Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: La Russie en 1839, Volume IV
Author: Custine, Astolphe, marquis de, 1790-1857
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Russie en 1839, Volume IV" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



LA RUSSIE EN 1839

PAR

LE MARQUIS DE CUSTINE

     «Respectez surtout les étrangers, de quelque qualité, de quelque
     rang qu'ils soient, et si vous n'êtes pas à même de les combler de
     présents, prodiguez-leur au moins des marques de bienveillance,
     puisque de la manière dont ils sont traités dans un pays dépend le
     bien et le mal qu'ils en disent en retournant dans le leur.»

     (Extrait des conseils de Vladimir Monomaque à ses enfants en 1126
     _Histoire de l'Empire de Russie_, par Karamsin, t. II, p. 205.)

TOME QUATRIÈME

PARIS

LIBRAIRIE D'AMYOT, ÉDITEUR

6, RUE DE LA PAIX

1843



LETTRE VINGT-NEUVIÈME.

La mosquée tatare.--Comment vivent à Moscou les descendants des
Mongols.--Leur portrait.--Réflexions sur le sort des diverses races qui
composent le genre humain.--Tolérance humiliante.--Points de vue
pittoresques.--Le Kremlin.--Citation de Laveau.--Tour de
Soukareff.--Vaste réservoir d'eau.--Architecture
byzantine.--Établissements publics.--L'Empereur partout.--Antipathie du
caractère des Slaves et des Allemands.--Grand manége de Moscou.--Le club
des nobles.--Ce que les Russes entendent par la
civilisation.--Ordonnances de Pierre Ier touchant la politesse.--Goût
des Russes pour le clinquant.--Habitudes des grands seigneurs.--Ravages
de l'ennui dans une société composée comme l'est celle de Moscou.--Un
café russe.--Costume des garçons de café.--Humilité des anciens serfs
russes.--Leur croyance religieuse.--La société de Moscou.--Maison de
campagne dans l'enceinte de la ville.--Maisons de bois.--Dîner sous une
tente.--Vraie politesse.--Caractère des Russes.--Leur mépris pour la
clémence.--L'Empereur flatte ce sentiment.--Manières gracieuses des
Russes.--Leur puissance de séduction.--Illusions qu'elle
produit.--Affinité de caractère des Russes et des Polonais.--Vie des
mauvais sujets du grand monde à Moscou.--Ce qui explique leurs
écarts.--Mobilité sans égale.--Ce qui sert d'excuse au
despotisme.--Conséquences morales de ce régime.--Mauvaise foi nuisible
même aux mauvaises mœurs.--Note sur notre littérature moderne.--Le
respect pour la parole.--Ivrogne du grand monde.--Russes questionneurs
et impolis.--Portrait du prince ***.--Ses compagnons.--Assassinat dans
un couvent de femmes.--Histoires amoureuses.--Conversation de table
d'hôte.--Le Lovelace du Kremlin.--Une motion burlesque.--Pruderie
moderne.--Partie de campagne.--Adieux du prince*** dans une cour
d'auberge.--Description de cette scène.--Le cocher élégant.--Mœurs des
bourgeoises de Moscou.--Les libertins bien vus en ce
pays.--Pourquoi.--Fruit du despotisme.--Erreur commune sur les
conséquences de l'autocratie.--Condition des serfs.--Ce qui fait
réellement la force de l'autocratie.--Double écueil.--Prétentions mal
fondées.--Fausse route.--Résultats du système de Pierre Ier.--Vraie
puissance de la Russie.--Ce qui a fait la grandeur du Czar Pierre.--Son
influence jusqu'à ce jour.--Comment je cache mes
lettres.--Pétrowski.--Chant des Bohémiens russes.--Révolution musicale
opérée par Duprez.--Physionomie des Bohémiennes.--Opéra russe.--Comédie
en français.--Manière dont les Russes parlent et entendent le
français.--Illusion qu'ils nous font.--Un Russe dans sa
bibliothèque.--Puérilité.--La tarandasse, voiture du pays.--Ce qu'est
pour un Russe un voyage de quatre cents lieues.--Aimable trait de
caractère.


     Moscou, ce ... août 1839.

Depuis deux jours j'ai vu beaucoup de choses: d'abord la mosquée tatare.
Le culte des vainqueurs est aujourd'hui toléré dans un coin de la
capitale des vaincus; encore ne l'est-il qu'à condition de laisser aux
chrétiens la libre entrée du sanctuaire mahométan.

Cette mosquée est un petit édifice d'apparence mesquine, et les hommes à
qui l'on permet d'y adorer Dieu et le prophète ont la mine chétive,
l'air sale, pauvre, craintif. Ils viennent se prosterner dans ce temple
tous les vendredis sur un mauvais morceau de laine que chacun apporte là
soi-même. Leurs beaux habits asiatiques sont devenus des haillons, leur
arrogance de la ruse inutile, leur toute-puissance de l'abjection; ils
vivent le plus séparés qu'ils peuvent de la population qui les environne
et les étouffe. Certes, à voir ces figures de mendiants ramper au milieu
de la Russie actuelle, on ne se douterait guère de la tyrannie que leurs
pères exerçaient contre les Moscovites.

Renfermés autant que possible dans la pratique de leur religion, ces
malheureux fils de conquérants trafiquent à Moscou des denrées et des
marchandises de l'Asie, et afin d'être le plus mahométans qu'ils
peuvent, ils évitent de faire usage de vin et de liqueurs fortes, et ils
tiennent leurs femmes en prison ou du moins voilées, pour les soustraire
aux regards des autres hommes qui pourtant ne pensent guère à elles, car
la race mongole est peu attrayante. Des joues aux pommettes saillantes,
des nez écrasés, des yeux petits, noirs, enfoncés, des cheveux crépus,
une peau bise et huileuse, une taille au-dessous de la moyenne; misère
et saleté; voilà ce que j'ai remarqué chez les hommes de cette race
abâtardie, ainsi que chez le petit nombre de femmes dont j'ai pu
apercevoir les traits.

Ne dirait-on pas que la justice divine si incompréhensible quand on
considère le sort des individus, devient éclatante lorsque l'on
réfléchit sur la destinée des nations? La vie de chaque homme est un
drame qui se noue sur un théâtre et se dénoue sur un autre, mais il n'en
est pas ainsi de la vie des nations. Cette instructive tragédie commence
et finit sur la terre; voilà pourquoi l'histoire est une lecture sainte;
c'est la justification de la Providence.

Saint Paul avait dit: «Respect aux puissances; elles sont instituées de
Dieu.» L'Église, avec lui, a tiré l'homme de son isolement, il y a
bientôt deux mille ans, en le baptisant citoyen d'une société éternelle,
et dont toutes les autres sociétés n'étaient que des modèles imparfaits:
ces vérités ne sont point démenties, au contraire, elles sont confirmées
par l'expérience. Plus on étudie le caractère des différentes nations
qui se partagent le gouvernement de la terre, et plus on reconnaît que
leur sort est la conséquence de leur religion; l'élément religieux est
nécessaire à la durée des sociétés, parce qu'il faut aux hommes une
croyance surnaturelle, afin de faire cesser pour eux le soi-disant état
de nature, état de violence et d'iniquité; et les malheurs des races
opprimées ne sont que la punition de leurs infidélités ou de leurs
erreurs volontaires en matière de foi; telle est la croyance que je me
suis formée à la suite de mes nombreux pèlerinages. Tout voyageur est
forcé de devenir philosophe et plus que philosophe, car il faut être
chrétien pour pouvoir contempler sans vertige la condition des
différentes races dispersées sur le globe, et pour méditer sans
désespoir sur les jugements de Dieu, cause mystérieuse des vicissitudes
humaines...

Je vous dis mes réflexions dans la mosquée pendant la prière des enfants
de Bati, devenus des parias chez leurs esclaves...

Aujourd'hui, la condition d'un Tatare en Russie ne vaut pas celle d'un
serf moscovite.

Les Russes s'enorgueillissent de la tolérance qu'ils accordent au culte
de leurs anciens tyrans; je la trouve plus fastueuse que philosophique,
et pour le peuple qui la subit, c'est une humiliation de plus. À la
place des descendants de ces implacables Mongols qui furent si longtemps
les maîtres de la Russie et l'effroi du monde, j'aimerais mieux prier
Dieu dans le secret de mon cœur que dans une ombre de mosquée due à la
pitié de mes anciens tributaires.

Quand je parcours Moscou sans but et sans guide, le hasard me sert
toujours bien. On ne peut s'ennuyer à errer dans une ville où chaque
rue, chaque maison a son échappée de vue sur une autre ville, qui semble
bâtie par les génies, ville toute hérissée de murailles brodées,
crénelées, découpées, qui supportent une multitude de vigies, de tours
et de flèches, enfin sur le Kremlin, forteresse poétique par son aspect,
historique par son nom... J'y reviens sans cesse par l'attrait qu'on
éprouve pour tout ce qui frappe vivement l'imagination; mais il faut se
garder d'examiner en détail l'amas incohérent de monuments dont est
encombrée cette montagne murée. Le sens exquis de l'art, c'est-à-dire le
talent de trouver la seule expression parfaitement juste d'une pensée
originale, manque aux Russes; cependant lorsque les géants copient,
leurs imitations ont toujours un genre de beauté; les œuvres du génie
sont grandioses, celles de la force matérielle sont grandes: c'est
encore quelque chose.

Le Kremlin est pour moi tout Moscou. J'ai tort, mais ma raison réclame
en vain, je ne m'intéresse ici qu'à cette vénérable citadelle, la racine
d'un Empire et le cœur d'une ville.

Voici comment l'auteur du meilleur guide de Moscou que nous ayons,
Lecointe de Laveau, décrit cette ville: «Moscou, dit-il, doit sa beauté
originale aux murs crénelés du Kitaigorod et du Kremlin[1], à la
singulière architecture de ses églises, à ses coupoles dorées et à ses
nombreux jardins; que l'on prodigue les millions pour élever le palais
de Bajeanoff au Kremlin, qu'on dépouille de ses murs[2]; que l'on édifie
des églises régulièrement belles, à la place de ces clochers en
lanternes, et de ces cinq coupoles qui s'élèvent de toutes parts; que la
manie de bâtir convertisse les jardins en maisons, et alors on aura, au
lieu de Moscou, une des plus grandes villes européennes, mais qui
n'attirera plus la curiosité des voyageurs.»

Ces lignes expriment des idées qui s'accordent avec les miennes, et qui
par conséquent m'ont frappé par leur justesse.

Pour me distraire un instant du terrible Kremlin, j'ai été visiter la
tour de Soukareff, bâtie sur une hauteur, près d'une des entrées de la
ville. Le premier étage est une vaste construction où l'on a pratiqué un
immense réservoir; on pourrait se promener en petit bateau dans ce
bassin qui distribue aux différents quartiers de la ville presque toute
l'eau qu'on boit à Moscou. La vue de cette espèce de mare murée et
suspendue à une grande hauteur, produit une impression singulière.
L'architecture de l'édifice, assez moderne d'ailleurs, est lourde et
triste; mais des arcades byzantines, de solides rampes d'escaliers, des
ornements dans le style du Bas-Empire, en rendent l'ensemble imposant.
Ce style se perpétue en Moscovie; appliqué avec discernement, il eût
donné naissance à la seule architecture nationale possible chez les
Russes; inventé dans un climat tempéré, il s'accorde également avec les
besoins de l'homme du Nord, et avec les habitudes de l'homme des pays
chauds. Les intérieurs des édifices byzantins sont assez semblables à
des caves ornées, et grâce à la solidité des murailles massives, à
l'obscurité des voûtes, on y trouve un abri contre le froid aussi bien
que contre le soleil.

On m'a fait voir l'Université, l'École des cadets, les Instituts de
Sainte-Catherine et de Saint-Alexandre, les veuves, enfin l'Institut
Alexandrinien: les enfants trouvés, tout cela est vaste et pompeux; les
Russes s'enorgueillissent d'avoir un si grand nombre de beaux
établissements publics à montrer aux étrangers; pour ma part, je me
contenterais d'une moindre magnificence en ce genre, car rien n'est plus
ennuyeux à parcourir que ces blancs palais somptueusement monotones, où
tout marche militairement et où la vie humaine semble réduite à l'action
d'une roue de pendule. Demandez à d'autres ce que j'ai vu dans ces
utiles et superbes pépinières d'officiers, de mères de famille et
d'institutrices; ce n'est pas moi qui vous le dirai: sachez seulement
que ces congrégations moitié politiques, moitié charitables, m'ont paru
des modèles de bon ordre, de soin, de propreté; ceci fait honneur aux
chefs de ces diverses écoles, ainsi qu'au chef suprême de l'Empire.

On ne peut un seul instant oublier cet homme unique par qui la Russie
pense, juge et vit; cet homme, la science et la conscience de son
peuple, qui prévoit, mesure, ordonne, distribue tout ce qui est
nécessaire et permis aux autres hommes, auxquels il tient lieu de
raison, de volonté, d'imagination, de passion, car sous son règne
pesant, il n'est loisible à nulle créature de respirer, de souffrir,
d'aimer hors des cadres tracés d'avance par la sagesse suprême qui
pourvoit ou qui est censée pourvoir à tous les besoins des individus
comme à ceux de l'État.

Chez nous on est fatigué de licence et de variété, ici on est découragé
par l'uniformité, glacé par la pédanterie qu'on ne peut plus séparer de
l'idée de l'ordre, d'où il arrive qu'on hait ce qu'on devrait aimer. La
Russie, cette nation enfant, n'est qu'un immense collége: tout s'y passe
comme à l'école militaire, excepté que les écoliers n'en sortent qu'à la
mort.

Ce qu'il y a d'allemand dans l'esprit du gouvernement russe est
antipathique au caractère slave; ce peuple oriental, nonchalant,
capricieux, poétique, s'il disait ce qu'il pense, se plaindrait
amèrement de la discipline germanique qui lui est imposée depuis Alexis,
Pierre-le-Grand et Catherine II, par une race de souverains étrangers.
La famille Impériale a beau faire, elle sera toujours trop tudesque pour
conduire tranquillement les Russes et pour se sentir d'aplomb chez
eux[3]; elle les subjugue, elle ne les gouverne pas. Les paysans seuls
s'y trompent.

J'ai poussé le scrupule de voyageur jusqu'à me laisser conduire à un
manége, le plus grand je crois qui existe: le plafond en est soutenu par
des arceaux de fer légers et hardis: c'est un édifice étonnant dans son
genre.

Le club des nobles est fermé pendant cette saison: je m'y suis rendu
également par acquit de conscience. On voit dans la salle principale une
statue de Catherine II. Cette salle est ornée de colonnes et se termine
d'un côté par une demi-rotonde. Elle peut contenir environ 3000
personnes: il s'y donne pendant l'hiver des fêtes fort brillantes,
dit-on; je crois sans peine à la magnificence des bals de Moscou; les
grands seigneurs russes entendent à merveille l'art de varier autant que
possible ces monotones divertissements obligés; leur luxe est réservé
aux plaisirs d'apparat; leur imagination s'y complaît; ils prennent
l'éclat pour la civilisation, le clinquant pour l'élégance, et ceci me
prouve qu'ils sont plus incultes encore que nous ne l'imaginons. Il y a
un peu plus de cent ans que Pierre-le-Grand leur dictait des lois de
politesse applicables dans chaque classe de la société; il ordonnait des
réunions à l'instar des bals et des assemblées de la vieille Europe. Il
forçait les Russes à s'inviter les uns les autres à ces réunions imitées
des assemblées en usage chez les nations de la vieille Europe, puis il
les obligeait d'admettre leurs femmes dans ces cercles en les exhortant
à ôter leur chapeau pour entrer dans la chambre. Mais tandis que ce
grand précepteur de son peuple enseignait si bien la civilité puérile
aux boyards et aux marchands de Moscou, il s'abaissait lui-même à la
pratique des métiers les plus vils, à commencer par celui de bourreau;
on lui a vu couper vingt têtes de sa main dans une soirée; et on l'a
entendu se vanter de son adresse à ce métier qu'il exerça avec une rare
férocité lorsqu'il eut triomphé des coupables mais encore plus
malheureux strélitz: telle est l'éducation, tels sont les exemples qu'on
donnait aux Russes il y a un siècle et demi, pendant qu'on représentait
le _Misanthrope_ à Paris; et c'est de l'homme dont ils recevaient ces
leçons, de ce digne héritier des Ivan, qu'ils ont fait leur dieu, le
modèle du prince russe à tout jamais!

Aujourd'hui ces nouveaux convertis à la civilisation n'ont pas encore
perdu leur goût de parvenus pour ce qui a de l'éclat, pour tout ce qui
attire les yeux.

Les enfants et les sauvages aiment ce qui brille: les Russes sont des
enfants qui ont l'habitude, non l'expérience du malheur. De là, pour le
dire en passant, le mélange de légèreté et de causticité qui les
caractérise. L'agrément d'une vie égale, calme, arrangée seulement pour
satisfaire les affections intimes, pour le plaisir de la conversation,
pour les jouissances de l'esprit, ne leur suffirait pas longtemps.

Ce n'est pas cependant que les grands seigneurs se montrent tout à fait
insensibles à ces plaisirs raffinés; mais afin de captiver l'arrogante
frivolité de ces satrapes travestis, afin de fixer leur imagination
divagante, il leur faut des intérêts plus vifs. L'amour du jeu,
l'intempérance, le libertinage et les jouissances de la vanité peuvent à
peine combler le vide de ces cœurs blasés. Pour occuper l'insouciance de
ces esprits fatigués de stérilité, usés d'oisiveté, pour remplir la
journée de ces malheureux riches, la création de Dieu ne suffit plus:
dans leur orgueilleuse misère, ils appellent à leur secours l'esprit de
destruction.

Toute l'Europe moderne s'ennuie; c'est ce qu'atteste la manière de vivre
de la jeunesse actuelle; mais la Russie souffre de ce mal plus qu'aucune
autre société; car ici tout est excessif: vous peindre les ravages de la
satiété dans une population comme celle de Moscou, ce serait difficile.
Nulle part les maladies de l'âme engendrées par l'ennui, par cette
passion des hommes qui n'ont point de passions, ne m'ont paru aussi
graves ni aussi fréquentes qu'elles le sont en Russie parmi les grands:
on dirait qu'ici la société a commencé par les abus. Quand le vice ne
suffit plus pour aider le cœur de l'homme à secouer l'ennui qui le
ronge, ce cœur va au crime.

L'intérieur d'un café russe est assez singulier: figurez-vous une grande
salle basse et mal éclairée qui se trouve ordinairement au premier étage
d'une maison. On y est servi par des hommes vêtus d'une chemise blanche,
laquelle est liée au-dessus des reins, et retombe en guise de tunique;
ou pour parler moins noblement, de blouse sur de larges pantalons
également blancs. Ces garçons de café ont les cheveux longs et lisses
comme tous les hommes du peuple en Russie, et leur ajustement les fait
ressembler aux théophilanthropes de la République française, ou à des
prêtres d'opéra du temps où le paganisme était à la mode au théâtre. Ils
vous servent en silence du thé excellent, et tel qu'on n'en trouve en
aucun autre pays, du café, des liqueurs; mais ce service se fait avec
une solennité et un silence bien différents de la bruyante gaîté qui
règne dans les cafés de Paris. En Russie tout plaisir populaire est
mélancolique, la joie y devient un privilége; aussi la trouve-je presque
toujours outrée, affectée ou grimaçante, et pire que la tristesse.

En Russie, un homme qui rit est un comédien, un flatteur ou un ivrogne.

Ceci me rappelle le temps où les serfs russes croyaient, dans leur naïve
abjection, que le ciel n'était fait que pour leurs maîtres: terrible
humilité du malheur! Ceci vous fait voir comment l'Église grecque
enseigne le christianisme au peuple.

     (_Suite de la même lettre_.)

     Moscou, ce 15 août 1839, au soir.


La société de Moscou est agréable; le mélange des traditions
patriarcales de l'ancien monde et des manières aisées de l'Europe
moderne y produit quelque chose d'original. Les habitudes hospitalières
de l'antique Asie, et le langage élégant de l'Europe civilisée se sont
donné rendez-vous sur ce point du monde pour y rendre la vie douce et
facile. Moscou planté sur la limite de deux continents, marque, au
milieu de la terre, un point de repos entre Londres et Pékin. Ici
l'esprit d'imitation n'a pas encore totalement effacé le caractère
national; quand le modèle reste loin, la copie redevient presque
originale.

Ou la Russie n'accomplira pas ce qui nous paraît sa destinée, ou Moscou
redeviendra quelque jour la capitale de l'Empire, car elle seule possède
le germe de l'indépendance et de l'originalité russe. La racine de
l'arbre est là; c'est là qu'il doit porter ses fruits; jamais greffe
n'acquiert la force de la semence.

Un petit nombre de lettres de recommandation suffit à Moscou pour mettre
un étranger en rapport avec une foule de personnes distinguées, soit par
leur fortune, soit par leur rang, soit par leur esprit. Le début d'un
voyageur est donc facile dans ce séjour.

On m'a invité, il y a peu de jours, à dîner dans une maison de campagne.
C'est un pavillon situé dans l'enceinte de Moscou; mais, pour y arriver,
vous côtoyez pendant une lieue des étangs solitaires, vous traversez des
champs qui ressemblent à des steppes; puis, en approchant de
l'habitation, vous apercevez au delà du jardin une forêt de sapins,
sombre et profonde, qui n'appartient pas au parc, et qui même ne dépend
plus de la ville, dont elle borde seulement la limite extérieure: qui
n'eût été charmé comme je le fus, à la vue de ces ombres profondes, de
ce site majestueux, de cette vraie solitude dans une ville? qui n'eût
rêvé là d'un camp, d'une horde voyageuse, enfin de toute autre chose que
d'une capitale, où se trouve tout le luxe, toutes les recherches de la
civilisation moderne? De tels contrastes sont caractéristiques; rien de
semblable ne peut se rencontrer ailleurs.

On m'a reçu dans une maison de bois... Autre singularité. À Moscou, le
riche est abrité comme le mugic par des planches; tous deux dorment sous
des madriers équarris et échancrés du bout, à la manière des solives
employées dans les chaumières primitives. Mais l'intérieur de ces
grandes cabanes rappelle le luxe des plus beaux palais de l'Europe. Si
je vivais à Moscou, j'y voudrais avoir une maison de bois. C'est la
seule habitation qui soit d'un style national, et ce qui m'importe
davantage encore, la seule qui soit convenable sous ce climat. La maison
de bois passe parmi les vrais Moscovites pour plus saine et plus chaude
que la maison de pierre. Celle où l'on me reçut me parut commode et
élégante: elle n'est cependant habitée que pendant l'été par le
propriétaire, qui retourne passer les moi d'hiver dans un quartier plus
central.

Nous avons dîné au milieu du jardin, et pour que rien ne manquât à
l'originalité de la scène, je trouvai la table mise sous une tente. La
conversation, quoiqu'entre hommes et fort animée, fort libre, fut
décente; chose rare même chez les peuples qui se croient maîtres en fait
de civilisation. Il y avait là des personnes qui ont beaucoup vu,
beaucoup lu, leurs jugements sur toutes choses m'ont paru justes et
fins; les Russes sont singes dans les habitudes de la vie élégante; mais
ceux qui pensent (il est vrai qu'on les compte) redeviennent eux-mêmes
dans les entretiens familiers, c'est-à-dire des Grecs doués d'une
finesse et d'une sagacité héréditaires.

Le dîner me parut court, pourtant il dura longtemps; notez qu'au moment
de nous mettre à table je voyais les convives pour la première fois, et
le maître de la maison pour la seconde.

Ceci n'est pas une remarque indifférente, car une grande et vraie
politesse peut seule mettre si vite à son aise un étranger. Entre tous
les souvenirs de mon voyage, celui de cette journée me restera comme un
des plus agréables.

Au moment de quitter Moscou pour n'y revenir qu'en passant, je ne crois
pas inutile de vous peindre le caractère des Russes tel que j'ai pu me
le représenter après un séjour assez court, à la vérité, dans leur pays;
mais employé sans relâche à observer attentivement une multitude de
personnes et de attentivement une multitude de personnes et de choses,
et à comparer avec un soin scrupuleux beaucoup de faits divers. La
variété des objets qui passent sous les yeux d'un voyageur aussi
favorisé que je l'étais par les circonstances, et aussi actif que je le
suis quand ma curiosité est excitée, supplée jusqu'à un certain point au
loisir et au temps qui m'ont manqué. Vous savez, je vous l'ai dit
souvent, que je me complais dans l'admiration; cette disposition
naturelle doit donner quelque crédit à mes jugements quand je n'admire
pas.

En général les hommes de ce pays ne me paraissent pas disposés à la
générosité; ils n'y croient guère, ils la nieraient s'ils l'osaient, et
s'ils ne la nient pas, ils la méprisent, parce qu'ils n'en ont pas la
mesure en eux-mêmes. Ils ont plus de finesse que de délicatesse, de
douceur que de sensibilité, plus de souplesse que de laisser aller, plus
de grâce que de tendresse, de perspicacité que d'invention, plus
d'esprit que d'imagination, plus d'observation que d'esprit, et du
calcul plus que tout. Ils travaillent non pour arriver à un résultat
utile aux autres, mais pour obtenir une récompense; le feu créateur leur
est refusé, l'enthousiasme qui produit le sublime leur manque, la source
des sentiments, qui n'ont besoin que d'eux-mêmes pour juges et pour
rémunérateurs, leur est inconnue. Otez-leur le mobile de l'intérêt, de
la crainte et de la vanité, vous leur ôtez l'action; s'ils entrent dans
l'empire des arts, ce sont des esclaves qui servent dans un palais; les
saintes solitudes du génie leur restent inaccessibles: le chaste amour
du beau ne leur suffit pas.

Il en est de leurs actions dans la vie pratique comme de leurs créations
dans le monde de la pensée; où triomphe la ruse, la magnanimité passe
pour duperie.

La grandeur d'âme, je le sais, cherche sa récompense en elle-même; mais
si elle ne demande rien, elle commande beaucoup, car elle veut rendre
les hommes meilleurs: ici elle les rendrait pires, parce qu'on la
prendrait pour un masque. La clémence s'appelle faiblesse chez un peuple
endurci par la terreur; rien ne le désarme; la sévérité implacable lui
fait ployer les genoux, le pardon au contraire lui ferait lever la tête;
on ne saurait le convaincre, on ne peut que le subjuguer; incapable de
fierté, il peut être audacieux: il se révolte contre la douceur, il
obéit à la férocité qu'il prend pour de la force.

Ceci m'explique le système de gouvernement adopté par l'Empereur, sans
toutefois me le faire approuver: ce prince sait et fait ce qu'il faut
pour être obéi; mais en politique, je n'admire pas le nécessaire. Ici la
discipline est le but, ailleurs elle est le moyen; c'est l'école des
nations que je demande aux gouvernements. Est-il pardonnable à un prince
de ne pas suivre les bonnes inspirations de son cœur, parce qu'il
croirait dangereux de manifester des sentiments trop supérieurs à ceux
de son peuple? À mes yeux la pire des faiblesses, c'est celle qui rend
impitoyable. Rougir de la magnanimité, c'est s'avouer indigne de la
puissance suprême.

Les peuples ont besoin qu'on leur rappelle incessamment ce qui vaut
mieux que le monde; comment leur faire croire en Dieu, si ce n'est par
le pardon? La prudence ne devient une vertu qu'autant qu'elle n'en
exclut pas une plus haute. Si l'Empereur n'a pas dans le cœur plus de
clémence qu'il en fait paraître dans sa politique, je plains la Russie;
et si ses sentiments sont supérieurs à ses actes, je plains l'Empereur.

Les Russes, lorsqu'ils sont aimables, ont dans les manières une
séduction qu'on subit en dépit de toute prévention, d'abord sans la
remarquer, plus tard sans pouvoir ni vouloir s'y soustraire; définir une
telle influence ce serait expliquer l'imagination, régulariser le
charme; c'est un attrait impérieux, quoique secret, une puissance
souveraine qui tient à la grâce innée des Slaves, à ce don qui dans la
société remplace tous les autres dons, et que rien ne remplace, car on
peut définir la grâce en disant que c'est précisément ce qui sert à se
passer de tout ce qu'on n'a pas.

Figurez-vous feu la politesse française ressuscitée, et devenue
réellement tout ce qu'elle paraissait; figurez-vous la plus parfaite
aménité non étudiée, l'oubli de soi-même, involontaire, non appris,
l'ingénuité dans le bon goût, l'irréflexion dans le choix,
l'aristocratie élégante sans morgue, la facilité sans impertinence,
instinct de la supériorité tempéré par la sécurité qui accompagne la
grandeur... J'ai tort de chercher à définir des nuances trop fugitives,
ce sont de ces délicatesses qui se sentent, il faut les deviner, et se
garder de fixer par la parole leur rapide apparition; mais enfin sachez
qu'on les retrouve toutes et d'autres encore dans les manières et dans
la conversation des Russes vraiment élégants; et plus souvent plus
complétement chez ceux qui n'ont pas voyagé, mais qui, restés en Russie,
se sont pourtant trouvés en contact avec quelques étrangers distingués.

Ces agréments, ce prestige, leur donnent un souverain pouvoir sur les
cœurs: tant que vous demeurez en la présence de ces êtres privilégiés,
vous êtes sous le joug; et le charme est double, car c'est leur triomphe
que vous vous imaginez être pour eux tout ce qu'ils sont pour vous. Le
temps, le monde, n'existent plus, les engagements, les affaires, les
ennuis, les plaisirs, sont oubliés, les devoirs de société abolis; un
seul intérêt subsiste, celui du moment; une seule personne survit, la
personne présente, qui est toujours la personne aimée. Le besoin de
plaire poussé à cet excès réussit infailliblement: c'est le sublime du
bon goût, c'est l'élégance la plus raffinée: et tout cela naturel comme
l'instinct: cette amabilité suprême n'est point fausseté, c'est un
talent qui ne demande qu'à s'exercer; pour prolonger votre illusion, il
suffirait de ne pas partir; mais vous partez, tout est évanoui, excepté
le souvenir que vous emportez.

Les Russes sont les premiers comédiens du monde; pour faire effet, ils
n'ont pas besoin du prestige de la scène.

Tous les voyageurs leur ont reproché leur versatilité; le reproche n'est
que trop motivé: on se sent oublié en leur disant adieu; j'attribue ce
tort à la légèreté du caractère, à l'inconstance du cœur, mais aussi au
manque d'instruction solide. Ils aiment qu'on les quitte parce qu'ils
craindraient de se laisser pénétrer en se laissant approcher un peu
longtemps de suite: de là l'engouement et l'indifférence qui se
succèdent si rapidement chez eux. Cette inconstance apparente n'est
qu'une précaution de vanité bien entendue, et assez commune parmi les
personnes du grand monde dans tous les pays. Ce qu'on cache avec le plus
de soin, ce n'est pas le mal, c'est le vide; on ne rougit pas d'être
pervers, on est humilié d'être nul; d'après ce principe, les Russes du
grand monde montrent volontiers de leur esprit, de leur caractère, ce
qui plaît au premier venu, ce qui nourrit la conversation pendant
quelques heures; mais si vous essayez de passer derrière la décoration
qui vous a ébloui d'abord, ils vous arrêtent comme un indiscret qui
s'aviserait d'écarter le paravent de leur chambre à coucher dont
l'élégance aussi est toute en dehors. Ils vous accueillent par
curiosité, puis ils vous repoussent par prudence.

Ceci s'applique à l'amitié comme à l'amour, à la société des hommes
comme à celle des femmes. En faisant le portrait d'un Russe, on peint la
nation; comme un soldat sous les armes nous donne l'idée de tout son
régiment. Nulle part l'influence de l'unité dans le gouvernement et dans
l'éducation n'est plus sensible qu'elle l'est ici. Tous les esprits y
portent l'uniforme. Ah! pour peu qu'on soit jeune et facile à émouvoir,
on doit bien souffrir quand on apporte chez ce peuple au cœur froid, à
l'esprit aiguisé par la nature et par l'éducation sociale, la simplicité
des autres peuples! Je me figure la sensibilité allemande, la naïveté
confiante, l'étourderie des Français, la constance des Espagnols, la
passion des Anglais, l'abandon, la bonhomie des vrais, des vieux
Italiens, aux prises avec la coquetterie innée des Russes; et je plains
les pauvres étrangers qui croiraient un moment pouvoir devenir acteurs
dans le spectacle qui les attend ici. En affaires de cœur, les Russes
sont les plus douces bêtes féroces qu'il y ait sur la terre, et leurs
griffes bien cachées n'ôtent malheureusement rien à leurs agréments.

Je n'ai jamais éprouvé un charme semblable, si ce n'est dans la société
polonaise: nouveau rapport qui se découvre entre les deux familles! Les
haines civiles ont beau séparer ces peuples, la nature les réunit en
dépit d'eux-mêmes. Si la politique ne forçait l'un à opprimer l'autre,
ils se reconnaîtraient et s'aimeraient.

Les Polonais sont des Russes chevaleresques et catholiques, avec la
différence qu'en Pologne ce sont les femmes qui vivent ou, pour parler
avec plus de précision, qui commandent; et qu'en Russie, ce sont les
hommes.

Mais ces mêmes gens, si naturellement aimables, si bien doués, ces
personnes si charmantes tombent quelquefois dans des écarts que des
hommes du caractère le plus vulgaire éviteraient.

Vous ne sauriez vous représenter la vie de plusieurs des jeunes gens les
plus distingués de Moscou. Ces hommes, qui portent des noms et
appartiennent à des familles connues dans l'Europe entière, se perdent
dans des excès inqualifiables; on les voit hésiter jusqu'à la mort entre
le sérail de Constantinople et la halle de Paris.

On ne conçoit pas qu'ils résistent six mois au régime qu'ils adoptent
pour toute la vie, et soutiennent avec une constance qui serait digne du
ciel, si elle s'appliquait à la vertu. Ce sont des tempéraments faits
exprès pour l'enfer anticipé; c'est ainsi que je qualifie la vie d'un
débauché de profession à Moscou.

Au physique le climat, au moral le gouvernement de ce pays dévorent en
germe ce qui est faible, tout de qui n'est pas robuste ou stupide
succombe en naissant; il ne reste debout que les brutes et que les
natures fortes dans le bien comme dans le mal. La Russie est la patrie
des passions effrénées ou des caractères débiles, des révoltés ou des
automates, des conspirateurs ou des machines; ici point d'intermédiaire
entre le tyran et l'esclave, entre le fou et l'animal; le juste milieu y
est inconnu, la nature n'en veut pas; l'excès du froid comme celui du
chaud pousse l'homme dans les extrêmes. Ce n'est pas à dire que les âmes
fortes soient moins rares en Russie qu'ailleurs, au contraire, elles y
sont plus rares, grâce à l'apathie du grand nombre; l'exagération est un
symptôme de faiblesse. Les Russes n'ont pas toutes les facultés qui
répondent à toutes leurs ambitions.

Nonobstant les contrastes que je viens de vous indiquer, tous se
ressemblent sous un rapport: tous sont légers; parmi ces hommes du
moment, l'oubli fait chaque matin avorter au réveil quelques-uns des
projets du soir. On dirait que chez eux le cœur est l'empire du hasard;
rien ne tient contre leur facilité à tout adopter comme à tout
abandonner. Ce sont des reflets; ils rêvent et font rêver: ils ne
naissent pas, ils apparaissent; ils vivent et meurent sans avoir aperçu
le côté sérieux de l'existence. Ni le bien ni le mal, rien chez eux n'a
de réalité; ils peuvent pleurer, ils ne peuvent pas être malheureux.
Palais, montagnes, géants, sylphes, passions, solitude, foule brillante,
bonheur suprême, douleur sans bornes: un quart d'heure de conversation
avec eux vous fait passer devant les yeux de l'esprit tout un univers.
Leur regard prompt et dédaigneux parcourt sans y rien admirer les
produits de l'intelligence humaine pendant des siècles; ils pensent se
mettre au-dessus de tout, parce qu'ils méprisent tout; leurs éloges sont
des insultes: ils louent en envieux, ils se prosternent, mais toujours à
regret devant ce qu'ils croient les idoles de la mode. Mais au premier
coup de vent, le nuage succède au tableau, et le nuage se dissipe à son
tour. Poussière et fumée, chaos et néant, voilà tout ce qui peut sortir
de ces têtes inconsistantes.

Rien ne prend racine sur un sol si profondément mouvant. Là, tout
s'efface, tout s'égalise, et le monde vaporeux où ils vivent et nous
font vivre paraît et disparaît au gré de leur infirmité. Mais aussi dans
cet élément fluide, rien ne finit; l'amitié, l'amour qu'on croyait
perdus, revivent évoqués d'un regard, d'un mot, à l'instant où l'on y
pense le moins; à la vérité, c'est pour être révoqués aussitôt que l'on
a repris à la confiance. Sous la baguette toujours agissante de ces
magiciens, la vie est une fantasmagorie continuelle; c'est un jeu
fatigant, mais où les maladroits seuls se ruinent, car où tout le monde
triche, personne n'est trompé: en un mot, ils sont faux comme l'eau,
selon la poétique expression de Shakespeare dont les larges coups de
pinceau sont des révélations de la nature!!

Ceci m'explique pourquoi, jusqu'à présent, ils ont semblé voués par la
Providence au gouvernement despotique: c'est par pitié autant que par
habitude qu'on les tyrannise.

Si je ne m'adressais qu'à un philosophe tel que vous, ce serait ici le
lieu d'insérer des détails de mœurs qui ne ressemblent à rien de ce que
vous avez jamais lu, même en France, où l'on écrit et décrit tout; mais
derrière vous je vois le public, et cette complication m'arrête: vous
vous figurerez donc ce que je ne vous dis pas, ou, pour parler plus
juste, vous ne vous le figurerez jamais. Les excès du despotisme qui,
seuls, peuvent donner lieu à l'anarchie morale que je vois régner ici ne
vous étant connus que par ouï-dire, les conséquences vous en
paraîtraient incroyables.

Où la liberté légale manque, la liberté illégitime ne manque jamais; où
l'usage est interdit, l'abus s'introduit; déniez le droit, vous suscitez
la fraude; refusez la justice, vous ouvrez la porte au crime. Il en est
de certaines constitutions politiques et de certaines sévérités sociales
comme de la censure servie par des douaniers, lesquels ne laissent
passer que les livres pernicieux parce qu'on ne se donne pas la peine de
les tromper pour les écrits inoffensifs.

Il suit de là que Moscou est la ville de l'Europe où le mauvais sujet du
grand monde a le plus ses coudées franches. Le gouvernement de ce pays
est trop éclairé pour ne pas savoir que, sous le pouvoir absolu, il faut
que la révolte éclate quelque part; et il l'aime mieux dans les mœurs
que dans la politique. Voilà le secret de la licence des uns et de la
tolérance des autres. Néanmoins la corruption des mœurs a ici plusieurs
autres causes que je n'ai ni le temps ni le moyen de discerner.

En voici pourtant une à laquelle je dois vous rendre attentif. C'est le
grand nombre de personnes bien nées, mais mal famées, qui tombées en
disgrâce pour leurs déportements, se retirent et se fixent à Moscou.

Après les orgies que notre littérature moderne s'est plu à nous
dépeindre, vous savez avec quels détails, mais dans une intention
morale, s'il faut en croire nos écrivains, nous devrions nous trouver
experts en matière de mauvaise vie. Hé, mon Dieu! je passe condamnation
sur la soi-disant utilité de leur but; je tolère leurs prédications;
mais j'y attache peu d'importance, vu qu'en littérature il y a quelque
chose de pis que ce qui est immoral: c'est ce qui est ignoble; si, sous
le prétexte de provoquer des réformes salutaires aux dernières classes
de la société, on corrompt le goût des classes supérieures, on fait du
mal. Faire parler ou seulement faire entendre aux femmes le langage des
tabagies, faire aimer la grossièreté aux hommes du monde, c'est causer
aux mœurs d'une nation un tort qu'aucune réforme légale ne peut
compenser. La littérature est perdue chez nous parce que nos auteurs les
plus spirituels, oubliant tout sentiment poétique, tout respect du beau,
écrivent pour les habitués des omnibus et des barrières, et qu'au lieu
d'élever ces nouveaux juges jusqu'aux aperçus des esprits délicats et
nobles, ils s'abaissent jusqu'aux appétits des esprits les plus incultes
et qui grâce au régime où on les met, vont être blasés d'avance sur tous
les plaisirs raffinés. On fait de la littérature à l'eau forte, parce
qu'avec la sensibilité on a perdu la faculté de s'intéresser aux choses
simples; ceci est un mal plus grave que toutes les inconséquences qu'on
signale dans les lois et dans les mœurs des vieilles sociétés; c'est
encore une suite du matérialisme moderne qui réduit tout à l'utile et ne
voit l'utile que dans les résultats les plus immédiats, les plus
positifs de la parole. Malheur au pays où les maîtres de l'art se
réduisent au rôle de substitut du préfet de police!!! Lorsqu'un écrivain
se voit contraint de peindre le vice, il faut au moins qu'il redouble de
respect pour le goût, et qu'il se propose la vérité idéale pour type de
ses figures même les plus vulgaires. Mais trop souvent, sous les
protestations de nos romanciers moralistes, ou pour mieux dire
moralisants, on reconnaît moins d'amour pour la vertu que de cynisme
d'opinion et d'indifférence pour le bon goût. La poésie manque à leurs
œuvres parce que la foi manque à leur cœur. Ennoblir la peinture du vice
comme l'a fait Richardson dans _Lovelace_, ce n'est pas corrompre les
âmes, c'est éviter de salir les imaginations, de dégrader les esprits.
Il y a là une intention morale au point de vue de l'art, et ce respect
pour la délicatesse du lecteur me paraît bien autrement essentiel aux
sociétés civilisées que la connaissance exacte des turpitudes de leurs
bandits et des vertus et des naïvetés de leurs prostituées! Qu'on me
pardonne cette excursion sur le terrain de la critique contemporaine; je
me hâte de me renfermer dans les stricts et pénibles devoirs du voyageur
véridique, lesquels malheureusement sont trop souvent en opposition avec
les lois des compositions littéraires que je viens de vous rappeler par
respect pour ma langue et pour mon pays.

Les écrits de nos peintres de mœurs les plus hardis ne sont que de bien
faibles copies des originaux que j'ai journellement sous les yeux depuis
que je suis en Russie.

La mauvaise foi nuit à tout, et surtout aux affaires de commerce; ici
elle s'étend plus loin, elle gêne même les libertins dans l'exécution de
leurs contrats les plus secrets.

Les continuelles altérations de la monnaie favorisent à Moscou tous les
subterfuges; rien n'est précis dans la bouche d'un Russe, nulle promesse
n'en sort bien définie ni bien garantie, et sa bourse gagne toujours
quelque chose à l'incertitude de son langage. Cette confusion
universelle arrête jusqu'aux transactions amoureuses parce que chacun
des deux amants connaissant la duplicité de l'autre, veut être payé
d'avance; de cette défiance réciproque il résulte l'impossibilité de
conclure malgré la bonne volonté des parties contractantes.

Les paysannes sont plus rusées que les femmes de la ville; quelquefois
ces jeunes sauvages doublement corrompues, manquent même aux premières
règles de la prostitution, et ces _gâte-métier_ se sauvent avec leur
butin avant d'avoir acquitté la dette déshonorante contractée pour le
recueillir.

Les bandits des autres pays tiennent à leurs serments; ils ont la bonne
foi du brigandage, les courtisanes russes ou les femmes perdues qui
rivalisent de mauvaise conduite avec ces créatures, n'ont rien de sacré,
pas même la religion de la débauche, garantie nécessaire à l'exercice de
leur profession. Tant il est vrai que le commerce même le plus honteux
ne peut se passer de probité.

Un officier, homme d'un grand nom et de beaucoup d'esprit, me racontait
ce matin que depuis les leçons qu'il avait reçues et chèrement payées,
nulle beauté villageoise, quelque ignorante, quelque ingénue qu'elle lui
paraisse, ne peut le décider à risquer plus qu'une promesse: «Si tu ne
te fies pas à moi, je ne me fie pas à toi:» telle est la phrase qu'il
oppose imperturbablement à toutes les instances qu'on lui fait.

La civilisation qui ailleurs élève les âmes, les pervertit ici. Les
Russes vaudraient mieux s'ils restaient plus sauvages; policer des
esclaves, c'est trahir la société. Il faut dans l'homme un fond de vertu
pour porter la culture.

Grâce à son gouvernement, le peuple russe est devenu taciturne et
trompeur; tandis qu'il était naturellement doux, gai, obéissant,
pacifique et beau: certes voilà de grands dons: pourtant où la sincérité
manque, tout manque. L'avidité mongolique de cette race et son incurable
défiance se révèlent dans les moindres circonstances de la vie comme
dans les affaires les plus graves: devez-vous six roubles à un artisan,
il reviendra vingt fois vous les demander à moins que vous ne soyez un
seigneur redouté. Dans les pays latins la promesse est regardée comme
une chose sacrée, et la parole devient un gage qui se partage également
entre celui qui le donne et celui qui le reçoit. Chez les Grecs et leurs
disciples les Russes la parole d'un homme n'est que la fausse clef d'un
voleur: elle sert à entrer chez les autres.

Faire le signe de la croix à tout propos dans la rue devant une image,
le faire en se mettant à table, en se levant de table (ceci a lieu même
chez les gens du grand monde), voilà tout ce qu'on enseigne de la
religion grecque; le reste se devine.

L'intempérance (je ne parle pas seulement de l'ivrognerie des gens du
peuple) est ici poussée à un tel degré qu'un des hommes les plus aimés à
Moscou, un des boute-en-train de la société, disparaît chaque année
pendant six semaines, ni plus, ni moins. On se demande alors ce qu'il
est devenu: «Il est allé se griser!!...» et cette réponse satisfait
tout.

Les Russes sont trop légers pour être vindicatifs; ce sont des
dissipateurs élégants. Je me plais à vous le répéter: ils sont
souverainement aimables; mais leur politesse, tout insinuante qu'elle
est, dégénère parfois en une exagération fatigante. Alors elle me fait
regretter la grossièreté, qui du moins aurait le mérite du naturel. La
première loi pour être poli c'est de ne se permettre que les éloges qui
peuvent être acceptés, les autres sont des insultes. La vraie politesse
n'est qu'un code de flatteries bien déguisées; rien de si flatteur que
la cordialité, car, pour pouvoir la manifester, il faut éprouver de la
sympathie.

S'il y a des Russes très-polis, il y en a aussi de très-impolis; ceux-ci
sont d'une indiscrétion choquante; à la manière des sauvages, ils
s'informent de but en blanc des choses les plus graves comme des
bagatelles les moins intéressantes; ils vous font à la fois des
questions d'enfants et d'espions; ils vous assaillent de demander
impertinentes ou puériles, ils s'enquièrent de tout. Naturellement
inquisitifs, les Slaves ne répriment leur curiosité que par la bonne
éducation et par l'habitude du grand monde; mais ceux qui ne possèdent
pas ces avantages ne se lassent jamais de vous mettre sur la sellette;
ils veulent savoir le but et le résultat de votre voyage; ils vous
demanderont hardiment et répéteront ces interrogatoires jusqu'à satiété:
«Si vous préférez la Russie aux autres pays, si vous trouvez Moscou plus
beau que Paris, le palais d'hiver à Pétersbourg plus magnifique que le
château des Tuileries, Krasnacselo plus grand que Versailles,» et avec
chaque nouvelle personne à laquelle on vous présente il faut recommencer
de réciter ces espèces de chapitres de catéchisme, où l'amour-propre
national interroge hypocritement l'urbanité de l'étranger. Cette vanité
mal déguisée m'impatiente d'autant plus qu'elle se revêt toujours d'un
masque de modestie grossièrement mielleuse, destiné à me duper. Je crois
m'entretenir avec un écolier rusé, mais mal appris, et qui met son
indiscrétion à l'aise, vu qu'il s'appuie dans ses rapports avec les
autres sur la politesse qu'il n'a pas lui-même.

On m'a fait faire connaissance avec un personnage qui m'était annoncé
comme un modèle assez curieux à observer: c'est un jeune homme d'un nom
illustre, le prince ***, fils unique d'un homme fort riche; mais ce fils
dépense le double de ce qu'il a, et il traite son esprit et sa santé
comme sa fortune. La vie de cabaret lui prend dix-huit heures sur
vingt-quatre, le cabaret est son empire; c'est là qu'il règne, c'est sur
cet ignoble théâtre qu'il déploie tout naturellement et sans le vouloir
de grandes et nobles manières; il a une figure spirituelle et charmante,
ce qui est un avantage partout, même dans ce monde-là où cependant le
sentiment du beau ne domine pas; il est bon et malin, on cite de lui
plusieurs traits d'une rare serviabilité, même d'une sensibilité
touchante.

Ayant eu pour gouverneur un homme très-distingué, un vieil abbé français
émigré, il est remarquablement instruit: son esprit vif est doué d'une
grande sagacité, il plaisante d'une façon qui n'est qu'à lui; mais son
langage et ses actions sont d'un cynisme qui paraîtrait intolérable
partout ailleurs qu'à Moscou; sa physionomie agréable, mais inquiète,
révèle la contradiction qu'il y a entre sa nature et sa conduite; usé de
débauche avant d'avoir vécu, il est courageux dans une vie de
dégradation, qui pourtant nuit au courage.

Ses habitudes de libertinage ont imprimé sur son visage les traces d'une
décadence prématurée, toutefois ces ravages de la folie, non du temps,
n'ont pu altérer l'expression presqu'enfantine de ses traits nobles et
réguliers. La grâce innée dure autant que la vie; et quelque effort que
fasse pour la perdre l'homme qui la possède, elle lui reste fidèle
malgré lui. Vous ne trouveriez en aucun autre pays un homme qui
ressemble au jeune prince ***... Mais il y en a plus d'un ici.

On le voit entouré d'une foule de jeunes gens, ses disciples, ses
émules, et qui sans valoir ce qu'il vaut pour l'esprit ni pour l'âme,
ont tous entre eux un certain air de famille: ce sont des Russes enfin,
et l'on reconnaît du premier coup d'œil qu'ils ne peuvent être que des
Russes. Voilà pourquoi je vais m'astreindre à vous donner quelques
détails sur la vie qu'ils mènent... Mais déjà la plume me tombe des
mains, car il faut vous révéler les liaisons de ces libertins, non pas
avec des filles perdues, mais avec de jeunes religieuses très-mal
cloîtrées comme vous l'allez voir; j'hésite à vous faire le récit de ces
faits qui rappellent un peu trop notre littérature révolutionnaire de
1793: vous vous croirez aux Visitandines; et à quoi bon, direz-vous,
lever un coin du voile dont on devrait au contraire couvrir avec soin de
tels désordres? Peut-être ma passion pour la vérité m'aveugle-t-elle,
mais il me semble que le mal triomphe quand il reste secret, tandis que
le mal public est à demi vaincu; d'ailleurs, n'ai-je pas résolu de vous
faire le tableau de ce pays, tel que je le vois? Ceci n'est pas une
composition, c'est un tableau véridique et le plus complet possible. Si
je voyage, c'est pour peindre les sociétés comme elles sont, non pour
les représenter comme elles devraient l'être. La seule loi que je
m'impose par délicatesse, c'est de ne faire aucune allusion aux
personnes qui désirent rester inconnues. Quant à l'homme que je choisis
pour type des mauvais sujets les plus effrontés de Moscou, vous saurez
qu'il pousse le dédain du blâme jusqu'à désirer, m'a-t-il dit, de vous
être représenté par moi tel que je le vois. Si j'ai cité plusieurs faits
racontés par lui, ce n'est pas sans me les faire confirmer par d'autres.
Je ne veux pas vous laisser croire aux mensonges patriotiques des Russes
bons sujets; vous finiriez par leur accorder que la discipline de
l'Église grecque est plus sévère et plus efficace que ne le fut
autrefois celle de l'Église catholique en France et ailleurs.

Donc, quand le hasard me fait connaître un acte atroce comme celui dont
vous allez lire le récit très-abrégé, je me crois obligé de ne pas vous
cacher ce crime énorme. Apprenez qu'il ne s'agit de rien moins que de la
mort d'un jeune homme, tué dans le couvent de *** par les religieuses
elles-mêmes. Le récit m'en fut fait hier en pleine table d'hôte, devant
plusieurs personnages âgés et graves, devant des employés, des hommes en
place, qui écoutaient avec une patience extraordinaire cette histoire et
plusieurs autres histoires du même genre, toutes fort contraires aux
bonnes mœurs; notez qu'ils n'eussent pas souffert la plus légère
plaisanterie offensante pour leur dignité. Je crois donc à la vérité du
fait, attesté d'ailleurs par plusieurs des personnes qui font partie du
cortége du prince ***.

J'ai surnommé ce singulier jeune homme le don Juan de l'Ancien
Testament, tant la mesure de sa folie et de son audace me paraît
dépasser les bornes ordinaires du dévergondage chez les nations
modernes; je ne saurais assez vous le répéter, rien n'est petit ni
modéré en Russie; si ce n'est pas un pays de miracles selon l'expression
de mon cicerone italien, c'est un pays de géants!...

Voici donc comment le fait m'a été raconté: un jeune homme après avoir
passé un mois entier caché dans l'enceinte du couvent de nonnes de ***,
finit par s'ennuyer de l'excès de son bonheur au point d'ennuyer à son
tour les saintes filles auxquelles il était redevable de ses joies et de
la satiété qui leur avait succédé. Il paraissait mourant: c'est alors
que les nonnes, voulant se défaire de lui, mais craignant le scandale si
elles le renvoyaient se faire enterrer dans le monde, s'imaginèrent,
puisqu'il était condamné, qu'il valait mieux l'achever tout de suite
chez elles. Aussitôt fait que pensé... au bout de quelques jours, le
cadavre du malheureux a été retrouvé coupé en morceaux au fond d'un
puits. L'affaire n'a point fait d'éclat.

S'il faut s'en rapporter aux mêmes autorités, la règle de la clôture
n'est guère observée dans plusieurs des couvents de Moscou; l'un des
amis du jeune prince *** montrait hier devant moi à toute la cohorte des
mauvais sujets le rosaire d'une novice oublié, disait-il, le matin même,
dans sa chambre, à lui; un autre faisait trophée d'un livre de prières
qu'il assurait avoir appartenu à l'une des sœurs réputées les plus
saintes de la communauté de ***... et l'auditoire applaudissait!!...

Je n'en finirais pas, si je m'imposais la loi de vous redire tous les
récits du même genre auxquels ces histoires ont donné lieu pendant le
dîner de la table d'hôte; chacun avait son anecdote scandaleuse à
joindre à celle des autres; et tous ces contes n'excitaient que de
grands éclats de rire; la gaieté, toujours plus exaltée par le vin d'Aï
qui coulait à flots dans des coupes évasées et plus capables de
satisfaire l'intempérance moscovite que nos anciens cornets à vin de
Champagne, est devenue de l'ivresse; au milieu du désordre général, le
jeune prince *** et moi nous avions seuls conservé la raison: lui, parce
qu'il peut boire plus que tout le monde; moi, parce que je ne puis pas
boire du tout: je n'avais donc pas bu.

Tout à coup, le Lovelace du Kremlin se lève d'un air solennel et, avec
l'autorité que lui donne sa fortune, son grand nom, sa jolie figure,
mais surtout la supériorité de son esprit et de son caractère, il
demande à l'assemblée le silence et, à ma grande surprise, il l'obtient.
Je croyais lire la description poétique d'une tempête calmée à la voix
de quelque dieu païen. Le jeune dieu propose à ses amis apaisés soudain
par la gravité de son aspect, d'apostiller une supplique adressée à
l'autorité compétente, au nom de toutes les courtisanes de Moscou, qui
remontreraient humblement que les anciens couvents de filles rivalisant
de la plus damnable manière avec les _communautés profanes_, cette
concurrence rend le métier facile au point qu'il ne peut plus être
lucratif; les pauvres filles de joie ajouteraient respectueusement,
disait le prince, que, leurs charges n'étant pas diminuées dans la même
proportion que leur lucre, elles osent espérer de l'équité de messieurs
_tels_ et _tels_ qu'ils voudront bien prélever sur les revenus desdits
couvents une subvention devenue nécessaire, si l'on ne veut pas voir
incessamment les religieuses soi-disant cloîtrées forcer les recluses
civiles à leur céder la place. La motion mise aux voix est adoptée aux
acclamations générales; on demande de l'encre et du papier, et, séance
tenante, le jeune fou, avec une dignité magistrale, rédige en très-bon
français un acte trop scandaleusement burlesque pour que je me permette
de vous le transcrire ici mot à mot. J'en possède une copie; mais c'est
bien assez, si ce n'est trop, pour vous et pour moi, du résumé que vous
venez de lire.

La communication de cette pièce d'éloquence fut ordonnée, et elle eut
lieu, séance tenante. L'auteur en fit la lecture à trois reprises et à
haute et intelligible voix, en présence de toute l'assemblée, non sans
recevoir les marques d'approbation les plus flatteuses.

Voilà ce qui s'est passé, ce que j'ai vu et entendu hier dans l'auberge
de ***, l'une des plus achalandées de Moscou. C'était le lendemain de
l'agréable dîner que j'avais fait au joli pavillon de ***. Vous le
voyez, l'uniformité a beau être une loi de l'État, la nature vit de
variété et défend ses droits à tout prix.

Pensez, je vous prie, que je vous épargne bien des détails, et que
j'adoucis beaucoup ceux que je ne vous épargne point. Si j'étais plus
vrai, on ne me lirait pas; Montaigne, Rabelais, Shakespeare et tant
d'autres grands peintres châtieraient leur style s'ils écrivaient pour
notre siècle; à plus forte raison faut-il que ceux qui n'ont pas les
mêmes droits à l'indépendance surveillent leurs expressions.

Pour raconter les mauvaises choses l'ignorance trouve certaines paroles
innocentes, qui échappent à des esprits avertis, comme nous le sommes;
et la pruderie des temps actuels, si elle n'est respectable, est au
moins redoutable. La vertu rougit, mais l'hypocrisie rugit; c'est plus
effrayant.

Le chef de la troupe des débauchés qui campent à l'auberge de ***, car
on ne peut dire qu'ils y logent, est doué d'une si parfaite élégance,
son air est si distingué, sa tournure est si agréable, il y a tant de
bon goût jusque dans ses folies, tant de bonté se peint sur son visage,
tant de noblesse perce dans son maintien, et jusque dans ses discours
les plus audacieux, enfin il a si bien l'air d'un mauvais sujet de
grande maison qu'on le plaint plus qu'on ne le blâme. Il domine de
très-haut les compagnons de ses excès; il ne paraît nullement fait pour
la mauvaise compagnie et l'on ne peut s'empêcher de le plaindre et de
prendre intérêt à lui, quoiqu'il soit en grande partie responsable des
écarts de ses imitateurs; la supériorité, même dans le mal, exerce
toujours son prestige; que de talents, que de dons perdus! pensais-je en
l'écoutant...

Il m'avait engagé pour aujourd'hui à une partie de campagne qui doit
durer deux jours. Mais je viens d'aller le trouver _à son bivouac_ pour
me dégager.

J'ai prétexté la nécessité d'avancer mon voyage à Nijni, et il m'a rendu
ma liberté.

Mais avant de l'abandonner au cours de la folie qui l'entraîne, je veux
vous le dépeindre tel qu'il vient de m'apparaître. Voici le spectacle
qui m'était préparé dans la cour de l'auberge où l'on me força de
descendre pour assister au décampement de la horde des libertins. Cet
adieu était une vraie bacchanale.

