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Title: Cours de philosophie positive. (4/6)
Author: Comte, Auguste
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cours de philosophie positive. (4/6)" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)



COURS
DE
PHILOSOPHIE POSITIVE

PAR M. AUGUSTE COMTE

ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE, RÉPÉTITEUR D'ANALYSE
TRANSCENDANTE ET DE MÉCANIQUE RATIONNELLE A CETTE ÉCOLE,
ET EXAMINATEUR DES CANDIDATS QUI S'Y DESTINENT.


TOME QUATRIÈME,


CONTENANT
LA PHILOSOPHIE SOCIALE ET LES CONCLUSIONS
GÉNÉRALES.


PREMIÈRE PARTIE.



PARIS,
BACHELIER, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
POUR LES SCIENCES,
QUAI DES AUGUSTINS, Nº 55.

1839



AVIS DE L'ÉDITEUR.


La publication de ce quatrième et dernier volume, beaucoup plus étendu
qu'aucun des précédens, ne pouvant être complète avant la fin de 1839,
l'auteur s'est décidé, pour satisfaire, autant que possible, une juste
impatience, dont il est d'ailleurs fort honoré, à en publier aujourd'hui
séparément la première partie. Formant un peu plus de la moitié du
volume, elle comprend toute la portion dogmatique de la philosophie
sociale, c'est-à-dire l'exposition fondamentale de la destination
politique qui lui est propre, de l'esprit scientifique qui la
caractérise, et de ses théories générales de l'existence et du mouvement
des sociétés humaines. Conformément au tableau synoptique annexé, dès
l'origine, au premier volume de cet ouvrage, la seconde moitié du volume
actuel, qui paraîtra vraisemblablement en décembre prochain, contiendra
ensuite toute la portion historique de cette philosophie sociale; elle
sera terminée par les conclusions finales qui résultent graduellement de
l'ensemble total de ce Traité. Sans cette décomposition en deux parties,
l'étendue inusitée de ce tome quatrième fût devenue matériellement
incommode, à moins de publier un volume de plus que l'éditeur ne l'avait
annoncé dans son engagement primitif envers le public.

En consentant à cette publication partielle, sans se dissimuler le grave
inconvénient scientifique de toute séparation, même très méthodique,
dans un volume aussi homogène, consacré à un système de démonstrations
aussi continu, dont toutes les branches s'éclairent et se fortifient
mutuellement, l'auteur espère que les lecteurs auxquels cette première
partie pourrait inspirer quelques objections importantes voudront bien
suspendre, jusqu'à l'entière appréciation du volume, leur jugement
définitif, afin de prévenir toute décision prématurée, ultérieurement
sujette à une rectification spontanée.

                                             Paris, le 24 juillet 1839.



AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.


À une époque de divagation intellectuelle et de versatilité politique,
toute longue persévérance dans une direction rigoureusement invariable
peut, sans doute, être justement signalée au public, comme une sorte de
garantie préliminaire, non-seulement de la sincérité et de la maturité
des nouveaux principes qui lui sont soumis, mais peut-être aussi de leur
rectitude, de leur consistance, et même de leur opportunité: car, de nos
jours, rien n'est à la fois aussi difficile, aussi important, et aussi
rare qu'un esprit pleinement conséquent. Tel est surtout le motif
d'après lequel je crois devoir ici rappeler spécialement l'avis général
contenu dans le préambule du premier volume de cet ouvrage, sur ma
première manifestation, déjà ancienne et presque oubliée, de la plupart
des conceptions fondamentales que je vais maintenant développer
relativement à l'entière rénovation des théories sociales. La première
partie de mon _Système de politique positive_, écrite et imprimée, en
1822, à l'âge de vingt-quatre ans, sous le titre primitif et spécial de
_Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la
société_, et réimprimée en 1824, sous son titre définitif et plus
général; ensuite mes _Considérations philosophiques sur les sciences et
les savans_, publiées à la fin de 1825, dans les nos 7, 8 et 10 du
_Producteur_; et enfin mes _Considérations sur le pouvoir spirituel_,
insérées dans les nos 13, 20 et 21 du même recueil hebdomadaire, au
commencement de 1826, ont, en effet, exposé, depuis long-temps, à tous
les penseurs européens, les divers principes caractéristiques de
l'ensemble de mes travaux ultérieurs sur la philosophie politique[1].
Chacun pourra s'en convaincre aisément par la comparaison directe de ces
anciens écrits au volume que je publie maintenant comme dernier élément
indispensable de mon système général de philosophie positive.

     [Footnote 1: Si j'écrivais ici une notice historique sur mes
     travaux en philosophie politique, je devrais même faire
     remonter l'énumération précédente jusqu'à un travail
     important publié, en 1820, dans un recueil intitulé
     l'_Organisateur_, et qui, quoiqu'il ne portât pas mon nom,
     m'était réellement propre. La marche générale des sociétés
     modernes depuis le onzième siècle y fut examinée en deux
     articles distincts, dont l'un exposa la décadence continue de
     l'ancien système politique, tandis que l'autre expliqua le
     développement graduel des élémens du système nouveau. Quoique
     ma découverte de la loi fondamentale de succession des trois
     états généraux de l'esprit humain et de la société ne fût
     point encore accomplie, j'ai tout lieu de croire que cette
     première ébauche n'a pas été sans quelque influence sur les
     travaux postérieurs de divers esprits distingués relativement
     à l'histoire politique des temps modernes.]

Un retour aussi complet et aussi spontané à ces premières inspirations
de la jeunesse, seulement perfectionnées, dans l'âge mûr, par une aussi
longue série de méditations méthodiques sur le système entier de nos
conceptions scientifiques, constitue, à mes yeux, une des épreuves les
plus décisives qui puissent m'animer d'une confiance vraiment
inébranlable dans la justesse fondamentale de la direction que je me
suis ouverte, et dont la nouveauté doit tant faire sentir le besoin des
vérifications les plus variées. Tous les juges compétens partageront,
j'espère, la même impression, en voyant, dans ce quatrième volume,
quelle consistance et quelle lucidité nouvelles mes principes essentiels
de philosophie politique tirent naturellement de leur intime connexion
avec les indispensables antécédens scientifiques que je leur ai
graduellement préparés par les trois premiers volumes de ce Traité.
C'est pourquoi je me féliciterai toujours d'avoir, dès l'origine,
nettement écarté le conseil irrationnel que, dans leur bienveillante
sollicitude, plusieurs hommes distingués avaient cru devoir me donner,
de publier d'abord la partie de cet ouvrage relative à la science
sociale. Trop exclusivement préoccupés du désir d'attirer sur mes
travaux une attention plus prochaine et plus vive, ces amis n'avaient
point senti que, par une aussi flagrante perturbation logique, j'aurais
tendu à ruiner d'avance les principes fondamentaux de hiérarchie
scientifique qui caractérisent le mieux ma philosophie, en même temps
que je me serais ainsi radicalement privé, pour l'établissement des
théories sociales, des divers fondemens nécessaires que doit leur offrir
l'ensemble de la philosophie naturelle, et qui, dans nos temps
d'anarchie intellectuelle, peuvent seuls déterminer enfin, entre tous
les bons esprits, une communion réelle et durable.

La longue période déjà écoulée depuis la production primordiale de ma
philosophie politique, m'a souvent procuré des confirmations d'une autre
sorte, et non moins précieuses, que je dois également indiquer ici, par
la tendance irrécusable et incessamment croissante, quoique jusqu'à
présent toujours très partielle, de la plupart des penseurs
contemporains vers une philosophie analogue. Dans le cours de ces seize
années, on n'a guère publié, j'ose le dire, d'ouvrages politiques de
quelque portée, du moins en France, qui n'aient offert d'évidens
témoignages de cette incomplète convergence, soit qu'elle ait
spontanément résulté d'un même sentiment fondamental de nos principales
nécessités sociales, sentiment toutefois bien rare et très vague
jusqu'alors, soit que l'influence inaperçue ou dissimulée de mes
premiers travaux ait, en effet, graduellement contribué à la
produire[2]. Mais, dans l'un et l'autre cas, des inconséquences
capitales et multipliées auraient pu, d'ordinaire, hautement dévoiler le
défaut d'homogénéité on d'originalité d'une semblable direction, chez
ceux même qui d'abord paraissaient l'avoir le mieux suivie. Quoique tous
les aspects essentiels de ma philosophie sociale aient peut-être été
déjà saisis isolément par quelques intelligences, ce qui m'autorise à
croire à son opportunité, en me procurant certains points de contact
avec les opinions les plus opposées, cependant je reste,
malheureusement, encore le seul jusqu'ici en possession pleinement
efficace du principe fondamental et du système rationnel de cette
nouvelle doctrine. Envers tant d'éminens esprits qui, de nos jours, se
sont sérieusement occupés de la rénovation des théories sociales, cette
différence radicale doit, sans doute, tenir surtout à ce que aucun d'eux
n'a pu avoir, comme moi, l'avantage, en quelque sorte accidentel, et
néanmoins si important, d'être directement placé, par l'ensemble de son
éducation, au seul point de vue intellectuel d'où l'on puisse
aujourd'hui découvrir la véritable issue de cette immense difficulté
philosophique. La publication de ce Traité, enfin complété par ce
quatrième volume, aura, je l'espère, pour résultat plus ou moins
prochain, de faire nettement comprendre à toutes les hautes
intelligences l'indispensable nécessité de cette condition fondamentale,
de leur faciliter, en même temps, les moyens d'y satisfaire, et, par
suite, d'utiliser bientôt, au profit de la réorganisation sociale, tant
d'estimables efforts, jusqu'ici laborieusement stériles.

                                             Paris, le 23 Décembre 1838

     [Footnote 2: Je ne saurais, par exemple, méconnaître ce
     second cas chez des écrivains qui, en s'efforçant, plus ou
     moins heureusement, de s'approprier une partie de mes idées
     philosophiques ou politiques, se sont même textuellement
     emparés de pages entières, en négligeant d'ailleurs presque
     toujours d'indiquer un nom qu'ils savaient être trop ignoré
     du public. Ceux de mes lecteurs qui croiraient apercevoir
     quelque analogie entre certaines parties de ce volume et
     divers ouvrages antérieurs, devront donc, pour une équitable
     appréciation, prendre d'abord en considération indispensable
     les dates précises que je viens de rappeler. L'oubli d'une
     telle précaution pourrait entraîner à de graves injustices
     envers un philosophe qui ose se glorifier d'avoir toujours
     fait une part pleinement consciencieuse, et souvent beaucoup
     trop généreuse peut-être, à chacun de ses différens
     prédécesseurs, tandis que lui-même n'éleva jamais jusqu'ici
     la moindre réclamation contre les emprunts peu scrupuleux
     dont on a fréquemment honoré ses écrits, ses leçons, et
     jusqu'à ses conversations.]



TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS
LA PREMIÈRE PARTIE DU TOME QUATRIÈME.


AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR

AVIS DE L'AUTEUR

46e Leçon. Considérations politiques préliminaires sur la nécessité et
l'opportunité de la _physique sociale_, d'après l'analyse fondamentale
de l'état social actuel.

47e Leçon. Appréciation sommaire des principales tentatives
philosophiques entreprises jusqu'ici pour constituer la science sociale.

48e Leçon. Caractères fondamentaux de la méthode positive dans l'étude
rationnelle des phénomènes sociaux.

49e Leçon. Relations nécessaires de la physique sociale avec les autres
branches fondamentales de la philosophie positive.

50e Leçon. Considérations préliminaires sur la statique sociale, ou
théorie générale de l'ordre spontané des sociétés humaines.

51e Leçon. Lois fondamentales de la dynamique sociale, ou théorie
générale du progrès naturel de l'humanité.



COURS
DE
PHILOSOPHIE POSITIVE.



QUARANTE-SIXIÈME LEÇON.

Considérations politiques préliminaires sur la nécessité et
l'opportunité de la _physique sociale_, d'après l'analyse fondamentale
de l'état social actuel.


Dans chacune des cinq parties précédentes de ce Traité, l'exploration
philosophique a constamment reposé sur un état scientifique préexistant
et unanimement reconnu, dont la constitution générale, quoique toujours
plus ou moins incomplète jusqu'à présent, même à l'égard des phénomènes
les moins compliqués et les mieux étudiés, satisfaisait déjà cependant,
au moins en principe, même pour les cas les plus récens et les plus
imparfaits, aux conditions fondamentales de la positivité, de manière à
n'exiger ici qu'un simple travail d'appréciation rationnelle, toujours
dirigé suivant des règles incontestables, et conduisant, presque
spontanément, à l'indication motivée des principaux perfectionnemens
ultérieurs, destinés surtout à dégager définitivement la science réelle
de toute influence indirecte de l'ancienne philosophie. Il n'en peut
plus être ainsi, malheureusement, dans cette sixième et dernière partie,
consacrée à l'étude des phénomènes sociaux, dont les théories ne sont
point encore sorties, même chez les plus éminens esprits, de l'état
théologico-métaphysique, auquel tous les penseurs semblent aujourd'hui
les concevoir comme devant être, par une fatale exception, indéfiniment
condamnées. Sans changer de nature ni de destination, l'opération
philosophique que j'ai osé entreprendre devient donc maintenant plus
difficile et plus hardie, et doit présenter un nouveau caractère: au
lieu de juger et d'améliorer, il s'agit désormais essentiellement de
créer un ordre tout entier de conceptions scientifiques, qu'aucun
philosophe antérieur n'a seulement ébauché, et dont la possibilité
n'avait même jamais été nettement entrevue.

Une telle création, fût-elle plus heureusement accomplie, ne saurait,
évidemment, élever tout-à-coup cette branche complémentaire de la
philosophie naturelle, qui se rapporte aux phénomènes les plus
compliqués, au niveau rationnel des diverses sciences fondamentales déjà
constituées, de celles même dont le développement est le moins avancé.
Que cette fondation soit d'abord poussée au point, non-seulement de
constater, pour tous les bons esprits, la possibilité actuelle de
concevoir et de cultiver la science sociale à la manière des sciences
pleinement positives, mais aussi de marquer nettement le vrai caractère
philosophique de cette science définitive, et d'en établir solidement
les principales bases, c'est là, sans doute, tout ce qu'il est permis de
tenter de nos jours: en même temps, cela suffit essentiellement, comme
j'espère le démontrer, à nos plus urgentes nécessités intellectuelles,
et même aux besoins les plus impérieux de la pratique sociale, surtout
actuelle. Ainsi réduite, l'opération n'en demeure pas moins trop étendue
encore pour que je puisse lui accorder tout le développement convenable
dans un ouvrage qui doit, avant tout, rester consacré à l'ensemble de la
philosophie positive, où cette science nouvelle ne saurait figurer qu'à
titre de l'un des éléments indispensables, celui de tous d'ailleurs dont
l'importance mérite, à tant d'égards, de devenir aujourd'hui
prépondérante. Par un Traité spécial de philosophie politique,
j'exposerai ultérieurement, d'une manière directe et complète, la série
de mes idées sur ce grand sujet, avec les diverses explications qu'il
exige, et sans négliger les principales applications usuelles à l'état
transitoire des sociétés actuelles. Ici, je dois nécessairement me
restreindre aux considérations les plus générales, en me tenant
toujours, aussi scrupuleusement que possible, au point de vue
strictement scientifique, sans me proposer d'autre action immédiate que
la résolution de notre anarchie intellectuelle, véritable source
première de l'anarchie morale, et ensuite de l'anarchie politique, dont
je n'aurai point ainsi à m'occuper directement.

Mais l'extrême nouveauté d'une semblable doctrine rendrait ces
considérations scientifiques presque inintelligibles, et essentiellement
inefficaces, si cependant mon exposition ne devenait point, dans ce
volume, à l'égard d'une science que je m'efforce de créer, beaucoup plus
explicite et même plus spéciale qu'elle n'a dû l'être dans les volumes
précédents, où je pouvais supposer le lecteur suffisamment familiarisé
d'avance avec le fond du sujet. C'est pourquoi, avant même d'entrer
méthodiquement en matière, je suis obligé, afin de placer définitivement
l'esprit du lecteur au point de vue vraiment convenable, de consacrer
préalablement cette leçon et la suivante à caractériser sommairement
l'importance réelle d'une telle opération philosophique, et l'inanité
radicale des principales tentatives dont elle a été jusqu'ici l'objet
indirect.

L'immense lacune fondamentale que laisse, évidemment, dans le système
général de la philosophie positive, le déplorable état d'enfance
prolongée où languit encore la science sociale, devrait suffire, sans
doute, pour rendre hautement irrécusable, à toute intelligence
véritablement philosophique, la stricte nécessité d'une entreprise
destinée à imprimer enfin à l'esprit humain, si bien préparé déjà à tous
autres égards, ce grand caractère d'unité de méthode et d'homogénéité de
doctrine, indispensable à la plénitude de son développement spéculatif,
et sans lequel même son activité pratique ne saurait avoir ni assez de
noblesse, ni assez d'énergie. Mais, quelle que soit la profonde gravité
intrinsèque d'une telle considération, qui, à vrai dire, embrasse
implicitement toutes les autres, les meilleurs esprits sont aujourd'hui
placés, relativement aux idées politiques, à un point de vue beaucoup
trop superficiel et trop étroit pour devenir susceptibles d'en saisir
immédiatement la portée effective, et d'y puiser un motif suffisant de
soutenir, avec persévérance, la longue et pénible contention qu'exige,
de toute nécessité, l'accomplissement graduel d'une opération aussi
difficile. À l'état naissant, aucune science ne saurait être cultivée ni
conçue isolément de l'art correspondant, comme je l'ai établi dans la
quarantième leçon, où nous avons reconnu qu'une telle adhérence doit
être naturellement d'autant plus intense et plus prolongée qu'il s'agit
d'un ordre de phénomènes plus compliqué. Si donc la science biologique
elle-même, malgré sa constitution plus avancée, nous a paru encore trop
étroitement attachée à l'art médical, faut-il s'étonner de la tendance
habituelle des hommes d'état à dédaigner, comme de vains jeux d'esprit,
toutes les spéculations sociales qui ne sont point immédiatement liées à
des opérations pratiques? Quelque aveugle que soit une semblable
disposition, on doit, en ce cas, y persister avec d'autant plus
d'opiniâtreté qu'on y croit voir le meilleur préservatif contre
l'invasion pernicieuse des vagues et chimériques utopies, quoique
l'expérience la plus décisive ait certes surabondamment prouvé la haute
insuffisance de cette précaution si vantée, qui ne peut nullement
empêcher le débordement journalier des plus extravagantes illusions.
C'est afin de me conformer, autant que le comporte la nature de cet
ouvrage, à ce qu'il y a de vraiment raisonnable au fond de cette
puérile injonction, que je crois devoir destiner cette leçon tout
entière à quelques explications préliminaires sur la relation
fondamentale et directe de l'opération, purement abstraite en apparence,
qui consiste à instituer aujourd'hui ce que j'ai nommé la _physique
sociale_[3], avec l'ensemble des principaux besoins que le déplorable
état des sociétés actuelles manifeste si énergiquement à tous les
esprits sérieux et clairvoyants. Après cet éclaircissement préalable,
sur lequel je serai ainsi dispensé de revenir ultérieurement, tous les
véritables hommes d'état comprendront, j'espère, que, pour ne prétendre
à aucune application actuelle et spéciale, ce grand travail n'en est pas
moins irrécusablement susceptible d'une utilité réelle et capitale, sans
laquelle il ne mériterait point, en effet, d'intéresser la sollicitude
de ceux que préoccupe par dessus tout, à si juste titre, l'obligation,
devenue chaque jour plus indispensable et, en apparence, plus difficile,
de résoudre enfin l'effrayante constitution révolutionnaire des sociétés
modernes.

     [Footnote 3: Cette expression, et celle, non moins
     indispensable, de _philosophie positive_, ont été
     construites, il y a dix-sept ans, dans mes premiers travaux
     de philosophie politique. Quoique aussi récens, ces deux
     termes essentiels ont déjà été en quelque sorte gâtés par les
     vicieuses tentatives d'appropriation de divers écrivains, qui
     n'en avaient nullement compris la vraie destination, malgré
     que j'en eusse, dès l'origine, par un usage scrupuleusement
     invariable, soigneusement caractérisé l'acception
     fondamentale. Je dois surtout signaler cet abus, à l'égard de
     la première dénomination, chez un savant belge qui l'a
     adoptée, dans ces dernières années, comme titre d'un ouvrage
     où il s'agit tout au plus de simple statistique.]

Du point de vue élevé où nous ont graduellement placés les trois
premiers volumes de ce Traité, l'ensemble de cette situation sociale se
présente dans tout son jour, et sous l'aspect le plus simple, comme
essentiellement caractérisé par une anarchie profonde et de plus en plus
étendue, quoique d'ailleurs de nature purement transitoire, de tout le
système intellectuel, pendant le long interrègne qui devait résulter de
la décadence toujours croissante de la philosophie
théologico-métaphysique, parvenue, de nos jours, à une impuissante
décrépitude, et du développement continu, mais encore incomplet, de la
philosophie positive, jusqu'ici trop étroite, trop spéciale et trop
timide, pour s'emparer enfin du gouvernement spirituel de l'humanité.
C'est jusque là qu'il faut remonter, afin de saisir réellement l'origine
effective de l'état flottant et contradictoire où nous voyons
aujourd'hui toutes les grandes notions sociales, et qui, par une
invincible nécessité, trouble si déplorablement la vie morale et la vie
politique: mais c'est aussi là seulement qu'on peut nettement apercevoir
le système général des opérations successives, les unes philosophiques,
les autres politiques, qui doivent peu à peu délivrer la société de
cette fatale tendance à une imminente dissolution, et la conduire
directement à une organisation nouvelle, à la fois plus progressive et
plus consistante que celle qui reposa sur la philosophie théologique.
Telle est la proposition capitale dont l'irrécusable démonstration
résultera spontanément, j'espère, de l'ensemble de ce volume, et qui
doit être ici le sujet sommaire d'une première ébauche d'explication
générale, destinée surtout à caractériser l'impuissance également
radicale des écoles politiques les plus opposées, et à constater
l'indispensable nécessité d'introduire enfin, dans ces luttes aussi
vaines qu'orageuses, un esprit entièrement nouveau, seul susceptible,
par son ascendant graduellement universel, de guider nos sociétés vers
le terme définitif de l'état révolutionnaire qui s'y développe sans
cesse depuis trois siècles.

L'ordre et le progrès, que l'antiquité regardait comme essentiellement
inconciliables, constituent de plus en plus, par la nature de la
civilisation moderne, deux conditions également impérieuses, dont
l'intime et indissoluble combinaison caractérise désormais et la
difficulté fondamentale et la principale ressource de tout véritable
système politique. Aucun ordre réel ne peut plus s'établir, ni surtout
durer, s'il n'est pleinement compatible avec le progrès; aucun grand
progrès ne saurait effectivement s'accomplir, s'il ne tend finalement à
l'évidente consolidation de l'ordre. Tout ce qui indique une
préoccupation exclusive de l'un de ces deux besoins fondamentaux au
préjudice de l'autre, finit par inspirer aux sociétés actuelles une
répugnance instinctive, comme méconnaissant profondément la vraie nature
du problème politique. Aussi la politique positive sera-t-elle surtout
caractérisée, dans la pratique, par son aptitude tellement spontanée à
remplir cette double indication, que l'ordre et le progrès y paraîtront
directement les deux aspects nécessairement inséparables d'un même
principe, suivant la propriété essentielle déjà graduellement réalisée,
à certains égards, pour les diverses classes d'idées devenues maintenant
positives. L'ensemble de ce volume ne laissera, j'espère, aucun doute
sur l'extension effective aux idées politiques de cet attribut général
du véritable esprit scientifique, qui représente toujours les conditions
de la liaison et celles de l'avancement comme originairement identiques.
Il me suffit, en ce moment, d'indiquer rapidement, à ce sujet, l'aperçu
fondamental d'après lequel les notions réelles d'ordre et de progrès
doivent être, en physique sociale, aussi rigoureusement indivisibles que
le sont, en biologie, les notions d'organisation et de vie, d'où, aux
yeux de la science, elles dérivent évidemment.

Mais l'état présent du monde politique est encore très éloigné de cette
inévitable conciliation finale. Car, le vice principal de notre
situation sociale consiste, au contraire, en ce que les idées d'ordre et
les idées de progrès se trouvent aujourd'hui profondément séparées, et
semblent même nécessairement antipathiques. Depuis un demi-siècle que la
crise révolutionnaire des sociétés modernes développe son vrai
caractère, on ne peut se dissimuler qu'un esprit essentiellement
rétrograde a constamment dirigé toutes les grandes tentatives en faveur
de l'ordre, et que les principaux efforts entrepris pour le progrès ont
toujours été conduits par des doctrines radicalement anarchiques. Sous
ce rapport fondamental, les reproches mutuels que s'adressent
aujourd'hui les partis les plus tranchés, ne sont, malheureusement, que
trop mérités. Tel est le cercle profondément vicieux dans lequel s'agite
si vainement la société actuelle, et qui n'admet d'autre issue finale
que l'unanime prépondérance d'une doctrine également progressive et
hiérarchique. Les observations d'après lesquelles je vais ici
sommairement ébaucher cette importante appréciation, sont par leur
nature, essentiellement applicables à toutes les populations
européennes, dont la désorganisation a été réellement commune et même
simultanée, quoiqu'à des degrés différens et avec diverses
modifications, et qui ne sauraient non plus être réorganisées
indépendamment les unes des autres, bien que assujéties à un ordre
déterminé. Cependant, nous devons plus spécialement avoir en vue la
société française, non-seulement parce que l'état révolutionnaire s'y
manifeste d'une manière plus complète et plus évidente, mais aussi comme
étant, au fond, malgré quelques apparences contraires, mieux préparée
qu'aucune autre, sous tous les rapports importans, à une vraie
réorganisation, ainsi que je l'établirai ultérieurement.

Quelque infinie variété qui semble d'abord exister entre toutes les
opinions douées aujourd'hui d'une véritable activité politique, on
reconnaît aisément, par une judicieuse analyse, qu'elles sont, au
contraire, circonscrites jusqu'à présent dans une sphère extrêmement
étroite, puisqu'elles ne consistent réellement qu'en un mélange variable
de deux ordres d'idées radicalement antagonistes, dont le second ne
constitue même, à vrai dire, qu'une simple négation du premier, sans
aucun dogme propre et nouveau. La situation actuelle des sociétés ne
peut, en effet, devenir intelligible qu'autant qu'on y voit la suite et
le dernier terme de la lutte générale entreprise, pendant le cours des
trois siècles précédents, pour la démolition graduelle de l'ancien
système politique. Or, d'un tel point de vue, on aperçoit aussitôt que
si, depuis cinquante ans, l'irrévocable décomposition de ce système a
commencé à manifester, avec une évidence toujours croissante,
l'impérieuse nécessité de la fondation d'un système nouveau, le
sentiment encore incomplet de ce besoin capital n'a cependant inspiré
jusqu'ici aucune conception vraiment originale, directement appropriée à
cette grande destination: en sorte que les idées théoriques sont
aujourd'hui demeurées très inférieures aux nécessités pratiques, que,
dans l'état normal de l'organisme social, elles devancent
habituellement, afin d'en préparer la satisfaction régulière et
paisible. Quoique, dès-lors, le principal mouvement politique ait dû
changer entièrement de nature, et de purement critique, tel qu'il
paraissait jusque-là, tendre de plus en plus à devenir distinctement
organique, néanmoins, par une suite inévitable de cette immense lacune
philosophique, il n'a pu cesser encore d'être toujours uniquement dirigé
d'après les mêmes idées qui avaient guidé les divers partis pendant la
longue durée de la lutte antérieure, et avec lesquelles tous les esprits
s'étaient ainsi profondément familiarisés. Défenseurs et assaillans de
l'ancien système, tous, par une inévitable et imperceptible transition,
ont pareillement tenté de convertir leurs vieux appareils de guerre en
instrumens de réorganisation, sans soupçonner leur inaptitude également
nécessaire à cette nouvelle opération, dont la nature repousse, avec la
même énergie, les deux sortes de principes, les uns comme évidemment
rétrogrades, les autres comme exclusivement critiques.

On ne saurait nier que tel ne soit essentiellement, encore aujourd'hui,
le déplorable état intellectuel du monde politique. Toutes les idées
d'ordre sont uniquement empruntées jusqu'ici à l'antique doctrine du
système théologique et militaire, envisagé surtout dans sa constitution
catholique et féodale; doctrine qui, du point de vue philosophique de ce
Traité, représente incontestablement l'état théologique de la science
sociale: de même, toutes les idées de progrès continuent à être
exclusivement déduites de la philosophie purement négative qui, issue du
protestantisme, a pris, au siècle dernier, sa forme finale et son
développement intégral; et dont les diverses applications sociales,
considérées dans leur ensemble, constituent, en réalité, l'état
métaphysique de la politique. Les diverses classes de la société
adoptent spontanément l'une ou l'autre de ces deux directions opposées,
suivant leur disposition naturelle à éprouver davantage le besoin de
conservation ou celui d'amélioration. Telle est la cause immédiate qui
sépare aujourd'hui si profondément les deux principaux aspects de la
question sociale, et qui détermine si fréquemment, dans la pratique,
l'annulation réciproque des tentatives divergentes dont ils deviennent
alternativement l'objet. À chaque nouvelle face que la marche naturelle
des événemens vient faire successivement ressortir dans le besoin
fondamental de notre époque, on remarque l'invariable tendance de
l'école rétrograde à proposer, comme remède unique et universel, la
restauration de la partie correspondante de l'ancien système politique;
et l'on peut observer aussi la disposition non moins constante de
l'école critique à rapporter exclusivement le mal à une trop incomplète
destruction de ce système, d'où résulte toujours, comme inévitable et
uniforme solution, le conseil de supprimer encore davantage toute
puissance régulatrice[4]. Rarement, il est vrai, surtout aujourd'hui,
chacune de ces deux doctrines antagonistes se présente dans toute sa
plénitude et avec son homogénéité primitive: elles tendent de plus en
plus à n'avoir cette existence exclusive que chez des esprits purement
spéculatifs. Mais, le monstrueux alliage que, de nos jours, on tente
d'établir entre ces principes incompatibles, et dont les divers degrés
caractérisent les différentes nuances politiques existantes, ne saurait,
évidemment, être doué d'aucune vertu étrangère aux élémens qui le
composent, et ne tend, au contraire, en réalité, qu'à développer leur
neutralisation mutuelle. Il est donc indispensable, pour la justesse et
la netteté de notre analyse, que la politique théologique et la
politique métaphysique soient d'abord envisagées chacune isolément et en
elle-même, sauf à considérer ensuite leur antagonisme effectif, et à
apprécier enfin les vaines combinaisons qu'on s'est efforcé d'instituer
entre elles.

     [Footnote 4: En n'hésitant point à qualifier ici, avec la
     consciencieuse fermeté d'un esprit franchement scientifique,
     les deux tendances nécessaires, l'une rétrograde, l'autre
     anarchique, de nos principales écoles politiques, je crois
     devoir indiquer, une fois pour toutes, combien je suis
     éloigné d'en vouloir tirer la moindre induction défavorable
     aux intentions habituelles de leurs partisans respectifs. Par
     principe, je suis profondément convaincu que, surtout en
     politique, toute mauvaise intention est éminemment
     exceptionnelle, quoique la plupart des hommes engagés dans
     les luttes sociales soient ordinairement incapables
     d'apercevoir les plus graves conséquences réelles des
     doctrines qu'ils y professent. Chaque parti renferme, sans
     doute, un petit nombre d'ambitieux qui, souvent dénués de
     toute vraie conviction personnelle, ne se proposent d'autre
     but essentiel que d'exploiter la foi commune au profit de
     leur propre élévation: ceux-là, il faut savoir les braver et
     même les flétrir au besoin. Mais, à cette unique exception
     près, le bon côté de la nature humaine étant évidemment le
     seul qui puisse permettre des associations de quelque étendue
     et de quelque durée, aucune opinion politique ne saurait
     vivre sans avoir réellement en vue le bien public, quelque
     étroite et imparfaite notion qu'elle s'en forme d'ailleurs.
     Ainsi, ceux qu'on accuse aujourd'hui le plus justement de
     tendance rétrograde, ne veulent certainement que replacer le
     monde politique dans une situation vraiment normale, d'où il
     ne leur semble être sorti que pour se précipiter vers
     l'imminente dissolution de tout ordre social. Pareillement,
     ceux qui, à leur insu, tendent véritablement à l'anarchie, ne
     croient obéir qu'à l'évidente nécessité de détruire enfin
     irrévocablement un système politique devenu radicalement
     impropre à diriger désormais la société. L'erreur
     fondamentale des uns et des autres ne résulte même que d'une
     préoccupation trop exclusive de chacun des deux genres de
     conditions essentielles dont l'ensemble constitue la vraie
     définition du problème général de la politique actuelle.]

Quelque pernicieuse que soit réellement aujourd'hui la politique
théologique, aucun vrai philosophe ne saurait jamais oublier que la
formation et le premier développement des sociétés modernes se sont
accomplis sous sa bienfaisante tutelle, comme je parviendrai, j'espère,
à le faire dignement ressortir dans la partie historique de ce volume.
Mais il n'est pas moins incontestable que, depuis environ trois siècles,
son influence a été, chez les peuples les plus avancés, essentiellement
rétrograde, malgré les services partiels qu'elle a pu y rendre encore.
Il serait certainement superflu de s'arrêter ici à aucune discussion
spéciale de cette doctrine, pour constater maintenant sa haute
insuffisance nécessaire, que la marche spontanée des événemens fait
chaque jour si nettement ressortir. L'absence déplorable de toute vue
réelle sur la réorganisation sociale peut seule expliquer l'absurde
projet de donner aujourd'hui pour appui à l'ordre social un système
politique qui n'a pu se soutenir lui-même devant le progrès naturel de
l'intelligence et de la société. Dans la suite de ce volume, l'analyse
historique des transformations successives qui ont graduellement amené
l'entière dissolution du système catholique et féodal, démontrera, mieux
qu'aucune argumentation directe, combien cette décadence est désormais
radicale et irrévocable. L'école théologique ne sait habituellement
expliquer une telle décomposition que par des causes presque fortuites
et pour ainsi dire personnelles, hors de toute proportion raisonnable
avec l'immensité des effets observés; ou bien, poussée à bout, elle
recourt à son artifice ordinaire, et s'efforce, par une explication
surnaturelle, de rattacher cette grande chaîne d'événemens à une sorte
de mystérieuse fantaisie de la providence, qui se serait avisée de
susciter à l'ordre social un temps d'épreuve, dont l'époque ni la durée,
pas plus que le caractère, ne sauraient d'ailleurs être nullement
motivés. Nous reconnaîtrons, au contraire, d'après l'ensemble des faits
historiques, que toutes les grandes modifications successivement
éprouvées par le système théologique et militaire ont, dès l'origine, et
de plus en plus, constamment tendu vers l'élimination complète et
définitive d'un régime auquel la loi fondamentale de l'évolution sociale
assignait nécessairement un office simplement provisoire, quoique
strictement indispensable. Il sera, dès-lors, évident que tous les
efforts dirigés vers la restauration de ce système, même en supposant
possible leur succès momentané, bien loin de pouvoir ramener la société
à un état vraiment normal, ne sauraient aboutir qu'à la replacer dans la
situation qui a nécessité la crise révolutionnaire, en l'obligeant à
recommencer plus violemment la destruction d'un régime qui, depuis
long-temps, a cessé d'être compatible avec ses progrès principaux.
Quoique, par ces motifs, je doive écarter ici toute controverse à ce
sujet, je crois néanmoins nécessaire d'y signaler un nouvel aspect
philosophique, qui me paraît indiquer le plus simple et le plus sûr
critérium de la valeur effective d'une doctrine sociale quelconque, et
qui est plus spécialement décisif contre la politique théologique.

Envisagé du seul point de vue logique, le problème fondamental de notre
réorganisation sociale me semble nécessairement réductible à cette
unique condition essentielle: construire une doctrine politique assez
rationnellement conçue pour que, dans l'ensemble de son développement
actif, elle puisse toujours être pleinement conséquente à ses propres
principes. Aucune des doctrines existantes ne satisfait aujourd'hui,
même par une grossière approximation, à cette grande obligation
intellectuelle: toutes renferment, comme élémens indispensables, ainsi
que je vais l'indiquer sommairement, des contradictions nombreuses et
directes sur la plupart des points importans. C'est surtout en cela que
leur profonde insuffisance est le plus nettement caractérisée. On peut,
en effet, poser en principe que la doctrine qui, relativement aux
diverses questions fondamentales de la politique, aurait fourni des
solutions exactement concordantes, sans que la progression des
applications réelles l'amenât jamais à se démentir, devrait, par cette
seule épreuve indirecte, être reconnue suffisamment apte à réorganiser
la société; puisque cette réorganisation intellectuelle doit
principalement consister à rétablir enfin, dans le système profondément
troublé de nos diverses idées sociales, une harmonie réelle et durable.
Quand une telle régénération ne serait même d'abord exactement accomplie
que dans une seule intelligence (et il faut bien que, au début, elle
commence nécessairement ainsi), sa généralisation plus ou moins
prochaine n'en resterait pas moins assurée; car le nombre des esprits ne
saurait nullement augmenter les difficultés essentielles de la
convergence intellectuelle, et ne peut influer que sur le temps
nécessaire à sa réalisation. J'aurai soin de signaler, en cas opportun,
l'éminente supériorité que doit, sous ce rapport, manifester
spontanément la philosophie positive, qui, une fois étendue aux
phénomènes sociaux, liera nécessairement les divers ordres des idées
humaines beaucoup plus complétement qu'ils n'ont jamais pu l'être par
aucune autre voie. Telle est la principale règle qui, dès l'origine de
mes travaux en philosophie politique, m'a toujours dirigé dans l'exacte
appréciation de mes progrès successifs vers la conception d'une
véritable doctrine sociale.

C'est de la politique théologique qu'on devrait surtout attendre
l'entier accomplissement de cette grande condition logique, dont les
difficultés fondamentales semblent spontanément annulées pour une
doctrine qui se borne, en reproduisant le passé, à coordonner un système
si nettement défini par une longue application, et si pleinement
développé dans toutes ses diverses parties essentielles, qu'il paraît
nécessairement à l'abri de toute grave inconséquence. Aussi l'école
rétrograde préconise-t-elle habituellement, comme son attribut
caractéristique, la parfaite cohérence de ses idées, opposée aux
fréquentes contradictions de l'école révolutionnaire. Néanmoins, quoique
la politique théologique soit, en effet, par des motifs aisément
appréciables, moins inconséquente aujourd'hui que la politique
métaphysique, il est très facile de constater chaque jour sa tendance de
plus en plus irrésistible aux concessions les plus fondamentales,
directement contraires à tous ses principes essentiels. Rien n'est plus
propre, sans doute, qu'un tel ordre d'observations à mettre en pleine
évidence la profonde inanité actuelle d'une doctrine qui ne possède pas
même, en réalité, la qualité la plus spontanément correspondante à sa
nature. L'ancien système politique se montre ainsi tellement détruit
désormais que ses partisans les plus dévoués en ont radicalement perdu
le vrai sentiment général. On peut le reconnaître sans peine,
non-seulement dans la pratique active, mais aussi chez les esprits
purement spéculatifs, même les plus éminens, modifiés, à leur insu, par
l'invincible entraînement de leur siècle. Quelques exemples saillans
suffiront ici pour indiquer au lecteur attentif l'extension facile d'un
tel examen.

La démonstration serait trop aisée, si, comme la rigueur logique
l'exigerait évidemment, on considérait d'abord la doctrine rétrograde
relativement aux élémens essentiels de la civilisation moderne. Il n'est
point douteux, en effet, que le développement continu et la propagation
croissante des sciences, de l'industrie, et même des beaux-arts, n'aient
été historiquement la principale cause originaire, quoique latente, de
la décadence radicale du système théologique et militaire, dont les
pertes spontanées eussent paru, sans cela, susceptibles d'une réparation
praticable. Aujourd'hui, c'est surtout l'ascendant graduel de l'esprit
scientifique qui nous préserve à jamais d'aucune résurrection réelle de
l'esprit théologique, dans quelques aberrations rétrogrades que le cours
des événemens puisse momentanément tendre à entraîner la société: de
même, sous le point de vue temporel, l'esprit industriel, chaque jour
plus étendu et plus prépondérant, constitue certainement la garantie la
plus efficace contre tout retour sérieux de l'esprit militaire ou
féodal. Quoique les luttes politiques ne soient pas encore
ostensiblement établies entre ces deux couples de principes, tel n'en
est pas moins, au fond, le caractère actuel de notre véritable
antagonisme social. Or, malgré cette incontestable opposition,
exista-t-il jamais, dans le développement moderne de la politique
théologique, aucun gouvernement ou même aucune école assez pleinement
rétrogrades pour oser réellement poursuivre ou seulement concevoir la
compression systématique des sciences, des beaux-arts, et de
l'industrie? Sauf quelques actes isolés, et certains esprits
excentriques, qui, de loin en loin, sont venus involontairement décéler
l'incompatibilité fondamentale, n'est-il pas, au contraire, évident que
tous les pouvoirs tiennent à honneur d'encourager leurs progrès
journaliers? Telle est, sans doute, la première inconséquence actuelle
de la politique rétrograde, annulant ainsi, par le développement
spontané de ses actes journaliers, ses vains projets généraux de
reconstruction d'un passé dont le sentiment fondamental est désormais
involontairement perdu pour tous les hommes d'état. Bien que la moins
apparente, cette contradiction devrait sembler la plus fondamentale et
la plus décisive, précisément comme étant plus universelle et plus
instinctive qu'aucune autre. Celui qui, de nos jours, a le plus
fortement conçu et le plus vigoureusement poursuivi la rétrogradation
politique, Bonaparte lui-même, indépendamment de ses autres
incohérences, n'a-t-il pas sincèrement tenté de s'ériger, après tant
d'autres chefs de la même école, en protecteur déclaré de l'industrie,
des beaux-arts, et des sciences? Les esprits purement spéculatifs
n'échappent guère davantage à cette irrésistible tendance, quoique bien
plus aisément susceptibles, par leur position, de s'isoler du mouvement
général. Qu'on analyse, par exemple, les vaines tentatives si
fréquemment renouvelées, depuis deux siècles, par tant d'intelligences
distinguées et quelquefois supérieures, pour subordonner, suivant la
formule théologique, la raison à la foi; il sera facile d'en reconnaître
la constitution radicalement contradictoire, qui établit la raison
elle-même juge suprême d'une telle soumission, dont l'intensité et la
durée dépendent uniquement ainsi de ses décisions variables, rarement
trop sévères. Le plus éminent penseur de l'école catholique actuelle,
l'illustre de Maistre, a rendu lui-même un témoignage, aussi éclatant
qu'involontaire, à cette inévitable nécessité de sa philosophie,
lorsque, renonçant à tout appareil théologique, il s'est efforcé, dans
son principal ouvrage, de fonder le rétablissement de la suprématie
papale sur de simples raisonnemens historiques et politiques,
d'ailleurs, à certains égards, admirables, au lieu de se borner à le
commander directement de droit divin, seul mode pleinement en harmonie
avec la nature d'une semblable doctrine, et qu'un tel esprit, à une
autre époque, n'eût point hésité sans doute à suivre exclusivement, si
l'état général de l'intelligence humaine n'en eût pas empêché, même chez
lui, l'entière prépondérance. Une vérification aussi décisive doit
dispenser ici de toute indication ultérieure à ce sujet.

Considérons maintenant des incohérences plus directes, et qui, quoique
étant réellement moins profondes, doivent naturellement frapper
davantage, en ce qu'elles montrent une flagrante contradiction mutuelle
entre les diverses parties essentielles d'une même doctrine. L'examen
attentif du passé nous offrira plus tard, sous ce rapport, de nombreuses
et irrécusables preuves, puisque la démolition effective de l'ancien
système politique a été surtout opérée par le violent antagonisme
réciproque des principaux pouvoirs qui le constituaient. Mais, en se
bornant ici, comme l'exige la nature de ce chapitre préliminaire, à la
simple observation de l'époque actuelle, on peut journellement
constater, chez les différentes sections de l'école rétrograde, un état
prononcé d'opposition directe à divers points fondamentaux de leur
doctrine commune. Le cas le plus important de ce genre consiste, sans
doute, dans l'étrange unanimité que manifeste cette école à consentir à
la suppression réelle de la principale base du système catholique et
féodal, en renonçant à la division capitale entre le pouvoir spirituel
et le pouvoir temporel, ou, ce qui revient au même, en acquiesçant à la
subalternisation générale du premier envers le second. C'est peut-être
la seule grande notion politique sur laquelle tous les partis
s'accordent aujourd'hui essentiellement, quoique la saine philosophie
n'y puisse voir qu'une aberration profondément funeste, d'ailleurs
momentanément inévitable. À cet égard, les rois ne se montrent certes
pas moins révolutionnaires que les peuples; et les prêtres eux-mêmes,
non-seulement dans les divers pays protestans, mais aussi chez les
nations restées nominalement catholiques, ont ainsi ratifié
volontairement leur propre dégradation politique, soit en vue d'un
ignoble intérêt, soit, tout au moins, d'après un vain esprit d'étroite
nationalité. Comment les uns ou les autres pourraient-ils, dès-lors,
rêver la restauration contradictoire d'un système qu'ils ont aussi
radicalement méconnu? La réunion préalable de toutes les innombrables
sectes engendrées par la décadence croissante du christianisme, devrait
constituer, à cet égard, une indispensable opération préliminaire. Or,
les projets éphémères tentés dans ce sens, surtout en Allemagne, par
quelques hommes d'état contemporains, ont toujours rapidement échoué
devant l'aveugle mais insurmontable obstination des divers gouvernemens
à retenir la direction suprême du pouvoir théologique, dont
l'indispensable centralisation devenait aussitôt impossible. Sous ce
rapport, les brutales inconséquences de Bonaparte, au milieu de ses
vains efforts pour rétablir l'ancien système politique, n'ont fait que
reproduire plus vivement un exemple déjà très familier à tant d'autres
princes. Quand, après sa chute, les rois ont entrepris d'instituer de
concert, contre le développement ultérieur de l'état révolutionnaire, un
haut pouvoir européen, ils n'ont pas même pensé à la moindre
participation de l'ancienne autorité spirituelle, dont ils usurpaient
ainsi complétement l'attribut le plus légitime. Cette usurpation a été
spontanément exécutée d'une manière tellement radicale que ce conseil
suprême s'est trouvé, en grande partie, composé de chefs hérétiques, et
dominé par un prince schismatique, ce qui rendait sensible à tous les
yeux l'impossibilité d'y introduire, à aucun titre, le pouvoir papal,
comme M. l'abbé de La Mennais l'avait autrefois justement remarqué,
avant sa conversion révolutionnaire. Sans doute, ce n'est pas seulement
de nos jours que les rois, et même les papes, ont, à beaucoup d'égards
essentiels, directement subordonné l'application de leurs principes
religieux aux intérêts immédiats de leur domination temporelle. Mais de
telles inconséquences, outre qu'elles sont devenues aujourd'hui plus
nombreuses et plus profondes, se présentent surtout comme bien plus
décisives, en montrant à quel point la pensée fondamentale de l'ancien
système politique a cessé d'être prépondérante chez ceux mêmes qui en
ont entrepris avec le plus d'ardeur la chimérique restauration, ainsi
qu'on a pu le voir en tant de grandes occasions contemporaines, par
exemple, à l'égard de la Grèce, de la Pologne, etc.

Cet esprit d'incohérence et de division de l'école rétrograde s'est
fréquemment manifesté de nos jours, à tous les vrais observateurs, sous
des formes très variées, mais également significatives, soit dans les
triomphes partiels et momentanés de la politique théologique, soit dans
ses revers. Pour un parti aussi fier de sa prétendue cohésion, la
possession du pouvoir devait sans doute rallier naturellement toutes les
nuances secondaires vers la réalisation fondamentale d'une doctrine dont
on avait tant vanté la liaison et l'homogénéité. N'avons-nous pas vu, au
contraire, pendant de longues années, les scissions les plus prononcées
éclater successivement entre les subdivisions de plus en plus nombreuses
de ce parti triomphant, et servir enfin d'instrument immédiat à sa chute
politique? Malgré l'intime et évidente relation de leurs causes, les
partisans du catholicisme et ceux de la féodalité ne se sont-ils pas
alors violemment séparés? Parmi ces derniers, les défenseurs de
l'aristocratie et ceux de la royauté ne se sont-ils pas mutuellement
combattus? En un mot, cette courte période n'a-t-elle point
successivement reproduit, sous nos yeux, l'effective manifestation,
irrécusable quoique sommaire, des mêmes principes essentiels de discorde
et de décomposition qui, lentement développés pendant les siècles
antérieurs, avaient réellement déterminé l'irrévocable dissolution du
système théologique et féodal? Si, par impossible, un succès analogue
venait à se renouveler, je ne crains pas d'affirmer que, malgré cette
expérience formelle, des séparations beaucoup plus prononcées encore
éclateraient nécessairement, et plus tôt, dans l'intérieur du parti
rétrograde, par l'influence inévitable de l'incompatibilité chaque jour
plus complète et mieux sentie de l'état social actuel avec l'ancien
système politique, dont la véritable pensée générale tend même de plus
en plus à s'effacer et à se perdre entièrement chez ses plus zélés
partisans. Plus la politique théologique trouve aujourd'hui à se
développer et à s'appliquer, plus elle engendre d'inconciliables
subdivisions, que dissimule le vague assentiment accordé à ses principes
généraux, tant qu'ils sont contenus à l'état spéculatif: c'est, du point
de vue scientifique, le symptôme ordinaire de toute théorie incompatible
avec les faits.

Depuis que la mémorable secousse de 1830 a fait passer le parti
rétrograde à la simple condition d'opposant, son incohérence radicale
s'est manifestée d'une autre manière non moins décisive, qui, sans être
vraiment nouvelle, n'avait jamais été jusqu'ici aussi pleinement
caractérisée. Pendant le cours des trois derniers siècles, ce parti,
quand il était réduit à la défensive, recourut spontanément plus d'une
fois aux principes essentiels de la doctrine révolutionnaire, sans
reculer devant le danger final d'une aussi monstrueuse inconséquence. On
put voir, par exemple, l'école catholique invoquant formellement le
dogme de la liberté de conscience, au sujet de ses co-religionnaires
d'Angleterre, et surtout d'Irlande, etc., tout en continuant à réclamer
l'énergique répression du protestantisme en France, en Autriche, etc.
Lorsque, dans notre siècle, la coalition des rois a voulu enfin soulever
sérieusement l'Europe contre l'intolérable domination de Bonaparte, elle
a solennellement rendu le témoignage le moins équivoque à l'impuissance
de la doctrine rétrograde et à l'énergie de la doctrine critique, en
renonçant, dans cette circonstance capitale, à se servir de la première,
pour invoquer uniquement la seconde, qu'elle reconnaissait ainsi
involontairement seule susceptible aujourd'hui d'exercer une action
réelle sur les populations civilisées, sans cesser néanmoins, par la
plus étrange contradiction, d'avoir ultérieurement en vue la
restauration finale de l'ancien système politique. Mais cet aveu
implicite de la décrépitude irrévocable de la politique théologique ne
put être, à aucune époque, aussi complet et aussi décisif que nous le
voyons aujourd'hui, où l'école rétrograde, s'efforçant de systématiser à
son usage le corps entier de la doctrine critique, entreprend, sous nos
yeux, comme ressource extrême, la vaine résurrection du régime
catholique et féodal à l'aide des principes mêmes qui ont effectivement
servi à le détruire, et dont elle n'hésite plus à ratifier
spéculativement les conséquences les plus anarchiques: une telle
subversion ne paraissant d'ailleurs motivée que sur un simple changement
survenu dans le personnel de la royauté, sans que le vrai caractère du
principal mouvement politique ait été, du reste, aucunement modifié.
Ceux qui président à cette singulière métamorphose, passent pour les
habiles par excellence du parti dont ils signent aussi catégoriquement
l'abdication politique, et même, à certains égards, la dégradation
morale[5]!

     [Footnote 5: Les opinions littéraires pouvant offrir,
     convenablement analysées, un reflet fidèle et instructif de
     l'état général de l'esprit humain à chaque époque, je crois
     convenable d'indiquer ici, comme une utile vérification
     nouvelle de cette inconséquence caractéristique des partis
     actuels, la correspondance directement contradictoire que
     l'on peut observer entre les deux camps opposés en
     littérature et en politique. Chacun se souvient que le
     romantisme s'introduisit en France, dès le commencement de ce
     siècle, sous les auspices de l'école catholico-féodale, qui
     se fit long-temps une sorte d'obligation de parti de
     préconiser les plus monstrueuses aberrations des novateurs
     littéraires; tandis que l'école révolutionnaire défendant, au
     contraire, avec ardeur la vieille légitimité classique, tenta
     même plus d'une fois de la placer sous la ridicule protection
     de réglemens officiels. Une telle méprise ne tenait, sans
     doute, de part et d'autre, qu'à ce que la littérature
     romantique se produisit d'abord comme essentiellement vouée à
     la représentation des temps chrétiens et féodaux, pendant que
     la littérature classique paraissait exclusivement consacrée à
     l'antiquité payenne et républicaine. Ce rapprochement
     superficiel, tout à-fait indépendant du vrai caractère
     fondamental de chaque système littéraire, a néanmoins suffi
     pour que, les uns en l'honneur et les autres par aversion de
     catholicisme, aient également fermé les yeux sur
     l'inconséquence évidente d'une semblable appréciation,
     comparée aux principes généraux d'autorité absolue ou de
     liberté indéfinie dont ils s'efforçaient respectivement
     d'établir la prépondérance politique. La répartition des
     opinions littéraires commence à s'effectuer sans doute d'une
     manière plus conforme aux lois ordinaires de l'analogie, en
     ce sens du moins que l'anarchie politique cesse maintenant de
     répudier l'anarchie littéraire. Mais le mode primitif,
     d'ailleurs si récent, n'en laisse pas moins des traces
     pleinement suffisantes encore pour faire ressortir la réalité
     de l'observation précédente.]

Après de telles observations, que chacun peut aisément prolonger, il
serait certainement inutile de s'arrêter davantage à constater ici
l'impuissance radicale d'une doctrine qui, profondément antipathique à
la civilisation actuelle, contient d'ailleurs aujourd'hui tant d'élémens
directement contraires à ses propres principes fondamentaux, et ne peut
pas même rallier, en réalité, ni dans les succès, ni dans les revers,
ses divers partisans, quoiqu'elle leur offre, dans le passé, le type le
mieux défini, dont l'assidue contemplation semblerait devoir prévenir
toute grave divergence. On sait que de Maistre a reproché au grand
Bossuet, et, à certains égards, avec raison, surtout en ce qui concerne
l'église gallicane, d'avoir sérieusement méconnu la vraie nature
politique du catholicisme; il ne serait pas difficile, comme je l'ai
ci-dessus indiqué, de signaler aussi, chez le célèbre auteur _du Pape_,
plusieurs inconséquences, sinon analogues, du moins équivalentes. Et
l'on prétendrait réorganiser les sociétés modernes d'après une théorie
assez décrépite pour n'être plus, depuis long-temps, suffisamment
comprise, même de ses plus illustres interprètes!

En soumettant, à son tour, la politique métaphysique à une pareille
appréciation, il faut, avant tout, ne jamais perdre de vue que sa
doctrine, quoique exclusivement critique, et par suite purement
révolutionnaire, n'en a pas moins mérité long-temps la qualification de
progressive, comme ayant en effet présidé aux principaux progrès
politiques accomplis dans le cours des trois derniers siècles, et qui
devaient être essentiellement négatifs. Cette doctrine pouvait seule
irrévocablement détruire un système qui, après avoir dirigé les premiers
développemens de l'esprit humain et de la société, tendait ensuite, par
sa nature, à perpétuer indéfiniment leur enfance. Aussi le triomphe
politique de l'école métaphysique devait-il constituer, comme pour tout
autre ordre d'idées, une indispensable préparation à l'avénement social
de l'école positive, à laquelle est exclusivement réservée la
terminaison réelle de l'époque révolutionnaire, par la fondation
définitive d'un système aussi progressif que régulier. Si, conçu dans un
sens absolu, chacun des dogmes qui composent la doctrine critique ne
peut manifester, en effet, qu'un caractère directement anarchique, la
partie historique de ce volume démontrera clairement que, considéré à
son origine, et restreint à l'ancien système, contre lequel il fut
toujours évidemment institué, il établit, au contraire, une condition
nécessaire, quoique simplement provisoire, d'une nouvelle organisation
politique, jusqu'à l'apparition de laquelle la dangereuse activité de
cet appareil destructif ne peut ni ne doit entièrement cesser.

Par une nécessité, aussi évidente que déplorable, inhérente à notre
faible nature, le passage d'un système social à un autre ne peut jamais
être direct et continu; il suppose toujours, pendant quelques
générations au moins, une sorte d'interrègne plus ou moins anarchique,
dont le caractère et la durée dépendent de l'intensité et de l'étendue
de la rénovation à opérer: les progrès politiques les plus sensibles se
réduisent alors essentiellement à la démolition graduelle de l'ancien
système, toujours miné d'avance dans ses divers fondemens principaux. Ce
renversement préalable est non-seulement inévitable, par la seule force
des antécédens qui l'amènent, mais même strictement indispensable, soit
pour permettre aux élémens du système nouveau, qui s'étaient
jusqu'alors lentement développés en silence, de recevoir peu à peu
l'institution politique, soit encore afin de stimuler à la
réorganisation par l'expérience des inconvéniens de l'anarchie. Outre
ces motifs incontestables, faciles à apprécier aujourd'hui, une
considération nouvelle, purement intellectuelle, que je dois ici plus
précisément indiquer, me semble propre à mettre en une plus parfaite
évidence l'obligation directe d'une telle marche, en démontrant que,
sans cette destruction préalable, l'esprit humain ne pourrait même
s'élever nettement à la conception générale du système à constituer.

La débile portée de notre intelligence, et la brièveté de la vie
individuelle comparée à la lenteur du développement social, retiennent
notre imagination, surtout à l'égard des idées politiques, vu leur
complication supérieure, sous la plus étroite dépendance du milieu
effectif dans lequel nous vivons actuellement. Même les plus chimériques
utopistes, qui croient s'être entièrement affranchis de toute condition
de réalité, subissent, à leur insu, cette insurmontable nécessité, en
reflétant toujours fidèlement par leurs rêveries l'état social
contemporain. À plus forte raison, la conception d'un véritable système
politique, radicalement différent de celui qui nous entoure, doit-elle
excéder les bornes fondamentales de notre faible intelligence. L'état
d'enfance et d'empirisme où la science sociale a jusqu'ici constamment
langui, a dû d'ailleurs contribuer sans doute à rendre plus impérieuse
et surtout plus étroite cette obligation naturelle. Ainsi, à ne
considérer même les révolutions sociales que dans leurs simples
conditions intellectuelles, la démolition très avancée du système
politique antérieur y constitue évidemment un indispensable préambule,
sans lequel ni les plus éminens esprits ne sauraient apercevoir
nettement la vraie nature caractéristique du système nouveau,
profondément dissimulée par le spectacle prépondérant de l'ancienne
organisation, ni enfin, en supposant surmontée cette première
difficulté, la raison publique ne pourrait se familiariser assez avec
cette nouvelle conception pour en seconder la réalisation graduelle par
son inévitable participation. La plus forte tête de toute l'antiquité,
le grand Aristote, a été lui-même tellement dominé par son siècle qu'il
n'a pu seulement concevoir une société qui ne fût point nécessairement
fondée sur l'esclavage, dont l'irrévocable abolition a néanmoins
commencé quelques siècles après lui. Une vérification aussi décisive
doit faire apprécier suffisamment l'empire effectif d'une telle
obligation générale, que l'histoire des sciences manifeste d'ailleurs
hautement par tant d'exemples irrécusables, même à l'égard d'idées
beaucoup plus simples que les idées politiques.

Ces diverses considérations fondamentales sont, par leur nature,
éminemment applicables à l'immense révolution sociale au milieu de
laquelle nous vivons, et dont l'ensemble des révolutions antérieures n'a
réellement constitué qu'un indispensable préliminaire. La rénovation
n'ayant jamais pu être jusque alors aussi profonde ni aussi étendue,
comment la société aurait-elle échappé ici à cette condition de
renversement préalable, qu'elle avait précédemment subie dans des
transformations bien moins capitales? Sans doute, il eût été très
préférable que la chute de l'ancien système politique se fût retardée
jusqu'au moment où le nouveau système aurait été propre à lui succéder
immédiatement, en prévenant toute discontinuité organique. Mais cette
utopique supposition est trop hautement contradictoire avec les plus
évidentes conditions de la nature humaine, pour mériter aucun examen
sérieux. Si, malgré la démolition déjà presque entièrement accomplie,
les plus éminens esprits n'aperçoivent encore que dans une vague
obscurité le vrai caractère de la réorganisation sociale, qu'était-ce
donc quand l'ancien système en pleine vigueur devait immédiatement
interdire tout aperçu quelconque d'un tel avenir! Il est, au contraire,
évident qu'une lutte plus intense et plus prolongée contre le régime
antérieur, a dû nécessiter un développement plus énergique et une
concentration plus systématique de l'action révolutionnaire, directement
rattachée enfin, pour la première fois, à une doctrine complète de
négation méthodique et continue de tout gouvernement régulier. Telle est
la source nécessaire et pleinement légitime de la doctrine critique
actuelle; d'où l'on peut apercevoir nettement la véritable explication
générale, soit des indispensables services que cette doctrine a rendus
jusqu'ici, soit des obstacles essentiels qu'elle oppose maintenant à la
réorganisation finale des sociétés modernes.

Étudié à son origine historique, chacun de ses divers dogmes principaux
ne constitue réellement, comme je l'établirai plus tard, que le résultat
transitoire de la décadence correspondante de l'ancien ordre social,
dont cette systématisation abstraite a dû, par une réaction naturelle,
accélérer beaucoup la décomposition spontanée, dès-lors irrévocablement
formulée. Malheureusement, le caractère essentiel d'une telle opération
philosophique, et surtout l'esprit métaphysique qui a dû présider à son
accomplissement, devaient graduellement conduire à concevoir comme
absolue, une doctrine que sa destination nécessaire rendait si
évidemment relative au seul système qu'elle avait à détruire. Si ce
grand travail critique pouvait recommencer aujourd'hui, peut-être ne
serait-il point impossible, en l'entreprenant du point de vue positif,
de construire en effet la doctrine révolutionnaire, en lui conservant
avec soin toute son énergique efficacité contre l'ancien ordre social,
sans l'ériger en obstacle systématique à toute organisation quelconque:
j'espère, du moins, parvenir à démontrer que cette doctrine peut être
ainsi conçue et utilisée désormais, dans une intention organique, et
néanmoins sans aucune inconséquence, pendant toute la période d'activité
plus ou moins indispensable qui devra lui rester encore jusqu'à la
formation suffisamment ébauchée du nouveau système politique. Mais,
laissons aux esprits vulgaires la puérile satisfaction de blâmer
injustement la conduite politique de nos pères, tout en profitant des
progrès indispensables que nous devons à leur énergique persévérance, et
qui seuls peuvent nous permettre aujourd'hui de concevoir plus
rationnellement l'ensemble de la politique moderne. Un esprit
métaphysique, et, par suite, absolu, devait nécessairement diriger la
formation effective de la doctrine révolutionnaire ou anti-théologique,
puisque, sans la prépondérance préalable de cette doctrine, notre
intelligence n'eût jamais pu s'établir réellement au point de vue
positif, suivant ma théorie fondamentale du vrai développement général
de la raison humaine. Enfin, par une considération plus spéciale et plus
directe, ce caractère inévitablement absolu, imprimé d'abord aux dogmes
critiques, pouvait seul développer assez leur énergie fondamentale pour
les rendre susceptibles d'atteindre pleinement leur destination propre,
en luttant avec succès contre la puissance alors si imposante qui
restait encore à l'ancien système politique. Car, si l'on eût tenté
jusqu'ici de subordonner à des conditions quelconques l'application
réelle des principes critiques, comme ces conditions ne pouvaient être
empruntées au nouvel ordre social, dont la vraie nature générale
demeure, même aujourd'hui, essentiellement indéterminée chez les plus
hautes intelligences, il est évident que de semblables restrictions,
dès-lors uniquement dérivées de l'ordre existant, auraient
inévitablement produit l'annulation politique de la doctrine
révolutionnaire. Tel est, en aperçu, le mode fondamental suivant lequel
l'indispensable négation du régime théologique et féodal a dû se
convertir spontanément en négation systématique de tout ordre vraiment
régulier. Mais, quelque satisfaisante que soit logiquement une pareille
explication, cette déplorable nécessité finale n'en détermine pas moins
aujourd'hui les plus pernicieuses conséquences, qui, dissimulées
naturellement tant que la lutte contre l'ancien système a dû constituer
le principal objet de la politique active, se manifestent, avec une
gravité toujours croissante, depuis que ce système est assez détruit
pour permettre et même pour exiger l'élaboration directe du système
nouveau. C'est ainsi que, par une exagération, abusive quoique
inévitable, la métaphysique révolutionnaire, après avoir rempli, pour la
démolition du régime théologique et féodal, un indispensable office
préliminaire dans le développement général des sociétés modernes, tend
désormais de plus en plus, en vertu de l'essor qu'elle a dû imprimer à
l'esprit d'anarchie, à entraver radicalement l'institution finale de ce
même ordre politique dont sa protection nécessaire a tant préparé
jusqu'ici le salutaire avénement. Quand le cours naturel des événemens a
conduit aussi spontanément une doctrine quelconque à devenir directement
hostile à sa destination primordiale, une telle subversion constitue
sans doute, le symptôme le moins équivoque de sa prochaine décadence
inévitable, ou elle annonce, du moins, que son activité doit bientôt
cesser d'être prépondérante. Nous savons déjà que la politique
théologique ou rétrograde, qui n'a de prétentions qu'à l'ordre, est
devenue, à vrai dire, aussi essentiellement perturbatrice aujourd'hui,
quoique d'une autre manière, que la politique métaphysique ou
révolutionnaire. Si donc celle-ci, dont la seule qualité fondamentale
n'a pu être que de servir jusqu'ici d'instrument général au progrès
politique, constitue maintenant un obstacle direct au principal
développement social, cette double démonstration sera certainement la
plus propre à mettre en pleine évidence la nécessité fondamentale de
remplacer désormais, par une doctrine vraiment nouvelle, deux doctrines
plus ou moins surannées, dont chacune témoigne ainsi son impuissance
finale à atteindre réellement le but même qu'elle s'était trop
exclusivement proposé. Cet examen étant surtout fort grave envers la
politique métaphysique, la seule qui mérite aujourd'hui une discussion
sérieuse, comme ayant seule tendu à produire une apparence de système
nouveau, je crois devoir ici arrêter spécialement l'attention du lecteur
sur ce point capital, dont l'éclaircissement doit jeter une lumière si
indispensable, quoique simplement provisoire, sur le vrai caractère
fondamental de la société actuelle.

Sous quelque aspect qu'on l'envisage, l'esprit général de la
méthaphysique révolutionnaire consiste toujours à ériger
systématiquement en état normal et permanent la situation nécessairement
exceptionnelle et transitoire qui devait se développer chez les nations
les plus avancées, depuis que l'impuissance de l'ancien ordre politique
à diriger désormais le mouvement social avait commencé à y devenir
irrécusable, jusqu'à la manifestation suffisamment caractérisée d'un
ordre nouveau. Considérée dans son ensemble, cette doctrine, par une
subversion directe et totale des notions politiques les plus
fondamentales, représente le gouvernement comme étant, par sa nature,
l'ennemi nécessaire de la société, contre lequel celle-ci doit se
constituer soigneusement en état continu de suspicion et de
surveillance, disposée sans cesse à restreindre de plus en plus sa
sphère d'activité, afin d'empêcher ses empiètemens, en tendant
finalement à ne lui laisser d'autres attributions réelles que les
simples fonctions de police générale, sans aucune participation
essentielle à la suprême direction de l'action collective et du
développement social. Mais, malgré l'exactitude évidente d'une telle
appréciation, la doctrine critique serait trop imparfaitement jugée si
cette négation systématique de tout véritable gouvernement, après avoir
été regardée comme une suite inévitable de la décadence du régime
ancien, n'était point envisagée aussi comme une condition temporairement
indispensable à la pleine efficacité de la lutte qui devait préparer
l'avénement du régime nouveau, ainsi que je l'expliquerai spécialement
en analysant plus tard cette dernière phase historique de l'évolution
sociale. Il est, sans doute, très déplorable que, pour remplir
suffisamment cette condition préliminaire, l'esprit humain ait été forcé
de concevoir comme absolue et indéfinie une doctrine qui, depuis qu'elle
n'est plus exclusivement employée à la démolition de l'ancien ordre
politique, tend ainsi de plus en plus à devenir un obstacle direct à
toute vraie réorganisation. Néanmoins, ce grave inconvénient doit
sembler, du point de vue philosophique, malheureusement inséparable de
notre faible nature. Non-seulement un tel caractère a dû spontanément
résulter de l'état nécessairement métaphysique où notre intelligence
était alors renfermée; mais, en outre, une opération sociale, dont
l'accomplissement devait exiger deux ou trois siècles, aurait-elle pu,
même dans l'état le plus avancé de la raison publique, ne point passer
pour absolue et définitive, aux yeux du vulgaire? Enfin, ce qu'il faut
surtout considérer, c'est que, sans un tel attribut, la métaphysique
révolutionnaire eût été nécessairement impuissante à remplir
convenablement son office essentiel contre l'ancien système politique.
Car, la véritable nature du système nouveau étant profondément inconnue,
si toute puissance directrice n'avait pas été, par une sorte de dogme
formel, radicalement déniée au gouvernement, elle eût été, en réalité,
inévitablement conservée ou rendue aux pouvoirs mêmes qu'il s'agissait
de détruire, puisqu'ils prétendaient seuls à une semblable attribution,
sans qu'on pût encore concevoir aucune meilleure manière de l'exercer.

En considérant maintenant la doctrine critique sous un point de vue plus
spécial, il est évident que le droit absolu du libre examen, ou le dogme
de la liberté illimitée de conscience, constitue son principe le plus
étendu et le plus fondamental, surtout en n'en séparant point ses
conséquences les plus immédiates, relatives à la liberté de la presse,
de l'enseignement, ou de tout autre mode quelconque d'expression et de
communication des opinions humaines. C'est essentiellement par là que
toutes les intelligences, quelles que soient leurs vaines intentions
spéculatives, ont aujourd'hui réellement adhéré, d'une manière plus ou
moins explicite, à l'esprit général de la doctrine révolutionnaire, dont
elles font ainsi, les unes sciemment, les autres en contradiction avec
leurs propres théories, un usage spontané et continu. Le droit
individuel d'examen souverain sur toutes les questions sociales devait
trop flatter l'orgueilleuse faiblesse de notre intelligence, pour que
les conservateurs les plus systématiques de l'ancien régime social
pussent eux-mêmes résister à un tel appât, et se résignassent à demeurer
seuls humbles et soumis, au milieu d'esprits pleinement livrés à
l'irrésistible élan de leur complète émancipation. Aussi, la contagion
révolutionnaire est-elle devenue, sous ce rapport fondamental,
véritablement universelle, et constitue-t-elle un des principaux
caractères des moeurs sociales propres au siècle actuel. Dans la vie
journalière, les plus zélés partisans de la politique théologique ne se
montrent, d'ordinaire, guère moins disposés maintenant que leurs
adversaires à juger exclusivement d'après leurs lumières personnelles,
en tranchant, avec non moins de hardiesse et de légèreté, les débats les
plus difficiles, et sans témoigner plus de déférence réelle envers leurs
vrais supérieurs intellectuels. Ceux même qui, par leurs écrits, se
constituent les défenseurs philosophiques du gouvernement spirituel, ne
reconnaissent, au fond, comme les révolutionnaires qu'ils attaquent,
d'autre véritable autorité suprême que celle de leur propre raison, dont
l'irritable infaillibilité est toujours prête à s'insurger contre toute
contradiction, dût-elle émaner des pouvoirs qu'ils préconisent le plus.
Je signale de préférence chez le parti rétrograde cette invasion
générale de l'esprit critique, qui caractérise la doctrine
révolutionnaire proprement dite, afin de faire mieux ressortir l'étendue
et la gravité d'une telle situation des intelligences.

Historiquement envisagé, le dogme du droit universel, absolu, et
indéfini d'examen, n'est réellement, comme je l'établirai en son lieu,
que la consécration, sous la forme vicieusement abstraite commune à
toutes les conceptions métaphysiques, de l'état passager de liberté
illimitée où l'esprit humain a été spontanément placé, par une suite
nécessaire de l'irrévocable décadence de la philosophie théologique, et
qui doit naturellement durer jusqu'à l'avénement social de la
philosophie positive[6]. En formulant cette absence effective de règles
intellectuelles, il a, par une réaction inévitable, puissamment concouru
à accélérer et à propager la dissolution finale de l'ancien pouvoir
spirituel. Cette formule ne pouvait manquer d'être absolue, puisqu'on ne
pouvait alors aucunement soupçonner le terme nécessaire que la marche
générale de la raison humaine devait assigner à l'état transitoire
qu'elle consacrait, et qui semble encore constituer même aujourd'hui,
pour tant d'esprits éclairés, un état définitif. D'une autre part, il
est ici très évident que, abstraction faite de l'impossibilité manifeste
d'une telle appréciation, ce caractère absolu était strictement
indispensable pour que ce dogme pût remplir, avec l'énergie suffisante,
sa destination révolutionnaire. Car, s'il eût fallu subordonner le droit
d'examen à des restrictions quelconques, l'esprit humain les aurait
nécessairement empruntées aux seuls principes qu'il pût réellement
concevoir, c'est-à-dire à ceux mêmes de l'ancien système social, dont
l'indispensable destruction eût été ainsi directement entravée par
l'opération philosophique qui n'avait d'autre objet essentiel que de la
faciliter. Mieux on analysera cette phase singulière de notre
développement social, plus on sera convaincu, je crois, que sans la
conquête et l'usage de cette liberté illimitée de penser, aucune vraie
réorganisation ne pouvait être préparée, puisque les principes qui
doivent y présider n'auraient pu même être primitivement recherchés si
les philosophes n'avaient exercé, dans toute sa plénitude, le droit
d'examen; et que, d'ailleurs, si le public ne se fût point aussi
attribué la même faculté, la discussion fondamentale qui doit
inévitablement précéder et déterminer le triomphe effectif de ces
principes serait devenue radicalement impossible. Quand de tels
principes auront ainsi été établis, leur irrésistible prépondérance
tendra à faire rentrer enfin le droit d'examen dans ses limites vraiment
normales et permanentes, qui consistent, en général, à discuter, sous
les conditions intellectuelles convenables, la liaison réelle des
diverses conséquences avec des règles fondamentales uniformément
respectées. Jusque alors, les opinions même qui plus tard seront
effectivement destinées à soumettre les intelligences à une exacte
discipline continue, en formulant les bases essentielles du nouvel ordre
social, ne peuvent d'abord se manifester qu'au titre universel de
simples pensées individuelles, produites en vertu du droit absolu
d'examen, puisque leur suprématie légitime ne peut ultérieurement
résulter que de l'assentiment volontaire par lequel le public les
consacrera, à l'issue finale de la plus libre discussion. Toute autre
manière de procéder à la réorganisation spirituelle, serait
nécessairement illusoire, et pourrait être fort dangereuse, si, dans le
vain espoir de hâter, par une politique toute matérielle, l'institution
d'une telle unité, on prétendait assujétir à d'arbitraires réglemens
l'exercice du droit d'examen, avant que le développement spontané de la
raison publique eût graduellement établi les principes correspondans;
aberration funeste, vers laquelle doit trop souvent entraîner
aujourd'hui, chez tous les partis politiques, la médiocrité
intellectuelle unie à l'inquiétude du caractère, animées par
l'orgueilleuse possession momentanée d'un pouvoir quelconque. La suite
de ce volume m'offrira naturellement des occasions réitérées d'expliquer
de plus en plus l'ensemble de ma pensée sur cet important sujet: mais
je crois l'avoir déjà assez nettement caractérisée pour que les lecteurs
les moins attentifs ne puissent être aucunement choqués de mon
appréciation générale du dogme révolutionnaire de la liberté illimitée
de conscience, sans le triomphe duquel ce traité eût été évidemment
impossible.

     [Footnote 6: Qu'il me soit permis, à ce sujet, de rappeler
     ici sommairement, comme pouvant encore être utile, la manière
     dont j'appréciais ce dogme, en 1822, dans l'introduction de
     mon _Système de politique positive_: «Il n'y a point de
     liberté de conscience en astronomie, en physique, en chimie,
     en physiologie même, en ce sens que chacun trouverait absurde
     de ne pas croire de confiance aux principes établis dans ces
     sciences par les hommes compétens. S'il en est autrement en
     politique, c'est uniquement parce que, les anciens principes
     étant tombés, et les nouveaux n'étant point encore formés, il
     n'y a point, à proprement parler, dans cet intervalle, de
     principes établis.» Après avoir d'abord, comme je m'y étais
     attendu, vivement choqué les préjugés révolutionnaires, une
     telle appréciation a cependant contribué, même alors, à
     désabuser un assez grand nombre de bons esprits, qui,
     jusque-là, n'avaient point senti convenablement la nécessité
     d'une nouvelle doctrine sociale, et regardaient le triomphe
     complet de la politique négative ou métaphysique comme le
     terme définitif de la révolution générale des sociétés
     modernes.]

Quelque salutaire et même indispensable qu'ait été jusqu'ici, et que
soit encore, à divers titres essentiels, ce grand principe de la
doctrine critique, on ne saurait néanmoins douter, en l'examinant d'un
point de vue vraiment philosophique, que non-seulement il ne peut
nullement constituer un principe organique, comme on a dû le croire
d'abord par l'illusion naturelle d'une longue habitude, mais qu'il tend
même directement désormais à opposer de plus en plus un obstacle
systématique à toute vraie réorganisation sociale, depuis que son
activité destructive n'est plus essentiellement absorbée par la
démolition, maintenant presque accomplie, de l'ancien ordre politique.
Dans un cas quelconque, soit privé, soit public, l'état d'examen ne
saurait être évidemment que provisoire, comme indiquant la situation
d'esprit qui précède et prépare une décision finale, vers laquelle tend
sans cesse notre intelligence, lors même qu'elle renonce à d'anciens
principes pour s'en former de nouveaux. Prendre l'exception pour la
règle, au point d'ériger, en ordre normal et permanent, l'interrègne
passager qui accompagne inévitablement de telles transitions, c'est
certainement méconnaître les nécessités les plus fondamentales de la
raison humaine, qui, par dessus tout, a besoin de points fixes, seuls
susceptibles de rallier utilement ses efforts spontanés, et chez
laquelle, par suite, le scepticisme momentanément produit par le passage
plus ou moins difficile d'un dogmatisme à un autre, constitue une sorte
de perturbation maladive, qui ne saurait se prolonger sans de graves
dangers au-delà des limites naturelles de la crise correspondante.
Examiner toujours, sans se décider jamais, serait presque taxé de folie,
dans la conduite privée. Comment la consécration dogmatique d'une
semblable disposition chez tous les individus, pourrait-elle constituer
la perfection définitive de l'ordre social, à l'égard d'idées dont la
fixité est à la fois beaucoup plus essentielle et bien autrement
difficile à établir[7]? N'est-il pas, au contraire, évident qu'une
telle tendance est, par sa nature, radicalement anarchique, en ce que,
si elle pouvait indéfiniment persister, elle empêcherait toute véritable
organisation spirituelle? Chacun se reconnaît sans peine habituellement
impropre, à moins d'une préparation spéciale, à former et même à juger
les notions astronomiques, physiques, chimiques, etc., destinées à
entrer dans la circulation sociale, et personne n'hésite néanmoins à les
faire présider, de confiance, à la direction générale des opérations
correspondantes; ce qui signifie que, sous ces divers rapports, le
gouvernement intellectuel est déjà effectivement ébauché. Les notions
les plus importantes et les plus délicates, celles qui, par leur
complication supérieure, sont nécessairement accessibles à un moindre
nombre d'intelligences, et supposent une préparation plus pénible et
plus rare, resteraient-elles donc seules abandonnées à l'arbitraire et
variable décision des esprits les moins compétens? Une aussi choquante
anomalie ne saurait certainement être conçue comme permanente, sans
tendre directement à la dissolution de l'état social, par la divergence
toujours croissante des intelligences individuelles, exclusivement
livrées désormais à l'impulsion désordonnée de leurs divers stimulans
naturels, dans l'ordre d'idées le plus vague et le plus fécond en
aberrations capitales. L'inertie spéculative commune à la plupart des
esprits, et peut-être aussi, à un certain degré, la sage retenue du bon
sens vulgaire, tendent, sans doute, à restreindre beaucoup ce
développement spontané des divagations politiques. Mais, ces faibles
influences qui, lorsque l'orgueil individuel n'est point très fortement
stimulé, peuvent souvent prévenir le ridicule essor d'une impuissante
activité, doivent être, au contraire, habituellement insuffisantes pour
déraciner la vaine prétention de chacun à s'ériger toujours en arbitre
souverain des diverses théories sociales; prétention que chaque homme
sensé blâme d'ordinaire chez les autres, tout en réservant, sous une
forme plus ou moins explicite, sa seule compétence personnelle. Or, une
telle disposition suffirait évidemment, même abstraction faite de toute
aberration active, pour entraver radicalement la réorganisation
intellectuelle, en s'opposant à la convergence effective des esprits,
qui ne sauraient être finalement ralliés sans la renonciation volontaire
de la plupart d'entre eux à leur droit absolu d'examen individuel, sur
des sujets aussi supérieurs à leur véritable portée, et dont la nature
exige néanmoins, plus impérieusement qu'en aucun autre cas, une
communion réelle et stable. Que sera-ce donc en ayant d'ailleurs égard à
l'influence directe des inévitables divagations produites par l'ambition
effrénée de tant d'intelligences incapables et mal préparées, dont
chacune tranche à son gré, sans aucun contrôle réel, les questions les
plus compliquées et les plus obscures, ne pouvant même y soupçonner les
principales conditions qu'exigerait naturellement leur élaboration
rationnelle? Ces diverses aberrations, qui se combattent mutuellement,
tendent, il est vrai, à disparaître par suite même de la libre
discussion; mais ce n'est jamais qu'après avoir exercé des ravages plus
ou moins étendus, et surtout elles ne s'effacent que pour faire place à
de nouvelles extravagances non moins dangereuses, dont la succession
naturelle serait inépuisable: en sorte que l'issue finale de tous ces
vains débats est toujours l'accroissement uniforme de l'anarchie
intellectuelle.

     [Footnote 7: «Ni l'individu, ni l'espèce», disais-je, en
     1826, dans mes _Considérations sur le pouvoir spirituel_, «ne
     sont destinés à consumer leur vie dans une activité
     stérilement raisonneuse, en dissertant continuellement sur la
     conduite qu'ils doivent tenir. C'est à l'_action_ qu'est
     essentiellement appelée la masse des hommes, sauf une
     fraction imperceptible, principalement vouée par nature à la
     contemplation.»]

Aucune association quelconque, n'eût-elle qu'une destination spéciale et
temporaire, et fût-elle limitée à un très petit nombre d'individus, ne
saurait réellement subsister sans un certain degré de confiance
réciproque, à la fois intellectuelle et morale, entre ses divers
membres, dont chacun éprouve le besoin continu d'une foule de notions à
la formation desquelles il doit rester étranger, et qu'il ne peut
admettre que sur la foi d'autrui. Par quelle monstrueuse exception,
cette condition élémentaire de toute société, si clairement vérifiée
dans les cas les plus simples, pourrait-elle être écartée envers
l'association totale de l'espèce humaine, c'est-à-dire là même où le
point de vue individuel est le plus profondément séparé du point de vue
collectif, et où chaque membre doit être ordinairement le moins apte,
soit par nature, ou par position, à entreprendre une juste appréciation
des maximes générales indispensables à la bonne direction de son
activité personnelle? Quelque développement intellectuel qu'on puisse
jamais supposer dans la masse des hommes, il est donc évident que
l'ordre social demeurera toujours nécessairement incompatible avec la
liberté permanente laissée à chacun, sans le préalable accomplissement
d'aucune condition rationnelle, de remettre chaque jour en discussion
indéfinie les bases mêmes de la société. La tolérance systématique ne
peut exister, et n'a réellement jamais existé, qu'à l'égard des opinions
regardées comme indifférentes ou comme douteuses, ainsi que le prouve la
pratique même de la politique révolutionnaire, malgré sa proclamation
absolue de la liberté de conscience. Chez les peuples où cette
politique s'est sérieusement arrêtée à la halte du protestantisme, les
innombrables sectes religieuses dans lesquelles s'y est décomposé le
christianisme sont, chacune à part, trop impuissantes pour prétendre à
une vraie domination spirituelle; mais, sur les divers points de
doctrine ou de discipline qui leur sont restés communs, leur intolérance
n'est certes pas moins tyrannique, surtout aux États-Unis, que celle
tant reprochée au catholicisme. Lorsque, par une illusion d'abord
inévitable, mais dont l'entier renouvellement est désormais impossible,
la doctrine critique a été, au commencement de la révolution française,
unanimement conçue comme organique, on sait avec quelle terrible énergie
les directeurs naturels de ce grand mouvement ont tenté d'obtenir
l'assentiment général, volontaire ou forcé, aux dogmes essentiels de la
philosophie révolutionnaire, alors regardée comme la seule base possible
de l'ordre social, et, par cela même, au-dessus de toute discussion
radicale. J'aurai, dans la suite de ce volume, de fréquentes occasions
de revenir sur un tel sujet, de manière à définir nettement les limites
normales du droit d'examen, soit en ce qu'elles ont de commun à tous les
états possibles de la société humaine, soit surtout en ce qui concerne
les conditions spéciales d'existence de l'ordre social propre à la
civilisation moderne. Qu'il me suffise ici, pour résumer sommairement
l'analyse précédente, de rappeler que, depuis long-temps, le bon sens
politique a hautement formulé ce premier besoin de toute organisation
réelle, par cet admirable axiome de l'Église catholique: _In necessariis
unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas_. Toutefois, cette belle
maxime se borne évidemment à poser le problème, en signalant le but
général vers lequel chaque société doit tendre à sa manière; mais sans
pouvoir, en elle-même, suggérer jamais aucune idée de la vraie solution,
c'est-à-dire, des principes susceptibles de constituer enfin cette
indispensable unité, qui serait nécessairement illusoire, si elle ne
résultait point d'abord d'une libre discussion fondamentale.

Il serait certainement superflu d'analyser ici avec autant de soin tous
les autres dogmes essentiels de la métaphysique révolutionnaire, que le
lecteur attentif soumettra maintenant sans peine, par un procédé
semblable, à une appréciation analogue, de manière à constater
clairement dans tous les cas, comme je viens de le faire à l'égard du
principe le plus important: la consécration absolue d'un aspect
transitoire de la société moderne, suivant une formule, éminemment
salutaire, et même strictement indispensable, quand on l'applique,
conformément à sa destination historique, à la seule démolition de
l'ancien système politique, mais qui, transportée mal à propos à la
conception du nouvel ordre social, tend à l'entraver radicalement, en
conduisant à la négation indéfinie de tout vrai gouvernement. Cela est
surtout sensible pour le dogme de l'égalité, le plus essentiel et le
plus actif après celui que je viens d'examiner, et qui d'ailleurs est en
relation nécessaire avec le principe de la liberté illimitée de
conscience, d'où devait évidemment résulter la proclamation, immédiate
quoique indirecte, de l'égalité la plus fondamentale, celle des
intelligences. Appliqué à l'ancien système, ce dogme a jusqu'ici
heureusement secondé le développement naturel de la civilisation
moderne, en présidant à la dissolution finale de la vieille
classification sociale. Sans cet indispensable préambule, les forces
destinées à devenir ensuite les élémens d'une nouvelle organisation
n'auraient pu prendre tout l'essor convenable, et surtout ne pouvaient
acquérir le caractère directement politique qui avait dû leur manquer
jusque alors. L'absolu n'était pas ici moins _nécessaire_, dans la
double acception de ce terme, que dans le cas précédent, puisque, si
tout classement social n'avait pas été d'abord systématiquement dénié,
les anciennes corporations dirigeantes eussent conservé spontanément
leur prépondérance, par l'impossibilité où l'on devait être de concevoir
autrement la classification politique, dont nous n'avons, même
aujourd'hui, aucune idée suffisamment nette, vraiment appropriée au
nouvel état de la civilisation. C'est donc seulement au nom de l'entière
égalité politique qu'il a été possible jusqu'ici de lutter avec succès
contre les anciennes inégalités, qui, après avoir long-temps secondé le
développement des sociétés modernes, avaient fini, dans leur inévitable
décadence, par devenir réellement oppressives. Mais une telle opposition
constitue naturellement la seule destination progressive de ce dogme
énergique, qui tend, à son tour, à empêcher toute véritable
réorganisation, lorsque, prolongée outre mesure, son activité
destructive, faute d'aliment convenable, se dirige aveuglément contre
les bases mêmes d'un nouveau classement social. Car, quel qu'en puisse
être le principe, ce classement sera certainement inconciliable avec
cette prétendue égalité, qui, pour tous les bons esprits, ne saurait
vraiment signifier aujourd'hui que le triomphe nécessaire des inégalités
développées par la civilisation moderne sur celles dont l'enfance de la
société avait dû jusque alors maintenir la prépondérance. Sans doute,
chaque individu, quelle que soit son infériorité, a toujours le droit
naturel, à moins d'une conduite anti-sociale très caractérisée,
d'attendre de tous les autres le scrupuleux accomplissement continu des
égards généraux inhérens à la dignité d'homme, et dont l'ensemble,
encore fort imparfaitement apprécié, constituera de jour en jour le
principe le plus usuel de la morale universelle. Mais, malgré cette
grande obligation morale, qui n'a jamais été directement niée depuis
l'abolition de l'esclavage, il est évident que les hommes ne sont ni
égaux entre eux, ni même équivalens, et ne sauraient, par suite,
posséder, dans l'association, des droits identiques, sauf, bien entendu,
le droit fondamental, nécessairement commun à tous, du libre
développement normal de l'activité personnelle, une fois convenablement
dirigée. Pour quiconque a judicieusement étudié la véritable nature
humaine, les inégalités intellectuelles et morales sont certainement
bien plus prononcées, entre les divers organismes, que les simples
inégalités physiques, qui préoccupent tant le vulgaire des observateurs.
Or, le progrès continu de la civilisation, loin de nous rapprocher d'une
égalité chimérique, tend, au contraire, par sa nature, à développer
extrêmement ces différences fondamentales, en même temps qu'il atténue
beaucoup l'importance des distinctions matérielles, qui d'abord les
tenaient comprimées. Ce dogme absolu de l'égalité prend donc un
caractère essentiellement anarchique, et s'élève directement contre le
véritable esprit de son institution primitive, aussitôt que, cessant d'y
voir un simple dissolvant transitoire de l'ancien système politique, on
le conçoit aussi comme indéfiniment applicable au système nouveau.

La même appréciation philosophique ne présente pas plus de difficultés
envers le dogme de la souveraineté du peuple, seconde conséquence
générale, non moins nécessaire, du principe fondamental de la liberté
illimitée de conscience, ainsi finalement transporté de l'ordre
intellectuel à l'ordre politique. Non-seulement cette nouvelle phase de
la métaphysique révolutionnaire était inévitable comme proclamation
directe de l'irrévocable décadence du régime ancien: mais elle était
indispensable aussi pour préparer l'avénement ultérieur d'une nouvelle
constitution. Tant que la nature de cet ordre final n'était point assez
connue, les peuples modernes ne pouvaient comporter que des institutions
purement provisoires, qu'ils devaient s'attribuer le droit absolu de
changer à volonté, sans quoi, toutes les restrictions ne dérivant
dès-lors que de l'ancien système, sa suprématie se serait trouvée, par
cela seul, maintenue, et la grande révolution sociale eût nécessairement
avorté. La consécration dogmatique de la souveraineté populaire a donc
seule pu permettre la libre succession préalable des divers essais
politiques qui, lorsque la rénovation intellectuelle sera suffisamment
avancée, aboutiront enfin à l'installation d'un véritable système de
gouvernement, susceptible de fixer régulièrement, à l'abri de tout
arbitraire, les conditions permanentes et l'étendue normale des diverses
souverainetés. Suivant tout autre procédé, cette réorganisation
politique exigerait directement l'utopique participation désintéressée
des pouvoirs mêmes qu'elle doit à jamais éteindre. Mais en appréciant,
comme il convient, l'indispensable office transitoire de ce dogme
révolutionnaire, aucun vrai philosophe ne saurait méconnaître
aujourd'hui la fatale tendance anarchique d'une telle conception
métaphysique, lorsque, dans son application absolue, elle s'oppose à
toute institution régulière, en condamnant indéfiniment tous les
supérieurs à une arbitraire dépendance envers la multitude de leurs
inférieurs, par une sorte de transport aux peuples du droit divin tant
reproché aux rois.

Enfin, l'esprit général de la métaphysique révolutionnaire se manifeste
d'une manière essentiellement analogue lorsqu'on envisage aussi la
doctrine critique dans les relations internationales. Sous ce dernier
aspect, la négation systématique de toute véritable organisation n'est
certes pas moins absolue, ni moins évidente. La nécessité de l'ordre
étant, en ce cas, bien plus équivoque et plus cachée, on peut même
remarquer que l'absence de tout pouvoir régulateur a été ici plus
naïvement proclamée qu'à aucun autre égard. Par l'annulation politique
de l'ancien pouvoir spirituel, le principe fondamental de la liberté
illimitée de conscience a dû aussitôt déterminer la dissolution
spontanée de l'ordre européen, dont le maintien constituait directement
l'attribution la plus naturelle de l'autorité papale. Les notions
métaphysiques d'indépendance et d'isolement national, et, par suite, de
non-intervention mutuelle, qui ne furent d'abord que la formulation
abstraite de cette situation transitoire, ont dû, plus évidemment encore
que pour la politique intérieure, présenter le caractère absolu sans
lequel elles auraient alors nécessairement manqué leur but principal, et
le manqueraient même essentiellement encore aujourd'hui, jusqu'à ce que
la suffisante manifestation du nouvel ordre social vienne dévoiler
suivant quelle loi les diverses nations doivent être finalement
réassociées. Jusque alors, toute tentative de coordination européenne
étant inévitablement dirigée par l'ancien système, elle tendrait
réellement à ce monstrueux résultat, de subordonner la politique des
peuples les plus civilisés à celle des nations les moins avancées, et
qui, à ce titre, ayant conservé ce système dans un état de moindre
décomposition, se trouveraient ainsi naturellement placées à la tête
d'une semblable association. On ne saurait donc trop apprécier
l'admirable énergie avec laquelle la nation française a conquis enfin,
par tant d'héroïques dévouemens, le droit indispensable de transformer à
son gré sa politique intérieure, sans s'assujétir à la moindre
dépendance du dehors. Cet isolement systématique constituait évidemment
une condition préliminaire de la régénération politique, puisque, dans
toute autre hypothèse, les différens peuples, malgré leur inégal
progrès, auraient dû être simultanément réorganisés, ce qui serait
certainement chimérique, quoique la crise soit, au fond, partout
homogène. Mais il ne reste pas moins incontestable, sous ce rapport,
comme sous les précédens, que la métaphysique révolutionnaire, en
consacrant à jamais cet esprit absolu de nationalité exclusive, tend
directement à entraver aujourd'hui le développement de la réorganisation
sociale, ainsi privée de l'un de ses principaux caractères. En ce sens,
une telle conception, si elle pouvait indéfiniment prévaloir, aboutirait
à faire rétrograder la politique moderne au-dessous de celle du moyen
âge, à l'époque même où, en vertu d'une similitude chaque jour plus
intime et plus complète, les divers peuples civilisés sont
nécessairement appelés à constituer finalement une association à la fois
plus étendue et plus régulière que celle qui fut jadis imparfaitement
ébauchée par le système catholique et féodal. Ainsi, à cet égard, autant
qu'à tous les autres, la politique métaphysique, après son indispensable
influence pour préparer l'évolution définitive des sociétés modernes,
constituerait désormais, par une application aveugle et démesurée, un
obstacle direct à l'accomplissement réel de ce grand mouvement, en le
représentant comme indéfiniment borné à une phase purement transitoire,
déjà suffisamment parcourue.

Pour compléter ici l'appréciation préliminaire de la doctrine
révolutionnaire, il ne me reste plus qu'à lui appliquer sommairement le
critérium logique qui déjà nous a fait juger, en elle-même, la doctrine
rétrograde ou théologique, c'est-à-dire à constater son inconséquence
radicale.

Quoique cette inconséquence soit aujourd'hui encore plus intime et plus
manifeste que dans le premier cas, elle doit néanmoins être envisagée
comme étant, de toute nécessité, moins décisive contre la métaphysique
révolutionnaire, non-seulement en ce qu'une récente formation l'y rend
naturellement plus excusable, mais surtout parce qu'un tel vice
n'empêche point essentiellement cette doctrine de remplir, avec une
suffisante énergie, son office purement critique, qui n'exige point, à
beaucoup près, cette exacte homogénéité de principes, indispensable à
toute destination vraiment organique. Malgré de profonds dissentimens,
les divers adversaires de l'ancien système politique ont pu, pendant le
cours de l'opération révolutionnaire, se rallier aisément contre lui,
autant que l'exigeait successivement chaque démolition partielle: il
leur a suffi de concentrer la discussion sur les seuls points qui
devaient alors leur être communs à tous, en ajournant après le succès
les contestations relatives aux développemens ultérieurs de la doctrine
critique; décomposition qui serait impossible à l'égard d'une opération
organique, dont chaque partie doit toujours être considérée d'après sa
relation fondamentale avec l'ensemble. Néanmoins, ce même mode
d'appréciation logique, qui ci-dessus a si clairement caractérisé
l'inanité fondamentale de la politique théologique, peut aussi,
judicieusement employé, manifester non moins sensiblement l'insuffisance
et la stérilité actuelles de la politique métaphysique. Car, si, par
leur destination révolutionnaire, les diverses parties de cette dernière
peuvent être dispensées d'une parfaite cohérence mutuelle, du moins
faut-il évidemment que l'ensemble de la doctrine ne devienne jamais
directement contraire au progrès même qu'il devait préparer, et ne tende
point non plus à maintenir les bases essentielles du système politique
qu'il se proposait de détruire; puisque, sous l'un ou l'autre aspect,
l'inconséquence, dès-lors poussée jusqu'au renversement de l'opération
primitive, constaterait irrécusablement l'inaptitude finale d'une
doctrine, ainsi graduellement conduite, par le cours naturel de ses
applications sociales, à prendre un caractère directement hostile à
l'esprit même de son institution. Or, il est aisé de montrer que tel
est, en effet, à ce double titre, le véritable état présent de la
métaphysique révolutionnaire.

Considérons-la d'abord parvenue à sa plus haute élévation possible,
lorsque, pendant la phase la plus prononcée de la révolution française,
et après avoir reçu tout son développement systématique, elle obtint
momentanément une entière prépondérance politique, en étant conçue, par
une illusion nécessaire, comme devant présider à la réorganisation
sociale. Dans cette époque, courte mais décisive, la doctrine
révolutionnaire manifeste, avec toute son énergie caractéristique, une
homogénéité et une consistance éminemment remarquables, qu'elle a depuis
irrévocablement perdues. Or, c'est précisément alors que, n'ayant plus à
lutter intellectuellement contre l'ancien système, elle développe aussi,
de la manière la moins équivoque, son esprit radicalement hostile à
toute vraie réorganisation sociale, et finit même par se constituer
violemment en opposition directe avec le mouvement fondamental de la
civilisation moderne, au point de devenir, sous ce rapport, hautement
rétrograde. Les causes essentielles de cette inévitable contradiction
finale ayant été suffisamment analysées ci-dessus, il suffira maintenant
de rappeler, en peu de mots, les principaux témoignages effectifs de
cette tendance nécessaire de la métaphysique révolutionnaire à entraver
directement le progrès naturel de ce même nouveau système social dont
elle était primitivement destinée à préparer l'avénement politique.

Une telle opposition s'était déjà ouvertement manifestée dès l'époque
même de l'élaboration philosophique de cette doctrine, qu'on peut voir
partout uniformément dominée par l'étrange notion métaphysique d'un
prétendu état de nature, type primordial et invariable de tout état
social. Cette notion, radicalement contraire à toute véritable idée de
progrès, n'est nullement particulière au puissant sophiste qui a le plus
participé, dans le siècle dernier, à la coordination définitive de la
métaphysique révolutionnaire. Elle appartient également à tous les
philosophes qui, à diverses époques et dans différens pays, ont
spontanément concouru, sans aucun concert, à ce dernier essor de
l'esprit métaphysique. Rousseau n'a fait réellement, par sa pressante
dialectique, que développer jusqu'au bout la doctrine commune de tous
les métaphysiciens modernes, en représentant, sous les divers aspects
fondamentaux, l'état de civilisation comme une dégénération
inévitablement croissante de ce premier type idéal. On voit même,
d'après l'analyse historique, ainsi que je le montrerai plus tard, qu'un
tel dogme constitue réellement la simple transformation métaphysique du
fameux dogme théologique de la dégradation nécessaire de l'espèce
humaine par le péché originel. Quoi qu'il en soit, faut-il s'étonner
que, partant d'un semblable principe, l'école révolutionnaire ait été
conduite à concevoir toute réformation politique comme essentiellement
destinée à rétablir le plus complétement possible cet inqualifiable état
primitif? Or, n'est-ce point là, en réalité, organiser systématiquement
une rétrogradation universelle, quoique dans des intentions éminemment
progressives?

Les applications effectives ont été parfaitement conformes à cette
constitution philosophique de la doctrine révolutionnaire. Aussitôt
qu'il a fallu procéder au remplacement intégral du régime féodal et
catholique, l'esprit humain, au lieu de considérer l'ensemble de
l'avenir social, s'est surtout dirigé d'après les souvenirs imparfaits
d'un passé très reculé, en s'efforçant de substituer à ce système caduc
un système encore plus ancien, et, à ce titre, plus décrépit, mais
aussi, par cela même, plus rapproché du type primordial. En haine d'un
catholicisme trop arriéré, on a tenté d'instituer une sorte de
polythéisme métaphysique, en même temps que, par une autre
rétrogradation non moins caractérisée, on tendait à remplacer l'ordre
politique du moyen âge par le régime, si radicalement inférieur, des
Grecs et des Romains. Les élémens mêmes de la civilisation moderne, les
seuls germes possibles d'un nouveau système social, ont aussi été
finalement menacés par la prépondérance politique de la métaphysique
révolutionnaire. De sauvages mais énergiques déclamations ont alors
directement condamné l'essor industriel et artistique des sociétés
modernes, au nom de la vertu et de la simplicité primitives. Enfin,
l'esprit scientifique lui-même, principe unique d'une véritable
organisation intellectuelle, n'a pas été, malgré ses imminens services,
entièrement à l'abri de cette explosion anarchique et rétrograde, comme
tendant à instituer, suivant la formule alors usitée, une aristocratie
des lumières, aussi incompatible qu'aucune autre avec le rétablissement
de l'égalité originelle[8]. Vainement l'école métaphysique a-t-elle
ensuite présenté de semblables conséquences comme des résultats
excentriques, et en quelque sorte fortuits, de la politique
révolutionnaire. La filiation est, au contraire, pleinement normale et
nécessaire, et ne saurait manquer de se réaliser de nouveau, si, par un
concours d'événemens désormais impossible, cette politique recouvrait
jamais une pareille prépondérance. Cette tendance contradictoire, et
néanmoins irrésistible, à la rétrogradation sociale, en vue d'un plus
parfait retour à l'état primitif, est tellement propre à la politique
métaphysique, que, de nos jours, les nouvelles sectes éphémères de
métaphysiciens, qui ont le plus orgueilleusement blâmé l'imitation
révolutionnaire des types grecs et romains, n'ont pu éviter de
reproduire involontairement, à un degré beaucoup plus prononcé, le même
vice fondamental, en s'efforçant de reconstituer, d'une manière encore
plus systématique, la confusion générale entre le pouvoir temporel et le
pouvoir spirituel, et en préconisant, comme le dernier terme de la
perfection sociale, une sorte de rétablissement de la théocratie
égyptienne ou hébraïque, fondé sur un véritable fétichisme, vainement
dissimulé sous le nom de panthéisme.

     [Footnote 8: Parmi tant de déplorables témoignages d'une
     telle aberration fondamentale, aucun ne m'a jamais semblé
     plus tristement décisif que l'exécrable condamnation du grand
     Lavoisier, qui suffira, dans la postérité la plus reculée,
     pour caractériser cette phase fatale de notre état
     révolutionnaire.]

Depuis que les aberrations fondamentales déterminées par le triomphe
momentané de la métaphysique révolutionnaire ont commencé à la
discréditer essentiellement, son inconséquence caractéristique s'est
surtout manifestée sous une autre forme non moins décisive, en ce que
la doctrine critique a été inévitablement conduite à proclamer
elle-même l'invariable conservation des bases générales de l'ancien
système politique, dont elle avait à jamais détruit les principales
conditions d'existence. On a pu, dès l'origine, apercevoir une semblable
tendance, puisque la politique métaphysique n'est, au fond, qu'une
simple émanation de la politique théologique, qu'elle devait d'abord
seulement modifier. Chacun des divers réformateurs qui se sont succédé
dans les trois derniers siècles, en poussant plus loin que ses
prédécesseurs le développement de l'esprit critique, avait néanmoins
toujours vainement prétendu, comme on sait, lui prescrire d'immuables
bornes, en réalité incessamment reculées, empruntées aux principes mêmes
de l'ancien système, dont aucun d'eux n'avait, à vrai dire, sciemment
poursuivi la destruction totale, avec quelque énergie qu'il y participât
en effet. Il est même évident que l'ensemble des droits absolus qui
constituent la base usuelle de la doctrine révolutionnaire, se trouve
garanti, en dernier ressort, par une sorte de consécration religieuse,
réelle quoique vague, sans laquelle ces dogmes métaphysiques seraient
nécessairement livrés à une discussion continue, qui compromettrait
beaucoup leur efficacité. C'est toujours en invoquant, sous une forme
de plus en plus générale, les principes fondamentaux de l'ancien système
politique qu'on a effectivement procédé à la démolition successive des
institutions, soit spirituelles, soit temporelles, destinées à en
réaliser l'application: et nous reconnaîtrons en effet, sous le point de
vue historique, que ce régime a été essentiellement décomposé par
l'inévitable conflit de ses principaux élémens.

De cette marche nécessaire, a dû graduellement résulter, dans l'ordre
intellectuel, un christianisme de plus en plus amoindri ou simplifié, et
réduit enfin à ce théisme vague et impuissant que, par un monstrueux
rapprochement de termes, les métaphysiciens ont qualifié de _religion
naturelle_, comme si toute religion n'était point nécessairement
surnaturelle. En prétendant diriger la réorganisation sociale d'après
cette étrange et vaine conception, l'école métaphysique, malgré sa
destination purement révolutionnaire, a donc toujours implicitement
adhéré, et souvent même, aujourd'hui surtout, sous une forme très
explicite, au principe le plus fondamental de l'ancienne doctrine
politique, qui représente l'ordre social comme reposant, de toute
nécessité, sur une base théologique. Telle est maintenant la plus
évidente et la plus pernicieuse inconséquence de la métaphysique
révolutionnaire. Armée d'une semblable concession, l'école de Bossuet et
de de Maistre aura toujours une incontestable supériorité logique sur
les irrationnels détracteurs du catholicisme, qui, en proclamant le
besoin d'une organisation religieuse, lui dénient néanmoins tous les
élémens indispensables à sa réalisation sociale. Par cet inévitable
acquiescement, l'école révolutionnaire concourt en effet aujourd'hui
avec l'école rétrograde pour empêcher directement une véritable
réorganisation des sociétés modernes, dont l'état intellectuel interdit
essentiellement et de plus en plus toute politique théologique, comme
l'esprit de ce Traité doit déjà l'avoir fait assez pressentir. La
proclamation banale de la prétendue nécessité d'une telle politique,
doit être désormais regardée comme réellement équivalente à une
irrécusable déclaration d'impuissance à l'égard du problème fondamental
de la civilisation actuelle. Quelles que soient les apparences, on ne
saurait éviter de se reconnaître ainsi doublement incompétent, soit par
la médiocrité de l'intelligence, soit par le peu d'énergie du caractère.
Sous un pareil aspect, la société devrait paraître indéfiniment
condamnée à l'anarchie intellectuelle qui la caractérise aujourd'hui,
puisque si, d'une part, tous les esprits semblent admettre le besoin
d'un régime théologique, tous, d'une autre part, s'accordent encore plus
réellement à repousser irrévocablement ses principales conditions
d'existence. N'est-il pas étrange, et même honteux, que ceux dont
l'inconséquente politique conduit aussi nécessairement à l'éternelle
consécration du désordre, s'efforcent encore, par de vaines et
inconvenantes déclamations, de jeter une sorte de flétrissure morale sur
la seule voie rationnelle qui reste désormais ouverte à une vraie
réorganisation, par l'avénement social de la philosophie positive? À
quel titre les diverses doctrines, soit théologiques, soit
métaphysiques, dont l'expérience la plus étendue et la plus variée a si
hautement témoigné l'impuissance radicale, oseraient-elles proscrire
l'application de l'unique procédé intellectuel que la politique n'ait
point encore essayé? Serait-ce parce qu'un tel procédé a déjà
heureusement réorganisé, à la satisfaction universelle, tous les autres
ordres des conceptions humaines[9]?

     [Footnote 9: Si, au nom de ceux qui conçoivent la
     réorganisation sociale sans la moindre intervention
     idéologique, je devais récriminer ici contre de telles
     déclamations, il ne serait peut-être pas impossible
     d'expliquer quelquefois, avec une certaine vraisemblance, un
     aussi étrange concours prohibitif de tant d'opinions,
     d'ailleurs incompatibles, par la tendance spontanée des
     divers esprits qui profitent aujourd'hui du vague et de la
     confusion des idées sociales à empêcher la philosophie
     positive de produire un éclaircissement final, qui, en
     dissipant à jamais de profondes illusions, devra
     nécessairement détrôner beaucoup de hautes renommées, et
     rendre désormais bien plus difficile la conquête d'un
     véritable ascendant intellectuel. Mais, sans nier entièrement
     la réalité de ce concert involontaire chez un petit nombre
     d'esprits, il est évidemment bien plus rationnel de le
     regarder comme le résultat nécessaire et inaperçu de notre
     situation intellectuelle, ainsi que je l'ai expliqué dans le
     texte.]

Ce caractère d'inconséquence générale, qui, en détruisant l'ancien
système, prétend néanmoins en maintenir les bases essentielles, n'est
pas moins marqué dans l'application temporelle de la métaphysique
révolutionnaire que dans son développement spirituel. Il s'y manifeste
surtout par une tendance évidente à la conservation directe, sinon de
l'esprit féodal proprement dit, du moins de l'esprit militaire, qui en
constitue la véritable origine. Le triomphe passager de la politique
métaphysique, momentanément conçue comme devant exclusivement présider à
la réorganisation sociale, avait, il est vrai, d'abord déterminé, chez
la nation française, un admirable élan de générosité universelle, qui
proscrivait désormais toute tendance militaire directe. Mais ce n'était
là qu'un vague instinct du vrai problème social, sans aucun aperçu de la
solution réelle. Par suite de l'immense déploiement d'énergie défensive
qu'a dû exiger le maintien du mouvement progressif contre la coalition
armée des forces rétrogrades, ce sentiment primitif, qui n'était
véritablement dirigé par aucun principe, a bientôt disparu sous le
développement systématique de l'activité militaire la plus prononcée,
avec tous ses caractères les plus oppressifs. Combien de fois, dans le
cours de nos luttes politiques, l'école révolutionnaire, malgré ses
intentions progressives, égarée par la frivole préoccupation d'un
intérêt partiel ou fugitif, n'a-t-elle pas eu à se reprocher d'avoir
préconisé la guerre, qui constitue cependant aujourd'hui la seule cause
sérieuse propre à entraver et à ralentir gravement le mouvement
fondamental des sociétés modernes! La doctrine critique est, en effet,
si peu antipathique à l'esprit militaire, principale base temporelle de
l'ancienne organisation politique, que le moindre sophisme suffira pour
qu'elle entreprenne directement d'en empêcher l'inévitable décadence
universelle, quand les intérêts révolutionnaires lui paraîtront
l'exiger. On a, par exemple, imaginé, à cet effet, dans ces derniers
temps, le spécieux prétexte de régulariser par la guerre l'action
nécessaire des nations les plus avancées sur celles qui le sont moins,
ce qui pourrait logiquement conduire à une conflagration universelle, si
la nature de la civilisation moderne ne devait point mettre heureusement
d'insurmontables obstacles au libre développement graduel d'une
semblable aberration. De tels piéges, primitivement dressés par l'école
rétrograde, sont, d'ordinaire, à l'aide de quelques précautions faciles,
avidement accueillis par l'école révolutionnaire, qui semble ainsi
disposée elle-même à seconder spontanément le rétablissement du système
politique contre lequel elle a toujours lutté. Quand même une judicieuse
analyse des débats journaliers ne constaterait point directement cette
évidente inconséquence, il suffirait, ce me semble, afin de la
caractériser hautement, de considérer les étranges efforts tentés de nos
jours, avec un si déplorable succès momentané, par les différentes
sections de l'école révolutionnaire, pour réhabiliter la mémoire de
celui qui, dans les temps modernes, a le plus fortement poursuivi la
rétrogradation politique, en consumant un immense pouvoir à la vaine
restauration du système militaire et théologique.

