235], comme on en était convenu la veille: on ne conclut
rien. Les députés s'ajournèrent au lendemain, 28, chez M. Audry de
Puyravault. M. Casimir Périer, homme d'ordre et de richesse, ne voulait
pas tomber dans les mains populaires; il ne cessait de nourrir encore
l'espoir d'un arrangement avec la royauté légitime; il dit vivement à M.
de Schonen: «Vous nous perdez en sortant de la légalité; vous nous
faites quitter une position superbe.» Cet esprit de légalité était
partout; il se montra dans deux réunions opposées, l'une chez M.
Cadet-Gassicourt, l'autre chez le général Gourgaud. M. Périer
appartenait à cette classe bourgeoise qui s'était faite héritière du
peuple et du soldat. Il avait du courage, de la fixité dans les idées;
il se jeta bravement en travers du torrent révolutionnaire pour le
barrer; mais sa santé préoccupait trop sa vie, et il soignait trop sa
fortune. «Que voulez-vous faire d'un homme, me disait M. Decazes, qui
regarde toujours sa langue dans une glace?»

         [Note 235: Rue Neuve-du-Luxembourg, nº 27.]

La foule augmentant et commençant à paraître en armes, l'officier de la
gendarmerie vint avertir le maréchal de Raguse qu'il n'avait pas assez
de monde et qu'il craignait d'être forcé: alors le maréchal fit ses
dispositions militaires.

Le 27, il était déjà quatre heures et demie du soir, lorsqu'on reçut
dans les casernes l'ordre de prendre les armes. La gendarmerie de Paris,
appuyée de quelques détachements de la garde, essaya de rétablir la
circulation dans les rues Richelieu et Saint-Honoré. Un de ces
détachements fut assailli, dans la rue du _Duc-de-Bordeaux_[236], d'une
grêle de pierres. Le chef de ce détachement évitait de tirer, lorsqu'un
coup parti de l'_Hôtel Royal_, rue des Pyramides, décida la question: il
se trouva qu'un M. Folks, habitant de cet hôtel, s'était armé de son
fusil de chasse, et avait fait feu sur la garde à travers sa fenêtre.
Les soldats répondirent par une décharge sur la maison, et M. Folks
tomba mort avec ses deux domestiques. Ainsi ces Anglais, qui vivent à
l'abri dans leur île, vont porter les révolutions chez les autres; vous
les trouvez mêlés dans les quatre parties du monde à des querelles qui
ne les regardent pas: pour vendre une pièce de calicot, peu leur importe
de plonger une nation dans toutes les calamités. Quel droit ce M. Folks
avait-il de tirer sur des soldats français? Était-ce la constitution de
la Grande-Bretagne que Charles X avait violée? Si quelque chose pouvait
flétrir les combats de juillet, ce serait d'avoir été engagés par la
balle d'un Anglais[237].

         [Note 236: La rue du duc de Bordeaux est doyenne la rue du
         _Vingt-neuf Juillet_, en vertu d'une décision ministérielle
         du 19 août 1830. Elle est située entre la rue de Rivoli (nº
         208) et la rue Saint-Honoré (nº 213), tout près de l'église
         Saint-Roch.]

         [Note 237: Alfred Nettement (_Histoire de la Restauration_,
         t. VIII, p. 608) raconte cet incident d'une façon un peu
         différente: «Il était alors six heures du soir. La garde
         royale vint apporter un secours nécessaire à la gendarmerie
         et à la ligne, dont les efforts demeuraient impuissants. Des
         coups de feu répondirent à la grêle de pierres qui tombaient
         sur la troupe; ils étaient tirés par un détachement du 5e
         régiment de ligne qui entrait dans la rue Saint-Honoré par la
         rue de Rivoli. Cette décharge coûta la vie à un jeune
         étudiant anglais nommé Folks, qui était allé se réfugier à
         l'_Hôtel Royal_, situé à l'angle de la rue des Pyramides. Il
         avait eu l'imprudence de se mettre à la fenêtre pour suivre
         les progrès du mouvement insurrectionnel: une des premières
         balles l'atteignit.]

Ces premiers combats, qui dans la journée du 27 n'avaient guère commencé
que vers les cinq heures du soir, cessèrent avec le jour. Les armuriers
cédèrent leurs armes à la foule, les réverbères furent brisés ou
restèrent sans être allumés; le drapeau tricolore se hissa dans les
ténèbres au haut des tours de Notre-Dame: l'envahissement des corps de
garde, la prise de l'arsenal et des poudrières, le désarmement des
fusiliers sédentaires, tout cela s'opéra sans opposition au lever du
jour le 28, et tout était fini à huit heures.

Le parti démocratique et prolétaire de la révolution, en blouse ou
demi-nu, était sous les armes; il ne ménageait pas sa misère et ses
lambeaux. Le peuple, représenté par des électeurs qu'il s'était choisis
dans divers attroupements, était parvenu à faire convoquer une assemblée
chez M. Cadet-Gassicourt.

Le parti de l'usurpation ne se montrait pas encore: son chef, caché hors
de Paris, ne savait s'il irait à Saint-Cloud ou au Palais-Royal. Le
parti bourgeois ou de la monarchie, les députés, délibérait et répugnait
à se laisser entraîner au mouvement.

M. de Polignac se rendit à Saint-Cloud et fit signer au roi, le 28, à
cinq heures du matin, l'ordonnance qui mettait Paris en état de siège.


JOURNÉE MILITAIRE DU 28 JUILLET.

Les groupes s'étaient reformés le 28 plus nombreux; au cri de: _Vive la
charte!_ qui se faisait encore entendre se mêlait déjà le cri de _Vive
la liberté!_ _à bas les Bourbons!_ On criait aussi: _Vive l'empereur!_
_vive le prince Noir!_ mystérieux prince des ténèbres qui apparaît à
l'imagination populaire dans toutes les révolutions. Les souvenirs et
les passions étaient descendus; on abattait et l'on brûlait les armes de
France; on les attachait à la corde des lanternes cassées; on arrachait
les plaques fleurdelisées des conducteurs de diligences et des facteurs
de la poste; les notaires retiraient leurs panonceaux, les huissiers
leurs rouelles, les voituriers leurs estampilles, les fournisseurs de la
cour leurs écussons. Ceux qui jadis avaient recouvert les aigles
napoléoniennes peintes à l'huile de lis bourboniens détrempés à la colle
n'eurent besoin que d'une éponge pour nettoyer leur loyauté: avec un peu
d'eau on efface aujourd'hui la reconnaissance et les empires.

Le maréchal de Raguse écrivit au roi qu'il était urgent de prendre des
moyens de pacification, et que demain, 29, il serait trop tard. Un
envoyé du préfet de police était venu demander au maréchal s'il était
vrai que Paris fût déclaré en état de siège: le maréchal, qui n'en
savait rien, parut étonné; il courut chez le président du conseil; il y
trouva les ministres assemblés[238], et M. de Polignac lui remit
l'ordonnance. Parce que l'homme qui avait foulé le monde aux pieds avait
mis des villes et des provinces en état de siège, Charles X avait cru
pouvoir l'imiter. Les ministres déclarèrent au maréchal qu'ils allaient
venir s'établir à l'état-major de la garde.

         [Note 238: Le président du Conseil occupait l'hôtel du
         ministère des Affaires étrangères, alors situé à l'angle de
         la rue des Capucines et des boulevards.]

Aucun ordre n'étant arrivé de Saint-Cloud, à neuf heures du matin, le
28, lorsqu'il n'était plus temps de tout garder, mais de tout reprendre,
le maréchal fit sortir des casernes les troupes qui s'étaient déjà en
partie montrées la veille. On n'avait pris aucune précaution pour faire
arriver des vivres au Carrousel, quartier général. La manutention,
qu'on avait oublié de faire suffisamment garder, fut enlevée. M. le duc
de Raguse, homme d'esprit et de mérite, brave soldat, savant, mais
malheureux général, prouva pour la millième fois qu'un génie militaire
est insuffisant aux troubles civils: le premier officier de police eût
mieux su ce qu'il y avait à faire que le maréchal. Peut-être aussi son
intelligence fut-elle paralysée par ses souvenirs; il resta comme
étouffé sous le poids de la fatalité de son nom.

Le maréchal qui n'avait qu'une poignée d'hommes, conçut un plan pour
l'exécution duquel il lui aurait fallu trente mille soldats. Des
colonnes étaient désignées pour de grandes distances, tandis qu'une
autre s'emparerait de l'Hôtel de Ville. Les troupes, après avoir achevé
leur mouvement pour faire régner l'ordre de toutes parts, devaient
converger à la maison commune. Le Carrousel demeurait le quartier
général: les ordres en sortaient, et les renseignements y aboutissaient.
Un bataillon de Suisses, pivotant sur le marché des Innocents, était
chargé d'entretenir la communication entre les forces du centre et
celles qui circulaient à la circonférence. Les soldats de la caserne
Popincourt s'apprêtaient par différents rameaux à descendre sur les
points où ils pouvaient être appelés. Le général Latour-Maubourg[239]
était logé aux Invalides. Quand il vit l'affaire mal engagée, il
proposa de recevoir les régiments dans l'édifice de Louis XIV; il
assurait qu'il les pouvait nourrir, et défiait les Parisiens de le
forcer. Il n'avait pas impunément laissé ses membres sur les champs de
bataille de l'Empire, et les redoutes de Borodino savaient qu'il tenait
parole. Mais qu'importaient l'expérience et le courage d'un vétéran
mutilé? On n'écouta point ses conseils.

         [Note 239: Marie-Victor-Nicolas de Fay, marquis de
         _Latour-Maubourg_, (1768-1850). Il avait servi avec éclat
         sous l'Empire. À la bataille de la Moskowa, commandant une
         des divisions de la réserve de cavalerie, il prit part à la
         célèbre charge contre la grande redoute de Borodino et fut
         blessé au moment où ses cuirassiers y pénétraient. À
         Leipsick, il eut la cuisse emportée par un boulet de canon. À
         son valet de chambre, qui était accouru et se livrait au
         désespoir: «Qu'as-tu donc à pleurer? dit Latour-Maubourg, tu
         n'auras plus qu'une botte à cirer.» Pair de France (4 juin
         1814), ministre de la guerre (9 novembre 1819-14 décembre
         1821), il était devenu gouverneur des Invalides en 1822,
         après la mort du maréchal de Coigny. Après les journées de
         Juillet, il donna sa démission de pair, se retira à Melun,
         puis alla rejoindre les Bourbons en exil. Gouverneur du duc
         de Bordeaux en 1835, il ne rentra en France qu'en 1848.]

[Illustration: Un Salon.]

Sous le commandement du comte de Saint-Chamans[240], la première colonne
de la garde partit de la Madeleine pour suivre les boulevards jusqu'à la
Bastille. Dès les premiers pas, un peloton que commandait M. Sala[241]
fut attaqué; l'officier royaliste repoussa vivement l'attaque. À mesure
qu'on avançait, les postes de communication laissés sur la route, trop
faibles et trop éloignés les uns des autres, étaient coupés par le
peuple et séparés les uns des autres par des abatis d'arbres et des
barricades. Il y eut une affaire sanglante aux portes Saint-Denis et
Saint-Martin. M. de Saint-Chamans, passant sur le théâtre des exploits
futurs de Fieschi, rencontra, à la place de la Bastille, des groupes
nombreux de femmes et d'hommes. Il les invita à se disperser, en leur
distribuant quelque argent[242]; mais on ne cessait de tirer des
maisons environnantes. Il fut obligé de renoncer à rejoindre l'Hôtel de
Ville par la rue Saint-Antoine, et, après avoir traversé le pont
d'Austerlitz, il regagna le Carrousel le long des boulevards du sud.
Turenne devant la Bastille non encore démolie avait été plus heureux
pour la mère de Louis XIV enfant.

         [Note 240: Alfred-Armand-Robert, comte de _Saint-Chamans_
         (1781-1848). Engagé comme cavalier au 9e régiment de dragons,
         le 1er octobre 1801, colonel le 19 mai 1811, maréchal de camp
         et colonel du régiment des dragons de la garde royale le 8
         septembre 1815, inspecteur de cavalerie le 19 juin 1822,
         commandant la 1re brigade de la 2e division de cavalerie de
         la garde royale en Espagne le 3 décembre 1823, admis au
         traitement de réforme par décret du 17 septembre 1830. Ses
         _Mémoires_ ont été publiés en 1896.]

         [Note 241: Alexandre _Sala_, officier au 6e régiment
         d'infanterie de la garde. Il a publié sous ce titre: _Dix
         jours de 1830_, une relation des événements auxquels il avait
         assisté. En 1832, il était avec la duchesse de Berry sur le
         _Carlo-Alberto_; traduit de ce chef devant la Cour d'assises
         de Montbrison, il fut acquitté. En 1848, il fonda, avec
         Alfred Nettement et Armand de Pontmartin, l'_Opinion
         publique_, dont il fut, jusqu'à la suppression de cette
         feuille le 8 janvier 1852, un des principaux rédacteurs.]

         [Note 242: On lit dans les _Mémoires du général de
         Saint-Chamans_: «J'occupai la grande rue du faubourg
         Saint-Antoine dans toute sa longueur.... Notre attitude était
         paisible et pacifique, et les habitants, hommes, femmes et
         enfants, sortirent en foule des maisons et se mêlèrent dans
         nos rangs; j'étais à cheval au milieu d'eux, et je parlais
         avec action à plusieurs groupes de ce peuple pour l'exhorter
         à rester tranquille et à reprendre ses occupations
         ordinaires, lorsqu'une femme, s'approchant de moi, me dit
         avec vivacité et en gesticulant qu'il était impossible de
         rester tranquille lorsqu'on était sans argent pour acheter du
         pain pour ses enfants, et que, quant au travail et aux
         occupations, ils n'en avaient plus, puisque, depuis la
         veille, tous les ateliers étaient fermés. Je lui donnai une
         pièce de cinq francs, et elle se mit aussitôt à crier à
         tue-tête: _Vive le Roi! Vive le Roi!_ Ce cri fut vivement
         répété par plusieurs de ceux qui m'entouraient et qui me
         tendaient leurs mains.... Je leur distribuai avec le même
         succès tout ce que j'avais d'argent sur moi; pièces d'or et
         monnaie de billon furent bien reçues et produisirent chez eux
         le même enthousiasme royaliste, car j'avais soin de leur bien
         dire que c'était le Roi qui nous avait ordonné de secourir
         les indigents: je vidai ainsi ma bourse; mais ce mince trésor
         fut bientôt épuisé, et ne trouvant plus de réponse à faire à
         ceux qui me tendaient la main (et il en arrivait de nouveaux
         à chaque instant), je m'aperçus que les cris de: _Vive le
         Roi!_ s'épuisaient aussi; plusieurs de ceux qui s'en allaient
         les mains vides éclataient même en murmures, et maugréaient
         tout comme si, après la réception qu'ils m'avaient faite, je
         leur devais une gratification. Je le répète, si j'avais eu un
         fourgon de pièces de cinq francs à leur distribuer, je me
         serais fait de tout ce peuple du faubourg Saint-Antoine et
         des environs une nombreuse avant-garde avec laquelle j'aurais
         pu parcourir pacifiquement tout Paris, et ces mêmes gens qui,
         le matin, avaient aidé à construire les barricades aux cris
         de: _Vive la Charte!_ le soir les auraient démolies avec
         joie, aux cris de: _Vive le Roi!_ sans que j'eusse eu besoin
         de tirer un coup de fusil, et je les aurais amenés ensuite
         sur la place du Carrousel saluer de leurs acclamations
         royalistes le palais de nos rois.» (_Mémoires_, p. 496.)]

La colonne chargée d'occuper l'Hôtel de Ville[243] suivit les quais des
Tuileries, du Louvre et de l'École, passa la moitié du Pont-Neuf, prit
le quai de l'Horloge, le Marché-aux-Fleurs, et se porta à la place de
Grève par le pont Notre-Dame. Deux pelotons de la garde firent une
diversion en filant jusqu'au nouveau pont suspendu. Un bataillon du 15e
léger appuyait la garde, et devait laisser deux pelotons sur le
Marché-aux-Fleurs.

         [Note 243: Cette colonne, placée sous les ordres du général
         Talon, était composée d'un bataillon du 3e régiment de la
         garde, renforcé de 150 lanciers, d'un bataillon suisse et de
         deux pièces de canon.]

On se battit au passage de la Seine sur le pont Notre-Dame. Le peuple,
tambour en tête, aborda bravement la garde. L'officier qui commandait
l'artillerie royale fit observer à la masse populaire qu'elle s'exposait
inutilement, et que, n'ayant pas de canons, elle serait foudroyée sans
aucune chance de succès. La plèbe s'obstina; l'artillerie fit feu. Les
soldats inondèrent les quais et la place de Grève, où débouchèrent par
le pont d'Arcole deux autres pelotons de la garde. Ils avaient été
obligés de forcer des rassemblements d'étudiants du faubourg
Saint-Jacques. L'Hôtel de Ville fut occupé.

Une barricade s'élevait à l'entrée de la rue du Mouton: une brigade de
Suisses emporta cette barricade; le peuple, se ruant des rues
adjacentes, reprit son retranchement avec de grands cris. La barricade
resta finalement à la garde.

Dans tous ces quartiers pauvres et populaires, on combattit
instantanément, sans arrière-pensée: l'étourderie française, moqueuse,
insouciante, intrépide, était montée au cerveau de tous; la gloire a,
pour notre nation, la légèreté du vin de Champagne. Les femmes, aux
croisées, encourageaient les hommes dans la rue; des billets
promettaient le bâton de maréchal au premier colonel qui passerait au
peuple; des groupes marchaient au son d'un violon. C'étaient des scènes
tragiques et bouffonnes, des spectacles de tréteaux et de triomphe: on
entendait des éclats de rire et des jurements au milieu des coups de
fusil, du sourd mugissement de la foule, à travers des masses de fumée.
Pieds nus, bonnet de police en tête, des charretiers improvisés
conduisaient, avec un laisser-passer de chefs inconnus, des convois de
blessés parmi les combattants qui se séparaient.

Dans les quartiers riches régnait un autre esprit. Les gardes nationaux,
ayant repris les uniformes dont on les avait dépouillés, se
rassemblaient en grand nombre à la mairie du 1er arrondissement pour
maintenir l'ordre. Dans ces combats, la garde souffrait plus que le
peuple, parce qu'elle était exposée au feu des ennemis invisibles qui
étaient dans les maisons. D'autres nommeront les vaillants des salons
qui, reconnaissant des officiers de la garde, s'amusaient à les abattre,
en sûreté qu'ils étaient derrière un volet ou une cheminée. Dans la rue,
l'animosité de l'homme de peine ou du soldat n'allait pas au delà du
coup porté: blessé, on se secourait mutuellement. Le peuple sauva
plusieurs victimes. Deux officiers, M. de Goyon et M. Rivaux, après une
défense héroïque, durent la vie à la générosité des vainqueurs. Un
capitaine de la garde, Kaumann, reçoit un coup de barre de fer sur la
tête: étourdi et les yeux sanglants, il relève avec son épée les
baïonnettes de ses soldats qui mettaient en joue l'ouvrier.

La garde était remplie des grenadiers de Bonaparte. Plusieurs officiers
perdirent la vie, entre autres le lieutenant Noirot, d'une bravoure
extraordinaire, qui avait reçu du prince Eugène la croix de la Légion
d'honneur, en 1813, pour un fait d'armes accompli dans une des redoutes
de Caldiera. Le colonel de Pleineselve, blessé mortellement à la porte
Saint-Martin, avait été aux guerres de l'Empire, en Hollande, en
Espagne, à la grande armée et dans la garde impériale. À la bataille de
Leipzig, il fit prisonnier de sa propre main le général autrichien
Merfeld. Porté par ses soldats à l'hôpital du Gros-Caillou, il ne voulut
être pansé que le dernier des blessés de juillet. Le docteur Larrey, qui
l'avait rencontré sur d'autres champs de bataille, lui amputa la cuisse;
il était trop tard pour le sauver. Heureux ces nobles adversaires, qui
avaient vu tant de boulets passer sur leur tête, s'ils ne succombèrent
pas sous la balle de quelques-uns de ces forçats libérés que la justice
a retrouvés depuis la victoire dans les rangs des vainqueurs! Ces
galériens n'ont pu polluer le triomphe national républicain; ils n'ont
été nuisibles qu'à la royauté de Louis-Philippe. Ainsi s'abîmèrent
obscurément dans les rues de Paris les restes de ces soldats fameux,
échappés au canon de la Moskowa, de Lutzen et de Leipzig: nous
massacrions, sous Charles X, ces braves que nous avions tant admirés
sous Napoléon. Il ne leur manquait qu'un homme: cet homme avait disparu
à Sainte-Hélène.

Au tomber de la nuit, un sous-officier déguisé vint apporter l'ordre aux
troupes de l'Hôtel de Ville de se replier sur les Tuileries. La retraite
était rendue hasardeuse à cause des blessés que l'on ne voulait pas
abandonner, et de l'artillerie difficile à passer à travers les
barricades. Elle s'opéra cependant sans accident. Lorsque les troupes
revinrent des différents quartiers de Paris, elles croyaient le roi et
le dauphin arrivés de leur côté comme elles: cherchant en vain des yeux
le drapeau blanc sur le pavillon de l'Horloge, elles firent entendre le
langage énergique des camps.

Il n'est pas vrai, comme on le voit, que l'Hôtel de Ville ait été pris
par la garde sur le peuple, et repris sur la garde par le peuple. Quand
la garde y entra, elle n'éprouva aucune résistance, car il n'y avait
personne, le préfet même était parti. Ces vantances affaiblissent et
font mettre en doute les vrais périls. La garde fut mal engagée dans des
rues tortueuses; la ligne, par son espèce de neutralité d'abord, et
ensuite par sa défection, acheva le mal que des dispositions belles en
théorie, mais peu exécutables en pratique, avaient commencé. Le 50e de
ligne était arrivé pendant le combat à l'Hôtel de Ville; harassé de
fatigue, on se hâta de le retirer dans l'enceinte de l'hôtel, et il
prêta à des camarades épuisés ses entières et inutiles cartouches.

Le bataillon suisse resté au marché des Innocents fut dégagé par un
autre bataillon suisse: ils vinrent l'un et l'autre aboutir au quai de
l'École, et stationnèrent dans le Louvre.

Au reste, les barricades sont des retranchements qui appartiennent au
génie parisien: on les retrouve dans tous nos troubles, depuis Charles V
jusqu'à nos jours.

«Le peuple voyant ces forces disposées par les rues, dit L'Estoile,
commença à s'esmouvoir, et se firent les _barricades_ en la manière que
tous sçavent: plusieurs Suisses furent tués, qui furent enterrés en une
fosse faicte au parvis de Notre-Dame; le duc de Guyse passant par les
rues, c'estoit à qui crieroit le plus haut: Vive Guyse! et lui, baissant
son grand chapeau, leur dict: _Mes amis, c'est assez; messieurs, c'est
trop; criez vive le roi!_»

Pourquoi nos dernières barricades, dont le résultat a été puissant,
gagnent-elles si peu à être racontées, tandis que les barricades de
1588, qui ne produisirent presque rien, sont si intéressantes à lire?
Cela tient à la différence des siècles et des personnages: le XVIe
siècle menait tout devant lui; le XIXe a laissé tout derrière: M. de
Puyravault n'est pas encore le Balafré.


JOURNÉE CIVILE DU 28 JUILLET.

Durant qu'on livrait ces combats, la révolution civile et politique
suivait parallèlement la révolution militaire. Les soldats détenus à
l'Abbaye furent mis en liberté; les prisonniers pour dettes, à
Sainte-Pélagie, s'échappèrent, et les condamnés pour fautes politiques
furent élargis: une révolution est un jubilé; elle absout de tous les
crimes, en en permettant de plus grands.

Les ministres tinrent conseil à l'état-major: ils résolurent de faire
arrêter, comme chefs du mouvement, MM. Laffitte, La Fayette, Gérard,
Marchais, Salverte et Audry de Puyravault; le maréchal en donna l'ordre;
mais, quand plus tard ils furent députés vers lui, il ne crut pas de son
honneur de mettre son ordre à exécution.

Une réunion du parti monarchique, composée de pairs et de députés, avait
eu lieu chez M. Guizot: le duc de Broglie s'y trouva; MM. Thiers et
Mignet, qui avaient reparu, et M. Carrel, quoique ayant d'autres idées,
s'y rendirent. Ce fut là que le parti de l'usurpation prononça le nom du
duc d'Orléans pour la première fois[244]. M. Thiers et M. Mignet,
allèrent chez le général Sébastiani lui parler du prince. Le général
répondit d'une manière évasive; le duc d'Orléans, assura-t-il, ne
l'avait jamais entretenu de pareils desseins et ne l'avait autorisé à
rien.

         [Note 244: Au sujet de ce passage des _Mémoires
         d'Outre-tombe_, le duc Victor de Broglie dit, au tome III de
         ses _Souvenirs_, page 287: «L'auteur de cette assertion a été
         mal informé; la réunion fut fortuite, MM. Thiers et Mignet ne
         s'y trouvèrent pas. Il n'y fut question de M. le duc
         d'Orléans ni directement ni indirectement.»--Voici du reste
         les détails que donne le duc de Broglie sur la réunion qui
         eut lieu chez M. Guizot dans la matinée du 28: «En allant
         vers les dix heures chez M. Guizot, qui demeurait rue de la
         Ville-l'Évêque, je ne remarquai aucun symptôme d'agitation.
         Je trouvai M. Guizot dans son cabinet, occupé à mettre au net
         le projet de protestation dont il avait été chargé la veille
         (dans la réunion tenue chez M. Casimir Périer); à côté, dans
         le salon, se trouvaient plusieurs de nos amis, entre autres
         M. de Rémusat et M. Cousin, disputant assez vivement; nous
         vîmes entrer au bout d'un quart d'heure un rédacteur du
         _National_ qui depuis s'est fait un nom, M. Carrel.--«Tout
         est fini pour cette fois, nous dit-il tristement; le
         gouvernement est maître du terrain; mais, patience, il n'est
         pas au bout!»]

Vers midi, toujours dans la journée du 28, la réunion générale des
députés eut lieu chez M. Audry de Puyravault[245]. M. de La Fayette,
chef du parti républicain, avait rejoint Paris le 27; M. Laffitte, chef
du parti orléaniste, n'arriva que dans la nuit du 27 au 28; il se rendit
au Palais-Royal, où il ne trouva personne; il envoya à Neuilly: le roi
en herbe n'y était pas.

         [Note 245: Rue du faubourg Poissonnière, nº 40.]

Chez M. de Puyravault, on discuta le projet d'une protestation contre
les ordonnances. Cette protestation, plus que modérée, laissait entières
les grandes questions.

M. Casimir Périer fut d'avis de dépêcher vers le duc de Raguse; tandis
que les cinq députés choisis se préparaient à partir, M. Arago[246]
était chez le maréchal: il s'était décidé, sur un billet de madame de
Boigne, à devancer les commissaires. Il représenta au maréchal la
nécessité de mettre un terme aux malheurs de la capitale. M. de Raguse
alla prendre langue chez M. de Polignac; celui-ci, instruit de
l'hésitation des troupes, déclara que si elles passaient au peuple, on
tirerait sur elles comme sur les insurgés. Le général de Tromelin[247]
témoin de ces conversations, s'emporta contre le général
d'Ambrugeac[248]. Alors arriva la députation. M. Laffitte porta la
parole: «Nous venons, dit-il vous demander d'arrêter l'effusion du sang.
Si le combat se prolongeait, il entraînerait non-seulement les plus
cruelles calamités, mais une véritable révolution.» Le maréchal se
renferma dans une question d'honneur militaire, prétendant que le
peuple devait, le premier, cesser le combat; il ajouta néanmoins ce
post-scriptum à une lettre qu'il écrivit au roi: «Je pense qu'il est
urgent que Votre Majesté profite sans retard des ouvertures qui lui sont
faites.»

         [Note 246: Dominique-François-Jean _Arago_ (1786-1853), le
         célèbre astronome. Député de 1831 à 1848, membre du
         Gouvernement provisoire de 1848, représentant du peuple aux
         Assemblées constituante et législative de
         1848-49.--Lorsqu'éclata la Révolution de Juillet, il était
         directeur de l'Observatoire.]

         [Note 247: Jacques-Jean-Marie-François _Boudin_, comte de
         _Tromelin_ (1771-1842). Il servit à l'armée des princes en
         1792 et prit part à l'expédition de Quiberon. Attaché ensuite
         à l'armée royale de Normandie, il fut pris à Caen (1798),
         s'évada et passa en Orient, et fit, dans l'armée turque, les
         campagnes de Syrie et d'Égypte. Rentré en France en 1802,
         incarcéré à l'Abbaye, lors de l'affaire de Pichegru et de
         Cadoudal, il en sortit au bout de six mois pour entrer, comme
         capitaine, dans le 112e régiment de ligne. Général de brigade
         après la bataille de Leipsick, il se battit vaillamment à
         Waterloo. Pendant la campagne d'Espagne de 1823, il obtint de
         grands succès à Igualada, Calders, Yorba et Tarragone, et fut
         nommé lieutenant-général. Pendant les journées de Juillet, il
         seconda activement M. de Sémonville dans les démarches qui
         amenèrent le retrait des ordonnances et le ministère de M. de
         Mortemart. Son rôle, dans ces néfastes journées, fut aussi
         courageux qu'honorable; sa vie même fut un instant menacée,
         et il fallut que le général La Fayette le couvrît de sa
         personne à l'Hôtel-de-Ville.]

         [Note 248: Louis-Alexandre-Marie Valon de Boucheron, comte
         _d'Ambrugeac_ (1771-1844). Colonel sous l'Empire, il avait
         servi, pendant les Cent-Jours, dans la petite armée du duc
         d'Angoulême. De 1815 à 1823, député de la Corrèze, il siégea
         au côté droit et parut plusieurs fois à la tribune. Louis
         XVIII le fit pair de France le 23 décembre 1823. Après 1830,
         il prêta le serment de fidélité à Louis-Philippe et conserva
         la dignité de pair jusqu'à sa mort.]

L'aide de camp du duc de Raguse, le colonel Komierowski, introduit dans
le cabinet du roi à Saint-Cloud, lui remit la lettre; le roi lui dit:
«Je lirai cette lettre.» Le colonel se retira et attendit les ordres;
voyant qu'ils n'arrivaient pas, il pria M. le duc de Duras d'aller chez
le roi les demander. Le duc répondit que, d'après l'étiquette, il lui
était impossible d'entrer dans le cabinet. Enfin, rappelé par le roi, M.
Komierowski fut chargé d'enjoindre au maréchal de _tenir bon_.

Le général Vincent accourut de son côté à Saint-Cloud; ayant forcé la
porte qu'on lui refusait, il dit au roi que tout était perdu: «Mon cher,
répondit Charles X, vous êtes un bon général, mais vous n'entendez rien
à cela.»


JOURNÉE MILITAIRE DU 29 JUILLET.

Le 29 vit paraître de nouveaux combattants: les élèves de l'École
polytechnique, en correspondance avec un de leurs anciens camarades, M.
Charras[249], forcèrent la consigne et envoyèrent quatre d'entre eux,
MM. Lothon, Berthelin, Pinsonnière et Tourneux, offrir leurs services à
MM. Laffitte, Périer et La Fayette. Ces jeunes gens, distingués par
leurs études, s'étaient déjà fait connaître aux alliés, lorsque ceux-ci
se présentèrent devant Paris en 1814; dans les trois jours, ils
devinrent les chefs du peuple, qui les mit à sa tête avec une parfaite
simplicité. Les uns se rendirent sur la place de l'Odéon, les autres au
Palais-Royal et aux Tuileries.

         [Note 249: Jean-Baptiste-Adolphe _Charras_ (1810-1865). Il
         avait été expulsé de l'École polytechnique trois mois avant
         les journées de Juillet pour avoir, dans un banquet
         d'étudiants, porté un toast à La Fayette et chanté la
         _Marseillaise_. Il n'était encore que chef de bataillon,
         malgré l'éclat de ses services en Afrique, lorsqu'éclata la
         Révolution de Février, qui le fit lieutenant-colonel, puis
         sous-secrétaire d'État au Ministère de la Guerre.
         Représentant du peuple de 1848 à 1851, il fut arrêté au coup
         d'État et conduit à Bruxelles. Il mourut à Bâle le 23 janvier
         1865. On lui doit une _Histoire de la campagne de 1815_
         (Bruxelles, 1863). Il avait également préparé les matériaux
         d'une _Histoire de la guerre de 1813 en Allemagne_.]

L'ordre du jour publié le 29 au matin offensa la garde: il annonçait que
le roi, voulant témoigner sa satisfaction à ses braves serviteurs, leur
accordait un mois et demi de paye; inconvenance que le soldat français
ressentit: c'était le mesurer à la taille de ces Anglais qui ne marchent
pas ou s'insurgent, s'ils n'ont pas touché leur solde.

Dans la nuit du 28 au 29, le peuple dépava les rues de vingt pas en
vingt pas, et le lendemain, au lever du jour, il y avait quatre mille
barricades élevées dans Paris.

Le Palais-Bourbon était gardé par la ligne, le Louvre par deux
bataillons suisses, la rue de la Paix, la place Vendôme et la rue
Castiglione par le 5e et le 53e de ligne. Il était arrivé de
Saint-Denis, de Versailles et de Rueil, à peu près douze cents hommes
d'infanterie.

La position militaire était meilleure: les troupes se trouvaient plus
concentrées, et il fallait traverser de grands espaces vides pour
arriver jusqu'à elles. Le général Exelmans[250], qui jugea bien ces
dispositions, vint à onze heures mettre sa valeur et son expérience à la
disposition du maréchal de Raguse, tandis que de son côté le général
Pajol[251] se présentait aux députés pour prendre le commandement de la
garde nationale.

         [Note 250: Isidore, comte _Exelmans_ (1775-1802), l'un des
         plus brillants généraux de cavalerie du premier Empire, pair
         de France sous Louis-Philippe, grand chancelier de la Légion
         d'honneur en 1849, maréchal de France en 1851.]

         [Note 251: Pierre-Claude, comte _Pajol_ (1772-1844). Il
         servit avec éclat sous l'Empire; Napoléon le créa baron en
         1809, général de division en 1812, et grand officier de la
         Légion d'honneur le 19 février 1814. Ce jour-là, l'Empereur
         lui dit en l'embrassant: «Si tous les généraux m'avaient
         servi comme vous, l'ennemi ne serait pas en France.» Louis
         XVIII le fit comte et lui donna le commandement d'une
         division de cavalerie à Orléans. Au retour de l'île d'Elbe,
         il amena ses troupes à Napoléon, qui le nomma pair de France
         le 2 juin 1815. Mis à la retraite le 3 juin 1816, le comte
         Pajol voyagea, revint à Paris le 29 juillet 1830, à la
         nouvelle des Ordonnances, prit la direction de
         l'insurrection, et, le 2 août, se mit à la tête de la troupe
         d'insurgés qui marcha sur Rambouillet. La Révolution ne se
         montra point ingrate: le comte Pajol fut fait grand-cordon de
         la Légion d'honneur le 31 août 1830, commandant de la 1re
         division militaire le 26 septembre, et pair de France le 10
         novembre 1831.]

Les ministres eurent l'idée de convoquer la cour royale aux Tuileries,
tant ils vivaient hors du moment où ils se trouvaient! Le maréchal
pressait le président du conseil de rappeler les ordonnances. Pendant
leur entretien, on demande M. de Polignac; il sort et rentre avec M.
Bertier[252], fils de la première victime sacrifiée en 1789. Celui-ci,
ayant parcouru Paris, affirmait que tout allait au mieux pour la cause
royale: c'est une chose fatale que ces races qui ont droit à la
vengeance, jetées à la tombe dans nos premiers troubles, et évoquées par
nos derniers malheurs. Ces malheurs n'étaient plus des nouveautés;
depuis 1793, Paris était accoutumé à voir passer les événements et les
rois.

         [Note 252: Albert-Anne-Jules _Bertier de Sauvigny_,
         lieutenant au 14e régiment d'infanterie. Il devait être, peu
         de temps après la Révolution de Juillet, le héros d'une
         étrange aventure. Le 17 février 1832, le roi Louis-Philippe,
         la reine et Mlle Adélaïde, accompagnés du général Dumas, aide
         de camp du roi, sortaient à pied des Tuileries par la grille
         du quai, et entraient par un des premiers guichets sur le
         Carrousel, qu'ils traversèrent obliquement pour se rendre au
         Palais-Royal par la rue de Rohan. Au même moment, un
         cabriolet de remise, sortant de la rue de Chartres,
         traversait aussi le Carrousel et se dirigeait vers le guichet
         du Pont-Royal. Subitement, le maître de la voiture, vêtu d'un
         manteau bleu, fit retourner le cheval et le ramena du côté de
         la rue de Chartres et de l'hôtel Longueville, auprès duquel
         le roi se trouvait alors. Le cabriolet passa si près de lui
         qu'il fut forcé de se jeter vivement de côté. Quelques
         instants après, le roi et ses compagnons, arrivés à l'angle
         de l'hôtel de Nantes, virent revenir à eux le même cabriolet,
         qui était entré un instant avant dans la rue de Chartres, et
         qui, cette fois encore, semblait vouloir les serrer contre le
         mur et même les atteindre; mais le cheval, ramené trop
         brusquement dans cette direction nouvelle, s'abattit; il fut
         immédiatement relevé et continua rapidement sa course du côté
         du Pont-Royal. Après trois jours de recherches, la police
         découvrait que l'homme au manteau bleu était M. Bertier de
         Sauvigny. Il comparut le 5 mai 1832 devant la Cour d'assises
         de la Seine; il n'était accusé de rien moins que d'avoir
         «commis un attentat contre la personne du roi, en dirigeant
         volontairement, à deux reprises différentes, et dans une
         intention coupable, son cabriolet contre la personne du roi;
         crime prévu par l'article 86 du Code pénal». L'article 86
         punissait ce crime de la peine de mort. L'avocat général, M.
         Partarieu-Lafosse réclama l'application de cet article; il
         déclara seulement, dans sa réplique, qu'après la condamnation
         interviendrait certainement une commutation de peine. Après
         une admirable plaidoirie de Berryer, Bertier de Sauvigny fut
         acquitté, aux applaudissements de l'auditoire.]

Tandis que, au rapport des royalistes, tout allait si bien, on annonce
la défection du 5e et du 53e de ligne qui fraternisaient avec le peuple.

Le duc de Raguse fit proposer une suspension d'armes: elle eut lieu sur
quelques points et ne fut pas exécutée sur d'autres. Le maréchal avait
envoyé chercher un des deux bataillons suisses stationnés dans le
Louvre. On lui dépêcha celui des deux bataillons qui garnissait la
colonnade. Les Parisiens, voyant cette colonnade déserte, se
rapprochèrent des murs et entrèrent par les fausses portes qui
conduisent du jardin de l'Infante dans l'intérieur; ils gagnèrent les
croisées et firent feu sur le bataillon arrêté dans la cour. Sous la
terreur du souvenir du 10 août, les Suisses se ruèrent du palais et se
jetèrent dans leur troisième bataillon placé en présence des postes
parisiens, mais avec lequel la suspension d'armes était observée. Le
peuple, qui du Louvre avait atteint la galerie du Musée, commença de
tirer du milieu des chefs-d'oeuvre sur les lanciers alignés au
Carrousel. Les postes parisiens, entraînés par cet exemple, rompirent la
suspension d'armes. Précipités sous l'Arc de Triomphe, les Suisses
poussent les lanciers au portique du pavillon de l'Horloge et débouchent
pêle-mêle dans le jardin des Tuileries. Le jeune Farcy fut frappé à mort
dans cette échauffourée[253]: son nom est inscrit au coin du café où il
est tombé; une manufacture de betteraves existe aujourd'hui aux
Thermopyles. Les Suisses eurent trois ou quatre soldats tués ou blessés:
ce peu de morts s'est changé en une effroyable boucherie.

         [Note 253: Jean-George _Farcy_ (1800-1830). Ancien élève de
         l'École normale, disciple et ami de Victor Cousin, il avait
         traduit le troisième volume des _Éléments de la Philosophie
         de l'Esprit humain_, par Dugald Stewart (1825). Le 29
         juillet, il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du
         côté du Carrousel; les soldats faisaient un feu nourri dans
         la rue de Rohan, du haut d'un balcon qui était à l'angle de
         cette rue et de la rue Saint-Honoré. Farcy, qui débouchait au
         coin de la rue de Rohan et de celle de Montpensier tomba l'un
         des premiers, atteint du haut en bas d'une balle dans la
         poitrine.--Ses amis ont publié, en 1831, sous le titre de
         _Reliquiæ_, le recueil des vers et opuscules de Farcy.]

Le peuple entra dans les Tuileries avec MM. Thomas, Bastide, Guinard,
par le guichet du Pont-Royal. Un drapeau tricolore fut planté sur le
pavillon de l'Horloge, comme au temps de Bonaparte, apparemment en
mémoire de la liberté. Des meubles furent déchirés, des tableaux hachés
de coups de sabre; on trouva dans des armoires le journal des chasses du
roi et les beaux coups exécutés contre les perdrix: vieil usage des
gardes-chasse de la monarchie. On plaça un cadavre sur le trône vide,
dans la salle du Trône: cela serait formidable si les Français,
aujourd'hui, ne jouaient continuellement au drame. Le musée
d'artillerie, à Saint-Thomas-d'Aquin, était pillé, et les siècles
passaient le long du fleuve, sous le casque de Godefroy de Bouillon, et
avec la lance de François 1er.

Alors le duc de Raguse quitta le quartier général, abandonnant cent
vingt mille francs en sacs. Il sortit par la rue de Rivoli et rentra
dans le jardin des Tuileries. Il donna l'ordre aux troupes de se
retirer, d'abord aux Champs-Élysées, et ensuite jusqu'à l'Étoile. On
crut que la paix était faite, que le Dauphin arrivait; on vit quelques
voitures des écuries et un fourgon traverser la place Louis XV:
c'étaient les ministres s'en allant après leurs oeuvres.

Arrivé à l'Étoile, Marmont reçut une lettre: elle lui annonçait que le
roi avait donné à M. le Dauphin le commandement en chef des troupes, et
que lui, maréchal, servirait sous ses ordres.

Une compagnie du 3e de la garde avait été oubliée dans la maison d'un
chapelier, rue de Rohan; après une longue résistance, la maison fut
emportée. Le capitaine Meunier, atteint de trois coups de feu, sauta de
la fenêtre d'un troisième étage, tomba sur un toit au-dessous, et fut
transporté à l'hôpital du Gros-Caillou: il a survécu. La caserne
Babylone, assaillie entre midi et une heure par trois élèves de l'École
polytechnique, Vaneau, Lacroix et Ouvrier, n'était gardée que par un
dépôt de recrues suisses d'environ une centaine d'hommes; le major
Dufay, Français d'origine, les commandait: depuis trente ans il servait
parmi nous; il avait été acteur dans les hauts faits de la République et
de l'Empire. Sommé de se rendre, il refusa toute condition et s'enferma
dans la caserne. Le jeune Vaneau périt. Des sapeurs-pompiers mirent le
feu à la porte de la caserne; la porte s'écroula; aussitôt, par cette
bouche enflammée, sort le major Dufay, suivi de ses montagnards,
baïonnette en avant: il tombe atteint de la mousquetade d'un cabaretier
voisin: sa mort protégea ses recrues suisses; ils rejoignirent les
différents corps auxquels ils appartenaient[254].

         [Note 254: Dans son _Histoire de la Restauration_ (tome VIII.
         p. 663), Alfred Nettement raconte ainsi la prise de la
         caserne Babylone: «Le commandant Dufay refusa de capituler
         devant l'émeute; il plaça ses soldats aux fenêtres et dans la
         cour, et le siège de la caserne commença. Il dura plusieurs
         heures en amenant des pertes des deux côtés; l'élève Vaneau
         tomba mortellement frappé. Les insurgés envoyèrent un
         parlementaire: on ne le reçut pas, et le drapeau noir fat
         arboré. Alors les émeutiers résolurent de recourir à
         l'incendie, afin de forcer les Suisses à se rendre devant cet
         ennemi qu'on appelle le feu; des bottes de paille et des
         fagots arrosés de térébenthine furent allumés.... La flamme
         et la fumée aveuglèrent bientôt les assiégés; secondés par
         les lieutenants Halter, Couteau et Saunteron, ils tentèrent
         d'opérer une sortie et s'élancèrent à travers la flamme, la
         baïonnette en avant. Les insurgés se précipitèrent vers eux,
         et un combat corps à corps s'engagea; les Suisses refusèrent
         de se rendre; ils furent impitoyablement massacrés. Le brave
         commandant Dufay périt et son corps fut traîné dans les rues
         par les insurgés. Quelques Suisses seulement parvinrent à
         échapper au massacre; la caserne envahie par le peuple fut
         livrée au pillage.--La lutte héroïque de la caserne Babylone
         devait être l'adieu des Suisses à la France; comme leurs
         pères en 1792, ils tinrent jusqu'au bout le serment qu'ils
         avaient prêté au Roi, et moururent pour lui.»]


JOURNÉE CIVILE DU 29 JUILLET.

M. le duc de Mortemart[255] était arrivé à Saint-Cloud le mercredi 28, à
dix heures du soir, pour prendre son service comme capitaine des
cent-suisses: il ne put parler au roi que le lendemain. À onze heures,
le 29, il fit quelques tentatives auprès de Charles X, afin de l'engager
à rappeler les ordonnances; le roi lui dit: «Je ne veux pas monter en
charrette comme mon frère; je ne reculerai pas d'un pied.» Quelques
minutes après, il allait reculer d'un royaume.

         [Note 255: Casimir-Louis-Victurnien de Rochechouart, prince
         de Tonnay-Charente, duc de _Mortemart_ (1787-1875). Après
         avoir servi sous l'Empire, il fut, à la première
         Restauration, nommé pair de France et colonel des
         Cent-Suisses, que son grand-père, le duc de Brissac, avait
         commandés en 1789. Aux Cent-Jours, il suivit le roi à Gand,
         et, au retour, fut nommé maréchal de camp et major-général de
         la Garde nationale de Paris (14 octobre 1815). Au mois
         d'avril 1828, il fut envoyé comme ambassadeur à
         Saint-Pétersbourg; revenu en France au commencement de 1830,
         il allait partir pour les eaux lorsqu'il apprit la
         publication des Ordonnances. Après les journées de Juillet,
         il continua de siéger à la chambre des pairs, et, sous le
         second Empire, il accepta de faire partie du Sénat (27 mars
         1852). Il assista du reste fort peu aux séances, se tint
         également à l'écart de la nouvelle cour et se consacra aux
         oeuvres de charité.--Sur son rôle pendant les journées de
         Juillet, voir les _Mémoires pour servir à l'histoire de la
         Révolution de 1830_, par M. Alexandre Mazas. M. Mazas était
         secrétaire du duc de Mortemart.]

Les ministres étaient arrivés: MM. de Sémonville, d'Argout[256],
Vitrolles, se trouvaient là. M. de Sémonville raconte qu'il eut une
longue conversation avec le roi; qu'il ne parvint à l'_ébranler dans sa
résolution qu'après avoir passé par son coeur en lui parlant des dangers
de madame la Dauphine_. Il lui dit: «Demain, à midi, il n'y aura plus ni
roi, ni dauphin, ni duc de Bordeaux.» Et le roi lui répondit: «Vous me
donnerez bien jusqu'à une heure.» Je ne crois pas un mot de tout cela.
La hâblerie est notre défaut: interrogez un Français et fiez-vous à ses
récits, il aura toujours tout fait. Les ministres entrèrent chez le roi
après M. de Sémonville; les ordonnances furent rapportées, le ministère
dissous, M. de Mortemart nommé président du nouveau conseil.

         [Note 256: Apollinaire-Antoine-Maurice, comte _d'Argout_
         (1782-1858). Il était pair de France depuis 1819, et comme
         son collègue M. de Sémonville, il appartenait à la droite
         modérée. De 1830 à 1836, il fut plusieurs fois ministre et
         détint successivement les portefeuilles de la Marine, du
         Commerce et des Travaux publics, de l'Intérieur et des
         Finances. Durant ces six années, le nez de M. d'Argout ne
         cessa de servir de cible aux flèches de la _Caricature_ et du
         _Charivari_ et aux _épingles_ de _La Mode_ et du _Corsaire_.
         Renonçant enfin aux ministères, il se réfugia dans le poste
         moins tourmenté de gouverneur de la Banque de France. Il est
         mort sénateur du second Empire.]

Dans la capitale, le parti républicain venait enfin de déterrer un
gîte. M. Baude (l'homme de la parade des bureaux du _Temps_), en courant
les rues, n'avait trouvé l'Hôtel de Ville occupé que par deux hommes, M.
Dubourg et M. Zimmer. Il se dit aussitôt l'envoyé d'un _gouvernement
provisoire_ qui s'allait venir installer. Il fit appeler les employés de
la Préfecture; il leur ordonna de se mettre au travail, comme si M. de
Chabrol était présent. Dans les gouvernements devenus machines, les
poids sont bientôt remontés, chacun accourt pour se nantir des places
délaissées: qui se fit secrétaire général, qui chef de division, qui se
donna la comptabilité, qui se nomma au personnel et distribua ce
personnel entre ses amis; il y en eut qui firent apporter leur lit afin
de ne pas désemparer, et d'être à même de sauter sur la place qui
viendrait à vaquer. M. Dubourg, surnommé le général[257], et M. Zimmer,
étaient censés les chefs de la partie _militaire_ du _gouvernement
provisoire_. M. Baude[258], représentant le _civil_ de ce gouvernement
inconnu, prit des arrêtés et fit des proclamations. Cependant on avait
vu des affiches provenant du parti républicain, et portant création d'un
autre gouvernement, composé de MM. de La Fayette, Gérard[259] et
Choiseul[260]. On ne s'explique guère l'association du dernier nom avec
les deux autres; aussi M. de Choiseul a-t-il protesté. Ce vieillard
libéral, qui, pour faire le vivant, se tenait roide comme un mort,
émigré et naufragé à Calais, ne retrouva pour foyer paternel, en
rentrant en France, qu'une loge à l'Opéra.

         [Note 257: Sur le pseudo-général _Dubourg_, voir, au tome IV,
         les notes 1 et 2 de la page 55.]

         [Note 258: Voir, sur M. _Baude_, au tome IV, la note 1 de la
         page 137.]

         [Note 259: Étienne-Maurice, comte _Gérard_ (1773-1853). Après
         avoir été l'un des plus glorieux généraux de l'Empire, il
         était entré en 1822 dans la via politique. Au mois de juillet
         1830, il était député de l'Oise. Le 11 août 1830, il accepta
         le portefeuille de la Guerre, qu'il abandonna le 16 novembre
         suivant pour raison de santé. Élevé à la dignité de maréchal
         de France, le 17 août de la même année, il fut appelé, le 4
         août 1831, au commandement de l'armée du Nord et dirigea le
         siège d'Anvers. Pair de France en 1833, de nouveau ministre
         de la Guerre, avec la présidence du Conseil, du 18 juillet au
         19 octobre 1834, il fut nommé, le 4 février 1836, grand
         chancelier de la Légion d'honneur. Le gouvernement provisoire
         du 24 février 1848 le destitua; le second Empire le nomma
         sénateur (26 janvier 1853). Il mourut trois mois après, le 17
         avril, et fut inhumé aux Invalides.]

         [Note 260: Claude-Antoine-Gabriel, duc de
         _Choiseul-Stainville_ (1760-1838). Chevalier d'honneur de la
         reine Marie-Antoinette, il était resté auprès d'elle jusqu'à
         son incarcération au Temple, et il n'avait émigré que quand
         sa tête avait été mise à prix. Arrêté à Calais, à la suite
         d'un naufrage (novembre 1795), et acquitté par le Conseil de
         guerre devant lequel on l'avait traduit, il n'en avait pas
         moins été retenu en prison par le Directoire, et finalement
         condamné à mort. Le 18 brumaire le sauva. La Restauration
         l'appela à la pairie (4 juin 1814), et plus tard au poste de
         gouverneur du Louvre (28 mai 1820). Son attitude à la Chambre
         des pairs et sa constante opposition au ministère Villèle lui
         avaient valu une grande popularité. Le roi Louis-Philippe le
         choisit pour un de ses aides de camp.]

À trois heures du soir, nouvelle confusion. Un ordre du jour convoqua
les députés réunis à Paris, à l'Hôtel de Ville, pour y conférer sur les
mesures à prendre. Les maires devaient être rendus à leurs mairies; ils
devaient aussi envoyer un de leurs adjoints à l'Hôtel de Ville, afin d'y
composer une _commission consultative_. Cet ordre du jour était signé:
_J. Baude_, pour le _gouvernement provisoire_, et colonel _Zimmer_, _par
ordre du général Dubourg_. Cette audace de trois personnes, qui parlent
au nom d'un gouvernement qui n'existait qu'affiché par lui-même au coin
des rues, prouve la rare intelligence des Français en révolution: de
pareils hommes sont évidemment les chefs destinés à mener les autres
peuples. Quel malheur qu'en nous délivrant d'une pareille anarchie,
Bonaparte nous eût ravi la liberté!

Les députés s'étaient rassemblés chez M. Laffitte[261]. M. de La
Fayette, reprenant 1789, déclara qu'il reprenait aussi le commandement
de la garde nationale. On applaudit, et il se rendit à l'Hôtel de Ville.
Les députés nommèrent une _commission_ municipale composée de cinq
membres, MM. Casimir Périer, Laffitte, de Lobau, de Schonen et Audry de
Puyravault. M. Odilon Barrot fut élu secrétaire de cette commission, qui
s'installa à l'Hôtel de Ville, comme avait fait M. de La Fayette. Tout
cela siégea pêle-mêle auprès du gouvernement provisoire de M. Dubourg.
M. Mauguin, envoyé en mission vers la _commission_, resta avec elle.
L'ami de Washington fit enlever le drapeau noir arboré sur l'Hôtel de
Ville par l'invention de M. Dubourg.

         [Note 261: La rue où demeurait M. Laffitte, et qui allait
         bientôt porter son nom, s'appelait sous la Restauration la
         _rue d'Artois_.]

À huit heures et demie du soir débarquèrent de Saint-Cloud M. de
Sémonville, M. d'Argout et M. de Vitrolles. Aussitôt qu'ils avaient
appris à Saint-Cloud le rappel des ordonnances, le renvoi des anciens
ministres et la nomination de M. Mortemart à la présidence du conseil,
ils étaient accourus à Paris. Ils se présentèrent en qualité de
mandataires du roi devant la commission municipale. M. Mauguin demanda
au grand référendaire s'il avait des pouvoirs écrits; le grand
référendaire répondit _qu'il n'y avait pas pensé_. La négociation des
officieux commissaires finit là.

Instruit à la réunion Laffitte de ce qui s'était fait à Saint-Cloud, M.
Laffitte signa un laisser-passer pour M. de Mortemart, ajoutant que les
députés assemblés chez lui l'attendraient jusqu'à une heure du matin. Le
noble duc n'étant pas arrivé, les députés se retirèrent.

M. Laffitte, resté seul avec M. Thiers, s'occupa du duc d'Orléans et des
proclamations à faire. Cinquante ans de révolution en France avaient
donné aux hommes de pratique la facilité de réorganiser des
gouvernements, et aux hommes de théorie l'habitude de ressemeler des
chartes, de préparer les machines et les bers avec lesquels s'enlèvent
et sur lesquels glissent ces gouvernements.

       *       *       *       *       *

Cette journée du 29, lendemain de mon retour à Paris, ne fut pas pour
moi sans occupation. Mon plan était arrêté: je voulais agir, mais je ne
le voulais que sur un ordre écrit de la main du roi, et qui me donnât
les pouvoirs nécessaires pour parler aux autorités du moment; me mêler
de tout et ne rien faire ne me convenait pas. J'avais raisonné juste,
témoin l'affront essuyé par MM. d'Argout, Sémonville et Vitrolles.

J'écrivis donc à Charles X à Saint-Cloud. M. de Givré se chargea de
porter ma lettre. Je priais le roi de m'instruire de sa volonté. M. de
Givré revint les mains vides. Il avait remis ma lettre à M. le duc de
Duras, qui l'avait remise au roi, lequel me faisait répondre qu'il avait
nommé M. de Mortemart son premier ministre, et qu'il m'invitait à
m'entendre avec lui. Le noble duc, où le trouver? Je le cherchai
vainement le 29 au soir.

Repoussé de Charles X, ma pensée se porta vers la Chambre des pairs;
elle pouvait, en qualité de cour souveraine, évoquer le procès et juger
le différend. S'il n'y avait pas sûreté pour elle dans Paris, elle était
libre de se transporter à quelque distance, même auprès du roi, et de
prononcer de là un grand arbitrage. Elle avait des chances de succès; il
y en a toujours dans le courage. Après tout, en succombant, elle aurait
subi une défaite utile aux principes. Mais aurais-je trouvé dans cette
Chambre vingt hommes prêts à se dévouer? Sur ces vingt hommes, y en
avait-il quatre qui fussent d'accord avec moi sur les libertés
publiques?

Les assemblées aristocratiques règnent glorieusement lorsqu'elles sont
souveraines et seules investies, de droit et de fait, de la puissance:
elles offrent les plus fortes garanties, mais, dans les gouvernements
mixtes, elles perdent leur valeur et sont misérables quand arrivent les
grandes crises.... Faibles contre le roi, elles n'empêchent pas le
despotisme; faibles contre le peuple, elles ne préviennent pas
l'anarchie. Dans les commotions publiques, elles ne rachètent leur
existence qu'au prix de leurs parjures ou de leur esclavage. La Chambre
des lords sauva-t-elle Charles Ier? Sauva-t-elle Richard Cromwell,
auquel elle avait prêté serment? Sauva-t-elle Jacques II? Sauvera-t-elle
aujourd'hui les princes de Hanovre? Se sauvera-t-elle elle-même? Ces
prétendus contre-poids aristocratiques ne font qu'embarrasser la
balance, et seront jetés tôt ou tard hors du bassin. Une aristocratie
ancienne et opulente, ayant l'habitude des affaires, n'a qu'un moyen de
garder le pouvoir quand il lui échappe: c'est de passer du Capitole au
Forum, et de se placer à la tête du nouveau mouvement, à moins qu'elle
ne se croie encore assez forte pour risquer la guerre civile.

Pendant que j'attendais le retour de M. de Givré, je fus assez occupé à
défendre mon quartier. La banlieue et les carriers de Montrouge
affluaient par la barrière d'Enfer. Les derniers ressemblaient à ces
carriers de Montmartre, qui causèrent de si grandes alarmes à
mademoiselle de Mornay lorsqu'elle fuyait les massacres de la
Saint-Barthélemy. En passant devant la communauté des missionnaires,
située dans ma rue, ils y entrèrent: une vingtaine de prêtres furent
obligés de se sauver; le repaire de ces fanatiques fut philosophiquement
pillé, leurs lits et leurs livres brûlés dans la rue[262]. On n'a point
parlé de cette misère. Avait-on à s'embarrasser de ce que la prêtraille
pouvait avoir perdu? Je donnai l'hospitalité à sept ou huit fugitifs;
ils restèrent plusieurs jours cachés sous mon toit. Je leur obtins des
passe-ports par l'intermédiaire de mon voisin, M. Arago[263], et ils
allèrent ailleurs prêcher la parole de Dieu. «La fuite des saints a
souvent été utile aux peuples, _utilis populis fuga sanctorum_.»

         [Note 262: Les missionnaires de la rue d'Enfer, dont parle
         ici Chateaubriand étaient les prêtres de la _Société des
         Missions de France_, fondée par le Père Rauzan, et qui est
         aujourd'hui la _Société des Prêtres de la Miséricorde_ sous
         le titre de l'_Immaculée Conception_. Le 29 juillet, leur
         maison fut envahie par les émeutiers. «Toutes les chambres
         sont fouillées, dit un témoin oculaire; la caisse de
         l'économe est vidée, la cave elle-même est envahie.... De
         nouvelles bandes surviennent, et, l'exaltation croissant avec
         l'ivresse, les coups de fusil retentissent à travers les
         corridors et les escaliers. Partout le pillage et la
         désolation. Rien n'échappe à l'enlèvement ou à la
         destruction. Argent, linges, objets précieux, tout disparaît;
         les fenêtres sont brisées, les meubles hachés en morceaux et
         jetés dans la cour ou dans les jardins. On sonde à la
         baïonnette une terre fraîchement remuée, dans le jardin, et
         une caisse contenant tous les vases sacrés devient la proie
         des dévastateurs.... Au milieu du tumulte, le P. Rauzan
         paraît un moment à sa fenêtre, et cherche à apaiser les
         esprits.... Deux balles sifflent à ses oreilles, et un
         troisième coup, ajusté par un de ces bourreaux égarés, allait
         atteindre le digne prêtre, lorsqu'un garde national parvient
         à relever à temps le canon du fusil. La balle, toutefois,
         effleure de si près le dessus de la tête du saint vieillard,
         qu'il avouait plus tard avoir perdu pour un moment le
         sentiment de sa situation....» Pour compléter l'oeuvre de
         destruction, les dévastateurs mettent le feu à l'intérieur
         d'une chambre. L'incendie commençait, lorsque deux
         missionnaires, déguisés en domestiques de l'hospice des
         Enfants-Trouvés (situé également rue d'Enfer), arrivent,
         accompagnés de deux soeurs de Charité, et, se mêlant à la
         foule, ils s'écrient: «Malheureux, que faites-vous? Ne
         voyez-vous pas que le feu va se communiquer à l'hospice?
         Voulez-vous donc brûler ces pauvres petits orphelins?»--On
         les écoute; une chaîne est organisée, et le feu est éteint au
         dedans. Mais bientôt, à l'aide de la paille qu'ils ont
         amoncelée, et sur laquelle ils entassent les débris des
         meubles, les livres, les papiers, les ornements sacrés, de
         grands feux sont allumés à la fois au jardin, dans la cour et
         jusque dans la rue.--Les missionnaires purent échapper, en se
         réfugiant, les uns à l'hospice des Enfants-Trouvés, les
         autres sous le toit de Chateaubriand. (_Vie du très révérend
         Père Jean-Baptiste Rauzan_, par le _P. A. Delaporte_, pages
         281 et suiv.)]

         [Note 263: La maison de Chateaubriand, rue d'Enfer, nº 84,
         était voisine de l'Observatoire, dont François Arago était
         alors le directeur.]

       *       *       *       *       *

La commission municipale, établie à l'Hôtel de Ville, nomma le baron
Louis commissaire provisoire aux finances, M. Baude à l'intérieur, M.
Mérilhou[264] à la justice, M. Chardel[265] aux postes, M. Marchal[266]
au télégraphe, M. Bavoux[267] à la police, M. de Laborde à la
préfecture de la Seine. Ainsi le gouvernement provisoire _volontaire_ se
trouva détruit en réalité par la promotion de M. Baude, qui s'était créé
membre de ce gouvernement. Les boutiques se rouvrirent; les services
publics reprirent leur cours.

         [Note 264: Joseph _Mérilhou_ (1788-1856).--Après avoir
         appartenu à la magistrature impériale, il avait figuré, sous
         la Restauration, au premier rang des avocats _libéraux_, et
         avait plaidé dans presque tous les procès politiques du
         temps. Il ne se bornait pas du reste à défendre les
         conspirateurs, il conspirait comme eux. Affilié à la
         «Charbonnerie», il fut d'abord membre de la haute-vente et
         bientôt de la vente suprême. C'est donc à bon droit que
         l'avocat-général Marchangy, dans l'affaire des quatre
         sergents de la Rochelle (août 1822), pouvait dire à Mérilhou,
         qui plaidait pour le sergent Bories: «Ici les véritables
         coupables ne sont pas sur les bancs des accusés, mais sur les
         bancs des avocats.»--Nommé conseiller d'État le 20 août 1830,
         il devint, le 2 novembre suivant, lors de la formation du
         ministère Laffitte, ministre de l'Instruction publique et des
         Cultes, et il en profita pour supprimer la Société des
         Missions de France et pour réunir au domaine de l'État la
         maison du Mont-Valérien qui en était le chef-lieu. Député de
         1831 à 1834, pair de France le 3 octobre 1837, il s'était
         fait nommer, dès le 21 avril 1832, conseiller à la cour de
         Cassation, revenant ainsi à la magistrature, après avoir
         passé par le carbonarisme:

           Que dans un bon fauteuil il dorme à son retour.]