Figurez-vous une douzaine de jeunes gens déjà plus qu'à moitié ivres, se
disputant bruyamment les places de trois calèches, chacune attelée de
quatre chevaux: leur chef les écrasait du geste, de la voix et de la
mine. Un groupe de curieux, l'aubergiste à leur tête, suivi de tous les
valets de la maison et de l'écurie, l'admiraient, l'enviaient et le
bafouaient, mais s'ils se moquaient de lui, c'était tout bas et avec une
révérence apparente. Lui cependant debout dans sa voiture découverte,
jouait son rôle avec une gravité qui ne paraissait nullement affectée;
il dominait de la tête tous les groupes, il avait placé entre ses pieds
un seau, ou pour mieux dire un grand baquet plein de bouteilles de vin
de Champagne frappé de glace. Cette espèce de cave portative était la
provision de la route; il voulait, disait-il, se rafraîchir le gosier
que la poussière du chemin allait dessécher. Près de partir, un de ses
adjudants, qu'il appelait le général des bouchons, en avait déjà fait
sauter deux ou trois et le jeune fou prodiguait par flots aux assistants
le vin des adieux, vin précieux, car c'était du meilleur vin de
Champagne qu'on pût trouver à Moscou. Dans ses mains deux coupes
toujours vides étaient incessamment remplies par le général des
bouchons, le plus zélé de ses satellites. Il buvait l'une et offrait
l'autre au premier venu. Ses gens portaient la grande livrée, excepté
son cocher, jeune serf qu'il avait récemment amené de ses terres. Cet
homme était habillé avec une recherche peu ordinaire, et plus
remarquable dans son apparente simplicité que la magnificence galonnée
des autres valets. On lui voyait une chemise de soie écrue, précieux
tissu qui vient de la Perse, et par-dessus cette étoffe brillait un
cafetan du casimir le plus fin, bordé du plus beau velours de soie: le
cafetan s'ouvrait sur la poitrine et laissait voir la soie de l'Orient,
plissée à plis imperceptibles tant ils sont fins. Les dandys de
Pétersbourg veulent que les plus jeunes et les plus beaux de leurs gens
soient ainsi parés aux jours de fête. Le reste du costume répondait à
tant de luxe; des bottes de cuir de Torjeck, brodées au passé en
superbes fils d'or et d'argent dessinant des fleurs, étincelaient aux
pieds du manant ébloui de sa propre parure, et tellement parfumé que
même en plein air et à quelques pas de la voiture, j'étais offusqué des
essences qui s'exhalaient de ses cheveux, de sa barbe et de ses habits.
L'homme le plus élégant dans un salon ne porte pas chez nous d'aussi
belles étoffes que celles qu'on voyait sur le dos de ce cocher modèle.

Après avoir donné à boire à toute l'auberge, le jeune maître, en fait de
folie, se penche vers cet homme ainsi paré et lui présente une coupe
écumante prête à déborder: Bois, lui dit-il... Le pauvre mugic doré ne
savait, dans son inexpérience, quel parti prendre... «Bois donc, lui dit
son seigneur (on m'a traduit la phrase), bois donc, maraud: ce n'est pas
pour toi, coquin, que je te donne ce vin de Champagne, c'est pour tes
chevaux qui n'auront pas la force de fournir toute la course au grand
galop si le cocher n'est pas ivre:» et toute l'assemblée d'éclater de
rire et de répondre par des hourras et des applaudissements. Le cocher
ne fut pas difficile à persuader; il en était à la troisième rasade,
quand son maître, le chef de la bande des étourdis, donna le signal du
départ, en me renouvelant, avec une politesse exquise, l'expression de
ses regrets de n'avoir pu me décider à l'accompagner dans cette partie
de plaisir. Il me paraissait si distingué que, tandis qu'il parlait,
j'oubliais le lieu de la scène, et me croyais à Versailles au temps de
Louis XIV.

Il part enfin pour le château où il devait passer trois jours. Ces
messieurs appellent cela une _chasse_ d'été.

Vous devinerez comment ils se distraient à la campagne des ennuis de la
ville; c'est en faisant toujours la même chose; ils continuent là leur
train de vie de Moscou... _au moins_: ce sont les mêmes scènes, mais
avec de nouvelles figurantes. Ils emportent dans ces voyages des
cargaisons de gravures d'après les plus célèbres tableaux de la France
et de l'Italie, qu'ils se proposent de faire représenter avec quelques
modifications de costume, par des personnages vivants.

Les villages et tout ce qu'ils contiennent sont à eux; or, vous pensez
bien que le droit du seigneur, en Russie, va plus loin qu'à
l'Opéra-Comique de Paris.

L'auberge de ***, accessible à tout le monde, est située sur une des
places publiques de la ville, à deux pas d'un corps de garde rempli de
Cosaques dont la tenue roide, l'air triste et sévère, donne aux
étrangers l'idée d'un pays où personne n'oserait rire, même le plus
innocemment du monde.

Puisque je me suis imposé le devoir de vous donner de ce pays l'idée que
j'en ai moi-même, je suis encore forcé de joindre au tableau que je
viens de vous esquisser quelques nouveaux échantillons de la
conversation des hommes que je viens de faire passer un moment devant
vos yeux.

L'un se vante d'être ainsi que ses frères, fils des heiduques et des
cochers de leur père, et il boit et fait boire les convives à la santé
de tous ses parents... inconnus!... L'autre réclame l'honneur d'être
frère... (de père) de toutes les filles de service de sa mère.

Ces turpitudes ne sont pas toutes également vraies, il y a là beaucoup
de fanfaronnade, sans doute; mais inventer de pareilles infamies pour
s'en glorifier, c'est une corruption d'esprit qui dénote un mal profond,
et pire, ce me semble, que les actions mêmes de ces libertins, tout
insensées qu'elles sont.

Si l'on en croit ces messieurs, les bourgeoises de Moscou ne se
conduisent pas mieux que les grandes dames.

Pendant les mois où les maris vont à la foire de Nijni, les officiers de
la garnison n'ont garde de quitter la ville. C'est l'époque des
rendez-vous faciles: elles y viennent ordinairement accompagnées de
quelques respectables parentes à la garde desquelles les ont confiées
les maris absents. On va jusqu'à payer les complaisances et le silence
de ces duègnes de famille; cette espèce de galanterie ne peut s'appeler
de l'amour; point d'amour sans pudeur, tel est l'arrêt prononcé de toute
éternité contre les femmes qui se trompent de bonheur et qui se
dégradent au lieu de se purifier par la tendresse. Les défenseurs des
Russes prétendent qu'à Moscou les femmes n'ont pas d'amants: je dis
comme eux; il faudrait se servir de quelqu'autre terme pour désigner
_les amis_ qu'elles vont ainsi chercher en l'absence des maris.

Je suis, je vous le répète, très-disposé à douter de tout ce qu'on me
raconte en ce genre; mais je ne puis douter qu'on ne le raconte
plaisamment et complaisamment au premier étranger venu; et l'air de
triomphe du conteur signifie: _ed anch' io, son pittore!_... et nous
aussi, nous sommes civilisés!...

Plus je considère la manière de vivre de ces débauchés de haut parage,
et moins je m'explique la position sociale, pour parler le langage du
jour, qu'ils conservent ici malgré des écarts qui, dans d'autres pays,
leur feraient fermer toutes les portes. J'ignore comment ces mauvais
sujets affichés sont vus dans leurs familles, mais j'atteste qu'en
public chacun leur fait fête; leur apparition est le signal de la joie
générale, leur présence fait plaisir même aux hommes plus âgés qui ne
les imitent pas, sans doute, mais qui les encouragent par leur
tolérance. On court au-devant d'eux, c'est à qui leur donnera la main, à
qui les plaisantera sur _leurs aventures_, enfin c'est à qui leur
témoignera son admiration à défaut d'estime.

En voyant l'accueil qu'ils reçoivent généralement, je me demande ce
qu'il faudrait faire ici pour perdre la considération.

Par une marche contraire à celle des peuples libres, dont les mœurs
deviennent toujours plus puritaines, si ce n'est plus pures à mesure que
la démocratie gagne du terrain dans les constitutions, on confond ici la
corruption avec les institutions libérales, et les mauvais sujets
distingués y sont admirés comme les hommes de la minorité le sont chez
nous, quand ils ont du mérite.

Le jeune prince *** n'a commencé sa carrière de libertin qu'à la suite
d'un exil de trois ans au Caucase où le climat a ruiné sa santé. C'est
au sortir du collége qu'il encourut cette peine pour avoir cassé des
carreaux de vitre dans quelques boutiques de Pétersbourg; le
gouvernement, ayant voulu voir une intention politique dans ce désordre
innocent, a fait, par son excessive sévérité, d'un étourdi encore enfant
un homme corrompu, perdu pour son pays, pour sa famille et pour
lui-même[4].

Telles sont les aberrations dans lesquelles le despotisme, le plus
immoral des gouvernements, peut faire tomber les esprits.

Ici toute révolte paraît légitime, même la révolte contre la raison,
contre Dieu! Rien de ce qui sert à l'oppression n'est respectable, pas
même ce qui s'appelle saint par toute la terre. Où l'ordre est
oppressif, tout désordre a ses martyrs, et tout ce qui tient de
l'insurrection est du dévouement. Un Lovelace, un don Juan et pis
encore, s'il est possible, seront érigés en libérateurs, uniquement
parce qu'ils auront encouru des châtiments légaux; tant la considération
s'attache au délit quand la justice abuse!... Alors le blâme ne tombe
que sur le juge. Les excès du commandement sont si énormes que toute
espèce d'obéissance est en exécration, et qu'on avoue la haine des
bonnes mœurs comme on dirait ailleurs: «Je déteste le gouvernement
arbitraire.»

J'avais apporté en Russie un préjugé que je n'ai plus: je croyais, avec
beaucoup de bons esprits, que l'autocratie tirait sa principale force de
l'égalité qu'elle fait régner au-dessous d'elle; mais cette égalité est
une illusion; je me disais et l'on me disait: quand un seul homme peut
tout, les autres hommes sont tous égaux, c'est-à-dire également nuls; ce
n'est pas un bonheur, mais c'est une consolation. Cet argument était
trop logique pour n'être pas réfuté par le fait. Il n'y a pas de pouvoir
absolu en ce monde; mais il y a des pouvoirs arbitraires et capricieux,
et, quelque abusifs que puissent devenir de tels pouvoirs, ils ne sont
jamais assez pesants pour établir l'égalité parfaite parmi leurs sujets.

L'Empereur de Russie peut tout. Mais si cette faculté du souverain
contribue à la patience de quelques grands seigneurs dont elle apaise
l'envie, croyez bien qu'elle n'influe guère sur l'esprit de la masse.
L'Empereur ne fait pas tout ce qu'il peut, car s'il le faisait souvent,
il ne le pourrait pas longtemps; or, tant qu'il ne le fait pas, la
condition du noble qu'il laisse debout reste terriblement différente de
celle du mugic ou du petit marchand écrasé par le seigneur. Je soutiens
qu'il y a aujourd'hui en Russie plus d'inégalité réelle dans les
conditions que dans tout autre pays de l'Europe. L'égalité au-dessous du
joug est ici la règle, l'inégalité l'exception; mais, sous le régime du
caprice, l'exception l'emporte.

Les faits humains sont trop compliqués pour les soumettre à la rigueur
d'un calcul mathématique, aussi vois-je régner sous l'Empereur, entre
les castes qui composent l'Empire, des haines qui n'ont leur source que
dans l'abus des pouvoirs secondaires.

En général, les hommes ont ici le langage doucereux, ils vous disent
d'un air mielleux que les serfs russes sont les paysans les plus heureux
de la terre. Ne les écoutez pas, ils vous trompent, beaucoup de familles
de serfs, dans les cantons reculés, souffrent même de la faim; plusieurs
périssent par la misère et les mauvais traitements; partout l'humanité
pâtit en Russie, et les hommes qu'on vend avec la terre pâtissent plus
que les autres; mais ils ont droit aux choses de première nécessité,
nous dit-on: droit illusoire pour qui n'a aucun moyen de le faire
valoir.

Il est, dit-on encore, dans l'intérêt des seigneurs de subvenir aux
besoins de leurs paysans. Mais tout homme entend-il toujours bien ses
intérêts? Chez nous celui qui se conduit déraisonnablement perd sa
fortune, voilà tout; or, comme ici la fortune d'un homme c'est la vie
d'une foule d'hommes, celui qui régit mal ses biens fait mourir de faim
des villages entiers. Le gouvernement, quand il voit des excès trop
criants, et Dieu sait combien de temps il lui faut pour les apercevoir,
met, pour guérir le mal, le mauvais seigneur en tutelle; mais cette
mesure toujours tardive ne ressuscite pas les morts. Vous figurez-vous
la masse de souffrances et d'iniquités inconnues qui doit être produite
par de telles mœurs, sous une telle constitution et sous un pareil
climat? Il est difficile de respirer librement en Russie lorsqu'on songe
à tant de souffrances.

Les Russes sont égaux, non devant les lois qui sont nulles, mais devant
la fantaisie du souverain qui ne peut pas tout, quoi qu'on en dise;
c'est-à-dire que sur soixante millions d'hommes, il y aura un homme en
dix ans choisi pour servir à prouver que cette égalité subsiste. Mais le
souverain n'osant pas souvent user d'une marotte pour sceptre, succombe
lui-même sous le faix du pouvoir absolu: homme borné, il se laisse
dominer par des distances de lieux, par des ignorances de faits, par des
coutumes, par des subalternes.

Or, remarquez que chaque grand seigneur a dans sa sphère étroite les
mêmes difficultés à vaincre, avec des tentations auxquelles il lui est
plus difficile encore de résister, parce qu'étant moins en vue que
l'Empereur, il est moins contrôlé par l'Europe et par son propre pays:
il résulte de cet ordre, ou pour parler plus juste, de ce désordre
social, solidement fondé, des disparates, des inégalités, des injustices
inconnues aux sociétés où la loi seule peut changer les rapports des
hommes entre eux.

Il n'est donc pas vrai de dire que la force du despotisme réside dans
l'égalité de ses victimes, elle n'est que dans l'ignorance de la
liberté, et dans la peur de la tyrannie. Le pouvoir d'un maître absolu
est un monstre toujours prêt d'en enfanter un pire: la tyrannie du
peuple.

À la vérité l'anarchie démocratique ne peut durer; tandis que la
régularité produite par les abus de l'autocratie perpétue de génération
en génération sous l'apparence de la bienfaisance, l'anarchie morale, le
pire des maux, et l'obéissance matérielle, le plus dangereux des biens:
l'ordre civil qui voile un tel désordre moral est un ordre trompeur.

La discipline militaire appliquée au gouvernement d'un État est encore
un puissant moyen d'oppression et c'est elle qui plus que la fiction de
l'égalité fait en Russie la force abusive du souverain. Mais cette force
redoutable ne se tourne-t-elle pas souvent contre celui qui en use? Tels
sont les maux dont la Russie est incessamment menacée: anarchie
populaire poussée jusqu'à ses dernières conséquences, si la nation se
révolte; et si elle ne se révolte pas, prolongation de la tyrannie
qu'elle subit avec plus ou moins de rigueur selon les temps et les
localités.

N'oubliez pas pour bien apprécier les difficultés de la situation
politique de ce pays que le peuple sera d'autant plus terrible dans sa
vengeance qu'il est plus ignorant, et que sa patience a duré plus
longtemps. Un gouvernement qui ne rougit de rien, parce qu'il se pique
de faire ignorer tout et qu'il s'en arroge la force, est plus effrayant
que solide: dans la nation, malaise; dans l'armée, abrutissement; dans
le pouvoir, terreur partagée par ceux mêmes qui se font craindre le
plus; servilité dans l'Église, hypocrisie dans les grands, ignorance et
misère dans le peuple, et la Sibérie pour tous: voilà le pays tel que
l'ont fait la nécessité, l'histoire, la nature, la Providence, toujours
impénétrable en ses desseins...

Et c'est avec un corps si caduque que ce géant, à peine sorti de la
vieille Asie, s'efforce aujourd'hui de peser de tout son poids dans la
balance de la politique européenne!...

Par quel aveuglement, avec des mœurs bonnes à civiliser les Boukarres et
les Kirguises, ose-t-on bien s'imposer la tâche de gouverner le monde?
Bientôt on voudra être non-seulement au niveau, mais au-dessus des
autres nations. On voudra, on veut dominer dans les conseils de
l'Occident, tout en comptant pour rien les progrès qu'a faits la
diplomatie depuis trente ans en Europe. Elle est devenue sincère: on ne
respecte la sincérité que chez les autres; et comme une chose utile à
qui n'en use pas.

À Pétersbourg, mentir c'est faire acte de bon citoyen; dire la vérité,
même sur les choses les plus indifférentes en apparence, c'est
conspirer. Vous perdrez la faveur de l'Empereur, si vous avouez qu'il
est enrhumé du cerveau: la vérité, voilà l'ennemi, voilà la révolution;
le mensonge, voilà le repos, le bon ordre, l'ami de la constitution;
voilà le vrai patriote!... La Russie est un malade qui se traite par le
poison[5].

Vous voyez d'un coup d'œil toute la résistance que devrait opposer à
cette invasion masquée l'Europe rajeunie par cinquante ans de
révolutions et mûrie par trois cents ans de discussions plus ou moins
libres. Elle remplit ce devoir, vous savez comment!

Mais encore une fois qui a pu forcer ce colosse si mal armé à venir se
battre ainsi sans cuirasse, à guerroyer ou du moins à lutter en faveur
d'idées qui ne l'intéressent pas, d'intérêts qui n'existent pas encore
pour lui? car l'industrie même ne fait que de naître en Russie.

Ce qui l'y force, c'est uniquement le caprice de ses maîtres et la
gloriole de quelques grands seigneurs qui ont voyagé. Ainsi ce jeune
peuple et ce vieux gouvernement courent ensemble tête baissée au-devant
des embarras qui font reculer les sociétés modernes et leur font
regretter le temps des guerres politiques, les seules connues dans les
anciennes sociétés. Malencontreuse vanité de parvenus! vous étiez à
l'abri des coups, vous vous y exposez sans mission.

Terribles conséquences de la vanité politique de quelques hommes!... Ce
pays, martyr d'une ambition qu'à peine il comprend, tout bouillonnant,
tout saignant, tout pleurant au dedans, veut paraître calme pour devenir
fort; et tout blessé qu'il est il cache ses plaies!... et quelles
plaies? un cancer dévorant! Ce gouvernement chargé d'un peuple qui
succombe sous le joug ou qui brise tout frein, s'avance d'un front
serein contre des ennemis qu'il va chercher, il leur oppose un air
calme, une allure fière, un langage ferme, menaçant ou du moins un
langage qui peut faire soupçonner une pensée menaçante,... et tout en
jouant cette comédie politique il se sent le cœur piqué des vers.

Ah! je plains la tête d'où partent et où répondent les mouvements d'un
corps si peu sain!... Quel rôle à soutenir! Défendre par de continuelles
supercheries une gloire fondée sur des fictions ou tout au moins sur des
espérances!! Quand on pense qu'avec moins d'efforts on ferait un vrai
grand peuple, de vrais grands hommes, un vrai héros, on n'a plus assez
de pitié pour le malheureux objet des appréhensions et de l'envie de
l'Univers, pour l'Empereur de Russie, qu'il s'appelle Paul, Pierre,
Alexandre ou Nicolas!

Ma pitié va plus loin, elle s'étend jusqu'à la nation tout entière; il
est à craindre que cette société égarée par l'aveugle orgueil de ses
chefs ne s'enivre du spectacle de la civilisation avant d'être
civilisée; il en est d'un peuple comme d'un homme: pour que le génie
moissonne, il faut qu'il laboure, il faut qu'il se soit préparé par de
profondes et solitaires études à porter la renommée.

La vraie puissance, la puissance bienfaisante n'a pas besoin de finesse.
D'où vient donc toute celle que vous employez? elle vient du venin que
vous renfermez en vous-même et que vous ne nous cachez qu'à peine. Que
de ruses, que de mensonges toujours trop innocents, que de voiles
toujours trop transparents ne faut-il pas mettre en usage pour déguiser
une partie de votre but et pour vous faire tolérer dans un rôle usurpé!
Vous, les régulateurs des destinées de l'Europe! y pensez-vous? Vous,
défendre la cause de la civilisation chez des nations super-civilisées
quand le temps n'est pas loin où vous étiez vous-mêmes une horde
disciplinée par la terreur, et commandée par des sauvages... à peine
musqués! Ah! c'est un problème trop dangereux à résoudre; vous vous êtes
immiscés dans un emploi qui passe les forces humaines. En remontant à la
source du mal, on trouve que toutes ces fautes ne sont que l'inévitable
conséquence du système de fausse civilisation adoptée il y a cent
cinquante ans par Pierre Ier. La Russie ressentira les suites de
l'orgueil de cet homme plus longtemps qu'elle n'admirera sa gloire, je
le trouve plus extraordinaire qu'héroïque: c'est ce que beaucoup de bons
esprits reconnaissent déjà sans oser l'avouer tout haut.

Si le Czar Pierre, au lieu de s'amuser à habiller des ours en singes, si
Catherine II, au lieu de faire de la philosophie, si tous les souverains
de la Russie enfin eussent voulu civiliser leur nation par elle-même, en
cultivant lentement les admirables germes que Dieu avait déposés dans le
cœur de ces peuples, les derniers venus de l'Asie, ils auraient moins
ébloui l'Europe, mais ils eussent acquis une gloire plus durable et plus
universelle, et nous verrions aujourd'hui cette nation continuer sa
tâche providentielle, c'est-à-dire la guerre aux vieux gouvernements de
l'Asie. La Turquie d'Europe elle-même subirait cette influence sans que
les autres États pussent se plaindre de cet accroissement d'un pouvoir,
réellement bienfaisant; au lieu de cette force irrésistible, la Russie
n'a aujourd'hui chez nous que la puissance que nous lui accordons,
c'est-à-dire celle d'un parvenu plus ou moins habile à faire oublier son
origine, sa fortune, et valoir son crédit apparent. La souveraineté sur
des peuples plus barbares et plus esclaves qu'elle-même lui est due,
elle est dans ses destinées, elle est écrite, passez-moi l'expression,
dans les fastes de son avenir; son influence sur des peuples plus
avancés est précaire.

Mais à présent que cette nation a _déraillé_ sur la grande voie de la
civilisation, nul homme ne peut lui faire reprendre sa ligne. Dieu seul
sait où il l'attend: voilà ce que je pressentais à Pétersbourg, et ce
que je vois clairement à Moscou.

Il faut le répéter, Pierre-le-Grand ou plutôt l'impatient, fut la cause
première de cette erreur, et l'admiration aveugle dont il est encore
aujourd'hui l'objet justifie l'émulation de ses successeurs, qui croient
lui ressembler parce qu'ils éternisent la fausse politique de ce
demi-génie, rival acharné des Suédois plutôt que régénérateur des
Russes. Copier éternellement les autres nations afin de paraître
civilisé avant de l'être, voilà la tâche imposée par lui à la Russie.

Il faut l'avouer, le résultat immédiat de ses plans tient du prodige.
Comme directeur de spectacle, le Czar Pierre est le premier des hommes;
mais l'action positive de ce génie aussi barbare, aussi dénué de cœur,
quoique plus instruit que les esclaves qu'il discipline, est lente et
pernicieuse; c'est aujourd'hui seulement qu'elle s'accomplit et qu'on
peut la juger définitivement. Le monde n'oubliera pas que les seules
institutions d'où la liberté russe pouvait naître, les deux chambres,
ont été abolies par ce prince.

Dans tous les genres, dans les arts, dans les sciences, dans la
politique, il n'y a de grands hommes que par comparaison. Voilà pourquoi
il y eut tel siècle et tel pays où l'on fut grand homme à peu de frais.
Le Czar Pierre est arrivé dans un de ces siècles et de ces pays-là, non
qu'il n'eût un caractère élevé et d'une force extraordinaire; mais son
esprit minutieux bornait ses volontés. Le mal qu'il a fait lui survit,
car il a forcé ses héritiers de jouer la comédie sans cesse comme il la
jouait lui-même. Quand il n'y a point d'humanité dans les lois, et, ce
qui est pis, point d'inflexibilité dans l'application des lois, le
souverain succombe à sa propre justice; ce qui n'empêche pas les Russes
de nous répéter avec emphase, à tout propos, que la peine de mort est
abolie chez eux; d'où ils nous obligent à conclure, selon eux, que la
Russie est de toutes les nations de l'Europe la plus civilisée...
juridiquement parlant.

Ces hommes d'apparence comptent pour rien le knout _ad libitum_ et ses
cent un coups! Ils en ont le droit: l'Europe ne les voit pas donner.
Ainsi, dans ce royaume des façades, des misères ignorées, des cris sans
échos, des réclamations sans résultat, la jurisprudence même sera
devenue une illusion d'amour-propre, et contribuera pour sa part à
l'heureux effet d'optique de la grande mécanique à coulisses qu'on
montre aux étrangers sous le nom de l'Empire russe. Et voilà où peuvent
tomber la politique, la religion, la justice, l'humanité, la sainte
vérité, chez une nation si pressée de monter sur le vieux théâtre du
monde, qu'elle aime mieux n'être rien pour agir tout de suite, que de se
préparer lentement dans une féconde obscurité à devenir quelque chose
pour agir plus tard! Les rayons du soleil mûrissent le fruit, mais ils
brûlent la graine.

Je pars demain pour Nijni. Si je prolongeais mon séjour à Moscou, je ne
pourrais plus voir cette foire dont le terme approche. Je ne finirai ma
lettre que ce soir, en revenant de Pétrowski, où je vais entendre les
bohémiens russes.

Je viens de choisir dans l'auberge une chambre que je garderai pendant
mon absence, parce que je suis parvenu à m'y faire une cachette pour y
déposer tous mes papiers, car je n'oserais m'aventurer sur le chemin de
Kazan avec tout ce que j'ai écrit depuis mon départ de Pétersbourg; et
je ne connais personne ici à qui je voulusse confier ces dangereuses
lettres. L'exactitude dans le récit des faits et l'indépendance dans les
jugements, la vérité enfin, est ce qu'il y a de plus suspect en Russie;
c'est de cela qu'est peuplée la Sibérie... sans oublier pourtant le vol
et l'assassinat, association qui aggrave d'une manière infâme le sort
des condamnés politiques.

     (_Suite de la même lettre_.)

     Le même jour, à minuit.

Je reviens de Pétrowski, où j'ai vu la salle de danse, qui est belle;
elle s'appelle, je crois, le Waux-Hall. Avant l'ouverture d'un bal qui
m'a paru assez triste, on m'a fait entendre les bohémiens russes. Ce
chant sauvage et passionné a quelques rapports éloignés avec celui des
gitanos d'Espagne. Les mélodies du Nord sont moins voluptueuses, moins
vives que les mélodies andalouses, mais elles produisent une impression
de mélancolie plus profonde. Il y en a qui veulent être gaies; elles ont
plus de tristesse que les autres. Les bohémiens de Moscou chantent sans
instruments des chœurs qui ont de l'originalité, mais quand on n'entend
pas le sens des paroles de cette musique expressive et nationale, on
perd beaucoup.

Duprez m'a dégoûté du chant qui ne rend l'idée que par des sons; sa
manière de phraser la musique et d'accentuer la parole pousse
l'expression aussi loin qu'elle peut aller; la force des sentiments est
centuplée par ce chant passionné, et la pensée portée sur les ailes de
la mélodie, atteint aux dernières limites de la sensibilité humaine, qui
prend sa source sur les confins de l'âme et du corps; ce qui ne parle
qu'à l'esprit va moins loin. Voilà ce que Duprez a fait de la poésie
chantée; il a réalisé la tragédie lyrique, si longtemps et si vainement
cherchée en France par des talents incomplets; c'est que pour réussir à
faire révolution dans l'art, il fallait d'abord savoir le métier mieux
que personne. Quand on a pu admirer cette merveille, on devient
difficile et souvent injuste pour le reste. Il y a une foule de voix qui
me font regretter les instruments. Négliger la parole comme moyen
d'expression musicale, c'est abdiquer, c'est méconnaître la vraie poésie
de la musique vocale, c'est en borner la puissance qui n'a été
complètement et systématiquement révélée au public français que par
Duprez lorsqu'il a ressuscité Guillaume Tell. Voilà pourquoi ce grand
artiste a sa place marquée dans l'histoire de l'art.

La nouvelle école de chant en Italie, dont Ronconi est aujourd'hui le
chef, revient aussi aux grands effets de l'ancienne musique par
l'expression de la parole, et c'est encore Duprez qui, depuis ses
brillants débuts sur le théâtre de Naples, a contribué à ce retour; car
il poursuit son œuvre à travers toutes les langues et pousse ses
conquêtes chez tous les peuples.

Les femmes qui faisaient les parties de dessus dans les chœurs des
bohémiens ont des physionomies orientales; leurs yeux sont d'un éclat et
d'une vivacité extraordinaires. Les plus jeunes m'ont paru charmantes:
les autres, avec leurs rides déjà profondes quoique prématurées, leur
teint de bistre, leurs cheveux noirs, pourraient servir de modèles à des
peintres. Elles expriment dans leurs diverses mélodies plusieurs
sentiments; elles peignent surtout admirablement la colère. On me dit
que la troupe de chanteurs bohémiens que je vais trouver à Nijni est la
plus distinguée de la Russie. En attendant que je puisse rendre justice
à ces virtuoses ambulants, je dois dire que ceux de Moscou m'ont fait
grand plaisir, surtout lorsqu'ils chantaient en chœur des morceaux dont
l'harmonie m'a paru savante et compliquée.

J'ai trouvé l'opéra national un détestable spectacle représenté dans une
belle salle; c'était _le Dieu et la Bayadère_, traduit en russe!... À
quoi bon employer la langue du pays pour ne nous donner qu'un libretto
de Paris défiguré?

Il y a aussi à Moscou un spectacle français où M. Hervet, dont la mère
avait un nom connu à Paris, joue les rôles de Bouffé fort naturellement.
J'ai vu _Michel Perrin_ rendu par cet acteur avec une simplicité, une
rondeur qui m'a fait grand plaisir, malgré mes souvenirs du Gymnase.
Quand une pièce est vraiment spirituelle, il y a plusieurs manières de
la jouer: les ouvrages qui perdent tout en pays étrangers sont ceux où
l'auteur demande à l'acteur l'esprit du personnage, et c'est ce que
n'ont pas fait MM. Mélesville et Duveyrier dans le _Michel Perrin_ de
madame de Bawr.

J'ignore jusqu'à quel point les Russes entendent notre théâtre: je ne me
fie pas trop au plaisir qu'ils ont l'air de prendre à la représentation
des comédies françaises; ils ont le tact si fin qu'ils devinent la mode
avant qu'elle soit proclamée; ceci leur épargne l'humiliation d'avouer
qu'ils la suivent. La délicatesse de leur oreille et les sons variés des
voyelles, la multitude des consonnes, les divers genres de sifflements
auxquels il faut s'exercer pour parler leur langue, les habituent dès
l'enfance à vaincre toutes les difficultés de la prononciation. Ceux
même qui ne savent dire que peu de mots français les prononcent comme
nous. Par là ils nous font une illusion perfide; nous croyons qu'ils
entendent notre langue aussi bien qu'ils la parlent, et nous sommes dans
l'erreur. Le petit nombre de ceux qui ont voyagé ou qui sont nés dans un
rang où l'éducation est nécessairement très-soignée, comprennent seuls
la finesse de l'esprit parisien; nos plaisanteries et nos délicatesses
échappent à la masse. Nous nous défions des autres étrangers, parce que
leur accent nous est désagréable ou nous paraît ridicule, et pourtant,
malgré la peine qu'ils ont à parler notre langue, ceux-ci nous
comprennent au fond mieux que les Russes, dont l'imperceptible et douce
_cantilène_ nous séduit d'abord et les aide à nous tromper, tandis
qu'ils n'ont le plus souvent que l'apparence des idées, des sentiments
et de la compréhension que nous leur attribuons. Dès qu'il faudrait
causer avec un peu d'abandon, conter une histoire, dépeindre une
impression personnelle, le prestige cesse et la fraude apparaît au grand
jour. Mais ils sont les hommes les plus habiles du monde à cacher leurs
bornes: dans l'intimité, ce talent diplomatique fatigue.

Un Russe me montrait hier dans son cabinet une petite bibliothèque
portative qui me paraissait un modèle de bon goût. Je m'approche de
cette collection pour ouvrir un volume qui me paraît étrange; c'était un
manuscrit arabe recouvert en vieux parchemin. «Vous êtes bien heureux,
vous savez l'arabe? dis-je au maître de la maison.--Non, me répondit-il;
mais j'ai toujours toutes sortes de livres autour de moi: cela donne bon
air à une chambre.»

À peine cette naïveté lui était-elle échappée, que l'expression de mon
visage lui fit sentir, malgré moi, qu'il venait de s'oublier. Alors,
bien assuré qu'il était de mon ignorance, il se mit à me traduire
d'invention quelques passages de ce manuscrit, et il le fit avec une
volubilité, une fluidité, une loquèle digne du latin du Médecin malgré
lui; son adresse m'aurait trompé, si je n'eusse été sur mes gardes; mais
averti comme je l'étais par l'embarras qu'il n'avait pu me dissimuler
d'abord, je vis clairement qu'il voulait réparer sa franchise et me
donner à penser, _sans le dire_, que l'aveu qu'il venait de me faire
n'était qu'une plaisanterie. Cette finesse, toute profonde qu'elle
était, fut perdue.

Tels sont cependant les jeux d'enfants où se réduisent les peuples,
quand leur amour-propre souffrant les met en rivalité de civilisation
avec des nations plus anciennes!...

Il n'y a ni ruse ni mensonge dont leur dévorante vanité ne devienne
capable dans l'espoir que nous dirons en retournant chez nous: «On a
pourtant eu tort d'appeler ces gens-là: les barbares du Nord.» Cette
qualification ne leur sort pas de la tête: ils la rappellent à tout
propos aux étrangers avec une humilité ironique; et ils ne s'aperçoivent
pas que par cette susceptibilité même, ils donnent des armes contre eux
à leurs détracteurs.

J'ai loué une voiture du pays pour aller à Nijni afin de ménager la
mienne; mais cette espèce de _tarandasse_ à ressorts[6] n'est guère plus
solide que ma calèche, c'est la remarque que faisait tout à l'heure une
personne du pays qui était venue assister aux apprêts de mon départ!
«Vous m'inquiétez, lui répliquai-je, car je suis ennuyé de casser à
chaque poste.

--Pour une longue route, je vous conseillerais d'en prendre une autre,
si toutefois vous en pouviez trouver à Moscou dans cette saison; mais le
voyage est si court que celle-ci vous suffira.»

Ce court voyage pour aller et revenir avec le détour que je compte faire
par Troïtza et Yaroslaf est de quatre cents lieues; notez que dans ces
quatre cents lieues, il y en a bien à ce qu'on m'assure cent cinquante
de chemins détestables: rondins, souches d'arbres enfoncées dans la
tourbe, sables profonds avec des pierres mouvantes, etc., etc., etc. À
la manière dont les Russes apprécient les distances, on s'aperçoit
qu'ils habitent un pays grand comme l'Europe, la Sibérie à part.

Un des traits les plus séduisants de leur caractère, à mon avis, c'est
leur aversion pour les objections; ils ne connaissent ni difficultés ni
obstacles. Ils savent vouloir. En cela l'homme du peuple participe à
l'humeur tant soit peu gasconne des grands seigneurs; avec sa hachette
qu'il ne quitte jamais, un paysan russe triomphe d'une foule d'accidents
et d'embarras qui arrêteraient les villageois de nos contrées, et il dit
oui à tout ce qu'on lui demande.



LETTRE TRENTIÈME.

Routes de l'intérieur de la Russie.--Fermes, maisons de
campagne.--Aspect des villages.--Monotonie des sites.--Vie pastorale des
paysans.--Femmes de la campagne bien habillées et belles.--Beauté des
vieillards russes.--Aspect qu'ils donnent aux villages.--Rencontre d'un
voyageur.--Ruse raffinée, attribuée aux Polonais.--Nuit d'auberge à
Troïtza.--Définition de la malpropreté.--Pestalozzi.--Intérieur du
couvent.--Pèlerins.--Le kibitka.--Saint Serge.--Souvenirs
patriotiques.--Image de saint Serge.--Tombeau de Boris
Godounoff.--Bibliothèque du couvent: les moines refusent de la
montrer.--Inconvénients d'un voyage dans l'intérieur de la
Russie.--Mauvaise qualité de l'eau dans toute la Russie.--Pourquoi on
voyage dans ce pays.--Ce qu'est en Russie la passion du vol.


     Au couvent de Troïtza, à vingt lieues de Moscou, ce 17 août 1839.

À en croire les Russes, tous les chemins seraient bons chez eux pendant
l'été; même ceux qui ne sont pas des grandes routes: moi, je les trouve
tous mauvais. Une voie inégale, quelquefois large comme un champ,
quelquefois fort étroite, passe dans des sables où les chevaux
s'enfonçant jusqu'au-dessus du genou, perdent haleine, rompent leurs
traits, et refusent de tirer tous les vingt pas; si l'on sort du sable
c'est pour tomber dans des boues où se jouent de grosses pierres et
d'énormes souches de bois qui brisent les voitures en dansant sous les
roues, et en éclaboussant les voyageurs; voilà les chemins de ce pays en
toutes saisons, excepté aux époques de l'année où ils deviennent
absolument impraticables par l'excès du froid dont la rigueur rend les
voyages périlleux, ou par la fonte des neiges et par les inondations,
tourbillons sans courant, qui transforment les basses plaines en lacs
pendant deux ou trois mois de l'année, six semaines après l'hiver et
autant après l'été... le reste du temps ce sont des marécages. Ces
routes toutes semblables entre elles sont bordées de paysages, toujours
les mêmes. Deux lignes de petites maisons de bois plus ou moins ornées
de ciselures peintes et le pignon regardant inévitablement la rue,
chaque maison flanquée d'un bâtiment à deux fins, espèce de cour
couverte, ou de vaste hangar clos de trois côtés: voilà le village
russe! Toujours et partout cet unique aspect vous frappe! Les paroisses
sont plus ou moins rapprochées selon que la province est plus ou moins
peuplée: mais rares ou nombreux tous se répètent; il en est de même du
site: plaine ondulée, tantôt marécageuse, tantôt sablonneuse: quelques
champs, quelques pâturages ceints de forêts de pins, tantôt éloignés,
tantôt rapprochés du chemin: quelquefois bien venants, le plus souvent
étiolés et grêles: voilà la nature dans ces vastes contrées!!... On
rencontre de loin en loin quelques maisons de campagne, quelques fermes
d'assez belle apparence: deux grandes allées de bouleaux servent
d'avenues à ces habitations qui sont des seigneuries, et que le voyageur
salue de la route comme des oasis.

Il y a quelques provinces où la chaumière est bâtie en terre; mais alors
son apparence plus misérable est pourtant encore assez semblable à celle
des cabanes de bois; d'un bout de l'Empire à l'autre le plus grand
nombre des habitations rurales est construit en longues et grosses
solives mal équarries et soigneusement calfeutrées avec de la mousse et
de la résine. La Crimée, pays tout à fait méridional, fait exception;
d'ailleurs comparé à l'étendue de l'Empire, ce n'est qu'un point perdu
dans l'immensité.

La monotonie est la divinité de la Russie néanmoins, cette monotonie
même a quelque charme pour les âmes capables de jouir de la solitude: le
silence est profond dans ces sites invariables; il devient quelquefois
sublime au milieu de la plaine déserte qui n'a de bornes que celles de
notre vue.

La forêt lointaine ne varie pas, elle n'est pas belle, mais qui peut la
sonder? Quand on pense qu'elle ne finit qu'à la muraille de la Chine, on
est saisi de respect: la nature comme la musique tire une partie de sa
puissance des répétitions. Etrange mystère! c'est par l'uniformité
qu'elle multiplie les impressions; en cherchant à trop renouveler les
effets, on tombe dans le fade et dans le lourd: c'est ce qui arrive aux
musiciens modernes quand ils sont privés de génie; mais au contraire
lorsque l'artiste brave le danger de la simplicité l'art devient sublime
comme la nature. Le style classique, ce mot est ici employé dans
l'ancienne acception, n'est pas varié.

La vie pastorale a toujours du charme: ses occupations calmes et
régulières conviennent à l'homme primitif; elles maintiennent longtemps
la jeunesse des races. Les pâtres qui ne s'éloignent jamais de leur
terre natale sont sans contredit les moins à plaindre des Russes. Leur
beauté même, qui devient plus frappante en approchant du gouvernement de
Yaroslaf, prouve pour leur manière de vivre.

J'ai rencontré, chose nouvelle pour moi en Russie, quelques paysannes
fort jolies, aux cheveux d'or, au teint blanc, à la peau délicate et à
peine colorée, aux yeux d'un bleu pâle, mais expressifs par leur coupe
asiatique et par leurs regards languissants. Si ces jeunes vierges, avec
leurs traits semblables à ceux des madones grecques, avaient la tournure
et la vivacité de mouvement des femmes espagnoles elles seraient les
créatures les plus séduisantes de la terre. Un grand nombre de femmes de
ce gouvernement m'ont paru bien habillées. Elles portent par-dessus leur
jupe de drap une petite redingote bordée de fourrures. Cette courte
houppelande, finissant au-dessus du genou, prend bien la taille, et
donne de la grâce à toute la personne.

Je n'ai vu en aucun pays autant de beaux fronts chauves ou de beaux
cheveux blancs que dans cette partie de la Russie. Les têtes de Jéhova,
ces chefs-d'œuvre du premier élève de Léonard de Vinci, ne sont pas des
conceptions aussi idéales que je le croyais lorsque j'admirais les
fresques de Luini à Lainate, à Lugano, à Milan. Ces têtes se retrouvent
ici vivantes; au seuil de chaque cabane de beaux vieillards au teint
frais, aux joues pleines, aux yeux bleus et brillants, à la physionomie
reposée, à la barbe d'argent qui luit au soleil autour d'une bouche dont
elle rehausse le sourire bienveillant et calme, semblent autant de dieux
protecteurs placés à l'entrée des villages. Le voyageur, à son passage,
est salué par ces nobles figures majestueusement assises sur la terre
qui les a vus naître; vraies statues antiques, emblèmes de
l'hospitalité, un païen les adorerait: les chrétiens les admirent avec
un respect involontaire, car dans la vieillesse, la beauté n'est plus
physique, c'est le chant triomphal de l'âme après la victoire...

Il faut venir chez les paysans russes pour retrouver la pure image de la
société patriarcale et pour remercier Dieu de l'heureuse existence qu'il
a départie, malgré les fautes des gouvernements, à ces créatures
inoffensives dont la naissance et la mort ne sont séparées que par une
longue suite d'années d'innocence.

Ah!... que l'ange ou le démon de l'industrie et des lumières me
pardonne! je ne puis m'empêcher de trouver un grand charme à l'ignorance
lorsque j'en vois le fruit dans la physionomie céleste des vieux paysans
russes.

Ces patriarches modernes se reposent noblement au déclin de leur vie;
travailleurs exempts de la corvée, ils se débarrassent de leur fardeau,
vers la fin du jour, et s'asseyent avec dignité sur le seuil de la
chaumière qu'ils ont peut-être rebâtie plusieurs fois, car sous ce rude
climat la maison de l'homme ne dure pas autant que sa vie. Quand je ne
rapporterais de mon voyage en Russie que le souvenir de ces vieillards
sans remords, appuyés contre ces portes sans serrures, je ne
regretterais pas la peine que j'ai prise pour venir voir des créatures
si différentes de tous les autres paysans du monde. La noblesse de la
chaumière m'inspire toujours un profond respect.

Tout gouvernement fixe, quelque mauvais qu'il soit d'ailleurs, a son bon
résultat, et tout peuple policé a de quoi se consoler des sacrifices
qu'il fait à la vie sociale.

Néanmoins, au fond de ce calme que je partage et que j'admire, quel
désordre! que de violence! quelle sécurité trompeuse!...

J'en étais là de ma lettre, quand un homme de ma connaissance, aux
discours duquel on peut ajouter foi, parti de Moscou quelques heures
après moi, arrive à la poste de Troïtza. Sachant que je devais passer la
nuit dans ce lieu, il a fait demander à me voir pendant qu'il relayait;
il vient de me confirmer ce que je savais: c'est que quatre-vingts
villages ont été incendiés tout dernièrement dans le gouvernement de
Sembirsk, à la suite de la révolte des paysans. Les Russes attribuent
ces troubles aux intrigues des Polonais. «Quel intérêt les Polonais
ont-ils à brûler la Russie? dis-je à la personne qui me racontait le
fait.--Aucun, me répondit-elle, si ce n'est qu'ils espèrent attirer
contre eux-mêmes la colère du gouvernement russe; tout ce qu'ils
craignent, c'est qu'on ne les laisse en paix.--Vous me rappelez,
m'écriai-je, les bandes d'incendiaires qui, au commencement de notre
première révolution, accusaient les aristocrates de brûler leurs propres
châteaux.--Vous n'en croyez pas ma parole, répliqua le Russe; cependant
j'observe de près les choses, et je sais par expérience que chaque fois
que les Polonais voient l'Empereur pencher vers la clémence, ils forment
de nouveaux complots; alors ils envoient chez nous des émissaires
déguisés, et simulent des conspirations à défaut de crimes réels; le
tout uniquement pour attiser la haine des Russes, et pour provoquer de
nouvelles condamnations contre eux et leurs concitoyens; en un mot, ils
ne redoutent rien tant que le pardon, parce que la douceur du
gouvernement russe changerait le cœur de leurs paysans, qui finiraient
par aimer _l'ennemi_, s'ils en recevaient des bienfaits.--Ceci me paraît
du machiavélisme héroïque, répliquai-je; mais je n'y crois pas.
D'ailleurs, que ne leur pardonnez-vous, pour les punir? Vous seriez en
même temps plus adroits et plus grands qu'eux. Mais vous les haïssez; et
je crois bien plutôt que les Russes, pour justifier leur rancune,
accusent la victime et cherchent, dans tout ce qui arrive de malheureux
chez eux, quelque prétexte pour appesantir leur joug sur des adversaires
dont l'ancienne gloire est un crime irrémissible; d'autant qu'il faut en
convenir, la gloire polonaise n'était pas modeste.--Non plus que la
gloire française, reprit malignement mon ami... (je le connaissais de
Paris); mais vous jugez mal notre politique, parce que vous ne
connaissez ni les Russes ni les Polonais.--Refrain ordinaire de vos
compatriotes lorsqu'on ose leur dire des vérités déplaisantes; les
Polonais sont faciles à connaître; ils parlent toujours, je me fie aux
bavards plus qu'aux hommes qui ne disent que ce qu'on ne se soucie pas
de savoir.--Il faut pourtant que vous ayez bien de la confiance en
moi.--En vous personnellement, oui; mais quand je me souviens que vous
êtes Russe, j'ai beau vous connaître depuis dix ans, je me reproche mon
imprudence, c'est-à-dire ma franchise.--Je prévois que vous nous
arrangerez mal, à votre retour chez vous.--Si j'écrivais, peut-être;
mais, comme vous le dites, je ne connais pas les Russes, et je me
garderai de parler au hasard de cette impénétrable nation.--C'est ce que
vous pouvez faire de mieux.--A la bonne heure; mais n'oubliez pas qu'une
fois connus pour être dissimulés, les hommes les plus réservés sont
appréciés comme s'ils étaient démasqués.--Vous êtes trop satirique et
trop pénétrant pour des barbares tels que nous.» Là-dessus mon ancien
ami remonte en voiture et part au galop, et moi je retourne à ma chambre
pour vous transcrire notre dialogue. Je cache mes nouvelles lettres
parmi des papiers d'emballage; car j'ai toujours peur de quelque
perquisition secrète ou même à force ouverte pour découvrir le fond de
mes pensées; mais je me figure que ne trouvant rien dans mon écritoire
ni dans mon portefeuille, on se tranquilliserait. Je vous ai dit,
d'ailleurs, le soin que je prends pour éloigner le feldjæger lorsque je
veux écrire; de plus, j'ai établi qu'il n'entre jamais dans ma chambre
sans m'en faire demander la permission par Antonio. Un Italien peut
lutter de finesse avec un Russe. Celui-ci est depuis quinze ans auprès
de moi comme valet de chambre; il a la tête politique des Romains
modernes, et le noble cœur des anciens. Je ne me serais pas hasardé dans
ce pays avec un domestique ordinaire, ou je me serais abstenu d'écrire;
mais Antonio contre-minant l'espionnage du feldjæger m'assure quelque
liberté.

     (_Suite de la même lettre_.)

     Troïtza, ce 18 août 1839.

S'il fallait m'excuser des redites et de la monotonie, il faudrait vous
demander pardon de voyager en Russie. Le retour fréquent des mêmes
impressions est inévitable dans tous les voyages consciencieux; mais
dans celui-ci plus que dans tout autre... Voulant vous donner l'idée la
plus exacte possible du pays que je parcours, il faut que je vous dise
exactement, heure par heure, ce que j'éprouve: c'est le seul moyen de
justifier ce que je penserai plus tard.

Troïtza est, après Kiew, le pèlerinage le plus célèbre et le plus
fréquenté de la Russie. Situé à vingt lieues de Moscou, ce monastère
historique m'a paru valoir la peine de m'y arrêter un jour, et d'y
passer la nuit afin de voir en détail les sanctuaires révérés des
chrétiens russes.

Mais pour m'acquitter de ma tâche, il m'a fallu ce matin un effort de
raison: après une nuit pareille à celle que je viens de passer, on n'a
plus la moindre curiosité; le dégoût physique l'emporte sur tout.

Des personnes réputées à Moscou pour impartiales, m'avaient assuré que
je trouverais à Troïtza un gîte fort supportable. En effet, le bâtiment
où l'on reçoit les étrangers, espèce d'auberge appartenant au couvent,
mais située hors de l'enceinte sacrée, est un corps de logis spacieux et
qui contient des chambres assez habitables en apparence: néanmoins à
peine couché, mes précautions ordinaires se sont trouvées en défaut;
j'avais gardé de la lumière selon ma coutume, et ma nuit s'est passée à
me battre contre des nuées de bêtes; elles étaient noires, brunes, il y
en avait de toutes les formes et je crois de toutes les espèces. Elles
m'apportaient la fièvre et la guerre: la mort de l'une d'entre elles
semblait attirer la vengeance de son peuple, qui se ruait sur moi à la
place où le sang avait coulé; je luttais en désespéré, m'écriant dans ma
rage: «Il ne leur manque que des ailes pour faire de ceci l'enfer!» Ces
insectes laissés là par les pèlerins qui affluent à Troïtza de toutes
les parties de l'Empire, pullulent à l'abri de la châsse de saint Serge,
le fondateur de ce fameux couvent. La bénédiction du ciel se répand sur
leur postérité, qui multiplie en cet asile sacré plus qu'en aucun autre
lieu du monde. Voyant les légions que j'avais à combattre se renouveler
sans cesse, je perdais courage et le mal de la peur devint pire pour moi
que le mal réel; car je ne pouvais me persuader que cette hideuse armée
ne renfermât pas quelques escadrons invisibles et dont la présence me
serait révélée au grand jour. L'idée que la couleur de leur armure
protégeait ceux-ci contre mes recherches, me rendait fou: ma peau était
brûlante, mon sang bouillonnait, je me sentais dévoré par
d'imperceptibles ennemis; et dans ce moment, je crois que si l'on m'eût
donné le choix, j'aurais mieux aimé combattre des tigres que cette
milice des gueux, qui fait leur richesse; car, on jette l'argent aux
mendiants de peur des présents en nature que le pauvre, s'il était
rebuté, pourrait faire au riche dédaigneux. Cette milice fait aussi trop
souvent la gloire des saints, car l'extrême austérité marche quelquefois
de compagnie avec la malpropreté, alliance impie et contre laquelle les
vrais amis de Dieu ne peuvent tonner assez haut. Et que deviendrai-je,
moi, pécheur, stigmatisé sans profit pour le ciel par la vermine de la
pénitence? me disais-je avec un désespoir qui m'aurait paru comique dans
un autre; me lever, marcher au milieu de ma chambre, ouvrir les
fenêtres, tout cela me calmait un instant; mais le fléau me poursuivait
partout. Les chaises, les tables, les plafonds, les pavés, les murs,
étaient vivants; je n'osais m'approcher d'un meuble, de peur de revenir
infecter ensuite tout ce qui est à moi. Mon valet de chambre est entré
chez moi avant l'heure convenue, il avait éprouvé les mêmes angoisses et
de plus grandes, car le malheureux ne voulant, ne pouvant pas grossir
nos bagages, n'a pas de lit; il pose sa paillasse à terre afin d'éviter
les canapés et les meubles du pays avec tous leurs accessoires. Si
j'insiste sur ces inconvénients, c'est qu'ils vous donnent la mesure des
vanteries des Russes, et du degré de civilisation matérielle où sont
parvenus les habitants de la plus belle partie de cet Empire. En voyant
entrer ce pauvre Antonio les yeux rapetissés, le visage enflé, je n'eus
pas besoin de le questionner; sans parler, il me montra un manteau
devenu brun de bleu qu'il était la veille. Ce manteau étendu sur une
chaise me paraissait mobile, c'était une broderie dont les fleurs
rappelaient les dessins des tapis de Perse; à cette vue l'effroi nous
saisit l'un et l'autre; l'eau, l'air, le feu, tous les éléments dont
nous pouvions disposer furent mis à contribution; mais dans une pareille
guerre la victoire elle-même est encore une douleur; enfin purifié et
habillé du mieux que je pus, je fis semblant de déjeuner et me rendis au
couvent, où m'attendait une autre armée d'ennemis; mais cette fois la
cavalerie légère, cantonnée dans les plis du froc des moines grecs, ne
me causait plus la moindre frayeur, je venais de soutenir l'assaut de
bien d'autres soldats; après les combats de géants de la nuit, la guerre
en plein jour et les escarmouches des éclaireurs me paraissaient un jeu:
pour parler sans figures, la morsure des punaises et la peur des poux
m'avait tellement aguerri contre les puces, que je ne m'inquiétais pas
plus des légères nuées de ces bêtes soulevées sous nos pas dans les
églises et autour des trésors du couvent, que de la poudre du chemin ou
de la cendre de l'âtre. Mon indifférence était telle qu'elle me faisait
honte à moi-même: il y a des maux auxquels on rougit de se résigner;
c'est presque avouer qu'on les mérite... Cette matinée et la nuit qui
l'a précédée ont réveillé toute ma pitié pour les pauvres Français
restés prisonniers en Russie, après l'incendie et la retraite de Moscou.
La vermine, cet inévitable produit de la misère, est de tous les maux
physiques celui qui m'inspire la plus profonde compassion. Quand
j'entends dire d'un homme: il est si malheureux qu'il en est sale, mon
cœur se fend. La malpropreté est quelque chose de plus que ce qu'elle
paraît; elle décèle aux yeux d'un observateur attentif, une dégradation
morale pire que les maux du corps; cette lèpre, pour être jusqu'à un
certain point volontaire, n'en devient que plus immonde; c'est un
phénomène qui procède de nos deux natures: il y a en elle du moral et du
physique; elle est le résultat d'une infirmité combinée de l'âme et du
corps; c'est tout ensemble un vice et une maladie.

J'ai eu bien souvent dans mes voyages l'occasion de me rappeler les
observations pleines de sagacité de Pestalozzi, le grand philosophe
pratique, le précepteur des ouvriers bien avant Fourier et les
saint-simoniens; il résulte de ses observations sur la manière de vivre
des gens du peuple que de deux hommes qui ont les mêmes habitudes l'un
peut être sale et l'autre propre. La netteté du corps tient à la santé,
au tempérament de l'homme autant qu'au soin qu'il prend de sa personne.
Dans le monde, ne voit-on pas des individus fort recherchés, et
cependant fort malpropres? Quoi qu'il en soit il règne parmi les Russes
un degré de négligence sordide; toute nation policée devrait s'abstenir
d'un tel excès de résignation: je crois qu'ils ont dressé la vermine à
survivre au bain.

Malgré ma mauvaise humeur je me suis fait montrer en détail l'intérieur
du couvent patriotique de la Trinité. Son enceinte n'a pas l'aspect
imposant de nos vieux monastères gothiques. On a beau dire que ce n'est
pas l'architecture qu'on vient chercher en un lieu sacré: si ces fameux
sanctuaires valaient la peine d'être regardés, ils ne perdraient rien de
leur sainteté ni les pèlerins de leur mérite.

Sur une éminence s'élève une ville entourée de fortes murailles
crénelées: c'est le couvent. Comme les cloîtres de Moscou, il a des
flèches et des coupoles dorées qui brillent au soleil, surtout vers le
soir, et qui annoncent de loin aux pèlerins le but de leur pieux voyage.

Pendant la belle saison, les chemins d'alentour sont couverts de
voyageurs qui marchent en procession; et dans les villages, des groupes
de fidèles, couchés sous des bouleaux, mangent ou dorment à l'ombre; à
chaque pas, on rencontre un paysan chaussé d'une espèce de sandale en
écorce de tilleul; ce rustre marche souvent près d'une femme qui porte
ses souliers à la main, tandis qu'elle se garantit avec une ombrelle des
rayons du soleil que les Moscovites redoutent en été plus que les
habitants des pays méridionaux. Un kibitka attelé d'un cheval suit au
pas le ménage ambulant; ils ont dans cet équipage de quoi se coucher et
de quoi faire du thé! Le kibitka doit ressembler au chariot des anciens
Sarmates. Cette voiture est d'une simplicité primitive, la moitié d'un
tonneau coupé en long est posée sur deux brancards à essieux semblables
à un affût de canon: voilà le corps du char; il est quelquefois muni
d'une capote, c'est-à-dire d'une grande écuelle de bois renversée. Cette
couverture d'un aspect un peu barbare est placée en long, de côté, sur
les brancards, et elle ferme tout un pan de la voiture à la façon de la
capote d'un char à bancs suisse.

Les hommes et les femmes de la campagne qui savent se coucher partout,
excepté dans des lits, cheminent étendus tout de leur long dans ces
voitures légères et pittoresques; parfois l'un des pèlerins veillant sur
ceux qui dorment, s'assied les jambes pendantes au bord du kibitka et
berce de songes patriotiques ses compagnons endormis. Il fait alors
entendre des chants sourds et plaintifs où le regret parle plus haut que
l'espérance, regret mélancolique et jamais passionné: tout est réprimé,
prudent, chez ce peuple naturellement léger et enjoué, mais rendu
taciturne par son éducation. Si le sort des races ne me paraissait écrit
au ciel, je dirais que les Slaves étaient nés pour peupler une terre
plus généreuse que celle qu'ils sont venus habiter lorsqu'ils sortirent
de l'Asie, la grande pépinière des nations.

Le premier oppresseur des Russes, c'est le climat: n'en déplaise à
Montesquieu, l'extrême froid me semble encore plus favorable que le
chaud au despotisme: les hommes les plus libres de la terre, peut-être,
ne sont-ce pas les Arabes?... Les rigueurs de la nature, quelles
qu'elles soient, inspirent aux hommes la rudesse et la cruauté... Mais à
quoi bon formuler la règle, quand presque tous les faits sont dans
l'exception?