Du reste, en signalant ici, comme je le devais, cet esprit
d'inconséquence rétrograde, il me paraîtrait injuste de ne point
indiquer aussi, chez la portion la plus avancée de l'école
révolutionnaire, une dernière sorte de contradiction, qui l'honore
beaucoup, comme étant, en réalité, éminemment progressive. Il s'agit
surtout de l'important principe de la centralisation politique, dont la
haute nécessité n'est aujourd'hui bien comprise que par cette école,
malgré l'évidente opposition d'une telle notion avec les dogmes
d'indépendance et d'isolement qui constituent l'esprit de la doctrine
critique. Sous ce rapport essentiel, les rôles semblent être désormais
directement intervertis entre les deux doctrines principales qui se
disputent encore si vainement l'ascendant politique. Avec ses superbes
prétentions à l'ordre et à l'unité, la doctrine rétrograde prêche
hautement la dispersion des foyers politiques, dans le secret espoir
d'empêcher plus aisément la décadence de l'ancien système social chez
les populations les plus arriérées, en les préservant de l'influence
prépondérante des centres généraux de civilisation. La politique
révolutionnaire, au contraire, encore justement fière d'avoir naguère
présidé à l'immense concentration de forces que nécessita, en France, la
lutte décisive contre la coalition des anciens pouvoirs, oublie ses
maximes dissolvantes pour recommander avec énergie cette subordination
systématique des foyers secondaires envers les principaux, qui, après
avoir, au milieu du désordre universel, assuré à jamais le libre essor
de la progression sociale, doit naturellement devenir dans la suite un
si précieux auxiliaire de la vraie réorganisation, dès-lors susceptible
d'être primitivement bornée à une population d'élite. En un mot, l'école
révolutionnaire a seule compris que le développement continu de
l'anarchie intellectuelle et morale exigeait, de toute nécessité, pour
prévenir une imminente dislocation générale, une concentration
croissante de l'action politique proprement dite.

Par un tel ensemble de considérations préliminaires sur l'appréciation
générale de la métaphysique révolutionnaire, son insuffisance
fondamentale ne saurait maintenant être contestée. Sans doute, après
l'usage actif et continu que l'esprit humain avait dû en faire, pendant
le cours des trois derniers siècles, pour opérer la démolition graduelle
de l'ancien système politique, il ne pouvait aucunement se dispenser
d'abord de l'appliquer aussi à la réorganisation sociale, quand cette
destruction, suffisamment avancée, est venue en dévoiler la nécessité.
Toute autre manière de procéder eût été, à cette époque, certainement
chimérique. Mais cette illusion naturelle, qu'une théorie alors
impossible aurait seule pu prévenir, ne peut plus désormais être
essentiellement reproduite, parce que le libre développement effectif
d'une telle application a dû manifester à tous les esprits, par une
impression ineffaçable, la nature purement anarchique et même
l'influence directement rétrograde de la doctrine critique, quand son
énergie dissolvante n'est plus absorbée par la lutte fondamentale qui
constitua toujours sa seule destination propre.

Ce double examen préliminaire de la politique théologique et de la
politique métaphysique suffit ici, quoique très sommaire, pour
caractériser nettement l'insuffisance nécessaire de chacune d'elles, à
l'égard même de son but exclusif, en montrant que désormais, et de plus
en plus, la seconde ne remplit guère mieux, en réalité, les principales
conditions du progrès que la première celles de l'ordre. Mais leur
appréciation respective demeurerait encore essentiellement incomplète,
si, après les avoir séparément analysées, nous ne considérions pas
brièvement le singulier antagonisme que le cours naturel des événemens a
fini par établir entre elles, et dont l'explication, impossible de toute
autre manière, résultera spontanément des bases ci-dessus indiquées, de
façon à éclaircir davantage la vraie position générale de la question
sociale actuelle.

On peut aisément reconnaître aujourd'hui que, malgré leur opposition
radicale, l'école rétrograde et l'école révolutionnaire, par une
irrésistible nécessité, tendent réellement à entretenir mutuellement
leur vie politique, en vertu même de leur neutralisation réciproque.
Depuis un demi-siècle, d'éclatans triomphes successifs ont permis à
chacune d'elles de développer librement sa véritable tendance, et, par
suite, l'ont enfin amenée à constater irrévocablement son impuissance
fondamentale pour atteindre réellement le but général que poursuit
l'instinct des sociétés actuelles. Quoique simplement empirique, cette
double conviction est maintenant devenue tellement profonde et
universelle, qu'elle oppose désormais d'insurmontables obstacles à
l'entière prépondérance politique de l'une ou de l'autre école, qui ne
peuvent plus aspirer qu'à des succès aussi précaires qu'incomplets.
Ainsi conduite à redouter presque également, quoiqu'à divers titres,
l'ascendant absolu de chacune d'elles, la raison publique, à défaut d'un
point d'appui plus rationnel et plus efficace, emploie tour à tour
chaque doctrine à contenir les envahissemens indéfinis de l'autre. Lors
même que le développement naturel des besoins sociaux paraît déterminer
momentanément une préoccupation définitive en faveur de l'une des deux
politiques, le dangereux essor qu'elle prend aussitôt ne tarde point à
provoquer spontanément un inévitable retour proportionnel à la politique
antagoniste, que vainement on avait cru éteinte à jamais. Cette
misérable constitution oscillatoire de notre vie sociale se prolongera
nécessairement jusqu'à ce qu'une doctrine réelle et complète, aussi
véritablement organique que vraiment progressive, vienne enfin permettre
de renoncer à cette périlleuse et insuffisante alternative, en
satisfaisant, d'une manière directe et simultanée, aux deux aspects
essentiels du grand problème politique. Alors seulement, les deux
doctrines opposées tendront ensemble à disparaître irrévocablement
devant une conception nouvelle, qui se présentera directement comme
mieux adaptée à leurs destinations respectives. Mais, avant ce terme,
chacune d'elles ayant pour principale utilité pratique d'empêcher le
triomphe absolu de l'autre, elles continueront à constituer, malgré
toute apparence contraire, deux inséparables élémens du mouvement
politique fondamental, qui ne peut aujourd'hui être caractérisé que par
leur commune participation, indispensable quoique insuffisante.

Combien de fois, dans le déplorable cours de nos luttes contemporaines,
le parti révolutionnaire et le parti rétrograde, aveuglés par un succès
passager, n'ont-ils pas cru avoir anéanti pour toujours l'influence
politique de leurs adversaires, sans que l'événement ait néanmoins
jamais cessé de démentir bientôt avec éclat ces frivoles illusions! Le
terrible triomphe de la doctrine critique a-t-il empêché, après peu
d'années, l'entière réhabilitation de l'école catholico-féodale, qu'on
s'était vainement flatté d'avoir détruite? De même, la réaction
rétrograde, poursuivie par Bonaparte avec tant d'énergie, n'a-t-elle
point finalement déterminé un retour universel vers l'école
révolutionnaire, dont l'irrévocable compression avait été si
emphatiquement célébrée? Après ces deux épreuves décisives, le
développement journalier de notre situation politique n'a-t-il point
successivement reproduit, sur une moindre échelle, la manifestation
continue, plus ou moins prononcée, mais toujours irrécusable, de cette
double tendance nécessaire? Il est clair, en effet, sous le point de vue
philosophique, que la métaphysique révolutionnaire, en vertu de sa
destination purement critique, aurait dû perdre aujourd'hui, à défaut
d'aliment, sa principale activité politique, depuis que, l'ancien
système étant assez détruit pour que son rétablissement soit évidemment
impossible, l'attention générale a dû se porter surtout vers une
réorganisation définitive, devenue chaque jour plus urgente. Mais, cette
réorganisation ayant été jusqu'ici toujours réellement conçue, faute de
principes nouveaux, d'après la doctrine théologique elle-même, la
philosophie négative vient remplir, comme par le passé, un indispensable
office social, en s'opposant au dangereux essor de cette politique
rétrograde. Pareillement, sans les justes alarmes qu'inspire la
prépondérance absolue de la politique révolutionnaire pour précipiter la
société vers une imminente anarchie matérielle, l'ancienne doctrine
serait aujourd'hui universellement discréditée, et réduite à une simple
existence historique, depuis que le régime correspondant n'est plus, au
fond, désormais compris ni voulu, même de ses prétendus partisans. Les
deux doctrines sont donc, en réalité, appliquées maintenant, l'une
autant que l'autre, dans une intention principalement négative, comme
destinées à se neutraliser mutuellement, ce qui a dû sembler jusqu'ici
le seul moyen praticable de prévenir les désastreuses conséquences
qu'entraînerait naturellement la prépondérance totale d'aucune d'elles.

Toutefois, il importe de remarquer aussi, en dernier lieu, que chacune
de ces doctrines opposées constitue directement un indispensable élément
de notre étrange situation politique, en concourant à la position
générale du problème social, présenté par l'une sous l'aspect
organique, et par l'autre sous le point de vue progressif, quoique
l'opposition ainsi établie entre les deux grandes faces de la question
doive tendre éminemment à en dissimuler la véritable nature. Dans le
déplorable état actuel des idées politiques, il est évident que
l'entière suppression de la doctrine rétrograde, s'il était possible de
l'effectuer, ferait aussitôt disparaître le peu de notions d'ordre réel
que nos intelligences ont encore conservées en politique, et qui toutes
se rapportent inévitablement à l'ancien système social. En sens inverse,
on ne peut davantage contester que, sans la doctrine révolutionnaire,
toutes les idées de progrès politique, quelque vagues qu'elles soient
aujourd'hui, s'effaceraient nécessairement sous la ténébreuse suprématie
de l'ancienne philosophie. Au fond, comme chacune des deux doctrines est
certainement impuissante désormais à atteindre réellement son but
exclusif, leur efficacité pratique se borne essentiellement, sous ce
rapport, à entretenir dans la société actuelle, quoique d'une manière
très imparfaite, le double sentiment de l'ordre et du progrès. Bien que
l'absence de tout principe vraiment propre à réaliser cette double
indication fondamentale doive singulièrement amortir ce vague sentiment,
sa perpétuelle conservation, par un mode quelconque, n'en constitue pas
moins une indispensable nécessité préliminaire, pour rappeler sans
cesse, soit aux philosophes, soit au public, les véritables conditions
de la réorganisation sociale, que notre faible nature serait autrement
si disposée à méconnaître. On peut donc, sous un tel aspect, considérer
la question comme consistant à former une doctrine qui soit à la fois
plus organique que la doctrine théologique et plus progressive que la
doctrine métaphysique, seuls types actuels de ce double caractère, et
dont la considération simultanée est, à ce titre, inévitable, jusqu'à
l'entière solution de ce grand problème.

Sans doute, l'ancien système politique ne doit être aucunement imité
dans la conception du régime approprié à une civilisation aussi
profondément différente. Mais l'assidue contemplation de l'ordre ancien
n'en est pas moins strictement indispensable, comme pouvant seule
indiquer les attributs essentiels de toute véritable organisation
sociale, en obligeant l'avenir à régler presque tout ce qu'avait réglé
le passé, quoique dans un autre esprit, et d'une manière plus parfaite.
La conception générale du système théologique et militaire me semble
même, par suite de son inévitable décrépitude, plus effacée aujourd'hui
que ne l'exigeraient, sous ce rapport, les besoins réels de notre
intelligence, surtout en ce qui concerne la division capitale entre le
pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, trop faiblement appréciée par
les plus éminens philosophes de l'école catholique. C'est aux
philosophes positifs qu'il appartiendra de restaurer, à leur usage
idéal, d'après une étude approfondie du passé, ce que le mouvement
général de la civilisation moderne a dû soustraire irrévocablement à la
vie réelle.

L'indispensable influence de la philosophie révolutionnaire pour obliger
aujourd'hui les conceptions sociales à prendre un caractère vraiment
progressif, est devenue tellement évidente qu'elle n'exige plus
désormais aucune discussion. En prescrivant, avec une irrésistible
énergie, de renoncer totalement à l'ancien système politique, elle
entretient, au sein de la société actuelle, une précieuse stimulation,
sans laquelle notre inertie spéculative se bornerait bientôt à proposer,
comme solution finale du problème, de vaines modifications du régime
décomposé. N'avons-nous pas vu néanmoins les divers pouvoirs
contemporains réclamer souvent contre ces conditions nécessaires, en
déclarant avec amertume que les principes révolutionnaires rendaient
tout gouvernement désormais impossible? Cette banale protestation a même
été doctoralement reproduite par plusieurs coteries spéculatives, qui,
fières d'avoir enfin commencé à entrevoir péniblement la tendance
anarchique de la doctrine révolutionnaire, ont cru, dans leur aveugle
orgueil, devoir préconiser sa destruction immédiate comme une base
suffisante de réorganisation sociale, sans apercevoir que, par cela
seul, elles provoquaient nécessairement, contre leur propre intention, à
la suprématie politique de l'école rétrograde. De quelque part qu'elle
vienne, toute semblable déclaration équivaut réellement aujourd'hui à un
aveu solennel d'impuissance politique. La doctrine révolutionnaire
pouvant seule jusqu'ici poser avec efficacité l'une des deux classes de
conditions fondamentales du problème social, on ne saurait, à cet égard,
plus naïvement confesser une incompétence radicale, qu'en s'obstinant
vainement à dénier à cette doctrine une telle attribution; l'écarter, ce
serait vouloir résoudre le problème, abstraction faite de ses conditions
essentielles. Il ne saurait exister qu'un unique moyen de parvenir plus
tard à l'éliminer réellement, en remplissant mieux qu'elle-même le but
principal qu'elle s'est proposée, et qu'elle seule encore, malgré ses
immenses inconvéniens, poursuit maintenant avec une certaine efficacité.
De toute autre manière, les déclamations absolues contre la philosophie
révolutionnaire viendront toujours échouer finalement devant
l'invincible attachement instinctif de la société actuelle à des
principes qui, depuis trois siècles, ont dirigé tous ses progrès
politiques, et qu'elle regarde, à juste titre, comme formulant seuls
aujourd'hui d'indispensables conditions générales de son développement
ultérieur.

Chacun des dogmes essentiels qui composent cette doctrine constitue, en
effet, une indication nécessaire à laquelle doit satisfaire, sous peine
de nullité, toute tentative réelle de réorganisation sociale, pourvu
toutefois qu'on cesse de prendre un vague énoncé du problème pour une
vraie solution. Ainsi envisagés, ces principes rappellent, à divers
titres, la consécration politique de certaines obligations capitales de
morale universelle, que l'école rétrograde, malgré ses vaines
prétentions, devait essentiellement méconnaître, parce que le régime
qu'elle proclame a depuis long-temps perdu la faculté de les remplir. En
ce sens, le dogme fondamental du libre examen oblige réellement la
réorganisation spirituelle à résulter d'une action purement
intellectuelle, déterminant, à l'issue d'une discussion complète, un
assentiment volontaire et unanime, sans aucune intervention hétérogène
des pouvoirs matériels pour hâter, par une inopportune perturbation,
cette grande évolution philosophique. Pareillement, dans l'ordre
temporel, le dogme de l'égalité et celui de la souveraineté populaire
peuvent seuls imposer énergiquement aujourd'hui aux nouvelles classes et
aux nouveaux pouvoirs l'impérieux devoir, si aisément oublié, de ne se
développer et s'exercer qu'au profit du public, au lieu de tendre à
l'exploitation des masses dans des intérêts individuels. Ces diverses
moralités politiques, que jadis l'ancien système observa nécessairement
pendant sa virilité, ne sont maintenues désormais, avec quelque
efficacité, que par la doctrine révolutionnaire, dont l'inévitable
décroissement commence même, sous ce rapport, à devenir très
regrettable, tant que son office n'est point, à cet égard, mieux rempli.
Jusque alors, sa suppression, si elle était possible, serait éminemment
dangereuse, en livrant, sans contrôle, les sociétés actuelles aux
diverses tendances oppressives qui se rattachent spontanément à l'ancien
système politique. Si, par exemple, le dogme absolu du libre examen
pouvait aussitôt disparaître, ne serions-nous point, par cela seul,
immédiatement livrés au ténébreux despotisme des faiseurs ou des
restaurateurs de religions, bientôt conduits, après un infructueux
prosélytisme, à employer les mesures les plus tyranniques pour établir
matériellement leur vaine unité rétrograde? Il en est de même à tout
autre égard.

Rien ne saurait donc autoriser les aveugles déclamations si fréquemment
dirigées de nos jours contre la philosophie révolutionnaire, par tant de
gouvernans et tant de docteurs qui ne peuvent pardonner à la société
actuelle de ne point ratifier passivement leurs irrationnelles
entreprises. Si cette philosophie devait vraiment empêcher toute
réorganisation réelle, le mal serait dès-lors incurable, puisque son
influence capitale constitue aujourd'hui un fait accompli, et ne peut
cesser graduellement que par le développement même de cette
réorganisation, dont elle était surtout destinée à préparer et à
faciliter les voies. Mystiquement conçue dans un sens absolu et
indéfini, la doctrine critique manifeste, sans doute, par sa nature, une
tendance nécessairement anarchique, que j'ai ci-dessus assez
caractérisée. Il serait néanmoins absurde d'exagérer cet inconvénient
capital, au point de l'ériger en obstacle tout-à-fait insurmontable. On
a beau déplorer aujourd'hui, au nom de l'ordre social, l'énergie
toujours dissolvante de l'esprit d'analyse et d'examen: cet esprit n'en
demeure pas moins éminemment salutaire, en obligeant à ne produire, pour
présider à la réorganisation intellectuelle et morale, qu'une
philosophie vraiment susceptible de supporter avec gloire
l'indispensable épreuve décisive d'une discussion approfondie, librement
prolongée jusqu'à l'entière conviction de la raison publique; condition
fondamentale, à laquelle heureusement rien ne saurait désormais nous
soustraire, quelque pénible qu'elle doive sembler à la plupart de ceux
qui traitent maintenant la question sociale. Une telle philosophie
pourra seule ultérieurement assigner à cet esprit analytique les vraies
limites rationnelles qui doivent en prévenir les abus, en établissant,
dans l'ordre des idées sociales, la distinction générale, déjà nettement
caractérisée pour toutes les autres conceptions positives, entre le
propre domaine du raisonnement et celui de la pure observation.

Quoique contrainte, par le cours naturel des événemens, à diriger sa
progression politique d'après une doctrine essentiellement négative,
ainsi que je l'ai expliqué, la société actuelle n'a jamais renoncé aux
lois fondamentales de la raison humaine; elle saura bien, en temps
opportun, user des droits mêmes que cette doctrine lui confère pour
s'engager de nouveau dans les liens d'une véritable organisation, quand
les principes en auront été enfin conçus et appréciés. L'état de pleine
liberté, ou plutôt de non-gouvernement, ne lui semble aujourd'hui
nécessaire, à très juste titre, qu'afin de lui permettre un choix
convenable, qu'elle n'a pu songer à s'interdire. Si quelques esprits
excentriques comprennent le droit d'examiner comme imposant le devoir de
ne se décider jamais, la raison publique ne saurait persévérer dans une
telle aberration; et, de sa part, l'indécision prolongée ne prouve
réellement autre chose que l'absence encore persistante des principes
propres à terminer la délibération, et jusqu'à l'avénement desquels le
débat ne pourrait en effet être clos sans compromettre dangereusement
l'avenir social. De même, dans l'ordre temporel, en s'attribuant le
droit général, provisoirement indispensable, quoique finalement
anarchique, de choisir et de varier à son gré les institutions et les
pouvoirs propres à la diriger, la société actuelle n'a nullement
prétendu s'assujétir à l'exercice indéfini de ce droit, lors même que,
cessant d'être nécessaire, il lui serait devenu nuisible. Ayant ainsi
voulu seulement se procurer une faculté essentielle, bien loin d'imposer
aucune entrave à ses progrès ultérieurs, elle ne saurait hésiter à
soumettre ses choix aux règles fondamentales destinées à en garantir
l'efficacité, lorsque enfin de telles conditions auront été réellement
découvertes et reconnues. Jusque-là, quelle plus sage mesure
pourrait-elle effectivement adopter, dans l'intérêt même de l'ordre
futur, que de tenir librement ouverte la carrière politique, sans aucun
vain assujétissement préalable, qui pût gêner l'essor encore ignoré du
nouveau système social? À quel titre les vains détracteurs absolus de la
politique révolutionnaire condamneraient-ils une telle situation, sans
produire aucune conception vraiment propre à en préparer le terme
définitif? Du reste, quand ce terme sera venu, qui oserait contester
sérieusement à la société le droit général de se démettre régulièrement
de ses attributions provisoires, lorsqu'elle aura trouvé enfin les
organes spéciaux destinés à les exercer convenablement? Malgré tant
d'amères récriminations contre l'attitude toujours hostile de la
doctrine révolutionnaire, n'est-il pas, au contraire, évident que, de
nos jours, les peuples ont, d'ordinaire, trop avidement accueilli les
moindres apparences de principes de réorganisation, auxquelles, par un
empressement funeste, ils voulaient sacrifier, sans motifs suffisans,
des droits qui ne leur semblent qu'onéreux? Nos contemporains n'ont-ils
pas, sous ce rapport, mérité bien plutôt, de la part des vrais
philosophes, en beaucoup d'occasions capitales, le reproche d'une
confiance généreusement exagérée, trop favorable à de dangereuses
illusions, au lieu de la défiance systématique, si aigrement critiquée
par ceux qui peut-être sentent secrètement leur impuissance radicale à
soutenir une véritable discussion? Ainsi, la doctrine révolutionnaire,
loin d'opposer d'insurmontables obstacles à la réorganisation politique
des sociétés modernes, constitue, en réalité, d'une manière encore plus
évidente et plus directe que ne le fait, de son côté, la doctrine
rétrograde, l'indication d'un ordre indispensable de conditions
générales, qui ne doivent jamais être négligées dans l'accomplissement
d'une telle opération.

Tel est donc le cercle profondément vicieux dans lequel l'esprit humain
se trouve aujourd'hui renfermé à l'égard des idées sociales, obligé
désormais, pour maintenir, d'une manière même très imparfaite, la
position vraiment intégrale du problème politique, d'employer
simultanément deux doctrines incompatibles, qui ne sauraient conduire à
aucune solution réelle, et dont chacune, provisoirement indispensable, a
néanmoins besoin d'être péniblement contenue par l'antagonisme de
l'autre. Cette déplorable situation, qui, par sa nature, tendrait à se
perpétuer indéfiniment, ne saurait admettre d'autre issue philosophique
que l'uniforme prépondérance d'une doctrine nouvelle, destinée, en
réunissant enfin, dans une commune solution, les conditions d'ordre et
celles de progrès, à absorber irrévocablement les deux opinions
opposées, en satisfaisant mieux que chacune d'elles, et sans la moindre
inconséquence, à tous les divers besoins intellectuels des sociétés
actuelles. La doctrine critique, et ensuite la doctrine rétrograde, ont
successivement exercé une domination très prononcée et presque absolue,
pendant le premier quart de siècle écoulé depuis le commencement de la
révolution française; mais cette double expérience a suffi pour
constater à jamais l'impuissance radicale de l'une et de l'autre à
l'égard de la réorganisation sociale, toujours si vainement entreprise.
Aussi, dans la seconde partie de ce demi-siècle, ces deux doctrines ont
définitivement perdu leur activité prépondérante; et, malgré leur
antipathie nécessaire, elles ont dû participer, à peu près également, à
la direction journalière des débats politiques, où l'une fournit toutes
les idées essentielles de gouvernement, et l'autre les principes
d'opposition. À des intervalles de plus en plus rapprochés, la société,
en attendant une marche plus rationnelle, accorde tour à tour à chacune
d'elles une suprématie partielle et momentanée, selon que le cours
naturel des événemens fait redouter davantage l'oppressive décrépitude
du système ancien ou l'imminence de l'anarchie matérielle. Ces
fréquentes fluctuations, qui caractérisent notre temps, sont souvent
attribuées, chez les individus, à la corruption ou à la faiblesse
humaines, qu'elles doivent, en effet, puissamment stimuler: mais cette
explication, évidemment trop étroite, ne pouvant s'appliquer à la
société prise en masse, qui, cependant, ne semble guère moins versatile,
il faut bien rapporter surtout une telle tendance à la cause plus
profonde et plus générale que je viens d'indiquer, et reconnaître que,
même dans les cas privés, de semblables changemens doivent être souvent
le résultat involontaire d'une nouvelle position, susceptible de
rappeler plus spécialement le besoin de l'ordre ou celui du progrès,
trop isolément sentis à une époque où si peu d'esprits comprennent
réellement l'ensemble de notre état politique.

Organe propre et spontané de ces déplorables oscillations, une troisième
opinion, essentiellement stationnaire, a dû graduellement s'interposer
entre la doctrine rétrograde et la doctrine révolutionnaire, formée en
quelque sorte, sans aucune conception directe, de leurs débris communs.
Malgré la nature bâtarde et la constitution contradictoire de cette
opinion intermédiaire, il faut bien historiquement la qualifier aussi de
doctrine, puisqu'elle trouve aujourd'hui tant d'emphatiques docteurs,
qui s'efforcent de la présenter comme le type final de la philosophie
politique. Humble et passive sous l'impétueux essor de l'esprit
révolutionnaire, et même pendant la réaction rétrograde qui lui succéda,
elle a depuis, par le discrédit croissant des deux doctrines
antagonistes, obtenu peu à peu, sans effort, une prépondérance aussi
active que le comporte son caractère équivoque. Depuis un quart de
siècle, elle occupe principalement, et de plus en plus, par les
différentes sectes qui s'y rattachent, l'ensemble de la scène politique,
chez tous les peuples avancés. Les partis les plus opposés ont été
graduellement contraints, pour conserver leur activité, d'adopter
uniformément ses formules caractéristiques, au point de dissimuler
souvent, aux observateurs mal préparés, la véritable nature du conflit
social, qui, néanmoins, continue encore, de toute nécessité, à subsister
uniquement, faute d'un mobile vraiment nouveau, entre l'esprit
révolutionnaire et l'esprit rétrograde. Quoique ces deux moteurs ne
cessent point d'être les seuls principes actifs des divers ébranlemens
politiques, cependant le résultat final de leurs impulsions opposées
tourne essentiellement, d'ordinaire, à l'uniforme accroissement de la
doctrine mixte et stationnaire, dont l'ascendant universel, quoique
provisoire, est désormais irrécusable.

Cette évidente prépondérance, qui irrite, sans les instruire, les deux
écoles actives, constitue, à mes yeux, le symptôme le plus
caractéristique de la commune réprobation dont la raison publique,
d'après nos grandes expériences contemporaines, tend de plus en plus à
frapper définitivement les principes absolus de la doctrine rétrograde
et de la doctrine révolutionnaire, malgré l'inévitable contradiction,
ci-dessus expliquée, qui néanmoins l'oblige toujours à les employer
spéculativement, en s'efforçant de les neutraliser les uns par les
autres. Rien ne peut mieux indiquer qu'un tel symptôme la parfaite
opportunité actuelle des essais philosophiques destinés à dégager
réellement les sociétés modernes de cette orageuse situation, en
produisant enfin directement les principes essentiels d'une vraie
réorganisation politique. Une semblable élaboration, impraticable sous
l'empire, oppressif ou entraînant, de l'une ou de l'autre des deux
philosophies antagonistes, n'est devenue possible que depuis qu'une
doctrine équivoque, interdisant, par sa nature, toute préoccupation
exclusive, a permis de saisir le double caractère fondamental du
problème social, dont toutes les faces n'avaient pu jusque alors être
simultanément considérées. En même temps, cette doctrine bâtarde sert
naturellement de guide à la société actuelle pour maintenir, d'une
manière aussi précaire que pénible, mais seule provisoirement possible,
l'ordre matériel indispensable à l'accomplissement de cette grande
opération philosophique, et sans lequel la transition générale serait
radicalement entravée. Tel est le double office, capital quoique
nécessairement passager, que remplit aujourd'hui l'école stationnaire,
dans la grande évolution finale des sociétés modernes. Peut-être notre
faible nature exige-t-elle en effet, afin de développer pleinement cette
indispensable influence, que les chefs de cette école se sentent animés
d'une confiance absolue dans le triomphe définitif de leur doctrine,
bien que cette illusion soit certainement beaucoup moins nécessaire, et
par suite moins excusable, que je ne l'ai expliqué envers la doctrine
révolutionnaire, où nous l'avons vue strictement inévitable. Mais,
quoiqu'il en soit, ce grand service est, en réalité, profondément altéré
par une erreur aussi fondamentale, qui tend à consacrer, comme type
immuable de l'état social, la misérable transition que nous
accomplissons aujourd'hui.

Il serait, certes, bien superflu d'insister ici sur l'application
spéciale, à cette doctrine intermédiaire, de notre universel critérium
logique, fondé sur la considération d'inconséquence. Par la nature d'une
telle doctrine, il est évident que l'inconséquence s'y trouve, de toute
nécessité, directement érigée en principe, en sorte qu'elle y doit être
spontanément encore plus profonde et plus complète que dans les deux
doctrines extrêmes. À leur égard, les inconséquences radicales que nous
avons ci-dessus indiquées sont seulement le résultat effectif de leur
discordance fondamentale avec l'état présent de la civilisation; mais,
ici, elles résident immédiatement dans la constitution propre de cet
étrange système. La politique stationnaire fait hautement profession de
maintenir les bases essentielles du régime ancien, pendant qu'elle
entrave radicalement, par un ensemble de précautions méthodiques, ses
plus indispensables conditions d'existence réelle. Pareillement, après
une solennelle adhésion aux principes généraux de la philosophie
révolutionnaire, qui constituent sa seule force logique contre la
doctrine rétrograde, elle se hâte d'en prévenir régulièrement l'essor
effectif, en suscitant à leur application journalière des obstacles
péniblement institués. En un mot, cette politique, si fièrement
dédaigneuse des utopies, se propose directement aujourd'hui la plus
chimérique de toutes les utopies, en voulant fixer la société dans une
situation contradictoire entre la rétrogradation et la régénération, par
une vaine pondération mutuelle entre l'instinct de l'ordre et celui du
progrès. Ne possédant aucun principe propre, elle est uniquement
alimentée par les emprunts antipathiques qu'elle fait simultanément aux
deux doctrines antagonistes. Tout en reconnaissant l'inaptitude
fondamentale de chacune d'elles à diriger convenablement la société
actuelle, sa conclusion finale consiste à les y appliquer de concert.
Sans doute, une telle théorie sert utilement à la raison publique
d'organe provisoire pour empêcher la dangereuse prépondérance absolue de
l'une ou de l'autre philosophie; mais, par une nécessité non moins
évidente, elle tend directement à prolonger, autant que possible, leur
double existence, première base indispensable de l'action oscillatoire
qui la caractérise. Ainsi, cette doctrine mixte, qui, considérée dans sa
propre destination transitoire, concourt, par une influence nécessaire,
ci-dessus expliquée, à préparer les voies définitives de la
réorganisation sociale, constitue, au contraire, quand on l'envisage
comme finale, un obstacle direct à cette réorganisation, soit en faisant
méconnaître sa véritable nature, soit en tendant à perpétuer sans cesse
les deux philosophies opposées qui l'entravent également aujourd'hui.
Pourrions-nous espérer aucune vraie solution du double problème social,
par une doctrine alternativement conduite, dans son application
journalière, à consacrer systématiquement le désordre au nom du progrès,
et la rétrogradation, ou une équivalente immobilité, au nom de l'ordre?

Dans la partie historique de ce volume, j'expliquerai naturellement
l'analyse fondamentale de l'ensemble tout spécial de conditions
sociales, qui, pour l'Angleterre, d'après la marche caractéristique de
son développement politique, a dû procurer à la monarchie parlementaire,
tant proclamée par la doctrine mixte, une consistance éminemment
exceptionnelle, dont le terme inévitable est néanmoins, là même,
désormais imminent, ainsi que l'indique de plus en plus l'expérience
contemporaine. Cet examen, qui serait ici très déplacé, mettra,
j'espère, en pleine évidence l'erreur capitale des philosophes et des
hommes d'état, qui, d'après l'appréciation vague ou superficielle d'un
cas unique et passager, ont si vainement proposé et poursuivi, comme
solution finale de la grande crise révolutionnaire des sociétés
modernes, l'uniforme transplantation, sur le continent européen, d'un
régime essentiellement local, alors irrévocablement privé de ses appuis
les plus indispensables, et surtout du protestantisme organisé, qui, en
Angleterre, constitua sa principale base spirituelle. L'état d'enfance
où languit encore la science fondamentale du développement social,
permet seul de comprendre comment une semblable aberration a pu
aujourd'hui entraîner un grand nombre de bons esprits. Mais ce
déplorable ascendant devra nous faire attacher, en lieu convenable, une
extrême importance à la discussion ultérieure de cet unique aspect
spécieux de la doctrine stationnaire, qu'une exacte analyse historique
caractérisera spontanément, en constatant la profonde inanité nécessaire
de cette métaphysique constitutionnelle sur la pondération et
l'équilibre des divers pouvoirs, d'après une judicieuse appréciation de
ce même état politique qui sert de base ordinaire à de telles fictions
sociales.

Au reste, tant d'immenses efforts entrepris, depuis un quart de siècle,
afin de nationaliser en France, et chez les autres peuples restés
nominalement catholiques, cette sorte de compromis transitoire entre
l'esprit rétrograde et l'esprit révolutionnaire, sans que néanmoins ce
vain régime ait pu encore acquérir, ailleurs que dans sa terre natale,
aucune profonde consistance politique, suffiraient ici, sans doute, à
défaut d'une démonstration directe, pour vérifier clairement, par une
voie décisive, quoique empirique, l'impuissance radicale d'une semblable
doctrine à l'égard de la grande question sociale. Cette prétendue
solution n'aboutit évidemment, en réalité, qu'à faire passer la maladie
de l'état aigu à l'état chronique, en tendant à la rendre incurable, par
la consécration absolue et indéfinie de l'antagonisme transitoire qui en
constitue le principal symptôme. D'après sa destination propre, une
telle politique est nécessairement condamnée à n'avoir jamais aucun
caractère vraiment tranché, afin de pouvoir devenir indifféremment
rétrograde ou révolutionnaire, sans jamais être avec vigueur ni l'une ni
l'autre, suivant les impulsions alternatives qui résultent spontanément
du cours général des événemens, dont elle subit passivement
l'irrésistible influence.

Son principal mérite est d'avoir reconnu la double position fondamentale
du problème social; elle a senti, en principe, combien il importe de
concilier aujourd'hui les conditions de l'ordre et celles du progrès.
Mais n'ayant réellement apporté, dans l'examen de la question, aucune
idée nouvelle, destinée à la satisfaction simultanée de ces deux grands
besoins sociaux, sa solution pratique dégénère inévitablement en un égal
sacrifice de l'un à l'autre. Quant à l'ordre, en effet, elle est
d'abord contrainte, par sa nature, à renoncer essentiellement à rétablir
aucun véritable ordre intellectuel et moral, à l'égard duquel elle ne
dissimule guère son inévitable incompétence. Or, ainsi bornée à la
simple conservation d'un ordre purement matériel, la position générale
de cette politique doit bientôt se trouver radicalement fausse, obligée
de lutter journellement contre les conséquences naturelles d'un désordre
dont elle a directement sanctionné le principe essentiel; ce qui la
réduit, d'ordinaire, à ne pouvoir agir qu'à l'instant même où le danger
est devenu imminent, et, par suite, souvent insurmontable. D'une autre
part, cette importante fonction y demeure spontanément attribuée à la
royauté, seul pouvoir encore vraiment actif de l'ancien système
politique, surtout en France, et autour duquel tendent essentiellement à
se rallier aujourd'hui tous ses autres débris, spirituels et temporels.
Or, la pondération systématique, instituée par la métaphysique
stationnaire, tout en proclamant le pouvoir royal comme principale base
du gouvernement, l'entoure méthodiquement d'entraves toujours
croissantes, qui, restreignant de plus en plus son activité propre,
finiraient même par le dépouiller graduellement de l'énergique autorité
qu'exige aujourd'hui l'accomplissement réel d'une telle destination, si
le cours naturel de l'évolution sociale ne devait point prévenir
l'entier développement de cette constitution contradictoire[10] qui veut
le régime ancien, moins ses plus évidentes nécessités politiques, et qui
a déjà conduit, en plus d'une grave occasion, jusqu'à dénier
dogmatiquement aux rois le choix vraiment libre de leurs premiers agens.
Les conditions du progrès ne sont pas, au fond, entendues, par cette
politique parlementaire, d'une manière plus satisfaisante que celles de
l'ordre véritable. Car, n'appliquant à la solution aucun principe propre
et nouveau, les entraves que, dans l'intérêt de l'ordre, elle est forcée
de mettre à l'esprit révolutionnaire, sont toutes nécessairement
empruntées à l'ancien système politique, et, par suite, tendent
inévitablement à prendre un caractère plus ou moins rétrograde et
oppressif, selon l'explication fondamentale, ci-dessus établie, de la
doctrine critique. On le vérifie aisément, par exemple, à l'égard des
restrictions habituelles de la liberté d'écrire, du droit d'élection,
etc., restrictions toujours puisées dans d'irrationnelles conditions
matérielles, qui, éminemment arbitraires, par leur nature, oppriment et
surtout irritent à un degré plus ou moins prononcé, sans que le but
qu'on s'y propose soit jamais suffisamment atteint; la multitude des
exclus étant ainsi nécessairement beaucoup plus choquée que ne peut être
satisfait le petit nombre de ceux auxquels s'appliquent des priviléges
aussi vicieusement motivés.

     [Footnote 10: Cette situation transitoire à été, de nos
     jours, très heureusement formulée par la célèbre maxime de M.
     Thiers: _Le roi règne, et ne gouverne pas_. L'immense crédit,
     si rapidement obtenu par cette subtile formule métaphysique,
     témoigne à la fois, et de l'irrévocable décadence de l'esprit
     monarchique, et de la nature éminemment passagère d'un régime
     fondé sur une telle inconséquence politique, qui n'est
     cependant qu'une exacte expression sommaire de ce qu'on nomme
     aujourd'hui l'esprit constitutionnel.]

Tout examen plus spécial de la doctrine mixte ou stationnaire, qui
n'est, à vrai dire, qu'une dernière phase générale de la politique
métaphysique, serait ici prématuré, et d'ailleurs essentiellement
inutile. Au point de vue où l'esprit du lecteur doit être maintenant
établi, il est évident que la réorganisation finale des sociétés
modernes ne saurait être aucunement dirigée par une théorie aussi
précaire et subalterne, qui ne peut, au fond, que régulariser la lutte
politique fondamentale, en tendant à l'éterniser, et qui, dans son
utilité momentanée, ne se propose, en réalité, que cet office purement
négatif, toujours très imparfaitement rempli d'ailleurs, empêcher les
rois de rétrograder et les peuples de bouleverser. Quelque importance
que puisse avoir cet incontestable service, une telle régénération ne
s'accomplira point sans doute avec de simples empêchemens.

Cette analyse fondamentale des trois systèmes d'idées qui président
aujourd'hui à toutes les discussions politiques, a désormais
suffisamment constaté, à des titres divers, mais également irrécusables,
leur commune impuissance radicale pour diriger la réorganisation
sociale, impuissance de jour en jour plus sentie par les meilleurs
esprits, malgré l'évidente nécessité, ci-dessus expliquée, qui,
d'ailleurs, exige provisoirement l'emploi simultané de ces trois
doctrines, jusqu'à leur uniforme absorption définitive par une
philosophie nouvelle, susceptible de satisfaire à la fois, d'après un
même principe, aux différentes conditions générales du problème actuel.
Afin de compléter ici une telle appréciation préliminaire, de manière à
mieux manifester l'urgente opportunité d'une semblable philosophie, il
nous reste maintenant à caractériser sommairement les principaux dangers
sociaux qui résultent inévitablement de la déplorable prolongation d'un
pareil état intellectuel, et qui tendent, par leur nature, à s'aggraver
de jour en jour. Il eût été aussi injuste que prématuré de les
considérer plus tôt, avant qu'on y pût saisir spontanément la
participation directe et constante de la métaphysique révolutionnaire,
de la métaphysique rétrograde, et de la métaphysique stationnaire.
Quoique les deux dernières écoles s'accordent souvent, à cet égard, pour
renvoyer surtout à la première, comme cause immédiate de la crise, le
blâme principal, il est néanmoins évident que le développement continu
des pernicieuses conséquences de l'anarchie intellectuelle, et par suite
morale, doit leur être également imputé, puisque, aussi radicalement
impuissantes à découvrir le remède, elles concourent d'ailleurs, non
moins directement que leur antagoniste, à l'indéfinie prolongation du
mal, dont elles entravent le vrai traitement. La profonde discordance
qui existe aujourd'hui entre la marche générale des gouvernemens et le
mouvement fondamental des sociétés, tient, sans doute, tout autant à
l'esprit vicieusement hostile de la politique dirigeante qu'à la
tendance finalement anarchique des opinions populaires. Sous les divers
aspects que nous allons examiner, la perturbation sociale ne procède pas
moins, en réalité, des rois que des peuples, avec cette différence
aggravante contre les premiers, que la solution régulière semblerait
devoir émaner d'eux.

La plus universelle conséquence de cette fatale situation, son résultat
le plus direct et plus funeste, source première de tous les autres
désordres essentiels, consiste dans l'extension toujours croissante, et
déjà effrayante, de l'anarchie intellectuelle, désormais constatée par
tous les vrais observateurs, malgré l'extrême divergence de leurs
opinions spéculatives sur sa cause et sa terminaison. C'est ici surtout
qu'il importe de décharger rationnellement la politique révolutionnaire
de la responsabilité trop exclusive qu'on s'efforce de rejeter sur elle,
et que, d'ordinaire, elle-même accepte avec trop de facilité. Sans
doute, cette anarchie résulte immédiatement du développement continu du
droit absolu de libre examen, dogmatiquement conféré à tous les
individus par le principe fondamental de la doctrine critique. Mais,
comme je l'ai précédemment indiqué, le droit d'examiner n'impliquant
point, par lui-même, l'absence nécessaire de toute décision fixe et
commune, si néanmoins l'application de ce dogme produit aujourd'hui de
tels effets, cela tient essentiellement à ce qu'il n'existe point encore
de principes susceptibles de réaliser enfin la convergence fondamentale
des intelligences; et, jusqu'à leur avènement, ce désordre doit
inévitablement persister. Or, quoique la doctrine révolutionnaire, par
une extension démesurée, tende directement, ainsi que je n'ai point
hésité à le montrer sans détour, à perpétuer, d'une manière presque
indéfinie, cette absence de principes de ralliement, une telle lacune me
semble cependant devoir être encore plus justement reprochée à la
politique stationnaire, qui prétend qu'il n'y a point lieu à s'occuper
d'une semblable recherche, qu'elle interdit effectivement, et surtout à
la doctrine rétrograde qui, par une proposition vraiment dérisoire, ose
préconiser aujourd'hui, comme seule solution possible de l'anarchie
intellectuelle, la chimérique réinstallation sociale de ces mêmes vains
principes dont l'inévitable décrépitude a primitivement amené cette
anarchie. Ces deux dernières doctrines tenteraient donc inutilement
désormais, aux yeux impartiaux d'une saine philosophie, d'éluder la
responsabilité, chaque jour plus imminente et plus grave, que doit aussi
faire peser sur elles la pernicieuse prolongation d'un désordre qu'il
serait fort injuste d'attribuer exclusivement à la doctrine qui paraît
en constituer la cause immédiate et constante. Quoi qu'il en soit, il
s'agit maintenant d'envisager surtout en elles-mêmes les suites
effectives d'une situation générale, à laquelle concourent
inévitablement, chacun à sa manière, les trois systèmes d'idées entre
lesquels le monde politique est aujourd'hui si déplorablement partagé.
Sans le motif d'équité que je viens de signaler, il importerait peu
d'examiner ici à quel point ce désordre évident des esprits doit être
imputé à une instigation directe, ou à une répression radicalement
vicieuse.

En vertu de leur complication supérieure, et par suite aussi de leur
plus intime contact avec l'ensemble des passions humaines, les questions
sociales devraient, par leur nature, encore plus scrupuleusement que
toutes les autres, rester concentrées chez un petit nombre
d'intelligences d'élite, que la plus forte éducation préliminaire,
convenablement suivie d'études directes, aurait graduellement préparées
à en poursuivre avec succès la difficile élaboration. Tel est, du moins,
à cet égard, avec une pleine évidence, le véritable état normal de
l'esprit humain, pour lequel toute autre situation constitue réellement,
pendant les époques révolutionnaires, une sorte de cas pathologique plus
ou moins caractérisé, d'ailleurs provisoirement inévitable et même
indispensable, comme je l'ai expliqué. Quels doivent donc être les
profonds ravages de cette maladie sociale, en un temps où tous les
individus, quelque inférieure que puisse être leur intelligence, et
malgré l'absence souvent totale de préparation convenable, sont
indistinctement provoqués, par les plus énergiques stimulations, à
trancher journellement, avec la plus déplorable légèreté, sans aucun
guide, et sans le moindre frein, les questions politiques les plus
fondamentales! Au lieu d'être surpris de l'effroyable divergence
graduellement produite par l'universelle propagation, depuis un
demi-siècle, de cette anarchique tendance, ne faudrait-il pas admirer
bien plutôt que, grâces au bon sens naturel et à la modération
intellectuelle de l'homme, le désordre ne soit point jusqu'ici plus
complet, et qu'il subsiste encore çà et là quelques points vagues de
ralliement sous la décomposition, toujours croissante néanmoins, des
maximes sociales! Le mal est déjà parvenu à ce point que toutes les
opinions politiques, quoique uniformément puisées dans le triple fond
général que j'ai analysé, prennent aujourd'hui un caractère
essentiellement individuel, par les innombrables nuances que comporte le
mélange varié des trois ordres de principes vicieux. Excepté dans les
cas d'entraînement, où les divergences radicales peuvent être
momentanément dissimulées pendant la poursuite commune d'un moyen
passager, dont chacun des prétendus coalisés conserve d'ailleurs
d'ordinaire le secret espoir d'exploiter seul la réalisation, il devient
maintenant de plus en plus impossible de faire vraiment adhérer, même
un très petit nombre d'esprits, à une profession de foi politique un peu
explicite, où le vague et l'ambiguïté d'un langage artificieux ne
cherchent point à produire l'apparence illusoire d'un concours qui ne
saurait exister. Or, il importe de noter ici, comme une évidente
confirmation de ce que je viens d'indiquer sur l'égale participation
inévitable des trois doctrines principales à la production de ce
désordre intellectuel, que cette universelle divagation des esprits
actuels n'est, certes, pas moins prononcée dans le camp purement
stationnaire, et jusque dans le camp rétrograde, ainsi que je l'ai déjà
montré, que dans le camp révolutionnaire proprement dit. Chacun des
trois partis, en ses instans de naïveté, a même souvent déploré, avec
une profonde amertume, la discordance plus intense dont il se croyait
spécialement affecté, tandis que ses adversaires n'étaient point, à vrai
dire, mieux partagés: la principale différence entre eux consistant
réellement, sous ce rapport, en ce que chacun sent plus vivement ses
propres misères.

Dans les pays où cette décomposition intellectuelle a été régulièrement
consacrée, dès l'origine de l'époque révolutionnaire, au seizième
siècle, par la prépondérance politique du protestantisme, les
divagations, sans être moins intenses, malgré leur uniformité
théologique, ont été encore plus multipliées qu'ailleurs, parce que
l'esprit humain, alors plus voisin de l'enfance, y a surtout profité de
son émancipation naissante pour se livrer aveuglément à la discussion
indéfinie des opinions religieuses, nécessairement les plus vagues, et
par suite les plus discordantes de toutes, quand une énergique autorité
spirituelle ne comprime point sans cesse leur essor divergent. Aucun
pays n'a mieux vérifié cette inévitable tendance que les États-Unis de
l'Amérique-Nord, où le christianisme s'est dissous en plusieurs
centaines de sectes, radicalement discordantes, qui se subdivisent
chaque jour davantage en opinions déjà presque individuelles, dont le
classement serait aussi impraticable qu'inutile, et auxquelles
d'ailleurs tendent à se mêler aujourd'hui d'innombrables dissidences
politiques. Mais les nations assez heureusement préparées, par
l'ensemble de leurs antécédents, pour avoir essentiellement évité, comme
en France surtout, la halte trompeuse du protestantisme, et chez
lesquelles l'esprit humain a pu ainsi, par une transition plus nette et
plus rapide, passer directement de l'état pleinement catholique à l'état
franchement révolutionnaire, ne pouvaient néanmoins échapper non plus à
l'inévitable anarchie intellectuelle, nécessairement inhérente à tout
exercice prolongé du droit absolu de libre examen individuel. Seulement,
les aberrations, sans y être, certes, moins antisociales, y ont pris,
par cela même, un caractère beaucoup moins vague, qui doit y moins
entraver la réorganisation finale. Comme ces divagations, dont le champ
est d'ailleurs inépuisable, tendent chaque jour à disparaître, sous le
coup d'une insuffisante discussion, pour être aussitôt remplacées par de
nouvelles extravagances, il peut être utile de conserver ici le souvenir
distinct de quelques-unes des principales, qui ne sont point, à mes
yeux, les plus graves, et que je choisis surtout à raison de leur
actualité plus marquée. Qu'il me suffise donc d'énumérer successivement,
en invoquant le témoignage de tous les observateurs bien informés, et
sans attacher, du reste, aucune importance à l'ordre de ces indications:
1º l'étrange proposition économique de supprimer l'usage des monnaies,
et, par suite, de ramener ainsi la société, en vue du progrès, au temps
des échanges directs; 2º le projet de détruire les grandes capitales,
centres principaux de la civilisation moderne, comme d'imminens foyers
de corruption sociale; 3º l'idée d'un maximum de salaire journalier,
fixé même à un taux très modique, que ne pourraient dépasser, en aucun
cas, les bénéfices réels d'une industrie quelconque; 4º le principe,
plus subversif encore, et néanmoins très dogmatiquement exposé de nos
jours, d'une rigoureuse égalité de rétribution habituelle entre tous les
travaux possibles; 5º enfin, dans une classe de notions politiques dont
l'évidence plus grossière semblerait devoir prévenir toute illusion
fondamentale, les dangereux sophismes de nos philantropes sur
l'abolition absolue de la peine capitale, au nom d'une vaine
assimilation métaphysique des plus indignes scélérats à de simples
malades. Toutes ces aberrations diverses, et tant d'autres analogues, ou
encore plus prononcées et plus nuisibles, se produisent d'ailleurs
journellement au même titre universel que les opinions les mieux
élaborées et les plus susceptibles de concourir utilement à la
réorganisation sociale, sans qu'aucun des partis actuels puisse, à cet
égard, établir réellement, parmi ses propres membres, la moindre
discipline intellectuelle, lors même qu'il se sent le plus compromis,
aux yeux de la raison publique, par de semblables égaremens. Il ne faut
pas croire, en outre, que de telles extravagances soient aujourd'hui
essentiellement réservées à quelques esprits excentriques ou mal
organisés, comme les époques les plus régulières en ont fréquemment
présenté. Ce qui caractérise le plus nettement, sous ce rapport,
l'absence totale de principes généraux vraiment propres à diriger
convenablement nos pensées politiques, c'est la déplorable universalité
de cette tendance anarchique, la funeste disposition des intelligences
même les plus normales à se laisser entraîner, souvent par l'unique
impulsion d'une vanité très blâmable, à l'apologie momentanée des plus
pernicieux paradoxes. Un tel spectacle ne m'a jamais semblé plus
choquant que lorsqu'on peut l'observer, comme notre expérience
journalière ne le comporte que trop, chez des esprits livrés à la
culture habituelle de quelqu'une des sciences positives, et qui
cependant ne sont, à cet égard, nullement retenus par l'étrange
contraste que devrait naturellement leur offrir cette scrupuleuse
sagesse, dont ils sont si justement fiers, à l'égard des moindres
questions de la philosophie naturelle, comparée à la frivole présomption
avec laquelle ils ne craignent point de trancher en passant, comme le
vulgaire, sans aucune préparation rationnelle, les plus difficiles et
les plus importants sujets qui soient accessibles à la raison humaine.
Cette maladie ayant ainsi atteint désormais jusqu'aux intelligences qui,
aujourd'hui, sont, incontestablement, les mieux disciplinées, rien ne
saurait, sans doute, manifester ici avec plus d'énergie son effrayante
extension actuelle.

L'inévitable résultat général d'une semblable épidémie chronique a dû
être, par une évidente nécessité, la démolition graduelle, maintenant
presque totale, de la morale publique, qui, peu appuyée, chez la plupart
des hommes, sur le sentiment direct, a besoin, par dessus tout, que les
habitudes en soient constamment dirigées par l'uniforme assentiment des
volontés individuelles à des règles invariables et communes, propres à
fixer, en chaque grave occasion, la vraie notion du bien public. Telle
est la nature éminemment complexe des questions sociales, que, même sans
aucune intention sophistique, le pour et le contre peuvent y être
soutenus, sur presque tous les points, d'une manière extrêmement
plausible; car, il n'y a pas d'institution quelconque, pour si
indispensable qu'elle puisse être au fond, qui ne présente, en réalité,
de graves et nombreux inconvéniens, les uns partiels, les autres
passagers; et, en sens inverse, l'utopie la plus extravagante offre
toujours, comme on sait, quelques avantages incontestables. Or, la
plupart des intelligences sont, sans doute, trop exclusivement
préoccupées, soit en vertu de leur trop faible portée, soit, encore
plus fréquemment peut-être, par une passion absorbante, pour être
vraiment capables d'embrasser simultanément les divers aspects
essentiels du sujet. Comment pourraient-elles donc s'abstenir de
condamner successivement presque toutes les grandes maximes de morale
publique, dont les défauts sont, d'ordinaire, très saillans, tandis que
leurs motifs principaux, quoique réellement beaucoup plus décisifs, sont
quelquefois profondément cachés, jusqu'à ce qu'une exacte analyse,
souvent fort délicate, les ait mis en pleine lumière? Voilà surtout ce
qui doit rendre tout véritable ordre moral nécessairement incompatible
avec la vagabonde liberté des esprits actuels, si elle pouvait
indéfiniment persister; puisque la plupart des règles sociales destinées
à devenir usuelles ne sauraient être, sans perdre toute efficacité,
abandonnées à l'aveugle et arbitraire décision d'un public incompétent.
L'indispensable convergence des intelligences suppose donc,
préalablement, la renonciation volontaire et motivée du plus grand
nombre d'entre elles à leur droit souverain d'examen, qu'elles
s'empresseront, sans doute, d'abdiquer spontanément, aussitôt qu'elles
auront enfin trouvé des organes dignes d'exercer convenablement leur
vaine suprématie provisoire. Si une telle condition est désormais
évidente à l'égard des moindres notions scientifiques, pourrait-elle
être sérieusement contestée envers les sujets les plus difficiles, et
qui exigent aussi le plus d'unité? Jusqu'à sa réalisation suffisamment
accomplie, les idées effectives de bien public, dégénérées en une vague
philantropie, resteront toujours livrées, comme on le voit aujourd'hui,
à la plus pernicieuse fluctuation, qui tend directement à leur ôter
toute force véritable contre les énergiques impulsions d'un égoïsme
vivement stimulé. Dans le triste cours journalier de nos luttes
politiques, les hommes les plus judicieux et les plus honnêtes sont
naturellement conduits à se taxer les uns les autres de folie ou de
dépravation, d'après la vaine opposition de leurs principes sociaux;
d'une autre part, en chaque grave occurence, les maximes politiques les
plus contraires se trouvent habituellement soutenues par des partisans
qui doivent sembler également recommandables: comment l'influence
continue de ce double spectacle, essentiellement incompatible avec
aucune conviction profonde et inébranlable, pourrait-elle, à la longue,
laisser subsister, soit chez ceux qui y participent, soit même chez ceux
qui l'admirent, une vraie moralité politique?

À la vérité, cette démoralisation publique a été sensiblement retardée,
de nos jours, par la prépondérance même de la doctrine révolutionnaire,
à laquelle les deux autres doctrines l'imputent, d'ordinaire, d'une
manière si injustement exclusive. Car, le parti révolutionnaire, en
vertu de son caractère progressif, a dû être, plus qu'aucun autre, animé
de véritables convictions, à la fois profondes et actives, qui,
quelqu'en fût l'objet, devaient tendre spontanément à contenir et même à
refouler l'égoïsme individuel. Une telle propriété s'est surtout
développée pendant la mémorable phase d'illusion, ci-dessus
caractérisée, où la métaphysique révolutionnaire a été, par un
entraînement unanime, momentanément conçue comme directement destinée à
réorganiser les sociétés modernes. Alors, en effet, s'accomplirent, sous
l'énergique impulsion de cette doctrine, les plus admirables dévouemens
sociaux dont puisse s'honorer l'histoire contemporaine, malgré toute
déclamation rétrograde ou stationnaire. Mais, depuis qu'une telle
illusion primitive a dû graduellement tendre à se dissiper sans retour,
et que la doctrine critique a ainsi perdu sa principale autorité, les
convictions qui s'y rattachent ont dû s'en trouver proportionnellement
amorties, surtout en vertu de son inévitable mélange, chaque jour plus
intime, avec la politique stationnaire, et même avec la politique
rétrograde, ainsi que je l'ai précédemment expliqué. Quoique ces
convictions soient, à vrai dire, moins effacées et moins stériles,
encore aujourd'hui, surtout dans la jeunesse, que celles qu'inspirent
communément les deux autres doctrines, elles ont cependant désormais
trop peu d'énergie effective pour compenser suffisamment l'action
dissolvante qui caractérise la métaphysique révolutionnaire, à l'égard
même de ses propres partisans, en sorte que cette philosophie contribue
maintenant, en réalité, presque autant que chacune de ses deux
antagonistes, au débordement spontané de la démoralisation politique.

La morale privée dépend heureusement de beaucoup d'autres conditions
générales que celles d'opinions fixement établies. Dans les cas les plus
usuels, le sentiment naturel y parle, sans doute, bien plus fortement
qu'à l'égard des relations publiques. En outre, l'adoucissement continu
de nos moeurs, d'après un développement intellectuel plus commun, par un
goût plus familier, ainsi qu'un plus juste sentiment, des divers
beaux-arts, l'amélioration graduelle des conditions à la suite des
progrès toujours croissans de l'industrie humaine, ont dû puissamment
contre-balancer, à cet égard, les influences désorganisatrices. Il faut
d'ailleurs remarquer que ces influences, primitivement concentrées sur
la vie politique proprement dite, n'ont dû se manifester que beaucoup
plus tard, et avec une moindre intensité, envers la morale domestique ou
personnelle, dont enfin les règles ordinaires, d'une démonstration plus
facile, peuvent, par leur nature, supporter, jusqu'à un certain point,
sans d'aussi imminens périls, la libre irruption des analyses
individuelles. Toutefois, le temps est désormais venu où ces inévitables
aberrations, jusque alors essentiellement dissimulées, commencent à
développer éminemment leur dangereuse activité.

Dès la première évolution de l'état révolutionnaire, cette action
délétère sur la morale proprement dite s'était déjà annoncée par une
grave atteinte à l'institution fondamentale du mariage, que la faculté
du divorce aurait profondément altérée dans tous les pays protestans, si
la décence publique et le bon sens individuel n'y avaient point
jusqu'ici beaucoup amorti la pernicieuse influence des divagations
théologico-métaphysiques. Mais cependant la morale privée ne pouvait,
comme je viens de l'indiquer, être réellement attaquée, d'une manière
directe et suivie, qu'après la décomposition presque totale de la morale
publique. Aujourd'hui qu'un tel préliminaire est certes suffisamment
accompli, l'action dissolvante menace immédiatement, avec une intensité
toujours croissante, la morale domestique et même la morale personnelle,
premier fondement nécessaire de toutes les autres. Sous quelque aspect
qu'on les envisage, soit quant aux relations des sexes, à celles des
âges, ou à celles des conditions, il est clair que les élémens
nécessaires de toute sociabilité sont désormais, et doivent être de plus
en plus, directement compromis par une discussion corrosive, que ne
dominent point de véritables principes, et qui tend à mettre en
question, sans aucune solution possible, les moindres idées de devoir.
La famille, qui, au milieu des phases les plus agitées de la tempête
révolutionnaire, avait été, sauf quelques attaques accessoires,
essentiellement respectée, s'est trouvée, de nos jours, radicalement
assaillie, dans sa double base indispensable, l'hérédité et le mariage,
par des sectes insensées[11], qui, en rêvant la réorganisation, n'ont
su, dans leur superbe médiocrité, développer réellement que la plus
dangereuse anarchie. Nous avons vu même le principe le plus général et
le plus vulgaire de la simple morale individuelle, la subordination
nécessaire des passions à la raison, directement dénié par d'autres
prétendus rénovateurs, qui, sans s'arrêter à l'expérience universelle,
rationnellement sanctionnée par l'étude positive de la nature humaine,
ont tenté, au contraire, d'établir, comme dogme fondamental de leur
morale régénérée, la systématique domination des passions, dont
l'activité spontanée ne leur a point paru sans doute assez encouragée
par la simple démolition philosophique des barrières jusque alors
destinées à en contenir l'impétueux essor, puisqu'ils ont cru devoir, en
outre, la développer artificiellement par l'application continue des
stimulans les plus énergiques. Ces diverses aberrations spéculatives ont
déjà assez pénétré dans la vie sociale, pour qu'il soit aujourd'hui
devenu loisible à chacun de se faire une sorte de facile mérite de ses
passions même les plus désordonnées, les plus animales: si un tel
débordement pouvait persister, les estomacs insatiables finiraient
probablement par s'enorgueillir aussi de leur propre voracité.

     [Footnote 11: Nous avons vu surtout une secte éphémère, dans
     ses vains projets de régénération ou plutôt de domination
     universelle, offrir, pendant quelques années, à l'observateur
     attentif, par un concours d'aberrations qu'on avait cru
     jusque alors impossible, l'étrange conciliation fondamentale
     de la plus licencieuse anarchie avec le plus dégradant
     despotisme.]

Vainement l'école rétrograde s'efforce-t-elle encore de rejeter
exclusivement sur l'école révolutionnaire la responsabilité générale de
ce nouvel ordre de divagations, dont elle-même n'est pas réellement
moins coupable, d'après son aveugle et irrationnelle obstination à
préconiser, comme seules bases intellectuelles de la sociabilité, des
principes dont l'irrévocable impuissance actuelle n'a jamais été plus
sensible que dans ce cas. Car, si les conceptions théologiques devaient
véritablement constituer, dans l'avenir comme dans le passé, les
immuables fondemens de la morale universelle, d'où vient qu'elles ont
aujourd'hui perdu toute force réelle contre de semblables débordemens?
Ne serait-ce pas désormais un cercle profondément vicieux que d'étayer
d'abord, par de vains et laborieux artifices, les principes religieux,
afin qu'ils pussent ensuite, ainsi destitués de tout pouvoir intrinsèque
et direct, servir de points d'appui à l'ordre moral? Toute puissance
sociale ne manifeste-t-elle pas nécessairement son efficacité générale,
par l'indispensable épreuve préliminaire de sa propre élévation? Aucun
office vraiment fondamental ne saurait donc maintenant appartenir à des
croyances qui n'ont pu elles-mêmes résister au développement universel
de la raison humaine, dont la virilité ne finira point sans doute par
reconstruire les entraves oppressives que brisa pour jamais son
adolescence. Il importe même de remarquer enfin, à ce sujet, que les
diverses aberrations précédemment signalées ont toujours été conçues, de
nos jours, par d'ardens restaurateurs des théories religieuses,
violemment exaspérés contre toute philosophie vraiment positive, seule
apte désormais à comprimer effectivement l'essor naturel de leurs
divagations; on avait pu, depuis long-temps, constater aussi la justesse
nécessaire d'une observation analogue, à l'égard des aberrations
semblables d'origine purement protestante. Loin de pouvoir fournir
aujourd'hui des bases réelles à la morale proprement dite, domestique ou
personnelle, les croyances religieuses tendent de plus en plus, à vrai
dire, à lui devenir doublement nuisibles, soit en s'opposant à son
édification sur des fondemens plus solides, auprès des esprits, chaque
jour plus nombreux, que ces croyances cessent de pouvoir dominer, soit
même en ce que, chez ceux qui leur demeurent le moins infidèles, ces
principes sont naturellement beaucoup trop vagues pour comporter aucune
grande efficacité pratique sans l'active intervention continue de
l'autorité sacerdotale, désormais essentiellement absorbée, chez les
populations les plus avancées, par le soin difficile de sa propre
conservation, de manière à ne plus oser, d'ordinaire, compromettre, par
une intempestive répression, le faible crédit qu'elle s'y ménage encore.
Parmi les intelligences un peu cultivées, l'expérience journalière ne
montre-t-elle point, en effet, que la morale usuelle des hommes restés
suffisamment religieux n'est nullement supérieure aujourd'hui, malgré
l'anarchie intellectuelle, à celle de la plupart des esprits émancipés?
La principale tendance pratique des croyances religieuses ne
consiste-t-elle point le plus souvent, dans la vie sociale actuelle, à
inspirer surtout, à la plupart de ceux qui les conservent avec quelque
énergie, une haine instinctive et insurmontable contre tous ceux qui
s'en sont affranchis, sans qu'il en résulte d'ailleurs aucune émulation
réellement utile à la société? Ainsi, pour la morale privée, comme
ci-dessus à l'égard de la morale publique, les principaux ravages, soit
indirects, soit même directs, qu'exerce maintenant l'anarchie
intellectuelle, doivent être, après un mûr examen, au moins aussi
sévèrement imputés à la philosophie stationnaire, et surtout à la
philosophie rétrograde, qu'à la philosophie révolutionnaire elle-même,
qui en est seule habituellement accusée. Quoi qu'il en soit, il n'est
ici que trop évident que toutes les différentes doctrines actuelles
sont, à divers titres, presque également impuissantes, par leur nature,
sous l'un et l'autre aspect, à opposer aucun frein énergique au
développement continu de l'égoïsme individuel, qui s'enhardit
aujourd'hui de plus en plus à réclamer directement, au nom de
l'universelle anarchie des intelligences, le libre débordement des
passions même les moins sociales.

Suite nécessaire et directe d'un pareil désordre, vient maintenant,
comme second caractère général de notre situation fondamentale, la
corruption systématique, désormais érigée en un indispensable moyen de
gouvernement. Ici, l'école stationnaire et l'école rétrograde ne
sauraient parvenir à rejeter exclusivement sur l'école révolutionnaire
une responsabilité commune, où leur double participation habituelle est
certes la plus immédiate et même la plus prononcée. Les trois doctrines
concourent nécessairement, quoique inégalement, à ce honteux résultat,
en contribuant, chacune à sa manière, à l'absence de toutes vraies
convictions politiques, ainsi que je l'ai expliqué. Quelque déplorable
que soit évidemment une telle obligation, il faut aujourd'hui savoir y
reconnaître sans détour une inévitable conséquence de cet état
intellectuel, où l'impuissance et le discrédit des idées générales,
devenues incapables de commander aucun acte réel, ne laissent plus
d'autre ressource journalière, pour obtenir effectivement
l'indispensable concours des individus au maintien précaire d'un ordre
grossier, qu'un appel plus ou moins immédiat à des intérêts purement
personnels. Il n'arrive presque jamais qu'une pareille influence trouve
à s'exercer sur des hommes véritablement animés de convictions
profondes. Rarement la nature humaine, dans les caractères même les
moins élevés, s'avilit-elle assez pour comporter un système de conduite
politique en opposition réelle avec de fortes convictions quelconques:
un tel contraste continu finirait bientôt par paralyser essentiellement
les facultés du sujet. Dans l'ordre scientifique, où les vraies
convictions philosophiques sont aujourd'hui plus communes et mieux
marquées, la corruption active n'est guère praticable, quoique les âmes
n'y soient certes pas ordinairement d'une trempe plus énergique[12].
Ainsi, sauf quelques anomalies fort rares, il faut évidemment attribuer
surtout, à l'état indécis et flottant où l'anarchie intellectuelle tient
habituellement aujourd'hui toutes les idées sociales, l'extension rapide
et facile d'une corruption qui tourne aisément à son gré les
demi-convictions, vagues et insuffisantes, que présente désormais, de
plus en plus exclusivement, le monde politique actuel. Non-seulement ce
désordre des esprits permet seul le développement de la corruption
politique, dont tout large exercice serait incompatible avec des
convictions réelles et communes; mais on doit même avouer qu'il l'exige
nécessairement, comme unique moyen praticable de déterminer maintenant
une certaine convergence effective, dont l'ordre social, à quelque
matérialité qu'il puisse être réduit, ne saurait se passer entièrement.
On peut donc annoncer avec assurance l'imminente extension continue de
ce honteux procédé, tant que l'anarchie intellectuelle tendra toujours à
détruire graduellement toute forte conviction politique.

     [Footnote 12: Le cas le plus décisif à cet égard, est celui,
     assez fréquent de nos jours, des savans qui allient la plus
     honteuse versatilité politique à une invariable persévérance
     philosophique malgré les plus puissantes tentations, dans
     leurs opinions anti-religieuses, qui, sans doute, reposaient
     seules chez eux sur de véritables convictions.]

Une telle explication ne saurait, sans doute, complétement absoudre les
gouvernemens actuels de la dangereuse préférence que, dans leur aveugle
et étroite sollicitude, ils accordent habituellement à l'emploi démesuré
d'un pareil moyen. Car, l'absolu dédain, si stupidement systématique,
qu'ils affectent d'ordinaire contre toute théorie sociale, et les
entraves nombreuses, soit involontaires, soit calculées, dont ils
s'efforcent, en ce genre, d'entourer aujourd'hui l'esprit humain, au
lieu d'encourager son essor, tendent évidemment, d'une manière directe,
à éterniser cet état transitoire, en empêchant la seule solution qu'il
comporte. D'une autre part, ainsi obligés de subir cette immorale
nécessité, nos gouvernemens l'aggravent encore dans l'exécution, en
subordonnant presque toujours l'usage de ce moyen à la seule
satisfaction immédiate de leurs intérêts spéciaux, sans aucun appel
véritable à l'intérêt public, dont ils ne craignent pas de sacrifier
ouvertement la considération générale au simple soin de leur propre
conservation. Néanmoins, malgré ces torts irrécusables, il demeure
évident que le développement graduel du système de corruption politique
doit être aujourd'hui tout autant imputé aux gouvernés qu'aux
gouvernans; non-seulement en ce sens que, si les uns y recourent, les
autres l'acceptent, mais surtout en ce que leur état intellectuel commun
en rend l'usage malheureusement inévitable. Dans leurs mutuelles
relations journalières, les individus ne considèrent plus désormais,
comme vraiment solides et efficaces, que les coopérations déterminées
par l'intérêt privé: ils ne sauraient donc, sans inconséquence,
reprocher aux gouvernemens une conduite analogue pour s'assurer le
concours habituel dont ils ont besoin, à une époque où le désordre des
idées empêche presque toujours de voir nettement en quoi consiste
réellement l'intérêt public; les deux sortes d'action doivent
nécessairement comporter des procédés semblables, sauf la seule
différence d'intensité. A quelques perturbations, même matérielles, que
la société se trouve actuellement exposée, on ne saurait douter, ce me
semble, d'après une étude approfondie de cette orageuse situation, que
les désastres ne fussent habituellement beaucoup plus graves encore si
les divergences individuelles n'étaient contenues, à un certain degré,
par l'influence directe des intérêts personnels, à défaut de toute autre
voie plus satisfaisante et plus sûre. Quoique très grossier et fort
précaire, quoiqu'il ne puisse garantir le présent sans compromettre
gravement l'avenir, un tel moyen a cependant l'avantage incontestable de
constituer un résultat spontané de la situation à laquelle il
s'applique: car, la cause fondamentale qui oblige aujourd'hui à l'emploi
passager de la corruption politique, est aussi celle qui, sous un autre
aspect, en a permis le développement; en sorte que, par une évidente
harmonie, cette corruption cessera d'être possible sur une grande
échelle, aussitôt même que la société commencera à pouvoir comporter une
meilleure discipline. Jusque alors, on peut compter sur l'inévitable
accroissement naturel de ce misérable expédient, ainsi que le témoigne
irrécusablement une expérience constante chez tous les peuples soumis à
une longue pratique de ce que l'on nomme aujourd'hui le régime
constitutionnel ou représentatif, toujours forcé d'organiser ainsi une
certaine discipline matérielle au milieu d'un profond désordre
intellectuel, et par suite, moral. Les juges impartiaux ont seulement le
droit d'exiger que les gouvernemens actuels, au lieu de subir avec une
sorte de joie cette fatale nécessité, et de se laisser aveuglément
entraîner par l'attrait que doit présenter, à la paresse et à la
médiocrité, l'usage immodéré de cette facile ressource, s'empressent
désormais, au contraire, de favoriser méthodiquement, d'une manière
continue, par les différens moyens dont ils disposent, la grande
élaboration philosophique, à l'issue de laquelle les sociétés modernes
pourront finalement entrer dans de meilleures voies.

Pour concevoir, à cet égard, avec toute leur portée véritable, les
tristes exigeances de notre époque, il importe de ne point restreindre
la notion générale du système de corruption politique aux seules
influences purement matérielles qu'on a coutume d'y considérer
aujourd'hui; il y faut comprendre indistinctement, comme l'indique sa
définition rationnelle, les divers modes quelconques par lesquels on
tente de faire prédominer les motifs d'intérêt privé dans les questions
d'intérêt public. Ainsi envisagé, ce système paraîtra beaucoup plus
étendu, et à la fois bien plus dangereux, qu'on ne le suppose
ordinairement. Je ne fais point seulement allusion à l'emploi des
distinctions honorifiques, que tous les observateurs judicieux ont déjà
l'habitude d'y joindre, comme capable de déterminer souvent, par la
stimulation de la vanité, une corruption encore plus efficace et plus
active que la vénalité directe. Mais il s'agit surtout ici de cette
action bien autrement profonde, essentiellement propre aux temps
actuels, par laquelle l'ensemble des institutions politiques concourt
tout entier, d'une manière plus ou moins immédiate, à développer et à
satisfaire, chez tous les individus doués de quelque énergie, les
différentes sortes d'ambition. Sous ce rapport capital, non moins que
sous le précédent, l'état présent de la société est éminemment
corrupteur. En même temps que l'anarchie intellectuelle y a dissous tous
les préjugés publics destinés à contenir l'essor des prétentions
privées, l'irrévocable décomposition de l'ancienne classification
sociale y a pareillement supprimé les diverses barrières qui
s'opposaient au débordement des ambitions individuelles, désormais
indistinctement appelées, au nom du progrès, à la plus complète
extension politique. Entraînés par cette irrésistible tendance, les
gouvernemens ont dû s'efforcer graduellement d'y satisfaire de plus en
plus, en multipliant outre mesure les diverses fonctions publiques, en
rendant chaque jour leur accès plus facile, et en renouvelant les
titulaires aussi fréquemment que possible. Cédant d'abord à la
nécessité, ils ont ensuite spontanément tenté de la convertir, par un
développement artificiel et systématique, en une ressource générale, qui
pouvait permettre d'intéresser à leur propre conservation la plupart des
ambitieux actifs, ainsi associés à l'exploitation nationale. Il serait
d'ailleurs inutile d'insister ici sur les dangers évidens que présente,
par sa nature, un tel expédient politique, envisagé même uniquement sous
le point de vue étroit de l'intérêt spécial des gouvernemens; car, il
doit nécessairement provoquer beaucoup plus de prétentions qu'il n'en
peut satisfaire, et, par suite, soulever, contre le régime établi, des
passions bien autrement intenses que celles qui l'appuient. On conçoit,
en outre, que l'application de ce procédé tend naturellement à le
développer, d'une manière en quelque sorte indéfinie, qui ne saurait
être limitée que par l'avénement d'une vraie réorganisation sociale. A
considérer, par exemple, l'ensemble des choix faits, depuis un
demi-siècle, même pour les plus éminentes fonctions politiques, la
plupart de nos ambitieux ne doivent-ils point, en effet, conserver aussi
quelque espoir raisonnable d'obtenir, à leur tour, une élévation ainsi
motivée? Un tel espoir, convenablement entretenu chez tous les hommes
politiques, constitue même évidemment l'un des principaux artifices
pratiques habituellement employés par les gouvernemens pour maintenir
aujourd'hui un certain ordre factice.

La métaphysique révolutionnaire a, sans doute, directement fourni, comme
je l'ai expliqué, le dissolvant universel qui a fini par nécessiter ce
dangereux régime. Mais toutes nos écoles politiques participent
inévitablement, chacune à sa manière, à son développement continu. Quant
à la politique stationnaire, qui dirige principalement aujourd'hui
l'action régulière, elle consacre d'abord, encore bien plus formellement
que la doctrine critique elle-même, cette situation transitoire comme le
type indéfini de la perfection sociale; prenant les moyens pour le but,
elle érige, par exemple, l'égale admissibilité de tous les individus à
toutes les fonctions publiques, en destination finale du mouvement
général des sociétés modernes. Enfin, par une influence qui lui est
essentiellement propre, elle aggrave directement la tendance corruptrice
de l'époque actuelle, en liant de plus en plus les vaines conditions
d'ordre qu'elle s'efforce d'instituer à la simple possession de la
fortune, considérée même sans aucun égard au mode quelconque
d'acquisition effective. En ce qui concerne la politique rétrograde, il
est aisé de constater que, malgré ses orgueilleuses prétentions à la
pureté morale, elle n'est pas aujourd'hui moins réellement corruptrice
que ses deux antagonistes, ainsi que l'expérience l'a, sans doute,
hautement témoigné. Le genre spécial de corruption qui lui appartient
sur tout, consiste dans l'hypocrisie systématique, dont elle a eu tant
besoin depuis que la décomposition du régime catholico-féodal est
devenue assez profonde pour ne plus comporter, chez la plupart des
esprits cultivés, que des convictions faibles et incomplètes. Dès
l'origine de l'époque révolutionnaire, au seizième siècle, on a pu voir
se développer, principalement dans l'ordre religieux, ce système
d'hypocrisie de plus en plus élaboré, qui consentait aisément, d'une
manière plus ou moins explicite, à l'émancipation réelle de toutes les
intelligences d'une certaine portée, sous la seule condition, au moins
tacite, d'aider à prolonger la soumission des masses: telle fut,
éminemment, la politique des jésuites[13]. Ainsi, l'école rétrograde a
réellement subi, sous ce rapport, depuis plus long-temps qu'aucune
autre, et sous une forme qui n'est pas, certes, moins dangereuse, la
fatalité commune, propre à notre état social. Serait-il possible, en
principe, qu'une politique quelconque ne dût point nécessairement
recourir davantage à la corruption, à mesure qu'elle est plus
directement opposée au mouvement général de la société qu'elle prétend
régir?

     [Footnote 13: Ce machiavélisme théologique a dû être
     radicalement ruiné lorsque la propagation du mouvement
     philosophique l'a finalement obligé, comme on le voit
     aujourd'hui, a étendre graduellement un tel privilége à tous
     les esprits actifs. Il en est résulte, en effet, cette sorte
     de mystification réciproquement universelle, où, dans les
     classes même les moins cultivées, chacun reconnaît la
     religion indispensable chez les autres, quoique superflue
     pour lui. Telle est, au fond, l'étrange issue définitive de
     trois siècles d'une laborieuse résistance au mouvement
     fondamental de la raison humaine!]

Il résulte donc, de l'ensemble de ces explications, que l'obligation de
maintenir une certaine discipline matérielle malgré l'absence de toute
véritable organisation spirituelle, a dû conduire la politique à
employer de plus en plus, comme ressort provisoire, indispensable
quoique funeste, la corruption systématique, d'ailleurs spontanément
issue de l'anarchie intellectuelle. A défaut d'autorité morale, l'ordre
matériel exige, de toute nécessité, ou l'usage de la terreur, ou le
recours à la corruption: or, ce dernier moyen, outre qu'il est
aujourd'hui seul susceptible de quelque durée, présente, sans doute,
après un scrupuleux examen, de moindres inconvéniens, comme étant mieux
adapté à la nature des sociétés modernes, qui ne permet à la violence
que des succès très passagers. Mais, tout en reconnaissant, du point de
vue scientifique, ce qu'il y a d'inévitable et d'involontaire, à cet
égard, dans la politique actuelle, il est impossible de ne point
déplorer, avec une certaine amertume, le profond aveuglement qui empêche
aujourd'hui les divers pouvoirs sociaux de faciliter autant que possible
l'évolution intellectuelle et morale, qui pourra seule dispenser enfin
d'un expédient aussi dégradant et aussi insuffisant. Il semble, au
contraire, que les hommes d'état de tous les partis se soient maintenant
concertés pour interdire, de toutes leurs forces, cette unique voie de
salut, en frappant indistinctement d'une stupide réprobation absolue
toute élaboration quelconque des théories sociales. Toutefois, cette
aberration commune ne constitue elle-même, comme je vais le montrer,
qu'une nouvelle conséquence générale, non moins nécessaire et aussi
caractéristique que les précédentes, de l'état présent des populations
les plus civilisées.

Le troisième symptôme essentiel de notre situation sociale consiste, en
effet, dans la prépondérance toujours croissante du point de vue
purement matériel et immédiat à l'égard de toutes les questions
politiques. En manifestant, avec une irrécusable évidence, la profonde
insuffisance des diverses théories actuelles, l'expérience contemporaine
a malheureusement développé, par une réaction inévitable, une
irrationnelle répugnance absolue, aujourd'hui presque unanime, contre
toute sorte de théories sociales. Il ne s'agit pas seulement ici de
l'antagonisme général et spontané entre la pratique et la théorie,
simplement aggravé par l'état d'enfance où languit encore la science
sociale, suivant une explication rappelée au début de ce chapitre. La
funeste tendance que je veux signaler est à la fois plus spéciale et
plus profonde, essentiellement propre à la situation transitoire des
sociétés actuelles. Dès l'origine même de l'ère révolutionnaire, il y a
trois siècles, elle a commencé à se faire sentir, de la manière la moins
équivoque, aussitôt que, le pouvoir spirituel ayant été partout annulé
ou absorbé par le pouvoir temporel, toutes les hautes spéculations
sociales ont dû être ainsi de plus en plus livrées désormais à des
esprits essentiellement dominés par la préoccupation continue des
affaires journalières. Cette indication historique suffit ici pour faire
comprendre que les peuples et les rois ont dû pareillement concourir à
la prépondérance graduelle d'une semblable disposition, nécessairement
commune à toutes nos diverses écoles politiques, qui, sous ce rapport,
méritent aujourd'hui, quoiqu'à divers titres, des reproches à peu près
équivalens.

Après avoir reconnu que la crise fondamentale des sociétés actuelles
dérive surtout, en dernière analyse, de l'anarchie intellectuelle, dont
la résolution, par une philosophie convenable, constitue ainsi le
premier besoin de notre temps, on ne saurait trop déplorer cette
irrationnelle unanimité du monde politique, qui, en proscrivant les
recherches spéculatives, tend directement à interdire la seule issue
réelle que puisse finalement comporter une telle situation. Depuis un
demi-siècle que la réorganisation sociale a été si vainement entreprise,
cette fausse voie a conduit à une foule d'essais successifs, qui, malgré
leur insuffisance expérimentalement constatée, ont toujours été
renouvelés dans le même esprit vicieux. Au lieu de s'occuper d'abord des
doctrines relatives au nouvel ordre social, et ensuite des moeurs
correspondantes, on s'est uniquement borné à la construction directe des
institutions définitives, eu un temps où l'état de l'esprit humain
indique avec tant d'évidence la seule possibilité d'institutions
purement provisoires, réduites aux objets les plus indispensables, et
n'ayant d'autre prétention d'avenir que de faciliter, autant que
possible, l'évolution intellectuelle et morale qui devra déterminer
enfin une vraie régénération politique. Toute l'élaboration qualifiée de
constituante a dès-lors essentiellement consisté, en réalité, à morceler
plus ou moins les anciens pouvoirs politiques, à organiser
minutieusement entre eux des antagonismes factices et compliqués, à les
rendre aussi de plus en plus précaires et amovibles, en les soumettant
toujours davantage à des élections temporaires, etc.; mais sans jamais
avoir changé, au fond, faute d'une véritable doctrine sociale, la nature
générale du régime ancien, ni l'esprit qui préside à son exercice. En un
mot, on s'est surtout occupé de contenir méthodiquement les divers
pouvoirs ainsi conservés, au risque de les annuler, et l'on a continué à
laisser entièrement indéterminés les principes destinés à diriger leur
application effective. Ce travail subalterne et irrationnel, dans lequel
la seule division politique vraiment capitale avait même été
profondément écartée, a été ensuite pompeusement décoré du nom de
constitution, et toujours voué à l'éternelle admiration de la
postérité! Quoique la durée moyenne de ces prétendues constitutions
n'ait été jusqu'ici que de dix ans au plus, chaque nouveau régime,
malgré que son premier titre fût toujours l'insuffisance radicale du
précédent, n'a jamais manqué jusqu'ici d'imposer, à son tour, sous des
peines plus ou moins graves, l'uniforme obligation d'une foi générale à
son triomphe absolu et indéfini. C'est ainsi que tous ces vains
tâtonnemens empiriques, dont la succession, quelle qu'en soit
l'invariable monotonie, serait, par sa nature, inépuisable, ont
manifesté constamment une déplorable efficacité pour entraver
profondément la vraie réorganisation sociale, soit en détournant les
forces de l'esprit humain sur de puériles questions de formes
politiques, soit aussi en empêchant directement, même par voie
d'interdiction légale, les spéculations et les discussions
philosophiques qui doivent finalement dévoiler les principes essentiels
de cette réorganisation. Par cette double influence, le principal
caractère de la maladie a été dissimulé autant que possible, et toute
solution graduelle et paisible est devenue presque impraticable. Comment
des esprits, dominés par une aberration aussi vicieusement systématique,
peuvent-ils se faire illusion au point de se croire exempts de tous
préjugés spéculatifs, et comment osent-ils en proscrire avec dédain
l'élaboration rationnelle, lorsque eux-mêmes poursuivent la plus
dangereuse et la plus absurde de toutes les utopies politiques, la
construction directe d'un système général de gouvernement qui ne
reposerait sur aucune véritable doctrine sociale! Une telle disposition
serait, en effet, inexplicable aujourd'hui sans le ténébreux ascendant
de la philosophie métaphysique, qui dénature et confond profondément
toutes les notions politiques, comme elle le faisait jadis, pendant son
triomphe passager, dans les autres ordres de conceptions humaines.

Cette vaine prépondérance métaphysique des considérations purement
matérielles, si abusivement qualifiées de pratiques, puisqu'elles
conduisent à d'impraticables fictions, n'est pas seulement nuisible,
d'une manière directe, au principal progrès politique des sociétés
modernes: elle présente aussi, ce qui devrait toucher davantage les
gouvernemens, de graves et imminens dangers pour l'ordre proprement dit,
comme il est aisé de le reconnaître sommairement. Il en résulte
effectivement la tendance universelle à rapporter uniformément tous les
maux politiques à l'imperfection des institutions, au lieu de les
attribuer surtout aux idées et aux moeurs sociales, qui sont aujourd'hui
le siége fondamental de la maladie principale. De là, les efforts
successifs, toujours essentiellement stériles, que nous avons vus
jusqu'ici, et que nous reverrons, sans doute, trop souvent encore, pour
chercher indéfiniment le remède dans des altérations de plus en plus
profondes des institutions et des pouvoirs existans, sans que l'inanité
des tentatives antérieures éclaire jamais suffisamment des esprits ainsi
fourvoyés, auxquels la moindre modification nouvelle inspirera
facilement, quand le mal sera plus vivement senti, une aveugle ardeur
vers le funeste renouvellement d'essais analogues: tant sont faibles et
infructueuses, surtout en politique, les leçons si vantées de la simple
expérience, lorsque les résultats n'en sont point éclairés par une
analyse vraiment rationnelle. On ne me supposera point, sans doute,
l'intention de condamner ici toute modification politique proprement
dite, même prochaine, avant l'époque finale où l'ensemble du système
politique devra être entièrement régénéré, d'après l'application
graduelle d'une nouvelle doctrine sociale, quand une fois cette doctrine
aura été convenablement produite. Des modifications plus ou moins
profondes à l'ordre politique actuel deviendront auparavant inévitables,
et même indispensables, ne fût-ce qu'afin de rendre cet ordre plus
progressif et mieux compatible avec l'évolution fondamentale, quoiqu'il
ne faille pas d'ailleurs attacher, à ces transformations provisoires,
une importance prépondérante, et qu'on doive surtout soigneusement
empêcher qu'elles ne détournent du but principal. Mais ces modifications
elles-mêmes, pour être pleinement conformes à leur vraie destination
finale, devront être toujours dirigées par une première élaboration
philosophique de l'ensemble de la question sociale. A plus forte raison,
leur considération exclusive, ou seulement prépondérante, doit-elle être
aujourd'hui regardée comme constituant directement une irrationnelle
subversion de la vraie solution générale.

Il est d'ailleurs incontestable, à mes yeux, que cette vicieuse
préoccupation des institutions proprement dites, au préjudice des pures
doctrines, outre ce qu'elle a maintenant d'évidemment prématuré,
engendre aussi d'autres erreurs plus fondamentales, d'une nature
permanente, en conduisant, même dans l'avenir social, à régler
indéfiniment par l'ordre temporel ce qui dépend surtout de l'ordre
spirituel. Par suite de l'aberration fatale qui, depuis trois siècles, a
fait universellement négliger cette distinction capitale, les divers
gouvernemens européens ont porté l'inévitable peine de leur aveugle
participation à l'établissement d'une telle confusion, en devenant dès
lors uniformément responsables de tous les maux des sociétés, de quelque
source qu'ils fussent en effet dérivés. Malheureusement, cette illusion
est encore plus nuisible à la société elle-même, par les perturbations
et les désappointemens plus ou moins graves qu'elle y cause fréquemment
aujourd'hui. Ce danger n'a jamais été plus évident et plus prononcé qu'à
l'égard des attaques violentes et anarchiques dont les discussions
contemporaines ont si souvent menacé l'institution fondamentale de la
propriété. Après avoir d'abord judicieusement analysé ces critiques
déclamatoires, tous les bons esprits devront convenir, ce me semble, que
les inconvéniens tant reprochés à cette institution présentent, malgré
l'exagération manifeste de plaintes semblables, une irrécusable réalité,
qui mérite qu'on s'occupe convenablement d'y remédier, autant que le
comporte la nature essentielle de l'état social moderne. Mais ils
reconnaîtront aussi que les principaux remèdes sont ici nécessairement
du ressort direct des opinions et des moeurs, sans que les réglemens
politiques proprement dits y soient susceptibles d'aucune efficacité
vraiment fondamentale; puisque tout se réduit surtout aux préjugés et
aux usages publics qui, d'après une sage appréciation philosophique de
l'ensemble du sujet, doivent habituellement diriger, dans l'intérêt
social, l'exercice effectif de la propriété, en quelques mains qu'elle
réside. On voit ainsi combien est profondément perturbatrice, et en même
temps vaine et aveugle, cette tendance universelle des esprits actuels à
tout rapporter aux institutions politiques, au lieu d'attendre surtout
de la réorganisation intellectuelle et morale ce qu'elle seule peut
donner. Les mêmes remarques pourront s'appliquer aux critiques analogues
dirigées de nos jours contre l'institution du mariage, et en divers
autres cas d'une importance majeure. Partout il sera facile de
reconnaître combien est absurde et funeste ce puéril esprit
réglementaire qui, uniquement occupé de l'ordre matériel, tendrait au
bouleversement total de la société dans la vue d'apporter, à tout prix,
à un inconvénient partiel ou mal apprécié, un remède essentiellement
illusoire. Telle est néanmoins, à cet égard, la disposition si unanime
des intelligences actuelles que les gouvernemens, partageant eux-mêmes
l'erreur commune, ne savent habituellement en comprimer le dangereux
essor qu'en étouffant brusquement la discussion, aussitôt qu'elle
commence à devenir alarmante: mais ce brutal expédient, quoique pouvant
être provisoirement indispensable, ne saurait certainement suffire; il
se borne évidemment à ajourner la difficulté, sans la résoudre en aucune
manière, ou plutôt en l'aggravant beaucoup.

Ainsi, relativement à l'ordre, autant qu'à l'égard du progrès, il y a de
graves et imminens périls, les uns indirects, les autres directs, dans
l'hallucination fondamentale qui règne aujourd'hui, avec une si
déplorable universalité, sur la vraie nature de la maladie sociale,
regardée comme exclusivement physique, tandis qu'elle est surtout
morale. Pendant que la théorie est principalement en souffrance, puisque
aucune notion sociale n'est aujourd'hui fermement établie, l'esprit
humain, détourné de ce premier but essentiel, est étroitement absorbé
par l'unique considération de la pratique, où son action, dépourvue de
toute direction rationnelle, devient, de toute nécessité, profondément
perturbatrice. C'est surtout l'influence de cette aberration générale
qui amoindrit de plus en plus, en réalité, la politique actuelle, de
manière à n'y permettre qu'une très imparfaite et très précaire
satisfaction, soit à l'ordre, soit au progrès, dont les véritables voies
sont ainsi directement méconnues. Depuis que les modifications
principales des anciennes institutions ont été vainement introduites ou
essayées, sans que le malaise fondamental ait cessé de se faire sentir,
les idées immédiates de progrès politique tendent ainsi à se restreindre
graduellement désormais à de misérables substitutions de personnes, que
ne dirige aucun plan véritable, ce qui constitue, pour ainsi dire, la
plus honteuse dégradation politique, en tendant d'ailleurs à précipiter
évidemment la société dans une inépuisable succession d'inutiles
catastrophes. Pareillement, quant à l'ordre purement matériel, le seul
dont on s'occupe aujourd'hui, son maintien habituel se trouve confié à
un pouvoir regardé comme hostile, et continuellement affaibli par un
antagonisme systématique, dont le développement spontané ne profite le
plus souvent qu'à l'esprit d'anarchie, auquel chaque changement
politique ouvre, d'ordinaire, de nouvelles voies légales. L'aveugle
préoccupation exclusive du point de vue journalier ne permet plus
habituellement le concours effectif des divers agens principaux d'un tel
mécanisme, qu'à l'instant même où l'apparition directe de l'anarchie
matérielle vient suspendre momentanément leurs vaines contestations,
qui, après chaque orage, reprennent bientôt leur cours inévitable,
jusqu'à ce que cette désorganisation successive détermine enfin une
catastrophe, que personne, le plus souvent, n'a prévue, quelque
imminente qu'elle dût sembler à tout observateur clairvoyant. Telles
sont, sans doute, nécessairement les conséquences générales de
l'irrationnelle disposition qui circonscrit aujourd'hui de plus en plus
le champ des combinaisons politiques dans les seules considérations
matérielles et immédiates, en écartant toute large spéculation d'avenir
social. On peut ainsi juger clairement si l'analyse philosophique, qui
représente l'anarchie intellectuelle comme la principale cause
originaire de notre maladie sociale, est en effet aussi dépourvue
d'utilité réelle et directe que l'osent prétendre les vains détracteurs
de toute théorie politique.

Un quatrième aspect général, suite et complément naturel des trois
précédens, achève enfin de caractériser ici l'ensemble nécessaire de
notre déplorable situation sociale, en montrant que la classe d'esprits
auxquels une telle situation tend spontanément à conférer aujourd'hui la
principale influence politique, doit être, d'ordinaire, profondément
incompétente, et même essentiellement antipathique, à l'égard d'une
véritable réorganisation: en sorte qu'une dernière illusion fondamentale
des sociétés actuelles, et ce n'est pas certes la moins fatale, consiste
à attendre vainement la solution du problème, de ceux-là mêmes qui ne
peuvent être propres qu'à l'entraver inévitablement.

Par un premier aperçu de ce sujet, on voit d'abord aisément, d'après les
diverses explications précédentes, que la démolition graduelle de toutes
les maximes sociales, et, en même temps, l'amoindrissement continu de
l'action politique, tendent nécessairement de plus en plus, chez les
divers partis actuels, à écarter d'une telle carrière les âmes élevées
et les intelligences supérieures, pour livrer surtout le monde politique
à la domination spontanée du charlatanisme et de la médiocrité.
L'absence de toute conception nette et large de l'avenir social ne
permet guère d'essor aujourd'hui qu'à l'ambition la plus vulgaire, à
celle qui, dépourvue de toute destination vraiment politique, recherche
instinctivement le pouvoir, non pour faire plus utilement prévaloir ses
vues générales, mais uniquement comme moyen de satisfaire, le plus
souvent, une ignoble avidité, et quelquefois, dans les cas les moins
défavorables, un besoin puéril du commandement. A aucune autre époque,
sans doute, la médiocrité présomptueuse et entreprenante n'a pu jamais
avoir des chances aussi heureuses et aussi étendues. Tant que de vrais
principes sociaux ne présideront point, soit à la direction de l'action
politique, soit à l'appréciation de son exercice habituel, le plus
absurde charlatanisme pourra toujours, par la magnificence de ses
promesses, obtenir, auprès d'une société souffrante, privée de tout
espoir rationnel, un certain succès momentané, malgré l'évidente inanité
des divers essais antérieurs. Le nivellement provisoire, qui n'a d'autre
destination finale que de permettre le libre avénement graduel des vrais
organes ultérieurs du nouveau système social, ne sert encore, en
réalité, qu'à l'intronisation successive d'éphémères coteries, qui
viennent, tour à tour, témoigner, aux yeux du public, de leur profonde
insuffisance politique, sans que cette surabondante confirmation puisse
jamais écarter de nouveaux compétiteurs analogues, dont la succession
serait naturellement inépuisable. D'un autre côté, la dispersion légale
de l'action politique, la neutralisation systématique des divers
pouvoirs, toujours préoccupés du soin difficile de leur propre
conservation actuelle, et enfin les changemens personnels devenus de
plus en plus fréquens, tout ce concours d'entraves, soit calculées, soit
spontanées, ne doit-il pas éloigner avec dégoût toute noble et
rationnelle ambition, presque assurée d'avance qu'on lui interdira la
plénitude et la continuité d'ascendant indispensables à l'utile
réalisation de ses plans généraux? Toutefois, il ne faut point
exagérer, à cet égard, l'intensité ni le danger des obstacles qu'une
telle situation présente à la vraie solution de nos difficultés
fondamentales. Car, cet état même de demi-convictions et de
demi-volontés[14], qui tient à notre anarchie intellectuelle et morale,
tend, d'une autre part, à faciliter spécialement d'avance le triomphe
universel d'une vraie conception sociale, qui, une fois produite enfin,
n'aura à lutter ainsi contre aucune résistance vraiment active, reposant
avec force sur de sérieuses convictions. Dès aujourd'hui, cet
affaissement presque universel des esprits et des caractères politiques,
cette dissémination et cette divergence presque indéfinies des diverses
influences sociales, contribuent, sans doute, beaucoup au maintien de
l'ordre matériel, qui, malgré les dangers propres à notre temps,
présenterait probablement peu de graves difficultés à une politique
rationnelle, vraiment propre à annuler les efforts, même concertés, des
différentes coteries politiques, par la prépondérance spontanée de
l'action convenable d'un judicieux gouvernement, auquel tant de
ressources physiques sont déjà habituellement prodiguées. Ce serait
tomber dans l'exagération satirique que de peindre les sociétés
actuelles comme accueillant, de préférence, le charlatanisme et les
illusions politiques: rien ne justifierait un semblable reproche,
puisque jusqu'ici le choix d'une sage solution ne leur a jamais été
permis. Quand il deviendra possible, on verra si l'attrait involontaire
de promesses décevantes, et même la puissance naturelle des habitudes
antérieures, empêchent en effet notre siècle d'adopter cette nouvelle
voie avec une ardeur unanime et soutenue, dont il a déjà donné, à la
moindre apparence d'une telle issue, tant d'irrécusables symptômes.
Néanmoins, il demeure incontestable, d'après les remarques ci-dessus
indiquées, que l'état présent des sociétés modernes tend spontanément à
placer la direction habituelle du mouvement politique entre les mains
les moins propres à le conduire sagement vers son véritable terme
nécessaire. Cet inconvénient capital date réellement de l'origine
historique de la situation révolutionnaire, et n'a fait aujourd'hui que
se développer de plus en plus avec elle, à mesure qu'elle se
caractérisait davantage. Mais, en jetant, sous ce rapport, un coup
d'oeil général sur l'ensemble de l'histoire intellectuelle, il est aisé,
ce me semble, de reconnaître, sans incertitude, que, pendant les trois
derniers siècles, les esprits les plus éminens, dirigés surtout vers les
sciences, ont, d'ordinaire, essentiellement négligé la politique, ce qui
était loin d'avoir lieu dans l'antiquité, et même pendant le moyen âge.
Par suite d'une telle disposition, désormais aussi prononcée que
possible, il arrive donc naturellement que les questions les plus
profondément difficiles et les plus gravement urgentes sont aujourd'hui
livrées aux intelligences les moins compétentes et les plus mal
préparées. Il serait, sans doute, inutile d'insister davantage ici sur
la tendance directe d'un tel résultat à entraver extrêmement la vraie
réorganisation finale des sociétés modernes.

     [Footnote 14: Dans ces derniers temps, M. Guizot me semble
     avoir très bien saisi cette face de notre situation sociale,
     qu'il a caractérisée, avec une justesse vraiment remarquable,
     en disant: «De nos jours, l'homme veut faiblement, mais il
     désire immensément.»]

Afin de préciser, autant que possible, cette indispensable observation,
il suffit maintenant d'ajouter, d'après une analyse plus spéciale, que
la direction intellectuelle du monde politique actuel réside désormais
essentiellement, surtout en France, dans la double classe, spontanément
homogène, des légistes et des métaphysiciens, ou, pour une plus stricte
exactitude, des avocats et des littérateurs. Par un examen historique
ultérieur, je montrerai comment, jusqu'à l'avénement de la révolution
française, le système général de la politique métaphysique, depuis sa
naissance au moyen âge, avait eu principalement pour organes réguliers,
d'une part les universités, d'une autre part les grandes corporations
judiciaires; les premières constituant, aussi distinctement que le
comportait la nature équivoque de ce régime bâtard, une sorte de pouvoir
spirituel, et les autres possédant plus spécialement le pouvoir
temporel. Depuis un demi-siècle, cette constitution fondamentale,
essentiellement visible encore dans le reste de l'Europe, a subi, en
France, sans cependant y changer nullement de nature, une importante
modification générale, qui, malgré le rajeunissement passager qu'elle
imprime à une telle politique, tend, néanmoins, au fond, à diminuer sa
consistance sociale et à accélérer son irrévocable décomposition. Les
juges y ont été désormais remplacés par les avocats, et les docteurs
proprement dits par les simples littérateurs: c'est toujours le même
ordre d'idées, une pareille métaphysique, mais avec des organes plus
subalternes. Tout homme, pour ainsi dire, qui sait tenir une plume,
quels que soient d'ailleurs ses vrais antécédens intellectuels, peut
aujourd'hui aspirer, soit dans la presse, soit dans la chaire
métaphysique, au gouvernement spirituel d'une société qui ne lui impose
aucune condition rationnelle ou morale: le siége est vacant, chacun est
encouragé à s'y poser à son tour. Pareillement, celui qui, d'après un
suffisant exercice, a développé une pernicieuse aptitude absolue à
disserter, avec une égale apparence d'habileté, pour ou contre une
opinion ou une mesure quelconques, est, par cela seul, admis à
concourir, dans le sein des plus éminens pouvoirs politiques, à la
direction immédiate et souveraine des plus graves intérêts publics.
C'est ainsi que des qualités purement secondaires, qui ne sauraient
avoir d'emploi utile, ni même vraiment moral, que par leur intime
subordination continue à de véritables principes, sont aujourd'hui
devenues monstrueusement prépondérantes: l'expression, écrite ou orale,
tend à détrôner la conception. À une époque de convictions indécises et
flottantes, il a naturellement fallu des organes caractérisés par le
vague de leurs habitudes intellectuelles et par leur défaut habituel
d'opinions arrêtées. Cette harmonie générale doit être bien profonde et
bien spontanée, pour s'être aussi rapidement et aussi complétement
développée, et cela non-seulement à l'égard d'une unique doctrine
politique, mais uniformément dans toutes les écoles actuelles, malgré
leur extrême opposition: car, il est clair aujourd'hui, en dépit de
vaines prétentions, que la politique rétrograde ne se trouve pas moins
exclusivement dirigée, d'ordinaire, par des avocats et des
littérateurs, devenus ainsi les patrons de leurs anciens maîtres, que ne
le sont, de leur côté, la politique stationnaire, et même la politique
révolutionnaire, d'où dérive primitivement cette dernière modification
de l'état métaphysique, ainsi que je l'expliquerai plus tard. Quoiqu'il
en soit, si une telle phase ne devait pas être nécessairement passagère,
elle constituerait, ce me semble, la plus honteuse dégénération sociale,
en investissant à jamais de la suprématie politique des classes aussi
évidemment vouées, par leur nature, à la subalternité, dans tout ordre
vraiment normal. En plaçant ainsi, en première ligne, les talens
d'élocution on de style, la société fait aujourd'hui, pour les questions
les plus fondamentales qu'elle puisse jamais agiter, ce qu'aucun homme
sensé n'oserait habituellement tenter à l'égard de ses moindres affaires
personnelles. Doit-on s'étonner que, par une semblable disposition, elle
tende de plus en plus à constituer l'entière domination des sophistes et
des déclamateurs? Par quelle étrange inconséquence peut-on si
fréquemment déplorer leur pernicieuse influence, après leur avoir ainsi
presque exclusivement ouvert, à l'unanime sollicitation des partis les
plus contraires, toutes les grandes voies politiques? Cette indication
sommaire suffit ici pour montrer nettement à quel funeste degré la
marche radicalement vicieuse suivie jusqu'à présent dans l'élaboration
intellectuelle de la réorganisation sociale, a été spontanément
aggravée, en réalité, par le choix profondément irrationnel des organes
correspondans. Quoique l'irrésistible ascendant d'une doctrine vraiment
adaptée à l'état présent de la civilisation, doive nécessairement
surmonter un tel obstacle, comme tous les autres, ce ne sera pas
cependant l'un de ses moindres embarras pratiques que d'avoir à lutter
ainsi contre la prééminence provisoire des classes actuellement en
possession de la confiance publique. On peut, toutefois, compter sur le
peu de cohésion propre aux divers élémens généraux d'un pouvoir aussi
vaguement constitué pour seconder, par leur inévitable discordance,
l'essor naturel du système final; l'influence politique des avocats,
quelque prépondérante qu'elle soit aujourd'hui, sera, sans doute, encore
plus aisément ruinée que ne l'a été celle des juges, quand elle pourra
être enfin convenablement attaquée, d'une manière directe, dans ses
fondemens essentiels.

Cet examen sommaire des principaux traits caractéristiques de notre
situation sociale, a suffisamment confirmé l'analyse fondamentale,
ci-dessus expliquée, des divers élémens généraux qui la constituent; les
effets se sont successivement montrés en pleine harmonie avec ce que
les causes devaient faire prévoir. Nous pouvions déjà regarder ici comme
suffisamment démontré qu'aucune des doctrines politiques existantes ne
contient de solution possible à la grande crise des sociétés modernes:
nous avons, en outre, reconnu maintenant que chacune d'elles, par des
voies qui lui sont radicalement propres, tend nécessairement à faire
prédominer des dispositions intellectuelles, aussi étroites
qu'irrationnelles, directement contraires à la nature du problème, même
à l'égard de l'objet trop exclusif qu'elle y poursuit spécialement. Il
est d'ailleurs évident que les sentimens développés respectivement par
ces différentes doctrines, ne sont pas, en général, plus satisfaisants
que les idées correspondantes. D'abord, chaque doctrine, quoique
ralliant très imparfaitement ses propres partisans, leur inspire
inévitablement une violente antipathie générale contre toute autre
école, dont ils ne pourraient sans inconséquence reconnaître le mérite
propre; une doctrine vraiment rationnelle et complète pourra seule, tout
en conservant son indépendante originalité, inspirer ultérieurement des
dispositions plus équitables et plus conciliantes. Mais il faut, en
outre, remarquer surtout, à ce sujet, que si l'une quelconque de ces
doctrines politiques, et la doctrine révolutionnaire plus qu'aucune
autre, en tant que déterminant d'actives convictions, profondes quoique
partielles, peut développer, dans les ames élevées des sentimens
vraiment généreux de différentes natures; d'un autre côté, il n'est pas,
malheureusement, moins certain que, chez le vulgaire, chacune d'elles,
tend moralement à exercer, de diverses manières, une influence
anti-sociale très prononcée. Ainsi, la politique révolutionnaire tire,
sans doute, sa principale force morale de l'essor, très légitime quoique
souvent exagéré, qu'elle a la propriété d'imprimer à l'activité
individuelle: néanmoins, même indépendamment d'un indisciplinable
orgueil ainsi soulevé, on ne peut se dissimuler que sa redoutable
énergie ne repose aussi, en partie, sur sa tendance spéciale au
développement spontané et continu de ces sentimens de haine et même
d'envie contre toute supériorité sociale, dont l'irruption, libre ou
contenue, constitue une sorte d'état de rage chronique, très commun de
nos jours, même en d'excellens naturels, où il aggrave beaucoup
l'irrationnelle influence, déjà si pernicieuse, d'une disposition
d'esprit trop exclusivement critique. De même, la politique rétrograde,
de moins en moins compatible avec de vraies convictions chez toute
intelligence un peu cultivée, tend directement, malgré ses vaines
prétentions morales, à développer éminemment ces dispositions à la
servilité et à l'hypocrisie, dont son règne passager nous a offert tant
d'éclatans témoignages. Enfin, la politique stationnaire, outre la
sanction implicite que sa doctrine de neutralisation accorde
nécessairement aux vices simultanés des deux doctrines extrêmes, exerce
aussi, d'une manière plus spéciale, une influence morale non moins
désastreuse, par l'appel plus direct qu'elle ne peut éviter de faire,
dans son application continue, aux instincts d'égoïsme et de corruption.
La vaine opposition de nos diverses écoles politiques n'est donc pas
moins pernicieuse sous le rapport moral que sous le rapport
intellectuel: à l'un et à l'autre titre, elles tendent également à
détourner la société des véritables voies d'une réorganisation finale.
Si, intellectuellement envisagées, elles concourent à développer
l'anarchie, il n'est pas moins incontestable que, considérées
moralement, elles poussent ensemble à la discorde. Les uns, dans
l'intérêt exclusif de leur propre conservation politique, au lieu de
comprimer, chez les classes dirigeantes, une tendance à l'égoïsme et à
la séparation, trop prépondérante aujourd'hui, s'efforcent de lui donner
artificiellement un essor monstrueux, en osant leur représenter les
prolétaires comme des sauvages prêts à les envahir; en même temps, par
une réaction funeste quoique inévitable, les autres entreprennent de
précipiter aveuglément les masses contre leurs véritables chefs
naturels, sans l'indispensable coopération desquels elles ne sauraient
nullement accomplir les améliorations fondamentales qu'elles doivent si
légitimement poursuivre dans leur condition sociale. C'est ainsi que,
par un désastreux concours, tous les partis actuels tendent, en divers
sens, à éterniser, en l'aggravant sans cesse, la douloureuse situation
sociale des peuples les plus civilisés.

De telles conclusions préliminaires doivent produire d'abord une anxiété
profondément pénible sur l'issue réelle que peut finalement comporter
une semblable situation. Il faut peu s'étonner que des esprits généreux,
et même éminens, mais irrationnels et surtout mal préparés, aient été
quelquefois conduits aujourd'hui, par la contemplation trop exclusive
d'un pareil spectacle, à une sorte de désespoir philosophique
relativement à l'avenir social, qui devait leur sembler rapidement
entraîné, par une invincible fatalité, soit vers un ténébreux et
irrévocable despotisme, soit surtout vers une indéfinissable et
imminente anarchie, soit enfin vers une déplorable alternative
périodique de l'un à l'autre état. Une analyse peu approfondie de
l'époque actuelle, et de ses antécédens immédiats, doit, en effet,
inspirer des craintes analogues, en dirigeant une attention
prépondérante sur le mouvement de décomposition, qui s'y trouve
nécessairement beaucoup plus apparent que celui de régénération. L'étude
de ce volume produira, j'espère, avec une pleine évidence, chez tout
lecteur attentif et convenablement disposé, la consolante conviction
que, par une progression contraire, dont la réalité n'est pas moins
irrécusable, l'élite de l'espèce humaine, en résultat nécessaire et
final de l'ensemble de ses diverses évolutions antérieures, touche
aujourd'hui à l'avénement direct de l'ordre social le mieux adapté à sa
nature, à cette seule condition indispensable que les élémens
essentiels, déjà pré-existans, d'une telle organisation définitive,
soient désormais, malgré les obstacles que présente leur dispersion
actuelle, irrévocablement assemblés en un système général, par une
philosophie politique vraiment digne de cette mission fondamentale. Il
ne s'agit, en ce moment, pour compléter cette introduction, que de faire
pressentir ici quel doit être nécessairement le caractère intellectuel
de cette salutaire philosophie, dont le développement dogmatique sera
ensuite graduellement exposé.

Or, cette première indication ressort, ce me semble, avec une évidente
spontanéité, de la grande démonstration préalable que je viens
d'expliquer dans ce long préambule. Il suffit, pour cela, de replacer
maintenant à jamais l'esprit du lecteur au point de vue général qui
caractérise ce Traité, et que j'avais dû écarter ici momentanément afin
d'exécuter, avec une convenable efficacité, cette indispensable
excursion préliminaire dans le domaine ordinaire de la politique
proprement dite. Car, la philosophie théologique et la philosophie
métaphysique ayant seules librement entrepris jusqu'ici d'opérer la
réorganisation politique des sociétés modernes, de manière à constater
pleinement, d'après l'ensemble des explications précédentes, et par la
voie expérimentale, et par une analyse rationnelle, leur profonde
inanité nécessaire à l'égard d'une telle destination, il s'ensuit
évidemment, ou que le problème ne comporterait réellement aucune
solution, ce qui serait absurde à penser, ou qu'il ne nous reste plus
qu'à recourir à la philosophie positive, puisque l'esprit humain a
désormais vainement épuisé, en essais surabondans, toutes les autres
voies intellectuelles, à moins qu'on ne parvînt à créer un quatrième
mode fondamental de philosopher, utopie trop extravagante pour mériter
la moindre discussion. D'un autre côté, l'ensemble des trois premiers
volumes de ce Traité nous a clairement prouvé, de la manière la plus
complète et la plus décisive, que, dans son évolution graduelle, et
surtout pendant le cours des trois derniers siècles, cette philosophie
positive a successivement opéré, à l'unanime satisfaction finale du
monde intellectuel, la réorganisation totale des divers ordres
antérieurs de conceptions humaines, qui avaient jadis si long-temps
persisté, et quelques-uns jusqu'à une époque très récente, dans un état
parfaitement équivalent à celui qu'on déplore aujourd'hui, à bon droit,
envers les idées sociales, et qui, avant une telle rénovation, étaient
aussi généralement regardés, par l'opinion contemporaine, comme
indéfiniment condamnés, par leur nature, à n'en pouvoir sortir. Or,
comment une philosophie qui n'est, certainement, ni anarchique, ni
rétrograde, à l'égard des notions astronomiques, physiques, chimiques,
et même biologiques, deviendrait-elle nécessairement, par une subite et
étrange subversion, l'un ou l'autre, à l'égard des seules notions
sociales, si elle y peut être convenablement appliquée? A quel titre,
d'ailleurs, cette dernière catégorie d'idées pourrait-elle être
rationnellement exceptée d'une telle application, qui a graduellement
embrassé jusqu'ici toutes les catégories moins compliquées, y compris
celle qui s'en rapproche immédiatement? Ou plutôt, serait-il possible
que, dans son inévitable développement continu, la méthode positive ne
finît point par s'étendre aussi, de toute nécessité, à ce dernier
complément naturel de son domaine fondamental? Ainsi, en rapprochant les
conclusions sociales déjà motivées dans ce discours du résultat
philosophique général de l'ensemble des trois volumes précédens, on voit
que l'analyse politique et l'analyse scientifique concourent
directement, avec une irrécusable spontanéité, à démontrer que la
philosophie positive, convenablement complétée, est seule capable de
présider réellement aujourd'hui à la réorganisation finale des sociétés
modernes. Quelque profonde conviction qui me lie à ma manière
d'accomplir cette grande tâche philosophique, je tiens infiniment à
séparer soigneusement d'avance ce principe capital, qui me paraît déjà
suffisamment irrécusable, d'avec le mode effectif de réalisation que je
vais tenter dans ce volume, afin que, lors même qu'une telle tentative
serait finalement condamnée, la raison publique n'en tirât aucune
induction défavorable contre une méthode seule susceptible d'opérer tôt
ou tard le salut intellectuel de la société, et se bornât seulement à
prescrire, à de plus heureux successeurs, des essais plus efficaces dans
la même direction. En tous genres, et surtout en ce cas, la méthode est
encore plus importante que la doctrine elle-même. C'est pourquoi, avant
de terminer cette longue introduction, je crois devoir présenter
sommairement, à cet égard, quelques dernières considérations préalables.