         [Note 265: Casimir-Marie-Marcellin-Pierre-Célestin _Chardel_
         (1777-1847). Il était en 1830 juge au tribunal de la Seine et
         député de Paris. Pendant les journées de juillet, il présida
         un comité insurrectionnel, et, dès le 27 août, il se fit
         nommer conseiller à la cour de Cassation.]

         [Note 266: Pierre-François _Marchal_ (1785-1864). Il était,
         depuis 1827, député de la Meurthe. Il prit part aux journées
         de juillet et s'empara du télégraphe, que le gouvernement
         nouveau utilisa immédiatement pour assurer son triomphe.
         Nommé directeur des télégraphes par la Commission municipale,
         il ne resta pas longtemps à ce poste; ses idées avancées le
         firent destituer. Réélu député de 1831 à 1834 et de 1837 à
         1845, il siégea dans l'opposition. Après le 24 février, il
         fit partie de l'Assemblée constituante, et vota constamment
         avec la gauche républicaine. Il ne fut pas renommé à la
         Législative et rentra dans la vie privée.]

         [Note 267: Jacques-François-Nicolas _Bavoux_ (1774-1848). Il
         était en 1830, député de Paris. Il ne garda la préfecture de
         police que deux jours; dès le 1er août, il était remplacé par
         M. Girod (de l'Ain). Le 23 août, il fut nommé
         conseiller-maître à la Cour des Comptes. En 1819, professeur
         suppléant à la Faculté de droit, il avait été traduit devant
         la cour d'Assises de la Seine sous la prévention d'avoir
         provoqué, par des discours tenus dans des lieux publics, à la
         désobéissance aux lois. Acquitté par le jury, après une
         plaidoirie de M{e} Dupin aîné, il passa sans transition de
         l'obscurité la plus profonde à la popularité la plus
         éclatante. L'obscurité depuis longtemps est revenue:

           Bavoux, Bavoux, Bavoux, nous t'avons oublié!]

Dans la réunion chez M. Laffite, il avait été décidé que les députés
s'assembleraient, à midi, au palais de la Chambre: ils s'y trouvèrent
réunis au nombre de trente ou trente-cinq, présidés par M. Laffitte. M.
Bérard[268] annonça qu'il avait rencontré MM. d'Argout, de
Forbin-Janson[269] et de Mortemart, qui se rendaient chez M. Laffitte,
croyant y trouver les députés; qu'il avait invité ces messieurs à le
suivre à la Chambre, mais que M. le duc de Mortemart, accablé de
fatigue, s'était retiré pour aller voir M. de Sémonville. M. de
Mortemart, selon M. Bérard, avait dit qu'il avait un blanc-seing et que
le roi consentait à tout.

         [Note 268: Auguste-Simon-Louis _Bérard_ (1783-1859), banquier
         à Paris, député de la Seine depuis 1827. Son rôle pendant les
         journées de juillet fut des plus considérables. Il ne laissa
         pas du reste de tirer assez bien son épingle du jeu. Dès le
         mois d'août 1830, il fut nommé directeur général des ponts et
         chaussées et des mines; peu de temps après il devint
         conseiller d'État. Un peu plus tard, le ministère Molé lui
         donna la recette générale du Cher: Ce fut sa dernière
         situation officielle.--M. Bérard a publié, en 1834, des
         _Souvenirs historiques sur la Révolution de 1830_.]

         [Note 269: M. Palamède de Forbin-Janson, beau-frère du duc de
         Mortemart.]

En effet, M. de Mortemart apportait cinq ordonnances: au lieu de les
communiquer d'abord aux députés, sa lassitude l'obligea de rétrograder
jusqu'au Luxembourg. À midi, il envoya les ordonnances à M. Sauvo[270];
celui-ci répondit qu'il ne les pouvait publier dans _le Moniteur_ sans
l'autorisation de la Chambre des députés ou de la commission municipale.

         [Note 270: François _Sauvo_ (1772-1859). Il était attaché,
         depuis 1795, à la rédaction du _Moniteur universel_,
         lorsqu'il fut chargé, en 1800, de la direction de ce journal,
         par Maret, secrétaire général des Consuls; il devait la
         conserver jusqu'en 1840.--Dans la soirée du 25 juillet 1830,
         il avait été averti qu'il recevrait des articles fort étendus
         qui ne seraient terminés qu'au milieu de la nuit et devraient
         être insérés dans le numéro du lendemain. Vers onze heures du
         soir, il fut mandé par M. de Chantelauze, qui lui remit le
         rapport et les ordonnances. M. Sauvo parcourut les pièces
         «Qu'en pensez-vous?» lui demanda M. de Montbel qui était
         présent.--«Dieu sauve le Roi et la France!» répondit le
         rédacteur du _Moniteur_. Et il ajouta en se retirant:
         «Messieurs, j'ai cinquante-sept ans, j'ai vu toutes les
         journées de la Révolution et je me retire avec une profonde
         terreur.»]

M. Bérard s'étant expliqué, comme je viens de le dire, à la Chambre, une
discussion s'éleva pour savoir si l'on recevrait ou si l'on ne recevrait
pas M. de Mortemart. Le général Sébastiani insista pour l'affirmative;
M. Mauguin déclara que si M. de Mortemart était présent, il demanderait
qu'il fût entendu, mais que les événements pressaient et que l'on ne
pouvait pas dépendre du bon plaisir de M. de Mortemart.

On nomma cinq commissaires chargés d'aller conférer avec les pairs: ces
cinq commissaires furent MM. Augustin Périer[271], Sébastiani, Guizot,
Benjamin Delessert[272] et Hyde de Neuville. Mais bientôt le comte de
Sussy[273] fut introduit dans la Chambre élective. M. de Mortemart
l'avait chargé de présenter les ordonnances aux députés. S'adressant à
l'assemblée, il lui dit: «En l'absence de M. le chancelier, quelques
pairs, en petit nombre, étaient réunis chez moi; M. le duc de Mortemart
nous a remis la lettre ci-jointe, adressée à M. le général Gérard ou à
M. Casimir Périer. Je vous demande la permission de vous la
communiquer.» Voici la lettre: «Monsieur, parti de Saint-Cloud dans la
nuit, je cherche vainement à vous rencontrer. Veuillez me dire où je
pourrai vous voir. Je vous prie de donner connaissance des ordonnances
dont je suis porteur depuis hier.»

         [Note 271: Augustin-Charles _Périer_ (1773-1833), frère de
         Casimir Périer. Il était député de l'Isère depuis 1827 et
         siégeait au centre gauche. Non réélu aux élections du 5
         juillet 1831, il fut nommé pair de France le 16 mai 1832.]

         [Note 272: Jules-Paul-Benjamin _Delessert_ (1773-1847). Grand
         industriel, il avait créé à Passy, en 1801, une filature de
         coton qui rendit la France moins tributaire de l'Angleterre,
         et une raffinerie de sucre, où il obtint le premier sucre de
         betterave bien cristallisé. En 1818, il importa d'Angleterre
         l'idée des Caisses d'épargne et popularisa en France cette
         institution, qu'à sa mort il dota généreusement. Il fut
         vingt-quatre ans député, de 1817 à 1824 et de 1827 à 1842, et
         il sut toujours allier à une noble indépendance un amour
         éclairé de l'ordre. Peu d'hommes politiques ont laissé une
         mémoire plus honorée.--Il était le frère de M. Gabriel
         Delessert, préfet de police de 1836 à 1848, qui a su, dans
         l'exercice de ces délicates fonctions, forcer l'estime de ses
         adversaires eux-mêmes.]

         [Note 273: Jean-Baptiste-Henry _Collin_, comte de _Sussy_
         (1776-1837). Il fut maître des requêtes sous l'Empire, puis,
         sous la Restauration, administrateur des contributions
         indirectes. Admis à siéger, le 3 janvier 1827, à la Chambre
         des pairs, par droit héréditaire, en remplacement de son père
         décédé, il prit place parmi les modérés. M. de Sussy siégea à
         la Chambre haute jusqu'à sa mort, ayant prêté serment au
         gouvernement de Juillet.]

M. le duc de Mortemart était parti dans la nuit de Saint-Cloud; il
avait les ordonnances dans sa poche depuis douze ou quinze heures,
_depuis hier_, selon son expression; il n'avait pu rencontrer ni le
général Gérard, ni M. Casimir Périer: M. de Mortemart était bien
malheureux! M. Bérard fit l'observation suivante sur la lettre
communiquée:

«Je ne puis, dit-il, m'empêcher de signaler ici un manque de franchise:
M. de Mortemart, qui se rendait ce matin chez M. Laffitte lorsque je
l'ai rencontré, m'a formellement dit qu'il viendrait ici.»

Les cinq ordonnances furent lues. La première rappelait les ordonnances
du 25 juillet, la seconde convoquait les Chambres pour le 3 août, la
troisième nommait M. de Mortemart ministre des affaires étrangères et
président du conseil, la quatrième appelait le général Gérard au
ministère de la guerre, la cinquième M. Casimir Périer au ministère des
finances. Lorsque je trouvai enfin M. de Mortemart chez le grand
référendaire, il m'assura qu'il avait été obligé de rester chez M. de
Sémonville, parce qu'étant revenu à pied de Saint-Cloud, il s'était vu
forcé de faire un détour et de pénétrer dans le bois de Boulogne par une
brèche: sa botte ou son soulier lui avait écorché le talon. Il est à
regretter qu'avant de produire les actes du trône, M. de Mortemart n'ait
pas essayé de voir les hommes influents et de les incliner à la cause
royale. Ces actes tombant tout à coup au milieu de députés non prévenus,
personne n'osa se déclarer. On s'attira cette terrible réponse de
Benjamin Constant: «Nous savons d'avance ce que la Chambre des pairs
nous dira: elle acceptera purement et simplement la révocation des
ordonnances. Quant à moi, je ne me prononce pas positivement sur la
question de dynastie; je dirai seulement qu'il serait trop commode pour
un roi de faire mitrailler son peuple et d'en être quitte pour dire
ensuite: _Il n'y a rien de fait._»

Benjamin Constant, qui ne se prononçait pas _positivement sur la
question de dynastie_, aurait-il terminé sa phrase de la même manière si
on lui eût fait entendre auparavant des paroles convenables à ses
talents et à sa juste ambition? Je plains sincèrement un homme de
courage et d'honneur comme M. de Mortemart, quand je viens à penser que
la monarchie légitime a peut-être été renversée parce que le ministre
chargé des pouvoirs du roi n'a pu rencontrer dans Paris deux députés, et
que, fatigué d'avoir fait trois lieues à pied, il s'est écorché le
talon. L'ordonnance de nomination à l'ambassade de Saint-Pétersbourg a
remplacé pour M. de Mortemart les ordonnances de son vieux maître. Ah!
comment ai-je refusé à Louis-Philippe d'être son ministre des affaires
étrangères ou de reprendre ma bien-aimée ambassade de Rome? Mais, hélas!
de _ma bien-aimée_, qu'en eussé-je fait au bord du Tibre? J'aurais
toujours cru qu'elle me regardait en rougissant.

       *       *       *       *       *

Le 30 au matin, ayant reçu le billet du grand référendaire qui
m'invitait à la réunion des pairs, au Luxembourg, je voulus apprendre
auparavant quelques nouvelles. Je descendis par la rue d'Enfer, la place
Saint-Michel et la rue Dauphine. Il y avait encore un peu d'émotion
autour des barricades ébréchées. Je comparais ce que je voyais au grand
mouvement révolutionnaire de 1789, et cela me semblait de l'ordre et du
silence: le changement des moeurs était visible.

Au Pont-Neuf, la statue d'Henri IV tenait à la main, comme un guidon de
la Ligue, un drapeau tricolore. Des hommes du peuple disaient en
regardant le roi de bronze: «Tu n'aurais pas fait cette bêtise-là, mon
vieux.» Des groupes étaient rassemblés sur le quai de l'École:
j'aperçois de loin un général accompagné de deux aides de camp également
à cheval. Je m'avançai de ce côté. Comme je fendais la foule, mes yeux
se portaient sur le général: ceinture tricolore par dessus son habit,
chapeau de travers renversé en arrière, corne en avant. Il m'avise à son
tour et s'écrie: «Tiens, le vicomte!» Et moi, surpris, je reconnais le
colonel ou capitaine Dubourg, mon compagnon de Gand, lequel allait,
pendant notre retour à Paris, prendre les villes ouvertes au nom de
Louis XVIII, et nous apportait, ainsi que je vous l'ai raconté, la
moitié d'un mouton pour dîner dans un bouge, à Arnouville[274]. C'est
cet officier que les journaux avaient représenté comme un austère soldat
républicain à moustaches grises, lequel n'avait pas voulu servir sous la
tyrannie impériale, et qui était si pauvre qu'on avait été obligé de lui
acheter à la friperie un uniforme râpé du temps de Larevellière-Lépeaux.
Et moi de m'écrier: «Eh! c'est vous! comment....» Il me tend les bras,
me serre la main sur le cou de Flanquine; on fit cercle: «Mon cher, me
dit à haute voix le chef militaire du gouvernement provisoire, en me
montrant le Louvre, ils étaient là-dedans douze cents: nous leur en
avons flanqué des pruneaux dans le derrière! et de courir, et de
courir!...» Les aides de camp de M. Dubourg éclatent en gros rires; et
la tourbe de rire à l'unisson, et le général de piquer sa mazette qui
caracolait comme une bête éreintée, suivie de deux autres Rossinantes
glissant sur le pavé et prêtes à tomber sur le nez entre les jambes de
leurs cavaliers.

         [Note 274: Sur cet épisode d'Arnouville et sur la première
         rencontre de Chateaubriand avec le capitaine Dubourg, voir au
         tome IV, pages 55-56.]

Ainsi, superbement emporté, m'abandonna le Diomède de l'Hôtel de Ville,
brave d'ailleurs et spirituel. J'ai vu des hommes qui, prenant au
sérieux toutes les scènes de 1830, rougissaient à ce récit, parce qu'il
déjouait un peu leur héroïque crédulité. J'étais moi-même honteux en
voyant le côté comique des révolutions les plus graves et de quelle
manière on peut se moquer de la bonne foi du peuple.

M. Louis Blanc, dans le premier volume de son excellente _Histoire de
dix ans_[275], publiée après ce que je viens d'écrire ici, confirme mon
récit: «Un homme, dit-il, d'une taille moyenne, d'une figure énergique,
traversait en uniforme de général et suivi par un grand nombre d'hommes
armés, le marché des Innocents. C'était de M. Évariste Dumoulin,
rédacteur du _Constitutionnel_, que cet homme avait reçu son uniforme,
pris chez un fripier; et les épaulettes qu'il portait lui avaient été
données par l'acteur Perlet: elles venaient du magasin de
l'Opéra-Comique. Quel est ce général? demandait-on de toutes parts. Et
quand ceux qui l'entouraient avaient répondu: «C'est le général
Dubourg.» Vive le général Dubourg! criait le peuple, devant qui ce nom
n'avait jamais retenti.[276]»

         [Note 275: Tome I, p. 244.]

         [Note 276: J'ai reçu, le 9 janvier de cette année 1841, une
         lettre de M. Dubourg; on y lit ces phrases: «Combien j'ai
         désiré vous voir depuis notre rencontre sur le quai du
         Louvre! Combien de fois j'ai désiré verser dans votre sein
         les chagrins qui déchiraient mon âme! Qu'on est malheureux
         d'aimer avec passion son pays, son honneur, sa gloire, quand
         l'on vit à une telle époque!...

         «Avais-je tort, en 1830, de ne pas vouloir me soumettre à ce
         que l'on faisait! Je voyais clairement l'avenir odieux que
         l'on préparait à la France, j'expliquais comment le mal seul
         pouvait surgir d'arrangements politiques aussi frauduleux;
         mais personne ne me comprenait».

         Le 5 juillet de cette même année 1841, M. Dubourg m'écrivait
         encore pour m'envoyer le brouillon d'une note qu'il adressait
         en 1828 à MM. de Martignac et de Caux pour les engager à me
         faire entrer au Conseil. Je n'ai donc rien avancé sur M.
         Dubourg qui ne soit de la plus exacte vérité. (Paris, note de
         1841). CH.]

Un autre spectacle m'attendait à quelques pas de là: une fosse était
creusée devant la colonnade du Louvre; un prêtre, en surplis et en
étole, disait des prières au bord de cette fosse: on y déposait les
morts. Je me découvris et fis le signe de la croix. La foule silencieuse
regardait avec respect cette cérémonie, qui n'eût rien été si la
religion n'y avait comparu. Tant de souvenirs et de réflexions
s'offraient à moi, que je restais dans une complète immobilité. Tout à
coup je me sens pressé; un cri part: «Vive le défenseur de la liberté de
la presse!» Mes cheveux m'avaient fait reconnaître. Aussitôt des jeunes
gens me saisissent et me disent: «Où allez-vous? nous allons vous
porter.» Je ne savais que répondre; je remerciais; je me débattais; je
suppliais de me laisser aller. L'heure de la réunion à la Chambre des
pairs n'était pas encore arrivée. Les jeunes gens ne cessaient de crier:
«Où allez-vous? où allez-vous?» Je répondis au hasard: «Eh bien, au
Palais-Royal!» Aussitôt j'y suis conduit aux cris de: Vive la charte!
vive la liberté de la presse! vive Chateaubriand! Dans la cour des
Fontaines, M. Barba, le libraire, sortit de sa maison et vint
m'embrasser.

Nous arrivons au Palais-Royal; on me bouscule dans un café sous la
galerie de bois. Je mourais de chaud. Je réitère à mains jointes ma
demande en rémission de ma gloire: point; toute cette jeunesse refuse de
me lâcher. Il y avait dans la foule un homme en veste à manches
retroussées, à mains noires, à figure sinistre, aux yeux ardents, tel
que j'en avais tant vu au commencement de la Révolution: il essayait
continuellement de s'approcher de moi, et les jeunes gens le
repoussaient toujours. Je n'ai su ni son nom ni ce qu'il me voulait.

Il fallut me résoudre à dire enfin que j'allais à la Chambre des pairs.
Nous quittâmes le café; les acclamations recommencèrent. Dans la cour du
Louvre, diverses espèces de cris se firent entendre: on disait: «Aux
Tuileries! aux Tuileries!» les autres: «Vive le premier consul!» et
semblaient vouloir me faire l'héritier de Bonaparte républicain.
Hyacinthe, qui m'accompagnait, recevait sa part des poignées de main et
des embrassades. Nous traversâmes le pont des Arts et nous prîmes la rue
de Seine. On accourait sur notre passage; on se mettait aux fenêtres. Je
souffrais de tant d'honneurs, car on m'arrachait les bras. Un des jeunes
gens qui me poussaient par derrière passa tout à coup sa tête entre mes
jambes et m'enleva sur ses épaules. Nouvelles acclamations; on criait
aux spectateurs dans la rue et aux fenêtres: «À bas les chapeaux! vive
la charte!» et moi je répliquais: «Oui, messieurs, vive la charte! mais
vive le roi!» On ne répétait pas ce cri, mais il ne provoquait aucune
colère. Et voilà comme la partie était perdue! Tout pouvait encore
s'arranger, mais il ne fallait présenter au peuple que des hommes
populaires: dans les révolutions, un nom fait plus qu'une armée.

Je suppliai tant mes jeunes amis qu'ils me mirent enfin à terre. Dans la
rue de Seine, en face de mon libraire, M. Le Normant, un tapissier
offrit un fauteuil pour me porter; je le refusai et j'arrivai au milieu
de mon triomphe dans la cour d'honneur du Luxembourg. Ma généreuse
escorte me quitta alors après avoir poussé de nouveaux cris de _Vive la
charte! vive Chateaubriand!_ J'étais touché des sentiments de cette
noble jeunesse: j'avais crié _vive le roi!_ au milieu d'elle, tout aussi
en sûreté que si j'eusse été seul enfermé dans ma maison; elle
connaissait mes opinions: elle m'amenait elle-même à la Chambre des
pairs où elle savait que j'allais parler et rester fidèle à mon roi; et
pourtant c'était le 30 juillet, et nous venions de passer près de la
fosse dans laquelle on ensevelissait les citoyens tués par les balles
des soldats de Charles X!

       *       *       *       *       *

Le bruit que je laissais en dehors contrastait avec le silence qui
régnait dans le vestibule du palais du Luxembourg. Ce silence augmenta
dans la galerie sombre qui précède les salons de M. de Sémonville. Ma
présence gêna les vingt-cinq ou trente pairs qui s'y trouvaient
rassemblés: j'empêchais les douces effusions de la peur, la tendre
consternation à laquelle on se livrait. Ce fut là que je vis enfin M.
de Mortemart. Je lui dis que, d'après le désir du roi, j'étais prêt à
m'entendre avec lui. Il me répondit, comme je l'ai déjà rapporté, qu'en
revenant il s'était écorché le talon: il rentra dans le flot de
l'assemblée. Il nous donna connaissance des ordonnances comme il les
avait fait communiquer aux députés par M. de Sussy. M. de Broglie
déclara qu'il venait de parcourir Paris; que nous étions sur un volcan;
que les bourgeois ne pouvaient plus contenir leurs ouvriers; que si le
nom de Charles X était seulement prononcé, on nous couperait la gorge à
tous, et qu'on démolirait le Luxembourg comme on avait démoli la
Bastille: «C'est vrai! c'est vrai!» murmuraient d'une voix sourde les
prudents, en secouant la tête[277]. M. de Caraman, qu'on avait fait duc,
apparemment parce qu'il avait été valet de M. de Metternich, soutenait
avec chaleur qu'on ne pouvait reconnaître les ordonnances: «Pourquoi
donc, lui dis-je, monsieur?» Cette froide question glaça sa verve.

         [Note 277: En regard de la version de Chateaubriand, il
         convient de placer celle du duc Victor de Broglie: «Je ne
         sais en vérité, dit-il (_Souvenirs_, III, 325), si j'ai placé
         quatre paroles dans une conversation à bâtons rompus, où nous
         étions animés des mêmes sentiments et préoccupés du même but;
         mais ce dont je suis parfaitement sûr, c'est de n'avoir
         jamais dit que je venais de parcourir tout Paris, que nous
         étions sur un volcan; que les maîtres ne pouvaient plus
         contenir leurs ouvriers; que, si le nom du roi était
         désormais prononcé, on couperait la gorge à qui le
         prononcerait; que nous serions tous massacrés; qu'on
         prendrait d'assaut le Luxembourg comme la Bastille en 1789;
         et, quant au discours par lequel M. de Chateaubriand aurait
         foudroyé ce langage, c'est ma faute peut-être, mais je
         regrette de n'en avoir pas entendu le premier mot.]

Arrivent les cinq députés commissaires. M. le général Sébastiani débute
par sa phrase accoutumée: «Messieurs, c'est une grosse affaire.» Ensuite
il fait l'éloge de la haute modération de M. le duc de Mortemart; il
parle des dangers de Paris, prononce quelques mots à la louange de S. A.
R. monseigneur le duc d'Orléans, et conclut à l'impossibilité de
s'occuper des ordonnances. Moi et M. Hyde de Neuville, nous fûmes les
seuls d'un avis contraire. J'obtins la parole: «M. le duc de Broglie
nous a dit, messieurs, qu'il s'est promené dans les rues, et qu'il a vu
partout des dispositions hostiles: je viens aussi de parcourir Paris,
trois mille jeunes gens m'ont rapporté dans la cour de ce palais; vous
avez pu entendre leur cris: ont-ils soif de votre sang ceux qui ont
ainsi salué l'un de vos collègues? Ils ont crié: _Vive la charte!_ j'ai
répondu: _Vive le roi!_ ils n'ont témoigné aucune colère et sont venus
me déposer sain et sauf au milieu de vous. Sont-ce là des symptômes si
menaçants de l'opinion publique? Je soutiens, moi, que rien n'est perdu,
que nous pouvons accepter les ordonnances. La question n'est pas de
considérer s'il y a péril ou non, mais de garder les serments que nous
avons prêtés à ce roi dont nous tenons nos dignités, et plusieurs
d'entre nous leur fortune. Sa Majesté, en retirant les ordonnances et en
changeant son ministère, a fait tout ce qu'elle a dû; faisons à notre
tour ce que nous devons. Comment! dans tous le cours de notre vie, il se
présente un seul jour où nous sommes obligés de descendre sur le champ
de bataille, et nous n'accepterions pas le combat? Donnons à la France
l'exemple de l'honneur et de la loyauté; empêchons-la de tomber dans
des combinaisons anarchiques où sa paix, ses intérêts réels et ses
libertés iraient se perdre: le péril s'évanouit quand on ose le
regarder.»

On ne me répondit point; on se hâta de lever la séance. Il y avait une
impatience de parjure dans cette assemblée que poussait une peur
intrépide; chacun voulait sauver sa guenille de vie, comme si le temps
n'allait pas, dès demain, nous arracher nos vieilles peaux, dont un juif
bien avisé n'aurait pas donné une obole.



LIVRE XV[278]

         [Note 278: Ce livre a été écrit à Paris en août et septembre
         1830, et revu en décembre 1840.]

     Les républicains. -- Les orléanistes. -- M. Thiers est envoyé à
     Neuilly. -- Convocation des pairs chez le grand référendaire. La
     lettre m'arrive trop tard. -- Saint-Cloud. -- Scène. Monsieur le
     Dauphin et le maréchal de Raguse. -- Neuilly. -- M. le duc
     d'Orléans. -- Le Raincy. -- Le prince vient à Paris. -- Une
     députation de la Chambre élective offre à M. le duc d'Orléans la
     lieutenance générale du royaume. -- Il accepte. -- Efforts des
     républicains. -- M. le duc d'Orléans va à l'Hôtel de Ville. --
     Les républicains au Palais-Royal. -- Le roi quitte Saint-Cloud.
     -- Arrivée de Madame la Dauphine à Trianon. -- Corps
     diplomatique. -- Rambouillet. -- Ouverture de la session, le 3
     août. -- Lettre de Charles X à M. le duc d'Orléans. -- Départ du
     peuple pour Rambouillet. -- Fuite du roi. -- Réflexions. --
     Palais-Royal. -- Conversations. -- Dernière tentation politique.
     -- M. de Sainte-Aulaire. -- Dernier soupir du parti républicain.
     -- Journée du 7 août. -- Séance à la Chambre des Pairs. -- Mon
     discours. -- Je sors du palais du Luxembourg pour n'y plus
     rentrer. -- Mes démissions. -- Charles X s'embarque à Cherbourg.
     -- Ce que sera la révolution de juillet. -- Fin de ma carrière
     politique.


Les trois partis commençaient à se dessiner et à agir les uns contre les
autres: les députés qui voulaient la monarchie par la branche aînée
étaient les plus forts légalement; ils ralliaient à eux tout ce qui
tendait à l'ordre; mais, moralement, ils étaient les plus faibles: ils
hésitaient, ils ne se prononçaient pas: il devenait manifeste, par la
tergiversation de la cour, qu'ils tomberaient dans l'usurpation plutôt
que de se voir engloutis dans la République.

Celle-ci fit afficher un placard qui disait: «La France est libre. Elle
n'accorde au gouvernement provisoire que le droit de la consulter, en
attendant qu'elle ait exprimé sa volonté par de nouvelles élections.
Plus de royauté. Le pouvoir exécutif confié à un président temporaire.
Concours médiat ou immédiat de tous les citoyens à l'élection des
députés. Liberté des cultes.»

Ce placard résumait les seules choses justes de l'opinion républicaine;
une nouvelle assemblée de députés aurait décidé s'il était bon ou
mauvais de céder à ce voeu, _plus de royauté_; chacun aurait plaidé sa
cause, et l'élection d'un gouvernement quelconque par un congrès
national eût eu le caractère de la légalité.

Sur une autre affiche républicaine du même jour, 30 juillet, on lisait
en grosses lettres: «Plus de Bourbons.... Tout est là, grandeur, repos,
prospérité publique, liberté.»

Enfin, parut une adresse à MM. les membres de la commission municipale
composant un gouvernement provisoire; elle demandait: «Qu'aucune
proclamation ne fût faite pour désigner un chef, lorsque la forme même
du gouvernement ne pouvait être encore déterminée; que le gouvernement
provisoire restât en permanence jusqu'à ce que le voeu de la majorité
des Français pût être connu; toute autre mesure étant intempestive et
coupable.»

Cette adresse, émanant des membres d'une commission nommée par un grand
nombre de citoyens de divers arrondissements de Paris, était signée par
MM. Chevalier, président, Trélat, Teste, Lepelletier, Guinard, Hingray,
Cauchois-Lemaire, etc.

Dans cette réunion populaire, on proposait de remettre par acclamation
la présidence de la République à M. de La Fayette; on s'appuyait sur les
principes que la Chambre des représentants de 1815 avait proclamés en se
séparant. Divers imprimeurs refusèrent de publier ces proclamations,
disant que défense leur en était faite par M. le duc de Broglie. La
République jetait par terre le trône de Charles X; elle craignait les
inhibitions de M. de Broglie, lequel n'avait aucun caractère.

Je vous ai dit que, dans la nuit du 29 au 30, M. Laffitte, avec MM.
Thiers et Mignet, avaient tout préparé pour attirer les yeux du public
sur M. le duc d'Orléans. Le 30 parurent des proclamations et des
adresses, fruit de ce conciliabule: «Évitons la République,»
disaient-elles. Venaient ensuite les faits d'armes de Jemmapes et de
Valmy, et l'on assurait que M. le duc d'Orléans n'était pas _Capet_,
mais _Valois_[279].

         [Note 279: Les _Souvenirs_ du duc de Broglie sont ici
         d'accord avec les _Mémoires d'Outre-Tombe_. «On lisait, dit
         M. de Broglie, affiché sur la porte même de M. Laffitte, à la
         Bourse et dans tous les lieux publics, un placard ainsi
         conçu:

         «Charles X ne peut plus rentrer à Paris; il a fait couler le
         sang du peuple;

         «La République nous exposerait à d'affreuses divisions; elle
         nous brouillerait avec l'Europe;

         «Le duc d'Orléans est un prince dévoué à la cause de la
         Révolution;

         «Le duc d'Orléans ne s'est jamais battu contre nous;

         «Le duc d'Orléans était à Jemmapes;

         «Le duc d'Orléans a porté les couleurs nationales, le duc
         d'Orléans peut seul les porter encore.

         «Le duc d'Orléans s'est prononcé; il accepte la Charte comme
         nous l'avons toujours voulue et entendue.

         «C'est du peuple français qu'il tiendra sa couronne.»

         «Cette dernière phrase fut immédiatement modifiée ainsi qu'il
         suit dans un second placard:

         «Le duc d'Orléans ne se prononce pas; il attend notre voeu;
         proclamons ce voeu, il acceptera la Charte comme nous l'avons
         toujours entendue et voulue.»

         Le duc de Broglie ajoute: «D'où provenaient ces placards? _On
         sait aujourd'hui qu'ils étaient l'oeuvre de MM. Thiers et
         Mignet_, et que le libraire Paulin, fort de leurs amis, donna
         ses soins à l'impression et à l'affichage. M. Laffitte
         était-il dans la secret? Il y a lieu de le présumer.»
         (_Souvenirs du feu duc de Broglie_, tome III, p. 314.)]

Et cependant M. Thiers, envoyé par M. Laffitte, chevauchait vers Neuilly
avec M. Scheffer[280]: S. A. R. n'y était pas. Grands combats de paroles
entre mademoiselle d'Orléans et M. Thiers: il fut convenu qu'on écrirait
à M. le duc d'Orléans pour le décider à se rallier à la révolution. M.
Thiers écrivit lui-même un mot au prince, et madame Adélaïde promit de
devancer sa famille à Paris. L'orléanisme avait fait des progrès, et,
dès le soir même de cette journée, il fut question parmi les députés de
conférer les pouvoirs de lieutenant général à M. le duc d'Orléans.

         [Note 280: Ary _Scheffer_ (1785-1858). Dès 1821, il avait été
         choisi pour donner des leçons de peinture aux jeunes princes
         d'Orléans, auxquels il resta toujours très attaché. La
         princesse Marie, en mourant, lui légua tous ses dessins.]

M. de Sussy, avec les ordonnances de Saint-Cloud, avait été encore moins
bien reçu à l'Hôtel de Ville qu'à la Chambre des députés. Muni d'un
_récépissé_ de M. de La Fayette, il revint trouver M. de Mortemart qui
s'écria: «Vous m'avez sauvé plus que la vie; vous m'avez sauvé
l'honneur.»

La commission municipale fit une proclamation dans laquelle elle
déclarait que _les crimes de son pouvoir_ (de Charles X) _étaient
finis_, et que _le peuple aurait un gouvernement qui lui devrait_ (au
peuple) _son origine_: phrase ambiguë qu'on pouvait interpréter comme on
voulait. MM. Laffitte et Périer ne signèrent point cet acte. M. de La
Fayette, alarmé un peu tard de l'idée de la royauté orléaniste, envoya
M. Odilon Barrot[281] à la Chambre des députés annoncer que le peuple,
auteur de la révolution de juillet, n'entendait pas la terminer par un
simple changement de personnes, et que le sang versé valait bien
quelques libertés. Il fut question d'une proclamation des députés afin
d'inviter S. A. R. le duc d'Orléans à se rendre dans la capitale: après
quelques communications avec l'Hôtel de Ville, ce projet de proclamation
fut anéanti. On n'en tira pas moins au sort une députation de douze
membres pour aller offrir au châtelain de Neuilly cette lieutenance
générale qui n'avait pu trouver passage dans une proclamation.

         [Note 281: Hyacinthe-Camille-Odilon _Barrot_ (1791-1873).
         Très royaliste en 1815, il avait monté la garde dans les
         appartements du roi, dans la nuit de son départ; mais il se
         jeta bientôt dans l'opposition libérale. Préfet de la Seine,
         d'août 1830 à février 1831; député de 1830 à 1848;
         représentant du peuple, de 1848 au 2 décembre 1851; ministre
         et président du Conseil, du 20 décembre 1848 au 30 octobre
         1849; président du conseil d'État, du 27 juillet 1872 à sa
         mort (6 août 1873). Ses _Mémoires_ (4 vol. in-8{o}) ont paru
         en 1875.]

Dans la soirée, M. le grand référendaire rassemble chez lui les pairs:
sa lettre, soit négligence ou politique, m'arriva trop tard. Je me hâtai
de courir au rendez-vous; on m'ouvrit la grille de l'allée de
l'Observatoire; je traversai le jardin du Luxembourg: quand j'arrivai au
palais, je n'y trouvai personne. Je refis le chemin des parterres, les
yeux attachés sur la lune. Je regrettais les mers et les montagnes où
elle m'était apparue, les forêts dans la cime desquelles, se dérobant
elle-même en silence, elle avait l'air de me répéter la maxime
d'Épicure: «Cache ta vie.»

       *       *       *       *       *

J'ai laissé les troupes, le 29 au soir, se retirer sur Saint-Cloud. Les
bourgeois de Chaillot et de Passy les attaquèrent, tuèrent un capitaine
de carabiniers, deux officiers, et blessèrent une dizaine de soldats. Le
Motha, capitaine de la garde, fut frappé d'une balle par un enfant qu'il
s'était plu à ménager. Ce capitaine avait donné sa démission au moment
des ordonnances; mais, voyant qu'on se battait le 27, il rentra dans son
corps pour partager les dangers de ses camarades[282]. Jamais, à la
gloire de la France, il n'y eut un plus beau combat dans les partis
opposés entre la liberté et l'honneur.

         [Note 282: Le capitaine Le Motha est l'officier qu'Alfred de
         Vigny a immortalisé dans le dernier et admirable épisode de
         _Servitude et Grandeur militaires_,--_la Vie et la mort du
         capitaine Renaud_.]

Les enfants, intrépides parce qu'ils ignorent le danger, ont joué un
triste rôle dans les trois journées: à l'abri de leur faiblesse, ils
tiraient à bout portant sur les officiers qui se seraient crus
déshonorés en les repoussant. Les armes modernes mettent la mort à la
disposition de la main la plus débile. Singes laids et étiolés,
libertins avant d'avoir le pouvoir de l'être, cruels et pervers, ces
petits héros des trois journées se livraient à des assassinats avec tout
l'abandon de l'innocence. Donnons-nous garde, par des louanges
imprudentes, de faire naître l'émulation du mal. Les enfants de Sparte
allaient à la chasse aux ilotes.

Monsieur le dauphin reçut les soldats à la porte du village de Boulogne,
dans le bois, puis il rentra à Saint-Cloud.

Saint-Cloud était gardé par les quatre compagnies des gardes du corps.
Le bataillon des élèves de Saint-Cyr était arrivé: en rivalité et en
contraste avec l'École polytechnique, il avait embrassé la cause royale.
Les troupes exténuées, qui revenaient d'un combat de trois jours, ne
causaient, par leurs blessures et leur délabrement, que de
l'ébahissement aux domestiques titrés, dorés et repus qui mangeaient à
la table du roi. On ne songea point à couper les lignes télégraphiques;
passaient librement sur la route courriers, voyageurs, malles-postes,
diligences, avec le drapeau tricolore qui insurgeait les villages en les
traversant. Les embauchages par le moyen de l'argent et des femmes
commencèrent. Les proclamations de la commune de Paris étaient
colportées çà et là. Le roi et la cour ne se voulaient pas encore
persuader qu'ils fussent en péril. Afin de prouver qu'ils méprisaient
les gestes de quelques bourgeois mutinés, et qu'il n'y avait point de
révolution, ils laissaient tout aller: le doigt de Dieu se voit dans
tout cela.

À la tombée de la nuit du 30 juillet, à peu près à la même heure où la
commission des députés partait pour Neuilly, un aide-major fit annoncer
aux troupes que les ordonnances étaient rapportées. Les soldats
crièrent: Vive le roi! et reprirent leur gaieté au bivouac; mais cette
annonce de l'aide-major, envoyé par le duc de Raguse, n'avait pas été
communiquée au Dauphin, qui, grand amateur de discipline, entra en
fureur. Le roi dit au maréchal: «Le Dauphin est mécontent; allez vous
expliquer avec lui.»

Le maréchal ne trouva point le Dauphin chez lui, et l'attendit dans la
salle de billard avec le duc de Guiche et le duc de Ventadour, aides de
camp du prince. Le Dauphin rentra: à l'aspect du maréchal, il rougit
jusqu'aux yeux, traverse son antichambre avec ses grands pas si
singuliers, arrive à son salon, et dit au maréchal: «Entrez!» La porte
se referme: un grand bruit se fait entendre; l'élévation des voix
s'accroît; le duc de Ventadour, inquiet, ouvre la porte; le maréchal
sort, poursuivi par le dauphin, qui l'appelle double traître. «Rendez
votre épée! rendez votre épée!» et, se jetant sur lui, il lui arrache
son épée. L'aide de camp du maréchal, M. Delarue, se veut précipiter
entre lui et le Dauphin, il est retenu par M. de Montgascon; le prince
s'efforce de briser l'épée du maréchal et se coupe les mains. Il crie:
«À moi, gardes du corps! qu'on le saisisse!» Les gardes du corps
accoururent; sans un mouvement de tête du maréchal, leurs baïonnettes
l'auraient atteint au visage. Le duc de Raguse est conduit aux arrêts
dans son appartement[283].

         [Note 283: M. de Guernon-Ranville, qui était alors à
         Saint-Cloud, raconte ainsi, dans son _Journal_, cette
         déplorable scène: «Le prince et le maréchal étaient seuls
         dans le salon vert de Saint-Cloud; les explications du duc de
         Raguse ne satisfirent pas le Dauphin, qui s'écria: «Est-ce
         que vous voulez nous trahir aussi?» À ces mots, le maréchal
         porta la main à son épée. Le prince vit le mouvement; il
         s'élança en avant, et, voulant arracher l'épée du fourreau,
         il se blessa légèrement à la main; puis, la jetant sur le
         parquet, il saisit le maréchal au collet, le renversa sur un
         canapé en appelant à lui les gardes qui se trouvaient dans la
         salle voisine. En ce moment, l'officier de service, accouru
         au bruit, ouvrait la porte du salon; le prince lui ordonna de
         conduire le maréchal aux arrêts forcés dans sa chambre. Le
         Roi, instruit de cette scène étrange, en fit quelques
         reproches au Dauphin, et lui demanda de se réconcilier avec
         Marmont. On le fit appeler immédiatement; il fit quelques
         excuses au prince, qui lui répondit: «J'ai eu moi-même des
         torts envers vous; mais votre épée m'a tiré du sang, ainsi
         nous sommes quittes....» Et il lui tendit la main.»]

Le roi arrangea tant bien que mal cette affaire, d'autant plus
déplorable, que les acteurs n'inspiraient pas un grand intérêt. Lorsque
le fils du Balafré occit Saint-Pol, maréchal de la Ligue, on reconnut
dans ce coup d'épée la fierté et le sang des Guises; mais quand monsieur
le dauphin, plus puissant seigneur qu'un prince de Lorraine, aurait
pourfendu le maréchal Marmont, qu'est-ce que cela eût fait? Si le
maréchal eût tué monsieur le dauphin, c'eût été seulement un peu plus
singulier. On verrait passer dans la rue César, descendant de Vénus, et
Brutus, arrière-neveu de Junius qu'on ne les regarderait pas. Rien n'est
grand aujourd'hui, parce que rien n'est haut.

Voilà comme se dépensait à Saint-Cloud la dernière heure de la
monarchie; cette pâle monarchie, défigurée et sanglante, ressemblait au
portrait que nous fait d'Urfé d'un grand personnage expirant: «Il avait
les yeux hâves et enfoncés; la mâchoire inférieure, couverte seulement
d'un peu de peau, paraissait s'être retirée; la barbe hérissée, le teint
jaune, les regards lents, les souffles abattus. De sa bouche il ne
sortait déjà plus de paroles humaines, mais des oracles.»

       *       *       *       *       *

M. le duc d'Orléans avait eu, sa vie durant, pour le trône ce penchant
que toute âme bien née sent pour le pouvoir. Ce penchant se modifie
selon les caractères: impétueux et aspirant, mou et rampant; imprudent,
ouvert, déclaré dans ceux-ci, circonspect, caché, honteux et bas dans
ceux-là: l'un, pour s'élever, peut atteindre à tous les crimes; l'autre,
pour monter, peut descendre à toutes les bassesses. M. le duc d'Orléans
appartenait à cette dernière classe d'ambitieux. Suivez ce prince dans
sa vie, il ne dit et ne fait jamais rien de complet, et laisse toujours
une porte ouverte à l'évasion. Pendant la Restauration, il flatte la
cour et encourage l'opinion libérale; Neuilly est le rendez-vous des
mécontentements et des mécontents. On soupire, on se serre la main en
levant les yeux au ciel, mais on ne prononce pas une parole assez
significative pour être reportée en haut lieu. Un membre de l'opposition
meurt-il, on envoie un carrosse au convoi, mais ce carrosse est vide; la
livrée est admise à toutes les portes et à toutes les fosses. Si, au
temps de mes disgrâces de cour, je me trouve aux Tuileries sur le chemin
de M. le duc d'Orléans, il passe en ayant soin de saluer à droite, de
manière que, moi étant à gauche, il me tourne l'épaule. Cela sera
remarqué, et fera bien.

M. le duc d'Orléans connut-il d'avance les ordonnances de juillet? En
fut-il instruit par une personne qui tenait le secret de M. Ouvrard?
Qu'en pensa-t-il? Quelles furent ses craintes et ses espérances?
Conçut-il un plan? Poussa-t-il M. Laffitte à faire ce qu'il fit, ou
laissa-t-il faire M. Laffitte? D'après le caractère de Louis-Philippe,
on doit présumer qu'il ne prit aucune résolution, et que sa timidité
politique, se renfermant dans sa fausseté, attendit l'événement comme
l'araignée attend le moucheron qui se prendra dans sa toile. Il a laissé
le moment conspirer; il n'a conspiré lui-même que par ses désirs, dont
il est probable qu'il avait peur.

Il y avait deux partis à prendre pour M. le duc d'Orléans: le premier,
et le plus honorable, était de courir à Saint-Cloud, de s'interposer
entre Charles X et le peuple, afin de sauver la couronne de l'un et la
liberté de l'autre; le second consistait à se jeter dans les barricades,
le drapeau tricolore au poing, et à se mettre à la tête du mouvement du
monde. Philippe avait à choisir entre l'honnête homme et le grand homme:
il a préféré escamoter la couronne du roi et la liberté du peuple. Un
filou, pendant le trouble et les malheurs d'un incendie, dérobe
subtilement les objets les plus précieux du palais brûlant, sans écouter
les cris d'un enfant que la flamme a surpris dans son berceau.

La riche proie une fois saisie, il s'est trouvé force chiens à la curée:
alors sont arrivées toutes ces vieilles corruptions des régimes
précédents, ces receleurs d'effets volés, crapauds immondes à demi
écrasés sur lesquels on a cent fois marché, et qui vivent, tout aplatis
qu'ils sont. Ce sont là pourtant les hommes que l'on vante et dont on
exalte l'habileté! Milton pensait autrement lorsqu'il écrivait ce
passage d'une lettre sublime: «Si Dieu versa jamais un amour ferme de la
beauté morale dans le sein d'un homme, il l'a versé dans le mien.
Quelque part que je rencontre un homme méprisant la fausse estime du
vulgaire, osant aspirer, par ses sentiments, son langage et sa
conduite, à ce que la haute sagesse des âges nous a enseigné de plus
excellent, je m'unis à cet homme par une sorte de nécessaire
attachement. Il n'y a point de puissance dans le ciel ou sur la terre
qui puisse m'empêcher de contempler avec respect et tendresse ceux qui
ont atteint le sommet de la dignité et de la vertu.»

La cour aveugle de Charles X ne sut jamais où elle en était et à qui
elle avait affaire: on pouvait mander M. le duc d'Orléans à Saint-Cloud,
et il est probable que dans le premier moment il eût obéi; on pouvait le
faire enlever à Neuilly, le jour même des ordonnances: on ne prit ni
l'un ni l'autre parti.

Sur des renseignements que lui porta madame de Bondy à Neuilly dans la
nuit du mardi 27, Louis-Philippe se leva à trois heures du matin, et se
retira en un lieu connu de sa seule famille. Il avait la double crainte
d'être atteint par l'insurrection de Paris ou arrêté par un capitaine
des gardes. Il alla donc écouter dans la solitude du Raincy les coups de
canon lointains de la bataille du Louvre, comme j'écoutais sous un arbre
ceux de la bataille de Waterloo. Les sentiments qui sans doute agitaient
le prince ne devaient guère ressembler à ceux qui m'oppressaient dans
les campagnes de Gand.

Je vous ai dit que, dans la matinée du 30 juillet, M. Thiers ne trouva
point le duc d'Orléans à Neuilly; mais madame la duchesse d'Orléans
envoya chercher S. A. R.: M. le comte Anatole de Montesquiou[284] fut
chargé du message. Arrivé au Raincy, M. de Montesquiou eut toutes les
peines du monde à déterminer Louis-Philippe à revenir à Neuilly pour y
attendre la députation de la Chambre des députés.

         [Note 284: Ambroise-Anatole-Augustin, marquis de
         _Montesquiou-Fezensac_ (1788-1878). Entré au service comme
         simple soldat en 1806, il était en 1814 colonel et
         aide-de-camp de l'Empereur. En 1816, il devint aide-de-camp
         du duc d'Orléans, puis, en 1823, chevalier d'honneur de la
         duchesse. Maréchal de camp en 1831, député de la Sarthe de
         1834 à 1841, il fut nommé pair de France le 20 juillet 1841,
         grand d'Espagne et marquis en 1847. Très ami des lettres, il
         avait publié des _Poésies_ dès 1820. Outre deux autres
         volumes de poésies intitulés _Chants divers_ (1843), outre
         des comédies et des drames non représentés, il a traduit en
         vers les _Sonnets, Canzones et Triomphes de Pétrarque_, et
         composé sur _Moïse_, non pas, comme Chateaubriand, une
         tragédie en cinq actes, mais un poème en 24 chants.]

Enfin, persuadé par le chevalier d'honneur de la duchesse d'Orléans,
Louis-Philippe monta en voiture. M. de Montesquiou partit en avant; il
alla d'abord assez vite; mais quand il regarda en arrière, il vit la
calèche de S. A. R. s'arrêter et rebrousser chemin vers le Raincy. M. de
Montesquiou revient en hâte, implore la future majesté qui courait se
cacher au désert, comme ces illustres chrétiens fuyant jadis la pesante
dignité de l'épiscopat: le serviteur fidèle obtint une dernière et
malheureuse victoire.

Le soir du 30, la députation des douze membres de la Chambre des
députés, qui devait offrir la lieutenance générale du royaume au prince,
lui envoya un message à Neuilly. Louis-Philippe reçut ce message à la
grille du parc, le lut au flambeau et se mit à l'instant en route pour
Paris, accompagné de MM. de Berthois[285], Haymès et Oudart. Il portait
à sa boutonnière une cocarde tricolore: il allait enlever une vieille
couronne au garde-meuble.

         [Note 285: Auguste-Marie, baron de _Berthois_ (1787-1870).
         Lieutenant du génie en 1809, il avait fait toutes les
         campagnes de 1809 à 1814. Il devint sous la Restauration
         aide-de-camp du duc d'Orléans, qu'il ne quitta pas un instant
         pendant les journées de juillet, et qui le nomma colonel en
         1831, commandeur de la Légion d'honneur et plus tard maréchal
         de camp. Allié à la famille du comte Lanjuinais, dont il
         avait épousé la fille en 1822, M. de Berthois fut envoyé à la
         Chambre des députés, en 1832, par les électeurs de Vitré
         (Ille-et-Vilaine), qui lui renouvelèrent son mandat jusqu'en
         1848.]

       *       *       *       *       *

À son arrivée au Palais-Royal, M. le duc d'Orléans envoya complimenter
M. de La Fayette.

La députation des douze députés se présenta au Palais-Royal. Elle
demanda au prince s'il acceptait la lieutenance générale du royaume;
réponse embarrassée: «Je suis venu au milieu de vous partager vos
dangers.... J'ai besoin de réfléchir. Il faut que je consulte diverses
personnes. Les dispositions de Saint-Cloud ne sont point hostiles; la
présence du roi m'impose des devoirs.» Ainsi répondit Louis-Philippe. On
lui fit rentrer ses paroles dans le corps, comme il s'y attendait: après
s'être retiré une demi-heure, il reparut portant une proclamation en
vertu de laquelle il acceptait les fonctions de lieutenant général du
royaume, proclamation finissant par cette déclaration: «La charte sera
désormais une vérité.»

Portée à la Chambre élective, la proclamation fut reçue avec cet
enthousiasme révolutionnaire âgé de cinquante ans: on y répondit par une
autre proclamation, de la rédaction de M. Guizot. Les députés
retournèrent au Palais-Royal; le prince s'attendrit, accepta de nouveau,
et ne put s'empêcher de gémir sur les déplorables circonstances qui le
forçaient d'être lieutenant général du royaume.

La République, étourdie des coups qui lui étaient portés, cherchait à se
défendre; mais son véritable chef, le général La Fayette, l'avait
presque abandonnée. Il se plaisait dans ce concert d'adorations qui lui
arrivaient de tous côtés; il humait le parfum des révolutions; il
s'enchantait de l'idée qu'il était l'arbitre de la France, qu'il pouvait
à son gré, en frappant du pied, faire sortir de terre une république ou
une monarchie; il aimait à se bercer dans cette incertitude où se
plaisent les esprits qui craignent les conclusions, parce qu'un instinct
les avertit qu'ils ne sont plus rien quand les faits sont accomplis.

Les autres chefs républicains s'étaient perdus d'avance par divers
ouvrages: l'éloge de la terreur, en rappelant aux Français 1793, les
avait fait reculer. Le rétablissement de la garde nationale tuait en
même temps, dans les combattants de juillet, le principe ou la puissance
de l'insurrection. M. de La Fayette ne s'aperçut pas qu'en rêvassant la
République, il avait armé contre elle trois millions de gendarmes.

Quoi qu'il en soit, honteux d'être sitôt pris pour dupes, les jeunes
gens essayèrent quelque résistance. Ils répliquèrent par des
proclamations et des affiches aux proclamations et aux affiches du duc
d'Orléans. On lui disait que si les députés s'étaient abaissés à le
supplier d'accepter la lieutenance générale du royaume, la Chambre des
députés, nommée sous une loi aristocratique, n'avait pas le droit de
manifester la volonté populaire. On prouvait à Louis-Philippe qu'il
était fils de Louis-Philippe-Joseph; que Louis-Philippe-Joseph était
fils de Louis-Philippe; que Louis-Philippe était fils de Louis, lequel
était fils de Philippe II, régent; que Philippe II était fils de
Philippe Ier, lequel était frère de Louis XIV: donc Louis-Philippe
d'Orléans était _Bourbon_ et _Capet_, non _Valois_. M. Laffitte n'en
continuait pas moins à le regarder comme étant de la race de Charles IX
et de Henri III, et disait: «Thiers sait cela.»

Plus tard, la réunion Lointier[286] s'écria que la nation était en armes
pour soutenir ses droits par la force. Le comité central du douzième
arrondissement déclara que le peuple n'avait point été consulté sur le
mode de sa Constitution; que la Chambre des députés et la Chambre des
pairs, tenant leurs pouvoirs de Charles X, étaient tombées avec lui,
qu'elles ne pouvaient, en conséquence, représenter la nation; que le
douzième arrondissement ne reconnaissait point la lieutenance générale;
que le gouvernement provisoire devait rester en permanence, sous la
présidence de La Fayette, jusqu'à ce qu'une Constitution eût été
délibérée et arrêtée comme base fondamentale du gouvernement.

         [Note 286: Elle se composait d'un certain nombre de
         républicains qui, à mesure que le dénoûment approchait,
         redoublaient d'efforts. Réunis chez le restaurateur Lointier,
         ils y délibéraient le fusil à la main. Le 30 juillet, ils
         envoyèrent au gouvernement provisoire, siégeant à
         l'Hôtel-de-Ville, une adresse qui commençait par ces mots:
         «Le peuple hier a reconquis ses droits sacrés au prix de son
         sang. Le plus précieux de ses droits est de choisir librement
         son gouvernement. Il faut empêcher qu'aucune proclamation ne
         soit faite qui désigne un chef lorsque la forme même du
         gouvernement ne peut-être déterminée. Il existe une
         représentation provisoire de la nation. Qu'elle reste en
         permanence jusqu'à ce que le voeu de la majorité des Français
         ait pu être connu, etc.» La monarchie de Juillet devait
         trouver devant elle, au premier rang de ses ennemis, les
         principaux membres de la réunion Lointier, Trélat, Guinard,
         Charles Teste, Bastide, Poubelle, Charles Hingray, Chevalier,
         Hubert. Ce dernier fut chargé de remettre au général
         Lafayette l'adresse votée par la réunion; il la portait au
         bout d'une baïonnette. Ce sera lui qui, le 15 mai 1848,
         prononcera la dissolution de l'Assemblée nationale.]

Le 30 au matin, il était question de proclamer la République. Quelques
hommes déterminés menaçaient de poignarder la commission municipale, si
elle ne conservait pas le pouvoir. Ne s'en prenait-on pas aussi à la
Chambre des pairs? On était furieux de son audace. L'audace de la
Chambre des pairs! Certes, c'était là, le dernier outrage et la dernière
injustice qu'elle eût dû s'attendre à éprouver de l'opinion.

Il y eut un projet: vingt jeunes gens des plus ardents devaient
s'embusquer dans une petite rue donnant sur le quai de la Ferraille, et
faire feu sur Louis-Philippe, lorsqu'il se rendrait du Palais-Royal à la
maison de ville. On les arrêta en leur disant: «Vous tuerez en même
temps Laffitte, Pajol et Benjamin Constant.» Enfin on voulait enlever le
duc d'Orléans et l'embarquer à Cherbourg: étrange rencontre, si Charles
X et Philippe se fussent retrouvés dans le même port, sur le même
vaisseau, l'un expédié à la rive étrangère par les bourgeois, l'autre
par les républicains!

       *       *       *       *       *

Le duc d'Orléans, ayant pris le parti d'aller faire confirmer son titre
par les tribuns de l'Hôtel de Ville, descendit dans la cour du
Palais-Royal, entouré de quatre-vingt-neuf députés en casquettes, en
chapeaux ronds, en habits, en redingotes. Le candidat royal est monté
sur un cheval blanc; il est suivi de Benjamin Constant dans une chaise à
porteur ballottée par deux Savoyards. MM. Méchin[287] et Viennet[288],
couverts de sueur et de poussière, marchent entre le cheval blanc du
monarque futur et la brouette du député goutteux, se querellant avec les
deux crocheteurs pour garder les distances voulues. Un tambour à moitié
ivre battait la caisse à la tête du cortège. Quatre huissiers servaient
de licteurs. Les députés les plus zélés meuglaient: Vive le duc
d'Orléans! Autour du Palais-Royal, ces cris eurent quelques succès;
mais, à mesure qu'on avançait vers l'Hôtel de Ville, les spectateurs
devenaient moqueurs ou silencieux. Philippe se démenait sur son cheval
de triomphe, et ne cessait de se mettre sous le bouclier de M. Laffitte,
en recevant de lui, chemin faisant, quelques paroles protectrices. Il
souriait au général Gérard, faisait des signes d'intelligence à M.
Viennet et à M. Méchin, mendiait la couronne en quêtant le peuple avec
son chapeau orné d'une aune de ruban tricolore, tendant la main à
quiconque voulait en passant aumôner cette main. La monarchie ambulante
arrive sur la place de Grève, où elle est saluée des cris: Vive la
République!

         [Note 287: Alexandre-Edme baron _Méchin_ (1772-1849). Il
         avait été, de l'an IX à 1814, préfet des Landes, de la Roër,
         de l'Aisne et du Calvados, et, pendant les Cent-Jours, député
         d'Ille-et-Vilaine. Envoyé en 1819, à la Chambre des députés
         par les électeurs de l'Aisne qui lui renouvelèrent son mandat
         jusqu'à la fin de la Restauration, il fut un des orateurs les
         plus mordants et les plus actifs de l'opposition _libérale_.
         Il coopéra à l'établissement du gouvernement de Juillet, qui
         le nomma préfet du Nord, et bientôt conseiller d'État,
         fonctions qu'il conserva jusqu'en 1840. On a du baron Méchin
         une traduction en vers de _Juvénal_ (1827).]

         [Note 288: Jean-Pons-Guillaume _Viennet_, député de 1820 à
         1837, pair de France de 1839 à 1848, membre de l'Académie
         française (18 novembre 1830). Ce fut lui qui lut au peuple,
         le 31 juillet 1830, la nomination du duc d'Orléans comme
         lieutenant général du royaume. Le XIXe siècle n'a pas eu de
         versificateur plus fécond; il a composé des _Épîtres_, des
         _Satires_, des _Fables_, des tragédies et des comédies en
         vers, des poèmes épiques, des poèmes héroï-comiques, etc.,
         etc. Ultra-classique en littérature, ultra-conservateur en
         politique, du moins après 1830, M. Viennet, de 1830 à 1848, a
         servi de cible aux petits journaux, à la _Mode_, au
         _Charivari_ et au _Corsaire_. Il ripostait d'ailleurs et
         c'était souvent, entre la presse et lui, un prêté rendu. Avec
         quelques ridicules, il était homme d'infiniment d'esprit, et
         ses deux recueils de _Fables_ se lisent avec plaisir. Il a
         laissé des _Mémoires_, encore inédits.]

Quand la matière électorale royale pénétra dans l'intérieur de l'Hôtel
de Ville, des murmures plus menaçants accueillirent le postulant:
quelques serviteurs zélés qui criaient son nom reçurent des gourmades.
Il entre dans la salle du Trône; là se pressaient les blessés et les
combattants des trois journées: une exclamation générale: _Plus de
Bourbons! Vive La Fayette!_ ébranla les voûtes de la salle. Le prince en
parut troublé. M. Viennet lut à haute voix pour M. Laffitte la
déclaration des députés; elle fut écoutée dans un profond silence. Le
duc d'Orléans prononça quelques mots d'adhésion. Alors M. Dubourg dit
rudement à Philippe: «Vous venez de prendre de grands engagements. S'il
vous arrivait jamais d'y manquer, nous sommes gens à vous les rappeler.»
Et le roi futur de répondre tout ému: «Monsieur, je suis honnête homme.»
M. de la Fayette, voyant l'incertitude croissante de l'assemblée, se mit
tout à coup en tête d'abdiquer la présidence: il donne au duc d'Orléans
un drapeau tricolore, s'avance sur le balcon de l'Hôtel de Ville, et
embrasse le prince aux yeux de la foule ébahie, tandis que celui-ci
agitait le drapeau national. Le baiser républicain de La Fayette fit un
roi. Singulier résultat de toute la vie _du héros des Deux Mondes!_

Et puis, _plan! plan!_ la litière de Benjamin Constant et le cheval
blanc de Louis-Philippe rentrèrent moitié hués, moitié bénis, de la
fabrique politique de la Grève au Palais-Marchand. «Ce jour-là même, dit
encore M. Louis Blanc (31 juillet), et non loin de l'Hôtel de Ville, un
bateau placé au bas de la Morgue, et surmonté d'un pavillon noir,
recevait des cadavres qu'on descendait sur des civières. On rangeait ces
cadavres par piles en les couvrant de paille; et, rassemblée le long des
parapets de la Seine, la foule regardait en silence[289].»

         [Note 289: _Histoire de dix ans_, par Louis Blanc, t. I, p.
         350.]

À propos des États de la Ligue et de la confection d'un roi, Palma-Cayet
s'écrie: «Je vous prie de vous représenter quelle réponse eût pu faire
ce petit bonhomme maître Matthieu Delaunay et M. Boucher, curé de
Saint-Benoît, et quelque autre de cette étoffe, à qui leur eût dit
qu'ils dussent être employés pour installer un roi en France à leur
fantaisie?... Les vrais Français ont toujours eu en mépris cette forme
d'élire les rois qui les rend maîtres et valets tout ensemble.»

       *       *       *       *       *

Philippe n'était pas au bout de ses épreuves; il avait encore bien des
mains à serrer, bien des accolades à recevoir; il lui fallait encore
envoyer bien des baisers, saluer bien bas les passants, venir bien des
fois, au caprice de la foule, chanter la Marseillaise sur le balcon des
Tuileries.

Un certain nombre de républicains s'étaient réunis le matin du 31 au
bureau du _National_: lorsqu'ils surent qu'on avait nommé le duc
d'Orléans lieutenant général du royaume, ils voulurent connaître les
opinions de l'homme destiné à devenir leur roi malgré eux. Ils furent
conduits au Palais-Royal par M. Thiers: c'étaient MM. Bastide[290],
Thomas[291], Joubert[292], Cavaignac[293], Marchais[294],
Degousée[295], Guinard[296]. Le prince dit d'abord de fort belles
choses sur la liberté: «Vous n'êtes pas encore roi, répliqua Bastide,
écoutez la vérité; bientôt vous ne manquerez pas de flatteurs.» «Votre
père, ajouta Cavaignac, est régicide comme le mien; cela vous sépare un
peu des autres.» Congratulations mutuelles sur le régicide, néanmoins
avec cette remarque judicieuse de Philippe, qu'il y a des choses dont il
faut garder le souvenir pour ne pas les imiter.

         [Note 290: Jules _Bastide_ (1800-1870). Il avait arboré le
         premier, en juillet 1830, le drapeau tricolore au faîte des
         Tuileries. Après la Révolution de février, il fut ministre
         des affaires étrangères, du 28 février au 20 décembre 1848.
         Lors de sa nomination, on prêta à Marrast, son ancien
         collaborateur au _National_, ce mot qui a plusieurs fois
         servi depuis: «Bastide est étranger aux affaires plaçons-le
         aux affaires étrangères.»]

         [Note 291: Jacques-Léonard-Clément _Thomas_ (1809-1871). Le
         15 mai 1848, il fut nommé commandant en chef de la garde
         nationale de la Seine; mais peu de semaines après, ayant, à
         la tribune de l'Assemblée nationale, appelé la croix de la
         Légion d'honneur un «hochet de la vanité», il fut interrompu,
         insulté, et dut donner sa démission de commandant. Lors du
         coup d'État de 1851, il tenta vainement de soulever la
         Gironde, qui l'avait élu représentant en 1848. Il fut exilé,
         refusa l'amnistie de 1859 et ne rentra qu'après le 4
         septembre 1870. Nommé pendant le siège commandant supérieur
         des gardes nationales de la Seine, il adressa sa démission au
         général Trochu le 14 février 1871 et rentra dans la vie
         privée. Le 18 mars, dès le début de l'insurrection, reconnu
         et arrêté sur la place Pigalle par plusieurs gardes
         nationaux, il fut conduit au comité central de Montmartre,
         rue des Rosiers, et fusillé.]

