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Title: Histoire de la vie et de l'administration de Colbert
Author: Clément, Pierre, 1809-1870
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de la vie et de l'administration de Colbert" ***

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produced from images of the Bibliothèque nationale de
France (BNF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr



HISTOIRE

DE LA VIE ET DE L'ADMINISTRATION

DE COLBERT

CONTRÔLEUR GÉNÉRAL DES FINANCES,

MINISTRE SECRÉTAIRE D'ÉTAT DE LA MARINE, DES MANUFACTURES ET DE
COMMERCE,

SURINTENDANT DES BÂTIMENTS;

PRÉCÉDÉE D'UNE ÉTUDE HISTORIQUE

SUR NICOLAS FOUQUET,

Surintendant des Finances;

SUIVIE DE PIÈCES JUSTIFICATIVES, LETTRES ET DOCUMENTS INÉDITS;

PAR

PIERRE CLÉMENT.

PARIS,

GUILLAUMIN, LIBRAIRE,

Éditeur du Journal des Économistes, de la Collection des principaux
Économistes, du Dictionnaire du commerce et des marchandises, etc.

RUE RICHELIEU, 14.

1846

Corbeil, Impr. de CRÉTÉ.



AVERTISSEMENT.


J'avais entrepris une série d'études historiques sur l'administration
des surintendants, contrôleurs généraux et ministres des finances
célèbres. Arrivé à l'administration de Colbert, je me suis aperçu que ce
sujet, infiniment plus vaste que je n'avais cru à un premier examen,
m'entraînerait bien au delà des limites que je m'étais d'abord imposées,
et, au lieu de quelques articles, j'ai fait un livre. C'est celui que
j'offre au public[1].

Il existe de nombreux et excellents travaux sur Colbert. Forbonnais, de
Montyon, Lemontey, et plus récemment, MM. Villenave, Bailly, Blanqui, de
Villeneuve-Bargemont, d'Audiffret, de Serviez, semblaient avoir épuisé
ce sujet[2]. Cependant, en remontant aux documents originaux et
contemporains, soit manuscrits, soit imprimés, j'ai reconnu qu'il y
avait là une mine des plus riches à peine entamée, et j'ai essayé, grâce
à eux, de sortir du vague et des généralités à l'égard d'un certain
nombre de questions importantes que la connaissance de ces documents
pouvait seule permettre d'approfondir.

Aucun ministre n'a laissé plus de matériaux à l'histoire que Colbert.
Non-seulement il enrichit la Bibliothèque royale des magnifiques
collections manuscrites de _Béthune_, de _Brienne_, de _Gaston duc
d'Orléans_, de _Mazarin_, mais il fit copier dans toute la France, sous
la direction des hommes les plus érudits, les titres et autres monuments
historiques conservés dans les archives des provinces. En même temps,
son bibliothécaire, Étienne Baluze, dont les bibliophiles ne prononcent
le nom qu'avec respect, recueillait par ses ordres une quantité
prodigieuse de documents politiques concernant tous les points de
l'administration. «Marine, commerce, bâtiments, finances, police,
affaires étrangères, correspondances diplomatiques, en un mot, dit M.
Paulin Paris dans son _Catalogue raisonné des manuscrits français de la
Bibliothèque du Roi_, tous les rouages du gouvernement françois sous le
règne de Louis XIV semblent réunis dans cette collection de plus de six
cents volumes presque tous in-folio.» Après avoir appartenu d'abord à la
famille de Colbert, cette riche collection fut, en 1732, proposée à
Louis XV qui en dota la France, moyennant cent mille écus[3].

Dans le nombre des manuscrits originaux de Colbert que possède la
Bibliothèque royale, il en est quelques-uns qui ont surtout une grande
valeur.

Je citerai d'abord un volume de lettres de Colbert à Mazarin avec les
réponses de ce dernier en marge[4]. Ces lettres sont inédites et j'y ai
fait de nombreux emprunts.

Une autre collection de _pièces originales_ désignée sous ce titre:
_Colbert et Seignelay_, renferme les documents historiques les plus
précieux[5]. Ces pièces au nombre de 403 sont presque toutes émanées de
Colbert même; aussi ce n'est pas une médiocre difficulté d'en pénétrer
le sens, car le grand ministre avait l'écriture la plus difficile à lire
qui se puisse voir. La collection dont il s'agit, spéciale à la marine,
paraît avoir été détachée de la grande collection de Colbert, en 1732,
époque où celle-ci fut cédée au roi, et elle n'a été acquise par la
Bibliothèque royale que depuis sept à huit ans. Restée en cartons et par
pièces détachées jusqu'à ces derniers temps, elle a été récemment
disposée en volumes avec tout le soin qu'elle réclamait, et ce n'est que
depuis peu de mois qu'il a été possible de la consulter dans son
ensemble. Cette collection est précédée d'un catalogue où l'on trouve
l'analyse sommaire de chaque pièce, travail important, ingrat, en raison
de la difficulté dont je parlais tout à l'heure, et qui a été exécuté
avec beaucoup de discernement.

Enfin, la Bibliothèque royale possède les originaux d'un nombre
considérable de lettres adressées à Colbert pendant toute la durée de
son administration, depuis 1660, _moins les six dernières années_ (de
1678 à 1683) _qui manquent_. On ne saurait se figurer, à moins de
l'avoir parcourue, l'importance de cette collection qui renferme près de
vingt mille lettres écrites par les personnages les plus considérables
de l'époque, princes, amiraux, archevêques, gouverneurs, intendants,
etc., etc., et qui remplit de deux à quatre volumes par année. La
collection de ces lettres où j'ai puisé un grand nombre de matériaux
inédits, est désignée habituellement sous le titre de _Collection
verte_, à cause de sa reliure en parchemin vert. Ces lettres sont celles
que Baluze fut chargé de recueillir et de classer. Seulement, il paraît
constant qu'en faisant ce travail, Baluze mettait à part les lettres
traitant les affaires secrètes, réservées, et celles-là n'ont pas été
retrouvées. Il en est de même de la correspondance adressée à Colbert
pendant les six dernières années qui précédèrent sa mort, correspondance
dont la perte fait dans cette précieuse collection un vide
très-regrettable et très-fâcheux.

Je ne parle pas d'un grand nombre d'autres manuscrits _originaux_ que M.
Champollion-Figeac, conservateur du département des Manuscrits à la
Bibliothèque royale, a bien voulu me désigner et mettre à ma disposition
avec une bienveillance dont je suis heureux de lui exprimer ici ma vive
gratitude. On les trouvera mentionnés, soit dans les divers chapitres de
ce livre, soit à la fin même du volume où j'ai indiqué, dans une sorte
d'appendice bibliographique, tous les manuscrits et ouvrages imprimés
que j'ai consultés tant pour l'histoire de Colbert que pour l'étude sur
Fouquet[6].

On me permettra de mentionner encore le riche dépôt national des
_Archives du royaume_ où j'ai trouvé, dans les sections de Législation
et d'Histoire, de précieux documents sur l'administration de Colbert,
notamment sur quelques-unes de ses réformes financières et sur une
réduction des rentes qui eut lieu en 1661.

Il est encore d'autres documents manuscrits qui m'ont été d'un grand
secours, et au sujet desquels il est nécessaire de donner quelques
explications: ce sont les _Registres des despesches concernant le
commerce_ pendant plusieurs années du ministère de Colbert, registres
que l'on verra cités très-souvent, et qui jettent beaucoup de jour sur
cette partie si importante de son administration. Ces registres qui ne
sont autre chose que la copie des lettres de Colbert sur le commerce
remplissent huit volumes in-folio, et la collection, on va le voir, est
bien loin d'être complète.

Le premier volume, comprenant l'année 1669, appartient à la Bibliothèque
royale et porte le nº 204 du fonds d'environ six cents volumes dit
_Petit fonds Colbert_. Il est relié en maroquin rouge, marqué aux armes
de Colbert, et a pour titre: _Registre des despesches concernant le
commerce tant dedans que dehors le royaume; année_ 1669.

Les sept autres volumes appartiennent aux Archives de la marine dont il
m'a été permis de consulter les trésors, grâce aux bienveillantes
dispositions de M. le baron de Mackau, ministre de la marine, et à
l'extrême obligeance de M. d'Avezac, à qui la garde de ces riches
Archives est confiée. Les premier et deuxième volumes de la collection
de la marine sont intitulés: _Expéditions concernant le commerce de_
1669 _à_ 1683. Ces deux volumes ne sont ni de la même copie, ni de la
même reliure, ni marqués aux mêmes armes que le volume de la
Bibliothèque royale. Tout porte à croire qu'ils sont postérieurs à
Colbert et qu'ils ont été copiés d'après les ordres d'un de ses
successeurs, pour remplir quelques lacunes. Le premier de ces volumes
renferme, entre autres documents, un certain nombre de pièces envoyées à
Colbert par le savant Godefroy, archiviste de la Chambre des comptes de
Lille, sur le commerce de cette ville et des possessions espagnoles qui
venaient d'être incorporées à la France.

Les cinq autres volumes de la collection de la marine ressemblent
exactement pour la copie, la reliure, les armes, à celui de la
Bibliothèque royale dont ils sont évidemment la continuation, et comme
lui, portent pour titre: _Registre des despesches concernant le
commerce, année_...

Deux de ces volumes renferment la correspondance de 1670, les deux
suivants, celle de 1671, le cinquième celle de 1672.

La collection des registres spéciaux concernant le commerce s'arrête là.

Il manque donc, pour apprécier dans son ensemble l'administration de
Colbert, en ce qui regarde la direction des affaires commerciales, les
volumes renfermant sa correspondance sur ces affaires, de 1661 à 1669,
et de 1675 à 1683.

Son administration comprend vingt-deux années, et l'on ne possède en
entier sa propre correspondance touchant les affaires du commerce que
pendant quatre années seulement.

Cependant, pour ceux qui connaissent le soin excessif avec lequel
Colbert conservait les documents relatifs à son administration et
l'attention qu'il avait de viser lui-même en marge la copie de toutes
ses lettres, il est évident que les registres qui manquent ont existé.
Mais toutes mes recherches pour les retrouver ont été infructueuses, et
j'ai dû me borner à faire des vœux pour que cette lacune si regrettable
soit comblée un jour par de plus heureux que moi[7].

En attendant, la collection des lettres originales adressées à Colbert,
de 1660 à 1677, que possède la Bibliothèque royale (_Collection verte_),
m'a servi, à défaut des lettres mêmes de Colbert, à éclaircir bien des
points importants. Enfin, j'ai encore trouvé, aux Archives de la Marine,
plusieurs lettres relatives au commerce, dans un volume manuscrit grand
in-folio de 700 pages, ayant pour titre: _Extraits des despesches et
ordres du Roy, concernant la marine sous le ministère de M. Colbert,
depuis l'année 1667, jusques et y compris l'année 1683_.

Qu'il me soit permis d'ajouter que l'auteur des _Recherches et
considérations sur les finances_, Forbonnais, à qui l'on doit l'étude la
plus complète qui ait été faite jusqu'à présent, sur l'admiinistration
de Colbert, n'a connu que le _Registre des despesches de 1669_. Quant
aux écrivains qui ont traité le même sujet après lui, je crois pouvoir
dire ici, dans le seul but de constater l'exactitude de mes recherches,
qu'ils n'ont remonté ni aux sept volumes des Archives de la marine, ni à
la collection des 403 pièces relatives à la marine, désignée sous le
titre de _Colbert et Seignelay_, ni enfin aux volumineux documents de la
_Collection verte_[8].

Je pourrais faire la même observation au sujet de l'étude sur Fouquet,
qui renferme, entre autres pièces inédites: 1º des lettres de ce
ministre sur les dépenses qu'il faisait à Vaux et dont il cherchait à
dissimuler l'importance à Louis XIV, à Mazarin, à Colbert; 2º la copie
textuelle d'un projet de révolte écrit de sa main, dans le cas, qu'il
avait prévu, où l'on voudrait lui faire son procès; projet qui devint le
chef principal de l'accusation; 3º la traduction d'un psaume de David,
écrite aussi en entier par lui pendant sa captivité, avec des réflexions
sur sa position, des notes marginales, et le texte latin en regard[9].

Il me reste à ajouter quelques mots pour aller au-devant d'un reproche
qu'on fera peut-être à cette histoire, malgré le soin extrême que j'ai
mis à ne pas le mériter. Partisan de la liberté commerciale, persuadé
qu'un des premiers devoirs des gouvernements est de ménager leur entier
développement aux aptitudes naturelles dont la Providence semble avoir
doué chaque pays, dans des vues de confraternité et de bien-être,
malheureusement trop méconnues jusqu'à ce jour, je me suis attaché,
néanmoins, dans l'appréciation des actes de Colbert qui se rapportent à
ces graves questions, à me tenir en garde contre tout ce qui aurait pu
ressembler à un esprit de système, à un parti pris. En un mot, j'ai
recherché les faits avec une entière bonne foi, je n'en ai omis aucun de
quelque importance, je les ai exposés avec une impartialité rigoureuse;
puis, toutes les fois que cette impartialité, mon unique engagement, m'a
imposé l'obligation de signaler ce qui me paraissait faire tache dans la
brillante et laborieuse carrière de l'illustre ministre dont j'écrivais
l'histoire, j'ai voulu que le blâme découlât, non pas seulement des
assertions souvent erronées ou passionnées des contemporains, mais
encore des faits et des pièces les plus authentiques. Le système
industriel de Colbert, désigné plus tard sous le nom de _Colbertisme_,
de _système mercantile_ ou _protecteur_, a puissamment contribué sans
doute à mettre la France au premier rang des nations manufacturières du
globe. Quant à l'influence qu'il exerça sur la classe agricole et sur le
développement de la richesse nationale, l'examen attentif et approfondi
des faits démontrera, je crois, qu'elle fut loin d'être aussi heureuse
que Colbert l'avait espéré et qu'on le pense encore communément.

La France entrera bientôt, je l'espère, avec mesure, mais aussi avec
fermeté, dans la période décroissante du système protecteur. Un des
hommes qui ont été chargés, au commencement de ce siècle, de lui
communiquer une nouvelle impulsion, et qui, plus tard, s'est rendu
compte de ses effets avec la double autorité que donnent l'intelligence
et la pratique des affaires, M. le comte Chaptal, ancien ministre de
l'intérieur sous l'Empire, a fait, à ce sujet, en 1819, quelques
observations très-judicieuses qu'il ne sera pas inutile de rappeler ici.

«Si cette lutte entre les nations était trop prolongée, a dit l'ancien
ministre de Napoléon, si cette tendance à se replier, à se concentrer, à
s'isoler, pouvait se maintenir, les relations commerciales, qui ne
consistent que dans l'échange des produits respectifs, cesseraient, le
commerce ne serait plus qu'un déplacement de marchandises sur la portion
de territoire qu'occupe une nation, et l'industrie aurait pour bornes
les seuls besoins de la consommation locale.

«Ce système d'isolement, qui menace d'envahir toute l'Europe, est
également contraire au progrès des arts et à la marche de la
civilisation; il rompt tous les liens qui, unissant les nations entre
elles, en faisaient une grande famille dont chaque membre concourait au
bien général....[10]»

Tout en faisant ressortir les fâcheux effets du système prohibitif, dès
son origine même, je n'ai eu garde, on en trouvera la preuve à chaque
page de ce livre, de méconnaître les immenses services rendus à la
France par Colbert, et je crois avoir toujours montré, au contraire,
pour cette grande figure historique, tout le respect qu'elle commande à
tant de titres. Colbert a été, d'ailleurs, un ministre presque
universel, et s'il a commis quelques erreurs graves, erreurs qui furent
en partie le fruit des préventions et de l'inexpérience du temps où il a
vécu, l'époque qu'il a remplie de son influence n'en sera pas moins,
dans la durée des siècles, une des plus brillantes de nos annales. En
effet, de 1661 à 1683, la France présente un admirable spectacle. Aux
tiraillements et aux désordres nés de cette singulière révolte,
démocratique par la base, féodale au sommet, qu'on nomme la Fronde,
succède tout à coup l'autorité la mieux assise, la plus respectée.
L'unité du pouvoir, demeurée jusqu'alors, on peut le dire, à l'état
d'abstraction, passe dans les faits; la centralisation s'organise. Les
finances, cette difficulté incessante de l'ancienne monarchie, sont
administrées avec une probité et une intelligence inconnues depuis
Sully; les lois civiles, criminelles, commerciales, sont refondues et
mises en harmonie avec l'esprit du temps. Comme une autre Minerve, la
marine sort tout armée, en quelque sorte, du cerveau de Colbert, et
c'est là, sans contredit, le plus beau titre de ce ministre à la
reconnaissance nationale. En même temps, Molière et La Fontaine,
Bossuet et Racine, Claude Perrault, Mansard, Lebrun, rivalisent de
chefs-d'œuvre; les merveilles improvisées de Versailles étonnent
l'Europe, et le canal de Languedoc, entreprise alors gigantesque, dont
l'ancienne Rome elle-même eût été fière, unit la Méditerranée à l'Océan.
Comment le siècle qui peut s'enorgueillir d'avoir produit de tels hommes
et qui a vu s'accomplir ces grandes choses, ne serait-il pas toujours un
grand siècle? Et pourtant, celui qui secondant avec le plus
d'intelligence l'esprit d'autorité et les vues de Louis XIV, marcha à la
tête de ce mouvement, excita, encouragea ces hommes, et coopéra le plus
puissamment à l'œuvre commune; celui-là a été poursuivi jusque dans la
tombe par la haine du peuple qu'il aimait, qu'il fut impuissant à
protéger contre les terribles suites de la guerre, et qui troubla ses
funérailles. Car, il faut bien le dire, puisque c'est la vérité, peu de
ministres ont été aussi impopulaires que Colbert, et cette impopularité
fut telle, qu'un de ses successeurs, M. de Maurepas, a dit de loi, «que
_le peuple de Paris l'aurait déchiré en pièces, si l'on n'eût eu la
précaution d'assembler tous les archers de la ville pour garder son
corps_.» Triste et à jamais déplorable témoignage des égarements de la
multitude et de l'injustice des contemporains!



NICOLAS FOUQUET,

SURINTENDANT DES FINANCES.

NICOLAS FOUQUET,

SURINTENDANT DES FINANCES[11].


Le 17 août 1661, des milliers de carrosses armoiriés encombraient la
route de Paris à Vaux-le-Vicomte, situé à quelques lieues de Melun.
Vaux-le-Vicomte appartenait, depuis quelques années au surintendant des
finances, qui, ce jour-là, y donnait au roi Louis XIV une fête à
laquelle la reine mère, Madame et Monsieur assistaient aussi. Six mille
invitations avaient été distribuées, non-seulement dans la France
entière, mais dans l'Europe, et l'on s'y était rendu avec un
empressement qu'expliquaient et justifiaient de reste la magnificence
bien connue de Fouquet, les merveilles de Vaux et le bruit partout
répandu que le roi avait promis d'assister à cette fête, honneur insigne
où tout le monde voyait en quelque sorte le gage de la nomination
prochaine du surintendant au grade de premier ministre. A aucune époque,
en France, la passion pour les constructions monumentales n'a été
poussée aussi loin qu'au XVIIe siècle, et cette passion, dont Louis
XIV hérita de Fouquet, celui-ci la possédait à un degré qui, chez un
particulier, touchait à la folie. Trois villages démolis et rasés pour
arrondir le domaine de Vaux et le rendre digne des bâtiments de Le Vau,
des jardins de Lenôtre, des peintures de Lebrun, disent assez quelle
devait être son importance. Il est vrai que 9 millions de livres,
monnaie du temps, avaient à peine suffi à cette œuvre vraiment royale;
mais au moins le but avait été atteint, et ni le Palais-Royal, ni le
Luxembourg, ni les châteaux de Saint-Cloud et de Fontainebleau ne
pouvaient, pour la grandeur des bâtiments, le nombre et la décoration
des appartements, être comparés à Vaux. Mademoiselle de Scudéry raconte
qu'on découvrait du perron «tant de fontaines jaillissantes et tant de
beaux objets se confondant par leur éloignement, que l'œil était ébloui.
Devant soi c'étaient de grands parterres avec des fontaines et un rond
d'eau au milieu; puis, à droite et à gauche, dans les carrés les plus
rapprochés, d'autres fontaines qui, par des artifices d'eau,
divertissaient agréablement les yeux.» Mademoiselle de Scudéry ajoute
que «les innombrables figures des bassins jetaient de l'eau de toutes
parts et faisaient un très-bel objet, sans compter que toute cette
immense étendue d'eau était couverte de petites barques peintes et
dorées par où l'on entrait dans le grand canal.» Terminons cette
description d'un narrateur quelque peu enthousiaste; et sur lequel les
largesses du surintendant exerçaient sans doute leur magique influence,
par un renseignement plus significatif. Cent ans après la fête donnée
par Fouquet, le duc de Villars, alors propriétaire du château de Vaux,
songea à tirer parti des tuyaux de plomb, enfouis sous terre, qui
distribuaient l'eau aux différentes pièces depuis longtemps dégradées et
hors de service. Combien pense-t-on qu'il les vendit? 490,000 livres;
environ 1 million d'aujourd'hui.

Cependant le roi était-arrivé. Sur sa prière, Fouquet lui fit d'abord
visiter les parties principales du château. A chaque pas, Louis XIV
voyait sur les panneaux, aux plafonds, un écusson au milieu duquel
étaient dessinées les armes de Fouquet, représentant un écureuil à la
poursuite d'une couleuvre, avec cette orgueilleuse devise qui lui fut
depuis si funeste: _Quò non ascendet?_ En même temps, les courtisans
répétaient entre eux, à voix basse, que la couleuvre était là pour
Colbert, dans les armes duquel elle figurait en effet. A mesure que le
luxe de ces somptueux appartements se déroulait devant lui, le roi
sentait naître en son cœur le désir de faire arrêter le surintendant au
milieu même de ces merveilles de l'architecture et des arts, preuves
parlantes de ses folles dépenses. Ce n'est pas tout: au milieu d'une
allégorie peinte par Lebrun, le roi vit, dit-on, le portrait de
mademoiselle de La Vallière, à laquelle on prétend que Fouquet avait eu
l'audace de faire faire d'insolentes propositions par une madame
Duplessis-Bellière, sa confidente. Louis XIV avait alors vingt-trois ans
et il aimait passionnément mademoiselle de La Vallière. Sans
l'intervention d'Anne d'Autriche, il aurait immédiatement donné cours à
son ressentiment. Quelques sages raisons de la reine mère calmèrent cet
orage, et la fête n'en fut pas visiblement troublée. Depuis quelque
temps, les italiens avaient importé en France la mode des loteries. Les
objets que Fouquet offrit de la sorte à ses invités avaient tous une
grande valeur; c'étaient des bijoux, des costumes et des armes de prix;
il y avait jusqu'à des chevaux. Dans l'après-midi, à un signal donné par
le roi, les eaux jouèrent, les bassins se remplirent, des milliers de
gerbes liquides s'épanouirent dans l'air aux feux du soleil, qui en
faisait autant d'arcs-en-ciel, et ce fut une admiration générale,
sincère. Cette multitude d'acteurs de bronze fut applaudie comme
auraient pu l'être des acteurs vivants. Vint ensuite le dîner, dont la
dépense fut plus tard évaluée à 120,000 livres, dîner fastueux, vraiment
royal, qui n'a peut-être jamais eu son pareil; car, je l'ai déjà dit,
six mille personnes y assistèrent, et il avait été dirigé par Vatel.
C'est de ce splendide dîner que le scrupuleux et impassible marquis de
Dangeau a dit dans son journal: «Au dîner du sieur Fouquet, le 17 août
1661, il y avait une superbe montagne de confiture.» Le dîner fini, la
comédie eut son tour. On avait dressé au bas de l'allée des Sapins un
théâtre sur lequel on joua pour la première fois _les Fâcheux_, de
Molière. Pélisson, le secrétaire particulier, l'homme de confiance,
l'ami intime de Fouquet, qui, de simple poëte et homme de lettres, en
avait fait en peu de temps un conseiller à la cour des aides, Pélisson
avait composé un prologue pour la circonstance. Écoutons La Fontaine:
«Au milieu de vingt jets d'eau naturels s'ouvrit cette coquille que tout
le monde a vue. L'agréable naïade (_c'était la Béjart_) qui parut dedans
s'avança au bord du théâtre, et, d'un air héroïque, prononça les vers
que Pélisson avait faits.»

  Pour voir en ces beaux lieux le plus grand roi du monde,
  Mortels, je viens à vous de ma grotte profonde....
  Jeune, victorieux, sage, vaillant, auguste,
  Aussi doux que sévère, aussi puissant que juste....
  Vous le verrez demain, d'une force nouvelle,
  Sous le fardeau pénible où votre voix l'appelle,
  Faire obéir les lois....

Tels étaient les éloges que le poëte de Fouquet prodiguait à Louis XIV,
au roi _juste, mais sévère_; et le roi de sourire, et toute la cour
d'applaudir. Où était en ce moment la comédie la plus piquante, la plus
curieuse? Cependant Fouquet avait été prévenu par madame
Duplessis-Bellière du projet que le roi avait eu un moment de le faire
arrêter au milieu même de la fête. Mais comment croire à un pareil
dessein? Le roi ne lui avait-il pas répété peu de temps auparavant,
qu'il lui pardonnait toutes les irrégularités que la difficulté des
temps l'avait pu obliger de commettre. A quoi bon s'effrayer?
Évidemment, tous ces bruits étaient semés par des envieux, ses ennemis,
les créatures de Le Tellier et de Colbert. Fouquet s'endormit dans ces
illusions.

Nicolas Fouquet était né à Paris en 1615. Son père, François Fouquet,
négociant renommé, riche armateur de la Bretagne, avait fait longtemps
le commerce avec les colonies. Ses connaissances spéciales le mirent en
relation avec le cardinal de Richelieu, qui le fit entrer dans le
conseil de marine et du commerce. Il fut le seul juge du maréchal de
Marillac qui n'opina point à la mort, et, contre toute attente, le
cardinal de Richelieu lui sut gré, dit-on, de sa probité et de son
courage[12]. Quand Fouquet eut vingt ans, son père lui acheta une charge
de maître des requêtes au Parlement. Puis, quinze ans après, celle de
procureur général étant devenue vacante, l'abbé Fouquet, fort avant dans
les bonnes grâces du cardinal Mazarin, obtint de lui que son frère en
fût investi. Dans le Parlement, Fouquet rendit de bons services au
cardinal. On raconte, en outre, qu'il était fort exact à poursuivre tous
ceux qui écrivaient contre ce ministre, et qu'il fut chargé, pendant
quelques années, de la police de Paris. Au mois de février 1653, le duc
de la Vieuville, surintendant des finances, étant mort, sa charge fut
partagée entre Fouquet et Servien. Ce dernier mourut au mois de février
1659. Le préambule de l'ordonnance du roi, en date du 21 février 1659,
qui conféra à Fouquet la pleine et entière possession de la
surintendance, mérite d'être reproduit:

     «La confiance que nous avons en votre personne, éprouvée pendant
     six années en fonction, la prudence et le zèle que vous avez fait
     connaître, l'assiduité et la vigilance que vous avez apportées en
     votre place, l'expérience que vous y avez acquise, et l'épreuve que
     nous avons faite de votre conduite en cet emploi et en plusieurs
     autres occasions pour notre service nous donnent toutes les
     assurances que non-seulement il n'est pas nécessaire de partager
     les soins de cette charge et de vous en soulager par la jonction
     d'un collègue, mais aussi qu'il importe au bien de notre État et de
     notre service, pour la facilité des affaires et la promptitude des
     expéditions, que l'administration de nos finances ne soit pas
     divisée, et que, vous étant entièrement commise et à vous seul,
     Nous en serions mieux servis et le public avec Nous[13].»

Il n'était pas possible, on le voit, de recevoir des lettres
d'investiture plus flatteuses et plus brillantes. Au surplus, bien avant
la mort de son collègue, Fouquet était déjà chargé des fonctions les
plus importantes de la surintendance, c'est-à-dire du recouvrement des
fonds. Servien n'avait dans ses attributions que la dépense. Or, le
recouvrement des fonds présentait souvent, à cette époque, des
difficultés inouïes; car, les revenus de l'État étant d'ordinaire
dépensés deux ou trois ans à l'avance, il s'agissait de décider les
financiers, traitants et partisans, à prêter des sommes considérables
sans garantie bien certaine et sous la menace incessante d'une
banqueroute. Il y en avait eu une très-fâcheuse en 1648, le cardinal
Mazarin ayant fait donner aux créanciers de l'État des billets payables
sur des fonds depuis longtemps épuisés, ce qui était une véritable
dérision et le plus sûr moyen de rendre les financiers encore plus
exigeants, lorsqu'on aurait de nouveau besoin d'eux. Par malheur, grâce
aux dépenses de la guerre, à l'insatiable avidité de Mazarin, à
l'impéritie et à la cupidité des surintendants ou de leurs commis, enfin
à la disproportion constante entre les recettes et les dépenses, les
financiers, auxquels de temps en temps on faisait rendre gorge, que l'on
emprisonnait, que l'on pendait parfois, étaient les hommes les plus
nécessaires, les plus recherchés du pays. Ils avaient en quelque sorte
entre leurs mains les résultats de la guerre, le triomphe ou la défaite;
ils le savaient, en abusaient, et, on ne saurait trop le redire, les
abus engendrant les abus, tous ceux qui avaient affaire aux financiers,
s'inspirant le mieux possible de leurs exemples, dilapidaient,
gaspillaient, s'enrichissaient comme eux, à qui mieux mieux.

En 1653, époque à laquelle Fouquet fut appelé à la surintendance des
finances conjointement avec Servien, sa fortune personnelle s'élevait,
d'après sa propre estimation, à 1,600,000 livres, y compris la valeur
de sa charge de procureur général, sur laquelle il devait encore plus de
400,000 liv. De 1653 à 1661, son emploi de surintendant lui rapporta,
d'après son aveu, 3,150,003 liv., à peu près 400,000 liv. par an. En
outre, il fut reconnu, au moment de sa disgrâce, qu'il avait emprunté
environ 12 millions, et il disait lui-même à ce sujet: «Que mes ennemis
se chargent de tous mes biens, à condition de payer mes dettes; je leur
laisse le reste.» D'un autre côté, il résulta du dépouillement de ses
comptes que Vaux seulement lui avait coûté plus de 9 millions en achats
de terrain, constructions, meubles et embellissements. Il avait aussi
fait des dépenses considérables à sa maison de plaisance de Saint-Mandé,
à sa maison de ville, située à l'extrémité de la rue des Petits-Champs,
et aux fortifications de Belle-Isle-sur-Mer, dont il avait acheté le
gouvernement de la duchesse de Retz; de plus, il possédait un grand
nombre de terres d'une moindre valeur. Les dépenses de sa maison,
exagérées sans aucun doute, étaient estimées à 4 millions par an. Enfin,
ses ennemis allaient partout répétant qu'il avait des émissaires, des
ambassadeurs particuliers dans les principales villes de l'Europe, et
qu'il payait de sa propre cassette plusieurs millions de pension à ses
amis de la cour et des provinces, et aux personnages les plus puissants
du royaume, pour s'en faire des créatures dévouées dans l'occasion. Que
ces accusations fussent envenimées, grossies par la malveillance et la
calomnie, on n'en saurait douter. Mais, même à voir les choses sans
passion, il était évident que Fouquet dépensait des sommes exorbitantes,
sans proportion avec la fortune d'un particulier, et que, ni le revenu
de ses charges, ni son bien, ni celui de sa femme, n'y pouvaient
suffire. D'où venaient-elles donc?

C'est ici le lieu d'expliquer le curieux mécanisme des opérations
financières de cette époque, mécanisme plein de complications, machine
confuse, surchargée de rouages, mais dont la description est
indispensable pour l'intelligence du procès de Fouquet, et sur lesquels
on possède, du reste, les renseignements les plus détaillés[14].

Les surintendants des finances n'étaient pas, comme on pourrait le
croire, des fonctionnaires comptables recevant et dépensant les deniers
de l'État; ils étaient seulement des agents ordonnateurs. Quant à la
recette et à la dépense, elles se faisaient chez les trésoriers de
l'épargne, seuls agents comptables, seuls justiciables de la Cour des
comptes. Le surintendant n'était justiciable que du roi. C'est ce que
Fouquet rappelle souvent dans sa défense, et il cite à ce sujet ses
lettres de nomination, où il est dit «_qu'il ne sera tenu de rendre
raison en la Chambre des comptes, ni ailleurs qu'à la personne du roi,
dont celui-ci l'a, de sa grâce spéciale, pleine puissance et autorité
royale, relevé et dispensé_.»

Il ne faudrait pas conclure de là que l'administration des finances du
royaume et la gestion du surintendant fussent pour cela exemptes de tout
contrôle. Les comptes des trésoriers de l'épargne et le registre des
fonds dépensés permettaient de suivre l'ensemble et le détail des
opérations. D'abord, l'un des trois trésoriers de l'épargne gérait, à
tour de rôle, pendant un an, et rendait les comptes séparément, par
exercice. Aucune somme ne pouvait être reçue ou payée pour l'État sans
qu'elle fût ordonnancée par le surintendant et portée sur les registres
de l'épargne, lesquels ne mentionnaient, il est vrai, que la date des
ordonnances et les fonds sur lesquels elles étaient assignées. Mais, en
même temps et près du trésorier en exercice, on tenait un autre registre
appelé _registre des fonds_, sur lequel étaient inscrites jour par jour
toutes les sommes versées à l'épargne ou payées par elle, avec l'origine
et les motifs de la recette ou de la dépense, et les noms des parties.
Le registre des fonds n'était pas produit à la Cour des comptes; il
demeurait secret entre le roi et le surintendant. Les trésoriers de
l'épargne se bornaient à fournir les ordonnances de celui-ci à l'appui
de leurs comptes. Quant au registre des fonds, il servait en même temps
à contrôler leur gestion et celle du surintendant. En outre, l'agent
chargé de ce registre et les trésoriers de l'épargne, étant nommés par
le roi, se trouvaient complètement indépendants du surintendant.

Voilà quels étaient les principes et les règles. Il semble, au premier
abord, qu'ils devaient prévenir toute malversation, tant de la part du
surintendant que des trésoriers et des financiers. On va voir combien
cet ordre si bien entendu, si rigoureux en apparence, pouvait comporter
d'abus.

Pour qu'une ordonnance fût payable à l'épargne, il ne suffisait pas
quelle fût signée par le surintendant; il fallait encore, au bas de
l'ordonnance, un ordre particulier émané de lui, indiquant le fonds
spécial sur lequel elle devait être payée. Le trésorier de l'épargne ne
pouvait et ne devait payer qu'autant qu'il avait des valeurs appartenant
au fonds sur lequel l'ordonnance était assignée; mais, comme il n'en
avait presque jamais, attendu que les revenus étaient, à cette époque,
toujours dépensés deux ou trois ans à l'avance, il donnait, en échange
de l'ordonnance, un billet de l'épargne, soit un mandat sur le fermier
de l'impôt sur lequel elle était assignée. Ajoutons que, pour la
facilité des affaires et des paiements, on subdivisait souvent le
montant d'une même ordonnance en plusieurs billets de l'épargne. Il y
avait en outre des fonds intacts ou dont les rentrées étaient assurées
et prochaines au moment de l'émission des billets qui les concernaient,
tandis que les rentrées d'autres fonds étaient éloignées ou même
très-hypothétiques. De là résultaient souvent des différences
considérables dans la valeur des billets de l'épargne. Les uns étaient
au pair, d'autres, plus ou moins au-dessous du pair; d'autres,
absolument sans valeur. Cependant, ils émanaient tous de la même source
et portaient tous les mêmes signatures. Mais ce qui paraîtra surtout
extraordinaire, incroyable, c'est que souvent des billets, complètement
dépréciés tant qu'ils étaient entre les mains de quelque pauvre diable,
acquéraient leur plus haute valeur en passant dans le portefeuille d'un
fermier ou d'un courtisan en faveur, et c'est ici que se faisait le plus
odieux, le plus abominable trafic.

En effet, Fouquet et Pélisson conviennent qu'on délivrait souvent, par
erreur ou sciemment, des ordonnances trois ou quatre fois supérieures au
fonds qui devait les acquitter. On faisait alors ce qui s'appelait une
réassignation, c'est-à-dire un nouvel ordre de paiement sur un autre
fonds, et quelquefois sur un autre exercice. La même opération se
pratiquait pour tous les billets d'une date déjà un peu ancienne qui
n'avaient pu être payés sur les fonds primitivement désignés; car plus
un billet était vieux, plus il était difficile d'en obtenir le paiement,
et il y en avait qui étaient ainsi réassignés cinq ou six fois, toujours
sur de mauvais fonds. Mais, je l'ai déjà dit, cela n'arrivait qu'aux
gens de rien, aux simples rentiers, aux modestes fournisseurs. Les
autres, les traitants, les partisans, les fermiers, ceux qui étaient en
état de faire de grandes avances, stipulaient que leurs anciens billets
seraient réassignés sur de bons fonds, et l'on acceptait même au pair
dans leurs versements de grandes quantités de ces billets qu'ils
s'étaient procurés à vil prix.

Mais voici un bien autre abus; les lois du royaume ne permettant pas
d'emprunter au-dessus du denier 18, c'est-à-dire à 5 5/9 pour 100, la
Cour des comptes ne pouvait admettre ostensiblement un intérêt plus
élevé. Cependant, le malheur des temps, la guerre, mais surtout le
défaut d'ordre et de probité chez les administrateurs des finances
publiques, faisaient qu'on ne pouvait emprunter les moindres sommes à
moins de 15 à 18 pour 100, très-souvent davantage. Il fallait donc, pour
légaliser l'opération, augmenter artificiellement le titre du prêteur
dans la proportion de l'intérêt légal à l'intérêt réel, et établir
l'équilibre sur les registres de l'épargne, en délivrant sous des noms
en blanc, des ordonnances de paiement _qui ne devaient pas être payées_.
Ces ordonnances étaient nécessaires en outre pour mettre plus tard les
traitants à l'abri des recherches qu'on ne leur épargnait pas, sous
prétexte d'usure. Quoique fictives, elles étaient néanmoins, comme les
autres, scindées et converties en billets de l'épargne pour la commodité
du service et la régularisation des écritures. Or, quelquefois, le
traité qui avait donné lieu à une ordonnance de ce genre était révoqué,
et c'est ce qui arriva, sous l'administration de Servien et Fouquet,
pour un emprunt de 6 millions. En pareil cas, les billets de l'épargne
faits et signés en vertu de cette ordonnance devaient être rapportés et
biffés. Cette fois, bien que l'emprunt n'eût pas eu lieu, on négligea de
les biffer et de les annuler. Qu'arriva-t-il? Comme ces billets
pouvaient être séparés des ordonnances qui les avaient autorisés, on
parvint, au moyen d'assignations et réassignations sur de bons fonds, à
déguiser leur origine et à convertir en valeurs réelles des valeurs
essentiellement fictives. En un mot, grâce à ce brigandage qui fut
avéré, mais dont tout le monde déclina la responsabilité, l'État se
trouva finalement obligé de payer un emprunt qui n'avait pas même été
effectué. C'est ce même grief qui devint plus tard, sous le nom de
l'affaire des 6 millions, un des principaux chefs de l'accusation de
péculat dirigée contre Fouquet.

Telle était donc, sans compter les pots-de-vin, qui jouaient, on le
verra plus loin, un très-grand rôle dans toutes les transactions du
temps, la nature des principaux abus pratiqués plus ou moins ouvertement
dans l'administration des finances, lorsque ce surintendant fut appelé à
la diriger. Soyons juste à son égard: à l'époque où il parvint aux
affaires, la situation était peu rassurante, et de moins habiles, de
moins hardis que lui n'eussent pas triomphé à coup sûr des difficultés
qu'il rencontra tout d'abord. Non-seulement il n'y avait rien à
l'épargne, on y était habitué depuis le ministère du cardinal de
Mazarin, mais les revenus de deux années étaient à peu près dévorés, et,
malgré ses plus captieuses promesses, le premier ministre n'inspirait
plus aucune confiance aux traitants. La banqueroute de 1648 pesait
toujours sur le gouvernement, effrayant les esprits et les capitaux.
Grâce à l'importance que lui donnait sa charge de procureur général,
grâce à sa fortune, à sa réputation d'habileté et à la délicatesse avec
laquelle il remplit ses premiers engagements, Fouquet parvint bientôt à
procurer à Mazarin tout l'argent que celui-ci lui demandait, et certes
il lui en demandait beaucoup. Je n'ai point à m'occuper ici de la
politique du cardinal Mazarin, politique patiente, rusée, mais pleine de
ressources, petite et mesquine dans les moyens, mais grande par ses
résultats, et couronnée enfin par deux succès qui ont fait époque dans
l'histoire de nos relations internationales: le traité de Munster et le
mariage du roi avec Marie-Thérèse. Mais il faut bien qu'il soit permis
de blâmer, comme elle le mérite, l'avidité de ce ministre, de cet
étranger, qui, au milieu de la détresse de la France, trouva le moyen de
thésauriser, d'entasser sans cesse, prenant de toutes mains, du roi, des
traitants, des fermiers, se faisant lui-même l'entrepreneur des
fournitures de la guerre, et laissant, en fin de compte, une fortune de
50 millions à ses héritiers. Voilà l'homme que Fouquet contracta
l'obligation de satisfaire en arrivant aux finances, et il faut lui
rendre cette justice de dire que jamais ni les intérêts de la guerre, ni
le soin des négociations diplomatiques ne périclitèrent un instant faute
d'argent. Un trait particulier de l'histoire du temps, c'est que les
financiers voulaient bien avancer des sommes considérables à Fouquet,
mais non à Mazarin, au gouvernement. L'homme privé inspirait plus de
confiance que le premier ministre, que l'État. Que faisait alors le
surintendant? Il prêtait à l'État des sommes empruntées par lui aux
particuliers, et on l'accusa plus tard d'avoir retiré de ces prêts,
qu'il avouait, dont il se glorifiait même, des intérêts usuraires. Il se
délivrait ensuite des ordonnances de remboursement qui étaient payées au
moyen de billets de l'épargne, au fur et à mesure de la rentrée des
impôts. Il avait même imaginé, pour simplifier ses opérations et éviter
les retards, de faire verser le produit des impôts dans sa caisse, de
sorte que l'_Épargne se faisait chez lui_, comme on disait alors. Ainsi,
les deniers de l'État étaient confondus avec ses propres deniers, et il
était tout à la fois ordonnateur, receveur et payeur.

Si l'on pouvait avoir le moindre doute sur les résultats d'un pareil
désordre, il suffirait, pour le dissiper, de lire les mémoires d'un
financier du temps, de Gourville, mémoires curieux par leur franchise et
par l'espèce de naïveté impudente avec laquelle l'auteur avoue la part
qu'il a prise à tous les trafics que Fouquet tolérait, encourageait. Ce
Gourville, qui avait d'abord appartenu à M. de La Rochefoucauld, s'était
mêlé d'une manière très-active aux intrigues de la Fronde et était
arrivé à la cour par l'intermédiaire de la maison de Condé, à laquelle
il avait rendu quelques services. Actif, plein de résolution, spirituel,
adroit à prendre le vent, il parvint à s'insinuer auprès de Fouquet, et
le premier conseil qu'il lui donna fut d'amortir l'opposition du
Parlement au moyen de quelques gratifications de 500 écus habilement
distribués aux meneurs. Le conseil fut trouvé excellent, et Gourville se
chargea des négociations qui réussirent à merveille. Bientôt son crédit
fit du bruit parmi les gens d'affaires, qui s'adressèrent à lui toutes
les fois qu'ils avaient quelque chose à proposer au surintendant. «M.
Fouquet, dit-il lui-même, trouva que je m'étais fort stylé; il était
aussi bien aise que je lui fisse venir de l'argent.» Quant aux billets
de 1648 dont il a été question plus haut, voici comment Gourville en
parle. Ce passage de ses mémoires est on ne peut plus significatif:

     «Le désordre était grand dans les finances. La banqueroute
     générale, qui se fit lorsque M. le maréchal de La Meilleraye fut
     surintendant des finances, remplit tout Paris de billets de
     l'épargne, que chacun avait pour l'argent qui lui était dû. En
     faisant des affaires avec le roi on mettait dans les conventions
     que M. Fouquet renouvellerait de ces billets pour une certaine
     somme. On les achetait communément au denier 10 (10 pour 100); mais
     après que M. le surintendant les avait assignés sur d'autres fonds,
     ils étaient bons pour la somme entière. MM. les trésoriers de
     l'épargne s'avisèrent entre eus d'en faire passer d'une épargne à
     l'autre pour en faire leurs profits. Ce qui en ôtait la
     connaissance, c'est que M. Fouquet en rétablissait beaucoup, et ces
     messieurs s'accommodaient avec ceux qui avaient les fonds entre les
     mains. _Cela fit beaucoup de personnes extrêmement riches_.
     Cependant, parmi ce grand nombre, le roi ne manquait point
     d'argent, et ayant tous ces exemples devant moi, _je profitai
     beaucoup_[15].»

Ainsi, le surintendant, ses commis et ses amis, les trésoriers de
l'épargne et les financiers battaient monnaie avec des billets achetés à
10 pour 100 de leur valeur primitive; et tout le monde ayant intérêt à
la fraude, il ne se trouvait personne pour la démasquer. Cependant,
comme il arrive souvent, l'excès même du désordre en amena la fin. Il y
avait alors à la cour, près du cardinal Mazarin, un homme qui observait
avec une indignation souvent mal contenue à quel gaspillage
l'administration des finances publiques était livrée, attendant le
moment favorable pour réformer les abus dont il gémissait. Cet homme,
autrefois attaché au ministre Le Tellier, qui l'avait plus tard donné au
cardinal Mazarin, dont il était devenu l'homme de confiance,
l'intendant, c'était Colbert. La surveillance de Colbert était-elle
désintéressée? N'avait-il pas déjà lui-même, à cette époque, l'espoir de
remplacer un jour le surintendant? Cela paraît hors de doute; mais ce
n'est pas ce qu'il s'agit d'examiner ici. Bien que le cardinal Mazarin
n'eût qu'à se louer habituellement de l'exactitude avec laquelle Fouquet
fournissait à toutes ses dépenses, il ne laissait pas que de prêter
volontiers l'oreille aux mauvais rapports qu'on lui faisait sur le
compte du surintendant. Or, celui-ci le savait; et, toujours inquiet,
troublé, se croyant chaque jour à la veille d'un caprice du premier
ministre, d'une disgrâce, il cherchait à s'attacher, en redoublant de
largesses, les personnages les plus considérables de la cour, pour se
faire un parti en cas de besoin. Après Colbert, un des ennemis les plus
dangereux du surintendant, c'était un de ses frères, l'abbé Fouquet, qui
l'avait autrefois mis en relation avec Mazarin, mais avec qui il s'était
brouillé depuis, et qui le desservait avec une vivacité dont le cardinal
paraissait s'amuser beaucoup[16]. Au mois de mars 1659, Mazarin partit
pour Saint-Jean-de-Luz, où le traité des Pyrénées devait être signé.
Colbert resta à Paris. Peu de temps après, le surintendant se dirigea
vers Toulouse, où il devait trouver le cardinal de retour. Le financier
Gourville était avec lui. On a prétendu que Fouquet entretenait des
ambassadeurs particuliers dans les principales cours. Il avait mis aussi
dans ses intérêts le surintendant des postes du royaume, M. de Nouveau,
un de ses pensionnaires, et celui-ci avait ordre, apparemment, de lui
adresser directement la correspondance de Colbert pour le cardinal de
Mazarin. Arrivé à Bordeaux, Fouquet reçut et communiqua à Gourville un
projet de restauration des finances que Colbert soumettait au cardinal.
D'après ce projet, on aurait établi une chambre de justice composée d'un
certain nombre de membres de tous les parlements du royaume, avec M.
Talon pour procureur général. C'était la perte de Fouquet, dont M. Talon
était l'ennemi déclaré, Gourville dit qu'après avoir lu ce projet, dont
la lecture avait fort abattu Fouquet, ils se mirent à le copier tous les
deux très à la hâte, afin de le rendre sans retard à l'émissaire qui
l'avait apporté.

La circonstance était critique. Le financier vint en aide au
surintendant, et le tira de ce danger avec une habileté consommée. Il
alla trouver le cardinal et lui dit qu'il courait à Paris des bruits sur
une cabale organisée contre Fouquet, cabale très-fâcheuse, en ce qu'il
ne serait plus possible à celui-ci, son crédit étant ruiné par tous ces
méchants propos, de trouver l'argent dont le roi avait besoin. Gourville
ajouta qu'au surplus il n'était pas étonnant de voir la calomnie
s'acharner contre le surintendant, bien des gens se croyant aptes à
gérer sa charge, et ne négligeant rien pour réussir à s'en emparer[17].
Ces raisons, adroitement développées par un homme qui était censé
n'avoir aucune connaissance du projet de Colbert, frappèrent le
cardinal, qui pour rien au monde n'aurait voulu s'exposer à trouver les
coffres de l'épargne vides au moment où il était sur le point
d'atteindre le but de ses efforts diplomatiques, et non-seulement
Fouquet ne fut pas disgracié, mais Colbert reçut du cardinal l'ordre de
continuer à le voir.

Les extraits suivants de la lettre de Mazarin montrent bien, au surplus,
l'effet qu'avait produit sur son esprit la lecture du projet de
Colbert.

     «J'ay reçeu le mémoire et achevé de le lire un moment auparavant
     que M. le surintendant feust arrivé. J'ay esté bien ayse des
     lumières que j'en ay tiré, et j'en proffitteray autant que la
     constitution des affaires présentes le peut permettre.

     «Je vous diray seulement que M. le surintendant me faisoit des
     plaintes des discours que Hervart tenoit à son préjudice, disant à
     ses plus grands confidents que luy surintendant sortiroit bientôt
     des finances, que c'estoit une chose résolue, qu'il agissoit en
     cela de concert avec vous[18].

     «Il m'a adjouté que vous ayant pratiqué longtemps, il avait eu le
     moyen de vous connoistre un peu, et que il ne doutoit pas que vous
     n'aviez pas pour luy la même affection que par le passé, s'estant
     apperçeu que depuis quelque temps vous luy parliez frédement, quoy
     qu'il ne vous eust pas donné sujet à cela, ayant pour vous la
     dernière estime, et ayant toujours souhété avec la dernière passion
     d'avoir vostre amitié, sachant d'ailleurs l'affection et la
     confiance que j'avais en vous. Sur quoy s'est fort estendu, ne luy
     estant pas échappé une parole qui ne feust à votre advantage, et se
     plaignant seulement de la liaison dans laquelle vous estiez entré
     avec Hervart et l'avocat-général Tallon, à son préjudice, et
     d'autant plus que vous ne pouviez pas douter que sous tous ses
     préparatifs je n'avois que à dire un mot pour le retirer, et me
     remettre non pas seulement la surintendance, mais la charge de
     procureur général.

     «Je me suis desmêlé ensuite de tout cela que le surintendant est
     demeuré persuadé que vous ne m'aviez rien mandé à son préjudice,
     mais non pas que ce qui s'est passé à Paris n'est autrement de ce
     qu'il m'a dit. Tout ce que je vous puis dire, c'est que je mettray
     touttes piéses en œuvre pour renvoyer le surintendant persuadé que
     vous ne m'avez rien mandé, et vous pouvez parler et vous éclaircir
     avec luy en cette conformité, car je reconnois qu'il souhéte
     furieusement de bien vivre avec vous et proffitter de vos conseils,
     m'ayant dit que d'autres fois vous les lui donniez avec liberté, ce
     que vous ne faites pas depuis quelque temps.

     «Hervart n'a jamais esté secret, et par le motif d'une certaine
     vanité qui n'est bonne à rien, dit à plusieurs personnes tout ce
     qu'il sçait, et ainsy je ne doute pas que ces discours n'aient
     donné lieu au surintendant de pénétrer les choses qu'il m'a
     dit[19].»

Colbert reçut cette dépêche à Nevers, le 27 octobre 1659. Le lendemain
il répondit au cardinal une longue lettre qu'il importe de reproduire en
entier, parce qu'elle contient de curieux détails sur ses relations avec
Fouquet et Mazarin. On est heureux, quand il s'agit de personnages
historiques si considérables, de pouvoir s'appuyer sur des documents
authentiques qui fixent aussi nettement les positions.

           A Nevers, ce 28 octobre 1659.

     «Je receus hier, à Desize, les dépesches de Vostre Eminence, du 20
     de ce mois, aus quelles je feray double réponse. Celle-cy servira,
     s'il luy plaîst, pour ce qui concerne le discours fait par M. le
     procureur général et le mémoire que j'ay envoyé à Vostre Eminence.
     Il est vray, Monseigneur, que j'ay entretenu une amitié assez
     étroite avec lui, depuis les voyages que je fis en 1650 avec Vostre
     Eminence, et que je l'ay continué depuis, ayant toujours eu
     beaucoup d'estime pour luy, et l'ayant trouvé un des hommes du
     monde le plus capable de bien servir Vostre Eminence et de la
     soulager dans les grandes affaires dont elle est surchargée. Cette
     amitié a continué pendant tout le temps que M. de Servien eut la
     principale autorité dans les finances, et souvent j'ay expliqué à
     Vostre Eminence même la différence que je faisois de l'un à
     l'autre. Mais dés lors que, par le partage que Vostre Eminence fist
     en 1655, toute l'autorité des finances fust tombée entre les mains
     du dit sieur procureur général, et que par succession du temps je
     vins à connoistre que sa principalle maxime n'estoit pas de fournir
     par économie et par mesnage beaucoup de moyens à Vostre Eminence
     pour estendre la gloire de l'État, et qu'au contraire il
     n'employoit les moyens que cette grande charge lui donnoit qu'à
     acquérir des amis de toute sorte et à amasser pour ainsi dire des
     matières pour faire réussir, à ce qu'il prétendoit, tout ce qu'il
     auroit voulu entreprendre, et mesme, pour se rendre nécessaire, et
     en un mot qu'il a administré les finances avec une profusion qui
     n'a point d'exemple, à mesure que je me suis apperceu de cette
     conduitte, à mesure nostre amitié à diminué, mais il a eu raison de
     dire à Vostre Eminence que je me suis souvent ouvert à luy et que
     je luy ay mesme donné quelques conseils, parce que pendant tout ce
     temps-là je n'ay laissé passer aucune occasion de lui faire
     connoistre autant que cette matière le pouvoit permettre, combien
     la conduitte qu'il tenoit étoit éloignée de ses propres advantages,
     qu'en administrant les finances avec profusion, il pouvoit
     peut-estre amasser des amis et de l'argent, mais que cela ne se
     pouvoit faire qu'en diminuant notablement l'estime et l'amitié que
     Vostre Eminence avoit pour luy, au lieu qu'en suivant ses ordres,
     agisant avec mesnage et économie, lui rendant compte exactement, il
     pouvoit multiplier a l'infini l'amitié, l'estime et la confiance
     qu'elle avoit en luy, et que sur ce fondement, il n'y avoit rien de
     grand dans l'État et pour luy et pour ses amis à quoi il ne pust
     parvenir. Quoique j'eusse travaillé inutilement jusqu'en 1657,
     lorsqu'il chassa Delorme, je crus que c'estoit une occasion
     très-favorable pour le faire changer de conduitte; aussi
     redoublay-je de diligence et de persuations, luy faisant connoistre
     qu'il pouvoit rejeter toutes les profusions passées sur le dit
     Delorme, pourvu qu'il changeast de conduitte, luy exagérant
     fortement tous les advantages qu'il pourroit tirer de cette
     favorable conjoncture. Je ne me contentay pas de faire toutes ces
     diligences, je sollicitay encore M. Chanut pour lequel je sçay
     qu'il a estime et respect, de se joindre à moy, l'ayant trouvé dans
     les mesmes sentiments. Je fus persuadé quelque temps qu'il suivoit
     mon avis, et pendant tout ce temps nostre amitié fust fort
     réchauffée, mais depuis l'ayant vu retomber plus fortement que
     jamais dans les mesmes désordres, insensiblement je me suis retiré,
     et il est vray qu'il y a quelque temps que je ne luy parle plus que
     des affaires de Vostre Eminence, parce que je suis persuadé qu'il
     n'y a rien qui le puisse faire changer. Mais il est vray qu'il n'y
     a rien que j'aye tant souhaité et que je souhaite tant que le dit
     sieur procureur général pust quitter ses deux mauvaises qualités,
     l'une de l'intrigue et l'autre de l'horrible corruption dans
     laquelle il s'est plongé, parce que si ses grands talents étaient
     séparés de ces grands défauts, j'estime qu'il seroit très-capable
     de bien servir Vostre Eminence.

     «Quant à ma liaison avec M. Hervart et M. Talon, dont il a parlé à
     Vostre Eminence; je ne saurais lui désirer un plus grand avantage
     que d'estre éloigné de toutes liaisons _des deux parts_ autant que
     je le sais, estant fortement persuadé et par inclination naturelle
     et par toute sorte de raisonnement que la seule liaison que l'on
     puisse et que l'on doibve avoir ne consiste qu'à bien servir son
     maistre et que toutes les autres ne font qu'embarrasser. Mais quand
     je serois d'esprit à chercher ces liaisons, la dernière personne
     avec qui j'en voudrais faire, ce serait avec M. Hervart, pour
     lequel je n'ay conservé aucune estime. Pour M. Talon, il est vraj
     que j'ay beaucoup d'estime pour lui et que je l'ay vu trois fois
     cet esté à Vincennes, chez luy et en mon logis. Mais aussi il est
     vray que j'ay creu qu'il estoit peut-être bon pour le service du
     Roy et pour la satisfaction de Vostre Eminence de garder avec luy
     quelque mesures pour le faire souvenir, dans les occasions qui se
     peuvent présenter, des protestations qu'il m'a souvent faites de
     bien servir le Roy et Vostre Eminence, pourveu qu'on lui fasse
     sçavoir dans les oscasions ce que l'on désire de luy, avouant
     luy-mesme qu'il peut quelquefois se tromper.

     «Pour ce qui est de la connoissance que le dit sieur procureur
     général a tesmoigné avoir du mémoire que j'ay envoyé à Vostre
     Eminence, je puis bien dire avec assurance que s'il le sçait il a
     été bien servy par les officiers de la poste, avec les quels je
     scay qu'il a de particulières habitudes, n'y ayant que Vostre
     Eminence, celuy qui l'a transcrit et moi qui en ayent eu
     connaissance et ne pouvant doubler du tout de celui qui l'a
     transcrit, y ayant 16 ans qu'il me sert avec fidélité en une
     infinité de rencontres plus importantes que celle-ci.

     «Ce mémoire n'a esté fait sur aucun qui m'aye esté donné par le
     sieur Hervart, duquel je n'en ay jamais voulu recevoir, ne
     l'estimant pas assez habile homme pour bien pénétrer une affaire et
     pour dire la vérité. Ce que Vostre Eminence trouvera de bon dans
     cette affaire vient d'elle mesme, n'ayant fait autre chose que de
     rédiger par escrit une petite parties des belles choses que je luy
     ay entendu dire sur le sujet de l'esconomie des finances. Pour ce
     qui est rapporté du fait de la conduitte du surintendant, Vostre
     Eminence scait tout ce que j'en ai pu dire, et je suis bien assuré
     qu'il n'y a personne en France qui souhaite plus que moy que sa
     conduite soit réglée en sorte qu'elle plaise à Vostre Eminence et
     qu'elle puisse se servir de luy. Quant à tous ces discours que le
     sieur Hervart a fait et que le sieur procureur général m'attribue
     en commun et qu'il dit scavoir de la source, je crois bien qu'il le
     sçait du dit sieur Hervart, parce qu'il a des espions chez lui,
     mais je ne suis pas garant de l'imprudence de cet homme là avec
     lequel j'ay toujours agi avec beaucoup de retenue, m'estant
     apperceu en une infinité de rencontres qu'il se laisse souvent
     emporter à dire mesme tout ce qu'il avoit appris de Vostre
     Eminence.

     «Sy, dans ce discours et dans le mémoire que j'ay envoyé à Vostre
     Eminence, la vérité n'y paroist sans aucun fard, déguisement, envie
     de nuire, ni autre fin indirecte de quelque nature que ce soit, je
     ne demande pas que Vostre Eminence aye jamais aucune créance en
     moy, et il est mesme impossible qu'elle la puisse avoir, parceque
     je suis asseuré que je ne puis jamais lui exposer toute la vérité
     plus à découvert et plus dégagée de toutes passions. Et outre que
     Vostre Eminence le découvre assez par le discours mesme, sy elle
     considère que je ne souhaitte la place de personne, que je n'ay
     jamais temoigné d'impatience de monter plus haut que mon employ,
     lequel j'ay toujours estimé et estime infiniment plus que tout
     autre, puisqu'il me donne plus d'occasions de servir
     personnellement Vostre Eminence et que d'ailleurs sy j'avois
     dessein de tirer des advantages d'un surintendant je ne pourrois en
     trouver un plus commode que celui-là, ce qui paroist assez
     clairement à Vostre Eminence par l'envie qu'il luy a fait paroistre
     de vouloir bien vivre avec moy: Vostre Eminence jugera, dis-je,
     assez facilement qu'il n'y a aucun motif que la vérité et ses
     ordres qui m'ont obligé de dire ce qui est porté par ledit mémoire,
     et que les discours du sieur Hervart n'ont aucun rapport avec ce
     qui me regarde en cela.

     «Quant à l'envie qu'il a fait paroistre à Vostre Eminence mesme de
     vouloir bien vivre avec moy, il n'y aura pas grand peine, parce que
     ou il changera de conduitte ou Vostre Eminence agréera celle qu'il
     tient, ou Vostre Eminence l'excusera par la raison de la
     disposition présente des affaires, et trouvera peut-estre que ses
     bonnes qualités doivent balancer, et mesme emporter ses mauvaises;
     en quelque cas que ce soit, je n'auray pas de peine à me renfermer
     entièrement à ce que je reconnoistray estre des intentions de
     Vostre Eminence, luy pouvant protester devant Dieu qu'elles ont
     toujours esté et seront toujours les règles des mouvements de mon
     esprit.»

           COLBERT.

Certes, il était difficile de distiller la flatterie avec plus
d'adresse, et, en même temps, de perdre plus sûrement Fouquet dans
l'esprit du cardinal que ne le fit Colbert dans cette circonstance. Ses
insinuations et ses louanges devaient produire inévitablement l'effet
qu'il en espérait, et dès ce jour sans doute, la disgrâce de Fouquet fut
arrêtée. Ce n'était plus qu'une question de temps. Il est même probable
que sans l'hésitation et la timidité naturelles de Mazarin, elle n'eût
pas été aussi longtemps différée, à moins que celui-ci, riche à 50
millions ramassés de toutes mains et par tous les moyens, n'eût éprouvé
quelque embarras à faire poursuivre le surintendant pour crime de
péculat[20].

Toutefois, docile aux recommandations du cardinal, Colbert alla voir le
surintendant dès que celui-ci fut de retour à Paris, et il y eut entre
eux une apparence de réconciliation; mais les intérêts étaient
dorénavant trop distincts pour que cette paix fût sérieuse. Colbert ne
modifia pas ses sentiments sur les opérations de Fouquet. Quant à ce
dernier, il garda toutes ses craintes, toutes ses inquiétudes sur les
dispositions du cardinal, et ses soupçons lui firent sans doute
conserver, quoi qu'il ait pu dire, un projet de révolte qu'il avait
ébauché en 1657, et dont le manuscrit, des plus compromettants, fut
trouvé plus tard dans ses papiers.

Telle était donc la position du surintendant vers la fin de 1639. Deux
ans après, au mois de mars 1661, le cardinal Mazarin mourut. On sait
comment il recommanda Colbert au roi. «Sire, je vous dois tout, dit-il à
Louis XIV, mais je crois m'acquitter en quslque sorte avec Votre Majesté
en lui donnant Colbert.» Le cardinal ne pouvait rendre à la France un
plus grand service, ni porter à Fouquet un coup plus terrible.
Cependant, le poste de premier ministre était vacant, et la vanité, la
présomption du surintendant n'ayant point de bornes, il ne crut pas que
le roi pût jeter les yeux sur un autre que lui. Jusqu'au jour même de la
mort du cardinal, et par déférence pour les services qu'il en avait
reçus, Louis XIV lui avait laissé tout le soin du gouvernement.
L'étonnement fut général lorsque, au premier conseil qui suivit la mori
de Mazarin, il prévint ses ministres qu'à l'avenir ils eussent à lui
parler directement de toutes les affaires, ses intentions étant qu'il ne
fut donné aucune signature, aucun ordre, aucun passe-port, sans son
commandement. On espérait, il est vrai, que ce beau zèle ne durerait
pas, et que le roi retournerait bientôt aux chasses, aux ballets, aux
plaisirs. C'était surtout l'opinion et le désir de Fouquet. Depuis la
mort du cardinal, Fouquet se croyait plus en faveur que jamais.

Vainement ses amis l'engageaient à se défier des apparences, et surtout
à ne rien déguiser au roi de la véritable situation des finances. Il
avait cru se mettre en règle en priant un jour le roi de lui pardonner
ce qui avait pu se faire d'irrégulier dans le passé à cause de la
difficulté des temps, et le roi lui avait en effet répondu qu'il lui
pardonnait. C'était pour Fouquet une occasion admirable de se conformer
dorénavant aux règles de comptabilité qui ont été expliquées plus haut,
et qu'on avait impunément violées depuis longtemps; mais il lui eût
fallu pour cela modérer sa dépense, et supprimer les pensions qu'il
faisait à tous les courtisans de sa prospérité. Fouquet n'en eut sans
doute pas la force. Sans tenir aucun compte des avis que Pélisson,
Gourville et d'autres amis lui donnaient sur les menées de Colbert et de
madame de Chevreuse, qui avait détaché la reine mère de son parti, il
persista à fournir des états dont Colbert, nommé intendant des finances
depuis la mort de Mazarin, démontrait chaque jour la fausseté au
roi[21]. En même temps, Louis XIV désirant pousser jusqu'à ses plus
extrêmes limites l'expérience qu'il avait commencée, le recevait toutes
les fois qu'il le désirait, et lui témoignait une bienveillance marquée.
Ainsi, pendant que quelques-uns, les mieux avisés, mais le plus petit
nombre, ne doutaient pas de l'imminence de sa chute, d'autres le
croyaient destiné à hériter de la faveur et de la toute-puissance du
cardinal. Naturellement, Fouquet ajoutait foi aux pronostics de ces
derniers, et déjà ses collègues remarquaient un changement insupportable
dans son humeur. D'un autre côté, tout le monde se plaignait des airs de
plus en plus altiers et hautains, des manières orgueilleuses de sa
femme. Sa mère seule avait la réputation d'une bonne et sainte femme, et
l'on racontait qu'elle gémissait de ses dissipations au point de
souhaiter un terme à la faveur dont il jouissait. On a vu plus haut que
Fouquet était en même temps surintendant des finances et procureur
général du parlement de Paris. Cette dernière charge, la plus
considérable du royaume après celles de chancelier et de premier
président, lui donnait une consistance immense auprès de sa compagnie,
de tout temps fort jalouse, comme on sait, des privilèges dont
jouissaient ses membres, et, en cas de procès, le rendait justiciable
d'elle seule, ce qui présageait un acquittement certain. Comment éviter
un pareil résultat? On a prétendu que, dans cette occasion, Colbert
prêta les mains à une intrigue où l'on regretterait beaucoup, pour
l'honneur de son caractère, qu'il se fût véritablement trouvé mêlé. Le
roi avait déclaré qu'il ne nommerait jamais chevalier de ses ordres un
homme, quelque notable qu'il fût, s'il était _de robe_ ou _de plume_,
c'est-à-dire magistrat ou financier. Colbert persuada, dit-on, à Fouquet
que l'intention du roi était de le nommer chevalier de ses ordres, mais
que la charge de procureur général dont il était investi mettait un
obstacle invincible à ce dessein. Entraîné, comme toujours, par sa
vanité, Fouquet vendit sa charge 1,400,000 livres à M. de Harlay, et,
sur une nouvelle insinuation de Colbert, offrit généreusement de faire
déposer dans la citadelle de Vincennes, à la disposition du roi, qui
avait paru le désirer, 1 million que M. de Harlay lui donnait comptant.
Telle est, du moins, la version de l'abbé de Choisy, que tous les
biographes de Fouquet et de Colbert ont adoptée. Or, voici ce que
Fouquet lui-même écrivit à ce sujet, pendant le cours de son procès:

     «Le Roy me témoigna qu'il voudroit avoir un million d'argent
     comptant, sans faire tort à ses autres affaires, pour mettre en
     réserve à Vincennes; je luy dis que si je voulois vendre ma charge
     j'en tirerois un million, outre ce que j'estois obligé de donner à
     mon fils pour sa survivance; et que s'il luy plaisoit de
     l'accepter, je le lui donnois en pur don de bon cœur, en
     reconnoissance de la bonté que Sa Majesté me témoignoit, et des
     biens qui me venoient d'elle. Le roy l'accepta, me remercia, fit
     porter le million secrètement à Vincennes, où je le mis, et où il
     est peut-estre encore aussi bien que moy.»[22]

Quoi qu'il en soit, une fois ces précautions prises, le roi, fatigué de
la comédie que Fouquet le forçait de jouer depuis quatre mois, eut hâte
d'en finir, et sans la reine mère, il l'eût fait arrêter à Vaux même.
Heureusement, l'avis de celle-ci prévalut, et Louis XIV n'eut pas plus
tard à se reprocher cette déloyauté. D'ailleurs, il fut décidé, au
retour de Vaux, qu'on retarderait l'affaire le moins possible. Le roi
organisa donc pour les premiers jours du mois suivant, à l'occasion de
la tenue des États de Bretagne, un voyage à Nantes, et le surintendant
fut désigné pour l'y accompagner. Toutes les dispositions nécessaires
furent combinées longtemps d'avance avec un soin minutieux, et l'on prit
patience jusqu'au moment tout à la fois tant désiré et tant redouté.

En effet, la cour n'était pas sans inquiétude sur les résultats que
pouvait entraîner l'arrestation de Fouquet. On savait que, grâce aux
pensions qu'il répandait de tous côtés, il avait de nombreuses créatures
qu'on supposait dévouées à sa fortune. En outre, les troubles de la
Fronde n'étaient pas déjà si anciens qu'on ne pût craindre d'en voir
tenter un nouvel essai par un homme puissant, ayant à sa disposition, au
moyen de sa famille, plusieurs places de guerre fort importantes, et
possédant en propre un point très-fortifié, Belle-Isle-sur-Mer, où l'on
croyait qu'il avait fait cacher des trésors considérables, à l'aide
desquels, favorisé par sa proximité de deux provinces très-surchargées
d'impôts et mécontentes, la Normandie et la Bretagne, il lui serait
facile de fomenter une guerre civile.

Enfin, le nouveau gouvernement n'ayant encore donné aucune preuve de sa
force, de sa puissance, doutait en quelque sorte de lui-même et
s'exagérait les difficultés. On comprend donc ses craintes, ses
hésitations, ses précautions. Louis XIV a dit, dans ses _Instructions au
Dauphin_, que, «de toutes les affaires qu'il avait eues à traiter,
l'arrestation et le procès du surintendant était celle qui lui avait
fait le plus de peine et causé le plus d'embarras[23].» Le voyage à
Nantes avait un double avantage: il isolait Fouquet de ses amis, et
permettait de s'emparer presque en même temps de sa personne et de
Belle-Isle avant qu'il lui eût été possible de mettre cette place en
état de défense, et d'en faire enlever les trésors qu'on y supposait en
dépôt.

La cour partit pour Nantes vers les derniers jours du mois d'août.
Cependant, le secret de ses projets n'avait pas été si bien gardé qu'il
n'en eût rien transpiré au dehors. Au contraire, tout le monde
paraissait s'attendre à ce que le voyage de Nantes serait marqué par
quelque grand événement; seulement, on croyait qu'il s'agissait d'une
simple lutte d'influence entre Fouquet et Colbert, dont l'inimitié
était devenue alors manifeste, et quelques personnes supposaient que ce
dernier allait être définitivement éclipsé par l'étoile de jour en jour
plus resplendissante du surintendant. Malgré le danger qu'il avait couru
à Vaux, malgré les avis qui lui venaient de tous côtés, Fouquet lui-même
partagea ces illusions jusqu'au dernier instant. Cela paraît incroyable,
mais tous les mémoires du temps sont unanimes à ce sujet, et un tel
excès d'imprévoyance ne fait que mieux éclater son inconcevable
légèreté. Pourtant, dans une conversation avec Loménie de Brienne, la
veille de son départ de Paris, il dit à celui-ci, d'un air triste et
abattu, que plusieurs personnes l'informaient d'un méchant projet qui se
tramait contre lui, que la reine mère elle-même l'en avait fait avertir,
que sa fortune était fort compromise à cause des grandes dettes qu'il
avait contractées pour le service de l'État; mais qu'il était résigné à
tout, ne croyant pas cependant que le roi voulût le perdre. Puis il
ajouta: «Pourquoi le roi va-t-il en Bretagne, et précisément à Nantes?
Ne serait-ce point pour s'assurer de Belle-Isle?--A votre place,
répondit de Brienne, j'aurais cette crainte, et je la croirais
fondée.--Nantes! Belle-Isle! Nantes! Belle-Isle! répéta Fouquet à
plusieurs reprises. M'enfuirai-je? Mais où me donnerait-on protection,
si ce n'est à Venise?--Je l'embrassai les larmes aux yeux, dit de
Brienne, et je ne pus m'empêcher de pleurer; il me faisait compassion et
il en était digne[24].»

Mais ce n'était là qu'un éclair de prudence, et, bien que malade,
Fouquet se décida à partir. Il arriva à Nantes avec la fièvre tierce.
Trois ou quatre fois dans la journée le roi envoyait savoir de ses
nouvelles. Le 4 septembre, de Brienne alla deux fois chez lui pour
s'informer si le roi pourrait le voir le lendemain de bonne heure, ayant
le projet de partir pour la chasse dans la matinée. Il le trouva dans sa
robe de chambre, couché sur son lit, le dos appuyé contre une pile de
carreaux. De Brienne lui dit qu'il venait de la part du roi savoir
comment il se portait. «Fort bien, à ma fièvre près, qui ne sera rien.
J'ai l'esprit en repos, et je serai demain hors de mes inquiétudes. Que
dit-on au château et à la cour?--Que vous allez être arrêté.--Puyguilhem
vous l'a-t-il dit? En tout cas, il est mal informé et vous aussi; c'est
Colbert qui sera arrêté, et non moi.--En êtes-vous bien assuré? lui dit
de Brienne.--On ne peut l'être mieux. J'ai moi-même donné les ordres
pour le faire conduire au château d'Angers, et c'est Pélisson qui a payé
les ouvriers qui ont mis la prison hors d'état d'être insultée.--Je le
souhaite, répondit de Brienne; mais on vous trompe; vos amis craignent
fort pour vous. Toutes les manigances qui se font au château ne me
plaisent guère, et les précautions qu'on a prises de condamner les
portes de la salle, la table du roi couverte de papiers et de lettres de
cachet qu'on apporte par douzaines de chez M. Le Tellier, Saint-Aignan
et Rose toujours en sentinelle dans le petit corridor, tout cela ne vous
présage rien de bon.--C'est moi, dit Fouquet d'un air fort gai, qui ai
donné au roi tous ces avis, afin de mieux couvrir notre jeu.--Dieu le
veuille, mais je n'en crois rien. Que dirai-je au roi de votre
part?--Que j'entrais dans mon accès quand vous êtes arrivé; mais qu'il
ne sera pas long, je pense, et que cela n'empêchera pas que je ne sois
demain d'assez bonne heure à son lever[25].»

Or, voici ce qui se passa le lendemain. Mais, auparavant, il importe de
constater, d'après une narration émanée de Louis XIV même, les motifs
qui déterminèrent ce prince à faire arrêter le surintendant. Le document
qu'on va lire est extrait de ses _Instructions au Dauphin_.

     «Ce fut alors que je crus devoir mettre sérieusement la main au
     rétablissement des finances, et la première chose que je jugeai
     nécessaire, fut de déposer de leurs emplois les principaux
     officiers par qui le désordre avait été introduit; car depuis le
     temps que je prends soin de mes affaires, j'avois de jour en jour
     découvert de nouvelles marques de leurs dissipations, et
     principalement du surintendant.

     «La vue des vastes établissemens que cet homme avoit projetés, et
     les insolentes acquisitions qu'il avoit faites, ne pouvoient
     qu'elles ne convainquissent mon esprit du dérèglement de son
     ambition; et la calamité générale de mes peuples sollicitoit sans
     cesse contre lui. Mais ce qui le rendoit plus coupable envers moi,
     étoit que bien loin de profiter de la bonté que je lui avois
     témoignée, en le retenant dans mes conseils, il en avoit pris une
     nouvelle espérance de me tromper, et bien loin d'en devenir plus
     sage, tâchoit seulement d'être plus adroit.

     «Mais quelque artifice qu'il pût pratiquer, je ne fus pas longtemps
     sans reconntoître sa mauvaise foi. Car il ne pouvoit s'empêcher de
     continuer ses dépenses excessives, de fortifier des places, d'orner
     des palais, de former des cabales, et de mettre sous le nom de ses
     amis des charges importantes qu'il leur achetait à mes dépens, dans
     l'espoir de se rendre bientôt l'arbitre souverain de l'État.

     «Quoique ce procédé fût assurément fort criminel, je ne m'étois
     d'abord proposé que de l'éloigner des affaires; mais ayant depuis
     considéré que de l'humeur inquiète dont il étoit, il ne
     supporteroit point ce changement de fortune sans tenter quelque
     chose de nouveau, je pensai qu'il étoit plus sur de l'arrêter.

     «Je différai néanmoins l'exécution de ce projet, et ce dessein me
     donna une peine incroyable; car, non seulement je voyois que
     pendant ce temps là il pratiquoit de nouvelles subtilités pour me
     voler, mais ce qui m'incommodoit davantage, étoit que pour
     augmenter la réputation de son crédit, il affectoit de me demander
     des audiences particulières; et que pour ne lui pas donner de
     défiance, j'étois contraint de les lui accorder, et de souffrir
     qu'il m'entretînt de discours inutiles, pendant que je connoissois
     à fond toute son infidélité....

     «Toute la France, persuadée aussi bien que moi de la mauvaise
     conduite du surintendant, applaudit à son arrestation, et loua
     particulièrement le secret dans lequel j'avois tenu, durant trois
     ou quatre mois, une résolution de cette nature, principalement
     auprès d'un homme qui avoit des entrées si particulières auprès de
     moi, qui entretenoit commerce avec tous ceux qui m'approchoient,
     qui recevoit des avis du dedans et du dehors de l'État, et qui de
     soi-même devoit tout appréhender par le seul témoignage de sa
     conscience[26].»

Enfin, la lettre suivante, que Louis XIV écrivit à sa mère, après
l'arrestation de Fouquet, donne sur cet événement les détails les plus
authentiques. C'est une des pièces les plus curieuses de cette curieuse
affaire, et il importe de la reproduire en entier.

           «Nantes, 5 septembre 1661.

     «Madame ma mère, je vous ai déjà écrit ce matin l'exécution des
     ordres que j'avais donnés pour arrêter le surintendant; mais je
     suis bien aise de vous mander le détail de cette affaire. Vous
     savez qu'il y a longtemps que je l'avais sur le cœur, mais il m'a
     été impossible de le faire plus tôt, parce que je voulais qu'il fît
     payer auparavant 30,000 écus pour la marine, et que d'ailleurs il
     fallait ajuster diverses choses qui ne se pouvaient faire en un
     jour, et vous ne sauriez imaginer la peine que j'ai eue seulement à
     trouver le moyen de parler en particulier à d'Artagnan; car je suis
     accablé tous les jours par une infinité de gens fort alertes, et
     qui, à la moindre apparence, auraient pu pénétrer bien avant.
     Néanmoins, il y avait deux jours que je lui avais recommandé de se
     tenir prêt... J'avais la plus grande impatience que cela fût
     achevé. Enfin, ce matin, le surintendant étant venu travailler avec
     moi à l'accoutumée, je l'ai entretenu tantôt d'une manière, tantôt
     d'une autre, et fait semblant de chercher des papiers jusqu'à ce
     que j'aie aperçu, par la fenêtre de mon cabinet, Artagnan dans la
     cour du château, et alors j'ai laissé aller le surintendant, qui,
     après avoir causé un peu au bas de l'escalier avec la Feuillade, a
     disparu dans le temps qu'il saluait la sieur Letellier; de sorte
     que le pauvre Artagnan croyait l'avoir manqué, et m'a envoyé dire
     par Maupertuis qu'il soupçonnait que quelqu'un lui avait dit de se
     sauver; mais il le rattrapa dans la place de la Grande-Église, et
     l'a arrêté de ma part environ sur le midi. Il lui a demandé les
     papiers qu'il avait sur lui, dans lesquels on m'a dit que je
     trouverais l'état au vrai de Belle-Isle; mais j'ai tant d'autres
     affaires que je n'ai pu les voir encore. Cependant, j'ai commandé
     au sieur Boucherat d'aller sceller chez le surintendant, et au
     sieur Allot, chez Pélisson, que j'ai fait arrêter aussi... J'ai
     discouru ensuite sur cet accident avec des messieurs qui sont ici
     avec moi; je leur ai dit qu'il y avait quatre mois que j'avais
     formé mon projet, qu'il n'y avait que vous seule qui en aviez
     connaissance, et que je ne l'avais communiqué au sieur Letellier
     que depuis deux jours pour faire expédier les ordres; je leur ai
     déclaré aussi que je ne voulais plus de surintendant, mais
     travailler moi-même aux finances avec des personnes fidèles qui
     n'agiront pas sans moi, connaissant que c'est le vrai moyen de me
     mettre dans l'abondance et soulager mon peuple. Vous n'aurez pas de
     peine à croire qu'il y en a eu de bien penauts; mais je suis bien
     aise qu'ils voient que je ne suis pas si dupe qu'ils se l'étaient
     imaginé, et que le meilleur parti est de s'attacher à moi.
     J'oubliais de vous dire que j'ai dépêché de nos mousquetaires
     partout sur les grands chemins et même jusqu'à Saumur, afin
     d'arrêter tous les courriers qu'ils rencontreront allant à Paris,
     et d'empêcher qu'il n'y en arrive aucun devant celui que je vous ai
     envoyé[27]»

On se figure sans peine la stupeur qu'un événement aussi extraordinaire
dut causer à la cour. On ne tombe pas de si haut sans un grand éclat. De
Brienne raconte qu'étant allé chez Fouquet dans la matinée de
l'arrestation, il trouva sa demeure gardée par des mousquetaires pendant
qu'on mettait les scellés sur ses papiers. En retournant au château où
résidait le roi, il rencontra une voiture dont la portière était fermée
par un grillage en fer, et il put voir, dans l'intérieur, le
surintendant que d'Artagnan conduisait au château d'Angers. On sut plus
tard que sur la route, partout où le bruit de l'arrestation de Fouquet
avait transpiré, la foule s'était ameutée autour de sa voiture en
poussant des imprécations. A Angers, l'exaspération contre le prisonnier
fut surtout très-vive, et d'Artagnan craignit de ne pouvoir le sauver,
malgré l'appui de ses cent mousquetaires. Pendant toute cette journée
du 5 septembre, une espèce de terreur régna à la cour, et de là se
répandit à Paris et dans les provinces. De Lionne, l'ami intime de
Fouquet, était devenu pâle et interdit en apprenant son arrestation;
mais Louis XIV le rassura en lui disant que les fautes étaient
personnelles. Le capitaine des gardes de service, de Gesvres, était
aussi une des créatures du surintendant. Comme on s'était défié de lui,
il se plaignait très-haut, de manière à être entendu du roi, et allait
répétant partout qu'il aurait arrêté non-seulement son meilleur ami,
mais son père, si le roi le lui eût commandé. C'est ainsi que Fouquet
était récompensé des pensions secrètes qu'il faisait aux courtisans dans
le but de se les attacher. En même temps on apprenait que Pélisson
venait d'être arrêté, et que madame Fouquet avait reçu l'ordre de partir
immédiatement pour Limoges. Comment faire? Dans cette maison où, hier
encore, il se dépensait des millions, on n'avait plus le moyen
d'entreprendre un voyage d'une centaine de lieues. Ami dévoué, Gourville
fit demander la permission, qu'on lui accorda, de prêter 2,000 louis à
la femme du surintendant, qui put alors partir pour Limoges, tandis que
tous les autres membres de sa famille recevaient différentes
destinations[28].

Cependant, outre le courrier que Louis XIV avait adressé a la reine mère
pour l'informer de l'arrestation de Fouquet, il avait expédié également
un de ses gentilshommes ordinaires, de Vouldi, pour faire mettre les
scellés dans les maisons du surintendant, à Paris, à Saint-Mandé et à
Vaux. Un des chroniqueurs contemporains, qui a fourni le plus de
particularités sur l'affaire de Fouquet, l'abbé de Choisy, raconte dans
ses Mémoires que de Vouldi arriva à Paris seulement douze heures après
un valet de chambre du surintendant. Voici, d'après lui, comment le fait
se serait passé: toutes les fois que Fouquet voyageait avec la cour, il
établissait des relais de sept en sept lieues, à droite ou à gauche de
la grande route; par ce moyen, dit l'abbé de Choisy, il avait toujours
les nouvelles avant le roi et le cardinal. Aussitôt après l'arrestation
de son maître, ce valet de chambre quitta Nantes sans rien dire à
personne, rejoignit à pied le premier relais, creva les chevaux et porta
le premier la fatale nouvelle à madame Duplessis-Bellière. Celle-ci
envoya chercher immédiatement l'abbé Fouquet, qui depuis quelque temps
vivait en bonne intelligence avec son frère, et un des commis du
surintendant, qui avait le secret de toutes ses affaires, Bruant des
Carrières. On tint conseil. L'abbé Fouquet ne proposa rien moins que de
mettre le feu à la maison de Saint-Mandé, afin de détruire tous les
papiers qui pouvaient compromettre son frère. Madame Duplessis-Bellière
trouva, dit-on, ce parti trop dangereux, et fit observer que c'était
perdre le surintendant, qu'on ne le condamnerait pas sans l'entendre,
qu'on n'avait rien à lui reprocher depuis que le roi gouvernait par
lui-même, et que, pour les temps antérieurs, il n'avait rien fait que
par ordre du cardinal. On se sépara sans rien décider. Bruant des
Carrières courut chez lui pour mettre ordre à ses papiers, ramasser
quelque argent, et il se hâta de passer à l'étranger, où Fouquet, le
sachant en sûreté, ne se fit pas faute, plus tard, de le charger, afin
de dégager sa propre responsabilité. Il n'est pas jusqu'à Vatel, son
intendant, qui, craignant d'être aussi inquiété, quitta furtivement
Paris et passa en Angleterre, où il demeura quelques années avant de
devenir le maître-d'hôtel du roi. Enfin, Gourville lui-même, qui, de son
côté, avait pris depuis quelque temps toutes les précautions
nécessaires, en faisant une exacte revue de ses papiers, se trouva
compromis par ceux qu'on trouva chez le surintendant, et fut obligé de
s'exiler. Quelques années après le procès de Fouquet, et grâce à des
services diplomatiques qu'il avait pu rendre au roi, des amis puissants
obtinrent pour lui la permission de rentrer en France, après avoir
toutefois restitué à l'épargne une somme de 500,000 livres, à laquelle
il avait été taxé par Colbert, qui, malgré les sollicitations les plus
pressantes, ne voulut jamais consentir à l'en décharger.

On mit donc simultanément les scellés sur tous les papiers du
surintendant et l'on en fit l'inventaire. Les commissaires ne trouvèrent
rien à Vaux, sinon une immense quantité de vaisselle, de beaux tableaux,
de magnifiques tapisseries, des meubles du plus grand prix. La maison de
Paris ne contenait rien d'important, ni en meubles ni en papiers. C'est
à Fontainebleau, dans l'appartement qu'il occupait au château, mais
principalement à Saint-Mandé, qu'on fit les plus fâcheuses, les plus
étranges découvertes. L'histoire de la mystérieuse cassette de
Saint-Mandé eut alors le plus grand retentissement. Cette cassette, dans
laquelle Fouquet renfermait ses papiers les plus secrets, fut portée au
roi, et il en résulta, dit-on, la justification complète de ce vers,
tant de fois cité, dans lequel La Fontaine avait dit que _jamais
surintendant ne trouva de cruelles_. Les noms les plus illustres, les
plus respectés jusqu'alors, furent compromis. Il n'est pas jusqu'à
madame de Sévigné elle-même dont on ne trouva des lettres dans la
terrible cassette, mais cette correspondance avait pour unique objet un
de ses parents pour qui elle sollicitait quelque grâce. Ce qu'elle a
écrit à ce sujet à M. de Pomponne et a Ménage, mais surtout la vivacité
des démarches qu'elle fit plus tard, authentiquement et hautement, en
faveur du surintendant, suffirait au besoin pour la justifier. Une
demoiselle d'honneur de la reine figurait dans les papiers de la
cassette pour une promesse à elle faite d'un cadeau de 50,000 écus.
C'était le chiffre auquel les ennemis de Fouquet l'accusaient d'avoir
taxé les résistances les plus rebelles. Plusieurs autres dames le
remerciaient, celle-ci d'une maison qu'elle venait d'acquérir avec ses
bienfaits, celle-là d'un don de 30,000 livres, ajoutant toutefois
qu'elle n'avait pas de perles et qu'il mettrait le comble à ses bontés
en lui en envoyant. En même temps, la cassette donnait la note des
présents immenses faits par Fouquet aux personnages les plus puissants
de la cour. C'étaient 600,000 livres au duc de Brancas, 200,000 au duc
de Richelieu, 100,000 au marquis de Créquy. La première femme de chambre
de la reine mère, la Beauvais, y figurait pour 100,000 livres, et la
poète Scarron pour 12,000 livres de gages. Malgré le secret que le roi
recommanda sur le contenu de la fatale cassette, des noms et des
chiffres transpirèrent. Le scandale fut immense. Toute la cour était
dans des transes terribles, les uns parce qu'ils se trouvaient
réellement compromis, les autres dans la crainte qu'on ne les soupçonnât
de l'être. Ajoutez à cela que les libellistes et les pamphlétaires du
temps se mirent à fabriquer et à faire imprimer en cachette une
multitude de prétendues lettres trouvées dans la cassette de
Saint-Mandé. Recherchées avec une avidité extrême, ces lettres coururent
tout Paris, la France, l'étranger, au grand désespoir des familles qui y
étaient nommées et de Fouquet, qui protesta plusieurs fois à ce sujet
pendant le procès contre ce qu'il appelait la déloyauté de ses ennemis.

Les procès-verbaux des commissaires chargés de l'inventaire fournissent
de curieux détails sur cette habitation que le surintendant avait a
Saint-Mandé[29]. On n'y trouva ni or, ni argent, ni pierreries, que
très-peu de vaisselle, «le surplus ayant été porté à Vaux, lors du grand
festin;» mais il y avait une serre contenant plus de deux cents
orangers, «plus force plantes inconnues et barbares.» Les commissaires
remarquèrent aussi que le jardinier en chef, celui qu'on appelait le
fleuriste, et dont Fouquet faisait le plus grand cas, était allemand et
luthérien, qu'il avait appelé de son pays trois ou quatre autres
luthériens et perverti un catholique qui travaillait sous ses ordres,
«sans compter, ajoute le procès-verbal, que le sieur Pélisson, principal
commis du sieur Fouquet pour les affaires d'importance, est calviniste.»
Quant à la bibliothèque de Saint-Mandé, elle était sans contredit une
des plus riches et des plus curieuses qu'il y eût alors en France. Deux
cordeliers d'Espagne, admis par faveur à la visiter avec les
commissaires, s'arrêtèrent principalement dans une pièce où étaient les
Alcorans, les Talmuds, les Bibles, et remarquèrent un livre précieux
d'un auteur espagnol, dont le roi d'Espagne lui-même n'avait pas le
pareil. On peut voir à la Bibliothèque royale le catalogue des livres du
surintendant et le procès-verbal de la vente qui en fut faite au mois de
septembre 1665 par les soins de trois libraires de Paris[30]. Cette
bibliothèque contenait environ six mille volumes. Il y avait plus de
cinquante Bibles, tous les Pères, tous les historiens de l'Église,
toutes les vies des saints, beaucoup d'ouvrages de géographie et sur les
antiquités, tous les historiens grecs, latins et contemporains, plus de
deux cents ouvrages de médecine, d'autres, et en grand nombre, sur les
mathématiques, l'histoire naturelle, le droit civil, le droit canon,
etc., enfin plus de trois cents manuscrits. Je ne parle pas de certain
livre obscène que les commissaires eurent le bon esprit de brûler, «le
trouvant si impudique et si infâme, dit la relation, qu'il ne pouvait
servir de rien qu'à corrompre l'esprit de ceux ou de celles entre les
mains de qui il serait tombé[31].» A côté de la bibliothèque, il y avait
le cabinet des antiques, tout rempli de statues, d'amulettes, de tables
de marbre et de bronze, et où l'on remarquait principalement deux momies
égyptiennes parfaitement conservées, ce qui fit dire aux commissaires
que «le maître de la maison était _omnium curiositatum explorator_.»
L'inventaire constate enfin que l'on trouva dans un cabinet trois grands
barils pleins de grenades de fer et de fonte, environ cinquante pots de
grès pleins de poudre, plus six mousquets et deux pistolets si bien
travaillés que les amateurs de curiosités ne pouvaient se lasser de les
admirer.

Mais ce qui dut surtout nuire à Fouquet dans l'esprit de Louis XIV, ce
fut la découverte que l'on fit à Vaux d'un grand nombre de lettres où le
nom de ce prince se trouvait très-maladroitement mêlé. Le contenu de la
plupart de ces lettres a été conservé dans un procès-verbal dont
l'original est heureusement venu jusqu'à nous. La lecture de celles qui
suivent suffira pour prouver toute l'importance de ce document que la
Bibliothèque royale possède depuis très-peu de temps, et dont, jusqu'à
ce jour, aucune des biographies de Fouquet n'avait fait mention[32].

Du 16 mai, sans indication de l'année, sans signature ni adresse, mais
de la main de Fouquet:

     «Je suis bien ayse que vos affaires soient en estat d'advancer;
     faites toutes les diligences que vous pourrez avant la Pentecoste
     pour oster ce qui paroist trop, pour ce qu'après les festes le Roy
     doit aller en ces quartiers-là, et peut-estre iroit-il bien voir
     Vaux.»

Du 8 février 1657, lettre de Fouquet à Courtois, un de ses hommes de
confiance:

     «Un gentilhomme du voisinage qui s'appelle Villevessin a dit à la
     Reyne qu'il a esté ces jours-cy à Vaux et qu'il a compté à
     l'attellier neuf cens hommes. Il faudroit pour empescher cela
     autant qu'il se pourra exécuter le dessein qu'on avoit fait de
     mettre des portiers et tenir les portes fermées. Je serois bien
     ayse que vous advanciez tous les ouvrages le plus que vous pourrez
     avant la saison que tout le monde va à la campagne et qu'il y ayt
     en veue le moins de gens qu'il se pourra ensemble.»

Du 27 octobre 1657, de la main de Fouquet, mais sans signature ni
adresse:

     «Je souhaiterois encor que la grosse terrasse fut faite dans tout
     le mois de novembre. Ne laissez point aller Talot s'il ne peut
     sans cela, parcequ'on rempliroit tout de terre, et il n'y
     paroistroit plus quand le roy repassera auparavant le mois de may,
     autrement il paroistra encore un grand cahos. Je vous répète encore
     de ne rien espargner pour aller viste et prendre tout le monde qui
     se pourra. Je donneray ordre pour l'argent.»

Du 21 novembre 1660, de la main de Fouquet, sans signature ni adresse:

     «J'ay appris que le Roy doit aller et toute la cour à Fontainebleau
     dès le printemps, et que dans ce temps-là le grand nombre
     d'ouvriers et les gros ouvrages du transport des terres ne peuvent
     pas paroistre sans me faire bien de la peine, et que je veux
     maintenant les finir, je vous prie en cette saison que peu de gens
     vont à Vaux de doubler le nombre de vos ouvriers. Je vous envoyoray
     autant d'argent qu'il vous en faudra.»

Du 30 mai, sans indication de l'année, lettre signée Watel, adressée à
Courtois:

     «J'oubliois à vous mander que Monseigneur a tesmoigné qu'il seroit
     bien ayse de sçavoir quand M. Colbert a esté à Vaux qui fut un jour
     ou deux après qu'il en fut party, en quels endroits il a esté et
     qui l'a accompagné et entretenu pendant sa promenade, et mesme ce
     qu'il a dit; ce qu'il faut tascher de sçavoir sans affectation et
     mesme les personnes à qui il a parlé.»

Du 22 juin 1658, lettre de Watel à Courtois:

     «J'ay fait charger aussy dans le charriot vingt-quatre fuzils,
     douze mousquetons et des moulles à faire du plomb. J'ay donné
     charge audit Robert de prendre à Saint-Mandé quarante ou cinquante
     grenades de fer au cas qu'il les puisse trouver où je les ay
     mises.»

Du 13 juin 1659, à Courtois, sans signature, mais de la main de Fouquet:

     «Après le pont de la Rendue achevé, comme ce sera un des lieux où
     l'on ira le plus souvent, il ne faut pas que cette monstrueuse
     hauteur de murs et d'arebontans qui fait cognoistre ce que l'on a
     dessein de faire demeure toujours en cet estat.»

Du 8 juin 1659, sans adresse ni signature, mais de la main de Fouquet:

     «Le Roy doit aller dans peu de temps à Fontainebleau à environ le
     dix huict ou vingt; j'auray grande compagnie à Vaux, mais il n'en
     fault point parler, et desbarrasser pendant ce temps toutes choses,
     pour qu'il y paroisse moins qu'il se pourra d'ouvrages à faire.»

A Courtois, de la main de Fouquet, sans date ni signature:

     «Le Roy va dans huict ou dix jours à Fontainebleau pour y faire
     quelque séjour. Je vous prie entre icy et ce temps là sans en
     parler à personne qu'à M. Roussel d'apporter tous vos soins pour
     advancer les grands ouvrages qui sont imparfaits comme est la
     terrasse, affin qu'estant remplis il n'y paroisse plus rien... Si
     quelqu'un va à Vaux, faites en sorte de les accompagner et leur
     montrer peu de chose, ne les pas mesner du côté du nouveau canal,
     ny aux lieux où il paroist beaucoup d'ouvrages; si l'on pouvoit se
     clore en sorte que l'on n'entrast pas partout, cela seroit bon;
     mandez moy vostre advis.»

Sans date, signature ni adresse, de la main de Fouquet:

     «Son Éminence ira mercredi coucher à Vaux; faudra congédier les
     journaliers et massons du grand Canal, en sorte qu'il y en ayt peu;
     faut les employer pendant ce temps là dans les Frumes et à Maincy.»

Ainsi, Fouquet cherchait à cacher non-seulement au roi, mais encore à
Mazarin et à Colbert, les énormes dépenses qu'il faisait à Vaux. On se
figure aisément la colère de Louis XIV quand il sut que sa personne
avait été l'objet de pareilles précautions, en voyant son nom compromis
de la sorte auprès des agents subalternes du surintendant. Cependant,
afin de ne pas commettre le nom du roi dans le procès, ces lettres
demeurèrent secrètes, et les réquisitoires n'en firent pas mention;
mais, tout en admettant la gravité des autres griefs, il est permis de
croire qu'elles exercèrent une influence considérable sur la destinée de
Fouquet.

On se souvient qu'immédiatement après son arrestation, il avait été
dirigé sur le château d'Angers, sous l'escorte de cent mousquetaires
commandés par d'Artagnan. Dès ce moment, l'animosité de ses accusateurs
se trahit maladroitement par une série non interrompue de fausses
mesures et de fautes qui éternisèrent le procès et aboutirent à un
résultat tout différent de celui qu'ils avaient espéré. Les inventaires
furent faits de la manière la plus irrégulière par les créatures de
Colbert, qui, c'était le bruit public, travaillaient depuis longtemps à
renvoyer le surintendant, et lui avait porté dans l'ombre les plus
terribles coups. Lui-même s'arrangea de manière à assister, bien qu'il
n'en eût pas le droit et que les convenances le lui interdissent, au
dépouillement des papiers de Saint-Mandé; et ce fut plus tard une
opinion généralement accréditée qu'il avait soustrait ou fait soustraire
des lettres qui auraient gravement compromis le cardinal, tout en
atténuant les torts de Fouquet. Conformément à l'ancien projet de
Colbert, on avait organisé une Chambre de justice composée de vingt-sept
membres et instituée spécialement pour la recherche des malversations
imputées aux financiers. C'est devant elle que Fouquet eut à répondre,
malgré ses énergiques protestations, fondées sur les termes mêmes de sa
commission, d'après lesquels il n'était justiciable que du roi, et tout
au moins sur sa qualité de _vétéran_ qui, d'après les anciens usages et
les précédents, lui conférait le droit de ne pouvoir être jugé que par
le parlement de Paris. Au lieu de cela, on lui donna un tribunal
spécial, exceptionnel. Assimilé à un simple financier, doublement déchu,
il aurait à répondre devant une Chambre de justice dont les membres
avaient été choisis après coup parmi tous les Parlements du royaume.
Enfin, le chancelier Séguier, président de la Chambre de justice, le
procureur général Talon, le conseiller Pussort, et Foucault, greffier,
maître, en cette qualité, de toutes les pièces du procès, étaient
formellement récusés par Fouquet; messieurs Séguier et Talon comme ses
ennemis personnels, le conseiller Pussort, comme oncle même de Colbert,
_sa partie_, et Foucault, comme un des serviteurs les plus dévoués. On
savait de plus que, derrière le président, le procureur général et le
greffier, il y avait un autre agent de Colbert, nommé Berryer, qui
dirigeait le procès avec une passion extraordinaire et tellement
manifeste qu'il en résulta bientôt une réaction marquée en faveur de
Fouquet, non-seulement dans le public, mais dans la Chambre de justice
elle-même.

C'est une observation déjà ancienne que la plupart des hommes savent
mieux supporter les coups du sort, quelque terribles et inattendus
qu'ils soient, que les faveurs les plus éclatantes de la fortune. Voyez
ce qui arrive à Fouquet. Cet homme, qui, hier encore, marchait après le
roi et dont le roi lui-même redoutait la puissance; qui dépensait 9
millions pour se bâtir un palais digne de sa grandeur; qui avait à son
service les talents des premiers poëtes et des premiers peintres de la
France, La Fontaine et Molière, Corneille et Lebrun; cet ambitieux,
plein à la fois de vanité et d'orgueil; ce joueur qui mettait 10,000
pistoles sur une carte; ce débauché qui ne craignait pas de gaspiller
50,000 écus; 50,000 écus arrachés, volés au peuple! pour la satisfaction
d'un caprice, le voilà tout à coup précipité du faîte de sa fortune et
de ses emplois. Un mousquetaire lui a demandé son épée de la part du
roi, et en un instant sa toute-puissance s'est évanouie comme une ombre;
le vide s'est fait autour de lui. Tout à l'heure il se disait: «Où ne
monterai-je point?» _Quò non ascendam_? Il est tombé au fond d'un
cachot, et non-seulement lui, mais ses amis et tous ceux qui sont
soupçonnés de l'être. Quelques-uns ont échappé aux lettres de cachet: ce
sont ceux qui, prévenus à temps, ont pu passer en Belgique et en
Angleterre. Quant à sa famille, on la dissémine dans les provinces; on
l'exile de la cour, afin qu'elle ne puisse pas même solliciter en sa
faveur. Eh bien! à peine arrêté, l'ambitieux, le joueur, le débauché
redevient homme. Il semble qu'un bandeau soit soudainement tombé de ses
yeux. Il reconnaît que le présent n'est pas toute la vie, qu'au delà de
l'homme il y a Dieu, et il pense à sa mère que ses scandales ont tant
affligée. Cependant, à Angers, il tomba malade, et son état sembla de
nature à inspirer quelque inquiétude; alors il demande un prêtre et un
médecin. On lui accorde le médecin; on lui refuse le prêtre. Il insiste,
mais d'Artagnan est inflexible; ses ordres portent qu'il ne doit lui
donner un prêtre qu'à la dernière extrémité, et c'est à grand'peine
qu'il peut lui fournir un lit[33]. Bientôt pourtant sa santé se
rétablit, et on le conduisit d'Angers à Amboise, d'où on le fit partir
pour Vincennes le jour même de Noël, malgré sa prière de remettre au
lendemain. On se souvient que, sur toute la route, il avait été escorté
par les injures du peuple. Voici comment Fouquet explique ces
manifestations. «Un homme qui a été surintendant pendant neuf ans, dans
un temps de misères, après des banqueroutes, après des guerres civiles,
après le crédit du roi entièrement perdu, après M. le cardinal enrichi
de 50 millions partagés entre lui et les siens, sans omettre le sieur
Colbert qui ne s'est pas oublié, l'administration d'un tel temps, dit
Fouquet, fait d'ordinaire assez d'ennemis et donne assez d'aversion.»
Sans doute; mais cela excuse-t-il les folles dépenses, les prodigalités
inouïes, les largesses scandaleuses, le jeu effréné, les projets de
révolte? Trois mois après, le 4 mars 1662, deux des conseillers faisant
partie de la Chambre de justice allèrent l'interroger à Vincennes, où il
était toujours enfermé. D'abord, Fouquet déclina la compétence de ses
juges; on passa outre. Plus tard, il voulut exercer des récusations;
elles furent rejetées par un arrêt. Ensuite, comme il refusait de
répondre, on lui signifia, ce sont les propres termes d'un réquisitoire
de M. Talon, qu'on lui ferait son procès _comme à un muet_. Désespéré de
ce qui lui paraissait une horrible injustice, mais puisant chaque jour
dans les enseignements de la religion et dans la lecture des livres
sacrés une force nouvelle, il se soumit, tout en faisant cependant ses
réserves, et l'instruction du procès put enfin commencer.

Je n'ai pas besoin de dire l'émotion, l'anxiété de ses amis à chacune
des phases que ce procès célèbre eut à traverser, ni la curiosité avec
laquelle tout le monde recherchait et accueillait les moindres nouvelles
qui s'y rattachaient. Jamais, en France, aucune affaire criminelle ne
préoccupa à ce point les esprits. Il suffit, pour s'en convaincre, de
relire les lettres que madame de Sévigné écrivit à ce sujet à M. de
Pomponne. Peu à peu, je l'ai déjà dit, l'opinion publique, d'abord
très-hostile à Fouquet, s'était retournée contre ses accusateurs, à qui
l'on reprochait, avec raison, la violation de toutes les formes usitées,
et dont quelques-uns faisaient preuve d'une passion au moins maladroite.
A l'époque de son arrestation, on croyait n'avoir à poursuivre le
surintendant que pour crime de péculat. Or, le bruit s'était bientôt
répandu qu'on avait trouvé, dans ses papiers de Saint-Mandé, un projet
de rébellion écrit, corrigé par lui à plusieurs reprises, et dans lequel
il donnait à ses amis les plus grands détails sur la marche qu'ils
auraient à suivre dans le cas, disait-il, _où l'on aurait voulu
l'opprimer_. Ce papier, véritable plan de guerre civile, compromettait,
assurait-on, les personnes les plus considérables du royaume, et l'on
avait trouvé, comme pièces accessoires du projet de révolte, deux
engagements signés, l'un par un président au Parlement, le sieur
Maridor, l'autre par le sieur Deslandes, commandant la citadelle de
Concarneau au nom de Fouquet, à qui elle appartenait, engagements conçus
tous les deux en termes au moins singuliers, et qui ajoutaient encore à
la gravité du plan de guerre civile écrit de sa main.

L'acte d'accusation parut enfin. Il se réduisait à deux chefs
principaux: crime d'État et malversations dans l'administration des
finances. Au premier chef, Fouquet était accusé:

1º D'avoir écrit un projet de ce qui serait à faire par ses parents et
amis, dans le cas où on l'aurait arrêté;

2º D'avoir fortifié Belle-Isle et d'y avoir mis du canon dedans;

3º D'avoir eu le gouvernement de Concarneau;

4º D'avoir pris des écrits de diverses personnes portant engagement de
se dévouer d'une manière absolue à ses intérêts.

Les griefs relatifs aux malversations dans les finances étaient beaucoup
plus nombreux. On accusait Fouquet:

1º D'avoir fait faire des prêts supposés et sans nécessité, afin de se
créer un titre pour prendre des intérêts;

2º D'avoir fait des avances au roi de ses deniers, ce qui était contre
les règles, étant lui-même ordonnateur;

3º D'avoir confondu les deniers du roi avec les siens propres et de les
avoir employés à ses affaires domestiques;

4º De s'être intéressé dans les fermes et traités, sous des noms
supposés, et d'avoir acquis à vil prix des droits et biens du roi;

5º D'avoir pris des pensions et gratifications des fermiers et
traitants, pour leur faire avoir leurs fermes et traités à meilleur
marché;

6º D'avoir fait revivre de vieux billets surannés, achetés au dernier
30, et de les avoir, pour cet effet, employés dans des ordonnances de
comptant, pour en tirer profit[34];

8º Enfin, on alléguait contre lui que son administration avait été
ruineuse, qu'il avait fait des traités désavantageux au roi et qu'il en
avait consommé les fonds sans profit pour l'État.

Maintenant, si l'on veut descendre aux détails, on trouve l'affaire des
6 millions dont j'ai déjà parlé, celle dite du marc d'or, «où la chambre
verra, assurait M. Talon dans un réquisitoire, que, moyennant 5,625
livres, le sieur Fouquet s'est approprié 90,000 livres de rente;» celles
des sucres et cires de Rouen, où il avait eu aussi une rente de 75,000
livres. Enfin, on l'accusait subsidiairement de s'être fait donner des
pensions sur toutes les fermes, savoir:

  120,000 livres sur les gabelles;
  140,000 livres sur les aides;
   25,000 livres sur le sel de Charente;
    7,000 livres sur le Pied-Fourché[35];
   20,000 livres sur les gabelles du Lyonnais;
   40,000 livres sur le convoi de Bordeaux[36];
   10,000 livres sur les gabelles du Dauphiné[37].

Il serait au moins téméraire d'entrer aujourd'hui dans la discussion de
cette partie du procès. Le surintendant d'Effiat comparait, avec raison,
les financiers, trésoriers et receveurs généraux de son temps à la
seiche, «qui a cette industrie, disait-il, de troubler l'eau pour
tromper les yeux du pêcheur qui l'épie.» Plus que personne, Fouquet a
complètement justifié cette bizarre comparaison d'un de ses
prédécesseurs. Il faut que, même à l'époque de son procès, et pour ceux
qui étaient obligés de le soutenir, la matière fût singulièrement
embrouillée, pour que M. Talon ait parlé de tous les griefs relatifs aux
finances sans porter aucune clarté dans les esprits. On croit voir, en
le lisant, qu'il les a étudiés et se les est fait expliquer; mais, à
coup sûr, il ne les discute pas de manière à les faire comprendre et à
convaincre. Cela est si vrai que, dans ses défenses, Fouquet, discutant
lui-même l'acte d'accusation, paragraphe par paragraphe, oppose à chaque
grief les dénégations les plus positives, les plus formelles,
accompagnées d'interminables raisonnements. Une chose est faite du reste
pour confondre quand on a lu les quinze volumes qui contiennent ses
défenses: c'est qu'il ne passe condamnation sur aucun fait. A
l'entendre, et il prouve ceci de la manière la plus péremptoire,
quelquefois même avec un accent d'indignation qui va jusqu'à
l'éloquence, le cardinal a volé le royaume de 50 millions; Colbert,
«_son domestique, qui avait sa bourse et son cœur_,» Berryer et
Foucault, agents de Colbert, _ne se sont pas oubliés_ et possèdent tous
de grands biens. Lui seul n'a jamais abusé de sa charge, ni pour son
propre compte, ni pour le compte de ses amis, pas même pour Gourville.
Son unique souci a toujours été de procurer au cardinal les 24 ou 25
millions que celui-ci lui demandait tous les ans et dépensait sans
contrôle. Sans aucun doute, il a quelquefois négligé les formalités,
mais fallait-il compromettre le succès de la guerre, laisser prendre
Lens et Arras? Ainsi, pendant que les fortunes les plus insolentes
s'étaient élevées à ses côtés, grâce aux trafics les plus scandaleux,
seul parmi tous, il était resté pur de tout trafic, malgré les facilités
que lui donnait sa charge. Vainement M. Talon lui objectait ses folies
de Vaux, sa dépense annuelle, ses royales largesses, constatées par les
comptes de ses commis[38]. A cela Fouquet répondait que les
appointements de sa charge, le bien de sa femme, ses dettes présentes,
expliquaient les dépenses exorbitantes qu'il avait pu faire, dépenses
exagérées du reste par ses accusateurs, mais pour lesquelles on ne
pouvait, au surplus, le mettre en cause. Or, le revenu de sa charge, du
bien de sa femme, les gratifications du roi, pouvaient être estimés à
600,000 livres, et il dépensait plusieurs millions! Quant aux dettes,
elles s'expliquaient par l'achat de Belle-Isle et d'autres propriétés
considérables non encore payées. Comment croire ensuite que Fouquet
aurait, après la mort de Mazarin, demandé pardon au roi pour ce qui
avait pu se passer d'irrégulier antérieurement, s'il n'avait eu à se
reprocher que de simples omissions de formalités? Évidemment, sa cause
était mauvaise, insoutenable; et, sans entrer dans le détail des faits,
on peut assurer hardiment qu'il y avait eu de sa part gaspillage, abus,
malversations. Maintenant, pourquoi le cardinal, beaucoup plus coupable
sous ce rapport, après être mort entouré de gloire et d'honneurs,
laissant à d'ineptes héritiers la plus grande fortune qu'un particulier
eût jamais possédée, recevait-il les éloges les plus pompeux dans les
réquisitoires de M. Talon, tandis que Fouquet, ruiné, en prison, était
sous le poids d'une accusation où il y allait de sa vie? voilà ce que ce
dernier ne pouvait comprendre, ce qui lui paraissait une épouvantable
injustice, et ce qui en eût été une bien grande en effet, s'il n'y avait
eu contre lui un autre grief que celui du péculat; je veux parler du
crime d'État, sur lequel on ne comptait d'abord que vaguement, et qui
devint plus tard, grâce aux découvertes faites à Saint-Mandé, la
ressource principale de l'accusation.

Jusqu'à présent, on a généralement regardé Fouquet comme la victime
d'une intrigue de cour, et l'on répète même encore de très-bonne foi que
Louis XIV ne fut animé dans sa conduite, durant toute cette affaire, que
par un lâche ressentiment personnel; enfin, on veut toujours voir
l'amant derrière le roi. Cette opinion, on a déjà pu s'en convaincre,
n'est pas entièrement d'accord avec les faits. La lecture de la pièce
qui motiva la condamnation de Fouquet achèvera de le démontrer. Cette
pièce n'a encore été reproduite textuellement par aucun biographe, et
cependant elle forme un curieux appendice à l'histoire des premières
années du règne de Louis XIV. L'écrit original, tracé en entier de la
main du surintendant, fut découvert à Saint-Mandé, derrière une glace.
On trouva également parmi les papiers du surintendant deux engagements
conçus dans une forme des plus étranges et tous les deux fort suspects,
l'un du capitaine Deslandes, l'autre du président Maridor. Il n'est pas
sans intérêt de les transcrire ici, bien que leur importance s'efface
devant celle du projet de révolte. Ils donneront au moins une idée de la
légèreté de l'homme qui les acceptait et qui les oubliait dans ses
papiers, après tous les propos que ses amis lui avaient rapportés depuis
la fête de Vaux. Voici d'abord l'engagement du capitaine Deslandes:

     «Je promets et donne ma foi à monseigneur le procureur général
     surintendant des finances et ministre d'État de n'estre jamais à
     autre personne qu'à lui, auquel je me donne et m'attache du dernier
     attachement que je puis avoir, et je lui promets de le servir
     généralement contre toute personne sans exception, et de n'obéir à
     personne qu'à lui, ni mesme d'avoir aucun commerce avec ceux qu'il
     me défendra, et de lui remettre la place de Concarneau qu'il m'a
     confiée toutes les fois qu'il l'ordonnera; je lui promets de
     sacrifier ma vie contre tous ceux qu'il lui plaira, de quelque
     qualité et condition qu'ils puissent estre, sans en excepter dans
     le monde un seul, et pour assurance de quoi je donne le présent
     billet escrit et signé de ma main, de ma propre volonté, sans qu'il
     l'ait mesme désiré, ayant la bonté de se fier à ma parole qui lui
     est assurée, comme le doit un bon serviteur à son maistre. Fait à
     Paris, le 2 juin 1658.

           _Signé_ DESLANDES.»

L'engagement du président Maridor était conçu dans les termes suivants:

     «Je promets à monseigneur le procureur général, quoiqu'il puisse
     arriver, de demeurer en tout temps parfaitement attaché à ses
     intérests, et sans aucune réserve ny distinction de personnes et de
     quelque qualité et condition qu'elles puissent estre, estant dans
     la résolution d'exécuter aveuglément ses ordres dans toutes les
     affaires qui se présenteront et le concerneront personnellement,
     Faict ce vingtiesme octobre 1658[39]. _Signé_ MARIDOR.»

De bonne foi, que pouvaient signifier de pareils écrits? Comprend-on
qu'un homme occupant une position aussi élevée que Fouquet, qui aurait
dû savoir au juste le prix de la fidélité, comment on l'acquiert et
comment on la conserve, ait pu garder un seul instant des pièces
semblables, bonnes uniquement à le perdre? Car, supposez que le
capitaine Deslandes et le président Maridor se fussent tournés contre
lui, quel usage aurait-il pu faire de leurs billets? Devant quel
tribunal aurait-il attaqué leur manquement? Aurait-il seulement osé en
parler? Une pareille imprévoyance est sans exemple. A ce sujet, Fouquet
prétendit que le capitaine Deslandes lui avait été donné par son frère
l'abbé pour commander à Concarneau; que, depuis, s'étant brouillé avec
son frère, Deslandes avait craint de ne lui plus inspirer assez de
confiance, et lui avait, de son propre chef, comme il le dit lui-même,
envoyé l'engagement dont il s'agit; mais que, malgré cela, ayant eu à
s'en plaindre, il l'avait renvoyé depuis trois ans sans gratification,
ce qui prouve qu'il n'en avait jamais rien attendu de blâmable. Il en
était de même pour l'engagement du président de Maridor, avec lequel il
n'avait jamais eu de relations, et qui, dans tous les cas, ne pouvait
lui rendre aucun service. Une note sans signature, intercalée dans les
lettres de Colbert, explique en outre de la manière suivante l'origine
de cet engagement[40]. M. de Maridor venait d'acheter sa charge. Lorsque
les lettres de nomination furent présentées au roi pour être scellées,
l'affaire éprouva quelques retards. Cependant, le roi allait partir pour
un voyage assez long. On dit alors à M. de Maridor que, s'il voulait que
ses lettres fussent scellées pendant le voyage, il fallait qu'il donnât
au surintendant, comme il avait fait au cardinal Mazarin, un engagement
de lui être dévoué en toute occasion. C'est ce qui provoqua l'engagement
incriminé. Les lettres furent expédiées de Lyon; et la suite, ajoute la
note remise à Colbert, a justifié les intentions de M. de Maridor, qui
ne s'est jamais écarté de la fidélité qu'il doit au roi. Quoi qu'il en
soit, M. Talon reprochait à Fouquet d'avoir soigneusement conservé ces
deux engagements dans une cassette où se trouvaient ses papiers les plus
précieux, et, pour preuve de l'importance qu'il y attachait, de les
avoir fait figurer sur un inventaire écrit de sa main.

Mais cela n'était rien encore comparé à la pièce principale, au projet
de révolte. Ce projet se composait de vingt-six pages d'écriture, de la
main même de Fouquet, et surchargées par lui à diverses reprises. Ecrit
en 1657, il avait été modifié sensiblement en 1658, après l'acquisition
de Belle-Isle et aussi par suite de la mésintelligence qui, à cette
époque, régnait entre lui et son frère l'abbé. On n'a connu jusqu'à
présent ce projet que par l'analyse qu'en a faite M. Talon dans son
réquisitoire; mais cette analyse laisse dans l'ombre beaucoup de
particularités curieuses et ne donne le nom d'aucune des personnes sur
lesquelles Fouquet comptait pour faire réussir son plan. J'ai vu la
représentation exacte du manuscrit original, avec toutes ses ratures et
surcharges; c'est une copie unique peut-être aujourd'hui, car il n'en
fut gravé que quatorze exemplaires pour le procès, et je l'ai moi-même
copiée très-exactement[41]. Je la reproduis ici. Les procédés
typographiques ne permettant pas de figurer les mots interlignés ni les
ratures, je me bornerai à indiquer en note les différences les plus
considérables existant entre la première et la dernière rédaction de
Fouquet.

     «L'esprit de Son Éminence, susceptible naturellement de toute
     mauvaise impression contre qui que ce soit[42], et particulièrement
     contre ceux qui sont en un poste considérable et en quelque estime
     dans le monde; son naturel deffiant et jaloux, les dissensions et
     inimitiés qu'il a semées avec un soin et un artifice incroïable
     dans l'esprit de tous ceux qui ont quelque part dans les affaires
     de l'Estat, et le peu de reconnaissance qu'il a des services receus
     quand il ne croit plus avoir besoin de ceux qui les lui ont rendus,
     donnant lieu à chacun de l'appréhender, à quoi ont donné plus de
     lieu en mon particulier le plaisir qu'il tesmoigne trop souvent et
     trop ouvertement prendre à escouter ceux qui lui ont parlé contre
     moi, auxquels il donne tout accès et toute créance, sans considérer
     la qualité des gens, l'intérest qui les pousse et le tort qu'il se
     fait à lui-mesme de décréditer un surintendant qui a toujours une
     infinité d'ennemis[43], que lui attire inévitablement un employ qui
     ne consiste qu'à prendre le bien des particuliers pour le service
     du Roi, outre la haine et l'envie qui suivent ordinairement les
     finances; d'ailleurs, les commissions qu'il a données à mon frère
     l'abbé, qui s'est engagé trop légèrement, puisqu'il n'a pas de
     titre pour cela, contre M. le Prince et les siens, à l'exécution de
     tous ses ordres, contre ceux qu'il a voulu persécuter, ne pouvant
     qu'il ne nous ait attiré un nombre d'ennemis considérables qui
     confondent toute la famille, attendent l'occasion de nous perdre,
     et travaillent sans discontinuer près de Son Éminence mesme,
     connoissant son foible, à luy mettre dans l'esprit des deffiances
     et des soubçons mal fondez; ces choses, dis-je, et les
     connoissances particulières qu'il a données à un grand nombre de
     personnes de sa mauvaise volonté, m'en faisant craindre avec raison
     les effets, puisque le pouvoir absolu qu'il a sur l'esprit du Roy
     et de la Reyne lui rendent facile tout ce qu'il veut entreprendre,
     et considérant que la timidité naturelle qui prédomine en luy ne
     lui permettra jamais d'entreprendre de m'esloigner seulement, ce
     qu'il auroit exécuté déjà, s'il n'avoit pas été retenu par
     l'appréhension de quelque vigueur qu'il a reconnu en mes frères et
     en moi, un bon nombre d'amis que l'on a servis en toutes occasions,
     quelque intelligence que l'expérience m'a donnée dans les affaires,
     une charge considérable dans le Parlement, des places fortes
     occupées par nous ou nos amis, et des alliances assez avantageuses,
     outre la dignité de mes deux frères dans l'Église; ces
     considérations, qui paraissent fortes d'un costé à me retenir dans
     le poste où je suis, d'un autre ne peuvent permettre que j'en sorte
     sans que l'on tente tout d'un coup de nous accabler et de nous
     perdre, parce que, par la connoissance que j'ay de ses pensées, et
     dont je l'ay oüy parler en d'autres occasions, il ne se résoudra
     jamais de nous pousser, s'il peut croire que nous en reviendrions,
     et qu'il pourrait estre exposé au ressentiment de gens qu'il estime
     hardis et courageux.

     «Il faut donc craindre tout et le prévoir; afin que, si je me
     trouvois hors de la liberté de m'en pouvoir expliquer, lors on eust
     recours à ce papier pour m'y chercher les remèdes qu'on ne pourroit
     trouver ailleurs, et que ceux de mes amis qui auront été advertis
     d'y avoir recours sachent qui sont ceux auxquels ils peuvent
     prendre confiance.

     «Premièrement, si j'estois mis en prison et que mon frère l'abbé,
     qui s'est divisé dans les derniers temps d'avec moi mal-a-propos,
     n'y fust pas et qu'on le laissast en liberté, il faudroit doubler
     qu'il eust été gagné contre moi, et il seroit plus à craindre en
     cela qu'aucun autre[44]. C'est pourquoi le premier ordre seroit
     d'en avertir un chacun estre sur ses gardes à observer sa conduite.
     Si j'estois donc prisonnier et que l'on eust la liberté de me
     parler, je donnerois les ordres de là tels qu'il faudrait les
     suivre, et ainsi cette instruction demeureroit inutile et ne peut
     servir qu'en cas que je fusse resserré et ne peusse avoir commerce
     libre avec mes véritables amis.