Tout parallèle direct et spécial de cette nouvelle philosophie politique
avec les théories sociales actuelles serait ici essentiellement
prématuré, jusqu'à ce que son véritable esprit général ait pu être
suffisamment caractérisé. Si je n'ai point manqué mon but, à mesure que
la politique positive se développera graduellement dans le cours de ce
volume, sa supériorité nécessaire et croissante sur toute autre manière
de traiter ces questions se manifestera spontanément de plus en plus aux
yeux du lecteur attentif, sans exiger presque jamais aucune comparaison
formelle. Néanmoins, en continuant encore à écarter provisoirement toute
appréciation scientifique proprement dite, et restant toujours au point
de vue purement politique, seul convenable à cette introduction, je
crois devoir, afin de mieux marquer ici la destination finale d'une
telle opération philosophique, indiquer, dès ce moment, d'une manière
directe mais simplement générale, sa relation nécessaire avec le double
besoin fondamental de notre époque.

L'inévitable ascendant graduel d'une semblable doctrine sociale
résultera surtout de sa parfaite cohérence logique dans l'ensemble de
ses applications, propriété éminemment caractéristique, dont je ne
saurais trop recommander la considération prépondérante, comme pouvant,
mieux qu'aucune autre, lier intimement le point de vue politique au
point de vue scientifique. Directement appliquée à l'état présent de la
civilisation, la politique positive en embrassera simultanément tous les
aspects essentiels, et fera cesser enfin cette déplorable opposition
actuelle, ci-dessus appréciée, entre les deux ordres généraux de
nécessités sociales, dont la commune satisfaction dépendra dès-lors d'un
même principe. Non-seulement la politique contemporaine prendra
désormais par là, dans toutes ses diverses parties, un caractère
homogène et rationnel, qui semble aujourd'hui radicalement impossible:
mais, en outre, on reconnaîtra, j'espère, avec une pleine évidence, que
la même conception qui aura ainsi complétement coordonné le présent,
l'aura aussi profondément rattaché à l'ensemble du passé, de manière à
établir directement une exacte harmonie générale dans le système total
des idées sociales, en faisant spontanément ressortir l'uniformité
fondamentale de la vie collective de l'humanité; car cette conception
ne pourra, par sa nature, être transportée à l'état social actuel,
qu'après avoir préalablement subi l'épreuve générale, non moins décisive
qu'indispensable, d'expliquer, sous le même point de vue, la suite
continue des principales transformations antérieures de la société. Il
importe de noter ici cette nouvelle condition, sans laquelle aucune
vraie philosophie politique ne saurait évidemment exister, et qui,
néanmoins, est si hautement négligée par toutes les écoles actuelles. Ce
n'est point uniquement, en effet, comme on le croit d'ordinaire, la
doctrine critique qui mérite nécessairement un tel reproche, en ne
s'occupant essentiellement du passé que pour envelopper, dans une
aveugle réprobation commune, tous les temps antérieurs à l'époque
révolutionnaire. L'école rétrograde elle-même, malgré ses vaines
prétentions à cet égard, et quoique ayant produit une certaine
explication, d'ailleurs très vague et fort arbitraire, de l'ensemble du
passé, se montre aujourd'hui radicalement impuissante à prolonger sa
théorie historique jusqu'au seul point où elle pourrait acquérir une
véritable importance politique en liant le présent au passé: encourant,
en sens inverse, le même blâme général qu'elle impute justement à son
antagoniste, elle se borne à maudire uniformément la situation
fondamentale des sociétés modernes depuis trois siècles, qui ne lui
paraît intelligible qu'en y supposant l'humanité parvenue, on ne sait
comment, à une sorte de manie chronique, incurable à moins d'une
miraculeuse intervention spéciale de la providence[15]. Cette
subordination rationnelle de l'humanité à une même loi fondamentale de
développement continu, qui représente l'évolution actuelle, quelle qu'en
soit l'importance prépondérante, comme le résultat nécessaire de la
suite graduelle des transformations antérieures, constituera
certainement une propriété exclusive et spontanée de la nouvelle
philosophie politique, qui se bornera, sous ce rapport, à étendre enfin
aux phénomènes sociaux l'esprit général qui déjà domine à l'égard de
tous les autres phénomènes naturels. Pour achever d'apprécier
sommairement la cohérence et l'homogénéité qui devront inévitablement
caractériser cette philosophie, il suffit de remarquer, en dernier lieu,
que, en même temps qu'elle établira ainsi, soit au présent, soit au
passé, la plus parfaite liaison dans le système entier des diverses
notions sociales, elle rattachera ce système, d'une manière aussi
directe qu'indissoluble, à l'ensemble total de la philosophie naturelle,
qui, dès lors complétée par cette indispensable extension, réalisera
désormais un état permanent et définitif d'unité intellectuelle jusque
alors essentiellement chimérique, où tous les divers ordres principaux
de conceptions humaines, irrévocablement soumis à une même méthode
fondamentale, présenteront, envers tous les phénomènes possibles, une
suite rationnelle de lois homogènes, qu'une rigoureuse hiérarchie
scientifique ne cessera point de coordonner exactement. Quoique la
considération de cette solidarité nécessaire doive, sans doute, paraître
surtout scientifique, j'ai cependant jugé indispensable de la signaler
dès ce moment, à cause de la puissante influence par laquelle une telle
liaison tend évidemment à seconder l'ascendant graduel de la nouvelle
philosophie politique. Car, la politique positive trouvera ainsi
spontanément, chez tous les esprits, un point d'appui général, dont
l'importance ne peut que s'accroître, et qui servira de base naturelle à
son essor universel. Dans l'état irrationnel et désordonné de nos idées
politiques, on ne peut guère soupçonner aujourd'hui quelle serait
bientôt l'irrésistible énergie d'un mouvement philosophique, où
l'entière rénovation de la science sociale serait dirigée par ce même
esprit dont la supériorité est unanimement reconnue à l'égard de toutes
les autres catégories de notions réelles.

     [Footnote 15: Cette disposition caractéristique de l'école
     catholique actuelle ne m'a jamais paru plus décisive qu'en
     l'observant chez l'illustre de Maistre, dont l'éminente
     supériorité philosophique n'a pu le préserver de cette
     capitale inconséquence, nécessairement propre à sa doctrine.
     Tout lecteur judicieux a dû être vivement choqué, à ce sujet,
     de l'étrange contraste que présentent la force et la netteté
     vraiment admirables avec lesquelles l'auteur _du Pape_ vient
     d'expliquer l'esprit fondamental de la politique du moyen
     âge, comparées à l'incohérence et à la frivolité de son
     irrationnelle appréciation des trois derniers siècles, où la
     société lui paraît subir brusquement une transformation
     tout-à-fait imprévue et inconcevable, sans aucunes racines
     antérieures. Le ton général de l'auteur, jusque alors grave
     et digne, devient aussitôt dédaigneux et même violent:
     finalement, un ouvrage qui a commencé par l'analyse très
     rationnelle des conditions nécessaires de tout ordre
     spirituel, vient déplorablement aboutir à une invocation
     formelle, aussi puérile que mystique, à la vierge Marie!]

Telle est donc la principale propriété qui doive caractériser cette
nouvelle philosophie politique. C'est surtout ainsi que, même chez les
esprits les plus rebelles, elle devra nécessairement rencontrer certains
points, plus ou moins étendus, d'un contact véritable, d'où son homogène
développement saura toujours faire ressortir, de diverses manières, une
suffisante régénération intellectuelle, en s'adaptant, sans répugnance
et sans effort, aux convenances spéciales de chaque cas principal. Elle
seule aujourd'hui peut vraiment parler à chaque classe de la société, à
chaque parti politique, le langage le plus propre à faire pénétrer une
vraie conviction, et maintenir néanmoins, à l'abri de toute altération,
l'invincible originalité supérieure de son caractère fondamental. Seule
elle peut, exempte de faiblesse comme d'inconséquence, embrassant, d'un
point de vue suffisamment élevé, l'ensemble de la question sociale,
rendre spontanément, à chacune des écoles les plus opposées, une exacte
justice, pour ses services réels, soit anciens, soit même actuels. Nulle
autre doctrine ne saurait maintenant, en rappelant, avec autorité, à
chaque parti, la destination propre dont il s'honore, prescrire
habituellement l'ordre au nom du progrès, et le progrès au nom de
l'ordre; de telle sorte que les deux classes de recommandations se
fortifient l'une l'autre, au lieu de tendre à s'annuler réciproquement,
comme on le voit encore, par l'irrationnelle opposition que la politique
stationnaire établit nécessairement entre elles. Pure, d'ailleurs, de
tous les divers torts antérieurs, cette politique nouvelle ne doit
craindre aucun reproche de tyrannie rétrograde, ni d'anarchie
révolutionnaire. On ne pourra l'accuser que de nouveauté: elle répondra
d'abord par l'évidente insuffisance de toutes les théories existantes,
et ensuite en rappelant que, depuis deux siècles, le même esprit positif
ne cesse, à d'autres titres, de fournir d'irrécusables preuves de sa
prééminence nécessaire[16].

     [Footnote 16: Seul placé jusqu'ici à ce nouveau point de vue
     de philosophie politique, on me pardonnera, j'espère, à ce
     titre, de citer ici mon expérience personnelle.

     Profondément imbu, de bonne heure, comme je devais d'abord
     l'être, de l'esprit révolutionnaire, envisagé dans toute sa
     portée philosophique, je ne crains pas néanmoins d'avouer,
     avec une sincère reconnaissance, et sans encourir aucune
     juste accusation d'inconséquence, la salutaire influence que
     la philosophie catholique, malgré sa nature évidemment
     rétrograde, a ultérieurement exercée sur le développement
     normal de ma propre philosophie politique, surtout par le
     célèbre Traité _du Pape_, non-seulement en me facilitant,
     dans mes travaux historiques, une saine appréciation générale
     du moyen âge, mais même en fixant davantage mon attention
     directe sur des conditions d'ordre éminemment applicables à
     l'état social actuel, quoique conçues pour un autre état. Je
     crois, de même, avoir déjà suffisamment prouvé, par le
     caractère général de ce long discours préliminaire, que la
     politique positive peut être pleinement équitable envers la
     politique rétrograde et la politique révolutionnaire, sans
     leur faire aucune vaine concession de principes, et sans
     qu'une telle disposition nuise davantage à la fermeté de son
     langage qu'à la netteté de ses vues. Quoique l'esprit positif
     doive nécessairement s'assujétir d'abord à tout expliquer, il
     ne saurait s'interdire une exacte appréciation finale,
     d'autant plus décisive qu'elle a été mieux motivée.]

Considérée surtout quant à l'ordre, la politique positive n'aura, sans
doute, jamais besoin d'aucune apologie directe, pour quiconque aura
suffisamment apprécié, d'après l'ensemble des parties antérieures de ce
Traité, quelle est, à cet égard, la tendance nécessaire d'une telle
philosophie, à quelque catégorie d'idées qu'elle s'applique. La science
réelle, envisagée du point de vue le plus élevé, n'a, en effet, d'autre
but général que d'établir et de fortifier sans cesse l'ordre
intellectuel, qui, ou ne saurait trop le rappeler, est la première base
indispensable de tout autre ordre véritable. Quoique ce ne soit point
ici le lieu convenable de traiter directement cette question
fondamentale, ultérieurement réservée, je ne puis m'abstenir d'indiquer
combien le désordre répugne profondément à l'esprit scientifique
proprement dit, qui lui est certainement beaucoup plus antipathique, par
sa nature, que l'esprit théologique lui-même, comme le savent
aujourd'hui tous ceux qui ont un peu approfondi l'une et l'autre
philosophie. A l'égard des idées politiques, l'expérience a désormais
suffisamment prouvé que la méthode positive peut seule aujourd'hui
discipliner réellement des intelligences devenues de plus en plus
rebelles à l'autorité des hypothèses métaphysiques aussi bien qu'à
l'emploi des fictions théologiques. Ne voyons-nous pas, au contraire, ce
même esprit actuel, si vainement accusé de tendre au scepticisme absolu,
accueillir toujours, avec un avide empressement, la moindre apparence de
démonstration positive, lors même qu'elle est encore prématurée?
Pourquoi en serait-il autrement envers les notions sociales, où le
besoin de fixité doit être certes encore mieux senti, si en effet elles
peuvent enfin être dominées aussi par l'esprit positif? Le sentiment
fondamental des lois naturelles invariables, fondement primitif de toute
idée d'ordre, relativement à des phénomènes quelconques, pourrait-il
n'avoir plus la même efficacité philosophique, aussitôt que,
complétement généralisé, il s'appliquera aussi aux phénomènes sociaux,
désormais ramenés à de pareilles lois?

La politique positive est certainement seule capable de contenir
convenablement l'esprit révolutionnaire, parce qu'elle seule peut, sans
faiblesse et sans inconséquence, lui rendre d'abord une exacte justice,
et circonscrire rationnellement, entre ses vraies limites générales, son
indispensable influence. Tant que cet esprit n'est attaqué, comme on le
voit aujourd'hui, que d'une manière essentiellement absolue, sous les
inspirations de la philosophie rétrograde, avec laquelle la politique
stationnaire, dépourvue de tout principe propre, coïncide alors
nécessairement, il résiste spontanément à ces vaines récriminations qui,
quelque légitime qu'en puisse être le fondement partiel, ne sauraient
neutraliser l'irrésistible besoin qu'éprouve maintenant notre
intelligence de recourir à cet énergique ressort, suivant la théorie
précédemment établie. Mais il n'en peut plus être ainsi quand la
philosophie nouvelle, tout en manifestant son caractère éminemment
organique, se montrera spontanément encore plus apte que la philosophie
révolutionnaire elle-même à débarrasser finalement la société de tout
vestige quelconque de l'ancien système politique. Alors seulement, la
tendance anarchique des principes purement révolutionnaires pourra être
directement combattue, au nom même de la révolution générale, avec un
succès vraiment décisif, qui finira par amener graduellement l'entière
absorption de la doctrine révolutionnaire actuelle, dont le principal
office politique sera désormais mieux rempli par la philosophie
positive.

Indépendamment de ces services immédiats, la cause de l'ordre doit
retirer aussi, d'une telle philosophie, des avantages qui, pour être
moins directs ou moins saillans, ne sont pas d'une moindre importance
politique. Telle sera, d'abord, une exacte appréciation scientifique de
la vraie nature des diverses questions sociales, qui devra tant
contribuer à la pacification fondamentale, en renvoyant à la
réorganisation intellectuelle et morale, à laquelle ils se rapportent
essentiellement, plusieurs sujets délicats, qui ne peuvent
qu'entretenir, au sein de la société, une profonde irritation, aussi
dangereuse que stérile, quand on s'obstine à les rattacher surtout à la
réorganisation politique proprement dite, comme je l'ai précédemment
expliqué. Ayant mis en pleine évidence que l'état présent des sociétés
modernes ne saurait immédiatement comporter, de toute nécessité, que
des institutions purement provisoires, la politique positive tendra
spontanément ainsi à détourner des divers pouvoirs existans, et, à plus
forte raison, de leurs titulaires quelconques, l'attention si exagérée
que leur accorde encore l'opinion générale, pour concentrer, au
contraire, tous les efforts principaux sur une sage rénovation
fondamentale des idées sociales, et par suite des moeurs publiques. Les
bons esprits ne sauraient craindre d'ailleurs que cette indispensable
diversion rationnelle, dont le terme est nettement défini, puisse jamais
dégénérer en une funeste indifférence politique, puisqu'une telle
doctrine, incompatible avec tout vain prestige, ne s'est nullement
interdit l'élaboration directe des institutions proprement dites, vers
laquelle son activité se dirigera nécessairement dès qu'elle pourra
acquérir une véritable importance. Jusque alors, outre que la
perspective finale d'une entière régénération politique sera
spontanément toujours rappelée, cette doctrine s'efforcera même
accessoirement d'imprimer aux institutions établies les modifications
diverses qui pourront être nécessaires pour que, au lieu d'entraver,
elles secondent, autant que possible, l'évolution intellectuelle et
morale. Mais, tant qu'ils rempliront cette indispensable condition, les
pouvoirs provisoires, quelle que soit leur organisation, verront
notablement augmenter leur sécurité effective par l'influence naturelle
de la politique positive, seule capable de faire habituellement sentir
aux peuples que, dans l'état présent de leurs idées, aucun changement
politique ne saurait offrir une importance vraiment capitale, tandis que
les perturbations plus ou moins graves qui en résultent, outre leurs
inconvéniens propres, ont, au contraire, de toute nécessité, une funeste
tendance à entraver le développement spontané de la solution finale,
soit parce qu'elles en dissimulent momentanément l'indispensable besoin
continu, soit en détournant l'attention publique. On doit aussi noter
que l'esprit, éminemment relatif, de la philosophie positive, malgré son
invariable unité, devra graduellement dissiper, au profit évident de
l'ordre général, cette disposition absolue, aussi étroite
qu'irrationnelle, commune à la politique théologique et à la politique
métaphysique, qui les porte sans cesse à vouloir uniformément réaliser,
dans tous les états possibles de la civilisation, leurs types respectifs
d'immuables gouvernemens, et qui, par exemple, a conduit même à ne
concevoir, de nos jours, d'autre moyen fondamental de civiliser Taïti
qu'à l'aide d'une importation banale du protestantisme et du régime
parlementaire!

En considérant, sous le même aspect, une influence moins prononcée mais
plus permanente de la politique positive, ou peut reconnaître, en second
lieu, que, même à l'égard des maux politiques incurables, elle tend
puissamment, par sa nature, à consolider l'ordre public, par le
développement rationnel d'une sage résignation. La politique
métaphysique, qui regarde l'action politique comme nécessairement
indéfinie, ne saurait comporter une semblable disposition, dont
l'influence habituelle, quoique constituant une vertu purement négative,
offre un secours si indispensable, à tous égards, contre la douloureuse
destinée de l'homme. Quant à la résignation religieuse, et surtout
chrétienne, elle n'est, à vrai dire, malgré tant d'emphatiques éloges,
qu'une prudente temporisation, qui fait supporter les malheurs présens
en vue d'une ineffable félicité ultérieure. Il ne peut, évidemment,
exister de vraie résignation, c'est-à-dire de disposition permanente à
supporter, avec constance, et sans aucun espoir de compensation
quelconque, des maux inévitables, que par suite d'un profond sentiment
des lois invariables qui régissent tous les divers genres de phénomènes
naturels. C'est donc exclusivement à la philosophie positive que se
rapporte une telle disposition, à quelque sujet qu'elle s'applique, et,
par conséquent, à l'égard aussi des maux politiques. S'il en est que la
science réelle ne saurait convenablement atteindre, et je ne crois pas
qu'on puisse en douter, elle y pourra, du moins, comme envers les
fatalités non moins pénibles de la vie individuelle, mettre toujours en
pleine évidence leur incurabilité nécessaire, de manière à calmer
habituellement les douleurs qu'ils produisent par l'assidue conviction
des lois naturelles qui les rendent insurmontables. A raison de sa
complication supérieure, le monde politique doit être certes encore plus
mal réglé que le monde astronomique, physique, chimique, ou biologique.
D'où vient donc que les imperfections radicales de la condition humaine,
contre lesquelles nous sommes toujours prêts à nous insurger avec
indignation sous le premier rapport, nous trouvent, au contraire,
essentiellement calmes et résignés sous tous les autres, quoiqu'elles
n'y soient pas moins prononcées, ni moins choquantes? On ne saurait
douter, ce me semble, que cet étrange contraste ne tienne surtout à ce
que la philosophie positive n'a pu jusqu'ici développer notre sentiment
fondamental des lois naturelles qu'envers les plus simples phénomènes,
dont l'étude plus facile a dû se perfectionner d'abord. Quand la même
condition intellectuelle aura été enfin remplie aussi relativement aux
phénomènes sociaux, elle y produira nécessairement des conséquences
analogues, en faisant pénétrer, dans la raison publique, les germes
salutaires d'une judicieuse résignation politique, générale ou spéciale,
provisoire ou indéfinie. Ce serait bien peu connaître les lois
essentielles de la nature humaine, que de nier systématiquement
l'efficacité nécessaire d'une telle conviction habituelle, pour
concourir, à un haut degré, à la pacification fondamentale, en calmant
la vaine inquiétude qu'inspire trop souvent le chimérique redressement
de maux politiques vraiment inévitables. Aucun esprit juste ne redoutera
d'ailleurs qu'une stupide apathie puisse jamais résulter de cette
résignation rationnelle, qui n'a point le caractère passif de la
résignation religieuse. Car, une semblable philosophie n'impose de
soumission habituelle qu'à la nécessité pleinement démontrée, et
prescrit, au contraire, le noble exercice direct de l'activité humaine,
aussitôt que l'analyse du sujet permet d'en espérer une véritable
efficacité quelconque.

Pour caractériser enfin, par un dernier trait irrécusable, la tendance
spontanée de la nouvelle philosophie politique au raffermissement
général de l'ordre public, je dois ajouter ici, que, avant même qu'elle
ait pu finalement établir aucune théorie sociale, elle tendra
directement, par la seule influence de la méthode, à ramener les
intelligences actuelles à un état vraiment normal. Car en imposant à la
culture générale des questions politiques, une série nécessaire de
conditions scientifiques, dont l'indispensable rationnalité ne puisse
donner lieu à aucun soupçon d'arbitraire, elle aura, par cela même,
dissipé le principal désordre, qui consiste surtout dans l'accès
tout-à-fait illimité que la politique actuelle ouvre forcément, en ce
genre, aux esprits les plus vulgaires et les moins préparés. La simple
extension, à la catégorie des phénomènes sociaux, de ma hiérarchie
scientifique fondamentale, présente aussitôt un puissant moyen de
discipline intellectuelle, comme je l'ai indiqué au premier volume de ce
Traité, en manifestant, avec une pleine évidence, propre à subjuguer
finalement l'esprit le plus rebelle, la longue et difficile élaboration
préliminaire qu'exige, par sa nature, toute rationnelle exploration des
sujets sociaux, qui ne saurait comporter de succès vraiment scientifique
que de la part d'intelligences fortement trempées, dignement préparées,
quant à la méthode ou à la doctrine, par une étude préalable,
suffisamment approfondie, de toutes les autres branches successives de
la philosophie positive, afin de traiter convenablement les recherches
les plus complexes que notre raison puisse aborder. Il serait
certainement inutile d'insister davantage ici sur l'explication directe
d'une influence aussi évidente, qui sera d'ailleurs spontanément
examinée, à divers titres, dans la suite de ce volume. Cette sommaire
indication suffit, sans doute, pour que, sous ce rapport capital, comme
sous les divers aspects précédens, la tendance éminemment organique de
la nouvelle philosophie politique ne puisse être sérieusement contestée
par aucun de ceux qui ont étudié avec quelque soin le véritable esprit
général de l'époque actuelle.

Je devais m'attacher ici à signaler surtout, comme plus fréquemment
méconnue, cette propriété capitale de la politique positive de pouvoir
seule aujourd'hui développer spontanément, avec une énergique et féconde
efficacité, le sentiment fondamental de l'ordre, soit public, soit même
privé, que l'état présent de l'esprit humain livre, de toute nécessité,
à la vicieuse et insuffisante protection de la politique stationnaire et
de la politique rétrograde, en ce sens identiques. Relativement au
progrès, l'aptitude, beaucoup moins contestée, d'une telle philosophie
n'exige point, en ce moment, des explications aussi étendues. Car, à
quelque sujet qu'il s'applique, l'esprit positif se montre toujours,
par sa nature, directement progressif, étant sans cessé occupé à
accroître la masse de nos connaissances et à en perfectionner la
liaison: aussi les exemples usuels d'incontestable progression sont-ils
surtout empruntés aujourd'hui aux diverses sciences positives. Sous le
point de vue social, l'idée rationnelle de progrès, telle qu'on commence
à la concevoir, c'est-à-dire de développement continu, avec tendance
inévitable et permanente vers un but déterminé, doit être certainement
attribuée, comme j'aurai lieu de l'expliquer spécialement dans la leçon
suivante, à l'influence inaperçue de la philosophie positive, seule
capable d'ailleurs de dégager irrévocablement cette grande notion de
l'état vague et même flottant où elle se trouve encore, en assignant
nettement le but nécessaire de la progression et sa véritable marche
générale. Quoique le premier essor du sentiment de progrès social soit
certainement dû en partie au christianisme, en vertu de sa solennelle
proclamation d'une supériorité fondamentale de la nouvelle loi sur
l'ancienne, il est néanmoins évident que la politique théologique,
procédant d'après un type immuable, dont un passé déjà lointain offre
seul la réalisation suffisante, doit être aujourd'hui regardée comme
radicalement incompatible avec toute idée véritable de progrès continu,
et manifeste, au contraire, ainsi que je l'ai montré, un caractère
profondément rétrograde. La politique métaphysique, dogmatiquement
envisagée, présenterait, à un degré presque aussi prononcé, d'après les
mêmes motifs essentiels, une incompatibilité analogue, si la liaison
beaucoup moindre de ses doctrines ne la rendait bien plus accessible à
l'esprit général de notre temps. On peut remarquer, en effet, que les
notions de progrès n'ont vraiment commencé à préoccuper vivement la
raison publique que depuis que la métaphysique révolutionnaire a perdu
son premier ascendant. C'est donc essentiellement à la politique
positive qu'est désormais réservé le développement général de l'instinct
progressif, comme celui de l'instinct organique.

La seule idée de progrès qui soit réellement propre à la politique
révolutionnaire, consiste dans la pleine extension continue de la
liberté, c'est-à-dire, en termes plus positifs, de l'essor graduel des
facultés humaines; ce qui constitue surtout une notion négative, en
rappelant essentiellement une suppression croissante des diverses
résistances. Or, même en ce sens restreint, la supériorité nécessaire de
la politique positive ne saurait, ce me semble, être contestée. Car la
vraie liberté ne peut consister, sans doute, qu'en une soumission
rationnelle à la seule prépondérance, convenablement constatée, des lois
fondamentales de la nature, à l'abri de tout arbitraire commandement
personnel. La politique métaphysique a vainement tenté de consacrer
ainsi son empire, en décorant de ce nom de lois les décisions
quelconques, si souvent irrationnelles et désordonnées, des assemblées
souveraines, quelle que soit leur composition; décisions d'ailleurs
conçues, par une fiction fondamentale, qui ne peut changer leur nature,
comme une fidèle manifestation des volontés populaires. Mais tout ce
culte métaphysique des entités constitutionnelles ne saurait aujourd'hui
vraiment dissimuler la tendance profondément arbitraire, qui caractérise
nécessairement toute philosophie non positive. Tant que les phénomènes
politiques ne seront point, à l'exemple de tous les autres, rattachés à
d'invariables lois naturelles, et qu'ils continueront à être
essentiellement rapportés à des volontés quelconques, soit divines, soit
même humaines, l'arbitraire ne saurait être vraiment exclus des divers
réglemens sociaux; et, par conséquent, malgré tous les artifices
constitutionnels, la liberté restera forcément illusoire et précaire, à
quelque volonté qu'on prétende d'ailleurs appliquer notre obéissance
journalière. Je reviendrai naturellement plus tard sur cette importante
considération. Mais, n'est-il pas, dès ce moment, évident que la liberté
absolue dont la métaphysique révolutionnaire a doté aujourd'hui notre
intelligence, ne lui sert finalement, en réalité, qu'à courir sans cesse
d'une aberration à une autre, sous l'audacieux ascendant, momentanément
irrésistible, des esprits les moins compétens? La politique positive
pourra seule, en établissant de vrais principes sociaux, empêcher enfin
ce déplorable entraînement, et substituer de plus en plus l'empire des
convictions réelles à celui des volontés arbitraires; de telle sorte
que, à cet égard, comme à tant d'autres, le besoin du progrès et celui
de l'ordre seront spontanément confondus dans une commune satisfaction.

Cette nouvelle philosophie sociale est tellement propre, par sa nature,
à réaliser aujourd'hui l'entier accomplissement de tous les voeux
légitimes que peut former la politique révolutionnaire, que seule elle
saura même terminer convenablement l'opération critique qui en constitue
le principal objet, en faisant graduellement disparaître, sans aucun
espoir de retour, tout ce qui reste encore de l'ancien système
politique, dont il ne doit finalement subsister que l'inaltérable
souvenir d'une indispensable participation à l'évolution fondamentale
de l'humanité. Jusqu'ici cette grande lutte a dû être, comme je l'ai
déjà indiqué, ostensiblement dirigée par la métaphysique
révolutionnaire, simplement secondée par le développement graduel et la
propagation croissante de l'esprit positif. Mais, à vrai dire, ce
dernier progrès naturel de la raison humaine donnait seul une
irrésistible puissance à la doctrine qui lui servait ainsi d'organe
provisoire, et dont la faible consistance logique eût été, sans un tel
appui, incapable d'un aussi grand succès; comme on le sent avec évidence
quand on relit aujourd'hui, de sang froid, la frivole et débile
argumentation sophistique qui caractérise presque tous les écrits
philosophiques du siècle dernier. Au point décisif où la lutte est
maintenant parvenue, elle ne saurait être irrévocablement complétée que
par l'intervention directe et prépondérante de la philosophie positive.
Car, sous le rapport logique, qui finalement domine, la critique
révolutionnaire est certainement impuissante aujourd'hui à renverser le
système philosophique, trop profondément combiné, de l'école rétrograde,
qui, dans toute discussion régulière, l'aurait bientôt amenée à convenir
qu'elle accorde les principes essentiels du régime ancien en refusant
leurs plus indispensables conséquences, ainsi que je l'ai expliqué:
aussi l'esprit révolutionnaire se soutient-il, surtout maintenant, par
un appel plus ou moins direct à des passions qui tendent d'ailleurs à
s'amortir graduellement. L'école positive, seule pleinement conséquente,
et par suite seule, au fond, vraiment progressive, en rendant
d'ailleurs, sans la moindre altération de ses propres principes, une
exacte justice philosophique à chacune des doctrines actuelles, pourra
seule arrêter radicalement l'essor rétrograde, perturbateur quoique
stérile, de l'école catholique, en posant directement, dans l'ordre des
idées sociales, en présence de l'esprit religieux, son éternel
antagoniste, l'esprit scientifique, qui l'a déjà réduit, dans toutes les
autres catégories intellectuelles, à la plus irrévocable nullité, comme
je crois l'avoir surabondamment prouvé par l'ensemble des trois autres
volumes de ce Traité: et cette influence accessoire s'exercera
spontanément, de manière à ne point déranger le cours général de
l'opération principale, ainsi qu'on le voit d'ordinaire à l'égard d'une
science quelconque, dont l'action critique, quelque énergique qu'elle
soit, n'est jamais qu'une suite collatérale de son développement
organique. À la vérité, l'esprit positif ne pourra ainsi enlever à
jamais à l'esprit théologique toute influence politique, sans que la
même condamnation n'enveloppe aussi, de toute nécessité, l'esprit
métaphysique, qui, malgré sa rivalité, n'en est point, aux yeux de la
science, essentiellement distinct. Mais cette double exclusion
simultanée ne serait, sans doute, qu'un grand avantage de plus, aussi
bien pour le progrès que pour l'ordre, à la fois non moins compromis
aujourd'hui par la prépondérance momentanée des avocats que par la vaine
opposition des prêtres.

Considérant enfin la cause générale du progrès politique sous le point
de vue pratique le plus étendu, on ne saurait méconnaître les puissantes
ressources, nécessaires quoique indirectes, que la nouvelle philosophie
politique doit graduellement présenter à l'amélioration fondamentale de
la condition sociale des classes inférieures, qui constitue certainement
la plus grave difficulté de la politique contemporaine. La politique
révolutionnaire, qui seule a servi d'organe jusqu'ici à cette partie du
problème social, n'a pu l'envisager encore que sous le point de vue
insurrectionnel. Toute sa solution se réduit essentiellement d'ailleurs
à déplacer la difficulté, en ouvrant artificiellement une issue plus ou
moins large aux plus actives ambitions populaires; et c'est aussi ce que
projette, à son imitation, la politique stationnaire, à cela près de la
circonspection exagérée qui la caractérise habituellement. Mais cet
irrationnel expédient, quelle que puisse être sa nécessité provisoire,
laisse évidemment tout-à-fait intacte la question principale: une telle
satisfaction, procurée à un petit nombre d'individus, ordinairement
devenus ainsi les déserteurs de leur classe, ne saurait, à la longue,
aucunement apaiser les justes plaintes des masses, dont la condition
générale ne reçoit ainsi aucune amélioration décisive, à moins qu'on ne
veuille décorer de ce nom les espérances, chimériques pour la plupart
des individus, qu'entretient sans cesse l'appât dérisoire de cette sorte
de jeu ascensionnel, non moins trompeur que tout autre jeu. Il est même
incontestable qu'en développant des désirs démesurés, dont la commune
satisfaction est impossible, en stimulant la tendance, déjà trop
naturelle aujourd'hui, au déclassement universel, on ne décharge ainsi
le présent qu'en aggravant beaucoup l'avenir, en suscitant de nouveaux
et puissans obstacles à toute vraie réorganisation sociale. Telle est
cependant, sur ce grand sujet, l'uniforme pensée des docteurs actuels.
Ceux qui, de nos jours, ont le plus qualifié d'anarchique cette vaine
solution, sont tombés, à cet égard, dans la plus étrange inconséquence,
d'ailleurs éminemment dangereuse, en poursuivant encore davantage la
méthode même qu'ils condamnaient, par l'inqualifiable proposition de
supprimer directement toute propriété réelle; comme si cette absurde
utopie pouvait, du reste, apporter au mal aucun remède durable. La masse
de notre espèce étant évidemment destinée, d'après une insurmontable
fatalité, à rester indéfiniment composée d'hommes vivant, d'une manière
plus ou moins précaire, des fruits successifs d'un travail journalier,
il est clair que le vrai problème social consiste, à cet égard, à
améliorer la condition fondamentale de cette immense majorité, sans la
déclasser nullement, et sans troubler l'indispensable économie générale.
Mais une telle manière de concevoir la question est exclusivement
réservée, par sa nature, à la politique positive, envisagée comme
présidant à la classification finale des sociétés modernes. Quoique le
développement d'une pareille recherche directe soit incompatible avec la
nature essentiellement spéculative de ce Traité, je ne devais pas
néanmoins négliger ici la mention sommaire d'un point de vue aussi
important. En dissipant irrévocablement tout vain prestige, et rassurant
pleinement les classes dirigeantes contre toute invasion de l'anarchie,
la nouvelle philosophie pourra seule utilement diriger la politique
populaire proprement dite, indépendamment de sa double efficacité
spontanée, ci-dessus indiquée, soit pour détourner de l'ordre purement
politique ce qui ressort de l'ordre intellectuel et moral, soit pour
inspirer, à l'égard des maux finalement incurables, une sage et ferme
résignation. On reconnaîtra d'ailleurs aisément, dans le cours de ce
volume, que cette philosophie, en poussant nécessairement, à la tête du
mouvement social, des capacités dont les droits légitimes sont presque
aussi méconnus aujourd'hui que ceux des prolétaires, tend, par une
liaison spontanée des têtes avec les bras, à imprimer à la cause commune
un caractère de grandeur spéculative et de consistante unité, qui doit
puissamment contribuer à son succès final, et qui ne saurait être
autrement réalisé. Toute indication plus spéciale s'écarterait
essentiellement de l'esprit spéculatif de cet ouvrage. J'aurai, du
reste, dans la suite de ce volume, plusieurs occasions naturelles de
faire directement sentir que la réorganisation spirituelle, en
interposant habituellement, entre les ouvriers et leurs chefs, une
commune autorité morale, aussi indépendante qu'éclairée, offrira plus
tard la seule base régulière d'une paisible et équitable conciliation
générale de leurs principaux conflits, presque abandonnés aujourd'hui à
la brutale discipline d'un antagonisme purement matériel.

Quelque imparfaits que doivent être encore les divers aperçus généraux
que je viens d'ébaucher, ils suffisent néanmoins, ce me semble, pour
faire ici nettement pressentir les principales propriétés politiques qui
doivent nécessairement caractériser la philosophie positive,
indifféremment considérée quant à l'ordre, ou quant au progrès. C'est
ainsi que cette nouvelle philosophie sociale, malgré sa sévère
appréciation rationnelle des différens partis existans, peut
naturellement trouver, auprès de chacun d'eux, un irrécusable accès
général, en se montrant apte à créer des moyens plus efficaces
d'atteindre le but respectif qu'il poursuit trop exclusivement. Une
telle politique, convenablement appliquée, pourra utiliser, dans
l'intérêt de la réorganisation finale, au profit commun de son ascendant
graduel, tous les événemens importans que comporte l'état présent de la
société, avant même que d'avoir pu aucunement y intervenir. Soit que,
dans un triomphe momentané, chaque parti manifeste plus profondément son
insuffisance sociale; soit, au contraire, que, dans le désespoir d'une
grave défaite, il se montre plus disposé à accueillir de nouveaux moyens
d'action politique; soit enfin qu'une sorte de torpeur universelle mette
plus à nu l'ensemble des besoins sociaux; la nouvelle philosophie
pourra toujours saisir aujourd'hui une certaine issue générale, pour
faire uniformément pénétrer, par une opportune application journalière,
son enseignement fondamental.

Toutefois, il faut, à mon gré, renoncer essentiellement d'avance, sous
ce rapport, à toute vraie conversion de l'école rétrograde,
intégralement considérée. Sauf d'heureuses anomalies individuelles, qui
ne cessent d'être possibles, et qui pourront aujourd'hui même devenir
plus fréquentes, il existe, entre la philosophie théologique et la
philosophie positive, surtout à l'égard des idées sociales, une
antipathie trop fondamentale, pour que la première puisse jamais
apprécier suffisamment la seconde, malgré l'aptitude bien constatée de
celle-ci à mieux satisfaire au besoin commun d'une vraie réorganisation:
ici, comme en tout autre cas, la théologie s'éteindra nécessairement
devant la physique, mais sans pouvoir se transformer, sous sa direction,
au-delà de sa modification actuelle. Il faut d'ailleurs reconnaître, à
ce sujet, que ce n'est point l'ordre, en général, que poursuit
aujourd'hui l'école rétrograde, mais seulement un ordre unique et
invariablement préconçu, auquel se rattachent surtout ou des habitudes
d'esprit particulières, ou même l'instinct des intérêts spéciaux: en
dehors de son exclusive utopie, tout lui semble également désordonné, et
par suite, essentiellement indifférent. La politique stationnaire lui a
même justement reproché, de nos jours, de prêter directement, aux plus
pernicieuses tentatives de désordre, un coupable appui momentané, dans
le vain espoir de pousser ainsi, avec plus d'énergie, à la restauration
ultérieure de sa propre domination, qu'elle se flatterait de faire
dès-lors accepter à la société, comme seule voie de salut contre une
imminente anarchie matérielle. Dans son prétendu dévouement à l'ordre
général, l'école rétrograde a donc fréquemment trahi sa disposition
prépondérante à vouloir le moyen beaucoup plus que le but lui-même.
Mais, l'école stationnaire, chez laquelle l'amour de l'ordre, sans être
peut-être plus désintéressé au fond, est certainement, ce qui importe
surtout, infiniment plus impartial, à raison même de son défaut
caractéristique de principes propres et fixes, offrira spontanément,
sous ce rapport, à la nouvelle philosophie politique, l'accès général
auquel elle ne saurait raisonnablement prétendre auprès de l'école
rétrograde. Quoique les vaines fictions métaphysiques de la politique
constitutionnelle ou parlementaire tendent aujourd'hui à détourner
gravement de la vraie solution, elles n'ont pu heureusement acquérir,
sur le continent européen, un assez profond ascendant pour empêcher
cette philosophie de faire utilement entendre sa voix rationnelle à une
école aussi franchement disposée que l'est, certainement, en général,
l'école stationnaire, à établir enfin, dans les sociétés modernes, un
ordre vraiment stable, n'importe d'après quels principes. On peut donc
espérer ainsi d'agir utilement, à un certain degré, sur cette partie
essentielle du monde politique actuel.

Néanmoins, je ne dois pas dissimuler ici que l'école purement
révolutionnaire me paraît être aujourd'hui la seule sur laquelle la
politique positive puisse exercer directement une action vraiment
capitale; parce que, malgré tous ses graves inconvéniens, que je n'ai
certes nullement déguisés, cette école a seule maintenant un caractère
essentiellement progressif, qui, en dépit de tous ses préjugés, lui
tient l'esprit toujours ouvert à de nouvelles inspirations politiques.
Son but principal, l'entière élimination du régime ancien, la politique
nouvelle le poursuivra aussi spontanément, et d'une manière bien plus
efficace, quoique simplement accessoire. Tout ce que ses doctrines
propres renferment de provisoirement indispensable, sera naturellement
absorbé par la politique positive, tout en repoussant à jamais les
tendances anarchiques, auxquelles, quoi qu'on en puisse dire, l'école
révolutionnaire a déjà cessé de tenir spécialement, sous la seule
condition, dès lors pleinement remplie, du progrès effectif. Enfin,
quoique l'ancien système soit certes assez décomposé maintenant pour
permettre, et même pour exiger, l'élaboration directe de la vraie
réorganisation sociale, on peut cependant prévoir aisément que le cours
naturel des événemens, qui n'attend pas toujours nos lentes préparations
philosophiques, déterminera, plus ou moins prochainement, soit en vertu
même de notre état intellectuel, soit à raison des fautes commises par
les gouvernemens actuels, de nouvelles explosions pratiques de la
doctrine révolutionnaire, dont j'indiquerai plus tard les principaux
caractères, et qui, dès lors malheureusement inévitables, deviendront
peut-être même relativement indispensables, afin d'ôter radicalement, à
la fatale apathie de notre vaine intelligence, tout espoir quelconque de
satisfaire, sans aucun frais d'invention fondamentale, aux conditions
essentielles du problème social, par cette chimérique reconstruction de
l'ancienne philosophie politique, qui constitue aujourd'hui la ressource
banale de tant d'esprits incompétens. Sans intervenir directement en de
tels conflits, autrement que pour utiliser les enseignemens qu'ils font
naître, la politique positive, qui les aura prévus, ne saurait prétendre
à y troubler les derniers actes de prépondérance de la métaphysique
révolutionnaire.

Du reste, cette nouvelle philosophie, essentiellement destinée, par sa
nature, à imprimer un essor plus complet à toutes les diverses facultés
réelles de notre intelligence, ne saurait, sans doute, tendre, à aucune
époque, à atrophier une aussi importante disposition générale que celle
qui constitue l'esprit critique proprement dit. Tout en le subordonnant
désormais irrévocablement à l'esprit organique, elle lui ouvrira
directement, comme je l'indiquerai en son lieu, de nouvelles et larges
destinations politiques, bien autrement intéressantes que la fastidieuse
reproduction actuelle des satires philosophiques du siècle dernier. Au
lieu de continuer, au profit essentiel des avocats, une guerre monotone
contre l'influence sacerdotale, l'esprit critique prendra, sans doute,
une activité bien plus complète et plus incisive, en même temps que plus
utile, lorsque, sous les inspirations générales de la philosophie
positive, il entreprendra la démolition simultanée de toute puissance
métaphysique ou théologique. En outre, les vrais élémens définitifs du
nouveau système social ne prêteront que trop eux-mêmes, surtout dans
l'origine, comme tous les pouvoirs naissans, à un large exercice direct,
et plus ou moins continu, de l'esprit satirique, dont l'inévitable
contrôle pourra exercer une très heureuse influence secondaire sur le
développement graduel du caractère politique qui doit finalement
appartenir à chacun d'eux. On ne peut donc douter, d'après un tel
ensemble de motifs principaux, que la nouvelle philosophie sociale ne
puisse justement espérer aujourd'hui de trouver, à divers titres,
certains points d'appui naturels dans les sections les plus avancées de
l'école révolutionnaire proprement dite. Quelles que soient cependant,
même dans cette école, les dispositions favorables que puissent lui
offrir les différentes parties du monde politique actuel, ces secours
accessoires, très affaiblis d'ailleurs par une inévitable opposition de
doctrines, ne sauraient évidemment dispenser, en aucune manière, cette
philosophie de compter surtout directement sur sa supériorité
scientifique, première et constante source de son ascendant graduel.

Une philosophie sociale qui, prenant la science réelle pour base
générale indispensable, appelle immédiatement aujourd'hui l'esprit
scientifique à régénérer le monde politique, semble, au premier aspect,
devoir surtout attendre, sinon une coopération active, du moins des
encouragemens énergiques et soutenus, de la part de la classe choisie
qu'elle tend spontanément à élever par degrés à une aussi éminente
position fondamentale. Je dois ici naïvement avouer que, dans mes
premiers travaux de philosophie politique, j'ai essentiellement partagé
cette illusion très naturelle, dont une longue expérience personnelle
m'a seule ensuite péniblement détrompé. L'indifférence politique de la
plupart des savans actuels, quoique vraiment monstrueuse, en un temps où
les questions sociales sont les plus belles et les plus urgentes de
toutes, me paraissait alors tenir principalement au profond dégoût
intellectuel que doit, en effet, leur inspirer d'abord le caractère
vague et arbitraire des méthodes qui président encore à de telles
recherches, opposé à la parfaite rationnalité des procédés
scientifiques. Mais, malgré l'incontestable influence de cette première
cause, un examen ultérieur m'a depuis graduellement conduit à
reconnaître d'autres motifs, à la fois moins honorables et plus
puissans, d'après lesquels cette nouvelle philosophie doit très peu
compter sur les dispositions favorables des savans actuels, si même elle
ne doit pas craindre, à certains égards, leur résistance plus ou moins
ouverte, partielle d'ailleurs ou momentanée, à la propre ascension
politique de leur classe[17].

     [Footnote 17: Je crois devoir noter ici un trait vraiment
     caractéristique, bien propre à montrer à quel déplorable
     degré cette classe, malgré le vain orgueil de la plupart de
     ses membres, est aujourd'hui dépourvue de tout sentiment
     profond de sa vraie dignité sociale. Nos législateurs
     métaphysiciens ont introduit, il y a quelques années, dans la
     loi électorale française, une étrange disposition qui admet
     la qualité d'académicien à compter désormais pour cent francs
     dans le cens électoral, sauf à compléter en espèces le reste
     de la capacité. Or, les savans n'ont, certes, nullement
     témoigné, alors ni depuis, la moindre tendance à repousser
     avec indignation une telle décision législative, d'après
     laquelle tout savant équivaut politiquement à la moitié d'un
     électeur vulgaire: ils auraient plutôt voté de solennels
     remercîmens aux avocats pour l'octroi de cette gracieuseté,
     dont la plupart se sont empressés de profiter couramment.]

Outre la commune participation fondamentale de toutes les diverses
classes de la société à l'anarchie intellectuelle et morale qui
caractérise si profondément notre époque, chacune d'elles a aussi sa
manière propre de manifester plus spécialement ses tendances
anarchiques. C'est ce que font d'abord les savans actuels par les vains
conflits journaliers qui s'élèvent entre eux sur leurs attributions
respectives, chaque fois qu'une même question, touchant simultanément à
plusieurs branches essentielles de la philosophie naturelle, soulève des
débats sans issue, qui témoignent clairement l'absence de toute
véritable discipline scientifique. Mais, quelle que soit l'importance
très significative de cette première considération, l'anarchie
scientifique se révèle aujourd'hui surtout, d'une manière à la fois bien
plus caractéristique et plus dangereuse, par l'unanime répugnance de nos
savans contre toutes sortes de généralités, par leur prédilection
exclusive, vicieusement systématisée, pour des spécialités de plus en
plus étroites[18]. Ce n'est point ici le lieu de poser convenablement la
grande question philosophique de la véritable harmonie fondamentale qui
doit régner entre l'esprit d'ensemble et l'esprit de détail, et dont
l'exacte appréciation ne peut constituer que l'une des principales
conclusions finales de ce Traité. Dans l'analyse historique du
développement intellectuel, nous aurons bientôt l'occasion d'apprécier
déjà directement le spécieux paradoxe, graduellement élaboré pendant les
deux derniers siècles, qui permet aujourd'hui à tant d'esprits médiocres
de se faire même un facile mérite scientifique du rétrécissement
excessif de leurs occupations journalières, au nom de cette étrange
organisation du travail, incidemment signalée au second volume, qui
assigne minutieusement les cadres respectifs des moindres spécialités,
sans laisser aucune place déterminée à l'étude des rapports généraux,
essentiellement abandonnée ainsi aux digressions accidentelles des
divers savans, qui les cultiveraient, à titre de passe-temps, sans
aucune préparation propre. Il deviendra dès lors irrécusable que ce
prétendu principe ne constitue qu'une irrationnelle systématisation
métaphysique, tendant à consacrer, comme absolue et indéfinie, la
situation transitoire de notre intelligence pendant le premier âge de la
philosophie positive, où l'esprit de détail devait, en effet,
nécessairement régner, jusqu'à ce que la positivité eût successivement
pénétré dans tous les ordres de phénomènes naturels, condition désormais
suffisamment remplie. Quoi qu'il en soit, je ne dois ici distinctement
indiquer, à ce sujet, que la simple considération politique, qui impose,
avec tant d'évidence, l'indispensable obligation d'une entière
généralité à toute philosophie aspirant réellement au gouvernement moral
de l'humanité. C'est par cette unique qualité, comme je l'ai déjà
fréquemment signalé, que la philosophie théologique et la philosophie
métaphysique, malgré leur insuffisance et même leur décrépitude
irrécusables, prolongent encore leur vaine prépondérance politique. Tant
que la philosophie positive ne remplira point convenablement cette
condition fondamentale, elle ne saurait sortir de son état présent de
subalternité politique. L'expérience journalière ne montre-t-elle point,
surtout en ce qui concerne les mesures ou les élections dirigées
aujourd'hui par les corps savans, toutes les fois, en un mot, que
l'esprit d'ensemble devient, à un degré quelconque, directement
indispensable, que de bons esprits, entièrement étrangers à la science,
mais habituellement placés à un point de vue général, sont finalement
plus propres que les savans spéciaux, même au genre de gouvernement qui
semblerait le plus devoir exclusivement appartenir à ceux-ci? On ne
saurait nier aussi que l'imperfection ordinaire de l'enseignement
scientifique ne tienne principalement aujourd'hui à cet éloignement pour
l'esprit d'ensemble, dont nos savans s'enorgueillissent avec un si
funeste aveuglement. Il est donc évident que, par cette irrationnelle
disposition, ils contribuent eux-mêmes, autant que possible, à maintenir
directement leur propre subalternité politique. Leurs sentimens sociaux
sont, d'ailleurs, d'ordinaire, à la hauteur de leurs idées. En écartant
habituellement la considération prépondérante des intérêts matériels, et
en développant la faculté de saisir rapidement les diverses réactions
sociales, la culture des sciences positives semblerait devoir, par sa
nature, tendre puissamment à contenir, chez ceux qui s'y livrent,
l'essor continu de l'égoïsme individuel: elle ne sert, au contraire, que
trop souvent aujourd'hui, à le rendre plus systématique, et par suite
plus corrupteur peut-être. Or, cette monstruosité passagère tient, sans
doute, principalement au défaut d'idées générales chez les savans
actuels, qui n'ont d'ailleurs, à cet égard, d'autre tort propre que d'en
nier dogmatiquement l'indispensable nécessité.

     [Footnote 18: Cette aversion des généralités, cette
     antipathie prononcée contre tout généralisateur quelconque,
     de quelque manière qu'il puisse procéder, tiennent aussi,
     chez beaucoup de savans actuels, à un secret instinct
     d'égoïsme, que je crois devoir, avec ma franchise habituelle,
     caractériser ici en peu de mots, tout en avertissant
     d'ailleurs qu'il ne saurait, par sa nature, jamais exercer,
     même aujourd'hui, qu'une influence purement accessoire,
     comparativement à la grande cause intellectuelle indiquée
     dans le texte.

     La philosophie naturelle est déjà loin maintenant de ces
     temps primitifs, si bien décrits par Fontenelle, où la
     prudence paternelle croyait devoir soigneusement interdire la
     carrière scientifique, qui dès-lors ne pouvait
     essentiellement comporter que de vraies vocations, plus ou
     moins prononcées. Comme les organisations bien caractérisées
     sont, dans la nature humaine, éminemment exceptionnelles, et
     qu'aucune classe ne saurait être principalement composée
     d'anomalies, il a bien fallu, à mesure que la science, en se
     développant, acquérait plus d'importance sociale, qu'elle
     donnât accès à des intelligences plus vulgaires. Il arrive
     donc aujourd'hui, et il arrivera sans doute de plus en plus
     désormais, par suite même des encouragemens, d'ailleurs si
     utiles, prodigués aux diverses sciences spéciales, que les
     vocations réelles deviennent, proportionnellement, de moins
     en moins nombreuses dans le monde scientifique, qui tend de
     plus en plus à se composer, en majeure partie, d'individus
     peu éminens, ayant choisi cette profession au même titre que
     toute autre, et dont les travaux, sans pouvoir jamais
     imprimer à la science aucune impulsion capitale, maintiennent
     honorablement son état présent, avec quelques utiles
     améliorations graduelles. Or, ceux-là surtout doivent être
     habituellement acharnés, d'une manière plus absolue, contre
     toute philosophie générale, surtout positive, non-seulement
     en vertu d'un esprit plus étroit qui les empêche d'en saisir
     la portée réelle, mais aussi à cause de son inévitable
     influence pour réduire, à leur juste appréciation, leurs
     travaux ordinaires. Car, l'avénement des généralités vraiment
     positives ne permettra plus d'attacher une haute importance
     aux recherches de détail que dans le cas rare où elles
     tendront directement à déterminer de grands progrès; ce qui
     rendra nécessairement bien plus difficile l'accès des
     principales positions scientifiques, auxquelles les
     notabilités éphémères pourront ainsi de moins en moins
     prétendre, étant dès-lors régulièrement assujéties enfin à de
     vrais et inévitables jugemens. De ceux-là, principalement,
     provient le prétexte banal tiré des généralités vicieuses,
     comme si toutes les spécialités étaient ordinairement bonnes,
     et comme si ce n'était point surtout aux savans à distinguer
     judicieusement à cet égard, suivant leur fonction sociale de
     guides rationnels de l'opinion publique, qu'ils abandonnent
     ainsi, contre leur propre intention, aux seuls
     métaphysiciens.]

Tout espoir de coopération quelconque de leur part, soit active, soit
même passive, à la fondation d'une vraie philosophie politique, par
l'extension convenable de la méthode positive à l'étude fondamentale des
phénomènes sociaux, doit donc être aujourd'hui essentiellement
abandonné. Ceux d'entre eux qui commencent à manifester une certaine
ambition politique, préfèrent presque toujours jusqu'ici se mettre
simplement au service des pouvoirs et des partis existans, sauf à n'y
être, comme il doit arriver le plus souvent, que de purs instrumens pour
les avocats et les autres métaphysiciens; au lieu d'essayer d'une
politique nouvelle, vraiment propre à l'esprit scientifique, mais qui
obligerait à se dégager de la routine vulgaire: les savans demeurés
spéculatifs sont peut-être ordinairement moins inaccessibles encore aux
inspirations générales de la philosophie positive. L'essor politique de
cette philosophie ne saurait aujourd'hui être énergiquement secondé,
dans le monde savant, sauf d'heureuses exceptions individuelles, que par
les jeunes intelligences, dont l'ardeur naturelle pour les conceptions
générales n'a encore été éteinte par l'influence prolongée des divers
préjugés propres à chaque spécialité exclusive. En ce sens, les diverses
institutions de haut enseignement scientifique, qui tendent à introduire
de plus en plus, dans la société actuelle, fort au-delà des besoins
réguliers des professions savantes, une jeunesse profondément imbue de
l'esprit positif, constituent, à mes yeux, l'une des plus précieuses
ressources que le passé nous ait ménagées pour aboutir graduellement à
la réorganisation finale des sociétés modernes: telles sont, en France,
les écoles de médecine, et surtout notre école Polytechnique, en vertu
de son éminente positivité, et malgré son caractère incomplet. Une telle
considération a d'autant plus d'importance, que, quels que soient, sous
le point de vue philosophique, les irrécusables inconvéniens des savans
actuels, il demeure néanmoins incontestable que l'esprit positif, qu'il
s'agit maintenant d'étendre à la politique, ne saurait être, en général,
convenablement développé, comme je l'ai si souvent prouvé, que chez ceux
seulement qui, en temps opportun, ont reçu une forte éducation
scientifique, ce qui ne peut guère avoir lieu aujourd'hui que pour les
jeunes gens d'abord destinés aux différentes spécialités scientifiques,
sauf quelques anomalies infiniment rares, sur lesquelles il ne faut pas
compter.

Cet aperçu sommaire des principaux points d'appui que l'état présent du
monde social peut offrir à l'impulsion régénératrice de la nouvelle
philosophie politique, complète suffisamment l'indication générale que
je devais ébaucher, dans cette longue mais indispensable introduction,
de la destination fondamentale d'une telle philosophie pour correspondre
aux plus graves nécessités de notre époque. En plaçant définitivement
l'esprit du lecteur au point de vue convenable, et en lui fournissant
d'avance une sorte de programme rationnel de l'ensemble des conditions à
remplir, le grand travail que je viens d'accomplir, quoique purement
préliminaire, devra, j'espère, faciliter et, en même temps, abréger
beaucoup l'opération principale; surtout, il en garantira la pleine
efficacité politique, qui, sans un tel préambule général, eût
essentiellement échappé à la plupart des esprits actuels, dont les
habitudes politiques sont d'ordinaire si superficielles et si
irrationnelles. Les hommes d'état les plus dédaigneux ne sauraient ainsi
mettre en doute si la théorie que nous allons tenter de construire
directement est vraiment susceptible d'une haute utilité pratique,
puisqu'il est maintenant démontré que le besoin fondamental des sociétés
actuelles est, par sa nature, éminemment théorique, et que, en
conséquence, la réorganisation intellectuelle, et ensuite morale, doit
nécessairement précéder et diriger la réorganisation politique
proprement dite[19]. Toutefois, après avoir, pour satisfaire à la juste
exigence des esprits actuels, établi d'abord, avec tout le soin
convenable, cette grande et intime co-relation, il importe maintenant de
retourner irrévocablement au point de vue strictement scientifique de ce
Traité, et de poursuivre l'étude générale des phénomènes de la physique
sociale dans des dispositions aussi purement spéculatives que celles qui
président déjà à la culture habituelle des autres sciences
fondamentales, en n'ayant d'autre ambition intellectuelle que de
découvrir les véritables lois naturelles d'un dernier ordre de
phénomènes, extrêmement remarquable, et qui n'a jamais été ainsi
examiné; sans la prépondérance, désormais continue, d'une telle
intention, notre opération philosophique avorterait nécessairement.
Néanmoins, avant d'y procéder d'une manière directe, il me reste encore
à considérer sommairement, dans la leçon suivante, les principaux
efforts philosophiques déjà tentés pour constituer la science sociale,
et dont l'appréciation générale doit éminemment tendre, surtout en vertu
des habitudes actuelles, à mieux caractériser, sous divers rapports
essentiels, la nature et l'esprit de cette dernière branche fondamentale
de la philosophie positive.

     [Footnote 19: Les rapports généraux entre la théorie et la
     pratique, surtout en politique, seront, dans la suite de ce
     volume, comme on doit s'y attendre, directement soumis à une
     analyse rationnelle. Je dois seulement indiquer ici, à ce
     sujet, que, dans la politique, de même qu'en tout autre cas,
     toute confusion, ou simplement toute adhérence trop étroite,
     entre la théorie et la pratique, est également funeste à
     toutes deux, en étouffant l'essor de la première, et laissant
     la seconde s'agiter sans guide. On doit même reconnaître que
     les phénomènes sociaux, en vertu de leur complication
     supérieure, doivent exiger un plus grand intervalle
     intellectuel qu'en aucun autre sujet scientifique, entre les
     conceptions spéculatives, quelque positives qu'elles puissent
     être, et leur finale réalisation pratique. La nouvelle
     philosophie sociale doit donc se garantir soigneusement de la
     tendance, trop commune aujourd'hui, qui la porterait à se
     mêler activement au mouvement politique proprement dit,
     lequel doit surtout rester pour elle un sujet permanent
     d'observation capitale, où elle ne doit intervenir qu'en
     remplissant sa mission générale de haut enseignement.
     Néanmoins, la profonde confusion qui règne maintenant entre
     le gouvernement spirituel et le gouvernement temporel ne
     saurait, sans doute, toujours permettre à l'école positive de
     s'abstenir de toute participation directe, soit dans les
     divers pouvoirs constitués, soit au sein des partis existans,
     à la gestion journalière des affaires générales, ne fût-ce
     qu'afin d'y mieux faite prévaloir son influence fondamentale.
     Mais cette école devra scrupuleusement veiller à ce que cette
     incontestable utilité ne serve involontairement de motif
     habituel au vain égarement d'ambitions mal conçues. Car, une
     telle préoccupation active et continue des opérations
     journalières tend directement, surtout de nos jours, à
     empêcher ou à altérer toute conception vraiment rationnelle
     de l'ensemble du mouvement social, à moins qu'une forte
     élaboration préalable des véritables principes politiques ne
     prévienne cette pernicieuse fluctuation, chez quelques
     intelligences privilégiées, qui elles-mêmes agiraient sans
     doute encore plus sagement, soit pour elles, soit pour leur
     cause, en conservant une position purement philosophique, en
     tant, du moins, que le libre choix de leur mode propre
     d'influence politique pourrait leur être permis, ce qui, je
     l'avoue, n'est peut-être pas aujourd'hui toujours
     facultatif.]



QUARANTE-SEPTIÈME LEÇON.

Appréciation sommaire des principales tentatives philosophiques
entreprises jusqu'ici pour constituer la science sociale.


Le degré supérieur de complication, de spécialité, et en même temps
d'intérêt, qui caractérise nécessairement les phénomènes sociaux,
comparés à tous les autres phénomènes naturels, à ceux même de la vie
individuelle, constitue, sans doute, d'après les principes généraux de
hiérarchie scientifique établis dans l'ensemble de ce Traité, la cause
la plus fondamentale de l'imperfection beaucoup plus prononcée que doit
présenter leur étude, où l'esprit positif ne pouvait évidemment avoir
aucun accès rationnel sans avoir préalablement commencé à dominer
l'étude de tous les phénomènes plus simples; ce qui n'a été
convenablement accompli que de nos jours, en vertu de l'importante
révolution philosophique qui a donné naissance à la physiologie
cérébrale, comme je l'ai expliqué à la fin du volume précédent. Mais,
indépendamment de ce motif principal, déjà suffisamment indiqué, et qui
d'ailleurs deviendra bientôt le sujet d'une appréciation directe, je
crois devoir commencer, dès ce moment, à signaler une considération
nouvelle, éminemment propre à expliquer, d'une manière toute spéciale,
pourquoi l'esprit humain n'a pu jusqu'à présent fonder la science
sociale sur des bases vraiment positives. Cette considération consiste
en ce que, par la nature d'une telle étude, notre intelligence ne
pouvait réellement, avant l'époque actuelle, y statuer sur un ensemble
de faits assez étendu pour diriger convenablement ses spéculations
rationnelles à l'égard des lois fondamentales des phénomènes sociaux.

En expliquant sommairement, dès le début de cet ouvrage, l'invincible
nécessité logique qui fait toujours exclusivement dépendre le premier
essor spéculatif d'une doctrine quelconque de l'emploi spontané d'une
méthode purement théologique, j'ai déjà suffisamment indiqué, même
envers les plus simples phénomènes, l'impossibilité générale de former
primitivement le système d'observations propre à servir de base
immédiate à toute théorie positive (_voyez_ la première leçon). Or, les
phénomènes sociaux, outre leur participation évidente et plus prononcée
à cette obligation commune, présentent, sous un tel aspect, ce
caractère éminemment spécial, que leur propre existence ne pouvait, dans
l'origine, être assez développée pour comporter aucune observation
vraiment scientifique, lors même que l'esprit humain eût été alors
convenablement préparé. Dans tout autre sujet, par suite de l'immuable
perpétuité des phénomènes, les observations rationnelles n'étaient
d'abord impossibles qu'à cause de l'absence, long-temps inévitable,
d'observateurs bien disposés. Mais, par une exception évidemment propre
à la science sociale, et qui a dû spécialement contribuer à prolonger
son enfance, il est clair que les phénomènes eux-mêmes y ont long-temps
manqué de la plénitude et de la variété de développement indispensables
à leur exploration scientifique, abstraction faite des conditions à
remplir par les observateurs. Sans un lent et pénible essor spontané de
l'état social dans une partie notable de l'espèce humaine, et jusqu'à ce
que le cours naturel de l'évolution sociale y eût graduellement conduit
à des modifications assez profondes et assez générales de la
civilisation primitive, cette science devait nécessairement se trouver
dépourvue de toute base expérimentale vraiment suffisante. Cette
évidente considération nous servira plus tard à faire plus nettement
ressortir l'indispensable office de la philosophie théologique pour
diriger les premiers progrès de l'esprit humain et de la société. Mais
nous ne devons l'employer ici qu'à mieux caractériser les entraves
inévitables qui ont dû ainsi retarder la formation d'une véritable
science sociale.

Toute discussion directe et précise de la portée nécessaire de cet
obstacle fondamental serait actuellement déplacée. Quand le moment sera
venu d'effectuer, dans l'un des chapitres suivans, cette exacte
détermination, je démontrerai, j'espère, avec une irrécusable évidence,
que, par suite d'une telle obligation, judicieusement mesurée, la
science sociale n'a commencé à devenir possible qu'en s'appuyant
précisément sur l'analyse rationnelle de l'ensemble du développement
accompli jusqu'à nos jours dans l'élite de l'espèce humaine, tout passé
moins étendu devant être insuffisant. C'est ainsi que les conditions
relatives à la succession même des phénomènes, coïncideront, d'une
manière aussi rigoureuse que spontanée, avec celles déjà assez établies,
par l'ensemble des trois volumes précédens, quant à la préparation de
l'observateur d'après l'élaboration préalable des branches moins
compliquées de la philosophie positive, pour assigner, sans aucune grave
incertitude, le siècle actuel comme l'époque nécessaire de la formation
définitive de la science sociale, jusque alors essentiellement
impossible.

Quoique ce ne soit point ici le lieu d'entreprendre convenablement cette
importante démonstration, j'y crois devoir néanmoins indiquer une
considération très propre à faire déjà pressentir une telle explication,
en représentant le salutaire ébranlement général imprimé à notre
intelligence par la révolution française, comme ayant été finalement
indispensable pour permettre le développement de spéculations à la fois
assez positives et assez étendues à l'égard des phénomènes sociaux.
Jusque alors, en effet, les tendances fondamentales de l'humanité ne
pouvaient être assez fortement caractérisées pour devenir, même chez les
philosophes les plus éminens et les mieux disposés, le sujet d'une
appréciation pleinement scientifique, propre à dissiper sans retour
toute grave fluctuation. Tant que le système politique, qui,
graduellement modifié, avait toujours présidé au développement antérieur
de la société, n'était point encore ainsi attaqué directement dans son
ensemble, de manière à manifester hautement l'impossibilité de perpétuer
sa prépondérance, la notion fondamentale du progrès, première base
nécessaire de toute véritable science sociale, ne pouvait aucunement
acquérir la fermeté, la netteté, et la généralité sans lesquelles sa
destination scientifique ne saurait être convenablement remplie. En un
mot, la direction essentielle du mouvement social n'était point jusque
alors suffisamment déterminée, et par suite les spéculations sociales se
trouvaient toujours radicalement entravées par les vagues et chimériques
conceptions de mouvemens oscillatoires ou circulaires, qui, même
aujourd'hui, entretiennent encore, chez tant d'esprits distingués mais
mal préparés, une si déplorable hésitation relativement à la vraie
nature de la progression humaine. Or, la science sociale pourrait-elle
réellement exister, tant qu'on ignore en quoi consiste cette progression
fondamentale? Le fait même du développement général, dont une telle
science doit étudier les lois principales, peut alors être
essentiellement contesté; puisque, d'un semblable point de vue,
l'humanité doit paraître indéfiniment condamnée à une arbitraire
succession de phases toujours identiques, sans éprouver jamais aucune
transformation vraiment nouvelle et définitive, graduellement dirigée
vers un but exactement déterminé par l'ensemble de notre nature.

Toute idée de progrès social était nécessairement interdite aux
philosophes de l'antiquité, faute d'observations politiques assez
complètes et assez étendues. Aucun d'eux, même parmi les plus éminens
et les plus judicieux, n'a pu se soustraire à la tendance, alors aussi
universelle que spontanée, à considérer directement l'état social
contemporain comme radicalement inférieur à celui des temps antérieurs.
Cette inévitable disposition était d'autant plus naturelle et légitime,
que l'époque de ces travaux philosophiques coïncidait essentiellement,
comme je l'expliquerai plus lard, avec celle de la décadence nécessaire
du régime grec ou romain. Or, cette décadence qui, en considérant
l'ensemble du passé social, constitue certainement un progrès véritable,
en tant que préparation indispensable au régime plus avancé des temps
postérieurs, ne pouvait être aucunement jugée de cette manière par les
anciens, hors d'état de soupçonner une telle succession. J'ai déjà
indiqué, dans la leçon précédente, la première ébauche générale de la
notion, ou plutôt du sentiment, du progrès de l'humanité, comme ayant
été d'abord nécessairement due au christianisme, qui, en proclamant
directement la supériorité fondamentale de la loi de Jésus sur celle de
Moïse, avait spontanément formulé cette idée, jusque alors inconnue,
d'un état plus parfait remplaçant définitivement un état moins parfait,
préalablement indispensable jusqu'à une époque déterminée[20]. Quoique
le catholicisme n'ait fait, ainsi, sans doute, que servir d'organe
général au développement naturel de la raison humaine, ce précieux
office n'en constituera pas moins toujours, aux yeux impartiaux des
vrais philosophes, un de ses plus beaux titres à notre impérissable
reconnaissance. Mais, indépendamment des graves inconvéniens de
mysticisme et de vague obscurité, qui sont inhérens à tout emploi
quelconque de la méthode théologique, une telle ébauche était
certainement insuffisante pour constituer aucun aperçu scientifique de
la progression sociale. Car, cette progression se trouve ainsi
nécessairement fermée par la formule même qui la proclame, puisqu'elle
est alors irrévocablement bornée, de la manière la plus absolue, au seul
avénement du christianisme, au-delà duquel l'humanité ne saurait faire
un pas. Or, l'efficacité sociale de toute philosophie théologique
quelconque étant aujourd'hui, et pour jamais, essentiellement épuisée,
il est évident que cette conception présente désormais, en réalité, un
caractère éminemment rétrograde, comme je l'ai déjà établi, en
confirmation d'une irrécusable expérience, qui ne cesse de s'accomplir
sous nos yeux. D'un point de vue purement scientifique, on conçoit
aisément que la condition de continuité constitue un élément
indispensable de la notion définitive du progrès de l'humanité, notion
qui resterait nécessairement impuissante à diriger l'ensemble rationnel
des spéculations sociales, si elle représentait la progression comme
limitée, par sa nature, un état déterminé, depuis long-temps atteint.

     [Footnote 20: Il convient, ce me semble, de noter ici que
     cette grande notion appartient essentiellement au
     catholicisme, auquel le protestantisme ne l'a ensuite
     empruntée que d'une manière très imparfaite, et même
     radicalement vicieuse, non-seulement à cause de son recours
     vulgaire et irrationnel aux temps de la primitive église,
     mais aussi en vertu de sa tendance continue, plus aveugle
     encore et non moins prononcée, à proposer surtout pour guide
     aux peuples modernes la partie la plus arriérée et la plus
     dangereuse des Saintes-Écritures, c'est-à-dire celle qui
     concerne l'antiquité judaïque. On sait d'ailleurs que le
     mahométisme, en prolongeant, à sa manière, la même notion,
     n'a fait que tenter, à ce sujet, comme à tant d'autres, sans
     aucune amélioration réelle, une grossière imitation,
     évidemment dépourvue de toute véritable originalité.]

Par ces divers motifs, on peut, dès ce moment, sentir, en aperçu, que la
véritable idée du progrès, soit partiel, soit total, appartient
exclusivement, de toute nécessité, à la philosophie positive, qu'aucune
autre ne saurait, à cet égard, suppléer. Cette philosophie pourra seule
dévoiler la vraie nature de la progression sociale, c'est-à-dire,
caractériser le terme final, jamais pleinement réalisable, vers lequel
elle tend à diriger l'humanité, et en même temps faire connaître la
marche générale de ce développement graduel. Une telle attribution est
déjà nettement vérifiée par l'origine toute moderne des seules idées de
progrès continu qui aient aujourd'hui un caractère vraiment rationnel,
et qui se rapportent surtout au développement effectif des sciences
positives, d'où elles sont spontanément dérivées. On peut même remarquer
que le premier aperçu satisfaisant de la progression générale appartient
à un philosophe essentiellement dirigé par l'esprit géométrique, dont le
développement, comme je l'ai si souvent expliqué, avait dû précéder
celui de tout autre mode plus complexe de l'esprit scientifique. Mais,
sans attacher à cette observation personnelle une importance exagérée,
il demeure incontestable que le sentiment du progrès des sciences a pu
seul inspirer à Pascal cet admirable aphorisme, à jamais fondamental:
«Toute la succession des hommes, pendant la longue suite des siècles,
doit être considérée comme un seul homme, qui subsiste toujours, et qui
apprend continuellement.» Sur quelle autre base pouvait auparavant
reposer un tel aperçu? Quelle qu'ait dû être l'immédiate efficacité de
ce premier trait de lumière, il faut néanmoins reconnaître que les idées
de progrès nécessaire et continu n'ont commencé à acquérir une vraie
consistance philosophique, et à provoquer réellement un certain degré
d'attention publique, que par suite de la mémorable controverse qui a
ouvert, avec tant d'éclat, le siècle dernier, sur la comparaison
générale entre les anciens et les modernes. Cette discussion solennelle,
dont l'importance a été jusqu'ici peu sentie, constitue, à mes yeux, un
véritable événement, d'ailleurs convenablement préparé, dans l'histoire
universelle de la raison humaine, qui, pour la première fois, osait
ainsi proclamer enfin directement son progrès fondamental. Or, il
serait, sans doute, inutile de faire expressément remarquer que l'esprit
scientifique animait surtout les principaux chefs de ce grand mouvement
philosophique, et constituait seul toute la force réelle de leur
argumentation générale, malgré la direction vicieuse qu'elle avait
d'ailleurs à d'autres égards: on voit même que leurs plus illustres
adversaires, par une contradiction bien décisive, faisaient hautement
profession de préférer le cartésianisme à l'ancienne philosophie.

Quelque sommaires que doivent être de telles indications, elles
suffisent sans doute pour caractériser, d'une manière irrécusable,
l'origine évidente de notre notion fondamentale du progrès humain, qui,
spontanément issue du développement graduel des diverses sciences
positives, y trouve encore aujourd'hui ses fondemens les plus
inébranlables. De cette source nécessaire, cette grande notion a
toujours tendu, dans le cours du siècle dernier, à s'étendre aussi de
plus en plus au mouvement politique de la société. Toutefois, cette
extension finale, comme je l'ai ci-dessus indiqué, ne pouvait acquérir
aucune véritable importance propre, avant que l'énergique impulsion
déterminée par la révolution française ne fût venue manifester hautement
la tendance nécessaire de l'humanité vers un système politique, encore
trop vaguement caractérisé, mais, avant tout, radicalement différent du
système ancien. Néanmoins, quelque indispensable qu'ait dû être une
telle condition préliminaire, elle est certainement bien loin de
suffire, puisque, par sa nature, elle se borne essentiellement à donner
une simple idée négative du progrès social. C'est uniquement à la
philosophie positive, convenablement complétée par l'étude des
phénomènes politiques, qu'il appartient d'achever ce qu'elle seule a
réellement commencé, en représentant, dans l'ordre politique tout aussi
bien que dans l'ordre scientifique, la suite intégrale des
transformations antérieures de l'humanité comme l'évolution nécessaire
et continue d'un développement inévitable et spontané, dont la
direction finale et la marche générale sont exactement déterminées par
des lois pleinement naturelles. L'impulsion révolutionnaire, sans
laquelle ce grand travail eût été certainement illusoire et même
impossible, ne saurait, évidemment, en dispenser à aucun titre. Il est
même évident, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent, qu'une
prépondérance trop prolongée de la métaphysique révolutionnaire tend
désormais, de diverses manières, à entraver directement toute saine
conception du progrès politique. Quoi qu'il en soit, on ne doit plus
s'étonner maintenant si la notion générale de la progression sociale
demeure encore essentiellement vague et obscure, et, par suite,
radicalement incertaine. Les idées sont même assez peu avancées
aujourd'hui sur ce sujet fondamental, pour qu'une confusion capitale,
qui, à des yeux vraiment scientifiques, doit sembler extrêmement
grossière, n'ait point encore cessé de dominer habituellement la plupart
des esprits actuels: je veux parler de ce sophisme universel, que les
moindres notions de philosophie mathématique devraient aussitôt
résoudre, et qui consiste à prendre un accroissement continu pour un
accroissement illimité; sophisme qui, à la honte de notre siècle, sert
presque toujours de base aux stériles controverses que nous voyons
journellement se reproduire sur la thèse générale du progrès social.

Si l'ensemble des diverses réflexions que je viens d'indiquer a pu
d'abord paraître s'écarter réellement du sujet propre de la leçon
actuelle, on doit maintenant sentir combien il s'y rapporte d'une
manière directe et nécessaire. Ayant ainsi expliqué d'avance
l'impossibilité fondamentale de constituer jusqu'à présent la véritable
science du développement social, notre appréciation générale des
tentatives quelconques, dès lors éminemment prématurées, dont cette
grande fondation a pu être l'objet, se trouvera spontanément simplifiée
et abrégée à un haut degré, de manière à n'exiger ici qu'une sommaire
indication du principal caractère philosophique des travaux
correspondans. Or, l'analyse précédente, quoique simplement ébauchée,
suffit déjà pour montrer avec évidence, à ce sujet, que les conditions
proprement politiques y ont, en général, exactement coïncidé avec les
conditions purement scientifiques, de manière à retarder essentiellement
jusqu'à nos jours, par leur concours spontané, la possibilité d'établir
enfin la science sociale sur des bases vraiment positives. L'influence
nécessaire de ce double obstacle est, par sa nature, tellement
déterminée qu'elle s'étend, sans effort, avec une précision
remarquable, jusqu'à la génération actuelle, qui, seule élevée sous
l'impulsion pleinement efficace de la crise révolutionnaire, peut
trouver enfin, pour la première fois, dans l'ensemble du passé social,
une base suffisante d'exploration rationnelle, et qui, en même temps,
peut être convenablement préparée à soumettre directement à la méthode
positive l'étude générale des phénomènes sociaux, en vertu de
l'introduction préalable de l'esprit positif dans toutes les autres
branches fondamentales de la philosophie naturelle, y compris l'étude
des phénomènes intellectuels et moraux, dont la positivité naissante ne
date que du commencement de ce siècle. Comme l'accomplissement de ces
deux grandes conditions était évidemment indispensable, il serait
certainement inutile et même inopportun d'entreprendre ici aucune
critique spéciale de tentatives philosophiques dont le succès devait
être si nécessairement impossible. Y aurait-il lieu à démontrer
expressément l'inanité radicale des efforts intellectuels destinés à
constituer directement la science sociale, avant qu'elle pût reposer sur
une base expérimentale suffisamment étendue, et sans que notre
intelligence pût être aussi assez rationnellement préparée? Les
développemens secondaires que pourrait seul utilement comporter un
sujet aussi évident, seraient certainement incompatibles avec la
destination principale de cet ouvrage. Je dois donc, à cet égard, me
borner à caractériser ici par un rapide aperçu, le vice essentiel propre
à chacune de ces diverses opérations philosophiques, ce qui, en
vérifiant spécialement le jugement général que nous venons d'en porter
d'avance, servira d'ailleurs à mieux manifester ensuite la vraie nature
d'une entreprise encore essentiellement intacte.

Quoique, d'après les explications précédentes, il ne s'agisse nullement
d'esquisser ici, même à grands traits, l'histoire générale des travaux
successifs de l'esprit humain relativement à la science sociale, je ne
crois pas néanmoins devoir m'abstenir d'y mentionner d'abord le nom du
grand Aristote, dont la mémorable _Politique_ constitue, sans doute,
l'une des plus éminentes productions de l'antiquité, et du reste, a
fourni jusqu'ici le type général de la plupart des travaux ultérieurs
sur le même sujet. Les motifs fondamentaux ci-dessus exposés sont, par
leur nature, éminemment applicables à un ouvrage où ne pouvait encore
pénétrer aucun sentiment des tendances progressives de l'humanité, ni le
moindre aperçu des lois naturelles de la civilisation, et qui devait
être essentiellement dominé par les discussions métaphysiques sur le
principe et la forme du gouvernement: il serait, certes, bien superflu
d'insister, d'une manière quelconque, à l'égard d'un cas aussi évident.
Mais, à une époque où l'esprit positif, naissant à peine, n'avait encore
commencé à se manifester faiblement que dans la seule géométrie, et
lorsque, en même temps, les observations politiques étaient
nécessairement restreintes à un état social presque uniforme et purement
préliminaire, envisagé même dans une population très circonscrite, il
est vraiment prodigieux que l'intelligence humaine ait pu produire, en
un tel sujet, un traité aussi avancé, et dont l'esprit général s'éloigne
peut-être moins d'une vraie positivité qu'en aucun autre travail de ce
père immortel de la philosophie. Qu'on relise, par exemple (et, même
aujourd'hui, les meilleurs esprits peuvent encore le faire avec fruit),
la judicieuse analyse par laquelle Aristote a si victorieusement réfuté
les dangereuses rêveries de Platon et de ses imitateurs sur la
communauté des biens; et l'on y reconnaîtra aisément des témoignages,
aussi nombreux qu'irrécusables, d'une rectitude, d'une sagacité, et
d'une force qui, en de semblables matières, n'ont jamais été surpassées
jusqu'ici, et furent même rarement égalées. Toutefois, il ne faut pas
oublier que cette intéressante appréciation serait, par sa nature,
essentiellement étrangère à la principale destination de cet ouvrage. Il
est trop évident, d'après nos explications antérieures, que la véritable
science sociale ne pouvait être que d'institution moderne, et même
d'origine toute récente, pour qu'il convienne ici de s'arrêter davantage
aux travaux quelconques de l'antiquité, ne fût-ce qu'afin d'y rendre un
respectueux hommage au premier essor du génie humain dans ce grand
sujet, et malgré l'influence évidente que cette mémorable élaboration
primitive a profondément exercée sur l'ensemble ultérieur des
méditations philosophiques.

En vertu du double motif général établi ci-dessus, il serait entièrement
superflu de faire aucune mention spéciale de ces divers travaux
successifs, d'ailleurs toujours uniformément conduits sur le type
d'Aristote, simplement développé par l'accumulation spontanée de
nouveaux matériaux classés à peu près selon les mêmes principes. Ces
tentatives philosophiques ne peuvent commencer à nous occuper ici qu'à
partir de l'époque où, d'une part, la prépondérance définitive de
l'esprit positif dans l'étude rationnelle des phénomènes les moins
compliqués a pu permettre de comprendre réellement en quoi consistent,
en général, les lois naturelles, et où, d'une autre part, la vraie
notion fondamentale de la progression humaine, soit partielle, soit
totale, a pris enfin graduellement quelque consistance réelle: or, le
concours de ces deux indications, convenablement appréciées, ne permet
guère de remonter plus loin que vers le milieu du siècle dernier. La
première et la plus importante série de travaux qui se présente comme
directement destinée à constituer enfin la science sociale, est alors
celle du grand Montesquieu, d'abord dans son Traité sur la politique
romaine, et surtout ensuite dans son _Esprit des Lois_.

Ce qui caractérise, à mes yeux, la principale force de ce mémorable
ouvrage, de manière à témoigner irrécusablement de l'éminente
supériorité de son illustre auteur sur tous les philosophes
contemporains, c'est la tendance prépondérante qui s'y fait partout
sentir à concevoir désormais les phénomènes politiques comme aussi
nécessairement assujétis à d'invariables lois naturelles que tous les
autres phénomènes quelconques: disposition si nettement prononcée, dès
le début, par cet admirable chapitre préliminaire où, pour la première
fois depuis l'essor primitif de la raison humaine, l'idée générale de
_loi_ se trouve enfin directement définie, envers tous les sujets
possibles, même politiques, suivant l'uniforme acception fondamentale
que notre intelligence s'était déjà habituée à lui attribuer dans les
plus simples recherches positives. Quelle que soit l'importance de cette
innovation capitale, son origine philosophique ne saurait être méconnue,
puisqu'elle résulte évidemment de l'entière généralisation finale d'une
notion incomplète que le progrès continu des sciences avait dû
graduellement rendre très familière à tous les esprits avancés, par une
suite spontanée de l'impulsion décisive qu'avait produite, un siècle
auparavant, la grande combinaison des travaux de Descartes, de Galilée,
et de Képler, et que les travaux de Newton venaient de corroborer si
heureusement. Mais cette incontestable filiation ne doit altérer, en
aucune manière, l'originalité caractéristique de la conception de
Montesquieu; car, tous les bons esprits savent assez aujourd'hui que
c'est surtout en de pareilles extensions fondamentales que consistent
réellement les progrès principaux de notre intelligence. On doit bien
plutôt s'étonner qu'un pas semblable ait pu être conçu, en un temps où
la méthode positive n'embrassait encore que les plus simples phénomènes
naturels, sans avoir convenablement pénétré dans l'étude générale des
corps vivans, et sans être même, à vrai dire, devenue suffisamment
prépondérante envers les phénomènes purement chimiques. Cette
admiration nécessaire ne pourra que s'accroître en ayant aussi égard au
second aspect élémentaire ci-dessus signalé, et considérant que la
notion fondamentale de la progression humaine, première base
indispensable de toute véritable loi sociologique, ne pouvait avoir,
pour Montesquieu, ni la netteté, ni la consistance, ni surtout la
généralité complète qu'a pu lui faire acquérir ensuite le grand
ébranlement politique sous l'impulsion duquel nous pensons aujourd'hui.
A une époque où les plus éminens esprits, essentiellement préoccupés de
vaines utopies métaphysiques, croyaient encore à la puissance absolue et
indéfinie des législateurs, armés d'une autorité suffisante, pour
modifier à volonté l'état social, combien ne fallait-il pas être en
avant de son siècle pour oser concevoir, d'après une aussi imparfaite
préparation, les divers phénomènes politiques comme toujours réglés, au
contraire, par des lois pleinement naturelles, dont l'exacte
connaissance devrait nécessairement servir de base rationnelle à toute
sage spéculation sociale, finalement propre à guider utilement les
combinaisons pratiques des hommes d'état!

Malheureusement, les mêmes causes générales qui établissent, avec tant
d'évidence, cette irrécusable prééminence philosophique de Montesquieu
sur tous ses contemporains, font également sentir, d'une manière non
moins prononcée, l'inévitable impossibilité de tout succès réel dans une
entreprise aussi hautement prématurée, quant à son but principal, dont
les conditions préliminaires les plus essentielles, soit scientifiques,
soit politiques, étaient alors si loin d'un accomplissement suffisant.
Il n'est que trop manifeste, en effet, que le projet fondamental de
Montesquieu n'a été nullement réalisé dans l'ensemble de l'exécution de
son travail, qui, malgré l'éminent mérite de certains détails, ne
s'écarte pas essentiellement de la nature commune des divers travaux
antérieurs, et ne tarde point, à vrai dire, à revenir, comme ceux-ci, au
type primitif du Traité d'Aristote, dont il n'a pu d'ailleurs aucunement
égaler, eu égard au temps, la rationnelle composition. Après avoir
reconnu, en principe général, la subordination nécessaire des phénomènes
sociaux à d'invariables lois naturelles, on ne voit plus, dans le cours
de l'ouvrage, que les faits politiques y soient, en réalité, nullement
rapportés au moindre aperçu de ces lois fondamentales: et même la
stérile accumulation de ces faits, indifféremment empruntés, souvent
sans aucune critique vraiment philosophique, aux états de civilisation
les plus opposés, paraît directement repousser toute idée d'un véritable
enchaînement scientifique, pour ne laisser ordinairement subsister
qu'une liaison purement illusoire, fondée sur d'arbitraires
rapprochemens métaphysiques. La nature générale des conclusions
pratiques de Montesquieu vérifie clairement, ce me semble, combien
l'exécution de son travail a été loin de correspondre à sa grande
intention primitive. Car, cette pénible élaboration irrationnelle de
l'ensemble total des sujets sociaux, n'aboutit finalement qu'à
proclamer, comme type politique universel, le régime parlementaire des
Anglais, dont l'insuffisance nécessaire, pour satisfaire aux besoins
politiques fondamentaux des sociétés modernes, était, sans doute,
beaucoup moins sensible alors qu'elle n'a dû le devenir aujourd'hui,
mais sans être, au fond, guère moins réelle, puisque la situation
générale n'a fait depuis que mieux manifester son principal caractère,
déjà essentiellement établi à cette époque, comme j'aurai lieu de le
démontrer plus tard. A la vérité, l'insignifiance même d'une telle issue
honore, sous certains rapports, le caractère philosophique de
Montesquieu, qui, entouré d'un vain débordement d'utopies métaphysiques,
a su renoncer avec fermeté à l'ascendant vulgaire qu'il eût si aisément
obtenu, pour restreindre scrupuleusement ses conclusions pratiques dans
les limites très étroites imposées par son insuffisante théorie. Mais,
la nécessité logique d'une semblable restriction, si évidemment
inférieure aux besoins réels de la société, fournit, sans doute,
indirectement une irrécusable confirmation générale de la direction
vicieuse et illusoire qui a présidé à l'exécution réelle de cette grande
opération philosophique, ainsi radicalement dépourvue de sa principale
efficacité politique.

La seule portion considérable d'un tel travail qui paraisse présenter
une certaine positivité effective, est celle où Montesquieu s'efforce
d'apprécier exactement l'influence sociale des diverses causes locales
continues, dont l'ensemble peut être désigné, en politique, sous le nom
de climat. Dans cette entreprise scientifique, évidemment inspirée
d'ailleurs par le beau Traité d'Hippocrate, on reconnaît directement, en
effet, une tendance constante à rattacher soigneusement, à l'imitation
de la philosophie naturelle, les divers phénomènes observés à des forces
réelles capables de les produire: mais il est très sensible aussi que ce
but général a été essentiellement manqué. Sans rappeler aucunement ici
une facile critique, déjà tant reproduite, et souvent avec bien peu de
justice, par un grand nombre de philosophes postérieurs, on ne peut
contester que Montesquieu n'ait, pour l'ordinaire, gravement méconnu la
véritable influence politique des climats, qu'il a presque toujours
extrêmement exagérée. Ce que je dois surtout faire remarquer à ce sujet,
c'est la principale cause philosophique d'un tel ordre d'aberrations,
nécessairement provenues d'une vaine tendance irrationnelle à analyser
spécialement une pure modification avant que l'action fondamentale ait
pu être convenablement appréciée[21]. Sans avoir aucunement établi en
quoi consiste la progression sociale, ni quelles en sont les lois
essentielles, il est évidemment impossible de se former la moindre idée
juste des perturbations plus ou moins secondaires qui peuvent résulter
du climat, ou de toute autre influence accessoire, même plus puissante,
comme celle des diverses races humaines, ainsi que je l'expliquerai
directement plus tard, quand je traiterai de la méthode en physique
sociale. Nous reconnaîtrons alors que ces diverses perturbations
quelconques ne peuvent affecter que la vitesse de la progression, dont
aucun terme important ne saurait être ni supprimé, ni déplacé. Ainsi,
quelque intérêt que puisse offrir leur analyse spéciale, elle ne peut
comporter aucun succès rationnel, tant que les lois fondamentales du
développement social ne sont point préalablement dévoilées. On
s'explique aisément l'illusion très naturelle d'après laquelle
Montesquieu, qui ne pouvait aucunement concevoir ces lois, et qui
pourtant voulait, presque à tout prix, faire pénétrer enfin l'esprit
positif dans le domaine des idées politiques, a été ainsi conduit à
s'occuper avec prédilection du seul ordre régulier de spéculations
sociales qui pût lui sembler propre à l'accomplissement spontané d'une
telle condition philosophique. Mais cette aberration, alors fort
excusable, si même elle pouvait être réellement évitée, n'en présente
pas moins sous un nouveau jour l'immense et irrécusable lacune relative
à l'opération fondamentale, dont la vicieuse exécution n'a pu fournir
aucun guide convenable dans l'examen des questions secondaires. On n'a
pu même apercevoir nullement ainsi cette remarque générale, qui ressort
cependant, avec tant d'évidence, de l'ensemble des observations, et qui
doit dominer toute la théorie politique des climats, savoir: que les
causes physiques locales, très puissantes à l'origine de la
civilisation, perdent successivement de leur empire à mesure que le
cours naturel du développement humain permet davantage de neutraliser
leur action. Une telle relation se serait, sans doute, spontanément
présentée à Montesquieu, si, conformément à la nature du sujet, il avait
pu procéder à la théorie politique du climat après avoir d'abord fixé
l'indispensable notion fondamentale de la progression générale de
l'humanité.

     [Footnote 21: C'est la même erreur logique que si, en
     astronomie, on prétendait déterminer les perturbations sans
     avoir d'abord apprécié les gravitations principales, comme je
     l'ai indiqué, en 1822, à la fin de mon _Système de politique
     positive_.]

En résumé, ce grand philosophe a conçu, le premier, une entreprise
capitale doublement prématurée, dans laquelle il devait radicalement
échouer, soit en s'efforçant de soumettre à l'esprit positif l'étude
générale des phénomènes sociaux avant qu'il eût même convenablement
pénétré dans le système entier des connaissances biologiques, soit, sous
le point de vue purement politique, en se proposant essentiellement de
préparer la réorganisation sociale en un temps uniquement destiné à
l'action révolutionnaire proprement dite. C'est là surtout ce qui
explique pourquoi une aussi éminente intelligence, par suite même d'un
avancement trop prononcé, a néanmoins exercé sur son siècle une action
immédiate bien inférieure à celle d'un simple sophiste, tel que
Rousseau, dont l'état intellectuel, beaucoup plus conforme à la
disposition générale de ses contemporains, lui a permis de se constituer
spontanément, avec tant de succès, l'organe naturel du mouvement
purement révolutionnaire qui devait caractériser cette époque.
Montesquieu ne pourra être pleinement apprécié que par notre postérité,
où l'extension, finalement réalisée, de la philosophie positive à
l'ensemble des spéculations sociales, fera profondément sentir la haute
valeur de ces tentatives précoces qui, tout en manquant nécessairement
un but encore trop éloigné, contribuent néanmoins, par de lumineuses et
indispensables indications préliminaires, à poser convenablement la
question générale qui devra être ultérieurement résolue.

Depuis Montesquieu, le seul pas important qu'ait fait jusqu'ici la
conception fondamentale de la _sociologie_[22], est dû à l'illustre et
malheureux Condorcet, dans son mémorable ouvrage sur l'_Esquisse d'un
tableau historique des progrès de l'esprit humain_, au sujet duquel une
juste appréciation exige toutefois qu'on n'oublie point la haute
participation préalable de son célèbre ami, le sage Turgot, dont les
précieux aperçus primitifs sur la théorie générale de la perfectibilité
humaine avaient sans doute utilement préparé la pensée de Condorcet.
Ici, quoique, finalement, la grande opération philosophique, évidemment
projetée par Montesquieu, ait encore, au fond, également avorté, et
peut-être même d'une manière plus prononcée, il demeure néanmoins
incontestable que, pour la première fois, la notion scientifique,
vraiment primordiale, de la progression sociale de l'humanité, a été
enfin nettement et directement introduite, avec toute la prépondérance
universelle qu'elle doit exercer dans l'ensemble d'une telle science, ce
qui, certainement, n'avait pas lieu chez Montesquieu. Sous ce point de
vue, la principale force de l'ouvrage réside dans cette belle
introduction où Condorcet expose immédiatement sa pensée générale, et
caractérise son projet philosophique d'étudier l'enchaînement
fondamental des divers états sociaux. Ce petit nombre de pages
immortelles ne laisse vraiment à désirer, surtout pour l'époque, rien
d'essentiel, en ce qui concerne la position totale de la question
sociologique, qui, dans un avenir quelconque, reposera toujours, à mon
gré, sur cet admirable énoncé, à jamais acquis à la science.
Malheureusement, l'exécution de ce dessein capital est loin de
correspondre, en aucune manière, à la grandeur d'un tel projet, qui,
malgré cette infructueuse tentative, reste encore entièrement intact,
comme il serait aujourd'hui superflu de le démontrer expressément ici.
D'après les principes que j'ai établis, une judicieuse appréciation
philosophique de la situation générale de l'esprit humain à cette époque
peut, ce me semble, aisément expliquer à la fois et le succès de la
conception et l'avortement de l'exécution, abstraction faite d'ailleurs
de l'influence secondaire qu'a dû exercer, à l'un ou à l'autre titre, la
nature spéciale de l'intelligence qui a servi d'organe à cette
opération.

     [Footnote 22: Je crois devoir hasarder, dès à présent, ce
     terme nouveau, exactement équivalent à mon expression, déjà
     introduite, de _physique sociale_, afin de pouvoir désigner
     par un nom unique cette partie complémentaire de la
     philosophie naturelle qui se rapporte à l'étude positive de
     l'ensemble des lois fondamentales propres aux phénomènes
     sociaux. La nécessité d'une telle dénomination, pour
     correspondre à la destination spéciale de ce volume, fera,
     j'espère, excuser ici ce dernier exercice d'un droit
     légitime, dont je crois avoir toujours usé avec toute la
     circonspection convenable, et sans cesser d'éprouver une
     profonde répugnance pour toute habitude de néologisme
     systématique.]

Il suffit, à cet effet, d'estimer, par aperçu, le progrès essentiel
qu'avait dû faire, de Montesquieu à Condorcet, l'accomplissement graduel
des deux grandes conditions, l'une scientifique, l'autre politique, dont
j'ai ci-dessus établi la nécessité dans une telle élaboration. Sous le
premier aspect, il faut surtout remarquer que l'admirable essor des
sciences naturelles, et principalement de la chimie, pendant la seconde
moitié du siècle dernier, avait dû tendre spontanément à développer, à
un haut degré, chez tous les esprits avancés, la notion fondamentale
des lois positives, ainsi devenue à la fois plus étendue et plus
profonde, et par suite de plus en plus prépondérante. On doit même
spécialement noter, à ce sujet, que cette époque est aussi celle où
l'étude générale des corps vivans a commencé à prendre enfin une
certaine consistance et un vrai caractère scientifique, au moins dans
l'ordre anatomique et dans l'ordre taxonomique, si ce n'est encore dans
l'ordre purement physiologique. Est-il étonnant dès lors qu'un esprit
tel que celui de Condorcet, rationnellement préparé, sous la direction
du grand d'Alembert, par de fortes méditations mathématiques, qui, par
une position sociale éminemment philosophique, avait dû profondément
ressentir l'impulsion des immenses progrès contemporains des sciences
physico-chimiques, et qui, en outre, avait pu subir pleinement
l'heureuse influence des mémorables travaux de Haller, de Jussieu, de
Linné, de Buffon et de Vicq-d'Azir, sur les principales parties de la
philosophie biologique, ait enfin distinctement conçu le projet
fondamental de transporter directement aussi, dans l'étude spéculative
des phénomènes sociaux, cette même méthode positive qui, depuis
Descartes, n'avait jamais cessé de régénérer ainsi de plus en plus le
système entier des connaissances humaines? Avec un ensemble
d'antécédens aussi favorables, le génie plus éminent de Montesquieu eût
réalisé, sans doute, de tout autres résultats, dans une pareille
situation. Il faut cependant reconnaître, même d'après les explications
que je viens d'indiquer, que la constitution générale de la science
sociale sur des bases vraiment positives était encore, pour Condorcet
lui-même, essentiellement prématurée, quoiqu'elle dût l'être beaucoup
moins, sans doute, que pour Montesquieu. Car, il restait ainsi à
traverser, en outre, une dernière station intermédiaire, dont la
nécessité ne pouvait être éludée, en établissant le système rationnel,
alors à peine ébauché, de la saine philosophie biologique, et surtout en
complétant cette philosophie par l'extension directe de la méthode
positive à l'étude des phénomènes intellectuels et moraux, indispensable
révolution préliminaire, dont l'infortuné Condorcet n'a pu être témoin.
Une telle lacune spéculative se fait partout sentir, de la manière la
plus déplorable, dans l'ouvrage de Condorcet, et principalement au sujet
de ces vagues et irrationnelles conceptions de perfectibilité indéfinie,
où son imagination, dépourvue de tout guide et de tout frein
scientifiques, empruntés aux véritables lois fondamentales de la nature
humaine, s'égare à la vaine contemplation des espérances les plus
chimériques et même les plus absurdes. De semblables aberrations, chez
d'aussi grands esprits, sont bien propres à nous faire sentir combien il
est radicalement impossible à notre faible intelligence de franchir avec
succès aucun des nombreux intermédiaires que nous impose graduellement
la marche générale de l'esprit humain.

Sous le point de vue politique, il est également évident que la notion
fondamentale du progrès social a dû devenir à la fois beaucoup plus
nette et plus ferme, et finalement bien plus prépondérante pour
Condorcet, qu'elle n'avait pu l'être pour Montesquieu. Car, même
indépendamment de l'explosion caractéristique de 1789, on ne pouvait
plus douter, au temps de Condorcet, de la tendance finale de l'espèce
humaine à quitter irrévocablement l'ancien système social, quoique la
nature générale du système nouveau ne pût être encore que très vaguement
soupçonnée, et fût même presque toujours essentiellement méconnue. Ayant
déjà suffisamment indiqué l'inévitable nécessité de cette condition
capitale, et l'indispensable influence de son accomplissement graduel,
je n'ai pas besoin d'y revenir spécialement ici. Mais, afin de compléter
cette importante explication, je dois profiter de la précieuse occasion
que me fournit, d'une manière à la fois si spontanée et si prononcée, le
mémorable exemple de Condorcet, pour faire comprendre par quelle fatale
réaction cette influence de l'esprit révolutionnaire, après avoir donné
à l'idée de progression sociale une puissante impulsion primitive, qui
ne pouvait alors être autrement produite, vient ensuite entraver
radicalement, et d'une manière non moins nécessaire, son premier
développement scientifique. Cette funeste propriété résulte spontanément
des préjugés critiques que doit universellement établir la prépondérance
absolue de la philosophie révolutionnaire, et qui s'opposent directement
à toute saine appréciation du passé politique, et, par conséquent, à
toute conception vraiment rationnelle de la progression continue et
graduelle de l'humanité. Rien n'est, malheureusement, plus sensible,
dans l'ouvrage de Condorcet, dont la lecture attentive fait, à chaque
instant, ressortir cette contradiction fondamentale, aussi directe
qu'étrange, de l'immense perfectionnement où l'espèce humaine y est
représentée comme parvenue à la fin du dix-huitième siècle, comparé à
l'influence éminemment rétrograde que l'auteur attribue, presque
constamment, dans l'ensemble du passé, à toutes les doctrines, à toutes
les institutions, à tous les pouvoirs effectivement prépondérans:
quoique, du point de vue scientifique, le progrès total finalement
accompli ne puisse être, sans doute, que le résultat général de
l'accumulation spontanée des divers progrès partiels successivement
réalisés depuis l'origine de la civilisation, en vertu de la marche
nécessairement lente et graduelle de la nature humaine. Ainsi conçue,
l'étude du passé ne présente plus, à vrai dire, qu'une sorte de miracle
perpétuel, où l'on s'est même interdit d'abord la ressource vulgaire de
la Providence. Pourrait-on, dès-lors, s'étonner que, malgré le mérite
éminent et trop peu senti de plusieurs aperçus incidens, Condorcet n'ait
réellement dévoilé aucune des lois véritables du développement humain,
qu'il n'ait nullement soupçonné la nature essentiellement transitoire de
la politique révolutionnaire, et que, finalement, il ait tout-à-fait
manqué la conception générale de l'avenir social? Une expérience
philosophique aussi tristement décisive doit faire profondément sentir
combien toute prépondérance de l'esprit révolutionnaire est désormais
incompatible avec l'étude vraiment rationnelle des lois positives de la
progression sociale. Il faut, sans doute, soigneusement éviter, soit
envers le passé, soit à l'égard du présent, que le sentiment
scientifique de la subordination nécessaire des événemens sociaux à
d'invariables lois naturelles dégénère jamais en une disposition
systématique à un fatalisme ou à un optimisme également dégradans et
pareillement dangereux: et c'est, en partie, pour ce motif que des
caractères élevés peuvent seuls cultiver avec succès la physique
sociale. Mais, il n'est pas moins évident, d'après le principe
philosophique des conditions d'existence, établi surtout, dans le volume
précédent, à l'égard des phénomènes biologiques quelconques, et
éminemment applicable, par sa nature, aux phénomènes politiques, que
toute force sociale long-temps active a dû nécessairement participer à
la production générale du développement humain, suivant un mode
déterminé, dont l'exacte analyse constitue, pour la science, une
indispensable obligation permanente, comme je l'expliquerai
spécialement, au chapitre suivant, en traitant directement de l'esprit
fondamental qui doit appartenir à cette science nouvelle. Toute autre
manière de procéder, par voie de négation systématique et continue de la
nécessité ou de l'utilité des diverses grandes influences ou opérations
politiques que l'histoire nous fait connaître, à la façon de Condorcet,
doit promptement devenir destructive de toute étude vraiment rationnelle
des phénomènes sociaux, et rendre, par conséquent, impossible la saine
physique sociale, en y empêchant radicalement la position normale de
chaque problème. On ne peut, à ce sujet, s'abstenir de contempler, avec
une respectueuse admiration, la profonde supériorité philosophique de
Montesquieu, qui, sans avoir pu, comme Condorcet, juger l'esprit
révolutionnaire d'après l'expérience la plus caractéristique, avait su
néanmoins s'affranchir essentiellement, à l'égard du passé, des préjugés
critiques qui dominaient toutes les intelligences contemporaines, et qui
avaient même gravement atteint sa propre jeunesse. Quoi qu'il en soit,
les réflexions précédentes nous conduisent finalement à apprécier, avec
une plus grande précision, la condition politique préliminaire ci-dessus
établie pour la fondation d'une véritable science sociale. Car, nous
voyons ainsi que cette fondation n'a pu devenir réalisable que depuis
que l'esprit révolutionnaire a dû commencer à perdre son principal
ascendant, ce qui, par une autre voie, nous ramène essentiellement à
l'époque actuelle, comme nous l'avions déjà reconnu d'après la condition
purement scientifique.

Malgré que cette double explication générale soit ici, sans doute,
extrêmement sommaire, elle suffira, j'espère, pour faire convenablement
apprécier, ainsi que je l'avais annoncé, soit l'éminente valeur du
projet philosophique conçu par Condorcet, soit l'avortement nécessaire
et total de son exécution réelle. Si la vraie nature générale de
l'opération a été enfin nettement dévoilée à jamais par cette mémorable
tentative, il est également incontestable que l'entreprise reste encore
tout entière à accomplir. Tous les esprits éclairés déploreront toujours
profondément la tragique destinée de cet illustre philosophe, enlevé à
l'humanité, dans la plénitude de sa carrière, par suite des sauvages
aberrations de ses contemporains, et qui a su utiliser si noblement, au
profit de la grande cause, jusqu'à sa mort glorieuse, en y donnant
solennellement, avec une énergie aussi modeste que soutenue, l'un de ces
exemples décisifs d'une sublime et touchante abnégation personnelle unie
à une fermeté calme et inébranlable, que les croyances religieuses
prétendaient pouvoir seules produire ou maintenir. Mais, quelques
progrès qu'une aussi haute raison, appuyée d'un aussi noble caractère,
n'eût pu manquer de faire, à la suite des grands événemens ultérieurs,
si le temps ne lui avait pas été aussi déplorablement ravi, l'analyse
précédente ne nous permet point de penser que Condorcet eût pu
réellement parvenir jamais à rectifier, au degré suffisant, le vice
fondamental d'une telle élaboration, dont les conditions essentielles,
soit scientifiques, soit politiques, n'ont pu commencer enfin à être
convenablement remplies que de nos jours, chez les intelligences même
les plus éminentes et les plus avancées.

Les deux tentatives philosophiques que je viens de caractériser
sommairement, sont, à vrai dire, les seules jusqu'ici qui, malgré leur
irrécusable précocité et leur inévitable avortement, doivent être
envisagées comme dirigées suivant la véritable voie générale qui peut
conduire finalement à la constitution positive de la science sociale;
puisque cette science y est, du moins, toujours conçue de manière à
reposer immédiatement sur l'ensemble des faits historiques, soit dans la
pensée de Montesquieu, soit, encore plus distinctement, dans celle de
Condorcet. Outre ces deux mémorables séries de travaux, qui, à ce titre,
devaient exclusivement nous occuper ici, j'aurai naturellement
l'occasion, dans l'un des chapitres suivans, d'apprécier suffisamment,
quoique d'une manière purement incidente, quelques autres efforts, bien
plus radicalement illusoires et nécessairement stériles, où l'on se
proposait vainement de positiver la science sociale en la déduisant de
quelqu'une des différentes sciences fondamentales déjà constituées; ce
qui n'a pu avoir d'autre efficacité réelle que de mieux manifester
l'urgence d'une opération aussi diversement poursuivie depuis un
demi-siècle. Mais, afin de tirer de notre examen actuel toute l'utilité
principale qu'il peut comporter pour le préalable éclaircissement
général du but et de l'esprit de la grande fondation que j'ose
entreprendre à mon tour, je crois devoir le compléter encore par
quelques réflexions philosophiques sur la nature et l'objet de ce qu'on
nomme l'_économie politique_.

On ne peut, sans doute, nullement reprocher à nos économistes d'avoir
prétendu établir la véritable science sociale, puisque les plus
classiques d'entre eux se sont efforcés de représenter dogmatiquement,
surtout de nos jours, le sujet général de leurs études comme entièrement
distinct et indépendant de l'ensemble de la science politique, dont ils
s'attachent toujours davantage à l'isoler parfaitement. Mais, malgré cet
aveu décisif, dont la sincérité spontanée ne doit, certes, être
aucunement suspectée, il n'est pas moins évident que ces philosophes se
sont persuadés, de très bonne foi, qu'ils étaient enfin parvenus, à
l'imitation des savans proprement dits, à soumettre enfin à l'esprit
positif ce qu'ils appellent la science économique, et que chaque jour
ils proposent leur manière de procéder comme le type d'après lequel
toutes les théories sociales doivent être finalement régénérées. Cette
illusion fort naturelle ayant, dans ce siècle, graduellement acquis
assez de crédit, soit parmi le public, soit auprès des gouvernemens,
pour donner lieu, sur les principaux points du monde civilisé, à
l'institution de plusieurs chaires spéciales officiellement destinées à
ce nouvel enseignement, il ne sera pas inutile ici de la caractériser
succintement, afin de vérifier clairement que je ne dois pas me borner,
ce qui me semblerait, à tous égards, bien préférable, à continuer une
opération déjà commencée, mais qu'il s'agit, malheureusement, au
contraire, et sans que rien puisse m'en dispenser, de tenter une
création philosophique qui n'a jamais été jusqu'ici ébauchée ni même
convenablement conçue par aucun de mes prédécesseurs. Quoique ce
surcroît de démonstration doive, sans doute, paraître superflu à tout
lecteur graduellement préparé, par l'étude attentive des trois volumes
précédens, à pressentir suffisamment le véritable esprit philosophique
et les conditions logiques essentielles de la science sociale, il n'en
saurait être ainsi chez les intelligences, même fortement organisées,
dépourvues, par la nature de leur éducation, du sentiment intime et
familier de la vraie positivité scientifique, et à l'égard desquelles le
rapide éclaircissement préalable qui va suivre doit avoir une importance
réelle, m'en référant, d'ailleurs, bien entendu, à l'ensemble de ce
volume, pour dissiper implicitement toutes les objections prématurées
que pourrait soulever et toutes les incertitudes secondaires que
pourrait laisser une aussi sommaire appréciation fondamentale de
l'économie politique.