En sortant de l'hôtellerie du couvent, on traverse une place et l'on
entre dans l'enceinte religieuse. On trouve là d'abord une allée
d'arbres, puis quelques petites églises surnommées cathédrales, de hauts
clochers séparés des églises dont ils dépendent, et plusieurs chapelles,
sans compter de nombreux corps de logis parsemés dans l'espace, sans
ordre ni dessin: c'est dans ces bâtisses dénuées de style et de
caractère que sont logés aujourd'hui les disciples de saint Serge.

Ce fameux solitaire fonda en 1338 le couvent de Troïtza, dont l'histoire
se confond souvent avec celle de la Russie entière: dans la guerre
contre le khan Mamaï, ce saint homme aida de ses conseils Dmitry
Ivanowitch, et la victoire du prince reconnaissant enrichit les moines
politiques: plus tard, leur monastère fut détruit par de nouvelles
hordes de Tatares, mais le corps de saint Serge, miraculeusement
retrouvé sous les décombres, donna un nouveau renom à cet asile de la
prière, qui fut rebâti par Nicon à l'aide des dons pieux des Czars; plus
tard encore, en 1609, les Polonais assiégèrent pendant seize mois ce
couvent devenu à cette époque l'asile des défenseurs de la patrie;
l'ennemi ne put emporter d'assaut la sainte forteresse, il fut forcé
d'en lever le siége à la plus grande gloire de saint Serge, et à la joie
pieuse de ses successeurs qui surent bien mettre à profit l'efficacité
de leurs prières. Les murailles sont surmontées d'une galerie couverte:
j'en ai fait le tour; elles ont près d'une demi-lieue et sont garnies de
tourelles. Mais de tous les souvenirs patriotiques qui rendent ce lieu
célèbre, le plus intéressant, ce me semble, c'est celui de la fuite de
Pierre-le-Grand, sauvé par sa mère de la fureur des strélitz, qui le
poursuivirent dans la cathédrale de la Trinité jusqu'à l'autel de saint
Serge, où l'attitude du jeune héros de dix ans fit rendre les armes aux
soldats révoltés.

Toutes les églises grecques se ressemblent: les peintures qu'elles
renferment sont toujours byzantines, c'est-à-dire sans naturel, sans vie
et dès lors sans variété; la sculpture manque partout: elle est
remplacée par des dorures, des ciselures sans style: c'est riche, ce
n'est pas beau; enfin je n'y vois que des cadres où les tableaux
disparaissent: c'est insipide autant que magnifique.

Tous les personnages marquants de l'histoire de Russie ont pris plaisir
à enrichir ce couvent, dont le trésor regorge d'or, de diamants, de
perles: l'univers a été mis à contribution pour grossir cet amas de
richesses réputé une merveille, mais que je contemple avec un étonnement
approchant de la stupéfaction plus que de l'admiration. Les Czars, les
Impératrices, les grands seigneurs dévots, les libertins, les vrais
saints eux-mêmes ont lutté de libéralité pour enrichir, chacun à leur
manière, le trésor de Troïtza. Dans cette collection historique, les
simples habits et les calices de bois de saint Serge brillent par leur
rusticité au milieu des plus magnifiques présents, et contrastent
dignement avec les pompeux ornements d'église offerts par le prince
Potemkin, qui lui non plus n'a pas dédaigné Troïtza.

Le tombeau de saint Serge, dans la cathédrale de la Trinité, est d'une
richesse éblouissante. Ce couvent aurait fourni un riche butin aux
Français; mais depuis le XIVe siècle, il n'a pas été pris.

Il renferme neuf églises qui, avec leurs clochers et leurs coupoles,
brillent d'un vif éclat; mais elles sont petites et se perdent dans la
vaste enceinte où elles sont dispersées.

La châsse du saint est en vermeil; des colonnes d'argent et un baldaquin
de même métal, don de l'Impératrice Anne, la protégent. L'image de saint
Serge passe pour miraculeuse; Pierre-le-Grand s'en fit accompagner dans
ses campagnes contre Charles XII.

Non loin de cette châsse, à l'abri des vertus du solitaire, repose le
corps de l'usurpateur assassin, Boris Godounoff, entouré des restes de
plusieurs personnes de sa famille. Ce couvent renferme beaucoup d'autres
tombeaux fameux. Ils sont informes: c'est tout à la fois l'enfance et la
décrépitude de l'art.

J'ai vu la maison de l'Archimandrite et le palais des Czars. Ces
édifices n'ont rien de curieux. Aujourd'hui le nombre des moines ne
s'élève, m'a-t-on dit, qu'à cent; ils étaient autrefois plus de trois
cents.

Malgré mes vives et longues instances, on n'a pas voulu me montrer la
bibliothèque; mon interprète m'a toujours rendu la même réponse: «C'est
défendu!...»

Cette pudeur des moines qui cachent les trésors de la science, tandis
qu'ils étalent ceux de la vanité, m'a paru singulière. J'ai conclu de là
qu'il y avait moins de poussière sur leurs joyaux que sur leurs livres.

     Le même jour, au soir, Dernicki, hameau entre Périaslavle, petite
     ville de province, et Yaroslaf, capitale du gouvernement auquel
     elle donne son nom.

Il faut convenir que c'est une singulière manière d'entendre son plaisir
que de voyager pour s'amuser dans un pays où il n'y a pas de grandes
routes[7], pas d'auberges, pas de lits, pas même de paille pour se
coucher; car je suis obligé de remplir de foin mon matelas, ainsi que la
paillasse de mon domestique; pas de pain blanc, pas de vin, pas d'eau à
boire, pas un site à contempler dans les campagnes, pas une œuvre d'art
à étudier dans les villes, où le froid de l'hiver, si vous n'y prenez
garde, vous gèle les joues, le nez, les oreilles, la peau du crâne, les
pieds; où, pendant la canicule, vous grillez le jour et vous grelottez
la nuit; voilà pourtant les choses divertissantes que je suis venu
chercher au cœur de la Russie!

S'il fallait justifier mes plaintes, je le ferais facilement. Laissons
là, pour cette fois, le mauvais goût qui règne dans les arts. J'ai parlé
et je parlerai peut-être encore ailleurs du style byzantin et de
l'espèce de joug qu'il impose à l'imagination des peintres, dont il fait
des manœuvres; je ne veux m'occuper maintenant que du matériel de la
vie... On ne peut appeler route un champ labouré, un gazon raboteux, un
sillon tracé dans le sable, un abîme de fange, bordé de forêts maigres
et mal venantes; il y a encore des encaissements de rondins, longs
parquets rustiques où les voitures et les corps se brisent en dansant
comme sur une bascule, tant ces grossières charpentes ont d'élasticité.
Voilà pour les chemins. Venons aux gîtes. Pouvez-vous qualifier
d'auberge un nid d'insectes, un tas d'ordures? Les maisons qu'on trouve
sur cette route ne sont pas autre chose: les murs y suent les bêtes; le
jour on y est mangé aux mouches, les jalousies et les volets étant un
luxe méridional à peu près inconnu dans un pays où l'on n'imite que ce
qui brille; la nuit... vous savez quels ennemis attendent le voyageur
qui ne veut pas dormir en voiture... La paille est une rareté sous un
climat où les champs de froment sont des merveilles, et où, par la même
raison, le pain blanc n'est pas connu dans les villages. Le vin des
auberges ordinairement blanc, et qu'on baptise du nom de vin de
Sauterne, est rare, cher et mauvais; l'eau est malsaine à peu près dans
toutes les parties de la Russie; vous perdez votre santé si vous vous
fiez aux protestations des habitants, qui vous engagent à la boire sans
la corriger avec des poudres effervescentes. À la vérité, dans toutes
les grandes villes vous trouvez de l'eau de Seltz, luxe de boisson
étrangère qui confirme ce que je vous dis de la mauvaise qualité de
l'eau du pays. Toutefois cette eau de Seltz est une ressource précieuse;
mais l'obligation d'en faire provision pour une route souvent assez
longue est fort incommode. Pourquoi vous arrêtez-vous? disent les
Russes. Faites comme nous, nous voyageons de suite... Charmant plaisir
que de faire cent cinquante, deux cents, trois cents lieues sur les
routes que je viens de vous décrire sans descendre de voiture!

Quant aux paysages, ils ont peu de variété, les habitations sont si
uniformes qu'on dirait qu'il n'y a qu'un village et qu'une maison de
paysan dans toute la Russie. Les distances y sont incommensurables, mais
les Russes les diminuent par leur manière de voyager; ne sortant de
voiture qu'en arrivant au lieu de leur destination, ils s'imaginent être
restés couchés chez eux pendant tout le temps du voyage, et ils
s'étonnent de ne pas nous voir partager leur goût pour cette manière
d'errer en dormant, qu'ils ont empruntée à leurs ancêtres les Scythes.
Il ne faut pas croire que leur course soit toujours également rapide;
ces gascons du Nord, au moment où ils débarquent, ne nous disent pas
tout ce qui les a retardés sur la route. Les postillons mènent vite,
quand ils peuvent; mais ils sont arrêtés ou du moins contrariés souvent
par des difficultés insurmontables, ce qui n'empêche pas les Russes de
nous vanter tous les agréments qui attendent les voyageurs dans leur
pays. C'est une conspiration nationale: ils luttent d'éloges mensongers
pour éblouir les étrangers, et rehausser leur patrie dans l'opinion des
nations lointaines.

Moi j'ai trouvé que même sur la chaussée de Pétersbourg à Moscou, on est
mené inégalement; ce qui fait qu'au bout du voyage on n'a guère épargné
plus de temps que dans les autres pays. Hors de la chaussée les
inconvénients sont centuplés, les chevaux deviennent rares, et les
chemins rudes à tout rompre; le soir, on demande grâce; or, quand ou n'a
d'autre but que de voir du pays, on se croit fou de s'imposer
gratuitement tant d'ennuis, et l'on s'interroge avec une sorte de honte
pour savoir ce qu'on est venu chercher dans une contrée sauvage et
pourtant dénuée des poétiques grandeurs du désert. C'est la question que
je me suis adressée à moi-même ce soir. Je me voyais surpris par la nuit
dans un chemin doublement incommode, parce qu'il est à moitié abandonné
par une chaussée non encore achevée, qui le traverse tous les cinquante
pas: à chaque instant l'on quitte et l'on retrouve cette grande route
ébauchée; l'on en sort et l'on y rentre sur des ponts provisoires en
rondins; ponts chancelants comme le clavier d'un vieux piano et aussi
rudes que périlleux, car il y manque souvent les pièces de bois les plus
essentielles; or, voici la réponse qu'une voix intérieure m'a fait
entendre à ma question: pour venir ici comme tu y viens, sans but
déterminé, sans y être obligé, il faut avoir un corps de fer et une
imagination d'enfer.

Cette réponse m'a décidé à m'arrêter, et au grand scandale de mon
postillon et de mon feldjæger, j'ai choisi un gîte dans une petite
maison de villageois d'où je vous écris. Oui, cet asile est moins
dégoûtant qu'une véritable auberge, nul voyageur ne s'arrête dans un
village pareil à celui-ci, et le bois des cabanes n'y sert de refuge
qu'aux insectes apportés de la forêt; ma chambre qui est un grenier où
l'on accède par une douzaine de degrés en bois, ressemble à une boîte,
elle a de neuf à dix pieds en carré et de six à sept de hauteur; ce
grossier réduit ressemble assez à l'entre-pont d'un petit navire, il
rappelle la chaumière du fou dans l'histoire de Thelenef; toute
l'habitation est faite de troncs de sapins, dont les interstices sont
calfatés comme une chaloupe avec de la mousse enduite de poix; l'odeur
qu'exhale ce goudron combinée avec la puanteur des choux aigres, et le
parfum de l'inévitable cuir musqué qui domine dans les villages russes,
m'incommode; mais j'aime mieux le mal de tête que le mal de cœur, et je
préfère de beaucoup cette couchée à la grande halle replâtrée où j'ai
logé dans l'auberge de Troïtza.

Cependant il n'y a pas de lits dans cette maison-ci, pas plus
qu'ailleurs; les paysans dorment enveloppés dans leurs peaux de mouton
sur des bancs fixés autour de la salle du rez-de-chaussée. Je viens de
faire dresser dans la soupente mon lit de fer, qu'on m'a rempli d'un
foin nouveau dont le parfum augmente ma migraine.

Antonio couche dans ma voiture, gardée par lui et par le feldjæger, qui
n'a pas quitté son siége. Les hommes sont assez en sûreté sur les grands
chemins de la Russie; mais les équipages et tous leurs accessoires
paraissent de bonne prise aux paysans slaves; et sans une extrême
surveillance, je pourrais bien retrouver demain matin ma calèche privée
de capote, mise à nu, sans soupentes, sans rideaux, sans tablier, enfin
changée en tarandasse primitive, en une vraie téléga; et pas une âme
dans tout le village ne saurait ce que serait devenu le cuir volé; si, à
force de perquisitions, on le découvrait au fond de quelque hangar, le
larron en serait quitte pour dire qu'il l'a porté là après l'avoir
trouvé! C'est l'excuse reçue en Russie; le vol y a passé dans les mœurs;
aussi les voleurs conservent-ils une entière sûreté de conscience et une
physionomie qui, jusqu'à la fin de la vie, exprime une sérénité à
laquelle se tromperaient les anges. «Notre-Seigneur volerait aussi,
disent-ils, s'il n'avait pas les mains percées.» Ce mot leur revient
sans cesse à la bouche.

Ne croyez pas que le vol soit seulement le vice des paysans: il y a
autant d'espèces de vol qu'il y a de rangs dans la hiérarchie sociale.
Un gouverneur de province sait qu'il est menacé, comme la plupart de ses
confrères, d'aller finir ses jours en Sibérie: si durant le temps qu'on
le laisse en place il a l'esprit de voler suffisamment pour pouvoir se
défendre dans le procès qu'on lui fera avant de l'exiler, il se tirera
d'affaire; mais si, par impossible, il était resté honnête homme et
pauvre, il serait perdu. Cette remarque n'est pas de moi, je la tiens de
la bouche de plusieurs Russes que je crois dignes de foi, mais que je
m'abstiens de vous nommer. Vous jugerez comme vous pourrez du degré de
confiance que méritent leurs récits.

Les commissaires des guerres trompent les soldats et s'enrichissent en
les affamant; enfin, la probité administrative serait ici dangereuse et
ridicule.

J'espère arriver demain à Yaroslaf; c'est une ville centrale; je m'y
arrêterai un jour ou deux pour trouver enfin dans l'intérieur du pays
des Russes vraiment Russes; aussi ai-je eu soin, à Moscou, de me munir
de plusieurs lettres de recommandation pour cette capitale d'un des
gouvernements les plus intéressants de l'Empire, par sa position et par
l'industrie de ses habitants.



SOMMAIRE DE LA LETTRE TRENTE ET UNIÈME.

Importance de Yaroslaf pour le commerce intérieur.--Opinion d'un Russe
sur l'architecture de son pays.--Ridicules du parvenu reproduits en
grand.--Aspect d'Yaroslaf.--Promenade en terrasse au-dessus du
Volga.--La campagne vue de la ville.--Toujours la passion des Russes
pour l'imitation servile de l'architecture classique.--Ressemblance de
Yaroslaf et de Pétersbourg.--Beauté des villages et de leurs
habitants.--Aspect monotone des campagnes.--Chant lointain des mariniers
du Volga.--Ton sarcastique des gens du monde.--Coup d'œil sur le
caractère des Russes.--Drowskas primitifs.--Chaussure des
paysans.--Sculpteurs antiques.--Insuffisance des bains russes _pour_
entretenir la propreté.--Visite au gouverneur d'Yaroslaf.--Enfant russe,
enfant allemand.--Salon du gouverneur.--Ma surprise.--Souvenirs de
Versailles.--Madame de Polignac.--Rencontre invraisemblable.--Politesse
exquise.--Influence de notre littérature.--Visite au couvent de la
Transfiguration.--Ferveur du prince *** qui me servait de
guide.--Traditions de l'art byzantin perpétuées chez les Russes
modernes.--Minuties de l'Église grecque.--Distinctions
puériles.--Dispute sur la manière de donner la bénédiction.--_Zacuska_,
petit repas qui précède immédiatement le dîner.--Le sterléd, poisson du
Volga.--Chère russe.--Le dîner n'est pas long.--Bon goût de la
conversation.--Souvenir de l'ancienne France.--Soirée en
famille.--Conversation d'une dame française.--Supériorité des femmes
russes sur leurs maris.--Justification de la Providence.--Tirage d'une
loterie de charité.--Ton du monde en France changé par la
politique.--Profonde séparation du riche et du pauvre en
Russie.--Absence d'une aristocratie bienfaisante.--Par qui en réalité la
Russie est gouvernée.--L'Empereur lui-même gêné dans l'exercice de son
pouvoir.--Bureaucratie russe.--Enfants des popes.--Influence de Napoléon
sur l'administration russe.--Machiavélisme.--Plan de l'Empereur
Nicolas.--Gouvernement des étrangers.--Problème à résoudre.--Difficulté
particulière.


     Yaroslaf, ce 18 août 1839.

La prédiction qu'on m'a faite à Moscou s'accomplit déjà; et je suis à
peine au quart de mon voyage. J'arrive à Yaroslaf dans une voiture dont
pas une pièce n'est entière; on va la raccommoder, mais je doute qu'elle
me porte au but.

Il fait un temps d'automne; on prétend ici que c'est celui de la saison;
une pluie froide nous a emporté la canicule en un jour. L'été ne
reviendra, dit-on, que l'année prochaine; cependant, je suis tellement
habitué aux inconvénients de la chaleur, à la poussière, aux mouches,
aux mousquites, que je ne puis me croire délivré de ces fléaux par un
orage... ce serait de la magie... Cette année est extraordinaire pour la
sécheresse, et je me persuade que nous aurons encore des jours brûlants
et étouffants, car la chaleur du Nord est plus lourde que vive.

Cette ville est un entrepôt important pour le commerce intérieur de la
Russie. C'est par elle aussi que Pétersbourg communique avec la Perse,
la mer Caspienne et toute l'Asie. Le Volga, cette grande route naturelle
et vivante, passe à Yaroslaf, chef-lieu de la navigation nationale,
navigation savamment dirigée, sujet d'orgueil pour les Russes, et l'une
des principales sources de leur prospérité. C'est au Volga que se
rapporte le vaste système des canaux qui fait la richesse de la Russie.

La ville de Yaroslaf, capitale d'un des gouvernements les plus
intéressants de l'Empire, s'annonce de loin comme un faubourg de Moscou.
Ainsi que toutes les villes de province, en Russie, elle est vaste et
paraît vide. Si elle est vaste, c'est moins par le nombre des habitants
et des maisons qu'à cause de l'énorme largeur des rues, de l'étendue des
places et de l'éparpillement des édifices qui sont en général séparés
les uns des autres par de grands espaces où se perd la population. Le
même style d'architecture règne d'un bout de l'Empire à l'autre. Le
dialogue suivant vous prouvera le prix que les Russes attachent à leurs
édifices soi-disant classiques.

Un homme d'esprit me disait, à Moscou, qu'il n'avait rien vu en Italie
qui lui parût nouveau.

«Parlez-vous sérieusement? m'écriai-je.

--Très-sérieusement, répliqua-t-il.

--Il me semble pourtant, repris-je, que nul homme ne peut descendre pour
la première fois la pente méridionale des Alpes, sans que l'aspect du
pays fasse révolution dans son esprit.

--Pourquoi cela? dit le Russe avec le ton et l'air dédaigneux qu'on
prend trop souvent ici pour une preuve de civilisation.

--Quoi! répliquai-je, la nouveauté de ses paysages, qui doivent à
l'architecture leur principal ornement; ces coteaux dont les pentes
régulières où croissent les vignes, les mûriers et les oliviers, font
suite aux couvents, aux palais, aux villages; ces longues rampes de
piliers blancs qui supportent les treilles appelées _pergoles_, et
continuent les merveilles de l'architecture jusqu'au sein des montagnes
les plus âpres; tout ce pompeux aspect qui donne l'idée d'un parc
dessiné par Lenôtre afin de servir de promenoir à des princes, plutôt
que d'un pays cultivé pour fournir du pain à des laboureurs; toutes ces
créations de la pensée de l'homme, appliquée à embellir la pensée de
Dieu, ne vous ont pas semblé nouvelles? Les églises avec leur élégant
dessin, avec leurs clochers où se reconnaît le goût classique, modifié
par les habitudes féodales, tant d'édifices singuliers et grandioses
dispersés dans ce superbe jardin naturel comme des fabriques placées à
dessein au milieu d'un paysage, pour en faire ressortir les beautés, ne
vous ont causé nulle surprise?

«Mais ces tableaux seuls feraient deviner l'histoire! Partout d'énormes
substractions des routes portées sur des arcades aussi solides qu'elles
sont légères à l'œil[8]; partout des monts qui servent de bases à des
couvents, à des villages, à des palais annoncent un pays où l'art traite
la nature en souverain. Malheur à quiconque peut poser le pied en Italie
sans reconnaître à la majesté des sites, comme à celle des édifices, que
le pays est le berceau de la civilisation.

--Je me félicite, continua ironiquement mon adversaire, de n'avoir rien
vu de tout cela puisque mon aveuglement sert de prétexte à votre
éloquence.

--Peu m'importerait, repris-je plus froidement, que mon enthousiasme
vous eût paru ridicule, si je parvenais à réveiller en vous le sentiment
du beau... Le choix seul des sites où brillent les villages, les
couvents et la plupart des villes de l'Italie, me révèle le génie d'un
peuple né pour les arts: dans les contrées où le commerce accumula des
richesses comme à Gênes, à Venise, et comme au pied de tous les grands
passages des Alpes, quel usage les habitants ont-ils fait des trésors
qu'ils amassaient? ils ont bordé les lacs, les fleuves, la mer, les
précipices, de palais enchantés, espèces de quais fantastiques, remparts
de marbre bâtis par des fées: ce n'est pas seulement sur les rives de la
Brenta qu'on admire ces merveilles; mais on retrouve de nouveaux
prodiges à tous les étages des montagnes. Tant d'églises élevées les
unes sur les autres attirent les curieux par leur élégance et par le
grand style de leurs peintures, tant de ponts étonnent les regards par
leur hardiesse et leur solidité; le luxe de l'architecture qui brille
dans tous les couvents, dans toutes les villes, dans tous les châteaux,
dans les villages, dans les villas, dans les ermitages, dans les
retraites de la pénitence comme dans les asiles du plaisir, du luxe et
de la volupté frappe tellement l'imagination, que la pensée du voyageur
est charmée comme ses yeux dans ce pays fameux entre tous les pays du
monde. La grandeur des masses, l'harmonie des lignes: tout est nouveau
pour un homme du Nord; si la connaissance de l'histoire ajoute aux
plaisirs des étrangers en Italie, la vue seule des lieux suffit à les
intéresser... La Grèce elle-même, malgré ses sublimes, mais trop rares
reliques, étonne moins le grand nombre des pèlerins, parce que la Grèce
telle que les âges de barbarie nous l'ont faite, paraît vide, et parce
qu'elle a besoin d'être étudiée pour être appréciée; l'Italie, au
contraire, n'a besoin que d'être regardée...

--Comment voulez-vous, s'écrie le Russe impatienté, que nous autres
habitants de Pétersbourg et de Moscou nous nous étonnions comme vous
autres de l'architecture italienne? N'en voyez-vous point les modèles à
chaque pas que vous faites dans les moindres de nos villes?»

Après cette explosion de vanité nationale, je me tus; j'étais à Moscou,
l'envie de rire me gagnait et il eût été dangereux de m'y livrer: il
m'en coûta pour être prudent: encore une preuve de l'influence de ce
gouvernement, même sur un étranger qui prétend à l'indépendance.

C'est absolument, pensais-je sans le dire, comme si vous ne vouliez pas
regarder l'Apollon du Belvédère à Rome parce que vous en avez vu des
plâtres ailleurs, ni les Loges de Raphaël parce qu'on aurait mis le
Vatican en décoration sur le théâtre de l'Opéra. Ah! l'influence des
Mongols survit chez vous à leur domination!! Était-ce donc pour les
imiter que vous les avez chassés; on ne va pas loin dans les arts ni en
général dans la civilisation par le dénigrement. Vous observez avec
malveillance parce que le sens de la perfection vous manque. Tant que
vous envierez vos modèles, vous ne les égalerez jamais. Votre Empire est
immense, d'accord; mais qu'y a-t-il là dont je doive être émerveillé? je
n'admire point le colosse d'un singe. C'est dommage pour vos artistes
que le bon Dieu ait mis encore autre chose que de l'obéissance et de
l'autorité dans les fondements des sociétés destinées à éclairer le
genre humain.

Telle était la colère dont je réprimais l'explosion, mais les pensées
vives se font jour à travers le front; mon dédaigneux voyageur les
devina, je crois, car il ne m'adressa plus la parole, si ce n'est pour
me dire nonchalamment qu'il avait vu des oliviers en Crimée et des
mûriers à Kiew.

Quant à moi, je me félicite de n'être venu en Russie que pour peu de
temps; un long séjour dans ce pays m'ôterait non-seulement le courage,
mais l'envie de dire la vérité sur ce que j'y vois et sur ce que j'y
entends. Le despotisme inspire l'indifférence et le découragement, même
aux esprits les plus déterminés à lutter contre ses abus criants.

Le dédain de ce qu'ils ne connaissent pas me paraît le trait dominant du
caractère des Russes. Au lieu de tâcher de comprendre, ils tâchent de se
moquer. S'ils réussissent jamais à mettre au jour leur vrai génie, le
monde verra, non sans quelque surprise, que c'est celui de la
caricature. Depuis que j'étudie l'esprit des Russes et que je parcours
la Russie, ce dernier venu des États inscrits sur le grand livre de
l'histoire européenne, je vois que les ridicules du parvenu peuvent
exister en masse et devenir l'apanage d'une nation tout entière.

Les clochers peints et dorés, presque aussi nombreux que les maisons de
Yaroslaf, brillent de loin comme ceux de Moscou; mais la ville est moins
pittoresque que ne l'est la vieille capitale de l'Empire. Le Volga la
borde, et du côté de ce fleuve elle se termine par une terrasse élevée
et plantée d'arbres; un chemin de service passe sous ce large boulevard,
il descend de la ville au fleuve dont il coupe à angle droit le chemin
de halage. Cette communication nécessaire n'interrompt pas la terrasse,
qui se continue par un beau pont, au-dessus du passage ouvert aux
besoins du commerce. Le pont déguisé sous la promenade ne s'aperçoit que
d'en bas; cet ensemble est d'un bon effet, il ne manque à la scène, pour
paraître imposante, que du mouvement et de la lumière; mais malgré son
importance commerciale, cette ville, si plate, si régulière, paraît
morte; elle est triste, vide et silencieuse; moins triste, moins vide,
moins silencieuse encore que la campagne qu'on aperçoit du haut de sa
terrasse. Je me suis imposé l'obligation de vous faire voir tout ce que
je vois: il faut donc vous décrire ce tableau, au risque de vous
paraître insipide, et de vous ennuyer comme je m'ennuie à le contempler.

C'est un immense fleuve gris, aux rives abruptes comme des falaises,
mais sableuses, peu élevées et nivelées à leur partie supérieure par
d'immenses plaines grises tachetées de forêts de pins et de bouleaux,
unique végétation permise à ce sol glacé; c'est un ciel métallique et
gris où quelques lames d'argent élargies par le vent et la pluie
interrompent la monotonie des nuages de plomb qui se reflètent dans une
eau gris-de-fer: tels sont les froids et durs paysages qui m'attendaient
aux environs d'Yaroslaf!... Ce pays est au demeurant aussi bien cultivé
qu'il puisse l'être, et il est vanté par les Russes comme le plus riche
et le plus riant de leur Empire, excepté la Crimée, qui à ce que
m'assurent des voyageurs dignes de foi, est elle-même bien loin de
valoir les corniches de Gènes, et les côtes de la Calabre; d'ailleurs
quelle est l'étendue et l'importance de la Crimée, comparée aux plaines
de cette vaste partie du monde?

Pierre-le-Grand qui admirait tant les Hollandais et qui les prenait pour
modèles, aurait dû inspirer leur opiniâtreté aux Russes. Les édifices
byzantins avec leur sévère solidité, le Kremlin avec ses libres
imitations qui équivalent à des créations, seraient devenus les types
d'une architecture nationale. Des cités remplies d'édifices conformes à
leur destination animeraient les bords du Volga, et l'aspect général du
pays serait aussi pittoresque, aussi original que celui de Yaroslaf
l'est peu.

L'arrangement intérieur des habitations russes est raisonnable; leur
aspect extérieur et le plan général des villes ne l'est pas. Yaroslaf
n'a-t-il pas sa colonne comme Pétersbourg, et en face quelques bâtiments
percés d'un arc de triomphe en forme de porte cochère pour imiter
l'état-major de la CAPITALE? Tout cela est du plus mauvais goût, et
contraste d'une manière étrange avec l'architecture des églises et des
clochers; ces édifices semblent appartenir à d'autres villes qu'à celles
pour lesquelles on les a faits.

Plus on approche d'Yaroslaf, plus on est frappé de la beauté de la
population. Les villages sont riches et bien bâtis; j'y ai même vu
quelques maisons de pierre, mais ces dernières sont encore en trop petit
nombre pour varier l'aspect des campagnes, dont nul objet n'interrompt
la monotonie.

Le Volga est la Loire de la Russie, si ce n'est qu'au lieu de nos riants
coteaux de la Touraine, glorieux de porter les plus beaux châteaux du
moyen âge et de la renaissance, on ne trouve ici que des rives unies,
formant des quais naturels, des terrains couverts de maisons grises,
alignées comme des tentes, et qui par leur apparence mesquine, uniforme,
et leurs petites dimensions, appauvrissent le paysage plus qu'elles ne
l'égaient: voilà le pays que les Russes recommandent à notre admiration.

Tantôt en me promenant le long du Volga, j'avais à lutter contre le vent
du nord, tout-puissant sur cette terre où il règne par la destruction,
balayant devant lui la poussière avec violence pendant trois mois, et la
neige pendant le reste de l'année. Ce soir, dans les intervalles des
bourrasques, durant les poses où l'ennemi semblait respirer, les
mélodies lointaines des mariniers du fleuve arrivaient jusqu'à mon
oreille. À cette distance, les sons nasillards qui déparent le chant
populaire des Russes se perdaient dans l'espace, et je n'entendais
qu'une plainte vague dont mon cœur devinait le sens. Sur un long train
de bois qu'ils conduisaient habilement, quelques hommes descendaient le
cours du Volga, leur fleuve natal; arrivés devant Yaroslaf, ils ont
voulu mettre pied à terre; quand je vis ces indigènes amarrer leur
radeau pour s'avancer au-devant de moi, je m'arrêtai: ils passèrent sans
regarder l'étranger, sans même se parler entre eux. Les Russes sont
taciturnes et ne sont pas curieux; je le comprends, ce qu'ils savent les
dégoûte de ce qu'ils ignorent.

J'admirais leurs physionomies fines et leurs nobles traits. Hors les
hommes de race calmoucke, au nez cassé, aux pommettes des joues
saillantes, je vous l'ai répété souvent, les Russes sont parfaitement
beaux.

Un autre agrément qui leur est naturel, c'est la douceur de la voix, la
leur est toujours basse et vibrante sans effort. Ils rendent euphonique
une langue qui, parlée par d'autres, serait dure et sifflante; c'est la
seule des langues de l'Europe qui me paraisse perdre quelque chose dans
la bouche des personnes bien élevées. Mon oreille préfère le russe des
rues au russe des salons; dans les rues, le russe est la langue
naturelle; dans les salons, à la cour, c'est une langue nouvellement
importée, et que la politique du maître impose aux courtisans.

La mélancolie déguisée sous l'ironie est en ce pays la disposition la
plus ordinaire des esprits; dans les salons surtout, car c'est là plus
qu'ailleurs qu'il faut dissimuler la tristesse; de là un ton
sarcastique, persifleur, et des efforts pénibles pour ceux qui les font
comme pour ceux qui les voient faire. Les hommes du peuple noient leur
tristesse dans l'ivrognerie silencieuse, les grands seigneurs dans
l'ivrognerie bruyante. Ainsi, le même vice prend des formes diverses
chez le serf et chez le maître. Celui-ci a une ressource de plus contre
l'ennui: c'est l'ambition, ivresse de l'esprit. Au surplus il règne chez
ce peuple, dans toutes les classes, une élégance innée, une délicatesse
naturelle; ni la barbarie, ni la civilisation, pas même celle qu'il
affecte, ne peuvent lui faire perdre cet avantage primitif.

Il faut avouer cependant qu'il lui manque une qualité plus essentielle:
la faculté d'aimer. Cette faculté n'est rien moins que dominante en son
cœur; aussi, dans les circonstances ordinaires, dans les petites choses,
les Russes n'ont-ils nulle bonhomie; dans les grandes, nulle bonne foi;
un égoïsme gracieux, une indifférence polie, voilà ce qu'on trouve en
eux quand on les examine de près. Cette absence de cœur est ici
l'apanage de toutes les classes, et se révèle sous diverses formes,
selon le rang des hommes qu'on observe; mais le fond est le même dans
tout. La faculté de s'attendrir et de s'attacher, si rare parmi les
Russes, domine chez les Allemands, qui l'appellent _gemüth_. Nous la
nommerions sensibilité expansive, cordialité, si nous avions besoin de
définir ce qui n'est guère plus commun chez nous que chez les Russes.
Mais la fine et naïve plaisanterie française est ici remplacée par une
surveillance hostile, par une malignité observatrice, par une causticité
envieuse, par une tristesse satirique enfin, qui me paraît bien
autrement redoutable que ne l'est notre frivolité rieuse. Ici la rigueur
du climat qui oblige l'homme à une lutte continuelle, la sévérité du
gouvernement, l'habitude de l'espionnage rendent les caractères
mélancoliques, les amours-propres défiants. On craint toujours quelqu'un
et quelque chose; le pis, c'est que cette crainte est fondée; elle ne
s'avoue pas, mais elle ne se cache pas non plus, surtout aux regards
d'un observateur un peu attentif et habitué, comme je le suis, à
comparer entre elles des nations diverses.

Jusqu'à un certain point, la disposition d'esprit peu charitable des
Russes envers les étrangers me paraît excusable. Avant de nous
connaître, ils viennent au-devant de nous avec un empressement apparent,
parce qu'ils sont hospitaliers comme des Orientaux, et qu'ils s'ennuient
comme des Européens; mais tout en nous accueillant avec une prévenance
où il y a plus d'ostentation que de cordialité, ils scrutent nos
moindres paroles, ils soumettent nos actions les plus insignifiantes à
un examen critique, et comme ce travail leur fournit nécessairement
beaucoup à blâmer, ils triomphent intérieurement et se disent: «Voilà
donc les hommes qui se croient en tout supérieurs à nous!»

Il faut ajouter que ce genre d'étude leur plaît, car leur nature étant
plus fine que tendre, il leur en coûte peu pour rester sur la défensive
vis-à-vis des étrangers. Cette disposition n'exclut ni une certaine
politesse, ni une sorte de grâce, mais elle est contraire à l'amabilité
véritable. Peut-être qu'à force de soins et de temps, on parviendrait à
leur inspirer quelque confiance, néanmoins, je doute que tous mes
efforts pussent me faire atteindre à ce but, car la nation russe est une
des plus légères et en même temps des plus impénétrables du monde.
Qu'a-t-elle fait pour aider la marche de l'esprit humain? elle n'a pas
encore eu de philosophes, de moralistes, de législateurs, de savants
dont le nom marquât dans l'histoire; mais à coup sûr elle n'a jamais
manqué ni ne manquera jamais de bons diplomates, d'habiles têtes
politiques; et si les classes inférieures ne fournissent pas des
ouvriers inventifs, elles abondent en manœuvres excellents; si les
domestiques capables d'ennoblir leur profession par des sentiments
élevés y manquent, on y trouve en abondance d'excellents espions.

Je vous conduis dans le dédale des contradictions, c'est-à-dire que je
vous montre les choses de ce monde telles qu'elles m'apparaissent au
premier et au second coup d'œil; c'est à vous que je laisse le soin de
résumer, de coordonner mes remarques, afin de conclure de mes opinions
personnelles à une opinion générale. Mon ambition sera satisfaite si en
comparant et en élaguant de ce recueil une foule d'arrêts hasardés et
précipités vous pouvez formuler une opinion solide, impartiale et mûre.
Je ne l'ai pas fait parce que j'aime mieux voyager que travailler: un
écrivain n'est pas libre, un voyageur l'est: je raconte le voyage et
vous laisse le livre à compléter.

Les réflexions que vous venez de lire sur le caractère russe m'ont été
suggérées par plusieurs visites que j'ai faites en arrivant à Yaroslaf.
Je regardais ce point central comme l'un des plus intéressants de mon
voyage; voilà pourquoi, avant de quitter Moscou, je m'étais muni de
plusieurs recommandations pour cette ville.

Vous saurez demain le résultat de ma visite chez le principal personnage
du pays, car je viens d'envoyer ma lettre au gouverneur. On m'a dit, ou
pour parler plus juste, fait penser de lui beaucoup de mal dans les
diverses maisons où j'ai été reçu ce matin.

Dans ce gouvernement, on retrouve le drowska primitif: cette voiture
ainsi simplifiée (une planchette sur quatre roues) disparaît entièrement
sous l'homme; ce n'est plus qu'un cheval attelé à une personne; des
quatre roues de la voiture, deux restent cachées par les jambes du
_voituré_ et les deux autres sont si basses qu'elles disparaissent dans
le mouvement rapide de la machine.

Les paysannes russes marchent en général nu-pieds: les hommes se servent
le plus souvent d'une espèce de sabots de jonc grossièrement natté; de
loin cette chaussure ressemble assez aux sandales antiques. La jambe est
entourée d'un pantalon large, dont les plis arrêtés à la cheville par
des bandelettes à l'antique, se perdent dans le soulier. Cet ajustement
rappelle tout à fait les statues des Scythes par les sculpteurs romains.
Je ne crois pas que les mêmes artistes aient jamais représenté des
femmes barbares dans leur costume.

Je vous écris d'une mauvaise auberge; il n'y en a que deux qui vaillent
quelque chose en Russie, et elles sont tenues par deux étrangers: la
pension anglaise à Saint-Pétersbourg et madame Howard à Moscou.

Il y a même bien des maisons de particuliers où je ne m'assieds sur un
divan qu'en tremblant.

J'ai vu plusieurs bains publics à Pétersbourg et à Moscou; on s'y baigne
de diverses manières; quelques personnes entrent dans des chambres
chauffées à un degré de chaleur qui me paraît insupportable: une vapeur
pénétrante vous suffoque dans ces étuves; ailleurs des hommes nus sur
des planches brûlantes sont lavés et savonnés par d'autres hommes nus;
les élégants ont des baignoires comme partout; mais tant de gens
affluent dans ces établissements, l'humidité chaude qu'on y fait régner
incessamment y nourrit tant d'insectes, les habits qu'on y dépose
servent d'asile à tant de vermine, que rarement vous en sortez sans
rapporter chez vous quelque preuve irrécusable de la sordide négligence
des gens du peuple en Russie. Ce seul souvenir et la continuelle
inquiétude qu'il me laisse me ferait haïr tout un pays.

Avant de se nettoyer elles-mêmes, les personnes qui font usage des bains
publics devraient songer à nettoyer les bains, les baigneurs, les
planches, le linge, et tout ce qu'on touche, et tout ce qu'on voit, et
tout ce qu'on respire dans ces antres où les vrais Moscovites vont
entretenir leur soi-disant propreté, et hâter la vieillesse par l'abus
de la vapeur et de la transpiration qu'elle provoque.

Il est dix heures du soir: le gouverneur me fait dire que son fils et sa
voiture vont venir me chercher: je réponds par des excuses et des
remercîments; j'écris qu'étant couché, je ne puis profiter ce soir de la
bonté de M. le gouverneur, mais que demain je passerai la journée tout
entière à Yaroslaf, et que je m'empresserai d'aller le remercier. Je ne
suis pas fâché de profiter de cette occasion de faire une étude
approfondie de l'hospitalité russe en province.

À demain donc.

     (_Suite de la même lettre_.)


     Yaroslaf, ce 19 août 1839, après minuit.

Ce matin vers onze heures, le fils du gouverneur qui n'est encore qu'un
enfant, est venu en grand uniforme me prendre dans une voiture coupée,
attelée de quatre chevaux, et menée par un cocher et un _faleiter_,
perché sur le cheval de droite de la volée; équipage tout pareil aux
voitures des gens de la cour à Pétersbourg. Cette élégante apparition à
la porte de mon auberge me déconcerta; je sentis tout d'abord que ce
n'était pas à de vieux Russes que j'allais avoir affaire, et que mon
attente serait encore trompée: ce n'était pas là des Moscovites purs, de
vrais boyards. Je craignais de me retrouver une fois de plus chez des
Européens voyageurs, chez des courtisans de l'Empereur Alexandre, parmi
des grands seigneurs cosmopolites.

«Mon père connaît Paris, me dit le jeune homme; il sera charmé de
recevoir un Français.

--À quelle époque a-t-il vu la France?»

Le jeune Russe garda le silence; il me parut déconcerté de ma question,
qui pourtant m'avait semblé bien simple; d'abord je ne pus m'expliquer
son embarras; plus tard je le compris, et je lui en sus gré comme d'une
preuve de délicatesse exquise, sentiment rare par tout pays et à tout
âge.

M ***, gouverneur d'Yaroslaf, avait fait en France à la suite de
l'Empereur Alexandre les campagnes de 1813 et de 1814, et c'est ce dont
son fils ne voulait pas me faire souvenir. Cette preuve de tact me
rappelle un trait bien différent: un jour dans une petite ville
d'Allemagne, je dînais chez l'envoyé d'un autre petit pays allemand; le
maître de la maison en me présentant à sa femme, lui dit que j'étais
Français...

«C'est donc un ennemi,» interrompt leur fils qui paraissait âgé de
treize à quatorze ans.

Cet enfant n'avait pas été envoyé à l'école en Russie.

En entrant dans le vaste et brillant salon où m'attendait le gouverneur,
sa femme et leur nombreuse famille, je me crus à Londres ou plutôt à
Pétersbourg, car la maîtresse de la maison se tenait à la russe dans le
petit cabinet fermé d'une grille dorée, qui occupe un coin du salon, et
qui s'appelle l'_altane_; il est élevé de quelques degrés et fait
l'ornement des habitations russes: on dirait d'un théâtre de société
fermé par des treillages. Je vous ai décrit ailleurs cette brillante
claire-voie, dont l'effet est aussi original qu'élégant. Le gouverneur
me reçut avec politesse; puis passant à travers le salon devant
plusieurs femmes et plusieurs hommes de ses parents qui se trouvaient là
réunis, il me conduisit dans le cabinet de verdure où j'aperçus enfin sa
femme.

À peine m'eut-elle fait asseoir au fond de ce sanctuaire, qu'elle me dit
en souriant: «Monsieur de Custine, Elzéar fait-il toujours des fables?»

Le comte Elzéar de Sabran, mon oncle, était devenu, dès son enfance,
célèbre dans la société de Versailles par son talent poétique, et il le
serait dans le public si ses amis et ses parents avaient pu obtenir de
lui qu'il publiât le recueil de ses fables, espèce de code poétique,
grossi par l'expérience et par le temps, car chaque circonstance de sa
vie, chaque événement public et particulier, chaque rêverie lui inspire
un de ces apologues toujours ingénieux et souvent profonds, auxquels une
versification élégante, facile, un débit original et piquant prêtent un
charme particulier. Au moment où j'entrais chez le gouverneur
d'Yaroslaf, ce souvenir était loin de moi, car j'avais l'esprit tout
occupé de l'espoir trop rarement satisfait de trouver enfin de vrais
Russes en Russie.

Je réponds à la femme du gouverneur par un sourire d'étonnement qui
voulait dire: Ceci ressemble au conte d'Aline; expliquez-moi ce mystère.

L'explication ne se fit pas attendre.

«J'ai été élevée, continua la dame, par une amie de madame de Sabran,
votre grand'mère; cette amie m'a parlé souvent des grâces naturelles et
du charmant esprit de madame de Sabran, de l'esprit et des talents de
votre oncle, de votre mère; elle m'a même souvent parlé de vous,
quoiqu'elle eût quitté la France avant votre naissance; c'est madame de
***; elle suivit en Russie la famille de Polignac, émigrée, et depuis la
mort de la duchesse de Polignac, elle ne m'a jamais quittée.

En achevant ces mots, madame *** me présenta à sa gouvernante, personne
âgée qui parlait français mieux que moi, et dont la physionomie
exprimait la finesse et la douceur.

Je sentis qu'il fallait renoncer pour cette fois à mon rêve de boyards,
rêve qui, malgré sa niaiserie, ne laissait pas que de m'inspirer
quelques regrets; mais j'avais de quoi me dédommager de mon mécompte.
Madame ***, la femme du gouverneur, est d'une des grandes familles
originaires de la Lithuanie; elle est née princesse ***. Outre la
politesse commune à presque toutes les personnes de ce rang dans tous
les pays, elle a pris le goût et le ton de la société française du
meilleur temps, et quoique jeune encore, elle me rappelle, par la noble
simplicité de son maintien, les manières des personnes âgées que j'ai
connues dans mon enfance. Ce sont les traditions de la vieille cour, le
respect de toutes les convenances, le bon goût dans sa perfection, car
il s'élève jusqu'à la bonté, jusqu'au naturel; enfin c'est le grand
monde de Paris dans ce qu'il avait de plus séduisant au temps où notre
supériorité sociale était incontestée; au temps où madame de Marsan, se
réduisant à une modeste pension, s'enfermait volontairement dans un
petit appartement, à l'Assomption, et engageait pour dix ans ses
immenses revenus afin d'aider son frère, le prince de Guémenée, à payer
ses dettes en atténuant autant qu'il dépendait d'elle, par ce noble
sacrifice, le scandale d'une banqueroute de grand seigneur.

Tout cela ne m'apprendra rien sur le pays que je parcours, pensais-je;
mais j'y trouve un plaisir dont je me garde de me défendre, car il est
devenu plus rare peut-être que la satisfaction de simple curiosité qui
m'attirait ici.

Je me crois dans la chambre de ma grand'mère[9], à la vérité les jours
où le chevalier de Boufflers n'y était pas, ni madame de Coaslin, ni
même la maîtresse de la maison, car ces brillants modèles de l'espèce
d'esprit qui se dissipait autrefois en France dans la conversation ont
disparu sans retour, même en Russie; mais je me retrouve dans le cercle
choisi de leurs amis et de leurs disciples rassemblés chez eux pour les
attendre les jours où ils avaient été forcés de sortir. Il me semble
qu'ils vont reparaître.

Je n'étais nullement préparé à ce genre d'émotion; certes, de toutes les
surprises du voyage, celle-ci est pour moi la plus inattendue.

La maîtresse de la maison, qui partageait mon étonnement, me raconta
l'exclamation qu'elle avait faite la veille en apercevant mon nom au bas
du billet par lequel j'envoyais au gouverneur les lettres de
recommandation qu'on m'avait données pour lui à Moscou. La singularité
de cette rencontre dans un pays où je me croyais aussi inconnu qu'un
Chinois, donna tout de suite un tour familier, presqu'amical à la
conversation, qui devint générale sans cesser d'être agréable et facile.
Tout cela me parut très-original; il n'y avait rien d'apprêté, rien
d'affecté dans le plaisir qu'on paraissait trouver à me recevoir. La
surprise avait été réciproque, un vrai coup de théâtre. Personne ne
m'attendait à Yaroslaf; je ne me suis décidé à prendre cette route que
la veille du jour où je quittai Moscou, et malgré les minuties de
l'amour-propre russe, je n'étais pas un homme assez important aux yeux
de la personne à qui j'avais demandé au dernier moment quelques lettres
de recommandation pour supposer qu'elle m'eût fait devancer par un
courrier.

La femme du gouverneur a pour frère un prince ***, qui écrit
parfaitement notre langue. Il a publié des ouvrages en vers français, et
il a bien voulu me faire présent d'un de ses recueils. En ouvrant le
livre, j'ai trouvé ce vers plein de sentiment; il est dans une pièce
intitulée: _Consolations à une mère_:

     Les pleurs sont la fontaine où notre âme s'épure.

Certes, on est heureux d'exprimer si bien sa pensée dans une langue
étrangère.

À la vérité les Russes du grand monde, surtout ceux de l'âge du prince
***, ont deux langues; mais je ne prends pas ce luxe pour de la
richesse.

Toutes les personnes de la famille *** se sont empressées à l'envi de me
faire les honneurs de la maison et de la ville.

On m'a comblé d'éloges détournés et ingénieux sur mes livres, qu'on
citait en se rappelant une foule de détails que j'avais oubliés. La
manière délicate et naturelle dont ces citations étaient ramenées
m'aurait plu, quand elle m'aurait moins flatté. J'aurais voulu être
admis dans ce cercle élégant, même pour y voir fêter un autre. Les
livres en petit nombre que la censure laisse arriver si loin, vivent
longtemps ici une fois qu'ils y sont parvenus. Je dois dire, non pas à
ma gloire personnelle, mais à la louange du temps où nous vivons, qu'en
parcourant l'Europe, je n'ai reçu d'hospitalité vraiment digne de
gratitude que celle que j'ai due à mes ouvrages; ils m'ont fait, parmi
les étrangers, un petit nombre d'amis inconnus dont la bienveillance
toujours nouvelle n'a pas peu contribué à prolonger mon goût inné pour
les voyages et pour la poésie. Si une place aussi peu importante que
celle que j'occupe dans notre littérature m'a valu de tels avantages, il
est facile de se figurer l'influence que doivent exercer au loin des
talents comme ceux qui dominent chez nous la société pensante. Cet
apostolat de nos écrivains est la vraie puissance de la France; mais
quelle responsabilité une telle vocation n'entraîne-t-elle pas avec
elle? À la vérité, il en est de cette charge comme de toutes les autres;
l'espoir de l'obtenir fait oublier le danger de l'exercer. Quant à moi,
si dans le cours de ma vie j'ai compris et senti une ambition, c'était
celle de participer, selon mes forces, à ce gouvernement de l'esprit,
aussi supérieur au pouvoir politique que l'électricité l'est à la poudre
à canon.

On m'a beaucoup parlé de Jean Sbogar; et lorsqu'on a su que j'avais le
bonheur d'être personnellement connu de l'auteur, on m'a fait mille
questions à son sujet: que n'avais-je pour y répondre le talent de
conter qu'il possède à un si haut degré!

Un des beaux-frères du gouverneur m'a mené voir en détail le couvent de
la Transfiguration, qui sert de résidence à l'archevêque d'Yaroslaf. Ce
monastère, comme tous les couvents grecs, est une espèce de citadelle
basse renfermant plusieurs églises et des édifices petits, nombreux et
de tous les styles, excepté du bon. L'effet général de ces amas de
maisons, soi-disant pieuses, est mesquin; c'est une quantité de
bâtiments blancs éparpillés sur un grand terrain vert: cela ne fait pas
un ensemble. J'ai retrouvé la même chose dans tous les couvents russes.

Ce qui m'a paru frappant et nouveau pendant la visite que j'ai faite à
celui-ci, c'est la dévotion de mon guide, le prince ***. Il approchait
avec une ferveur surprenante son front et sa bouche de tous les objets
offerts à la vénération des fidèles; et dans ce couvent qui renferme
différents sanctuaires, il a fait la même chose en vingt endroits.
Cependant sa conversation de salon n'annonçait rien moins que cette
dévotion de cloître. Il a fini par m'inviter moi-même à baiser les
reliques d'un saint dont un moine nous ouvrait le tombeau; je lui ai vu
faire... non pas une fois, mais cinquante le signe de la croix, il a
baisé vingt images et reliques, enfin il n'y a pas chez nous de nonne au
fond d'un couvent qui répéterait tant de génuflexions, de salutations,
d'inclinations de tête en passant et repassant devant le maître autel de
son église, qu'en a fait dans le monastère de la Transfiguration en
présence d'un étranger, ce prince russe, ancien militaire, aide-de-camp
de l'Empereur Alexandre.

Les Grecs couvrent les murs de leurs églises de peintures à fresque dans
le style byzantin. Un étranger respecte d'abord ces images, parce qu'il
les croit anciennes, mais quand il vient à s'apercevoir que telle est
encore la manière des peintres russes d'aujourd'hui, sa vénération se
change en un profond ennui. Les églises qui nous paraissent les plus
vieilles, sont rebâties et coloriées d'hier: leurs madones, même le plus
nouvellement peintes, ressemblent à celles qui furent apportées en
Italie vers la fin du moyen âge pour y réveiller le goût de la peinture.
Mais depuis lors, les Italiens ont marché, leur génie électrisé par
l'esprit conquérant de l'Église romaine a compris et poursuivi le grand
et le beau; il a produit dans tous les genres ce que le monde a vu de
plus sublime en fait d'art. Pendant ce temps-là les Grecs du Bas-Empire,
et après eux les Russes, continuaient de calquer fidèlement leurs
vierges du VIIIe siècle.

L'Église d'Orient n'a jamais été favorable aux arts. Depuis que le
schisme fut déclaré, elle n'a fait comme auparavant qu'engourdir les
esprits dans les subtilités de la théologie. À l'heure qu'il est, les
vrais croyants en Russie disputent très-sérieusement entre eux pour
savoir s'il est permis de donner le ton naturel de la chair à la tête
des vierges, où s'il faut continuer de les colorier comme les soi-disant
madones de Saint-Luc, d'une teinte de bistre qui n'a rien de vrai; on
s'inquiète aussi de la manière de représenter le reste de la personne;
il n'est pas certain que le corps doive être peint, il vaudrait mieux
peut-être l'imiter en métal et l'enfermer dans une cuirasse ciselée qui
ne laisse voir que le visage, et n'est même parfois percée qu'aux yeux,
et coupée qu'au poignet pour rendre les mains libres. Vous vous
expliquerez comme vous pourrez pourquoi un corps de métal paraît plus
décent aux yeux des prêtres grecs qu'une toile peinte en couleur de robe
de femme.

Vous n'êtes pas au bout: certains docteurs dont le nombre est assez
grand pour faire secte, se séparent consciencieusement de l'Église mère,
parce que celle-ci renferme aujourd'hui d'impies novateurs qui
permettent aux popes de donner la bénédiction sacerdotale avec trois
doigts de la main, tandis que la vraie tradition veut que l'index et le
doigt du milieu soient seuls chargés du soin de répandre les grâces du
ciel sur les fidèles.

Telles sont les questions agitées aujourd'hui dans l'Église gréco-russe,
et ne croyez pas qu'elles y passent pour puériles: elles enflamment les
passions, provoquent l'hérésie et décident du sort des populations dans
ce monde et dans l'autre. Si je connaissais mieux le pays, je
recueillerais pour vous bien d'autres documents. Revenons à nos hôtes.

Les grands seigneurs russes me paraissent plus aimables en province qu'à
la cour.

La femme du gouverneur d'Yaroslaf a, dans ce moment, toute sa famille
réunie chez elle; plusieurs de ses sœurs avec leurs maris et leurs
enfants sont logées dans sa maison: elle admet à sa table les principaux
employés de son mari qui sont des habitants de la ville; enfin son fils
(celui qui est venu me chercher en voiture), est encore d'âge à avoir un
gouverneur: aussi au dîner de famille étions-nous vingt personnes à
table.

Il est d'usage dans le Nord de faire précéder le repas principal par un
petit repas qui se sert dans le salon, un quart d'heure avant qu'on se
mette à table; ce préliminaire, espèce de déjeuner qui touche au dîner,
est destiné à aiguiser l'appétit et s'appelle en russe, si mon oreille
ne m'a pas trompé: _zacusca_. Des domestiques apportent sur des plateaux
de petites assiettes couvertes de caviar frais et tel qu'on n'en mange
qu'en ce pays, de poisson fumé, de fromage, de viande salée, de biscuits
de mer et d'autres pâtisseries, sucrées et non sucrées; on sert aussi
des liqueurs amères, du vermout, de l'eau-de-vie de France, du porter de
Londres, du vin de Hongrie et de l'or potable de Dantzick, et l'on mange
et l'on boit tout cela debout en se promenant. Il ne tiendrait qu'à un
étranger ignorant des usages du pays, et d'un appétit facile à
contenter, de se rassasier ainsi tout d'abord, et de rester ensuite
simple spectateur du véritable dîner, qui ne serait pour lui qu'un
hors-d'œuvre. On mange beaucoup en Russie, et l'on fait bonne chère dans
les bonnes maisons; mais on aime trop les hachis, la farce et les
boulettes de viande ou de poisson dans des pâtés à l'allemande, à
l'italienne, ou dans des pâtés chauds à la française.

Un des poissons les plus délicats du monde (le sterléd), se pêche dans
le Volga où il est abondant; il tient du poisson de mer et du poisson
d'eau douce, sans toutefois ressembler à aucun de ceux que j'ai mangés
ailleurs: il est grand, sa chair est fine, légère, sa peau d'un goût
exquis, et sa tête pointue, toute composée de cartilages, passe pour
délicate: on assaisonne ce monstre d'une manière recherchée, mais sans
trop d'épices: la sauce à laquelle on le sert a tout à la fois le goût
du vin et du bouillon et celui du jus de citron. Je préfère ce mets
national à tous les autres ragoûts du pays, et surtout à la soupe froide
et aigre, espèce de bouillon de poisson à la glace, détestable régal des
Russes. Ils font aussi des soupes au vinaigre sucré, dont j'ai goûté
pour n'y plus revenir.

Le dîner du gouverneur était bon et bien servi, sans superfluité, sans
recherche inutile. L'abondance et la bonne qualité des melons d'eau
m'étonne; on dit qu'ils viennent des environs de Moscou, je croyais
qu'on les allait chercher plus loin et jusqu'en Crimée, où le sol est
plus fécond en pastèques que celui de la Russie centrale. Il est d'usage
en ce pays de poser le dessert sur la table dès le commencement du
dîner, et de servir plat à plat. Cette méthode a des avantages et des
inconvénients; elle ne me paraît parfaitement convenable que pour les
grands dîners.

Les dîners russes sont d'une longueur raisonnable, et les convives se
dispersent presque tous au sortir de table. Quelques personnes ont
l'habitude de faire la sieste à l'orientale; d'autres vont à la
promenade ou retournent à leurs affaires après avoir pris le café. Le
dîner n'est pas ici le repas qui finit les travaux de la journée; aussi
quand je pris congé de la maîtresse de la maison, eut-elle la bonté de
m'engager à revenir passer la soirée chez elle; j'ai accepté cette
invitation qu'il m'eût paru impoli de refuser: tout ce qui m'est offert
ici l'est avec tant de bon goût, que ni la fatigue ni l'envie de me
retirer afin de vous écrire ne me suffisent pour défendre ma liberté:
une pareille hospitalité est une douce tyrannie, je sens qu'il serait
indélicat de ne la point accepter: on met une voiture à quatre chevaux,
une maison à ma disposition, une famille entière s'occupe à me
distraire, à me montrer le pays: c'est à qui s'empressera de me faire
les honneurs de quelque chose; et cela se passe sans compliments
affectés, sans protestations superflues, sans empressement importun,
avec une simplicité souveraine: je n'ai pas appris à résister à tant de
bonne grâce, à dédaigner tant d'élégance; je céderais, ne fût-ce que par
instinct patriotique, car il y a au fond de ces manières si agréables un
souvenir d'ancienne France qui me touche et me séduit; il me semble que
je ne suis venu jusqu'aux frontières du monde civilisé que pour y
recueillir une part de l'héritage de l'esprit français au XVIIIe siècle,
esprit depuis longtemps perdu chez nous. Ce charme inexprimable des
bonnes manières et du langage simple me rappelle le paradoxe d'un des
hommes les plus spirituels que j'aie connus: «Il n'y a pas, disait-il,
une mauvaise action ou un mauvais sentiment, qui n'ait leur source dans
un défaut de savoir-vivre; aussi la vraie politesse est-elle la vertu;
c'est toutes les vertus réunies.» Il allait plus loin: il prétendait
qu'il n'y a de vice que la grossièreté.