     «La première chose donc qu'il faudrait tenter seroit que ma mère,
     ma femme, ceux de mes frères qui seroient en liberté, le marquis de
     Charrost et mes autres parents proches, fissent, par prières et
     sollicitations, tout ce qu'ils poudroient, premièrement pour me
     faire avoir un valet avec moi, et ce valet, s'ils en avoient le
     choix, seroit Vatel; si on ne pouvoit l'obtenir, on tenteroit pour
     Long-Champs, sinon pour Courtois ou Lavallée.

     «Quelques jours après l'avoir obtenu on feroit instance pour mon
     cuisinier, et on laisserait entendre que je ne mange pas, que l'on
     ne doit pas refuser cette satisfaction à moins d'avoir quelque
     mauvais dessein.»

Fouquet recommande ensuite qu'on tâche de lui envoyer aussi Bruant, son
commis, et Pecquet, son médecin.

     «On feroit tous les efforts d'avoir commerce par le moyen d'autres
     prisonniers, s'il y en avoit au mesme lieu, ou en gagnant les
     gardes, ce qui se fait toujours avec un peu de temps, d'argent et
     d'application....

     «Cependant, il faudrait sous main voir tous ceux que l'alliance,
     l'amitié et la reconnoissance obligent d'estre dans nos intérests,
     pour s'en assurer, et les engager de plus en plus à sçavoir d'eux
     jusques où ils voudroient aller.

     «Madame du Plessis-Bellière, à qui je me fie de tout et pour qui je
     n'ai jamais eu aucun secret ni aucune réserve, seroit celle qu'il
     faudrait consulter sur toutes choses, et suivre ses ordres, si elle
     estoit en liberté, mesme la prier de se mettre en lieu seur.

     «Elle connoît mes véritables amis, et peut-estre qu'il y en a qui
     auroient honte ce manquer aux choses qui seraient proposées pour
     moy de sa part.

     «Quand on auroit bien pris ses mesures, qu'il se fust passé environ
     ce temps de trois mois à obtenir de petits soulagements dans ma
     prison, le premier pas seroit de faire que M. le comte de Charrost
     allast à Calais, qu'il mist sa garnison en bon estat, qu'il fist
     réparer sa place et s'y tinst sans en partir pour quoy que ce fust.
     Si le marquis de Charrost n'estoit point en quartier de sa charge
     de capitaine des gardes, il se retireroit aussi à Calais avec M.
     son père, et y mèneroit ma fille, laquelle il faudroit que madame
     du Plessis-Bellière fist souvenir en cette occasion de toutes les
     obligations qu'elle m'a, de l'honneur qu'elle peut acquérir en
     tenant par ses caresses, par ses prières et par sa conduite, M. son
     beau-père et son mari dans mes intérests, sans qu'il entrast en
     aucun tempéramment là-dessus.

     «Si M. de Bar, qui est homme de grand mérite, qui a beaucoup
     d'honneur et de fidélité, qui a eu autrefois la même protection que
     nous, et qui m'a donné des parolles formelles de son amitié,
     vouloit aussi se tenir dans la citadelle d'Amiens, et y mettre un
     peu de monde extraordinaire et de munitions, sans rien faire
     néantmoins que de confirmer M. le comte de Charrost de s'asseurer
     encore de ses amis et du crédit qu'il[45] a au Havre, et sur M. de
     Montdejeu, gouverneur d'Arras.

     «Je ne doute point que madame du Plessis-Bellière n'obtînt de M. de
     Bar tout ce que dessus, au moins pour l'extérieur, et à plus forte
     raison de M. le marquis de Créqui, que je souhaiterois de faire le
     mesme personnage et se tenir dans sa place. Je suis assuré que M.
     de Feuquières feroit de mesme au moindre mot qu'on lui en diroit.

     «M. le marquis de Créqui pourroit faire souvenir M. Fabert des
     parolles formelles qu'il m'a données et à luy par escrit[46]
     d'estre dans mes intérests, et la marque qu'il faudroit lui en
     demander, s'il persistoit en cette volonté, seroit que luy et M. de
     Fabert escrivissent à Son Éminence en ma faveur fort pressamment,
     pour obtenir ma liberté, qu'il promist d'estre ma caution de rien
     entreprendre, et, s'il ne pouvoit rien obtenir, qu'il insinuast que
     tous les gouverneurs cy-dessus nommez donneroient aussi leur
     parolle pour moi; et en cas que M. Fabert ne voulust pas pousser
     l'affaire et s'engager si avant, M. le marquis de Créqui pourroit
     agir et faire des efforts en son nom, et de tous lesdits
     gouverneurs, par lettres et se tenans dans leurs places.

     «Peut-estre M. d'Estrades ne refuseroit pas aussi une première
     tentative.

     «Je n'ay point dit cy-dessus la première chose de toutes par où il
     faudroit commencer, mais fort secrettement, qui seroit d'envoyer,
     au moment de nostre détention, les gentilshommes de nos amis, et
     qui sont asseurez, dans Belle-Isle; M. de Brancas, auquel je me
     confie entièrement, auroit la conduite de tout avec madame du
     Plessis.

     M. le chevalier Meaupoue pourroit donner des sergents asseurez et y
     faire filer quelques soldats[47].

     «Et, comme il y a grande apparence que le premier effort seroit
     contre Belle-Isle et Concarnau, que l'on tascheroit de surprendre,
     et que M. le maréchal de La Meilleraye, quoy qu'il m'ait donné
     parolle d'estre dans mes intérests envers et contre tous, en
     présence de M. de Brancas et de madame du Plessis, n'en useroit
     peut-estre pas trop bien, il faudroit avertir Deslandes de prendre
     des hommes le plus qu'il pourroit, sans faire néanmoins rien de mal
     à propos.

     «Que Devaux y mist des cavaliers; en un mot, que la place fust
     munie de tout.

     «Il faudroit, pour cet effet, envoyer un homme en diligence à
     Concarnau trouver Deslandes, dont je connois le cœur, l'expérience
     et la fidélité, pour lui donner advis de mon emprisonnement, et
     ordre de ne rien faire d'esclat en sa province, ne point parler et
     se tenir en repos, crainte que d'en user autrement ne donnast
     occasion de nous pousser; mais il pourroit, sans dire mot,
     fortifier sa place d'hommes, de munitions de toutes sortes, retirer
     les vaisseaux qu'il auroit à la mer, et tenir toutes les affaires
     en bon estat, achepter des chevaux et autres choses pour s'en
     servir quand il en seroit temps.

     «Il faudroit aussi dépescher un courrier à madame la marquise
     d'Asserac et la prier de donner les ordres à l'Isle-Dieu qu'elle
     jugeroit à propos, pour exécuter ce qu'elle manderoit de Paris, où
     elle viendront conférer avec madame du Plessis.

     «Ce qu'elle pourroit faire seroit de faire venir quelques vaisseaux
     à l'Isle-Dieu pour porter des hommes et des munitions où il seroit
     besoin, faire accommoder Saint-Michel-Tombelaine, et faire les
     choses qui lui seroient dites et qu'elle pourroit mieux exécuter
     que d'autres, parce qu'elle a du cœur, de l'affection, du pouvoir,
     et que l'on doit entièrement s'y fier. Il faudroit qu'elle
     observast une grande modération dans ses parolles.

     «Il seroit important que celui qui commande dans
     Saint-Michel-Tombelaine soit adverty de s'y tenir, y mettre le
     nombre d'hommes d'armes, de munitions et vivres nécessaires, ledit
     lieu de Tombelaine pouvant estre de grande utilité, comme il sera
     dit cy-après.

     «Si madame du Plessis se trouvoit obligée de sortir de Paris, il
     faudroit qu'elle allast s'enfermer quelque temps dans la citadelle
     d'Amiens ou de Verdun, pour y conférer et donner les ordres aux
     gens dont on se voudroit servir.

     «Prendre garde surtout à ne point escrire aucune chose importante
     par la poste, mais envoyer partout des hommes exprès, soit
     cavaliers, ou gens de pied, ou religieux.

     «M. de Brancas, MM. de Langlade et de Gourville m'ont beaucoup
     d'obligation, et, leur ayant confié le secret de toutes mes
     affaires, sont plus capables d'agir que d'autres hommes et de
     s'asseurer des amis qu'ils connoissent obligez à ne me pas
     abandonner.

Ici quatre paragraphes consacres à MM. de La Rochefoucault, de Marsillac
et de Bournonville. Suivent trois paragraphes indiquant les démarches
que MM. de Harlay, Meaupeou, Miron, Chanut et Jannart devraient faire
près du Parlement.

     «Une chose est d'advertir mes amis, qui commandent à Belle-Isle,
     Concarnau et Tombelaine, que les ordres de madame du Plessis
     doivent estre exécutés comme les miens.

     «M. Chanut me feroit un singulier plaisir de venir prendre une
     chambre au logis où sera ma femme, pour lui donner conseil en toute
     sa conduite, et qu'elle y prenne créance entière et ne fasse rien
     sans son advis.

     «Une des choses les plus nécessaires à observer est[48] que M. de
     Langlade, M. de Gourville sortent de Paris, se mettent en seureté,
     fassent savoir de leurs nouvelles à madame du Plessis, au marquis
     de Créqui, à M. de Brancas et aux autres, et qu'ils laissent à
     Paris quelque homme de connoissance capable d'exécuter une
     entreprise considérable, s'il étoit besoin.

     «Il est bon que mes amis soient advertis que M. le commandant de
     Neuf-Chaise me doibt le rétablissement de sa fortune; que sa charge
     de vice-admiral a esté payée des deniers que je lui ai donnés par
     la main de madame du Plessis, et que jamais un homme n'a donné des
     parolles plus formelles que lui d'estre dans mes intérests en tout
     temps, sans distinction et sans réserve, envers et contre tous.

     «Qu'il est important que quelqu'un d'entr'eux lui parle et voye la
     situation de son esprit, non pas qu'il fust à propos qu'il se
     déclarast pour moy; car, de ce moment, il seroit tout à fait
     incapable de me servir; mais, comme les principaux establissements
     sur lesquels je me fonde sont maritimes, comme Belle-Isle,
     Concarnau, Le Havre et Calais, il est bien asseuré que, le
     commandement des vaisseaux tombant en ses mains, il pourroit nous
     servir bien utilement en ne faisant rien, et lorsqu'il seroit en
     mer trouvant des difficultés qui ne manquent jamais quand on veut.

     «Il faudroit que M. de Guinaut, lequel[49] a beaucoup de
     connoissance de la mer et auquel je me fie, contribuast à munir
     toutes nos places de choses nécessaires, et d'hommes qui seroient
     levez par les ordres de Gourville, ou des gens cy-dessus nommez;
     c'est pourquoi il seroit important qu'il fust adverti en diligence
     de se mettre en bon estat et de se rendre à Belle-Isle[50].

     «Comme l'argent seroit nécessaire pour toutes ces dépenses, je
     laisseray ordre au commandant de Belle-Isle d'en donner autant
     qu'il en aura, sur les ordres de madame du Plessis, de M. de
     Brancas, de M. d'Agde ou de M. du Gourville; mais il faut mesnager,
     et que mes amis en empruntent partout pour n'en pas manquer....

     «M. d'Agde, par sous-main, conduira de grandes négociations dans le
     parlement sur d'autres sujets que le mien, et mesme par mes amis
     asseurez dans les autres parlements, où il ne manque jamais de
     matière, à l'occasion des levées, de donner des arrests et troubler
     les receptes, ce qui fait qu'on n'est pas si hardy dans ces
     temps-là à pousser une violence, et on ne veut pas avoir tant
     d'affaires à la fois[51].

     «Le clergé peut encore, par son moyen et M. de Narbonne, fournir
     des occasions d'affaires en si grand nombre que l'on voudra, en
     demandant des estats généraux avec la noblesse, ou des conciles
     nationaux qu'ils pourroient convoquer d'eux-mêmes en lieux éloignez
     des troupes, et y proposer mille matières délicates.

     «M. de La Salle, qui doibt avoir cognoissance de tous les secours
     qu'on peut tirer par nos correspondances des autres royaumes et
     Estats, y peut aussi estre employé et donner des assistances à nos
     places. Voilà l'estat où il faut mettre les choses sans faire
     d'autres pas, si on se contentoit de me tenir prisonnier; mais si
     on passoit outre et que l'on voulust faire mon procez, il faudroit
     faire d'autres pas; et, après que tous les gouverneurs auroient
     écrit à Son Éminence pour demander ma liberté avec termes pressant
     comme mes amis, s'ils n'obtenoient promptement l'effet de leur
     demande et que l'on continuast à faire la moindre procédure, il
     faudroit en ce cas montrer leur bonne volonté et commencer tout
     d'un coup, sous divers prétextes de ce qui leur est deub, par
     arrester tous les deniers des recettes, non-seulement de leurs
     places, mais des lieux où leurs garnisons pourroient courre; faire
     faire de nouveau serment à tous leurs officiers et soldats, mettre
     dehors tous les habitants et soldats suspects, peu à peu, et
     publier un manifeste contre l'oppression du gouvernement.

     «C'est en cas où Guynaut pourroit, avec quelques vaisseaux de
     guerre, s'asseurant en diligence du plus grand nombre d'hommes
     qu'il pourroit, matelots et soldats, principalement étrangers,
     prendre tous les vaisseaux qu'il rencontreroit dans la rivière du
     Havre à Rouen, et par toute la coste, et mettre les uns pour
     brûlots, et des autres en faire des vaisseaux de guerre; en sorte
     qu'il auroit une petite armée assez considérable, retraite en de
     bons ports, et y meneroit toutes les marchandises dont on pourroit
     faire argent....

     «Il est impossible, ces choses estant bien conduites, se joignant à
     tous les mal-contants par d'autres intérests, que l'on ne fist une
     affaire assez forte pour tenir les choses longtemps en balance, et
     en venir à une bonne composition, d'autant plus que l'on ne
     demanderoit que la liberté d'un homme, qui donneroit des cautions
     de ne faire aucun mal.

     «Je ne dis point qu'il faudroit oster tous mes papiers, mon argent,
     ma vaisselle et mes meubles les plus considérables de mes maisons
     de Paris, de Saint-Mandé, de chez M. Bruant, et les mettre dès le
     premier jour à couvert dans une ou plusieurs maisons religieuses et
     chez M. Bournonville, et s'asseurer d'un procureur au parlement,
     fidèle et zélé, qui pourroit estre donné par M. de Meaupeou, le
     président de la première....

     «Une chose qu'il ne faudroit pas manquer de tenter seroit d'enlever
     des plus considérables hommes du conseil, au mesme moment de la
     rupture, comme M. Le Tellier, et quelques autres de nos ennemis
     les plus considérables, et bien faire sa partie pour la retraite,
     ce qui n'est pas impossible.

     «Si on avoit des gens dans Paris assez hardis pour un coup
     considérable, et quelqu'un de teste à les conduire, si les choses
     venoient a cette extrémité et que le procez fust bien advancé, ce
     seroit un coup embarrassant de prendre de force le rapporteur et
     les papiers, ce que M. Jannart ou autre de cette qualité pourroit
     bien indiquer par le moyen de petits greffiers que l'on peut
     gaigner, et c'est une chose qui a peu estre pratiquée au procez de
     M. de Chenaille, le plus aisément du monde, où, si les minutes
     avoient été prises, il n'y avoit plus de preuve de rien.

     «M. Pellisson est un homme d'esprit et de fidélité connue, auquel
     on pourroit prendre créance, et qui pourroit servir utilement à
     composer les manifestes et autres ouvrages dont on auroit besoin,
     et porter des parolles secrettes des uns aux autres.

     «Il faudroit, sous mille noms différenz et divers intéressez,
     recommencer à faire des imprimez de toutes sortes dans les grandes
     villes du royaume, d'en envoyer par les postes et semer par les
     maisons.

     «Pour cet effet encore, mettre les imprimeries en lieu seur; il y
     en a une à Belle-Isle.

     «M. le premier président La Moignon, qui m'a l'obligation toute
     entière du poste qu'il occupe, auquel il ne seroit jamais parvenu,
     quelque mérite, qu'il ait, si je ne lui en avois donné le dessein,
     si je ne l'avois cultivé et pris la conduite de tout avec des soins
     et des applications incroïables, m'a donné tant de parolles de
     reconnoissance et d'amitié que je ne puis douter qu'il ne fist les
     derniers efforts pour moi, ce qu'il peut faire en plusieurs façons,
     en demandant luy-mesme personnellement ma liberté, en se rendant
     caution et en faisant cognoistre qu'il ne cessera point d'en parler
     tous les jours qu'il ne l'aye obtenue; que c'est son affaire; qu'il
     quitteroit plustost sa charge que se départir de cette
     sollicitation, et faisant avec amitié et avec courage tout ce qu'il
     faut....»

Suivent neuf autres paragraphes renfermant des recommandations à
plusieurs autres personnes moins connues, à M. Amproux, conseiller au
Parlement; à une sœur de madame du Plessis-Bellière; à M. Cargret,
maître des requêtes, et à M. Fouquet, conseiller en Bretagne, parent du
surintendant.

Tel était ce projet que, les uns après les autres, les historiens
d'abord, le public ensuite, sur la foi des historiens, ont cru vague et
inoffensif, faute de le connaître. En le lisant, les réflexions viennent
en foule, et l'on ne sait ce qui doit le plus étonner ou de la légèreté
excessive de celui qui l'a écrit et de la naïveté avec laquelle il
comptait sur le dévouement des hommes qu'il avait gorgés d'argent
pendant sa prospérité, ou des folles idées qu'il se faisait sur son
importance politique dans l'État. C'était, en effet, une étrange
illusion de Fouquet de croire qu'il pourrait engager, soutenir une lutte
avec le cardinal de Mazarin, et de ne pas s'apercevoir, au contraire,
qu'il ne s'était avancé, ne se maintenait que par lui; car, de son aveu
même, au moment où la faveur du cardinal semblait l'abandonner, le
terrain manquait aussitôt sous ses pieds. Son influence reposant
uniquement sur ses largesses, tout son crédit ne devait-il pas tomber
dès qu'on lui retirerait le moyen de les continuer? Quant aux promesses
formelles qu'on lui avait données, de vive voix ou par écrit, de lui
être dévoué envers et contre tous, elles n'auraient eu, pour un esprit
sérieux, aucune signification. Mazarin, au contraire, disposait du
pouvoir en maître absolu, car le roi et la reine mère n'avaient d'autre
volonté que la sienne. Vers la fin de sa carrière surtout, son ascendant
moral était immense, et aussi solidement établi qu'il avait été précaire
dans les commencements. Les esprits les plus hardis, les plus résolus
avaient fini par plier devant sa timidité apparente, et tous les princes
du sang, les uns après les autres, s'étaient soumis à ses conditions.
Voilà les deux hommes qui se seraient trouvés en présence, si Mazarin
eût donné suite au projet que Fouquet lui supposa à plusieurs reprises
de se défaire de lui. Renversé, emprisonné, en face de Mazarin
tout-puissant et singulièrement grandi depuis quelque temps par ses
succès diplomatiques et par le résultat des négociations avec l'Espagne,
quelle figure Fouquet eût-il faite? Combien de dévouements eussent-ils
éclaté en sa faveur? Combien de gouverneurs eussent-ils compromis leur
position et leur tête? Tout le monde peut résoudre ces questions. Mais,
pour paraître incroyable, le projet qu'on vient de lire n'en était pas
moins très-réel. Il semble aujourd'hui que cette pièce seule eût dû
suffire pour justifier un procès dont l'issue ne pouvait être douteuse.
En effet, malversations, abus des deniers publics pour s'attacher des
créatures au préjudice de l'État, plan de guerre civile, ces trois
griefs y sont écrits à chaque ligne. Au lieu de s'en tenir au dernier,
on insista outre mesure sur les faits particuliers de péculat, dans le
détail desquels personne, en définitive, ne voyait clair. Au point de
vue de l'accusation, ce fut une faute immense, et le ministre Le Tellier
avait raison de dire, en parlant du procès de Fouquet, que, _pour avoir
voulu faire la corde trop grosse, on ne pourrait plus la serrer assez
pour l'étrangler_. Le mot était cruel; heureusement pour Fouquet il fut
vrai. Dans tous les procès politiques, le point essentiel c'est de
gagner du temps, et, sous ce rapport, Fouquet n'avait pas lieu de se
plaindre. Le réquisitoire du procureur général, véritable amplification
de rhétorique, parsemée à chaque page de grands mouvements passablement
déclamatoires, lui avait été signifié seulement dix-huit mois après son
arrestation. Sa captivité datait du 5 septembre 1661 et son procès ne
fut jugé qu'en décembre 1664. Pendant cet intervalle, les éloquents
plaidoyers de Pélisson, les touchantes élégies de La Fontaine, les
doléances de Ménage, de Scarron, de mademoiselle de Scudéry, les fureurs
de Hénault, et les vœux de tous les artistes de l'époque, encouragés et
pensionnés par Fouquet, avaient peu à peu ramené l'opinion[52]. Ajoutez
à cela, les sollicitations de quelques amis puissants et dévoués, au
nombre desquels le dévouement de madame de Sévigné se fait surtout
remarquer, les nombreuses irrégularités du procès, les soustractions,
les falsifications de pièces, l'animosité évidente des accusateurs. Il
n'est pas jusqu'à l'administration rigide et sans pitié de Colbert, dont
les réductions sur les rentes faisaient alors crier tout Paris, qui ne
gagnât des partisans à l'accusé. Enfin, le gouvernement tenait
essentiellement, on le comprend de reste, après la publicité qu'il avait
donnée au projet de guerre civile, à obtenir la condamnation la plus
rigoureuse, et la situation des esprits était telle que, malgré les
précautions prises lors de la formation de la Chambre de justice, malgré
la ressource des promesses et de l'intimidation, il en était réduit au
point de craindre le scandale d'un acquittement.

Outre le procès-verbal officiel des opérations de la Chambre de justice
pendant le procès de Fouquet[53], on possède encore une relation intime
et très-circonstanciée sur la marche de cette affaire; c'est le journal
de M. d'Ormesson[54], un des deux conseillers du parlement de Paris que
le roi avait nommés rapporteurs du procès. A l'époque où cette
nomination eut lieu, la famille de Fouquet, croyant que M. d'Ormesson
lui serait hostile, avait eu le projet de le récuser; ce fut lui, au
contraire, qui sauva Fouquet de la mort. Issu d'une ancienne famille de
robe, très-attaché aux prérogatives de la compagnie, esclave de la règle
et des formes, M. d'Ormesson n'avait pu se plier à cette violation des
prérogatives, à cet oubli de toutes les formes accoutumées dont se
plaignait l'accusé; sa conscience de magistrat s'en était révoltée, et,
longtemps avant la fin du procès, il avait passé du côté de la clémence.
Son journal, qu'aucun des biographes de Fouquet n'avait encore consulté,
renferme les particularités les plus curieuses. C'est la relation
secrète, intime, et jour par jour, des diverses phases du procès.
Seulement, il est bon de ne pas oublier en la lisant, et son auteur le
rappelle assez lui-même, qu'il est tout à fait contraire au parti du
gouvernement, c'est-à-dire en hostilité avec Colbert, avec le chancelier
Séguier, avec Pussort, oncle de Colbert, Foucault et Berryer, ses
créatures. A propos de ce dernier, à qui Colbert venait, pour prix de
ses services, de faire accorder une charge de conseiller d'État
ordinaire et une abbaye de 6,000 livres, M. d'Ormesson fait observer
qu'on avait commis une grande faute, en lui confiant toute la conduite
secrète, mais réelle, du procès; car, pour se rendre nécessaire et
indispensable plus longtemps, il avait traîné les choses en longueur, en
ayant soin toutefois de rejeter les retards, tantôt sur les rapporteurs,
tantôt sur M. Talon, qu'il avait fini par faire renvoyer et remplacer
par M. de Chamillart. M. d'Ormesson ajoute que ce Berryer était l'homme
le plus décrié de tout Paris, ayant fait en dix-huit mois seulement pour
1,800,000 livres d'acquisition. En un mot, dit-il, «c'était un frippon
hardi et capable de toutes choses.» Vers la fin du procès, Berryer eut
des accès de folie. Se voyant renié, abandonné par tous, sa tête s'était
troublée, affaiblie. Un jour, il était à l'église des Petits-Pères; tout
à coup on fit un grand bruit dans la rue; il crut qu'on venait
l'arrêter, et sa frayeur fut telle qu'il fallut le saigner deux fois aux
pieds pour le faire revenir. Écoutons le plus spirituel chroniqueur de
l'époque. «Berryer est devenu fou, mais au pied de la lettre;
c'est-à-dire qu'après avoir été saigné excessivement, il ne laisse pas
d'être en fureur; il parle de potences, de roues; il choisit des arbres
exprès; il dit qu'on le veut pendre, et fait un bruit si épouvantable
qu'il le faut tenir et lier. Voilà une punition de Dieu assez visible et
assez à point nommé.» A ces coups de pinceau on a reconnu madame de
Sévigné[55]. Tel était aussi l'avis de M. d'Ormesson, qui, du reste, il
faut bien le dire, se préoccupe dans son journal, un peu plus qu'il ne
conviendrait à un homme grave, des constellations, des comètes et des
remèdes de bonne femme envoyés à la reine par la mère de Fouquet[56].

Tout cela faisait qu'on s'intéressait à l'accusé. Cependant, les
sollicitations étaient pressantes du côté de la cour. Deux mois après
l'arrestation du surintendant, en novembre 1661, M. de Lamoignon était
allé à Fontainebleau pour complimenter Louis XIV sur la naissance du
Dauphin. Le roi lui parla de Fouquet. «Il se vouloit faire duc de
Bretagne et roi des îles adjacentes, dit Louis XIV; il gagnoit tout le
monde par ses profusions; je n'avois plus personne en qui je pusse
prendre confiance.» M. de Lamoignon fait observer que le roi étoit si
plein de ce sujet que, «pendant plus d'une heure d'entretien, il y
revenoit toujours[57].»

Malheureusement, les preuves de l'influence que Louis XIV et Colbert
exercèrent dans cette affaire abondent. Au mois d'août 1663, un
conseiller du Parlement, Lecamus, écrivait à Colbert:

     «On a su dans la compagnie que j'avois eu l'honneur de voir le Roy.
     Je n'ay pas pu m'empescher de dire à quelques-uns de Messieurs la
     manière dont le Roy m'avoit parlé et le mécontentement qu'il
     m'avoit témoigné de la conduite de la compagnie, que je l'avois
     justifiée autant qu'il m'avoit été possible, mais qu'il estoit
     important d'oster au Roy les mauvaises impressions dont je l'avois
     trouvé prévenu. Cela a touché, et j'espère que Sa Majesté, dans la
     suite, n'aura pas sujet de se plaindre[58].»

Aussitôt que le rapporteur d'Ormesson eut manifesté son opinion sur le
procès, Colbert lui retira une charge qu'il avait à Soissons. En outre,
le roi continuait à stimuler personnellement le zèle des membres de la
Chambre de justice. Un jour, entre autres, à Fontainebleau, où la
Chambre avait dû se transporter, MM. d'Ormesson et de Sainte-Hélène,
les deux rapporteurs, furent mandés au château. Ils trouvèrent le roi
dans son cabinet avec Colbert et de Lionne. Le roi leur dit alors qu'il
fallait que le procès eût une fin; qu'il y allait de sa réputation,
surtout dans les pays étrangers, où l'on ne voudrait pas croire à sa
puissance, s'il ne pouvait venir à bout de ce qu'il considérait comme
une affaire de rien «_contre un misérable_.» Pourtant, il ne demandait
que la justice, ne voulant pas, disait-il, comme il s'agissait de la vie
d'un homme, prononcer une parole de trop, et souhaitant avant tout de
voir la fin de l'affaire, de quelque manière que ce fût[59]. Voilà
comment le roi recommandait l'impartialité aux juges. Une autre fois, il
leur disait qu'il était au courant de tout ce qui se passait dans la
Chambre, ce dont personne ne doutait. Enfin, Colbert lui-même se rendit
un jour chez le père de M. d'Ormesson, pour se plaindre à son tour et au
nom du roi de la longueur du procès. M. d'Ormesson demanda pourquoi on
l'avait allongé par trente ou quarante chefs d'accusation sans
importance, au lieu de s'en tenir à deux ou trois; il ajouta qu'au
surplus son fils ne se plaignait pas qu'on lui eût ôté l'intendance de
Soissons, et qu'il n'en rendrait pas moins bonne justice[60].

En même temps qu'elle s'occupait du procès de Fouquet, la Chambre de
justice jugeait aussi d'autres affaires, et se montrait parfois d'une
sévérité peu rassurante pour la famille de l'accusé. Déjà deux sergents
des tailles d'Orléans avaient été condamnés à être pendus, et exécutés;
d'autres avaient été envoyés aux galères. Gourville, l'ami intime, le
confident et le faiseur de Fouquet, avait été condamné à mort «pour
crime d'abus, malversations et vols par lui commis ès-finances du roi,
sans compter les violentes présomptions de crime de lèse-majesté pour sa
participation à cet écrit fameux qui contient un projet de moyens pour
rallumer la sédition dans le royaume.» Tels sont les termes de l'arrêt.
Mais Gourville était déjà à l'étranger. Un financier de moindre
importance, nommé Dumont, ne fut pas aussi heureux. Condamné à mort pour
crime de péculat par douze voix contre huit, il fut pendu, le 15 juin
1664, devant la porte même de la Bastille, où Fouquet était alors
renfermé[61].

On a vu que la Chambre de justice avait siégé à Fontainebleau pendant
le séjour qu'y fit la cour. La comparution de Fouquet pouvant être
nécessaire d'un moment à l'autre, il avait été, avec une foule d'autres
prisonniers, pour fait de concussion, transféré à Moret, à la suite de
la Chambre. Ainsi, celui qui avait disposé pendant neuf ans en maître
absolu des finances du royaume suivait maintenant ses juges de cachot en
cachot! D'après le _Journal d'Ormesson_, le retour du surintendant à la
Bastille fut marqué par une scène des plus attendrissantes. La femme et
les enfants de Fouquet attendaient la voiture sur le pont de Charenton
où elle devait passer. Arrivé sur le pont, d'Artagnan, qui fut toujours
plein d'humanité pour son prisonnier, malgré la rigueur des précautions
qu'il lui était commandé de prendre, permit à la voiture de marcher au
pas, et Fouquet put embrasser sa femme et ses enfants qu'il n'avait pas
vus depuis trois ans. Entrevue cruelle et déchirante, malgré ses
douceurs; car, peu de temps auparavant, le roi avait vu, sans s'arrêter,
la femme et la fille de Fouquet agenouillées sur son passage, et les
récents arrêts de la Chambre de justice n'étaient que trop faits pour
jeter l'épouvante dans tous les cœurs!

Enfin, M. de Chamillart fit connaître ses conclusions, par lesquelles il
requérait que Fouquet, _atteint et convaincu du crime de péculat et
autres cas mentionnés au procez, fust condamné à estre pendu, et
estranglé, tant que mort s'en suive_[62].

Trente-huit mois s'étaient alors écoulés depuis l'arrestation de
Fouquet. Le 14 novembre 1664, il parut devant la Chambre de justice.
Avant de le laisser entrer, le chancelier crut de son devoir de faire
connaître les justes plaintes de l'accusé au sujet de quelques lettres
scandaleuses qu'on lui avait attribuées. Le chancelier ajouta qu'aucune
des lettres trouvées dans ses papiers n'avait été publiée, _le roi
n'ayant pas voulu commettre la réputation de quelques dames de
qualité_[63]. Après ce préambule, on fit entrer Fouquet. Il était vêtu,
dit M. d'Ormesson, d'un habit court de drap tout uni, avec un petit
collet uni et un manteau. Il salua la compagnie, sans que personne lui
rendît le salut. Le chancelier lui ayant dit de s'asseoir, il se mit sur
la sellette sans faire aucune observation; mais, invité à lever la main
pour prêter serment, il pria qu'on ne trouvât point mauvais s'il s'y
refusait, ne voulant pas déroger à son privilège. En même temps, il
renouvela ses protestations et fit des excuses sur ce qu'il s'était
présenté en habit court, mais depuis plus d'un an il avait demandé une
soutane et une robe qu'on n'avait pas voulu lui donner; au surplus, il
ne croyait pas que son privilège dépendît de son habit. Après en avoir
délibéré, la Chambre décida, ainsi que cela avait déjà eu lieu lors des
interrogatoires, que, s'il ne voulait pas prêter serment, on le jugerait
comme s'il était muet, sauf à faire mention de ses protestations au
procès-verbal. Là-dessus, Fouquet se soumit et répondit à toutes les
questions qu'on lui posa. Cependant, il n'en protesta pas moins contre
la violation de ses privilèges toutes les fois qu'il comparut devant la
Chambre de justice, et réclama jusqu'à la fin ses _juges naturels_.

Les premiers interrogatoires portèrent sur les faits relatifs au
péculat, tels que le marc d'or, les sucres et les cires de Rouen, les 6
millions de billets réassignés, les octrois, les dépenses personnelles.
Suivant madame de Sévigné, le _cher et malheureux ami_ parlait
d'ordinaire si habilement, que plusieurs de _Messieurs_ ne pouvaient
s'empêcher de l'admirer. Elle cite, entre autres, M. Renard, un des
vingt-deux juges, qui avait dit: «Il faut avouer que cet homme est
incomparable; il n'a jamais si bien parlé dans le Parlement; il se
possède mieux qu'il n'avait jamais fait.» Deux ou trois fois cependant
la patience avait échappé à l'accusé, et il s'était défendu avec une
chaleur qui lui était nuisible. Vint enfin la lecture du projet de
rébellion. Pendant tout le temps qu'elle dura, Fouquet eut les yeux
attachés sur un crucifix qui était dans la chambre. Invité à s'expliquer
à ce sujet, il répondit que c'était là _une pièce extravagante, un
effet de vapeurs fantastiques et chimériques_, et que si le but de ses
ennemis avait été de le couvrir de confusion en le forçant d'en ouïr la
lecture, ils y avaient pleinement réussi. «Comment, lui dit alors le
chancelier, accordez-vous le zèle et l'affection pour l'État, dont vous
avez parlé si souvent, avec le dessein que vous aviez projeté de le
troubler et bouleverser de fond en comble, pour l'unique but de
conserver votre charge? Vous ne pouvez pas dire que ce ne soit là un
crime d'Etat?--Non, répondit Fouquet; on ne saurait être accusé d'un
crime d'État pour avoir eu une folle pensée qui n'est pas sortie du
cabinet, qui n'a reçu aucun commencement d'exécution, qu'on a si bien
oubliée depuis plus de deux ans que l'on en croyait toute trace
disparue. Un crime d'État, poursuivit-il, c'est quand on est dans une
charge principale, qu'on a le secret du prince et que tout d'un coup on
se met du côté de ses ennemis, qu'on fait ouvrir les portes d'une ville
dont on est le gouverneur à l'armée des ennemis, et qu'on les ferme à
son véritable maître, qu'on porte dans le parti tous les secrets de
l'État[64].» Le chancelier, que tout le monde reconnut à ce portrait,
garda prudemment le silence; et madame de Sévigné de s'écrier avec son
air le plus triomphant: «Voilà au vrai comme la chose se passa. Vous
m'avouerez qu'il n'y a rien de plus spirituel, de plus délicat, et même
de plus plaisant.» Ensuite, Fouquet continua sa défense et rappela les
services qu'il avait rendus au cardinal, les remerciements qu'il en
avait reçus et dont les preuves se seraient trouvées dans ses papiers,
si on ne les eût soustraites; puis enfin, la noire ingratitude qu'il en
avait recueillie. Mais de ce que la conduite du chancelier n'avait pas
été exempte de reproches dans les troubles de la Fronde, de ce que le
cardinal Mazarin n'avait pas eu pour Fouquet toute la reconnaissance à
laquelle celui-ci s'attendait, s'ensuivait-il que l'accusation n'eût
aucun fondement? L'amitié la plus vive pouvait seule se faire illusion à
ce point; et, loin que les troubles encore récents de la Fronde dussent
servir d'excuse à Fouquet, la raison d'État voulait, au contraire, qu'il
fût puni d'autant plus sévèrement qu'on était plus rapproché des temps
où l'exécution d'un pareil projet aurait pu être tentée avec quelque
chance de succès.

D'après le témoignage même de ses amis, Fouquet était vulnérable sur la
plupart des griefs concernant le péculat. Madame de Sévigné reconnaît
elle-même, et sans doute c'était l'opinion de sa société, que dans bien
des endroits on aurait pu l'_embarrasser et le pousser_[65]. On vient de
voir ce qu'il répondait relativement au projet de révolte. Quant à
l'achat et aux fortifications de Belle-Isle, Fouquet objectait qu'il
avait acheté cette terre sur l'invitation du cardinal Mazarin, bien aise
de la voir sortir des maisons de Retz et de Brissac à qui elle
appartenait, et qui lui étaient suspectes; que le cardinal devait s'en
charger plus tard, ou, à défaut, de celle de Vaux; mais que, dans la
suite, pressé de remplir cette promesse, il avait répondu, au bout de
six à sept mois, «car il ne prenait pas ses résolutions sans y avoir
pensé bien longtemps» qu'il ne pouvait s'accommoder ni de Vaux ni de
Belle-Isle, ayant fait de grandes acquisitions du côté de Nevers.
Fouquet ajoutait «que se trouvant possesseur de Belle-Isle, il avait dû
naturellement mettre en bon état les fortifications et le port, espérant
ainsi quadrupler le revenu ordinaire;» que, d'ailleurs, le cardinal lui
ayant commandé de donner tous ses soins au commerce maritime, il avait
acheté des vaisseaux marchands et les avait envoyés à Terre-Neuve, aux
Indes-Orientales, en Amérique, à la pêche de la baleine, tâchant de
s'instruire en toutes choses; «en sorte qu'il pouvait dire, sans vanité,
qu'aucun autre n'était plus en état de servir, et qu'il avait des
lumières pour procurer au roi des revenus immenses au soulagement de ses
peuples[66].» Suivant Fouquet, les arrêts qu'il avait fait rendre, les
lettres circulaires qu'il avait adressées aux intendants de justice et
aux principaux marchands du royaume pour les consulter, étaient des
preuves évidentes qu'il était chargé de tout ce qui concernait le
commerce et les affaires de mer, et la propriété de Belle-Isle lui
fournissait le moyen de faire quelques spéculations commerciales, utiles
tout à la fois aux intérêts du roi et aux siens propres. «Pourquoi,
ajoutait-il, le cardinal m'a-t-il engagé à toutes ces choses, s'il
vouloit laisser des mémoires pour y trouver à redire? Étoit-ce un piège
à cause de ma facilité et de ma déférence que j'avois à tout ce qu'il
proposoit? ou le sieur Colbert a-t-il fait depuis, à la fin de ses
jours, du poison de tout ce qui estoit simple et innocent?
Henry-le-Grand a-t-il trouvé quelque chose à dire que M. de Sully eust
fait bâtir non-seulement un superbe château, mais une ville entière?
qu'il eust des biens si considérables, dont jouit encore sa maison?
Qu'auroient-ils dit, mes ennemis, si dans le cœur du royaume j'avois
établi une souveraineté et fait battre monnoie, comme a fait le sieur de
Sully? C'étoit Henry-le-Grand néanmoins qui l'a veu et l'a souffert.»
Revenant au projet de révolte, Fouquet ajoutait: Ou il estoit vray qu'on
vouloit m'opprimer injustement, comme on fait, ou non. Si on le vouloit,
n'est-il pas excusable d'avoir seulement pensé aux moyens de faire peur
à celuy qui avoit le dessein de me perdre, et faire diversion dans son
esprit pour l'en détourner? Si on ne le vouloit pas, ma pensée, qui
n'estoit que pour ce seul cas, estoit une chimère.» Certes, voilà des
moyens de défense auxquels il y avait beaucoup à répondre. «Mais,
poursuivait Fouquet, on vouloit me perdre; on vouloit ma place. Si
j'eusse laissé périr des armées faute d'argent, et que le Roy et tout le
royaume eussent sceu qu'il ne tenoit qu'à moy d'empescher le mal, que
n'eust-on point dit de moy? Que n'en diroit-on point encore? Ou m'eûst
crû, on me voudroit croire aujourd'huy d'intelligence avec les ennemis,
ou du moins mal affectionné à l'Estat, et partant criminel.... Mais
qu'ils fassent ce qu'il leur plaira, puisqu'ils le peuvent, ils ne
serviront jamais l'Estat aussi utilement que j'ay fait. On peut se
flatter aisément soy-même d'une vaine opinion d'habileté, quand les
choses rient, et que le vent souffle à pleines voiles; mais quand je
considère qu'ils creusent des précipices autour d'un poste qu'ils
occupent, qu'ils me persécutent, moy sans biens, pendant qu'ils en
possèdent d'immenses de toutes sorte; qu'ils sont obligez, dans ma
disgrâce, de corrompre des témoins et supposer des dénonciateurs, qui ne
se nomment point, pendant qu'il s'en présente contre eux, malgré leur
faveur, qui se nomment, qui sont connus et intelligents, à qui la seule
autorité souveraine ferme la bouche; que cependant ils ne laissent pas
de me pousser jusqu'aux dernières bornes de l'inhumanité, sans
considérer ni Dieu, ni les hommes, ni le présent, ni l'avenir; je doute
souvent s'ils sont aussi habiles qu'ils se sont imaginez[67].»

C'est ainsi que Fouquet se justifiait, et ses défenses, je l'ai déjà
dit, remplissent quinze volumes. On ne saurait se figurer la variété de
tons qui y règne et l'intérêt qu'il eut le talent d'y répandre.
Vainement, c'est le prisonnier lui-même qui nous l'apprend, _la lecture
de l'Évangile était sa principale lecture et sa sa seule consolation_;
par intervalles, des accents pleins d'amertume, de véhémence,
d'indignation, éclatent malgré lui. Imprimées clandestinement dans un
très-petit format, ses défenses étaient avidement recherchées et
servaient d'arme à l'opposition du temps contre l'administration
réparatrice, mais inexorable, de Colbert. En examinant avec impartialité
ces plaidoyers, une réflexion se présente souvent à l'esprit.
Inattaquable toutes les fois qu'il met en lumière les dilapidations de
Mazarin et les immenses services qu'il a rendus à ce ministre en lui
procurant de l'argent dans un temps où l'État n'avait ni ressources ni
crédit, Fouquet se laisse aller aux plus étranges illusions en ce qui
concerne ses dilapidations personnelles et le projet de révolte dont on
lui faisait si justement un crime. Il est vrai que, pressé de plus près,
il répliquait par un argument qui lui paraissait irréfutable. Suivant
lui, quelques mois avant son arrestation, il avait dit au roi qu'il
s'était passé, du vivant du cardinal, plusieurs choses contraires aux
règles, et qu'il le suppliait, pour rassurer sa conscience et ôter tout
prétexte à ses ennemis, de lui pardonner tout ce qu'il pouvait avoir
fait de mal jusqu'alors, et de lui donner tout ce qu'il avait reçu et
distribué, sans avoir des ordres en forme; à quoi le roi aurait répondu:
«_Ouy, je vous pardonne tout le passé, et vous donne ce que vous
demandez_[68].»

Spirituelles, hardies, pleines de fiel et d'ironie, éloquentes parfois,
les justifications de Fouquet, on a pu le voir, ne brillaient ni par
leur modération, ni par leur prudence. Sous ce rapport, les deux
discours que Pélisson adressa au roi en faveur du surintendant auraient
bien mieux servi l'accusé, si sa perte n'eût été arrêtée depuis
longtemps. Ces discours que Voltaire compare aux belles harangues de
Cicéron; et dont La Harpe a fait le plus magnifique et le plus juste
éloge, furent aussi écrits sous les verroux[69]. Le premier discours
surtout est ordonné avec un art extrême, qui n'exclut ni la vigueur, ni
la logique, ni l'éloquence. Style, idées, enchaînement des preuves, tout
concourt à l'effet qui est vraiment irrésistible pour quiconque n'a pas
étudié l'affaire à fond. Le but principal de Pélisson était de réclamer
pour Fouquet ses juges naturels, c'est-à-dire le parlement de Paris, et
l'on comprend que, ce point gagné, l'accusé était sauvé. Pélisson
soutient cette thèse avec une abondance de raisons et une chaleur qui
durent ébranler bien des convictions; il fait un admirable portrait de
Henri IV, qui avait, dit-il, le _cœur d'un lion avec la bonté d'un
ange_, a grand soin d'exalter Mazarin, au lieu de le déprécier, comme
Fouquet y était peut-être obligé; puis, s'adressant à Louis XIV, il
termine ainsi:

     «Votre Majesté voit combien il est digne de sa bonté et de sa
     grandeur de ne point faire juger M. Fouquet par une chambre de
     justice, dont même plusieurs membres sont remplacés; qu'on ne
     saurait prouver les malversations dont on l'accuse, ni par son bien
     (car il n'en a point), ni par ses dépenses non plus, car il y a
     fourni par ses dettes et par plusieurs avantages légitimes; qu'un
     compte du détail des finances ne se demande jamais à un
     surintendant; qu'il n'a point failli depuis que Votre Majesté lui a
     donné ses ordres elle-même; que la mort de S. E. dont il les
     recevait auparavant, peut-être même que la soustraction de ses
     lettres lui ôte tout moyen de se justifier; qu'en plusieurs choses,
     comme on ne peut le nier, son administration a été grande, noble,
     glorieuse, utile à l'État et à Votre Majesté; que son ambition,
     quand elle passera pour excessive, a mille sortes d'excuses, et ne
     doit être suspecte d'aucun mauvais dessein; que ses services, ou du
     moins son zèle en mille rencontres, surtout dans les temps fâcheux
     et au milieu de l'orage, méritent quelque considération.... C'en
     est assez, Sire, pour espérer toutes choses de Votre Majesté.
     Qu'elle n'écoute plus rien qu'elle-même et les mouvements généreux
     de son cœur, et que l'histoire marque un jour dans ses monuments
     éternels: Louis XIV, véritablement donné de Dieu pour la
     restauration de la France, fut grand en la guerre, grand en la
     paix. Il effaça par son application et par sa conduite la gloire de
     tous ses prédécesseurs. Il n'aima à répandre que le sang de ses
     ennemis, et épargna celui de ses sujets. Il sut connaître les
     fautes de ses ministres, les corriger et les pardonner. Il eut
     autant de bonté et de douceur que de fermeté et de courage, et ne
     crut pas bien représenter en terre le pouvoir de Dieu, s'il
     n'imitait aussi sa clémence[70].»

Cependant, les interrogatoires de Fouquet avaient été terminés le 4
décembre, et les rapporteurs résumèrent l'affaire. M. D'Ormesson parla
le premier. On a déjà vu de quel côté il était. «M. D'Ormesson m'a priée
de ne plus le voir que l'affaire ne soit jugée, dit madame de Sévigné;
il est dans le conclave et ne veut plus avoir de commerce avec le monde.
Il affecte une grande réserve; il ne parle point, mais il écoute; et
j'ai eu le plaisir, en lui disant adieu, de lui dire tout ce que je
pense[71].» Son résumé dura sept jours. Il eut à examiner
quatre-vingt-seize chefs d'accusation. Il reconnut vrais la plupart des
griefs concernant le péculat, «trouvant inconcevable, dit-il, que le
surintendant ait pu voler en quatre mois plus de 4 millions. A l'égard
des dépenses faites par l'accusé, elles étaient au delà de toute raison.
Il est vrai qu'on l'avait vu garder assez de mesure dans l'adversité,
mais il n'en avait gardé aucune dans sa prospérité; l'on voulait
prétendre que la dissipation n'était pas un crime, mais, quant à lui, il
n'était pas de cet avis, les fortunes subites lui paraissant suspectes.
Pour ce qui était du crime d'État, le projet en était fort méchant,
absolument inexcusable, et on ne saurait trouver une bonne raison pour
le défendre; ce projet était l'effet d'une ambition déréglée, d'un
esprit blessé de la maladie du temps de se rendre considérable; c'était
l'œuvre d'un homme enivré de sa fortune, dont les pensées étaient vagues
et se portaient partout; pour en finir, c'était une méchante pensée,
indigne d'un homme d'honneur[72]?»

Voici quelles furent les conclusions de M. d'Ormesson:

     «Par toutes ces considérations, il y a lieu de déclarer l'accusé
     duement atteint et, convaincu d'abus et malversations par lui
     commises au faict des finances; pour réparation de quoy, ensemble
     pour les autres cas résultant du procès, d'ordonner qu'il sera
     banny à perpétuité hors du royaume, enjoint à lui de garder son ban
     à peine de la vie, ses biens confisqués.»

Veut-on savoir maintenant les motifs réels qui déterminèrent M.
d'Ormesson et l'effet que ses conclusions produisirent dans Paris? Son
journal nous l'apprend.

     «Il me semble que l'on fut satisfait de moi et j'en remercie Dieu.
     Jamais il ne s'est fait tant de prières que pour cette affaire. _La
     conjoncture des rentes_ et autres affaires publiques, où tout le
     monde s'est trouvé blessé, fait qu'il n'y a personne qui ne
     souhaite le salut de M. Fouquet, autant par haine pour ses ennemis
     que par amitié pour lui.»

Et un peu plus loin:

     «Je ne puis omettre que l'approbation de mon opinion est si
     publique, si grande et si générale, qu'il n'y a personne qui ne
     m'en fasse compliment, et que j'en reçois de toute part des lettres
     de conjouissance. Dieu en soit loué[73]!»

Les amis de Fouquet trouvèrent les conclusions de M. d'Ormesson _un peu
sévères_; néanmoins ils firent des vœux pour qu'elles fussent adoptées
par la majorité des juges, et l'on savait, au surplus, que les
espérances de la famille n'allaient pas au delà. Après M. d'Ormesson,
c'était à M. de Sainte-Hélène, son _camarade très-indigne_, à reprendre
l'affaire. On devine de quelle plume lui vient cette qualification, et
il est inutile d'ajouter que, d'après la même autorité, il le fit
_pauvrement, misérablement_, sans s'appuyer sur rien. M. de
Sainte-Hélène conclut à ce que l'accusé eût la tête tranchée. Pussort,
l'oncle de Colbert, le trouva digne de la corde et du gibet; mais, eu
égard aux charges que Fouquet avait exercées, il se rangea à l'avis de
M. de Sainte-Hélène. Et madame de Sévigné de s'écrier, non sans raison:
«Que dites-vous de cette modération? C'est à cause qu'il est oncle de M.
Colbert et qu'il a été récusé qu'il a voulu en user si honnêtement. Pour
moi, je saute aux nues quand je pense à cette infamie[74].» Cependant,
le jour du jugement approchait, et de part et d'autre, l'intrigue
redoublait d'efforts. D'un côté, on répétait que le roi avait dit, en
parlant de Fouquet: C'est un homme dangereux. «Quant à Colbert, il est
tellement enragé, écrivait encore madame de Sévigné, qu'on attend
quelque chose d'atroce et d'injuste qui nous remettra au désespoir.» En
même temps, on offrait aux juges de leur rembourser ce qu'ils perdraient
à la suppression des rentes et on leur donnait quittance de ce qu'ils
auraient eu à payer pour le droit annuel de leurs charges[75]. Mais si
le roi avait des cordes puissantes à sa disposition, les amis et la
famille de Fouquet ne négligeaient rien pour mettre les chances de leur
côté. Le bruit courait qu'on avait fait gagner M. de Roxante, un des
juges, par une dame à qui l'on avait donné de l'argent. Selon M.
d'Ormesson, le fils de M. Pontchartrain avait dit à son père, en se
jetant à ses genoux: «Ne nous déshonorez pas en votant la mort, sinon je
quitte la robe.» Qui n'a lu en outre dans madame de Sévigné ce
dévouement héroïque d'un autre juge, de M. de Mazenau? Malade à mourir,
souffrant des douleurs horribles, il se faisait porter à l'audience pour
ne pas perdre son droit de voter, et il y rendit un jour deux pierres
d'une grosseur considérable. M. le prince de Condé, Turenne
sollicitaient aussi, et l'on cite un mot de ce dernier qui peint bien
l'état des esprits. Quelqu'un blâmait devant lui l'emportement de
Colbert et louait la modération de Le Tellier; «Oui, dit Turenne, je
crois que M. Colbert a plus d'envie qu'il soit pendu, et que M. Le
Tellier a plus de peur qu'il ne le soit pas.» Enfin, faut-il le dire?
vers le 13 décembre, on annonça qu'une comète d'une grandeur
considérable, dont la queue se dirigeait du côté de la Bastille, avait
paru à l'horizon. D'abord, on n'y avait pas cru: on s'en était moqué.
Mais bientôt, il n'en fallut plus douter. N'était-ce pas d'un heureux
présage en faveur de l'accusé? «La comète me fait beaucoup d'honneur,»
aurait dit Fouquet à ce sujet. Mais enfin, le jour fatal arriva, «Depuis
quelque temps (je demande pardon de faire des emprunts si fréquents à
des lettres que tout le monde sait par cœur), depuis quelque temps, dit
madame de Sévigné, on ne parle d'autre chose; on raisonne, on tire des
conséquences, on compte sur ses doigts, on s'attendrit, on craint, on
souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accablé.» Cet
accablement, du reste, n'était que trop naturel. Chacun des juges
opinait ouvertement en faisant connaître ses motifs, et déjà, si l'on en
excepte M. d'Ormesson, les six premiers avaient voté pour la mort. On se
figure les angoisses de la famille et des amis de Fouquet. Heureusement,
dans la journée du 19 décembre, les chances tournèrent; et les avis
favorables se succédèrent les uns aux autres. Le lendemain, le sort de
l'accuse était fixé: à la majorité de _treize_ voix contre _neuf_, la
Chambre de justice avait rendu l'arrêt suivant:

     «La chambre a déclaré et déclare ledit sieur Fouquet duement
     atteint et convaincu d'abus et malversations par lui commises au
     faict des finances; pour réparation de quoy, ensemble pour les
     autres cas résultant du procès, l'a banny et bannit à perpétuité
     hors du royaume, enjoint à lui de garder son ban sous peine de la
     vie, a déclaré tous ses biens confisquez au Roy, sur iceux
     préalablement pris la somme de 100,000 livres applicables moitié au
     Boy et l'autre moitié en œuvres pies.»

On a conservé les noms des juges qui siégèrent dans le procès de
Fouquet. MM. D'Ormesson, le Feron, Moussy, Brillac, Renard, Bernard,
Roxante, la Toison, la Baume, Verdier, Mazenau, Catinat, Pontchartrain,
votèrent pour le bannissement; MM. Sainte-Hélène, Pussort, Gisancourt,
Fériol, Noguès, Héraut, Poncet, le chancelier Séguier, pour la mort. Ce
dernier opina pour la mort, bien que, lorsque son tour vint, la majorité
en faveur du bannissement fût déjà acquise à l'accusé. Quelle que fût la
conséquence de son vote, il ne pouvait, dit-il, aller contre sa
conscience. Un des juges, au contraire, tellement la passion était
grande contre Colbert! n'avait voté qu'à cinq ans de prison et à
l'amende[76].

On sait comment le roi modifia l'arrêt. Par une rigueur sans exemple et
qui n'a pas eu d'imitateurs, il aggrava la peine, et le bannissement fut
converti en une détention perpétuelle. Au point de vue de la morale, une
pareille décision est inexcusable; c'est le comble de l'arbitraire, de
l'injustice, et jamais on ne vit, dans un gouvernement civilisé, un abus
de pouvoir plus audacieux. Pour tout dire en un mot, cette décision,
inspirée par la politique, par la raison d'État, fut un véritable coup
d'État. Pour quiconque aura lu avec quelque attention le projet de
Fouquet, il est évident que ce projet constituait le crime d'État le
plus caractérisé. On objectait vainement qu'il n'avait pas reçu un
commencement d'exécution. Il y avait d'abord les séductions à prix
d'argent; ensuite, cette exécution n'avait pas eu lieu par des motifs
indépendants de Fouquet, et par cela seul que le cardinal n'effectua
jamais les projets qu'il lui supposait. Dieu nous garde de vouloir
porter atteinte au respect que méritent les formes judiciaires! Il faut
plutôt se féliciter, quel que soit le résultat de la leçon, lorsque des
tribunaux rappellent à la stricte observation des formes les
gouvernements qui s'en sont écartés. Mais cela dit, on ne saurait
disconvenir que la Chambre de justice n'ait vu que le petit côté de
l'affaire de Fouquet, et qu'en inclinant à l'indulgence elle ne
préparât, si le gouvernement l'avait suivie dans cette voie, le retour
des troubles dont on était à peine sorti et de ces prétentions
qu'avaient certains hommes, suivant l'expression de M. d'Ormesson, à se
rendre _considérables_ dans l'État. La politique que le roi adopta dans
cette mémorable circonstance se rattachait à la politique violente,
révolutionnaire en quelque sorte, mais ferme et prévoyante, du cardinal
de Richelieu. Supposez que Fouquet fût passé à l'étranger et qu'il s'y
fût mêlé à quelques intrigues, comme son caractère léger devait le faire
craindre naturellement; quel échec moral, quelle déconsidération pour le
gouvernement! Non-seulement, la détention perpétuelle prévenait de
telles conséquences, mais elle inspirait une frayeur salutaire aux
ambitieux aux brouillons, quel que fut leur rang; elle donnait du
gouvernement, aux autres puissances, une opinion que l'on avait le plus
grand intérêt à accréditer, à savoir qu'il n'était plus dominé par les
partis, qu'il était maître de ses mouvements, libre dans ses desseins.
Il ne faut pas oublier enfin, en appréciant le parti adopté par Louis
XIV, que Fouquet fut surtout un prétexte pour l'opposition du temps, et
que la haine pour les manières austères de Colbert, le mécontentement
causé par ses mesures financières, l'animosité de ses créatures, mais
principalement l'oubli des formes, déterminèrent les juges dont le vote
sauva la vie à l'accusé.

L'arrêt fut signifié à Fouquet le 22 décembre 1664, mais déjà il l'avait
appris par des signaux. Lorsque Foucault, le greffier de la Chambre de
justice, vint à la Bastille pour lui en faire la lecture, suivant
l'usage, il lui demanda son nom. «Ne savez-vous pas qui je suis? dit
Fouquet. Quant à mon nom, je ne le dirai pas plus ici que je ne l'ai
fait à la Chambre.» Et il renouvela une dernière fois sa protestation
touchant l'incompétence de ses juges. Quelques moments après, on le
sépara de Pecquet, son médecin, de Lavallée, son domestique, qui
pleuraient tous deux, et il partit en carrosse pour Pignerol, accompagné
de d'Artagnan, sous l'escorte de cent mousquetaires. Il paraissait
heureux et gai, dit le journal de M. d'Ormesson. Partout, sur son
passage, il recevait les bénédictions de la foule. Trois ans auparavant,
elle lui prodiguait mille injures dans le trajet de Nantes à Paris. En
même temps, toute sa famille fut de nouveau exilée, ceux-ci en Bretagne,
ceux-là en Auvergne, d'autres en Champagne. Cependant, les frayeurs
étaient vives à Paris au sujet du _cher et malheureux ami_. On apprit
qu'il était tombé malade en route, et, comme des bruits d'empoisonnement
avaient circulé, madame de Sévigné de s'écrier: «Quoi! déjà?...» Inutile
de dire que ces craintes ne se réalisèrent pas[77].

Arrivé à Pignerol, d'Artagnan remit la garde de son prisonnier au
capitaine Saint-Mars. Les ordres donnés à celui-ci étaient des plus
sévères. D'abord, Fouquet ne devait avoir de communication avec
personne, sous quelque prétexte que ce pût être, ni de vive voix, ni par
écrit. Il n'était permis de lui fournir ni encre, ni papier. On pouvait
lui donner un confesseur, en observant néanmoins la précaution d'en
changer de temps en temps, et de ne prévenir ce confesseur qu'au moment
même où il serait appelé. Enfin, un chapelain devait lui dire la messe
tous les jours, et il était alloué pour son entretien une somme de 1,000
livres par an, plus 500 louis une fois donnés pour achat d'ornements et
de divers autres objets. En résumé, une somme annuelle de 9 à 10,000
livres fut affectée aux dépenses qui concernaient personnellement le
prisonnier[78].

Il était impossible qu'un homme doué d'une activité d'esprit aussi
prodigieuse que Fouquet, qui, depuis l'âge de vingt ans, avait eu la
conduite de tant d'affaires considérables, et dont l'aptitude pour le
travail était telle que, pendant la durée de son procès, il écrivit
quinze volumes de justifications, acceptât sans arrière-pensée cet
avenir de réclusion perpétuelle que la volonté du roi lui avait fait.
Comme il arrive à tous les prisonniers, sa première idée, en entrant
dans la citadelle de Pignerol, fut d'aviser aux moyens d'en sortir. La
correspondance du capitaine Saint-Mars avec Louvois fournit à ce sujet
des détails pleins d'intérêt et fixe toutes les incertitudes qui
pouvaient exister encore, il y a quelques années, sur l'époque et le
lieu de la mort de Fouquet[79]. D'abord, Fouquet essaya d'intéresser à
son sort le confesseur qu'on lui donnait, et l'on crut devoir limiter à
cinq par an, à moins de maladie, le nombre de fois qu'il lui serait
permis de se confesser[80]. Au mois de juin 1665, la foudre tomba sur la
citadelle de Pignerol. Plusieurs personnes périrent; Saint-Mars crut
même un instant que Fouquet avait été écrasé sous les décombres de son
appartement avec le domestique qui le servait: heureusement, ils avaient
pu se sauver tous les deux dans une corniche. Malgré la surveillance
dont il était l'objet, Fouquet avait trouvé le moyen de tracer quelques
lignes sur un mouchoir, sur des rubans de couleur; il se servait pour
plume d'_os de chapon_, et faisait de l'encre _avec du vin et de la
suie_. Il avait composé en outre une encre sympathique, et l'on voit
Louvois se préoccuper beaucoup dans sa correspondance de la découverte
d'un pareil procédé. Il est plus probable que Fouquet le connaissait
déjà depuis longtemps, et s'en était servi étant au pouvoir. Mais si
l'imagination du prisonnier était féconde en expédients, Saint-Mars
faisait bonne garde et le surveillait de près. Pendant quelques années,
on ne lui donna que des rubans noirs, on compta exactement son linge
avec lequel il était parvenu à faire du papier; enfin on le fouilla
plusieurs fois par jour, et des grilles furent placées aux fenêtres de
son appartement, de manière qu'il ne voyait plus que le ciel. Que faire
dans la solitude de ces journées sans fin? Il avait demandé des livres.
Le Tellier répondit à Saint-Mars: «Vous pouvez lui faire achepter les
_Œuvres de Clavius_ et de _saint Bonnaventure_ et le _Dictionnaire
nouveau des Rimes françoises_, mais non pas les _Œuvres de saint
Hiérosme_ et de _saint Augustin_[81].» Comprend-on les motifs d'une
pareille exclusion? Cependant, un projet d'évasion avait été comploté,
mais il fut découvert, et un soldat de la citadelle, qui avait reçu 6
pistoles pour y prendre part, fut jugé militairement et exécuté. S'il
faut en croire Guy-Patin, vers la même époque, Fouquet avait encore des
amis particuliers qui auraient bien voulu le servir. En attendant, ils
travaillaient à faire un recueil de diverses pièces pour sa
justification en 4 volumes in-fº, pièces dans lesquelles, ajoute le
spirituel docteur, _le cardinal Mazarin ne trouverait pas sans doute de
quoi être canonisé_[82]. Quelques années s'écoulèrent ainsi. Au mois de
novembre 1671, le roi donna pour compagnon à Fouquet ce même Puyguilhem,
duc de Lauzun, avec qui il avait eu un entretien à Nantes, la veille de
son arrestation. Les deux prisonniers occupaient un appartement voisin,
et parvinrent, au bout de quelque temps, à établir une communication
secrète d'un appartement à l'autre. Toutefois, la rigueur du roi avait
fini par s'apaiser. On permit d'abord a Fouquet et à Puyguilhem de se
promener ensemble dans la citadelle, de dîner avec le capitaine
Saint-Mars, et l'on autorisa celui-ci à inviter quelquefois à sa table
les personnes de Pignerol dont il pouvait répondre. Enfin, au mois de
mai 1679, le roi accorda à madame Fouquet et à ses enfants
l'autorisation d'aller à Pignerol et de demeurer dans la citadelle. Il y
avait alors dix-neuf ans qu'ils étaient séparés. Sans doute, cette
faveur en présageait une plus grande: malheureusement, la santé de
Fouquet était depuis longtemps altérée, et il mourut, vers la fin du
mois de mars 1680, à l'âge de soixante-cinq ans.

Quelques jours après, le 3 avril 1680, l'amie fidèle et dévouée qui
avait sollicité si vivement auprès de M. d'Ormesson, et à qui l'on doit
de si curieux détails sur le procès du surintendant, madame de Sévigné,
écrivait à sa fille:

     «Ma chère enfant, le pauvre M. Fouquet est mort, j'en suis touchée.
     Je n'ai jamais vu perdre tant d'amis; cela donne de la tristesse de
     voir tant de morts autour de soi..... Mademoiselle de Scudéry est
     très-affligée; enfin, voilà cette vie qui a donné tant de peine à
     conserver. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus; sa maladie a été
     des convulsions et des maux de cœur sans pouvoir vomir.»

Puis, deux jours plus tard, le 5 avril, madame de Sévigné trouvait au
fond de son cœur cette mélancolique pensée;

     «Si j'étais du conseil de famille de M. Fouquet, je me garderais
     bien de faire voyager son pauvre corps, comme on dit qu'ils vont
     faire. Je le ferais enterrer là; il serait à Pignerol, et après
     dix-neuf ans, ce ne serait pas de cette sorte que je voudrais le
     faire sortir de prison.»

La correspondance de Louvois avec le capitaine Saint-Mars constate qu'un
fils de Fouquet, le vicomte de Vaux, emporta tous les papiers qui
avaient appartenu à son père. Louvois trouva qu'ils auraient dû être
envoyés au roi, et réprimanda sévèrement le commandant de Pignerol[83].
Il y avait parmi ces papiers, quelques poésies[84]. Il s'y trouvait
peut-être aussi un livre qui fut publié en 1682 sous le titre de
_Conseils de la sagesse_, et qu'on a attribué à Fouquet. M. d'Ormesson
dit également que Fouquet avait écrit et fait imprimer, pendant
l'instruction de son procès, un livre de piété ayant pour titre: _Heures
de la Conception de Notre-Dame_. On cherche inutilement ces deux
ouvrages dans les bibliothèques.

Telle fut cette vie avec sa magnificence et ses revers. Il est fâcheux
pour Fouquet que sa célébrité et l'intérêt qui s'attache à son nom, lui
soient venus, non pas des actes de son administration, mais de la
grandeur, du retentissement de sa chute. On peut dire de tous les
ministres, même les plus mauvais, qu'ils ont fait un peu de bien et
rendu quelques services que l'on oublie trop. C'est ce qui arriva à
Fouquet. Au mérite d'avoir, grâce à ses ressources personnelles, fourni
au cardinal Mazarin toutes les sommes qui lui étaient nécessaires pour
ses projets, a l'époque où Mazarin et l'État n'avaient plus aucun
crédit, Fouquet joignit celui d'encourager le grand commerce extérieur
et la navigation, qu'il essaya de relever en établissant un droit de
cinquante sous par tonneau sur les navires étrangers, résolution
importante, expédient indispensable pour que la France put un jour
posséder une marine, et qui donna lieu, de la part de la Hollande, à des
réclamations énergiques dont le résultat sera exposé avec quelque détail
dans l'histoire de l'administration de Colbert, sous lequel ces
réclamations se prolongèrent longtemps encore. Parmi les édits et
règlements concernant le commerce et l'administration, qui ont paru sous
le ministère de Fouquet, ceux dont les titres suivent sont les seuls qui
méritent d'être rappelés:

Janvier 1655. _Édit portant établissement d'une marque sur le papier et
parchemin pour valider tous les actes qui s'expédient dans le royaume_
(papier timbré).

Janvier 1656. _Édit portant règlement pour l'établissement des
manufactures de bas de soie_.

Mars 1656. _Établissement de la halle aux vins_.

22 avril 1656. _Déclaration portant que les compagnons qui épouseront
des orphelines de la Miséricorde seront reçus maîtres de leurs métiers à
Paris_.

Mai 1656 et avril 1657. _Lettres patentes portant établissement d'une
colonie dans l'Amérique méridionale_.

Juillet 1656. _Déclaration pour le dessèchement des marais_[85].

Voilà quels furent les principaux actes administratifs de Fouquet.

Et maintenant, qu'on se figure les angoisses de dix-neuf ans passés dans
la plus dure prison, pour celui qui, au temps de sa prospérité,
domptait, amollissait toutes les volontés et tous les cœurs, qui avait
une cour de grands seigneurs et de grandes dames, de poëtes et
d'artistes, dont un désir enfantait des chefs-d'œuvre, et qui, à Vaux, à
Saint-Mandé, élevait des montagnes, creusait des vallées. Quelle
expiation! Enfin, par une réaction des plus heureuses, les prodigalités
et le désordre de l'administration de Fouquet valurent à la France la
sévère économie, l'ordre, la probité que Colbert chercha toujours à
faire régner dans les immenses affaires dont il fut chargé. J'ai essayé
de faire voir le rôle que ce dernier avait joué dans l'affaire de
Fouquet. Cette époque de sa vie dut être pour Colbert très-difficile et
très-critique. Laisser aller les choses, n'opposer aucun effort aux
efforts des amis de l'accusé, rester calme et sans passion autour de
mille passions, cela eût été beau, sans doute, mais c'était s'exposer à
voir absoudre les faits les plus graves, les malversations les plus
criantes. Quoi qu'il en soit, si le but que Colbert voulait atteindre
était louable, on n'en peut dire autant des moyens qu'il se crut obligé
d'employer. Plus adroit, plus insinuant, plus maître de lui, d'un côté,
il aurait retardé ses mesures sur les rentes; de l'autre, en
circonscrivant l'accusation sur quelques chefs principaux, il aurait
évité les lenteurs et les défauts de forme qui faillirent tout perdre.
Telle n'était pas sa nature. Indigné des dilapidations qu'il avait vues;
s'inquiétant peu de l'accusation, assez vraie au fond, qui lui était
faite de se montrer inexorable envers celui dont il avait pris la place;
d'humeur austère, inflexible, Colbert le poussa sans pitié jusqu'à ce
qu'il fût tombé. Encore une fois, on peut ne pas approuver l'homme, mais
à coup sûr le ministre méritait des éloges. Les malversations de Fouquet
étant avérées, le crime d'État manifeste, patent, constaté de sa main,
un exemple était nécessaire. Supposez que le gouvernement eût reculé, et
que Colbert, doublement compromis dans cette affaire, et par la position
qu'il avait prise, et par les accusations que lui renvoyait l'accusé,
eût été dans la nécessité de se retirer, qui donc eût été capable de
rétablir l'ordre dans les finances? Quelle confiance eût inspirée une
nouvelle administration inaugurée sous de pareils auspices? Quel bien
eût-elle pu opérer? Qu'on examine, au contraire, ce qui fut fait. Mais
ici je m'arrête. L'administration de Colbert demande à être étudiée
attentivement dans son ensemble et dans ses détails, et il est
indispensable de lui consacrer un cadre beaucoup plus étendu.



HISTOIRE

DE LA VIE ET DE L'ADMINISTRATION

DE COLBERT.

HISTOIRE DE COLBERT.

DE LA VIE ET DE L'ADMINISTRATION DE COLBERT



CHAPITRE PREMIER.

     Causes de l'élévation de Colbert et de l'influence qu'il a exercée
     pendant son ministère.--Origine plébéienne de ce ministre
     (1619).--Il est employé successivement dans une maison de commerce
     de Lyon, chez un trésorier des parties casuelles à Paris, et chez
     le ministre Le Tellier d'où il entre chez Mazarin (1648).--Sa
     correspondance avec ce ministre.--Lettre de remercîments qu'il lui
     adresse et qu'il fait imprimer (1655).--Il est envoyé en mission en
     Italie (1659).--Conseil qu'il donne à Mazarin au sujet de sa
     fortune.--Résolution de Louis XIV de gouverner par lui-même.


Lorsqu'on examine attentivement l'ensemble de notre histoire, on demeure
convaincu que jamais ministre n'a exercé une plus grande autorité dans
des circonstances aussi propices pour la réforme des abus que Colbert
pendant les dix ou douze premières années de son administration. Grâce à
une adresse infinie, persévérante, le ministre entre les mains duquel le
pouvoir a été le plus insulté, avili, le cardinal Mazarin, avait laissé
en mourant le gouvernement plus fort que jamais. Cependant, bien que
formé à son école, Colbert eut toujours une prédilection marquée pour
les formes sévères, absolues de Richelieu, et il se gouvernait
volontiers d'après ses maximes, tant l'empreinte du caractère est
puissante chez les hommes. Souvent, quand une affaire importante devait
être traitée dans le conseil, Louis XIV disait d'un ton railleur: Voilà
Colbert qui va nous répéter: _Sire, ce grand cardinal de Richelieu,
etc., etc.,_[86]. Pendant la première moitié de son ministère, tout
seconda l'ardeur infatigable, l'honnêteté de Colbert, et sembla
concourir pour assurer les résultats dont le règne de Louis XIV a tiré
son plus grand éclat. C'était d'abord un roi de vingt-deux ans, voulant
sincèrement l'ordre et la justice, systématiquement éloigné jusqu'alors
des affaires par Mazarin, et très-facile à diriger, à cause de cela
même, par un homme tout à la fois très habile et connaissant à fond le
détail des finances; c'étaient ensuite des Parlements découragés par le
mauvais succès de leurs dernières tentatives et résignés désormais à
tout subir; un peuple désabusé en même temps de la tutelle des princes
et des Parlements; mais, par-dessus tout cela, un désordre si grand, un
gaspillage si effronté dans l'administration des finances, que, de tous
côtés, on demandait un homme probe, doué d'assez d'énergie pour y mettre
un terme. Telle était la situation, en 1661, lorsque Fouquet fut
renversé. Il est facile de se figurer l'irritation que dut éprouver
Louis XIV à l'idée d'avoir été la dupe de son surintendant. Habilement
exploité par Colbert, ennemi personnel, remplaçant de Fouquet, ce
sentiment donna immédiatement au nouveau ministre une influence immense.
Ses intérêts se trouvèrent en quelque sorte liés à ceux du roi lui-même,
et il arriva que l'un et l'autre désirèrent presque aussi vivement,
quoique pour des motifs divers, de perdre le surintendant sans retour.
On a vu à quels moyens ils furent obligés d'avoir recours. Ce n'est pas
que, même à la mort de Mazarin, Colbert n'eût déjà une grande importance
personnelle. A cette occasion, des personnages très-éminents lui avaient
écrit pour lui exprimer leurs regrets et l'assurer de leur
dévouement[87]. Peu de temps après, le 16 mars 1661, le roi l'avait
nommé intendant des finances[88]. Mais c'est surtout la direction du
procès de Fouquet qui valut tout d'abord à Colbert la confiance entière
de Louis XIV. En peu de temps, sa faveur fut toute-puissante et il
devint véritablement le ministre dirigeant. Seulement, il eut grand
soin, et Louvois en fit autant après lui, de laisser au roi l'apparence
et les honneurs de l'initiative. Une autre règle de conduite de Colbert
fut de dissimuler toujours son influence, même aux yeux des siens, au
lieu d'en faire parade. «Surtout, écrivait-il à son frère, ambassadeur
en Angleterre, ne croyez pas que je peux tout.» Une autre fois, le 7
août 1671, il lui mandait: «Le roy a donné l'évesché d'Auxerre à M. de
Luçon (c'était leur frère), et j'ay eu assez de peine à luy faire
accepter cette grâce[89].» Était-ce modestie ou désir de tempérer
l'ardeur des demandes? Pourtant, de 1661 à 1672, on peut dire que la
puissance et le crédit de Colbert furent sans bornes. Codes, règlements,
ordonnances, tout porte son empreinte et dérive de lui. Gouvernements,
ambassades, présidences, évêchés, intendances, les plus hautes positions
enfin ne sont données qu'à sa recommandation ou avec son agrément. Après
l'élévation de Richelieu et de Mazarin, qui, eux aussi, avaient dû leur
fortune à eux-mêmes, à leur propre mérite, la haute faveur à laquelle
parvint Colbert a sans doute moins droit d'étonner. C'était un des plus
sûrs instincts du pouvoir royal, dans sa lutte avec la féodalité, de
s'appuyer sur des hommes intelligents, mais nouveaux, et par cela même
tout à fait dévoués et désintéressés dans le débat. Sous l'influence des
souvenirs de son orageuse minorité, Louis XIV devait, plus que tout
autre, rester fidèle à ce système, et l'un des premiers éléments de la
fortune de Colbert fut peut-être d'avoir été l'homme d'affaires, le
_domestique_ de Mazarin, comme disait insolemment Fouquet. Avant
d'entrer dans l'examen détaillé des principaux actes qui ont signalé
l'administration de Colbert, il ne sera donc pas sans intérêt de le
suivre, autant que l'incertitude et la rareté des indications
biographiques pourront le permettre, dans les commencements assez
obscurs et peu connus de sa carrière. A défaut d'autres preuves, la
supériorité de certains hommes pourrait se mesurer au besoin par
l'espace qu'ils ont dû parcourir pour arriver au poste où ils sont
devenus célèbres. Sous ce rapport encore, il convient de marquer avec
plus de précision qu'on ne l'a fait jusqu'à présent le point de départ
de Colbert et les circonstances de son entrée dans cette cour qu'il
devait remplir de son nom, à l'époque même où Louis XIV, à l'apogée de
sa grandeur, semblait justifier en quelque sorte l'orgueil de ses
devises et les louanges de ses adulateurs.

Jean-Baptiste Colbert est né à Reims, le 29 août 1619, de Nicolas
Colbert et de Marie Pussort. Le _Dictionnaire de la Noblesse_ qualifie
le père de Colbert du titre de seigneur de Vandières; d'un autre côté,
les descendants de Colbert assurent qu'il n'y a rien dans son acte de
naissance, qui est à leur disposition, d'où l'on puisse inférer «que le
père du grand Colbert, ni aucune des personnes nommées dans cet acte,
fussent des marchands[90].» Quoi qu'il en soit, non-seulement les
contemporains de Colbert, mais Colbert lui-même, on va le voir bientôt,
ne croyaient pas à la noblesse de sa famille. L'un de ses contemporains,
l'abbé de Choisy, fournit même sur ce sujet de curieux détails.

     «Colbert, dit-il, se piquoit d'une grande naissance et avoit
     là-dessus un furieux foible... Il fit enlever la nuit, dans
     l'église des Cordeliers de Reims, une tombe de pierre où était
     l'épitaphe de son grand-père, marchand de laine, demeurant à
     l'enseigne du Long-Vêtu, et en fit mettre une autre d'une vieille
     pierre où l'on avoit gravé en vieux langage les hauts faits du
     preux chevalier Kolbert, originaire d'Ecosse.»

Un peu plus loin, l'abbé de Choisy ajoute:

     «Un ministre m'a pourtant rapporté que M. Colbert, en frappant son
     fils aîné avec les pincettes de son feu (ce qui lui étoit arrivé
     plus d'une fois), lui disoit en colère: «_Coquin, tu n'es qu'un
     petit bourgeois, et si nous trompons le public, je veux du moins
     que tu saches qui tu es_[91].»

On croira peut-être cette scène inventée à plaisir par la malignité
envieuse des contemporains, et, si l'on veut même, d'un des collègues de
Colbert; mais la phrase suivante, extraite d'une instruction de ce
ministre au marquis de Seignelay son fils, et écrite en entier de sa
main, montre sans réplique l'opinion qu'il avait lui-même de ses titres
de noblesse[92]. Après avoir tracé au jeune marquis de Seignelay la
ligne de conduite qu'il doit suivre, Colbert ajoute: «_Pour cet effet,
mon fils doibt bien penser et faire souvent réflection sur ce que sa
naissance l'auroit fait estre sy Dieu n'avoit pas bény mon travail, et
sy ce travail n'avait pas esté extrême_.» Un autre indice semble
confirmer la scène racontée par l'abbé de Choisy. La Bibliothèque du Roi
possède quelques manuscrits du marquis de Seignelay. Dans le nombre se
trouve la copie de l'instruction que son père avait faite pour lui. Or,
dans cette copie, entièrement de l'écriture du fils de Colbert, la
phrase même qu'on vient de lire a été biffée après coup, et c'est la
seule. N'est-on pas en droit d'en conclure que Colbert ne se faisait pas
illusion sur l'ancienneté de sa famille, et que le marquis de Seignelay
rougissait du souvenir que lui avait rappelé son père? On objectera, il
est vrai, les preuves de noblesse faites en 1646 et en 1667. Mais
l'instruction de Colbert à son fils est postérieure de quatre ans à la
dernière de ces pièces, et il est évident qu'il n'eut pas dit à
celui-ci, en 1671, d'examiner _ce que sa naissance l'auroit fait estre_,
si déjà en 1667, sa famille avait pu prouver trois quartiers de
noblesse. Le malin abbé de Choisy fait à ce sujet l'observation
suivante:

     «M. Colbert dit à MM. de Malthe qu'il les prioit d'examiner les
     preuves de son fils le chevalier avec la dernière rigueur. Ils le
     firent aussi et trouvèrent les parchemins de trois cents ans _plus
     moisis_ qu'il ne falloit.»

La complaisance proverbiale des généalogistes n'y était-elle pour rien?
Voilà ce qu'il est permis de se demander. Quant aux autres témoignages
contemporains, ils s'accordent tous pour assigner à la famille de
Colbert l'origine qui faisait le désespoir du marquis de Seignelay, et
il est évident qu'on n'eût pas accusé Colbert d'être le fils _d'un
courtaut de boutique_[93] si son père n'eût été commerçant. Un de ses
plus anciens biographes[94] a dit aussi que celui-ci avait été marchand
de vin comme son aïeul, puis marchand de draps, et ensuite de soie.»
Enfin, un historien tout à fait désintéressé a eu en sa possession, vers
la fin du siècle dernier, des lettres nombreuses écrites de 1590 à 1635,
à un négociant de Troyes, nommé Odart Colbert, frère des Colbert de
Reims[95]. Toutes ces lettres concernaient le commerce de la draperie,
des étamines, des toiles, des vins, des blés, en France, en Flandre et
en Italie, où Odart Colbert avait des associés. Ceux de Lyon et de Paris
s'appelaient _Paolo Mascranni e Gio-Andrea Lumagna_. Les lettres de
Lumagna constataient qu'il était banquier de la cour. A l'époque du
meurtre du maréchal d'Ancre, qu'on soupçonnait d'avoir, par son
intermédiaire, fait passer des fonds considérables en Italie, il vit sa
caisse scellée et ses livres enlevés. Plus tard, Lumagna devint le
banquier du cardinal Mazarin, et plusieurs historiens pensent que ce fut
lui qui donna Jean-Baptiste Colbert au cardinal. Parmi les lettres dont
il s'agit, il s'en trouvait un grand nombre de Marie Bachelier, veuve de
Jean Colbert, frère d'Odart, et marraine de Jean-Baptiste Colbert. Marie
Bachelier faisait à Reims, pour le compte d'Odart, des achats
considérables d'étamines. Quant à ce dernier, son commerce ayant
prospéré, il acheta plusieurs terres, et traita vers 1612 d'une charge
de secrétaire du roi. Il mourut eu 1640, et cette inscription fut gravée
sur sa tombe: _Cy gist Odart Colbert, seigneur de Villacerf,
Saint-Pouange et Turgis, conseiller-secrétaire du Roy_, etc., etc. Le
marchand, on le voit, avait déjà tout à fait disparu. Grâce aux bons
offices du banquier Lumagna, dont le crédit était considérable à Paris,
un de ses fils épousa une sœur de Michel Le Tellier, alors conseiller au
Parlement et depuis chancelier de France. Il y avait en outre les
Colbert de Troyes et ceux de Paris. Un de ces derniers, Girard Colbert,
était établi à Paris, rue des Arcis, _à la Clef d'argent_, et c'est chez
lui que descendaient, dans leurs voyages à Paris, les Colbert de Troyes
et ceux de Reims[96].

Certes, Colbert ne perd aucun de ses titres à la reconnaissance de la
France pour être issu d'un père commerçant. Il est même probable que les
souvenirs de famille exercèrent une très-heureuse influence sur la
direction de ses idées. Au lieu de compléter son éducation et de lui
apprendre le latin, ce qu'il n'eût sûrement pas manqué de faire dans une
position différente, son père l'avait envoyé fort jeune encore, à Paris
d'abord, et de Paris à Lyon, «pour y apprendre la marchandise,» dit son
premier historien[97]. Mais Colbert ne resta pas longtemps dans cette
dernière ville. Il se brouilla, dit-on, avec son maître, revint à Paris,
où il entra chez un notaire, puis chez un procureur au Châtelet, du nom
de Biterne, qu'il quitta bientôt pour passer, en qualité de commis, au
service d'un trésorier des parties casuelles nommé Sabatier[98]. C'est à
cette époque qu'il aurait été présenté à Colbert de Saint-Pouange,
intendant de Lorraine et beau-frère du ministre Le Tellier, qui
possédait alors toute la confiance du cardinal Mazarin. «D'abord commis
de Le Tellier, dit une autre publication contemporaine, pendant l'exil
du cardinal, il fut chargé de remettre toute sa correspondance. A son
retour, le cardinal le demanda à M. Le Tellier et le fit intendant de sa
maison[99].»

Mais cette version est inexacte, Colbert, on en aura bientôt la preuve,
ayant fait partie de la maison du cardinal dès 1649. Il avait alors
trente ans. «M. le cardinal, dit Gourville, s'en trouva bien, car il
était né pour le travail au-dessus tout ce qu'on peut imaginer.» De son
côté, Colbert s'attacha fortement, exclusivement, aux intérêts de
Mazarin. Suivant l'auteur de sa vie, il seconda à merveille les
penchants du cardinal en retranchant toutes les dépenses inutiles, et
celui-ci «se servit de lui pour trafiquer les bénéfices et les
gouvernements, dont il retirait de grandes sommes.» Un expédient que
Colbert suggéra au cardinal fut aussi très-goûté par lui: il consista à
forcer les gouverneurs des places frontières d'entretenir leurs
garnisons avec le produit des contributions qu'on les chargea de
percevoir, le gouvernement n'ayant plus l'autorité nécessaire pour cela.
Une lettre du cardinal Mazarin lui-même, adressée le 3 octobre 1651 à la
princesse Palatine, marque d'une manière certaine la confiance dont
Colbert jouissait déjà à cette époque. C'est la première pièce
authentique où le nom du futur contrôleur général soit prononcé[100].

     «Si j'étois capable, écrivait Mazarin, après le coup mortel que
     j'ai reçu, de ressentir les autres effets de ma mauvaise fortune,
     je vous avoue qu'il m'eût été impossible de voir que la bonne
     volonté de XIV (le marquis de La Vieuville, surintendant des
     finances en 1651) pour XLIV (Mazarin) rencontrât d'abord des
     difficultés pour lui en donner des marques; car comment est-ce que
     XLIV (Mazarin) les pouvoit espérer sans entendre celui qui sait
     toutes choses et les expédients pour les mettre en bon état.
     Colbert, qui n'est pas une grue[101] et ne sait pas comprendre tous
     les mystères qu'on lui a faits, croit que la Mer (Mazariu) se méfie
     de lui et la conjure de se servir d'un autre, ne voulant pas
     préjudicier à ses intérêts, lesquels, je vous assure, seraient
     perdus sans ressource s'ils sortoient de ses mains, en ayant une
     connoissance parfaite, étant très-capable et homme d'honneur, et de
     plus fort contraire à tous les Postillons (le président de
     Maisons). Ce que je sais de certaine science, m'en ayant écrit
     diverses fois en termes qui le faisoient assez connoître, et en
     même temps grande estime et opinion pour l'Abondance (le marquis de
     La Vieuville).»

Tel était le crédit de Colbert en 1651. Une fois, au surplus, Colbert
avait failli payer cher son dévouement au cardinal. Malgré un
sauf-conduit du Parlement, la garde des barrières avait voulu l'arrêter
aux cris de: «_Mort aux Mazarins_!» Heureusement, la garde bourgeoise
arriva fort à propos pour le sauver. C'était dans les troubles qui
remplirent l'année 1651[102]. Cependant, tout en participant aux
libéralités du cardinal, Colbert les trouvait, à ce qu'il paraît,
insuffisantes, et il n'oubliait pas ses intérêts. En 1654, pendant que
la cour était à Stenay, il adressa à Mazarin plusieurs lettres où l'on
trouve à ce sujet de précieuses indications. Le 19 juin 1654, il écrivit
au cardinal:

     «Il a couru ici un bruit de la mort de M. l'évêque de Nantes, qui a
     deux petites abbayes, dont l'une dépend de Cluny, qui vaut 4,000
     livres de rentes. Je supplie très-humblement Vostre Éminence, si ce
     bruit se trouvoit vray, ou en pareil cas, de me gratifier de
     quelque bénéfice à peu près de cette valeur[103].»

Dans les lettres suivantes, Colbert revient à plusieurs reprises sur le
même sujet, mais le cardinal reste muet. Quelques passages de cette
correspondance de Colbert initient à ses pensées intimes et le montrent
déjà tel qu'il doit être un jour lorsqu'il exercera le pouvoir. Le
1er juillet 1654, il écrit que «_les compagnies souveraines agissent
d'une manière insupportable_.» On voit poindre dans ces mots le
caractère du ministre qui, servant en cela l'orgueil et les rancunes de
Louis XIV, fit essuyer le plus d'humiliations aux Parlements[104]. Et
Mazarin répond en marge: _Il n'y a pas moyen de souffrir les procédés de
ces gens-là_.» Au mois d'août 1654, après la prise de Stenay, Colbert
écrit au cardinal les lignes suivantes, dans lesquelles son caractère et
celui de Mazarin se dessinent également:

     «Les grandes actions, comme celle que l'armée du Roy vient
     d'exécuter par les soins et vigilance de Vostre Éminence, donnent
     des sentiments de joie incomparables aux véritables serviteurs du
     Roy et de Vostre Éminence, reschauffent les tièdes et estonnent
     extraordinairement les méchants; mais le principe du mal demeure
     toujours en leur esprit: il n'y a que l'occasion qui leur manque,
     laquelle Vostre Éminence voit bien par expérience qu'ils ne
     laisseront jamais s'eschapper. Au nom de Dieu, qu'elle demeure
     ferme dans la résolution qu'elle a prise de chastier, et qu'elle ne
     se laisse pas aller aux sentiments de beaucoup de personnes qui ne
     voudroient pas que l'autorité du roy demeurast libre et sans estre
     contre-balancée par des autorités illégitimes, comme celle du
     Parlement et autres. Je supplie Vostre Éminence de pardonner ce
     petit discours à mon zèle[105].»

Évidemment, Colbert trouvait le cardinal débonnaire à l'excès, manquant
de fermeté, et surtout trop éloigné des grands moyens, des coups d'État.
«_Je suis très-aise_, répondit Mazarin en marge, _des bons sentimens que
vous avez_.» Voilà tout. Quant à ses projets et à la vigueur qu'on lui
recommande, pas un mot. A quoi bon, en effet? N'était-il pas déjà venu à
bout de difficultés bien autrement grandes avec de la ruse, de la
patience, et sans verser une seule goutte de sang?

Ce n'étaient pas là les idées et la politique de Colbert. Dans une
longue lettre du 23 novembre 1655, par laquelle il proposait à Mazarin,
qui approuva son projet, d'établir un comité de surveillance pour
procéder à la réformation de l'ordre de Cluny, dont l'ancienne
réputation était depuis quelque temps compromise par l'inconduite de
_quinze cents moines déréglés_, Colbert parle avec une sorte de respect
de la main puissante du cardinal de Richelieu. On a vu déjà comment il
s'exprimait toujours sur son compte. En même temps, l'intendant de
Mazarin portait très-loin le soin des détails. Souvent, après avoir
parlé des plus graves affaires, il entretient le cardinal d'objets de la
plus minime importance, et lui annonce des envois de vins, de melons,
etc.

     «On économiserait au moins 40 écus, écrivoit-il le 17 juillet 1655,
     à vous envoyer les dindonneaux, faisandeaux, gros poulets, si
     Vostre Éminence les faisoit prendre par une charrette, ne sachant
     d'ici où il faudroit les adresser[106].»

Dans une autre lettre, en date du 20 août 1656, la sollicitude de
Colbert pour les intérêts du commerce se manifeste déjà clairement, et
il se plaint que «Messieurs des finances travaillent à établir de
nouveaux droits à La Rochelle, ce qui ruinerait entièrement son
commerce, à quoi il est nécessaire que le cardinal interpose son
autorité.» Enfin, dans plusieurs lettres, on le voit chargé en quelque
sorte de la police, faire épier les personnes dont les démarches étaient
suspectes à Mazarin, travailler avec l'abbé Fouquet à découvrir ceux qui
apposaient des placards séditieux sur les murs de Paris, ou qui en
jetaient sous les portes, jusque dans les maisons, et en même temps
investi des pleins pouvoirs du cardinal, dirigeant et faisant prospérer
son immense fortune, le conseillant souvent avec succès, ayant, par
suite de cette position beaucoup de crédit, et, de plus, toute
l'affection de Mazarin, qui écrit en marge d'une très-longue lettre de
Colbert, relative à un démêlé que celui-ci avait eu avec M. de Lionne:
«_Je prends part à tout ce qui vous regarde comme si c'estoit mon propre
intérest_.»

C'est à peu près à cette époque de sa vie que se rapporte une démarche
très-singulière de Colbert. Sa position était devenue dès lors assez
brillante et attirait sur lui l'attention. Déjà, en 1649, il avait été
nommé conseiller d'État. Vers 1650, il avait épousé Marie Charon, fille
de Jacques Charon, sieur de Menars, qui, «de tonnelier et courtier de
vin, était devenu trésorier de l'extraordinaire des guerres[107].»
Jacques Charon, estimant que sa fille était un des plus riches partis de
la capitale, à cause des grosses successions qu'elle attendait, aurait
eu, dit-on, des vues plus élevées; mais, menacé d'une taxe considérable
dont Colbert le fit exempter, il consentit à ce mariage, qui, à tout
événement, assurait à son gendre une position indépendante[108]. Enfin,
les témoignages des bontés du cardinal ne s'étaient pas bornés à
Colbert, et déjà, en 1655, grâce à l'influence de celui-ci, toute sa
famille se trouvait établie dans des postes très-avantageux. C'est dans
ces circonstances que Colbert écrivit, fit imprimer et rendit publique
la curieuse lettre qu'on va lire. Si la reconnaissance seule le fit
parler ainsi, rien n'était plus louable sans doute, bien qu'un peu moins
d'éclat dans l'expression de ce sentiment eût été plus convenable. On
jugera d'ailleurs, à la lecture de cette lettre, si une manifestation
aussi inusitée n'entrait pas pour quelque chose dans la politique de
Mazarin, si elle n'avait pas été concertée entre lui et Colbert, et si
enfin, elle n'était pas pour ce ministre un moyen indirect de répondre
par des faits au reproche d'ingratitude que ses ennemis affectaient de
lui adresser.

     «_Lettre du sieur Colbert, intendant de la maison de Monseigneur le
     cardinal, à son Éminence_[109].

     «MONSEIGNEUR,

     «Bien que j'aie reconnu en mille occasions, par l'honneur que j'ai
     d'approcher à toute heure de Votre Éminence, qu'elle ne cherche
     point d'autre récompense de ses vertueuses actions que ses actions
     vertueuses mêmes, et que sa magnanimité oublie aussi facilement ses
     bienfaits qu'elle a de dispositions à pardonner les injures, je la
     supplie de trouver bon que je ne paroisse pas insensible à tant de
     faveurs qu'elle a répandues sur moi et sur ma famille, et qu'au
     moins en les publiant je leur donne la seule sorte de paiement que
     je suis capable de leur donner. Si elle a de la peine à souffrir
     que je la fasse souvenir, des obligations infinies que je lui ai,
     qu'elle ne m'envie pas la joie de les apprendre à tout le monde, et
     qu'elle me permette de lui enquérir pour serviteurs tous ceux qui
     sont touchés de la beauté de la vertu, en leur faisant voir de
     quelle manière elle traite les siens, et quel avantage il y a de
     lui être fidèle.

     «Je ne veux pas, Monseigneur, entrer dans le vaste champ de tous
     les bienfaits et de toutes les grâces qui sont sortis des mains de
     Votre Eminence; je me renfermerai dans les choses qui me regardent,
     et ne lasserai ni sa modestie ni sa patience, n'employant que peu
     de paroles pour ce grand nombre de bienfaits dont il lui a plu de
     me combler. Quelles paroles aussi bien pourraient exprimer ses
     libéralités, puisque l'étendue de ma gratitude même ne sauroit les
     égaler?

     «Je dirai seulement qu'après quelques épreuves de mon zèle, dans la
     campagne de 1649 et 1650, où Votre Éminence me commanda de la
     suivre en Normandie, en Bourgogne, en Picardie, en Guyenne et en
     Champagne, m'ayant dès lors confié le soin de toutes les dépenses
     qu'elle faisoit faire dans ce voyage pour le service du roi, après
     avoir donné des marques publiques d'en être satisfaite, par une
     chanoinie de Saint-Quentin qu'elle fit obtunir à mon frère,
     nonobstant les instances que quelques personnes considérables en
     avoient faites. Dans ce grand orage qui s'éleva en 1651, et qui
     obligea Votre Éminence à céder pour un temps à sa furie, elle ne
     fut pas hors du royaume qu'elle jette les yeux sur moi pour me
     commettre la direction de toutes ses affaires, et j'avoue qu'encore
     que je mette à un très-haut prix toutes les bontés qu'elle m'a
     témoignées, il n'y en a pourtant aucune que je fasse entrer en
     comparaison avec celle-là; soit que je la considère du côté du
     jugement avantageux qu'elle faisoit de moi, soit que je la
     considère de l'exemple qui est en soi très-honorable, et que
     l'exemple de feu M. le cardinal de Richelieu[110] fait voir digne
     de l'ambition des personnes de la condition la plus haute dans
     l'Église, dans l'épée ou dans la robe, lesquelles ne l'eussent pas
     moins recherchée pour voir Votre Éminence éloignée, sachant qu'elle
     ne l'étoit pas du cœur de Leurs Majestés, et qu'en s'attachant à
     ses intérêts leurs services n'en auroient pas été moins reconnus;
     soit, enfin que je la considère du côté de l'utile, puisqu'elle me
     servoit comme d'assurance de tous les biens auxquels je pouvois
     prétendre en bien servant, et que j'ai reçus depuis au-delà de mes
     prétentions et de mes espérances. Votre Éminence voulut encore
     ajouter à la grâce d'un si grand bienfait celle de donner des
     marques d'une confiance tout entière et même d'une très-grande
     fermeté à maintenir le choix qu'elle avoit fait, lorsque ceux qui
     s'étoient élevés, à sa recommandation, aux premières charges de
     l'État, ayant déclaré par diverses pratiques ne vouloir aucune
     sorte de confiance avec moi, dans la vue de se rendre maîtres de
     ses affaires, elle leur écrivit dans des termes si pressants et si
     positifs qu'ils furent contraints d'en perdre la pensée et de
     s'accommoder à ses intentions[111]. Ces termes mêmes étoient
     accompagnés de tant de marques de bonté pour moi qu'une princesse,
     qui avoit eu part à ce démêlé, ne fit pas difficulté de me dire
     qu'elle se tiendroit pour bien récompensée si, après avoir servi
     Votre Éminence pendant dix ans le plus utilement, elle recevoit
     quatre lignes de sa main, de la manière dont Votre Éminence avoit
     écrit quatre pages sur mon sujet. Une faveur en toutes façons si
     importante fut suivie de plusieurs autres presque en même temps.
     Votre Éminence me donna un bénéfice de 10,000 livres de rente pour
     ce même frère à qui elle avoit procuré une chanoinie de
     Saint-Quentin, et à un autre qui venoit d'être blessé sur la brèche
     de Chastel en Lorraine, elle fit accorder une lieutenance au
     régiment de Navarre, et pour un troisième elle obtint de la reine
     la direction des droits de tiers des prises faites par les
     vaisseaux du roi sur les ennemis de cette couronne. Mais, comme si
     Votre Éminence eût résolu de ne point laisser passer d'année sans
     la signaler par de nouveaux bienfaits, la suivante ne fut pas
     commencée que je me vis honorer de la charge d'intendant de la
     maison de Monseigneur le duc d'Anjou, et que je vis ce même frère
     gratifié d'un autre bénéfice de 800 livres de rente. Votre Éminence
     couronna tant de bienfaits par un dernier prix inestimable, je veux
     dire par les témoignages avantageux qu'elle voulut bien rendre en
     diverses rencontres au roi et à la reine, comme si elle eût voulu
     justifier ses grâces par mon mérite, quoiqu'elles n'eussent autre
     principe ni autre fondement que sa bonté et sa munificence. Votre
     Éminence me les continua encore, en 1653, par la permission que
     j'eus de tirer 40,000 livres de récompenses de la charge
     d'intendant de Monseigneur le duc d'Anjou, et par le dessein
     qu'elle forma de me faire avoir celle de secrétaire des
     commandements de la reine à venir. Dans le cours de la même année,
     elle fit donner une compagnie, au régiment de Navarre, à celui de
     mes frères[112] à qui elle avoit fait donner une lieutenance; elle
     fit agréer mon autre frère[113] pour la direction des préparatifs
     et pour l'intendance de l'armée de terre destinée à l'entreprise de
     Naples, et nomma un de mes cousins germains[114] à l'intendance de
     l'armée de Catalogne, qui depuis fut convertie en celle de toutes
     les affaires de ses gouvernements de La Rochelle et de Brouage.

     «Enfin, au commencement de l'année 1654, elle exécuta le dessein
     qu'elle avait conçu pour la charge de secrétaire des commandements
     de la reine à venir, de laquelle elle me fit revêtir, refusant ses
     offices pour la même charge à une personne à qui, sans cette
     excessive bonté qu'elle a pour moi, une infinité de raisons les
     dévoient faire accorder[115]. Dans la même année elle mit le
     comble à ses faveurs par une abbaye de 6,000 livres de rente
     qu'elle impétra de Sa Majesté pour mon frère. Je dois encore à
     l'efficacité de ses bons témoignages la bonté que la reine a eue
     d'acheter pour moi une charge considérable de la maison du roi,
     avec ces paroles si avantageuses _qu'elle ne l'achèteroit pas pour
     me faire plaisir, mais pour le service du roi son fils_; et je ne
     puis taire que Votre Eminence, avec quelque résistance de ma part
     au torrent de ses libéralités[116], a pensé cette année encore à
     les accroître par un bénéfice de 8,000 livres de rente.

     «Voilà, Monseigneur, en abrégé, ce qui se peut exprimer et
     connoistre des bienfaits dont je suis comblé par la bonté immense
     de Votre Éminence: étant infiniment au-dessus de mes forces
     d'exprimer la manière avec laquelle vous en avez su rehausser la
     valeur; car comme il n'y a que Votre Éminence qui puisse concevoir
     et produire toutes ces grâces dont vous les accompagnez, qui
     surpassent infiniment les bienfaits mêmes, et que vous imprimez si
     puissamment dans les cœurs, il n'y a qu'elle seule qui les puisse
     dignement apprécier. Je ne lui en dis autre chose, sinon qu'elle
     surpasse autant mon mérite que mes souhaits; que leur grandeur et
     leur nombre m'ôtent le moyen et le loisir de les goûter comme il
     faudrait, et que plus sa bonté veut même relever le peu que je
     vaux, pour leur donner quelque apparence de justice, et plus j'en
     rapporte les motifs à cette bonté, sans que je prétende jamais en
     demeurer quitte envers elle, quelques services que je lui puisse
     rendre, quand je lui en rendrois des siècles entiers.

     «Toutes ces grâces, Monseigneur, et une infinité d'autres que Votre
     Éminence a répandues sur toutes sortes de sujets, à proportion de
     leur mérite et même beaucoup au delà, devroient étouffer la malice
     de ceux qui ont osé publier que les grâces et les bienfaits ne
     sortoient qu'avec peine de vos mains, et quelques-uns de ceux qui
     en ont été comblés ont été de ce nombre, comme si, dans le même
     temps qu'ils recevoient des bienfaits, ils cherchoient des couleurs
     pour les diminuer, afin de se décharger du blâme de l'ingratitude
     qu'ils méditaient. C'est une matière dont personne ne peut guère
     mieux parler que moi; la meilleure partie de ces grâces a passé
     devant mes yeux, et je n'en ai vu aucune, pour peu de mérite qu'ait
     eu la personne qui les a reçues, qui n'ait été redoublée par la
     manière obligeante de la faire. Il est vrai que souvent ces grâces
     ont été fort ménagées, parce qu'elles étoient faites pour de très
     puissantes considérations d'État, et non pour celles des personnes
     qui les recevoient, qui souvent en étoient très-indignes. Je dois
     ce témoignage à la vérité, et c'est pour cela que je supplie Votre
     Éminence de souffrir que je fasse connoître à chacun ce que j'en ai
     éprouvé moi-même, afin que si quelques particuliers lui dérobent la
     gloire des bonnes actions qui lui ont été profitables, le public
     lui rende justice et ne dénie pas à ses actions la louange qui leur
     est due.

     «J'avoue, Monseigneur, que Votre Éminence trouveroit facilement une
     infinité de sujets plus dignes que moi de sa munificence, et
     toutefois si un cœur, bien persuadé de ses obligations, et brûlant
     du désir d'y bien répondre, pouvoit tenir lieu de mérite, je
     croirois que le mien a toute la disposition dont il est capable, et
     que Votre Eminence peut justement désirer pour les grandes choses
     qu'elle a faites pour moi. Et du moins je ne lui laisserai pas le
     déplaisir de les avoir semées en une terre ingrate.

     «Ce n'est pas, Monseigneur, que, pour m'être entièrement dévoué au
     service de Votre Éminence et de sa maison, et en avoir montré
     l'exemple à mes frères et à mes proches, et pour élever mes enfants
     dans la religion où Dieu les a fait naître, avec le même zèle et la
     même constance que moi; ce n'est pas que je prétende satisfaire à
     ce que je dois à ses bontés; mes soins et mes travaux quelque
     grands et quelque utiles qu'ils puissent être, demeureront toujours
     au-dessous de ce qu'elle a droit d'attendre de moi en toute
     l'étendue de ses intérêts et de ses commandements. Mes paroles
     mêmes, quelque puissantes qu'elles fussent, ne lui sauraient faire
     connoître qu'imparfaitement ma gratitude en voulant lui en exprimer
     la grandeur. Je me trouve réduit à me servir de termes trop foibles
     et trop ordinaires d'une protestation très-véritable d'être
     éternellement, avec toute sorte de respect et de dévotion.

           «MONSEIGNEUR,

     «DE VOTRE ÉMINENCE,

     «Le très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur,

     Paris, le 9 avril 1655. «COLBERT.»

Une telle manifestation est au moins étrange, et il n'est guère possible
de supposer qu'elle ait été spontanée. Ce fut là comme un manifeste de
Mazarin dont le but principal était de prouver l'avantage qu'il y avait
à s'attacher fortement à lui. Telle dut être au fond sa tactique, et
elle lui réussit à merveille. En effet, à partir de cette époque, toute
velléité de résistance disparut, et l'on peut dire que l'exercice du
pouvoir royal ne rencontra plus dès-lors d'opposition sérieuse, même
dans les Parlements.

On a déjà vu, par les récriminations de Fouquet, que Mazarin, au mépris
de toutes les règles administratives et de toutes les convenances, se
chargeait de la fourniture des vivres de l'armée. Une lettre de Colbert,
du 8 juin 1657, constate ce fait d'une manière péremptoire. Colbert
n'ose pas dire au cardinal que ces opérations sont déloyales, mais il
insiste fortement pour lui faire comprendre jusqu'à quel point elles le
compromettent.

     «Le surintendant, écrit-il, ne pouvant rembourser Vostre Éminence
     que par des assignations sur divers, il s'ensuivra que ceux-ci
     auront connoissance de ces fournitures, ou bien il faudra prendre
     toute sorte de faussetés pour les leur cacher[117].»

Quatre ans plus tard cependant, à l'époque du procès de Fouquet, il
fallut que Colbert et tous ceux qui avaient épousé sa cause défendissent
la probité du cardinal obstinément attaquée par le surintendant, qui
prétendait se justifier surtout par cette raison que le premier ministre
avait amassé illégalement vingt fois plus de bien que lui.

J'ai essayé précédemment de caractériser les rapports qui avaient existé
entre Colbert et Fouquet avant l'arrestation de ce dernier, et
l'influence que Colbert exerça sur la destinée du surintendant. Qu'on me
permette de revenir un instant sur cette partie de leur biographie
commune. La lettre suivante, du 16 juin 1657, ne justifie pas
complètement Colbert, il est vrai, du reproche qui lui a été fait
d'avoir fortement travaillé à renverser Fouquet pour le supplanter;
cependant, elle est favorable au surintendant, pour lequel il paraît
évident qu'à cette époque Mazarin éprouvait déjà de l'éloignement.

     «Le sieur procureur général, écrit Colbert, ayant toujours bien,
     servi Vostre Éminence en toute occasion, mérite assurément de
     recevoir quelque grâce particulière, et si Vostre Éminence est
     résolue de luy accorder ce qu'il demande, je suis obligé de luy
     dire qu'ayant tous les jours besoin dudit sieur procureur général
     pour ses affaires, il seroit assez nécessaire que je luy en
     portasse la nouvelle, et mesme que Vostre Éminence fist connoistre
     à tous ceux qui lui en parleront pour luy que je luy ai rendu
     témoignage en toute occasion du zèle qu'il fait paroistre pour le
     service de Vostre Éminence[118].»

Ainsi, au mois de juin 1657, Colbert recommandait en quelque sorte
Fouquet au cardinal et ne songeait pas évidemment à le remplacer.
L'année suivante, Fouquet écrivit son fameux projet qu'il modifia
ensuite à deux reprises, principalement après s'être brouillé avec son
frère l'abbé. Ce ne fut que deux ans après, le 1er octobre 1659,
pendant le voyage du cardinal aux Pyrénées, que Colbert lui adressa, sur
le désordre des finances, ce mémoire dont Gourville et Fouquet prirent
copie, grâce à l'infidélité du surintendant des postes, de Nouveau,
inscrit comme tant d'autres sur la liste des pensionnaires de Fouquet.

Vers le même temps, Colbert reçut une nouvelle marque de la faveur de
Mazarin, qui le chargea d'une mission difficile auprès du pape Alexandre
VII. Il s'agissait de décider le pape à restituer au duc de Parme le
duché de Castro dont il l'avait dépouillé, et, en second lieu, de le
déterminer à porter du secours aux Vénitiens, afin de les aider à
repousser de Candie les Turcs qui l'assiégeaient. Cette mission ne
réussit pas. D'abord, Alexandre VII était animé de dispositions très-peu
bienveillantes à l'égard du cardinal Mazarin; et, quant au duché de
Castro, une invitation diplomatique pure et simple était peu propre à
décider le pape à le remettre entre les mains du duc de Parme. Après
quatre mois d'un inutile séjour à Rome, Colbert se rendit à Florence, à
Gênes, à Turin pour solliciter des secours en faveur des Vénitiens, mais
toujours sans succès. Le duc de Savoie seul promit de joindre mille
fantassins aux troupes de l'expédition que la France projetait
alors[119].

Mais la place de Colbert n'était pas dans les cours étrangères, et ce
n'est point par la diplomatie, il est permis de le croire, qu'il se
serait frayé un chemin au premier rang. Il revint donc à Paris et y
trouva le cardinal Mazarin souffrant déjà de la maladie dont il mourut
un an après[120]. Pour calmer ses tardifs scrupules, Colbert lui
conseilla de faire une donation de tous ses biens au roi, lui
garantissant d'avance, pour le rassurer, que Louis XIV ne les
accepterait pas. C'est alors que le cardinal fit ce fameux testament par
lequel il léguait au roi, et, en cas de non-acceptation de sa part, à
diverses personnes, notamment au duc de La Meilleraie, mari de sa nièce
Hortense, à condition qu'il prendrait le titre de duc de Mazarin, plus
de 50 millions du temps. «_Ah! ma famille, ma pauvre famille!_ s'écriait
le cardinal en attendant la réponse du roi, _elle n'aura pas de pain_.»
Enfin, Louis XIV le tira d'inquiétude en lui permettant de disposer de
tous ses biens. Peu de jours après, le cardinal mourut. L'abbé de Choisy
raconte qu'aussitôt Colbert alla trouver le roi et lui dit que le
cardinal avait en divers endroits près de 15 millions d'argent comptant;
qu'apparemment son intention n'était pas de les laisser au duc de
Mazarin, bien qu'il l'eût déclaré son légataire universel; qu'il y
aurait à prendre sur cet argent 400,000 écus qu'il donnait à chacune de
ses nièces, mais que le surplus servirait à remplir les coffres de
l'épargne entièrement vides, ce qui fut fait[121].

Tel fut, suivant l'abbé de Choisy, le commencement de la fortune de
Colbert, mais cette faveur eut évidemment une autre cause. On a vu
quelles étaient les dispositions du cardinal à l'égard du surintendant
en 1659, et il est facile de deviner que, tout en faisant au roi le plus
grand éloge de la probité, de l'exactitude, de la vigilance de Colbert,
il blâma chez Fouquet tous les défauts opposés. Quand Mazarin mourut,
laissant la France en paix au dehors, délivrée de l'esprit de faction au
dedans, mais épuisée, sans ressources, et scandaleusement exploitée par
tout homme qui avait une centaine de mille écus à prêter au trésor à 50
pour 100 d'intérêt; Colbert qui, depuis longtemps, suivait avec soin les
progrès de la corruption, qui en savait toutes les ruses et toutes les
faiblesses, et qui les dévoilait à Louis XIV; Colbert que le roi
consultait d'abord en secret, tant était grand le besoin qu'il avait de
lui, devait nécessairement, et au bout de peu de temps, obtenir ses
entrées publiques au Conseil et y occuper la première place. Ses travaux
spéciaux, ses antécédents, son caractère, son ardeur pour le travail,
cette colossale fortune de Mazarin si habilement administrée pendant
près de quinze ans, mais surtout la modestie des fonctions qu'il avait
remplies auprès du cardinal, tout le désignait à Louis XIV, qui, sans
doute, crut prendre en lui non un ministre, mais un premier commis.
Fatigué d'obéir au cardinal Mazarin, qu'il ménageait tout en désirant se
soustraire à son joug, Louis XIV éprouvait alors une extrême impatience
d'exercer personnellement toutes les prérogatives de la royauté. «Sire,
lui avait dit l'archevêque de Rouen, le lendemain de la mort du
cardinal, j'ai l'honneur de présider l'assemblée du clergé de votre
royaume. Votre Majesté m'avait ordonné de m'adresser à M. le cardinal
pour toutes les affaires; le voilà mort à qui le roi veut-il que je
m'adresse à l'avenir?--_A moi, Monsieur l'archevêque_,» répondit Louis
XIV[122]. En même temps, il dit au chancelier Séguier et aux secrétaires
d'État qu'_il avait résolu d'être son premier ministre_. Quant à
Colbert, un des hommes qui avaient pris le plus de part aux
dilapidations du surintendant, le financier Gourville a dit: «J'ai
toujours pensé qu'il n'y avait que lui au monde qui eût pu mettre un si
grand ordre dans le gouvernement des finances en si peu de temps[123].»
Après la mort de Mazarin, Colbert fut donc nommé successivement
intendant des finances, surintendant des bâtiments, contrôleur général,
secrétaire d'État ayant dans son département la marine, le commerce et
les manufactures. Malheureusement, dans la conduite des affaires
générales d'un grand pays, les bonnes intentions ne suffisent pas
toujours; et, si cela est encore vrai de nos jours, quelles ne devaient
pas être les difficultés il y a environ deux siècles. L'examen
approfondi de l'administration de Colbert fera voir jusqu'à quel point
ce ministre a partagé certaines erreurs de ses contemporains,
l'influence qu'il a exercée sur le développement de la richesse et de la
puissance du royaume, enfin s'il a été aussi utile qu'il eut toujours le
vif désir de l'être à la classe la plus nombreuse et la plus
intéressante de la nation. Cette administration touche à bien des points
divers et importants: finances, commerce, manufactures, agriculture,
marine, législation, négociations diplomatiques, police,
approvisionnements, beaux-arts, constructions, elle embrasse tout. Je
n'ai pas la prétention de la juger sous chacun de ces rapports. Je me
contenterai, le plus souvent, d'exposer les faits avec une rigoureuse
impartialité, en les éclairant au moyen des documents nouveaux que j'ai
recueillis sur un très-grand nombre d'entre eux incomplètement connus
jusqu'à ce jour.



CHAPITRE II.

     Premières réformes de Colbert.--Diminution des tailles
     (1661).--Création et composition d'une Chambre de justice.--Des
     invitations de dénoncer les concussionnaires sont lues dans toutes
     les églises du royaume.--Amendes prononcées par la Chambre de
     justice.--Réduction des rentes.--Fermentation que cette mesure
     cause dans Paris.--Remontrances faites au roi par le conseil de
     l'Hôtel de Ville (1662).--Comment elles furent
     accueillies.--Résultats financiers des opérations de la Chambre de
     justice.


La première pensée de Colbert fut pour le peuple; sa première réforme
porta sur l'impôt le plus onéreux au peuple parce qu'il le payait seul
alors, sur les tailles.

Dans l'année même qui précéda sa disgrâce, Fouquet avait fait l'abandon
de 20 millions restant dus sur celles de 1647 à 1656, et, par
conséquent, irrécouvrables[124]. Il se proposait même de diminuer
successivement cet impôt, principalement odieux aux habitants des
campagnes, qu'il enchaînait, en outre, à leur bourgade, par des
dispositions d'une inconcevable rigueur[125]. En même temps, Fouquet
avait supprimé des péages nombreux établis sur la Seine et les rivières
affluentes, péages particulièrement nuisibles au commerce et dont les
propriétaires furent remboursés au prix de leurs acquisitions. Enfin,
deux ordres du Conseil, en date du mois d'avril 1661, prouvent que
Fouquet avait le projet, ainsi qu'il l'a dit plus tard pour sa
justification, de réduire les dépenses abusives, telles que l'étaient un
grand nombre de rentes émises dans les moments de détresse. Ces mesures
étaient trop conformes aux idées de Colbert pour qu'il ne s'empressât
pas d'y donner suite. En 1661, la France payait environ 90 millions
d'impôts, sur lesquels il en restait près de 35 à l'État, prélèvement
fait des frais de perception et des rentes à servir. En outre, deux
années du revenu étaient toujours consommées d'avance. Dès son entrée au
Conseil et pendant toute la durée de son administration, Colbert
s'attacha à diminuer l'impôt de la taille, qu'il trouva à 53 millions et
laissa à 32 millions de livres. Ne pouvant y soumettre tous ceux qui
possédaient, il voulut au moins le rendre aussi léger que possible, et
préféra toujours demander aux impôts de consommation, qui pèsent sur
tous, bien que dans des proportions inégales, les sommes nécessaires à
l'entretien de l'État.

Mais, si le premier projet de la réduction des rentes date de
l'administration de Fouquet, Colbert, qui l'avait peut-être inspiré,
conduisit cette opération avec une vigueur dont son prédécesseur,
compromis comme il l'était, n'eût certes pas été capable. Soixante ans
auparavant, Sully ayant voulu réduire les rentes sur l'Hôtel de ville,
les bourgeois de Paris, François Miron à leur tête, menacèrent de se
révolter, et Henri IV jugea convenable de donner satisfaction à ces
vieux ligueurs, déjà prêts à s'armer pour défendre leur magistrat et
leurs rentes. En 1648, le cardinal Mazarin, à bout de ressources, avait
fait une véritable banqueroute, et cette faute, un des nombreux
prétextes de la Fronde, rendit plus tard les transactions des
surintendants avec les financiers plus difficiles et surtout plus
onéreuses que jamais. Ces précédents n'arrêtèrent pas Colbert. Imbu des
principes du cardinal de Richelieu, porté par goût vers les mesures
extrêmes, il reprit ce projet d'établir une Chambre de justice, dont il
avait parlé au cardinal Mazarin dans le mémoire que Fouquet surprit en
1659, et n'eut pas de peine à le faire adopter par le roi. Il courait à
cette'époque parmi le peuple un proverbe très-expressif: _L'argent du
prince est sujet à la pince_[126]. Colbert n'était pas homme à se
mettre en quête des applaudissements populaires, mais fallait-il les
fuir, si une occasion se présentait d'effrayer les concussionnaires par
un rigoureux exemple, de réduire les rentes à un chiffre en rapport avec
leur valeur réelle, de dégager le Trésor, et cela tout en satisfaisant
les rancunes du peuple, toujours mal disposé, non sans motifs, contre
les financiers, traitants et partisans[127]? Un édit du mois de novembre
1661 institua donc une Chambre de justice. Les considérants de cet édit
sont des plus instructifs, et quelques-uns méritent d'être cités.

     «Un petit nombre de personnes, y est-il dit au nom du roi,
     profitant de la mauvaise administration de nos finances, ont, par
     des voyes illégitimes, élevé des fortunes subites et prodigieuses,
     fait des acquisitions immenses, et donné dans le public un exemple
     scandaleux par leur faste et leur opulence, et par un luxe capable
     de corrompre les mœurs et toutes les maximes de l'honnesteté
     publique. La nécessité du temps et la durée de la guerre nous
     avoient empeschés d'apporter les remèdes à un mal si dangereux:
     mais à présent que nos soins ne sont point divertis comme ils
     l'estoient durant la guerre, pressez par la connoissance
     particulière que nous avons prise des grands dommages que ces
     désordres ont apportez à notre Estat et à nos subjets, et excitez
     d'une juste indignation contre ceux qui les ont causez, nous avons
     résolu, tant pour satisfaire à la justice, et pour marquer à nos
     peuples combien nous avons en horreur ceux qui ont exercé sur eux
     tant d'injustice et de violence, que pour en empescher à l'avenir
     la continuation de faire punir exemplairement et avec sévérité tous
     ceux qui se trouveront prévenus d'avoir malversé dans nos finances
     et délinqué à l'occasion d'icelles, ou d'avoir esté les auteurs ou
     complices de la déprédation qui s'y est commise depuis plusieurs
     années, et des crimes énormes de péculat qui ont épuise nos
     finances et appauvry nos provinces[128].»

L'édit stipule ensuite des encouragements aux dénonciateurs et
délateurs, à qui le roi promet au moins le sixième des amendes
prononcées contre les personnes qu'ils auront signalées au procureur
général de la Chambre de justice[129].

Il n'était pas possible, ou le voit, d'engager la guerre d'une manière
plus vigoureuse, et l'on reconnaît le style de Colbert dans ces
expressions véhémentes, dans ces accusations empreintes d'une légitime
colère. Quelques jours après, le 2 décembre 1661, un arrêt régla la
procédure et les attributions de la Chambre de justice. Une disposition
de cet arrêt est surtout étrange et donne une singulière idée des mœurs
du temps: elle ordonnait à tous les officiers comptables ayant exercé
depuis 1635, soit en leur nom, soit sous le nom de leurs commis, ainsi
qu'à tous les fermiers du roi, leurs cautions, associés ou intéressés,
de fournir un état justifié des biens dont ils avaient hérité, des
acquisitions faites par eux ou sous des noms supposés, des sommes
données à leurs enfants, soit par mariage, soit par acquisition de
charges.

     «Et faute de ce faire, disait l'arrêt, le délay de huit jours
     passé, seront tous leurs biens saisis, et commis à l'exercice de
     leurs charges, et procédé extraordinairement contre eux comme
     coupables de péculat. Et en cas qu'après ladite saisie ils ne
     satisfassent pas dans un second délay d'un mois, tous les biens par
     eux acquis depuis qu'ils sont officiers comptables, et qu'ils ont
     traité avec nous, nous demeureront incommutablement acquis et
     confisquez, sans espérance de restitution[130].»

Et les moyens de coercition ne s'arrêtèrent pas là. Les influences
matérielles n'étant pas estimées suffisantes, on jugea à propos de faire
servir la religion même à l'intimidation des consciences. Le 11 décembre
1661, un dimanche, on lut dans toutes les églises de Paris un premier
_monitoire_, approuvé et collationné par le greffier de la Chambre de
justice. Ce monitoire, curieux monument des mœurs et des passions de
l'époque, enjoignait à tous les curés et vicaires d'inviter
formellement, pendant trois dimanches consécutifs, leurs paroissiens et
fidèles ayant connaissance de délits commis depuis 1635 sur le fait des
finances, de gratifications, pensions ou pots-de-vin, de sommes
surimposées ou levées au nom du roi, de vexations exercées par les
receveurs des tailles, d'abus dans le commerce des billets de l'épargne
et dans les ordonnances de comptant, etc., etc., d'en donner
immédiatement avis à M. le procureur général Talon, sous peine
d'excommunication, en ayant soin de lui faire connaître la retraite de
ceux qui avaient disparu et dans quels lieux d'autres avaient caché
leurs effets les plus précieux. Puis, comme si ce n'était pas assez
d'avoir compromis la religion une fois dans des affaires où l'on n'eût
jamais dû la faire intervenir, deux ans après, le 2 octobre 1663, un
nouveau monitoire beaucoup plus détaillé fut lu, «_à la requête de M. le
procureur général_,» dans les églises de Paris. Comme le premier, il
portait obligation de dénoncer tous les _quidans_ qui avaient et
retenaient des sommes appartenant au roi, «qui s'étaient fait donner des
charretées de paille, foin et avoine, tant de gibier et de poisson que,
leurs maisons fournies, ils en faisaient revendre pour beaucoup
d'argent, le tout par les contribuables, pour en estre taxez
favorablement et soulagez; avaient fait usage de fausses balances pour
peser les escus d'or, dressé de faux procès-verbaux, etc.» Enfin, le
monitoire du 2 octobre 1663 passait en revue tous les cas, et ils
étaient nombreux, pour lesquels les financiers, fermiers, receveurs des
tailles, collecteurs, huissiers, sergents, leurs parents et adhérents,
étaient justiciables du nouveau tribunal. Dans la passion qui les
animait, les meneurs de la Chambre de justice ne dispensaient personne,
de quelque qualité ou condition que l'on pût être, «mesmes religieux ou
religieuses,» des dénonciations commandées par le monitoire, et
faisaient, prononcer les peines de conscience les plus sévères contre
ceux qui auraient hésité à remplir ce rôle de délateur[131].