Au point où ce Traité est maintenant parvenu, une simple considération
préjudicielle, si elle pouvait être pleinement sentie, devrait suffire,
ce me semble, à caractériser clairement cette inanité nécessaire des
prétentions scientifiques de nos économistes, qui, presque toujours
sortis des rangs des avocats ou des littérateurs, n'ont pu,
certainement, puiser à aucune source régulière cet esprit habituel de
rationnalité positive qu'ils croient avoir transporté dans leurs
recherches. Inévitablement étrangers, par leur éducation, même envers
les moindres phénomènes, à toute idée d'observation scientifique, à
toute notion de loi naturelle, à tout sentiment de vraie démonstration,
il est évident que, quelle que pût être la force intrinsèque de leur
intelligence, ils n'ont pu tout-à-coup appliquer convenablement aux
analyses les plus difficiles une méthode dont ils ne connaissaient
nullement les plus simples applications, sans aucune autre préparation
philosophique que quelques vagues et insuffisans préceptes de logique
générale, incapables d'aucune efficacité réelle. Aussi l'ensemble de
leurs travaux manifeste-t-il évidemment, de prime abord, à tout juge
compétent et exercé, les caractères les plus décisifs des conceptions
purement métaphysiques. On doit, toutefois, honorablement écarter, avant
tout, le cas éminemment exceptionnel de l'illustre et judicieux
philosophe Adam Smith, qui, sans avoir aucunement la vaine prétention de
fonder, à ce sujet, une nouvelle science spéciale, s'est seulement
proposé pour but, si bien réalisé dans son immortel ouvrage, d'éclaircir
différens points essentiels de philosophie sociale, par ses lumineuses
analyses relatives à la division du travail, à l'office fondamental des
monnaies, à l'action générale des banques, etc., et à tant d'autres
parties principales du développement industriel de l'humanité. Quoique
ayant dû rester essentiellement engagé encore dans la philosophie
métaphysique, comme tous ses contemporains, même les plus éminens, un
esprit de cette trempe, qui d'ailleurs appartenait alors, d'une manière
si distinguée, à l'école métaphysique la plus avancée, ne pouvait guère
tomber profondément dans une telle illusion, précisément parce que
l'ensemble de ses études préalables avait dû lui faire mieux sentir en
quoi consiste surtout la vraie méthode scientifique, comme le témoignent
clairement de précieux aperçus, trop peu appréciés, sur l'histoire
philosophique des sciences, et notamment de l'astronomie, publiés parmi
ses oeuvres posthumes. A cette seule exception près, aussi nettement
expliquée, et dont les économistes s'autoriseraient vainement, il est,
ce me semble, évident que toute la partie dogmatique de leur prétendue
science présente, d'une manière également directe et profonde, le simple
caractère métaphysique, malgré l'affectation illusoire des formes
spéciales et du protocole habituel du langage scientifique, déjà
grossièrement imité, du reste, sans plus de succès réel, en plusieurs
autres occasions philosophiques fort antérieures, et, par exemple, dans
les compositions théologico-métaphysiques du célèbre Spinosa. Celui qui,
de nos jours, a présenté l'ensemble de cette doctrine économique sous
l'aspect le plus rationnel et le mieux appréciable, le respectable
Tracy, a fait directement, avec cette noble candeur philosophique qui le
caractérisa toujours, l'aveu spontané et décisif d'une telle
constitution métaphysique, en exécutant simplement son traité
d'économie politique comme une quatrième partie de son traité général
d'idéologie, entre la logique et la morale; et ce caractère fondamental,
loin d'être borné à la seule coordination primitive, que l'on pourrait
attribuer à d'accidentelles préoccupations systématiques, se montre, au
contraire, pleinement soutenu, de la manière la plus naturelle et la
plus prononcée, dans tout le cours du travail.

Du reste, l'histoire contemporaine de cette prétendue science confirme,
avec une irrésistible évidence, ce jugement direct sur sa nature
purement métaphysique. Il est incontestable, en effet, d'après
l'ensemble de notre passé intellectuel pendant les trois derniers
siècles, sans avoir besoin de remonter plus haut, que la continuité et
la fécondité sont les symptômes les moins équivoques de toutes les
conceptions vraiment scientifiques. Quand les travaux actuels, au lieu
de se présenter comme la suite spontanée et le perfectionnement graduel
des travaux antérieurs, prennent, pour chaque auteur nouveau, un
caractère essentiellement personnel, de manière à remettre sans cesse en
question les notions les plus fondamentales; quand, d'un autre côté, la
constitution dogmatique, loin d'engendrer aucun progrès réel et soutenu,
ne détermine habituellement qu'une stérile reproduction de controverses
illusoires, toujours renouvelées, et n'avançant jamais: dès lors, on
peut être certain qu'il ne s'agit point d'une doctrine positive
quelconque, mais de pures dissertations théologiques ou métaphysiques.
Or, n'est-ce point là le spectacle intellectuel que nous présente,
depuis un demi-siècle, l'économie politique? Si nos économistes sont, en
réalité, les successeurs scientifiques d'Adam Smith, qu'ils nous
montrent donc en quoi ils ont effectivement perfectionné et complété la
doctrine de ce maître immortel, quelles découvertes vraiment nouvelles
ils ont ajoutées à ses heureux aperçus primitifs, essentiellement
défigurés, au contraire, par un vain et puéril étalage des formes
scientifiques. En considérant, d'un regard impartial, les stériles
contestations qui les divisent sur les notions les plus élémentaires de
_la valeur_, de _l'utilité_, de _la production_, etc., ne croirait-on
pas assister aux plus étranges débats des scolastiques du moyen âge sur
les attributions fondamentales de leurs pures entités métaphysiques,
dont les conceptions économiques prennent de plus en plus le caractère,
à mesure qu'elles sont dogmatisées et subtilisées davantage. Dans l'un,
comme dans l'autre cas, le résultat final de ces absurdes et
interminables discussions, est, le plus souvent, de dénaturer
profondément les précieuses indications primitives du bon sens vulgaire,
désormais converties en notions radicalement confuses, qui ne sont plus
susceptibles d'aucune application réelle, et qui ne peuvent
essentiellement engendrer que d'oiseuses disputes de mots. Ainsi, par
exemple, tous les hommes sensés attachaient d'abord un sens nettement
intelligible aux expressions indispensables de _produit_ et de
_producteur_: depuis que la métaphysique économique s'est avisée de les
définir, l'idée de production, à force de vicieuses généralisations, est
devenue tellement vague et indéterminée que les esprits judicieux, qui
se piquent d'exactitude et de clarté, sont maintenant obligés d'employer
de pénibles circuits de langage pour éviter l'emploi de termes rendus
profondément obscurs et équivoques. Un tel effet n'est-il point alors
parfaitement analogue au pareil ravage produit auparavant par la
métaphysique dans l'étude fondamentale de l'entendement humain, à
l'égard, par exemple, des notions générales d'analyse et de synthèse,
etc.? Il faut d'ailleurs soigneusement remarquer que l'aveu général de
nos économistes sur l'isolement nécessaire de leur prétendue science,
relativement à l'ensemble de la philosophie sociale, constitue
implicitement une involontaire reconnaissance, décisive quoique
indirecte, de l'inanité scientifique de cette théorie, qu'Adam Smith
n'avait en garde de concevoir ainsi. Car, par la nature du sujet, dans
les études sociales, comme dans toutes celles relatives aux corps
vivans, les divers aspects généraux sont, de toute nécessité,
mutuellement solidaires et rationnellement inséparables, au point de ne
pouvoir être convenablement éclaircis que les uns par les autres, ainsi
que la leçon suivante l'expliquera spécialement. Quand on quitte le
monde des entités, pour aborder les spéculations réelles, il devient
donc certain que l'analyse économique ou industrielle de la société ne
saurait être positivement accomplie, abstraction faite de son analyse
intellectuelle, morale, et politique, soit au passé, soit même au
présent: en sorte que, réciproquement, cette irrationnelle séparation
fournit un symptôme irrécusable de la nature essentiellement
métaphysique des doctrines qui la prennent pour base.

Tel est donc le jugement final que me semble mériter la prétendue
science économique, considérée sous le rapport dogmatique. Mais, à son
égard, il serait injuste d'oublier que, en l'envisageant du point de vue
historique propre à ce volume, et dans une intention moins scientifique
et plus politique, cette doctrine constitue réellement une dernière
partie essentielle du système total de la philosophie critique, qui a
exercé, pendant la période purement révolutionnaire, un office si
indispensable, quoique simplement transitoire. L'économie politique,
comme j'aurai lieu de l'expliquer ultérieurement dans l'analyse
historique de cette grande époque, a participé, d'une manière qui lui
est propre, et presque toujours fort honorable, à cette immense lutte
intellectuelle, en discréditant radicalement l'ensemble de la politique
industrielle que, depuis le moyen âge, développait de plus en plus
l'ancien régime social, et qui en même temps devenait incessamment plus
nuisible à l'essor général de l'industrie moderne, qu'elle avait d'abord
utilement protégé. Cette fonction purement provisoire constitue, à vrai
dire, la principale efficacité sociale d'une telle doctrine, sans que le
vernis scientifique dont elle a vainement tenté de se couvrir y soit
d'ailleurs d'aucune utilité réelle. Mais, si, à ce titre, elle partage
spécialement la gloire générale de ce vaste déblai préliminaire, elle
manifeste aussi, à sa manière, les graves inconvéniens politiques que
nous avons reconnus, dans la leçon précédente, et que nous sentirons de
plus en plus dans la suite, appartenir nécessairement désormais à
l'ensemble de la philosophie révolutionnaire, depuis que le mouvement
de décomposition a été poussé assez loin pour rendre de plus en plus
indispensable la prépondérance finale du mouvement inverse de
recomposition. Il n'est que trop aisé de constater, en effet, que
l'économie politique, comme toutes les autres parties de cette
philosophie, a également son mode spécial de systématiser l'anarchie; et
les formes scientifiques qu'elle a empruntées de nos jours ne font, en
réalité, qu'aggraver un tel danger, en tendant à le rendre plus
dogmatique et plus étendu. Car cette prétendue science ne s'est point
bornée, quant au passé, à critiquer, d'une manière beaucoup trop
absolue, la politique industrielle des anciens pouvoirs européens, qui,
malgré ses inconvéniens actuels, avaient certainement exercé long-temps
une influence utile, et même indispensable au premier développement
industriel des sociétés modernes. Il y a bien plus: l'esprit général de
l'économie politique, pour quiconque l'a convenablement apprécié dans
l'ensemble des écrits qui s'y rapportent, conduit essentiellement
aujourd'hui à ériger en dogme universel l'absence nécessaire de toute
intervention régulatrice quelconque, comme constituant, par la nature du
sujet, le moyen le plus convenable de seconder l'essor spontané de la
société; en sorte que, dans chaque occasion grave qui vient
successivement à s'offrir, cette doctrine ne sait répondre, d'ordinaire,
aux plus urgens besoins de la pratique, que par la vaine reproduction
uniforme de cette négation systématique, à la manière de toutes les
autres parties de la philosophie révolutionnaire. Pour avoir, plus ou
moins imparfaitement, constaté, dans quelques cas particuliers, d'une
importance fort secondaire, la tendance naturelle des sociétés humaines
à un certain ordre nécessaire, cette prétendue science en a très
vicieusement conclu l'inutilité fondamentale de toute institution
spéciale, directement destinée à régulariser cette coordination
spontanée, au lieu d'y voir seulement la source première de la
possibilité d'une telle organisation, comme je l'expliquerai
convenablement dans la suite[23]. Toutefois, quels que soient les
dangers évidens de ce sophisme universel, dont les conséquences
logiques, si elles pouvaient être pleinement et librement déduites,
n'iraient à rien moins qu'à l'abolition méthodique de tout gouvernement
réel, la justice exige qu'on remarque aussi, par une sorte de
compensation, d'ailleurs très imparfaite, l'heureuse disposition
simultanée de l'économie politique actuelle à représenter immédiatement,
dans le genre le moins noble des relations sociales, les divers intérêts
humains comme nécessairement solidaires, et par suite susceptibles d'une
stable conciliation fondamentale. Quoique, par cette importante
démonstration, les économistes n'aient fait, sans doute, que servir,
plus ou moins fidèlement, d'organe philosophique à la conviction
universelle que le bon sens vulgaire devait spontanément acquérir par
suite du progrès commun et continu de l'industrie humaine dans
l'ensemble des populations modernes, la saine philosophie ne leur en
devra pas moins une éternelle reconnaissance de leurs heureux efforts
pour dissiper le funeste et immoral préjugé qui, soit entre individus,
soit entre peuples, représentait l'amélioration de la condition
matérielle des uns comme ne pouvant résulter que d'une détérioration
correspondante chez les autres, ce qui revenait, au fond, à nier ou à
méconnaître le développement industriel, en supposant nécessairement
constante la masse totale de nos richesses. Mais, malgré ce grand
service, que la véritable science sociale devra soigneusement recueillir
et compléter, la tendance métaphysique de l'économie politique à
empêcher l'institution de toute discipline industrielle, n'en demeure
pas moins éminemment dangereuse. Cette vaine et irrationnelle
disposition à n'admettre que ce degré d'ordre qui s'établit de lui-même,
équivaut évidemment, dans la pratique sociale, à une sorte de démission
solennelle donnée par cette prétendue science à l'égard de chaque
difficulté un peu grave que le développement industriel vient à faire
surgir. Rien n'est, surtout, plus manifeste dans la fameuse et immense
question économique des machines, qui, convenablement envisagée,
coïncide avec l'examen général des inconvéniens sociaux immédiats
inhérens à tout perfectionnement industriel quelconque, comme tendant à
la perturbation plus ou moins profonde et plus ou moins durable du mode
actuel d'existence des classes laborieuses. Aux justes et urgentes
réclamations que soulève si fréquemment cette lacune fondamentale de
notre ordre social, et au lieu d'y voir l'indice de l'une des
applications les plus capitales et les plus pressantes de la vraie
science politique, nos économistes ne savent que répéter, avec une
impitoyable pédanterie, leur stérile aphorisme de liberté industrielle
absolue. Sans réfléchir que toutes les questions humaines, envisagées
sous un certain aspect pratique, se réduisent nécessairement à de
simples questions de temps, ils osent répondre à toutes les plaintes
que, à la longue, la masse de notre espèce, et même la classe d'abord
lésée, doivent finir par éprouver, après ces perturbations passagères,
une amélioration réelle et permanente: ce qui, malgré l'incontestable
exactitude de cette conséquence nécessaire, peut être regardé comme
constituant, de la part de cette prétendue science, une réponse vraiment
dérisoire, où l'on paraît oublier que la vie de l'homme est fort loin de
comporter une durée indéfinie. On ne peut, du moins, s'empêcher de
reconnaître qu'une telle théorie proclame spontanément ainsi, d'une
manière hautement irrécusable, sa propre impuissance sociale, en se
montrant aussi radicalement dépourvue de toute relation fondamentale
avec l'ensemble des principaux besoins pratiques. Les nombreux copistes,
par exemple, qui souffrirent jadis de la révolution industrielle
produite par l'usage de l'imprimerie, auraient-ils pu être suffisamment
soulagés par la perspective, même indubitable, que, dans la génération
suivante, il y aurait déjà autant d'ouvriers vivant de la typographie,
et que, après quelques siècles, il en existerait beaucoup plus? Telle
est pourtant l'habituelle consolation qui ressort spécialement de
l'économie politique actuelle, dont cette étrange fin de non-recevoir
suffirait, sans doute, à défaut de discussion rationnelle, pour
caractériser indirectement l'inaptitude nécessaire à diriger, comme elle
se le propose, l'essor industriel des sociétés modernes. Ainsi, malgré
d'utiles éclaircissemens préliminaires dus à cette doctrine, et
quoiqu'elle ait pu contribuer, à sa manière, à préparer une saine
analyse historique en appelant directement l'attention des philosophes
sur le développement fondamental de l'industrie humaine, on voit, en
résumé, que l'appréciation politique de cette prétendue science confirme
essentiellement, au fond, ce qu'avait dû faire prévoir son appréciation
scientifique directe, en témoignant qu'on n'y doit nullement voir un
élément déjà constitué de la future physique sociale, qui, par sa
nature, ne saurait être convenablement fondée qu'en embrassant, d'une
seule grande vue philosophique, l'ensemble rationnel de tous les divers
aspects sociaux.

     [Footnote 23: Il convient peut-être de noter ici, à ce sujet,
     que les dangereuses rêveries reproduites de nos jours au
     sujet de l'institution fondamentale de la propriété, se sont,
     d'ordinaire, essentiellement autorisées, dans l'origine, des
     prétendues démonstrations de l'économie politique, pour se
     donner, à peu de frais, un certain appareil scientifique, qui
     chez beaucoup d'esprits mal cultivés, n'a que trop facilité
     leurs ravages: ce qui témoigne clairement de la vaine
     impuissance d'une telle doctrine, malgré ses prétentions
     illusoires, à contenir efficacement, même dans les sujets qui
     semblent le plus lui appartenir, l'esprit général d'anarchie,
     dont elle a, au contraire, puissamment secondé, en ce cas, le
     développement spontané.]

Il est donc sensible, par suite de ces différentes explications, que
l'espèce de prédilection passagère que l'esprit humain semble
manifester, de nos jours, pour ce qu'on nomme l'économie politique, doit
être surtout envisagée, en réalité, comme un nouveau symptôme
caractéristique du besoin instinctif, déjà profondément senti, de
soumettre enfin les études sociales à des méthodes vraiment positives,
et, en même temps, du défaut actuel d'accomplissement effectif de cette
grande condition philosophique, qui, une fois convenablement remplie,
fera spontanément cesser tout l'intérêt intellectuel que paraît encore
inspirer cette apparence illusoire. On pourrait d'ailleurs aisément
signaler ici, au même titre principal, beaucoup d'autres indices
généraux plus ou moins directs, mais presque également irrécusables,
d'une telle disposition fondamentale, qui, à vrai dire, se manifeste
réellement aujourd'hui dans tous les divers modes essentiels de
l'exercice permanent de notre intelligence. Mais, pour éviter des
détails faciles à suppléer, je dois me borner, en dernier lieu, à
mentionner très rapidement, comme tendant, avec une efficacité bien
supérieure, à ce grand but final, la disposition toujours croissante des
esprits actuels vers les études historiques, et le notable
perfectionnement qu'elles ont graduellement éprouvé dans les deux
derniers siècles.

C'est, certainement, à notre grand Bossuet qu'il faudra toujours
rapporter la première tentative importante de l'esprit humain pour
contempler, d'un point de vue suffisamment élevé, l'ensemble du passé
social. Sans doute, les ressources, faciles mais illusoires, qui
appartiennent à toute philosophie théologique, pour établir, entre les
événemens humains, une certaine liaison apparente, ne permettent
nullement d'utiliser aujourd'hui, dans la construction directe de la
véritable science du développement social, des explications
inévitablement caractérisées par la prépondérance, alors trop
irrésistible en ce genre, d'une telle philosophie. Mais cette admirable
composition, où l'esprit d'universalité, indispensable à toute
conception semblable, est si vigoureusement apprécié, et même maintenu
autant que le permettait la nature de la méthode employée, n'en
demeurera pas moins, à jamais, un imposant modèle, toujours éminemment
propre à marquer nettement le but général que doit se proposer sans
cesse notre intelligence en résultat final de toutes nos analyses
historiques, c'est-à-dire la coordination rationnelle de la série
fondamentale des divers événemens humains d'après un dessein unique, à
la fois plus réel et plus étendu que celui conçu par Bossuet. Il serait
d'ailleurs superflu de rappeler expressément ici que la partie de cet
immortel discours où l'auteur a pu s'affranchir spontanément des
entraves inévitables que la philosophie théologique imposait à son
éminent génie, brille encore aujourd'hui d'une foule d'aperçus
historiques d'une justesse et d'une précision remarquables, qui n'ont
jamais été surpassées depuis, ni quelquefois même égalées. Telle est
surtout cette belle appréciation sommaire de l'ensemble de la politique
romaine, au niveau de laquelle Montesquieu lui-même n'a pas, à mon avis,
su toujours se maintenir. L'influence, directe ou indirecte, inaperçue
ou sentie, de ce premier enseignement capital a, sans doute, puissamment
contribué, dans le siècle dernier, et même dans celui-ci, au caractère
de plus en plus satisfaisant qu'ont dû prendre graduellement les
principales compositions historiques, surtout en France, en Angleterre,
et ensuite en Allemagne. Néanmoins, il est incontestable, comme j'aurai
lieu de le faire bientôt sentir spécialement, que, malgré ces
intéressans progrès, si heureusement destinés à préparer sa rénovation
finale, l'histoire n'a point encore cessé d'avoir un caractère
essentiellement littéraire ou descriptif, et n'a nullement acquis une
véritable nature scientifique, en établissant enfin une vraie filiation
rationnelle dans la suite des événemens sociaux, de manière à permettre,
comme pour tout autre ordre de phénomènes, et entre les limites
générales imposées par une complication supérieure, une certaine
prévision systématique de leur succession ultérieure. La témérité même
dont une telle destination philosophique semble aujourd'hui entachée,
pour la plupart des bons esprits, constitue peut-être, au fond, la
confirmation la plus décisive de cette nature non scientifique de
l'histoire actuelle, puisqu'une semblable prévision caractérise
désormais, pour toute intelligence convenablement cultivée, toute espèce
quelconque de science réelle, comme je l'ai si fréquemment montré dans
les volumes précédens. Du reste, le facile crédit qu'obtiennent trop
souvent encore de nébuleuses théories historiques qui, dans leur vague
et mystérieuse obscurité, ne présentent aucune explication effective de
l'ensemble des phénomènes, témoignerait, sans doute, assez des
dispositions purement littéraires et métaphysiques dans lesquelles
l'histoire continue aujourd'hui à être conçue et étudiée, par des
intelligences demeurées essentiellement étrangères au grand mouvement
scientifique des temps modernes, et qui, par conséquent, ne peuvent
transporter, dans cette difficile étude, que les habitudes
irrationnelles engendrées ou maintenues par leur vicieuse éducation.
Enfin, la vaine séparation dogmatique que l'on s'efforce de conserver
entre l'histoire et la politique vérifie directement, ce me semble, une
telle appréciation: car, il est évident que la science historique,
convenablement conçue, et la science politique, rationnellement
traitée, coïncident, en général, de toute nécessité, comme la suite de
ce volume le fera, j'espère, profondément sentir. Toutefois, malgré ces
irrécusables observations, il faut savoir suffisamment interpréter
l'heureux symptôme universel de régénération philosophique qu'indique,
avec tant d'évidence, la prédilection, toujours et partout croissante,
de notre siècle pour les travaux historiques, lors même que, faute de
principes fixes d'un jugement rationnel, cette disposition s'égare si
souvent sur de frivoles et illusoires compositions, inspirées plus d'une
fois par le dessein réfléchi d'obtenir, à peu de frais, et d'exploiter
rapidement, une renommée provisoire, en satisfaisant, en apparence, au
goût dominant de l'époque. Parmi les nombreux témoignages contemporains
que l'on pourrait aisément citer de cette importante transformation,
aucun ne me semble plus décisif que l'heureuse introduction spontanée
qui s'est graduellement opérée, de nos jours, en Allemagne, au sein même
de la classe éminemment métaphysique des jurisconsultes, d'une école
spécialement qualifiée d'historique, et qui, en effet, a pris pour tâche
principale de lier, à chaque époque du passé, l'ensemble de la
législation avec l'état correspondant de la société; ce qu'elle a
quelquefois utilement ébauché, malgré la tendance au fatalisme ou à
l'optimisme qu'on lui reproche justement d'ordinaire, et qui résulte
spontanément de la nature nécessairement incomplète et même équivoque de
ces intéressans travaux, encore essentiellement dominés par une
philosophie toute métaphysique.

Quelque sommaires qu'aient dû être les diverses indications générales
contenues dans cette leçon, elles suffiront, sans doute, pour confirmer
ici l'urgence et l'opportunité de la grande création philosophique dont
la leçon précédente avait directement expliqué la destination
fondamentale. Il faut que le besoin instinctif de constituer enfin la
science sociale sur des bases vraiment positives, soit profondément
réel, et même bien senti, quoique mal apprécié, pour que cette
opération, malgré son peu de maturité rationnelle jusqu'à nos jours, ait
été tentée avec tant d'opiniâtreté, et par des voies si variées. En même
temps, l'analyse générale des principaux efforts nous a expliqué leur
avortement nécessaire, et nous a fait comprendre qu'une telle
entreprise, désormais suffisamment préparée, reste néanmoins tout
entière à concevoir de façon à comporter une réalisation définitive.
D'après cet ensemble de préliminaires, rien ne s'oppose plus maintenant
à ce que nous puissions convenablement procéder, d'une manière directe,
à cet éminent travail scientifique, comme je vais commencer à le faire
dans la leçon suivante, en traitant immédiatement de la méthode en
physique sociale. Mais la suite de ce volume fera, j'espère,
naturellement ressortir la haute utilité continue de la double
introduction générale que je viens de terminer entièrement, et sans
laquelle notre exposition eût été nécessairement affectée d'embarras et
d'obscurité, et qui était surtout indispensable pour garantir, dès
l'origine, la réalité politique de la conception principale, en
manifestant sa relation fondamentale avec l'ensemble des besoins
sociaux, dont nous pourrons ainsi éliminer dorénavant la considération
formelle, pour suivre, avec une pleine liberté philosophique, l'essor
purement spéculatif qui doit maintenant prédominer jusqu'à la fin de ce
Traité, où la coordination générale entre la théorie et la pratique
devra, à son tour, devenir finalement prépondérante.



QUARANTE-HUITIÈME LEÇON.

Caractères fondamentaux de la méthode positive dans l'étude rationnelle
des phénomènes sociaux.


Dans toute science réelle, les conceptions relatives à la méthode
proprement dite sont, par leur nature, essentiellement inséparables de
celles qui se rapportent directement à la doctrine elle-même, comme je
l'ai établi, en principe général, dès le début de ce Traité. Isolément
d'aucune application effective, les plus justes notions sur la méthode
se réduisent toujours nécessairement à quelques généralités
incontestables mais très vagues, profondément insuffisantes pour diriger
avec un vrai succès les diverses recherches de notre intelligence, parce
qu'elles ne caractérisent point les modifications fondamentales que ces
préceptes trop uniformes doivent éprouver à l'égard de chaque sujet
considéré. Plus les phénomènes deviennent complexes et spéciaux, moins
il est possible de séparer utilement la méthode d'avec la doctrine,
puisque ces modifications acquièrent alors une intensité plus prononcée
et une plus grande importance. Si donc nous avons dû jusqu'ici, à
l'égard même des phénomènes les moins compliqués, soigneusement écarter
cette vaine et stérile séparation préliminaire, nous ne saurions, sans
doute, procéder autrement quand la complication supérieure du sujet, et
en outre, son défaut actuel de positivité, nous en font évidemment une
loi encore plus expresse. C'est surtout dans l'étude des phénomènes
sociaux que la vraie notion fondamentale de la méthode ne peut
effectivement résulter aujourd'hui que d'une première conception
rationnelle de l'ensemble de la science, en sorte que les mêmes
principes paraissent s'y rapporter alternativement ou à la méthode ou à
la doctrine, suivant l'aspect sous lequel on les y considère. Une telle
obligation philosophique doit éminemment augmenter les difficultés
capitales que présente spontanément la première ébauche d'une science
quelconque, et spécialement de celle-ci, où tout doit être ainsi
simultanément créé. Toutefois, la suite de ce volume rendra, j'espère,
incontestable la possibilité de satisfaire pleinement, de la manière la
plus naturelle, à cette double condition intellectuelle, comme on a pu
le pressentir jusqu'ici en reconnaissant, par un usage déjà très varié,
que ma théorie fondamentale sur la marche générale et nécessaire de
l'esprit humain manifeste successivement, avec une égale aptitude, le
caractère scientifique et le caractère logique, selon les divers besoins
des applications.

Par ces motifs, il est donc sensible que, en sociologie, comme ailleurs,
et même plus qu'ailleurs, la méthode positive ne saurait être
essentiellement appréciée que d'après la considération rationnelle de
ses principaux emplois, à mesure de leur accomplissement graduel: en
sorte qu'il ne peut ici être nullement question d'un vrai traité logique
préliminaire de la méthode en physique sociale. Néanmoins, il est, d'une
autre part, évidemment indispensable, avant de procéder à l'examen
direct de la science sociologique, de caractériser d'abord soigneusement
son véritable esprit général, et l'ensemble des ressources fondamentales
qui lui sont propres, ainsi que nous l'avons toujours fait, dans les
trois volumes précédens, à l'égard des diverses sciences antérieures:
l'extrême imperfection d'une telle science doit y rendre encore plus
étroite cette obligation nécessaire. Quoique de pareilles considérations
soient, sans doute, par leur nature, immédiatement relatives à la
science elle-même, envisagée quant à ses conceptions les plus
essentielles, on peut cependant les rapporter plus spécialement à la
simple méthode, puisqu'elles sont surtout destinées à diriger
ultérieurement notre intelligence dans l'étude effective de ce sujet
difficile, ce qui justifie suffisamment le titre propre de la leçon
actuelle.

L'accomplissement graduel de cette opération préalable envers les autres
sciences fondamentales, nous a jusqu'ici toujours entraînés spontanément
à des explications d'autant plus élémentaires et plus explicites qu'il
s'agissait d'une science plus compliquée et plus imparfaite. A l'égard
des sciences les plus simples et les plus avancées, leur seule
définition philosophique nous a d'abord presque suffi pour caractériser
aussitôt leurs conditions et leurs ressources générales, sur lesquelles
aucune incertitude capitale ne saurait aujourd'hui subsister chez tous
les esprits convenablement éclairés. Mais il a fallu, de toute
nécessité, procéder autrement quand les phénomènes, devenus plus
complexes, n'ont plus permis de faire suffisamment ressortir la vraie
nature essentielle d'une étude plus récente et moins constituée, si ce
n'est à l'issue de discussions spéciales plus ou moins pénibles,
heureusement superflues envers les sujets antérieurs. Dans la science
biologique surtout, des explications élémentaires, qui eussent, pour
ainsi dire, semblé puériles en tout autre cas, nous ont paru
essentiellement indispensables, afin d'y mettre définitivement à l'abri
de toute grave contestation les principaux fondemens d'une étude
positive, dont la philosophie excite encore d'aussi profonds
dissentimens chez les intelligences même les plus avancées. Par une
suite inévitable de cette progression constante, il était aisé de
prévoir qu'une pareille obligation doit devenir bien plus nécessaire et
plus pénible relativement à la science du développement social, qui n'a
jusqu'ici nullement atteint, sous aucun rapport, à une véritable
positivité, et que les meilleurs esprits condamnent même aujourd'hui à
n'y pouvoir jamais parvenir. On ne saurait donc s'étonner, en général,
que les notions les plus simples et les plus fondamentales de la
philosophie positive, rendues désormais heureusement triviales, à
l'égard de sujets moins complexes et moins arriérés, par le progrès
naturel de la raison humaine, exigent ici une sorte de discussion
formelle, dont les résultats paraîtront, sans doute, à la plupart des
juges éclairés, constituer aujourd'hui une innovation trop hardie, tout
en s'y bornant à un faible équivalent proportionnel des conditions
universellement admises envers tous les autres phénomènes quelconques.

Quand on apprécie, à l'abri de toute prévention, le véritable état
présent de la science sociale, avec cet esprit franchement positif que
doivent aujourd'hui développer les saines études scientifiques, on ne
peut réellement s'empêcher d'y reconnaître, sans aucune exagération,
soit dans l'ensemble de la méthode, ou dans celui de la doctrine, la
combinaison des divers caractères essentiels qui ont toujours distingué
jadis l'enfance théologico-métaphysique des autres branches de la
philosophie naturelle. En un mot, cette situation générale de la science
politique actuelle, reproduit exactement sous nos yeux l'analogie
fondamentale de ce que furent autrefois l'astrologie pour l'astronomie,
l'alchimie pour la chimie, et la recherche de la panacée universelle
pour le système des études médicales. La politique théologique et la
politique métaphysique, malgré leur antagonisme pratique, peuvent ici,
sans le moindre inconvénient réel, afin de simplifier l'examen, être
enveloppées dans une considération commune, parce que, au fond, sous le
point de vue scientifique, la seconde ne constitue, à vrai dire, qu'une
modification générale de la première, dont elle ne diffère
essentiellement que par un caractère moins prononcé, comme nous l'avons
déjà tant reconnu envers tous les autres phénomènes naturels, et comme
nous le constaterons de plus en plus à l'égard des phénomènes sociaux.
Que les phénomènes soient rapportés à une intervention surnaturelle
directe et continue, ou immédiatement expliqués par la vertu mystérieuse
des entités correspondantes, cette diversité secondaire, entre des
conceptions d'ailleurs finalement identiques, n'empêche nullement
l'inévitable reproduction commune des attributs les plus
caractéristiques, encore moins ici qu'en tout autre sujet philosophique.
Ces caractères consistent principalement, quant à la méthode, dans la
prépondérance fondamentale de l'imagination sur l'observation; et, quant
à la doctrine, dans la recherche exclusive des notions absolues; d'où
résulte doublement, pour destination finale de la science, la tendance
inévitable à exercer une action arbitraire et indéfinie sur des
phénomènes qui ne sont point regardés comme assujétis à d'invariables
lois naturelles. En un mot, l'esprit général de toutes les spéculations
humaines, à l'état théologico-métaphysique, est nécessairement à la fois
idéal dans la marche, absolu dans la conception, et arbitraire dans
l'application. Or, on ne saurait aucunement douter que tels ne soient
encore aujourd'hui les caractères dominans de l'ensemble des
spéculations sociales, sous quelque aspect qu'on les envisage. Pris, à
ce triple égard, en un sens totalement inverse, cet esprit nous
indiquera d'avance, par un utile contraste préliminaire, la disposition
intellectuelle vraiment fondamentale qui doit maintenant présider à la
création de la sociologie positive, et qui devra ensuite diriger
toujours son développement continu.

La philosophie positive est d'abord, en effet, profondément
caractérisée, en un sujet quelconque, par cette subordination nécessaire
et permanente de l'imagination à l'observation, qui constitue surtout
l'esprit scientifique proprement dit, en opposition à l'esprit
théologique ou métaphysique. Quoiqu'une telle philosophie offre, sans
doute, à l'imagination humaine le champ le plus vaste et le plus
fertile, comme nous l'a si hautement témoigné l'appréciation rationnelle
des diverses sciences fondamentales, elle l'y restreint cependant sans
cesse à découvrir ou à perfectionner l'exacte coordination de l'ensemble
des faits observés ou les moyens d'entreprendre utilement de nouvelles
explorations. C'est une semblable tendance habituelle à subordonner
toujours les conceptions scientifiques aux faits dont elles sont
seulement destinées à manifester la liaison réelle, qu'il s'agit, avant
tout, d'introduire enfin dans le système des études sociales, où les
observations vagues et mal circonscrites n'offrent encore aux
raisonnemens vraiment scientifiques aucun fondement suffisant, et sont,
d'ordinaire, arbitrairement modifiées elles-mêmes au gré d'une
imagination diversement stimulée par des passions éminemment mobiles. En
vertu de leur complication supérieure, et accessoirement de leur
connexion plus intime avec l'ensemble des passions humaines, les
spéculations politiques devaient rester plongées, plus profondément et
plus long-temps que toutes les autres, dans cette déplorable situation
philosophique, où elles languissent encore essentiellement, tandis que
les études plus simples et moins stimulantes en ont été successivement
dégagées pendant les trois derniers siècles. Mais il ne faut jamais
oublier que, jusqu'à des temps plus ou moins rapprochés, tous les divers
ordres des conceptions scientifiques, sans aucune exception, ont
toujours offert un pareil état d'enfance, dont ils se sont affranchis
d'autant plus tard que leur nature était plus complexe et plus spéciale,
et d'où les plus compliqués n'ont pu réellement sortir que de nos jours;
comme nous l'avons surtout reconnu, en terminant le volume précédent, à
l'égard des phénomènes intellectuels et moraux de la vie individuelle,
qui, si l'on excepte un très petit nombre d'esprits avancés, sont
encore étudiés le plus souvent d'une manière presque aussi
anti-scientifique que les phénomènes politiques eux-mêmes. C'est donc
par une appréciation éminemment superficielle que l'on regarde
habituellement aujourd'hui comme irrévocable et comme propre aux seuls
sujets politiques cette disposition radicale au vague et à l'incertitude
des observations, qui permet à l'imagination fallacieuse des sophistes
et des rhéteurs d'y tourner pour ainsi dire à son gré l'interprétation
des faits accomplis. La même imperfection a régné essentiellement jadis
envers tous les autres sujets des spéculations humaines; il n'y a ici de
vraiment particulier qu'une intensité plus prononcée et surtout
inévitable prolongation, naturellement motivées par une complication
supérieure, suivant ma théorie fondamentale du développement universel
de l'esprit humain: et, par conséquent, la même théorie conduit à
regarder, non-seulement comme possible, mais comme certaine et
prochaine, l'extension nécessaire, à l'ensemble des spéculations
sociales, d'une régénération philosophique analogue à celle qu'ont déjà
plus ou moins éprouvée toutes nos autres études scientifiques; à cela
près d'une difficulté intellectuelle beaucoup plus grande, et sauf les
embarras que peut y susciter le contact plus direct des principales
passions, ce qui ne devrait, sans doute, que stimuler davantage les
efforts des véritables penseurs.

Si, au lieu de considérer ainsi l'esprit général de la philosophie
positive relativement au mode fondamental de procéder, on l'envisage
maintenant quant au caractère essentiel des conceptions scientifiques,
on peut reconnaître aisément que, conformément à notre première
indication comparative, cette philosophie se distingue alors
principalement de la philosophie théologico-métaphysique par une
tendance constante et irrésistible à rendre nécessairement relatives
toutes les notions qui, d'abord, étaient, au contraire, nécessairement
absolues. Ce passage inévitable de l'absolu au relatif constitue, en
effet, l'un des plus importans résultats philosophiques de chacune des
révolutions intellectuelles qui ont successivement conduit les divers
ordres de nos spéculations de l'état purement théologique ou
métaphysique à l'état vraiment scientifique, ainsi que le lecteur a dû
le remarquer, en tant d'occasions capitales, dans le cours des trois
volumes précédens. Du point de vue purement scientifique, et en écartant
toute idée d'application, on peut même regarder, ce me semble, un tel
contraste général entre le relatif et l'absolu comme la manifestation
la plus décisive de l'antipathie fondamentale qui sépare si profondément
la philosophie moderne d'avec l'ancienne. Toute étude de la nature
intime des êtres, de leurs causes premières et finales, etc., doit,
évidemment, être toujours absolue, tandis que toute recherche des seules
lois des phénomènes est éminemment relative, puisqu'elle suppose
immédiatement un progrès continu de la spéculation subordonné au
perfectionnement graduel de l'observation, sans que l'exacte réalité
puisse être jamais, en aucun genre, parfaitement dévoilée: en sorte que
le caractère relatif des conceptions scientifiques est nécessairement
inséparable de la vraie notion des lois naturelles, aussi bien que la
chimérique tendance aux connaissances absolues accompagne spontanément
l'emploi quelconque des fictions théologiques ou des entités
métaphysiques. Or, il serait ici superflu d'insister beaucoup pour
constater aujourd'hui que cet esprit absolu caractérise encore
essentiellement l'ensemble des spéculations sociales, qui, dans les
diverses écoles actuelles, soit théologiques, soit métaphysiques, se
montrent constamment dominées par l'uniforme considération d'un type
politique immuable, d'ailleurs plus ou moins vaguement défini, mais
toujours conçu de manière à interdire toute modification régulière des
principales conceptions politiques d'après l'état éminemment variable de
la civilisation humaine. Quoiqu'une telle notion, qui n'a pu reposer sur
aucune élaboration vraiment rationnelle, doive spontanément engendrer,
surtout de nos jours, de grandes divergences philosophiques, beaucoup
moins prononcées toutefois qu'elles ne semblent l'être, cependant
chacune des nombreuses opinions dont ce type fondamental a été le sujet
lui conserve, au fond, la même immobilité nécessaire, à travers toutes
les modifications successives que présente l'histoire générale du
développement social. Cet esprit absolu est même tellement inhérent à la
science politique actuelle, qu'il y constitue jusqu'ici le seul moyen
général, malgré ses immenses inconvéniens, d'imposer un frein quelconque
au cours naturel des divagations individuelles, et de prévenir le
débordement imminent d'opinions arbitrairement variables. Aussi les
divers philosophes qui, justement préoccupés du grave danger d'un tel
absolutisme intellectuel, ont quelquefois tenté de s'en affranchir, mais
sans avoir la force de s'élever jusqu'à la conception d'une politique
vraiment positive, ont-ils inévitablement mérité le reproche, encore
plus capital, de présenter toutes les notions politiques comme étant,
par leur nature, radicalement incertaines et même arbitraires, parce
qu'en effet ils détruisaient ainsi les fondemens habituels de leur
faible consistance actuelle, sans y substituer aucune base nouvelle
d'une fixité plus réelle et plus ferme. Ces tentatives mal conçues ont
même jeté d'avance, à vrai dire, chez les juges les plus graves, une
sorte de discrédit universel sur toute entreprise philosophique
quelconque destinée à régénérer ainsi l'esprit général de la politique,
qui, en perdant son absolutisme, semblerait aujourd'hui, aux yeux de
beaucoup d'hommes éminemment respectables des divers partis actuels,
devoir nécessairement perdre aussi sa stabilité, et par suite sa
moralité. Mais ces craintes empiriques, quoique fort naturelles, seront
aisément dissipées pour quiconque appréciera, sous ce rapport, par
anticipation, du point de vue propre à ce Traité, le vrai caractère
nécessaire de la sociologie positive, d'après la tendance fondamentale
déjà manifestée, à cet égard, avec une si haute évidence, par toutes les
branches antérieures de la philosophie naturelle, où l'on ne voit pas
certes que, en cessant d'être absolues, pour n'être plus que purement
relatives, les diverses notions scientifiques soient aucunement devenues
arbitraires. Il est, au contraire, très manifeste que, par une telle
transformation, ces notions ont acquis une consistance et une stabilité
bien supérieures à leur vague immuabilité primitive, chacune d'elles
ayant été ainsi graduellement engagée dans un système de relations qui
s'étend et se fortifie sans cesse, et qui tend de plus en plus à
prévenir toute grave divagation quelconque. On ne risquera donc
nullement de tomber dans un dangereux scepticisme en détruisant
irrévocablement cet esprit absolu qui caractérise si déplorablement
aujourd'hui l'enfance prolongée de la science sociale, pourvu que ce ne
soit, comme en tout autre cas, que le résultat spontané du passage
nécessaire de cette science finale à l'état vraiment positif. Dans cette
dernière opération fondamentale, la philosophie positive ne saurait,
sans doute, démentir sa propriété universelle de ne jamais supprimer
aucun moyen quelconque de coordination intellectuelle, sans lui en
substituer immédiatement de plus efficaces et plus étendus. N'est-il
point sensible, en effet, que cette transition positive de l'absolu au
relatif offre aujourd'hui, en politique, le seul moyen réel de parvenir
à des conceptions susceptibles de déterminer graduellement un
assentiment unanime et durable?

Quoique les deux dispositions essentielles que je viens d'examiner
constituent certainement, par leur nature, l'une pour la méthode,
l'autre pour la doctrine, la double condition fondamentale dont
l'accomplissement continu devra directement caractériser la positivité
effective de la science sociale, cependant leur considération n'est
peut-être point la plus propre, de nos jours, à manifester clairement
les symptômes les plus décisifs d'une telle transformation
philosophique, en vertu de la connexité trop intime qui, dans cet ordre
d'idées plus que dans aucun autre, existe encore entre la théorie et la
pratique, et par suite de laquelle toute appréciation purement
spéculative et abstraite, malgré son importance réellement
prépondérante, ne doit ordinairement inspirer qu'un très faible intérêt
et ne peut exciter qu'une insuffisante attention. Cette extrême
adhérence, ou plutôt cette confusion presque totale, résulte
nécessairement de l'imperfection de la science sociale, d'après sa
complication supérieure, comme je l'ai établi, au commencement de ce
volume, suivant une loi exposée dans le volume précédent. Aussi, afin de
faire mieux ressortir cet indispensable éclaircissement préliminaire,
dois-je maintenant considérer surtout, d'une manière spéciale et
directe, l'esprit actuel de la politique relativement à l'application
générale, et non plus quant à la science elle-même. Sous ce nouvel
aspect, cet esprit se montre toujours hautement caractérisé par la
chimérique tendance à exercer, sur les phénomènes correspondans, une
action essentiellement illimitée, aberration qui, aujourd'hui bornée aux
seuls phénomènes sociaux, a, comme je l'ai souvent fait voir, autrefois
dominé, sous des formes plus ou moins équivalentes, quoiqu'à des degrés
nécessairement moins prononcés, tous les autres ordres des conceptions
humaines, tant qu'ils sont restés assujétis à une philosophie
théologique ou métaphysique. Quoique la puissance effective de l'homme
pour modifier à son gré des phénomènes quelconques ne puisse jamais
résulter que d'une connaissance réelle de leurs propres lois naturelles,
il est néanmoins incontestable que, dans tous les genres, l'enfance de
la raison humaine a nécessairement coïncidé avec la prétention
caractéristique à exercer, sur l'ensemble des phénomènes correspondans,
une action essentiellement illimitée. Cette grande illusion primitive
résulte toujours spontanément de l'ignorance des lois fondamentales de
la nature, combinée avec l'hypothèse prépondérante du pouvoir arbitraire
et indéfini alors attribué aux agens surnaturels ou même ensuite aux
entités métaphysiques: car, cette vaine ambition se manifestant
précisément à l'époque où l'homme influe réellement le moins sur ce qui
l'entoure, il ne peut s'attribuer, en général, une telle autorité que
par le secours indispensable de ces forces mystérieuses.

L'histoire générale des opinions humaines vérifie clairement cette
aberration fondamentale, à l'égard des phénomènes astronomiques,
physiques, chimiques, et même biologiques, comme je l'ai noté, en
plusieurs occasions, dans les parties antérieures de ce Traité. On
conçoit aisément qu'une telle illusion doit, de toute nécessité, se
prolonger d'autant plus que la complication croissante des diverses
catégories principales de phénomènes naturels vient y retarder davantage
la conception de véritables lois. Il faut d'ailleurs remarquer aussi, à
ce sujet, le concours spontané d'une autre influence philosophique, qui
doit puissamment seconder, sous ce rapport, cet obstacle fondamental au
développement correspondant de la raison humaine, en ce que les
différens phénomènes, en même temps qu'ils sont plus compliqués,
deviennent, en général, d'autant plus modifiables, comme je l'ai souvent
montré dans les deux volumes précédens. La cause essentielle de ces
modifications plus étendues résultant du même principe qui détermine une
plus grande complication, savoir la généralité décroissante des divers
ordres de phénomènes, elle contribue inévitablement à perpétuer, sur la
puissance effective de l'homme, une aberration primitive, ainsi devenue
beaucoup plus difficile à démêler et par suite plus excusable. Cette
double nécessité a dû spontanément affecter davantage l'étude des
phénomènes sociaux, qui devaient, à ce titre, demeurer, plus long-temps
et plus profondément que tous les autres, le sujet de semblables
illusions. Mais, malgré cette inégalité naturelle, il importait beaucoup
de montrer d'abord que, sous ce rapport, comme sous les deux autres
aspects déjà indiqués, de tels attributs ne sont nullement particuliers
à ce dernier ordre de phénomènes, et qu'ils ont, au contraire, toujours
caractérisé l'enfance de la raison humaine, à l'égard de toutes les
spéculations possibles, même les plus simples; similitude aussi
précieuse qu'irrécusable, puisqu'elle doit faire concevoir aux vrais
philosophes, en opposition aux préjugés actuels, l'espoir rationnel de
parvenir à dissiper aussi une telle aberration dans le système des idées
politiques, par la même voie fondamentale qui en a déjà dégagé tous les
autres sujets principaux de nos recherches réelles. Quoi qu'il en soit,
cette erreur générale ne subsiste plus essentiellement aujourd'hui que
pour les seuls phénomènes sociaux, sauf quelques illusions analogues
relatives aux phénomènes intellectuels et moraux, et dont les esprits un
peu avancés se sont désormais suffisamment affranchis. Mais, en
politique, il est évident que, malgré l'incontestable tendance des
esprits actuels vers une plus saine philosophie, la disposition
prépondérante des hommes d'état et même des publicistes, soit dans
l'école théologique, soit dans l'école métaphysique, consiste encore
habituellement à concevoir les phénomènes sociaux comme indéfiniment et
arbitrairement modifiables, en continuant à supposer l'espèce humaine
dépourvue de toute impulsion spontanée, et toujours prête à subir
passivement l'influence quelconque du législateur, temporel ou
spirituel, pourvu qu'il soit investi d'une autorité suffisante. Sous ce
rapport capital, de même que sous tout autre, la politique théologique
se montre naturellement moins inconséquente que sa rivale, en ce que, du
moins, elle y explique, à sa manière, la monstrueuse disproportion
qu'une telle opinion constitue nécessairement entre l'immensité des
effets accomplis et l'exiguïté de ces prétendues causes, en y réduisant
directement le législateur à n'être, en général, que le simple organe
d'une puissance surnaturelle et absolue: ce qui, d'ailleurs, n'en
aboutit que plus clairement, et d'une manière bien plus irrésistible, à
la domination indéfinie du législateur, ainsi seulement assujéti à
emprunter d'en haut sa principale autorité. L'école métaphysique, qui,
de nos jours surtout, recourt d'une manière beaucoup plus vague et
moins spéciale à l'artifice de la Providence, sans cesser cependant de
reposer finalement sur une telle hypothèse, fait habituellement
intervenir, dans ces vaines explications politiques, ses inintelligibles
entités, et surtout sa grande entité générale de _la nature_, qui
enveloppe aujourd'hui toutes les autres, et qui n'est évidemment qu'une
dégénération abstraite du principe théologique. Dédaignant même toute
subordination quelconque des effets aux causes, elle tente souvent
d'éluder la difficulté philosophique en attribuant principalement au
hasard la production des événemens observés; et quelquefois, quand
l'inanité d'un tel expédient devient trop saillante, en exagérant, au
degré le plus absurde, l'influence nécessaire du génie individuel sur la
marche générale des affaires humaines. Quel que soit le mode, dont
l'examen spécial serait ici très superflu, le résultat, dans l'une et
l'autre école, est toujours, au fond, de représenter également l'action
politique de l'homme comme essentiellement indéfinie et arbitraire,
ainsi qu'on le croyait jadis à l'égard des phénomènes biologiques,
chimiques, physiques, et même astronomiques, pendant l'enfance
théologico-métaphysique, plus ou moins prolongée, des sciences
correspondantes. Or, cette irrécusable aberration constitue aujourd'hui,
à mes yeux, le caractère le plus décisif d'une telle enfance, encore
persistante dans l'ordre des idées sociales. Elle indique, en effet, de
la manière la plus directe et la moins équivoque, une répugnance
systématique à envisager les phénomènes politiques comme assujétis à de
véritables lois naturelles, dont l'immédiate application générale serait
nécessairement ici, de même qu'en tout autre cas antérieur, d'imposer
aussitôt à l'action politique des limites fondamentales, en dissipant
sans retour la vaine prétention de gouverner à notre gré ce genre de
phénomènes, aussi radicalement soustrait qu'aucun autre aux caprices
humains ou sur-humains. Combinée avec la tendance, ci-dessus signalée,
aux conceptions absolues, dont elle est spontanément inséparable, comme
deux aspects co-relatifs d'une même philosophie, on y doit voir, ce me
semble, la principale cause intellectuelle de la perturbation sociale
actuelle; puisque l'espèce humaine se trouve ainsi livrée, sans aucune
protection logique, à l'expérimentation désordonnée des diverses écoles
politiques, dont chacune cherche à faire indéfiniment prévaloir son type
immuable de gouvernement. Tant que la prépondérance effective de
l'ancien système politique a interdit le libre examen des questions
sociales, de tels inconvéniens ont dû se trouver dissimulés, et une
certaine discipline intellectuelle a pu exister, par une sorte de
compression extérieure, malgré la nature théologique de la philosophie
politique. Mais, le cours naturel des divagations individuelles ne
pouvait être ainsi que suspendu ou plutôt contenu, et l'irruption
philosophique a dû s'opérer spontanément, à mesure que l'ascendant
graduel de la politique métaphysique faisait prévaloir le droit général
d'examen. Le danger fondamental d'une semblable philosophie politique a
pu dès-lors se développer librement dans toute son étendue, jusqu'au
point de remettre directement en question l'utilité générale de l'état
social lui-même, puisque d'éloquens sophistes n'ont pas craint, comme on
sait, de préconiser systématiquement la supériorité de la vie sauvage,
telle qu'ils l'avaient rêvée. Parvenues à ce degré d'absurdité et de
divergence, les utopies métaphysico-théologiques constatent, sans doute,
avec une entière évidence, la haute impossibilité d'établir aujourd'hui,
en politique, aucune notion vraiment stable et commune, tant qu'on
continuera à y poursuivre la vaine recherche absolue du meilleur
gouvernement, abstraction faite de tout état déterminé de civilisation,
ou, ce qui est scientifiquement équivalent, tant que la société humaine
y sera conçue comme marchant, sans direction propre, sous l'arbitraire
impulsion du législateur. Il n'y a donc réellement désormais, en
philosophie politique, d'ordre et d'accord possibles qu'en assujétissant
les phénomènes sociaux, de la même manière que tous les autres, à
d'invariables lois naturelles, dont l'ensemble circonscrit, pour chaque
époque, à l'abri de toute grave incertitude, les limites fondamentales
et le caractère essentiel de l'action politique proprement dite: en un
mot, en introduisant à jamais, dans l'étude générale des phénomènes
sociaux, ce même esprit positif, qui déjà a successivement régénéré et
discipliné tous les autres genres des spéculations humaines, dont l'état
primitif n'avait pas été, au fond, plus satisfaisant. De toute autre
manière, et en conservant le même mode essentiel de philosopher, on ne
saurait concevoir d'autre moyen de parvenir au degré convenable de
fixité et de convergence, que de rétablir une suffisante compression
intellectuelle, heureusement devenue aujourd'hui aussi évidemment
chimérique que radicalement dangereuse. Il n'est pas moins sensible,
d'un autre côté, que ce sentiment fondamental d'un mouvement social
spontané et réglé par des lois naturelles, constitue nécessairement la
véritable base scientifique de la dignité humaine, dans l'ordre des
événemens politiques, puisque les principales tendances de l'humanité
acquièrent ainsi un imposant caractère d'autorité, qui doit être
toujours respecté, comme base prépondérante, par toute législation
rationnelle: tandis que la croyance actuelle à la puissance indéfinie
des combinaisons politiques, qui semble d'abord tant rehausser
l'importance de l'homme, n'aboutit, à vrai dire, qu'à lui attribuer une
sorte d'automatisme social, passivement dirigé par la suprématie absolue
et arbitraire, soit de la Providence, soit du législateur humain,
suivant le contraste général pleinement reconnu à l'égard de tous les
autres phénomènes quelconques. Ces diverses explications sommaires
doivent suffire ici pour rendre incontestable que, conformément à notre
indication première, c'est réellement dans la rectification définitive
d'une telle aberration que consiste, à tous égards, le noeud essentiel
de la difficulté philosophique dans la régénération radicale de la
science politique, dès lors caractérisée sous la forme la plus décisive,
en un temps où les habitudes intellectuelles prépondérantes ne
permettent guère de saisir convenablement les conceptions sociales que
sous leur aspect pratique, et non sous le point de vue scientifique, et,
à plus forte raison, sous le rapport logique proprement dit, que j'avais
déjà suffisamment signalés.

Afin de résumer utilement, par une considération finale, qui embrasse
nécessairement toutes les autres, l'ensemble de ces indications
préliminaires sur les conditions fondamentales que doit inévitablement
remplir l'esprit général de la sociologie positive, il suffit enfin d'y
appliquer directement aussi le principe de la prévision rationnelle, que
j'ai tant présenté, envers toutes les parties antérieures de la
philosophie naturelle, comme constituant le plus irrécusable critérium
de la positivité scientifique. On peut donc, sous ce dernier point de
vue, réduire ici la difficulté fondamentale à concevoir régulièrement
désormais les phénomènes sociaux comme aussi susceptibles de prévision
scientifique que tous les autres phénomènes quelconques, entre des
limites de précision d'ailleurs compatibles avec leur complication
supérieure, suivant la règle générale établie, à cet égard, dès le début
de ce Traité. Cette manière d'envisager une telle rénovation
philosophique présente, en effet, l'avantage spécial de rappeler
directement à la fois, d'après le mode le plus expressif, les trois
caractères essentiels que je viens d'examiner successivement depuis le
commencement de ce chapitre, et qui tous se rapportent, sous des aspects
distincts mais équivalens, à la subordination continue des diverses
conceptions sociales à d'invariables lois naturelles, sans lesquelles
les événemens politiques ne sauraient évidemment comporter aucune
véritable prévision. La seule pensée d'une prévision rationnelle suppose
donc, avant tout, que l'esprit humain a définitivement abandonné, en
philosophie politique, la région des idéalités métaphysiques, pour
s'établir à jamais sur le terrain des réalités observées, par une
systématique subordination, directe et continue, de l'imagination à
l'observation; elle exige, avec une autorité non moins évidente, que les
conceptions politiques cessent d'être absolues pour devenir constamment
relatives à l'état régulièrement variable de la civilisation humaine,
afin que les théories, pouvant toujours suivre le cours naturel des
faits, permettent de les prévoir réellement; enfin, elle implique aussi,
de toute nécessité, l'inévitable limitation permanente de l'action
politique d'après des lois exactement déterminées, puisque, s'il en
était autrement, la série générale des événemens sociaux, toujours
exposée à de profondes perturbations inspirées par l'accidentelle
intervention prépondérante du législateur, soit divin, soit humain, ne
pourrait être aucunement prévue avec une sécurité vraiment scientifique.
Ainsi, nous pourrons désormais, pour faciliter l'examen philosophique,
concentrer essentiellement sur ce grand attribut de prévision
rationnelle l'ensemble des diverses conditions destinées à caractériser
le véritable esprit fondamental de la politique positive. Cette
concentration intellectuelle devient d'autant plus convenable que, dans
ce sujet, comme dans tous les autres, et plus clairement même
aujourd'hui qu'envers aucun autre, vu l'actualité plus frappante d'une
semblable régénération, un tel attribut est éminemment propre à
distinguer, d'une manière aussi profonde que directe, la nouvelle
philosophie sociale d'avec l'ancienne. En effet, des événemens régis par
des volontés surnaturelles peuvent bien laisser supposer des
révélations, mais ils ne sauraient évidemment comporter aucune prévision
scientifique, dont la seule pensée constituerait un vrai sacrilége: il
en est essentiellement de même quand leur direction appartient à des
entités métaphysiques, sauf la chance de révélation, qui serait dès lors
perdue, si une telle conception n'était, au fond, une simple
modification générale de la première. Rien n'est aujourd'hui plus
sensible à l'égard des événemens politiques, pour lesquels la doctrine
théologique et la doctrine métaphysique ne peuvent fournir
habituellement qu'une aveugle et stérile consécration uniforme de tous
les faits accomplis; puisque ces étranges modes d'explication
s'appliqueraient, d'ordinaire, avec une égale facilité, à des événemens
directement contraires, sans que ces vaines formules puissent jamais
conduire, par elles-mêmes, à la moindre indication de l'avenir social.
Si, néanmoins, on peut dire que, à toutes les époques, un grand nombre
de faits politiques secondaires ont été généralement regardés comme
susceptibles de prévision, cela vérifie seulement que, comme je l'ai
établi, dès l'origine de ce Traité, la philosophie
théologico-métaphysique n'a jamais pu être rigoureusement universelle,
et qu'elle a dû être toujours plus ou moins tempérée, dans toute
application, par l'inévitable mélange d'un positivisme faible et
incomplet, dont l'accession, bien que éminemment subalterne, fut
évidemment sans cesse indispensable à la marche réelle de l'esprit
humain et de la société. Mais, quoiqu'une telle vérification soit
particulièrement sensible, surtout aujourd'hui, envers les phénomènes
politiques, elle n'empêche nullement que leur subordination prolongée à
des conceptions théologiques ou métaphysiques ne les rende encore
essentiellement incompatibles avec toute idée d'une prévision vraiment
scientifique, si ce n'est à quelques égards secondaires et partiels, où
la sorte de prévision vulgaire dont ils sont habituellement le sujet ne
s'élève pas même au-dessus d'un empirisme aussi incertain que grossier,
qui, malgré son utilité provisoire, ne saurait aucunement dissimuler le
besoin fondamental de régénération de la philosophie politique.

Dans l'état présent de vague et confuse irrationnalité des études
sociales, l'ensemble des considérations préliminaires dont je viens de
terminer l'indication pourrait aisément, avec quelques artifices
d'exposition, passer pour une première réalisation générale de la grande
rénovation philosophique qu'il s'agissait seulement ainsi de
caractériser suffisamment: en un sujet aussi mal conçu jusqu'ici, de
simples énoncés ont été souvent érigés, à bien moins de titres, en de
vraies solutions. Toutefois, les esprits convenablement préparés par
l'habitude profonde des conceptions vraiment scientifiques, se
garantiront aisément d'une semblable illusion, en reconnaissant sans
hésitation que les indispensables conditions successivement définies
depuis le commencement de ce chapitre se rapportent uniquement, par leur
nature, à la position fondamentale des questions en philosophie
politique, et ne peuvent, en conséquence, aucunement suffire, par
elles-mêmes, à mettre immédiatement sur la voie réelle de l'opération
définitive. Nous avons ainsi simplement établi un important préambule
général, qui pourra nous guider utilement, dans l'ensemble de ce
volume, pour formuler nettement le but scientifique qu'il s'agit
d'atteindre, et même pour en apprécier exactement le véritable
accomplissement graduel. Il faut maintenant procéder, d'une manière
directe, à une première exposition sommaire de l'esprit général de la
physique sociale, dont les conditions essentielles sont désormais
suffisamment caractérisées. Cet esprit devra d'ailleurs être surtout
connu et apprécié ultérieurement, d'après l'application spontanée qui
s'en fera continuellement dans le cours entier des leçons suivantes.

Tout le principe philosophique d'un tel esprit se réduisant
nécessairement, d'après les explications précédentes, à concevoir
toujours les phénomènes sociaux comme inévitablement assujétis à de
véritables lois naturelles, comportant régulièrement une prévision
rationnelle, il s'agit donc de fixer ici, en général, quels doivent être
le sujet précis et le caractère propre de ces lois, dont la suite de ce
volume contiendra l'exposition effective, autant que le permet l'état
naissant de la science que je m'efforce de créer. Or, à cette fin, il
faut, avant tout, étendre convenablement, à l'ensemble des phénomènes
sociaux, une distinction scientifique vraiment fondamentale, que j'ai
établie et employée, dans toutes les parties de ce Traité, et
principalement en philosophie biologique, comme radicalement
applicable, par sa nature, à des phénomènes quelconques, et surtout à
tous ceux que peuvent présenter des corps vivans, en considérant
séparément, mais toujours en vue d'une exacte coordination systématique,
l'état _statique_ et l'état _dynamique_ de chaque sujet d'études
positives. Dans la simple biologie, c'est-à-dire pour l'étude générale
de la seule vie individuelle, cette indispensable décomposition donne
lieu, d'après les explications contenues au volume précédent, à
distinguer rationnellement entre le point de vue purement anatomique,
relatif aux idées d'organisation, et le point de vue physiologique
proprement dit, directement propre aux idées de vie: ces deux aspects,
spontanément séparés, presque en tout temps, se trouvant dès-lors
exactement appréciés par une irrévocable analyse philosophique, qui en
épure et en perfectionne la comparaison nécessaire. En sociologie, la
décomposition doit s'opérer d'une manière parfaitement analogue, et non
moins prononcée, en distinguant radicalement, à l'égard de chaque sujet
politique, entre l'étude fondamentale des conditions d'existence de la
société, et celle des lois de son mouvement continu. Cette différence me
semble, dès à présent, assez caractérisée pour me permettre de prévoir
que, dans la suite, son développement spontané pourra donner lieu à
décomposer habituellement la physique sociale en deux sciences
principales, sous les noms, par exemple, de statique sociale et
dynamique sociale, aussi essentiellement distinctes l'une de l'autre que
le sont aujourd'hui l'anatomie et la physiologie individuelles. Mais il
serait certainement prématuré d'attacher maintenant aucune grave
importance à cette distribution méthodique, à l'époque même de la
première institution de la science. On peut d'ailleurs craindre que,
sous ce rapport, une telle division tranchée de la science sociale n'y
introduisît aujourd'hui cet inconvénient capital, trop conforme à la
tendance dispersive des esprits actuels, de faire vicieusement négliger
l'indispensable combinaison permanente de ces deux points de vue
généraux, comme je l'ai expliqué, dans le volume précédent, pour la
biologie, où nous avons reconnu que la division vulgaire entre
l'anatomie et la physiologie tend désormais à s'effacer entièrement. En
tout cas, une scission quelconque du travail sociologique serait
évidemment inopportune, et même irrationnelle, tant que l'ensemble n'en
aura pas été convenablement conçu. Mais cette importante considération
ne saurait affecter, en aucune manière, ni la justesse intrinsèque, ni
l'immédiate nécessité de notre distinction fondamentale entre l'étude
statique et l'étude dynamique des phénomènes sociaux, pourvu que, au
lieu d'y voir la source d'une division vicieuse ou pédantesque en deux
sciences séparées, on l'applique seulement aujourd'hui à l'analyse
continue de chaque théorie sociale, toujours utilement susceptible de ce
double aspect positif.

Pour mieux caractériser cette indispensable décomposition élémentaire,
et afin d'en indiquer, dès ce moment, la portée pratique, je crois
essentiel, avant de passer outre, de noter ici qu'un tel dualisme
scientifique correspond, avec une parfaite exactitude, dans le sens
politique proprement dit, à la double notion de l'ordre et du progrès,
qu'on peut désormais regarder comme spontanément introduite dans le
domaine général de la raison publique. Car, il est évident que l'étude
statique de l'organisme social doit coïncider, au fond, avec la théorie
positive de l'ordre, qui ne peut, en effet, consister essentiellement
qu'en une juste harmonie permanente entre les diverses conditions
d'existence des sociétés humaines: on voit, de même, encore plus
sensiblement, que l'étude dynamique de la vie collective de l'humanité
constitue nécessairement la théorie positive du progrès social, qui, en
écartant toute vaine pensée de perfectibilité absolue et illimitée,
doit naturellement se réduire à la simple notion de ce développement
fondamental. En donnant, à la fois, plus d'intérêt et de clarté à la
conception spéculative, plus de noblesse et de consistance à la
considération pratique, ce double rapprochement, dont l'heureuse
spontanéité ne saurait être contestée, me semble éminemment propre à
manifester, d'une manière irrécusable, dès l'origine de la nouvelle
philosophie politique, la correspondance générale et continue entre la
science et l'application. Les véritables hommes d'état pourront ainsi
équitablement apprécier s'il s'agit ici d'un vain exercice intellectuel,
ou de principes philosophiques réellement susceptibles de pénétrer
finalement avec efficacité dans la vie politique actuelle. Ils
commenceront, j'espère, à sentir dès-lors le fidèle accomplissement
naissant de la promesse que j'ai faite, au début de ce volume, de
constituer une science sociale directement destinée à satisfaire
convenablement au double besoin intellectuel des sociétés modernes, en
établissant spontanément, sur d'inébranlables fondemens rationnels, la
double notion élémentaire de l'ordre et du progrès, qui, par là, se
trouve désormais profondément rattachée à l'ensemble continu des
conceptions sociologiques, et même, par une suite nécessaire, au
système entier des théories positives. Le sujet permanent de la science
pourra être ainsi considéré, en philosophie politique, comme
radicalement conforme à l'objet fondamental de l'art: les mêmes
relations y étant envisagées sous deux points de vue distincts mais
pleinement équivalens, avec les seules différences naturelles de
l'abstrait au concret, et de la spéculation à l'action. Une science qui,
au fond, aura constamment en vue, d'après ces explications, l'étude
positive des lois réelles de l'ordre et du progrès, ne saurait être
taxée d'une présomptueuse témérité spéculative, par les hommes d'action
doués de quelque portée intellectuelle, lorsqu'elle prétendra pouvoir
seule fournir les véritables bases rationnelles de l'ensemble des moyens
pratiques applicables à la satisfaction effective de ce double besoin
social: cette correspondance nécessaire finira, sans doute, par être
jugée essentiellement analogue à l'harmonie générale, désormais
unanimement admise en principe quoique fort imparfaitement développée
encore, entre la science biologique et le système des arts qui s'y
rapportent, surtout l'art médical. Enfin, il serait, je crois, superflu
de faire expressément remarquer ici, à raison de sa haute évidence, la
propriété spontanée que présente directement cette première conception
philosophique de la sociologie positive, de lier désormais, d'une
manière indissoluble, comme je l'ai annoncé au début de ce volume, les
deux idées également fondamentales de l'ordre et du progrès, dont nous
avons reconnu, dans la quarante-sixième leçon, que la déplorable
opposition radicale constitue, en réalité, le principal symptôme
caractéristique de la profonde perturbation des sociétés modernes. On ne
saurait douter que, dès-lors, ces deux notions élémentaires, après avoir
été isolément consolidées, n'acquièrent ainsi, par leur intime fusion
rationnelle, une consistance intellectuelle inébranlable; puisqu'elles
pourront, par là, devenir aussi nécessairement inséparables que le sont
aujourd'hui, en philosophie biologique, les idées de l'organisation et
de la vie, dont le dualisme scientifique procède exactement du même
principe de philosophie positive. Les diverses propriétés essentielles
que je viens d'indiquer se développeront naturellement dans la suite, à
mesure que la philosophie positive manifestera graduellement, par
l'étude rationnelle des phénomènes sociaux, son esprit aussi
profondément organisateur que hautement progressif, au lieu de
l'influence perturbatrice ou décourageante que de vains préjugés lui
supposent encore trop souvent. Mais il m'a paru nécessaire de signaler
ici sommairement le premier germe scientifique de ces importans
attributs.

D'après cette conception fondamentale, en définissant d'abord, suivant
l'ordre méthodique, l'ensemble des lois purement statiques de
l'organisme social, le vrai principe philosophique qui leur est propre
me semble directement consister dans la notion générale de cet
inévitable consensus universel qui caractérise les phénomènes
quelconques des corps vivans, et que la vie sociale manifeste
nécessairement au plus haut degré. Ainsi conçue, cette sorte d'anatomie
sociale, qui constitue la sociologie statique, doit avoir pour objet
permanent l'étude positive, à la fois expérimentale et rationnelle, des
actions et réactions mutuelles qu'exercent continuellement les unes sur
les autres toutes les diverses parties quelconques du système social, en
faisant scientifiquement, autant que possible, abstraction provisoire du
mouvement fondamental qui les modifie toujours graduellement. Sous ce
premier point de vue, les prévisions sociologiques, fondées sur l'exacte
connaissance générale de ces relations nécessaires, seront proprement
destinées à conclure les unes des autres, en conformité ultérieure avec
l'observation directe, les diverses indications statiques relatives à
chaque mode d'existence sociale, d'une manière essentiellement analogue
à ce qui se passe habituellement aujourd'hui en anatomie individuelle.
Cet aspect préliminaire de la science politique suppose donc évidemment,
de toute nécessité, que, contrairement aux habitudes philosophiques
actuelles, chacun des nombreux élémens sociaux, cessant d'être envisagé
d'une manière absolue et indépendante, soit toujours exclusivement conçu
comme relatif à tous les autres, avec lesquels une solidarité
fondamentale doit sans cesse le combiner intimement. Il serait, à mon
gré, superflu de faire expressément ressortir ici la haute utilité
continue d'une telle doctrine sociologique: car, elle doit d'abord
servir, évidemment, de base indispensable à l'étude définitive du
mouvement social, dont la conception rationnelle suppose préalablement
la pensée continue de la conservation indispensable de l'organisme
correspondant; mais, en outre, elle peut être, par elle-même,
immédiatement employée à suppléer souvent, du moins provisoirement, à
l'observation directe, qui, en beaucoup de cas, ne saurait avoir lieu
constamment pour certains élémens sociaux, dont l'état réel pourra
néanmoins se trouver ainsi suffisamment apprécié, d'après leurs
relations scientifiques avec d'autres déjà connus. L'histoire des
sciences peut surtout donner, dès ce moment, quelque idée de
l'importance habituelle d'un tel secours, en rappelant, par exemple,
comment les vulgaires aberrations des érudits sur les prétendues
connaissances en astronomie supérieure attribuées aux anciens Égyptiens
ont été irrévocablement dissipées, avant même qu'une plus saine
érudition en eût fait justice, par la seule considération rationnelle
d'une relation indispensable de l'état général de la science
astronomique avec celui de la géométrie abstraite, alors évidemment dans
l'enfance; il serait aisé de citer une foule de cas analogues, dont le
caractère philosophique serait irrécusable. On doit d'ailleurs noter, à
ce sujet, pour ne rien exagérer, que ces relations nécessaires entre les
divers aspects sociaux ne sauraient être, par leur nature, tellement
simples et précises que les résultats observés n'aient pu jamais
provenir que d'un mode unique de coordination mutuelle. Une telle
disposition d'esprit, déjà évidemment trop étroite en biologie, serait
surtout essentiellement contraire à la nature encore plus complexe des
spéculations sociologiques. Mais il est clair que l'exacte appréciation
générale de ces limites de variation, normales et même anormales,
constitue nécessairement alors, au moins autant qu'en anatomie
individuelle, un indispensable complément de chaque théorie de
sociologie statique, sans lequel l'exploration indirecte dont il s'agit
pourrait souvent devenir erronée.

N'écrivant point ici un traité spécial de philosophie politique, je n'y
dois point méthodiquement établir la démonstration directe d'une telle
solidarité fondamentale entre tous les aspects possibles de l'organisme
social, sur laquelle d'ailleurs il n'existe guère maintenant, au moins
en principe, de divergences capitales parmi les bons esprits. De quelque
élément social que l'on veuille partir, chacun pourra aisément
reconnaître, par un utile exercice scientifique, qu'il touche réellement
toujours, d'une manière plus ou moins immédiate, à l'ensemble de tous
les autres, même de ceux qui en paraissent d'abord le plus indépendans.
La considération dynamique du développement intégral et continu de
l'humanité civilisée permet, sans doute, d'opérer avec plus d'efficacité
cette intéressante vérification du consensus social, en montrant avec
évidence la réaction universelle, actuelle ou prochaine, de chaque
modification spéciale. Mais cette indication pourra constamment être
précédée, ou du moins suivie, par une confirmation purement statique;
car, en politique, comme en mécanique, la communication des mouvemens
prouve spontanément l'existence des liaisons nécessaires. Sans
descendre, par exemple, jusqu'à la solidarité trop intime des diverses
branches de chaque science ou de chaque art, n'est-il pas évident que
les différentes sciences sont entre elles, ou presque tous les arts
entre eux, dans une telle connexité sociale, que l'état bien connu d'une
seule partie quelconque, suffisamment caractérisée, permet de prévoir, à
un certain degré, avec une vraie sécurité philosophique, l'état général
correspondant de chacune des autres, d'après les lois d'harmonie
convenables? Par une considération plus étendue, on conçoit également
l'indispensable relation continue qui lie aussi le système des sciences
à celui des arts, pourvu qu'on ait toujours soin de supposer, comme
l'exige clairement la nature du sujet, une solidarité moins intense à
mesure qu'elle devient plus indirecte. Il en est évidemment de même
quand, au lieu d'envisager l'ensemble des phénomènes sociaux au sein
d'une nation unique, on l'examine simultanément chez diverses nations
contemporaines, dont la continuelle influence réciproque ne saurait être
contestée, surtout dans les temps modernes, quoique le consensus doive
être ici, d'ordinaire, moins prononcé, à tous égards, et décroître
d'ailleurs graduellement avec l'affinité des cas et la multiplicité des
contacts, au point de s'effacer quelquefois presque entièrement, comme,
par exemple, entre l'Europe occidentale et l'Asie orientale, dont les
divers états généraux de société paraissent jusqu'ici à peu près
indépendans.

Sans insister davantage sur des notions élémentaires aussi peu
contestables, je dois ici me borner, à ce sujet, à caractériser
sommairement le seul cas essentiel où la solidarité fondamentale soit
encore, sinon directement niée en principe, du moins profondément
méconnue, et même radicalement négligée, en réalité. Ce cas est,
malheureusement, le plus important de tous, puisqu'il concerne
directement l'organisation sociale proprement dite, dont la théorie
continue jusqu'à présent à être essentiellement conçue, d'une manière
absolue et isolée, comme indépendante de l'analyse générale de la
civilisation correspondante, dont elle ne peut cependant que constituer
l'un des principaux élémens. Un tel vice appartient presque également
aujourd'hui aux écoles politiques les plus opposées, soit théologiques,
soit métaphysiques, qui toutes s'accordent ordinairement à disserter
abstraitement sur le régime politique, sans penser à l'état co-relatif
de civilisation, et aboutissent même le plus souvent, dans leurs vaines
utopies immuables, à faire coïncider leur type politique le plus parfait
avec l'enfance plus ou moins prononcée du développement humain. Pour
mieux apprécier, d'un seul aspect, dans toute sa portée, l'ensemble de
cette aberration habituelle, il faut, ce me semble, en poursuivant le
cours rigoureux d'une exacte analyse historique, remonter jusqu'à sa
véritable source philosophique, qui consiste essentiellement, à mes
yeux, dans ce fameux dogme théologique où l'on rattache le développement
général de la civilisation humaine à une prétendue dégradation
originelle de l'homme. Ce dogme fondamental, que toutes les religions
reproduisent, sous une forme quelconque, et dont la prépondérance
intellectuelle devait toujours être secondée spontanément par le
penchant ordinaire de notre nature à l'involontaire admiration du passé,
conduit, en effet, d'une manière directe et nécessaire, à faire
constamment coïncider la détérioration continue de la société humaine
avec l'extension croissante de sa civilisation. Quand la philosophie
théologique est graduellement passée à l'état métaphysique, ce dogme
primitif a de plus en plus tendu à se transformer finalement, comme je
l'ai déjà indiqué, en cette célèbre hypothèse, radicalement équivalente,
qui sert encore de principale base systématique à la politique
métaphysique, d'un chimérique état de nature, supérieur à l'état social,
et dont le développement de la civilisation nous éloigne toujours
davantage. On ne saurait ainsi méconnaître l'extrême gravité
philosophique, et par suite même politique, d'une aberration aussi
profondément enracinée dans l'intime constitution scientifique des
diverses doctrines existantes, et qui, sans être désormais directement
formulée et soutenue en principe général, continue cependant à dominer
essentiellement l'ensemble des spéculations sociales, souvent d'ailleurs
à l'insu de la plupart de ceux qui s'y livrent.

Il serait néanmoins impossible que cette irrationnalité capitale
résistât long-temps aujourd'hui à une saine discussion philosophique,
car elle est en contradiction évidente avec beaucoup de notions de
philosophie politique, qui, sans avoir pu encore acquérir une vraie
consistance scientifique, obtiennent graduellement un certain ascendant
intellectuel, soit en vertu des éclaircissemens spontanés qui ressortent
du cours naturel des événemens, soit à cause du propre développement
actuel de la raison publique. C'est ainsi que tous les publicistes
éclairés reconnaissent maintenant une certaine solidarité partielle
entre les diverses institutions politiques proprement dites, d'après
laquelle quelques-unes s'excluent mutuellement, tandis que d'autres
s'appuient et même s'appellent réciproquement: ce devait être là, sans
doute, le premier pas direct vers la notion rationnelle du consensus
fondamental du système spécial de ces institutions avec le système total
de la civilisation humaine; puisque, dès lors, la seule vérification de
cette co-relation, sous quelques rapports déterminés, suffit aussitôt
pour en autoriser l'extension spontanée, quoique indirecte, à tous les
sujets dont l'harmonie avec ceux-là est déjà reconnue, ce qui doit
heureusement tendre aujourd'hui à multiplier, aussi bien qu'à
simplifier, les moyens généraux de démonstration en philosophie
politique. Je dois même signaler ici, comme indiquant une disposition
intellectuelle encore plus rapprochée du véritable esprit de la statique
sociale, cette reconnaissance, maintenant admise par les penseurs les
plus avancés, surtout en France et en Allemagne, d'une constante
solidarité nécessaire entre le pouvoir politique et le pouvoir civil: ce
qui signifie, en langage positif, que les forces sociales prépondérantes
finissent inévitablement par devenir aussi dirigeantes, ainsi que je
l'énonçais, en 1822, dans mon _Système de politique positive_. Mais,
quelle que soit l'évidente utilité actuelle de ces intéressants aperçus
partiels, à titre d'éducation sociologique préliminaire de la raison
publique, ce serait néanmoins profondément méconnaître les difficiles
et impérieuses obligations de la méthode vraiment scientifique que de se
croire aucunement dispensé, par ces heureux tâtonnemens, de la
conception directe et rationnelle du consensus général de l'organisme
social, laquelle se trouve ainsi seulement préparée, surtout en ce qui
concerne sa vulgarisation finale. Un exemple pleinement décisif doit, ce
me semble, faire aisément comprendre que ces vagues indications isolées,
plutôt littéraires que scientifiques, ne sauraient jamais, malgré leur
importance provisoire, suppléer à l'accomplissement réel de cette sévère
prescription philosophique: car, depuis Aristote, et même avant lui, la
plupart des philosophes ont constamment reproduit le célèbre aphorisme
de la subordination nécessaire des lois aux moeurs, sans que ce premier
germe de la saine philosophie politique les ait toutefois nullement
empêchés d'envisager habituellement, pendant vingt siècles, le système
des institutions comme essentiellement indépendant de l'état simultané
de la civilisation, quelque flagrante que dût être, par sa nature, une
telle contradiction générale. Suivant le cours naturel de toutes choses
humaines, les principes intellectuels et les opinions philosophiques,
tout autant que les moeurs sociales et les institutions politiques,
subsistent nécessairement, en général, malgré leur caducité constatée
et leurs inconvéniens reconnus, quand une fois ils ont pris réellement
possession des esprits, en donnant lieu seulement à des inconséquences
de plus en plus graves, jusqu'à ce que le développement fondamental de
la raison humaine ait pu produire enfin de nouveaux principes, d'une
généralité équivalente, et d'une rationnalité supérieure: car, dans
l'ordre intellectuel, non moins que dans l'ordre matériel, l'homme
éprouve, par-dessus tout, l'indispensable besoin d'une suprême direction
quelconque, susceptible de soutenir son activité continue en ralliant
fixement ses efforts spontanés. Aussi, sans méconnaître nullement la
valeur passagère des divers essais de philosophie politique que je viens
d'indiquer, je ne dois point hésiter à les regarder franchement comme
non avenus aujourd'hui pour l'élaboration directe de l'esprit
fondamental propre à la sociologie statique, où ils ne peuvent même
aucunement servir désormais à concevoir rationnellement la haute
participation nécessaire de l'ensemble du régime politique au consensus
universel de l'organisme social.

Dans la suite entière de ce volume, l'application spontanée et continue
d'une telle notion élémentaire sera plus efficace encore qu'aucune
démonstration méthodique, pour dissiper complétement toute incertitude
réelle sur cette indispensable solidarité entre le système des pouvoirs
et des institutions politiques et l'état général de la civilisation
correspondante. Mais, malgré cette lumineuse vérification décisive, on
n'en doit pas moins attacher une extrême importance, pour la
constitution définitive de la science sociale, à l'explication
rationnelle et directe de cette grande co-relation, comme je devrai
ultérieurement l'entreprendre, par exemple, dans le Traité spécial de
philosophie politique que j'ai annoncé en commençant ce volume. Tous les
moyens scientifiques devront être alors convenablement combinés pour
l'établissement final d'une notion aussi fondamentale, sur laquelle
repose principalement le véritable esprit de l'ensemble de la statique
sociale, et qui, par sa nature, peut surtout dissiper, plus
immédiatement qu'aucune autre théorie sociologique, le funeste caractère
absolu de nos diverses écoles politiques. Or, le principe scientifique
de cette relation générale consiste essentiellement dans l'évidente
harmonie spontanée qui doit toujours tendre à régner entre l'ensemble et
les parties du système social, dont les élémens ne sauraient éviter
d'être finalement combinés entre eux d'une manière pleinement conforme à
leur propre nature. Il est clair, en effet, que non seulement les
institutions politiques proprement dites et les moeurs sociales d'une
part, les moeurs et les idées de l'autre, doivent être sans cesse
réciproquement solidaires; mais, en outre, que tout cet ensemble se
rattache constamment, par sa nature, à l'état correspondant du
développement intégral de l'humanité, considérée dans tous ses divers
modes quelconques d'activité, intellectuelle, morale, et physique, dont
aucun système politique, soit temporel, soit spirituel, ne saurait
jamais avoir, en général, d'autre objet réel que de régulariser
convenablement l'essor spontané, afin de le mieux diriger vers un plus
parfait accomplissement de son but naturel préalablement déterminé. Même
aux époques révolutionnaires proprement dites, quoique toujours
caractérisées par une insuffisante réalisation de cette harmonie
fondamentale, elle continue néanmoins à être encore essentiellement
appréciable, car elle ne pourrait totalement cesser que par l'entière
dissolution de l'organisme social, dont elle constitue le principal
attribut. En ces temps exceptionnels, et sauf les seules anomalies
fortuites, qui ne sauraient laisser de traces profondes, on peut
persister à regarder aussi le régime politique comme étant, à la longue,
de toute nécessité, radicalement conforme à l'état correspondant de la
civilisation, puisque les lacunes ou les perturbations qui se
manifestent alors dans l'un proviennent surtout, en réalité, de
dérangemens équivalens dans l'autre. L'immense révolution sociale au
milieu de laquelle nous vivons ne fait elle-même que confirmer, d'une
manière pleinement décisive, cette inévitable loi sociologique, d'après
les explications préliminaires de la quarante-sixième leçon, dont
l'ensemble a nettement démontré, contrairement à l'opinion commune, que
le déplorable état actuel du régime politique résulte principalement de
notre situation intellectuelle et ensuite morale, à laquelle doit
d'abord s'adresser toute solution vraiment rationnelle, sans que les
orageux essais, tentés ou à tenter, pour la régénération directe du
système politique, soient réellement susceptibles d'aucune efficacité
fondamentale.

A la vérité, la théorie vulgaire attribue, en général, au législateur,
la faculté permanente de rompre inopinément l'harmonie nécessaire que
nous considérons, à la seule condition d'être préalablement armé d'une
autorité suffisante; ce qui sans doute, équivaut essentiellement à une
entière négation de cette solidarité continue. Mais il est aisé de
reconnaître qu'une telle opinion, fondée, en apparence, sur de grands
exemples, constitue directement un véritable cercle vicieux, résultant
d'une pure illusion sur les sources générales du pouvoir politique, où
l'on prend le symptôme pour le principe. Sans établir scientifiquement
ici la théorie positive de l'autorité, il est évident que, d'après la
nature même de l'état social, tout pouvoir quelconque y est
nécessairement constitué par un assentiment correspondant, spontané ou
réfléchi, explicite ou implicite, des diverses volontés individuelles,
déterminées, suivant certaines convictions préalables, à concourir à une
action commune, dont ce pouvoir est d'abord l'organe et devient ensuite
le régulateur. Ainsi, l'autorité dérive réellement du concours, et non
le concours de l'autorité, sauf la réaction inévitable; en sorte
qu'aucun grand pouvoir ne saurait résulter que de dispositions fortement
prépondérantes au sein de la société où il s'établit; et quand rien n'y
prédomine hautement, les pouvoirs quelconques y sont, par suite,
nécessairement faibles et languissans; la correspondance étant
d'ailleurs, dans tous les cas, d'autant plus irrésistible qu'il s'agit
d'une société plus étendue. La théorie ordinaire, en intervertissant
radicalement cette relation générale, place évidemment notre
intelligence dans cette étrange situation, symptôme habituel des
conceptions métaphysiques, de ne pouvoir nullement comprendre quelles
seraient les sources effectives de ces puissances politiques auxquelles
on attribue ainsi une mystérieuse influence sociale, à moins de leur
supposer directement une origine franchement surnaturelle, comme le
fait, sans tant d'inconséquence, la politique théologique. D'un autre
côté, aucun esprit juste ne saurait certes méconnaître la haute
influence que, par une réaction nécessaire, l'ensemble du régime
politique exerce, avec tant d'évidence, sur le système général de la
civilisation, et que caractérise même si souvent l'action incontestable,
heureuse ou funeste, des institutions, des mesures, ou des événemens
purement politiques, jusque sur la marche propre des sciences et des
arts, à tous les âges de la société, et encore plus dans son enfance.
Mais il serait entièrement superflu de s'arrêter ici à cet aspect de la
question, puisqu'il n'est nullement contesté, tandis que l'erreur
commune consiste, au contraire, à l'exagérer irrationnellement, au point
de placer directement la réaction secondaire au-dessus de l'action
principale. Il est clair d'ailleurs que, vu leur inévitable co-relation
scientifique, l'une et l'autre concourent à faire pareillement ressortir
ce consensus fondamental de l'organisme social, qu'il s'agissait ici de
signaler sommairement comme le principe philosophique de la sociologie
statique, et dont la notion ne présente plus aujourd'hui de difficultés
vraiment graves qu'en ce qui concerne la correspondance générale entre
le régime politique et l'état simultané de la civilisation. Du reste,
j'aurai naturellement plusieurs occasions importantes de revenir
directement sur ce dernier sujet envisagé sous de nouveaux aspects
rationnels, et indépendamment encore de l'analyse historique, soit en
considérant plus loin les limites nécessaires de l'action politique
proprement dite, soit surtout dans la cinquantième leçon, spécialement
consacrée à l'appréciation préliminaire de la statique sociale.

Sans attendre ces diverses explications, il était évidemment
indispensable d'indiquer, dès ce moment, au lecteur, le point de vue
essentiellement relatif sous lequel le système politique proprement dit
sera toujours considéré dans cette première ébauche de la véritable
science sociale. Un tel point de vue, substitué à la tendance absolue
des théories ordinaires, constitue certainement le principal caractère
scientifique de la positivité en philosophie politique, comme je l'ai
montré au début de ce chapitre, et comme on le sentira, j'espère,
d'autant mieux qu'on approfondira davantage ce sujet vraiment capital,
où réside, à mon avis, le noeud élémentaire d'une telle difficulté
philosophique. Nous n'aurons donc jamais à concevoir le régime
politique que d'après sa relation continue, tantôt générale, tantôt
spéciale, avec l'état correspondant de la civilisation humaine,
isolément duquel il ne saurait, en aucun cas, être sainement jugé, et
par l'impulsion graduelle duquel il tend toujours à être spontanément
produit ou modifié. Si, d'un côté, cette conception présente toute idée
de bien ou de mal politique comme nécessairement relative et variable,
sans être pour cela nullement arbitraire puisque la relation est
toujours rigoureusement déterminée; d'une autre part, elle devra fournir
aussi la base rationnelle d'une théorie positive de l'ordre spontané des
sociétés humaines, déjà vaguement entrevu, sous quelques rapports
subalternes, par la politique métaphysique, dans ce qu'on nomme
aujourd'hui l'économie politique, comme je l'ai assez indiqué au
chapitre précédent. Car, la valeur d'un système politique quelconque ne
pouvant ainsi essentiellement consister que dans son exacte harmonie
avec l'état social correspondant, nous voyons par là que, sous un autre
aspect, il est certainement impossible que, suivant le seul cours
naturel des événemens, et sans aucune intervention calculée, une telle
harmonie ne s'établisse point nécessairement.

Une semblable philosophie pourrait, sans doute, quelquefois conduire
momentanément à un dangereux optimisme, comme j'en ai déjà franchement
averti: mais cette aberration passagère ne pourrait avoir lieu que chez
des esprits peu scientifiques, qu'un défaut naturel de précision,
aggravé par une vicieuse éducation intellectuelle, doit rendre
radicalement impropres à cultiver, avec aucun succès réel, une science
aussi profondément difficile. Toute intelligence convenablement
organisée et rationnellement préparée, digne, en un mot, d'une telle
destination, saura bien éviter scrupuleusement de jamais confondre, en
ce genre de phénomènes pas plus qu'en aucun autre, cette notion
scientifique d'un ordre spontané avec l'apologie systématique de tout
ordre existant. Envers des phénomènes quelconques, la philosophie
positive, d'après son principe fondamental des conditions d'existence,
enseigne toujours, comme je l'ai souvent expliqué dans les volumes
précédents, que, dans leurs relations à l'homme, il s'établit
spontanément, d'après leurs lois naturelles, un certain ordre
nécessaire; mais sans jamais prétendre que cet ordre ne présente point,
sous cet aspect, de graves et nombreux inconvéniens, modifiables, à un
certain degré, par une sage intervention humaine. Plus les phénomènes
se compliquent en se spécialisant davantage, plus ces imperfections
s'aggravent et se multiplient inévitablement; en sorte que les
phénomènes biologiques sont surtout inférieurs, à cet égard, aux
phénomènes de la nature inorganique. En vertu de leur complication
supérieure, les phénomènes sociaux doivent donc être nécessairement les
plus désordonnés de tous, en même temps qu'ils en sont aussi les plus
modifiables, ce qui est loin de faire compensation. Si donc on
considère, en général, la notion des lois naturelles, elle entraîne
aussitôt l'idée correspondante d'un certain ordre spontané, toujours
liée à toute conception d'harmonie quelconque. Mais cette conséquence
n'est pas plus absolue que le principe d'où elle dérive. En le
complétant par l'indispensable considération de la complication
croissante des phénomènes, suivant la hiérarchie scientifique
fondamentale établie au début de ce Traité, on complète aussi la
conception de cet ordre, d'après l'accroissement simultané de son
inévitable imperfection. Tel est, à cet égard, le véritable esprit
caractéristique de la philosophie positive, sommairement rappelé ici
dans son ensemble. On voit aisément combien il diffère profondément de
cette tendance systématique à l'optimisme, dont l'origine est
évidemment théologique, puisque l'hypothèse d'une direction
providentielle, continuellement active dans la marche générale des
événemens, peut seule naturellement conduire à l'idée de la perfection
nécessaire de leur accomplissement graduel. Il faut cependant
reconnaître que, dans le développement fondamental de la raison humaine,
la conception positive est primitivement dérivée du dogme théologique
lui-même, dont elle constitue la régénération finale, comme pourrait le
confirmer une exacte analyse historique: mais c'est essentiellement de
la même manière que le principe des conditions d'existence découle
originairement de l'hypothèse des causes finales, et que la notion
philosophique des lois mathématiques était antérieurement issue du
mysticisme métaphysique sur la puissance des nombres; l'analogie est
pleinement identique en tous ces cas divers. Elle tient toujours à cette
tendance nécessaire de notre intelligence à conserver indéfiniment ses
moyens généraux de raisonnement, à quelque âge qu'ils aient été
découverts, en les appropriant ensuite graduellement à ses nouveaux
modes d'activité, d'après certaines transformations convenables, qui
conservent à ces précieuses inspirations primitives du génie humain
toute leur valeur essentielle, en l'augmentant même radicalement par
une indispensable épuration: comme je l'ai indiqué, il y a long-temps,
dans l'écrit auquel j'ai déjà fait plusieurs allusions depuis le
commencement de ce volume. Mais, en un cas quelconque, la moindre
sagacité philosophique suffira pour faire aussitôt sentir les
différences caractéristiques qui désormais séparent profondément le
principe nouveau du dogme ancien. Au cas spécial que nous considérons
ici, il est très clair que la philosophie positive, en indiquant la
conformité spontanée de chaque régime politique effectif à la
civilisation correspondante, afin que ce régime ait pu s'établir et
surtout durer, enseigne aussi, d'une manière non moins nécessaire, que
cet ordre naturel doit être le plus souvent fort imparfait, par suite de
l'extrême complication des phénomènes. Bien loin donc de repousser, en
ce genre, l'intervention humaine, une telle philosophie en provoque, au
contraire, éminemment la sage et active application, à un plus haut
degré que pour tous les autres phénomènes possibles, en représentant
directement les phénomènes sociaux comme étant, par leur nature, à la
fois les plus modifiables de tous, et ceux qui ont le plus besoin d'être
utilement modifiés d'après les rationnelles indications de la science.
Elle se réserve seulement la direction intellectuelle de cette
indispensable intervention, dont elle circonscrit d'abord les limites
nécessaires, soit générales, soit spéciales: sans en exagérer
l'efficacité réelle, elle n'en interdit jamais l'usage que dans les
seuls cas où il ne pourrait certainement constituer qu'une inutile
consommation de forces, suivant la même économie fondamentale qu'envers
tous les autres phénomènes naturels, et surtout indépendamment de tout
vain prestige quelconque, soit divin, soit humain. L'extrême nouveauté
d'une semblable philosophie politique pourra bien faire que, de prime
abord, on se méprenne assez sur son vrai caractère pour adresser à son
esprit général les reproches qui lui sont le plus antipathiques. Il faut
même craindre peut-être, je n'hésite pas à le déclarer franchement, par
suite de notre faible nature, où la vie affective l'emporte tant sur la
vie rationnelle, que, lorsque cette philosophie commencera enfin à
prendre quelque ascendant réel, elle ne soit systématiquement accusée de
tiédeur sociale et d'indifférence politique, par ceux qui ont tant
besoin, surtout aujourd'hui, de développer, à tout prix, une turbulente
activité matérielle; car, les hommes de spéculation doivent rarement
s'attendre à être convenablement appréciés par les hommes d'action. Sous
le point de vue moral, la politique positive ne saurait jamais
dignement répondre à de telles récriminations que par le seul aspect,
suffisamment décisif, des résultats réels de son application
journalière. Quant à la discussion philosophique, chacun peut aisément
juger, d'après les aperçus précédens, comment elle saura la soutenir.
Pour faire nettement ressortir, sous ce point de vue, la frivole
irrationnalité de cette vaine accusation d'optimisme politique, il
suffirait même de signaler l'inconséquence flagrante que présente
inévitablement une telle accusation au sujet des phénomènes les plus
complexes, tandis que personne n'oserait certes l'intenter aujourd'hui
envers les phénomènes plus simples, que la philosophie positive
représente, néanmoins, de toute nécessité, comme étant spontanément
mieux réglés et moins modifiables. Et, cependant, il pourrait bien
arriver que les mêmes esprits qui l'accuseront, en politique, de cet
optimisme prétendu, lui adressassent simultanément, par une
contradiction capitale, le reproche opposé de trop déprécier le
gouvernement providentiel envers tout le reste de l'économie naturelle!

Deux motifs principaux devaient ici me faire spécialement insister sur
cette notion élémentaire du consensus fondamental propre à l'organisme
social: soit d'abord en vertu de l'extrême importance philosophique de
cette idée-mère de la statique sociale, qui doit, par sa nature,
constituer la première base rationnelle de toute la nouvelle philosophie
politique; soit aussi, accessoirement, parce que les considérations de
sociologie purement dynamique devant spontanément dominer dans tout le
reste de ce volume, comme étant aujourd'hui plus directement
intéressantes et par suite mieux comprises, il devenait d'autant plus
nécessaire de caractériser préalablement l'esprit général de la
sociologie statique, qui n'y pourra ensuite être presque jamais
envisagée que d'une manière indirecte ou implicite. Embrassée dans toute
son étendue, c'est-à-dire sans écarter cette co-relation essentielle,
maintenant assez examinée, entre l'idée de société et l'idée de
gouvernement, une telle conception positive de l'harmonie sociale
fournit spontanément, comme je l'avais annoncé, par l'ensemble de son
application concrète, le fondement scientifique d'une saine théorie
élémentaire de l'ordre politique proprement dit, soit spirituel, soit
même temporel. Car, elle conduit directement à considérer toujours, à
l'abri de tout arbitraire, l'ordre artificiel et volontaire comme un
simple prolongement général de cet ordre naturel et involontaire vers
lequel tendent nécessairement sans cesse, sous un rapport quelconque,
les diverses sociétés humaines: en sorte que toute institution
politique vraiment rationnelle, pour comporter une réelle et durable
efficacité sociale, doit constamment reposer sur une exacte analyse
préalable des tendances spontanées correspondantes, qui peuvent seules
fournir à son autorité des racines suffisamment solides; en un mot, il
s'agit essentiellement de contempler l'ordre, afin de le perfectionner
convenablement, et nullement de le créer, ce qui serait impossible. Sous
le point de vue scientifique, qui doit prévaloir en ce Traité, cette
idée-mère de l'universelle solidarité sociale devient ici l'inévitable
suite et le complément indispensable d'une notion fondamentale établie,
dans le volume précédent, comme éminemment propre à l'étude des corps
vivans. En toute rigueur scientifique, cette notion du consensus n'est
point, sans doute, strictement particulière à une telle étude, et se
présente directement comme devant être, par sa nature, nécessairement
commune à tous les phénomènes, mais avec d'immenses différences
d'intensité et de variété, et par suite d'importance philosophique. On
peut dire, en effet, que, partout où il y a système quelconque, il doit
exister dès-lors une certaine solidarité: l'astronomie elle-même, dans
ses phénomènes purement mécaniques, nous en offre la première ébauche
réelle, du moins en écartant l'idée d'univers, pour se réduire à la
simple idée de monde, seule pleinement positive, comme je l'ai expliqué
en son lieu; car, certains dérangemens d'un astre peuvent ainsi retentir
sensiblement quelquefois sur un autre, par voie de gravitation modifiée.
Mais on doit, à ce sujet, reconnaître, en principe, que le consensus
devient toujours d'autant plus intime et plus prononcé qu'il s'applique
à des phénomènes graduellement plus complexes et moins généraux: en
sorte que, suivant ma hiérarchie scientifique élémentaire, l'étude des
phénomènes chimiques forme, par sa nature, à ce titre, comme à tout
autre, une sorte d'intermédiaire fondamental entre la philosophie
inorganique et la philosophie organique, ainsi que chacun peut aisément
s'en convaincre. D'après ce principe, il reste néanmoins incontestable
que, conformément aux habitudes philosophiques prépondérantes, c'est
surtout aux systèmes organiques, en vertu de leur plus grande
complication, que conviendra toujours essentiellement la notion
scientifique de solidarité et de consensus, malgré son universalité
nécessaire. C'est seulement alors que cette notion, jusque-là purement
accessoire, constitue directement la base indispensable de l'ensemble
des conceptions positives; et sa prépondérance y devient toujours aussi
d'autant plus prononcée qu'il s'agit d'organismes plus composés ou de
phénomènes plus complexes et plus éminens. Ainsi, par exemple, le
consensus animal est bien plus complet que le consensus végétal: de
même, il se développe évidemment à mesure que l'animalité s'élève,
jusqu'à son maximum dans la nature humaine; enfin, chez l'homme,
l'appareil nerveux devient, plus qu'aucun autre, le principal siége de
la solidarité biologique. En poursuivant rationnellement cette marche
philosophique, d'après l'ensemble fondamental de nos connaissances
positives, cette grande notion devait donc, _à priori_, acquérir, dans
l'étude générale de l'organisme social, une prépondérance scientifique
encore supérieure à celle que tous les bons esprits lui attribuent
maintenant sans hésitation en biologie, vu l'incontestable surcroît de
complication propre à ce nouvel ordre de phénomènes. Or l'esprit actuel
de la philosophie politique faisant, au contraire, essentiellement
abstraction continue de cette solidarité fondamentale entre tous les
divers aspects sociaux, il importait, au plus haut degré, de résoudre
directement une telle anomalie philosophique, comme je crois désormais y
être convenablement parvenu, quoique par une explication sommaire,
ultérieurement développable. Cette opération préliminaire était donc
aussi indispensable à la coordination rationnelle de la physique sociale
avec les autres sciences fondamentales, que nous l'avions déjà reconnu
nécessaire à la propre institution générale de cette nouvelle science.

Appréciée maintenant quant à la méthode proprement dite, objet spécial
de ce chapitre, cette conception élémentaire du consensus social a pour
destination essentielle de déterminer immédiatement avec une autorité et
une spontanéité remarquables, l'un des principaux caractères de la
méthode sociologique, celui de tous peut-être suivant lequel elle
modifie le plus intimement, d'après la nature des phénomènes
correspondans, l'ensemble de la méthode positive. En effet, puisque les
phénomènes sociaux sont ainsi profondément connexes, leur étude réelle
ne saurait donc être jamais rationnellement séparée; d'où résulte
l'obligation permanente, aussi irrécusable que directe, de considérer
toujours simultanément les divers aspects sociaux, soit en statique
sociale, soit, par suite, en dynamique. Chacun d'eux peut, sans doute,
devenir isolément le sujet préliminaire d'observations propres, et il
faut bien qu'il en soit ainsi, à un certain degré, pour alimenter la
science de matériaux convenables. Mais cette nécessité préalable ne
s'applique même, en parfaite rigueur, qu'à la seule époque actuelle, où
il s'agit de la première ébauche de la science, forcée d'employer
d'abord, avec les précautions indispensables, les incohérentes
observations qui ont dû résulter, à toute autre intention, des
irrationnelles recherches antérieures. Quand la fondation de la science
sera suffisamment avancée, la co-relation fondamentale des phénomènes
servira, sans doute, de principal guide habituel dans leur exploration
directe, comme je l'expliquerai spécialement ci-dessous. En tous cas,
abstraction faite ici du mode propre d'observation immédiate, il est
incontestable que, d'après cette solidarité nécessaire qui caractérise
un tel sujet, aucun phénomène social, préalablement exploré par un moyen
quelconque, ne saurait être utilement introduit dans la science tant
qu'il reste conçu d'une manière isolée: et cela non-seulement sous le
point de vue statique, où l'harmonie sociale est toujours directement
considérée, mais aussi dans l'étude même du mouvement social, où le
consensus, pour être moins immédiat, n'est pas, en réalité, moins
prépondérant, ainsi que nous allons le reconnaître. Toute étude isolée
des divers élémens sociaux est donc, par la nature de la science,
profondément irrationnelle, et doit demeurer essentiellement stérile, à
l'exemple de notre économie politique, fût-elle même mieux cultivée.
Ceux donc qui s'efforcent aujourd'hui de dépecer encore davantage le
système des études sociales, par une aveugle imitation du morcellement
méthodique propre aux sciences inorganiques, tombent donc
involontairement dans cette aberration capitale d'envisager comme un
moyen essentiel de perfectionnement philosophique une disposition
intellectuelle radicalement antipathique aux conditions fondamentales
d'un tel sujet. Sans doute, la science sociale pourra être un jour
rationnellement subdivisée avec utilité, à un certain degré: mais nous
ne pouvons nullement savoir aujourd'hui en quoi consistera cette
division ultérieure, puisque son vrai principe ne doit résulter que du
développement graduel de la science, laquelle ne saurait certainement
être fondée maintenant que d'après une étude d'ensemble; j'ai déjà
prouvé ci-dessus, qu'il y aurait même un vrai danger philosophique à
vouloir, dès ce moment, réaliser, à titre de décomposition permanente du
travail, la distinction indispensable entre l'état statique et l'état
dynamique, malgré son évidente rationnalité et son usage continu. A un
âge quelconque de cette science, les recherches partielles qui pourront
lui devenir nécessaires ne sauraient être convenablement indiquées et
conçues que d'après les progrès de l'étude intégrale, qui signaleront
spontanément les points spéciaux dont l'éclaircissement propre peut
réellement concourir au perfectionnement direct du sujet. Suivant toute
autre marche, on n'obtiendrait essentiellement qu'un stérile
encombrement d'irrationnelles discussions spéciales, mal instituées et
plus mal poursuivies, bien plutôt destiné à entraver radicalement la
formation de la vraie philosophie politique qu'à lui préparer d'utiles
matériaux, comme on le voit de nos jours. Il est donc incontestable que
des conceptions et des études d'ensemble peuvent seules convenablement
concourir aujourd'hui à la fondation directe de la sociologie positive,
soit statique, soit dynamique; et que les travaux y doivent ensuite
descendre graduellement à une spécialité croissante, en considérant
toujours l'étude des élémens comme essentiellement dominée par celle du
système, dont la notion générale de plus en plus nette devra
continuellement fournir le principal éclaircissement de chaque aspect
partiel, sauf d'inévitables réactions secondaires. On ne saurait nier
que l'impérieuse obligation philosophique de suivre une telle marche, en
vertu de la solidarité caractéristique de tous les phénomènes sociaux,
n'augmente gravement les difficultés fondamentales que l'extrême
complication du sujet doit déjà tant apporter à la culture rationnelle
de cette nouvelle science naturelle, en y exigeant habituellement une
contention intellectuelle plus intense et plus soutenue, pour ne laisser
fuir ou s'effacer aucun des nombreux aspects simultanés qu'il y faudra
nécessairement embrasser toujours. Mais cette condition est si
évidemment prescrite par l'esprit de la science, qu'on n'y saurait voir
qu'un puissant motif de plus de réserver exclusivement cette étude
vraiment transcendante aux plus hautes intelligences scientifiques,
mieux préparées que toutes les autres, par une sage et forte éducation,
à supporter la continuité des plus grands efforts spéculatifs, et
s'appliquant même sans relâche, plus scrupuleusement qu'en aucun cas, à
seconder habituellement leur essor rationnel par une plus parfaite
subordination des passions à la raison. Chacun peut aisément juger ainsi
combien, à tous égards, les dispositions, soit intellectuelles, soit
morales, qui prédominent aujourd'hui, et qui sont même quelquefois
systématiquement préconisées, se trouvent radicalement contraires à
l'accomplissement réel de la grande opération philosophique maintenant
destinée à servir de base indispensable à la réorganisation sociale des
peuples modernes; en sorte qu'il semblerait que plus le but est
difficile à atteindre, moins on s'y prépare dignement. Il n'est point
douteux qu'une aussi déplorable discordance entre les moyens et la fin
ne doive contribuer beaucoup, quoique d'une manière indirecte, à la
prolongation spontanée de la perturbation sociale, dont le vrai principe
est essentiellement intellectuel, comme je crois l'avoir déjà presque
surabondamment démontré.

Pour mieux apprécier cet important caractère d'ensemble propre à la
méthode sociologique, il faut regarder scientifiquement une telle
condition comme n'appartenant pas d'une manière exclusive à la physique
sociale, où elle atteint seulement sa plus entière prépondérance, mais
comme étant, à un degré quelconque, nécessairement commune à toutes les
diverses parties de l'étude générale des corps vivans, qui se distingue
ainsi profondément, sous l'aspect purement logique, de toute la
philosophie inorganique. Un aphorisme essentiellement empirique,
converti mal à propos, par les métaphysiciens modernes, en dogme logique
absolu et indéfini, prescrit, en tout sujet possible, de procéder
constamment du simple au composé: mais il n'y en a pas, au fond, d'autre
raison solide, si ce n'est qu'une telle marche convient, en effet, à la
nature des sciences inorganiques, qui, par leur développement plus
simple et plus rapide, et par leur perfection supérieure, devaient
inévitablement servir jusqu'ici de type essentiel aux préceptes de la
logique universelle. Toutefois, on ne saurait, en réalité, concevoir, à
cet égard, de nécessité logique vraiment commune à toutes les
spéculations possibles que cette évidente obligation d'aller toujours du
connu à l'inconnu, à laquelle, certes, il serait difficile de se
soustraire, et qui, par elle-même, n'impose directement aucune
préférence constante. Mais il est clair que cette règle spontanée
prescrit aussi bien de procéder du composé au simple que du simple au
composé, suivant que, d'après la nature du sujet, l'un est mieux connu
et plus immédiatement accessible que l'autre. Or, il existe
nécessairement, sous ce point de vue, une différence fondamentale, qui
ne saurait être éludée, entre l'ensemble de la philosophie inorganique
et celui de la philosophie organique. Car, dans la première, où la
solidarité, suivant nos explications précédentes, est très peu
prononcée, et doit affecter faiblement l'étude du sujet, il s'agit
d'explorer un système dont les élémens sont presque toujours bien plus
connus que l'ensemble, et même d'ordinaire seuls directement
appréciables, ce qui exige, en effet, qu'on y procède habituellement du
cas le moins composé au plus composé. Mais, dans la seconde, au
contraire, dont l'homme ou la société constitue l'objet principal, la
marche opposée devient, le plus souvent, la seule vraiment rationnelle,
par une autre suite nécessaire du même principe logique, puisque
l'ensemble du sujet est certainement alors beaucoup mieux connu et plus
immédiatement abordable que les diverses parties qu'on y distinguera
ultérieurement. En étudiant le monde extérieur, c'est surtout l'ensemble
qui nous échappe inévitablement, et qui nous demeurera toujours
profondément inintelligible, comme je l'ai montré, principalement au
second volume de ce Traité, où nous avons reconnu que l'idée d'univers
ne saurait, par sa nature, jamais devenir vraiment positive, la notion
du système solaire étant la plus complexe que nous puissions nettement
concevoir. Au contraire, en philosophie biologique, ce sont les détails
qui restent nécessairement inaccessibles, quand on veut y trop
spécialiser l'étude: et on le vérifie clairement en observant que, dans
cette seconde moitié de la philosophie naturelle, les êtres sont, en
général, d'autant moins inconnus qu'ils sont plus complexes et plus
élevés; en sorte que, par exemple, l'idée générale d'animal est
certainement plus nette aujourd'hui que l'idée moins composée de
végétal, et le devient toujours davantage à mesure qu'on se rapproche de
l'homme, principale unité biologique, dont la notion, quoique la plus
composée de toutes, constitue toujours le point de départ nécessaire
d'un tel ensemble de spéculations. Ainsi, en comparant convenablement
ces deux grandes moitiés de la philosophie naturelle, on voit
certainement que, par les conditions fondamentales du sujet, c'est, dans
un cas, le dernier degré de composition, et, dans l'autre le dernier
degré de simplicité, dont l'examen réel nous reste inévitablement
interdit: ce qui motive pleinement, sans doute, l'inversion générale,
propre à chacune d'elles, de la marche rationnelle qui convient à
l'autre. La sociologie n'est donc point la seule science où la nécessité
de procéder habituellement de l'ensemble aux parties devienne
prépondérante; la biologie elle-même a dû nous présenter déjà, par des
motifs essentiellement analogues, et de la manière la moins équivoque,
un tel caractère philosophique. Peut-être même la philosophie biologique
proprement dite, trop récemment constituée, et sous l'influence trop
prononcée d'une imitation empirique des sciences antérieures, n'a-t-elle
point encore, à cet égard, complétement manifesté son véritable esprit:
je suis du moins très disposé à le penser, et à prévoir que, dans la
suite, à mesure que son originalité rationnelle s'établira davantage,
cette marche prépondérante du plus composé au moins composé y deviendra
plus directe et plus tranchée qu'on ne l'y voit aujourd'hui. Toutefois,
il est évident que, par la nature de ses phénomènes, la physique sociale
devait nécessairement présenter, comme nous l'avons déjà spécialement
établi, le plus entier et le plus incontestable développement de cette
grande modification logique, sans altérer néanmoins l'invariable unité
de la méthode positive fondamentale. En effet, l'intime solidarité du
sujet devient ici tellement supérieure à ce qu'offrait la simple
biologie, que toute étude isolée d'aucun aspect partiel doit être
immédiatement jugée comme profondément irrationnelle et radicalement
stérile, pouvant tout au plus servir, à titre d'élaboration préalable,
pour l'acquisition préliminaire des divers matériaux scientifiques, et
sous la réserve, même alors, d'une indispensable révision finale. Au
reste, pour prévenir, autant que possible, d'oiseuses et puériles
discussions, aujourd'hui trop imminentes, il n'est pas inutile de
rappeler ici, en terminant une telle explication, que la philosophie
positive, subordonnant toujours l'idéalité à la réalité, ne saurait
jamais admettre ces vaines controverses logiques, qu'engendre seule
spontanément la philosophie métaphysique, sur la valeur absolue de telle
ou telle méthode, abstraction faîte de toute application scientifique:
les préférences, toujours purement relatives, qu'elle accorde à cet
égard, ne pouvant, en aucun cas, résulter que d'une meilleure harmonie
constatée entre les moyens et la fin, elles changeraient aussitôt
d'objet, sans aucune vicieuse obstination et sans la moindre
inconséquence philosophique, si l'exercice effectif venait à dévoiler
ultérieurement l'infériorité de la méthode d'abord adoptée; ce qui
certainement n'est point à craindre dans la question que nous venons
d'examiner.