         [Note 292: C'est par _Joubert_ et son ami Dugied que _la
         Charbonnerie_ a été introduite en France. Impliqués l'un et
         l'autre dans la Conspiration du 19 août 1820, dite
         _Conspiration militaire du Bazar_, ils allèrent offrir leurs
         bras à la révolution de Naples et furent alors affiliés à la
         Société secrète qui enveloppait l'Italie. Dugied, qui en
         revint le premier, rapporta les règlements et ornements
         charbonniques, et se réunit à Bazard, Buchez, Flotard, Cariol
         aîné, Sigaud, Guinard, Corcelles fils, Sautelet et Rouen
         aîné, pour fonder, dans les derniers jours de 1820,
         l'association qui devait, pendant les années qui allaient
         suivre, exercer une si grande et si déplorable influence.
         Joubert fut, en 1822, un des principaux agents du complot de
         Belfort. Il réussit encore à s'échapper et gagna l'Espagne,
         où il se battit contre les soldats français. Au combat de
         Llers, il fut fait prisonnier. Comme il avait reçu deux coups
         de feu à la jambe, il fut conduit à l'hôpital de Perpignan,
         d'où son ami Dugied parvint, à prix d'or, à le faire évader.
         Il put gagner la Belgique, où il resta jusqu'en 1830.--Voir
         la Notice sur _la Charbonnerie_, par M. Trélat, dans _Paris
         révolutionnaire_; 1848.]

         [Note 293: Édouard-Louis-Godefroi _Cavaignac_, frère aîné du
         général Eugène Cavaignac (1801-1845). La monarchie de juillet
         n'eut pas d'adversaire plus redoutable. Homme de plume et
         homme d'action, conspirateur ardent autant qu'habile, chef de
         la _Société des Droits de l'homme_, il ne cessa, pendant
         quinze ans, de lutter pour le triomphe de la Révolution et du
         communisme, avec toutes les armes et sur tous les terrains,
         dans la rue et dans la presse, à la Cour d'Assises et à la
         Cour des pairs, en prison et en exil. Il mourut à la peine,
         en 1845, le 5 mai, comme Napoléon. N'avait-il pas été le
         Napoléon de l'émeute?]

         [Note 294: André-Louis-Augustin _Marchais_ (1800-1857).
         Encore un conspirateur émérite. Il prit part, en 1820, à la
         Conspiration du 19 août, et se fit, en 1821, affilier à la
         Charbonnerie, dont il devint l'un des chefs. Sous
         Louis-Philippe, il est l'un des accusés du procès d'avril
         1834. En 1848, il est l'un des commissaires extraordinaires
         de Ledru-Rollin. Sous le Second Empire, en 1853, il est
         arrêté comme membre de la Société secrète _la Marianne_ et
         condamné à trois ans de prison. Rendu quelque temps après à
         la liberté, il quitte la France et va mourir à
         Constantinople.]

         [Note 295: Marie-Anne-Joseph _Dégousée_ (1795-1862). Après
         avoir conspiré sous la Restauration et concouru activement
         aux journées de Juillet 1830, il conspira sous Louis-Philippe
         et se battit sur les barricades de février 1848. Député de la
         Sarthe à l'Assemblée constituante, il soutint le gouvernement
         du général Cavaignac. Non réélu à la législative, il reprit
         ses fonctions d'ingénieur civil et s'occupa principalement du
         forage des puits artésiens.]

         [Note 296: Joseph Augustin _Guinard_ (1799-1874). Comme
         Degousée, il conspira contre le gouvernement de la
         Restauration et contre la monarchie de Juillet. Comme lui,
         représentant du peuple à la Constituante, il appuya le
         général Cavaignac; comme lui encore, il ne fut pas réélu à la
         Législative; mais, au lieu de rentrer sagement dans la vie
         privée, il fit cause commune, le 13 juin 1849, avec les
         députés de la Montagne et fut arrêté au Conservatoire des
         Arts-et-Métiers. Traduit devant la Haute-Cour de Versailles
         et condamné à la déportation perpétuelle, il fut détenu
         successivement à Doullens et à Belle Isle. Il fut rendu à la
         liberté en 1854, et vécut depuis lors dans la retraite.]

Des républicains qui n'étaient pas de la réunion du _National_
entrèrent. M. Trélat dit à Philippe: «Le peuple est le maître; vos
fonctions sont provisoires; il faut que le peuple exprime sa volonté: le
consultez-vous, oui ou non?»

M. Thiers, frappant sur l'épaule de M. Thomas et interrompant ces
discours dangereux: «Monseigneur, n'est-ce pas que voilà un beau
colonel?--C'est vrai, répond Louis-Philippe.--Qu'est-ce qu'il dit donc?
s'écrie-t-on. Nous prend-il pour un troupeau qui vient se vendre?» Et
l'on entend de toutes parts ces mots contradictoires: «C'est la tour de
Babel! Et l'on appelle cela un roi citoyen! la République? Gouvernez
donc avec des républicains!» Et M. Thiers de s'écrier: «J'ai fait là une
belle ambassade!»

Puis M. de La Fayette descendit au Palais-Royal: le citoyen faillit être
étouffé sous les embrassements de son roi. Toute la maison était pâmée.

Les vestes étaient aux postes d'honneur, les casquettes dans les salons,
les blouses à table avec les princes et les princesses; dans le conseil,
des chaises, point de fauteuils; la parole à qui la voulait;
Louis-Philippe, assis entre M. de La Fayette et M. Laffitte, les bras
passés sur l'épaule de l'un et de l'autre, s'épanouissait d'égalité et
de bonheur.

J'aurais voulu mettre plus de gravité dans la description de ces scènes
qui ont produit une grande révolution, ou, pour parler plus
correctement, de ces scènes par lesquelles sera hâtée la transformation
du monde; mais je les ai vues; des députés qui en étaient les acteurs ne
pouvaient s'empêcher d'une certaine confusion, en me racontant de quelle
manière, le 31 juillet, ils étaient allés forger--un roi.

On faisait à Henri IV, non catholique, des objections qui ne le
ravalaient pas et qui se mesuraient à la hauteur même du trône: on lui
remontrait «que saint Louis n'avoit pas été canonisé à Genève, mais à
Rome: que si le roi n'étoit catholique, il ne tiendroit pas le premier
rang des rois en la chrétienté; qu'il n'étoit pas beau que le roi priât
d'une sorte et son peuple d'une autre; que le roi ne pourrait être sacré
à Reims et qu'il ne pourroit être enterré à Saint-Denis s'il n'étoit
catholique.»

Qu'objectait-on à Philippe avant de le faire passer au dernier tour de
scrutin? On lui objectait qu'il n'était pas assez _patriote_.

Aujourd'hui que la révolution est consommée, on se regarde comme offensé
lorsqu'on ose rappeler ce qui se passa au point de départ; on craint de
diminuer la solidité de la position qu'on a prise, et quiconque ne
trouve pas dans l'origine du fait commençant la gravité du fait
accompli, est un détracteur.

Lorsqu'une colombe descendait pour apporter à Clovis l'huile sainte,
lorsque les rois chevelus étaient élevés sur un bouclier, lorsque saint
Louis tremblait, par sa vertu prématurée, en prononçant à son sacre le
serment de n'employer son autorité que pour la gloire de Dieu et le bien
de son peuple, lorsque Henri IV, après son entrée à Paris, alla se
prosterner à Notre-Dame, que l'on vit ou que l'on crut voir, à sa
droite, un bel enfant qui le défendait et que l'on prit pour son ange
gardien, je conçois que le diadème était sacré; l'oriflamme reposait
dans les tabernacles du ciel. Mais depuis que, sur une place publique,
un souverain, les cheveux coupés, les mains liées derrière le dos, a
abaissé sa tête sous le glaive au son du tambour; depuis qu'un autre
souverain, environné de la plèbe, est allé mendier des votes pour son
_élection_, au bruit du même tambour, sur une autre place publique, qui
conserve la moindre illusion sur la couronne? Qui croit que cette
royauté meurtrie et souillée puisse encore imposer au monde? Quel homme,
sentant un peu son coeur battre, voudrait avaler le pouvoir dans ce
calice de honte et de dégoût que Philippe a vidé d'un seul trait sans
vomir? La monarchie européenne aurait pu continuer sa vie, si l'on eût
conservé en France la monarchie mère, fille d'un saint et d'un grand
homme; mais on en a dispersé les semences: rien n'en renaîtra.

       *       *       *       *       *

Vous venez de voir la royauté de la Grève s'avancer poudreuse et
haletante sous le drapeau tricolore, au milieu de ses insolents amis;
voyez maintenant la royauté de Reims se retirer, à pas mesurés, au
milieu de ses aumôniers et de ses gardes, marchant dans toute
l'exactitude de l'étiquette, n'entendant pas un mot qui ne fût un mot de
respect, et révérée même de ceux qui la détestaient. Le soldat, qui
l'estimait peu, se faisait tuer pour elle; le drapeau blanc, placé sur
son cercueil avant d'être reployé pour jamais, disait au vent:
Saluez-moi: j'étais à Ivry; j'ai vu mourir Turenne; les Anglais me
connurent à Fontenoy; j'ai fait triompher la liberté sous Washington;
j'ai délivré la Grèce et je flotte encore sur les murailles d'Alger!

Le 31, à l'aube du jour, à l'heure même où le duc d'Orléans, arrivé à
Paris, se préparait à l'acceptation de la lieutenance générale, les gens
du service de Saint-Cloud se présentèrent au bivouac du pont de Sèvres,
annonçant qu'ils étaient congédiés, et que le roi était parti à trois
heures et demie du matin. Les soldats s'émurent, puis ils se calmèrent à
l'apparition du Dauphin: il s'avançait à cheval, comme pour les enlever
par un de ces mots qui mènent les Français à la mort ou à la victoire;
il s'arrête au front de la ligne, balbutie quelques phrases, tourne
court et rentre au château. Le courage ne lui faillit pas, mais la
parole. La misérable éducation de nos princes de la branche aînée,
depuis Louis XIV, les rendait incapables de supporter une contradiction,
de s'exprimer comme tout le monde, et de se mêler au reste des hommes.

Cependant, les hauteurs de Sèvres et les terrasses de Bellevue se
couronnaient d'hommes du peuple: on échangea quelques coups de fusil.
Le capitaine qui commandait à l'avant-garde du pont de Sèvres passa à
l'ennemi; il mena une pièce de canon et une partie de ses soldats aux
bandes réunies sur la route du _Point du Jour_. Alors les Parisiens et
la garde convinrent qu'aucune hostilité n'aurait lieu jusqu'à ce que
l'évacuation de Saint-Cloud et de Sèvres fût effectuée. Le mouvement
rétrograde commença; les Suisses furent enveloppés par les habitants de
Sèvres, jetèrent bas leurs armes, bien que dégagés presque aussitôt par
les lanciers, dont le lieutenant-colonel fut blessé. Les troupes
traversèrent Versailles, où la garde nationale faisait le service depuis
la veille avec les grenadiers de La Rochejaquelein, l'une sous la
cocarde tricolore, les autres avec la cocarde blanche. Madame la
Dauphine arriva de Vichy et rejoignit la famille royale à Trianon, jadis
séjour préféré de Marie-Antoinette. À Trianon, M. de Polignac se sépara
de son maître.

On a dit que madame la Dauphine était opposée aux ordonnances: le seul
moyen de bien juger les choses, c'est de les considérer dans leur
essence; le plébéien sera toujours d'avis de la liberté, le prince
inclinera toujours au pouvoir. Il ne leur en faut faire ni un crime ni
un mérite; c'est leur nature. Madame la Dauphine aurait peut-être désiré
que les ordonnances eussent paru dans un moment plus opportun, alors que
de meilleures précautions eussent été prises pour en garantir le succès;
mais au fond elles lui plaisaient et lui devaient plaire. Madame la
duchesse de Berry en était ravie. Ces deux princesses crurent que la
royauté, hors de page, était enfin affranchie des entraves que le
gouvernement représentatif attache au pied du souverain.

On est étonné, dans ces événements de juillet, de ne pas rencontrer le
corps diplomatique, lui qui n'était que trop consulté de la cour et qui
se mêlait trop de nos affaires.

Il est question deux fois des ambassadeurs étrangers dans nos derniers
troubles. Un homme fut arrêté aux barrières, et le paquet dont il était
porteur envoyé à l'Hôtel de Ville: c'était une dépêche de M. de
Loevenhielm[297] au roi de Suède. M. Baude fit remettre cette dépêche à
la légation suédoise sans l'ouvrir. La correspondance de lord Stuart
étant tombée entre les mains des meneurs populaires, elle lui fut
pareillement renvoyée sans avoir été ouverte, ce qui fit merveille à
Londres. Lord Stuart, comme ses compatriotes, adorait le désordre chez
l'étranger: sa diplomatie était de la _police_, ses dépêches, des
_rapports_. Il m'aimait assez lorsque j'étais ministre, parce que je le
traitais sans façon et que ma porte lui était toujours ouverte; il
entrait chez moi en bottes à toute heure, crotté et vêtu comme un
voleur, après avoir couru sur les boulevards et chez les dames, qu'il
payait mal et qui l'appelaient _Stuart_[298].

         [Note 297: Ministre plénipotentiaire de Suède près la cour de
         France.--Le comte Gustave de Loevenhielm était, depuis 1818 à
         Paris, où il résida pendant trente-huit ans. Possesseur d'une
         grande fortune, il l'employait à secourir les malheureux et à
         protéger les arts.]

         [Note 298: «L'auteur, dit ici M. de Marcellus, p. 389, a
         négligé de citer la source où il a puisé ces détails
         biographiques concernant sir Charles Stuart, ambassadeur
         britannique à Paris pendant son ministère. Je vais y
         suppléer. Cette source, c'est moi-même. C'est moi, en effet,
         qui osai soulever à ses yeux, mais pour son édification
         privée, un coin du voile qui cachait ces mystères galants de
         la diplomatie.» Sur lord Stuart, voir au tome IV, la note de
         la page 276.]

J'avais conçu la diplomatie sur un nouveau plan: n'ayant rien à cacher,
je parlais tout haut; j'aurais montré mes dépêches au premier venu,
parce que je n'avais aucun projet pour la gloire de la France que je ne
fusse déterminé à accomplir en dépit de tout opposant.

J'ai dit cent fois à sir Charles Stuart en riant, et j'étais sérieux:
«Ne me cherchez pas querelle: si vous me jetez le gant, je le relève. La
France ne vous a jamais fait la guerre avec l'intelligence de votre
position; c'est pourquoi vous nous avez battus; mais ne vous y fiez
pas[299].»

         [Note 299: C'est à peu près ce que j'écrivais à M. Canning,
         en 1823. (Voyez le _Congrès de Vérone_.) Ch.]

Lord Stuart vit donc nos _troubles de juillet_ dans toute cette bonne
nature qui jubile de nos misères; mais les membres du corps
diplomatique, ennemis de la cause populaire, avaient plus ou moins
poussé Charles X aux ordonnances, et cependant, quand elles parurent,
ils ne firent rien pour sauver le monarque; que si M. Pozzo di
Borgo[300] se montra inquiet d'un coup d'État, ce ne fut ni pour le roi
ni pour le peuple.

         [Note 300: Sur Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, voir,
         au tome IV, la note 1 de la page 16.]

Deux choses sont certaines:

Premièrement, la révolution de juillet attaquait les traités de la
quadruple alliance: la France des Bourbons faisait partie de cette
alliance; les Bourbons ne pouvaient donc être dépossédés violemment sans
mettre en péril le nouveau droit politique de l'Europe.

Secondement, dans une monarchie, les légations étrangères ne sont point
accréditées auprès du _gouvernement_; elles le sont auprès du monarque.
Le strict devoir de ces légations était donc de se réunir à Charles X et
de le suivre tant qu'il serait sur le sol français.

N'est-il pas singulier que le seul ambassadeur à qui cette idée soit
venue ait été le représentant de Bernadotte, d'un roi qui n'appartenait
pas aux vieilles familles de souverains? M. de Loevenhielm allait
entraîner le baron de Werther[301] dans son opinion, quand M. Pozzo di
Borgo s'opposa à une démarche qu'imposaient les lettres de créance et
que commandait l'honneur.

         [Note 301: Ministre plénipotentiaire de Prusse à Paris, de
         1824 à 1837.--Son fils, le baron Charles de Werther, fut
         appelé, au mois d'octobre 1869, à remplacer à Paris le comte
         de Goltz, avec le double titre d'ambassadeur de la Prusse et
         de la Confédération de l'Allemagne du Nord; il garda ce poste
         jusqu'à la rupture des relations diplomatiques au mois de
         juillet 1870.]

Si le corps diplomatique se fût rendu à Saint-Cloud, la position de
Charles X changeait: les partisans de la légitimité eussent acquis dans
la Chambre élective une force qui leur manqua tout d'abord; la crainte
d'une guerre possible eût alarmé la classe industrielle; l'idée de
conserver la paix en gardant Henri V eût entraîné dans le parti de
l'enfant royal une masse considérable de populations.

M. Pozzo di Borgo s'abstint pour ne pas compromettre ses fonds à la
Bourse ou chez des banquiers, et surtout pour ne pas exposer sa place.
Il a joué au cinq pour cent sur le cadavre de la légitimité capétienne,
cadavre qui communiquera la mort aux autres rois vivants. Il ne
manquera plus, dans quelque temps d'ici, que d'essayer, selon l'usage,
de faire passer cette faute irréparable d'un intérêt personnel pour une
combinaison profonde.

Les ambassadeurs qu'on laisse trop longtemps à la même cour prennent les
moeurs du pays où ils résident: charmés de vivre au milieu des honneurs,
ne voyant plus les choses comme elles sont, ils craignent de laisser
passer dans leurs dépêches une vérité qui pourrait amener un changement
dans leur position. Autre chose est, en effet, d'être Esterhazy,
Werther, Pozzo à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, ou bien LL. EE. les
ambassadeurs à la cour de France[302]. On a dit que M. Pozzo avait des
rancunes contre Louis XVIII et Charles X, à propos du cordon bleu et de
la pairie. On eut tort de ne pas le satisfaire; il avait rendu aux
Bourbons des services, en haine de son compatriote Bonaparte. Mais si à
Gand il décida la question du trône en provoquant le départ subit de
Louis XVIII pour Paris, il se peut vanter qu'en empêchant le corps
diplomatique de faire son devoir dans les journées de juillet, il a
contribué à faire tomber de la tête de Charles X la couronne qu'il avait
aidé à replacer sur le front de son frère.

         [Note 302: Il semblerait ressortir, du contexte de cette
         phrase que le prince Esterhazy, au moment de la révolution de
         Juillet, était ambassadeur à Paris. Ce serait une erreur.
         L'ambassadeur d'Autriche à Paris, en 1830, était le comte
         d'Appony.]

Je le pense depuis longtemps, les corps diplomatiques, nés dans des
siècles soumis à un autre droit des gens, ne sont plus en rapport avec
la société nouvelle: des gouvernements publics, des communications
faciles font qu'aujourd'hui les cabinets sont à même de traiter
directement ou sans autre intermédiaires que des agents consulaires,
dont il faudrait accroître le nombre et améliorer le sort: car, à cette
heure, l'Europe est industrielle. Les espions titrés, à prétentions
exorbitantes, qui se mêlent de tout pour se donner une importance qui
leur échappe, ne servent qu'à troubler les cabinets près desquels ils
sont accrédités, et à nourrir leurs maîtres d'illusions. Charles X eut
tort, de son côté, en n'invitant pas le corps diplomatique à se rendre à
sa cour; mais ce qu'il voyait lui semblait un rêve; il marchait de
surprise en surprise. C'est ainsi qu'il ne manda pas auprès de lui M. le
duc d'Orléans; car, ne se croyant en danger que du côté de la
république, le péril d'une usurpation ne lui vint jamais en pensée.

       *       *       *       *       *

Charles X partit dans la soirée pour Rambouillet avec les princesses et
M. le duc de Bordeaux. Le nouveau rôle de M. le duc d'Orléans fit naître
dans la tête du roi les premières idées d'abdication. Monsieur le
dauphin, toujours à l'arrière-garde, mais ne se mêlant point aux
soldats, leur fit distribuer à Trianon ce qui restait de vins et de
comestibles.

À huit heures et un quart du soir, les divers corps se mirent en marche.
Là expira la fidélité du 5e léger. Au lieu de suivre le mouvement, il
revint à Paris: on rapporta son drapeau à Charles X, qui refusa de le
recevoir, comme il avait refusé de recevoir celui du 50e.

Les brigades étaient dans la confusion, les armes mêlées; la cavalerie
dépassait l'infanterie et faisait ses haltes à part. À minuit, le 31
juillet expirant, on s'arrêta à Trappes. Le Dauphin coucha dans une
maison en arrière de ce village.

Le lendemain, 1er août, il partit pour Rambouillet, laissant les troupes
bivouaquées à Trappes. Celles-ci levèrent leur camp à onze heures.
Quelques soldats, étant allés acheter du pain dans les hameaux, furent
massacrés.

Arrivée à Rambouillet, l'armée fut cantonnée autour du château.

Dans la nuit du 1er au 2 août, trois régiments de la grosse cavalerie
reprirent le chemin de leurs anciennes garnisons. On croit que le
général Bordesoulle[303], commandant la grosse cavalerie de la garde,
avait fait sa capitulation à Versailles. Le 2e de grenadiers partit
aussi le 2 au matin, après avoir renvoyé ses guidons chez le roi. Le
Dauphin rencontra ces grenadiers déserteurs; ils se formèrent en
bataille pour rendre les honneurs au prince, et continuèrent leur
chemin. Singulier mélange d'infidélité et de bienséance! Dans cette
révolution des trois journées, personne n'avait de passion; chacun
agissait selon l'idée qu'il s'était faite de son droit ou de son devoir:
le droit conquis, le devoir rempli, nulle inimitié comme nulle affection
ne restait; l'un craignait que le droit ne l'entraînât trop loin,
l'autre que le devoir ne dépassât les bornes. Peut-être n'est-il arrivé
qu'une fois, et peut-être n'arrivera-t-il plus, qu'un peuple se soit
arrêté devant sa victoire, et que des soldats qui avaient défendu un
roi, tant qu'il avait paru vouloir se battre, lui aient remis leurs
étendards avant de l'abandonner. Les ordonnances avaient affranchi le
peuple de son serment; la retraite, sur le champ de bataille, affranchit
le grenadier de son drapeau.

         [Note 303: Étienne Tardif de Pommeroux, comte de
         _Bordesoulle_ (1771-1837). Il prit part à toutes les guerres
         de la Révolution et de l'Empire, se rallia en 1814 au
         gouvernement des Bourbons et suivit Louis XVIII à Gand. En
         1823, nommé général en chef du corps de réserve à l'armée
         d'Espagne, il établit le blocus de Cadix et prit une grande
         part à la victoire du Trocadéro. Au retour de cette campagne,
         il fut élevé à la pairie. Il ne refusa pas le serment au
         gouvernement de Louis-Philippe, et resta à la Chambre haute
         jusqu'à sa mort.]

       *       *       *       *       *

Charles X se retirant, les républicains reculant, rien n'empêchait la
monarchie élue d'avancer. Les provinces, toujours moutonnières et
esclaves de Paris, à chaque mouvement du télégraphe ou à chaque drapeau
tricolore perché sur le haut d'une diligence, criaient: Vive Philippe!
ou: Vive la Révolution!

L'ouverture de la session fixée au 3 août, les pairs se transportèrent à
la Chambre des députés: je m'y rendis, car tout était encore provisoire.
Là fut représenté un autre acte de mélodrame: le trône resta vide et
l'anti-roi s'assit à côté. On eût dit du chancelier ouvrant par
procuration une session du parlement anglais, en l'absence du souverain.

Philippe parla de la funeste nécessité où il s'était trouvé d'accepter
la lieutenance générale pour nous sauver tous, de la révision de
l'article 14 de La Charte, de la liberté que lui, Philippe, portait dans
son coeur et qu'il allait faire déborder sur nous, comme la paix sur
l'Europe. Jongleries de discours et de constitution répétées à chaque
phase de notre histoire, depuis un demi-siècle. Mais l'attention devint
très vive quand le prince fit cette déclaration:

Messieurs les pairs et messieurs les députés,

«Aussitôt que les deux Chambres seront constituées, je ferai porter à
votre connaissance l'acte d'abdication de S. M. le roi Charles X. Par ce
même acte, Louis-Antoine de France, dauphin, renonce également à ses
droits. Cet acte a été remis entre mes mains hier, 2 août, à onze heures
du soir. J'en ordonne ce matin le dépôt dans les archives de la Chambre
des pairs, et je le fais insérer dans la partie officielle du
_Moniteur_.»

       *       *       *       *       *

Par une misérable ruse et une lâche réticence, le duc d'Orléans supprime
ici le nom de Henri V, en faveur duquel les deux rois avaient abdiqué.
Si, à cette époque, chaque Français eût pu être consulté
individuellement, il est probable que la majorité se fût prononcée en
faveur de Henri V; une partie des républicains même l'aurait accepté, en
lui donnant La Fayette pour mentor. Le germe de la légitimité resté en
France, les deux vieux rois allant finir leurs jours à Rome, aucune des
difficultés qui entourent une usurpation et qui la rendent suspecte aux
divers partis n'aurait existé[304]. L'adoption des cadets de Bourbon
était non seulement un péril, c'était un contre-sens politique: la
France nouvelle est républicaine; elle ne veut point de roi, du moins
elle ne veut point un roi de la vieille race. Encore quelques années,
nous verrons ce que deviendront nos libertés et ce que sera cette paix
dont le monde se doit réjouir. Si l'on peut juger de la conduite du
nouveau personnage élu, par ce que l'on connaît de son caractère, il est
présumable que ce prince ne croira pouvoir conserver sa monarchie qu'en
opprimant au dedans et en rampant au dehors.

         [Note 304: Ce que dit ici Chateaubriand, un des plus
         illustres serviteurs de la monarchie de Juillet le dira plus
         tard, à son tour: «C'eût été certainement un grand bien pour
         la France, a écrit M. Guizot, et, de sa part, un grand acte
         d'intelligence, comme de vertu politique, que sa résistance
         se renfermât dans les limites du droit monarchique et qu'elle
         ressaisît ses libertés sans renverser le gouvernement. On ne
         garantit jamais mieux le respect de ses propres droits qu'en
         respectant les droits qui les balancent; et, quand on a
         besoin de la monarchie, il est plus sûr de la maintenir que
         de la fonder.» M. Guizot ajoute: «_La royauté de M. le duc de
         Bordeaux, avec M. le duc d'Orléans pour régent, eût été la
         solution la plus constitutionnelle et aussi la plus
         politique._» (MÉLANGES HISTORIQUES ET POLITIQUES, par M.
         Guizot, préface, p. XXIII.)]

Le tort réel de Louis-Philippe n'est pas d'avoir accepté la couronne
(acte d'ambition dont il y a des milliers d'exemples et qui n'attaque
qu'une institution politique); son véritable délit est d'avoir été
tuteur infidèle, d'avoir dépouillé _l'enfant et l'orphelin_, délit
contre lequel l'Écriture n'a pas assez de malédictions: or, jamais la
_justice morale_ (qu'on la nomme fatalité ou Providence, je l'appelle,
moi, conséquence inévitable du mal) n'a manqué de punir les infractions
à la _loi morale_.

Philippe, son gouvernement, tout cet ordre de choses impossibles et
contradictoires, périra, dans un temps plus ou moins retardé par des cas
fortuits, par des complications d'intérêts intérieurs et extérieurs, par
l'apathie et la corruption des individus, par la légèreté des esprits,
l'indifférence et l'effacement des caractères; mais, quelle que soit la
durée du régime actuel, elle ne sera jamais assez longue pour que la
branche d'Orléans puisse pousser de profondes racines.

Charles X, apprenant les progrès de la révolution, n'ayant rien dans son
âge et dans son caractère de propre à arrêter ces progrès, crut parer le
coup porté à sa race en abdiquant avec son fils, comme Philippe
l'annonça aux députés. Dès le premier août il avait écrit un mot
approuvant l'ouverture de la session, et, comptant sur le sincère
attachement de son cousin le duc d'Orléans, il le nommait, de son côté,
lieutenant général du royaume. Il alla plus loin le 2, car il ne voulait
plus que s'embarquer et demandait des commissaires pour le protéger
jusqu'à Cherbourg. Ces appariteurs ne furent point reçus d'abord par la
maison militaire. Bonaparte eut aussi pour gardes des commissaires, la
première fois russes, la seconde fois français; mais il ne les avait pas
demandés.

Voici la lettre de Charles X:

                                          «Rambouillet, ce 2 août 1830.

«Mon cousin, je suis trop profondément peiné des maux qui affligent ou
qui pourraient menacer mes peuples pour n'avoir pas cherché un moyen de
les prévenir. J'ai donc pris la résolution d'abdiquer la couronne en
faveur de mon petit-fils le duc de Bordeaux.

«Le dauphin, qui partage mes sentiments, renonce aussi à ses droits en
faveur de son neveu.

«Vous aurez donc, par votre qualité de lieutenant général du royaume, à
faire proclamer l'avénement de Henri V à la couronne. Vous prendrez
d'ailleurs toutes les mesures qui vous concernent pour régler les
formes du gouvernement pendant la minorité du nouveau roi. Ici je me
borne à faire connaître ces dispositions; c'est un moyen d'éviter encore
bien des maux.

«Vous communiquerez mes intentions au corps diplomatique, et vous me
ferez connaître le plus tôt possible la proclamation par laquelle mon
petit-fils sera reconnu roi sous le nom de Henri V....

«Je vous renouvelle, mon cousin, l'assurance des sentiments avec
lesquels je suis votre affectionné cousin.

                                             «CHARLES.»


Si M. le duc d'Orléans eût été capable d'émotion ou de remords, cette
signature: _Votre affectionné cousin_, n'aurait-elle pas dû le frapper
au coeur? On doutait si peu à Rambouillet de l'efficacité des
abdications, que l'on préparait le jeune prince à son voyage: la cocarde
tricolore, son égide, était déjà façonnée par les mains des plus grands
zélateurs des ordonnances. Supposez que madame la duchesse de Berry,
partie subitement avec son fils, se fût présentée à la Chambre des
députés au moment où M. le duc d'Orléans y prononçait le discours
d'ouverture, il restait deux chances; chances périlleuses! mais du
moins, une catastrophe arrivant, l'enfant enlevé au ciel n'aurait pas
traîné de misérables jours en terre étrangère.

Mes conseils, mes voeux, mes cris, furent impuissants; je demandais en
vain Marie-Caroline: la mère de Bayard, prêt à quitter le château
paternel, «ploroit,» dit le loyal serviteur. «La bonne gentil femme
sortit par le derrière de la tour, et fit venir son fils auquel elle
dit ces paroles: «Pierre, mon ami, soyez doux et courtois en ostant de
vous tout orgueil; _soyez humble et serviable à toutes gens; soyez loyal
en faicts et dits; soyez secourable aux pauvres veufves et orphelins, et
Dieu le vous guerdonnera_....» Alors la bonne dame tira hors de sa
manche une petite boursette en laquelle avoit seulement six écus en or
et un en monnoie qu'elle donna à son fils.»

Le chevalier sans peur et sans reproche partit avec six écus d'or dans
une petite boursette pour devenir le plus brave et le plus renommé des
capitaines. Henri, qui n'a peut-être pas six écus d'or, aura bien
d'autres combats à rendre; il faudra qu'il lutte contre le malheur,
champion difficile à terrasser. Glorifions les mères qui donnent de si
tendres et de si bonnes leçons à leur fils! Bénie donc soyez-vous, ma
mère, de qui je tiens ce qui peut avoir honoré et discipliné ma vie!

Pardon de tous ces souvenirs; mais peut-être la tyrannie de ma mémoire,
en faisant entrer le passé dans le présent, ôte à celui-ci une partie de
ce qu'il a de misérable.

Les trois commissaires députés vers Charles X étaient MM. de Schonen,
Odilon Barrot et le maréchal Maison. Renvoyés par les postes militaires,
ils reprirent la route de Paris. Un flot populaire les reporta vers
Rambouillet.

       *       *       *       *       *

Le bruit se répandit, le 2 au soir, à Paris que Charles X refusait de
quitter Rambouillet jusqu'à ce que son petit-fils eût été reconnu. Une
multitude s'assembla le 3 au matin aux Champs-Élysées, criant: «À
Rambouillet! à Rambouillet! Il ne faut pas qu'un seul Bourbon en
réchappe.» Des hommes riches se trouvaient mêlés à ces groupes, mais, le
moment arrivé, ils laissèrent partir la _canaille_, à la tête de
laquelle se plaça le général Pajol, qui prit le colonel Jacqueminot[305]
pour son chef d'état-major. Les commissaires qui revenaient, ayant
rencontré les éclaireurs de cette colonne, retournèrent sur leurs pas et
furent introduits alors à Rambouillet. Le roi les questionna sur la
force des insurgés, puis, s'étant retiré, il fit appeler Maison, qui lui
devait sa fortune et le bâton de maréchal[306]: «Maison, je vous demande
sur l'honneur de me dire, foi de soldat, si ce que les commissaires ont
raconté est vrai?» Le maréchal répondit: «Ils ne vous ont dit que la
moitié de la vérité.»

         [Note 305: Jean-François _Jacqueminot_, vicomte de Ham
         (1787-1865). Colonel sous l'Empire, et chargé, après
         Waterloo, de reconduire la brigade Wathier dans le Midi, il
         brisa son épée pour ne pas assister au licenciement de
         l'armée. Il se retira à Bar-le-Duc, où il fonda une filature,
         dans laquelle il plaça de vieux soldats de la République et
         de l'Empire. Député des Vosges au moment des journées de
         Juillet, il y prit une part active, et il fut nommé, après la
         retraite de La Fayette, maréchal de camp et chef d'état-major
         de la garde nationale parisienne. Lieutenant-général depuis
         1837, créé vicomte par Louis-Philippe, il devint, en 1842,
         commandant supérieur de la garde nationale. Il l'était encore
         au 24 février 1848, et il vit alors cette même garde, dont il
         avait en 1830 applaudi la révolte, méconnaître ses ordres
         pour suivre les exemples qu'il avait lui-même autrefois
         donnés.]

         [Note 306: Voyez ci-dessus la note 1 de la page 71.]

Il restait encore, le 3 août, à Rambouillet, trois mille cinq cents
hommes de l'infanterie de la garde, quatre régiments de cavalerie
légère, formant vingt escadrons, et présentant deux mille hommes. La
maison militaire, gardes du corps, etc., cavalerie et infanterie, se
montait à treize cents hommes; en tout huit mille huit cents hommes,
sept batteries attelées et composées de quarante-deux pièces de canon. À
dix heures du soir on fait sonner le boute-selle; tout le camp se met en
route pour Maintenon, Charles X et sa famille marchant au milieu de la
colonne funèbre qu'éclairait à peine la lune voilée.

Et devant qui se retirait-on? Devant une troupe presque sans armes,
arrivant en omnibus, en fiacres, en petites voitures de Versailles et de
Saint-Cloud. Le général Pajol se croyait bien perdu lorsqu'il fut forcé
de se mettre à la tête de cette multitude[307], laquelle, après tout, ne
s'élevait pas au delà de quinze mille individus, avec l'adjonction des
Rouennais arrivés. La moitié de cette troupe restait sur les chemins.
Quelques jeunes gens exaltés, vaillants et généreux, mêlés à ce ramas,
se seraient sacrifiés; le reste se fût probablement dispersé. Dans les
champs de Rambouillet, en rase campagne, il eût fallu aborder le feu de
la ligne et de l'artillerie; une victoire, selon toutes les apparences,
eût été remportée. Entre la victoire du peuple à Paris et la victoire du
roi à Rambouillet, des négociations se seraient établies.

         [Note 307: «Le général Pajol m'a dit à moi-même, peu de temps
         avant sa mort, que dans sa longue carrière militaire il ne
         s'était jamais cru si près de subir une défaite.» (Marcellus,
         _Chateaubriand et son temps_, p. 392.)]

Quoi! parmi tant d'officiers, il ne s'en est pas trouvé un assez résolu
pour se saisir du commandement au nom de Henri V? Car, après tout,
Charles X et le Dauphin n'étaient plus rois!

Ne voulait-on pas combattre: que ne se retirait-on à Chartres? Là, on
eût été hors de l'atteinte de la populace de Paris; encore mieux à
Tours, en s'appuyant sur des provinces légitimistes. Charles X demeuré
en France, la majeure partie de l'armée serait demeurée fidèle. Les
camps de Boulogne et de Lunéville étaient levés et marchaient à son
secours. Mon neveu, le comte Louis, amenait son régiment, le 4e
chasseurs, qui ne se débanda qu'en apprenant la retraite de Rambouillet.
M. de Chateaubriand fut réduit à escorter sur un _pony_ le monarque
jusqu'au lieu de son embarcation. Si, rendu dans une ville, à l'abri
d'un premier coup de main, Charles X eût convoqué les deux Chambres,
plus de la moitié de ces Chambres aurait obéi Casimir Périer, le général
Sébastiani et cent autres avaient attendu, s'étaient débattus contre la
cocarde tricolore; ils redoutaient les périls d'une révolution
populaire: que dis-je? le lieutenant général du royaume, mandé par le
roi et ne voyant pas la bataille gagnée, se serait dérobé à ses
partisans et conformé à l'injonction royale. Le corps diplomatique, qui
ne fit pas son devoir, l'eût fait alors en se rangeant autour du
monarque. La République, installée à Paris au milieu de tous les
désordres, n'aurait pas duré un mois en face d'un gouvernement régulier
constitutionnel, établi ailleurs. Jamais on ne perdit la partie à si
beau jeu, et quand on l'a perdue de la sorte, il n'y a plus de revanche:
allez donc parler de liberté aux citoyens et d'honneur aux soldats après
les ordonnances de juillet et la retraite de Saint-Cloud!

Viendra peut-être le temps, quand une société nouvelle aura pris la
place de l'ordre social actuel, que la guerre paraîtra une monstrueuse
absurdité, que le principe même n'en sera plus compris; mais nous n'en
sommes pas là. Dans les querelles armées, il y a des philanthropes qui
distinguent les espèces et sont prêts à se trouver mal au seul nom de
_guerre civile_: «Des compatriotes qui se tuent! des frères, des pères,
des fils en face les uns des autres!» Tout cela est fort triste, sans
doute; cependant un peuple s'est souvent retrempé et régénéré dans les
discordes intestines. Il n'a jamais péri par une guerre civile, et il a
souvent disparu dans des guerres étrangères. Voyez ce qu'était l'Italie
au temps de ses divisions, et voyez ce qu'elle est aujourd'hui. Il est
déplorable d'être obligé de ravager la propriété de son voisin, de voir
ses foyers ensanglantés par ce voisin; mais, franchement, est-il
beaucoup plus humain de massacrer une famille de paysans allemands que
vous ne connaissez pas, qui n'a eu avec vous de discussion d'aucune
nature, que vous volez, que vous tuez sans remords, dont vous déshonorez
en sûreté de conscience les femmes et les filles, parce que _c'est ta
guerre_? Quoi qu'on en dise, les guerres civiles sont moins injustes,
moins révoltantes et plus naturelles que les guerres étrangères, quand
celles-ci ne sont pas entreprises pour sauver l'indépendance nationale.
Les guerres civiles sont fondées au moins sur des outrages individuels,
sur des aversions avouées et reconnues; ce sont des duels avec des
seconds, où les adversaires savent pourquoi ils ont l'épée à la main. Si
les passions ne justifient pas le mal, elles l'excusent, elles
l'expliquent, elles font concevoir pourquoi il existe. La guerre
étrangère, comment est-elle justifiée? Des nations s'égorgent
ordinairement pas ce qu'un roi s'ennuie, qu'un ambitieux se veut
élever, qu'un ministre cherche à supplanter un rival. Il est temps de
faire justice de ces vieux lieux communs de sensiblerie, plus
convenables aux poètes qu'aux historiens: Thucydide, César, Tite-Live se
contentent d'un mot de douleur et passent.

La guerre civile, malgré ses calamités, n'a qu'un danger réel: si les
factions ont recours à l'étranger ou si l'étranger, profitant des
divisions d'un peuple, attaque ce peuple; la conquête pourrait être le
résultat d'une telle position. La Grande-Bretagne, l'Ibérie, la Grèce
constantinopolitaine, de nos jours la Pologne, nous offrent des exemples
qu'on ne doit pas oublier. Toutefois, pendant la Ligue, les deux partis
appelant à leur aide des Espagnols et des Anglais, des Italiens et des
Allemands, ceux-ci se contre-balancèrent et ne dérangèrent point
l'équilibre que les Français armés maintenaient entre eux.

Charles X eut tort d'employer les baïonnettes au soutien des
ordonnances; ses ministres ne peuvent se justifier d'avoir fait, par
obéissance ou non, couler le sang du peuple et des soldats, sans
qu'aucune haine les divisât, de même que les terroristes de théorie
reproduiraient volontiers le système de la terreur lorsqu'il n'y a plus
de terreur. Mais Charles X eut tort aussi de ne pas accepter la guerre
lorsque, après avoir cédé sur tous les points, on la lui apportait. Il
n'avait pas le droit, après avoir attaché le diadème au front de son
petit-fils, de dire à ce nouveau Joas: «Je t'ai fait monter au trône
pour te traîner dans l'exil, pour qu'infortuné, banni, tu portes le
poids de mes ans, de ma proscription et de mon sceptre.» Il ne fallait
pas au même instant donner à Henri V une couronne et lui ôter la France.
En le faisant roi, on l'avait condamné à mourir sur le sol où s'est
mêlée la poussière de saint Louis et de Henri IV.

Au surplus, après ce bouillonnement de mon sang, je reviens à ma raison,
et je ne vois plus dans ces choses que l'accomplissement des destins de
l'humanité. La cour, triomphante par les armes, eût détruit les libertés
publiques; elle n'en aurait pas moins été écrasée un jour; mais elle eût
retardé le développement de la société pendant quelques années; tout ce
qui avait compris la monarchie d'une manière large eût été persécuté par
la congrégation rétablie. En dernier résultat, les événements ont suivi
la pente de la civilisation. Dieu fait les hommes puissants conformes à
ses desseins secrets: il leur donne les défauts qui les perdent quand
ils doivent être perdus, parce qu'il ne veut pas que des qualités mal
appliquées par une fausse intelligence s'opposent aux décrets de sa
providence.

       *       *       *       *       *

La famille royale, en se retirant, réduisait mon rôle à moi-même. Je ne
songeais plus qu'à ce que je serais appelé à dire à la Chambre des
pairs. Écrire était impossible: si l'attaque fût venue des ennemis de la
couronne; si Charles X eût été renversé par une conspiration du dehors,
j'aurais pris la plume; et, m'eût-on laissé l'indépendance de la pensée,
je me serais fait fort de rallier un immense parti autour des débris du
trône; mais l'attaque était descendue de la couronne; les ministres
avaient violé les deux principales libertés; ils avaient rendu la
royauté parjure, non d'intention sans doute, mais de fait; par cela
même ils m'avaient enlevé ma force. Que pouvais-je hasarder en faveur
des ordonnances? Comment aurais-je pu vanter encore la sincérité, la
candeur, la chevalerie de la monarchie légitime? Comment aurais-je pu
dire qu'elle était la plus forte garantie de nos intérêts, de nos lois
et de notre indépendance? Champion de la vieille royauté, cette royauté
m'arrachait mes armes et me laissait nu devant mes ennemis.

Je fus donc tout étonné quand, réduit à cette faiblesse, je me vis
recherché par la nouvelle royauté. Charles X avait dédaigné mes
services; Philippe fit un effort pour m'attacher à lui. D'abord M. Arago
me parla avec élévation et vivacité de la part de madame Adélaïde;
ensuite le comte Anatole de Montesquiou vint un matin chez madame
Récamier et m'y rencontra. Il me dit que madame la duchesse d'Orléans et
M. le duc d'Orléans seraient charmés de me voir, si je voulais aller au
Palais-Royal. On s'occupait alors de la déclaration qui devait
transformer la lieutenance générale du royaume en royauté. Peut-être,
avant que je me prononçasse, S. A. R. avait-elle jugé à propos d'essayer
d'affaiblir mon opposition. Elle pouvait aussi penser que je me
regardais comme dégagé par la fuite des trois rois.

Ces ouvertures de M. de Montesquiou[308] me surprirent. Je ne les
repoussai cependant pas; car, sans me flatter d'un succès, je pensai
que je pouvais faire entendre des vérités utiles. Je me rendis au
Palais-Royal avec le chevalier d'honneur de la reine future. Introduit
par l'entrée qui donne sur la rue de Valois, je trouvai madame la
duchesse d'Orléans et madame Adélaïde dans leurs petits appartements.
J'avais eu l'honneur de leur être présenté autrefois. Madame la duchesse
d'Orléans me fit asseoir auprès d'elle, et sur-le-champ elle me dit:
«Ah! monsieur de Chateaubriand, nous sommes bien malheureux! Si tous les
partis voulaient se réunir, peut-être pourrait-on encore se sauver! Que
pensez-vous de tout cela?

         [Note 308: «Durant le court intervalle du 3 au 7 août, dit M.
         Villemain, j'ai vu, chez Mme Récamier, M. de Chateaubriand
         sollicité par les prévenances d'un homme de grand nom et d'un
         esprit lettré, alors chevalier d'honneur de la duchesse
         d'Orléans: il s'agissait d'une visite au Palais-Royal. M. de
         Chateaubriand accepta.» (_M. de Chateaubriand, sa vie et ses
         écrits_, p. 493.)--Le chevalier d'honneur de la duchesse
         d'Orléans, dont Villemain ne donne pas ici le nom, jugeant
         sans doute ces menus détails indignes de la majesté de
         l'histoire, était M. Anatole de Montesquiou, deux fois nommé
         par Chateaubriand, qui n'avait pas les mêmes scrupules.
         L'auteur des _Mémoires_ avait déjà eu occasion de parler de
         M. de Montesquiou. Voir plus haut pages 338 et 339 et la note
         1 de la page 338.]

«--Madame, répondis-je, rien n'est si aisé: Charles X et monsieur le
dauphin ont abdiqué: Henri est maintenant le roi; monseigneur le duc
d'Orléans est lieutenant général du royaume: qu'il soit régent pendant
la minorité de Henri V, et tout est fini.

«--Mais, monsieur de Chateaubriand, le peuple est très agité; nous
tomberons dans l'anarchie.

«--Madame, oserai-je vous demander quelle est l'intention de monseigneur
le duc d'Orléans? Acceptera-t-il la couronne, si on la lui offre?»

Les deux princesses hésitèrent à répondre. Madame la duchesse d'Orléans
répartit après un moment de silence:

«Songez, monsieur de Chateaubriand, aux malheurs qui peuvent arriver. Il
faut que tous les honnêtes gens s'entendent pour nous sauver de la
République. À Rome, monsieur de Chateaubriand, vous pourriez rendre de
si grands services, ou même ici, si vous ne vouliez plus quitter la
France!

«--Madame n'ignore pas mon dévouement au jeune roi et à sa mère?

«--Ah! monsieur de Chateaubriand, ils vous ont si bien traité!

«--Votre altesse Royale ne voudrait pas que je démentisse toute ma vie.

«--Monsieur de Chateaubriand, vous ne connaissez pas ma nièce: elle est
si légère!... pauvre Caroline!... Je vais envoyer chercher M. le duc
d'Orléans, il vous persuadera mieux que moi.»

La princesse donna des ordres, et Louis-Philippe arriva au bout d'un
demi-quart d'heure. Il était mal vêtu et avait l'air extrêmement
fatigué. Je me levai, et le lieutenant général du royaume en m'abordant:

«--Madame la Duchesse d'Orléans a dû vous dire combien nous sommes
malheureux.»

Et sur-le-champ il fit une idylle sur le bonheur dont il jouissait à la
campagne, sur la vie tranquille et selon ses goûts qu'il passait au
milieu de ses enfants. Je saisis le moment d'une pause entre deux
strophes pour prendre à mon tour respectueusement la parole, et pour
répéter à peu près ce que j'avais dit aux princesses.

«--Ah! s'écria-t-il, c'est là mon désir! Combien je serais satisfait
d'être le tuteur et le soutien de cet enfant! Je pense tout comme vous,
monsieur de Chateaubriand: prendre le duc de Bordeaux serait
certainement ce qu'il y aurait de mieux à faire. Je crains seulement que
les événements ne soient plus forts que nous.--Plus forts que nous,
monseigneur? N'êtes-vous pas investi de tous les pouvoirs? Allons
rejoindre Henri V; appelez auprès de vous, hors de Paris, les Chambres
et l'armée. Sur le seul bruit de votre départ, toute cette effervescence
tombera, et l'on cherchera un abri sous votre pouvoir éclairé et
protecteur.»

Pendant que je parlais, j'observais Philippe. Mon conseil le mettait mal
à l'aise; je lus sur son front le désir d'être roi. «Monsieur de
Chateaubriand, me dit-il sans me regarder, la chose est plus difficile
que vous ne le pensez; cela ne va pas comme cela. Vous ne savez pas dans
quel péril nous sommes. Une bande furieuse peut se porter contre les
Chambres aux derniers excès, et nous n'avons rien pour nous défendre.»

Cette phrase échappée à M. le duc d'Orléans me fit plaisir parce qu'elle
me fournissait une réplique péremptoire. «Je conçois cet embarras,
monseigneur; mais il y a un moyen sûr de l'écarter. Si vous ne croyez
pas pouvoir rejoindre Henri V, comme je le proposais tout à l'heure,
vous pouvez prendre une autre route. La session va s'ouvrir: quelle que
soit la première proposition qui sera faite par les députés, déclarez
que la Chambre actuelle n'a pas les pouvoirs nécessaires (ce qui est la
vérité pure) pour disposer de la forme du gouvernement; dites qu'il faut
que la France soit consultée, et qu'une nouvelle assemblée soit élue
avec des pouvoirs _ad hoc_ pour décider une aussi grande question.
Votre Altesse Royale se mettra de la sorte dans la position la plus
populaire; le parti républicain, qui fait aujourd'hui votre danger, vous
portera aux nues. Dans les deux mois qui s'écouleront jusqu'à l'arrivée
de la nouvelle législature, vous organiserez la garde nationale; tous
vos amis et les amis du jeune roi travailleront avec vous dans les
provinces. Laissez venir alors les députés, laissez se plaider
publiquement à la tribune la cause que je défends. Cette cause,
favorisée en secret par vous, obtiendra l'immense majorité des
suffrages. Le moment d'anarchie étant passé, vous n'aurez plus rien à
craindre de la violence des républicains. Je ne vois pas même qu'il soit
très difficile d'attirer à vous le général La Fayette et M. Laffitte.
Quel rôle pour vous, monseigneur! vous pouvez régner quinze ans sous le
nom de votre pupille; dans quinze ans, l'âge du repos sera arrivé pour
nous tous; vous aurez eu la gloire, unique dans l'histoire, d'avoir pu
monter au trône et de l'avoir laissé à l'héritier légitime; en même
temps, vous aurez élevé cet enfant dans les lumières du siècle, et vous
l'aurez rendu capable de régner sur la France: une de vos filles
pourrait un jour porter le sceptre avec lui.»

Philippe promenait ses regards vaguement au-dessus de sa tête: «Pardon,
me dit-il, monsieur de Chateaubriand; j'ai quitté, pour m'entretenir
avec vous, une députation auprès de laquelle il faut que je retourne.
Madame la duchesse d'Orléans vous aura dit combien je serais heureux de
faire ce que vous pourriez désirer; mais, croyez-le bien, c'est moi qui
retiens seul une foule menaçante. Si le parti royaliste n'est pas
massacré, il ne doit sa vie qu'à mes efforts.

«--Monseigneur, répondis-je à cette déclaration si inattendue et si loin
du sujet de notre conversation, j'ai vu des massacres: ceux qui ont
passé à travers la Révolution sont aguerris. Les moustaches grises ne se
laissent pas effrayer par les objets qui font peur aux conscrits.»

S. A. R. se retira, et j'allai retrouver mes amis:

«Eh bien? s'écrièrent-ils.

«--Eh bien, il veut être roi.

«--Et madame la duchesse d'Orléans?

«--Elle veut être reine.

«--Ils vous l'ont dit?

«--L'un m'a parlé de bergeries, l'autre des périls qui menaçaient la
France et de la légèreté de la _pauvre Caroline_; tous deux ont bien
voulu me faire entendre que je pourrais leur être utile, et ni l'un ni
l'autre ne m'a regardé en face.»

Madame la duchesse d'Orléans désira me voir encore une fois[309]. M. le
duc d'Orléans ne vint pas se mêler à cette conversation. Madame la
duchesse d'Orléans s'expliqua plus clairement sur les faveurs dont
monseigneur le duc d'Orléans se proposait de m'honorer. Elle eut la
bonté de me rappeler ce qu'elle nommait ma puissance sur l'opinion, les
sacrifices que j'avais faits, l'aversion que Charles X et sa famille
m'avaient toujours montrée, malgré mes services. Elle me dit que si je
voulais rentrer au ministère des affaires étrangères, S. A. Et. se
ferait un grand bonheur de me réintégrer dans cette place; mais que
j'aimerais peut-être mieux retourner à Rome, et qu'elle (madame la
duchesse d'Orléans) me verrait prendre ce dernier parti avec un extrême
plaisir, dans l'intérêt de notre sainte religion.

         [Note 309: «Dans ces jours si pressés, dit M. Villemain, page
         496, M. de Chateaubriand fut, encore une fois, appelé près de
         la duchesse d'Orléans, seule avec Mme Adélaïde, et il reçut
         d'elle l'offre directe de l'ambassade de Rome, avec le voeu
         le plus formel de la lui voir accepter, dans l'intérêt de la
         religion.»]

«Madame, répondis-je sur-le-champ avec une sorte de vivacité, je vois
que le parti de monsieur le duc d'Orléans est pris, qu'il en a pesé les
conséquences, qu'il a vu les années de misères et de périls divers qu'il
aura à traverser; je n'ai donc plus rien à dire. Je ne viens point ici
pour manquer de respect au sang des Bourbons; je ne dois, d'ailleurs,
que de la reconnaissance aux bontés de _madame_. Laissant donc de côté
les grandes objections, les raisons puisées dans les principes et les
événements, je supplie Votre Altesse Royale de consentir à m'entendre en
ce qui me touche.

«Elle a bien voulu me parler de ce qu'elle appelle ma puissance sur
l'opinion. Eh bien! si cette puissance est réelle, elle n'est fondée que
sur l'estime publique; or, je la perdrais, cette estime, au moment où je
changerais de drapeau. Monsieur le duc d'Orléans aurait cru acquérir un
appui, et il n'aurait à son service qu'un misérable faiseur de phrases,
qu'un parjure dont la voix ne serait plus écoutée, qu'un renégat à qui
chacun aurait le droit de jeter de la boue et de cracher au visage. Aux
paroles incertaines qu'il balbutierait en faveur de Louis-Philippe, on
lui opposerait les volumes entiers qu'il a publiés en faveur de la
famille tombée. N'est-ce pas moi, madame, qui ai écrit la brochure _De
Bonaparte et des Bourbons_, les articles sur l'_arrivée de Louis XVIII à
Compiègne_, le _Rapport dans le conseil du roi à Gand_, l'_Histoire de
la vie et de la mort de M. le duc de Berry_? Je ne sais s'il y a une
seule page de moi où le nom de mes anciens rois ne se trouve pour
quelque chose, et où il ne soit environné de mes protestations d'amour
et de fidélité; chose qui porte un caractère d'attachement individuel
d'autant plus remarquable, que _madame_ sait que je ne crois pas aux
rois. À la seule pensée d'une désertion, le rouge me monte au visage;
j'irais le lendemain me jeter dans la Seine. Je supplie _madame_
d'excuser la vivacité de mes paroles; je suis pénétré de ses bontés;
j'en garderai un profond et reconnaissant souvenir, mais elle ne
voudrait pas me déshonorer: plaignez-moi, madame, plaignez-moi!»

J'étais resté debout et, m'inclinant, je me retirai. Mademoiselle
d'Orléans n'avait pas prononcé un mot. Elle se leva et, en s'en allant,
elle me dit: «Je ne vous plains pas, monsieur de Chateaubriand, je ne
vous plains pas!» Je fus étonné de ce peu de mots et de l'accent avec
lequel ils furent prononcés.

Voilà ma dernière tentation politique; j'aurais pu me croire un juste
selon saint Hilaire, car il affirme que les hommes sont exposés aux
entreprises du diable en raison de leur sainteté: _Victoria ei est
magis, exacta de sanctis_: «sa victoire est plus grande remportée sur
des saints.» Mes refus étaient d'une dupe; où est le public pour les
juger? n'aurais-je pas pu me ranger au nombre de ces hommes, fils
vertueux de la terre, qui servent le _pays_ avant tout? Malheureusement
je ne suis pas une créature du présent, et je ne veux point capituler
avec la fortune. Il n'y a rien de commun entre moi et Cicéron; mais sa
fragilité n'est pas une excuse: la postérité n'a pu pardonner un moment
de faiblesse à un grand homme pour un autre grand homme; que serait-ce
que ma pauvre vie perdant son seul bien, son intégrité, pour
Louis-Philippe d'Orléans?

Le soir même de cette dernière conversation au Palais-Royal, je
rencontrai chez madame Récamier M. de Sainte-Aulaire[310]. Je ne
m'amusai point à lui demander son secret, mais il me demanda le mien. Il
débarquait de la campagne encore tout chaud des événements qu'il avait
lus: «Ah! s'écria-t-il, que je suis aise de vous voir! voilà de belle
besogne! J'espère que nous autres, au Luxembourg, nous ferons notre
devoir. Il serait curieux que les pairs disposassent de la couronne de
Henri IV! J'en suis bien sûr, vous ne me laisserez pas seul à la
tribune.»

         [Note 310: Louis-Clair, comte de _Beaupoil de Sainte-Aulaire_
         (1778-1854). Beau-frère de M. Decazes et député de 1815 à
         1829, il combattit le ministère Villèle et accueillit avec
         faveur le ministère Martignac. À la mort de son père (19
         février 1829), il entra à la Chambre des pairs. Absent au
         moment de la Révolution de Juillet, il revint en hâte à
         Paris; après quelques hésitations, il adhéra au gouvernement
         nouveau et reçut l'ambassade de Rome, puis celle de Vienne
         (1833) et enfin celle de Londres, qu'il occupa de 1841-1847.
         Auteur d'une remarquable _Histoire de la Fronde_ (1827), il
         fut élu, le 7 janvier 1841, membre de l'Académie française.
         Il a laissé sur ses diverses ambassades des _Mémoires_,
         encore inédits; il en avait fait quelques lectures à
         l'Académie, et un bon juge, M. Désiré Nisard, les a
         caractérisés en ces termes: «Le style de ces Mémoires, précis
         comme le veut la langue des affaires, pesé et non compassé,
         comme doit l'être une conversation qui sera répétée; grave et
         élevé par moments comme l'histoire; familier et gracieux,
         comme les entretiens de politesse qui précèdent les
         discussions d'affaires, n'ajoutera pas peu aux titres de M.
         de Sainte-Aulaire comme écrivain.» (_Réponse de M. Nisard au
         discours de réception de M. le duc Victor de Broglie._)]

Comme mon parti était pris, j'étais fort calme; ma réponse parut froide
à l'ardeur de M. de Sainte-Aulaire. Il sortit, vit ses amis, et me
laissa seul à la tribune: vivent les gens d'esprit à coeur léger et à
tête frivole!

       *       *       *       *       *

Le parti républicain se débattait encore sous les pieds des amis qui
l'avaient trahi. Le 6 août, une députation de vingt membres désignés par
le comité central des douze arrondissements de Paris se présenta à la
Chambre des députés pour lui remettre une adresse que le général
Thiard[311] et M. Duris-Dufresne[312] escamotèrent à la bénévole
députation. Il était dit dans cette adresse: «que la nation ne pouvait
reconnaître comme pouvoir constitutionnel, ni une Chambre élective
nommée durant l'existence et sous l'influence de la royauté qu'elle a
renversée, ni une Chambre aristocratique, dont l'institution est en
opposition directe avec les principes qui lui ont mis (à elle, la
nation) les armes à la main; que le comité central des douze
arrondissements n'accordant, comme nécessité révolutionnaire, qu'un
pouvoir de fait et très provisoire à la Chambre des députés actuels,
pour aviser à toute mesure d'urgence, appelle de tous ses voeux
l'élection libre et populaire de mandataires qui représentent réellement
les besoins du peuple; que les assemblées primaires seules peuvent
amener ce résultat. S'il en était autrement, la nation frapperait de
nullité tout ce qui tendrait à la gêner dans l'exercice de ses droits.»

         [Note 311: Auxonne-Marie-Théodose, comte de _Thiard de Bissy_
         (1772-1852). Il était fils de Claude VIII de Thiard, comte de
         Bissy, lieutenant-général des armées du Roi, gouverneur des
         ville et château d'Auxonne, gouverneur du Palais-Royal, des
         Tuileries à Paris, l'un des quarante de l'Académie française.
         Il était neveu du comte de Thiard, commandant du roi en
         Bretagne en 1789, guillotiné le 26 juillet 1794. (Voir au
         tome I, la note 1 de la page 250.) Auxonne-Marie-Théodose
         émigra en 1791 et servit à l'armée de Condé jusqu'en 1799.
         Sous l'Empire, après avoir été employé par Napoléon dans ses
         armées et sa diplomatie, il fut disgracié en 1807 et vécut
         dans la retraite jusqu'en 1814. Après avoir été représentant
         aux Cent-Jours, il fut député de 1820 à 1834 et de 1837 à
         1848. Quoique ancien émigré, quoique né au château des
         Tuileries, il ne cessa, sous la Restauration comme sous la
         monarchie de Juillet, de siéger à l'extrême-gauche.]

         [Note 312: François _Duris-Dufresne_ (1769-1837). C'était,
         lui aussi, un ancien officier. Après avoir fait partie du
         Corps législatif, de l'an XII à 1809, il entra, en 1827, à la
         Chambre des députés et vota avec le côté gauche. Il adhéra à
         la Révolution de Juillet et à l'avènement de Louis-Philippe;
         mais les événements le rejetèrent bientôt dans l'opposition
         dynastique. Réélu le 5 juillet 1831, il siégea cette fois à
         l'extrême-gauche, signa le _compte rendu_ de 1832, et fut de
         ceux qui se récusèrent (1833) dans l'affaire du journal _la
         Tribune_. En 1834, il cessa de faire partie de la Chambre.]

Tout cela était la pure raison, mais le lieutenant général du royaume
aspirait à la couronne, et les peurs et les ambitions avaient hâte de la
lui donner. Les plébéiens d'aujourd'hui voulaient une révolution et ne
savaient pas la faire; les Jacobins, qu'ils ont pris pour modèles,
auraient jeté à l'eau les hommes du Palais-Royal et les bavards des deux
Chambres. M. de La Fayette était réduit à des désirs impuissants:
heureux d'avoir fait revivre la garde nationale, il se laissa jouer
comme un vieux maillot par Philippe, dont il croyait être la nourrice;
il s'engourdit dans cette félicité. Le vieux général n'était plus que la
liberté endormie, comme la République de 1793 n'était plus qu'une tête
de mort.

La vérité est qu'une Chambre sans mandat et tronquée n'avait aucun droit
de disposer de la couronne: ce fut une Convention exprès réunie, formée
de la Chambre des lords et d'une Chambre des communes nouvellement élue,
qui disposa du trône de Jacques II. Il est encore certain que ce
_croupion_ de la Chambre des députés, que ces 221, imbus sous Charles X
des traditions de la monarchie héréditaire, n'apportaient aucune
disposition propre à la monarchie élective; ils l'arrêtent dès son
début, et la forcent de rétrograder vers des principes de
quasi-légitimité. Ceux qui ont forgé l'épée de la nouvelle royauté ont
introduit dans sa lame une paille qui tôt ou tard la fera éclater.