Ce soir, à neuf heures, je suis retourné chez le gouverneur. On s'est
mis d'abord à faire de la musique, ensuite on a tiré une loterie.

Un des frères de la maîtresse de la maison joue du violoncelle de
manière à faire grand plaisir; il était accompagné sur le piano par sa
femme, personne pleine d'agréments. Grâce à ce duo, ainsi qu'à des airs
nationaux chantés avec goût, la soirée m'a paru courte:

La conversation de madame de ***, l'ancienne amie de ma grand'mère et de
madame de Polignac, n'a pas peu contribué à l'abréger pour moi. Cette
dame vit en Russie depuis quarante-sept ans; elle a vu et jugé ce pays
avec un esprit fin et juste, et elle raconte la vérité sans hostilité,
mais sans précautions oratoires; c'était nouveau pour moi; sa franchise
contraste avec la dissimulation universelle pratiquée par les Russes.
Une Française spirituelle et qui a passé sa vie chez eux, doit, je
crois, les connaître mieux qu'ils ne se connaissent eux-mêmes; car ils
s'aveuglent pour mieux mentir. Madame de *** m'a dit et répété qu'en ce
pays le sentiment de l'honneur n'est puissant que dans le cœur des
femmes: elles se sont fait un culte de la fidélité à leur parole, du
mépris du mensonge, de la délicatesse en affaires d'argent, de
l'indépendance en politique; enfin selon madame de ***, la plupart
d'entre elles possèdent ce qui manque ici à la plupart des hommes: la
probité appliquée aux circonstances de la vie, même aux moins graves. En
général les femmes en Russie pensent plus que les hommes, parce qu'elles
n'agissent pas. Le loisir, cet avantage inhérent à la manière de vivre
des femmes, profite à leur caractère autant qu'à leur esprit; elles ont
plus d'instruction, moins de servilité, plus d'énergie de sentiment que
les hommes. Souvent l'héroïsme lui-même leur semble naturel, et leur
devient facile. La princesse Troubetzkoï n'est pas la seule femme qui
ait suivi son mari en Sibérie; beaucoup d'hommes exilés ont reçu de
leurs épouses cette sublime preuve de dévouement, qui ne perd rien de
son prix pour être moins rare que je ne la croyais; malheureusement leur
nom m'est inconnu. Qui leur trouvera un historien et un poëte? c'est
surtout pour les vertus ignorées qu'on a besoin de croire au jugement
dernier. La gloire des bons manquerait à la justice de Dieu; on conçoit
le pardon du Tout-Puissant, on ne concevrait pas son indifférence. La
vertu n'est vertu que parce qu'elle ne peut être récompensée par les
hommes. Elle perdrait de sa perfection et deviendrait un calcul servile
si elle était assurée de se voir toujours appréciée et rémunérée sur la
terre; la vertu qui n'irait pas jusqu'au surnaturel, au sublime, serait
incomplète. Si le mal n'existait pas y aurait-il des saints? le combat
est nécessaire à la victoire, et la victoire force Dieu même à couronner
le vainqueur. Ce beau spectacle justifie la Providence, qui pour le
procurer au ciel attentif, tolère les égarements du monde.

Vers la fin de la soirée, avant de me permettre de me retirer, on a,
pour me faire honneur, avancé de quelques jours une solennité attendue
depuis six mois dans cette famille: c'était le tirage d'une loterie de
charité; tous les lots composés d'ouvrages faits par la maîtresse de la
maison elle-même et par ses parents ou ses amis, furent étalés avec goût
sur des tables; celui qui m'est échu, je n'ose dire par hasard, car on
avait choisi mes billets avec soin, est un joli petit livre de notes
avec une couverture en laque. Je me suis hâté d'y écrire le jour du
mois, l'année, et d'ajouter quelques mots de souvenir en forme de notes.
Du temps de nos pères, on eût improvisé là des vers; mais aujourd'hui
que l'improvisation publique envahit l'existence, la mode des impromptu
de salon est passée. On ne va chercher dans le monde que du repos
d'esprit; et il y paraît. Les discours, la littérature éphémère, la
politique ont détrôné le quatrain et la chanson. Je n'eus pas l'esprit
d'écrire un seul couplet; mais je me dois la justice d'ajouter que je
n'en eus pas l'envie.

Après avoir pris congé de mes aimables hôtes que je dois retrouver à la
foire de Nijni, je suis retourné à mon auberge, fort satisfait de la
journée que je viens de vous raconter. La maison de paysan d'avant-hier
où j'étais hébergé, vous savez comment, et le salon d'aujourd'hui; le
Kamtschatka et Versailles, à trois heures de distance: voilà la Russie.
Je vous sacrifie mes nuits pour vous peindre ce pays tel que je le vois.
Ma lettre n'est pas finie, et déjà l'aube paraît.

Les contrastes sont brusques en ce pays; tellement que le paysan et le
seigneur ne semblent pas appartenir à la même terre. Il y a une patrie
pour le serf et une patrie pour le maître. Rappelez-vous que les paysans
russes ont cru longtemps le ciel réservé pour leurs maîtres. Ici l'État
est divisé en lui-même, et l'unité n'y est qu'apparente, c'est ce que je
remarque en Russie: les grands y ont l'esprit cultivé comme s'ils
devaient vivre dans un autre pays; et le paysan est ignorant, sauvage
comme s'il était soumis à des seigneurs qui lui ressemblent.

C'est bien moins l'abus de l'aristocratie que je reproche au
gouvernement russe, que l'absence d'un pouvoir aristocratique autorisé
et dont les attributions seraient nettement et constitutionnellement
définies. Les aristocraties politiquement reconnues m'ont toujours paru
bienfaisantes, tandis que l'aristocratie qui n'a de fondement que les
chimères ou les injustices des privilégiés, est pernicieuse, parce que
ses attributions restent indécises et mal réglées. Il est vrai que les
seigneurs russes sont maîtres et maîtres trop absolus dans leurs terres:
de là il résulte des excès que la peur et l'hypocrisie déguisent sous
des phrases d'humanité prononcées d'un ton doucereux, qui trompe les
voyageurs et trop souvent les chefs du gouvernement eux-mêmes. Mais à
vrai dire, ces hommes, bien que souverains dans leurs domaines les plus
éloignés du centre d'action politique, ne sont rien dans l'État; chez
eux ils abusent de tout, ils se moquent de l'Empereur parce qu'ils
corrompent ou qu'ils intimident les agents secondaires du pouvoir
légitime: mais le pays n'en est pas plus pour cela gouverné par eux;
tout-puissants pour le mal qui se fait en détail et à l'insu de
l'autorité suprême, ils sont sans force comme sans considération dans la
direction générale du pays. Un homme du plus grand nom en Russie ne
représente réellement que lui-même, il ne jouit d'aucune considération
étrangère à son mérite individuel dont l'Empereur est l'unique juge, et
tout grand seigneur qu'il est, il n'a d'autorité que celle qu'il usurpe
chez lui. Mais il a du crédit et ce crédit peut devenir immense s'il est
habile à le faire valoir, et s'il sait s'avancer à la cour et par la
cour dans le tchinn[10]; la flatterie est une industrie comme une autre,
mais comme une autre et plus qu'une autre, elle ne permet qu'une
existence précaire; cette vie de courtisan exclut l'élévation des
sentiments, l'indépendance de l'esprit, les vues vraiment humaines et
patriotiques, les grands desseins politiques, qui sont le propre des
corps aristocratiques légalement constitués dans les États organisée
pour étendre au loin leur domination et pour vivre longtemps. D'un autre
côté elle exclut la juste fierté de l'homme qui fait sa fortune par son
travail: elle réunit donc les désavantages de la démocratie et ceux du
despotisme, en excluant ce qu'il y a de bon sous ces deux régimes.

La Russie est gouvernée par une classe d'employés subalternes, sortie
des écoles publiques pour entrer dans les administrations publiques;
chacun de ces gens-là, le plus souvent fils d'un père venu des pays
étrangers, est noble dès qu'il a une croix à sa boutonnière; et notez
que ce n'est pas l'Empereur seul qui donne ces décorations; munis de ce
signe magique, ils deviennent propriétaires; ils possèdent de la terre
et des hommes: et ces nouveaux seigneurs, parvenus au pouvoir sans avoir
reçu en héritage la magnanimité d'un chef habitué de père en fils à
commander, usent de leur autorité en parvenus qu'ils sont; aussi
rendent-ils odieux à la nation et au monde le régime du servage
définitivement établi en Russie à l'époque où la vieille Europe
commençait à ruiner chez elle l'édifice féodal. Du fond de leurs
chancelleries ces despotes invisibles oppriment le pays impunément, ils
gênent jusqu'à l'Empereur lui-même qui s'aperçoit bien qu'il n'est pas
aussi puissant qu'on lui dit qu'il l'est, mais qui, dans son étonnement,
qu'il voudrait se dissimuler à lui-même, ne sait pas toujours où est la
borne de son pouvoir. Il la sent et il en souffre sans même oser s'en
plaindre: cette borne, c'est la bureaucratie, force terrible partout,
parce que l'abus qu'on en fait s'appelle l'amour de l'ordre, mais plus
terrible en Russie que partout ailleurs. Quand on voit la tyrannie
administrative substituée au despotisme Impérial, on frémit pour un pays
où s'est établi sans contrepoids ce système de gouvernement propagé en
Europe sous l'Empire français.

La Russie n'avait ni les mœurs démocratiques, fruit des révolutions
sociales et judiciaires que la France a subies, ni la presse, fruit et
germe de la liberté politique qu'elle perpétue après avoir été enfantée
par elle. Les Empereurs de Russie également mal inspirés dans leur
défiance et dans leur confiance, ne voyaient que des rivaux dans les
nobles et ne voulaient trouver que des esclaves dans les hommes qu'ils
prenaient pour ministres; ainsi, doublement aveuglés, ils ont laissé aux
directeurs de l'administration et à leurs employés qui ne leur faisaient
nul ombrage, la liberté de jeter leurs réseaux sur un pays sans défense
et sans protecteurs. Il est né de là une fourmilière d'agents obscurs
travaillant à régir ce pays d'après des idées qui ne sont pas sorties de
lui: d'où il arrive qu'elles ne peuvent satisfaire ses besoins réels.
Cette classe d'employés, hostiles dans le fond du cœur à l'ordre de
choses qu'ils administrent, se recrute en grande partie parmi les fils
de popes[11], espèce d'ambitieux vulgaires, de parvenus sans talent
parce qu'ils n'ont pas besoin de mérite pour obliger l'État à
s'embarrasser d'eux, gens approchant de tous les rangs et qui n'ont pas
de rang, esprits qui participent à la fois de toutes les préventions des
hommes populaires et de toutes les prétentions des hommes
aristocratiques, moins l'énergie des uns et la sagesse des autres; bref,
pour tout dire en un mot: les fils de prêtres sont des révolutionnaires
chargés de maintenir l'ordre établi.

Vous comprenez que de tels administrateurs sont le fléau de la Russie.

Éclairés à demi, libéraux comme des ambitieux, despotes comme des
esclaves, imbus d'idées philosophiques mal coordonnées et entièrement
inapplicables dans le pays qu'ils appellent leur patrie, quoique tous
leurs sentiments et toutes leurs demi-lumières viennent d'ailleurs, ces
hommes poussent la nation vers un but qu'ils ne connaissent peut-être
pas eux-mêmes, que l'Empereur ignore, et qui n'est pas celui où doivent
tendre les vrais Russes, les vrais amis de l'humanité.

Cette conspiration permanente remonte, à ce qu'on m'assure, au temps de
Napoléon. Le politique italien avait pressenti le danger de la puissance
russe; et voulant affaiblir l'ennemi de l'Europe révolutionnée, il
recourut d'abord à la puissance des idées. Il profita de ses rapports
d'amitié avec l'Empereur Alexandre, et de la tendance innée de ce prince
vers les institutions libérales, pour envoyer à Pétersbourg, sous
prétexte d'aider à l'accomplissement des desseins de l'Empereur, un
grand nombre d'ouvriers politiques, espèce d'armée masquée chargée de
préparer en secret la voie à nos soldats. Ces intrigants habiles avaient
mission de s'ingérer dans le gouvernement, de s'emparer surtout de
l'éducation publique et d'infiltrer dans l'esprit de la jeunesse des
doctrines contraires à la religion politique du pays. Ainsi le grand
homme de guerre, l'héritier de la révolution française et l'ennemi de la
liberté du monde, jetait au loin des semences de troubles, parce que
l'unité despotique lui paraissait prêter un ressort dangereux au
gouvernement militaire qui fait l'immense pouvoir de la Russie.

Cet Empire recueille aujourd'hui le fruit de la lente et profonde
politique de l'adversaire qu'il a cru vaincre, mais dont le
machiavélisme posthume survit à des revers inouïs dans l'histoire des
guerres humaines.

J'attribue en grande partie à l'influence occulte de ces éclaireurs de
nos armées, et à celle de leurs enfants et de leurs disciples, les idées
révolutionnaires qui germent dans beaucoup de familles et jusque dans
les armées russes; et dont l'explosion a produit les conspirations que
noua avons vues jusqu'ici échouer contre la force du gouvernement
établi. Je me trompe peut-être, mais je me persuade que l'Empereur
actuel triomphera de ces idées en écrasant jusqu'au dernier tous les
hommes qui les défendaient.

J'étais loin de m'attendre à trouver en Russie ces vestiges de notre
politique et à entendre sortir de la bouche des Russes des reproches
analogues à ceux que nous font les Espagnols depuis trente-cinq ans. Si
les malignes intentions que les Russes attribuent à Napoléon furent
réelles, nul intérêt, nul patriotisme ne les peut justifier. On ne sauve
pas une partie du monde en trompant l'autre. Autant notre propagande
religieuse me paraît sublime, parce que le gouvernement de l'Église
catholique s'accorde avec chaque forme de gouvernement et chaque degré
de civilisation qu'il domine de toute la supériorité de l'âme sur le
corps, autant m'est odieux le prosélytisme politique, c'est-à-dire
l'étroit esprit de conquête, ou pour parler plus juste encore, l'esprit
de rapine justifié par un trop habile sophiste qu'on appelle la gloire;
loin de rallier le genre humain, cette ambition étroite le divise:
l'unité ne peut naître que de l'élévation et de l'étendue des idées: or,
la politique de l'étranger est toujours petite, sa libéralité hypocrite
ou tyrannique; ses bienfaits sont toujours trompeurs: chaque nation doit
puiser en elle-même les moyens de perfectionnement dont elle a besoin.
La connaissance de l'histoire des autres peuples est utile comme
science, elle est pernicieuse quand elle provoque l'adoption d'un
symbole de foi politique: c'est substituer un culte superstitieux à un
culte vrai.

Je me résume: voici le problème proposé non par les hommes, mais par les
événements, par l'enchaînement des circonstances, par les choses enfin à
tout Empereur de Russie: favoriser parmi la nation les progrès de la
science, afin de hâter l'affranchissement des serfs; et tendre à cette
fin par l'adoucissement des mœurs, par l'amour de l'humanité, de la
liberté légale, en un mot améliorer les cœurs pour adoucir les
destinées: telle est la condition sans laquelle nul homme ne peut régner
aujourd'hui, pas même à Moscou; mais ce qu'il y a de particulier dans la
charge imposée aux Empereurs de Russie, c'est qu'il leur faut marcher
vers ce but en échappant d'un côté à la tyrannie muette et bien
organisée d'une administration révolutionnaire, et de l'autre à
l'arrogance et aux conspirations d'une aristocratie vague d'autant plus
ombrageuse et plus redoutable que sa puissance est moins définie.

Il faut avouer qu'aucun souverain ne s'est encore acquitté de cette
terrible tâche avec autant de fermeté, de talent et de bonheur que
l'Empereur Nicolas.

Il est le premier des princes de la Russie moderne qui ait enfin compris
qu'il faut être Russe pour faire du bien aux Russes. Sans doute
l'histoire dira: ce fut un grand souverain.

Il n'est plus temps de dormir, les chevaux sont à ma voiture, je pars
pour Nijni.



LETTRE TRENTE-DEUXIÈME.

Aspect des rives du Volga.--Manière dont les Russes mènent les voitures
sur les routes montueuses.--Violence des cahots.--Maison de
poste.--Serrure russe portative.--Kostroma.--Souvenir d'Alexis
Romanow.--Bac sur le Volga à Kunitcha.--Vertu qui devient
vice.--Accident dans une forêt.--La civilisation a nui aux
Russes.--Rousseau justifié.--Traits distinctifs du caractère et de la
figure des Russes.--Étymologies du mot syromède.--Mot de
Tacite.--Élégance des paysans.--Leur industrie.--La hache du
mugic.--Tarandasse.--Simplicité d'esprit du paysan russe.--Différence de
manière de voir de cet homme et des paysans des autres pays.--Caractère
des chants nationaux.--Musique accusatrice.--Imprudence du
gouvernement.--Manière de suppléer à une roue cassée.--Route de
Sibérie.--Paysages russes.--Bords du Volga.--Rencontre de trois
exilés.--Espionnage de mon feldjæger.--Derniers relais pour arriver à
Nijni.--Difficulté du chemin.


     Yourewetch-Powolskoï, petite ville entre Yaroslaf et Nijni-Novgorod
     ce 21 août 1839.

Notre route longe le Volga. J'ai passé hier ce fleuve à Yaroslaf, et
l'ai repassé aujourd'hui à Kunitcha. Dans beaucoup d'endroits, les deux
rives qui le bordent sont différentes l'une de l'autre; d'un côté
s'étend une plaine immense qui vient finir à fleur d'eau; de l'autre,
c'est un mur coupé à pic. Cette espèce de digue naturelle a quelquefois
de cent à cent cinquante pieds de haut; elle forme muraille du côté du
fleuve, tandis que, du côté de la terre, c'est un plateau qui s'étend
assez loin dans les broussailles de l'intérieur du pays où il s'abaisse
en talus prolongé. Ce rempart, hérissé de cépées d'osiers et de
bouleaux, est déchiré de distance en distance par les affluents du grand
fleuve. Ces cours d'eau forment des espèces de sillons très-profonds
dans la berge qu'ils traversent pour déboucher au Volga. Cette berge,
comme je viens de vous le dire, est si large qu'elle ressemble à un vrai
plateau de montagnes: c'est comme un pays élevé et boisé, et les
déchirements qu'opèrent dans son épaisseur les eaux tributaires du
fleuve, sont de vraies vallées adjacentes au cours principal du Volga.
On ne peut éviter ces abîmes lorsqu'on veut voyager le long du grand
fleuve; car pour les tourner il faudrait faire des zigzags d'une lieue
et plus: voilà pourquoi on a trouvé plus facile de tracer la route de
manière à descendre du haut de la berge dans le fond des ravins
latéraux; après avoir traversé la petite rivière qui les sillonne, la
route remonte sur la côte opposée qui fait la continuation de la jetée
élevée par la nature le long du principal fleuve de la Russie.

Les postillons, ou, pour parler plus juste, les cochers russes, si
adroits qu'ils soient en plaine, deviennent dans les chemins montueux
les plus dangereux conducteurs du monde. La route que nous suivons en
côtoyant le Volga met leur prudence et mon sang-froid à l'épreuve. Ces
continuelles montées et descentes, si elles étaient plus longues,
deviendraient périlleuses, vu la manière de mener des hommes de ce pays.
Le cocher commence la côte au pas; arrivé au tiers de la descente, qui
d'ordinaire est l'endroit le plus rapide, l'homme et les chevaux, peu
habitués à retenir, s'ennuient réciproquement de la prudence, la voiture
part au triple galop et roule avec une vitesse toujours croissante
jusqu'au milieu d'un pont de madriers peu solides, disjoints, inégaux et
mouvants, car ils sont posés et non fixés sur les poutres qui les
portent et sous les gaules qui servent à peine de garde-fou au tremblant
édifice; là, si la caisse, les roues, les ressorts et les soupentes
tiennent encore ensemble (on ne s'embarrasse pas des personnes), la
voiture continue d'un train plus modéré sa marche cahotante. Un pont
semblable se trouve au fond de chaque ravin; si les chevaux lancés au
galop ne l'enfilaient pas droit, l'équipage serait culbuté; bêtes et
hommes deviendraient ce qu'ils pourraient: c'est un tour d'adresse d'où
dépend la vie des voyageurs. Qu'un cheval bronche, qu'un clou manque,
qu'une courroie casse, tout est perdu. Votre vie repose sur les jambes
de quatre bêtes courageuses, mais faibles et fatiguées.

Au troisième coup de ce jeu de hasard, j'exigeai qu'on enrayât, mais il
se trouve que ma voiture louée à Moscou n'a pas de sabot; on m'avait
assuré en partant que jamais il n'était nécessaire d'enrayer en Russie.
Pour suppléer le sabot, il a fallu dételer un des quatre chevaux et
prendre les traits de l'animal un moment mis en liberté. J'ai fait
recommencer la même opération, au grand étonnement des postillons,
chaque fois que la longueur et la rapidité des côtes me paraissait
pouvoir compromettre la sûreté de la voiture dont je n'ai déjà que trop
éprouvé le peu de solidité. Les postillons, tout surpris qu'ils
paraissent, ne font jamais la moindre objection à mes étranges
fantaisies, ils n'opposent nulle résistance aux ordres que je leur fais
donner par mon feldjæger; mais je lis leur pensée sur leur visage. La
présence d'un employé du gouvernement me vaut en tous lieux des marques
de déférence; on respecte en moi la volonté qui m'a donné ce protecteur.
Une telle marque de faveur de la part de l'autorité me rend l'objet des
égards du peuple. Je ne conseillerais à aucun étranger aussi peu
expérimenté que je le suis de se hasarder sans un tel guide sur les
chemins de la Russie, surtout s'il veut parcourir des gouvernements un
peu éloignés de la capitale.

Quand vous êtes parvenu au fond du ravin, il s'agit de regrimper sur la
terrasse en gravissant la pente opposée à celle que vous venez de
descendre; le cocher, qui ne sait franchir les côtes qu'en les
escaladant à la volée, rajuste ses harnais et lance encore une fois ses
quatre chevaux contre l'obstacle. Les chevaux russes ne connaissent que
le galop; si le chemin n'est pas tirant, si le roidillon est court et la
voiture légère, du premier bond vous arrivez au sommet; mais si la pente
est sablonneuse, ce qui arrive souvent, ou si elle excède l'espace que
les chevaux peuvent parcourir d'une haleine, ceux-ci s'arrêtent bientôt,
essoufflés, haletants, au milieu de la montée; ils se butent sous les
coups de fouet, ruent et reculent immanquablement au risque de jeter
l'équipage dans les fossés; mais à chaque embarras de ce genre, je
répète en me moquant de la prétention des Russes: Il n'y a pas de
distance en Russie!!

Cette manière de cheminer par à-coup est toujours conforme au caractère
des hommes, analogue au tempérament des bêtes, et presque toujours
d'accord avec la nature du sol. Cependant s'il arrive par hasard que le
terrain que vous avez à parcourir soit profondément inégal, vous vous
trouvez arrêté à chaque pas par la fougue des chevaux et par
l'inexpérience des hommes. Ceux-ci sont lestes et adroits, mais leur
intelligence ne peut suppléer la connaissance qui leur manque; nés pour
la plaine, ils ignorent la vraie manière de dresser les chevaux pour
voyager dans les montagnes. À la première marque d'hésitation tout le
monde met pied à terre, les domestiques poussent à la roue, de trois en
trois pas on est forcé de laisser souffler l'attelage; alors on retient
la voiture avec une grosse bûche jetée derrière; puis pour aller plus
loin, on excite les bêtes de la bride, de la voix, de la main, on les
prend par la tête, on leur frotte les naseaux avec du vinaigre afin de
les aider à respirer; enfin moyennant ces précautions, et des cris de
sauvages, et des coups de fouet assenés ordinairement avec un à-propos
que je ne me lasse pas d'admirer, vous atteignez à grand'peine la cime
de ces formidables falaises, que dans d'autres pays vous graviriez sans
seulement les remarquer.

La route d'Yaroslaf à Nijni est une des plus montueuses de toutes celles
de l'intérieur de la Russie; pourtant dans les points mêmes où le
plateau qui borde un des côtés du Volga est le plus profondément
entaillé par les affluents du grand fleuve, je ne crois pas que de la
rive au sommet de la côte ce rempart naturel surpasse la hauteur d'une
maison de cinq ou six étages à Paris. Cette espèce de quai, coupé par
les filets d'eau qui dévalent vers le courant principal, est d'un effet
imposant, mais triste: cette jetée pourrait servir de base à une
magnifique route; mais ne pouvant tourner les ravins, il fallait ou les
franchir sur des arceaux qui auraient coûté autant que des voûtes
d'aqueducs, ou descendre jusqu'au fond de ces étroits abîmes: or, comme
on n'a pas tracé ces descentes en pentes douces, elles sont parfois
dangereuses à cause de la rapidité de la côte.

Les Russes m'avaient vanté comme riants et variés les paysages qu'on
découvre en suivant les bords du Volga; c'est toujours la campagne des
environs d'Yaroslaf, et c'est toujours la même température.

S'il y a quelque chose d'inattendu dans un voyage en Russie, ce n'est
assurément pas l'aspect du pays; mais ce que ni vous ni moi nous
n'aurions pu prévoir, c'est un danger que je vais vous signaler: le
danger de se casser la tête contre la capote de sa calèche. Ne riez pas:
le péril est positif et imminent; les rondins dont on fait les ponts de
ce pays, et souvent les chemins eux-mêmes exposent les voitures à de
tels chocs que les voyageurs non avertis seraient jetés dehors si leur
calèche était découverte, ou se briseraient le crâne si la capote était
levée. Il est donc prudent de se servir en Russie de voiture dont
l'impériale est le plus élevée possible. Une cruche d'eau de Seltz (vous
savez qu'elles sont solides), bien emballée dans du foin, vient d'être
cassée au fond du coffre de mon siége par la violence des secousses.

Hier j'ai couché dans une maison de poste où je manquais de tout: ma
voiture est tellement dure et les chemins sont si raboteux, que je ne
puis guère voyager plus de vingt-quatre heures de suite sans éprouver de
violentes douleurs de tête; alors comme j'aime mieux un mauvais gîte
qu'une fièvre cérébrale, je m'arrête quelque part que je me trouve. Ce
qu'il y a de plus rare dans ces gîtes improvisés et dans toute la
Russie, c'est le linge blanc. Vous savez que je voyage avec mon lit,
mais je n'ai pu me charger d'une grande provision de linge, et les
serviettes qu'on me donne dans les maisons de poste ont toujours servi;
j'ignore à qui est réservé l'honneur de les salir. Hier, à onze heures
du soir, le maître de poste a envoyé chercher pour moi du linge blanc à
un village distant de sa maison de plus d'une lieue. J'aurais protesté
contre cet excès de zèle du feldjæger, mais je l'ai ignoré jusqu'au
matin. Par la fenêtre de mon chenil, à travers le demi-jour qu'on
appelle la nuit en Russie, je pouvais admirer à loisir l'inévitable
péristyle romain avec son fronton de bois blanchi à la chaux, et ses
colonnes de mortier qui ornent du côté de l'étable la façade des maisons
de poste russes. Cette architecture maladroite est un cauchemar qui me
poursuivra d'un bout de l'Empire à l'autre. La colonne classique est
devenue le cachet de l'édifice public en Russie; la fausse magnificence
se rencontre ici à côté de la pénurie la plus complète; mais le comfort,
l'élégance bien entendue et partout la même, n'existe nulle part, pas
plus dans les palais des riches où les salons sont superbes et où la
chambre à coucher n'est qu'un paravent, que dans les taudis des paysans.
Vous trouveriez peut-être dans tout l'Empire trois exceptions à cette
règle. L'Espagne m'a paru moins dénuée que ne l'est la Russie des choses
de première nécessité.

Autre précaution indispensable pour voyager en ce pays:--vous ne vous
attendez guère à celle-ci:--c'est une serrure russe avec ses deux
anneaux; la serrure russe est une mécanique aussi simple qu'ingénieuse.
Vous arrivez dans une auberge remplie de gens de plusieurs sortes; vous
savez d'ailleurs que tous les paysans slaves sont voleurs, si ce n'est
de grands chemins, au moins de maison; vous faites déposer vos paquets
dans votre chambre, puis vous vous apprêtez à vous aller promener.
Toutefois avant de sortir vous voulez, non sans raison, fermer votre
porte et tirer votre clef: point de clef... pas même de serrure! à peine
un loquet, un clou, une ficelle; enfin rien: c'est l'âge d'or dans une
caverne... l'un de vos gens garde votre voiture; si vous ne voulez pas
faire de l'autre une seconde sentinelle à la porte de votre chambre, ce
qui ne serait ni très-sûr, car une sentinelle assise s'endort, ni
très-humain, vous avez recours à l'expédient que voici: vous fichez un
grand anneau de fer à vis dans le chambranle de la porte, un autre
anneau de même dimension dans la porte, piqué le plus près possible du
premier, puis vous passez dans ces deux anneaux qui font pitons, le col
d'un cadenas également à vis; cette vis qui ouvre et ferme le cadenas,
lui sert de clef; vous l'emportez, et votre porte est parfaitement
close; car les anneaux, une fois vissés, ne peuvent s'enlever qu'en les
faisant tourner un à un sur eux-mêmes, opération qui ne saurait avoir
lieu tant qu'ils sont liés ensemble par le cadenas. La clôture s'opère
assez vite et fort aisément: la nuit, dans une maison suspecte, vous
pouvez vous enfermer en un moment moyennant cette serrure, invention
habile et digne d'un pays où fourmillent les plus habiles et les plus
effrontés des voleurs! Les délits sont tellement fréquents que la
justice n'ose être rigoureuse, et puis tout se fait ici par exception,
par boutades; régime capricieux, qui malheureusement n'est que trop
d'accord avec l'imagination fantasque de ce peuple menteur, aussi
indifférent à l'équité qu'à la vérité.

J'ai visité hier matin le couvent de Kostroma où l'on m'a fait voir les
appartements d'Alexis Romanow et de sa mère; c'est de cette retraite
qu'Alexis est sorti pour monter sur le trône et pour fonder la dynastie
actuellement régnante. Ce couvent ressemble à tous les autres: un jeune
moine, qui n'était pas à jeun et qui de très-loin sentait le vin assez
fort, m'a montré la maison en détail; j'aime mieux les vieux moines à
barbe blanche et les popes à têtes chauves que les jeunes solitaires
bien nourris. Ce trésor aussi ressemble à tous ceux qui m'ont été
montrés ailleurs. Voulez-vous savoir en deux mots ce que c'est que la
Russie? la Russie, c'est un pays où l'on trouve et où l'on voit la même
chose et les mêmes gens partout. Cela est si vrai, qu'en arrivant dans
un lieu, on croit toujours y retrouver les personnes qu'on vient de
quitter ailleurs.

À Kunitcha, le bac dans lequel nous avons repassé le Volga n'est pas
rassurant; la barque a si peu de bord que peu de chose la ferait
chavirer. Rien ne m'a paru triste comme l'aspect de cette petite ville
par un ciel gris, une température humide et froide et pendant une pluie
battante qui retenait les habitants prisonniers dans leurs maisons; un
vent violent soufflait; si la tourmente eût augmenté, nous eussions
couru des risques. Je me suis rappelé qu'à Pétersbourg personne ne
s'émeut pour repêcher les gens qui tombent dans la Néva, et je me
disais: si je me noie dans le Volga à Kunitcha, nul homme ne se jettera
à l'eau afin de me secourir... pas un cri ne sera poussé pour moi sur
ces bords populeux, mais qui paraissent déserts tant les villes, le sol,
le ciel et les habitants sont tristes et silencieux. La vie des hommes
est de peu d'importance aux yeux des Russes; et ils ont l'air si
mélancoliques, que je les crois indifférents à leur propre vie autant
qu'à celle des autres.

C'est le sentiment de sa dignité, c'est la liberté qui attache l'homme à
lui-même, à la patrie, à tout; ici, l'existence est tellement
accompagnée de gêne que chacun me paraît nourrir en secret le désir de
changer de place sans le pouvoir. Les grands n'ont point de passe-ports,
les paysans pas d'argent et l'homme reste comme il est, patient par
désespoir, c'est-à-dire aussi indifférent à sa vie qu'à sa mort. La
résignation, qui partout ailleurs est une vertu, devient un vice en
Russie parce qu'elle y perpétue la violente immobilité des choses.

Il n'est pas ici question de liberté politique, mais d'indépendance
personnelle, de facilité de mouvement, et même de l'expression spontanée
d'un sentiment naturel; voilà pourtant ce qui n'est à la portée de
personne en Russie, excepté du maître. Les esclaves ne se disputent qu'à
voix basse; la colère est un des privilèges du pouvoir. Plus je vois les
gens conserver l'apparence du calme sous ce régime, plus je les plains;
la tranquillité ou le knout!!... telle est ici la condition de
l'existence; Le knout des grands, c'est la Sibérie!!... et la Sibérie
n'est elle-même que l'exagération de la Russie.

     (_Suite de la même lettre_.)

     Au milieu d'un bois le même jour, au soir.

Me voici retenu dans un chemin de sable et de rondins: le sable est si
profond que les plus grosses pièces de bois s'y perdent. Nous nous
trouvons arrêtés au milieu d'une forêt, à plusieurs lieues de toute
habitation. Un accident arrivé à ma voiture, qui pourtant est du pays,
nous retient dans ce désert, et tandis que mon valet de chambre, avec
l'aide d'un paysan que le ciel nous envoie, raccommode le dommage, moi,
humilié du peu de ressources que je trouve en moi-même dans cette
occurrence, moi qui sens que je ne ferais que gêner les travailleurs si
je m'avisais de les aider, je me mets à vous écrire pour vous prouver
l'inutilité de la culture d'esprit, lorsque l'homme privé de tous les
accessoires de la civilisation est obligé de lutter corps à corps, sans
autres ressources que ses propres forces, contre une nature sauvage et
encore tout armée de la puissance primitive qu'elle avait reçue de Dieu.
Vous savez cela mieux que moi, mais vous ne le sentez pas comme je le
sens en ce moment.

Les jolies paysannes sont rares en Russie; c'est ce que je répète chaque
jour; pourtant celles qui sont belles le sont parfaitement. Leurs yeux,
taillés en amande, ont une expression particulière; la coupe de leurs
paupières est pure et nette, mais le bleu de la prunelle est souvent
trouble, ce qui rappelle le portrait des Sarmates, par Tacite, qui dit
qu'ils ont les yeux _glauques_; cette teinte donne à leur regard voilé
une douceur, une innocence dont le charme devient irrésistible. Elles
ont à la fois la délicatesse des vaporeuses beautés du Nord, et la
volupté des femmes de l'Orient. L'expression de bonté de ces ravissantes
créatures inspire un sentiment singulier: c'est un mélange de respect et
de confiance. Il faut venir dans l'intérieur de la Russie pour savoir
tout ce que valait l'homme primitif, et tout ce que les raffinements de
la société lui ont fait perdre. Je l'ai dit, je le répète, et je le
répéterai peut-être encore avec plus d'un philosophe: dans ce pays
patriarcal, c'est la civilisation qui gâte l'homme. Le Slave était
naturellement ingénieux, musical, presque compatissant; le Russe policé
est faux, oppresseur, singe et vaniteux. Un siècle et demi sera
nécessaire pour mettre ici d'accord les mœurs nationales avec les
nouvelles idées européennes, en supposant toutefois que, pendant cette
longue succession de temps, les Russes ne seront gouvernés que par des
princes éclairés, et amis du progrès, comme on dit aujourd'hui. En
attendant cet heureux résultat, la complète séparation des classes fait
de la vie sociale en Russie une chose violente et immorale; on dirait
que c'est dans ce pays que Rousseau est venu chercher la première idée
de son système, car il n'est pas même nécessaire d'employer les
ressources de sa magique éloquence pour prouver que les arts et les
sciences ont fait plus de mal que de bien aux Slaves. L'avenir apprendra
au monde si la gloire militaire et politique doit dédommager la nation
russe du bonheur dont la privent son organisation sociale et les
emprunts qu'elle ne cesse de faire aux étrangers.

L'élégance est innée chez les hommes de pure race slave. Ils ont dans le
caractère un mélange de simplicité, de douceur et de sensibilité qui
maîtrise les cœurs; il s'y joint souvent beaucoup d'ironie et un peu de
fausseté, mais dans les bons naturels ces défauts ont tourné en grâce:
il n'en reste qu'une physionomie dont l'expression de finesse est
incomparable; on est dominé par un charme inconnu, c'est une mélancolie
tendre et qui n'a rien d'amer, une douceur souffrante qui naît presque
toujours d'un mal secret qu'on se cache à soi-même pour le mieux
déguiser aux yeux des autres. Bref, les Russes sont une nation
résignée... cette simple parole dit tout. L'homme qui manque de
liberté--ici ce mot exprime des droits naturels, des besoins
véritables,--eût-il d'ailleurs tous les autres biens, est comme une
plante privée d'air; on a beau arroser la racine, la tige produit
tristement quelques feuillages sans fleurs.

Les vrais Russes ont quelque chose de particulier dans l'esprit, dans
l'expression du visage et dans la tournure. Leur démarche est légère, et
tous leurs mouvements dénotent un naturel distingué. Ils ont les yeux
très-fendus, peu ouverts et dessinés en forme d'ovale allongé; le trait
qu'ils ont presque tous dans le regard donne à leur physionomie une
expression de sentiment et de malice singulièrement agréable. Les Grecs,
dans leur langue créatrice, appelaient les habitants de ces contrées
syromèdes, mot qui veut dire œil de lézard; le mot latin sarmates est
venu de là. Ce trait dans l'œil a donc frappé tous les observateurs
attentifs. Le front des Russes n'est ni très-élevé ni très-large; mais
il est d'une forme gracieuse et pure; ils ont à la fois dans le
caractère de la méfiance et de la crédulité, de la fourberie et de la
tendresse; et tous ces contrastes sont pleins de charme; leur
sensibilité voilée est plutôt communicative qu'expansive, c'est d'âme à
âme qu'elle se révèle; car c'est sans le vouloir, sans y penser, sans
paroles, qu'ils se font aimer. Ils ne sont ni grossiers, ni apathiques
comme la plupart des hommes du Nord. Poétiques comme la nature, ils ont
une imagination qui se mêle à toutes leurs affections; pour eux l'amour
tient de la superstition: leurs attachements ont plus de délicatesse que
de vivacité; toujours fins, même quand ils se passionnent, on peut dire
qu'ils ont de l'esprit dans le sentiment. Ce sont toutes ces nuances
fugitives qu'exprime leur regard, si bien caractérisé par les Grecs.

C'est que les anciens Grecs étaient doués du talent exquis d'apprécier
les hommes et les choses, et de les peindre en les nommant; faculté qui
a rendu leur langue féconde entre toutes les langues européennes, et
leur poésie divine entre toutes les poésies.

Le goût passionné des paysans russes pour le thé me prouve l'élégance de
leur nature et s'accorde bien avec la peinture que je viens de vous
faire de leur caractère. Le thé est un breuvage raffiné. Cette boisson
est devenue en Russie une chose de première nécessité. Les gens du
peuple, quand ils veulent vous demander pour boire poliment, disent:
pour du thé, _na tchiai_, comme on dit ailleurs pour un verre de vin.

Cet instinct de bon goût est indépendant de la culture de l'esprit, il
n'exclut pas même la barbarie, la cruauté; mais il exclut ce qui est
vulgaire.

Le spectacle que j'ai dans ce moment sous les yeux me prouve la vérité
de ce qu'on m'a toujours dit: c'est que les Russes sont singulièrement
adroits et industrieux.

Un paysan russe a pour principe de ne reconnaître nul obstacle, non pas
à ses désirs, pauvre aveuglé!... mais à l'ordre qu'il reçoit. Armé de la
hache qu'il porte partout avec lui, il devient une espèce de magicien
qui crée en un moment tout ce qui manque au désert. Il saura vous faire
retrouver les bienfaits de la civilisation dans la solitude; il
raccommodera votre voiture; il suppléera même à une roue cassée et qu'il
remplacera par un arbre habilement posé sous la caisse, attaché d'un
bout à une traverse, et de l'autre traînant à terre; si malgré cette
industrie votre téléga est hors d'état de marcher, il en substituera un
autre qu'il met sur pied en un moment, sachant faire servir avec
beaucoup d'intelligence les débris de l'ancien à la construction du
nouveau. On m'avait conseillé à Moscou de voyager en tarandasse, et
j'aurais bien fait de suivre cet avis, car, avec cette sorte d'équipage,
on ne risque jamais de rester en chemin!... Il peut être raccommodé,
même reconstruit par chaque paysan russe.

Si vous voulez camper, cet homme universel vous bâtira une maison pour
la nuit: et votre cabane improvisée vaudra mieux qu'aucune auberge de
ville. Après vous avoir établi aussi comfortablement que vous pouvez
l'être, il s'enveloppera dans sa peau de mouton retournée et se couchera
sur le nouveau seuil de votre porte, dont il défendra l'entrée avec la
fidélité d'un chien; ou bien il s'assiéra au pied d'un arbre devant la
demeure qu'il vient de créer pour vous, et, tout en regardant le ciel,
il vous désennuiera dans la solitude de votre gîte par des chants
nationaux dont la mélancolie répond aux plus doux instincts de votre
cœur, car le talent inné pour la musique est encore une des prérogatives
de cette race privilégiée;... et jamais l'idée ne lui viendra qu'il
serait juste qu'il prît place à côté de vous dans la cabane qu'il vient
de vous construire.

Ces hommes d'élite resteront-ils longtemps cachés dans les déserts où la
Providence les tient en réserve... à quel dessein? elle seule le
sait!... Quand sonnera pour eux l'heure de la délivrance, et bien plus,
du triomphe? c'est le secret de Dieu.

J'admire la simplicité d'idées et de sentiments de ces hommes. Dieu, le
roi du ciel: le Czar, le roi de la terre: voilà pour la théorie; les
ordres, les caprices même du maître, sanctionnés par l'obéissance de
l'esclave: voilà pour la pratique. Le paysan russe croit se devoir corps
et âme à son seigneur.

Conformément à cette dévotion sociale, il vit sans joie, mais non pas
sans orgueil; or, la fierté suffit à l'homme pour subsister; c'est
l'élément moral de l'intelligence. Elle prend toutes sortes de formes,
même celle de l'humilité, de cette modestie religieuse découverte par
les chrétiens.

Un Russe ne sait ce que c'est que de dire non à ce maître qui lui
représente deux autres maîtres bien plus grands, Dieu et l'Empereur, et
il met toute son intelligence, toute sa gloire à vaincre les petites
difficultés de l'existence que respectent, qu'invoquent, qu'amplifient
les hommes du commun chez les autres nations, parce qu'ils considèrent
ces ennuis comme des auxiliaires de leur vengeance contre les riches,
qu'ils regardent en ennemis parce qu'ils les appellent les heureux de ce
monde.

Les Russes sont trop dénués de tous les biens de la vie pour être
envieux; les hommes vraiment à plaindre ne se plaignent plus: les
envieux de chez nous sont des ambitieux manqués; la France, ce pays du
bien-être facile, des fortunes rapides, est une pépinière d'envieux; je
ne puis m'attendrir sur les regrets haineux de ces hommes dont l'âme est
énervée par les douceurs de la vie; tandis que la patience de ce
peuple-ci m'inspire une compassion, j'ai presque dit une estime
profonde. L'abnégation politique des Russes est abjecte et révoltante:
leur résignation domestique est noble et touchante. Le vice de la nation
devient la vertu de l'individu.

La tristesse des chants russes frappe tous les étrangers: mais cette
musique n'est pas seulement mélancolique, elle est savante et
compliquée: elle se compose de mélodies inspirées, et en même temps de
combinaisons d'harmonie très-recherchées et qu'on n'obtient ailleurs
qu'à force d'étude et de calcul. Souvent en traversant les villages, je
m'arrête pour écouter des morceaux d'ensemble exécutés à trois et à
quatre parties avec une précision et un instinct musical que je ne me
lasse pas d'admirer. Les chanteurs de ces rustiques quintetti devinent
les lois du contre-point, les règles de la composition, l'harmonie, les
effets des diverses natures de voix, et ils dédaignent les unissons. Ils
exécutent des suites d'accords recherchés, inattendus, entrecoupés de
roulades et d'ornements délicats. Mais malgré la finesse de leur
organisation ils ne chantent pas toujours parfaitement juste; ce qui
n'est pas surprenant lorsqu'on s'attaque à une musique difficile avec
des voix rauques et fatiguées; mais lorsque les chanteurs sont jeunes,
les effets qu'ils produisent par l'exécution de ces morceaux savamment
travaillés, me paraissent très-supérieurs à ceux des mélodies nationales
qu'on entend dans les autres pays.

Le chant des paysans russes est une lamentation nasillarde, fort peu
agréable à une voix; mais exécutées en chœur, ces complaintes prennent
un caractère grave, religieux, et produisent des effets d'harmonie
surprenants. La manière dont les différentes parties sont placées, la
succession inattendue des accords, le dessin de la composition, les
entrées de voix: tout cela est touchant et n'est jamais commun; ce sont
les seuls chants populaires où j'aie entendu prodiguer les roulades. De
tels ornements, toujours mal exécutés par des paysans, sont désagréables
à l'oreille; néanmoins l'ensemble de ces chœurs rustiques est original
et même beau.

Je croyais la musique russe apportée de Byzance en Moscovie, on m'assure
au contraire qu'elle est indigène; ceci expliquerait la profonde
mélancolie de ces airs, surtout de ceux qui affectent la gaîté par la
vivacité du mouvement. Si les Russes ne savent pas se révolter contre
l'oppression, ils savent soupirer et gémir.

À la place de l'Empereur je ne me contenterais pas d'interdire à mes
sujets la plainte, je leur défendrais aussi le chant, qui est une
plainte déguisée; ces accents si douloureux sont un aveu et peuvent
devenir une accusation, tant il est vrai que, sous le despotisme, les
arts eux-mêmes, lorsqu'ils sont nationaux, ne sauraient passer pour
innocents; ce sont des protestations déguisées.

De là sans doute le goût du gouvernement et des courtisans russes pour
les ouvrages, les littérateurs et les artistes étrangers, la poésie
empruntée a peu de racines. Chez les peuples esclaves, on craint les
émotions profondes causées par les sentiments patriotiques; aussi tout
ce qui est national y devient-il un moyen d'opposition, même la musique.
C'est ce qu'elle est en Russie où, des coins les plus reculés du désert,
la voix de l'homme élève au ciel ses plaintes vengeresses pour demander
à Dieu la part de bonheur qui lui est refusée sur la terre!... Donc si
l'on est assez puissant pour opprimer les hommes, il faut être assez
conséquent pour leur dire: ne chantez pas. Rien ne révèle la souffrance
habituelle d'un peuple, comme la tristesse de ses plaisirs. Les Russes
n'ont que des consolations, ils n'ont pas de plaisirs. Je suis surpris
que personne avant moi n'ait averti le pouvoir de l'imprudence qu'il
commet en permettant aux Russes un délassement qui trahit leur misère et
donne la mesure de leur résignation: une résignation si profonde, c'est
un abîme de douleur.

     (_Suite de la lettre précédente_.)

     Ce 22 août 1839, de la dernière poste avant Nijni.

Nous sommes arrivés ici sur trois roues et sur une gaule de sapin
traînante pour remplacer la quatrième. Je n'ai cessé d'admirer
l'ingénieuse simplicité de cette manière de voyager; il est facile
d'adapter l'arbre au train de devant, en l'attachant à l'encastrure avec
des cordes; on le laisse ainsi traîner au loin, en passant sous le
lisoir de derrière où on le fixe pour remplacer celle des grandes roues
qui manque: la perte d'une des petites serait plus embarrassante.

Une grande partie de la route de Yaroslaf à Nijni est une vaste allée de
jardin; ce chemin, tracé presque toujours en ligne droite, est plus
large que notre grande allée des Champs-Élysées à Paris, et il est bordé
de deux autres allées tapissées de gazons naturels et plantées de
bouleaux. Cette route est douce, car on y roule presque toujours sur
l'herbe, excepté quand on traverse des marais sur des ponts élastiques,
espèces de parquets flottants plus singuliers que commodes. Ces
assemblages de pièces de bois inégales sont dangereux pour les chevaux
et pour les voitures. Une route où croît tant de gazon, doit être peu
fréquentée; ce qui la rend d'autant plus facile à entretenir. Hier,
avant de casser, nous avancions au grand galop sur un chemin dont je
m'avisai de vanter la beauté à mon feldjæger. «Je crois bien qu'il est
beau, me répondit cet homme aux membres grêles, à la taille de guêpe, à
la tenue roide et militaire, à l'œil gris et vif, aux lèvres pincées, à
la peau naturellement blanche, mais tannée, brûlée et rougie par
l'habitude des voyages en voitures découvertes, homme à l'air tout à la
fois timide et redoutable, comme la haine réprimée par la peur:--je le
crois bien... c'est la grande route de Sibérie!»

Ce mot me glaça. C'est pour mon plaisir que je fais ce chemin,
pensai-je; mais quels étaient les sentiments et les idées de tant
d'infortunés qui l'ont fait avant moi? et ces sentiments et ces idées
évoqués par mon imagination revenaient m'obséder. Je vais chercher une
distraction, un divertissement sur les traces du désespoir des autres...
La Sibérie!... cet enfer russe est incessamment devant moi... et avec
tous ses fantômes, il me fait l'effet du regard du basilic sur l'oiseau
fasciné!... Quel pays!... la nature y est comptée pour rien; car il faut
oublier la nature dans une plaine sans limites, sans couleur, sans
plans, sans lignes, si ce n'est la ligne toujours égale, tracée par le
cercle de plomb du ciel sur la surface de fer de la terre!!... Telle
est, à quelques inégalités près, la plaine que j'ai traversée depuis mon
départ de Pétersbourg: d'éternels marais entrecoupés de quelques champs
d'avoine ou de seigle, qui sont de niveau avec les joncs; quelques
carrés de terre cultivés en concombres, en melons et en divers légumes
aux environs de Moscou, culture qui n'interrompt pas la monotonie du
paysage; puis, dans les lointains, des bois de pins mal venants,
quelques bouleaux maigres, noueux; puis enfin, le long des routes, des
villages de planches grises, à maisons plates, dominés toutes les vingt,
trente ou cinquante lieues par des villes un peu plus élevées, quoique
plates aussi, villes où l'espace fait disparaître les hommes, rues qui
ressemblent à des casernes bâties pour un jour de manœuvres: pour la
centième fois voilà la Russie telle qu'elle est. Ajoutez-y quelques
décorations, quelques dorures et beaucoup de gens aux discours
flatteurs, aux pensers moqueurs, et vous l'aurez telle qu'on nous la
veut montrer; il faut tout dire: on y assiste à de superbes revues.
Savez-vous ce que c'est que les manœuvres russes? ces mouvements de
troupes équivalent à des guerres, moins la gloire; mais la dépense n'en
est que plus grande, car l'armée n'y peut pas vivre aux dépens de
l'ennemi.

Dans ce pays sans paysages coulent des fleuves immenses, mais sans
couleur; ils coulent à travers un pays grisâtre, dans des terrains
sablonneux, et disparaissent sous des coteaux pas plus hauts que des
digues, et brunis par des forêts marécageuses. Les fleuves du Nord sont
tristes comme le ciel qu'ils reflètent; le Volga est, dans certaines
parties de son cours, bordé de villages qu'on dit assez riches; mais ces
piles de planches grises aux faîtes mousseux n'égayent pas la contrée.
On sent l'hiver et la mort planer sur tous ces sites: la lumière et le
climat du Nord donnent aux objets une teinte funèbre; au bout de
quelques semaines, le voyageur épouvanté se croit enterré vif; il
voudrait déchirer son linceul et fuir ce cimetière sans clôture, et qui
n'a de bornes que celles de la vue; il lutte de toutes ses forces pour
soulever le voile de plomb qui le sépare des vivants. N'allez jamais
dans le Nord pour vous amuser, à moins que vous ne cherchiez votre
amusement dans l'étude: car il y a beaucoup à étudier ici.

Je suivais donc, désenchanté, la grande route _de la Sibérie_, quand
j'aperçus de loin un groupe d'hommes d'armes arrêté sous une des
contre-allées de la route.

«Que font là ces soldats? dis-je à mon courrier.

--Ce sont, me répondit cet homme, des Cosaques qui conduisent des exilés
en Sibérie!!...»

Ainsi ce n'est pas un rêve, ce n'est pas de la mythologie de gazettes;
je vois là de vrais malheureux, de véritables déportés qui vont à pied,
chercher péniblement la terre où ils doivent mourir oubliés du monde,
loin de tout ce qui leur fut cher, seuls avec le Dieu qui ne les avait
pas créés pour subir un tel supplice. J'ai peut-être rencontré leurs
mères, leurs femmes, ou je les rencontrerai; ce ne sont pas des
criminels, au contraire; ce sont des Polonais, des héros de malheur et
de dévouement; et les larmes me venaient aux yeux en approchant de ces
infortunés auprès de qui je n'osais pas même m'arrêter de peur de
devenir suspect à mon argus. Ah!... devant de tels revers, le sentiment
de mon impuissante compassion m'humiliait, et la colère refoulait
l'attendrissement dans mon cœur! J'aurais voulu être bien loin d'un pays
où le misérable qui me sert de courrier pouvait devenir assez formidable
pour me forcer par sa présence à dissimuler les sentiments les plus
naturels de mon cœur. J'ai beau me répéter que nos forçats sont
peut-être plus à plaindre que ne le sont les colons de la Sibérie, il y
a dans cet exil lointain une vague poésie qui prête à la sévérité de la
loi toute la puissance de l'imagination, et cette alliance inhumaine
produit un résultat terrible. D'ailleurs, nos forçats sont jugés
sérieusement; mais après quelques mois de séjour en Russie, on ne croit
plus aux lois.

Il y avait là trois exilés, et ces condamnés étaient innocents à mes
yeux, car sous le despotisme il n'y a de criminel que l'homme qui n'est
pas puni. Ces trois condamnés étaient conduits par six hommes à cheval,
par six Cosaques. La capote de ma voiture était fermée, et plus nous
approchions du groupe, plus mon courrier observait attentivement ce qui
se passait sur ma figure; il me dévisageait. Je fus singulièrement
frappé des efforts qu'il faisait pour me persuader que les gens devant
lesquels nous passions étaient de simples malfaiteurs, et que pas un
condamné politique ne se trouvait parmi eux. Je gardais un morne
silence; le soin qu'il prenait de répondre à ma pensée me parut
très-significatif. Il la lit donc sur mon visage, me disais-je, ou la
sienne lui fait deviner la mienne.

Affreuse sagacité des sujets du despotisme! tous sont espions, même en
amateurs et sans rétribution.

Les derniers relais de la route qui conduit à Nijni sont longs et
difficiles, à cause des sables qui deviennent de plus en plus
profonds[12], tellement qu'on y reste comme enterré; et dans ces sables,
d'énormes blocs de bois et de pierres se remuent sous les roues des
voitures et sous les pieds des chevaux; on dirait d'une plage jonchée de
débris. Cette partie de la route est bordée de forêts, où campent, de
demi-lieue en demi-lieue, des postes de Cosaques destinés à protéger le
passage des marchands qui vont à la foire. Cet appareil est plus sauvage
que rassurant. On se croit au moyen âge.

Ma roue est raccommodée: on la remet en place, ce qui me fait espérer
que nous arriverons à Nijni avant ce soir. Le dernier relais est de huit
lieues, par un chemin dont je viens de vous décrire tous les
inconvénients, sur lesquels j'insiste, parce que les mots qui vous les
peignent passent trop vite, en comparaison du temps que me prennent les
choses.



LETTRE TRENTE-TROISIÈME.

Site de Nijni-Novgorod.--Mot de l'Empereur Nicolas.--Prédilection de ce
prince pour Nijni.--Le Kremlin de Nijni.--Peuples accourus à cette foire
de toutes les extrémités de la terre.--Nombre des étrangers.--Le
gouverneur de Nijni.--Pavillon du gouverneur à la foire.--Le pont de
l'Oka.--Barques qui obstruent le fleuve.--Aspect de la foire.--Peine
qu'on a pour se loger.--Je m'installe dans un café.--Insectes
inconnus.--Orgueil de mon feldjæger.--Emplacement de la foire.--Aspect
des populations.--Terrain de la foire.--Ville souterraine.--Cloaque
magnifique: ouvrage imposant.--Aspect singulier des femmes.--Les
alentours de la foire.--Ville du thé.--Ville des chiffons.--Ville des
bois de charronnage.--Ville des fers de Sibérie.--Origine de la foire de
Nijni.--Village persan.--Poissons salés de la mer
Caspienne.--Cuirs.--Fourrures.--Lazzaronis du Nord.--Intérieur de la
foire.--Site mal choisi.--Crédit commercial des serfs russes.--Manière
de calculer des gens du peuple.--Bonne foi des paysans.--Comment les
seigneurs trompent leurs serfs.--Rivalité de l'autocratie et de
l'aristocratie.--Prix des denrées à la foire de Nijni.--Turquoises
apportées par les Boukares.--Chevaux kirguises: leur attachement les uns
pour les autres.--La foire après le coucher du soleil.--Convoi de
rouliers debout sur leur essieu.--Gravité des Russes.--Encore des chants
russes.--Ce que dit la musique en Russie.


     Nijni-Novgorod, ce 22 août au soir 1839.

Le site de Nijni est le plus beau que j'aie vu en Russie: il y a là non
plus de petites falaises, de basses jetées qui se prolongent au bord
d'un grand fleuve, des ondulations de terrain qualifiées de collines, au
sein d'une vaste plaine: il y a une montagne, une vraie montagne qui
fait promontoire au confluent du Volga et de l'Oka, deux fleuves
également imposants, car, à son embouchure, l'Oka paraît aussi
considérable que le Volga, et s'il perd son nom c'est parce qu'il ne
vient pas d'aussi loin. La ville haute de Nijni bâtie sur cette
montagne, domine une plaine immense comme la mer: un monde sans bornes
s'ouvre au pied de cette crique devant laquelle se tient la plus grande
foire du monde; pendant six semaines de l'année le commerce des deux
plus riches parties du monde s'est donné rendez-vous au confluent du
Volga et de l'Oka. C'est un lieu à peindre; jusqu'à présent je n'avais
admiré de vues vraiment pittoresques en Russie que dans les rues de
Moscou et le long des quais de Pétersbourg, encore ces sites étaient-ils
de création humaine; mais ici la campagne est belle en elle-même;
cependant l'ancienne ville de Nijni au lieu de regarder les fleuves et
de profiter des moyens de richesse qu'ils lui offrent, reste entièrement
cachée derrière la montagne; là, perdue dans l'intérieur du pays, elle
semble fuir ce qui ferait sa gloire et sa prospérité: cette maladresse a
frappé l'Empereur Nicolas qui s'écria la première fois qu'il vit ce
lieu: «À Nijni la nature a tout fait, les hommes ont tout gâté.» Pour
remédier à l'erreur des fondateurs de Nijni-Novgorod, un faubourg en
forme de quai se bâtit aujourd'hui sous la côte, à l'une des deux
pointes de terre qui séparent le Volga de l'Oka. Ce faubourg s'agrandit
chaque année, il devient plus important et plus populeux que la cité; et
le vieux Kremlin de Nijni (chaque ville russe a le sien), sépare
l'ancien du nouveau Nijni, situé sur la rive droite de l'Oka.