Cette exposition préliminaire ayant désormais suffisamment caractérisé
l'esprit fondamental propre à la sociologie statique, il nous reste
maintenant, afin d'avoir préalablement déterminé le véritable esprit
général de la nouvelle philosophie politique, à considérer aussi, d'une
manière directe mais sommaire, la conception philosophique qui doit
présider à l'étude dynamique des sociétés humaines, laquelle constitue
immédiatement le principal objet de notre travail explicite. Outre que
ce second sujet est, d'ordinaire, moins imparfaitement apprécié et plus
familier, des développemens moins étendus pourront ici suffire, surtout
par suite des explications précédentes, qui, d'avance, y auront beaucoup
simplifié les plus grandes difficultés, d'après l'intime liaison qui, en
un tel sujet, doit rationnellement exister entre la théorie de
l'existence et celle du mouvement, ou, sous le point de vue purement
politique, entre les lois de l'ordre et celles du progrès. Il faut
d'ailleurs noter, accessoirement, que la prépondérance spontanée de la
sociologie dynamique dans la suite entière de ce volume nous autorise,
en ce moment, à réduire autant que possible une appréciation générale
dont l'imperfection primitive, et même les lacunes secondaires, pourront
être ainsi graduellement compensées par l'ensemble des leçons
ultérieures.

Quoique la conception statique de l'organisme social doive, par la
nature du sujet, constituer la première base rationnelle de toute la
sociologie, comme je viens de l'expliquer, il faut néanmoins reconnaître
que non-seulement la dynamique sociale en forme la partie la plus
directement intéressante, principalement de nos jours, mais surtout,
sous le point de vue purement scientifique, qu'elle seule achève de
donner, à l'ensemble de cette science nouvelle, son caractère
philosophique le plus tranché, en faisant directement prévaloir la
notion qui distingue le plus la sociologie proprement dite de la simple
biologie, c'est-à-dire l'idée-mère du progrès continu, ou plutôt du
développement graduel de l'humanité. Dans un traité méthodique de
philosophie politique, il conviendrait, sans doute, d'analyser d'abord
les impulsions individuelles qui deviennent les élémens propres de cette
force progressive de l'espèce humaine, en les rapportant à cet instinct
fondamental, résultat éminemment complexe du concours nécessaire de
toutes nos tendances naturelles, qui pousse directement l'homme à
améliorer sans cesse, sous tous les rapports, sa condition quelconque,
ou, en termes plus rationnels mais équivalens, à toujours développer, à
tous égards, l'ensemble de sa vie, physique, morale, et intellectuelle,
autant que le comporte alors le système de circonstances où il se trouve
placé. En regardant ici cette notion préliminaire comme étant déjà
suffisamment éclaircie aujourd'hui chez les esprits avancés, nous devons
immédiatement considérer la conception élémentaire de la dynamique
sociale, c'est-à-dire l'étude de cette succession continue, envisagée
dans l'ensemble de l'humanité. Pour fixer plus convenablement les idées,
il importe d'établir préalablement, par une indispensable abstraction
scientifique, suivant l'heureux artifice judicieusement institué par
Condorcet, l'hypothèse nécessaire d'un peuple unique, auquel seraient
idéalement rapportées toutes les modifications sociales consécutives
effectivement observées chez des populations distinctes. Cette fiction
rationnelle s'éloigne beaucoup moins de la réalité qu'on n'a coutume de
le supposer: car, sous le point de vue politique, les vrais successeurs
de tels ou tels peuples sont certainement ceux qui, utilisant et
poursuivant leurs efforts primitifs, ont prolongé leurs progrès sociaux,
quels que soient le sol qu'ils habitent, et même la race d'où ils
proviennent; en un mot, c'est surtout la continuité politique qui doit
régler la succession sociologique, quoique la communauté de patrie doive
d'ailleurs influer extrêmement, dans les cas ordinaires, sur cette
continuité. Mais, sans entreprendre ici un tel examen, réservé
naturellement à un traité spécial, où l'idée de nation ou de peuple
serait directement soumise à l'analyse positive, il suffit à notre but
d'employer habituellement l'hypothèse proposée, à titre de simple
artifice scientifique, dont l'utilité n'est pas contestable.

Cela posé, le véritable esprit général de la sociologie dynamique
consiste à concevoir chacun de ces états sociaux consécutifs comme le
résultat nécessaire du précédent et le moteur indispensable du suivant,
selon le lumineux axiome du grand Leibnitz: _Le présent est gros de
l'avenir_. La science a dès-lors pour objet, sous ce rapport, de
découvrir les lois constantes qui régissent cette continuité, et dont
l'ensemble détermine la marche fondamentale du développement humain. En
un mot, la dynamique sociale étudie les lois de la succession, pendant
que la statique sociale cherche celles de la co-existence: en sorte que
l'application générale de la première soit proprement de fournir à la
politique pratique la vraie théorie du progrès, en même temps que la
seconde forme spontanément celle de l'ordre; ce qui ne doit pas laisser
le moindre doute rationnel sur l'aptitude nécessaire d'une telle
combinaison philosophique à satisfaire convenablement au double besoin
fondamental des sociétés actuelles.

D'après une telle définition, la dynamique sociale se présente
directement avec un pur caractère scientifique, qui permettrait
d'écarter comme oiseuse la controverse si agitée encore sur le
perfectionnement humain, et dont la prépondérance devra terminer en
effet cette stérile discussion, en la transportant à jamais du champ de
l'idéalité dans celui de la réalité, en tant du moins que sont
terminables les contestations essentiellement métaphysiques. Si l'on ne
devait point craindre de tomber dans une puérile affectation, et surtout
de paraître éluder une prétendue difficulté fondamentale que la
philosophie positive dissipe spontanément, comme je vais l'indiquer, il
serait facile, à mon gré, de traiter la physique sociale tout entière
sans employer une seule fois le mot de _perfectionnement_, en le
remplaçant toujours par l'expression simplement scientifique de
_développement_, qui désigne, sans aucune appréciation morale, un fait
général incontestable. Il est même évident qu'une telle notion abstraite
n'est point, par sa nature, exclusivement propre à la sociologie, et
qu'elle existe déjà, d'une manière essentiellement analogue, dans
l'étude de la vie individuelle, où les biologistes en font maintenant un
usage continuel, qui donne lieu à l'analyse comparative des différens
âges de l'organisme, surtout animal. Ce rapprochement scientifique, en
indiquant le premier germe de cette considération, est aussi très propre
à caractériser l'intention purement spéculative qui doit d'abord
présider à son emploi continu, en écartant d'oiseuses et irrationnelles
controverses sur le mérite respectif des divers états consécutifs, pour
se borner à étudier les lois de leur succession effective. Mais il faut
reconnaître que l'enchaînement nécessaire des différens états sociaux
constitue, en philosophie politique, par la nature du sujet, une
conception bien autrement prépondérante que ne peut l'être, en
philosophie biologique, la suite individuelle des âges. Cette grande
notion de la série sociale, retrouve, soit pour la science, ou même pour
la seule méthode, son véritable équivalent en biologie, non dans
l'analyse des âges, mais uniquement dans la conception de la série
organique fondamentale, comme je l'expliquerai directement à la fin de
ce chapitre.

Ayant déjà préalablement démontré l'existence nécessaire des lois
sociologiques dans le cas le plus difficile et le plus incertain,
c'est-à-dire quant à l'état statique, il serait, sans doute, inutile
d'insister formellement ici sur la nécessité beaucoup mieux appréciable
et bien moins contestée des lois dynamiques proprement dites. En tout
temps et en tout lieu, le seul cours ordinaire de notre vie
individuelle, malgré son extrême brièveté, a constamment suffi pour
permettre d'apercevoir, même involontairement, certaines modifications
notables, survenues, à divers égards, dans l'état social, et dont les
plus anciens tableaux de l'existence humaine constatent déjà, avec tant
de naïveté, l'intéressant témoignage, abstraction faite de toute
appréciation systématique. Or, c'est la lente accumulation, graduelle
mais continue, de ces changemens successifs qui constitue peu à peu le
mouvement social, dont la durée d'une génération doit ordinairement
séparer les divers pas un peu tranchés, puisque c'est surtout par le
renouvellement constant des adultes que s'opèrent, en politique, les
variations élémentaires les plus appréciables, celles que comporte le
même individu devant être le plus souvent trop peu sensibles. A une
époque où la rapidité moyenne de cette progression fondamentale semble,
à tous les yeux, notablement accélérée, quelle que soit d'ailleurs
l'opinion morale qu'on s'en forme, personne ne peut plus contester la
réalité d'un mouvement, profondément senti par ceux-là même qui le
maudissent. La controverse rationnelle ne peut donc exister aujourd'hui
que sur la subordination constante de ces grands phénomènes dynamiques à
des lois naturelles invariables; ce qui, en principe, ne saurait
comporter aucune discussion pour quiconque serait directement placé au
point de vue général de la philosophie positive, condition, il est vrai,
trop rarement remplie encore. Mais, en complétant l'observation, il sera
facile de constater, sous quelque aspect qu'on envisage la société, que
ses modifications successives sont toujours assujéties à un ordre
déterminé, dont l'explication rationnelle, d'après l'étude de la nature
humaine, est déjà possible en un assez grand nombre de cas pour que,
dans les autres, on puisse espérer de l'apercevoir ultérieurement. Cet
ordre présente d'ailleurs une fixité remarquable, que manifeste
essentiellement l'exacte comparaison des développemens parallèles,
observés chez des populations distinctes et indépendantes, comme chacun
peut aisément en retrouver des exemples caractéristiques, dont les
principaux seront d'ailleurs spontanément appréciés dans la partie
historique de ce volume. Puis donc que, d'une part, l'existence du
mouvement social est désormais incontestable, et que, d'une autre part,
la succession des divers états de la société ne se fait, sous aucun
rapport, dans un ordre arbitraire, il faut bien regarder, de toute
nécessité, ce grand phénomène continu comme soumis à des lois naturelles
aussi positives, quoique plus compliquées, que celles de tous les autres
phénomènes quelconques, à moins d'employer l'artifice théologique d'une
providence permanente, ou de recourir à la vertu mystique des entités
métaphysiques. Il n'y a point, en effet, d'autre alternative
intellectuelle; aussi est-ce seulement sur la catégorie des phénomènes
sociaux que devra réellement se terminer, dans notre siècle, la lutte
fondamentale, directement établie depuis trois siècles, entre l'esprit
positif et l'esprit théologico-métaphysique. A jamais chassées
successivement de toutes les autres classes de spéculations humaines, du
moins en principe, la philosophie théologique et la philosophie
métaphysique ne dominent plus maintenant que dans le système des études
sociales: c'est de ce dernier domaine qu'il s'agit enfin de les exclure
aussi; ce qui doit surtout résulter de la conception fondamentale du
mouvement social comme soumis nécessairement à d'invariables lois
naturelles, au lieu d'être régi par des volontés quelconques.

Quoique les lois fondamentales de la solidarité sociale se vérifient
surtout dans cet état de mouvement, un tel phénomène, malgré son
invariable unité nécessaire, peut être utilement soumis, pour faciliter
l'observation préalable, à une décomposition rationnelle permanente,
d'après les divers aspects élémentaires mais co-relatifs de l'existence
humaine, alternativement envisagée comme physique, morale,
intellectuelle, et enfin politique. Or, sous quelqu'un de ces points de
vue préliminaires qu'on envisage d'abord l'ensemble du mouvement général
de l'humanité, depuis les temps historiques les plus anciens jusqu'à nos
jours, il sera facile de constater que les divers pas se sont
constamment enchaînés dans un ordre déterminé, comme la partie
historique de ce volume le démontrera spontanément, en indiquant les
lois principales de cette succession nécessaire. Je dois ici me borner
essentiellement à citer surtout l'évolution intellectuelle, la plus
irrécusable et la mieux caractérisée de toutes, en tant que moins
entravée et plus avancée qu'aucune autre, et ayant dû, à ce titre,
servir presque toujours de guide fondamental. La principale partie de
cette évolution, celle qui a le plus influé sur la progression générale,
consiste sans doute dans le développement continu de l'esprit
scientifique, à partir des travaux primitifs des Thalès et des
Pythagore, jusqu'à ceux des Lagrange et des Bichat. Or, aucun homme
éclairé ne saurait douter aujourd'hui que, dans cette longue succession
d'efforts et de découvertes, le génie humain n'ait toujours suivi une
marche exactement déterminée, dont l'exacte connaissance préalable
aurait en quelque sorte permis à une intelligence suffisamment informée
de prévoir, avant leur réalisation plus ou moins prochaine, les progrès
essentiels réservés à chaque époque, suivant l'heureux aperçu déjà
indiqué, au commencement du siècle dernier, par l'illustre Fontenelle.
Quoique les considérations historiques n'aient dû être qu'incidemment
signalées, et pour des motifs purement accessoires, dans les trois
premiers volumes de ce Traité, chacun a pu néanmoins y constater
spontanément de nombreux et irrécusables exemples de cette succession
nécessaire, plus compliquée mais aussi peu arbitraire qu'aucune loi
naturelle proprement dite, soit en ce qui concerne les propres
développemens de chaque science isolée, soit quant à l'influence
mutuelle des diverses branches de la philosophie naturelle. Les
principes posés d'avance, au début de cet ouvrage, sur la marche
fondamentale de notre intelligence, et sur la hiérarchie générale des
sciences, ont dû faciliter beaucoup de telles observations, et leur
imprimer surtout, dès l'origine, une ineffaçable rationnalité, qui
pourra simplifier ensuite, à un haut degré, l'analyse historique, quand
nous devrons y procéder directement. On a donc ainsi pu s'assurer déjà,
en des cas importuns et variés, que, sous ce rapport, les grands progrès
de chaque époque, et même de chaque génération, résultaient
nécessairement toujours de l'état immédiatement antérieur: en sorte que
les hommes de génie, auxquels ils sont, d'ordinaire, trop exclusivement
attribués, ne se présentaient essentiellement que comme les organes
propres d'un mouvement prédéterminé, qui, à leur défaut, se fût ouvert
d'autres issues; ainsi que l'histoire le vérifie souvent, de la manière
la plus sensible, en montrant plusieurs esprits éminens tout préparés à
faire simultanément la même grande découverte, qui n'a dû cependant
avoir qu'un seul organe. Toutes les parties quelconques de l'évolution
humaine comportent, au fond, comme nous le constaterons plus tard, des
observations essentiellement analogues, quoique plus compliquées et
moins appréciables. Il serait certainement superflu de s'arrêter ici à
aucune pareille indication, même sommaire, en ce qui concerne les arts
proprement dits, dont la progression naturelle, soit spéciale, soit
combinée, est aujourd'hui suffisamment évidente. L'exception apparente
relative aux beaux-arts recevra, spontanément, dans notre étude directe
de la dynamique sociale, une explication rationnelle, pleinement
suffisante, j'espère, pour empêcher désormais les bons esprits de voir
dans ce cas essentiel une sorte de grave objection contre l'ensemble
régulier du mouvement nécessaire et continu de l'humanité. Quant à la
partie de ce grand mouvement qui semble aujourd'hui la moins réductible
à des lois naturelles, c'est-à-dire le mouvement politique proprement
dit, encore conçu comme arbitrairement régi par des volontés
convenablement puissantes, chacun pourra cependant reconnaître, avec la
même certitude au moins qu'en aucun autre cas, que les divers systèmes
politiques se sont certainement succédé historiquement, suivant une
filiation très rationnellement appréciable, dans un ordre exactement
déterminé, que je ne crains pas de présenter d'avance comme encore plus
inévitable que celui des divers états, généraux, et surtout spéciaux, de
l'intelligence humaine, ainsi que nous le verrons en son lieu.

Afin de mieux développer d'ailleurs cet indispensable sentiment
préliminaire de l'existence nécessaire de lois positives en dynamique
sociale, sous quelque aspect qu'on l'envisage, le lecteur pourra s'aider
utilement de la solidarité fondamentale déjà constatée, pour l'état
statique, entre tous les divers élémens sociaux. Elle doit, à plus forte
raison, subsister pendant le mouvement, qui, sans cela, finirait par
déterminer spontanément, comme en mécanique, l'entière décomposition du
système. Or, la considération d'une telle connexité simplifie et
fortifie à la fois les démonstrations préalables de l'ordre dynamique
nécessaire, puisqu'il suffit ainsi de l'avoir constaté sous un rapport
quelconque, pour qu'on soit aussitôt rationnellement autorisé à étendre
d'avance le même principe à tous les autres aspects sociaux; ce qui lie
directement entre elles toutes les preuves partielles que l'on peut
successivement acquérir de la réalité de cette notion scientifique. Dans
le choix et l'usage de ces diverses vérifications, j'engage le lecteur
à remarquer d'abord que, par la nature du sujet, les lois de la
dynamique sociale doivent être nécessairement d'autant mieux
saisissables qu'elles concernent des populations plus étendues, où les
perturbations secondaires ont moins d'influence, de même que je l'ai
déjà indiqué envers les lois statiques. Il faut d'ailleurs noter ici, à
cet égard, comme plus spécialement dynamique, cette réflexion analogue
que les lois fondamentales deviennent aussi, de toute nécessité,
d'autant plus irrésistibles, et par suite plus appréciables, qu'elles
s'appliquent à une civilisation plus avancée, puisque le mouvement
social, d'abord vague et incertain, doit naturellement se prononcer et
se consolider davantage à mesure qu'il se prolonge, en surmontant, avec
une énergie croissante, toutes les influences accidentelles. Cette
double considération permanente, applicable à tous les aspects sociaux,
pourra, j'espère, convenablement employée, guider heureusement le
lecteur dans le travail préliminaire que je dois lui indiquer ici, et
dont je ne saurais le dispenser, afin de suivre utilement l'étude du
volume actuel. Quant à la coordination philosophique de ces preuves
partielles préalables, dont la combinaison n'est nullement indifférente
à la science, je dois enfin avertir aussi le lecteur que l'évolution
fondamentale de l'humanité, comparativement appréciée sous les divers
aspects sociaux, doit être, par la nature du sujet, d'autant plus
nécessairement assujétie à d'impérieuses lois naturelles qu'elle
concerne des phénomènes plus composés, où les irrégularités provenues
d'influences individuelles quelconques doivent naturellement s'effacer
davantage. On conçoit ainsi quelle irrationnelle inconséquence il doit y
avoir aujourd'hui, par exemple, à regarder, d'une part, le mouvement
scientifique comme soumis à des lois positives, et, d'une autre part, le
mouvement politique comme essentiellement arbitraire; car, au fond,
celui-ci, en vertu de sa complication supérieure, dominant davantage les
perturbations individuelles, doit être encore plus inévitablement
prédéterminé que l'autre, où le génie personnel exerce certainement plus
d'empire, comme nous allons le reconnaître directement en traitant des
limites fondamentales de l'action sociale. Quelque paradoxal que doive
aujourd'hui sembler un tel principe, je ne doute pas qu'il ne soit
finalement confirmé par un examen approfondi du sujet.

Conformément à ma première indication, on vérifie maintenant, d'une
manière aussi irrécusable que spontanée, la possibilité de caractériser
sommairement ici le véritable esprit général de la sociologie dynamique,
en se bornant à y étudier l'incontestable développement continu de
l'humanité, qui en constitue le vrai sujet scientifique, sans se
prononcer aucunement sur la fameuse question du perfectionnement humain.
Il me serait aisé de persister jusqu'au bout dans une telle disposition,
en écartant totalement cette controverse si agitée, qui semble
aujourd'hui, par suite des irrationnelles préoccupations de notre
philosophie politique, devoir fournir l'indispensable fondement primitif
du système entier des conceptions sociales: la prétendue prépondérance
de cette discussion se trouverait dès-lors irrévocablement appréciée,
quoique indirectement, par la seule exécution de cette étude complète de
l'évolution humaine, abstraction faite de toute considération de
perfectibilité. Mais, quelque utile que pût être cette stricte rigueur
scientifique, qui devrait en effet régner en un traité méthodique, et
quoique une semblable disposition spéculative doive même prédominer
immédiatement dans toute la suite de ce volume, je dois cependant ici,
dans une première ébauche rationnelle, attacher une importance réelle
aux divers éclaircissemens fondamentaux que peut exiger l'état
philosophique actuel, quand même ils devraient paraître, du point de
vue scientifique final, purement accessoires et secondaires. C'est
pourquoi je crois utile d'examiner maintenant, en peu de mots, mais
directement, cette célèbre contestation philosophique, trop puérilement
vantée; elle nous servira d'ailleurs de transition naturelle à
l'appréciation rationnelle des limites générales de l'action politique.

L'esprit essentiellement relatif dans lequel doivent être désormais
conçues toutes les notions quelconques de la politique positive, doit
d'abord nous faire ici écarter irrévocablement, comme aussi vaine
qu'oiseuse, la vague controverse métaphysique sur l'accroissement du
bonheur de l'homme aux divers âges de la civilisation: ce qui élimine
spontanément la seule partie essentielle de la question sur laquelle il
soit vraiment impossible d'obtenir jamais un assentiment réel et
permanent. Puisque le bonheur de chacun exige une suffisante harmonie
entre l'ensemble du développement de ses différentes facultés, et le
système total des circonstances quelconques qui dominent sa vie, et
puisque, d'une autre part, un tel équilibre tend toujours à s'établir
spontanément à un certain degré, il ne saurait y avoir lieu à comparer
positivement, ni par aucun sentiment direct, ni même par aucune voie
rationnelle, quant au bonheur individuel, des situations sociales dont
l'entier rapprochement est certainement impossible: autant vaudrait,
pour ainsi dire, poser la question insoluble et inintelligible du
bonheur respectivement propre aux divers organismes animaux, ou aux deux
sexes de chaque espèce.

Après avoir ainsi écarté sans retour cet inépuisable texte de
déclamations puériles ou de stériles dissertations, l'analyse positive
de la vague notion actuelle du perfectionnement humain n'y laisse plus,
au fond, subsister d'autre idée fondamentale que la pensée éminemment
scientifique d'un développement continu de la nature humaine, envisagée
sous tous ses divers aspects essentiels, suivant une harmonie constante,
et d'après des lois invariables d'évolution. Or, cette conception, sans
laquelle il ne peut exister aucune véritable science sociale, présente
certainement, d'après même les seules explications préliminaires
ci-dessus indiquées, la plus incontestable réalité: il n'y a aucune
discussion possible avec ceux qui la méconnaîtraient; pas plus que, dans
une science quelconque, avec ceux qui en rejettent les notions
fondamentales, par exemple, en biologie, la série organique, dont la
série sociologique constitue d'ailleurs l'équivalent philosophique. Il
est donc évident que l'humanité se développe sans cesse par le cours
graduel de sa civilisation, surtout quant aux plus éminentes facultés de
notre nature, sous les divers rapports physique, moral, intellectuel,
et finalement politique: c'est-à-dire que ces facultés, existantes mais
comparativement engourdies d'abord, prennent peu à peu, par un exercice
de plus en plus étendu et régulier, un essor de plus en plus complet,
dans les limites générales qu'impose l'organisme fondamental de l'homme.
Toute la question philosophique, pour motiver l'équivalence finale entre
les deux idées de développement et de perfectionnement, l'une théorique,
l'autre pratique, se réduit donc maintenant à prononcer si ce
développement évident doit être regardé comme nécessairement accompagné,
en réalité, d'une amélioration correspondante, ou d'un progrès
proprement dit. Or, quoique la science pût aisément s'abstenir de
résoudre directement un tel doute pratique, sans cesser néanmoins de
poursuivre utilement ses libres recherches spéculatives, je ne dois pas
cependant hésiter à déclarer ici, de la manière la plus explicite, que
cette amélioration continue, ce progrès constant, me semblent aussi
irrécusables que le développement même d'où ils dérivent: pourvu
toutefois qu'on ne cesse de les concevoir, ainsi que ce développement,
comme inévitablement assujétis, sous chaque aspect quelconque, à des
limites fondamentales, les unes générales, les autres spéciales, que la
science pourra ultérieurement caractériser, au moins dans les cas les
plus importans; ce qui élimine aussitôt la chimérique conception d'une
perfectibilité illimitée. Il doit être d'ailleurs toujours sous-entendu
que, pour cette amélioration, comme pour ce développement, on
considérera essentiellement l'ensemble de l'humanité, au lieu d'un
peuple isolé. Cela posé, le développement humain me semble, en effet,
entraîner constamment, sous tous les divers aspects principaux de notre
nature, une double amélioration croissante, non-seulement dans la
condition fondamentale de l'homme, ce qui serait aujourd'hui
difficilement contestable, mais même aussi, ce qui est beaucoup moins
apprécié, dans nos facultés correspondantes: le terme propre de
_perfectionnement_ convient surtout à ce second attribut du progrès.
Sous le premier point de vue, je n'ai pas besoin de m'arrêter ici à
démontrer nullement l'évidente amélioration que l'évolution sociale a
fait éprouver au système extérieur de nos conditions d'existence, soit
par une action croissante et sagement dirigée sur le monde ambiant,
d'après le progrès des sciences et des arts, soit par l'adoucissement
constant de nos moeurs, soit enfin par le perfectionnement graduel de
l'organisation sociale: sous ce dernier rapport surtout, qui est le plus
controversé de nos jours, la suite de ce volume ne laissera, j'espère,
aucun doute, malgré la prétendue rétrogradation politique attribuée au
moyen âge, où les progrès ont été, au contraire, principalement
politiques. Un fait général irrécusable répond suffisamment, en ce
premier sens, à toutes les déclamations sophistiques: c'est
l'accroissement constant et continu de la population humaine sur la
surface entière du globe, par suite de sa civilisation, quoique les
individus y satisfassent beaucoup mieux à l'ensemble de leurs besoins
physiques. Il faut qu'une telle tendance à l'amélioration continue de la
condition humaine soit bien spontanée et profondément irrésistible pour
avoir pu persévérer malgré les énormes fautes, surtout politiques, qui,
en tout temps, ont dû absorber ou neutraliser la majeure partie de nos
diverses forces. Même à notre époque révolutionnaire, malgré la
discordance plus prononcée entre le système politique et l'état général
de la civilisation, il n'est pas douteux que l'amélioration se prolonge,
non-seulement sous le rapport physique et sous le rapport intellectuel,
ce qui est évident, mais aussi, au fond, sous le rapport moral, quoique
la désorganisation passagère y doive plus profondément troubler
l'évolution fondamentale. Quant au second aspect de la question,
c'est-à-dire à une certaine amélioration graduelle et fort lente de la
nature humaine, entre des limites très étroites mais ultérieurement
appréciables quoique peu connues jusqu'à présent, il me semble
rationnellement impossible, du point de vue de la vraie philosophie
biologique, de ne point admettre ici, jusqu'à un certain degré, le
principe irrécusable de l'illustre Lamarck, malgré ses immenses et
évidentes exagérations, sur l'influence nécessaire d'un exercice
homogène et continu pour produire, dans tout organisme animal, et
surtout chez l'homme, un perfectionnement organique, susceptible d'être
graduellement fixé dans la race, après une persistance suffisamment
prolongée. En considérant surtout, pour une question aussi délicate, le
cas le mieux caractérisé, c'est-à-dire celui du développement
intellectuel, on ne peut, ce me semble, refuser d'admettre, sans que
toutefois l'expérience ait encore suffisamment prononcé[24], une plus
grande aptitude naturelle aux combinaisons d'esprit chez les peuples
très civilisés, indépendamment de toute culture quelconque, ou, ce qui
est équivalent, une moindre aptitude chez les nations peu avancées;
pourvu que la comparaison soit toujours établie, autant que possible,
entre des individus d'un organisme cérébral analogue, et surtout, par
exemple, chez les intelligences moyennes. Quoique les facultés
intellectuelles doivent être, sans doute, principalement modifiées par
l'évolution sociale, cependant leur moindre intensité relative dans la
constitution fondamentale de l'homme me semble autoriser à conclure, en
quelque sorte _à fortiori_, de leur amélioration supposée, au
perfectionnement proportionnel des aptitudes plus prononcées et non
moins exercées, sauf toutefois l'éventuelle révision ultérieure d'un tel
aperçu philosophique, d'après la convenable exécution directe d'un
indispensable examen scientifique. Sous le rapport moral surtout, il me
paraît incontestable que le développement graduel de l'humanité tend à
déterminer constamment, et réalise en effet à un certain degré, une
prépondérance croissante des plus nobles penchans de notre nature, ainsi
que je l'expliquerai en son lieu. Quoique les plus mauvais instincts
continuent nécessairement à subsister, en modifiant seulement leurs
manifestations, cependant un exercice moins soutenu et plus comprimé
doit tendre à les amortir graduellement; et leur régularisation
croissante finit certainement par les faire concourir involontairement
au maintien de la bonne économie sociale, surtout dans les organismes
peu prononcés, qui constituent l'immense majorité.

     [Footnote 24: On a souvent tenté des essais persévérans pour
     décider si de jeunes sauvages, pris de très bonne heure,
     pourraient devenir, par une éducation convenable, et d'après
     un ensemble de circonstances favorables, aussi aptes à notre
     vie sociale que les Européens actuels. L'événement paraît
     avoir presque toujours indiqué, au contraire, une tendance,
     pour ainsi dire irrésistible, surtout sous le rapport moral,
     à reprendre spontanément la vie sauvage, malgré toutes les
     précautions employées: ce qui, ce me semble, constituerait un
     puissant motif de décision dans la question proposée. Mais,
     quoique ces sortes d'expériences aient été ordinairement
     inspirées par les intentions les plus sages et les plus
     bienveillantes, elles ont été jusqu'ici conçues et
     poursuivies d'une manière trop peu rationnelle, pour que je
     croie franchement pouvoir leur attribuer déjà une vraie
     valeur scientifique.]

Ces diverses explications suffisent ici, quoique très sommaires, pour
établir clairement que le développement continu de l'humanité peut être
toujours considéré comme un vrai perfectionnement graduel, entre les
limites convenables. On a donc le droit rationnel d'admettre, en
sociologie, l'équivalence nécessaire de ces deux termes généraux, ainsi
qu'on le fait habituellement, en biologie, dans l'étude comparative de
l'organisme animal. Néanmoins, je dois, ce me semble, persister à
employer surtout la première expression, qui, heureusement, n'a pas
encore été gâtée par un usage irrationnel, et qui paraît spécialement
convenable à une destination scientifique. Cette préférence est, à mes
yeux, d'autant plus motivée que, même sous l'aspect pratique, la
qualification de _développement_ a, par sa nature, le précieux avantage
de déterminer directement en quoi consiste, de toute nécessité, le
_perfectionnement_ réel de l'humanité; car, il indique aussitôt le
simple essor spontané, graduellement secondé par une culture convenable,
des facultés fondamentales toujours préexistantes qui constituent
l'ensemble de notre nature, sans aucune introduction quelconque de
facultés nouvelles. La seconde expression n'ayant point une telle
propriété, surtout à raison du vicieux emploi qu'on en a tant fait de
nos jours, nous devrons désormais, sans aucune affectation pédantesque,
y renoncer essentiellement, mais en prenant toujours la première dans
son entière extension philosophique, soit scientifique, soit pratique,
maintenant assez définie.

Pour achever ici de caractériser sommairement cette conception
préliminaire du développement humain, qui constitue le sujet propre de
toute la sociologie dynamique, j'y dois encore signaler, sous un dernier
point de vue, la disposition générale qu'elle doit spontanément produire
à toujours considérer l'état social, envisagé sous tous ses divers
aspects principaux, comme ayant été essentiellement aussi parfait, à
chaque époque, que le comportait l'âge correspondant de l'humanité,
combiné avec le système co-relatif des circonstances quelconques sous
l'empire desquelles s'accomplissait son évolution actuelle. Cette
tendance philosophique, sans laquelle, j'ose le dire, l'histoire
resterait radicalement incompréhensible, devient naturellement ici
l'indispensable complément de la disposition intellectuelle, exactement
analogue, ci-dessus établie quant à la sociologie statique: l'une est au
progrès, ce que l'autre est à l'ordre; et toutes deux résultent
nécessairement du même principe évident, c'est-à-dire de cette
prépondérance irrévocable du point de vue relatif sur le point de vue
absolu, qui distingue principalement, en un sujet quelconque, le
véritable esprit général propre à la philosophie positive. Si les divers
élémens sociaux ne peuvent point, à la longue, ne pas observer
spontanément entre eux cette harmonie universelle, premier principe de
l'ordre réel; de même chacun d'eux, ou leur ensemble, ne saurait éviter,
à chaque époque, d'être essentiellement aussi avancé que le permettait
le système total des diverses influences, intérieures ou extérieures, de
son accomplissement effectif. Pas plus dans un cas que dans l'autre, il
ne s'agit ainsi de causes finales, ni de direction providentielle
quelconque. C'est toujours, pour le mouvement, comme nous l'avons déjà
reconnu pour l'existence, la simple suite nécessaire de cet ordre
spontané, résultant d'invariables lois naturelles, envers tous les
phénomènes possibles, et qui seulement doit se manifester d'une manière
moins régulière, mais pareillement inévitable, à l'égard des phénomènes
sociaux, soit statiques, soit dynamiques, en vertu de leur complication
supérieure. Le même principe doit, sans doute, directement exclure
aussi, à ce nouveau sujet, cette irrationnelle accusation d'optimisme
prétendu, sur laquelle je me suis déjà suffisamment expliqué en ce qui
concerne la statique sociale, et qui, certes, n'est pas ici moins
étrange. Ce serait sans doute attribuer aux mesures politiques
proprement dites une puissance inintelligible, radicalement contraire à
l'ensemble des observations, que de leur attribuer principalement les
progrès sociaux, comme je vais le montrer directement. Puis donc que le
perfectionnement effectif résulte surtout du développement spontané de
l'humanité, comment pourrait-il, à chaque époque, n'être pas
essentiellement ce qu'il pouvait être d'après l'ensemble de la
situation? Mais cette disposition rationnelle n'exclut nullement, comme
je l'ai déjà établi, la possibilité, et même la nécessité, des
aberrations quelconques, soit involontaires, soit même volontaires, qui
doivent ici être naturellement plus prononcées qu'en aucun autre cas,
quoique néanmoins toujours renfermées inévitablement entre certaines
limites fondamentales, imposées par l'ensemble des conditions du sujet,
et sans l'existence desquelles le phénomène général du progrès continu
deviendrait évidemment inexplicable. Une telle considération
philosophique tend seulement à faire prévaloir, dans l'examen habituel
des phénomènes sociaux, soit accomplis, soit actuels, cette sage
indulgence scientifique, qui dispose à mieux apprécier, et même à saisir
avec plus de facilité, la vraie filiation historique des événemens, sans
exclure, en aucune manière, quand le cas l'exige, ni une sévère
réprobation, ni surtout la libre conception directe de la plus active
intervention humaine, comme la suite de ce volume le rendra, j'espère,
pleinement incontestable.

L'ensemble des considérations précédentes amène naturellement l'examen
de la conception fondamentale propre à la sociologie dynamique sous un
dernier aspect capital, plus éminemment susceptible qu'aucun autre de
manifester directement, dans la pratique, le vrai caractère
philosophique de la politique positive. Il s'agit du principe des
limites générales de l'action politique quelconque, dont la notion
rationnelle doit surtout dissiper immédiatement aujourd'hui l'esprit
idéal, absolu, et illimité, qui, sous l'influence prépondérante de la
philosophie métaphysique, domine encore habituellement le système des
spéculations sociales, comme je l'ai expliqué au début de cette leçon.
Nul homme sensé ne saurait désormais méconnaître d'abord l'existence
nécessaire de pareilles limites, abstraction faite de leur détermination
effective, à moins de continuer un usage sérieux de l'antique hypothèse
théologique, qui représente le législateur comme le simple organe d'une
providence directe et continue, à l'influence de laquelle on ne saurait,
en effet, admettre aucunes limites. Notre temps n'exige plus la moindre
réfutation rationnelle de semblables conceptions, qui ont même cessé
d'être réellement comprises de leurs plus déterminés partisans, quoique
les habitudes intellectuelles contractées sous leur longue prépondérance
soient encore loin d'être, de nos jours, suffisamment rectifiées. Dans
un ordre quelconque de phénomènes, l'action humaine étant toujours
nécessairement très limitée, malgré la puissance du concours le plus
étendu, dirigé par les plus ingénieux artifices, il serait évidemment
impossible de comprendre à quel titre les phénomènes sociaux pourraient
être seuls exceptés de cette restriction fondamentale, suite inévitable
de l'existence même des lois naturelles. Quelles que puissent être les
décevantes inspirations de l'orgueil humain, tout homme d'état, après un
suffisant exercice de l'autorité politique, doit être ordinairement très
convaincu, par sa propre expérience personnelle, de la réalité de ces
limites nécessaires imposées à l'action politique par l'ensemble des
influences sociales, et auxquelles il faut bien qu'il attribue
l'avortement habituel de la majeure partie des vains projets qu'il avait
d'abord secrètement rêvés: peut-être même ce sentiment doit-il être
d'autant plus complet, quoique le plus souvent dissimulé, que le pouvoir
a été plus étendu, parce que son impuissance à lutter contre les lois
naturelles du phénomène a dû devenir plus décisive, à moins toutefois
que l'intelligence n'ait pu alors suffisamment résister à l'ivresse
spontanée qui en résulte si fréquemment. Sans insister davantage sur ce
principe évident, sans lequel la véritable science sociale ne saurait
aucunement exister, il faut maintenant signaler l'aptitude nécessaire de
la nouvelle philosophie politique à déterminer sans incertitude, comme
application directe et continue de son développement scientifique, avec
toute la précision que comporte la nature du sujet et qui suffit aux
besoins réels, en quoi consistent ces limites fondamentales, soit
générales ou spéciales, soit permanentes ou actuelles.

Il faut, à cet effet, apprécier d'abord en quoi la marche invariable du
développement humain peut être affectée par l'ensemble des causes
quelconques de variation qui peuvent y être appliquées, sans aucune
distinction entre elles; et ensuite on examinera quel rang d'importance
peut occuper, parmi ces divers modificateurs possibles, l'action
volontaire et calculée de nos combinaisons politiques: tel est l'ordre
rationnel prescrit par la nature du sujet, en considérant d'ailleurs le
premier point comme beaucoup plus capital, en principe général, que ne
peut l'être le second, et même comme seul pleinement accessible
aujourd'hui.

Sous ce point de vue principal, on doit préalablement concevoir les
phénomènes sociaux comme étant, de toute nécessité, en vertu même de
leur complication supérieure, les plus modifiables de tous, d'après la
loi philosophique que j'ai démontrée à cet égard dans les deux volumes
précédens. Ainsi, l'ensemble des lois sociologiques comporte
naturellement des limites de variation plus étendues que ne le permet
même le système des lois biologiques proprement dites, et, à plus forte
raison, celui des lois chimiques, ou physiques, ou surtout
astronomiques. Si donc, parmi les diverses causes modificatrices,
l'intervention humaine occupe le même rang d'influence proportionnelle,
comme il est naturel de le supposer d'abord, son influence devra donc
être en effet plus considérable dans le premier cas que dans aucun
autre, malgré toute apparence contraire. Tel est le premier fondement
scientifique des espérances rationnelles d'une réformation systématique
de l'humanité: et, à ce titre, les illusions de ce genre doivent
certainement sembler plus excusables qu'en tout autre sujet. Mais,
quoique les modifications, produites par des causes quelconques, soient
ainsi nécessairement plus grandes, dans l'ordre des phénomènes
politiques, qu'envers des phénomènes plus simples et moins variés, elles
ne sauraient cependant s'élever jamais, là comme ailleurs, et même plus
qu'ailleurs, au-dessus de la nature de pures modifications, c'est-à-dire
qu'elles demeurent toujours radicalement subordonnées aux lois
fondamentales, soit statiques, soit dynamiques, qui règlent l'harmonie
constante des divers élémens sociaux et la filiation continue de leurs
variations successives. Il n'y a pas d'influence perturbatrice, soit
extérieure, soit humaine, qui puisse faire co-exister, dans le monde
politique réel, des élémens antipathiques, ni altérer, à aucun titre,
les vraies lois naturelles du développement de l'humanité: pourvu, bien
entendu, que, dans l'étude positive de la solidarité sociale et de
l'évolution humaine, on ait pris d'abord en suffisante considération
l'ensemble des causes constantes, soit intérieures, soit aussi
extérieures, sous l'empire total desquelles doivent s'accomplir de tels
phénomènes, ainsi que je l'expliquerai spécialement dans la leçon
suivante. L'inévitable prépondérance graduelle des influences continues,
quelque imperceptible que puisse d'abord sembler leur pouvoir, est
aujourd'hui admise envers tous les phénomènes naturels; il faudra bien
qu'on l'applique aussi aux phénomènes sociaux, aussitôt qu'on y étendra
la même manière de philosopher. En quoi donc peuvent consister les
incontestables modifications dont l'organisme et la vie politiques sont
éminemment susceptibles, puisque rien n'y peut altérer ni les lois de
l'harmonie ni celles de la succession? Cet irrationnel étonnement, trop
naturel aujourd'hui pour être aucunement blâmé par la philosophie,
dispose à oublier que, dans tous les ordres de phénomènes, les
modifications portent toujours exclusivement sur leur intensité et sur
leur mode secondaire d'accomplissement effectif, mais sans pouvoir
jamais affecter ni leur nature propre ni leur filiation principale, ce
qui, en élevant la cause perturbatrice au-dessus de la cause
fondamentale, détruirait aussitôt toute l'économie des lois réelles du
sujet. Appliqué au monde politique, cet indispensable principe de
philosophie positive y montre, en général, que, sous le rapport
statique, les diverses variations possibles n'y sauraient jamais
consister que dans l'intensité plus ou moins prononcée des différentes
tendances spontanément propres à l'ensemble de chaque situation sociale,
envisagée d'un point de vue quelconque, mais sans que rien puisse, en
aucun cas, empêcher ni produire ces tendances respectives, ni, en un
mot, les dénaturer: de même, sous le rapport dynamique, l'évolution
fondamentale de l'humanité devra être ainsi conçue comme seulement
modifiable, à certains degrés déterminés, quant à sa simple vitesse,
mais sans aucun renversement quelconque dans l'ordre fondamental du
développement continu, et sans qu'aucun intermédiaire un peu important
puisse être entièrement franchi. On peut se faire, à tous égards, une
juste idée philosophique de la vraie nature essentielle de ces
variations réelles en les assimilant surtout aux variations analogues de
l'organisme animal, qui leur sont exactement comparables, comme
assujéties à des pareilles conditions, soit statiques, soit dynamiques;
avec cette seule différence rationnelle, déjà prévue ci-dessus, que les
modifications sociales peuvent et doivent devenir plus étendues et plus
variées que les simples modifications biologiques, en supposant, bien
entendu, un milieu et un organisme constans. La saine théorie générale
de ces limites de variation étant encore essentiellement à établir, en
biologie, comme nous l'avons reconnu au volume précédent, depuis les
travaux de Lamarck qui en ont indiqué le principe, on ne saurait espérer
que la sociologie puisse être aujourd'hui plus avancée à cet égard. Mais
il suffit ici d'en avoir caractérisé, sous ce point de vue, le véritable
esprit général, soit quant à la statique ou à la dynamique sociales. Or,
en considérant directement, à l'un ou à l'autre titre, le principe que
je viens de poser, il sera, je pense, impossible de le contester
sérieusement, d'après l'ensemble des observations politiques: sa
consistance se développera d'ailleurs ultérieurement, par son usage
spontané dans tout le reste de ce volume. Dans l'ordre intellectuel,
plus aisément appréciable aujourd'hui, il n'y a aucune influence
accidentelle, ni aucune supériorité individuelle, qui puisse, par
exemple, transporter à une époque les découvertes vraiment réservées à
une époque postérieure, d'après la marche fondamentale de l'esprit
humain, ni réciproquement. L'histoire des sciences vérifie surtout, de
la manière la plus irrécusable, cette intime dépendance des génies même
les plus éminens envers l'état contemporain de la raison humaine, dont
il serait superflu de citer ici aucun des innombrables exemples,
principalement en ce qui tient au perfectionnement des diverses
méthodes d'investigation, soit rationnelles, soit expérimentales. Il en
est ainsi, à plus forte raison, dans les arts proprement dits, surtout
en ce qui dépend aussi des moyens mécaniques de suppléer à l'action
humaine. On n'en saurait douter davantage, au fond, à l'égard même du
développement moral de notre nature, dont le caractère est certainement
réglé surtout, à chaque époque, par l'état correspondant de l'évolution
sociale, quelles que soient les modifications volontaires dérivées de
l'éducation, et même les modifications spontanées relatives à
l'organisation individuelle. Chacun des modes fondamentaux de
l'existence sociale détermine un certain système de moeurs co-relatives,
dont la physionomie commune se retrouve aisément chez tous les
individus, au milieu de leurs différences caractéristiques: il y a
certainement, par exemple, tel état de l'humanité où les meilleurs
naturels contractent nécessairement des habitudes de férocité, dont
s'affranchissent, presque sans effort, des natures bien inférieures,
vivant dans une société plus avancée. Il en est essentiellement de même
sous le point de vue politique proprement dit, comme l'analyse
historique le confirmera directement plus tard. Enfin, si l'un voulait
rapporter tous les faits ou les diverses réflexions qui établissent
l'existence effective de ces limites nécessaires de variation dont je
viens déposer le principe rationnel, on serait peu à peu
involontairement conduit à reproduire successivement toutes les
considérations essentielles qui prouvent la subordination réelle des
phénomènes sociaux à d'invariables lois naturelles: parce qu'un tel
principe ne constitue, en effet, qu'une rigoureuse application générale
d'une telle conception philosophique.

Après cette sommaire circonscription scientifique du champ général des
modifications sociales, de quelque source qu'elles puissent provenir, on
ne saurait exiger que je traite ici la question sous le second point de
vue précédemment indiqué, c'est-à-dire, quant au classement définitif
des diverses influences modificatrices, suivant leur importance
respective. Une telle recherche serait aujourd'hui éminemment
prématurée, puisque la détermination principale, dont elle ne peut être
qu'un simple complément, n'a pu encore être soumise à aucune élaboration
rationnelle, et n'a pas même été suffisamment examinée, en biologie,
dans un cas beaucoup moins difficile, comme je l'ai ci-dessus remarqué.
Ainsi, les trois sources générales de variation sociale me paraissant
résulter, 1º de la race, 2º du climat, 3º de l'action politique
proprement dite, envisagée dans toute son extension scientifique, il ne
peut nullement convenir de ici rechercher si leur importance relative
est vraiment conforme à cet ordre d'énonciation ou à tout autre. Quand
même cette détermination ne serait point évidemment déplacée dans l'état
naissant de la science, les lois de la méthode obligeraient du moins à
en ajourner l'exposition directe après l'examen du sujet principal, afin
d'éviter une irrationnelle confusion entre les phénomènes fondamentaux
et leurs modifications diverses, comme je l'ai remarqué, à l'occasion du
climat, dans le chapitre précédent. Du reste, un tel classement doit
avoir aujourd'hui d'autant moins d'intérêt pratique que l'influence des
combinaisons politiques étant, de ces trois causes modificatrices, la
seule suffisamment accessible à notre intervention, c'est nécessairement
vers elle que devra surtout se diriger l'attention générale, quoiqu'il y
eût un grave inconvénient scientifique à supposer d'avance, par ce seul
motif, que sa portée réelle est, en effet, prépondérante, en préjugeant,
d'après un vicieux entraînement, le résultat final d'une exacte
comparaison directe, dont l'examen doit rester ultérieurement réservé.
Mais si cette comparaison n'est pas encore convenablement préparée, il
faut reconnaître aussi que son exécution actuelle n'importe aucunement
à l'institution générale du véritable esprit de la politique positive.
Car, il suffit, à cet égard, d'avoir posé, comme je viens de le faire,
le principe scientifique qui caractérise et circonscrit les
modifications compatibles avec la nature des phénomènes sociaux, quelles
que puissent être les sources propres et directes de ces variations
quelconques. Si, sous ce rapport, j'ai paru surtout avoir en vue
l'action politique proprement dite, c'est uniquement à cause de
l'irrationnelle prépondérance qu'on a coutume de lui attribuer encore,
et qui tend aujourd'hui à empêcher directement toute vraie notion des
lois sociologiques. Aussi me bornerai-je, à ce sujet, à signaler, en
outre, d'après l'ensemble des explications antérieures, le principe
spécial de l'illusion très naturelle qui entretient maintenant ce
sophisme involontaire, chez ceux-là mêmes qui se croient pleinement
affranchis de la philosophie théologique, d'où il est d'abord évidemment
émané. Cette illusion consiste en ce que les diverses opérations
politiques, soit temporelles, soit spirituelles, n'ayant pu avoir
d'efficacité sociale qu'autant qu'elles étaient conformes aux tendances
correspondantes de l'humanité, elles semblent, à des spectateurs
prévenus ou irréfléchis, avoir produit ce qu'une évolution spontanée,
mais peu apparente, a seule essentiellement déterminé. En procédant
ainsi, on néglige évidemment les cas nombreux et caractéristiques, dont
l'histoire abonde, où l'autorité politique la plus étendue n'a pu
laisser bientôt aucune trace profonde de son développement le plus
énergique et le mieux soutenu, uniquement parce qu'elle était surtout
dirigée en sens contraire du mouvement général de la civilisation
contemporaine, ainsi que le témoignent les irrécusables exemples de
Julien, de Philippe II, de Bonaparte, etc. On peut même regarder, à cet
égard, comme plus décisifs encore, sous le point de vue scientifique,
les cas inverses, malheureusement beaucoup plus rares, mais néanmoins
très appréciables dans l'ensemble du développement humain, où l'action
politique, également soutenue par une puissante autorité, a néanmoins
avorté dans la poursuite d'améliorations trop prématurées, malgré la
tendance progressive qui était en sa faveur: l'histoire intellectuelle,
aussi bien que l'histoire politique proprement dite, en offrent
d'incontestables exemples. Fergusson a judicieusement remarqué que même
l'action d'un peuple sur un autre, soit par la conquête ou autrement,
quoique la plus intense de toutes les forces semblables, n'y pouvait,
en général réaliser essentiellement que les modifications conformes à
ses propres tendances, dont le développement se trouvait ainsi seulement
un peu plus accéléré ou un peu plus étendu qu'il n'eût pu l'être
spontanément. En politique, comme dans les sciences, l'opportunité
fondamentale constitue toujours la principale condition de toute grande
et durable influence, quelle que puisse être la valeur personnelle de
l'homme supérieur auquel le vulgaire attribue une action sociale dont il
n'a pu être que l'heureux organe. Ce pouvoir quelconque de l'individu
sur l'espèce est d'ailleurs assujéti réellement à ces limites générales,
lors même qu'il ne s'agit que des effets les plus aisés à produire, soit
en bien, soit même en mal. Dans les époques révolutionnaires, par
exemple, ceux qui s'attribuent, avec un si étrange orgueil, le facile
mérite d'avoir développé chez leurs contemporains l'essor de passions
anarchiques, ne s'aperçoivent pas que, même en ce cas, leur déplorable
triomphe apparent n'est dû surtout qu'à une disposition spontanée,
déterminée par l'ensemble de la situation sociale correspondante, qui a
produit le relâchement provisoire et partiel de l'harmonie générale:
comme on peut aisément le vérifier aujourd'hui, à l'égard des
principales aberrations sociales, dérivées du dévergondage moral,
résultant de notre anarchie intellectuelle; il en fut de même en tout
temps. Du reste, après avoir ainsi reconnu, par le concours naturel de
tant de motifs divers, l'existence effective des limites générales de
variation propres aux phénomènes sociaux, et spécialement des
modifications dépendantes de l'action politique systématisée, temporelle
ou spirituelle; après avoir, en même temps, établi le vrai principe
scientifique destiné à qualifier et à circonscrire de telles
modifications; c'est évidemment au développement direct de la science
sociale à déterminer, en chaque cas, l'influence propre et la portée
actuelle de ce principe général, qui ne saurait aucunement dispenser
d'une appréciation immédiate et particulière de la situation
correspondante. C'est par de semblables appréciations, empiriquement
opérées, qu'a pu être guidé jusqu'ici l'heureux instinct des hommes de
génie qui ont réellement exercé sur l'humanité une grande et profonde
action, à un titre et sous un rapport quelconques: c'est uniquement
ainsi qu'ils ont pu rectifier grossièrement les indications illusoires
ou vicieuses des doctrines irrationnelles et chimériques qui dominaient
le plus souvent leur raison. En tout genre, comme je l'ai établi dès
l'origine de cet ouvrage, la prévoyance est la vraie source de
l'action.

Les vagues habitudes intellectuelles qui prévalent encore en philosophie
politique pourraient bien aujourd'hui conduire, d'après les diverses
considérations précédentes, à méconnaître entièrement la portée pratique
d'une science nouvelle qui dissipe ainsi sans retour, dans leurs
fondemens spéculatifs, ces ambitieuses illusions relatives à l'action
indéfinie de l'homme sur la civilisation: aussi la physique sociale
doit-elle, à ce titre, s'attendre à être d'abord taxée quelquefois de
nous réduire à la simple observation passive des événemens humains, sans
aucune puissante intervention continue. Il est néanmoins certain que le
principe ci-dessus posé quant aux limites rationnelles de l'action
politique établit directement, au contraire, de la manière la plus
incontestable et la plus précise, le vrai point de contact fondamental
entre la théorie et la pratique sociales. C'est surtout ainsi que l'art
politique peut enfin commencer à prendre un caractère judicieusement
systématique, en cessant d'être essentiellement dirigé d'après des
principes arbitraires tempérés par des notions empiriques; c'est ainsi,
en un mot, qu'il pourra éprouver une transformation analogue à celle qui
s'accomplit aujourd'hui pour l'art médical, celui de tous auquel la
nature des phénomènes doit le plus permettre de l'assimiler. Puisque,
en effet, notre intervention politique quelconque ne saurait, en aucun
cas, avoir de véritable efficacité sociale, soit quant à l'ordre ou
quant au progrès, qu'en s'appuyant directement sur les tendances
correspondantes de l'organisme ou de la vie politiques, afin d'en
seconder, par de judicieux artifices, le développement spontané, il faut
donc, à cette fin, connaître avant tout, avec autant de précision que
possible, ces lois naturelles d'harmonie et de succession, qui
déterminent, à chaque époque, et sous chaque aspect social, ce que
l'évolution humaine est prête à produire, en signalant même les
principaux obstacles susceptibles d'être écartés. En un mot, ainsi que
je l'indiquai dans mon écrit de 1822, la marche de la civilisation ne
s'exécute pas à proprement parler, suivant une ligne droite, mais selon
une série d'oscillations, inégales et variables, comme dans la
locomotion animale, autour d'un mouvement moyen, qui tend toujours à
prédominer, et dont l'exacte connaissance permet de régulariser d'avance
la prépondérance naturelle, en diminuant ces oscillations et les
tâtonnemens plus ou moins funestes qui leur correspondent. Ce serait,
toutefois, exagérer, sans doute, la portée réelle d'un tel art, cultivé
même aussi rationnellement que possible, et appliqué avec toute
l'extension convenable, que de lui attribuer la propriété d'empêcher, en
tous les cas, les révolutions violentes qui naissent des entraves
qu'éprouve le cours spontané de l'évolution humaine. Dans l'organisme
social, en vertu de sa complication supérieure, les maladies et les
crises sont nécessairement encore plus inévitables, à beaucoup d'égards,
que dans l'organisme individuel. Mais, alors même que la science réelle
est forcée de reconnaître essentiellement son impuissance momentanée
devant de profonds désordres ou d'irrésistibles entraînemens, elle peut
encore utilement concourir à adoucir et surtout à abréger les crises,
d'après l'exacte appréciation de leur principal caractère, et la
prévision rationnelle de leur issue finale, sans renoncer jamais à une
sage intervention, à moins d'une impossibilité convenablement constatée.
Ici, comme ailleurs, et même plus qu'ailleurs, il ne s'agit point de
gouverner les phénomènes, mais seulement d'en modifier le développement
spontané; ce qui exige évidemment qu'on en connaisse préalablement les
lois réelles.

Par un tel ensemble de notions préliminaires, d'abord statiques et
ensuite dynamiques, le véritable esprit général propre à la nouvelle
philosophie politique me semble désormais suffisamment caractérisé, de
manière à fixer la position rationnelle des questions sociologiques.
Sans admirer ni maudire les faits politiques, et en y voyant
essentiellement, comme en toute autre science, de simples sujets
d'observation, la physique sociale considère donc chaque phénomène sous
le double point de vue élémentaire de son harmonie avec les phénomènes
co-existans et de son enchaînement avec l'état antérieur et l'état
postérieur du développement humain; elle s'efforce, à l'un et à l'autre
titre, de découvrir, autant que possible, les vraies relations générales
qui lient entre eux tous les faits sociaux; chacun d'eux lui paraît
_expliqué_, dans l'acception vraiment scientifique du terme, quand il a
pu être convenablement rattaché, soit à l'ensemble de la situation
correspondante, soit à l'ensemble du mouvement précédent, en écartant
toujours soigneusement toute vaine et inaccessible recherche de la
nature intime et du mode essentiel de production des phénomènes
quelconques. Développant au plus haut degré le sentiment social, cette
science nouvelle, selon la célèbre formule de Pascal, dès lors
pleinement réalisée, représente nécessairement, d'une manière directe et
continue, la masse de l'espèce humaine, soit actuelle, soit passée, soit
même future, comme constituant, à tous égards, et de plus en plus, ou
dans l'ordre des lieux, ou dans celui des temps, une immense et
éternelle unité sociale, dont les divers organes, individuels on
nationaux, unis sans cesse par une intime et universelle solidarité,
concourent inévitablement, chacun suivant un mode et un degré
déterminés, à l'évolution fondamentale de l'humanité, conception
vraiment capitale, et toute moderne, qui doit devenir ultérieurement la
principale base rationnelle de la morale positive. Conduisant enfin, de
même que toute autre science réelle, avec la précision que comporte
l'excessive complication propre à ses phénomènes, à l'exacte prévision
systématique des événemens qui doivent résulter, soit d'une situation
donnée, soit d'un ensemble donné d'antécédens, la science politique
fournit directement aussi à l'art politique, non-seulement
l'indispensable détermination préalable des diverses tendances
spontanées qu'il doit seconder, mais aussi l'indication générale des
principaux moyens qu'il peut y appliquer, de manière à éviter, autant
que possible, toute action nulle ou éphémère, et dès lors dangereuse, en
un mot toute vicieuse consommation des forces quelconques.

Ayant ainsi terminé l'indispensable examen préliminaire du véritable
esprit général qui doit caractériser la nouvelle philosophie politique,
ce qui a dû être bien plus difficile qu'envers les sciences déjà
constituées, il faut maintenant procéder, comme dans les parties
antérieures de ce traité, à l'appréciation rationnelle de l'ensemble des
divers moyens fondamentaux convenables à la nature et à la destination,
désormais suffisamment définies, de la science sociologique. D'après une
loi philosophique, établie surtout par les deux volumes précédens, nous
devons d'abord nous attendre, en vertu de la plus grande complication
des phénomènes, à trouver, en sociologie, un système de ressources
scientifiques, directes ou indirectes, plus varié et plus développé qu'à
l'égard d'aucune autre branche essentielle de la philosophie naturelle,
sans excepter même la biologie. Cette loi nécessaire continue, en effet,
à subsister aussi en ce nouveau cas, qui en constitue finalement la plus
entière application possible, sans que d'ailleurs une telle extension de
moyens y puisse non plus compenser réellement l'imperfection
nécessairement croissante des diverses sciences à mesure que leurs
phénomènes deviennent plus complexes. Mais l'extrême nouveauté du sujet
doit y rendre aujourd'hui cette inévitable extension beaucoup plus
délicate à vérifier qu'à l'égard de toute autre science, et bien que je
doive ici la noter, en l'expliquant sommairement, sous chacun des divers
aspects principaux, je puis à peine espérer qu'elle soit suffisamment
reconnue avant que le développement graduel de la science en reproduise
spontanément la confirmation, avec quelque énergie logique qu'elle
dérive réellement de la nature d'une telle étude.

La physique sociale devant être, de toute nécessité, profondément
subordonnée au système des sciences fondamentales relatives aux
différentes classes successives de phénomènes plus généraux et moins
compliqués, d'après la hiérarchie scientifique que j'ai établie, il faut
y distinguer d'abord deux ordres principaux de ressources essentielles:
les unes, directes, consistent dans les divers moyens d'exploration qui
lui sont propres; les autres, indirectes, mais non moins indispensables,
résultent des relations nécessaires de la sociologie avec le système des
sciences antérieures, qui doivent y fournir, à tant de titres, de
précieuses indications continues. Je dois terminer la leçon actuelle par
une sommaire appréciation générale du premier ordre de moyens
scientifiques. Quant au second, pour le mieux caractériser, j'en ferai
le sujet propre et séparé de la leçon suivante, qui constituera donc le
complément rationnel de celle-ci.

En sociologie, comme en biologie, l'exploration scientifique emploie
concuremment les trois modes fondamentaux que j'ai distingués, dès le
second volume de ce Traité, dans l'art général d'observer: c'est-à-dire,
l'observation pure; l'expérimentation proprement dite; et enfin la
méthode comparative, essentiellement adaptée à toute étude quelconque
sur les corps vivans. Il s'agit donc d'apprécier sommairement ici la
portée relative et le caractère propre de ces trois procédés successifs,
en ce qui concerne la nature et la destination, précédemment définies,
de cette science nouvelle.

Quant à la simple observation, on se forme certainement encore des
notions très imparfaites et même radicalement vicieuses, à beaucoup
d'égards, de ce qu'elle peut et doit être en sociologie sociale.
L'anarchique influence sociale de la philosophie métaphysique du siècle
dernier, s'étendant de la doctrine à la méthode, a tendu, par un aveugle
instinct de destruction, à empêcher en quelque sorte toute ultérieure
réorganisation intellectuelle, en ruinant d'avance les seules bases
logiques sur lesquelles pussent reposer des analyses vraiment
scientifiques, par cette absurde théorie du pyrrhonisme historique, qui
prolonge encore aujourd'hui son action délétère, quoique son principe ne
soit plus ostensiblement soutenu. Exagérant, au degré le plus
désordonné, au sujet des événemens sociaux, les difficultés générales
communes à toute exacte observation quelconque, et surtout les
difficultés spéciales que doivent spontanément susciter des phénomènes
aussi compliqués, sans tenir un compte scrupuleux des diverses
précautions, expérimentales ou rationnelles, qui peuvent nous en
garantir suffisamment, ces aberrations sophistiques, volontaires ou
involontaires, ont été souvent poussées jusqu'à dénier dogmatiquement
toute vraie certitude aux observations sociales, même directes. Les
explications préliminaires établies, au début de ce Traité (voyez la
deuxième leçon), sur la distinction indispensable et constante entre la
certitude et la précision, à l'égard d'un sujet quelconque, permettront
de résoudre aisément ces divers sophismes, envers lesquels je ne dois
pas insister, et qui, en leur attribuant toute la portée qu'on ne
saurait leur refuser sans inconséquence, tendraient aussi bien à
détruire radicalement la certitude des sciences même les plus simples et
les plus parfaites que celles des démonstrations sociales, par une
influence commune aux conceptions purement métaphysiques. Depuis que
cette aberration fondamentale n'est plus ouvertement professée, le
scepticisme systématique, reculant des observations immédiates aux
seules observations médiates, s'est retranché derrière l'incertitude
fondamentale des témoignages humains, pour continuer à méconnaître la
valeur positive des divers renseignemens historiques. Quelques géomètres
ont même poussé la complaisance ou la naïveté jusqu'à tenter, à ce
sujet, d'après leur illusoire théorie des chances, de lourds et
ridicules calculs sur l'accroissement nécessaire de cette prétendue
incertitude par le seul laps du temps: ce qui, outre le grave danger
social de seconder des aberrations profondément nuisibles, en les
décorant ainsi d'une imposante apparence de rationnalité, a d'ailleurs
offert plus d'une fois le fâcheux inconvénient de discréditer
radicalement l'esprit mathématique auprès de beaucoup d'hommes sensés,
trop peu éclairés pour le juger directement, mais justement révoltés de
tels abus. Des philosophes moins vicieusement préoccupés des
déclamations sophistiques contre la valeur scientifique des témoignages,
leur ont cependant attribué assez d'autorité pour en déduire quelquefois
le principe d'une irrationnelle division des sciences, en testimoniales
et non-testimoniales: ce qui prouve clairement le malheureux crédit que
de tels sophismes conservent encore, à un certain degré, même chez
d'excellens esprits, qui ont trop faiblement envisagé l'ensemble du
domaine intellectuel. La distinction ci-dessus rappelée suffira
spontanément, sous ce second aspect comme sous le premier, pour dissiper
la confusion d'idées qui constitue la première source logique de ces
grossières erreurs, contre lesquelles le bon sens vulgaire a
heureusement toujours protesté[25]. À l'un et à l'autre titre, c'est par
une involontaire inconséquence que l'on restreint aux seules études
sociales la portée destructive d'un tel paradoxe, qui, une fois
pleinement admis, s'appliquerait au fond, de toute nécessité, aux divers
ordres quelconques de nos connaissances réelles; si l'esprit humain
pouvait jamais être vraiment conséquent jusqu'au bout, lorsqu'il procède
d'après des principes extravagans. Car, il est évident, malgré la
division illusoire que je viens de citer, que toutes les sciences
diverses, même les plus simples, ont un indispensable besoin de ce qu'on
nomme les preuves testimoniales, c'est-à-dire, d'admettre
continuellement, dans l'élaboration fondamentale de leurs théories les
plus positives, des observations qui n'ont pu être directement faites,
ni même répétées, par ceux qui les emploient, et dont la réalité ne
repose que sur le fidèle témoignage des explorateurs primitifs: ce qui
n'empêche nullement de les employer sans cesse, en concurrence avec des
observations immédiates. Une telle nécessité est trop manifeste, même en
astronomie, et, à plus forte raison, dans les sciences plus complexes et
moins avancées, pour exiger ici aucune explication: la science
mathématique elle-même n'en est certainement point aussi affranchie
qu'on le suppose d'ordinaire, sans que d'ailleurs cette sorte
d'exception spontanée pût nullement infirmer l'incontestable justesse de
cette remarque constante. Quelle science pourrait sortir de l'état
naissant, quelle vraie division du travail intellectuel pourrait
s'organiser, même en y amoindrissant excessivement l'étendue des
spéculations propres, si chacun ne voulait employer que ses observations
personnelles? Aussi personne n'ose-t-il, à vrai dire, le soutenir
directement, parmi les plus systématiques partisans du pyrrhonisme
historique. D'où vient donc qu'un tel paradoxe ne s'applique réellement
aujourd'hui qu'aux seuls phénomènes sociaux? C'est, au fond, parce qu'il
fait partie intégrante de l'arsenal philosophique, construit par la
métaphysique révolutionnaire, pour la démolition intellectuelle de
l'ancien système politique. Beaucoup d'esprits peu avancés se croiraient
encore presque forcés de rentrer sous le joug, trop fraîchement et trop
imparfaitement secoué, de la philosophie catholique, s'ils admettaient,
par exemple, l'authenticité essentielle des récits bibliques, dont la
négation méthodique fut le premier motif de ces aberrations logiques:
tel est, d'ordinaire, le grave inconvénient actuel de toute disposition
anti-théologique qui ne repose point sur un suffisant développement
préalable de l'esprit positif.

     [Footnote 25: Ces objections irrationnelles ne sont vraiment
     susceptibles de quelque portée spécieuse qu'à l'égard des
     détails secondaires, qui, par la nature des phénomènes
     sociaux, ne sauraient guère y être, en effet, connus avec une
     pleine certitude. Mais, d'après les explications antérieures
     de cette leçon, il est évident que les faits trop spécialisés
     ne sauraient précisément avoir, en sociologie, aucune
     véritable importance scientifique, en y procédant surtout de
     l'ensemble aux parties, comme je l'ai prouvé. Les faits d'un
     certain degré de généralité ou de composition, les seuls que
     la science doive habituellement embrasser, ne sauraient être
     aucunement affectés des diverses chances d'erreur tant
     exagérées, en ce genre, par de prétendus philosophes.]

À de telles aberrations, encore trop nuisibles, se mêlent aujourd'hui de
plus en plus des erreurs moins grossières, mais presque aussi fâcheuses,
sur l'empirisme systématique que l'on s'efforce d'imposer aux
observations sociales, surtout historiques, lorsqu'on y interdit
dogmatiquement, à titre d'impartialité, l'emploi d'aucune théorie
quelconque. Il serait difficile, sans doute, d'imaginer un dogme logique
plus radicalement contraire au véritable esprit fondamental de la
philosophie positive, aussi bien qu'au caractère spécial qu'il doit
affecter dans l'étude propre des phénomènes sociaux. En quelque ordre de
phénomènes que ce puisse être, même envers les plus simples, aucune
véritable observation n'est possible qu'autant qu'elle est primitivement
dirigée et finalement interprétée par une théorie quelconque: tel est,
en effet, le besoin logique qui a déterminé, dans l'enfance de la raison
humaine, le premier essor de la philosophie théologique, comme je l'ai
établi dès le commencement de cet ouvrage, et comme je l'expliquerai
bientôt d'une manière plus spéciale. Loin de dispenser aucunement de
cette obligation fondamentale, la philosophie positive ne fait, au
contraire, que la développer et la satisfaire de plus en plus, à mesure
qu'elle multiplie et perfectionne les relations des phénomènes. Il est
désormais évident, du point de vue vraiment scientifique, que toute
observation isolée, entièrement empirique, est essentiellement oiseuse,
et même radicalement incertaine: la science ne saurait employer que
celles qui se rattachent, au moins hypothétiquement, à une loi
quelconque; c'est une telle liaison qui constitue la principale
différence caractéristique entre les observations des savans et celles
du vulgaire, qui cependant embrassent essentiellement les mêmes faits,
avec la seule distinction des points de vue; les observations autrement
conduites ne peuvent servir tout au plus qu'à titre de matériaux
provisoires, exigeant même le plus souvent une indispensable révision
ultérieure. Une telle prescription logique doit, par sa nature, devenir
d'autant plus irrésistible qu'il s'agit de phénomènes plus compliqués,
où, sans la lumineuse indication d'une théorie préalable, d'ailleurs
plus efficace quand elle est plus réelle, l'observateur ne saurait même
le plus souvent ce qu'il doit regarder dans le fait qui s'accomplit sous
ses yeux: c'est alors par la liaison des faits précédens qu'on apprend
vraiment à voir les faits suivans. On ne peut, à cet égard, élever aucun
doute en considérant successivement les études astronomiques, physiques,
et chimiques, et surtout enfin les diverses études biologiques, où, en
vertu de l'extrême complication des phénomènes, les bonnes observations
sont si difficiles et encore si rares, précisément à cause de la plus
grande imperfection des théories positives. En suivant cette
irrésistible analogie scientifique, il est donc évident d'avance que les
observations sociales quelconques, soit statiques, soit dynamiques,
relatives au plus haut degré de complication possible des phénomènes
naturels, doivent exiger, plus nécessairement encore que toutes les
autres, l'emploi continu de théories fondamentales destinées à lier
constamment les faits qui s'accomplissent aux faits accomplis;
contrairement au précepte profondément irrationnel si doctoralement
soutenu de nos jours, et dont l'application facile nous inonde de tant
d'oiseuses descriptions. Plus on réfléchira sur ce sujet, plus on
sentira nettement que, surtout en ce genre, mieux on aura lié entre eux
les faits connus, mieux on pourra, non-seulement apprécier, mais même
apercevoir, les faits encore inexplorés. Je conviens que, envers de tels
phénomènes, encore plus qu'à l'égard de tous les autres, cette nécessité
logique doit augmenter gravement l'immense difficulté fondamentale que
présente déjà, par la nature du sujet, la première institution
rationnelle de la sociologie positive, où l'on est ainsi obligé, en
quelque sorte, de créer simultanément les observations et les lois, vu
leur indispensable connexité, qui constitue une sorte de cercle vicieux,
d'où l'on ne peut sortir qu'en se servant d'abord de matériaux mal
élaborés et de doctrines mal conçues. L'ensemble de ce volume fera juger
comment je me suis acquitté d'une fonction intellectuelle aussi
délicate, dont la juste appréciation préalable me vaudra, j'espère,
quelque indulgence. Quoi qu'il en soit, il est évident que l'absence de
toute théorie positive est aujourd'hui ce qui rend les observations
sociales si vagues et si incohérentes. Les faits ne manquent point, sans
doute, puisque, dans cet ordre de phénomènes encore plus clairement
qu'en aucun autre, les plus vulgaires sont nécessairement les plus
importans, malgré les puériles prétentions des vains collecteurs
d'anecdotes secrètes: mais ils restent profondément stériles, et même
essentiellement inaperçus, quoique nous y soyons plongés, faute des
dispositions intellectuelles et des indications spéculatives,
indispensables à leur véritable exploration scientifique[26]. Vu
l'excessive complication de tels phénomènes, leur observation statique
ne saurait devenir vraiment efficace qu'en se dirigeant désormais
d'après une connaissance, au moins ébauchée, des lois essentielles de la
solidarité sociale; et il en est encore plus évidemment de même envers
les faits dynamiques, qui n'auraient aucun sens fixe si d'abord ils
n'étaient rattachés, fût-ce par une simple hypothèse provisoire, aux
lois fondamentales du développement social. Ainsi, l'esprit d'ensemble
n'est donc pas seulement indispensable, en physique sociale, pour
concevoir et poser convenablement les questions scientifiques, de
manière à permettre le progrès effectif de la science, comme je l'ai
déjà expliqué dans ce chapitre: on voit maintenant qu'il doit aussi
diriger essentiellement même l'exploration directe, afin qu'elle puisse
acquérir et conserver un caractère vraiment rationnel, et réaliser les
espérances légitimes qu'on s'en forme d'abord. C'est uniquement par-là
que tant de précieuses veilles, si souvent perdues à l'élaboration
pénible d'une érudition consciencieuse mais stérile, pourront être enfin
utilisées, pour le développement de la saine philosophie sociale, et à
l'honneur croissant des estimables esprits qui s'y livrent, lorsque les
érudits, guidés par les théories positives de la sociologie, sauront
finalement ce qu'ils doivent regarder au milieu des faits qu'ils
recueillent, et à quel usage rationnel ils doivent destiner leurs
travaux d'exploration. Bien loin de proscrire, en aucune manière, la
véritable érudition, envisagée sous tous les divers aspects possibles,
la nouvelle philosophie politique lui fournira sans cesse, par une
stimulation et une alimentation également spontanées, de nouveaux et
plus grands sujets, des points de vue inespérés, une plus noble
destination, et, par suite, une plus haute dignité scientifique. Elle
n'écartera essentiellement que les travaux sans but, sans principe, et
sans caractère, qui ne tendent qu'a encombrer la science d'oiseuses et
puériles dissertations ou d'aperçus vicieux et incohérens; comme la
physique actuelle condamne les simples compilateurs d'observations
purement empiriques: et toutefois même, quant au passé, elle rendra
justice au zèle respectable de ceux qui, malgré de frivoles dédains
philosophiques, et quoique guidés seulement par d'irrationnelles
conceptions, ont entretenu, avec une opiniâtreté instinctive, l'habitude
essentielle des laborieuses recherches historiques. Sans doute, en ce
genre de phénomènes, ainsi qu'en tout autre, et même davantage qu'en
aucun autre, attendu sa complication supérieure, on pourra craindre que
l'emploi direct et continu des théories scientifiques n'altère
quelquefois les observations réelles, en y faisant voir mal à propos la
vérification illusoire de certains préjugés spéculatifs, dépourvus d'un
fondement suffisant. Mais cet inconvénient spontané de l'exploration
rationnelle peut être essentiellement évité, dans tous les cas
importans, à l'aide des précautions que suggère toujours la culture
effective de la science, et en subordonnant les premiers rapprochemens
aux rectifications ultérieures fondées sur un ensemble de faits plus
étendu. Si l'on pouvait voir, en un tel danger, un motif suffisant de
rétablir la prépondérance d'un empirisme prétendu, on ne ferait, en
réalité, que substituer aux indications de théories plus ou moins
rationnelles, mais sans cesse rectifiables, les inspirations de
doctrines essentiellement métaphysiques, dont l'application ne comporte
aucune stabilité; puisque l'absence de toute conception directrice
serait d'ailleurs nécessairement chimérique. En transportant
habituellement notre intelligence du domaine de l'idéalité dans celui de
la réalité, les théories positives doivent évidemment, par leur nature,
exposer infiniment moins que toutes les autres à voir dans les faits ce
qui n'y est point. Caractérisées par une subordination continue et
systématique de l'imagination à l'observation, leur usage exclusif
dispose directement l'observateur à se prémunir sans cesse contre un tel
entraînement; et, quoique la faiblesse de notre intelligence ne
permette point de garantir qu'il y résistera toujours avec succès, un
tel régime est néanmoins le plus propre, sans aucun doute, à prévenir ce
grave danger spéculatif, qui tend à altérer, par sa base indispensable,
le système entier de la science réelle. Il serait, certes, fort étrange
que la considération de ce péril pût aujourd'hui conduire à motiver, en
philosophie politique, le maintien de la méthode métaphysique, qui, par
sa nature, y plonge nécessairement notre intelligence d'une manière
presque indéfinie, en offrant toujours des chances plausibles d'une
vague vérification historique aux plus irrationnelles préoccupations
quelconques.

     [Footnote 26: On croit souvent que les phénomènes sociaux
     doivent être très faciles a observer, parce qu'ils sont très
     communs, et que l'observateur, d'ordinaire, y participe
     lui-même plus ou moins. Mais ce sont précisément cette
     vulgarité et cette personnalité qui doivent nécessairement
     concourir, avec une complication supérieure, à rendre plus
     difficile ce genre d'observations, en éloignant directement
     l'observateur des dispositions intellectuelles convenables à
     une exploration vraiment scientifique. On n'observe bien, en
     général, qu'en se plaçant en dehors, et l'influence
     prépondérante d'une théorie quelconque, surtout positive,
     peut seule produire et maintenir, envers les phénomènes
     sociaux, une telle inversion habituelle du point de vue
     spontané. Je ne parle ici d'ailleurs que des conditions
     purement spéculatives, sans considérer même l'hallucination
     plus ou moins profonde que l'entraînement des passions
     détermine si naturellement en un tel sujet, et qui ne peut
     évidemment être suffisamment prévenue ou dissipée que par
     l'intime et familière préoccupation des théories les plus
     positives.]

On voit donc que, par la nature même de la science sociale,
l'observation proprement dite y a nécessairement besoin, d'une manière
plus profonde encore et plus spéciale qu'en aucun autre cas, d'une
intime subordination continue à l'ensemble des spéculations positives
sur les lois réelles de la solidarité ou de la succession de phénomènes
aussi éminemment compliqués. Aucun fait social ne saurait avoir de
signification vraiment scientifique sans être immédiatement rapproché de
quelque autre fait social: purement isolé, il reste inévitablement à
l'état stérile de simple anecdote, susceptible tout au plus de
satisfaire une vaine curiosité, mais incapable d'aucun usage rationnel.
Une telle subordination doit sans doute augmenter directement la
difficulté fondamentale, déjà si prononcée, qui caractérise les
observations sociales, et doit ainsi concourir aujourd'hui à rendre, en
ce genre, les bons observateurs encore plus rares, quoique elle doive,
au contraire, les multiplier ultérieurement, à mesure que la science
réelle se développera. Mais cette condition intellectuelle est si
évidemment imposée par la nature du sujet, qu'on ne saurait voir, dans
la remarque précédente, qu'une confirmation nouvelle de la nécessité,
déjà surabondamment prouvée, en quelque sorte, depuis le commencement de
ce volume, de ne confier désormais la culture habituelle des théories
sociales qu'aux esprits les mieux organisés, convenablement préparés par
l'éducation la plus rationnelle. Du reste, le précepte logique sur
lequel je viens d'insister n'est, à vrai dire, que la suite naturelle et
l'indispensable complément de l'obligation fondamentale, antérieurement
établie dans cette leçon, de rendre l'esprit d'ensemble essentiellement
prépondérant dans les études sociologiques, en y procédant surtout du
système aux élémens. Enfin, ce précepte lui-même, envisagé sous un autre
aspect, constitue, à mes yeux, d'une manière aussi décisive que
directe, l'évidente vérification générale, envers l'observation pure,
de cette inévitable extension des moyens essentiels d'exploration que
j'ai ci-dessus rappelée devoir _à priori_ caractériser la science
sociologique. Car, ainsi explorés d'après des vues rationnelles de
solidarité ou de succession, les phénomènes sociaux comportent, sans
aucun doute, des moyens d'observation bien plus variés et plus étendus
que tous les autres phénomènes moins compliqués. C'est ainsi que
non-seulement l'inspection immédiate ou la description directe des
événemens quelconques, mais encore la considération des coutumes les
plus insignifiantes en apparence, l'appréciation des diverses sortes de
monumens, l'analyse et la comparaison des langues, etc., et une foule
d'autres voies plus ou moins importantes, peuvent offrir à la sociologie
d'utiles moyens continus d'exploration positive: en un mot, tout esprit
rationnel, préparé par une éducation convenable, pourra parvenir, après
un suffisant exercice, à convertir instantanément en précieuses
indications sociologiques les impressions spontanées qu'il reçoit de
presque tous les événemens que la vie sociale peut lui offrir, d'après
les points de contact plus ou moins directs qu'il y saura toujours
apercevoir avec les plus hautes notions de la science, en vertu de
l'universelle connexité des divers aspects sociaux. Si donc cette
connexité caractéristique constitue d'abord la principale source des
difficultés propres aux observations sociales, on voit finalement aussi
que, par une sorte de compensation incomplète, elle tend nécessairement
à y étendre et y varier, au plus haut degré, les procédés essentiels
d'exploration scientifique.

Le second mode fondamental de l'art d'observer, où l'expérimentation
proprement dite, semble, par une première appréciation, devoir être
entièrement interdit à la science nouvelle que nous constituons ici: ce
qui d'ailleurs ne l'empêcherait nullement de pouvoir être pleinement
positive. Mais, en y regardant avec attention, on peut aisément
reconnaître que cette science n'est point, en réalité, totalement
privée, par sa nature, d'une telle ressource générale, quoique ce ne
soit pas, à beaucoup près, la principale qu'elle doive employer. Il
suffit, pour cela, d'y distinguer convenablement, d'après la nature des
phénomènes, entre l'expérimentation directe et l'expérimentation
indirecte, comme je l'ai fait dans les deux volumes précédens. Nous
avons surtout reconnu, au troisième volume, que le vrai caractère
philosophique du mode expérimental ne consiste point essentiellement
dans cette institution artificielle des circonstances du phénomène,
qui, pour le vulgaire des savans, constitue aujourd'hui le principal
attribut d'un tel genre d'explorations. Que le cas soit naturel ou
factice, nous savons que l'observation y mérite réellement toujours le
nom propre d'expérimentation, toutes les fois que l'accomplissement
normal du phénomène y éprouve, d'une manière quelconque, une altération
bien déterminée, sans que la spontanéité de cette altération puisse
détruire l'efficacité scientifique propre à toute modification des
circonstances habituelles du phénomène pour en mieux éclairer la
production effective. C'est surtout en ce sens que le mode expérimental
peut réellement appartenir aux recherches sociologiques. Envers les
études purement biologiques, nous avons constaté que, d'après la
complication et la solidarité nécessaires de leurs phénomènes, les
expériences directes, par voie artificielle, y devaient être le plus
souvent d'une institution trop difficile et d'une interprétation trop
équivoque pour qu'on y dût rationnellement compter beaucoup sur leur
usage habituel. Cette complication et cette solidarité étant ici bien
plus prononcées encore, il est évident qu'un tel genre d'expériences ne
saurait aucunement convenir à la sociologie, quand même il y serait
moralement admissible et physiquement praticable. Une perturbation
factice dans l'un quelconque des élémens sociaux, devant nécessairement,
soit par les lois d'harmonie ou celles de succession, retentir bientôt
sur tous les autres, l'expérience, abstraction faite de son institution
chimérique, serait alors radicalement dépourvue de toute importante
valeur scientifique, par l'irrécusable impossibilité d'isoler
suffisamment aucune des conditions ni aucun des résultats du phénomène:
en sorte qu'il faut peu regretter qu'un tel mode d'exploration devienne
ici essentiellement inapplicable. Mais j'ai démontré, en philosophie
biologique, que les cas pathologiques, par suite même de leur
spontanéité, constituaient, en général, le véritable équivalent
scientifique de la pure expérimentation, en ce que, quoique indirectes,
les expériences naturelles qu'ils nous offrent sont plus éminemment
appropriées à l'étude des corps vivans, envisagés sous un aspect
quelconque, et cela d'autant plus qu'il s'agissait de phénomènes plus
complexes et d'organismes plus éminens. Or, les mêmes considérations
philosophiques sont, à plus forte raison, essentiellement applicables
aux études sociologiques, et y doivent conduire à des conclusions
semblables, et encore mieux motivées, sur la prépondérance nécessaire de
l'analyse pathologique, comme mode indirect d'expérimentation
convenable à l'organisme le plus élevé et aux phénomènes les plus
composés qu'on puisse concevoir. Ici, cette analyse pathologique
consiste essentiellement dans l'examen des cas, malheureusement trop
fréquens, où les lois fondamentales, soit de l'harmonie, soit de la
filiation, éprouvent, dans l'état, social, des perturbations plus ou
moins prononcées, par des causes accidentelles ou passagères, d'ailleurs
spéciales ou générales, comme on le voit surtout aux diverses époques
révolutionnaires, et principalement aujourd'hui. Ces perturbations
quelconques constituent, pour l'organisme social, l'analogue exact des
maladies proprement dites de l'organisme individuel: et je ne crains pas
d'avancer que cette assimilation philosophique sera d'autant mieux
appréciée, à tous égards, proportion gardée de l'inégale complication
des organismes, qu'on la soumettra à une discussion plus approfondie.
Dans l'un et l'autre cas, c'est sans doute faire un noble usage de la
raison humaine, comme je l'ai indiqué au volume précédent, que de
l'appliquer à mieux dévoiler les lois réelles de notre nature, soit
individuelle, soit sociale, par l'analyse scientifique des désordres
plus ou moins graves dont son développement est nécessairement
accompagné. Mais si, envers les recherches biologiques proprement
dites, nous avons déjà reconnu que l'exploration pathologique y est
jusqu'ici fort imparfaitement instituée, on conçoit d'avance combien
elle doit être encore plus vicieuse à l'égard des questions
sociologiques elles-mêmes, où l'on n'en a jamais tiré, à vrai dire,
aucun secours important, quoique les matériaux y abondent. Cette
stérilité radicale tient surtout à ce que l'expérimentation quelconque,
directe ou indirecte, peut encore moins se passer que la simple
observation d'une subordination fondamentale à des conceptions
rationnelles, pour acquérir une véritable utilité scientifique. Les
motifs de cette indispensable subordination étant nécessairement les
mêmes que dans le cas précédemment discuté, il serait entièrement
superflu d'en reproduire ici l'indication sommaire, dont la pratique
sociale ne nous offre que trop l'éclatante confirmation journalière. Ne
voyons-nous pas, surtout aujourd'hui, les expériences politiques les
plus désastreuses incessamment renouvelées, avec des modifications aussi
insignifiantes qu'irrationnelles, quoique leurs premiers accomplissemens
eussent dû suffire pour faire pleinement apprécier l'inefficacité et le
danger des expédiens proposés? Je sais quelle est, à cet égard, la part
capitale qu'il faut faire à l'inévitable ascendant des passions
humaines: mais aussi on oublie trop, d'un autre côté, que le défaut
d'une analyse rationnelle suffisamment prépondérante doit constituer
directement l'une des principales causes de l'infructueux enseignement
tant reproché aux expériences sociales, dont le cours spontané
deviendrait, sans doute, plus instructif, s'il pouvait être mieux
observé. On pense, il est vrai, que les cas de perturbation sociale sont
impropres à dévoiler les lois fondamentales de l'organisme politique,
que l'on regarde alors comme détruites ou du moins suspendues: c'est la
même erreur qu'envers l'organisme individuel; et elle est ici bien plus
excusable, puisque l'état normal lui-même n'est point encore
suffisamment conçu comme soumis à de véritables lois. Mais, au fond, le
principe essentiel, établi surtout par les travaux de l'illustre
Broussais, destiné désormais à caractériser l'esprit philosophique de la
pathologie positive, est, par sa nature, aussi bien applicable à
l'organisme social qu'à l'organisme individuel. En tous deux, les cas
pathologiques ne sauraient constituer aucune violation réelle des lois
fondamentales de l'organisme normal, dont les phénomènes essentiels sont
alors modifiés seulement dans leurs divers degrés, sans pouvoir jamais
l'être dans leur nature ni dans leurs relations, comme je l'ai expliqué
en philosophie biologique. Les perturbations sociales surtout sont
nécessairement du même ordre que les modifications déterminées dans
l'ensemble des lois sociologiques par les différentes causes secondaires
dont j'ai ci-dessus circonscrit l'influence générale entre d'inévitables
limites: il n'y a de distinction réelle à établir, sous ce rapport, que
de la discontinuité des unes à la continuité des autres, ce qui ne
saurait certainement altérer le principe. Puis donc que les lois
fondamentales subsistent toujours essentiellement en un état quelconque
de l'organisme social, il y a lieu de conclure rationnellement, avec les
précautions convenables, de l'analyse scientifique des perturbations à
la théorie positive de l'existence normale. Tel est le fondement
philosophique de l'utilité essentielle propre à cette sorte
d'expérimentation indirecte et involontaire pour dévoiler l'économie
réelle du corps social d'une manière plus prononcée que ne peut le faire
la simple observation, dont elle constitue ainsi, comme en tout autre
sujet, l'indispensable complément général. Par sa nature, ce procédé est
applicable à tous les ordres de recherches sociologiques, soit qu'il
s'agisse de l'existence ou du mouvement, envisagés l'un ou l'autre sous
un aspect quelconque, physique, intellectuel, moral ou politique, et à
tous les degrés possibles de l'évolution sociale, où les perturbations
n'ont malheureusement jamais manqué. Quant à son extension effective, il
serait prématuré de vouloir ici la mesurer en général, puisque ce
procédé n'a pu être encore réellement appliqué à aucune recherche de
philosophie politique, et ne pourra devenir usuel que par le
développement ultérieur de la nouvelle science que je m'efforce de
constituer. Mais il était néanmoins indispensable de le signaler aussi
en le caractérisant sommairement, comme l'un des moyens fondamentaux
d'exploration propres à la physique sociale.

Considérant enfin la méthode comparative proprement dite, je dois
d'abord, à ce sujet, renvoyer le lecteur aux explications fondamentales
que j'ai suffisamment présentées, en philosophie biologique, pour
démontrer la prépondérance nécessaire d'un tel procédé dans les études
quelconques dont les corps vivans peuvent devenir le sujet, et avec une
évidence d'autant plus irrésistible que les phénomènes se compliquent
davantage ou que l'organisme s'élève. Ces motifs essentiels étant ici
essentiellement les mêmes, à un degré plus prononcé, je puis abréger
notre examen actuel en chargeant le lecteur d'opérer, sous les
modifications convenables, cette reproduction spontanée. Je dois
maintenant me borner à signaler suffisamment les seules différences
capitales par lesquelles se distingue nécessairement l'application
générale de l'art comparatif à l'ensemble des recherches sociologiques.

Une aveugle imitation du procédé biologique entraînerait d'abord à
méconnaître irrationnellement les vraies analogies logiques entre les
deux sciences, puisque la comparaison des diverses parties de la
hiérarchie animale, que nous avons vu constituer, en biologie, le
principal caractère de la méthode comparative, ne saurait, au contraire,
avoir, en sociologie, qu'une importance secondaire. Mais c'est qu'au
fond, comme nous allons le reconnaître, ce n'est point là, pour cette
dernière science, le véritable équivalent scientifique de la conception
fondamentale de la série organique. Toutefois, je suis convaincu que la
prépondérance trop prolongée de la philosophie théologico-métaphysique
dans un tel ordre d'idées inspire aujourd'hui un dédain fort irrationnel
contre tout rapprochement scientifique de la société humaine avec aucune
autre société animale. Quand les études sociales seront enfin
convenablement dirigées par l'esprit positif, on ne tardera point, sans
doute, à y reconnaître l'utilité permanente, et, en plusieurs cas, la
nécessité, d'y introduire, à un certain degré, la comparaison
sociologique de l'homme aux autres animaux, et surtout aux mammifères
les plus élevés, du moins après que les sociétés animales, encore si mal
connues, auront été enfin mieux observées et mieux appréciées. Les
motifs d'une telle comparaison sont fort analogues à ceux qui nous en
ont expliqué, dans le volume précédent, la haute importance pour l'étude
de la vie individuelle, en ce qui concerne les phénomènes intellectuels
et moraux, dont les phénomènes sociaux constituent la suite nécessaire
et le complément naturel. Après avoir long-temps méconnu cette
importance envers le premier cas, tous les bons esprits commencent
aujourd'hui à y sentir la réalité et la portée d'un procédé aussi
capital: il en sera ultérieurement de même à l'égard du second cas,
quoique ce mode y doive être moins essentiel. Le principal défaut d'un
tel ordre de comparaisons sociologiques sera, sans doute, d'être borné,
par sa nature, aux seules considérations statiques, sans pouvoir
atteindre jusqu'aux considérations dynamiques, qui doivent constituer,
surtout de nos jours, le sujet prépondérant et direct de la science.
Cette restriction résulte évidemment de ce que l'état social des
animaux, sans être, en réalité, aussi absolument fixe qu'on l'imagine,
n'éprouve essentiellement, depuis que la prépondérance humaine s'est
pleinement développée, que d'imperceptibles variations, nullement
comparables à la progression continue de l'humanité, envisagée même dans
son essor primitif le moins prononcé. Mais réduite à la statique
sociale, l'utilité scientifique d'une telle comparaison me semble
vraiment incontestable, pour y mieux caractériser les lois les plus
élémentaires de la solidarité fondamentale, en manifestant directement,
avec une évidence irrésistible, leur vérification spontanée dans l'état
de société le plus imparfait, de manière à pouvoir même quelquefois
inspirer, en outre, d'utiles inductions sur la société humaine. Rien
n'est plus propre surtout à faire ressortir combien sont pleinement
naturelles les principales relations sociales, que tant d'esprits
sophistiques croient encore aujourd'hui pouvoir transformer au gré de
leurs vaines prétentions: ils cesseront, sans doute, de regarder comme
factices et arbitraires les liens fondamentaux de la famille humaine, en
les retrouvant, avec le même caractère essentiel, chez les animaux, et
d'une manière d'autant plus prononcée que l'organisme y devient plus
élevé, plus rapproché de l'organisme humain. En un mot, pour tout ce qui
concerne les premiers germes des relations sociales, les premières
institutions qui ont fondé spontanément l'unité de la famille ou de la
tribu, dans cette partie élémentaire de la sociologie qui se confond
presque avec la biologie intellectuelle et morale ou du moins avec ce
qu'on nomme l'histoire naturelle de l'homme, dont elle semble constituer
un simple prolongement général, il y aura, non-seulement un grand
avantage scientifique, mais une vraie nécessité philosophique, à
employer convenablement la comparaison rationnelle de la société humaine
aux autres sociétés animales; comme quelques philosophes l'ont déjà
soupçonné, et surtout Fergusson, qui en a le mieux pressenti
l'importance. Peut-être même ne faudra-t-il point, à cet égard, se
borner absolument, parmi les sociétés animales, à celles qui offrent un
caractère de coopération vraiment volontaire, analogue à celui des
sociétés humaines; quoique leur considération doive être, par ce motif,
essentiellement prépondérante, l'esprit scientifique, étendant un tel
mode d'exploration jusqu'à son dernier terme logique, pourra trouver
aussi quelque utilité, sous ce rapport, à descendre jusqu'à l'examen de
ces étranges sociétés, propres aux animaux inférieurs, où une
coopération involontaire résulte d'une indissoluble union organique,
soit par simple adhérence, soit aussi par continuité réelle[27]. En
supposant que la science ne dût immédiatement retirer aucun avantage
direct de cet entier développement rationnel de la comparaison
sociologique, il n'en serait certainement point ainsi de la méthode, qui
y gagnerait aussitôt une plus parfaite homogénéité, par suite d'une plus
exacte similitude avec la manière de procéder dans les études
biologiques. L'habituelle comparaison scientifique, aussi bien sociale
qu'individuelle, de l'homme aux autres animaux, est éminemment propre,
par sa nature, à mieux éliminer cet esprit absolu qui constitue encore
aujourd'hui le vice principal de la philosophie politique. Il me semble
d'ailleurs, même sous le rapport pratique, que l'insolent orgueil qui
porte certaines castes à se regarder en quelque sorte comme d'une autre
espèce que le reste de l'humanité n'est pas, en réalité, sans quelque
intime affinité philosophique avec l'irrationnel dédain contre tout
rapprochement effectif entre la nature humaine et les autres natures
animales. Néanmoins, quelle que soit l'importance scientifique de ces
diverses considérations, elles ne sauraient essentiellement convenir
qu'à un traité méthodique et spécial de philosophie sociale, tel que
celui déjà annoncé, où elles exerceront ultérieurement leur influence
nécessaire. Mais, ici, dans cette première conception de la science, où,
par des motifs précédemment expliqués, je dois surtout avoir en vue la
dynamique sociale, à laquelle ce genre de comparaisons est presque
inapplicable, il est évident que je ne saurais en faire aucun usage
important, au moins direct. Toutefois, à ce titre même, il était, ce me
semble, d'autant plus indispensable de signaler ici, avec plus
d'insistance, cette partie de la méthode comparative, afin qu'elle ne
restât point inaperçue, ce qui aurait de graves inconvéniens
scientifiques, comme je viens de l'indiquer. Les procédés logiques
fréquemment usités sont ordinairement assez caractérisés par leur
application effective, pour que leur préalable appréciation générale
puisse, au contraire, se réduire au plus indispensable examen de leur
propriétés fondamentales.

     [Footnote 27: On a quelquefois comparé l'ensemble de
     l'humanité à une sorte d'immense polype, s'étendant sur le
     globe entier. Mais cette métaphore pédantesque, où l'on
     s'efforce de caractériser un phénomène très connu en
     l'assimilant à un autre qui l'est beaucoup moins, témoigne
     réellement une très imparfaite appréciation philosophique de
     notre solidarité sociale, et surtout une haute ignorance
     biologique du genre d'existence propre aux polypiers. Elle
     conduit à rapprocher une association volontaire et
     facultative d'une participation involontaire et indissoluble;
     un système dont les divers élémens, malgré leur originalité
     propre, s'affectent toujours réciproquement, est ainsi
     assimilé à un système essentiellement inverse, où les
     parties, quoique inséparables, n'exercent jamais directement
     aucune action mutuelle, au point que les unes périssent
     pendant que les autres naissent, sans que le reste en soit
     aucunement altéré.]

Afin que les principales formes distinctes propres, en sociologie, à la
méthode comparative soient ici toujours considérées dans l'ordre
successif de leur importance croissante, je dois maintenant y signaler
le mode capital qui consiste en un rapprochement rationnel des divers
états co-existans de la société humaine sur les différentes portions de
la surface terrestre, envisagés surtout chez des populations pleinement
indépendantes les unes des autres. Rien n'est plus propre qu'un tel
procédé à caractériser nettement les diverses phases essentielles de
l'évolution humaine, dès lors susceptibles d'être simultanément
explorées, de manière à faire ressortir, d'une manière plus directe et
plus sensible, leurs attributs prépondérans. Bien que la progression
fondamentale de l'humanité soit nécessairement unique, en ce qui
concerne le développement total, il est néanmoins incontestable que, par
un concours de causes sociales, fort mal analysé jusqu'ici dans la
plupart des cas, des populations très considérables, et surtout très
variées, n'ont encore atteint qu'à des degrés inégalement inférieurs de
ce développement général; en sorte que, par suite de cette inégalité,
les divers états antérieurs des nations les plus civilisées se
retrouvent aujourd'hui essentiellement, malgré d'inévitables différences
secondaires, chez les peuples contemporains répartis en divers lieux du
globe[28]. Comme l'observation proprement dite, dont il constitue la
modification la plus spontanée, ce mode comparatif présente d'abord
l'avantage évident d'être pareillement applicable aux deux ordres
essentiels de spéculations sociologiques, les unes statiques, les autres
dynamiques, de manière à vérifier également les lois de l'existence et
celles du mouvement, ou même à fournir quelquefois, à leur égard, de
précieuses inductions directes. En second lieu, il s'étend
essentiellement aujourd'hui, en réalité, à tous les degrés possibles de
l'évolution sociale, dont tous les traits caractéristiques peuvent ainsi
être effectivement soumis à notre immédiate observation: depuis les
malheureux habitans de la terre de Feu jusqu'aux peuples les plus
avancés de l'Europe occidentale, on ne saurait imaginer aucune nuance
sociale qui ne se trouve actuellement réalisée en certains points du
globe, et même presque toujours en plusieurs localités nettement
séparées. Dans la partie historique de ce volume, j'aurai l'occasion de
montrer que certaines phases intéressantes, quoique secondaires, du
développement social, dont l'histoire de notre civilisation ne laisse
aucuns vestiges appréciables, ne peuvent être connues que par cette
indispensable exploration comparative: et ce ne sont pas, comme on
pourrait le croire, les degrés les plus inférieurs de l'évolution
humaine, à l'égard desquels une telle propriété n'est plus aujourd'hui
contestable. Même pour les phases les plus historiques, il y a toujours
de nombreux intermédiaires qui ne comportent également que ce mode
indirect d'observation. Telles sont les principales propriétés qui
caractérisent, en sociologie, cette seconde partie essentielle de la
méthode comparative, si heureusement destinée à vérifier les indications
directes de l'analyse historique proprement dite, et surtout même à
combler suffisamment ses inévitables lacunes. L'usage général de ce
procédé sociologique est éminemment rationnel, puisqu'il repose
directement sur le principe, ci-dessus établi, de l'identité nécessaire
et constante du développement fondamental de l'humanité, d'après
l'irrésistible prépondérance du type commun de la nature humaine, au
milieu des diversités quelconques de climat, et même de race, les
différences réelles ne pouvant affecter que la vitesse effective de
chaque évolution sociale.

     [Footnote 28: Sans sortir d'une même nation, on pourrait,
     jusqu'à un certain point, comparer, par un rapprochement
     encore plus intime, les principales phases de la civilisation
     humaine, en y considérant l'état social des différentes
     classes, très inégalement contemporaines. La capitale du
     monde civilisé renferme aujourd'hui dans son sein des
     représentans plus ou moins fidèles de presque tous les degrés
     antérieurs de l'évolution sociale, surtout sous le rapport
     intellectuel. Mais, malgré leur apparente facilité, de telles
     observations sont, par leur nature, trop peu décisives, pour
     acquérir jamais une véritable importance scientifique, à
     cause de l'inévitable influence commune qu'exerce, même
     alors, l'esprit général de l'époque, et qui ne permet une
     exacte analyse de ces incontestables différences qu'à l'aide
     d'une théorie sociologique déjà très avancée, sans laquelle
     on s'exposerait ainsi à de graves erreurs.]

Mais, après avoir convenablement apprécié les précieux attributs d'un
tel procédé, il importe beaucoup, pour la constitution rationnelle de la
nouvelle philosophie politique, de prévenir, à cet égard, une
exagération trop naturelle aujourd'hui, en signalant maintenant, avec
non moins de scrupule, les graves dangers scientifiques qui lui sont
propres, et qui, malgré tous ses avantages réels, ne permettent
nullement de lui confier la principale direction des observations
sociologiques. Son premier défaut, à la fois le plus grave et le plus
inévitable, consiste en ce que, par sa nature, il n'a aucun égard à la
succession nécessaire des divers états sociaux, qu'il tend directement,
au contraire, à présenter comme co-existans. Un usage trop exclusif, ou
seulement même trop prépondérant, de ce mode d'exploration pourrait
donc conduire souvent à méconnaître, d'une manière plus ou moins
vicieuse, l'ordre fondamental suivant lequel ces différens degrés de
l'évolution humaine ont dû résulter les uns des autres; et l'on peut
ajouter qu'il y conduirait infailliblement, si cet ordre n'était pas
déjà essentiellement établi par une meilleure voie scientifique: or,
nous savons combien une telle notion est capitale en sociologie, ce qui
doit faire apprécier toute l'importance d'un pareil inconvénient. Pour
en mieux saisir la portée, il faut considérer, en second lieu, que
l'incohérence spontanée, propre à ce genre d'observations sociologiques
comparatives, ne permet guère, quand elles sont isolément employées,
d'apercevoir exactement la filiation réelle des divers systèmes de
société, même en supposant que l'ordre positif en fût préalablement
connu. A l'un et à l'autre titre, il serait aisé de citer ici une foule
d'exemples irrécusables de semblables erreurs, chez les philosophes les
plus distingués; mais la nature éminemment dogmatique de cet ouvrage
m'oblige à m'abstenir de pareilles indications critiques, auxquelles le
lecteur suppléera facilement. En continuant à m'en tenir aux préceptes,
je dois signaler enfin l'inconvénient, non moins caractéristique, de ce
mode comparatif, de tendre à faire mal apprécier les divers cas ainsi
observés, en y prenant de simples modifications secondaires pour des
phases principales du développement social. C'est surtout par-là qu'on a
été conduit à se former les notions les plus vicieuses sur l'influence
politique du climat, en attribuant à son action des différences sociales
qui devaient être surtout rapportées à l'inégalité d'évolution;
quelquefois, mais plus rarement, la méprise, toujours pareillement
irrationnelle, a été inverse: il est clair, en effet, que, dans l'usage
propre d'un tel procédé, rien ne saurait directement indiquer à laquelle
des deux classes doit réellement appartenir chaque diversité constatée.
La même tendance vicieuse se manifeste aussi, à un degré ordinairement
plus prononcé, en ce qui concerne les différentes races humaines. Car,
ces comparaisons sociologiques simultanées doivent souvent avoir lieu,
surtout dans les cas importans, entre des populations appartenant à des
variétés distinctes de l'espèce humaine; attendu que cette modification
physiologique paraît avoir été, en beaucoup d'occasions, une des causes
essentielles, si ce n'est même la principale, de l'inégale vitesse d'une
évolution toujours nécessairement commune. On est donc ainsi
essentiellement exposé à confondre l'influence de la race et celle de
l'âge social, soit qu'on exagère ou qu'on méconnaisse l'une ou l'autre.
Il faut d'ailleurs ajouter que le climat vient aussi introduire
habituellement une troisième source d'interprétation des phénomènes
comparatifs, qui, alternativement conforme et contraire à chacune des
deux autres, tend à augmenter les chances inévitables d'illusion
sociologique, et à rendre presque inextricable l'analyse comparative
dont on avait attendu d'irrécusables lumières.

D'après cette double appréciation contradictoire, suffisamment exacte
quoique très sommaire, nous sommes spontanément conduits à vérifier
spécialement, pour ce mode usuel de la méthode comparative en
sociologie, ce qui a déjà été nettement constaté ci-dessus, d'abord
quant à l'observation proprement dite, et ensuite pour
l'expérimentation: c'est-à-dire, la haute impossibilité d'employer
utilement un tel procédé sans que son application primitive et son
interprétation finale soient constamment dirigées par une première
conception rationnelle, très générale sans doute mais pleinement
positive, de l'ensemble du développement fondamental de l'humanité. Rien
ne saurait dispenser d'une condition philosophique aussi clairement
reproduite sous diverses faces, par l'examen attentif de la nature des
recherches sociologiques. Son accomplissement continu pourra seul
prévenir ou tempérer suffisamment les graves inconvéniens, que nous
avons reconnus propres à ce mode d'exploration, et permettra dès-lors de
développer librement les précieux attributs qui le caractérisent. On
voit ainsi de plus en plus combien sont absurdes et dangereuses, soit
pour la théorie ou la pratique, quant à la science ou à la méthode, les
vaines déclamations sophistiques des partisans de l'empirisme
systématique, ou des aveugles détracteurs absolus de toute spéculation
sociale; puisque c'est précisément à mesure qu'elles s'élèvent et se
généralisent que les principales notions de philosophie politique
deviennent à la fois plus réelles et plus efficaces, l'illusion et la
stérilité étant surtout réservées aux conceptions trop étroites et trop
spéciales, soit scientifiques, soit logiques. Mais, en poursuivant le
cours régulier de notre sujet, il résulte évidemment de la conclusion
précédente que cette première ébauche indispensable de la sociologie
générale, qui doit nécessairement diriger l'application habituelle des
divers modes d'exploration ci-dessus appréciés, repose directement
elle-même sur l'usage primitif d'une nouvelle méthode d'observation,
dont le caractère plus rationnel, mieux adapté à la nature des
phénomènes, soit spontanément exempt des graves dangers que les autres
présentent, à différens titres, désormais suffisamment examinés. Or,
c'est ce qui existe en effet, et nous sommes ainsi finalement conduits,
par une marche graduelle, à l'appréciation directe de cette dernière
partie de la méthode comparative que je dois distinguer, en sociologie,
sous le nom de _méthode historique_ proprement dite, dans laquelle
réside essentiellement, par la nature même d'une telle science, la seule
base fondamentale sur laquelle puisse réellement reposer le système de
la logique politique.

La comparaison historique des divers états consécutifs de l'humanité ne
constitue pas seulement le principal artifice scientifique de la
nouvelle philosophie politique: son développement rationnel formera
directement aussi le fond même de la science, en ce qu'elle pourra
offrir de plus caractéristique à tous égards. C'est surtout ainsi que la
science sociologique doit d'abord se distinguer profondément de la
science biologique proprement dite, ainsi que je l'expliquerai
spécialement dans la leçon suivante. En effet, le principe positif de
cette indispensable séparation philosophique résulte de cette influence
nécessaire des diverses générations humaines sur les générations
suivantes, qui, graduellement accumulée d'une manière continue, finit
bientôt par constituer la considération prépondérante de l'étude directe
du développement social. Tant que cette prépondérance n'est point
immédiatement reconnue, cette étude positive de l'humanité doit
rationnellement paraître un simple prolongement spontané de l'histoire
naturelle de l'homme. Mais, ce caractère scientifique, fort convenable
en se bornant aux premières générations, s'efface nécessairement de plus
en plus à mesure que l'évolution sociale commence à se manifester
davantage, et doit se transformer finalement, quand une fois le
mouvement humain est bien établi, en un caractère tout nouveau,
directement propre à la science sociologique, où les considérations
historiques doivent immédiatement prévaloir. Quoique cette analyse
historique ne semble destinée, par sa nature, qu'à la seule sociologie
dynamique, il est néanmoins incontestable qu'elle s'étend nécessairement
au système entier de la science, sans aucune distinction de parties, en
vertu de leur parfaite solidarité. Outre que la dynamique sociale
constitue finalement le principal objet de la science, on sait
d'ailleurs, comme je l'ai précédemment expliqué, que la statique sociale
en est, au fond, rationnellement inséparable, malgré l'utilité réelle
d'une telle distinction spéculative, puisque les lois de l'existence se
manifestent surtout pendant le mouvement.

Ce n'est pas seulement sous le point de vue scientifique proprement dit
que l'usage prépondérant de la méthode historique doit donner à la
sociologie son principal caractère philosophique: c'est encore, et
peut-être même d'une manière plus prononcée, sous l'aspect purement
logique. On doit, en effet, reconnaître, comme je l'établirai
directement dans la leçon suivante, que, par la création spontanée de
cette nouvelle branche essentielle de la méthode comparative
fondamentale, la sociologie aura aussi perfectionné, à son tour, suivant
un mode qui lui était exclusivement réservé, l'ensemble de la méthode
positive, au profit commun de toute la philosophie naturelle, et d'une
manière dont la haute importance scientifique peut à peine être entrevue
aujourd'hui des meilleurs esprits. Dès à présent, nous pouvons signaler
cette méthode historique comme offrant la vérification la plus naturelle
et l'application la plus étendue de cet attribut caractéristique que
nous avons démontré ci-dessus dans la marche habituelle propre à la
science sociologique, et qui consiste à procéder surtout de l'ensemble
aux détails. Cette indispensable condition permanente des études
sociales vraiment rationnelles se manifeste spontanément, au plus haut
degré, et de la manière la plus directe, dans tout travail réellement
historique, qui, sans cela, dégénérerait inévitablement en une simple
compilation de matériaux provisoires, avec quelque talent qu'il fût
d'ailleurs exécuté. Puisque c'est surtout dans leur développement que
les divers élémens sociaux sont nécessairement solidaires et
inséparables, il s'ensuit qu'aucune filiation partielle, entièrement
isolée, ne saurait avoir de réalité, et que toute explication de ce
genre, avant de pouvoir devenir, à aucun égard, spéciale, doit d'abord
reposer sur une conception générale et simultanée de l'évolution
fondamentale. Que peut signifier, par exemple, l'histoire exclusive, et
surtout partielle, d'une seule science ou d'un seul art, sans être
préalablement rattachée à une telle étude de l'ensemble du progrès
humain[29]?