       *       *       *       *       *

Le 7 d'août est un jour mémorable pour moi; c'est celui où j'ai eu le
bonheur de terminer ma carrière politique comme je l'avais commencée;
bonheur assez rare aujourd'hui pour qu'on puisse s'en réjouir. On avait
apporté à la Chambre des pairs la déclaration de la Chambre des députés
concernant la vacance du trône. J'allai m'asseoir à ma place dans le
plus haut rang des fauteuils, en face du président. Les pairs me
semblèrent à la fois affairés et abattus. Si quelques-uns portaient sur
leur front l'orgueil de leur prochaine infidélité, d'autres y portaient
la honte des remords qu'ils n'avaient pas le courage d'écouter. Je me
disais, en regardant cette triste assemblée: «Quoi! ceux qui ont reçu
les bienfaits de Charles X dans sa prospérité vont le déserter dans son
infortune! Ceux dont la mission spéciale était de défendre le trône
héréditaire, ces hommes de cour qui vivaient dans l'intimité du roi, le
trahiront-ils? Ils veillaient à sa porte à Saint-Cloud; ils l'ont
embrassé à Rambouillet; il leur a pressé la main dans un dernier adieu;
vont-ils lever contre lui cette main, toute chaude encore de cette
dernière étreinte? Cette Chambre, qui retentit pendant quinze années de
leurs protestations de dévouement, va-t-elle entendre leur parjure?
C'est pour eux cependant que Charles X s'est perdu; c'est eux qui le
poussaient aux ordonnances; ils trépignaient de joie lorsqu'elles
parurent et lorsqu'ils se crurent vainqueurs dans cette minute muette
qui précède la chute du tonnerre.»

Ces idées roulaient confusément et douloureusement dans mon esprit. La
pairie était devenue le triple réceptacle des corruptions de la vieille
Monarchie, de la République et de l'Empire. Quant aux républicains de
1793, transformés en sénateurs, quant aux généraux de Bonaparte, je
n'attendais d'eux que ce qu'ils ont toujours fait: ils déposèrent
l'homme extraordinaire auquel ils devaient tout, ils allaient déposer le
roi qui les avait confirmés dans les biens et dans les honneurs dont les
avait comblés leur premier maître. Que le vent tourne, et ils déposeront
l'usurpateur auquel ils se préparaient à jeter la couronne.

Je montai à la tribune. Un silence profond se fit, les visages parurent
embarrassés, chaque pair se tourna de côté sur son fauteuil, et regarda
la terre. Hormis quelques pairs résolus à se retirer comme moi, personne
n'osa lever les yeux à la hauteur de la tribune. Je conserve mon
discours parce qu'il résume ma vie, et que c'est mon premier titre à
l'estime de l'avenir.


«Messieurs,

«La déclaration apportée à cette Chambre est beaucoup moins compliquée
pour moi que pour ceux de MM. les pairs qui professent une opinion
différente de la mienne. Un fait, dans cette déclaration, domine à mes
yeux tous les autres, ou plutôt les détruit. Si nous étions dans un
ordre de choses régulier, j'examinerais sans doute avec soin les
changements qu'on prétend opérer dans la charte. Plusieurs de ces
changements ont été par moi-même proposés. Je m'étonne seulement qu'on
ait pu entretenir cette Chambre de la mesure réactionnaire touchant les
pairs de la création de Charles X. Je ne suis pas suspect de faiblesse
pour les fournées, et vous savez que j'en ai combattu même la menace;
mais nous rendre les juges de nos collègues, mais rayer du tableau des
pairs qui l'on voudra, toutes les fois que l'on sera le plus fort, cela
ressemble trop à la proscription. Veut-on détruire la pairie? Soit:
mieux vaut perdre la vie que de la demander.

«Je me reproche déjà ce peu de mots sur un détail qui, tout important
qu'il est, disparaît dans la grandeur de l'événement. La France est sans
direction, et j'irais m'occuper de ce qu'il faut ajouter ou retrancher
aux mâts d'un navire dont le gouvernail est arraché! J'écarte donc de la
déclaration de la Chambre élective tout ce qui est d'un intérêt
secondaire, et, m'en tenant au seul fait énoncé de la vacance vraie ou
prétendue du trône, je marche droit au but.

«Une question préalable doit être traitée: si le trône est vacant, nous
sommes libres de choisir la forme de notre gouvernement.

«Avant d'offrir la couronne à un individu quelconque, il est bon de
savoir dans quelle espèce d'ordre politique nous constituerons l'ordre
social. Établirons-nous une république ou une monarchie nouvelle?

«Une république ou une monarchie nouvelle offre-t-elle à la France des
garanties suffisantes de durée, de force et de repos?

«Une république aurait d'abord contre elle les souvenirs de la
république même. Ces souvenirs ne sont nullement effacés. On n'a pas
oublié le temps où la mort, entre la liberté et l'égalité, marchait
appuyée sur leurs bras. Quand vous seriez tombés dans une nouvelle
anarchie, pourriez-vous réveiller sur son rocher l'Hercule qui fut seul
capable d'étouffer le monstre? Dans quelque mille ans, votre postérité
pourra voir un autre Napoléon. Quant à vous, ne l'attendez pas.

«Ensuite, dans l'état de nos moeurs et dans nos rapports avec les
gouvernements qui nous environnent, la république, sauf erreur, ne me
paraît pas exécutable maintenant. La première difficulté serait
d'amener les Français à un vote unanime. Quel droit la population de
Paris aurait-elle de contraindre la population de Marseille ou de telle
autre ville de se constituer en république? Y aurait-il une seule
république ou vingt ou trente républiques? Seraient-elles fédératives ou
indépendantes? Passons par-dessus ces obstacles. Supposons une
république unique: avec notre familiarité naturelle, croyez-vous qu'un
président, quelque grave, quelque respectable, quelque habile qu'il
puisse être, soit un an à la tête des affaires sans être tenté de se
retirer? Peu défendu par les lois et par les souvenirs, contrarié,
avili, insulté soir et matin par des rivaux secrets et par des agents de
trouble, il n'inspirera pas assez de confiance au commerce et à la
propriété; il n'aura ni la dignité convenable pour traiter avec les
cabinets étrangers, ni la puissance nécessaire au maintien de l'ordre
intérieur. S'il use de mesures révolutionnaires, la République deviendra
odieuse; l'Europe inquiète profitera de ces divisions, les fomentera,
interviendra, et l'on se trouvera de nouveau engagé dans des luttes
effroyables. La république représentative est sans doute l'état futur du
monde, mais son temps n'est pas encore arrivé.

«Je passe à la monarchie.

       *       *       *       *       *

«Un roi nommé par les Chambres ou élu par le peuple sera toujours, quoi
qu'on fasse, une nouveauté. Or, je suppose qu'on veut la liberté,
surtout la liberté de la presse, par laquelle et pour laquelle le peuple
vient de remporter une si étonnante victoire. Eh bien! toute monarchie
nouvelle sera forcée, ou plus tôt ou plus tard, de bâillonner cette
liberté. Napoléon lui-même a-t-il pu l'admettre? Fille de nos malheurs
et esclave de notre gloire, la liberté de la presse ne vit en sûreté
qu'avec un gouvernement dont les racines sont déjà profondes. Une
monarchie, bâtarde d'une nuit sanglante, n'aurait-elle rien à redouter
de l'indépendance des opinions? Si ceux-ci peuvent prêcher la
république, ceux-là un autre système, ne craignez-vous pas d'être
bientôt obligés de recourir à des lois d'exception, malgré l'anathème
contre la censure ajouté à l'article 8 de la charte?

«Alors, amis de la liberté réglée, qu'aurez-vous gagné au changement
qu'on vous propose? Vous tomberez de force dans la république, ou dans
la servitude légale. La monarchie sera débordée et emportée par le
torrent des lois démocratiques, ou le monarque par le mouvement des
factions.

«Dans le premier enivrement d'un succès, on se figure que tout est aisé;
on espère satisfaire toutes les exigences, toutes les humeurs, tous les
intérêts; on se flatte que chacun mettra de côté ses vues personnelles
et ses vanités; on croit que la supériorité des lumières et la sagesse
du gouvernement surmonteront des difficultés sans nombre; mais, au bout
de quelques mois, la pratique vient démentir la théorie.

«Je ne vous présente, messieurs, que quelques-uns des inconvénients
attachés à la formation d'une république ou d'une monarchie nouvelle. Si
l'une et l'autre ont des périls, il restait un troisième parti, et ce
parti valait bien la peine qu'on en eût dit quelques mots.

«D'affreux ministres ont souillé la couronne, et ils ont soutenu la
violation de la loi par le meurtre; ils se sont joués des serments faits
au ciel, des lois jurées à la terre.

«Étrangers, qui deux fois êtes entrés à Paris sans résistance, sachez la
vraie cause de vos succès: vous vous présentiez au nom du pouvoir légal.
Si vous accouriez aujourd'hui au secours de la tyrannie, pensez-vous que
les portes de la capitale du monde civilisé s'ouvriraient aussi
facilement devant vous? La nation française a grandi, depuis votre
départ, sous le régime des lois constitutionnelles, nos enfants de
quatorze ans sont des géants; nos conscrits à Alger, nos écoliers à
Paris, viennent de vous révéler les fils des vainqueurs d'Austerlitz, de
Marengo et d'Iéna; mais les fils fortifiés de tout ce que la liberté
ajoute à la gloire.

«Jamais défense ne fut plus légitime et plus héroïque que celle du
peuple de Paris. Il ne s'est point soulevé contre la loi; tant qu'on a
respecté le pacte social, le peuple est demeuré paisible; il a supporté
sans se plaindre les insultes, les provocations, les menaces; il devait
son argent et son sang en échange de la charte, il a prodigué l'un et
l'autre.

«Mais lorsqu'après avoir menti jusqu'à la dernière heure, on a tout à
coup sonné la servitude; quand la conspiration de la bêtise et de
l'hypocrisie a soudainement éclaté; quand une terreur de château
organisée par des eunuques a cru pouvoir remplacer la terreur de la
République et le joug de fer de l'Empire, alors ce peuple s'est armé de
son intelligence et de son courage; il s'est trouvé que ces
_boutiquiers_ respiraient assez facilement la fumée de la poudre, et
qu'il fallait plus de _quatre soldats et un caporal_ pour les réduire.
Un siècle n'aurait pas autant mûri les destinées d'un peuple que les
trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France. Un grand
crime a eu lieu; il a produit l'énergique explosion d'un principe:
devait-on, à cause de ce crime et du triomphe moral et politique qui en
a été la suite, renverser l'ordre de choses établi? Examinons:

«Charles X et son fils sont déchus ou ont abdiqué, comme il vous plaira
de l'entendre; mais le trône n'est pas vacant: après eux venait un
enfant; devait-on condamner son innocence?

«Quel sang crie aujourd'hui contre lui? oseriez-vous dire que c'est
celui de son père? Cet orphelin, élevé aux écoles de la patrie dans
l'amour du gouvernement constitutionnel et dans les idées de son siècle,
aurait pu devenir un roi en rapport avec les besoins de l'avenir. C'est
au gardien de sa tutelle que l'on aurait fait jurer la déclaration sur
laquelle vous aller voter; arrivé à sa majorité, le jeune monarque
aurait renouvelé le serment. Le roi présent, le roi actuel aurait été M.
le duc d'Orléans, régent du royaume, prince qui a vécu près du peuple,
et qui sait que la monarchie ne peut être aujourd'hui qu'une monarchie
de consentement et de raison. Cette combinaison naturelle m'eût semblé
un grand moyen de conciliation, et aurait peut-être sauvé à la France
ces agitations qui sont la conséquence des violents changements d'un
État.

«Dire que cet enfant, séparé de ses maîtres, n'aurait pas le temps
d'oublier jusqu'à leurs noms avant de devenir homme; dire qu'il
demeurerait infatué de certains dogmes de naissance après une longue
éducation populaire, après la terrible leçon qui a précipité deux rois
en deux nuits, est-ce bien raisonnable?

«Ce n'est ni par un dévouement sentimental, ni par un attendrissement de
nourrice transmis de maillot en maillot depuis le berceau de Henri IV
jusqu'à celui du jeune Henri, que je plaide une cause où tout se
tournerait de nouveau contre moi, si elle triomphait. Je ne vise ni au
roman, ni à la chevalerie, ni au martyre; je ne crois pas au droit divin
de la royauté, et je crois à la puissance des révolutions et des faits.
Je n'invoque pas même la charte, je prends mes idées, plus haut; je les
tire de la sphère philosophique de l'époque où ma vie expire: je propose
le duc de Bordeaux tout simplement comme une nécessité de meilleur aloi
que celle dont on argumente.

«Je sais qu'en éloignant cet enfant, on veut établir le principe de la
souveraineté du peuple: niaiserie de l'ancienne école, qui prouve que,
sous le rapport politique, nos vieux démocrates n'ont pas fait plus de
progrès que les vétérans de la royauté. Il n'y a de souveraineté absolue
nulle part; la liberté ne découle pas du droit politique, comme on le
supposait au XVIIIe siècle; elle vient du droit naturel, ce qui fait
qu'elle existe dans toutes les formes de gouvernement, et qu'une
monarchie peut être libre et beaucoup plus libre qu'une république; mais
ce n'est ni le temps ni le lieu de faire un cours de politique.

«Je me contenterai de remarquer que, lorsque le peuple a disposé des
trônes, il a souvent aussi disposé de sa liberté; je ferai observer que
le principe de l'hérédité monarchique, absurde au premier abord, a été
reconnu, par l'usage, préférable au principe de la monarchie élective.
Les raisons en sont si évidentes, que je n'ai pas besoin de les
développer. Vous choisissez un roi aujourd'hui: qui vous empêchera d'en
choisir un autre demain? La loi, direz-vous. La loi? et c'est vous qui
la faites!

«Il est encore une manière plus simple de trancher la question, c'est de
dire: Nous ne voulons plus de la branche aînée des Bourbons. Et pourquoi
n'en voulez-vous plus? Parce que nous sommes victorieux; nous avons
triomphé dans une cause juste et sainte; nous usons d'un droit de double
conquête.

«Très-bien: vous proclamez la souveraineté de la force. Alors gardez
soigneusement cette force; car si dans quelques mois elle vous échappe,
vous serez mal venus à vous plaindre. Telle est la nature humaine! Les
esprits les plus éclairés et les plus justes ne s'élèvent pas toujours
au-dessus d'un succès. Ils étaient les premiers, ces esprits, à invoquer
le droit contre la violence; ils appuyaient ce droit de toute la
supériorité de leur talent, et, au moment même où la vérité de ce qu'ils
disaient est démontrée par l'abus le plus abominable de la force et par
le renversement de cette force, les vainqueurs s'emparent de l'arme
qu'ils ont brisée! Dangereux tronçons, qui blesseront leur main sans les
servir.

«J'ai transporté le combat sur le terrain de mes adversaires; je ne suis
point allé bivouaquer dans le passé sous le vieux drapeau des morts,
drapeau qui n'est pas sans gloire, mais qui pend le long du bâton qui le
porte, parce qu'aucun souffle de la vie ne le soulève. Quand je
remuerais la poussière des trente-cinq Capets, je n'en tirerais pas un
argument qu'on voulût seulement écouter. L'idolâtrie d'un nom est
abolie; la monarchie n'est plus une religion: c'est une forme politique
préférable dans ce moment à toute autre, parce qu'elle fait mieux entrer
l'ordre dans la liberté.

«Inutile Cassandre, j'ai assez fatigué le trône et la patrie de mes
avertissements dédaignés; il ne me reste qu'à m'asseoir sur les débris
d'un naufrage que j'ai tant de fois prédit. Je reconnais au malheur
toutes les sortes de puissance, excepté celle de me délier de mes
serments de fidélité. Je dois aussi rendre ma vie uniforme: après tout
ce que j'ai fait, dit et écrit pour les Bourbons, je serais le dernier
des misérables, si je les reniais au moment où, pour la troisième et
dernière fois, ils s'acheminent vers l'exil.

«Je laisse la peur à ces généreux royalistes qui n'ont jamais sacrifié
une obole ou une place à leur loyauté; à ces champions de l'autel et du
trône, qui naguère me traitaient de renégat, d'apostat et de
révolutionnaire. Pieux libellistes, le renégat vous appelle! Venez donc
balbutier un mot, un seul mot avec lui pour l'infortuné maître qui vous
combla de ses dons et que vous avez perdu! Provocateurs de coups
d'État, prédicateurs du pouvoir constituant, où êtes-vous? Vous vous
cachez dans la boue du fond de laquelle vous leviez vaillamment la tête
pour calomnier les vrais serviteurs du roi; votre silence d'aujourd'hui
est digne de votre langage d'hier. Que tous ces preux, dont les exploits
projetés ont fait chasser les descendants d'Henri IV à coups de fourche,
tremblent maintenant, accroupis sous la cocarde tricolore: c'est tout
naturel. Les nobles couleurs dont ils se parent protégeront leur
personne, et ne couvriront pas leur lâcheté.

«Au surplus, en m'exprimant avec franchise à cette tribune, je ne crois
pas du tout faire un acte d'héroïsme. Nous ne sommes plus dans ces temps
où une opinion coûtait la vie; y fussions-nous, je parlerais cent fois
plus haut. Le meilleur bouclier est une poitrine qui ne craint pas de se
montrer découverte à l'ennemi. Non, messieurs, nous n'avons à craindre
ni un peuple dont la raison égale le courage, ni cette généreuse
jeunesse que j'admire, avec laquelle je sympathise de toutes les
facultés de mon âme, à laquelle je souhaite, comme à mon pays, honneur,
gloire et liberté.

«Loin de moi surtout la pensée de jeter des semences de division dans la
France, et c'est pour quoi j'ai refusé à mon discours l'accent des
passions. Si j'avais la conviction intime qu'un enfant doit être laissé
dans les rangs obscurs et heureux de la vie, pour assurer le repos de
trente-trois millions d'hommes, j'aurais regardé comme un crime toute
parole en contradiction avec le besoin des temps: je n ai pas cette
conviction. Si j'avais le droit de disposer d'une couronne, je la
mettrais volontiers aux pieds de M. le duc d'Orléans. Mais je ne vois de
vacant qu'un tombeau à Saint-Denis, et non un trône.

«Quelles que soient les destinées qui attendent M. le lieutenant général
du royaume, je ne serai jamais son ennemi, s'il fait le bonheur de ma
patrie. Je ne demande à conserver que la liberté de ma conscience et le
droit d'aller mourir partout où je trouverai indépendance et repos.

«Je vote contre le projet de déclaration[313].»

         [Note 313: Cormenin n'a point donné place à Chateaubriand
         dans son _Livre des Orateurs_, et il a eu raison, puisque
         aussi bien tous les discours de l'auteur du _Génie du
         Christianisme_ sont des discours écrits. Il n'en reste pas
         moins que plusieurs de ces discours sont admirables; en
         particulier, celui du 7 août 1830, à la Chambre des pairs, ou
         encore celui sur la guerre d'Espagne, prononcé par
         Chateaubriand à la Chambre des députés le 25 février 1823.]

       *       *       *       *       *

J'avais été assez calme en commençant ce discours; mais peu à peu
l'émotion me gagna; quand j'arrivai à ce passage: _Inutile Cassandre,
j'ai assez fatigué le trône et la patrie de mes avertissements
dédaignés_, ma voix s'embarrassa, et je fus obligé de porter mon
mouchoir à mes yeux pour supprimer des pleurs de tendresse et
d'amertume. L'indignation me rendit la parole dans le paragraphe qui
suit: _Pieux libellistes, le renégat vous appelle! Venez donc balbutier
un mot, un seul mot avec lui pour l'infortuné maître qui vous combla de
ses dons et que vous avez perdu!_ Mes regards se portaient alors sur les
rangs à qui j'adressais ces paroles.

Plusieurs pairs semblaient anéantis; ils s'enfonçaient dans leur
fauteuil au point que je ne les voyais plus derrière leurs collègues
assis immobiles devant eux. Ce discours eut quelque retentissement: tous
les partis y étaient blessés, mais tous se taisaient, parce que j'avais
placé auprès des grandes vérités un grand sacrifice. Je descendis de la
tribune; je sortis de la salle, je me rendis au vestiaire, je mis bas
mon habit de pair, mon épée, mon chapeau à plumet; j'en détachai la
cocarde blanche, je la mis dans la petite poche du côté gauche de la
redingote noire que je revêtis et que je croisai sur mon coeur. Mon
domestique emporta la défroque de la pairie, et j'abandonnai, en
secouant la poussière de mes pieds, ce palais des trahisons, où je ne
rentrerai de ma vie.

Le 10 et le 12 août, j'achevai de me dépouiller et j'envoyai ces
diverses démissions:

                                             «Paris, ce 10 août 1830

«Monsieur le président de la Chambre des pairs[314],

         [Note 314: Le président de la Chambre des pairs était alors,
         et depuis le 4 août, le baron Pasquier. On lit dans ses
         _Mémoires_, t. VI, p. 331: «M. Pastoret ayant donné sa
         démission de chancelier et de président de la Chambre des
         pairs, il fallut pourvoir à son remplacement; le choix était
         tombé sur moi. Je pourrais dire que ce n'était pas une
         affaire de préférence, tous les membres de la Chambre en état
         de la présider se trouvant ou absents ou dans des positions
         qui ne permettaient pas de penser à eux. J'hésitai beaucoup
         avant d'accepter, mais la conservation de la Chambre des
         pairs était pour le pays de la plus haute importance. Je la
         savais menacée; cette considération me décida. Je pris
         possession du fauteuil à la séance du 4 août....»]

«Ne pouvant prêter serment de fidélité à Louis-Philippe d'Orléans comme
roi des Français, je me trouve frappé d'une incapacité légale qui
m'empêche d'assister aux séances de la Chambre héréditaire. Une seule
marque des bontés du roi Louis XVIII et de la munificence royale me
reste: c'est une pension de pair de douze mille francs, laquelle me fut
donnée pour maintenir, sinon avec éclat, du moins avec l'indépendance
des premiers besoins, la haute dignité à laquelle j'avais été appelé. Il
ne serait pas juste que je conservasse une faveur attachée à l'exercice
de fonctions que je ne puis remplir. En conséquence, j'ai l'honneur de
résigner entre vos mains ma pension de pair.»


                                               «Paris, ce 12 août 1830

«Monsieur le ministre des finances[315],

         [Note 315: Le baron Louis.]

«Il me reste des bontés de Louis XVIII et de la munificence nationale
une pension de pair de douze mille francs, transformée en rentes
viagères inscrites au grand-livre de la dette publique et transmissibles
seulement à la première génération directe du titulaire. Ne pouvant
prêter serment à monseigneur le duc d'Orléans comme roi des Français, il
ne serait pas juste que je continuasse de toucher une pension attachée à
des fonctions que je n'exerce plus. En conséquence, je viens la résigner
entre vos mains: elle aura cessé de courir pour moi le jour (10 août) où
j'ai écrit à M. le président de la Chambre des pairs qu'il m'était
impossible de prêter le serment exigé.

«J'ai l'honneur d'être avec une haute, etc.»


                                              «Paris, ce 12 août 1830.

«Monsieur le grand référendaire[316],

         [Note 316: C'était toujours M. de Sémonville. Chateaubriand,
         qui ne le pouvait souffrir, disait un jour de lui à M. de
         Marcellus: «Souple à tous les régimes, il a passé du Sénat à
         la pairie héréditaire, puis déshéritée; peu lui importent les
         hommes, pourvu qu'il garde ses traitements. _Populus me
         sibilat, at mihi plaudo...._» _Chateaubriand et son temps_,
         p. 387.]

«J'ai l'honneur de vous envoyer copie des deux lettres que j'ai
adressées, l'une à M. le président de la Chambre des pairs, l'autre à M.
le ministre des finances. Vous y verrez que je renonce à ma pension de
pair, et qu'en conséquence mon fondé de pouvoirs n'aura à toucher de
cette pension que la somme échue au 10 août, jour où j'ai annoncé que
j'ai refusé le serment.

«J'ai l'honneur d'être avec une haute, etc.»


                                              «Paris, ce 12 août 1830.

«Monsieur le ministre de la justice[317],

         [Note 317: M. Dupont de l'Eure.]

«J'ai l'honneur de vous envoyer ma démission de ministre d'État.

  «Je suis avec une haute considération,
       «Monsieur le ministre de la justice,
          «Votre très-humble et très-obéissant serviteur.»


Je restai nu comme un petit saint Jean; mais depuis longtemps j'étais
accoutumé à me nourrir du miel sauvage, et je ne craignais pas que la
fille d'Hérodiade eût envie de ma tête grise.

Mes broderies, mes dragonnes, franges, torsades, épaulettes, vendues à
un juif, et par lui fondues, m'ont rapporté sept cents francs, produit
net de toutes mes grandeurs.

       *       *       *       *       *

Maintenant, qu'était devenu Charles X? Il cheminait vers son exil,
accompagné de ses gardes du corps, surveillé par ses trois commissaires,
traversant la France sans exciter même la curiosité des paysans qui
labouraient leurs sillons sur le bord du grand chemin. Dans deux ou
trois petites villes, des mouvements hostiles se manifestèrent; dans
quelques autres, des bourgeois et des femmes donnèrent des signes de
pitié[318]. Il faut se souvenir que Bonaparte ne fit pas plus de bruit
en se rendant de Fontainebleau à Toulon, que la France ne s'émut pas
davantage, et que le gagneur de tant de batailles faillit être massacré
à Orgon. Dans ce pays fatigué, les plus grands événements ne sont plus
que des drames joués pour notre divertissement: ils occupent le
spectateur tant que la toile est levée, et, lorsque le rideau tombe, ils
ne laissent qu'un vain souvenir. Parfois Charles X et sa famille
s'arrêtaient dans de méchantes stations de rouliers pour prendre un
repas sur le bout d'une table sale où des charretiers avaient dîné avant
lui. Henri V et sa soeur s'amusaient dans la cour avec les poulets et
les pigeons de l'auberge. Je l'avais dit: la monarchie s'en allait, et
l'on se mettait à la fenêtre pour la voir passer.

         [Note 318: Dans son itinéraire de Rambouillet à Cherbourg, le
         cortège royal, en traversant le val de Vire, passa non loin
         de la maison de Chênedollé, l'ami de Chateaubriand. Le
         généreux poète était sur la route, entouré de tous les siens,
         tenant à la main des branches de lis qu'ils offrirent au
         vieux roi prêt à quitter, pour ne plus les revoir, les
         rivages de la patrie: noble et touchante inspiration! Adieux
         de la Poésie à la Royauté sur le chemin de l'exil! Traduction
         vraiment française du vers de Virgile: _Manibus date lilia
         plenis!_]

Le ciel en ce moment se plut à insulter le parti vainqueur et le parti
vaincu. Tandis que l'on soutenait que la France _entière_ avait été
indignée des ordonnances, il arrivait au roi Philippe des adresses de la
province, envoyées au roi Charles X pour féliciter celui-ci _sur les
mesures salutaires qu'il avait prises et qui sauvaient la monarchie_.

Le bey de Tittery, de son côté, expédiait au monarque détrôné, qui
cheminait vers Cherbourg, la soumission suivante:

«Au nom de Dieu, etc., etc., je reconnais pour seigneur et souverain
absolu le grand Charles X, le victorieux; je lui payerai le tribut,
etc....» On ne peut se jouer plus ironiquement de l'une et de l'autre
fortune. On fabrique aujourd'hui les révolutions à la machine; elles
sont faites si vite qu'un monarque, roi encore sur la frontière de ses
États, n'est déjà plus qu'un banni dans sa capitale.

Dans cette insouciance du pays pour Charles X, il y a autre chose que de
la lassitude: il y faut reconnaître le progrès de l'idée démocratique et
de l'assimilation des rangs. À une époque antérieure, la chute d'un roi
de France eût été un événement énorme; le temps a descendu le monarque
de la hauteur où il était placé, il l'a rapproché de nous, il a diminué
l'espace qui le séparait des classes populaires. Si l'on était peu
surpris de rencontrer le fils de saint Louis sur le grand chemin comme
tout le monde, ce n'était point par un esprit de haine ou de système,
c'était tout simplement par ce sentiment du niveau social, qui a pénétré
les esprits et qui agit sur les masses sans qu'elles s'en doutent.

Malédiction, Cherbourg, à tes parages sinistres! C'est auprès de
Cherbourg que le vent de la colère jeta Édouard III pour ravager notre
pays; c'est non loin de Cherbourg que le vent d'une victoire ennemie
brisa la flotte de Tourville; c'est à Cherbourg que le vent d'une
prospérité menteuse repoussa Louis XVI vers son échafaud; c'est à
Cherbourg que le vent de je ne sais quelle rive a emporté nos derniers
princes[319]. Les côtes de la Grande-Bretagne, qu'aborda Guillaume le
Conquérant, ont vu débarquer Charles le dixième sans pennon et sans
lance; il est allé retrouver, à Holy-Rood, les souvenirs de sa jeunesse,
appendus aux murailles du château des Stuarts, comme de vieilles
gravures jaunies par le temps.

         [Note 319: Ce fut le 16 août que Charles X s'embarqua à
         Cherbourg. Voir, à l'_Appendice_, le nº V: _Le Départ de
         Cherbourg._]

       *       *       *       *       *

J'ai peint les trois journées à mesure qu'elles se sont déroulées devant
moi; une certaine couleur de contemporanéité, vraie dans le moment qui
s'écoule, fausse après le moment écoulé, s'étend donc sur le tableau. Il
n'est révolution si prodigieuse qui, décrite de minute en minute, ne se
trouvât réduite aux plus petites proportions. Les événements sortent du
sein des choses, comme les hommes du sein de leurs mères, accompagnés
des infirmités de la nature. Les misères et les grandeurs sont soeurs
jumelles, elles naissent ensemble; mais quand les couches sont
vigoureuses, les misères à une certaine époque meurent, les grandeurs
seules vivent. Pour juger impartialement de la vérité qui doit rester,
il faut donc se placer au point de vue d'où la postérité contemplera le
fait accompli.

Me dégageant des mesquineries de caractère et d'action dont j'avais été
le témoin, ne prenant des journées de Juillet que ce qui en demeurera,
j'ai dit avec justice dans mon discours à la Chambre des pairs: «Ce
peuple s'étant armé de son intelligence et de son courage, il s'est
trouvé que ces boutiquiers respiraient assez facilement l'odeur de la
poudre, et qu'il fallait plus de quatre soldats et un caporal pour les
réduire. Un siècle n'aurait pas autant mûri les destinées d'un peuple
que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France.»

En effet, le peuple proprement dit a été brave et généreux dans la
journée du 28. La garde avait perdu plus de trois cents hommes, tués ou
blessés; elle rendit pleine justice aux classes pauvres, qui seules se
battirent dans cette journée, et parmi lesquelles se mêlèrent des hommes
impurs, mais qui n'ont pu les déshonorer. Les élèves de l'École
polytechnique, sortis trop tard de leur école le 28 pour prendre part
aux affaires, furent mis par le peuple à sa tête le 29 avec une
simplicité et une naïveté admirables.

Des champions absents des luttes soutenues par ce peuple vinrent se
réunir à ses rangs le 29, quand le plus grand péril fut passé; d'autres,
également vainqueurs, ne rejoignirent la victoire que le 30 et le 31.

Du côté des troupes, ce fut à peu près la même chose, il n'y eut guère
que les soldats et les officiers d'engagés; l'état-major, qui avait déjà
déserté Bonaparte à Fontainebleau, se tint sur les hauteurs de
Saint-Cloud, regardant de quel côté le vent poussait la fumée de la
poudre. On faisait queue au lever de Charles X; à son coucher il ne
trouva personne.

La modération des classes plébéiennes égala leur courage; l'ordre
résulta subitement de la confusion. Il faut avoir vu des ouvriers
demi-nus, placés en faction à la porte des jardins publics, empêcher
selon leur consigne d'autres ouvriers déguenillés de passer, pour se
faire une idée de cette puissance du devoir qui s'était emparée des
hommes demeurés les maîtres. Ils auraient pu se payer le prix de leur
sang, et se laisser tenter par leur misère. On ne vit point, comme au 10
août 1792, les Suisses massacrés dans la fuite. Toutes les opinions
furent respectées; jamais à quelques exceptions près, on n'abusa moins
de la victoire. Les vainqueurs, portant les blessés de la garde à
travers la foule, s'écriaient: «Respect aux braves!» Le soldat venait-il
à expirer, ils disaient: «Paix aux morts!» Les quinze années de la
Restauration, sous un régime constitutionnel, avaient fait naître parmi
nous cet esprit d'humanité, de légalité et de justice, que vingt-cinq
années de l'esprit révolutionnaire et guerrier n'avaient pu produire. Le
droit de la force introduit dans nos moeurs semblait être devenu le
droit commun.

Les conséquences de la révolution de Juillet seront mémorables. Cette
révolution a prononcé un arrêt contre tous les trônes; les rois ne
pourront régner aujourd'hui que par la violence des armes; moyen assuré
pour un moment, mais qui ne saurait durer: l'époque des janissaires
successifs est finie.

Thucydide et Tacite ne nous raconteraient pas bien les événements des
trois jours; il nous faudrait Bossuet pour nous expliquer les événements
dans l'ordre de la Providence; génie qui voyait tout, mais sans franchir
les limites posées à sa raison et à sa splendeur, comme le soleil qui
roule entre deux bornes éclatantes, et que les Orientaux appellent
l'_esclave_ de Dieu.

Ne cherchons pas si près de nous le moteur d'un mouvement placé plus
loin: la médiocrité des hommes, les frayeurs folles, les brouilleries
inexplicables, les haines, les ambitions, la présomption des uns, le
préjugé des autres, les conspirations secrètes, les ventes, les mesures
bien ou mal prises, le courage ou le défaut de courage; toutes ces
choses sont les accidents, non les causes de l'événement. Lorsqu'on dit
que l'on ne voulait plus les Bourbons, qu'ils étaient devenus odieux
parce qu'on les supposait imposés par l'étranger à la France, ce dégoût
superbe n'explique rien d'une manière suffisante.

Le mouvement de Juillet ne tient point à la politique proprement dite;
il tient à la révolution sociale qui agit sans cesse. Par l'enchaînement
de cette révolution générale, le 28 juillet 1830 n'est que la suite
forcée du 21 janvier 1793. Le travail de nos premières assemblées
délibérantes avait été suspendu, il n'avait pas été terminé. Dans le
cours de vingt années, les Français s'étaient accoutumés, de même que
les Anglais sous Cromwell, à être gouvernés par d'autres maîtres que par
leurs anciens souverains. La chute de Charles X est la conséquence de la
décapitation de Louis XVI, comme le détrônement de Jacques II est la
conséquence de l'assassinat de Charles Ier. La Révolution parut
s'éteindre dans la gloire de Bonaparte et dans les libertés de Louis
XVIII, mais son germe n'était pas détruit: déposé au fond de nos moeurs,
il s'est développé quand les fautes de la Restauration l'ont réchauffé,
et bientôt il a éclaté.

Les conseils de la Providence se découvrent dans le changement
antimonarchique qui s'opère. Que des esprits superficiels ne voient dans
la révolution des trois jours qu'une échauffourée, c'est tout simple;
mais les hommes réfléchis savent qu'un pas énorme a été fait: le
principe de la souveraineté du peuple est substitué au principe de la
souveraineté royale, la monarchie héréditaire changée en monarchie
élective. Le 21 janvier avait appris qu'on peut disposer de la tête d'un
roi; le 29 juillet a montré qu'on peut disposer d'une couronne. Or,
toute vérité bonne ou mauvaise qui se manifeste demeure acquise à la
foule. Un changement cesse d'être inouï, extraordinaire; il ne se
présente plus comme impie à l'esprit et à la conscience, quand il
résulte d'une idée devenue populaire. Les Francs exercèrent
collectivement la souveraineté, ensuite ils la déléguèrent à quelques
chefs; puis ces chefs la confièrent à un seul; puis ce chef unique
l'usurpa au profit de sa famille. Maintenant on rétrograde de la royauté
héréditaire à la royauté élective, de la monarchie élective on glissera
dans la république. Telle est l'histoire de la société; voilà par quels
degrés le gouvernement sort du peuple et y rentre.

Ne pensons donc pas que l'oeuvre de Juillet soit une superfétation d'un
jour; ne nous figurons pas que la légitimité va venir rétablir
incontinent la succession par droit de primogéniture; n'allons pas non
plus nous persuader que juillet mourra tout à coup de sa belle mort.
Sans doute, la branche d'Orléans ne prendra pas racine; ce ne sera pas
pour ce résultat que tant de sang, de calamité et de génie aura été
dépensé depuis un demi-siècle! Mais Juillet, s'il n'amène pas la
destruction finale de la France avec l'anéantissement de toutes les
libertés, Juillet portera son fruit naturel: ce fruit est la démocratie.
Ce fruit sera, peut-être amer et sanglant; mais la monarchie est une
greffe étrangère qui ne prendra pas sur une tige républicaine.

Ainsi, ne confondons pas le roi improvisé avec la révolution dont il est
né par hasard: celle-ci, telle que nous la voyons agir, est en
contradiction avec ses principes; elle ne semble pas née viable, parce
qu'elle est muletée d'un trône; mais qu'elle se traîne seulement
quelques années, cette révolution, ce qui sera venu, ce qui s'en sera
allé changera les données qui restent à connaître. Les hommes faits
meurent ou ne voient plus les choses comme ils les voyaient; les
adolescents atteignent l'âge de raison; les générations nouvelles
rafraîchissent des générations corrompues; les langes trempés des plaies
d'un hôpital, rencontrés par un grand fleuve, ne souillent que le flot
qui passe sous ces corruptions: en aval et en amont le courant garde ou
reprend sa limpidité.

Juillet, libre dans son origine, n'a produit qu'une monarchie enchaînée;
mais viendra le temps où, débarrassé de sa couronne, il subira ces
transformations qui sont la loi des êtres; alors, il vivra dans une
atmosphère appropriée à sa nature.

L'erreur du parti républicain, l'illusion du parti légitimiste sont
l'une et l'autre déplorables, et dépassent la démocratie et la royauté:
le premier croit que la violence est le seul moyen de succès; le second
croit que le passé est le seul port de salut. Or, il y a une loi morale
qui règle la société, une légitimité générale qui domine la légitimité
particulière. Cette grande loi et cette grande légitimité sont la
jouissance des droits naturels de l'homme, réglés par les devoirs; car
c'est le devoir qui crée le droit, et non le droit qui crée le devoir;
les passions et les vices vous relèguent dans la classe des esclaves. La
légitimité générale n'aurait eu aucun obstacle à vaincre, si elle avait
gardé, comme étant de même principe, la légitimité particulière.

Au surplus, une observation suffira pour nous faire comprendre la
prodigieuse et majestueuse puissance de la famille de nos anciens
souverains: je l'ai déjà dit et je ne saurais trop le répéter, toutes
les royautés mourront avec la royauté française.

En effet, l'idée monarchique manque au moment même où manque le
monarque; on ne trouve plus autour de soi que l'idée démocratique. Mon
jeune roi emportera dans ses bras la monarchie du monde. C'est bien
finir.

       *       *       *       *       *

Lorsque j'écrivais tout ceci sur ce que pourrait être la révolution de
1830 dans l'avenir, j'avais de la peine à me défendre d'un instinct qui
me parlait contradictoirement au raisonner. Je prenais cet instinct pour
le mouvement de ma déplaisance des troubles de 1830; je me défiais de
moi-même, et peut-être, dans mon impartialité trop loyale, exagérai-je
les provenances futures des trois journées. Or, dix années se sont
écoulées depuis la chute de Charles X: Juillet s'est-il assis? Nous
sommes maintenant au commencement de décembre 1840, à quel abaissement
la France est-elle descendue! Si je pouvais goûter quelque plaisir dans
l'humiliation d'un gouvernement d'origine française, j'éprouverais une
sorte d'orgueil à relire, dans le _Congrès de Vérone_, ma correspondance
avec M. Canning: certes, ce n'est pas celle dont on vient de donner
connaissance à la Chambre des députés. D'où vient la faute? est-elle du
prince élu? est-elle de l'impéritie de ses ministres? est-elle de la
nation même, dont le caractère et le génie paraissent usés? Nos idées
sont progressives, mais nos moeurs les soutiennent-elles? Il ne serait
pas étonnant qu'un peuple âgé de quatorze siècles, qui a terminé cette
longue carrière par une explosion de miracles, fût arrivé à son terme.
Si vous allez jusqu'à la fin de ces _Mémoires_, vous verrez qu'en
rendant justice à tout ce qui m'a paru beau aux diverses époques de
notre histoire, je pense qu'en dernier résultat la vieille société
finit[320].

         [Note 320: (Note. Paris, 3 décembre 1840.) CH.]

       *       *       *       *       *

Ici se termine ma _carrière politique_. Cette carrière devait aussi
clore mes _Mémoires_, n'ayant plus qu'à résumer les expériences de ma
course. Trois catastrophes ont marqué les trois parties précédentes de
ma vie: j'ai vu mourir Louis XVI pendant ma carrière de voyageur et de
soldat; au bout de ma carrière littéraire, Bonaparte a disparu; Charles
X, en tombant, a fermé ma carrière politique.

J'ai fixé l'époque d'une révolution dans les lettres, et de même dans la
politique j'ai formulé les principes du gouvernement représentatif; mes
correspondances diplomatiques valent, je crois, mes compositions
littéraires[321]. Il est possible que les unes et les autres ne soient
rien, mais il est sûr qu'elles sont équipollentes.

         [Note 321: Chateaubriand ne disait ici rien que de vrai. Ses
         correspondances diplomatiques sont des chefs-d'oeuvre. Un
         juge autorisé, l'auteur de la _Politique de la Restauration
         en 1822 et 1823_, n'a rien exagéré, lorsqu'il a écrit:
         «Réunissez tout ce que nous font lire ici les _Mémoires
         d'Outre-tombe_, aux dépêches que l'_Histoire du Congrès de
         Vérone_ et la _Politique de la Restauration_ ont mises sous
         vos yeux, et vous aurez une sorte de manuel de l'art de la
         Négociation écrite. On ne rend pas encore une justice
         complète à la direction imprimée alors à la France par M. de
         Chateaubriand, à cette correspondance intime qu'il adressait,
         toute de sa main, aux quatre coins de l'Europe; enfin à son
         action personnelle toujours mise en avant et à la place de
         l'action de ses collaborateurs subalternes: l'exercice sans
         doute en a été trop court, ou peut-être l'éclat de ses
         oeuvres littéraires a-t-il fait pâlir cette part de sa
         renommée; mais, en la signalant à nos jeunes successeurs, qui
         fréquentent aujourd'hui le vestibule du métier, les archives
         des Affaires étrangères, nous ne nous lasserons pas de leur
         dire que nul athlète, dans les temps modernes, n'a tenu d'une
         main plus ferme et porté plus avant les armes du combat
         politique et le sceptre de la diplomatie.» (M. de Marcellus,
         _Chateaubriand et son temps_, p. 395.)]

En France, à la tribune de la Chambre des pairs et dans mes écrits,
j'exerçai une telle influence, que je fis entrer d'abord M. de Villèle
au ministère, et qu'ensuite il fut contraint de se retirer devant mon
opposition, après s'être fait mon ennemi. Tout cela est prouvé par ce
que vous avez lu.

Le grand événement de ma carrière politique est la guerre d'Espagne.
Elle fut pour moi, dans cette carrière, ce qu'avait été le _Génie du
Christianisme_ dans ma carrière littéraire. Ma destinée me choisit pour
me charger de la puissante aventure qui, sous la Restauration, aurait pu
régulariser la marche du monde vers l'avenir. Elle m'enleva à mes
songes, et me transforma en conducteur des faits. À la table où elle me
fit jouer, elle plaça comme adversaires les deux premiers ministres du
jour, le prince de Metternich et M. Canning; je gagnai contre eux la
partie. Tous les esprits sérieux que comptaient alors les cabinets
convinrent qu'ils avaient rencontré en moi un homme d'État[322].
Bonaparte l'avait prévu avant eux, malgré mes livres. Je pourrais donc,
sans me vanter, croire que le politique a valu en moi l'écrivain; mais
je n'attache aucun prix à la renommée des affaires; c'est pour cela que
je me suis permis d'en parler.

         [Note 322: Voyez les lettres et dépêches des diverses cours,
         dans le _Congrès de Vérone_; consulter aussi l'_Ambassade de
         Rome_. CH.]

Si, lors de l'entreprise péninsulaire, je n'avais pas été jeté à l'écart
par des hommes aveugles, le cours de nos destinées changeait; la France
reprenait ses frontières, l'équilibre de l'Europe était rétabli; la
Restauration, devenue glorieuse, aurait pu vivre encore longtemps, et
mon travail diplomatique aurait aussi compté pour un degré dans notre
histoire. Entre mes deux vies, il n'y a que la différence du résultat.
Ma carrière littéraire, complètement accomplie, a produit tout ce
qu'elle devait produire, parce qu'elle n'a dépendu que de moi. Ma
carrière politique a été subitement arrêtée au milieu de ses succès,
parce qu'elle a dépendu des autres.

Néanmoins, je le reconnais, ma politique n'était applicable qu'à la
Restauration. Si une transformation s'opère dans les principes, dans les
sociétés et les hommes, ce qui était bon hier est périmé et caduc
aujourd'hui. À l'égard de l'Espagne, les rapports des familles royales
ayant cessé par l'abdication de la loi salique, il ne s'agit plus de
créer au delà des Pyrénées des frontières impénétrables; il faut
accepter le champ de bataille que l'Autriche et l'Angleterre y pourront
un jour nous ouvrir; il faut prendre les choses au point où elles sont
arrivées; abandonner, non sans regret, une conduite ferme mais
raisonnable, dont les bénéfices certains étaient, il est vrai, à longue
échéance. J'ai la conscience d'avoir servi la légitimité comme elle
devait l'être. Je voyais l'avenir aussi clairement que je le vois à
cette heure; seulement j'y voulais atteindre par une route moins
périlleuse, afin que la légitimité, utile à notre enseignement
constitutionnel, ne trébuchât pas dans une course précipitée.
Maintenant, mes projets ne sont plus réalisables: la Russie va se
tourner ailleurs. Si j'allais actuellement dans la Péninsule, dont
l'esprit a eu le temps de changer, ce serait avec d'autres pensées: je
ne m'occuperais que de l'alliance des peuples, toute suspecte, jalouse,
passionnée, incertaine et versatile qu'elle est, et je ne songerais plus
aux relations avec les rois. Je dirais à la France: «Vous avez quitté la
voie battue pour le sentier des précipices; eh bien! explorez-en les
merveilles et les périls. À nous, innovations, entreprises, découvertes!
venez, et que les armes, s'il le faut, vous favorisent. Où y a-t-il du
nouveau? Est-ce en Orient? Marchons-y. Où faut-il porter notre courage
et notre intelligence? Courons de ce côté. Mettons-nous à la tête de la
grande levée du genre humain; ne nous laissons pas dépasser; que le nom
français devance les autres dans cette croisade, comme il arriva jadis
au tombeau du Christ.» Oui, si j'étais admis au conseil de ma patrie, je
tâcherais de lui être utile dans les dangereux principes qu'elle a
adoptés: la retenir à présent, ce serait la condamner à une mort
ignoble. Je ne me contenterais pas de discours: joignant les oeuvres à
la foi, je préparerais des soldats et des millions, je bâtirais des
vaisseaux, comme Noé, en prévision du déluge, et si l'on me demandait
pourquoi, je répondrais: «Parce que tel est le bon plaisir de la
France.» Mes dépêches avertiraient les cabinets de l'Europe que rien ne
remuera sur le globe sans notre intervention; que si l'on se distribue
les lambeaux du monde, la part du lion nous revient. Nous cesserions de
demander humblement à nos voisins la permission d'exister; le coeur de
la France battrait libre, sans qu'aucune main osât s'appliquer sur ce
coeur pour en compter les palpitations; et puisque nous cherchons de
nouveaux soleils, je me précipiterais au-devant de leur splendeur et
n'attendrais plus le lever naturel de l'aurore.

Fasse le ciel que ces intérêts industriels, dans lesquels nous devons
trouver une prospérité d'un genre nouveau, ne trompent personne, qu'ils
soient aussi féconds, aussi civilisateurs que ces intérêts moraux d'où
sortit l'ancienne société! Le temps nous apprendra s'ils ne seraient
point le songe infécond de ces intelligences stériles qui n'ont pas la
faculté de sortir du monde matériel.

Bien que mon rôle ait fini avec la légitimité, tous mes voeux sont pour
la France, quels que soient les pouvoirs à qui son imprévoyant caprice
la fasse obéir. Quant à moi, je ne demande plus rien; je voudrais
seulement ne pas trop dépasser les ruines écroulées à mes pieds. Mais
les années sont comme les Alpes: à peine a-t-on franchi les premières,
qu'on en voit d'autres s'élever. Hélas! ces plus hautes et dernières
montagnes sont déshabitées, arides et blanchies.



QUATRIÈME PARTIE

LES DERNIÈRES ANNÉES

1830-1841



LIVRE PREMIER[323]

         [Note 323: Ce livre a été écrit à Paris et à Genève,
         d'octobre 1830 à juin 1832.]

     Introduction. -- Procès des ministres. --
     Saint-Germain-l'Auxerrois. -- Pillage de l'Archevêché. -- Ma
     brochure sur _la Restauration et la Monarchie élective_. --
     _Études historiques._ -- Lettres et vers à madame Récamier. --
     Journal du 12 juillet au 1er septembre 1831. -- Commis de M. de
     Lapanouze. -- Lord Byron. -- Ferney et Voltaire. -- Course
     inutile à Paris. -- M. A. Carrel. -- M. de Béranger. --
     Proposition Baude et Briqueville sur le bannissement de la
     branche aînée des Bourbons. -- Lettre à l'auteur de la _Némésis_.
     -- Conspiration de la rue des Prouvaires. -- Lettre à Madame la
     duchesse de Berry. -- Incidences. -- Pestes. -- Le choléra. --
     Les 12 000 francs de Madame la duchesse de Berry. --
     Échantillons. -- Convoi du général Lamarque. -- Madame la
     duchesse de Berry descend en Provence et arrive dans la Vendée.


                                         Infirmerie de Marie-Thérèse.

                                                 Paris, octobre 1830.

INTRODUCTION.

Au sortir du fracas des trois journées, je suis tout étonné d'ouvrir
dans un calme profond la quatrième partie de cet ouvrage; il me semble
que j'ai doublé le cap des tempêtes, et pénétré dans une région de paix
et de silence. Si j'étais mort le 7 août de cette année, les dernières
paroles de mon discours à la Chambre des pairs eussent été les dernières
lignes de mon histoire; ma catastrophe, étant celle même d'un passé de
douze siècles, aurait grandi ma mémoire. Mon drame eût magnifiquement
fini.

Mais je ne suis pas demeuré sous le coup, je n'ai pas été jeté à terre.
Pierre de L'Estoile écrivait cette page de son journal le lendemain de
l'assassinat de Henri IV:

«Et icy je finis avec la vie de mon roy (Henry IV) le deuxième registre
de mes passe-temps mélancholiques et de mes vaines et curieuses
recherches, tant publiques que particulières, interrompues souvent
depuis un mois par les veilles des tristes et fascheuses nuicts que j'ai
souffert, mesmement cette dernière, pour la mort de mon roy.

«Je m'estois proposé de clore mes éphémérides par ce registre; mais tant
d'occurrences nouvelles et curieuses se sont présentées par cette
insigne mutation, que je passe à un autre qui ira aussi avant qu'il
plaira à Dieu: et me doute que ce ne sera pas bien long.»

L'Estoile vit mourir le premier Bourbon; je viens de voir tomber le
dernier: ne devrais-je pas _clore ici le registre de mes passe-temps
mélancholiques et de mes vaines et curieuses recherches_. Peut-être;
_mais tant d'occurrences nouvelles et curieuses se sont présentées par
cette insigne mutation, que je passe à un autre registre_.

Comme L'Estoile, je lamente les adversités de la race de saint Louis;
pourtant, je suis obligé de l'avouer, il se mêle à ma douleur un certain
contentement intérieur; je me le reproche, mais je ne puis m'en
défendre; ce contentement est celui de l'esclave dégagé de ses chaînes.
Quand je quittai la carrière de soldat et de voyageur, je sentis de la
tristesse; j'éprouve maintenant de la joie, forçat libéré que je suis
des galères du monde et de la cour. Fidèle à mes principes et à mes
serments, je n'ai trahi ni la liberté ni le roi, je n'emporte ni
richesses ni honneurs; je m'en vais pauvre comme je suis venu. Heureux
de terminer une carrière qui m'était odieuse, je rentre avec amour dans
le repos.

Bénie soyez-vous, ô ma native et chère indépendance, âme de ma vie!
Venez, rapportez-moi mes _Mémoires_, cet _alter ego_ dont vous êtes la
confidente, l'idole et la muse. Les heures de loisir sont propres aux
récits: naufragé, je continuerai de raconter mon naufrage aux pêcheurs
de la rive. Retourné à mes instincts primitifs, je redeviens libre et
voyageur; j'achève ma course comme je la commençai. Le cercle de mes
jours, qui se ferme, me ramène au point du départ. Sur la route, que
j'ai jadis parcourue conscrit insouciant, je vais cheminer vétéran
expérimenté, cartouche de congé dans mon shako, chevrons du temps sur le
bras, havresac rempli d'années sur le dos. Qui sait? peut-être
retrouverai-je d'étape en étape les rêveries de ma jeunesse?
J'appellerai beaucoup de songes à mon secours, pour me défendre contre
cette horde de vérités qui s'engendrent dans les vieux jours, comme des
dragons se cachent dans des ruines. Il ne tiendra qu'à moi de renouer
les deux bouts de mon existence, de confondre des époques éloignées, de
mêler des illusions d'âges divers, puisque le prince que je rencontrai
exilé en sortant de mes foyers paternels, je le rencontre banni en me
rendant à ma dernière demeure.

       *       *       *       *       *

Je traçai rapidement, au mois d'octobre de l'année précédente[324], la
petite introduction de cette partie de mes _Mémoires_; mais je ne pus
continuer ce travail, parce que j'en avais un autre sur les bras: il
s'agissait de l'ouvrage[325] qui terminait l'édition de mes _Oeuvres
complètes_. De ce travail même j'ai été détourné, d'abord par le procès
des ministres, ensuite par le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois.

         [Note 324: Cette page et celles qui vont suivre ont été
         écrites au mois d'avril 1831.]

         [Note 325: Les _Études historiques_.]

Le procès des ministres[326] et l'émoi de Paris ne m'ont pas fait
grand'chose: après le procès de Louis XVI et les insurrections
révolutionnaires, tout est petit en fait de jugement et d'insurrection.
Les ministres, venant de Vincennes au Luxembourg et retournant à
Vincennes pendant qu'on prononçait leur sentence, s'acheminèrent par la
rue d'Enfer.... Du fond de ma retraite j'entendis le roulement de leur
voiture. Que d'événements ont passé devant ma porte! Les défenseurs de
ces hommes sont restés au-dessous de leur besogne. Personne ne prit la
chose d'assez haut: l'avocat domina trop dans ces plaidoiries. Si mon
ami le prince de Polignac m'eût choisi pour son second, de quel oeil
j'aurais regardé ces parjures s'érigeant en juges d'un parjure! «Quoi!
leur aurais-je dit, c'est vous qui osez être les juges de mon client,
c'est vous qui, tout souillés de vos serments, osez lui faire un crime
d'avoir perdu son maître en croyant le servir; vous, les provocateurs;
vous qui le poussiez à rendre les ordonnances! Changez de place avec
celui que vous prétendez juger: d'accusé il devient accusateur. Si nous
avons mérité d'être frappés, ce n'est pas par vous; si nous sommes
coupables, ce n'est pas envers vous, mais envers le peuple: il nous
attend dans la cour de votre palais, et nous allons lui porter notre
tête.»

         [Note 326: Le procès des ministres devant la Cour des pairs,
         commencé le mercredi 15 décembre 1830, se termina le mardi 21
         décembre. L'arrêt condamnait le prince de Polignac à la
         prison perpétuelle sur le territoire continental du royaume,
         le déclarait déchu de ses titres, grades et ordres, le
         déclarait en outre mort civilement et soumis à tous les
         autres effets de la peine de la déportation.--MM. de
         Peyronnet, de Chantelauze et de Guernon-Ranville étaient
         condamnés à la prison perpétuelle.]

Après le procès des ministres est venu le scandale de
Saint-Germain-l'Auxerrois[327]. Les royalistes, pleins d'excellentes
qualités, mais quelquefois bêtes et souvent taquins, ne calculant jamais
la portée de leurs démarches, croyant toujours qu'ils rétabliraient la
légitimité en affectant de porter une couleur à leur cravate ou une
fleur à leur boutonnière, ont amené des scènes déplorables. Il était
évident que le parti révolutionnaire profiterait du service à l'occasion
de la mort du duc de Berry pour faire du train; or, les légitimistes
n'étaient pas assez forts pour s'y opposer, et le gouvernement n'était
pas assez établi pour maintenir l'ordre; aussi l'église a-t-elle été
pillée. Un apothicaire voltairien et progressif[328] a triomphé
intrépidement d'un clocher de l'an 1300 et d'une croix déjà abattue par
d'autres Barbares vers la fin du IXe siècle.

         [Note 327: Le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois et le pillage
         de l'Archevêché eurent lieu les 14 et 15 février 1831.--Voir,
         à l'_Appendice_, le nº VI: _le Sac de Saint-Germain
         l'Auxerrois_.]

         [Note 328: M. Cadet de Gassicourt, sur lequel Chateaubriand
         aura tout à l'heure occasion de revenir et qu'il s'est chargé
         de rendre immortel, à l'égal de son prédécesseur, _Monsieur
         Purgon_.]

Comme suite des hauts faits de cette pharmaceutique éclairée, sont
arrivées la dévastation de l'archevêché, la profanation des choses
saintes et les processions renouvelées de celles de Lyon. Il y manquait
le bourreau et les victimes; mais il y avait force polichinelles,
masques et diverses joies du carnaval. Le cortège burlesquement
sacrilège marchait d'un côté de la Seine, tandis que, de l'autre,
défilait la garde nationale, qui faisait semblant d'accourir au secours.
La rivière séparait l'ordre et l'anarchie. On assure qu'un homme de
talent était là comme curieux et qu'il disait, en voyant flotter les
chasubles et les livres sur la Seine: «Quel dommage qu'on n'y ait pas
jeté l'archevêque!» Mot profond, car, en effet, un archevêque qu'on noie
doit être une chose plaisante; cela fait faire un si grand pas à la
liberté et aux lumières! Nous, vieux témoins des vieux faits, nous
sommes obligés de vous dire que vous n'apercevez là que de pâles et
misérables copies. Vous avez encore l'instinct révolutionnaire, mais
vous n'en avez plus l'énergie; vous ne pouvez être criminels qu'en
imagination; vous voudriez faire le mal, mais le courage vous manque au
coeur et la force au bras; vous verriez encore massacrer, mais vous ne
mettriez plus la main à la besogne. Si vous voulez que la révolution de
juillet soit grande et reste grande, que M. Cadet de Gassicourt n'en
soit pas la héros réel, et _Mayeux_, le personnage idéal[329]!

         [Note 329: Les caricaturistes et les petits journaux, en l'an
         de grâce 1831, avaient fait du bossu _Mayeux_ le type
         grotesque de notre versatilité politique, et ils avaient mis
         sur son dos toutes les bévues, tous les ridicules du
         bourgeois de Paris, tel du moins qu'il leur plaisait de le
         voir. D'après eux, né le 14 juillet 1789, à Paris, pendant
         que son père était occupé à la prise de la Bastille, il
         s'était successivement appelé
         _Messidor-Napoléon-Louis-Charles-Philippe_ Mayeux, selon les
         noms des divers régimes qu'il avait, tour à tour, épousés ou
         répudiés. Jusqu'en 1830, il n'avait pas fait beaucoup parler
         de lui, mais le soleil de Juillet l'avait enfin mis dans tout
         son jour. Peu de temps auparavant, il avait reçu un outrage,
         que la lithographie avait rendu public et dont il s'était
         promis de tirer vengeance. Un grenadier à cheval de la garde
         royale, haut monté sur ses bottes à l'écuyère, ne l'avait pas
         aperçu derrière une borne, et avait ri de lui, lorsqu'il
         s'était écrié: «Prenez donc garde, militaire, il y a un homme
         devant vous.» Aussi, dès le 27 juillet, Mayeux était descendu
         des premiers dans la rue; sur sept gendarmes tués ce jour-là,
         il en avait à lui seul abattu quarante. Sa gloire depuis ce
         moment ne connut plus de bornes, et ses succès ne se
         comptèrent plus. C'est à cette époque qu'il faut placer
         toutes ces aventures galantes, que les dessinateurs ont fort
         indiscrètement révélées. Ce fut là son bon temps, ce qu'il se
         plaisait lui-même, car il savait un peu d'histoire, à nommer
         sa Régence. Mais sa véritable occupation était la politique,
         l'entreprise volontaire et gratuite de l'opinion publique.
         Pendant un an, Paris ne vit, se parla, ne pensa, ne jura
         surtout, que par Mayeux. Mayeux était partout à la fois, avec
         l'émeute et contre elle, ici avec un chapeau verni, là avec
         un bonnet à poil, tour à tour républicain, bonapartiste,
         juste-milieu. Il ne lui manquait, avec cela, que d'être
         carliste; mais il n'en voulait point entendre parler, fidèle
         à son ressentiment contre le grenadier à cheval de la garde
         royale. Mayeux était garde national; c'est ce qui l'a tué. Un
         jour, il fut, tout d'une voix, rayé des contrôles comme
         coupable de faire rire les bisets sous les armes. Il mourait
         de douleur et de honte, quelques semaines après, le 23
         décembre 1831. Telle est du moins la date que nous donne M.
         Bazin dans son très spirituel chapitre sur _Mayeux_, un vrai
         bijou, et qui seul suffirait à sauver de l'oubli les deux
         piquants volumes publiés en 1833, sons ce titre: _L'Époque
         sans nom_, par le futur historien de Louis XIII et du
         cardinal Mazarin.]

[Illustration: Mr de Chateaubriand.]


                                               Paris, fin de mars 1831

J'étais loin de compte lorsqu'en sortant des journées de Juillet je
croyais entrer dans une région de paix. La chute des trois souverains
m'avait obligé de m'expliquer à la Chambre des pairs. La proscription de
ces rois ne me permettait pas de rester muet. D'une autre part, les
journaux de Philippe me demandaient pourquoi je refusais de servir une
révolution qui consacrait des principes que j'avais défendus et
propagés. Force m'a été de prendre la parole pour les vérités générales
et pour expliquer ma conduite personnelle. Un extrait d'une petite
brochure qui se perdra (_De la Restauration et de la Monarchie
élective_)[330] continuera la chaîne de mon récit et celle de l'histoire
de mon temps:

         [Note 330: La brochure de Chateaubriand parut le 24 mars
         1831.]

«Dépouillé du présent, n'ayant qu'un avenir incertain au delà de ma
tombe, il m'importe que ma mémoire ne soit pas grevée de mon silence. Je
ne dois pas me taire sur une Restauration à laquelle j'ai pris tant de
part, qu'on outrage tous les jours, et que l'on proscrit enfin sous mes
yeux. Au moyen âge, dans les temps de calamités, on prenait un
religieux, on l'enfermait dans une tour où il jeûnait au pain et à l'eau
pour le salut du peuple. Je ne ressemble pas mal à ce moine du XIIe
siècle: à travers la lucarne de ma geôle expiatoire, j'ai prêché mon
dernier sermon aux passants. Voici l'épitome de ce sermon; je l'ai
prédit dans mon dernier discours à la tribune de la pairie: La monarchie
de Juillet est dans une condition absolue de gloire ou de lois
d'exception; elle vit par la presse, et la presse la tue; sans gloire,
elle sera dévorée par la liberté; si elle attaque cette liberté, elle
périra. Il ferait beau nous voir, après avoir chassé trois rois avec des
barricades pour la liberté de la presse, élever de nouvelles barricades
contre cette liberté! Et pourtant, que faire? L'action redoublée des
tribunaux et des lois suffira-t-elle pour contenir les écrivains? Un
gouvernement nouveau est un enfant qui ne peut marcher qu'avec des
lisières. Remettrons-nous la nation au maillot? Ce terrible nourrisson,
qui a sucé le sang dans les bras de la victoire à tant de bivouacs, ne
brisera-t-il pas ses langes? Il n'y avait qu'une vieille souche
profondément enracinée dans le passé qui pût être battue impunément des
vents de la liberté de la presse.......................................
.......................................................................