La foire se tient de l'autre côté de ce fleuve sur une terre basse qui
fait triangle entre la rivière et le Volga. Cette terre d'alluvion
marque le point où les deux cours d'eau se réunissent, par conséquent
d'un côté elle sert de rive à l'Oka et de l'autre au Volga; c'est aussi
ce que fait le promontoire de Nijni sur la rive droite de l'Oka. Les
deux bords de cette rivière sont joints par un pont de bateaux qui
conduit de la ville à la foire et qui m'a paru aussi long que celui du
Rhin devant Mayence. Ces deux angles de terre, quoique séparés seulement
par un fleuve, sont bien différents l'un de l'autre: l'un domine de
toute la hauteur d'une montagne le sol nivelé de la plaine qu'on appelle
Russie et il est pareil à une borne colossale, à une pyramide naturelle:
c'est le promontoire de Nijni qui s'élève majestueusement au milieu de
ce vaste pays; l'autre angle, celui de la foire, se cache au niveau des
eaux qui l'inondent une partie de l'année; la beauté singulière de ce
contraste n'a point échappé au coup d'œil de l'Empereur Nicolas; ce
prince, avec la sagacité qui le caractérise, a senti que Nijni était un
des points importants de son Empire. Il aime particulièrement ce lieu
central favorisé par la nature et devenu le lieu de réunion des
populations les plus lointaines qui s'y pressent de toutes parts,
attirées par un puissant intérêt commercial. Dans sa minutieuse
vigilance, l'Empereur ne néglige rien pour embellir, étendre et enrichir
cette ville; il a ordonné des terrassements, des quais, et commandé pour
dix-sept millions de travaux qui ne sont contrôlés que par lui. La foire
de Makarief qui se tenait autrefois dans les terres d'un boyard à vingt
lieues plus bas, en suivant le cours du Volga vers l'Asie, a été
confisquée au profit de la couronne et du pays; puis l'Empereur
Alexandre l'a transportée à Nijni. Je regrette la foire asiatique tenue
dans les domaines d'un ancien prince moscovite: elle devait être plus
pittoresque et plus originale, quoique moins grandiose et moins
régulière que ce que je trouve ici.

Je vous ai dit que chaque ville russe a son Kremlin; de même que chaque
ville espagnole a son Alcazar; le Kremlin de Nijni avec ses tours
d'aspects divers et ses murailles crénelées qui serpentent sur une
montagne bien plus élevée que ne l'est la colline du Kremlin de Moscou,
a près d'une demi-lieue de tour.

Lorsque le voyageur aperçoit cette forteresse du fond de la plaine, il
est frappé d'étonnement; il découvre par moments au-dessus de la cime
des pins mal venants, les flèches brillantes et les lignes blanches de
cette citadelle: c'est le phare vers lequel il se dirige à travers les
déserts sablonneux qui gênent l'abord de Nijni par la route de Yaroslaf.
L'effet de cette architecture nationale est toujours puissant; ici les
tours bizarres, les minarets chrétiens, ornements obligés de tous les
Kremlins, sont encore embellis par la singulière coupe du terrain, qui
dans certains endroits oppose de véritables précipices aux créations des
architectes. Dans l'épaisseur des murailles on a pratiqué, comme à
Moscou, des escaliers qui servent à monter de créneaux en créneaux
jusqu'au sommet de la côte et des hauts remparts qui la couronnent: ces
imposants degrés avec les tours dont ils sont flanqués, avec les rampes,
les voûtes, les arcades qui les soutiennent, font tableau de quelque
point des environs qu'on les aperçoive.

La foire de Nijni, devenue aujourd'hui la plus considérable de la terre,
est le rendez-vous des peuples le plus étrangers les uns aux autres, et
par conséquent les plus divers dans leur aspect, dans leur costume et
leur langage, dans leurs religions et dans leurs mœurs. Des hommes du
Thibet, de la Boukarie, des pays voisins de la Chine, viennent
rencontrer là des Persans, des Finois, des Grecs, des Anglais, des
Parisiens: c'est le jugement dernier des commerçants. Le nombre des
étrangers constamment présents à Nijni pendant le temps que dure la
foire est de deux cent mille; les hommes qui composent cette foule se
renouvellent plusieurs fois, mais le chiffre reste toujours à peu près
le même; cependant à certains jours de ce congrès du négoce, il se
trouve dans Nijni jusqu'à trois cent mille personnes à la fois; le taux
moyen de la consommation du pain, dans ce camp pacifique, est de quatre
cent mille livres par jour: passé ces saturnales de l'industrie et du
trafic, la ville est morte. Jugez de l'effet singulier que doit produire
une transition si brusque!... Nijni contient à peine vingt mille
habitants qui se perdent dans ses vastes rues et dans ses places nues,
pendant que le terrain de la foire reste abandonné pour neuf mois.

Cette foire occasionne peu de désordres; en Russie, le désordre est
chose inconnue; il serait un progrès, car il est fils de la liberté;
l'amour du gain et les besoins du luxe toujours croissants, jusque chez
les nations barbares, font que même des populations à demi sauvages,
telles que celles qui viennent ici de la Perse et de la Boukarie,
trouvent du bénéfice à la tranquillité, à la bonne foi: d'ailleurs il
faut avouer qu'en général les mahométans ont de la probité en affaires
d'argent.

Il n'y a que peu d'heures que je suis dans cette ville et j'ai déjà vu
le gouverneur: on m'avait donné pour lui plusieurs lettres de
recommandation très-pressantes; il m'a paru hospitalier et communicatif
pour un Russe. La foire de Nijni montrée par lui, et vue de son point de
vue, aura pour moi un double intérêt: celui qui s'attache aux choses
mêmes, presque toutes nouvelles pour un Français, et celui que je mets à
pénétrer la pensée des hommes employés par ce gouvernement.

Cet administrateur porte un nom anciennement illustré dans l'histoire de
Russie: il s'appelle Boutourline. Les Boutourline sont une famille de
vieux boyards; illustration qui devient rare. Je vous raconterai demain
mon arrivée à Nijni, la peine que j'ai eue à trouver un gîte et la
manière dont j'ai fini par m'établir, si tant est que je puisse me dire
établi.

     (_Suite de la même lettre_.)

     Ce 23 août 1839, au matin.

Je n'ai rencontré de foule en Russie qu'à Nijni sur le pont de l'Oka; à
la vérité ce défilé est l'unique chemin qui conduit de la ville à la
foire; c'est aussi par là qu'on arrive à Nijni quand on vient
d'Yaroslaf. À l'entrée de la foire on tourne à droite pour passer sur le
pont, en laissant à gauche toutes les boutiques de la foire et le palais
de jour du gouverneur qui descend tous les matins de sa maison de la
ville haute dans ce pavillon, espèce d'observatoire administratif d'où
il préside et surveille toutes les rues, toutes les files de boutiques
et toutes les affaires de la foire. La poussière qui aveugle, le bruit
qui assourdit, les voitures, les piétons, les soldats chargés de
maintenir l'ordre, tout embarrasse le passage du pont, et comme l'eau du
fleuve disparaît sous une multitude de barques, on se demande à quoi
sert ce pont, car au premier coup d'œil on croit la rivière à sec. Les
bateaux sont si serrés au confluent du Volga et de l'Oka, qu'on pourrait
traverser ce dernier fleuve à pied en enjambant de jonque en jonque.
J'emploie ce terme chinois parce qu'une grande partie des bâtiments qui
affluent à Nijni sert à porter à la foire des marchandises de la Chine
et surtout du thé. Tout cela captive l'imagination; mais je ne trouve
pas que les yeux soient également satisfaits. Les tableaux pittoresques
manquent à cette foire dont tous les bâtiments sont neufs.

Hier à mon arrivée, j'ai cru que nos chevaux écraseraient vingt
personnes avant d'atteindre le quai de l'Oka; ce quai est la nouvelle
Nijni, faubourg qui d'ici à peu d'années deviendra considérable. C'est
une longue rangée de maisons resserrées entre l'Oka qui s'approche de
son embouchure dans le Volga et la côte qui l'encaisse de ce côté de son
cours; la crête de cette côte est hérissée de murailles formant
l'enceinte extérieure du Kremlin de Nijni; la ville haute disparaît
derrière ces murailles et derrière la montagne. Quand j'eus touché au
bord désiré, je trouvai bien d'autres difficultés qui m'attendaient; il
fallait avant tout me loger, et les auberges étaient combles. Mon
feldjæger frappait à toutes les portes et revenait toujours me dire avec
le même sourire, féroce à force d'immobilité, qu'il n'avait pu trouver
une seule chambre. Il me conseillait d'aller demander l'hospitalité au
gouverneur; c'est ce que je ne voulais pas faire.

Enfin, arrivés à l'extrémité de cette longue rue, au pied de la route
qui monte à la vieille ville par une pente très-rapide et qui passe sous
un arc obscur, pratiqué à travers un pan de l'épaisse muraille crénelée
de la forteresse, nous aperçûmes, dans un endroit où la rue s'enfonce et
se resserre, entre la jetée de la rivière et les substructions de la
côte, un café, le dernier de la ville vers le Volga. Les abords de ce
café sont obstrués par un marché public, espèce de petite halle
couverte, d'où s'exhalent des odeurs qui ne sont rien moins que des
parfums. Là je me fis descendre de voiture et conduire à ce café, qui ne
consiste pas en une seule salle, mais en une espèce de marché qui occupe
toute une suite d'appartements. Le maître m'en fit les honneurs en
m'escortant poliment à travers la foule bruyante qui remplissait cette
longue enfilade de chambres; parvenu avec moi à la dernière de ces
salles, obstruée comme toutes les autres de tables où des buveurs en
pelisses prenaient du thé et des liqueurs, il me prouva qu'il n'avait
pas une seule chambre qui fût libre.

«Cette salle fait le coin de votre maison, lui dis-je; a-t-elle une
sortie particulière?

--Oui.

--Eh bien, condamnez la porte qui la sépare des autres salles de votre
café, et donnez-la-moi pour chambre à coucher.»

L'air que j'y respirais me suffoquait déjà; c'était un mélange infect
d'émanations les plus diverses: la graisse des fourrures de mouton, le
musc des peaux préparées, qu'on appelle cuir de Russie, le suif des
bottes, le chou aigre, principale nourriture des paysans, le café, le
thé, les liqueurs, l'eau-de-vie épaississaient l'atmosphère. On
respirait du poison! mais que pouvais-je faire? c'était ma dernière
ressource. J'espérais d'ailleurs qu'une fois la chambre déblayée et bien
lavée, les mauvaises odeurs se dissiperaient comme la foule des
convives. J'insistai donc pour que mon feldjæger expliquât nettement ma
proposition au maître du café.

«J'y perdrai, répondit l'homme.

--Je vous paierai ce que vous voudrez; seulement vous me trouverez
quelque part un asile pour mon valet de chambre et pour mon courrier.»

Le marché se conclut, et me voici tout fier d'avoir pris d'assaut un
cabaret infect, qu'on me fait payer plus cher que le plus bel
appartement de l'hôtel des Princes à Paris. Je me consolais de la
dépense en songeant à la victoire que je venais de remporter. Il faut
être en Russie, dans un pays où les fantaisies des hommes qu'on croit
puissants ne connaissent pas d'obstacles, pour changer en un moment une
salle de café en une chambre à coucher.

Mon feldjæger engage les buveurs à se retirer; ils sortent sans faire la
moindre objection, et on les parque comme on peut dans la salle voisine
dont on condamne la porte avec une serrure de l'espèce de celle que je
vous ai décrite. Une vingtaine de tables étaient rangées autour de la
chambre; un essaim de prêtres en robes, autrement dit une troupe de
garçons de café en chemises, se précipitent dans la salle et la
démeublent en un instant. Mais qu'est-ce que je vois? de dessous chaque
table, de dessous chaque tabouret, sortent des nuées de bêtes telles que
je n'en avais jamais aperçu; c'est un insecte noir, long d'un
demi-pouce, assez gros, mou, rampant, gluant, infect et courant assez
vite. Ce fétide animal est connu dans une partie de l'Europe orientale,
en Volhynie, en Ukraine, en Russie, et je crois dans la grande Pologne,
où on l'appelle, ce me semble, _persica_, parce qu'il y fut apporté
d'Asie; je n'ai pu distinguer le nom que lui donnent les garçons du café
de Nijni. En voyant le pavé de mon gîte tout marbré de ces bêtes
grouillantes et qu'on y écrasait involontairement et volontairement, non
par centaines, mais par milliers; en m'apercevant surtout du nouveau
genre de mauvaise odeur produit par ce massacre, le désespoir me prit;
je me sauvai de la chambre, de la rue, et je courus me présenter au
gouverneur. Je ne rentrai dans mon détestable gîte que lorsqu'on m'eut
dit et répété qu'il était aussi net qu'il pouvait l'être. Mon lit,
rempli de foin frais, à ce qu'on m'assura, était dressé au milieu de la
salle, les quatre pieds posés dans quatre terrines pleines d'eau, et je
m'entourai de lumière pour la nuit. Malgré tant de précautions, je n'en
ai pas moins trouvé au sortir d'un sommeil inquiet, lourd, agité, deux
ou trois _persica_ sur mon oreiller. Ces bêtes ne sont pas malfaisantes;
mais je ne saurais vous dire le dégoût qu'elles m'inspirent. La
malpropreté, l'apathie que dénote la présence de pareils insectes dans
les habitations des hommes, me fait regretter d'être venu parcourir
cette partie de la terre. Il me semble que c'est une dégradation morale
que de se laisser approcher par des animaux immondes, il y a telle
répulsion physique qui triomphe de tout raisonnement.

Maintenant que je vous ai avoué ma misère et décrit mes infortunes, je
ne vous en parlerai plus. Pour compléter le tableau de cette chambre
usurpée sur le café, vous saurez qu'on m'a fait des rideaux avec des
nappes dont les coins sont cloués aux fenêtres par des fourchettes de
fer; des ficelles servent d'embrasses à ces draperies; deux malles sous
un tapis de Perse me tiennent lieu de canapé; le reste à l'avenant.

Un négociant de Moscou qui tient un magasin de soieries des plus
magnifiques et des plus considérables de la foire, doit venir me
chercher ce matin pour me montrer toutes choses avec ordre et détail; je
vous dirai le résultat de cette revue.

     (_Suite de la même lettre_.)

     Ce 24 août 1839, au soir.

Je retrouve ici une poussière méridionale et une chaleur suffocante;
aussi m'avait-on bien conseillé de ne me rendre à la foire qu'en
voiture; mais l'affluence des étrangers est telle en ce moment à Nijni,
que je n'ai pu trouver une voiture à louer; j'ai été réduit à me servir
de celle dans laquelle j'ai voyagé depuis Moscou, et à l'atteler de deux
chevaux seulement, ce qui m'a contrarié comme un Russe: ce n'est pas par
vanité qu'on va ici à quatre chevaux; la race a du nerf, mais elle n'est
pas robuste: les chevaux russes courent longtemps lorsqu'ils n'ont rien
à traîner, mais ils se fatiguent bientôt de tirer. Quoi qu'il en soit,
mes deux chevaux et ma calèche composaient un équipage plus commode
qu'élégant; ils m'ont promené tout le jour dans la foire et dans la
ville.

En montant dans cette voiture avec le négociant qui voulait bien me
servir de _cicerone_ et avec son frère, je dis à mon feldjæger de nous
suivre. Celui-ci sans hésiter, sans m'en demander la permission,
s'élance dans la calèche d'un air délibéré, puis, avec un aplomb qui me
surprend, il s'établit à côté du frère de M ***, lequel, malgré mes
instances, avait absolument voulu s'asseoir sur le devant de ma voiture.

En ce pays, il n'est pas rare de voir le maître d'une voiture établi
dans le fond, même lorsqu'il n'est pas à côté d'une femme, tandis que
ses amis se placent sur le devant. Cette impolitesse qu'on ne se permet
chez nous que dans la plus étroite intimité, n'étonne ici personne.

Craignant que la familiarité du courrier ne parût choquante à mes
obligeants conducteurs, je crus devoir faire descendre cet homme, en lui
disant fort doucement de monter sur le siége de devant, à côté du
cocher.

«Je n'en ferai rien, me répond le feldjæger avec un sang-froid
imperturbable.

--Pourquoi ne m'obéissez-vous pas?» répliquai-je d'un ton encore plus
calme; car je sais que chez cette nation à demi orientale, il faut faire
assaut d'impassibilité pour conserver son autorité.

Nous parlions allemand. «Ce serait déroger,» me répondit le Russe
toujours du même ton.

Ceci me rappelait les disputes de préséance entre boyards, disputes dont
les conséquences ont souvent été si graves sous le règne des Ivan,
qu'elles remplissent bien des pages de l'histoire de Russie de cette
époque.

«Qu'entendez-vous par déroger, repris-je? Cette place n'est-elle pas
celle que vous avez occupée depuis notre départ de Moscou?

--Il est vrai, monsieur, que c'est ma place en voyage; mais à la
promenade, je dois monter dans la voiture. Je porte l'uniforme.»

Cet uniforme que j'ai décrit ailleurs, est l'habit d'un facteur de la
poste.

«Je porte l'uniforme; monsieur, j'ai mon rang dans le tchinn; je ne suis
pas un domestique; je suis serviteur de l'Empereur.

--Je m'occupe fort peu de ce que vous êtes; au surplus, je ne vous ai
pas dit que vous êtes un domestique.

--J'en aurais l'air, si je m'asseyais à cette place quand monsieur se
promène dans la ville. J'ai plusieurs années de service, et pour
récompense de ma bonne conduite, on m'a fait espérer la noblesse:
j'aspire à l'obtenir, car je suis ambitieux.»

Cette confusion de nos vieilles idées aristocratiques et de la nouvelle
vanité insufflée par des despotes ombrageux à des peuples malades
d'envie, m'épouvantait. J'avais sous les yeux un échantillon de la pire
espèce d'émulation, de celle du parvenant qui veut se donner des airs de
parvenu!

Après un instant de silence, je repris: «J'approuve votre fierté, si
elle est fondée; mais étant peu au fait des usages de votre pays, je
veux avant de vous permettre d'entrer dans ma voiture, soumettre votre
réclamation à M. le gouverneur. Mon intention est de n'exiger de vous
rien de plus que ce que vous me devez, d'après les ordres qu'on vous a
donnés en vous envoyant auprès de moi; dans le doute, je vous dispense
de votre service pour aujourd'hui: je sortirai sans vous.»

J'avais envie de rire du ton d'importance dont je parlais; mais je
croyais cette dignité de comédie nécessaire à ma sûreté pendant le reste
de mon voyage. Il n'y a pas de ridicule qui ne soit excusé par les
conditions et les conséquences inévitables du despotisme.

Cet aspirant à la noblesse, si scrupuleux observateur de l'étiquette du
grand chemin, me coûte, en dépit de son orgueil, trois cents francs de
gages par mois; je le vis rougir en écoutant mes dernières paroles, et
sans répliquer un mot, il descendit enfin de ma voiture où il était
resté jusque-là fort insolemment cramponné; il rentra dans la maison en
silence. Je ne manquerai pas de raconter au gouverneur le résumé du
colloque que vous venez de lire.

L'emplacement de la foire est très-vaste, et j'habite fort loin du pont
qui conduit à cette ville d'un mois. J'eus donc lieu de m'applaudir
d'avoir pris des chevaux, car, par la chaleur qu'il fait, je me serais
senti sans force avant même d'être arrivé à la foire, s'il avait fallu
faire à pied ce trajet dans des rues poudreuses, le long d'un quai
découvert et sur un pont où le soleil darde des rayons ardents pendant
des jours qui sont encore environ de quinze heures, malgré la
promptitude avec laquelle ils vont commencer à décroître dans la saison
avancée où nous entrons.

Des hommes de tous les pays du monde, mais surtout des dernières
extrémités de l'Orient, se donnent rendez-vous à cette foire; mais ces
hommes sont plus singuliers de nom que d'aspect. Tous les Asiatiques se
ressemblent, ou du moins on peut les partager en deux classes: les
hommes à figure de singes: Calmoucks, Mongols, Baskirs, Chinois; les
hommes à profil grec: Circassiens, Persans, Géorgiens, Indiens, etc.,
etc., etc.

La foire de Nijni se tient, comme je l'ai déjà dit, sur un immense
triangle de terre sablonneuse et parfaitement plane qui forme pointe
entre l'Oka, près d'arriver à son embouchure dans le Volga, et le large
cours de ce fleuve. Cet espace est donc borné de chaque côté par l'une
des deux rivières. Le sol où se déposent tant de richesses ne s'élève
presque pas au-dessus de l'eau; aussi ne voit-on sur les rives de l'Oka
et sur celles du Volga que des hangars, des baraques et des dépôts de
marchandises, tandis que la ville foraine proprement dite est située
assez avant dans les terres à la base du triangle formé par les deux
fleuves; elle n'a de bornes que celles qu'on a voulu lui assigner du
côté de la plaine aride qui s'étend à l'ouest et au nord-ouest vers
Yaroslaf et Moscou. Cette ville marchande est un vaste assemblage de
longues et larges rues tirées au cordeau; disposition qui nuit à l'effet
pittoresque de l'ensemble: une douzaine de pavillons censés chinois,
dominent les boutiques, mais leur style fantastique ne suffit pas pour
corriger la tristesse et la monotonie de l'aspect général de la foire.
C'est un bazar en carré long qui paraît solitaire, tant il est grand: on
ne voit plus de foule dès qu'on a pénétré dans l'intérieur des lignes où
sont rangées les boutiques, tandis que les abords de ces rues sont
obstrués par des populations entières. La ville foraine est comme toutes
les autres villes russes modernes, trop vaste pour sa population, et
pourtant vous avez déjà vu que le taux moyen de cette population
quotidienne était de deux cent mille âmes: il est vrai que, dans ce
nombre immense d'étrangers, il faut comprendre tous ceux qui sont
dispersés sur les fleuves dans les barques qui servent d'asile à toute
une population amphibie; et dans les camps volants qui environnent la
foire proprement dite. Les maisons des marchands reposent sur une ville
souterraine, superbe cloaque voûté, immense labyrinthe où l'on se
perdrait, si l'on y pénétrait sans un guide expérimenté. Chaque rue de
la foire est doublée par une galerie supérieure qui la suit sous terre
dans toute sa longueur et sert d'issue aux immondices. Ces égouts
construits en pierre de taille sont nettoyés plusieurs fois par jour au
moyen d'une multitude de pompes qui servent à tirer l'eau des rivières
voisines. On pénètre dans ces galeries par de larges escaliers en belles
pierres. Toute personne qui se disposerait à salir les rues du bazar est
invitée poliment par les Cosaques chargés de la police de la foire, à
descendre dans ces catacombes d'immondices. C'est un des ouvrages les
plus imposants que j'aie vus en Russie. Il y a là des modèles à proposer
aux faiseurs d'égouts de Paris. Tant de grandeur et de solidité rappelle
Rome. Ces souterrains sont l'œuvre de l'Empereur Alexandre qui, à
l'instar de ses prédécesseurs, prétendit vaincre la nature en
établissant la foire sur un sol inondé pendant la moitié de l'année. Il
a prodigué des millions pour remédier aux inconvénients du choix peu
judicieux qu'il fit le jour où il ordonna que la foire de Makarief fût
transportée à Nijni.

L'Oka, près de son embouchure dans le Volga, est bien quatre fois large
comme la Seine; ce fleuve sépare la ville permanente de la ville
foraine, il est tellement couvert de bateaux que, pendant l'espace de
plus d'une demi-lieue, l'eau disparaît sous les barques. Quarante mille
hommes bivouaquent toutes les nuits et se nichent comme ils peuvent sur
ces embarcations devenues les baraques d'un camp, mais d'un camp mobile.
Ce peuple aquatique fait lit de toutes choses; un sac, une tonne, un
banc, une planche, un fond de bateau, une caisse, une bûche, une pierre,
un tas de voiles, tout est bon à des hommes qui ne se déshabillent point
pour dormir; ils étendent leur pelisse de peau de mouton sur la couche
qu'ils choisissent et ils s'y couchent comme sur un matelas. Cet amas de
bateaux est un parquet volant. Du fond de la ville humide, le soir, on
entend sortir des voix sourdes, des murmures humains qu'on prend pour le
bouillonnement des flots; quelquefois des chants s'élèvent du milieu
d'une île de barques qui paraissait inhabitée; car ce qu'il y a de plus
singulier, c'est que les navires où se produisent ces bruits, semblent
vides au moins pendant le jour; leurs habitants n'y demeurent que pour
dormir, et même alors ils s'enfuient dans les cales des bateaux et
disparaissent sous l'eau comme les fourmis sous la terre. Des
agglomérations de canots toutes semblables se forment sur le Volga aux
approches de l'embouchure de l'Oka, et en remontant le cours de ce
dernier fleuve au-dessus du pont de bateaux de Nijni on en voit d'autres
encore qui s'étendent à des distances considérables. Enfin quelque part
que l'œil se repose, il s'arrête sur des séries de barques dont
plusieurs ont des formes et des couleurs singulières; toutes ont des
mâts, c'est un marécage américain, et cette forêt submergée est peuplée
d'hommes accourus là de tous les coins de la terre, vêtus d'habits aussi
bizarres que leurs figures et leurs physionomies sont étranges. Voilà ce
qui m'a le plus frappé dans cette foire immense; ces fleuves habités
nous retracent les descriptions des villes de la Chine où les rivières
sont changées en rues par les hommes qui vivent sur l'eau faute de
terrain.

Certains paysans de cette partie de la Russie portent des
chemises-blouses toutes blanches et ornées de broderies rouges: c'est un
costume emprunté aux Tatares. On le voit briller de loin sous les rayons
du soleil, et la nuit, le blanc du linge fait apparition dans les
ténèbres; l'ensemble de toutes ces choses produit des tableaux fort
extraordinaires, mais si vastes et si plats qu'au premier coup d'œil ils
dépassent la force d'attention de mon esprit et trompent ma curiosité.
Malgré tout ce qu'elle a de singulier et d'intéressant, la foire de
Nijni n'est point pittoresque: c'est la différence d'un plan à un
dessin; l'homme qui s'occupe d'économie politique, d'industrie,
d'arithmétique, a plus affaire ici que le poëte ou que le peintre; il
s'agit de la balance et des progrès commerciaux des deux principales
parties du monde: rien de plus, rien de moins. D'un bout de la Russie à
l'autre, je vois un gouvernement minutieux, hollandais, faisant
hypocritement la guerre aux facultés primitives d'un peuple ingénieux,
gai, poétique, oriental, et né pour les arts.

On trouve toutes les marchandises de la terre rassemblées dans les
immenses rues de la foire, mais elles s'y perdent: la denrée la plus
rare, ce sont les acheteurs; je n'ai encore rien vu dans ce pays sans
m'écrier: «Il y a trop peu de monde ici pour un si vaste espace.» C'est
le contraire des vieilles sociétés où le terrain manque à la
civilisation. Les boutiques françaises et anglaises sont les plus
élégantes de la foire et les plus recherchées; on se croit à Paris, à
Londres: mais ce Bond-Street du Levant, ce palais royal des steppes
n'est pas ce qui fait la richesse véritable du marché de Nijni; pour
avoir une juste idée de l'importance de cette foire, il faut se souvenir
de son origine, et du lieu où elle se tint d'abord. Avant Makarief
c'était Kazan; on venait à Kazan des deux extrémités de l'ancien monde:
l'Europe occidentale et la Chine se donnaient rendez-vous dans
l'ancienne capitale de la Tartarie russe pour échanger leur produit.
C'est encore ce qui arrive à Nijni; mais on n'aurait qu'une idée bien
incomplète de ce marché où deux continents envoient leurs produits, si
l'on ne s'éloignait des boutiques tirées au cordeau et des élégants
pavillons soi-disant chinois qui ornent le moderne bazar d'Alexandre; il
faut avant tout parcourir quelques-uns des divers camps dont la foire
élégante est flanquée. L'équerre et le cordeau ne poursuivent pas le
négoce jusque dans les faubourgs de la foire: ces faubourgs sont comme
la basse-cour ou la ferme d'un château; quelque pompeuse, quelque
magnifique que soit l'habitation principale, le désordre de la nature
règne dans les dépendances.

Ce n'est pas un petit travail que de parcourir même rapidement ces
dépôts extérieurs, car ils sont eux-mêmes grands comme des villes. Là
règne un mouvement continuel et vraiment imposant: véritable chaos
mercantile où l'on aperçoit des choses qu'il faut avoir vues de ses
yeux, et entendu chiffrer par des hommes graves et dignes de foi pour y
croire.

Commençons par la ville du thé; c'est un camp asiatique qui s'étend sur
les rives des deux fleuves à la pointe de terre où s'opère leur réunion.
Le thé vient de la Chine en Russie par Kiatka, qui est au fond de
l'Asie; dans ce premier dépôt, on l'échange contre des marchandises: il
est transporté de là en ballots qui ressemblent à de petites caisses en
forme de dés d'environ deux pieds en tous sens: ces ballots carrés sont
des châssis couverts de peaux dans lesquelles les acheteurs enfoncent
des espèces d'éprouvettes pour connaître, en retirant leur sonde, la
qualité de la marchandise. De Kiatka, le thé chemine par terre jusqu'à
Tomsk; il est chargé là dans des barques et voyage sur plusieurs
rivières dont l'Irtitch et le Tobol sont les principales; il arrive
ainsi à Tourmine, de là on le transporte de nouveau par terre jusqu'à
Perm en Sibérie, où il est embarqué sur la Kama qui le fait descendre
jusqu'au Volga, d'où il remonte en bateaux vers Nijni: la Russie reçoit
chaque année 75 à 80 mille caisses de thé, dont la moitié reste en
Sibérie pour être transportée à Moscou pendant l'hiver par le traînage
et dont l'autre moitié arrive à cette foire.

C'est le principal négociant de thé de la Russie qui m'a écrit
l'itinéraire que vous venez de lire. Je ne réponds pas de l'orthographe
ni de la géographie de ce richard; mais un millionnaire a toujours
beaucoup de chances pour avoir raison, car il achète la science des
autres.

Vous voyez que ce fameux thé de caravanes, si délicat parce qu'il vient
par terre, dit-on, voyage presque toujours par eau; il est vrai que
c'est de l'eau douce, et que les brouillards des rivières sont loin de
produire les effets de la brume de mer... d'ailleurs quand je ne puis
expliquer les faits, je me contente de les noter.

Quarante mille caisses de thé!... c'est bientôt dit; mais vous ne pouvez
vous figurer comme c'est long à voir, même ne fît-on que passer devant
les monceaux de ballots sans les compter. Cette année on en a vendu
trente-cinq mille en trois jours. Je viens de contempler les hangars
sous lesquels on les a déposées; un seul homme, mon négociant géographe,
en a pris quatorze mille, moyennant dix millions de roubles d'argent (il
n'y a plus de roubles de papier), payables une partie comptant, une
partie dans un an.

C'est le taux du thé qui fixe le prix de toutes les marchandises de la
foire; tant que ce taux n'est pas publié, les autres marchés ne se font
qu'à condition.

Il y a une ville aussi vaste, mais moins élégante et moins parfumée que
la ville du thé: c'est celle des chiffons. Heureusement qu'avant de
porter les loques de toute la Russie à la foire, on les fait blanchir.
Cette marchandise, nécessaire à la fabrication du papier, est devenue si
précieuse que les douanes russes en défendent l'exportation avec une
extrême sévérité.

Une autre ville m'a paru remarquable entre tous les bourgs annexés à
cette foire: c'est celle des bois écorcés. À l'instar des faubourgs de
Vienne ces villes secondaires sont plus considérables que la ville
principale. Celle dont je vous parle sert d'abri aux bois apportés de la
Sibérie, et destinés à faire des roues aux charrettes russes, et des
colliers aux chevaux. C'est ce demi-cercle qu'on voit fixé d'une manière
si originale et si pittoresque aux extrémités du brancard, et qui domine
la tête de tous les limoniers russes; il est d'un seul morceau de bois
ployé à la vapeur, les jantes de roue apprêtées par le même procédé sont
aussi d'une seule pièce; les approvisionnements nécessaires pour fournir
ces jantes et ces colliers à toute la Russie occidentale font ici des
montagnes de bois pelé dont nos chantiers de Paris ne donnent pas même
une idée.

Une autre ville, et c'est, je crois, la plus étendue et la plus curieuse
de toutes, sert de dépôt aux fers de Sibérie. On marche pendant un quart
de lieue sous des galeries où sont artistement rangées toutes les
espèces de barres de fer connues, puis viennent des grilles, puis vient
du fer travaillé; on voit des pyramides toutes bâties en instruments
aratoires et en ustensiles de ménage. On voit des maisons pleines de
vases de fonte; c'est une cité de métal; on peut évaluer là une des
principales sources de la richesse de l'Empire. Cette richesse fait
peur. Que de coupables ne faut-il pas pour exploiter de tels trésors! Si
les criminels manquent, on en fait; on fait au moins des malheureux;
dans ce monde souterrain d'où sort le fer, la politique du progrès
succombe, le despotisme triomphe et l'État prospère!!... Une étude
curieuse à faire, si on la permettait aux étrangers, ce serait celle du
régime imposé aux mineurs de l'Oural; mais il faudrait voir par ses yeux
et ne pas s'en rapporter à ce qui est écrit. Cette tâche serait aussi
difficile à accomplir pour un Européen de l'Occident que l'est le voyage
de la Mecque à un chrétien.

Toutes ces villes foraines, succursales de la ville principale, ne sont
que l'extérieur de la foire; elles s'étendent sans plan autour du centre
commun; en les comprenant toutes dans la même enceinte, leur
circonférence serait celle d'une des grandes capitales de l'Europe. Une
journée ne suffirait pas pour parcourir tous ces faubourgs provisoires
qui sont autant de satellites de la foire proprement dite. Dans cet
abîme de richesses, on ne peut tout voir; il faut donc choisir;
d'ailleurs la chaleur étouffante des derniers jours caniculaires, la
poussière, la foule, les mauvaises odeurs ôtent les forces au corps et
l'activité à la pensée. Cependant j'ai vu comme on verrait à vingt ans,
sous le rapport de l'exactitude, mais avec moins d'intérêt.

J'abrégerai mes descriptions: en Russie on se résigne à la monotonie:
c'est une condition de la vie; mais c'est en France que vous me lirez,
et je n'ai pas le droit d'espérer que vous preniez votre parti d'aussi
bonne grâce que je prends ici le mien. Vous n'êtes pas obligé à la
patience, comme si vous aviez fait mille lieues pour apprendre à
pratiquer cette vertu des vaincus.

J'oubliais de noter une ville de laine de cachemire. En voyant ce vilain
poil poudreux, ficelé par énormes ballots, je songeais aux belles
épaules qu'il recouvrira un jour, aux magnifiques parures qu'il
complétera, quand il sera changé en châles de Ternaux et autres.

J'ai vu aussi une ville de fourrure et une ville de potasse: c'est à
dessein que je me sers de ce mot ville: lui seul peut vous dépeindre
l'étendue des divers dépôts qui entourent cette foire et qui lui donnent
un caractère de grandeur que n'aura jamais aucune autre foire.

Ce phénomène commercial ne pouvait se produire qu'en Russie: il fallait,
pour créer une foire de Nijni, un extrême besoin de luxe chez des
populations encore à demi barbares, vivant dans des contrées séparées
les unes des autres par des distances incommensurables, sans moyens
faciles ni prompts de communications; il fallait un pays où il résulte
de l'intempérie des saisons que chaque localité se trouve isolée pendant
une partie de l'année; la réunion de ces circonstances et de bien
d'autres, sans doute, que je n'ai pu discerner, était nécessaire pour
empêcher dans un empire déjà opulent le débit journalier dont le détail
dispense les négociants des frais et des fatigues occasionnés par
l'entassement annuel de toutes les richesses du sol et de l'industrie
sur un seul point du pays à une époque fixe. On peut prédire le temps
qui, je crois, n'est pas très-éloigné, où les progrès de la civilisation
matérielle, en Russie, diminueront infiniment l'importance de la foire
de Nijni. Aujourd'hui, je le répète, elle est la plus grande foire du
monde.

Dans un faubourg séparé par un bras de l'Oka, se trouve un village
persan dont les boutiques sont uniquement remplies de marchandises
venant de Perse: parmi les plus remarquables de ces objets lointains
j'ai surtout admiré des tapis qui m'ont paru magnifiques; des pièces de
soie écrue et des termolama, espèce de cachemire de soie qui ne se
fabrique, dit-on, qu'en Perse. Je ne serais pas surpris cependant si les
Russes en faisaient chez eux pour vendre cette étoffe comme un produit
étranger. Ceci est une pure supposition, et je ne pourrais la justifier
par aucun fait.

Les figures persanes font peu d'effet en ce pays où la population
indigène est elle-même asiatique et conserve les traces de son origine.

On m'a fait traverser une ville uniquement destinée à loger les poissons
séchés et salés qui sont envoyés de la mer Caspienne pour les carêmes
russes. Les Grecs dévots font une grande consommation de ces momies
aquatiques. Quatre mois d'abstinence chez les Moscovites enrichissent
les mahométans de la Perse et de la Tartarie. Cette ville des poissons
est située au bord de l'eau; on voit les peaux de ces monstres divisées
par moitié, les unes sont rangées à terre, les autres restent entassées
dans la cale des vaisseaux qui les apportent: si l'on ne comptait pas
ces corps morts par millions, on se croirait dans un cabinet d'histoire
naturelle. On les appelle, je crois, _sordacs_. Ils exhalent même en
plein air une odeur désagréable. Une autre ville est la ville des cuirs,
objets de la plus haute importance à Nijni, parce qu'on en apporte là
suffisamment pour fournir à la consommation de toute la Russie
occidentale.

Une autre, c'est la ville des fourrures; on y voit des peaux de toutes
sortes de bêtes, depuis la zibeline, le renard bleu et certaines
fourrures d'ours qu'il faut payer douze mille francs pour s'en faire une
pelisse, jusqu'aux renards communs et aux loups qui ne coûtent rien; les
gardiens de ces trésors se font pour la nuit des tentes de leurs
marchandises, sauvages abris dont l'aspect est pittoresque. Ces hommes,
quoiqu'ils habitent des pays froids, vivent de peu: ils se vêtent mal et
dorment en plein air quand il fait beau; quand il pleut, ils sont nichés
sous des piles de marchandises, dans des trous: véritables lazzaronis du
Nord, ils sont moins gais, moins brillants, moins mimes et plus
malpropres que ceux de Naples, parce qu'à la saleté de leurs personnes
se joint celle de leurs vêtements qu'ils ne peuvent quitter.

Ce que vous venez de lire suffit pour vous donner une idée de
l'extérieur de la foire: l'aspect de l'intérieur, je vous le répète, est
beaucoup moins intéressant; il fait un contraste singulier et peu
agréable avec celui du dehors, là, au dehors, roulent les chars, les
brouettes; là règnent le désordre, le bruit, la foule, les cris, les
chants, la liberté enfin! Ici, au dedans, on retrouve la régularité, le
silence, la solitude, l'ordre, la police, en un mot la Russie!

D'immenses files de maisons, ou plutôt de boutiques, séparent de longues
et larges rues, au nombre de douze ou treize, je crois, qui se terminent
à une église russe et à douze pavillons chinois. Pour suivre chaque rue
et parcourir la foire entière en circulant de boutique en boutique, il
faut faire dix lieues. Voilà ce que je sais, mais quand je vois les
lieux je ne le crois pas. Notez que je ne vous parle ici que de la ville
foraine proprement dite, et non plus des faubourgs dont nous avons fui
le tumulte pour nous réfugier dans la paix du bazar gardé par les
Cosaques qui, pour le sérieux, la roideur et l'exacte obéissance,
équivalent, du moins pendant les heures du service, aux muets du sérail.

L'Empereur Alexandre, après avoir choisi le nouvel emplacement de cette
foire, ordonna les travaux nécessaires à son établissement; il ne l'a
jamais vue; il a donc ignoré les sommes immenses qu'on fut obligé
d'ajouter à son budget, et qui ont été enfouies depuis sa mort dans ce
terrain trop bas pour l'usage auquel on l'avait destiné. Grâce à des
efforts inouïs et à des dépenses énormes la foire est maintenant
habitable pendant l'été; c'est tout ce qu'il faut au commerce. Mais il
n'en est pas moins vrai qu'elle est mal située, poudreuse ou fangeuse au
premier rayon de soleil, à la moindre pluie; et malsaine quelque temps
qu'il fasse; ce qui n'est pas un mince inconvénient pour les marchands,
obligés de coucher au-dessus de leurs magasins pendant six semaines.

Malgré le goût des Russes pour la ligne droite, bien des gens pensent
ici comme moi, qu'il aurait mieux valu mettre la foire à côté de la
vieille ville, sur la crête de la montagne, dont on aurait rendu le
sommet abordable par de belles rampes d'une pente insensible et d'un
effet grandiose dans le paysage, quitte à déposer au pied du coteau, sur
les bords de l'Oka, les objets trop pesants et trop volumineux pour être
hissés sur la colline. Ainsi les fers, les bois, les laines, les
chiffons, les thés seraient restés près des bateaux qui les apportent,
et la foire marchande et brillante se serait tenue sur un plateau
spacieux à la porte de la ville haute; disposition plus convenable sous
tous les rapports que ne l'est l'arrangement actuel! Vous figurez-vous
une côte habitée par les représentants de toutes les nations de l'Asie
et de l'Europe? cette montagne peuplée ferait un prodigieux effet; le
marais où grouillent ces populations voyageuses en produit peu.

Les ingénieurs modernes, si habiles dans tous les pays, auraient trouvé
là de quoi exercer leur talent; les admirateurs de la mécanique
n'eussent pas manqué d'objets dignes de piquer leur curiosité, car on
eût inventé des machines pour aider les marchandises à grimper la
montagne; les poëtes, les peintres, les amateurs des beaux sites et des
effets pittoresques, les curieux qui sont devenus un peuple dans ce
siècle où l'abus de l'activité produit des fanatiques de fainéantise,
tous ces hommes, utiles par l'argent qu'ils dépensent, auraient joui
d'une promenade magnifique, et bien autrement intéressante que celle
qu'on leur a ménagée dans un bazar uni d'où l'on n'a point de vue et où
l'on respire un air méphitique; enfin ceci mérite considération: ce
résultat aurait coûté à l'Empereur beaucoup moins d'argent qu'il n'en a
dépensé pour sa foire aquatique, ville d'un mois, plate comme une table,
chaude l'été comme une savane, humide l'hiver comme un bas-fond.

Les paysans russes sont les principaux agents du commerce de cette foire
prodigieuse. La loi défend pourtant à un serf de demander, et aux hommes
libres de lui accorder du crédit pour plus de _cinq roubles_. Eh bien,
on traite sur parole avec plusieurs de ces hommes pour deux cent mille,
pour cinq cent mille francs, et les termes de paiement sont fort
reculés. Ces esclaves millionnaires, ces Aguado attachés à la glèbe ne
savent pas lire. Aussi arrive-t-il en Russie que l'homme dépense
prodigieusement d'intelligence pour suppléer à son ignorance. Dans les
pays éclairés, les bêtes savent à dix ans ce que, dans les sociétés
arriérées, les hommes d'esprit parviennent seuls à apprendre, et encore
ne l'apprennent-ils qu'à trente ans.

En Russie le peuple ignore l'arithmétique; depuis des siècles il fait
ses comptes avec des cadres qui contiennent des séries de boules
mobiles. Chaque ligne a sa couleur, laquelle désigne les unités, les
dizaines, les centaines, etc., etc. Cette manière de calculer est sûre
et prompte.

N'oubliez pas que le seigneur des serfs millionnaires peut les
dépouiller demain de tout ce qu'ils possèdent, pourvu qu'il ait soin de
leurs personnes; à la vérité ces actes de violences sont rares, mais ils
sont possibles.

On ne se souvient pas qu'il y ait eu un seul négociant trompé dans sa
confiance en la bonne foi des paysans avec lesquels il a traité
d'affaires; tant il est vrai que dans toute société, pourvu qu'elle soit
stable, le progrès des mœurs corrige les défauts des institutions.

On m'a pourtant conté que le père d'un comte Tcheremitcheff, aujourd'hui
vivant, j'ai presque dit régnant, avait un jour promis la liberté à une
famille de paysans, moyennant l'exorbitante somme de cinquante mille
roubles. Il reçoit l'argent, puis il maintient parmi ses serfs la
famille dépouillée.

Telle est l'école de bonne foi et de probité où s'instruisent les
paysans russes, sous le despotisme aristocratique qui les écrase, malgré
le despotisme autocratique qui les gouverne; mais celui-ci se trouve
bien souvent sans force contre son rival. L'orgueil impérial se contente
des mots, des formes, des chiffres; l'ambition aristocratique vise aux
choses, et fait bon marché des paroles. Nulle part maître plus adulé ne
fut moins obéi et plus trompé que ne l'est le souverain soi-disant
absolu de l'Empire de Russie; pourtant la désobéissance est périlleuse,
mais le pays est vaste et la solitude muette.

Le gouverneur de Nijni, M. Boutourline, m'a invité avec beaucoup de
politesse à dîner avec lui tous les jours pendant le temps que je compte
passer à Nijni; demain il m'expliquera comment des traits pareils à la
fausse promesse du comte Tcheremitcheff, rares partout et en tout temps,
ne peuvent aujourd'hui se renouveler en Russie. Je vous ferai le résumé
de sa conversation si toutefois j'en puis tirer quelque chose; jusqu'à
présent je n'ai recueilli de la bouche des Russes que des discours
confus. Est-ce défaut de logique, est-ce volonté arrêtée d'embrouiller
les idées des étrangers? c'est, je crois, l'un et l'autre. À force de
vouloir déguiser la vérité aux yeux des autres, on finit par ne plus
l'apercevoir soi-même qu'à travers un voile qui, chaque jour, s'épaissit
davantage. Les vieux Russes vous trompent innocemment sans s'en douter;
le mensonge sort de leur bouche naïf comme un aveu. Je serais curieux de
savoir à quel âge la fraude cesse d'être un péché à leurs yeux. La
fausse conscience commence de bonne heure chez des hommes qui vivent de
peur.

Rien n'est à bon marché à la foire de Nijni, si ce n'est ce que personne
ne se soucie d'acheter. L'époque des grandes différences de prix, selon
les diverses localités, est passée; on sait partout la valeur de toutes
choses; les Tatares eux-mêmes qui viennent du centre de l'Asie à Nijni
pour payer très-cher, parce qu'ils ne peuvent faire autrement, les
objets de luxe envoyés de Paris et de Londres, y portent en échange des
denrées dont ils connaissent parfaitement la valeur. Les marchands
peuvent encore abuser de la situation où se trouvent les acheteurs, mais
ils ne peuvent plus les tromper. Ils ne surfont pas, comme on dit en
langage de boutique; ils rabattent encore moins; ils demandent
imperturbablement trop cher; et leur probité consiste à ne se départir
jamais de leurs prétentions les plus exagérées.

Je n'ai trouvé à Nijni aucune étoffe de soie de l'Asie, si n'est
quelques rouleaux de vilain satin de la Chine, d'une couleur fausse,
d'un tissu peu épais, et fripé comme une vieille soierie. J'en avais vu
de plus beau en Hollande; et ces rouleaux se vendent ici plus cher que
les plus belles étoffes de Lyon.

Sous le rapport financier, l'importance de cette foire croît tous les
ans; mais l'intérêt qui s'attachait à la singularité des marchandises, à
la figure étrange des hommes, diminue. En général la foire de Nijni
trompe l'attente des curieux sous le rapport pittoresque et amusant;
tout est morne et roide en Russie; les esprits mêmes y sont tirés au
cordeau, excepté le jour où ils envoient tout promener. Dans ces
moments, l'instinct de la liberté, si longtemps comprimé, fait
explosion; alors les paysans mettent leur seigneur à la broche et le
font rôtir à petit feu, ou le seigneur épouse une esclave; c'est la fin
du monde; mais ces rares bouleversements produisent peu d'effet au loin,
personne n'en parle; les distances et l'action de la police permettent
que les faits isolés restent ignorés des masses; l'ordre ordinaire n'est
pas troublé par des révoltes impuissantes; il repose sur une prudence,
sur un silence universels, qui sont synonymes d'ennui et d'oppression.

Dans ma promenade aux boutiques de la foire proprement dite, j'ai vu des
Boukares. Ce peuple habite un coin du Thibet, voisin de la Chine. Les
marchands boukares viennent à Nijni vendre des pierres précieuses. Les
turquoises que je leur ai achetées sont chères comme celles qu'on vend à
Paris, encore n'est-on pas sûr qu'elles soient véritables; toutes les
pierres de quelque valeur montent ici à des prix très-élevés. Ces hommes
passent leur année dans le voyage, car il leur faut, disent-ils, plus de
huit mois, rien que pour aller et venir. Ni leurs figures, ni leurs
costumes ne m'ont paru très-remarquables. Je ne crois guère à
l'authenticité des Chinois de Nijni; mais les Tatares, les Persans, les
Kirguises et les Calmoucks suffisent à la curiosité.

À propos de Kirguises et de Calmoucks, ces barbares amènent ici, du fond
de leurs steppes, des troupeaux de petits chevaux sauvages pour les
vendre à la foire de Nijni. Ces animaux ont beaucoup de qualités
physiques et morales, mais ils n'ont pas de figure; ils sont précieux
pour la selle, et leur caractère les fait estimer. Pauvres bêtes! ils
ont plus de cœur que bien des hommes; ils s'aiment les uns les autres
avec une tendresse et une passion telles qu'ils sont inséparables. Tant
qu'ils restent ensemble, ils oublient l'exil, l'esclavage; ils se
croient toujours dans leur pays; pour en vendre un, il faut l'abattre et
le traîner de force avec des cordes hors de l'enceinte où sont enfermés
ses frères, qui, pendant cette exécution, ne cessent de tenter la fuite
ou la révolte, de gémir et de hennir douloureusement en s'agitant dans
leur parc. Jamais, que je sache, les chevaux de nos contrées n'ont donné
de telles preuves de sensibilité. J'ai rarement été touché comme je le
fus hier par le désespoir de ces malheureuses bêtes arrachées à la
liberté du désert, et violemment séparées de ce qu'elles aiment;
répondez-moi si vous le voulez par le joli vers de Gilbert:

     Un papillon souffrant lui fait verser des larmes,

peu m'importent vos moqueries, je suis sûr que si vous étiez témoin de
ces cruels marchés qui en rappellent de plus impies, vous partageriez
mon attendrissement. Le crime, reconnu crime par les lois, a des juges
en ce monde; mais la cruauté permise n'est punie que par la pitié des
honnêtes gens pour les victimes et, je l'espère, par l'équité divine.
C'est cette barbarie tolérée qui me fait regretter les bornes de mon
éloquence; un Rousseau, même un Sterne, saurait bien vous faire pleurer
sur le sort de mes pauvres chevaux kirguises, destinés à venir en Europe
porter des hommes esclaves comme eux, mais de qui la condition ne mérite
pas toujours autant de pitié que celle des bêtes quand elles sont
privées de la liberté.

Vers le soir, l'aspect de la plaine devient imposant. L'horizon se voile
légèrement sous la brume, qui plus tard retombe en rosée, et sous la
poussière du sol de Nijni, espèce de petit sable brun, qui voilent le
ciel d'une teinte rougeâtre: ces accidents de lumière ajoutent à l'effet
du site dont la grandeur est imposante. Du sein des ombres sortent des
lueurs fantastiques, une multitude de lampes s'allument dans les
bivouacs dont la foire est environnée; tout parle, tout murmure; la
forêt lointaine prend une voix, et du milieu même des fleuves habités,
les bruits de la vie viennent encore frapper l'oreille attentive. Quelle
imposante réunion d'hommes! Quelle confusion de langues, quels
contrastes d'habitudes!... mais quelle uniformité de sentiments et
d'idées!... Le but de ce rassemblement immense n'est pour chaque
individu que de gagner un peu d'argent. Ailleurs, la gaîté des
populations voile leur cupidité; ici, le commerce est à nu, et la
stérile rapacité du marchand domine la frivolité du promeneur,
l'abrutissement de l'esclave: rien n'est poétique: tout est lucratif. Je
me trompe, la poésie de la crainte et de la douleur est au fond de tout
en ce pays; mais quelle est la voix qui l'ose exprimer?...

Pourtant quelques tableaux pittoresques consolent l'imagination et
récréent les regards.

Sur les chemins qui servent de communications aux divers campements des
marchands dont la foire est entourée, sur les ponts, le long des grèves,
aux abords des rivières, vous rencontrez d'immenses files d'équipages
singuliers; ce sont des trains qui marchent à vide. Ces roues, réunies
par un essieu, reviennent des dépôts où elles ont servi à transporter de
longues pièces de bois de construction. Les troncs d'arbres en allant
étaient portés sur quatre et quelque fois six roues, mais quand le train
retourne au magasin, chaque essieu avec ses deux roues est séparé du
reste et chemine ainsi, traîné par un cheval guidé par un homme. Ce
cocher, en équilibre, debout sur l'essieu, se tient et mène son coursier
à peine dressé avec une grâce sauvage, avec une dextérité que je n'ai
vues qu'aux Russes. Ces Franconi bruts me retracent les cochers du
cirque à Byzance; ils sont vêtus de la chemise grecque, espèce de
tunique que je vous ai décrite ailleurs et qui ressemble en beau à nos
blouses; c'est vraiment antique. En Russie on se reporte au Bas-Empire
comme en Espagne on se rappelle l'Afrique, et en Italie, Rome ancienne
et Athènes!... Les paysans russes sont, je crois, les seuls hommes que
j'aie vus laisser tomber leur chemise par-dessus leur pantalon, de même
que les paysannes russes sont les seules femmes de la terre qui serrent
leur ceinture au-dessus de la gorge. Ceci est, il faut le répéter,
l'usage le plus disgracieux du monde.

En errant la nuit autour de la foire, on est frappé de loin de l'éclat
des boutiques de comestibles, de celui des petits théâtres, des auberges
et des cafés!... Mais au milieu de tant de clarté, on n'entend que des
bruits sourds, et le contraste de l'illumination des lieux et de la
taciturnité des hommes tient de la magie; on se croit chez un peuple
touché de la baguette d'un enchanteur.

Les hommes de l'Asie graves et taciturnes restent sérieux jusque dans
leurs divertissements; les Russes sont des Asiatiques policés, si ce
n'est civilisés.

Je ne me lasse pas d'écouter leurs chants populaires, remarquables par
la tristesse des accords, par la recherche de la composition et par la
verve et l'ensemble de l'exécution. La musique double de prix dans un
lieu où cent peuples divers sont réunis par un intérêt commun et divisés
par leurs langues et leurs religions. Où la parole ne servirait qu'à
séparer les hommes, ils chantent pour s'entendre. La musique est
l'antidote des sophismes. De là la vogue toujours croissante de cet art
en Europe. Il y a dans les chœurs exécutés par les mugics du Volga une
facture extraordinaire; ce sont des effets d'harmonie que malgré, ou
peut-être à cause de leur rudesse, nous appellerions savants sur un
théâtre ou dans une église; ce ne sont pas des mélodies suaves et
inspirées, mais, de loin, ces masses de voix qui se contrarient en chœur
produisent des impressions profondes et neuves pour nous autres
Occidentaux. La tristesse des sons n'est pas mitigée par la décoration
de la scène. Une forêt profonde, formée par les mâts des vaisseaux,
borne la vue des deux côtés, et voile en certains endroits une partie du
ciel; le reste du tableau n'est qu'une plaine solitaire toujours
enfermée dans une forêt de sapins sans bornes: peu à peu on voit les
lumières diminuer, elles s'éteignent enfin, et l'obscurité accroissant
le silence éternel de ces pâles contrées, répand dans l'âme une nouvelle
surprise: la nuit est mère de l'étonnement. Toutes les scènes qui, peu
d'instants auparavant, animaient encore le désert, s'effacent et
s'oublient dès que le jour disparaît; les souvenirs indécis succèdent au
mouvement de la vie; et le voyageur reste seul avec la police russe qui
rend l'obscurité doublement effrayante; on croit avoir rêvé, et l'on
regagne son gîte, l'esprit rempli de poésie, c'est-à-dire de crainte
vague et de pressentiments douloureux. On ne peut oublier un instant, en
parcourant la Russie, que les Russes sont des hommes de l'Orient jadis
égarés par des chefs qui, dans leur migration, se sont trompés de route
en poussant vers le Nord un peuple né pour vivre au soleil.



SOMMAIRE DE LA LETTRE TRENTE-QUATRIÈME.

Singularité financière.--Ici l'argent représente le papier.--Réforme
ordonnée par l'Empereur.--Comment le gouverneur de Nijni décide les
marchands à obéir.--Habileté des sujets pour désobéir sans en avoir
l'air.--Analyse de leurs motifs.--Probité: l'ukase sur les
monnaies.--Générosité apparente.--Où est l'esprit de justice et de
conservation sous les gouvernements despotiques.--Beaux travaux ordonnés
par l'Empereur pour embellir Nijni.--Minutie.--Singuliers rapports du
serf avec son seigneur.--Opinion du gouverneur de Nijni sur le régime
despotique.--Douceur de l'administration russe.--Comment on punit les
seigneurs qui abusent de leur autorité.--Difficulté qu'éprouve le
voyageur pour arriver à la vérité.--Promenade en voiture avec le
gouverneur.--Vue de la foire prise du haut d'un pavillon
chinois.--Valeur des marchandises.--Préjugés inspirés au peuple par son
gouvernement.--Portraits de certains Français; leurs ridicules en pays
étranger.--Rencontre d'un Français aimable.--Société réunie pour dîner
chez le gouverneur.--Les femmes russes; la femme du
gouverneur.--Bizarrerie anglaise.--Anecdote racontée par une
Polonaise.--À quoi servent les manières faciles.--Promenade avec le
gouverneur.--Sa conversation.--Employés subalternes: ce qu'ils sont dans
l'Empire.--Deux aristocraties: la moderne et l'ancienne.--Quelle est la
plus odieuse au peuple.--Mon feldjæger.--Drapeau de Minine.--Manque de
foi du gouvernement.--Église déplacée, malgré le tombeau de Minine
qu'elle renferme.--Pierre-le-Grand.--Erreur des peuples.--Caractère
français.--La vraie gloire des nations.--Réflexions sur la
politique.--Le Kremlin de Nijni.--Vente des meubles du palais des
Empereurs au Kremlin de Moscou.--Couvent de femmes.--Camp du gouverneur
de Nijni.--Manie des manœuvres.--Chant des soldats.--Église des
Strogonoff à Nijni.--Vaudeville en russe.


     Nijni, ce 25 août 1839.