     [Footnote 29: On a publié récemment, sur l'histoire des
     sciences mathématiques en Italie pendant le dix-septième
     siècle, un travail singulièrement propre, par son excessive
     spécialité, à caractériser, d'après un exemple très prononcé,
     cette indispensable nécessité de l'esprit d'ensemble en toute
     étude vraiment historique. Il ne s'agit nullement ici des
     graves erreurs de détail déjà signalées, à l'égard de cet
     ouvrage, par divers savans, et surtout par un géomètre aussi
     éclairé que modeste (M. Chasles), qui, dans sa critique, en
     général très rationnelle, s'est montré fort supérieur a
     l'auteur, en ce qui concerne la véritable intelligence de
     l'histoire mathématique. La seule conception du sujet suffit,
     à mes yeux, pour témoigner évidemment une profonde ignorance
     du vrai caractère de l'_histoire_, consistant surtout dans la
     prépondérance générale et continue de la filiation sur la
     description; caractère qui devrait naturellement sembler plus
     marqué dans toute histoire intellectuelle. On peut excuser,
     d'après les préjugés régnans, la restriction de ces
     recherches historiques aux seules sciences mathématiques,
     quoique leur développement ait été réellement lié, surtout
     alors, à celui des autres sciences, et même à l'ensemble du
     progrès humain. Mais on ne saurait s'abstenir de condamner
     hautement l'irrationnelle limitation du sujet à une seule
     nation et à un seul siècle, dans un travail qui, au lieu du
     modeste titre d'_Annales_, est ambitieusement qualifié
     d'_Histoire_: comme si les progrès mathématiques faits d'un
     côté des Alpes avaient pu être alors indépendans de ceux
     accomplis simultanément, d'une manière si éminente, de
     l'autre côté; et comme si d'ailleurs l'état géométrique du
     dix-septième siècle avait pu s'isoler de l'ensemble du
     progrès antérieur. Si ce choix irrationnel avait été inspiré
     par un vain esprit d'étroite nationalité, il n'en serait pas
     plus excusable, surtout aujourd'hui, et chez un savant. D'un
     tel genre de composition, où l'histoire mathématique
     rétrograde certainement, à divers égards importans,
     au-dessous du caractère plus philosophique qu'elle avait déjà
     acquis, il ne resterait qu'à descendre, en vue d'une plus
     parfaite spécialité, à l'histoire d'une seule province en une
     seule année! Certes, si l'on eût systématiquement projeté la
     plus intense condensation possible de symptômes
     d'irrationnalité dans le simple titre d'un ouvrage, il eût
     été difficile d'y mieux parvenir que par cet essor spontané
     d'une vicieuse philosophie. Aussi cette production, quoique
     accueillie, suivant l'usage, par un concert d'emphatiques
     éloges, n'a-t-elle, au fond, exercé, au-delà d'une certaine
     coterie, aucune influence réelle sur le mouvement actuel de
     l'esprit humain: déjà essentiellement oubliée, elle restera,
     sans doute, définitivement classée comme un simple travail de
     bénédictin, sauf le zèle opiniâtre et la scrupuleuse modestie
     qui caractérisaient ordinairement ces respectables
     compilateurs.]

Il en est de même à tout autre titre, et principalement pour ce qu'on
nomme si abusivement l'histoire politique proprement dite, comme si une
véritable histoire quelconque pouvait n'être pas plus ou moins
politique. L'irrationnel esprit de spécialité exclusive qui prend, de
nos jours, un si déplorable ascendant passager, aurait pour résultat
final de réduire l'histoire à une vaine accumulation de monographies
incohérentes, où toute idée de la filiation réelle, et nécessairement
simultanée, des divers événemens humains se perdrait inévitablement au
milieu du stérile encombrement de ces confuses descriptions. C'est donc
essentiellement sur l'ensemble de l'évolution sociale que devront
d'abord porter ces comparaisons historiques des divers âges de la
civilisation, afin d'avoir un vrai caractère scientifique, conforme à la
nature et à la destination de la science; c'est uniquement ainsi qu'on
pourra parvenir à des conceptions susceptibles de diriger heureusement
l'étude ultérieure des divers sujets spéciaux; au lieu de la marche
vicieuse qu'inspire aujourd'hui l'aveugle imitation absolue d'un mode
exclusivement propre à la philosophie inorganique, et qui ne saurait
convenir à la philosophie organique, surtout envers les phénomènes
sociaux.

Enfin, on doit noter ici, sous le point de vue pratique, que la
prépondérance générale de la méthode historique proprement dite dans les
études sociales a aussi l'heureuse propriété de développer spontanément
le sentiment social, en mettant dans une pleine évidence, aussi directe
que continue, cet enchaînement nécessaire des divers événemens humains
qui nous inspire aujourd'hui, même pour les plus lointains, un intérêt
immédiat, en nous rappelant l'influence réelle qu'ils ont exercée sur
l'avénement graduel de notre propre civilisation. Suivant la belle
remarque de Condorcet, aucun homme éclairé ne saurait maintenant penser,
par exemple, aux batailles de Marathon et de Salamine, sans en
apercevoir aussitôt les importantes conséquences pour les destinées
actuelles de l'humanité. Il serait inutile d'insister davantage sur une
telle propriété, qui recevra naturellement, dans tout le reste de ce
volume, une application continuelle, soit explicite, soit surtout
implicite. Aucune démonstration formelle ne saurait ici devenir
nécessaire pour constater l'aptitude spontanée de l'histoire à faire
hautement ressortir l'intime subordination générale des divers âges
sociaux. Il importe seulement, à ce sujet, de ne pas confondre un tel
sentiment de la solidarité sociale avec cet intérêt sympathique que
doivent exciter spontanément tous les tableaux quelconques de la vie
humaine, et que de simples fictions peuvent même pareillement inspirer.
Le sentiment dont il s'agit ici est à la fois plus profond, puisqu'il
devient en quelque sorte personnel, et plus réfléchi, comme résultant
surtout d'une conviction scientifique: il ne saurait être convenablement
développé par l'histoire vulgaire, à l'état purement descriptif; mais
exclusivement par l'histoire rationnelle et positive, envisagée comme
une science réelle, et disposant l'ensemble des événemens humains en
séries coordonnées qui montrent avec évidence leur enchaînement graduel.
Réservée d'abord à des esprits d'élite, cette nouvelle forme du
sentiment social pourra ensuite appartenir, avec une moindre intensité,
à l'universalité des intelligences, à mesure que les résultats généraux
de la physique sociale deviendront suffisamment populaires. Elle y
complétera nécessairement la notion plus sensible et plus élémentaire de
la solidarité habituelle entre les individus et les peuples
contemporains, en indiquant, par une conception encore plus noble et
plus parfaite de l'unité humaine, les diverses générations successives
de l'humanité comme concourant aussi à un même but final, dont la
réalisation graduelle exigeait, de la part de chacune d'elles, une
participation déterminée. Cette disposition rationnelle à voir des
coopérateurs dans les hommes de tous les temps se manifeste à peine
aujourd'hui à l'égard des sciences, et uniquement même pour les plus
avancées: la prépondérance philosophique de la méthode historique lui
donnera seule tout son développement, en l'étendant à tous les aspects
possibles de la vie humaine, de manière à entretenir convenablement,
d'après une appréciation réfléchie, ce respect fondamental envers nos
ancêtres, indispensable à l'état normal de la société, et si fortement
ébranlé aujourd'hui par la philosophie métaphysique.

Examinons maintenant, d'une manière directe quoique sommaire, la
véritable marche fondamentale d'une méthode comparative aussi
heureusement douée de propriétés capitales. L'esprit essentiel de cette
méthode historique proprement dite me paraît consister dans l'usage
rationnel des séries sociales, c'est-à-dire dans une appréciation
successive des divers états de l'humanité qui montre, d'après l'ensemble
des faits historiques, l'accroissement continu de chaque disposition
quelconque, physique, intellectuelle, morale, ou politique, combiné avec
le décroissement indéfini de la disposition opposée, d'où devra résulter
la prévision scientifique de l'ascendant final de l'une et de la chute
définitive de l'autre, pourvu qu'une telle conclusion soit d'ailleurs
pleinement conforme au système des lois générales du développement
humain, dont l'indispensable prépondérance sociologique ne doit jamais
être méconnue. Devant faire nécessairement une application très étendue
et très variée d'un tel mode d'exploration, il me suffit ici d'en
signaler rapidement le principe, dont la rationnalité est aussi peu
contestable que l'utilité. C'est ainsi que les mouvemens de la société,
et ceux même de l'esprit humain, peuvent être réellement prévus, à un
certain degré, pour chaque époque déterminée, et sous chaque aspect
essentiel, même en ce qui semble d'abord le plus désordonné, d'après une
exacte connaissance préalable du sens uniforme des modifications
graduelles indiquées par une judicieuse analyse historique, en passant
toujours, suivant l'esprit de la science, des phénomènes plus composés à
ceux qui le sont moins. Par une heureuse coïncidence, ces prévisions
scientifiques devront être, en effet, d'autant plus rapprochées de la
réalité qu'il s'agira de phénomènes plus importans, plus généraux, parce
qu'alors les causes continues prédominent davantage dans le mouvement
social, et les perturbations y ont une moindre part. Les lois de la
solidarité peuvent ensuite conduire à étendre la même certitude
rationnelle à l'étude des aspects secondaires et spéciaux, d'après leurs
relations statiques avec les premiers, de façon à y compenser
partiellement la moindre sécurité que devrait inspirer, à leur égard,
l'usage direct de ce mode d'exploration successive. En s'attachant à
obtenir, en général, le seul degré de précision compatible avec
l'excessive complication de ces phénomènes, sur lesquels tant
d'influences, les unes régulières, les autres accidentelles, agissent
constamment, on pourra parvenir ainsi à des conclusions essentiellement
suffisantes pour diriger utilement l'ensemble des applications. Les
principales de ces applications, celles qui concernent l'art politique,
auront surtout un haut degré de rationnalité, puisque la partie du
mouvement fondamental dont elles dépendent davantage doit être, au fond,
moins troublée qu'aucune autre par les diverses influences irrégulières,
comme je l'ai expliqué ci-dessus, malgré le préjugé contraire. Pour se
familiariser convenablement avec cette méthode historique, de manière à
bien saisir et à développer judicieusement son véritable esprit, il est
indispensable de l'appliquer d'abord au passé, en cherchant à déduire
chaque situation historique bien connue de l'ensemble de ses antécédens
graduels, pourvu qu'on se prémunisse suffisamment contre la perspective
empirique d'un résultat préexistant. Quelque singulière que semble
d'abord une telle marche, il est néanmoins certain que, dans une science
quelconque, on n'apprend à prédire rationnellement l'avenir qu'après
avoir en quelque sorte prédit le passé, puisque tel est, au fond, le
premier usage nécessaire des relations observées entre des faits
accomplis, dont la succession antérieure fait découvrir la succession
future. Parvenue à l'examen de l'époque actuelle, avec l'autorité
intellectuelle nécessairement procurée par cette coordination graduelle
de toutes les époques précédentes, la méthode historique pourra seule
permettre d'en opérer avec succès une exacte analyse fondamentale, où
chaque élément soit vraiment apprécié comme il doit l'être, d'après la
série sociologique dont il fait partie. Vainement les hommes d'état
insistent-ils sur la nécessité des observations politiques: comme ils
n'observent essentiellement que le présent, et tout au plus un passé
très récent, leur maxime avorte nécessairement dans l'application. Par
la nature de tels phénomènes, l'observation du présent est radicalement
insuffisante; elle n'acquiert une véritable valeur scientifique, et ne
peut devenir une source certaine de prévisions rationnelles que d'après
la comparaison avec le passé, envisagé même dans son ensemble total.
Rigoureusement isolée, l'observation du présent deviendrait une cause
très puissante d'illusions politiques, en exposant à confondre sans
cesse les faits principaux avec les faits secondaires, à mettre de
bruyantes manifestations éphémères au-dessus des tendances
fondamentales, ordinairement peu éclatantes, et surtout à regarder
comme ascendans des pouvoirs, des institutions, ou des doctrines, qui
sont, au contraire, en déclin. Il est évident, par la nature du sujet,
que la comparaison approfondie du présent au passé constitue le
principal moyen d'exploration propre à prévenir ou à corriger ces
inconvéniens capitaux. Or, cette comparaison ne peut être pleinement
lumineuse et décisive qu'autant qu'elle embrasse essentiellement
l'ensemble du passé, graduellement apprécié: elle expose à des erreurs
d'autant plus graves qu'on l'arrête à une époque plus rapprochée.
Aujourd'hui surtout, où le mélange des divers élémens sociaux, les uns
prêts à triompher, les autres sur le point de s'éteindre, doit d'abord
paraître si profondément confus, on peut dire spécialement que la
plupart des fausses appréciations politiques tiennent principalement à
ce que les spéculations habituelles n'embrassent point un passé assez
étendu, presque tous nos hommes d'état, dans les divers partis actuels,
ne remontant guère au-delà du siècle dernier, sauf les plus abstraits
d'entre eux qui se hasardent quelquefois jusqu'au siècle précédent, et
les philosophes eux-mêmes osant à peine dépasser rarement le seizième
siècle: en sorte que l'ensemble de l'époque révolutionnaire n'est pas
même ordinairement conçu par ceux qui en recherchent si vainement la
terminaison, quoiqu'un tel ensemble ne corresponde, au fond, qu'à une
simple phase transitoire du mouvement fondamental.

Quelle que soit la haute supériorité intrinsèque de cette méthode
sociologique, elle peut cependant, comme tout autre procédé scientifique
quelconque, entraîner à de graves erreurs, chez des esprits peu
rationnels ou mal préparés. L'analyse mathématique elle-même,
aujourd'hui si justement préconisée, peut néanmoins exposer, par
exemple, à l'inconvénient essentiel, trop souvent réalisé, de prendre
des signes pour des idées: on ne saurait nier que, surtout de nos jours,
elle ne serve quelquefois à déguiser, sous un imposant verbiage,
l'inanité des conceptions. Il n'y a point de méthode scientifique, parmi
les plus recommandables, qui n'offre, à sa manière, des dangers
équivalens, sans que leur existence nuise aucunement au crédit de ces
moyens logiques, parce que ces dangers ne sauraient jamais provenir que
d'une imparfaite appréciation ou d'une vicieuse application de la
méthode correspondante. On doit étendre les mêmes considérations aux
diverses méthodes sociologiques, et surtout à la méthode historique
proprement dite, qui, pareillement, ne peut nullement égarer tant
qu'elle est convenablement conçue et employée. Elle n'a d'inconvéniens
propres, sous ce rapport, que la difficulté plus éminente d'y remplir
toujours cette indispensable condition, à cause des obstacles plus
essentiels que présente la complication supérieure du sujet. Sans
espérer que les illusions qu'elle peut inspirer soient jamais
susceptibles d'être entièrement évitées, quelques précautions qu'on
emploie, il est du moins utile d'en signaler sommairement le principal
caractère. Il consiste surtout à prendre un décroissement continu pour
une tendance à l'extinction totale, ou réciproquement, suivant cette
sorte de sophisme mathématique (déjà indiqué, en un cas analogue, dans
le chapitre précédent), qui fait confondre des variations continues, en
plus ou en moins, avec des variations illimitées. Un exemple fort
sensible suffira, par son étrangeté même, pour signaler ici un tel
danger de la méthode des séries historiques, plus nettement que par
aucune explication abstraite, tout en indiquant d'ailleurs spontanément
le mode général de prévenir de semblables illusions, dans les cas
nombreux où elles ne sauraient être aussi vivement senties d'abord. En
considérant l'ensemble du développement social sous le rapport très
simple du régime alimentaire de l'homme, on ne saurait méconnaître, à
mon gré, la tendance constante de l'homme civilisé à une alimentation de
moins en moins abondante. Que l'on compare, à cet égard, les nations
sauvages avec les peuples cultivés, soit dans les chants homériques,
soit dans les récits de nos voyageurs; que l'on oppose pareillement la
vie des campagnes à celle des villes; et qu'enfin on considère même la
différence appréciable entre deux de nos générations consécutives.
Partout on verra l'observation comparative confirmer essentiellement ce
singulier résultat, qui se rattache d'ailleurs à une loi sociologique
plus étendue, comme j'aurai lieu de le montrer ultérieurement. D'une
autre part, un tel décroissement est en harmonie parfaite avec les lois
fondamentales de la nature humaine, par suite d'une prépondérance
croissante de l'exercice intellectuel et moral à mesure que l'homme se
civilise davantage. Rien n'est donc mieux constaté, soit par la voie
expérimentale, soit par la voie rationnelle. Personne cependant
oserait-il ici conclure de cet incontestable décroissement continu, si
évidemment limité, à une véritable extinction ultérieure? Or, l'erreur,
trop grossière alors pour n'être pas immédiatement rectifiée, peut, en
beaucoup d'autres occasions, devenir bien plus spécieuse, et quelquefois
presque inévitable, sans s'appuyer même sur des motifs aussi
plausibles, à cause de la complication plus grande du cas alors exploré.
L'exemple précédent suffit pour indiquer l'inévitable recours qu'il faut
dès lors employer aux lois constantes de notre nature, dont l'ensemble,
toujours maintenu pendant le cours entier de l'évolution sociale,
fournit à l'analyse sociologique directe un indispensable moyen général
de vérification continue, comme je l'expliquerai spécialement au
chapitre suivant. Puisque le phénomène social, conçu en totalité, n'est,
au fond, qu'un simple développement de l'humanité, sans aucune création
réelle de facultés quelconques, ainsi que je l'ai établi ci-dessus,
toutes les dispositions effectives que l'observation sociologique pourra
successivement dévoiler devront donc se retrouver, au moins en germe,
dans ce type primordial, que la biologie a construit d'avance pour la
sociologie, afin de circonscrire ses aberrations spontanées. Ainsi,
aucune loi de succession sociale, indiquée même, avec toute l'autorité
possible, par la méthode historique, ne devra être finalement admise
qu'après avoir été rationnellement rattachée, d'une manière d'ailleurs
directe ou indirecte, mais toujours incontestable, à la théorie positive
de la nature humaine: toutes les inductions qui ne pourraient soutenir
un tel contrôle, finiraient nécessairement, à l'issue d'un plus mûr
examen sociologique, par être immédiatement reconnues illusoires, soit
que les observations eussent été trop partielles ou trop peu prolongées.
C'est dans cette exacte harmonie continue entre les conclusions directes
de l'analyse historique et les notions préalables de la théorie
biologique de l'homme que devra surtout consister la principale force
scientifique des démonstrations sociologiques. On voit ainsi se
confirmer de plus en plus, et à tous égards, cette prépondérance
philosophique de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail, que je me
suis tant efforcé, dans ce chapitre, de faire nettement ressortir comme
le principal caractère intellectuel de cette nouvelle science.

Tel est donc le mode général d'exploration le mieux approprié à la vraie
nature des recherches sociologiques. Sa prépondérance y est, à divers
titres essentiels, pleinement équivalente, d'après les indications
précédentes, à celle de la comparaison zoologique dans l'étude de la vie
individuelle. L'usage continu qui s'en fera spontanément, en tout le
reste de ce volume, confirmera hautement cette similitude logique, en
témoignant que la succession nécessaire des divers états sociaux
correspond exactement, sous le point de vue scientifique, à la
coordination graduelle des divers organismes, eu égard à la différence
des deux sciences: la série sociale, convenablement établie, ne saurait
être, certes, ni moins réelle, ni moins utile, que la série animale.
Quand l'application effective de ce nouveau moyen aura été assez
développée pour que ses propriétés caractéristiques aient pu devenir, à
tous les yeux éclairés, suffisamment prononcées, on y reconnaîtra, je le
présume, une modification assez tranchée de l'exploration positive
fondamentale pour la classer finalement, à la suite de l'observation
pure, de l'expérimentation, et de la comparaison proprement dite, comme
un quatrième et dernier mode essentiel de l'art d'observer, destiné,
sous le nom spécial de méthode historique, à l'analyse des phénomènes
les plus compliqués, et prenant sa source philosophique dans le mode
immédiatement précédent, par la comparaison biologique des âges. La
leçon suivante me présentera naturellement une importante occasion de
motiver directement cette tendance définitive.

En terminant cette préalable appréciation générale de la méthode
historique proprement dite, comme constituant le meilleur mode
d'exploration sociologique, je ne dois pas négliger de faire remarquer
ici que la nouvelle philosophie politique, consacrant, d'après un libre
examen rationnel, les anciennes indications de la raison publique,
restitue enfin à l'histoire l'entière plénitude de ses droits
scientifiques pour servir de première base indispensable à l'ensemble
des sages spéculations sociales, malgré les sophismes, trop accrédités
encore, d'une vaine métaphysique qui tend à écarter, en politique, toute
large considération du passé. C'est ainsi que, dans les autres branches
quelconques de la philosophie naturelle, les diverses parties
antérieures de ce Traité nous ont jusqu'ici toujours représenté l'esprit
positif, si injustement accusé de tendance perturbatrice, comme
essentiellement disposé, au contraire, à confirmer, dans les
dispositions fondamentales de chaque science, les précieuses
inspirations primitives du bon sens vulgaire, dont la science réelle ne
saurait être, à tous égards, qu'un spécial prolongement systématique, et
qu'une stérile métaphysique peut seule conduire à dédaigner. Ici, bien
loin de restreindre l'influence nécessaire que la raison humaine
attribua, de tout temps, à l'histoire dans les combinaisons politiques,
la nouvelle philosophie sociale l'augmente radicalement et à un haut
degré: ce ne sont plus ainsi des conseils ou des leçons que la politique
demande seulement à l'histoire pour perfectionner ou rectifier des
inspirations qui n'en sont point émanées; c'est sa propre direction
générale qu'elle va désormais exclusivement chercher dans l'ensemble
des déterminations historiques.

Après avoir ainsi exécuté suffisamment, dans ce chapitre,
l'indispensable examen préliminaire du véritable esprit général qui doit
caractériser la sociologie, et des divers moyens essentiels
d'exploration qui lui sont propres, il me reste à compléter cette
opération en considérant, plus rapidement, dans la leçon suivante, ses
différentes relations nécessaires avec les autres sciences principales,
afin que sa vraie constitution philosophique soit enfin irrévocablement
établie, de façon à nous permettre ensuite de procéder directement, avec
une véritable sécurité scientifique, à l'élaboration pleinement
rationnelle de ce grand sujet.



QUARANTE-NEUVIÈME LEÇON.

Relations nécessaires de la physique sociale avec les autres branches
fondamentales de la philosophie positive.


Avec quelque scrupuleuse exactitude que l'on s'efforçât de se diriger
constamment, dans la nouvelle philosophie politique, d'après l'esprit
général, à la fois scientifique et logique, que je viens de
caractériser, les conditions essentielles de la positivité n'y sauraient
être, en réalité, suffisamment remplies, tant que la science sociale y
serait conçue et cultivée comme entièrement isolée, sans avoir
convenablement égard aux indispensables relations indiquées par son
véritable rang encyclopédique. La subordination rationnelle de la
physique sociale envers l'ensemble des autres sciences fondamentales,
suivant la hiérarchie scientifique que j'ai établie, constitue, à mes
yeux, un principe d'une telle importance qu'il comprend, en quelque
sorte, d'une manière implicite et indirecte mais nécessaire, toutes les
diverses prescriptions philosophiques relatives au mode propre
d'institution générale de cette science nouvelle, tandis qu'il ne
pourrait, au contraire, être suppléé par aucune d'elles. On peut
maintenant assurer, sans aucune exagération, que c'est surtout le défaut
d'accomplissement réel de cette grande condition préalable, dont rien ne
saurait dispenser, qui a, de nos jours, essentiellement paralysé tous
les efforts tentés, même par les meilleurs esprits, pour traiter les
questions sociales d'une manière vraiment positive, transformation dont
la nécessité et même la possibilité ne sont plus, au fond, susceptibles
désormais d'aucune contestation directe, quoique personne n'ait
jusqu'ici convenablement saisi l'ensemble des obligations
intellectuelles qu'impose une telle rénovation. Soit qu'on envisage le
système des diverses données indispensables immédiatement fournies à la
sociologie par les différentes sciences antérieures, soit qu'on ait
égard à la considération, encore plus importante sans doute, des saines
habitudes spéculatives que peut seule y développer leur étude
préliminaire, l'appréciation journalière des essais actuels pour
constituer une vraie philosophie politique ne permet point d'hésiter à
regarder cette lacune capitale comme la principale cause de leur
avortement radical, et de la direction vicieuse que finissent par
suivre involontairement à cet égard les intelligences qui semblaient
d'abord les mieux disposées[30]. Il importe donc beaucoup d'examiner ici
directement l'ensemble de ces relations nécessaires, quoique leur
explication soit implicitement comprise dans les considérations
analogues déjà présentées à l'égard des autres sciences fondamentales,
surtout au volume précédent envers la science biologique, ce qui nous
permettra d'abréger maintenant, à un haut degré, cette indispensable
opération, sans nuire aucunement à son efficacité essentielle.

     [Footnote 30: Pour mieux caractériser ici cette importante
     observation, je crois devoir en indiquer, avec franchise, un
     exemple remarquable et récent, qui me sembla doublement
     décisif, soit parce qu'il se rapporte à un esprit présentant
     d'incontestables symptômes d'une véritable force
     scientifique, malgré la déplorable éducation métaphysique qui
     le domine essentiellement, soit aussi parce que l'aberration
     dont il s'agit résulte d'un emploi abusif de la méthode
     historique proprement dite, la plus convenable néanmoins aux
     saines explorations sociologiques. Dans l'importante
     discussion qui eut lieu, en France, en 1831, sur l'hérédité
     de la pairie, l'un des plus éminens défenseurs de cette
     hérédité (M. Guizot), afin de produire son opinion sous un
     aspect vraiment scientifique, s'efforça de la motiver
     principalement par cette prétendue indication historique,
     que, d'après l'ensemble du passé, la marche progressive de la
     civilisation humaine tend nécessairement à augmenter sans
     cesse l'influence sociale et politique de l'hérédité. Un tel
     argument, de la part d'un tel esprit, ne saurait, sans doute,
     être regardé comme un simple artifice de circonstance; il
     suppose une sincère et profonde conviction personnelle, au
     moins momentanée: et cependant on pourrait à peine imaginer
     une observation plus radicalement et plus directement
     contraire à l'universelle réalité des phénomènes sociaux. En
     se rappelant que partout les diverses professions étaient,
     dans l'origine, essentiellement héréditaires, que d'abord on
     héritait même de l'esclavage et de la liberté, et que,
     jusqu'à des temps très rapprochés, la naissance constitua
     toujours la principale condition d'un pouvoir quelconque,
     quand on considère, en un mot, les divers témoignages, aussi
     décisifs que nombreux, qui montrent, au contraire,
     l'influence sociale de l'hérédité comme constamment
     décroissante à mesure que l'évolution humaine s'accomplit, il
     devient presque impossible de comprendre une hallucination
     aussi complète, chez un esprit aussi distingué, qui,
     appliquant à son sujet le meilleur mode d'exploration
     directe, a pourtant _vu_, dans des phénomènes aussi
     caractérisés, l'inverse de la réalité la moins équivoque.
     Cette aberration décisive me paraît singulièrement propre à
     faire sentir combien l'excessive complication des
     observations sociales exige, de toute nécessité, que l'esprit
     s'y prépare rationnellement à _voir_, non-seulement d'après
     une indispensable conception préliminaire de l'ensemble du
     développement humain, mais, avant tout, par une étude
     préalable et graduelle des divers systèmes d'observations
     scientifiques déjà soumis à une exploration pleinement
     positive envers des phénomènes plus simples.]

Cette intime subordination philosophique n'a jamais pu être plus
irrécusable et plus prononcée que dans le cas actuel, où elle est
néanmoins si profondément méconnue jusqu'ici. Elle y résulte
immédiatement, en effet, du rang incontestable que notre hiérarchie
fondamentale assigne nécessairement aux phénomènes sociaux après toutes
les autres catégories principales de phénomènes naturels, en vertu de la
complication supérieure, de la spécialité plus complète, et de la
personnalité plus directe, qui les distinguent si hautement même des
phénomènes les plus élevés de la vie individuelle. Pour concevoir, en
général, comment ces caractères irrécusables déterminent ainsi
l'étroite dépendance rationnelle de la science sociologique envers les
différentes branches antérieures de la philosophie naturelle, il suffit
de considérer d'abord que l'étude positive du développement social
suppose, de toute nécessité, la co-relation continue de ces deux notions
indispensables, l'humanité qui accomplit le phénomène, et l'ensemble
constant des influences extérieures quelconques, ou le milieu
scientifique proprement dit, qui domine cette évolution partielle et
secondaire de l'une des races animales. Sans l'usage permanent d'un tel
dualisme philosophique, aucune spéculation sociale ne saurait,
évidemment, jamais comporter une vraie positivité. Or, le premier terme
de ce dualisme fondamental subordonne directement la sociologie à
l'ensemble de la philosophie organique, qui fait seul connaître les
véritables lois de la nature humaine; et le second la lie aussi, d'une
manière non moins inévitable, au système entier de la philosophie
inorganique, duquel seul peut dériver une juste appréciation des
conditions extérieures d'existence de l'humanité. En un mot, l'une de
ces deux grandes sections de la philosophie naturelle détermine, en
sociologie, l'agent du phénomène, et l'autre le milieu où il se
développe. Comment l'étude d'une telle évolution pourrait-elle devenir
aucunement positive, tant qu'elle sera toujours poursuivie en y faisant
abstraction totale de cette double co-relation? Tel est, sous le point
de vue purement scientifique, le principe propre et direct de la
subordination nécessaire de la science sociale envers l'ensemble de la
philosophie naturelle. On voit que, sous ce rapport, nous sommes
spontanément conduits à envelopper ici, dans une commune appréciation
sommaire, les trois parties essentielles de la philosophie inorganique
proprement dite, la chimie, la physique, et l'astronomie, toutes
également relatives à l'étude du milieu social. Cette concentration
naturelle du sujet, qui permettra d'abréger beaucoup la leçon actuelle,
ne saurait d'ailleurs y altérer essentiellement la netteté des
considérations principales, pourvu que, en temps opportun, le mode de
participation philosophique propre à chacune de ces trois sciences soit
suffisamment signalé. Quant à la méthode proprement dite,
l'indispensable obligation de subordonner convenablement les études
sociales au système graduel des autres études fondamentales, résulte,
d'une manière encore plus directe et plus évidente, de la complication
supérieure qui caractérise de tels phénomènes, dont l'examen
scientifique ne saurait être utilement tenté qu'après la préparation
rationnelle résultant de l'examen préalable des autres catégories
successives de phénomènes moins compliqués. Telle est la double
appréciation philosophique à laquelle nous devons ici spécialement
procéder, dans les limites qui viennent d'être indiquées, en parcourant
en sens inverse notre série encyclopédique, afin de considérer d'abord
les relations les plus intimes et les plus directes, comme à l'égard de
tous les cas analogues traités dans les volumes précédens. Nous devrons
ensuite, pour compléter cette indispensable opération, caractériser
enfin la réaction nécessaire, soit scientifique, soit logique, que la
sociologie, une fois constituée, devra, par sa nature, exercer
ultérieurement, à son tour, sur l'ensemble des sciences antérieures,
réaction encore moins soupçonnée aujourd'hui que l'action principale
elle-même.

Relativement à la biologie, la profonde subordination philosophique de
la science sociale est tellement incontestable que personne n'oserait
plus, désormais en méconnaître directement le principe évident, parmi
ceux qui, dans l'application réelle, n'y ont essentiellement aucun
égard. Cette contradiction presque universelle entre la maxime et
l'usage ne tient pas seulement aujourd'hui à la conception radicalement
vicieuse des études sociales: elle résulte aussi du caractère
philosophique beaucoup trop imparfait que présente encore la science
biologique elle-même chez la plupart des esprits actuels, sauf un petit
nombre d'éminentes exceptions, comme je l'ai spécialement établi dans la
quarantième leçon. Il faut, sous ce dernier point de vue, attribuer
surtout cette insuffisante prépondérance actuelle de la philosophie
biologique dans l'ensemble des théories sociales, à l'imperfection plus
prononcée qui distingue la partie transcendante de la biologie, relative
à l'étude générale des phénomènes intellectuels et moraux. C'est, en
effet, par une telle partie que doit naturellement s'établir la
principale subordination directe de la sociologie envers la biologie,
dont les autres branches ne sauraient cependant y être immédiatement
négligées. Or, la physiologie cérébrale étant d'institution toute
récente, et son état scientifique naissant, encore trop vaguement
ébauché, ayant été à peine reconnu des esprits même les plus avancés
(_voyez_ la quarante-cinquième leçon), on ne saurait s'étonner que les
relations fondamentales entre la sociologie et la biologie n'aient pu
être jusqu'ici convenablement organisées. Quand on s'en occupera
directement, il y faudra distinguer sous deux aspects principaux,
également indispensables, l'un primitif, l'autre continu, la dépendance
inévitable des saines études sociales envers l'étude préalable de la
nature humaine. Sous le premier rapport, la biologie doit d'abord
fournir le point de départ nécessaire de l'ensemble des spéculations
sociales, d'après l'analyse fondamentale de la sociabilité humaine, et
des diverses conditions organiques qui déterminent son caractère propre.
Mais, en outre, les termes les plus élémentaires de la série sociale ne
pouvant comporter presque aucune exploration directe, ils doivent être
essentiellement construits en appliquant la théorie positive de la
nature humaine à l'ensemble de circonstances correspondant, en concevant
les faibles renseignemens isolés que peut immédiatement admettre cette
première ébauche de la société comme bien plutôt destinés à faciliter et
à perfectionner cette détermination rationnelle qu'à suggérer eux-mêmes
le vrai caractère d'une telle enfance de l'humanité. Quand le
développement social est devenu trop prononcé pour qu'une pareille
déduction continue à rester possible, comme je l'expliquerai ci-dessous,
alors commence, sous le second point de vue, une invariable
participation sociologique, toutefois moins directe et moins spéciale,
de la théorie biologique de l'homme, à laquelle l'évolution de
l'humanité doit, évidemment, se montrer toujours conforme. Il en
résulte, dans le système entier des études sociologiques, soit
statiques, soit dynamiques, de précieuses vérifications continues, et
quelquefois même d'heureuses indications générales, ainsi que je l'ai
déjà indiqué à la fin de la leçon précédente. Ces vérifications et ces
indications sont immédiatement fondées, avec une irrésistible
rationnalité, sur l'invariabilité nécessaire de l'organisme humain, dont
les diverses dispositions caractéristiques soit physiques, soit morales,
soit intellectuelles, doivent se retrouver essentiellement les mêmes à
tous les degrés de l'échelle sociale, et toujours identiquement
coordonnées entre elles, le développement plus ou moins étendu que
l'état social leur procure ne pouvant jamais altérer aucunement leur
nature, ni, par conséquent, créer ou détruire des facultés quelconques,
ou seulement même intervertir leur mutuelle pondération primitive. À
toute époque de l'évolution humaine, un aperçu sociologique direct ne
saurait donc être scientifiquement admis, quelque puissantes que
semblent d'ailleurs les inductions historiques sur lesquelles il repose,
s'il est contradictoire aux lois connues de la nature humaine: si, par
exemple, il suppose, chez la plupart des individus, un caractère très
prononcé de bonté ou de méchanceté; s'il représente les affections
sympathiques comme habituellement supérieures aux affections
personnelles; s'il indique une prépondérance effective et commune des
facultés intellectuelles sur les facultés affectives, etc. Dans tous les
cas semblables, qui sont, à vrai dire, bien plus multipliés déjà que ne
doit d'abord le faire présumer l'extrême imperfection actuelle de la
théorie biologique de l'homme, les propositions sociologiques
quelconques devront être aussi bien soumises, d'après ce seul contrôle,
à une indispensable rectification ultérieure, que si elles supposaient à
la vie humaine une durée exorbitante, ou si elles contredisaient, à tout
autre égard matériel, les lois physiques de l'humanité: puisque les
conditions intellectuelles et morales de l'existence humaine, quoique
plus difficiles à apprécier, et par suite beaucoup moins connues
jusqu'ici que ses conditions matérielles, ne sont certainement, au fond,
ni moins réelles, ni moins impérieuses, lorsque enfin on parvient à les
dévoiler nettement. C'est ainsi, par exemple, que, d'un tel point de vue
biologique, toutes les doctrines politiques actuelles devraient être
proclamées radicalement vicieuses, par cet unique motif scientifique
que, dans leur irrationnelle appréciation des phénomènes politiques,
soit actuels, soit antérieurs, elles conduisent toujours à admettre,
les unes chez les gouvernans, les autres chez les gouvernés, un degré
habituel de perversité ou d'imbécillité, un esprit de concert ou de
calcul, profondément incompatibles avec les notions les plus positives
sur la nature humaine, dès lors constituée, chez des classes entières,
en état permanent de monstruosité pathologique, ce ce qui est évidemment
absurde. Un exemple aussi décisif peut donner une juste idée des
précieuses ressources générales que la sociologie positive devra retirer
constamment de sa subordination fondamentale envers la biologie, surtout
quand la physiologie cérébrale, si heureusement instituée par le génie
de Gall, sera enfin convenablement cultivée.

Quelle que soit l'extrême importance réelle de telles indications,
primitives ou continues, on ne peut se dissimuler que les principaux
philosophes biologistes les ont aujourd'hui presque toujours conçues
d'une manière vicieusement exagérée, qui tendrait à faire entièrement
disparaître la sociologie comme science directe et distincte, en la
réduisant à n'être plus qu'un simple corollaire final de la science de
l'homme, abstraction faite de toute observation historique proprement
dite. Cette grande aberration philosophique fut surtout très marquée
chez l'illustre Cabanis, et Gall lui-même ne sut point s'en garantir
suffisamment. Sans être, certes, aussi profondément irrationnelle que la
tendance analogue de la plupart des physiciens et des chimistes à
traiter, à son tour, la biologie comme une simple dérivation de la
philosophie inorganique, une telle disposition intellectuelle n'est
peut-être pas moins nuisible aux progrès réels de l'esprit humain; car,
si elle pouvait prévaloir, elle empêcherait, de toute nécessité,
l'indispensable essor de la science sociale. On conçoit, en effet,
d'après les explications précédentes, que la première ébauche de la
série sociale, considérée dans ses termes originaires, doive surtout
résulter, à titre de déduction directe, de la théorie biologique de
l'homme, indépendamment d'une exploration historique alors impossible ou
trop défectueuse. Mais une telle manière de procéder deviendrait
nécessairement illusoire pour l'étude ultérieure de l'évolution sociale,
si l'on prétendait persister encore à déterminer essentiellement _à
priori_ le développement effectif, au lieu de l'étudier d'après des
observations immédiates et spéciales. Le phénomène principal de la
sociologie, celui qui établit avec la plus haute évidence son
originalité scientifique, c'est-à-dire l'influence graduelle et continue
des générations humaines les unes sur les autres, se trouverait
dès-lors essentiellement absorbé, ou du moins dissimulé au point d'être
entièrement méconnu, en vertu de l'impossibilité manifeste où serait
ainsi notre intelligence de deviner les principales phases effectives
d'une évolution aussi complexe, sans l'indispensable prépondérance
directe de l'analyse historique proprement dite. Quand même les lois
fondamentales de la nature humaine seraient un jour beaucoup mieux
connues qu'elles ne peuvent jamais l'être, notre force de déduction
serait certainement impuissante à en tirer des conséquences aussi
difficiles et aussi lointaines. Dans les premières générations humaines,
quand l'évolution sociale commence à peine à manifester quelques
caractères vagues et indécis d'une progression encore flottante et
imperceptible, cette déduction est possible à un certain degré, et
devient même indispensable, comme nous l'avons vu, au point de dominer
d'abord l'observation directe. Mais, au contraire, aussitôt que le
mouvement social est réellement établi, l'influence successive et
croissante des générations antérieures devient bientôt la principale
cause des modifications graduelles qu'il présente, et dès-lors le mode
essentiel d'exploration doit radicalement changer, afin d'être toujours
rationnellement conforme à la vraie nature des phénomènes correspondans.
L'analyse historique y devient alors, de toute nécessité, à jamais
prépondérante, et les indications purement biologiques, malgré leur
inévitable importance, n'y peuvent plus être utilement employées qu'au
simple titre d'un précieux auxiliaire général et surtout d'un
indispensable contrôle fondamental. C'est ainsi que, jusque dans la
philosophie inorganique, à l'égard de phénomènes infiniment moins
compliqués, lors même que, comme en astronomie, les lois élémentaires en
sont parfaitement connues, l'observation propre et immédiate dirige
essentiellement l'exploration, aussitôt que le cas devient assez composé
pour que la pure déduction cesse d'être praticable: ce qui doit, _à
fortiori_, rendre désormais incontestable une semblable nécessité
scientifique, à l'égard des phénomènes les plus complexes que notre
intelligence puisse explorer. Dans la simple histoire de la vie
individuelle, les biologistes ne se croient nullement dispensés de
recourir à l'analyse directe des âges, comme principal moyen
d'exploration, quoique l'état primitif de l'organisme, combiné avec la
nature propre du milieu correspondant, constitue, sans doute, la
première cause générale de la suite des variations ultérieures. Par
quelle étrange inconséquence se croiraient-ils donc affranchis d'une
telle obligation scientifique, à l'égard d'une évolution bien autrement
compliquée, à la fois plus étendue et plus prolongée, à laquelle
concourent, d'une manière de plus en plus intense et variée, les divers
individus et surtout les diverses générations? Aussi ces vaines
tentatives n'ont-elles jamais pu recevoir aucune exécution réelle, et
n'ont-elles vraiment servi qu'à mieux manifester aujourd'hui l'évidente
urgence de la régénération fondamentale des études sociales, ainsi
poursuivie par tant de voies diverses. Mais, à l'état même de simple
projet, elles sont déjà profondément nuisibles, en faisant disparaître
entièrement, ou, ce qui est équivalent au fond, en reléguant comme
subalterne, la seule classe d'observations sur laquelle puisse
véritablement reposer la science sociale, quelques secours qu'elle doive
emprunter à l'ensemble des sciences antérieures, et surtout à la
biologie elle-même. Bien loin de pouvoir enfin élever, comme on le
suppose, le système des études sociales à un état vraiment positif, il
est évident qu'une telle aberration philosophique, en faisant
directement méconnaître le développement continu de l'humanité, ou du
moins en le réduisant à une progression peu caractérisée et vaguement
définie, tend directement, en général, sauf quelques améliorations
secondaires, à prolonger l'enfance actuelle de la philosophie
politique. Le principal vice intellectuel de cette philosophie consiste
aujourd'hui, comme nous l'avons reconnu, dans cet esprit absolu qu'elle
fait présider à toutes les spéculations sociales. Or, un tel esprit est
nécessairement maintenu par la vaine théorie que nous examinons, et qui,
abstraction faite de tout état social déterminé, tend à subordonner
directement toutes les considérations sociales à la conception absolue
d'un type politique immuable, mieux défini sans doute que les types
purement théologiques ou métaphysiques, mais aussi essentiellement
contraire au génie éminemment relatif de la vraie philosophie politique.
La plupart des philosophes biologistes ont ainsi été involontairement
conduits à cette funeste aberration pratique de regarder comme inhérens
à la nature fondamentale de l'homme, et par suite comme indestructibles,
des modifications sociales réellement passagères, propres à un état
déterminé du développement humain. On peut voir, par exemple, comment
l'illustre Gall lui-même, malgré son éminente sagacité philosophique,
dédaignant mal à propos les considérations sociales, pour n'employer que
d'imparfaites notions physiologiques, d'ailleurs déplacées, a été
entraîné, au sujet de la guerre, à une sorte de déclamation
scientifique, entièrement indigne de son génie, en voulant établir
l'immobilité prétendue des tendances militaires de l'humanité, malgré
l'ensemble des témoignages historiques, qui indiquent, au contraire,
avec tant d'évidence, le décroissement graduel de l'esprit guerrier à
mesure que le développement humain s'accomplit, décroissement d'ailleurs
pleinement conforme au système mieux approfondi des lois fondamentales
de notre nature. Il serait aisé d'indiquer beaucoup d'autres cas
analogues, plus ou moins prononcés, où la vicieuse prépondérance des
considérations biologiques, et l'irrationnel dédain des notions
historiques, ont pareillement conduit à méconnaître profondément la
véritable évolution sociale, et à supposer une fixité chimérique à des
dispositions essentiellement variables. Cette influence doublement
nuisible, qui tend directement à détruire à la fois et la vraie
conception philosophique de la science sociale et sa principale
destination pratique, est surtout très marquée dans la plupart des
théories relatives à l'éducation, presque toujours considérée ainsi, à
la manière de la philosophie théologico-métaphysique, abstraction faite
de l'état co-relatif de la civilisation humaine.

L'ensemble des explications précédentes, quoique très sommaires, me
paraît ne pouvoir laisser aucun doute essentiel ni sur l'indispensable
subordination fondamentale de la sociologie envers la biologie, ni sur
la notion radicalement fausse que les physiologistes s'en forment
aujourd'hui. Au lieu de constituer un simple appendice de la biologie,
la physique sociale doit être certainement conçue comme une science
parfaitement distincte, directement fondée sur des bases qui lui sont
propres, mais profondément rattachée, soit dans son point de départ,
soit dans son développement continu, au système entier de la philosophie
biologique. J'ai dû ci-dessus examiner surtout cette relation nécessaire
sous le point de vue scientifique proprement dit, qui pouvait seul
exiger une vraie discussion générale. Quant à la méthode, l'analogie
logique des deux sciences est trop évidente pour qu'il faille ici
spécialement insister sur l'irrécusable nécessité, de la part des
sociologistes, de préparer d'abord leur intelligence par une étude
convenablement approfondie des méthodes biologiques. Malgré
l'imperfection actuelle de ces divers modes d'exploration, dont le
caractère propre est jusqu'ici trop peu prononcé, c'est là seulement que
nous pouvons préalablement apprécier le véritable esprit général qui
doit diriger toutes les études quelconques relatives aux corps vivans,
et qui doit nécessairement devenir encore plus prépondérant dans les
études sociales. C'est uniquement ainsi que l'on pourra suffisamment
rectifier les habitudes plus rigoureuses, mais trop étroites, que
l'intelligence aurait d'abord contractées par une étude trop exclusive
de la philosophie inorganique, quelle qu'en soit l'indispensable
nécessité préliminaire. Rien ne saurait surtout dispenser d'étudier à
une telle source la méthode comparative proprement dite, sur laquelle
doit principalement reposer, en sociologie comme en biologie,
l'exploration rationnelle, quoique suivant un mode très différent,
suffisamment caractérisé par la leçon précédente. Enfin, la sociologie y
devra pareillement emprunter à la biologie un principe philosophique
très précieux, destiné à y devenir extrêmement usuel, et qui y recevra
même son plus entier développement scientifique: il s'agit de cette
heureuse transformation positive du dogme des causes finales, qui
constitue l'indispensable principe des conditions d'existence,
directement apprécié au volume précédent. On sait que ce principe,
résultat nécessaire de la distinction générale entre l'état statique et
l'état dynamique, appartient surtout à l'étude des corps vivans, où
cette distinction est beaucoup plus prononcée qu'ailleurs, et à laquelle
en effet l'esprit humain est surtout redevable de cette importante
opération philosophique: c'est donc là seulement que la notion générale
en peut être aujourd'hui convenablement acquise. Mais, quelle que soit
sa haute utilité directe dans l'étude de la vie individuelle, la science
sociale doit en faire, par sa nature, une application encore plus
étendue et plus essentielle. C'est en vertu de ce principe vraiment
fondamental que, rapprochant directement l'une de l'autre les deux
acceptions philosophiques du mot _nécessaire_[31], la nouvelle
philosophie politique tendra spontanément, en ce qui concerne au moins
toutes les dispositions sociales d'une haute importance, à représenter
sans cesse comme inévitable ce qui se manifeste d'abord comme
indispensable, et réciproquement. Il faut qu'un tel esprit soit
éminemment propre à la nature des études sociales, puisqu'on s'y trouve
également amené par les voies philosophiques les plus opposées, ainsi
que l'indique surtout ce bel aphorisme politique de l'illustre de
Maistre: _Tout ce qui est nécessaire, existe_.

     [Footnote 31: Je ne puis m'abstenir, à cette occasion,
     d'indiquer ici sommairement la pensée générale d'un travail
     entièrement neuf sur la philosophie du langage, dont
     l'exécution rationnelle, qui ne saurait m'appartenir, serait
     à mes yeux, d'une haute utilité permanente. Ce travail
     consisterait en une opération inverse de celle qu'on exécute
     habituellement à l'égard des synonymes proprement dits. Au
     lieu de rapprocher ainsi les mots divers qui ont des
     acceptions identiques ou fort analogues, je proposerais de
     composer une sorte de dictionnaire des équivoques, où l'on
     comparerait, au contraire, les différentes acceptions
     fondamentales d'un terme unique. Le double sens du mot
     _nécessaire_, que je viens d'indiquer, me paraît offrir un
     des exemples les mieux caractérisés, soit de la nature de
     cette opération nouvelle, soit de l'heureuse influence que
     pourrait exercer son convenable accomplissement sur le
     développement graduel et l'extension universelle du véritable
     esprit philosophique. Il ne faut pas croire, en effet, que
     cette confusion apparente puisse jamais être accidentelle: on
     y doit toujours voir le précieux et irrécusable témoignage
     d'une certaine coïncidence fondamentale, admirablement sentie
     par la raison publique, entre les deux idées ainsi
     rapprochées. Si l'on pouvait, en chacun des cas principaux,
     remonter jusqu'à la première époque effective d'une telle
     modification du langage, il en résulterait, surtout pour les
     temps modernes, une source importante de nouveaux documens
     historiques sur l'éducation progressive de la raison humaine.
     Enfin, un tel travail, exécuté aussi comparativement entre
     les diverses langues contemporaines, afin de recevoir tout
     son développement rationnel, donnerait lieu, sans doute, à de
     nouvelles et intéressantes remarques sur le caractère
     intellectuel des différens peuples. Outre les connaissances
     philologiques spéciales qu'exigerait cette opération
     philosophique, elle devrait surtout être constamment dirigée,
     comme tout mode quelconque d'exploration sociale, par une
     conception positive de la véritable marche fondamentale de
     l'esprit humain et de la société, sans quoi elle ne
     contribuerait qu'à encombrer la science d'irrationnels
     matériaux, déjà trop multipliés: en sorte qu'un tel travail
     ne saurait guère convenir aujourd'hui à nos simples
     littérateurs, ni même à nos érudits.]

Après avoir ainsi rationnellement établi l'indispensable subordination
générale de la sociologie envers l'ensemble de la philosophie
biologique, elle se trouve aussi, par cela seul, scientifiquement
rattachée d'abord, par une relation indirecte, mais spontanée et
inévitable, au système entier de la philosophie inorganique, auquel
nous savons déjà que la biologie est immédiatement liée. Telle est, en
effet, la propriété capitale de la hiérarchie positive que nous avons
organisée entre les différentes sciences fondamentales, qu'il suffirait
rigoureusement, en chaque cas, d'y avoir convenablement motivé
l'enchaînement le plus direct pour donner aussitôt le droit de
déterminer la vraie position encyclopédique, sans aucun examen spécial
des liaisons moins intimes. Mais, indépendamment de cette évidente
subordination médiate, la physique sociale se rattache aussi de la
manière la plus prononcée à l'ensemble de la philosophie inorganique par
d'importantes relations propres et immédiates, dont j'ai ci-dessus
indiqué le principe nécessaire, et qu'il s'agit maintenant de
caractériser sommairement.

En premier lieu, cette philosophie peut seule convenablement analyser le
système total des diverses conditions extérieures, chimiques, physiques
et astronomiques, sous l'empire desquelles s'accomplit l'évolution
sociale, et qui doivent surtout exercer une influence prépondérante pour
déterminer, conjointement avec les conditions organiques, sa vitesse
fondamentale. Comment pourrait-on concevoir rationnellement les
phénomènes sociaux, sans avoir d'abord exactement apprécié, sous ces
différens rapports essentiels, le milieu réel où ils se développent?
L'harmonie générale qui doit toujours exister entre l'humanité civilisée
et le théâtre de sa progression collective, dérive nécessairement du
même principe philosophique que nous avons vu constituer directement le
véritable esprit fondamental de la biologie proprement dite, quant à la
co-relation permanente, à la fois inévitable et indispensable, entre la
nature individuelle de tout être vivant et la constitution propre du
milieu correspondant. Toutes les perturbations extérieures quelconques
qui affecteraient l'existence individuelle de l'homme ne sauraient
manquer aussi d'altérer consécutivement son existence sociale; et,
réciproquement, celle-ci ne pourrait, sans doute, être gravement
troublée par des modifications du milieu qui ne dérangeraient aucunement
la première. En vertu de cette identité nécessaire, je puis donc ici,
pour accélérer notre travail, me dispenser de reproduire spécialement
l'appréciation méthodique de ces différentes conditions inorganiques de
la vie sociale, qui d'ailleurs ne sont guère susceptibles de
contestation sérieuse, aussitôt qu'on les soumet directement à un examen
scientifique, dont le développement doit être renvoyé au Traité spécial
de philosophie politique déjà ci-dessus annoncé. Le volume précédent a
suffisamment caractérisé ces diverses influences extérieures, en ce qui
concerne la vie individuelle; je dois surtout renvoyer à la quarantième
leçon, relativement aux conditions astronomiques, les plus méconnues de
toutes, et celles néanmoins dont la prépondérance est la plus prononcée.
J'ai fait voir alors que l'existence des corps vivans, et principalement
l'existence humaine, était nécessairement subordonnée à l'ensemble des
différentes données astronomiques, soit statiques, soit dynamiques, qui
caractérisent notre planète, envisagée, quant à sa rotation journalière
ou à sa circulation annuelle; et j'ai signalé, en général, le genre
d'influence biologique propre à chacune de ces conditions principales.
Or, sans reproduire, sous un nouvel aspect, cette importante
appréciation, que le lecteur transportera aisément au cas actuel, il est
évident que, par cela même, de telles considérations doivent devenir
pareillement indispensables à la conception rationnelle de l'ensemble
des phénomènes sociaux. Il en est également ainsi, d'après des motifs
analogues, pour les conditions physiques proprement dites de l'existence
individuelle, et par suite sociale, soit en ce qui concerne l'état
thermométrique, l'état barométrique et hygrométrique, ou l'état
électrique, etc., du milieu ambiant, et semblablement aussi à l'égard
des conditions essentiellement chimiques relatives à la composition de
l'atmosphère, à la nature des eaux, à celle des terrains, etc. Quelque
intéressant que dût être, sans doute, un tableau méthodique du système
très complexe des conditions inorganiques du développement social, son
inévitable étendue ne permet aucunement de l'ébaucher ici. Mais un tel
point de vue n'a besoin, ce me semble, que d'être distinctement signalé
pour atteindre suffisamment le but propre de ce chapitre, en rendant
irrécusable, d'après des aperçus spéciaux faciles à suppléer, la haute
subordination directe de la sociologie positive envers l'ensemble de la
philosophie inorganique. En renvoyant, à cet égard, aux indications
suffisantes du volume précédent, je dois seulement signaler, en général,
l'influence sociologique propre à ces diverses conditions extérieures
comme étant nécessairement encore plus prononcée que leur influence
purement biologique, quoique d'ailleurs essentiellement analogue. Cette
intensité supérieure n'est ici, du point de vue scientifique, qu'une
suite naturelle de la prépondérance toujours croissante d'un tel ordre
de conditions, à mesure que l'organisme se complique davantage, ou qu'on
y considère des phénomènes plus élevés: ce qui a lieu, au plus haut
degré possible, d'une manière directe et continue, dans l'étude
rationnelle des phénomènes sociaux, où l'on envisage immédiatement
l'organisme le plus composé, et les plus éminentes manifestations. Il
faut d'ailleurs noter, à ce sujet, comme tendant à développer plus
complétement cette inévitable prépondérance, qu'un tel organisme est, en
outre, regardé comme susceptible d'une durée en quelque sorte indéfinie,
de manière à rendre sensibles des modifications graduelles que la
brièveté de la vie individuelle ne permettrait point de manifester
suffisamment. Les conditions astronomiques éprouvent surtout, avec une
évidence plus prononcée, cet accroissement naturel d'influence, quand on
passe du cas individuel au cas social. En reprenant, sous ce rapport,
les diverses considérations indiquées dans la quarantième leçon, le
lecteur reconnaîtra facilement que les différentes perturbations
hypothétiques, soit statiques, soit dynamiques, qui ne seraient point
poussées à un assez haut degré d'intensité pour affecter gravement
l'existence individuelle, altéreraient, au contraire, profondément
l'existence sociale, qui exige un concours bien plus parfait de
circonstances favorables. Non-seulement, par exemple, il est évident que
les dimensions propres de notre planète ont plus d'importance
scientifique en sociologie qu'en biologie, puisqu'elles assignent
d'abord d'insurmontables limites générales à l'extension ultérieure de
la population humaine, ce qui doit être pris en grave considération dans
le système positif des spéculations politiques: mais il en est encore
ainsi en beaucoup d'autres cas, moins immédiatement appréciables. Parmi
les conditions dynamiques, qu'on examine, entre autres, sous ce point de
vue, le degré réel d'obliquité de l'écliptique, la stabilité essentielle
des pôles de rotation, et surtout la faible excentricité de l'orbite, on
sentira facilement que, si cet ensemble de données fondamentales était
notablement troublé, sans cependant l'être assez pour que l'existence
individuelle fût aucunement compromise, notre vie sociale ne pourrait
échapper à une profonde altération correspondante. De telles réflexions,
en vérifiant directement la dépendance nécessaire de la véritable
science du développement humain envers le système général de la
philosophie inorganique, et surtout à l'égard de la philosophie
astronomique qui en est la base indispensable, feront même comprendre
que la sociologie positive n'était point rationnellement possible sans
que cette philosophie eût été préalablement perfectionnée à un degré
beaucoup plus élevé qu'on ne doit d'abord le penser. On voit, en effet,
quant à l'astronomie, que la conception scientifique du développement
social, envisagé dans l'ensemble de sa durée quelconque, était
essentiellement impossible tant que la stabilité fondamentale de notre
constitution astronomique, soit par rapport à la rotation ou à la
translation, n'avait pas été convenablement démontrée, d'après
l'application générale de la loi de la gravitation, puisque la
continuité de cette évolution exige d'abord, entre certaines limites,
une telle stabilité. Une appréciation semblable peut avoir lieu envers
les conditions physiques et chimiques, afin d'établir que la surface de
notre planète est maintenant parvenue, à tous égards, à un état
essentiellement normal, sauf des accidens trop rares, trop partiels, et
trop imprévus pour que la sagesse humaine n'en doive pas faire
primitivement abstraction; ou que, du moins, l'écorce du globe ne
comporte plus que des variations tellement limitées et surtout tellement
graduelles qu'elles ne sauraient gravement affecter le cours naturel de
l'évolution sociale, dont la pensée serait certainement inconciliable
avec l'irruption brusque et fréquente de bouleversemens
physico-chimiques très étendus dans le théâtre de la vie humaine. Bien
loin donc que, sous ces divers aspects, la vraie philosophie politique
puisse aucunement s'isoler de la philosophie inorganique, il y aurait
beaucoup plutôt lieu de craindre que celle-ci ne fût point, à ces
derniers titres, assez avancée aujourd'hui pour fournir à la première
les notions préalables dont elle a besoin, si, suivant la marche
fondamentale déjà suffisamment motivée au chapitre précédent, on ne
devait point y procéder d'abord à la détermination la plus générale des
lois propres au développement social, en écartant sagement les questions
accessoires ou préliminaires qui seraient ou trop peu abordables ou même
trop prématurées, sauf à les reprendre ultérieurement en descendant
graduellement à une précision plus parfaite. Au premier coup d'oeil,
cette subordination nécessaire semblerait d'ailleurs exiger, dans la
philosophie inorganique, un perfectionnement radical, qu'elle ne saurait
jamais admettre, comme je l'ai démontré dans le second volume, en ce qui
concerne les lois astronomiques les plus générales, relatives à l'action
mutuelle des différens mondes. Mais, ici, l'harmonie nécessaire que nous
avons toujours constatée, à tous égards, entre le possible et
l'indispensable n'éprouve réellement aucune altération quelconque;
puisque, si ces notions cosmiques sont profondément inaccessibles, comme
on n'en saurait douter, leur inutilité effective n'est pas moins
évidente en sociologie qu'en biologie, vu l'entière indépendance,
rigoureusement constatée désormais, des phénomènes intérieurs de notre
monde, seuls susceptibles d'influence sociale, envers ces phénomènes
universels, essentiellement étrangers à l'astronomie positive. On peut
appliquer des réflexions analogues à beaucoup d'autres cas, plus usuels
quoique moins prononcés, et partout l'on reconnaîtra, en appréciant avec
exactitude la subordination fondamentale de la philosophie sociologique
relativement aux différentes branches de la philosophie inorganique, que
celle-ci, malgré son imperfection actuelle, est déjà assez avancée, sous
tous les aspects principaux, pour n'apporter aujourd'hui aucun obstacle
essentiel à la constitution rationnelle de la science sociale, pourvu
qu'on ait toujours la prudente habileté d'éliminer provisoirement des
recherches intempestives.

Afin de prévenir, autant que possible, toute interprétation vicieuse
d'une telle subordination, maintenant incontestable, il convient de
préciser davantage la notion générale de l'influence sociale propre aux
diverses conditions inorganiques, en remarquant que, par sa nature, elle
ne saurait affecter les lois caractéristiques du développement humain,
toujours essentiellement invariables, mais seulement la vitesse
effective de l'évolution totale ou de ses diverses phases principales,
du moins en se restreignant à des variations compatibles avec
l'existence du phénomène. Nous avons vu, en général, au chapitre
précédent, que toutes les causes perturbatrices quelconques ne sauraient
immédiatement agir que sur cette vitesse propre. J'ai suffisamment
démontré, dans la quarante-deuxième leçon, que les êtres vivans ne sont
point, comme on l'a tant dit, indéfiniment modifiables sous l'empire des
circonstances extérieures quelconques; que ces modifications,
circonscrites entre d'étroites limites générales, jusqu'ici d'ailleurs
peu connues, ne peuvent jamais affecter que les degrés des divers
phénomènes, sans changer aucunement leur nature; et qu'enfin, lorsque
les influences perturbatrices excèdent notablement ces limites,
l'organisme, au lieu de se modifier, est nécessairement détruit. Or, cet
important principe de philosophie biologique devant être, par sa nature,
d'autant plus applicable qu'il s'agit d'un organisme plus complexe et
d'une vie plus éminente, quoique l'être devienne alors plus modifiable,
il faut nécessairement l'étendre aussi, à plus forte raison, à l'étude
positive du développement social. La marche fondamentale de ce
développement doit donc être envisagée comme tenant à l'essence même du
phénomène, et, par suite, essentiellement identique dans toutes les
hypothèses possibles sur le milieu correspondant. Sans doute, on peut
aisément imaginer, suivant les indications précédentes, qu'une évolution
aussi délicate soit radicalement empêchée par diverses perturbations
extérieures, surtout astronomiques, qui n'iraient pas même jusqu'à
détruire directement notre espèce. Mais, tant que cette évolution
restera possible, il faudra toujours la concevoir assujétie aux mêmes
lois essentielles, et ne pouvant varier que dans sa vitesse, en
traversant, avec plus ou moins de rapidité, chacun des états
intermédiaires dont elle se compose, sans que leur succession nécessaire
ni leur tendance finale puissent jamais être réellement altérées. Une
telle altération excéderait d'ailleurs le pouvoir même des causes
biologiques; si, par exemple, on admettait quelques modifications
tranchées dans l'organisme humain, ou que l'on pensât, ce qui serait
scientifiquement équivalent, à l'hypothétique développement social d'une
autre race animale, il faudrait toujours supposer, pour l'ensemble du
développement, une marche fondamentale commune: telle est, du moins, la
condition philosophique imposée par la nature d'un tel sujet, qui ne
saurait devenir pleinement positif qu'autant qu'il pourra être ainsi
conçu; on doit donc, à plus forte raison, étendre une pareille
appréciation aux causes purement inorganiques. Du reste, une telle
disposition intellectuelle n'est, au fond, que la suite spontanée et le
complément indispensable de l'esprit général que la philosophie positive
nous a nettement manifesté, sous ce rapport, en tant d'autres occasions
antérieures, où, en poursuivant la vérification spéciale de ma
hiérarchie scientifique, nous avons constamment reconnu que si, dans
toute l'étendue de cette hiérarchie, les phénomènes moins généraux
s'accomplissent nécessairement sous l'inévitable prépondérance des
phénomènes plus généraux, cette subordination ne peut altérer, en aucune
manière, leurs lois propres, mais seulement l'étendue et la durée de
leurs manifestations réelles.

Pour compléter cet aperçu préliminaire de la relation générale entre la
philosophie sociologique et l'ensemble de la philosophie inorganique, je
dois enfin signaler, à ce sujet, une nouvelle considération directe,
d'autant plus importante ici qu'elle s'applique surtout, par sa nature,
aux connaissances physico-chimiques, qui, dans les indications
précédentes, ont pu paraître négligées comparativement aux doctrines
astronomiques. Il s'agit de l'action réelle de l'homme sur le monde
extérieur, dont le développement graduel constitue, sans doute, l'un des
principaux aspects de l'évolution sociale, et sans l'essor de laquelle
on peut même dire que l'ensemble de cette évolution n'eût pas été
possible, puisqu'elle eût été arrêtée, à sa naissance, par la
prépondérance des obstacles matériels propres à la condition humaine. En
un mot, la progression, soit politique, soit morale, soit
intellectuelle, de l'humanité, est nécessairement inséparable de sa
progression matérielle, en vertu de l'intime solidarité mutuelle qui
caractérise le cours naturel des phénomènes sociaux, d'après la leçon
précédente. Or, il est évident que l'action de l'homme sur la nature
dépend principalement de ses connaissances acquises quant aux lois
réelles des phénomènes inorganiques, quoique la philosophie biologique
n'y puisse être, sans doute, aucunement étrangère. Il faut, en outre,
reconnaître, à cet égard, que la physique proprement dite, et même
encore plus la chimie, constituent surtout la base propre du pouvoir
humain, l'astronomie, malgré sa participation capitale, ne pouvant y
concourir que par une indispensable prévoyance, au lieu d'une
modification directe du milieu ambiant. Voilà donc un nouveau motif
général, d'une irrécusable évidence, et qu'il suffit de signaler ici,
pour faire hautement ressortir l'impossibilité radicale d'une étude
rationnelle du développement social, sans la combinaison immédiate et
permanente des spéculations sociologiques avec l'ensemble des doctrines
de la philosophie inorganique.

Dans tout ce qui précède, j'ai dû m'abstenir soigneusement de considérer
aussi cette philosophie relativement à la méthode, afin de simplifier
notre appréciation, en réduisant ici l'examen aux seules notions
susceptibles d'être sérieusement contestées aujourd'hui. Au point où ce
Traité est maintenant parvenu, je n'ai plus besoin de m'arrêter
expressément à démontrer l'indispensable nécessité logique de se
préparer convenablement aux saines études sociales en apprenant à
connaître la méthode positive fondamentale dans ses applications réelles
les mieux caractérisées. Malgré son importance prépondérante, ce grand
précepte ressort tellement ici de la nature du sujet, il s'appuie
d'ailleurs si fortement déjà sur les considérations analogues établies
dans les autres sections de cet ouvrage, qu'il suffit d'énoncer
simplement une proposition philosophique à l'égard de laquelle la partie
antérieure de ce volume ne saurait laisser aucun doute direct, et que
la suite de notre travail confirmera spontanément de plus en plus. Je me
borne donc, sous ce rapport, à renvoyer le lecteur aux divers motifs
généraux exposés, dans le volume précédent, en établissant une pareille
nécessité envers la science biologique proprement dite. Le cas actuel ne
saurait comporter, à cet égard, d'autre remarque propre, si ce n'est que
ces différentes considérations acquièrent ici beaucoup plus de gravité
encore, d'après la complication bien supérieure des phénomènes, et même
indépendamment de la perturbation spéciale que les passions humaines
tendent si hautement à introduire en de telles études. Afin que
l'extension des ressources logiques soit toujours en suffisante harmonie
avec l'accroissement des difficultés scientifiques, suivant la loi
philosophique que j'ai établie à ce sujet, et qui a déjà été
spécialement vérifiée, quant aux moyens propres d'exploration directe, à
la fin du chapitre précédent, il faut réellement se féliciter de cette
subordination profonde qui lie rationnellement la sociologie à
l'ensemble de la philosophie naturelle. Convenablement appréciée, et
sagement utilisée, cette relation capitale, qui d'abord semble augmenter
la complication naturelle du sujet, constitue, au contraire, sous le
point de vue logique, la principale base de son heureuse élaboration
positive, en y introduisant spontanément une indispensable préparation
intellectuelle, dont l'esprit humain, si faible appréciateur, même
aujourd'hui, de la pure méthode, n'aurait pu directement assez sentir la
haute importance. Il convient, à cet égard, de noter spécialement
l'extension non moins spontanée d'une telle préparation à toutes les
parties antérieures de la philosophie positive, et surtout à la
philosophie inorganique. Car, c'est uniquement par cette extension
complète que la méthode positive peut être préalablement assez connue
pour devenir réellement applicable à l'étude de phénomènes aussi
éminemment compliqués, suivant un principe posé dès le début de ce
Traité, et depuis constamment vérifié; chaque branche essentielle de la
philosophie naturelle devant, comme nous l'avons si souvent constaté,
développer spécialement l'un des attributs caractéristiques de la
méthode fondamentale, qui ne peut être convenablement apprécié qu'en
l'étudiant à sa source propre. Il ne suffira donc pas aux sociologistes
de se préparer à leurs difficiles spéculations en apprenant d'abord, par
une profonde appréciation de la philosophie biologique, à développer,
dans des cas moins compliqués, l'esprit général de leurs travaux, et
les principaux moyens d'exploration qui leur conviennent, comme je l'ai
ci-dessus indiqué. Outre que la biologie ne saurait être, à son tour,
rationnellement conçue sans son indispensable subordination à l'ensemble
de la philosophie inorganique, c'est uniquement par l'étude directe de
cette philosophie que les sociologistes peuvent suffisamment connaître
les caractères les plus élémentaires de la méthode positive, d'autant
mieux appréciables que les phénomènes sont moins compliqués. C'est ainsi
seulement que l'on peut se faire une juste idée générale des attributs
essentiels de la positivité scientifique, de ce qui constitue
l'explication réelle d'un phénomène quelconque, des conditions
invariables d'une exploration vraiment rationnelle, soit par voie
d'observation pure, soit par expérimentation, et enfin du véritable
esprit qui doit toujours présider à l'institution et à l'usage des
hypothèses scientifiques quelconques: or, il est clair que, sous ces
divers aspects, la sociologie a un besoin indispensable de notions et
surtout d'habitudes préalables, qui ne sauraient être autrement
établies. Le défaut d'accomplissement réel de cette grande condition
logique constitue, à mes yeux, comme je l'ai déjà indiqué, la principale
cause intellectuelle de l'avortement radical des tentatives effectuées
jusqu'ici pour la régénération des études sociales, dont la positivité
est, à vrai dire, hautement désirée aujourd'hui, sans que les moyens
préliminaires en soient encore convenablement appréciés. Enfin, cette
préparation capitale de notre intelligence ne doit pas seulement, pour
avoir une entière efficacité, embrasser l'étude générale de toutes les
diverses parties essentielles de la philosophie naturelle: il n'importe
pas moins au succès d'une telle opération que son accomplissement
effectif soit graduellement conforme à l'ordre hiérarchique de
complication croissante que j'ai établi entre elles en commençant ce
Traité. Le respect constant d'un tel ordre tend à conduire régulièrement
notre intelligence, suivant une série de nuances presque insensibles, de
l'admirable simplicité qui caractérise les spéculations astronomiques
jusqu'à l'excessive complication propre aux spéculations sociales; et
l'on sait qu'il n'y a de dispositions vraiment efficaces et
indestructibles que celles qui sont ainsi progressivement introduites,
par degrés aussi rapprochés que possible: toute grave altération de
cette succession nécessaire, transporterait inévitablement, dans les
études sociologiques, des habitudes d'irrationnalité, qui n'y sont que
trop naturelles, surtout de nos jours. Telles sont les vraies conditions
générales, difficiles mais indispensables, de la seule éducation
scientifique préliminaire propre à développer systématiquement
l'introduction spontanée de l'esprit positif dans l'ensemble des
théories sociales.

Par une suite inévitable de cette intime subordination logique, on ne
saurait enfin méconnaître, en poursuivant jusqu'au bout les conséquences
évidentes d'un tel principe, la nécessité rigoureuse de faire, avant
tout, reposer cette éducation préalable des sociologistes vraiment
rationnels sur une convenable appréciation de la philosophie
mathématique, même abstraction faite de l'indispensable participation
directe de cette philosophie à l'élaboration fondamentale des
principales parties de la philosophie inorganique, dont la connaissance,
quoique simplement générale, ne saurait être aujourd'hui suffisamment
obtenue sans un certain recours spécial à cette base primordiale de
toute la philosophie positive. C'est là seulement que les sociologistes,
comme tous les autres esprits livrés à l'étude de la nature, pourront
d'abord développer le vrai sentiment élémentaire de l'évidence
scientifique, et contracter l'habitude fondamentale d'une argumentation
rationnelle et décisive, en un mot apprendre à satisfaire convenablement
aux conditions purement logiques de toute spéculation positive, en
étudiant la positivité universelle à sa véritable source primitive. Il
n'y a ici de particulier à la sociologie que l'évidente obligation de
fortifier d'autant plus ces dispositions préalables que la complication
supérieure des phénomènes en rend l'accomplissement spontané à la fois
plus difficile et plus indispensable. Du reste, toute idée de nombre
effectif et de loi mathématique étant déjà directement interdite en
biologie, comme je l'ai suffisamment expliqué, elle doit être, à plus
forte raison, radicalement exclue des spéculations encore plus
compliquées de la sociologie, sans qu'il soit d'ailleurs nécessaire
d'insister ici spécialement sur un tel axiome philosophique, au sujet
duquel je me borne à renvoyer le lecteur aux explications fondamentales
de la quarantième leçon.

La seule aberration de ce genre qui eût pu mériter quelque discussion
sérieuse, si l'ensemble de ce Traité ne nous en avait d'avance
radicalement dispensé, c'est la vaine prétention d'un grand nombre de
géomètres à rendre positives les études sociales d'après une
subordination chimérique à l'illusoire théorie mathématique des chances.
C'est là l'illusion propre des géomètres en philosophie politique, comme
celle des biologistes y consiste surtout, ainsi que je l'ai ci-dessus
expliqué, à vouloir ériger la sociologie en simple corollaire ou
appendice de la biologie, en y supprimant, dans l'un et l'autre cas,
l'indispensable prépondérance de l'analyse historique. Il faut néanmoins
convenir que l'aberration des géomètres est, à tous égards, infiniment
plus vicieuse et beaucoup plus nuisible que l'autre; outre que les
erreurs philosophiques quelconques sont, en général, bien autrement
tenaces chez les géomètres, directement affranchis, par la haute
abstraction de leurs travaux, de toute subordination rigoureuse à
l'étude réelle de la nature. Quelque grossière que soit évidemment une
telle illusion, elle était néanmoins essentiellement excusable, quand
l'esprit éminemment philosophique de l'illustre Jacques Bernouilli
conçut, le premier, cette pensée générale, dont la production, à une
telle époque, constituait réellement le précieux et irrécusable symptôme
du besoin déjà pressenti de rendre par-là positives, à défaut d'une
meilleure voie alors impossible à soupçonner, les principales théories
sociales; besoin prématuré pour ce temps, mais qui n'y pouvait être
éprouvé, même ainsi, que par une intelligence vraiment supérieure.
L'erreur était beaucoup moins excusable lorsque Condorcet reproduisit
ultérieurement, sous une forme plus directe et plus systématique, le
même espoir chimérique, dont l'expression, encore profondément mêlée à
son célèbre ouvrage posthume, y confirme clairement l'état flottant de
son intelligence quant à la conception fondamentale de la science
sociale, suivant les explications directes de l'avant-dernière leçon.
Mais il est vraiment impossible d'excuser chez Laplace la stérile
reproduction d'une telle aberration philosophique, alors que l'état
général de la raison humaine commençait déjà à permettre d'entrevoir le
véritable esprit fondamental de la saine philosophie politique, si bien
préparé, comme je l'ai montré, par les travaux de Montesquieu et de
Condorcet lui-même, et d'ailleurs puissamment stimulé par l'ébranlement
radical de la société. À plus forte raison ne saurait-on nullement
pallier la prolongation actuelle de cette absurde illusion parmi les
imitateurs subalternes, qui, sans rien ajouter au fond du sujet, se
bornent à répéter, dans un lourd verbiage algébrique, l'expression
surannée de ces vaines prétentions, par un abus grossier du crédit si
justement attaché désormais au véritable esprit mathématique. Bien loin
d'indiquer, comme il y a un siècle, l'instinct prématuré de
l'indispensable rénovation des études sociales, cette aberration ne
constitue aujourd'hui, à mes yeux, que l'involontaire témoignage décisif
d'une profonde impuissance philosophique, d'ailleurs combinée,
d'ordinaire, avec une sorte de manie algébrique, maintenant trop
familière au vulgaire des géomètres, et peut-être aussi quelquefois
stimulée par le désir, si commun de nos jours, de se créer, à peu de
frais, une certaine réputation, éphémère mais productive, de haute
portée politique. Serait-il possible, en effet, d'imaginer une
conception plus radicalement irrationnelle que celle qui consiste à
donner pour base philosophique, ou pour principal moyen d'élaboration
finale, à l'ensemble de la science sociale, une prétendue théorie
mathématique, où, prenant habituellement des signes pour des idées,
suivant le caractère usuel des spéculations purement métaphysiques, on
s'efforce d'assujétir au calcul la notion nécessairement sophistique de
la probabilité numérique, qui conduit directement à donner notre propre
ignorance réelle pour la mesure naturelle du degré de vraisemblance de
nos diverses opinions?[32] Aussi aucun homme sensé n'a-t-il été, dans la
pratique sociale, effectivement converti de nos jours à cette étrange
aberration, quoique sans pouvoir en démêler le sophisme fondamental.
Tandis que les vraies théories mathématiques ont fait, depuis un siècle,
de si grands et si utiles progrès, cette absurde doctrine, sauf les
occasions de calcul abstrait qu'elle a pu susciter, n'a véritablement
subi, pendant le même temps, malgré de nombreux et importans essais,
aucune amélioration essentielle, et se retrouve aujourd'hui placée dans
le même cercle d'erreurs primitives, quoique la fécondité des
conceptions constitue certainement, à l'égard d'une science quelconque,
le symptôme le moins équivoque de la réalité des spéculations.

     [Footnote 32: J'ai déjà sommairement indiqué, au commencement
     de 1835, dans le second volume de ce Traité, mon opinion
     directe sur l'appréciation philosophique d'une telle théorie,
     par une note importante de la vingt-septième leçon, où j'ai
     d'ailleurs annoncé l'intention ultérieure de traiter
     expressément ce sujet spécial de philosophie mathématique, si
     cet ouvrage comporte une seconde édition. La justice me fait
     ici un heureux devoir d'ajouter que, depuis cette époque,
     l'un des plus judicieux géomètres de notre siècle (M.
     Poinsot), avec cette lucide sagacité philosophique qui le
     caractérise habituellement, a, sous ce rapport, utilement
     entrepris, dans une mémorable discussion académique, de
     prévenir le vulgaire mathématique contre une nouvelle
     invasion momentanée de cette aberration surannée, alors
     identiquement reproduite, avec une sorte de fracas
     scientifique, par un analyste beaucoup moins rationnel.]

À quelques aberrations philosophiques qu'ait pu donner lieu jusqu'ici
une fausse appréciation des relations indispensables de la science
sociale avec les diverses sciences antérieures, les différentes
indications contenues dans ce chapitre ne peuvent maintenant laisser
aucune grave incertitude sur la subordination vraiment fondamentale, à
la fois scientifique et logique, qui fait préalablement dépendre l'étude
positive des phénomènes sociaux de l'ensemble de la philosophie
naturelle tout entière: en sorte que la position encyclopédique
assignée, dès le début de ce Traité, à la physique sociale, dans la
hiérarchie générale des sciences, se trouve désormais suffisamment
motivée d'après un examen direct. Les principales de ces relations sont
d'une telle évidence intrinsèque qu'il est presque honteux, pour l'état
présent de la raison humaine, qu'on soit forcé de démontrer formellement
aujourd'hui, soit la nécessité de ne procéder à l'étude des phénomènes
les plus compliqués qu'après s'y être convenablement préparé par l'étude
graduelle des phénomènes plus simples, soit aussi, quant à la doctrine,
l'indispensable obligation générale de connaître d'abord l'agent du
phénomène que l'on se propose d'analyser et le milieu où ce phénomène
s'accomplit. Mais la funeste prépondérance actuelle de la philosophie
métaphysique en un tel sujet y a si radicalement vicié les notions même
les plus élémentaires, que, malgré la puissance naturelle des
considérations précédentes, si spontanément fortifiées par l'ensemble de
ce Traité, je dois craindre peut-être que cette haute connexité
scientifique ne soit, au fond, la partie la moins goûtée, sinon la plus
contestée, de ma doctrine philosophique, même après que la suite de ce
volume en aura indirectement confirmé, à divers égards essentiels, la
réalité et l'importance. Cette crainte me semble d'autant plus légitime
que ce grand précepte de philosophie positive se trouve nécessairement
en opposition directe avec l'un des plus profonds caractères de nos
moeurs politiques, l'appel immédiat, si doux à la fois à notre orgueil
et à notre paresse, adressé, par la philosophie métaphysique, à toutes
les intelligences quelconques, pour traiter, sans aucune préparation
rationnelle, les diverses questions sociales, en les regardant, du moins
implicitement, comme des sujets de simple inspiration. Un tel motif
devait donc me faire attacher ici une importance toute spéciale à
l'explication sommaire de ces diverses relations indispensables, sur
lesquelles, malgré leur haute évidence propre, je n'ai point, sans
doute, trop insisté, quoique cependant toutes les notions principales me
semblent avoir été suffisamment indiquées. Pour terminer convenablement
l'opération encyclopédique qui constitue le sujet particulier de ce
chapitre, il me reste maintenant à considérer en sens inverse cette
connexité fondamentale, en appréciant, à son tour, la réaction
philosophique nécessaire de la physique sociale sur l'ensemble des
sciences antérieures, soit quant à la doctrine ou à la méthode.

Il serait, en ce moment, prématuré de considérer ici, à ce sujet,
l'inévitable influence générale que la sociologie doit ultérieurement
exercer sur le système des autres sciences fondamentales par cela seul
que, constituant le dernier élément essentiel de la philosophie
positive, cette philosophie, dès-lors irrévocablement complétée,
permettra enfin de rationaliser directement la culture, encore
essentiellement empirique, des différentes sciences actuelles, en les
faisant concevoir désormais, malgré leur indispensable séparation, comme
des branches distinctes d'un tronc nécessairement unique, dont la
considération prépondérante devra toujours présider, sans aucune vaine
prétention d'universalité, aux divers travaux spéciaux, au lieu de
l'anarchique dispersion qui caractérise aujourd'hui le mode effectif de
développement de la philosophie naturelle. L'examen direct de cette
haute régénération scientifique appartient exclusivement, par sa nature,
à la fin de ce volume, où il fournira l'une des conclusions finales de
l'ensemble de ce Traité. Nous devons ici nous borner à apprécier, sous
un point de vue plus spécial, la réaction immédiate de la sociologie sur
tout le reste de la philosophie naturelle, en vertu des principales
propriétés, soit scientifiques, soit logiques, qui caractérisent son
esprit fondamental, d'après les explications du chapitre précédent.

Quant à la doctrine, le principe essentiel de cette universelle réaction
résulte d'abord de cette évidente considération philosophique que toutes
les spéculations scientifiques quelconques, en tant que travaux humains,
doivent être, de toute nécessité, profondément subordonnées à la vraie
théorie générale du développement de l'humanité. Si, par une hypothèse
évidemment chimérique, on pouvait concevoir cette théorie devenue jamais
assez parfaite pour qu'aucun obstacle intellectuel n'y bornât la libre
plénitude de ses déductions les plus précises, il est clair que la
hiérarchie scientifique, dès-lors totalement intervertie, présenterait
désormais, _à priori_, les différentes sciences comme de simples parties
de cette science unique. Quoique la faiblesse de notre intelligence et
l'extrême complication d'une telle étude ne puissent, sans doute,
aucunement permettre à l'esprit humain de réaliser jamais une pareille
situation philosophique, cette supposition est néanmoins très propre à
faire immédiatement comprendre la légitime intervention générale de la
vraie science sociale dans tous les ordres possibles de spéculations
humaines. À la vérité, cette haute intervention semble d'abord
appartenir plutôt à la théorie biologique de notre nature, et c'est
ainsi que quelques philosophes ont commencé à en entrevoir le germe. Il
n'est pas douteux, en effet, que la connaissance de l'homme individuel
doive exercer directement une influence secrète mais inévitable sur
toutes les sciences quelconques, puisque nos travaux portent
nécessairement l'empreinte ineffaçable des facultés qui les produisent.
Mais, en approfondissant davantage cette grande considération, on peut
aisément reconnaître que cette influence universelle doit proprement
appartenir à la théorie de l'évolution sociale beaucoup plus qu'à celle
de l'homme individuel, quoique, sous ce rapport surtout, la sociologie
soit naturellement inséparable de la biologie. Cette restriction plus
précise résulte évidemment de ce que le développement de l'esprit humain
n'est possible que par l'état social, dont la considération directe doit
donc prévaloir toutes les fois qu'il s'agit immédiatement des résultats
quelconques de ce développement. Tel est donc, en aperçu, le premier
titre philosophique de la physique sociale à son inévitable intervention
intellectuelle dans la culture effective des diverses parties de la
philosophie naturelle proprement dite. Je me borne maintenant, à ce
sujet, à poser simplement le principe nécessaire de cette grande
relation, qui sera plus tard convenablement examinée. En ce moment, il
convient de considérer seulement des relations plus spéciales et plus
aisément appréciables, qui résultent spontanément de nos diverses
explications antérieures. D'abord, il est clair que la sociologie devra
naturellement perfectionner l'étude des vrais rapports essentiels qui
unissent entre elles les différentes sciences, puisque cette étude
constitue nécessairement une partie importante de la statique sociale,
directement destinée à mettre en évidence les lois réelles d'un tel
enchaînement, comme celles de tous les autres cas de connexité
fondamentale entre les divers élémens quelconques de notre civilisation.
C'est seulement ainsi que l'étude habituelle de ces liaisons mutuelles,
dès-lors irrévocablement établie sur le terrain de la réalité, pourra
enfin prendre un caractère vraiment positif, susceptible d'écarter à
jamais ces spéculations vagues et arbitraires qui distinguent
aujourd'hui tant d'essais encyclopédiques, sans excepter la plupart de
ceux si malheureusement tentés par les savans eux-mêmes, à l'imitation
stérile des purs métaphysiciens. Mais, quelle que soit l'importance de
cette première considération, cette heureuse tendance spontanée de la
sociologie à manifester avec évidence le véritable esprit général de
chaque science fondamentale d'après l'ensemble de ses relations avec
toutes les autres, sera nécessairement encore plus prononcée dans
l'étude directe de la dynamique sociale, en vertu de ce principe, déjà
souvent employé dans ce volume, que la vraie coordination doit être
surtout dévoilée par le cours naturel du développement commun. Tous les
savans qui ont médité avec quelque force sur l'ensemble de leur sujet
propre ont certainement senti quels importans secours spéciaux peuvent
fournir les indications historiques correspondantes pour régulariser, à
un certain degré, l'essor spontané des découvertes scientifiques, en
évitant surtout les tentatives chimériques ou trop prématurées. Il
serait inutile d'insister ici sur un tel attribut de l'histoire des
sciences, qui ne saurait être contesté aujourd'hui par aucun de ceux qui
ont fait, en une science quelconque, des découvertes réelles de quelque
portée: le grand Lagrange était surtout profondément pénétré de cette
haute relation philosophique, qu'il a si admirablement utilisée, et dont
il a même spontanément formulé le principe, autant que le permettaient
ses travaux, comme je vais l'indiquer plus spécialement ci-dessous. Or,
il est clair, d'après la leçon précédente, que la véritable histoire
scientifique, c'est-à-dire la théorie de la filiation réelle des
principales découvertes, n'existe encore en aucune manière. Les divers
essais vainement décorés de ce titre, par des esprits qui n'en pouvaient
comprendre la portée philosophique, n'ont pu être jusqu'ici que de
simples compilations, d'ailleurs provisoirement utiles, de matériaux
plus ou moins irrationnels, qui ne sauraient même, comme nous l'avons
vu, être ultérieurement employés à la construction directe d'aucune
doctrine historique sans une indispensable révision préliminaire, et qui
certainement sont fort impropres, dans leur état actuel, à suggérer
d'heureuses indications scientifiques. Mais, quoique une telle érudition
bibliographique et biographique tende plutôt à étouffer l'essor spontané
du génie humain qu'à en seconder le développement, ce qui explique la
répugnance instinctive qu'elle inspire d'ordinaire aux vrais inventeurs,
la propriété nécessaire que nous apprécions dans la véritable histoire
des sciences n'en demeure pas moins incontestable. Cette propriété ne
pourra donc réaliser pleinement son heureuse influence pour régulariser
le progrès naturel des différentes sciences que par suite de la
fondation directe de la physique sociale, sans laquelle nous avons
reconnu qu'aucune histoire spéciale ne saurait être rationnellement
conçue, et qui doit imprimer immédiatement à de tels travaux la
direction philosophique qui leur manque essentiellement jusqu'ici. On
ne peut, sans doute, méconnaître, sous ce rapport, les améliorations
spéciales que cette nouvelle science fondamentale tendra nécessairement
à introduire dans chacune des autres, aussi bien que dans leur
coordination générale, puisqu'il est certain qu'aucune science
quelconque ne saurait être profondément comprise tant qu'on n'en a point
apprécié la véritable histoire essentielle.

Convenablement approfondie, cette considération nous amène,
naturellement, en dernier lieu, à apprécier aussi la réaction nécessaire
de la sociologie sur l'ensemble des sciences antérieures, en ce qui
concerne la méthode proprement dite. Il ne peut encore être question de
combiner ici les diverses notions fondamentales que les différentes
parties de cet ouvrage ont dû successivement fournir à cet égard, pour
en construire directement une théorie générale et complète de la méthode
positive. Cette opération capitale doit rationnellement appartenir à la
fin de ce volume, puisque les indications spontanées que la suite de
notre travail devait, à ce sujet, graduellement développer ne sauraient
être terminées tant qu'il reste à examiner une dernière branche
essentielle de notre système philosophique. Mais, nous avons reconnu,
dans toutes les parties antérieures de ce Traité, que chacune des
diverses sciences fondamentales possède, par sa nature, l'importante
propriété de manifester spécialement l'un des principaux attributs de la
méthode positive universelle, quoique tous doivent nécessairement se
retrouver, à un certain degré, dans toutes les autres sciences, en vertu
de notre invariable unité logique. Nous n'avons donc ici qu'à
caractériser, sous ce rapport, à l'égard de la physique sociale, sa
participation propre et directe à la composition élémentaire du fonds
commun de nos ressources intellectuelles. Or, au point où ce volume est
maintenant parvenu, il est déjà facile de reconnaître que cette
coopération logique de la nouvelle science n'a pas, sans doute, une
moindre importance générale que celle des diverses sciences antérieures,
y compris même la biologie. Il résulte, en effet, de la leçon précédente
que la fondation de la sociologie positive tend directement à augmenter
l'ensemble de nos principaux moyens de spéculation quelconque, en y
introduisant, comme dernier élément essentiel, ce mode général
d'exploration que j'ai signalé sous le nom de _méthode historique_
proprement dite, qui, après un usage convenable, constituera réellement
plus tard un quatrième mode fondamental d'observation, à la suite du
procédé comparatif de la biologie, dont il présente certainement une
modification assez profonde pour mériter d'en être finalement distingué.
Ce nouveau moyen d'investigation, dont la manifestation était, par sa
nature, si évidemment réservée à la sociologie, est vraiment, au fond,
plus ou moins applicable à tous les ordres quelconques de spéculations
scientifiques. Il suffit, pour cela, suivant le principe incontestable
ci-dessus indiqué, de concevoir chaque découverte quelconque, à
l'instant où elle s'accomplit, comme constituant un véritable phénomène
social, faisant partie de la série générale du développement humain, et,
à ce titre, soumis aux lois de succession et aux méthodes d'exploration
qui caractérisent cette grande évolution. D'un tel point de départ, dont
la rationnalité ne saurait être méconnue, on embrasse aussitôt l'entière
universalité nécessaire de la méthode historique, dès-lors envisagée
dans toute son éminente dignité intellectuelle. N'est-il point sensible,
en effet, que, par une telle méthode, les diverses découvertes
scientifiques deviennent, à un certain degré, susceptibles d'une vraie
prévision rationnelle, d'après une exacte appréciation du mouvement
antérieur de la science, convenablement interprété suivant les lois
fondamentales de la marche réelle de l'esprit humain? Parvenue à une
telle spécialité, la prévision historique ne saurait sans doute,
d'après les explications du chapitre précédent, comporter des
déterminations bien précises: mais elle pourra certainement fournir
d'heureuses indications préliminaires sur le sens général des progrès
immédiats, de manière à éviter surtout, en grande partie, l'énorme
déperdition des forces intellectuelles qui se consument aujourd'hui en
essais essentiellement hasardés, dont la plupart ne comportent aucun
succès réel. Comparant ainsi convenablement l'état présent de chaque
science, ou même de chaque grand sujet scientifique, à la suite
philosophique des états antérieurs, il deviendra, sans doute, possible
d'assujétir ultérieurement l'art des découvertes à une sorte de théorie
rationnelle, qui puisse utilement guider les efforts instinctifs du
génie individuel, dont la marche propre ne saurait être vraiment
indépendante du développement collectif de l'esprit humain, quelque
illusion naturelle que puisse inspirer, à cet égard, le sentiment
exagéré de la supériorité personnelle, malheureusement si disposée,
d'ordinaire, surtout en ce genre, à un isolement chimérique. La méthode
historique est donc destinée, en dominant désormais l'usage systématique
de toutes les autres méthodes scientifiques quelconques, à leur procurer
une plénitude de rationnalité qui leur manque essentiellement encore,
en transportant, autant que possible, à l'ensemble cette progression
sagement ordonnée qui n'existe aujourd'hui que pour les détails: le
choix habituel des sujets de recherches, jusqu'ici presque arbitraire,
ou du moins éminemment empirique, tendra dès-lors à acquérir, à un
certain degré, ce caractère vraiment scientifique que présente seule
maintenant l'investigation partielle de chacun d'eux. Mais, pour que ces
hautes propriétés puissent être convenablement réalisées, il est
indispensable que cette méthode transcendante, si difficile et si
délicate par sa nature, soit elle-même toujours subordonnée aux
conditions philosophiques qu'impose le véritable esprit général de la
science où elle prend spécialement naissance, tel qu'il a été
suffisamment caractérisé dans la leçon précédente. La principale de ces
conditions consiste, ainsi que nous l'avons établi, à ne jamais
considérer l'ensemble du développement propre de chaque science
isolément de la progression totale de l'esprit humain, ni même de
l'évolution fondamentale de l'humanité. Ainsi, la physique sociale, qui
fournit spontanément cette nouvelle méthode, devra donc aussi plus ou
moins présider ultérieurement à son application graduelle, au moins
d'après sa conception générale du développement humain[33]. Tout usage
trop partiel ou trop isolé d'un tel mode d'investigation, suivant
l'irrationnelle tendance dispersive des esprits actuels, serait
essentiellement inefficace, ou ne pourrait réaliser qu'une faible partie
des importans avantages qu'on doit s'en promettre pour le progrès des
sciences, en exposant même peut-être à certaines aberrations spéciales.
Quoique, d'après notre principe invariable de l'uniformité fondamentale
de la méthode positive, l'état présent des sciences doive nécessairement
offrir déjà quelques traces spontanées de ce moyen supérieur de
spéculation, cependant sa complication caractéristique et son
développement à peine naissant ne sauraient permettre d'en apercevoir
actuellement des exemples très prononcés, et surtout assez variés pour
constituer une manifestation pleinement décisive. Le système entier de
nos diverses connaissances positives n'en présente encore, à mes yeux,
qu'un seul témoignage vraiment irrécusable, qu'il faut aller puiser,
comme on devait s'y attendre, dans la science mathématique, si hautement
destinée, par sa nature, à raison de son essor plus simple et plus
rapide, à fournir spontanément d'avance quelques exemples plus ou moins
appréciables de tous les procédés logiques possibles, aussi bien
d'ailleurs, malgré le préjugé actuel, que de presque toutes les
aberrations. Ce précieux exemple m'est fourni par ces sublimes chapitres
préliminaires des diverses sections de la _Mécanique analytique_, si peu
appréciés du vulgaire des géomètres parce qu'ils ne contiennent aucune
formule, et qui constituent, à mon gré, la preuve la plus décisive de
l'éminente supériorité philosophique de Lagrange sur tous les géomètres
postérieurs à Descartes et à Leïbnitz. En exposant cette admirable
filiation des principales conceptions de l'esprit humain relativement à
la mécanique rationnelle, depuis l'origine de la science jusqu'à nos
jours, le génie de Lagrange a certainement pressenti le véritable esprit
général de la méthode historique, par cela seul qu'il a choisi une telle
appréciation fondamentale pour base préliminaire de l'ensemble de ses
propres spéculations scientifiques. Je ne saurais donc, sous ce rapport,
trop fortement recommander ici, non-seulement aux géomètres, si
étrangers, d'ordinaire, à de telles pensées, mais à toutes les
intelligences vraiment philosophiques, l'assidue méditation de ces
éminentes compositions, où réside, à ma connaissance, le seul exemple
réel qui puisse donner jusqu'ici une idée convenable de la véritable
histoire, telle que je l'ai caractérisée, bien que leur auteur n'eût
certes aucune prétention au titre vulgaire d'historien.

     [Footnote 33: J'ai exposé d'avance, dans le second volume de
     ce Traité, un exemple caractéristique de l'utilité
     scientifique de cette méthode historique, en établissant,
     surtout d'après elle, la théorie positive des hypothèses
     vraiment rationnelles en philosophie naturelle et
     principalement en physique. Plus on méditera sur ce grand
     sujet, mieux on sentira, en principe, que la véritable
     philosophie de chaque science est nécessairement inséparable
     de son histoire réelle, c'est-à-dire d'une exacte
     appréciation générale de la filiation effective de l'ensemble
     de ses progrès principaux. La similitude essentielle qui doit
     inévitablement régner entre la marche intellectuelle de
     l'individu et celle de l'espèce, indique évidemment qu'on ne
     saurait convenablement saisir la coordination pleinement
     rationnelle des diverses conceptions scientifiques, si l'on
     n'est point guidé par la vraie théorie de leur enchaînement
     historique, que la physique sociale peut seule réellement
     fournir à chaque science spéciale. C'est ainsi que
     l'institution de cette dernière science fondamentale doit
     sembler directement indispensable à l'entier développement
     systématique de toutes les autres. On voit aussi par-là
     quelle extension capitale notre nouvelle philosophie
     politique procure spontanément à l'influence nécessaire de
     l'histoire dans l'ensemble des spéculations humaines, comme
     je l'avais annoncé en terminant le précédent chapitre.]

Quoique nécessairement très sommaires, les indications précédentes
suffisent, sans doute, pour constater que l'inévitable réaction
universelle de la science sociale sur le système des sciences
antérieures n'a pas moins d'importance sous le point de vue purement
logique que sous l'aspect directement scientifique. Tandis que, d'une
part, la sociologie positive tend à lier profondément entre elles toutes
les autres sciences, soit par leur commune subordination philosophique à
la théorie générale du développement humain, soit par la manifestation
spontanée et continue de leurs vraies relations mutuelles, on voit aussi
maintenant que, d'une autre part, elle tend à superposer, à l'ensemble
de leurs divers modes propres d'investigation, une méthode plus élevée,
dont l'application judicieuse pourra diriger avec plus d'efficacité leur
usage rationnel, de manière à bannir, autant que possible, l'empirisme
et le tâtonnement. Ainsi, l'intime dépendance nécessaire où, par la
nature de ses phénomènes, la physique sociale est si évidemment placée
entre toutes les sciences antérieures, comme nous l'avons d'abord
reconnu, se trouve réciproquement accompagnée d'une double influence
capitale, non moins inévitable, qu'elle doit, à son tour, exercer
constamment sur elles, de manière à leur rendre des offices
essentiellement équivalens à ceux qu'elle en aura reçus, quoique d'une
autre nature. On peut donc apercevoir déjà cette éminente propriété
caractéristique d'une telle science de former pour ainsi dire le noeud
principal du faisceau scientifique fondamental, par suite de ses divers
rapports naturels, soit de subordination, soit de direction, avec toutes
les autres, ainsi que je l'expliquerai ultérieurement. C'est par-là que
la vraie coordination homogène de nos diverses sciences réelles tend à
ressortir spontanément de leur développement positif, au lieu d'être
vainement empruntée à des conceptions anti-scientifiques sur une
chimérique unité des différens phénomènes quelconques, comme on l'a
jusqu'ici exclusivement tenté.

L'ensemble des considérations indiquées dans ce chapitre complète
suffisamment la grande opération philosophique entreprise dans le
chapitre précédent pour caractériser directement le véritable esprit
général de la dernière science fondamentale, en manifestant ses diverses
relations nécessaires avec l'ensemble de toutes les autres.
Indépendamment de son indispensable influence pour diriger la formation
rationnelle de la saine philosophie politique, cette intime et mutuelle
connexité, à la fois scientifique et logique, présente immédiatement,
avant même que la science ait pu se développer convenablement, cette
haute utilité sociale, si précieuse aujourd'hui, de commencer à réaliser
spontanément une certaine discipline intellectuelle, en assujétissant
les scrutateurs quelconques des questions sociales à une longue et
difficile préparation scientifique, dont la parfaite rationnalité ne
saurait laisser le moindre soupçon d'arbitraire, comme je l'avais
annoncé dans la quarante-sixième leçon.

Par la complication supérieure de ses phénomènes, aussi bien que par son
essor plus récent, la science sociale devra, sans doute, toujours
rester, par sa nature, plus ou moins inférieure, sous les rapports
spéculatifs les plus importans, à toutes les autres sciences
fondamentales. On peut cependant sentir, d'après l'ensemble d'une telle
appréciation, que l'application convenable de moyens d'investigation et
de vérification plus étendus qu'en aucune autre science, suivant notre
loi constante, pourra lui procurer une rationnalité bien supérieure à ce
que doit faire espérer l'état présent de l'esprit humain. La parfaite
unité spontanée d'un tel sujet, malgré son immense extension, la
solidarité plus prononcée de ses divers aspects quelconques, sa marche
caractéristique des questions les plus générales vers des recherches
graduellement plus spéciales, enfin l'emploi plus fréquent et plus
important des considérations _à priori_ d'après les indications fournies
par les sciences antérieures, et surtout par la théorie biologique de la
nature humaine, doivent faire concevoir de plus hautes espérances de la
dignité spéculative d'une telle science que ne pourra l'indiquer ici
l'imparfaite réalisation que je vais maintenant ébaucher directement, et
dont la principale destination doit être, à mes yeux, de mieux
caractériser, par une manifestation plus sensible et plus efficace,
l'esquisse fondamentale que je viens de terminer de la vraie nature
générale de cette nouvelle philosophie politique et du véritable esprit
scientifique qui doit présider à sa construction ultérieure.



CINQUANTIÈME LEÇON.

Considérations préliminaires sur la statique sociale, ou théorie
générale de l'ordre spontané des sociétés humaines.


D'après les divers motifs essentiels indiqués dans l'avant-dernière
leçon, la partie spécialement dynamique de la science sociale doit
nécessairement attirer, d'une manière prépondérante et même presque
exclusive, notre attention directe et explicite: non-seulement parce que
l'intérêt plus puissant et plus immédiat qu'elle inspire naturellement,
surtout aujourd'hui, permet de mieux apprécier son vrai caractère
philosophique; mais aussi en vertu de l'aptitude spontanée des
phénomènes du mouvement à manifester, avec une plus irrésistible
évidence, les lois réelles de la solidarité fondamentale. Néanmoins, le
traité méthodique et spécial de philosophie politique, annoncé au début
de ce volume, devra ultérieurement contenir une analyse approfondie et
développée de l'ensemble des conditions quelconques d'existence
communes à toutes les sociétés humaines, et des lois d'harmonie
correspondantes, avant de procéder à l'étude propre des lois de
succession. Quoique les limites naturelles de ce volume, et la
destination plus générale du Traité dont il fait partie, doivent
essentiellement m'interdire ici cette importante opération préalable, je
crois devoir consacrer cependant la leçon actuelle à présenter
sommairement, sur ce premier aspect élémentaire de la physique sociale,
quelques considérations préliminaires, sans lesquelles la suite de notre
travail ne saurait être convenablement comprise, en les restreignant
d'ailleurs aux indications les plus indispensables, et laissant au
lecteur à compléter lui-même graduellement ces notions statiques, autant
que le comporte l'état naissant de la science, à mesure que nous
apprécierons ensuite le développement historique de l'humanité.

Malgré son inévitable rapidité actuelle, cet indispensable préambule
statique ne peut atteindre suffisamment son but rationnel qu'en étant
déjà conçu ici d'après la même marche scientifique qui devra
ultérieurement diriger, sur une plus grande échelle, une telle analyse
sociologique. Cette marche consiste surtout à examiner successivement
les trois ordres principaux de considérations sociologiques, de plus en
plus composées et spéciales, qui s'enchaînent nécessairement en un tel
sujet, en appréciant les conditions générales d'existence sociale
relatives d'abord à l'individu, ensuite à la famille, et enfin à la
société proprement dite, dont la notion, parvenue à son entière
extension scientifique, tend à embrasser la totalité de l'espèce
humaine, et principalement l'ensemble de la race blanche.

En ce qui concerne l'individu, nous pouvons préalablement écarter ici,
comme devenue aujourd'hui heureusement superflue pour tous les esprits
éclairés, toute démonstration formelle de la sociabilité fondamentale de
l'homme. La théorie cérébrale de l'illustre Gall, aura surtout rendu,
sous ce rapport, un immense service philosophique, en dissipant à
jamais, par les seules voies maintenant capables de produire une
conviction réelle et durable, les aberrations métaphysiques du siècle
dernier sur ce sujet capital, déjà empiriquement signalées d'après
l'exploration spéciale et directe de l'état sauvage. Cette théorie a
non-seulement établi scientifiquement l'irrésistible tendance sociale de
la nature humaine; elle a même détruit les fausses appréciations qui
avaient systématiquement conduit à la méconnaître; et qui consistaient
principalement, d'une part, à attribuer aux combinaisons
intellectuelles une chimérique prépondérance dans la conduite générale
de la vie humaine, pendant que, d'une autre part, on exagérait, au degré
le plus absurde, l'influence absolue des besoins sur la prétendue
création des facultés. Outre cette précieuse analyse biologique, une
simple considération de philosophie sociologique, que je crois utile
d'indiquer ici, suffirait à mettre directement en évidence la haute
irrationnalité nécessaire de l'étrange doctrine qui fait uniquement
dériver l'état social de l'utilité fondamentale que l'homme en retire
pour la satisfaction plus parfaite de ses divers besoins individuels.
Car, cette incontestable utilité, quelque influence qu'on lui suppose,
n'a pu réellement se manifester qu'après un long développement préalable
de la société dont on lui attribue ainsi la création. Un tel cercle
vicieux paraîtra d'autant plus décisif que l'on réfléchira davantage aux
vrais caractères de la première enfance de l'humanité, où les avantages
individuels de l'association sont éminemment douteux, si même on ne peut
dire, en beaucoup de cas, qu'elle augmente bien moins les ressources que
les charges, comme on ne le voit encore que trop dans les derniers rangs
des sociétés les plus avancées. Il est donc pleinement évident que
l'état social n'eût jamais existé, s'il n'avait pu résulter que d'une
conviction quelconque de son utilité individuelle, puisque cette
conviction, bien loin de pouvoir précéder l'établissement d'un tel mode
d'existence, quelque habileté qu'on supposât même à ceux auxquels on
attribue ce chimérique calcul, n'a pu, au contraire, commencer à se
développer graduellement que d'après l'accomplissement déjà très avancé
de l'évolution sociale. Ce sentiment est encore assez faiblement
enraciné, pour que, de nos jours, d'audacieux sophistes aient pu, sans
être réputés aliénés, tenter directement de l'ébranler, en niant
dogmatiquement une semblable utilité, par un déplorable abus de la
liberté nécessairement issue de notre anarchie intellectuelle. La
sociabilité essentiellement spontanée de l'espèce humaine, en vertu d'un
penchant instinctif à la vie commune, indépendamment de tout calcul
personnel, et souvent malgré les intérêts individuels les plus
énergiques, ne saurait donc être désormais aucunement contestée, en
principe, par ceux-là même qui ne prendraient point en suffisante
considération les lumières indispensables que fournit maintenant, à ce
sujet, la saine théorie biologique de notre nature intellectuelle et
morale. Je ne saurais d'ailleurs m'arrêter ici à la moindre
appréciation directe des divers caractères spécifiques, soit physiques,
soit moraux, soit intellectuels, qui, une fois l'existence sociale ainsi
spontanément établie, tendent naturellement à lui faire bientôt acquérir
plus d'étendue et de stabilité, par le développement même qu'elle
procure à l'ensemble des besoins humains. Ces différentes explications
élémentaires, d'ailleurs utilement ébauchées par la physiologie
actuelle, ne sauraient convenir qu'à un traité spécial: elles
surchargeraient évidemment un volume déjà trop étendu. En les supposant
ici suffisamment effectuées, comme le permet essentiellement l'état
présent de nos connaissances biologiques, je dois seulement avertir, en
général, qu'on y attribue d'ordinaire une importance exagérée à la
considération isolée de chaque condition propre, surtout en ce qui
concerne les caractères purement physiques, même ceux dont l'influence
sociale est la plus irrécusable, comme la nudité naturelle de l'homme,
son enfance moins protégée et plus prolongée, etc. Quelle que soit la
puissance réelle propre à chacune de ces diverses conditions, et
spécialement à cette dernière circonstance, pour fortifier et développer
notre sociabilité spontanée, c'est principalement leur ensemble total
qu'il conviendrait d'apprécier, comme seul pleinement caractéristique,
puisque la plupart de ces particularités se retrouvent d'ailleurs
séparément chez d'autres espèces sociables, sans y produire des effets
semblables. En général, toute cette partie préliminaire de la sociologie
pourra être un jour très utilement éclairée par l'analyse comparative
des différentes sociétés animales, comme je l'ai indiqué dans
l'avant-dernier chapitre.

Sans insister ici sur cette appréciation trop spéciale, il importe
seulement à mon objet principal de signaler, d'après l'ensemble d'une
telle opération, l'influence nécessaire des plus importans attributs
généraux de notre nature pour donner à la société humaine le caractère
fondamental qui lui appartient constamment, et que son développement
quelconque ne saurait jamais altérer. Il faut, à cet effet, considérer
d'abord cette énergique prépondérance des facultés affectives sur les
facultés intellectuelles, qui, moins prononcée chez l'homme qu'en aucun
autre animal, détermine cependant, avec tant d'évidence, la première
notion essentielle sur notre véritable nature, aujourd'hui si
heureusement représentée, à cet égard, par l'ensemble de la physiologie
cérébrale, ainsi que nous l'avons reconnu à la fin du volume précédent.

Quoique la continuité d'action constitue certainement, en un genre
quelconque, une indispensable condition préalable de succès réel,
l'homme cependant, comme tout autre animal, répugne spontanément à une
telle persévérance, et ne trouve d'abord un vrai plaisir dans l'exercice
de son activité propre qu'autant qu'elle est suffisamment variée: cette
diversité importe même, sous ce rapport, davantage que la modération
d'intensité, surtout dans les cas les plus ordinaires, où aucun instinct
n'est hautement prononcé. Les facultés intellectuelles étant
naturellement les moins énergiques, leur activité, pour peu qu'elle se
prolonge identiquement à un certain degré, détermine, chez la plupart
des hommes, une véritable fatigue, bientôt insupportable: aussi est-ce
principalement à leur exercice que s'applique ce _dolce far niente_,
dont tous les âges de la civilisation ont partout reproduit, sous des
formes plus ou moins naïves, l'expression universelle et
caractéristique. Néanmoins, c'est surtout de l'usage convenablement
opiniâtre de ces hautes facultés que doivent évidemment dépendre, pour
l'espèce comme pour l'individu, les modifications graduelles de
l'existence humaine pendant le cours naturel de notre évolution sociale:
en sorte que, par une déplorable coïncidence, l'homme a précisément le
plus besoin du genre d'activité auquel il est le moins propre. Les
imperfections physiques et les nécessités morales de sa condition lui
imposent, plus impérieusement qu'à aucun autre animal, l'indispensable
obligation d'employer constamment son intelligence à améliorer sa
situation primitive; aussi est-il, à cet effet, le plus intelligent de
tous les animaux, en quoi l'on doit, sans doute, reconnaître une
certaine harmonie: mais cette harmonie, comme toutes les autres
co-relations réelles, est extrêmement imparfaite; puisque l'intelligence
de l'homme est fort loin d'être spontanément assez prononcée pour que
son exercice un peu soutenu puisse être habituellement supporté sans une
irrésistible fatigue, qu'une stimulation énergique et constante peut
seule prévenir ou tempérer. Au lieu de déplorer vainement cette
insurmontable discordance, nous devons la noter comme un premier
document essentiel fourni à la sociologie par la biologie, et qui doit
radicalement influer sur le caractère général des sociétés humaines,
indépendamment de la puissance évidente que nous reconnaîtrons à une
pareille cause, dans la leçon suivante, pour concourir à la
détermination fondamentale de la vitesse ou plutôt de la lenteur de
notre évolution sociale. Il en résulte immédiatement ici que presque
tous les hommes sont, par leur nature, éminemment impropres au travail
intellectuel, et voués essentiellement à une activité matérielle: en
sorte que l'état spéculatif, de plus en plus indispensable, ne peut être
convenablement produit et surtout maintenu chez eux, que d'après une
puissante impulsion hétérogène, sans cesse entretenue par des penchans
moins élevés mais plus énergiques. Quelle que soit, à cet égard, la
haute importance des nombreuses différences individuelles, elles
consistent nécessairement en une simple inégalité de degré, comme en
tout autre cas, sans que les plus éminentes natures soient jamais
vraiment affranchies de cette commune obligation. Sous ce rapport, les
hommes peuvent être surtout classés scientifiquement suivant la noblesse
ou la spécialité croissantes des facultés affectives par lesquelles est
effectivement produite l'excitation intellectuelle. En parcourant
l'échelle générale ascendante de cet ensemble de facultés diverses,
d'après la lumineuse théorie de Gall, on voit aisément que, chez le plus
grand nombre des hommes, la tension intellectuelle n'est habituellement
entretenue, comme chez les animaux, sauf quelques rares et courts élans
de cette activité purement spéculative qui caractérise toujours le type
humain, que par la stimulation grossière mais énergique dérivée des
besoins fondamentaux de la vie organique, et des instincts les plus
universels de la vie animale, dont les organes appartiennent
essentiellement à la partie postérieure du cerveau. La nature
individuelle de l'homme devient, en général, d'autant plus éminente, que
cette indispensable excitation étrangère résulte de penchans plus
élevés, plus particuliers à notre espèce, et dont le siége anatomique
réside dans les portions de l'encéphale de plus en plus rapprochées de
la partie antéro-supérieure de la région frontale, sans que cependant
l'activité purement spontanée de cette noble région soit jamais assez
prononcée, même dans les cas les plus exceptionnels, pour n'exiger
aucune autre impulsion, au moins jusqu'à ce que l'habitude de la
méditation soit devenue convenablement prépondérante, ce qui est
d'ailleurs infiniment rare.