Cependant, les premières opérations de la Chambre de justice avaient
répandu la terreur dans une foule de familles, et de tous côtés on
prenait des précautions pour échapper à l'orage. Parmi les plus
compromis, les uns s'étaient cachés; d'autres avaient soustrait aux
recherches leurs bijoux, leur vaisselle plate; ceux-là avaient fait des
substitutions de biens; les plus effrayés, parmi lesquels il faut citer,
dans le seul entourage de Fouquet, Vatel, Bruant, Gourville, s'étaient
empressés de passer à l'étranger. Quant aux substitutions, la Chambre de
justice y mit bon ordre, en annulant toutes les transactions faites par
des personnes qui, depuis 1635, avaient pris part, directement ou
indirectement, à la gestion des finances du roi. Bientôt,
l'incarcération de quelques financiers notables acheva de faire
comprendre que le gouvernement, contrairement à ce qui s'était toujours
pratiqué en pareille occasion, maintiendrait la mesure qu'il avait
prise, et qu'il était bien décidé à en tirer tout le parti possible.
Parmi les financiers enfermés à la Bastille, on citait, entre autres,
MM. Duplessis-Guénégaud et de La Bazinière, tous les deux trésoriers de
l'épargne et ayant dans Paris de grandes relations[132]. Un intendant
des finances nommé Boylesve était parvenu à se cacher; on saisit
provisoirement, sur dénonciation, un magnifique service en vermeil qu'il
avait confié à la garde d'un ami[133]. Mais, parmi les traitants dont on
avait à cœur d'obtenir la condamnation, il n'y en avait pas de plus
riches que les nommés Hamel et Datin, fermiers des gabelles. Aussi
l'accusation leur consacra un factum spécial de soixante-seize
pages[134]. Suivant le procureur général, parmi tous ceux qui avaient
pris un intérêt dans les fermes de l'État, personne n'avait fait une
fortune plus étonnante et plus rapide. On lit à ce sujet dans le
préambule de son réquisitoire:

     «Cette grande et fière compagnie, avoit éblouy tout le monde par
     l'abondance et par l'éclat de ses richesses. Les particuliers qui
     la composoient avoient surpassé en magnificence les plus grands de
     l'Estat. Le mesme luxe paroissoit encore dans les maisons de ceux
     de ce puissant corps qui resloient vivants; et les autres, après
     des profusions immenses, avoient laissé des successions plus
     opulentes que celles de plusieurs souverains. On voyoit bien que
     ces prodigieuses eslévations n'estoient pas innocentes, et que tant
     de millions ne pouvoient estre légitimement acquis; mais peu de
     gens estoient capables de comprendre les moyens particuliers et
     mystérieux qu'ils avoient employez pour y parvenir. Ceux qui en
     avoient quelque connoissance, ou estoient leurs complices, ou
     craignoient leur pouvoir. Et si quelques-uns ont eu assez de cœur
     et de lumières pour en porter les plaintes au conseil, et pour
     offrir de les justifier, ils avoient esté aussitôt accablés par le
     crédit des intéressez, puissants par leurs alliances et par leurs
     liaisons de parenté avec les premières familles de la robe, et si
     redoutables qu'ils dictoient eux-mesmes les arrêts de leurs
     décharges.... Cependant, ces grands trésors qu'ils ont amassez, les
     superbes palais qu'ils ont élevés à la vue de toute la France, la
     somptuosité de leurs trains et de leurs meubles, la délicatesse et
     la superfluité de leurs tables, tous les autres monuments de leur
     orgueil, et le pompeux appareil de leurs délices, sont des témoins
     plus que suffisants pour les convaincre de malversations, _et
     surgant in judicio cum generatione istâ, et condemnent cam_, comme
     parle l'Escriture.»

Le procureur général développait ensuite seize griefs principaux sur
lesquels était fondée la demande en restitution, basée principalement
sur les 40 millions de fortune dont les membres vivants de la compagnie
jouissaient encore, malgré leurs prodigieuses dépenses.

     «Il y a certaines véritez, disait le procureur général en
     terminant, qui n'ont besoin d'autre preuve que de leur propre
     évidence. Qui voudra sçavoir quelle a esté la conduite des
     intéressez aux gabelles de France, dans l'administration de leurs
     fermes, qu'il jette les yeux sur leurs établissemens dans le monde.
     On ne parvient point par des voies innocentes à cette opulence qui
     paroist en leurs maisons, et qui est trop esclatante pour sortir
     d'ailleurs que des trésors d'un grand roy.»

Tels étaient donc les hommes auxquels la Chambre de justice avait pour
mission de faire rendre gorge, suivant une expression populaire de tous
les temps, qu'elle traquait de mille manières, leur interdisant tout
déplacement de leurs papiers, de leurs meubles, toute vente ou
substitution, lançant des décrets de prise de corps contre les plus
riches ou les plus compromis, tels que Polisson, Gourville, Bruant,
Boylesve, et «faisant deffenses aux gouverneurs des places frontières,
et capitaines de navires et vaisseaux, de les laisser sortir hors du
royaume, à peine d'en respondre en leurs propres et privez noms[135].»
Il y en avait un dans le nombre qui s'était particulièrement désigné
lui-même aux recherches de la Chambre de justice et qui ne pouvait en
être oublié: c'était M. de Nouveau, ce surintendant des postes,
autrefois créature dévouée à Fouquet, et qui lui avait communiqué le
fameux mémoire par lequel Colbert dévoilait au cardinal Mazarin, dans le
voyage que celui-ci fit en 1659 à Saint-Jean-de-Luz, les malversations
du surintendant. La Chambre de justice n'eut garde, comme on pense bien,
de négliger une proie si agréable aux puissants du jour, et, par un
arrêt du 22 décembre 1662, elle ordonna qu'il serait informé sur les
exactions commises par le sieur de Nouveau.

On a déjà vu avec quelle sévérité la Chambre sévissait contre les
personnes. Gourville et Bruant avaient été condamnés à mort; il est vrai
qu'ils s'étaient prudemment retirés hors du royaume avec un grand nombre
d'autres. Peu de temps avant la condamnation de Fouquet, un financier,
nommé Dumon, fut pendu devant la Bastille. Des sergents et receveurs des
tailles eurent le même sort à Orléans[136]; car, la Chambre de justice
n'exerçait pas seulement à Paris. Elle s'était adjoint des subdélégués
dans les provinces et leur avait donné des instructions
très-rigoureuses, leur recommandant sur toutes choses de rassurer les
révélateurs contre les rancunes des traitants, receveurs, huissiers,
sergents des tailles, et de leur promettre en outre une diminution sur
les tailles au moins égale au total des sommes que les poursuites
commencées feraient rentrer dans les coffres du roi. On peut se faire
une idée, l'intérêt général étant ainsi mis en jeu, du nombre des
dénonciations et de l'importance des restitutions qui en furent la
conséquence. J'ai sous les yeux deux listes manuscrites des _taxes des
gens d'affaires vivants, ou de la succession des morts, faites par Sa
Majesté dans la Chambre de justiceés-années_ 1662 _et_ 1663[137]. Ces
listes contiennent près de cinq cents noms, et il en est dans le nombre
qui y figurent pour des sommes très-considérables. J'en citerai
seulement quelques-uns:

  Boylesve             1,473,000 liv.
  Biton                  554,218
  Bruant                 135,305
  De La Bazinière        962,198
  Béchameil            1,127,158
  Bossuet                969,644
  Bourdeaun              569,672
  Bonneau              2,212,032
  Belant                 556,844
  Catelan              1,501,155
  Coquille             2,054,776
  Chastelain           1,069,151
  De Chalus            1,458,605
  Daganry              1,380,643
  De Mons              1,098,455
  De Guénégaud           573,450


  Gruin                2,547,748
  Gourville[138]         399,746
  Jacquin              3,747,313
  Janin de Castille      894,224
  Languet                657,565
  Lafond                 804,242
  Lacroix de Paris       391,744
  Lacroix de Moulins     124,290
  Monnerot (L)         5,803,606
  Monnerot (L.-G.)     5,053,000
  Moreton                878,382
  Messat                 835,674
  De Nouveau              13,666
  Pélisson                21,652
  Richebourg             837,504
  Tabouret             1,202,132

Ces deux listes seules s'élèvent à plus de 70 millions, et elles ne se
rapportent qu'aux deux années 1662 et 1663. Or, la Chambre continua de
siéger jusqu'en 1665, et ne fut dissoute officiellement qu'en 1669[139].

Mais ce n'était rien d'avoir repris aux financiers une partie de ce
qu'ils avaient extorqué au trésor, grâce aux embarras inouïs où il
s'était trouvé depuis une vingtaine d'années et à la coupable connivence
des surintendants. Dans cette opération, quel que fût le nombre des
parties intéressées et froissées, Colbert avait eu pour lui et derrière
lui la classe moyenne et surtout le peuple, de tout temps porté, avec
raison, à suspecter l'honnêteté des grandes fortunes trop rapidement
acquises. L'opération de la réduction des rentes devait rencontrer bien
d'autres obstacles, car les rentes, à Paris surtout, et notamment celles
sur l'Hôtel de ville, se trouvaient, comme au temps de Sully, entre les
mains de la classe moyenne, et il était aisé de prévoir qu'on n'y
toucherait pas sans causer immédiatement une émotion extraordinaire
parmi les bourgeois. Ce qui était arrivé à toutes les époques à
l'occasion de tentatives semblables arriva encore une fois. Dans sa
satire troisième, publiée en 1665, Boileau a constaté l'effet des
mesures prises par Colbert à l'égard des rentes sur l'Hôtel de ville:

    «Quel sujet inconnu vous trouble et vous altère?
    D'où vous vient aujourd'hui cet air sombre et sévère,
    Et ce visage enfin plus pâle qu'un rentier,
    A l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier[140].»

Il faut renoncer à peindre la confusion dans laquelle Colbert trouva les
rentes sur l'État. Il est difficile aujourd'hui de se faire une juste
idée d'un semblable chaos. Autant il existait de natures de recettes,
autant de variétés de rentes. Les unes étaient constituées sur les
tailles, d'autres sur les gabelles, celles-ci sur les fermes, celles-là
sur l'Hôtel de ville, dont les revenus patrimoniaux en répondaient, ce
qui leur donnait plus de solidité, plus de valeur qu'aux autres, et les
faisait particulièrement rechercher de la classe bourgeoise de Paris et
des familles de robe. Si les fonds sur lesquels on avait constitué ces
rentes n'eussent pas été détournés de leur destination, cette diversité
de titres n'aurait pas eu sans doute en réalité de fâcheux résultats;
mais le contraire avait lieu tous les ans, et, par suite, le désordre
allait chaque année en augmentant. Ainsi, un arrêt du conseil, du 4
décembre 1658, fit les fonds nécessaires pour achever de payer aux
rentiers leurs quartiers de janvier 1641 et 1643[141]. Souvent, on le
croira sans peine, ces rentes éprouvaient des dépressions considérables;
puis, au moindre signe d'abondance, on les remboursait, et ceux qui les
avaient achetées à vil prix décuplaient leur argent. Une des opérations
de la Chambre de justice qui fit le plus crier fut celle qui, revenant
sur ces anciens remboursements, obligea toutes les personnes en ayant
profité, soit directement, soit par leurs domestiques, à restituer
l'excédant qu'elles avaient touché, augmenté des intérêts de la somme
perçue en trop; et quelques-uns de ces remboursements remontaient à
l'année 1630[142]. En même temps, le gouvernement faisait soutenir les
thèses les plus étranges et, en réalité, les plus funestes à son crédit.
«Il est nécessaire, disait-il, de détruire une erreur très-grossière qui
s'est aisément emparée de l'esprit des rentiers, parce qu'on croit
volontiers ce qu'on désire, savoir que le roi doive payer les quatre
quartiers des rentes constituées sur l'Hôtel de ville de Paris, et
notamment sur les 8 millions de tailles, vu qu'il n'en a presque jamais
reçu le montant effectif[143].» Une économie de 8 millions sur les
rentes fut le résultat de ces diverses mesures. Cependant, une grande
agitation régnait dans Paris. Le 10 juin 1662, elle gagna le conseil de
l'Hôtel de ville, et il fut convenu que le prévôt des marchands et les
conseillers iraient dans un bref délai «supplier très-humblement Sa
Majesté de faire justice aux rentiers.» On renvoya la démarche à trois
jours de là. Puis, le 13 juin 1662, le prévôt et ses conseillers se
rendirent à la cour pour présenter leurs observations au roi. Après un
discours du prévôt, «très-fort et très-éloquent,» le roi, avant de
répondre, passa dans une autre pièce où il fut suivi par le chancelier
Séguier. Mais laissons parler les registres mêmes de l'Hôtel de ville:

     «Quelque temps après, le Roy rentra, assisté de mondit sieur
     chancelier, qui dit que Sa Majesté ne trouvait pas à propos
     l'arrest dudit jour 13 juin, de se pourvoir aux cours au subjet
     dudit arrest de la Chambre de justice, concernant lesdites
     nouvelles rentes, qu'il deffendait à la ville de suivre ladite
     délibération; lesquels motifs furent une seconde fois répétés par
     M. le chancelier, qui y augmenta les deux mots suivants de _peyne
     et d'indignation_[144].»

Les premières tentatives essayées en faveur des rentiers de Paris par
les magistrats de la cité échouèrent donc complètement. Sans doute, dans
l'intervalle du jour où cette manifestation avait été arrêtée à celui où
les conseillers de l'Hôtel de ville furent reçus par le roi, Colbert,
plus puissant alors qu'il ne le fut jamais, avait parlé à Louis XIV de
manière à ne laisser aucune chance de réussite à ceux qui osaient
traverser ses plans. Pourtant, les intéressés ne se tinrent pas pour
battus. L'année suivante, à propos de nouveaux édits de remboursement,
de nouvelles sollicitations très-pressantes furent faites par le prévôt
des marchands, qui obtint à la vérité, pour toute faveur, qu'une partie
des rentes serait réduite des deux tiers seulement et assignée sur les
fermes[145]. C'est tout ce que les plus puissantes considérations purent
faire à une époque pourtant où les interminables longueurs du procès de
Fouquet, et l'intérêt qui se manifestait pour lui de toutes parts,
préoccupaient singulièrement le gouvernement. Malgré ces entraves
inattendues, l'opération concernant la réduction des rentes dépassa les
espérances de Colbert. D'un autre côté, la Chambre de justice fit
rentrer au trésor plus de 110 millions[146]. En même temps, elle remit
l'État en possession d'une multitude de droits et de riches domaines qui
avaient été aliénés à vil prix, d'îles, d'îlots, d'atterrissements, de
péages que des particuliers avaient usurpés au milieu du trouble des
vingt dernières années[147a]. En 1657, Fouquet avait aliéné à plusieurs
compagnies l'exploitation de l'octroi dans un grand nombre de villes
importantes, parmi lesquelles se trouvaient La Rochelle, Moulins,
Troyes, Langres, Angers, Saumur, Limoges, Vitry-le-Français, etc., etc.
Un arrêt du 6 juin 1662 cassa ces traités[147b]. Était-ce de la justice?
Qu'on eût sévèrement puni les comptables qui avaient commis des
exactions et surchargé le peuple de leur propre autorité; qu'on eût
obligé à restitution les fermiers qui avaient payé l'État avec des
billets dépréciés, rien de mieux; mais réduire à rien des rentes
acquises peut-être de bonne foi par des particuliers, annuler des
marchés, reprendre un bénéfice, exagéré sans doute, à ceux que l'on
avait implorés aux jours de crise, cela était, il faut bien en convenir,
passablement arbitraire et draconien. Cependant, jamais tribunal
exceptionnel ne fut établi dans des intentions plus honnêtes et plus
droites que la Chambre de justice de 1661. Gardons-nous, d'ailleurs, de
juger avec nos idées une époque dont deux siècles déjà nous séparent.
Les Chambres de justice étaient une institution révolutionnaire,
contraire à toute idée de justice, funeste à l'État et au peuple même, à
qui l'on se proposait de donner satisfaction; mais elles étaient dans
les mœurs du temps. En 1661, grâce à la fermeté et à l'intégrité de
Colbert, contrairement à ce qui s'était toujours vu jusqu'alors, les
plus haut placés et les plus riches furent les plus taxés. Si le
scandale avait été immense, la punition fut exemplaire et produisit les
plus heureux effets, moins encore par les 110 millions qu'elle fit
rentrer à l'État, par la réduction de ses charges, par les droits et les
domaines qu'elle lui rendit, que par l'effet moral qui en résulta.



CHAPITRE III.

     Disette de 1662.--Fausses mesures contre les marchands de grains
     prises par Fouquet et approuvées par Colbert.--Détails sur la
     création de l'Hôpital général de Paris (1656).--Difficultés que
     rencontra l'exécution des dispositions relatives à la
     mendicité.--Création d'un _Bureau des pauvres_ ou maison de travail
     à Beauvais (1652).--Misère des campagnes constatée par les
     documents contemporains (1662).--Colbert fait venir des blés à
     Paris malgré l'opposition des provinces.--Réformes financières de
     ce ministre (1662).--_Ordonnances de comptant._--Pots de vin, reçus
     et distribués par Louis XIV.--Gratifications données à Vauban,
     Pélisson, Despréaux, Racine, madame de Montespan, etc.--Traitement
     et gratifications de Colbert.


Pendant que Colbert dirigeait, avec la passion qu'il portait en toutes
choses, les opérations fort compliquées et très-diverses de la Chambre
de justice, d'autres soucis le préoccupaient gravement, et des embarras
d'une nature fâcheuse compromettaient la popularité de la nouvelle
administration, principalement dans les campagnes en proie à une famine
si horrible qu'il lui était de toute impossibilité de la soulager. Déjà,
vers la fin de l'année 1661, la disette avait été grande dans les
provinces. Une mauvaise récolte, de fausses mesures concernant le
commerce des grains portèrent le mal à son comble. Au nombre de ces
dernières, il faut signaler un arrêt du Parlement, du 19 août 1661, par
lequel il était _défendu aux marchands de contracter aucune société pour
le commerce du blé et de faire aucun amas de grains_, comme si le
meilleur moyen de remédier à la disette n'eût pas été, au contraire,
d'encourager, par tous les moyens possibles, le commerce des grains. Cet
arrêt est antérieur, il est vrai, de quinze jours à l'avènement de
Colbert au pouvoir; mais par malheur celui-ci épousa, en les exagérant,
les préjugés de son prédécesseur, qui étaient aussi ceux de ses
contemporains, et la plus cruelle famine fut la conséquence de ces
erreurs. Comme toujours, grâce aux sacrifices faits par la cité, ses
effets furent moindres à Paris qu'ailleurs. Au mois de mai 1661, le
prévôt des marchands avait pris un arrêté pour empêcher que les grains
ne sortissent de Paris[148]. Au mois de juillet suivant, la Ville obtint
un arrêt contre le lieutenant du roi de Vitry-le-Français, qui défendait
d'en enlever les grains[149]. A partir de cette époque, les arrêtés pour
faire acheter les grains se succèdent. Le 15 février 1662, une
déclaration du roi «permet à toutes les personnes de faire venir des
bleds en France, avec descharge, pour les bleds seulement, du droit de
50 sous par tonneau payé par les navires estrangers.» Mais il était trop
tard, et cette mesure ne ramena pas l'abondance dans le royaume. Au mois
de mai, les magistrats de Paris durent recourir à des distributions
publiques où le peuple ne portait pas, à ce qu'il paraît, toute la
reconnaissance désirable, car un arrêté fut pris pour punir tous ceux
qui _proféreraient des injures contre les personnes chargées de la
distribution gratuite du pain_[150]. Cependant, à Paris, la création
récente de l'Hôpital général, auquel le roi avait concédé des avantages
considérables, permettait de remédier plus facilement aux funestes
effets de la disette. En outre, le cardinal et le duc de Mazarin avaient
donné à l'Hôpital général, pour l'agrandissement des bâtiments, 260,000
livres, qui furent employées en achats de blés. Ce bel établissement,
dont la ville de Lyon avait depuis longtemps fourni le modèle, datait du
mois d'avril 1656[151]. Le préambule de l'édit rendu à ce sujet porte
que le roi agissait, «dans la conduite d'un si grand œuvre, non par
ordre de police, mais par le seul motif de charité.» Dans l'intention
des fondateurs, l'Hôpital général devait être aussi une maison de
travail, car l'article 1er portait que «les pauvres mendiants et
invalides des deux sexes y seraient enfermés pour estre employez aux
manufactures et aultres travaux selon leur pouvoir.» A cet effet, les
diverses corporations eurent à fournir des ouvriers pour y enseigner
leur état. De plus, les notaires qui recevaient des testaments étaient
tenus d'avertir les testateurs de faire un legs à l'Hôpital général, et
il leur fut enjoint de mentionner cet avertissement dans l'acte, sous
peine de 4 livres parisis d'amende.

     «L'article 9 de l'édit faisoit très-expresses inhibitions et
     défenses à toutes personnes de tout sexe, lieux et âge, de quelque
     qualité et naissance, et en quelque estat qu'ils pussent estre,
     valides ou invalides, malades ou convalescents, curables ou
     incurables, de mendier dans la ville et faux-bourgs de Paris, ni
     dans les églises, ni aux portes d'icelles, aux portes des maisons,
     ni dans les rues, ni ailleurs, publiquement, ni en secret, de jour
     ou de nuit, sans aucune exception des festes solennelles, pardons
     ou jubilez, ni d'assemblées, foires ou marchez, ni pour quelque
     autre cause ou prétexte que ce fût.»

Puis, comme il faut que l'esprit d'une époque se retrouve partout,
l'édit punissait les hommes et garçons qui y contreviendraient, du fouet
d'abord, et des galères en cas de récidive. Quant aux femmes et aux
filles, un nouvel édit rendu au mois d'août 1669, les condamna également
au fouet et à être bannies pour dix ans de la prévôté de Paris, le tout
sans aucune forme de procès[152].

Ou ne saurait se faire une idée des résistances que rencontra
l'exécution d'un édit tout à la fois si charitable et si dur. Troublés
dans leurs habitudes de vagabondage et de paresse, tous les Bohémiens de
Paris se révoltèrent, et il fallut employer la force pour les obliger
d'entrer à l'hôpital[153]. La police ordinaire n'y suffisant pas, on
créa une milice spéciale, qui prit le nom d'Archers de l'Hôpital. Malgré
ce renfort, le corps des mendiants persista dans son opposition à l'édit
qui lui ôtait sa liberté, son industrie, et de nombreuses rixes eurent
lieu. Voici un arrêt du 20 août 1659 qui en fait foi.

     «Le Parlement condamne Michel Truffault, soldat estropié, à estre
     battu et fustigé nud de verges, tant au devant de la Conciergerie,
     sur le pont Saint-Michel, place Maubert, qu'autres carrefours du
     bailliage de la Barre-du-Chapitre, à son de tambour, et à l'un
     d'iceux marqué d'une fleur de lys de fer chaud sur l'épaule dextre,
     ayant deux escriteaux pendants au col, devant et derrière,
     contenant ces mots: _Séditieux coustumier contre les archers de
     l'Hospital général_. Ce fait, l'a banny et bannit pour neuf ans de
     la ville, prévosté et vicomté de Paris, luy enjoint garder son ban,
     luy fait deffense de récidiver à peine de la hart[154].»

A la vérité, les Parisiens eux-mêmes secondaient les vagabonds et
mendiants dans leur résistance aux archers de l'Hôpital général. En
effet, un arrêt du Parlement, du 26 novembre 1659, renouvelle
très-expressément la défense de leur donner l'aumône, et se plaint «de
ce que les archers préposés pour la capture des pauvres qui mendient,
non-seulement ne sont point secourus et protégés dans leurs fonctions,
mais même y sont troublés par les fréquentes rébellions qui leur sont
faites par des personnes de toutes qualités.» Quoi qu'il en soit,
l'Hôpital général de Paris rendit en 1662 d'immenses services et
soulagea bien des misères. Les chiffres suivants donneront une idée de
ses ressources, bien restreintes encore à cette époque, et du bien qu'il
lui fut possible de faire au milieu de la détresse générale.

  Année.                  Recette.                     Dépense.

  1657                    589,536 liv.                 586,966 liv.
  1660                    722,917                      765,083
  1662                    766,869                      895,922

  A la même époque, les dépenses pour les gages des employés
    s'élevaient à 40,000
  pour le blé[155]                                     350,300
  pour la viande                                        83,658
  pour le bois, vin, charbon, paille                    68,344
  pour habits, étoffes, ustensiles                      60,383

C'est avec ces modiques sommes qu'il fallait fournir aux besoins de six
mille deux cent soixante-deux pauvres, et, bien qu'on en fit coucher
trois et souvent quatre dans le même lit, les recettes étaient forcément
dépassées. Aussi, ceux qui avaient accepté la direction de cet
établissement, constataient avec amertume, au commencement de 1663, que
le produit des quêtes, troncs et autres charités, ayant diminué d'un
tiers au moment où le nombre des malheureux allait sans cesse en
augmentant, il était devenu impossible de recevoir tous ceux qui se
présentaient pour y être admis[156].

Tandis que cela se passait à Paris, où la bienfaisance particulière et
la prévoyance du pouvoir central se combinant avec les précautions
prises par les magistrats de la cité, assuraient au moins du pain aux
plus nécessiteux, une misère affreuse, inouïe, désolait les provinces.
Il faut en lire les témoignages dans quelques publications
contemporaines aujourd'hui perdues dans les combles des grandes
bibliothèques, et négligées à tort par les historiens, trop
exclusivement préoccupés jusqu'ici des actions des princes, des
batailles fameuses et des événements à grand fracas. Les pauvres des
communes et des provinces les plus voisines de la capitale n'avaient pas
manqué, dès le commencement de la famine, de se porter en foule à Paris,
dans l'espoir d'y trouver plus facilement de quoi vivre, soit en
mendiant, soit en se présentant, pour dernière ressource, à l'Hôpital
général, qui fut bientôt forcé de les refuser; mais à quelque distance
de Paris et dans tout le royaume, principalement dans les campagnes, la
misère était arrivée à un tel point qu'il faudra, pour y croire,
entendre ceux-là mêmes qui en ont été les témoins. Ce n'est pas que,
antérieurement à la famine de 1662, la position des classes pauvres
n'eût déjà bien des fois inspiré une profonde pitié. Il importe
d'établir ce fait, afin de tranquilliser les esprits portés à voir sous
des couleurs trop sombres les événements contemporains, et persuadés,
bien à tort, que la condition de certains ouvriers de nos grandes villes
n'a jamais eu d'équivalent dans les siècles précédents. Cette condition
est parfois bien assez triste; n'accréditons pas l'idée qu'elle est
toute nouvelle; croyons plutôt au progrès dans la bien. C'est à ce
titre, et non pour le vain plaisir d'étaler les plaies de l'ancien état
social, qu'on me permettra de faire connaître, d'après des témoignages
irrécusables, la situation de la classe ouvrière de Beauvais en
1652[157].

A l'époque dont il s'agit, quelques personnes considérables de Beauvais
songèrent à mettre un terme aux importunités et aux scandales de toute
sorte causés par le nombre excessif des mendiants et gens sans ouvrage.
Voici, d'après le récit de l'une d'elles, ce qui motiva leur résolution:

     «Cette ville, qui est une des plus chrestiennes et des plus
     anciennes du royaume, ne subsistant que par le commerce et le
     lanifice, s'est toujours trouvée accablée d'un plus grand nombre de
     mendiants qu'aucune autre de son étendue; car, comme la manufacture
     des draps et serges demande un très-grand nombre d'artisans qui ne
     gaignent pas beaucoup et pour l'ordinaire ne sont pas fort assidus
     au travail, la fertilité des bonnes années n'a presque jamais
     diminué la multitude des pauvres, puisqu'il est souvent arrivé, ou
     que l'abondance des bleds n'a pas esté suivie de l'heureux succès
     du commerce, ou que les chefs de ces petites familles, qui n'ont
     presque rien de commun avec la prévoyance de la fourmy, sont tombez
     ordinairement d'un excez de confiance dans un excez d'oysiveté, ou
     dans la desbauche qui en est la suite ordinaire.

     «Et parce qu'après cette mauvaise conduite, la nécessité extrême à
     laquelle ils se sont réduits par leur faute leur est devenue un
     fardeau insupportable, le désespoir les a souvent portés à se
     séparer de leurs femmes par une fuite précipitée et abandonner
     leurs enfants... Et comme un désordre en attire plusieurs autres,
     ces enfants se trouvant tout à la fois privez de pain, et demeurant
     sans éducation et sans employ, ont choisi la mendicité comme
     l'unique métier de ceux qui n'en savent point d'autre...

     «Et certainement le nombre s'en estoit accru d'une manière si
     prodigieuse qu'il remplissoit tout de confusion et de tumulte, et
     l'importunitée des pauvres ne troubloit pas seulement le repos des
     riches, mais aussi ils interrompoieut les plus saints mystères avec
     beaucoup d'irrévérence. Le bruit confus qu'ils faisoient dans les
     églises pendant le service divin causoit de l'inquiétude et
     apportoit de la distraction aux prestres... Ainsi, la maison de
     Dieu estoit moins une maison de paix, d'oraison et de silence,
     qu'un lieu plein de bruit, de querelles et de désordre[158].»

C'est dans ces circonstances que fut établi le _Bureau des pauvres de
Beauvais_. Supprimer la mendicité était déjà une grande entreprise; c'en
était une bien plus difficile encore de faire travailler des pauvres
depuis longtemps habitués à l'oisiveté. Aussi, ce ne fut pas sans
beaucoup de vigilance et de peine qu'on en vint à bout. Les femmes, les
filles et les petits garçons filèrent de la laine. Les garçons les plus
âgés apprirent à faire des serges sous les yeux d'un maître. Une partie
des serges servait à vêtir les personnes de la maison; le reste se
vendait assez bien. On donnait aux travailleurs un tiers de leur gain,
avec faculté d'en disposer comme ils voudraient. Il ne paraît pas,
d'ailleurs, que les fabricants de la localité eussent élevé des plaintes
touchant la concurrence que leur faisait la maison de travail; car le
bureau des pauvres de Beauvais n'était pas autre chose, et l'époque
actuelle, en créant des établissements de ce genre, aujourd'hui
discrédités par l'expérience, n'a fait qu'imiter ce qui se pratiquait il
y a bientôt deux cents ans.

Dans une ville où la charité privée avait pris de telles précautions, on
conçoit que la famine de 1662 ne dut pas faire des ravages bien
considérables. Mais, je le répète, les bureaux des pauvres étaient une
institution toute nouvelle alors, et dans presque toutes les autres
villes du royaume, particulièrement parmi les habitants des communes
rurales ou des campagnes, la misère dépassa tout ce que l'on pourrait
imaginer. Ici encore, il faut laisser parler dans leur naïve éloquence
les documents contemporains; y toucher serait s'exposer à être taxé
d'exagération. Qui voudrait croire en effet aux misères dont on va voir
le tableau, si elles n'étaient attestées par des témoins oculaires et
garanties par les noms les plus dignes de foi?


                    ADVIS IMPORTANT[159].

     «La supérieure des Carmélites de Blois écrit à une dame de Paris:

     «Nous sçavons certainement que la misère présente fait un si grand
     nombre de pauvres que l'on en compte trois mille dans la ville et
     dans les faux-bourgs. Toutes les rues résonnent de leurs cris
     lamentables; leurs lamentations pénètrent nos murailles, et leurs
     souffrances nos âmes de pitié.

     «Le bled, mesure de Paris, a esté vendu ici 200 escus le muid, et
     tous les jours il renchérit[160].

     «Les pauvres des champs semblent des carcasses déterrées; la
     pasture des loups est aujourd'huy la nourriture des chrestiens;
     car, quand ils tiennent des chevaux, des asnes et d'autres bestes
     mortes et estouffées ils se repaissent de cette chair corrompue qui
     les fait plustost mourir que vivre.

     «Les pauvres de la ville mangent comme des pourceaux un peu de son
     destrempé dans de l'eau pure, et s'estimeroient heureux d'en avoir
     leur saoul. Ils ramassent dans les ruisseaux et dans la boue des
     tronçons de choux à demy pourris, et, pour les faire cuire avec du
     son, ils demandent avec instance l'eau de morrue sallée qu'on
     respand; mais elle leur est refusée.

     «Quantité d'honnestes familles souffrent la faim et ont honte de le
     dire. Deux damoiselles de qui la nécessité n'estoit point connue
     ont esté trouvées mangeant du son destrempé dans du laict; la
     personne qui les surprit en fut si touchée qu'elle se mit à pleurer
     avec elles.

     «Considérez, je vous prie, quelques tristes effets de cette
     pauvreté qui se peut dire générale. Un homme, après avoir esté
     plusieurs jours sans manger, a trouvé un charitable laboureur qui
     l'a fait disner; mais, comme il avoit l'estomac trop foible et les
     entrailles retrécies, il en mourut subitement.

     «Un autre homme se donna hier un coup de cousteau, par désespoir de
     ce qu'il mouroit de faim.

     «Un autre a esté rencontré sur le pavé, agonisant de faim, et, luy
     ayant porté le Saint-Sacrement de l'autel au mesme endroit, le
     prestre a esté contraint de le reposer sur une pierre pendant qu'il
     parloit au malade, et, l'ayant fait transporter sous un hautvent à
     couvert de la pluie, il luy donna le viatique, et le pauvre expira
     quelque temps après, n'ayant sur soy que des habits pourris.

     «L'on a trouvé une femme morte de faim ayant son enfant à la
     mamelle, qui la tettoit encore après sa mort, et qui mourut aussi
     trois heures après.

     «Un misérable homme, à qui trois de ses enfants demandoient du pain
     les larmes aux yeux, les tua tous trois, et ensuite se tua
     luy-mesme. Il a esté jugé et traisné sur la claye.

     «Un autre, à qui sa femme avoit pris un peu de pain qu'il se
     réservoit, il luy donna six coups de hache, et la tua à ses pieds,
     et s'enfuit.

     «Bref, il n'y a point de jour où l'on ne trouve des pauvres morts
     de faim dans les maisons, dans les rues et dans les champs; nostre
     meusnier vient d'en rencontrer un qu'on enterroit dans le chemin.

     «Enfin, la misère et la disette se rendent si universelles, qu'on
     asseure que dans les lieux circonvoisins, la moitié des paysans est
     réduite à paistre l'herbe, et qu'il y a peu de chemins qui ne
     soient bordés de corps morts.

     «Le missionnaire qui, depuis dix ans, assiste continuellement les
     pauvres des frontières ruinées, en allant à Sedan a passé a
     Donchery, Mézières, Charleville, Rocroy et Maubert, d'où il escrit
     qu'il n'a jamais veu une telle pauvreté que celle de ces lieux-là
     et des villages des environs. Voici ce qu'il mande;

     «J'ai trouvé partout un 'grand nombre' de pauvres mesnages qui
     meurent de faim. Si quelques-uns mangent une fois le jour un peu de
     pain de son, d'autres sont deux et trois jours sans en manger un
     seul morceau. Ils ont vendu jusqu'à leurs habits et sont couchés
     sur un peu de paille sans couverture: ce sont les meilleurs gens du
     monde, et si honteux de leur estat pitoyable qu'ils se couvrent le
     visage quand on va les voir.

     «J'ai trouvé une famille à Charleville composée de huit personnes,
     qui a passé quatre jours sans manger. La pauvre femme a voulu
     vendre la dernière chemise de son mary, et n'a jamais pu trouver 5
     sols dessus, toute la ville le sait. Mon Dieu! quelle angoisse!

     «J'ai rencontré d'autres mesnages de six personnes qui ne mangent
     de pain que pour un sol marqué. Jugez ce que c'est qu'un petit pain
     partagé en six parts, et s'il ne faut pas que ces gens-là meurent.

     «La plupart sont malades, secs et abattus de famine et
     d'affliction; ceux qui sont moins résignés à Dieu ont l'esprit à
     moitié perdu et presque au désespoir. S'ils sortent pour aller
     mendier, ils trouvent les autres villages aussi pauvres qu'eux. Les
     laboureurs n'ont pas seulement de l'avoine pour se nourrir ni
     d'autre grain pour semer, et, de quelque costé que les uns et les
     autres se tournent, ils ne voient que langueur et que mort...

     «Riches! courage, voici une belle occasion pour vous ouvrir le
     ciel!.... Dieu donne suffisamment les biens pour tous les hommes,
     si les uns en manquent, c'est que les autres en ont trop, et ce
     trop appartient aux pauvres dans leur extrême nécessité. Et ne
     doutez pas, Messieurs et Mesdames, que, si vous les abandonnez,
     Dieu ne vous chastie comme des larrons et des meurtriers qui ont
     desrobé la subsistance de tant de pauvres, et qui les ont fait
     cruellement mourir.

     «_Ceux qui tout de bon se voudront garantir de ce malheur sont
     priez d'escouter Dieu, et de mettre entre les mains de MM. leurs
     curez ce qu'il leur inspirera de donner, ou de l'envoyer à Mesdames
     les présidentes Fouquet, rue de Richelieu; de Herse, rue Pavée ou
     Traverse-Saint-Martin, ou bien à Mesdemoiselles de Lamoignon, en la
     cour du palais, ou Viole, en la rue de La Harpe_.»

Mais la famine continuant à sévir, il fallut faire un nouvel appel à la
charité publique. L'avis suivant, qui fut publié quelque temps après,
renferme sur la détresse des campagnes de nouveaux détails dont la
lecture seule soulève et fait saigner le cœur.


   «SUITE DE L'ADVIS IMPORTANT DE L'ÉTAT DÉPLORABLE DES PAUVRES DU
             BLAISOIS ET DE QUELQUES AUTRES PROVINCES.

     «....Si vous estiez réduits à la faim extrême pendant que d'autres
     personnes mangent à souhait, vous diriez avec justice qu'ils sont
     impitoyables de vous laisser cruellement mourir, pouvant vous
     soulager.

     «Pardonnez à plus de trente mille pauvres, qui, mourant de
     nécessité, vous font le même reproche avec justice.

     «Car il n'y a rien de plus véritable que, dans le Blaisois, la
     Sologne, le Vendomois, le Perche, le Chartrain, le Maine, la
     Touraine, le Berry, partie de la Champagne et autres lieux où le
     bled et l'argent manquent, il y a plus de trente mille pauvres
     dans la dernière extrémité, et dont la plus grande part meurent de
     faim.

     «Hastez-vous donc, s'il vous plaist, de les secourir, car il en
     meurt tous les jours un grand nombre; vous avez pu voir, par la
     dernière relation, la rage, le désespoir, la mortalité et les
     autres accidents sinistres arrivés du costé de Blois.

     «L'on escrit encore de ce lieu-là, et on le prouve par lettres et
     bonnes attestations de MM. les curez et d'autres personnes dignes
     de foy, et dont nous avons les originaux, que seulement dans cinq
     ou six paroisses il est mort deux cent soixante-sept personnes de
     faim, qu'il y en meurt encore tous les jours et que cela est de
     mesme aux autres lieux du Blaisois.

     «On certifie qu'à Uzain il y avoit vingt personnes prestes à rendre
     l'âme, ne pouvant ni marcher ni quasi plus parler;

     «Que, de neuf personnes mortes de faim à Coulanges, un pauvre homme
     fut trouvé dans les champs, qui, portant une partie d'un asne à
     moitié pourry pour s'en repaistre, tomba sous la charge de
     foiblesse et y rendit l'esprit;

     «Qu'en soixante-trois familles de la paroisse de Chambon on n'a pas
     trouvé un morceau de pain; il y avoit seulement dans une un peu de
     paste de son que l'on mit cuire sous la cendre; et, dans une autre,
     des morceaux de chair d'un cheval mort depuis trois semaines, dont
     la senteur estoit espouvantable.

     «Un homme est mort dans la cour du chasteau de Blois, tout
     ensanglanté pour s'estre débattu pendant la nuict par une faim
     enragée.

     «Les pauvres sont sans licts, sans habits, sans linges, sans
     meubles, enfin dénués de tout; ils sont noirs comme des Mores, la
     plupart tous défigurés comme des squelettes, et les enfants sont
     enflés.

     «Plusieurs femmes et enfants ont esté trouvés morts sur les chemins
     et dans les bleds, la bouche pleine d'herbes.

     «M. de Saint-Denis, qui est seigneur d'une des grandes paroisses du
     Blaisois, asseure que plus de huict-vingts de sa paroisse sont
     morts manque de nourriture, et qu'il en reste cinq à six cents dans
     le mesme danger. Ils sont, dit-il, réduits à pasturer l'herbe et
     les racines de nos prés, tout ainsi que les bestes; ils dévorent
     les charognes, et, si Dieu n'a pitié d'eux ils se mangeront
     bientost les uns les autres. Depuis cinq cents ans il ne s'est pas
     vu une pareille misère à celle de ce pays. Il reste encore quatre
     mois à souffrir pour ces pauvres gens.

     «M. le prieur, curé de Saint-Soleine de Blois, qui travaille avec
     grande charité à l'assistance de ces pauvres, escrit que l'on a
     trouvé à Chiverny, dans un lit, le mary, la femme et quelques
     enfants morts de faim, la pluspart de ces pauvres gens n'ayant pas
     la force de se lever, ne se nourrissant plus que d'orties bouillies
     dans de l'eau, puisqu'ils ont mangé toutes les racines et qu'il
     n'en reste plus de mangeables.

     «MM. les curez de Villebaron, de Chailly et de Marolles attestent
     qu'ils ont deux ou trois cents familles qui non-seulement sont
     contraintes à manger de l'herbe, mais d'autres choses qui font
     horreur.

     «M. Rouillon, vicaire à Saint-Sauveur de Blois, atteste qu'il a veu
     des enfants manger des ordures; mais, ce qui est plus estrange,
     qu'il en a veu deux dans le cimetière succer les os des trespassez,
     comme on les tirait d'une fosse pour y enterrer un corps. M. le
     curé escrit aussi qu'il a oüy dire la mesme chose à plusieurs de
     ses chapelains, tesmoins de ce spectacle inoüy.

     «M. Blanchet, sieur de Bonneval, prévost de la maréchaussée de
     Blois et de Vendosme, atteste que les chemins ne sont plus libres
     en ces quartiers-là; qu'il s'y fait quantité de vols de nuit et de
     jour, non par des vagabonds, mais par quelques habitants des
     paroisses, qui avouent hautement leurs larcins et disent qu'ils
     aiment mieux mourir à la potence que de faim en leurs maisons.

     «Il atteste de plus avoir trouvé devant l'église de Chiverny un
     jeune garçon transi de froid, ayant sa main gauche dans la bouche,
     qui mangeait ses doigts desjà ensanglantez, et l'ayant fait porter
     dans une maison, et luy ayant donné du vin, du bouillon et d'autre
     nourriture, il ne la put avaler et mourut dès le soir.

     «Une dame revenant de Bretagne par le Perche et le Maine, a passé
     par deux villes qu'on n'ose nommer par respect aux seigneurs, où
     les habitants sont dans une prodigieuse nécessité; ils tombent
     morts de faim par les rues: on en trouve le matin jusques à trois
     ou quatre morts dans leurs chambres, et de pauvres petits
     innocents, poussez par la faim, qui meurent dans les champs où ils
     vont paistre l'herbe comme les bestes.

     «Un curé du diocèse de Bourges escrit qu'en allant porter le saint
     Viatique à un malade il a trouvé cinq corps morts sur le chemin, et
     qu'on a trouvé dans le mesme canton une femme morte de faim, et son
     enfant âgé de sept ans auprès d'elle qui luy avoit mangé une partie
     du bras.

     «On escrit du Mans que, se faisant une aumosne publique de quatre
     deniers à chaque pauvre pour le décedz de feu M. le lieutenant
     général, il s'y trouva une si grande affluence de pauvres que
     dix-sept furent estouffez dans la presse, et portez dans un chariot
     au cimetière, et qu'aux distributions faites par les abbayes de
     Saint-Vincent et de la Cousture on a compté pour l'ordinaire douze
     mille pauvres, dont la pluspart mourront, s'ils ne sont assistez
     promptement.

     «On a trouvé dans les roches qui sont proches de Tours grand nombre
     de personnes mortes de faim et desjà mangées des vers. Dans la
     ville, les pauvres courent les rues la nuit comme des loups
     affamez. Dans le reste de la Touraine, les misères sont
     inconcevables; les paysans n'y mangent plus de pain, mais des
     racines.

     «Enfin, Messieurs, enfin, Mesdames, la désolation incomparable des
     villes et des villages dont nous venons de parler suffira pour vous
     persuader le pressant besoin des autres lieux de ces provinces,
     dont nous ne pouvons pas vous raconter par le menu les extrêmes
     misères dans si peu d'espace.

     «Un très-digne curé de Blois, nommé M. Guilly, après une longue
     narration des souffrances publiques, des personnes mortes de
     nécessité, dit qu'il y a des femmes qui portent des jupons de
     taffetas qui passent des journées entières sans manger de pain, et
     que les chrestiens mangent des charognes corrompues, et conclud par
     ces paroles: Il est impossible que la plus grande part des
     villageois ne meurent de faim, il faut que les terres demeurent
     sans semer, si le bourgeois ne conduit lui-mesme sa charruë. Je
     pardonne à ceux qui ne croient pas nos misères, parce que nos maux
     sont au-dessus de toutes les pensées....

     «_Ceux qui voudront estre des besnits de Dieu envoyeront leurs
     aumosnes à MM. les curez ou à Mesdames_... (Suivent les noms des
     dames désignées à la fin du premier avis[161].)

On se figure maintenant quelle dut être la détresse des provinces dans
l'année qui suivit l'avènement de Colbert au pouvoir. Les deux pièces
qui précèdent, bien que non datées, se rapportent positivement à cette
époque. Un troisième avis, du 8 mai 1664, ajoute encore quelques détails
à ce qu'on vient de lire, et fait connaître que, dans la Beauce, dans le
Poitou, la misère n'était pas moins grande. Comment le gouvernement y
eût-il remédié? Dans l'état de pénurie où se trouvait l'épargne, une
intervention efficace de la royauté en faveur des campagnes était
impossible: on ne donne pas du pain à toute une nation. La seule chose
que Colbert put faire, ce fut d'attirer des blés à grands frais dans la
capitale. Par ce moyen, il maintint les prix à 346 livres le muid au
lieu de 650 livres qu'on le payait dans les provinces. C'est ainsi qu'il
fournit à l'Hôtel de ville la possibilité de faire des distributions
gratuites, et à l'Hôpital général celle de nourrir les six à sept mille
pauvres qu'en pouvait y loger. En même temps, il fit rendre un édit
portant qu'il serait établi dans chaque ville et bourg du royaume un
hôpital pour les pauvres malades, mendiants et orphelins[162]. En effet,
le soulagement des provinces ne pouvait être que le fait de la charité
locale; mais comme celle-ci était insuffisante, probablement faute de
ressources, elle fut obligée de recourir aux personnes riches et
généreuses de Paris. On vient de voir par quels accents touchants, par
quelles pressantes exhortations ceux à qui elle s'adressa lui servirent
d'interprètes. A ce cri parti du cœur: _Riches, courage!_ sans doute
d'abondantes aumônes répondirent. Là où le gouvernement était
impuissant, la charité chrétienne intervint, et, si elle ne soulagea pas
toutes les misères, elle en diminua du moins sur bien des points la
durée et l'intensité.

Ce qui avait fait surtout la fortune de Colbert, c'étaient ses
connaissances spéciales en matière de finances. Colbert ne l'avait pas
oublié, et, à peine investi de l'autorité, il prit une série de mesures
propres à ramener l'ordre et la probité dans cette partie si importante
de l'administration, où, depuis Sully, on ne vivait au contraire que de
désordre et d'expédients. Déjà, au mois de septembre 1661, peu de jours
après la chute de Fouquet, on avait créé un Conseil royal des finances
dont Colbert fit partie. Les décisions de ce Conseil, rédigées en forme
d'ordonnance, devaient être signées par le roi, qui le présidait
lui-même toutes les semaines[163]. Ce fut pour les financiers et les
comptables le signal et le point de départ d'un nouvel ordre de choses.
Les manœuvres des financiers ont déjà été suffisamment indiquées. Celles
des nombreux comptables qui prenaient part au maniement des finances
publiques n'étaient pas moins contraires à l'intérêt général. Sully
avait exigé qu'ils fissent connaître régulièrement le résultat de leurs
opérations au moyen d'un état qu'il avait dressé pour cet objet. Mais,
après lui, ils trouvèrent bientôt le moyen de s'en dispenser, gardèrent
les fonds en leur pouvoir le plus longtemps possible, afin de les
utiliser, et poussèrent la rapacité jusqu'à ne payer les dépenses
publiques que moyennant un escompte. Ce dut être une vive satisfaction
pour Colbert de faire cesser d'aussi criants abus. Impatient de mettre
un frein à l'insatiable avidité des comptables, il s'empressa de
révoquer l'hérédité et la survivance de tous les offices de finances,
afin de pouvoir supprimer ceux qui lui paraîtraient inutiles, exigea un
cautionnement des titulaires et les força de tenir un journal détaillé
de leurs opérations, les obligea à la résidence, sous peine de
destitution, sauf le cas d'une autorisation expresse du Conseil, assura
à l'État, d'après une ancienne loi qu'il remit en vigueur, la première
hypothèque sur les biens meubles et immeubles des comptables, et fixa à
9 deniers seulement, au lieu de 5 sous pour livre, leurs frais de
recouvrement. En même temps, Colbert imagina de se procurer d'avance le
montant des tailles en faisant souscrire aux receveurs généraux des
obligations à quinze mois qui se négocièrent à un taux modéré, expédient
très-naturel, très-licite, abandonné plus tard, mais auquel le premier
Consul s'empressa de revenir en 1801, avec sa sagacité accoutumée, à la
suite d'une crise financière plus terrible que celle dont Colbert avait
à réparer les désastres, et que le gouvernement emploie encore
aujourd'hui[164]. Enfin, les gabelles, les octrois et les autres droits
récemment rachetés furent affermés aux enchères publiques, après trois
publications, précaution indispensable pour empêcher les ignobles
trafics et les pots-de-vin, dans un temps surtout où ces sortes de
compositions, ruineuses pour le peuple, étaient pour ainsi dire passées
dans les mœurs[165].

Tout en travaillant à régler la quotité des revenus, Colbert s'occupait
donc du soin d'en assurer exactement la rentrée au Trésor, et d'en
surveiller la dépense. A cet effet, on tint d'abord trois registres. Sur
l'un, intitulé _Journal_, on portait toutes les ordonnances de dépense à
mesure qu'elles étaient signées au Conseil, ainsi que la recette
effectuée mois par mois au trésor royal; le second était appelé
_Registre des fonds_, et devait toujours indiquer les fonds disponibles
sur chaque nature de recettes; le troisième était le _Registre des
dépenses_, et mentionnait toutes les ordonnances de paiement délivrées
par le Conseil, suivant la nature de la dépense.

En 1667, on ne tint plus que deux registres.

Les ordonnances de dépense étaient d'abord signées par le secrétaire
d'État dans le département duquel la dépense était faite; celui-ci les
remettait à la partie prenante, qui les rendait au contrôleur général.
Ce dernier les signait après avoir indiqué sur quels fonds elles
seraient payées, et les donnait à signer au roi. Quand la somme
dépassait 300 livres, le roi mettait le mot _bon_, au-dessus de sa
signature. Enfin, lorsqu'une ordonnance était payable au porteur pour
affaires secrètes, le roi ajoutait de sa main en marge: _Je sçai
l'emploi de cette somme;_ c'est ce qu'on appelait _ordonnance de
comptant_. A la fin de chaque mois, Colbert présentait le
registre-journal au roi, qui arrêtait lui-même le montant de la
dépense[166].

Il a déjà été plus d'une fois question des ordonnances de comptant;
c'est un sujet qui comporte quelques détails, et sur lequel on vient de
voir que l'attention de Colbert s'était portée tout d'abord. Si la crise
financière de 1789 n'avait pas été le prétexte plutôt que la cause de la
révolution française; si cette révolution n'était pas sortie en quelque
sorte des entrailles mêmes de l'ancienne organisation sociale, on
pourrait dire que les ordonnances de comptant y ont puissamment
contribué en agrandissant sans cesse le déficit, grâce à la facilité
qu'elles donnaient au pouvoir de dérober à tout contrôle, tantôt les
plus ruineuses opérations, tantôt les plus folles dépenses. On lit dans
un édit de 1669: «Ces ordonnances, établies pour les dépenses secrètes
de l'État, les prests et affaires extraordinaires tolérez, et pour
suppléer dans les besoins pressants aux revenus ordinaires, ont donné
lieu à une infinité de pièces fausses et simulées, et il en a été
délivré, de 1655 à 1660, pour 385 millions, qui ont servi à consommer
criminellement tous les revenus[167].» Cent vingt ans plus tard, en
1779, Necker trouva le budget chargé pour 116 millions d'ordonnances de
comptant, et les réduisit d'une année à l'autre 12 millions[168]. On se
figure les abus que devait engendrer cette faculté laissée à un pouvoir
absolu de cacher à tous les yeux les motifs de dépenses aussi
considérables. Colbert fit bien adopter à ce sujet certaines
précautions; mais il ne détruisit pas le mal, parce que le mal était
inhérent à la forme même du gouvernement. En effet comment obtenir de
Louis XIV, qu'il soumît à la vérification de la Chambre des comptes les
états constatant toutes ses dépenses personnelles, ou les sommes énormes
annuellement employées pendant un certain temps à soudoyer le roi
d'Angleterre et les princes allemands? Colbert fit sans doute tout ce
qui était possible en obtenant que les ordonnances de comptant fussent
signées par le roi, après examen des motifs réels de la dépense. Une
fois acquittées, ces ordonnances devaient être brûlées tous les ans en
présence du roi lui-même, et remplacées par un _état de certification
collectif_, que la Chambre des comptes était autorisée à recevoir, comme
pièce de dépense, du garde du trésor royal. Tel est le mécanisme qui fut
adopté. Il ne sera pas sans intérêt maintenant de faire passer sous les
yeux du lecteur les pièces justificatives de cette curieuse
organisation financière. Les archives du royaume possèdent à ce sujet
des documents encore inédits auxquels, outre leur importance historique,
le nom même des personnages qui y figurent donne un nouveau prix.

L'état général des ordonnances de comptant pour l'année 1676 fut arrêté
par le roi à la somme de 2,232,200 livres, à Saint-Germain en Laye, le
20 décembre 1678.

D'après cet état, les appointements de Colbert s'élevaient à 55,500
livres, dont voici le détail[169].

  Pour ses appointements comme membre du Conseil royal.             4,000 liv.
  --               comme intendant du trésor royal.                10,000
  --               comme contrôleur général.                       14,000
  --               comme secrétaire d'Estat et des
                     commandements de Sa Majesté.                   7,000
  --               pour gratification extraordinaire a
                     raison de ses services.                       20,000
                                                                   _______
                          TOTAL.                                   55,500

  Au premier commis du sieur Colbert pour son cahier
   de frais à cause dudit trésor royal.                             6,000
  Au sieur Berrier, secrétaire du Conseil et des finances.         20,000
  Au sieur Desmarets, pour gratification[170].                     10,000
  Au comte de Saint-Aignan, pour gratification
   en considération de ses services.                               36,000

On ne s'explique pas pourquoi les appointements des membres du conseil,
des divers ministres, des présidents du Parlement et autres grands
fonctionnaires étaient portés sur les états du comptant. Au contraire,
les gratifications suivantes réclamaient impérieusement ce mode de
paiement. On les trouve inscrites, à divers chapitres, dans l'état du
comptant de 1677[171]:

  «Au sieur _de Vauban_, maréchal de camp aux armées du Roy, en
  considération de ses services et pour luy donner
  moïen de les continuer.                                       75,000 liv.

  «Au sieur _Berrier_, en considération de ses services, etc.   30,000

  «Au sieur _Lebrun_, premier peintre de Sa Majesté.            22,000

  «Aux sieurs _Despréaux_ et _Racine_, en considération
  de divers ouvrages auxquels ils travaillent, par ordre de Sa
  Majesté, à raison de 6,000 livres chacun[172].                12,000

  «A Mlle la marquise _de Montespan_, pour l'entretenement
  et nourriture des ducs de Mayenne et comte de Vexin,
  et des demoiselles de Nantes et de Tours, ensemble de
  leurs domestiques, train, suite, équipages, et ce pendant
  les six premiers mois de 1677.                                75,000

  «A _la même_, pendant les six derniers mois.                  75,000

  «Au sieur _Pélisson_, maistre des requestes, en considération
  de ses services.                                              75,000

  «Au sieur COLBERT, pour gratification, en considération
  de ses services et pour luy donner moïen de me les
  continuer[173].                                              400,000

Voici maintenant la forme dans laquelle les ordonnances de comptant
parvenaient généralement au garde du trésor royal.

Quelquefois, l'ordonnance mentionnait le nom de la partie prenante et le
motif de la dette[174]; mais c'était l'exception. D'ordinaire, ni le nom
ni le motif n'y figuraient.

     «Garde de mon trésor royal, M. Gédéon du Metz, payez comptant au
     porteur de la présente, pour affaires secrètes concernant mon
     service, dont je ne veux ici estre fait mention, la somme de... qui
     sera employée au premier acquit de comptant qui s'expédiera par
     certification à votre desharge.

  «Fait à ----, le
  «Sur la recepte générale des finances (_De la main du roi_), BON.
  De Tours. Paiement des six ---- LOUIS.
  premiers mois. _Au bas de la page:_ COLBERT.»



D'autres fois enfin, mais très-rarement, l'ordonnance de comptant était
accompagnée de pièces justificatives. En voici une de ce genre
fidèlement copiée sur l'original[175]:

     «Duveau, vous me ferez plaisir de donner à celuy qui vous randra ce
     billet deux cent louis d'or d'une debte que j'ay promis de payer,
     dans le commencement de ce mois y si ce quatriesme novembre
     1681[176].


     Signé: MARIE TERESE.

«_Et, au-dessous, de la main de la reine_:

«FAITES CELLA TOUTE A L'HEURE.»



Voilà quelle fut, depuis l'administration de Colbert jusqu'en 1789,
l'organisation de la comptabilité relative aux ordonnances de comptant.
On se figure les étranges abus que ces ordonnances devaient couvrir
avant lui, puisque l'ordre qu'il y introduisit n'était encore que du
désordre. Mais comment en eût-il été autrement? Les favoris, les
maîtresses du roi, et Colbert lui-même, trouvaient leur compte à ce que
le voile jeté sur une foule de dépenses ne pût être soulevé. Qu'on
ajoute à cela le besoin de cacher à tous les yeux où passaient les
sommes énormes affectées à l'achat des consciences. Or, dans le nombre
des ordonnances de comptant conservées aux archives du royaume, il en
est beaucoup qui ont eu évidemment cette destination, principalement à
l'étranger, en Angleterre, en Allemagne, dans les États de Hollande.
Tout en faisant la part des exigences de la politique, on est forcé de
convenir que les formes de comptabilité de l'ancien gouvernement
encourageaient et provoquaient de pareils abus. Le développement
immodéré que prirent les ordonnances de comptant aux deux époques que
j'ai citées en est une preuve. Mais il est des réformes qu'il n'est pas
donné à un seul homme d'accomplir, cet homme fût-il doué d'un
désintéressement inaccessible à toutes les influences de la famille, et
armé d'un pouvoir sans bornes. Chaque forme de gouvernement a,
d'ailleurs, des vices qui lui sont inhérents. Les ordonnances de
comptant, corollaire fatal, mais obligé, d'une monarchie absolue, ne
pouvaient disparaître qu'avec elle, et ce ne fut pas trop d'une nation
entière de réformateurs pour prévenir le retour des gaspillages auxquels
un des ministres les plus intègres de cette monarchie avait essayé de
porter remède dans la mesure et avec les tempéraments qu'on vient de
voir.



CHAPITRE IV.

     Négociations avec la Hollande, au sujet du droit de 50 sous par
     tonneau, établi en France sur les navires étrangers.--Causes de la
     prospérité commerciale de la Hollande vers le milieu du XVIIe
     siècle.--Bénéfices de la compagnie des Indes-Orientales de ce
     pays.--Motifs qu'avait eus Fouquet en rétablissant le droit de
     tonnage.--L'ambassadeur Van Beuningen vient à Paris pour diriger
     les négociations.--Ses prétentions sont combattues par Colbert.--Il
     obtient des concessions importantes.--Une compagnie du Nord, formée
     par Fouquet et soutenue par Colbert, est obligée de liquider.--Le
     droit de tonnage et l'_acte de navigation_.--Opinions d'Adam Smith
     et de Buchanan sur les mesures de ce genre.--Sans le droit de
     tonnage, la création d'une marine en France eût été
     impossible.--Premiers efforts de Colbert à ce sujet.--Il travaille
     seize heures par jour pendant toute la durée de son administration.


Cependant, la réforme des abus dont il vient d'être question n'empêchait
pas Colbert de suivre une négociation très-importante avec l'ambassadeur
extraordinaire des États de Hollande, Van Beuningen, diplomate
très-distingué, très-habile, dont le nom acquit plus tard une grande
célébrité. Il s'agissait pour les États de conclure un traité d'alliance
offensive et défensive avec la France, en prévision des éventualités de
leurs démêlés avec l'Angleterre; mais, en même temps, les Hollandais
demandaient expressément que la France rapportât cet édit de 1659, par
lequel il était interdit aux navires étrangers de faire le commerce
international et de cabotage dans ses ports, à moins de payer un droit
de 50 sous par tonneau, dont les nationaux étaient exempts, et la France
n'était nullement disposée à faire une pareille concession. Cette
négociation dura quatre ans, et l'on ne saurait se figurer la rare
patience et l'obstination imperturbable des ambassadeurs hollandais Van
Beuningen et Boreel, qui furent tour à tour chargés de la diriger.
L'histoire de leurs efforts, consignée en entier dans la correspondance
qu'ils entretinrent à ce sujet avec le grand-pensionnaire Jean de Witt,
est très-curieuse à étudier, et renferme d'excellentes leçons, même pour
les négociateurs de notre temps[177]. Avant d'en signaler les phases
principales, examinons rapidement quelle était alors la situation
commerciale de la Hollande. Cet aperçu aura, au surplus, son
opportunité, car l'établissement en France d'un droit de 50 sous par
tonneau sur les navires étrangers eut principalement pour cause
l'excessive prospérité à laquelle la Hollande était parvenue à cette
époque, et sa tendance à absorber le commerce de l'Europe, dont elle fit
seule, pendant longtemps tous les approvisionnements.

La situation des Provinces-Unies était en effet des plus brillantes vers
le milieu du dix-septième siècle; mais il ne faudrait pas croire, ainsi
qu'on l'a dit souvent, que leur prospérité ait commencé seulement en
1579, époque où elles secouèrent le joug de l'Espagne. En 1477, Philippe
de Bourgogne écrivait au Pape «que la Hollande et la Zélande étaient des
îles riches, habitées de peuples braves et guerriers, qui n'avaient
jamais pu être vaincus par leurs voisins et faisaient actuellement le
commerce sur toutes les mers[178].» Il y avait antérieurement, à Leyde,
à Amsterdam, des manufactures de laine renommées, et l'on voit, par un
édit de 1464, que le roi d'Angleterre, Édouard IV, interdit l'entrée de
ses États à toutes les productions, étoffes et manufactures de la
Hollande, de la Zélande et de la Frise[179]. La pêche du hareng et de la
morue, dont elle eut longtemps le monopole, procura à la Hollande des
gains immenses et donna à sa marine un essor prodigieux. Nés en quelque
sorte au milieu des mers, habitués dès l'enfance à toutes ses fatigues,
y vivant à moins de frais que les matelots des autres nations, les
Hollandais purent fixer leur fret à des conditions plus avantageuses, et
accaparèrent peu à peu tout le commerce de transport. Une lettre de
Colbert lui-même fournit, au sujet de l'importance de la marine
marchande hollandaise, à cette époque, un renseignement concluant. Le 21
mars 1669, ce ministre écrivit à M. de Pomponne, ambassadeur en
Hollande, que le commerce par mer se faisait en Europe avec vingt-cinq
mille vaisseaux environ; que, dans l'ordre naturel, chaque nation
devrait en posséder sa part suivant sa puissance, sa population et
l'étendue de ses côtes; mais que les Hollandais en ayant quinze à seize
mille, et les Français cinq ou six cents au plus, le roi employait
toutes sortes de moyens pour s'approcher un peu plus du nombre de
vaisseaux que ses sujets devraient avoir[180]. Quant aux bénéfices que
faisaient les Compagnies hollandaises dans leur commerce des Indes, ils
étaient considérables, et, suivant l'habitude, les étrangers les
grossissaient en raison du désir qu'ils avaient d'y participer. Le
commerce des Indes avait d'abord appartenu aux Portugais. A la fin du
XVIe siècle, les Hollandais et les Zélandais, qui jusqu'alors
s'étaient bornés à acheter de seconde main aux Portugais les
marchandises des Indes, résolurent d'aller les y chercher eux-mêmes. Les
fils d'un brasseur organisèrent cette expédition. En 1602, après
quelques mauvaises chances courageusement supportées, la Compagnie des
Indes-Orientales s'organisa au capital de 6,600,000 florins[181]. Vingt
ans après, en 1622, la Compagnie des Indes-Occidentales se forma au
capital de 7 millions de florins, divisé en actions de 6,000 florins.
Entre autres priviléges, les États de Hollande lui accordèrent un droit
de commerce exclusif sur la côte d'Afrique, dans toutes les îles situées
entre la mer du Nord et la mer du Sud, ainsi que dans les
Terres-Australes. La Compagnie avait en outre, comme celle des
Indes-Orientales, le droit de construire des forts, de faire des
alliances et d'établir des colonies. Environ quarante ans plus tard, les
Hollandais étaient les maîtres exclusifs du commerce des épiceries, ils
avaient de nombreux comptoirs dans les Indes, possédaient Java, les
Moluques, et le traité de Munster leur garantit la propriété de ces
avantages au préjudice des Espagnols et des Portugais, qui en avaient
joui avant eux[182]. Cependant, la fortune financière des deux
Compagnies, éprouva des destins bien différents. La dernière créée,
celle des Indes-Occidentales, ne s'était soutenue pendant quelque temps
que grâce aux ressources qu'elle tirait du Brésil. Dépossédée de cette
contrée, ses affaires déclinèrent, et elle se trouva obligée, en 1665,
de liquider à des conditions désastreuses pour ses actionnaires et ses
créanciers. Mais il n'en fut pas de même de la Compagnie des
Indes-Orientales. De 1605 à 1648, son dividende annuel s'éleva une fois
à 62 1/2 pour 100, et fut en moyenne de 22 pour 100. Dans la période de
1649 à 1684, qui comprend l'administration de Colbert, la moyenne
descendit, à cause de la guerre, à 17 1/2 pour 100[183]. Quoi qu'il en
soit, c'était là un magnifique résultat, qui procurait ensuite des
profits considérables à la Hollande entière par l'exportation qu'elle
faisait des produits des Indes. Il était donc très-naturel que la
France, avec l'immense développement de ses côtes maritimes, avec sa
population dix fois plus forte, se trouvant d'ailleurs dans des
conditions de climat plus heureuses et dans une position plus centrale
que la Hollande, lui enviât sa prospérité, ses riches Compagnies, ses
possessions lointaines, mais surtout sa marine, à laquelle la Hollande
devait tout cela[184].

L'établissement du droit de 50 sous par tonneau n'eut pas d'autre cause,
mais elle suffisait pour que la France, une fois entrée dans cette voie,
y persévérât résolument. Ce droit, on l'a déjà vu, avait été établi par
Fouquet, qui s'était borné, du reste, à remettre en vigueur d'anciens
règlements publiés par Henri IV et tombés depuis en désuétude[185].
C'était en 1659. Frappé de plus en plus des envahissements de la marine
hollandaise, le gouvernement français rendit, à la date du 15 mars, un
arrêt par lequel il était défendu d'importer les marchandises sur des
navires étrangers, sauf des permissions provisoires qui seraient
retirées dès que les nationaux posséderaient un nombre de navires
suffisant pour les besoins du commerce extérieur et du cabotage. Un
arrêt du 31 mars fixa le prix de ces permissions à 50 sous par tonneau.
Enfin, un nouvel arrêt, daté du 20 juin, compléta les précédents, en
supprimant la formalité des permissions et en assujettissant au droit de
50 sous tous les navires étrangers qui aborderaient dans les ports de
France pour y faire le commerce d'importation, d'exportation ou de
cabotage[186].

A ce coup qui l'atteignait dans ses intérêts les plus chers, la Hollande
s'alarma, et résolut d'envoyer son diplomate le plus habile, Conrard Van
Beuningen, à la cour de France en qualité de ministre extraordinaire,
pour y négocier le traité d'alliance offensive et défensive, avec ordre
de ne rien négliger dans le but de faire révoquer l'édit relatif au
nouveau droit. Cet ambassadeur arriva à Paris au mois de novembre 1660.
La situation dans laquelle il allait se trouver était des plus
délicates. Depuis 1648, époque du traité de Munster, une grande froideur
régnait entre les deux cours. Le gouvernement français surtout n'avait
pas oublié les obstacles qu'avaient apportés à la conclusion de ce
traité les États de Hollande, jaloux, non sans motifs, de son
agrandissement, craignant toujours de voir la France s'établir à leurs
portes, et il en avait gardé une rancune qu'on ne se donnait pas même la
peine de déguiser. D'un autre côté, l'ambassadeur de Hollande venait
avec le plus vif désir de faire annuler une mesure très-populaire à la
cour, où l'on était tellement honteux de la faiblesse de notre marine,
comparativement à celles de la Hollande et de l'Angleterre, qu'on
songeait dès lors à la relever par tous les moyens. Cependant, il y
avait de part et d'autre des motifs puissants pour s'entendre. A cette
époque, et dans la situation politique des deux pays, un traité
d'alliance offensive et défensive leur était également avantageux, mais
il l'était principalement pour la Hollande, dont le grand-pensionnaire,
Jean de Witt, avait d'autant plus à redouter l'animosité de l'Angleterre
qu'il existait déjà, au sein même des États, un parti puissant prêt à
profiter de ses moindres embarras pour le compromettre et le renverser
du pouvoir.

Les négociations s'ouvrirent sur ces dispositions réciproques. Dès le
début de la correspondance à laquelle elles donnèrent lieu entre Jean de
Witt et Van Beuningen, celui-ci constate les retards qu'éprouvait sa
présentation au cardinal Mazarin, encore vivant à cette époque, et les
mauvais souvenirs laissés à la cour de France par la conduite de la
Hollande au congrès de Munster. Malgré les réclamations des provinces de
Guyenne et de Bretagne, dont le droit de 50 sous diminuait sensiblement
les bénéfices en éloignant les Hollandais de leurs ports, Van Beuningen
mandait que l'édit s'exécutait partout, et que le surintendant lui avait
paru très-décidé à le maintenir[187]. Il faisait connaître en même temps
qu'à Dieppe, à la suite d'une émotion populaire, on avait pillé la
maison d'un receveur du droit de tonneau. Le soulèvement était arrivé à
l'occasion de deux bâtiments hollandais chargés de grains qui, après
avoir essayé de décharger sans payer le droit, avaient passé outre dès
qu'on le leur eut refusé; mais le roi avait donné ordre d'instruire
contre les coupables, et quelques-uns avaient été punis de mort[188].
Les États de Hollande s'étaient d'abord flattés d'obtenir l'abolition
entière du droit; mais, quand leur ambassadeur connut mieux les
dispositions de la cour de France, quand il vit ce qui s'était passé à
Dieppe, et que les sollicitations des députés de la Bretagne et de la
Guyenne n'avaient pu obtenir même une simple diminution, il comprit
toutes les difficultés de sa mission, et informa son gouvernement que
les obstacles et les retards qu'éprouverait la conclusion du traité
viendraient principalement des prétentions relatives au droit de 50 sous
par tonneau. Quoi qu'il en soit, il ne laissa pas de faire valoir avec
force et à diverses reprises les motifs par lesquels il prétendait
justifier les réclamations des États. Ces motifs étaient de plusieurs
natures. Le ministre plénipotentiaire de Hollande faisait d'abord
observer que l'édit sur les droits de navigation constituait une
innovation tellement ruineuse pour les habitants des Provinces-Unies
que, si l'on y persévérait, son gouvernement ne pourrait s'empêcher
d'adopter des mesures rétorsionnelles au préjudice des Français; que
déjà l'Angleterre avait pris ce parti[189], et que certainement les
États de Hollande ne manqueraient pas de la suivre dans cette voie, si
toutefois ils ne jugeaient pas plus à propos d'augmenter
considérablement les droits sur les vins, les fruits, le sel, et
généralement sur tous les objets importés de France; qu'au surplus
l'impôt de 50 sous par tonneau allait directement contre le but qu'on
s'était proposé, puisqu'il avait donné lieu aux remontrances de toutes
les villes de France, qui se plaignaient évidemment dans leur propre
intérêt et non pour être agréables à la Hollande; et enfin, qu'à
supposer qu'il en résultât quelque avantage pour la France, le mauvais
effet qu'il produisait dans les esprits des deux peuples devait être
pris en sérieuse considération au moment où il était question de signer
un nouveau traité d'étroite alliance. Van-Beuningen ajoutait que la
France avait grand tort d'envier aux sujets des Provinces-Unies le
commerce de transport dont ils étaient en possession; qu'à la vérité ce
commerce était considérable, mais que les bénéfices n'en pouvaient être
comparés à ceux que les Français faisaient sur leurs fruits et leurs
denrées, le fret étant descendu à si bas prix que les armateurs ne
tiraient pas de leurs navires l'intérêt de l'argent qu'ils y avaient
dépensé. Mais un point sur lequel il insistait principalement, c'était
la menace de représailles, et il allait jusqu'à dire en finissant que
les États, dans le légitime désir qu'ils avaient de voir les relations
commerciales des deux peuples rétablies sur leurs anciennes bases, ne se
contenteraient pas de prohiber les manufactures et les fruits de France,
mais qu'ils engageraient les princes allemands à leur expédier des vins
du Rhin qu'on pourrait avoir, en diminuant quelque peu les droits
d'entrée, au même prix que ceux de France, ce qui ferait pour notre
nation une perte réelle de 8 millions tous les ans[190].

Telles étaient les raisons que les États de Hollande faisaient valoir
avec instance, par l'intermédiaire de leur représentant, pour obtenir la
suppression du droit de 50 sous par tonneau, sans que ni les conférences
que celui-ci avait avec les commissaires du gouvernement français, ni
les notes et les mémoires qu'il leur fournissait, lui eussent donné le
moindre espoir de réussir, lorsque la disgrâce du surintendant éclata.
Peu de jours après, Van Beuningen écrivait que «cette disgrâce lui
donnait quelque espoir par rapport au droit de tonneau[191].» Mais son
illusion ne fut pas de longue durée. A quelque temps de là, il vit bien,
au contraire, que les chances étaient devenues moins favorables que
jamais. Colbert avait succédé à Fouquet dans la direction des
négociations, et, parmi les moyens qui lui semblèrent le plus propres à
donner à la France une marine proportionnée à son importance
territoriale et politique, l'impôt de 50 sous par tonneau sur tous les
navires étrangers qui fréquenteraient nos ports lui parut un des plus
efficaces. On vient de voir les arguments un peu spécieux de la
Hollande. A cela, Colbert objectait, avec beaucoup de sens, qu'il ne
fallait pas faire trop d'attention à tous ces beaux raisonnements, par
le motif que l'intention du roi étant d'engager ses sujets à se livrer à
la navigation, l'impôt établi sur les bâtiments étrangers y
contribuerait fortement; que déjà plusieurs bâtiments français avaient
été construits; qu'au surplus, il convenait au moins d'attendre quelque
temps pour savoir si le droit de tonneau causerait au commerce et à la
navigation des Hollandais tout le préjudice dont se plaignaient d'avance
les commissaires des États; que, dans tout état de cause, on devait
laisser au roi la facilité de faire l'essai d'un projet ne tendant à
rien moins qu'à rétablir la navigation ruinée de son royaume; et
qu'enfin, comme dans les règlements concernant le commerce des États,
LL. HH. PP.[192] ne consultaient que l'intérêt de leurs peuples, sans se
soucier de celui des autres, il était naturel que le roi de France eût
une égale liberté[193]. Il semble, d'après cette réponse de Colbert, que
les prétentions des commissaires hollandais auraient dû être
complétement repoussées. Mais il n'en fut pas tout à fait ainsi. Comme
il arrive souvent dans les négociations de ce genre, l'intérêt politique
du moment l'emporta. Dans le _Traité d'amitié, de confédération, de
commerce et de navigation_, qui fut signé le 27 avril 1662, à Paris,
entre la France et les Provinces-Unies des Pays-Bas, celles-ci furent
autorisées, par article séparé, à ne payer le droit de 50 sous qu'une
fois par chaque voyage, en sortant des ports du royaume, et non en y
entrant. En outre, le droit fut réduit de moitié pour les navires qui
sortiraient chargés de sel; et il fut convenu que, si les États
trouvaient à propos de mettre une semblable imposition sur les navires
étrangers, elle ne pourrait excéder, à l'égard des Français, celle que
les sujets de la Hollande paieraient dans nos ports[194].

En réalité, le traité de 1662 consacrait, pour les Hollandais, une
réduction de moitié dans tous les cas, parce qu'ils ne voyageaient
jamais sur l'est, et des trois quarts du droit pour les navires qui
chargeraient du sel français, beaucoup plus estimé que celui de
Portugal, le seul pays qui en fournît alors des quantités un peu
considérables. Cependant, tout en s'applaudissant du traité, les
Hollandais n'étaient qu'à moitié satisfaits, et ce qu'il laissait
subsister du droit de tonnage leur était un grand sujet de déplaisir.
L'article séparé portait, il est vrai, qu'un jour peut-être le roi
pourrait, sur les remontrances des États, abolir entièrement le droit.
Mais c'était là un engagement sans importance, admis dans l'article par
la France uniquement pour sauver l'amour-propre du ministre
plénipotentiaire de la Hollande. Doué comme il l'était d'une
clairvoyance et d'une expérience consommées, celui-ci ne le prit que
pour ce qu'il valait. On peut s'en convaincre par ce passage de la
lettre qu'il écrivit au grand-pensionnaire, le jour même de la signature
du traité.

     «Il faudra bien du temps et bien de la prudence pour désabuser et
     convaincre M. Colbert, qui est un vrai financier, et tout rempli du
     projet d'accroître la navigation des sujets de ce royaume, s'il est
     possible, outre qu'il est le seul à qui on s'en rapporte sur cet
     article[195].»

Une fois le traité signé, Van Beuningen retourna en Hollande, laissant à
Paris l'ambassadeur Borcel. Celui-ci avait alors pour mission expresse
de hâter le plus possible l'échange des ratifications du nouveau traité,
et de poursuivre l'abolition intégrale du droit sur les navires
étrangers. En même temps, il devait mettre tout en œuvre pour faire
lever l'interdiction qui fermait, depuis quelques années, la France aux
huiles de baleine étrangères, par suite du privilège exclusif concédé à
une Compagnie du Nord, œuvre de Fouquet, la seule qui lui eût survécu
avec le droit de 50 sous par tonneau. L'ambassadeur Borcel n'épargna ni
soins ni démarches pour atteindre ce triple but; mais, à peine le traité
signé, les dispositions du gouvernement français vis-à-vis de
l'Angleterre parurent changer, et dix-huit mois se passèrent sans que la
Hollande pût obtenir l'échange des ratifications. Quant au droit de 50
sous par tonneau, Colbert resta inébranlable. Bien plus, au lieu de
revenir sur ce qui était, il songeait de plus en plus à en tirer parti,
dans l'intérêt du commerce, et l'ambassadeur de Hollande se plaignait
amèrement de ce que les sujets des États étaient par tout exposés à
toute sorte de difficultés et de vexations, dans la vue de les rebuter
et de les obliger ainsi, indirectement, à ne plus fréquenter les ports
de France[196]. Une autre fois, il écrivait:

     «On remue ciel et terre ici pour ôter aux étrangers la navigation
     et le commerce, et faire passer l'une et l'autre aux sujets du roi.
     Ainsi chacun doit veiller à ses propres intérêts. Il n'y a pas de
     sujet de chagrin et de peine qu'on ne fasse aux sujets de LL. HH.
     PP. sous prétexte de ce droit de tonneau; cependant, tant que le
     traité ne sera pas ratifié, toutes mes plaintes seront
     inutiles[197].

Une de ces difficultés provenait du jaugeage des navires. Souvent, des
contestations avaient lieu à ce sujet, et les Hollandais se plaignaient
avec raison d'être obligés d'aller plaider à cinquante ou soixante
lieues de leur navire. De là des observations sans cesse renaissantes de
la part de l'ambassadeur; mais, ajoute-t-il, «pour toute conclusion, on
me renvoye toujours auprès de M. Colbert, auprès duquel il est assez
difficile de réussir dans toutes les affaires qui intéressent les
finances[198].» Pourtant, la France n'était pas guidée dans cette
affaire par un intérêt fiscal, car le droit de 50 sous ne rapportait
guère que 600,000 livres; mais, suivant l'ambassadeur, il avait porté un
coup mortel au commerce et à la navigation de la Hollande[199].

     «Ce malheureux droit de tonneau, écrit-il encore le 18 mai 1663,
     est de l'invention d'un homme dont on condamne presque toutes les
     actions; mais il paraît que celle-ci est profitable: c'est pourquoi
     on la maintient.»

Quant à la Compagnie du Nord, l'ambassadeur de Hollande eut la
satisfaction de la voir se dissoudre d'elle-même et tout naturellement.
«Elle va _à reculons_,» dit-il avec un plaisir visible dans une de ses
lettres. Il est vrai que la Compagnie faisait tout ce qu'il fallait pour
cela, car, malgré le privilége dont elle jouissait, ou plutôt à cause de
ce privilége même, l'huile et les fanons de baleine se vendaient
beaucoup plus cher en France qu'avant sa création. Bientôt, la moitié de
son capital fut englouti, et elle sollicita pour toute faveur de
renoncer au privilége qu'on lui avait concédé, à condition qu'on
mettrait une imposition à son profit sur les huiles et fanons de baleine
jusqu'à l'entier recouvrement des pertes qu'elle avait faites. C'était
un exemple frappant et curieux à étudier des abus que traînent presque
toujours à leur suite les priviléges et les protections.
Malheureusement, il passa inaperçu, et la même faute amena bien souvent
encore, sous l'administration de Colbert, d'aussi fâcheux résultats.

Telle fut la première négociation importante à laquelle Colbert eut à
prendre part. Un acte qui a une grande analogie avec l'édit de Fouquet
concernant les navires étrangers, le fameux _Acte de Navigation_ du
Long-Parlement, a été diversement apprécié par deux hommes fort
compétents, et professant tous deux les principes économiques les plus
libéraux, Adam Smith et Buchanan. Adam Smith a dit à ce sujet que, les
moyens de défense de la Grande-Bretagne dépendant surtout du nombre de
ses vaisseaux et de ses matelots, c'est avec raison que l'Acte de
Navigation avait cherché à donner aux vaisseaux et aux matelots anglais
le monopole de la navigation de leur pays par des prohibitions absolues
en certains cas, et par de fortes charges dans d'autres, sur la
navigation étrangère. Il est vrai, dit-il, qu'en diminuant le nombre des
vendeurs, auxquels il fermait expressément tous les ports de la
Grande-Bretagne, l'Acte de Navigation diminuait nécessairement celui des
acheteurs, ce qui exposait les Anglais, non-seulement à acheter plus
cher les marchandises étrangères, mais encore à vendre celles du pays
meilleur marché que s'il y avait une parfaite liberté de commerce.
Néanmoins, la sûreté de l'État étant d'une plus grande importance que sa
richesse, l'Acte de Navigation paraît au célèbre économiste, le plus
sage peut-être de tous les règlements de commerce de l'Angleterre[200].
D'un autre côté, un des plus célèbres commentateurs de Smith, Buchanan,
a fait observer à ce sujet, qu'il y avait de grands motifs de mettre en
doute la sagesse d'une mesure qui portait une aussi grave atteinte à la
liberté naturelle du commerce; que d'autres États pourraient avoir
recours aux mêmes moyens, et, se trouvant exclus de la navigation de la
Grande-Bretagne, l'exclure à leur tour de leur navigation; qu'avec un
système de liberté universelle, toutes les nations prendraient part à la
navigation de la Grande-Bretagne, qui participerait à son tour à la
navigation générale du monde. Il y avait donc lieu de se demander si les
chances d'acquérir une grande puissance navale ne seraient pas aussi
favorables avec le principe de la liberté de la navigation qu'avec un
système de restriction[201].

Tout en admettant avec Buchanan que l'Acte de Navigation portait en
effet atteinte à la liberté naturelle du commerce, il est permis
d'examiner si l'économiste écossais n'a pas jugé cette question plus
nettement et d'un point de vue plus pratique que son commentateur. Ce
qui est certain, c'est qu'à l'époque où l'Acte de Navigation fut adopté
par le Long-Parlement, la Hollande faisait presque tout le commerce de
l'Angleterre, et que, par le fait seul de la publication de l'Acte, ce
commerce passa forcément aux mains des Anglais. On objecte que toutes
les nations pourraient prendre de pareilles mesures; mais la preuve que
cela ne se peut pas, c'est que cela n'a pas été fait. Il y avait là
d'ailleurs une raison dominante: c'est que ni l'Angleterre, ni la France
ne pouvaient consentir à rester sans marine à côté de la Hollande qui
comptait alors près de vingt mille navires. Les raisons alléguées par
Adam Smith en faveur de l'Acte de Navigation s'appliquent donc aussi à
l'édit dont Colbert combattit la révocation, et s'y appliquent avec
d'autant plus de force que la marine française était alors,
comparativement à celle de l'Angleterre, dans le plus triste état[202].
Au surplus, l'édit concernant les navires étrangers était loin de
procéder d'une manière aussi exclusive que l'Acte de Navigation.
Celui-ci défendait à tous les bâtiments dont les propriétaires et les
trois quarts de l'équipage ne seraient pas sujets de la Grande-Bretagne,
de commercer dans les établissements et colonies de cette nation, ou de
faire le cabotage sur ses côtes, sous peine de confiscation du bâtiment
et de la cargaison. D'autres articles défendaient l'importation d'un
très-grand nombre de marchandises encombrantes autrement que par des
navires appartenant à des sujets de la Grande-Bretagne, et l'un de ces
articles spécialement dirigé contre la Hollande, qui était alors
l'entrepôt général de l'Europe, portait qu'un certain nombre d'objets
encombrants ne pourraient être importés, même par les bâtiments de la
Grande-Bretagne, de tout autre pays que de celui qui les produisait, et
cela sous peine de confiscation. Enfin, le poisson salé de toute espèce,
les fanons, l'huile et la graisse de baleine, quand la pêche et la
préparation n'en avaient pas été faites à bord des bâtiments de la
Grande-Bretagne, ne pouvaient être importés sans payer un double droit
de douane. En France, au contraire, rien d'aussi absolu, d'aussi
exclusif: notre marine était dans l'enfance, nos ports n'étaient fermés
à personne, et les Hollandais, après les diminutions de tarif que la
France leur avait accordées par le traité du 27 avril 1662, pouvaient
fort bien, grâce à l'économie de leur navigation, continuer à fréquenter
nos ports. Mais on ne se résigne pas à partager ce que l'on a possédé
exclusivement pendant longtemps. Faute de comprendre les justes
exigences du gouvernement français et les nécessités de sa position, les
Hollandais traversèrent ses projets de tout leur pouvoir. De là, aigreur
dans les relations diplomatiques, représailles de tarif, guerres
fatales pour la France et la Hollande, qu'elles finirent par épuiser.
Après avoir vécu dans une paix parfaite avec la Hollande depuis 1579
jusqu'à 1659, époque de l'établissement du droit de 50 sous par tonneau,
la France, dit-on, a été ensuite en guerre avec elle pendant cinquante
ans[203]. La guerre de 1672, je le prouverai plus loin par des textes
officiels, eut une cause plus immédiate; mais, le droit de tonnage y
eût-il aussi contribué, la France pouvait-elle rester toujours
stationnaire et sans marine, entourée, comme elle l'était, de voisins
dont la marine tendait à devenir plus puissante d'année en année? Dans
la position géographique qu'elle occupe, sous le charme des idées de
conquête et d'agrandissement qui fermentaient alors dans toutes les
têtes, commandée par un roi jeûne, ambitieux de renommée, et entouré de
ministres qui ne cherchaient que des occasions d'acquérir de la gloire à
lui fournir, enfin, avec ce mirage continuel des colonies, où d'immenses
richesses semblaient alors réservées à quiconque voulait seulement aller
les prendre, une pareille infériorité était intolérable pour la France,
et l'on conçoit fort bien que Colbert _remuât ciel et terre_ pour en
sortir au plus tôt et à tout prix. Ce fut le malheur de Jean de Witt et
de la Hollande de n'avoir pas fait la part de cet entraînement et de ces
besoins. Erreur funeste qui fit répandre bien du sang et des larmes!
Mais alors, à l'issue des négociations du traité de 1662, où plutôt à
l'échange des ratifications de ce traité, vers la fin de l'année 1663,
on était loin de prévoir tant de désastres. De plus en plus indisposés
contre l'Angleterre, dont l'Acte de navigation avait porté un coup fatal
à leur commerce, les Hollandais entrevoyaient bien dans un avenir peu
éloigné la possibilité d'une guerre avec cette puissance; toutefois, ils
l'attendaient sans crainte, comptant sincèrement sur le concours de la
France. Quant à Louis XIV, après avoir signé le traité d'alliance
offensive et défensive avec la Hollande, il se retournait secrètement
vers l'Angleterre, et le but principal de sa politique semble avoir été,
dans cette période de son règne, de mettre les marines des deux nations
aux prises; et de les faire battre l'une par l'autre au profit de la
marine française, au rétablissement de laquelle il apportait déjà tous
ses soins[204].

En attendant, Colbert travaillait, avec cette ardeur infatigable qui a
été l'un des traits les plus distinctifs de son caractère, à réformer
toutes les parties vicieuses de l'administration. _Labor improbus omnia
vincit_, a dit le poëte; cela a surtout été vrai pour ce ministre. En
effet, une volonté ferme, énergique, de faire le bien, une tendance
très-prononcée vers l'unité et l'égalité, autant que l'unité et
l'égalité étaient possibles au dix-septième siècle, une exactitude
irréprochable dans ses engagements, enfin seize heures par jour d'un
travail assidu pendant tout le temps qu'il a été ministre, voilà
peut-être ses principaux titres aux honneurs et au pouvoir pendant sa
vie, à la gloire qui entoure son nom depuis qu'il est mort. Sévère comme
il l'était pour lui-même, on conçoit qu'il fût exigeant envers ses
commis. Été et hiver, son neveu Desmarets travaillait avec lui dès sept
heures du matin. Un jour, il n'arriva qu'à sept heures un quart, et
Colbert, sans lui parler, le mena vers la pendule. «Mon oncle, lui dit
Desmarets, il y a eu hier au château un bal qui a duré fort tard, et les
Suisses m'ont fait attendre un quart d'heure.--Il fallait vous présenter
un quart d'heure plus tôt,» répondit Colbert, et tout fut dit; mais il
est probable que la leçon ne fut pas perdue[205]. On vient de voir les
mesures qu'il adopta pour la restauration des finances et pour doter la
France d'une marine en rapport avec son rang et sa population. Mais,
avec lui, chaque journée apportait sa tâche, et nous allons assister à
d'autres réformes tout aussi importantes, parmi lesquelles figureront en
première ligne, celles du tarif des douanes, tant intérieures
qu'extérieures, des codes, des règlements sur les eaux et forêts. En
même temps, l'ouverture du canal de Languedoc, la création des
Compagnies des Indes orientales et occidentales, d'une nouvelle
Compagnie du Nord, la réorganisation des consulats, les encouragements
donnés aux manufactures, au commerce, à la marine, aux lettres, aux
beaux-arts, les constructions de Versailles, réclameront ses soins; et
si des objections peuvent être faites au système qu'il crut devoir
adopter relativement aux compagnies privilégiées, à l'amélioration des
manufactures et au commerce des grains, jamais, depuis cette époque, il
est permis de le dire, ni la marine, ni les lettres, ni les beaux-arts
n'ont brillé en France d'un plus vif éclat.



CHAPITRE V.

     Portrait et caractère de Colbert d'après Guy-Patin, Mme de
     Sévigné, M. de Lamoignon, etc., etc.--Il devient le confident
     intime de Louis XIV (1663).--Lettre de ce roi à Colbert au sujet de
     M. de Montespan.--Colbert poursuit ses réformes.--Réduction des
     dettes communales.--Abus commis par les maires et
     échevins.--Troubles en Bourgogne au sujet de la réduction des
     dettes (1664).--Usurpation et vente des titres de
     noblesse.--Mesures prises par Colbert pour réprimer ces
     abus.--Modification du tarif des douanes (1664).--Colbert aurait
     voulu soumettre la France entière à un tarif uniforme.--Résistances
     qu'il éprouve.--La _douane de Valence_.--Promulgation du tarif de
     1664.--Organisation douanière du royaume par suite de l'adoption de
     ce tarif.


Tous les portraits de Colbert le représentent avec des sourcils épais,
un regard austère, des plis de front redoutables. Son accueil froid et
silencieux était l'effroi des solliciteurs les plus intrépides[206].
C'était un homme de marbre, _vir marmoreus_, selon Guy-Patin. Un autre
contemporain a dit de lui: «Il est homme sans _fastidie_, sans luxe,
d'une médiocre dépense, qui sacrifie volontiers tous ses plaisirs et
divertissements aux intérests de l'Estat et aux soins des affaires. Il
est actif, vigilant, ferme et inviolable du côté de son devoir, qui
témoigne n'avoir pas grande avidité pour les richesses, mais une forte
passion d'amasser et de conserver les biens du roi[207].» Un jour, cette
Mme Cornuel, qui s'était fait une réputation par son esprit au milieu
de la société la plus spirituelle, entretenait Colbert de ses affaires
sans pouvoir obtenir une réponse. «_Monseigneur_, s'écria-t-elle enfin,
piquée au vif de ce silence, _faites-moi au moins signe que vous
m'entendez_[208]. Mme de Sévigné appelait Colbert le _Nord_, et
tremblait à la seule idée de lui demander une audience[209]. Pourtant,
elle s'y résignait quelquefois, et un jour que, bravant son abord
glacial, elle vint lui recommander son fils avec cette chaleur un peu
verbeuse sans doute qu'elle apportait dans ses affections de famille,
elle sortit à moitié satisfaite de n'avoir obtenu de lui que ces mots:
_Madame, j'en aurai soin_[210]. Une autre fois, Mme de Sévigné
invitait spirituellement Mme de Coulange, qui sollicitait une
intendance pour son mari, à prier le roi, si elle voulait réussir, _de
la faire parler à M. Colbert_. Dans l'appréciation qu'il a laissée du
caractère de ce ministre, un de ses plus illustres contemporains, le
premier président de Lamoignon, a dit que c'était un des esprits du
monde les plus difficiles pour ceux qui n'étaient ni d'humeur ni d'état
à lui être entièrement soumis.

     «Cela vient, dit M. de Lamoignon, plutôt de son humeur que d'aucune
     mauvaise volonté; mais cette humeur est capable de produire de bien
     mauvais effets; car il la suit entièrement et il se fortifie dans
     ses défauts par ses bonnes qualités, et, comme il est plein de la
     connoissance des services qu'il rend, lesquels sont en effet
     très-grands, et tels que je crois qu'il n'y a personne qui pût
     travailler avec plus d'application, avec plus de fidélité et de
     capacité, et même avec plus de succès, pour dégager les finances du
     roi, pour en ôter les abus et y établir un ordre excellent, cette
     connoissance lui fait croire que tout ce qui ne suit pas ses
     sentiments est mauvais, qu'on ne peut le contredire sans ignorance
     ou sans malignité, et il est si persuadé que toute la bonne
     intention est chez lui qu'il ne peut pas croire qu'il s'en puisse
     trouver chez les autres, à moins qu'ils ne se rangent entièrement
     de son avis. C'est ce qui le porte à vouloir trop fortement ce
     qu'il veut, et à employer toute sorte de moyens pour parvenir à la
     fin qu'il s'est proposée, sans considérer que bien souvent les
     moyens sont tels qu'ils peuvent rendre mauvaise la meilleure fin du
     monde. Son humeur et son habileté le portent aussi à conduire
     toutes choses despotiquement, et, comme il n'a pas été dans les
     compagnies réglées, où on apprend à déférer aux sentiments des
     autres et à régler sa conduite et son propre jugement sur le
     secours de ceux avec lesquels on travaille, il veut tout décider et
     tout emporter par sa seule autorité, sans se concerter avec ceux
     qui ont titre et caractère pour juger des objets dont il s'agit; au
     contraire, ce sont ceux-là dont il est le plus éloigné de prendre
     conseil, parce que ce seroit comme un partage d'autorité qu'il ne
     peut souffrir; et cette même disposition le jette dans une autre
     extrémité qui paroît d'abord bien opposée, mais qui procède du même
     principe et que j'ai retrouvée dans plusieurs personnes du morne
     caractère: c'est d'être très-susceptible des différentes
     impressions que ses valets et ceux qui sont entièrement soumis à
     ses ordres lui veulent donner. La défiance et les soupçons suivent
     presque toujours ces dispositions-là; aussi, je n'ai vu personne
     qui en soit plus susceptible[211].»

Cependant, cet homme si difficile et si rude, à l'abord glacial, aux
manières austères et dures, avait été obligé, pour se raffermir au
pouvoir, où il s'étonnait sans doute encore lui-même d'être arrivé, de
se prêter aux plus intimes confidences du roi, de servir, de favoriser
ses amours. Au mois d'août 1663, Louis XIV était l'amant heureux, mais
discret, de Mlle de La Vallière. Dans un voyage qu'il fit alors en
Lorraine, il écrivit à Colbert le billet suivant:

     «...Rendés les lettres que je vous envoie et particulièrement celle
     où il n'i a rien dessus, qui s'adresse à la personne que je vous ai
     recommandée en partant; vous m'entendes bien[212].»

Plus tard, chaque fois que Mlle de La Vallière voulait cacher les
résultats de cette faiblesse qui faisait tout à la fois son bonheur et
sa honte, il fallait que le ministre de Louis XIV intervînt. Puis, quand
les jours du remords et du désespoir arrivèrent, et que, désolée,
inconsolable de la faveur chaque jour plus évidente de sa rivale,
Mlle de La Vallière se retira pour la première fois dans un couvent
de Chaillot, ce fut Colbert, Mme de Sévigné nous l'apprend, que le
roi chargea de la ramener à Versailles[213]. Enfin, voici une autre
lettre de Louis XIV à Colbert, qui fait voir quel rôle indigne d'eux les
mauvaises passions du roi imposaient parfois à ses ministres.

           «Saint-Germain-en-Laye, le 15 juin 1678.

     «Monsieur Colbert, il me revient que Montespan se permet des propos
     indiscrets. C'est un fou que vous me ferez le plaisir de suivre de
     près, et, pour qu'il n'ait plus de prétexte de rester à Paris,
     voyez Novion, afin qu'il se hâte au Parlement.

     «Je sais que Montespan a menacé de voir sa femme, et, comme il en
     est capable et que les suites seroient à craindre, je me repose
     encore sur vous pour qu'il ne parle pas. N'oubliez pas les détails
     de cette affaire, et surtout qu'il sorte de Paris au plus tôt.

     «Louis[214].»

Et Colbert fit sans doute ce que Louis XIV demandait. Ne blâmons pas
trop néanmoins cette condescendance d'un des ministres les plus austères
qui aient occupé le pouvoir, pour les faiblesses du roi; ne la jugeons
pas surtout avec les idées du XIXe siècle. Pour que Louis XIV se soit
montré dans un carrosse où se trouvaient avec lui Marie-Thérèse,
Mlle de La Vallière et Mme de Montespan, pendant que le peuple
disait tout bas en les voyant passer; _Voilà les trois reines_[215];
pour qu'il ait fait légitimer tous ses enfants naturels par le
Parlement, il faut qu'il ait eu, jusqu'à un certain point pour complices
les idées et les mœurs de son temps. On ne passe pas, d'ailleurs, sans
périls d'une situation précaire, comme l'avait été celle de la royauté
sous la Fronde, à une souveraineté sans limite et sans contrôle. Qu'on
se rappelle en outre que Henri IV avait légitimé treize de ses bâtards;
qu'on songe enfin à l'espèce de culte que les personnages les plus
considérables, non-seulement de la France, mais de l'Europe, par leur
position et par leur intelligence, professèrent pour Louis XIV pendant
les trente premières années de son règne, à l'ivresse de Mme de
Sévigné lorsqu'elle en avait obtenu un compliment, au malheur de Racine
pour lui avoir déplu, et l'on sera sans doute indulgent pour celui qui,
vivant dans sa sphère et sous son influence immédiate, a servi dans
quelques circonstances, il est vrai fâcheuses, d'instrument docile à ses
caprices et à ses passions.

Mais ces services d'intérieur occupaient heureusement fort peu de place
dans la vie de Colbert, et jamais peut-être ministre n'a été moins
absorbé que lui par les petites intrigues, par le soin de faire sa cour
et de déjouer les influences rivales. On a vu la série de mesures
réparatrices qu'il avait fait adopter dans les trois premières années de
son administration. Sûr de l'appui du roi, Colbert poursuivait le cours
de ses réformes avec une ardeur que le succès ne faisait qu'augmenter.
Déjà les tailles avaient été réduites de 50 à 36 millions. Concédées en
adjudication publique, les fermes rapportaient moitié plus; la révision
des rentes avait procuré une économie de 8 millions; enfin, l'ordre
introduit depuis peu dans les comptes des receveurs commençait à porter
ses fruits. Mais ce n'était pas tout, et si d'excellents résultats
avaient été obtenus, il restait beaucoup à faire encore, principalement
dans les provinces, où, par suite des dettes énormes qu'avaient
contractées les communes et des exemptions à la taille usurpées sous
prétexte de noblesse, le menu peuple des villes et des campagnes se
trouvait écrasé d'impôts. Ces deux objets attirèrent l'attention de
Colbert dès 1663, et il résolut d'y porter remède immédiatement.

En ce qui concernait les dettes des communes et l'intervention du
pouvoir royal dans la gestion des finances municipales, la chose n'était
rien moins que facile et demandait en même temps beaucoup de vigueur et
d'adresse. Ces dettes, on en aura la preuve tout à l'heure, s'élevaient
à des chiffres vraiment excessifs, sans rapport avec l'importance des
villes. Cependant, la plupart des emprunts ne remontaient qu'à l'année
1647. A cette époque, le cardinal Mazarin, toujours aux expédients,
avait fait rendre un édit portant que tous les droits d'_octroi_ et
autres, qui se levaient au profit des villes et communautés, seraient
portés à l'épargne, et autorisant les maires et échevins à lever, par
doublement, les mêmes droits et octrois[216]. Au lieu de doubler
l'octroi, les communes préférèrent emprunter, espérant sans doute que
l'édit serait bientôt rapporté, et, comme rien n'est plus glissant que
la voie des emprunts, quinze ans après, le mal était tellement
considérable que des moyens énergiques pouvaient seuls y mettre ordre.
Ainsi, dans la province de Bourgogne, la ville de Beaune, dont les
revenus patrimoniaux et les octrois n'atteignaient pas 17,000 livres,
devait 560,000 livres; dans la même province, Arnay-le-Duc, petite ville
de quelques mille âmes, ne devait pas moins de 317,000 livres[217]. Le
mal eût été moindre encore si ces sommes eussent été employées en
dépenses utiles, mais il s'en fallait de beaucoup, et les comptes
annuels d'Arnay-le-Duc établissaient, par exemple, qu'à cette époque la
meilleure partie des deniers de la ville s'employait en frais de voyage
alloués aux magistrats qui se rendaient à Dijon sous prétexte de
réclamer des exemptions de logements militaires, ou pour suivre des
procès qu'ils traînaient exprès en longueur. Et ce n'était pas là un
abus local, car, quelques années après, Louis XIV rendit, pour le
réformer, un édit très-significatif qui mérite d'être rapporté.

     «Le roy ayant esté informé que les dettes des villes et communautés
     procèdent en partie des frais de voyage et desputation des maires,
     eschevins, consuls et autres qui ont l'administration des affaires
     publiques, lesquels ayant des procès en leurs mains ou autres
     affaires particulières en la ville de Paris, ou à la suitte de la
     cour ou ailleurs, font naistre ou supposent des affaires auxdites
     villes et communautés, et soubs ce prétexte, se font nommer députez
     pour les solliciter et poursuivre, et ensuite payer des frais de
     leurs voyages et des longs séjours qu'ils font pour leurs propres
     affaires; à quoy estant nécessaire de pourvoir, Sa Majesté, en son
     conseil, a ordonné et ordonne qu'il ne sera faict à l'advenir
     aucune députation par les villes et les communautés que
     préalablement les maires, eschevins ou consuls, n'en aient faict
     connoistre les raisons et le besoin aux commissaires despartis par
     Sa Majesté dans les provinces, et pris sur ce leur advis; et, en
     cas qu'ils estiment lesdites despulations nécessaires, lesdites
     villes et communautés pourrons desputer ceux qu'elles jugeront
     propres à cet effet, _autres, toutefois, que les maires, eschevins
     ou consuls en charge, auxquels Sa Majesté deffend très-expressément
     d'accepter lesdites députations, si ce n'est en déclarant sur le
     registre du greffe qu'ils ne prétendent aucune chose pour leur
     voyage et séjour; sinon seront condamnés à restituer le
     quadruple_[218].»

On peut voir par là quelle espèce de garantie trouvaient les communes
dans leurs anciennes franchises municipales. Il fallait que les
gaspillages eussent été bien fréquents, bien avérés, pour que la
couronne mît ainsi en suspicion tout un ordre de magistrats. Mais les
dettes n'en existaient pas moins, et pour les villes comme pour l'État,
dans l'impossibilité de les payer sans embarrasser l'avenir pour
longtemps, il fallait les liquider et les réduire. Colbert fit d'abord
annuler par la Chambre de justice les baux par lesquels les octrois des
villes avaient été affermés à vil prix sous l'administration précédente.
Ensuite il fit rendre un édit qui accordait au roi la moitié seulement
du revenu des villes, sans y comprendre leurs deniers patrimoniaux, au
lieu du revenu total que lui attribuait la déclaration de 1647[219].
Intéressées de nouveau à la perception de leurs revenus, les villes y
apportèrent la plus grande surveillance, et, en peu d'années, la part
seule du roi s'éleva au même chiffre qu'avant l'édit qui semblait devoir
la diminuer de moitié. Comme toute réforme, cette mesure, on le pense
bien, souleva de vives réclamations.

     «Ceux dont elle arrêtait les pillages, a dit Forbonnais, ne
     manquèrent pas d'accuser le ministre d'enfreindre les priviléges
     des villes, toujours respectables, sans doute, lorsqu'ils sont
     utiles au peuple, mais dont le prince, qui est le père du peuple,
     ne doit jamais souffrir que les intérêts particuliers puissent se
     prévaloir.[220]»

Quant à la vérification des dettes, on voit, par ce qui se passa en
Bourgogne, qu'elle dut présenter dans les provinces d'extrêmes
difficultés. Si l'on s'en était rapporté au Parlement, cette
vérification n'eût pas rencontré de graves obstacles; mais les
Parlements n'étaient pas en faveur, et Colbert voulait, au contraire,
qu'elle fût faite par l'intendant de la province. Le Parlement de
Bourgogne se fâcha et prépara des remontrances. Nicolas Brûlart, fils et
petit-fils de premier président, était alors à sa tête. Il y avait,
disait-on, dans cette famille, des écritoires _d'où il sortait des
boulets_. A peine entré en fonctions, Nicolas Brûlart osa résister au
cardinal Mazarin, qui l'exila à Perpignan. C'était jouer de malheur.
Rentré en grâce, il reconnut, dans un discours d'ouverture de 1661, que
le seul maître de la chose publique était le roi, et que celui-ci
_n'avait point de supérieur en terre_. Pourtant, à plusieurs reprises,
Nicolas Brûlart avait déjà tenu tête aux ministres, et, lorsque la
question des rentes se présenta, le levain de l'esprit de corps et de
l'esprit de famille reprit un instant le dessus. Préparé à cette lutte
par celle qu'il soutenait victorieusement avec le Parlement de Paris,
Colbert réprima vigoureusement les velléités d'indépendance des
parlementaires de Dijon. D'ailleurs, il travaillait pour le peuple, et,
contre son habitude, le peuple semblait le comprendre. A Beaune, en
1664, la ville fut troublée par deux partis considérables, causés, dit
Nicolas Brûlart, par la vérification des dettes que «la populace
regardait comme un grand bien et soulagement, mais avec tant de licence
et d'emportement qu'elle insultait aux magistrats et aux principaux
bourgeois, et qu'il se voyait clairement que le dessein des factions
était d'opprimer les plus puissants.» On juge par là que ces derniers,
possesseurs des rentes qu'il s'agissait de réduire, s'opposaient à la
vérification. L'année suivante, au mois de janvier 1665, les mêmes
causes amenèrent les mêmes désordres. Écoutons encore le premier
président.

     «Partout la canaille est fort animée contre les meilleurs et
     principaux habitants; ce mal, qui s'augmente tous les jours, est
     une suite de la vériffication des debtes; il va maintenant jusqu'à
     la sédition, jusqu'aux attroupements et aux pillages publics des
     maisons[221].»

La province de Dijon avait alors pour gouverneur le grand Condé, dont le
soin principal paraissait être, en expiation du bruit qu'il avait fait
lui-même, d'empêcher que le moindre retentissement de ces dissensions
n'arrivât jusqu'aux oreilles du roi. Il écrivit à Nicolas Brûlart «que
Messieurs de Bourgogne commençaient fort à se remuer, à faire parler
d'eux, et que, pour lui, il trouvait depuis quelque temps leurs esprits
fort portés à la sédition, ce qui ne pouvait produire que de méchants
effets.» Mais Colbert fit distraire les auteurs des troubles de la
justice du Parlement, et les envoya pour la forme devant l'intendant.
Enfin, un édit du mois de mars 1665 régla que les dettes des villes
seraient vérifiées et liquidées par la Chambre des Comptes de Dijon,
d'après le travail des commissaires. Plus tard, en 1671, on invita les
États à éteindre les dettes des communautés villageoises, s'élevant à
près de 3 millions. Pour des gens qui avaient eu tant de mal à se prêter
à la liquidation de leurs propres dettes, la proposition de payer de
leurs deniers celles des villages était cruelle et mal sonnante. Il
fallut pourtant s'y conformer. Dès ce jour, l'opération de la
liquidation des dettes fut terminée en Bourgogne, et cette province put
satisfaire plus aisément aux demandes d'argent toujours croissantes que
les nécessités de la guerre obligeaient le roi de lui adresser.

Les recherches concernant l'usurpation des titres de noblesse pour
s'exempter de la taille, n'éprouvèrent pas, il est vrai, les mêmes
obstacles que la vérification des dettes, mais elles n'en causèrent pas
moins, parmi ceux qu'elles atteignirent, la plus vive agitation. Il est
inutile d'insister sur la nature des conséquences qui résultaient de ces
usurpations souvent réprimées et toujours renaissantes, grâce au trafic
honteux que les rois faisaient des titres de noblesse, dans leurs
fréquents besoins d'argent. Et comme si, dans ce trafic, tout devait
être matière à scandale, on vit souvent des princes, même les plus
populaires, éteindre, pour les faire revivre ensuite en exigeant une
nouvelle taxe, les titres de noblesse qu'ils avaient vendus. Ainsi,
Henri IV lui-même, après avoir, par édit du mois de mai 1593, anobli
plusieurs personnes, moyennant finance, annula, au mois de janvier 1598,
tous les titres de noblesse accordés ou vendus depuis vingt ans. On lit
ce qui suit dans ce dernier édit:

     «D'autant plus les charges et impositions ont été augmentées,
     d'autant plus les riches et personnes aisées contribuables à nos
     tailles se sont efforcés de s'en exempter; les uns, moyennant
     quelque légère somme de deniers, ont acheté le privilège de
     noblesse; autres, pour avoir porté l'épée durant les troubles,
     l'ont indument usurpé et s'y conservent par force et violence. De
     là, foulle, oppression et totale ruine des sujets qui payoient la
     taille.»

Et pourtant, en 1606, Henri IV vendit de nouvelles lettres de noblesse.
Trente-deux ans après, pour signaler la naissance de son premier fils,
Louis XIII accorda la noblesse à un certain nombre de personnes dans
chaque généralité, moyennant finance, pour elles et leur postérité, tant
mâles que femelles, nées et à naître; puis, en 1640, un édit du mois de
novembre révoqua tous les anoblissements accordés depuis trente ans. A
l'avènement de Louis XIV, deux personnes de chaque généralité purent
acheter la noblesse pour 4,000 livres. Deux ans après, on créa cinquante
nobles à prix d'argent, dans les villes franches de Normandie. Enfin,
par déclaration du 8 février 1661, les titres de noblesse, obtenus en
1606, révoqués en 1640, furent de nouveau confirmés, au prix de 1500
livres. Le même édit stipulait, il est vrai, que, vu l'oppression des
sujets taillables, conséquence des exemptions dont jouissaient les
usurpateurs de noblesse, qui, n'étant point gentilshommes, prenaient
néanmoins les qualités de chevalier et d'écuyer, portaient armes
timbrées, et se dispensaient ainsi du paiement des tailles et des autres
charges auxquelles les roturiers étaient sujets, _lesdits usurpateurs
seraient condamnés à payer 2,000 livres, outre l'arriéré de leur
contribution_[222]. Mais il paraît évident que l'édit de 1661 avait
principalement pour but, en effrayant les usurpateurs des titres de
noblesse, de forcer ceux dont les titres avaient été révoqués
antérieurement à les acheter une seconde ou troisième fois.

Colbert trouva les choses en cet état, et, comme on était en train de
tout vérifier, de tout refaire, au mois de septembre 1664, une nouvelle
révocation des lettres de noblesse fut ajoutée par lui à celles qui
avaient précédé. Il eût mieux valu, sans doute, répudier entièrement le
déplorable système des révocations, véritable banqueroute périodique,
doublement dégradante pour le pouvoir, déclarer qu'il ne serait plus
vendu de titres de noblesse, et chercher un moyen pour empêcher ce
trafic; mais cela n'eût paré qu'aux désordres de l'avenir, et l'on était
impatient d'améliorer le présent. A ce point de vue, l'édit que fit
rendre Colbert dut produire d'excellents résultats, surtout dans les
campagnes. Il se fondait sur ce que, «pendant les guerres et troubles de
sa minorité, le roi avait été obligé, pour certaines considérations,
d'accorder un grand nombre de lettres de noblesse et d'en tirer quelque
légère finance, au grand préjudice de plusieurs paroisses incapables
depuis lors de payer leur taille, à cause du grand nombre d'exempts qui
recueillaient les principaux fruits de la terre sans contribuer aux
impositions dont ils devraient porter la meilleure partie au soulagement
des pauvres.» L'édit révoquait donc toutes les lettres ou confirmations
de noblesse accordées depuis 1634, et, pour toute faveur, accordait aux
nobles dépossédés l'exemption des tailles pendant l'année 1665[223]. En
même temps les États recevaient l'ordre de seconder la recherche des
usurpateurs de noblesse, et ils s'associaient franchement à Colbert pour
la répression d'un autre abus bien plus grave encore que celui dont il
vient d'être fait mention. En effet, outre ceux qui avaient acheté leurs
titres, inattaquables en droit, il y avait, principalement dans les
provinces, un très-grand nombre de faux nobles qui s'étaient attribué
cette qualité, sous prétexte d'avoir exercé la moindre charge; par
exemple, d'avoir été employés dans les fermes ou dans les gabelles du
roi. En 1665, les États de Bourgogne délibérèrent que les règlements
faits pour la recherche des privilèges seraient exécutés, attendu, porte
le décret, «que plusieurs gens riches et aysés, se prestendant
commensaux de la maison royalle et des princes du sang, sur des
certificats mandiés et sans rendre aucuns services, s'exemptent du
payement des tailles et autres charges publiques, à la foulle et
oppression des pauvres et misérables[224].» Les recherches pour
usurpation des titres de noblesse se poursuivirent sévèrement pendant
plusieurs années. On voit, dans une lettre écrite le 13 novembre 1670
par Colbert à l'intendant de Bretagne, que, dans cette province, les
amendes encourues par les usurpateurs de noblesse s'étaient élevées à
8,000 écus. Cependant, Colbert recommande à l'intendant d'activer ses
recherches, afin de pouvoir vivre bientôt des revenus ordinaires[225].
Dans d'autres provinces, le montant des amendes fut bien plus
considérable. En Provence seulement, douze cent cinquante-sept
usurpations furent signalées, et produisirent, à 50 livres par famille,
près de 63,000 livres[226]. Le total des amendes pour tout le royaume,
atteignit le chiffre de 2 millions. C'était peu sans doute pour le
bruit qu'avaient fait ces recherches, pour les clameurs qu'elles avaient
soulevées; mais, si l'on songe que tous les usurpateurs de noblesse
contribuèrent par suite au paiement de la taille, et que la taille
elle-même se trouva réduite de près de 20 millions, on comprendra la
portée de la mesure ordonnée par Colbert et le soulagement que le peuple
des campagnes dut en éprouver[227].

Jusqu'à cette époque, on l'aura remarqué sans doute, l'action de Colbert
avait été presque uniquement répressive. En effet, si l'on en excepte la
négociation avec la Hollande, relative au droit de 50 sous par tonneau,
il n'avait eu jusqu'alors que des infractions aux règlements à constater
et à punir. Il lui avait fallu d'abord réprimer les abus des trésoriers
et receveurs en matière de comptabilité, les exactions des huissiers et
sergents des tailles, les concussions des financiers, et, en dernier
lieu, les usurpations de noblesse. Rien n'était d'ailleurs plus logique.
Avant d'organiser et de construire, il était nécessaire de régler avec
le passé et de déblayer le terrain. Cela fait, et Colbert n'avait pu
atteindre ce but qu'après trois ans d'efforts, le moment était enfin
venu pour lui de mettre à exécution quelques-uns des projets qu'il
méditait depuis longtemps. Le premier, et sans contredit le plus
important et le plus urgent de tous, eut pour objet la révision du tarif
des douanes intérieures et extérieures. Pour bien faire comprendre la
nécessité et les difficultés d'un pareil travail, il faudrait pouvoir
donner une juste idée de la complication de ce tarif, fatiganté
nomenclature de mille droits bizarres et barbares. Comme les fermiers
qui exploitaient ces droits profitaient de l'ignorance générale pour
augmenter les tarifs à volonté, sûrs, en cas de contestation, de gagner
leur cause devant des juges qui leur étaient vendus, toutes les fois
qu'il avait été question de mettre un peu d'ordre dans ce chaos, d'un
côté les fermiers et ceux qu'ils soudoyaient à la cour, de l'autre les
provinces les mieux traitées qui craignaient de perdre quelque avantage
à l'adoption d'un nouveau tarif, ne négligeaient rien pour y mettre
obstacle. Cependant, jamais réforme plus indispensable. Non-seulement
les productions naturelles et manufacturières du royaume étaient
frappées à leur sortie de droits considérables et sans fixité, mais
chaque province avait ses douanes, ses barrières, ses employés. En 1614,
les députés aux États généraux avaient formulé à ce sujet des vœux
pleins de logique et de bon sens. Les députés disaient là-dessus au roi
que, bien que les droits de douane ou _traiste foraine_ dussent être
levés, comme leur titre même l'indiquait, sur les seules marchandises
transportées hors du royaume, néanmoins ces droits étaient perçus de
province à province, comme si les marchandises passaient en pays
étranger, _au grand préjudice de ses sujets, entre lesquels cela
conservait des marques de division qu'il estoit nécessaire d'oster,
puisque toutes les provinces de son royaume estoient conjointement et
inséparablement unies à la couronne pour ne faire qu'un mesme corps sous
la domination d'un mesme roy_[228]. Mais qui ne sait la difficulté de
déraciner un abus; surtout quand il est profitable à des particuliers
riches et puissants? Qu'on ajoute à cela toutes les fausses mesures
prises de temps immémorial par le gouvernement, presque toujours dans un
but fiscal, souvent aussi avec bonne foi. Sans remonter plus haut que
Philippe-le-Bel, les ouvriers en laine du royaume s'étant plaints en
1304 que la faculté de transporter au dehors les laines et les autres
matières propres à l'apprêt et à la teinture était préjudiciable au
progrès des manufactures, ce prince profita de l'occasion qui lui était
offerte pour prohiber expressément, _sauf les permissions qu'il jugerait
à propos d'accorder_, l'exportation de l'argent, du blé, des bestiaux,
du vin, de l'huile, du miel, de l'acier, des cuirs, de la soie, de la
laine, du lin, des toiles, etc., etc. Depuis cette époque jusqu'en 1664,
les défenses, les permissions, les modifications de tarifs se succèdent
de règne en règne, d'année en année. En 1621, Louis XIII créa de
nouveaux bureaux de douanes dans quelques provinces frontières qui en
avaient été exemptes jusque-là, et il laissa ces provinces libres de les
établir à leur choix, ou du côté des frontières, ou du côté de
l'intérieur. La Bourgogne ayant préféré son commerce avec l'intérieur,
les bureaux y furent placés du côté de la Franche-Comté, qui appartenait
alors à l'Espagne. Au contraire, le Dauphiné, la Saintonge, le pays
d'Aunis, la Guyenne, la Bretagne et le Maine laissèrent établir leurs
bureaux du coté du Poitou et de la Normandie, afin de conserver la
liberté du commerce avec l'étranger. La Provence trouvant qu'elle aurait
avantage à ne commercer librement ni avec l'intérieur du royaume ni avec
l'étranger, demanda à s'entourer d'une enceinte continue de bureaux, et
elle obtint aisément pleine satisfaction.

Les principaux droits établis sur les marchandises à la sortie
s'appelaient droits de _haut-passage_, _de rêve_ ou recette, _imposition
foraine_, _domaine forain_, _traite domaniale_. Quant aux droits de
douane intérieure, on les comptait par centaines: c'étaient _la traite
foraine et la nouvelle imposition d'Anjou_, _le trépas de Loire_, _la
patente de Languedoc_, _la traite d'Arsac_, _les deux pour cent d'Arles
et le liard du baron_, _le denier Saint-André_, _la table de mer_, _le
droit de Massicault_, _le convoi et la comptablie de Bordeaux_, _la
traite de Charente_, _la branche de cyprès, le droit du coutume_, etc.,
etc., etc. Je ne parle pas des célèbres douanes de Lyon et de Valence,
véritables coupe-gorges commerciaux, la dernière surtout, établie en
1621, en remplacement de la douane de Vienne, par le maréchal de
Lesdiguières, pour quelques années seulement, comme toujours en pareil
cas, et soigneusement maintenue jusqu'en 1790. Cette douane, dont la
ferme n'excédait pas 400,000 livres en 1626, faisait perdre tous les ans
des millions au commerce, qui étourdissait la cour de ses doléances sans
en obtenir le moindre soulagement. «Les marchands se plaignent toujours,
disaient les douaniers à ce sujet; il ne faut pas écouter ces gens-là.
Peut-on croire que le commerce tombe quand on voit des marchands
riches?» Et la cour n'eut garde en effet d'écouter les marchands. La
douane de Valence prélevait un droit de 3 à 5 pour 100 sur toutes les
marchandises du Levant, d'Espagne, de Provence et de Languedoc,
transportées à Lyon par terre ou par eau, ainsi que sur toutes les
denrées du Dauphiné, Lyonnais, Beaujolais, de la Bresse, de la Bourgogne
et autres provinces, transportées en Languedoc, en Provence, en Piémont,
par terre ou par eau, avec obligation de passer _là et non ailleurs_
pour y acquitter le droit. En 1640, le commerce, rebuté par toutes ces
entraves, ayant changé de cours, les fermiers demandèrent un
dégrèvement. Qu'arriva-t-il? on tripla une partie des droits. En même
temps, pour empêcher les marchandises de leur échapper, les fermiers
établirent un vaste réseau de bureaux qui couvrit onze provinces.
Cependant, les produits continuaient à diminuer. D'un autre côté, les
réclamations devenaient plus vives. La ville de Lyon surtout adressait
requêtes sur requêtes et se plaignait amèrement des rigueurs de la
douane de Valence, qui ruinaient son commerce[229]. Plaintes inutiles!
Celle-ci résista à toutes ces attaques. Non-seulement elle ne fut pas
supprimée, mais son tarif fut augmenté à plusieurs reprises. Colbert
lui-même n'osa pas toucher à cette invention fatale d'un homme de guerre
aux abois, et la douane de Valence, plusieurs fois amendée et améliorée,
il est vrai, dans le cours du XVIIIe siècle, subsistait encore
lorsque la Révolution éclata[230].