Cette année, au moment de l'ouverture de la foire, le gouverneur fit
venir chez lui les plus fortes têtes commerciales de la Russie, réunies
alors à Nijni, et il leur exposa en détail les inconvénients depuis
longtemps reconnus et déplorés du système monétaire établi dans cet
empire.

Vous savez qu'il y a en Russie deux signes représentatifs des denrées:
le papier et l'argent monnayé; mais vous ne savez peut-être pas que
celui-ci, par une singularité unique, je crois, dans l'histoire
financière des sociétés, varie sans cesse de valeur, tandis que les
assignats restent fixes; il résulte de cette bizarrerie qu'une élude
approfondie de l'histoire et de l'économie politique du pays pourrait
seule expliquer un fait très-extraordinaire: c'est qu'en Russie l'argent
représente le papier, quoique celui-ci n'ait été institué, et ne
subsiste légalement que pour représenter l'argent.

Ayant expliqué cette aberration à ses auditeurs, et déduit toutes les
fâcheuses conséquences qui en dérivent, le gouverneur ajouta que, dans
sa sollicitude constante pour le bonheur de ses peuples et le bon ordre
de son Empire, l'Empereur venait enfin de mettre un terme à un désordre
dont les progrès menacent d'entraver le commerce intérieur d'une manière
effrayante. Le seul remède reconnu pour efficace est la fixation
définitive et irrévocable de la valeur du rouble monnayé. L'édit que
vous lirez plus loin, car j'ai conservé le numéro du journal de
Pétersbourg dans lequel il fut inséré, accomplit cette révolution en un
jour, du moins en paroles; mais afin de réaliser la réforme, le
gouverneur conclut sa harangue en disant que la volonté de l'Empereur
étant que l'ukase fût immédiatement mis à exécution, les agents
supérieurs de l'administration, et lui en particulier, gouverneur de
Nijni, espéraient que nulle considération d'intérêt personnel ne
prévaudrait contre le devoir d'obéir sans retard à la volonté suprême du
chef de l'Empire.

Les prud'hommes, consultés dans cette grave question, répliquèrent que
la mesure, bonne en elle-même, allait bouleverser les fortunes
commerciales les plus assurées, si on l'appliquait aux marchés
précédemment conclus, et qui ne devaient avoir leur accomplissement qu'à
la foire actuelle. Tout en _bénissant_ et _admirant_ la profonde sagesse
de l'Empereur, ils représentèrent humblement au gouverneur que ceux des
négociants qui avaient effectué des ventes de denrées pour un prix fixé
selon l'ancien taux de l'argent, et stipulé leurs transactions de bonne
foi, d'après les rapports existants lors de la foire précédente entre le
rouble de papier et le rouble monnayé, allaient se voir exposés à des
remboursements frauduleux, bien qu'autorisés par la loi, et que ces
tromperies les frustrant de leur profit, ou tout au moins diminuant
notablement les bénéfices sur lesquels ils ont droit de compter,
pourraient les ruiner si l'on accordait au présent édit un effet
rétroactif, lequel motiverait une foule de petites banqueroutes
partielles qui ne manqueraient pas d'en entraîner de totales.

Le gouverneur reprit, avec le calme et la douceur qui président en
Russie à toutes les discussions administratives, financières et
politiques, qu'il entrait _parfaitement_ dans les vues de MM. les
principaux négociants intéressés aux affaires de la foire; mais qu'après
tout, le fâcheux résultat redouté par ces messieurs ne menaçait que
quelques particuliers _qui d'ailleurs conservaient pour garantie la
sévérité des lois existantes_ contre les banqueroutiers, tandis qu'un
retard ressemblerait toujours un peu à de la résistance, et que cet
exemple donné par la place de commerce la plus importante de l'Empire,
entraînerait des inconvénients bien autrement redoutables pour le pays
que quelques faillites qui, en fin de compte, ne font de mal qu'à un
petit nombre d'individus, tandis que la désobéissance approuvée,
justifiée, il faut bien le dire, par des hommes qui jusque-là
jouissaient de la confiance du gouvernement, serait une atteinte portée
au respect du souverain, _à l'unité_ administrative et financière de la
Russie, c'est-à-dire aux principes vitaux de cet empire; il ajouta que,
d'après ces considérations péremptoires, il ne doutait pas que ces
messieurs ne s'empressassent, par leur condescendance, d'éviter le
reproche _monstrueux_ de sacrifier l'intérêt de l'État à leur avantage
particulier, redoutant l'ombre d'un crime de lèse-civisme plus que tous
les sacrifices pécuniaires auxquels ils allaient s'exposer glorieusement
par leur soumission volontaire et leur zèle patriotique.

Le résultat de cette _pacifique_ conférence fut que le lendemain la
foire s'ouvrit sous le régime _rétroactif_ du nouvel ukase, dont la
publication solennelle se fit d'après l'assentiment et les promesses des
premiers négociants de l'Empire.

Ceci m'a été conté, je vous le répète, par le gouverneur lui-même, dans
l'intention de me prouver la douceur avec laquelle fonctionne la machine
du gouvernement despotique, si calomnié chez les peuples régis par des
institutions libérales.

Je me permis de demander à mon obligeant et intéressant précepteur de
politique orientale quel avait été le résultat de la mesure du
gouvernement, et de la manière cavalière dont on avait jugé à propos de
la mettre à exécution.

«Le résultat a passé mes espérances, repartit le gouverneur d'un air
satisfait. Pas une banqueroute!... Tous les nouveaux marchés ont été
conclus d'après le nouveau régime monétaire; mais ce qui vous étonnera
c'est que nul débiteur n'a profité, pour solder d'anciennes dettes, de
la faculté accordée par la loi de frauder ses créanciers.»

J'avoue qu'au premier abord ce résultat me parut étourdissant, puis, en
réfléchissant, je reconnus l'astuce des Russes; la loi publiée, on lui
obéit... sur le papier: c'est assez pour le gouvernement. Il est facile
à satisfaire, j'en conviens, car ce qu'il demande avant tout, au prix de
tout, c'est le silence. On peut définir d'un mot l'état politique de la
Russie: c'est un pays où le gouvernement parle comme il veut, parce que
lui seul a le droit de parler. Ainsi, dans la circonstance qui nous
occupe, le gouvernement dit: Force est restée à la loi; tandis que, de
fait, l'accord des parties intéressées annule l'action de cette loi dans
ce qu'elle aurait d'inique si on l'eût appliquée aux créances anciennes.
Dans un pays où le pouvoir serait patient, le gouvernement n'eût pas
exposé l'honnête homme à se voir frustré par des fripons d'une partie de
ce qui lui est dû; en bonne justice la loi n'eût réglé que l'avenir. Eh
bien, principe à part, ce même résultat a été obtenu de fait ici, par
des moyens différents. Il a fallu pour atteindre à ce but, que
l'habileté des sujets suppléât à l'aveugle brusquerie de l'autorité,
afin d'éviter les maux qui pouvaient résulter pour le pays des boutades
du pouvoir suprême.

Il existe dans tout gouvernement à théories exagérées, une action
cachée, un fait qui s'oppose presque toujours à ce que la doctrine a
d'insensé. Les Russes possèdent à un haut degré l'esprit du commerce;
tout ceci vous explique comment les marchands de la foire ont senti que
les vrais négociants ne vivant que de confiance, tout sacrifice fait à
leur crédit leur rapporte cent pour cent. Ce n'est pas tout: une autre
influence encore aura refoulé la mauvaise foi et fait taire la cupidité
aveugle. Les velléités de banqueroute auront été réprimées tout
simplement par la peur, la véritable souveraine de la Russie. Cette fois
les malintentionnés auront pensé que s'ils s'exposaient à quelques
procès, ou seulement à des plaintes trop scandaleuses, les juges ou la
police se tourneraient contre eux, et qu'en ce cas, ce qu'on appelle ici
la loi serait appliqué à la rigueur. Ils ont redouté l'incarcération,
les coups de roseau dans la prison; que sais-je? pis encore! D'après
tous ces motifs, qui fonctionnent doublement dans le silence universel,
état normal de la Russie, ils ont donné ce bel exemple de probité
commerciale dont le gouverneur de Nijni se plaisait à m'éblouir. À la
vérité, je ne fus ébloui qu'un instant, car je ne tardai pas à
reconnaître que si les marchands russes ne se ruinent pas les uns les
autres, leurs égards réciproques ont précisément la même source que la
mansuétude des mariniers du lac Ladoga, des crocheteurs et des cochers
de fiacre de Pétersbourg, et de tant d'autres gens du peuple qui font
taire leur colère non par des motifs d'humanité, mais par la crainte de
voir l'autorité supérieure intervenir dans leurs affaires. Comme je
gardais le silence, je vis que M. Boutourline jouissait de ma surprise.
«On ne connaît pas toute la supériorité de l'Empereur, continua-t-il,
quand on n'a pas vu ce prince à l'œuvre, particulièrement à Nijni, où il
fait des prodiges.

--J'admire beaucoup, repartis-je, la sagacité de l'Empereur.

--Quand nous visiterons ensemble les travaux ordonnés par Sa Majesté,
répliqua le gouverneur, vous l'admirerez bien davantage. Vous le voyez,
grâce à l'énergie de son caractère, à la justesse de ses vues, la
régularisation des monnaies, qui ailleurs aurait exigé des précautions
infinies, vient de s'opérer chez nous comme par enchantement.»

L'administrateur courtisan eut la modestie de ne pas mettre en ligne de
compte sa propre finesse: il se garda également de me laisser le temps
de lui dire ce que les mauvaises langues ne cessent de me répéter à
voix, très-basse, c'est que toute mesure financière du genre de celle
que vient de prendre le gouvernement russe, donne à l'autorité
supérieure des moyens de profit à elle connu, mais dont on n'ose se
plaindre tout haut sous un régime autocratique; j'ignore quelles ont été
les secrètes manœuvres auxquelles on eut recours cette fois; mais pour
m'en faire une idée, je me figure la situation d'un dépositaire
vis-à-vis de l'homme qui lui confie une somme considérable. Si celui qui
l'a reçue a le pouvoir de tripler à volonté la valeur de chacune des
pièces de monnaie dont la somme se compose, il est évident qu'il peut
rembourser le dépôt tout en conservant dans ses mains les deux tiers de
ce qu'on lui a remis. Je ne dis pas que tel ait été le résultat de la
mesure ordonnée par l'Empereur, mais je fais cette supposition entre
tant d'autres pour m'aider à comprendre les médisances, ou si l'on veut
les calomnies des mécontents. Ils ajoutent que le profit de cette
opération si brusquement exécutée, et qui consiste à enlever par un
décret au papier une partie de son ancienne valeur pour accroître, dans
la même proportion, celle du rouble d'argent, est destiné à dédommager
le trésor particulier du souverain des sommes qu'il en a fallu tirer
pour rebâtir _à ses frais_, son palais d'hiver, et pour refuser, avec la
magnanimité que l'Europe et la Russie ont admirée, les offres des
villes, de plusieurs particuliers et des principaux négociants jaloux de
contribuer à la reconstruction d'un édifice national, puisqu'il sert
d'habitation au chef de l'Empire.

Vous pouvez juger par l'analyse détaillée que j'ai cru devoir vous faire
de cette tyrannique charlatanerie, du prix qu'on attache ici à la
vérité, du peu de valeur des plus nobles sentiments et des plus belles
phrases, enfin de la confusion d'idées qui doit résulter de cette
éternelle comédie. Pour vivre en Russie, la dissimulation ne suffit pas,
la feinte est indispensable. Cacher est utile, simuler est nécessaire;
enfin, je vous laisse à présumer et à apprécier les efforts que
s'imposent les âmes généreuses et les esprits indépendants pour se
résigner à subir un régime où la paix et le bon ordre sont payés par le
décri de la parole humaine, le plus sacré de tous les dons du ciel pour
l'homme qui a quelque chose de sacré... Dans les sociétés ordinaires,
c'est la nation qui est pressée, le peuple fouette et le gouvernement
enraye; ici c'est le gouvernement qui fouette et le peuple qui retient,
car, pour que la machine politique subsiste, il faut bien que l'esprit
de conservation soit quelque part. Le déplacement d'idées que je note à
ce propos est un phénomène politique dont jusqu'à ce jour la Russie
seule m'a fourni l'exemple. Sous le despotisme absolu c'est le
gouvernement qui est révolutionnaire, parce que révolution veut dire
régime arbitraire et pouvoir violent[13].

Le gouverneur a tenu sa promesse; il m'a mené voir dans le plus grand
détail les travaux ordonnés par l'Empereur pour faire de Nijni tout ce
qu'on peut faire de cette ville et pour réparer les erreurs des hommes
qui l'ont fondée. Une route magnifique montera des bords de l'Oka dans
la ville haute, séparée de la basse, comme je vous l'ai déjà dit, par
une crique très-élevée; des précipices seront comblés, des rampes
tracées; on fera de magnifiques percées dans la terre même de la
montagne; des substructions immenses soutiendront des places, des rues
et des édifices; ces travaux sont dignes d'une grande cité commerciale.
Les entailles qui se pratiquent dans la falaise, les ponts, les
esplanades, les terrasses, changeront un jour Nijni en une des plus
belles villes de l'Empire; tout cela est grand! mais voici qui vous
paraîtra petit. Comme Sa Majesté a pris la ville de Nijni sous sa
protection spéciale, chaque fois qu'une légère difficulté s'élève sur la
manière de continuer les constructions commencées, ou bien dès que l'on
répare la façade d'une ancienne maison ou lorsqu'on en veut bâtir une
nouvelle dans quelque rue ou sur l'un des quais de Nijni, le gouverneur
a l'ordre de faire lever un plan spécial et de soumettre la question à
l'Empereur. Quel homme! s'écrient les Russes... Quel pays!
m'écrierais-je, si j'osais parler!!

Chemin faisant, M. Boutourline, dont je ne saurais assez louer
l'obligeance et reconnaître l'hospitalité, m'a donné d'intéressantes
notions sur l'administration russe et sur l'amélioration que le progrès
des mœurs apporte chaque jour dans la condition des paysans.

Aujourd'hui un serf peut posséder même des terres sous le nom de son
seigneur, sans que celui-ci ose s'affranchir de la garantie _morale_
qu'il doit à son opulent esclave. Dépouiller cet homme du fruit de son
labeur et de son industrie, ce serait un abus de pouvoir que le boyard
le plus tyrannique n'oserait se permettre sous le règne de l'Empereur
Nicolas; mais qui m'assure qu'il ne l'osera pas sous un autre souverain?
Qui m'assure même que malgré le retour à l'équité, glorieux caractère du
règne actuel, il ne se trouve pas des seigneurs avares et pauvres qui,
sans spolier ouvertement leurs vassaux, savent employer avec habileté
tour à tour la menace et la douceur pour tirer peu à peu des mains de
l'esclave une partie des richesses qu'il n'ose lui enlever d'un seul
coup?

Il faut venir en Russie pour apprendre le prix des institutions qui
garantissent la liberté des peuples, sans égard au caractère des
princes. Un boyard ruiné peut, il est vrai, prêter l'abri de son nom aux
possessions de son vassal enrichi... à qui l'État n'accorde pas le droit
de posséder un pouce de terre, ni même l'argent qu'il gagne!!... Mais
cette protection équivoque et qui n'est pas autorisée par la loi dépend
uniquement des caprices du protecteur.

Singuliers rapports du maître et du serf! Il y a là quelque chose
d'inquiétant. On a peine à compter sur la durée des institutions qui ont
pu produire une telle bizarrerie sociale: pourtant elles sont solides.

En Russie, rien n'est défini par le mot propre, la rédaction n'est
qu'une tromperie continuelle dont il faut se garder avec soin. En
principe, tout est tellement absolu qu'on se dit: Sous un tel régime la
vie est impossible; en pratique, il y a tant d'exceptions qu'on se dit:
Dans la confusion causée par des coutumes et des usages si
contradictoires tout gouvernement est impossible.

Il faut avoir découvert la solution de ce double problème: c'est-à-dire,
le point où le principe et l'application, la théorie et la pratique
s'accordent, pour se faire une idée juste de l'état de la société en
Russie.

À en croire l'excellent gouverneur de Nijni, rien de plus simple:
l'habitude d'exercer le pouvoir rend les formes du commandement douces
et faciles. La colère, les mauvais traitements, les abus d'autorité,
sont devenus extrêmement rares, précisément parce que l'ordre social
repose sur des lois excessivement sévères: chacun sent que pour
conserver à de telles lois le respect sans lequel l'État serait
bouleversé, on ne doit les appliquer que rarement et avec prudence. Il
faut voir de près l'action du gouvernement despotique pour comprendre
toute sa douceur (vous concevez que c'est le gouverneur de Nijni qui
parle de la sorte); si l'autorité conserve quelque force en Russie,
c'est grâce à la modération des hommes qui l'exercent. Constamment
placés entre une aristocratie qui abuse d'autant plus aisément de son
pouvoir que ses prérogatives sont moins définies, et un peuple qui
méconnaît d'autant plus volontiers son devoir que l'obéissance qu'on lui
demande est moins ennoblie par le sentiment moral, les hommes qui
commandent ne peuvent conserver à la souveraineté son prestige qu'en
usant le plus rarement possible de moyens violents; ces moyens
donneraient la mesure de la force du gouvernement, et il juge plus à
propos de cacher que de dévoiler ses ressources. Si un seigneur commet
quelqu'acte répréhensible, il sera plusieurs fois averti en secret par
le gouverneur de la province avant d'être admonesté officiellement; si
les avis et les réprimandes ne suffisent pas, le tribunal des nobles le
menacera de le mettre en tutelle, et plus tard on exécutera la menace,
si elle est restée sans bon résultat.

Tout ce luxe de précautions ne me paraît pas très-rassurant pour le serf
qui a le temps de mourir cent fois sous le knout de son maître avant que
celui-ci, prudemment averti et dûment admonesté, soit obligé à rendre
compte de ses injustices et de ses atrocités. Il est vrai que du jour au
lendemain, seigneur, gouverneur, juges peuvent être culbutés et envoyés
en Sibérie, mais je vois là plutôt un motif de consolation pour
l'imagination du pauvre peuple, qu'un moyen efficace et réel de
protection contre les actes arbitraires des autorités subalternes,
toujours disposées à faire abus du pouvoir qui leur est délégué.

Les gens du peuple ont fort rarement recours aux tribunaux dans leurs
disputes particulières. Cet instinct éclairé me paraît un sûr indice du
peu d'équité des juges. La rareté des procès peut avoir deux causes:
l'esprit d'équité des sujets, l'esprit d'iniquité des juges. En Russie
presque tous les procès sont étouffés par une décision administrative
qui, le plus souvent, _conseille_ une transaction onéreuse aux deux
parties; mais celles-ci préfèrent le sacrifice réciproque d'une partie
de leurs prétentions et même de leurs droits les mieux fondés au danger
de plaider contre l'avis d'un homme investi de l'autorité par
l'Empereur. Vous voyez pourquoi les Russes ont lieu de se vanter de ce
qu'on plaide fort peu dans leur pays. La peur produit partout le même
bien: la paix sans tranquillité.

Mais n'aurez-vous pas quelque compassion du voyageur perdu au milieu
d'une société où les faits ne sont pas plus concluants que les paroles?
La forfanterie des Russes produit sur moi un effet absolument contraire
à celui qu'ils s'en promettent; je vois tout d'abord l'intention de
m'éblouir, aussitôt je me tiens sur mes gardes; il suit de là que, de
spectateur impartial que j'eusse été sans leurs fanfaronnades, je
deviens malgré moi observateur hostile.

Le gouverneur m'a voulu montrer toute la foire; mais cette fois nous en
avons fait le tour rapidement en voiture; j'ai admiré un point de vue
digne d'un panorama: c'est un magnifique tableau; pour en jouir, il faut
monter au sommet d'un des pavillons chinois qui dominent dans son
ensemble cette ville d'un mois. J'ai surtout été frappé de l'immensité
des richesses accumulées annuellement sur ce point de la terre, foyer
d'industrie d'autant plus remarquable qu'il est, pour ainsi dire, perdu
au milieu des déserts qui l'entourent à perte de vue et d'imagination.

Au dire du gouverneur, la valeur des marchandises apportées cette année
à la foire de Nijni est de plus de cent cinquante millions, d'après la
déclaration des marchands eux-mêmes, qui, selon la méfiance naturelle
aux Orientaux, cachent toujours une partie du prix de ce qu'ils
apportent. Quoique tous les pays du monde envoient le tribut de leur sol
ou de leur industrie à la foire de Nijni, l'importance de ce marché
annuel est due surtout aux denrées, aux pierres précieuses, aux étoffes,
aux fourrures apportées de l'Asie. L'affluence des Tatares, des Persans,
des Boukares, est donc ce qui frappe le plus l'imagination des étrangers
attirés par la réputation de cette foire; néanmoins, malgré son résultat
commercial, moi, simple curieux, je vous le répète, je la trouve
au-dessous de sa réputation. On me répond à cela que l'Empereur
Alexandre l'a gâtée sous le rapport pittoresque et amusant; à la vérité,
il a rendu les rues qui séparent les boutiques plus spacieuses et plus
régulières, mais cette roideur est triste. D'ailleurs, tout est morne et
silencieux en Russie; partout la défiance réciproque du gouvernement et
des sujets fait fuir la joie. Ici les esprits eux-mêmes sont tirés au
cordeau, les sentiments pesés, compassés, coordonnés, comme si chaque
passion, chaque plaisir avait à répondre de ses conséquences à quelque
rigide confesseur déguisé en agent de police. Tout Russe est un écolier
sujet à la férule. Dans ce vaste collége qui s'appelle la Russie, tout
marche avec poids et mesure jusqu'au jour où la gêne et l'ennui devenant
par trop insupportables, tout tombe sens dessus dessous. Ce jour-là on
assiste à des saturnales politiques. Mais encore une fois, ces
monstruosités isolées ne troublent pas l'ordre général. Cet ordre est
d'autant plus stable, et paraît d'autant plus fermement établi qu'il
ressemble à la mort; on n'extermine que ce qui vit. En Russie le respect
pour le despotisme se confond avec la pensée de l'éternité.

Je trouve en ce moment plusieurs Français réunis à Nijni. Malgré mon
amour passionné pour la France, pour cette terre que, dans mon dépit
contre les extravagances des hommes qui l'habitent, j'ai tant de fois
quittée avec serment de n'y plus revenir, mais où je reviens toujours,
où j'espère mourir; malgré cet aveugle patriotisme, en dépit de cet
instinct de la plante qui domine ma raison, je n'ai pas laissé, depuis
que je voyage et que je rencontre au loin une foule de compatriotes, de
reconnaître les ridicules des jeunes Français et de m'étonner du relief
que prennent nos défauts chez les étrangers. Si je parle exclusivement
de la jeunesse, c'est parce qu'à cet âge l'empreinte de l'âme étant
moins usée par le frottement des circonstances, le jeu des caractères
est plus frappant. Il faut donc en convenir, nos jeunes compatriotes
prêtent à rire à leurs dépens par la bonne foi avec laquelle ils croient
éblouir les hommes simples des autres nations. La supériorité française,
supériorité si bien établie à leurs yeux qu'elle n'a même plus besoin
d'être discutée, leur paraît un axiome sur lequel on peut désormais
s'appuyer sans qu'il soit nécessaire de le prouver. Cette foi
inébranlable en son mérite personnel, cet amour-propre si complètement
satisfait qu'il en deviendrait naïf à force de confiance, si tant de
crédulité ne se joignait le plus souvent à une sorte d'esprit, mélange
affreux qui produit la suffisance, le persiflage et la causticité; cette
instruction, la plupart du temps dépourvue d'imagination et qui fait de
l'intelligence un grenier à dates, à faits plus ou moins bien classés,
mais toujours cités avec une sécheresse qui ôte tout son prix à la
vérité, car sans âme on ne peut être vrai, on n'est qu'exact; cette
surveillance continuelle de la vanité, sentinelle avancée de la
conversation, épiant chaque pensée exprimée ou non exprimée par les
autres pour en tirer avantage, espèce de chasse aux louanges toute au
profit de celui qui ose se vanter le plus effrontément sans jamais rien
dire ni laisser dire, rien faire ni laisser faire qui ne tourne à
l'avantage de sa république; cet oubli des autres poussé au point de les
humilier innocemment sans s'apercevoir que l'opinion qu'on entretient de
soi-même et qu'on qualifie tout bas ou tout haut de justice rendue à qui
de droit, est insultante pour autrui; cet appel constant à la politesse
du prochain, qui n'est, après tout, que le mépris des égards qu'on lui
devrait; l'absence totale de sensibilité qui ne sert que d'aiguillon à
la susceptibilité, l'hostilité acerbe érigée en devoir patriotique,
l'impossibilité de n'être pas choqué à tout propos de quelque préférence
qu'on soit l'objet, celle d'être corrigé, quelque leçon qu'on reçoive;
enfin tant d'infatuation servant de bouclier à la sottise contre la
vérité: tous ces traits et bien d'autres que vous suppléerez mieux que
je ne pourrais le faire, me semblent caractériser les jeunes Français
d'il y a dix ans, lesquels sont des hommes faits aujourd'hui. Ces
caractères nuisent à notre considération parmi les étrangers; ils font
peu d'effet à Paris, où le nombre des modèles de ce genre de ridicule
est si grand qu'on ne prend plus garde à eux; ils s'effacent dans la
foule de leurs semblables, comme des instruments se fondent dans un
orchestre; mais lorsqu'ils sont isolés et que les individus se détachent
sur un fond de société où règnent d'au très passions et d'autres
habitudes d'esprit que celles qui s'agitent dans le monde français, ils
ressortent d'une manière désespérante pour tout voyageur attaché à son
pays comme je le suis au mien. Jugez donc de ma joie en retrouvant ici,
à dîner chez le gouverneur, M***, l'un des hommes du moment les plus
capables de donner bonne idée de la jeune France aux étrangers. À la
vérité, il est de la vieille par sa famille; et c'est au mélange des
idées nouvelles avec les anciennes traditions qu'il doit l'élégance de
manières et la justesse d'esprit qui le distinguent. Il a bien vu et dit
bien ce qu'il a vu, enfin il ne pense pas plus de bien de lui-même que
les autres n'en pensent, peut-être même un peu moins; aussi m'a-t-il
édifié et amusé, en sortant de table, par le récit de tout ce qu'il
apprend journellement depuis son séjour en Russie. Dupe d'une coquette à
Pétersbourg, il se console de ses mécomptes de sentiment en étudiant le
pays avec un redoublement d'attention. Esprit clair, il observe bien, il
raconte avec exactitude, ce qui ne l'empêche pas d'écouter les autres,
et même--ceci rappelle les beaux jours de la société française--de leur
inspirer l'envie de parler. En causant avec lui on se fait illusion; on
croit que la conversation est toujours un échange d'idées, que la
société élégante est encore fondée chez nous sur des rapports de
plaisirs réciproques; enfin on oublie l'invasion de l'égoïsme brutal et
démasqué dans nos salons modernes, et l'on se figure que la vie sociale
est comme autrefois un commerce avantageux pour tous: erreur surannée
qui se dissipe à la première réflexion, et vous laisse en proie à la
plus triste réalité, c'est-à-dire au pillage des idées, des bons mots, à
la trahison littéraire, aux lois de la guerre enfin, devenues, depuis la
paix, le seul code reconnu dans le monde élégant. Tel est le désolant
parallèle dont je ne peux me distraire en écoutant l'agréable
conversation de M***, et en la comparant à celle de ses contemporains.
C'est de la conversation qu'on peut dire, à bien plus juste titre que du
style des livres, que c'est l'homme même. On arrange ses écrits, on
n'arrange pas ses reparties, ou si on les arrange, on y perd plus qu'on
n'y gagne; car dans la causerie l'affectation n'est plus un voile, elle
devient une enseigne.

La société réunie hier à dîner chez le gouverneur était un singulier
composé d'éléments contraires: outre le jeune M***, dont je viens de
vous faire le portrait, il y avait là un autre Français, un docteur R***
parti, m'a-t-on dit, sur un vaisseau de l'État pour l'expédition au
pôle, débarqué, je ne sais pourquoi, en Laponie, et arrivé tout droit
d'Archangel à Nijni, sans même avoir passé par Pétersbourg, voyage
fatigant, inutile, et qu'un homme de fer seul pouvait supporter; aussi
ce voyageur a-t-il une figure de bronze; on m'assure qu'il est un savant
naturaliste; sa physionomie est remarquable, elle a quelque chose
d'immobile et tout à la fois de mystérieux qui occupe l'imagination.
Quant à sa conversation, je l'attends en France; en Russie il ne dit
rien du tout. Les Russes sont plus habiles; ils disent toujours quelque
chose, à la vérité le contraire de ce qu'on attend d'eux; mais c'est
assez pour qu'on ne puisse remarquer leur silence; enfin il y avait
encore à ce dîner une famille de jeunes élégants anglais du plus haut
rang, et que je poursuis comme à la piste depuis mon arrivée en Russie,
les rencontrant partout, ne pouvant les éviter, et cependant n'ayant
jamais trouvé l'occasion de faire directement connaissance avec eux.
Tout ce monde trouvait place à la table du gouverneur, sans compter
quelques employés et diverses personnes du pays qui n'ouvraient la
bouche que pour manger. Je n'ai pas besoin d'ajouter que la conversation
générale était impossible dans un pareil cercle. Il fallait, pour tout
divertissement, se contenter d'observer la bigarrure des noms, des
physionomies et des nations. Dans la société russe, les femmes
n'arrivent au naturel qu'à force de culture; leur langage est appris,
c'est celui des livres; et pour perdre la pédanterie qu'ils inspirent,
il faut une mûre expérience des hommes et des choses. La femme du
gouverneur est restée trop provinciale, trop elle-même, trop russe, trop
vraie enfin pour paraître simple comme les femmes de la cour; d'ailleurs
elle a peu de facilité à parler français. Hier, dans son salon, son
influence se bornait à recevoir ses hôtes avec des intentions de
politesse les plus louables du monde; mais elle ne faisait rien pour les
mettre à leur aise, ni pour établir entre eux des rapports faciles.
Aussi fus-je très-content, au sortir de table, de pouvoir causer tête à
tête dans un coin avec M***. Notre entretien tirait à sa fin, car tous
les hôtes du gouverneur se disposaient à se retirer quand le jeune lord
***, qui connaissait mon compatriote, s'approche de lui d'un air
cérémonieux, et lui demande de nous présenter l'un à l'autre. Cette
avance flatteuse fut faite par lui avec la politesse de son pays, qui,
sans être gracieuse, ou même parce qu'elle n'est pas gracieuse, n'est
point dépourvue d'une sorte de noblesse qui tient à la réserve des
sentiments, à la froideur des manières.

«Il y a longtemps, milord, lui dis-je, que je désirais trouver une
occasion de faire connaissance avec vous, et je vous rends grâce de me
l'avoir offerte. Nous sommes destinés, ce me semble, à nous rencontrer
souvent cette année; j'espère à l'avenir profiter de la chance mieux que
je n'ai pu le faire jusqu'à présent.

--J'ai bien du regret de vous quitter, répliqua l'Anglais; mais je pars
à l'instant.--Nous nous reverrons à Moscou.--Non, je vais en Pologne; ma
voiture est à la porte et je n'en descendrai qu'à Wilna.»

L'envie de rire me prit en voyant sur le visage de M*** qu'il pensait
comme moi, qu'après avoir patienté trois mois, à la cour, à Péterhoff, à
Moscou, partout enfin où nous nous voyions sans nous parler, le jeune
lord aurait pu se dispenser d'imposer inutilement à trois personnes
l'ennui d'une présentation d'étiquette sans profit pour lui ni pour
nous. Il nous semblait que venant de dîner ensemble, s'il n'eût voulu
que causer un quart d'heure, rien ne l'empêchait de se mêler à notre
conversation. Cet Anglais scrupuleux et formaliste nous laissa
stupéfaits de sa politesse tardive, gênante, superflue; en s'éloignant,
il avait l'air également satisfait d'avoir fait connaissance avec moi,
et de ne tirer aucun parti de cet AVANTAGE, si avantage il y avait.

Ce trait de gaucherie m'en rappelle un autre arrivé à une femme.

C'était à Londres. Une dame polonaise d'un esprit charmant a joué le
premier rôle dans cette histoire qu'elle m'a contée elle-même. La grâce
de sa conversation et la solide culture de son esprit la feraient
rechercher dans le grand monde, quand elle ne serait pas appelée à y
primer, malgré les malheurs de son pays et de sa famille. C'est bien à
dessein que je dis malgré; car, quoi qu'en pensent ou qu'en disent les
faiseurs de phrases, le malheur ne sert à rien dans la société, même
dans la meilleure; au contraire, il y empêche beaucoup de choses. Il
n'empêche pourtant pas la personne dont je parle de passer pour une des
femmes les plus distinguées et les plus aimables de notre temps, à
Londres comme à Paris. Invitée à un grand dîner de cérémonie, et placée
entre le maître de la maison et un inconnu, elle s'ennuyait; elle
s'ennuya longtemps; car, bien que la mode des dîners éternels commence à
passer en Angleterre, ils y sont encore plus longs qu'ailleurs; la dame,
prenant son mal en patience, cherchait à varier la conversation, et
sitôt que le maître de la maison lui laissait un instant de répit, elle
tournait la tête vers son voisin de droite; mais elle trouvait toujours
visage de pierre; et, malgré sa facilité de grande dame et sa vivacité
de femme d'esprit, tant d'immobilité la déconcertait. Le dîner se passa
dans ce découragement; un morne sérieux s'ensuivit; la tristesse est
pour les visages anglais ce que l'uniforme est pour les soldats. Le
soir, quand tous les hommes furent de nouveau réunis aux femmes dans le
salon, celle de qui je tiens cette histoire n'eut pas plutôt aperçu son
voisin de gauche, l'homme de pierre du dîner, que celui-ci, avant de la
regarder en face, s'en alla chercher à l'autre bout de la chambre le
maître de la maison, pour le prier, d'un air solennel, de l'_introduire_
auprès de l'aimable étrangère. Toutes les cérémonies requises, dûment
accomplies, le voisin gauche prit enfin la parole, et tirant sa
respiration du plus profond de sa poitrine, tout en s'inclinant
respectueusement: «J'étais bien _empressé_, madame, lui dit-il, de faire
_votre_ connaissance.»

Cet _empressement_ pensa causer à la dame un fou rire, dont elle
triompha pourtant à force d'habitude du monde, et elle finit par trouver
dans ce personnage cérémonieux un homme instruit, intéressant même, tant
la forme est peu significative dans un pays où l'orgueil rend la plupart
des hommes timides et réservés.

Ceci prouve à quel point la facilité des manières, la légèreté de la
conversation, la véritable élégance, en un mot, qui consiste à mettre
toute personne qu'on rencontre dans un salon aussi à son aise qu'on
l'est soi-même, loin d'être une chose indifférente et frivole, comme le
croient certaines gens qui ne jugent le monde que par ouï-dire, est
utile et même nécessaire dans les rangs élevés de la société, où des
rapports d'affaires ou de pur plaisir rapprochent à chaque instant des
gens qui ne se sont jamais vus. S'il fallait toujours, pour faire
connaissance avec les nouveaux visages, dépenser autant de patience
qu'il nous en a fallu, à la dame polonaise et à moi, pour avoir le droit
d'échanger une parole avec un Anglais, on y renoncerait... et souvent on
perdrait de précieuses occasions de s'instruire ou de s'amuser.

Ce matin de bonne heure, le gouverneur, dont je n'ai pu lasser
l'obligeance, est venu me prendre pour me mener voir les curiosités de
la vieille ville. Il avait ses gens, ce qui m'a dispensé de mettre à une
seconde épreuve la docilité de mon feldjæger, dont ce même gouverneur
respecte les prétentions.

Il y a en Russie une classe de personnes qui répond à la bourgeoisie
chez nous, moins la fermeté de caractère que donne une situation
indépendante et moins l'expérience que donne la liberté de la pensée et
la culture d'esprit: c'est la classe des employés subalternes ou de la
seconde noblesse. Les idées de ces hommes sont en général tournées vers
les innovations, tandis que leurs actes sont ce qu'il y a de plus
despotique sous le despotisme; c'est cette classe qui gouverne l'Empire
en dépit de l'Empereur; elle a la prétention d'illuminer le peuple; en
attendant, elle divertit à ses dépens les grands et les petits. Ses
ridicules sont devenus proverbiaux; quiconque a besoin de ces
demi-seigneurs nouvellement élevés par leur charge et par leur rang dans
le tchinn, aux honneurs de la propriété territoriale, se dédommage de
leur morgue par des moqueries sanglantes. Ces hommes montés de classe en
classe, et parvenus enfin, moyennant quelque croix ou quelque emploi, à
celle où l'on peut posséder des terres et des hommes, exercent leurs
droits de suzeraineté avec une rigueur qui les rend l'objet de
l'exécration de leurs malheureux paysans. Singulier phénomène social!
c'est l'élément libéral ou mobile introduit dans le système du
gouvernement despotique qui rend ici ce gouvernement intolérable! «S'il
n'y avait que d'anciens seigneurs, disent les paysans, nous ne nous
plaindrions pas de notre condition...» Ces hommes nouveaux si haïs du
petit nombre de leurs serfs, sont aussi les maîtres du maître suprême,
car ils forcent la main à l'Empereur dans une foule d'occasions; ce sont
eux qui préparent une révolution à la Russie par deux voies, la voie
directe à cause de leurs idées, la voie indirecte à cause de la haine et
du mépris qu'ils excitent dans le peuple pour une aristocratie au niveau
de laquelle de tels hommes peuvent parvenir. Une domination de
subalternes, une tyrannie républicaine sous la tyrannie autocratique:
quelle combinaison de maux!!...

Voilà les ennemis que se sont créés bénévolement les Empereurs de Russie
par leur défiance envers leur ancienne noblesse; une aristocratie
avouée, enracinée depuis longtemps dans le pays, mais mitigée par le
progrès des mœurs et l'adoucissement des coutumes, n'eût-elle pas été un
moyen de civilisation préférable à l'hypocrite obéissance, à l'influence
dissolvante d'une armée de commis, la plupart d'origine étrangère et
tous plus ou moins imbus dans le fond du cœur d'idées révolutionnaires,
tous aussi insolents dans le secret de leur pensée qu'obséquieux dans
leurs attitudes et dans leurs paroles?

Mon courrier ne voulant plus faire son métier, parce qu'il pressent les
prérogatives de la noblesse à laquelle il aspire, est le type
profondément comique de cette espèce d'hommes.

Je voudrais vous peindre cette taille fluette, ces habits soignés, non
comme moyen d'avoir la meilleure mine possible, mais comme signe
dénotant l'homme parvenu à un rang respectable; cette physionomie fine,
impitoyable, sèche, et basse, en attendant qu'elle puisse devenir
arrogante; enfin, ce type d'un sot, dans un pays où la sottise n'est
point innocente comme elle l'est chez nous, car en Russie la sottise est
assurée de faire son chemin pour peu qu'elle appelle à son aide la
servilité; mais ce personnage échappe aux paroles comme la couleuvre à
la vue... Cet homme me fait peur à l'égal d'un monstre; c'est le produit
des deux forces politiques les plus opposées en apparence, quoiqu'elles
aient beaucoup d'affinité, et les plus détestables quand elles sont
combinées: le despotisme et la révolution!!... Je ne puis le regarder et
contempler son œil d'un bleu trouble, bordé de cils blonds, presque
blancs, son teint qui serait délicat s'il n'était bronzé par les rayons
du soleil et bruni par les bouillonnements intérieurs d'une colère
toujours refoulée; je ne puis voir ces lèvres pâles et minces, écouter
cette parole doucereuse, mais saccadée, et dont l'intonation dit
précisément le contraire de la phrase, sans penser que c'est un espion
protecteur qu'on m'a donné là, et que cet espion est respecté du
gouverneur de Nijni lui-même; à cette idée je suis tenté de prendre des
chevaux de poste et de fuir la Russie pour ne m'arrêter qu'au delà de la
frontière.

Le puissant gouverneur de Nijni n'ose forcer cet ambitieux courrier à
monter sur le siége de ma voiture, et sur la plainte que j'ai portée à
ce personnage qui représente l'autorité suprême, il m'a engagé à
patienter!!... Où est donc la force dans un pays ainsi fait?

Minine, le libérateur de la Russie, ce paysan héroïque dont la mémoire
est devenue célèbre surtout depuis l'invasion des Français, est enterré
à Nijni. On voit son tombeau dans la cathédrale parmi ceux des
grands-ducs de Nijni.

C'est de Nijni que partit le cri de la délivrance au temps de
l'occupation de l'Empire par les Polonais.

Minine, simple serf, alla trouver Pojarski, noble Russe; les discours du
paysan respiraient l'enthousiasme et l'espérance. Pojarski, électrisé
par l'éloquence saintement rude de Minine, réunit quelques hommes; le
courage de ces grands cœurs en gagna d'autres, on marcha sur Moscou, et
la Russie fut délivrée.

Depuis la retraite des Polonais, le drapeau de Pojarski et de Minine fut
toujours un objet de grande vénération chez les Russes; des paysans
habitants d'un village entre Yaroslaf et Nijni le conservaient comme une
relique nationale. Mais lors de la guerre de 1812, on sentit le besoin
d'enthousiasmer les soldats; il fallut ranimer les souvenirs
historiques, surtout celui de Minine, et l'on pria le gardien de son
drapeau de prêter ce palladium aux nouveaux libérateurs de la patrie, et
de le faire porter à la tête de l'armée. Les anciens dépositaires de ce
trésor national ne consentirent à s'en séparer que par dévouement à leur
pays, et sur la parole solennellement jurée de leur rendre la bannière
après la victoire, alors qu'elle serait encore illustrée par de nouveaux
triomphes. Ainsi le drapeau de Minine poursuivit notre armée dans sa
retraite; mais plus tard, reporté à Moscou, il ne fut pas rendu à ses
légitimes possesseurs; on le déposa dans le trésor du Kremlin au mépris
des promesses les plus solennelles; toutefois, pour satisfaire aux
justes réclamations des paysans spoliés, on leur envoya _une copie_ de
leur miraculeuse enseigne; copie, ajouta-t-on par une condescendance
dérisoire, exactement semblable à l'original.

Telles sont les leçons de morale et de bonne foi données au peuple russe
par son gouvernement. À la vérité, le même gouvernement ne se conduirait
pas de la même façon ailleurs; en fait de fourberie, on sait à qui l'on
s'adresse; il y a ici parfaite analogie entre le trompeur et le trompé:
la force seule établit entre eux une différence.

C'est peu! vous allez voir qu'en ce pays la vérité historique n'est pas
plus respectée que ne l'est la religion du serment; l'authenticité des
pierres est aussi impossible à établir ici que l'autorité des paroles ou
des écrits. À chaque nouveau règne, les édifices sont repétris comme de
la pâte au gré du souverain; et grâce à l'absurde manie qu'on décore du
beau titre de mouvement progressif de la civilisation, nul édifice ne
demeure à la place où l'a mis le fondateur; les tombeaux eux-mêmes ne
sont pas à l'abri de la tempête du caprice Impérial. Les morts en Russie
sont assujettis eux-mêmes aux fantaisies de l'homme qui régit les
vivants, et secoue jusqu'à la cendre des tombeaux, comme l'orage balaye
un flot de poussière. L'Empereur Nicolas, qui aujourd'hui tranche de
l'architecte à Moscou pour y refaire le Kremlin, n'en est pas à son coup
d'essai en ce genre; Nijni l'a déjà vu à l'œuvre.

Ce matin, en entrant dans la cathédrale, je me sentis ému en voyant
l'air de vétusté de cet édifice; puisqu'il contient le tombeau de
Minine, il a du moins été respecté depuis plus de deux cents ans,
pensais-je; et cette assurance m'en faisait trouver l'aspect plus
auguste.

Le gouverneur me fit approcher de la sépulture du héros; sa tombe est
confondue avec les monuments des anciens souverains de Nijni, et,
lorsque l'Empereur Nicolas est venu la visiter, il a voulu descendre
patriotiquement dans le caveau même où le corps est déposé.

«Voilà une des plus belles et des plus intéressantes églises que j'aie
visitées dans votre pays, dis-je au gouverneur.

--C'est moi qui l'ai bâtie, me répondit M. Boutourline.

--Comment? que voulez-vous dire? vous l'avez restaurée, sans doute?

--Non pas; l'ancienne église tombait en ruines: l'Empereur a mieux aimé
la faire reconstruire en entier que de la réparer; il n'y a pas deux ans
qu'elle était à _cinquante pas plus loin_ et formait une saillie qui
nuisait à la régularité de l'intérieur de notre Kremlin.

--Mais le corps et les os de Minine? m'écriai-je.

--On les déterra, avec ceux des grands-ducs qu'ils ont suivis; tous sont
maintenant dans le nouveau sépulcre dont vous voyez la pierre.»

Je n'aurais pu répliquer sans faire révolution dans l'esprit d'un
gouverneur de province aussi scrupuleusement attaché aux devoirs de sa
charge que l'est celui de Nijni; je l'ai suivi en silence vers le petit
obélisque de la place et vers les immenses remparts du Kremlin de Nijni.

Vous venez de voir comment on entend ici la vénération pour les morts,
le respect pour les monuments historiques et le culte des beaux-arts.
Cependant l'Empereur, qui sait que les choses antiques sont vénérables,
veut qu'une église faite d'hier reste honorée comme vieille; or comment
s'y prend-il? il dit qu'elle est vieille, et elle le devient; ce pouvoir
tranche du divin. La nouvelle église de Minine à Nijni est l'ancienne,
et si vous doutez de cette vérité, vous êtes un séditieux.

Le seul art où les Russes excellent est l'art d'imiter l'architecture et
la peinture de Byzance; ils font du vieux mieux qu'aucun peuple moderne,
voilà pourquoi ils n'en ont pas.

C'est toujours, c'est partout le même système, celui de Pierre-le-Grand,
perpétué par ses successeurs, qui ne sont que ses disciples. Cet homme
de fer a cru et prouvé qu'on pouvait substituer la volonté d'un Czar de
Moscovie aux lois de la nature, aux règles de l'art, à la vérité, à
l'histoire, à l'humanité, aux liens du sang, à la religion, à tout. Si
les Russes vénèrent encore aujourd'hui un homme si peu humain, c'est
qu'ils ont plus de vanité que de jugement. «Voyez, disent-ils, ce
qu'était la Russie en Europe avant l'avènement de ce grand prince, et ce
qu'elle est devenue depuis son règne: voilà ce qu'un souverain de génie
peut faire»... Fausse manière d'apprécier la gloire d'une nation. Cette
influence orgueilleuse exercée chez les étrangers, c'est du matérialisme
politique. Je vois, parmi les pays les plus civilisés du monde, des
États qui n'ont de pouvoir que sur leurs propres sujets, lesquels sont
même en petit nombre; ces États-là comptent pour rien dans la politique
universelle; ce n'est ni par l'orgueil de la conquête, ni par la
tyrannie politique exercée chez les étrangers que leurs gouvernements
acquièrent des droits à la reconnaissance universelle; c'est par de bons
exemples, par des lois sages, par une administration éclairée,
bienfaisante. Avec de tels avantages, un petit peuple peut devenir, non
le conquérant, non l'oppresseur, mais le flambeau du monde, ce qui est
cent fois préférable.

Je ne puis assez m'affliger de voir combien ces idées si simples, mais
si sages, sont encore loin des meilleurs et des plus beaux esprits,
non-seulement de la Russie, mais de tous les pays, et surtout du pays de
France. Chez nous la fascination de la guerre et de la conquête dure
toujours, en dépit des leçons du Dieu du ciel, et de celles de
l'intérêt, le dieu de la terre. Cependant j'espère, parce que, malgré
les écarts de nos philosophes, malgré l'égoïsme de notre langage, et
malgré notre habitude de nous calomnier nous-mêmes, nous sommes une
nation essentiellement religieuse... Certes, ceci n'est pas un paradoxe;
nous nous dévouons aux idées avec plus de générosité qu'aucun peuple du
monde; et les idées ne sont-elles pas les idoles des populations
chrétiennes?

Malheureusement nous manquons de discernement et d'indépendance dans nos
choix; nous ne distinguons pas entre l'idole de la veille, devenue
méprisable aujourd'hui, et celle qui mérite tous nos sacrifices.
J'espère vivre assez longtemps pour voir briser chez nous cette
sanglante idole de la guerre, la force brutale. On est toujours une
nation assez puissante, on a toujours un assez grand territoire,
lorsqu'on a le courage de vivre et de mourir pour la vérité, lorsqu'on
poursuit l'erreur à outrance, lorsqu'on verse son sang pour détruire le
mensonge et l'injustice, et qu'on jouit à juste titre du renom de tant
et de si hautes vertus! Athènes était un point sur la terre: ce point
est devenu le soleil de la civilisation antique; et tandis qu'il
brillait de tout son éclat, combien de nations, puissantes par leur
nombre et par l'étendue de leur territoire, vivaient, guerroyaient
conquéraient et mouraient, épuisées, inutiles et obscures!! le fumier
des générations humaines n'est bon que lorsqu'il engraisse un terrain
cultivé par la civilisation. Où en serait l'Allemagne dans le système
arriéré de la politique conquérante? Pourtant, malgré ses divisions,
malgré la faiblesse matérielle des petits États qui la composent,
l'Allemagne avec ses poëtes, ses penseurs, ses érudits, ses
souverainetés diverses, ses républiques et ses princes, non rivaux en
puissance, mais émules en culture d'esprit, en élévation de sentiments,
en sagacité de pensée, est au moins au niveau de la civilisation des
pays les plus avancés du monde.

Ce n'est pas à regarder au dehors avec convoitise que les peuples
acquièrent des droits à la reconnaissance du genre humain, c'est en
tournant leurs forces sur eux-mêmes et en devenant tout ce qu'ils
peuvent devenir sous le double rapport de la civilisation spirituelle et
de la civilisation matérielle. Ce genre de mérite est aussi supérieur à
la propagande de l'épée que la vertu est préférable à la gloire...

Cette expression surannée: _puissance du premier ordre_, appliquée à la
politique, fera longtemps encore le malheur du monde. L'amour-propre est
ce qu'il y a de plus routinier dans l'homme; aussi le Dieu qui a fondé
sa doctrine sur l'humilité est-il le seul Dieu véritable, considéré même
du point de vue d'une saine politique, car seul il a connu la route du
progrès indéfini, progrès tout spirituel, c'est-à-dire tout intérieur;
pourtant, voilà dix-huit cents ans que le monde doute de sa parole; mais
toute contestée, toute discutée qu'est cette parole, elle le fait vivre;
que ferait-elle donc pour ce monde ingrat si elle était universellement
reçue avec foi? La morale de l'Évangile appliquée à la politique des
nations, tel est le problème de l'avenir! L'Europe, avec ses vieilles
nations profondément civilisées, est le sanctuaire d'où la lumière
religieuse se répandra sur l'univers.

Les murs épais du Kremlin de Nijni serpentent sur une côte bien
autrement élevée et bien plus âpre que la colline de Moscou. Les
remparts en gradins, les créneaux, les rampes, les voûtes de cette
forteresse produisent des points de vue pittoresques; mais, malgré la
beauté du site, on serait trompé si l'on s'attendait ici à éprouver le
saisissement que produit le Kremlin de Moscou, religieuse forteresse,
dont l'aspect seul vaut une histoire; là l'histoire est écrite en
morceaux de rochers. Le Kremlin de Moscou est une chose unique en Russie
et dans le monde.

À ce propos je veux insérer ici un détail que j'ai négligé de vous
marquer dans mes lettres précédentes.

Vous vous rappelez l'ancien palais des Czars au Kremlin, vous savez
qu'avec ses étages en retraite, ses ornements en relief, ses peintures
asiatiques, il fait l'effet d'une pyramide de l'Inde. Les meubles de ce
palais étaient sales et usés: on a envoyé à Moscou des ébénistes et des
tapissiers habiles qui ont fait de ces vieux meubles _des copies
exactement pareilles_. Ainsi le mobilier, _toujours le même_, quoique
renouvelé de fond en comble, est devenu l'ornement du palais restauré,
recrépi, repeint, quoique toujours antique; c'est un miracle. Mais
depuis que les nouveaux vieux meubles parent le palais rebâti, replâtré,
les débris authentiques des anciens ont été vendus à l'encan dans Moscou
même, sous les yeux de tout le monde. En ce pays, où le respect pour la
souveraineté est une religion, il ne s'est trouvé personne qui voulût
sauver les dépouilles royales du sort des meubles les plus vulgaires, ni
protester contre une impiété révoltante. Ce qu'on appelle ici entretenir
les vieilles choses, c'est baptiser des nouveautés sous des noms
anciens; soigner, c'est refaire des œuvres modernes avec des débris,
espèce de soin qui équivaut, ce me semble, à de la barbarie.

Nous avons visité un joli couvent de femmes; elles sont pauvres, mais
leur maison est d'une propreté tout à fait édifiante. En sortant de
cette pieuse retraite le gouverneur m'a mené voir son camp; la manie des
manœuvres, des revues, des bivouacs est ici générale. Les gouverneurs de
provinces passent leur vie comme l'Empereur, à jouer au soldat; à
commander l'exercice à des régiments; et plus ces rassemblements sont
nombreux, plus les gouverneurs sont fiers de se sentir semblables au
maître. Les régiments qui forment le camp de Nijni sont composés
d'enfants de soldats; c'est le soir que nous sommes arrivés près de
leurs tentes dressées dans une plaine qui est la continuation du plateau
de la côte où s'élève le vieux Nijni.

Six cents hommes chantaient la prière, et de loin, en plein air, ce
chœur religieux et militaire produisait un effet étonnant; c'était comme
un nuage de parfum montant majestueusement sous un ciel pur et profond;
la prière sortie du cœur de l'homme, de cet abîme de passions et de
douleurs, peut être comparée à la colonne de feu et de fumée qui s'élève
entre le cratère déchiré du volcan et la voûte du firmament qu'elle
atteint. Et qui sait si ce n'est pas là ce que signifiait la colonne des
Israélites si longtemps égarés dans le désert? Les voix des pauvres
soldats slaves, adoucies par la distance, semblaient venir d'en haut;
lorsque les premiers accords frappèrent nos oreilles, un pli de la
plaine nous cachait encore la vue des tentes. Les échos affaiblis de la
terre répondaient à ces voix célestes; et la musique était interrompue
par de lointaines décharges de mousqueterie, orchestre belliqueux, qui
ne me semblait guère plus bruyant que les grosses caisses de l'Opéra et
qui me paraissait mieux à sa place. Quand les tentes d'où sortaient tant
de sons harmonieux se découvrirent à nos regards, le coucher du soleil,
reluisant sur la toile des tentes déployées, vint joindre la magie des
couleurs à celle des sons pour nous enchanter.

Le gouverneur qui voyait le plaisir que j'éprouvais en écoutant cette
musique en plein air, m'en laissa jouir, et il en jouit lui-même assez
longtemps, car rien ne cause plus de joie à cet homme vraiment
hospitalier que les divertissements qu'il procure à ses hôtes. Le
meilleur moyen de lui témoigner votre reconnaissance c'est de lui
laisser voir que vous êtes satisfait.

Nous avons achevé notre tournée au crépuscule, et revenus à la ville
basse nous nous sommes arrêtés devant une église qui n'a cessé d'attirer
mes yeux depuis que je suis à Nijni. C'est un vrai modèle d'architecture
russe; ce n'est ni grec antique, ni grec du Bas-Empire, mais c'est un
joujou de faïence dans le style du Kremlin ou de l'église de Vassili
Blagennoï avec moins de variété dans les couleurs et dans les formes. La
plus belle rue de Nijni, la rue d'en bas est embellie par cet édifice
moitié de briques, moitié de plâtre; il faut dire que ce plâtre est
moulé d'après des dessins si bizarres et qu'il forme tant de
colonnettes, de fleurons, de rosaces, qu'on ne peut s'empêcher devant
une église aussi chargée de ciselures, de penser à un surtout de dessert
en porcelaine de Saxe. Ce petit chef-d'œuvre du genre capricieux n'est
pas ancien, il est dû à la magnificence de la famille des Strogonoff,
grands seigneurs descendants des premiers négociants au profit desquels
se fit la conquête de la Sibérie sous Ivan IV. Les frères Strogonoff de
ce temps-là levèrent eux-mêmes l'aventureuse armée qui conquit un
royaume pour la Russie. Leurs soldats étaient des flibustiers de terre
ferme.

L'intérieur de l'église des Strogonoff ne répond pas à l'extérieur, mais
tel qu'il est je préfère de beaucoup dans son ensemble ce bizarre
monument aux maladroites copies des temples romains dont Pétersbourg et
Moscou sont encombrés.

Pour compléter la journée, nous avons été entendre un vaudeville en
russe à l'Opéra de la foire. Ces vaudevilles sont encore des traductions
du français. Les gens du pays me paraissent très-fiers de ce nouveau
moyen de civilisation importé chez eux. Je n'ai pu juger de l'efficacité
de ce spectacle sur l'esprit de l'assemblée, attendu que la salle était
vide à la lettre. Outre l'ennui et la pitié qu'on éprouve en présence de
pauvres comédiens sans public, j'ai retrouvé à ce spectacle l'impression
désagréable que m'a toujours causée sur nos théâtres le mélange des
scènes parlées et des scènes chantées; figurez-vous cette barbarie,
moins le sel et le piquant de l'esprit français; sans la présence du
gouverneur, j'aurais fui dès le premier acte; il m'a fallu tenir bon
jusqu'à la fin du spectacle.

Je viens de passer la nuit à vous écrire pour dissiper mon ennui; mais
cet effort m'a rendu malade. J'ai la fièvre, et je vais me coucher.

       *       *       *       *       *

MANIFESTE DE S. M. L'EMPEREUR.

     PAR LA GRÂCE DE DIEU, NOUS, NICOLAS PREMIER, EMPEREUR ET AUTOCRATE
     DE TOUTES LES RUSSIES, etc.

     «Les diverses modifications que le temps et la force des
     circonstances ont apportées à notre système monétaire, ont eu pour
     conséquence, non-seulement de faire accorder aux assignations de
     banque, contrairement à leur destination primitive, la préférence
     sur la monnaie d'argent qui forme la base du système monétaire de
     notre Empire, mais encore de donner naissance à un agio
     très-variable, et dont le taux diffère presque dans chaque
     localité.

     «Convaincu de l'indispensable nécessité de mettre sans retard un
     terme à ces fluctuations qui détruisent l'unité comme l'harmonie de
     notre système monétaire, et qui occasionnent à toutes les classes
     de la population de notre Empire des pertes et des embarras divers,
     nous avons jugé convenable, dans notre constante sollicitude pour
     le bien-être de nos fidèles sujets, de prendre des mesures
     décisives pour faire cesser les inconvénients provenant de cet état
     de choses, et en prévenir le retour à l'avenir.

     «En conséquence, après l'examen approfondi dans le conseil de
     l'Empire des différentes questions qui se rattachent à cet objet,
     nous ordonnons ce qui suit:

     «1°. Remettant en vigueur les dispositions du manifeste de feu
     l'Empereur ALEXANDRE Ier, de glorieuse mémoire, du 20 juin 1810, la
     monnaie d'argent de Russie sera dorénavant considérée comme
     principale monnaie courante de l'Empire, et le rouble d'argent au
     titre actuellement existant, ainsi que ses divisions actuelles,
     comme l'unité légale et invariable du numéraire ayant cours dans
     l'Empire; en conséquence, tous les impôts, redevances et droits
     quelconques dus à l'État, ainsi que les dépenses et paiements du
     trésor, devront à l'avenir être évalués en argent.