«À entendre les déclamations de cette heure, il semble que les exilés
d'Édimbourg soient les plus petits compagnons du monde, et qu'ils ne
fassent faute nulle part. Il ne manque aujourd'hui au présent que le
passé: c'est peu de chose! Comme si les siècles ne se servaient pas de
base les uns aux autres, et que le dernier arrivé se pût tenir en l'air!
Notre vanité aura beau se choquer des souvenirs, gratter les fleurs de
lis, proscrire les noms et les personnes, cette famille, héritière de
mille années, a laissé par sa retraite un vide immense: on le sent
partout. Ces individus, si chétifs à nos yeux, ont ébranlé l'Europe dans
leur chute. Pour peu que les événements produisent leurs effets
naturels, et qu'ils amènent leurs rigoureuses conséquences, Charles X,
en abdiquant, aura fait abdiquer avec lui tous ces rois gothiques,
grands vassaux du passé sous la suzeraineté des Capets..................
........................................................................

«Nous marchons à une révolution générale. Si la transformation qui
s'opère suit sa pente et ne rencontre aucun obstacle, si la raison
populaire continue son développement progressif, si l'éducation des
classes intermédiaires ne souffre point d'interruption, les nations se
nivelleront dans une égale liberté; si cette transformation est arrêtée,
les nations se nivelleront dans un égal despotisme. Ce despotisme durera
peu, à cause de l'âge avancé des lumières, mais il sera rude, et une
longue dissolution sociale le suivra.

«Préoccupé que je suis de ces idées, on voit pourquoi j'ai dû demeurer
fidèle, comme individu, à ce qui me semblait la meilleure sauvegarde des
libertés publiques, la voie la moins périlleuse par laquelle on pouvait
arriver au complément de ces libertés.

«Ce n'est pas que j'aie la prétention d'être un larmoyant prédicant de
politique sentimentale, un rabâcheur de panache blanc et de lieux
communs à la Henri IV. En parcourant des yeux l'espace qui sépare la
tour du Temple du château d'Édimbourg, je trouverais sans doute autant
de calamités entassées qu'il y a de siècles accumulés sur une noble
race. Une femme de douleur a surtout été chargée du fardeau le plus
lourd comme la plus forte; il n'y a coeur qui ne se brise à son
souvenir: ses souffrances sont montées si haut, qu'elles sont devenues
une des grandeurs de la révolution. Mais, enfin, on n'est pas obligé
d'être roi. La Providence envoie les afflictions particulières à qui
elle veut, toujours brèves, parce que la vie est courte; et ces
afflictions ne sont point comptées dans les destinées générales des
peuples..............................................................
.....................................................................

«Mais que la proposition qui bannit à jamais la famille déchue du
territoire français soit un corollaire de la déchéance de cette famille,
ce corollaire n'amène pas la conviction pour moi. Je chercherais en vain
ma place dans les diverses catégories de personnes qui se sont
rattachées à l'ordre de choses actuel.........................
..............................................................

«Il y a des hommes qui, après avoir prêté serment à la République une et
indivisible, au Directoire en cinq personnes, au Consulat en trois, à
l'Empire en une seule, à la première Restauration, à l'Acte additionnel
aux constitutions de l'Empire, à la seconde Restauration, ont encore
quelque chose à prêter à Louis-Philippe: je ne suis pas si riche.

«Il y a des hommes qui ont jeté leur parole sur la place de Grève, en
juillet, comme ces chevriers romains qui jouent à _pair ou non_ parmi
des ruines: ils traitent de niais et sot quiconque ne réduit pas la
politique à des intérêts privés: je suis un niais et un sot.

«Il y a des peureux qui auraient bien voulu ne pas jurer, mais qui se
voyaient égorgés, eux, leurs grands-parents, leurs petits-enfants, et
tous les propriétaires, s'ils n'avaient trembloté leur serment: ceci est
un effet physique que je n'ai pas encore éprouvé; j'attendrai
l'infirmité et, si elle m'arrive, j'aviserai.

«Il y a des grands seigneurs de l'Empire unis à leurs pensions par des
liens sacrés et indissolubles, quelle que soit la main dont elles
tombent: une pension est à leurs yeux un sacrement; elle imprime un
caractère comme la prêtrise et le mariage; toute tête pensionnée ne peut
cesser de l'être: les pensions étant demeurées à la charge du Trésor,
ils sont restés à la charge du même Trésor; moi, j'ai l'habitude du
divorce avec la fortune; trop vieux pour elle, je l'abandonne de peur
qu'elle ne me quitte.

«Il y a de hauts barons du trône et de l'autel qui n'ont point trahi les
ordonnances; non! mais l'insuffisance des moyens employés pour mettre à
exécution ces ordonnances a échauffé leur bile; indignés qu'on ait
failli au despotisme, ils ont été chercher une autre antichambre: il
m'est impossible de partager leur indignation et leur demeure.

«Il y a des gens de conscience qui ne sont parjures que pour être
parjures, qui, cédant à la force, n'en sont pas moins pour le droit; ils
pleurent sur ce pauvre Charles X, qu'ils ont d'abord entraîné à sa perte
par leurs conseils, et ensuite mis à mort par leur serment; mais si
jamais lui ou sa race ressuscite, ils seront des foudres de légitimité:
moi, j'ai toujours été dévot à la mort, et je suis le convoi de la
vieille monarchie comme le chien du pauvre.

«Enfin, il y a de loyaux chevaliers qui ont dans leur poche des
dispenses d'honneur et des permissions d'infidélité: je n'en ai point.

«J'étais l'homme de la Restauration _possible_, de la Restauration avec
toutes les sortes de libertés. Cette Restauration m'a pris pour un
ennemi; elle s'est perdue: je dois subir son sort. Irai-je attacher
quelques années qui me restent à une fortune nouvelle, comme ces bas de
robes que les femmes traînent de cours en cours et sur lesquels tout le
monde peut marcher? À la tête des jeunes générations, je serais suspect;
derrière elles, ce n'est pas ma place. Je sens très bien qu'aucune de
mes facultés n'a vieilli; mieux que jamais je comprends mon siècle; je
pénètre plus hardiment dans l'avenir que personne: mais la fatalité a
prononcé; finir sa vie à propos est une condition nécessaire de l'homme
public[331].»

         [Note 331: Voir, à l'_Appendice_, le nº VII: _Chateaubriand
         et le Journal du maréchal de Castellane._]

       *       *       *       *       *

Enfin, les _Études historiques_[332] viennent de paraître; j'en reporte
ici l'_Avant-propos_: c'est une véritable page de mes _Mémoires_, il
contient mon histoire au moment même où j'écris:

         [Note 332: _Études et discours historiques sur la chute de
         l'Empire romain, la naissance et les progrès du
         Christianisme, et l'invasion des Barbares; suivis d'une
         Analyse raisonnée de l'histoire de France._ 4 vol. in-8{o}.
         Les _Études historiques_ parurent le 4 avril 1831.]


AVANT-PROPOS.

     «Souvenez-vous, pour ne pas perdre de vue le train du monde, qu'à
     cette époque (_la chute de l'Empire romain_)............. il y
     avait des citoyens qui fouillaient comme moi les archives du
     passé au milieu des ruines du présent, qui écrivaient les annales
     des anciennes révolutions au bruit des révolutions nouvelles; eux
     et moi prenant pour table, dans l'édifice croulant, la pierre
     tombée à nos pieds, en attendant celle qui devait écraser nos
     têtes.»

                        (_Études historiques_, tome V bis, page 175.)


«Je ne voudrais pas, pour ce qui me reste à vivre, recommencer les
dix-huit mois qui viennent de s'écouler. On n'aura jamais une idée de la
violence que je me suis faite; j'ai été forcé d'abstraire mon esprit
dix, douze et quinze heures par jour, de ce qui se passait autour de
moi, pour me livrer puérilement à la composition d'un ouvrage dont
personne ne parcourra une ligne. Qui lirait quatre gros volumes,
lorsqu'on a bien de la peine à lire le feuilleton d'une gazette?
J'écrivais l'histoire ancienne, et l'histoire moderne frappait à ma
porte; en vain je lui criais: «Attendez, je vais à vous;» elle passait
au bruit du canon, en emportant trois générations de rois.

«Et que le temps concorde heureusement avec la nature même de ces
_Études!_ on abat la croix, on poursuit les prêtres; et il est question
de croix et de prêtres à toutes les pages de mon récit; on bannit les
Capets, et je publie une histoire dont les Capets occupent huit siècles.
Le plus long et le dernier travail de ma vie, celui qui m'a coûté le
plus de recherches, de soins et d'années, celui où j'ai peut-être remué
le plus d'idées et de faits, parait lorsqu'il ne peut trouver de
lecteurs; c'est comme si je le jetais dans un puits, où il va s'enfoncer
sous l'amas de décombres qui le suivront. Quand une société se compose
et se décompose, quand il y va de l'existence de chacun et de tous,
quand on n'est pas sûr d'un avenir d'une heure, qui se soucie de ce que
fait, dit et pense son voisin? Il s'agit bien de Néron, de Constantin,
de Julien, des Apôtres, des Martyrs, des Pères de l'Église, des Goths,
des Huns, des Vandales, des Francs, de Clovis, de Charlemagne, de Hugues
Capet et de Henri IV; il s'agit bien du naufrage de l'ancien monde,
lorsque nous nous trouvons engagés dans le naufrage du monde moderne!
N'est-ce pas une sorte de radotage, une espèce de faiblesse d'esprit,
que de s'occuper de lettres dans ce moment? Il est vrai; mais ce
radotage ne tient pas à mon cerveau, il vient des antécédents de ma
méchante fortune. Si je n'avais pas tant fait de sacrifices aux libertés
de mon pays, je n'aurais pas été obligé de contracter des engagements
qui s'achèvent de remplir dans des circonstances doublement déplorables
pour moi. Aucun auteur n'a été mis à une pareille épreuve; grâce à Dieu,
elle est à son terme: je n'ai plus qu'à m'asseoir sur des ruines et à
mépriser cette vie que je dédaignais dans ma jeunesse.

«Après ces plaintes bien naturelles et qui me sont involontairement
échappées, une pensée me vient consoler; j'ai commencé ma carrière
littéraire par un ouvrage où j'envisageais le christianisme sous les
rapports poétiques et moraux; je la finis par un ouvrage où je considère
la même religion sous ses rapports philosophiques et historiques: j'ai
commencé ma carrière politique sous la Restauration, je la finis avec la
Restauration. Ce n'est pas sans une secrète satisfaction que je me
trouve ainsi conséquent avec moi-même.»


                                                        Paris, mai 1831.

La résolution que je conçus, au moment de la catastrophe de Juillet, n'a
point été abandonnée par moi. Je me suis occupé des moyens de vivre en
terre étrangère, moyens difficiles, puisque je n'ai rien: l'acquéreur de
mes oeuvres m'a fait à peu près banqueroute, et mes dettes m'empêchent
de trouver quelqu'un qui veuille me prêter.

Quoi qu'il en soit, je vais me rendre à Genève[333] avec la somme qui
m'est survenue de la vente de ma dernière brochure (_De la Restauration
et de la Monarchie élective_). Je laisse ma procuration pour vendre la
maison où j'écris cette page pour ordre de date. Si je trouve marchand à
mon lit, je pourrai trouver un autre lit hors de France. Dans ces
incertitudes et ces mouvements, jusqu'à ce que je sois établi quelque
part, il me sera impossible de reprendre la suite de mes _Mémoires_ à
l'endroit où je les ai interrompus[334]. Je continuerai donc d'écrire
les choses du moment actuel de ma vie; je ferai connaître ces choses
par les lettres qu'il m'arrivera d'écrire sur les chemins ou pendant mes
divers séjours; je lierai les faits intermédiaires par un _journal_ qui
remplira les temps laissés entre les dates de ces lettres.

         [Note 333: Le départ de Chateaubriand pour la Suisse eut lieu
         le 16 mai 1831; il arriva à Genève le 23 mai.]

         [Note 334: Ceci se rapporte à ma carrière littéraire et à ma
         carrière politique laissées en arrière, lacunes qui sont
         maintenant comblées par ce que je viens d'écrire dans ces
         dernières années, 1838 et 1839. (Paris, note de 1839.) CH.]


À MADAME RÉCAMIER[335].

         [Note 335: Hyacinthe a l'habitude de copier, presque malgré
         moi, mes lettres et celles qu'on m'adresse, parce qu'il
         prétend avoir remarqué que j'étais souvent attaqué par des
         personnes qui m'avaient écrit des admirations sans fin et qui
         s'étaient adressées à moi pour des demandes de service. Quand
         cela arrive, il fouille dans des liasses à lui seul connues,
         et, comparant l'article injurieux avec l'épître louangeuse,
         il me dit: «Voyez-vous, monsieur, que j'ai bien fait!» Je ne
         trouve pas cela du tout: je n'attache ni la moindre foi ni la
         moindre importance à l'opinion des hommes; je les prends pour
         ce qu'ils sont et je les estime pour ce qu'ils valent. Jamais
         je ne leur opposerai pour mon compte ce qu'ils ont dit
         publiquement de moi et ce qu'ils m'ont dit en secret; mais
         cela divertit Hyacinthe. Je n'avais point de copie de mes
         lettres à Madame Récamier; elle a eu la bonté de me les
         prêter. (Note de Paris, 1836.) CH.]

                                          «Lyon, mercredi 18 mai 1831.

«Me voilà trop loin de vous. Je n'ai jamais fait de voyage si triste:
temps admirable, nature toute parée, rossignol chantant, nuit étoilée;
et tout cela, pour qui? Il faudra bien que je retourne où vous êtes, à
moins que vous ne veniez à mon secours.[336]»

         [Note 336: Cette lettre à Madame Récamier et celles qui vont
         suivre sont exactement conformes aux originaux. «Les lettres,
         dit Mme Lenormant, que M. de Chateaubriand, pendant son
         séjour en Suisse, écrivit à Madame Récamier, ont été
         imprimées dans les _Mémoires d'Outre-tombe_. Nous les avons
         collationnées sur les originaux, et, cette fois, nous les
         trouvons reproduites avec une fidélité scrupuleuse.»
         _Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Madame
         Récamier_, t. II, p. 396.]


À MADAME RÉCAMIER.

                                               «Lyon, vendredi 20 mai.

«J'ai passé hier le jour à errer au bord du Rhône; je regardais la ville
où vous êtes née, la colline où s'élevait le couvent où vous aviez été
choisie comme la plus belle: espérance que vous n'avez point démentie;
et vous n'êtes point ici, et des années se sont écoulées, et vous avez
été jadis exilée dans votre berceau, et madame de Staël n'est plus, et
je quitte la France! De ces anciens temps un personnage singulier m'a
apparu: je vous envoie son billet à cause de l'inattendu et de la
surprise. Ce personnage, que je n'avais jamais vu, plante des pins dans
les montagnes du Lyonnais. Il y a bien loin de là à la rue _Feydeau_ et
à _Maison à vendre_: comme les rôles changent sur la terre[337]!

         [Note 337: Ce «personnage singulier» était le célèbre
         chanteur _Elleviou_ (1772-1842), qui avait jadis fait
         merveille, sous le Consulat et l'Empire, au Théâtre Feydeau.
         Il s'était, dès 1813, retiré aux environs de Lyon, où il se
         livrait à l'agriculture. Il était breton comme Chateaubriand,
         étant né à Rennes, où son père était chirurgien.--Une des
         pièces où il avait eu le plus de succès était _Maison à
         vendre_, opéra-comique d'Alexandre Duval pour les paroles, et
         de Dalayrac pour la musique. À la seconde représentation de
         cette pièce, Alexandre Duval (encore un breton) avait réuni
         dans sa loge quelques amis, parmi lesquels le peintre Carle
         Vernet, aussi célèbre par ses calembours que par ses
         tableaux. On arrivait à la fin de la pièce, et Vernet ne
         s'était pas encore déridé, «Qu'avez-vous donc, lui dit
         l'auteur, et pourquoi faire ainsi grise mine?» Et Carle
         Vernet de répondre d'un ton bourru: «Eh bien! oui, je suis
         furieux. Vous m'annoncez une _Maison à vendre_ et je ne vois
         qu'une _pièce à louer_.»]

«Hyacinthe m'a mandé les regrets et les articles de journaux; je ne vaux
pas tout cela. Vous savez que je le crois sincèrement vingt-trois
heures sur vingt-quatre; la vingt-quatrième est consacrée à la vanité,
mais elle ne tient guère et passe vite. Je n'ai voulu voir personne ici;
M. Thiers, qui se rendait dans le midi, a forcé ma porte.»


                                     Billet inclus dans cette lettre.

«Un voisin, votre compatriote, qui n'a d'autre titre auprès de vous
qu'une profonde admiration pour votre beau talent et votre admirable
caractère, désirerait avoir l'honneur de vous voir et de vous présenter
l'hommage de son respect. Ce voisin de chambre dans l'hôtel, ce
compatriote, s'appelle _Elleviou_.»


À MADAME RÉCAMIER.

                                               «Lyon, dimanche 22 mai.

«Nous partons demain pour Genève où je trouverai d'autres souvenirs de
vous. Reverrai-je jamais la France, quand une fois j'aurai passé la
frontière? Oui, si vous le voulez, c'est-à-dire si vous y restez. Je ne
souhaite pas les événements qui pourraient m'offrir une autre chance de
retour; je ne ferai jamais entrer les malheurs de mon pays au nombre de
mes espérances. Je vous écrirai mardi, 24, de Genève. Quand reverrai-je
votre petite écriture, soeur cadette de la mienne[338]?»

         [Note 338: L'écriture de Madame Récamier n'avait pas de peine
         à être plus petite que celle de Chateaubriand, lequel
         écrivait en caractères d'un demi-pouce de haut, et comme s'il
         n'y avait que des majuscules dans l'alphabet.]


                                                 «Genève, mardi 24 mai.

«Arrivés hier ici, nous cherchons des maisons. Il est probable que nous
nous arrangerons d'un petit pavillon au bord du lac. Je ne puis vous
dire comme je suis triste en m'occupant de ces arrangements. Encore un
autre avenir! encore recommencer une vie quand je croyais avoir fini! Je
compte vous écrire une longue lettre quand je serai un peu en repos; je
crains ce repos, car alors je verrai sans distraction ces années
obscures dans lesquelles j'entre le coeur si serré.»


À MADAME RÉCAMIER.

                                                         «9 juin 1831.

«Vous savez qu'il s'est établi une secte _réformée_ au milieu des
protestants. Un des nouveaux pasteurs de cette nouvelle église est venu
me voir et m'a écrit deux lettres dignes des premiers apôtres. Il veut
me convertir à sa foi, et je veux en faire un _papiste_. Nous joutons
comme au temps de Calvin, mais en nous aimant en fraternité chrétienne
et sans nous brûler. Je ne désespère pas de son salut; il est tout
ébranlé de mes arguments pour les papes. Vous n'imaginez pas à quel
point d'exaltation il est monté, et sa candeur est admirable. Si vous
m'arrivez, accompagné de mon vieil ami Ballanche, nous ferons des
merveilles. Dans un des journaux de Genève on annonce un ouvrage de
controverse protestante. On engage les auteurs à _se tenir fermes_ parce
que l'_auteur du =Génie du Christianisme= est là tout près_.

«Il y a quelque chose de consolant à trouver une petite peuplade libre,
administrée par les hommes les plus distingués et chez laquelle les
idées religieuses sont la base de la liberté et la première occupation
de la vie.

«J'ai déjeuné chez M. de Constant[339] auprès de madame Necker[340],
sourde malheureusement, mais femme rare, de la plus grande distinction;
nous n'avons parlé que de vous. J'avais reçu votre lettre, et j'ai dit à
M. de Sismondi ce que vous écrivez d'aimable pour lui. Vous voyez que je
prends de vos leçons.

         [Note 339: Cousin de Benjamin Constant.]

         [Note 340: Albertine-Adrienne _Necker de Saussure_
         (1766-1841), fille du célèbre naturaliste H.-B. de Saussure
         et cousine de Madame de Staël. Elle a publié en 1820 une
         _Notice sur le caractère et les écrits de Mme de Staël_. Son
         principal ouvrage, l'_Éducation progressive, ou Étude du
         cours de la vie_ (3 vol. in-8{o}) a été couronné en 1839 par
         l'Académie française.]

«Enfin, voici des vers. Vous êtes mon _étoile_ et je vous attends pour
aller à cette île enchantée.

«Delphine mariée[341]: ô Muses! Je vous ai dit dans ma dernière lettre
pourquoi je ne pouvais écrire ni sur la pairie, ni sur la guerre:
j'attaquerais un corps ignoble dont j'ai fait partie, et je prêcherais
l'honneur à qui n'en a plus.

         [Note 341: Il s'agit ici de Delphine Gay, qui venait
         d'épouser Émile de Girardin.]

«Il faut un marin pour lire les vers et les comprendre. Je me recommandé
à M. Lenormant. Votre intelligence suffira aux trois dernières strophes
et le mot de l'énigme est au bas.»


LE NAUFRAGÉ.

    Rebut de l'aquilon, échoué sur le sable,
    Vieux vaisseau fracassé dont finissait le sort.
    Et que, dur charpentier, la mort impitoyable
        Allait dépecer dans le port!

    Sous les ponts désertés un seul gardien habite;
    Autrefois tu l'as vu sur ton gaillard d'avant,
    Impatient d'écueils, de tourmente subite,
        Siffler pour ameuter le vent.

    Tantôt sur ton beaupré, cavalier intrépide,
    Il riait quand, plongeant la tête dans les flots,
    Tu bondissais; tantôt du haut du mât rapide,
        Il criait: Terre! aux matelots.

    Maintenant retiré dans la carène usée,
    Teint hâlé, front chenu, main goudronnée, yeux pers,
    Sablier presque vide et boussole brisée
        Annoncent l'ermite des mers.

    Vous pensiez défaillir amarrés à la rive,
    Vieux vaisseau, vieux nocher! vous vous trompiez tous deux;
    L'ouragan vous saisit et vous traîne en dérive,
        Hurlant sur les flots noirs et bleus.

    Dès le premier récif votre course bornée
    S'arrêtera; soudain vos flancs s'entr'ouvriront;
    Vous sombrez! c'en est fait! et votre ancre écornée
        Glisse et laboure en vain le fond.

    Ce vaisseau, c'est ma vie, et ce rocher, moi-même:
    Je suis sauvé! mes jours aux mers sont arrachés:
    Un astre m'a montré sa lumière que j'aime,
        Quand les autres se sont cachés.

    Cette étoile du soir qui dissipe l'orage,
    Et qui porte si bien le nom de la beauté,
    Sur l'abîme calmé conduira mon naufrage
        À quelque rivage enchanté.

    Jusqu'à mon dernier port, douce et charmante étoile,
    Je suivrai ton rayon toujours pur et nouveau;
    Et quand tu cesseras de luire pour ma voile,
        Tu brilleras sur mon tombeau.


À MADAME RÉCAMIER.

                                                «Genève, 18 juin 1831.

«Vous avez reçu toutes mes lettres. J'attends incessamment quelques mots
de vous; je vois bien que je n'aurai rien, mais je suis toujours surpris
quand la poste ne m'apporte que les journaux. Personne au monde ne
m'écrit que vous; personne ne se souvient de moi que vous, et c'est un
grand charme. J'aime votre lettre solitaire qui ne m'arrive point, comme
elle arrivait au temps de mes grandeurs, au milieu des paquets de
dépêches et de toutes ces lettres d'attachement, d'admiration et de
bassesse qui disparaissent avec la fortune. Après vos petites lettres je
verrai votre belle personne, si je ne vais pas la rejoindre. Vous serez
mon exécutrice testamentaire; vous vendrez ma pauvre retraite; le prix
vous servira à voyager vers le soleil. Dans ce moment il fait un temps
admirable: j'aperçois, en vous écrivant, le mont Blanc dans sa
splendeur; du haut du mont Blanc on voit l'Apennin: il me semble que je
n'ai que trois pas pour arriver à Rome où nous irons, car tout
s'arrangera en France.

«Il ne manquait plus à notre glorieuse patrie, pour avoir passé par
toutes les misères, que d'avoir un gouvernement de couards; elle l'a, et
la jeunesse va s'engloutir dans la doctrine, la littérature et la
débauche, selon le caractère particulier des individus. Reste le
chapitre des accidents; mais quand on traîne, comme je le fais, sur le
chemin de la vie, l'accident le plus probable c'est la fin du voyage.

«Je ne travaille point, je ne puis rien faire: je m'ennuie; c'est ma
nature et je suis comme un poisson dans l'eau: si pourtant l'eau était
un peu moins profonde, je m'y plairais peut-être mieux.»


                                             Aux Pâquis, près Genève.

JOURNAL DU 12 JUILLET au 1er SEPTEMBRE 1831.

Je suis établi aux Pâquis[342] avec madame de Chateaubriand[343]; j'ai
fait la connaissance de M. Rigaud, premier syndic de Genève: au-dessus
de sa maison, au bord du lac, en remontant le chemin de Lausanne, on
trouve la villa de deux commis de M. de Lapanouze, qui ont dépensé
1,500,000 francs à la faire bâtir et à planter leurs jardins. Quand je
passe à pied devant leur demeure, j'admire la Providence qui, dans eux
et dans moi, a placé à Genève des témoins de la Restauration. Que je
suis bête! que je suis bête! le sieur de Lapanouze faisait du royalisme
et de la misère avec moi: voyez où sont parvenus ses commis pour avoir
favorisé la conversion des rentes, que j'avais la bonhomie de combattre,
et en vertu de laquelle je fus chassé. Voilà ces messieurs; ils arrivent
dans un élégant tilbury, chapeau sur l'oreille, et je suis obligé de me
jeter dans un fossé pour que la roue n'emporte pas un pan de ma vieille
redingote. J'ai pourtant été pair de France, ministre, ambassadeur, et
j'ai dans une boîte de carton tous les premiers ordres de la chrétienté,
y compris le Saint-Esprit et la Toison d'or. Si les commis du sieur
César de Lapanouze[344], millionnaires, voulaient m'acheter ma boîte de
rubans pour leurs femmes, ils me feraient un sensible plaisir.

         [Note 342: Nom d'un quartier de Genève. Les Pâquis s'étendent
         sur la rive droite du lac, de la rue du Mont-Blanc à peu près
         à la route de Lausanne.]

         [Note 343: Voir, à l'_Appendice_, le nº VIII: _Lettres de
         Genève_.]

         [Note 344: Alexandre-César, comte de _Lapanouze_ (1764-1836).
         Capitaine de vaisseau à l'époque de la Révolution, il donna
         sa démission et se vit complètement ruiné. Il fonda à Paris,
         sous la seconde Restauration, une maison de banque qui devint
         bientôt l'une des plus importantes de la capitale. Député de
         la Seine de 1823 à 1827, il soutint le ministère Villèle et
         prit part à toutes les discussions financières et
         économiques. Nommé pair de France, le 5 novembre 1827, il se
         retira dans sa terre de Tiregant (Dordogne), après les
         événements de Juillet, la Charte de 1830 ayant annulé les
         nominations à la pairie faites par Charles X.]

Pourtant tout n'est pas roses pour MM. B....: ils ne sont pas encore
nobles genevois, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas encore à la seconde
génération, que leur mère habite encore le bas de la ville et n'est pas
montée dans le quartier de Saint-Pierre, le faubourg Saint-Germain de
Genève; mais, Dieu aidant, noblesse viendra après argent.

Ce fut en 1805 que je vis Genève pour la première fois. Si deux mille
ans s'étaient écoulés entre les deux époques de mes deux voyages,
seraient-elles plus séparées l'une de l'autre qu'elles ne le sont?
Genève appartenait à la France; Bonaparte brillait dans toute sa
gloire, madame de Staël dans toute la sienne; il n'était pas plus
question des Bourbons que s'ils n'eussent jamais existé. Et Bonaparte,
et madame de Staël, et les Bourbons, que sont-ils devenus? et moi, je
suis encore là!

M. de Constant, cousin de Benjamin Constant, et mademoiselle de
Constant, vieille fille pleine d'esprit, de vertu et de talent, habitent
leur cabane de _Souterre_ au bord du Rhône; ils sont dominés par une
autre maison de campagne jadis à M. de Constant: il l'a vendue à la
princesse Belgiojoso[345], exilée milanaise que j'ai vue passer comme
une pâle fleur à travers la fête que je donnai à Rome à la
grande-duchesse Hélène.

         [Note 345: Christine _Trivulzio_, princesse de _Belgiojoso_
         (1808-1871). Elle se fixa de bonne heure à Paris, où elle se
         fit remarquer par sa beauté, son esprit, l'indépendance de
         ses opinions, et aussi l'indépendance de sa vie. Elle devint
         l'amie de plusieurs écrivains célèbres, particulièrement
         d'Alfred de Musset et de M. Mignet. En 1848, elle se jeta
         avec ardeur dans le mouvement révolutionnaire, courut à Milan
         qui venait de s'insurger, et leva à ses frais un bataillon de
         volontaires. Douée d'un véritable talent d'écrivain, elle a
         publié de nombreux ouvrages: _Asie Mineure et Syrie; Emina,
         récits turco-asiatiques; Scènes de la vie turque; Histoire de
         la maison de Savoie_, etc. S'il faut en croire Balzac (_Revue
         parisienne_, p. 333), Stendhal, dans _la Charmeuse de Parme_,
         aurait tracé, d'après la princesse de Belgiojoso, le portrait
         de son héroïne, la duchesse de San-Severino.]

Pendant mes promenades en bateau, un vieux rameur me raconte ce que
faisait lord Byron, dont on aperçoit la demeure sur la rive savoyarde du
lac. Le noble pair attendait qu'une tempête s'élevât pour naviguer; du
bord de sa balancelle, il se jetait à la nage et allait au milieu du
vent aborder aux prisons féodales de Bonivard: c'était toujours
l'acteur et le poète. Je ne suis pas si original; j'aime aussi les
orages; mais mes amours avec eux sont secrets, et je n'en fais pas
confidence aux bateliers.

J'ai découvert derrière Ferney une étroite vallée où coule un filet
d'eau de sept à huit pouces de profondeur; ce ruisselet lave la racine
de quelques saules, se cache çà et là sous des plaques de cresson et
fait trembler des joncs sur la cime desquels se posent des demoiselles
aux ailes bleues. L'homme des trompettes a-t-il jamais vu cet asile de
silence tout contre sa retentissante maison? Non, sans doute: eh bien!
l'eau est là; elle fuit encore; je ne sais pas son nom; elle n'en a
peut-être pas: les jours de Voltaire se sont écoulés; seulement sa
renommée fait encore un peu de bruit dans un petit coin de notre petite
terre, comme ce ruisselet se fait entendre à une douzaine de pas de ses
bords.

On diffère les uns des autres: je suis charmé de cette rigole déserte; à
la vue des Alpes, une palmette de fougère que je cueille me ravit; le
susurrement d'une vague parmi des cailloux me rend tout heureux; un
insecte imperceptible qui ne sera vu que de moi et qui s'enfonce sous
une mousse, ainsi que dans une vaste solitude, occupe mes regards et me
fait rêver. Ce sont là d'intimes misères, inconnues du beau génie qui,
près d'ici, déguisé en Orosmane, jouait ses tragédies, écrivait aux
princes de la terre et forçait l'Europe à venir l'admirer dans le hameau
de Ferney. Mais n'était-ce pas là aussi des misères? La transition du
monde ne vaut pas le passage de ces flots, et, quant aux rois, j'aime
mieux ma fourmi.

Une chose m'étonne toujours quand je pense à Voltaire: avec un esprit
supérieur, raisonnable, éclairé, il est resté complètement étranger au
christianisme; jamais il n'a vu ce que chacun voit: que l'établissement
de l'Évangile, à ne considérer que le rapport humain, est la plus grande
révolution qui se soit opérée sur la terre. Il est vrai de dire qu'au
siècle de Voltaire cette idée n'était venue dans la tête de personne.
Les théologiens défendaient le christianisme comme un fait accompli,
comme une vérité fondée sur des lois émanées de l'autorité spirituelle
et temporelle; les philosophes l'attaquaient comme un abus venu des
prêtres et des rois: on n'allait pas plus loin que cela. Je ne doute pas
que si l'on eût pu présenter tout à coup à Voltaire l'autre côté de la
question, son intelligence lucide et prompte n'en eût été frappée: on
rougit de la manière mesquine et bornée dont il traitait un sujet qui
n'embrasse rien moins que la transformation des peuples, l'introduction
de la morale, un principe nouveau de société, un autre droit des gens,
un autre ordre d'idées, le changement total de l'humanité.
Malheureusement, le grand écrivain qui se perd en répandant des idées
funestes entraîne beaucoup d'esprits d'une moindre étendue dans sa
chute: il ressemble à ces anciens despotes de l'Orient sur le tombeau
desquels on immolait des esclaves.

Là, à Ferney, où il n'entre plus personne, à ce Ferney autour duquel je
viens rôder seul, que de personnages célèbres sont accourus! Ils
dorment, rassemblés pour jamais au fond des lettres de Voltaire, leur
temple hypogée: le souffle d'un siècle s'affaiblit par degrés et
s'éteint dans le silence éternel, à mesure que l'on commence à entendre
la respiration d'un autre siècle.


                            Aux Pâquis, près Genève, 15 septembre 1831.

Oh! argent que j'ai tant méprisé et que je ne puis aimer quoi que je
fasse, je suis forcé d'avouer pourtant ton mérite: source de la liberté,
tu arranges mille choses dans notre existence, où tout est difficile
sans toi. Excepté la gloire, que ne peux-tu pas procurer? Avec toi on
est beau, jeune, adoré; on a considération, honneurs, qualités, vertus.
Vous me direz qu'avec de l'argent on n'a que l'apparence de tout cela:
qu'importe, si je crois vrai ce qui est faux? trompez-moi bien et je
vous tiens quitte du reste: la vie est-elle autre chose qu'un mensonge?
Quand on n'a point d'argent, on est dans la dépendance de toutes choses
et de tout le monde. Deux créatures qui ne se conviennent pas pourraient
aller chacune de son côté; eh bien! faute de quelques pistoles, il faut
qu'elles restent là en face l'une de l'autre à se bouder, à se maugréer,
à s'aigrir l'humeur, à s'avaler la langue d'ennui, à se manger l'âme et
le blanc des yeux, à se faire, en enrageant, le sacrifice mutuel de
leurs goûts, de leurs penchants, de leurs façons naturelles de vivre: la
misère les serre l'une contre l'autre, et, dans ces liens de gueux, au
lieu de s'embrasser elles se mordent, mais non pas comme Flora mordait
Pompée. Sans argent, nul moyen de fuite; on ne peut aller chercher un
autre soleil, et, avec une âme fière, on porte incessamment des chaînes.
Heureux juifs, marchands de crucifix, qui gouvernez aujourd'hui la
chrétienté, qui décidez de la paix ou de la guerre, qui mangez du cochon
après avoir vendu de vieux chapeaux, qui êtes les favoris des rois et
des belles, tout laids et tout sales que vous êtes! ah! si vous vouliez
changer de peau avec moi! si je pouvais au moins me glisser dans vos
coffres-forts, vous voler ce que vous avez dérobé à des fils de famille,
je serais le plus heureux homme du monde!

J'aurais bien un moyen d'exister: je pourrais m'adresser aux monarques;
comme j'ai tout perdu pour leur couronne, il serait assez juste qu'ils
me nourrissent. Mais cette idée qui devrait leur venir ne leur vient
pas, et à moi elle vient encore moins. Plutôt que de m'asseoir aux
banquets des rois, j'aimerais mieux recommencer la diète que je fis
autrefois à Londres avec mon pauvre ami Hingant. Toutefois l'heureux
temps des greniers est passé, non que je m'y trouvasse fort bien, mais
j'y manquerais d'aise, j'y tiendrais trop de place avec les falbalas de
ma renommée; je n'y serais plus avec ma seule chemise et la taille fine
d'un inconnu qui n'a point dîné. Mon cousin de la Boüétardaye n'est plus
là pour jouer du violon sur mon grabat dans sa robe rouge de conseiller
au Parlement de Bretagne, et pour se tenir chaud la nuit, couvert d'une
chaise en guise de courte-pointe; Peltier n'est plus là pour nous donner
à dîner avec l'argent du roi Christophe, et surtout la magicienne n'est
plus là, la Jeunesse, qui, par un sourire, change l'indigence en trésor,
qui vous amène pour maîtresse sa soeur cadette l'Espérance; celle-ci
aussi trompeuse que son aînée, mais revenant encore quand l'autre a fui
pour toujours.

J'avais oublié les détresses de ma première émigration et je m'étais
figuré qu'il suffisait de quitter la France pour conserver en paix
l'honneur dans l'exil: les alouettes ne tombent toutes rôties qu'à ceux
qui moissonnent le champ, non à ceux qui l'ont semé: s'il ne s'agissait
que de moi, dans un hôpital je me trouverais à merveille; mais madame de
Chateaubriand? Je n'ai donc pas été plutôt fixé qu'en jetant les yeux
sur l'avenir, l'inquiétude m'a pris.

On m'écrivait de Paris qu'on ne trouvait à vendre ma maison, rue
d'Enfer, qu'à des prix qui ne suffiraient pas pour purger les
hypothèques dont cet ermitage est grevé; que cependant quelque chose
pourrait s'arranger si j'étais là. D'après ce mot, j'ai fait à Paris une
course inutile, car je n'ai trouvé ni bonne volonté, ni acquéreur; mais
j'ai revu l'Abbaye-aux-Bois et quelques-uns de mes nouveaux amis. La
veille de mon retour ici, j'ai dîné au _Café de Paris_ avec MM. Arago,
Pouqueville, Carrel et Béranger, tous plus ou moins mécontents et déçus
par la _meilleure des républiques_.


                          Aux Pâquis, près de Genève, 26 septembre 1831.

Mes _Études historiques_ me mirent en rapport avec M. Carrel, comme
elles m'ont fait connaître MM. Thiers et Mignet. J'avais copié, dans la
préface de ces Études, un assez long passage de la _Guerre de
Catalogne_[346], par M. Carrel, et surtout ce paragraphe: «Les choses,
dans leurs continuelles et fatales transformations, n'entraînent point
avec elles toutes les intelligences; elles ne domptent point tous les
caractères avec une égale facilité; elles ne prennent pas même soin de
tous les intérêts; c'est ce qu'il faut comprendre, et pardonner quelque
chose aux protestations qui s'élèvent en faveur du passé. Quand une
époque est finie, le moule est brisé, et il suffit à la Providence qu'il
ne se puisse refaire; mais des débris restés à terre, il en est
quelquefois de beaux à contempler.»

         [Note 346: Armand Carrel avait publié dans la _Revue
         française_, (mars et mai 1828) de remarquables articles sur
         l'Espagne et la guerre de 1823, où étaient racontées, non
         sans éloquence, la campagne de Mina en Catalogne et les
         aventures de la Légion libérale étrangère.]

À la suite de ces belles paroles, j'ajoutais moi-même ce résumé:
«L'homme qui a pu écrire ces mots a de quoi sympathiser avec ceux qui
ont foi à la Providence, qui respectent la religion du passé, et qui ont
aussi les yeux attachés sur des débris.»

M. Carrel vint me remercier. Il était à la fois le courage et le talent
du _National_, auquel il travaillait avec MM. Thiers et Mignet. M.
Carrel appartient à une famille de Rouen pieuse et royaliste: la
légitimité aveugle, et qui rarement distinguait le mérite, méconnut M.
Carrel. Fier et sentant sa valeur, il se réfugia dans des opinions
dangereuses, où l'on trouve une compensation aux sacrifices qu'on
s'impose: il lui est arrivé ce qui arrive à tous les caractères aptes
aux grands mouvements. Quand des circonstances imprévues les obligent à
se renfermer dans un cercle étroit, ils consument des facultés
surabondantes en efforts qui dépassent les opinions et les événements du
jour. Avant les révolutions, des hommes supérieurs meurent inconnus:
leur public n'est pas encore venu; après les révolutions, des hommes
supérieurs meurent délaissés: leur public s'est retiré.

M. Carrel n'est pas heureux: rien de plus positif que ses idées, rien de
plus romanesque que sa vie. Volontaire républicain en Espagne en 1823,
pris sur le champ de bataille, condamné à mort par les autorités
françaises, échappé à mille dangers, l'amour se trouve mêlé aux troubles
de son existence privée. Il lui faut protéger une passion qui soutient
sa vie[347]; et cet homme de coeur, toujours prêt au grand jour à se
jeter sur la pointe d'une épée, met devant lui des guichets et les
ombres de la nuit; il se promène dans les campagnes silencieuses avec
une femme aimée, à cette première aube où la diane l'appelait à
l'attaque des tentes de l'ennemi.

         [Note 347: Cette passion, à laquelle fait ici allusion
         Chateaubriand changea peut-être le cours de la vie de Carrel.
         Au lendemain de la révolution de Juillet, le 29 août 1830, il
         fut nommé préfet du Cantal. Il refusa, non qu'il fût
         républicain à cette date, mais parce que sa liaison avec une
         femme mariée, dont il ne se voulait pas séparer, lui rendait
         impossible l'acceptation de fonctions publiques en province.]

Je quitte M. Armand Carrel pour tracer quelques mots sur notre célèbre
chansonnier. Vous trouverez mon récit trop court, lecteur, mais j'ai
droit à votre indulgence: son nom et ses chansons doivent être gravés
dans votre mémoire.

       *       *       *       *       *

M. de Béranger n'est pas obligé, comme M. Carrel, de cacher ses amours.
Après avoir chanté la liberté et les vertus populaires en bravant la
geôle des rois, il met ses amours dans un couplet, et voilà _Lisette_
immortelle.

Près de la barrière des Martyrs, sous Montmartre, on voit la rue de la
Tour-d'Auvergne. Dans cette rue, à moitié bâtie, à demi pavée, dans une
petite maison retirée derrière un petit jardin et calculée sur la
modicité des fortunes actuelles, vous trouverez l'illustre chansonnier.
Une tête chauve, un air un peu rustique, mais fin et voluptueux,
annoncent le poète. Je repose avec plaisir mes yeux sur cette figure
plébéienne, après avoir regardé tant de faces royales; je compare ces
types si différents: sur les fronts monarchiques on voit quelque chose
d'une nature élevée, mais flétrie, impuissante, effacée; sur les fronts
démocratiques paraît une nature physique commune, mais on reconnaît une
nature intellectuelle, haute: le front monarchique a perdu la couronne;
le front populaire l'attend.

Je priais un jour Béranger (qu'il me pardonne s'il me rend aussi
familier que sa renommée), je le priais de me montrer quelques-uns de
ses ouvrages inconnus: «Savez-vous, me dit-il, que j'ai commencé par
être votre disciple? j'étais fou du _Génie du Christianisme_ et j'ai
fait des idylles chrétiennes: ce sont des scènes de curé de campagne,
des tableaux du culte dans les villages et au milieu des moissons.»

M. Augustin Thierry m'a dit que la bataille des Francs dans les
_Martyrs_ lui avait donné l'idée d'une nouvelle manière d'écrire
l'histoire: rien ne m'a plus flatté que de trouver mon souvenir placé au
commencement du talent de l'historien Thierry et du poète Béranger.

Notre chansonnier a les diverses qualités que Voltaire exige pour la
chanson: «Pour bien réussir à ces petits ouvrages, dit l'auteur de tant
de poésies gracieuses, il faut dans l'esprit de la finesse et du
sentiment, avoir de l'harmonie dans la tête, ne point trop s'abaisser,
et savoir n'être pas trop long.»

Béranger a plusieurs muses, toutes charmantes; et quand ces muses sont
des femmes, il les aime toutes. Lorsqu'il en est trahi, il ne tourne
point à l'élégie; et pourtant un sentiment de pieuse tristesse est au
fond de sa gaieté: c'est une figure sérieuse qui sourit, c'est la
philosophie qui prie.

Mon amitié pour Béranger m'a valu bien des étonnements de la part de ce
qu'on appelait mon parti; un vieux chevalier de Saint-Louis, qui m'est
inconnu, m'écrivait du fond de sa tourelle: «Réjouissez-vous, monsieur,
d'être loué par celui qui a souffleté votre roi et votre Dieu.» Très
bien, mon brave gentilhomme! vous êtes poète aussi.

À la fin d'un dîner au _Café de Paris_, dîner que je donnais à MM.
Béranger et Armand Carrel avant mon départ pour la Suisse, M. Béranger
nous chanta l'admirable chanson imprimée:

  «Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie,
  Fuir son amour, notre encens et nos soins?»

On y remarquait cette strophe sur les Bourbons:

  «Et tu voudrais t'attacher à leur chute!
  Connais donc mieux leur folle vanité:
  Au rang des maux qu'au ciel même elle impute,
  Leur coeur ingrat met ta fidélité.»

À cette chanson, qui est de l'histoire du temps, je répondis de la
Suisse par une lettre qu'on voit imprimée en tête de ma brochure sur la
proposition Briqueville[348]. Je lui disais: «Du lieu où je vous écris,
monsieur, j'aperçois la maison de campagne qu'habita lord Byron et les
toits du château de madame de Staël. Où est le barde de _Childe-Harold_?
où est l'auteur de _Corinne_? Ma trop longue vie ressemble à ces voies
romaines bordées de monuments funèbres[349].»

         [Note 348: Armand-François-Bon-Claude, comte de _Briqueville_
         (1785-1844). Né à Bretteville (Manche), il descendait d'une
         famille de vieille noblesse normande. Son père, l'un des
         lieutenants de Frotté, avait été fusillé par les
         républicains, le 29 mai 1796, dans des circonstances
         particulièrement tragiques. Madame de Briqueville, qui avait
         été, avec Madame de Loménie, sa cousine, la première femme du
         grand monde, à profiter des lois sur le divorce, fit donner à
         son fils une éducation républicaine. Il servit avec
         distinction sous l'Empire. Aux Cent-Jours, colonel du 20e
         dragons, il eut une grande part à la victoire de Ligny. Après
         Waterloo, comme il revenait à Paris, il rencontra près de
         Versailles une colonne de cavalerie prussienne: il fondit sur
         elle, tua un grand nombre d'ennemis, et eut lui-même la tête
         fendue d'un coup de sabre, et le poignet presque enlevé. Il
         prit alors sa retraite, fut mêlé à plusieurs complots
         bonapartistes des premières années de la Restauration, et en
         1827, fut élu député de Valognes. Réélu le 23 juin 1830, il
         applaudit à la révolution de Juillet, et déposa, dans la
         séance du 14 septembre 1831, une proposition relative au
         bannissement de Charles X et de sa famille. Lorsque la
         duchesse de Berry fut arrêtée, il s'empressa de demander, au
         nom de l'égalité devant la loi, sa mise en jugement. Jusqu'à
         la fin, le comte de Briqueville resta fidèle à sa haine
         contre les Bourbons.]

         [Note 349: La lettre de Chateaubriand à _M. de Béranger_,
         publiée en tête de la brochure sur la proposition
         Briqueville, est en date du 24 septembre 1831.]

Je retournai à Genève; je ramenai ensuite madame de Chateaubriand à
Paris, et rapportai le manuscrit contre la proposition Briqueville sur
le bannissement des Bourbons, proposition prise en considération dans la
séance des députés du 17 septembre de cette année 1831: les uns
attachent leur vie au succès, les autres au malheur.


                             Paris, rue d'Enfer, fin de novembre 1831.

De retour à Paris le 11 octobre, je publiai ma brochure vers la fin du
même mois[350]; elle a pour titre: _De la nouvelle proposition relative
au bannissement de Charles X et de sa famille, ou suite de mon dernier
écrit: De la Restauration et de la Monarchie élective._

         [Note 350: La brochure de Chateaubriand parut le 31 octobre
         1831.]

Quand ces mémoires posthumes paraîtront, la polémique quotidienne, les
événements pour lesquels on se passionne à l'heure actuelle de ma vie,
les adversaires que je combats, même l'acte du bannissement de Charles X
et de sa famille, compteront-ils pour quelque chose? c'est là
l'inconvénient de tout journal: on y trouve des discussions animées sur
des sujets devenus indifférents; le lecteur voit passer comme des ombres
une foule de personnages dont il ne retient pas même le nom: figurants
muets qui remplissent le fond de la scène. Toutefois c'est dans ces
parties arides des chroniques que l'on recueille les observations et les
faits de l'histoire de l'homme et des hommes.

Je mis d'abord au commencement de la brochure le décret proposé
successivement par MM. Baude et Briqueville. Après avoir examiné les
cinq partis que l'on avait à prendre après la révolution de Juillet, je
dis:

«La pire des périodes que nous ayons parcourues semble être celle où
nous sommes, parce que l'anarchie règne dans la raison, la morale et
l'intelligence. L'existence des nations est plus longue que celle des
individus: un homme paralytique reste quelquefois étendu sur sa couche
plusieurs années avant de disparaître; une nation infirme demeure
longtemps sur son lit avant d'expirer. Ce qu'il fallait à la royauté
nouvelle, c'était de l'élan, de la jeunesse, de l'intrépidité, tourner
le dos au passé, marcher avec la France à la rencontre de l'avenir.

«De cela elle n'a cure; elle s'est présentée amaigrie, débiffée par les
docteurs qui la médicamentaient. Elle est arrivée piteuse, les mains
vides, n'ayant rien à donner, tout à recevoir, se faisant pauvrette,
demandant grâce à chacun, et cependant hargneuse, déclamant contre la
légitimité et singeant la légitimité, contre le républicanisme et
tremblant devant lui. Ce _système_ pansu ne voit d'ennemis que dans deux
oppositions qu'il menace. Pour se soutenir, il s'est composé une
phalange des vétérans réengagistes: s'ils portaient autant de chevrons
qu'ils ont fait de serments, ils auraient la manche plus bariolée que la
livrée des Montmorency.

«Je doute que la liberté se plaise longtemps à ce pot-au-feu d'une
monarchie domestique. Les Francs l'avaient placée, cette liberté, dans
un camp; elle a conservé chez leurs descendants le goût et l'amour de
son premier berceau; comme l'ancienne royauté, elle veut être élevée sur
le pavois et ses députés sont soldats.»

De cette argumentation je passe au détail du système suivi dans nos
relations extérieures. La faute immense du congrès de Vienne est d'avoir
mis un pays militaire comme la France dans un état forcé d'hostilité
avec les peuples riverains. Je fais voir tout ce que les étrangers ont
acquis en territoire et en puissance, tout ce que nous pouvions
reprendre en Juillet. Grande leçon! preuve frappante de la vanité de la
gloire militaire et des oeuvres des conquérants! Si l'on faisait une
liste des princes qui ont augmenté les possessions de la France,
Bonaparte n'y figurerait pas; Charles X y occuperait une place
remarquable!

Passant de raisonnement en raisonnement, j'arrive à Louis-Philippe:
«Louis-Philippe est roi,» dis-je, il porte le sceptre de l'enfant dont
il était l'héritier immédiat, de ce pupille que Charles X avait remis
entre les mains du lieutenant général du royaume, comme à un tuteur
expérimenté, un dépositaire fidèle, un protecteur généreux. Dans ce
château des Tuileries, au lieu d'une couche innocente, sans insomnie,
sans remords, sans apparition, qu'a trouvé le prince? un trône vide que
lui présente un spectre décapité portant dans sa main sanglante la tête
d'un autre spectre....

«Faut-il, pour achever, emmancher le fer de Louvel dans une loi, afin de
porter le dernier coup à la famille proscrite? Si elle était poussée à
ces bords par la tempête; si trop jeune encore, Henri n'avait pas les
années requises à l'échafaud, eh bien! vous, les maîtres, accordez-lui
dispense d'âge pour mourir.»

Après avoir parlé au gouvernement de la France, je me retourne vers
Holy-Rood et j'ajoute: «Oserai-je prendre, en finissant, la respectueuse
liberté d'adresser quelques paroles aux hommes de l'exil? Ils sont
rentrés dans la douleur comme dans le sein de leur mère: le malheur,
séduction dont j'ai peine à me défendre, me semble avoir toujours
raison; je crains de blesser son autorité sainte et la majesté qu'il
ajoute à des grandeurs insultées, qui désormais n'ont plus que moi pour
flatteur. Mais je surmonterai ma faiblesse, je m'efforcerai de faire
entendre un langage qui, dans un jour d'infortune, pourrait préparer une
espérance à ma patrie.

«L'éducation d'un prince doit être en rapport avec la forme du
gouvernement et les moeurs de son pays. Or, il n'y a en France ni
chevalerie, ni chevaliers, ni soldats de l'oriflamme, ni gentilshommes
bardés de fer, prêts à marcher à la suite du drapeau blanc. Il y a un
peuple qui n'est plus le peuple d'autrefois, un peuple qui, changé par
les siècles, n'a plus les anciennes habitudes et les antiques moeurs de
nos pères. Qu'on déplore ou qu'on glorifie les transformations sociales
advenues, il faut prendre la nation telle qu'elle est, les faits tels
qu'ils sont, entrer dans l'esprit de son temps, afin d'avoir action sur
cet esprit.

«Tout est dans la main de Dieu, excepté le passé qui, une fois tombé de
cette main puissante, n'y rentre plus.

«Arrivera sans doute le moment où l'orphelin sortira de ce château des
Stuarts, asile de mauvais augure qui semble étendre l'ombre de la
fatalité sur sa jeunesse: le dernier-né du Béarnais doit se mêler aux
enfants de son âge, aller aux écoles publiques, apprendre tout ce que
l'on sait aujourd'hui. Qu'il devienne le jeune homme le plus éclairé de
son temps; qu'il soit au niveau des sciences de l'époque; qu'il joigne
aux vertus d'un chrétien du siècle de saint Louis les lumières d'un
chrétien de notre siècle. Que des voyages l'instruisent des moeurs et
des lois; qu'il ait traversé les mers, comparé les institutions et les
gouvernements, les peuples libres et les peuples esclaves; que simple
soldat, s'il en trouve l'occasion à l'étranger, il s'expose aux périls
de la guerre, car on n'est point apte à régner sur des Français sans
avoir entendu siffler le boulet. Alors on aura fait pour lui ce
qu'humainement parlant on peut faire. Mais surtout gardez-vous de le
nourrir dans les idées du droit invincible; loin de le flatter de
remonter au rang de ses pères, préparez-le à n'y remonter jamais;
élevez-le pour être homme, non pour être roi: là sont ses meilleures
chances.

«C'est assez: quel que soit le conseil de Dieu, il restera au candidat
de ma tendre et pieuse fidélité une majesté des âges que les hommes ne
lui peuvent ravir. Mille ans noués à sa jeune tête le pareront toujours
d'une pompe au-dessus de celle de tous les monarques. Si dans la
condition privée il porte bien ce diadème de jours, de souvenirs et de
gloire, si sa main soulève sans effort ce sceptre du temps que lui ont
légué ses aïeux, quel empire pourrait-il regretter?»

       *       *       *       *       *

M. le comte de Briqueville, dont je combattis ainsi la proposition,
imprima quelques réflexions sur ma brochure; il me les envoya avec ce
billet:

«Monsieur,

«J'ai cédé au besoin, au devoir de publier les réflexions qu'ont fait
naître dans mon esprit vos pages éloquentes sur ma proposition. J'obéis
à un sentiment non moins vrai en déplorant de me trouver en opposition
avec vous, monsieur, qui, à la puissance du génie, joignez tant de
titres à la considération publique. Le pays est en danger, et dès lors
je ne puis plus croire à une dissension sérieuse entre nous: cette
France nous invite à nous réunir pour la sauver; aidez-la de votre
génie; nous manoeuvrerons, nous l'aiderons de nos bras. Sur ce terrain,
monsieur, n'est-il pas vrai, nous ne serons pas longtemps sans nous
entendre? Vous serez le Tyrtée d'un peuple dont nous sommes les soldats,
et ce sera avec bonheur que je me proclamerai alors le plus ardent de
vos adhérents politiques, comme je suis déjà le plus sincère de vos
admirateurs.

«Votre très-humble et obéissant serviteur,

                                   «Le comte Armand de BRIQUEVILLE.

«Paris, 15 novembre 1831.»


Je ne restai pas en demeure, et je rompis contre le champion une seconde
lance mort-née.


                                          «Paris, ce 15 novembre 1831.

«Monsieur.

«Votre lettre est digne d'un gentilhomme: pardonnez-moi ce vieux mot,
qui va à votre nom, à votre courage, à votre amour de la France. Comme
vous, je déteste le joug étranger: s'il s'agissait de défendre mon pays,
je ne demanderais pas à porter la lyre du poète, mais l'épée du vétéran
dans les rangs de vos soldats.

«Je n'ai point encore lu, monsieur, vos réflexions; mais si l'état de la
politique vous conduisait à retirer la proposition qui m'a si
étrangement affligé, avec quel bonheur je me rencontrerais près de vous,
sans obstacle, sur le terrain de la liberté, de l'honneur, de la gloire
de notre patrie!

«J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec la considération la plus
distinguée, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

                                           «CHATEAUBRIAND.»


         Paris, rue d'Enfer, infirmerie de Marie-Thérèse, décembre 1831.

Un poète, mêlant les proscriptions des Muses à celles des lois, dans une
improvisation énergique, attaqua la veuve et l'orphelin. Comme ces vers
étaient d'un écrivain de talent, ils acquirent une sorte d'autorité qui
ne me permit pas de les laisser passer; je fis volte-face contre un
autre ennemi[351].

         [Note 351: M. Barthélemy a passé depuis au juste-milieu, non
         sans force imprécations de beaucoup de gens qui se sont
         ralliés seulement un peu plus tard. (Note de Paris, 1837.)
         CH.]

On ne comprendrait pas ma réponse si on ne lisait le libellé du
poète[352]; je vous invite donc à jeter les yeux sur ces vers; ils sont
très beaux et on les trouve partout. Ma réponse n'a pas été rendue
publique: elle paraît pour la première fois dans ces _Mémoires_.
Misérables débats où aboutissent les révolutions! Voilà à quelle lutte
nous arrivons, nous faibles successeurs de ces hommes qui, les armes à
la main, traitaient les grandes questions de gloire et de liberté en
agitant l'univers! Des pygmées font entendre aujourd'hui leur petit cri
parmi les tombeaux des géants ensevelis sous les monts qu'ils ont
renversés sur eux.

         [Note 352: Les vers de Barthélemy parurent le 6 novembre
         1831. Ils forment la XXXIe livraison de la _Némésis_. Pendant
         toute une année, du 1er mars 1831 au 1er avril 1832,
         Barthélemy soutint cette gageure de publier chaque semaine
         une satire politique de plusieurs centaines de vers, tous
         d'une facture irréprochable et d'une richesse de rimes que
         Victor Hugo lui-même ne devait pas dépasser. Rarement a-t-on
         mis plus beau talent au service d'opinions plus détestables.]


                                 «Paris, mercredi soir, 9 novembre 1831

«Monsieur,

«J'ai reçu ce matin le dernier numéro de la _Némesis_ que vous m'avez
fait l'honneur de m'envoyer. Pour me défendre de la séduction de ces
éloges donnés avec tant d'éclat, de grâce et de charme[353], j'ai besoin
de me rappeler les obstacles qui s'élèvent entre nous. Nous vivons dans
deux mondes à part; nos espérances et nos craintes ne sont pas les
mêmes; vous brûlez ce que j'adore, et je brûle ce que vous adorez. Vous
avez grandi, monsieur, au milieu d'une foule d'avortons de Juillet;
mais, de même que toute l'influence que vous supposez à ma prose ne fera
pas, selon vous, remonter une race tombée; de même, selon moi, toute la
puissance, de votre poésie ne ravalera pas cette noble race:
serions-nous ainsi placés l'un et l'autre dans deux impossibilités?

         [Note 353: L'auteur de _Némésis_, en effet, n'avait pas
         ménagé les éloges au chantre des _Martyrs_:

           Le monde des beaux-arts, à peine renaissant,
           Se débattait encor dans son limon de sang;
           Ce chaos attendait ta parole future;
           Tu dis le _Fiat lux_ de la littérature.....
           Autour de ton soleil, roi de l'immensité,
           Mon obscure planète a longtemps gravité.

         Et plus loin venait cette apostrophe à la vague de
         l'Archipel:

           Car depuis l'âge antique où, sur toutes ces mers,
           Homère allait semant ses héroïques vers,
           Jamais tu ne portas de Corinthe en Asie
           Un homme, un voyageur, plus grand de poésie]

«Vous êtes jeune, monsieur, comme cet avenir que vous songez et qui vous
pipera; je suis vieux comme ce temps que je rêve et qui m'échappe. Si
vous veniez vous asseoir à mon foyer, dites-vous obligeamment, vous
reproduiriez mes traits sous votre burin: moi, je m'efforcerais de vous
faire chrétien et royaliste. Puisque votre lyre, au premier accord de
son harmonie, chantait _mes Martyrs et mon pèlerinage_, pourquoi
n'achèveriez-vous pas la course? Entrez dans le lieu saint; le temps ne
m'a arraché que les cheveux, comme il effeuille un arbre en hiver, mais
la sève est restée au coeur: j'ai encore la main assez ferme pour tenir
le flambeau qui guiderait vos pas sous les voûtes du sanctuaire.

«Vous affirmez, monsieur, qu'il faudrait un peuple de poètes pour
comprendre mes contradictions _de royaumes éteints et de jeunes
républiques_; n'auriez-vous pas aussi célébré la _liberté_ et trouvé
quelques magnifiques paroles pour les tyrans qui l'opprimaient? Vous
citez les Dubarry, les Montespan, les Fontanges, les La Vallière; vous
rappelez des faiblesses royales; mais ces faiblesses ont-elles coûté à
la France ce que les débauches des Danton et des Camille Desmoulins lui
ont coûté? Les moeurs de ces Catilina plébéiens se réfléchissaient
jusque dans leur langage, ils empruntaient leurs métaphores à la
porcherie des infâmes et des prostituées. Les fragilités de Louis XIV et
de Louis XV ont-elles envoyé les pères et les époux au gibet, après
avoir déshonoré les filles et les épouses? Les bains de sang ont-ils
rendu l'impudicité d'un révolutionnaire plus chaste que les bains de
lait ne rendaient virginale la souillure d'une Poppée? Quand les
regrattiers de Robespierre auraient détaillé au peuple de Paris le sang
des baignoires de Danton, comme les esclaves de Néron vendaient aux
habitants de Rome le lait des thermes de sa courtisane, pensez-vous que
quelque vertu se fût trouvée dans la lavure des obscènes bourreaux de la
terreur?

«La rapidité et la hauteur du vol de votre muse vous ont trompé,
monsieur: le soleil qui rit à toutes les misères aura frappé les
vêtements d'une veuve; ils vous auront semblé _dorés_: j'ai vu ces
vêtements, ils étaient de deuil; ils ignoraient les fêtes; l'enfant,
dans les entrailles qui le portaient, n'a été bercé que du bruit des
larmes; s'il eût _dansé neuf mois dans le sein de sa mère_, comme vous
le dites, il n'aurait eu donc de joie qu'avant de naître, entre la
conception et l'enfantement, entre l'assassinat et la proscription! _La
pâleur de redoutable augure_ que vous avez remarquée sur le visage de
Henri est le résultat de la saignée paternelle et non la lassitude d'un
bal de deux cent soixante-dix nuits. L'antique malédiction a été
maintenue pour la fille de Henri IV: _in dolore paries filios_. Je ne
connais que la déesse de la Raison dont les couches, hâtées par des
adultères, aient eu lieu dans les danses de la mort. Il tombait de ses
flancs publics des reptiles immondes qui ballaient à l'instant même avec
les tricoteuses autour de l'échafaud, au son du coutelas, remontant et
redescendant, refrain de la danse diabolique.

«Ah! monsieur, je vous en conjure, au nom de votre rare talent, cessez
de récompenser le crime et de punir le malheur par les sentences
improvisées de votre muse; ne condamnez pas le premier au ciel, le
second à l'enfer. Si, en restant attaché à la cause de la liberté et des
lumières, vous donniez asile à la religion, à l'humanité, à l'innocence,
vous verriez apparaître à vos veilles une autre espèce de Némésis, digne
de tous les hommages de la terre. En attendant que vous versiez mieux
que moi sur la vertu _tout l'océan de vos fraîches idées_, continuez,
avec la vengeance que vous vous êtes faite, de traîner aux gémonies nos
turpitudes; renversez les faux monuments d'une révolution qui n'a pas
édifié le temple propre à son culte; labourez leurs ruines avec le soc
de votre satire; semez le sel dans ce champ pour le rendre stérile, afin
qu'il ne puisse y germer de nouveau aucune bassesse. Je vous recommande
surtout, monsieur, ce gouvernement prosterné qui chevrote la fierté des
obéissances, la victoire des défaites, et la gloire des humiliations de
la patrie.

                                              «CHATEAUBRIAND[354].»

         [Note 354: Voir l'_Appendice_ nº IX: _La NÉMÉSIS de
         Barthélemy, Chateaubriand, Lamartine et Balzac._]


                              Paris, rue d'Enfer, fin de mars 1832.

Ces voyages et ces combats finirent pour moi l'année 1831: au
commencement de cette année 1832, autre tracasserie.