Telle était, autant qu'il est possible d'en donner une idée par un
rapide aperçu, l'organisation douanière de la France au moment où
Colbert s'occupa de la révision des tarifs. Le plan conçu par ce
ministre était admirable, en égard aux idées de son époque, et digne des
plus grands éloges. Frappé du tort immense que la multitude et la
diversité des droits de douanes portaient au commerce, il aurait voulu
abattre toutes les barrières qui séparaient, isolaient les provinces, et
les rendaient plus étrangères les unes aux autres que ne l'étaient
quelques-unes d'entre elles pour les pays limitrophes. Malheureusement,
un pareil système ne pouvait être inauguré sans troubler bien des
habitudes et froisser de nombreux intérêts. On craignit une opposition
compacte, redoutable. Parmi les pays d'États surtout, un grand nombre se
montraient systématiquement hostiles à toute réforme qui les eût
assimilés aux autres provinces. Incorporés à la monarchie sous la
condition de certains privilèges dont celles-ci ne jouissaient pas, ils
attachaient une extrême importance à conserver intacte leur
individualité, et tenaient, les uns par un intérêt réel, les autres
aveuglément et sans motifs, à leurs barrières et à leurs tarifs
particuliers. Vaincre par la persuasion et par la fermeté ces
résistances déplacées ou irréfléchies était une œuvre digne de Colbert,
et il semble véritablement que le gouvernement de Louis XIV avait alors
toute la force, tout le prestige nécessaires pour l'entreprendre.
Colbert ne l'osa pas. Après avoir fait preuve de tant d'énergie dans sa
lutte avec les financiers concussionnaires, avec les Parlements qui les
soutenaient, avec les faux nobles et les Communes, il craignit sans
doute d'aller plus loin et de mécontenter les États généraux. Ce fut un
grand malheur. Une fois résigné à sacrifier une partie du but qu'il
avait d'abord espéré atteindre, Colbert proposa aux différentes
provinces du royaume l'adoption d'un tarif uniforme. Un certain nombre y
souscrivirent: ce sont celles qui furent désignées sous le nom de
_provinces des cinq grosses fermes_[231]. C'était peu sans doute,
comparativement à ce qu'il eût été possible d'obtenir; mais, dès
l'instant où, renonçant au plus important de ses droits, le gouvernement
subordonnait sa décision au caprice des intérêts particuliers, ce
résultat devenait inévitable. Quoi qu'il en soit, douze grandes
provinces profitèrent des bonnes dispositions de Colbert, et le tarif de
1664 fut publié[232].

Ce tarif n'en était pas moins, au surplus, une œuvre considérable, et le
préambule qui le précède constate de la manière la plus formelle les
préoccupations de Colbert en faveur du commerce. Rien n'est plus
instructif, en général, que ces exposés des motifs des anciens édits, et
l'on y trouve d'ordinaire, sur la situation du pays, sur les causes et
les effets des grands événements publics, les plus curieux
renseignements. Celui-ci, faisait d'abord connaître les diminutions
opérées sur les impôts depuis 1661 et les soins pris pour le
rétablissement des ponts et des routes «dont le mauvais état empêchait
notablement le transport des marchandises.» L'édit constatait en outre
que beaucoup de péages onéreux avaient été supprimés et les grands
chemins débarrassés des voleurs qui les infestaient. Arrivant aux
conséquences particulières résultant du grand nombre et de la diversité
des droits de douanes, il reconnaissait que le roi avait été «aisément
persuadé de la justice des plaintes de ses sujets et des étrangers à cet
égard, vu qu'il était presque impossible qu'un si grand nombre
d'impositions ne causât beaucoup de désordres et que les marchands
pussent en avoir assez de connaissance pour en démêler la confusion, et
beaucoup moins leurs facteurs, correspondants et voituriers, toujours
obligés de s'en remettre à _la bonne foi des commis des fermiers, qui
étaient fort suspects_[233].» Quant à l'ordonnance, elle se composait de
quatorze titres qui réglaient, entre autres objets, les droits d'entrée
et de sortie, les lieux affectés à l'entrée de diverses marchandises, la
forme des acquits-à-caution, la juridiction et la police générale de la
nouvelle ferme. Enfin, à l'ordonnance était annexé le tarif des droits
d'entrée et de sortie.

Tel était l'_édit du mois de septembre 1664, portant réduction et
diminution des droits des sorties et des entrées, avec la suppression de
plusieurs droits_.

Cet édit, dont les dispositions principales sont restées longtemps en
vigueur, sauf les modifications que Colbert lui-même y apporta en 1667,
et sur lesquelles il fut obligé de revenir, en 1678, à la paix de
Nimègue, constitua, quant à l'organisation des douanes intérieures dans
le royaume, une situation singulière dont il est essentiel de dire
quelques mots, ne fût-ce que pour donner l'explication de certaines
expressions qui reviennent souvent dans l'histoire financière de
l'ancienne monarchie.

On vient de voir que les provinces qui avaient accepté le tarif de 1664
furent appelées _provinces des cinq grosses fermes_: c'étaient la
Normandie, la Picardie, la Champagne, la Bourgogne, la Bresse, le Bugey,
le Bourbonnais, le Poitou, le pays d'Aunis, l'Anjou et le Maine, sans
compter les provinces qui y étaient renfermées, comme le Soissonnais,
l'Ile-de-France, la Beauce, la Touraine, le Perche, etc. Deux lignes de
bureaux placés, les uns sur les frontières de ces provinces, les autres
à quelque distance dans l'intérieur, suffisaient à la surveillance et
formaient, pour ainsi dire, deux chaînes concentriques non interrompues.

Parmi les provinces qui préférèrent conserver leurs anciens tarifs, il
s'établit deux divisions.

Les unes prirent le nom de _provinces étrangères_, relativement au tarif
de 1664 dont elles n'avaient pas voulu: c'étaient la Bretagne,
l'Angoumois, la Marche, le Périgord, l'Auvergne, la Guyenne, le
Languedoc, la Provence, le Dauphiné, la Flandre, l'Artois, le Hainaut et
la Franche-Comté.

Les autres, telles que l'Alsace, la Lorraine, les Trois-Evêchés (Metz,
Toul et Verdun), le pays de Gex, les villes de Marseille, Dunkerque,
Bayonne et Lorient, en raison de la franchise de leur port, reçurent la
qualification de _provinces traitées comme pays étrangers_. Ces
provinces et ces villes étaient, en effet, complètement assimilées aux
pays étrangers, avec lesquels elles commerçaient avec une liberté
entière. Par la même raison, les marchandises qu'elles exportaient dans
les autres provinces étaient considérées comme venant de l'étranger, et
celles qu'elles y achetaient acquittaient, en entrant sur leur
territoire, le même droit qu'eussent payé, par exemple, les Espagnols ou
les Hollandais[234].

C'est ainsi qu'en reculant devant l'application du principe d'unité dont
son esprit avait pénétré toute la justesse, Colbert en sacrifia les plus
beaux résultats. Cependant, il faut le reconnaître, bien que quelques
articles précédemment exempts de droits y fussent compris et que
plusieurs autres eussent été augmentés, le tarif de septembre 1664
était un progrès. D'abord, la moitié de la France environ fut soumise au
même tarif et débarrassée des anciennes entraves. En second lieu, le
nouveau tarif était, sous bien des rapports, beaucoup plus libéral que
l'ancien, notamment pour l'exportation des vins et eaux-de-vie, bien
qu'on eût fait la faute, c'est Forbonnais qui l'a remarqué, de ne pas
proportionner les droits à la qualité des produits; anomalie bien
ancienne, on le voit, et à laquelle il semble que l'on n'ait pas encore
cherché sérieusement un remède. Un autre bienfait de l'édit de 1664 fut
de régulariser l'emploi des acquits-à-caution, expédient depuis
longtemps connu, mais mal défini et sujet jusqu'alors à beaucoup
d'entraves. Dans l'ancienne organisation des douanes, en effet, même
après l'adoption du tarif de 1664, les acquits-à-caution étaient pour le
commerce un besoin de tous les instants. On sait quelle nature de
facilités celui-ci y trouve. L'exemption de payer des droits à la
rigueur exigibles, en s'obligeant, moyennant caution, à fournir la
preuve, dans un délai donné, que telle marchandise a reçu une
destination finale qui la dispensait de tout droit; une telle exemption
était surtout précieuse à une époque où mille barrières artificielles
élevées par le triste génie du fisc couvraient le royaume, et ce n'est
pas un des moindres mérites de Colbert d'avoir simplifié, comme il fit,
dans le règlement annexé l'édit de 1664, les formalités qui rendaient
l'emploi des acquits-à-caution si incommode et si compliqué avant lui.



CHAPITRE VI.

     Colbert organise les Compagnies des Indes occidentales et
     orientales (1664).--Soins qu'il apporte à leur formation.--Appel au
     public rédigé par un académicien.--Les Parlements et les Villes
     sont invités à souscrire.--Devise de la Compagnie.--Sacrifices
     faits en sa faveur par le gouvernement.--Causes du peu de succès
     qu'elle obtient.--Curieux mémoire de Colbert concernant la
     Compagnie des Indes occidentales.--Huit ans après sa formation,
     cette Compagnie est forcée de liquider.--Les Compagnies du Sénégal,
     du Levant, des Pyrénées et une nouvelle Compagnie du Nord ne
     réussissent pas davantage.--La Compagnie des Indes orientales est
     obligée de demander que les particuliers puissent faire le commerce
     dans tous les pays de sa concession.


Quatre années s'étaient à peine écoulées depuis le jour où Colbert
occupait le pouvoir, et déjà l'ensemble de son système commençait à se
dessiner. Ces grands encouragements au commerce et aux manufactures, qui
ont fait de son nom un drapeau autour duquel deux écoles célèbres ont
engagé des discussions dont la seconde moitié du XVIIIe siècle a
retenti, datent de l'année 1664. Le tarif des douanes était établi, il
est vrai, sur des bases libérales qui n'excluaient pas la concurrence
étrangère; mais quelques articles jusqu'alors exempts de droits,
notamment le drap, y avaient été compris. Toutefois, rien n'y faisait
prévoir encore l'exagération des moyens auxquels Colbert devait plus
tard se laisser entraîner. Ce ministre avait même paru adopter d'abord,
relativement aux effets du luxe, les principes de ses prédécesseurs, et,
le 18 juin 1663, le roi avait rendu une ordonnance faisant de nouveau
défense de porter des passements d'or et d'argent, vrais ou faux[235].
Cependant, quelques mois avant l'époque où parut le tarif de 1664, les
Compagnies des Indes orientales et occidentales avaient été réorganisées
sur des bases nouvelles, où le privilège occupait une trop grande place
pour qu'il fût possible de supposer que cette tendance ne dût pas se
manifester énergiquement sur d'autres points. Les vicissitudes des
Compagnies des Indes orientales et occidentales ont vivement préoccupé
Colbert pendant toute la durée de son administration. On se souvient des
magnifiques dividendes que la Compagnie des Indes orientales de Hollande
donnait à ses actionnaires. Stimulé par ces résultats, jaloux des
bénéfices de la Hollande, Colbert, dans tous les actes de son ministère
qui se rattachent au commerce ou à la marine, se proposa toujours pour
but de mettre la France en position d'y participer; mais ses efforts
furent surtout extrêmes en ce qui concernait le commerce des Indes,
auquel il prodigua toutes les faveurs du privilège et de la protection.

L'entreprise tentée par Colbert était chanceuse, et les Hollandais,
parfaitement tranquilles de ce côté, regardaient avec indifférence le
mouvement qu'il se donnait pour arriver à ses fins[236]. Déjà plusieurs
fois, en effet, la France avait accordé des privilèges et des
encouragements considérables à des Compagnies qui n'avaient pas réussi,
tandis que les Espagnols, les Portugais, les Anglais, mais
principalement les Hollandais, retiraient sous ses yeux, de leurs
colonies, d'immenses avantages.

Dans un édit du 28 mai 1664, Colbert s'occupa d'abord de constituer une
nouvelle Compagnie pour l'exploitation du commerce dans les Indes
occidentales. Cet édit rappelle les erreurs commises par les Compagnies
établies en 1628 et en 1642, qui avaient succombé faute de fonds, et
pour avoir voulu vendre en détail à des particuliers les terrains de
leurs concessions, au lieu de s'y établir solidement en vue de l'avenir.
Dans le but de former un établissement puissant et fécond, Colbert
racheta toutes les terres ainsi cédées, et accorda à une Compagnie, qui
existait déjà sous le titre de _Compagnie de la terre ferme de
l'Amérique_ la faculté exclusive de faire le commerce dans toutes les
Indes occidentales, à Cayenne et sur toute la terre ferme de l'Amérique,
depuis la rivière des Amazones jusqu'à l'Orénoque, au Canada, dans
l'Acadie, aux îles de Terre-Neuve et autres îles et terres fermes,
depuis le nord du Canada jusqu'à la Virginie et la Floride, en y
comprenant toute la côte d'Afrique, du cap Vert au cap de
Bonne-Espérance. Comme la nouvelle Compagnie des Indes occidentales
était la continuation d'une société déjà constituée, qui comptait de
nombreux intéressés et possédait un certain nombre de navires, on
espérait, grâce à l'étendue de son privilège, que sa prospérité ne
serait pas douteuse, et l'on s'attendait à la voir bientôt en mesure de
faire une concurrence heureuse aux établissements voisins[237].

Restait à organiser une Compagnie des Indes orientales; mais ici rien
n'existait, trois Compagnies s'étant déjà complètement ruinées. Tous les
efforts du gouvernement se tournèrent donc de ce côté.

Quoi qu'en puissent dire les documents officiels, ces échecs successifs
avaient singulièrement refroidi les esprits, et ce qui le prouve, c'est
que Colbert crut devoir charger un académicien de l'époque, M.
Charpentier, d'expliquer au public, dans une brochure, la cause des
mécomptes précédents. M. Charpentier soutint cette thèse avec beaucoup
d'habileté et de succès. Répondant d'abord à cette question: Pourquoi
trois Compagnies ont-elles déjà échoué? il attribua ce résultat aux
fausses mesures prises par leurs directeurs, mais surtout au manque de
fonds, inconvénient grave, disait-il, qui ne pouvait plus se présenter,
puisque, le roi s'intéressant dans la nouvelle Compagnie avec la moitié
du royaume, elle aurait plus de fonds à sa disposition que n'en avait eu
à ses débuts la Compagnie des Indes orientales de Hollande. Ce n'était
pas la première fois, au surplus, ajoutait la brochure, qu'une
entreprise de ce genre ne réussissait pas à son premier essai. Les
Espagnols et les Anglais en avaient fait l'expérience. Les Hollandais
eux-mêmes n'avaient réussi qu'à une quatrième tentative. D'ailleurs, le
succès était désormais d'autant plus certain que l'île de Madagascar, où
la flotte se proposait d'aborder pour y établir le centre des opérations
de la nouvelle Compagnie, présentait bien plus de ressources que la
résidence de Batavia, soit pour la facilité du trafic, soit pour
l'agrément du climat, soit pour la sûreté des colons; car les habitants
de Madagascar étaient _fort bonaces_, et faisaient paraître beaucoup de
dispositions à recevoir l'Évangile, tandis que l'île de Java était
remplie de nations vaillantes, aguerries, très-attachées au mahométisme
et pleines de mépris pour les chrétiens, sans compter que les Hollandais
confinaient d'un côté avec le roi de Mataran qui était déjà venu les
assiéger plus d'une fois à la tête de cent mille hommes. Quant aux
avantages géographiques de Madagascar, ils étaient, poursuivait-on, de
la dernière évidence. En effet, la position très-avancée de Batavia dans
les Indes obligeait les Hollandais à faire beaucoup de chemin
inutilement. Une fois arrivés dans leur entrepôt, ils devaient revenir
sur leurs pas, avec les mêmes vents qui les ramenaient en Europe, afin
d'aller trafiquer dans le golfe du Bengale, sur les côtes de Coromandel
et de Malabar, à Ceylan, à Surate, dans le golfe Persique et sur les
côtes d'Ethiopie; puis, il leur fallait retourner à Batavia pour y
assortir leur cargaison. De là, obligation pour eux de faire deux ou
trois fois le même chemin. En établissant son principal magasin à
Madagascar, la Compagnie française évitait cet inconvénient, puisque,
quelque part qu'elle voulût aller, vers la mer Rouge, dans le golfe de
Bengale, à la Chine, au Japon ou aux îles les plus reculées de la mer
des Indes, ses navires ne feraient jamais du chemin mal à propos, et
qu'en rapportant leurs marchandises à Madagascar ils se rapprocheraient
en même temps de la France. Enfin, la Compagnie française aurait encore
un avantage considérable sur celle de Hollande, attendu que, par suite
de leurs démêlés avec l'Angleterre, précisément pour les possessions de
l'Inde, les Hollandais étaient obligés de faire route vers le nord en
doublant l'Irlande et l'Ecosse, ce qui augmentait leur navigation de
quatre ou cinq cents lieues, la rendait en outre beaucoup plus
périlleuse, et les entraînait dans des dépenses auxquelles la Compagnie
française ne serait pas assujettie, dépenses considérables qui
s'accroissaient d'une gratification de trois mois de solde aux matelots
en raison même des difficultés de la navigation, et dont le prix de
leurs marchandises devait nécessairement se ressentir[238].

C'est ainsi que Colbert essayait d'agir sur l'opinion publique et de lui
faire partager ses espérances. A la suite de ce plaidoyer, l'académicien
Charpentier abordait la question d'exécution. Il prétendait qu'un fonds
de 6 millions serait suffisant pour construire et équiper quatorze
navires de huit cents à quatorze cents tonneaux, destinés à transporter
un grand nombre de personnes à Madagascar pour en prendre possession _de
la bonne sorte_; que le roi pourrait être supplié d'y contribuer pour un
dixième et qu'on ne doutait point qu'il ne le fît volontiers, mais qu'au
surplus plusieurs grands seigneurs étaient disposés à y participer pour
plus de 3 millions, si cela était nécessaire.

Cet appel au public fut accompagné de lettres du roi aux syndics, maires
et échevins des grandes villes, et de recommandations pressantes aux
grands fonctionnaires de Paris et des provinces. Il n'y eut pas
obligation formelle de demander des actions dans la nouvelle Compagnie
des Indes, mais on sut bientôt que c'était le meilleur moyen de faire sa
cour. Parmi les financiers soumis à la taxe par la Chambre de justice,
quelques-uns furent autorisés, par faveur spéciale, à convertir en
actions le montant de leur amende. On vient de voir que 6 millions
avaient d'abord paru suffisants à Colbert; mais neuf des principaux
négociants et manufacturiers du royaume, consultés par lui à ce sujet,
furent d'avis qu'il ne faudrait pas moins de 15 millions pour organiser
la Compagnie sur une base durable. Alors les recommandations et les
instances redoublèrent. Un jour, le chancelier Séguier invita, d'après
les ordres du roi, toute la Chambre de justice à prendre des actions
dans la Compagnie des Indes orientales; et comme quelques membres de la
Chambre y étaient peu disposés ou faisaient des observations, il les
_regarda de travers_, dit le malin rapporteur du procès de Fouquet. Bien
plus, un conseiller ayant signé pour 1000 livres seulement, «Colbert
s'en moqua, et dit que cela ne se faisait pas pour la considération de
l'argent; de sorte qu'il mit 3000 livres, mais avec peine[239].»

Grâce à de pareils moyens d'influence, la nouvelle Compagnie des Indes
orientales devait être et fut bientôt en état de se constituer. L'édit
qui l'organisa date du mois d'août 1664. En voici les dispositions
principales. Le fonds social était de 15 millions, divisé en actions de
1000 livres payables par tiers. Le roi souscrivit pour 3 millions qui ne
devaient pas porter intérêt, et sur lesquels, s'il y avait lieu, les
pertes essuyées pendant les dix premières années par la Compagnie
seraient d'abord imputées. La Compagnie était autorisée à naviguer et
négocier seule, à l'exclusion de tous autres, depuis le cap de
Bonne-Espérance jusque dans toutes les Indes et mers orientales, et dans
toutes les mers du Sud, pendant cinquante années. L'édit lui donnait _à
perpétuité, en toute propriété, justice et seigneurie_, toutes les
terres, places et îles qu'elle pourrait conquérir sur les ennemis ou sur
les indigènes avec tous droits de seigneurie sur les mines d'or et
d'argent, cuivre et plomb, droit d'esclavage et autres impliquant la
souveraineté. En outre, l'État s'engageait à lui fournir, à prix de
marchand, tout le sel dont elle aurait besoin, et à lui payer 50 livres
par tonneau pour toutes les marchandises expédiées de France et la
moitié pour celles en retour. Pour toutes charges, la Compagnie devait
établir des églises à Madagascar et dans tous les lieux soumis à sa
domination, y attacher un nombre suffisant d'ecclésiastiques payés par
elle, et instituer des tribunaux où la justice serait rendue
gratuitement au nom du roi, en se conformant aux lois du royaume et à la
_Coutume de Paris_. Enfin, après avoir déterminé la manière de procéder
à la nomination des divers agents de la Compagnie, et l'intérêt
pécuniaire que chacun d'eux devait y avoir, plein d'une sollicitude en
quelque sorte puérile et qui démontre bien le goût de l'époque pour les
devises, inscriptions et médailles, l'édit autorise la Compagnie à
prendre un écusson de forme ronde, au fond d'azur, chargé d'une fleur de
lis d'or, enfermé de deux branches, l'une de palme et l'autre d'olivier,
ayant pour support les figures de la Paix et de l'Abondance; le tout
complété par cette devise passablement présomptueuse qui fut si mal
justifiée par les événements: _Florebo quocumque ferar_[240].

Telle fut l'organisation de cette célèbre Compagnie. Par malheur, elle
avait affaire à des rivaux habiles, persévérants, économes, et auxquels
une excellente position, prise depuis longtemps, donnait de très-grands
avantages; d'un autre côté, pour une société nouvelle forcément composée
d'éléments très-difficiles à discipliner, le joug de la _Coutume de
Paris_, à trois ou quatre mille lieues de Paris, devait être
intolérable. Y importer la religion, les lois, les mœurs de la métropole
eût été chose très-désirable et très-morale sans doute; mais était-elle
possible[241]? Les règlements particuliers adoptés par les directeurs de
la Compagnie pour assurer l'exécution de l'édit constitutif de
Madagascar ne firent qu'ajouter à ces difficultés. Un de ces règlements
portait que le fait d'avoir blasphémé serait puni, en récidive, de six
heures de carcan; que nul Français ne pourrait se marier à une femme
originaire de l'île, si elle n'était instruite en la religion
chrétienne, catholique, apostolique et romaine; que le duel serait puni
de mort sans espérance de rémission, le cadavre du mort mis au gibet
pour servir d'exemple, les biens de l'un et de l'autre confisqués au
profit de la Compagnie. Enfin, ce règlement statuait que toutes les
ordonnances de France seraient ponctuellement observées dans l'île de
Madagascar et autres lieux par tous les habitants, chacun selon sa
condition, sous les peines y portées[242]. En même temps, il est vrai,
la Compagnie faisait couvrir les murs de Paris et des autres grandes
villes du royaume d'affiches où l'on promettait aux colons autant de
terres qu'ils en pourraient labourer avec leur famille et leurs
serviteurs. Ces affiches faisaient le plus riant tableau de l'avenir qui
leur était réservé à Madagascar. On y lisait, ce qui était vrai au
surplus, que le climat de cette île était fort tempéré, les deux tiers
de l'année étant semblables à notre printemps, l'autre tiers moins chaud
que l'été en France, et qu'on y vivait jusqu'à cent et cent vingt ans;
que les fruits y étaient très-bons et abondants; que la vigne y étant
cultivée produirait de fort bon vin; qu'il y avait grande quantité de
bœufs, vaches, moutons, chèvres, cochons et autre bétail, de la volaille
privée pareille à la nôtre, beaucoup de venaison et gibier de toutes
sortes, et de très-bon poisson, tant de mer que d'eau douce; que les
vers à soie y étaient communs sur les arbres et produisaient de la soie
fine et facile à filer; qu'il y avait des mines d'or, de fer et de
plomb; du coton, de la cire, du sucre, du poivre blanc et noir, du
tabac, de l'indigo, de l'ébène et toutes sortes de teintures et de
bonnes marchandises; qu'il n'y manquait enfin que des hommes assez
adroits pour faire travailler les indigènes qui étaient dociles,
obéissants et soumis. Entre autres facilités, la Compagnie faisait
l'avance des frais de passage, de la nourriture des colons, des
marchandises, outils et habits qui leur seraient nécessaires à leur
arrivée dans l'île, et elle ne demandait à être remboursée qu'un an
après, en trois termes, du produit des marchandises par eux récoltées
sur les terres dont il leur aurait été fait concession, moyennant une
redevance annuelle de 9 sous par arpent. Dans quelques cas, et en faveur
de ceux qui se chargeraient d'emmener avec eux un certain nombre de
colons, la Compagnie avançait 30 livres par personne. Enfin, les
affiches de la Compagnie ne manquaient pas de rappeler, comme un
stimulant sur lequel elle comptait beaucoup, que tous les Français qui
seraient allés aux Indes et y auraient demeuré huit ans seraient reçus
maîtres de leurs arts et métiers dans toutes les villes du royaume,
sans faire aucun chef-d'œuvre, conformément à l'article 38 de la
déclaration du roi du mois d'août 1664[243].

Toutefois, ces encouragements ne produisirent pas l'effet qu'on en
espérait, et le nombre des colons fut toujours insuffisant. Qu'on ajoute
à ce motif et à ceux que j'ai indiqués plus haut l'inexpérience et la
division des chefs envoyés dans les Indes, et l'on aura l'explication du
peu de succès de la Compagnie.

     «Les infortunes de la Compagnie, a dit Raynal, commencèrent à
     Madagascar même. Ceux qui y conduisaient ses affaires manquèrent
     généralement d'application, d'intelligence et de probité. Le
     libertinage, l'oisiveté et l'insolance des premiers colons ne lui
     causèrent guère moins de dommage que la mauvaise conduite de ses
     agents....[244]»

Le roi avait d'abord avancé 2 millions; allant plus loin que ses
engagements, peu d'années après il en donna deux autres. Mais, loin de
suivre cet exemple, les particuliers hésitaient à compléter les sommes
pour lesquelles ils s'étaient engagés, et il fallut que l'influence du
gouvernement y décidât ceux qui dépendaient de lui à quelque degré.
Cependant, Colbert faisait des efforts désespérés pour soutenir son
œuvre. Les registres de sa correspondance en fournissent la preuve à
chaque page. Le 26 décembre 1670, il écrit à l'intendant de Bretagne
qu'il a été bien aise d'apprendre que le Parlement se soit décidé à
payer les 10,000 écus restant pour le dernier tiers de son engagement
dans le commerce des Indes orientales, et il ajoute que cette Compagnie
ayant donné son consentement avec répugnance, si ce paiement lui était
trop à charge et _qu'elle aimât mieux renoncer aux deux premiers que de
faire le troisième, il y avoit des gens à Paris qui traitoient tous les
jours à cette condition_. Tantôt, écrivant à l'archevêque de Lyon pour
lui témoigner sa surprise de ce que cette ville devait encore 80,000
livres sur le deuxième tiers de l'engagement qu'elle avait pris dans la
Compagnie des Indes orientales, il l'invitait à presser ce paiement et
à faire en sorte que le troisième tiers n'éprouvât pas le même
retard[245]. Au mois d'août 1670, M. de Pomponne, ambassadeur en
Hollande, l'avait informé que la Compagnie des Indes orientales de
Hollande donnerait cette année-là 40 pour 100 d'intérêt à ses
actionnaires. Au milieu des embarras que lui occasionnait la Compagnie
française, c'était là pour Colbert un cruel crève-cœur. Aussi répond-il
à M. de Pomponne «que la prodigieuse abondance de marchandises que les
Hollandais ont reçue des Indes serait plus difficile à débiter qu'ils ne
croyaient, et qu'ils ne seraient peut-être pas en état de faire une
aussi grande distribution[246].» Dans la même année, le roi avait envoyé
aux Indes un commissaire extraordinaire chargé de rétablir l'harmonie
entre les directeurs. Le 27 décembre il écrivit à ce commissaire une
lettre contre-signée par Colbert, dans laquelle on lit ce qui suit:

     «J'apprends que ceux de Perse qui sont établis à Surate et
     particulièrement le supérieur des Capucins a fort appuyé les
     Français qui se sont portez contre le sieur Caron, en quoi sa
     religion les a pu porter; je désire que vous leur fassiez connoître
     que je leur saurai beaucoup de gré s'ils peuvent le convertir, mais
     que je veux que, sans considérer sa mauvaise religion, ils suivent
     entièrement ses sentiments sur les matières du commerce, et lui
     donnent toutes les assistances qui pourront dépendre d'eux, et
     qu'il leur demandera[247].»

Dans une autre circonstance, le 23 mai 1671, le roi écrivait au
directeur de la Compagnie à la Martinique que les Juifs qui s'y étaient
établis ayant fait des dépenses considérables pour la culture des
terres, il lui ordonnait de tenir la main à ce qu'ils jouissent des
mêmes priviléges que les autres habitants, et qu'on leur laissât une
entière liberté de conscience, en prenant néanmoins les précautions
nécessaires pour empêcher que l'exercice de leur religion ne causât du
scandale aux catholiques[248]. Puis, aucun détail ne lui paraissant
indigne de ses soins, au mois de mai 1671, Colbert écrit aux directeurs
de la Martinique pour les informer qu'une dame de La Charuelle venant de
s'embarquer sans avoir appris la mort de son mari, «il est bon qu'ils
fassent non-seulement tout ce qui dépendra d'eux pour la consoler, mais
aussi pour l'engager à continuer sa résidence aux isles; et comme elle a
en ce pays des habitations et qu'elle est encore jeune, il est
nécessaire qu'ils pratiquent adroitement les moyens de la porter à se
remarier, estant important d'affermir par ce lien les colonies
françaises dans les isles[249].» Le 13 mars 1671, Colbert presse le
directeur de la Compagnie à La Rochelle de faire tout ce qu'il pourra
pour fortifier le commerce des Indes, «n'y ayant rien de raisonnable
qu'il ne veuille mettre en usage pour exciter tous les marchands du
royaume à s'y appliquer et pour empescher qu'aucun estranger n'aborde
aux isles[250].» Pourtant, malgré tant de sacrifices et tant d'efforts,
la Compagnie est loin de prospérer. Alors Colbert lui-même semble se
laisser gagner par le découragement général, et en répondant, le 23
octobre 1671, au plus intelligent, au plus dévoué de ses agents, au
conseiller Berryer, l'un des douze directeurs généraux de la Compagnie,
qu'il avait envoyé au Havre pour diriger la vente d'un chargement, il
lui fait connaître «qu'il est très-fâché d'apprendre que la vente des
marchandises de la Compagnie des Indes orientales ne se fasse pas bien;
qu'il faut avoir beaucoup de force pour résister au malheur de cette
Compagnie; mais qu'on doit néanmoins s'armer de fermeté et de constance
pour la soutenir, jusqu'à ce que son commerce devienne plus
avantageux[251].»

Or, ce commerce ne fut avantageux un instant qu'environ un siècle après,
et la Compagnie du Sénégal, que Colbert fonda en 1673 en lui accordant
la faculté exclusive du commerce des nègres sur la côte du Sénégal, au
cap Vert et dans la rivière de Gambie, avec une gratification de 13
livres par tête de nègre, cette Compagnie fut alors d'un médiocre
secours à celle des Indes orientales, et n'eut elle-même que vingt ans
d'existence, malgré le triste et cruel privilége que Colbert avait cru
devoir lui donner[252].

Quant à la Compagnie des Indes occidentales, il sut bientôt à quoi s'en
tenir au sujet des espérances qu'on avait fondées sur elle. Le 5 avril
1668, comme les premiers résultats laissaient déjà beaucoup à désirer,
il examina lui-même dans un mémoire, dont l'original a été conservé,
_les principaux points auxquels l'intendant du roy au Canada devait
s'appliquer_[253]. Dans ce mémoire, Colbert recommandait d'abord à
l'intendant d'apporter tous ses soins à ce qui concernait _la
conservation et multiplication des habitants, la culture des terres, le
commerce, les manufactures, les bois de construction pour la marine,
etc._ L'infatigable ministre exposait ensuite ses idées sur la direction
des affaires spirituelles de la colonie. On lira avec intérêt l'extrait
suivant de son mémoire:

                        POUR LE SPIRITUEL.

     «Les jésuites y établissent trop fortement leur autorité par la
     crainte des excommunications.

     «Faire en sorte qu'ils adoucissent un peu leur sévérité. Les
     considérer comme gens d'une piété exemplaire et que jamais ils ne
     s'aperçoivent qu'on blâme leur conduite, car l'intendant
     deviendrait dans ce cas presque inutile au service du roy.

     «Les jésuites préfèrent tenir les sauvages éloignés des Français et
     ne point donner d'éducation à leurs enfants sous prétexte de
     maintenir plus purement parmi eux la religion.

     «C'est une maxime fausse et qu'il faut s'attacher à combattre en
     attirant les sauvages par commerce, mariages et éducation de leurs
     enfants.

     «Les jésuites prétendent que les boissons vendues aux sauvages les
     rendent paresseux à la chasse en les enivrant.

     «Les commerçants disent qu'au contraire le désir d'en avoir les
     rend plus vigilants à se procurer par la chasse les moyens d'en
     acheter.

     «Examiner avec attention ce point.

     «Ne pas trop multiplier les prestres, les religieux et les
     religieuses.

     «Favoriser les mariages.

     «Le séminaire de Saint-Sulpice ayant une habitation au Canada, il
     faut prendre garde que la bonne intelligence se maintienne entre
     l'évesque, les jésuites et eux.»

Mais tous les efforts de Colbert en faveur de la Compagnie des Indes
occidentales échouèrent. En 1671, il prit des mesures pour faire payer
un intérêt de 5 pour 100 aux actionnaires, à l'exception de ceux dont
les fonds provenaient des taxes de la Chambre de justice; mais bientôt
il fut constant que la Compagnie ne pouvait pas se soutenir, et il
fallut liquider. Déjà, en 1670, il avait été question de procéder à
cette opération au moyen de 2 millions de livres de sucre qu'elle avait
en magasin et qu'il s'agissait de partager entre les actionnaires à
raison de 30 livres pour 100, ce qui portait le sucre à 3 livres 6 sous
la livre, avec promesse d'une gratification pour ceux qui
l'exporteraient à l'étranger. On revint un peu plus tard à cette idée,
et l'on voit par une lettre de Colbert, du 29 septembre 1672, aux
directeurs de la Compagnie d'Occident, que les marchandises n'ayant pas
suffi pour le remboursement de ce qu'on appelait les actions
volontaires, en opposition à celles provenant des amendes de la Chambre
de justice, le roi autorisait la Compagnie à percevoir, au profit des
intéressés, le droit de 50 sous qui se levait à Rouen sur les sucres et
les cires. En résumé, la Compagnie avait perdu en dix ans 3,523,000
livres. Au moment de sa liquidation, le roi lui donna près de 1,300,000
livres, et devint propriétaire de tous les établissements qu'elle avait
fondés[254].

Ainsi, aucune des nombreuses compagnies fondées par Colbert ne
prospéra. Tous les grands établissements qu'il créa, a dit Forbonnais,
disparurent après lui. On vient de voir ce que devinrent les compagnies
des Indes orientales, des Indes occidentales et du Sénégal. Les
Compagnies du Nord, du Levant et des Pyrénées n'eurent pas un meilleur
sort. La première, qui avait succédé à celle du même nom établie par
Fouquet, était particulièrement dirigée contre les Hollandais, qui s'en
émurent et firent des observations sur ce qu'elle jouissait de
privilèges contraires aux traités. Colbert répondit à ce sujet à M. de
Pomponne, que le roi donnait, il est vrai, à la Compagnie du Nord des
sommes assez considérables, mais qu'il pouvait le faire sans contrevenir
aux traités; qu'au surplus c'était un objet dont il fallait parler le
moins possible; que la peine causée aux États par ces nouveaux
établissements les préoccupait bien pendant quelque temps, mais que
bientôt ce bruit s'amortissait et qu'en attendant on avançait
toujours[255]. Quant aux faveurs concédées à la Compagnie du Nord, elles
étaient du même genre que celles dont jouissait la Compagnie des Indes
orientales. Le roi y contribuait pour le tiers des fonds, sur lesquels
les pertes éprouvées pendant les dix premières années seraient
imputables; il lui accordait une prime de 3 livres par chaque barrique
d'eau-de-vie transportée hors du royaume, et de 4 livres par tonneau
pour les autres marchandises également transportées hors de France ou
comprises dans les retours. Enfin _le roi s'engageait_, disait l'édit,
_afin d'éviter que la Compagnie se trouvât surchargée faute du prompt
débit des marchandises, de faire prendre et recevoir dans les magasins
de la marine toutes les marchandises propres à la construction, radoub,
armement et équipement des vaisseaux, fournitures et provisions des
armées navales, par les intendants et commissaires généraux, qui en
feraient les marchés avec un profit raisonnable dont il serait convenu
entre lesdits intendants et directeurs de la Compagnie_. Ne nous
arrêtons pas aux innombrables inconvénients d'une telle clause. Il
semble qu'une Compagnie ainsi favorisée eût dû réaliser sur-le-champ
d'immenses bénéfices. Cependant, deux ans après son organisation, elle
harcelait Colbert de ses demandes d'argent, et celui-ci était obligé
d'écrire aux directeurs, le 27 mars 1671, qu'il leur était dû seulement,
d'après leur propre compte, 549,088 livres, qu'il leur en a fait payer
686,000, et que, par conséquent, le roi était en avance de 140,000
livres[256]. La Compagnie des Pyrénées jeta encore moins d'éclat et eut
moins de succès que celle du Nord. Dans une lettre du 30 septembre 1672,
au premier président du Parlement de Toulouse, Colbert dit que cette
Compagnie, dont le roi attendait beaucoup de secours pour sa marine,
languissait faute d'une protection suffisante et par suite des procès
qu'on lui suscitait de tous côtés, procès qui traînaient en longueurs
affectées à cause d'un _trop grand attachement aux formes du palais_.
Ainsi, les protections représentées par des primes et des souscriptions
ne suffisaient plus; il fallait encore protéger les compagnies contre la
justice. Quant à la Compagnie du Levant, elle ne fit pas plus de bruit
que celle des Pyrénées, et l'on saurait à peine si elle a existé sans
une lettre de Colbert, du 9 décembre 1672, par laquelle il manifeste au
directeur la surprise qu'il a éprouvée en apprenant que la Compagnie
avait transporté en Portugal des brocards d'or et d'argent faux. «Si la
Compagnie, ajoutait Colbert, joue de pareils tours aux Turcs, elle court
risque de souffrir les plus cruelles avanies qu'ils fassent supporter
aux chrétiens[257].»

C'étaient là autant d'exemples des fâcheuses conséquences du privilège
et du monopole. Mais, comme l'a dit Forbonnais, à cette époque, l'amour
de l'_exclusif_ dominait toutes les têtes, même les plus saines, et les
plus éclatantes expériences ne servaient de rien. Au lieu de s'en tenir
au système des primes, nécessaire peut-être alors dans un petit nombre
de cas, vu l'imperfection de notre marine, Colbert poussa à l'extrême
les idées de son siècle. Toutes les fois qu'une compagnie liquidait,
c'était à qui inventerait un nouveau mode, une nouvelle forme de
protection pour celle qui lui succéderait. On a vu les conséquences de
ce système. Non-seulement on organisait des compagnies sans solidité,
égoïstes, ne songeant qu'à s'enrichir en peu de temps et manquant le but
faute de vouloir trop tôt l'atteindre; mais ces compagnies elles-mêmes
faisaient la contrebande et transportaient des marchandises en matières
de rebut, au mépris des plus sévères règlements. Triste résultat de la
tendance qu'avait alors le gouvernement à tout régler, à tout diriger!
On étouffait l'activité particulière, on tuait la concurrence dont le
peuple aurait certainement tiré plus d'avantage que du monopole, et
c'était, en définitive, le peuple qui payait les expériences qu'on
faisait à ses dépens. Ne peut-on, sans injustice, reconnaître que
Colbert aurait rendu un grand service à la France en adoptant un système
tout différent? Il semble même que la puissance des faits, vers la fin
de sa carrière, lui ait démontré cette vérité; car, le 6 janvier 1682,
un arrêt du conseil autorisa le libre commerce aux Indes orientales, à
condition que les particuliers se serviraient, pour leur passage et pour
le transport de leurs marchandises, des navires de la Compagnie, et que
les marchandises rapportées par eux seraient débarquées et vendues à
l'encan dans les magasins lui appartenant[258]. Cette faculté,
très-utile quoique un peu tardive, fut sollicitée par plusieurs
particuliers et par la Compagnie elle-même. Ainsi, la vérité se faisait
jour peu à peu, et l'expérience venait en aide à la raison.



CHAPITRE VII.

     Pensions accordées aux gens de lettres français et étrangers
     (1663).--Lettre de Colbert à un savant étranger.--But politique de
     ces pensions.--La Fontaine ne reçut jamais aucune faveur de
     Colbert.--Création des Académies des Inscriptions et
     Belles-Lettres, des Sciences, de Sculpture et de Peinture (1663,
     1665, 1666).--Colbert est reçu membre de l'Académie Française et
     prononce un discours de réception (1667).--Il institue les jetons
     de présence.--Dépenses de Louis XIV en bâtiments.--Colonnade du
     Louvre.--Le Bernin à Paris (1665).--Observations de Colbert à Louis
     XIV au sujet des dépenses faites à Versailles.--Total des dépenses
     pour constructions sous le règne de Louis XIV.


Il est nécessaire, avant d'aller plus loin, de revenir un instant sur
nos pas, et de jeter un coup d'œil sur l'une des parties de
l'administration de Colbert dont les résultats ont jeté le plus de
lustre sur le règne de Louis XIV; il s'agit des pensions accordées aux
hommes de lettres français et étrangers, de la création des académies et
de la surintendance des bâtiments royaux. Déjà sous le cardinal Mazarin,
il existait une liste de pensions faites par l'État aux hommes de
lettres, et l'historien Mézerai figurait sur cette liste pour 4,000
livres, qui lui furent conservées jusqu'en 1672[259]. Plus généreux en
apparence, Fouquet ouvrit aux littérateurs et aux savants de son temps
sa cassette particulière, et parmi ses pensionnaires, on remarque
Corneille, La Fontaine, Mlle Scudéry. Était-ce de sa part
ostentation, générosité naturelle, moyen de s'attacher des créatures?
Peut-être tout cela à la fois. Colbert était trop habile à flatter les
goûts du roi, il avait trop bien deviné que ses penchants l'entraînaient
vers tout ce qui avait des airs de grandeur et de magnificence, pour ne
pas suivre un exemple qui s'accordait d'ailleurs avec ses inclinations
personnelles. A peine arrivé au pouvoir, il s'occupa donc de la position
des littérateurs, et il demanda à deux d'entre eux, Chapelain et Costar,
une liste des gens de lettres auxquels le roi pourrait accorder des
pensions, avec l'indication sommaire de leurs titres à cette faveur. Les
deux listes furent remises à Colbert, et c'est sur ce double travail que
l'état des pensions de 1663 fut arrêté[260]. En voici la copie:

  «Au sieur La Chambre, médecin ordinaire du roi, excellent homme
  pour la physique et la connoissance des passions et des sens, dont il a
  fait divers ouvrages fort estimés                          2,000 liv.

  «Au sieur Conrard, lequel, sans connoissance d'aucune
  autre langue que sa maternelle, est admirable pour juger
  toutes les productions de l'esprit                         1,500

  «Au sieur Leclerc, excellent poëte françois                  600

  «Au sieur Pierre Corneille, premier poète dramatique
  du monde (_expression de Costar_)                          2,000

  «Au sieur Desmaretz, le plus fertile auteur et doué de la
  plus belle imagination qui ait jamais été[261]             1,200

  «Au sieur Ménage, excellent pour la critique des pièces    2,000

  «Au sieur abbé de Pure, qui écrit l'histoire en latin pur
  et élégant[262]                                            1,000

  «Au sieur Boyer, excellent poëte françois                    800

  «Au sieur Corneille le jeune, bon poëte françois et
   dramatique                                                1,000

  «Au sieur Molière, excellent poëte comique                 1,000

  «Au sieur Benserade, poëte françois fort agréable          1,500

  «Au P. Le Cointe, de l'Oratoire, habile pour l'histoire    1,500

  «Au sieur Godefroi, historiographe du roi                  3,600

  «Au sieur Huet de Caen, grand personnage qui a traduit
  Origène                                                    1,500

  «Au sieur Charpentier, poëte et orateur françois           1,200

  «Au sieur abbé Cottin, poëte et orateur françois[263]      1,200

  «Au sieur Sorbière, savant es lettres humaines             1,000

  «Au sieur Dauvrier,               id.                      3,000

  «Au sieur Ogier, consommé dans la théologie et les
  belles-lettres                                             1,500

  «Au sieur Vallier, professant parfaitement la langue
  arabe                                                        600

  «Au sieur Le Vayer, savant es belles-lettres               1,000

  «Au sieur Le Laboureur, habile pour l'histoire[264]        1,200

  «Au sieur de Sainte-Marthe, habile pour l'histoire         1,200

  «Au sieur Du Perrier, poëte latin                            800

  «Au sieur Fléchier, poëte françois et latin                  800

  «Aux sieurs de Vallois, frères qui écrivent l'histoire en
  latin                                                      2,400

  «Au sieur Maury, poëte latin                                 600

  «Au sieur Racine, poëte françois[265]                        600

  «Au sieur abbé de Bourzeis, consommé dans la théologie
  positive, dans l'histoire, les lettres humaines et les langues
  orientales                                                 3,000

  «Au sieur Chapelain, le plus grand poëte françois qui
  ait jamais été et du plus solide jugement                  3,000

  «Au sieur abbé Cassaigne, poëte, orateur et savant en
  théologie                                                  1,500

  «Au sieur Perrault, habile en poésie et belles-lettres     1,500

  «Au sieur Mézerai, historiographe                          4,000

Quelques étrangers, auxquels il était accordé des pensions de 1,200 à
1,500 livres, complétaient cette première liste. C'étaient Huyghens,
Heinsius, Bœklerus, Wasengeil, Isaac Vossius et quelques autres. Vossius
était un célèbre géographe hollandais. La lettre suivante, que Colbert
lui écrivit pour le prévenir de la faveur dont il était l'objet, laisse
percer suffisamment le motif secret et réel que l'on avait en donnant de
pareilles pensions à des étrangers.

     «Quoique le roi ne soit pas votre souverain, il veut néanmoins être
     votre bienfaiteur, et m'a commandé de vous envoyer la lettre de
     change ci-jointe, comme une marque de son estime et un gage de sa
     protection: chacun sait que vous suivez dignement l'exemple du
     fameux Vossius, votre père, et qu'ayant reçu de lui un nom qu'il a
     rendu illustre par ses écrits, vous en conserverez la gloire par
     les vôtres. Ces choses étant connues de Sa Majesté, elle se porte
     avec plaisir à gratifier votre mérite, et j'ai d'autant plus de
     joie qu'elle m'ait donné ordre de vous le faire savoir que je puis
     me servir de cette occasion pour vous assurer, que je suis,
     Monsieur, votre très-humble et très-affectionné serviteur.

           «COLBERT.

     «A Paris ce 21 juin 1663[266].»

Évidemment, l'amour des sciences et des lettres fut un motif secondaire
dans cette détermination de Colbert, qui voulait, avant tout, produire
de l'effet à l'étranger. Une lettre que Chapelain lui écrivit le 17 mai
1663 ne laisse, à ce sujet, aucun doute. En lui transmettant la
correspondance d'un gentilhomme allemand, Wasengeil, qui figurait sur la
liste des pensions, et que Colbert avait envoyé en Espagne pour observer
l'état du pays, Chapelain lui faisait connaître que ce Wasengeil ne se
lassait pas de publier en tous lieux, surtout en Espagne, la libéralité
du roi envers les gens de lettres, sans distinction de nationalité, et
que les Espagnols avaient peine à y ajouter foi, tant cela leur semblait
au-dessus de ce qui s'était jamais fait.

     «J'ai considéré, Monsieur, disait Chapelain en terminant, comme un
     bonheur d'avoir rencontré un sçavant homme désintéressé et non
     suspect de partialité, qui d'office voulut estre, en des pays où
     nous ne sommes pas aimés, la trompette et la gloire de Sa Majesté
     et de vos si justes louanges. Il parcourra toute l'Espagne et les y
     répandra avec courage et fidélité, et au moins à son retour, nous
     rendra conte (_sic_) du succès qu'elles y auront eu[267].»

Enfin, l'on a trouvé récemment, dans les papiers d'Hermann Conring,
homme d'État et écrivain allemand célèbre au XVIIe siècle, une lettre
originale de Colbert du 27 août 1665, qui annonçait l'envoi d'une lettre
de change de 1,700 livres. Il y avait aussi, dans les mêmes papiers, le
brouillon d'une lettre d'Hermann Conring à Colbert. Or, il résulte de
cette lettre, datée du 2 mai 1672, que Conring était chargé par la cour
de France de gagner des voix à Louis XIV, qui songeait alors à se faire
nommer empereur d'Allemagne[268].

Les pensions accordées aux littérateurs et savants étrangers par Colbert
avaient donc un double but politique qu'on ne saurait dissimuler; car en
même temps qu'elles agissaient sur l'opinion et donnaient au dehors une
haute idée de la grandeur et de la générosité de la France, elles
disposaient ceux qui en étaient l'objet à rendre, dans certains cas, au
gouvernement des services particuliers, peu compatibles sans doute avec
la dignité des lettres, mais d'autant mieux recompensés.

Au surplus, ces services coûtaient peu à l'État, et l'effet produit
n'était nullement en rapport avec la somme affectée aux gratifications.
Le chiffre des pensions aux gens de lettres français et étrangers ne
dépassa jamais 100,000 livres, et descendit, en moyenne, à 75,000
livres, à partir de 1672, époque à laquelle les pensions aux étrangers
paraissent avoir été supprimées. On a remarqué que, tant que Colbert
vécut, La Fontaine ne fut pas porté sur la liste des pensions[269].
Était-ce rancune pour la fidélité éclatante que l'immortel fabuliste
avait vouée à Fouquet, ou bien le poëte n'avait-il voulu faire aucune
démarche auprès du ministre ou de Chapelain pour obtenir la faveur que
l'on accordait au sieur Leclerc et au sieur Boyer? Si le fait est bien
exact, et tout porte à le croire, il y a une charmante épigramme au fond
de l'éloge suivant, qu'on lit dans un poëme de La Fontaine sur le
quinquina.

   «Et toi que le quina guérit si promptement,
   Colbert, je ne dois point te taire...
   D'autres que moi diront ton zèle et la conduite,
   Monument éternel aux ministres suivants:
   Ce sujet est trop vaste et la muse est réduite
   _A dire les faveurs que tu fais aux savants_.»

Mais en même temps qu'il encourageait les savants par des pensions,
Colbert proposait un plus noble but à leur ambition en créant plusieurs
académies. La France lui doit l'Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres, celle des Sciences, celles de Peinture et de Sculpture.
C'est ainsi qu'il imitait encore le cardinal de Richelieu, son modèle de
prédilection. L'établissement de l'Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres date du mois de décembre 1663[270]. Formée d'abord d'un
petit nombre de membres de l'Académie Française, elle s'assemblait dans
la bibliothèque de Colbert, afin d'y travailler aux inscriptions et
devises dont on faisait déjà un fréquent usage pour les médailles, les
écussons; et c'est de là que sortit, sans doute, l'orgueilleuse devise
de la Compagnie des Indes orientales: _Florebo quocumque ferar_. A cette
époque, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres n'était encore que
la _petite académie_, car elle ne se composait que de quatre membres;
Chapelain, Charpentier, et les abbés Cassagne et Bourzeis. Mais peu à
peu le nombre des académiciens qui prirent part à ses travaux augmenta.
En leur qualité d'historiographes, Racine et Boileau y concoururent.
D'ailleurs, le goût pour les médailles, qui allait toujours croissant,
lui donnait chaque jour plus d'importance, et les événements
fournissaient à ses membres de nombreuses occasions de faire graver sur
le bronze ou sur le marbre les louanges du roi dans ce style parfois un
peu trop hyperbolique, dont la célèbre devise: _Nec pluribus impar_, est
la plus haute expression[271]. L'Académie des Sciences fut fondée en
1666 pour perfectionner la géométrie, l'astronomie, la physique, la
mécanique, l'anatomie et la chimie. On frappa à ce sujet une médaille
représentant d'un côté le portrait du roi, et de l'autre Minerve ayant
autour d'elle une sphère, un squelette, un alambic. Les mots de la
légende étaient: _Naturæ investigandæ et perficiendis artibus_, et ceux
de l'exergue: _Regia scientiarum academia instituta M. DC. LXV_[272].
Reconnaissante de la protection qu'il accordait aux lettres, l'Académie
Française reçut Colbert parmi ses membres, en 1667. On a souvent répété,
sur la foi d'un historien de l'Académie, l'abbé d'Olivet, qu'en nommant
Colbert, celle-ci l'avait dispensé du discours de réception obligé, et
que cette faveur n'avait été accordée qu'à lui seul. D'abord, il est à
croire que Colbert eût été peu flatté d'un semblable privilège. Mais un
passage de la _Gazette de France_ détruit formellement l'assertion de
l'abbé d'Olivet, et lève tous les doutes à ce sujet. Le passage est
curieux.

     «De Paris, le 30 avril 1667.--Le 21 du courant, le duc de
     Saint-Aignan, ayant été prendre le sieur Colbert en son logis, le
     conduisit en l'Académie Françoise, établie chez le chancelier de
     France, laquelle l'avoit depuis longtemps invité à lui faire
     l'honneur d'être un de ses membres; et après y avoir été reçu avec
     les cérémonies ordinaires, il fit un discours à la louange du roi
     avec tant de grâce et de succès qu'il en fut admiré de toute cette
     savante compagnie[273].»

On le voit donc, Colbert subit la loi commune, et paya son tribut au
discours de réception. Quelque temps après, frappé de la lenteur avec
laquelle l'Académie travaillait au dictionnaire de la langue dont elle
s'occupait alors depuis plus de quarante ans, il régla les heures de ses
séances et lui fit donner, ajoute-t-on, une pendule, «avec ordre au
sieur Thuret, horloger, de la conduire et de l'entretenir.» En même
temps, pour hâter la publication du dictionnaire et stimuler le zèle des
académiciens, Colbert leur accorda des jetons de présence, et, depuis
cette époque, a dit un académicien, «on travailla mieux et dix fois plus
qu'on n'avait fait jusqu'alors[274].»

Cependant, les pensions aux gens de lettres et la création des académies
ne formaient que la moindre partie des encouragements que ce ministre
accordait aux beaux-arts. Le 2 janvier 1664, Louis XIV lui avait donné
la charge de surintendant des bâtiments en remplacement d'un sieur
Ratabon[275]. Tant qu'elle avait été occupée par ce dernier, la charge
de surintendant des bâtiments n'avait eu, faute d'argent sans doute,
aucune importance; mais dès que l'ordre fut rétabli dans les finances,
et que Colbert eut les bâtiments dans ses attributions, les choses
changèrent de face. Les dépenses de Louis XIV en bâtiments, ont été
énormes. On ne couvre pas impunément le sol de palais, de statues,
d'arcs de triomphe, de monuments de toute sorte; mais la passion et
l'esprit de parti ont quelquefois grossi ces dépenses dans des
proportions fabuleuses. Après Voltaire, qui les évalua à 500 millions,
Mirabeau avait dit qu'elles atteignirent le chiffre de 1,200
millions[276]. Volney alla beaucoup plus loin, et il les porta à
4,600,000,000[277]. En même temps, on ajoutait que, pour anéantir la
preuve de ces profusions, Louis XIV avait brûlé tous les registres où
elles étaient constatées. Or, ces registres ont été retrouvés; ils
existent en plusieurs copies, appartenant les unes à la Bibliothèque
royale, d'autres à des particuliers. De savants et zélés bibliophiles,
véritables pionniers de l'histoire, les ont compulsés avec soin, ont
constaté leur authenticité, les ont contrôlés les uns par les autres, et
il en résulte que toutes les dépenses de Louis XIV, en bâtiments, ne se
sont élevées qu'à CENT SOIXANTE-CINQ MILLIONS, monnaie de son
temps[278].

Toutefois, il ne faut pas se le dissimuler, cette somme de 165 millions
représentait alors une valeur énorme. A l'époque où la plupart des
travaux auxquels elle fut affectée s'exécutèrent, le chiffre moyen du
budget était de 90 millions, et il s'en fallait de beaucoup que la
France le payât aussi aisément qu'elle paye actuellement un budget de
1400 millions. Si l'on a égard au chiffre de la population, qui
n'excédait guère alors 20 millions d'habitants, au grand nombre de
privilégiés que leur naissance ou leurs fonctions exemptaient de
l'impôt, on demeurera convaincu que cette somme de 165 millions dut
être, comparativement, très-onéreuse aux populations. C'était donc là
une magnifique dotation. Pendant vingt ans, Colbert fut le dispensateur
tout-puissant de ce budget dépensé presque en entier sous son
administration. Il avait pour les beaux-arts un goût naturel que son
voyage en Italie n'avait fait qu'accroître; il savait en outre qu'un des
plus sûrs moyens de plaire au roi, de l'occuper agréablement, était de
l'entourer des merveilles de l'architecture, de la peinture et de la
sculpture. Il appela donc à lui tous les artistes de talent, leur
communiqua un peu de son activité, examina, discuta leurs plans, les
soumit à l'épreuve du concours public, et bientôt se produisit cette
série de chefs-d'œuvre en tous genres, dont, avec raison, la France est
aujourd'hui si fière, et auxquels, de toutes les parties du monde, les
étrangers viennent incessamment payer le tribut de leur admiration.

Un des premiers projets dont Colbert eut à s'occuper fut la construction
de la principale façade du Louvre. Ce fut là une affaire, et même une
grande affaire qui comporte quelques détails. On avait commencé cette
façade sur les dessins de Le Vau, premier architecte du roi, lorsque
Colbert suspendit les travaux et demanda un nouveau plan aux architectes
de Paris. Parmi ceux-ci, un d'entre eux exposa, sans se nommer, un plan
admirable: c'était Claude Perrault qui était en même temps médecin du
roi. Pourtant, Colbert hésitait encore. Il y avait alors à Rome un
artiste célèbre, tout à la fois peintre, sculpteur, architecte, comme
avait été Michel-Ange; il s'appelait _Bernini_. Colbert voulut d'abord
avoir son avis, son plan; puis, il résolut de le faire venir à Paris.
Voici la lettre que Louis XIV lui écrivit, pour l'y appeler:

     Seigneur cavalier Bernin, je fais une estime si particulière de
     votre mérite que j'ai un grand désir de voir et de connaître une
     personne aussi illustre, pourvu que ce que je souhaite se puisse
     accorder avec le service que vous devez à notre Saint-Père le Pape
     et avec votre commodité particulière. Je vous envoie en conséquence
     un courrier exprès, par lequel je vous prie de me donner cette
     satisfaction, et de vouloir entreprendre le voyage de France,
     prenant l'occasion favorable qui se présente du retour de mon
     cousin le duc de Créqui, ambassadeur extraordinaire, qui vous fera
     savoir plus particulièrement le sujet qui me fait désirer de vous
     voir et de vous entretenir des beaux dessins que vous m'avez
     envoyés pour le bâtiment du Louvre; et du reste me rapportant à ce
     que mondit cousin vous fera entendre de mes bonnes intentions, je
     prie Dieu qu'il vous tienne en sa sainte garde, seigneur cavalier
     Bernin.

           «Louis.

     «_Contre-signé_: DE LIONNE[279].

     «A Paris, ce 11 avril 1665.»

Quel artiste ne se fût empressé de répondre à une aussi flatteuse
invitation, accompagnée, pour prévoir et lever tous les obstacles, d'un
premier présent de 30,000 livres? Le Bernin partit donc, emmenant avec
lui un de ses fils, deux de ses élèves, une nombreuse suite, et il reçut
pendant tout son voyage des honneurs inusités. D'après les ordres du
roi, les magistrats de toutes les villes qu'il traversa le
complimentèrent et lui offrirent les vins d'honneur, hommage réservé aux
seuls princes du sang. Sur sa route, des officiers de la cour lui
apprêtaient à manger, et, quand il approcha de Paris, un maître d'hôtel
du roi vint à sa rencontre pour le recevoir et l'accompagner partout. A
peine fut-il arrivé, que Colbert lui rendit visite de la part du roi,
qui, à son tour, lui fit l'accueil le plus distingué. Le Bernin n'était
pas seulement un artiste de mérite, c'était aussi un habile courtisan.
Dans sa première entrevue avec Louis XIV, il lui proposa de faire son
buste. Quelque temps après, comme le roi posait devant lui, ayant écarté
une boucle de cheveux qui recouvrait le front de son modèle: «_Votre
Majesté_, lui dit-il, _peut montrer son front à toute la terre_.» Le mot
fit fortune, et bientôt tous les courtisans adoptèrent la coiffure à la
Bernin. Quant au plan du Louvre, il réussit moins bien. Ce plan avait
d'abord été adopté, et les fondations en furent posées avec éclat le 17
octobre 1665; mais, comme il exigeait que tous les anciens bâtiments
fussent détruits, contrairement aux vues du roi et de Colbert, on y
renonça après le départ du Bernin, et l'on revint à celui de Claude
Perrault. Louis XIV aurait voulu retenir Le Bernin à Paris, et il lui
promettait 3,000 louis d'or par an. Le Bernin, dont la vanité excessive
s'était encore accrue par suite des honneurs exagérés qu'on lui avait
rendus, persista à quitter la France, sous prétexte que l'hiver y était
trop rigoureux pour sa santé, mais plutôt dit-on, parce qu'il supposait
Lebrun, Perrault et d'autres artistes jaloux de son talent. Magnifique à
l'excès jusqu'au bout, Louis XIV lui fit remettre, la veille de son
départ, 3,000 louis d'or (33,000 livres) en trois sacs avec un brevet de
6,000 livres de pension annuelle et un de 1,200 livres pour son fils. En
même temps, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres fut invitée à
faire la devise d'une médaille destinée à immortaliser ce voyage sans
résultat. Cette médaille fut en effet frappée. Elle représente d'un côté
le portrait du Bernin, et, au revers, les muses de l'art, avec cet
exergue: _Singularis in singulis, in omnibus unicus_. Le voyage seul du
Bernin, sans compter la pension de 6,000 livres qu'il toucha jusqu'en
1680, coûta 103,000 livres[280]. On a vu ce qu'il produisit: un buste du
roi. Plus tard, il est vrai, le Bernin envoya de Rome une statue
équestre de Louis XIV; mais la tête en fut trouvée tellement
disgracieuse qu'il fallut la remplacer par une tête copiée sur l'antique
par Girardon. C'est la statue que l'on voit encore à Versailles, au bout
de la pièce des Suisses. Heureusement, son plan du Louvre avait été
rejeté, grâce à Colbert, auprès duquel ni le plan ni son auteur n'eurent
le don de réussir, et la colonnade du Louvre fut exécutée, d'après le
plan de Claude Perrault.

Cependant, Colbert s'aperçut bien tôt qu'il avait flatté dans Louis XIV
une passion terrible, insatiable, et que les dépenses, chaque jour
croissantes, affectées aux bâtiments, tendaient sans cesse à détruire
l'équilibre qu'il avait eu tant de peine à rétablir dans les finances.
Dès 1667, ses craintes devinrent très-vives, et il les exprima à Louis
XIV dans un mémoire[281]. Ce mémoire porte en substance que, si le roi
veut bien chercher dans Versailles où sont plus de 1,500,000 écus qui y
ont été dépensés depuis deux ans, il aura bien de la peine à les
trouver; que ses divertissements sont tellement mêlés avec la guerre de
terre qu'il est bien difficile de les diviser; que, s'il examine combien
de dépenses inutiles il a faites, il verra que, si elles étaient toutes
retranchées, il ne serait pas réduit à la nécessité où il est.

     «En mon particulier, ajoute Colbert saisi d'un noble patriotisme,
     je déclare à Votre Majesté qu'un repas inutile de 1,000 écus me
     fait une peine incroyable, et lorsqu'il est question de millions
     d'or pour la Pologne, je vendrais tout mon bien, j'engagerais ma
     femme et mes enfants, et j'irais à pied toute ma vie pour y
     fournir, si c'était nécessaire. Votre Majesté excusera, s'il lui
     plaît, ce petit transport... Votre Majesté doit considérer qu'elle
     a triplé les dépenses de ses écuries... Si Votre Majesté examine
     bien, elle trouvera que cette augmentation en livrées, en
     nourritures d'hommes et de chevaux, en achats, en gages, va à plus
     de 200,000 livres tous les ans... Si Votre Majesté considère son
     jeu, celui de la reine, toutes les fêtes, repas, festins
     extraordinaires, elle trouvera que cet article monte environ à plus
     de 500,000 livres, et que les rois, ses prédécesseurs, n'ont jamais
     fait cette dépense, et qu'elle n'est pas du tout nécessaire.»

Colbert s'excuse ensuite d'avoir tant tardé de présenter ces
observations au roi:

     «La première raison, dit-il, c'est que j'avais à contredire ce que
     Votre Majesté aime le plus fortement; la seconde, que, encore que
     Votre Majesté agréât tout ce que je lui dis touchant les exils,
     les rappels et les emprisonnements de ses sujets, je ne vois pas
     que Votre Majesté y ait fait aucune réflexion, et j'ai commencé de
     douter si la liberté que j'avais prise était agréable à Votre
     Majesté; la troisième, qu'il m'a semblé que Votre Majesté
     commençait de préférer ses plaisirs, ses divertissements à toute
     chose, et cela, fondé sur deux rencontres considérables: la
     première, ayant fait voir à Saint-Germain que Votre Majesté devait
     fortifier son armée navale dans le même temps que Votre Majesté
     disait qu'il fallait se tirer le morceau de la bouche pour y
     fournir, dans ce moment-là, Votre Majesté dépense 200,000 livres
     comptant pour un voyage de Versailles, savoir, 13,000 pistoles pour
     son jeu et celui de la reine et 50,000 livres en repas
     extraordinaires: la seconde que, encore que Votre Majesté voie dans
     ce moment-ci l'état de ses affaires prêtes à tomber, _par l'excès
     de toutes sortes de dépenses_, dans un abyme de nécessités qui
     produit toute sorte de désordres, Votre Majesté, dis-je, fait faire
     une dépense de 100,000 livres à chacune de ses compagnies de
     mousquetaires. Quand un mousquetaire à la basse paie aura consommé
     la solde de 360 livres en ornements inutiles, de quoi veut-on qu'il
     vive pendant cette année? Il faut que, par douceur ou par force, il
     vive aux dépens de son hôte; les lieux où il demeure ne paient plus
     la taille, et tout tombe dans la confusion. Ah! plût à Dieu que
     Votre Majesté eût une fois bien examiné cette matière! Elle
     trouverait que sa gloire souffre de ces fanfares, de ces ornements
     inutiles, dont la dépense, outre cela, ruine et les officiers et
     les cavaliers.»

En terminant, Colbert blâme sévèrement les mouvements de troupes, «_à
qui on fait jouer la navette par des marches perpétuelles, ruineuses_,»
et dit en parlant des revues qu'il n'avait jamais compris qu'elles
dussent _venir chercher le roi, ni que la marche et l'assemblée des
armées au dedans du royaume, qui en attire la ruine, pût devenir un
amusement de dames_[282].

     «J'avais vu auparavant, dit-il enfin, le secrétaire d'État de la
     guerre, avec celui qui avait le soin des finances, chercher
     ensemble de n'être point à charge aux peuples; on écoutait les
     habitants des villes quand ils venaient se plaindre; on leur
     rendait justice sévère sur les officiers et les troupes; à présent,
     aucun n'ose se plaindre, car tous ceux qui sont venus ont été
     traités de _coquins_, de _séditieux_, et les peuples ont appris ces
     mauvais traitements, qui ont été prononcés par celui qui parle au
     nom de Votre Majesté[283].»

Remontrances sévères, mais justes et courageuses. Malheureusement, elles
demeurèrent sans effet. On a vu plus haut que les sommes employées par
Louis XIV en bâtiments et encouragements aux beaux-arts et manufactures,
s'élevèrent de 1661 à 1710, à 165 millions. Il ne sera pas sans intérêt
de faire connaître quelle somme fut affectée à chaque objet en
particulier[284].

  Dépense totale de Versailles, églises, Trianon, Clagny, Saint-Cyr, la
  machine de Marly, la rivière d'Eure, Noisy et les Moulineaux  81,151,414 liv.
  Tableaux, étoffes, argenterie, antiques                        6,386,774
  Meubles et autres dépenses                                    13,000,000
  Chapelle (_construite de_ 1699 à 1710)                         3,260,241
  Autres dépenses de tout genre                                 13,000,000
                                                                __________
  Total pour Versailles et dépendances                         116,798,229
  Saint-Germain                                                  6,455,561
  Marly (_non compris la machine qui figure à l'article
   Versailles_[285])                                             4,501,279
  Fontainebleau                                                  2,773,746
  Chambord                                                       1,225,701
  Louvre et Tuileries                                           10,608,969
  Arc de triomphe de Saint-Antoine[286]                            513,755
  Observatoire de Paris (_construit de 1667 à 1672_).              725,174
  Hôtel royal et église des Invalides[287]                       1,710,332
  Place royale de l'hôtel Vendosme                               2,062,699
  Le Val-de-Grâce[288]                                           3,000,000
  Annonciades de Meulan                                             88,412
  Canal des deux mers (_non compris ce qui a été fourni par
   les États du Languedoc_)                                      7,736,555
  Manufactures des Gobelins et de la Savonnerie                  3,645,945
  Manufactures établies en plusieurs villes                      1,707,990
  Pensions et gratifications aux gens de lettres                 1,979,970
                                                                 _________
  Total général des dépenses                                   165,534,315 liv.

Si l'on cherche à se rendre compte approximativement de la valeur
actuelle de cette somme, et qu'on se contente de prendre pour base la
moyenne du prix du marc d'argent sous Louis XIV et en 1846, on trouve
que les dépenses de ce roi, en bâtiments, encouragements et
gratifications, représenteraient, de nos jours, 350 millions environ.
Mais que l'on évoque un instant devant son imagination les seules
merveilles de Versailles, et que l'on se demande ensuite si, exécutées
de notre temps, toutes les constructions de Louis XIV ne coûteraient pas
près d'un milliard[289].



CHAPITRE VIII.

     Canal de Languedoc.--Motifs qui en faisaient solliciter
     l'ouverture.--Proposition faite à Colbert par Riquet
     (1663).--Difficultés à surmonter.--Le gouvernement discute la
     question de savoir si le canal doit être fait par l'État ou par un
     particulier.--Raisons qui font adopter ce dernier parti.--Riquet
     est en butte à l'envie et au dénigrement de ses
     concitoyens.--Colbert lui témoigne une véritable amitié.--Dépense
     totale du canal.--Vers de Corneille à ce sujet.--Canal d'Orléans.


Parmi les travaux dont les _Comptes des bastiments du roy_ font
connaître la dépense, il en est un que Colbert prit sous sa protection
spéciale et auquel il tint à honneur d'associer son nom; c'est le canal
de Languedoc, travail gigantesque dont Charlemagne lui-même semble avoir
entrevu les admirables résultats, et qui avait déjà donné lieu, sous
François Ier, Charles IX, Henri IV et Louis XIII, à des projets
discutés en Conseil. Plusieurs motifs d'une grande importance étaient
cause que l'on souhaitait vivement l'exécution de ce canal. Tous ceux
qui en avaient étudié le projet faisaient observer avec raison que, par
ce moyen, les marchandises de l'Océan et de la Méditerranée pourraient
être transportées de l'une à l'autre mer en évitant de passer par le
détroit de Gibraltar, où les navires couraient beaucoup de danger; qu'en
cas de disette en Languedoc ou dans la Guyenne, il serait très-aisé de
faire arriver les grains dans celle de ces contrées qui en manquerait;
que le Haut-Languedoc où les blés abondaient en verserait presque sans
frais dans le Bas-Languedoc, beaucoup moins favorisé, sous ce rapport,
et que celui-ci enverrait en échange, par la même voie, ses vins et tout
ce qu'il tirait de son commerce avec la province de Lyon. On ajoutait
encore, et c'était une raison déterminante dans les idées du temps, que
les étrangers qui feraient le commerce de transport de l'une à l'autre
mer laisseraient des sommes considérables à la province. Enfin, à toutes
ces considérations où les intérêts matériels étaient seuls en jeu, s'en
joignait une dernière d'une autre nature, mais qui n'exerçait pas une
moindre influence sur les esprits. On disait que les Romains eux-mêmes,
si vantés pour leurs travaux, n'avaient rien fait de comparable au canal
qu'il s'agissait d'exécuter, et qu'il en reviendrait non-seulement
beaucoup de profit, mais aussi beaucoup d'honneur à la nation qui les
aurait surpassés près des lieux mêmes où ils avaient laissé la plus
forte empreinte de leur passage et de leur grandeur[290].

Jamais, en effet, entreprise plus magnifique et plus séduisante n'avait
été proposée à un ministre ami des grandes choses. Quatorze lieues
seulement séparent l'Aude et la Garonne, dont l'une se jette, comme on
sait, dans la Méditerranée, l'autre dans l'Océan, et il semblait au
premier abord que la jonction de ces rivières au moyen d'un canal ne
présentait pas des obstacles insurmontables. Bien plus, toutes les fois
que le projet avait été étudié, soit par les États, soit à la requête du
gouverneur, on l'avait déclaré exécutable; mais cette possibilité de le
mener à bonne fin laissait probablement beaucoup de doute dans les
esprits; car, malgré les avantages qu'on espérait en retirer, le canal
de Languedoc était encore à l'état de projet au commencement de l'année
1662.

Il y avait alors dans les gabelles de cette province un homme que la
nature avait fait un grand géomètre. Possesseur de quelques terres au
pied d'une montagne, principal empêchement à l'ouverture du canal de
jonction des deux mers, il cherchait depuis plusieurs années le moyen de
surmonter cet obstacle. Après plusieurs essais faits en petit dans sa
propriété, essais dont les traces ont été religieusement conservées par
ses descendants, Pierre-Paul de Riquet, seigneur de Bonrepos, d'une
famille noble originaire de Provence, crut enfin avoir trouvé ce moyen,
et fit part de son projet à Colbert dans une lettre où respire une
bonhomie charmante:

     «Vous vous étonnerez, dit-il, que j'entreprenne de parler d'une
     chose qu'apparemment je ne connois pas, et qu'un homme de gabelle
     se mêle de nivelage. Mais vous excuserez mon entreprise lorsque
     vous saurez que c'est de l'ordre de Monseigneur l'archevêque de
     Toulouse que je vous écris[291].»

Riquet raconte ensuite à Colbert que l'archevêque de Toulouse, l'évêque
de Saint-Papoul et plusieurs autres personnes de condition sont allées
sur les lieux avec lui; qu'ils en sont revenus persuadés de la vérité de
ce qu'il leur avait dit sur la possibilité de faire le canal, et l'ont
engagé à lui soumettre la relation qu'il envoie, «mais en assez mauvais
ordre; car n'entendant ni grec ni latin, et sachant à peine parler
français, il ne peut pas s'expliquer sans bégayer.»

Quant au projet, la difficulté principale avait toujours été d'amener
assez d'eau à un point de partage appelé les _Pierres Naurouse_, élevé
de plus de cent toises au-dessus du niveau des deux mers, et d'où l'eau
pût être dirigée de l'un ou de l'autre côté du canal avec assez
d'abondance pour l'alimenter. Riquet trouva le moyen de ramasser
plusieurs ruisseaux considérables, auxquels on n'avait pas même songé
avant lui, à cause de leur éloignement, et de les utiliser, malgré des
obstacles matériels, en apparence insurmontables, que présentaient les
escarpements de la _Montagne Noire_, aux pieds de laquelle les Pierres
de Naurouse étaient situées. Dès lors le succès de l'entreprise fut
assuré. Bientôt après, l'archevêque de Toulouse présenta Riquet à
Colbert. Cependant, plusieurs années se passèrent avant qu'on se mît à
l'œuvre. Comme les États de Languedoc devaient contribuer à la dépense,
ils nommèrent des commissaires pour vérifier le projet de Riquet, et il
fut décidé que celui-ci ferait d'abord une rigole d'essai. Cet essai
devait coûter 200,000 livres. Plein de confiance dans son plan, Riquet
n'hésita pas à faire cette dépense.

     «Mais en ce cas, Monseigneur, écrivait-il à Colbert le 27 novembre
     1664, mettant en risque mon bien et mon honneur, à défaut de
     réussite, il me semble raisonnable, par contre-coup, que j'acquière
     un peu de l'un et un peu de l'autre en cas que j'en sorte
     heureusement. J'espère être à Paris dans le mois de janvier
     prochain... Et ce sera alors, Monseigneur, que je me donnerai
     l'honneur de vous dire mieux de bouche mes sentiments à ce sujet.
     Vous les trouverez raisonnables, assurément; car j'affecterai de
     vous porter des propositions de justice, et, par conséquent, de
     votre goût; et en cela, je suivrai mon naturel franc et libre, et
     point chicannier[292].»

Riquet vint donc à Paris, et, le 25 mai 1665, il obtint par lettres
patentes le droit de travailler _aux rigoles nécessaires pour faire
l'essai de la pente et de la conduite des eaux_. Deux mois après, cet
essai touchait à son terme, et l'infatigable ingénieur écrivait à
Colbert que bien des gens seraient surpris du peu de temps qu'il y
aurait employé et de la faible dépense qui en résulterait; qu'au surplus
la réussite était infaillible, mais d'une manière toute nouvelle et à
laquelle ni lui ni personne n'avait songé jusqu'alors; car le chemin où
il passait maintenant lui était toujours demeuré inconnu, quelque soin
qu'il eût mis à le découvrir; que la pensée lui en était venue à
Saint-Germain, et que sa rêverie s'était trouvée juste, le niveau ayant
confirmé ce que son imagination lui avait dit à deux cents lieues de là.
Colbert répondit le 14 août suivant à cette lettre qu'il était très-aise
de voir l'espérance où était Riquet concernant le _grand dessein de la
jonction des deux mers_, qu'outre la gloire qui en reviendrait à son
auteur le roi lui en saurait beaucoup de gré, son intention étant de
faire exécuter le canal par ses soins de préférence à tous autres;
qu'ainsi, une fois la rigole d'essai achevée, il pourrait se mettre en
route pour Paris, en ayant soin toutefois de bien discuter les moyens,
que l'on aurait en main pour faire trouver au roi les fonds nécessaires,
afin que, ces moyens étant bien digérés, on pût les lui proposer sans
retard[293].

Tout semblait donc marcher au gré de Riquet, mais de nouvelles épreuves
lui étaient encore réservées. La dépense du canal avait d'abord été
évaluée à 6 millions environ, et ni le roi ni Colbert ne voulaient y
affecter une pareille somme. Cependant, vers la même époque, le roi
dépensait en bâtiments, dans une seule année, 6,242,828 livres[294]. Le
prince de Conti, gouverneur du Languedoc, fit alors un appel aux États
et les excita à s'associer à l'exécution du canal, leur promettant que,
«de son côté, Louis XIV retrancherait des dépenses nécessaires ailleurs,
pour y contribuer de l'argent de son trésor royal.» Rendus défiants par
l'expérience, et craignant que les sommes qu'ils auraient votées ne
fussent appliquées à d'autres objets, les États déclarèrent, le 26
février 1666, qu'ils ne pouvaient, ni pour le présent ni pour l'avenir,
participer à la dépense des ouvrages du canal. Heureusement, Riquet
n'était pas à bout d'expédients. Il proposa de faire procéder à la
construction du canal en donnant à l'entrepreneur la faculté de prendre
toutes les terres nécessaires, lesquelles seraient payées par le roi,
après estimation. Au moyen de ces acquisitions, on pourrait ériger un
fief considérable, comprenant le canal, ses rigoles et chaussées, depuis
la Garonne jusqu'à ses dégorgements dans la Méditerranée y compris le
canal d'alimentation, depuis la Montagne Noire, où il prenait naissance,
jusqu'aux Pierres de Naurouse. Les possesseurs de ce fief en jouiraient
à perpétuité, et ils auraient, entre autres droits, le pouvoir exclusif
de construire sur les bords du canal un château, des moulins, des
magasins pour l'entrepôt des marchandises, etc., etc.

Avant de statuer sur la proposition de Riquet, une question d'une
extrême importance, et qui s'est souvent représentée depuis,
principalement dans ces dernières années, fut agitée dans le Conseil.
Convenait-il aux intérêts de l'État que le roi gardât la propriété du
canal pour le faire exploiter, soit en régie, soit en ferme, ou bien,
était-il préférable de l'abandonner à des particuliers? A la suite d'une
longue délibération sur les détails de laquelle les archives du canal
de Languedoc ont conservé de précieux renseignements, la question fut
résolue dans le dernier sens. La majorité du Conseil fut d'avis qu'un
ouvrage qui exigeait une attention continuelle et des dépenses
journalières ne pouvait être confié sans inconvénient à une régie
publique, qu'il était bien plus avantageux et plus sûr d'en laisser la
conduite à un particulier, de l'intéresser fortement à la prospérité de
l'entreprise en lui en donnant la propriété, et _de mettre ainsi
l'intérêt public sous la sauvegarde de l'intérêt personnel_. De cette
manière, ni un embarras momentané dans les finances, ni les malheurs de
l'État, si les circonstances devenaient contraires, ne pouvaient faire
craindre d'interruption dans les travaux, et l'on assurait en même temps
la solidité, l'entretien et l'amélioration du canal. Décision pleine de
raison, de sagesse, dont Colbert fut sans doute l'âme, et sans laquelle
le canal de Languedoc, vingt fois abandonné, repris, interrompu, n'eût
peut-être été achevé qu'un siècle plus tard!

La proposition de Riquet fut donc acceptée et régularisée ensuite par un
édit du mois d'octobre 1666. Riquet acheta le nouveau fief à condition
qu'il n'en pourrait être dépossédé que moyennant remboursement de toutes
les sommes dépensées par lui, et il s'engagea à employer le produit du
fief à la construction du canal. En même temps, le roi fixa les droits
qui seraient perçus pour le transport des marchandises sur le canal, et
ordonna, pour subvenir aussi aux dépenses, la création d'un certain
nombre d'offices de regrattiers et vendeurs de sel, ainsi que la vente
de plusieurs autres petits droits. Les États seuls résistaient encore;
ils ne votèrent des fonds que lorsqu'ils virent l'œuvre en cours
d'exécution, le succès assuré, et ces fonds furent principalement
destinés à racheter les charges, très-onéreuses à la contrée, dont
Colbert avait abandonné le produit à l'entrepreneur du canal.

Le génie et la persévérance de Riquet avaient donc enfin gain de cause.
Dans l'espace de six ans, toute la partie du canal située entre le point
de partage des Pierres de Naurouse et la Garonne fut achevée. Le
protecteur de Riquet, celui qui l'avait adressé et présenté à Colbert,
l'archevêque de Toulouse, s'embarqua un des premiers à Naurouse pour se
rendre dans sa métropole. Cette consécration du succès fut une réponse
éclatante à la calomnie et à l'envie qui depuis longtemps s'acharnaient
contre Riquet. En effet, comment eût-on pardonné à un homme du pays
d'avoir entrepris une œuvre semblable? Le vieux proverbe à l'adresse des
localités haineuses et jalouses se vérifia donc encore une fois.

     «Si vous voulez écouter les gens du pays, dit une relation
     contemporaine, vous n'en trouverez presque point qui ne vous
     soutiennent que l'entreprise du canal n'aura aucun succès. Car,
     outre les préjugés de l'ignorance, plusieurs en parlent par
     chagrin, peut-être parce que, pour faire le canal, on leur a pris
     quelque morceau de terre dont ils n'ont pas été dédommagés au
     double et au triple, selon qu'ils se l'étoient proposé. Il y a
     d'ailleurs des esprits bourrus qui vous diront la même chose parce
     qu'ils sont accoutumés à désapprouver tout ce qui s'entreprend
     d'extraordinaire. Il s'en trouve même d'assez mal tournés pour en
     parler mal, par l'envie et la jalousie qu'ils ont contre le mérite
     et le bonheur du sieur Riquet; et enfin, comme il y a peu de
     personnes dans cette province qui soient versées en ces sortes de
     matières et qui aient l'intelligence de ces travaux, plusieurs n'en
     parlent que comme ils en entendent parler aux autres, et, comme il
     y a toujours des mécontents, ces ouvrages ne manquent pas de
     contradicteurs. Après que l'on a vu que la rigole a porté les eaux
     de la Montagne-Noire au bassin de Naurouse, personne n'a plus douté
     de la possibilité de l'entreprise. Tout le venin s'est porté alors
     du côté des travaux, et on les a décriés de telle sorte que c'est
     merveille de trouver un homme qui ne soit pas prévenu de
     l'impression que cette entreprise ne réussira jamais[295].»

Heureusement, les clameurs de l'envie ne troublèrent pas Riquet.
Toujours absorbé par les divers ouvrages du canal, il modifiait,
améliorait son premier plan, voulait tout voir, être partout, et, dans
sa sollicitude, ne se croyait pas suffisamment remplacé par douze
inspecteurs généraux qui dirigeaient et surveillaient les travaux sous
ses ordres. Souvent douze mille hommes y étaient employés à la fois.
Ils étaient divisés en plusieurs ateliers. Chaque atelier avait un chef,
sous lequel étaient cinq brigadiers, et chaque brigadier conduisait
cinquante travailleurs. Riquet était aussi secondé par son fils aîné, à
qui Colbert témoigna de l'amitié. En même temps, il s'était chargé de
grands travaux que le roi avait résolu de faire exécuter au port de
Cette, où, par suite d'une modification du premier projet, le canal
devait aboutir. Cependant, les fonds qu'on lui avait promis se faisaient
souvent attendre; alors, pour ne pas interrompre les travaux, Riquet
avançait tout son bien et empruntait de tous côtés. Puis, il écrivait
que l'intendant de la province l'estimait bien malheureux d'avoir trouvé
l'art de détourner les rivières et de ne savoir pas arracher tout
l'argent nécessaire pour ses grands et importants travaux; mais que son
entreprise était le plus cher de ses enfants, qu'il y recherchait la
gloire et non le profit, souhaitant avant tout de leur laisser, non de
grands biens, mais de l'honneur. Une autre fois, Riquet exprimait la
même pensée dans des termes qui le révèlent tout entier et le font
aimer. «Je regarde, disait-il à Colbert, mon ouvrage comme le plus cher
de mes enfants: _ce qui est si vrai qu'ayant deux filles à établir,
j'aime mieux les garder encore chez moi quelque temps, et employer aux
frais de mes travaux ce que je leur avais destiné pour dot_.» On voit
avec plaisir Colbert apprécier ce noble caractère comme il méritait de
l'être. En 1672, Riquet fut gravement malade. Le ministre lui écrivit la
lettre, suivante empreinte d'une véritable affection pour l'illustre
ingénieur.

     «L'amitié que j'ai pour vous, les services que vous rendez au roi
     et à l'État dans la plupart des soins que vous prenez, et
     l'application tout entière que vous donnez au grand travail de la
     communication des mers, m'avoient donné beaucoup de douleur du
     mauvais état auquel votre maladie vous avoit réduit; mais j'en ai
     été bien soulagé par les lettres que je viens de recevoir de votre
     fils, du 23 de ce mois, qui m'apprennent que vous êtes entièrement
     hors de péril, et qu'il n'est plus question que de vous rétablir et
     de reprendre les forces qui vous sont nécessaires pour achever une
     si grande entreprise que celle où votre zèle pour le service du roi
     vous a fait engager; et, quoique cette nouvelle m'ait donné
     beaucoup de joie, je ne laisserai pas d'être en inquiétude jusqu'à
     ce que je reçoive de votre main des assurances de votre bonne
     santé. Ne pensez qu'à la rétablir, et soyez bien persuadé de mon
     amitié et de l'envie que j'ai de procurer à vous et à votre famille
     des avantages proportionnés à la grandeur de votre entreprise. Je
     suis tout à vous.

           «COLBERT.»

     «Paris, ce 30 novembre 1672[296].»

Et, comme pour mieux marquer le vif intérêt qu'il portait à son père,
Colbert écrivait à la même date au fils aîné de Riquet:

     «J'ai reçu la lettre que vous m'avez escrit le 23 de ce mois, par
     laquelle vous me donnez advis de ce qui se passe dans la maladie de
     M. votre père. J'ay appris avec un plaisir extrême qu'il est hors
     de danger, et que sa santé va tous les jours de mieux en mieux; il
     est bien important qu'il pense uniquement à se restablir, et que
     vous l'empeschiez de s'appliquer au travail jusqu'à ce qu'elle soit
     parfaite. Cependant je seray bien aise d'apprendre par vous ce qui
     se fera pour advancer les ouvrages du canal, et pour restablir le
     désordre qui est arrivé à la grande jettée du cap de Cette; mais
     surtout faites-moi sçavoir soigneusement, par tous les ordinaires
     que vous aurez de m'escrire, l'estat de santé de M. votre
     père[297].»

Le canal du Languedoc fut entièrement achevé en 1681, six mois après la
mort de Riquet, arrivée le 1er octobre 1680. Sa longueur totale, de
Cette à la Garonne, était de cinquante-quatre lieues, et il n'avait pas
fallu moins de soixante-quinze écluses pour remédier aux inégalités du
terrain. Suivant les _Comptes des bastiments du roy_, Louis XIV aurait
contribué à la dépense pour 7,736,555 livres. Les archives du canal
établissent que cette somme n'aurait pas été versée en entier.

Voici, d'après ces archives, la récapitulation de toutes les dépenses:

                                             l.    s.    d.

  Fourni par le roi               7,484,051   »    »  }          l.    s.   d.
  ----par les États du Languedoc  5,807,831  16    6  } 15,249,399    16    6
  ----par Riquet                  1,957,517   »    »  }

  A déduire pour les ouvrages du port de Cette et du
  canal de communication de l'étang de Thau à la mer,
  ouvrages que le roi se charge de faire perfectionn     1,080,000     »    »
                                                        ______________________
  Dépense du canal suivant les arrêts de liquidation
  de 1677 et de 1682                                    14,169,599     16   6

Mais il faut ajouter à cette somme, outre 2,110,000 livres qui furent
rejetées des travaux extraordinaires faits par Riquet, au delà de ses
engagements, le prix de construction des magasins pour l'entrepôt des
marchandises, celui des barques, hôtelleries et moulins, l'intérêt des
sommes empruntées. Le prix total du canal de Languedoc s'est donc élevé
à 17 millions environ.

Parmi les nombreuses pièces de vers qui furent faites pour célébrer le
canal des deux mers, la suivante, de Pierre Corneille, est surtout
remarquable par la pompe de l'expression et l'harmonie du rhythme. Il
est fâcheux que Corneille ait substitué le Tarn à l'Aude, et que ni le
nom de Riquet ni celui de Colbert n'aient trouvé place dans ses vers.


        SUR LA JONCTION DES DEUX MERS.

  La Garonne et le Tarn en leurs grottes profondes
  Soupiroient de tout temps pour marier leurs ondes,
  Et faire ainsi couler, par un heureux penchant,
  Les trésors de l'aurore aux rives du couchant;
  Mais à des vœux si doux, à des flammes si belles,
  La nature, attachée à des lois éternelles,
  Pour invincible obstacle opposoit fièrement
  Des monts et des rochers l'affreux enchaînement.
  France, ton grand roi parle, et les rochers se fendent:
  La terre ouvre son sein, les plus hauts monts descendent:
  Tout cède, et l'eau qui suit les passages ouverts
  Le fait voir tout-puissant sur la terre et les mers.

En 1684, après la mort de Riquet et de Colbert, Louis XIV chargea
Vauban de visiter le canal de Languedoc dans toute sa longueur, pour
s'assurer s'il ne réclamait pas quelque amélioration. Arrivé à Naurouse,
point de partage du canal, l'illustre ingénieur, qui avait fait prendre
et construire tant de citadelles célèbres, examina dans le plus grand
détail tous les travaux exécutés sur la Montagne Noire, et demeura
surtout émerveillé à la vue de l'immense réservoir de Saint-Féréol, qui
n'a pas moins de 7,200 pieds en longueur, 3,000 pieds en largeur et 120
pieds en profondeur[298]. Mais les difficultés que Riquet avait dû
surmonter pour pratiquer sur les flancs de la Montagne Noire, malgré
leur _affreux enchaînement_, les diverses rigoles qui alimentent le
réservoir de Saint-Féréol, excitèrent surtout son étonnement. Vauban
admira longtemps ces magnifiques travaux; puis, s'adressant aux
personnes qui l'accompagnaient: «Il manque pourtant quelque chose ici,
leur dit-il: c'est la statue de Riquet[299].» Mais, à cette époque,
l'auteur du canal de Languedoc n'était pas mort depuis assez longtemps
pour avoir droit à une statue, et il fallait que la génération, qui
avait douté de son génie, de sa persévérance et du succès de son œuvre,
jusqu'au moment où le succès devint un fait, eût entièrement disparu
avant que l'on songeât à décerner à Riquet un honneur qu'il avait si
bien mérité.

Le canal d'Orléans, dont un édit du mois de mars 1679 confia l'exécution
au frère du roi, moyennant la jouissance perpétuelle du droit de
navigation, justice et seigneurie, était une œuvre d'une bien moindre
portée, mais dont l'expérience a démontré l'utilité. Déjà, en 1606,
Sully avait rendu un immense service aux bassins de la Loire et de la
Seine en les mettant en relation régulière par le canal de Briare, qui
communique d'un côté avec la Loire, de l'autre avec la rivière de Loing,
et par celle-ci avec Moret, petit port sur la Seine, à deux lieues de
Fontainebleau. Le canal de Briare, qui ne comptait pas moins de quarante
et une écluses sur une longueur de vingt lieues, et qui était le
premier essai de ce genre fait en France, avait prouvé l'importance et
la fécondité de ces sortes de travaux. Plusieurs provinces, et parmi
elles les plus productives du royaume en matières encombrantes et de
première nécessité, le fer et la houille, trouvaient dans la capitale,
au moyen de cette nouvelle voie de communication, des débouchés
avantageux et assurés. Malheureusement, l'irrégularité de la navigation
entre Orléans et Briare était extrême, et toute la Basse-Loire, dont les
relations fluviales avec le bassin de la Seine étaient interrompues
pendant plusieurs mois de l'année, se voyait obligée de recourir aux
transports par terre, infiniment plus coûteux. Le canal d'Orléans eut
pour objet de remédier à ce grave inconvénient. L'édit de concession
portait que la navigation par la jonction des rivières ayant pour
résultat de faire arriver facilement dans toutes les provinces ce que la
nature a donné à chacune en particulier, le roi avait toujours approuvé
ces sortes d'entreprises, principalement quand elles pouvaient accroître
l'abondance en sa bonne ville de Paris, centre du commerce du
royaume[300]. Le canal d'Orléans devait communiquer avec la Loire par le
port Morand, à deux lieues au-dessus d'Orléans, traverser la forêt de ce
nom et entrer dans le canal de Briare à Cepoy, près de Montargis. On
estimait que les vins, eaux-de-vie et vinaigres d'Orléans, ainsi que les
blés, les farines et les charbons de la Basse-Loire et d'autres
marchandises venant de l'Océan pour le bassin de la Seine lui
fourniraient des transports abondants, et cet espoir a été confirmé par
les événements au delà de toutes les prévisions; mais il ne fut pas
donné à Colbert de le voir se réaliser pendant son administration. Une
compagnie à laquelle le duc d'Orléans avait cédé ses droits n'ayant pas,
faute de fonds, rempli les conditions de son traité, il s'ensuivit une
rétrocession, et, à cause du temps que ces difficultés firent perdre, le
canal d'Orléans ne fut livré à la navigation que le 5 mars 1692, treize
ans après l'édit de concession[301]. Grâce à l'énergie et aux ressources
inépuisables de Riquet, la construction de réservoirs immenses, ces
percements de montagnes, ces ouvrages d'art considérables, exécutés
malgré des difficultés pécuniaires et des entraves de toutes sortes,
cette multitude de ruisseaux ramassés de si loin et avec tant de peine,
ce nombre prodigieux d'écluses, tant d'obstacles vaincus enfin, qui
faisaient du canal de Languedoc une œuvre également admirable par la
hardiesse de l'œuvre et la grandeur des résultats, tout cela avait été
entrepris et achevé à peu près dans le même espace de temps qu'on en mit
à creuser le canal d'Orléans.



CHAPITRE IX.

     Système industriel de Colbert.--Organisation des jurandes et
     maîtrises avant son ministère.--Règlements sur les manufactures et
     sur les corporations (1666).--État florissant de l'industrie en
     France de 1480 à 1620.--Le système de Colbert jugé par ses
     contemporains.--Aggravation du tarif de 1664.--Opposition des
     manufacturiers aux règlements de Colbert.--Mesures répressives
     adoptées contre les délinquants.


La manufacture royale de tapisseries de Beauvais fut fondée par Colbert,
en 1664; celle des Gobelins, en 1667[302]. Cependant, même à partir de
cette première époque, on pouvait déjà voir le système industriel de
Colbert se dessiner chaque jour plus nettement. Ce système célèbre peut
se formuler en peu de mots. Dans les idées de Colbert, pour que
l'industrie occupât en France un rang proportionné à la population et à
l'importance du royaume, il fallait trois choses:

1º Des corporations fortement organisées enveloppant dans leur réseau
les travailleurs de tous les métiers;

2º Des règlements obligeant tous les fabricants et manufacturiers à se
conformer, en ce qui concernait les largeur, longueur, teinture et
qualité des étoffes de toute sorte, aux prescriptions que les hommes
spéciaux de chaque état auraient reconnues nécessaires.

3º Un tarif de douanes qui repoussât du territoire tous les produits
étrangers pouvant faire concurrence aux produits français[303].

Tel était le système dont Colbert poursuivit le succès avec une énergie
extrême, comblant d'encouragements et de privilèges de tout genre
quiconque secondait ses vues, infligeant des peines excessives, inouïes,
à ceux qui comprenaient leurs intérêts autrement que lui. C'est à ce
système que les économistes italiens du XVIIIe siècle ont donné le
nom de _Colbertisme_, et c'est derrière ce qui en est resté que se
retranchent encore de nos jours, soit pour attaquer, soit pour se
défendre, un grand nombre d'intérêts privés; car la Révolution elle-même
ne l'a pas détrôné, et Napoléon, qui semble avoir pris à tâche de donner
aux XIXe siècle le spectacle des grandeurs et des fautes du règne de
Louis XIV, reprit en partie l'œuvre de Colbert. Comme il s'agit ici
d'une des parties les plus importantes, on peut même dire les plus
populaires de son administration, il est indispensable d'entrer à ce
sujet dans quelques détails.

Examinons d'abord les conséquences du système que Colbert adopta en ce
qui concerne les corporations et les règlements sur les manufactures.

Un écrivain du siècle dernier, Forbonnais, a dit avec beaucoup de
raison, en parlant de la France: «_Cette nation, taxée d'inconstance,
est la plus opiniâtre à conserver les fausses mesures qu'elle a une fois
embrassées._» L'histoire du régime des corporations industrielles
fournirait au besoin une nouvelle preuve de cette vérité. Utiles à un
moment donné, du Xe au XIIIe siècle, pour permettre aux
travailleurs de s'organiser contre l'oppression féodale, elles devinrent
bientôt elles-mêmes un instrument d'oppression insupportable pour les
travailleurs pauvres, en même temps qu'elles furent très-onéreuses aux
consommateurs. Déjà, au XIIIe siècle, les ordonnances du pouvoir
royal constatent ce double résultat de l'influence des corporations. En
1348, un édit avait permis à tous ceux _qui étaient habiles_ d'exercer
leur art sans être reçus maîtres; en 1358, un édit de Charles V relatif
aux tailleurs porte que les règles des corporations «_sont faites plus
en faveur et proufit de chaque métier que pour le bien commun_[304].»
Peu de temps après, les corporations ayant pris une part active dans la
sédition des _Maillotins_, Charles VI annulle leurs privilèges, établit
des visiteurs de métiers dépendant uniquement du prévôt de Paris, et
interdit aux artisans de se réunir. Malheureusement, Louis XI eut
besoin, dans sa lutte avec la féodalité, de s'appuyer sur les gens des
métiers, et ils en profitèrent. Bientôt leurs exigences ne connurent
plus de bornes. On imposa la condition des _chefs-d'œuvre_, et les
droits de réception au profit de la communauté furent aggravés. En même
temps, les métiers se subdivisèrent à l'infini et eurent chacun leurs
statuts. On vit surgir alors les procès les plus ridicules, les plus
absurdes. C'étaient les jurés-fruitiers qui plaidaient avec les épiciers
et les pâtissiers, les cabaretiers et taverniers avec les boulangers et
les charcutiers, les cordonniers avec les savetiers, les tailleurs avec
les fripiers. Ces derniers ont été en procès depuis 1530 jusqu'en
1776[305]. Le procès entre les poulaillers et les rôtisseurs ne dura que
cent vingt ans, mais il ne fut pas moins sérieux. Il s'agissait de
savoir si les rôtisseurs avaient le droit de vendre de la volaille et du
gibier cuits. En 1509, les poulaillers le leur disputèrent. On remonta
aux statuts de 1298, et, de procès en procès, on arriva jusqu'en 1628,
où un arrêt du 19 juillet défendit aux rôtisseurs de faire noces et
festins, leur permettant seulement de vendre chez eux, et non ailleurs,
trois plats de viande bouillie et trois de fricassée. «Cependant, dit
gravement Delamarre dans son _Traité de la police_, cette
mésintelligence causa beaucoup de trouble à l'ordre public: les
volailles et le gibier s'en vendaient plus cher.»

Tels étaient les plus clairs résultats du régime des corporations. A
plusieurs reprises, les ordonnances d'Orléans, de Moulins, de Blois,
essayèrent d'atténuer les abus qui en résultaient. Un édit rendu par
Henri III, au mois de décembre 1581, édit mal connu jusqu'à ces derniers
temps, résume tous les griefs adressés aux corporations. On a accusé
Henri III d'avoir proclamé dans cet édit que le travail était un _droit
domanial et royal_. Valait-il donc mieux laisser ce droit aux
corporations, et, s'il est nécessaire que les travailleurs contribuent
en cette qualité aux charges publiques, n'est-ce pas dans les coffres du
roi ou de l'État que cette contribution doit entrer? Quant à la tyrannie
des corps de métiers, l'extrait suivant du préambule de l'édit de 1581
est on ne peut plus formel à ce sujet.

     «....A quoi désirant pourvoir... et donner ordre aussi aux
     _excessives dépenses que les pauvres artisans des villes-jurées_
     sont contraints de faire ordinairement pour obtenir le degré de
     maîtrise, _contre la teneur des anciennes ordonnances, étant
     quelquefois un an et davantage à faire un chef-d'œuvre tel qu'il
     plaît aux jurés, lequel enfin est par eux trouvé mauvais et rompu,
     s'il n'y est remédié par lesdits artisans, avec infinis présents et
     banquets_, qui recule beaucoup d'eux de parvenir au degré, et les
     contraint quitter les maîtres et besogner en chambres, èsquelles
     étant trouvés et tourmentés par lesdits jurés, ils sont contraints
     derechef besogner pour lesdits maîtres, _bien souvent moins
     capables qu'eux_, n'étant par lesdits jurés, reçus auxdites
     maîtrises, _que ceux qui ont plus d'argent et de moyens de faire
     des dons, présents et dépenses_, encore qu'ils soient incapables au
     regard de beaucoup d'autres qu'ils ne veulent recevoir, parce
     qu'ils n'ont lesdits moyens»[306].

Un semblable préambule aurait dû avoir pour conclusion la suppression
des maîtrises, corporations et jurandes. Il n'en fut pas tout à fait
ainsi. «Tout en reconnaissant, d'après les termes mêmes de l'édit, que
l'abondance des artisans rendait la marchandise à beaucoup meilleur prix
au profit du peuple,» Henri III se borna à créer un certain nombre de
_maîtres_ en les dispensant du chef-d'œuvre, moyennant finance. En même
temps, il dispensa aussi du chef-d'œuvre tous les artisans des villes où
il n'y avait pas de jurande. Par le même édit, les maîtres des faubourgs
furent autorisés à s'établir dans les villes; les ouvriers de Lyon
purent faire leur apprentissage partout, dans le royaume ou au dehors,
avec la faculté, une fois reçus maîtres à Lyon, de s'établir dans tout
le ressort du Parlement de Paris, la capitale exceptée; les maîtres
reçus à Paris furent libres d'exercer leur industrie dans tout
l'intérieur du royaume, et cette dernière clause de l'édit fut cause que
le Parlement de Rouen ne consentit à l'enregistrer qu'à la condition que
les maîtres de Paris seraient exclus de son ressort.

Enfin, les frais de réception, qui s'élevaient précédemment, à Paris,
suivant l'importance des métiers, depuis 60 jusqu'à 200 écus, somme
énorme pour le temps, n'excédèrent, dans aucun cas, 30 écus, et
descendirent dans les petites bourgades jusqu'à 1 écu.

L'édit de décembre 1581 constituait donc une amélioration immense au
profit de la masse des travailleurs et des consommateurs, et nul doute
que le régime des corporations n'en eût reçu une forte atteinte, si les
intérêts particuliers ne s'étaient jetés à la traverse; mais, par
malheur, cela ne tarda pas à arriver. A la sollicitation de _l'assemblée
des notables_, tenue à Rouen en 1597, et composée, sans doute, en
partie, des plus riches fabricants et manufacturiers du royaume, Henri
IV rétablit les règlements sur les maîtrises, règlements dont les
dernières guerres avaient partout compromis l'exécution. Toutefois,
l'édit de 1597 reconnaît lui-même que, «beaucoup de compagnons, bons et
excellents ouvriers, à défaut d'avoir fait leur apprentissage aux villes
où ils sont demeurants, ne peuvent être reçus maîtres, _chose grandement
considérable, vu que tant plus qu'il y aurait d'artisans et ouvriers
maîtres, tant plus on auroit bon marché et meilleures conditions de
leurs denrées, peines et vacations_.» Il y avait alors, à Paris,
plusieurs lieux privilégiés où les artisans pouvaient s'établir sans
avoir fait le chef-d'œuvre ni reçu le brevet de maîtrise: c'étaient
l'enclos du Temple, le faubourg Saint-Antoine, le faubourg Saint-Marcel;
l'édit de 1597 y ajouta les galeries du Louvre. Quelques années plus
tard, en 1604, un édit relatif à l'établissement de la manufacture des
habits de drap d'or et de soie accorda le droit de lever boutique, sans
l'obligation du chef-d'œuvre et des lettres de maîtrise, aux ouvriers
qui auraient travaillé pendant trois ou six années dans cette
manufacture. D'autres exceptions du même genre furent accordées par des
édits postérieurs, et l'on remarque entre autres ceux de 1625, de 1628
et de 1644, par lesquels le droit de maîtrise est accordé gratuitement
et sans condition de chef-d'œuvre aux Français qui auraient exercé leur
industrie pendant six ans au moins dans les colonies. Tristes
conséquences des lois humaines quand l'intérêt privé parvient à y
prendre le masque de l'intérêt général! C'était dans le Nouveau-Monde,
on l'a fait observer avec raison, que les Français, trop pauvres pour se
racheter de l'esclavage où les tenait la féodalité industrielle, étaient
obligés d'aller conquérir le droit de travailler librement auprès de
leur famille et de leurs concitoyens[307].

Cependant, une énergique protestation contre le régime des corporations
et maîtrises était partie, dès 1614, du sein même des États généraux.
Les États demandèrent formellement, à ce sujet, que toutes les maîtrises
créées depuis 1576, époque de la réunion des États de Blois, fussent
éteintes, qu'il n'en pût être rétabli d'autres, et que l'exercice des
métiers fût _laissé libre à tous pauvres sujets du roi, sous visite de
leurs ouvrages par experts et prud'hommes à ce commis par les juges de
la police_; que tous les édits concernant les arts et métiers fussent
révoqués, sans qu'à l'avenir il pût être octroyé aucunes lettres de
maîtrise _ni fait aucun édit pour lever deniers à raison des arts et
métiers_; que les marchands et artisans n'eussent rien à payer ni pour
leur réception, ni pour _lèvement_ de boutique, soit aux officiers de
justice, soit aux maîtres-jurés et visiteurs de marchandises; enfin, les
États demandèrent que les marchands et artisans ne fussent astreints à
aucune dépense pour banquets ou tous autres objets, sous peine de
concussion de la part des officiers de justice et maîtres-jurés.

Mais les vœux si nettement formulés et si raisonnables des États de 1614
furent malheureusement laissés dans l'oubli, comme tant d'autres.
Toutefois, à cette époque même, grâce à la tolérance du pouvoir et sans
doute aussi aux bienveillantes dispositions de l'opinion, les règlements
sur les maîtrises se trouvaient éludés sur beaucoup de points, ce qui
n'empêchait pas, nous aurons occasion de le constater tout à l'heure,
d'après un document authentique, que l'industrie française n'eût atteint
dans le même temps un très-haut degré de prospérité.

Telles étaient donc les principales vicissitudes qu'avait éprouvées la
législation sur les corporations avant Colbert. De la part de celles-ci,
c'était un âpre et insatiable besoin de privilèges. La féodalité
nobiliaire n'était nuisible ni au clergé ni aux habitants des villes,
commerçants ou bourgeois, et sa lutte avec la royauté finit avec la
Fronde; la féodalité industrielle, au contraire, pesait sur tout le
royaume, depuis le roi jusqu'au plus pauvre serf de la plus humble
bourgade: sur les uns par le prix des marchandises qu'elle fixait à son
gré; sur les autres, tout à la fois par les prix et par le monopole dont
elle était armée. On a vu comment, au moyen du chef-d'œuvre, du prix
fixé pour la réception, et des banquets ruineux qui en étaient la suite,
les corporations repoussaient de leur sein l'ouvrier prolétaire. Nul
doute que les États généraux de 1614 n'aient été les interprètes de
l'opinion du temps en frappant ce régime de réprobation. Enfin, la
tendance du pouvoir royal à combattre ce privilège, à l'amoindrir, à
préparer sa chute, résulte clairement de tous les édits qui ont été
cités et de la tolérance dont le gouvernement lui-même usa envers les
ouvriers, dans l'application des lois sur les corporations, pendant
toute la première moitié du XVIIe siècle.

Voici maintenant ce que fit Colbert.

Il est évident que ce relâchement dans l'exécution des règlements
devait, entre autres résultats, amener sur les marchés quelques
marchandises d'une qualité médiocre. Était-ce un bien grand mal? Il est
permis d'en douter. D'ailleurs, l'expérience en aurait certainement
corrigé la portée; mais c'était un fait, et c'est sur ce fait que
Colbert s'appuya pour revenir à l'ancienne législation des maîtrises en
y ajoutant une série de dispositions qui en aggravèrent singulièrement
la rigueur.

Le premier règlement de Colbert concernant les _manufactures et
fabriques du royaume_ date du 8 avril 1666. Depuis cette époque jusqu'en
1683, on ne compte pas moins de quarante-quatre règlements et
instructions de ce ministre sur le même sujet[308]. Grâce au zèle des
inspecteurs et commis des manufactures que Colbert avait créés, et qui
voulurent prouver leur utilité, deux cent trente édits, arrêts et
règlements furent rendus de 1683 à 1739, et cette manie de règlementer,
de tourmenter l'industrie, sous prétexte de la diriger, ne cessa, malgré
les efforts de Turgot, qu'à la Révolution.

L'erreur dans laquelle tomba Colbert provient d'une cause très-honorable
sans doute et qui mérite d'autant plus d'être signalée. Ce ministre crut
que, pour donner un nouvel essor à l'industrie française, pour parvenir
à se passer des draps de l'Angleterre et de la Hollande, des tapisseries
de la Flandre, des glaces et des soieries de l'Italie, il fallait
s'entourer des plus habiles manufacturiers du royaume, écouter, suivre
leurs conseils. Il arriva alors ce qui arrivera toutes les fois qu'un
intérêt privé aura une voix prépondérante dans des délibérations où il
est juge et partie: l'intérêt général lui fut sacrifié[309].

On sait quel prétexte fut invoqué. Un édit du 23 août 1666 ne laisse à
ce sujet aucun doute. Le préambule porte que les manufactures des serges
d'Aumale se sont tellement relâchées depuis quelques années, _les
ouvriers ayant eu une entière liberté de faire leurs étoffes de
plusieurs grandeurs et largeurs, selon leur caprice, que le débit en a
notablement diminué, à cause de leur défectuosité, au grand préjudice du
général et particulier_. «Et attendu, dit l'article 1er, qu'il n'y a
aucune maîtrise, ce qui a causé la confusion et désordre, il en sera
establi une pour former un corps de mestiers, sous le bon plaisir de Sa
Majesté[310].» Un autre édit du mois d'août 1669 généralise le reproche
et porte que «les ouvriers des manufactures d'or, d'argent, soye, laine,
fil, et des teintures et blanchissages, s'estant beaucoup relâchés, et
leurs ouvrages ne se trouvant plus de la _qualité requise_, des statuts
et règlements ont été dressés pour les restablir dans leur plus grande
perfection[311].» On le voit donc: établir des maîtrises là où il n'en
existait pas, donner à tous les corps de métiers des statuts, afin
d'obtenir par ce moyen des qualités supérieures, des teintures solides,
des longueurs et largeurs uniformes; tel fut le système de Colbert. Par
malheur, une fois le but fixé, tout parut permis pour y atteindre. Les
privilégiés étaient en faveur et ils en profitèrent pour introduire dans
les règlements qu'ils rédigeaient eux-mêmes les dispositions les plus
hostiles à la liberté du travail. L'édit de Henri III, de 1581,
autorisait les maîtres à former autant d'apprentis qu'ils voudraient.
Les nouveaux édits n'accordèrent à chaque maître qu'un seul apprenti à
la fois. Pour un bonnetier, et dans beaucoup d'états, la durée de
l'apprentissage fut de cinq ans. L'apprentissage terminé, commençait le
compagnonnage, pour lequel on payait d'abord un droit de 30 livres, et
qui ne durait aussi pas moins de cinq ans. Passé ce temps, on était
admis à faire le chef-d'œuvre. Il avait donc fallu dix ans pour être en
droit de vendre un bonnet! Le moindre inconvénient de semblables
prescriptions était d'immobiliser l'industrie dans les mêmes familles
et de restreindre le nombre des concurrents. C'est ce que voulaient les
privilégiés. Les règlements faisaient bien, il est vrai, quelques
exceptions; mais c'était en faveur des fils et filles de maîtres. Dans
la draperie, les fils de maîtres pouvaient devenir maîtres à seize ans,
après deux ans d'apprentissage. Dans quelques états, ils n'étaient
assujettis ni à l'apprentissage ni au chef-d'œuvre; et, par la suite,
cette dispense devint presque générale. Quant aux filles de maîtres,
celles qui épousaient un compagnon, l'affranchissaient du temps qu'il
eût encore été obligé de servir. Les filles de maîtres bonnetiers
affranchissaient, en outre, leur mari de la moitié des droits de
réception, etc., etc.[312].

Avec un pareil système, on le comprend sans peine, les amendes et les
confiscations se multiplièrent à l'infini. On les partagea comme il
suit: le roi en eut la moitié, les maîtres-jurés un quart, les pauvres
l'autre quart. Les fabricants de Carcassonne auraient voulu que, si
«aucun manufacturier ou autre abusait de la marque d'une autre ville ou
faisait appliquer la sienne à un drap étranger, il fût mis au CARCAN
PENDANT SIX HEURES _au milieu de la place publique, avec un écriteau
portant la fausseté par luy commise_.» C'était en 1666, au commencement
de l'application du système sur les manufactures; Colbert eut le bon
esprit de substituer une amende de 100 livres à cette pénalité un peu
sauvage; quatre ans plus tard, elle lui parut très-naturelle[313]. En
1669, les maires et échevins furent exclusivement chargés de juger les
procès et différends concernant les manufactures. C'était une mesure
excellente en ce sens qu'elle abrégeait beaucoup la durée et les frais
de ces procès, dont le nombre augmentait avec celui des corps de
métiers. A la même époque, parut l'ordonnance qui réglait les longueur,
largeur et qualité des draps, serges et autres étoffes de laine et de
fil. Cette ordonnance, devenue célèbre, protégeait, emmaillottait si
bien l'industrie française, que celle-ci eut besoin de toute sa vitalité
pour ne pas étouffer. Elle assujettissait rigoureusement, sous peine
d'amende ou de confiscation, toutes les étoffes quelconques, draps,
serges, camelots, droguets, futaines, étamines, etc., à des largeurs,
longueurs et qualités déterminées. L'article 32 accordait quatre mois
aux manufacturiers pour s'y conformer. Passé ce temps, les anciens
métiers devaient être _rompus_, et leurs propriétaires condamnés à 3
livres d'amende par métier[314]. D'autres ordonnances de même nature
réglèrent la fabrication des draps de soie, des tapisseries, etc. Enfin,
des instructions en trois cent dix-sept articles furent données aux
teinturiers, qui formèrent deux corps de métiers, les uns _de grand et
bon feint_, les autres _de petit teint_; toutes précautions
très-louables et très-sages sans doute, si des menaces d'amendé et de
confiscation n'en avaient gâté les heureux effets, et s'il eût été
loisible à tous d'y avoir égard ou de n'en tenir aucun compte, sous leur
propre responsabilité! Je ne parle pas d'une multitude d'autres arrêts
de ce genre concernant toute sorte d'états, et j'ose à peine citer ici
un édit relatif à la corporation des
barbiers-perruquiers-baigneurs-étuvistes. Le quatrième article de cet
édit portait que les bassins pendant à leurs boutiques pour enseignes
seraient blancs, pour les distinguer des chirurgiens, qui n'en mettaient
que de jaunes. Le vingt-neuvième article autorisait lesdits
barbiers-perruquiers à vendre des cheveux, et défendait à tous autres
d'en faire le commerce, sinon en apportant _leurs propres cheveux au
bureau des perruquiers_. Et de pareilles puérilités étaient discutées en
Conseil le 14 mars 1674, et enregistrées au Parlement le 17 août
suivant[315]!

Quand la plupart et les plus importants de ces règlements eurent paru,
Colbert créa des agents pour en surveiller l'exécution, et rédigea pour
eux une instruction ou sa pensée et son style se révèlent à chaque
ligne. Il leur recommanda surtout d'empêcher que ceux qui n'étaient pas
inscrits sur les registres des communautés et corps de métiers
travaillassent comme maîtres, _afin de fermer par ce moyen la porte aux
ignorants_; de faire assembler les maîtres là où il n'y aurait point de
maîtrise constituée et de les obliger à choisir parmi eux des gardes ou
maîtres-jurés, sous peine de 30 livres d'amende, à quoi il faudrait les
contraindre promptement, _parce que les exemples de désobéissance sont
de conséquence_; d'établir dans tous les Hôtels-de-Ville une _Chambre de
communauté_ qui devrait régler sur-le-champ les différends occasionnés
par _les défectuosités des manufactures, tenir les jurés dans leur
devoir et imprimer la crainte dans l'esprit des ouvriers et façonniers,
dont la seule ressource était de bien travailler_; ce que faisant, leurs
marchandises seraient plus dans le commerce que par le passé, _d'autant
qu'il en viendrait moins des pays étrangers_. Enfin, les commis des
manufactures avaient mission d'inviter les ouvriers à ne pas quitter
entièrement la fabrique des draps, dont ils perdraient l'habitude, pour
se livrer à celle des droguets, qui passeraient bientôt de mode. Au
nombre des recommandations de Colbert à ses agents, se trouvait celle de
bien prendre garde de troubler le commerce des foires _que peu de chose
était capable d'interrompre, une prudence, une adresse et une vigilance
excessives étant nécessaires pour ne pas en éloigner les vendeurs et
acheteurs_. Puis, quelques lignes plus bas, Colbert chargeait ses agents
d'insinuer aux marchands de ne plus acheter de marchandises étroites,
attendu qu'elles leur seraient confisquées, et que, supposé qu'on leur
donnât recours contre l'ouvrier, ils seraient toujours passibles d'une
amende pour ne s'être pas conformés aux règlements[316].

Ainsi, la plus vive sollicitude aboutissait à la tyrannie, et, tout en
reconnaissant que _peu de chose était capable d'interrompre le
commerce_, Colbert se laissait entraîner aux mesures les plus
susceptibles d'en arrêter le cours. D'excellents esprits ont pensé que
d'intelligentes largesses avaient corrigé les rigueurs de sa
législation[317]. Grâce à elles, il est vrai, quelques-unes des
manufactures qu'il a fondées ont jeté depuis sur son administration un
vif éclat; mais l'on a déjà pu voir à quel prix[318]. D'ailleurs, ces
largesses étaient principalement destinées à des manufactures qu'il
s'agissait d'importer en France. Telles étaient celles de glaces, de bas
de soie, de verres et cristaux, de tapisseries, de points de Venise et
autres objets, pour l'achat desquels on estimait qu'il sortait tous les
ans 12 millions du royaume[319]. Mais était-il donc impossible
d'encourager les manufactures nouvelles tout en laissant aux anciennes,
à celles qui existaient et prospéraient depuis longtemps, l'espèce de
liberté dont elles avaient joui jusqu'alors?

Il ne faudrait pas croire, en effet, que l'industrie française date de
Colbert, ni qu'elle fût entièrement ruinée à l'époque où ce ministre
prit le pouvoir[320]. Vers le milieu du XVIIIe siècle, un des plus
sincères et des plus éclairés admirateurs de son administration,
l'auteur des _Recherches et considérations sur les finances_,
reconnaissait que cette industrie n'avait jamais été aussi brillante en
France que de 1480 à 1620. Plus tard, au mois de janvier 1654, une
déclaration du roi frappa les marchandises étrangères importées en
France d'une augmentation de 2 sous par livre. A cette occasion, les six
corps des marchands de la ville de Paris adressèrent à Louis XIV des
remontrances où on lit que les étrangers, pouvant se passer de nos blés,
et nos vins étant prohibés en Angleterre, la France n'avait, à dire
vrai, que son commerce et ses manufactures pour attirer l'or et l'argent
qui faisaient subsister les armées; qu'elle envoyait aux étrangers les
toiles; les serges et étamines de Rheims et de Châlons, les futaines de
Troyes et de Lyon, les bas de soie et de laine, d'estame[321], de fil,
de coton et poil de chèvre qui se fabriquaient dans la Beauce, en
Picardie, à Paris, Dourdan et Beauvais; toutes sortes de marchandises de
bonneterie qui se débitaient en Espagne, en Italie, et jusqu'aux Indes;
toutes sortes de pelleteries, de quincailleries, de couteaux et ciseaux;
toutes sortes de merceries, comme rubans et dentelles de soie, or et
argent, tant fin que faux, épingles, aiguilles, gants, et une infinité
d'autres; les draps de soie, d'or et d'argent de Lyon et de Tours, les
chapeaux de Paris et de Rouen, dont presque tous les peuples de
l'Europe, même des Indes occidentales se servaient[322], etc., etc.

D'un autre côté, antérieurement à 1667, époque où eut lieu la révision
du tarif de 1664, la France recevait, il est vrai, pour 8 _millions_ de
draps fins d'Angleterre; mais, après en avoir fait des assortiments avec
les draps demi-fins et les draps grossiers de ses manufactures, elle en
expédiait pour 30 _millions_ en Turquie, en Espagne, en Portugal, en
Italie, aux îles et échelles du Levant; ce qui portait le montant de son
exportation, sur cet article seulement, à 22 _millions_[323]. De plus,
un document contemporain constate qu'en 1658 les objets de fabrique
française exportés pour l'Angleterre et la Hollande seulement
s'élevaient à 80 millions de livres[324].

Enfin, Colbert avait fait graver ces mots sur une médaille destinée à
servir de marque aux marchandises d'une qualité supérieure: _Louis XIV,
restaurateur des arts et du commerce_. On reconnaissait donc alors que
les manufactures françaises avaient autrefois prospéré: et même, il est
permis de dire qu'elles n'étaient pas tombées si bas qu'on pourrait le
croire en voyant la multitude de règlements qui furent faits pour les
relever, ou plutôt pour ruiner, s'il était possible, celles des nations
voisines, et tout au moins s'en passer.