Pour prévenir toute fausse appréciation philosophique de cette évidente
infériorité fondamentale des facultés intellectuelles, qui, chez le
premier des animaux, subordonne nécessairement leur activité soutenue à
l'indispensable excitation prépondérante des facultés affectives les
plus vulgaires, il importe maintenant d'ajouter que l'on peut seulement
regretter, à ce sujet, le degré réel d'une telle infériorité, dont la
notion générale ne saurait d'ailleurs comporter aucune réclamation
rationnelle. L'économie sociale serait, sans doute, bien plus
satisfaisante, si, dans la nature essentielle de l'homme, cette
prépondérance des passions pouvait être moins prononcée, ce que notre
imagination peut aisément supposer. Mais si cette diminution idéale
s'étendait jusqu'à l'inversion totale d'une pareille constitution, en
concevant transporté aux facultés intellectuelles l'ascendant spontané
de nos facultés affectives, cette nouvelle disposition de notre nature,
bien loin de perfectionner réellement l'organisme social, en rendrait la
notion radicalement inintelligible: comme si (par une métaphore utile
quoique grossière), à force d'amoindrir le frottement sur nos routes, on
pouvait parvenir à l'y éteindre entièrement, ce qui, au lieu d'y
améliorer la locomotion, en rendrait le mécanisme aussitôt
contradictoire aux lois les plus fondamentales du mouvement. Car, la
prépondérance actuelle de nos facultés affectives n'est pas seulement
indispensable pour retirer continuellement notre faible intelligence de
sa léthargie native, mais aussi pour donner à son activité quelconque un
but permanent et une direction déterminée, sans lesquels elle
s'égarerait nécessairement en de vagues et incohérentes spéculations
abstraites, ainsi que je l'ai indiqué au volume précédent, à moins de
supposer à notre entendement une force tellement supérieure que nous ne
saurions en concevoir la moindre idée nette, lors même que nous
imaginerions la région frontale devenue prépondérante dans l'ensemble du
cerveau humain. Les plus mystiques efforts de l'extase théologique, pour
s'élever à la notion de purs esprits, entièrement affranchis de tous
besoins organiques, et étrangers à toutes les passions animales et
humaines, n'ont effectivement abouti, chez les plus hautes
intelligences, comme chacun peut aisément le reconnaître, qu'à la simple
représentation d'une sorte d'idiotisme transcendant, éternellement
absorbé par une contemplation essentiellement vaine et presque stupide
de la majesté divine: tant les plus utopiques rêveries sont
inévitablement subordonnées à l'empire irrésistible de la réalité,
dût-elle rester inaperçue ou méconnue. Ainsi, sous ce premier aspect
capital, l'économie élémentaire de notre organisme social est
nécessairement ce qu'elle doit être, sauf le degré qui seul pourrait
être autrement conçu, sans qu'il convienne d'ailleurs de se livrer à de
stériles regrets sur cette exhorbitante prépondérance de la vie
affective comparée à la vie intellectuelle. Il faut enfin reconnaître, à
ce sujet, que nous pouvons effectivement, entre d'étroites limites,
diminuer graduellement un tel ascendant nécessaire, ou plutôt que cette
faible rectification résulte spontanément du développement continu de la
civilisation humaine, qui, par l'exercice toujours croissant de notre
intelligence, tend de plus en plus à lui subordonner nos penchans, comme
je l'indiquerai plus spécialement au chapitre suivant, quoique, du
reste, on n'ait certes jamais à craindre, sous ce rapport, l'inversion
réelle de l'ordre fondamental.

Le second caractère essentiel auquel nous devons avoir égard pour
l'appréciation sociologique préliminaire de notre nature individuelle,
consiste en ce que, outre l'ascendant général de la vie affective sur la
vie intellectuelle, les instincts les moins élevés, les plus
spécialement égoïstes, ont, dans l'ensemble de notre organisme moral,
une irrécusable prépondérance sur les plus nobles penchans, directement
relatifs à la sociabilité. Nous sommes heureusement dispensés
aujourd'hui de discuter méthodiquement les aberrations et les sophismes
métaphysiques qui, dans le siècle dernier, s'efforçaient de réduire
dogmatiquement au seul égoïsme le système de notre nature morale, en
méconnaissant radicalement cette admirable spontanéité qui nous fait
irrésistiblement compatir aux douleurs quelconques de tous les êtres
sensibles, et surtout de nos semblables, aussi bien que participer
involontairement à leurs joies, au point d'oublier quelquefois en leur
faveur le soin continu de notre propre conservation. L'école écossaise
avait déjà utilement ébauché la réfutation de ces dangereuses
extravagances: mais la physiologie cérébrale en a surtout fait, de nos
jours, irrévocablement justice, en leur substituant à jamais une plus
fidèle représentation de la nature humaine. Quelle que soit l'importance
capitale de cette indispensable rectification, sans laquelle notre
existence morale serait nécessairement inintelligible, il faut néanmoins
reconnaître, d'après cette saine théorie biologique de l'homme, que nos
diverses affections sociales sont malheureusement très inférieures en
persévérance et en énergie à nos affections purement personnelles,
quoique le bonheur commun doive surtout dépendre de la satisfaction
continue des premières, qui seules, après nous avoir spontanément
conduits d'abord à l'état social, le maintiennent essentiellement
d'ordinaire contre la divergence fondamentale des plus puissans
instincts individuels. En appréciant convenablement la haute influence
sociologique de cette dernière grande donnée biologique, on doit d'abord
concevoir, comme envers la première, la nécessité radicale d'une telle
condition, dont le degré seul peut être raisonnablement déploré. Par des
motifs essentiellement analogues à ceux de l'explication précédente, il
est aisé de comprendre, en effet, que cette indispensable prépondérance
des instincts personnels peut seule imprimer à notre existence sociale
un caractère nettement déterminé et fermement soutenu, en assignant un
but permanent et énergique à l'emploi direct et continu de notre
activité individuelle. Car, malgré les justes plaintes auxquelles peut
donner lieu l'ascendant exagéré des intérêts privés sur les intérêts
publics, il demeure incontestable que la notion de l'intérêt général ne
saurait avoir aucun sens intelligible sans celle de l'intérêt
particulier, puisque la première ne peut évidemment résulter que de ce
que la seconde offre de commun chez les divers individus. Quelle que pût
être la puissance des affections sympathiques, dans une idéale
rectification de notre nature, nous ne saurions cependant jamais
souhaiter habituellement pour les autres que ce que nous désirons pour
nous-mêmes, sauf les cas très rares et fort secondaires où un
raffinement de délicatesse morale, essentiellement impossible sans
l'habitude de la méditation intellectuelle, peut nous faire suffisamment
apprécier, à l'égard d'autrui, des moyens de bonheur auxquels nous
n'attachons plus presque aucune importance personnelle. Si donc on
pouvait supprimer en nous la prépondérance nécessaire des instincts
personnels, on aurait radicalement détruit notre nature morale au lieu
de l'améliorer, puisque les affections sociales, dès-lors privées d'une
indispensable direction, tendraient bientôt, malgré cet hypothétique
ascendant, à dégénérer en une vague et stérile charité, inévitablement
dépourvue de toute grande efficacité pratique. Quand la morale des
peuples avancés nous a prescrit, en général, la stricte obligation
d'aimer nos semblables comme nous-mêmes[34], elle a formulé, de la
manière la plus admirable, le précepte le plus fondamental, avec ce
juste degré d'exagération qu'exige nécessairement l'indication d'un type
quelconque, au-dessous duquel la réalité ne sera jamais que trop
maintenue. Mais, dans ce sublime précepte, l'instinct personnel ne cesse
point de servir de guide et de mesure à l'instinct social, comme
l'exigeait la nature du sujet: de toute autre manière, le but du
principe eût été essentiellement manqué; car, en quoi et comment celui
qui ne s'aimerait point pourrait-il aimer autrui? Ainsi, bien loin que
la constitution de l'homme soit, à cet égard, radicalement vicieuse, on
voit, au contraire, qu'il serait impossible de concevoir nettement, à
l'ensemble des affections sociales, aucune autre destination réelle que
celle de tempérer et de modifier, à un degré plus ou moins profond, le
système des penchans personnels, dont la prépondérance habituelle est
aussi indispensable qu'inévitable, sans quoi l'existence sociale ne
saurait avoir qu'un caractère vague et indéterminé, qui repousserait
toute prévoyance régulière de la série des actions humaines. Il n'y a
donc de vraiment regrettable, sous ce rapport, comme sous le premier
point de vue ci-dessus examiné, que la trop faible intensité effective
de ce modérateur nécessaire, dont la voix est si souvent étouffée, même
chez les meilleurs naturels, où il parvient si rarement à commander
directement la conduite. En ce sens, seul admissible, on doit concevoir,
d'après un judicieux rapprochement de ces deux cas, l'instinct
sympathique et l'activité intellectuelle comme destinés surtout à
suppléer mutuellement à leur commune insuffisance sociale. On peut dire,
en effet, que si l'homme devenait plus bienveillant, cela équivaudrait
essentiellement, dans la pratique sociale, à le supposer plus
intelligent, non-seulement en vertu du meilleur emploi qu'il ferait
alors spontanément de son intelligence réelle, mais aussi en ce que
celle-ci ne serait plus autant absorbée par la discipline, indispensable
quoique imparfaite, qu'elle doit s'efforcer d'imposer constamment à
l'énergique prépondérance spontanée des penchans égoïstes. Mais la
relation n'est pas moins exacte réciproquement, bien qu'elle y doive
être moins appréciable; car, tout vrai développement intellectuel
équivaut finalement, pour la conduite générale de la vie humaine, à un
accroissement direct de la bienveillance naturelle, soit en augmentant
l'empire de l'homme sur ses passions, soit en rendant plus net et plus
vif le sentiment habituel des réactions déterminées par les divers
contacts sociaux. Si, sous le premier aspect, on doit hautement
reconnaître qu'aucune grande intelligence ne saurait se développer
convenablement sans un certain fond de bienveillance universelle, qui
peut seul procurer à son libre élan un but assez éminent et un assez
large exercice, de même, en sens inverse, il ne faut pas douter
davantage que tout noble essor intellectuel ne tende directement à
faire prévaloir les sentimens de sympathie générale, non-seulement en
écartant les impulsions égoïstes, mais encore en inspirant
habituellement, en faveur de l'ordre fondamental, une sage prédilection
spontanée, qui, malgré sa froideur ordinaire, peut aussi heureusement
concourir au maintien de la bonne harmonie sociale que des penchans plus
vifs et moins opiniâtres. Les reproches moraux qu'on a le plus justement
adressés à la culture intellectuelle, ne me paraissent, en général, même
abstraction faite de toute exagération irrationnelle, reposer
essentiellement que sur une fausse appréciation philosophique: au lieu
de convenir au développement propre de l'intelligence, ils s'appliquent
réellement, au contraire, dans la plupart des cas, à des intelligences
trop inférieures à leurs fonctions sociales, et dont la spontanéité peu
prononcée a davantage exigé la stimulation factice due aux penchans les
plus énergiques, c'est-à-dire aux moins désintéressés. On ne peut donc
plus contester la double harmonie continue qui rattache directement l'un
à l'autre les deux principaux modérateurs de la vie humaine, l'activité
intellectuelle et l'instinct social, dont l'influence fondamentale,
quoique ainsi fortifiée, reste néanmoins, de toute nécessité, toujours
plus ou moins subalterne envers l'inévitable prépondérance de
l'instinct personnel, indispensable moteur primitif de l'existence
réelle. La première destination de la morale universelle, en ce qui
concerne l'individu, consiste surtout à augmenter autant que possible
cette double influence modératrice, dont l'extension graduelle constitue
aussi le premier résultat spontané du développement général de
l'humanité, comme l'indiquera plus spécialement la leçon suivante.

     [Footnote 34: A cette belle formule usuelle, le respectable
     Tracy croyait devoir hautement préférer la formule
     indéterminée de saint Jean: _Aimez-vous les uns les autres_.
     Cette étrange prédilection n'est, à vrai dire, qu'un nouveau
     témoignage involontaire de la tendance caractéristique aux
     conceptions vagues et absolues, que toute philosophie
     métaphysique inspire spontanément, même aux meilleurs
     esprits.]

Telles sont donc, sous le premier aspect élémentaire, les deux sortes de
conditions naturelles dont la combinaison détermine essentiellement le
caractère fondamental de notre existence sociale. D'une part, l'homme ne
peut être heureux, même abstraction faite des impérieuses nécessités de
sa subsistance matérielle, que d'après un travail soutenu, plus ou moins
dirigé par l'intelligence; et cependant l'exercice intellectuel lui est
spontanément antipathique: il n'y a et ne doit y avoir de profondément
actif en lui que les facultés purement affectives, dont la prépondérance
nécessaire fixe le but et la direction de l'état social. En même temps,
dans l'économie réelle de cette vie affective, les penchans sociaux sont
les seuls éminemment propres à produire et à maintenir le bonheur privé,
puisque leur essor simultané, loin d'être contenu par aucun antagonisme
individuel, se fortifie directement, au contraire, de son extension
graduelle: et, néanmoins, l'homme est et doit être essentiellement
dominé par l'ensemble de ses instincts personnels, seuls vraiment
susceptibles d'imprimer à la vie sociale une impulsion constante et un
cours régulier. Cette double opposition nous indique déjà le véritable
germe scientifique de la lutte fondamentale, dont nous devrons bientôt
considérer le développement continu, entre l'esprit de conservation et
l'esprit d'amélioration, le premier nécessairement inspiré surtout par
les instincts purement personnels, et le second par la combinaison
spontanée de l'activité intellectuelle avec les divers instincts
sociaux[35].

     [Footnote 35: On croit le plus souvent, au contraire, que
     l'esprit d'innovation résulte surtout des instincts
     essentiellement personnels. Mais cette illusion ne tient qu'à
     la fausse appréciation des nombreuses réactions
     intellectuelles et sociales que détermine nécessairement une
     civilisation très développée, dans les actes même qui
     paraissent les plus simples produits d'un égoïsme direct.
     Sauf l'inévitable agitation périodiquement suscitée par les
     premiers besoins matériels, l'homme isolé, et dont
     l'intelligence n'a point été éveillée, est, de sa nature,
     comme tout autre animal, éminemment conservateur. Ce sont,
     d'ordinaire, les inépuisables désirs inspirés par les
     rapprochemens sociaux, et l'inquiète prévoyance de notre
     intelligence, qui suggèrent principalement le besoin et la
     pensée des changemens graduels de la condition humaine. En
     toute autre hypothèse, l'évolution sociale eût été certes
     infiniment plus rapide que l'histoire ne nous l'indique, si
     son essor avait pu dépendre surtout des instincts les plus
     énergiques, au lieu d'avoir à lutter contre l'inertie
     politique qu'ils tendent spontanément à produire dans la
     plupart des cas.]

Nous devons maintenant procéder à une pareille appréciation scientifique
envers le second ordre général, signalé au début de ce chapitre, des
considérations élémentaires de statique sociale, c'est-à-dire quant à
celles qui concernent la famille proprement dite, après avoir ainsi
suffisamment examiné, pour notre objet principal, les notions
directement relatives à l'individu, et avant de passer aux explications
définitives immédiatement propres à la société générale.

Un système quelconque devant nécessairement être formé d'élémens qui lui
soient essentiellement homogènes, l'esprit scientifique ne permet point
de regarder la société humaine comme étant réellement composée
d'individus. La véritable unité sociale consiste certainement dans la
seule famille, au moins réduite au couple élémentaire qui en constitue
la base principale. Cette considération fondamentale ne doit pas
seulement être appliquée en ce sens physiologique, que les familles
deviennent des tribus, comme celles-ci des nations; en sorte que
l'ensemble de notre espèce pourrait être conçu comme le développement
graduel d'une famille primitivement unique, si les diversités locales
n'opposaient point trop d'obstacles à une telle supposition. Nous
devons ici envisager surtout cette notion élémentaire sous le point de
vue politique, en ce que la famille présente spontanément le véritable
germe nécessaire des diverses dispositions essentielles qui
caractérisent l'organisme social. Une telle conception constitue donc,
par sa nature, un intermédiaire indispensable entre l'idée de l'individu
et celle de l'espèce ou de la société. Il y aurait autant d'inconvéniens
scientifiques à vouloir le franchir dans l'ordre spéculatif, qu'il y a
de dangers réels, dans l'ordre pratique, à prétendre aborder directement
la vie sociale sans l'inévitable préparation de la vie domestique. Sous
quelque aspect qu'on l'envisage, cette transition nécessaire se
reproduit toujours, soit quant aux notions élémentaires de l'harmonie
fondamentale, soit pour l'essor spontané des sentimens sociaux. C'est
par là seulement que l'homme commence réellement à sortir de sa pure
personnalité, et qu'il apprend d'abord à vivre dans autrui, tout en
obéissant à ses instincts les plus énergiques. Aucune autre société ne
saurait être aussi intime que cette admirable combinaison primitive, où
s'opère une sorte de fusion complète de deux natures en une seule. Par
l'imperfection radicale du caractère humain, les divergences
individuelles sont habituellement trop prononcées pour comporter, en
aucun autre cas, une association aussi profonde. L'expérience ordinaire
de la vie ne confirme que trop, en effet, que les hommes ont besoin de
ne point vivre entre eux d'une manière trop familière, afin de pouvoir
supporter mutuellement les diverses infirmités fondamentales de notre
nature morale, soit intellectuelle, soit surtout affective. On sait que
les communautés religieuses elles-mêmes, malgré la haute puissance du
lien spécial qui les unissait, étaient intérieurement tourmentées par de
profondes discordances habituelles, qu'il est essentiellement impossible
d'éviter quand on veut réaliser la conciliation chimérique de deux
qualités aussi incompatibles que l'intimité et l'extension des relations
humaines. Cette parfaite intimité n'a pu même s'établir dans la simple
famille que d'après l'énergique spontanéité du but commun, combinée avec
l'institution non moins naturelle d'une indispensable subordination.
Quelques vaines notions qu'on se forme aujourd'hui de l'égalité sociale,
toute société, même la plus restreinte, suppose, par une évidente
nécessité, non-seulement des diversités, mais aussi des inégalités
quelconques: car il ne saurait y avoir de véritable société sans le
concours permanent à une opération générale, poursuivie par des moyens
distincts, convenablement subordonnés les uns aux autres. Or la plus
entière réalisation possible de ces conditions élémentaires appartient
inévitablement à la seule famille, où la nature a fait tous les frais
essentiels de l'institution. Ainsi, malgré les justes reproches qu'a pu
souvent mériter, à divers titres, une abusive prépondérance passagère de
l'esprit de famille, il n'en constituera pas moins toujours, et à tous
égards, la première base essentielle de l'esprit social, sauf les
modifications régulières qu'il doit graduellement subir par le cours
spontané de l'évolution humaine. Les graves atteintes que reçoit
directement aujourd'hui cette institution fondamentale, doivent donc
être regardées comme les plus effrayans symptômes de notre tendance
transitoire à la désorganisation sociale. Mais, de telles attaques,
suite naturelle de l'inévitable exagération de l'esprit révolutionnaire
en vertu de notre anarchie intellectuelle, ne sont surtout véritablement
dangereuses qu'à cause de l'impuissante décrépitude actuelle des
croyances sur lesquelles on fait encore exclusivement reposer les idées
de famille, comme toutes les autres notions sociales. Tant que la double
relation essentielle qui constitue la famille continuera à n'avoir
d'autres bases intellectuelles que les doctrines religieuses, elle
participera nécessairement, à un degré quelconque, au discrédit
croissant que de tels principes doivent irrévocablement éprouver dans
l'état présent du développement humain. La philosophie positive, aussi
spontanément réorganisatrice à cet égard qu'à tous les autres, peut
seule désormais, en transportant finalement l'ensemble des spéculations
sociales du domaine des vagues idéalités dans le champ des réalités
irrécusables, asseoir, sur des bases naturelles vraiment inébranlables,
l'esprit fondamental de famille, avec les modifications convenables au
caractère moderne de l'organisme social.

Par le cours spontané de l'évolution sociale, la constitution générale
de la famille humaine, bien loin d'être invariable, reçoit
progressivement, de toute nécessité, des modifications plus ou moins
profondes, dont l'ensemble me paraît offrir, à chaque grande époque du
développement, la plus exacte mesure de l'importance réelle du
changement total alors opéré dans la société correspondante. C'est
ainsi, par exemple, que la polygamie des peuples arriérés doit y
imprimer nécessairement à la famille un tout autre caractère que celui
qu'elle manifeste chez les nations assez avancées pour être déjà
parvenues à réaliser cette vie pleinement monogame vers laquelle tend
toujours notre nature. De même, la famille ancienne, dont une portion
des esclaves faisait essentiellement partie, devait, sans doute,
radicalement différer de la famille moderne, principalement réduite à la
parenté directe du couple fondamental, ou au premier degré d'affinité,
et dans laquelle d'ailleurs l'autorité du chef est beaucoup moindre.
Mais nous devons ici faire abstraction totale de ces diverses
modifications quelconques, dont l'appréciation réelle appartient
directement à la partie historique de ce volume. Il s'agit uniquement,
en ce chapitre, de considérer la famille sous l'aspect scientifique le
plus élémentaire, c'est-à-dire en ce qu'elle offre de nécessairement
commun à tous les cas sociaux, en regardant la vie domestique comme la
base constante de la vie sociale. Sous un tel point de vue, la théorie
sociologique de la famille peut être essentiellement réduite à l'examen
rationnel de deux ordres fondamentaux de relations nécessaires, savoir
la subordination des sexes, et ensuite celle des âges, dont l'une
institue la famille, tandis que l'autre la maintient. Dans l'ensemble du
règne animal, un certain degré primitif de société volontaire, au moins
temporaire, à quelques égards comparable à la société humaine, commence
inévitablement, en effet, à partir de ce point de l'échelle biologique
ascendante où cesse tout hermaphroditisme; et il y est toujours
déterminé d'abord par l'union sexuelle, et ensuite par l'éducation des
petits. Si la comparaison sociologique doit y être essentiellement
bornée aux oiseaux et surtout aux mammifères, c'est essentiellement
parce que ces deux grandes classes d'animaux supérieurs peuvent seules
offrir une suffisante réalisation de ce double caractère élémentaire,
principe nécessaire de toute coordination domestique.

On ne saurait trop respectueusement admirer cette universelle
disposition naturelle, première base nécessaire de toute société, par
laquelle, dans l'état de mariage, même très imparfait, l'instinct le
plus énergique de notre animalité, à la fois satisfait et contenu, se
trouve spontanément dirigé de manière à devenir la source primitive de
la plus douce harmonie, au lieu de troubler le monde par ses impétueux
débordemens. Les audacieux sophistes qui, de nos jours, renouvelant, en
temps trop opportun, d'antiques aberrations, ont directement tenté de
porter la hache métaphysique jusque sur ces racines élémentaires de
l'ordre social, ont été, sans doute, profondément blâmables s'ils n'ont
fait ainsi qu'obéir sciemment eux-mêmes aux ignobles passions qu'ils
s'efforçaient d'exciter chez les autres, ou déplorablement aveugles si,
au contraire, comme dans la plupart des cas, ils n'ont cédé qu'à
l'involontaire extension de la routine anarchique propre à notre
malheureuse époque. En toute hypothèse, une triste fatalité ne
permettait point d'espérer que l'institution fondamentale du mariage
échapperait seule à l'ébranlement révolutionnaire que toutes les autres
notions sociales avaient dû subir, d'après l'inévitable décadence de la
philosophie théologique qui leur servait si dangereusement de base
exclusive. Quand la philosophie positive pourra directement entreprendre
de consolider à jamais cette indispensable subordination des sexes,
principe essentiel du mariage et par suite de la famille, elle prendra
son point de départ, comme en tout autre sujet capital, dans une exacte
connaissance de la nature humaine, suivie d'une judicieuse appréciation
de l'ensemble du développement social, et de la phase générale qu'il
accomplit maintenant; ce qui devra tendre immédiatement à éliminer
irrévocablement toutes les déclamations sophistiques, inspirées par
l'ignorance ou par la dépravation, et dont le seul résultat pratique ne
saurait être que de dégrader l'homme sous prétexte de le perfectionner.
Sans doute l'institution du mariage éprouve nécessairement, comme
toutes les autres, des modifications spontanées par le cours graduel de
l'évolution humaine: le mariage moderne, tel que le catholicisme l'a
finalement constitué, diffère radicalement, à divers titres, du mariage
romain, de même que celui-ci différait notablement déjà du mariage grec,
et tous deux encore davantage du mariage égyptien ou oriental, même
depuis l'établissement de la monogamie. Que ces modifications
successives, tendant à développer sans cesse la nature essentielle de ce
lien fondamental, ne soient point aujourd'hui parvenues à leur dernier
terme; que la grande réorganisation sociale réservée à notre siècle
doive également marquer, sous un rapport aussi capital, son vrai
caractère général: cela ne saurait être aucunement contesté. Mais
l'esprit absolu de notre philosophie politique porte trop à confondre, à
ce sujet, de simples modifications spontanées avec le bouleversement
total de l'institution. Nous sommes aujourd'hui, à cet égard, malgré
notre vain étalage de la supériorité moderne, dans une situation morale
fort analogue à celle des temps principaux de la philosophie grecque, où
la tendance instinctive et inaperçue à la régénération chrétienne de la
famille et de la société, donnait déjà naissance, pendant ce long
interrègne intellectuel, à des aberrations essentiellement semblables,
ainsi que le témoigne surtout la célèbre satire d'Aristophane, où tout
le dévergondage actuel se trouve d'avance si rudement stigmatisé. En
quoi doivent principalement consister ces inévitables modifications
ultérieures du mariage moderne, c'est ce dont la physique sociale doit
aujourd'hui interdire rationnellement l'examen direct, comme éminemment
prématuré, d'après sa tendance fondamentale, expliquée dans la
quarante-huitième leçon, à procéder toujours de l'ensemble aux détails,
conformément à l'évidente nature du sujet, dont l'irrésistible autorité
scientifique ne saurait jamais être mieux prononcée qu'en un tel cas,
puisque l'étude spéciale de ces modifications quelconques doit être
nécessairement subordonnée à la conception générale, encore profondément
ignorée, du vrai système de la réorganisation sociale, sous peine
d'égarer l'imagination humaine à la dangereuse et irrationnelle
poursuite d'utopies vagues et indéfinies, uniquement susceptibles de
troubler sans but la vie réelle. Tout ce qu'on peut maintenant garantir,
à cet égard, avec une pleine certitude, c'est que, quelque profonds
qu'on puisse supposer ces changemens spontanés, dont l'analyse
historique nous indiquera d'ailleurs bientôt le véritable sens général,
ils resteront, de toute nécessité, constamment conformes à l'invariable
esprit fondamental de l'institution, qui seul constitue ici notre objet
principal. Or, cet esprit consiste toujours dans cette inévitable
subordination naturelle de la femme envers l'homme, dont tous les âges
de la civilisation reproduisent, sous des formes variées, l'ineffaçable
caractère, et que la nouvelle philosophie politique saura définitivement
préserver de toute grave tentative anarchique, en lui ôtant à jamais ce
vain caractère religieux qui ne peut plus servir aujourd'hui qu'à la
compromettre, pour la rattacher immédiatement à la base inébranlable
fournie par la connaissance réelle de l'organisme individuel et de
l'organisme social. Déjà la saine philosophie biologique, surtout
d'après l'importante théorie de Gall, commence à pouvoir faire
scientifiquement justice de ces chimériques déclamations
révolutionnaires sur la prétendue égalité des deux sexes, en démontrant
directement, soit par l'examen anatomique, soit par l'observation
physiologique, les différences radicales, à la fois physiques et
morales, qui, dans toutes les espèces animales, et surtout dans la race
humaine, séparent profondément l'un de l'autre, malgré la commune
prépondérance nécessaire du type spécifique. Rapprochant, autant que
possible, l'analyse des sexes de celle des âges, la biologie positive
tend finalement à représenter le sexe féminin, principalement chez notre
espèce, comme nécessairement constitué, comparativement à l'autre, en
une sorte d'état d'enfance continue, qui l'éloigne davantage, sous les
plus importans rapports, du type idéal de la race. Complétant, à sa
manière, cette indispensable appréciation scientifique, la sociologie
montrera d'abord l'incompatibilité radicale de toute existence sociale
avec cette chimérique égalité des sexes, en caractérisant les fonctions
spéciales et permanentes que chacun d'eux doit exclusivement remplir
dans l'économie naturelle de la famille humaine, qui les fait
spontanément concourir au but commun par des voies profondément
distinctes, sans que leur subordination nécessaire puisse aucunement
nuire à leur bonheur réel, éminemment attaché, pour l'un comme pour
l'autre, à un sage développement de sa propre nature.

Les principales considérations indiquées, dans la première partie de ce
chapitre, sur l'examen sociologique de notre constitution individuelle,
permettraient déjà d'ébaucher utilement une telle opération
philosophique; car, les deux parties essentielles de cet examen peuvent
directement établir, en principe, l'une l'infériorité fondamentale, et
l'autre la supériorité secondaire, de l'organisme féminin, envisagé sous
le point de vue social. Ayant d'abord égard à la relation générale entre
les facultés intellectuelles et les facultés affectives, nous avons, en
effet, reconnu que la prépondérance nécessaire de celles-ci, dans
l'ensemble de notre nature, est cependant moins prononcée chez l'homme
qu'en aucun autre animal; et qu'un certain degré spontané d'activité
spéculative constitue le principal attribut cérébral de l'humanité,
ainsi que la première source du caractère profondément tranché de notre
organisme social. Or, sous ce rapport, on ne peut sérieusement contester
aujourd'hui l'évidente infériorité relative de la femme, bien autrement
impropre que l'homme à l'indispensable continuité aussi bien qu'à la
haute intensité du travail mental, soit en vertu de la moindre force
intrinsèque de son intelligence, soit à raison de sa plus vive
susceptibilité morale et physique, si antipathique à toute abstraction
et à toute contention vraiment scientifiques. L'expérience la plus
décisive a toujours éminemment confirmé, à parité de rang en chaque
sexe, même dans les beaux-arts, et sous le concours des plus favorables
circonstances, cette irrécusable subalternité organique du génie
féminin, malgré les aimables caractères qui distinguent, d'ordinaire,
ses spirituelles et gracieuses compositions. Quant aux fonctions
quelconques de gouvernement, fussent-elles réduites à l'état le plus
élémentaire, et purement relatives à la conduite générale de la simple
famille, l'inaptitude radicale du sexe féminin y est encore plus
prononcée, la nature du travail y exigeant surtout une infatigable
attention à un ensemble de relations plus compliqué, dont aucune partie
ne doit être négligée, et en même temps une plus impartiale indépendance
de l'esprit envers les passions, en un mot, plus de raison. Ainsi, sous
ce premier aspect, l'invariable économie effective de la famille humaine
ne saurait jamais être réellement intervertie, à moins de supposer une
chimérique transformation de notre organisme cérébral. Les seuls
résultats possibles d'une lutte insensée contre les lois naturelles,
qui, de la part des femmes, fournirait de nouveaux témoignages
involontaires de leur propre infériorité, ne saurait être que de leur
interdire, en troublant gravement la famille et la société, le seul
genre de bonheur compatible pour elles avec l'ensemble de ces lois.

En second lieu, nous avons pareillement reconnu ci-dessus que, dans le
système réel de notre vie affective, les instincts personnels dominent
nécessairement les instincts sympathiques ou sociaux, dont l'influence
ne peut et ne doit que modifier la direction essentiellement imprimée
par la prépondérance des premiers, sans pouvoir ni devoir jamais devenir
les moteurs habituels de l'existence effective. C'est par l'examen
comparatif de cette grande relation naturelle, si importante quoique
secondaire envers la précédente, que l'on peut surtout apprécier
directement l'heureuse destination sociale éminemment réservée au sexe
féminin. Il est incontestable, en effet, quoique ce sexe participe
inévitablement, à cet égard comme à l'autre, au type commun de
l'humanité, que les femmes sont, en général, aussi supérieures aux
hommes par un plus grand essor spontané de la sympathie et de la
sociabilité, qu'elles leur sont inférieures quant à l'intelligence et à
la raison. Ainsi, leur fonction propre et essentielle, dans l'économie
fondamentale de la famille et par suite de la société, doit être
spontanément de modifier sans cesse, par une plus énergique et plus
touchante excitation immédiate de l'instinct social, la direction
générale toujours primitivement émanée, de toute nécessité, de la raison
trop froide ou trop grossière qui caractérise habituellement le sexe
prépondérant. On voit que pour cette appréciation sommaire des attributs
sociaux de chaque sexe, j'ai écarté à dessein la considération vulgaire
des différences purement matérielles sur lesquelles on fait
irrationnellement reposer une telle subordination fondamentale, qui,
d'après les indications précédentes, doit être, au contraire,
essentiellement rattachée aux plus nobles propriétés de notre nature
cérébrale. Des deux attributs généraux qui séparent l'humanité de
l'animalité, le plus essentiel et le plus prononcé démontre
irrécusablement, sous le point de vue social, la prépondérance
nécessaire et invariable du sexe mâle, tandis que l'autre caractérise
directement l'indispensable fonction modératrice à jamais dévolue à la
femme, même indépendamment des soins maternels, qui constituent
évidemment sa plus importante et sa plus douce destination spéciale,
mais sur lesquels on insiste, d'ordinaire, d'une manière trop exclusive,
qui ne fait point assez dignement comprendre la vocation sociale directe
et personnelle du sexe féminin.

Considérons maintenant, sous un semblable point de vue scientifique,
l'autre élément fondamental de la famille humaine, c'est-à-dire la
co-relation spontanée entre les enfans et les parens, qui, généralisée
ensuite dans l'ensemble de la société, y produit toujours, à un degré
quelconque, la subordination naturelle des âges. Ici, les aberrations,
d'ailleurs très graves, issues de notre anarchie intellectuelle, sont
d'un tout autre genre que dans le cas précédent. La discipline naturelle
est, sous ce second aspect élémentaire, trop irrécusable et trop
irrésistible pour que jamais elle puisse être sérieusement contestée,
malgré les atteintes indirectes et secondaires que l'esprit de famille a
dû aussi recevoir de nos jours à cet égard, par une suite inévitable du
mouvement général de décomposition sociale, et pareillement surtout en
vertu de l'irrévocable impuissance politique où est nécessairement
parvenue la philosophie théologique, sur laquelle reposait, d'une
manière si déplorablement exclusive, tout le système des notions
domestiques, comme celui des notions sociales. Quelle que soit
l'importance réelle de ces diverses altérations, nos ardens champions
des droits politiques de la femme ne se sont pas encore avisés de
construire une doctrine analogue en faveur de l'enfance, qui est loin
d'ailleurs d'inspirer la même sollicitude, faute de pouvoir aussi
vivement stimuler le zèle spontané de ses défenseurs spéciaux. C'est ce
qui permettra d'examiner ici plus sommairement ce second élément
essentiel de la théorie sociologique de la famille, sans nuire
aucunement à son indispensable appréciation philosophique. Malgré
l'entraînement de l'analogie et l'absence actuelle de toute vraie
discipline spirituelle, on ne doit guère craindre aujourd'hui que, de la
chimérique égalité des sexes, l'esprit d'aberration métaphysique puisse
réellement passer à aucune conception dogmatique de l'égalité sociale
des âges, après laquelle il ne lui resterait plus qu'à proclamer aussi,
par un dernier progrès, l'égalité universelle des races animales.
Quoique notre anarchie intellectuelle puisse fournir, pour ainsi dire, à
toutes les thèses quelconques, des argumens et des sophistes déjà
disponibles, la raison publique, quelque imparfait qu'en soit encore le
développement, impose nécessairement un certain terme à l'essor des
divagations individuelles, quand elles viennent directement choquer un
instinct vraiment fondamental.

Aucune économie naturelle ne peut mériter, sans doute, plus d'admiration
que cette heureuse subordination spontanée qui, après avoir ainsi
constitué la famille humaine, devient ensuite le type nécessaire de
toute sage coordination sociale. Tous les âges de la civilisation ont
rendu, sous des formes diverses, un hommage décisif à l'excellence de ce
type fondamental, que l'homme a même pris involontairement pour modèle
lorsqu'il a voulu rêver, dans la conception du gouvernement
providentiel, la plus parfaite direction possible de l'ensemble des
événemens. En quel autre cas social, pourrait-on trouver, au même degré,
de la part de l'inférieur, la plus respectueuse obéissance spontanément
imposée, sans le moindre avilissement, d'abord par la nécessité et
ensuite par la reconnaissance; et, chez le supérieur, l'autorité la plus
absolue unie au plus entier dévouement, trop naturel et trop doux pour
mériter proprement le nom de devoir? Il est certainement impossible que,
dans des relations plus étendues et moins intimes, l'indispensable
discipline de la société puisse jamais pleinement réaliser ces
admirables caractères de la discipline domestique: la soumission ne
saurait y être aussi complète ni aussi spontanée, la protection aussi
touchante ni aussi dévouée. Mais la vie de famille n'en demeurera pas
moins, à cet égard, l'école éternelle de la vie sociale, soit pour
l'obéissance, soit pour le commandement, qui doivent nécessairement, en
tout autre cas, se rapprocher, autant que possible, de ce modèle
élémentaire. L'avenir ne pourra, sous ce rapport, que se conformer,
comme le passé, à cette invariable obligation naturelle, avec les
modifications spontanées que le cours graduel de l'évolution sociale
devra déterminer en cette partie de la constitution domestique, aussi
bien qu'envers la précédente; modifications dont il serait d'ailleurs
prématuré, en l'un et l'autre cas, d'entreprendre aujourd'hui
l'appréciation spéciale. Néanmoins, à toutes les époques de
décomposition, de pernicieux sophistes ont directement tenté de détruire
radicalement cette admirable économie naturelle, en arguant, suivant
l'usage, de quelques inconvéniens partiels ou secondaires contre
l'ensemble de l'organisation. Leur prétendue rectification s'est
toujours réduite à intervertir entièrement la comparaison fondamentale,
et, au lieu de proposer la famille pour modèle à la société, ils ont cru
témoigner un grand génie politique en s'efforçant, au contraire, de
constituer la famille à l'image de la société, et d'une société alors
fort mal ordonnée, en vertu même de l'état exceptionnel qui permettait
l'essor de telles rêveries. Notre profonde anarchie intellectuelle offre
de trop dangereuses ressources à l'inévitable renouvellement de ces
aberrations surannées pour que la nouvelle philosophie politique doive
dédaigner, en temps opportun, de les soumettre directement à une
discussion spéciale, indépendamment de sa principale tendance spontanée
à faire prévaloir un tout autre esprit social, tendance qui peut seule
nous occuper ici. Ces folles utopies aboutiraient doublement à la ruine
radicale de toute vraie discipline domestique, soit en ôtant aux parens
la direction réelle et presque la simple connaissance de leurs enfans,
par une monstrueuse exagération de l'indispensable influence de la
société sur l'éducation de la jeunesse, soit en privant les fils de la
transmission héréditaire des ressources paternelles, essentiellement
accumulées à leur intention: détruisant ainsi tour à tour, d'une manière
spéciale, l'obéissance et le commandement. Quoique tout examen formel de
telles extravagances fût nécessairement déplacé dans ce Traité, je
devais cependant y signaler, à leur occasion propre, l'aptitude générale
de la politique positive à consolider spontanément toutes les notions
fondamentales de l'ordre social, qu'elle seule peut aujourd'hui
protéger, avec une véritable efficacité, contre les divagations
métaphysiques dont l'inévitable décadence de la philosophie théologique
a dû permettre le développement de plus en plus étendu. Avant même
aucune discussion directe, cette heureuse propriété résultera
nécessairement, surtout dans le cas actuel, de l'esprit général qui
caractérise la nouvelle philosophie politique, d'après les explications
de la quarante-huitième leçon, où nous avons reconnu sa tendance
constante à subordonner toujours la conception de l'ordre artificiel à
l'observation de l'ordre naturel, dont l'admirable économie est ici très
évidente. L'étude directe de la sociologie dynamique fournira d'ailleurs
de nombreuses et importantes occasions de reconnaître, d'après une
judicieuse analyse historique, que, dans le développement réel de
l'évolution sociale, les modifications spontanées finalement produites
par le cours graduel des événemens sont ordinairement très supérieures à
ce que les plus éminens réformateurs auraient osé concevoir d'avance: ce
qui devra faire sentir combien il importe de ne pas trop anticiper sur
la succession nécessaire des diverses parties de la réorganisation, en
voulant à la fois tout renouveler, jusque dans les moindres détails,
suivant la routine métaphysique des constitutions actuelles.

Pour compléter la sommaire appréciation sociologique de la subordination
domestique, il importe d'y remarquer aussi sa haute propriété, non moins
caractéristique, d'établir spontanément la première notion élémentaire
de la perpétuité sociale, en rattachant, de la manière la plus directe
et la plus irrésistible, l'avenir au passé. Généralisés autant que
possible, cette idée et ce sentiment, après avoir passé des pères aux
ancêtres, se transforment finalement en ce respect universel pour nos
prédécesseurs, qui doit être, à tous égards, regardé comme indispensable
à toute économie sociale. Sous des formes quelconques, il n'y a point
d'état social qui n'en doive constamment offrir d'importans témoignages.
La moindre prépondérance des traditions à mesure que l'esprit humain se
développe, sa préférence croissante de la transmission écrite à la
transmission orale, doivent, sans doute, modifier beaucoup, chez les
peuples modernes, sinon l'intensité, du moins l'expression d'une telle
disposition nécessaire. Mais, à quelque degré que puisse jamais parvenir
la progression sociale, il sera toujours d'une importance capitale que
l'homme ne se croie pas né d'hier, et que l'ensemble de ses institutions
et de ses moeurs tende constamment à lier, par un système convenable de
signes intellectuels et matériels, ses souvenirs du passé total à ses
espérances d'un avenir quelconque. Le caractère éminemment
révolutionnaire de notre temps devait, de toute nécessité, introduire, à
cet égard, plus directement qu'à tout autre, un profond ébranlement
provisoire, sans lequel l'imagination humaine aurait été trop entravée
dans son élan vers l'indispensable rénovation du système social. Mais il
n'est point douteux que l'extension indéfinie et la consécration absolue
de ce dédain passager du passé politique ne tendent gravement
aujourd'hui à altérer directement l'instinct fondamental de la
sociabilité humaine. Il serait évidemment inutile d'insister ici pour
faire ressortir, à ce sujet, l'aptitude spontanée de la nouvelle
philosophie politique à rétablir convenablement les conditions normales
de toute véritable harmonie sociale. Une philosophie qui prend
nécessairement l'histoire pour principale base scientifique, qui
représente, à tous égards, les hommes de tous les temps, aussi bien que
de tous les lieux, comme d'indispensables coopérateurs à une même
évolution fondamentale, intellectuelle ou matérielle, morale ou
politique, et qui, en un cas quelconque, s'efforce toujours de rattacher
le progrès actuel à l'ensemble des antécédens réels, doit être
certainement jugée bien plus propre aujourd'hui qu'aucune autre à
régulariser l'idée et le sentiment de la continuité sociale, sans
encourir le danger de cette servile et irrationnelle admiration du
passé, qui devait jadis, sous l'empire de la philosophie théologique,
tant entraver le développement humain. On voit aisément, par exemple,
que l'étude des sciences positives est, en ce moment, la seule partie du
système intellectuel où cette respectueuse coordination du présent au
passé, ait pu spontanément résister avec efficacité à l'entraînement
universel de la métaphysique révolutionnaire, qui, en tout autre genre,
ferait presque envisager la raison et la justice comme des créations
contemporaines.

Dans un Traité spécial de philosophie politique, il conviendrait, sans
doute, afin d'opérer une plus exacte appréciation de l'influence sociale
élémentaire propre à l'esprit de famille, de considérer aussi, d'une
manière distincte, les relations fraternelles, qui lui sont
accessoirement inhérentes. Mais, quelque douceur, ou trop souvent
quelque amertume, que ces liaisons naturelles puissent répandre sur la
vie privée, elles ont habituellement trop peu d'importance politique
pour qu'il convienne ici de nous y arrêter spécialement. Quand elles
acquièrent, à cet égard, une haute portée, elles se rattachent
nécessairement à une notable inégalité d'âge, et alors elles rentrent
essentiellement, quoiqu'à un moindre degré, dans le genre de
subordination domestique qui vient d'être considéré. Toutes les fois, en
effet, que la coordination fraternelle est assez fortement établie pour
exercer une véritable influence politique, c'est évidemment parce que
les aînés, prenant une sorte d'ascendant paternel, artificiel ou
spontané, maintiennent l'unité domestique contre les divergences
individuelles, alors trop peu contenues par de moindres sentimens
naturels. Sous ce rapport, comme sous les précédens, mais à un degré
fort inférieur, on ne saurait douter que l'état désordonné de la société
actuelle ne laisse une lacune réelle dans la constitution générale de la
famille humaine, et que par conséquent, l'absolue égalité fraternelle ne
doive être, au fond, aussi transitoire que les autres, et pareillement
destinée à se dissiper ultérieurement sous une nouvelle organisation
spontanée de la hiérarchie domestique, conformément au nouveau caractère
que le cours fondamental de l'évolution humaine devra imprimer à toutes
les parties quelconques du système social pour régulariser entre elles
une exacte homogénéité et une solidarité complète. Quoique ces
modifications secondaires doivent évidemment être encore plus
impérieusement ajournées que les dispositions principales, dont nous
avions déjà reconnu que l'examen actuel serait essentiellement
prématuré, il n'était peut-être point inutile ici, pour mieux
caractériser, à cet égard, l'esprit nécessaire de la nouvelle
philosophie politique, d'y faire distinctement pressentir que si, à ce
titre, ainsi qu'à tout autre, l'inévitable réorganisation des sociétés
modernes a dû commencer par une indispensable décomposition préliminaire
de l'ancienne discipline, elle ne saurait être finalement condamnée à se
composer réellement de simples lacunes. Si une telle considération
paraît d'abord exclusivement pratique, et par suite peu convenable au
travail purement théorique qui doit nous occuper maintenant, il faut
surtout remarquer, indépendamment de la trop grande confusion actuelle
de ces deux points de vue, que la véritable science sociale, soit pour
la juste appréciation du passé, soit pour la saine conception de
l'avenir, ne saurait échapper à l'obligation philosophique d'attacher
une indispensable importance à des élémens qui, en tout temps, ont
toujours fait une partie plus ou moins essentielle de la hiérarchie
domestique. Ne voulant construire aucune utopie, et nous proposant
seulement d'observer l'économie fondamentale des sociétés réelles, nous
devons signaler à l'analyse scientifique toutes les dispositions
quelconques dont l'invariable permanence doit nous faire suffisamment
présumer la gravité véritable.

L'ensemble des indications présentées dans cette seconde partie du
chapitre actuel, caractérise assez désormais, pour le principal objet de
ce volume, la haute portée sociale directement propre aux divers
aspects essentiels de l'ordre spontané de la famille humaine, ainsi
appréciée, non-seulement comme l'élément effectif de la société, mais
comme lui offrant aussi, à tous égards, le premier type naturel de sa
constitution radicale. Il nous reste maintenant, afin d'avoir ici,
autant que le comporte l'esprit de notre travail, sommairement ébauché
la théorie élémentaire de la statique sociale, à considérer, en
troisième et dernier lieu, sous un point de vue analogue, l'analyse
directe de la société générale, envisagée comme formée de familles et
non d'individus, et toujours examinée en ce que sa structure
fondamentale offre de nécessairement commun à tous les temps et à tous
les lieux, ainsi que nous venons de le faire successivement en ce qui
concerne l'individu et ensuite la famille.

Bien loin que la simplicité constitue la mesure principale de la
perfection réelle, le système entier des études biologiques concourt à
montrer, au contraire, que la perfection croissante de l'organisme
animal consiste surtout dans la spécialité de plus en plus prononcée des
diverses fonctions accomplies par les organes de plus en plus distincts,
et néanmoins toujours exactement solidaires, dont il devient
graduellement composé en se rapprochant davantage de l'organisme
humain, combinant ainsi de plus en plus l'unité du but avec la
diversité des moyens. Or, tel est éminemment le caractère propre de
notre organisme social, et la principale cause de sa supériorité
nécessaire sur tout organisme individuel. Nous ne pouvons, sans doute,
admirer convenablement un phénomène continuellement accompli sous nos
yeux, et auquel nous participons nous-mêmes nécessairement. Mais, en
s'isolant, autant que possible, par la pensée, du système habituel de
l'économie sociale, peut-on réellement concevoir, dans l'ensemble des
phénomènes naturels, un plus merveilleux spectacle que cette convergence
régulière et continue d'une immensité d'individus, doués chacun d'une
existence pleinement distincte et, à un certain degré, indépendante, et
néanmoins tous disposés sans cesse, malgré les différences plus ou moins
discordantes de leurs talens et surtout de leurs caractères, à concourir
spontanément, par une multitude de moyens divers, à un même
développement général, sans s'être d'ordinaire, nullement concertés, et
le plus souvent à l'insu de la plupart d'entre eux, qui ne croient obéir
qu'à leurs impulsions personnelles? Telle est, du moins, l'idéalité
scientifique du phénomène, en le dégageant abstraitement des chocs et
des incohérences journellement inséparables d'un organisme aussi
profondément compliqué, et qui, dans les temps même de plus grande
perturbation maladive, n'empêchent point l'accomplissement essentiel et
permanent des fonctions principales. Cette invariable conciliation de la
séparation des travaux avec la coopération des efforts, d'autant plus
prononcée et plus admirable que la société se complique et s'étend
davantage, constitue, en effet, le caractère fondamental des opérations
humaines, quand on s'élève du simple point de vue domestique au vrai
point de vue social. Les sociétés plus ou moins complexes qu'on peut
observer chez beaucoup d'animaux supérieurs, présentent déjà, sans
doute, en certain cas, et surtout, comme chez l'homme sauvage, pour la
chasse ou pour la guerre, une première ébauche rudimentaire d'une
coordination plus ou moins volontaire, mais à un degré trop partiel,
trop circonscrit, et d'ailleurs trop temporaire, pour être
convenablement assimilées à l'état même le plus imparfait de
l'association propre à notre espèce. Notre simple vie domestique, qui, à
tous égards, contient nécessairement le germe essentiel de la vie
sociale proprement dite, a dû toujours manifester bien davantage le
développement spontané d'une certaine spécialisation individuelle des
diverses fonctions communes, sans laquelle la famille humaine ne
pourrait suffisamment remplir sa destination caractéristique. On doit
néanmoins reconnaître que la séparation des travaux n'y saurait jamais
être directement très prononcée, soit à raison du trop petit nombre des
individus, soit surtout, par un motif plus profond et moins connu, parce
qu'une telle division tendrait bientôt à devenir antipathique à l'esprit
fondamental de la famille. Car, d'un côté, l'éducation domestique,
essentiellement fondée sur l'imitation, doit naturellement disposer les
enfans à poursuivre les opérations paternelles, au lieu d'entreprendre
de nouvelles fonctions; et, en même temps, il n'est pas douteux que
toute séparation très marquée dans les occupations habituelles des
différens membres n'y doive nécessairement altérer l'unité domestique,
objet capital de cette association élémentaire. Plus on méditera sur ce
grand sujet, mieux on sentira que la spécialisation des travaux, qui
constitue le principe élémentaire de la société générale, ne saurait
être, au fond, celui de la simple famille, quoique devant s'y trouver à
un certain degré. Malgré l'imperfection du langage, qui porte souvent à
confondre l'idée de famille dans celle de société, il est incontestable
que l'ensemble des relations domestiques ne correspond point à une
association proprement dite, mais qu'il compose une véritable _union_,
en attribuant à ce terme toute son énergie intrinsèque. A raison de sa
profonde intimité, la liaison domestique est donc d'une tout autre
nature que la liaison sociale. Son vrai caractère est essentiellement
moral, et très accessoirement intellectuel; ou, en termes anatomiques,
elle correspond bien davantage à la région moyenne du cerveau humain
qu'à la région antérieure. Fondée principalement sur l'attachement et la
reconnaissance, l'union domestique est surtout destinée à satisfaire
directement, par sa seule existence, l'ensemble de nos instincts
sympathiques, indépendamment de toute pensée de coopération active et
continue à un but quelconque, si ce n'est à celui même de sa propre
institution. Quoiqu'une coordination habituelle entre des travaux
distincts s'y doive spontanément établir à un certain degré, son
influence y est tellement secondaire que lorsque, malheureusement, elle
demeure le seul principe de liaison, l'union domestique tend
nécessairement à dégénérer en une simple association, et même le plus
souvent elle ne tarde point à se dissoudre essentiellement. Dans les
combinaisons sociales proprement dites, l'économie élémentaire présente
inévitablement un caractère inverse: le sentiment, de coopération,
jusqu'alors accessoire, devient, à son tour, prépondérant, et l'instinct
sympathique, malgré son indispensable persistance, ne peut plus former
le lien principal. Sans doute, l'homme est, en général, assez
heureusement organisé pour aimer ses coopérateurs, quelque nombreux et
quelque lointains qu'ils puissent être, ou même quelque indirecte que
soit leur participation effective. Mais un tel sentiment, dû à une
précieuse réaction de l'intelligence sur la sociabilité, ne saurait
certainement, par sa nature, avoir jamais assez d'énergie pour diriger
la vie sociale. Quand même un convenable exercice aurait pu développer
suffisamment l'ensemble de nos instincts sociaux, la médiocrité
intellectuelle de la plupart des hommes ne leur permet point de se
former, à beaucoup près, une idée assez nette de relations trop
étendues, trop détournées, et trop étrangères à leurs propres
occupations, pour qu'il en puisse résulter une vraie stimulation
sympathique, susceptible de quelque efficacité durable. C'est donc
exclusivement dans la vie domestique que l'homme doit chercher
habituellement le plein et libre essor de ses affections sociales; et
c'est peut-être à ce titre spécial qu'elle constitue le mieux une
indispensable préparation à la vie sociale proprement dite: car, la
concentration est aussi nécessaire aux sentimens que la généralisation
aux pensées. Les hommes même les plus éminens, qui parviennent à
tourner, avec une énergie réelle, le cours naturel de leurs instincts
sympathiques vers l'ensemble de l'espèce ou de la société, y sont
presque toujours poussés par les désappointemens moraux d'une vie
domestique dont la destination a été manquée faute d'un suffisant
accomplissement des conditions convenables: et quelque douce que leur
soit alors une aussi imparfaite compensation, cet amour abstrait de
l'espèce ne saurait nullement comporter cette plénitude de satisfaction
de nos dispositions affectueuses que peut seul procurer un attachement
très limité et surtout individuel. Quoi qu'il en soit, de tels cas sont
d'ailleurs trop évidemment exceptionnels pour devoir influer sur aucune
étude fondamentale de l'économie sociale. Ainsi, malgré l'indispensable
participation directe, soit primitive, soit continue, de l'instinct
sympathique à tous les cas possibles d'association humaine, il doit
rester incontestable que, lorsqu'on passe de la considération d'une
famille unique à la coordination générale des diverses familles, le
principe de la coopération finit nécessairement par prévaloir. La
philosophie métaphysique du siècle dernier, surtout dans l'école
française, a sans doute commis une erreur capitale en attribuant à ce
principe la création même de l'état social, puisqu'il est, au contraire,
évident que la coopération, bien loin d'avoir pu produire la société, en
suppose nécessairement le préalable établissement spontané. Toutefois,
la gravité d'une telle aberration me paraît éminemment tenir à une
confusion radicale entre la vie domestique et la vie sociale, trop
ordinaire aux spéculations métaphysiques. Car, en séparant
convenablement deux modes d'association aussi différens, cette
assertion, soigneusement restreinte à la combinaison la plus compliquée,
paraîtrait certainement peu choquante, malgré qu'elle y constituât
encore une irrationnelle exagération. Quoique la participation distincte
et simultanée à une opération commune n'ait aucunement pu déterminer le
rapprochement primitif des familles humaines, elle seule a pu cependant
imprimer à leur association spontanée un caractère prononcé et une
consistance durable. L'étude attentive des moindres degrés de la vie
sauvage nous montre clairement cette situation primordiale où les
diverses familles, quelquefois fortement liées pour un but temporaire,
retournent, presque comme les animaux, à leur indépendance isolée,
aussitôt que l'expédition, ordinairement de guerre ou de chasse, est
suffisamment accomplie, quoique déjà quelques opinions communes,
formulées dans un certain langage uniforme, tendent à les réunir, d'une
manière permanente, en tribus plus ou moins nombreuses. C'est donc sur
le principe de la coopération, spontanée ou concertée, d'ailleurs
toujours conçu dans son entière extension philosophique, que devra
surtout reposer désormais notre analyse scientifique pour cette ébauche
préliminaire de la dernière partie de la statique sociale, où nous
considérons directement la coordination fondamentale des familles, dont
le vrai caractère propre dépend essentiellement d'un tel principe,
quoique son établissement et son maintien n'aient pu avoir lieu sans la
participation préalable et permanente de l'instinct sympathique,
destiné, en outre, à répandre sur tous les actes de la vie sociale un
indispensable charme moral.

Un traité spécial de philosophie politique pourrait seul permettre de
développer convenablement l'étendue et la portée de ce grand principe,
auquel la société humaine doit nécessairement les plus importans
attributs qui la distinguent des autres agglomérations de familles
animales. Le judicieux Fergusson en avait dignement pressenti la valeur
scientifique, en y rattachant sa classification, d'ailleurs si
imparfaite, des animaux en sociables et politiques, ceux-ci étant
essentiellement caractérisés par la tendance à concerter les divers
efforts individuels pour accomplir une opération commune. Par leur
théorie de la division du travail, les économistes ont utilement
concouru à vulgariser une telle notion, mais en paraissant la
restreindre irrationnellement à des cas beaucoup trop subalternes, de
manière à en suggérer une idée extrêmement étroite, si l'on excepte
toutefois l'illustre Adam Smith et de nos jours Tracy, qui l'ont bien
plus philosophiquement appréciée, l'un en vertu de sa haute supériorité,
et l'autre d'après son habitude plus intime des généralités, quoique
métaphysiques. Un principe aussi évident, dont la réalisation, de plus
en plus complète, a toujours constitué une indispensable condition de
tout développement humain, devait sembler d'abord à l'abri de toute
grave atteinte, à quelque degré que notre anarchie intellectuelle pût
autoriser les divagations individuelles, d'autant plus que la nature du
sujet semblait alors plus heureusement préservée du contact des passions
humaines. Mais, après avoir vu la philosophie métaphysique nier
systématiquement, à la stupide satisfaction de tous les beaux esprits
contemporains, l'utilité fondamentale de la société elle-même, ce qui,
sans doute, doit implicitement comprendre toutes les aberrations
possibles, pourrait-on s'étonner réellement de la production d'aucun
sophisme partiel, quelque important qu'en soit l'objet, et quelque
absurde qu'en soit la pensée? Aussi, de nos jours, une sorte de
métaphysique spéciale a-t-elle été dogmatiquement formulée pour attaquer
directement l'antique maxime sociale de la répartition nécessaire des
travaux humains, et de la spécialisation correspondante des occupations
individuelles. La sage circonscription de nos opérations, et l'opiniâtre
persévérance de nos efforts, n'ont plus été regardés comme
d'indispensables conditions de nos succès quelconques: poursuivre à la
fois beaucoup d'occupations différentes, et passer à dessein de l'une à
l'autre avec toute la rapidité possible, tel est le nouveau plan de
travail universel qu'on a osé aujourd'hui recommander systématiquement à
l'humanité civilisée, comme essentiellement _attrayant_[36]. Il n'y a
peut-être point d'exemple plus propre à vérifier, d'une manière
pleinement irrécusable, combien l'absence totale de discipline
intellectuelle, en ce qui concerne les spéculations les plus difficiles,
empêche nécessairement aujourd'hui d'assigner aucun terme réel au cours
spontané des aberrations philosophiques, dont l'essor antérieur n'avait
jamais pu être aussi libre, parce que l'anarchie mentale n'avait jamais
été aussi complète. Une telle notion ayant été ainsi attaquée, quelle
maxime sociale pourrait vraiment être respectée?

     [Footnote 36: Quoiqu'il ne soit nullement convenable de
     s'arrêter ici à la moindre analyse spéciale de tels
     sophismes, il ne faut pas cependant oublier, même en ce cas,
     que l'esprit général de la saine philosophie politique doit
     toujours faire accorder quelque attention à tout ce qui a pu
     obtenir effectivement un certain crédit social. Car, la
     judicieuse appréciation de toute semblable influence peut
     ordinairement devenir l'indice plus ou moins direct d'un vrai
     besoin intellectuel, dont l'illusoire satisfaction avait
     permis à ces diverses aberrations de susciter momentanément
     une sorte d'école nouvelle. La société ne saurait se tromper
     complétement sur ses besoins réels, quoiqu'elle soit souvent
     égarée sur les moyens convenables d'y satisfaire. Aussi le
     lecteur aura-t-il lieu ci-après de remarquer spontanément
     que, au milieu des folles conceptions dont il s'agit ici,
     réside un certain pressentiment confus des vrais inconvéniens
     généraux inhérens au principe de la répartition des travaux
     humains, malgré que ces inconvéniens y aient été d'ailleurs
     ridiculement exagérés, et surtout irrationnellement séparés
     d'avantages infiniment supérieurs, suivant la nature
     ordinaire des doctrines métaphysiques.]

Sans nous arrêter davantage à ces divagations caractéristiques,
procédons directement à la sommaire analyse scientifique de ce principe
fondamental de la coopération continue de toutes les familles humaines
d'après leur application spontanée à des travaux spéciaux et séparés.
Pour apprécier convenablement cette coopération et cette distribution
nécessaires, comme constituant la condition la plus essentielle de notre
vie sociale, abstraction faite de la vie domestique, il faut la
concevoir dans toute son étendue rationnelle, c'est-à-dire l'appliquer à
l'ensemble de toutes nos diverses opérations quelconques, au lieu de la
borner, comme il est trop ordinaire, à de simples usages matériels.
Alors, elle conduit immédiatement à regarder non-seulement les individus
et les classes, mais aussi, à beaucoup d'égards, les différens peuples,
comme participant à la fois, suivant un mode propre et un degré spécial
exactement déterminés, à une oeuvre immense et commune, dont
l'inévitable développement graduel lie d'ailleurs aussi les coopérateurs
actuels à la série de leurs prédécesseurs quelconques et même à la suite
de leur divers successeurs. C'est donc la répartition continue des
différens travaux humains qui constitue principalement la solidarité
sociale, et qui devient la cause élémentaire de l'étendue et de la
complication croissante de l'organisme social, ainsi susceptible d'être
conçu comme embrassant l'ensemble de notre espèce. Quoique l'homme ne
puisse guère subsister dans un état d'isolement volontaire, cependant la
famille, véritable unité sociale, peut, sans aucun doute, vivre
séparément, parce qu'elle peut réaliser en son sein l'ébauche de
division du travail indispensable à une satisfaction grossière de ses
premiers besoins, ainsi que la vie sauvage nous en offre de nombreux
exemples, quoique toujours plus ou moins exceptionnels. Mais, avec un
tel mode d'existence, il n'y a point encore de vraie société, et le
rapprochement spontané des familles est sans cesse exposé à d'imminentes
ruptures temporaires, souvent provoquées par les moindres occasions.
C'est seulement quand la répartition régulière des travaux humains a pu
devenir convenablement étendue que l'état social a pu commencer à
acquérir spontanément une consistance et une stabilité supérieures à
l'essor quelconque des divergences particulières. En aucun temps, les
sophistes qui ont le plus amèrement déclamé contre la vie sociale
n'auraient certainement jamais pu être assez conséquens à leur propre
doctrine pour donner eux-mêmes l'exemple de cette existence solitaire
qu'ils avaient tant prônée, quoique personne, sans doute, ne se fût
opposé à leur retraite: une telle logique ne serait praticable que chez
les sauvages, s'ils pouvaient avoir de tels docteurs. L'habitude de
cette coopération partielle est, en effet, éminemment propre à
développer, par voie de réaction intellectuelle, l'instinct social, en
inspirant spontanément à chaque famille un juste sentiment continu de
son étroite dépendance envers toutes les autres, et, en même temps, de
sa propre importance personnelle, chacune pouvant alors se regarder
comme remplissant, à un certain degré, une véritable fonction publique,
plus ou moins indispensable à l'économie générale, mais inséparable du
système total. Ainsi envisagée, l'organisation sociale tend de plus en
plus à reposer sur une exacte appréciation des diversités individuelles,
en répartissant les travaux humains de manière à appliquer chacun à la
destination qu'il peut le mieux remplir, non-seulement d'après sa nature
propre, le plus souvent trop peu prononcée en aucun sens, mais aussi
d'après son éducation effective, sa position actuelle, en un mot suivant
l'ensemble de ses principaux caractères quelconques; en sorte que toutes
les organisations individuelles soient finalement utilisées pour le bien
commun, sans en excepter même les plus vicieuses ou les plus
imparfaites, sauf les seuls cas de monstruosité prononcée: tel est, du
moins, le type idéal qu'on doit dès lors concevoir comme une limite
fondamentale de l'ordre réel, qui s'en rapproche nécessairement de plus
en plus, sans pouvoir néanmoins y parvenir jamais, ainsi que nous
l'expliquera bientôt l'étude directe du développement graduel de
l'humanité. C'est surtout en ce sens que l'organisme social doit
ressembler toujours davantage à l'organisme domestique, dont la
principale propriété consiste en effet dans l'admirable spontanéité de
la double subordination qui le caractérise, comme nous l'avons reconnu
ci-dessus: quoique malheureusement la complication et l'étendue si
supérieures du premier ne puissent nullement permettre de le concevoir
jamais réglé d'après un ensemble de différences naturelles aussi
hautement irrécusables, tendant à prévenir essentiellement toute grave
incertitude sur la vraie destination propre à chacun des organes, et
toute discussion dangereuse sur leur hiérarchie respective; en sorte que
la discipline sociale doit être nécessairement beaucoup plus
artificielle, et, à ce titre, plus imparfaite, que la discipline
domestique, dont la nature a fait d'avance tous les frais essentiels.

Il serait, sans doute, inutile d'insister ici davantage sur l'indication
générale des attributs fondamentaux de cette coopération distributive et
spéciale, principe nécessaire de tous les travaux humains, et dont
l'esprit de notre temps, sauf quelques aberrations exceptionnelles, est
plutôt porté à s'exagérer la puissance, ou du moins à méconnaître les
limites et les conditions. Pour en compléter suffisamment
l'indispensable appréciation sociologique, nous devons surtout examiner
maintenant l'ensemble des nécessités qu'il impose, d'après les
inconvéniens essentiels qui lui sont propres, comme je l'avais déjà
ébauché, en 1826, dans le second article de mes _Considérations sur le
pouvoir spirituel_. C'est principalement sur un tel examen que me semble
devoir reposer immédiatement la théorie élémentaire de la statique
sociale proprement dite, puisqu'on y doit trouver le véritable germe
scientifique de la co-relation nécessaire entre l'idée de société et
l'idée de gouvernement.

Quelques économistes ont déjà signalé certains inconvéniens graves d'une
division exagérée du travail matériel, mais sous un aspect beaucoup trop
subalterne, et surtout sans remonter nullement jusqu'au principe
philosophique d'une telle appréciation. Dès le début de ce Traité (voyez
la première leçon), j'ai moi-même caractérisé, dans le cas bien plus
important de l'ensemble du travail scientifique, les fâcheuses
conséquences intellectuelles de l'esprit de spécialité exclusive qui
domine aujourd'hui, et dont les volumes précédens m'ont fourni plusieurs
occasions capitales de constater l'imminent danger philosophique. Il
s'agit ici, abstraction faite de toute vérification plus ou moins
étendue, d'apprécier directement le principe général d'une telle
influence, afin de saisir convenablement la vraie destination du
système spontané de moyens essentiels d'une indispensable préservation
continue.

Toute décomposition quelconque devant nécessairement tendre à déterminer
une dispersion correspondante, la répartition fondamentale des travaux
humains ne saurait éviter de susciter, à un degré proportionnel, des
divergences individuelles, à la fois intellectuelles et morales, dont
l'influence combinée doit exiger, dans la même mesure, une discipline
permanente, propre à prévenir ou à contenir sans cesse leur essor
discordant. Si, d'une part, en effet, la séparation des fonctions
sociales permet à l'esprit de détail un heureux développement,
impossible de toute autre manière, elle tend spontanément, d'une autre
part, à étouffer l'esprit d'ensemble, ou du moins à l'entraver
profondément. Pareillement, sous le point de vue moral, en même temps
que chacun est ainsi placé sous une étroite dépendance envers la masse,
il en est naturellement détourné par le propre essor de son activité
spéciale, qui le rappelle constamment à son intérêt privé, dont il
n'aperçoit que très vaguement la vraie relation avec l'intérêt public. À
l'un et à l'autre titre, les inconvéniens essentiels de la
spécialisation augmentent nécessairement comme ses avantages
caractéristiques, sans que ce soit d'ailleurs en même rapport, pendant
le cours spontané de l'évolution sociale. La spécialité croissante des
idées habituelles et des relations journalières doit inévitablement
tendre, dans un genre quelconque, à rétrécir de plus en plus
l'intelligence, quoiqu'en l'aiguisant sans cesse en un sens unique, et à
isoler toujours davantage l'intérêt particulier d'un intérêt commun
devenu de plus en plus vague et indirect; tandis que, d'ailleurs, les
affections sociales, graduellement concentrées entre les individus de
même profession, y deviennent de plus en plus étrangères à toutes les
autres classes, faute d'une suffisante analogie de moeurs et de pensées.
C'est ainsi que le même principe qui a seul permis le développement et
l'extension de la société générale, menace, sous un autre aspect, de la
décomposer en une multitude de corporations incohérentes, qui semblent
presque ne point appartenir à la même espèce: et c'est aussi par-là que
la première cause élémentaire de l'essor graduel de l'habileté humaine
paraît destinée à produire ces esprits très capables sous un rapport
unique et monstrueusement ineptes sous tous les autres aspects, trop
communs aujourd'hui chez les peuples les plus civilisés, où ils excitent
l'admiration universelle. Si l'on a souvent justement déploré, dans
l'ordre matériel, l'ouvrier exclusivement occupé, pendant sa vie
entière, à la fabrication des manches de couteaux ou des têtes
d'épingle, la saine philosophie ne doit peut-être pas, au fond, faire
moins regretter, dans l'ordre intellectuel, l'emploi exclusif et continu
d'un cerveau humain à la résolution de quelques équations ou au
classement de quelques insectes: l'effet moral, en l'un et l'autre cas,
est malheureusement fort analogue; c'est toujours de tendre
essentiellement à inspirer une désastreuse indifférence pour le cours
général des affaires humaines, pourvu qu'il y ait sans cesse des
équations à résoudre et des épingles à fabriquer. Quoique cette sorte
d'automatisme humain ne constitue heureusement que l'extrême influence
dispersive du principe de la spécialisation, sa réalisation, déjà trop
fréquente, et d'ailleurs de plus en plus imminente, doit faire attacher
à l'appréciation d'un tel cas une véritable importance scientifique,
comme éminemment propre à caractériser la tendance générale, et à
manifester plus vivement l'indispensable nécessité de sa répression
permanente.

D'après cette sommaire indication philosophique, que le lecteur pourra
développer aisément, la destination sociale du gouvernement me paraît
surtout consister à contenir suffisamment et à prévenir autant que
possible cette fatale disposition à la dispersion fondamentale des
idées, des sentimens et des intérêts, résultat inévitable du principe
même du développement humain, et qui, si elle pouvait suivre sans
obstacle son cours naturel, finirait inévitablement par arrêter la
progression sociale, sous tous les rapports importans. Cette conception
constitue, à mes yeux, la première base positive et rationnelle de la
théorie élémentaire et abstraite du gouvernement proprement dit,
envisagé dans sa plus noble et plus entière extension scientifique,
c'est-à-dire, comme caractérisé, en général, par l'universelle réaction
nécessaire, d'abord spontanée et ensuite régularisée, de l'ensemble sur
les parties. Il est clair, en effet, que le seul moyen réel d'empêcher
une telle dispersion consiste à ériger cette indispensable réaction en
une nouvelle fonction spéciale, susceptible d'intervenir convenablement
dans l'accomplissement habituel de toutes les diverses fonctions
particulières de l'économie sociale, pour y rappeler sans cesse la
pensée de l'ensemble et le sentiment de la solidarité commune, avec
d'autant plus d'énergie que l'essor plus étendu de l'activité
individuelle doit tendre à les effacer davantage. C'est ainsi que doit
être conçue, ce me semble, l'éminente participation du gouvernement au
développement fondamental de la vie sociale, indépendamment des
grossières attributions d'ordre matériel auxquelles on veut réduire
aujourd'hui sa destination générale. Quoique n'exécutant par lui-même
aucun progrès social déterminé, il contribue nécessairement dès lors à
tous ceux que la société peut faire sous un aspect quelconque, et qui,
sans son intervention universelle et continue, deviendraient bientôt
impossibles, d'après l'oblitération graduelle des facultés humaines à la
suite d'une spécialisation déréglée. La nature même d'une telle action
indique assez qu'elle ne doit pas être simplement matérielle, mais aussi
et surtout intellectuelle et morale, de manière à montrer déjà la double
nécessité distincte de ce qu'on nomme le gouvernement temporel et le
gouvernement spirituel, dont la rationnelle subordination se présentera
bientôt à nous comme la plus haute amélioration qui ait pu jusqu'ici
être réalisée dans le système général de l'organisation sociale, sous
l'heureuse influence, aujourd'hui trop méconnue, du catholicisme
prépondérant. Enfin, l'intensité de cette fonction régulatrice, bien
loin de devoir décroître à mesure que l'évolution humaine s'accomplit,
doit, au contraire, devenir de plus en plus indispensable, pourvu
qu'elle soit convenablement conçue et exercée, puisque son principe
essentiel est inséparable de celui même du développement. C'est donc la
prédominance habituelle de l'esprit d'ensemble qui constitue
nécessairement le caractère invariable du gouvernement, sous quelque
aspect qu'on l'envisage. Puisqu'on ne saurait, sans doute, à aucun
titre, faire d'exception, à cet égard, pour le gouvernement
intellectuel, ou simplement scientifique, on peut ici concevoir
directement l'anarchique irrationnalité de cette antipathie systématique
contre toute doctrine générale quelconque, qui distingue si
déplorablement la plupart des savans actuels, aveugles prôneurs d'une
spécialisation routinière, affranchie de toute discipline philosophique,
et dont l'essor trop exclusif finirait par arrêter tout progrès réel, en
consumant les forces de notre intelligence sur des minuties de plus en
plus misérables. L'esprit d'ensemble et l'esprit de détail sont
également indispensables à l'économie sociale; ils doivent
alternativement prédominer dans le cours spontané de l'évolution
humaine, suivant la nature des principaux progrès que sa marche
fondamentale réserve successivement à chaque époque: or, l'analyse
approfondie des plus grands besoins de la société actuelle nous indique
certes déjà, avec une irrécusable évidence, que si, pendant les trois
derniers siècles, l'esprit de détail a dû être prépondérant, soit pour
opérer la décomposition finale de l'ancienne organisation, soit surtout
pour faciliter l'indispensable développement des élémens d'un ordre
nouveau, c'est maintenant à l'esprit d'ensemble qu'il appartient
exclusivement de présider à la réorganisation sociale, comme je
l'établirai directement d'après l'exacte appréciation historique des
sociétés modernes. Quoi qu'il en soit, après avoir ainsi préalablement
signalé la destination élémentaire et constante du gouvernement,
envisagé dans toute son extension philosophique, il faut maintenant
expliquer, d'un autre côté, comment une telle action tend spontanément à
se produire, indépendamment de toute combinaison systématique, suivant
le cours naturel de l'économie sociale: ce qui complétera suffisamment
notre appréciation préliminaire de la statique sociale proprement dite,
autant que peuvent le comporter les limites nécessaires et le plan
général de ce Traité.

Puisque cette universelle tendance dispersive, inhérente à la
spécialisation fondamentale des travaux humains, a dû nécessairement,
d'après les explications précédentes, exister sans cesse et même se
développer de plus en plus, il a bien fallu aussi que l'influence
proprement destinée à la neutraliser suffisamment ait été pareillement
spontanée et susceptible d'un accroissement proportionnel, afin que
l'économie sociale ait pu subsister et surtout poursuivre son essor
continu. On peut, en effet, reconnaître aisément que, considérée sous un
nouvel aspect général, cette répartition graduelle des opérations
humaines doit inévitablement établir une subordination élémentaire
toujours croissante, qui tend de plus en plus à faire naturellement
ressortir le gouvernement du sein de la société elle-même, comme le
montrerait directement l'analyse attentive de chaque subdivision un peu
prononcée qui vient à s'introduire dans un travail quelconque. Cette
indispensable subordination n'est pas seulement matérielle, comme on le
croit d'ordinaire; elle est aussi et surtout intellectuelle et morale;
c'est-à-dire qu'elle exige, outre la soumission pratique, un certain
degré correspondant de confiance réelle, soit dans la capacité, soit
dans la probité, des organes spéciaux auxquels est ainsi exclusivement
confiée désormais une fonction jusque alors universelle. Rien n'est
certainement plus sensible dans le système très développé de notre
économie sociale, où chaque jour, par une suite nécessaire de la grande
subdivision actuelle du travail humain, chacun de nous fait spontanément
reposer, à beaucoup d'égards, le maintien même de sa propre vie sur
l'aptitude et la moralité d'une foule d'agens presque inconnus, dont
l'ineptie ou la perversité pourraient gravement affecter des masses
souvent fort étendues. Une telle condition appartient nécessairement à
tous les modes quelconques de l'existence sociale: si elle est mal à
propos attribuée surtout aux sociétés industrielles, c'est uniquement
parce qu'elle y doit être ordinairement plus prononcée, à raison d'une
spécialisation plus intime; mais on la retrouve certainement tout aussi
inévitable dans les sociétés purement militaires, comme le montre
clairement, par exemple, l'analyse statique d'une armée, d'un vaisseau,
etc., ou de toute autre corporation active d'un genre quelconque.

L'exacte appréciation scientifique de cette subordination élémentaire et
spontanée en fait, ce me semble, nettement découvrir la loi principale,
qui me paraît surtout consister en ce que les diverses sortes
d'opérations particulières se placent naturellement sous la direction
continue de celles d'un degré de généralité immédiatement supérieur. On
peut aisément s'en convaincre en analysant avec soin chaque
spécialisation quelconque du travail humain, à l'instant où elle prend
un caractère nettement séparé; puisque l'opération qui se dégage ainsi
est toujours nécessairement plus particulière que la fonction antérieure
d'où elle émane, et envers laquelle son propre accomplissement continu
doit demeurer ultérieurement subordonné. Sans que ce soit ici le lieu de
développer convenablement une telle loi, destinée à constituer une des
plus importantes conclusions finales de l'ensemble de ce volume, je ne
crois pas devoir m'abstenir de signaler, dès ce moment, la nouvelle
portée philosophique qu'acquiert ainsi le principe fondamental sur
lequel j'ai fait toujours reposer, depuis le commencement de ce Traité,
la hiérarchie scientifique, et qui maintenant, passant à l'état
politique, tend finalement à fournir, par un autre ordre d'applications
de la même idée-mère, le premier germe rationnel d'une saine
classification des fonctions sociales, nécessairement conforme au
système réel des relations humaines. En continuant notre travail, et
surtout dans la cinquante-septième leçon, j'expliquerai spécialement la
vérification de cette loi sociologique à l'égard de la vie industrielle
des sociétés modernes: quant aux sociétés militaires, leur régularité
plus parfaite y rend cette confirmation tellement évidente qu'elle
n'exige aucun éclaircissement direct, quoique ce ne soit pas leur
observation qui m'ait suggéré d'abord une telle pensée, d'origine
essentiellement scientifique. Une fois admise, cette loi fait aussitôt
comprendre la liaison spontanée de cette subordination sociale
élémentaire avec la subordination politique proprement dite, base
indispensable du gouvernement, et qui se présente ainsi comme le dernier
degré nécessaire d'une hiérarchie de plus en plus étendue. Car, les
diverses fonctions particulières de l'économie sociale étant dès lors
naturellement engagées dans des relations d'une généralité croissante,
toutes doivent graduellement tendre à s'assujétir finalement à
l'universelle direction émanée de la fonction la plus générale du
système entier, directement caractérisée par l'action constante de
l'ensemble sur les parties, conformément aux explications précédentes.
D'un autre côté, les organes nécessaires de cette action régulatrice
doivent être puissamment secondés, dans leur propre développement
naturel, par une autre conséquence inévitable de la répartition
croissante des travaux humains, qui favorise éminemment l'essor
fondamental des inégalités intellectuelles et morales. Il est clair, en
effet, que cet essor doit rester presque entièrement comprimé tant que
la confuse concentration primitive des opérations quelconques, réduisant
l'homme à une vie essentiellement domestique, absorbe toute son activité
principale pour la satisfaction continue des plus simples besoins de la
seule famille. Quoique les différences individuelles vraiment tranchées
se fassent certainement sentir dans un état social quelconque, cependant
la division du travail, et le loisir qu'elle a pu procurer, ont été
surtout indispensables au développement prononcé des prééminences
intellectuelles, sur lesquelles repose nécessairement, en majeure
partie, l'ascendant politique durable. Il faut d'ailleurs noter que les
travaux intellectuels sont loin, par leur nature, de pouvoir comporter
une subdivision réelle aussi détaillée que celle des opérations
matérielles; en sorte qu'ils devraient pareillement être moins affectés
de la tendance dispersive qui en résulte nécessairement, malgré la
fâcheuse influence qu'ils ont dû en éprouver. On n'a plus besoin, sans
doute, d'expliquer aujourd'hui la propriété essentielle de la
civilisation de développer toujours davantage les inégalités morales, et
encore plus les inégalités intellectuelles. Mais il importe de
remarquer, à ce sujet, que les forces morales et intellectuelles ne
comportent point, en elles-mêmes, une véritable composition totale, à la
simple manière des forces physiques: aussi, quoique éminemment
susceptibles du concours social, qu'elles seules même peuvent
convenablement organiser, elles se prêtent beaucoup moins à la
coopération directe; d'où doit résulter une nouvelle cause très
puissante de l'inégalité plus radicale qu'elles tendent à établir entre
les hommes. Qu'il ne s'agisse que de lutter de vigueur physique, ou même
de richesse; quelle que puisse être la supériorité propre d'un individu
ou d'une famille, une coalition suffisamment nombreuse des moindres
individualités sociales en viendra aisément à bout: en sorte que, par
exemple, la plus immense fortune particulière ne saurait soutenir, à
aucun égard, une concurrence réelle avec la puissance financière d'une
nation un peu étendue, dont le trésor public n'est cependant formé que
d'une multitude de cotisations minimes. Mais, au contraire, si
l'entreprise dépend surtout d'une haute valeur intellectuelle, comme au
sujet d'une grande conception scientifique ou poétique, il n'y aura pas
de réunion d'esprits ordinaires, pour si vaste qu'on la suppose, qui
puisse aucunement lutter avec un Descartes ou un Corneille. Il en sera
certainement de même sous le rapport moral; lorsque, par exemple, la
société aura besoin d'un grand dévouement, elle ne pourra parvenir à le
composer avec la vaine accumulation de dévouemens médiocres très
multipliés. À l'un et à l'autre titre, le nombre des individus ne peut
alors influer que sur l'espoir d'y mieux trouver l'organe
essentiellement unique de la fonction proposée; une fois manifesté, il
n'y aura point de multitude qui puisse faire équilibre à sa
prépondérance fondamentale. C'est surtout à raison de cet éminent
privilége, que les forces intellectuelles et morales tendent
nécessairement de plus en plus à dominer le monde social, depuis qu'une
convenable répartition des travaux humains a suffisamment permis leur
développement propre.

Telle est donc la tendance élémentaire de toute société humaine à un
gouvernement spontané. Cette tendance nécessaire est en harmonie, dans
notre nature individuelle, avec un système correspondant de penchans
spéciaux, les uns vers le commandement, les autres vers l'obéissance.
Sous le premier aspect d'abord, il ne faut point, sans doute, regarder
la disposition trop vulgaire à commander comme le signe d'une vraie
vocation de gouvernement, qui doit être infiniment rare, à cause de
l'éminente prépondérance qu'elle exige. C'est ainsi, par exemple, que
les femmes, en général si passionnées pour la domination, sont
d'ordinaire si radicalement impropres à tout gouvernement, même
domestique, soit en vertu d'une raison moins développée, soit aussi par
la mobile irritabilité d'un caractère plus imparfait. En une foule
d'autres occasions, on peut également remarquer la tendance de l'homme à
se croire surtout destiné aux attributions qui lui conviennent le
moins, d'après l'illusion inaperçue qui fait si souvent regarder un vif
désir comme un signe de vocation réelle. Quoi qu'il en soit, sans que la
disposition à commander doive, par elle-même, indiquer aucune aptitude
au gouvernement, il faut néanmoins reconnaître qu'elle est indispensable
à son exercice, tant pour inspirer, à l'ensemble de la société, une
confiance incompatible avec notre propre irrésolution, que pour
permettre, au système personnel de nos facultés politiques, de
développer toute l'énergie convenable, afin de pouvoir surmonter les
inévitables résistances que doivent offrir les cas même les plus
favorables: ce qui, chez une heureuse organisation, érige en une qualité
réelle et importante le puéril orgueil du vulgaire. À un tel caractère
prépondérant, doit correspondre et correspond, en effet, chez la plupart
des hommes, une disposition inverse à l'obéissance, non moins prononcée
dans la nature éminemment complexe de l'organisme humain. Si les hommes
étaient spontanément aussi indisciplinables qu'on le suppose souvent
aujourd'hui, on ne saurait aucunement comprendre comment ils auraient pu
jamais être vraiment disciplinés. Il est, au contraire, évident que nous
sommes tous plus ou moins enclins à respecter involontairement chez nos
semblables une supériorité quelconque, surtout intellectuelle ou
morale, même indépendamment de tout désir personnel de la voir s'exercer
à notre avantage: et cet instinct de soumission n'est, en réalité, que
trop souvent prodigué à des apparences mensongères. Quelque désordonnée
que soit aujourd'hui, par suite de notre anarchie spirituelle, la soif
universelle du commandement, il n'est personne, sans doute, qui, dans un
secret et scrupuleux examen privé, n'ait souvent senti, plus ou moins
profondément, combien il est doux d'obéir, lorsque nous pouvons réaliser
le bonheur, de nos jours presque impossible, d'être convenablement
déchargés, par de sages et dignes guides, de la pesante responsabilité
d'une direction générale de notre conduite: un tel sentiment est
peut-être surtout éprouvé par ceux qui seraient les plus propres à mieux
commander. À l'instant même des plus violentes convulsions politiques,
quand l'économie sociale semble momentanément menacée d'une prochaine
dissolution, l'instinct des masses populaires vient encore manifester
spontanément, d'une nouvelle manière irrécusable, cette irrésistible
tendance sociale, qui, jusque dans l'accomplissement des démolitions les
plus révolutionnaires, leur inspire volontairement une scrupuleuse
obéissance envers les supériorités intellectuelles et morales dont
elles suivent spontanément la direction, et dont elles ont même souvent
sollicité immédiatement la domination temporaire, éprouvant alors, par
dessus tout, l'urgent besoin d'une autorité prépondérante. Ainsi, la
spontanéité fondamentale des diverses dispositions individuelles se
montre essentiellement en harmonie avec le cours nécessaire de
l'ensemble des relations sociales pour établir que la subordination
politique est, en général, aussi inévitable qu'indispensable; ce qui
complète ici l'ébauche élémentaire de la statique sociale proprement
dite.

La condensation et l'abstraction, peut-être excessives, des principales
conceptions indiquées dans les trois parties de ce chapitre, pourront
d'abord mettre obstacle à leur juste appréciation directe: mais l'usage
continu, quoique le plus souvent implicite, qui s'en fera naturellement
en tout le reste de ce volume, dissipera, j'espère, suffisamment cette
première incertitude, pourvu qu'on s'habitue, contrairement à nos
usages, à accorder enfin aux méditations politiques le genre de
contention intellectuelle qu'elles exigent. Dans ces trois ordres
consécutifs de considérations statiques, la vie individuelle s'est
montrée surtout caractérisée par la prépondérance nécessaire et directe
des instincts personnels, la vie domestique par l'essor continu des
instincts sympathiques, et la vie sociale par le développement spécial
des influences intellectuelles; chacun de ces trois degrés essentiels de
l'existence humaine étant d'ailleurs nécessairement destiné à préparer
le suivant, d'après le cours spontané de leur inaltérable succession. Un
tel enchaînement scientifique présente, en lui-même, ce précieux
avantage pratique de préparer, dès ce moment, la rationnelle
coordination de la morale universelle, d'abord personnelle, ensuite
domestique, et finalement sociale; la première assujétissant à une sage
discipline la conservation fondamentale de l'individu, la seconde
tendant à faire prédominer, autant que possible, la sympathie sur
l'égoïsme, et la dernière à diriger de plus en plus l'ensemble de nos
divers penchans d'après les lumineuses indications d'une raison
convenablement développée, toujours préoccupée de la considération
directe de l'économie générale, de manière à faire habituellement
concourir au but commun toutes les facultés quelconques de notre nature,
selon les lois qui leur sont propres.

Après cette indication préalable des théories élémentaires de la
sociologie statique, nous devons maintenant procéder, dans tout le reste
de notre travail, à l'étude sommaire, mais directe et continue, de la
dynamique sociale, en consacrant d'abord la leçon suivante à une
première appréciation fondamentale de l'évolution humaine, envisagée
dans son ensemble total, conformément au véritable esprit général de la
nouvelle philosophie politique, suffisamment caractérisée par
l'avant-dernier chapitre.



CINQUANTE-UNIÈME LEÇON.

Lois fondamentales de la dynamique sociale, ou théorie générale du
progrès naturel de l'humanité.


Afin de mieux apprécier les lois fondamentales de la progression
sociale, il importe de faire ici précéder leur exposition directe par
une première explication sommaire du sens nécessaire de cette grande
évolution, ainsi que de sa vitesse propre, et de la subordination
naturelle de ses divers élémens principaux; ce qui résulte spontanément
des différentes notions déjà établies depuis le commencement de ce
volume. Or, en considérant, du point de vue scientifique le plus élevé,
l'ensemble total du développement humain, on est d'abord conduit à le
concevoir, en général, comme consistant essentiellement à faire de plus
en plus ressortir les facultés caractéristiques de l'humanité,
comparativement à celles de l'animalité, et surtout par rapport aux
facultés qui nous sont communes avec tout le règne organique, quoique
celles-ci continuent toujours à former nécessairement la base
primordiale de l'existence humaine, aussi bien que de toute autre vie
animale. C'est en ce sens philosophique que la plus éminente
civilisation doit être, au fond, jugée pleinement conforme à la nature,
puisqu'elle ne constitue réellement qu'une manifestation plus prononcée
des principales propriétés de notre espèce, qui, primitivement
dissimulées par un inévitable engourdissement, ne pouvaient devenir
suffisamment saillantes que dans un haut degré de la vie sociale, pour
laquelle leur destination exclusive ne saurait être contestée. Le
système entier de la philosophie biologique concourt à démontrer, ainsi
que je l'ai expliqué au volume précédent, que, dans l'ensemble de la
hiérarchie animale, la dignité fondamentale propre à chaque race est
surtout déterminée par la prépondérance générale de plus en plus
prononcée de la vie animale sur la vie organique, à mesure qu'on
s'approche davantage de l'organisme humain. Sous un tel aspect
philosophique, notre évolution sociale ne constitue donc réellement que
le terme le plus extrême d'une progression générale, continuée sans
interruption parmi tout le règne vivant, depuis les simples végétaux et
les moindres animaux, en passant successivement aux derniers animaux
pairs, remontant ensuite jusqu'aux oiseaux et aux mammifères, et, chez
ceux-ci, s'élevant graduellement vers les carnassiers et les singes: la
prédominance nécessaire des fonctions purement organiques devenant
partout de moins en moins marquée, et le développement des fonctions
animales proprement dites, principalement celui des fonctions
intellectuelles et morales, tendant, au contraire, de plus en plus vers
un ascendant vital, qui toutefois ne saurait jamais être pleinement
obtenu, même dans la plus haute perfection de la nature humaine. Cette
indispensable appréciation comparative détermine essentiellement la
première notion scientifique qu'il faut se former de l'ensemble du
progrès humain, ainsi rattaché à la série universelle du
perfectionnement animal, dont il réalise le plus éminent degré.
L'analyse générale de notre progression sociale démontre, en effet, avec
une irrécusable évidence, que, malgré l'invariabilité nécessaire des
diverses dispositions fondamentales de notre nature, les plus élevées
d'entre elles sont dans un état continu de développement relatif, qui
tend de plus en plus à les ériger à leur tour en puissances
prépondérantes de l'existence humaine, quoiqu'une telle inversion de
l'économie primitive ne puisse, ni même ne doive, jamais être
complétement obtenue. Tel se manifeste déjà, d'après le chapitre
précédent, le caractère essentiel de notre organisme social, quand on se
borne à l'envisager d'abord dans son état purement statique, abstraction
faite de son mouvement nécessaire. Mais ce caractère doit être
naturellement encore plus prononcé dans l'étude directe de ses
variations continues, comme le confirme aisément une première
appréciation générale de leur succession graduelle.

En développant, à un degré immense et toujours croissant, l'action de
l'homme sur le monde extérieur, la civilisation semble d'abord devoir
concentrer de plus en plus notre attention vers les soins de notre seule
existence matérielle, dont l'entretien et l'amélioration constituent, en
apparence, le principal objet de la plupart des occupations sociales.
Mais un examen plus approfondi démontre, au contraire, que ce
développement tend continuellement à faire prévaloir les plus éminentes
facultés de la nature humaine, soit par la sécurité même qu'il inspire
nécessairement à l'égard des besoins physiques, dont la considération
devient ainsi de moins en moins absorbante, soit par l'excitation
directe et continue qu'il imprime nécessairement aux fonctions
intellectuelles et même aux sentimens sociaux, dont le double essor
graduel lui est évidemment indispensable. Dans notre enfance sociale,
les instincts relatifs à la conservation matérielle sont tellement
prépondérans, que l'instinct sexuel lui-même, malgré sa grossière
énergie primitive, en est d'abord essentiellement dominé[37]: les
affections domestiques sont alors, sans aucun doute, beaucoup moins
prononcées, et les affections sociales demeurent circonscrites à une
imperceptible fraction de l'humanité, hors de laquelle tout devient
étranger et même ennemi; les diverses passions haineuses restent
certainement, après les appétits physiques, le principal mobile habituel
de l'existence humaine. Sous ces divers aspects, il est incontestable
que l'essor continu de la civilisation développe nécessairement de plus
en plus nos penchans les plus nobles et nos plus généreux sentimens,
qui, seules bases possibles des associations humaines, doivent y
recevoir spontanément une culture de plus en plus spéciale. Quant aux
facultés intellectuelles, l'imprévoyance habituelle qui, au milieu des
plus imminens besoins, caractérise la vie sauvage, constate clairement
le peu d'influence réelle qu'exerce alors la raison sur la conduite
générale de l'homme: ces facultés y sont d'ailleurs encore
essentiellement engourdies, ou du moins il n'y a d'activité prononcée
que chez les plus inférieures d'entr'elles, celles immédiatement
relatives à l'exercice des sens extérieurs; les facultés d'abstraction
et de combinaison demeurent presque entièrement inertes, sauf quelques
courts élans exceptionnels; et la curiosité grossière qu'inspire
involontairement le spectacle de la nature se contente alors pleinement
des moindres ébauches d'explication théologique; enfin, les
divertissemens, principalement distingués par une violente activité
musculaire, et s'élevant tout au plus jusqu'à la simple manifestation
d'une adresse purement physique, y sont, d'ordinaire, aussi peu
favorables au développement de l'intelligence qu'à celui de la
sociabilité. A tous ces titres, la supériorité toujours croissante de la
civilisation est certainement encore plus irrécusable que sous le
rapport moral, de manière à ne plus exiger désormais aucune
démonstration formelle. Sous quelque aspect que l'on étudie l'existence
comparative de l'homme aux divers âges successifs de la société, on
trouvera donc constamment que le résultat général de notre évolution
fondamentale ne consiste pas seulement à améliorer la condition
matérielle de l'homme, par l'extension continue de son action sur le
monde extérieur; mais aussi et surtout à développer, par un exercice de
plus en plus prépondérant, nos facultés les plus éminentes, soit en
diminuant sans cesse l'empire des appétits physiques[38], et en
stimulant davantage les divers instincts sociaux, soit en excitant
continuellement l'essor des fonctions intellectuelles, même les plus
élevées, et en augmentant spontanément l'influence habituelle de la
raison sur la conduite de l'homme. En ce sens, le développement
individuel reproduit nécessairement sous nos yeux, dans une succession
plus rapide et plus familière, dont l'ensemble est alors mieux
appréciable, quoique moins prononcé, les principales phases du
développement social. Aussi l'un et l'autre ont-ils essentiellement pour
but commun de subordonner, autant que possible, la satisfaction normale
des instincts personnels à l'exercice habituel des instincts sociaux,
et, en même temps, d'assujétir nos diverses passions quelconques aux
règles imposées par une intelligence de plus en plus prépondérante, dans
la vue d'identifier toujours davantage l'individu avec l'espèce. Sous le
point de vue anatomique, on pourrait nettement caractériser une telle
tendance, en la faisant surtout consister à déterminer par l'exercice un
ascendant de plus en plus marqué chez les différens organes de
l'appareil cérébral, à mesure qu'ils s'éloignent davantage de la région
vertébrale pour se rapprocher de la région frontale. Tel est du moins le
type idéal dont la réalisation de plus en plus parfaite caractérise
nécessairement le cours spontané de l'évolution humaine, soit dans
l'individu, soit, à un degré bien supérieur, dans l'espèce elle-même,
quoique nos efforts quelconques ne puissent jamais nous conduire
effectivement jusqu'à cette limite fondamentale. Une pareille notion
permet aisément de distinguer, en général, les parts respectives de la
nature et de l'art dans notre développement continu, qui doit être jugé
pleinement naturel, en ce qu'il tend à faire de plus en plus prévaloir
les attributs essentiels de l'humanité comparée à l'animalité, en
constituant l'empire des facultés évidemment destinées à diriger toutes
les autres; mais qui, en même temps, se présente comme éminemment
artificiel puisqu'il doit consister à obtenir, par un exercice
convenable de nos diverses facultés, un ascendant d'autant plus marqué
pour chacune d'elles qu'elle est primitivement moins énergique: d'où
résulte directement l'explication scientifique de cette lutte éternelle
et indispensable entre notre humanité et notre animalité, toujours
reconnue, depuis l'origine de la civilisation, par tous les vrais
explorateurs de l'homme, et déjà consacrée sous tant de formes diverses
avant que la philosophie positive pût en fixer le véritable caractère.

     [Footnote 37: Une voracité démesurée, un goût violent pour
     les divers stimulans physiques, se manifestent constamment
     dans la vie sauvage, quand le dénûment qu'elle doit si
     fréquemment produire n'y vient pas imposer une sobriété
     involontaire, qui a trop souvent fait illusion. Il en est de
     même, au fond, malgré l'état de nudité, quant à l'ardeur pour
     la parure, alors indiquée surtout par un tatouage plus on
     moins compliqué: elle s'y montre certainement bien plus
     prononcée d'ordinaire que chez les hommes très civilisés.]

     [Footnote 38: La nature humaine ne saurait, sans doute,
     jamais parvenir réellement à ce raffinement de délicatesse,
     déjà rêvé peut-être par quelques imaginations exaltées ou
     plutôt maladives, d'étendre, en quelque sorte, aux besoins
     habituels d'incrétion, ce sentiment de honte qui, dès
     l'origine de la civilisation, accompagne de plus en plus la
     satisfaction des divers besoins d'excrétion. Mais il n'en
     demeure pas moins incontestable que l'entretien continu de
     notre existence matérielle prend une importance de moins en
     moins exclusive par le développement graduel de l'évolution
     humaine, et occupe de moins en moins nos pensées dans
     l'ensemble de la vie réelle. En un mot, les diverses
     considérations purement personnelles tendent de plus en plus
     à s'effacer, à tous égards, devant les considérations
     directement sociales.]

La direction nécessaire de l'ensemble total de l'évolution humaine étant
ainsi suffisamment définie par cette appréciation préliminaire, nous
devons maintenant considérer cette évolution relativement à sa vitesse
fondamentale et commune, abstraction faite des différences quelconques
qui peuvent résulter, soit du climat, soit même de la race, ou de toutes
les autres causes modificatrices, dont j'ai précédemment établi que
l'influence effective devait être, autant que possible,
systématiquement écartée dans une première ébauche rationnelle de la
dynamique sociale. Or, en nous bornant, sous ce rapport, aux seules
causes universelles, il est d'abord évident que cette vitesse doit être
essentiellement déterminée d'après l'influence combinée des principales
conditions naturelles, relatives d'une part à l'organisme humain, d'une
autre part au milieu où il se développe. Mais l'invariabilité même de
ces diverses conditions fondamentales, l'impossibilité rigoureuse de
suspendre ou de restreindre leur empire, ne permettent point de mesurer
exactement leur importance respective, quoique nous ne puissions
aucunement douter que notre développement spontané ne dût être
nécessairement accéléré ou retardé par tout changement favorable ou
contraire que l'on supposerait opéré dans ces différentes influences
élémentaires, soit organiques, soit inorganiques; en imaginant, par
exemple, que notre appareil cérébral offrît une moindre infériorité
anatomique de la région frontale, ou que notre planète devînt plus
grande ou mieux habitable, etc. L'analyse sociologique ne saurait donc,
par sa nature, convenablement atteindre, à cet égard, que les conditions
générales simplement accessoires, en vertu des variations appréciables
dont elles doivent être spontanément susceptibles.

Parmi ces puissances secondaires mais continues, qui concourent à
déterminer la vitesse naturelle du développement humain, on peut d'abord
signaler, d'après Georges Leroy, l'influence permanente de l'_ennui_,
d'ailleurs fort exagérée, et même vicieusement appréciée, par cet
ingénieux philosophe. Ainsi que tout autre animal, l'homme ne saurait
être heureux sans une activité suffisamment complète de ses diverses
facultés quelconques, suivant un degré d'intensité et de persévérance
sagement proportionnel à l'activité intrinsèque de chacune d'elles:
quelle que puisse être sa situation effective, il tend sans cesse à
remplir, autant que possible, cette indispensable condition du bonheur.
La difficulté plus prononcée qu'il doit éprouver à réaliser un
développement compatible avec la supériorité spéciale de sa nature, le
rend nécessairement plus sujet que les autres animaux à cet état
remarquable de pénible langueur, qui indique à la fois l'existence
réelle des facultés et leur insuffisante activité, et qui, en effet,
deviendrait également inconciliable, soit avec une atonie radicale, d'où
ne résulterait aucune urgente tendance, soit avec une vigueur idéale,
spontanément susceptible d'un infatigable exercice. Une telle
disposition, à la fois intellectuelle et morale, que nous voyons chaque
jour exciter encore à tant d'efforts toutes les natures douées de
quelque énergie, a dû, sans doute, puissamment contribuer, dans
l'enfance de l'humanité, à accélérer notre essor spontané, par
l'inquiète agitation qu'elle inspire, soit pour l'avide recherche de
nouvelles sources d'émotions, soit pour un plus intense développement de
notre propre activité directe. Toutefois, cette influence secondaire n'a
pu devenir très prononcée que dans un état social déjà assez avancé pour
faire convenablement sentir le besoin, d'abord si faible, d'exercer à
leur tour les plus éminentes facultés de notre nature, qui en sont
nécessairement aussi les moins énergiques. Les facultés les plus
prononcées, c'est-à-dire les moins élevées, comportent un si commode
exercice, que, dans l'état normal, elles ne sauraient guère déterminer
un véritable ennui, susceptible de produire une heureuse réaction
cérébrale: les sauvages, de même que les enfans, ne s'ennuient point
habituellement, tant que leur activité physique, seule importante alors,
n'est nullement entravée; un sommeil facile et prolongé les empêche
essentiellement, à la manière des animaux, de sentir péniblement leur
torpeur intellectuelle. Ainsi, en représentant l'ennui comme le
principal mobile originaire de notre développement social, G. Leroy a
irrationnellement confondu un symptôme avec un principe, outre l'erreur
évidente qui lui faisait trop exclusivement attribuer à l'homme une
telle propriété. Mais, malgré cette fausse appréciation, il était
néanmoins indispensable ici de signaler sommairement la haute
participation nécessaire de cette influence générale pour accélérer
spontanément la vitesse propre de notre évolution sociale, déterminée
d'avance par l'ensemble des causes fondamentales.

Je dois indiquer, en second lieu, la durée ordinaire de la vie humaine
comme influant peut-être plus profondément sur cette vitesse qu'aucun
autre élément appréciable. En principe, il ne faut point se dissimuler
que notre progression sociale repose essentiellement sur la mort;
c'est-à-dire que les pas successifs de l'humanité supposent
nécessairement le renouvellement continu, suffisamment rapide, des agens
du mouvement général, qui, habituellement presque imperceptible dans le
cours de chaque vie individuelle, ne devient vraiment prononcé qu'en
passant d'une génération à la suivante. L'organisme social subit, à cet
égard, et d'une manière non moins impérieuse, la même condition
fondamentale que l'organisme individuel, où, après un temps déterminé,
les diverses parties constituantes, inévitablement devenues, par suite
même des phénomènes vitaux, radicalement impropres à concourir davantage
à sa composition, doivent être graduellement remplacées par de nouveaux
élémens. Pour apprécier convenablement une telle nécessité sociale, il
serait superflu de recourir à la supposition chimérique d'une durée
indéfinie de la vie humaine, d'où résulterait évidemment la suppression
presque totale et très prochaine du mouvement progressif. Sans aller
jusqu'à cette extrême limite, il suffirait, par exemple, d'imaginer que
la durée effective fût seulement décuplée, en concevant d'ailleurs que
ses diverses époques naturelles conservassent les mêmes proportions
respectives. Si rien n'était changé, du reste, dans la constitution
fondamentale du cerveau humain, une telle hypothèse déterminerait, ce me
semble, un ralentissement inévitable, quoique impossible à mesurer, dans
notre développement social. Car, la lutte indispensable et permanente,
qui s'établit spontanément entre l'instinct de conservation sociale,
caractère habituel de la vieillesse, et l'instinct d'innovation,
attribut ordinaire de la jeunesse, se trouverait dès-lors notablement
altérée en faveur du premier élément de cet antagonisme nécessaire. Par
l'extrême imperfection de notre nature morale, et surtout
intellectuelle, ceux mêmes qui ont le plus puissamment contribué, dans
leur virilité, aux progrès généraux de l'esprit humain ou de la société,
ne sauraient ensuite conserver trop long-temps leur juste prépondérance
sans devenir involontairement plus ou moins hostiles à des développemens
ultérieurs, auxquels ils auraient cessé de pouvoir dignement concourir.
Mais, si, d'une part, on ne saurait douter qu'une durée trop prolongée
de la vie humaine ne tendît nécessairement à retarder notre évolution
sociale, il n'est pas moins incontestable, d'une autre part, qu'une
existence trop éphémère deviendrait, à d'autres titres, un obstacle non
moins essentiel à la progression générale, en attribuant, au contraire,
un empire exagéré à l'instinct d'innovation. La résistance indispensable
que lui oppose spontanément l'opiniâtre instinct conservateur de la
vieillesse, peut seule, en effet, suffisamment obliger l'esprit
d'amélioration à subordonner convenablement ses efforts actuels à
l'ensemble des résultats antérieurs. Sans ce frein fondamental, notre
faible nature serait certainement trop disposée à se contenter le plus
souvent de tentatives ébauchées et d'aperçus incomplets, qui ne
pourraient permettre aucun développement profond et persévérant: tant
est réellement prononcé notre éloignement spontané pour la pénible
continuité de travaux qu'exige nécessairement toute convenable
maturation de nos projets quelconques. Or, il est évident que telle
serait, en effet, la suite inévitable d'une notable diminution dans la
durée effective de la vie humaine, si, par exemple, on la supposait
réduite au quart, ou peut-être même à la simple moitié, de sa valeur
actuelle. Notre évolution sociale serait donc, par sa nature, également
incompatible, quoique d'après des motifs contraires, avec un
renouvellement trop lent ou trop rapide des diverses générations
humaines; à moins de supposer, dans un changement convenable de notre
organisme cérébral, une compensation chimérique, dès-lors correspondante
à un état trop indéterminé pour que les hypothèses scientifiques
puissent utilement s'y arrêter. Toutefois, les irrationnels partisans
des causes finales s'efforceraient vainement d'appliquer une telle
considération à la justification philosophique de leur absurde
optimisme. Car, si, à cet égard, comme à tout autre, l'ordre réel se
trouve nécessairement plus ou moins conforme à la marche effective des
phénomènes, il s'en faut malheureusement de beaucoup, sous ce rapport,
encore plus évidemment que sous aucun autre, que la vraie disposition de
l'économie naturelle soit aussi favorable à sa destination essentielle
qu'il serait aisé de le concevoir. Il n'est guère possible de douter que
la brièveté excessive de la vie humaine ne constitue, au contraire, une
des principales causes secondaires de la lenteur de notre développement
social, quoique cette lenteur dépende surtout de l'extrême imperfection
de notre organisme: et, certes, aucune autre grande harmonie ne saurait
être véritablement compromise, si la durée de notre vie, toujours
comprise entre les limites nécessaires que je viens d'indiquer, se
trouvait doublée ou même triplée, malgré l'argumentation arbitraire des
vains apologistes du gouvernement providentiel. L'extrême rapidité d'une
existence individuelle, dont trente ans à peine, au milieu de nombreuses
entraves physiques et morales, peuvent être pleinement utilisés
autrement qu'en préparations à la vie ou à la mort, établit évidemment,
en tout genre, un insuffisant équilibre entre ce que l'homme peut
convenablement concevoir et ce qu'il peut réellement exécuter. Tous ceux
qui surtout se sont noblement voués au développement direct de l'esprit
humain ont toujours senti, sans doute, avec une profonde amertume,
combien le temps, même le plus sagement employé, manquait
essentiellement à l'élaboration de leurs conceptions les mieux arrêtées,
dont ils n'ont pu, d'ordinaire, réaliser que la moindre partie. Ce
serait en vain que, d'après une superficielle appréciation, on
regarderait le renouvellement plus rapide des coopérateurs successifs
comme réparant suffisamment pour l'espèce la durée trop circonscrite de
l'activité individuelle. Malgré l'importance évidente de cette
compensation nécessaire, elle est certainement, par sa nature, fort
imparfaite, soit à raison de la perte de temps qu'exige la préparation
de chaque successeur, soit surtout en ce que cette succession spontanée
est toujours nécessairement très incomplète, par l'impossibilité de se
placer directement au point de vue propre et dans la direction précise
des travaux antérieurs, impossibilité d'autant plus prononcée que les
nouveaux collaborateurs ont eux-mêmes plus de valeur réelle. La
continuité des efforts successifs ne peut être pleinement établie, entre
divers individus, qu'à l'égard d'opérations extrêmement simples, et
presque entièrement matérielles, où les diverses forces humaines peuvent
aisément s'ajouter: elle ne saurait jamais être organisée d'une manière
vraiment satisfaisante pour les travaux les plus difficiles et les plus
éminens, où rien ne saurait remplacer suffisamment la précieuse
influence d'une persévérante unité; les forces intellectuelles et
morales ne sont pas plus susceptibles de morcellement et d'addition
entre successeurs qu'entre contemporains; et, quoi qu'en puissent croire
les défenseurs systématiques de la dissémination indéfinie des efforts
individuels, une certaine concentration est constamment indispensable à
l'accomplissement des progrès humains.