La révolution de Paris avait laissé sur le pavé de Paris une foule de
Suisses, de gardes du corps, d'hommes de tous états nourris par la cour,
qui mouraient de faim et que de bonnes têtes monarchiques, jeunes et
folles sous leurs cheveux gris, imaginèrent d'enrôler pour un coup de
main.

Dans ce formidable complot[355], il ne manquait pas de personnes graves,
pâles, maigres, transparentes, courbées, le visage noble, les yeux
encore vifs, la tête blanchie; ce passé ressemblait à l'honneur
ressuscité venant essayer de rétablir, avec ses mains d'ombre, la
famille qu'il n'avait pu soutenir de ses vivantes mains. Souvent des
gens à béquilles prétendent étayer les monarchies croulantes; mais, à
cette époque de la société, la restauration d'un monument du moyen âge
est impossible, parce que le génie qui animait cette architecture est
mort: on ne fait que du vieux en croyant faire du gothique.

         [Note 355: La _Conspiration de la rue des Prouvaires_. Dans
         le procès auquel donna lieu cette affaire, et dont il sera
         parlé dans la note suivante, des noms considérables
         retentirent, tels que ceux du maréchal Victor, duc de
         Bellune, du duc de Rivière, du baron de Mestre, des comtes de
         Fourmont, de Brulard et de Floirac, de la comtesse de
         Sérionne.]

D'un autre côté, les héros de Juillet, à qui le juste-milieu avait
filouté la République, ne demandaient pas mieux que de s'entendre avec
les carlistes pour se venger d'un ennemi commun, quitte à s'égorger
après la victoire. M. Thiers ayant préconisé le système de 1793 comme
l'oeuvre de la liberté, de la victoire et du génie, de jeunes
imaginations se sont allumées au feu d'un incendie dont elles ne
voyaient que la réverbération lointaine; elles en sont à la poésie de la
terreur: affreuse et folle parodie qui fait rebrousser l'heure de la
liberté. C'est méconnaître à la fois le temps, l'histoire et l'humanité;
c'est obliger le monde à reculer jusque sous le fouet du garde-chiourme
pour se sauver de ces fanatiques de l'échafaud.

Il fallait de l'argent pour nourrir tous ces mécontents, héros de
Juillet éconduits, ou domestiques sans place: on se cotisa. Des
conciliabules carlistes et républicains avaient lieu dans tous les coins
de Paris, et la police, au fait de tout, envoyait ses espions prêcher,
d'un club à un grenier, l'égalité et la légitimité. On m'informait de
ces menées que je combattais. Les deux partis voulaient me déclarer leur
chef au moment certain du triomphe: un club républicain me fit demander
si j'accepterais la présidence de la République; je répondis: «Oui, très
certainement; mais après M. de la Fayette;» ce qui fut trouvé modeste et
convenable. Le général La Fayette venait quelquefois chez madame
Récamier; je me moquais un peu de _sa meilleure des républiques_; je lui
demandais s'il n'aurait pas mieux fait de proclamer Henri V et d'être le
véritable président de la France pendant la minorité du royal enfant. Il
en convenait et prenait bien la plaisanterie, car il était homme de
bonne compagnie. Toutes les fois que nous nous retrouvions, il me
disait: «Ah! vous allez recommencer votre querelle.» Je lui faisais
convenir qu'il n'y avait pas eu d'homme plus attrapé que lui par son
bon ami Philippe.

Au milieu de cette agitation et de ces conspirations extravagantes,
arrive un homme déguisé. Il débarqua chez moi, perruque de chiendent sur
l'occiput, lunettes vertes sur le nez, masquant ses yeux qui voyaient
très bien sans lunettes. Il avait ses poches pleines de lettres de
change qu'il montrait; et tout de suite instruit que je voulais vendre
ma maison et arranger mes affaires, il me fit offre de ses services; je
ne pouvais m'empêcher de rire de ce monsieur (homme d'esprit et de
ressource d'ailleurs) qui se croyait obligé de m'acheter pour la
légitimité. Ses offres devenant trop pressantes, il vit sur mes lèvres
un dédain qui l'obligea de faire retraite, et il écrivit à mon
secrétaire ce petit billet que j'ai gardé:

«Monsieur,

«Hier au soir j'ai eu l'honneur de voir M. le vicomte de Chateaubriand,
qui m'a reçu avec sa bonté habituelle; néanmoins j'ai cru m'apercevoir
qu'il n'avait plus son abandon ordinaire. Dites-moi, je vous prie, ce
qui aurait pu me retirer sa confiance, à laquelle je tenais plus qu'à
toute autre chose; si on lui a fait des _cancans_, je ne crains pas de
mettre ma conduite au grand jour, et je suis prêt à répondre à tout ce
qu'on pourrait lui avoir dit; il connaît trop la méchanceté des
intrigants pour me condamner sans vouloir m'entendre. Il y a même des
peureux qui en font aussi; mais il faut espérer que le jour arrivera où
l'on verra les gens qui sont véritablement dévoués. Il m'a donc dit
qu'il était inutile de me mêler de ses affaires; j'en suis désolé, car
j'aime à croire qu'elles auraient été arrangées selon ses désirs. Je me
doute à peu près quelle est la personne qui, sur cet article, l'a fait
changer; si dans le temps j'avais été moins discret, elle n'aurait pas
été à même de me nuire chez votre excellent _patron_. Enfin, je ne lui
en suis pas moins dévoué, vous pouvez l'en assurer de nouveau en lui
présentant mes hommages respectueux. J'ose espérer qu'un jour viendra où
il pourra me connaître et me juger.

«Agréez, je vous prie, monsieur, etc.»

Hyacinthe fit à ce billet cette réponse que je lui dictai:

«Mon patron n'a rien du tout de particulier contre la personne qui m'a
écrit; mais il veut vivre hors de tout, et ne veut accepter aucun
service.»

Bientôt après, la catastrophe arriva.

Connaissez-vous la rue des Prouvaires[356], rue étroite, sale,
populeuse, dans le voisinage de Saint-Eustache et des halles? C'est là
que se donna le fameux souper de la troisième restauration. Les convives
étaient armés de pistolets, de poignards et de clefs; on devait, après
boire, s'introduire dans la galerie du Louvre, et, passant à minuit
entre deux rangs de chefs-d'oeuvre, aller frapper le monstre usurpant au
milieu d'une fête. La conception était romantique; le XVIe siècle était
revenu, on pouvait se croire au temps des Borgia, des Médicis de
Florence et des Médicis de Paris, aux hommes près.

         [Note 356: La _conspiration de la rue des Prouvaires_ ne
         laissa pas d'être assez sérieuse. Les conjurés étaient au
         nombre d'environ trois mille. L'argent ne leur manquait pas,
         ni le courage. Ils comptaient des complices jusque dans la
         domesticité du château; ils étaient en possession de cinq
         clefs ouvrant les grilles du jardin des Tuileries, et
         l'entrée du Louvre leur était promise. Un grand bal devait
         avoir lieu à la Cour dans la nuit du 1er au 2 février 1832.
         Les conjurés choisirent cette nuit-là pour mettre leur
         complot à exécution. Il fut convenu que les uns se
         réuniraient par détachements sur divers points de la
         capitale, pour partir de là, au signal convenu, et marcher
         vers le château, tandis que, se glissant dans l'ombre des
         ruelles qui conduisent au Louvre, les autres pénétreraient
         dans la galerie des tableaux, feraient irruption dans la
         salle de bal et, grâce au désordre de cette attaque imprévue,
         s'empareraient de la famille royale. Des _marrons_, espèces
         de petites bombes, auraient été lancés au milieu des voitures
         stationnant aux portes du palais; des _chevalets_, morceaux
         de bois, garnis de pointes de fer, auraient été semés sous
         les pieds des chevaux; enfin, on se croyait en droit
         d'espérer que des pièces d'artifice seraient disposées dans
         la salle de spectacle, de manière à pouvoir, en mettant le
         feu à la charpente, augmenter la confusion. Les principaux
         conjurés devaient se réunir, à onze heures du soir, en armes,
         chez un restaurateur de la rue des Prouvaires, au numéro 12
         de cette rue. Ils y étaient rassemblés, au nombre d'une
         centaine, lorsque tout à coup la rue se remplit de gardes
         municipaux et de sergents de ville, qui, malgré la résistance
         des chefs du complot et de leurs hommes, purent procéder à
         leur arrestation. Le procès s'ouvrit, devant la Cour
         d'assises de la Seine, le 5 juillet 1832. Les accusés étaient
         au nombre de soixante-six, dont onze contumaces, et les
         débats ne remplirent pas moins de dix-huit audiences. L'arrêt
         fut rendu le 25 juillet. Six accusés furent condamnés à la
         peine de la déportation; douze à cinq ans de détention;
         quatre à deux années, et cinq à une année d'emprisonnement.
         Tous les autres étaient acquittés. Parmi les condamnés à la
         détention, se trouvait M. Piégard Sainte-Croix, royaliste
         ardent, dont la fille, _carliste_ comme son père, épousera
         plus tard le célèbre écrivain socialiste P.-J. Proudhon.]

Le 1er février, à neuf heures du soir, j'allais me coucher, lorsqu'un
homme zélé et l'individu aux lettres de change forcèrent ma porte, rue
d'Enfer, pour me dire que tout était prêt, que dans deux heures
Louis-Philippe aurait disparu; ils venaient s'informer s'ils pouvaient
me déclarer le chef principal du gouvernement provisoire, et si je
consentais à prendre, avec un conseil de régence, les rênes du
gouvernement provisoire au nom de Henri V. Ils avouaient que la chose
était périlleuse, mais que je n'en recueillerais que plus de gloire, et
que, comme je convenais à tous les partis, j'étais le seul homme de
France en position de jouer un pareil rôle.

C'était me serrer de près, deux heures pour me décider à ma couronne!
deux heures pour aiguiser le grand sabre de mamelouck que j'avais acheté
au Caire en 1806! Pourtant, je n'éprouvai aucun embarras et je leur dis:
«Messieurs, vous savez que je n'ai jamais approuvé cette entreprise, qui
me paraît folle. Si j'avais à m'en mêler, j'aurais partagé vos périls et
n'aurais pas attendu votre victoire pour accepter le prix de vos
dangers. Vous savez que j'aime sérieusement la liberté, et il m'est
évident, par les meneurs de toute cette affaire, qu'ils ne veulent point
de liberté, qu'ils commenceraient, demeurés maîtres du champ de
bataille, par établir le règne de l'arbitraire. Ils n'auraient personne,
ils ne m'auraient pas surtout pour les soutenir dans ces projets; leur
succès amènerait une complète anarchie, et l'étranger, profitant de nos
discordes, viendrait démembrer la France. Je ne puis donc entrer dans
tout cela. J'admire votre dévouement, mais le mien n'est pas de la même
nature. Je vais me coucher; «je vous conseille d'en faire autant, et
j'ai bien peur d'apprendre demain matin le malheur de vos amis.»

Le souper eut lieu; l'hôte du logis, qui ne l'avait préparé qu'avec
l'autorisation de la police, savait à quoi s'en tenir. Les mouchards, à
table, trinquaient le plus haut à la santé de Henri V; les sergents de
ville arrivèrent, empoignèrent les convives et renversèrent encore une
fois la coupe de la royauté légitime. Le Renaud des aventuriers
royalistes était un savetier de la rue de Seine[357], décoré de Juillet,
qui s'était battu vaillamment dans les trois journées, et qui blessa
grièvement, pour Henri V, un agent de police de Louis-Philippe, comme il
avait tué des soldats de la garde, pour chasser le même Henri V et les
deux vieux rois.

         [Note 357: Louis _Poncelet_, dit Chevalier, âgé de 27 ans,
         cordonnier. Il fut le vrai chef du complot, et fit preuve, en
         toute cette affaire, de rares qualités d'intelligence,
         d'énergie et d'audace. Dans le procès, il se fit remarquer,
         entre tous, par la loyauté de ses réponses, habile à ne pas
         compromettre ses complices et peu occupé de ses propres
         périls. Il fut condamné à la peine de la déportation.]

J'avais reçu, pendant cette affaire, un billet de madame la duchesse de
Berry qui me nommait _membre d'un gouvernement secret_, qu'elle
établissait en qualité de régente de France. Je profitai de cette
occasion pour écrire à la princesse la lettre suivante[358]:

         [Note 358: J'ai repris quelques passages de la longue lettre
         pour les placer dans mes _Explications sur mes 12,000
         francs_; et depuis, dans mon _Mémoire sur la captivité de
         Madame la duchesse de Berry_. CH.]

«Madame,

«C'est avec la plus profonde reconnaissance que j'ai reçu le témoignage
de confiance et d'estime dont vous avez bien voulu m'honorer; il impose
à ma fidélité le devoir de redoubler de zèle, en mettant toujours sous
les yeux de Votre Altesse Royale ce qui me paraîtra la vérité.

«Je parlerai d'abord des prétendues conspirations dont le bruit sera
peut-être parvenu jusqu'à Votre Altesse Royale. On affirme qu'elles ont
été fabriquées ou provoquées par la police. Laissant de côté le fait, et
sans insister sur ce que les conspirations (vraies ou fausses) ont en
elles-mêmes de répréhensible, je me contenterai de remarquer que notre
caractère national est à la fois trop léger et trop franc pour réussir à
de pareilles besognes. Aussi, depuis quarante années, ces sortes
d'entreprises coupables ont-elles constamment échoué. Rien de plus
ordinaire que d'entendre un Français se vanter publiquement d'être d'un
complot; il en raconte tout le détail, sans oublier le jour, le lieu et
l'heure, à quelque espion qu'il prend pour un confrère; il dit tout
haut, ou plutôt il crie aux passants: «Nous avons quarante mille hommes
bien comptés, nous avons soixante mille cartouches, telle rue, numéro
tant, dans la maison qui fait le coin.» Et puis ce Catilina va danser et
rire.

«Les sociétés secrètes ont seules une longue portée, parce qu'elles
procèdent par révolutions et non par conspirations; elles visent à
changer les doctrines, les idées et les moeurs, avant de changer les
hommes et les choses; leurs progrès sont lents, mais les résultats
certains. La publicité de la pensée détruira l'influence des sociétés
secrètes; c'est l'opinion publique qui maintenant opérera en France ce
que les congrégations occultes accomplissent chez les peuples non encore
émancipés.

«Les départements de l'Ouest et du Midi, qu'on a l'air de vouloir
pousser à bout par l'arbitraire et la violence, conservent cet esprit de
fidélité qui distingua les antiques moeurs; mais cette moitié de la
France ne conspirera jamais, dans le sens étroit de ce mot: c'est une
espèce de camp au repos sous les armes. Admirable comme réserve de la
légitimité, elle serait insuffisante comme avant-garde et ne prendrait
jamais avec succès l'offensive. La civilisation a fait trop de progrès
pour qu'il éclate une de ces guerres intestines à grands résultats,
ressource et fléau des siècles à la fois plus chrétiens et moins
éclairés.

«Ce qui existe en France n'est point une monarchie, c'est une
république; à la vérité, du plus mauvais aloi. Cette république est
plastronnée d'une royauté qui reçoit les coups et les empêche de porter
sur le gouvernement même.

«De plus, si la légitimité est une force considérable, l'élection est
aussi un pouvoir prépondérant, même lorsqu'elle n'est que fictive,
surtout en ce pays où l'on ne vit que de vanité: la passion française,
l'égalité, est flattée par l'élection.

«Le gouvernement de Louis-Philippe se livre à un double excès
d'arbitraire et d'obséquiosité auquel le gouvernement de Charles X
n'avait jamais songé. On supporte cet excès, pourquoi? Parce que le
peuple supporte plus facilement la tyrannie d'un gouvernement qu'il a
créé que la rigueur légale des institutions qui ne sont pas son ouvrage.

«Quarante années de tempêtes ont brisé les plus fortes âmes: l'apathie
est grande, l'égoïsme presque général; on se ratatine pour se
soustraire au danger, garder ce qu'on a, vivoter en paix. Après une
révolution, il reste aussi des hommes gangrenés qui communiquent à tout
leur souillure, comme après une bataille il reste des cadavres qui
corrompent l'air. Si, par un souhait, Henri V pouvait être transporté
aux Tuileries sans dérangement, sans secousse, sans compromettre le plus
léger intérêt, nous serions bien près d'une restauration; mais, pour
l'avoir, s'il faut seulement ne pas dormir une nuit, les chances
diminuent.

«Les résultats des journées de Juillet n'ont tourné ni au profit du
peuple, ni à l'honneur de l'armée, ni à l'avantage des lettres, des
arts, du commerce et de l'industrie. L'État est devenu la proie des
ministériels de profession et de cette classe qui voit la patrie dans
son pot-au-feu, les affaires publiques dans son ménage: il est
difficile, madame, que vous connaissiez de loin ce qu'on appelle ici le
_juste-milieu_; que Son Altesse Royale se figure une absence complète
d'élévation d'âme, de noblesse de coeur, de dignité de caractère;
qu'elle se représente des gens gonflés de leur importance, ensorcelés de
leurs emplois, affolés de leur argent, décidés à se faire tuer pour
leurs pensions: rien ne les en détachera; c'est à la vie et à la mort;
ils y sont mariés comme les Gaulois à leurs épées, les chevaliers à
l'oriflamme, les huguenots au panache blanc de Henri IV, les soldats de
Napoléon au drapeau tricolore; ils ne mourront qu'épuisés de serments à
tous les régimes, après en avoir versé la dernière goutte sur leur
dernière place. Ces eunuques de la quasi-légitimité dogmatisent
l'indépendance en faisant assommer les citoyens dans les rues et en
entassant les écrivains dans les geôles; ils entonnent des chants de
triomphe en évacuant la Belgique sur l'injonction d'un ministre anglais,
et bientôt Ancône sur l'ordre d'un caporal autrichien. Entre les huis de
Sainte-Pélagie et les portes des cabinets de l'Europe, ils se
prélassent, tout guindés de liberté et tout crottés de gloire.

«Ce que j'ai dit concernant les dispositions de la France ne doit pas
décourager Votre Altesse Royale; mais je voudrais que l'on connût mieux
la route qui conduit au trône de Henri V.

«Vous savez ma manière de penser relativement à l'éducation de mon jeune
roi: mes sentiments se trouvent exprimés à la fin de la brochure que
j'ai déposée aux pieds de Votre Altesse Royale: je ne pourrais que me
répéter. Que Henri V soit élevé pour son siècle, avec et par les hommes
de son siècle; ces deux mots résument tout mon système. Qu'il soit élevé
surtout pour n'être pas roi. Il peut régner demain, il peut ne régner
que dans dix ans, il peut ne régner jamais: car si la légitimité a les
diverses chances de retour que je vais à l'instant déduire, néanmoins
l'édifice actuel pourrait crouler sans qu'elle sortit de ses ruines.
Vous avez l'âme assez ferme, madame, pour supposer, sans vous laisser
abattre, un jugement de Dieu qui replongerait votre illustre race dans
les sources populaires; de même que vous avez le coeur assez grand pour
nourrir de justes espérances sans vous en laisser enivrer. Je dois
maintenant vous présenter cette autre partie du tableau.

«Votre Altesse Royale peut tout défier, tout braver avec son âge; il lui
reste plus d'années à parcourir qu'il ne s'en est écoulé depuis le
commencement de la Révolution. Or, que n'ont point vu ces dernières
années? Quand la République, l'Empire, la légitimité ont passé,
l'amphibie du juste-milieu ne passerait point! Quoi! ce serait pour
arriver à la misère d'hommes et de choses de ce moment que nous aurions
traversé et dépensé tant de crimes, de malheur, de talent, de liberté,
de gloire! Quoi! l'Europe bouleversée, les trônes croulant les uns sur
les autres, les générations précipitées à la fosse le glaive dans le
sein, le monde en travail pendant un demi-siècle, tout cela pour
enfanter la quasi-légitimité! On concevrait une grande République
émergeant de ce cataclysme social; du moins serait-elle habile à hériter
des conquêtes de la Révolution, à savoir, la liberté politique, la
liberté et la publicité de la pensée, le nivellement des rangs,
l'admission à tous les emplois, l'égalité de tous devant la loi,
l'élection et la souveraineté populaire. Mais comment supposer qu'un
troupeau de sordides médiocrités, sauvées du naufrage, puissent employer
ces principes? À quelle proportion ne les ont-elles pas déjà réduits!
elles les détestent et ne soupirent qu'après les lois d'exception; elles
voudraient prendre toutes ces libertés sous la couronne qu'elles ont
forgée, comme sous une trappe; puis on niaiserait béatement avec des
canaux, des chemins de fer, des tripotages d'arts, des arrangements de
lettres; monde de machines, de bavardage et de suffisance surnommé
_société modèle_. Malheur à toute supériorité, à tout homme de génie
ambitieux de préférence, de gloire et de plaisir, de sacrifice et de
renommée, aspirant au triomphe de la tribune, de la lyre ou des armes,
qui s'élèverait un jour dans cet univers d'ennui!

«Il n'y a qu'une chance, madame, pour que la quasi-légitimité continuât
de végéter: ce serait que l'état actuel de la société fût l'état naturel
de cette société même à l'époque où nous sommes. Si le peuple vieilli se
trouvait en rapport avec son gouvernement décrépit; si, entre le
gouvernant et le gouverné, il y avait harmonie d'infirmité et de
faiblesse, alors, madame, tout serait fini pour Votre Altesse Royale,
comme pour le reste des Français. Mais, si nous ne sommes pas arrivés à
l'âge du radotage national, et si la République immédiate est
impossible, c'est la légitimité qui semble appelée à renaître. Vivez
votre jeunesse, madame, et vous aurez les royaux haillons de cette
pauvresse appelée monarchie de Juillet. Dites à vos ennemis ce que votre
aïeule, la reine Blanche, disait aux siens pendant la minorité de saint
Louis: «Point ne me chaut d'attendre.» Les belles heures de la vie vous
ont été données en compensation de vos malheurs, et l'avenir vous rendra
autant de félicités que le présent vous aura dérobé de jours.

«La première raison qui milite en votre faveur, madame, est la justice
de votre cause et l'innocence de votre fils. Toutes les éventualités ne
sont pas contre le bon droit.»

Après avoir détaillé les raisons d'espérance que je ne nourrissais
guère, mais que je cherchais à grossir pour consoler la princesse, je
continue:

«Voilà, madame, l'état précaire de la quasi-légitimité à l'intérieur; à
l'extérieur, sa position n'est pas plus assurée. Si le gouvernement de
Louis-Philippe avait senti que la révolution de Juillet biffait les
transactions antécédentes, qu'une autre constitution nationale amenait
un autre droit politique et changeait les intérêts sociaux; s'il avait
eu, au début de sa carrière, jugement et courage, il aurait pu, sans
brûler une seule amorce, doter la France de la frontière qui lui a été
enlevée, tant était vif l'assentiment des peuples, tant était grande la
stupéfaction des rois. La quasi-légitimité aurait payé sa couronne
argent comptant avec un accroissement de territoire et se serait
retranchée derrière ce boulevard. Au lieu de profiter de son élément
républicain pour marcher vite, elle a eu peur de son principe; elle
s'est traînée sur le ventre; elle a abandonné les nations soulevées pour
elle et par elle; elle les a rendues adverses, de clientes qu'elles
étaient; elle a éteint l'enthousiasme guerrier, elle a changé en un
pusillanime souhait de paix un désir éclairé de rétablir l'équilibre des
forces entre nous et les États voisins, de réclamer au moins auprès de
ces États, démesurément agrandis, les lambeaux détachés de notre vieille
patrie. Par faillance de coeur et défaut de génie, Louis-Philippe a
reconnu des traités qui ne sont point de la nature de la révolution,
traités avec lesquels elle ne peut vivre et que les étrangers ont
eux-mêmes violés.

«Le juste-milieu a laissé aux cabinets étrangers le temps de se
reconnaître et de former leurs armées. Et comme l'existence d'une
monarchie démocratique est incompatible avec l'existence des monarchies
continentales, les hostilités, malgré les protocoles, les embarras de
finances, les peurs mutuelles, les armistices prolongés, les gracieuses
dépêches, les démonstrations d'amitié, les hostilités, dis-je,
pourraient sortir de cette incompatibilité. Si notre royauté bourgeoise
est résignée aux insultes, si les hommes rêvent la paix, les choses
pourront imposer la guerre.

«Mais que la guerre brise ou ne brise pas la quasi-légitimité, je sais
que vous ne mettrez jamais, madame, votre espérance dans l'étranger;
vous aimeriez mieux que Henri V ne régnât jamais que de le voir arriver
sous le patronage d'une coalition européenne: c'est de vous-même, c'est
de votre fils que vous tirez votre espérance. De quelque manière qu'on
raisonne sur les ordonnances, elles ne pouvaient jamais atteindre Henri
V; innocent de tout, il a pour lui l'élection des siècles et ses
infortunes natales. Si le malheur nous touche dans la solitude d'une
tombe, il nous attendrit encore davantage quand il veille auprès d'un
berceau: car alors il n'est plus le souvenir d'une chose passée, d'une
créature misérable, mais qui a cessé de souffrir; il est une pénible
réalité; il attriste un âge qui ne devait connaître que la joie; il
menace toute une vie qui ne lui a rien fait et n'a pas mérité ses
rigueurs.

«Pour vous, madame, il y a dans vos adversités une autorité puissante.
Vous, baignée du sang de votre mari, avez porté dans votre sein le fils
que la politique appela l'_enfant de l'Europe_ et la religion l'_enfant
du miracle_. Quelle influence n'exercez-vous pas sur l'opinion, quand on
vous voit garder seule, à l'orphelin exilé, la pesante couronne que
Charles X secoua de sa tête blanchie, et au poids de laquelle se sont
dérobés deux autres fronts assez chargés de douleur pour qu'il leur fût
permis de rejeter ce nouveau fardeau! Votre image se présente à notre
souvenir avec ces grâces de femme qui, assises sur le trône, semblent
occuper leur place naturelle. Le peuple ne nourrit contre vous aucun
préjugé; il plaint vos peines, il admire votre courage; il garde la
mémoire de vos jours de deuil; il vous sait gré de vous être mêlée plus
tard à ses plaisirs, d'avoir partagé ses goûts et ses fêtes; il trouve
un charme à la vivacité de cette Française étrangère, venue d'un pays
cher à notre gloire par les journées de Fornoue, de Marignan, d'Arcole
et de Marengo. Les Muses regrettent leur protectrice née sous ce beau
ciel de l'Italie, qui lui inspira l'amour des arts, et qui fit d'une
fille de Henri IV une fille de François Ier.

«La France, depuis la Révolution, a souvent changé de conducteurs, et
n'a point encore vu une femme au timon de l'État. Dieu veut peut-être
que les rênes de ce peuple indomptable, échappées aux mains dévorantes
de la Convention, rompues dans les mains victorieuses de Bonaparte,
inutilement saisies par Louis XVIII et Charles X, soient renouées par
une jeune princesse; elle saurait les rendre à la fois moins fragiles et
plus légères.»

Rappelant enfin à Madame qu'elle a bien voulu songer à moi pour faire
partie du gouvernement secret, je termine ainsi ma lettre:

«À Lisbonne s'élève un magnifique monument sur lequel on lit cette
épitaphe: _Ci-gît Basco Fuguera contre sa volonté._ Mon mausolée sera
modeste, et je n'y reposerai pas malgré moi.

«Vous connaissez, madame, l'ordre d'idées dans lequel j'aperçois la
possibilité d'une restauration; les autres combinaisons seraient
au-dessus de la portée de mon esprit; je confesserais mon insuffisance.
C'est _ostensiblement_, et en me proclamant l'homme de votre aveu, de
votre confiance, que je trouverais quelque force; mais, ministre
plénipotentiaire de nuit, chargé d'affaires accrédité auprès des
ténèbres, c'est à quoi je ne me sentirais aucune aptitude. Si Votre
Altesse Royale me nommait patemment son ambassadeur auprès du peuple de
la _nouvelle France_, j'inscrirais en grosses lettres sur ma porte:
_Légation de l'ancienne France._ Il en arriverait ce qu'il plairait à
Dieu; mais je n'entendrais rien aux dévouements secrets; je ne sais me
rendre coupable de fidélité que par le flagrant délit.

[Illustration: Madame la Duchesse de St. Leu.]

«Madame, sans refuser à Votre Altesse Royale les services qu'elle aura
le droit de me commander, je la supplie d'agréer le projet que j'ai
formé d'achever mes jours dans la retraite. Mes idées ne peuvent
convenir aux personnes qui ont la confiance des nobles exilés
d'Holy-Rood: le malheur passé, l'antipathie naturelle contre mes
principes et ma personne renaîtrait avec la prospérité. J'ai vu
repousser les plans que j'avais présentés pour la grandeur de ma
patrie, pour donner à la France des frontières dans lesquelles elle pût
exister à l'abri des invasions, pour la soustraire à la honte des
traités de Vienne et de Paris. Je me suis entendu traiter de renégat
quand je défendais la religion, de révolutionnaire, quand je m'efforçais
de fonder le trône sur la base des libertés publiques. Je retrouverais
les mêmes obstacles augmentés de la haine que les fidèles de cour, de
ville et de province, auraient conçue de la leçon que leur infligea ma
conduite au jour de l'épreuve. J'ai trop peu d'ambition, trop besoin de
repos pour faire de mon attachement un fardeau à la couronne, et lui
imposer ma présence importune. J'ai rempli mes devoirs sans penser un
seul moment qu'ils me donnassent droit à la faveur d'une famille
auguste: heureux qu'elle m'ait permis d'embrasser ses adversités! Je ne
vois rien au-dessus de cet honneur; elle ne trouvera pas de serviteur
plus zélé que moi; elle en trouvera de plus jeunes et de plus habiles.
Je ne me crois pas un homme nécessaire, et je pense qu'il n'y a plus
d'hommes nécessaires aujourd'hui: inutile au présent, je vais aller dans
la solitude m'occuper du passé. J'espère, madame, vivre encore assez
pour ajouter à l'histoire de la Restauration la page glorieuse que
promettent à la France vos futures destinées.

«Je suis avec le plus profond respect, madame, de Votre Altesse Royale
le très-humble et très-obéissant serviteur,

                                        «CHATEAUBRIAND.»


La lettre fut obligée d'attendre un courrier sûr; le temps marcha et
j'ajoutai à ma dépêche ce post-scriptum:

                                                «Paris, 12 avril 1832.

«Madame,

«Tout vieillit vite en France; chaque jour ouvre de nouvelles chances à
la politique et commence une série d'événements. Nous en sommes
maintenant à la maladie de M. Périer et au fléau de Dieu. J'ai envoyé à
M. le préfet de la Seine la somme de 12,000 fr. que la fille proscrite
de saint Louis et de Henri IV a destinée au soulagement des infortunés:
quel digne usage de sa noble indigence! Je m'efforcerai, madame, d'être
le fidèle interprète de vos sentiments. Je n'ai reçu de ma vie une
mission dont je me sentisse plus honoré.

«Je suis avec le plus profond respect, etc.»


Avant de parler de l'affaire des 12,000 fr. pour les _cholériques_,
mentionnés dans ce post-scriptum, il faut parlée du choléra. Dans mon
voyage en Orient je n'avais point rencontré la peste, elle est venue me
trouver à domicile; la fortune après laquelle j'avais couru m'attendait
assise à ma porte.

       *       *       *       *       *

À l'époque de la peste d'Athènes, l'an 431 avant notre ère, vingt-deux
grandes pestes avaient déjà ravagé le monde. Les Athéniens se figurèrent
qu'on avait empoisonné leurs puits; imagination populaire renouvelée
dans toutes les contagions. Thucydide nous a laissé du fléau de
l'Attique une description copiée chez les anciens par Lucrèce, Virgile,
Ovide, Lucain, chez les modernes par Boccace et Manzoni. Il est
remarquable qu'à propos de la peste d'Athènes, Thucydide ne dit pas un
mot d'Hippocrate, de même qu'il ne nomme pas Socrate à propos
d'Alcibiade. Cette peste donc attaquait d'abord la tête, descendait dans
l'estomac, de là dans les entrailles, enfin dans les jambes; si elle
sortait par les pieds après avoir traversé tout le corps, comme un long
serpent, on guérissait. Hippocrate l'appela le mal divin, et Thucydide
le _feu sacré_; ils la regardèrent tous deux comme le feu de la colère
céleste.

Une des plus épouvantables pestes fut celle de Constantinople au Ve
siècle, sous le règne de Justinien: le christianisme avait déjà modifié
l'imagination des peuples et donné un nouveau caractère à une calamité,
de même qu'il avait changé la poésie; les malades croyaient voir errer
autour d'eux des spectres et entendre des voix menaçantes.

La peste noire du XIVe siècle, connue sous le nom de la _mort noire_,
prit naissance à la Chine: on s'imaginait qu'elle courait sous la forme
d'une vapeur de feu en répandant une odeur infecte. Elle emporta les
quatre cinquièmes des habitants de l'Europe.

En 1575 descendit sur Milan la contagion qui rendit immortelle la
charité de saint Charles Borromée. Cinquante-quatre ans plus tard, en
1629, cette malheureuse ville fut encore exposée aux calamités dont
Manzoni[359] a fait une peinture bien supérieure au célèbre tableau de
Boccace.

         [Note 359: Dans son admirable roman, _I Promessi Sposi_.]

En 1600 le fléau se renouvela en Europe, et dans ces deux pestes de 1629
et 1660 se reproduisirent les mêmes symptômes de délire de la peste de
Constantinople.

«Marseille, dit M. Lemontey, sortait en 1720 du sein des fêtes qui
avaient signalé le passage de mademoiselle de Valois, mariée au duc de
Modène. À côté de ces galères encore décorées de guirlandes et chargées
de musiciens, flottaient quelques vaisseaux apportant des ports de la
Syrie la plus terrible calamité[360].»

         [Note 360: _Histoire de la Régence_, par Lemontey, de
         l'Académie française.]

Le navire fatal dont parle M. Lemontey, ayant exhibé une patente nette,
fut admis un moment à la pratique. Ce moment suffit pour empoisonner
l'air; un orage accrut le mal et la peste se répandit à coups de
tonnerre.

Les portes de la ville et les fenêtres des maisons furent fermées. Au
milieu du silence général, on entendait quelquefois une fenêtre s'ouvrir
et un cadavre tomber; les murs ruisselaient de son sang gangrené, et des
chiens sans maître l'attendaient en bas pour le dévorer. Dans un
quartier, dont tous les habitants avaient péri, on les avait murés à
domicile, comme pour empêcher la mort de sortir. De ces avenues de
grands tombeaux de famille, on passait à des carrefours dont les pavés
étaient couverts de malades et de mourants étendus sur des matelas et
abandonnés sans secours. Des carcasses gisaient à demi pourries avec de
vieilles hardes mêlées de boue; d'autres corps restaient debout appuyés
contre les murailles, dans l'attitude où ils étaient expirés.

Tout avait fui, même les médecins; l'évêque, M. de Belsunce, écrivait:
«On devrait abolir les médecins, ou du moins nous en donner de plus
habiles ou de moins peureux. J'ai eu bien de la peine à faire tirer cent
cinquante cadavres à demi pourris qui étaient autour de ma maison.»

Un jour, des galériens hésitaient à remplir leurs fonctions funèbres:
l'apôtre monte sur l'un des tombereaux, s'assied sur un tas de cadavres
et ordonne aux forçats de marcher: la mort et la vertu s'en allaient au
cimetière, conduites par le crime et le vice épouvantés et admirant. Sur
l'esplanade de la Tourette, au bord de la mer, on avait, pendant trois
semaines, porté des corps, lesquels, exposés au soleil et fondus par ses
rayons, ne présentaient plus qu'un lac empesté. Sur cette surface de
chairs liquéfiées, les vers seuls imprimaient quelque mouvement à des
formes pressées, indéfinies, qui pouvaient avoir des effigies humaines.

Quand la contagion commença de se ralentir, M. de Belsunce, à la tête de
son clergé, se transporta à l'église des _Accoules_: monté sur une
esplanade d'où l'on découvrait Marseille, les campagnes, les ports et la
mer, il donna la bénédiction, comme le pape, à Rome, bénit la ville et
le monde: quelle main plus courageuse et plus pure pouvait faire
descendre sur tant de malheurs les bénédictions du ciel?

C'est ainsi que la peste dévasta Marseille, et cinq ans après ces
calamités, on plaça sur la façade de l'hôtel de ville l'inscription
suivante, comme ces épitaphes pompeuses qu'on lit sur un sépulcre:

_Massilia Phocensium filia, Romæ soror, Carthaginis terror, Athenarum
æmula._


                                      «Paris, rue d'Enfer, mai 1832.

Le choléra, sorti du Delta du Gange en 1817, s'est propagé dans un
espace de deux mille deux cents lieues, du nord au sud, et de trois
mille cinq cents de l'orient à l'occident; il a désolé quatorze cents
villes, moissonné quarante millions d'individus. On a une carte de la
marche de ce conquérant. Il a mis quinze années à venir de l'Inde à
Paris: c'est aller aussi vite que Bonaparte: celui-ci employa à peu près
le même nombre d'années à passer de Cadix à Moscou, et il n'a fait périr
que deux ou trois millions d'hommes.

[Illustration: Visite à Arenenberg.]

Qu'est-ce que le choléra? Est-ce un vent mortel? Sont-ce des insectes
que nous avalons et qui nous dévorent? Qu'est-ce que cette grande mort
noire armée de sa faux, qui, traversant les montagnes et les mers, est
venue, comme une de ces terribles pagodes adorées aux bords du Gange,
nous écraser aux rives de la Seine sous les roues de son char? Si ce
fléau fût tombé au milieu de nous dans un siècle religieux, qu'il se fût
élargi dans la poésie des moeurs et des croyances populaires, il eût
laissé un tableau frappant. Figurez-vous un drap mortuaire flottant en
guise de drapeau au haut des tours de Notre-Dame, le canon faisant
entendre par intervalles des coups solitaires pour avertir l'imprudent
voyageur de s'éloigner; un cordon de troupes cernant la ville et ne
laissant entrer ni sortir personne, les églises remplies d'une foule
gémissante, les prêtres psalmodiant jour et nuit les prières d'une
agonie perpétuelle, le viatique porté de maison en maison avec des
cierges et des sonnettes, les cloches ne cessant de faire entendre le
glas funèbre, les moines, un crucifix à la main, appelant dans les
carrefours le peuple à la pénitence, prêchant la colère et le jugement
de Dieu, manifestés sur les cadavres déjà noircis par le feu de l'enfer.

Puis les boutiques fermées, le pontife entouré de son clergé, allant,
avec chaque curé à la tête de sa paroisse, prendre la châsse de sainte
Geneviève; les saintes reliques promenées autour de la ville, précédées
de la longue procession des divers ordres religieux, confréries, corps
de métiers, congrégations de pénitents, théories de femmes voilées,
écoliers de l'Université, desservants des hospices, soldats sans armes
ou les piques renversées; le _Miserere_ chanté par les prêtres se mêlant
aux cantiques des jeunes filles et des enfants; tous, à certains
signaux, se prosternant en silence et se relevant pour faire entendre de
nouvelles plaintes.

Rien de tout cela: le choléra nous est arrivé dans un siècle de
philanthropie, d'incrédulité, de journaux, d'administration
matérielle[361]. Ce fléau sans imagination n'a rencontré ni vieux
cloîtres, ni religieux, ni caveaux, ni tombes gothiques; comme la
terreur en 1793, il s'est promené d'un air moqueur, à la clarté du jour,
dans un monde tout neuf, accompagné de son bulletin, qui racontait les
remèdes qu'on avait employés contre lui, le nombre des victimes qu'il
avait faites, où il en était, l'espoir qu'on avait de le voir encore
finir, les précautions qu'on devait prendre pour se mettre à l'abri, ce
qu'il fallait manger, comment il était bon de se vêtir. Et chacun
continuait de vaquer à ses affaires, et les salles de spectacle étaient
pleines. J'ai vu des ivrognes à la barrière, assis devant la porte du
cabaret, buvant sur une petite table de bois et disant en élevant leur
verre: «À ta santé, _Morbus_!» Morbus, par reconnaissance, accourait, et
ils tombaient morts sous la table. Les enfants jouaient au _choléra_,
qu'ils appelaient le _Nicolas Morbus_ et le _scélérat Morbus_. Le
choléra avait pourtant sa terreur: un brillant soleil, l'indifférence de
la foule, le train ordinaire de la vie, qui se continuait partout,
donnaient à ces jours de peste un caractère nouveau et une autre sorte
d'épouvante. On sentait un malaise dans tous les membres; un vent du
nord, sec et froid, vous desséchait; l'air avait une certaine saveur
métallique qui prenait à la gorge. Dans la rue du Cherche-Midi, des
fourgons du dépôt d'artillerie faisaient le service des cadavres. Dans
la rue de Sèvres, complètement dévastée, surtout d'un côté, les
corbillards allaient et venaient de porte en porte; ils ne pouvaient
suffire aux demandes, on leur criait par les fenêtres: «Corbillard,
ici!» Le cocher répondait qu'il était chargé et ne pouvait servir tout
le monde. Un de mes amis, M. Pouqueville, venant dîner chez moi le jour
de Pâques, arrivé au boulevard du Mont-Parnasse, fut arrêté par une
succession de bières presque toutes portées à bras. Il aperçut, dans
cette procession, le cercueil d'une jeune fille sur lequel était déposée
une couronne de roses blanches. Une odeur de chlore formait une
atmosphère empestée à la suite de cette ambulance fleurie.

         [Note 361: Après avoir ravagé l'Asie, puis la Russie, la
         Pologne, la Bohême, la Galicie, l'Autriche, le choléra,
         passant par-dessus l'Europe occidentale, s'était abattu sur
         l'Angleterre. Le 12 février, il s'était déclaré à Londres,
         d'où il ne devait disparaître que dans les premiers jours de
         mai. Le 15 mars, il était signalé à Calais. Le 26 mars, il
         atteignait à Paris, dans la rue Mazarine, sa première
         victime. L'épidémie ne devait prendre fin que le 30
         septembre. Sa durée totale avait été de cent
         quatre-vingt-neuf jours, pendant lesquels le chiffre des
         morts atteints du choléra s'éleva à 18,406. La population de
         Paris n'était alors que de 645,698 âmes; le nombre des décès
         fut donc de plus de 23 pour 1000 habitants. Le chiffre de
         18,406 s'appliquant aux seuls décès administrativement
         constatés, le chiffre réel a dû être plus élevé; car, au sein
         de la confusion générale, au milieu du désespoir de tant de
         familles, toutes les déclarations n'ont pas dû être faites,
         et il y a eu sans nul doute beaucoup d'omissions
         involontaires.--Voir, dans l'_Époque sans nom_, de M. A.
         Bazin (1833), tome II, pages 251-275, le chapitre sur _le
         Choléra-morbus_.]

Sur la place de la Bourse, où se réunissaient des cortèges d'ouvriers en
chantant _la Parisienne_, on vit souvent jusqu'à onze heures du soir
défiler des enterrements vers le cimetière Montmartre à la lueur de
torches de goudron. Le Pont-Neuf était encombré de brancards chargés de
malades pour les hôpitaux ou de morts expirés dans le trajet. Le péage
cessa quelques jours sur le pont des Arts. Les échoppes disparurent et
comme le vent de nord-est soufflait, tous les étalagistes et toutes les
boutiques des quais fermèrent. On rencontrait des voitures enveloppées
d'une banne et précédées d'un _corbeau_, ayant en tête un officier de
l'état civil, vêtu d'un habit de deuil, tenant une liste en main. Ces
tabellions manquèrent; on fut obligé d'en appeler de Saint-Germain, de
La Villette, de Saint-Cloud. Ailleurs, les corbillards étaient encombrés
de cinq ou six cercueils retenus par des cordes. Des omnibus et des
fiacres servaient au même usage; il n'était pas rare de voir un
cabriolet orné d'un mort couché sur sa devantière. Quelques décédés
étaient présentés aux églises; un prêtre jetait de l'eau bénite sur ces
fidèles de l'éternité réunis.

À Athènes, le peuple crut que les puits voisins du Pirée avaient été
empoisonnés; à Paris, on accusa les marchands d'empoisonner le vin, les
liqueurs, les dragées et les comestibles. Plusieurs individus furent
déchirés, traînés dans le ruisseau, précipités dans la Seine. L'autorité
a eu à se reprocher des avis maladroits ou coupables.

Comment le fléau, étincelle électrique, passa-t-il de Londres à Paris?
on ne le saurait expliquer. Cette mort fantasque s'attache souvent à un
point du sol, à une maison, et laisse sans y toucher les alentours de ce
point infesté; puis elle revient sur ses pas et reprend ce qu'elle avait
oublié. Une nuit, je me sentis attaqué: je fus saisi d'un frisson avec
des crampes dans les jambes; je ne voulus pas sonner, de peur d'effrayer
madame de Chateaubriand. Je me levai; je chargeai mon lit de tout ce que
je rencontrai dans ma chambre, et, me remettant sous mes couvertures,
une sueur abondante me tira d'affaire. Mais je demeurai brisé, et ce fut
dans cet état de malaise que je fus forcé d'écrire ma brochure sur les
12,000 francs de madame la duchesse de Berry.

Je n'aurais pas été trop fâché de m'en aller emporté sous le bras de ce
fils aîné de Vischnou, dont le regard lointain tua Bonaparte sur son
rocher, à l'entrée de la mer des Indes. Si tous les hommes, atteints
d'une contagion générale, venaient à mourir, qu'arriverait-il? Rien: la
terre, dépeuplée, continuerait sa route solitaire, sans avoir besoin
d'autre astronome pour compter ses pas que celui qui les a mesurés de
toute éternité; elle ne présenterait aucun changement aux habitants des
autres planètes; ils la verraient accomplir ses fonctions accoutumées;
sur sa surface, nos petits travaux, nos villes, nos monuments seraient
remplacés par des forêts rendues à la souveraineté des lions; aucun vide
ne se manifesterait dans l'univers. Et cependant il y aurait de moins
cette intelligence humaine qui sait les astres et s'élève jusqu'à la
connaissance de leur auteur. Qu'êtes-vous donc, ô immensité des oeuvres
de Dieu, où le génie de l'homme, qui équivaut à la nature entière, s'il
venait à disparaître, ne ferait pas plus faute que le moindre atome
retranché de la création!


                                         «Paris, rue d'Enfer, mai 1832.

Madame de Berry a son petit conseil à Paris, comme Charles X a le sien:
on recueillait en son nom de chétives sommes pour secourir les plus
pauvres royalistes. Je proposai de distribuer aux cholériques une somme
de douze mille francs de la part de la mère de Henri V. On écrivit à
Massa, et non seulement la princesse approuva la disposition des fonds,
mais elle aurait voulu qu'on eût réparti une somme plus considérable:
son approbation arriva le jour même où j'envoyai l'argent aux mairies.
Ainsi, tout est rigoureusement vrai dans mes explications sur le don de
l'exilée. Le 14 d'avril, j'envoyai au préfet de la Seine la somme
entière pour être distribuée à la classe indigente de la population de
Paris atteinte de la contagion. M. de Bondy ne se trouva point à l'Hôtel
de Ville lorsque ma lettre lui fut portée. Le secrétaire général ouvrit
ma missive, ne se crut pas autorisé à recevoir l'argent. Trois jours
s'écoulèrent; M. de Bondy me répondit enfin qu'il ne pouvait accepter
les douze mille francs, parce que l'on verrait, sous une bienfaisance
apparente, _une combinaison politique contre laquelle la population
parisienne protesterait tout entière par son refus_[362]. Alors mon
secrétaire passa aux douze mairies. Sur cinq maires présents, quatre
acceptèrent le don de mille francs; un le refusa. Des sept maires
absents, cinq gardèrent le silence; deux refusèrent[363]. Je fus
aussitôt assiégé d'une armée d'indigents: bureaux de bienfaisance et de
charité, ouvriers de toutes les espèces, femmes et enfants. Polonais et
Italiens exilés, littérateurs, artistes, militaires, tous écrivirent,
tous réclamèrent une part de bienfait. Si j'avais eu un million, il eût
été distribué en quelques heures. M. de Bondy avait tort de dire _que la
population parisienne tout entière protesterait par son refus_; la
population de Paris prendra toujours l'argent de tout le monde.
L'effarade du gouvernement était à mourir de rire; on eût dit que ce
perfide argent légitimiste allait soulever les cholériques, exciter dans
les hôpitaux une insurrection d'agonisants pour marcher à l'assaut des
Tuileries, cercueil battant, glas tintant, suaire déployé sous le
commandement de la Mort. Ma correspondance avec les maires se prolongea
par la complication du refus du préfet de Paris. Quelques-uns
m'écrivirent pour me renvoyer mon argent ou pour me redemander leurs
reçus des dons de madame la duchesse de Berry. Je les leur renvoyai
loyalement et je délivrai cette quittance à la mairie du douzième
arrondissement:

         [Note 362: La lettre de M. de Bondy, en date du 16 avril
         1832, était ainsi conçue:

         «Monsieur le vicomte,

         «Je regrette de ne pouvoir accepter, au nom de la Ville de
         Paris, les 12000 francs que vous m'avez fait l'honneur de
         m'adresser. Dans l'origine des fonds que vous offrez, on
         verrait, sous une bienfaisance apparente, une combinaison
         politique contre laquelle la population parisienne
         protesterait tout entière par son refus.

         «Je suis, etc.

             «Le préfet de la Seine,

                                   «Comte DE BONDY.»]

         [Note 363: Le _Constitutionnel_ annonça que M. Berger, maire
         du 2e arrondissement avait proposé à l'envoyé de la
         princesse, _ancien aide de camp du duc de Berry_, de donner
         les 1000 francs offerts au nom de la duchesse _à la veuve
         d'un combattant de Juillet, mère de trois enfants, à qui ce
         secours serait bien utile_. L'envoyé que le _Constitutionnel_
         transformait ainsi en aide de camp du duc de Berry n'était
         autre que le brave Hyacinthe Pilorge, le secrétaire de
         Chateaubriand. Pilorge écrivit aussitôt à la _Quotidienne_:

                                        «Paris, ce 20 avril 1832.

         «Monsieur,

         «M. de Chateaubriand, bien que malade, s'occupe en ce moment
         d'une réponse générale relative au don de Madame la duchesse
         de Berry; cette réponse paraîtra incessamment. En attendant,
         je dois à la vérité de dire que M. le Maire du 2e
         arrondissement ne m'a point présenté la veuve d'un combattant
         de Juillet et ne m'a point proposé de lui donner les 1000
         francs; il les a seulement refusés, voilà tout. M. de
         Chateaubriand me charge d'ajouter que si la _veuve du
         Constitutionnel_ veut bien se donner la peine de passer chez
         lui, il est prêt à lui faire part de la bienfaisance de la
         _mère_ du duc de Bordeaux. Vous voyez, monsieur, que je n'ai
         pas l'honneur d'avoir été l'aide de camp de M. le duc de
         Berry, que je ne suis que le pauvre et fidèle secrétaire d'un
         homme aussi pauvre et aussi fidèle que moi.

         «Recevez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma
         considération très distinguée.

                                   «Hyacinthe PILORGE.»]

«J'ai reçu de la mairie du douzième arrondissement la somme de mille
francs qu'elle avait d'abord acceptée et qu'elle m'a renvoyée par
l'ordre de M. le préfet de la Seine.

                                           «Paris, ce 22 avril 1832.»


Le maire du neuvième arrondissement, M. Cronier, fut plus courageux, il
garda les mille francs et fut destitué. Je lui écrivis ce billet:

                                                       «29 avril 1832.

«Monsieur,

«J'apprends avec une sensible peine la disgrâce dont le bienfait de
madame la duchesse de Berry a été envers vous la cause ou le prétexte.
Vous aurez, pour vous consoler, l'estime publique, le sentiment de votre
indépendance et le bonheur de vous être sacrifié à la cause des
malheureux.

«J'ai l'honneur, etc., etc.»


Le maire du quatrième arrondissement est tout un autre homme: M. Cadet
de Gassicourt, poète-pharmacien, faisant des petits vers, écrivant dans
son temps, du temps de la liberté et de l'Empire, une agréable
déclaration classique contre ma prose romantique et contre celle de
madame de Staël[364], M. Cadet de Gassicourt est le héros qui a pris
d'assaut la croix du portail Saint-Germain-l'Auxerrois, et qui, dans une
proclamation sur le choléra, a fait entendre que ces méchants carlistes
pourraient bien être les empoisonneurs du vin dont le peuple avait déjà
fait bonne justice[365]. L'illustre champion m'a donc écrit la lettre
suivante:

         [Note 364: Chateaubriand a commis ici une confusion entre les
         deux _Cadet de Gassicourt_, le père et le fils. C'est Cadet
         le père, né en 1769, mort en 1831, qui a fait des petits
         vers, composé des vaudevilles et écrit contre Chateaubriand
         et Mme de Staël deux petits pamphlets: _Saint-Géran, ou la
         Nouvelle langue française_ (1807) et la _Suite de
         Saint-Géran, ou Itinéraire de Lutèce au Mont-Valérien_
         (1811).--Le Cadet de Gassicourt de 1832, la maire du 4e
         arrondissement, était le fils du précédent. Il était né en
         1789 et mourut en 1861.]

         [Note 365: La proclamation de M. Cadet de Gassicourt fut
         affichée sur les murs de Paris le 4 avril 1832. Voici
         quelques extraits de cette pièce, où l'odieux le dispute au
         ridicule et qui était une véritable excitation à l'égorgement
         des _Carlistes_:--«Les agents de ceux que vous avez chassés
         se glissent au milieu du peuple et le poussent à la révolte,
         pour venger la défaite de Charles X et le ramener de son
         exil, avec son petit-fils, sous la protection des baïonnettes
         étrangères et à la faveur de la guerre civile. S'il est des
         _empoisonneurs_, ce ne peuvent être que les _incendiaires de
         la Restauration_; s'il est des _misérables_ qui, soit _par
         des crimes_, soit par des calomnies atroces, cherchent à
         organiser le désordre et à exploiter un déplorable fléau, _ce
         sont les alliés des chouans, des assassins de l'Ouest et du
         Midi_. Quelle joie, quel triomphe pour eux, s'ils parvenaient
         à déchirer le sein de la France par la main des Français!
         Vous les verriez bientôt rentrer sur vos cadavres, _à la tête
         des Verdets et à la suite des hordes barbares_, arracher le
         drapeau tricolore, le remplacer par le drapeau blanc et par
         la croix des _missionnaires_! C'est ainsi qu'ils ont nourri
         de tout temps leurs trames....»--Puis, après avoir évoqué ces
         deux autres spectres, le «milliard de l'indemnité» et le «fer
         des Suisses», le maire du 4e arrondissement terminait en
         disant: «Citoyens, défiez-vous de vos anciens tyrans, qui
         sont habiles à prendre tous les moyens et ne rougissent pas
         d'avoir pour auxiliaire un horrible fléau!»]

                                              «Paris, le 18 avril 1832.

«Monsieur,

«J'étais absent de la mairie quand la personne envoyée par vous s'y est
présentée: cela vous expliquera le retard qu'a éprouvé ma réponse.

«M. le préfet de la Seine, n'ayant point accepté l'argent que vous êtes
chargé de lui offrir, me semble avoir tracé la conduite que doivent
suivre les membres du conseil municipal. J'imiterai d'autant plus
l'exemple de M. le préfet, que je crois connaître et que je partage
entièrement les sentiments qui ont dû motiver son refus.

«Je ne relèverai qu'en passant le titre d'_Altesse Royale_ donné avec
quelque affectation à la personne dont vous vous constituez l'organe: la
belle-fille de Charles X n'est pas plus _Altesse Royale_ en France que
son beau-père n'y est roi! Mais, monsieur, il n'est personne qui ne soit
moralement convaincu que cette dame agit très-activement, et répand des
sommes bien autrement considérables que celles dont elle vous a confié
l'emploi, pour exciter des troubles dans notre pays et y faire éclater
la guerre civile. L'aumône qu'elle a la prétention de faire n'est qu'un
moyen d'attirer sur elle et sur son parti une attention et une
bienveillance que ses intentions sont loin de justifier. Vous ne
trouverez donc pas extraordinaire qu'un magistrat, fermement attaché à
la royauté constitutionnelle de Louis-Philippe, refuse des secours qui
viennent d'une source pareille, et cherche, auprès de vrais citoyens,
des bienfaits plus purs adressés sincèrement à l'humanité et à la
patrie.

«Je suis, avec une considération très distinguée, monsieur, etc.,

«F. CADET DE GASSICOURT.»


Cette révolte de M. Cadet de Gassicourt contre cette _dame_ et contre
son _beau-père_ est bien fière: quel progrès des lumières et de la
philosophie! quelle indomptable indépendance! MM. Fleurant et Purgon
n'osaient regarder la face des gens qu'à genoux[366]; lui, M. Cadet, dit
comme le Cid:

         [Note 366: M. Cadet de Gassicourt était devenu, on le pense
         bien, la _bête noire_ des feuilles royalistes, et en
         particulier de la _Mode_. La très spirituelle Revue lui
         consacra un jour ce bout d'article, que Chateaubriand avait
         peut-être sur sa table au moment où il écrivait cette page
         des _Mémoires_:--«Un jour, disait la _Mode_,--M. Cadet, le
         père, eut un fils, celui-là même qui nous occupe. Ce fils
         avait peine à pousser; plante étiolée, bonne, au plus, à
         mettre dans un bocal. Le fils de M. Cadet faisait le
         désespoir de ses grands parents: «Cadet, lui disaient-ils, tu
         ne seras jamais un homme!...» Cela faisait pleurer le petit
         Cadet. Mais en vain s'étirait-il les membres pour s'allonger,
         court il resta, le pauvre gas!... On eut beau faire, on eut
         beau dire, petit Cadet ne devint pas grand; tant qu'à la fin,
         le père Cadet, emporté par la douleur, s'écria: «Grand Dieu!
         pourquoi m'avez-vous donné un _gas si court_?»--Ainsi se
         lamentait le père, lorsqu'une pratique entra. On sait quelles
         étaient, à cette époque, les fonctions d'un apothicaire....
         La pratique s'inclina ... le jeune Cadet se mit en besogne.
         «Loué soit Dieu, qui m'a donné un _gas si court_, dit alors
         le père, le voilà juste à la hauteur du _visage_....» La
         pratique se retira satisfaite, et le _gas si court_ garda son
         surnom.--Depuis, M. Cadet-Gassicourt n'a pas grandi d'un
         demi-pied, et il est toujours à hauteur de _visage_.»]

  ..... Nous nous levons alors!

Sa liberté est d'autant plus courageuse que ce _beau-père_ (autrement le
fils de saint Louis) est proscrit. M. de Gassicourt est au-dessus de
tout cela; il méprise également la noblesse du temps et du malheur.
C'est avec le même dédain des préjugés aristocratiques qu'il me
retranche le _de_ et s'en empare comme d'une conquête faite sur la
gentilhommerie. Mais n'y aurait-il point quelques anciennes rivalités,
quelques anciens démêlés historiques entre la maison des Cadet et la
maison des Capet? Henri IV, aïeul de ce _beau-père_ qui n'est pas plus
roi que cette _dame_ n'est Altesse Royale, traversait un jour la forêt
de Saint-Germain; huit seigneurs s'y étaient embusqués pour tuer le
Béarnais; ils furent pris. «Un de ces galans, dit l'Estoile, estoit un
apothicaire qui demanda de parler au roy, auquel Sa Majesté s'étant
enquis de quel état il estoit, il lui répondit qu'il estoit
apothicaire.--Comment! dit le roy, a-t-on accoutumé de faire ici un état
d'apothicaire? Guettez-vous les passans pour....?» Henri IV était un
soldat, la pudeur ne l'embarrassait guère, et il ne reculait pas plus
devant un mot que devant l'ennemi.

Je soupçonne M. de Gassicourt, à cause de son humeur contre le
petit-fils de Henri IV, d'être le petit-fils du pharmacien ligueur. Le
maire du quatrième arrondissement m'avait sans doute écrit dans l'espoir
que j'engagerais le fer avec lui; mais je ne veux rien engager avec M.
Cadet: qu'il me pardonne ici de lui laisser une petite marque de mon
souvenir.

Depuis ces jours où j'avais vu passer les grandes révolutions et les
grands révolutionnaires, tout s'était bien racorni. Les hommes qui ont
fait tomber un chêne, replanté trop vieux pour qu'il reprît racine, se
sont adressés à moi; ils m'ont demandé quelques deniers de la veuve afin
d'acheter du pain; la lettre du Comité des _décorés de Juillet_ est un
document utile à noter pour l'instruction de l'avenir.


                                              «Paris, le 20 avril 1832.

  Réponse, s. v. p., à M. Gibert-Arnaud,
  gérant-secrétaire du Comité,
  rue Saint-Nicaise, nº 3.

«Monsieur le vicomte,

«Les membres de notre Comité viennent avec confiance vous prier de
vouloir bien les honorer d'un don en faveur des décorés de Juillet.
Pères de famille malheureux, dans ce moment de fléau et de misère, la
bienfaisance inspire la plus sincère gratitude. Nous osons espérer que
vous consentirez à laisser mettre votre illustre nom à côté de celui de
MM. le général Bertrand, le général Exelmans, le général Lamarque, le
général La Fayette, de plusieurs ambassadeurs, de pairs de France et de
députés.

«Nous vous prions de nous honorer d'un mot de réponse, et si, contre
notre attente, un refus succédait à notre prière, soyez assez bon pour
nous faire le renvoi de la présente.

«Dans les plus doux sentiments nous vous prions, monsieur le vicomte,
d'agréer l'hommage de nos respectueuses salutations.


«Les membres actifs du comité constitutif des décorés de Juillet:

  «Le membre visiteur: FAURE.
  «Le commissaire spécial: CYPRIEN-DESMARAIS.
  «Le gérant-secrétaire: GIBERT-ARNAUD.
  «Membre adjoint: TOUREL.

Je n'avais garde de perdre l'avantage que me donnait ici sur elle la
révolution de Juillet. En distinguant entre les personnes, on créerait
des ilotes parmi les infortunés, lesquels, pour certaines opinions
politiques, ne pourraient jamais être secourus. Je me hâtai d'envoyer
cent francs à ces messieurs, avec ce billet:

                                             «Paris, ce 22 avril 1832.

«Messieurs,

«Je vous remercie infiniment de vous être adressés à moi pour venir au
secours de quelques pères de famille malheureux. Je m'empresse de vous
envoyer la somme de cent francs: je regrette de n'avoir pas un don plus
considérable à vous offrir.

«J'ai l'honneur, etc.

                                             «CHATEAUBRIAND.»


Le reçu suivant me fut à l'instant envoyé:

«Monsieur le vicomte,

«J'ai l'honneur de vous remercier et de vous accuser réception de la
somme de cent francs que vos bontés destinent à secourir les malheureux
de Juillet.

«Salut et respect.

  «Le gérant-secrétaire du Comité:
                             «GIBERT-ARNAUD.
  «23 avril.»


Ainsi, madame la duchesse de Berry aura fait l'aumône à ceux qui l'ont
chassée. Les transactions montrent à nu le fond des choses. Croyez donc
à quelque réalité dans un pays où personne ne prend soin des invalides
de son parti, où les héros de la veille sont les délaissés du lendemain,
où un peu d'or fait accourir la multitude, comme les pigeons d'une ferme
s'empressent sous la main qui leur jette le grain.

Il me restait encore quatre mille francs sur les douze. Je m'adressai à
la religion; monseigneur l'archevêque de Paris[367] m'écrivit cette
noble lettre:

         [Note 367: Mgr de Quélen.]

                                            «Paris, le 26 avril 1832.

«Monsieur le vicomte,

«La charité est catholique comme la foi, étrangère aux passions des
hommes, indépendante de leurs mouvements: un des principaux caractères
qui la distinguent est, selon saint Paul, de ne point penser le mal,
_non cogitat malum_. Elle bénit la main qui donne et la main qui reçoit,
sans attribuer au généreux bienfaiteur d'autre motif que celui de bien
faire, et sans demander au pauvre nécessiteux d'autre condition que
celle du besoin. Elle accepte avec une profonde et sensible
reconnaissance le don que l'auguste veuve vous a chargé de lui confier
pour être employé au soulagement de nos malheureux frères, victimes du
fléau qui désole la capitale.

«Elle fera avec la plus exacte fidélité la répartition des quatre mille
francs que vous m'avez remis de sa part, dont ma lettre est une
nouvelle quittance, mais dont j'aurai l'honneur de vous envoyer l'état
de distribution, lorsque les intentions de la bienfaitrice auront été
remplies.