Telle fut, en effet, l'idée fixe, dominante, de Colbert.

     «IL CRUT, a dit l'abbé de Choisy avec un sens profond, il y a plus
     de cent trente ans, QUE LE ROYAUME DE FRANCE SE POURROIT SUFFIRE A
     LUI-MÊME; OUBLIANT SANS DOUTE QUE LE CRÉATEUR DE TOUTES CHOSES N'A
     PLACÉ LES DIFFÉRENTS BIENS DANS LES DIFFÉRENTES PARTIES DE
     L'UNIVERS QU'AFIN DE LIER UNE SOCIÉTÉ COMMUNE, ET D'OBLIGER LES
     HOMMES PAR LEURS INTÉRÊTS A SE COMMUNIQUER RÉCIPROQUEMENT LES
     TRÉSORS QUI SE TROUVEROIENT DANS CHAQUE PAYS. Il parla à des
     marchands, et leur demanda en ministre les secrets de leurs métiers
     qu'ils lui dissimulèrent en vieux négociants. Toujours magnifique
     en idées et presque toujours malheureux dans l'exécution, il
     croyoit pouvoir se passer des soies du Levant, des laines
     d'Espagne, des draps de Hollande, des tapisseries de Flandre, des
     chevaux d'Angleterre et de Barbarie. _Il établit toutes sortes de
     manufactures qui coûtoient plus qu'elles ne valaient_; il fit une
     Compagnie des Indes orientales sans avoir les fonds nécessaires,
     et, _ne sachant pas que les François, impatients de leur naturel_,
     et en cela bien différents des Hollandois, _ne pouvoient jamais
     avoir la constance de mettre de l'argent trente ans durant dans une
     affaire, sans en retirer aucun profit et sans se rebuter_....[325]»

Une anecdote significative trouve ici sa place.

Colbert avait convoqué, on ne dit pas à quelle époque, les principaux
marchands de Paris pour conférer avec eux sur le commerce. Comme aucun
d'eux n'osait parler: «Messieurs, dit le ministre, êtes-vous
muets?--Non, Monseigneur, répondit un Orléanais nommé Hazon, mais nous
craignons tous également d'offenser Votre Grandeur s'il nous échappe
quelque parole qui lui déplaise.--Parlez librement, répliqua le
ministre; celui qui le fera avec le plus de franchise sera le meilleur
serviteur du roi et mon meilleur ami.» Là-dessus Hazon prit la parole et
dit: «Monseigneur, puisque vous nous le commandez et que vous nous
promettez de trouver bon ce que nous aurons l'honneur de vous
représenter, je vous dirai franchement que, lorsque vous êtes venu au
ministère, vous avez trouvé le chariot renversé d'un côté, et que,
depuis que vous y êtes, vous ne l'avez relevé que pour le renverser de
l'autre.» A ce trait, Colbert prit feu et commanda aux autres de parler;
mais pas un ne voulut ouvrir la bouche, et la conférence finit[326].

Ainsi, ceux-là mêmes dont Colbert avait d'abord pris les avis, suivi les
conseils, trouvèrent plus tard que le but avait été dépassé.

Quant aux modifications que le tarif de 1664 avait subies, peu de mots
suffiront, quant à présent, pour en donner une idée. On se souvient que
ce tarif avait été établi sur des bases modérées et suffisamment
protectrices. Telle était du moins l'opinion de Colbert en 1664. Trois
ans après, il n'en était plus de même, et le tarif fut à peu près
doublé. Cette aggravation se fonda sur ce qu'on avait reconnu, depuis le
tarif de 1664, que les droits qu'il imposait à l'entrée sur les
marchandises principales de fabrique étrangère, et à la sortie sur
quelques matières premières, étaient trop faibles. Dans le but de fermer
l'entrée du royaume à ces produits des manufactures étrangères et d'y
conserver les matières premières, une déclaration du 18 avril 1667
imposa des droits considérables sur un grand nombre de marchandises.

Ces marchandises étaient, à l'entrée: la draperie, la bonneterie, les
tapisseries, les cuirs fabriqués, les toiles, les sucres, les huiles de
poisson et de baleine, les dentelles, les glaces et le fer-blanc;

A la sortie: les cuirs et peaux en poil, et le poil de chèvre[327].

Voici, quant aux droits d'entrée, pour quelques-unes des marchandises
surchargées, la différence entre les deux tarifs[328].

                                                         1664.      1667.
  Draps de Hollande et d'Angleterre,
   par pièce de 25 aunes                                  40 liv.    80 liv.
  Bonnets de laine, le cent pesant                         8         20
  Tapisseries d'Oudenarde, le cent pesant                 60        100
  ----d'Anvers et de Bruxelles, le cent pesant           120        200
  Toiles de Hollande, batiste, Cambrai, etc.;
   la pièce de 15 aunes                                    2          4
  Sucre raffiné, en pain ou en poudre, le cent pesant     15         22   10 s.
  Dentelles de fil, points coupés, passement de Flandre,
    d'Angleterre et autres lieux, la livre pesant         25         60

Quoi qu'il en soit, le système de Colbert était désormais complet, et on
allait le voir à l'œuvre. Les premières difficultés qu'il rencontra
eurent pour cause la rigidité des règlements relatifs aux qualité,
largeur et longueur des étoffes. Les registres de correspondance des
années 1669, 1670, 1671 et 1672 renferment à ce sujet les documents les
plus positifs. De toutes parts ce furent des plaintes et des
réclamations très-vives. Troublés dans leurs habitudes, les fabricants
et les ouvriers refusaient de se soumettre à ces malencontreux
règlements, tandis que, de leur côté, les maires et échevins ne
pouvaient se décider à les appliquer. A Aumale, à Amiens, à Beauvais, à
Lyon et à Tours, dans le Languedoc, de toutes parts enfin on en
demandait la réforme. A cela Colbert répondait «que l'uniformité des
longueurs et largeurs de toutes les manufactures causait un très-grand
bien dans le royaume, et qu'il fallait que tous les statuts et
règlements fussent ponctuellement exécutés[329].» Souvent, le même
courrier portait la même assurance à tous ceux qui se plaignaient, afin
de leur faire croire que leur ville ou leur province était la seule qui
n'appréciât pas les avantages de l'uniformité des étoffes. Cependant,
les ouvriers et marchands ne se rendaient pas à ces raisons, et Colbert
était obligé de recommander la sévérité aux commis des manufactures, aux
échevins, maires et intendants. Une de ses lettres, adressée à M.
Barillon, intendant de Picardie, porte que «_partout_, avec un peu de
soin et d'application, on a réduit les marchands et ouvriers à
l'exécution des règlements sur les manufactures; qu'à Amiens, au
contraire, loin de tenir la main à l'exécution de ces règlements, les
eschevins n'ont pas encore condamné un seul de ceux qui fabriquent des
étoffes défectueuses; mais que, si cela continue, il donnera ordre de
confisquer dans tout le royaume les marchandises d'Amiens, et ainsy les
ouvriers de cette ville recevront la punition de leur mauvaise
foy[330].» Enfin, Colbert avait établi une manufacture de points de
France à Auxerre, et il mettait un intérêt particulier à la faire
réussir, à cause d'une terre considérable qu'il possédait près de cette
ville, où l'un de ses frères était archevêque. Mais, loin de prospérer,
cette manufacture allait en s'affaiblissant. Alors, Colbert de
gourmander sévèrement les échevins, et de leur écrire que, _s'ils
n'avoient pas tant d'égards pour leurs concitoyens; si, au contraire,
ils les punissoient sévèrement en obligeant les filles à se rendre à la
manufacture_ et récompensant celles qui feroient bien leur devoir, ils
verroient périr une industrie dont plusieurs autres villes du royaume
tiroient beaucoup de soulagement[331].

Malgré ces menaces et ces exhortations, vers la fin de l'année 1670, la
plupart des fabricants persistaient encore dans leur opposition aux
règlements. C'est alors que l'intendant de Tours, M. Voisin de La
Noiraye, eut l'ingénieuse idée, pour faire sa cour au ministre, de
prendre un arrêté portant qu'à l'avenir toutes les pièces d'étoffes
défectueuses seraient attachées à un poteau avec le nom des délinquants.
Quelques jours après, Colbert félicitait l'intendant de Tours de
l'expédient qu'il avait imaginé, «ne doutant pas, dit-il, que la honte
ne contribuât beaucoup à faire observer les règlements, et l'engageant à
tenir soigneusement la main à ce que les juges fissent exécuter cette
peine pour toutes les contraventions qu'ils trouveraient[332].» Puis,
comme si ce n'était pas assez de mettre au poteau les pièces
défectueuses, il se souvint de la pénalité autrefois réclamée par les
manufacturiers de Carcassonne contre ceux qui se serviraient d'une
fausse marque, circonstance bien autrement grave, et il résolut de faire
attacher à ce poteau les fabricants qui ne voudraient pas se plier à ses
règlements. L'arrêt suivant, rendu le 24 décembre 1670, quarante jours
après la lettre de félicitation à M. Voisin de La Noiraye, est
contre-signé par Colbert:

     «Ouy le rapport du sieur Colbert, conseiller ordinaire au Conseil
     royal, contrôleur général des finances, Sa Majesté, estant en son
     Conseil loyal de commerce, a ordonné et ordonne que _les étoffes
     manufacturées en France, qui seront défectueuses et non conformes
     aux règlements, seront exposées sur un poteau de la hauteur de
     neuf pieds, avec un écriteau contenant le nom et surnom du marchand
     ou de l'ouvrier trouvé en faute;_ lequel poteau, avec un carcan,
     sera pour cet effet incessamment posé, à la diligence des
     procureurs ou syndics des hôtels-de-ville, et autres juridictions
     sur le fait des manufactures, et aux frais des gardes et jurez des
     communautés des marchands et ouvriers, devant la principale porte
     où les manufactures doivent estre visitées et marquées, pour y
     demeurer, les marchandises jugées défectueuses, pendant deux fois
     vingt-quatre heures; lesquelles passées, elles seront ostées par
     celuy qui les y aura mises, _pour estre ensuite coupées, déchirées,
     bruslées ou confisquées_, suivant qu'il aura esté ordonné. En cas
     de récidive, le marchand ou l'ouvrier qui seront tombez pour la
     seconde fois en faute sujette à confiscation seront blasmez par les
     maistres et gardes ou jurez de la profession, en pleine assemblée
     du corps, outre l'exposition de leurs marchandises sur le poteau en
     la manière cy-dessus ordonnée: ET, POUR LA TROISIÈME FOIS, MIS ET
     ATTACHEZ AUDIT CARCAN, AVEC DES ÉCHANTILLONS DES MARCHANDISES SUR
     EUX CONFISQUÉES, PENDANT DEUX HEURES... Et sera ledit arrest lu, et
     affiché partout où il appartiendra, etc.[333].»

Un tel arrêt, triste témoignage de l'entraînement des systèmes, devrait
être toujours présent aux hommes investis d'une grande autorité pour les
tenir en garde contre les excès où la passion même du bien peut jeter
les ministres les plus honnêtes et les plus intelligents. Forbonnais a
dit, au sujet de cet arrêt, qu'on le croirait traduit du
_japonais_[334]. Reste à savoir si le Japon ne réclamerait pas contre ce
jugement. L'arrêt dont il s'agit fut-il jamais exécuté en entier en ce
qui regarde les personnes? Les marchands et ouvriers délinquants
furent-ils mis _au carcan pendant deux heures_? C'est ce dont je n'ai
trouvé de trace nulle part, et il est possible que la rigueur même de
cette disposition ait soulevé contre elle les maires, échevins et juges
chargés de l'appliquer. Quoi qu'il en soit, l'opposition aux règlements
continua. Le 5 mai 1675, Colbert écrivait aux intendants des provinces
que, quelques marchands et _autres mal-intentionnez_ ayant publié qu'on
avait révoqué les commis chargés de faire exécuter les règlements sur
les manufactures, il importait de détruire un tel bruit et de veiller
plus que jamais à l'exécution de ces règlements[335]. En même temps, il
n'épargnait rien pour fortifier les nouveaux établissements; chaque
teinturerie recevait 1,200 livres d'encouragement; les ouvriers qui
épousaient des filles de l'endroit où ils travaillaient touchaient 6
pistoles en se mariant et 2 pistoles à la naissance de leur premier
enfant; on donnait aux apprentis, à la fin de leur apprentissage, 30
livres et des outils; enfin, les collecteurs avaient ordre de diminuer
de 5 livres les tailles de ceux qui étaient employés à certaines
manufactures plus particulièrement privilégiées[336]. Malheureusement,
la législation draconienne de Colbert sur les qualité, teinture, largeur
et longueur des étoffes neutralisait en partie l'effet de ces
munificences coûteuses et un grand nombre de manufactures, établies
artificiellement par lui sur toute la surface du territoire, ne lui
survécurent pas[337]. Cette législation, en effet, ne frappait pas
seulement une fraude à laquelle, du reste, les ouvriers étaient conviés
par le public, qui aimait mieux avoir certaines marchandises un peu
moins bonnes que d'être obligé de s'en passer; elle frappait aussi
l'inexpérience, l'erreur involontaire. «Celui qui se défie de sa main et
de son adresse, a dit Forbonnais à ce sujet, _ne peut lire un règlement
de cette espèce sans frémir; sa première pensée est qu'on est plus
heureux en ne travaillant pas qu'en travaillant_[338].» Qu'on ajoute,
aux mille entraves de ces règlements, la durée de l'apprentissage et du
compagnonnage, les frais de réception, la rigueur intéressée des maîtres
chargés de l'examen du chef-d'œuvre, les privilèges des fils de maîtres,
et l'on aura une idée du singulier régime que l'administration de
Colbert fit à l'industrie française, régime que ses successeurs
aggravèrent encore, la multitude de leurs règlements en fait foi, et
qui, en outre, appauvrissait la nation de tous les procès, de toute la
perte de temps, de tous les découragements dont il était cause. Puis
enfin, car tout n'était pas là, il y avait les amendes, les
confiscations, les bris de métiers, les destructions de marchandises
reconnues _non conformes aux règlements_. Un seul exemple fera connaître
suffisamment les vices du système de punitions qui avait été adopté. Les
statuts et règlements de la manufacture d'Amiens, approuvés en Conseil,
le 23 août 1666, portaient que, _si aucun fil estoit trouvé frais et
moite pour frauder le poids, il seroit bruslé en plein marché suivant la
coutume_[339]. Comme s'il n'y avait pas de moyen plus raisonnable de
sécher le fil que de le brûler!



CHAPITRE X.

     Population de la France au dix-septième siècle.--Mesures prises par
     Colbert pour la développer (1666 et 1667).--Obligation imposée aux
     congrégations religieuses de solliciter, avant de s'établir,
     l'autorisation du gouvernement (1666).--Suppression de dix-sept
     fêtes (1666).--Ordonnance pour la réformation de la justice civile
     (1667).--Règlement général pour les eaux et forêts
     (1669).--Ordonnance criminelle (1670).--Ordonnance du commerce
     (1673).--Création d'un lieutenant de police à Paris
     (1667).--Ordonnances diverses concernant _les abus qui se
     commettaient dans les pélerinages, les Bohémiens ou Égyptiens, les
     empoisonneurs, devins et autres_ (1671 et 1682).--Colbert est
     chargé officiellement de l'administration de la marine
     (1669).--Consulats et commerce de la France dans le Levant.--Causes
     de la décadence de ce commerce.--Circulaire de Colbert aux
     consuls.--Produits de divers consulats vers 1666.--Diminution des
     droits perçus par les consuls.--Instructions données par Colbert à
     l'ambassadeur français à Constantinople pour relever le commerce du
     Levant.--Le port de Marseille est déclaré _port franc_ par un édit
     de 1669.--Cet édit rencontre à Marseille une vive opposition.--Un
     nouveau traité avantageux pour la France est signé avec la Porte,
     en 1673.


Au nombre des questions qui ont le plus préoccupé les gouvernements
européens, depuis la seconde moitié de dix-septième siècle, figure en
première ligne celle qui se rattache au problème de la population.
Longtemps la nature de ces préoccupations a été directement contraire à
ce qu'elle est de nos jours. On croyait que la misère et les famines
n'avaient d'autre cause que l'insuffisance de la population, et l'on
agissait en conséquence. Colbert partagea avec son siècle ces généreuses
illusions. A l'époque de son administration, on ignorait encore, même
approximativement, le chiffre des habitants du royaume et sa contenance.
Aucun cadastre, aucun recensement général n'avaient été faits, et les
évaluations les plus contradictoires trouvaient des partisans. Les uns,
d'après un passage des _commentaires_ de César, qui portait la
population des Gaules à trente-deux millions, l'estimaient à
trente-sept et même à quarante-huit millions. Selon Puffendorf, sous
Charles IX, la France comptait vingt millions d'habitants. En 1685, un
des savants autrefois pensionnés par Colbert, le hollandais Isaac
Vossius, évaluait cette population à cinq millions, ce qui prouve, à
défaut d'autre mérite, que les faveurs de Louis XIV n'en avaient pas du
moins fait un flatteur[340]. Enfin, en 1698, un dénombrement fut demandé
aux intendants des provinces, et donna pour résultat une population de
vingt millions d'habitants[341]. Des guerres presque continuelles ayant
désolé le royaume depuis 1672, il est probable que la population du
royaume s'élevait, vers 1660, à vingt-deux millions d'habitants. On a
déjà vu que Colbert avait accordé quelques gratifications et des
exemptions de tailles aux ouvriers qui se mariaient. Un édit du mois de
novembre 1666 exempta pendant cinq ans de la contribution aux tailles
et aux autres charges publiques, tous ceux qui se seraient mariés avant
leur vingtième année, et pendant quatre ans ceux qui se seraient mariés
à vingt et un ans. La même exemption était accordée à ceux qui auraient
dix enfants, «nés en loyal mariage, non prêtres, religieux ni
religieuses,» en comptant dans le nombre les enfants morts sous les
drapeaux. Enfin, ceux qui n'étaient pas mariés à vingt et un ans
devaient être soumis à toutes les impositions publiques. Quant aux
nobles, ceux d'entre eux qui auraient dix enfants, dans les conditions
déterminées, recevraient une pension de 1,000 livres, et cette pension
serait portée à 2,000 livres pour douze enfants[342]. Au mois de juillet
1667, la même faveur fut étendue à quiconque aurait dix ou douze
enfants. Cependant, ces mesures donnèrent lieu dans l'application à
quelques restrictions et à beaucoup d'abus. On voit dans une lettre de
Colbert à un intendant «qu'à l'esgard des gentilshommes qui ont le
nombre d'enfants porté par la déclaration du roy, il faut faire savoir
ceux qui sont de la religion prétendue réformée, comme aussy ceux qui ne
mettent pas leurs enfants dans le service quand ils sont en âge[343].»
D'un autre côté, beaucoup de nobles et de roturiers se faisaient
comprendre abusivement dans la catégorie de ceux qui devaient être
portés sur la liste des pensions ou exempts des tailles. Ce nouvel essai
d'encouragements pécuniaires ne fut donc pas heureux, et en 1683, après
une expérience de seize années, les deux édits en faveur des mariages
furent révoqués.

Quelques écrivains ont attribué au même motif qui les avait dictés un
édit du mois de décembre 1666, portant obligation, pour toutes les
communautés religieuses qui voudraient s'établir d'en solliciter
préalablement l'autorisation, et soumettant par effet rétroactif, à
cette formalité, toutes celles qui ne dataient pas de plus de trente
ans[344]. Rien, ni dans le préambule ni dans le corps de l'édit, ne
justifie cette assertion; mais on y lit que, «depuis les dernières
guerres, le nombre des communautés religieuses s'était tellement accru
qu'en beaucoup de lieux elles possédaient la meilleure partie des
terres tandis que, dans d'autres, elles subsistaient avec peine, n'ayant
été suffisamment dotées, ce qui les forçait de poursuivre leurs
créanciers, au grand scandale de l'Église et au préjudice des personnes
qui, après y être entrées, retombaient ensuite à la charge de leurs
familles.» L'édit de décembre 1666 avait donc tout à la fois un but
fiscal en cherchant à maintenir sous le régime des tailles les terres
que l'érection des nouvelles communautés en exemptait, et un but moral
en empêchant celles qui n'étaient pas en mesure de se constituer sur des
bases durables d'entraîner les familles dans des sacrifices sans
résultat. Quant à la population, si Colbert s'en préoccupa à ce sujet,
rien ne donne lieu de le soupçonner. Enfin, le même édit laissait aux
archevêques et aux évêques la faculté d'établir dans leurs diocèses
autant de séminaires qu'ils le trouveraient à propos[345].

Vers la même époque, Colbert fit supprimer en une seule fois dix-sept
fêtes. C'était une mesure très-utile et très-morale en même temps.
L'extrait suivant des _Instructions de Louis XIV au Dauphin_ fait
connaître les motifs qui déterminèrent le gouvernement à l'adopter.

     «Le grand nombre des fêtes qui s'étoient, de temps en temps,
     augmentées dans l'Église, faisoit un préjudice considérable aux
     ouvriers, non-seulement en ce qu'ils ne gagnoient rien ces
     jours-là, mais en ce qu'ils dépensoient souvent plus qu'ils ne
     pouvoient gagner dans les autres; car enfin, c'étoit une chose
     manifeste, que ces jours, qui, suivant l'intention de ceux qui les
     avoient établis, auroient dû être employés en prières et en actions
     pieuses, ne servoient plus aux gens de cette qualité, que d'une
     occasion de débauche, dans laquelle ils consommoient incessamment
     tout le fruit de leur travail. C'est pourquoi je crus qu'il étoit
     tout ensemble, et du bien des particuliers, et de l'avantage du
     public, et du service de Dieu même, d'en diminuer le nombre autant
     qu'il se pourrait; et faisant entendre ma pensée à l'archévêque de
     Paris, je l'excitai comme pasteur de la capitale de mon royaume, à
     donner en cela l'exemple à ses confrères, de ce qu'il croiroit
     pouvoir être fait; ce qui fut par lui, bientôt après, exécuté de la
     manière que je l'avois jugé raisonnable[346].»

L'ordonnance pour la réformation de la justice civile parut peu de temps
après. Cette ordonnance, qui a été le Code civil de la France pendant
plus de cent trente ans, est un des plus beaux titres de gloire de
Colbert; car c'est lui qui entreprit de substituer une loi générale,
uniforme, à la bigarrure des coutumes locales; c'est lui qui fit nommer
les conseillers d'État et les maîtres des requêtes chargés d'en jeter
les fondements; et, quand ce travail fut achevé, il prit une part active
aux conférences qui en précédèrent la promulgation. L'incohérence de la
législation du royaume était en effet extrême à cette époque; aussi
l'idée de mettre un peu d'ordre dans ce chaos n'était pas nouvelle; mais
on avait toujours reculé jusqu'alors devant l'opposition de la routine
et des préjugés locaux. Dans le nombre des provinces qui composaient le
royaume, les unes étaient régies par des coutumes longtemps conservées
traditionnellement, les autres par le droit romain, qu'on appelait le
droit écrit. En Auvergne, la coutume et le droit romain se partageaient
la province. Dans beaucoup de cas, la coutume générale de la province se
modifiait par les usages locaux, et souvent, pour trancher la question,
il fallait recourir, soit au droit romain, soit aux coutumes du pays
voisin. Enfin, le désordre était tel que la jurisprudence, sur des
questions très-importantes, changeait incessamment, et l'on voyait
souvent la même question jugée d'une manière différente par les diverses
chambres d'un même Parlement[347].

Suivant l'auteur de la _Vie de Lamoignon_, Colbert avait chargé le
conseiller d'État Pussort de préparer un travail pour la réformation de
la justice. Le projet de Colbert était, dit-il, de ne communiquer
l'ordonnance à personne et de la publier comme émanant de la seule
autorité du roi, après un enregistrement en lit de justice. Averti de ce
dessein, M. de Lamoignon alla trouver Louis XIV, et lui proposa, pour
illustrer son règne, de réformer la justice comme il avait réformé les
finances. «_Colbert emploie actuellement M. Pussort à ce travail_,
répondit le roi; _concertez-vous ensemble_.» Cet incident renversa les
projets de Colbert. Alors, dit le biographe de M. de Lamoignon,
commencèrent les conférences dont le procès-verbal imprimé a bien
démontré la nécessité, car un grand nombre d'articles y furent modifiés.

Cependant, il se trouva dans le Parlement des voix qui s'élevèrent
contre la réformation projetée. Déjà même, la cour s'en réjouissait, car
elle avait toujours présents à l'esprit les empiétements de ce corps au
temps de la Fronde, et elle désirait faire sur lui un coup d'autorité.
Prévoyant ce projet, M. de Lamoignon usa de toute son influence pour
calmer la chaleur d'une cinquième chambre des enquêtes qui se
distinguait surtout par son opposition, et qu'on parlait de supprimer.
Il paraît même qu'un émissaire de Colbert aurait offert 200,000 livres
au premier président, à la seule condition qu'il laisserait aller les
choses. Mais cette tentative fut inutile, et celui-ci, en faisant
échouer les projets d'opposition qui s'étaient manifestés dans le
Parlement, ôta à la cour le prétexte qu'elle attendait[348]. C'est un
fait étrange que, près d'un siècle et demi plus tard, le même travail de
codification, entrepris par Napoléon, ait rencontré les mêmes obstacles.
Dans cette circonstance, Cambacérès essaya de rendre au Corps-Législatif
et au Conseil des Cinq-Cents le service que M. de Lamoignon avait rendu
au Parlement; mais ses efforts échouèrent contre les passions des uns et
des autres, et les instruments d'opposition qui se formaient furent,
sinon détruits, du moins singulièrement altérés par le nouveau pouvoir
non moins absolu et beaucoup plus fort que celui qu'on venait à peine de
briser.

La publication de l'ordonnance pour la réformation de la justice civile
fut consacrée par une médaille. Elle représentait le roi tenant des
balances en présence de la Justice, et portait cette inscription:
JUSTITIAS JUDICANTI, _au juge des juges_[349].

Deux ans plus tard, au mois d'août 1669, une nouvelle ordonnance
compléta celle de 1667. A la même époque, parut le célèbre _Édit portant
règlement général pour les eaux et forêts_. Puis, au mois d'août 1670
et au mois de mars 1673, furent publiées l'_Ordonnance criminelle_ et
l'_Ordonnance du commerce_, nouveaux et irrécusables témoignages de la
passion pour le bien dont Colbert était animé, et de l'intelligence des
hommes à qui fut confiée la rédaction de ces codes qui ont gouverné la
France jusqu'au commencement de ce siècle[350]. On a reproché à
l'Ordonnance criminelle un système de pénalité excessif; mais cette
sévérité était conforme aux mœurs, aux idées du temps, et peut-être y
eût-il eu danger pour la société à faire autrement. Au nombre des vastes
travaux de cette époque, le règlement sur les eaux et forêts est encore
apprécié aujourd'hui pour la sagesse de ses vues, et les modifications
qui y ont été faites en 1827, du moins en ce qui concerne
l'approvisionnement des bois pour la marine, trouvent de sévères
censeurs. Médité et préparé pendant huit années par Colbert et par vingt
et un commissaires choisis parmi les hommes spéciaux les plus habiles
qu'il put réunir de tous les points du royaume, ce règlement seul eût
illustré un ministre. Depuis Charlemagne, qui avait aussi organisé le
service si important des eaux et forêts, une multitude de lois confuses,
contradictoires, étant survenues, les préposés, sans direction et sans
responsabilité, permettaient à la cupidité particulière les
envahissements les plus préjudiciables au bien public. Le nouveau
règlement réduisit le personnel surabondant des anciens fonctionnaires,
fixa des attributions précises aux officiers maintenus, fonda l'unité du
système dans toutes les provinces et l'uniformité de jurisprudence pour
tous les délits; il fit constater avec exactitude la contenance et
l'étendue des bois, détermina leur mode de conservation et
d'aménagement, les précautions et les formalités relatives aux coupes et
à la vente de leurs produits. C'est ainsi que Colbert arrêta le
dépérissement des forêts et assura à la marine royale le choix dans
toutes les propriétés, moyennant paiement, des arbres propres à la
mâture et à la construction[351].

La création d'un lieutenant de police à Paris eut lieu au mois de mars
1667, en même temps que parut la première ordonnance pour la réformation
de la justice. Déjà, au mois d'avril 1666, Colbert avait ordonné qu'il
serait établi des lanternes dans Paris[352]. Au mois de décembre de la
même année, il avait aussi rendu un édit concernant le nettoiement et la
sûreté de Paris et autres villes du royaume. Avant la création du
lieutenant de police, l'administration de la capitale appartenait de
fait à un lieutenant civil du prévôt de Paris, qui avait en même temps
des attributions de justice assez étendues. Ce lieutenant civil étant
mort, Colbert pensa que _le soin d'assurer dans Paris le repos du public
et des particuliers, de purger la ville de ce qui pouvait y causer des
désordres, d'y procurer l'abondance, et faire vivre chacun selon sa
condition et son devoir_, demandait un magistrat spécial, et il créa
l'emploi de lieutenant de police. D'après l'édit de création, le nouveau
magistrat devait connaître de tout ce qui regardait la sûreté de la
ville, prévôté et vicomté de Paris, du port des armes prohibées, du
nettoiement des rues, donner les ordres nécessaires en cas d'incendie ou
d'inondation, veiller aux subsistances, régler les étaux des boucheries,
visiter les halles, foires ou marchés, hôtelleries, auberges, maisons
garnies, brelans, tabacs et lieux mal famés, avoir l'œil sur les
assemblées illicites, tumultes, séditions et désordres, étalonner les
poids et balances, faire exécuter les règlements sur les manufactures,
punir les contraventions commises pour fait d'impression et vente de
livres et libelles défendus. En même temps, le lieutenant de police
était investi du droit de juger seul et sommairement tous les
délinquants trouvés en flagrant délit pour fait de police, à moins qu'il
n'y eût lieu d'appliquer des peines afflictives, auquel cas il devait
faire son rapport au présidial. Enfin, un dernier article l'autorisait à
exiger des _chirurgiens_ qu'ils lui déclarassent le nom et la qualité
des blessés qui auraient réclamé leurs soins[353].

Le premier lieutenant de police de Paris fut M. de La Reynie. De
nombreuses lettres de lui existent dans la collection des
correspondances manuscrites adressées à Colbert[354]. Ces lettres sont
relatives à des publications de libelles, à des délits, arrestations ou
meurtres qui se commettaient dans l'étendue de son ressort, mais
principalement à l'approvisionnement de la capitale. Une de ces lettres
informait Colbert que la plupart des filous, voleurs et mauvais
garnements qui commettaient quelque délit, se retiraient dans l'enceinte
du palais du Luxembourg, considéré alors comme lieu d'asile. Peu de
temps après, le 8 juin 1671, Colbert écrivit au prévôt des marchands
pour l'inviter à voir, de la part même du roi, Madame, à qui le
Luxembourg appartenait, afin de lui faire connaître, «dans les termes
les plus honnestes qu'il se pourroit, que Sa Majesté désiroit qu'elle
donnast les moyens de faire arrester ces filous, afin d'empescher un si
grand désordre[355].» Vers la même époque, on publia, pour la répression
des abus qui se commettaient dans les pèlerinages, un édit de police qui
intéressait tout le royaume. Le préambule de cet édit constatait les
faits les plus fâcheux. C'étaient de soi-disant pèlerins qui
abandonnaient leurs familles, leurs femmes, leurs enfants, pour aller
vivre dans le libertinage ou en mendiant, et dont quelques-uns se
mariaient en pays étranger, au mépris des liens qu'ils avaient formés en
France. Dans l'intérêt et pour l'honneur même de la religion, l'édit du
mois d'août 1671 assujettit tous les pèlerins à une double autorisation
de déplacement, l'une de leur évêque, l'autre du lieutenant général de
la province. En même temps, les peines du carcan, du fouet et des
galères furent portées contre les délinquants[356].

Toutefois, la ville de Paris manquait encore d'un corps d'ordonnances
qui fixât d'une manière positive les attributions de ses divers
magistrats, et qui réglât les points de police, si importants et si
nombreux, qui se rattachent à l'administration d'une grande cité. Cette
ordonnance fut promulguée au mois de décembre 1672. Elle concernait
surtout l'approvisionnement de Paris, et ses principales dispositions
sont encore en vigueur[357].

Enfin, deux édits de police générale furent encore rendus pendant le
ministère de Colbert. C'était au mois de juillet 1682. L'un fut dirigé
contre les Bohémiens ou Égyptiens, qui reçurent de nouveau l'ordre de
sortir immédiatement du royaume sous peine des galères. D'après l'édit,
«ces _Bohèmes_ avaient de tout temps trouvé et trouvaient encore
protection auprès des gentilshommes et seigneurs justiciers qui leur
donnaient retraite dans leurs châteaux et maisons, ce qui avait toujours
rendu leur expulsion difficile, au grand dommage des particuliers.» Le
second édit de police publié en 1682 regardait _les empoisonneurs,
devins et autres_. On sait le scandale que causèrent à cette époque
plusieurs procès pour fait d'empoisonnement. Le maréchal de Luxembourg,
la duchesse de Bouillon et la comtesse de Soissons, toutes deux nièces
du cardinal Mazarin, y figuraient comme accusés. L'un des présidents de
la Chambre ardente, instituée spécialement pour juger ces affaires,
était le lieutenant de police de Paris, M. de La Reynie. Un jour, il fut
assez imprudent pour demander à la duchesse de Bouillon si elle avait vu
le diable. «_Je le vois en ce moment_, répondit la spirituelle duchesse;
_il est fort laid, fort vilain, et déguisé en conseiller d'État_.»
L'interrogatoire ne fut pas poussé plus loin, ajoute Voltaire, qui
raconte le fait[358]. L'édit de 1682 chassait du royaume _toutes les
personnes se mêlant de deviner_, et punissait de mort non-seulement
quiconque aurait fait usage de _vénéfices et de poisons_, mais encore
tous ceux qui auraient joint l'impiété et le sacrilège à la
superstition[359].

Cependant, quelque assidus qu'ils dussent être, les soins que Colbert
donnait aux diverses parties de l'administration du royaume, ainsi
qu'aux embellissements de Paris et de Versailles, n'absorbaient pas
encore tous ses instants. L'année 1669, cette année particulièrement
féconde et bien remplie parmi toutes celles qu'il passa au pouvoir, fut
marquée par une série de mesures ayant surtout pour but de relever le
commerce du Levant et de Marseille, commerce autrefois
très-considérable, mais singulièrement déchu depuis quelques années. Ce
redoublement de ferveur pour la marine et le commerce s'explique.
Jusqu'à cette époque, Colbert n'en avait pas eu la direction officielle.
En 1667, il avait même représenté au roi que la charge de contrôleur
général pouvant devenir plus difficile et requérir une plus grande
application, il le suppliait de vouloir bien lui retirer la marine et le
commerce, qui relevaient de M. de Lionne, secrétaire d'État ayant dans
son département les affaires étrangères. Louis XIV n'avait eu garde de
déférer à ce vœu; seulement, il avait été décidé, pour régulariser ce
changement d'attributions que «le sieur Colbert ferait les mémoires des
ordres à expédier concernant le commerce tant de terre que de mer,
colonies et compagnies, qu'il lirait ces mémoires à Sa Majesté, et après
les avoir lus, les remettrait au sieur de Lionne pour en dresser les
expéditions[360].» Ce bizarre arrangement dura deux ans. Au mois de mars
1669, un nouveau règlement d'attributions eut lieu. Colbert fut nommé
secrétaire d'État, et chargé officiellement de la marine et du commerce.
On donna à M. de Lionne, en compensation, la Navarre, le Béarn, le
Bigorre et le Berry, qui faisaient précédemment partie du département de
Colbert; plus une augmentation d'appointements de 4,000 livres, et une
somme de 100,000 livres, une fois payée, que le garde du Trésor royal
eut ordre de lui compter.

La nouvelle commission de Colbert portait «qu'il aurait dans son
département la marine en toutes les provinces du royaume, sans
exception, même dans la Bretagne, comme aussi les galères, les
Compagnies des Indes orientales et occidentales et les pays de leurs
concessions: le commerce, tant dedans que dehors le royaume, et tout ce
qui en dépend; les consulats de la nation française dans les pays
étrangers; les manufactures et les haras, en quelque province qu'ils
fussent établis[361].

A peine installé, le nouveau secrétaire d'État écrivit aux maires,
prévôts des marchands, échevins, jurats, capitouls et consuls, des
principales villes du royaume, pour les prévenir que, le roi lui ayant
ordonné de faire sa principale application du commerce, ils eussent à
lui donner particulièrement avis de tous les moyens qu'ils croiraient
propres à pouvoir le conserver et l'augmenter[362]. Les mesures
relatives aux consulats et au commerce du Levant suivirent
immédiatement.

L'établissement des consuls français à l'étranger, et principalement
dans le Levant, remonte à une époque très-ancienne, et pourtant,
antérieurement à l'ordonnance de 1681 sur la marine, la condition de ces
agents ne se trouvait déterminée dans aucun document officiel. Choisis
pendant longtemps par les magistrats ou par les commerçants des villes
où ils résidaient, ce n'est qu'en 1604 qu'une capitulation avec la Porte
constate qu'ils étaient à la nomination royale. Quant à leurs
attributions, un voyageur du XIVe siècle raconte que le consul de
France à Alexandrie avait mission de protéger, non-seulement les
Français, mais encore tous les étrangers dont la nation n'entretenait
pas de consul. Enfin, un traité conclu avec la Porte ottomane, sous
François Ier, porte que nos consuls étaient chargés de la protection
du culte catholique dans le Levant[363].

Ainsi, la France avait eu, pendant un certain nombre d'années, le
monopole exclusif du commerce du Levant, et en avait retiré des
avantages considérables. Ce monopole constituait la clause la plus
importante du traité conclu entre le sultan Soliman et François Ier,
en 1535. Sous le bénéfice de ce traité, elle achetait les marchandises
du Levant, y transportait celles de l'Europe, et elle attirait même, à
travers les États du Grand-Seigneur, une partie des produits de la Perse
et des Indes. Il est vrai que cet état de choses ne dura pas longtemps.
D'abord, les autres nations chrétiennes firent le commerce du Levant
sous son pavillon et reconnurent la juridiction de ses consuls. Mais
bientôt les troubles intérieurs qui désolaient la France inspirèrent aux
étrangers d'autres prétentions, et non-seulement les Vénitiens, les
Anglais, les Hollandais firent avec la Porte des traités qui leur
permirent d'y avoir des ambassadeurs, mais ils obtinrent, sur les droits
de douanes, une diminution de 2 pour 100 qui nous fut refusée. En même
temps, toutes les garanties qui avaient été accordées aux Français par
les anciens traités furent ouvertement et impunément violées par les
moindres employés du sultan[364].

Il n'en fallait pas davantage pour ruiner le commerce français dans le
Levant, et, par malheur, ces causes de décadence n'étaient pas les
seules. Une des plus pernicieuses avait sa source dans le mauvais choix
et la cupidité des consuls. Un arrêt du 12 décembre 1664 fournit à cet
égard les renseignements les plus concluants. Le préambule de l'arrêt
porte que la ruine du commerce du Levant, qui était autrefois «le plus
grand et le plus considérable du monde, et attirait au dedans du royaume
l'abondance et la richesse,» devait être attribuée à cinq causes
principales:

1º Les consuls nommés par le roi n'avaient pas rempli leurs charges en
personne;

2º Ces charges avaient été affermées par eux aux plus offrants, sans
s'informer si ceux-ci étaient en état de les remplir;

3º La plupart des fermiers n'ayant pas fourni de caution, il n'est pas
d'exactions que l'avarice et le désir de s'enrichir ne leur eussent
inspirées;

4º Contrairement aux ordonnances et règlements, ils avaient fait le
commerce pour leur compte, abusant de l'autorité dont ils étaient
investis pour ruiner celui des autres;

5º Enfin, sous prétexte de payer les amendes auxquelles les autorités
turques soumettaient les Français, les consuls, dans des réunions
composées de quelques marchands qui fréquentaient les échelles, avaient
décrété des droits de 2 à 3000 piastres sur chaque navire.

La conclusion de cet arrêt fut que tous les consuls des échelles du
Levant devraient renvoyer leurs titres à Colbert avant six mois, se
rendre incessamment à leur poste à moins d'une autorisation spéciale,
renoncer à faire le commerce, et ne lever aucun droit qui n'eût été
réglé. Un an plus tard, Colbert révoqua d'une manière absolue et sans
exception la faculté de faire exercer les charges de consuls par des
commis. Puis, au mois de mars 1669, peu de jours après avoir été
officiellement chargé de la marine et du commerce, il adressa à tous les
consuls une circulaire dans laquelle il leur faisait connaître les
services que le gouvernement attendait d'eux et sur quoi devaient porter
principalement les renseignements qu'ils avaient mission de fournir.
Cette circulaire abonde en vues utiles qui en rendront la lecture
profitable et opportune de tout temps aux agents consulaires et aux
ministres dont ils relèvent. Colbert y donnait ordre aux consuls
d'observer soigneusement la forme du gouvernement des villes où ils
faisaient leur résidence et des pays voisins, de s'enquérir des denrées
qu'on y récoltait, des manufactures qui y étaient établies, des
marchandises qu'on y apportait, soit par terre, soit par mer, de leur
qualité, du nombre des navires employés à ce transport, et des bénéfices
qu'on en tirait. Naturellement, les consuls devaient aussi faire
connaître au gouvernement tout ce qui pouvait avoir quelque influence
sur la paix ou la guerre. Enfin, une recommandation spéciale était faite
aux consuls des échelles du Levant au sujet d'une exportation
considérable de pièces de 5 sous qui passaient de France et d'Italie
dans les États du Grand-Seigneur. Les pièces de 5 sous françaises ayant
paru très-belles aux Turcs, ceux-ci en avaient donné jusqu'à 5 et 6 pour
cent au-dessus de leur valeur. C'était une occasion tentante pour les
faux monnayeurs. Ils ne la laissèrent pas échapper, et altérèrent le
titre de ces pièces au point que la plupart de celles qu'on portait en
Turquie perdaient un cinquième. On juge si cette fraude était de nature
à rétablir le commerce du Levant. Colbert recommandait donc
très-instamment aux consuls d'examiner avec grand soin cette matière et
de l'informer des expédients qu'on pourrait prendre pour empêcher la
continuation d'un désordre qui tirait tous les ans des sommes
très-considérables du royaume et ruinait entièrement nos manufactures au
profit de celles de la Hollande et de l'Angleterre[365].

Mais de quelque sagesse qu'elles fussent empreintes, les diverses
mesures adoptées par Colbert depuis 1664 n'étaient pas suffisantes pour
réparer le mal. Il paraît, d'ailleurs, que l'ambassadeur français à
Constantinople s'était assez mal pénétré des instructions qui lui
avaient été données, car les plaintes arrivaient contre lui de toutes
parts, et on l'accusait même d'avoir fait le commerce pour son
compte[366]. En 1670, cet ambassadeur fut rappelé et remplacé par M. de
Nointel. Les instructions que Colbert lui donna sont exactement
semblables à celles qu'avait reçues son prédécesseur. Seulement, ce
ministre insista particulièrement sur le préjudice que portait à la
France «la mauvaise foy des Marseillois, qui altéroient toujours de plus
en plus le titre des pièces de cinq sols, poussant cette altération
jusques à cinquante ou soixante pour cent de proffit, quoique estant
bien asseurez que la marque de France en feroit rejetter sur les
François tout le mécontentement des officiers du Grand-Seigneur et
toutes les avanies qui en pourroient arriver.» L'instruction donnée à M.
de Nointel rappelait en outre, dans un tableau synoptique, les
différentes causes auxquelles Colbert attribuait la diminution du
commerce français et l'augmentation du commerce étranger dans le Levant.
Voici ce tableau[367].

     A L'ESGARD DES FRANÇOIS.            A L'ESGARD DES ANGLOIS, HOLLANDOIS
                                               ET AUTRES ESTRANGERS.

  Les Turcs ont admis les autres        Ils ont esté admis à ce commerce
  nations au préjudice des premières    par les Turcs et ont fait
  capitulations.                        des capitulations advantageuses.

  Le royaume a esté longtemps           Ils ont esté presque toujours en
  agité de guerres civiles.             paix au dedans de leurs Estats.

  Les roys, prédécesseurs de Sa         Ils ont eu une très-grande application
  Majesté, n'ont eu aucune application  au commerce.
  au commerce.

  Les forces maritimes ont esté         Les forces maritimes ont esté
  anéanties.                            puissantes.

  L'anéantissement des manufactures.    L'augmentation des leurs en
                                        bonté.

  Ont esté longtemps sans ambassadeurs  Ont eu toujours des ambassadeurs
  à la Porte.                           résidents à la Porte.

  Ont payé 5 pour 100 de douane         N'ont payé que 3 pour 100.
  au Grand-Seigneur.

  La mauvaise conduite des consuls      La bonne conduite des consuls.
  a causé diverses avanies auxquelles
  ils sont mesmes accusez d'avoir participé.

  La mauvaise foy des Marseillois.      La bonne foy de leurs négociants.

  Ont payé un droit de cottimo     }
  dans les eschelles, ou de 2 ou 3 }
  pour 100.                        }    N'ont rien payé.
                                   }
  Un droit de cottimo fort grand   }
  à Marseille[368].                }

  Ont esté contraints de faire leur     Ont fait leur commerce en eschange
  commerce en argent.                   de marchandises et de manufactures.

Telles furent les instructions données à M. de Nointel. En même temps,
Colbert prit une autre détermination des plus importantes. Le port de
Marseille avait été autrefois déclaré port franc; mais, par la suite, de
nouveaux droits d'entrée et de sortie ayant été établis, le commerce du
royaume en avait éprouvé le plus grand préjudice. Un édit du mois de
mars 1669 rétablit entièrement la franchise de ce port. On voit par cet
édit qu'il se levait alors à Marseille un droit de 1/2 pour 100 _pour la
pension de l'ambassadeur à Constantinople_. Ce droit fut supprimé, ainsi
que beaucoup d'autres, y compris celui de 50 sous par tonneau. Il en fut
de même du droit d'aubaine, en vertu duquel le souverain recueillait la
succession des étrangers non naturalisés. Un seul droit de 20 pour 100
fut maintenu sur les marchandises du Levant qui, bien qu'appartenant à
des Français, seraient apportées par des navires étrangers[369].
Toutefois, il fallait continuer de payer le traitement de l'ambassadeur
de Constantinople, fixé à 16,000 livres, rembourser les dettes
contractées par les consuls français des échelles du Levant, dettes qui
s'élevaient à plus de 500,000 livres pour Alexandrie et Alep seulement;
il fallait en outre aviser à quelques dépenses locales, notamment au
curage du port de Marseille. Un nouvel édit du mois de mars 1669 y
pourvut en transférant à Arles et à Toulon les bureaux d'entrée des
aluns, et en doublant un droit de pesage établi sur les marchandises
grossières. On croira peut-être que ces diverses mesures furent
accueillies avec reconnaissance par les Marseillais. Il en fut tout
autrement. Le 30 mai 1669, Colbert écrivit à M. d'Oppède, premier
président du Parlement de Provence, pour le féliciter d'avoir fait
publier à Marseille l'édit sur l'affranchissement du port, malgré toutes
les difficultés qu'il avait rencontrées. Colbert espérait que les
Marseillais reconnaîtraient bientôt tous les avantages qui devaient leur
en revenir. En attendant, il fallait donner à cet édit toute la
publicité possible. Enfin, Colbert louait aussi beaucoup M. d'Oppède
d'avoir décidé les échevins de Marseille à prendre sur le droit de
cottimo, de préférence à tout autre, la somme de 25,000 livres
indispensable pour le curage du port, et d'avoir obtenu que l'intendant
des galères fut chargé de l'emploi de ces fonds.

     «Il sera nécessaire, ajoutait Colbert, que l'intendant commence à
     faire travailler tout de bon les pontons destinés à ce curage, rien
     n'estant plus important, dans le dessein que le roi a de restablir
     le commerce du Levant, que de rendre le port capable de recevoir et
     contenir toute sorte de vaisseaux. Quant au droit de cottimo, il
     faudra, sur toutes choses, s'appliquer à mettre la ville de
     Marseille en état de le supprimer dans quelques années, afin que la
     franchise de tous droits y appelle les estrangers, et rende ce port
     _le plus fameux de toute la Méditerrannée_[370].»

Cependant, après avoir sur l'invitation de Colbert, consulté les
commerçants de Paris, de Lyon, de Marseille, M. de Nointel s'était rendu
à Constantinople; mais ses démarches n'eurent pas le résultat dont on
s'était flatté. Non-seulement il n'obtint pas l'égalité de traitement
avec les autres nations, mais, malgré sa présence, les Français
continuèrent à souffrir, écrivait-il, «les mêmes avanies et vexations de
la part des officiers du sultan.» Un peu plus tard, toutes ses
réclamations étant restées inutiles, il informa le roi qu'il croyait
nécessaire qu'on envoyât quelques vaisseaux pour le chercher, ajoutant
qu'une démonstration de guerre pourrait seule inspirer d'autres
sentiments au grand-visir, qui s'était refusé jusqu'alors à rien changer
aux conditions en vigueur. Avant de rien décider, Louis XIV fit écrire
par Colbert à M. d'Oppède de se rendre sans retard à Marseille,
d'assembler les députés du commerce et les marchands les plus capables
de la ville, de les consulter, et de lui faire connaître le résultat de
leurs délibérations, en y ajoutant son avis particulier, «afin, disait
Colbert, que le roy puisse prendre une résolution sur une matière aussi
importante en parfaite connoissance de cause[371].»

Peu de temps après, M. d'Oppède répondit que son avis, celui de
l'intendant des galères et celui de la Compagnie du Levant étaient
conformes au vœu de l'ambassadeur. Quant aux négociants de Marseille,
ils avaient d'abord adopté le même sentiment; mais ensuite ils s'étaient
divisés et n'avaient pas voulu signer leurs délibérations. Les uns
prétendaient que la fermeté obligerait les Turcs à mieux traiter les
Français et à renouveler les capitulations sur un meilleur pied; que,
renouvelées de cette manière et par la menace de la guerre, elles
seraient bien mieux exécutées qu'auparavant, et que, d'ailleurs, les
mauvais traitements dont le commerce et l'ambassadeur avaient à se
plaindre ne permettaient plus de délibérer. Le parti contraire objectait
à cela que le commerce le plus considérable qui se fit en France étant
celui du Levant, et ce commerce se trouvant, pour ainsi dire, le seul de
Marseille et de la Méditerranée, il y avait lieu de craindre, si la
guerre éclatait et si les Français établis dans le Levant étaient
obligés de s'éloigner, que les Anglais et les Hollandais ne missent tout
en œuvre pour les empêcher d'y revenir, en sorte que les Français se
seraient privés eux-mêmes, au bénéfice des étrangers, de leur commerce
le plus avantageux. Enfin, les partisans de la paix ajoutaient qu'une
fois l'ambassadeur français rappelé, la fierté des Turcs ne leur
permettrait pas de renouer les négociations, et que le commerce avec le
Levant serait ruiné sans retour.

On était alors en 1671, et l'on prévoyait bien à la cour de France
qu'une guerre avec la Hollande ne tarderait pas à éclater. Cette
éventualité dut donc exercer une grande influence sur la décision de
Louis XIV. Entre les deux partis qu'on lui conseillait, il prit un moyen
terme, et se contenta de rappeler M. de Nointel[372]. Mais cette
manifestation suffit pour effrayer le Divan. Sur cette seule menace,
l'ambassadeur fut invité à rester, avec promesse de recevoir bientôt
toute satisfaction. En effet, des négociations furent entamées, et, le 5
juin 1673, de nouvelles capitulations signées à Andrinople confirmèrent
toutes les prétentions de Colbert. Ces capitulations autorisaient les
Français à exporter du Levant toutes sortes de marchandises, même celles
dites prohibées, à naviguer sur des navires appartenant à des nations
ennemies de la Porte, sans pouvoir, en cas de saisie, être faits
esclaves, à n'être justiciables que de leurs ambassadeurs ou consuls, à
jouir des mêmes immunités que les Vénitiens, qui étaient alors la nation
la plus favorisée, à ne participer en rien aux impôts du pays, et à
faire profiter du bénéfice de leur pavillon toutes les nations qui
n'avaient pas de traité avec le divan. L'article 19 des capitulations
consacrait la préséance de l'ambassadeur français à la Porte dans les
termes les plus formels et les plus honorables pour notre diplomatie.
Cet article était ainsi conçu:

     «Et parce que ledit empereur de France est entre tous les rois et
     les princes chrétiens le plus noble de la Haute-Famille, et le plus
     parfait ami que nos aïeux aient acquis entre lesdits rois et
     princes de la croyance de Jésus, comme il a été dit ci-dessus et
     comme témoignent les effets de sa sincère amitié; en cette
     considération, nous voulons et commandons que son ambassadeur, qui
     réside à notre heureuse Porte, ait la préséance sur tous les
     ambassadeurs des autres rois et princes, soit à notre divan public,
     ou autres lieux où ils se pourront trouver.»

Enfin, plusieurs dispositions particulièrement relatives au commerce
complétèrent, sous le titre d'_Articles nouveaux_, les capitulations
principales, et le troisième de ces articles fixa à 3, au lieu de 5 p.
100, les droits que les Français auraient à payer dorénavant sur toutes
les marchandises, importées ou exportées par eux. C'était, on l'a vu
plus haut, le point que Colbert avait le plus à cœur[373].

Bientôt, grâce aux avantages garantis par le traité de 1673, les
relations commerciales de la France avec le Levant reprirent une partie
de leur ancienne importance. Vers la fin du XVIIe siècle, le
Languedoc seul y expédiait trente-deux mille pièces de drap, qui, à 30
livres la pièce, valaient 960,000 livres, et il en tirait quarante mille
quintaux de laine évalués 400,000 livres[374]. Sans doute, aussi, toutes
les autres provinces manufacturières du royaume s'associèrent à cet
heureux mouvement, fruit des efforts et de l'activité de Colbert[375].



CHAPITRE XI.

     De la vénalité des offices.--Elle est approuvée par Montesquieu et
     par Forbonnais.--Colbert supprime un grand nombre d'offices
     inutiles.--Nombre, valeur et produit des offices pendant son
     administration.--Ce qu'il fit en faveur de l'agriculture.--Il
     diminue le taux légal de l'intérêt.--Fait travailler au cadastre et
     modifie l'assiette de l'impôt.--Édits qui défendent de saisir les
     bestiaux pour le paiement des tailles.--Rétablissement des
     haras.--Colbert reconnaît que les peuples n'avaient jamais été
     aussi chargés auparavant.


Au nombre des abus dont Colbert se préoccupa, il faut compter parmi les
plus funestes la vénalité des offices. Cet abus, profondément entré dans
les mœurs de l'ancienne société, et à la conservation duquel le sort
d'un grand nombre de familles était lié, Colbert ne songea pas sans
doute à le détruire tout entier; mais il eut au moins la gloire d'en
atténuer considérablement les conséquences en réduisant autant qu'il lui
fut possible, sauf pendant les crises financières de la guerre, le
nombre des officiers publics.

La vénalité des offices remontait aux premiers siècles de notre
histoire. Déjà, sous saint Louis, une ordonnance défendit de vendre les
offices de _judicature_, ce qui n'empêcha pas Louis-le-Hutin et
Philippe-le-Long, ses successeurs, de les mettre en ferme. Au contraire,
Charles V, Charles VII, Louis XI et Charles VIII ordonnèrent qu'au
moment de la vacation de quelque office de judicature les autres
officiers du même tribunal désigneraient deux ou trois sujets des plus
capables parmi lesquels le roi choisirait le plus digne, «voulant,
disaient les édits, que ces offices fussent conférés gratuitement, afin
que la justice fût administrée de même.» Louis XII se vit dans la
nécessité de les vendre pour payer les dettes contractées par son
prédécesseur dans les guerres d'Italie; mais son projet était d'en
rembourser le montant dès que l'état des finances le lui permettrait. Au
lieu d'obéir à ce vœu, François Ier trafiqua de tous les emplois
indistinctement. Sous les règnes suivants, les abus ne firent
qu'augmenter. Bientôt un seul titulaire ne suffit plus pour la même
charge, et presque tous les emplois de finances furent confiés à deux et
quelquefois même à quatre agents, que l'on désignait comme il suit:
_l'ordinaire, l'alternatif, le triennal et le quatriennal_. Une
ordonnance de Henri II affecta 20,000 livres par an au trésorier de
l'épargne qui serait en charge, et 10,000 livres à l'alternatif. La même
ordonnance enjoignit de dresser le rôle de tous les emplois publics et
de les mettre aux enchères, à l'exception de ceux qui ne rapportaient
pas plus de 60 écus. Sur les observations de l'assemblée des notables,
Henri IV avait d'abord décrété l'abolition de la vénalité au moyen d'une
augmentation de traitement fixée à 10 pour 100 de la _finance payée_,
augmentation qui cesserait au moment de la mort du titulaire. Par
malheur, Henri IV ne persista pas dans ce système, et, en 1604, il
rendit un édit portant qu'on pourrait conserver dans les familles la
propriété de toute espèce d'offices en payant tous les ans aux _parties
casuelles_ le soixantième de ce qu'ils auraient coûté. Ce nouveau droit
fut appelé _droit annuel_, mais principalement _la paulette_, du nom du
traitant Paulet, qui en devint le fermier, moyennant 2,263,000 livres
par an, avec un bail de 9 ans, toujours renouvelé depuis cette époque,
malgré la promesse qu'Henri IV avait faite en l'établissant[376].

Deux hommes dont le nom a une grande autorité, bien qu'à des titres
divers, Montesquieu et Forbonnais, ont approuvé la vénalité des offices.
Suivant Montesquieu, «la vénalité est bonne dans les États monarchiques,
parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne voudrait
pas entreprendre pour la vertu; qu'elle destine chacun à son devoir et
rend les ordres de l'État plus permanents.» Montesquieu ajoute que, si
les charges ne se vendaient pas par un règlement public, l'indigence et
l'avidité des courtisans les vendraient tout de même; que le hasard
donne de meilleurs choix que le choix du prince, et que la manière de
s'avancer par les richesses inspire et entretient l'industrie, chose
dont le gouvernement monarchique a grand besoin. Enfin, comme preuve à
l'appui de son assertion, Montesquieu a fait remarquer l'extrême paresse
de l'Espagne où l'État donnait tous les emplois[377].

Quant à Forbonnais, il alléguait que le haut prix des charges était,
entre les mains du prince, un gage de la fidélité des titulaires: qu'en
général les riches recevaient une meilleure éducation; qu'ils avaient
plus de dignité et de désintéressement, et que, d'ailleurs, la vénalité
des charges était la source d'un impôt utile à l'État sans être onéreux
au peuple. Enfin, Forbonnais pensait comme Montesquieu que, si les
charges n'étaient pas vendues ostensiblement au profit de l'État, elles
le seraient secrètement au profit des courtisans, et il paraît même que
ce dernier motif détermina Sully à proposer l'édit de 1604, qui rétablit
la vénalité des offices moyennant le payement du droit annuel[378]..

On a pu voir la faiblesse des arguments de Montesquieu en faveur de la
vénalité des offices. Ici, comme dans beaucoup de passages de son
ouvrage, Montesquieu s'est trompé pour avoir voulu assigner des mobiles
divers aux actions des hommes, suivant qu'ils font partie d'un État
monarchique ou républicain. Le cœur de l'homme est le même partout, et
partout on a toujours estimé à honneur de remplir les principales
charges d'un État. Jamais, au contraire, et nulle part, on n'a cru
s'abaisser en acceptant des emplois publics[379].

     «Quoi! dit Voltaire en commentant ce passage de l'_Esprit des
     Lois_, on ne trouverait point de conseillers pour juger dans les
     Parlements de France, si on leur donnait les charges gratuitement!
     La fonction divine de rendre justice, de disposer de la fortune et
     de la vie des hommes, un métier de famille! Plaignons Montesquieu
     d'avoir déshonoré son ouvrage par de tels paradoxes; mais
     pardonnons-lui. Son oncle avait acheté une charge de président en
     province, et il la lui laissa. On retrouve l'homme partout. Nul de
     nous n'est sans faiblesse.»

La paresse reprochée aux Espagnols par Montesquieu n'avait pas davantage
la cause qu'il lui attribua, car elle provenait évidemment de la masse
de numéraire qui leur arrivait des Indes. En Angleterre, en Hollande, la
plupart des charges n'étaient pas vénales; elles s'y donnaient
gratuitement comme en Espagne; pourtant, les populations n'y étaient pas
inactives, et leur industrie faisait, au contraire, le désespoir de
Colbert. Les motifs allégués par Forbonnais n'ont pas plus de fondement.
Sous le système de la vénalité des charges, ce qui importait le plus à
l'État, c'était, au moment de leur création, d'en toucher le prix; quant
à la manière dont elles étaient ensuite remplies, dont la justice était
rendue, le pays administré, il s'en préoccupait secondairement. On
comprend que certains emplois doivent être confiés à des hommes riches;
mais qui eût empêché de choisir de préférence les titulaires dans cette
classe, ainsi que cela se pratique généralement aujourd'hui pour les
fonctions judiciaires? Le prétexte d'un impôt utile sans être onéreux ne
résiste pas davantage au raisonnement, car il eût fallu pour cela que
l'acquéreur d'une charge consentît à n'en retirer que l'intérêt, ce qui
n'avait pas lieu, de sorte que le peuple finissait toujours par payer,
sous forme de gages, d'épices ou par tout autre expédient moins honnête,
l'impôt dont on avait prétendu l'exonérer. Enfin, de ce que quelques
courtisans besogneux auraient abusé de leur position pour rançonner les
solliciteurs, ce n'était pas un motif suffisant pour que l'État renonçât
à une de ses plus belles prérogatives. Il y avait en effet dans cette
renonciation une atteinte profonde à la morale, à la raison, à un
principe, et c'était vraiment aller trop loin de dire, comme
Montesquieu, que le hasard donnait de meilleurs choix que le choix du
prince. Le seul inconvénient que pût avoir l'abolition de la vénalité
des offices, c'était de multiplier outre mesure le nombre des aspirants
aux fonctions publiques; mais cet inconvénient, il y avait un moyen d'en
diminuer considérablement la gravité en établissant, pour condition
d'admission aux emplois, des règles sévères, des examens, des entraves
enfin, dont la rigueur aurait pu s'accroître en proportion du nombre des
candidats, et qui, en définitive, eussent encore tourné au profit du
bien général.

Quoi qu'il en soit des raisons par lesquelles la vénalité des offices
pouvait être attaquée ou défendue, à l'époque où Colbert arriva au
ministère, la seule chose possible, tant, je le répète, la société était
profondément engagée dans cette voie, c'était de diminuer le nombre
vraiment prodigieux des emplois inutiles que les embarras des années
précédentes avaient fait créer. Un des successeurs de Colbert disait
agréablement à Louis XIV: _Toutes les fois que Votre Majesté crée une
charge, Dieu crée un sot pour l'acheter_. Quelle que fût cette charge,
l'acheteur n'était pas un sot s'il en retirait de bons revenus; aussi en
trouvait-on pour les plus ridicules et les plus absurdes. En 1664,
Colbert remboursa les titulaires d'un grand nombre d'offices superflus,
entre autres tous les triennaux et quatriennaux. Il supprima aussi deux
cent quinze charges de secrétaires de roi. En même temps, il fit faire
un relevé de tous les offices de justice et de finance qui existaient
alors dans le royaume. Ce relevé présente les résultats suivants.

La France se divisait alors en vingt-cinq grandes provinces ou
_généralités_, et sa population était, comme on l'a vu, d'environ vingt
à vingt-deux millions d'habitants.

Les recherches ordonnées par Colbert constatèrent que le nombre des
officiers de justice et de finance s'élevait à 45,780.

Le prix courant de toutes ces charges réunies était de 459,630,842
livres; cependant le gouvernement ne les avait vendues que 187,276,978
livres, et les titulaires n'étaient censés toucher que 8,546,847 livres
pour leurs gages. Or, on laisse à deviner s'ils étaient hommes à ne pas
même retirer l'intérêt de l'argent qu'ils avaient déboursé. Enfin, le
droit annuel aurait dû rapporter 2,002,447 livres; mais tous ceux qui
avaient quelque protection se dispensaient de le payer, et ils n'en
obtenaient pas moins, grâce à l'intervention des courtisans, la faculté
de disposer de leurs charges comme ils l'entendaient[380].

Ainsi, une somme de 419 millions était soustraite au commerce et à
l'agriculture, auxquels elle eût rendu de si grands services, et
immobilisée entre les mains d'environ quarante-six mille familles,
mortes par suite à toute activité, à toute ambition utile, et ne
songeant qu'à exploiter leurs charges le plus fructueusement possible,
en vue de leur intérêt, directement contraire à l'intérêt général. Ces
fâcheuses conséquences du grand nombre et du prix excessif des charges
publiques ne pouvaient échapper à Colbert. Une déclaration du 30 mai
1664 porte que, «parmi les abus et les désordres qui s'étaient glissés
pendant les guerres et les troubles, l'augmentation des officiers
inutiles et _supernuméraires_ n'avait pas été le moindre[381].» En 1665
et en 1669 il fit rendre un édit pour fixer le prix des offices de
justice, l'âge et la capacité des juges. Enfin, d'autres édits furent
aussi rendus plus tard dans le même but, et pendant toute la durée de
son administration, il ne négligea aucune occasion de rembourser les
titulaires des offices dont l'inutilité constatée causait à l'État,
abstraction faite du point de vue moral de la question, le double
dommage que j'ai essayé d'expliquer.

On a souvent répété, d'après quelques biographes du XVIIIe siècle,
que Colbert, exclusivement préoccupé de l'accroissement de l'industrie
manufacturière, avait été indifférent aux intérêts de l'agriculture.
L'examen impartial et complet de tous les actes de son administration
prouve que cette accusation n'est pas fondée. Ce qui est vrai, et l'on
en trouvera la preuve plus loin, c'est que l'exclusion, par le moyen du
doublement du tarif qui eut lieu en 1667, de tous les objets
manufacturés fournis antérieurement à la France par les étrangers, en
échange de ses denrées, et les entraves apportées par ce ministre à
l'exportation des grains, mais principalement la mobilité de la
législation qu'il adopta à cet égard, firent un mal immense à
l'agriculture. Cette mobilité fut une faute énorme, la plus grande,
peut-être, que l'on puisse reprocher à l'administration de Colbert;
mais, quelque grave qu'elle soit, ce n'est qu'une faute où il eut pour
complices les préjugés de son temps, tandis que l'indifférence dont on a
voulu lui faire un crime, à l'égard du plus précieux et du plus
respectable des intérêts, surtout en France, mériterait un nom plus
sévère, La diminution du nombre des offices devait, on vient de le voir,
exercer, bien que dans des proportions restreintes, une influence
favorable à l'agriculture. Plusieurs édits relatifs au taux de l'intérêt
eurent, en partie, le même but. Cette question de l'intérêt de l'argent
est des plus délicates. Des hommes éminents et très-justement célèbres,
des penseurs profonds qui ont consacré une vie noblement désintéressée à
l'étude des plus grands problèmes sociaux, considérant, avec raison,
l'or et l'argent comme une marchandise, voudraient qu'elle pût être
vendue ou prêtée avec la liberté qui préside à toutes les autres
transactions commerciales. Toutefois, il est permis de se demander si le
_prêt_ ne constitue pas une variété de transaction comportant d'autres
lois que la vente ordinaire, et si pour empêcher que les hommes forcés
d'emprunter ne soient impitoyablement rançonnés, la justice publique ne
doit pas, d'accord avec la loi religieuse, établir certaines limites que
les hommes cupides et sans entrailles ne puissent dépasser. Ne
devrait-on pas, dans tous les cas, commencer par abolir la contrainte
par corps, malheureux vestige de cette horrible loi romaine qui donnait
droit au créancier de prendre un morceau de la chair du débiteur
impuissant à se libérer? En effet, sans la contrainte par corps, juste
épouvantail des familles, la race des usuriers se montrerait bien plus
circonspecte, et une foule de jeunes gens ne seraient pas entraînés par
elle dans le guêpier des emprunts. Enfin, cette loi fatale achève
d'obérer la plupart des petits marchands qui n'ont pas réussi et les met
dans l'impossibilité de travailler à se relever, en les condamnant à une
inaction forcée pendant que, d'un autre côté, leurs affaires, qu'ils ne
peuvent pas surveiller, périclitent de plus en plus.

Au surplus, à l'époque où Colbert fit publier ses édits relatifs au taux
de l'intérêt, le droit que s'arrogeait le gouvernement d'intervenir sur
cette question n'avait pas même encore été mis en doute. Déjà, plusieurs
dispositions avaient été prises à ce sujet, notamment en 1601, où le
maximum de l'intérêt fut fixé par Sully au denier 16 (6 et un quart pour
100), au lieu de 10 pour 100. Sully motiva cet arrêt sur des
considérations puissantes. En premier lieu, par suite de l'élévation de
l'intérêt, ni les nobles ni les propriétaires ne pouvaient plus trouver
d'argent, soit pour racheter, soit pour exploiter leurs terres. Ensuite,
portait l'édit, cet intérêt «_empêchait le trafic et commerce auparavant
plus en vogue en France qu'en aucun autre État de l'Europe, et faisait
négliger l'agriculture et manufacture, aimant mieux plusieurs sujets du
roi, sous la facilité d'un gain à la fin trompeur, vivre de leur rente
en oisiveté parmi les villes, qu'employer leur industrie avec quelque
peine aux arts libéraux, ou à cultiver leurs héritages_[382].» En 1634,
le cardinal de Richelieu se fonda sur des motifs exactement semblables
pour réduire l'intérêt au denier 18 (5 5/9 pour 100). Le Parlement
refusa d'abord d'enregistrer cet édit, sans doute, a dit Forbonnais,
«pour favoriser la paresse ou la vanité d'un petit nombre de rentiers,
dont les trois quarts avaient oublié que si leurs pères n'eussent
travaillé, ils n'auraient pas une famille honnête à citer.» Mais une
lettre de jussion fit justice de ces prétentions[383]. Le premier édit
que fit rendre Colbert sur le taux de l'intérêt date du mois de décembre
1665[384] Cet édit porte, en substance que le commerce, les manufactures
et l'agriculture sont les moyens les plus prompts, les plus sûrs et les
plus légitimes pour mettre l'abondance dans le royaume, mais qu'un grand
nombre de sujets ont cessé de s'y adonner précisément à cause des gros
intérêts que _le change et rechange de l'argent produit et des produits
excessifs qu'apportent les constitutions de rentes_; d'un autre côté, la
valeur de l'argent avait beaucoup diminué par suite de la quantité qui
en était venue des Indes. En conséquence, l'intérêt de l'argent fut
fixé au denier 20 (5 pour 100). Plus tard, il est vrai, au moment où
s'ouvrit la campagne de 1672, et quand le besoin des emprunts commença à
se faire sentir, une ordonnance du mois de février fixa au denier 18 les
intérêts des sommes prêtées au roi. Enfin, au mois de septembre 1679, un
nouvel édit fixa au même taux l'intérêt de l'argent dans toute la
France, _même pour change et rechange, si ce n'est à l'égard des
marchands fréquentant la foire de Lyon_[385].

Mais la sollicitude de Colbert en faveur de l'agriculture ne s'arrêta
pas là. On sait les abus auxquels donnait lieu à cette époque la
répartition des tailles. Dans le plus grand nombre des provinces, la
taille était _personnelle_, c'est-à-dire que la qualité, la fortune et
l'état apparent des personnes y servaient seuls de base aux
répartitions: dans d'autres, notamment dans les _pays d'États_, elle
était établie approximativement d'après l'étendue et le revenu présumé
des terres; elle s'appelait alors _taille réelle_, et c'était la moins
arbitraire. Colbert forma le projet de faire cadastrer tout le royaume.
Antérieurement, cette opération avait été tentée à diverses reprises sur
plusieurs points du territoire. Grégoire de Tours parle d'un cadastre
qui y aurait été fait à la fin du VIe siècle par les ordres de
Childebert. A une époque beaucoup plus rapprochée, en 1471, l'inégalité
des impositions était devenue telle en Provence qu'un cadastre fut jugé
inévitable. On vit alors que la moitié des habitants était parvenue à
s'exempter de l'impôt au détriment de l'autre moitié. Mais toutes ces
tentatives n'eurent jamais de résultats durables ni généraux. Colbert
fit commencer par la généralité de Montauban l'opération du cadastre, et
en moins de trois ans, de 1666 à 1669, elle fut terminée. Par ses
ordres, toutes les précautions avaient été prises pour empêcher les
usurpateurs de noblesse et les personnes puissantes de se soustraire aux
effets de cette grande mesure[386]. Mais, le croirait-on? cette
nouvelle forme de répartition souleva des réclamations assez vives dans
le pays même qui devait en profiter. On se plaignit que les simples
journaliers, c'est-à-dire ceux qui ne possédaient rien, fussent exempts
de l'impôt[387]. Soit que cette opposition ait découragé Colbert, soit
que d'autres soins l'aient préoccupé vers cette époque, la généralité de
Montauban fut seule cadastrée, et l'opération en resta là sous son
ministère[388]. Après lui, plusieurs pays d'États firent cadastrer, aux
frais de la province, l'étendue de leur territoire, et, au moment de la
Révolution, le bienfait de cette mesure était acquis au Languedoc, à la
Provence, au Dauphiné, à la Guyenne, à la Bourgogne, à l'Alsace, à la
Flandre, au Quercy et à l'Artois[389].

En même temps, Colbert remettait en vigueur les sages ordonnances de
Sully, qui défendaient de saisir les bestiaux pour le paiement des
tailles. Son édit date du mois d'avril 1667, et les effets en furent
presque instantanés. En 1669, son frère, ambassadeur en Angleterre, lui
ayant donné connaissance d'une proposition de quelques marchands anglais
d'envoyer des salaisons d'Irlande dans nos colonies, Colbert lui
répondit, à la date du 10 juin, que l'état du royaume et les diligences
faites de toutes parts pour augmenter le nombre des bestiaux ne
permettaient pas d'écouter ces propositions, et qu'on pourrait même
vendre des salaisons aux Anglais, s'ils le souhaitaient[390]. L'année
suivante, au mois de septembre, Colbert recommandait aux intendants
d'examiner si le nombre des bestiaux augmentait et si les receveurs des
tailles n'en faisaient point desaisie, contrairement aux intentions du
roi. «_Cependant, ajoutait-il, il faut en exécuter quelquefois, mais à
la dernière extrémité, et pour effrayer_.» Il leur disait, en outre, de
se défier des avis qu'on leur fournirait sur l'augmentation des
bestiaux, _les donneurs d'avis étant persuadés de faire plaisir par des
nouvelles d'augmentation_. Toutefois, les campagnes ne retiraient pas, à
ce qu'il paraît, grand profit de ces augmentations, car elles se
plaignaient de ne pas vendre leurs bestiaux. L'intendant de Tours
transmit ces plaintes à Colbert, qui lui répondit, le 28 novembre 1670,
que le peu de débit des bestiaux provenait assurément d'autre chose que
de l'entrée de ceux d'Allemagne et de Flandres, _vu que, depuis
l'augmentation des droits, il n'en venait presque plus dans le
royaume_[391]. L'édit de 1667, qui affranchissait les bestiaux de la
saisie, limitait cette faveur à quatre années. En 1671, Colbert le
renouvela, «n'y ayant rien, porte le préambule du nouvel édit, qui
contribue davantage à la fécondité de la terre que les bestiaux, et
pareille grâce ayant produit le plus grand fruit dans le public[392].»
Dans le courant de la même année, on voit Colbert se préoccuper du soin
de faire venir en France des béliers de Ségovie, «malgré la défense
qu'il y a en Espagne d'en laisser sortir,» et des béliers d'Angleterre,
«qui produisent les plus fines laines[393].» Enfin, le 6 novembre 1683,
un mois après la mort de Colbert, il parut une nouvelle déclaration
portant défense de saisir les bestiaux, et nul doute qu'elle n'eût été
préparée par ses soins[394].

La même remarque peut être faite pour un arrêt du Conseil concernant le
_rétablissement des haras du royaume_, qui fut publié le 28 octobre
1683. Le 17 octobre 1665, un arrêt avait été rendu à ce sujet, et il
portait que le roi voulait prendre dorénavant un soin particulier de
rétablir les haras ruinés par les guerres et désordres passés, «même les
augmenter de telle sorte que ses sujets ne fussent plus obligés de
porter leurs deniers dans les pays étrangers pour achats de chevaux.»
Par suite de cet arrêt, des étalons furent achetés en Frise, en
Hollande, en Danemark, en Barbarie, et répartis en une vingtaine de
haras. L'arrêt du 28 octobre 1683 eut donc pour objet de donner une
nouvelle vigueur à celui qui avait paru en 1665, pendant
l'administration de Colbert[395].

Voilà quels furent en quelque sorte les adieux à l'agriculture de ce
ministre qu'on a souvent représenté comme indifférent au sort de la
population qui vit dans les campagnes, et qu'on a accusé de n'avoir rien
fait pour elle. Son attention extrême et constante à réduire l'impôt des
tailles que cette population acquittait en grande partie; la réduction
du nombre des offices et du taux de l'intérêt; la défense de saisir les
bestiaux pour le paiement des charges publiques; les soins donnés à
l'accroissement, à l'amélioration du bétail, la diminution du prix du
sel, le rétablissement des haras, tous ces faits prouvent, au contraire,
que Colbert n'eut jamais la pensée de sacrifier l'agriculture à
l'industrie, le travail de la terre à celui des manufactures[396]. Je
l'ai déjà dit, Colbert aimait véritablement, sincèrement le peuple, et
il fit au privilège, cette ruine du peuple, toute l'opposition que
comportaient la forme du gouvernement et le caractère du roi. Comment
donc eût-il été indifférent au sort de ces cultivateurs, source première
de toute richesse, et dont la condition a d'autant plus de droits à
l'intérêt du gouvernement que leurs travaux sont plus rudes, leurs
privations plus grandes? On raconte qu'un jour, au milieu des champs, un
de ses amis le surprit les larmes aux yeux, et l'entendit s'écrier: «Je
voudrais pouvoir rendre ce pays heureux, et que, éloigné de la cour,
sans appui, sans crédit, l'herbe crût jusque dans mes cours[397]!» Un
mémoire qu'il remit au roi vers 1680, _pour lui rendre compte de l'état
de ses finances_, contient les paroles suivantes: «Nonobstant tout ce
qui a été fait, il faut toujours avouer que les peuples sont fort
chargés, et que, depuis le commencement de la monarchie, ils n'ont
jamais porté la moitié des impositions qu'ils portent; c'est-à-dire que
les revenus de l'État n'ont jamais été à 40 millions, et qu'ils montent
à présent à 80 et plus[398].» Certes, il est impossible que le ministre
qui a tracé ces lignes et dit ces vérités à Louis XIV ne se soit pas
préoccupé du sort des campagnes. Au surplus, les faits justifient
suffisamment ses intentions[399]. Par malheur, tant de soins et de
sollicitude furent neutralisés par une sollicitude d'un autre genre, par
un excès de précautions en ce qui touchait l'approvisionnement des
grains nécessaires à la subsistance du royaume. Cette fatale question
des grains, qui revient de temps en temps effrayer les populations et
leur causer de vives paniques, au moment même où les préjugés qui l'ont
si longtemps obscurcie paraissaient complètement détruits, fut l'écueil
principal de Colbert. Il me tarde d'avoir examiné cette partie
très-fâcheuse et très-ingrate de son administration. Heureusement, après
cela, il n'y aura guère plus qu'à louer.



CHAPITRE XII.

     Nouveaux détails sur la disette de 1662.--Mesures adoptées par le
     gouvernement.--Législation sur le commerce des grains avant
     Colbert.--Exposition de son système.--Comment il a été défendu et
     attaqué.--Prix moyen du blé pendant le XVIIe siècle.--Lettres de
     Colbert relatives au commerce du blé.--Résultats de son
     système.--Extrême détresse des provinces.--Curieuse lettre du duc
     de Lesdiguières.--Causes de l'erreur de Colbert touchant le
     commerce des grains.--Nécessité de combattre par l'enseignement les
     préjugés qui existent encore à ce sujet.


On se souvient que la première année du ministère de Colbert avait été
marquée par une disette terrible, celle de 1662. Louis XIV raconte comme
il suit, dans ses _Instructions au Dauphin_, les mesures qui furent
adoptées pour en adoucir la rigueur:

     «J'obligeai les provinces les plus abondantes à secourir les
     autres, les particuliers à ouvrir leurs magasins et _à exposer
     leurs denrées à un prix équitable_. J'envoyai en diligence des
     ordres de tous côtés pour faire venir par mer, de Dantzick et
     autres pays étrangers, le plus de blés qu'il me fut possible; je
     les fis acheter de mon épargne; j'en distribuai gratuitement la
     plus grande partie au petit peuple des meilleures villes, comme
     Paris, Rouen, Tours et autres. Je fis vendre le reste à ceux qui en
     pouvoient acheter, mais j'y mis un prix très modique, et dont le
     profit, s'il y en avoit, étoit employé au soulagement des pauvres,
     qui tiroient des plus riches, par ce moyen, un secours volontaire,
     naturel et insensible. A la campagne, où les distributions de blé
     n'auroient pu se faire si promptement, je les fis en argent, dont
     chacun tâchoit ensuite de soulager sa nécessité[400].»

Telles furent les mesures inspirées par Colbert. On a déjà vu que ces
précautions et ces aumônes ne remédièrent qu'à une très-faible partie du
mal. Le souvenir de la disette de 1662 demeura gravé dans l'esprit de
Colbert; et cette préoccupation, toute louable qu'elle fût dans son
principe, devint la source d'une erreur qui exerça sur la condition
économique du royaume les plus funestes conséquences[401].

Le 19 août 1661, le Parlement de Paris avait défendu aux marchands, _de
contracter aucune société pour le commerce des grains et d'en faire
aucun amas_. Trois semaines après, Colbert arrivait au pouvoir, et
non-seulement l'arrêt du 19 août, cause principale de la disette de
1662, ne fut pas cassé, mais, tout en reconnaissant les avantages des
exportations, ce ministre adopta un système qui, par sa mobilité,
diminua leur importance d'année en année et aboutit à des disettes
périodiques.

La législation sur le commerce des grains avait subi, en France,
antérieurement à Colbert, des variations nombreuses. Là encore, c'est la
liberté qui était ancienne; la prohibition, qui n'est qu'une forme du
despotisme, était venue bien longtemps après. Depuis Charlemagne jusqu'à
la fin du règne de Charles V, c'est-à-dire pendant près de cinq cents
ans, l'exportation avait été de droit commun. Dans un édit
très-détaillé, en date du 20 juin 1537, François Ier rétablit la
liberté du commerce des grains que quelques-uns de ses prédécesseurs
avaient parfois suspendue. Quant à l'administration de Sully, elle fut
surtout célèbre par la protection que ce sage ministre accorda à
l'agriculture, et par la liberté d'exporter les blés qui en était la
conséquence. On sait ce qu'il écrivit à Henri IV au sujet d'un arrêt
rendu par les magistrats de Saumur contre la sortie des blés: _Si chaque
juge du royaume en fait autant, bientôt vos sujets seront sans argent,
et, par conséquent, Votre Majesté_. En 1631, il est vrai, un édit de
Louis XIII défendit l'exportation _sous peine de punition corporelle_;
mais sous Louis XIV même, pendant l'administration de Fouquet, un arrêt
du conseil, du 24 janvier 1657, accorda la permission d'exporter les
blés hors du royaume, sur ce motif digne d'attention que _les habitants
des provinces, étant contraints de vendre le blé à vil prix, n'avaient
pas de quoi payer leurs tailles et autres impositions_[402].

Le système de Colbert sur le commerce des grains a été, on le sait,
l'objet des plus vives attaques de la part des économistes du XVIIIe
siècle. Malheureusement, ces attaques n'étaient que trop fondées. On ne
possède aucun des arrêts qui ont dû être publiés sur ce commerce, de
1661 à 1669; mais vingt-neuf arrêts, rendus depuis cette dernière époque
jusqu'à la mort de Colbert, ont été recueillis et permettent
d'apprécier, en toute connaissance de cause, cette partie si importante
de son administration.

Dans cette période de quatorze ans, l'exportation a été prohibée pendant
_cinquante-six mois_.

Huit arrêts l'ont autorisée en payant les 22 livres par muid fixées par
le tarif de 1664[403]; cinq en payant la moitié ou le quart de ces
droits, et huit avec exemption de tous droits.

Huit autres arrêts sont prohibitifs.

Enfin, il est à remarquer que les autorisations d'exporter ne sont
jamais accordées que pour trois ou six mois, et très-rarement pour un
an.

Les défenseurs de Colbert ont fait observer, en s'appuyant sur ces
arrêts mêmes, qu'un système moins variable eût sans doute produit de
meilleurs résultats; mais qu'après tout, ce ministre ne fut pas, comme
on l'en avait accusé, systématiquement hostile à l'exportation des
grains, puisque, sur quatorze années, elle avait été permise pendant
neuf ans; qu'il était d'ailleurs bien obligé d'attendre l'apparence des
récoltes pour prendre une détermination; et qu'enfin il avait un
puissant motif de ne pas autoriser trop facilement les exportations:
c'était le grand nombre d'hommes que Louis XIV eut presque toujours sous
les armes, et l'avantage que le gouvernement trouvait à les faire
subsister à bon marché. En effet, presque tous les édits de prohibition
sont motivés sur la nécessité «de maintenir l'abondance dans le royaume
et _faire subsister avec plus de facilité les troupes pendant le
quartier d'hiver_[404].»

A cela, Boisguillebert, Forbonnais et, après eux, les économistes ont
répondu victorieusement qu'en n'accordant des autorisations
d'exportation que pour trois ou six mois, et en laissant sans cesse les
propriétaires sous la menace d'une prohibition, basée tantôt sur les
apparences de la récolte, tantôt sur la subsistance des troupes, tantôt
enfin sur la nécessité d'empêcher que les ennemis ne vinssent chercher
en France les blés qui leur étaient nécessaires, Colbert avait découragé
les cultivateurs et rendu le commerce des grains presque nul; que, par
suite, toutes les terres médiocres avaient été abandonnées, et qu'on
n'avait plus exploité que celles de première qualité; que la diminution
effectuée sur les tailles était un soulagement illusoire, si, tandis que
les impôts de consommation avaient décuplé depuis 1661, le prix des
produits de la terre, source génératrice de toute richesse, restait
invariablement le même; qu'un système d'où il résultait que la France,
avec sa population de vingt à vingt-deux millions d'habitants à nourrir,
avait à craindre une disette tous les trois ans, était radicalement
vicieux; et qu'enfin la preuve évidente que le sort des campagnes était
plus misérable que jamais, c'est que le prix de la plupart des objets
nécessaires à la vie avait triplé depuis 1600, tandis que le blé se
vendait toujours au même prix. A ce sujet, Boisguillebert prouvait
qu'une paire de souliers, qu'on pouvait se procurer pour 15 sous, au
commencement du XVIIe siècle, valait cinq fois plus cent ans après.
De son côté, Forbonnais démontrait les fâcheux effets du système de
Colbert par la comparaison du prix des blés pendant un siècle. Voici les
chiffres qu'il produisit à cette occasion:

     PRIX MOYEN DU SETIER DE BLÉ. (1 hect. 56 cent.)

  De 1596 à 1605                                        10 liv.
  De 1606 a 1615                                         8
  De 1616 à 1625                                         9
  De 1626 à 1635                                        12
  De 1636 à 1645                                        12
  De 1646 à 1655                                        17
  De 1636 à 1665 (_à cause de la disette de 1662_)      18
  De 1666 à 1675                                        10
  De 1676 à 1686                                        10

Dans cette dernière période, observe Forbonnais, il y eut, à la vérité,
des années de disette où le prix du blé s'éleva à plus de 13 livres;
mais la moyenne du prix, pendant dix ans, n'en fut pas moins d'environ
10 livres le setier, c'est-à-dire 7 livres de moins que de 1626 à 1655.

Les arguments qui précèdent reposent sur des faits malheureusement
incontestables et n'ont jamais été réfutés[405]. On peut ajouter que,
relativement aux manufactures en vue desquelles, dit-on, Colbert fit
tous ces efforts pour maintenir les grains au plus bas prix possible,
son système eut des résultats également fâcheux; car les productions de
la terre n'allant plus à l'étranger et se vendant très-mal à
l'intérieur, la consommation diminua en même temps que la culture; et
une grande partie des manufactures grossières, celles dont le débit
importait le plus, tombèrent, faute de débouchés, lorsqu'on cessa de les
soutenir par des encouragements.

La volumineuse correspondance de Colbert fournit peu de détails
concernant les opérations sur les grains; seulement, il est assez
curieux que le petit nombre de lettres qui s'y rapportent soient la
condamnation même de son système. Le 13 septembre 1669, ce ministre
écrivit à M. de Pomponne, ambassadeur en Hollande, que, les blés n'ayant
aucun débit, les propriétaires ne tiraient point de revenus de leurs
biens, «_ce qui, par un enchaînement certain, empeschoit la consommation
et diminuoit sensiblement le commerce_.» Quelques mois après, le 20
décembre 1669, il adressa la lettre suivante à l'intendant de Dijon.

     «Ayant appris qu'il y a cette année une grande abondance de bleds
     en Bourgogne, et que la disette que les provinces de Languedoc,
     Provence et mesme d'Italie, en ont, les obligera de s'en pourvoir
     d'une quantité considérable en ladite province de Bourgogne, je
     vous prie de me faire scavoir si l'on commence à en tirer et s'il
     n'y a aucun empeschement dans la voicture, soit à Lyon ou ailleurs,
     _et comme cela est fort important et que ce débit pourra apporter
     beaucoup d'argent,_ vous me ferez plaisir de vous informer de tout
     ce qui ce passera sur cette traicte des bleds et de me faire part
     de tout ce que vous en apprendrez[406].»

Une circulaire aux intendants, du mois d'août 1670, porte que le roi
ayant autorisé le transport des blés hors du royaume, sans droits, du 18
mars au 1er septembre, et ce terme approchant, il importe de
connaître si la récolte a été abondante, «afin que Sa Majesté puisse
prendre la résolution qu'elle estimera la plus avantageuse à son service
et au commerce de ses sujets[407].» Enfin, le 6 juillet 1675, un arrêt
du conseil ayant défendu la sortie des blés, Colbert écrivit quelques
jours après à l'intendant de Bordeaux pour lui dire d'en suspendre la
publication. Celui-ci lui répondit, le 25 juillet 1675, qu'il avait pris
sur lui de prévenir ses ordres, et que le beau temps qui continuait
serait sans doute une nouvelle obligation pour le roi de laisser _à ces
deux provinces la liberté de chercher de l'argent dans les pays
étrangers par la vente des grains qu'elles avaient de trop_. L'intendant
ajoutait «que ce secours devenait d'autant plus nécessaire que la
campagne était entièrement épuisée d'argent, et que, nonobstant les
contraintes exercées par les receveurs des tailles, la difficulté des
recouvrements augmentait tous les jours par l'impuissance des
redevables[408].»

Je ne parle pas d'un grand nombre de lettres écrites, en 1677, à Colbert
par le lieutenant de police La Reynie pour le tenir exactement au
courant du prix des grains, lettres desquelles il résulte qu'on craignit
encore une disette cette année, où l'exportation fut d'ailleurs
défendue.

On vient de voir quel fut le système de Colbert relativement au commerce
des grains. Cette erreur d'un ministre si remarquable sous tant d'autres
rapports peut être considérée comme une calamité publique et les
conséquences en furent désastreuses. Jamais, il est triste de le dire,
la condition des habitants des campagnes n'a été aussi misérable que
sous le règne de Louis XIV, même pendant l'administration de Colbert,
c'est-à-dire dans la plus belle période de ce règne et au commencement
de ces grandes et fatales guerres qui en assombrirent la majeure partie.
Les lettres adressées à Colbert contiennent à ce sujet les révélations
les plus désolantes. Le 29 mai 1673, le gouverneur du Poitou lui
écrivait «qu'il avait trouvé les esprits du menu peuple pleins de
chaleur et une très-grande pauvreté dans le pays.» A la même date, le
duc de Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné, donnait à Colbert les
détails les plus affligeants sur l'état de cette province. Il faut
reproduire en entier sa lettre, qui répand un jour curieux sur cette
époque, si brillante à la surface, mais où le peuple eut tant à souffrir
de la guerre et des fausses mesures de l'administration.

     «Monsieur, je ne puis plus différer de vous faire sçavoir la misère
     où je vois réduite cette province, le commerce y cesse absolument,
     et de toutes parts on me vient supplier de faire connoistre au roy
     l'impossibilité où l'on est de payer les charges. _Il est asseuré,
     Monsieur, et je vous parle pour en estre bien informé, que la plus
     grande partie des habitants de ladite province n'ont vescu pendant
     l'hyver que de pain de glands et de racines, et que présentement on
     les void manger l'herbe des prez et l'escorce des arbres._ Je me
     sens obligé de vous dire les choses comme elles sont pour y donner
     après cela l'ordre qu'il plaira à Sa Majesté, et je profitte de
     cette occasion pour vous asseurer de nouveau que personne au monde
     n'est plus véritablement que moy, Monsieur,


     «Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

     «Le duc de LESDIGUIÈRES.

     Grenoble, ce 29 may 1675[409].»

Voici, d'ailleurs, ce qu'on lit dans un mémoire remis par Colbert
lui-même à Louis XIV, en 1681:

     «Ce qu'il y a de plus important, et sur quoi il y a plus de
     réflexion à faire, c'est _la misère très-grande des peuples_.
     Toutes les lettres qui viennent des provinces en parlent, soit des
     intendants, soit des receveurs généraux ou autres personnes, mesme
     des évêques[410].»

Telle était donc, à cette époque du règne de Louis XIV, la situation de
la Gascogne, du Poitou, du Dauphiné, et probablement de beaucoup
d'autres provinces. En 1687, quand Colbert fut mort, la misère
augmentant sans cesse, ses successeurs crurent y remédier en défendant
d'une manière absolue, sous peine de confiscation et de 500 livres
d'amende, l'exportation des grains et légumes de toutes sortes, des
laines, chanvres et lins du crû; puis, en 1699, le commerce des grains
de province à province, ce commerce que Colbert lui-même avait toujours
respecté, fut prohibé[411]. Les courageux écrits et la disgrâce de
Vauban et de Boisguillebert, celle de Racine, les remontrances de
Fénelon et de Catinat font assez voir quel fut le résultat de ces
diverses mesures, et à quel excès de détresse les neuf dixièmes du
royaume furent alors réduits.

On sait enfin que, dans une appréciation devenue célèbre, Vauban
estimait, en 1698, que près du dixième de la population était réduit à
la mendicité; que des neuf autres parties cinq n'étaient pas en état de
lui faire l'aumône; que trois autres étaient fort gênées, embarrassées
de dettes et de procès; que dans la dernière, où figuraient les gens
d'épée et de robe, le clergé, la noblesse, les gens en charge, les
_bons_ marchands et les rentiers, on ne pouvait pas compter cent mille
familles; et qu'au total il n'y en avait pas dix mille qu'on pût dire
fort à leur aise[412].....

Quant à Colbert, les préjugés de son temps en matière de subsistances,
l'ignorance inévitable des principes, puisque les maîtres de la science
ne les avaient pas encore fixés, le fantôme des accaparements, dont la
concurrence aurait fait si bon marché, ce désir de tout diriger, de tout
régler et d'intervenir partout, qui fut le défaut capital de son
administration, le jetèrent dans les embarras qu'on vient de voir. En
laissant, pour ainsi dire, aller les choses, Sully avait entretenu le
royaume dans l'abondance; Colbert, en multipliant les arrêts relatifs au
commerce des grains, en autorisant ou proscrivant ce commerce tous les
trois mois, le ruina complètement, et entraîna dans cette ruine les
propriétaires et les cultivateurs, c'est-à-dire tout le royaume, à
l'exception de ceux qui occupaient des charges lucratives, et d'un
certain nombre de manufacturiers ou de fabricants privilégiés. Encore
ceux-ci, à privilège égal, auraient eu tout à gagner à un système
différent. Une sollicitude excessive, exagérée, avait dicté à Colbert
ses règlements sur les corporations, sur les longueur, largeur et
qualités des étoffes, règlements qui eurent de si fâcheuses
conséquences. Ici encore, le même excès le fit dévier du but où il
voulait atteindre. A force de se préoccuper de la famine, il amena les
choses à ce point que, dans un pays qui peut nourrir près de quarante
millions d'habitants, une partie des vingt à vingt-deux millions
d'hommes qui le peuplaient alors était exposée, une année sur trois, à
vivre d'herbes, de racines et d'écorce d'arbres, ou à mourir de faim.
Sans doute, en agissant ainsi, Colbert ne fit que payer son tribut aux
préjugés de l'époque. Et ces préjugés, il eut lui-même occasion de les
combattre dans plus d'une circonstance. Une fois, entre autres, le
Parlement de Provence ayant voulu s'opposer à l'exécution d'un édit du
31 décembre 1671, qui autorisait la sortie des grains pendant un an,
Colbert fit ce qu'avait fait Sully en pareille occurrence; le 10 mai
suivant, il cassa l'arrêt du Parlement de Provence et maintint ses
premiers ordres[413]. Mais l'ensemble de son système fut véritablement
désastreux. N'oublions pas, toutefois, que, cent ans après Colbert, un
ministre non moins intègre, non moins ami du peuple, et beaucoup plus
éclairé, fut renversé du pouvoir précisément pour avoir voulu faire
respecter la liberté du commerce des grains. A la vérité, vivant à une
époque où l'autorité était forte et respectée, Colbert n'aurait pas
rencontré les mêmes obstacles que Turgot, si les conséquences de cette
liberté se fussent clairement dessinées à son esprit, et s'il eût
autorisé plus régulièrement l'exportation des grains; malheureusement,
il n'en fut point ainsi, et, faute des lumières nécessaires, on peut le
dire, son administration a donné le triste et singulier spectacle d'un
ministre qui, malgré sa préoccupation constante pour les intérêts du
peuple et le plus ardent désir d'améliorer sa condition, lui a fait
peut-être le plus de mal. Grande leçon pour ceux qui croiraient que les
bonnes intentions suffisent aux administrateurs, et que le gouvernement
des intérêts matériels d'une nation ne constitue pas une science! Cette
science, il est vrai, n'est pas moins nécessaire aux peuples qu'aux
ministres. Le résultat de l'expérience tentée par Turgot est là pour le
prouver.



CHAPITRE XIII.

     Sur l'organisation du Conseil de commerce.--Création d'entrepôts de
     commerce.--Colbert fait de grands efforts pour que le transit des
     transports entre la Flandre et l'Espagne ait lieu par la
     France.--Édit portant que la noblesse peut faire le commerce de mer
     sans déroger (1669).--Établissement d'une _Chambre des assurances_
     à Marseille (1670.)--Ordonnance pour l'uniformité des poids et
     mesures dans les ports et arsenaux (1671).--Opérations sur les
     monnaies avant Colbert.--Réformes importantes qu'il introduisit
     dans cette administration.--Colbert défend l'exportation des métaux
     précieux.--Commerce de la France avec l'Espagne.--Évaluation du
     numéraire existant en France à diverses époques.


On a souvent fait honneur à Colbert de la création du Conseil de
commerce; mais déjà une assemblée de ce genre avait été réunie par Henri
IV en 1604, et, entre autres vœux, elle avait recommandé que le roi
favorisât particulièrement la plantation des mûriers. On sait avec
quelle faveur Henri IV accueillit ce vœu[414]. En 1626, le cardinal de
Richelieu établit un Conseil de commerce permanent et en prit la
direction. Quatre conseillers d'État et trois maîtres des requêtes en
firent partie avec lui. Forbonnais observe que la qualité des personnes
ne pouvant suppléer à l'expérience ni aux principes, cette nouvelle
tentative n'eut pas plus de succès que la première. Plus tard,
cependant, des hommes pratiques furent introduits dans ce Conseil; car
le père de Fouquet, autrefois armateur et qui avait gagné une grande
fortune dans le commerce des colonies, fut désigné pour y siéger.
Colbert ne fit donc que se servir d'une institution déjà ancienne, qu'il
perfectionna sans doute, et à laquelle un édit de 1700, rendu sous le
ministère de M. de Chamillart, donna une nouvelle organisation en y
appelant, outre six membres nommés par le roi, douze marchands
négociants, désignés _librement et sans brigue_ par le corps de ville et
par les marchands négociants de Paris, Rouen, Bordeaux, Lyon, Marseille,
La Rochelle, Nantes, Saint-Malo, Lille, Bayonne et Dunkerque[415].
L'institution actuelle des trois Conseils du commerce, des manufactures
et de l'agriculture, date de là.

La création d'entrepôts de commerce, les mesures prises pour encourager
le transit des marchandises étrangères sur le territoire français,
l'édit qui _déclare le commerce de mer ne point déroger à la noblesse_,
la création d'une _Chambre des assurances_ à Marseille, remontent encore
à cette année 1669, la plus féconde en ordonnances, édits et règlements
sur toute sorte de matières pendant l'administration de Colbert, et au
commencement de l'année suivante. On se souvient que le tarif de 1664
avait isolé les provinces qui s'y étaient soumises au moyen d'une double
chaîne de douanes qui les rendait complètement étrangères à celles qui
ne l'avaient pas adopté. Cet état de choses, qui eût empêché tout
commerce, avait été heureusement modifié en 1664 même par la création de
onze entrepôts, situés circulairement dans l'étendue des cinq grosses
fermes, et au moyen desquels les négociants qui réexportaient des
marchandises provenant des provinces appelées étrangères rentraient dans
l'intégralité des droits acquittés. Au mois de février 1670, le bienfait
des entrepôts fut étendu à toutes les villes maritimes, dans le but,
disait l'édit, «d'augmenter encore la commodité des négociants de
quelque pays qu'ils fussent, en leur donnant la facilité de se servir
des ports du royaume comme d'un entrepôt général, pour y tenir toute
sorte de marchandises, soit pour les vendre en France, soit pour les
transporter hors du royaume, moyennant la restitution des droits
d'entrée qu'ils auraient payés.» Seulement, la restitution des droits
d'entrée n'était pas possible d'un bail à l'autre, ce qui était un
sujet d'embarras très-grand pour les négociants, et il peut paraître
surprenant que Colbert n'ait pas cru devoir obvier à un aussi grave
inconvénient en ne soumettant les marchandises à l'acquittement des
droits qu'au moment de leur mise en consommation, quand il y avait
lieu[416].

On sait que la France attache, aujourd'hui encore, une extrême
importance à ce que les divers États auxquels elle confine empruntent
son territoire pour le transport des marchandises qu'ils s'expédient, et
sa position géographique autorise bien d'ailleurs les prétentions
qu'elle a toujours eues de faire le commerce de transit d'une grande
partie de l'Europe. Cette préoccupation fut peut-être plus vive que
jamais en 1669, et l'on ne saurait croire combien de lettres écrivit
Colbert pour engager les négociants de Lille et des autres villes
récemment incorporées à la France à expédier par terre jusqu'au Havre
les marchandises qu'ils envoyaient en Espagne, où ils entretenaient
alors beaucoup de relations, soit parce que l'Espagne était leur
ancienne métropole, soit plutôt à cause de son commerce des Indes. Il y
avait, au surplus, dans ces démarches de Colbert, outre le but
commercial et ostensible, un but politique très-sensé; car, en
multipliant les intérêts des villes conquises avec la France, on
espérait les habituer plus promptement et plus sûrement à sa domination.
Colbert supprima d'abord tout droit de transit entre la Flandre et
l'Espagne, et il paya un entrepreneur pour se charger du transport des
marchandises de Lille au Havre à meilleur marché que ne le faisaient des
Allemands, qui en avaient été chargés jusqu'alors. En même temps, il mit
quelques bâtiments de l'État à la disposition des négociants, sans
compter les escortes qu'il proposait de fournir à tous leurs convois,
quel qu'en fût le nombre. Puis, poussant la sollicitude à l'extrême, il
écrivait à l'intendant de la Flandre de bien faire valoir tous ces soins
aux nouveaux sujets de Sa Majesté, en leur disant qu'elle les conviait à
en profiter pour leur avantage, sans les y forcer. Une autre fois,
toujours à l'occasion du transit, il se plaignait que les marchands de
Lille et des villes conquises n'envoyassent pas assez de ballots par la
voie des provinces françaises, et il recommandait à l'intendant de ne
jamais rien décider à ce sujet sans avoir entendu les marchands et les
fermiers, afin de maintenir la balance égale entre eux; _d'être plutôt
un peu dupe des marchands que de gêner le commerce, parce que ce serait
anéantir les produits_; enfin, d'objecter toujours la rigueur des
ordonnances, pour que les peuples, sachant que la grâce leur venait du
roi, fussent portés à lui en avoir toute la reconnaissance.
Recommandations profondes, et qui dénotaient chez Colbert, non-seulement
une grande habileté, mais aussi un véritable attachement pour les
intérêts dont la direction était confiée à ses soins[417]!

L'édit qui permettait à la noblesse de se livrer au _commerce de mer_
sans déroger date de la même époque. Montesquieu a dit: «Il est _contre
l'esprit du commerce_ que la noblesse le fasse dans une monarchie[418].»
C'est une erreur de plus à ajouter aux erreurs du célèbre publiciste.
Déjà, en 1664, lors de la création des Compagnies des Indes orientales
et occidentales, on avait permis à la noblesse de s'y associer sans
perdre ses privilèges. L'édit du mois d'août 1669 généralisa ce droit.
Le préambule portait que le commerce, particulièrement le commerce
maritime, était la source féconde qui répandait l'abondance dans les
États; qu'il n'existait pas de moyen plus légitime d'acquérir du bien;
que celui-là avait été en grande considération parmi les nations les
plus policées; que les lois et ordonnances n'avaient véritablement
défendu aux gentilshommes que le trafic en détail, l'exercice des arts
mécaniques et l'exploitation des fermes d'autrui, mais que, pourtant,
c'était une opinion généralement accréditée que le commerce maritime
était incompatible avec la noblesse. Tels sont les motifs sur lesquels
se fonda Colbert. Si ses vues eussent été comprises, si une faible
partie des capitaux que possédait la noblesse eût été affectée au
commerce, non-seulement la richesse, mais la puissance du royaume s'en
fussent accrues, et, on peut le dire, les nobles qui se seraient livrés
au commerce auraient servi leur pays, moins glorieusement sans doute,
mais aussi utilement que d'autres pouvaient le faire sur les champs de
bataille. Par malheur, d'un côté les préjugés de classe, de l'autre, la
série de guerres où la France entra peu de temps après, ne permirent pas
à l'édit de 1669 de porter les fruits que Colbert en avait espérés. Sous
le même règne, en 1701, un nouvel édit permit aux nobles, la
magistrature exceptée, de se livrer au commerce en gros[419]. Mais cette
faculté ne fut pas plus recherchée que la première fois, et tandis qu'en
Angleterre le grand commerce enrichissait le pays et doublait
l'importance de ses ressources; en France, l'absence des capitaux et de
tout esprit d'association ne permettait d'entreprendre aucune de ces
grandes opérations qui faisaient la fortune de nos rivaux et les
rendaient peu à peu maîtres de tous les marchés.

L'institution d'une _Chambre des assurances_, ce puissant levier
commercial, eut lieu vers le même temps à Marseille, grâce aux soins de
Colbert. Le 30 juin 1670, ce ministre écrivit à M. d'Oppède, premier
président du Parlement de Provence, pour lui donner l'ordre de faire
établir cette Chambre sur le modèle de celle qui existait à Paris,
«afin, dit-il, de contribuer à rétablir dans Marseille le commerce qui
s'y faisait autrefois[420].»

Enfin, une mesure de détail qui a néanmoins son importance, se rattache
à cette époque de la vie de Colbert. Le 21 août 1671, il fut publié une
ordonnance _pour rendre uniformes les poids et mesures dans tous les
ports et arsenaux de France[421]_. On ne saurait douter, d'après cela,
que l'universel et infatigable ministre n'ait été frappé des
inconvénients de toute sorte occasionnés par la diversité infinie des
poids et mesures, et qu'il n'eût désiré établir un système uniforme dans
toute la France. Mais les difficultés que cette amélioration a
rencontrées de nos jours même font voir ce qu'elles eussent été il y a
cent soixante ans, et tout porte à croire que la plupart des provinces,
notamment les pays d'États, auraient cru leurs libertés et leurs
privilèges à jamais compromis, si le gouvernement leur eût demandé, dans
l'intérêt du commerce, le sacrifice des poids et mesures qu'ils avaient
reçus de leurs aïeux.

C'est ici le lieu de signaler une très-habile opération de Colbert sur
les monnaies, et les changements qu'il introduisit dans cette branche de
l'administration, à laquelle, depuis son ministère, il n'a été apporté
que des modifications de détail. La fabrication des monnaies avait donné
lieu, antérieurement à Sully, aux plus inconcevables fraudes. Des rois
de France, Philippe-le-Bel entre autres, avaient perfidement affaibli le
poids des espèces, comme auraient pu le faire de faux-monnayeurs
passibles du gibet. Il est vrai que c'était pour la raison d'État.
L'administration de Sully lui-même donna lieu, sous ce rapport, à des
plaintes unanimes très-fondées, et l'on reproche particulièrement à ce
ministre un édit de 1609 qui non-seulement dépréciait les monnaies
étrangères, en prohibait la circulation, mais encore défendait, sous
peine de confiscation, d'amende et de prison, de transporter hors du
royaume l'argent monnayé ou non monnayé. Heureusement, la Cour des
monnaies, le Parlement, le peuple et le commerce firent une telle
opposition à cet édit qu'il ne fut pas exécuté, du moins en ce qui
concernait les monnaies étrangères, dont le commerce savait bien, au
surplus, déterminer la véritable valeur.

Voici quelles étaient les règles adoptées pour la fabrication des
monnaies avant 1666. Des orfèvres, des banquiers ou d'autres
entrepreneurs la prenaient à bail, comme une ferme, moyennant un
bénéfice proportionné au nombre de marcs qui devait être frappé, ou pour
une somme fixe indépendante de la quantité de marcs fabriqués. La Cour
des monnaies surveillait si le titre et le poids étaient bien conformes
au traité. En 1662, le bail comprenait la fabrication dans toute la
France. Les principales clauses de ce bail donneront une juste idée des
principes de l'époque sur ces matières. Le roi s'était engagé envers les
fermiers à ne laisser sortir du royaume aucun ouvrage d'or ou d'argent,
à interdire absolument le cours des monnaies étrangères, et même à
défendre aux affineurs de fondre ces monnaies sans la permission du
fermier. En outre, celui-ci avait le droit d'acheter, de préférence à
tous autres, au prix du tarif, toutes les matières dont il aurait
besoin.

Colbert, par malheur, approuvait bien une partie de ces entraves, mais
il y en avait quelques-unes, particulièrement celles qui s'opposaient à
l'exportation de l'orfèvrerie française, dont il comprit tout
l'inconvénient. Cependant, les règles en vigueur étaient si anciennes,
le préjugé général les croyait tellement indispensables, que lorsqu'il
s'agit, en 1666, de renouveler le bail des monnaies, Colbert ne trouva
pas de fermier qui voulût s'en charger à d'autres conditions. Habile à
profiter de l'occasion qui s'offrait à lui, il s'empressa d'adopter,
pour la fabrication des espèces, une forme d'administration qui tenait
tout à la fois de la régie et de l'entreprise. A partir de cette époque,
les directeurs des divers hôtels des monnaies achetèrent, fabriquèrent,
vendirent, avec les fonds et pour le compte de l'État, moyennant un prix
fixe par marc, et sous la surveillance d'un directeur général des
monnaies chargé de rendre compte au Conseil de la fabrication et des
frais[422].

On sait quel prix les gouvernements ont attaché de tout temps à
augmenter la masse du numéraire en circulation. L'opération principale
de Colbert sur les monnaies témoigne de cette préoccupation. Il y avait
alors en France une grande quantité de pistoles d'Espagne et d'écus d'or
qui n'étaient pas de poids. On les décria; mais, en même temps, on
invita les particuliers à les porter aux hôtels des monnaies, où ils
reçurent un poids équivalent en monnaies françaises, sans déduction des
droits dits de _seigneuriage_ et de fabrication; expédient très-habile
assurément, et qui, tout en attirant dans le royaume une grande quantité
d'or et d'argent d'Espagne, eut sans doute aussi pour résultat
d'accroître proportionnellement la masse des denrées ou des objets
fabriqués que la France vendait à ce pays[423].

Quant au commerce de l'or et de l'argent, il ne paraît pas que Colbert
se soit dégagé, à cet égard, des préjugés contemporains. Un écrivain des
plus compétents, l'auteur de l'_Histoire financière de la France_, a dit
que ce minisire «accorda aux négociants et banquiers la liberté de
trafiquer des matières d'or et d'argent en barres, lingots ou monnaies
étrangères, et de les transporter dans _toutes les parties du royaume_,
ce qui jusqu'alors avait été interdit par les ordonnances[424].» Quant à
ce qui concerne l'exportation au dehors du royaume, deux lettres de
Colbert lui-même établissent qu'elle fut au moins sujette à des
restrictions. Dans la première, du 31 octobre 1670, ce ministre
recommande à un sieur Derieu, à Lille, de ne pas laisser sortir d'argent
des pays conquis sans un passeport. La deuxième, du 6 novembre suivant,
est adressée à M. de Souzy, intendant à Lille, auquel Colbert envoie un
arrêt _contre la sortie de l'argent en barres et en réaux_[425]. Enfin,
deux autres lettres de la même année, relatives à l'importation des
métaux précieux, constateraient de nouveau, s'il en était encore besoin,
l'extrême sollicitude de Colbert pour le commerce.

     «L'on m'a donné advis, écrivait-il à un de ses agents à Rouen, le 4
     avril 1670, qu'il est arrivé au Hâvre de Grâce deux vaisseaux de
     Cadis qui ont apporté un million d'or et d'argent; j'ai esté un peu
     estonné de n'avoir pas reçeu cet advis par vous, veu que vous
     sçavez qu'il n'y a rien qui puisse estre plus agréable au roy que
     de semblables nouvelles. N'y manquez donc pas à l'advenir, et
     surtout de me mander le nombre et la quantité des marchandises qui
     auront esté chargées sur ces vaisseaux[426].»

L'autre lettre, datée du 15 août, est adressée à l'intendant de
Bretagne. Celui-ci lui avait transmis une plainte des négociants de
Saint-Malo, qui assuraient qu'il viendrait une plus grande quantité
d'argent dans le royaume s'il valait autant que dans les pays étrangers.
A cela Colbert répondit qu'il «avouait n'avoir pu jusqu'à présent
comprendre cette réclamation; que, si les négociants de Saint-Malo
voulaient lui en faire la démonstration, peut-être y trouverait-il
quelque expédient; mais qu'à dire vrai il croyait qu'ils auraient
beaucoup de peine à lui persuader que les espèces valaient moins en
France qu'en Angleterre et en Hollande[427].»

On a pu voir en quelque sorte, à travers le temps, la joie que dut
éprouver Colbert en apprenant l'arrivée de ces deux navires qui
portaient 1 million au Havre. _Un million d'or et d'argent!_ Dans leur
concision énergique, ces mots résument toutes les illusions de l'époque
relativement au rôle commercial des métaux précieux. Pour Colbert, en
effet, c'était une satisfaction bien autrement vive de voir arriver ces
navires avec une cargaison d'un million en espèces qu'en marchandises.
Et pourtant, les marchandises sont aussi de l'argent, et, avant d'avoir
atteint leur forme dernière, elles auront employé des milliers de bras,
doublé, triplé de valeur. Mais c'était la grande erreur de l'époque.
Toutes les nations voulaient faire leurs retours en numéraire,
c'est-à-dire vendre sans acheter. C'est ce qui fut cause que le commerce
avec l'Espagne fut alors si recherché; c'est ce qui fit encore que ce
malheureux pays, appauvri par l'émigration de tous les hommes d'énergie
qui allaient chercher fortune en Amérique; entouré, sollicité de tous
côtés par la multitude des vendeurs, succomba bientôt sous sa richesse
et par sa richesse même. Sans doute l'échange de nos denrées ou de nos
marchandises contre de l'or était avantageux au royaume; mais cet
avantage eût été double si la France eût reçu, en retour, une valeur
susceptible d'un nouveau travail, ou qui lui eût épargné un travail
onéreux. Puis, une fois l'Espagne ruinée, épuisée, que devinrent nos
bénéfices et ceux de tous les peuples qui commerçaient avec elle? Ils se
réduisirent à rien. Voilà ce que l'on avait gagné en poursuivant la
folle idée de vendre sans acheter, ou de vendre beaucoup et d'acheter
peu[428]!

On a évalué comme il suit la quantité du numéraire existant en France à
diverses époques:

  En 1683          500,000,000 liv.
  En 1708          800,000,000
  En 1754        1,600,000,000
  En 1780        2,000,000,000
  En 1797        2,200,000,000
  Sous l'Empire  2,300,000,000
  En 1828        2,713,000,000
  En 1832        3,583,000,000
  En 1841        4,000,000,000

Si ces évaluations étaient justes, le _budget central_, qui s'élevait à
114 millions en 1683, aurait absorbé un peu moins du cinquième du
numéraire[429]. Aujourd'hui cette proportion serait beaucoup plus
élevée, et le chiffre du budget formerait environ le tiers du capital
circulant. Mais ces données sont-elles exactes? Cela est au moins
douteux. En effet, l'administration de la monnaie n'a conservé pendant
fort longtemps aucunes données officielles à ce sujet. Il importe donc
de ne pas demander aux documents qui précèdent, ce qu'ils ne peuvent
fournir, c'est-à-dire une conclusion.



CHAPITRE XIV.

     Détails sur la famille de Colbert.--Dot qu'il donna à ses
     filles.--Ses vues sur le marquis de Seignelay, son fils
     aîné.--Mémoires que Colbert écrivit pour lui.--Mémoires pour le
     voyage de Rochefort et pour le voyage d'Italie.--Instruction de
     Colbert à son fils pour l'initier aux devoirs de sa charge.--Rôle
     politique de Paris au XVIIe siècle.--Mémoire du marquis de
     Seignelay annoté par Colbert.--Le marquis de Seignelay obtient la
     survivance de la charge de son père et la signature, à l'âge de
     vingt-un ans.--Lettre de reproche que lui adresse Colbert.


Si jamais ministre eut quelque droit à faire participer les siens aux
avantages de sa position, à les associer à sa fortune, ce fut Colbert.
On a vu par sa lettre à Mazarin ce qu'il avait fait pour ses frères du
vivant même du cardinal. L'un d'eux, Nicolas Colbert, fut nommé évêque
de Luçon en 1661, puis d'Auxerre, où il mourut en 1676. Le marquis de
Croissy, ambassadeur en Angleterre pendant plusieurs années, devint plus
tard ministre des affaires étrangères. Son troisième frère, François
Colbert, comte de Mauleuvrier, fut chargé d'un commandement important
dans l'expédition de Candie. Je ne parle pas de son cousin Colbert du
Terron, intendant de marine à Rochefort, et de plusieurs autres membres
de sa famille auxquels il confia de hauts emplois. Quant à ses trois
sœurs, l'une d'elles, Marie Colbert, mariée à Jean Desmarets, intendant
de justice à Soissons, fut la mère de Nicolas Desmarets, dont il a déjà
été question, et qui remplit la charge de contrôleur général des
finances de 1708 à 1715. Les deux autres, Antoinette et Claire-Civile
Colbert, embrassèrent la vie religieuse, et l'on trouve dans la
collection des dépêches adressées à Colbert un grand nombre de leurs
lettres qui témoignent en même temps de l'affection et de la déférence
qu'elles avaient pour lui[430].

Vers 1650, à l'époque où le cardinal de Mazarin lui donnait les premiers
témoignages de sa faveur, Colbert, conseiller d'État à vingt-neuf ans,
avait épousé Marie Charon, fille du seigneur de Menars. Il eut de ce
mariage neuf enfants, qui, par son crédit et par leurs alliances,
parvinrent aux plus éminentes positions de l'administration, du clergé
ou de l'armée. Quand il s'agit de perdre Fouquet, Colbert avait fait un
grief au surintendant de s'être donné une importance extraordinaire,
exorbitante, en mariant ses filles aux familles les plus puissantes et
les plus titrées du royaume. Dix ans s'étaient à peine écoulés que ce
ministre, au comble de la faveur, ne trouvait plus de parti trop élevé
pour ses enfants. L'indication sommaire de leurs grades et de leurs
alliances, vers 1680, donnera une juste idée de la puissance et du
crédit de cette famille, inconnue en France trente ans auparavant.

Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay, né en 1651, nommé ministre
secrétaire d'État de la marine en survivance, en 1671, mort en 1690;

Jacques-Nicolas Colbert, archevêque de Rouen, de l'Académie Française,
mort en 1707;

Antoine-Martin Colbert, colonel du régiment de Champagne, blessé à
Valcourt le 16 août 1689, mort de ses blessures le 2 septembre
suivant[431];

Armand Colbert, tué à Hochstedt le 13 août 1704;

Louis Colbert, comte de Linières: d'abord abbé de Bonport et prieur de
Nogent-le-Rotrou, il prit l'épée à la mort de son frère, Antoine-Martin
Colbert, et lui succéda dans la charge de colonel du régiment de
Champagne;

Charles Colbert, comte de Sceaux, blessé à Fleurus en 1690, mort de ses
blessures;

Joséphine-Marie-Thérèse, mariée au duc de Chevreuse le 2 février 1667;

Henriette-Louise, mariée à Paul de Beauvilliers, duc de Saint-Aignan, le
21 janvier 1671;

Marie-Anne, mariée à Louis de Rochechouart, duc de Mortemart, le 12
février 1679[432].

Ainsi, pour être de nouvelle noblesse, la famille de Colbert n'en payait
pas moins glorieusement sa dette à la patrie. Trois fils morts sur le
champ de bataille attestent que le sang de l'ancien marchand de Reims
n'était pas à coup sûr moins généreux que celui des plus anciennes
familles du royaume dans lesquelles les trois filles de Colbert
entrèrent par leur mariage. La dot donnée à chacune d'elles fut de
400,000 livres, ce qui, vu le nombre de ses enfants et l'époque du
premier mariage, porte sa fortune à 10 millions environ, somme à
laquelle Colbert lui-même l'estima plus tard[433].

Cependant, il ne suffisait pas d'avoir acquis une grande considération
personnelle et des biens immenses. Colbert avait pu observer que
l'anéantissement des familles les plus brillantes et des plus colossales
fortunes suit de près leur éclat, si rien n'en soutient la splendeur et
n'en alimente la source. Il avait même sous ses yeux un exemple des plus
déplorables en ce genre, dans une famille aux affaires de laquelle il
avait consacré, par reconnaissance, des soins nombreux, infinis, sans
aboutir à rien, celle de Mazarin, où tout le monde semblait frappé de
folie, et qui, faute du plus simple bon sens, était en train de dissiper
une fortune de plus de 50 millions, fruit maudit en quelque sorte des
rapines du cardinal. Il fallait donc, à l'imitation de ses collègues de
Lionne et Le Tellier, se préparer un successeur parmi les siens, le
faire élever en conséquence, obtenir du roi pour lui la survivance de
ses charges, tout au moins de la plus importante, et viser ainsi à
soutenir, sinon à augmenter encore dans l'avenir le crédit et la
position qu'il aurait laissés à ses autres enfants. Naturellement, ses
vues se portèrent sur son fils aîné. On a déjà vu que cette éducation
lui causa bien des chagrins, et que, désespérant d'en venir à bout par
la douceur, il aurait, s'il faut en croire l'abbé de Choisy, administré
plus d'une fois des corrections passablement violentes au jeune marquis
de Seignelay, coupable de ne pas se prêter assez docilement et assez
vite aux grands projets qu'on avait sur lui. Doué d'un tempérament
impétueux, ardent, dont il fut la victime, à peine âgé de trente-neuf
ans, celui-ci avait peine en effet à se plonger dans l'étude de toutes
sortes de traités sur la législation, l'administration, la théologie,
que son père faisait faire exprès pour lui par les hommes les plus
remarquables du temps. Néanmoins, à mesure que les années arrivaient,
cette riante perspective d'être secrétaire d'État de la marine à vingt
ans produisit sur lui son effet inévitable, et, lorsqu'il eut atteint sa
dix-huitième année, son éducation théorique étant à peu près terminée,
Colbert résolut de la compléter par quelques voyages à Rochefort, en
Angleterre, en Hollande et en Italie.

A cet effet, toutes les fois que le marquis de Seignelay était sur le
point d'entreprendre un de ces voyages, Colbert, s'arrachant pour
quelques heures au grand courant des affaires, écrivait pour lui une
instruction détaillée, minutieuse, pour lui servir de guide,
l'accompagner de loin en quelque sorte, et lui faire connaître les
points à examiner plus particulièrement. Ces instructions, où la
prévoyance de l'homme d'État se mêle à la sollicitude paternelle la plus
ingénieuse et la plus vigilante, sont, avec le _Mémoire sur les finances
pour servir à l'histoire_, les pièces les plus importantes qui nous
soient restées de Colbert. On trouvera les plus essentielles reproduites
en entier à la fin de ce volume[434]. Il est cependant indispensable
d'en donner ici quelques extraits.