     «2°. Le rouble d'argent devenant ainsi la principale monnaie
     courante, les assignations de banque resteront, conformément à leur
     destination primitive, comme signe représentatif auxiliaire; à
     partir de ce jour il leur est assigné une fois pour toutes un cours
     constant et invariable, fixé à trois roubles et cinquante copecs en
     assignations pour un rouble d'argent, tant en pièces d'un rouble et
     au-dessus qu'en petite monnaie.

     «3°. Il sera loisible à chacun d'acquitter, d'après ce cours
     constant et invariable, soit en monnaie d'argent, soit en
     assignations (_a_): tous les impôts et redevances dus à l'État, les
     prestations locales, et en général tous les prélèvements imposés
     par la Couronne, et dont la perception lui appartient (_b_); tous
     les droits réglés par des taxes spéciales, tels que le port des
     lettres et paquets par la poste, la taxe des chevaux de poste,
     l'accise sur le sel, les fermes des boissons, le papier timbré, les
     passe-ports, les banderoles (pour le tabac), etc. (_c_); tous les
     paiements dus aux établissements de crédit, aux directions des
     établissements publics de charité, et aux banques particulières
     sanctionnées par le gouvernement.

     «4°. De même aussi, toutes les dépenses de l'État, et en général,
     tous les paiements des établissements de crédit, ainsi que des
     intérêts des billets du trésor et des fonds publics, calculés en
     assignations, seront effectués au même cours invariable, soit en
     argent, soit en assignations, suivant la nature de l'effectif qui
     se trouvera dans les caisses.

     «5°. Tous les paiements énoncés ci-dessus doivent être effectués,
     d'après le cours fixé plus haut, à partir du jour de la
     promulgation du présent manifeste. Mais le cours fixé pour la
     perception des impôts, qui, dans l'attente de mesures définitives
     sur cette matière, avait été laissé pour cette année à 360 copecs,
     étant déjà confirmé, conservera ce taux jusqu'à l'année 1840 pour
     la perception des impôts, redevances et droits mentionnés en
     l'article 3, sub litt. _a_ et _b_, de même que pour le paiement de
     toutes les dépenses réglées de l'État et autres paiements
     analogues. Le cours fixé pour la perception des droits de douane
     reste également le même jusqu'à l'année 1840, en considération des
     embarras qu'un changement introduit au milieu de l'année
     occasionnerait au commerce.

     «6°. Tous les comptes, contrats et en général les transactions
     pécuniaires de tout genre qui peuvent intervenir entre la Couronne
     et les particuliers, et généralement toutes les affaires des
     particuliers entre eux, devront avoir lieu uniquement en monnaie
     d'argent. Considérant toutefois qu'en raison de l'étendue de
     l'Empire, cette mesure ne peut y être mise simultanément en vigueur
     dans tout le territoire, l'époque où elle sera obligatoire est
     fixée au 1er janvier 1840; et à partir de cette date, aucun
     tribunal ou administration publique, nul courtier, agent de change
     ou notaire ne pourra passer, ni légaliser aucune transaction
     quelconque en assignations, sous peine d'encourir la responsabilité
     de cette infraction. Mais les paiements convenus par toutes les
     obligations, conventions et transactions, soit antérieures,
     conclues en assignations, soit nouvelles et conclues seulement en
     argent, pourront être indifféremment effectués en argent ou en
     assignations au cours fixé par l'article 2 ci-dessus, et personne
     ne pourra refuser de recevoir d'après ce cours l'une ou l'autre
     espèce de valeur sans distinction.

     «7°. La quotité des emprunts (sur hypothèque de terres
     seigneuriales) aux établissements de crédit est également fixée en
     argent, à raison de soixante et dix, soixante et quarante-cinq
     roubles d'argent pour chaque individu mâle porté au recensement
     général.

     «8°. Afin de faciliter de toute manière le libre échange des
     monnaies, les caisses de district seront tenues, autant que leur
     effectif le leur permettra, de changer à bureau ouvert au même
     cours de 3 roubles 50 copecs les assignations contre de l'argent,
     et _vice versa_ l'argent contre les assignations, jusqu'à
     concurrence de cent roubles d'argent ou d'une somme proportionnelle
     en assignations, pour chaque personne qui présentera l'une ou
     l'autre monnaie à l'échange.

     «9°. En conséquence de ce qui précède, il est très-sévèrement
     défendu de donner aux assignations un cours autre que celui fixé
     ci-dessus, de même que d'ajouter un agio quelconque à l'argent ou
     aux assignations, comme aussi d'employer dans les nouvelles
     transactions ce que l'on appelle communément le compte en monnaie.
     À partir de ce jour, le cours du change et toute autre cote portée
     dans les bordereaux, prix courants, etc., des bourses de commerce,
     seront énoncés en argent, et le cours des assignations cessera
     entièrement d'être coté aux bourses.

     «10°. La monnaie d'or sera reçue et payée par les caisses de la
     Couronne et les établissements de crédit à 3 p. 100 au-dessus de sa
     valeur nominale, et nommément, l'impériale pour 10 roubles 30
     copecs d'argent, et la demi-impériale pour 5 roubles 15 copecs.

     «11°. Afin d'écarter tout prétexte de vexations, il est
     positivement défendu aux caisses publiques, ainsi qu'aux
     établissements de crédit, de refuser les monnaies russes tant
     anciennes que nouvelles qui leur seront présentées, par le seul
     motif qu'elles ne seraient pas suffisamment marquées ou que leur
     poids serait trop léger, pourvu toutefois qu'il soit possible d'en
     reconnaître l'empreinte, et il ne sera permis de refuser que les
     monnaies rognées ou percées.

     «12°. En attendant que la monnaie de cuivre actuellement en
     circulation soit refondue dans une proportion directe avec celle
     d'argent, le cours en est fixé ainsi qu'il suit: (_a_) relativement
     à l'argent, on comptera trois copecs et demi de cuivre (au titre de
     36 comme de 24 roubles au poud), pour un copec d'argent; (_b_)
     cette monnaie sera reçue par la Couronne en toute quantité, pour
     les impôts, redevances et autres perceptions, sauf les cas où la
     quotité des paiements à effectuer en monnaie de cuivre aurait été
     fixée par les contrats; pour les établissements de crédit cette
     quotité ne devra point dépasser dix copecs d'argent, et quant aux
     paiements de particuliers à particuliers, elle dépendra des
     conventions réciproquement conclues entre eux à ce sujet.

     «Donné à Saint-Pétersbourg, le premier jour du mois de juillet de
     l'an de grâce mil huit cent trente-neuf et de notre règne le
     quatorzième.

     «_Signé_, NICOLAS.»

Le même jour, S. M. l'Empereur a daigné adresser l'ukase suivant au
Sénat dirigeant:

     «Sur la proposition du ministre des finances, examinée dans le
     conseil de l'Empire, nous ordonnons ce qui suit: Afin d'accroître
     le nombre des signes représentatifs de l'argent, faciles à
     transporter, il sera établi, à dater du 1er janvier 1840, près la
     banque Impériale de commerce, une caisse particulière de dépôt des
     monnaies d'argent, conformément aux dispositions ci-après:

     «1°. Cette caisse recevra en dépôt les sommes en monnaie d'argent
     de Russie qui lui seront présentées.

     «2°. Le numéraire qui entrera dans la caisse de dépôt sera conservé
     intact, et à part des fonds de la banque de commerce, sous la
     responsabilité de ladite banque, et sous la surveillance de
     directeurs spéciaux, choisis parmi les membres du conseil des
     établissements de crédit; ce numéraire ne sera employé à aucun
     usage autre que le remboursement des dépôts.

     «3°. En échange des sommes déposées, la caisse de dépôt délivrera
     des billets qui porteront le nom de_ Billets de la caisse de
     dépôt_, et qui seront, jusqu'à nouvel ordre, de la valeur de trois,
     cinq, dix et vingt-cinq roubles d'argent; si le besoin s'en fait
     sentir, il pourra ultérieurement, après mûr examen, être émis des
     billets d'un, de cinquante et de cent roubles d'argent.

     «4°. Ces billets seront préparés d'après un modèle spécial, revêtus
     des signatures de l'adjoint du gouverneur de la banque de commerce,
     d'un directeur et du caissier, et porteront sur le revers un
     extrait des règles concernant les dépôts de numéraire métallique.
     Le ministre des finances fera préparer des modèles de ces billets,
     et les transmettra ensuite au Sénat dirigeant, ainsi qu'à tous les
     ministères, les directions générales et les chambres des finances.
     Ces modèles devront être affichés dans toutes les bourses de
     commerce.

     «5°. Les billets de la caisse de dépôt auront cours dans tout
     l'Empire, à l'égal de la monnaie d'argent et sans aucun agio, dans
     tous les paiements et transactions, tant des particuliers avec la
     Couronne et les établissements de crédit, que réciproquement de la
     Couronne et des établissements de crédit avec les particuliers, et
     de ces derniers entre eux.

     «6°. À la présentation des billets à la caisse de dépôt, la quotité
     correspondante de monnaie d'argent sera remise au porteur sans
     délai, comme sans retenue aucune pour change et conservation.

     «7°. Les billets remboursés seront conservés à part, et dans le cas
     où ils seraient encore propres au service, seront émis de nouveau
     contre dépôt de numéraire, ou en échange de vieux billets hors de
     service présentés à la caisse.

     «8°. L'envoi des billets de la caisse de dépôt par la poste
     s'effectuera contre acquittement du droit d'assurance sur le
     montant de la somme transmise et du droit de port du paquet qui la
     contient.

     «9°. En cas de contrefaçon desdits billets, on se conformera aux
     lois en vigueur sur la contrefaçon des papiers de l'État.

     _Observation_. Il n'est fait aucun changement aux règles concernant
     l'acceptation des métaux précieux en lingots ou vaisselle,
     présentés à la banque de commerce pour y être gardés en dépôt.

     «10°. Pour la gestion des affaires de la caisse de dépôt, comme de
     celles concernant le dépôt des métaux précieux en lingots ou en
     vaisselle (art. 9), il est créé près la banque de commerce une
     expédition de la caisse de dépôt, dont l'état du personnel et des
     dépenses est annexé au présent; cette expédition spéciale, placée
     sous la surveillance du gouverneur de la banque, et sous la
     direction plus immédiate de son adjoint, se composera d'un premier
     et d'un second directeur, de deux directeurs élus par le commerce,
     avec le nombre fixé d'employés; les dépenses de cette expédition
     seront imputées sur les bénéfices de la banque.

     «11°. Le ministre des finances est chargé de dresser des règlements
     détaillés pour l'ordre intérieur des écritures et de la
     comptabilité, comme pour la conservation des fonds, et en général
     pour toutes les opérations de la cuisse de dépôt et de son
     expédition; le ministre prendra pour modèle de ces règlements ceux
     en vigueur dans les établissements de crédit, en se concertant au
     préalable avec le contrôleur de l'Empire, et communiquera
     ultérieurement au conseil des établissements de crédit les
     dispositions arrêtées à ce sujet.

     «12°. Pour la vérification des opérations de la caisse de dépôt, il
     est établi, en sus de son contrôle intérieur, un contrôle supérieur
     de la part du conseil des établissements de crédit, et pour la
     surveillance de la conservation intacte des dépôts, ce conseil
     choisira chaque année dans son sein un député de la noblesse et un
     député du commerce, qui devront prendre part aux révisions
     mensuelles des fonds et revirements, _et procéder à des révisions
     inopinées_. Les opérations de la caisse de dépôt feront partie du
     compte rendu de la banque du commerce.

     «Le Sénat dirigeant fera les dispositions nécessaires pour la mise
     à exécution du présent.

     «Saint-Pétersbourg, le 1er juillet 1839.

     «_Signé_, NICOLAS.

     «(Suit l'état du personnel et des dépenses de la caisse de dépôt).»



LETTRE TRENTE-CINQUIÈME.

Assassinat d'un seigneur allemand.--Jusqu'où les Russes portent
l'aversion des nouveautés.--Désordres partiels: leurs
conséquences.--Influence du gouvernement: cercle vicieux.--Servilité
gratuite des paysans.--Inconvénient de l'instabilité des conditions dans
les États despotiques.--Illusion des serfs russes.--Exil de M. Guibal en
Sibérie.--Histoire d'une sorcière.--Mot d'un grand seigneur, petit-fils
d'un paysan.--Manière dont un jeune étranger malade est traité par ses
amis russes.--Accident arrivé à une dame française tombée dans une
trappe.--Charité russe.--Passion d'une dame russe pour les tombeaux de
ses maris.--Trait de vanité d'un officier enrichi.--Derniers jours
passés à Nijni.--Chant des bohémiennes de la foire.--Réhabilitation des
classes méprisées et des nations méconnues.--Idée dominante du théâtre
de Victor Hugo.--Orage du soir à Nijni.--Malaise causé par l'air de
Nijni.--Projet d'aller à Kazan abandonné.--Conseil d'un médecin.--Le
feldjæger et le domestique.--Opinion des Russes sur l'état de la
France.--Vladimir.--Aspect du pays.--Appauvrissement des
forêts.--Difficultés du voyage pour qui n'a pas un feldjæger.--Fausse
délicatesse que les Russes voudraient imposer aux
étrangers.--Centralisation nuisible.--Rencontre du grand éléphant noir
envoyé à l'Empereur par le schah de Perse.--Danger que je
cours.--Présence d'esprit de mon valet de chambre italien.--Description
de l'éléphant.--Retour à Moscou.--Adieux au Kremlin.--Effet produit par
le voisinage de l'Empereur.--Contagion de l'exemple.--Fêtes militaires à
Borodino.--Villes improvisées.--Comment l'Empereur fait représenter la
bataille de la Moskowa, dite _de Borodino_.--Pourquoi je n'obéis pas à
l'Empereur.--Monument élevé en l'honneur du prince Bagration; le prince
Witgenstein oublié.--Mensonge en action.--Ordre du jour de
l'Empereur.--Travestissement de l'histoire.


     Vladimir, entre Nijni et Moscou, ce 2 septembre 1839.

Un M. Jament m'a conté à Nijni qu'un Allemand, nouveau seigneur de
village, grand agriculteur et propagateur de méthodes d'assolement
encore inusitées en ce pays, vient d'être assassiné dans ses domaines,
voisins de la terre d'un M. Merline, autre étranger par qui le fait est
parvenu à notre connaissance.

Deux hommes se sont présentés chez ce seigneur allemand sous prétexte de
lui acheter des chevaux, et le soir ils sont entrés dans sa chambre et
l'ont tué. C'était, à ce qu'on assure, un coup monté par les paysans de
la victime pour se venger des innovations que l'étranger avait voulu
introduire dans la culture de leur terre. Le peuple de ce pays a en
aversion tout ce qui n'est pas russe. J'entends souvent répéter qu'un
beau jour on le verra éventrer d'un bout de l'Empire à l'autre les
hommes sans barbe; c'est à la barbe que les Russes se reconnaissent.

Aux yeux des paysans, un Russe au menton rasé est un traître vendu aux
étrangers dont il mérite de partager le sort. Mais quel sera le
châtiment infligé par les survivants aux auteurs de ces Vêpres
moscovites? la Russie entière ne pourra pourtant pas être envoyée en
Sibérie. On déporte des villages, on n'exile pas des provinces. Il est à
remarquer que ce genre de punition frappe ici les paysans sans les
atteindre. Un Russe retrouve sa patrie partout où règnent les longs
hivers: la neige a toujours le même aspect; le linceul de la terre est
également blanc, qu'il ait six pouces ou six pieds d'épaisseur; aussi
pourvu qu'on lui laisse refaire son traîneau et sa cabane, le Russe se
retrouve chez lui en quelque lieu qu'il soit exilé. Dans les déserts du
Nord on peut se créer une patrie à peu de frais. Pour l'homme qui n'a
jamais vu que des plaines glacées et parsemées d'arbres verts plus ou
moins mal venants, tout pays froid et désert représente son pays.
D'ailleurs, les habitants de ces latitudes sont toujours disposés à
quitter leur terre natale.

Les scènes de désordre se multiplient dans les campagnes: chaque jour on
entend parler de quelque forfait nouveau; mais quand on apprend le
crime, il est déjà ancien, ce qui en atténue l'impression; et de tant de
forfaits isolés, il ne résulte pas que le repos du pays soit
profondément troublé. Je vous ai dit ailleurs que la tranquillité se
maintient chez ce peuple par la lenteur et la difficulté des
communications, et par l'action secrète et avouée du gouvernement,
lequel perpétue le mal par amour de l'ordre établi. J'ajoute à ces
motifs de sécurité l'aveugle obéissance des troupes; cette soumission
tient surtout à l'ignorance complète des gens de la campagne. Mais,
singulière conjoncture!... ce remède est en même temps la première cause
du mal: on ne voit donc pas comment la nation sortira du cercle vicieux
où l'ont engagée les circonstances. Jusqu'à présent le mal et le bien,
la perte et le salut lui viennent de la même source: de l'isolement et
de l'ignorance qui se favorisent, se reproduisent et se perpétuent
réciproquement.

Vous ne sauriez vous figurer la manière dont un seigneur prenant
possession du domaine qu'il vient d'acquérir, est reçu par ses nouveaux
paysans: c'est une servilité qui doit paraître incroyable aux habitants
de nos contrées: hommes, femmes, enfants, tous tombent à genoux devant
leur nouveau maître, tous baisent les mains, quelquefois les pieds du
propriétaire; ô misère!... ô profanation de la foi!... ceux qui sont en
âge de faillir confessent volontairement leurs péchés à ce maître, qui,
pour eux est l'image, est l'envoyé de Dieu sur la terre et qui
représente à lui seul, et le roi du ciel et l'Empereur! Un tel fanatisme
dans le servage doit finir par faire illusion, même à celui qui en est
l'objet, surtout s'il est parvenu depuis peu au rang qu'il occupe: ce
changement de fortune l'éblouit au point de lui persuader qu'il n'est
pas de la même espèce que ces hommes abattus devant lui, que ces hommes
auxquels il se trouve soudain avoir droit de commander. Ce n'est point
un paradoxe que je mets en avant quand je soutiens que l'aristocratie de
la naissance pourrait seule adoucir la condition des serfs en Russie, et
les disposer à profiter de l'affranchissement, par des transitions
douces et insensibles. Leur asservissement actuel leur devient
insupportable à l'égard des nouveaux riches. Les anciens naissent
au-dessus d'eux, c'est dur: mais ils naissent chez eux, avec eux, c'est
une consolation; et puis, l'habitude de l'autorité est naturelle aux uns
comme celle de l'esclavage l'est aux autres, et l'habitude atténue tout:
elle adoucit l'injustice chez les forts, elle allége le joug chez les
faibles: voilà pourquoi la mobilité des fortunes et des conditions
produit des résultats monstrueux dans un pays soumis au régime du
servage; toutefois c'est cette mobilité qui fait la durée de l'ordre de
choses actuel en Russie parce qu'elle lui concilie une foule d'hommes
qui savent en tirer parti: second exemple du remède puisé à la source du
mal. Terrible cercle dans lequel tournent toutes les populations de ce
vaste Empire!!... Un tel état social est un inextricable filet dont
chaque maille devient un nœud qui se resserre par les efforts tentés
pour le délier. Ce seigneur, ce Dieu nouveau, à quel titre l'adore-t-on?
on l'adore parce qu'il a eu assez d'argent, qu'il a su intriguer assez
habilement pour pouvoir acheter la glèbe où sont attachés tous ces
hommes prosternés à ses pieds. Le parvenu me paraît un monstre dans un
pays où la vie du pauvre dépend du riche, et où l'homme est la fortune
de l'homme; le mouvement industriel et l'immobilité du servage combinés
dans la même société, y produisent des résultats révoltants; mais le
despote aime le parvenu: c'est sa créature!... Vous figurez-vous ici la
condition d'un nouveau seigneur? hier son esclave était son pareil; son
industrie plus ou moins honnête, ses flatteries plus ou moins basses,
plus ou moins habiles, l'ont mis en état d'acheter un certain nombre de
ses camarades qui sont aujourd'hui ses serfs. Devenir la bête de somme
de son égal, c'est un mal intolérable. Voilà pourtant le résultat que
peut amener chez un peuple l'alliance impie de coutumes arbitraires et
d'institutions libérales, ou pour parler plus juste instables; ailleurs,
l'homme qui fait fortune ne se fait pas baiser les pieds par les rivaux
qu'il a vaincus. L'incohérence la plus choquante est devenue la base de
la constitution russe.

Remarquez en passant une confusion singulière produite dans l'esprit du
peuple russe, par le régime auquel il est soumis. Sous ce régime,
l'homme se trouve lié à la terre d'une manière intime puisqu'on le vend
avec elle; or, au lieu de reconnaître que c'est lui qui est fixe et la
terre qui est mobile; en un mot, au lieu de savoir et d'avouer qu'il
appartient à cette terre au moyen de laquelle d'autres hommes disposent
de lui despotiquement, il s'imagine que c'est la terre qui lui
appartient. À la vérité, l'erreur de son jugement se réduit à une
véritable illusion d'optique; car tout possesseur qu'il croit être du
sol, il ne comprend pas qu'on puisse vendre la terre sans vendre les
hommes qui l'habitent. Ainsi quand il change de maître, il ne se dit pas
qu'on a vendu le sol au nouveau propriétaire; il se figure que c'est sa
personne qui a été vendue d'abord, et puis il pense qu'on a livré
par-dessus le marché sa terre, la terre qui l'a vu naître, qu'il cultive
pour se nourrir. Donnez donc la liberté à des hommes qui par leur
intelligence des lois sociales sont à peu près au niveau des arbres et
des plantes!...

M. Guibal (toutes les fois que je suis autorisé à citer un nom, j'use de
la permission), M. Guibal, fils d'un maître d'école, fut exilé sans
motif, du moins sans explication, et sans qu'il pût deviner ce dont on
l'accusait, dans un village de Sibérie, aux environs d'Orenbourg. Une
chanson qu'il compose pour tromper son ennui, est recueillie d'abord par
un inspecteur; mise sous les yeux du gouverneur, elle attire l'attention
de ce personnage auguste; celui-ci envoie son aide-de-camp près de
l'exilé, afin de s'informer de son affaire, de sa position, de sa
conduite, et de juger s'il peut être employé à quelque chose. Le
malheureux parvient à inspirer de l'intérêt à l'aide-de-camp, qui, à son
retour dans la ville, fait un rapport très-favorable sur le compte de
Guibal. Aussitôt celui-ci est rappelé; il n'a jamais pu savoir la vraie
cause de son malheur; peut-être était-ce une première chanson.

Telles sont les circonstances d'où peut dépendre le sort d'un homme en
Russie!!...

Voici une histoire d'un genre différent.

Dans les terres du prince ***, au delà de Nijni, une paysanne se fait
passer pour sorcière: bientôt sa réputation s'étend au loin. On raconte
des prodiges opérés par cette femme, mais son mari se plaint; le ménage
est négligé, le travail abandonné. L'intendant confirme dans son rapport
l'accusation intentée contre la paysanne sorcière.

Le prince fait un voyage dans ses domaines: à peine arrivé chez lui, ce
qui le préoccupe avant tout, c'est la fameuse démoniaque. Le pope lui
dit que l'état de cette femme empire tous les jours, qu'elle ne parle
plus et qu'il a résolu de l'exorciser. La cérémonie a lieu, mais sans
résultat, en présence du seigneur; celui-ci, décidé à savoir le fond de
cette singulière affaire, a recours au remède russe par excellence: il
condamne la folle aux verges. Ce traitement ne manque pas son effet.

Au vingt-cinquième coup elle demande grâce et jure de dire la vérité.

Elle est mariée à un homme qu'elle n'aime pas, et c'est pour ne pas
travailler au profit de son mari, dit-elle, qu'elle a feint d'être
possédée.

Cette comédie servait sa paresse en même temps qu'elle avait rendu la
santé à une foule de malades, qui sont venus à elle pleins d'espoir et
de confiance, et s'en sont retournés guéris.

Les sorciers ne sont pas rares parmi les paysans russes, auxquels ils
tiennent lieu de médecins; ces fourbes font des cures nombreuses et fort
belles, au dire même des gens de l'art!!

Quel triomphe pour Molière! et quel abîme de doutes pour tout le
monde!... L'imagination!... qui sait si l'imagination n'est pas un
levier dans la main de Dieu pour élever au-dessus d'elle-même une
créature bornée? Quant à moi, je pousse le doute au point d'en revenir à
la foi, car je crois, malgré ma raison, que le sorcier peut guérir même
des incrédules, par un pouvoir dont je ne saurais nier l'existence,
quoique je ne puisse le définir. Avec le mot imagination, nos savants se
dispensent d'expliquer les phénomènes qu'ils ne peuvent nier ni
comprendre. L'imagination devient pour certains métaphysiciens ce que
sont les nerfs pour certains médecins.

L'esprit est continuellement forcé à réfléchir devant un spectacle aussi
extraordinaire que celui qui lui est offert par la société constituée
comme elle l'est ici. À chaque pas qu'on fait dans ce pays, on admire ce
que les États gagnent à rendre l'obéissance forte; mais on regrette tout
aussi souvent de n'y pas voir ce que le pouvoir gagnerait à rendre cette
obéissance noble et morale.

À ce propos, je me rappelle un mot qui vous prouvera si je suis fondé à
penser qu'il y a et même en assez grand nombre, des hommes dupes du
culte que le serf rend ici au seigneur. La flatterie a tant de puissance
sur le cœur humain, qu'à la longue les plus maladroits de tous les
flatteurs, la peur et l'intérêt, trouvent le moyen d'arriver à leur but
et de se faire écouter comme les plus malins: voilà pourquoi beaucoup de
Russes se croient d'une autre nature que les hommes du commun.

Un Russe immensément riche, mais qui déjà devrait être éclairé sur les
misères de l'opulence et du pouvoir, car la fortune de sa famille date
de deux générations, passait d'Italie en Allemagne. Il tombe assez
gravement malade dans une petite ville; et il fait appeler le meilleur
médecin de l'endroit; d'abord il se soumet à ce qu'on lui ordonne, mais
au bout de quelques jours de traitement le mal empirant, le patient
s'ennuie de son obéissance, se lève avec colère, et déchirant le voile
de civilisation dont il croit nécessaire de s'affubler dans l'habitude
de la vie, il redevient lui-même, appelle l'aubergiste, et s'écrie tout
en arpentant sa chambre à grands pas: «Je ne conçois pas la manière dont
on me traite: voilà trois jours qu'on me drogue sans me faire le moindre
bien; quel médecin m'avez-vous été chercher là? il ne sait donc pas qui
je suis!»

Puisque j'ai commencé ma lettre par des anecdotes, en voici une moins
piquante, mais qui peut vous servir à vous former une juste idée du
caractère et des habitudes des personnes du grand monde en Russie. On
n'aime ici que les gens heureux, et cet amour exclusif produit
quelquefois des scènes comiques.

Un jeune Français avait parfaitement réussi dans une société de
personnes réunies à la campagne. C'était à qui lui ferait fête: des
dîners, des promenades, des chasses, des spectacles de société, rien n'y
manquait; l'étranger était enchanté. Il vantait à tout venant
l'hospitalité russe et l'élégance des manières de ces _barbares du Nord_
tant calomniés! À quelque temps de là le jeune enthousiaste tombe malade
dans la ville voisine; tant que le mal se prolonge et s'aggrave, ses
amis les plus intimes ne lui donnent pas signe de vie. Plusieurs
semaines, deux mois se passent ainsi, à peine envoie-t-on de loin en
loin savoir de ses nouvelles; enfin la jeunesse triomphe, et malgré le
médecin du lieu, le voyageur guérit; sitôt qu'il est rétabli, on afflue
chez lui pour fêter sa convalescence, comme si l'on n'eût pensé qu'à lui
durant tout le temps de sa maladie; il faut voir la joie de ses anciens
hôtes; vous diriez que ce sont eux qui viennent de ressusciter!... on le
comble de protestations d'intérêt, on l'accable de nouveaux projets de
divertissements, on le caresse à la manière des chats; la légèreté,
l'égoïsme, l'oubli, font patte de velours; on vient jouer aux cartes
près de son fauteuil, on lui propose doucereusement de lui envoyer un
canapé, des confitures, du vin... depuis qu'il n'a plus besoin de rien,
tout est à lui... Cependant sans se laisser prendre à cet appât usé
désormais, il met à profit la leçon, et fort de son expérience, il monte
en voiture à la hâte, pressé qu'il est, dit-il, de fuir une terre qui
n'est hospitalière que pour les gens heureux, amusants ou utiles!...

Une dame française émigrée, âgée et spirituelle, était établie dans une
ville de province. Un jour elle alla faire une visite à une personne du
pays. Il y a dans plusieurs maisons russes des escaliers couverts de
trappes et qui sont dangereux. La dame française qui n'avait pas
remarqué une de ces soupapes trompeuses, tombe d'une quinzaine de pieds
de haut sur des marches de bois. Que fait la maîtresse de la maison?
vous auriez peine à le deviner. Sans même vouloir s'assurer si la
malheureuse est morte ou vivante, sans courir à elle pour s'informer de
son état, sans appeler du secours, sans envoyer au moins chercher un
chirurgien, elle plante là l'accident, et court dévotement s'enfermer à
son oratoire pour y prier la sainte Vierge de venir en aide à la pauvre
morte... morte ou blessée, selon ce qu'il aura plu au bon Dieu d'en
ordonner. Cependant la blessée, non morte, et qui n'avait rien de cassé,
eut le temps de se relever, de remonter dans l'antichambre et de se
faire ramener chez elle, avant que sa pieuse amie eût quitté son
prie-Dieu. On ne put même arracher celle-ci de cet asile qu'en lui
criant à travers la porte que l'accident n'avait eu aucune suite grave,
et que la malade était retournée chez elle, où elle venait de se
coucher, mais par pure précaution. Aussitôt la charité active se
réveille dans le cœur désolé de la bonne dévote russe, qui,
reconnaissante de l'efficacité de ses prières, court officieusement chez
son amie, insiste pour entrer, arrive auprès du lit de la patiente et
l'accable de protestations d'intérêt qui la privent pendant une heure au
moins du repos dont elle a besoin.

Ce trait d'enfantillage m'a été conté par la personne même à qui
l'accident est arrivé. Si elle se fût cassé la jambe ou évanouie, elle
aurait pu mourir sans secours à la place où l'avait laissée sa pieuse
amie.

Après cela on s'étonne de voir des hommes tomber dans la Néva, et s'y
noyer sans que personne pense à leur porter secours, sans même qu'on ose
parler de leur mort!!!

Les bizarreries de sentiment abondent en Russie dans tous les genres
chez les personnes du grand monde, parce que les cœurs et les esprits y
sont blasés sur toutes choses. Une grande dame de Pétersbourg a été
mariée plusieurs fois; elle passe les étés dans une maison de campagne
magnifique à quelques lieues de la ville, et son jardin est rempli des
tombeaux de tous ses maris, qu'elle commence à aimer avec passion, sitôt
qu'ils sont morts; elle leur élève des mausolées, des chapelles, pleure
sur leurs cendres, elle charge leurs tombes d'épitaphes sentimentales...
en un mot, elle rend aux morts un culte offensant pour les vivants.
C'est ainsi que le parc de la dame devient un vrai Père Lachaise, et ce
lieu paraît tant soit peu triste à quiconque n'a pas, comme la noble
veuve, l'amour des maris défunts et des tombeaux.

On ne doit être surpris de rien en fait d'insensibilité, ou ce qui est
synonyme, de _sensiblerie_ de la part d'un peuple qui étudie l'élégance
aussi minutieusement qu'on s'instruit dans l'art de la guerre ou du
gouvernement. Voici un exemple de ce grave intérêt que les Russes
mettent aux choses les plus puériles, dès qu'elles les touchent
personnellement.

Un descendant des anciens boyards, riche et âgé, habitait la campagne
aux environs de Moscou. Un détachement de hussards avec ses officiers
était logé dans sa maison. C'était le temps de Pâques. Les Russes
célèbrent cette fête avec une solennité particulière. Toutes les
personnes d'une même famille, et leurs amis et leurs voisins, se
réunissent pour assister à la messe, que ce jour-là ou dit à minuit
précis.

Le châtelain dont je vous parle étant la personne la plus considérable
du pays, attendait une grande affluence de monde pour la nuit de Pâques,
d'autant plus qu'il avait fait restaurer cette année-là son église
paroissiale avec beaucoup de luxe.

Deux ou trois jours avant la fête, il est réveillé par un train de
chevaux et de voitures passant sur une jetée voisine de son habitation.
Ce château, selon l'usage le plus ordinaire, est situé tout au bord d'un
petit étang; l'église du village s'élève du côté opposé, tout au bout de
la jetée qui sert de route pour aller du château à la paroisse.

Étonné d'entendre un bruit inusité au milieu de la nuit, le maître de la
maison se lève, court à sa fenêtre, et là, quel est son étonnement
lorsqu'il aperçoit, à la lueur d'une quantité de torches, une belle
calèche attelée de quatre chevaux et suivie de deux piqueurs.

Il reconnaît cet équipage tout neuf, ainsi que l'homme auquel il
appartient: c'était un des officiers de hussards logés dans sa maison,
grave étourdi, tout nouvellement enrichi par un héritage; cet écervelé
venait d'acheter des chevaux et une voiture qu'il avait fait amener au
château. Le vieux seigneur le voyant se pavaner dans sa calèche ouverte,
tout seul, la nuit, au milieu d'une campagne déserte et silencieuse, le
croit devenu fou; il suit des yeux l'élégant équipage et le groupe de
gens qui l'entourent; il les voit se diriger en bon ordre vers l'église
et s'arrêter devant le porche; là le maître descend gravement de voiture
aidé de ses valets qui se précipitent à la portière pour donner le bras
au jeune officier, quoique celui-ci plus leste que ses gens et aussi
jeune, parût bien capable de se passer de leur assistance.

À peine eut-il touché terre qu'il remonta lentement, et majestueusement
en voiture, fit encore un tour sur la jetée, revint à l'église et
recommença, lui et son monde, la même cérémonie que la première fois. Ce
jeu se renouvela jusqu'à l'aube du jour. À la dernière répétition,
l'officier donne l'ordre de rentrer au château sans bruit et au pas.
Quelques instants plus tard, tout le monde était recouché.

Le lendemain, le maître de la maison n'a rien de plus pressé que de
questionner son hôte le capitaine de hussards, pour savoir ce que
signifiaient sa promenade nocturne et les évolutions de ses gens autour
de sa voiture et de sa personne. «Rien du tout, reprit l'officier sans
trahir le plus léger embarras; mes valets sont novices, vous aurez
beaucoup de monde le jour de Pâques, on afflue ici de tous les environs
et même de très-loin; j'ai voulu seulement faire la répétition de _mon
entrée_ à l'église.»

Il me reste, à moi, à vous faire le récit de ma sortie de Nijni; vous
verrez qu'elle fut moins brillante que la promenade nocturne du
capitaine de hussards.

Le soir du jour où j'avais assisté avec le gouverneur au spectacle
russe, dans un théâtre entièrement vide, je rencontrai, en sortant du
théâtre, un homme de ma connaissance, qui me mena au café des
bohémiennes, situé dans la partie la plus animée de la ville foraine; il
était près de minuit, cette maison était encore pleine de monde, de
bruit et de lumières. Les femmes me semblèrent charmantes; leur costume,
quoiqu'en apparence le même que celui des autres femmes russes, prend un
caractère étrange porté par elles; elles ont de la magie dans le regard,
dans les traits, et leurs attitudes sont gracieuses quoique souvent
imposantes. En un mot, elles ont du style comme les sibylles de
Michel-Ange.

Leur chant est à peu près le même que celui des bohémiens de Moscou,
mais il m'a paru plus expressif encore, plus fort et plus varié. On
m'assure qu'elles ont de la fierté dans l'âme; elles sont passionnées,
mais elles ne sont ni légères ni vénales, et elles repoussent souvent
avec dédain, dit-on, des offres avantageuses.

Plus je vis, plus je m'étonne de ce qui reste de vertu aux gens qui n'en
ont pas. Les personnes le plus décriées à cause de leur état, sont
souvent comme les nations qu'on dit dégradées par leurs gouvernements,
pleines de grandes qualités méconnues, tandis qu'au contraire on est
désagréablement surpris en découvrant les faiblesses des gens fameux et
le puéril caractère des peuples soi-disant bien gouvernés. Les
conditions des vertus humaines sont presque toujours des mystères
impénétrables à la pensée des hommes.

L'idée de réhabilitation que je ne fais ici qu'indiquer, a été mise dans
tout son jour et défendue avec l'éclat d'un talent puissant par l'un des
esprits les plus hardis de notre époque et de toutes les époques. Il
semble que Victor Hugo ait voulu consacrer son théâtre à révéler au
monda ce qui reste d'humain, c'est-à-dire de divin, dans l'âme des
créatures de Dieu le plus réprouvées par la société; ce but est plus que
moral, il est religieux. Étendre la sphère de la pitié, c'est faire une
œuvre pie; la foule est souvent cruelle par légèreté, par habitude, par
principe; plus souvent elle l'est par mégarde; guérir ces plaies des
cœurs méconnus, si cela est possible, sans en faire de plus profondes à
d'autres cœurs dignes aussi de compassion: c'est s'associer aux desseins
de la Providence, c'est agrandir le royaume de Dieu.

La nuit était avancée quand nous sortîmes du café des bohémiens; un
nuage orageux qui venait de crever sur la plaine avait subitement changé
la température. De grandes flaques d'eau inondaient les larges et
longues rues de la foire déserte, et nos chevaux traversant, sans
ralentir leur train, ces espèces de mares creusées dans la terre
détrempée, nous éclaboussaient au fond de ma calèche ouverte; des nuées
noires annonçaient de nouvelles averses pour le reste de la nuit, tandis
que des rafales intermittentes nous envoyaient par bouffées au visage
l'eau qui débordait des gouttières. «Voilà l'été passé, me dit mon
cicerone.--Je ne le sens que trop,» lui répondis-je. J'avais froid comme
en hiver. J'étais sans manteau; le matin on étouffait, on gelait quand
je rentrai; je vous écrivis pendant deux heures, puis je me couchai
glacé. Le lendemain, quand je voulus me lever, j'avais des vertiges; je
retombai sur mon lit sans pouvoir m'habiller ni sortir.

Ce contre-temps me fut d'autant plus désagréable que je devais partir ce
jour-là même pour Kazan; j'aurais voulu mettre au moins le pied en Asie,
et je venais d'arrêter un bateau pour descendre le Volga, tandis que mon
feldjæger eût été chargé de mener ma voiture vide à Kazan, pour me
reconduire à Nijni en remontant le cours du fleuve par terre. Toutefois
mon zèle s'était un peu ralenti depuis que le gouverneur de Nijni
m'avait orgueilleusement montré des dessins de Kazan. C'est toujours la
même ville d'un bout de la Russie à l'autre: la grande place, les
grandes rues bordées de petites maisons très-basses; sur cette place la
maison du gouverneur, bel édifice à colonnes et à fronton romain,
ornements encore plus déplacés dans une ville tatare que dans les villes
russes; la caserne, les cathédrales en manière de temples, rien n'y
manquait; je sentais que tout ce rabâchage d'architecture ne valait
guère la peine d'allonger mon voyage de deux cents lieues. Mais la
frontière de Sibérie et les souvenirs du siége me tentaient encore. Il
fallut renoncer à cette course et me tenir coi pendant quatre jours.

Le gouverneur m'est venu voir sur mon grabat avec beaucoup de politesse;
enfin le quatrième jour, sentant mon malaise augmenter, je me décidai à
faire appeler un médecin. Ce docteur me dit:

«Vous n'avez pas de fièvre, vous n'êtes pas encore malade, mais vous
allez le devenir gravement si vous restez trois jours de plus à Nijni.
Je connais l'influence de cet air sur certains tempéraments, partez;
vous n'aurez pas fait dix lieues que vous vous sentirez soulagé, puis,
le lendemain, vous serez guéri.

--Mais je ne puis ni manger, ni dormir, ni me tenir debout, ni remuer
sans vives douleurs à la tête, répliquai-je; et que deviendrai-je si je
suis forcé de m'arrêter en chemin?

--Faites-vous porter dans votre voiture; les pluies d'automne
commencent; je ne réponds pas de vous, vous dis-je, si vous restez à
Nijni.»

Ce docteur a de la science et de l'expérience; il a passé plusieurs
années à Paris, après avoir fait de bonnes études en Allemagne. Je me
fiai à son coup d'œil, et le lendemain du jour où il me donna ce
conseil, je montai en voiture par une pluie battante et par un vent
glacial. Il y aurait eu de quoi décourager le voyageur le plus dispos.
Cependant dès la seconde poste la prédiction du docteur s'accomplit; je
commençai à respirer plus librement, mais la fatigue m'accablait. Il
fallut m'arrêter pour la nuit dans un mauvais gîte;... le lendemain
j'étais guéri.

Durant le temps que j'ai passé dans mon lit à Nijni, mon espion
protecteur s'ennuyait de la prolongation de notre séjour à la foire et
de son inaction forcée. Un matin il vint trouver mon valet de chambre et
lui dit en allemand:

«Quand partons-nous?

--Je ne sais; monsieur est malade.

--Est-il malade?

--Pensez-vous que ce soit pour son plaisir qu'il reste dans son lit sans
sortir d'un appartement comme celui que vous lui avez trouvé ici?

--Qu'est-ce qu'il a?

--Je n'en sais rien.

--Pourquoi est-il malade?

--Ma foi! allez le lui demander.»

Ce _pourquoi_ m'a paru digne d'être noté.

Cet homme ne m'a pas pardonné la scène de la voiture. Depuis ce jour,
ses manières et sa physionomie sont changées; ce qui me prouve qu'il
reste toujours un coin de naturel et de sincérité dans les caractères le
plus profondément dissimulés. Aussi je lui sais quelque gré de sa
rancune. Je le croyais incapable d'un sentiment primitif.

Les Russes, comme tous les nouveaux venus dans le monde civilisé, sont
d'une susceptibilité excessive; ils n'admettent pas même les
généralités, ils prennent tout pour des personnalités; nulle part la
France n'est plus mal appréciée: la liberté de penser et de parler est
ce que l'on comprend le moins en Russie; ceux qui font semblant de juger
notre pays me disent qu'ils ne croient pas que le roi s'abstienne de
châtier les écrivains qui l'injurient journellement à Paris.

«Cependant, leur dis-je, le fait est là pour vous convaincre.

--Oui, on parle de tolérance, répliquent-ils d'un air malin; c'est bon
pour la foule et pour les étrangers; mais on punit en secret les
journalistes trop audacieux.»

Quand je répète que tout est publie en France, on rit finement, on se
tait poliment, et l'on ne me croit pas.

La ville de Vladimir est souvent nommée dans l'histoire; son aspect est
celui de l'éternelle ville russe, dont le type ne vous est que trop
connu. Le pays que j'ai traversé depuis Nijni est semblable aussi à ce
que vous connaissez de la Russie: c'est une forêt sans arbres,
interrompue par une ville sans mouvement. Figurez-vous des casernes dans
des marais ou dans des bruyères, selon la nature du sol; et l'esprit du
régiment pour animer tout cela!!... Quand je dis aux Russes que leurs
bois sont mal aménagés, et que leur pays finira par manquer de
combustible, ils me rient au nez. On a calculé combien de milliers de
milliers d'années il faudrait pour abattre les bois qui couvrent le sol
d'une immense partie de l'Empire, et ce calcul répond à tout. C'est
qu'on se paie de mots en ceci comme en tout le reste. Il est _écrit_
dans les états envoyés par chaque gouverneur de province, que tel
gouvernement contient tant d'arpents de forêts! Là-dessus la statistique
exécute son travail d'arithmétique; mais le calculateur, avant
d'additionner ses sommes pour en faire un total, ne va pas sur les lieux
voir de quoi se composent les forêts enregistrées sur le papier. Il y
trouverait le plus souvent un amas de broussailles bonnes à faire des
bourrées ou bien il s'y perdrait dans des landes entrecoupées de champs
de joncs et de fougères! Cependant l'appauvrissement des fleuves se fait
déjà sentir, et ce symptôme, inquiétant pour la navigation, ne peut être
attribué qu'à la quantité d'arbres abattus dans le voisinage des sources
et le long des cours d'eau qui facilitent le flottage. Mais avec leurs
cartons pleins de rapports satisfaisants, les Russes s'inquiètent peu de
la dilapidation des seules richesses naturelles de leur sol. Leurs bois
sont immenses dans les bureaux du ministère; et ceci leur suffit. Grâce
à cette quiétude administrative, on peut prévoir le moment où ils se
chaufferont au feu des paperasses entassées dans leurs chancelleries;
cette richesse-là s'accroît tous les jours.

Ce que je vous dis est hardi, révoltant même, sans qu'il y paraisse;
l'amour-propre chatouilleux des Russes impose aux étrangers des devoirs
de convenances auxquels je ne me soumets pas et dont vous ne vous doutez
guère. Ma sincérité me rend coupable dans la pensée des hommes de ce
pays. Voyez l'ingratitude!!! le ministre me donne un feldjæger; la
présence de cet uniforme suffit pour m'épargner les ennuis du voyage; me
voilà engagé dans l'esprit des Russes à tout approuver chez eux. Cet
étranger-là, pensent-ils, manquerait à toutes les lois de l'hospitalité
s'il se permettait de critiquer un pays où l'on a tant d'égards pour
lui... quelle énormité!... Néanmoins je me crois libre encore de vous
peindre ce que je vois et de le juger. Ils crieront à l'indignité...
Mais moi, quoique mon argent ou mes lettres de recommandation m'aient
procuré un courrier pour parcourir le pays, je veux que vous sachiez que
si je m'étais mis en chemin pour Nijni avec un simple domestique, sût-il
le russe comme je sais le français, nous aurions été arrêtés par les
ruses et les friponneries des maîtres de poste à tous les relais un peu
écartés. On nous aurait d'abord refusé des chevaux, puis, sur nos
instances, nous aurions été conduits de hangar en hangar dans toutes les
écuries de la poste; l'on nous eût prouvé qu'elles sont vides, ce qui
nous eût plus contrariés que surpris, puisque nous aurions su d'avance,
mais sans pouvoir porter plainte, que le maître de poste aurait eu soin,
dès notre arrivée au relais, de faire retirer tous ses chevaux dans des
cachettes inaccessibles aux étrangers. Au bout d'une heure de
pourparlers, on nous eût amené un attelage soi-disant libre, et que le
paysan auquel il serait censé appartenir, aurait eu la condescendance de
nous céder à un prix deux ou trois fois plus élevé que le tarif des
postes impériales. Nous l'aurions refusé et renvoyé d'abord; puis, de
guerre lasse, nous aurions fini par implorer le retour de ces précieuses
bêtes, et par payer aux hommes tout ce qu'ils auraient voulu. La même
scène se serait renouvelée à chaque poste. Voilà comment voyagent en ce
pays les étrangers inexpérimentés et dénués de protection. Il n'en est
pas moins établi et reconnu que la poste en Russie coûte fort peu de
chose et qu'on y voyage très-vite.

Mais ne vous semble-t-il pas comme à moi, qu'après avoir apprécié comme
je le dois la faveur qui m'a été accordée par le directeur général des
postes, je conserve le droit de vous dire quels sont les ennuis que son
obligeance m'épargne?

Les Russes sont toujours en garde contre la vérité qu'ils redoutent;
mais moi qui appartiens à une société où la vie se passe au grand jour,
où tout se publie et se discute, je ne m'embarrasse nullement des
scrupules de ces hommes chez lesquels rien ne se dit. Parler est en
Russie une action de mauvaise compagnie; murmurer quelques sons vides de
sens à l'oreille les uns des autres et finir chaque phrase insignifiante
par demander le secret de ce qu'on vient de ne pas dire: c'est faire
preuve de tact et de bon ton... Toute parole nette et précise fait
événement dans un pays où non-seulement l'expression des opinions est
interdite, mais où l'on défend même le récit des faits les plus avérés;
un Français doit noter ce ridicule, et ne peut l'imiter.

La Russie est policée; Dieu sait quand elle sera civilisée.

Comptant pour rien la persuasion, le prince attire tout à lui; sous
prétexte qu'une centralisation rigoureuse est indispensable au
gouvernement d'un empire prodigieusement étendu comme la Russie: ce
système est peut-être le complément nécessaire du principe de
l'obéissance aveugle: mais l'obéissance éclairée combattrait la fausse
idée de simplification qui depuis plus d'un siècle domine l'esprit des
successeurs du Czar Pierre, et même l'esprit de leurs sujets. La
simplification poussée à cet excès, ce n'est pas la puissance, c'est la
mort. L'autorité absolue cesse d'être réelle et devient elle-même un
fantôme quand elle ne s'exerce que sur des simulacres d'hommes.

La Russie ne deviendra véritablement une nation que le jour où son
prince réparera volontairement le mal fait par Pierre Ier. Mais se
trouvera-t-il en un tel pays un souverain assez courageux pour avouer
qu'il n'est qu'un homme?

Il faut venir en Russie pour croire à toute la difficulté de cette
réformation politique, et à la force de caractère nécessaire pour
l'opérer.

     (_Suite de la lettre précédente_.)

     D'une maison de poste entre Vladimir et Moscou, ce 3 septembre
     1839.

Je vous défie de deviner l'espèce de danger que j'ai couru ce matin.
Cherchez entre tous les incidents qui peuvent exposer un voyageur à
périr sur une grande route en Russie, votre science ni votre imagination
ne suffiront pas à deviner ce qui vient de menacer ma vie. Le danger
était si grand, que, sans l'adresse, la force et la présence d'esprit de
mon domestique italien, ce n'est pas moi qui vous écrirais le récit que
vous allez lire.

Il faut que le schah de Perse ait intérêt à se concilier l'amitié de
l'Empereur de Russie, et que dans ce but, comptant sur les plus grands
présents, il envoie au Czar l'un des plus énormes éléphants noirs de
l'Asie; il faut que cette tour ambulante soit revêtue de superbes tapis
qui servent de caparaçons au colosse, et qui de loin représentent des
tentures de cathédrales agitées par le vent, il faut que la bête
monstrueuse soit escortée d'un cortége d'hommes à cheval qui ressemblent
à une nuée de sauterelles, le tout suivi d'une file de chameaux qui
paraissent des ânes à côté de cet éléphant, le plus démesurément grand
que j'aie vu et l'un des plus grands qui existent; il faut de plus qu'au
sommet du monument vivant, on aperçoive un homme de couleur olivâtre, en
costume oriental, portant un parasol ouvert, et que cet homme soit
bizarrement juché les jambes croisées sur des carreaux posés au milieu
du dos du monstre; il faut enfin que tandis qu'on force ce potentat du
désert de s'acheminer à pied vers Moscou et Pétersbourg, où le climat va
bientôt le ranger dans la collection des mastodontes et des mammouths,
je m'achemine, moi, en poste de Nijni à Moscou par la route de Vladimir,
et que mon départ coïncide exactement avec celui des Persans, de façon
qu'à certain point de la route déserte, qu'ils suivent au pas majestueux
de leur royal animal, j'arrive derrière eux au galop de mes chevaux
russes, forcés de passer à côté du géant; il ne faut rien moins, vous
dis-je, que toutes ces circonstances réunies pour vous expliquer la peur
homérique de mes coursiers en voyant devant eux la pyramide animée se
mouvoir comme par magie au milieu d'une troupe d'étranges figures
d'hommes et de bêtes.

La frayeur de mes quatre chevaux en approchant de ce colosse aux pieds
couleur de fer, aux flancs revêtus de pourpre, se manifesta d'abord par
un tressaillement universel, par des hennissements, des reniflements
extraordinaires et par le refus de passer outre. Mais bientôt la parole,
le fouet, la main du postillon-cocher les maîtrisèrent au point de les
obliger à devancer le fantastique objet de leur terreur: ils se
soumirent en frissonnant, leurs crins se hérissaient; mais à peine
ont-ils subi cette lutte de deux effrois contraires et fait l'effort
d'affronter le monstre, en passant d'un train modéré le long de ses
flancs superbes, que, se reprochant, pour ainsi dire, leur courage qui
n'était que de la peur comprimée, ils laissent cette terreur faire
explosion, et la voix et les rênes de leur conducteur demeurent sans
force. L'homme est vaincu au moment qu'il se croit vainqueur; à peine
les chevaux ont-ils senti le monstre derrière eux, qu'ils prennent le
mors aux dents, et partent au triple galop sans savoir où se dirigera
leur aveugle emportement. Cette furie de la frayeur allait nous coûter
la vie; le cocher, surpris et impuissant, restait immobile sur son siége
et lâchait les rênes; le feldjæger, assis sur le même siége, partageait
sa stupeur et imitait son inaction. Antonio et moi, dans le fond de la
calèche fermée à cause de l'incertitude du temps et de mon
indisposition, nous étions pâles et muets: notre espèce de tarandasse
n'a pas de portières, c'est un bateau, il faut enjamber par-dessus le
bord pour entrer et pour sortir, ce qui devient assez difficile quand la
capote relevée est appuyée sur le siége de devant: tout à coup les
chevaux, dans leur vertige, quittent la route et commencent à monter sur
une berge de huit pieds de hauteur presque à pic; une des petites roues
s'engage dans le gravier de cette berge; déjà deux des chevaux ont gravi
sur la crête sans rompre leurs traits: je vois leurs pieds au niveau de
nos têtes; encore un coup de collier, la voiture suivra; mais comme elle
ne peut arriver, elle versera, elle sera brisée, et ses morceaux
dispersés seront traînés avec nous en divers sens, jusqu'à la mort de
tous, bêtes et hommes: je crus que c'en était fait de nous. Les Cosaques
qui escortaient le puissant personnage, cause du péril, voyant la
situation critique où nous étions, avaient eu la prudence d'éviter de
nous suivre de crainte d'animer notre attelage: prudence bien
insuffisante! moi, sans même songer à sauter hors de la voiture, je
recommandais mon âme à Dieu lorsque Antonio disparut... je le crus tué;
la capote et les rideaux de cuir de la calèche me cachaient la scène;
mais au même instant je sens les chevaux s'arrêter. «Nous sommes
sauvés,» me crie Antonio; ce _nous_ me toucha, car lui-même était hors
de danger depuis qu'il avait pu sortir de la voiture sans accident. Sa
rare présence d'esprit lui avait fait discerner le seul moment favorable
pour sauter au moindre risque possible; puis avec cette agilité que les
vives émotions peuvent donner et ne peuvent expliquer, il s'était
trouvé, sans savoir lui-même par quel moyen, sur la berge, à la tête des
deux chevaux qui venaient de l'escalader, mais dont les efforts
désespérés menaçaient de tout exterminer. La voiture allait verser quand
les bêtes furent arrêtées; mais le postillon et le courrier, ranimés par
l'exemple d'Antonio, avaient eu le temps à leur tour de sauter à terre;
le postillon en un clin d'œil fut à la tête des deux chevaux restés sur
la route et séparés de leurs compagnons par la rupture d'une des
chaînettes du timon, tandis que le courrier soutenait la voiture.
Presque au même moment, les Cosaques de l'éléphant ayant lancé leurs
chevaux au grand galop, arrivèrent à notre secours; ils me firent
descendre de voiture, et aidèrent mes gens à contenir l'attelage
toujours frémissant. Jamais on ne fut plus près du dernier malheur, mais
jamais accident ne fut évité à moins de frais: pas un clou de la
voiture, et ce qu'il y a de plus étonnant, pas un trait des harnais n'a
manqué; l'une des chaînettes rompue, quelques morceaux de cuir déchirés,
des guides cassées, un mors brisé: voilà tout ce que nous eûmes à
réparer.

Au bout d'un quart d'heure, Antonio était replacé tranquillement près de
moi dans le fond de la calèche, et un autre quart d'heure plus tard, il
dormait comme s'il ne nous eût pas sauvé la vie à tous.

Pendant qu'on rajustait nos harnais, je voulus m'approcher de la cause
de tout ce dégât. Le cornac avait prudemment fait retirer l'éléphant
dans le bois voisin d'une des contre-allées de la route. Cette terrible
bête me parut encore grandie depuis le péril auquel elle m'avait exposé;
sa trompe, engagée dans la cime des bouleaux, me faisait l'effet d'un
boa noué dans les branches d'un palmier. Je commençai à donner raison à
mes chevaux, car il y avait là de quoi ressentir une grande épouvante.
En même temps, le dédain que nos petits corps devaient inspirer à cette
masse prodigieuse, me paraissait comique: du haut de sa tête puissante,
l'éléphant avec son œil fin et vif jetait sur les hommes un regard
inattentif; je me sentais fourmi; effrayé de la métamorphose je me hâtai
de fuir ce curieux spectacle, en rendant grâce à Dieu de m'avoir fait
échapper à une mort affreuse, et qui pendant un moment m'avait paru
inévitable.

     (_Suite de la même lettre_.)

     Moscou, ce 5 septembre 1839 au soir.

Une excessive chaleur n'a pas discontinué de régner à Moscou depuis
plusieurs mois: j'y retrouve la température que j'y ai laissée; c'est un
été tout à fait extraordinaire. Cette sécheresse fait monter dans l'air,
au-dessus des quartiers les plus populeux de la ville, une poussière
rougeâtre, qui, vers le soir, produit des effets aussi fantastiques que
la lumière des feux de Bengale: ce sont de vrais nuages d'Opéra.
Aujourd'hui, vers le coucher du soleil, j'ai voulu contempler ce
spectacle au Kremlin, dont j'ai fait le tour extérieurement avec autant
d'admiration et presque autant de surprise que la première fois.

La ville des hommes était séparée du palais des géants par une gloire du
Corrége: c'était une sublime réunion des merveilles de la peinture et de
la poésie.

Le Kremlin, comme le point le plus élevé du tableau, recevait les
dernières lueurs du jour, tandis que les vapeurs de la nuit
enveloppaient déjà le reste de la ville. L'imagination ne sentait plus
ses bornes; l'univers, l'infini, Dieu même, appartenaient au poëte,
témoin d'un si majestueux spectacle... c'était Martin, coloriste, ou
plutôt c'était le vivant modèle de ses tableaux les plus
extraordinaires. Le cœur me battait de crainte et d'admiration; je
voyais se relever toute la cohorte des hôtes surnaturels du Kremlin;
leurs figures brillaient pareilles à des démons peints sur un fond d'or,
ils s'avançaient flamboyants vers les régions de la nuit, dont ils
s'apprêtaient à déchirer le voile; je n'attendais plus que la foudre:
c'était terriblement beau.

Les masses blanches et irrégulières du palais reflétaient inégalement
l'oblique lumière d'un crépuscule agité; ces variétés de teintes étaient
le résultat des divers degrés d'inclinaison de certains pans de
murailles, et des pleins et des vides qui font la beauté de cette
architecture barbare, mais dont les hardis caprices, s'ils ne charment
les sens, parlent bien haut à la pensée. C'était si étonnant, si beau,
que je n'ai pu résister à vous nommer encore une fois le Kremlin.

Mais rassurez-vous, ceci est un adieu.