«Veuillez, monsieur le vicomte, faire agréer à madame la duchesse de
Berry les remercîments d'un pasteur et d'un père qui, chaque jour, offre
à Dieu sa vie pour ses brebis et ses enfants, et qui appelle de tout
côté les secours capables d'égaler leurs misères. Son coeur royal a
trouvé déjà en lui-même sans doute sa récompense du sacrifice qu'elle
consacre à nos infortunes; la religion lui assure de plus l'effet des
divines promesses consignées au livres des béatitudes pour ceux qui
_font miséricorde_.

«La répartition a été faite sur-le-champ entre MM. les curés des douze
principales paroisses de Paris, auxquels j'ai adressé la lettre dont je
joins ici la copie.

«Recevez, monsieur le vicomte, l'assurance, etc.

                                   «HYACINTHE, archevêque de Paris.»


On est toujours émerveillé de savoir à quel point la religion convient
au style même, et donne aux lieux communs une gravité et une convenance
que l'on sent tout d'abord. Ceci contraste avec le tas de lettres
anonymes qui se sont mêlées aux lettres que je viens de citer.
L'orthographe de ces lettres anonymes est assez correcte, l'écriture
jolie; elles sont, à proprement parler, _littéraires_, comme la
révolution de Juillet. Ce sont les jalousies, les haines, les vanités
écrivassières, à l'aise sous l'inviolabilité d'une poltronnerie qui, ne
montrant pas son visage, ne peut pas être rendue visible par un
soufflet.


ÉCHANTILLONS.

«Voudrais-tu nous dire, vieux républiquinquiste, le jour où tu voudras
graisser tes maucassines? il nous sera facile de te procurer de la
graisse de chouans, et si tu voulais du sang de tes amis pour écrire
leur histoire, il n'en manque pas dans la boue de Paris, son élément.

«Vieux brigand, demande à ton scélérat et digne ami Fitz-James si la
pierre qu'il a reçue dans la partie féodale lui a fait plaisir. Tas de
canailles, nous vous arracherons les tripes du ventre, etc., etc.»

Dans une autre missive, on voit une potence très bien dessinée avec ces
mots:

«Mets-toi aux genoux d'un prêtre, fais acte de contrition, car on veut
ta vieille tête pour finir tes trahisons.»

Au surplus, le choléra dure encore: la réponse que j'adresserais à un
adversaire connu ou inconnu lui arriverait peut-être lorsqu'il serait
couché sur le seuil de sa porte. S'il était au contraire destiné à
vivre, où sa réplique me parviendrait-elle? peut-être dans ce lieu de
repos, dont aujourd'hui personne ne peut s'effrayer, surtout nous autres
hommes qui avons étendu nos années entre la terreur et la peste, premier
et dernier horizon de notre vie. Trêve: laissons passer les cercueils.


                                      Paris, rue d'Enfer, 10 juin 1832.

Le convoi du général Lamarque a amené deux journées sanglantes et la
victoire de la quasi-légitimité sur le parti républicain[368]. Ce parti
incomplet et divisé a fait une résistance héroïque.

         [Note 368: Les funérailles du général Lamarque eurent lieu le
         5 juin 1832. Les membres des sociétés secrètes, les écoles,
         les condamnés politiques, l'artillerie de la garde nationale,
         les réfugiés étrangers s'y étaient donné rendez-vous. Au
         signal donné par un drapeau rouge, les républicains
         désarmèrent des postes, élevèrent des barricades, pillèrent
         l'Arsenal et les boutiques, mais ils ne purent entraîner ni
         les ouvriers ni la garde nationale. Le général Lobeau, à la
         tête de forces sérieuses, balaya les grandes avenues et cerna
         l'insurrection entre le marché des Innocents et le faubourg
         Saint-Antoine. Le 6 au matin, elle était réduite à
         l'impuissance et abandonnée par ses propres chefs; la journée
         n'en fut pas moins meurtrière, surtout au cloître Saint-Merry
         et dans la rue des Arcis.]

On a mis Paris en état de siège[369]: c'est la censure sur la plus
grande échelle possible, la censure à la manière de la Convention, avec
cette différence qu'une commission militaire remplace le tribunal
révolutionnaire. On fait fusiller en juin 1832 les hommes qui
remportèrent la victoire en juillet 1830; cette même école
polytechnique, cette même artillerie de la garde nationale, on les
sacrifie; elles conquirent le pouvoir pour ceux qui les foudroient, les
désavouent et les licencient. Les républicains ont certainement le tort
d'avoir préconisé des mesures d'anarchie et de désordre; mais que
n'employâtes-vous d'aussi nobles bras à nos frontières? ils nous
auraient délivrés du joug ignominieux de l'étranger. Des têtes
généreuses, exaltées, ne seraient pas restées à fermenter dans Paris, à
s'enflammer contre l'humiliation de notre politique extérieure et contre
la foi-mentie de la royauté nouvelle. Vous avez été impitoyables, vous
qui, sans partager les périls des trois journées, en avez recueilli le
fruit. Allez maintenant avec les mères reconnaître les corps de ces
décorés de Juillet, de qui vous tenez places, richesses, honneurs.
Jeunes gens, vous n'obtenez pas tous le même sort sur le même rivage!
Vous avez un tombeau sous la colonnade du Louvre et une place à la
Morgue; les uns pour avoir ravi, les autres pour avoir donné une
couronne. Vos noms, qui les sait, vous sacrificateurs et victimes à
jamais ignorés d'une révolution mémorable? Le sang dont sont cimentés
les monuments que les hommes admirent est-il connu? Les ouvriers qui
bâtirent la grande pyramide pour le cadavre d'un roi sans gloire dorment
oubliés dans le sable auprès de l'indigente racine qui servit à les
nourrir pendant leur travail.

         [Note 369: Une ordonnance royale en date du 6 juin 1832 avait
         déclaré la mise en état de siège de la ville de Paris.]


                                Paris, rue d'Enfer, fin de juillet 1832.

Madame la duchesse de Berry n'a pas eu plutôt sanctionné la mesure des
12,000 francs qu'elle s'est embarquée pour sa fameuse aventure[370]. Le
soulèvement de Marseille a manqué; il ne restait plus qu'à tenter
l'Ouest: mais la gloire vendéenne est une gloire à part; elle vivra dans
nos fastes; toutefois, les trois quarts et demi de la France ont choisi
une autre gloire, objet de jalousie ou d'antipathie; la Vendée est une
oriflamme vénérée et admirée dans le trésor de Saint-Denis, sous
laquelle désormais la jeunesse et l'avenir ne se rangeront plus.

         [Note 370: La duchesse de Berry, le 24 avril 1832, partit de
         Massa sur un bateau à vapeur sarde qu'elle avait frêté, le
         _Carlo-Alberto_; elle relâcha à Nice, se remit en mer et
         arriva le 28 dans les eaux de Marseille. Elle était
         accompagnée du maréchal de Bourmont, du comte de Kergorlay,
         du vicomte de Saint-Priest, de MM. Emmanuel de Brissac, de
         Mesnard, Adolphe Sala, Édouard Led'huy, du vicomte de
         Kergorlay, de Charles et d'Adolphe de Bourmont, d'Alexis
         Sabbatier, du subrécargue Ferrari, et de mademoiselle
         Mathilde Le Beschu. Elle débarqua la nuit, par une mer
         houleuse, sur un des points les plus dangereux de la côte.
         Cachée dans la maison d'un garde-chasse, M. Maurel, elle
         attendit le résultat du mouvement projeté à Marseille. À
         quatre heures de l'après-midi, le 30, MM. de Bonrecueil, de
         Bermond, de Lachaud et de Candoles, qui s'étaient échappés de
         la ville, arrivèrent porteurs de ce billet: «Le mouvement a
         manqué, il faut sortir de France.»]

[Illustration: Madame de Chateaubriand.]

MADAME, débarquée comme Bonaparte sur la côte de Provence, n'a pas vu le
drapeau blanc voler de clocher en clocher: trompée dans son attente,
elle s'est trouvée presque seule à terre avec M. de Bourmont. Le
maréchal voulait lui faire repasser sur-le-champ la frontière; elle a
demandé la nuit pour y penser; elle a bien dormi parmi les rochers au
bruit de la mer; le matin, en se réveillant, elle a trouvé un noble
songe dans sa pensée: «Puisque je suis sur le sol de la France, je ne
m'en irai pas; partons pour la Vendée.» M. de ***[371] averti par un
homme fidèle, l'a prise dans sa voiture comme sa femme, a traversé avec
elle toute la France et est venu la déposer à ***[372]; elle est
demeurée quelque temps dans un château sans être reconnue de personne,
excepté du curé du lieu; le maréchal de Bourmont doit la rejoindre en
Vendée par une autre route.

         [Note 371: M. Alban de Villeneuve-Bargemont. Il s'était muni
         d'un passeport pour lui, sa femme et un domestique: la
         princesse joua le rôle de Mme de Villeneuve. Le domestique
         était le comte, depuis duc de Lorges.]

         [Note 372: Après avoir passé neuf jours, du 7 au 16 mai, au
         château de Plassac, à quelques lieues de Blaye, chez M. le
         marquis de Dampierre, elle arriva, le 17, au château de la
         Preuille, près de Montaigu (Vendée). Le château de la
         Preuille appartenait au colonel de Nacquart.]

Instruits de tout cela à Paris, il nous était facile de prévoir le
résultat. L'entreprise a pour la cause royaliste un autre inconvénient;
elle va découvrir la faiblesse de cette cause et dissiper les illusions.
Si MADAME ne fût point descendue dans la Vendée, la France aurait
toujours cru qu'il y avait dans l'Ouest un camp royaliste au repos,
comme je l'appelais.

Mais enfin, il restait encore un moyen de sauver MADAME et de jeter un
nouveau voile sur la vérité: il fallait que la princesse partît
immédiatement; arrivée à ses risques et périls comme un brave général
qui vient passer son armée en revue, tempérer son impatience et son
ardeur, elle aurait déclaré être accourue pour dire à ses soldats que le
moment d'agir n'était point encore favorable, qu'elle reviendrait se
mettre à leur tête quand l'occasion l'appellerait. MADAME aurait du
moins montré une fois un Bourbon aux Vendéens: les ombres des
Cathelineau, des d'Elbée, des Bonchamps, des La Rochejaquelein, des
Charette se fussent réjouies.

Notre comité s'est rassemblé: tandis que nous discourions, arrive de
Nantes un capitaine, qui nous apprend le lieu habité par l'héroïne. Le
capitaine est un beau jeune homme, brave comme un marin, original comme
un Breton. Il désapprouvait l'entreprise; il la trouvait insensée; mais
il disait: «MADAME ne s'en va pas, il s'agit de mourir, et voilà tout;
et puis, messieurs du conseil, faites pendre Walter Scott, car c'est lui
qui est le vrai coupable[373].» Je fus d'avis d'écrire notre sentiment à
la princesse. M. Berryer, se disposant à aller plaider un procès à
Quimper[374], s'est généreusement proposé pour porter la lettre et voir
MADAME, s'il le pouvait. Quand il a fallu rédiger le billet, personne ne
se souciait de l'écrire: je m'en suis chargé[375].

         [Note 373: Il y avait beaucoup de vrai dans le mot du
         capitaine. Le plus récent historien de la duchesse de Berry,
         M. Imbert de Saint-Amand, nous la montre au château
         d'Holyrood, en Écosse, évoquant les souvenirs des Stuarts,
         jeune, vaillante, enthousiaste, la tête pleine de projets, le
         coeur plein d'espérances; et il ajoute: «Les romans et
         l'histoire, qui est le roman écrit par Dieu, avaient exalté
         l'imagination de la vaillante princesse. Les souvenirs de
         Marie Stuart, d'Henri IV, du prétendant Charles-Édouard se
         croisaient dans son esprit avec les inventions de Walter
         Scott. Comme Marie Stuart, elle voulait, en risquant sa vie,
         lutter contre la fortune et affronter tous les dangers; comme
         son aïeul le Béarnais, elle voulait avoir ses victoires
         d'Arques et d'Ivry. Comme Charles-Édouard, elle voulait
         tenter une expédition insensée à force d'audace. Édimbourg,
         patrie du grand romancier, son auteur favori, lui remémorait
         toutes les fictions dont elle avait été charmée. Elle
         songeait aux prouesses jacobites de Diana Vernon, d'Alice
         Lee, et de Flora Mac-Ivor.» (_La duchesse de Berry en
         Vendée_, p. 35.)--L'historien de la Monarchie de Juillet, M.
         Thureau-Dangin, écrit, de son côté: «Pour beaucoup des
         partisans de la duchesse de Berry, il s'agissait moins
         d'exécuter un dessein politique mûrement médité que de
         transporter en pleine France bourgeoise de 1830 une
         chevaleresque aventure, quelque chose comme la mise en action
         d'un récit de Walter Scott, qui régnait alors souverainement
         sur toutes les têtes romanesques. Un peu plus tard, quand
         MADAME se trouvait en Vendée, un royaliste disait aux
         politiques du parti, fort embarrassés et mécontents de cette
         équipée: «Messieurs, faites pendre Walter Scott, car c'est
         lui le vrai coupable.» (Thureau-Dangin, t. II.).]

         [Note 374: Ce n'est pas à Quimper, mais à Vannes, que Berryer
         devait aller plaider un procès, celui du commandant
         Guillemot, prévenu de chouannerie, et traduit de ce chef
         devant la cour d'assises du Morbihan. L'affaire du commandant
         Guillemot était fixée au 12 juin.]

         [Note 375: Voir à l'_Appendice_, le nº X: _La duchesse de
         Berry en Vendée._]

Notre messager est parti, et nous avons attendu l'événement. J'ai
bientôt reçu, par la poste, le billet suivant qui n'avait point été
cacheté et qui, sans doute, avait passé sous les yeux de l'autorité:

                                                 «Angoulême, 7 juin.

«Monsieur le vicomte,

«J'avais reçu et transmis votre lettre de vendredi dernier, lorsque,
dans la journée de dimanche, le préfet de la Loire-Inférieure[376] m'a
fait inviter à quitter la ville de Nantes.[377] J'étais en route et aux
portes d'Angoulême; je viens d'être conduit devant le préfet[378], qui
m'a notifié un ordre de M. de Montalivet[379] qui prescrit de me
reconduire à Nantes sous l'escorte de la gendarmerie. Depuis mon départ
de Nantes, le département de la Loire-Inférieure est mis en état de
siège: par ce transport tout illégal, on me soumet donc aux lois
d'exception. J'écris au ministre pour lui demander de me faire appeler à
Paris; il a ma lettre par ce même courrier. Le but de mon voyage à
Nantes paraît être tout à fait mal interprété. Jugez dans votre prudence
si vous jugeriez convenable d'en parler au ministre. Je vous demande
pardon de vous faire cette demande; mais je ne peux l'adresser qu'à
vous.

         [Note 376: M. de Saint-Aignan.]

         [Note 377: Berryer devait quitter non seulement la ville de
         Nantes, mais la France, et se rendre aux eaux
         d'Aix-en-Savoie, en suivant l'itinéraire ci-après, visé sur
         son passeport: Bourbon-Vendée, Luçon, La Rochelle, Rochefort,
         Saintes, Angoulême, Clermont, Montbrison, Le Puy, Lyon et
         Pont-de-Beauvoisin.]

         [Note 378: Voici le procès-verbal de son arrestation: «L'an
         1832, le 7 juin, vers une heure du matin; Nous, Martin
         (Édouard-Louis), brigadier; Calmus (Napoléon), Durand
         (Jean-Baptiste) et Jeannot (Joseph), gendarmes à cheval, en
         résidence à Angoulême (Charente), soussignés, certifions
         qu'en vertu des ordres de nos chefs supérieurs, nous nous
         sommes transportés sur la route qui conduit de cette ville à
         celle de Cognac, pour rechercher et arrêter le _nommé_
         Berryer, député; l'ayant rencontré, nous nous sommes assurés
         de sa personne, l'avons conduit devant M. le préfet de la
         Charente, lequel nous a délivré un réquisitoire pour le
         conduire de brigade en brigade devant M. le préfet de la
         Loire-Inférieure, à Nantes.

         «Fait et clos à Angoulême, les jour, mois et an que dessus.

                                        «CALMUS, MARTIN, DURAND.»]

         [Note 379: Ministre de l'intérieur.]

«Croyez, je vous prie, monsieur le vicomte, à mon vieil et sincère
attachement, comme à mon profond respect.

  «Votre tout dévoué serviteur,

                                        «BERRYER fils.

«P. S.--Il n'y a pas un moment à perdre si vous voulez bien voir le
ministre. Je me rends à Tours où ses nouveaux ordres me trouveront
encore dans la journée de dimanche; il peut les transmettre ou par le
télégraphe ou par estafette.»


J'ai fait connaître à M. Berryer, par cette réponse, le parti que
j'avais pris:

                                                  «Paris, 10 juin 1832.

«J'ai reçu, monsieur, votre lettre datée d'Angoulême le 7 de mois. Il
était trop tard pour que je visse monsieur le ministre de l'Intérieur,
comme vous le désiriez; mais je lui ai écrit immédiatement en lui
faisant passer votre propre lettre incluse dans la mienne. J'espère que
la méprise qui a occasionné votre arrestation sera bientôt reconnue et
que vous serez rendu à la liberté et à vos amis, au nombre desquels je
vous prie de me compter. Mille compliments empressés et nouvelle
assurance de mon entier et sincère dévouement.

                                        «CHATEAUBRIAND.»


Voici ma lettre au ministre de l'Intérieur:

                                                «Paris, ce 9 juin 1832.

«Monsieur le ministre de l'Intérieur,

«Je reçois à l'instant la lettre ci-incluse. Comme il est vraisemblable
que je ne pourrais parvenir jusqu'à vous aussi promptement que le désire
M. Berryer, je prends le parti de vous envoyer sa lettre. Sa réclamation
me semble juste: il sera innocent à Paris comme à Nantes et à Nantes
comme à Paris; c'est ce que l'autorité reconnaîtra, et elle évitera, en
faisant droit à la réclamation de M. Berryer, de donner à la loi un
effet rétroactif. J'ose tout espérer, monsieur le comte, de votre
impartialité.

«J'ai l'honneur d'être, etc., etc.

                                        «CHATEAUBRIAND.»



LIVRE II[380]

         [Note 380: Ce livre fut écrit de juillet 1832 à avril
         1833;--à Paris d'abord, de fin juillet au 8 août 1832;--puis
         à Bâle, à Lucerne, à Lugano (août-octobre 1832), et enfin à
         Paris (de janvier à avril 1833).]

     Mon arrestation. -- Passage de ma loge de voleur au cabinet de
     toilette de Mademoiselle Gisquet. -- Achille de Harlay. -- Juge
     d'instruction: M. Desmortiers. -- Ma vie chez M. Gisquet. -- Je
     suis mis en liberté. -- Lettre à M. le Ministre de la Justice, et
     réponse. -- Offre de ma pension de pair par Charles X: Ma
     réponse. -- Billet de madame la duchesse de Berry. -- Lettre à
     Béranger. -- Départ de Paris. -- Journal de Paris à Lugano. -- M.
     Augustin Thierry. -- Chemin du Saint-Gothard. -- Vallée de
     Schoellenen. -- Pont du Diable. -- Le Saint-Gothard. --
     Description de Lugano. -- Les montagnes. -- Courses autour de
     Lucerne. -- Clara Wendel. -- Prière des paysans. -- M. A. Dumas.
     -- Madame de Colbert. -- Lettre à M. de Béranger. -- Zurich. --
     Constance. -- Madame Récamier. -- Madame la duchesse de
     Saint-Leu. -- Madame de Saint-Leu après avoir lu la dernière
     lettre de M. de Chateaubriand. -- Après avoir lu une note signée
     Hortense. -- Arenenberg. -- Retour à Genève. -- Coppet. --
     Tombeau de Madame de Staël. -- Promenade. -- Lettre au prince
     Louis-Napoléon. -- Lettres au ministre de la Justice, au
     président du Conseil, à madame la duchesse de Berry. -- J'écris
     mon mémoire sur la captivité de la princesse. -- Circulaire aux
     rédacteurs en chef des journaux. -- Extrait du _Mémoire sur la
     captivité de madame la duchesse de Berry_. -- Mon procès. --
     Popularité.


                                 Paris, rue d'Enfer, fin juillet 1832.

Un de mes vieux amis, M. Frisell, Anglais,[381] venait de perdre à Passy
sa fille unique, âgée de dix-sept ans. J'étais allé le 19 juin à
l'enterrement de la pauvre Élisa, dont la jolie madame Delessert
terminait le portrait, quand la mort y mit le dernier coup de pinceau.
Revenu dans ma solitude, rue d'Enfer, je m'étais couché plein de ces
mélancoliques pensées qui naissent de l'association de la jeunesse, de
la beauté et de la tombe. Le 20 juin,[382] à quatre heures du matin,
Baptiste, à mon service depuis longtemps, entre dans ma chambre,
s'approche de mon lit et me dit: «Monsieur, la cour est pleine d'hommes
qui se sont placés à toutes les portes, après avoir forcé Desbrosses à
ouvrir la porte cochère, et voilà trois _messieurs_ qui veulent vous
parler.» Comme il achevait ces mots, les _messieurs_ entrent, et le
chef, s'approchant très poliment de mon lit, me déclare qu'il a ordre de
m'arrêter et de me mener à la préfecture de police. Je lui demandai si
le soleil était levé, ce qu'exigeait la loi, et s'il était porteur d'un
ordre légal: il ne répondit rien pour le soleil, mais il m'exhiba la
signification suivante:

         [Note 381: John _Fraser Frisell_ appartenait à une vieille
         famille d'Écosse. À dix-huit ans, après de brillantes études
         à l'Université de Glasgow, il était venu chez nous par simple
         curiosité, pour _voir_ la Révolution. Arrêté et jeté en
         prison à Dijon pendant la Terreur, il ne recouvra la liberté
         qu'après le 18 brumaire. Le premier Consul autorisa le jeune
         Frisell, _comme savant_, à résider sur le continent, au
         moment où tous les Anglais y étaient suspects; ce séjour se
         prolongea si bien qu'il resta presque toujours en France, au
         grand déplaisir de sa famille. La France et l'Italie furent
         ses séjours de prédilection. Il écrivait beaucoup, mais on
         n'a de lui qu'un seul ouvrage: _De la Constitution de
         l'Angleterre_, remarquablement écrit en français; de tout le
         reste de ses oeuvres, il ne voulut rien publier. Il connut,
         sous l'Empire, M. et Mme de Chateaubriand, et ne cessa de
         leur rester très attaché jusqu'à sa mort, qui précéda de peu
         celle de ses deux vieux amis. Il mourut à Torquay, en
         Devonshire, au mois de février 1846: quelques semaines avant
         sa fin, il s'était converti au catholicisme. Voyez, dans le
         _Correspondant_ du 25 septembre 1897, l'article de M. J.
         Fraser, _Un ami de Chateaubriand_.]

         [Note 382: Il y a ici une petite erreur. Chateaubriand, ainsi
         que ses amis Hyde de Neuville et Fitz-James, fut arrêté le 16
         juin. On trouve tous les détails de son arrestation dans les
         journaux du 17. Hyde de Neuville (t. III, p. 474) donne bien
         la vraie date, celle du 16. Il est d'ailleurs probable que la
         date du 20, dans les _Mémoires d'Outre-tombe_, est une faute
         de copiste. Chateaubriand, qui, dans tout le cours de ses
         _Mémoires_, n'a pas une seule fois erré sur les dates, a dû
         ici d'autant moins se tromper qu'il a écrit le récit de son
         arrestation au lendemain même de l'événement, au mois de
         juillet 1832.--Voir l'_Appendice_, nº XI: l'_Arrestation de
         Chateaubriand_.]


  Copie:

  PRÉFECTURE DE POLICE.

«De par le roi;

«Nous, conseiller d'État, préfet de police,[383]

         [Note 383: M. Gisquet.]

«Vu les renseignements à nous parvenus;

«En vertu de l'article 10 du Code d'instruction criminelle;

«Requérons le commissaire, ou autre en cas d'empêchement, de se
transporter chez M. le vicomte de Chateaubriand et partout où besoin
sera, prévenu de complot contre la sûreté de l'État, à l'effet d'y
rechercher et saisir tous papiers, correspondances, écrits, contenant
des provocations à des crimes et délits contre la paix publique ou
susceptibles d'examen, ainsi que tous objets séditieux ou armes dont il
serait détenteur.»


Tandis que je lisais la déclaration _du grand complot contre la sûreté
de l'État_, dont moi chétif j'étais prévenu, le capitaine des mouchards
dit à ses subordonnés: «Messieurs, faites votre devoir!» Le devoir de
ces messieurs était d'ouvrir toutes les armoires, de fouiller toutes les
poches, de se saisir de tous papiers, lettres et documents, de lire
iceux, si faire se pouvait, et de découvrir toutes armes, comme il
appert aux termes du susdit mandat.

Après lecture prise de la pièce, m'adressant au respectable chef de ces
voleurs d'hommes et de libertés: «Vous savez, monsieur, que je ne
reconnais point votre gouvernement, que je proteste contre la violence
que vous me faites; mais, comme je ne suis pas le plus fort et que je
n'ai nulle envie de me colleter avec vous, je vais me lever et vous
suivre: donnez-vous, je vous prie, la peine de vous asseoir.»

Je m'habillai et, sans rien prendre avec moi, je dis au vénérable
commissaire: «Monsieur, je suis à vos ordres: allons-nous à pied?--Non,
monsieur, j'ai eu soin de vous amener un fiacre.--Vous avez bien de la
bonté, monsieur, partons; mais souffrez que j'aille dire adieu à madame
de Chateaubriand. Me permettez-vous d'entrer seul dans la chambre de ma
femme?--Monsieur, je vous accompagnerai jusqu'à la porte et je vous
attendrai.--Très bien, monsieur;» et nous descendîmes.

Partout, sur mon chemin, je trouvai ses sentinelles; on avait posé une
vedette jusque sur le boulevard, à une petite porte qui s'ouvre à
l'extrémité de mon jardin. Je dis au chef: «Ces précautions-là étaient
très inutiles; je n'ai pas la moindre envie de vous fuir et de
m'échapper.» Les messieurs avaient bousculé mes papiers, mais n'avaient
rien pris. Mon grand sabre de Mamelouck fixa leur attention; ils se
parlèrent tout bas et finirent par laisser l'arme sous un tas
d'in-folios poudreux, au milieu desquels elle gisait, avec un crucifix
de bois jaune que j'avais apporté de la Terre-Sainte.

Cette pantomime m'aurait presque donné envie de rire, mais j'étais
cruellement tourmenté pour Mme de Chateaubriand. Quiconque la connaît,
connaît aussi la tendresse qu'elle me porte, ses frayeurs, la vivacité
de son imagination et le misérable état de sa santé: cette descente de
la police et mon enlèvement pouvaient lui faire un mal affreux. Elle
avait déjà entendu quelque bruit et je la trouvai assise dans son lit,
écoutant tout effrayée, lorsque j'entrai dans sa chambre à une heure si
extraordinaire.

«Ah! bon Dieu! s'écria-t-elle; êtes-vous malade? Ah! bon Dieu, qu'est-ce
qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?» et il lui prit un tremblement. Je
l'embrassai, ayant peine à retenir mes larmes, et je lui dis: «Ce n'est
rien, on m'envoie chercher pour faire ma déclaration comme témoin dans
une affaire relative à un procès de presse. Dans quelques heures tout
sera fini et je vais revenir déjeuner avec vous.»

Le mouchard était resté à la porte ouverte; il voyait cette scène, et je
lui dis, en allant me remettre entre ses mains: «Vous voyez, monsieur,
l'effet de votre visite un peu matinale.» Je traversai la cour avec mes
recors; trois d'entre eux montèrent avec moi dans le fiacre, le reste de
l'escouade accompagnait à pied la capture et nous arrivâmes sans
encombre dans la cour de la préfecture de police.

Le geôlier qui devait me mettre en souricière n'était pas levé, on le
réveilla en frappant à son guichet, et il alla préparer mon gîte. Tandis
qu'il s'occupait de son oeuvre, je me promenais dans la cour de long en
large avec le sieur Léotaud qui me gardait. Il causait et me disait
amicalement, car il était très honnête: «Monsieur le vicomte, j'ai bien
l'honneur de vous remettre; je vous ai présenté les armes plusieurs
fois, lorsque vous étiez ministre et que vous veniez chez le roi; je
servais dans les gardes du corps; mais que voulez-vous! on a une femme,
des enfants; il faut vivre!--Vous avez raison, monsieur Léotaud; combien
ça vous rapporte-t-il?--Ah! monsieur le vicomte, c'est selon les
captures.... Il y a des gratifications tantôt bien, tantôt mal, comme à
la guerre.»

Pendant ma promenade, je voyais rentrer les mouchards dans différents
déguisements comme des masques le mercredi des Cendres à la descente de
la Courtille: ils venaient rendre compte des faits et gestes de la nuit.
Les uns étaient habillés en marchands de salade, en crieurs des rues, en
charbonniers, en forts de la halle, en marchands de vieux habits, en
chiffonniers, en joueurs d'orgue; les autres étaient coiffés de
perruques sous lesquelles paraissaient des cheveux d'une autre couleur;
les autres avaient barbes, moustaches et favoris postiches; les autres
traînaient les jambes comme de respectables invalides et portaient un
éclatant ruban rouge à leur boutonnière. Ils s'enfonçaient dans une
petite cour et bientôt revenaient sous d'autres costumes, sans
moustaches, sans barbes, sans favoris, sans perruques, sans hottes, sans
jambes de bois, sans bras en écharpe: tous ces oiseaux du lever de
l'aurore de la police s'envolaient et disparaissaient avec le jour
grandissant. Mon logis étant prêt, le geôlier vint nous avertir, et M.
Léotaud, chapeau bas, me conduisit jusqu'à la porte de l'honnête demeure
et me dit, en me laissant aux mains du geôlier et de ses aides:
«Monsieur le vicomte, j'ai bien l'honneur de vous saluer: au plaisir de
vous revoir.» La porte d'entrée se referma sur moi. Précédé du geôlier
qui tenait les clefs et de ses deux garçons qui me suivaient pour
m'empêcher de rebrousser chemin, j'arrivai par un étroit escalier au
deuxième étage. Un petit corridor noir me conduisit à une porte; le
guichetier l'ouvrit: j'entrai après lui dans ma case. Il me demanda si
je n'avais besoin de rien: je lui répondis que je déjeunerais dans une
heure. Il m'avertit qu'il y avait un café et un restaurateur qui
fournissaient aux prisonniers tout ce qu'ils désiraient pour leur
argent. Je priai mon gardien de me faire apporter du thé et, s'il le
pouvait, de l'eau chaude et froide et des serviettes. Je lui donnai
vingt francs d'avance: il se retira respectueusement, en me promettant
de revenir.

Resté seul, je fis l'inspection de mon bouge: il était un peu plus long
que large, et sa hauteur pouvait être de sept à huit pieds. Les
cloisons, tachées et nues, étaient barbouillées de la prose et des vers
de mes devanciers, et surtout du griffonnage d'une femme qui disait
force injures au juste-milieu. Un grabat à draps sales occupait la
moitié de ma loge; une planche, supportée par deux tasseaux, placée
contre le mur, à deux pieds au-dessus du grabat, servait d'armoire au
linge, aux bottes et aux souliers des détenus: une chaise et un meuble
infâme composaient le reste de l'ameublement.

Mon fidèle gardien m'apporta les serviettes et les cruches d'eau que je
lui avait demandées; je le suppliai d'ôter du lit les draps sales, la
couverture de laine jaunie, d'enlever le seau qui me suffoquait et de
balayer mon bouge après l'avoir arrosé. Toutes les oeuvres du
juste-milieu étant emportées, je me fis la barbe; je m'inondai des flots
de ma cruche, je changeai de linge: madame de Chateaubriand m'avait
envoyé un petit paquet; je rangeai sur la planche au-dessus du lit
toutes mes affaires comme dans la cabine d'un vaisseau. Quand cela fut
fait, mon déjeuner arriva et je pris mon thé sur ma table _bien lavée_
et que je recouvris d'une serviette blanche. On vint bientôt chercher
les ustensiles de mon festin matinal, et on me laissa seul dûment
enfermé.

Ma loge n'était éclairée que par une fenêtre grillée qui s'ouvrait fort
haut; je plaçai ma table sous cette fenêtre et je montai sur cette table
pour respirer et jouir de la lumière. À travers les barreaux de ma cage
à voleur, je n'apercevais qu'une cour ou plutôt un passage sombre et
étroit, des bâtiments noirs autour desquels tremblotaient des
chauve-souris. J'entendais le cliquetis des clefs et des chaînes, le
bruit des sergents de ville et des espions, le pas des soldats, le
mouvement des armes, les cris, les rires, les chansons dévergondées des
prisonniers mes voisins, les hurlements de Benoît, condamné à mort comme
meurtrier de sa mère et de son obscène ami[384]. Je distinguais ces
mots de Benoît entre les exclamations confuses de la peur et du
repentir: «Ah! ma mère! ma pauvre mère!» Je voyais l'envers de la
société, les plaies de l'humanité, les hideuses machines qui font
mouvoir ce monde.

         [Note 384: Frédéric Benoît, fils du juge de paix de Vouziers,
         âgé de 19 ans, avait été condamné à la peine de mort, comme
         parricide, par la Cour d'Assises de la Seine, la veille même
         de l'arrestation de Chateaubriand, le 15 juin 1832. Il avait
         assassiné sa mère dans la nuit du 8 au 9 novembre 1829, et
         son ami Alexandre Formage, âgé de 17 ans, fils d'un marchand
         de vin de la Villette, le 21 juillet 1831. Il avait eu pour
         défenseur M{e} Crémieux. Chaix-d'Est-Ange, avocat de la
         partie civile, avait prononcé contre Benoît un admirable
         réquisitoire.]

Je remercie les hommes de lettres, grands partisans de la liberté de la
presse, qui naguère m'avaient pris pour leur chef et combattaient sous
mes ordres; sans eux, j'aurais quitté la vie sans savoir ce que c'était
que la prison, et cette épreuve-là m'aurait manqué. Je reconnais à cette
attention délicate, le génie, la bonté, la générosité, l'honneur, le
courage des hommes de plume en place. Mais, après tout, qu'est-ce que
cette courte épreuve? La Tasse a passé des années dans un cachot et je
me plaindrais! Non; je n'ai pas le fol orgueil de mesurer mes
contrariétés de quelques heures avec les sacrifices prolongés des
immortelles victimes dont l'histoire a conservé les noms.

Au surplus, je n'étais point du tout malheureux; le génie de mes
grandeurs passées et de ma _gloire_ âgée de trente ans ne m'apparut
point; mais ma muse d'autrefois, bien pauvre, bien ignorée, vint
rayonnante m'embrasser par ma fenêtre: elle était charmée de mon gîte et
tout inspirée; elle me retrouvait comme elle m'avait vu dans ma misère à
Londres, lorsque les premiers songes de René flottaient dans ma tête.
Qu'allions-nous faire, la solitaire du Pinde et moi? Une chanson, à
l'instar de ce pauvre poète Lovelace[385] qui, dans les geôles des
Communes anglaises, chantait le roi Charles Ier, son maître? Non; la
voix d'un prisonnier m'aurait semblé de mauvais augure pour mon petit
roi Henri V: c'est du pied de l'autel qu'il faut adresser des hymnes au
malheur. Je ne chantai donc point la couronne tombée d'un front
innocent; je me contentai de dire une autre couronne, blanche aussi,
déposée sur le cercueil d'une jeune fille; je me souvins d'Élisa
Frisell, que j'avais vu enterrer la veille dans le cimetière de Passy.
Je commençai quelques vers élégiaques d'une épitaphe latine; mais voilà
que la quantité d'un mot m'embarrassa; vite je saute au bas de la table
où j'étais juché, appuyé contre les barreaux de la fenêtre, et je cours
frapper de grands coups de poing dans ma porte. Les cavernes d'alentour
retentirent; le geôlier monte épouvanté, suivi de deux gendarmes; il
ouvre mon guichet, et je lui crie, comme aurait fait Santeuil: «Un
_Gradus_! Un _Gradus_!» Le geôlier écarquillait les yeux, les gendarmes
croyaient que je révélais le nom d'un de mes complices; ils m'auraient
mis volontiers les poucettes; je m'expliquai; je donnai de l'argent pour
acheter le livre, et on alla demander un _Gradus_ à la police étonnée.

         [Note 385: Richard _Lovelace_, né en 1618, à Woolwich (Kent),
         d'une famille riche, brilla quelque temps à la cour de
         Charles I par sa beauté, sa galanterie et son esprit;
         sacrifia toute sa fortune pour la cause royale et fut
         emprisonné à Londres. Après sa mise en liberté, il entra au
         service de la France avec le grade de colonel, revint en
         Angleterre et y mourut dans la misère en 1658. Il avait
         composé pendant sa captivité, un recueil de poèmes lyriques
         intitulé _Lucasta_. Il a aussi écrit quelques pièces de
         théâtre. Son style est élégant, quoique négligé.]

Tandis que l'on s'occupait de ma commission, je regrimpai sur ma table,
et, changeant d'idée sur ce trépied, je me mis à composer des strophes
sur la mort d'Élisa; mais au milieu de mon inspiration, vers trois
heures, voilà que des huissiers entrent dans ma cellule et
m'appréhendent au corps sur les rives du Permesse: ils me conduisent
chez le juge d'instruction, qui instrumentait dans un greffe obscur, en
face de ma geôle, de l'autre côté de la cour. Le juge, jeune robin fat
et gourmé, m'adresse les questions d'usage sur mes nom, prénoms, âge,
demeure. Je refusai de répondre et de signer quoi que ce fût, ne
reconnaissant point l'autorité politique d'un gouvernement, qui n'avait
pour lui ni l'ancien droit héréditaire, ni l'élection du peuple, puisque
la France n'avait point été consultée et qu'aucun congrès national
n'avait été assemblé. Je fus reconduis à ma souricière.

À six heures, on m'apporta mon dîner, et je continuai à tourner et à
retourner dans ma tête les vers de mes stances, improvisant quand et
quand un air qui me semblait charmant. Madame de Chateaubriand m'envoya
un matelas, un traversin, des draps, une couverture de coton, des
bougies et les livres que je lis la nuit. Je fis mon ménage, et toujours
chantonnant:

  Il descend le cercueil et les roses sans taches,

ma romance de la jeune fille et de la jeune fleur se trouva faite:

  Il descend le cercueil et les roses sans taches
  Qu'un père y déposa, tribut de sa douleur;
  Terre, tu les portas et maintenant tu caches
      Jeune fille et jeune fleur.

  Ah! ne les rends jamais à ce monde profane,
  À ce monde de deuil, d'angoisse et de malheur;
  Le vent brise et flétrit, le soleil brûle et fane
      Jeune fille et jeune fleur.

  Tu dors, pauvre Élisa, si légère d'années!
  Tu ne sens plus du jour le poids et la chaleur.
  Vous avez achevé vos fraîches matinées,
      Jeune fille et jeune fleur.

  Mais ton père, Élisa, sur la tombe s'incline;
  De ton front jusqu'au sien a monté la pâleur.
  Vieux chêne!... le temps a fauché sur ta racine
      Jeune fille et jeune fleur[386]!

         [Note 386: Voir l'_Appendice_ nº XII: _Jeune fille et jeune
         fleur._]

Je commençais à me déshabiller; un bruit de voix, se fit entendre; ma
porte s'ouvre, et M. le préfet de police, accompagné de M. Nay[387], se
présente. Il me fit mille excuses de la prolongation de ma détention au
dépôt; il m'apprit que mes amis, le duc de Fitz-James et le baron Hyde
de Neuville, avaient été arrêtés comme moi[388], et que, dans
l'encombrement de la préfecture, on ne savait où placer les personnes
que la justice croyait devoir interpeller. «Mais, ajouta-t-il, vous
allez venir chez moi, monsieur le vicomte, et vous choisirez dans mon
appartement ce qui vous conviendra le mieux.»

         [Note 387: M. Nay allait devenir le gendre de M. Gisquet.]

         [Note 388: Pour les détails de l'arrestation de M. Hyde de
         Neuville voy. ses _Mémoires et Souvenirs_, t. III, p. 494 et
         suivantes.]

Je le remerciai et je le priai de me laisser dans mon trou; j'en étais
déjà tout charmé, comme un moine de sa cellule. M. le préfet se refusa à
mes instances, et il me fallut dénicher. Je revis les salons que j'avais
quittés depuis le jour où M. le préfet de police de Bonaparte m'avait
fait venir pour m'inviter à m'éloigner de Paris. M. Gisquet et madame
Gisquet m'ouvrirent toutes leurs chambres, en me priant de désigner
celle que je voudrais occuper. M. Nay me proposa de me céder la sienne.
J'étais confus de tant de politesse; j'acceptai une petite pièce écartée
qui donnait sur le jardin et qui, je crois, servait de cabinet de
toilette à mademoiselle Gisquet; on me permit de garder mon domestique,
qui coucha sur un matelas en dehors de ma porte, à l'entrée d'un étroit
escalier plongeant dans le grand appartement de madame Gisquet. Un autre
escalier conduisait au jardin; mais celui-là me fut interdit, et, chaque
soir, on plaçait une sentinelle au bas contre la grille qui sépare le
jardin du quai. Madame Gisquet est la meilleure femme du monde, et
mademoiselle Gisquet est très jolie et fort bonne musicienne. Je n'ai
qu'à me louer des soins de mes hôtes; ils semblaient vouloir expier les
douze heures de ma première réclusion.

Le lendemain de mon installation dans le cabinet de mademoiselle
Gisquet, je me levai tout content, en me souvenant de la chanson
d'Anacréon sur la toilette d'une jeune Grecque; je mis la tête à la
fenêtre: j'aperçus un petit jardin bien vert, un grand mur masqué par un
vernis du Japon; à droite, au fond du jardin, des bureaux où l'on
entrevoyait d'agréables commis de la police, comme de belles nymphes
parmi des lilas; à gauche, le quai de la Seine, la rivière et un coin
du vieux Paris, dans la paroisse de Saint-André-des-Arcs. Le son du
piano de mademoiselle Gisquet parvenait jusqu'à moi avec la voix des
mouchards qui demandaient quelques chefs de division pour faire leur
rapport.

Comme tout change dans ce monde! Ce petit jardin anglais romantique de
la police était un lambeau déchiré et biscornu du jardin français, à
charmilles taillées au ciseau, de l'hôtel du premier président de Paris.
Cet ancien jardin occupait, en 1580, l'emplacement de ce paquet de
maisons qui borne la vue au nord et au couchant, et il s'étendait
jusqu'au bord de la Seine. Ce fut là qu'après la journée des barricades,
le duc de Guise vint visiter Achille de Harlay: «Il trouva le premier
président qui se pourmenoit dans son jardin, lequel s'estonna si peu de
sa venue, qu'il ne daigna seulement pas tourner la tête ni discontinuer
sa pourmenade commencée, laquelle achevée qu'elle fut, et estant au bout
de son allée, il retourna, et en retournant il vit le duc de Guise qui
venoit à lui; alors ce grave magistrat, haussant la voix, lui dit:
«_C'est grand'pitié que le valet chasse le maistre; au reste, mon âme
est à Dieu, mon coeur est à mon roy, et mon corps est entre les mains
des méchans; qu'on en fasse ce qu'on en voudra._» L'Achille de Harlay
qui se _pourmène_ aujourd'hui dans ce jardin est M. Vidocq[389], et le
duc de Guise, Coco Lacour; nous avons changé les grands hommes pour les
grands principes. Comme nous sommes libres maintenant! comme j'étais
libre surtout à ma fenêtre, témoin ce bon gendarme en faction au bas de
mon escalier et qui se préparait à me tirer au vol, s'il m'eût poussé
des ailes! Il n'y avait pas de rossignol dans mon jardin, mais il y
avait beaucoup de moineaux fringants, effrontés et querelleurs, que l'on
trouve partout, à la campagne, à la ville, dans les palais, dans les
prisons, et qui se perchent tout aussi gaiement sur l'instrument de mort
que sur un rosier: à qui peut s'envoler, qu'importent les souffrances de
la terre!

         [Note 389: Ancien forçat, devenu chef de la police de
         sûreté.]

       *       *       *       *       *

Madame de Chateaubriand obtint la permission de me voir. Elle avait
passé treize mois, sous la Terreur, dans les prisons de Rennes avec mes
deux soeurs Lucile et Julie; son imagination, restée frappée, ne peut
plus supporter l'idée d'une prison. Ma pauvre femme eut une violente
attaque de nerfs, en entrant à la préfecture, et ce fut une obligation
de plus que j'eus au juste-milieu. Le second jour de ma détention, le
juge d'instruction, le sieur Desmortiers[390], m'arriva accompagné de
son greffier.

         [Note 390: Louis-Henri _Desmortiers_, né à Morestais
         (Charente-Inférieure). La Restauration l'avait nommé
         conseiller à la Cour de Paris; la révolution de 1830 le fit
         procureur du roi près le Tribunal de première instance de la
         Seine, fonctions qu'il conserva pendant la plus grande partie
         du règne de Louis-Philippe. Il n'était donc pas juge
         d'instruction en 1832. Le juge d'instruction chargé de
         l'affaire de MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de
         Fitz-James était M. Poultier, qui «remplit ses pénibles
         fonctions auprès des _accusés_ avec autant de délicatesse que
         d'égards.» _Mémoires_ du baron Hyde de Neuville, t. III, p.
         496.]

M. Guizot avait fait nommer procureur général à la cour royale de Rennes
un M. Hello[391], écrivain, et par conséquent envieux et irritable,
comme tout ce qui barbouille du papier dans un parti triomphant.

         [Note 391: Charles-Guillaume _Hello_ (1787-1850). Il avait
         été nommé le 5 septembre 1830 procureur général à Rennes. Il
         devint avocat général à la cour de Cassation (27 mai 1837),
         puis conseiller (7 août 1843). Il avait été un instant député
         du Morbihan (1842-1843). Il aimait en effet à écrire et avait
         publié en 1827 un _Essai sur le régime constitutionnel_ ou
         _Introduction à l'étude de la Charte_. Son principal livre,
         _Philosophie de l'Histoire de France_ (1840) a été couronné
         par l'Académie française. Un de ses fils, Ernest Hello, mort
         en 1885, a laissé plusieurs ouvrages, l'_Homme_, _Paroles de
         Dieu_, etc., qui lui assurent un rang éminent parmi les
         penseurs et les écrivains de notre temps.]

Le protégé de M. Guizot, trouvant mon nom et ceux de M. le duc de
Fitz-James et de M. Hyde de Neuville mêlés dans le procès que l'on
poursuivait à Nantes contre M. Berryer, écrivit au ministre de la
justice que, s'il était le maître, il ne manquerait pas de nous faire
arrêter et de nous joindre au procès, à la fois comme complices et comme
pièces à conviction. M. de Montalivet avait cru devoir céder aux avis de
M. Hello; il fut un temps où M. de Montalivet venait humblement chez moi
prendre mes conseils et mes idées sur les élections et la liberté de la
presse. La Restauration, qui a fait un pair de M. de Montalivet, n'a pu
en faire un homme d'esprit, et voilà sans doute pourquoi elle lui fait
_mal au coeur_ aujourd'hui[392].

         [Note 392: Voir, sur M. de Montalivet, au tome IV, la note de
         la page 315.]

M. Desmortiers, le juge d'instruction, entra donc dans ma petite
chambre; un air doucereux était étendu comme une couche de miel sur un
visage contracté et violent.

  Je m'appelle Loyal, natif de Normandie,
  Et suis huissier à verge, en dépit de l'envie.

M. Desmortiers était naguère de la congrégation[393], grand communiant,
grand légitimiste, grand partisan des ordonnances, et devenu forcené
juste-milieu. Je priai cet animal de s'asseoir avec toute la politesse
de l'ancien régime; je lui approchai un fauteuil; je mis devant son
greffier une petite table, une plume et de l'encre; je m'assis en face
de M. Desmortiers, et il me lut d'une voix bénigne les petites
accusations qui, dûment prouvées, m'auraient tendrement fait couper le
cou: après quoi, il passa aux interrogations.

         [Note 393: Voici une des très rares erreurs de fait qui se
         rencontrent dans les _Mémoires d'Outre-tombe_, et elle n'est
         pas bien grave. M. Geoffroy de Grandmaison, dans son beau
         livre sur la _Congrégation_, pages 389 et suiv., a publié la
         _liste_ complète de ses membres: M. Desmortiers n'y figure
         pas.]

Je déclarai de nouveau que, ne reconnaissant point l'ordre politique
existant, je n'avais rien à répondre, que je ne signerais rien, que tous
ces procédés judiciaires étaient superflus, qu'on pouvait s'en épargner
la peine et passer outre; que je serais du reste toujours charmé d'avoir
l'honneur de recevoir M. Desmortiers.

Je vis que cette manière d'agir mettait en fureur le saint homme,
qu'ayant partagé mes opinions, ma conduite lui semblait une satire de la
sienne; à ce ressentiment se mêlait l'orgueil du magistrat qui se
croyait blessé dans ses fonctions. Il voulut raisonner avec moi; je ne
pus jamais lui faire comprendre la différence qui existe entre l'ordre
_social_ et l'ordre _politique_. Je me soumettais, lui dis-je au
premier, parce qu'il est de droit naturel; j'obéissais aux lois civiles,
militaires et financières, aux lois de police et d'ordre public; mais je
ne devais obéissance au droit politique qu'autant que ce droit émanait
de l'autorité royale consacrée par les siècles, ou dérivait de la
souveraineté du peuple. Je n'étais pas assez niais ou assez faux pour
croire que le peuple avait été convoqué, consulté, et que l'ordre
politique établi était le résultat d'un arrêt national. Si l'on me
faisait un procès pour vol, meurtre, incendie et autres crimes et délits
sociaux, je répondrais à la justice; mais quand on m'intentait un procès
politique, je n'avais rien à répondre à une autorité qui n'avait aucun
pouvoir légal, et, par conséquent, rien à me demander.

Quinze jours s'écoulèrent de la sorte. M. Desmortiers, dont j'avais
appris les fureurs (fureurs qu'il tâchait de communiquer aux juges),
m'abordait d'un air confit, me disant: «Vous ne voulez pas me dire votre
illustre nom?» Dans un des interrogatoires, il me lut une lettre de
Charles X au duc de Fitz-James, et où se trouvait une phrase honorable
pour moi. «Eh bien! monsieur, lui dis-je, que signifie cette lettre? il
est notoire que je suis resté fidèle à mon vieux roi, que je n'ai pas
prêté serment à Philippe. Au surplus, je suis vivement touché de la
lettre de mon souverain exilé. Dans le cours de ses prospérités, il ne
m'a jamais rien dit de semblable, et cette phrase me paye de tous mes
services.»

       *       *       *       *       *

Madame Récamier, à qui tant de prisonniers ont dû consolation et
délivrance, se fit conduire à ma nouvelle retraite. M. de Béranger
descendit de Passy pour me dire en chanson, sous le règne de ses amis,
ce qui se pratiquait dans les geôles au temps des miens: il ne pouvait
plus me jeter au nez la Restauration. Mon gros vieux ami M. Bertin[394]
vint m'administrer les sacrements ministériels; une femme enthousiaste
accourut de Beauvais afin _d'admirer_ ma gloire; M. Villemain fit acte
de courage; M. Dubois[395], M. Ampère[396], M. Lenormant[397], mes
généreux et savants jeunes amis, ne m'oublièrent pas; l'avocat des
républicains, M. Ch. Ledru[398], ne me quittait plus: dans l'espoir d'un
procès, il grossissait l'affaire, et il eût payé de tous ses honoraires
le bonheur de me défendre.

         [Note 394: Voir l'_Appendice_ nº XII: _Chateaubriand et M.
         Bertin aîné._]

         [Note 395: Paul-François _Dubois_ (1793-1874). Il avait
         fondé, en 1824, avec Pierre Leroux, le journal le _Globe_. De
         1831 à 1848, il fut député de Nantes, ce qui lui valait
         d'être appelé par les petits journaux _Dubois (de la
         Gloire-Inférieure)_. Nommé inspecteur général de l'Université
         dès le mois d'octobre 1830, il fut appelé en 1840 à la
         direction de L'École normale, fonctions qu'il conserva
         jusqu'en 1850. Il fut élu, le 13 avril 1810, membre de
         l'Académie des sciences morales et politiques.]

         [Note 396: Jean-Jacques _Ampère_, fils du célèbre physicien
         (1800-1864); membre de l'Académie française et de l'Académie
         des inscriptions et belles-lettres. Il fut l'un des plus
         fidèles admirateurs de Chateaubriand, fidélité d'autant plus
         méritoire que Mme Récamier lui avait inspiré, dès sa
         jeunesse, une passion ardente et que le temps ne put
         affaiblir.]

         [Note 397: Charles _Lenormant_ (1802-1859), membre de
         l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Il avait
         épousé, en 1826, Mlle Amélie Cyvoct, nièce de Mme Récamier.]

         [Note 398: Charles _Ledru_, jeune avocat, doué d'un vrai
         talent, et à qui ses plaidoyers politiques avaient valu une
         quasi-célébrité. Il allait bientôt être effacé par un autre
         avocat républicain, du même nom que lui, Auguste Ledru. Ce
         dernier, voulant éviter la confusion qui n'aurait pas manqué
         de s'établir entre lui et Charles Ledru, ajouta à son nom
         celui de sa bisaïeule maternelle, et s'appela
         _Ledru-Rollin_.]

M. Gisquet m'avait offert, comme je vous l'ai dit, tous ses salons; mais
je n'abusai pas de la permission. Seulement, un soir, je descendis pour
entendre, assis entre lui et sa femme, mademoiselle Gisquet jouer du
piano. Son père la gronda et prétendit qu'elle avait exécuté sa sonate
moins bien que de coutume. Ce petit concert que mon hôte me donnait en
famille, n'ayant que moi pour auditeur, était tout singulier. Pendant
que cette scène toute pastorale se passait dans l'intimité du foyer, des
sergents de ville m'amenaient du dehors des confrères à coups de crosse
de fusil et de bâton ferré; quelle paix et quelle harmonie régnaient
pourtant au coeur de la police!

J'eus le bonheur de faire accorder une faveur toute semblable à celle
dont je jouissais, la faveur de la geôle, à M. Ch. Philipon[399]:
condamné pour son talent à quelques mois de détention, il les passait
dans une maison de santé à Chaillot; appelé en témoignage à Paris dans
un procès, il profita de l'occasion, et ne retourna pas à son gîte; mais
il s'en repentit: dans le lieu où il se tenait caché, il ne pouvait plus
voir à l'aise une enfant qu'il aimait; il regrette sa prison, et, ne
sachant comment y rentrer, il m'écrivit la lettre suivante pour me prier
de négocier cette affaire avec mon hôte:

         [Note 399: Charles _Philipon_ (1800-1862). Dessinateur
         habile, ayant un joli brin de plume à son crayon, il fonda en
         1831 la _Caricature_, journal hebdomadaire très spécial, à la
         fois artistique et politique. Le rédacteur principal était
         Louis Desnoyers, un journaliste endiablé, l'auteur des
         _Béotiens de Paris_. Les dessinateurs étaient, avec Philipon,
         Daumier, Grandville, Gavarni, Henry Monnier, Numa, Achille
         Devéria et D. Traviès. Le journal eut une vogue européenne,
         et tout Paris se pressait aux vitrines de la maison Aubert,
         alors située à l'entrée du passage Véro-Dodat, faisant
         vis-à-vis à la cour des Fontaines, où étaient exposées les
         images de la _Caricature_. Toutes les fois qu'on voulait
         faire provision de bon rire, on y allait. Cela passait même
         pour une recette contre l'envahissement de la jaunisse. «La
         maison Aubert, la meilleure des pharmacies!» disait le
         peuple. Le parquet qui, lui, riait jaune, multiplia contre
         Philipon les saisies et les procès. Au cours d'un de ces
         procès, sur les bancs mêmes de la Cour d'assises, en trois
         coups de crayon, il dessina une _poire_, qui se trouva être
         la tête du roi Louis-Philippe. Le lendemain, la _poire_ était
         sur toutes les murailles, et ses pépins allaient devenir,
         jusqu'à la fin du règne, entre les mains de l'opposition, un
         projectile dont républicains et légitimistes se servaient à
         l'envi. En 1834, il créa le _Charivari_, et continua ainsi,
         par la plume et le dessin, sa guerre à la monarchie de
         Juillet. Depuis 1848, il a fait paraître coup sur coup le
         _Journal Amusant_, le _Musée Français_, et le _Petit Journal
         pour rire_. Il est mort en 1862. Ses amis auraient pu
         inscrire sur sa tombe ce vers de Barthélemy dans la
         _Némésis_:

                              Philipon, Juvénal de la Caricature.]

«Monsieur,

«Vous êtes prisonnier et vous me comprendriez, ne fussiez-vous pas
Chateaubriand.... Je suis prisonnier aussi, prisonnier volontaire depuis
la mise en état de siège, chez un ami, chez un pauvre artiste comme moi.
J'ai voulu fuir la justice des conseils de guerre dont j'étais menacé
par la saisie de mon journal du 9 courant. Mais, pour me cacher, il a
fallu me priver des embrassements d'une enfant que j'idolâtre, d'une
fille adoptive âgée de cinq ans, mon bonheur et ma joie. Cette privation
est un supplice que je ne pourrais supporter plus longtemps, c'est la
mort! Je vais me trahir et ils me jetteront à Sainte-Pélagie, où je ne
verrai ma pauvre enfant que rarement, s'ils le veulent encore, et à des
heures données, où je tremblerai pour sa santé et où je mourrai
d'inquiétude, si je ne la vois pas tous les jours.

«Je m'adresse à vous, monsieur, à vous légitimiste, moi républicain de
tout coeur, à vous homme grave et parlementaire, moi caricaturiste et
partisan de la plus âcre personnalité politique, à vous de qui je ne
suis nullement connu et qui êtes prisonnier comme moi, pour obtenir de
M. le préfet de police qu'il me laisse rentrer dans la maison de santé
où l'on m'avait transféré. Je m'engage sur l'honneur à me présenter à la
justice toutes les fois que j'en serai requis, et je renonce à me
_soustraire à quelque tribunal que ce soit_, si l'on veut me laisser
avec ma pauvre enfant.

«Vous me croirez, vous, monsieur, quand je parle d'honneur et que je
jure de ne pas m'enfuir, et je suis persuadé que vous serez mon avocat,
quoique les profonds politiques puissent voir là une _nouvelle_ preuve
d'alliance entre les légitimistes et les républicains, tous hommes dont
les opinions s'accordent si bien.

«Si à un tel hôte, à un tel avocat, on refusait ce que je demande, je
saurais que je n'ai plus rien à espérer, et je me verrais pour _neuf
mois_ séparé de ma pauvre Emma.

«Toujours, monsieur, quel que soit le résultat de votre généreuse
intervention, ma reconnaissance n'en sera pas moins éternelle, car je ne
douterai jamais des pressantes sollicitations que votre coeur va vous
suggérer.

«Agréez, monsieur, l'expression de la plus sincère admiration et
croyez-moi votre très-humble et très-dévoué serviteur,

                                        «CH. PHILIPON,

  «Propriétaire de _la Caricature_ (journal),
  condamné à treize mois de prison.»

  «Paris, le 21 juin 1832.»


J'obtins la faveur que M. Philippon demandait: il me remercia par un
billet qui prouve, non la grandeur du service (lequel se réduisait à
faire garder à Chaillot mon client par un gendarme), mais cette joie
secrète des passions, qui ne peut-être bien comprise que par ceux qui
l'ont véritablement sentie.


«Monsieur,

«Je pars pour Chaillot avec ma chère enfant.

«Je voudrais vous remercier, mais je sens les mots trop froids pour
exprimer ce que j'éprouve de reconnaissance; j'ai eu raison de penser,
monsieur, que votre coeur vous suggérerait d'éloquentes instances. Je
suis sûr de ne pas me tromper en croyant qu'il vous dira que je ne suis
point ingrat et qu'il vous peindra mieux que je ne le ferais le trouble
de bonheur où votre bonté m'a mis.

«Agréez, je vous en prie, monsieur, mes très-sincères remercîments et
daignez me croire le plus affectionné de vos serviteurs,

                                   «CHARLES PHILIPON.»


À cette singulière marque de mon crédit, j'ajouterai cet étrange
témoignage de ma _renommée_: un jeune employé des bureaux de M. Gisquet
m'adressa de très beaux vers, qui me furent remis par M. Gisquet
lui-même; car enfin il faut être juste: si un gouvernement lettré
m'attaquait ignoblement, les Muses me défendaient noblement; M.
Villemain se prononça en ma faveur avec courage, et dans le journal même
des _Débats_, mon gros ami Bertin protesta, en signant son article
contre mon arrestation. Voici ce que me dit le poète qui signe _J.
Chopin, employé au cabinet_:

  À MONSIEUR DE CHATEAUBRIAND,

  À LA PRÉFECTURE DE POLICE.

      Un jour, admirant ton génie,
      J'osai te dédier des vers,
  Et, comme un filet d'eau s'épanche aux seins des mers,
  Je portai ce tribut au dieu de l'harmonie.
  Aujourd'hui l'infortune a passé sur ton front,
      Toujours serein dans la tempête.
  Le présent fugitif, qu'est-ce pour le poète?
  Ta gloire restera... nos haines passeront.
  Ennemi généreux, ta voix mâle et puissante
      A prêté son charme à l'erreur,
      Mais ton éloquence entraînante
      Fait toujours absoudre ton coeur.
  Naguère un roi frappa ta noble indépendance;
      Tu fus grand devant sa rigueur...
      Il tombe: banni de la France,
      Tu ne vois plus que son malheur!
  Ah! qui pourrait sonder ton dévoûment fidèle
  Et forcer le torrent à détourner ses eaux?
  Mais lorsqu'un seul parti s'applaudit de ton zèle,
  Ta gloire est à nous tous... reprends donc tes pinceaux.

  J. CHOPIN,
  employé au cabinet.

Mademoiselle Noémi (je suppose que c'est le prénom de Mademoiselle
Gisquet) se promenait souvent seule dans le petit jardin, un livre à la
main. Elle jetait à la dérobée un regard vers ma fenêtre. Qu'il eût été
doux d'être délivré de mes fers, comme Cervantes, par la fille de mon
maître! Tandis que je prenais un air romantique, le beau et jeune M. Nay
vint dissiper mon rêve. Je l'aperçus causant avec Mademoiselle Gisquet
de cet air qui nous trompe pas, nous autres créateurs de sylphides. Je
dégringolai de mes nuages, je fermai ma fenêtre et j'abandonnai l'idée
de laisser pousser ma moustache blanchie par le vent de l'adversité.

Après quinze jours, une ordonnance de non-lieu me rendit la liberté, le
30 de juin, au grand bonheur de madame de Chateaubriand, qui serait
morte, je crois, si ma détention se fût prolongée. Elle vint me chercher
dans un fiacre; je le remplis de mon petit bagage aussi lestement que
j'étais jadis sorti du ministère, et je rentrai dans la rue d'Enfer avec
_ce je ne sais quoi d'achevé que le malheur donne à la vertu_.

Si M. Gisquet allait par l'histoire à la postérité, peut-être y
arriverait-il en assez mauvais état; je désire que ce que je viens
d'écrire de lui serve ici de contre-poids à une renommée ennemie. Je
n'ai eu qu'à me louer de ses attentions et de son obligeance; sans doute
si j'avais été condamné, il ne m'eût pas laissé échapper; mais, enfin
lui et sa famille m'ont traité avec une convenance, un bon goût, un
sentiment de ma position, de ce que j'étais et de ce que j'avais été,
que n'ont point eus une administration lettrée et des légistes d'autant
plus brutaux qu'ils agissaient contre le faible et qu'ils n'avaient pas
peur.

De tous les gouvernements qui se sont élevés en France depuis quarante
années, celui de Philippe est le seul qui m'ait jeté dans la loge des
bandits; il a posé sur ma tête sa main, sur ma tête respectée même d'un
conquérant irrité: Napoléon leva le bras et ne frappa pas. Et pourquoi
cette colère[400]? Je vais vous le dire: j'ose protester en faveur du
droit contre le fait, dans un pays où j'ai demandé la liberté sous
l'Empire, la gloire sous la Restauration; dans un pays où, solitaire, je
compte non par frères, soeurs, enfants, joies, plaisirs, mais par
tombeaux. Les derniers changements politiques m'ont séparé du reste de
mes amis: ceux-ci sont allés à la fortune et passent, tout engraissés de
leur déshonneur, auprès de ma pauvreté; ceux-là ont abandonné leurs
foyers exposés aux insultes. Les générations si fort éprises de
l'indépendance se sont vendues: communes dans leur conduite,
intolérables dans leur orgueil, médiocres ou folles dans leurs écrits,
je n'attends de ces générations que le dédain et je le leur rends; elles
n'ont pas de quoi me comprendre; elles ignorent la foi à la chose jurée,
l'amour des institutions généreuses, le respect de ses propres opinions,
le mépris du succès et de l'or, la félicité des sacrifices, le culte de
la faiblesse et du malheur.