       MÉMOIRE POUR MON FILS SUR CE QU'IL DOIBT OBSERVER PENDANT LE
                VOYAGE QU'IL VA FAIRE A ROCHEFORT.

     «Estant persuadé comme je le suis qu'il a pris une bonne et ferme
     résolution de se rendre autant honneste homme qu'il a besoin de
     l'estre, pour soutenir dignement, avec estime et réputation, mes
     emplois, il est surtout nécessaire qu'il fasse toujours réflection
     et s'applique avec soin au règlement de ses mœurs, et surtout qu'il
     considère que la principale et seule partie d'un honneste homme est
     de faire toujours bien son debvoir à l'égard de Dieu, d'autant que
     ce premier devoir tire nécessairement tous les autres après soi, et
     qu'il est impossible qu'il s'acquitte de tous les autres s'il
     manque à ce premier. Je crois lui avoir assez parlé à ce sujet en
     diverses occasions pour croire qu'il n'est pas nécessaire que je
     m'y estende davantage; il doibt seulement bien faire réflection que
     je lui ay cy-devant bien fait connoistre que ce premier debvoir
     envers Dieu se pouvoit accommoder fort bien avec les plaisirs et
     les divertissements d'un honneste homme en sa jeunesse.

     «Après ce premier debvoir je désire qu'il fasse réflection à ses
     obligations envers moi, non-seulement pour sa naissance, qui m'est
     commune avec tous les pères, et qui est le plus sensible lien de la
     société humaine, mais mesme pour l'élévation dans laquelle je l'ai
     mis, et par la peine et le travail que j'ai pris et que je prends
     tous les jours pour son éducation, et qu'il pense que le seul moyen
     de s'acquitter de ce qu'il me doibt est de m'aider à parvenir à la
     fin que je souhaite, c'est-à-dire qu'il devienne autant et plus
     honneste homme que moi s'il est possible, et qu'en y travaillant
     comme je le souhaite il satisfasse en même temps à tous les
     debvoirs envers Dieu, envers moi et envers tout le monde, et se
     donne bien en même temps les moyens sûrs et infaillibles de passer
     une vie douce et commode, ce qui ne se peut jamais qu'avec estime,
     réputation et règlement de mœurs.»

Colbert insistait ensuite pour que son fils commençât la lecture de
toutes les ordonnances sur la marine, visitât l'arsenal et tous les
bâtiments dans le plus grand détail, se fît expliquer les fonctions de
tous les officiers, s'assurât si l'on tenait un livre pour l'entrée et
la sortie des matières, _chose indispensable pour le bon ordre_, etc.,
etc. Le mémoire se termine comme il suit:

     «Après avoir dit tout ce que je crois nécessaire qu'il fasse pour
     son instruction, je finirai par deux points. Le premier est que
     toutes les peines que je me donne sont inutiles, si la volonté de
     mon fils n'est échauffée et qu'elle ne se porte d'elle-même à
     prendre plaisir à faire son debvoir; c'est ce qui le rendra
     lui-même capable de faire ses instructions, parce que c'est la
     volonté qui donne le plaisir à tout ce que l'on doibt faire et
     c'est le plaisir qui donne l'application. Il sait que c'est ce que
     je cherche depuis si lontemps. J'espère qu'à la fin je le trouveray
     et qu'il me le donnera, ou, pour mieux dire, qu'il se le donnera à
     lui-même, pour se donner du plaisir et de la satisfaction toute sa
     vie, et me payer avec usure de toute l'amitié que j'ai pour lui et
     dont je lui donne tant de marques.

     «L'autre point est qu'il s'applique sur toutes choses à se faire
     aimer dans tous les lieux où il se trouvera et par toutes les
     personnes avec lesquelles il agira, soit supérieures, égales ou
     inférieures; qu'il agisse avec beaucoup de civilité et de douceur
     avec tout le monde, et qu'il fasse en sorte que ce voyage lui
     concilie l'estime et l'amitié de tout ce qu'il y a de gens de mer;
     en sorte que pendant toute sa vie ils se souviennent avec plaisir
     du voyage qu'il aura fait et exécutent avec amour et respect les
     ordres qu'il leur donnera dans toutes les fonctions de sa charge.

     «Je désire que toutes les semaines il m'envoie, écrit de sa main,
     le mémoire de toutes les connoissances qu'il aura prises sur chacun
     des points contenus en cette instruction.»

Quelque temps après, le marquis de Seignelay fit un voyage en Angleterre
et en Hollande, et rédigea pour lui-même, suivant le désir manifesté par
Colbert, une instruction très-détaillée, concernant les points
principaux sur lesquels ses observations devraient porter dans ces deux
pays si intéressants à étudier pour lui, en raison des fonctions
auxquelles on le destinait[435]. L'année suivante, en 1671, il visita
l'Italie, et Colbert lui donna encore une instruction dans laquelle il
l'invitait surtout à se mettre au courant de la forme des divers
gouvernements de cette contrée, et des sujets de contestations qui
pourraient exister entre eux[436].

     «Dans tout ce voyage, ajoutait l'instruction, il observera surtout
     de se rendre civil, honneste et courtois à l'esgard de tout le
     monde, en faisant toutefois distinction des personnes; surtout il
     ne se mettra aucune prétention de traitement dans l'esprit et se
     défendra toujours d'en recevoir, et qu'il sçache certainement dans
     toute sa vie que tant plus il en refusera, tant plus on luy en
     voudra rendre. Il faut aussy qu'il prenne garde que sa conduite
     soit sage et modérée, n'y ayant rien qui puisse luy concilier tant
     l'estime de tous les Italiens que ce point, qui doibt estre le
     principal soin qu'il doibt prendre.

     «Et, à l'esgard des ministres du roy, il faut bien qu'il prenne
     garde de ne point prendre la main chez les ambassadeurs,
     c'est-à-dire qu'il faut donner toujours la droite aux ambassadeurs
     chez eux, quelques instances pressantes qu'ils luy fassent du
     contraire, d'autant que le roy leur a deffendu de donner la droite
     à aucun de ses subjets, et qu'ainsy ce seroit offenser le roy, s'il
     en usoit autrement...

     «S'il veut s'appliquer à former son goust sur l'architecture, la
     sculpture et la peinture, il faut qu'il observe d'en faire
     discourir devant luy, interroge souvent, se fasse expliquer les
     raisons pour lesquelles ce qui est beau et excellent est trouvé et
     estimé tel; qu'il parle peu et fasse beaucoup parler.

     «C'est tout ce que je crois nécessaire de luy dire pour ce voyage.
     Je finirai priant Dieu qu'il l'assiste de ses saintes gardes et
     bénédictions, et qu'il retourne en aussy bonne santé et aussy
     honneste homme que je le souhaite.»

Lorsque le marquis de Seignelay fut de retour, Colbert jugea à propos de
l'initier à la connaissance des affaires, et il en demanda
l'autorisation au roi, qui la lui accorda. C'est alors que le grand
ministre rédigea pour son fils une nouvelle instruction, pièce
essentielle, par laquelle seulement on apprend à le bien connaître, et
dont il importe de donner des extraits un peu plus étendus.


  INSTRUCTION POUR MON FILS POUR BIEN FAIRE LA 1re COMMISSION DE MA
                               CHARGE[437].

     «Comme il n'y a que le plaisir que les hommes prennent à ce qu'ils
     font ou à ce qu'ils doibvent faire qui leur donne de l'application,
     et qu'il n'y a que l'application qui fasse acquérir du mérite,
     d'où vient l'estime et la réputation qui est la seule chose
     nécessaire à un homme qui a de l'honneur, il est nécessaire que mon
     fils cherche en luy-mesme et au dehors tout ce qui peut luy donner
     du plaisir dans les fonctions de ma charge.

     «Pour cet effect, il doibt bien penser et faire souvent réflection
     sur ce que sa naissance l'auroit fait estre sy Dieu n'avoit pas
     bény mon travail et sy ce travail n'avoit pas esté extrême. Il est
     donc nécessaire, pour se préparer une vie pleine de satisfaction,
     qu'il ayt toujours dans l'esprit et devant les yeux ces deux
     obligations sy essentielles et sy considérables, l'une envers Dieu
     et l'autre envers moy, affin qu'y satisfaisant par les marques
     d'une véritable reconnoissance, il puisse se préparer une
     satisfaction solide et essentielle pour toute sa vie, et ces deux
     debvoirs peuvent servir de fondement et de base de tout le plaisir
     qu'il se peut donner par son travail et par son application.

     «Pour augmenter encore ce mesme plaisir, il doibt bien considérer
     qu'il sert le plus grand roy du monde et qu'il est destiné à le
     servir dans une charge la plus belle de toutes celles qu'un homme
     de ma condition puisse avoir et qui l'approche le plus près de sa
     personne; et ainsy il est certain que, s'il a du mérite et de
     l'application, il peut avoir le plus bel establissement qu'il
     puisse désirer, et, par conséquent, je l'ay mis en estat de n'avoir
     plus rien à souhaiter pendant toute sa vie.

     «Mais encore que je sois persuadé qu'il ne soit pas nécessaire
     d'autre raison pour le porter à bien faire, il est pourtant bon
     qu'il considère bien particulièrement cette prodigieuse application
     que le roy donne à ses affaires, n'y ayant point de jour qu'il ne
     soit enfermé cinq à six heures pour y travailler; qu'il considère
     bien la prodigieuse prospérité que ce travail luy attire, la
     vénération et le respect que tous les estrangers ont pour luy, et
     qu'il connoisse par comparaison que, s'il veut se donner de
     l'estime et de la réputation dans sa condition, il faut qu'il imite
     et suive ce grand exemple qu'il a toujours devant luy.

     «Il peut et doibt encore tirer une conséquence bien certaine, qui
     est qu'il est impossible de s'advancer dans les bonnes grâces d'un
     prince laborieux et appliqué, sy l'on n'est soy-mesme et laborieux
     et appliqué, et que comme le but et la fin qu'il doibt se proposer
     et poursuivre est de se mettre en estat d'obtenir de la bonté du
     roy de tenir ma charge, il est impossible qu'il puisse y parvenir
     qu'en faisant connoistre à Sa Majesté qu'il est capable de la
     faire, par son application et par son assiduité, qui seront les
     seules mesures ou du retardement ou de la proximité de cette grâce.

     «Sur toutes ces raisons je ne sçaurois presque doubter qu'il ne
     prenne une bonne et forte résolution de s'appliquer tout de bon et
     faire connoistre par ce moyen au roy qu'il sera bientost capable de
     le bien servir.

     «Pour luy bien faire connoistre ce qu'il doibt faire pour cela, il
     doibt sçavoir par cœur en quoy consiste le département de ma
     charge,

     «Sçavoir:

     «La maison du roy et tout ce qui en dépend;

     «Paris, l'Isle de France et tout le gouvernement d'Orléans;

     «Les affaires générales du clergé;

     «La marine, partout où elle s'estend;

     «Les galères;

     «Le commerce, tant au dedans qu'au dehors du royaume;

     «Les consulats;

     «Les Compagnies des Indes orientales et occidentales, et les pays
     de leurs concessions;

     «Le restablissement des haras dans tout le royaume.

     «Pour bien s'acquitter de toutes ces fonctions, il faut s'appliquer
     à des choses générales et particulières....

     «.... Après avoir parlé de tout ce qui concerne la maison du roy,
     il faut voir ce qui est à faire dans ma charge pour la ville de
     Paris.

     «Paris estant la capitale du royaume et le séjour des roy, il est
     certain qu'elle donne le mouvement à tout le reste du royaume; que
     toutes les affaires du dedans commencent par elle, c'est-à-dire que
     tous les édits, déclarations et autres grandes affaires commencent
     toujours par les Compagnies de Paris et sont ensuite envoyées dans
     toutes les autres du royaume, et que les mesmes grandes affaires
     finissent aussy par la mesme ville, d'autant que, dès lors que les
     volontés du roy y sont exécutées, il est certain qu'elles le sont
     partout, et que toutes les difficultés qui naissent dans leur
     exécution naissent toujours dans les Compagnies de Paris; c'est ce
     qui doibt obliger mon fils à bien sçavoir l'ordre général de cette
     grande ville, n'y ayant presque aucun jour de Conseil où il ne soit
     nécessaire d'en parler et de faire paroistre si l'on sçait quelque
     chose ou non.»

Cette appréciation du rôle politique de Paris, vers la fin du XVIIe
siècle, par un homme aussi bien initié que Colbert à toutes les
difficultés du gouvernement, et si bien placé pour en démêler les
causes, mérite d'être remarquée. Ainsi il y a bientôt deux cents ans,
_dès lors que les volontés du roy étaient exécutées à Paris, elles
l'étaient partout!_ La toute-puissance, l'omnipotence actuelle de Paris
ne sont donc, comme on affecte de le dire, ni un fait nouveau, ni, par
conséquent, le résultat de la centralisation. Autrefois, comme
aujourd'hui, toutes les difficultés sérieuses que rencontrait le
gouvernement dans les moments de crise avaient aussi leur source à
Paris. Seulement, au lieu de lui être suscitées par les Chambres ou par
le peuple, elles venaient des _Compagnies_, c'est-à-dire du Parlement.
Ce passage de l'instruction de Colbert prouve donc suffisamment que
l'influence politique de Paris était déjà, de son temps, à peu près la
même que de nos jours.


                  _A l'esgard des affaires du clergé._

     «Il est nécessaire d'estre fort instruit de ces grandes questions
     généralles qui arrivent si souvent dans le cours de la vie, de la
     différence des jurisdictions laïque et ecclésiastique; qu'il lise
     avec soin les traités qui en ont été faits pour luy, et mesme il
     seroit bien nécessaire qu'il lust dans la suite des temps, et le
     plus tost qu'il seroit possible, les traités de feu M. de
     Marca[438], et des autres qui ont traité de ces matières, et même
     qu'il lust quelquefois quelques livres de l'histoire
     ecclésiastique, d'autant que de toutes ces sources il puisera une
     infinité de belles connoissances qui le feront paroistre habile en
     toutes occasions....

                           _Pour la marine._

     «Cette matière estant d'une très-vaste et très-grande estendue et
     nouvellement attachée à mon département, et qui donne plus de
     rapport au roy qu'aucun autre, il faut aussi plus d'application et
     de connoissance pour s'en bien acquitter; et commencer, comme dans
     les autres matières, par les choses généralles avant que de
     descendre aux particulières.

     «Si j'ay parlé de la lecture des ordonnances dans les autres
     matières, il n'y en a point où il soit sy nécessaire de les lire
     soigneusement que dans celle-cy....

     «Il doibt sçavoir les noms des 120 vaisseaux de guerre que le roy
     veut avoir toujours dans sa marine, avec 30 frégates, 20 bruslots
     et 20 bastiments de charge;

     «Sçavoir exactement, et toujours par cœur, les lieux et arsenaux où
     ils sont distribués;

     «Lorsqu'ils seront en mer, avoir toujours dans sa pochette le
     nombre des escadres, les lieux où elles sont et les officiers qui
     les commandent;

     «Connoistre les officiers de marine, tant des arsenaux que de
     guerre, et examiner continuellement leur mérite et les actions
     qu'ils sont capables d'exécuter....

     «Examiner avec soin et application particulière toutes les
     consommations, et faire en sorte de bien connoistre tous les abus
     qui s'y peuvent commettre, pour trouver et mettre en pratique les
     moyens de les retrancher;

     «Observer qu'il y ait toujours une quantité de bois suffisante
     dans chacun des arsenaux, non-seulement pour les radoubs de tous
     les vaisseaux, mais mesme pour en construire toujours huit ou
     dix-neufs, pour s'en pouvoir servir selon les occasions;

     «Observer surtout, et tenir maxime de laquelle on ne se desparte
     jamais, de prendre dans le royaume toutes les marchandises
     nécessaires pour la marine, cultiver avec soin les establissements
     des manufactures qui en ont été faites, et s'appliquer à les
     perfectionner, en sorte qu'elles deviennent meilleures que dans les
     pays estrangers;

     «Acheter tous les chanvres dans le royaume, au lieu qu'on les
     faisoit venir ci-devant de Riga, et prendre soin qu'il en soit semé
     dans tout le royaume, ce qui arrivera infailliblement, si l'on
     continue à n'en point acheter des estrangers;

     «Cultiver avec soin la Compagnie des Pyrénées, et la mettre en
     estat, s'il est possible, de fournir tout ce à quoy elle s'est
     obligée, ce qui sera d'un grand avantage pour le royaume, vu que
     l'argent pour cette nature de marchandise ne se reportera point
     dans les pays estrangers;

     «Cultiver avec le mesme soin la recherche des masts dans le
     royaume, estant important de se passer pour cela des pays
     estrangers. Pour cet effet, il faut en faire toujours chercher, et
     prendre soin que ceux qui en cherchent en Auvergne, Dauphiné,
     Provence et les Pyrénées, soient protégés, et qu'ils reçoivent
     toutes les assistances qui leur sont nécessaires pour l'exécution
     de leurs marchés;

     «Examiner avec le mesme soin et application toutes les autres
     marchandises et manufactures qui ne sont point encore establies
     dans le royaume, en cas qu'il y en ait, et chercher tous les moyens
     possibles pour les y establir....[439]

     «Entre tous les moyens que son application et ses fréquents
     voyages, pourront luy suggérer, celuy de faire faire le marché de
     toutes les marchandises publiquement et en trois remises
     consécutives, la première au bout de huit jours, et les autres de
     quatre en quatre jours, en présence de tous les officiers, et après
     avoir mis deux ou trois mois auparavant des affiches publiques
     dans toutes les villes de commerce pour inviter les marchands à s'y
     trouver.

     «Il y auroit un autre moyen a pratiquer pour faire fournir toutes
     les marchandises de marine, comme chanvre, gouldron, fer de toutes
     sortes, toiles à voiles, bois, masts, etc., etc.; ce seroit, tous
     les ans, après avoir examiné la juste valeur de toutes les
     marchandises, de fixer un prix de chacune, en sorte que les
     marchands y trouvassent quelque bénéfice, et faire sçavoir en
     suitte, par des affiches publiques dans toutes les villes du
     royaume, que ces marchandises seroient payées au prix fixé, en les
     fournissant de bonne qualité, dans les arsenaux.

     «Il est de plus nécessaire de sçavoir toutes les fonctions des
     officiers qui seront dans les ports et arsenaux, leur faire des
     instructions bien claires sur tout ce qu'ils ont à faire, les
     redresser toutes les fois qu'ils manquent, faire des règlements sur
     tout ce qui se doibt faire dans lesdits arsenaux, et travailler
     incessamment à les bien policer.

     «A l'esgard de la guerre de mer, encore que ce soit plustost le
     fait des vice-amiraux et autres officiers qui commandent les
     vaisseaux du roy, il est toutes fois bien nécessaire que le
     secrétaire d'Estat en soit bien informé, pour se rendre capable de
     faire tous les règlements et ordonnances nécessaires pour le bien
     du service du roy, et pour éviter tous les inconvénients qui
     peuvent arriver.

     «Pour cet effet, il faut qu'il sçache bien toutes les manœuvres des
     vaisseaux lorsqu'ils sont en mer, les fonctions de tous les
     officiers qui sont préposez pour les commander, tous les ordres qui
     sont donnez par les officiers généraux et par les officiers
     particuliers de chaque vaisseau, ce qui s'observe pour la garde
     d'un vaisseau, et généralement toutes les fonctions de tous les
     officiers, matelots et soldats qui sont sur un vaisseau, dans les
     rades, en pleine mer, entrant dans une rivière ou dans un port, en
     paix, en guerre, et en tous lieux et occasions où un vaisseau peut
     se rencontrer.

     «Sur toutes ces choses il faut faire toute sorte de diligences pour
     estre informé de ce qui se pratique par les officiers généraux et
     particuliers de marine, en Hollande et en Angleterre, et conférer
     continuellement avec nos meilleurs officiers de marine pour
     s'instruire toujours de plus en plus.

     «Toutes les fois qu'il conviendra changer les commissaires de
     marine qui servent dans les ports, il faudra observer d'y mettre
     des gens fidèles et asseurés, d'autant que le secrétaire d'Estat
     doibt voir par leurs yeux tout ce qui se passe dans les ports,
     outre le rapport continuel qu'il doibt avoir avec les
     intendants....

     «Tenir soigneusement et seurement la main à ce que les édits
     concernant les duels soient exécutés dans toutes les dépendances de
     la marine, n'y ayant rien en quoy l'on puisse rien faire qui soit
     plus agréable au roy....

     Pour ce qui regarde sa conduite journalière.

     «Il est nécessaire qu'il fasse estat de tenir le cabinet, soit le
     matin, soit le soir, cinq à six heures par jour, et, outre cela,
     donner un jour entier par semaine à expédier toutes les lettres et
     donner tous les ordres.

     «Pour tout ce qui concerne ma charge, il faut premièrement qu'il
     pense à bien régler sa conduite particulière.

     «Qu'il tienne pour maxime certaine et indubitable, et qui ne doibt
     jamais recevoir ni atteinte ni changement, pour quelque cause et
     soubz quelque prétexte que ce soit ou puisse estre, de ne jamais
     rien expédier qui n'ayt esté ordonné par le roy; c'est-à-dire qu'il
     faut faire des mémoires de tout ce qui sera demandé, les mettre sur
     ma table et attendre que j'aye pris les ordres de Sa Majesté, et
     que j'en aye donné la résolution par escrit; et lorsque, par son
     assiduité et par son travail, il pourra luy-mesme prendre les
     ordres du roy, il doibt observer religieusement pendant toute sa
     vie de ne jamais rien expédier qu'il n'en ayt pris l'ordre de Sa
     Majesté.

     «Comme le souverain but qu'il doibt avoir est de se rendre agréable
     au roy, il doibt travailler avec grande application pendant toute
     sa vie à bien connoistre ce qui peut estre agréable à Sa Majesté,
     s'en faire une étude particulière, et, comme l'assiduité auprès de
     sa personne peut assurément beaucoup contribuer à ce dessein, il
     faut se captiver et faire en sorte de ne le jamais quitter, s'il
     est possible.

     «Pour tout le reste de la cour, il faut estre toujours civil,
     honneste, et se rendre agréable à tout le monde, autant qu'il sera
     possible; mais il faut en mesme temps se tenir toujours extrêmement
     sur ses gardes pour ne point tomber dans aucun des inconvénients de
     jeu extraordinaire, d'amourettes et d'autres fautes qui flétrissent
     un homme pour toute sa vie.

     «Il faut aymer surtout à faire plaisir quand l'occasion se trouve,
     sans préjudicier au service que l'on doibt au roy et à l'exécution
     de ses ordres, et le principal de ce point consiste à faire
     agréablement et promptement tout ce que le roy ordonne pour les
     particuliers. Pour cet effect, il faut se faire à soy-mesme une loy
     inviolable de travailler tous les soirs à expédier tous les ordres
     qui auront esté donnés pendant le jour, et à faire un extrait de
     tous les mémoires qui auront esté donnés, et le lendemain
     m'apporter de bonne heure, toutes les expéditions résolues, et les
     mémoires de ce qui est à résoudre, pour en parler au roy et ensuite
     expédier....

     «Le roy m'ayant donné tous les vendredis après le midi pour luy
     rendre compte des affaires de la marine, et Sa Majesté ayant déjà
     eu la bonté d'agréer que mon fils y fust présent, il faut observer
     avec soin cet ordre.

     «Aussitost que j'auray vu toutes les despesches à mesure qu'elles
     arriveront, je les enverray à mon fils pour les voir, en faire
     promptement et exactement l'extrait, lequel sera mis de sa main
     sur le dos de la lettre et remis en mesme temps sur ma table; je
     mettray un mot de ma main sur chaque article de l'extrait,
     contenant la réponse qu'il faudra faire; aussitost il faudra que
     mon fils fasse les responses de sa main, que je les voye ensuite et
     les corrige, et quand le tout sera disposé, le vendredi, nous
     porterons au roy toutes ces lettres; nous luy en lirons les
     extraits et en mesme temps les responses; si Sa Majesté y ordonne
     quelque changement, il sera fait; sinon, les responses seront mises
     au net, signées et envoyées, et ainsy, en observant cet ordre
     régulier avec exactitude, sans s'en despartir jamais, il est
     certain que mon fils se mettra en estat d'acquérir de l'estime dans
     l'esprit du roy....

     «Pour finir, il faut que mon fils se mette fortement dans l'esprit
     qu'il doibt faire en sorte que le roy retire des avantages
     proportionnez à la dépense qu'il fait pour la marine. Pour cela, il
     faut avoir toute l'application nécessaire pour faire sortir toutes
     les escadres des ports au jour précis que Sa Majesté aura donné;
     que les escadres demeurent en mer jusqu'au dernier jour de leurs
     vivres ou le plus près qu'il se pourra; donner par toutes sortes de
     moyens de l'émulation aux officiers pour faire quelque chose
     d'extraordinaire, les exciter par l'exemple des Anglois et des
     Hollandois, et généralement mettre en pratique tous les moyens
     imaginables pour donner de la réputation aux armes maritimes du roy
     et de la satisfaction à Sa Majesté.

     «Je demande sur toutes choses à mon fils qu'il prenne plaisir et se
     donne de l'application, qu'il ayt de l'exactitude et de la
     ponctualité dans tout ce qu'il voudra et aura résolu de faire, et,
     comme il se peut faire que la longueur de ce mémoire l'estonnera,
     je ne prétends pas le contraindre ni le genner en aucune façon;
     qu'il voye dans tout ce mémoire ce qu'il croira et voudra faire.
     Comme il se peut facilement diviser en autant de parcelles qu'il
     voudra, il peut examiner et choisir; par exemple, dans toute la
     marine, il peut choisir un port ou un arsenal, comme Toulon et
     Rochefort, et ainsi du reste; pourvu qu'il soit exact et ponctuel
     sur ce qu'il aura résolu de faire, il suffit, et je me chargeray
     facilement du surplus.»

Telle est cette instruction dont je n'ai reproduit toutefois ici que les
parties principales. C'est un des manuscrits les plus considérables que
l'on ait de Colbert. En le lisant, en étudiant le sens de ces lignes si
fines, si difficiles à déchiffrer, et qui renferment les conseils en
même temps les plus paternels et les plus patriotiques, on éprouve une
émotion involontaire. Le lecteur aura fait, à l'occasion de plusieurs
passages de cet écrit, les réflexions qu'ils comportent, et il ne se
sera nullement étonné, par exemple, que Colbert invitât son fils à
rapporter toutes ses actions au roi, à ne rien faire qu'en vue d'être
agréable au roi. A cette époque, on le sait de reste, le roi, c'était la
personnification de la France, et il y aurait rigueur aujourd'hui à
blâmer un de ses ministres d'avoir subi l'influence commune. Bien que
l'instruction dont il s'agit ne soit pas datée, il est certain qu'elle
est de 1671. Le marquis de Seignelay avait alors vingt ans. Il est
curieux de connaître comment ce jeune homme, que la fortune prenait
ainsi par la main, répondit aux desseins de son père. Le mémoire suivant
jette sur ce point une vive lumière et prouve l'influence des grands
exemples, lorsque cette influence est aidée toutefois par une éducation
intelligente et par une heureuse nature. Ce mémoire fut écrit en entier
par le marquis de Seignelay; les observations en marge sont de la main
de Colbert. C'est une pièce des plus intéressantes, très-peu connue
encore, et qui ne saurait être omise dans la biographie de ce ministre.
On me saura gré de la reproduire ici textuellement.

  MÉMOIRE DE CE QUE JE ME PROPOSE DE FAIRE TOUTES LES SEMAINES POUR
     EXÉCUTER LES ORDRES DE MON PÈRE ET ME RENDRE CAPABLE DE LE
                           SOULAGER[440].

_Premièrement_.

[Bon.]

Le lundi sera employé Aux reponces à faire à M. de Terron et aux lettres
de l'ordinaire de La Rochelle et de Bordeaux[441];

[Mais il ne faut rien oublier, et surtout qu je le voie bien pour
redresser ce qui ne sera pas bien fait, et prendre garde que rien ne
s'oublie.]

A se préparer pour le Conseil du soir et examiner ce qui sera à faire
pour le bien remplir[442].

[Bon. Il faut lire, et ne jamais sortir ce jour-là.]

Je m'appliqueray principalement à bien digérer les choses dont j'auray à
parler au roy, à les bien relire, en rendre compte à mon père lorsqu'il
aura le temps, et j'employray l'après-disner à bien lire et examiner la
liasse du Conseil.

[C'est là le principe de toute chose, et jamais ma charge ne se peut
bien tenir sans cela.

Il fallait cet article le premier.]

Je me feray une loy indispensable ce jour-là, aussy bien que tous les
autres de la semaine, excepté le vendredy, de recevoir tout le monde
depuis onze heures du matin jusques à la messe du roy.

[Bon.]

J'envoiray voir dans la salle de mon père ceux qui pourroient avoir à
lui parler touchant les affaires de la charge, et je tascheray de les
attirer à moy par une prompte expédition.

[Cela est très-bon, pourvu que cela s'exécute.]

Pour cet effect, j'escriray les demandes de tous ceux qui me parleront,
et j'en rendray compte à mon père dans la journée, ou je luy mettray un
mémoire sur sa table affin qu'il mette ses ordres a costé.

[Bon.]

J'auray un commis qui tiendra, pendant que je donneray audience, les
ordonnances et autres expéditions, et qui les délivrera à mesure
qu'elles seront demandées.

[Bon.]

Le lundy, au retour du Conseil, je feray un mémoire de ce qui aura esté
ordonné par le roy, et commencerai dès le soir mesme à expédier ce qui
demandera de la diligence.

[Bon.]

Le mardy matin je me leveray à mon heure ordinaire; j'achèveray ce qui
aura esté ordonné au Conseil.

[Bon.]

Je travailleray aux affaires courantes, et tascheray surtout de faire en
sorte que toutes les affaires qui peuvent estre expédiées sur-le-champ
ne soient pas différées au lendemain, et travailleray à mettre les
affaires de discussion en estat d'en rendre bon compte à mon père et de
recevoir ses ordres.

[Bon.

Il n'y a rien de mieux, mais il faut exécuter.]

Je me feray représenter les enregistrements le mardy après le disner; je
les coteray après les avoir leus, et marqueray à costé les minuttes de
la main de mon père.[443]

[Bon.]

Surtout je ne manqueray pas, lorsque j'auray quelque expédition à faire,
de quelque nature qu'elle soit, de chercher dans les registres ce qui
aura esté fait en pareille occasion, et je me donneray le temps de lire
et examiner lesdits registres, affin de former mon stile sur celuy de
mon père.

[Très-bon.]

Je visiteray tous les soirs ma table et mes papiers, et j'expédieray,
avant de me coucher, ce qui pourra l'estre, ou je mettray à part et
envoiray à mes commis les affaires dont ils debvront me rendre compte,
et j'observeray de marquer sur l'agenda, que je tiendray exactement sur
ma table, les affaires que je leur auray renvoyées, affin de leur en
demander compte en cas qu'il les différassent trop longtemps.

[Bon.]

Je mettray sur ledit agenda toutes les affaires courantes, et je les
rayerai à mesure que leur expédition sera achevée.

[Bon.]

J'emploiray le mercredy à travailler aux affaires que je n'auray pu
achever le mardy, et, en cas qu'il y eust quelques affaires pressées
dont il fallust donner part dans les ports de Brest et de Rochefort,
j'escriray par l'ordinaire qui part ce jour-là.

[Il faut lire et faire l'extrait des principales lettres, et, à l'esgard
des autres, l'extrait des principaux points.]

Je liray toutes les lettres à mesure qu'elles viendront, feray moi-mesme
l'extrait des principales et envoiray les autres au commis qui a le soin
des despesches.

[Bon.

Il faut remettre ce travail au samedy. Dans le mercredy et le jeudy, on
peut prendre les après-disners, et quelquefois les journées entières et
le dimanche, et ainsy il ne faut point attacher a ces jours-là un
travail nécessaire.]

Je prendray le mercredy après le disner pour examiner les portefeuilles,
ranger les papiers suivant l'ordre mis à costé par mon père, y mettre
les nouvelles expéditions qui auront esté faites et les maintenir
toujours dans l'ordre prescrit par mon père.

[Bon.]

Je feray le jeudy matin un mémoire des ordres à demander à mon père sur
les despesches affin de commencer ensuite à travailler.

[Bon.]

Je travailleray le soir au Conseil, feray les extraits des affaires
auxquelles il y aura quelques difficultés, affin d'estre en estat d'en
rendre compte le lendemain matin à mon père.

[Bon.]

Je feray en sorte d'achever dans le vendredy toutes les affaires de
l'ordinaire, en faisant les principales que je feray toutes de ma main;
je mettray à costé les points desquels je dois parler dans le corps de
la lettre, et tascheray de suivre le stile de mon père, affin de lui
oster, s'il est possible, la peine de les corriger ou de les refaire
mesme tout entières, ainsy qu'il arrive souvent.

[Bon.]

Le samedy matin sera employé à examiner et signer les lettres de
l'ordinaire, à expédier le Conseil du vendredy et travailler aux
affaires courantes.

[Bon.]

Le samedy après disner je travailleray sans faute à examiner l'agenda, à
voir sur le registre des finances s'il n'y a point de nouveau fonds qui
ayt esté omis sur le registre des ordres donnés au trésorier, si je n'ay
point omis pendant la semaine à enregistrer ceux qui ont esté donnés, et
je m'appliqueray à estre si exact dans la tenue dudit agenda que je
n'aye pas besoin d'avoir recours au trésorier pour sçavoir les fonds
qu'il a entre les mains.

[Il faut faire ces enregistrements à mesure que les ordonnances
s'expédient sans jamais les remettre[444].]

J'enregistreray le samedy toutes les ordonnances sur le registre tenu
par le sieur de Breteuil.

[Bon.]

Le dimanche matin sera employé à vérifier la feuille des lieux où sont
les vaisseaux, et à travailler aux affaires qui seront à expédier.

[Bon.]

J'aurai toujours l'agenda des vaisseaux, des escadres et des officiers,
dans ma poche.

[La loy indispensable et la plus nécessaire est d'estre réglé dans ses
mœurs et dans sa vie.]

Je feray surtout en sorte d'exécuter ponctuellement tout ce qui est
contenu dans le mémoire cy-dessus, en cas qu'il soit approuvé, par mon
père, et de faire mesme plus sur cela que je ne lui promets.

[Manger à ma table très-souvent, sans trop s'y assujettir.

Voir le roy tous les jours, ou à son lever, ou à sa messe.

Travailler tous les soirs, et ne pas prendre pour une règle certaine de
sortir tous les soirs sans y manquer[445].

L'on peut pourtant, une ou deux fois par semaine, aller faire sa cour
chez la reine et ailleurs.

Il n'y a que le travail du soir et du matin qui puisse advancer les
affaires.]

Les dispositions si précoces et si remarquables du marquis
de Seignelay, fécondées par l'émulation que Colbert avait habilement
éveillée en son âme, ne tardèrent pas à obtenir la
récompense que celui-ci ambitionnait par-dessus toutes choses.
Le 23 mars 1672, il écrivit à son frère, ambassadeur en Angleterre:
«Le roi m'a fait la grâce d'admettre mon fils à la
signature et aux autres fonctions de ma charge[446].» Le brevet
de survivance était la conséquence de cette faveur. Cependant,
il paraît que le jeune marquis de Seignelay ne tint pas
exactement toutes ses promesses, et que l'âge et le sang reprirent
souvent leurs droits. En effet, même à partir de cette
époque, son père lui écrivit bien des fois encore pour lui rappeler,
dans les termes les plus pressants, avec les plus fortes
instances, la nécessité d'être plus appliqué et plus assidu aux
affaires, s'il ne voulait pas se ruiner entièrement dans l'esprit
du roi. L'extrait suivant d'une de ces lettres, datée de Saint-Germain,
le 17 avril 1672, renferme à ce sujet de curieux
détails[447].

     «Vos mémoires sont confus et les matières sont meslées l'une avec
     l'autre, et il y a mesme des fautes dans la diction... L'on void de
     plus aussi clairement, que vous ne faites point de minuttes de vos
     despesches ce qui entre nous est une chose honteuse et qui dénote
     une négligence et un déffaut d'application qui ne se peut excuser
     ny exprimer vu qu'il n'y a aucun de tous ceux qui servent le roy,
     en quelque fonction que ce soit qui ayant à escrire à Sa Majesté,
     ne fasse une minute de sa lettre, ne la relise, ne la corrige, ne
     la change quelquefois d'un bout à l'autre. Et cependant, vous qui
     n'avez que vingt ans faites des lettres au roy sans minuttes; il
     n'y a rien qui marque tant de négligence et si peu d'envie
     d'acquérir de l'estime dans l'esprit de son maistre; cela fait que
     sans aucune réflexion vous mettez toutes les matières suivant
     qu'elles vous viennent dans l'esprit, et outre la précipitation qui
     y paroist toujours en grand lustre; vostre paresse est telle
     qu'encore que vous reconnaissiez des fautes dans la construction,
     vous ne pouvez vous résoudre de les corriger crainte de brouiller
     vostre lettre et d'estre obligé de la refaire, et tout cela vient
     par le deffaut d'application, et pour ne point faire ce que je vous
     ay dit, redit et répété tant de fois.»

Colbert ajoutait que, sans cette précaution de faire des minutes,
de bien diviser les matières, de prendre garde à la diction,
à la construction, il était absolument impossible de
réussir à remplir sa charge, et que, loin d'augmenter en estime
dans l'esprit du roi, il fallait s'attendre à diminuer tous les
jours et à se perdre infailliblement.

Quoi qu'il en soit, depuis cette époque, le marquis de Seignelay
participa au travail de la marine, sous la direction et la
surveillance de Colbert. Puis, onze ans après, quand celui-ci
mourut, il lui succéda dans cette partie de ses fonctions, où il
déploya, fidèle aux traditions paternelles, la plus remarquable
activité.



CHAPITRE   XV.

Négociations commerciales avec l'Angleterre en 1655.--Réclamations de cette
puissance au sujet de l'augmentation du tarif français en 1667.--En quoi
consistait cette augmentation.--Prétentions de l'Angleterre concernant
l'_empire des mers_.--Remarquable lettre écrite à ce sujet par Colbert à son
frère, ambassadeur de France à Londres.--Singulières représailles exercées
par les Anglais contre les marchands de vins et eaux-de-vie de
France.--Reprise des négociations commerciales (1671).--Appréciation,
d'après un mémoire manuscrit de 1710, de l'influence exercée par le système
protecteur de Colbert.--Contradictions de Colbert sur les conséquences
de ce système.--Un écrivain français propose, en 1623, d'établir
_la liberté du commerce par tout le monde_.--Traité d'alliance et de commerce
conclu entre la France et l'Angleterre, en 1677.


On a déjà vu avec quelle fermeté et avec quelle intelligence
des intérêts nationaux Colbert avait résisté, en 1663, aux prétentions
des Hollandais dans les négociations auxquelles donna
lieu le droit de 50 sous par tonneau établi sur les navires étrangers
qui fréquentaient nos ports. Postérieurement, d'autres
négociations, pour le moins aussi importantes et beaucoup
plus épineuses, notamment avec l'Angleterre, lui fournirent
l'occasion de déployer la même sollicitude pour le
développement de la marine et du commerce. Les négociations
avec cette puissance, très-difficiles et très-délicates
en tout temps, le furent plus que jamais, peut-être,
pendant la première moitié du règne de Louis XIV. En 1650,
à peine admis en quelque sorte dans l'intimité de Mazarin,
Colbert, frappé du tort que causait à la France l'interruption
de ses relations avec ce pays, avait fait pour le cardinal ministre
un _Mémoire touchant le commerce avec l'Angleterre_[448].

L'extrait suivant de ce mémoire fera connaître quelles
étaient alors ses idées sur la liberté des échanges:

«Bien que l'abondance, dont il a plu à Dieu de donner la plupart des
provinces de ce royaume, semble le pouvoir mettre en état de se pouvoir
suffire à lui-même, néanmoins la Providence a posé la France en telle
situation que sa propre fertilité lui serait inutile et souvent à charge
et incommode sans le bénéfice du commerce qui porte d'une province
à l'autre et chez les étrangers ce dont les uns et les autres peuvent
avoir besoin pour en attirer à soi toute l'utilité.

...«Pour la liberté du commerce, il y a deux choses à désirer:
l'une, la décharge des impositions et de celles que les Anglais lèvent
sur les marchands français, et où les Espagnols même ne sont sujets en
vertu de leurs traités. Nous avons raison de demander pour le moins
des conditions égales; le commerce de la France ayant toujours été
plus utile à l'Angleterre, et l'entrée de ceux de notre nation n'y étant
point si dangereuse que celle de ce peuple méridional, avare et ambitieux.
L'autre, qui, regarde particulièrement la province de Guyenne,
La Rochelle et Nantes, est qu'ils laissent entrer les vins de France en
Angleterre, en leur permettant l'entrée de leurs draps directement,
suivant les traités faits avec leurs rois pour le commerce, au lieu que
nous recevons tous les jours leurs draps par les Hollandais, qui leur
portent aussi nos vins transvasés dans d'autres futailles. L'intérêt des
fermes du roi est visible en cette permission réciproque; les douanes
ne pouvant subsister si toutes les marchandises n'y sont reçues indifféremment
avec liberté et n'en sortent de même...»

Au mois de novembre 1655, malgré la profonde et très-naturelle
aversion d'Anne d'Autriche pour le protecteur, un
traité d'alliance et de commerce fut conclu avec l'Angleterre à
la sollicitation de Mazarin. Relativement au commerce, ce
traité stipulait la liberté entière des relations entre les deux
pays, la réciprocité complète sur tous les points, et la seule
restriction qu'il contînt concernait les draperies anglaises,
soumises, à l'entrée, aux vérifications ordinaires, en ce qui
regardait leur bonté. Conformément aux clauses d'un traité
de 1606 entre Henri IV et Jacques Ier, ces draperies devaient
être reportées en Angleterre lorsqu'elles seraient reconnues
_vicieuses et mal façonnées_, au lieu que les draps français
déclarés tels étaient sujets à confiscation[449]. Mais cet état de choses
ne dura pas longtemps. Il fallait une marine à la France,
et le droit de 50 sous par tonneau sur les navires étrangers,
établi par elle dans ce but, fut suivi, un an après, de l'Acte de
navigation, auquel il servit aussi de prétexte. L'Angleterre,
en effet, nourrissait déjà cette idée, que sa prospérité et son
salut, peut-être, étaient attachés à la prééminence de sa marine
sur celle de tous les autres États. Ces deux édits modifièrent
sensiblement les relations commerciales des deux pays.
Un peu plus tard, en 1664, la France augmenta son tarif sur
plusieurs articles, et, trois ans après, une nouvelle augmentation
donna lieu, de la part des Anglais comme des Hollandais,
à des plaintes très-vives, suivies bientôt de représailles dont
les provinces méridionales éprouvèrent le contre-coup. A l'appui
de leurs réclamations, les fabricants anglais faisaient valoir
que, depuis un petit nombre d'années, les droits de la
plupart des marchandises qu'ils portaient à la France en
échange de ses vins et eaux-de-vie avaient été triplés, et
ils s'appuyaient à ce sujet sur cet extrait comparé de nos
tarifs[450].

                                  Droits             Tarif          Tarif
                              d'entrée avant 1664.  de 1664.       de 1667.
  Bas de soye.                2 l.   7 s.  5 d.       » l.  15 s.      2 l.
  Bas d'estame, la douzaine.  2     10     6          3     10         8
  Draps demy d'Angleterre.    3      8     6          4     10        10
  Draps d'Angleterre.        36     17     4         40     »         80
  Bayette d'Angleterre.       4     14     »          5     »         10
  Bayette double.             9      9     4         15     »         30
  Molleton d'Angleterre.      4     15     »          6     »         12
  Serge d'Écosse.             1     19     4          2     »          4

On comprend donc que les négociations relatives aux intérêts commerciaux
des deux peuples dussent présenter de graves difficultés; mais celles-là
n'étaient ni les seules ni les plus grandes, et il y avait aussi à
régler une question d'amour-propre ou de vanité en apparence, question
cependant très-positive au fond, quoique très-variable dans la forme, et
qui, à ce moment, servait d'expression à la rivalité éternelle des deux
nations.

Il s'agissait de déterminer quelle était celle des deux qui devrait la
première saluer l'autre lorsque leurs navires se rencontreraient en mer,
et c'est ce qu'on appelait le _droit de pavillon_. L'Angleterre
demandait à être saluée la première, non-seulement dans l'Océan, mais
encore dans la Méditerranée, et l'on se figure si la cour de France
était disposée à admettre ces étranges prétentions. L'ambassadeur de
France en Angleterre était alors Colbert de Croissy, frère du contrôleur
général. La correspondance du ministre et de l'ambassadeur, en 1669,
révèle parfaitement les dispositions des deux cours, et contient à cet
égard les plus curieux renseignements.

On se souvient que la France était liée à cette époque avec la Hollande
par un traité d'alliance offensive et défensive, traité qu'elle se
souciait fort peu d'exécuter, et qu'elle n'exécuta pas quand le moment
fut venu, laissant, sous divers prétextes plus ou moins bien colorés,
les flottes anglaise et hollandaise s'entre-détruire seules, à son
profit. L'Angleterre avait donc alors un intérêt réel à ménager la
France. Malgré cela, elle se montrait d'une susceptibilité extrême, soit
sur le droit de pavillon, soit sur le développement de la marine
française; enfin elle ne reculait devant aucun moyen pour percer le
secret de nos projets, comme le prouve une lettre que Colbert écrivit le
5 avril 1669 à l'ambassadeur à Londres, pour lui dire qu'on était
persuadé à Paris que toutes leurs dépêches étaient ouvertes en
Angleterre, où l'on connaissait aussi leur chiffre, et pour l'engager à
expédier les dépêches secrètes _par voie de marchand_. Dans une autre
lettre du 27 avril, Colbert recommandait à son frère de faire en sorte
que la méfiance naturelle des Anglais, en ce qui touchait
l'accroissement de notre marine, n'augmentât pas. D'après cette lettre,
toutes les fois qu'on parlerait des forces maritimes du roi, il faudrait
les diminuer et bien faire connaître qu'il était impossible d'approcher
de celles de l'Angleterre, la France n'ayant presque pas de vaisseaux
marchands, «chose indispensable pour en pouvoir tirer les gens
nécessaires aux armements des vaisseaux de guerre.»

Enfin, quatre ans auparavant, le 13 février 1666, l'ambassadeur
hollandais, Van Beuningen, écrivait de Paris à Jean de Witt: «Je ne
manque point de faire usage de ce qu'a dit M. Downingh (ambassadeur de
Londres à La Haye), _que les maximes de l'Angleterre ne voulaient pas
que l'on souffrist que la France se rende puissante par mer_[451].»

A l'égard des pavillons, la France proposait un moyen bien simple et qui
devait couper court à toute difficulté: c'était de convenir que chaque
gouvernement donnerait ordre à ses vaisseaux de guerre de n'exiger aucun
salut, en cas de rencontre, de quelque rang et en quelque nombre qu'ils
fussent. La lettre de Colbert qui proposait cet expédient est du 3
juillet 1669. Treize jours après, il écrivit à l'ambassadeur pour le
féliciter de l'avoir fait approuver et pour l'inviter à se hâter de
faire expédier les ordres en conséquence par le roi et le duc d'York,
grand-maître de la marine. Cependant, il y avait eu malentendu, et
l'Angleterre ne s'était pas engagée autant que l'avait d'abord pensé
l'ambassadeur français. La lettre suivante renferme sur cette affaire
des détails du plus grand intérêt. Le désappointement de Colbert, les
reproches qu'il fait à son frère de s'être _laissé prendre un peu pour
dupe_, les opinions qu'il exprime sur certaines prétentions de
l'Angleterre, donnent à cette lettre une véritable importance, et la
classent parmi les pièces diplomatiques dignes d'être recueillies par
l'histoire. Ces mots écrits en marge du registre d'où elle est tirée:
_De la main de Monseigneur_, constateraient au besoin, si la gravité du
sujet ne l'indiquait de reste, qu'elle est bien l'expression de sa
pensée. Enfin, on a vu que toutes les réponses concernant les affaires
de la marine étaient lues au Conseil en présence du roi. Cette lettre
peut donc être considérée comme la manifestation intime des opinions de
Louis XIV et de Colbert relativement à la prépondérance maritime que
l'Angleterre prétendait s'arroger alors.

           «Paris, 21 juillet 1669.

     «Je vous avoue que j'ay esté surpris de voir, par vostre lettre du
     15 de ce mois, que vostre négociation auprès du roy d'Angleterre et
     de M. le duc d'Yorck, sur le sujet des saluts, n'ayt abouti qu'à
     donner les ordres à tous les vaisseaux anglois de ne point
     demander de salut et de n'en point rendre dans la mer Méditerranée
     seulement, se réservant toujours leur chimérique prétention dans
     l'Océan. La grande facilité que vous y avez trouvée vient
     qu'assurément ils croyaient qu'il leur estoit assez advanyageux de
     saluer dans la Méditerranée pourvu qu'ils exigeassent le mesme
     salut dans l'Océan; ey comme vous leur avez demandé moins, ils vous
     l'ont accordé avec grande facilité; et je ne puis pas m'empescher
     de vous dire que vous vous estes un peu laissé prendre pour dupe en
     cette occasion, veu qu'il valloit beaucoup mieux demeurer en
     l'estat où nous estions que de nous contenter de cet ordre,
     d'autant que les Anglois ne peuvent jamais nous contester la mer
     Méditerranée; et à l'esgard de l'Océan, quoi qu'il soit les plus
     puissants, nous n'avons pas vu jusqu'à présent que leur
     souveraineté prétendue ayt esté reconnue; ainsi il auroit esté du
     bien commun des deux nations et de l'intérest des roys d'establir
     cette parité dans toutes les deux mers. Je vous doibs dire de plus
     que les ordres donnés en 1662 lorsque M. le duc de Beaufort mist en
     mer l'armée de Sa Majesté, et qu'il passa en Levant, par les deux
     roys, portoient d'éviter la rencontre, et, en cas qu'il ne se pust,
     de ne demander aucun salut de part ny d'austre. Je fais chercher
     les lettres de ce temps-là pour vous en envoyer des extraits;
     cependant vous ne debvez point tesmoigner d'empressement de faire
     envoyer l'ordre qui vous a esté offert, et vous debvez faire
     connoistre audit roi et au duc d'Yorck les grands inconvénients que
     l'exécution peut tirer après soy, dès lors que la mesme chose ne
     sera point également establie dans les deux mers, et employer toute
     votre industrie pour obtenir cette égalité partout, s'il est
     possible.

     A l'esgard du traicté de commerce, les pensées de milord Arlington
     sont très-raisonnables, puisqu'elles tendent à établir un
     traitement réciproque entre les deux royaumes; c'est à vous à bien
     examiner toutes les différences de traictement qui se font, afin
     que vous en soyez bien instruict lorsque vous travaillerez à
     l'examen du projet qui vous sera dellivré.

     «Je vous envoye une relation de ce qui s'est passé sur le vaisseau
     du capitaine Languillier, faite par son frère qui est à présent au
     Havre, et qui l'a accompagné jusqu'à Cadis; vous verrez qu'elle est
     bien différente de ce qui a esté dit en Angleterre. Vous pourrez
     vous en servir auprès du roy pour luy faire connoistre le caractère
     des esprits qui publient ces sortes de nouvelles[452].

           COLBERT.»

Telles étaient les difficultés des négociations dirigées de Paris par
Colbert sur la question des saluts. Celles relatives à l'augmentation
des tarifs ne rencontraient pas moins d'obstacles, et, comme il arrive
souvent, elles se prolongèrent longtemps sans aboutir à rien. On a vu
quelle avait été cette augmentation, et que des menaces de représailles
ne s'étaient pas fait attendre. Elles étaient, il faut bien le dire,
très-naturelles, très-logiques, et la plus ordinaire prudence commandait
de les prévoir. Mais ce qu'il eût été impossible de supposer, ce qu'on a
peine à croire aujourd'hui, c'est que l'Angleterre, tant son irritation
contre le nouveau tarif était grande, imagina de donner à ses
représailles un effet rétroactif. Une lettre de Colbert du 23 mai 1670
ne permet à ce sujet aucun doute. Cette lettre, adressée à
l'ambassadeur, portait, en substance, qu'il était injuste de faire payer
de nouveaux droits aux marchands français pour des eaux-de-vie envoyées
en Angleterre et vendues depuis plusieurs années sur la valeur des
droits alors existants.

     «Je suis persuadé, ajoutait Colbert, qu'en faisant connoistre au
     roy d'Angleterre combien cette prétention est peu fondée sur la
     justice, peut-estre vous parviendrez à faire descharger les
     marchands françois qui ont envoyé leurs eaux-de-vie à leurs
     correspondants sur l'assurance de l'imposition qui existoit alors,
     et dans laquelle la foy du roy d'Angleterre estoit engagée[453].»

Quoi qu'il en soit, les négociations relatives à un nouveau traité de
commerce n'étaient pas abandonnées, et, en ce qui touchait les intérêts
de l'agriculture française, de pareilles avanies en démontraient
surabondamment l'urgence. Cependant, la question faisait peu de progrès.
En 1671, notre ambassadeur à Londres soumit à Colbert un mémoire où il
discutait quatre bases différentes, sur lesquelles le traité avec
l'Angleterre pourrait être établi, au choix des parties contractantes.
Ces bases étaient celles-ci:

1º Égalité complète de traitement;

2º Traitement des Anglais en France de la même manière que les Français
seraient traités en Angleterre;

3º Maintien du _statu quo_ en renouvelant les anciens traités;

4º Rétablissement des tarifs tels qu'ils étaient en 1661, et
suppression du droit de 50 sous par tonneau, tout en conservant, pour
tout le reste, le traitement en vigueur.

Colbert répondit à ce mémoire que la dernière base était inadmissible,
le roi ne voulant, en aucune manière, renoncer à la liberté d'imposer,
dans son royaume, tels droits qu'il lui conviendrait. Pour la troisième,
on pourrait peut-être la discuter, mais alors seulement qu'il aurait été
reconnu impossible de s'entendre sur les deux premières. Un de ses
arguments était que l'avantage des deux peuples ne consistait pas à
profiter l'un sur l'autre, à se disputer le peu de commerce qu'ils
faisaient, mais à l'augmenter considérablement, en le retirant petit à
petit des mains des Hollandais, qui l'avaient usurpé. Quant à la
vérification des marchandises prétendues vicieuses, au sujet desquelles
les Anglais revenaient toujours à la charge, Colbert se montrait
inexorable. Il en était de même du droit de 50 sous par tonneau, et il
faisait observer, avec beaucoup de raison, sur ce dernier article, que,
l'impôt correspondant étant de 3 livres 10 sous en Angleterre, il y
avait lieu de s'étonner qu'on demandât la suppression du droit perçu en
France, suppression qu'il faudrait d'ailleurs accorder en même temps aux
Flamands, aux Espagnols, aux Suédois, aux villes anséatiques, ce qui
reviendrait à une abolition entière, et que, tout ce que l'on pouvait
faire, c'était de stipuler l'exemption réciproque pour un nombre égal de
navires des deux pays.

Enfin, un an plus tard, au moment où la France allait entreprendre sa
campagne contre la Hollande et où il lui convenait de s'unir le plus
étroitement possible avec l'Angleterre, Colbert jugea convenable de
faire un dernier sacrifice. Répondant alors à une note relative au
traité de commerce, note remise par les commissaires anglais à
l'ambassadeur français, il autorisa ce dernier à concéder, s'il le
fallait, le tarif tel qu'il existait avant 1664, c'est-à-dire une
réduction des deux tiers environ sur celui de 1667, en recommandant
néanmoins à l'ambassadeur «d'employer toute son industrie pour ne pas
épuiser son pouvoir sur cet article-là[454].»

Voilà donc quelles furent, abstraction faite de cette dernière et
très-importante concession motivée par les circonstances, les règles
adoptées par Colbert en ce qui concernait les relations commerciales de
la France avec l'Angleterre. Ce système, il est facile d'en juger par ce
qui précède, n'aboutissait à rien moins qu'à sacrifier les produits de
nos manufactures naturelles, dont il semble que la Providence ait voulu
rendre une partie de l'Europe tributaire, à ceux de certaines
manufactures encouragées et privilégiées, qui, outre le tort immense
qu'elles causaient à l'agriculture et par conséquent à tout le royaume,
élevaient arbitrairement le prix d'un grand nombre d'objets de
consommation. Il y a déjà longtemps, vers 1710, la question de savoir si
ce système a été utile ou nuisible à la France a été agitée dans les
régions mêmes du gouvernement. Un mémoire manuscrit dont j'ai déjà
parlé, discute en détail cette question, et renferme sur les
commencements du commerce de l'Angleterre de curieux documents[455]. La
fabrication des draps ne s'introduisit dans ce royaume qu'en 1485, et
fit surtout de rapides progrès pendant le règne de la reine Elisabeth,
qui profita habilement des troubles survenus dans les Pays-Bas pour
attirer dans ses États un grand nombre d'ouvriers flamands. La
découverte de la Floride par Sébastien Cabot, en 1496, celle de la
Virginie un siècle plus tard, par Walter Raleigh, l'occupation des
Bermudes en 1612, celle de la Jamaïque, d'Antigoa, des Barbades, d'une
partie des îles Saint-Christophe et de la Guadeloupe, de la Caroline, de
Maryland, etc., vers le milieu du même siècle, donnèrent à sa marine une
importance considérable, qui lui permit de lutter avec celle des
Hollandais, d'éclipser toutes les autres, et d'offrir avantageusement
sur tous les marchés, notamment en France, les produits des fabriques
anglaises. L'établissement du droit de 50 sous par tonneau porta un
coup sensible à cette prospérité, «Cette nouveauté, dit le mémoire
manuscrit de 1710, fut regardée en Angleterre comme le signal d'une
interruption manifeste au cours ordinaire du commerce et une infraction
aux traités conclus avec la France depuis plus de deux siècles, et
servit de fondement au fameux Acte de navigation.» On a pourtant vu que
la mesure dont il s'agit était impérieusement commandée à la France,
sous peine de n'avoir jamais à opposer que quelques barques aux flottes
chaque jour plus puissantes de l'Angleterre et de la Hollande. Les
tarifs de 1664 et de 1667, mais principalement ce dernier, durent être
beaucoup plus funestes à l'Angleterre. En effet, ce sont ces tarifs qui
amenèrent les singulières représailles rétroactives dont il est question
dans la correspondance de Colbert.

Quant aux conséquences du système de ce ministre à l'égard des
manufactures, il est curieux, même aujourd'hui, de voir avec quelle
hardiesse et quelle sûreté de vues elles furent appréciées, trente ans
après sa mort, et du vivant même de Louis XIV, par un homme qui
occupait, on n'en saurait douter d'après son langage et en pesant les
renseignements qu'il a eus en sa possession, de hautes fonctions dans le
gouvernement.

La question la plus importante débattue dans le mémoire sur le commerce
avec l'Angleterre était celle-ci: _Le temps où les Anglais enlevaient
nos denrées en échange de leurs draps était-il plus ou moins avantageux
pour la France, que celui où, grâce au produit des manufactures
nationales, elle n'achetait pas de draps aux étrangers, mais où elle
avait cessé de leur vendre les produits de son sol?_

Cette question, disait en commençant l'auteur du mémoire, paraissait
encore indécise. En effet, d'un côté, beaucoup de fabriques s'étaient
formées à Sedan, Carcassonne, Abbeville, Amiens, Lille, Elbeuf. Ces
fabriques enrichissaient les villes où on les avait établies et
occupaient beaucoup de monde. En outre, la prudence ne voulait-elle pas
que l'on se dispensât de tirer de l'étranger tout ce que l'on pouvait
fabriquer chez soi? On ajoutait qu'à l'époque de la plus grande
prospérité de notre commerce avec l'Angleterre, les Anglais étaient
tous les ans nos débiteurs de 10 millions de livres, et qu'en raison du
besoin extrême qu'ils avaient de nos toiles, de nos vins, de nos
eaux-de-vie, de nos sels et de nos chapeaux, non-seulement il n'était
pas à craindre que la surtaxe dont leurs draps avaient été frappés les
empêchât de venir prendre ces divers objets chez nous, mais que, selon
toutes les apparences, ils devraient laisser en France encore plus de
numéraire qu'auparavant.

On ne saurait douter que ces raisons n'aient exercé une grande influence
sur les décisions de Colbert, et il faut bien convenir qu'aujourd'hui
encore les premières d'entre elles ont, dans les questions analogues, de
nombreux et zélés partisans. Cependant, les objections que l'on y
faisait dès 1710, avaient aussi une véritable importance, et comme la
question est, pour ainsi dire, encore pendante, on me permettra de les
exposer ici succinctement.

Parmi ces objections, les plus graves étaient au nombre de sept:

1º Il se fabriquait avant le tarif de 1667 trois sortes de draps: les
fins, les médiocres, les grossiers. La France faisait une partie des
médiocres et tous les grossiers; en somme, elle exportait pour 30
millions de draps sur lesquels, on l'a déjà vu, ceux d'Angleterre ne
figuraient que pour 8 millions, et permettaient de faire des
assortiments recherchés par les marchands étrangers.

2º Les obstacles apportés à l'entrée des draps d'Angleterre avaient été
cause que les négociants de ce pays s'étaient mis à fabriquer les draps
médiocres et grossiers, avaient expédié directement aux étrangers les
assortiments que nous étions en possession de leur fournir, et avaient
ainsi fait baisser le débit de nos draps à l'étranger.

3º L'augmentation de nos tarifs avait porté le gouvernement anglais à
élever le prix de nos vins, eaux-de-vie, vinaigres; mais en même temps
il avait laissé subsister les anciens droits sur les vins de Portugal,
des bords du Rhin, des Canaries, et diminué considérablement, par ces
représailles, le débit qui se faisait des vins français.

4º Les avantages procurés aux ouvriers des manufactures n'étaient pas
comparables au tort fait à l'État en forçant les Anglais d'aller prendre
chez les autres nations les eaux-de-vie qu'ils tiraient des provinces
dont elles faisaient toute la richesse. Telles étaient la Champagne, la
Bourgogne, la Provence, la Biscaye, la Guyenne, la Saintonge, le
Languedoc, le Roussillon, la Haute-Bretagne, l'Anjou, la Lorraine, le
Blaisois et l'Orléanais. Depuis que les vins et eaux-de-vie de ces
provinces ne se vendaient plus, un malheureux vigneron qui possédait
pour 800 livres de vins ne pouvait, faute de débouchés, payer une taille
de 30 livres, ou bien, s'il vendait son vin, c'était à vil prix, les
Anglais et les Hollandais n'étant plus là pour donner aux produits de
ses terres, par la concurrence qu'ils se faisaient outre eux, leur
ancienne et véritable valeur[456].

5º Il avait fallu tirer d'Espagne tous les ans pour 10 millions de
laine: aussi l'aune de drap fabriqué en France valait 16 livres,
c'est-à-dire 2 livres de plus qu'on ne vendait auparavant les draps
d'Angleterre.

6º La diminution du commerce avait causé une grande diminution dans le
revenu des fermes publiques;

7º Enfin, malgré tous les encouragements qu'on leur avait accordés, les
manufactures ne s'étaient pas multipliées; il ne s'y était point formé
de grandes maisons ni de fortunes considérables, et ceux qui avaient eu
l'entreprise de l'habillement des troupes s'étaient seuls enrichis.

En résumé, d'après le mémoire, le droit de 50 sous par tonneau devait
être considéré comme la première source du mal; mais l'augmentation du
droit sur les draperies étrangères, augmentation dont les fâcheuses
conséquences étaient inévitables et pouvaient être prévues, l'avait
considérablement aggravé.

La conclusion était qu'il fallait profiter de l'ouverture des
négociations pour rétablir la liberté que les Anglais avaient eue
autrefois de vendre leurs draperies en France, porter notre attention
sur les laines que le royaume pouvait produire, en tirer d'Espagne le
moins possible, et favoriser la contrebande qui se pratiquait entre
Calais et l'Angleterre pour l'introduction des laines de ce pays qui
nous étaient utiles. On ne pouvait se flatter, il est vrai, moyennant
ces changements, de ramener le commerce français au point où il était en
1659, parce que le cours en avait été dérangé. A cette époque, en effet,
l'Angleterre tirait tous ses chapeaux de Caudebec, et Lyon lui
fournissait toutes ses étoffes de soie; elle avait depuis établi des
manufactures de ces objets, sans compter celles des draps grossiers que
nous faisions seuls auparavant. D'un autre côté, les Hollandais avaient
débauché des ouvriers de nos papeteries; ils avaient appris à faire des
toiles à voiles, et ils en approvisionnaient l'Angleterre. Mais on
aurait au moins la perspective d'augmenter le débit de nos vins et
eaux-de-vie, de nos toiles à voiles, meilleures que celles de la
Hollande, et de nos sels, plus estimés que ceux du Portugal[457].

Telles étaient les idées que des esprits éclairés avaient déjà sur la
liberté du commerce, il y a plus de cent trente ans[458]. On a vu plus
haut par quels motifs ces propositions pouvaient être combattues avec
succès en ce qui concernait l'établissement du droit de tonnage, mesure
indispensable et sans laquelle, vu les ressources des marines
hollandaise et anglaise, la France eût été éternellement condamnée, sous
ce rapport, à une humiliante et dangereuse infériorité. Mais, ces
réserves faites, il faut convenir que les résultats attribués à
l'augmentation excessive des tarifs en 1667 n'étaient malheureusement
que trop réels, et il est trop vrai encore qu'en se combinant avec la
législation sur les grains, cette aggravation produisit dans les
provinces, mais principalement dans les campagnes, l'horrible détresse
dont les intendants, les évêques et les gouverneurs crurent devoir
informer Colbert. Puis enfin, à la mort de ce ministre, l'exagération de
son système sur le commerce des grains et sur les manufactures,
compliquée, il est vrai, des conséquences d'une guerre désastreuse,
réduisit le royaume à cet état dont Vauban a tracé le déplorable
tableau. Quoi qu'il en soit, les négociations entamées entre la France
et l'Angleterre, en 1669, pour la conclusion d'un traité de commerce,
ces négociations où Colbert, dominé par l'intérêt politique de la
situation, abandonnait, non-seulement le tarif de 1667, mais celui de
1664, demeurèrent sans résultat. Les événements marchèrent plus vite
qu'elles. En 1672, au commencement de la campagne de Hollande, les deux
nations étaient unies, contrairement à l'intérêt évident de l'Angleterre
et grâce aux séductions de toute sorte exercées sur Charles II à
l'instigation de Louis XIV, habile à exploiter au profil de sa politique
les passions de ce prince[459]. Peu de temps après, l'Angleterre força
la main à son roi, et celui-ci dut faire cause commune avec la Hollande.
Enfin, quelques années plus tard, le 24 février 1677, un traité de
commerce fut signé à Saint-Germain entre la France et l'Angleterre; mais
ce traité semble avoir eu simplement pour objet de rétablir entre les
deux pays les relations qui avaient été interrompues par la guerre, et
il ne stipulait rien en ce qui concernait leurs tarifs réciproques[460].
Or, c'était le fond de la question, et, comme il arrive dans la plupart
des conventions diplomatiques, crainte de ne pouvoir s'entendre de
longtemps, on n'y toucha pas. D'un autre côté, il est certain, et le
fait est constaté par un mémoire manuscrit de Colbert, qu'à la paix de
Nimègue la France renonça, non sans un vif déplaisir, à son tarif de
1667, et l'on a toujours dit que ce fut en faveur de la Hollande[461].
Pourtant, il n'est fait aucune mention d'une résolution aussi importante
dans le traité de commerce et de navigation qu'elle signa avec cette
puissance en 1678[462]. La même faveur fut-elle accordée à l'Angleterre?
Cette supposition n'a rien d'invraisemblable. Mais, ni les documents
officiels, ni les travaux imprimés ou manuscrits sur le commerce de la
France avec cette nation ne fournissent aucune indication à ce sujet.



CHAPITRE XVI.

     Effets produits en Hollande par l'augmentation du tarif français en
     1667.--La vérité sur les médailles frappées dans ce pays.--Causes
     réelles de l'invasion de la Hollande en 1672.--Correspondance de
     Van Beuningen relativement à l'élévation des droits d'entrée mis en
     France sur les marchandises étrangères.--La Hollande use de
     représailles.--Lettres de Colbert sur ce sujet.--Invasion de la
     Hollande et ses suites.--Clauses principales des traités d'alliance
     et de commerce conclus entre la France et la Hollande, en 1678,
     1697 et 1713.


Cependant, en ce qui touchait la Hollande, l'augmentation du tarif
français en 1667 avait dû produire dans ce pays une irritation extrême,
s'il faut en juger par l'amertume de ses récriminations et par la
vigueur des représailles où sa rancune l'entraîna. Cette puissance se
trouvait alors dans une position très-critique et dont il importe de se
rendre compte pour apprécier les graves événements qui suivirent. «Il
est singulier et digne de remarque, a dit Voltaire au sujet de
l'invasion de la Hollande en 1672, que, de tous les ennemis qui allaient
fondre sur ce petit État, il n'y en eût pas un qui pût alléguer un
prétexte de guerre[463].» En effet, si les motifs ne manquaient pas, ni
la France ni l'Angleterre, n'avaient, il faut l'avouer, aucun grief
sérieux à lui reprocher, et cette absence de raisons à alléguer fut
telle, qu'au moment où les préparatifs de Louis XIV se trouvèrent
achevés, prise à l'improviste, attérée, la Hollande lui fit demander si
c'était bien contre elle qu'ils étaient dirigés.

On a souvent répété depuis bientôt deux siècles, que la Hollande s'était
attiré la colère de Louis XIV par l'orgueil et la vanité de ses
médailles. Cette explication, si elle était vraie, serait peu honorable
pour la France, et témoignerait de la plus déplorable légèreté de la
part du roi et de ses minisires. Mais les faits la contredisent
complètement. A la vérité, les Hollandais avaient fait graver une
médaille ainsi conçue: «_Assertis legibus; emendatis sacris; adjutis,
defensis, conciliatis regibus; vindicata marium libertate; stabilita
orbis Europæ quiete_;--_Les lois affermies; la religion épurée; les rois
secourus, défendus et réunis; la liberté des mers vengée; l'Europe
pacifiée_.» Mais cette médaille ayant éveillé la susceptibilité de Louis
XIV, ils en firent briser le coin[464]. Il est vrai encore qu'on
reprocha à l'ambassadeur Van Beuningen d'en avoir fait graver une dans
laquelle, nouveau Josué, il commandait au soleil de s'arrêter: _Sta,
sol_, ce qui eût été en même temps une allusion à la fameuse devise _Nec
pluribus impar_ et aux conquêtes du roi, suspendues en 1667 par le
traité d'Aix-la-Chapelle, où Van Beuningen, négociateur principal de ce
traité, n'avait pu obtenir toutefois qu'on donnât à la France la
Franche-Comté au lieu de la Flandre espagnole. Mais cette accusation
était une véritable calomnie, et, dès qu'il en fut informé, Van
Beuningen écrivit à M. de Lionne pour démentir le bruit qu'on avait
répandu, à quoi M. de Lionne répondit «qu'on était persuadé à la cour de
la vérité de ce qu'il disait.» Il résulte même, d'une lettre de Van
Beuningen, que la médaille dont il s'agit n'avait existé que dans
l'imagination de ses ennemis[465].

L'invasion de la Hollande eut donc des causes plus sérieuses que
celle-là. Une d'elles, on l'a déjà vu par l'extrait du traité secret
entre Louis XIV et Charles II, fut l'audace de ces républicains, de _se
vouloir ériger en souverains arbitres et juges de tous les autres
protentats_, témoin le rôle qu'ils avaient joué lors du traité
d'Aix-la-Chapelle; l'autre, et elle ne fut pas moins déterminante que la
première, fut l'augmentation de droits dont les États généraux
frappèrent les vins et eaux-de-vie de France, en représailles des droits
énormes mis sur leurs draperies en 1667. Ainsi, ce que l'on croit avoir
été principalement une guerre de médailles fut en grande partie une
guerre de tarifs.

     «Le germe de la guerre de 1672, dit a ce sujet l'_Encyclopédie_,
     fut dans le tarif de 1667. Sans ce tarif, qui aigrit les esprits et
     les porta à toute sorte de mauvais traitements contre la France,
     quel intérêt les Hollandais pouvaient-ils avoir à indisposer un roi
     tel que Louis XIV?... Mais le nouveau tarif attaquait
     essentiellement leur commerce. C'était les blesser dans la partie
     la plus sensible de leur existence; dès lors, ils crurent ne devoir
     plus rien ménager[466].»

On n'a pas oublié l'émotion que produisit en Hollande l'établissement du
droit de 50 sous par tonneau sur tous les navires étrangers qui
fréquenteraient nos ports. Un an après, l'Acte de navigation porta à la
marine hollandaise un coup plus funeste encore. Puis, vint
l'augmentation de notre tarif, suivie presque aussitôt d'une autre
augmentation tellement forte qu'elle équivalait à une véritable
prohibition. Et tout cela frappait la Hollande au moment même où elle
venait d'atteindre au plus haut point de sa splendeur, coup sur coup,
sans qu'elle eût en quelque sorte le temps d'aviser, de chercher
d'autres débouchés ou de modifier sa fabrication. Certes, c'était là une
situation funeste, qui a, de nos jours, par intervalles, des équivalents
chez les nations, chez les villes exclusivement manufacturières, parce
que le propre de l'industrie est de se développer dans des proportions
pour ainsi dire géométriques, sans rapport certain avec les besoins, ou
du moins avec la possibilité de les satisfaire, ce qui est cause qu'elle
n'est jamais si près d'une crise qu'au moment où elle occupe le plus de
bras. On conçoit donc que cet état de choses ait arraché un long cri
d'alarme à la Hollande, qu'elle se soit fortement débattue, malgré les
intérêts politiques qui la poussaient vers la France, pour échapper aux
liens dont celle-ci voulait l'enchaîner, et il est bien évident que, si
Colbert avait pu ruiner ses manufactures sans déterminer un contre-coup
fatal à l'agriculture française, son plan eût été inattaquable. Mais un
pareil résultat était tout simplement impossible, et, par malheur, à
défaut des enseignements de la science encore à naître, Colbert, homme
de détails et d'action, n'avait ni le coup d'œil assez élevé, ni le
génie nécessaire pour découvrir les vices du système où il s'était si
résolument engagé.

Déjà, vers le commencement de 1667, on pouvait voir se former à
l'horizon l'orage qui éclata cinq ans après. Le négociateur de
l'alliance offensive et défensive de 1662, l'adversaire aussi habile
qu'obstiné du droit de tonnage, Van Beuningen était de nouveau à Paris
en qualité de ministre extraordinaire. «Ce Van Beuning, dit Voltaire,
était un échevin d'Amsterdam qui avait la vivacité d'un Français et la
fierté d'un Espagnol. Il se plaisait à choquer, dans toutes les
occasions, la hauteur impérieuse du roi, et opposait une inflexibilité
républicaine au ton de supériorité que les ministres de France
commençaient à prendre.» On lui attribuait même, à ce sujet, quelques
paroles assurément très-contestables. «_Ne vous fiez-vous pas à la
parole du roi?_ lui demandait un jour M. de Lionne dans une
conférence.--_J'ignore ce que veut le roi_, aurait répondu Van
Beuningen, _je considère ce qu'il peut_[467].» Il faut ajouter, à son
honneur, qu'au témoignage de M. d'Estrades, ambassadeur de France en
Hollande, les deux frères de Witt, Van Beuningen et Beverning, étaient
alors les seuls membres des États généraux incapables de se laisser
gagner[468].

Le 14 janvier 1667, Van Beuningen écrivit à La Haye qu'il ne s'occupait
d'aucune affaire avec tant de zèle et d'application que des
manufactures, attendu qu'il en connaissait toute l'importance. Plusieurs
seigneurs de la cour goûtaient, disait-il, les raisons dont il se
servait pour leur persuader qu'il n'était pas dans l'intérêt du royaume
de _bander si fort cette corde_, et Colbert lui-même paraissait en
sentir la force, mais pas assez pour l'engager à renoncer à son dessein
d'établir des manufactures de draps, dont le succès lui semblait
incertain tant que le commerce des draps de la Hollande serait libre. Il
est à craindre, ajoutait Van Beuningen, que nous ne soyons obligés
d'avoir recours aux voies de _rétorsion_; néanmoins, je crois que ce ne
doit point être avant la paix[469].

Quelques jours après, le 20 janvier, Jean de Witt lui répondit de La
Haye qu'on y était dans la même inquiétude, par rapport aux
manufactures, mais que les moyens de rétorsion seraient impraticables, à
cause de la diversité de conduite des Amirautés, dont l'une ne
manquerait pas de relâcher plus que l'autre pour attirer le débit de son
côté, comme cela se pratiquait tous les jours à l'égard des manufactures
d'Angleterre qui étaient si expressément défendues. Cependant, Colbert
poursuivait obstinément ses projets, et au mois d'août 1667 il modifia
une partie du tarif. Alors, Van Beuningen écrivit qu'on s'était bien
hâté dans la conjoncture présente, et avant la conclusion de la paix, de
défendre les draps et plusieurs autres _manufactures_ de la Hollande,
que celui par les mains de qui ces choses se faisaient _agissait avec
plus de fermeté que de circonspection_, mais que, puisque les Français
repoussaient toutes les manufactures de la Hollande, il faudrait bien
trouver un moyen, les plaintes étant inutiles, de les empêcher de
_remplir ce pays des fleurs, et de lui tirer par là le plus clair de
son argent comptant_. A quoi Jean de Witt répondait, le 5 mai, par le
retour du courrier: «Il ne reste plus que la voie de rétorsion à opposer
aux nouveaux droits mis sur nos manufactures, ou plutôt à la défense
indirecte qu'on en a faite.»

Mais ce n'étaient là que les préliminaires de la guerre de représailles
dont on se menaçait, du reste, de part et d'autre. En 1668, Van
Beuningen quitta Paris, où sa position était devenue très-difficile,
soit à cause de son opposition au système dominant, soit encore pour la
roideur et l'inflexibilité de ses formes. La correspondance de Colbert
de l'année 1669 et des années suivantes fait voir quels souvenirs il y
avait laissés, et témoigne d'une antipathie personnelle très-prononcée.
«Malgré l'opiniastreté et la trop grande présomption du sieur Van
Beuningue, écrivait Colbert le 29 mars 1669 à M. de Pomponne, au sujet
de la prise d'un navire français par les Hollandais, il faut toujours
faire les instances dans les formes prescrites, afin que nous puissions
avoir de bonnes raisons quand le roi accordera des lettres de
représailles[470].»

Dans d'autres lettres des 31 mai, 21 juin et 25 novembre 1669, Colbert
parle _de la chaleur, de l'emportement des imaginations du sieur Van
Beuningue, qui causeront à son pays les plus grands préjudices qu'il ait
reçus_. Puis, vers la même époque (2 août 1669), «il prie M. de Pomponne
d'avoir l'œil sur la modération du péage des vins du Rhin, dont Van
Beuningue les menace depuis si longtemps, et sur les moyens que celui-ci
entend pratiquer pour empêcher l'enlèvement de nos vins et de nos autres
denrées et marchandises.» A ce sujet, d'ailleurs, Colbert ne pensait pas
que cette menace, à l'aide de laquelle les États généraux espéraient
l'effrayer, dût causer un grand préjudice à la France, et voici sur quoi
il se fondait. Suivant lui, trois ou quatre mille navires hollandais
venaient tous les ans enlever nos vins dans la Garonne et la Charente;
ils les portaient dans leurs pays, où ces vins payaient des droits
d'entrée, et la consommation locale en absorbait le tiers. Quant au
reste, vers le mois de mars ou d'avril, lorsque la mer devenait libre,
ils l'exportaient, soit en Allemagne, soit dans la Baltique, d'où ils
revenaient chargés de bois, chanvre, fer, etc. Si donc les Hollandais
augmentaient l'impôt sur nos vins, sans diminution pour ce qui devait
être réexporté, ils s'exposaient à ce que les Anglais et les Français
leur enlevassent ce commerce de transport, qui était toute leur
puissance. Si, au contraire, ils ne surimposaient que les vins consommés
en Hollande, ils ne pouvaient retrancher cent cinquante ou deux cents
barriques de leur consommation sans retrancher en même temps la
subsistance à vingt matelots[471]. Aussi Colbert disait-il qu'ils «ne
pouvaient nous faire un petit mal sans qu'ils s'en fissent un grand,» et
qu'ils avaient agi «comme celui qui joue avec 100,000 écus de fonds
contre un autre qui n'a rien du tout, c'est-à-dire qu'ils n'avaient rien
à gagner et que nous pouvions gagner beaucoup[472].» Peut-être la
comparaison n'était-elle pas fort juste. On comprend très-bien, en
effet, que les trois ou quatre mille navires hollandais qui chargeaient
précédemment nos vins dans la Garonne ou dans la Charente, venant à
cesser, pour un motif quelconque, de fréquenter nos ports, la France
devait en éprouver un dommage considérable. Mais il paraît que la
chaleur, l'emportement et les imaginations imputés à Van Beuningen
étaient communicatifs; car de nombreux passages de la correspondance de
Colbert prouvent que, dans cette question, lui-même s'était mal préservé
des défauts qu'il reprochait à l'ancien ambassadeur hollandais.

Voici maintenant les pièces qui constatent la part que prit Colbert à la
déclaration de guerre de 1672. Les extraits suivants de sa
correspondance paraîtront sans doute assez concluants.

     «_5 avril 1669, à M, de Pomponne_.--Je trouve la conduite de
     Messieurs les Estats tirannique sur tout ce qui concerne le
     commerce, mais je doute fort que Sa Majesté soit résolue de la
     souffrir.»

Les représailles de la Hollande se firent attendre pendant quatre ans.
Puis, au mois de novembre 1670, après avoir longtemps hésité et menacé
sans rien obtenir, les Hollandais augmentèrent les droits d'entrée sur
les vins et eaux-de-vie de France et sur d'autres articles de nos
manufactures[473]. Aussitôt M. de Pomponne en informa Colbert qui lui
répondit:

     «21 _novembre_ 1670.--Si cet avis est véritable, il y aura lieu
     d'examiner les moyens de leur rendre la pareille, à quoy nous
     n'aurons pas beaucoup de difficulté, d'autant qu'ils contreviennent
     directement au traité en donnant l'exclusion à nos eaux-de-vie;
     mais ils ont accoustumé en d'autres occasions, mesmes plus
     importantes, de ne pas faire grand cas des traités; le mal est pour
     eux que je ne vois pas le roy en résolution de le souffrir, comme
     par le passé, et j'espère que vous verrez dans peu qu'ils auront
     tout lieu de se repentir d'avoir commencé cette escarmouche.»

Quelque temps après, M. de Pomponne ayant confirmé la nouvelle relative
à cette augmentation de droits, Colbert lui écrivit ce qui suit:

     «2 _janvier_ 1671.--Je puis vous assurer que c'est un pas bien
     hardi pour les Estats. Nous verrons par la suite du temps qui aura
     eu raison sur ce sujet, ou ceux qui ont prétendu donner de la
     crainte et faire du mal au royaume par ces moyens, ou ceux qui
     n'ont pas voulu prendre cette crainte ni appréhender ce mal.»

On comprend, à la lecture de ces lettres, qu'à l'époque où elles furent
écrites l'invasion de la Hollande était déjà projetée, et que, loin de
s'opposer à ce dessein, qui était le rêve de toute la cour, mais dans
des vues diverses, Colbert dut le seconder de toute son influence.
Enfin, à tous les motifs que l'on vient d'exposer, il est permis d'en
ajouter un autre qui n'agissait pas moins fortement sur son esprit:
c'était la prospérité toujours croissante de la Compagnie des Indes
orientales de Hollande, comparée aux mécomptes de la Compagnie
française, dont la situation, malgré des sacrifices et des soins
incessants, empirait tous les jours.

On sait ce qui arriva. Au mois de mai 1672, Louis XIV entra en campagne
à la tête d'une armée de cent trente mille hommes, la plus brillante que
la France ait jamais vue sous les drapeaux, car toute la noblesse du
royaume s'était disputé l'honneur d'en faire partie, et l'or et l'argent
resplendissaient sur tous les uniformes. A la tête de cette armée, il y
avait Condé, Turnne, Luxembourg, Vauban. Malheureusement Louvois y était
aussi, Louvois administrateur sévère, actif, vigilant, mais bassement
jaloux de Condé, de Turenne, et qui fit manquer plusieurs fois le but
principal de la campagne en excitant Louis XIV, dont il dominait
l'esprit, à repousser leurs plans. Jamais, d'ailleurs, plus faciles
triomphes que ceux dont le commencement de cette campagne fut marqué. La
plupart des villes se rendirent sans attendre qu'on en fit le siége, et
celles qui auraient pu le mieux résister furent vendues pour quelque
argent par les officiers chargés de les défendre. On connaît aujourd'hui
la vérité sur ce fameux passage du Rhin, disputé seulement pour la forme
par quatre à cinq cents cavaliers et deux régiments d'infanterie sans
canon, tant la panique était grande et l'ennemi mal dirigé, à dessein,
dit-on, par le prince d'Orange. Abandonné, trahi de tous côtés, Jean de
Witt fit implorer la paix par quatre députés, et c'est alors que la
malfaisante influence de Louvois fut surtout fatale à la France. Louvois
fit revenir ces députés plusieurs fois avant de vouloir les écouter, il
les reçut ensuite avec une insupportable fierté, mêla la raillerie à
l'insulte, et, malgré les sages avis de M. de Pomponne, alors ministre
des affaires étrangères, dont, à son instigation, les conseils furent
écartés comme l'avaient été ceux de Turenne et de Condé, le roi repoussa
durement les propositions des députés. Entre autres conditions
dégradantes, Louvois voulait que la Hollande envoyât tous les ans à
Louis XIV une médaille d'or portant qu'elle tenait sa liberté de ce
prince. Ce fut le signal d'une révolution. Les chefs de ce qu'on
appelait le parti de la paix, le parti français, Jean et Corneille de
Witt, furent massacrés, le prince d'Orange, maître enfin, régla,
exploita l'effervescence populaire, et un an après, il ne restait à la
France, de sa conquête, que des médailles, un arc de triomphe et les
germes d'une guerre qui dura quarante ans[474]. Puis, à la paix de
Nimègue, elle fut obligée d'abandonner le tarif de 1667, principale
cause de la guerre. Bien plus, l'article 7 du traité signé à Nimègue
entre la France et les Provinces-Unies stipula qu'à l'avenir «_la
liberté réciproque du commerce dans les deux pays ne pourrait être
défendue, limitée ou restreinte par aucun privilège, octroi, ou aucune
concession particulière, et sans qu'il fût permis à l'un ou à l'autre de
concéder ou de faire à leurs sujets des immunités, bénéfices, dons
gratuits ou autres avantages_[475].» Ainsi, par cet article, le
gouvernement français se voyait dépossédé du droit d'établir des
Compagnies privilégiées, d'accorder des encouragements efficaces à
certaines manufactures; et ces conditions durent paraître singulièrement
humiliantes à Colbert. Heureusement, on ne le força pas à consentir à
l'abolition du droit de 50 sous par tonneau en faveur des navires
hollandais. Mais cette nouvelle concession, coup funeste porté à son
système pour l'augmentation de nos forces maritimes, fut exigée de la
France en 1697, à la paix de Ryswyck; et plus tard, en 1713, la Hollande
en obtint le renouvellement à Utrecht, par article séparé[476].



CHAPITRE XVII.

     Budget des dépenses de l'année 1672.--Mesures financières et
     affaires extraordinaires nécessitées par la guerre.--Énormes
     bénéfices des traitants dans ces sortes d'affaires.--Création de
     nouveaux offices nuisibles à l'agriculture et à
     l'industrie.--Colbert force tous les corps d'états à s'organiser en
     communautés, moyennant une taxe.--Il met pour la première fois les
     postes en ferme et fait adopter un nouveau tarif.--L'État s'empare
     du monopole du tabac.--Émission de nouvelles rentes.--Opinion de
     Colbert, de Louvois et de M. de Lamoignon sur les
     emprunts.--Création de la caisse dite _Caisse d'emprunt_.--Au
     retour de la paix, Colbert s'empresse de rembourser les rentes
     émises à un taux onéreux.--Résumé des opérations financières de son
     administration.--Projet qu'il avait de régler toujours les dépenses
     sur les recettes.


Le budget des dépenses ordinaires de 1672 avait été réglé à 71,329,020
livres. Huit mois auparavant le roi lui-même en avait arrêté le détail
comme il suit:

  PROJET DES DÉPENSES DE L'ÉTAT POUR L'ANNÉE 1672[477].

  Maisons royales                                             8,500,000 liv.
  Extraordinaire à cause de l'équipage d'armée                  300,000
  Étapes                                                      2,000,000
  Traités en Allemagne                                        2,468,000[478]
  Angleterre                                                  3,000,000
  Suède                                                       1,200,000
  Ambassades                                                    400,000
  Comptant ès mains du roy                                      800,000[479]
  Bâtiments                                                   2,200,000
  Menus dons et voyages                                         500,000
  Dépenses extraordinaires                                    2,000,000
  La Bastille                                                   100,000
  Marine                                                      7,000,000
  Galères                                                     1,500,000
  Fortifications du dedans du royaume                           800,000
  Ligues suisses                                                200,000
  Commerce et manufactures                                      150,000
  Canal de jonction des deux mers                               300,000
  Ouvrages publics                                              100,000
  Pavé de Paris                                                 100,000
  Remboursements                                                200,000
  Extraordinaire des guerres, artillerie et fortifications   33,321,020
  Gratifications aux officiers d'armée                          200,000
  Pain de munition                                            4,000,000
                                                              ___________
                            TOTAL[480]                       71,339,020

Ainsi, la liste civile du roi s'élevait alors, en y comprenant
l'allocation pour les maisons royales, le _comptant_, les menus dons et
voyages, les dépenses extraordinaires, les bâtiments et les
gratifications aux officiers, à 14,200,000 liv., c'est-à-dire au
cinquième du budget de l'État. Mais il ne faut pas oublier, je le
répète, que ni les frais d'administration des provinces, ni les frais de
perception de l'impôt, ni les gages des officiers publics ne figuraient
à cette époque dans le budget.

Telle fut la dépense projetée pour 1672. La dépense effective fut de
87,928,561 livres[481]. En 1670, pendant la paix, la dépense projetée
avait été d'environ 70 millions, et la dépense effective de 77 millions.
Les crédits supplémentaires datent, on le voit, d'aussi loin que les
budgets. Pendant les années suivantes, la continuation de la guerre
enfla de plus en plus le chiffre des dépenses, qui furent liquidées à
131 millions pour 1679. Enfin, la nécessité de solder les dépenses
arriérées porta ce chiffre à 141 millions en 1681, et à 200 millions en
1682. Il fut réglé à 115 millions en 1683, année où mourut Colbert[482].

Pour faire face à cet accroissement de charges, Colbert fut obligé
d'avoir recours à ce qu'on appelait alors les _affaires
extraordinaires_. Dans le nombre de ces affaires, la création d'offices
jouait d'ordinaire un grand rôle, et, comme rien n'était plus facile,
c'est par là que l'on commençait toujours. C'était pourtant un expédient
détestable qui aggravait un mal déjà grand; mais, cette fois encore, il
fallut le subir. Colbert augmenta d'abord le prix des charges de
secrétaires du roi, trésoriers de France, notaires, procureurs; et
ceux-ci durent verser au Trésor, moyennant une élévation de gages
correspondante, le montant de l'augmentation à laquelle ils avaient été
taxés.

En même temps, on créa pour 900,000 livres de rente, on établit des
taxes sur les maisons bâties à Paris en dehors des limites tracées en
1638, on vendit les matériaux de la halle aux draps et aux toiles, et de
toutes les échoppes appartenant au roi dans la nouvelle enceinte de la
capitale, expédient nécessairement impopulaire, qui suscita contre
Colbert une irritation extrême. Ces diverses affaires et quelques autres
devaient rapporter 14,320,000 livres; mais l'habitude de tout mettre en
ferme, et sans doute aussi l'urgence des besoins, furent cause qu'on
s'adressa à ces _traitants_ si durement rançonnés, il y avait à peine
dix ans, par la Chambre de justice. Se souvenant du passé et pleins de
précautions pour l'avenir, ceux-ci exigèrent une remise d'un sixième,
pour laquelle on leur délivra une ordonnance de comptant de 2,333,333
livres, qui les mettait à l'abri de toute poursuite ultérieure. Quant
aux autres bénéfices attachés à l'affaire, ils furent évalués par
Colbert lui-même à 1,320,000 livres. Sur un impôt de 14,320,000 livres
l'État toucha donc 11,666,667 livres. Il est vrai que les traitants
consentirent à lui donner 3 millions comptant, et le surplus en dix
paiements échelonnés de trois en trois mois, à dater de l'enregistrement
de l'édit[483].

Ainsi, le gouvernement était entraîné de nouveau dans ces _affaires
extraordinaires_, épouvantail des populations pendant tant d'années, et
qui leur rendaient les noms des traitants et de leurs commis si
justement odieux. Malheureusement, tout ne se borna pas là, et les
suites de cette fatale campagne de 1672 provoquèrent un grand nombre
d'autres affaires de ce genre. Parmi les offices créés à cette époque,
il faut citer, comme autant d'entraves apportées au développement de
l'agriculture et de l'industrie, les vendeurs de veaux, cochons de lait
et volailles, cuirs et marées, les jaugeurs et courtiers de toute sorte
de liqueurs, les mesureurs de grains, mouleurs de bois, courtiers de
foin, etc., etc. Les exemptions de tailles accordées à divers officiers,
moyennant finance, rapportèrent 3 millions; les taxes sur les étrangers
naturalisés, 500,000 livres. Enfin, le montant des affaires
extraordinaires pendant cette période du règne de Louis XIV s'éleva à
150 millions, sur lesquels les traitants prélevèrent un sixième pour
leur remise, sans compter leurs autres profits. Il n'est pas jusqu'à
l'industrie qui n'eût à souffrir dans son organisation même de cette
gêne du Trésor; car cet édit, dont il a déjà été question, portant que
_ceux qui font profession de commerce, denrées ou arts, qui ne sont
d'aucune communauté, seront établis en corps, communautés et jurandes,
et qu'il leur sera accordé des statuts_, date du mois de mars 1673.
Cette affaire, dit Forbonnais, produisit 300,000 livres, et il ajoute
avec raison: «Cela valait-il la peine de mettre des hommes si utiles à
la merci des traitants, et de donner un exemple qui devint si pernicieux
sous le ministère suivant[484]?»

Une mesure véritablement utile, et qui n'eut aucun de ces inconvénients,
fut la création d'une ferme spéciale pour les postes comprises
jusqu'alors dans le bail des aides pour une somme insignifiante.
Instituées par Louis XI, en 1464, dans un but purement politique,
«_estant moult nécessaire et important à ses affaires et son Estat_,
porte l'ordonnance, _de sçavoir diligemment nouvelles de tous costés, et
y faire, quand bon luy semblera, sçavoir des siennes_,» les postes
n'avaient pas tardé, par la force des choses, à devenir un établissement
d'une utilité générale; mais, mal surveillées pendant longtemps, livrées
en quelque sorte, en ce qui concernait la fixation des taxes, au bon
plaisir de ceux qui s'en appliquaient le produit, elles ne rapportaient,
même pendant la première moitié de l'administration de Colbert, que
100,000 livres à l'État, et les commis seuls y faisaient fortune. On
trouve dans les _Très-Humbles Remontrances_ adressées au roi, en 1654,
par les Six corps des marchands de Paris, que des exactions intolérables
avaient lieu, contrairement aux règlements sur le port dû pour les
lettres, «exactions dont il ne fallait point d'autres preuves, disaient
les marchands, que le prompt enrichissement de ceux qui s'en mêlaient,
lesquels, de petits commis et distributeurs de lettres, se trouvaient
dans peu de temps, en état de devenir maîtres et d'acheter des charges
considérables.» Colbert sépara les postes du bail des aides, et adopta
un nouveau tarif très-libéral dont on s'est bien, écarté depuis. D'après
ce tarif, qui ne comptait que quatre taxes (de 2 à 5 sous), les lettres,
pour des distances de vingt-cinq lieues, ne payèrent que 2 sous, et
celles pour les plus grandes distances 5 sous, qui s'augmentaient de 1
sou seulement, pour chaque zone, quand la lettre était double. Colbert
mit donc le produit des postes en ferme, et l'État retira 1,200,000
livres du premier bail[485]. En même temps, il obtint environ 500,000
livres de la ferme du tabac, dont la culture, libre jusqu'alors, fut
restreinte à quelques localités. Au retour de la paix, Colbert aurait
bien voulu revenir au régime de la liberté. On lit à ce sujet, dans un
de ses mémoires sur les finances: «Il faut abolir la ferme du tabac et
celle du papier timbré, qui sont préjudiciables au commerce du royaume.»
Mais il n'était plus temps; car, de 500,000 livres la ferme du tabac
s'était bientôt élevée à 1,600,000 livres, et non-seulement ses
successeurs se gardèrent bien de donner suite à ses vues, mais, pour
réprimer la contrebande si aisée à faire, si séduisante, à cause des
facilités que présentait la culture de cette plante à laquelle le climat
de la France convenait si bien, ils imitèrent la rigueur qu'il avait
portée dans ses règlements sur les manufactures, et prononcèrent la
peine du carcan contre tous ceux qui auraient cultivé le tabac sans
autorisation[486].

Enfin, un grand nombre de petites propriétés dépendant du domaine furent
aliénées, et des droits qui causèrent une émotion extraordinaire dans
tout le royaume, principalement dans les provinces de Bretagne et de
Guyenne, furent établis, en 1674, sur la vaisselle d'étain et le papier
timbré. On trouvera dans le chapitre suivant des détails relatifs aux
troubles graves qui éclatèrent à cette occasion.

Cependant, toutes ces ressources étant insuffisantes pour subvenir aux
besoins de la guerre, force fut de recourir aux emprunts et de créer des
rentes. Colbert ne s'y décida et ne s'y laissa contraindre en quelque
sorte qu'à la dernière extrémité. Il avait pour cet expédient financier,
le plus simple et le plus facilement praticable, mais par cela même le
plus dangereux, une répugnance instinctive des plus énergiques, et ce
qui se passa après sa mort a prouvé combien ses craintes étaient
fondées. Suivant lui, ce qu'il y avait de plus ruineux pour un État,
c'était le crédit ou l'abus du crédit, si voisins l'un de l'autre, et
plutôt que d'y avoir recours il eût préféré des affaires extraordinaires
plus impopulaires encore que le bail des échoppes et les droits établis
sur la vaisselle d'étain ou sur le papier timbré. Un de ses
contemporains a dit, et l'on a répété après lui, qu'à l'époque où la
Chambre de justice sévissait contre les financiers, révolté, indigné des
gaspillages qui s'étaient commis, Colbert avait fait rendre un édit
portant peine de mort contre quiconque prêterait de l'argent au
roi[487]. Mais aucun recueil ne fait mention d'un pareil édit. Quoi
qu'il en soit, la répulsion de Colbert pour les emprunts est constante,
et il n'est pas moins certain qu'il dut emprunter à des conditions
exorbitantes, malgré la sage précaution qu'il avait prise, en 1673,
d'admettre les étrangers à acquérir des rentes sur l'Hôtel-de-Ville,
avec la faculté d'en disposer comme les Français[488]. Cette seule
mesure prouverait au besoin que Colbert comprenait fort bien l'emploi,
la puissance du crédit, et c'est même parce qu'il trouvait cette arme
trop puissante qu'il craignait d'y accoutumer un roi dont il savait les
dispositions à en abuser. M. de Lamoignon raconte que Louvois redoutait
les impôts parce qu'ils auraient fait décrier la guerre, et qu'il
préférait les emprunts. Par le même motif, Colbert préférait l'impôt à
l'emprunt. Mais le crédit de Louvois était alors tout-puissant, et le
vent soufflait à la guerre. Il fallut donc prendre un parti. Avant de se
déterminer entre une augmentation d'impôts ou un emprunt, Louis XIV
consulta M. de Lamoignon, qui ne fut pas de l'avis de Colbert. On se
souvient du portrait que le premier président a fait de ce ministre et
des motifs d'antipathie qui existaient entre eux. A l'issue de cette
conférence Colbert dit à M. de Lamoignon: «Vous triomphez, vous pensez
avoir fait l'action d'un homme de bien; eh! ne savais-je pas comme vous
que le roi trouverait de l'argent à emprunter? Mais je me gardais avec
soin de le dire. Voilà donc la voie des emprunts ouverte! Quel moyen
restera-t-il désormais d'arrêter le roi dans ses dépenses? Après les
emprunts il faudra les impôts pour les payer, et si les emprunts n'ont
point de bornes, les impôts n'en auront pas davantage[489].»

On emprunta donc, mais je le répète, à des conditions très-onéreuses,
malgré l'appel fait aux étrangers. En 1665, Colbert avait réduit
l'intérêt au denier 20; au mois de février 1672 l'intérêt des sommes
prêtées au roi fut élevé exceptionnellement au denier 18; mais ce taux
fut de beaucoup dépassé, et l'intérêt commun des emprunts fut au denier
16 et 14, de 7 à 7 1/2 pour 100 et souvent davantage. En un mot, dit
Forbonnais, dans la plupart des emprunts faits de 1672 à 1679, l'État
toucha 75 et 70 pour 100. En même temps, Colbert établit ce qu'on appela
alors la _caisse d'emprunt_. Cette caisse, qui rendit de grands services
pendant la guerre, recevait en dépôt les sommes que le public y portait,
et qu'elle remboursait à bureau ouvert avec un intérêt de 5 pour 100,
genre d'opération que la Banque de France fait aujourd'hui à raison de 2
pour 100 d'intérêt.

Aussitôt que la paix fut signée, le premier soin de Colbert fut de
rétablir l'équilibre dans ce budget où il avait eu jadis tant de peine à
mettre un peu d'ordre. Pour cela, il fit un premier remboursement de
rentes au moyen d'un emprunt que le retour de la paix avait permis
d'opérer au denier 20. Les circonstances de ce remboursement méritent
d'être signalées. Quand Colbert vit que le nouvel emprunt réussissait,
il annonça que le Trésor rembourserait les anciennes rentes à bureau
ouvert, en échange des titres, sur le taux de la création des emprunts
faits pendant la guerre, et au denier 15 pour les emprunts d'une époque
antérieure. Naturellement, les rentiers se firent prier. Alors Colbert
ordonna que le remboursement se ferait chaque année en commençant par
les constitutions les plus anciennes, et il déclara irrévocablement
déchus de tous droits les rentiers qui n'auraient pas produit leurs
titres au 31 décembre 1683. C'est ainsi que plusieurs emprunts de 1
million de rentes chacun au denier 20, lui permirent d'éteindre les
engagements consentis à un taux plus onéreux. On vit alors encore une
fois, sous l'administration de Colbert, ce que peuvent l'amour de
l'ordre, la fermeté, la prévoyance pour les intérêts sacrés de l'avenir,
au milieu des situations en apparence les plus désespérées. Cinq ans
après la paix de Nimègue, la plupart des aliénations étaient dégagées et
les offices inutiles, créés pendant la guerre, remboursés; les
anticipations n'étaient plus que de 7 millions; la caisse des emprunts
ne devait que 27 millions; enfin, la dette publique constituée était
réduite à 8 millions de rentes, chiffre auquel Colbert l'avait ramenée
une première fois avant la guerre, et qu'il avait la prétention de ne
vouloir jamais dépasser en temps de paix[490].

Résumons ici les conséquences financières de l'administration de
Colbert.

En 1661, ce ministre trouva les impôts à 84 millions, desquels il
fallait déduire, pour le service des rentes et des gages ou traitements,
un peu plus de 52 millions. Il restait donc au Trésor un revenu net de
près de 32 millions, et ses dépenses ordinaires étaient de 60 millions.
Déficit annuel, 28 millions.

En 1683, époque où mourut Colbert, le produit des impôts était de 112
millions, sur lesquels il y avait à déduire, pour rentes et gages, 23
millions. Le revenu du Trésor étant de 89 millions et ses dépenses
ordinaires de 96 millions, il y avait donc 7 millions seulement
d'anticipations, et l'on peut se figurer quelle eût été la situation des
finances à cette époque sans la guerre, désastreuse pour elles, que l'on
venait de traverser.

Ainsi, Colbert, malgré une réduction de 22 millions sur les tailles,
avait augmenté le produit général des impositions de 28 millions, et
diminué les rentes et gages de 29 millions, ce qui représentait en
réalité pour l'État un bénéfice net de 57 millions[491].

Il n'y a rien à ajouter à de tels chiffres. Certes, la plupart des
_affaires extraordinaires_ auxquelles consentit ce ministre, notamment
l'obligation pour les métiers libres de se constituer en communautés, et
la création d'une multitude d'offices onéreux à l'agriculture, étaient
de fâcheux expédients, et il eût beaucoup mieux valu, pour n'en pas
venir là, émettre 2 ou 3 millions de nouvelles rentes. Sans doute
encore, il eût été bien préférable, au lieu d'affermer à des traitants
les douanes, les postes, la vente du tabac, du papier timbré, etc., de
confier l'exploitation de ces produits à autant de régies; ce qui aurait
eu le double avantage de délivrer les contribuables des vexations des
traitants et de faire rentrer au Trésor les énormes bénéfices que
ceux-ci réalisaient[492]. Mais cette part faite aux vices de son système
et aux habitudes de son temps, on ne saurait assez louer la double
préoccupation que Colbert eut toujours et qui perce dans tous ses actes:
1º d'égaliser autant que possible le fardeau des charges publiques, au
moyen de l'impôt sur les consommations, puisque celui sur la taille ne
comportait pas alors cette égalisation; 2º de régler les dépenses sur
les recettes.

Heureuse la France si, dans les crises qu'elle traversa depuis, la
Providence lui eût envoyé des ministres qui eussent apporté dans
l'administration des finances publiques la même sévérité, la même
économie, les mêmes principes! Au contraire, à la mort de Colbert, le
parti de la guerre se lança, libre de tout frein, dans la voie si
périlleuse des emprunts; et trente-deux ans après, en 1715, la dette
publique était montée d'environ 160 millions à 2 milliards[493].



CHAPITRE XVIII.

     Des Parlements et des États généraux des provinces pendant
     l'administration de Colbert.--Opposition du Parlement et des États
     de Bourgogne.--Détails sur les _dons gratuits_.--Dix membres des
     États de Provence sont exilés en Normandie et en Bretagne.--Le
     Parlement de Paris.--Colbert propose au roi de donner des
     gratifications à ceux de la Compagnie qui ont bien servi.--Réponse
     de Louis XIV à ce sujet.--Un président de Chambre du Parlement de
     Toulouse est exilé.--Lettre de Louis XIV relative à l'impôt sur le
     papier timbré rétabli depuis la guerre.--Révolte de Bordeaux en
     1548.--Nouvelle révolte au sujet d'une marque établie sur la
     vaisselle d'étain.--Curieux détails fournis par un commis du
     receveur général de Bordeaux.--Lettre de l'intendant de Guyenne à
     Colbert.--L'agitation gagne les provinces limitrophes.--Une
     nouvelle tentative d'insurrection est sévèrement réprimée à
     Bordeaux.--Troubles en Bretagne.--Lettres de M. de Chaulnes,
     gouverneur de la province, de M. de Lavardin, lieutenant général,
     de Mme de Sévigné.--Opposition et exil du Parlement.--Punition
     et _penderie_ des révoltés.


On se figure sans peine que l'établissement de cette multitude de
droits, dont il a été parlé, n'eut pas lieu sans une vive opposition.
Cette opposition, je l'ai déjà dit, fut surtout des plus violentes en
Guyenne et en Bretagne, où les révoltés prirent les armes et tinrent
pendant quelque temps le gouvernement en échec. Il est nécessaire, pour
donner une idée de l'état des esprits et de l'attitude du pouvoir dans
ces circonstances, d'entrer à ce sujet dans quelques détails.

Mais auparavant il convient d'exposer succinctement quelle fut, pendant
l'administration de Colbert, la nature des relations du pouvoir central
avec les Parlements et les États généraux des provinces; car, dans plus
d'une occasion, et notamment en Bretagne, ce fut l'hostilité sourde de
ces assemblées qui servit de point d'appui aux révoltes dont l'autorité
royale eut à poursuivre la répression.

On connaît les excès de pouvoir des Parlements sous la minorité de Louis
XIV et la réaction qui en fut la suite, réaction moins fatale encore à
ces Compagnies qu'à Louis XIV lui-même, dont tous les malheurs eurent
précisément pour cause le développement excessif et sans contre-poids de
son autorité. Cependant, cet abaissement des Parlements ne fut pas tel
que, par intervalles, il ne se manifestât dans leurs rangs quelques
essais de résistance, principalement lorsqu'il s'agissait de questions
où leurs intérêts pouvaient être compromis. On a déjà vu l'opposition
que celui de Bourgogne avait faite aux mesures concernant les dettes des
communes et les usurpations de noblesse. En 1663, le roi ayant décidé
qu'à l'avenir les procureurs seraient à sa nomination et non à celle des
Parlements, ce qui avait eu lieu jusqu'alors, les procureurs de celui de
Bourgogne cessèrent d'exercer, abandonnèrent les audiences, et
retirèrent leurs sacs des mains des avocats, qui suivirent eux-mêmes
leur exemple, de sorte que le palais se trouva désert. Doublement
irrité, soit de la portée de cet arrêt qui lui enlevait un vieux droit,
soit de la manière inusités dont il lui avait été signifié, le Parlement
appuya hautement les procureurs, refusa d'interdire les assemblées, et
le premier président écrivit à Colbert «qu'il y avait en tout cela du
feu, de la chaleur, mais qu'assurément elle venait de plus loin.»
Colbert répondit à cette lettre:

     «Je dois vous dire avec vérité que la conduite de vostre Compagnie,
     au sujet des procureurs, a esté extrêmement désagréable au Roy, et,
     entre vous et moy, je ne feindray pas de vous faire sçavoir qu'il
     s'est expliqué, que, Dieu mercy, la constitution présente de ses
     affaires et l'établissement de son autorité sont dans un estat
     différent de celuy où ils se trouvoient dans le temps de la
     minorité et des mouvements de 49, 50 et 51. Je vois Sa Majesté dans
     la résolution de ne pas souffrir l'interruption de la justice par
     la cabale des procureurs et d'y mettre elle-mesme la main, si
     d'ailleurs on ne remédie pas promptement à ce désordre.»

Malgré cela, le Parlement persista dans son opposition; mais une lettre
de jussion le réduisit au silence, et l'arrêt relatif aux procureurs eut
son cours[494].

De leur côté, les États généraux des provinces fomentaient incessamment
des germes de résistance en discutant avec une extrême parcimonie le
chiffre du _don gratuit_ qu'ils étaient obligés d'offrir au roi pour
subvenir aux dépenses générales du royaume. Sous l'ancienne monarchie,
cette fiction des dons gratuits présentait, dans toutes les provinces et
à chaque réunion des États, des particularités très-piquantes, en raison
de leur périodicité. En effet, chaque fois, le roi demandait un don
gratuit très-élevé pour en avoir environ les deux tiers, et toujours les
États offraient environ moitié. L'extrait suivant d'une lettre écrite le
13 mai 1671, au marquis Phelipeaux de Châteauneuf, secrétaire d'État,
par le premier président Brulart, donne sur cette singulière manœuvre de
curieux renseignements.

     «Nos Estats commencèrent à délibérer sur l'affaire du Roy dès le
     lundi 11, et envoyèrent offrir dès le matin du même jour 700,000
     livres pour le don gratuit extraordinaire contre leur coutume de ne
     présenter d'abord qu'une somme de 3 ou 400,000 livres au plus.....
     Cette somme n'ayant pas esté reçue par M. le duc, ils
     l'augmentèrent l'après-disnée. Mais leur ayant fait entendre
     qu'elle n'approchoit pas encore de ce qui estoit porté par
     l'instruction du Roy, ils offrirent mercredy 900,000 livres. Alors
     M. le duc leur respondit qu'ils avoient encore quelques pas à faire
     avant que de pouvoir leur dire la somme dont Sa Majesté pourroit
     estre satisfaite[495].»

Quelquefois pourtant certaines provinces étaient moins faciles à se
plier aux exigences du roi. C'est ce qui eut lieu aux États de Provence
de 1671. Le roi avait décidé que le don gratuit de la Provence pour 1672
serait de 500,000 livres, mais rien de moins. Cette somme ayant paru
exorbitante, vu la détresse du pays, les députés des États résistèrent
aux prétentions de la cour, et l'assemblée traîna en longueur.
Impatienté de ces retards, Colbert écrivit le 11 décembre à M. de
Grignan, alors gouverneur de Provence, une lettre pleine de colère dans
laquelle il lui annonça que le roi était très-courroucé contre
l'_assemblée des députés_ à cause des retards qu'elle mettait à lui
accorder les 500,000 livres de don gratuit; qu'il était décidé à ne rien
rabattre de cette somme, vu les grandes dépenses de l'État et le montant
des dons accordés depuis longtemps par les autres provinces; qu'il était
las d'une aussi mauvaise conduite, et que, si les députés se montraient
assez _malintentionnés_ pour persister dans leur opposition, il saurait
bien prendre d'autres moyens pour tirer de la Provence une contribution
raisonnable. Colbert ajoutait que, suivant la réponse à sa lettre, le
roi donnerait des ordres pour licencier l'assemblée, et que de longtemps
elle ne serait réunie; en attendant, il priait M. de Grignan de lui
envoyer les noms de tous les députés qui la composaient. Mais ces
menaces mêmes ne produisirent pas leur effet ordinaire, tant la misère
de la Provence était grande! L'extrait suivant d'une lettre de M. de
Grignan à Colbert donnera une idée de cette misère et des embarras du
gouverneur[496].

           «Lambesc, 22 décembre 1671.

     «.....Je vous supplie, au cas que je découvre ceux qui soutiennent
     par des intérêts particuliers la cabale des opiniastres, de me
     donner l'authorité de les punir, car il y va de celle du Roy, et
     les menaces que je suis obligé de faire ne suffisent pas pour les
     ramener dans leur devoir sy elles ne sont suivies d'aucun effet. Je
     suis encore obligé de vous dire, Monsieur, par l'engagement que
     j'ay à ne vous rien déguiser, qu'il y a beaucoup de députés qui
     n'ont résisté d'abord que dans la seule veuë des misères de cette
     province; elles sont effectivement très-grandes, mais quand les
     affaires du Roy ne permettent pas d'y avoir égard, il est juste que
     Sa Majesté soit obéie....»

Le 25 décembre, Colbert écrivit de nouveau à M. de Grignan que, le roi
n'étant pas disposé à souffrir plus longtemps la mauvaise conduite de
l'assemblée _des communautés_, il fallait la licencier. En même temps,
le ministre expédia à M. de Grignan dix lettres de cachet, avec ordre de
la part du roi, d'envoyer autant de députés, _des plus malintentionnés_,
à Grandville, Cherbourg, Saint-Malo, Morlaix et Concarneau. Mais, dans
l'intervalle, l'assemblée avait proposé 450,000 livres, et l'on voit,
par une lettre de Colbert du 31 décembre, que le roi accepta cette
offre, en persistant néanmoins dans l'ordre qu'il avait donné «d'envoyer
en Normandie et en Bretagne les dix députés qui avaient témoigné le plus
de mauvaise volonté pour le bien de son service... Quant à réunir encore
cette assemblée, disait Colbert en terminant, il n'est pas probable que
le roy s'y décide de longtemps[497].»

Au surplus, de pareils tiraillements étaient inévitables, par suite de
l'incertitude laissée, lors de l'annexion des pays d'États à la
couronne, sur l'autorité réciproque des deux pouvoirs, et l'on
s'explique fort bien que, se retranchant derrière leur constitution, ces
pays eussent la prétention de discuter le chiffre du _don gratuit_
qu'ils devaient donner. D'un autre côté, le roi, seul juge compétent des
besoins généraux de l'État, pouvait-il laisser chaque province libre de
fixer à son gré la somme de ses contributions, lui reconnaître en
quelque sorte le droit d'empêcher une guerre nécessaire, de s'opposer à
une agression injuste? On comprend donc mieux encore les exigences du
pouvoir central; seulement, le gouvernement aurait dû se montrer moins
despotique envers des hommes consciencieux, mus, dans leur opposition,
par le spectacle de la profonde misère de leurs concitoyens, et qui
n'avaient, en réalité, d'autre tort que d'user, ou, si l'on veut,
d'abuser de leur droit.

En ce qui concernait le Parlement de Paris, sans parler de la fameuse
séance où Louis XIV était accouru de Vincennes, botté, éperonné, la
cravache à la main, pour lui intimer l'ordre d'enregistrer quelques
édits bursaux, les occasions n'avaient pas manqué de le rappeler à
l'obéissance passive à laquelle on voulait le réduire. Au mois de
février 1656, dit une correspondance contemporaine, le roi manda au
Louvre le premier président ainsi que les autres présidents à mortier,
et leur fit dire, en sa présence, qu'il n'entendait pas que les Chambres
se réunissent dorénavant pour aucune affaire d'État, ni de finance, «et
que, si elles le faisaient, il était résolu de leur marquer son
ressentiment plus qu'il n'avait jamais fait, et d'une manière que la
postérité aurait de la peine à le croire.» Puis, le roi lui-même ajouta:
«_Messieurs, on vous l'a dit; faites-en votre profit_[498].» On a déjà
vu comment s'y prit Fouquet, d'après le conseil du financier Gourville,
pour amortir l'opposition du Parlement, et l'on sait quelle intimidation
Louis XIV exerça sur la Chambre de justice dans le cours du procès fait
au surintendant. Mais ce qui paraît étrange, c'est que Colbert lui-même
jugea à propos de mettre en pratique le système de gratifications dont
son prédécesseur avait reconnu les heureux effets. La lettre suivante,
qu'il écrivit au roi le 5 mai 1672, est très-explicite à cet égard.

           Paris, 5 mai 1672.

     «Le Parlement registra vendredi les deux édits de l'aliénation des
     domaines pour 400,000 livres de rentes. Cela s'est passé ainsi que
     Votre Majesté pouvoit le désirer. Le procureur général a servi à
     son ordinaire; le premier président et les autres présidents de
     même... Je ne sais si Votre Majesté estimeroit du bien de son
     service de donner quelques gratifications aux rapporteurs de ces
     édits et à quelques-uns des plus anciens conseillers, et à ceux qui
     ont le mieux servi. Peut-être 12 ou 15,000 livres distribuées ainsi
     feroient un bon effet pour les autres affaires qui se pourront
     faire à l'avenir.»

La réponse de Louis XIV à la proposition de Colbert est surtout curieuse
et mérite d'être rapportée.

     «Je suis très-aise que les édits soient vérifiés et que chacun ait
     fait son devoir. Vous en pouvez témoigner ma satisfaction à chacun
     en particulier, quand l'occasion s'en présentera. Je vous permets
     de faire ce que vous jugerez bon pour mon service, à l'égard des
     gratifications; prenez garde seulement que cela ne tire à
     conséquence pour les suites[499].»

Déjà Louis XIV avait décidé qu'on substituerait à la qualification
orgueilleuse de _Cours et Compagnies souveraines_ que prenaient les
Parlements le titre plus modeste de _Compagnies supérieures_[500]. Le
système des gratifications, auquel Colbert paraissait tout à fait
converti, pouvant en effet _tirer à conséquence_, en même temps qu'il
avait sans doute aux yeux du roi l'inconvénient très-grave de sembler
mettre en question son autorité souveraine, au mois de février 1673, il
fut ordonné aux Cours supérieures d'enregistrer les édits, déclarations
et lettres patentes concernant les affaires publiques de justice et de
finances, sauf à faire des remontrances, mais après avoir prouvé leur
soumission par l'enregistrement préalable. A cette occasion, le
Parlement de Paris essaya des remontrances qui furent regardées alors, a
dit d'Aguesseau, _comme le dernier cri de la liberté mourante_[501]...
Quels que fussent les torts des Parlements, leur étroit égoïsme et la
vénalité constatée de la plupart de leurs membres, l'édit de 1673, qui
les réduisait à n'être plus que des Cours de justice, fit un mal
irréparable à Louis XIV lui-même, dont l'omnipotence ne connut plus dès
lors ni bornes ni mesures, et qui, libre de toute entrave, s'engagea
dans cette série de fautes à la fin desquelles le Parlement cassa ses
dernières volontés et redevint en un jour plus influent, plus puissant
que jamais. Je n'ai pas parlé d'un président de Chambre du Parlement de
Toulouse qui fut exilé comme coupable d'avoir fait rendre un édit
contraire à la perception d'un droit récemment établi sur le contrôle
des exploits, tandis que le premier président de cette Cour reçut une
pension de 2,000 livres pour avoir forcé en quelque sorte les Chambres
assemblées à casser cet édit[502]. Enfin, quant à l'opposition du
Parlement de Bretagne, on verra un peu plus loin ce qui l'avait surtout
déterminée, et comment il en fut puni.

Il n'est donc pas surprenant que, les dispositions équivoques des
Parlements et des États généraux étant connues, des troubles graves
aient éclaté sur plusieurs points du royaume au sujet de la multitude de
ces malheureuses affaires extraordinaires auxquelles la guerre de 1672
donna lieu.

Les premiers eurent lieu à Bordeaux, au mois de mars 1675, à cause d'un
impôt véritablement odieux qu'on avait eu le fâcheux esprit de mettre
sur la vaisselle d'étain, c'est-à-dire sur la vaisselle du peuple, et
ils se renouvelèrent quelques mois après au sujet du papier timbré. Ce
dernier impôt n'était pas moins impopulaire; car l'obligation imposée
aux procureurs de ne mettre dans chaque page de papier timbré qu'un
nombre de lignes limité augmentait considérablement les frais de
procédure que Colbert avait semblé jusqu'alors avoir à cœur de réduire
le plus possible. Aussi les procureurs, qui éprouvaient le contre-coup
de cette augmentation, ayant réclamé de tous côtés, le droit avait été
porté sur la fabrication du papier et du parchemin timbré. «Mais, dit
Forbonnais, le coup porté à cette industrie fut si rude qu'en 1674 il
fallut modérer les droits et revenir au papier et au parchemin
timbrés[503].» La lettre suivante de Louis XIV à Colbert fait connaître
une partie des embarras que cette affaire suscita au gouvernement.

           «Au camp de Besançon, le 18 mai 1674.

     «J'ay lu avec application la lettre que vous m'avez escrite sur la
     marque du papier et sur les formules. Je trouve des inconvénients à
     quelque party qu'on puisse prendre; mais comme je me fie
     entièrement à vous, et que vous connoissez mieux que personne ce
     qui sera le plus à propos, je me remets à vous et je vous ordonne
     de faire ce que vous croies qui sera le plus avantageux.

     «Il me paroist qu'il est important de ne pas témoigner la moindre
     foiblesse, et que les changements dans un temps comme celuy-cy sont
     fascheux et qu'il faut prendre soing de les éviter. Si on pouvait
     prendre quelque tempérament, c'est-à-dire diminuer les deux tiers
     de l'imposition du papier, sous quelque prétexte qui seroit
     naturel, et restablir les formules en mettant un prix moindre qu'il
     n'a esté par le passé. Je vous dis ce que je pense et ce qui
     paroistroit le meilleur; mais, après tout, je finis comme j'ai
     commencé, en me remettant tout à fait à vous, estant asseuré que
     vous ferez ce qui sera le plus avantageux pour mon service.... Il
     ne me reste qu'à vous assurer que je suis très-satisfait de vous et
     de la manière dont votre fils se conduit.

           «LOUIS.

     «A M. Colbert, saicrétaire d'Estat[504].»

Quoi qu'il en soit, les droits sur le papier timbré furent rétablis; en
même temps, on promulgua les édits portant création de plusieurs
nouveaux droits, entre autres celui qui soumettait la vaisselle d'étain
à un poinçonnage, comme cela se pratiquait pour les matières d'or et
d'argent. Seulement, la mise à exécution de ce dernier édit semble avoir
été retardée, au moins dans la province de Guyenne, jusqu'au mois de
mars 1675. J'ai dit qu'il y avait causé des troubles considérables. La
lettre suivante, écrite au receveur général de Bordeaux, qui était à
Paris quand les désordres éclatèrent, par un de ses commis, sous
l'impression même des événements qu'il raconte, en fait connaître toute
la portée, et révèle en outre de curieux détails d'histoire locale. Il
n'est pas jusqu'au ton qui y règne, et au singulier abus du mot
_canaille_ appliqué aux rebelles de Bordeaux, qui ne soient aussi des
révélations, car ils indiquent quels étaient les sentiments des
financiers et receveurs du temps à l'égard du peuple. Déjà, en 1548,
celui de Bordeaux s'était révolté au sujet d'une augmentation sur le
sel, et après une victoire facile, souillée par quelques meurtres, il
avait été réduit à la raison par le connétable de Montmorency, qui
marcha sur la ville à la tête de dix mille hommes, y entra par une
brèche faite à ses remparts, et fit exécuter plus de cent personnes, au
nombre desquelles figuraient les principaux magistrats et bourgeois de
la cité[505]. Ce souvenir n'arrêta pas les Bordelais. Le 28 mars 1675, à
l'occasion de la marque de l'étain, ils se soulevèrent de nouveau,
trouvèrent l'autorité désarmée, et pendant quelques mois firent la loi à
Colbert. Mais laissons parler le commis du receveur général de Bordeaux.
Quelle que soit l'étendue de sa lettre, on la lira, je crois, avec
intérêt, non-seulement à cause des faits curieux qu'elle renferme, mais
aussi pour la manière tout à la fois naturelle et dramatique dont ils y
sont exposés[506].