Nous devons enfin signaler sommairement, parmi les causes générales qui
modifient spontanément la vitesse fondamentale de notre évolution
sociale, l'accroissement naturel de la population humaine, qui contribue
surtout à l'accélération continue de ce grand mouvement. Cet
accroissement a toujours été justement regardé comme le symptôme le
moins équivoque de l'amélioration graduelle de la condition humaine; et
rien ne saurait être sans doute plus irrécusable quand on envisage cette
augmentation dans l'ensemble de notre espèce, ou du moins entre toutes
les nations vraiment solidaires à un certain degré. Mais il ne s'agit
nullement ici d'une telle considération, trop incontestable aujourd'hui,
malgré les critiques exagérées, ou même vicieuses, de nos économistes:
elle serait d'ailleurs évidemment étrangère à notre sujet actuel. Je
dois seulement indiquer maintenant la condensation progressive de notre
espèce comme un dernier élément général concourant a régler la vitesse
effective du mouvement social. On peut d'abord aisément reconnaître que
cette influence contribue toujours beaucoup, surtout à l'origine, à
déterminer, dans l'ensemble du travail humain, une division de plus en
plus spéciale, nécessairement incompatible avec un trop petit nombre de
coopérateurs. En outre, par une propriété plus intime et moins connue,
quoique encore plus capitale, une telle condensation stimule
directement, d'une manière très puissante, au développement plus rapide
de l'évolution sociale, soit en poussant les individus à tenter de
nouveaux efforts pour s'assurer, par des moyens plus raffinés, une
existence qui autrement deviendrait ainsi plus difficile, soit aussi en
obligeant la société à réagir avec une énergie plus opiniâtre et mieux
concertée pour lutter suffisamment contre l'essor plus puissant des
divergences particulières. À l'un et à l'autre titre, on voit qu'il ne
s'agit point ici de l'augmentation absolue du nombre des individus, mais
surtout de leur concours plus intense sur un espace donné, conformément
à l'expression spéciale dont j'ai fait usage, et qui est éminemment
applicable aux grands centres de population, où, en tout temps, les
principaux progrès de l'humanité durent, en effet, recevoir constamment
leur première élaboration. En créant de nouveaux besoins et des
difficultés nouvelles, cette agglomération graduelle développe
spontanément aussi des moyens nouveaux, non-seulement quant au progrès,
mais aussi pour l'ordre même, en neutralisant de plus en plus les
diverses inégalités physiques, et donnant, au contraire, un ascendant
croissant aux forces intellectuelles et morales, nécessairement
maintenues dans leur subalternéité primitive chez toute population trop
restreinte. Telle est, en aperçu, l'influence réelle d'une semblable
condensation continue, abstraction faite d'abord de la durée effective
de sa formation. Si maintenant on l'envisage aussi relativement à cette
rapidité plus ou moins grande, il sera facile d'y découvrir une nouvelle
cause d'accélération générale du mouvement social, par la perturbation
directe que doit ainsi éprouver l'antagonisme fondamental entre
l'instinct de conservation et l'instinct d'innovation, ce dernier devant
évidemment acquérir dès-lors un surcroît notable d'énergie. En ce sens,
l'influence sociologique d'un plus prompt accroissement de population
doit être, par sa nature, essentiellement analogue à celle que nous
venons d'apprécier pour la durée de la vie humaine: car, il importe peu
que le renouvellement plus fréquent des individus tienne à la moindre
longévité des uns ou à la multiplication plus hâtive des autres. Aucun
nouvel examen n'est donc ici nécessaire pour caractériser aussi la
tendance naturelle de cette diminution graduelle dans la période du
doublement de la population à accélérer davantage l'évolution sociale,
en imprimant un nouvel essor à l'esprit d'amélioration. Toutefois, en
terminant ces courtes indications, il ne faut pas négliger de remarquer,
comme dans le cas précédent, que si cette condensation et cette rapidité
parvenaient jamais à dépasser un certain degré déterminé, elles
cesseraient nécessairement de favoriser une telle accélération, et lui
susciteraient, au contraire, spontanément de puissans obstacles. La
première pourrait être conçue assez exagérée pour présenter même
d'insurmontables difficultés au maintien convenable de l'existence
humaine, par quelques sages artifices qu'on s'efforçât d'en éluder les
conséquences; et, quant à la seconde, on pourrait, sans doute,
l'imaginer assez démesurée pour s'opposer radicalement à l'indispensable
stabilité des entreprises sociales, de manière à équivaloir à une
notable diminution de notre longévité. Mais, à vrai dire, le mouvement
effectif de la population humaine est toujours demeuré jusqu'ici, même
dans les cas les plus favorables, malgré les irrationnelles exagérations
de Malthus, fort inférieur aux limites naturelles où doivent commencer
de tels inconvéniens, dont on n'a pu réellement se former encore
empiriquement une faible idée que d'après les perturbations
exceptionnelles quelquefois occasionnées par des migrations trop
étendues et trop subites, d'ailleurs très rarement accomplies. Notre
postérité, dans un avenir trop éloigné pour devoir inspirer aujourd'hui
aucune préoccupation raisonnable, aura seule à s'inquiéter gravement de
cette double tendance spontanée, à laquelle la petitesse de notre
planète, et la limitation nécessaire de l'ensemble quelconque des
ressources humaines, devront faire ultérieurement attacher une extrême
importance, quand notre espèce, parvenue à une population totale environ
décuple du taux actuel, se trouvera partout aussi condensée qu'elle
l'est déjà en Europe occidentale. À cette inévitable époque, le
développement plus complet de la nature humaine, et la connaissance plus
exacte des lois véritables de l'évolution sociale, fourniront, sans
doute, pour résister avec succès à de telles causes de destruction, des
moyens nouveaux de divers genres, dont nous ne saurions encore nous
former aucune idée nette, sans que d'ailleurs il convienne, par suite,
d'examiner ici s'il pourra toujours y avoir, sous ce rapport, une
suffisante compensation totale.

Dans une aussi rapide appréciation des divers élémens généraux qui
concourent à modifier, par une influence plus ou moins mesurable, la
vitesse fondamentale du développement humain, je ne saurais croire avoir
suffisamment caractérisé, ni même convenablement mentionné, toutes les
causes réelles qui participent à cette détermination profondément
complexe, et dont un traité méthodique et spécial de philosophie
politique pourrait seul offrir l'analyse et la coordination. Mais, parmi
les influences secondaires, en écartant, comme je le devais, tout ce qui
concerne les perturbations quelconques, et m'attachant uniquement à
l'étude abstraite de ce sujet difficile, je crois avoir assez examiné
désormais les principales d'entre elles, soit pour l'usage ultérieur
d'une telle notion dans la suite de notre travail, soit même pour
indiquer d'avance l'extension naturelle d'une semblable opération à
toute autre cause analogue qu'on voudrait ensuite considérer. Afin
d'avoir ici entièrement préparé l'explication directe des lois
fondamentales de la dynamique sociale, il ne me reste donc plus
maintenant qu'à définir très brièvement la subordination principale que
doivent constamment présenter entre eux les divers aspects du
développement humain, comme je l'ai annoncé au début de ce chapitre.

Malgré l'inévitable solidarité qui règne sans cesse, suivant les
principes déjà établis, parmi les différens élémens de notre évolution
sociale, il faut bien aussi que, au milieu de leurs mutuelles réactions
continues, l'un de ces ordres généraux de progrès soit spontanément
prépondérant, de manière à imprimer habituellement à tous les autres une
indispensable impulsion primitive, quoique lui-même doive ultérieurement
recevoir, à son tour, de leur propre évolution, un essor nouveau. Il
suffit ici de discerner immédiatement cet élément prépondérant, dont la
considération devra diriger l'ensemble de notre exposition dynamique,
sans nous occuper d'ailleurs expressément de la subordination spéciale
des autres envers lui ou entre eux, qui se manifestera suffisamment
ensuite par l'exécution spontanée d'un tel travail. Or, ainsi réduite,
la détermination ne saurait présenter aucune grave difficulté, puisqu'il
suffit de distinguer l'élément social dont le développement pourrait le
mieux être conçu abstraction faite de celui de tous les autres, malgré
leur universelle connexité nécessaire; tandis que la notion s'en
reproduirait, au contraire, inévitablement dans la considération directe
du développement de ceux-ci. À ce caractère doublement décisif, on ne
saurait hésiter à placer en première ligne l'évolution intellectuelle,
comme principe nécessairement prépondérant de l'ensemble de l'évolution
de l'humanité. Si le point de vue intellectuel doit prédominer, ainsi
que je l'ai expliqué au chapitre précédent, dans la simple étude
statique de l'organisme social proprement dit, à plus forte raison en
doit-il être de même pour l'étude directe du mouvement général des
sociétés humaines. Quoique notre faible intelligence y ait, sans doute,
un indispensable besoin de l'éveil primitif et de la stimulation
continue qu'impriment les appétits, les passions et les sentimens, c'est
cependant sous sa direction nécessaire qu'a toujours dû s'accomplir
l'ensemble de la progression humaine. C'est seulement ainsi, et par
l'influence de plus en plus prononcée de l'intelligence sur la conduite
générale de l'homme et de la société, que la marche graduelle de notre
espèce a pu réellement acquérir ces caractères de consistante régularité
et de persévérante continuité qui la distinguent si profondément de
l'essor vague, incohérent, et stérile, des espèces animales les plus
élevées, quoique nos appétits, nos passions, et même nos sentimens
primitifs, se retrouvent essentiellement chez beaucoup d'entre elles, et
avec une énergie supérieure, au moins à plusieurs égards importans. Si
l'analyse statique de notre organisme social le montre reposant
finalement, de toute nécessité, sur un certain système d'opinions
fondamentales, comment les variations graduelles d'un tel système
pourraient-elles ne pas exercer une influence prépondérante sur les
modifications successives que doit présenter la vie continue de
l'humanité? Aussi, dans tous les temps, depuis le premier essor du génie
philosophique, on a toujours reconnu, d'une manière plus ou moins
distincte, mais constamment irrécusable, l'histoire de la société comme
étant surtout dominée par l'histoire de l'esprit humain. La raison
publique a même, depuis long-temps, profondément sanctionné cette
appréciation générale, en établissant spontanément, dans toutes les
langues civilisées, une synonymie caractéristique entre les termes
destinés à désigner, en un genre quelconque, la principale influence
directrice, et les mots consacrés à l'indication spéciale de notre
organe pensant. Ainsi, d'après l'évidente nécessité scientifique de
coordonner l'ensemble de l'analyse historique par rapport à une
évolution prépondérante, afin de prévenir la confusion et l'obscurité
que toute autre marche produirait inévitablement, soit dans
l'exposition, soit même dans la conception, d'un tel système de
développemens solidaires et simultanés, nous devons évidemment choisir
ici, ou plutôt conserver, l'histoire générale de l'esprit humain, comme
guide naturel et permanent de toute étude historique de l'humanité. Par
une suite, moins comprise, mais également rigoureuse et indispensable,
du même principe, il faudra surtout nous attacher, dans cette histoire
intellectuelle, à la considération prédominante des conceptions les plus
générales et les plus abstraites, qui exigent plus spécialement
l'exercice de nos facultés mentales les plus éminentes, dont les organes
correspondent à la partie antérieure de la région frontale. C'est donc
l'appréciation successive du système fondamental des opinions humaines
relatives à l'ensemble des phénomènes quelconques, en un mot, l'histoire
générale de la _philosophie_, quel que soit d'ailleurs son caractère
effectif, théologique, métaphysique, ou positif, qui devra
nécessairement présider à la coordination rationnelle de notre analyse
historique. Toute autre branche essentielle de l'histoire
intellectuelle, même l'histoire des beaux-arts (y compris la poésie),
malgré son extrême importance, ne pourrait, sans de graves dangers, être
artificiellement appelée à cet indispensable office: parce que les
facultés d'expression, plus intimement liées aux facultés affectives, et
dont les organes se rapprochent, en effet, davantage de la partie
moyenne du cerveau proprement dit, ont dû être, en tout temps,
subordonnés, dans l'économie réelle du mouvement social, aux facultés de
conception directe, sans excepter les époques de leur plus grande
influence réelle. Le seul inconvénient scientifique propre à un tel
choix spécial, c'est de disposer à négliger quelquefois, dans le cours
des opérations historiques, la solidarité fondamentale de toutes les
diverses parties constituantes du développement humain: mais cette
funeste tendance dériverait également de tout autre choix analogue, et
cependant un choix quelconque est strictement nécessaire. Un pareil
danger doit même être moins intense et moins imminent quand on dirige de
préférence l'ensemble de l'analyse historique d'après l'élément social
qui a réellement le plus influé sur l'évolution totale, et dont la
considération doit, en effet, plus spontanément rappeler celle de tous
les autres. Mais une telle propriété ne saurait nullement dispenser de
la stricte obligation rationnelle de se représenter, autant que
possible, par tous les moyens convenables, la notion directe et continue
de l'universelle connexité des divers aspects du développement social,
dont notre faible intelligence ne doit être que trop disposée, surtout
d'après les habitudes dispersives de nos temps de spécialité exagérée, à
perdre de vue l'indispensable unité. Le meilleur criterium que puisse
comporter, à cet égard, la nature du sujet, afin de prévenir ou de
rectifier les aberrations qui pourraient résulter d'une prépondérance
historique trop isolée, consiste à comparer fréquemment entre elles les
différentes parties essentielles de ce développement général, pour
s'assurer si les variations qu'on a cru apercevoir dans l'une
d'entr'elles correspondent en effet à des variations équivalentes dans
chacune des autres: sans une semblable vérification, les changemens
primitifs auraient été nécessairement mal appréciés, soit par
exagération, soit même par illusion. On reconnaîtra, j'espère, dans la
suite de ce chapitre, et de plus en plus dans tout le reste de notre
travail, que cette confirmation rationnelle s'applique spontanément, au
plus haut degré, à notre conception fondamentale de l'analyse
historique. Pour faire convenablement ressortir, dès l'origine, une
telle propriété, il me suffira de démontrer ici que les lois dynamiques
générales, d'abord déduites de l'observation isolée du développement
intellectuel de l'humanité, sont pleinement en harmonie avec celles que
dévoile ensuite l'examen spécial de son développement matériel: une
telle liaison naturelle entre les deux termes les plus extrêmes doit,
évidemment, indiquer d'avance, à plus forte raison, le concours analogue
de tous les divers aspects intermédiaires.

Après avoir ainsi préalablement caractérisé d'abord la direction
générale, ensuite la vitesse essentielle, et enfin l'ordre nécessaire,
de l'ensemble de l'évolution humaine, nous pouvons maintenant procéder,
sans aucun autre préambule, à l'examen direct de la conception
fondamentale de la dynamique sociale, en considérant surtout,
conformément aux explications précédentes, les lois naturelles propres à
la marche inévitable de l'esprit humain. Or, le vrai principe
scientifique d'une telle théorie me paraît entièrement consister dans la
grande loi philosophique que j'ai découverte, en 1822, sur la succession
constante et indispensable des trois états généraux primitivement
théologique, transitoirement métaphysique, et finalement positif, par
lesquels passe toujours notre intelligence, en un genre quelconque de
spéculations. C'est donc ici que doit être naturellement placée
l'appréciation immédiate de cette loi vraiment fondamentale, destinée
dès lors à servir de base continue à l'ensemble de notre analyse
historique, dont l'objet essentiel sera nécessairement d'en expliquer et
d'en développer la notion générale, par un usage graduellement plus
étendu et plus précis, dans la suite entière du passé humain. Quelle que
doive être spontanément la difficulté spéciale d'un tel examen primitif,
cependant les explications générales indiquées, à cet égard, dès le
début de ce Traité, et surtout les nombreuses applications, aussi
décisives que variées, que j'ai fait ensuite continuellement de ma loi
des trois états dans les volumes précédens et dans la première partie de
celui-ci, doivent heureusement me permettre d'abréger beaucoup ici cette
indispensable démonstration directe, sans nuire aucunement à sa clarté
propre, et sans altérer davantage son efficacité ultérieure.

Le lecteur s'étant ainsi spontanément familiarisé d'avance, par cette
longue préparation graduelle, avec l'interprétation et la destination
d'une telle loi, il serait d'abord entièrement superflu de lui en
indiquer maintenant, d'une manière spéciale, la simple vérification
effective dans les diverses parties quelconques du domaine intellectuel.
Tous ceux qui possèdent quelques connaissances réelles sur l'histoire
générale de l'esprit humain ont dû, sans doute, déjà exécuter, par
eux-mêmes, cette immédiate confirmation historique, préalablement
indiquée, d'une manière irrécusable, pour tous les bons esprits, d'après
la marche actuelle de notre développement individuel, depuis l'enfance
jusqu'à la virilité, comme je l'ai signalé au commencement du premier
volume. On peut appliquer à cette importante vérification les divers
moyens quelconques d'exploration rationnelle que nous avons reconnus,
dans la quarante-huitième leçon, devoir appartenir aux études
sociologiques, soit l'observation pure, directe ou indirecte, soit même
l'expérimentation, soit surtout chacune des nombreuses formes distinctes
de la méthode comparative: dix-sept ans de méditation continue sur ce
grand sujet, discuté sous toutes ses faces, et soumis à tous les
contrôles possibles, m'autorisent à affirmer d'avance, sans la moindre
hésitation scientifique, que toujours on verra ces différentes
explorations, partielles ou totales, convenablement opérées, converger
finalement vers l'irrésistible confirmation d'une telle proposition
historique, qui me semble maintenant aussi pleinement démontrée
qu'aucun des faits généraux actuellement admis dans les autres parties
de la philosophie naturelle. Depuis la découverte de cette loi des trois
états, tous les savans positifs, doués de quelque portée philosophique,
sont vraiment convenus de son exactitude spéciale envers leurs diverses
sciences respectives, quoique tous ne l'aient point explicitement
proclamée jusqu'ici. Les seules objections réelles que j'aie
ordinairement rencontrées ne portaient point sur le fait lui-même, mais
uniquement sur son entière universalité dans les diverses parties
quelconques du domaine intellectuel. Ce grand fait général me semble
ainsi implicitement reconnu déjà, par tous les esprits avancés, à
l'égard des différentes sciences qui sont aujourd'hui positives;
c'est-à-dire que la triple évolution intellectuelle est maintenant
admise pour tous les cas où elle a pu être essentiellement accomplie. On
ne me paraît y appliquer aucune autre restriction capitale que la
prétendue impossibilité d'étendre aussi la même notion aux spéculations
sociales. Mais cette irrationnelle limitation, qu'aucun principe ne
saurait certes justifier, ne signifie réellement, en fait, que le
non-accomplissement actuel de l'évolution totale à l'égard d'un tel
ordre de conceptions; quoique cependant la science sociale soit aussi
déjà sortie, malgré sa complication supérieure, de l'état purement
théologique, et qu'elle ait aujourd'hui pleinement atteint presque
partout l'état métaphysique proprement dit, sans s'être encore
d'ailleurs directement élevée, si ce n'est dans ce Traité, à l'état
vraiment positif. Quelque naturelle que doive sembler la situation
provisoire indiquée par cette demi-conviction empirique, une telle
disposition serait, par sa nature, essentiellement stérile, en
s'opposant à toute application générale de cette loi, dont le principal
usage philosophique doit consister précisément dans la régénération
totale des théories sociales. Toutefois, le temps seul, que rien ne
saurait entièrement suppléer, devra graduellement dissiper cette
hésitation fondamentale, sans que j'aie besoin d'ajouter ici, quant à ce
fait général, envisagé dans toute sa plénitude rationnelle, aucune
explication directe à l'irrésistible démonstration qui ressortira
spontanément, à ce sujet, de l'ensemble de ce volume. À quoi bon
s'arrêter à convaincre spécialement ceux qui, après une telle lecture,
persisteraient à soutenir dogmatiquement l'impossibilité de rendre enfin
la science sociale aussi positive que toutes les autres moins
compliquées, malgré l'évidente réalisation naissante de cette dernière
transformation philosophique?

Par ces motifs, nous ne devons donc insister ici sur aucune immédiate
vérification historique de notre triple évolution fondamentale de
l'esprit humain: chaque lecteur pourra sans peine exécuter spontanément
ce travail préliminaire, s'il ne l'a déjà suffisamment ébauché pendant
l'étude successive des volumes précédens. Mais, au contraire, il importe
beaucoup de concentrer directement une attention spéciale sur
l'explication philosophique de cette grande loi, qui, à l'état de simple
fait général, resterait nécessairement dépourvue de sa principale
efficacité scientifique. Cette généralité empirique, qui, en toute autre
science, pourrait déjà avoir une valeur suffisante, ne saurait
pleinement convenir à la nature propre de la sociologie, d'après les
principes logiques établis, à ce sujet, dans la quarante-huitième leçon.
En une telle science, nous avons reconnu la possibilité caractéristique
d'y concevoir _à priori_ toutes les relations fondamentales des
phénomènes, indépendamment de leur exploration directe, d'après les
bases indispensables fournies d'avance par la théorie biologique de
l'homme. Nous savons aussi que l'usage convenable de cette éminente
propriété peut seul procurer aux doctrines sociologiques toute l'énergie
rationnelle qui leur est nécessaire pour surmonter suffisamment les
obstacles plus prononcés que doit rencontrer leur application réelle;
outre qu'un tel contrôle doit constituer, d'ordinaire, la plus
irrécusable confirmation de l'exactitude essentielle des inductions
historiques proprement dites. Or, une telle opération ne saurait, sans
doute, à l'un ou à l'autre titre, présenter, en aucun cas, un intérêt
plus capital qu'à l'égard de la loi la plus fondamentale qui puisse être
jamais appliquée à l'ensemble de la dynamique sociale. Nous devons donc
ici soigneusement caractériser les divers motifs généraux, puisés dans
l'exacte connaissance de la nature humaine, qui ont dû rendre, d'une
part inévitable, d'une autre part indispensable, cette succession
nécessaire des phénomènes sociaux, directement envisagés quant à
l'évolution intellectuelle qui domine essentiellement leur marche
principale. Toutefois, ayant déjà suffisamment indiqué, à ce sujet, les
motifs purement logiques, d'abord dans le discours préliminaire du
premier volume, et ensuite, en beaucoup d'occasions importantes, dans
tout le cours de ce Traité, je pourrai, en y renvoyant d'avance le
lecteur, m'occuper surtout maintenant des motifs moraux et sociaux, sans
m'exposer d'ailleurs à scinder mal à propos une démonstration
philosophique dont toutes les parties sont spontanément solidaires.

L'inévitable nécessité d'une telle évolution intellectuelle a pour
premier principe élémentaire la tendance primitive de l'homme à
transporter involontairement le sentiment intime de sa propre nature à
l'universelle explication radicale de tous les phénomènes quelconques.
Quoiqu'on ait justement signalé, depuis l'essor spécial du génie
philosophique, la difficulté fondamentale de se connaître soi-même, il
ne faut point cependant attacher un sens trop absolu à cette remarque
générale, qui ne peut être relative qu'à un état déjà très avancé de la
raison humaine. L'esprit humain a dû, en effet, parvenir à un degré
notable de raffinement dans ses méditations habituelles avant de pouvoir
s'étonner de ses propres actes, en réfléchissant sur lui-même une
activité spéculative que le monde extérieur devait d'abord si
exclusivement provoquer. Si, d'une part, l'homme se regarde
nécessairement, à l'origine, comme le centre de tout, il est alors,
d'une autre part, non moins inévitablement disposé à s'ériger aussi en
type universel. Il ne saurait concevoir d'autre explication primitive à
des phénomènes quelconques que de les assimiler, autant que possible, à
ses propres actes, les seuls dont il puisse jamais croire comprendre le
mode essentiel de production, par la sensation naturelle qui les
accompagne directement. On peut donc établir, en renversant l'aphorisme
ordinaire, que l'homme, au contraire, ne connaît d'abord essentiellement
que lui-même; ainsi, toute sa philosophie primitive doit principalement
consister à transporter, plus ou moins heureusement, cette seule unité
spontanée à tous les autres sujets qui peuvent successivement attirer
son attention naissante. L'application ultérieure qu'il parvient
graduellement à instituer de l'étude du monde extérieur à celle de sa
propre nature, constitue finalement le plus irrécusable symptôme de sa
pleine maturité philosophique, aujourd'hui même trop incomplète encore,
ainsi que je l'ai suffisamment expliqué dans la quarantième leçon, où
nous avons hautement caractérisé une telle subordination comme la
première base nécessaire de la biologie positive. Mais, à l'origine, un
esprit entièrement inverse préside inévitablement à toutes les théories
humaines, où le monde est, au contraire, toujours subordonné à l'homme,
aussi bien dans l'ordre spéculatif que dans l'ordre actif. Sans doute,
notre intelligence n'aura enfin atteint à une rationnalité parfaitement
normale que d'après la conciliation fondamentale de ces deux grandes
directions philosophiques, jusqu'ici antagonistes, mais pouvant devenir
suffisamment complémentaires l'une de l'autre: j'espère démontrer, en
effet, à la fin de ce volume, que cette conciliation est désormais
possible; et son principe général constituera la conclusion la plus
essentielle de l'ensemble de ce Traité. Quoi qu'il en soit, une telle
harmonie, qui peut à peine être aujourd'hui entrevue dans la plus haute
contention du génie philosophique, ne pouvait, certes, aucunement
diriger le premier essor spontané de la raison humaine. Or, dans
l'évidente nécessité de suivre alors exclusivement l'une de ces deux
marches inverses, notre intelligence n'aurait pu, sans doute, hésiter,
quand même le choix eût été facultatif, à prendre celle qui résultait
directement du seul point de départ naturellement possible. Telle est
donc l'origine spontanée de la philosophie théologique, dont le
véritable esprit élémentaire consiste, en effet, à expliquer la nature
intime des phénomènes et leur mode essentiel de production en les
assimilant, autant que possible, aux actes produits par les volontés
humaines, d'après notre tendance primordiale à regarder tous les êtres
quelconques comme vivant d'une vie analogue à la nôtre, et d'ailleurs le
plus souvent supérieure, à cause de leur plus grande énergie habituelle:
ainsi que je l'ai indiqué, en 1825, dans le premier article de mes
_Considérations philosophiques sur les sciences et les savans_. Cet
expédient fondamental est si hautement exclusif que l'homme n'a pu
véritablement y renoncer, même dans l'état le plus avancé de son
évolution intellectuelle, qu'en cessant réellement de poursuivre ces
inaccessibles recherches, pour se restreindre désormais à la seule
détermination des simples lois des phénomènes, abstraction faite de
leurs causes proprement dites: disposition d'esprit qui suppose
évidemment une tardive maturité de la raison humaine. Lorsque, encore
aujourd'hui, momentanément soustrait à cette récente discipline
positive, le génie humain tente de franchir aussi ces inévitables
limites, il retombe involontairement de nouveau, fût-ce à l'égard des
phénomènes les moins compliqués, dans le cercle primitif des aberrations
spontanées, parce qu'il reprend nécessairement un but et un point de
départ essentiellement analogues, en attribuant la production des
phénomènes à des volontés spéciales, d'ailleurs intérieures ou plus ou
moins extérieures. Pour me borner ici à un seul exemple pleinement
décisif, auquel chacun pourra joindre aisément beaucoup de cas
équivalens, il me suffira d'indiquer, à une époque très rapprochée, en
un sujet scientifique aussi simple que possible, la mémorable aberration
philosophique de l'illustre Mallebranche relativement à l'explication
fondamentale des lois mathématiques du choc élémentaire des corps
solides. Quand un tel esprit, en un siècle aussi éclairé, n'a pu
finalement concevoir d'autre moyen réel d'expliquer une semblable
théorie qu'en recourant formellement à l'activité continue d'une
providence directe et spéciale, une pareille vérification doit, sans
doute, rendre pleinement irrécusable l'inévitable tendance de notre
intelligence vers une philosophie radicalement théologique, toutes les
fois que nous voulons pénétrer, à un titre quelconque, jusqu'à la nature
intime des phénomènes, suivant la disposition générale qui caractérise
nécessairement toutes nos spéculations primitives.

Cette irrésistible spontanéité originaire de la philosophie théologique,
constitue sa propriété la plus fondamentale, et la première source de
son long ascendant nécessaire. La destination caractéristique d'une
telle philosophie, seule apte à ouvrir à notre évolution intellectuelle
une indispensable issue primordiale, en résulte, en effet,
immédiatement. Dès le début de ce Traité, et ensuite dans toutes ses
diverses parties, nous avons suffisamment reconnu l'impossibilité
primitive, en un sujet quelconque, d'aucune théorie vraiment positive,
c'est-à-dire de toute conception rationnellement fondée sur un système
convenable d'observations préalables: puisque, indépendamment du temps
considérable qu'exige évidemment la lente accumulation de telles
observations, notre esprit ne pourrait même les entreprendre sans être
d'abord dirigé et ensuite continuellement sollicité par quelques
théories préliminaires. Chacune des branches essentielles de la
philosophie naturelle nous a successivement fourni de nouveaux motifs de
vérifier que, quoi qu'on en puisse dire, l'empirisme absolu serait
non-seulement tout-à-fait stérile, mais même radicalement impossible à
notre intelligence, qui, en aucun genre, ne saurait, évidemment, se
passer d'une doctrine quelconque, réelle ou chimérique, vague ou
précise, destinée surtout à rallier et à stimuler ses efforts spontanés,
afin d'établir une indispensable continuité spéculative, sans laquelle
l'activité mentale s'éteindrait nécessairement. Pourquoi, par exemple,
nos immenses compilations scientifiques de prétendues _observations_
météorologiques sont-elles aujourd'hui si profondément dépourvues de
toute véritable utilité, et même de toute signification sérieuse? C'est,
sans doute, en vertu de leur caractère machinalement empirique. Elles ne
sauraient acquérir une valeur réelle, et ne deviendront susceptibles
d'efficacité spéculative, que lorsqu'elles seront habituellement
dirigées par une théorie proprement dite, quelque hypothétique qu'elle
dût être d'abord. Ceux qui attendraient, au contraire, que, dans un
sujet aussi compliqué, cette théorie fût suggérée par les observations
elles-mêmes, méconnaîtraient totalement la marche nécessaire de l'esprit
humain, qui, jusque dans ses plus simples recherches, a toujours dû
faire précéder les observations scientifiques par une conception
quelconque des phénomènes correspondans. Si le lecteur réunit ici
convenablement les vérifications nombreuses et variées que tout le cours
de ce Traité nous a successivement offertes de cette indispensable
obligation intellectuelle, nous serons dispensé d'insister davantage sur
une proposition aussi incontestable. Je rappellerai seulement, d'une
manière spéciale, d'après la quarante-septième leçon, la confirmation
plus prononcée d'une telle nécessité envers les spéculations sociales,
non-seulement en vertu de leur complication supérieure, mais aussi par
cette particularité caractéristique qu'un long développement préalable
de l'esprit humain et de la société a pu seul y constituer suffisamment
les phénomènes eux-mêmes, indépendamment de toute préparation des
observateurs, et de toute accumulation des observations. Enfin, il n'est
pas inutile ici d'indiquer, en général, que les diverses vérifications
partielles de cette proposition fondamentale, dans les différens ordres
de phénomènes, doivent, par la nature du sujet, se fortifier
mutuellement, à raison de notre tendance constante à l'unité des
méthodes et à l'homogénéité des doctrines, qui nous disposerait
involontairement à étendre graduellement la philosophie théologique
d'une classe de spéculations primitives à une autre classe, quand même
chacune d'elles ne serait point isolément assujétie, par des motifs
propres et directs, à cette insurmontable obligation générale.

Tel est donc, sous le simple point de vue logique, l'indispensable
office primordial, exclusivement affecté à la philosophie théologique,
dans l'évolution fondamentale de notre intelligence, où l'essor de
l'imagination doit nécessairement, en un genre quelconque, toujours
devancer l'essor de l'observation, aussi bien pour l'espèce que pour
l'individu. A cette seule philosophie, il appartenait, en vertu de son
admirable spontanéité caractéristique, de dégager réellement l'esprit
humain du cercle radicalement vicieux où il paraissait d'abord
irrévocablement enchaîné, entre les deux nécessités opposées, également
impérieuses, d'observer préalablement pour parvenir à des conceptions
convenables, et de concevoir d'abord des théories quelconques pour
entreprendre avec efficacité des observations suivies. Ce fatal
antagonisme logique ne pouvait évidemment comporter d'autre solution
que celle naturellement procurée par l'inévitable essor primitif de la
philosophie théologique, en assimilant, autant que possible, tous les
phénomènes quelconques aux actes humains: soit directement d'après la
fiction originaire qui anime spécialement chaque corps d'une vie plus ou
moins semblable à la nôtre; soit ensuite indirectement d'après
l'hypothèse, à la fois plus durable et plus féconde, qui superpose, à
l'ensemble du monde visible, un monde habituellement invisible, peuplé
d'agens sur-humains plus ou moins généraux, dont la souveraine activité
détermine continuellement tous les phénomènes appréciables, en
modifiant, à son gré, une matière vouée sans elle à une totale inertie.
Dans ce second état surtout, mieux connu et moins éloigné de nos idées,
quoiqu'il n'ait jamais pu être primordial, la philosophie théologique
fournit les ressources les plus faciles et les plus étendues pour
satisfaire aux besoins naissans d'une intelligence alors disposée à
préférer naïvement les explications les plus illusoires: à chaque nouvel
embarras que peut offrir le spectacle de la nature, il suffit, en effet,
d'opposer ou la conception d'une volonté nouvelle chez l'agent idéal
correspondant, ou, tout au plus, la création peu coûteuse d'un agent
nouveau. Quelque vaines que doivent maintenant paraître ces puériles
spéculations, il ne faut oublier, en aucun sujet, que toujours et
partout elles ont pu seules tirer le génie humain de sa torpeur
primitive, en offrant à son activité permanente l'unique aliment
spontané qui pût exister d'abord. Outre que le choix n'était point
libre, il faut d'ailleurs noter, comme je l'ai déjà indiqué au début de
ce Traité, qu'un tel exercice se trouvait alors parfaitement adapté à la
nature générale de notre faible intelligence, que les plus sublimes
solutions obtenues sans aucune contention profonde et soutenue pouvaient
exclusivement intéresser. Il nous est possible aujourd'hui, sous
l'influence d'une éducation convenable, de nous attacher vivement à la
seule recherche des simples lois des phénomènes, abstraction faite de
leurs causes proprement dites, premières ou finales; et encore, malgré
les plus sages précautions continues, ne revient-on que trop souvent à
la curiosité enfantine qui prétend surtout à connaître l'origine et la
fin de toutes choses. Mais cette salutaire sévérité rationnelle n'est
certainement devenue praticable que depuis que la masse de nos
connaissances réelles a pu être, en chaque genre, assez considérable
pour nous faire concevoir un espoir raisonnable de découvrir finalement
ces lois naturelles, dont la poursuite effective ne pouvait, dans
l'enfance du génie humain, comporter le moindre succès. Si donc notre
intelligence ne s'était point d'abord exclusivement appliquée, par une
irrésistible prédilection instinctive, à ces recherches inaccessibles
auxquelles correspond exclusivement la philosophie théologique, elle
aurait inévitablement persévéré dans sa léthargie initiale, faute du
seul exercice qu'elle pût alors comporter. Mieux on méditera sur ce
grand sujet, et plus on reconnaîtra que la nature des questions concourt
parfaitement avec celle des méthodes pour faire doublement ressortir
l'indispensable ascendant de la philosophie théologique dans l'enfance
de la raison humaine.

A ces divers motifs purement intellectuels, viennent se joindre, non
moins spontanément, les motifs moraux et surtout sociaux qui, par
eux-mêmes, rendraient hautement incontestable une telle nécessité. Sous
le premier point de vue, la philosophie théologique est caractérisée, à
l'origine, par cette heureuse propriété de pouvoir seule alors animer
l'homme d'une confiance suffisamment énergique, en lui inspirant, au
sujet de sa position générale et de sa puissance finale, un sentiment
fondamental de suprématie universelle, qui, malgré sa chimérique
exagération, a été long-temps indispensable au développement graduel de
notre action réelle. On a souvent contemplé avec étonnement le contraste
profond, en apparence si inexplicable, qui se manifeste toujours, dans
l'enfance de l'humanité, entre la faible portée effective de nos moyens
quelconques, et la domination indéfinie que nous aspirons à exercer sur
le monde extérieur. Cette discordance apparente est parfaitement
analogue, dans l'ordre actif, à celle que nous venons d'apprécier dans
l'ordre spéculatif. Elle résulte naturellement, ainsi que celle-ci, de
la tendance initiale qui a spontanément produit la philosophie
théologique; et, par suite, elle doit plus spécialement attacher l'homme
à une telle philosophie. Car, en regardant tous les phénomènes comme
uniquement régis par des volontés surhumaines, il peut espérer de
modifier, au gré de ses désirs, l'ensemble de la nature entière; non,
sans doute, d'après ses ressources personnelles, dont la misérable
insuffisance doit être alors trop évidente, mais en vertu de l'empire
illimité qu'il attribue à ces puissances idéales, pourvu qu'il
parvienne, à l'aide des sollicitations convenables, à se concilier leur
intervention arbitraire. Si, au contraire, il pouvait d'abord concevoir
le monde strictement assujéti à des lois invariables, l'impossibilité
évidente où il se trouverait d'en modifier aucunement l'exercice aussi
bien que de les connaître, lui inspirerait, de toute nécessité, un fatal
découragement, qui l'empêcherait de sortir jamais de son apathie
primitive, autant que de sa torpeur mentale. Depuis qu'un lent et
pénible développement social, à la fois intellectuel et matériel, nous a
laborieusement conduits à exercer enfin sur la nature une action
suffisamment étendue, nous avons pu apprendre à nous passer
graduellement, pour le soulagement de nos misères, des divers secours
surnaturels, en même temps qu'une longue expérience nous a fait
amèrement sentir leur stérilité radicale. Mais, à l'origine, les
dispositions humaines devaient être nécessairement inverses, parce que
la situation générale avait un caractère essentiellement contraire. La
confiance, et par suite le courage, ne pouvaient alors nous venir que
d'en haut, grace aux illusions inévitables qui nous promettaient ainsi
une puissance presque illimitée, dont nous ne pouvions encore nullement
soupçonner l'inanité. On voit que je fais même ici, à dessein,
abstraction totale des diverses espérances relatives à la vie future,
qui n'ont pu acquérir que très tardivement une haute importance sociale,
comme l'histoire le confirme, ainsi que je l'expliquerai bientôt.
Antérieurement à cette dernière influence, la philosophie théologique
avait déjà produit essentiellement l'essor continu de notre énergie
morale, en même temps que celui de notre activité mentale, par cela seul
qu'elle nous faisait spontanément entrevoir, dans toutes nos entreprises
quelconques, la possibilité permanente d'une irrésistible assistance.
Si, même aux époques les plus avancées, on s'efforce d'apprécier, par
une analyse convenablement approfondie, l'influence réelle de l'esprit
religieux sur la conduite générale de la vie humaine, on trouvera
toujours que la puissante confiance qu'il inspire souvent résulte bien
davantage, en chaque cas, de la croyance immédiate à un secours actuel
et spécial, que de l'uniforme perspective, indirecte et lointaine,
d'aucune existence future. Tel est, ce me semble, le principal caractère
de la situation remarquable que produit spontanément, dans l'ensemble du
cerveau humain, l'important phénomène, à la fois intellectuel et moral,
de la _prière_, parvenu à sa pleine efficacité physiologique, dont les
admirables propriétés sont incontestables, au premier âge de notre
évolution fondamentale. Depuis la décroissance, dès long-temps pendante,
de l'esprit religieux, on a dû naturellement créer la notion de
_miracle_ proprement dit, pour caractériser les événemens, dès lors
exceptionnels, attribués à une spéciale intervention divine. Mais une
telle notion indique clairement que le principe général des lois
naturelles a déjà commencé à devenir très familier, et même, à divers
égards, prépondérant, puisqu'elle ne saurait avoir d'autre sens que d'en
désigner, par voie d'antagonisme, la suspension momentanée. À l'origine,
et tant que la philosophie théologique est pleinement dominante, il n'y
a point de miracles, parce que tout paraît également merveilleux, comme
le témoignent irrécusablement les naïves descriptions de la poésie
antique, où les événemens les plus vulgaires sont intimement mêlés aux
plus monstrueux prodiges, et reçoivent spontanément des explications
analogues. Minerve intervient pour ramasser le fouet d'un guerrier dans
de simples jeux militaires, aussi bien que pour le protéger contre toute
une armée. De nos jours même, quel est le vrai dévot qui n'importunera
presque autant sa divinité à raison des moindres convenances
personnelles qu'au sujet des plus grands intérêts humains? En tout
temps, le ministère sacerdotal a dû être, sans doute, beaucoup plus
activement occupé des demandes journalières de ses fidèles relativement
à la sollicitation spéciale des faveurs immédiates de la Providence,
qu'à l'égard du sort éternel de chacun d'eux. Quoi qu'il en soit
d'ailleurs, cette distinction n'affecte nullement la propriété
fondamentale que nous examinons ici dans la philosophie théologique de
pouvoir d'abord seule animer et soutenir notre courage moral, aussi bien
qu'éveiller et diriger notre activité intellectuelle. Il faut enfin
remarquer, à ce sujet, afin d'apprécier convenablement toute
l'irrésistible énergie de la tendance primitive de l'homme vers une
telle philosophie, que l'influence affective a dû puissamment fortifier
l'influence spéculative, pour nous attacher encore davantage à de
semblables conceptions; comme je l'ai déjà indiqué, à divers titres
spéciaux, dans les parties antérieures de cet ouvrage. On comprend, en
effet, d'après l'extrême faiblesse relative des organes purement
intellectuels dans l'ensemble de notre organisme cérébral, quelle haute
importance a dû avoir, à l'origine, quant à l'excitation mentale,
l'attrayante perspective morale de ce pouvoir illimité de modifier, à
notre gré, la nature entière, sous la direction de cette philosophie
théologique, par l'assistance des agens suprêmes dont elle entoure notre
existence, à laquelle l'économie fondamentale du monde est ainsi
essentiellement subordonnée. Un état très avancé du développement
scientifique a pu permettre enfin de concevoir la culture journalière
des connaissances réelles sans aucun autre motif déterminant que la
pure satisfaction directe qu'inspire l'exercice convenable de notre
activité intellectuelle, jointe au doux plaisir que procure la
découverte de la vérité: encore est-il fort douteux que cette simple
stimulation pût habituellement suffire, si elle n'était point soutenue
par les impulsions collatérales de la gloire, de l'ambition, ou de
passions moins élevées et plus énergiques, si ce n'est toutefois chez un
très petit nombre d'éminens esprits, et après qu'ils ont pu suffisamment
contracter les habitudes nécessaires. Mais toute supposition de ce
genre, serait, au contraire, profondément incompatible avec la véritable
constitution de la nature humaine, d'abord dans la torpeur initiale de
notre débile intelligence, que peuvent à peine émouvoir les plus
énergiques stimulans, et même ensuite jusqu'à l'époque, plus ou moins
tardive suivant le sujet des recherches, où l'essor préliminaire de la
science est déjà assez perfectionné pour comporter des succès
spéculatifs d'un haut intérêt propre, ce qui certainement suppose
toujours, dans les cas les plus favorables, une culture fort améliorée.
Dans l'indispensable élaboration qui doit longuement préparer un tel
état spéculatif, notre activité mentale ne saurait être convenablement
encouragée que par les énergiques déceptions de la philosophie
théologique, relativement à la prépondérance universelle de l'homme et
à son empire illimité sur le monde extérieur; comme je l'ai déjà signalé
au sujet de l'astrologie et de l'alchimie. Aujourd'hui même, où, chez
les esprits un peu avancés, cette philosophie primitive ne domine plus
essentiellement qu'à l'égard des seules spéculations sociales, on peut
encore vérifier directement, à ce sujet, une telle tendance, en y
remarquant quelle peine éprouve notre intelligence à renoncer, en ce
genre, aux chimères, parfaitement analogues, qui nous promettent aussi
de modifier à notre gré le cours total des phénomènes politiques, et
sans lesquelles il semble qu'un tel ordre de recherches ne pourrait plus
nous inspirer un suffisant intérêt scientifique. La participation
évidente de cette propriété au maintien actuel de la politique
théologico-métaphysique, peut nous donner immédiatement une faible idée
de l'influence primitive d'un pareil caractère, quand il s'étendait
pleinement à toutes les parties quelconques du système intellectuel, et
lorsque, par conséquent, l'homme ne pouvait avoir aucun moyen régulier,
même indirect, de garantir sa raison contre l'entraînement de semblables
illusions. Ainsi, pendant que, d'une part, la philosophie théologique,
intellectuellement envisagée, correspondait seule au mode spontané de
l'investigation humaine et à la nature primordiale de nos recherches,
elle seule aussi, considérée moralement, pouvait d'abord développer
notre énergie active, en faisant toujours briller, au milieu des
profondes misères de notre situation originaire, l'espoir entraînant
d'un empire absolu sur le monde extérieur, comme une digne récompense
promise à nos efforts spéculatifs.

Quant aux considérations sociales, qui, à leur tour, établissent, d'une
manière non moins décisive, cette indispensable nécessité primitive,
nous pouvons ici nous borner, malgré leur extrême importance, à les
indiquer très sommairement, puisqu'elles doivent, par leur nature, se
représenter spécialement, avec tous les développemens convenables, dans
l'ensemble des trois chapitres suivans, en examinant l'histoire générale
de l'état théologique de l'humanité; cette utile abréviation d'une
démonstration déjà si étendue aura d'autant moins d'inconvéniens que ce
dernier ordre de motifs est peut-être aujourd'hui le moins contestable
de tous. Il faut, à cet effet, apprécier convenablement, sous deux
points de vue principaux, la haute destination sociale de la philosophie
théologique, soit pour présider d'abord à l'organisation fondamentale de
la société, soit ensuite pour y permettre l'existence permanente d'une
classe spéculative. Sous le premier aspect, on doit reconnaître que la
formation de toute société réelle, susceptible de consistance et de
durée, suppose nécessairement, d'une manière continue, l'influence
prépondérante d'un certain système préalable d'opinions communes, propre
à contenir suffisamment l'impétueux essor naturel des divergences
individuelles. Une telle obligation restant même irrécusable dans l'état
social le mieux développé, où tant de causes spontanées, intérieures et
extérieures, concourent, avec tant d'énergie, à lier profondément
l'individu à la société, il serait, à plus forte raison, impossible de
s'y soustraire à l'origine, quand les familles adhèrent encore si
faiblement entr'elles par un petit nombre de relations aussi précaires
qu'incomplètes. Quelque puissance sociale qu'on attribue au concours des
intérêts, et même à la sympathie des sentimens, ce concours et cette
sympathie ne sauraient certainement suffire pour constituer la moindre
société durable, si la communauté intellectuelle, déterminée par
l'adhésion unanime à certaines notions fondamentales, ne vient point
convenablement y prévenir ou y corriger d'inévitables discordances
habituelles. Malgré la faible énergie naturelle de nos organes purement
intellectuels dans l'ensemble réel de notre économie cérébrale, nous
avons cependant reconnu, au chapitre précédent, que l'intelligence doit
nécessairement présider, non à la vie domestique, mais à la vie sociale,
et, à plus forte raison, à la vie politique. C'est seulement par elle
que peut être effectivement organisée cette réaction générale de la
société sur les individus, qui caractérise la destination fondamentale
du gouvernement, et qui exige, avant tout, un système convenable
d'opinions communes, relatives au monde et à l'humanité. On ne saurait
donc méconnaître, en principe, l'indispensable nécessité politique d'un
tel système, à une époque quelconque de l'évolution humaine, et encore
moins dans l'enfance de la société. Mais, d'un autre côté, on ne peut
nier davantage que l'esprit humain, dont la préalable activité doit
fournir cette base première de l'organisation sociale, ne soit, à son
tour, exclusivement développable que par la société elle-même, dont
l'essor est réellement inséparable de celui de l'intelligence, quoique
une abstraction scientifique, d'ailleurs partiellement utile, tende trop
souvent à faire oublier cette irrécusable connexité. Voilà donc, sous un
nouvel aspect, l'humanité, à son origine, encore enchaînée
politiquement, comme elle l'était déjà logiquement, dans un cercle
radicalement vicieux, par l'opposition totale de deux nécessités
également irrésistibles. Or, à ce second titre, aussi bien qu'au
premier, la seule issue possible résulte, alors, évidemment, de
l'admirable spontanéité qui caractérise la philosophie théologique. En
vertu de cette heureuse propriété fondamentale, une telle philosophie
était éminemment destinée à diriger exclusivement la première
organisation sociale, comme seule apte à former d'abord un système
suffisant d'opinions communes. Il importe d'observer, à cet égard, que,
le plus souvent, on conçoit très vicieusement, à mon gré, cette haute
fonction sociale de la philosophie théologique, quand on la fait surtout
résulter de la sorte de discipline spontanément produite par la
perspective de la vie future. Quelle que soit l'influence réelle de
cette dernière croyance, on lui attribue certainement, à tous égards,
une importance exagérée, surtout pour le premier âge de l'humanité, où
l'histoire nous montre la philosophie théologique, déjà investie d'une
haute prépondérance politique, avant que notre tendance spontanée à
supposer l'éternité d'existence ait pu exercer une grande action
sociale. Il est d'ailleurs incontestable que, par sa nature, une
semblable croyance n'a jamais pu fournir, à vrai dire, qu'une haute
sanction à un système préalable d'opinions communes, sans avoir pu
aucunement participer elle-même à la formation de ce système quelconque.
Or, c'est une telle formation spontanée qui, à mes yeux, constitue
directement la principale destination sociale propre à la philosophie
théologique, pour servir de première base au développement politique de
l'humanité, aussi bien qu'à son essor intellectuel et moral. Cette
philosophie est maintenant parvenue à un tel état de décomposition, que
même ses plus zélés partisans ont dû perdre essentiellement le sentiment
réel de sa tendance primitive à inspirer naturellement une certaine
communauté d'idées, tandis que, depuis quelques siècles, elle ne
contribue que trop, au contraire, à produire de profondes discordances
intellectuelles, par suite de sa désorganisation croissante. En la
jugeant néanmoins, comme toute autre institution quelconque, d'après les
temps de sa principale vigueur, et non par le spectacle de sa
décrépitude, on ne pourra plus méconnaître son aptitude fondamentale à
établir originairement, sous les conditions convenables, une suffisante
communion intellectuelle, qui constitue, sans aucun doute, surtout
alors, sa destination politique la plus capitale, en comparaison de
laquelle la police directe de la vie future n'a jamais pu avoir qu'une
importance très secondaire, malgré le préjugé inverse qui a dû régner,
avec tant d'exagération, depuis que la religion est assez effacée pour
ne plus laisser habituellement d'autre souvenir énergique que celui de
ses plus grossières impressions.

Outre cette haute attribution sociale, la prépondérance primitive de la
philosophie théologique a été politiquement indispensable au
développement intellectuel de l'humanité sous un autre aspect général,
comme pouvant seule instituer, au sein de la société, une classe
spéciale régulièrement consacrée à l'activité spéculative. Sans être,
par sa nature, aussi fondamental que le précédent, dont il constitue
d'ailleurs une suite nécessaire, ce second point de vue n'a pas, au
fond, une moindre efficacité pour l'ensemble de notre grande
démonstration sociologique, où, de plus, il offre spontanément le double
avantage d'une appréciation plus facile et d'une application plus
prolongée; car, sous ce rapport, la prééminence sociale de la
philosophie théologique a duré, pour ainsi dire, jusqu'à nos jours, chez
les peuples les plus avancés. Nous ne pouvons maintenant nous former
directement une juste idée des immenses difficultés que devait offrir,
dans l'enfance de l'humanité, le premier établissement, même
grossièrement ébauché, d'une certaine division continue entre la théorie
et la pratique, irrévocablement réalisée par l'existence permanente
d'une classe principalement spéculative. Mais notre faiblesse
intellectuelle nous dispose tellement, en tous genres, à la routine la
plus matérielle, que, même aujourd'hui, malgré le raffinement de nos
habitudes mentales, nous éprouvons une peine extrême à apprécier
suffisamment toute nouvelle opération quelconque qui n'est point
immédiatement susceptible d'un intérêt pratique. Ce terme de comparaison
peut faire comprendre, quoique très imparfaitement, combien il était
impossible, au premier âge social, d'instituer directement, chez des
populations exclusivement composées de guerriers et d'esclaves, une
corporation essentiellement dégagée des soins militaires et industriels,
et dont l'activité caractéristique fût surtout intellectuelle. En des
temps aussi grossiers, une telle classe n'eût pu être certainement ni
établie ni tolérée, si la marche nécessaire de la société ne l'avait
déjà spontanément introduite, et même antérieurement investie d'une
autorité naturelle plus ou moins respectée, d'après l'inévitable
prépondérance primordiale de la philosophie théologique. Tel est, sous
ce second aspect, l'office politique fondamental de cette philosophie
primitive, instituant ainsi une corporation spéculative, dont
l'existence sociale, loin de pouvoir comporter aucune discussion
préalable, devait, au contraire, essentiellement précéder et même
diriger l'organisation régulière de toutes les autres classes, comme
nous le prouvera bientôt l'analyse historique. Quelle que dût être la
confusion originaire des travaux intellectuels chez ces castes
sacerdotales, et malgré l'inanité nécessaire de leurs principales
recherches, il reste néanmoins incontestable que l'esprit humain leur
devra toujours la première division effective entre la théorie et la
pratique, impossible à réaliser alors d'aucune autre manière. Il serait,
sans doute, inutile d'insister ici sur l'évidente portée intellectuelle
et sociale d'une telle division, la plus importante et la plus difficile
de celles qu'a dû exiger, dans notre évolution totale, l'organisation de
l'ensemble du travail humain. Le progrès mental, destiné à diriger tous
les autres, eût été certainement arrêté, presque à sa naissance, si la
société avait pu rester exclusivement composée de familles uniquement
livrées, soit aux soins de l'existence matérielle, soit à l'entraînement
d'une brutale activité militaire. Tout notre essor spirituel supposait
d'abord l'existence spontanée d'une classe privilégiée, jouissant du
loisir physique indispensable à la culture intellectuelle, et en même
temps poussée, par sa position sociale, à développer, autant que
possible, le genre d'activité spéculative compatible avec l'état
primitif de l'humanité: double propriété de l'institution sacerdotale
naturellement établie par la philosophie théologique. Quoique, dans la
décrépitude inévitable de cette antique philosophie, la classe
théologique, par un entier renversement de sa destination originaire,
ait dû aujourd'hui, malgré le loisir qu'elle n'a point perdu, parvenir
graduellement à une sorte de léthargie mentale, cela ne doit jamais
faire oublier que tout les premiers travaux intellectuels, en un genre
quelconque, sont nécessairement émanés d'elle. Sans son établissement
spontané, toute notre activité, dès lors exclusivement pratique, se
serait bornée à un certain perfectionnement, bientôt arrêté, de quelques
simples procédés et instrumens militaires ou industriels. Les plus
éminentes facultés de notre nature restant à jamais dissimulées dans
leur engourdissement primitif, le caractère général de la société
humaine serait, en réalité, toujours demeuré très peu supérieur à celui
des sociétés de grands singes. C'est ainsi que la philosophie
théologique, après avoir nécessairement présidé à l'organisation
politique du premier âge social, y a spontanément réalisé les conditions
politiques préliminaires du développement ultérieur de l'esprit humain,
par l'institution permanente d'une classe spéculative.

Telles sont, en aperçu, d'après cet ensemble d'indications, les
principales propriétés caractéristiques, intellectuelles, morales, et
sociales, qui concourent, de la manière la plus irrésistible, à procurer
à la philosophie théologique une suprématie universelle, aussi
indispensable qu'inévitable, à l'origine de l'évolution humaine. Si j'ai
autant insisté sur cette première partie de la grande démonstration
sociologique que nous poursuivons, ce n'est pas seulement parce qu'elle
en doit être aujourd'hui la plus contestée, ou, pour mieux dire, la
seule controversable pour les esprits les plus avancés, que je dois
avoir essentiellement en vue. J'ai cru surtout devoir le faire parce
qu'un tel point de départ me semble, par la nature du sujet, contenir le
principe fondamental de la démonstration tout entière, que nous pouvons
maintenant terminer rapidement, en renvoyant d'ailleurs aux nombreuses
indications déjà signalées dans les volumes précédens et aux
développemens directs auxquels va être consacrée la suite de celui-ci.

Au point où ce Traité est actuellement parvenu, il serait très superflu
d'y prouver dogmatiquement la tendance finale de toutes les conceptions
humaines à un état purement positif. Elle a été, en fait, aussi
pleinement constatée que possible, par l'ensemble des volumes
précédents, envers toutes les sciences proprement dites, à l'égard
desquelles d'ailleurs elle a cessé aujourd'hui de pouvoir être méconnue:
et, quant aux spéculations sociales, les seules qui n'aient point encore
subi une telle transformation, tout le volume actuel est destiné à les y
assujétir aussi. Ainsi, le terme effectif de l'évolution intellectuelle
n'est pas plus susceptible de contestation que son point de départ
nécessaire. Quelque irrésistible ascendant primordial que nous venions
de reconnaître, en principe, à la philosophie théologique, en vertu de
sa spontanéité caractéristique, chacun des motifs fondamentaux qui
expliquent et justifient un tel empire intellectuel le montrent en même
temps comme nécessairement provisoire, puisqu'ils consistent toujours à
constater, à divers titres, la parfaite harmonie naturelle de cette
philosophie avec les besoins propres à l'état primitif de l'humanité, et
qui ne sauraient être les mêmes, ni par suite, comporter la même
philosophie, quand l'évolution sociale est suffisamment développée. Le
lecteur peut aisément reprendre, sous ce point de vue, toutes ces
différentes considérations principales, et partout il reconnaîtra que,
lorsqu'on en prolonge l'application générale jusqu'à un état social très
avancé, elles constatent, non moins spontanément, l'indispensable
décadence finale de la philosophie théologique, et l'urgent avénement de
la philosophie positive: c'est même en cela que consiste surtout
l'extrême délicatesse logique d'une telle argumentation, dont un esprit
sophistique pourrait si facilement abuser pour nier dogmatiquement,
d'une manière absolue, toute véritable utilité quelconque de la
philosophie théologique, à l'éternel détriment de la science historique,
dès-lors radicalement impossible. En ayant d'abord égard à la
destination intellectuelle, on trouvera constamment, en un sujet
quelconque, que l'ascendant spontané de la philosophie théologique,
après avoir exclusivement déterminé le premier éveil de notre
intelligence, et présidé même à ses progrès successifs tant qu'aucune
philosophie plus réelle n'était encore devenue suffisamment possible, a
dû nécessairement finir par tendre partout à la compression de l'esprit
humain, depuis que son antagonisme radical avec la philosophie positive
a pu commencer à se caractériser nettement. De même, dans l'ordre
moral, il est au moins aussi évident que la confiance consolante et
l'active énergie, si heureusement inspirées, au premier âge de
l'humanité, par les illusions d'une telle philosophie, ont graduellement
tendu à se changer, en dernier lieu, sous son empire trop prolongé, en
une terreur oppressive et une langueur apathique, dont les exemples ne
sont que trop communs, à partir du moment où, sa prépondérance s'étant
trouvée compromise, elle a dû retenir au lieu de pousser. La supériorité
finale de la philosophie positive est aussi indubitable à ce titre qu'au
précédent, comme l'ensemble de notre analyse historique le démontrera
spontanément: à elle seul il appartient, dans l'état viril de la raison
humaine, de développer en nous, au milieu de nos entreprises les plus
hardies, une vigueur inébranlable et une constance réfléchie,
directement tirées de notre propre nature, sans aucune assistance
extérieure, et sans aucune entrave chimérique. Enfin, sous le point de
vue social, malgré que l'ascendant réel de la philosophie théologique
ait dû, à cet égard, se prolonger davantage, il serait inutile
aujourd'hui de constater formellement que, bien loin de tendre à lier
les hommes, suivant sa destination originaire, elle contribue
essentiellement à les diviser; de même que, après avoir créé l'activité
spéculative, elle a dû aboutir à l'entraver radicalement. La propriété
de réunir, comme celles de stimuler et de diriger, appartiennent
désormais, d'une manière de plus en plus exclusive, depuis la décadence
des croyances religieuses, à l'ensemble des conceptions positives,
seules capables aujourd'hui d'établir spontanément, d'un bout du monde à
l'autre, sur des bases aussi durables qu'étendues, une véritable
communauté intellectuelle, pouvant servir de fondement solide à la plus
vaste organisation politique. A tous ces titres divers, une expérience
progressive commence à faire assez hautement pressentir la destinée
respective des deux philosophies pour que je doive maintenant insister
davantage sur une telle appréciation, qui, déjà intellectuellement
accomplie dans tout le cours de ce Traité, le sera bientôt moralement et
politiquement, à un degré tout aussi décisif, par la suite entière de ce
volume. L'analyse historique nous expliquera clairement, d'après
l'ensemble du passé social, la décadence continue de la première et
l'essor correspondant de la seconde, à partir même des premiers progrès
de la raison humaine. Quoiqu'il doive sembler d'abord paradoxal de
regarder la philosophie théologique comme étant déjà, et depuis
long-temps, en pleine décroissance intellectuelle au moment même où
elle accomplissait sa plus sublime mission politique, nous reconnaîtrons
bientôt, avec une entière évidence scientifique, que le catholicisme,
son plus noble ouvrage social, a dû être aussi son dernier effort, à
cause des germes primitifs de désorganisation qui devaient dès-lors se
développer d'une manière de plus en plus rapide. Nous pouvons donc nous
borner ici, pour notre démonstration fondamentale, à caractériser le
principe général de l'inévitable tendance élémentaire qui entraîne
finalement l'esprit humain vers une philosophie positive de plus en plus
exclusive, dans toutes les parties quelconques du système intellectuel.

D'après les lois fondamentales de la nature humaine, le développement de
l'espèce, comme celui de l'individu, après un suffisant exercice
préalable de l'ensemble de nos facultés, doit finir par attribuer
spontanément à la raison une prééminence de plus en plus caractérisée
sur l'imagination, quoique l'essor de celle-ci ait dû d'abord, de toute
nécessité, être long-temps prépondérant. C'est ainsi que, dans l'un ou
l'autre cas, les plus éminens attributs de l'humanité tendent
graduellement vers l'ascendant général auquel ils étaient destinés, dès
l'origine, malgré leur moindre énergie organique, et qui peut seul
assujétir notre économie cérébrale à une harmonie durable. Les mêmes
motifs élémentaires qui imposent une telle marche à l'organisme
individuel, la prescrivent aussi, avec une puissance bien plus
irrésistible, à l'organisme social, en vertu de sa complication
supérieure, et de sa perpétuité caractéristique. Malgré l'inévitable
ascendant primitif de la philosophie théologique, on peut maintenant
affirmer qu'une telle manière de philosopher n'a jamais été, pour notre
intelligence, qu'une sorte de pis-aller, vers lequel une prédilection
spontanée ne nous a d'abord si exclusivement entraînés que par
l'impossibilité radicale d'une meilleure philosophie. En un sujet
quelconque, quand, après une préparation convenable, la concurrence des
méthodes est devenue vraiment possible, l'homme n'a jamais hésité à
substituer de plus en plus la recherche des lois réelles des phénomènes
à celle de leurs causes primordiales, comme à la fois mieux adaptée à sa
portée effective et à ses besoins véritables, quoique l'entraînement des
habitudes antérieures, qu'aucune éducation rationnelle n'a jusqu'ici
suffisamment combattues, ait dû, sans doute, le faire souvent retomber
dans le renouvellement passager de ses premières illusions. À proprement
parler, la philosophie théologique, même dans notre première enfance,
individuelle ou sociale, n'a jamais pu être rigoureusement universelle:
c'est-à-dire que, pour tous les ordres quelconques de phénomènes, les
faits les plus simples et les plus communs ont toujours été regardés
comme essentiellement assujétis à des lois naturelles, au lieu d'être
attribués à l'arbitraire volonté des agens surnaturels. L'illustre Adam
Smith a, par exemple, très heureusement remarqué, dans ses essais
philosophiques, qu'on ne trouvait, en aucun temps, ni en aucun pays, un
dieu pour la pesanteur. Il en est ainsi, en général, même à l'égard des
sujets les plus compliqués, envers tous les phénomènes assez
élémentaires et assez familiers pour que la parfaite invariabilité de
leurs relations effectives ait toujours dû frapper spontanément
l'observateur le moins préparé. Dans l'ordre moral et social, qu'une
vaine opposition voudrait aujourd'hui systématiquement interdire à la
philosophie positive, il y a eu nécessairement, en tout temps, la pensée
des lois naturelles, relativement aux plus simples phénomènes de la vie
journalière, comme l'exige évidemment la conduite générale de notre
existence réelle, individuelle ou sociale, qui n'aurait pu jamais
comporter aucune prévoyance quelconque, si tous les phénomènes humains
avaient été rigoureusement attribués à des agens surnaturels, puisque
dès lors la prière aurait logiquement constitué la seule ressource
imaginable pour influer sur le cours habituel des actions humaines. On
doit même remarquer, à ce sujet, que c'est, au contraire, l'ébauche
spontanée des premières lois naturelles propres aux actes individuels ou
sociaux qui, fictivement transportée à tous les phénomènes du monde
extérieur, a d'abord fourni, d'après nos explications précédentes, le
vrai principe fondamental de la philosophie théologique. Ainsi, le germe
élémentaire de la philosophie positive est certainement tout aussi
primitif, au fond, que celui de la philosophie théologique elle-même,
quoiqu'il n'ait pu se développer que beaucoup plus tard. Une telle
notion importe extrêmement à la parfaite rationnalité de notre théorie
sociologique, puisque, la vie humaine ne pouvant jamais offrir aucune
véritable création quelconque, mais toujours une simple évolution
graduelle, l'essor final de l'esprit positif deviendrait
scientifiquement incompréhensible, si, dès l'origine, on n'en concevait,
à tous égards, les premiers rudimens nécessaires. Depuis cette situation
primitive, à mesure que nos observations se sont spontanément étendues
et généralisées, cet essor d'abord à peine appréciable, a constamment
suivi, sans cesser long-temps d'être subalterne, une progression très
lente mais continue, la philosophie théologique restant toujours
essentiellement réservée pour les phénomènes, de moins en moins
nombreux, dont les lois naturelles ne pouvaient encore être aucunement
connues. On peut donc regarder avec exactitude cette philosophie comme
n'ayant jamais été intellectuellement destinée, à l'égard de chaque
grand sujet permanent de nos spéculations, qu'à y entretenir
provisoirement notre activité mentale, par le seul exercice fondamental
qu'elle pût alors comporter, jusqu'à ce que l'accès en fût devenu
graduellement abordable à l'esprit positif, seul appelé, d'après sa
nature, à une rigoureuse universalité finale, à la fois logique et
politique, s'étendant à toutes les idées comme à tous les individus.
Cette tendance définitive n'a dû toutefois commencer à se caractériser
irrévocablement, avec une énergie toujours croissante, que depuis
l'époque très récente où les lois naturelles ont pu être enfin dévoilées
dans des phénomènes assez nombreux et assez variés pour que l'esprit
humain pût concevoir, en principe, l'existence nécessaire de lois
analogues envers tous les phénomènes quelconques, quelque éloignée que
dût être jamais leur découverte effective.

Quoique la fluctuation intellectuelle constitue, comme je l'ai
expliqué, la principale maladie de notre siècle, on y redoute cependant
beaucoup toute opinion vraiment décisive, faute de sentir sur quelles
bases on pourrait l'asseoir. Aussi, malgré l'irrésistible évidence de
cet entraînement graduel de l'esprit humain vers la philosophie
positive, on voudrait conserver à la philosophie théologique une
éternelle autorité, en rêvant entre elles une conciliation chimérique,
d'après une fausse appréciation de leur antagonisme fondamental. Mais
les explications variées contenues, à ce sujet, dans les trois volumes
précédens, ne peuvent certainement laisser désormais aucun doute sur
l'incompatibilité radicale des deux philosophies, soit pour la méthode
ou pour la doctrine, quand une fois leur caractère respectif est
suffisamment développé. Il est vrai que, de prime abord, on n'aperçoit
pas une inévitable antipathie entre la recherche des lois réelles des
phénomènes et celle de leurs causes essentielles: pourvu que l'étude
physique reste toujours subordonnée, en général, au dogme théologique,
son développement propre peut, en effet, s'opérer d'abord sans conduire
à aucun choc direct, l'une des deux philosophies ne paraissant alors
destinée qu'à explorer les détails, plus ou moins secondaires, d'un
ordre fondamental, dont l'autre doit seule apprécier l'ensemble.
L'essor effectif de la philosophie positive a dû même dépendre
primitivement de cette subalternité spontanée; car, s'il eût pu en être
autrement, cette philosophie étant beaucoup trop faible, à l'origine,
pour résister avec succès à une collision immédiate, son premier élan
eût été nécessairement comprimé à jamais. Mais, depuis que les
observations, perdant peu à peu leur incohérence originaire, ont tendu
graduellement vers d'importantes relations, l'opposition fondamentale
des méthodes a développé de plus en plus, entre les doctrines, une
inévitable hostilité, à l'égard d'un sujet quelconque. Avant qu'aucun
antagonisme direct soit devenu ouvertement prononcé, cette antipathie
élémentaire s'est partout dévoilée, soit par la répugnance instinctive
de l'esprit positif pour les vaines explications absolues de la
philosophie théologique, soit par l'irrésistible dédain qu'inspirait
celle-ci pour la marche circonspecte et les modestes recherches de la
nouvelle école: toutefois, l'étude des lois réelles paraissait encore
pouvoir se concilier avec celle des causes essentielles. Quand des lois
naturelles de quelque portée ont pu être enfin découvertes, cette intime
opposition continue n'a pas tardé à manifester, à tous égards, une
incompatibilité de plus en plus caractéristique, entre la prépondérance
de l'imagination et celle de la raison, entre l'esprit absolu et
l'esprit relatif, et surtout entre l'antique hypothèse de la souveraine
direction des événemens quelconques par des volontés arbitraires et la
possibilité de plus en plus irrécusable de les prévoir ou de les
modifier d'après les seules voies rationnelles d'une sagesse humaine.
Jusqu'à ce que la collision fondamentale ait pu s'étendre à toutes les
parties du système intellectuel, ce qui n'a eu lieu que de nos jours,
l'indispensable spécialité des diverses recherches scientifiques a dû
dissimuler, à ceux mêmes qui les poursuivaient avec la plus décisive
efficacité, la tendance inévitable de leur ensemble inaperçu vers une
philosophie nouvelle, finalement inconciliable avec la prépondérance
effective de la philosophie théologique. Les esprits spéciaux ont pu
croire alors, de très bonne foi, que, s'interdisant radicalement toute
enquête sur la nature intime des êtres et sur le mode essentiel de
production des phénomènes, les recherches de la physique n'étaient, au
fond, nullement opposées aux explications de la théologie. Mais cette
illusion provisoire a dû graduellement se dissiper sans retour à mesure
que l'esprit scientifique, devenu moins timide en même temps que plus
général, devait involontairement discréditer ces conceptions
théologiques, par cela seul qu'il les proclamait inaccessibles à la
raison humaine. Introduisant spontanément dans nos recherches une marche
toute nouvelle, le progrès d'un tel esprit n'a pu éviter de faire
hautement ressortir, sous le rapport purement logique, le contraste
décisif entre la scrupuleuse rationnalité des procédés appliqués au but
le plus abordable et la frivole témérité des tentatives destinées à
dévoiler les plus impénétrables mystères. Quant à la doctrine proprement
dite, l'impossibilité radicale de concilier la subordination des
phénomènes à d'invariables lois naturelles avec leur assujétissement
absolu à des volontés éminemment mobiles, a dû nécessairement devenir de
plus en plus irrécusable, comme je l'ai tant de fois expliqué, dans les
diverses parties de ce Traité, à l'égard de tous les ordres quelconques
de phénomènes. La conception provisoire d'une providence universelle,
combinée avec des lois spéciales qu'elle-même se serait imposées, ne
constitue certainement qu'une concession involontaire de l'esprit
théologique à l'esprit positif, par une sorte de compromis spontané,
qu'a dû inspirer, en temps convenable, l'évolution nécessaire de notre
intelligence, comme l'analyse historique nous l'expliquera bientôt
directement. Cette transaction générale, que le catholicisme a dû
surtout organiser, en interdisant l'usage habituel des miracles et des
prophéties, si prépondérant dans toute l'antiquité, me semble
caractériser, dans l'ordre religieux, une situation transitoire
essentiellement analogue à celle qu'indique, dans l'ordre monarchique,
l'institution de ce qu'on a nommé la royauté constitutionnelle: à l'un
et à l'autre titre, de telles notions doivent être, par leur nature,
d'irrécusables symptômes de déclin graduel. Quoi qu'il en soit, c'est
surtout dans l'application générale que doivent spontanément devenir
incontestables, pour le vulgaire, les différences radicales des diverses
philosophies quelconques, que si peu d'esprits peuvent spécialement
juger. Or, sous ce point de vue final, nous avons déjà successivement
reconnu, de la manière la plus décisive, envers tous les phénomènes
appréciables, la haute impossibilité nécessaire de concilier
suffisamment aucune philosophie théologique avec cette tendance
fondamentale à développer nos moyens rationnels, soit de prévoir les
événemens naturels, soit de les modifier par notre intervention, qui
constitue la destination la plus caractéristique de la philosophie
positive. C'est, en effet, d'après ce double attribut que cette
philosophie a dû surtout obtenir spontanément, chez tous les hommes, un
ascendant de plus exclusif. En comparant chaque jour, à l'un et à
l'autre titre, son heureuse et féconde aptitude à satisfaire de mieux
en mieux les plus urgens besoins intellectuels de l'humanité avec
l'évidente stérilité radicale des vaines conceptions de la théologie, la
raison publique, indépendamment de toute lutte directe, n'a pu
s'abstenir de condamner involontairement ces explications chimériques à
une désuétude de plus en plus complète, qui devait déterminer
graduellement leur décadence irrévocable, à mesure qu'une discussion
rationnelle ferait directement ressortir leur inanité nécessaire. Tel
est le principal aspect sous lequel a dû se manifester progressivement,
avec le plus de netteté, la tendance finale de l'homme vers une
philosophie pleinement positive, chez ceux mêmes qui sont restés le plus
fidèles à la philosophie théologique, et qui, sans en faire néanmoins un
usage plus réel dans la vie journalière, lui ont encore conservé, en
principe, une insuffisante prédilection, uniquement fondée désormais sur
sa généralité caractéristique, jusqu'à ce que, par l'inévitable
systématisation totale de l'esprit positif, elle ait aussi perdu ce
dernier attribut, seul titre légitime qui lui reste maintenant à la
suprématie sociale.

Après avoir ainsi suffisamment caractérisé, d'abord le point de départ
nécessaire, et ensuite le terme inévitable, de l'évolution
intellectuelle de l'humanité, notre grande démonstration sociologique
n'exige plus que l'appréciation générale, dès lors presque spontanée, de
l'état intermédiaire. J'ai déjà fait sentir, en beaucoup d'occasions
intéressantes, combien il importe, en principe, de n'examiner, en un
sujet quelconque, les cas essentiellement intermédiaires que sous
l'indispensable influence d'une exacte analyse préalable des deux cas
extrêmes entre lesquels ils sont surtout destinés à opérer une
transition graduelle. La question actuelle nous présente, par sa nature,
l'application la plus capitale d'un tel précepte logique: car, une fois
reconnu que l'esprit humain doit toujours partir de l'état théologique
et arriver constamment à l'état positif, on peut aisément comprendre la
nécessité, à la fois inévitable et indispensable, qui l'oblige sans
cesse à passer de l'un à l'autre à l'aide de l'état métaphysique, qui ne
saurait avoir d'autre destination fondamentale. Cela résulte
directement, comme je l'ai déjà tant indiqué dans les diverses parties
de ce Traité, de l'opposition trop radicale qui existe naturellement
entre l'esprit théologique et l'esprit positif, et du caractère bâtard
et mobile des conceptions métaphysiques, susceptibles de s'adapter
également au déclin graduel de l'un et à l'essor préalable de l'autre,
de manière à ménager, autant que possible, à notre intelligence, si
antipathique à tout changement brusque, une transition presque
imperceptible. A mesure que la théologie se retire du domaine
spéculatif, et avant que la physique puisse définitivement s'y établir,
l'occupation spontanée de la métaphysique le prépare provisoirement; en
sorte que, dans chaque cas, toute contestation de suprématie entre ces
trois philosophies peut, au fond, se réduire à une simple question
d'opportunité, jugée d'après l'examen rationnel du développement
fondamental de l'esprit humain. Cette modification métaphysique de la
philosophie théologique s'opère naturellement, en un sujet quelconque,
par la substitution graduelle de l'entité à la divinité, lorsque les
conceptions religieuses se généralisent en diminuant sans cesse le
nombre des agens surnaturels aussi bien que leur intervention active, et
surtout quand elles parviennent, sinon en réalité du moins en principe,
à une rigoureuse unité suprême. Dans ce dernier état général de la
philosophie théologique, l'action surnaturelle, perdant sa spécialité
primitive, n'a pu habituellement abandonner la direction immédiate du
phénomène sans y laisser, à sa place, une mystérieuse entité, d'abord
nécessairement émanée d'elle, mais à laquelle, par l'usage journalier,
l'esprit humain a dû rapporter, d'une manière de plus en plus exclusive,
la production particulière de chaque événement. Or, cette étrange
manière de philosopher a dû être long-temps nécessaire, soit pour
faciliter le déclin graduel de la théologie en éliminant peu à peu
l'intervention spéciale des causes surnaturelles, soit pour préparer
l'essor progressif de la physique en habituant toujours davantage à la
considération exclusive des phénomènes: à l'un et à l'autre titre, cette
situation transitoire constitue à la fois un symptôme inévitable et un
indispensable concours. Du reste, l'esprit général d'une telle
philosophie doit être essentiellement analogue, quant à la méthode et
quant à la doctrine, à celui de la philosophie théologique, dont elle ne
saurait jamais devenir qu'une pure modification principale. Elle possède
seulement, par sa nature, une moindre consistance intellectuelle, et
surtout, par suite, une puissance sociale beaucoup moins intense, de
manière à convenir infiniment mieux à une simple destination critique
qu'à aucune véritable organisation. Mais ces caractères, pleinement
adaptés à son office transitoire dans l'ensemble de l'évolution humaine,
soit individuelle, soit sociale, ne la rendent que d'autant moins
susceptible de résister profondément à l'essor graduel de l'esprit
positif. D'une part, la subtilité croissante des conceptions
métaphysiques tend ainsi à réduire de plus en plus leurs entités
caractéristiques à ne pouvoir consister qu'en de simples dénominations
abstraites des phénomènes correspondans, de manière à pousser finalement
jusqu'au ridicule le plus décisif la manifestation spontanée de
l'inanité radicale propre à de telles explications; ce qui n'eût pas
été, sans doute, autant possible envers les formes purement
théologiques. En second lieu, l'impuissance organique d'une semblable
philosophie, en vertu de son inconséquence fondamentale, doit empêcher,
sous l'aspect politique, les modifications successives qu'elle apporte
nécessairement au régime théologique de pouvoir lutter, avec la même
efficacité qu'à l'origine, contre l'essor social de l'esprit positif.
Toutefois, à l'un et à l'autre titre, la nature éminemment équivoque et
mobile de la philosophie métaphysique proprement dite, la rend
susceptible, par les innombrables modifications qu'elle peut offrir, de
mieux échapper que la philosophie théologique elle-même à une discussion
rationnelle, égarée sous de vagues et insaisissables nuances, tant que
l'esprit positif, encore imparfaitement généralisé, n'a pu directement
attaquer le seul principe actuel de leur autorité commune, en
s'attribuant enfin l'entière universalité qui leur est également propre.
Quoi qu'il en soit, on ne saurait méconnaître, en général, l'aptitude
intellectuelle de la métaphysique à soutenir provisoirement, à l'égard
d'un sujet quelconque, notre activité spéculative, jusqu'à ce qu'elle
puisse admettre une alimentation plus substantielle, tout en nous
éloignant déjà du régime purement théologique et nous préparant toujours
davantage au régime vraiment positif: cette philosophie présente
d'ailleurs nécessairement la même propriété essentielle pour diriger la
transition politique qui accompagne continuellement cette grande
transition logique. Sans faire oublier les graves dangers, intellectuels
et sociaux, qui, malheureusement, caractérisent aussi la philosophie
métaphysique, une telle appréciation explique le vrai principe général
de l'ascendant universel qu'elle a fini par acquérir provisoirement chez
les populations les plus avancées, où il suppose, de toute nécessité, le
sentiment instinctif, qui ne saurait être totalement erroné, d'un
certain office indispensable rempli par une telle philosophie dans
l'évolution fondamentale de l'humanité. L'irrésistible nécessité de
cette phase transitoire est donc maintenant aussi irrécusable qu'elle
puisse l'être avant que son analyse directe, soit spéciale, soit
générale, s'effectue spontanément dans l'ensemble de notre opération
historique.

Quoique notre grande démonstration sociologique se trouve ainsi
essentiellement terminée désormais, je crois cependant, afin de
n'omettre, autant que possible, sur un sujet aussi capital et aussi
difficile, aucune indication essentielle, devoir ici recommander
directement au lecteur la nécessité d'avoir continuellement égard à ma
théorie préliminaire de la vraie hiérarchie scientifique, dans toute
considération quelconque de cette grande loi de la triple évolution
intellectuelle, soit pour l'appliquer, soit même pour l'apprécier. Dès
le début de ce Traité (_voyez_ la 2º leçon), j'ai présenté cette
hiérarchie fondamentale comme la suite naturelle et l'indispensable
complément de ma loi des trois états: l'usage spontané que j'en ai fait
depuis successivement, envers tous les ordres de phénomènes, a dû faire
suffisamment ressortir cette intime connexité philosophique. Néanmoins,
il n'est pas inutile de la rappeler formellement ici, soit pour prévenir
les seules objections spécieuses qu'une irrationnelle érudition
scientifique pourrait inspirer contre la loi d'évolution que je viens
d'établir directement, soit pour faire acquérir aux diverses
vérifications spéciales toute leur portée logique, en les disposant
ainsi de manière à s'éclairer et à se fortifier mutuellement. Sous le
premier aspect, je puis affirmer n'avoir jamais trouvé d'argumentation
sérieuse en opposition à cette loi, depuis dix-sept ans que j'ai eu le
bonheur de la découvrir, si ce n'est celle que l'on fondait sur la
considération de la simultanéité, jusqu'ici nécessairement très commune,
des trois philosophies chez les mêmes intelligences. Or, un tel ordre
d'objections ne peut être convenablement résolu que par l'usage
rationnel de notre hiérarchie scientifique, qui, disposant les diverses
parties essentielles de la philosophie naturelle selon leur complication
et leur spécialité croissantes, conformément à l'ensemble de leurs
vraies affinités, fait aussitôt comprendre que leur essor graduel a dû
nécessairement suivre la même succession; en sorte qu'une seule phase de
l'évolution totale a pu faire provisoirement coïncider l'état
théologique de l'une d'elles avec l'état métaphysique et même avec
l'état positif d'une partie antérieure, à la fois plus simple et plus
générale, malgré la tendance continue de l'esprit humain à l'unité de
méthode. Ces anomalies apparentes étant ainsi pleinement régularisées,
la difficulté ne serait vraiment insoluble que si la simultanéité
pouvait présenter un caractère inverse; ce dont je défie qu'on puisse
indiquer un seul exemple réel, qui d'ailleurs ne saurait prouver que la
nécessité de perfectionner, ou tout au plus de rectifier, notre théorie
hiérarchique, sans qu'il en dût rejaillir aucune incertitude légitime
sur la loi d'évolution elle-même. En second lieu, les secours
réciproques qui peuvent ainsi s'établir spontanément entre les études
spéciales des divers développemens spéculatifs n'ont pas une moindre
importance sociologique. Car, il en résulte la faculté fondamentale de
suppléer heureusement, en beaucoup de cas, à l'insuffisance de
l'exploration directe. Quand une telle hiérarchie a été d'abord bien
comprise et pleinement reconnue, elle doit, en effet, souvent permettre
de déterminer d'avance, à une époque quelconque, avec une pleine
rationnalité, le caractère général d'un certain ordre de spéculations
humaines, d'après une suffisante connaissance préalable de l'état réel
de la catégorie antérieure, ou même, en sens inverse, quoique avec moins
de précision, de celui de la catégorie postérieure. Un pareil concours
spontané se rattache directement au principe logique établi dans la
quarante-huitième leçon, sur les lumières indispensables que l'étude des
harmonies peut fournir à celle des successions, par la nature des
recherches sociologiques. La suite entière de ce volume montrera
naturellement, en effet, quoique d'une manière implicite et indirecte,
mais avec une évidence toujours croissante, que cette théorie de la
hiérarchie scientifique, d'après le degré de généralité des divers
phénomènes, constitue la principale base de toute la statique sociale,
au moins en ce qui concerne l'ordre intellectuel, et même, comme
conséquence, envers l'ordre matériel, de manière à embrasser finalement
l'ensemble de l'ordre politique. Je n'ai pas besoin maintenant
d'insister davantage sur l'importance sociologique d'une théorie aussi
indispensable, sans laquelle l'histoire de l'esprit humain devrait
rester, j'ose le garantir, essentiellement inintelligible, et dont le
lecteur a déjà graduellement acquis, dans le cours successif des trois
volumes précédens, une notion exacte et familière: je devais seulement
caractériser ici, d'une manière spéciale, l'indispensable obligation de
ne jamais la négliger, soit en établissant, soit en développant la saine
philosophie historique, dont nous venons de poser enfin le premier
fondement nécessaire, par cette grande loi relative à la triple
évolution intellectuelle de l'humanité.

Afin que cette loi puisse convenablement remplir une telle destination
scientifique, il ne me reste plus actuellement, pour compléter et
confirmer cette longue et difficile démonstration, qu'à établir
sommairement, en principe, que l'ensemble du développement matériel doit
suivre inévitablement une marche, non-seulement analogue, mais même
parfaitement correspondante, à celle que nous venons de prouver d'après
le seul développement intellectuel, auquel le système entier de la
progression sociale devait être, par sa nature, profondément subordonné,
comme je l'ai expliqué dans la première partie de ce chapitre. Cette
étude supplémentaire étant aujourd'hui beaucoup mieux conçue que la
théorie principale, je n'aurai besoin, après une rapide appréciation
totale de l'évolution matérielle, que d'insister ici convenablement sur
sa co-relation, fort mal entendue jusqu'ici, avec l'évolution
intellectuelle, qui se trouvera dès-lors aussi pleinement caractérisée
dans l'ordre actif qu'elle l'est déjà dans l'ordre spéculatif, quoique
la simplicité bien plus grande de cette opération subsidiaire nous
permette heureusement de l'abréger beaucoup, sans nuire aucunement à sa
destination scientifique. Il s'agira surtout d'expliquer l'intime
connexité qui lie nécessairement les deux termes extrêmes et le terme
transitoire du développement temporel des sociétés humaines aux phases
correspondantes dont nous venons de démontrer la succession
fondamentale pour leur développement spirituel[39].

     [Footnote 39: Ces qualifications politiques de _temporel_ et
     _spirituel_ devant être naturellement d'un fréquent usage,
     dans les six chapitres suivans, pour l'ensemble de notre
     analyse historique, je dois ici directement avertir, en
     général, que je leur conserverai toujours exactement la
     destination régulière à laquelle la philosophie catholique
     les a consacrées depuis des siècles. Outre l'indispensable
     besoin, en philosophie politique, de ces deux termes
     importans, qui ne peuvent être encore constamment remplacés
     par des expressions plus rationnelles, il n'est pas inutile
     d'ailleurs de rattacher, autant que possible, sans aucune
     vaine affectation, les formules actuelles aux anciennes
     habitudes, afin de mieux rappeler le sentiment fondamental de
     la continuité sociale, qu'on est aujourd'hui si vicieusement
     disposé à dédaigner.]

Tous les divers moyens généraux d'exploration rationnelle applicables
aux recherches politiques, ont déjà spontanément concouru à constater,
d'une manière également décisive, l'inévitable tendance primitive de
l'humanité à une vie principalement militaire, et sa destination finale,
non moins irrésistible, à une existence essentiellement industrielle.
Aussi aucune intelligence un peu avancée ne refuse-t-elle désormais de
reconnaître, plus ou moins explicitement, le décroissement continu de
l'esprit militaire et l'ascendant graduel de l'esprit industriel, comme
une double conséquence nécessaire de notre évolution progressive, qui a
été, de nos jours, assez judicieusement appréciée, à cet égard, par la
plupart de ceux qui s'occupent convenablement de philosophie politique.
En un temps d'ailleurs où se manifeste continuellement, sous des formes
de plus en plus variées, et avec une énergie toujours croissante, même
au sein des armées, la répugnance caractéristique des sociétés modernes
pour la vie guerrière; quand, par exemple, l'insuffisance totale des
vocations militaires est partout devenue de plus en plus irrécusable
d'après l'obligation de plus en plus indispensable du recrutement forcé,
rarement suivi d'une persistance volontaire; l'expérience journalière
dispenserait, sans doute, de toute démonstration directe, au sujet d'une
notion ainsi graduellement tombée dans le domaine public. Malgré
l'immense développement exceptionnel de l'activité militaire,
momentanément déterminé, au commencement de ce siècle, par l'inévitable
entraînement qui a dû succéder à d'irrésistibles circonstances anomales,
notre instinct industriel et pacifique n'a pas tardé à reprendre, d'une
manière plus rapide, le cours régulier de son développement
prépondérant, de façon à assurer réellement, sous ce rapport, le repos
fondamental du monde civilisé, quoique l'harmonie européenne doive
fréquemment sembler compromise, en conséquence du défaut provisoire de
toute organisation systématique des relations internationales; ce qui,
sans pouvoir vraiment produire la guerre, suffit toutefois pour inspirer
souvent de dangereuses inquiétudes. Il ne saurait donc être ici
nullement question de constater, par une discussion heureusement
superflue, ni le premier terme, ni surtout le dernier de la progression
sociale, relativement au caractère général de l'existence temporelle,
dont l'appréciation directe ressortira d'ailleurs, dans les six
chapitres suivans, de l'ensemble de notre analyse historique. Seulement,
une telle marche n'ayant jamais été suffisamment rattachée aux lois
essentielles de la nature humaine et aux indispensables conditions du
développement social, il nous reste à signaler, en principe, sa
participation nécessaire à l'évolution fondamentale de l'humanité.

L'invincible antipathie de l'homme primitif pour tout travail régulier,
ne lui laisse évidemment à exercer d'autre activité soutenue que celle
de la vie guerrière, la seule à laquelle il puisse alors être
essentiellement propre, et qui constitue d'ailleurs, à l'origine, le
moyen le plus simple de se procurer sa subsistance, même indépendamment
d'une trop fréquente antropophagie: la marche générale de l'individu
est, à cet égard, pleinement conforme à celle de l'espèce. Quelque
déplorable que doive sembler d'abord une telle nécessité, son
universalité caractéristique et son développement continu, en des temps
même assez avancés pour que l'existence matérielle pût reposer sur
d'autres bases, doivent faire sentir à tous les vrais philosophes que ce
régime militaire, auquel la société a été si long-temps et si
complétement assujétie, doit avoir rempli un éminent et indispensable
office, du moins provisoire, dans la progression générale de l'humanité.
Il est aisé de concevoir, en effet, quelle que soit maintenant la
prépondérance sociale de l'esprit industriel, que l'évolution matérielle
des sociétés humaines a dû, au contraire, long-temps exiger l'ascendant
exclusif de l'esprit militaire, sous le seul empire duquel l'industrie
humaine pouvait se développer convenablement. Les motifs généraux de
cette indispensable tutelle sont essentiellement analogues à ceux de la
semblable fonction provisoire accomplie par l'esprit religieux pour
préparer l'essor ultérieur de l'esprit scientifique, d'après les
explications précédentes. Car, elle tient surtout à ce que l'esprit
industriel, bien loin de pouvoir diriger d'abord la société temporelle,
y supposait, au contraire, par sa nature, l'existence préalable d'un
développement déjà considérable, qui ne pouvait donc s'être opéré que
sous l'influence nécessaire de l'esprit militaire, sans l'heureuse
spontanéité duquel les diverses familles seraient demeurées
essentiellement isolées, de manière à empêcher toute importante division
de l'ensemble du travail humain, et par suite tout progrès régulier et
continu de notre industrie. Les propriétés sociales, et surtout
politiques, de l'activité militaire, quoique ne devant exercer qu'une
prépondérance provisoire dans l'évolution fondamentale de l'humanité,
sont, à l'origine, parfaitement nettes et décisives, en un mot,
pleinement conformes à la haute fonction civilisatrice qu'elles doivent
alors remplir. Plusieurs philosophes ont déjà suffisamment reconnu, à ce
sujet, l'aptitude spontanée d'un tel mode d'existence à développer des
habitudes de régularité et de discipline, qui n'auraient pu d'abord être
autrement produites, et sans lesquelles aucun vrai régime politique ne
pouvait, évidemment, s'organiser. Nul autre but suffisamment énergique
n'aurait pu, en effet, établir une association durable et un peu étendue
entre les familles humaines que l'impérieux besoin de se réunir, d'après
une inévitable subordination quelconque, pour une expédition guerrière,
ou même pour la simple défense commune. Jamais l'objet de l'association
ne peut être plus sensible ni plus urgent, jamais les conditions
élémentaires du concours ne sauraient devenir plus irrésistibles. Tout
cet ensemble d'attributs se trouve admirablement adapté à la nature et
aux besoins des sociétés primitives, qui ne pouvaient, sans doute,
apprendre réellement l'ordre à aucune autre école qu'à celle de la
guerre, comme on peut, même aujourd'hui, s'en former une faible idée à
l'égard des individus exceptionnels que la discipline industrielle ne
peut suffisamment assouplir, et qui, sous ce rapport, nous représentent,
autant que possible, l'ancien type humain. Ainsi, malgré de vaines
rêveries poétiques sur l'institution primordiale des pouvoirs
politiques, on ne saurait douter que les premiers gouvernemens n'aient
dû être, de toute nécessité, essentiellement militaires, quand on se
borne à n'y envisager que les simples considérations temporelles, de
même que l'autorité spirituelle ne pouvait y être d'abord que purement
théologique. Cet ascendant naturel de l'esprit guerrier n'a pas été
seulement indispensable à la consolidation originaire des sociétés
politiques; il a surtout présidé à leur agrandissement continu, qui ne
pouvait s'opérer autrement sans une excessive lenteur, comme nous le
montrera clairement l'ensemble de l'analyse historique: et cependant,
une telle extension était préalablement indispensable, à un certain
degré, au développement final de l'industrie humaine. La marche
temporelle de l'humanité présente donc, par sa nature, à sa première
période, un cercle vicieux parfaitement analogue à celui que nous avons
reconnu dans la marche spirituelle, et dont la seule issue possible
résulte, en l'un et l'autre cas, de l'heureux essor spontané d'une
tendance préliminaire. À la vérité, ce régime militaire a dû avoir
partout, pour base politique indispensable, l'esclavage individuel des
producteurs, afin de permettre aux guerriers le libre et plein
développement de leur activité caractéristique. Sans cette condition
nécessaire, la grande opération sociale qui devait être accomplie, en
temps convenable, par la progression continue d'un système militaire
fortement conçu et sagement poursuivi, eût été, dans l'antiquité,
radicalement manquée, ainsi que je l'expliquerai bientôt. Quoique toute
discussion à ce sujet fût ici prématurée, j'y dois cependant indiquer,
d'une autre part, cette institution fondamentale de l'esclavage ancien
comme destinée à organiser une indispensable préparation graduelle à la
plénitude ultérieure de la vie industrielle, ainsi irrésistiblement et
exclusivement imposée, malgré notre native aversion du travail, à la
majeure partie de l'humanité, dont une laborieuse persévérance devenait
dès lors la première condition finale. En se reportant, autant que notre
pensée peut le faire, à une telle situation primitive, on ne saurait
méconnaître la nécessité correspondante de cette énergique stimulation,
en ayant convenablement égard à l'ensemble des conditions réelles du
développement humain. La juste horreur que nous inspire aujourd'hui
cette institution si long-temps universelle tient surtout à ce que nous
devons être spontanément disposés à l'apprécier d'après l'esclavage
moderne, celui de nos colonies, qui constitue, par sa nature, une
véritable monstruosité politique, l'esclavage organisé, au sein même de
l'industrie, de l'ouvrier au capitaliste, d'une manière également
dégradante pour tous deux; tandis que l'esclavage ancien, assujétissant
le producteur au militaire, tendait à développer pareillement leurs
activités opposées, de manière à déterminer finalement leur concours
spontané à une même progression sociale, comme je l'établirai
spécialement dans la cinquante-troisième leçon.

Quelque irrécusable que doive ainsi devenir l'universelle nécessité
politique, pour l'évolution primitive de l'humanité, d'un exercice
long-temps prépondérant de l'activité militaire, aussi indispensable
qu'inévitable, les principes même que je viens d'indiquer nous
expliqueront plus tard, avec non moins d'évidence, la nature
essentiellement provisoire d'une telle destination sociale, dont
l'importance a dû constamment décroître, à mesure que la vie
industrielle a pu poursuivre son développement graduel. Tandis que
l'activité industrielle présente spontanément cette admirable propriété
de pouvoir être simultanément stimulée chez tous les individus et chez
tous les peuples, sans que l'essor des uns soit inconciliable avec celui
des autres, il est clair, au contraire, que la plénitude de la vie
militaire dans une partie notable de l'humanité suppose et détermine
finalement, en tout le reste, une inévitable compression, qui constitue
même le principal office social d'un tel régime, en considérant
l'ensemble du monde civilisé. Aussi, pendant que l'époque industrielle
ne comporte d'autre terme général que celui, encore indéterminé, assigné
à l'existence progressive de notre espèce par le système des lois
naturelles, l'époque militaire a dû être, de toute nécessité,
essentiellement limitée aux temps d'un suffisant accomplissement graduel
des conditions préalables qu'elle était destinée à réaliser. Ce but
principal a été atteint lorsque la majeure partie du monde civilisé
s'est trouvée enfin réunie sous une même domination, comme l'ont opéré,
dans notre série européenne, les conquêtes progressives de Rome. Dès
lors, l'activité militaire a dû, évidemment, manquer à la fois d'objet
et d'aliment: aussi sa prépondérance est-elle, depuis ce terme
inévitable, devenue constamment décroissante, de manière à ne plus
dissimuler l'ascension graduelle de l'esprit industriel, dont
l'avénement progressif était ainsi désormais convenablement préparé,
comme je l'expliquerai bientôt, d'une manière directe, dans la partie
historique de ce volume. Mais, malgré cet enchaînement nécessaire,
l'état industriel diffère si radicalement de l'état militaire, que le
passage général de l'un à l'autre régime social ne comportait
certainement pas davantage un accomplissement immédiat que la succession
correspondante, dans l'ordre spirituel, entre l'esprit théologique et
l'esprit positif. De là résulte enfin, avec une pleine évidence,
l'indispensable intervention générale d'une situation intermédiaire,
parfaitement semblable à l'état métaphysique de l'évolution
intellectuelle, où l'humanité a pu se dégager de plus en plus de la vie
militaire et préparer toujours davantage la prépondérance finale de la
vie industrielle. Le caractère, nécessairement équivoque et flottant,
d'une telle phase sociale, où les diverses classes de légistes devaient
surtout occuper, en apparence, la scène politique, a dû d'abord
essentiellement consister, comme je l'expliquerai au cinquante-cinquième
chapitre, dans la substitution habituelle de l'organisation militaire
défensive à la première organisation offensive, et ensuite même dans
l'involontaire subordination générale, de plus en plus prononcée, de
l'esprit guerrier à l'instinct producteur. Cette phase transitoire
n'étant pas encore totalement accomplie, sa nature propre, quoique
éminemment vague, peut aujourd'hui être appréciée par intuition directe.

Telle est donc, en principe, la triple évolution temporelle que devra
successivement nous manifester, dans l'ensemble du passé, le
développement fondamental de l'humanité. Quelque sommaire que dût être
ici cette indication générale, il est, sans doute, impossible à tout
esprit philosophique de n'être point d'abord vivement frappé de
l'analogie essentielle que présente spontanément cette irrécusable
progression avec notre loi primordiale sur la succession nécessaire des
trois états principaux de l'esprit humain. Mais, outre cette évidente
similitude, il importe surtout à la grande démonstration sociologique
dont nous ébauchons ainsi le complément politique, de reconnaître
directement la connexité fondamentale des deux évolutions, en
caractérisant suffisamment l'affinité naturelle qui a dû toujours
régner, d'abord entre l'esprit théologique et l'esprit militaire,
ensuite entre l'esprit scientifique et l'esprit industriel, et, par
conséquent aussi, entre les deux fonctions transitoires des
métaphysiciens et des légistes. Un tel éclaircissement complémentaire
doit porter notre démonstration à son dernier degré de précision et de
consistance, de manière à la rendre pleinement susceptible de servir
immédiatement de base rationnelle à l'ensemble ultérieur de notre
analyse historique. Comme l'expérience universelle témoigne, sans doute,
assez hautement de l'évidente réalité de cette remarquable concordance,
il suffit essentiellement à notre but d'en exposer ici sommairement le
principe nécessaire.

La rivalité plus ou moins prononcée qui a si souvent troublé l'harmonie
générale entre le pouvoir théologique et le pouvoir militaire, a
quelquefois dissimulé, aux yeux des philosophes, leur affinité
fondamentale. Mais, en principe, il ne saurait, évidemment, exister de
rivalité véritable que parmi les divers élémens d'un même système
politique, par suite de cette émulation spontanée qui, en tout concours
humain, doit ordinairement prendre d'autant plus d'extension et
d'intensité que le but devient plus important et plus indirect, et que,
par suite, les moyens sont plus distincts et plus indépendans, sans
jamais empêcher cependant une inévitable participation, volontaire ou
instinctive, à la destination commune. Quand deux pouvoirs, toujours
également énergiques, naissent, grandissent, et déclinent simultanément,
malgré la différence de leurs natures, on peut être assuré qu'ils
appartiennent nécessairement à un régime unique, quelles que puissent
être leurs contestations habituelles: la lutte continue ne prouverait,
par elle-même, une incompatibilité radicale, que si elle avait lieu, au
contraire, entre deux élémens appelés à des fonctions analogues, et
qu'elle fît constamment coïncider l'accroissement graduel de l'un avec
la décadence continue de l'autre. Dans le cas actuel, il est surtout
évident que, en un système politique quelconque, il doit y avoir sans
cesse une profonde rivalité entre la puissance spéculative et la
puissance active, qui, par la faiblesse de notre nature, doivent être si
fréquemment disposées à méconnaître leur coordination nécessaire, et à
dédaigner les limites générales de leurs attributions réciproques.
Quelle que soit même, parmi les élémens du régime moderne,
l'irrécusable affinité sociale entre la science et l'industrie, il faut
pareillement s'attendre, de leur part, à d'inévitables conflits
ultérieurs, à mesure que leur commun ascendant politique deviendra plus
prononcé: ils sont déjà clairement annoncés, soit par l'intime
antipathie, à la fois intellectuelle et morale, qu'inspire à l'une la
subalternité naturelle des travaux de l'autre, combinée cependant avec
une inévitable supériorité de richesse, soit aussi par la répugnance
instinctive de celle-ci pour l'abstraction caractéristique des
recherches de la première, et pour le juste orgueil qui l'anime.

Ces objections préliminaires étant ainsi écartées, rien n'empêche plus
d'apercevoir d'abord, d'une manière directe, le lien fondamental qui
unit spontanément, avec tant d'énergie, la puissance théologique et la
puissance militaire, et qui, à une époque quelconque, a toujours été
vivement senti et dignement respecté par tous les hommes d'une haute
portée qui ont réellement participé à l'une ou à l'autre, malgré
l'entraînement des rivalités politiques. On conçoit, en effet, qu'aucun
régime militaire ne saurait s'établir et surtout durer qu'en reposant
préalablement sur une suffisante consécration théologique, sans
laquelle l'intime subordination qu'il exige ne pourrait être ni assez
complète ni assez prolongée. Chaque époque impose, à cet égard, par des
voies spéciales, des exigences équivalentes: à l'origine, où la
restriction et la proximité du but ne prescrivent point une soumission
d'esprit aussi absolue, le peu d'énergie ordinaire de liens sociaux
encore imparfaits ne permet point d'assurer un concours permanent,
autrement que par l'autorité religieuse dont les chefs de guerre se
trouvent alors naturellement investis; en des temps plus avancés, le but
devient tellement vaste et lointain et la participation tellement
indirecte, que, malgré les habitudes de discipline déjà profondément
contractées, la coopération continue resterait insuffisante et précaire
si elle n'était garantie par de convenables convictions théologiques,
déterminant spontanément, envers les supérieurs militaires, une
confiance aveugle et involontaire, d'ailleurs trop souvent confondue
avec une abjecte servilité, qui n'a jamais pu être qu'exceptionnelle.
Sans cette intime co-relation à l'esprit théologique, il est évident que
l'esprit militaire n'aurait jamais pu remplir la haute destination
sociale qui lui était réservée pour l'ensemble de l'évolution humaine;
aussi son principal ascendant n'a-t-il pu être pleinement réalisé que
dans l'antiquité, où les deux pouvoirs se trouvaient nécessairement
concentrés, en général, chez les mêmes chefs. Il importe d'ailleurs de
noter qu'une autorité spirituelle quelconque n'aurait pu suffisamment
convenir à la fondation et à la consolidation du gouvernement militaire,
qui exigeait spécialement, par sa nature, l'indispensable concours de la
philosophie théologique, et non d'aucune autre. Quels que soient, par
exemple, les incontestables et éminens services que, dans les temps
modernes, la philosophie naturelle a rendus à l'art de la guerre,
l'esprit scientifique, par les habitudes de discussion rationnelle qu'il
tend nécessairement à propager, n'en est pas moins naturellement
incompatible avec l'esprit militaire: on sait assez, en effet, que cet
assujétissement graduel d'un tel art aux prescriptions de la science
réelle a toujours été amèrement déploré, par les guerriers les mieux
caractérisés, comme constituant une décadence croissante du vrai régime
militaire, à l'origine successive de chaque modification principale.
L'affinité spéciale des pouvoirs temporels militaires pour les pouvoirs
spirituels théologiques est donc ici, en principe, suffisamment
expliquée. On peut d'abord croire qu'une telle coordination, est au
fond, moins indispensable, en sens inverse, à l'ascendant politique de
l'esprit théologique, puisqu'il a existé des sociétés purement
théocratiques, tandis qu'on n'en connaît aucune exclusivement militaire,
quoique les sociétés anciennes aient dû presque toujours manifester à la
fois l'une et l'autre nature, à des degrés plus ou moins également
prononcés. Mais un examen plus approfondi fera constamment apercevoir
l'efficacité nécessaire du régime militaire pour consolider et surtout
pour étendre l'autorité théologique, ainsi développée par une
continuelle application politique, comme l'instinct sacerdotal l'a
toujours radicalement senti. Nous allons d'ailleurs reconnaître que
l'esprit religieux n'est pas, à sa manière, moins antipathique que
l'esprit militaire lui-même à l'essor prépondérant de l'esprit
industriel. Ainsi, outre la mutuelle affinité radicale des deux élémens
essentiels du système politique primitif, on voit que des répugnances et
des sympathies communes, aussi bien que de semblables intérêts généraux,
se réunissent nécessairement pour établir toujours une indispensable
combinaison, non moins intime que spontanée, entre deux pouvoirs qui
partout devaient concourir, dans l'ensemble de l'évolution humaine, à
une même destination fondamentale, inévitable quoique provisoire. Il
serait inutile d'insister ici davantage sur le principe sociologique de
cette solidarité nécessaire de deux puissances politiques que l'analyse
historique nous représentera bientôt, avec tant d'évidence, constamment
appelées à se consolider et à se corriger réciproquement.

Le dualisme fondamental de la politique moderne est, par sa nature,
encore plus irrécusable que celui qui vient d'être caractérisé. Nous
sommes aujourd'hui très convenablement placés pour le mieux apprécier,
précisément parce que les deux élémens n'en sont pas encore investis de
leur ascendant politique définitif, quoique déjà leur développement
social soit suffisamment prononcé. Quand la puissance scientifique et la
puissance industrielle auront pu acquérir ultérieurement tout l'essor
politique qui leur est réservé, et que, par suite, leur rivalité
radicale se sera pareillement prononcée, la philosophie éprouvera
peut-être plus d'obstacles à leur faire reconnaître une similitude
d'origine et de destination, une conformité de principes et d'intérêts,
qui ne sauraient être gravement contestées tant qu'une lutte commune
contre l'ancien système politique doit spontanément contenir
d'inévitables divergences. Sans nous arrêter ici spécialement au
principe fondamental, déjà implicitement établi par l'ensemble de ce
Traité, et qui subordonne profondément l'une à l'autre, d'une manière
aussi directe qu'évidente, la connaissance réelle des lois de la nature
et l'action de l'homme sur le monde extérieur, il convient surtout, pour
mieux préparer notre analyse historique, de signaler maintenant
l'éminent concours nécessaire de chacune de ces deux puissances sociales
au triomphe politique de l'autre, en secondant radicalement ses efforts
propres contre son principal antagoniste. J'ai déjà indiqué ci-dessus, à
une autre intention, la secrète incompatibilité entre l'esprit
scientifique et l'esprit militaire. On ne saurait contester davantage
l'antipathie naturelle de l'esprit industriel, développé à un degré
suffisant, contre l'ascendant général de l'esprit théologique. Du point
de vue pleinement religieux, dont nos plus zélés conservateurs sont
habituellement fort éloignés aujourd'hui, la modification volontaire des
phénomènes, d'après les règles d'une sagesse purement humaine, ne doit
pas sembler, au fond, moins impie que leur immédiate prévision
rationnelle; car, l'une et l'autre supposent pareillement des lois
invariables, finalement inconciliables avec des volontés quelconques,
comme je l'ai expliqué, à tant d'égards importans, dans les diverses
parties de ce Traité. Suivant la logique, barbare mais rigoureuse, des
peuples arriérés, toute intervention active de l'homme pour améliorer à
son profit l'économie générale de la nature, doit certainement
constituer une sorte d'injurieux attentat au gouvernement providentiel.
Il n'est pas douteux, en effet, qu'une prépondérance trop absolue de
l'esprit religieux tend nécessairement, en elle-même, à engourdir
l'essor industriel de l'humanité, par le sentiment exagéré d'un stupide
optimisme, comme on peut le vérifier en tant d'occasions décisives. Si
cette désastreuse conséquence n'a pas été plus souvent et surtout plus
complétement réalisée, cela tient uniquement à la sagesse sacerdotale,
qui a su manier, avec une convenable habileté, un pouvoir aussi
dangereux, de manière à développer son heureuse influence civilisatrice,
en neutralisant, autant que possible, par une indispensable continuité
de prudens efforts, son action spontanément délétère, ainsi que je
l'expliquerai historiquement dans les trois chapitres suivans. On ne
saurait donc méconnaître, en général, la haute influence politique par
laquelle l'essor graduel de l'industrie humaine doit naturellement
seconder l'ascendant progressif de l'esprit scientifique dans son
inévitable antagonisme envers l'esprit religieux, sans compter
l'importante stimulation journalière par laquelle l'industrie et la
science s'alimentent mutuellement, quand elles sont l'une et l'autre
convenablement préparées. Le passé politique de ces deux élémens
fondamentaux du système moderne ayant dû jusqu'ici principalement
consister dans leur commune substitution graduelle à la puissance
sociale des élémens correspondans du système ancien, il faut bien que
notre attention soit surtout fixée sur l'assistance nécessaire qu'ils se
sont réciproquement fournie pour une telle opération préliminaire. Mais
ce concours critique peut aisément faire entrevoir quelle force et
quelle efficacité devront spontanément acquérir ces liens généraux,
quand ce grand dualisme politique aura pu enfin recevoir le caractère
directement organique qui lui manque essentiellement jusqu'ici, afin de
diriger convenablement la réorganisation finale des sociétés modernes,
comme je l'expliquerai spécialement dans la cinquante-septième leçon, en
résultat de notre analyse historique.

Ayant ainsi suffisamment caractérisé, pour notre objet actuel, la double
affinité politique qui unit profondément l'un à l'autre les deux élémens
principaux de chacun des deux états extrêmes propres à l'évolution
fondamentale de l'humanité, il serait inutile d'accomplir expressément
la même opération philosophique envers l'état intermédiaire. La
solidarité spontanée des deux puissances convergentes, spirituelle et
temporelle, qui constituent le régime transitoire, est d'ailleurs une
suite nécessaire de celle dont nous venons d'apprécier sommairement le
principe à l'égard du régime initial et du régime définitif. Sa réalité
est, du reste, aujourd'hui tellement irrécusable, qu'elle ne saurait
exiger ici aucune indication directe: ce n'est pas en voyant à l'oeuvre
les métaphysiciens et les légistes qu'on pourrait jamais méconnaître,
malgré d'inévitables rivalités, leur affinité fondamentale, qui ne
saurait permettre d'éteindre réellement la prépondérance politique des
uns sans dissiper à la fois l'ascendant philosophique des autres. Nous
pouvons donc regarder maintenant comme essentiellement terminée
l'indispensable explication complémentaire qu'exigeait d'abord, par sa
nature, notre loi fondamentale de l'évolution humaine, avant de pouvoir
être convenablement appliquée, d'une manière directe, à l'étude générale
de ce grand phénomène, qui sera toujours dominée, dans les leçons
suivantes, par la considération préalable de ce triple dualisme
successif, base nécessaire, à mes yeux, de la saine philosophique
historique. Il ne sera pas inutile, en terminant, de signaler la
conformité implicite d'une telle loi de succession, à la fois
intellectuelle et matérielle, ainsi que sociale et politique, avec la
coordination spontanée que l'instinct ordinaire de la raison publique a
toujours communément établie dans l'ensemble du passé social, en y
distinguant le monde ancien et le monde moderne, séparés et réunis par
le moyen-âge. Sans engager aucune vaine discussion d'époques sur un
rapprochement qui, en lui-même, ne saurait être précis, on ne peut
certainement méconnaître une véritable analogie entre cet aperçu
vulgaire et la loi sociologique que je me suis efforcé de démontrer ici,
et qui, sous ce rapport, peut être regardée comme surtout destinée à
rendre rationnelle et féconde, par une exacte conception scientifique,
une vague notion empirique, demeurée jusqu'à présent essentiellement
stérile. Bien loin de craindre qu'une telle coïncidence, d'ailleurs
évidemment spontanée, puisse aucunement diminuer le mérite philosophique
de mes travaux spéculatifs, je dois, au contraire, m'en prévaloir
directement, à titre de haute confirmation générale du système total de
mes recherches, en vertu de cet aphorisme capital de philosophie
positive, si souvent reproduit dans les diverses parties de ce Traité,
qui impose, en principe, à toutes les saines théories scientifiques,
l'indispensable obligation d'un point de départ suffisamment conforme
aux indications spontanées de la raison publique, dont la science réelle
ne saurait constituer à tous égards, qu'un simple prolongement spécial.

La suite des considérations de dynamique sociale indiquées dans ce long
et important chapitre, ayant désormais assez établi la loi fondamentale
de l'évolution humaine, et, par conséquent, les bases essentielles de la
vraie philosophie historique, dont la quarante-huitième leçon avait déjà
convenablement caractérisé l'esprit et la méthode, nous devons
maintenant appliquer directement cette grande conception sociologique à
l'appréciation effective de l'ensemble du passé humain. Tel sera le
principal objet successif des six chapitres suivans, conformément au
tableau synoptique annexé, en 1850, au premier volume de ce Traité.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE DU TOME QUATRIÈME.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cours de philosophie positive. (4/6)" ***

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