         [Note 400: M. Guizot, dans ses _Mémoires_ (tome II, page
         344), apprécie en ces termes l'arrestation de Chateaubriand:
         «L'arrestation de MM. de Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de
         Neuville et Berryer, ne fut pas une faute moins grave.
         C'étaient là, pour le gouvernement de 1830, des ennemis, non
         des insurgés, ni des conspirateurs; ils ne voulaient pas sa
         durée, et n'y croyaient pas; mais ils ne croyaient pas
         davantage à l'opportunité et à l'efficacité des complots et
         de la guerre civile pour le renverser; c'étaient d'autres
         armes qu'ils cherchaient pour lui nuire; c'était avec
         d'autres armes que les prisons et les procès qu'il fallait
         les combattre. _La Restauration avait donné, en pareille
         circonstance, un sage et noble exemple_: MM. de La Fayette,
         Voyer d'Argenson et Manuel étaient, à coup sûr, contre elle,
         de plus sérieux et redoutables conspirateurs que MM. de
         Chateaubriand, de Fitz-James, Hyde de Neuville et Berryer ne
         pouvaient l'être contre le gouvernement de Juillet. De 1820 à
         1822, le duc de Richelieu et M. de Villèle avaient, contre
         ces chefs libéraux, de bien autres griefs et de bien autres
         preuves que le cabinet de 1832 n'en pouvait recueillir contre
         les chefs légitimistes qu'il fit arrêter. Pourtant ils ne
         voulurent jamais ni les emprisonner, ni les traduire en
         justice; ils comprirent que le pouvoir qui veut mettre un
         terme aux révolutions ne doit pas porter, dans les hautes
         régions de la société, la guerre à outrance....»]

Après l'ordonnance de non-lieu, il me restait un devoir à remplir. Le
délit dont j'avais été prévenu se liait à celui pour lequel M. Berryer
était en prévention à Nantes. Je n'avais pu m'expliquer avec le juge
d'instruction, puisque je ne reconnais pas la compétence du tribunal.
Pour réparer le dommage que pouvait avoir causé à M. Berryer mon
silence, j'écrivis à M. le ministre de la justice[401] la lettre qu'on
va lire, et que je rendis publique par la voie des journaux.

         [Note 401: M. Barthe.]


                                           «Paris, ce 3 juillet 1832.

«Monsieur le ministre de la justice,

«Permettez-moi de remplir auprès de vous, dans l'intérêt d'un homme trop
longtemps privé de sa liberté, un devoir de conscience et d'honneur.

«M. Berryer fils, interrogé par le juge d'instruction à Nantes[402] le
18 du mois dernier, a répondu: _Qu'il avait vu madame la duchesse de
Berry; qu'il lui avait soumis, avec le respect dû à son rang, à son
courage et à ses malheurs, son opinion personnelle et celle
d'honorables amis sur la situation actuelle de la France, et sur les
conséquences de la présence de son Altesse Royale dans l'Ouest._

         [Note 402: M. Bethuis.]

«M. Berryer, développant avec son talent accoutumé ce vaste sujet, l'a
résumé de la sorte: _Toute guerre étrangère ou civile, en la supposant
couronnée de succès, ne peut ni soumettre ni rallier les opinions._

«Questionné sur les honorables amis dont il venait de parler, M. Berryer
a dit noblement: _Que des hommes graves lui ayant manifesté sur les
circonstances présentes une opinion conforme à la sienne, il avait cru
devoir appuyer son avis sur l'autorité du leur; mais qu'il ne les
nommerait pas sans qu'ils y eussent consenti._

«Je suis, monsieur le ministre de la justice, un de ces hommes consultés
par M. Berryer. Non-seulement j'ai approuvé son opinion, mais j'ai
rédigé une note dans le sens de cette opinion même. Elle devait être
remise à madame la duchesse de Berry, dans le cas où cette princesse se
trouvât réellement sur le sol français, ce que je ne croyais pas. Cette
première note n'étant pas signée, j'en écrivis une seconde, que je
signai et par laquelle je suppliais encore plus instamment l'intrépide
mère du petit-fils de Henri IV de quitter une patrie que tant de
discordes ont déchirée.

«Telle est la déclaration que je devais à M. Berryer. Le véritable
coupable, s'il y a coupable, c'est moi. Cette déclaration servira,
j'espère, à la prompte délivrance du prisonnier de Nantes; elle ne
laissera peser que sur ma tête l'inculpation d'un fait, très innocent
sans doute, mais dont, en dernier résultat, j'accepte toutes les
conséquences.

«J'ai l'honneur d'être, etc.

                                        «CHATEAUBRIAND.

  «Rue d'Enfer-Saint-Michel, nº 84.


«Ayant écrit à M. le comte de Montalivet le 9 du mois dernier, pour une
affaire relative à M. Berryer, M. le ministre de l'intérieur ne crut pas
même devoir me faire connaître qu'il avait reçu ma lettre: comme il
m'importe beaucoup de savoir le sort de celle que j'ai l'honneur
d'écrire aujourd'hui à M. le ministre de la justice, je lui serai
infiniment obligé d'ordonner à ses bureaux de m'en accuser réception.

                                        «CH.»


La réponse de M. le ministre de la justice ne se fit pas attendre; la
voici:

                                                 «Paris le 3 juillet.

«Monsieur le vicomte,

«La lettre que vous m'avez adressée, contenant des renseignements qui
peuvent éclairer la justice, je la fais parvenir immédiatement au
procureur du roi près le tribunal de Nantes[403], afin qu'elle soit
jointe aux pièces de l'instruction commencée contre M. Berryer.

         [Note 403: M. Demangeat.]

«Je suis avec respect, etc.,

  «Le garde des sceaux

                                             «BARTHE.»


Par cette réponse, M. Barthe[404] se réservait gracieusement une
nouvelle poursuite contre moi. Je me souviens des superbes dédains des
grands hommes du juste-milieu, quand je laissais entrevoir la
possibilité d'une violence exercée sur ma personne ou sur mes écrits.
Eh! bon Dieu! pourquoi me parer d'un danger imaginaire? Qui
s'embarrassait de mon opinion? qui songeait à toucher à un seul de mes
cheveux? Âmes et féaux du pot-au-feu, intrépides héros de la paix à tout
prix, vous avez pourtant eu votre terreur de comptoir et de police,
votre état de siège de Paris, vos mille procès de presse, vos
commissions militaires pour condamner à mort l'auteur des
_Cancans_[405]; vous m'avez pourtant plongé dans vos geôles; la peine
applicable à mon _crime_ n'était rien moins que la peine capitale. Avec
quel plaisir je vous livrerais ma tête, si, jetée dans la balance de la
justice, elle la faisait pencher du côté de l'honneur, de la gloire et
de la liberté de ma patrie!

         [Note 404: Félix _Barthe_ (1795-1863). Affilié au
         Carbonarisme, très mêlé comme avocat à tous les procès
         politiques, ayant pris une part active à la révolution de
         Juillet, il était entré, dès le 27 décembre 1830, dans le
         ministère disloqué de M. Laffitte, pour remplacer à
         l'instruction publique M. Mérilhou. Le 12 mars 1831, il avait
         échangé, dans le nouveau cabinet Casimir Périer, le
         portefeuille de l'instruction publique contre celui de la
         justice. Il garda les sceaux jusqu'au 4 avril 1834 et tomba
         avec le ministère de Broglie. Il fut alors nommé pair de
         France et président de la Cour des Comptes. Le second Empire
         le fit sénateur.]

         [Note 405: Pierre-Clément _Bérard_. Pendant les Cent-Jours,
         il s'était enrôlé, à dix-sept ans, dans le corps des
         volontaires royaux de l'École de droit de Paris, et il avait
         accompagné à Gand le roi Louis XVIII. En 1831 et 1832, il fit
         paraître un petit pamphlet hebdomadaire, les _Cancans_, dont
         le titre variait chaque semaine: _Cancans parisiens_,
         _Cancans accusateurs_, _Cancans courtisans_, _Cancans
         inflexibles_, _Cancans saisis_, _Cancans prisonniers_, etc.
         Chaque numéro se terminait par une chanson. C'était comme une
         résurrection, après 1830, des _Actes des Apôtres_, de
         Rivarol, de Champcenetz et de leurs amis. Même violence, et
         aussi même vaillance et même verve. Seulement, les _Cancans_
         étaient rédigés, non par une société d'hommes d'esprit, mais
         par M. Bérard tout seul: il avait, il est vrai, de l'esprit
         comme quatre, et même comme quarante. Saisies et procès
         pleuvaient naturellement sur les _Cancans_ et sur leur
         auteur, qui se vit à la fin condamné à quatorze ans de prison
         et à treize mille francs d'amende. Heureusement, il trouva le
         moyen de s'évader et de gagner la Hollande, échangeant la
         prison pour l'exil. En 1833, il publia _Mon Voyage à Prague_,
         puis se rendit à Rome, où des légitimistes venaient de fonder
         une banque, dont il devint un des employés. Il ne devait plus
         quitter la ville éternelle, où il est mort, il y a peu
         d'années, royaliste impénitent, ainsi qu'il convenait à
         l'auteur des _Cancans fidèles_. Ses _Souvenirs_ sur
         _Sainte-Pélagie en 1832_ ont paru en 1886.]

       *       *       *       *       *

J'étais plus que jamais déterminé à reprendre mon exil; madame de
Chateaubriand, effrayée de mon aventure, aurait déjà voulu être bien
loin; il ne fut plus question que de chercher le lieu où nous
dresserions nos tentes. La grande difficulté était de trouver quelque
argent pour vivre en terre étrangère et pour payer d'abord une dette qui
m'attirait des menaces de poursuites et de saisie.

La première année d'une ambassade ruine toujours l'ambassadeur: c'est ce
qui m'arriva pour Rome. Je me retirai à l'avènement du ministère
Polignac, et je m'en allai, ajoutant à ma détresse ordinaire soixante
mille francs d'emprunt. J'avais frappé à toutes les bourses royalistes;
aucune ne s'ouvrit: on me conseilla de m'adresser à Laffitte. M.
Laffitte m'avança dix mille francs, que je donnai immédiatement aux
créanciers les plus pressés. Sur le produit de mes brochures, je
retrouvai la somme que je lui ai rendue avec reconnaissance; mais une
trentaine de mille francs restait toujours à payer, en outre de mes
vieilles dettes, car j'en ai qui ont de la barbe, tant elles sont âgées;
malheureusement, cette barbe est une barbe d'or, dont la coupe annuelle
se fait sur mon menton.

M. le duc de Lévis, à son retour d'un voyage en Écosse, m'avait dit, de
la part de Charles X, que ce prince voulait continuer à me faire ma
pension de pair; je crus devoir refuser cette offre. Le duc de Lévis
revint à la charge, quand il me vit, au sortir de prison, dans
l'embarras le plus cruel, ne trouvant rien de ma maison et de mon jardin
rue d'Enfer, et étant harcelé par une nuée de créanciers. J'avais déjà
vendu mon argenterie. Le duc de Lévis m'apporta vingt mille francs, me
disant noblement que ce n'était pas les deux années de pension de pairie
que le roi reconnaissait me devoir, et que mes dettes à Rome n'étaient
qu'une dette de la couronne. Cette somme me mettait en liberté, je
l'acceptai comme un prêt momentané, et j'écrivis au roi la lettre
suivante[406]:

         [Note 406: On verra dans mon premier voyage à Prague ma
         conversation avec Charles X au sujet de ce prêt. (Note de
         Paris, 1834.) CH.]

«SIRE,

«Au milieu des calamités dont il a plu à Dieu de sanctifier votre vie,
vous n'avez point oublié ceux qui souffrent au pied du trône de saint
Louis. Vous daignâtes me faire connaître, il y a quelques mois, votre
généreux dessein de me continuer la pension de pair à laquelle je
renonçai en refusant le serment au pouvoir illégitime; je pensai que
Votre Majesté avait des serviteurs plus pauvres que moi et plus dignes
de ses bontés. Mais les derniers écrits que j'ai publiés m'ont causé des
dommages et suscité des persécutions; j'ai essayé inutilement de vendre
le peu de chose que je possède. Je me vois forcé d'accepter, non la
pension annuelle que Votre Majesté se proposait de me faire sur sa
royale indigence, mais un secours provisoire pour me dégager des
embarras qui m'empêchent de regagner l'asile où je pourrai vivre de mon
travail. Sire, il faut que je sois bien malheureux pour me rendre à
charge, même un moment, à une couronne que j'ai soutenue de tous mes
efforts et que je continuerai de servir le reste de ma vie.

  «Je suis, avec le plus profond respect, etc.

                                   «CHATEAUBRIAND.»


Mon neveu, le comte Louis de Chateaubriand, m'avança de son côté une
même somme de vingt mille francs. Ainsi dégagé des obstacles matériels,
je fis les préparatifs de mon second départ. Mais une raison d'honneur
m'arrêtait: madame la duchesse de Berry était sur le sol français; que
deviendrait-elle, et ne devais-je pas rester aux lieux où ses périls
pouvaient m'appeler? Un billet de la princesse, qui m'arriva du fond de
la Vendée, acheva de me rendre libre.

       *       *       *       *       *

«J'allais vous écrire, monsieur le vicomte, touchant ce _gouvernement
provisoire_ que j'ai cru devoir former, lorsque j'ignorais quand et même
si je pouvais rentrer en France, et dont on me mande que vous aviez
consenti à faire partie. Il n'a pas existé de fait, puisqu'il ne s'est
jamais réuni, et quelques-uns des membres ne se sont entendus que pour
me faire parvenir un avis que je n'ai pu suivre. Je ne leur en sais pas
du tout mauvais gré. Vous avez jugé d'après le rapport que vous ont fait
de ma position et de celle du pays ceux qui avaient des raisons pour
connaître mieux que moi les effets d'une _fatale influence_ à laquelle
je n'ai pas voulu croire, et je suis sûre que si M. de Ch. eût été près
de moi, son coeur noble et généreux s'y fût également refusé. Je n'en
compte donc pas moins sur les bons services individuels et même les
conseils des personnes qui faisaient partie du gouvernement provisoire,
et dont le choix m'avait été dicté par leur zèle éclairé et leur
dévouement à la légitimité dans la personne de Henri V. Je vois que
votre intention est de quitter encore la France, je le regretterais
beaucoup si je pouvais vous approcher de moi; mais vous avez des armes
qui touchent de loin, et j'espère que vous ne cesserez pas de combattre
pour Henri V.

«Croyez, monsieur le vicomte, à toute mon estime et amitié.

                                        «M. C. R.»


Par ce billet, Madame se passait de mes services, ne se rendait point
aux conseils que j'avais osé lui donner dans la note dont M. Berryer
avait été le porteur; elle en paraissait même un peu blessée, bien
qu'elle reconnût qu'une _fatale influence_ l'avait égarée.

Ainsi rendu à ma liberté et dégagé de tout aujourd'hui, 7 août, n'ayant
plus rien à faire qu'à partir, j'ai écrit ma lettre d'adieu à M. de
Béranger, qui m'avait visité dans ma prison.


                                                 «Paris, 7 août 1832.

«À M. de Béranger.

«Je voulais, monsieur, aller vous dire adieu et vous remercier de votre
souvenir; le temps m'a manqué et je suis obligé de partir sans avoir le
plaisir de vous voir et de vous embrasser. J'ignore mon avenir: y a-t-il
aujourd'hui un avenir clair pour personne? Nous ne sommes pas dans un
temps de révolution, mais de transformation sociale: or les
transformations s'accomplissent lentement, et les générations qui se
trouvent placées dans la période de la métamorphose périssent obscures
et misérables. Si l'Europe (ce qui pourrait bien être) est à l'âge de la
décrépitude, c'est une autre affaire: elle ne produira rien, et
s'éteindra dans une impuissante anarchie de passions, de moeurs et de
doctrines. En ce cas, monsieur, vous aurez chanté sur un tombeau.

«J'ai rempli, monsieur, tous mes engagements: je suis revenu à votre
voix; j'ai défendu ce que j'étais venu défendre; j'ai subi le choléra:
je retourne à la montagne. Ne brisez pas votre lyre, comme vous nous en
menacez; je lui dois un de mes plus glorieux titres au souvenir des
hommes. Faites encore sourire et pleurer la France: car il arrive, par
un secret de vous seul connu, que dans vos chansons populaires les
paroles sont gaies et la musique plaintive.

«Je me recommande à votre amitié et à votre muse.

                                        «CHATEAUBRIAND.»

Je dois me mettre en route demain, Madame de Chateaubriand me rejoindra
à Lucerne.


                                                  Bâle, 12 août 1832.

Beaucoup d'hommes meurent sans avoir perdu leur clocher de vue: je ne
puis rencontrer le clocher qui me doit voir mourir. En quête d'un asile
pour achever mes _Mémoires_, je chemine de nouveau traînant à ma suite
un énorme bagage de papiers, correspondances diplomatiques, notes
confidentielles, lettres de ministres et de rois; c'est l'histoire
portée en croupe par le roman.

J'ai vu à Vesoul M. Augustin Thierry, retiré chez son frère le
préfet[407]. Lorsque autrefois, à Paris, il m'envoya son _Histoire de la
conquête des Normands_, je l'allai remercier. Je trouvai un jeune homme
dans une chambre dont les volets étaient à demi fermés; il était presque
aveugle; il essaya de se lever pour me recevoir, mais ses jambes ne le
portaient plus et il tomba dans mes bras. Il rougit lorsque je lui
exprimai mon admiration sincère: ce fut alors qu'il me répondit que son
ouvrage était le mien, et que c'était en lisant la bataille des Francs
dans les _Martyrs_, qu'il avait conçu l'idée d'une nouvelle manière
d'écrire l'histoire[408]. Quand je pris congé de lui, alors il s'efforça
de me suivre et il se traîna jusqu'à la porte en s'appuyant contre le
mur: je sortis tout ému de tant de talent et de tant de malheur.

         [Note 407: Amédée-Simon-Dominique _Thierry_ (1797-1873). Il
         avait été en 1810 précepteur des petits-neveux de Talleyrand,
         et avait publié avec un vif succès, en 1828, son _Histoire
         des Gaulois_. Après les journées de Juillet, il avait été
         nommé préfet de la Haute-Saône. Maître des requêtes au
         Conseil d'État en 1838, promu conseiller en service ordinaire
         en 1853, il fut appelé, par décret impérial du 18 janvier
         1860, à siéger au Sénat. Il n'avait d'ailleurs pas cessé de
         se livrer à ses travaux historiques. Ses principaux ouvrages
         sont l'_Histoire de la Gaule sous l'administration romaine_
         (1840-1842); _Récits et Nouveaux récits de l'histoire
         romaine_ (1860-1864); _Saint-Jérôme, la Société chrétienne à
         Rome et l'émigration en Terre Sainte_ (1867); l'_Histoire
         d'Attila et de ses successeurs_ (1873).]

         [Note 408: On lit dans la préface des _Récits des temps
         mérovingiens_, publiée en 1840, les lignes suivantes, qui
         confirment ce que Chateaubriand écrivait en 1832: «J'achevais
         mes classes au collège de Blois, lorsqu'un exemplaire des
         _Martyrs_, apporté du dehors, circula dans le collège; ce fut
         un grand événement pour ceux d'entre nous qui ressentaient
         déjà le goût du beau et l'admiration de la gloire. Nous nous
         disputions le livre; il fut convenu que chacun l'aurait à son
         tour, et le mien vint un jour de congé, à l'heure de la
         promenade. Ce jour là, je feignis de m'être fait mal au pied,
         et je restai seul à la maison; je lisais ou plutôt je
         dévorais les pages, assis devant mon pupitre, dans une salle
         voûtée qui était notre salle d'étude et dont l'aspect me
         semblait alors grandiose et imposant. J'éprouvai d'abord un
         charme vague et comme un éblouissement d'imagination; mais
         quand vint le récit d'Eudore, cette histoire vivante de
         l'empire à son déclin, je ne sais quel intérêt plus actif et
         plus mêlé de réflexion m'attacha au tableau de la ville
         éternelle, de la cour d'un empereur romain, de la marche
         d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie, et de sa
         rencontre avec une armée de Francs.... À mesure que se
         déroulait à mes yeux le contraste si dramatique du guerrier
         sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi de plus en plus
         vivement; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des
         Francs eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où
         j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle,
         je répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le
         pavé: «Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec
         l'épée!...» Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif
         pour ma vocation à venir; je n'eus alors aucune conscience de
         ce qui venait de se passer en moi; mon attention ne s'y
         arrêta pas, je l'oubliai même pendant plusieurs années; mais,
         lorsqu'après d'inévitables tâtonnements pour le choix d'une
         carrière, je me fus livré tout entier à l'histoire, je me
         rappelai cet incident de ma vie et ses moindres circonstances
         avec une singulière précision; aujourd'hui, si je me fais
         lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes émotions
         d'il y a trente ans.»]

À Vesoul, surgit, après un long bannissement, Charles X[409], maintenant
faisant voile vers le nouvel exil qui sera pour lui le dernier.

         [Note 409: C'était par Vesoul que le comte d'Artois était
         rentré en France au mois de février 1814, et il avait daté de
         cette ville, le 27 février, sa _Proclamation aux Français_.]

J'ai passé la frontière sans accident avec mon fatras: voyons si, au
revers des Alpes, je ne pourrais jouir de la liberté de la Suisse et du
soleil de l'Italie, besoin de mes opinions et de mes années.

À l'entrée de Bâle, j'ai rencontré un vieux Suisse, douanier; il m'a
fait faire _bedit garandaine d'in guart d'hire_; on a descendu mon
bagage dans une cave; on a mis en mouvement je ne sais quoi qui imitait
le bruit d'un métier à bas; il s'est élevé une fumée de vinaigre, et,
purifié ainsi de la contagion de la France, le bon Suisse m'a relâché.

J'ai dit dans l'_Itinéraire_, en parlant des cigognes d'Athènes: «Du
haut de leurs nids, que les révolutions ne peuvent atteindre, elles ont
vu au-dessous d'elles changer la race des mortels: tandis que des
générations impies se sont élevées sur les tombeaux des générations
religieuses, la jeune cigogne a toujours nourri son vieux père.»

Je retrouve à Bâle le nid de cigogne que j'y laissai il y a six ans;
mais l'hôpital au toit duquel la cigogne de Bâle a échafaudé son nid
n'est pas le Parthénon, le soleil du Rhin n'est pas le soleil du
Céphise, le concile n'est pas l'aréopage. Érasme n'est pas Périclès;
pourtant c'est quelque chose que le Rhin, la forêt Noire, le Bâle
romain et germanique. Louis XIV étendit la France jusqu'aux portes de
cette ville, et trois monarques ennemis[410] la traversèrent en 1813
pour venir dormir dans le lit de Louis le Grand, en vain défendu par
Napoléon. Allons voir les _danses de la mort_ de Holbein; elles nous
rendront compte des vanités humaines.

         [Note 410: L'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche et le
         roi de Prusse.]

La danse de la mort (si toutefois ce n'était pas même alors une
véritable peinture) eut lieu à Paris, en 1424, au cimetière des
Innocents: elle nous venait de l'Angleterre. La représentation du
spectacle fut fixée dans des tableaux; on les vit exposés dans les
cimetières de Dresde, de Lubeck, de Minden, de la Chaise-Dieu, de
Strasbourg, de Blois en France, et le pinceau de Holbein immortalisa à
Bâle ces joies de la tombe.

Ces danses macabres du grand artiste ont été emportées à leur tour par
la mort, qui n'épargne pas ses propres folies: il n'est resté à Bâle, du
travail d'Holbein, que six pièces sciées sur les pierres du cloître et
déposées à la bibliothèque de l'Université. Un dessin colorié a conservé
l'ensemble de l'ouvrage.

Ces grotesques sur un fond terrible ont du génie de Shakespeare, génie
mêlé de comique et de tragique. Les personnages sont d'une vive
expression: pauvres et riches, jeunes et vieux, hommes et femmes, papes,
cardinaux, prêtres, empereurs, rois, reines, princes, ducs, nobles,
magistrats, guerriers, tous se débattent et raisonnent avec et contre la
Mort; pas un ne l'accepte de bonne grâce.

La Mort est variée à l'infini, mais toujours bouffonne à l'instar de la
vie, qui n'est qu'une sérieuse pantalonnade. Cette Mort du peintre
satirique a une jambe de moins comme le mendiant à jambe de bois qu'elle
accoste; elle joue de la mandoline derrière l'os de son dos, comme le
musicien qu'elle entraîne. Elle n'est pas toujours chauve; des brins de
cheveux blonds, bruns, gris, voltigent sur le cou du squelette et le
rendent plus effroyable en le rendant presque vivant. Dans un des
cartouches, la Mort a quasi de la chair, elle est quasi jeune comme un
jeune homme, et elle emmène une jeune fille qui se regarde dans un
miroir. La Mort a dans son bissac des tours d'un écolier narquois; elle
coupe avec des ciseaux la corde du chien qui conduit un aveugle, et
l'aveugle est à deux pas d'une fosse ouverte; ailleurs, la Mort, en
petit manteau, aborde une de ses victimes avec les gestes d'un Pasquin.
Holbein a pu prendre l'idée de cette formidable gaieté dans la nature
même: entrez dans un reliquaire, toutes les têtes de mort semblent
ricaner, parce qu'elles découvrent les dents; c'est le rire. De quoi
ricanent-elles? du néant ou de la vie?

La cathédrale de Bâle et surtout les anciens cloîtres m'ont plu. En
parcourant ces derniers, remplis d'inscriptions funèbres, j'ai lu les
noms de quelques réformateurs. Le protestantisme choisit mal le lieu et
prend mal son temps quand il se place dans les monuments catholiques; on
voit moins ce qu'il a réformé que ce qu'il a détruit. Ces pédants secs
qui pensaient refaire un christianisme primitif dans un vieux
christianisme, créateur de la société depuis quinze siècles, n'ont pu
élever un seul monument. À quoi ce monument eût-il répondu? Comment
aurait-il été en rapport avec les moeurs? Les hommes n'étaient point
faits comme Luther et Calvin, au temps de Luther et de Calvin; ils
étaient faits comme Léon X avec le génie de Raphaël, ou comme saint
Louis avec le génie gothique; le petit nombre ne croyait à rien, le
grand nombre croyait à tout. Aussi le protestantisme n'a-t-il pour
temples que des salles d'écoles, ou pour églises que les cathédrales
qu'il a dévastées: il y a établi sa nudité. Jésus-Christ et ses apôtres
ne ressemblaient pas sans doute aux Grecs et aux Romains de leur siècle,
mais ils ne venaient pas _réformer_ un ancien culte; ils venaient
_établir_ une religion nouvelle, remplacer les dieux par un dieu.


                                              Lucerne, 14 août 1832.

Le chemin de Bâle à Lucerne par l'Argovie offre une suite de vallées,
dont quelques-unes ressemblent à la vallée d'Argelès, moins le ciel
espagnol des Pyrénées. À Lucerne, les montagnes, différemment groupées,
étagées, profilées, coloriées, se terminent, en se retirant les unes
derrière les autres et en s'enfonçant dans la perspective, aux neiges
voisines du Saint-Gothard. Si l'on supprimait le Righi et le Pilate, et
si l'on ne conservait que les collines surfacées d'herbages et de
lapinières qui bordent immédiatement le lac des Quatre-Cantons, on
reproduirait un lac d'Italie.

Les arcades du cloître du cimetière dont la cathédrale est environnée
sont comme les loges d'où l'on peut jouir de ce spectacle. Les monuments
de ce cimetière ont pour étendard une croisette de fer portant un Christ
doré. Aux rayons du soleil, ce sont autant de points de lumière qui
s'échappent des tombes: de distance en distance, il y a des bénitiers
dans lesquels trempe un rameau, avec lequel on peut bénir des cendres
regrettées. Je ne pleurais rien là en particulier, mais j'ai fait
descendre la rosée lustrale sur la communauté silencieuse des chrétiens
et des malheureux mes frères. Une épitaphe me dit: _Hodie mihi, cras
tibi_; une autre: _Fuit homo_; une autre: _Siste, viator; abi, viator._
Et j'attends demain, et j'aurai été homme; et voyageur je m'arrête; et
voyageur je m'en vais. Appuyé à l'une des arcades du cloître, j'ai
regardé longtemps le théâtre des aventures de Guillaume Tell et de ses
compagnons: théâtre de la liberté helvétique, si bien chanté et décrit
par Schiller et Jean de Müller. Mes yeux cherchaient dans l'immense
tableau la présence des plus illustres morts, et mes pieds foulaient les
cendres les plus ignorées.

En revoyant les Alpes il y a quatre ou cinq ans, je me demandais ce que
j'y venais chercher: que dirai-je donc aujourd'hui? que dirai-je demain,
et demain encore? Malheur à moi qui ne puis vieillir et qui vieillis
toujours!


                                                  Lucerne, 15 août 1832.

Les capucins sont allés ce matin, selon l'usage le jour de l'Assomption,
bénir les montagnes. Ces moines professent la religion sous la
protection de laquelle naquit l'indépendance suisse: cette indépendance
dure encore. Que deviendra notre liberté moderne, toute maudite de la
bénédiction des philosophes et des bourreaux? Elle n'a pas quarante
années, et elle a été vendue et revendue, maquignonnée, brocantée à tous
les coins de rue. Il y a plus de liberté dans le froc d'un capucin qui
bénit les Alpes que dans la friperie entière des législateurs de la
République, de l'Empire, de la Restauration et de l'usurpation de
Juillet.

Le voyageur français en Suisse est touché et attristé; notre histoire,
pour le malheur des peuples de ces régions, se lie trop à leur histoire;
le sang de l'Helvétie a coulé pour nous et par nous; nous avons porté le
fer et le feu dans la chaumière de Guillaume Tell; nous avons engagé
dans nos guerres civiles le paysan guerrier qui gardait le trône de nos
rois. Le génie de Thorwaldsen a fixé le souvenir du 10 août à la porte
de Lucerne. Le lion helvétique expire, percé d'une flèche, en couvrant
de sa tête affaissée et d'une de ses pattes l'écu de France, dont on ne
voit plus qu'une des fleurs de lis. La chapelle consacrée aux victimes,
le bouquet d'arbres verts qui accompagne le bas-relief sculpté dans le
roc, le soldat échappé au massacre du 10 août, qui montre aux étrangers
le monument, le billet de Louis XVI qui ordonne aux Suisses de mettre
bas les armes, le devant d'autel offert par madame la Dauphine à la
chapelle expiatoire, et sur lequel ce parfait modèle de douleur a brodé
l'image de l'agneau divin immolé!... Par quel conseil la Providence,
après la dernière chute du trône des Bourbons, m'envoie-t-elle chercher
un asile auprès de ce monument? Du moins, je puis le contempler sans
rougir, je puis poser ma main faible, mais non parjure, sur l'écu de
France, comme le lion l'enserre de ses ongles puissants, mais détendus
par la mort.

Eh bien, ce monument, un membre de la Diète a proposé de le détruire!
Que demande la Suisse? la liberté? elle en jouit depuis quatre siècles;
l'égalité? elle l'a; la république? c'est la forme de son gouvernement;
l'allégement des taxes? elle ne paye presque point d'impôts. Que
veut-elle donc? elle veut changer, c'est la loi des êtres. Quand un
peuple, transformé par le temps, ne peut plus rester ce qu'il a été, le
premier symptôme de sa maladie, c'est la haine du passé et des vertus de
ses pères.

Je suis revenu du monument du 10 août par le grand pont couvert, espèce
de galerie de bois suspendue sur le lac. Deux cent trente-huit tableaux
triangulaires, placés entre les chevrons du toit, décorent cette
galerie. Ce sont des fastes populaires où le Suisse, en passant,
apprenait l'histoire de sa religion et de sa liberté.

J'ai vu les poules d'eau privées; j'aime mieux les poules d'eau sauvages
de l'étang de Combourg.

Dans la ville, le bruit d'un choeur de voix m'a frappé; il sortait d'une
chapelle de la Vierge: entré dans cette chapelle, je me suis cru
transporté aux jours de mon enfance. Devant quatre autels dévotement
parés, des femmes récitaient avec le prêtre le chapelet et les litanies.
C'était comme la prière du soir au bord de la mer dans ma pauvre
Bretagne, et j'étais au bord du lac de Lucerne! Une main renouait ainsi
les deux bouts de ma vie, pour me faire mieux sentir tout ce qui s'était
perdu dans la chaîne de mes années.


                           Sur le lac de Lucerne, 16 août 1832, midi.

Alpes, abaissez vos cimes, je ne suis plus digne de vous: jeune, je
serais solitaire; vieux, je ne suis qu'isolé. Je la peindrais bien
encore, la nature; mais pour qui? qui se soucierait de mes tableaux?
quels bras, autres que ceux du temps, presseraient en récompense mon
_génie_ au front dépouillé? qui répéterait mes chants? à quelle muse en
inspirerais-je? Sous la voûte de mes années, comme sous celle des monts
neigeux qui m'environnent, aucun rayon de soleil ne viendra me
réchauffer. Quelle pitié de traîner, à travers ces monts, des pas
fatigués que personne ne voudrait suivre! Quel malheur de ne me trouver
libre d'errer de nouveau qu'à la fin de ma vie!


                                                        Deux heures.

Ma barque s'est arrêtée à la cale d'une maison sur la rive droite du
lac, avant d'entrer dans le golfe d'Uri. J'ai gravi le verger de cette
auberge et suis venu m'asseoir sous deux noyers qui protègent une
étable. Devant moi, un peu à droite, sur le bord opposé du lac, se
déploie le village de Schwytz, parmi des vergers et les plans inclinés
de ces pâturages dits _Alpes_ dans le pays: il est surmonté d'un roc
ébréché en demi-cercle et dont les deux pointes, le _Mythen_ et le
_Haken_ (la mitre et la crosse), tirent leur appellation de leur forme.
Ce chapiteau cornu repose sur des gazons, comme la couronne de la rude
indépendance helvétique sur la tête d'un peuple de bergers. Le silence
n'est interrompu autour de moi que par le tintement de la clochette de
deux génisses restées dans l'étable voisine: elle semble me sonner la
gloire de la pastorale liberté que Schwytz a donnée, avec son nom, à
tout un peuple: un petit canton dans le voisinage de Naples, appelé
_Italia_, a de même, mais avec des droits moins sacrés, communiqué son
nom à la terre des Romains.


                                                        Trois heures.

Nous partons; nous entrons dans le golfe ou le lac d'Uri. Les montagnes
s'élèvent et s'assombrissent. Voilà la croupe herbue du Grütli et les
trois fontaines où Fürst, Arnold de Melchtal et Stauffacher jurèrent la
délivrance de leur pays; voilà, au pied de l'Achsenberg, la chapelle qui
signale l'endroit où Tell, sautant de la barque de Gessler, la repoussa
d'un coup de pied au milieu des vagues.

Mais Tell et ses compagnons ont-ils jamais existé[411]? Ne seraient-ils
que des personnages du Nord, nés des chants des Scaldes et dont on
retrouve les traditions héroïques sur les rivages de la Suède? Les
Suisses sont-ils aujourd'hui ce qu'ils étaient à l'époque de la conquête
de leur indépendance? Ces sentiers des ours voient rouler des calèches
où Tell et ses compagnons bondissaient, l'arc à la main, d'abîme en
abîme: moi-même suis-je un voyageur en harmonie avec ces lieux?

         [Note 411: Les chroniques contemporaines de la révolution de
         1307 ne font aucune mention de Guillaume Tell. Elles ne
         parlent que des trois conjurés du Grütli, Fürst, d'Uri,
         Stauffacher, de Schwytz, et Arnold de Melchtal, d'Underwald.
         Ce n'est qu'à la fin du XVe siècle que les historiens
         nationaux ont commencé à parler de Guillaume Tell et de ses
         exploits, et les narrations qu'ils en ont données renferment
         les plus graves invraisemblances au double point de vue
         géographique et chronologique.]

Un orage me vient heureusement assaillir. Nous abordons dans une crique,
à quelques pas de la chapelle de Tell: c'est toujours le même Dieu qui
soulève les vents, et la même confiance dans ce Dieu qui rassure les
hommes. Comme autrefois, en traversant l'Océan, les lacs de l'Amérique,
les mers de la Grèce, de la Syrie, j'écris sur un papier inondé. Les
nuages, les flots, les roulements de la foudre s'allient mieux au
souvenir de l'antique liberté des Alpes que la voix de cette nature
efféminée et dégénérée que mon siècle a placée malgré moi dans mon sein.


                                                                Altorf.

Débarqué à Fluelen, arrivé à Altorf, le manque de chevaux va me retenir
une nuit au pied du Bannberg. Ici, Guillaume Tell abattit la pomme sur
la tête de son fils: le trait d'arc était de la distance qui sépare ces
deux fontaines. Croyons, malgré la même histoire racontée par Saxon le
Grammairien, et que j'ai citée le premier dans mon _Essai sur les
révolutions_[412]; ayons foi en la religion et la liberté, les deux
seules grandes choses de l'homme: la gloire et la puissance sont
éclatantes, non grandes.

         [Note 412: Dans son _Essai_, Chateaubriand avait consacré
         trois chapitres à la Suisse: _la Suisse pauvre et
         vertueuse_;--_la Suisse philosophique_;--_la Suisse
         corrompue_. Le premier de ces chapitres renfermait la note
         suivante: «L'anecdote de la pomme et de Guillaume Tell est
         très douteuse. L'historien de la Suède, Grammaticus, rapporte
         exactement le même fait d'un paysan et d'un gouverneur
         suédois. J'aurais cité les deux passages s'ils n'étaient trop
         longs. On peut voir le premier dans Simler (_Helvetiorum
         Respublica_, lib. I, page 58); et l'on trouve l'autre cité
         tout entier à la fin de _Coke's Letters on Switzerland_.»
         _Essai sur les Révolutions_, 1re édition, page 255. Cette
         anecdote de la pomme, que Chateaubriand, avec raison, tenait
         pour «très douteuse», n'est plus aujourd'hui défendue par
         personne.]

Demain, du haut du Saint-Gothard, je saluerai de nouveau cette Italie
que j'ai saluée du sommet du Simplon et du Mont-Cenis. Mais à quoi bon
ce dernier regard jeté sur les régions du midi et de l'aurore! Le pin
des glaciers ne peut descendre parmi les orangers qu'il voit au-dessous
de lui dans les vallées fleuries.


                                                   Dix heures du soir.

L'orage recommence; les éclairs s'entortillent aux rochers; les échos
grossissent et prolongent le bruit de la foudre; les mugissements du
Schoechen et de la Reuss accueillent le barde de l'Armorique. Depuis
longtemps je ne m'étais trouvé seul et libre; rien dans la chambre où je
suis enfermé: deux couches pour un voyageur qui veille et qui n'a ni
amours à bercer, ni songes à faire. Ces montagnes, cet orage, cette nuit
sont des trésors perdus pour moi. Que de vie, cependant, je sens au fond
de mon âme! Jamais, quand le sang le plus ardent coulait de mon coeur
dans mes veines, je n'ai parlé le langage des passions avec autant
d'énergie que je le pourrais faire en ce moment. Il me semble que je
vois sortir des flancs du Saint-Gothard ma sylphide des bois de
Combourg. Me viens-tu retrouver, charmant fantôme de ma jeunesse? as-tu
pitié de moi? Tu le vois, je ne suis changé que de visage; toujours
chimérique, dévoré d'un feu sans cause et sans aliment. Je sors du
monde, et j'y entrais quand je te créai dans un moment d'extase et de
délire. Voici l'heure où je t'invoquai dans ma tour. Je puis encore
ouvrir ma fenêtre pour te laisser entrer. Si tu n'es pas contente des
grâces que je t'avais prodiguées, je te ferai cent fois plus séduisante;
ma palette n'est pas épuisée; j'ai vu plus de beautés et je sais mieux
peindre. Viens t'asseoir sur mes genoux; n'aie pas peur de mes cheveux,
caresse-les de tes doigts de fée ou d'ombre; qu'ils rembrunissent sous
tes baisers. Cette tête, que ces cheveux qui tombent n'assagissent
point, est tout aussi folle qu'elle l'était lorsque je te donnai l'être,
fille aînée de mes illusions, doux fruit de mes mystérieuses amours avec
ma première solitude! Viens, nous monterons encore ensemble sur nos
nuages; nous irons avec la foudre sillonner, illuminer, embraser les
précipices où je passerai demain. Viens! emporte-moi comme autrefois,
mais ne me rapporte plus.

On frappe à ma porte: ce n'est pas toi! c'est le guide! Les chevaux sont
arrivés, il faut partir. De ce songe il ne reste que la pluie, le vent
et moi, songe sans fin, éternel orage.


                                               17 août 1832. (Amsteg.)

D'Altorf ici, une vallée entre des montagnes rapprochées, comme on en
voit partout; la Reuss bruyante au milieu. À l'auberge du Cerf, un petit
étudiant allemand, qui vient des glaciers du Rhône et qui me dit: «Fous
fenir l'Altorf ce madin? allez fite!» Il me croyait à pied comme lui;
puis, apercevant mon char à bancs: «Oh! les chefals! c'être autre
chosse.» Si l'étudiant voulait _troquir_ ses jeunes jambes contre mon
char à bancs et mon plus mauvais char de gloire, avec quel plaisir je
prendrais son bâton, sa blouse grise et sa barbe blonde! Je m'en irais
aux glaciers du Rhône; je parlerais la langue de Schiller à ma
maîtresse, et je rêverais creusement la liberté germanique: lui, il
cheminerait vieux comme le temps, ennuyé comme un mort, détrompé par
l'expérience, s'étant attaché au cou, comme une sonnette, un bruit dont
il serait plus fatigué au bout d'un quart d'heure que du fracas de la
Reuss. L'échange n'aura pas lieu, les bons marchés ne sont pas à mon
usage. Mon écolier part; il me dit en ôtant et remettant son bonnet
teuton, avec un petit coup de tête: «Permis!» Encore une ombre évanouie.
L'écolier ignore mon nom; il m'aura rencontré et ne le saura jamais: je
suis dans la joie de cette idée; j'aspire à l'obscurité avec plus
d'ardeur que je ne souhaitais autrefois la lumière: celle-ci
m'importune ou comme éclairant mes misères ou comme me montrant des
objets dont je ne puis plus jouir: j'ai hâte de passer le flambeau à mon
voisin.

Trois garçonnets tirent à l'arbalète: Guillaume Tell et Gessler sont
partout. Les peuples libres conservent le souvenir des fondations de
leur indépendance. Demandez à un petit pauvre de France s'il a jamais
lancé la hache en mémoire du roi Hlodwigh, ou Khlodwig ou Clovis!

       *       *       *       *       *

Le nouveau chemin du Saint-Gothard, en sortant d'Amsteg, va et vient en
zigzag pendant deux lieues; tantôt joignant la Reuss, tantôt s'en
écartant quand la fissure du torrent s'élargit. Sur les reliefs
perpendiculaires du paysage, des pentes rases ou bouquetées de cépées de
hêtres, des pics dardant la nue, des dômes coiffés de glace, des sommets
chauves ou conservant quelques rayons de neige comme des mèches de
cheveux blancs; dans la vallée, des ponts, des colonnes en planches
noircies, des noyers et des arbres fruitiers qui gagnent en luxe de
branches et de feuilles ce qu'ils perdent en succulence de fruits. La
nature alpestre force ces arbres à redevenir sauvages; la sève se fait
jour malgré la greffe: un caractère énergique brise les liens de la
civilisation.

Un peu plus haut, au limbe droit de la Reuss, la scène change: le fleuve
coule avec cascades dans une ornière caillouteuse, sous une avenue
double et triple de pins; c'est la vallée du Pont d'Espagne à Cauterets.
Aux pans de la montagne, les mélèzes végètent sur les arêtes vives du
roc; amarrés par leurs racines, ils résistent au choc des tempêtes.

Le chemin, quelques carrés de pommes de terre, attestent seuls l'homme
dans ce lieu: il faut qu'il mange et qu'il marche; c'est le résumé de
son histoire. Les troupeaux, relégués aux pâturages des régions
supérieures, ne paraissent point; d'oiseaux, aucun; d'aigles, il n'en
est plus question: le grand aigle est tombé dans l'océan en passant à
Sainte-Hélène; il n'y a vol si haut et si fort qui ne défaille dans
l'immensité des cieux. L'aiglon royal vient de mourir. On nous avait
annoncé d'autres aiglons de Juillet 1830; apparemment qu'ils sont
descendus de leur aire pour nicher avec les pigeons pattus. Ils
n'enlèveront jamais de chamois dans leurs serres; débilité à la lueur
domestique, leur regard clignotant ne contemplera jamais du sommet du
Saint-Gothard le libre et éclatant soleil de la gloire de la France.

       *       *       *       *       *

Après avoir franchi le pont du _Saut du prêtre_, et contourné le mamelon
du village de Wasen, on reprend la rive droite de la Reuss; à l'une et
l'autre orée, des cascades blanchissent parmi des gazons, tendus comme
des tapisseries vertes sur le passage des voyageurs. Par un défilé, on
aperçoit le glacier de Ranz qui se lie aux glaciers de la Furca.

Enfin, on pénètre dans la vallée de Schoellenen, où commence la première
rampe du Saint-Gothard. Cette vallée est une coche de deux mille pieds
de profondeur, entaillée dans un plein bloc de granit. Les parois du
bloc forment des murs gigantesques surplombants. Les montagnes n'offrent
plus que leurs flancs et leurs crêtes ardentes et rougies. La Reuss
tonne dans son lit vertical, matelassé de pierres. Un débris de tour
témoigne d'un autre temps, comme la nature accuse ici des siècles
immémorés. Soutenu en l'air par des murs le long des masses graniteuses,
le chemin, torrent immobile, circule parallèle au torrent mobile de la
Reuss. Ça et là, des voûtes en maçonnerie ménagent au voyageur un abri
contre l'avalanche; on vire encore quelques pas dans une espèce
d'entonnoir tortueux, et tout à coup, à l'une des volutes de la conque,
on se trouve face à face du pont du Diable.

Ce pont coupe aujourd'hui l'arcade du nouveau pont plus élevé, bâti
derrière et qui le domine; le vieux pont ainsi altéré ne ressemble plus
qu'à un court aqueduc à double étage. Le pont nouveau, lorsqu'on vient
de la Suisse, masque la cascade en retraite. Pour jouir des arcs-en-ciel
et des rejaillissements de la cascade, il se faut placer sur ce pont;
mais quand on a vu la cataracte du Niagara, il n'y a plus de chute
d'eau. Ma mémoire oppose sans cesse mes voyages à mes voyages, montagnes
à montagnes, fleuves à fleuves, forêts à forêts, et ma vie détruit ma
vie. Même chose m'arrive à l'égard des sociétés et des hommes.

Les chemins modernes, que le Simplon a enseignés et que le Simplon
efface, n'ont pas l'effet pittoresque des anciens chemins. Ces derniers,
plus hardis et plus naturels, n'évitaient aucune difficulté; ils ne
s'écartaient guère du cours des torrents; ils montaient et descendaient
avec le terrain, gravissaient les rochers, plongeaient dans les
précipices, passaient sous les avalanches, n'ôtant rien au plaisir de
l'imagination et à la joie des périls. L'ancienne route du
Saint-Gothard, par exemple, était tout autrement aventureuse que la
route actuelle. Le pont du Diable méritait sa renommée, lorsqu'en
l'abordant on apercevait au-dessus la cascade de la Reuss, et qu'il
traçait un arc obscur, ou plutôt un étroit sentier à travers la vapeur
brillante de la chute. Puis, au bout du pont, le chemin montait à pic,
pour atteindre la chapelle dont on voit encore la ruine. Au moins, les
habitants d'Uri ont eu la pieuse idée de bâtir une autre chapelle à la
cascade.

Enfin ce n'étaient pas des hommes comme nous qui traversaient autrefois
les Alpes, c'étaient des hordes de Barbares ou des légions romaines.
C'étaient des caravanes de marchands, des chevaliers, des condottieri,
des routiers, des pèlerins, des prélats, des moines. On racontait des
aventures étranges: Qui avait bâti le pont du Diable? Qui avait
précipité dans la prairie de Wasen la roche du Diable? Çà et là
s'élevaient des donjons, des croix, des oratoires, des monastères, des
ermitages, gardant la mémoire d'une invasion, d'une rencontre, d'un
miracle ou d'un malheur. Chaque tribu montagnarde conservait sa langue,
ses vêtements, ses moeurs, ses usages. On ne trouvait point, il est
vrai, dans un désert, une excellente auberge; on n'y buvait point de vin
de Champagne; on n'y lisait point la gazette; mais s'il y avait plus de
voleurs au Saint-Gothard, il y avait moins de fripons dans la société.
Que la civilisation est une belle chose! cette _perle_, je la laisse au
_beau premier lapidaire_.

Suwarow et ses soldats ont été les derniers voyageurs dans ce défilé, au
bout duquel ils rencontrèrent Masséna.

Après avoir débouché du pont du Diable et de la galerie d'Urnerloch, on
gagne la prairie d'Ursern, fermée par des redans comme les sièges de
pierres d'une arène. La Reuss coule paisible au milieu de la verdure; le
contraste est frappant: c'est ainsi qu'après et avant les révolutions la
société paraît tranquille; les hommes et les empires sommeillent à deux
pas de l'abîme où ils vont tomber.

Au village d'Hospital commence la seconde rampe, laquelle atteint le
sommet du Saint-Gothard, qui est envahi par des masses de granit. Ces
masses roulées, enflées, brisées, festonnées à leur cime par quelques
guirlandes de neige, ressemblent aux vagues fixes et écumeuses d'un
_océan_ de pierre sur lequel l'homme a laissé les ondulations de son
chemin.

  Au pied du mont Adule, entre mille roseaux,
  Le Rhin, tranquille et fier du progrès de ses eaux,
  Appuyé d'une main sur son urne penchante,
  Dormait au bruit flatteur de son onde naissante.

Très beaux vers, mais inspirés par les fleuves de marbre de Versailles.
Le Rhin ne sort point d'une couche de roseaux: il se lève d'un lit de
frimas, son urne ou plutôt ses urnes sont de glace; son origine est
congénère à ces peuples du Nord dont il devint le fleuve adoptif et la
ceinture guerrière. Le Rhin, né du Saint-Gothard dans les Grisons, verse
ses eaux à la mer de la Hollande, de la Norwège et de l'Angleterre; le
Rhône, fils aussi du Saint-Gothard, porte son tribut au Neptune de
l'Espagne, de l'Italie et de la Grèce: des neiges stériles forment les
réservoirs de la fécondité du monde ancien et du monde moderne.

Deux étangs, sur le plateau du Saint-Gothard, donnent naissance, l'un au
Tessin, l'autre à la Reuss. La source de la Reuss est moins élevée que
la source du Tessin, de sorte qu'en creusant un canal de quelques
centaines de pas, on jetterait le Tessin dans la Reuss. Si l'on répétait
le même ouvrage pour les principaux affluents de ces eaux, on produirait
d'étranges métamorphoses dans les contrées au bas des Alpes. Un
montagnard se peut donner le plaisir de supprimer un fleuve, de
fertiliser ou de stériliser un pays; voilà de quoi rabattre l'orgueil de
la puissance.

C'est chose merveilleuse que de voir la Reuss et le Tessin se dire un
éternel adieu et prendre leurs chemins opposés sur les deux versants du
Saint-Gothard; leurs berceaux se touchent; leurs destinées sont
séparées: ils vont chercher des terres différentes et divers soleils;
mais leurs mères, toujours unies, ne cessent du haut de la solitude de
nourrir leurs enfants désunis.

Il y avait jadis, sur le Saint-Gothard, un hospice desservi par des
capucins; on n'en voit plus que les ruines; il ne reste de la religion
qu'une croix de bois vermoulu avec son christ: Dieu demeure quand les
hommes se retirent.

Sur le plateau du Saint-Gothard, désert dans le ciel, finit un monde et
commence un autre monde: les noms germaniques sont remplacés par des
noms italiens. Je quitte ma compagne, la Reuss, qui m'avait amené, en la
remontant, du lac de Lucerne, pour descendre au lac de Lugano avec mon
nouveau guide, le Tessin.

Le Saint-Gothard est taillé à pic du côté de l'Italie; le chemin qui se
plonge dans la Val-Tremola fait honneur à l'ingénieur forcé de le
dessiner dans la gorge la plus étroite. Vu d'en haut, ce chemin
ressemble à un ruban plié et replié; vu d'en bas, les murs qui
soutiennent les remblais font l'effet des ouvrages d'une forteresse, ou
imitent ces digues qu'on élève les unes au-dessus des autres contre
l'envahissement des eaux. Quelquefois aussi, à la double file des bornes
plantées régulièrement sur les deux côtés de la route, on dirait d'une
colonne de soldats descendant les Alpes pour envahir encore une fois la
malheureuse Italie.


                                         Samedi, 18 août 1832. (Lugano.)

J'ai passé de nuit Airolo, Bellinzona et la Val-Levantine: je n'ai point
vu la terre, j'ai seulement entendu les torrents. Dans le ciel, les
étoiles se levaient parmi les coupoles et les aiguilles des montagnes.
La lune n'était point d'abord à l'horizon, mais son aube s'épanouit par
degrés devant elle, de même que ces _gloires_ dont les peintres du XIVe
siècle entouraient la tête de la VIERGE: elle parut enfin, creusée et
réduite au quart de son disque, sur la cime dentelée du Furca; les
pointes de son croissant ressemblaient à des ailes; on eût dit d'une
colombe blanche échappée de son nid de rocher: à sa lumière affaiblie et
rendue plus mystérieuse, l'astre échancré me révéla le lac Majeur au
bout de la Val-Levantine. Deux fois j'avais rencontré ce lac, une fois
en me rendant au congrès de Vérone, une autre fois en me rendant en
ambassade à Rome. Je le contemplais alors au soleil, dans le chemin des
prospérités; je l'entrevoyais à présent la nuit, du bord opposé, sur la
route de l'infortune. Entre mes voyages, séparés seulement de quelques
années, il y avait de moins une monarchie de quatorze siècles.

Ce n'est pas que j'en veuille le moins du monde à ces révolutions
politiques; en me rendant à la liberté, elles m'ont rendu à ma propre
nature. J'ai encore assez de sève pour reproduire la primeur de mes
songes, assez de flamme pour renouer mes liaisons avec la créature
imaginaire de mes désirs. Le temps et le monde que j'ai traversés n'ont
été pour moi qu'une double solitude où je me suis conservé tel que le
ciel m'avait formé. Pourquoi me plaindrais-je de la rapidité des jours,
puisque je vivais dans une heure autant que ceux qui passent des années
à vivre?

       *       *       *       *       *

Lugano est une petite ville d'un aspect italien: portiques comme à
Bologne, peuple faisant son ménage dans la rue comme à Naples,
architecture de la Renaissance, toits dépassant les murs sans corniches,
fenêtres étroites et longues, nues ou ornées d'un chapiteau et percées
jusque dans l'architrave. La ville s'adosse à un coteau de vignes que
dominent deux plans superposés de montagnes, l'un de pâturages, l'autre
de forêts: le lac est à ses pieds.

Il existe, sur le plus haut sommet d'une montagne, à l'est de Lugano, un
hameau dont les femmes, grandes et blanches, ont la réputation des
Circassiennes. La veille de mon arrivée était la fête de ce hameau; on
était allé en pèlerinage à la beauté: cette tribu sera quelques débris
d'une race des barbares du Nord conservée sans mélange au-dessus des
populations de la plaine.

Je me suis fait conduire aux diverses maisons qu'on m'avait indiquées
comme me pouvant convenir: j'en ai trouvé une charmante, mais d'un
loyer beaucoup trop cher.

Pour mieux voir le lac, je me suis embarqué. Un de mes deux bateliers
parlait un jargon franco-italien entrelardé d'anglais. Il me nommait les
montagnes et les villages sur les montagnes: San-Salvador, au sommet
duquel on découvre le dôme de la cathédrale de Milan; Castagnola, avec
ses oliviers dont les étrangers mettent de petits rameaux à leur
boutonnière; Gandria, limite du canton du Tessin sur le lac;
Saint-Georges, enfaîté de son ermitage: chacun de ces lieux avait son
histoire.

L'Autriche, qui prend tout et ne donne rien, conserve au pied du mont
Caprino un village enclavé dans le territoire du Tessin. En face, de
l'autre côté, au pied du San-Salvador, elle possède encore une espèce de
promontoire sur lequel il y a une chapelle; mais elle a prêté
gracieusement aux Luganois ce promontoire pour exécuter les criminels et
pour y élever des fourches patibulaires. Elle argumentera quelque jour
de cette _haute justice_, exercée par sa permission sur son territoire,
comme d'une preuve de sa suzeraineté sur Lugano. On ne fait plus subir
aujourd'hui aux condamnés le supplice de la corde, on leur coupe la
tête: Paris a fourni l'instrument, Vienne le théâtre du supplice:
présents dignes de deux grandes monarchies.

Ces images me poursuivaient, lorsque sur la vague d'azur, au souffle de
la brise parfumé de l'ambre des pins, vinrent à passer les barques d'une
confrérie, qui jetait des bouquets dans le lac, au son des hautbois et
des cors. Des hirondelles se jouaient autour de ma voile. Parmi ces
voyageuses, ne reconnaîtrai-je pas celles que je rencontrai un soir en
errant sur l'ancienne voie de Tibur et de la maison d'Horace? La Lydie
du poète n'était point alors avec ces hirondelles de la campagne de
Tibur; mais je savais qu'en ce moment même une autre jeune femme
enlevait furtivement une rose déposée dans le jardin abandonné d'une
villa du siècle de Raphaël, et ne cherchait que cette fleur sur les
ruines de Rome.

Les montagnes qui entourent le lac de Lugano, ne réunissant guère leurs
bases qu'au niveau du lac, ressemblent à des îles séparées par d'étroits
canaux; elles m'ont rappelé la grâce, la forme et la verdure de
l'archipel des Açores. Je consommerais donc l'exil de mes derniers jours
sous ces riants portiques où la princesse de Belgiojoso a laissé tomber
quelques jours de l'exil de sa jeunesse? J'achèverais donc mes
_Mémoires_ à l'entrée de cette terre classique et historique où Virgile
et Le Tasse ont chanté, où tant de révolutions se sont accomplies? Je
remémorerais ma destinée bretonne à la vue de ces montagnes ausoniennes?
Si leur rideau venait à se lever, il me découvrirait les plaines de la
Lombardie; par delà, Rome; par delà, Naples, la Sicile, la Grèce, la
Syrie, l'Égypte, Carthage: bords lointains que j'ai mesurés, moi qui ne
possède pas l'espace de terre que je presse sous la plante de mes pieds!
mais pourtant mourir ici? finir ici?--n'est-ce pas ce que je veux, ce
que je cherche? Je n'en sais rien.


                                       Lucerne, 20, 21 et 22 août 1832.

J'ai quitté Lugano sans y coucher; j'ai repassé le Saint-Gothard, j'ai
revu ce que j'avais vu: je n'ai rien trouvé à rectifier à mon esquisse.
À Altorf, tout était changé depuis vingt-quatre heures: plus d'orage,
plus d'apparition dans ma chambre solitaire. Je suis venu passer la nuit
à l'auberge de Fluelen, ayant parcouru deux fois la route dont les
extrémités aboutissent à deux lacs et sont tenues par deux peuples liés
d'un même noeud politique, séparés sous tous les autres rapports. J'ai
traversé le lac de Lucerne, il avait perdu à mes yeux une partie de son
mérite: il est au lac de Lugano ce que sont les ruines de Rome aux
ruines d'Athènes, les champs de la Sicile aux jardins d'Armide.

Au surplus, j'ai beau me battre les flancs pour arriver à l'exaltation
alpine des écrivains de montagne, j'y perds ma peine.

Au physique, cet air vierge et balsamique qui doit ranimer mes forces,
raréfier mon sang, désenfumer ma tête fatiguée, me donner une faim
insatiable, un repos sans rêves, ne produit point pour moi ces effets.
Je ne respire pas mieux, mon sang ne circule pas plus vite, ma tête
n'est pas moins lourde au ciel des Alpes qu'à Paris. J'ai autant
d'appétit aux _Champs-Élysées_ qu'au Montanvers, je dors aussi bien rue
Saint-Dominique qu'au mont Saint-Gothard, et si j'ai des songes dans la
délicieuse plaine de Montrouge, c'est qu'il en faut au sommeil.

Au moral, en vain j'escalade les rocs, mon esprit n'en devient pas plus
élevé, mon âme plus pure; j'emporte les soucis de la terre et le faix
des turpitudes humaines. Le calme de la région sublunaire d'une marmotte
ne se communique point à mes sens éveillés. Misérable que je suis, à
travers les brouillards qui roulent à mes pieds, j'aperçois toujours la
figure épanouie du monde. Mille toises gravies dans l'espace ne
changent rien à ma vue du ciel; Dieu ne paraît pas plus grand du sommet
de la montagne que du fond de la vallée. Si pour devenir un homme
robuste, un saint, un génie supérieur, il ne s'agissait que de planer
sur les nuages, pourquoi tant de malades, de mécréants et d'imbéciles ne
se donnent-ils pas la peine de grimper au Simplon? Il faut certes qu'ils
soient bien obstinés à leurs infirmités.

Le paysage n'est créé que par le soleil; c'est la lumière qui fait le
paysage. Une grève de Carthage, une bruyère de la rive de Sorrente, une
lisière de cannes desséchées dans la Campagne romaine, sont plus
magnifiques, éclairées des feux du couchant ou de l'aurore, que toutes
les Alpes de ce côté-ci des Gaules. De ces trous surnommés vallées, où
l'on ne voit goutte en plein midi; de ces hauts paravents à l'ancre
appelés montagnes; de ces torrent salis qui beuglent avec les vaches de
leurs bords; de ces faces violâtres, de ces cous goîtreux, de ces
ventres hydropiques: foin!

Si les montagnes de nos climats peuvent justifier les éloges de leurs
admirateurs, ce n'est que quand elles sont enveloppées dans la nuit dont
elles épaississent le chaos: leurs angles, leurs ressauts, leurs grandes
lignes, leurs immenses ombres portées, augmentent d'effet à la clarté de
la lune. Les astres les découpent et les gravent dans le ciel en
pyramides, en cônes, en obélisques, en architecture d'albâtre, tantôt
jetant sur elles un voile de gaze et les harmoniant par des nuances
indéterminées, légèrement lavées de bleu; tantôt les sculptant une à une
et les séparant par des traits d'une grande correction. Chaque vallée,
chaque réduit avec ses lacs, ses rochers, ses forêts, devient un temple
de silence et de solitude. En hiver, les montagnes nous présentent
l'image des zones polaires; en automne, sous un ciel pluvieux, dans
leurs différentes nuances de ténèbres, elles ressemblent à des
lithographies grises, noires, bistrées: la tempête aussi leur va bien,
de même que les vapeurs, demi-brouillards, demi-nuages, qui roulent à
leurs pieds ou se suspendent à leurs flancs.

Mais les montagnes ne sont-elles pas favorables aux méditations, à
l'indépendance, à la poésie? De belles et profondes solitudes mêlées de
mer ne reçoivent-elles rien de l'âme, n'ajoutent-elles rien à ses
voluptés? Une sublime nature ne rend-elle pas plus susceptible de
passion, et la passion ne fait-elle pas mieux comprendre une nature
sublime? Un amour intime ne s'augmente-t-il pas de l'amour vague de
toutes les beautés des sens et de l'intelligence qui l'environnent,
comme des principes semblables s'attirent et se confondent? Le sentiment
de l'infini, entrant par un immense spectacle dans un sentiment borné,
ne l'accroît-il pas, ne l'étend-il pas jusqu'aux limites où commence une
éternité de vie?

Je reconnais tout cela; mais entendons-nous bien: ce ne sont pas les
montagnes qui existent telles qu'on les croit voir alors; ce sont les
montagnes comme les passions, le talent et la muse en ont tracé les
lignes, colorié les ciels, les neiges, les pitons, les déclivités, les
cascades irisées, l'atmosphère _flou_, les ombres tendres et légère