           «Bourdeaux, 30 mars 1675, au chasteau Trompette.

     «Je vous escris celle-cy de ce lieu où j'ay esté obligé de me
     reffugier avec ma femme, pour me sauver des menaces et de la furie
     de la populace la plus enragée qu'il y eust jamais, dans la plus
     grande sédition qui soit arrivée dans Bourdeaux depuis celle de M.
     le connestable de Montmorency. Les avis en ont déjà esté donnés à
     la cour par M. le mareschal qui a fait partir des
     extraordinaires[507]. Mais il n'a pu donner avis que des
     préliminaires de cette action, qui, dans son commencement, a esté
     aussi furieuse que peu préveue, et dont les suites tragiques et
     sanglantes font preuve de la plus grande insolence dont un peuple
     soit capable; et quoy que cette action n'ayt pour personnages que
     des gens de néant, des femmes et des enfants, leur conduite et
     leurs discours fera juger à la cour si cette action peut venir
     seulement de l'esprit d'une populace mutinée, sans le secours de
     quelque conseil plus entendu.

     «Pour entrer dans le récit fidèle de ce qui s'est passé, je vous
     dois dire que Bourdeaux sembloit estre aussy calme qu'il ait jamais
     esté jusques à mercredy dernier, 28e de ce mois, que le traitant
     de la marque de l'estain et du tabac, s'estant mis en devoir de
     voulloir faire marquer la vaisselle chez les potiers d'estain, ceux
     qu'il avoit préposez pour faire cette marque, sur quelques petites
     difficultez qu'ils avoient déja trouvées et qui néanmoins
     paroissoient accomodées, demandèrent la présence d'un jurat et
     l'escorte de quelques archers de ville pour exécuter leur
     commission[508]. Ils avoient marqué dans la boutique d'un pintier
     nommé Taudin, qui demeure dans la rue Neuve, qui souffrit la
     marque.

     De là ils furent dans une autre boutique qui est dans la rue du
     Loup, où commença le bruit. Cette rue est, comme vous savez,
     remplie d'artisans; les hommes qui virent entrer les marqueurs et
     le jurat dans cette boutique, où l'on avoit déjà refusé la marque,
     commencèrent à crier que c'estoit une gabelle, et tout d'un coup le
     jurat et les marqueurs se virent environnez d'une infinité de
     canailles qui accoururent au bruit, du marché assez voisin de cette
     rue; le jurat et les marqueurs se virent chargez de coups de
     pierre; le jurat fit ce qu'il put par discours et par exhortations,
     quand il se vit attaqué de cette sorte, pour apaiser le désordre,
     et empescha qu'on ne luy arrachast des mains les deux marqueurs que
     le peuple vouloit assommer. Mais voyant qu'il n'en pouvoit venir à
     bout, il fut contraint de changer de style et obligé de dire à ce
     peuple qu'il alloit mettre les marqueurs dans la maison de ville;
     et de fait, luy estant venu quelques archers de renfort avec le
     capitaine Calle, le jurat se mit en chemin de l'Hostel-de-Ville.
     Mais ce ne fut pas sans bien de la peine, et, dans cette action, le
     capitaine Calle, qui soutenoit contre cette populace, fut obligé de
     tuer un charpentier de barriques qui vouloit, à ce qu'il prétend,
     le charger, et de faire tirer quelques coups qui donnèrent le temps
     au jurat et aux marqueurs de gagner l'Hostel-de-Ville. Le
     charpentier, blessé d'un coup d'espée au travers du corps, s'en fut
     expirer dans la rue d'Arnaud-Miqueau. Cette mort et ces coups tirez
     ne firent autre effet que d'aigrir davantage cette canaille, qui
     commença à se deschaisner dans toutes les rues et à crier qu'il
     falloit assommer les gabelleurs: _Vive le roy sans gabelle!_ Cela
     arriva mercredy, sur les trois à quatre heures après midy. Dans un
     moment le bruit de cette sédition fut porté au quartier
     Saint-Michel, et d'abord l'on ferma les boutiques, et toute cette
     canaille se mit en troupes armées de bastons, d'espées, de
     cousteaux et de fusils, courant les rues; et estant près la porte
     de Grave, ils rencontrèrent un pauvre malheureux bourgeois qu'ils
     soubçonnèrent d'estre un gabelleur, et, sans autre enqueste, ils le
     massacrèrent sur-le-champ, attachèrent son corps par les pieds et
     le promenèrent tambour battant dans toute la ville[509]. De la
     porte de la Grave ils enfilèrent la grande rue du Fossé des
     Tanneurs, posèrent le cadavre devant la maison et sous les
     fenestres de M. le premier président d'Aulède, vinrent repasser par
     le Poisson-Salé et enfillèrent la rue Sainte-Catherine jusques à
     Saint-Maixent, et de là ils enfillèrent la rue Margaux. Cela se fit
     quasy en moins de rien; j'estois dans ma maison, où, tout ce que je
     pus faire, ce fut, comme tous les autres du quartier, de fermer ma
     porte. Je ne vous diray point qu'en passant cette canaille marqua
     ma porte et y heurta; mais, grâces à Dieu, ils ne s'y arrestèrent
     point et ils passèrent dans la rue Castillon; de là ils furent à
     la place de Puy-Paulin, et, devant la porte de M. l'intendant, ils
     donnèrent encore cent coups à ce pauvre cadavre. De la place
     Puy-Paulin ils s'en furent droit à la maison de M. Viney, où là ils
     l'attachèrent. Le pauvre M. Viney n'eut que le temps de se mettre
     dans le carosse de M. le comte de Montaigu, qui passa heureusement
     devant sa porte un moment devant que cette canaille y fust arrivée
     et le mena au chasteau. Sa femme n'eut pas le temps de faire la
     mesme chose, mais elle se sauva d'un autre costé. Pour moy je crus,
     lorsque cette canaille eut une fois passé ma porte, que ce n'étoit
     qu'un feu de paille. Cependant un moment après je fus averty qu'ils
     pilloient la maison de M. Viney et celle du bureau du domaine qui
     estoit vis-à-vis; et de fait ils ont non-seulement pillé et saccagé
     tout ce qui estoit dans sa maison et celle du domaine, où logeoit
     le secrétaire de M. l'intendant, ce qui fut fait en moins de deux
     heures, avec des cris et des hurlements, et avec une rage qui ne se
     peut exprimer. Dans le même temps la mesme canaille avoit détaché
     une partie de sa troupe, qui fut dans la rue Neuve chez le nommé
     Taudin, pintier, où l'on pilla toute sa vaisselle et généralement
     tous ses meubles parce qu'il avoit souffert la marque[510]. Mais
     ces pillages se sont faits d'une manière tout extraordinaire, car
     le peuple l'a fait avec une telle rage qu'ils n'ont voulu proffiter
     de rien. Deux magasins de vaisselle furent chargés en des charettes
     par cette canaille et jetés dans la rivière sans vouloir en
     proffiter, et chez M. Viney il se fit un grand feu dans la basse
     cour, où toute la nuit cette canaille acharnée s'occupa à brusler
     tout et à démolir la maison.

     «M. le maréchal, qui estoit chez madame la première présidente
     lorsque cette canaille y passa, et qui estoit malade, se retira
     chez lui pour voir ce qu'il y auroit à faire; mais s'estant trouvé
     fort incommodé et la nuit estant survenue, tous les officiers de la
     ville bien embarrassez dans un si grand désordre, les bons
     bourgeois tous estonnez, chacun se deffiant de son voisin, n'osant
     parler, chacun se renfermoit chez soi et la canaille estoit en
     liberté de piller et saccager tout, sans que personne se présentast
     pour l'empescher de la part de la ville, ni qu'on fust en estat de
     le faire.

     «M. le comte de Montaigu qui avoit esté informé du désordre,
     s'estant retiré dans le chasteau, fit mettre toute la garnison sous
     les armes; mais, comme elle est extrêmement foible, il eut quelque
     peine à en faire sortir un party pour tascher d'empescher ce
     désordre. Néantmoins il en prit la résolution. Il commanda donc
     deux compagnies qui sortirent sur les huit heures du soir et se
     présentèrent en bataille tout le long de la rue du Chapeau-Rouge.
     Cette canaille, qui estoit acharnée à ce pillage, les attendit
     insolemment sans s'esmouvoir et tout de mesme que si ces deux
     compagnies eussent marché à eux pour les soutenir. Et quoy qu'ils
     fussent en confusion et sans ordre, mal armez, un d'entre eux eut
     l'effronterie de tirer un coup de fusil ou de mousquet sur celuy
     qui estoit à la teste de ces deux compagnies, dont il fut blessé de
     deux balles au-dessous de son hausse-col et fort dangereusement.
     Les deux compagnies s'approchèrent nonobstant jusqu'à la maison de
     M. Viney et celle du domaine, firent leur décharge sur cette
     canaille et furent à eux l'espée à la main. De cette descharge et
     des coups d'espée et de hallebarde qui furent donnez dans ce choq
     ou dans ces deux maisons, il fut tué sept à huit de ces coquins,
     plusieurs blessés qui se mirent à fuir, et environ sept à huit qui
     furent pris dans le pillage et menez prisonniers dans le chasteau.
     Et pendant que tout cecy s'exécutoit il pleuvoit si fort que ces
     deux compagnies, croyant avoir tout dissipé cette canaille, se
     retirèrent dans le chasteau avec les prisonniers. Mais tout avoit
     esté pillé et bruslé, ou il ne restoit que les quatre murailles
     dans la maison dudit sieur Viney et celle du domaine. Je dois vous
     dire en cet endroit que je dois premièrement au bon Dieu le salut
     de ma personne, celuy de ma femme et de mes enfants, dans cette
     occasion, car je suis certain que cette canaille n'estoit entrée
     dans la rue Margaux que dans la pensée d'y piller mon bureau,
     croyant y trouver de l'argent, et je ne sçais pas ce qu'ils
     auroient fait de ma personne s'ils avoient pu m'attraper. Dieu
     mercy, je suis hors de leurs mains; mais devant que pouvoir me
     rendre en ce lieu de reffuge, j'ay bien passé de meschants quarts
     d'heure. Toute la nuit du mercredy l'on n'entendoit autre chose par
     les rues que les cris de cette canaille qui crioit incessamment:
     _Vive le roy sans gabelle!_ et tous les petits enfants ne
     chantoient autre chose; mais revenons à notre relation.

     «Les compagnies rentrèrent dans le chasteau le mercredy au soir. Le
     jeudy matin, M. le mareschal s'estant trouvé plus incommodé que le
     jour précédent, il fut obligé de demeurer au lit; mais M. le comte
     de Montaigu sortit et se rendit au palais, où le Parlement s'estoit
     assemblé; il y fut conduit par la compagnie des gardes de M. le
     maréchal, par ce qu'il y avoit de gentilhommes dans la ville et par
     deux compagnies de la garnison. Mais vous allez apprendre une
     insolence extrême. Comme il marchoit avec toute cette escorte, il
     voulut passer devant la maison du sieur Viney, où cette canaille
     estoit toujours attachée et sans s'émouvoir. Il vit que devant luy
     et devant cette escorte cette canaille démolissoit cette maison. Il
     y envoya des mousquetaires pour les chasser; quand ils sortoient
     par une porte ils rentroient par l'autre. Enfin, Monsieur, il fut
     contraint de les laisser faire et a continué son chemin au palais.
     Il n'y fut pas rentré que le palais fut aussitost remply de cette
     canaille criant: _Vive le roy sans gabelle!_ et demandant
     insolemment leurs prisonniers, menaçant le Parlement que, s'il ne
     les rendoit pas, et si l'on n'abolissoit pas la marque de l'estain,
     le droit de tabac, les 5 sols par boisseau sur le bled, le
     contrôle des exploits et le papier timbré, mesme les 5 sols sur
     chaque agneau que l'on tue aux boucheries, qui sont des droits
     establis depuis trois ou quatre ans pour le paiement des debtes de
     la ville, ils alloient saccager tout, et qu'enfin ils vouloient
     qu'on commençast par leur rendre leurs prisonniers. Le Parlement,
     qui s'estoit assemblé pour faire quelque exemple sur cette canaille
     emprisonnée, jugea, après avoir sérieusement réfléchi sur l'estat
     de toutes choses et pris l'avis de M. le comte de Montaigu, qu'il
     n'estoit pas à propos de rien entreprendre que cette canaille ne
     fust entièrement désarmée, et l'on résolut seulement un arrest
     portant deffense à toutes personnes de s'attrouper; que cependant
     des commissaires du Parlement qui furent nommez se transporteroient
     en tous les quartiers de la ville pour tascher de restablir la
     tranquillité dans les esprits mutinez, et après cette résolution
     prise, l'assemblée s'estant séparée, plusieurs de Messieurs du
     Parlement furent conduits dans leurs maisons par cette canaille,
     les menaçant que, si leurs prisonniers n'estoient rendus, ils
     feroient main-basse sur tout le monde. L'après-disnée ils
     rencontrèrent le pauvre M. Tarneau, conseiller au Parlement, dans
     la rue, qui se retiroit chez luy, auquel ils demandèrent leurs
     prisonniers, et sur ce qu'il ne leur répondit pas à leur fantaisie
     et qu'il se mit en devoir d'entrer chez luy, estant proche de sa
     maison, ils lui tirèrent un coup de fusil dont il tomba. Sa femme,
     qui vit l'action, courut au devant de luy, et, comme elle le releva
     de terre, ils le massacrèrent entre ses bras de plusieurs coups de
     poignard et d'espée, et luy donnèrent mille coups après sa mort.
     Cette pauvre femme reçut aussy divers coups, mais ils se
     contentèrent de la frapper sans la tuer. De là ils prirent
     prisonniers MM. le président de Lalanne, Marboutin et Dandrault,
     conseillers au Parlement en ostage, et mandèrent fort bien à M. le
     mareschal et à M. de Montaigu, par un jurat qu'ils prirent aussy et
     qu'ils envoyèrent avec deux ou trois cents de ces mutinez, que si
     on ne leur rendoit pas leurs prisonniers, la vie de ces messieurs
     en répondrait et qu'ils ne donnoient de temps pour deslibérer à
     cela que celuy du retour du jurat: de sorte qu'il fut jugé à propos
     de rendre les prisonniers, ce qui fut exécuté sur-le-champ; mesme
     ils demandoient qu'on leur deslivrast Calle, capitaine du guet, que
     l'on dit avoir tué le charpentier, mais cet article leur fut dénié,
     et néantmoins ils remirent ces messieurs en liberté. Voilà ce qui
     se passa le jeudy.

     «Le vendredy, M. le mareschal se trouva un peu mieux; il voulut
     sortir et parler à cette canaille, et, comme il fut adverty d'une
     grande consternation dans l'esprit de tous ceux que l'on peut
     trouver estre bons bourgeois, sur l'avis qui luy fut donné que ces
     mutins s'estoient armez et retranchez dans le quartier
     Saint-Michel, il prit résolution d'y aller vendredy matin en
     personne, assisté de toute la noblesse, qui est icy au nombre de
     cent ou cent vingt personnes au plus, d'un détachement d'environ
     cent hommes de cette garnison, pour parler à cette canaille et voir
     ce qu'elle demandoit pour se désarmer; enfin, il fut en cet
     équipage, et quand il y arriva, il les trouva en très-bon ordre en
     bataille dans le cimetière de Sainte-Croix et sur le boulevard, au
     nombre de plus de huit cents hommes. Comme il fut à vingt pas
     d'eux, un _pelloustre_[511] d'entre eux tout vestu de guenilles,
     qui estoit à leur teste, se détacha et s'en vint le sabre haut, à
     trois pas de la teste du cheval de M. le mareschal, et là, M. le
     mareschal, qui le vit venir, luy demanda: «Eh bien, mon ami, à qui
     en veux-tu? As-tu dessein de me parler?» Ce misérable sans
     s'estonner luy respondit: «Ouy, dit-il, je suis député des gens de
     Saint-Miquau[512] pour bous dire qu'ils sont bons serbitours d'au
     Rey, mais qu'ils ne bollent point de gabelles, ny de marque
     d'estain, ny de tabac, ny de papier timbré, ni de controlle
     d'exploits, ny de cinq sols sur boisseau de bled, ni de greffes
     d'arbitrage.» A cela, M. le mareschal luy respondit fort doucement:
     «Eh bien, mon amy, puisque tu m'assures que les gens de
     Saint-Michel sont bons serviteurs du roy, je suis ici pour les
     assurer que je les viens prendre sous ma protection, pourvu qu'ils
     se désarment et qu'ils se remettent dans leur devoir, et leur
     promets que je me rendray leur intercesseur auprès du roy.--Eh
     bien, reprit le pelloustre, si cella est, donnez-nous un arrest du
     Parlement pour cella, et nous seront contents; à la charge aussy
     que vous nous obtiendrez une amnistie pour tout ce que nous venons
     de faire; sans quoy nous vous déclarons que nous allons faire
     main-basse sur tout et que nous sommes résolus de périr plustôt que
     de souffrir davantage.» M. le mareschal leur respondit, ne voyant
     pas pouvoir mieux faire, qu'il s'en alloit de ce pas au Parlement
     pour leur faire donner la satisfaction qu'ils demandoient; et de
     fait l'on fut au Parlement, où tout le peuple armé suivit, et là
     l'on donna l'arrest dont vous trouverez copie cy-joint.

     «Depuis cet arrest et en attendant l'amnistie que M. le mareschal
     leur a promise, ils se sont séparez, mais il est très-seur que, si
     le courrier qui l'est allé demander ne la rapporte pas, ils se
     remettront sous les armes et feront pis que jamais. Voilà,
     Monsieur, la vérité de tout ce qui s'est passé, suivant que je l'ai
     pu recueillir jusqu'à ce jourd'huy, 30 mars, à trois heures après
     midy.

     «Je ne puis oublier de vous dire que j'ay une très-grande
     obligation à M. le comte de Montaigu, qui m'a reçeu dans le
     chasteau très-honnestement, et que vous luy en devez un
     remerciment; et demandez pour moy et pour tous les vostres la
     continuation de sa protection, car j'ay bien peur que cette
     retraite nous soit nécessaire encore pour quelques jours, et que,
     jusques à l'arrivée du courrier de M. le mareschal, party dès ce
     matin, il n'y a aucune seureté dans Bourdeaux pour tous ceux qui
     font les affaires du roy. Je n'ay ny vie ny biens que je ne
     voulusse tres-volontiers sacrifier pour son service, mais je crois
     que l'estat des choses vous fera approuver la précaution que j'ay
     prise de me mettre en seureté, puisque personne ne croyoit y estre
     dans Bourdeaux, et que Mme la mareschale et Mme l'intendante
     ont creu n'en pouvoir trouver que dans ce lieu; or vous pouvez
     croire qu'il y en avoit beaucoup moins pour moy que pour elles. Je
     crois assurément qu'il est de polit que d'approuver ce qui a esté
     fait, mais j'ay bien peur qu'à la cour on ne soit pas de ce
     sentiment et que l'exemple de Bourdeaux attire après soy du
     désordre dans tout le reste de la province.»

Ce ne fut là, il est vrai, que le premier acte de cette émeute, une des
plus fâcheuses pour le pouvoir central dont l'histoire ait conservé le
souvenir. Malgré les craintes exprimées à la fin de sa lettre par le
commis du receveur général, la cour accorda l'amnistie qui lui avait été
demandée, et approuva également les exemptions d'impôts auxquelles le
Parlement avait consenti. On peut se figurer combien cet acquiescement à
des conditions imposées par la révolte, dut coûter à Louis XIV et à
Colbert. Sans doute ils savaient bien tous les deux que cette faiblesse,
commandée par les circonstances, serait essentiellement temporaire, et
que l'occasion se présenterait bientôt de reprendre avec usure, à l'aide
de la force et de l'autorité combinées, les droits que la force seule
avait usurpés. Ils cédèrent donc, mais de mauvaise grâce et avec une
apparence de contrainte assez marquée pour que les révoltés n'en
augurassent rien de bon. C'est ce que la lettre suivante, adressée à
Colbert par M. de Sève, intendant de Guyenne, le 24 avril 1675, fait
comprendre à merveille. Cette lettre, de laquelle il résulte que les
procureurs, les négociants, la classe moyenne, les étrangers et les
religionnaires faisaient cause commune avec les artisans et le peuple de
Bordeaux, prouve à quel point l'irritation avait été portée par les
nouveaux édits, et les assertions qu'elle contient tirent surtout une
grande autorité de la qualité même du fonctionnaire qui les a formulées.
Il faut en effet que la position fût bien alarmante pour que l'intendant
de Guyenne osât écrire à Colbert, auteur principal et ministre
responsable des nouveaux édits, _que, si le roy d'Angleterre voulloit
profiter des dispositions de la province, il donnerait dans la
conjoncture beaucoup de peine_. Voici donc cette lettre
très-caractéristique, et que je reproduis sans en supprimer un seul mot,
quoi qu'il en puisse coûter à l'amour-propre national.

        «Monsieur,

     «Les esprits des artisans de Bordeaux paroissoient la semaine
     passée dans un assez grand calme; j'y vois présentement, un peu
     plus d'agitation; après en avoir cherché la cause avec soin et
     entretenu en particulier quelques-uns des chefs de party je ne
     doute plus que les procureurs, les huissiers et les notaires ne
     travaillent tous les jours à entretenir le feu. Nous avions
     doucement fait confirmer au peuple que, pour s'assurer l'exemption
     des droits qui se levoient sur le bled, sur le lard et sur les
     agneaux, et la suppression de ceux du tabac et de l'estain, il
     devoit de luy-mesme demander le restablissement du papier timbré,
     du controlle et des greffes des arbitrages, qui ne regardent en
     aucune façon la populace; les bayles et sindics des mestiers, et
     ceux des artisans qui avoient paru les plus échauffez dans les
     derniers désordres, y estoient disposez, et presque tout le peuple
     estoit dans les mesmes sentiments, c'eust esté un grand coup pour
     empescher le reste de la province de demander la suppression des
     mesmes édicts; mais en une nuit ces bonnes dispositions ont changé,
     et les notaires, procureurs et huissiers ont tant fait par
     l'intrigue de leurs émissaires et par eux-mesmes que la populace
     est résolue à ne souffrir aucun changement à l'arrest que le
     Parlement lui accorda pour appaiser la sédition. Ce que je trouve,
     Monsieur, de plus fascheux est que la bourgeoisie n'est guère mieux
     intentionnée que le peuple; les marchands qui trafiquent en tabac,
     et qui en outre de la cessation de leur commerce se voyoient
     chargés de beaucoup de marchandises de cette nature que les
     fermiers refusoient d'achepter, et qu'il ne leur estoit pas permis
     de vendre aux particuliers, sont bien aises que le bruit continue
     pour continuer avec liberté le débit de leur tabac; les autres
     négociants s'estoient laissé persuader ou du moins avoient feint de
     l'estre que, du tabac, on vouloit passer aux autres marchandises;
     les estrangers habitués icy fomentent de leur costé le désordre, et
     je ne croy pas, Monsieur, vous devoir taire qu'il s'est tenu des
     discours très-insolents sur l'ancienne domination des Anglois, et
     si le roy d'Angleterre voulloit profiter de ces dispositions et
     faire une descente en Guyenne, où le party des religionnaires est
     très-fort, il donneroit dans la conjoncture présente beaucoup de
     peine. Jusqu'icy, Monsieur, le Parlement de Bordeaux a fait en
     corps, et chaque officier en particulier, tout ce qu'on pouvoit
     souhaiter du zèle de cette Compagnie, mais vous cognoissez
     l'inconstance des Bordelois, et d'ailleurs ils témoignent
     publiquement la douleur qu'ils ont que le roy ne leur ayt pas
     voulu marquer par une lettre la satisfaction que Sa Majesté a de
     leur conduite.

     «Après vous avoir rendu compte de l'estat de la ville de Bordeaux,
     je suis obligé, Monsieur, de vous dire qu'à Périgueux le peuple
     commence à menacer ceux qui sont employés aux affaires du roy, et
     le commis à la recette des tailles n'est pas exempt de la peur. En
     plusieurs lieux du Périgord ceux qui s'estoient chargés du
     controlle des exploits ont renoncé à ces fonctions pour ne pas
     s'exposer à la haine du peuple, et l'on aura peine à trouver des
     gens qui veulent prendre leurs places. On me mande en mesme temps
     de Bergerac que les habitants demandent hautement de jouir des
     mesmes exemptions qu'on a accordées à ceux de Bordeaux après la
     première sédition. Cependant, Monsieur, jusqu'icy il n'y a que du
     mouvement, mais il peut arriver du désordre, et je crains que
     l'exemple de Bordeaux ne soit suivi dans quelqu'une des villes de
     la province.

     «La nouvelle de celuy de Rennes, qui se respandit hier dans
     Bordeaux, y fait un très-méchant effet. Je vous informeray
     soigneusement de tout ce qui se passera et ne quitteray point cette
     ville à moins que le service du roy ne m'oblige absolument d'aller
     d'un autre costé.

           «DE SÈVE[513].»

Ainsi l'agitation gagnait chaque jour du terrain et se répandait de
Bordeaux sur les différents points de la province, d'où elle passait, de
proche en proche, aux provinces limitrophes. Le 27 avril, M. de Sève
écrivait à Colbert: «A Pau, on tire des coups de fusil aux environs de
la maison où le bureau de papier timbré est établi.» Quelque temps
après, le 10 du mois de juin, le bureau du papier timbré de Monségur fut
brûlé par le peuple, et une insurrection éclata pour le même sujet à La
Réole. Mais déjà l'autorité, revenue de sa première frayeur, s'était en
quelque sorte reconstituée, et les révoltés n'avaient plus le champ
libre comme à Bordeaux, dans les trois dernières journées du mois de
mars. A La Réole, on fit onze prisonniers, parmi lesquels se trouvaient
quatre femmes, et cette fois on les garda. Le temps des représailles
était venu. Un peu avant, on avait saisi dans les rues de Bordeaux un
crocheteur et un porteur de chaises qui faisaient quelque bruit. On les
jugea, et, au grand étonnement de la population, qui n'avait pas paru
prendre cette affaire au sérieux, tant l'accusation était hasardée, ils
furent condamnés aux galères comme séditieux. A ce sujet, le premier
président du Parlement de Bordeaux, M. d'Aulède, écrivit à Colbert, le
15 mai 1675, une étrange lettre où on lit ce qui suit: _Il y avoit bien
de quoi faire moins, mais non de quoi faire plus... Je vous dis cecy,
Monsieur, affin de vous faire, s'il vous plaist, connoistre que je n'y
ai rien négligé_.» Pendant que le procès des onze prisonniers de La
Réole s'instruisait, M. de Sève reçut une lettre anonyme assez curieuse
dont il envoya une copie à Colbert. Dans cette lettre, le _quartier
Saint-Michel_ lui donnait avis de ne point fâcher le pauvre peuple de La
Réole, et de ne point faire comme aux misérables catholiques de
Bergerac, «pour de l'argent et pour favoriser les huguenots.»

     «Si en cecy vous donnez quelque chose à nostre désir, ajoutait le
     quartier Saint-Michel, la reconnoissance vous en sera asseurée aux
     applaudissements de nostre part, et si, au contraire, vous méprisez
     nostre souhait, tenez-vous pour asseuré qu'il vous en sentira
     malgré avant peu de temps.... Si vous estes sage, mesnagez bien les
     intérêts du roy _par quelque autre voye plus honneste que celle des
     partisans_; et pour l'amour de Dieu, de vous et de nous, vivons et
     mourons en paix.

     «_Sancte Michel, ora pro nobis_, ce 17 juin et le reste de nos
     jours[514].»

En adressant cette lettre à Colbert, M. de Sève lui manda que l'amitié
de Messieurs de Saint-Michel ne le ferait pas manquer à son devoir, et
que leurs menaces n'auraient pas plus de pouvoir sur son esprit. Peu de
temps après, le peuple de Bordeaux sut à quoi s'en tenir sur les
dispositions de cet intendant. Malgré le désir de repos que semblait
indiquer la lettre anonyme du quartier Saint-Michel, le 17 août 1675, de
nouveaux troubles y éclatèrent au sujet du papier timbré, dont on
annonçait le rétablissement. Depuis les fâcheux désordres du mois de
mars, la cour n'attendait qu'une occasion favorable pour prendre sa
revanche. Cette fois, comme on le pense bien, le peuple eut le dessous;
on tira sur lui, et quelques hommes furent tués. C'était désormais au
quartier Saint-Michel à demander grâce, et c'est ce qu'il fit, le curé
en tête. On répondit à cette démarche par une quarantaine
d'arrestations. Quelques jours après, le 21 août, le maréchal d'Albret
mandait à Colbert: «Hier on commença d'en pendre deux dans la place
Saint-Michel, et aujourd'huy on continuera, ainsi que le reste de la
semaine, de donner au public tous ces exemples de sévérité.» Et
pourtant, le lendemain même, M. de Sève écrivait de son côté à Colbert:
«Le peuple est ici dans une grande consternation, mais la crainte de la
potence n'a pas déraciné de leur cœur l'esprit de révolte, et la plupart
des bourgeois ne sont guère mieux disposés.» En effet, neuf jours plus
tard, malgré tous ces exemples, un nouveau soulèvement éclatait à La
Bastide, où l'un des principaux agents de la sédition fut fait
prisonnier, condamné à être roué et exécuté. Cependant, malgré les
appréhensions de l'intendant, l'esprit de révolte se calma peu à peu. A
partir du mois de septembre 1675, la correspondance de Colbert ne fait
plus mention d'aucune révolte en Guyenne. Sans doute tous les droits
dont, au mois de mars précédent, le Parlement de Bordeaux avait accordé
l'exemption à cette ville, sur la demande des plénipotentiaires du
quartier Saint-Michel, ne tardèrent pas à être rétablis et furent dès
lors perçus sans opposition.

Pendant que cela se passait à Bordeaux et dans la province de Guyenne,
la ville de Rennes et la Bretagne entière s'étaient soulevées contre les
édits financiers dont la guerre avait fait une nécessité à Colbert,
notamment contre ceux concernant le papier timbré et le tabac. On a vu,
par la lettre de M. de Sève, le _méchant effet_ que la révolte de Rennes
avait produit à Bordeaux; celle de la Guyenne réagit à son tour sur les
populations de la Bretagne, et bientôt une grande partie de cette
province fut sous les armes. C'est à Rennes même, le 18 avril 1675, que
les désordres commencèrent par le pillage des bureaux où l'on vendait
le papier timbré et le tabac. Il faut convenir, au surplus, que le
mécontentement de la Bretagne était excusable. Au commencement de 1674,
on avait révoqué tous les édits qui _étranglaient_ la province, suivant
la piquante expression de Mme de Sévigné, et les États avaient dû
prouver la reconnaissance que leur inspirait un pareil bienfait par une
contribution volontaire de 2,600,000 livres, augmentée d'un _don
gratuit_ d'égale somme; en tout 5,200,000 livres. Or, un an après, les
mêmes édits furent rétablis. M. le duc de Chaulnes était alors
gouverneur et M. de Lavardin lieutenant général en Bretagne. Le premier
crut qu'il viendrait à bout de ce mouvement avec les forces dont il
disposait habituellement; mais il n'en fut rien, et le peuple le
repoussa chez lui à coups de pierres. Quelque temps après, «le 18
juillet à midi, dit une relation contemporaine, certains particuliers
inconnus entrèrent tumultuairement sous les voûtes du palais,
enfoncèrent les portes des bureaux du papier timbré, emportèrent tout ce
qu'il y avait de papiers, brisèrent les timbres. Les habitants ayant
pris les armes, et s'étant promptement transportés sur la place du
palais, firent une décharge sur les tumultueux, l'un desquels tomba sur
la place[515].» On vit alors que les ressources ordinaires ne
suffiraient pas, et on fit marcher cinq mille hommes sur la province.
C'était depuis quelque temps l'avis de M. de Lavardin qui écrivait à
Colbert dès le mois de juin, _sans autre date_:

     «Les troupes seroient plus nécessaires dans la Basse-Bretaigne
     qu'au Mans. C'est un pays rude et farouche qui produit des
     habitants qui lui ressemblent. _Ils entendent médiocrement le
     français et guère mieux la raison._ A l'esgard de ce pays-là, il
     est à souhaitter que l'autorité y soit soutenue par des forces
     convenables[516].»

Une autre lettre de M. de Lavardin, du 29 juin, portait «qu'il y avait
encore quelque tumulte dans la Basse-Bretagne, bien que les
attroupements eussent cessé en partie; que c'était un pays farouche, dur
et rude, où les rayons du soleil n'arrivaient que dans un grand
éloignement, et que cette extrémité du monde et du royaume avait besoin
de la _justice du prince_ si elle ne se rendait promptement digne de sa
bonté.» M. de Lavardin ajoutait que trois choses lui semblaient devoir
contribuer à l'affermissement de la tranquillité: le _changement du
Parlement_, dont un nouveau semestre allait entrer en service;
l'approche de la récolte des blés qui occuperait les paysans «en
éloignant ces rustres des autres pensées où l'oisiveté et l'ivrognerie
les jetoient;» enfin, la réunion des États, où l'on trouverait peut-être
quelques remèdes aux maux de la province, _dont la misère étoit plus
grande qu'on ne croyoit, le commerce n'allant point_.

De son côté, le duc de Chaulnes mandait à Colbert, le 12 juin 1675, que
le seul moyen de prévenir les soulèvements à Rennes était de ruiner
entièrement les faubourgs. «Il est un peu violent, mais c'est l'unique,»
disait le gouverneur. Dans la même lettre, il attribuait tout le mal aux
mauvaises dispositions du Parlement et proposait de le transférer à
Dinan. Trois jours après, en rendant compte à Colbert d'une nouvelle
émeute qui venait d'avoir lieu à Rennes, le duc de Chaulnes ajoutait
dans un post-scriptum en chiffres:

     «Ce qui est très-vray est que le Parlement conduit toute cette
     révolte; le calme est à l'extérieur estably, mais l'on conseille au
     peuple de ne pas quitter les armes tout à fait, qu'il faut qu'il
     vienne au Parlement pour demander la révocation des édits, et
     particulièrement du papier timbré, et depuis les procureurs jusques
     aux présidents à mortier, le plus grand nombre va à combattre
     l'autorité du roy; c'est la pure vérité, et il ne faut pas estre
     icy fort éclairé pour la connoistre[517].»

C'étaient, on le voit, les mêmes motifs de résistance, les mêmes mobiles
qu'à Bordeaux, avec cette différence qu'à Rennes le Parlement était
accusé de prendre ouvertement le parti des procureurs dont l'impôt du
papier timbré devait en effet amoindrir considérablement les bénéfices,
par suite de l'augmentation des frais de procédure. Le 26 janvier 1675,
M. de Chaulnes informa Colbert que l'agitation était grande dans
l'évêché de Cornouailles, même contre les curés, que les paysans
accusaient de trahison, et que, d'ailleurs, la misère était telle qu'on
devait tout craindre de leur rage et de leur brutalité. Une lettre du 30
juin portait que dans l'évêché de Quimper les paysans s'attroupaient
tous les jours, et que leur rage s'était maintenant tournée contre les
gentilshommes dont ils avaient reçu de mauvais traitements, «les ayant
blessés, pillé leurs maisons et même brûlé quelques-unes.» Enfin, une
lettre de M. de Chaulnes, du 13 juillet 1675, faisait connaître à
Colbert qu'un Père Jésuite qu'il avait envoyé vers les paysans de
l'évêché de Quimper venait de lui rapporter que de leur propre aveu,
«beaucoup d'entre eux croyaient estre ensorcelés et transportés d'une
fureur diabolique, qu'ils connaissaient bien leur faute, mais que la
misère les avait provoqués à s'armer, et que les exactions et mauvais
traitements de leurs seigneurs, qui les faisaient travailler
continuellement à leurs terres, n'ayant pour eux non plus de
considération que pour des chevaux, tout cela joint à l'establissement
de la gabelle et à la publication de l'édit sur le tabac dont il leur
était impossible de se passer, avait fait qu'ils n'avaient pu s'empêcher
de secouer le joug.»

Les dispositions de la province étaient, comme on voit, très-peu
rassurantes. Depuis le commencement des troubles, le duc de Chaulnes
demandait des renforts de troupe. L'émeute qui eut lieu à Rennes, le 18
juillet, leva tous les obstacles, et il parut sans doute au gouvernement
que le moment d'agir avec vigueur et sans miséricorde était arrivé, à
moins de s'exposer, par suite de cette impunité, à voir l'agitation
gagner tout le royaume. Ici les documents administratifs se taisent, et
peut-être n'ont-ils pas été classés à dessein parmi les dépêches
adressées à Colbert; mais les lettres de Mme de Sévigné contiennent
de nombreux et tristes détails sur les suites de cette campagne de M. de
Chaulnes contre «ces pauvres Bas-Bretons qui s'attroupaient quarante,
cinquante par les champs, et dès qu'ils voyaient des soldats, se
jetaient à genoux en disant _meaculpa_, le seul mot français qu'ils
savaient[518].» Le 27 octobre suivant, Mme de Sévigné écrivait
encore: «On a pris à l'aventure vingt-cinq ou trente bourgeois que l'on
va pendre.» Enfin, sa lettre du 30 octobre 1675 résume énergiquement les
scènes de désolation qui furent la terrible conséquence du pillage de
quelques bureaux de papier timbré.

     «Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes? Il y a présentement
     cinq mille hommes, car il en est encore venu de Nantes. On a fait
     une taxe de 100,000 écus sur les bourgeois, et, si on ne trouve pas
     cette somme dans vingt-quatre heures, elle sera doublée et exigible
     par les soldats. On a chassé et banni toute une grande rue et
     défendu de les recueillir sous peine de la vie; de sorte qu'on
     voyoit tous ces misérables, femmes accouchées, vieillards, enfants,
     errer et pleurer au sortir de cette ville, sans savoir où aller,
     sans avoir de nourriture ni de quoy se coucher. Avant hier on roua
     un violon qui avait commencé la danse et la pillerie du papier
     timbré; il a esté écartelé après sa mort et ses quartiers exposés
     aux quatre coins de la ville. _Il dit, en mourant, que c'étoient
     les fermiers du papier timbré qui luy avaient donné 25 écus pour
     commencer la sédition, et jamais on n'a pu en tirer autre chose._
     On a pris soixante bourgeois, on commence demain à pendre. Cette
     province est un bel exemple pour les autres, et surtout de
     respecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne point leur
     dire d'injures et de ne point jeter de pierres dans leur
     jardin[519].»

Puis enfin, le 3 novembre, Mme de Sévigné écrit: «Les rigueurs
s'adoucissent; _à force d'avoir pendu, on ne pendra plus_.»

Quant au Parlement de Bretagne, il fut transféré à Vannes pendant
quelque temps; double punition qui frappait à la fois les membres de
cette Compagnie et la ville de Rennes, «car, disait encore Mme de
Sévigné, Rennes sans Parlement ne vaut pas Vitré.»

On aura remarqué que ce malheureux violon qui fut roué à Rennes avoua
qu'il avait reçu 25 écus des fermiers du papier timbré pour _commencer
la sédition_. Ces fermiers avaient-ils fait une affaire onéreuse, et
désiraient-ils que leur bail fût résilié? Qui sait? Ce qui fut constaté,
c'est que beaucoup de receveurs, s'attendant à être pillés, déclaraient
des sommes plus fortes qu'ils n'avaient en réalité dans leurs caisses;
ce qui est certain encore, c'est qu'un receveur de Nantes ayant accusé
250,000 livres, et sa caisse ayant été mieux gardée qu'il ne l'espérait,
on n'y trouva, vérification faite, que 64,000 livres. Il est fâcheux que
M. de Lavardin, qui signala ce fait à Colbert dans sa lettre du _mois_
de juin 1675, n'ait pas fait connaître en même temps si cet honnête
receveur avait été roué ou pendu; et, en vérité, il faut convenir que
celui-là le méritait bien.

Telles furent ces terribles _penderies_ de Guyenne et de Bretagne. Il
est aisé de comprendre, d'après ce qui se passa dans ces deux provinces,
que l'exécution des édits sur le papier timbré, sur la vente du tabac,
sur la marque de l'étain, etc., dut rencontrer dans tout le royaume une
opposition sourde, mal comprimée, et d'autant plus excusable que le
défaut des débouchés des produits du sol, joint aux charges de la guerre
et à l'anéantissement du commerce qui en résultait, rendaient les
nouveaux impôts véritablement très-difficiles à acquitter.



CHAPITRE XIX.

     État déplorable de la marine française à la fin du seizième
     siècle--Elle est organisée par le cardinal de Richelieu.--Son
     dépérissement pendant la minorité de Louis XIV.--Situation dans
     laquelle la trouve Colbert.--Premier essai du régime des
     classes.--Recensement de la population maritime du royaume à
     diverses époques.--Matériel de la flotte en 1661, en 1678, en 1683,
     etc.--Prétentions de la France à l'égard des puissances maritimes
     d'un ordre inférieur.--Lettre de Colbert relative au caractère de
     Duquesne.--_La vieille et la nouvelle marine._--Lettre de Colbert
     sur un rapport de M. d'Estrades concernant la bataille navale de
     Solsbay en 1672.--Colbert félicite Duquesne d'un avantage signalé
     que celui-ci a remporté sur l'amiral hollandais Ruyter.--Ordonnance
     de la marine de 1681.--Luttre de Colbert constatant la part qu'il
     prit à cette ordonnance.--Principes de Colbert sur les principales
     questions de l'administration maritime.


Le premier essai d'organisation de la marine royale eut lieu, en France,
sous le ministère du cardinal de Richelieu. Auparavant, la Hollande,
l'Angleterre, l'Espagne, la Turquie, Gênes et Venise avaient une marine
puissante; malgré son admirable position, «_flanquée de deux mers quasi
tout de son long_,» écrivait en 1596 le cardinal d'Ossat au secrétaire
d'État Villeroy, la France seule comptait à peine quelques vaisseaux mal
équipés. Pourtant, à la même époque, d'après ce cardinal, les plus
petits princes d'Italie, «encores que la pluspart d'eux n'eussent qu'un
poulce de mer chacun, avaient néantmoins chacun des galères en son
arsenal naval.» Quatre ans après, le cardinal d'Ossat écrivait au même
ministre qu'il faudrait, «entre autres choses, soliciter et diligenter
la construction des galères dont on avoit parlé et escrit tant de fois,
lesquelles ne seroient jamais si tost faites comme la seureté,
commodité, authorité et réputation de la France le requéroient, à
fautes desquelles il en falloit mendier d'unes et d'autres, à l'occasion
du passage de la royne.» Enfin, le cardinal insistait de nouveau, en
1601, dans la prévision de la paix, sur la nécessité «d'employer à la
confection d'un bon nombre de galères, à Marseille et à Toulon, la somme
que le roy auroit dépendu en un, deux ou trois mois de guerre, ce qui
seroit une chose de grande seureté, commodité, ornement et réputation à
la couronne de France, _et mettrait fin à la honte que c'est un si grand
royaume flanqué de deux mers de n'avoir de quoy se deffendre par mer
contre les pirates et corsaires, tant s'en faut contre les
princes_[520].»

Voilà dans quel état de détresse se trouvait la marine française lorsque
le cardinal de Richelieu revint pour la seconde fois au pouvoir. Tandis
que la ville de La Rochelle, alors en pleine révolte, avait une flotte
de soixante-dix voiles, Louis XIII se trouvait réduit à emprunter à
l'Angleterre quelques bâtiments dont les équipages refusèrent de
combattre leurs coreligionnaires. Mais cet état de choses ne dura pas
longtemps, et bientôt après le roi comptait cinquante-six bâtiments en
mer. Quoique privée de marine, la France avait alors plusieurs amiraux,
investis chacun, d'une autorité très-étendue, source perpétuelle de
conflits. Richelieu fit supprimer la charge d'amiral, et fut nommé
grand-maître et surintendant général de la navigation et du commerce.
Deux ans après, en 1628, le code _Michaud_, qui renfermait cent
trente-deux articles relatifs à l'armée de terre, et trente et un à la
marine, fut publié. En même temps, Richelieu faisait inspecter le
littoral de l'Océan et de la Méditerranée, améliorait les anciens ports,
en créait de nouveaux, établissait un Conseil du commerce, favorisait la
navigation. Déjà, depuis longtemps, mieux éclairé sur le but de sa noble
mission, le clergé tendait à s'y livrer exclusivement; la dernière phase
de sa transformation s'accomplit vers le milieu du XVIIe siècle. Un
archevêque de Bordeaux, doué tout à la fois d'une grande bravoure et
d'une extrême modestie, Henri d'Escoubleau de Sourdis, fut cependant
enlevé par le premier ministre à son diocèse, nommé lieutenant général
de l'armée navale, et remporta sur les flottes de l'Espagne, toujours
supérieures en nombre, des avantages signalés. En 1640, quelques
démonstrations opportunes et des négociations habilement conduites par
de Sourdis assurèrent la prépondérance maritime de la France dans la
Méditerranée. Ainsi, grâce à la _main puissante_ de l'illustre ministre
dont Colbert ne parlait qu'avec respect, dans l'espace de dix-huit
années, le littoral du royaume s'était agrandi par l'incorporation du
Roussillon, les premiers règlements sur la marine avaient été
promulgués, les arsenaux approvisionnés, les colonies lointaines
fondées; enfin, le pavillon français pouvait se montrer sur toutes les
mers avec des forces suffisantes pour y être respecté[521].

Par malheur, les troubles de la Fronde ne permirent pas de maintenir la
marine sur le pied où le cardinal de Richelieu l'avait laissée. Fouquet
aurait bien voulu, à la vérité, lui faire une part plus grande dans les
dépenses de l'État; mais des intérêts plus urgents, plus immédiats,
absorbaient Mazarin, et, quand Colbert arriva au ministère, la France
était loin d'avoir en mer les cinquante-six bâtiments de guerre
improvisés en quelque sorte par Richelieu, et avec lesquels il avait
réduit La Rochelle et repoussé les Anglais.

En 1643, à la suite de quelques avantages remportés sur la flotte
d'Espagne par la flotte française, Mazarin avait fait frapper une
médaille sur laquelle on grava ces mots: _Omen imperii maritimi-présage
de l'empire des mers_. Ce qui fera à jamais la gloire de Louis XIV et de
Colbert, ce qui fut de la part de tous deux un trait de génie, c'est
d'avoir compris que la France devait, sous peine de déchoir et de
compromettre jusqu'à son indépendance, devenir une puissance maritime du
premier ordre, exercer sur les mers une influence morale et matérielle
égale à celle de l'Angleterre et de la Hollande, et ne jamais
reconnaître, ainsi que l'écrivait, en 1671, le ministre à l'ambassadeur
de France à Londres, _la prétendue souveraineté des Anglais_,
non-seulement dans la Méditerranée: mais encore dans l'Océan.

Pour parvenir à ce but, il fallait avant tout encourager la marine
marchande, afin de la mettre en mesure d'exister et de lutter avec celle
des Hollandais. C'est pour cela que Colbert soutint avec tant d'énergie
l'impôt de 50 sous par tonneau. En second lieu, il était nécessaire de
s'assurer une réserve de marins expérimentés qui, sans rien coûter à
l'État, fussent tenus de le servir à la première réquisition.
Antérieurement à Colbert, on recrutait des marins pour les bâtiments du
roi de la même manière qu'en Angleterre au moyen de _la presse_,
c'est-à-dire en fermant tous les ports et en s'emparant du nombre de
marins nécessaires pour les armements. Par une première ordonnance du 17
septembre 1665, Colbert appliqua le régime des _classes_ dans les
gouvernements de La Rochelle, de Brouage et de la Saintonge. Ce n'était
alors qu'un essai dont la surveillance était particulièrement confiée à
l'intendant de Rochefort, parent de Colbert, qui entretint avec lui une
active correspondance à ce sujet. Une ordonnance du 22 septembre 1668
étendit la mesure à tout le royaume: mais la Bretagne et la Province ne
s'y soumirent pas sans peine. Une lettre de Colbert au duc de Guiche
constate aussi que, dans la Navarre et le Béarn, l'enrôlement des
matelots donna lieu à quelques troubles, d'ailleurs bientôt
réprimés[522]. Cinq ans après, un nouvel édit régla d'une manière
définitive _l'enrôlement des matelots dans toutes les provinces
maritimes du royaume_. L'édit portait que les précédents essais ayant
obtenu tout le succès que l'on pouvait espérer, l'enrôlement général des
pilotes, maîtres et contre-maîtres, canonniers, charpentiers, calfats et
antres officiers mariniers, matelots et gens de mer, serait fait
dorénavant par des commissaires nommés à cet effet. Les rôles
contiendraient les noms de tous ceux qui devaient y figurer, leur âge,
leur taille, _poil et autres signes_, leur demeure et profession. Enfin,
l'édit prononçait des peines très-sévères contre les capitaines de
navire qui auraient engagé des marins sans l'autorisation du
commissaire de l'enrôlement, ou qui auraient employé à leur bord ceux
qui ne seraient pas munis de leur certificat d'inscription[523].

Par suite de ces dispositions, le chiffre de la population maritime du
royaume s'éleva bientôt dans des proportions considérables. Le premier
recensement, qui date de 1670, et dans lequel les matelots seuls étaient
compris, donna pour résultat 36,000 inscriptions.

Au second recensement, fait en 1683, année où mourut Colbert, le chiffre
des inscriptions s'éleva à 77,852. Il est vrai que les maîtres et
patrons, les officiers mariniers et matelots, novices et mousses, y
figuraient. Le recensement de 1690 ne donna que 53,441 inscriptions;
mais, en 1704, il s'éleva à 79,535, pour retomber à 72,056 en 1710[524].

On a vu que le cardinal de Richelieu avait mis en mer, dans l'espace de
quelques années, cinquante-six bâtiments; mais, en 1661, lorsque Colbert
fut nommé ministre, la flotte ne se composait que de trente bâtiments de
guerre, parmi lesquels trois vaisseaux du premier rang, de 60 à 70
canons, huit du deuxième rang, sept du troisième, quatre flûtes et huit
brûlots[525].

A la paix de Nimègue, en 1678, la France possédait déjà cent vingt
bâtiments de guerre, dont douze du premier, vingt-six du deuxième, et
quarante du troisième rang.

Le tableau suivant de ses richesses navales, en 1683, suffirait au
besoin pour donner une idée de la passion et du génie que déploya
Colbert dans l'accomplissement de son œuvre.

  Vaisseaux du 1er rang de 76 à 120 canons.            12
            du 2e   --  de 64 à  74                    20
            du 3e  --   de 50 à  60                    29
            du 4e  --   de 40 à  50                    25
            du 5e   --  de 24 à  30                    21
            du 6e  --   de  6 à  24                    25
  Brûlots de 100 à 500 tonneaux                         7
  Flûtes et bâtiments de charge de 30 à 600 tonneaux   20
  Barques longues                                      17
                                                      ___
              Total des bâtiments à la mer            176

Enfin, en comptant trente-deux galères et soixante-huit bâtiments de
tout rang en construction, la France avait à cette époque deux cent
soixante-seize bâtiments en mer ou sur les chantiers[526].

En même temps, Colbert dirigeait, d'après les inspirations de Louis XIV,
les nombreuses et importantes affaires qui se rattachaient à la marine:
c'étaient les secours envoyés à Candie, les expéditions contre les États
barbaresques, les guerres de 1672 à 1678, l'occupation de Messine si
cruellement abandonnée plus tard à la vengeance de ses anciens maîtres
dont on avait tout fait pour la détacher, les négociations relatives aux
saluts des pavillons. On se souvient de la lettre de Colbert à son frère
au sujet des prétentions des Anglais. Par une contradiction au moins
étrange, la France qui refusait à bon droit de reconnaître la
souveraineté de cette nation et de saluer la première son pavillon,
voulut exiger cette déférence des Hollandais. Vainement ceux-ci
objectaient-ils que, si les Français considéraient comme une bassesse de
baisser leur pavillon devant celui d'une nation étrangère, ils ne
devaient pas y contraindre la Hollande[527]. Louis XIV persista dans ses
tyranniques exigences. En 1681, le duc de Mortemart rencontra devant
Livourne un convoi de neuf navires hollandais, escortés par un
contre-amiral. Comme celui-ci refusait de saluer sa frégate, le duc de
Mortemart se mettait déjà en devoir de brûler le convoi, lorsque le
capitaine du port de Livourne accourut dans une felouque pour l'informer
que les Hollandais consentaient à le saluer de neuf coups de canon, à
condition qu'on leur en rendrait deux[528]. Et la Hollande n'était pas
la seule nation à laquelle on imposait cette humiliation, d'autant moins
justifiable qu'on ne voulait point la subir. Déjà, en 1680, Louis XIV
avait ordonné à ses amiraux d'exiger, en toute rencontre, que le
pavillon espagnol s'abaissât devant le pavillon français[529]. Fatal
orgueil qui attira bientôt à la France des ennemis irréconciliables, et
qu'elle expia durement quand le jour des coalitions et des revers fut
venu!

Mais ce n'était pas tout d'approvisionner les arsenaux, de créer
l'inscription maritime, d'improviser des flottes, il fallait encore
gouverner les caractères, former des chefs habiles, calmer les jalousies
si promptes à s'éveiller et toujours si funestes sous les drapeaux. Les
lettres suivantes, extraites de la volumineuse correspondance de
Colbert, mettront à jour quelques-unes des difficultés que ce ministre
eut à surmonter pour que la marine française, née de la veille en
quelque sorte, pût tenir son rang auprès des forces navales de la
Hollande et de l'Angleterre, se mesurer avec elles, et obtenir, en
plusieurs rencontres, des avantages signalés. Le nom de Duquesne est
justement illustre; mais cet officier, d'un caractère entier, absolu,
fut toujours très-difficile à utiliser. Ce fait est constaté vingt fois
dans les lettres de Colbert. Le 25 octobre 1669, il écrivait à
l'intendant de marine de Rochefort: «M. Duquesne a fait à son ordinaire;
il ne faut pas attendre un grand service de cet homme[530].» Une lettre
que Colbert adressa, le 18 janvier 1671, au vice-amiral d'Estrées,
commandant la flotte française, est encore plus explicite:

     «Je vois bien que vous n'avez pas sujet d'être satisfait des sieurs
     Duquesne et Desardens, mais vous savez bien que ce sont les deux
     plus anciens officiers de la marine que nous ayons, au moins pour
     le premier, et mesme qu'il a toujours été reconnu pour un
     très-habile navigateur et fort capable en tout ce qui regarde la
     marine. Je conviens avec vous que son esprit est difficile et son
     humeur incommode; mais, dans la disette que nous avons d'habiles
     gens en cette science, qui a été si longtemps inconnue en France,
     je crois qu'il est du service du roy et même de votre gloire
     particulière que vous travailliez à surmonter la difficulté de cet
     esprit et à le rendre sociable, pour en tirer toutes les
     connoissances et avantages que vous pourrez, et j'estime qu'il est
     impossible qu'avec votre adresse et votre douceur vous n'en tiriez
     facilement en peu de temps tout ce qu'il pourra avoir de bon, et ce
     qui vous pourra servir, et mesme qu'avec cette douceur vous ne
     puissiez peut-être le réduire à servir à votre mode, c'est-à-dire
     utilement pour le service du roy[531].»

Le 4 mars suivant, au sujet de quelques exigences de ce qu'il appelait
_la vieille marine_, l'illustre ministre écrivait à l'intendant de
Rochefort qu'il ne fallait pas tenir moins ferme à l'égard _de la
nouvelle_, et qu'à dire le vrai il trouvait extraordinaire que le
chevalier de la Vrillière se fâchât de faire deux ou trois voyages de
capitaine en second. Il en était de même de quelques autres, qui
trouvaient mauvais de faire trois voyages en qualité d'enseignes. «_Si
le roy_, ajoutait Colbert, _avoit égard à leur impatience, nous verrions
bientôt des jeunes gens de vingt ans vouloir être capitaines, ce qui
serait perdre entièrement notre marine_[532].»

Trois mois après, le 7 juin 1672, Ruyter surprit à l'ancre, devant
Solsbay, les flottes anglaise et française et leur livra bataille. Les
pertes furent immenses, principalement du côté des Anglais et des
Hollandais; mais Ruyter sauva sa patrie en prévenant un débarquement.
Aussitôt, la dissension éclata dans la flotte française. En même temps,
les Anglais lui reprochèrent de s'être tenue à l'écart pendant qu'ils
soutenaient seuls le feu des Hollandais. La lettre qu'on va lire,
écrite, le 29 juin 1672, par Colbert à son frère, ambassadeur à Londres,
renferme, sur ces diverses récriminations, des documents historiques du
plus haut intérêt[533].

     «Je receus hier vostre lettre du 23 de ce mois, par laquelle
     j'apprends la disposition que vous avez trouvé dans tous les
     esprits de la flotte, la désunion de M. le vice-admiral avec le
     sieur Duquesne et tout ce que vous avez fait pour oster cette
     division et les réunir. Pour vous dire le vray, je trouve que les
     François ont agi à leur ordinaire, c'est-à-dire que les passions
     particulières de hayne ou d'autres mouvements ont empesché que l'on
     ne relevast l'action qui s'est passée comme elle le devoit estre,
     et, pour vous dire la vérité, je n'ay jamais vu une relation ni
     plus sèche ni plus froide que celle de M. le vice-amiral; et
     cependant il y avoit lieu de la relever beaucoup par une infinité
     de circonstances. La modestie est bonne quand un particulier parle
     de luy; mais, quand un général parle des armes du roy, cette vertu
     devient un défaut très-blasmable; c'est en quoy M. le vice-admiral
     a beaucoup manqué; il debvoit considérer que l'escadre de France a
     eu l'advantage de descouvrir la première les ennemis, de s'estre
     trouvée la première soubz voiles et débarrassée de ses ancres, et
     qu'encore qu'elle fust entièrement soubz le vent des ennemis, sans
     pouvoir leur gagner le vent, parce que les Anglois estoient sur la
     ligne où elle pouvoit faire ses bordées, jamais les quarante-trois
     vaisseaux zélandais n'ont osé l'enfoncer. M. le vice-admiral avec
     quelques autres vaisseaux ont esté plus heureux que les autres de
     s'estre trouvé à portée des ennemis, mais les autres n'ont pas
     manqué de bonne volonté. C'est ainsy qu'il faut parler en toutes
     occasions pareilles, sauf à dire au roy ce qui s'est passé de plus
     particulier; mais, pour vous dire vray, je ne crois pas qu'en cette
     occasion l'on puisse accuser les officiers des vaisseaux qui ne se
     sont pas trouvés à portée des ennemis d'aucune mauvaise manœuvre ni
     de manque de cœur.»

Cependant, Duquesne avait obtenu le commandement d'une escadre, et l'on
espérait que, maître de tous ses mouvements, libre de ce frein de
l'obéissance immédiate auquel son caractère n'avait jamais pu
s'assujettir, il ne tarderait pas à illustrer la marine française par
quelques affaires d'éclat. Cet heureux pressentiment de Colbert se
réalisa bientôt. Le 8 janvier 1676, Duquesne rencontra, en vue de
Messine, la flotte hollandaise, commandée par Ruyter. Cette flotte se
composait de trente vaisseaux, dont douze du premier rang, douze de
moyenne force, quatre brûlots, deux flûtes et neuf galères. La flotte
française, au contraire, ne comptait que vingt vaisseaux et six brûlots.
Malgré cette disproportion, malgré l'auréole qui entourait le nom de
Ruyter, Duquesne livra bataille à cet amiral et remporta sur lui une
victoire éclatante. On lira, j'en suis sûr, avec le plus vif intérêt, la
lettre que Colbert lui écrivit le 25 février 1676, pour le
féliciter[534].

     «La lettre que le roy veut bien vous escrire de sa main vous fera
     mieux connoistre que je ne le pourrois faire la satisfaction que Sa
     Majesté a reçue de ce qui s'est passé dans la dernière bataille
     que vous avez donnée contre les Hollandois; tout ce que vous avez
     fait est si glorieux et vous avez donné des marques si avantageuses
     de votre valeur, de votre capacité et de votre expérience consommée
     dans le métier de la mer, qu'il ne se peut rien ajouter à la gloire
     que vous avez acquise. Sa Majesté a enfin eu la satisfaction de
     voir remporter une victoire contre les Hollandois, qui ont été
     jusqu'à présent presque toujours supérieurs sur mer à ceux qu'ils
     ont combattus, et elle a connu par tout ce que vous avez fait
     qu'elle a en vous un capitaine à opposer à Ruyter pour le courage
     et la capacité.

     «Je vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'ai écrit de lettre
     avec tant de plaisir que celle-cy, puisque c'est pour vous
     féliciter du premier combat naval que les forces du roy ont donné
     contre les Hollandois, et vous ne pouvez pas douter que le roy
     n'ayt fort remarqué qu'ayant à faire au plus habile matelot, et
     peut-estre au plus grand et au plus ferme capitaine de mer qu'il y
     ayt au monde, vous n'avez pas laissé de prendre sur luy les
     avantages de la manœuvre de votre vaisseau, ayant regagné pendant
     la nuit le vent qu'il avait sur vous le soir précédent, et celuy de
     la fermeté l'ayant obligé de plier deux fois devant vous. Une si
     belle action nous donne ici des assurances certaines de toutes
     celles que vous ferez à l'avenir, lorsque les occasions s'en
     présenteront, et vous devez estre asseuré de la part que j'y
     prendrai toujours.»

Comment ne pas aimer et admirer en même temps l'illustre ministre qui
s'associait ainsi à la gloire de la France, et qui se réjouissait avec
cette effusion des victoires que son intelligente et infatigable
administration avait préparées? «_Il y a bien longtemps que je n'ai
écrit de lettre avec tant de plaisir que celle-ci_,» disait Colbert à
Duquesne. Ces seuls mots, s'adressant à un chef d'escadre victorieux,
louent mieux le noble cœur qui les a dictés que ne pourraient le faire
les éloges les plus éloquents.

Quant aux préoccupations de Colbert sur l'administration de tout temps
si importante et si difficile du matériel maritime, quelques courtes
citations suffiront pour en donner une idée.

     «Vous ne sauriez vous imaginer, écrivait ce ministre à l'intendant
     de Rochefort, ce que j'apprends de villenies des capitaines de
     l'armée de Candie.... Préparez-vous à montrer vos comptes et à
     faire un inventaire général pour la fin de l'année...

     «Il faut travailler à l'avenir à appeler des gens de qualité dans
     la marine...

     «Le principal point est d'établir dans la marine d'honnestes gens
     et gens de bien; en chercher...[535]»

En même temps, Colbert songeait à doter la marine des règlements et
ordonnances qui lui manquaient, et que l'état de splendeur où il l'avait
portée rendaient de jour en jour plus nécessaires. On trouve dans ses
papiers un mémoire original _sur le règlement à faire pour la police
générale des arsenaux de marine_, ainsi qu'un autre _Mémoire sur le
règlement de police des ports et garde des arsenaux_[536]. Ce dernier
est divisé en trois parties relatives à la garde des ports et arsenaux,
à la construction des vaisseaux, aux peines. La lettre suivante que
Colbert écrivit le 4 mars 1671 à l'intendant de Rochefort, son
collaborateur dans ces sortes de travaux, montrera le soin extrême qu'il
mettait à l'élaboration et à la rédaction de ses règlements[537a].

     «J'ai lu et examiné autant que j'ai pu votre règlement de police de
     marine, et comme c'est un travail d'une très-grande conséquence, je
     crois que nous ne pouvons assez le retoucher pour le rendre aussi
     parfait qu'il se pourra.

     «Je vous envoye le premier cahier presque tout corrigé de ma main,
     et j'ai observé de faire transcrire les corrections afin que vous
     puissiez les lire avec facilité. Vous verrez que j'ay abrégé
     beaucoup de termes, retranché presque partout les raisons que vous
     donnez quelquefois de la disposition de chaque article, ôté partout
     _en_, dont vous vous servez trop souvent, de même ces autres
     termes: _s'il se peut, s'il est possible, autant qu'il le pourra_,
     et autres de même nature, qui ne peuvent convenir aux règlements
     que le roy fait, dans lesquels il doit parler absolument. Quoique
     j'aye fait, je n'en suis pas encore satisfait et je vous l'envoye
     pour le revoir encore et y retoucher. Surtout il faut que vous vous
     appliquiez à la diction, à la rendre correcte, intelligible, pour
     tous les termes; n'en point mettre d'inutiles, et retrancher les
     superflus et toutes les répétitions.

     «Il me semble que bien souvent vous entrez dans un certain détail
     qui ne convient pas à la dignité du roy; c'est ce que vous devez
     examiner. Comme j'ai beaucoup retranché, ne retranchez plus rien
     d'essentiel sans m'en donner avis...

     «Le terme _chose_, qui est souvent répété, doit être ôté partout.»

Enfin, au mois d'août 1681, Colbert publia la célèbre ordonnance sur la
marine, qui mit le comble à sa gloire, et à laquelle son administration
doit surtout l'éclat dont elle brille encore aujourd'hui. Les
commentateurs de cette ordonnance en ont attribué le principal mérite à
une commission dont ils regrettaient que les membres n'eussent pas été
signalés à la reconnaissance publique. Suivant eux, la rédaction de
l'ordonnance sur la marine fut confiée à deux maîtres des requêtes, MM.
Le Vayer de Boutigny et Lambert d'Herbigny[537b]. Le 1er janvier
1671, ce dernier reçut en effet une mission pour les ports et havres du
Ponant (de Dunkerque à La Rochelle), avec ordre de s'informer, entre
autres objets, «de tout ce qui concernait la justice de l'amirauté, pour
régler et en retrancher les abus, et composer ensuite un corps
d'ordonnances pour en établir la jurisprudence, en sorte que les
navigateurs et négociants sur mer pussent être assurés que la justice
leur serait exactement rendue[538].» On lit à ce sujet dans
l'instruction originale de Colbert à son fils, _pour bien faire la
commission de sa charge_, instruction qui date de la même année que la
mission donnée à M. d'Herbigny:

     «Comme toutes ces pièces (les règlements et ordonnances sur la
     marine) sont estrangères, le roy a résolu de faire un corps
     d'ordonnances en son nom pour régler toute la jurisprudence de la
     marine. Pour cet effect, il a envoyé dans tous les ports du royaume
     M. d'Herbigny, maistre des requestes, pour examiner tout ce qui
     concerne cette justice, la réformer, et composer ensuite sur toutes
     les connoissances qu'il prendra un corps d'ordonnances; et, pour y
     parvenir avec d'autant plus de précaution, Sa Majesté a establi
     des commissaires à Paris, dont le chef est M. du Morangis, pour
     recevoir et délibérer sur tous les mémoires qui seront envoyés par
     ledit sieur d'Herbigny, et commencer à composer ledit corps
     d'ordonnances. Il seroit nécessaire, pour bien faire les fonctions
     de ma charge, de recevoir les lettres et mémoires du sieur
     d'Herbigny, en faire les extraits et assister à toutes les
     assemblées qui se tiendront chez M. de Morangis, et tenir la main à
     ce que le corps d'ordonnances sur cette matière fust expédié le
     plus promptement qu'il seroit possible[539].»

On a vu comment Colbert avait remanié le règlement de marine de
l'intendant de Rochefort. Sans doute, le travail de M. d'Herbigny et des
commissaires chargés de discuter ses propositions, lui fut d'une grande
utilité; mais, s'il faut en juger par les modifications qu'il avait
apportées, dès 1671, au règlement de l'intendant de Rochefort, et par
l'espace de dix années qui s'écoula entre la mission de M. d'Herbigny et
la promulgation de la grande ordonnance sur la marine, il est permis de
croire que cette ordonnance, fondue et refondue bien des fois, porta
surtout l'empreinte de l'expérience personnelle du ministre, parvenue à
cette époque, après vingt ans de la pratique la plus active, à son
complet développement.

Un des commentateurs les plus estimés de l'ordonnance de 1681 a dit que,
par la beauté et la sagesse de sa distribution, par l'exactitude de ses
décisions, ce corps de doctrines suivi, précis, lumineux, fit
l'admiration universelle. Bientôt, en effet, la plupart des nations
mêmes qui avaient le plus souffert de l'orgueil de Louis XIV rendirent à
l'ordonnance de Colbert le plus significatif, le plus flatteur de tous
les hommages, et l'adoptèrent à l'envi[540].

L'instruction de Colbert au marquis de Seignelay pour l'initier aux
devoirs de sa charge, a fait connaître les principes généraux qu'il
portait dans l'administration de la marine. L'extrait de sa
correspondance a aussi mis en saillie les règles principales qu'il avait
adoptées et à l'aide desquelles il obtint en si peu de temps de si
merveilleux résultats. J'ai indiqué ces règles et ces principes dans les
lignes suivantes, analyse rapide d'un manuscrit de sept cents pages qui
n'est lui-même qu'un résumé[541].

«_Bâtiments et fortifications_.--Colbert fit construire une salle
d'armes à Rochefort, un lazaret à Toulon; il projetait la construction
d'un entrepôt pour la marine à Belle-Isle, et d'un port à Port-Vendres.

«_Munitions et marchandises_.--Colbert voulait toujours en avoir dans
les magasins pour trente à quarante vaisseaux au besoin.

«_Bois_.--Colbert fit ordonner que tous ceux situés à deux lieues de la
mer ou des rivières ne fussent point coupés sans la permission du roi.

«_Constructions et radoubs_.--Il travailla à former des constructeurs en
excitant l'émulation par des récompenses et en donnant des prix aux plus
habiles.

«_Machines_.--Il faisait volontiers l'épreuve de nouvelles machines et
il se prêta à un grand nombre d'expériences pour vérifier la proposition
qui lui fut renouvelée bien souvent de dessaler l'eau de la mer.

«_Officiers_.--Colbert voulait nommer officiers de la marine royale des
capitaines marchands habiles, afin de donner de l'émulation aux uns, et
d'exciter les autres à s'instruire. Il ne faisait aucun cas de ceux qui
n'avaient pas d'émulation. Il tenait essentiellement à la subordination
et ne recevait pas les plaintes, même fondées, des inférieurs contre les
supérieurs. Les grâces et les avancements étaient accordés par lui bien
plus souvent aux actions qu'à l'ancienneté.

«_Troupes_.--Colbert ne faisait aucun cas des troupes de terre pour
servir à la mer.

«_Classes_.--Comme contrôleur général des finances, il augmentait les
tailles des paroisses qui ne se prêtaient pas à la levée des matelots et
ne fournissaient pas leur contingent.

«_Police et discipline_.--Colbert blâmait souvent les intendants de ne
pas soutenir assez les _écrivains_ contre les capitaines, qui,
disait-il, voudraient en faire leurs valets si l'on n'y tenait la main.
Il ne faisait pas grâce aux officiers du premier grade et de la plus
grande réputation qui voulaient se soustraire aux règles établies pour
la discipline du service. Il défendait tout commerce aux îles de la part
des capitaines, et il approuva l'intendant de Brest d'en avoir fait
arrêter un qui avait rapporté deux cents barriques de sucre; il lui
donna ordre de les confisquer, d'interdire le capitaine et de lui
supprimer ses appointements. Il fit défendre à tous officiers, marins et
matelots, d'aller servir hors du royaume sous peine des galères.

«_Saluts, honneurs, rang et commandement_.--La question des saluts
occasionna, comme on sait, de longues discussions et négociations
pendant le règne de Louis XIV. Les Anglais étaient les seuls avec qui
l'on fût convenu de ne se rien demander de part et d'autre. Ils
prétendaient se faire saluer les premiers dans les mers qu'ils
appelaient de leur domination, et qu'ils étendaient depuis le Nord
jusqu'au cap Saint-Vincent; mais la France s'y refusa toujours, tout en
donnant ordre aux capitaines d'éviter la rencontre des vaisseaux
anglais. Quant aux groupes de marine, le roi avait décidé que,
lorsqu'elles mettraient pied à terre, elles seraient commandées par les
officiers de terre, et que celles de terre qui s'embarqueraient
obéiraient à des officiers de marine.

«_Artillerie_.--Colbert établit l'école des canonniers, le prix de la
butte, et il écoutait toutes les propositions qui tendaient à
perfectionner l'artillerie.

«_Armements_.--Il attachait beaucoup d'importance, tant pour la gloire
du roi que pour le bien du commerce, à ce qu'il parût des vaisseaux de
guerre français dans toutes les mers, en temps de paix comme en temps de
guerre. Il regardait la lenteur et l'incertitude comme le pire de tous
les inconvénients, aimant mieux que l'on s'exposât à prendre un mauvais
parti que de trop hésiter... Il fit combattre le scrupule qui existait
encore de partir les vendredis... Il trouva que l'on donnait trop
d'équipage aux vaisseaux français en temps de paix. Ennemi des
superfluités à la mer, il pensait en outre, avec les Anglais et les
Hollandais, que les capitaines devaient être traités comme les matelots.

«_Cartes et plans_.--Colbert se proposait de faire lever secrètement les
plans de tous les ports, côtes et rades, non-seulement du royaume, mais
de tous les points où les escadres françaises abordaient, et de mettre
pour cet effet un ingénieur habile sur chaque escadre.»

Maintenant, si des principes l'on arrive aux résultats, on voit la
marine marchande se développer tout à coup, grâce au double
encouragement du droit de tonnage et des primes[542], le régime régulier
des classes substitué aux violences de la presse, une caisse de secours
fondée en faveur des gens de mer invalides, des écoles d'hydrographie et
d'artillerie créées, les ports du Havre et de Dunkerque fortifiés; puis
enfin, comme couronnement de cette œuvre où l'activité et le soin des
détails s'élevèrent jusqu'au génie, une ordonnance mémorable, la
première de ce genre et le modèle de toutes celles qui l'ont suivie; une
flotte de deux cent soixante-seize bâtiments dans un pays qui en
comptait trente à peine vingt ans auparavant, et pour les commander le
comte d'Estrées, Tourville, Duquesne, après lesquels on peut nommer
encore le maréchal de Vivonne, brillant marin qui fit de Messine une
nouvelle Capoue; le comte de Châteaurenault; le marquis de Martel,
renommé par la hardiesse de ses coups de main; le chevalier de Valbelle
enfin, un des plus intrépides lieutenants de Duquesne, dans cette
bataille du 8 janvier 1676, où il défit Ruyter, et qui lui valut
l'admirable lettre de Colbert que j'ai citée[543]. Voilà quels nobles
exemples, quel patriotique héritage, ce ministre légua à son successeur,
à son fils. Les destinées de la France eussent été trop belles si ceux
qui la gouvernaient à cette époque n'avaient pas abusé d'une si grande
puissance pour porter atteinte à l'indépendance des autres nations, et
si, au lieu de se borner à faire respecter son droit sur toutes les mers
par ce déploiement de forces imposantes, ils n'avaient pas, entre autres
griefs, violenté l'Espagne et la Hollande au sujet de ces honneurs
maritimes qu'ils trouvaient humiliant de rendre à l'Angleterre! Mais
c'est, par malheur, le propre de la force d'incliner à la violence, et
il semble qu'il soit plus difficile encore aux gouvernements qu'aux
individus d'être à la fois puissants et modérés.



CHAPITRE XXe ET DERNIER.

     Nouveaux détails sur le caractère de Colbert.--Sa tolérance à
     l'égard des manufacturiers protestants.--Son despotisme dans le
     Conseil.--Il fait arrêter et juger deux fabricants de Lyon qui
     voulaient s'établir à Florence.--Lettre de Colbert relative aux
     _Gazettes à la main_.--Il veut faire fermer le jardin des Tuileries
     au public.--Il destitue un receveur général, son ancien
     camarade.--Etrange lettre qu'il écrit au sujet d'un procès qu'un de
     ses amis avait à Bordeaux.--Disgrâce de M. de Pomponne.--Il est
     remplacé par Colbert de Croissy, frère du ministre.--Colbert au
     Jardin des Plantes.--Le roi lui adresse une réprimande
     sévère.--Louanges prodiguées à Louis XIV par ses ministres.--Lettre
     de Colbert pour le féliciter de la prise de Maestricht.--Louis XIV
     et l'État.--Colbert est menacé de disgrâce.--Louis XIV lui reproche
     en termes fort durs le prix excessif de la grande grille de
     Versailles.--Colbert tombe malade et meurt.--Lettre de madame de
     Maintenon sur les circonstances de sa mort.--La haine que lui
     portait le peuple de Paris était telle qu'on est obligé de
     l'enterrer sans pompe et dans la nuit.--Vers que l'on fait contre
     lui après sa mort.--Sully, Richelieu, Mazarin, Colbert et Turgot
     ont été impopulaires.--Parallèle entre Sully et Colbert, par
     Thomas.--Titres de Colbert à la reconnaissance publique.


Le caractère de Colbert, on a pu en juger par le portrait qu'en a laissé
le premier président de Lamoignon, était des plus absolus, et supportait
difficilement toute contradiction. «Insensible à la satire, a dit
Lemontey, sourd à la menace, incapable de peur et de pitié, cachant sous
le flegme un naturel colère et impatient; si, avant de résoudre, il
consultait avec soin et bonne foi, il exécutait ensuite despotiquement,
et brisait les oppositions[544].» La seule question sur laquelle,
résistant au flot de la cour, Colbert ait montré de la tolérance, fut la
question religieuse. _M. Colbert ne pense qu'à ses finances et presque
jamais à la religion_, écrivait à ce sujet Mme de Maintenon. On a vu
pourtant, dans ses instructions au marquis de Seignelay, si Colbert
pouvait être taxé d'indifférence en matière de foi; mais prévoyant les
excès de la réaction qui fermentait autour de lui dans les esprits, et
convaincu qu'elle serait funeste à l'industrie, au commerce, ses
préoccupations dominantes, il devait, en effet, mal seconder
l'impatience de quelques-uns de ses collègues, notamment de Le Tellier
et de Louvois, son fils, tout dévoués à Mme de Maintenon. On se
souvient qu'il avait écrit en faveur des juifs établis à la Martinique.
Le manufacturier hollandais et protestant Van Robais, qu'il avait attiré
à Abbeville, s'étant plaint à lui de quelques tracasseries qu'il
éprouvait à cause de sa religion, le 16 octobre 1671 Colbert adressa la
lettre suivante à l'évêque d'Amiens:

     «J'apprends que les entrepreneurs de la manufacture d'Abeville ont
     congédié leur ministre par déférence qu'ils ont eue à la
     remontrance que je leur fis en ladite ville. Cependant ils se
     plaignent fort que le Père Marcel, Capucin, continue à les presser
     par trop. Je suis bien aise de vous en donner advis, affin qu'il
     vous plaise de modérer le zèle de ce bon religieux, et qu'il se
     contente d'agir à l'esgard de ces gens-là ainsi que tous les
     religieux du royaume agissent à l'esgard des huguenots[545].»

A peine entré dans le Conseil, Colbert avait voulu y être le maître. Un
jour le roi y assistait, et le jeune Brienne rapportait une affaire
concernant l'évêque de Genève qui réclamait des magistrats de cette
ville une rente de 3 ou 4,000 livres, payée jusqu'alors à ses
prédécesseurs. Tout à coup, Colbert l'interrompit en disant _avec
chaleur et hauteur_ que le roi ne voulait point fâcher Messieurs de
Genève, et qu'il aimait mieux donner une gratification à l'évêque.
«_Vous voyez sur quel ton le prend le sieur Colbert_, dit à l'issue du
conseil Le Tellier au _bonhomme Brienne_, présent à la séance et furieux
de ce que son fils eût été ainsi interrompu devant le roi; _il faudra
compter avec lui_[546].»

On peut se figurer, d'après cela, quel devait être le despotisme
administratif de Colbert lorsque l'application de son système
rencontrait des entraves. Quelques-uns de ses actes en donneront encore
mieux l'idée. Il y avait à Lyon, en 1670, deux fabricants de velours
épinglé qui projetaient d'aller s'établir à Florence. Colbert en fut
informé, et écrivit le 8 novembre 1670 à l'archevêque de Lyon de les
faire arrêter. Un M. de Silvecane fut chargé de les juger. D'après quel
pouvoir et à quel titre? C'est ce qu'il serait difficile de préciser. Ne
sachant quelle peine leur appliquer, il exposa son embarras à Colbert;
mais celui-ci n'était pas homme à se laisser arrêter pour si peu, et, le
12 décembre, il lui répondit que, «n'y ayant rien dans les ordonnances
sur un fait de cette qualité, cette peine devait être à l'arbitrage des
juges; qu'en cas d'appel il aurait soin de faire confirmer le jugement à
Paris, mais que, de toute manière, il fallait bien prendre garde que ces
gens-là ne sortissent du royaume.» Puis, à un mois de là, le 9 janvier
1671, Colbert félicite M. de Silvecane «sur le jugement qu'il a rendu
dans l'affaire des deux particuliers qui voulaient transporter leurs
manufactures à Florence[547].» Dans la même année, le 12 juin 1671, il
écrivit à l'ambassadeur de France en Portugal pour l'inviter à faire
dire à un Français, dont le projet était d'établir une manufacture de
draps à Lisbonne, que cela ne serait pas agréable au roi et _pourrait
nuire à sa famille_. «Peut-être, ajoutait Colbert, cela l'obligerait-il
à rentrer en France.» On croira sans peine que, sous ce régime, et avec
de pareils penchants pour l'arbitraire, les moindres écarts de la presse
fussent rigoureusement châtiés. Du vivant du cardinal Mazarin, c'était
l'abbé Fouquet, frère du surintendant, qui était particulièrement
chargé de dépister les libellistes de Paris et de les envoyer à la
Bastille. Colbert lui-même ne dédaigna pas ce soin, et, à la mort du
premier ministre, il pria l'ambassadeur de Hollande à Paris d'insinuer
aux États que le roi verrait avec plaisir qu'ils avisassent aux moyens
d'empêcher la publication de libelles contre la mémoire du
cardinal[548]. En 1667, la création du lieutenant de police débarrassa
Colbert de cette surveillance. Cependant, ce magistrat lui rendait
compte exactement de tous les délits, de toutes les arrestations, et des
jugements qui en étaient la suite. La recommandation suivante lui fut
adressée par Colbert le 25 avril 1670.

     «J'ay rendu compte au roy de la lettre que vous m'avez écrite sur
     le sujet des _Gazettes à la main_. Sa Majesté désire que vous
     continuïez à faire une recherche exacte de ces sortes de gens et
     que vous fassiez punir très-sévèrement ceux que vous avez fait
     arrester, estant très-important pour le bien de l'État d'empescher
     à l'avenir la continuation de pareils libelles[549].»

Ici, sans doute, la sévérité avait son excuse; mais, à coup sûr, on n'en
peut dire autant d'un édit du mois de juin 1670, qui «ordonnait aux
carriers de Saint-Leu, Montmartre, etc., de travailler dans les
carrières, et leur faisait défense d'aller aux foins, blés et vendanges,
afin de ne pas retarder les bâtiments du roi, permettant seulement à
ceux qui étaient propriétaires d'héritages d'aller recueillir leurs
fruits, sans pouvoir emmener avec eux aucun desdits carriers, sous peine
d'emprisonnement et de punition corporelle en cas de récidive[550].»

Quelques anecdotes compléteront ce que j'ai déjà dit du caractère de
Colbert. Avant lui, le jardin des Tuileries était séparé du palais par
une rue. Il la fit disparaître. L'ancien jardin fut bouleversé, et, sur
les dessins de Le Nôtre, on le disposa, à quelques modifications de
détail près, comme il est encore aujourd'hui. Quand tous ces changements
furent terminés, Colbert dit à Charles Perrault, son premier commis à la
surintendance des bâtiments: «_Allons aux Tuileries en condamner les
portes: il faut conserver ce jardin au roi, et ne pas le laisser ruiner
par le peuple, qui, en moins de rien, l'aura gâté entièrement_.» C'eût
été pour les Parisiens, habitués depuis longtemps à jouir de la
promenade dans ce jardin, une privation des plus fâcheuses et qui aurait
excité un mécontentement général. Charles Perrault le comprit, et,
arrivé dans la grande allée, dit à Colbert qu'on ne saurait croire le
respect que tout le monde, jusqu'aux plus petits bourgeois, avait pour
ce jardin; que non-seulement les femmes et les petits enfants ne
s'avisaient jamais d'y cueillir aucune fleur, mais même d'y toucher;
qu'au surplus les jardiniers pouvaient lui en rendre compte, et que ce
serait une affliction publique de ne pouvoir plus venir s'y promener.
«_Il n'y a que des fainéants qui viennent ici_,» dit Colbert. Perrault
lui répondit qu'il y venait encore des personnes qui relevaient de
maladie; qu'on y parlait d'affaires, de mariages et de toutes choses qui
se traitaient plus convenablement dans un jardin que dans une église, où
il faudrait, à l'avenir, se donner rendez-vous. Enfin, il se hasarda à
faire la remarque que les jardins des rois n'étaient sans doute si
spacieux qu'afin que tous leurs enfants pussent s'y promener. A ce trait
Colbert sourit, et les jardiniers lui ayant dit que le peuple n'y
faisait en effet aucun dégât, se contentant de se promener et de
regarder, il ne parla plus de fermer les Tuileries. On devine la
satisfaction de l'excellent Perrault[551].

Par malheur pour lui, les plaidoyers du charmant auteur des _Contes de
fées_ ne furent pas toujours couronnés du même succès. Perrault avait un
frère receveur général des finances à Paris, le même qui avait travaillé
avec Colbert, alors son subalterne, chez un trésorier des Parties
casuelles. De 1054 à 1664, époque où le frère de Perrault exerça cette
charge, les recettes furent, comme on l'a vu, extrêmement difficiles, et
le roi se trouva obligé de remettre au peuple tout ce qui restait dû sur
les tailles de ces dix années, «libéralité admirable, dit Charles
Perrault, si elle n'eût point été faite aux dépens des receveurs
généraux qui avaient avancé ces fonds, et qui ont été presque tous
ruinés, faute d'en avoir pu faire le recouvrement.» Son frère se trouva
dans ce cas, et, en 1664, tourmenté, persécuté par ses créanciers, il
crut pouvoir prendre quelques fonds sur la recette courante pour payer
ses dettes les plus criardes. Colbert l'apprit et le fit appeler; mais,
craignant les poursuites de quelques personnes qui parlaient déjà de le
faire incarcérer, Perrault s'était caché. Que pouvait faire Colbert? Il
donna ordre que sa charge fût vendue au profit du Trésor. Vainement,
Charles Perrault intercéda souvent en sa faveur. Un jour Colbert lui
dit: «_Votre frère s'est fié sur mon amitié, et il a cru qu'il pouvait
impunément jouer le tour qu'il m'a fait_.» Là-dessus Perrault se récria,
exposa de nouveau les causes premières de la gêne de son frère; quoi
qu'il en soit, il dut se résigner ou se retirer. Suivant lui, la
réputation que Colbert voulait se faire auprès du roi d'un homme
parfaitement intègre l'aurait porté à traiter un ancien ami avec une
dureté qu'il n'aurait pas témoignée pour tout autre. Mais ici le
jugement de Perrault est suspect, et l'injustice de ce reproche paraît
évidente, lorsqu'on se rappelle l'inflexible sévérité du ministre dans
le cours des opérations de la Chambre de justice. Tout porte à croire,
au contraire, que Colbert pensait réellement ce qu'il disait un jour à
Charles Perrault, qui le sollicitait à ce sujet: «_Je voudrais qu'il
m'en eût coûté 10,000 écus de mon argent, et que cela ne fût pas
arrivé_[552].»

L'intégrité ordinaire de Colbert lui fit pourtant défaut une fois dans
une circonstance très-importante, où son intérêt personnel était
fortement engagé. En 1671, le marquis de Seignelay avait vingt ans, et
Colbert songeait à le marier à une riche héritière, la marquise
d'Alègre, dont un des oncles, le marquis d'Urfé, avait un grand procès à
Bordeaux contre le marquis de Mailly, son neveu, au sujet de la
succession de la duchesse de Croüy[553]. A l'occasion de ce procès,
Colbert écrivit, le 4 juillet 1671, l'étrange lettre qu'on va lire, au
sieur Lombard, un de ses agents à Bordeaux.

     «M. le marquis d'Urfé, qui est de mes amis particuliers, ayant un
     procès sur le point d'estre jugé au Parlement de Bordeaux, ne
     manquez pas de solliciter en mon nom tous les juges et de faire
     toutes les diligences dont il aura besoin pour la décision heureuse
     de cette affaire, estant bien aise de luy marquer en ce rencontre
     et en tout autre l'intérest que je prends à tout ce qui le
     regarde[554].»

Le sieur Lombard s'acquitta sans doute exactement de sa commission; mais
sa démarche ne réussit pas également auprès de tous les conseillers du
Parlement de Bordeaux. Le marquis de Mailly avait parmi eux des amis;
ils l'informèrent, de ce qui se passait, et il s'en plaignit lui-même
très-vivement à Colbert[555].

Enfin, on a reproché à ce ministre de n'avoir pas prévenu, comme il
aurait pu le faire, la disgrâce de M. de Pomponne, ministre secrétaire
d'État des affaires étrangères, qui garda pendant trois jours une lettre
de l'ambassadeur de France à Munich, relative au mariage de la Dauphine.
Cet ambassadeur était le marquis de Croissy, frère de Colbert. Quand il
reçut sa lettre, M. de Pomponne, allait partir pour Livry, où des
invités l'attendaient; il commit la faute, inexcusable sans doute, de
sacrifier son devoir à ses plaisirs, et partit en recommandant au
courrier de ne pas se montrer de quelques jours. Mais, en même temps que
lui, Colbert avait reçu une lettre de son frère, et il en parla au roi,
dont l'impatience fut bientôt portée au dernier pour. Cependant, M. de
Pomponne ne paraissait pas. Il ne fallait que trois heures pour le
prévenir de la peine où était le roi. Personne n'y songea. Quand il
revint, il n'était plus ministre. Le frère de Colbert l'avait
remplacé[556].

On lira avec plus de plaisir l'anecdote suivante.

Colbert avait fait apporter de grandes améliorations au Jardin du Roi.
Un jour, en visitant ce jardin, il s'aperçut qu'une portion de terrain
destinée aux cultures botaniques avait été plantée de vignes pour
l'usage des administrateurs de l'établissement. A cette vue, sa colère
éclate et il ordonne que la vigne soit arrachée à l'instant. En même
temps, impatient de voir cesser un abus aussi scandaleux, il demande une
pioche, et, transporté d'une patriotique indignation, il arrache
lui-même la vigne, objet de son courroux[557].

Le 23 janvier 1670, Colbert écrivit à un ingénieur qui travaillait au
port de Dunkerque: «Il n'est pas question de savoir si vous estes
courtisan ou flatteur, et il n'a jamais esté nécessaire d'avoir l'une ou
l'autre de ces mauvaises qualitez près de moi.» Dans une autre
circonstance, il ne craignit pas de faire entendre un langage sévère au
duc de Mazarin, celui qui désirait avoir des procès sur tous les biens
provenant de la succession du cardinal, et qui brisa lui-même à coups de
marteau, sous prétexte de nudité, les plus belles statues de sa galerie.
Le duc de Mazarin avait été nommé gouverneur d'Alsace; mais, au lieu de
s'en tenir à ses attributions, il voulut empiéter sur celles de
l'intendant, et se mêler aussi de la justice, de la police, des
finances. Après une première lettre du 28 septembre 1672, qui ne le
corrigea pas, Colbert, fatigué des embarras incessants que le duc de
Mazarin causait à tout le monde, lui écrivit, le 11 novembre suivant,
une lettre des plus énergiques, dont j'extrais ce qui suit:

     «Vous ne devriez permettre que ces sortes de prétentions parussent
     aux yeux de Sa Majesté... Au nom de Dieu, laissez faire aux autres
     ce qu'ils doibvent faire, et faites bien ce que vous estes obligé
     de faire pour le service du roy... Vous sçavez de quelle estendue
     est le royaume, et vous sçavez que feu Monseigneur le cardinal, et
     auparavant luy M. le conte d'Harcourt ont esté grands baillifs
     comme vous; et jamais le roy n'a entendu parler d'aucune difficulté
     sur ces matières, et il n'en est jamais arrivé aucune entre les
     gouverneurs et les intendants dans tout le royaume. Je ne sçais par
     quel malheur il faut que le roy voye incessamment des difficultés
     que vous faites naistre où les autres n'en trouvent aucune[558].»

On a déjà vu qu'à partir de 1670 l'influence de Colbert, bien que
très-puissante encore, avait rencontré une influence rivale et souvent
supérieure dans celle de Louvois. Pourtant, même à dater de cette
époque, Louis XIV témoignait encore de l'amitié à Colbert et ne lui
cachait pas le prix qu'il attachait à ses services. La lettre suivante,
qu'il lui adressa de Versailles, le 23 avril 1671, porte un cachet de
vérité précieux et fait connaître au juste la nature de l'ascendant que
ce roi conservait sur ceux-là même de ses ministres dont, à son insu, il
recevait l'impulsion.

     «Mme Colbert m'a dit que vostre santé n'est pas très-bonne et
     que la diligence avec laquelle vous prétendes revenir vous peut
     estre préjudiciable. Je vous escris ce billet pour vous ordonner de
     ne rien faire qui vous mette hors d'estat de me servir, en arrivant
     à tous les emplois que je vous confie. Enfin, vostre santé m'est
     nécessaire; je veux que vous la conserviez, et que vous croyiés que
     c'est la confiance et l'amitié que j'ai en vous et pour vous qui me
     font parler comme je fais[559].

   «POUR COLBERT.»

Mais Colbert, on va le voir, ne suivit pas le conseil véritablement
affectueux que lui donnait le roi, et rejoignit la cour presque
immédiatement. Neuf jours après la lettre qui précède, Louis XIV lui en
écrivit une autre, mais cette fois sur un ton singulièrement différent.
Que s'était-il passé dans l'intervalle? Sans doute quelque querelle
d'attributions en plein Conseil, au sujet de cette prépondérance chaque
jour croissante du jeune secrétaire d'État de la guerre. Qui sait?
Trompé par les expressions si bienveillantes de la lettre qu'il venait
de recevoir, Colbert prit peut-être, dans ses récriminations, un ton
hautain, absolu, qui déplut surtout au roi. Sans soulever entièrement le
voile qui couvre cette affaire, les lettres suivantes en disent assez
pour fixer les situations, dessiner les caractères, et, sous ce double
rapport, elles présentent un puissant intérêt.

           «A Chantilly, ce 24 avril 1671.

     «Je fus assez maistre de moy avant ier pour vous cacher la peine
     que j'avois d'entendre un homme que j'ai comblé de bienfais comme
     vous, me parler de la manière que vous faisiez. J'ai eu beaucoup
     d'amitié pour vous, il y paroist par ce que j'ai fait; j'en ay
     encore présentement, et je croys vous en donner une assez grande
     marque en vous disant que je me suis contraint un seul moment pour
     vous, et que je n'ay pas voulu vous dire moi-mesme ce que je vous
     escris, pour ne pas vous comettre à me déplaire davantage. C'est la
     mémoire des services que vous m'avez rendus et mon amitié qui me
     donne ce sentiment; profités-en et n'asardés plus de me fascher
     encore, car après que j'aurai entendu vos raisons, et celles de vos
     confrères et que j'aurai prononcé sur touttes vos prétentions, je
     ne veux plus jamais en entendre parler. Voiés si la marine ne vous
     convient pas, si vous ne l'avez à vostre mode, si vous aimeriez
     mieux autre chose; parlez librement; mais, après la décision que je
     donnerai je ne veux pas une seule réplique. Je vous dis ce que je
     pense pour que vous travaillés sur un fondement asseuré et pour que
     vous ne preniés pas de fausses mesures[560].»

    «A. COLBERT.»

Le coup était rude, et ce qui en rendait surtout les suites redoutables,
c'est qu'il avait été porté de sang-froid et après mûre réflexion. Quand
Louis XIV prétend que la crainte de pousser Colbert à se commettre
davantage l'a seule arrêté, il est permis d'hésiter à le croire. Il est
plus probable que l'ancien ascendant de son ministre le retint, et que,
tout en désirant fortement de modifier ses relations avec Colbert et de
s'opposer à certaines licences, il n'en avait le courage que de loin.
Quoi qu'il en soit, cette lettre remplissait le but qu'il voulait
atteindre. Colbert essaya sans doute de se justifier, de pallier les
torts qui lui étaient reprochés. On n'a pas sa réponse; mais celle que
lui adressa le roi permet d'en déterminer le sens.

           «A Liancourt, 26 avril 1671.

     «Ne croiés pas que mon amitié diminue, vos services continuant,
     cela ne se peut; mais il me les faut rendre comme je le désire, et
     croire que je fais tout pour le mieux. La préférence que vous
     craignés que je donne aux autres ne vous doit faire aucune peine.
     Je veux seulement ne pas faire d'injustice et travailler au bien de
     mon service. C'est ce que je ferai quand vous serés tous auprès de
     moy. Croyés, en allendant, que je ne suis point changé pour vous,
     et que je suis dans les sentiments que vous pouvés désirer[561].»

On a souvent fait un crime aux hommes de lettres de la seconde moitié du
XVIIe siècle, à Corneille, à Racine, à Boileau, à Molière, des
louanges véritablement excessives qu'ils prodiguèrent à Louis XIV. Pour
être juste, il faudrait reconnaître que, loin de communiquer, sur ce
point, l'impulsion à leur époque, ils se bornèrent à suivre celle que
leur donnait la cour. Qui ne connaît les excentricités en ce genre du
duc de Lafeuillade, dont le projet avait été, c'est lui-même qui s'en
vantait, d'acheter un caveau à l'église des Petits-Pères, d'y pratiquer
un souterrain qui aurait abouti à la place des Victoires, sous la statue
du roi qu'il y avait élevée à ses frais, et de se faire enterrer
immédiatement au-dessous? Le duc de Saint-Simon a caractérisé cette
fièvre d'adulation, que la vanité bien connue de Louis XIV rendait
contagieuse, en disant, dans son langage hyperbolique, que si ce prince
l'eût voulu, il se fût fait adorer[562]. Il est curieux de voir
aujourd'hui comment les libellistes contemporains qualifiaient ce
travers. «Le roi, disait l'un d'eux en 1689, a le plus grand
amour-propre et le plus vaste orgueil qui fut jamais. Il s'est fait
donner plus de faux encens que tous les demi-dieux des païens n'en ont
eu de véritable. Jamais homme n'a aimé les louanges et la vaine gloire
au point que ce prince l'a recherchée. Voilà à quoi se réduit la gloire
de Louis XIV: _C'est un amour-propre d'une grandeur immense_[563].»
Enfin, Colbert lui-même, le grave et austère Colbert dut payer son
tribut à cette passion effrénée de louanges qu'il avait, comme tant
d'autres, contribué à développer. Les historiens spéciaux ont réduit à
leur valeur réelle les talents militaires, l'influence personnelle de
Louis XIV dans les campagnes auxquelles ce prince assista[564]. La
lettre suivante que Colbert lui écrivit, le 4 juillet 1673, après la
prise de Maestricht, où ce prince se trouvait, donnera donc une idée du
ton sur lequel les ministres du temps se croyaient sans doute obligés de
louer le roi pour se maintenir dans ses bonnes grâces.

        SIRE,

     «Toutes les campagnes de Votre Majesté ont un caractère de surprise
     et d'estonnement qui saisit les esprits et leur donne seulement la
     liberté d'admirer, sans jouir du plaisir de pouvoir trouver quelque
     exemple;

     «La première, de 1667, douze ou quinze places fortes avec une bonne
     partie de trois provinces;

     «En douze jours de l'hiver de 1668, une province entière;

     «En 1672, trois provinces et quarante-cinq places fortes.

     «Mais, Sire, toutes ces grandes et extraordinaires actions cèdent à
     ce que Votre Majesté vient de faire. Forcer six mille hommes dans
     une des meilleures places de l'Europe, avec vingt mille hommes de
     pied, les attaquer par un seul endroit, et ne pas employer toutes
     ses forces pour donner plus de matière à la vertu de Votre Majesté;
     il faut avouer qu'un moyen aussi extraordinaire d'acquérir de la
     gloire, n'a jamais été pensé que par Votre Majesté. Nous n'avons
     qu'à prier Dieu pour la conservation de Votre Majesté. Pour le
     surplus, sa volonté sera la seule règle de son pouvoir.

     «Jamais Paris n'a témoigné tant de joie. Dès dimanche au soir, les
     bourgeois, de leur propre mouvement, sans ordre, ont fait partout
     des feux de joie, qui seront recommencés ce soir après le _Te
     Deum_[565].

L'anecdote suivante donne à la lettre qu'on vient de lire une singulière
signification, et montre quels durent être les écueils de la position de
Colbert, à partir de 1672. La guerre traînant en longueur et exigeant
sans cesse de nouveaux efforts, le roi avait dit un jour à ce ministre
qu'il lui faudrait 60 millions de plus pour l'_extraordinaire des
guerres_. Effrayé par ce chiffre, Colbert répondit tout d'abord qu'il ne
croyait pas pouvoir fournir à cette dépense. «_Songez-y_, reprit Louis
XIV, _il se présente quelqu'un qui entreprendrait d'y suffire, si vous
ne voulez pas vous y engager_.» Colbert resta longtemps sans retourner
chez le roi, et ses commis le virent occupé à remuer tous ses papiers,
ignorant ce qu'il faisait, _encore moins ce qu'il pensait_. Enfin, le
roi lui fit dire d'aller à Versailles. Il y alla, et les choses
reprirent leur train ordinaire. On prétend, dit Charles Perrault après
avoir raconté ce fait, que la difficulté de faire face à un pareil
surcroît de dépenses l'avait engagé à se retirer; mais que sa famille
lui persuada de ne point quitter la partie, _et que c'était un piège
qu'on lui tendait pour le perdre en l'éloignant des affaires_. Colbert
resta donc ministre; «mais, ajoute Perrault, tandis qu'auparavant on le
voyait se mettre au travail en se frottant les mains de joie, depuis cet
événement, il ne travailla plus qu'avec un air chagrin et même en
soupirant. De facile et aisé qu'il était, il devint difficultueux, et
l'on n'expédia plus, à beaucoup près, autant d'affaires que dans les
premières années de son administration[566].

Ainsi, par un singulier retour de fortune, l'accusateur, le remplaçant
de Fouquet en était venu au point, vers la fin de sa vie, de craindre un
piège dont les auteurs, s'ils eussent réussi, ne lui auraient pas
seulement ôté le pouvoir. Aveuglé par ce vertige de la faveur auquel si
peu d'hommes savent résister, comme Fouquet, à qui lui-même, vingt ans
auparavant, reprochait l'orgueil de ses alliances, il avait, de la même
manière, cherché des appuis dans les plus puissantes familles du
royaume, et le même reproche venait l'atteindre. Ses ennemis craignaient
ou feignaient de craindre son insatiable ambition et lui prêtaient de
coupables projets[567]. Une lettre de Mme de Maintenon elle-même
montrera, tout à l'heure, qu'ils l'accusaient de tramer _des desseins
pernicieux_. Quels étaient ces desseins? Peut-être d'usurper le rôle du
cardinal de Richelieu, de Mazarin, de devenir comme eux premier ministre
et ministre dirigeant. Il est certain qu'avec un prince moins altier,
moins absolu que Louis XIV, Colbert aurait atteint ce but: «Je crois, a
dit Gourville, que son ambition était plus grande que le monde et
lui-même n'en jugeaient; mais quand il a voulu faire quelques démarches
pour excéder sa place, il a bientôt pu voir que le roi ne s'en
accommoderait pas.» On comprend en effet que, jaloux comme il l'était du
pouvoir, et surtout de l'apparence du pouvoir, Louis XIV n'eût jamais
souffert une pareille usurpation, mais Colbert devait le savoir mieux
que personne. Les bruits répandus contre lui, les desseins pernicieux
qu'on lui attribuait, étaient donc, sans aucun doute, inventés et
colportés par le _parti de la guerre_, pour le forcer à sortir du
Conseil.

La mort se chargea de ce soin, et, par malheur pour la France, au moment
où ses services lui eussent été le plus nécessaires. On était en 1683. A
cette époque, dit-on, Colbert, plus que jamais en butte à la
malveillance de la faction Louvois, cherchait à captiver les faveurs
incertaines de Louis XIV par un dernier effort plus digne d'un
courtisan que d'un grand ministre. Il projetait de faire construire sur
le terrain de l'hôtel de Soissons, où la Halle aux Blés a été bâtie
depuis, un vaste bassin au milieu duquel se serait élevé un immense
rocher portant à ses angles quatre statues colossales de fleuves, et
dominé par Louis XIV terrassant la Discorde et l'Hérésie. Déjà, un
artiste célèbre, le statuaire Girardon, avait fait le plan de cette
montagne de marbre et de bronze; mais, à la mort du ministre qui en
avait eu l'idée, ce projet fut abandonné, et son successeur eut le bon
esprit d'épargner à la France les frais de cette nouvelle
adulation[568].

Colbert était alors âgé de soixante-quatre ans. Depuis plusieurs années,
sa santé, altérée par un travail opiniâtre, lui commandait les plus
grands ménagements. Le 19 novembre 1672, il écrivait à son frère,
ambassadeur à Londres, qu'il avait l'estomac mauvais et qu'il suivait un
régime fort réglé, mangeant en son particulier, à dîner, un seul poulet
avec du potage, et, soir et matin, un morceau de pain avec un bouillon
ou choses équivalentes. Du reste, Colbert ajoutait qu'il se trouvait
très-bien de ce régime, qu'il commençait à reprendre sa santé et à
dormir mieux qu'auparavant[569]. Vers 1680, ayant accompagné le roi dans
un voyage aux Pays-Bas, il eut une fièvre maligne extrêmement violente,
dont les accès étaient de quinze heures. Un médecin anglais l'en guérit
avec du quinquina, ce qui mit ce remède à la mode[570]. Il y a donc lieu
de croire que ce ministre, déjà fortement éprouvé par plusieurs maladies
considérables, succomba à une nouvelle attaque, compliquée cette fois
d'une pierre qui s'était formée dans les reins. Cependant, d'après
quelques-uns de ses biographes, le chagrin que lui causa une injuste
réprimande du roi aurait avancé sa mort. On raconte même à ce sujet les
détails suivants.

Louvois surveillait avec une attention extrême les dépenses même les
plus minimes de son département[571]. Ayant cru découvrir qu'en sa
qualité de surintendant des bâtiments, Colbert avait passé quelques
marchés onéreux au Trésor, notamment pour la grille qui ferme la grande
cour du château de Versailles, il en donna avis au roi. A quelque temps
de là, Colbert rendit compte de cette dépense à Louis XIV qui reçut fort
mal ses explications. Après plusieurs choses très-désagréables, le roi
lui dit: «_Il y a là de la friponnerie_.--_Sire_, répondit Colbert, _je
me flatte au moins que ce mot-là ne s'étend pas jusqu'à moi_,--_Non_,
dit le roi, _mais il fallait y avoir plus d'attention_.» Et il ajouta:
«_Si vous voulez savoir ce que c'est que l'économie, allez en Flandre;
vous verrez combien les fortifications des places conquises ont peu
coûté_[572].»

Ce mot, cette comparaison, firent, dit-on, l'effet d'un coup de foudre.
Colbert tomba malade de la maladie dont il mourut, et ses dernières
paroles furent, en parlant du roi: «_Si j'avais fait pour Dieu ce que
j'ai fait pour cet homme-là, je serais sauvé deux fois, et je ne sais ce
que je vais devenir_.» En apprenant sa maladie, le roi lui envoya un
gentilhomme et lui écrivit. Colbert reçut ce gentilhomme dans sa
chambre, mais en feignant de dormir, afin d'être dispensé de lui parler.
Quant à la lettre, il refusa de la lire en disant: «_Je ne veux plus
entendre parler du roi; qu'au moins à présent il me laisse tranquille_.»
Pour l'excuser de ce manque de respect, sa famille fut obligée de
prétexter qu'il n'avait plus voulu penser qu'à son salut.

Tous ces détails sont-ils bien exacts? Suivant son biographe
contemporain, «la joie qu'éprouva Colbert des succès que Duquesne venait
de remporter sur les Algériens, et la jalousie qu'il avait depuis
longtemps contre Louvois lui firent faire de si grands efforts pour bien
remplir les devoirs de toutes ses charges, que sa santé succomba enfin
sous un travail si continuel.» Le même écrivain ajoute qu'il se _forma
une pierre dans ses reins_, et qu'il mourut le 6 septembre 1683, après
avoir reçu les secours spirituels d'un vicaire de Saint-Eustache et du
père Bourdaloue[573]. Colbert avait fait son testament le 5
septembre[574]. En l'absence de documents plus explicites, la lettre
suivante, écrite le 10 septembre 1683 par Mme de Maintenon à Mme
de Saint-Géran, constate plusieurs faits intéressants et semble
confirmer, jusqu'à un certain point, l'ingratitude dont on prétend que
Colbert accusa Louis XIV au moment de mourir.

     «Le roi se porte bien et ne sent plus qu'une légère douleur. La
     mort de M. Colbert l'a affligé, et bien des gens se sont réjouis de
     cette affliction. C'est un sot discours que les desseins pernicieux
     qu'il avait, et le roi lui a pardonné de très-bon cœur _d'avoir
     voulu mourir sans lire sa lettre pour mieux penser à Dieu_... M. de
     Seignelay a voulu envahir tous ses emplois et n'en a obtenu aucun;
     il a de l'esprit, mais peu de conduite. Ses plaisirs passent
     toujours devant ses devoirs. Il a si fort exagéré les qualités et
     les services de son père qu'il a convaincu tout le monde qu'il
     n'était ni digne ni capable de le remplacer[575].»

Ainsi mourut, dans son hôtel de la rue Neuve-des-Petits-Champs, un des
plus grands ministres qui aient honoré l'administration française. Il
mourut, on le voit, haï de ses collègues, du roi peut-être, et à coup
sûr du peuple, qui le regardait comme le promoteur d'une multitude
d'odieux impôts établis depuis 1672, du peuple de Paris surtout qui ne
pouvait lui pardonner d'avoir donné à bail les échoppes des halles, dont
il avait joui gratuitement jusqu'alors[576]. La haine de ce peuple fut
telle qu'on n'osa faire enterrer de jour le corps de celui qui en était
l'objet. Son convoi n'eut lieu que la nuit; encore fallut-il, dans la
crainte d'un plus grand scandale, le faire escorter par des archers du
guet, de son hôtel à l'église Saint-Eustache, où sa famille lui fit
construire ensuite un magnifique mausolée[577]. Puis, à peine la
nouvelle de sa mort s'est-elle répandue, que déjà les couplets, les
épigrammes, les satires, sur sa dureté et son avarice circulent de
toutes parts. «Riche par les seuls bienfaits du roi, qu'il ne dissipait
pas, a dit un de ses contemporains, prévoyant assez et le disant à ses
amis particuliers, la prodigalité de son fils aîné, il envoya au roi,
avant de mourir, le mémoire de son bien, qui montait à plus de 10
millions, et fit voir clairement que les appointements de ses charges et
les gratifications extraordinaires avaient pu, en vingt-deux ans,
produire légitimement une somme aussi considérable que celle-là[578].»
Mais le peuple, cela se conçoit, ne calculait pas ainsi. En comparant la
misère générale, principalement dans les campagnes, à l'opulence de
celui à qui, en raison de son titre et de son pouvoir, que l'on croyait
sans bornes, il faisait remonter la responsabilité des édits financiers
qui le ruinaient, l'idée qu'il avait perdu dans Colbert le défenseur le
plus zélé, le plus dévoué, ne lui venait pas même à l'esprit. Au
contraire, il donnait aveuglément carrière à sa rancune, à sa haine, à
ses plus mauvais instincts. Comme toujours, il se trouva dans le nombre
des mécontents, d'honnêtes rimeurs qui, renchérissant sur le tout, se
chargèrent de buriner, dans un langage bien digne des sentiments qui les
inspiraient, ces invectives de carrefours. Je me garderai bien d'en
reproduire ici la dixième partie, mais il importe que l'on en connaisse
quelques-unes. Il y a dans ces écarts de l'opinion populaire, à l'égard
d'un ministre à jamais illustre et digne de l'être, non-seulement pour
le bien qu'il avait rêvé, mais aussi pour tout ce qu'il a fait de grand
et de beau, une utile et salutaire leçon pour tous les temps. Les
quatrains qu'on va lire sont extraits d'un petit libelle ayant pour
titre: _la Beste insatiable ou le Serpent crevé_. Cette bête ou ce
serpent, c'est Colbert. Le titre promet. On va voir qu'il ne promet rien
de trop[579].

  «Lorsque je vois Colbert dans la bière estendu,
  Et qu'on fait sur son corps des solennels services,
    Tous ces honneurs sont mes supplices,
    Car je le voudrois voir pendu.....»

  «Ce grand Colbert est mort; pleurez gens de finance,
  Pleurez gros partisans, pleurez donneurs d'avis;
  Son sublime sçavoir, qui vous a tant servis,
  Ne sauroit plus troubler le repos de la France....»

    «Il aimoit tant l'escorcherie,
    Pour avoir l'argent à monceau,
    Qu'il fist de sa maison de Seau
    La source de la boucherie[580].»

  «Vous l'avez fait mourir, ignorants médecins,
  Ce ministre fameux, cet homme d'importance;
  Vous croyez qu'il avoit la pierre dans les reins:
  Il l'avoit dans le cœur, au malheur de la France...»

  «Enfin Colbert n'est plus, et c'est vous faire entendre
  Que la France est réduite au plus bas de son sort,
  Car s'il restoit encore quelque chose à lui prendre,
    Le voleur ne seroit pas mort[581]...»

En lisant ces grossières injures, une douloureuse réflexion se présente
à l'esprit: au nombre des ministres français dont le nom jette le plus
d'éclat dans nos annales, et qui, à des titres divers, sont aujourd'hui
les plus populaires, il faut placer au premier rang Sully, Richelieu,
Mazarin, Colbert et Turgot. Et pourtant, quel a été le jugement des
contemporains sur chacun d'eux? En haine de Sully, le peuple arrache ou
décapite les arbres que ce ministre avait fait planter sur les grands
chemins[582]; Richelieu fut détesté du peuple lui-même, qu'il délivra du
joug immédiat de ses mille maîtres pour ne lui en donner qu'un seul,
moins exigeant et plus éloigné; Mazarin, grand et habile ministre,
malgré sa rapacité, fit éclore une bibliothèque de libelles et fut exilé
deux fois. On vient de voir comment le peuple jugea Colbert, et le
respect qu'il eut pour ses dépouilles mortelles. Enfin, près d'un siècle
plus tard, par une étrange et singulière anomalie, Turgot tomba aux
applaudissements simultanés du peuple et de la cour. La justice
serait-elle donc impossible aux contemporains, même des plus grands et
des plus habiles, des plus dévoués et des plus intègres ministres? Cette
erreur d'une époque entière au sujet des hommes investis du
gouvernement, est en quelque sorte une calamité publique, car elle
habitue tous les ministres, même les plus incapables et les plus
mauvais, à croire, non sans motifs, il faut l'avouer, que leur influence
ne pourra être sainement appréciée que par la génération qui les suivra.
_Le peuple_, a dit un duc de Sforze de l'école de Machiavel, _ressemble
aux enfants: il crie quand on le torche_. Triste maxime dont la vérité a
déjà éclaté en France beaucoup trop souvent! Mais, soyons justes envers
le peuple. Comme Sully lui-même, comme Mazarin, quoique à un bien
moindre degré, Colbert manqua, par malheur, de désintéressement, vertu
essentielle, surtout aux yeux de la multitude, plus apte à la comprendre
que toutes les autres. L'immense fortune laissée par ce ministre et la
détresse du royaume pendant la seconde moitié de son administration,
mais surtout, la nature même des devoirs que lui imposaient ses
fonctions de contrôleur général, expliquent donc, jusqu'à un certain
point, sans la justifier toutefois, l'impopularité dont il fut l'objet.

Un écrivain du XVIIIe siècle, trop exalté peut-être dans son temps,
trop déprécié à coup sûr par le nôtre, Thomas, de l'Académie Française,
a tracé un parallèle extrêmement remarquable à beaucoup d'égards, même
au point de vue économique, de l'influence exercée par l'administration
de Sully et de Colbert. On me saura gré d'en reproduire, avant de
terminer, les traits principaux:

     «Colbert et Sully, destinés tous deux à de grandes choses, furent
     élevés au ministère à peu près dans les mêmes circonstances. Sully
     parut après les horribles déprédations des favoris et les désordres
     de la Ligue; Colbert eut à réparer les maux qu'avaient causés le
     règne orageux et faible de Louis XIII, les opérations brillantes,
     mais forcées, de Richelieu, les querelles de la Fronde, l'anarchie
     des finances sous Mazarin. Tous deux trouvèrent le peuple accablé
     d'impôts et le roi privé de la plus grande partie de ses revenus;
     tous deux eurent le bonheur de rencontrer deux princes qui avaient
     le génie du gouvernement, capables de vouloir le bien, assez
     courageux pour l'entreprendre, assez fermes pour le soutenir,
     désireux de faire de grandes choses, l'un pour la France, l'autre
     pour lui-même; tous deux commencèrent par liquider les dettes de
     l'État, et les mêmes besoins firent naître les mêmes opérations;
     tous deux travaillèrent ensuite à accroître la fortune publique;
     ils surent également combiner la nature des divers impôts; mais
     Sully ne sut pas en tirer tout le parti possible; Colbert
     perfectionna l'art d'établir entre eux de justes proportions; tous
     deux diminuèrent les frais énormes de la perception, bannirent le
     trafic honteux des emplois qui enrichissait et avilissait la cour,
     ôtèrent aux courtisans tout intérêt dans les fermes; tous deux
     firent cesser la confusion qui régnait dans les recettes et les
     gains immenses que faisaient les receveurs; mais, dans toutes ces
     parties, Colbert n'eut que la gloire d'imiter Sully, et de faire
     revivre les anciennes ordonnances de ce grand homme. Le ministre de
     Louis XIV, à l'exemple de celui de Henri IV, assura des fonds pour
     chaque dépense; à son exemple, il réduisit l'intérêt de l'argent.
     Tous deux travaillèrent à faciliter les communications; mais
     Colbert fit exécuter le canal de Languedoc, dont Sully n'avait eu
     que le projet. Ils connurent tous deux l'art de faire tomber sur
     les riches et sur les habitants des villes les remises accordées
     aux campagnes; mais on leur reproche à tous deux d'avoir gêné
     l'industrie par des taxes. Le crédit, cette partie importante des
     richesses publiques, qui fait circuler celles qu'on a, qui supplée
     à celles qu'on n'a pas, paraît n'avoir pas été assez connu par
     Sully, pas assez ménagé par Colbert[583]. Les monnaies attirèrent
     leur attention; mais Sully n'aperçut pas les maux ou ne trouva que
     des remèdes dangereux; Colbert porta dans cette partie une
     supériorité de lumières qu'il dut à son siècle autant qu'à
     lui-même. On leur doit à tous deux l'éloge d'avoir vu que la
     réforme du barreau pouvait influer sur l'aisance nationale; mais
     l'avantage des temps fit que Colbert exécuta ce que Sully ne put
     que désirer: l'un, dans un temps d'orage et sous un roi soldat,
     annonça seulement à une nation guerrière qu'elle devait estimer les
     sciences; l'autre, ministre d'un roi qui portait la grandeur jusque
     dans les plaisirs de l'esprit, donna au monde l'exemple, trop
     oublié peut-être, d'honorer, d'enrichir et de développer tous les
     talents. Sully entrevit le premier l'utilité d'une marine: c'était
     beaucoup en sortant de la barbarie; nous nous souvenons que Colbert
     eut la gloire d'en créer une. Le commerce fut protégé par les deux
     ministres; mais l'un voulait le tirer presque entier des produits
     des terres, l'autre des manufactures. Sully préférait, avec raison,
     celui qui, étant attaché au sol, ne peut être ni partagé ni envahi,
     et qui met les étrangers dans une dépendance nécessaire, Colbert ne
     s'aperçut pas que l'autre n'est fondé que sur des besoins de
     caprice ou de goût, et qu'il peut passer avec les artistes dans
     tous les pays du monde. Sully fut donc supérieur à Colbert dans la
     connaissance des véritables sources du commerce; mais Colbert
     l'emporta sur lui du côté des soins, de l'activité et des calculs
     politiques: dans cette partie, il l'emporta par son attention à
     diminuer les droits intérieurs du royaume, que Sully augmenta
     quelquefois, par son habileté à combiner les droits d'entrée et de
     sortie, opération qui est peut-être un des plus savants ouvrages
     d'un législateur[584]..... Sully, peut-être, saisit mieux la masse
     entière du gouvernement; Colbert en développa mieux les détails:
     l'un avait plus de cette politique qui calcule, l'autre de cette
     politique des anciens législateurs qui voyaient tout dans un grand
     principe. Le plan de Colbert était une machine vaste et compliquée,
     où il fallait sans cesse remonter de nouvelles roues; le plan de
     Sully était simple et uniforme comme la nature. Colbert attendait
     plus des hommes, Sully attendait plus des choses: l'un créa des
     ressources inconnues à la France, l'autre employa mieux les
     ressources qu'elle avait. La réputation de Colbert dut avoir plus
     d'éclat, et celle de Sully dut acquérir plus de solidité[585].»

On a pu voir, en ce qui concerne Colbert, si cette appréciation des
principes qu'il porta dans l'administration est fondée. Je crois que les
faits l'ont démontré: une passion extrème pour le bien public et pour
la gloire de la France, un ardent désir d'alléger et d'égaliser le
fardeau des charges publiques, une probité sévère, irréprochable, la
haine innée du désordre, un profond sentiment de l'autorité, enfin une
activité prodigieuse, infatigable, tels furent les principaux mérites de
ce ministre; voilà les ressorts énergiques qui le portèrent au pouvoir
et qui lui valurent pendant longtemps une si grande, une si juste
influence. «M. Colbert, a dit Charles Perrault, ne connaissait guère
d'autre repos que celui qui consiste à changer de travail ou à passer
d'un travail difficile à un autre qui l'est un peu moins.» L'abbé de
Choisy a dit, de son côté, que c'était «un esprit solide, mais pesant,
né principalement pour les calculs.[586]» Peut-être cette organisation
explique-t-elle les grandes qualités et les erreurs de Colbert. On lui a
reproché de n'avoir pas su prendre une grande résolution et sortir du
Conseil quand il vit l'impossibilité de subvenir par les voies
ordinaires aux frais d'une guerre dont il désapprouvait la
continuation[587]. Effectuée dans des circonstances pareilles, sa
retraite aurait sans doute exercé une utile influence, et tout porte à
croire que les embarras de son successeur l'auraient bientôt fait
rappeler. Malheureusement, on vivait alors dans un temps où les
ministres ne quittaient le pouvoir que disgraciés, et Colbert était trop
ambitieux, trop jaloux de ne pas laisser amoindrir la position de sa
famille, pour faire un aussi grand sacrifice à ses convictions. Il resta
donc, mais à quelles conditions? Plus on relit la lettre de Mme de
Maintenon, plus on redoute qu'il n'ait en effet prononcé les paroles de
désespoir qu'on lui attribue, et qu'il ne soit mort sous l'impression de
quelque perfidie de ses ennemis. Ainsi finit donc, selon toutes les
apparences, cette noble vie. Tant de glorieux travaux, tant de veilles,
tant de rêves pour la prospérité de la France, méritaient-ils en même
temps l'ingratitude du roi et les outrages du peuple? La postérité s'est
chargée de répondre. J'ai essayé de faire connaître exactement les
conséquences des erreurs de Colbert. Mais, de quelques résultats
qu'elles aient été suivies, ces erreurs ne doivent pas faire oublier les
éminentes qualités de l'illustre ministre et les immenses services qu'il
a rendus à la France. Restaurateur des finances, réformateur de tous les
codes, créateur de la marine française, protecteur des arts et des
lettres, Colbert possède certes encore assez de titres au respect et à
l'admiration de ses concitoyens.


                FIN DE L'HISTOIRE DE COLBERT.



PIÈCES JUSTIFICATIVES.

MÉMOIRES, INSTRUCTIONS, LETTRES

ET

DOCUMENTS DIVERS.



PIÈCE Nº I.

ADMINISTRATION DE COLBERT.

ÉDITS, ORDONNANCES, DÉCLARATIONS, ARRÊTS, LETTRES-PATENTES,

CONCERNANT

LES FINANCES, LE COMMERCE, LA MARINE, LA JUSTICE, ETC., ETC.,
RENDUS DEPUIS 1660 JUSQU'EN 1683[588].


27 NOVEMBRE 1660.--Déclaration contre le luxe des habits, carrosses et
ornements.

8 FÉVRIER 1661.--Déclaration pour la recherche et punition des
usurpateurs de titres de noblesse.

8 JUILLET 1661.--Arrêt du Conseil d'en haut faisant injonction aux
Parlements, Grand-Conseil, Chambre des comptes, Cours des aides, et à
toutes autres Compagnies souveraines de se soumettre aux arrêts du
Conseil.

JANVIER 1662.--Édit portant établissement de carrosses à Paris[589].

JUIN 1662.--Édit portant qu'il sera établi un hôpital en chaque ville et
bourg du royaume pour les pauvres malades, mendiants et orphelins.

NOVEMBRE 1662.--Déclaration qui maintient la ville de Dunkerque dans ses
libertés et franchises, en fait un port franc, et accorde le droit de
neutralité, sans lettres ni finances, aux étrangers qui s'y
habitueront[590].

31 JANVIER 1663.--Règlement pour la levée des droits de péage par eau et
par terre, et pour la répression des abus y relatifs.

12 FÉVRIER 1663.--Règlement général pour le fait des tailles[591].

16 MAI 1663.--Déclaration portant qu'il sera fait information de l'état
des haras.

18 JUIN 1663.--Ordonnances faisant de nouveau défense de porter des
passements d'or et d'argent, vrais ou faux.

6 JUILLET 1663.--Arrêt du Parlement, contenant règlement général sur les
prisons, en 46 articles.

DÉCEMBRE 1663.--Édit portant établissement de l'Académie des
inscriptions et belles-lettres, et de celle de peinture et de sculpture,
et statuts y annexés.

9 JANVIER 1664.--Déclaration sur le fait et négoce des lettres de
change.

28 MAI 1664.--Édit portant établissement de la Compagnie des Indes
occidentales.

30 MAI 1664.--Déclaration portant réduction des officiers de la maison
du roi.

22 JUIN 1664.--Déclaration sur l'édit du 8 février 1661, contenant
règlement contre les usurpateurs du titre de noblesse.

AOÛT 1664.--Édit pour l'établissement de la Compagnie des Indes
orientales.

AOÛT 1664.--Édit pour l'établissement d'une manufacture de tapisseries à
Beauvais.

SEPTEMBRE 1664.--Édit portant révocation des lettres de noblesse
accordées depuis 1634.

SEPTEMBRE 1664.--Édit portant réduction et diminution des droits des
sorties et des entrées, avec la suppression de plusieurs droits[592].

17 OCTOBRE 1665.--Arrêt du Conseil portant rétablissement des haras dans
le royaume.

7 DÉCEMBRE 1665.--Arrêt du Conseil qui fixe le prix auquel les monnaies
auront cours au 1er janvier 1666.

DÉCEMBRE 1665.--Édit portant fixation du prix des offices des Cours
supérieures.

DÉCEMBRE 1665.--Édit portant réduction des constitutions de rentes du
denier dix-huit au denier vingt.

22 MARS 1666.--Arrêt du Conseil portant règlement général pour la
recherche des usurpateurs des titres de noblesse et ordonnant (article
17) qu'il sera fait un catalogue contenant les noms, surnoms, armes et
demeures des véritables gentilshommes pour être registré en chaque
bailliage.

AVRIL 1666.--Édit sur l'établissement des lanternes à Paris.

12 OCTOBRE 1666.--Déclaration portant défenses de vendre des points de
fil étrangers.

NOVEMBRE 1666.--Édit portant concession de privilèges et exemptions à
ceux qui se marient avant ou pendant leur vingtième année jusqu'à 25
ans, et aux pères de famille ayant dix à douze enfants[593].

DÉCEMBRE 1666.--Édit qui confirme le règlement sur le nettoiement des
boues, la sûreté de Paris et autres villes.

DÉCEMBRE 1666.--Édit sur l'établissement des maisons religieuses et
autres communautés.

MARS 1667.--Édit portant création d'un lieutenant de police à Paris.

AVRIL 1667.--Ordonnance civile touchant la réformation de la
justice[594].

AVRIL 1667.--Déclaration portant défense de saisir les bestiaux. (Voir
une _déclaration_ du 25 janvier 1671 où il est fait mention de
celle-ci.)

NOVEMBRE 1667.--Édit pour l'établissement de la manufacture des
Gobelins.

21 NOVEMBRE 1667.--Déclaration qui défend de porter des étoffes et
passements d'or et d'argent, et des dentelles de fil venant de
l'étranger.

30 JANVIER 1668.--Ordonnances portant défenses aux capitaines de quitter
leurs vaisseaux, quand ils sont en rade, pour aller coucher à terre.

22 SEPTEMBRE 1668.--Ordonnances pour l'enrôlement des matelots par
classes.

SEPTEMBRE 1668.--Déclaration portant règlement général des gabelles.

29 MARS 1669.--Arrêt du Conseil de Commerce concernant les consuls
français en pays étrangers.

MARS 1669.--Édit sur la franchise du port de Marseille.

JUIN 1669.--Édit pour l'établissement d'une Compagnie pour le commerce
du Nord.

AOÛT 1669.--Édit portant que les gentilshommes pourront faire le
commerce sans déroger.

AOÛT 1669.--Édit portant règlement général pour les eaux et forêts[595].

AOÛT 1669.--Édit qui attribue aux maires et échevins des villes la
connaissance des procès concernant les manufactures.

AOÛT 1669.--Édit portant fixation du prix des offices de judicature,
l'âge et la capacité des officiers.

AOÛT 1669.--Édit portant règlement touchant l'hypothèque du roi sur les
biens des officiers comptables, et la procédure à suivre dans les Cours
des aides pour la vente et la distribution du prix des offices.

AOÛT 1669.--Ordonnance pour la réformation de la justice, faisant la
continuation de celle du mois d'avril 1667.

AOÛT 1669.--Édit qui attribue aux maires et échevins la connaissance en
première instance des procès entre les ouvriers des manufactures, ou
entre les ouvriers et les marchands, à raison d'icelles.

AOÛT 1669.--Édit portant défenses, sous peine de confiscation de corps
et de biens, de prendre du service et de s'habituer à l'étranger.

AOÛT 1669.--Lettres-patentes sur le règlement général des teintures des
manufactures de laine et de fil, précédées desdits statuts et
règlements.

25 FÉVRIER 1670.--Déclaration du roi pour l'étape générale (entrepôt)
dans les villes maritimes[596].

JUIN 1670.--Édit pour l'établissement de l'hôpital des Enfants-Trouvés à
Paris, et règlement y relatif.

JUIN 1670.--Règlement portant défense aux bâtiments étrangers d'aborder
dans les ports des colonies, et aux habitants desdites colonies de les
recevoir à peine de confiscation.

AOÛT 1670.--Ordonnance criminelle[597].

25 JANVIER 1671.--Déclaration portant défense de saisir les bestiaux, si
ce n'est pour fermages[598].

21 AOUT 1671.--Ordonnance pour rendre uniformes les poids et mesures
dans tous les ports et arsenaux de la marine.

AOÛT 1671.--Édit pour la répression des abus qui se commettent dans les
pèlerinages.

4 NOVEMBRE 1671.--Ordonnance qui défend de transporter des bœufs, lards,
toiles et autres marchandises étrangères des pays étrangers dans les
îles.

FÉVRIER 1672.--Ordonnance qui fixe au denier 18 les intérêts des sommes
prêtées au roi.

23 MARS 1672.--Édit portant que les offices de notaires, procureurs,
huissiers, sergents et archers seront héréditaires.

MARS 1672.--Édit pour l'établissement de l'Académie royale de musique de
Paris.

24 MARS 1672.--Ordonnance pour la modération des tables des officiers
généraux et majors et autres servant dans les armées[599].

DÉCEMBRE 1672.--Édit portant confirmation des priviléges, ordonnances et
règlements sur la police de l'Hôtel-de-Ville de Paris, et règlement sur
la juridiction des prévôts et échevins.

24 FÉVRIER 1673.--Lettre patente portant règlement sur l'enregistrement
dans les Cours supérieures des édits, déclarations et lettres patentes
relatives aux affaires publiques de justice et de finances, émanées du
propre mouvement du roi[600].

MARS 1673.--Édit portant établissement de greffes pour l'enregistrement
des oppositions des créanciers hypothécaires[601].

MARS 1673.--Édit portant que ceux qui font profession de commerce,
denrées ou arts qui ne sont d'aucune communauté, seront établis en
corps, communautés et jurandes, et qu'il leur sera accordé des statuts.

MARS 1673.--Ordonnance du commerce.

28 AVRIL 1673.--Arrêt du Parlement portant défenses aux juges de rendre
la justice, sous les porches des églises, dans les cimetières et dans
les cabarets.

AOÛT 1673.--Édit pour l'enrôlement des matelots dans toutes les
provinces maritimes du royaume.

DÉCEMBRE 1673.--Arrêt du Conseil qui permet aux étrangers d'acquérir des
rentes sur l'Hôtel-de-Ville, et d'en disposer comme les Français.

9 FÉVRIER 1674.--Déclaration pour la marque de la vaisselle d'étain.

28 AVRIL 1674.--Arrêt du Conseil portant fixation des bornes pour la
nouvelle enceinte de Paris, avec défenses de bâtir au delà, à peine de
démolition et de fouet contre les entrepreneurs et ouvriers.

AVRIL 1674.--Édit portant établissement de l'hôtel des Invalides.

4 JUIN 1674.--Déclaration portant révocation des permissions générales
d'imprimer.

17 SEPTEMBRE 1674.--Déclaration pour la vente et distribution du tabac
dans le royaume.

DÉCEMBRE 1674.--Édit portant création d'un million de rentes et
d'augmentation de gages.

DÉCEMBRE 1674.--Édit portant suppression de la Compagnie des Indes
occidentales, et confirmation du contrat relatif à la Compagnie du
Sénégal.

13 SEPTEMBRE 1675.--Règlement pour la Compagnie des Indes orientales.

30 JUILLET 1677.--Règlement pour la recherche des mines d'or, d'argent
et autres métaux dans l'Auvergne, le Bourbonnais, le Forez et le
Vivarais.

AOÛT 1678.--Traité de Nimègue conclu le 10 août, entre le roi et les
États-Généraux des Provinces Unies, suivi du traité de commerce,
navigation et marine.

13 NOVEMBRE 1678.--Règlement sur les comptes des comptables en demeure,
et la forme à suivre pour opérer la décharge en leur débit.

MARS 1679.--Édit pour la construction du canal d'Orléans.

28 MARS 1679.--Déclaration portant règlement général sur les monnaies.

MAI 1679.--Édit pour la constitution d'un nouveau million de rentes.

JUIN 1679.--Nouvel édit pour la constitution d'un million de rentes.

JUIN 1679.--Lettres patentes portant confirmation de la Compagnie du
Sénégal et de ses privilèges.

SEPTEMBRE 1679.--Édit qui règle pour toute la France l'intérêt au denier
18, déclare nulles les promesses portant un intérêt plus élevé, même
celles de change et rechange, si ce n'est à l'égard des marchands
fréquentant les foires de Lyon, pour cause de marchandises, sans fraude
ni déguisement.

23 MARS 1680.--Règlement général pour l'administration de l'hôpital
général de Paris.

JUIN 1680.--Ordonnance portant règlement général sur le fait des
entrées, aides et autres droits pour le ressort de la cour de Paris,
suivie d'un tarif des droits d'entrée à Paris pour les bois ouvrés fer,
papier, etc., etc.

JUIN 1680.--Ordonnances sur le fait des aides de Normandie.

JUILLET 1681.--Ordonnance contenant règlement sur les droits des fermes
sur le tabac, les droits de marque sur l'or et l'argent, sur les
octrois, papier timbré, etc., etc.

JUILLET 1681.--Lettres patentes portant confirmation de la nouvelle
Compagnie du Sénégal et côtes d'Afrique, et de ses privilèges.

AOÛT 1681.--Ordonnance de la marine.

21 OCTOBRE 1681.--Lettres patentes qui permettent l'établissement d'une
manufacture de draps, façon de Hollande et d'Angleterre, en la ville de
Louviers.

24 OCTOBRE 1681.--Règlement portant défenses aux sujets du roi de prêter
leurs noms aux étrangers et d'acheter d'eux aucuns vaisseaux pour les
faire naviguer sous pavillon français, à peine de confiscation, de 1000
livres d'amende et de punition corporelle.

6 JANVIER 1682.--Arrêt du Conseil qui permet à tous particuliers de
faire le commerce aux Indes orientales, à condition qu'ils se serviront,
pour leur passage et celui de leurs marchandises, des vaisseaux de la
Compagnie des Indes orientales.

11 JUILLET 1682.--Déclaration contre les Bohémiens ou Égyptiens.

JUILLET 1682.--Édit pour la punition des empoisonneurs, devins et
autres.

AVRIL 1683.--Édit portant règlement pour les dettes des communautés.

AVRIL 1685.--Édit concernant les droits de propriété sur les îles,
atterrissements, passages, bacs, ponts, moulins et autres droits sur les
rivières navigables.

25 AOUT 1685.--Règlements sur les précautions à prendre pour empêcher
l'introduction de la peste.

28 OCTOBRE 1683.--Arrêt du Conseil pour le rétablissement des haras du
royaume.

6 NOVEMBRE 1683.--Déclaration portant défense de saisir les bestiaux.



PIÈCE Nº II.--INÉDITE.

MÉMOIRES

SUR LES AFFAIRES DES FINANCES DE FRANCE POUR SERVIR A L'HISTOIRE[602].


C'est une maxime constante et reconnue générallement dans tous les
estats du monde que les finances en sont la plus importante et la plus
essentielle partie; c'est une matière qui entre en toutes les affaires
soit qu'elles regardent la subsistance de l'estat en son dedans, soit
qu'elles regardent son accroissement et sa puissance au dehors, par les
différents effets qu'elle produit dans les esprits des peuples pour le
dedans et des princes et estats estrangers pour le dehors.

Il est presque certain que chaque estat à proportion de sa grandeur et
de son estendue est suffisamment pourvu de moyens pour subsister en son
dedans pourveu que ces moyens soient bien et fidellement administrés,
mais pour s'accroistre il n'y a que les deux couronnes de France et
d'Espagne qui ayent paru jusqu'à présent dans l'Europe avoir assez de
force et assez d'abondance dans les finances pour entreprendre des
guerres et des conquestes au dehors.

Il est vray que la Hollande par son industrie et par son application au
commerce et la Suède par la _fertilité_ de son terroir, le courage et la
bravoure de ses peuples, et la hardiesse de ses deux derniers roys, ont
suppléé au défaut de bras et de finances, mais ce sont des exemples qui
sont uniques et qui examinés en destail et pénétrés jusques dans le
fond, se trouveroient fondés bien plus sur les assistances de la France
et sur les guerres des deux premières couronnes de l'Europe que sur leur
industrie ou sur aucune bonne qualité de leurs roys ou de leurs peuples.

Il est donc question d'examiner quels effets produisent dans les estats
ou la disette ou l'abondance dans les finances. Nous n'avons dans notre
royaume qu'un seul exemple d'abondance qui eut lieu dans les dernières
années du règne d'Henry IVe; mais nous en avons une infinité de
disettes et de nécessités. Au contraire, dans celuy d'Espagne, nous
voyons les règnes de Charles-Quint, Philippe second, troisième et mesme
Philippe IVe dans une si prodigieuse abondance d'argent par la
découverte des Indes que toute l'Europe a veu cette maison d'un simple
archiduc d'Autriche sans aucune considération dans le monde monter dans
l'espace de 60 ou 80 années à la souveraineté de tous les estats et
maisons de Bourgogne, d'Arragon, Castille, Portugal, Naples, Milan,
joindre à ce dernier estat la couronne d'Angleterre et d'Irlande par le
mariage de Philippe second avec Marie, rendre l'empire presque
héréditaire à ses princes, contester la prééminence à la couronne de nos
roys, mettre par ses pratiques et par ses armes notre royaume en un
péril imminent de passer en main étrangère, et enfin aspirer à l'empire
de toute l'Europe, c'est-à-dire de tout le monde.

Puisque depuis la mort d'Henry IVe, nous n'avons que des exemples de
disette et de nécessité dans nos finances, il sera bon d'examiner d'où
peut provenir que depuis un si long temps l'on a pu voir sinon
l'abondance au moins quelque........ de quelque facilité! L'on ne peut
attribuer ce désordre qu'à deux vices principaux: ou à l'establissement
de l'autorité qui régit cette nature d'affaires, ou aux maximes qui
servent à la conduite, lesquelles peuvent estre vitieuses en soy, et par
conséquent estre le principe et la principalle cause de tout ce
désordre.

(_Ici Colbert fait l'historique détaillé de l'administration des
finances depuis 1648. En 1633, le surintendant de La Vieuville mourut et
le cardinal Mazarin proposa au roi de partager les soins de la
surintendance entre MM. Servien et Fouquet. Après avoir fait connaître
les titres de Servien, Colbert examine ceux de Fouquet._)

.....Pour le second (Fouquet) les assistances que le dit sieur Cardinal
avoit reçues du Sr abbé Foucquet pendant le temps de son éloignement
de la cour fust la principalle raison de son choix; car quoiqu'il le
connust pour homme d'esprit, qu'il l'eust mesme employé en qualité de
maistre des requestes dans les armées et à la suitte du roy pendant les
années 1649 et 1650, qu'il luy eust fait accorder la permission de
traiter de la charge de procureur général au Parlement de Paris,
néantmoins le connoissant homme à caballer et d'intrigue et dont les
mœurs mesme n'estoient pas assez réglées pour une charge de ce poids,
sans la première raison de la considération de son frère, il n'auroit
pas jetté les yeux sur luy.

S'estant desterminé le lendemain à son retour qui fut le 7 février 1653,
le roy les nomma surintendants.

Pendant les deux premières années quoyque diverses rencontres fissent
assez remarquer l'humeur incompatible des deux surintendants, néantmoins
l'abondance et la facilité des affaires firent que l'autorité demeura
presque entière au Sr Servien; mais s'estant fait connoistre porté à
refuser toutes choses justes ou injustes et par une résolution
invincible presque en toutes affaires, ces deux mauvaises qualités luy
attirèrent la hayne des courtisans et des gens d'affaires sur le crédit
desquels toute la subsistance de l'estat estoit fondée, et comme le
Sr Foucquet avoit toujours l'_oreille_ ouverte pour proffiter de tout
ce qui pouvoit nuire au Sr Servien, il ne manqua pas de se servir des
qualités contraires pour s'attirer l'amitié des courtisans et le crédit
des gens d'affaires.....

Par ce moyen s'estant rendu le maistre absolu des finances, il ne
s'appliqua à autre chose qu'à en faire une entière dissipation pour
satisfaire à toutes ses passions déréglées.

Il laissa assouvir l'avidité de tous les partisans parce qu'il estoit
leur complice en sorte qu'à la honte de toute la nation pendant le temps
que les armées n'estoient pas payées, l'on a entendu publiquement un
secrétaire du procureur général se vanter d'avoir..... 2, 3, 4 et 500
mille livres en un exercice, un autre 10, 12 et 24 mille livres, et un
trésorier de l'espargne de mesme se vanter d'avoir gagné 500 mille
livres en une année d'exercice.

On l'a veu jouer en une nuict 20 à 50 mille pistoles _sans parler_ des
dépenses en bastimens, en eaux, en meubles, en femmes, des dépenses
ordinaires de la maison, portant le luxe et le faste en un point que
bien des gens de bien en concevoient de l'humeur.

A cet esgard, on a veu sa dépense en bastimens par ses maisons de Vaux
et de Saint-Mandé, mais ce qui est surprenant est que dès lors que sa
maison de Vaux qui avoit cousté 18 _millions_, fust bastie[603]; il s'en
dégousta et commença de faire bastir dans Saint-Mandé et dans
Belle-Isle, en sorte que son insatiable avidité et son ambition déréglée
luy donnant toujours des pensées..... luy faisoit mépriser ce qu'il
avoit autrefois estimé. C'est ce dégoût..... qui luy fit offrir cette
maison à M. le Cardinal lorsqu'il y coucha en 1659 en partant pour ses
voyages avant la paix et ensuitte en 1661, comme il l'a voullu
dire[604].

Cette mesme dépense prodigieuse a paru en ses meubles, en ses
acquisitions de toutes parts; en son jeu, en sa table et en toutes au
autres _manies_ et publiques et secrètes, en sorte que l'on a veu par
les registres de ses commis qui ont paru, des 20 et 30 millions de
livres qui ont passé par leurs mains en peu d'années pour ses dépenses
particulières. Mais s'il s'estoit contenté de tout ce qui le pouvoit
concerner l'estat auroit-il pu souffrir cet..... Il a porté son avidité
bien plus loin. Il a voulu remplir de biens immenses ses frères, ses
parents, ses amis, ses commis. Il a voulu mettre ses créatures dans
toutes les charges de la cour et de la robe, et pour cet effect il a
donné une part du prix de toutes celles qui ont esté vendues et qui
n'estoient pas remplies de gens à luy; il a voulu gagner toutes les
personnes un peu considérables qui approchoient le Roy, les Reines et
feu M. le Cardinal. Il a voulu estre adverti de tout, et pour cet effect
avoir des espions, pouvoir acheter des personnes seures, et pour
parvenir à tous ses desseins..... Il n'y a pas de profusion qu'il n'aye
fait; et comme il falloit que les finances du Roy fournissent à tous ces
désordres, il ne faut pas s'estonner si Sa Majesté les a trouvées en
mauvais estat lorsquelle a voulu en prendre la connoissance; mais comme
il est impossible de concevoir à quel point ce désordre estoit porté, il
sera bon de représenter succinctement les dépenses par comptant qui pour
des raisons diverses sont cachées aux officiers de la Chambre des
Comptes, et passées dans ceux de l'espargne..... lesquelles en 1630
montant ordinairement à 10 millions de livres ou environ se sont
trouvées monter:

  En 1656 à         51,196,698
  En 1657 à         66,922,349
  En 1658 à        105,527,613
  En 1659 à         96,741,508
                  ____________
                   320,388,168

En sorte qu'en ces quatre années seulement il s'est trouvé IIIc
XXions de livres consommés passés en comptants soubz le prétexte de
soutenir toutes les affaires du Roy.

.....Quoique cette prodigieuse dissipation ne fust pas si clairement
connue, néantmoins la notoriété en estoit si publique, les désordres et
les malversations si extrêmes qu'en une infinité de fois, M. le cardinal
Mazarini y auroit apporté le seul remède qui lui restoit après avoir
tenté inutilement ceux de la douceur, son esprit plein de bonté et
d'humanité ne pouvant se résoudre à en venir au plus violent qu'à la
dernière extrémité; aussy une infinité de fois lui avoit-il fait
connoistre ses désordres et ses profusions, luy avoit-il fait connoistre
clairement qu'il ne pouvoit soutenir une si mauvaise conduitte et
l'auroit fortement excité à la changer. Souvent le dit Foucquet comme
s'il vouloit proffitter de sa bonté naturelle, luy avoit avoué une
partie de la vérité, luy avoit fait des protestations de changer
entièrement de conduitte, en avoit mesme donné quelques marques
extérieures, mais les sentimens au mal estant invincibles, ses
recheutes estoient si promptes qu'elles faisoient connoistre qu'il
n'avoit jamais eu intention de changer.

La mort du Sr Servien estant survenue en 1659, feu M. le Cardinal
examina longtemps quel remède il apporteroit aux finances, parce que
l'inutilité du dit Sr Servien ayant fait passer toute l'autorité de
cette fonction audit Foucquet, la mort du premier donnoit un prétexte
spécieux pour mettre un autre surintendant, soit pour estre premier et
au-dessus du sieur Foucquet, soit pour estre en second; ledit sieur
Cardinal trouvant beaucoup de difficulté au choix qu'il devoit faire,
prit la résolution de se réserver la signature pour tenir
perpétuellement en bride et servir luy-mesme de controlle aux fonctions
de la surintendance; après s'en estre déclaré avant que d'en venir à
l'exécution, ayant fait diverses réflections qu'il ne pourrait jamais
retenir l'horrible corruption du surintendant, que son esprit consommé
et fertile en expédiens pour continuer sa mauvaise conduitte et sa
dissipation auroit toujours abusé des nécessités de l'estat pour luy
faire passer tout ce qu'il auroit résolu.

Que sa signature autoriseroit les malversations présentes et mesme les
passées.

Et enfin la meilleure et la plus forte qui le fit déterminer à luy
donner toute l'autorité en le laissant seul surintendant fust qu'ayant
commencé les négociations de la paix de laquelle il avoit des espérances
presque certaines, en donnant cette marque de confiance au surintendant
après avoir inutilement tenté tous les autres espédients peut-estre
celuy-ci pourroit-il réussir. En tout cas,.... il pourroit, aussitôt
après la conclusion de la paix, donner une partie de son temps à la
réformation de tous ces désordres[605].

Après s'estre déclaré de cette résolution, il partit au mois de juin de
la mesme année 1659 pour se rendre sur la frontière d'Espagne pour
signer le traité de la paix et celuy du mariage du Roy avec Dom Louis de
Haro, mais les diverses difficultés que les Espagnols firent naistre sur
quelques points dont les deux ministres s'estoient réservé la décision
ayant retardé cette signature beaucoup plus longtemps qu'il ne croyoit
voyant que l'année 1660 alloit commencer et qu'elle seroit en mesme
temps consommée sans avoir apporté aucun changement à l'administration
des finances il se résolut de faire venir auprès de luy le dit sieur
Foucquet où estant arrivé et l'y ayant tenu près de trois mois il luy
descouvrit encore tout ce qu'il savoit de sa mauvaise conduitte, luy fit
voir sa perte asseurée s'il ne la changeoit, et après une infinité de
protestations et d'asseurances de changement, lui ayant expliqué ses
instructions sur ce qui estoit à faire pour commencer la réformation
qu'il s'estoit proposée, le mariage du roy ayant esté remis au printemps
de l'année 1660 et l'obligeant de demeurer pendant l'hiver dans les
provinces de Languedoc et Provence, il le congédia satisfait d'avoir
fait cette dernière tentative, quoyque sans espérance d'en voir aucun
effect[606].

Aussitôt que ledit surintendant fust arrivé à Paris,..... et qu'il crust
avoir bien persuadé ledit sieur Cardinal, il ne s'appliqua à autre chose
qu'à luy donner de belles apparences en continuant les effects de sa
mauvaise conduitte; pour cet effect, dans le renouvellement des fonds
qu'il eust ordre de faire à cause de la paix il fit voir de grandes
augmentations qui se trouvèrent presque toutes imaginées par la suitte,
attendu que les grandes indemnités nouvelles qu'il donna _au fermier des
aides couvrirent_ toutes ces prétendues augmentations. Après avoir donné
cette apparence, persuadé qu'elle suffisoit et qu'il pouvoit, soubz
cette couleur, continuer sa conduitte passée, non-seulement il la
continua pour remises, pour intérests, et générallement pour toutes les
mesures qu'il avoit pratiquées, mais ce qui surprit tout le monde ce fut
qu'au lieu que pendant la paix l'on croyoit voir réduire insensiblement
toutes les prodigieuses aliénations qui avoient été faites soubz
prétexte des nécessités de la guerre, on vit au contraire diverses
nouvelles alliénations des plus clairs revenus de l'estat, sçavoir 1200
mille livres de rentes sur l'hostel de ville de Paris alliénées sur les
tailles.

                               1660.

Ces aliénations nouvelles faites dans un temps de paix firent connoistre
à toute la France que l'estat couroit grand risque de se perdre par les
finances s'il n'y estoit promptement remédié, et M. le cardinal Mazarini
qui le premier connoissoit cette nécessité, se résolut d'y apporter le
remède aussitost qu'il seroit de retour à Paris, mais la maladie dont il
est mort l'ayant pris à Fontainebleau le 4e juillet, s'estant rendu à
Vincennes et ensuitte à Paris; quoique sa maladie luy laissast des
_intervalles_ assez considérables, elle ne luy en laissa jamais assez
pour pouvoir donner l'application à une matière si importante; ce fut le
seul déplaisir important qu'il tesmoigna avoir pendant toute sa maladie,
ayant répété beaucoup de fois à diverses personnes considérables qu'il
mourroit content s'il avoit plu à Dieu luy donner quinze jours de santé
et de force pour mettre ordre à cette nature d'affaires qui estoit la
plus importante de l'Estat et laquelle il laissoit dans la dernière
confusion. Trois jours avant sa mort, il consulta son confesseur et deux
de ses plus proches serviteurs, s'il estoit obligé de donner avis au Roy
des désordres du Sr Foucquet; mais luy ayant esté représenté que ses
caballes et ses intrigues, tous les amis qu'il avoit gagnés dans la
cour, dans les places, dans les Compagnies souveraines, par le moyen des
deniers du Roy et des alliénations de toutes sortes qu'il leur avoit
distribués, la place de Belle-Isle que l'on estimoit estre imprenable
avec une bonne garnison qu'il y entretenoit, quelques autres places sur
les costes de Bretagne, estoient capables dans l'incertitude de la
résolution qu'elles prendraient pour la conduitte de ses affaires et
dans la foiblesse de l'administration nouvelle de donner de furieux
mouvements à l'Estat, il prit la résolution de déclarer au Roy le détail
de la mauvaise conduitte du dit Foucquet et de luy conseiller en mesme
temps de prendre de grandes précautions contre luy, de le veiller de
près, de luy déclarer tous ses crimes et luy faire connoistre que s'il
changeoit de conduitte il ne laisseroit pas de se servir de luy.

La mort du Sr Cardinal estant arrivée le 9 mars 1661, le Roy ayant
tesmoigné toute la douleur imaginable de la perte d'un si grand ministre
prit dès le lendemain le soin de la conduitte de ses Estats et commença
à régler les séances de ses Conseils auxquels il s'appliqua de telle
sorte que pour première vertu il fist connoistre clairement à toute
l'Europe qu'il avoit sacrifié cette passion prédominante de gloire, et
cet esprit d'application aux affaires qui est capable seul d'eslever les
moindres hommes aux plus hautes dignités, qu'il avoit, dis-je, sacrifié
toutes ces grandes qualités à la reconnoissance des grands services qui
luy avoient esté rendus par ce grand ministre pendant sa minorité, les
troubles et la division qui auroient fait courir risque à ses Estats
sans la sagesse et l'habileté d'un si grand homme auquel il avoit
abandonné pour cette raison presque toute son autorité.

Tous les esprits ne furent pas persuadés que cette conduitte qui
paroissoit si belle pust estre longtemps soutenue; ils considéroient
qu'il estoit impossible qu'un Roy à l'âge de 23 ans, admirablement bien
faict de sa personne, d'une santé forte et vigoureuse, pust avoir assez
de force pour préférer longtemps ses affaires à ses plaisirs, et dans
cette pensée chacun avoit les yeux ouverts pour voir sur qui tomberoit
son choix parmi les personnes de sa confidence.

Les choses estant en cet estat, le Roy commença à exécuter le conseil de
feu M. le Cardinal sur le sujet des finances. Le surintendant demeura
d'accord d'une partie de ses désordres, promit de changer de conduitte
et accepta les précautions que le Roy voulut prendre, se persuadant avec
assez de vraisemblance qu'après avoir trompé tant de fois M. le
Cardinal, il trouveroit assez moyen de faire la mesme chose à l'esgard
du Roy; mais Sa Majesté ayant vu le retardement qu'il apporta à donner
l'estat des finances dans lequel tous les revenus de l'année 1661 et
partie de 1662 se trouvoient consommés, en sorte qu'il avoit assez
d'audace pour dire tous les jours à Sa Majesté que l'Estat ne subsistoit
que sur son crédit;

Qu'il continua à faire des alliénations considérables...

Qu'au lieu de faire gouster au peuple les fruits de la paix par la
diminution des impositions... on augmentoit les impôts en Bourgogne,
Alsace, Roussillon, etc.

Qu'au lieu que l'application du dit Foucquet debvoit avoir pour seul
objet les finances, et plutôt leur conservation que leur dissipation, il
ne pensoit qu'à se rendre maistre du Parlement et de toutes les
Compagnies par le moyen des grandes grâces qu'il faisoit, de toutes les
charges principalles et plus importantes, en les faisant acheter par ses
créatures et leur donnant la meilleure partie du prix, qu'il
acquéroi.... par les mesmes moyens les principaux officiers de Sa
Majesté et des Reynes, gagnant mesmes tous leurs domestiques pour estre
adverti de tout ce qui se passoit et de tout ce qui se disoit.

Enfin, Sa Majesté lassée de toute cette mauvaise conduitte et voyant
clairement qu'il n'y avoit point de remède qu'en luy ostant cette
administration, elle en prit la résolution le 4e may en la mesme
année 1661.

Mais comme l'exécution en estoit difficile, que les liaisons et les
attachements que le surintendant avoit dans la cour, dans les
Compagnies, dans les provinces, dans les places et partout estoient
grandes, que la place de Belle-Isle estoit en réputation d'estre
imprenable, Sa Majesté délibéra sur la manière de l'oster et aux moyens
de l'arrester seurement, pendant tout le mois de may.

Comme cette action est la plus importante sur laquelle le Roy aye pu
donner des marques publiques de son esprit; il est bien nécessaire de
l'examiner dans toutes ses circonstances parce qu'elle peut donner lieu
de faire un pronostique juste et certain de tout ce qui peust arriver
pendant son règne.

C'estoit, un jeune prince de l'aage de 23 ans, d'une forte et vigoureuse
santé, et par conséquent plein du feu et de la chaleur que cet aage
donne, qui n'avoit pas pris jusqu'à la mort de son Ier ministre un
administrateur... de ses affaires, et par conséquent qui n'avoit pas
toute l'expérience nécessaire pour la conduitte d'une grande affaire. Il
avoit à perdre un homme esclairé qui avoit eu la disposition entière de
ses finances huit années durant, qui par la dissipation qu'il en avoit
faict s'estoit acquis une place imprenable, qui avoit dans son entière
dépendance des places, des Compagnies souveraines, les principaux de la
cour et une infinité d'autres, et lequel convaincu de ses crimes
s'estoit préparé de longue main et avoit pris toutes ses précautions
contre le plus habile, le plus esclairé et le plus pénétrant homme qui
fust jamais.

Le Roy connoissant toutes ces choses, après avoir luy seul examiné tous
les moyens dont il se pouvoit servir pour l'intérest de ses desseins,
voyant que l'oster de la surintendance ou l'en chasser produiroit
assurément de grands embarras pour les raisons cy-dessus dites, résolut
enfin de le faire arrester, et ensuitte de luy faire faire son procès.

Pour cela il estoit nécessaire d'examiner quatre points importants.

Le pier, la subsistance de l'Estat.

Le second, le lieu de l'exécution.

Le troisième, le temps.

Et le 4e, les suittes.

Sur le premier, Sa Majesté considérant que pendant les mois de may,
juin, juillet et aoust les peuples ne payent rien dans les provinces
parce qu'ils sont occupez aux récoltes et les finances ne produisent
presque rien par la mesme raison;

Qu'il n'y avoit aucuns deniers dans les espargnes;

Que les gens d'affaires n'auroient garde de rien fournir quand ils
verraient leur chef arresté pour divers crimes dont ils estaient les
complices; ces raisons faisoient clairement connoistre qu'en l'arrestant
dans le mois de may, l'on ne pourroit fournir aux dépenses de l'Estat,
ce qui attireroit de très-fâcheux inconvénients.

Pour ce qui _regardoit_ l'exécution et le temps, l'un et l'autre
vouloient que ce fust promptement et au lieu où il se trouvoit alors, le
secret qu'il falloit garder en cette affaire requérant une grande
diligence.

Les raisons cy-dessus invitaient à l'exécution présente, et à l'esgard
du lieu, il y avoit à craindre que ses amis ne jettassent du monde dans
Belle-Isle et les autres places et qu'ils ne causassent une affaire
considérable dans l'Estat; à l'esgard des suittes, pour les
_conséquences_ du procès, sa charge de procureur général au Parlement
estoit un obstacle presque insurmontable.

Pour remédier à tous ces inconvénients, le Roy résolut de remettre au
mois de septembre de l'arrester et _pensa_ que le secret pourroit estre
gardé n'estant seü que de deux ou trois personnes asseurées;

Que pendant tout ce temps il le traiteroit si bien qu'il pourroit
parvenir à toutes ses mesmes fins;

Qu'il se serviroit du prétexte de la tenue des Estats de Bretagne, de
n'avoir pas encore veu cette province et prendroit une assistance
considérable pour y aller; qu'estant proche de Belle-Isle il pourroit
_se servir_ des compagnies de ses gardes et remédier par sa présence à
tous les inconvénients qui pourroient arriver; qu'en ce temps les
peuples ayant fait leurs récoltes seraient en estat de payer et de
fournir les moyens de subsistance, et qu'il se serviroit de toutes les
rencontres favorables pour luy tesmoigner que Sa Majesté serait bien
aise d'avoir quelque somme un peu considérable dans la citadelle de
Vincennes pour pouvoir subvenir aux dépenses pressées.

Et outre ce qu'elle pourroit tirer par ce moyen dudit Foucquet, Sa
Majesté s'asseureroit encore par le moyen de trois ou quatre personnes
de 4 ou 5 cent mille livres pour s'en pouvoir servir en cas de
nécessité;

Que le plus difficile estant de l'obliger de se deffaire de sa charge,
il ne laisseroit pas de le tenter luy disant dans quelque occasion
importante que Sa Majesté voulant agir fortement non-seulement pour
empêcher les entreprises du Parlement mais mesmes pour remettre cette
Compagnie au mesme estat et en la mesme disposition qu'elle estoit du
temps du feu Roy, il seroit impossible d'y pouvoir parvenir sans faire
beaucoup d'actions de force et de vigueur contre cette Compagnie et
qu'ayant sa principalle confiance en luy pour toutes les résolutions qui
estoient à prendre, il seroit bien difficile qu'il pust garder cette
charge, de sorte qu'estant dans un poste si élevé que le sien, il luy
sembloit qu'elle luy estoit fort inutile et qu'elle serviroit toujours
de prétexte au Parlement de luy donner de la peine.....

Quoyque ce projet fust d'un succès presque infaillible, Dieu voulut
pourtant le rendre encore plus facile au Roy par le moyen mesme du sieur
Foucquet[607].

Dans les estats de Bretagne, la coustume est que l'évesque diocésain du
lieu où ils se tiennent y préside. Le maréchal de la Meilleraie s'estoit
engagé envers l'évesque de Vannes de les faire tenir à Hennebon, petite
ville de son diocèse assez proche de la mer et de Belle-Isle pour l'y
faire présider. Le sieur Foucquet qui ne croyoit pas l'évesque de Vannes
de ses amis se mit dans l'esprit qu'il se serviroit de cette occasion
pour parler publiquement et exagérer les fortifications et les
prodigieuses dépenses qu'il faisoit à Belle-Isle, et comme c'estoit la
chose du monde qu'il craignoit le plus, après avoir fait tous ses
efforts pour obliger le maréchal de la Meilleraie à changer ce lieu et
l'ayant trouvé ferme, il crut ne pouvoir remédier à ce mal qu'il croyoit
presque inévitable que de proposer lui-mesme au Roy d'aller en
Bretagne.....

Celle proposition ayant esté par lui faicte, elle fust acceptée.

Pour la charge, le bon traitement que le Roy lui fist en sa propre
vanité luy persuadant que la charge de chancelier de France venant à
vaquer, ce qui pouvoit arriver assez promptement veu que le chancelier
avoit 75 ans, elle ne luy pouvoit manquer, et que si le Roy le trouvoit
en cette occasion revestu de la charge de procureur général, il la
donneroit asseurément à quelque autre à quoy il ne pourroit pas
s'opposer, en sorte qu'il valloit beaucoup mieux s'en deffaire pour
mettre une somme considérable dans sa famille, et comme ce raisonnement
luy fist prendre résolution de demander au Roy de s'en deffaire, Sa
Majesté luy accordant luy parla du million à mettre à Vincennes, ce
qu'il promit de faire et l'exécuta _sur le champ_.

Toutes les choses estant ainsi heureusement disposées, il partit pour
Nantes, le roy estant confirmé dans l'opinion de sa mauvaise conduitte
par diverses choses qui arrivèrent pendant cet esté et particulièrement
sur ce qui se passa dans l'achapt de la charge de général des gallères
pour le marquis de Créquy son intime amy, dans laquelle Sa Majesté vit
clairement que l'on se servoit de ses deniers pour en payer _15 ou 16
mille livres_ sous prétexte de différentes prétentions..... et sur le
repas royal, magnifique et superbe qu'il donna à Sa Majesté en sa maison
de Vaux.

Sur l'envoy de deux ministres de sa part en Angleterre et à Rome pour
avoir des correspondants à ses ordres et sur une infinité d'autres
preuves trop claires et trop évidentes de ses intentions[608].

Deux jours après son arrivée à Nantes, le 5e septembre de la mesme
année, le Roy qui pendant la vie de feu M. le Cardinal avoit peu parlé
d'affaires, et qui depuis sa mort, par la sage dissimulation avec
laquelle il avoit agi avec le sieur Foucquet n'avoit pu encore faire
connoistre l'estendue de son esprit, le jour et l'heure qu'il avoit pris
pour l'exécution estant venue, en un instant il donna ses ordres pour le
faire arrester et fist toutes les choses qui estoient nécessaires pour
le conduire seurement au chasteau d'Angers; il fist partir sa compagnie
des gardes pour se saisir de Belle-Isle.

Quelques heures auparavant, il fist partir 2 brigades de ses
mousquetaires pour empescher le passage des courriers qui prendroient
_des moyens_ pour en donner advis.

Il envoya et fist accompagner la dame Foucquet à Limoges; fist arrester
en mesme temps Pellisson son commis et fit sceller tous ses papiers.

Il expédia aussytost un courrier à la reyne-mère pour luy en donner
part; un autre au Chancelier affin qu'il fist sceller dans les maisons
de la surintendance de Fontainebleau, de Vaux et de Saint-Mandé.

A Paris au lieutenant civil, à la Compagnie du guet et au lieutenant
criminel de robe courte pour se saisir des sieurs Bruant et Bernard ses
commis et de sceller dans leurs maisons et dans celles du sieur
Foucquet.

Tous ces ordres aynsi donnés et cette affaire entièrement exécutée, le
Roy voulut avant que de partir estre informé de la résolution..... que
le commandant dans Belle-Isle prendroit, et aussy tost qu'il eust appris
qu'il remettroit cette place sur l'ordre de Sa Majesté, elle partit et
revint en poste à Fontainebleau.

Il estoit alors question de prendre une grande résolution pour
l'establissement qui estoit à faire. Il falloit pour le bien faire
trouver divers expédients de remédier à de grands abus....

L'establissement de l'autorité souveraine et entière des finances en une
seule personne ou deux; _mais ces_ advis furent trouvés vitieux.

Les maximes qui avoient esté suivies depuis si longtemps avoient attiré
la ruine, la confusion et le désordre.

Il falloit desbrouiller une machine que les plus habiles gens du royaume
qui s'en estoient meslés depuis 40 ans avoient embrouillée pour en faire
une science qu'eux seuls connussent pour se rendre par ce moyen
nécessaires. Cependant tant de choses sy difficiles à résoudre qui
auraient servy de matière aux plus grands, aux plus puissants et aux
plus expérimentés ministres, ce qui auroit donné lieu à des Conseils de
plusieurs jours et à des dissertations difficiles et très-importantes,
se trouva desbrouillé et développé au plus haut point de perfection qui
se puisse imaginer par les seules lumières naturelles de ce prince, et
par la résolution qu'il avoit prise de donner tout son temps à la
conduitte de ses affaires, au bien de ses peuples et à sa propre gloire.

Il déclara doncques qu'il supprimoit la charge de surintendant et qu'il
signeroit généralement toutes les expéditions soit pour la recepte, soiy
pour la dépense.

Il composa en mesme temps un Conseil de cinq personnes qu'il appela le
Conseil royal des finances lequel il présida en personne trois fois la
semaine, etc., etc., etc...

(_Peu de jours après, il fut question dans le Conseil de
l'establissement d'une Chambre de justice. Pour éviter qu'on en vinst à
cette extrémité, les gens d'affaires offraient de donner vingt millions,
et la majorité du Conseil était d'avis qu'on les acceptât._)

....Le Roy prenant la parole dit qu'il connoissoit bien que cette
proposition luy seroit plus advantageuse mais qu'il ne pouvoit pas
s'empescher d'entendre la voix de ses peuples qui luy demandoient
justice de toutes les violences, exactions et concussions qui avoient
esté commises contre eux, qu'il sacrifioit volontiers l'advantage des 20
millions offerts à la satisfaction qu'il recevroit de voir une fois par
la punition des coupables ses sujets _vengés_ des violences qu'ils
avoient souffertes, et de plus qu'ayant bien considéré tous les
désordres et dissipations qui avoient esté commises dans les finances,
il falloit _agir_ par des punitions..... affin qu'il fust asseuré que
non seulement pendant son règne mais mesme cent ans après les gens des
finances se contentassent des gains honnestes et légitimes qu'ils
pourroient faire, en sorte qu'elle espéroit par son application remédier
à tous les _maux_ que l'on avoit remarquez.

Ces raisons si puissantes et si dignes d'un grand Roy furent approuvées
de tout le Conseil.

.....Ensuitte tout le monde attendant quelque action un peu importante
pour juger de quelle qualité seroit la conduitte du Roy dans les
fonctions du surintendant, sy elle seroit rigoureuse ou foible, il se
présenta une occasion favorable pour décider cette question. L'on avoit
fait l'année précédente le retranchement _d'un quartier_ de toutes les
rentes sur l'hostel de ville de Paris et de toutes les alliénations
faictes les six dernières années. Le sieur Foucquet n'avoit osé toucher
une augmentation de gages des Compagnies souveraines; souvent il les en
avoit menacées, mais le remords de sa conscience qui luy donnoit de la
crainte, l'avoit toujours obligé d'en retarder l'exécution. Le Roy
s'estant fait représenter cette affaire, prit la résolution de faire ce
retranchement et le fist exécuter malgré toutes les remontrances et
publiques et secrètes et mesmes quelques menées sourdes, en sorte qu'il
fust facile après ce coup d'essay de décider de quelle qualité seroit la
conduitte de Sa Majesté.

Non seulement Sa Majesté soustient fortement ce retranchement mais mesme
celuy de tous les fonds et droits alliénés, ce que le sieur Foucquet
n'avoit pas faict par les mesmes raisons, quoyqu'il y eust une
déclaration expédiée dès 1660 pour cet effet...

...La caballe des amis du sieur Foucquet ayant commencé de faire agir
leurs pratiques, les esprits se divisèrent en sorte que la foiblesse du
chef (de la Chambre de justice) qui se laissa emporter par une infinité
de petites considérations et qui ne pust avoir la force de suivre les
véritables maximes de sévérité des Chambres de justice quoyqu'il fust
fortement appuyé par le Roy, divers petits intérêts particuliers qui
entraînèrent les principaux et rendirent les bien intentionnez les plus
foibles, furent cause que le Roy fust obligé de faire agir ceux de son
Conseil pour pousser les affaires et pour démesler avec diligence tous
les petits moyens dont se servoient ceux qui avoient trop de
relaschement dans l'esprit contre les bien intentionnez pour faire
passer les affaires par leurs advis; et pour bien faire connoistre les
difficultés que Sa Majesté eust à surmonter, il est bon d'en faire la
description[609].

Le premier président fort homme de bien, incapable de caballes,
d'intrigues et de se départir jamais du bien du service du roy et du
public ne se laissa pas... de croire qu'il debvoit avoir beaucoup de
part aux affaires, et sur ce fondement, il voulut _avant_ de s'engager à
servir dans la Chambre de justice, que l'on adjoustast aux commissaires
qui avoient esté choisis par le Roy les sieurs Bernard Rezé et
d'Ormesson, maistres des requestes, de Fayet et Renard, commissaires de
la Grand Chambre du parlement de Paris pour se fortifier dans cette
chambre affin que ses advis prévallussent toujours, ce qui luy fust
facilement accordé par Sa Majesté qui avoit tout sujet de croire qu'il
seroit le plus ferme appui de la justice et de la sévérité de cette
Chambre comme effectivement il en avoit alors la volonté; ensuitte
n'ayant pas esté satisfait de la part qu'il avoit prestendu avoir dans
les affaires de l'administration de l'Estat, il commença à se plaindre
presque publiquement des personnes dont le Roy se servoit dans les
affaires de finance leur attribuant la cause entière de ce déplaisir.

D'ailleurs, M. de Turenne qui avoit creu que le dit sieur Foucquet
l'empeschoit d'avoir la meilleure et la plus considérable part aux
affaires et en la confiance du Roy et qui après sa perte s'estoit laissé
fortement flatter de cette pensée, le bon traittement qu'il recevoit de
Sa Majesté et mesmes ses advis qu'elle luy demandoit en toutes affaires
importantes ne le satisfaisant pas parce qu'il n'estoit pas appellé par
Sa Majesté dans les Conseils ordinaires quoy qu'elle eust bien tesmoigné
depuis ce temps-là qu'elle seule conduisoit toute cette machine et
qu'elle eust mesmes de très-puissantes raisons pour en user ainsi, ne
laissa pourtant pas d'attribuer cette privation à ceux qui avoient
l'honneur de servir Sa Majesté, et comme la matière des finances est
toujours la plus susceptible de mauvaises impressions, l'ancienne amitié
qu'il avoit avec le pier président, les mesmes intérêts et le même
déplaisir en ce rencontre, leur donnèrent les mêmes sentiments dans
lesquels ils furent fortement maintenus par le sieur Boucherat qui
estant amy commun des deux avoit servy leurs veues et se trouvoit dans
les mêmes sentiments parce que ne croyant pas qu'il y eust un homme de
robe dans le royaume qui pust plus dignement que luy remplir la place de
Chancelier de France ou la principalle administration des finances, il y
pourroit facilement parvenir sy M. de Turenne et le pier président
bien unis pouvoient avoir une part considérable dans la confiance du
Roy.

A cette principalle et plus importante disposition se joignirent
diverses autres raisons.

Le pier président se persuada que son mérite et ses services
debvoient luy faire accorder tout ce qu'il demandoit soubz prétexte de
l'accréditer dans sa Compagnie. I demanda avec grandes instances que
l'on ne restranchast point le 3e quartier des augmentations de gages
des Compagnies souveraines, que l'on deschargeast les greffiers de la
taxe qui leur estoit demandée et que l'on restablist l'hérédité des
procureurs postulants qui avoit esté révoquée. Le refus que le Roy fis
de toutes les grâces luy donna beaucoup de déplaisir...

Mais ce qui acheva de le changer tout à fait fust que ses amis intimes
qui estoient hors de la Chambre se trouvèrent tous unis dans de mesmes
sentiments pour empescher tout ce qui pouvoit estre de la satisfaction
du Roy et du public.

Le sieur Boucherat, pour les intérêts cy-dessus expliqués.

Le sieur Bernard Rezé pour un esprit de contrariété qui luy estoit
naturel n'ayant jamais manqué de se porter contre la conduitte généralle
des affaires.

Le sieur de Brillac avoit reçeu du sieur Foucquet, en gratifications
_diverses augmentations_ en sa baronnie de Janzay en Poitou.

Le sieur Renard 6,000 liv. de rentes sur les tailles.

Ces 4 hommes estant toujours auprès de luy il ne faut pas s'estonner
s'il ne pust revenir à ses 1ères bonnes intentions.

Le premier effect que cette mauvaise disposition produisit fust une
prodigieuse langueur en toutes affaires. Le pier président n'alla
jamais qu'à onze heures et demie à la Chambre, en sortant à midi, n'y
retournant qu'entre trois et quatre heures et en sortant entre cinq et
six heures, joint à cela diverses autres démonstrations et publiques et
secrètes qu'il fist...

(_Le reste du mémoire contient de nouveaux détails sur les opérations
financières, sur celles de la Chambre de justice, sur les mesures prises
en 1662 par le gouvernement pour soulager les horreurs de la disette,
enfin, sur toutes les parties de l'administration pendant la courte
période qu'il embrasse._)



PIÈCE Nº II BIS.--INÉDITE.

LE CID ENRAGÉ[610].

COMÉDIE.


    M. COLBERT parle seul.

        Percé jusques au fond du cœur
    D'une atteinte imprévue aussy bien que mortelle,
    Autheur d'une entreprise insolente et cruelle
    Dont le honteux succez irrite ma fureur,
    Je demeure immobile, et mon âme abattue
         Cedde au coup qui me tue.
    Si près de voir Fouquet sur l'échaffault,
         O Dieux! l'étrange peine!
    Après avoir payé l'arrêt plus qu'il ne vault
            Pour rendre sa mort plus certaine,
    N'en remporter rien que la haine?

        Que je sens de rudes combats!
        Que ma raison est opprimée!
    J'ay perdu mon argent, je perds ma renommée
        Pour n'avoir peu mettre une teste à bas.
        O grand doyen des scélérats!
        Dont l'injustice consommée
        Regardoit déjà son trépas
        Comme une proye accoustumée;
        Séguier, escueil des innocens,
        Qui, pour complaire au ministère,
        Par de honteux abaissemens
    Ne trouves rien de trop indigne à faire,
         Faut-il que les arrêts
    Qui tant de fois ont fait périr des misérables,
        Et pour de bien moindres subjects,
    Sur la fin de les jours, malgré tant de projets,
        Tant d'intrigues détestables,
    Malgré moy, malgré toy, deviennent équitables
        Après tous les maux qu'ils ont faicts?....
        ........................
        Talon, le ciel a donc permis
        Que pour toute la récompense
    De ta mortelle haine et de ton arrogance,
    Tu n'ayes remporté que haine et que mépris;
        Et qu'un pédant que j'avois pris
        Pour réparer la négligence,
        M'ayt fait tomber de mal en pis
        Par l'excès de son ignorance[611].

    Ce rapporteur, que j'ay duppé sy galamment,
        Pour une pompeuse espérance
        D'estre le chef[612] d'un parlement,
        Et qui croyoit sauver sa conscience
        En me vendant bien chèrement
        Une si lâche complaisance,
        Aura donc prôné vainement,
        Et pour tous fruits de son ouvrage;
    Je ne remporteray que le seul avantage
        D'avoir peu tromper un Normand.....
        ..............................
        Quoi! notre emphaticque Pussort
        Après avoir fait un effort
        De son éloquence bourgeoise
    Et prouvé clairement qu'il méritoit la mort
    Pour n'avoir pas couvert tout Saint-Mandé d'ardoise;
    Après avoir tronqué tant de diverses lois,
         Plutôt pour mon service
    Que pour celui du plus humain des rois,
    N'a pû forcer la chambre à faire une injustice
        Ny gagner une seule voix.
        ..........................
        Voisin, ce scélérat si consciencieux,
    Ce traître proctecteur de la cause publique,
        Sur qui j'avois jetté les yeux
        Pour empêcher par son intrigue
        Des dévots la sourde pratique
        Et le zèle séditieux,
        S'en est acquitté de son mieux;
      Mais que me sert toute ma politique
        Sy je n'en suis pas plus heureux.
        ..........................
    Et toy, cher confident de ma secrette rage,
        Qui dedans les concussions
        Fais ton apprentissage
        Par les plus noires actions,
    Mon cher Berrier, sur qui je fondois davantage
        Le succez de mes passions,
        Car je sçay tes inventions,
        Tes détours et ta fourberie;
        Que dois-je te dire aujourd'huy,
        Puisqu'enfin malgré ton appuy,
        Ton mensonge et ta calomnie,
        Le peuple voit la vérité,
    Au mesme endroit dont tu l'avois bannie,
        Triompher de la fausseté?

    Dans le premier abord d'une faveur naissante
    Dont le moindre revers peut nous précipiter,
        Je voy mes desseins avortés
        Par une conduite imprudente;
        Je voy l'Afrique triomphante
    D'un roy que jusqu'ici rien n'avoit pu dompter;
        Je voy, pour comble de misère,
    Mon rival échapper des traits de ma colère,
        Et ces deux projets si fameux
        Qui me faisoient déjà prétendre
        Au premier rang d'après les dieux,
        Sont autant de degrés honteux
        Par où je suis prest de descendre.

        Mais pourquoy m'alarmer sy fort,
        Sy cette rigueur non commune
        Qu'excite contre moy le sort
        Ne change rien à ma fortune:
    Je suis toujours Colbert, je suis toujours puissant;
        J'ay toujours la mesme avarice,
        Je fais toujours mesme injustice.
    Si j'ay manqué de perdre un innocent,
        N'ay-je pas retranché les rentes?
    Et, grâce à ce moyen, réduit au désespoir
        Mille familles languissantes.
        Est-ce là manquer de pouvoir?

    Le Roy m'aime toujours et j'ay sa confidence,
    Que faut-il donc de plus à mon ambition?
    Sortez de mon esprit vains désirs de vengeance,
    Je me veux libérer de votre impertinence
    Et goûter le bonheur de ma condition.
    Ouy, je veux vivre heureux, quoique Fouquet respire,
        Puisqu'une éternelle prison
        Luy va ravir le moyen de me nuire.

Il s'en va, puis il revient tout d'un coup.

        Vivre sans tirer ma raison!
    Observer un arrest si fatal à ma gloire!
    Endurer que la France imputte à ma mémoire
    De ne m'estre vengé que par une prison!
    Conserver une vie où mon ame égarée
        Voit ma perte assurée!
    N'escoutons plus ce penser trop humain
        Qui ne peut assouvir ma haine.
    Allons, Berrier, par un coup de ta main,
        Délivre-moy de cette peine.

    Ouy, c'est le plus grand de mes maux,
        Et pourveu que Fouquet périsse,
    Qu'il meure par prison ou qu'il meure en justice,
    C'est là le seul moyen de me mettre en repos.
    Je m'accuse déjà de trop de négligence,
        Courons à la vengeance;
    Je suis avare et dur, n'importe, cher Berrier,
    Je veux y consommer trois ou quatre pistolles
        Pour achepter un cuisinier
        Qui l'empoisonne à Pignerolles.



PIÈCE Nº III.--INÉDITE[613].

VERSION DU 118e PSEAUME DE DAVID


Dans lequel ce grand Roy exhorte tout le monde à publier les bontés de
Dieu, explique les effects qu'il en a ressenty et prophétise la venüe de
Nostre Seigneur.

Ce pseaume a beaucoup de rapport avec l'estat de mes affaires et à
l'issüe que j'en espère par la miséricorde de Dieu[614].

     Venez, accourez tous, peuples de lunivers,
     Confessés un seul Dieu, venés luy rendre hommage,
     Annoncés et loués en langages divers
     La bonté de celuy dont vous estes limage.

     Vous peuple bien aimé dont il a faict le choix
     Par un sensible effect de sa miséricorde
     Expliqués ses bontés distes à haulte voix
     Et les maux qu'il empesche et les biens qu'il accorde.

     Vous qu'il a séparés du reste des mortels
     Destinés isy bas à l'office des anges
     Prestres qu'il a chargés du soing de ses autels
     Chantés de sa bonté les divines louanges.

     Et vous qui languisses de célestes ardeurs
     Elevés vers le ciel vos amoureuses plaintes
     Justes qui le craignés respectés ses grandeurs
     Publiés ses bontés et modérés vos craintes.

     Triste accablé dennuicts et pressé de douleurs
     Jinvoque mon seigneur; jy mets mon espérance
     Touché de ma misère, et sensible à mes pleurs
     Il mescoulte, il mexauce, il me donne assistance.

     Il se rend à ma voix, je le trouve en tout lieu
     Je lappelle, il me tend une main secourable
     Quaije à craindre appuyé des forces de mon Dieu
     Mortel qui que tu sois tu n'es plus redoutable[615].

     Il vient à mon secours contre mes ennemis
     Contre eux en ma faveur sa puissance est armée
     Je les mespriseray, je les verray soumis
     Leurs injustes efforts s'en iront en fumée.

     Quil est seur, qu'il est bon d'avoir aveuglement
     Sa confiance en Dieu plutost que sur les hommes
     Qui trompeurs ou trompés toujours égallement
     Nous font connoistre enfin trop tard ce que nous sommes[616].

     Heureux qui sçait placer son espérance en luy
     Heureux celuy qui suit la loy de ses promesses
     Princes vostre parole est un fragile appuy
     Vos honneurs peu certains et vaines vos caresses[617].

     Tout le monde s'estoit à ma perte engagé
     Mes ennemis trop fiers avoyent cru me surprendre
     Mais au nom de mon Dieu je suis assés vangé
     Jay veü leurs trahisons et jay sceu m'en deffendre[618].

     Dans un triste séjour honteusement logé
     Ils m'ont de touttes parts entouré de milice
     Mais au nom de mon Dieu je suis assés vangé
     Leur conduitte paroist on cognoist leur malice.

     Bruyants comme un essain autour de moy rangé
     Ils pétillent d'ardeur ainsi qu'un feu despines
     Mais au nom de mon Dieu je suis assés vangé
     Jay détruyct leurs picquants, jay dissipé leurs mines[619].

     Poussé par eux, Seigneur, et prest à succomber
     Vous mavés soustenu contre leur violence
     Vous mavés affermy, je ne puis plus tomber
     Et vous me maintiendrés contre leur insolence.

     Mon Seigneur est ma force, il est tout mon honneur
     Il soppose à leurs coups, je ne suis plus leur proye
     Il sest faict mon salut, il sest fait mon bonheur
     Jen fais tout mon plaisir, jen fais toutte ma joye.

     Cest luy qui de la cheute a sceü me garantir
     Cest luy qui de mon cœur a banny la tristesse
     Justes qui le serves, faittes en retentir
     Dans vos sacrés concerts mille chants d'allégresse.

     La dextre du Seigneur a fait voir sa vertu
     La dextre du seigneur a lancé son tonnerre
     La dextre du Seigneur tient l'orgueil abbatu
     La dextre du Seigneur me releve de terre.

     Non je ne mourray pas mon Dieu ma préservé
     Et de trop de périls et par trop de merveilles
     Non je ne mourray pas mon Dieu ma réservé
     Pour vivre et publier ses grandeurs nompareilles[620].

     Comme un maistre puissant mon Dieu ma chastié
     Dune juste rigueur mon offense est suivie
     Mais me voiant soumis, contrit, humilié
     Comme un père à son fils il ma donné la vie.

     Vous qui gardés son temple ouvrés moy promptement
     Ouvrés sans différer son temple de justice
     Entrés justes, entrés et sans perdre un moment
     Confessons sa clémence à nos maux si propice.

     Ouy je confesseray que vous m'avés sauvé
     Que vous avés Seigneur exaucé ma prierre
     Que j'estois criminel et qu'en vous jay trouvé
     La puissance dun maistre et la bonté d'un père.

     Vos ennemis Seigneur sestoient bien abusés
     En mettant au rebut pour nen scavoir que faire
     La pierre que vous mesme aujourdhuy vous posés
     En vostre bastiment pour la pierre angulaire[621].

     Cest une chose rare un chef dœuvre des cyeux
     Cest un digne sujet deternelle mémoire
     Un ouvrage parfaict admirable à nos yeux
     Cest lœuvre de vos mains, Seigneur cest votre gloire.

     Je prevoy que bientost viendra cet heureux jour
     Jour longtemps attendu, jour de rejouissance
     Jour qua faict le Seigneur par un excès damour
     Jour illustre à jamais pour nostre délivrance.

     Seigneur délivrés moy terminés ma langueur
     Adorable Seigneur que tout _vous_ soit prospere
     Et bény soit qui vient au nom de mon Seigneur
     Me tirer de mes fers et finir ma misere[622].

     Déja je m'aperçois de ma félicité
     Je vous veux faire part de ces bonnes nouvelles
     Déja jay veü paroistre un rayon de clarté
     Cest mon Dieu, mon Sauveur, je vous lapprends fidelles.

     Establissés un jour, mais un jour solennel
     Rendés grâces à Dieu, que le temple sappreste
     Qu'il soit orné de fleurs, remply jusquà lautel
     Et que chacun célèbre à lenvy cette feste.

     Vous seul estes mon Dieu, je vous confesseray
     Je diray sans cesser vostre grandeur supresme
     Vous seul estes mon Dieu, je vous exalteray
     Je chanteray partout vostre clémence extrême.

     Ouy je confesseray que vous mavés sauvé
     Que vous avés Seigneur exaucé ma prierre
     Que jestois criminel et quen vous jay trouvé
     La puissance d'un maistre et la bonté d'un père[623].

     Venés, accourés tous peuples de lunivers
     Confessés un seul Dieu, venés luy rendre hommage
     Annoncés et loués en langages divers
     té de celuy dont vous estes louvrage.

           FIN.



PIÈCE Nº IV.

VERS LATINS

ATTRIBUÉS A FOUQUET[624].


Il y a quelques années, un des membres de l'_Académie Delphinale_, M.
Auzias, étant allé visiter le monastère de la Trappe d'Aiguebelle, un
frère trappiste, qui s'occupe de recherches archéologiques et
historiques, lui communiqua une pièce de vers latins découverte dans un
registre de la cure de Réauville, petit village très-rapproché de la
terre de Grignan où Mme de Sévigné a passé, comme on sait, plusieurs
années auprès de sa fille.

Ces vers, on va le voir, ne peuvent se rapporter à un autre qu'à Fouquet
après sa condamnation. Il est très-probable qu'ils furent apportés dans
le pays par l'amie dévouée du prisonnier de Pignerol, et inscrits, en
raison de leur mérite qui est incontestable, par le curé de Réauville,
sur le registre de sa paroisse. Cette supposition est d'autant plus
fondée que Mme de Sévigné connaissait parfaitement le latin. Enfin,
les vers français qui précèdent et la tournure des idées de Fouquet
ajoutent un nouveau poids à cette opinion. Seulement, ceux qu'on va lire
leur sont de beaucoup supérieurs. «On y trouve, dit le _Bulletin de
l'Académie Delphinale_, ses sentiments religieux, ses regrets sur la
privation de son épouse, de ses enfants, de sa liberté, de sa fortune,
de ses honneurs, et de la bonne grâce du grand roi; il se plaint de voir
mettre en doute sa fidélité; de ce qu'on lui a enlevé tous ses moyens de
défense, ses registres, ses comptes; de ce qu'il ne lui reste pas un des
amis qui, chaque matin, lui formaient une si nombreuse cour de clients;
il apprend que les uns, effrayés de sa chute, se sont tournés vers de
plus fortunés que lui; que les autres enveniment les accusations qui
l'accablent, et que, s'il en est resté de fidèles, les gardes, les
fossés et les remparts de la prison les empêchent de pouvoir venir
jusqu'à lui; les longs ennuis de la prison excitent son imagination et
l'exposent à des maux qu'il se crée lui-même; il voit sa mère qui le
baigne de larmes, ses frères exilés, ses enfants privés de leur père, et
sa femme frappée de chagrins si peu mérités. Enfin, il termine par deux
vers d'une admirable sensibilité et d'une heureuse expression.»

Voici ces vers:

    Sidereæ regina plagæ qua vindice surgens
    Naufragus iratis emergit salvus ab undis,
    Et laceram reficit peregrino in littore puppim;
    Numinis intemerata parens à numine summo,
    Altera spes, humanumque salus, quæ vota gementum
    Suseipis et fraetis præstas solatia rebus;
    Da mihi te facilem paulumque adverte querenti.

    Ille ego qui quondam, summa ad fastigia vectus,
    Francigenum moderabar opes, quem longa clientum
    Mane salutabat spatiosa per atria turba,
    Ille ego tot procerum socius, quem tota colebat
    Gallia, quem populi toties dixere beatum,
    Nunc miser indigno clausus sub carcere, vitam
    In tenebris luctuque traho, nunc miles inermem
    Obsidet armatus, pilisque minacibus instat.
    Mens concussa malis, varioque agitata dolore,
    Hæret et incerta est quid primum defleat; uno
    Cuncta mihi sunt rapta die: dulcissima conjux,
    Pignora chara thori, libertas, census, honores,
    Prædia, rura, domus et magni gratia regis;
    Nec mihi de tantis superest, nisi futilis umbra.
    Hæc equidem cruciant animum; tamen acrius illud
    Pungit, et ardenti transigit viscera telo,
    Quod regni pro laude labor susceptus et ingens
    Curarum series patriae consumpta luendæ,
    Vana cadit, tristesque refert pro munere pœnas;
    Quin etiam illa fides omni quæ carior auro,
    Quæque prior mihi luce fuit, vexata, malignæ
    Vocibus invidiæ, media mordetur in aula.
    His lamen insistit rigidus quæsitor et ansam
    Hinc rapit unde reus capitali crimine dicar.
    Scriniaque et pluteas digestaque computa fisci,
    Unde laboranti possim succurrere causæ,
    Accipio periisse mihi, casuve dolove,
    Nosse tuum est Virgo, puris quæ cuncta pererras
    Luminibus, cæcique vides penetratia cordis.
    Has inter latebras tanto in caligine rerum,
    Qui me consiliis prudentive adjuvet arte?
    Nullus amicus adest; horum nisi rumor inanis
    Nuntia falsa tulit, pars nostro territa casu,
    Majorique inhians fortunæ, turpia vertit
    Terga; mihi pars impositum mihi crimen acerbat,
    Insultatque malis. Quæ pars mihi fida remansit,
    Arma per elatis circumdata mœnia fossis,
    Huc penetrare nequit, crebris stationibus omnes
    Quippe aditus tenet infaustæ custodia turris.
    Sic premor assidue, regis modo territat ira,
    Aversæque aures et quæ mihi fronte procaci,
    Improperat qui nostra tulit stipendia testis,
    Qui conviva meæ consumpsit fercula mensæ.
    Nunc mala me febris, nunc longi tœdia torquent
    Carceris; ipse novos etiam mihi suscito luctus,
    Ingenio fingente, subit nam prævia mater,
    Sæpe mihi largis profundens fletibus ora;
    Extorresque domo fratres, prolesque parente
    Orba suo, et sponsæ non digna ferentis imago.
    Tristior ire dies, nox longior esse videtur,
    Apparentque animo majora pericula veris.

(Bulletin de l'_Académie Delphinale_, t. I, p. 262 et suiv.)



PIÈCE Nº V.

NOTE

COMMUNIQUÉE A M. EUGÈNE SUE PAR LA FAMILLE DE COLBERT,

EN 1839.


La famille de Colbert possède les pièces suivantes:

1º L'acte de naissance de Colbert, du 29 août 1619;

2º Les preuves de noblesse pour l'ordre de Malte de Gabriel Colbert de
Saint-Pouange, du 18 septembre 1647;

3º Les preuves pour le même ordre du propre fils de M. Colbert, du
1er août 1667.

La première de ces pièces énonce que _Jehan Colbert_ (Jean-Baptiste) est
fils de _Nicolas_ et de _Marie Pussort_. Le parrain est messire _Charles
Colbert_ conseiller au siége présidial de Vermandois; la marraine,
_Marie Bachelier_, veuve de feu messire Jehan Colbert.

Il n'y a rien dans cet acte qui puisse porter à croire que le père du
grand Colbert ni aucune des personnes qui y sont nommées fussent des
marchands.

La marraine, aïeule du baptisé, avait été mariée, par contrat du 2
janvier 1585, à _Jehan Colbert_, seigneur du Terron, nommé
contrôleur-général des gabelles de Bourgogne et de Picardie, le 7 juin
1595, pour avoir contribué à la soumission de Rheims à Henri IV. Marie
Bachelier lui avait porté en dot la terre de Saint-Mars en Champagne,
qui passa à son second fils, _Charles Colbert_; parrain du grand
Colbert, et qui plus tard, fut président et lieutenant-général au
bailliage de Vermandois, en 1663. Quant à Marie Pussort, mariée le 24
septembre 1614, à _Nicolas Colbert_, seigneur de Vendière, elle était
sœur de Henri Pussort, seigneur de Cernay, qui fut depuis doyen des
conseillers d'État. Colbert n'avait que sept ans lorsque son père fut
nommé capitaine de la ville et de la tour de Fismes. Appelé à Paris par
son beau-frère _Henri Pussort_, en 1650, _Colbert, Nicolas_, fut maître
d'hôtel du roi en 1650, et conseiller d'État en 1652.

La seconde pièce (1647) justifie, qu'antérieurement au crédit du grand
Colbert, sa famille était non-seulement réputée noble, mais même qu'elle
jouissait de la notoriété d'une noblesse ancienne, puisque la preuve
pour l'ordre de Malte de _Gabriel Colbert, de Saint-Pouange_ remonte à
Gérard Colbert, écuyer, seigneur de Crèvecœur, né en 1500, auteur de la
branche de Villacerf, et frère puîné d'_Hector Colbert_.

Cet Hector Colbert, écuyer, seigneur de Magneux, marié en 1532 avec
_Jeanne Cauchon_, dite de Condé, fille de Jacques Cauchon, écuyer,
seigneur de Condé et de Vendière (cette dernière possédée par
Jean-Baptiste Colbert, du chef de cette dame, sa trisaïeule) est celui
par lequel commence la preuve faite à Malte en 1667, par Antoine-Martin
Colbert, troisième fils du grand _Colbert_, et c'est cette preuve qui
forme la troisième pièce.



PIÈCE Nº VI.

GÉNÉALOGIE DE LA FAMILLE DE COLBERT[625].


Dans ses _mémoires sur les Troyens célèbres_, à l'article COLBERT, P. G.
Grosley raconte très en détait qu'il a eu en sa possession une liasse de
papiers de sept à huit livres relatifs à des affaires de commerce et
embrassant, un intervalle de 45 ans, de 1590 à 1655. C'étaient des
lettres concernant le commerce de la draperie, des étamines, toiles,
soies, blés, chapelets, etc. Il y était aussi question d'opérations de
banque. Elles avaient été adressées de Reims, de Paris, de Lyon, de
Marseille, de Milan, de Venise à Odart Colbert, de Troyes[626]. Odart
Colbert avait plusieurs associés, c'étaient _Paolo Mascrani_ et _Gio.
Andrea Lumagna_[627] à Paris et à Lyon, Polaillon à Marseille, Lorenzi à
Milan; il était en outre le patron d'une foule de frères, de neveux, de
cousins, et c'était chez lui, à Troyes, que les divers intéressés de la
maison se donnaiont rendez-vous. Les lettres adressées à Odart Colbert
présentaient, dit P. G. Grosley, l'histoire suivie de plusieurs branches
de commerce, entr'autres du vin de Champagne, des révolutions que ce
commerce avait subies et de la variation des prix, année par année, de
1590 à 1655. Marie Bachelier, veuve de Jean Colbert[628], faisait à
Reims, pour le compte d'Odart, des achats considérables d'étamines des
manufactures de cette ville. On voit par ses lettres combien Odart était
attentif aux moindres gains, sensible aux pertes, impitoyable sur ses
droits, dur, mais au fond secourable. Lumagna tenait la maison de Paris
et, il était en outre banquier de la cour. Lors du meurtre du maréchal
d'Ancre, il fut soupçonné d'avoir fait payer pour lui des fonds
considérables en Italie et ses livres furent enlevés. Lumagna fut depuis
banquier de Mazarin. Crosley pense que le cardinal reçut de ses mains
Jean-Baptiste Colbert, petit-neveu d'Odart, le chargea de l'intendance
de sa maison et de celle de ses finances; mais il ne fait pas connaître
sur quoi se fonde son opinion. A en juger par la correspondance de
Lumagna, Colbert ne pouvait avoir été formé à meilleure école. L'ordre
dans les vues, la précision dans les idées, la netteté dans les détails
caractérisent toutes ses lettres. L'heureuse facilité de son style le
rend comparable à celui des meilleurs écrivains de la cour de Louis XIV.

La famille de Colbert se composait donc alors de différentes branches,
les unes riches, les autres tombées.

Dans une lettre du 24 octobre 1604, un Simon Colbert de Reims écrivait à
Odard de lui avancer l'argent nécessaire pour les frais de ses
vendanges. «Il venait, disait-il dans la même lettre, de rencontrer
Largentier,» et il ajoutait: «_Je l'ai trouvé bien insolent depuis qu'il
est secrétaire du roi, quoiqu'il n'ait pas plus de noblesse que
nous_[629].»

COLBERTS DE PARIS.--Le plus connu, au commencement du dix-septième
siècle, était un M. Colbert de Treslon qui épousa une Brulart, et fit
fortune dans la robe. Le 6 août 1609, la veuve de Jean Colbert (Marie
Bachelier) écrivait de Reims à Odard Colbert: «La fille de M. de Treslon
est mariée à un conseiller du grand conseil. C'est un bien grand
mariage, cela fait beaucoup de bruit de deçà... On lui donne quarante
mille livres en mariage, ce qui n'est pas grand'chose eu égard à celui
qui la prend. Je crois que l'honneur qu'elle a d'être nièce de M. le
chancelier (Brulard de Sillery) en est la cause.»

Girard Colbert, était établi à Paris, rue des Arcis, _à la clef
d'argent_. En 1601, il s'associa avec Camus, dont le fils, Nicolas
Camus, épousa Marie Colbert, fille de Girard Colbert. Camus était de
Troyes. De la branche de sa famille restée à Troyes sortait Nicolas
Camus à qui Jean-Baptiste Colbert procura plus tard le travail sur
Térence _ad usum Delphini_, et qui fit sur Térence un commentaire des
plus estimés.

Nicolas Camus eut de Marie Colbert quatre filles et six fils. L'aînée
des filles épousa M. d'Emery, surintendant des finances pendant la
régence d'Anne d'Autriche.

L'aîné des fils fut M. Lecamus, conseiller d'État, père de M. le
premier, président de la cour des aides, de _M. le lieutenant civil_, et
de l'évêque de Grenoble.

Le deuxième, autrefois président des comptes, et depuis conseiller
d'État, surintendant de justice dans l'Isle de France, et contrôleur des
finances[630].

Dans leurs voyages à Paris, les Colberts de Reims et de Troyes
descendaient chez Nicolas Camus. En 1604, celui-ci avait pris avec son
frère Guillaume, la ferme des droits sur les vins à Reims.

COLBERTS DE REIMS.--Jean Colbert, établi à Reims, y avait épousé Marie
Bachelier. Il mourut jeune et sa veuve continua la société qu'il avait
avec Odart.... En 1633, Jean Bachelier avait formé une maison à Lyon
avec Jean et Nicolas Colbert. Les Bachelier eurent part à la fortune de
Jean-Baptiste Colbert lorsqu'il fut devenu contrôleur-général. Au
surplus, Simon Bachelier était déjà, en 1606, receveur général des
finances d'Orléans.

En 1634, la mère de Jean et de Nicolas Colbert ayant renouvelé sa
société avec Odart, y fit entrer ses deux fils, auparavant associés avec
Jean Bachelier. Les fonds de cette société étaient de cent mille livres.

En 1635, l'archevêque de Reims, seigneur de Taisy, concéda à Jean
Colbert, possesseur, à titre d'achats ou de succession de domaines
situés à Taisy, LE DROIT _d'élever un colombier à pied et de faire boire
ses canaux dans la rivière de Taisy, et ce, en considération des bons et
loyaux services que le sieur de Terron a rendus à l'archevêché_.

Le contrôleur général, son neveu, le fit pourvoir de la charge de
premier président au parlement de Metz, où il se fixa et mourut en
1670...

La qualité de _noble homme_, prise par Jean Colbert, dans les actes
relatifs à ce domaine, était assortie au surnom de du Terron qu'il
s'était donné, le bâtissant en château qu'il avait construit sur ce
domaine, et aux missions dont l'honorait le ministre de la guerre.

En effet, dans une lettre écrite par le cardinal de la Valette au
cardinal de Richelieu, le 10 mars 1639, on lit ce qui suit: «Aussitôt
que nous aurons l'avis de l'acceptation des lettres de change tirées
pour les fortifications du pont d'Esture, nous y ferons travailler.
J'enverrai, dans deux jours à Votre Éminence, le marché qu'en a fait le
sieur Colbert (Jean Colbert) lequel entend fort bien ces choses-la.»

Dans une autre lettre, le ministre de la guerre, M. Desnoyers, dit:

«Le roi envoie un honnête homme, qui a été à moi, nommé le sieur
Colbert, pour acheter du canon où il en trouvera, suivant vos bons
avis.»

Le nom de Colbert n'était donc pas nouveau à la cour et dans les bureaux
des ministres lorsque Jean, son neveu, y fut introduit par le cardinal
Mazarin.

COLBERTS DE TROYES.--Odard, frère de tous les Colberts de Reims, né en
1560, exerçait le commerce à Troyes dès l'année 1581. Il épousa Marie
Fouret, dont le frère faisait l'épicerie... A mesure que sa fortune
s'élevait, Odart en réalisait une partie en achetant des terres. Il
acquit d'abord des Marguenat, celle de Villacerf. Il fut longtemps en
marché pour celle de Bossancourt, et joignit celle de Saint-Pouange et
de Turgis à ses acquisitions. Ayant eu des contestations avec le corps
municipal pour la contribution aux charges publiques, et ne se trouvant
pas assez garanti par les privilèges concédés par Henri IV aux Mascrani
et Lumagna, pour l'encouragement de leurs manufactures, privilèges qui
lui furent attribués en qualité d'associé de ces négociants, il traita
vers 1612 d'une charge de secrétaire du roi... Cependant, il continua et
étendit son commerce, n'épargna rien pour l'éducation de ses fils, les
pourvut de charges au grand conseil, facilite leur établissement avec
des familles riches et considérées, mourut enfin à l'âge de 80 ans et
fut inhumé dans une chapelle adhérente au sanctuaire de l'église des
Cordeliers, sous une grande tombe de marbre noir avec cette inscription:

                            CY-GIST
                         ODARD COLBERT
          SEIGNEUR DE VILLACERF, SAINT-POUANGE ET TURGIS,
    CONSEILLER SECRÉTAIRE DU ROI, MAISON ET COURONNE DE FRANCE,
              LEQUEL DÉCÉDA LE 14 JANVIER 1640,
           EN LA QUATRE-VINGTIÈME ANNÉE DE SON AGE.
                  PRIEZ DIEU POUR SON AME.

Jean Baptiste Colbert, fils d'Odard Colbert dont il vient d'être
question (Colbert de Saint-Pouange), épousa en 1628, par les secours de
Lumagna, Claude Le Tellier, sœur de Michel Le Tellier, conseiller au
Parlement, et depuis chancelier de France, et il dut à cette alliance
l'illustration et les biens qui entrèrent dans sa branche. De la Chambre
des comptes il passa au conseil d'État et mourut en 1663, intendant de
Lorraine. Son fils Édouard dut au crédit de Colbert et de Le Tellier,
dont il était parent, la place importante d'inspecteur général des
bâtiments du roi.



PIÈCE Nº VII.--INÉDITE.

ÉDIT

PORTANT NOMINATION D'UNE COMPAGNIE DE COMMERCE POUR LE NORD[631].


«LOUIS, etc., etc.--Comme le commerce est le moyen le plus propre pour
concilier les différentes nations et entretenir les esprits les plus
opposez dans une bonne et mutuelle correspondance, qu'il rapporte et
respand l'abondance par les voyes les plus innocentes, rend les peuples
heureux et les Estats plus florissans; aussy n'avons-nous rien obmis de
ce qui a despendu de nostre authorité et de nos soins pour obliger nos
sujets de s'y appliquer et le porter jusques aux nations les plus
esloignées, et d'autant que celuy du nord peut produire réciproquement
de grands advantages, nous avons estimé à propos d'exciter nos sujets de
s'associer pour l'entreprendre et de leur accorder à cet effet des
grâces et privilèges considérables; à ces causes, nous avons establi une
Compagnie qui sera appelée du Nord, etc., etc., etc.»

Voici en quoi consistaient les nombreux privilèges accordés à la
Compagnie du Nord.

A partir du 1er juillet 1669, la Compagnie était autorisée à faire le
commerce en toute liberté en Zélande, Hollande, côtes d'Allemagne,
Danemarck, mer Baltique, Suède, Norvège, Moscovie, etc., etc.

Tous les Français et étrangers pouvaient s'y associer pendant un an,
sans pouvoir y apporter moins de 2,000 fr. Les gentilshommes ne
dérogeaient pas en y entrant.

Les règlements étaient dressés par la Compagnie elle-même et approuvés
par le Roi.

«_Et pour d'autant plus favoriser ledit establissement_,» le Roi lui
accordait 3 fr. pour chaque barrique d'eau-de-vie transportée hors du
royaume et 4 livres par tonneau pour les autres marchandises également
transportées hors de France ou reçues dans les retours, en déduction des
droits qu'elles auraient dû payer.

La Compagnie n'aurait en outre rien à payer pour les munitions et vivres
nécessaires à l'équipement et nourriture de ses navires. Elle était
dispensée de tous droits de transit et d'emprunter l'intermédaire des
courtiers.

«Et attendu, porte l'édit, que le commerce ne se fait ordinairement dans
le pays du nord que par eschange de marchandises et que ladite Compagnie
pourroit se trouver surchargée, faute du prompt débit, de celle qu'elle
auroit apportée par ses retours, _nous promettons de faire prendre et
recevoir dans les magasins de nos arsenaux de marine, toutes les
marchandises propres pour la construction, radoub, armement et
équipement de nos vaisseaux, fournitures et provisions de nos armées
navalles, par les intendants et commissaires généraux qui en feront les
marchez_ avec un profit raisonnable, tel qu'il sera convenu entre
lesdits intendans et directeurs de la Compagnie.»

Les matelots étrangers devaient acquérir _le droict de naturalité_ après
avoir servi pendant six ans sur les navires de la Compagnie du Nord.

Les directeurs seraient exempts du logement des gens de guerre, guet,
corvées, etc.

Les ouvriers et charpentiers étrangers travaillant pour la Compagnie
auraient les mêmes exemptions et privilèges que les ouvriers français.

«Les officiers qui entreront en ladite Compagnie pour vingt mil livres
seront dispensez de la résidence.»

«Les actions seront transmissibles.

«Et pour faire connoistre la satisfaction que nous nous promettons de
l'establissement de ladite Compagnie et la protection que nous entendons
luy donner non-seulement par nostre authorité, mais encore de nos
deniers, _nous voulons, consentons et nous plaist mettre de nos deniers
le tiers du fonds capital qui sera fait par tous ceux qui y prendront
intérest_ et que toutes les pertes qui pourront arriver à la dite
Compagnie pendant les six premières années de son establissement soient
portés à la descharge des intéressez en icelle sur lesdits fonds que
nous entendons mettre à ladite Compagnie.»

«_Promettons à la Compagnie de la protéger et deffendre envers et contre
tous, mesme d'employer nos armes en toutes occasions_ pour la maintenir
dans l'entière liberté de son commerce et navigation et lui faire faire
raison de toutes injures et mauvais traitemens qui luy pourraient estre
faits par les nations qui voudraient entreprendre contre ladite
Compagnie; de faire escorter ses envois et retours à nos frais et
despens par tel nombre de vaisseaux de guerre qu'il sera nécessaire et
partout où besoin sera. Si donnons en mandement, etc.

     Signé: LOUIS.
Par le Roy: COLBERT.
Saint-Germain, au mois de juin 1669.



PIÈCE Nº VIII.

RÈGLEMENT

CONCERNANT LES DÉTAILS DONT M. COLBERT EST CHARGÉ, COMME

CONTRÔLEUR-GÉNÉRAL ET SECRÉTAIRE D'ÉTAT AYANT

LE DÉPARTEMENT DE LA MARINE.


Le Roi, ayant considéré la connexité du commerce avec la marine et les
grands avantages que son service et celui du public en recevraient si
ces deux emplois étaient confiés à une même personne, Sa Majesté, étant
d'ailleurs bien informée que pendant que le sieur de Colbert, à présent
secrétaire d'État, a pris soin du commerce en qualité de
contrôleur-général des finances, il s'est notablement augmenté dans le
royaume, elle a jugé à propos de mettre dans le département de la charge
de secrétaire d'État dudit sieur Colbert, le commerce avec la marine,
les démembrant de la charge du sieur de Lionne, aussi secrétaire d'État,
de laquelle le sieur marquis de Berny, son fils, est pourvu à sa
survivance, en leur donnant d'autre part un dédommagement proportionné à
la diminution qu'ils souffriront dans leur emploi: pour cet effet, Sa
Majesté, du consentement desdits sieurs de Lionne et de Berny et dudit
sieur Colbert, a résolu le présent règlement de la manière qui suit:

Premièrement, que ledit sieur Colbert aura dans son département la
marine en toutes les provinces du royaume, sans exception, même dans la
Bretagne, comme aussi les galères, les Compagnies des Indes orientales
et occidentales, et les pays de leurs concessions; le commerce, tant
dedans que dehors le royaume, et tout ce qui en dépend; les consulats de
la nation française dans les pays étrangers; les manufactures et les
haras, en quelque province du royaume qu'ils soient établis;

Que lesdits sieurs de Lionne et de Berny auront dans leur département la
Navarre, le Béarn, le Bigorre et le Berry, qui étaient de l'ancien
département de la charge dudit sieur Colbert;

Que les appointemens attribués à la charge desdits sieurs de Lionne et
de Berny seront augmentés de la somme de 4,000 livres, pour et au lieu
de pareille somme que ledit sieur de Lionne touchait tous les ans sur
les états de la marine, laquelle somme serait dorénavant employée dans
les états sous le nom dudit sieur Colbert, et qu'en outre pour
dédommager lesdits sieurs de Lionne et de Berny de la diminution de leur
dit emploi, il sera payé comptant audit sieur de Berny, du consentement
dudit sieur de Lionne, des deniers du Trésor Royal, la somme de 100,000
livres.

     _Signé_: LOUIS.

_Et plus bas_: LE TELLIER.

Fait à Paris, le 7 mars 1669.

(_Archives de la marine, Registres des ordres du Roy_.)



PIÈCE Nº IX.--INÉDITE.

COMMERCE DE LA FRANCE AVEC L'ESPAGNE

EN 1681.

INSTRUCTION POUR LE COMTE DE VAUGUYON,

AMBASSADEUR EXTRAORDINAIRE EN ESPAGNE[632].


     Fontainebleau, 29 septembre 1681.

«Le roy envoyant le Sr comte de Vauguyon en Espagne, Sa Majesté a
bien voulu lui faire savoir ses intentions sur tout ce qui concerne le
commerce que ses sujets font en Espagne, afin qu'il puisse tenir la main
à ce que les traités de paix puissent être ponctuellement exécutés à cet
égard, et, qu'en tout ce qui concerne ledit commerce, les sujets de Sa
Majesté soient aussi favorablement traitez qu'aucun autre dans toute
l'estendue des pays de la domination des rois catholiques, conformément
au traité des Pyrénées, articles 6 et 7, confirmés par ceux
d'Aix-la-Chapelle et de Nimègue.

Il doit estre informé que le commerce de toutes les nations, en Espagne
ne se fait presque point par échange de marchandises, mais pour de
l'argent comptant qui vient en Espagne du Pérou; ce commerce est
d'autant plus considérable que c'est par son moyen que l'argent se
répand dans tous les autres États de l'Europe, et que, plus chaque État
a de commerce avec les Espagnols, plus il a abondance d'argent; c'est
pourquoi il est nécessaire, et Sa Majesté veut que ledit sieur de
Vauguyon ait une application toute particulière à maintenir et augmenter
ce commerce par tous les moyens que les marchands pourrons luy suggérer,
et qu'il emploie toujours le nom et les instances de Sa Majesté pour luy
donner toute la protection dont ils pourront avoir besoin. Et afin qu'il
sache en quoy les sujets de Sa Majesté peuvent avoir besoin de la
protection et assistance qu'il doit leur donner, il doit savoir que le
commerce des François se fait, en Espagne, de trois manières
différentes; la première, par les ouvriers et artisans françois des
frontières des provinces d'Auvergne, de Limousin et autres qui y passent
tous les ans et qui, après y avoir travaillé quelque espace de temps,
repassent en France et rapportent dans leurs provinces ce qu'ils ont pu
gagner, et comme ces ouvriers artisans se répandent dans toutes les
provinces d'Espagne, il sera bon que ledit sieur comte de Vauguyon soit
informé autant que possible de leur nombre, des difficultés et facilités
qu'ils trouveront à repasser en France avec l'argent qu'ils ont gagné
par leur travail, et qu'il leur donne les assistances dont ils pourront
avoir besoin, en quoy il est nécessaire qu'il agisse avec quelque
adresse et secret, n'étant pas à propos que les Espagnols ni les
François même sachent qu'il veuille être informé de leur nombre.

La seconde manière de ce commerce consiste en un grand nombre de mulets,
et de marchandises manufacturées en France de toute sorte qui passent en
Espagne, et qui servent à la consommation du pays, et sur ce commerce il
suffit de luy dire qu'il doit donner facilitez auprès de luy à tous les
marchands françois et à tous leurs correspondants de Madrid et des
autres villes principales d'Espagne et leur donner toute l'assistance et
la protection dont ils auront besoin; il doit même appeler quelquefois
auprès de luy ceux auxquels il aura reconnu plus d'esprit et de conduite
et s'informer d'eux de tout ce qui pourra être fait, soit pour leur
donner plus de liberté dans le commerce, soit pour augmenter et donner
plus de cours aux manufactures de France.

La troisième manière, plus importante et plus considérable que les deux
autres, consiste en toutes les marchandises et manufactures de France
qui sont portées à Cadix, Sainte-Marie, Saint-Luc et autres ports
d'Espagne pour être chargés sur les galions et sur les flottes qui
partent d'Espagne pour toutes les Indes occidentales, et au chargement
des marchandises fines, ou en argent monnoyé et en barres qui se fait
sur les frégates de Saint-Malo, Rouen et autres ports de France, lors du
retour des galions et flottes, et c'est à rendre ce commerce sûr et
facile que le sieur comte de Vauguyon doit donner toute son application.

Il doit considérer pour cela que les Espagnols ne s'appliquant à aucunes
manufactures, il est d'une nécessité absolue que toutes les marchandises
nécessaires pour tous les grands pays qu'ils possèdent dans l'Amérique
septentrionale et méridionale leur soient fournies par les étrangers,
lesquels, par ce moyen, profitent d'une bonne partie des richesses qui
tirent des mines de ce pays-là; c'est ce qui oblige les marchands de
toutes les nations de l'Europe, François, Anglois, Hollandois, Génois,
Vénitiens, villes anséatiques et autres de travaillera l'envi à qui
fournira un plus grand nombre de ces marchandises pour en retirer plus
de profit et d'avantage; mais les François ont un si grand avantage sur
les autres nations, par la fertilité de la terre, la grande quantité de
chanvres et de lins qu'elle produit, et par leur industrie qui produit
les plus belles et les meilleures manufactures, que pourvu qu'ils soient
assistez et protégez en sorte qu'ils soient, ou mieux traitez que les
étrangers ou au moins aussi bien, il n'y a pas de doute qu'ils
attireront la plus grande partie de ces richesses au-dedans du royaume.

Pour cet effet, ledit sieur comte de Vauguyon sait que, par les traités
des Pyrénées, Aix-la-Chapelle, de Nimègue, les François doivent être
traitez aussi favorablement qu'aucuns autres étrangers, et ainsy pour
bien, connoitre l'étendue du bon traitement qui doit être fait aux
François, il faut qu'il lise exactement les traités faits entre
l'Espagne et l'Angleterre et particulièrement celui de 1667, et les
traités faits avec l'Espagne, les Hollandois, les villes anséatiques,
les Danois, Suédois, Génois et autres.

Il doit même observer avec soin dans tous ces traités et
particulièrement dans celui d'Angleterre, la liberté qui leur est donnée
d'aborder quelquefois, et pour de certaines considérations, dans les
ports des Indes occidentales, non pas pour demander la même chose par un
article exprès, mais seulement pour s'en servir dans les occasions qui
se pourront présenter; et sur ce sujet, Sa Majesté fait joindre à cette
instruction la copie d'une ordonnance que la Reine Catholique fit
expédier et délivrer à M. le cardinal de Bouzy, lors archevêque de
Toulouse, ambassadeur de Sa Majesté en Espagne, portant ordre à tous les
gouverneurs des places du roy catholique, et à ses officiers de faire
jouir les François des mêmes grâces et privilèges dont jouissent les
Anglois et les villes anséatiques, et Sa Majesté estime bien nécessaire
que le comte de Vauguyon demande le renouvellement de la même
ordonnance, et même en termes plus forts et plus précis, s'il est
possible.

Pour bien connaître de quelle sorte et en quelle occasion il doit se
servir de ce traitement qui doit être fait aux François aussi favorable
qu'à tous les étrangers, il doit savoir qu'il est enjoint par les lois
et ordonnances d'Espagne, d'enregistrer tout l'argent et les effets qui
sont embarqués dans les ports des Indes occidentales sur les galions et
vaisseaux de la flotte, et ce, à peine de confiscation de tout ce qui
n'est pas enregistré, et qu'il est défendu par les mêmes lois et
ordonnances de sortir d'Espagne aucun argent, monnoyé ni en barre, et
par ces deux lois les Espagnols ont prétendu conserver au-dedans de leur
État toutes les immenses richesses de leur Nouveau Monde; mais comme ils
ne travaillent à aucune des marchandises et manufactures nécessaires
pour l'entretien de ce grand pays, la nécessité absolue d'en tirer des
pays étrangers a produit partie par industrie, partie par tolérance et
partie par intérêt que ces deux lois ont été rendues vaines et inutiles,
et ainsi les capitaines de ces galions et vaisseaux favorisent ces
fraudes par rapport à leur intérêt et au gain qu'ils y font, que les
juges et officiers contribuent presque toujours à cacher; mais comme ils
sont en droit de faire valoir la rigueur de ces ordonnances, c'est
souvent à quoy ils s'appliquent à l'égard des François pour leur ôter
tout ou la meilleure partie de ce commerce, ne se souciant pas de le
faire passer aux étrangers, de la puissance desquels ils ne croyent pas
avoir tant à craindre que de celle des François; et c'est pour cela
qu'il faut que ledit sieur comte de Vauguyon ait une application
particulière à faire jouir les François des mêmes avantages et facilités
que les autres étrangers.

Ces facilités consistent en ce que pour éluder ou rendre inutiles ces
lois et ordonnances, les étrangers font venir leurs vaisseaux chargés de
marchandises lors du départ des galions et flottes dans les rades de
Cadix, et pendant les nuits, de concert avec les capitaines desdits
galions et flottes qui y sont intéressés, ils embarquent les
marchandises sans être enregistrées, et au retour ils chargent de même
les marchandises fines, argent monnoyé et en barre qui leur
appartiennent en échange de leurs marchandises qui ont été vendues dans
les Indes.

Et pour se délivrer indirectement de la rigueur de la loi, les Anglois
et les villes anséatiques ont obtenu, par leur traité, une dispense de
visite pour leurs vaisseaux, magasins et marchandises, en sorte que le
chargement des marchandises lors du départ, et des marchandises fines et
en barre lors du retour, se faisant de nuit, et n'étant pas visitées de
jour, ils font ce commerce en toute liberté.

Et par les mêmes raisons de tolérance et de nécessité, lorsque par le
retardement du départ et de l'arrivée des galions, les navires sont
obligés de recharger les marchandises dans la ville de Cadix, ou dans
les autres villes maritimes, les marchands de ces villes, correspondants
ou associez des François et les officiers donnent les facilités
nécessaires pour frauder les douanes, en faisant passer ou par-dessus
les murailles ou par des endroits obliques, les marchandises pour être
embarquées sur lesdits galions et vaisseaux lors de leur départ.

Et par ces différents moyens, et autres qui se pratiquent sur les lieux,
et que l'industrie, la nécessité et l'intérêt inventent et souffrent
suivant les besoins, ce grand et considérable commerce se fait; mais
comme tous ces moyens sont indirects, lorsque les Espagnols veulent bien
maltraiter ces nations, ils se servent de la rigueur de leurs lois et
ordonnances pour la confiscation de leurs marchandises ou effets en
jugeant qu'ils y ont contrevenu, ou en leur accordant ce qu'ils
appellent indulte, moyennant des sommes d'argent considérables qu'ils
exigent, et c'est sur ce point que ledit comte de Vauguyon doit
appliquer toute la force des instances et de la protection de Sa
Majesté.»



PIÈCE Nº X.

MÉMOIRE

POUR MON FILS SUR CE QU'IL DOIBT OBSERVER PENDANT LE VOYAGE

QU'IL VA FAIRE A ROCHEFORT[633].


Estant persuadé comme je le suis qu'il a pris une bonne et ferme
résolution de se rendre autant honneste homme qu'il abesoin de l'estre,
pour soutenir dignement, avec estime et réputation, mes emplois, il est
surtout nécessaire qu'il fasse toujours réflection et s'applique avec
soin au règlement de ses mœurs, et surtout qu'il considère que la
principale et seule partie d'un honneste homme est de faire toujours
bien son debvoir à l'égard de Dieu, d'autant que ce premier devoir tire
nécessairement tous les autres après soi, et qu'il est impossible qu'il
s'acquitte de tous les autres s'il manque à ce premier. Je crois lui
avoir assez parlé sur ce sujet en diverses occasions pour croire qu'il
n'est pas nécessaire que je m'y estende davantage; il doibt seulement
bien faire réflection que je lui aycy-devant bien fait connoistre que ce
premier debvoir envers Dieu se pouvoit accommoder fort bien avec les
plaisirs et les divertissements d'un honneste homme en sa jeunesse.

Après ce premier debvoir je désire qu'il fasse souvent réflection à ses
obligations envers moi, non-seulement pour sa naissance, qui m'est
commune avec tous les pères, et qui est le plus sensible lien de la
société humaine, mais mesme pour l'élévation dans laquelle je l'ai mis,
et par la peine et le travail que j'ai pris et que je prends tous les
jours pour son éducation, et qu'il pense que le seul moyen de
s'acquitter de ce qu'il me doibt est de m'aider à parvenir à la fin que
jesouhaiste, c'est-à-dire qu'il devienne autant et plus honneste
hommeque moi s'il est possible, et qu'en y travaillant comme je le
souhaiste il satisfasse en même temps à tous ses debvoirs envers Dieu,
envers moi et envers tout le monde, et se donne en même temps les moyens
sûrs et infaillibles de passer une vie douce et commode, ce qui ne se
peut jamais qu'avec estime, réputation et règlement de mœurs.

Après ces deux premiers points, et pour descendre aux détails de ce
qu'il doibt faire pendant son voyage, je désire qu'il commence
incessamment la lecture des ordonnances de marine, qu'il trouvera dans
Fontanon, Conférence des ordonnances et ordonnances de 1629, qu'il
emporte avec lui les traités de Clairac, et lise promptement celui des
termes maritimes; et que dans le voyage il s'instruise toujours de la
marine avec M. de Terron, affin qu'il ne soit pas tout à fait neuf en
cette matière lorsqu'il arrivera à Rochefort; et je désire que, pendant
le séjour qu'il y fera, il emploie toujours trois heures du matin à
étude, c'est-à-dire à la lecture dans son cabinet de tout ce qui
concerne la marine; et même quelquefois, pour changer de matière, qu'il
poursuive la lecture des traités que je lui ai fait faire sur toutes les
plus importantes et plus agréables matières de l'Estat.

Aussitost qu'il sera arrivé, il doibt faire une visite généralle de tous
les vaisseaux et de tous les bâtiments de l'arsenal; qu'il voie et
s'instruise soigneusement de l'ordre général qui s'observe pour faire
mouvoir une si grande machine.

Qu'il interroge avec application sur tout ce qu'il verra, affin qu'il
puisse acquérir les connaissances générales, pour descendre ensuite aux
particulières.

Qu'il se fasse montrer le plan général de toute l'estendue de l'arsenal,
tant des ouvrages faits que de ceux qui sont à faire, et sache la
destination de chaque pièce différente, en voye la forme et la figure,
et en sçache donner les raisons; qu'il écrive de sa main les noms de
tous les vaisseaux bâtis, et de ceux qui sont encore sur les chantiers,
et l'estat auquel il les trouvera, et en même temps une description de
tout l'arsenal contenant le nombre des différentes pièces et de leur
usage particulier.

Ensuitte il fera la liste des officiers qui servent dans le port, depuis
l'intendant jusqu'au moindre officier, et s'en fera expliquer les
moindres fonctions dont il fera le mémoire.

Après avoir pris ces connaissances généralles, il descendra au
particulier. Pour cet effect, il commencera par la visite du magasin
général, laquelle il fera avec le garde magasin et le controlleur; verra
l'inventaire général et en fera s'il est possible un recollement;
c'est-à-dire qu'il se fera représenter toutes les marchandises et
munitions qui y sont contenues pour voir sy elles sont en la quantité et
de la qualité nécessaires, sur quoi il se fera toujours informer. Il
pourra mesme juger si le garde-magasin et le controlleur font bien leur
debvoir, en voyant si le magasin est propre et bien rangé, et si tout
est en bon ordre, et s'il se tient un livre d'entrées et issues, qui est
absolument nécessaire pour le bon ordre.

Après avoir veu et examiné le magasin général, il visitera le magasin
particulier des vaisseaux, dont il se fera représenter l'inventaire, les
examinera et en fera le recollement comme ci-dessus; et par ce moyen
pourra bien connoistre la quantité et qualité des marchandises
nécessaires dans le magasin général pour l'armement d'un aussi grand
nombre de vaisseaux que celui que le Roy a en mer, et pareillement tout
ce qui est nécessaire pour mettre en mer un seul vaisseau.

Ensuitte il visitera tous les atteliers des cordages, de l'estuve, des
voiles, des charpenteries, des tonnelleries, des calfateries, la
fonderie, le magasin à poudre, et généralement tous les ouvrages qui
servent aux constructions, agrès et apparaux des vaisseaux; examinera de
quelle sorte se font tous ces ouvrages, et les différences des bonnes ou
mauvaises manufactures, et ce qui est à observer sur chacune pour les
rendre bonnes et en état de bien servir.

Dans le magasin général sont compris toute l'artillerie, tant de fonte
que de fer, les armes, mousquets, piques et autres de toutes sortes,
ensemble toutes les munitions de guerre.

Il examinera ensuite les fonctions de tous les officiers du port, verra
leurs instructions et fera de sa main un mémoire de tout ce que chacun
officier doibt faire pour se bien acquitter de son debvoir, et prendra
le soin de les voir et les faire agir chacun selon sa fonction, pendant
tout le temps qu'il séjournera audit lieu de Rochefort.

Il s'appliquera ensuite à voir et examiner la construction entière d'un
vaisseau, en verra toutes les pièces depuis la quille jusqu'au dernier
baston de pavillon, en écrira lui-même les noms, et fera faire un petit
modèle de vaisseau qu'il m'enverra avec les noms de toutes les pièces
escrits de sa main.

Après avoir veu, examiné la construction entière d'un vaisseau, et avoir
seu les noms de toutes ses parties, il examinera encore l'esconomie
entière de tous les dedans, et l'usage de toutes les pièces qui y sont
pratiquées.

Il verra placer toutes les denrées, marchandises, armes, artillerie,
agrès et apparaux nécessaires pour mettre un vaisseau en mer, en fera
lui-même le détail, l'escrira de sa main et prendra le soin d'en faire
charger et le mettre en cet état, et pour cet effet, s'il arrive assez à
temps, il pourra prendre un des vaisseaux que M. le vice-admiral doit
commander; sinon il prendra le _Breton_ qui doit estre préparé pour le
voyage des Grandes-Indes.

Et en même temps qu'il s'appliquera à connoistre les noms de toutes les
parties qui servent à la construction d'un vaisseau, et de toutes celles
qui sont nécessaires pour le mettre en mer, il se fera informer de
l'usage de chacune pièce, et de toute la manœuvre d'un vaisseau, et de
tout ce qui sert au commandement et à la dite manœuvre. Pour cet effect,
il pourra la faire faire devant lui, soit dans le port, soit en montant
sur les vaisseaux et allant deux ou trois lieues en mer pour voir le
tout; et en un mot fera en sorte par son application qu'il puisse
sçavoir le mestier de tous les officiers de marine, tant en mer qu'en
terre, pendant le séjour qu'il fera au dit lieu de Rochefort; en sorte
que non-seulement il puisse en bien parler, mais même qu'il puisse s'en
souvenir pendant toute sa vie, et apprendre à donner bien ses ordres à
tous les officiers qui auront à agir.

Pour parvenir à cette fin, il ne faut pas se contenter de voir et
examiner une seule fois ce que je viens de dire, mais il faut le
répéter et faire souvent la même chose, parce qu'il n'y a que cette
répétition fréquente, mesme avec une grande application, qui puisse
imprimer les espèces dans l'esprit et dans la mémoire, ensorte qu'elle
se les représente fidellement toutes les fois que l'on en a besoin.

Il doit encore s'informer et savoir parfaitement toutes les fonctions
des officiers d'un vaisseau, lorsqu'il est en mer, sçavoir du capitaine,
du lieutenant, de l'enseigne, du maistre, du contre-maistre, pilote,
maistre-charpentier, maistre-voilier, maistre-calfat et
maistre-canonnier, et combien d'hommes chacun d'eux commande et quelles
sont leurs fonctions; et généralletnent de tout ce qui s'observe pour la
conduite d'un vaisseau, soit dans un voyage, soit dans un combat.

Il lira avec soin tous les règlements et les ordonnances qui ont été
faites et données dans la marine depuis que j'y travaille, ensemble mes
lettres et les réponses; afin qu'il tire par tous ces moyens la
connaissance parfaite et profonde qu'il est nécessaire d'avoir pour se
bien acquitter de sa charge; et pour le faire avec la satisfaction du
Roy et le bien et l'advantage du royaume.

Il sera en même temps nécessaire qu'il apprenne l'hydrographie et le
piloltage, affin qu'il sçache les moyens de dresser la route d'un
vaisseau, et qu'il estudie aussi la carte marine.

Après avoir dit tout ce que je crois nécessaire qu'il fasse pour son
instruction, je finirai par deux points. Le premier est que toutes les
peines que je me donne sont inutiles, si la volonté de mon fils n'est
eschauffée et qu'elle ne se porte d'elle-même à prendre plaisir à faire
son debvoir; c'est ce qui le rendra lui-même capable de faire ses
instructions, parce que c'est la volonté qui donne le plaisir à tout ce
que l'on doibt faire et c'est le plaisir qui donne l'application. Il
sait que c'est ce que je cherche depuis si longtemps. J'espère qu'à la
fin je le trouveray et qu'il me le donnera, ou, pour mieux dire, qu'il
se le donnera à lui-mesme, pour se donner du plaisir et de la
satisfaction toute sa vie, et me payer avec usure de toute l'amitié que
j'ai pour lui et dont je lui donne tant de marques.

L'autre point est qu'il s'applique sur toutes choses à se faire aimer
dans tous les lieux où il se trouvera et par toutes les personnes avec
lesquelles il agira, soit supérieures, égales ou inférieures; qu'il
agisse avec beaucoup de civilité et de douceur avec tout le monde, et
qu'il fasse en sorte que ce voyage lui concilie l'estime et l'amitié de
tout ce qu'il y a de gens de mer; en sorte que pendant toute sa vie ils
se souviennent avec plaisir du voyage qu'il aura fait et exécutent avec
amour et respect les ordres qu'il leur donnera dans toutes les fonctions
de sa charge.

Je désire que toutes les semaines il m'envoye, escrit de sa main, le
mémoire de toutes les connoissances qu'il aura prises sur chacun des
points contenus en cette instruction.



PIÈCE Nº XI.--INÉDITE.

INSTRUCTION

POUR M. LE MARQUIS DE SEIGNELAY S'EN ALLANT EN ITALIE[634].


Les deux points principaux sur lesquels ce voyage doibt estre conduit
sont la diligence et l'application.

La diligence, pour se mettre promptement en estat de venir servir auprès
du Roy dans les fonctions de ma charge; l'application, pour tirer du
proffit de ce voyage et s'en servir advantageusement pour, par la
connoissance des différentes cours des princes et Estats qui dominent
dans une partie du monde aussy considérable qu'est l'Italie, ensemble
des différents gouvernemens, coustumes et usages qui s'y rencontrent; se
former le jugement et se rendre d'autant plus capable de servir le Roy
dans toutes les occasions importantes qui se peuvent rencontrer dans
tout le cours de sa vie.

Pour cet effect, Il faut qu'il dispose toutes choses pour partir de
Toulon aussitost que les deux personnes que je lui envoyé l'auront
joinct avec ses habits et tout ce qu'on luy envoye.

Il verra s'il estimera à propos de voir les places de Provence qui sont
sur la coste et la place de Monaco; mais Il se rendra à Gênes avec
diligence, en laquelle ville Il commencera à prendre toutes les
connoissances qu'il doibt prendre en chacun des Estats et des villes où
il passera.

Il verra premièrement la ville, sa situation, sa force, le nombre de ses
peuples, la grandeur de l'Estat, le nombre et les noms des villes et
bourgades qui le composent.

La quantité des peuples dont le tout est composé.

La forme du gouvernement de l'Estat et comme il est aristocratique.

Il s'informera des noms et de la quantité des familles nobles qui ont ou
peuvent avoir part au gouvernement de la république.

Distinguera l'ancienne d'avec la nouvelle noblesse.

De toutes les dignitez de la République.

Leurs différentes fonctions.

Leurs conseils, tant généraux que particuliers.

Celuy qui représente l'Estat, dans lequel le pouvoir souverain réside et
qui resoud la paix ou la guerre, qui peut faire des loix, etc., etc.

Les nombre, et noms de tous ceux qui ont droict d'y entrer.

Par qui et de quelle façon les propositions en sont faites, les
suffrages recueillis et les résolutions prises et prononcées.

Les Conseils particuliers pour la milice, pour l'admirauté, pour la
justice, tant pour la ville que pour le reste de l'Estat.

Les loix et les coutumes sous lesquelles ils vivent.

En quoy consistent les milices destinées pour la garde de leurs places.

Idem des forces maritimes.

Visiter tous les ouvrages publics maritimes et terrasses ensemble les
palais, maisons publiques et généralement tout ce qui peut estre
remarquable en ladite ville et dans tout son Estat.

Comme toutes ces connoissances peuvent être prises en deux ou trois
jours de temps au plus, il ne faut pas y rester davantage, et ensuite
passer ou à Livourne par mer ou à Parme par les montagnes, suivant qu'il
estimera plus à propos pour la diligence de son voyage.

Il s'informera aussy des Estats qui confinent tous ceux qu'il verra, et
sçaura s'il y aura entre eux quelque contestation ou différend, soit
pour les limites, soit pour autres causes, et s'instruira des raisons de
part et d'autre, comme par exemple du différend qui a esté depuis peu
entre M. le duc de Savoye et la république de Gênes, qui a esté
accommodé par l'entremise du Roy par l'abbé Servient.

Il faut de plus qu'il s'informe de la puissance des Papes en chacun
Estat, et comment s'accordent la puissance régulière avec
l'ecclésiastique, et en quoy elles ont ou peuvent avoir des
contestations.

Il s'informera de plus de tous les différents Estats qui sont en Italie,
en fera un dénombrement exact, les distinguera par leurs dignitez, et
sçaura par quelles maisons ils sont possédez et quelles alliances elles
ont entre elles.

S'instruira quels Estats sont entièrement indépendans, et quels sont
tenus en fief ou du Pape ou de l'Empire, et à quelles servitudes ceux-cy
sont sujets.

Il sçaura aussy la grandeur et la puissance de chacun Estat et quelles
en sont les coustumes.

Dans tout ce voyage, il observera surtout de se rendre civil, honneste
et courtois à l'esgard de tout le monde, en faisant toutefois
distinction des personnes; surtout il ne se mettra aucune prétention de
traitement dans l'esprit et se défendra toujours d'en recevoir, et qu'il
sçache certainement dans toute sa vie que tant plus il en refusera, tant
plus on luy en voudra rendre. Il faut aussy qu'il prenne garde que sa
conduite soit sage et modérée, n'y ayant rien qui puisse luy concilier
tant l'estime de tous les Italiens que ce point, qui doibt estre le
principal soin qu'il doibt prendre. Il s'appliquera particulièrement à
bien examiner les forces maritimes de tous les Estats où il passera, et
tout ce qui s'observe pour les maintenir; ensemble tous les ouvrages qui
se font contre la mer, cela estant de la fonction qu'il doibt faire
pendant toute sa vie.

Après avoir vu l'Estat de Gênes, Il passera dans celuy de Florence, dans
lequel se trouve Livourne et Pise, et s'instruira de cet Estat suivant
qu'il est dit de celui de Gênes, en observant la différence qu'en
celuy-cy il y a un prince souverain.

Si la république de Gênes donne ordre à quelqu'un de ses gentilshommes
de le loger et de le desfrayer, Il ne le refusera pas, mais Il ne doibt
pas faire aucune visite publique, et Il doit faire des présens,
honnestes sans superfluité, partout, où Il recevra quelques traitemens
extraordinaires.

Si les princes souverains l'enyoyent prendre dans leurs carrosses pour
le loger dans leurs palais, Il s'y laissera conduire et en témoignera
toujours sa reconnoissance.

A l'esgard des traictemens, Il n'en demandera aucuns, mais Il recevra
ceux qui lui seront offerts par les princes où il passera.

Mr de Lionne croit que Mr le Grand Duc ou ne se couvrira point, ou
il le fera couvrir, et mesme qu'il prendra ce dernier party, en ce cas
après quelques refus honnestes, Il fera ce qu'il ordonnera, et en cas
qu'il voulut le faire asseoir, Il fera la mesme chose.

Ensuite, dans cet ordre Il fera ce que les autres princes luy
ordonnennt.

Et, à l'esgard des ministres du roy, il faut bien qu'il prenne garde de
ne point prendre la main chez les ambassadeurs, c'est-à-dire qu'il faut
donner toujours la droite aux ambassadeurs chez eux, quelques instances
pressantes qu'ils luy fassent du contraire, d'autant que le Roy leur a
deffendu de donner la droite à aucun de ses subjets, et qu'ainsy ce
seroit offenser le Roy, s'il en usoit autrement.

A l'esgard de l'abbé de Bourlemont à Rome, mon fils doibt luy donner la
main en lieu tiers, et Il doibt bien prendre garde d'exécuter ces deux
poincts sans s'en relascher pour quelque cause et soubz quelque prétexte
que ce soit.

Prendra à M. le Grand Duc la lettre du Roy et à Mme la Grande
Duchesse celle de la main de Sa Majesté.

Pour le séjour qu'il fera, il suffira de deux jours à Gênes, deux jours
à Florence, huict jours à Rome, trois ou quatre jours à Naples et ez
environs; au retour à Rome huict autres jours, et il faut faire en sorte
que ce dernier séjour se trouve dans la semaine sainte, en partir le
lundy de Pasques pour Lorette, et de là voir les principales villes de
la Romagne, Ravenne, Faence, Rimini et autres; une demye journée dans
chacune de ces villes suffira; à Venise deux ou trois jours; dans les
autres villes de l'Estat de Venise une demye journée à chacune, à Milan
une ou deux journées, à Mantoue et Turin une ou deux journées.

Il trouvera inclus deux lettres de la main de la Reyne au vicc-roy de
Naples et au gouverneur de Milan, qui le recevront asseurément suivant
le respect particulier que tous les grands d'Espagne ont pour Sa
Majesté. Il sera nécessaire qu'il proportionne ses présens suivant la
réception qu'ilz luy feront.

Si Mr le cardinal Antoine luy offre et le presse de le loger dans son
palais et se servir de ses carrosses et de sa livrée, Il pourra le
faire, mais sans cela, comme Il doibt estre incognito, et que son séjour
ne doibt estre que de huict jours chaque fois, Il s'accommodera de ceux
de Mr de Bourlemont. A Rome, il doibt visiter le pape, le cardinal
Nepveu, les parens de Sa Sainteté et les cardinaux de la faction de la
France qui s'y trouveront.

Il visitera pareillement l'Académie du Roy qui est à Rome, et le
cavalier Bernin, verra la statue qu'il fait, et s'appliquera
particulièrement pendant tout le cours de son voyage à apprendre
l'architecture et à prendre le goust de la sculpture et peinture pour se
rendre s'il est possible un jour capable de faire ma charge de
surintendant des bastimens qui luy donnera divers advantages auprès du
Roy.

S'il y prend un véritable goust et qu'il veuille avoir quelque peintre
pour dessigner ce qu'il trouvera de beau dans son voyage, j'escris au
Sr Errard de luy en donner un qui l'accompagnera jusques à Turin, et
puis s'en retournera à Rome.

S'il veut s'appliquer à former son goust sur l'architecture, la
sculpture et la peinture, il faut qu'il observe d'en faire discourir
devant luy, interroge souvent, se fasse expliquer les raisons pour
lesquelles ce qui est beau et excellent est trouvé et estimé tel; qu'il
parle peu et fasse beaucoup parler.

C'est tout ce que je crois nécessaire de luy dire pour ce voyage. Je
finirai priant Dieu qu'il l'assiste de ses saintes gardes et
bénédictions, et qu'il retourne en aussy bonne santé et aussy honneste
homme que je le souhaite.

Je luy recommande surtout de se souvenir toujours de son debvoir envers
Dieu et de faire ses dévotions à Lorette[635].

A Paris, le 31 janvier 1671.



PIÈCE Nº XII.

INSTRUCTION POUR MON FILS

POUR BIEN FAIRE LA PREMIÈRE COMMISSION DE MA CHARGE[636].


Comme il n'y a que le plaisir que les hommes prennent à ce qu'ils font
ou à ce qu'ils doibvent faire qui leur donne de l'application, et qu'il
n'y a que l'application qui fasse acquérir du mérite, d'où vient
l'estime et la réputation qui est la seule chose nécessaire à un homme
qui a de l'honneur, il est nécessaire que mon fils cherche en luy-mesme
et au dehors tout ce qui peut luy donner du plaisir dans les fonctions
de ma charge.

Pour cet effect, il doibt bien penser et faire souvent réflection sur ce
que sa naissance l'auroit fait estre sy Dieu n'avoit pas bény mon
travail et sy ce travail n'avoit pas esté extrême. Il est donc
nécessaire, pour se préparer une vie pleine de satisfaction, qu'il ayt
toujours dans l'esprit et devant les yeux ces deux obligations sy
essentielles et sy considérables, l'une envers Dieu et l'autre envers
moy, affin qu'y satisfaisant par les marques d'une véritable
reconnoissance, il puisse se préparer une satisfaction solide et
essentielle pour toute sa vie, et ces deux debvoirs peuvent servir de
fondement et de base de tout le plaisir qu'il se peut donner par son
travail et par son application.

Pour augmenter encore ce mesme plaisir, il doibt bien considérer qu'il
sert le plus grand roy du monde et qu'il est destiné à le servir dans
une charge la plus belle de toutes celles qu'un homme de ma condition
puisse avoir et qui l'approche le plus près de sa personne; et ainsy il
est certain que, s'il a du mérite et de l'application, il peut avoir le
plus bel establissement qu'il puisse désirer, et, par conséquent, je
l'ay mis en estat de n'avoir plus rien à souhaiter pendant toute sa vie.

Mais encore que je sois persuadé qu'il ne soit pas nécessaire d'autre
raison pour le porter à bien faire, il est pourtant bon qu'il considère
bien particulièrement cette prodigieuse application que le Roy donne à
ses affaires, n'y ayant point de jour qu'il ne soit enfermé cinq à six
heures pour y travailler; qu'il considère bien la prodigieuse prospérité
que ce travail luy attire, la vénération et le respect que tous les
estrangers ont pour luy, et qu'il connoisse par comparaison que, s'il
veut se donner de l'estime et de la réputation dans sa condition, il
faut qu'il imite et suive ce grand exemple qu'il a toujours devant luy.

Il peut et doibt encore tirer une conséquence bien certaine, qui est
qu'il est impossible de s'advancer dans les bonnes grâces d'un prince
laborieux et appliqué, sy l'on n'est soy-mesme et laborieux et appliqué,
et que comme le but et la fin qu'il doibt se proposer et poursuivre est
de se mettre en estat d'obtenir de la bonté du roy de tenir ma charge,
il est impossible qu'il puisse y parvenir qu'en faisant connoistre à Sa
Majesté qu'il est capable de la faire, par son application et par son
assiduité, qui seront les seules mesures ou du retardement ou de la
proximité de cette grâce.

Sur toutes ces raisons je ne sçaurois presque doubter qu'il ne prenne
une bonne et forte résolution de s'appliquer tout de bon et faite
connoistre par ce moyen au roy qu'il sera bientost capable de le bien
servir.

Pour luy bien faire connoistre ce qu'il doibt faire pour cela, il doibt
sçavoir par cœur en quoy consiste le département de ma charge,

Sçavoir:

La maison du Roy et tout ce qui en dépend;

Paris, l'Isle de France et tout le gouvernement d'Orléans;

Les affaires générales du clergé;

La marine, partout où elle s'estend;

Les galères;

Le commerce, tant au dedans qu'au dehors du royaume;

Les consulats;

Les Compagnies des Indes orientales et occidentales, et les pays de
leurs concessions;

Le restablissement des haras dans tout le royaume.

Pour bien s'acquitter de toutes ces fonctions, il faut s'appliquer à des
choses généralles et à des particulières.

Les généralles sont:

Qu'il faut sçavoir à fond tout ce qui concerne les estats des maisons
royales lesquelles il faut lire souvent.

Sçavoir le nombre et la qualité de tous les officiers qui prestent
serment entre les mains du Roy.

De tous les officiers quy prestent serment entre les mains des grands
officiers comme: grand maistre, grand écuyer, grand chambellan,
gentilhomme de la chambre, grand maistre de la garde robe, capitaines
des gardes du corps, grand mareschal des logis, capitaine des
Cent-Suisses, capitaine de la porte et grand prévost.

De tous les officiers qui dépendent de ces grandes charges,
c'est-à-dire, dont les provisions sont expédiées sur les certificats
qu'ils donnent.

Connoistre et sçavoir la différence qu'il y a entre un officier qui
reçoit le serment des divers officiers qui sont soubz sa charge et qui
toutes fois ne donnent point de certificats, les charges dépendants du
Roy et point de luy, et ceux qui donnent des certificats, auxquels les
charges appartiennent quand elles vacquent.

Au grand maistre de la maison appartiennent les charges des sept
officiers et leurs provisions sont expédiées sur ses certificats.

Les officiers