Quelques plaintifs chants d'ouvriers, répétés par les échos des
meurtrières, tombaient du haut des terrasses à demi cachées sous des
échafaudages, et retentissaient de voûte en voûte, de créneaux en
créneaux, de précipices en précipices, précipices bâtis de main d'homme,
d'où les sons rebondissaient en frappant jusqu'à mon cœur pénétré d'une
inexprimable mélancolie. Des lumières errantes apparaissaient dans les
profondeurs de l'édifice royal; ces galeries désertes, ces longues
percées avec leurs barbacanes vides et leurs mâchicoulis abandonnés, se
renvoyaient la voix de l'homme, qu'on était étonné d'entendre retentir à
cette heure, au milieu des palais solitaires, et l'oiseau de nuit,
troublé dans ses mystérieuses amours, fuyait la lueur des torches en
s'envolant au plus haut des clochers et des tours, pour y porter la
nouvelle de quelque désordre inouï.

Ce bouleversement était l'effet des travaux commandés par l'_Empereur_
pour fêter la prochaine arrivée de l'_Empereur_: il se fête lui-même et
fait illuminer son Kremlin quand il vient à Moscou; tandis qu'une
madone, avec une lampe qui ne s'éteint jamais, l'attend dans une niche
au-dessus d'une des principales portes du sacré palais; cependant, à
mesure que l'ombre croissait, la ville s'illuminait; ses boutiques, ses
cafés, ses rues, ses théâtres sortaient des ténèbres comme par magie. Ce
jour était aussi l'anniversaire du couronnement de l'Empereur; encore un
motif de fête et d'illumination: les Russes ont tant de jours de joie à
célébrer par an qu'à leur place, je n'éteindrais pas mes lampions.

On commence à se ressentir ici de l'approche du magicien: Moscou il y a
trois semaines n'était habité que par des marchands qui vaquaient à
leurs affaires en drowska; maintenant les beaux coursiers, les voitures
à longs attelages de quatre chevaux, les uniformes dorée pullulent dans
les rues devenues brillantes; les grands seigneurs, les valets obstruent
les théâtres et leurs portiques. «L'Empereur est à trente lieues d'ici;
qui sait si l'Empereur ne va pas arriver; l'Empereur pourrait venir
cette nuit; peut-être l'Empereur sera-t-il à Moscou demain; on assure
que l'Empereur y était hier incognito; qui nous prouve qu'il n'y est pas
maintenant?» Et ce doute, et cet espoir, et ce souvenir, agitent les
cœurs, animent les lieux, changent l'aspect de toutes les choses, le
langage de toutes les personnes, et la physionomie de tous les visages.
Moscou, ville marchande, ville occupée d'affaires, hier, est aujourd'hui
agitée et troublée comme une bourgeoise attendant la visite d'un grand
seigneur. Des palais presque toujours déserts s'ouvrent et s'illuminent:
des jardins s'embellissent partout; des fleurs et des flambeaux luttent
à l'envi d'éclat et de gaîté forcés; des murmures flatteurs parcourent
tout bas la foule, des pensers plus flatteurs et plus secrets encore
s'éveillent dans les esprits; tous les cœurs battent d'une joie sincère,
car les ambitieux se séduisent eux-mêmes, et les plaisirs qu'ils
affectent beaucoup, ils les ressentent un peu.

Cette magie du pouvoir m'épouvante, j'ai peur d'éprouver moi-même les
effets du prestige et de devenir courtisan, si ce n'est par calcul, au
moins par amour du merveilleux.

Un Empereur de Russie à Moscou, c'est un roi d'Assyrie à Babylone.

La présence de celui-ci opère en ce moment, dit-on, bien d'autres
miracles à Borodino. Une ville entière vient de naître, et cette ville à
peine sortie du désert, est destinée à durer une semaine: on a planté
jusqu'à des jardins autour du palais; ces arbres, qui vont mourir, ont
été transportés là de bien loin et à grands frais pour représenter des
ombrages antiques; ce qu'on s'applique surtout à imiter en Russie, c'est
l'œuvre du temps: les hommes de ce pays où le passé manque, ressentent
toutes les transes d'amour-propre des parvenus éclairés, et qui savent
fort bien ce qu'on pense de leur fortune subite. Dans ce monde des fées,
ce qui dure est imité par ce qu'il y a de plus éphémère: un vieux arbre
par un arbre déraciné!... des palais par des baraques tapissées
d'étoffes; des jardins par des toiles peintes. Plusieurs théâtres se
sont élevés dans la plaine de Borodino, et la comédie y sert d'intermède
aux pantomimes guerrières: ce n'est pas tout encore, une ville
bourgeoise est sortie de la poussière dans le voisinage de la ville
Impériale et militaire. Mais les entrepreneurs qui ont improvisé ces
auberges sont ruinés par la police, laquelle n'accorde que
très-difficilement aux curieux la permission d'approcher de Borodino.

Le programme de la fête est la répétition exacte de la bataille que nous
avons appelée de la Moskowa et que les Russes ont nommée bataille de
Borodino; voulant approcher autant que possible de la réalité, on a
convoqué, des parties les plus reculées de l'Empire, tout ce qui reste
parmi les vétérans de 1812 d'hommes ayant pris part à l'action. Vous
figurez-vous l'étonnement et les angoisses de ces pauvres vieux braves,
arrachés tout d'un coup à la douceur de leurs souvenirs, à la tristesse
de leur repos et forcés d'accourir du bout de la Sibérie, du
Kamtschatka, du Caucase, d'Archangel, des frontières de la Laponie, des
vallées du Caucase, des côtes de la mer Caspienne, sur un théâtre qu'on
leur dit être le théâtre de leur gloire? Ils vont recommencer là la
terrible comédie d'un combat auquel ils ont dû, non leur fortune, mais
leur renommée, mesquine rétribution d'un dévouement surhumain: une
obscurité fatiguée; voilà le fruit qu'ils ont recueilli de leur
obéissance qu'on qualifie de gloire pour la récompenser aux moindres
frais possibles. Pourquoi remuer ces questions et ces souvenirs?
pourquoi cette téméraire évocation de tant de spectres oubliés et muets?
c'est le jugement dernier des conscrits de l'an 1812. On voudrait faire
une satire de la vie militaire qu'on ne s'y prendrait pas autrement;
c'est ainsi qu'Holbein dans sa danse des morts a fait la caricature de
la vie humaine. Plusieurs de ces hommes, réveillés en sursaut au bord de
leur tombe, n'avaient pas monté à cheval depuis nombre d'années, et les
voilà forcés, pour plaire à un maître qu'ils n'ont jamais vu, de rejouer
leur rôle, bien qu'ils aient désappris leur métier; les malheureux ont
tant de peur de ne pas répondre à l'attente du capricieux souverain qui
trouble leur vieillesse, que la représentation de la bataille leur
paraît, disent-ils, plus effrayante que ne le fut la réalité. Cette
solennité inutile, cette guerre de fantaisie achèvera de tuer les
soldats que l'événement et les années avaient épargnés, plaisirs cruels
et dignes d'un des successeurs de ce Czar qui fit introduire des ours
vivants dans la mascarade ordonnée par lui pour les noces de son
bouffon: ce Czar était Pierre-le-Grand. Tous ces divertissements
prennent leur source dans la même pensée: le mépris de la vie humaine.

Voilà jusqu'où peut aller la puissance d'un homme sur les hommes;
croyez-vous que celle des lois sur un citoyen puisse jamais l'égaler? il
y aura toujours entre les deux espèces de pouvoirs une énorme distance.

Je suis émerveillé de ce qu'il faut dépenser de fiction pour faire aller
ensemble un peuple et un gouvernement tels que le gouvernement et le
peuple russes. C'est le triomphe de la fantaisie. De semblables tours de
force, des victoires si singulières remportées sur la raison devraient
hâter la ruine des nations qui s'exposent à de semblables luttes:
cependant qui peut calculer la portée d'un miracle?

L'Empereur m'avait permis, ce qui veut dire ordonné, de venir à
Borodino. C'est une faveur dont je me sens devenu indigne; je n'avais
pas réfléchi d'abord à l'extrême difficulté du rôle d'un Français dans
cette comédie historique; et puis, je n'avais pas vu les monstrueux
travaux du Kremlin qu'il me faudrait vanter; j'ignorais enfin l'histoire
de la princesse Troubetzkoï, dont je pourrais d'autant moins me
distraire que je n'en pourrais parler: toutes ces raisons réunies me
décident à rester oublié. C'est facile, car le contraire me donnerait de
la peine, si j'en juge par les inutiles agitations d'une foule de
Français et d'étrangers de tous pays qui sollicitent en vain la
permission d'aller à Borodino.

Tout d'un coup, la police du camp est devenue d'une extrême sévérité; on
attribue ce redoublement de précautions à des révélations inquiétantes.
Partout le feu de la révolte couve sous les cendres de la liberté.
J'ignore même si, dans les circonstances actuelles, il me serait encore
possible de faire valoir la parole que l'Empereur m'a dite à
Pétersbourg, et répétée à Péterhoff, quand je pris congé de lui: «Je
serai bien aise que vous assistiez à la cérémonie de Borodino, où nous
posons la première pierre d'un monument en l'honneur du général
Bagration.» Ce fut son dernier mot[14].

Je vois ici des personnes invitées et qui n'ont pu approcher du camp; on
refuse des permissions à tout le monde, excepté à quelques Anglais
privilégiés et à quelques membres du corps diplomatique, spectateurs
désignés de cette grande pantomime. Tous les autres, vieux, jeunes,
militaires, diplomates, étrangers et russes, sont revenus à Moscou,
harassés de leurs inutiles efforts. J'ai écrit à une personne de la
maison de l'Empereur que je regrettais de ne pouvoir profiter de la
grâce que m'avait accordée Sa Majesté, en me permettant d'assister aux
manœuvres, et j'ai donné pour raison mon mal d'yeux qui n'est pas guéri.

La poussière du camp est, dit-on, insupportable, même aux personnes bien
portantes; elle me ferait perdre l'œil. Il faut que le duc de
Leuchtenberg soit doué d'une forte dose d'indifférence pour pouvoir
assister de sang-froid à la représentation qu'on va lui donner. On
assure que, dans ce simulacre de bataille, l'Empereur commande le corps
du prince Eugène, le père du jeune duc.

Je regretterais un spectacle si curieux sous le rapport moral et
anecdotique, si je pouvais y assister en spectateur désintéressé; mais,
sans avoir ici la renommée d'un père à soutenir, je suis enfant de la
France, et je sens que ce n'est pas à moi de prendre plaisir à voir
cette répétition d'une guerre représentée à grands frais, uniquement
dans l'intention d'exalter l'orgueil national des Russes à l'occasion de
nos désastres. Quant au coup d'œil, je me le figure de reste; j'ai vu
assez de lignes droites en Russie. D'ailleurs, aux revues et aux petites
guerres, l'œil ne va jamais au delà d'un grand nuage de poussière.

Encore si les acteurs chargés de jouer l'histoire étaient véridiques
cette fois!... Mais comment espérer que la vérité va être respectée
soudain par des hommes qui ont passé leur vie à la compter pour rien?

Les Russes s'enorgueillissent avec raison de l'issue de la campagne de
1812; mais le général qui en a tracé le plan, celui qui le premier avait
conseillé de faire retirer graduellement l'armée russe vers le centre de
l'Empire pour y attirer les Français exténués; l'homme enfin au génie
duquel la Russie dut sa délivrance, le prince Witgenstein n'est pas
représenté dans cette répétition générale; c'est que, malheureusement
pour lui, il est vivant... À demi disgracié, il vit dans ses terres; son
nom ne sera donc pas prononcé à Borodino, et l'on va élever sous ses
yeux un monument éternel à la gloire du général Bagration, tombé sur le
champ de bataille.

Sous les gouvernements despotiques, les guerriers morts ont beau jeu;
voilà celui-ci décrété le héros d'une campagne où il a péri en brave,
mais qu'il n'avait pas dirigée.

Cette absence de probité historique, cet abus de la volonté d'un seul
homme qui impose ses vues à tous, qui dicte aux populations jusqu'à
leurs jugements sur des faits d'un intérêt national, me paraît la plus
révoltante de toutes les impiétés du gouvernement arbitraire!!...
Frappez, torturez les corps, mais ne faussez pas les esprits; laissez
l'homme juger de toutes choses selon les vues de la Providence, d'après
sa conscience et sa raison. On doit qualifier d'impies les peuples qui
souffrent dévotement cette continuelle violation du respect dû à ce
qu'il y a de plus saint aux yeux de Dieu et des hommes: à la vérité.

     (_Suite de la même lettre_.)

     Moscou, ce 8 septembre 1839.

On m'envoie une relation des manœuvres de Borodino qui n'est pas faite
pour calmer ma colère.

Tout le monde a lu le récit de la bataille de la Moskowa, et l'histoire
l'a comptée parmi celles que nous avons gagnées, puisqu'elle fut
hasardée par l'Empereur Alexandre contre l'avis de ses généraux, comme
un dernier effort pour sauver sa capitale, laquelle fut prise quatre
jours plus tard; mais un incendie héroïque, combiné avec un froid mortel
pour des hommes nés sous un climat plus doux; enfin l'imprévoyance de
notre chef, aveuglé cette fois par un excès de confiance en son heureuse
étoile, ont décidé de nos désastres, et, grâce à l'issue de cette
campagne, voilà qu'aujourd'hui l'Empereur de Russie se plaît à compter
pour une victoire la bataille perdue par son armée à quatre journées de
sa capitale! C'est abuser de la liberté de travestir les faits accordée
au despotisme parce qu'il se l'arroge; et, pour confirmer cette fiction,
l'Empereur vient de défigurer la scène militaire qu'il prétendait
reproduire avec une scrupuleuse exactitude. Lisez le démenti qu'il a
donné à l'histoire aux yeux de l'Europe entière.

Au moment où les Français, foudroyés par l'artillerie russe, s'élancent
sur les batteries qui les déciment pour emporter les canons ennemis avec
le courage et le succès que vous savez, l'Empereur Nicolas, au lieu de
laisser exécuter une manœuvre célèbre, et qu'il était de sa justice de
permettre et de sa dignité d'ordonner: l'Empereur Nicolas, devenu le
flatteur des derniers de son peuple, fait reculer de trois lieues le
corps qui représente celui de notre armée auquel nous avons dû la
défaite des Russes, notre marche en avant et la prise de Moscou. Jugez
si je rends grâce à Dieu d'avoir eu le bon esprit de refuser d'assister
à cette pantomime menteuse!...

Cette comédie militaire vient de donner lieu à un ordre du jour Impérial
dont on sera scandalisé en Europe, si la pièce y est publiée telle que
nous l'avons eue ici sous les yeux. On ne saurait mieux démentir les
faits les plus avérés, ni se jouer plus audacieusement des consciences,
à commencer par la sienne. D'après ce curieux exposé des idées d'un
homme, non des événements d'une campagne, «c'est volontairement que les
Russes ont reculé jusqu'au delà de Moscou, ce qui prouve qu'ils n'ont
pas perdu la bataille de Borodino (mais alors pourquoi l'ont-ils
livrée?) et _les ossements_ de leurs _présomptueux ennemis_, dit l'ordre
du jour, semés depuis la ville sainte jusqu'au Niémen, attestent le
triomphe des défenseurs de la patrie.»

Sans attendre l'entrée solennelle de l'Empereur à Moscou, je pars dans
deux jours pour Pétersbourg.

Ici finit la correspondance du Voyageur; le récit qu'on va lire complète
ses souvenirs: il fut écrit en divers lieux, d'abord à Pétersbourg en
1839, puis en Allemagne et plus tard à Paris.



SOMMAIRE DU RÉCIT.

Retour de Moscou à Berlin par Saint-Pétersbourg.--Histoire d'un
Français, M. Louis Pernet.--Il est arrêté dans une auberge au milieu de
la nuit.--Rencontre singulière.--Prudence extrême d'un autre Français,
compagnon de voyage du prisonnier.--Le consul de France à Moscou.--Son
indifférence au sort du prisonnier.--Mes instances inutiles.--Effet de
l'imagination.--Conversation avec un Russe.--Ce qu'il me conseille au
sujet du prisonnier.--Départ pour Pétersbourg.--Lenteur du
voyage.--Novgorod-la-Grande.--Ce qui reste de la ville
antique.--Souvenirs d'Ivan IV.--Dernier résultat de la gloire de cette
république.--Arrivée à Pétersbourg.--Mon récit à M. de
Barante.--Note.--Conclusion de l'histoire de M. Pernet.--Intérieur des
prisons de Moscou.--Promesse d'un général russe au prisonnier.--Derniers
moments passés à Pétersbourg.--Course à Colpina.--Magnificence de cet
arsenal.--Mensonge gratuit.--Anecdote racontée en voiture.--Origine de
la famille de Laval en Russie.--Trait de sensibilité de l'Empereur
Paul.--L'écusson effacé.--Académie de peinture.--Élèves
enrégimentés.--Paysagistes: Vorobieff.--Peintre d'histoire: Brulow, son
tableau du Dernier jour de Pompéii.--Superbes copies de Raphaël par
Brulow.--Influence du Nord sur l'esprit des artistes.--La poésie perd
moins que la peinture sous le ciel du septentrion.--Mademoiselle
Taglioni à Pétersbourg.--Influence de ce séjour sur les
artistes.--Abolition des uniates.--Persécutions souffertes par l'Église
catholique.--Avantages incontestables du gouvernement
représentatif.--Sortie de la Russie; passage du Niémen; Tilsit.--Lettre
sincère.--Trait d'un Allemand et d'un Anglais.--Pourquoi je ne suis pas
revenu en Allemagne par la Pologne.


     Berlin, dans les premiers jours d'octobre 1839.

Au moment où j'allais quitter Moscou, un fait singulier attira toute mon
attention et me força de retarder mon départ.

J'avais fait demander des chevaux de poste pour sept heures du matin; à
mon grand étonnement mon valet de chambre me réveille avant quatre
heures; je m'informe de la cause de cet empressement, il me répond qu'il
n'a pas voulu tarder à m'instruire d'un fait qu'il vient d'apprendre, et
qui lui paraît assez grave pour l'obliger à venir me le raconter en
toute hâte. Voici le résumé de son récit:

Un Français, nommé M. Louis Pernet, arrivé depuis peu de jours à Moscou
et logé à l'auberge de Kopp, vient d'être arrêté au milieu de la nuit
(de cette nuit même); on s'est saisi de sa personne, après avoir enlevé
ses papiers, et on l'a conduit à la prison de la ville, où on l'a mis au
cachot selon le dire de personnes dignes de foi; tel est le récit que le
garçon de notre auberge venait de faire à mon domestique. Celui-ci,
après diverses questions, avait encore appris que ce M. Pernet est un
jeune homme d'environ vingt-six ans, qu'il est d'une faible santé, ce
qui redouble les craintes qu'on a pour lui; qu'il avait déjà passé par
Moscou l'année dernière, et que même il y avait séjourné avec un Russe
de ses amis, lequel plus tard l'avait mené chez lui à la campagne: ce
Russe est absent en ce moment, et le malheureux prisonnier n'a plus ici
d'autre appui qu'un Français, nommé M. R***, dans la compagnie duquel il
vient, dit-on, de faire un voyage à travers le nord de la Russie. Ce M.
R*** loge dans la même auberge que le prisonnier. Son nom me frappa tout
d'abord, parce que c'est celui de l'homme de bronze avec lequel j'avais
dîné peu de jours auparavant chez le gouverneur de Nijni. Vous vous
rappelez que sa physionomie m'avait donné beaucoup à penser. Retrouver
ce personnage mêlé à l'événement de cette nuit me parut une circonstance
romanesque; à peine pouvais-je croire à tout ce qu'on me racontait. Je
pensai que le récit d'Antonio était une invention faite à plaisir pour
nous éprouver; néanmoins je me hâtai de me lever, et d'aller m'informer
moi-même auprès du garçon d'auberge de la vérité des faits, ainsi que de
l'exactitude du nom de M. R***, dont je tenais avant tout à constater
l'identité. Le garçon me répondit qu'ayant été chargé d'une commission
pour un étranger qui devait quitter Moscou la nuit précédente, il
s'était rendu dans l'auberge de Kopp au moment même où venait d'avoir
lieu la descente de la police, et il ajouta que M. Kopp lui avait conté
la chose dans des termes qui se rapportaient exactement au premier récit
d'Antonio.

Dès que je fus habillé, je me rendis chez M. R***. Je trouvai
effectivement que c'était bien mon homme de bronze de Nijni. Seulement,
à Moscou l'homme de bronze n'était plus impassible; il paraissait agité.
Je le trouvai levé; nous nous reconnûmes au premier abord, puis, lorsque
je lui dis le motif de ma très-matinale visite, il me parut embarrassé.

«Il est vrai que j'ai voyagé, me dit-il, avec M. Pernet, mais c'était
par hasard; nous nous sommes rencontrés à Archangel, de là nous avons
fait route ensemble; il est d'une chétive complexion, et sa faible santé
m'a donné des inquiétudes pendant le voyage; je lui ai rendu les
services que l'humanité m'imposait, voilà tout; je ne suis nullement de
ses amis, je ne le connais pas.

--Je le connais encore moins, répliquai-je, mais nous sommes Français
tous les trois, et nous nous devons réciproquement assistance dans un
pays où notre liberté, notre vie peuvent être à chaque instant menacées
par un pouvoir qu'on ne reconnaît qu'aux coups qu'il frappe.

--Peut-être M. Pernet, reprit M. R***, se sera-t-il attiré cette
mauvaise affaire par quelque imprudence. Étranger ici comme lui, sans
crédit, qu'ai-je à faire? S'il est innocent, l'arrestation n'aura pas de
suite; s'il est coupable, il subira sa peine. Je ne puis rien pour lui,
je ne lui dois rien, et je vous engage, monsieur, à mettre vous-même
beaucoup de réserve dans les démarches que vous tenterez en sa faveur,
ainsi que dans vos paroles.

--Mais qui décidera de sa culpabilité? m'écriai-je. Avant tout, il
faudrait le voir pour savoir à quoi il attribue cette arrestation, et
pour lui demander ce qu'on peut faire et dire pour lui.

--Vous oubliez le pays où nous sommes, reprit M. R***; il est au cachot,
comment arriver jusqu'à lui? c'est impossible.

--Ce qui est impossible aussi, repris-je en me levant, c'est que des
Français, que des hommes laissent un de leurs compatriotes dans une
situation critique, sans seulement s'enquérir de la cause de son
malheur.»

En sortant de chez ce très-prudent compagnon de voyage, je commençai à
croire le cas plus grave que je ne l'avais jugé d'abord, et je pensai
que pour m'éclaircir de la vraie position du prisonnier, il fallait
m'adresser au consul de France. Forcé d'attendre l'heure convenable pour
me rendre chez ce personnage, je fis demander mes chevaux de remise, au
vif déplaisir et à la grande surprise de mon feldjæger; car ceux de la
poste étaient déjà dans la cour de l'auberge quand je donnai ce
contre-ordre.

Vers dix heures, j'allai faire à M. le consul de France le récit de ce
que vous venez de lire. Je trouvai ce protecteur officiel des Français
tout aussi prudent et encore plus froid que ne m'avait paru le docteur
R***. Depuis le temps qu'il vit à Moscou, le consul de France est devenu
presque Russe. Je ne pus démêler si ses réponses étaient dictées par une
crainte fondée sur la connaissance qu'il a des usages du pays, ou par un
sentiment d'amour-propre blessé, de dignité personnelle mal appliquée.

«M. Pernet, me dit-il, a passé six mois à Moscou et aux environs, sans
que, pendant tout ce temps, il ait jugé à propos de faire la moindre
démarche auprès du consul de France. M. Pernet ne peut donc compter
aujourd'hui que sur lui-même pour se tirer de la situation où le place
son insouciance. Ce mot, ajouta M. le consul, est peut-être trop
faible;» puis il finit en me répétant qu'il ne pouvait, ne devait ni ne
voulait se mêler de cette affaire.

J'eus beau lui faire observer qu'en sa qualité de consul de France, il
devait protection à tous les Français sans acception de personnes, et
même à ceux qui manqueraient aux lois de l'étiquette; qu'il ne
s'agissait pas ici d'une question de bon goût, d'une affaire de
cérémonie, mais de la liberté, peut-être de la vie d'un de nos
compatriotes; qu'en présence d'un pareil malheur tout ressentiment
devait se taire au moins pendant le temps du danger, je n'en tirai pas
une parole, pas un geste d'intérêt pour le prisonnier; j'ajoutai que je
le priais de considérer que la partie n'était rien moins qu'égale,
puisqu'assurément le tort que M. Pernet avait fait à M. le consul de
France en négligeant la visite qu'il lui devait, n'approchait pas de la
punition que lui infligeait celui-ci en le laissant mettre au cachot
sans s'informer des causes de cet emprisonnement arbitraire, et sans
parer aux suites bien plus graves que pourrait avoir cet acte de
sévérité; je conclus en disant que, dans cette circonstance, nous
n'avions pas à nous occuper du degré de compassion que M. Pernet
méritait d'inspirer, mais de la dignité de la France et de la sûreté de
tous les Français qui voyageaient et voyageraient en Russie.

Mes raisons ne firent nul effet, et cette seconde visite m'avança autant
que m'avait avancé la première.

Néanmoins quoique je ne connusse pas même de nom M. Pernet, et que je
n'eusse aucun motif personnel pour prendre intérêt à lui, il me sembla
que, puisque le hasard m'avait fait connaître son malheur, mon devoir
était de lui porter tous les secours qu'il dépendait de moi de lui
offrir.

À ce moment, je fus fortement frappé d'une vérité qui, sans doute, s'est
souvent présentée à la pensée de tout le monde, mais qui ne m'était
jusqu'alors apparue que vaguement et passagèrement; c'est que
l'imagination sert à étendre la pitié et à la rendre plus vive. J'allai
même jusqu'à penser qu'un homme entièrement dénué d'imagination serait
impitoyable. Tout ce que j'ai de puissance de création dans la pensée
s'employait malgré moi à me montrer ce pauvre inconnu, aux prises avec
les fantômes de la solitude et de la prison; je souffrais avec lui,
comme lui, j'éprouvais ce qu'il éprouvait, je craignais ce qu'il
craignait; je le voyais abandonné de tout le monde, déplorant son
isolement et reconnaissant qu'il était sans remède, car qui
s'intéresserait jamais à un prisonnier dans un pays si éloigné, si
différent du nôtre, dans une société où les amis s'unissent pour le
bonheur et se séparent dans l'adversité. Que de stimulants à ma
commisération! «Tu te crois seul au monde, tu es injuste envers la
Providence qui t'envoie un ami, un frère;» voilà ce que je répétais tout
bas, et bien d'autres choses encore, en croyant m'adresser à la victime.

Cependant le malheureux n'espérait nul secours, et chaque heure écoulée
dans une monotonie cruelle, en silence, sans incident, le plongeait plus
avant dans son désespoir; la nuit viendrait avec son cortége de
spectres; alors que de terreurs, que de regrets ne le
martyriseraient-ils pas! Combien je désirais lui faire savoir que le
zèle d'un inconnu lui tenait lieu des infidèles protecteurs sur lesquels
il ne devait plus compter! Mais tout moyen de communication m'était
refusé; aussi me sentais-je doublement obligé de le servir par
l'impossibilité même où j'étais de le consoler; les lugubres
hallucinations du cachot me poursuivaient au soleil et mon imagination
renfermée sous une voûte obscure, me voilait le ciel qui brillait sur ma
tête et m'ôtait ma liberté pour me représenter incessamment les
apparitions de la nuit dans des souterrains ou des donjons ténébreux;
enfin, dans mon trouble, oubliant que les Russes appliquent
l'architecture classique même à la construction des prisons, je me
voyais confiné sous terre; je rêvais non de colonnades romaines, mais de
trappes gothiques; enfin je devenais conspirateur, j'étais coupable,
exilé, frappé, j'étais fou avec le prisonnier... inconnu!... Eh bien, si
mon imagination m'eût retracé moins vivement toutes ces choses, j'aurais
mis moins d'activité, moins de persévérance dans mes démarches en faveur
d'un malheureux qui n'avait que moi pour appui, et qui ne pouvait
m'intéresser qu'à ce titre. J'étais poursuivi par un spectre, et pour
m'en délivrer j'aurais percé des murs; le désespoir de mon impuissance
me jetait dans une rage égale, peut-être, aux tourments de l'infortuné
dont je partageais le supplice en voulant m'efforcer de le faire cesser.

Insister pour pénétrer dans la prison, c'eût été une démarche dangereuse
autant qu'inutile. Après de longues et douloureuses incertitudes, je
m'arrêtai à une autre pensée; j'avais fait connaissance avec quelques
personnes prépondérantes à Moscou; et bien que, dès l'avant-veille,
j'eusse pris congé de tout le monde, je résolus de tenter une confidence
auprès d'un des hommes qui m'avait inspiré le plus de confiance.

Non-seulement je dois éviter ici de le nommer, mais je ne puis parler de
lui que de manière à ne le point désigner.

Quand il me vit entrer dans sa chambre, il savait déjà ce qui m'amenait;
et sans me laisser le temps de m'expliquer, il me dit que par un hasard
singulier il connaissait personnellement M. Pernet, qu'il le croyait
innocent, d'où il suit que son affaire lui paraissait inexplicable. Mais
qu'il était sûr que des considérations politiques pouvaient seules
motiver un tel emprisonnement, parce que la police russe ne se démasque
jamais à moins d'y être forcée; que sans doute, on avait cru l'existence
de cet étranger tout à fait ignorée à Moscou; mais qu'à présent que le
coup était porté, les amis ne pourraient que nuire en se montrant; car
si l'on venait à penser qu'il eût des protecteurs, on se hâterait
d'aggraver sa position en l'éloignant pour éviter tout éclaircissement
et pour étouffer les plaintes: il ajouta qu'on devait donc dans
l'intérêt même du patient ne le défendre qu'avec une extrême
circonspection. «Si une fois il part pour la Sibérie, Dieu sait quand il
en reviendra,» s'écria mon conseiller; puis ce personnage s'efforça de
me faire comprendre qu'il ne pouvait avouer l'intérêt qu'il prenait à un
Français suspect, parce que soupçonné lui-même d'attachement aux idées
libérales, il lui suffirait de solliciter en faveur d'un prisonnier, ou
seulement de dire qu'il l'eût connu, pour faire exiler le malheureux au
bout du monde. Il conclut en ces mots: «Vous n'êtes ni son parent ni son
ami; vous ne prenez à lui que l'intérêt que vous croyez devoir prendre à
un compatriote, à un homme que vous savez dans la peine: vous vous êtes
acquitté déjà du devoir que vous imposait ce louable sentiment; vous
avez parlé au compagnon de voyage du prisonnier, à votre consul, à moi;
maintenant si vous m'en croyez, vous vous abstiendrez de toute démarche
ultérieure, ce que vous feriez n'irait pas au but, vous vous
compromettriez sans fruit pour l'homme dont vous prenez gratuitement la
défense. Il ne vous connaît pas, il n'attend rien de vous, partez donc;
vous ne pouvez craindre de tromper un espoir qu'il n'a pas: moi j'aurai
l'œil sur lui; je ne dois point paraître dans l'affaire, mais j'ai des
moyens détournés d'en connaître et jusqu'à un certain point d'en diriger
la marche; je vous promets de les employer le mieux que je pourrai;
encore une fois, suivez mon conseil et partez.

--Si je partais, m'écriai-je, je n'aurais plus un instant de repos: je
serais poursuivi comme d'un remords par l'idée que ce malheureux n'avait
que moi pour le servir, et que je l'ai abandonné sans avoir rien fait
pour lui.

--Votre présence ici, me répondit-on, ne sert même pas à le consoler,
puisqu'il l'ignore ainsi que l'intérêt que vous prenez à lui, et que
cette ignorance durera autant que sa détention.

--Il n'y a donc aucun moyen d'arriver jusqu'à son cachot? repartis-je.

--Aucun,» répliqua, non sans quelque marque d'impatience, la personne
auprès de laquelle je croyais devoir insister avec tant de vivacité.
«Vous seriez son frère, ajouta-t-elle, que vous ne pourriez faire plus
ici que ce que vous avez fait. Votre présence à Pétersbourg, au
contraire, peut devenir utile à M. Pernet. Vous instruirez M.
l'ambassadeur de France de ce que vous savez sur cet emprisonnement, car
je doute qu'il apprenne l'événement par la correspondance de votre
consul. Une démarche auprès du ministre de la part d'un personnage placé
comme l'est votre ambassadeur et d'un homme du caractère de M. de
Barante, fera plus pour hâter la délivrance de votre compatriote que
tout ce que vous et moi, et vingt autres personnes, nous pourrions
tenter à Moscou.

--Mais l'Empereur et ses ministres sont à Borodino ou à Moscou,
repris-je encore sans vouloir me laisser éconduire.

--Tous les ministres n'ont pas suivi Sa Majesté dans ce voyage,» me
répliqua-t-on, toujours sur le ton de la politesse, mais avec une
mauvaise humeur croissante et dissimulée, mais non sans peine.
«D'ailleurs, au pis aller, il faudrait attendre leur retour. Vous
n'avez, je vous le répète, aucune autre marche à suivre, si vous ne
voulez pas nuire à l'homme que vous voulez sauver, en vous exposant
vous-même à beaucoup de tracasseries; peut-être à quelque chose de pis,»
ajouta-t-on d'un air significatif.

Si la personne à laquelle je m'adressais eût été un homme en place,
j'aurais déjà cru voir les Cosaques s'avancer pour s'emparer de moi et
pour me conduire dans un cachot tout pareil à celui de M. Pernet.

Je sentis que la patience de mon interlocuteur était à bout; j'étais
resté moi-même interdit et je ne pouvais trouver une parole contre ses
arguments; je me retirai donc en promettant de partir, et en remerciant
avec reconnaissance mon conseiller de l'avis qu'il venait de me donner.

Puisqu'il est avéré que je ne puis rien faire ici, pensai-je, je
partirai sans retard. Les lenteurs de mon feldjæger, qui, sans doute,
avait un dernier rapport à faire sur mon compte, me prirent le reste de
la matinée; je ne pus obtenir le retour des chevaux de poste que vers
quatre heures du soir; à quatre heures et un quart, j'étais sur la route
de Pétersbourg.

La mauvaise volonté de mon courrier, divers accidents, fruits du hasard
ou de la malveillance, les chevaux qui manquaient partout à cause des
relais retenus pour la maison de l'Empereur et pour les officiers de
l'armée, ainsi que pour les courriers allant et venant continuellement
de Borodino à Pétersbourg, rendirent mon voyage lent et pénible; dans
mon impatience, je ne voulais pas m'arrêter la nuit, mais je ne gagnai
rien à me presser, car je fus contraint par le manque de chevaux, réel
ou supposé, de passer six heures entières à Novgorod-la-Grande, à
cinquante lieues de Pétersbourg.

Je n'étais guère en train de visiter ce qui reste du berceau de l'Empire
des Slaves devenu le tombeau de leur liberté. La fameuse église de
Sainte-Sophie renferme les tombes de Vladimir Iaroslawitch, mort en
1051, d'Anne sa mère, d'un empereur de Constantinople et quelques autres
sépultures. Elle ressemble à toutes les églises russes: peut-être
n'est-elle pas plus authentique que la cathédrale soi-disant ancienne,
où reposent les os de Minine à Nijni-Novgorod; je ne crois plus à la
date d'aucun des vieux monuments qu'on me fait voir en Russie. Je crois
encore au nom de ses fleuves; le Volkoff m'a représenté les affreuses
scènes du siége de cette ville républicaine, prise, reprise et décimée
par Ivan-le-Terrible. L'hyène Impériale présidant au carnage, à la
peste, à la vengeance, m'apparaissait là, couchée sur des ruines; et les
cadavres sanglants de ses sujets ressortaient du fleuve comblé de morts
pour attester à mes yeux les horreurs des guerres intestines, et les
fureurs qui s'allument dans les sociétés qu'on appelle civilisées parce
que des forfaits qualifiés d'actes de vertus s'y commettent en sûreté de
conscience. Chez les sauvages, les passions déchaînées sont les mêmes,
et plus brutales, et plus féroces encore; mais elles ont moins de
portée: là, l'homme, réduit à peu près à ses forces individuelles, y
fait le mal sur une plus petite échelle; d'ailleurs, l'atrocité des
vaincus explique, si elle n'excuse la cruauté des vainqueurs; mais dans
les États policés, le contraste des horreurs qui se commettent et des
belles paroles qui se débitent, rend le crime plus révoltant et montre
l'humanité sous un point de vue plus décourageant. Là, trop souvent
certains esprits tournés à l'optimisme et d'autres qui, par intérêt, par
politique ou par duperie, se font les flatteurs des masses, prennent le
mouvement pour le progrès. Ce qui me paraît digne de remarque, c'est que
les correspondances de Pinen l'archevêque, et de plusieurs des
principaux citoyens de Novgorod avec les Polonais, attirèrent la foudre
sur la ville où trente mille innocents périrent dans les combats ainsi
que dans les supplices et les massacres inventés et présidés par le
Czar. Il y eut des jours où six cents victimes furent exécutées sous ses
yeux; et toutes ces horreurs avaient lieu pour punir un crime,
irrémissible dès cette époque: le crime de communication clandestine
avec les Polonais. Ceci se passait il y a près de trois cents ans, en
1570.

Novgorod-la-Grande ne s'est jamais relevée de cette dernière crise; elle
aurait remplacé ses morts, elle n'a pu survivre à l'abolition de ses
institutions démocratiques; ses murailles, badigeonnées avec le soin
qu'emploient partout les Russes pour effacer, sous le fard d'une
régénération menteuse, les trop véridiques vestiges de l'histoire, ne
sont plus tachées de sang; elles paraissent bâties d'hier; mais ses rues
sont désertes, et les trois quarts de ses ruines, dispersées hors de son
étroite enceinte, se perdent dans les plaines d'alentour, où elles
achèvent de crouler loin de la ville actuelle, qui n'est elle-même
qu'une ombre et un nom. Voilà tout ce qui reste de la fameuse république
du moyen âge. Quelques souvenirs effacés: gloire, puissance, fantômes
rentrés dans le néant pour toujours. Où est le fruit des révolutions qui
n'ont cessé d'arroser de sang cette terre maintenant presque déserte?
quel succès peut valoir les larmes que les passions politiques ont fait
couler dans ce coin du monde? Ici tout est silencieux aujourd'hui comme
avant l'histoire. Dieu nous apprend trop souvent que ce que les hommes
déçus par l'orgueil regardaient comme un digne but à leurs efforts,
n'était réellement qu'un moyen d'occuper le superflu de leurs forces
dans l'effervescence de la jeunesse. Voilà le principe de plus d'une
action héroïque!

Novgorod-la-Grande est aujourd'hui un tas de pierres qui conserve
quelque renom au milieu d'une plaine stérile à l'œil, au bord d'un
fleuve triste, étroit et troublé comme une saignée dans un marécage. Il
y eut là pourtant des hommes célèbres par leur amour pour la liberté
turbulente; il s'y passa des scènes tragiques; des catastrophes
imprévues terminèrent des existences brillantes. De tout ce bruit, de
tout ce sang, de toutes ces rivalités, il ne reste aujourd'hui que la
somnolence d'un peuple de soldats languissant dans une ville qui ne
s'intéresse plus à rien de ce qui se passe dans le monde: ni à la paix,
ni à la guerre. En Russie, le passé est séparé du présent par un abîme!

Depuis trois cents ans la cloche du _vetché_[15] n'appelle plus ce
peuple jadis le plus glorieux, le plus ombrageux des peuples russes, à
délibérer sur ses affaires; la volonté du Czar étouffe dans tous les
cœurs jusqu'au regret, jusqu'au souvenir de la gloire effacée. Il y a
quelques années que des scènes atroces se sont passées entre les
Cosaques et les habitants du pays dans les colonies militaires établies
aux environs de ce reste de ville. Mais l'émeute étouffée, tout est
rentré dans l'ordre accoutumé, c'est-à-dire dans le silence et dans la
paix du tombeau. La Turquie n'a rien à envier à Novgorod[16].

Je fus doublement heureux, pour le prisonnier de Moscou et pour
moi-même, de quitter ce séjour jadis fameux par les désordres de la
liberté, aujourd'hui désolé par ce qu'on appelle _le bon ordre_, mot qui
équivaut ici à celui de mort.

J'eus beau faire diligence, je n'arrivai à Pétersbourg que le quatrième
jour; à peine descendu de voiture, je courus chez M. de Barante.

Il ignorait encore l'arrestation de M. Pernet, et il me parut surpris de
l'apprendre par moi, surtout quand il sut que j'avais mis près de quatre
jours à faire la route. Son étonnement redoubla lorsque je lui contai
mes inutiles instances auprès de notre consul pour déterminer ce
défenseur officiel des Français à tenter une démarche en faveur du
prisonnier.

L'attention avec laquelle m'écoutait M. de Barante, l'assurance qu'il me
donna de ne rien négliger pour éclaircir cette affaire, de ne la point
perdre de vue un moment, tant qu'il n'aurait pas démêlé le nœud de
l'intrigue, l'importance qu'il me parut attribuer aux moindres faits qui
pouvaient intéresser la dignité de la France et la sûreté de nos
concitoyens, mirent ma conscience en paix et dissipèrent les fantômes de
mon imagination. Le sort de M. Pernet était dans les mains de son
protecteur naturel de qui l'esprit et le caractère devenaient pour ce
malheureux des garants plus sûrs que mon zèle et mes impuissantes
sollicitations.

Je sentis que j'avais fait tout ce que je pouvais et devais faire pour
venir en aide au malheur, et pour défendre l'honneur de mon pays selon
la mesure de mes forces, et sans sortir des bornes que m'imposait ma
position de simple voyageur. _La folle de la maison_ avait servi à
quelque chose. Durant les douze ou quinze jours que je demeurai encore à
Pétersbourg, je crus donc devoir m'abstenir de prononcer le nom de M.
Pernet devant M. l'ambassadeur de France, et je quittai la Russie sans
savoir la suite d'une histoire dont le commencement m'avait préoccupé et
intéressé comme vous venez de le voir.

Mais tout en m'acheminant rapidement et _librement_ vers la France, ma
pensée se reportait souvent dans les cachots de Moscou. Si j'avais su ce
qui s'y passait, j'aurais été encore plus agité[17].

Les derniers moments de mon séjour à Pétersbourg furent employés à
visiter divers établissements que je n'avais pu voir à mon premier
passage par cette ville.

Le prince *** me fit montrer entre autres curiosités les immenses usines
de Colpina, l'arsenal des arsenaux russes, situé à quelques lieues de la
capitale. C'est dans cette fabrique que se confectionnent tous les
objets nécessaires à la marine Impériale. On arrive à Colpina par une
route de sept lieues dont la dernière moitié est détestable.
L'établissement est dirigé par un Anglais, M. Wilson, honoré du grade de
général (toute la Russie est enrégimentée)[19]; il nous fit les honneurs
de ses machines en véritable ingénieur russe, c'est-à-dire qu'il ne nous
permit pas de négliger un clou ni un écrou; escortés par lui, nous avons
passé en revue près de vingt ateliers d'une grandeur immense. Cette
extrême complaisance du directeur méritait sans doute beaucoup de
reconnaissance; j'en exprimai peu, c'était encore plus que je n'en
ressentais; la fatigue rend ingrat presque autant que l'ennui.

Ce que nous trouvâmes de plus admirable dans la longue revue qu'on nous
obligea de faire des mécaniques de Colpina, c'est une machine de Bramah
destinée à éprouver la force des chaînes qui servent à porter les ancres
des plus gros navires; les énormes anneaux qui ont pu résister aux
efforts de cette machine, peuvent ensuite maintenir les bâtiments contre
les coups de vent et de mer les plus violents. Dans la machine de Bramah
on fait un ingénieux usage de la pression de l'eau pour mesurer la force
du fer; cette invention me parut merveilleuse.

Nous examinâmes aussi des écluses destinées à servir de trop plein dans
les crues d'eau extraordinaires. C'est au printemps surtout que ces
singulières écluses fonctionnent; sans elles le ruisseau qui sert de
moteur aux machines, au lieu de porter la vie partout, ferait des
ravages incalculables. Le fond des canaux et les piles de ces écluses
sont revêtus d'épaisses feuilles de cuivre, parce que ce métal, dit-on,
résiste aux hivers mieux que le granit. On nous assure que nous ne
verrons rien de semblable ailleurs.

J'ai retrouvé à Colpina l'espèce de grandeur et en même temps de luxe
qui m'a frappé dans toutes les constructions utiles ordonnées par le
gouvernement russe. Ce gouvernement ne manque presque jamais de joindre
au nécessaire beaucoup de superflu. Il a tant de puissance réelle qu'il
ne faut pas se laisser aller au dédain qu'inspirent les ruses auxquelles
il est habitué de descendre pour éblouir les étrangers; cette finesse
est de pur choix, on doit l'attribuer à un penchant inhérent au
caractère national: ce n'est pas toujours par faiblesse qu'on ment, on
ment quelquefois parce qu'on a reçu de la nature le don de bien mentir:
c'est un talent, et tout talent veut s'exercer.

Quand nous montâmes en voiture pour retourner à Saint-Pétersbourg, il
faisait nuit et froid. La longueur de la route fut diminuée par une
conversation charmante dont j'ai retenu l'anecdote que voici. Elle sert
à prouver jusqu'où s'étend la puissance de création d'un souverain
absolu. Jusque-là, j'avais vu le despotisme russe exercer son action sur
les morts, sur les églises, sur les faits de l'histoire, sur les
condamnés, sur les prisonniers, enfin, sur tout ce qui ne peut prendre
la parole pour protester contre un abus de pouvoir: cette fois nous
verrons un Empereur de Russie imposer à l'une des plus illustres
familles de France une parenté dont elle ne se doutait ni ne se
souciait.

Sous le règne de Paul Ier, un Français du nom de Lovel, se trouvait à
Pétersbourg; il était agréable de sa personne, il était jeune; il plut à
une demoiselle fort riche dont il était amoureux: elle s'appelait
Kaminski ou Kaminska, j'ignore si cette famille est d'origine polonaise.
Elle était alors assez puissante et assez distinguée; aussi
s'opposa-t-elle au mariage par la raison que le jeune étranger n'avait
ni nom ni fortune. Les deux amants réduits au désespoir, eurent recours
à un moyen de roman. Ils attendirent l'Empereur à son passage dans une
rue, se jetèrent à ses pieds, et lui demandèrent protection. Paul Ier
qui était bon quand il n'était pas fou, promit le consentement de la
famille, qu'il décida par plus d'un moyen sans doute, mais surtout par
celui-ci: «Mademoiselle Kaminska épouse, dit l'Empereur, _M. le comte de
Laval_, jeune émigré français d'une famille illustre et possesseur d'une
fortune considérable.»

Doté de la sorte, mais bien entendu en paroles seulement, le jeune
Français épousa mademoiselle Kaminska dont la famille se serait bien
gardée de donner un démenti à l'Empereur.

Pour prouver le dire du souverain, le nouveau _M. de Laval_ fit sculpter
fièrement son écusson sur la porte de l'_hôtel_ où il s'établit avec sa
nouvelle épouse.

Malheureusement quinze ans plus tard, sous la restauration, je ne sais
quel M. de Montmorency Laval voyageait en Russie; voyant par hasard ses
armes sur une porte, il s'informe; on lui conte l'histoire de M. Lovel.

À sa demande, l'Empereur Alexandre fit aussitôt enlever l'écusson des
Laval et la porte de M. Lovel resta découronnée, ce qui n'a pas empêché
le comte de Laval de continuer jusqu'à ce jour de faire à tout
Pétersbourg les honneurs d'une excellente maison qui s'appellera
toujours l'hôtel de Laval, par respect pour la mémoire de S. M.
l'Empereur Paul, mémoire à qui l'on doit bien un culte expiatoire...

Le lendemain de ma course à Colpina, je visitai en détail l'Académie de
peinture: superbe et pompeux édifice qui, jusqu'à présent renferme peu
de bons ouvrages; mais que peut on espérer de l'art dans un pays où les
jeunes artistes portent l'uniforme? j'aimerais mieux renoncer de bonne
foi à tout travail d'imagination. J'ai trouvé tous les élèves de
l'Académie enrégimentés, costumés, commandés comme des cadets de marine.
Ce fait seul dénote un profond mépris pour ce qu'on prétend protéger ou
plutôt une grande ignorance des lois de la nature et des mystères de
l'art: l'indifférence affichée serait moins barbare; il n'y a de libre
en Russie que ce dont le gouvernement ne se soucie pas; il ne se soucie
que trop des arts, mais il ignore que l'art a besoin de liberté et que
cette accointance entre les œuvres du génie et l'indépendance de l'homme
attesterait à elle seule la noblesse de la profession d'artiste.

Je parcourus beaucoup d'ateliers et j'y trouvai des paysagistes
distingués; ils ont de l'imagination dans leurs compositions et même de
la couleur. J'ai admiré surtout un tableau représentant
Saint-Pétersbourg pendant une nuit d'été, par M. Vorobieff: c'est beau
comme la nature, poétique comme la vérité. En voyant ce tableau, j'ai
cru arriver en Russie: je me suis reporté à l'époque où les nuits d'été
n'étaient qu'un composé de deux crépuscules: on ne peut mieux rendre
l'effet de ce jour persistant et qui triomphe de l'obscurité comme une
lampe éclaire à travers une gaze légère.

Je me suis éloigné à regret de cette toile où la nature est prise sur le
fait par un homme dont l'imagination s'applique à l'imitation de ce
qu'il a sous les yeux. Ses ouvrages m'ont rendu les premières
impressions que j'éprouvai à la vue de la mer Baltique. C'était la
clarté polaire que je revoyais, ce n'était pas la lumière des tableaux
ordinaires. Il y a un grand mérite à caractériser, d'une manière aussi
précise, des phénomènes particuliers de la nature.

On fait beaucoup de bruit en Russie du talent de Brulow. Son _Dernier
jour de Pompéii_ a produit, dit-on, quelque effet en Italie. Cette
énorme toile fait maintenant la gloire de l'école russe à
Saint-Pétersbourg; ne riez pas de cette qualification; j'ai vu une salle
sur la porte de laquelle on avait inscrit ces mots: _École russe_!!!...
Le tableau de Brulow me paraît d'une couleur fausse; à la vérité le
sujet choisi par l'artiste était propre à voiler ce défaut, car qui peut
savoir la couleur qu'avaient les édifices de Pompéii à leur dernier
jour? Ce peintre a le pinceau sec, la touche dure, mais il a de la
force; ses conceptions ne manquent ni d'imagination ni d'originalité.
Ses têtes ont de la variété et de la vérité; s'il entendait l'usage du
clair-obscur, il mériterait peut-être un jour la réputation qu'on lui
fait ici; en attendant il manque de naturel, de coloris, de légèreté, de
grâce, et le sentiment du beau lui est étranger; il ne manque pas d'une
sorte de poésie sauvage; toutefois, l'effet général de ses tableaux est
désagréable à l'œil, et son style roide, mais qui n'est pas dépourvu de
noblesse, rappelle les imitateurs de l'école de David; c'est dessiné
comme d'après la bosse avec assez de soin et colorié au hasard.

Dans un tableau de l'Assomption, qu'on est convenu à Pétersbourg
d'admirer parce qu'il est du _fameux_ Brulow, j'ai remarqué des nuages
si lourds qu'on pourrait les envoyer à l'Opéra pour représenter des
rochers.

Il y a pourtant dans Pompéii des expressions de têtes qui promettent un
vrai talent. Ce tableau, malgré les défauts de composition qu'on y
découvre, gagnerait à être gravé; car c'est surtout par la couleur qu'il
pèche.

On dit que depuis son retour en Russie, l'auteur a déjà beaucoup perdu
de son enthousiasme pour l'art. Que je le plains d'avoir vu l'Italie,
puisqu'il devait retourner dans le Nord! Il travaille peu, et
malheureusement sa facilité, dont on lui fait un mérite, paraît trop
dans ses ouvrages. C'est par un travail assidu et forcé qu'il
parviendrait à vaincre la roideur de son dessin, et la crudité de ses
couleurs. Les grands peintres savent la peine qu'il se faut donner pour
ne plus dessiner avec le pinceau, pour peindre par la dégradation des
tons, pour effacer de dessus la toile les lignes qui n'existent nulle
part dans la nature, pour montrer l'air qui est partout, pour cacher
l'art, enfin pour apprendre à reproduire la réalité sans cesser de
l'ennoblir. Il semble que le Raphaël russe ne se doute pas de la rude
tâche de l'artiste.

On m'assure qu'il passe sa vie à s'enivrer plus qu'à travailler; je le
blâme moins que je ne le plains. Ici tous les moyens sont bons pour se
réchauffer: le vin est le soleil de la Russie. Si l'on joint au malheur
d'être Russe celui de se sentir peintre en Russie, il faut s'expatrier.
N'est-ce pas un lieu d'exil pour les peintres qu'une ville où il fait
nuit trois mois, et où la neige a plus d'éclat que le soleil?

En s'appliquant à reproduire les singularités de la nature sous cette
latitude, quelques peintres de genre pourraient se faire honneur et
obtenir sur les marches du temple des arts une petite place où ils
feraient bande à part; mais un peintre d'histoire, s'il veut développer
les dispositions qu'il a reçues du ciel, doit fui un tel climat.
Pierre-le-Grand avait beau dire et beau faire, la nature mettra toujours
des bornes aux fantaisies de l'homme, fussent-elles justifiées par les
ukases de vingt Czars.

J'ai vu de M. Brulow un ouvrage vraiment admirable: c'est sans contredit
ce qu'il y a de mieux à Saint-Pétersbourg parmi les tableaux modernes; à
la vérité c'est la copie d'un ancien chef-d'œuvre de l'école d'Athènes.
Elle est grande comme l'original au moins. Quand on sait reproduire
ainsi ce que Raphaël a fait peut-être de plus inimitable après ses
madones, on est obligé de retourner à Rome pour y apprendre à faire
mieux que _le Dernier jour de Pompéii_ et que _l'Assomption de la
Vierge_[20].

Le voisinage du pôle est contraire aux arts, excepté à la poésie, à qui
parfois l'âme humaine suffit; alors c'est le volcan sous la glace. Mais
pour les habitants de ces âpres climats, la musique, la peinture, la
danse, tous les plaisirs de sensation qui, jusqu'à un certain degré,
sont indépendants de la pensée, perdent de leurs charmes en perdant
leurs organes. Que me feraient Rembrant la nuit, et le Corrége, et
Michel-Ange, et Raphaël dans une chambre sans lumière? Le Nord a des
beautés sans doute, mais c'est un palais qui manque de jour. L'amour
plus dégagé des sens y naît des désirs physiques moins que des besoins
du cœur; mais, n'en déplaise au vain luxe du pouvoir et de l'opulence,
tout le séduisant cortége de la jeunesse avec ses jeux, ses grâces, ses
ris, ses danses, s'arrête aux régions bénies où les rayons du soleil,
sans se contenter de glisser sur la terre qu'à peine ils effleurent, la
réchauffent et la fécondent en l'éclairant du haut du ciel.

En Russie tout se ressent d'une double tristesse: la peur du pouvoir,
l'absence du soleil!!... Les danses nationales y ressemblent tantôt à
une ronde menée par des ombres, défilant tristement à la lueur d'un
crépuscule qui ne finit jamais; tantôt, et c'est lorsqu'elles sont
vives, à un exercice qu'on s'impose de peur de s'endormir et de geler en
dormant. Mademoiselle Taglioni elle-même... hélas!... mademoiselle
Taglioni n'est-elle pas devenue à Saint-Pétersbourg une danseuse
parfaite? Quelle chute pour la Sylphide!!!... c'est l'histoire d'Ondine
devenue simple femme... Mais quand elle marche dans les rues... car elle
marche à présent... elle est suivie par des laquais en grande livrée
avec de belles cocardes à leurs chapeaux et des galons d'or, et on
l'accable tous les matins dans les journaux d'articles pleins de
louanges les plus ridicules que j'aie lues. Voilà ce que les Russes,
avec tout leur esprit, savent faire pour les arts et pour les artistes.
Ce qu'il faut aux artistes, c'est un ciel qui les fasse naître, un
public qui les comprenne, une société qui les inspire... Voilà le
nécessaire: les récompenses sont de surérogation; on les leur donne par
surcroît, comme dit l'Évangile. Ce n'est pas dans un Empire dont le
peuple, refoulé de force non loin de la terre des Lapons, et policé de
force par Pierre Ier, qu'il faut aller chercher ces choses. J'attends
les Russes à Constantinople pour savoir ce dont ils sont capables en
fait de beaux-arts et de civilisation.

La meilleure manière de protéger les arts, c'est d'avoir sincèrement
besoin des plaisirs qu'ils procurent; une nation parvenue à ce point de
civilisation ne sera pas longtemps contrainte à demander des artistes
aux étrangers.

Au moment où j'allais quitter Saint-Pétersbourg, quelques personnes
déploraient tout bas l'abolition des uniates[21], et racontaient les
mesures arbitraires qui avaient amené de longue main cet acte
irréligieux célébré comme un triomphe par l'Église russe. Les
persécutions cachées qu'on a fait endurer à plusieurs prêtres des
uniates révoltent les cœurs les plus indifférents; mais dans un paya où
les distances et le secret favorisent l'arbitraire et prêtent leur
secours constant aux actes les plus tyranniques, toutes les violences
restent couvertes. Ceci me rappelle le mot significatif trop souvent
répété par les Russes privés de protecteurs: «Dieu est si haut!
l'Empereur est si loin![22]»

Voici donc les Grecs qui se mettent à faire des martyrs. Qu'est devenue
la tolérance dont ils se vantaient devant les hommes qui ne connaissent
pas l'Orient? Aujourd'hui les glorieux confesseurs de la foi catholique
languissent dans des couvents-prisons, et leur lutte, admirée dans le
ciel, reste ignorée même de l'Église pour laquelle ils militent
généreusement sur la terre, de cette Église, mère de toutes les Églises,
et la seule universelle, car elle est la seule qui ne soit pas entachée
de localité, qui soit restée libre et qui n'appartienne à aucun
pays[23]!!...

Quand le soleil de la publicité se lèvera sur la Russie, ce qu'il
éclairera d'injustices non-seulement anciennes, mais de chaque jour,
fera frémir le reste du monde. On ne frémira pas assez, car tel est le
sort de la vérité sur la terre: tant que les peuples ont le plus grand
intérêt à la connaître, ils l'ignorent, et lorsqu'ils l'apprennent elle
ne leur importe déjà plus guère. Les abus d'un pouvoir renversé
n'excitent que de froides exclamations; ceux qui les relatent passent
pour des acharnés qui battent l'ennemi à terre, tandis que d'un autre
côté les excès de ce pouvoir inique demeurent soigneusement cachés tant
qu'il est debout, car avant tout il emploie sa force à étouffer les
plaintes de ses victimes; il extermine, il anéantit, il se garde
d'irriter, et il s'applaudit encore de sa mansuétude parce qu'il ne se
permet que les cruautés indispensables. Néanmoins, c'est à tort qu'il se
vante de sa douceur: lorsque la prison est muette et fermée comme la
tombe, on se passe aisément de l'échafaud!!...

L'idée que je respirais le même air que tant d'hommes injustement
opprimés, séparés du monde, me privait du repos le jour et la nuit.
J'étais parti de France effrayé des abus d'une liberté menteuse, je
retourne dans mon pays persuadé que si le gouvernement représentatif
n'est pas le plus moral, logiquement parlant, il est sage et modéré dans
la pratique; quand on voit que d'un côté il préserve les peuples de la
licence démocratique, et de l'autre des abus les plus criants du
despotisme, abus d'autant plus hideux que les sociétés qui les tolèrent
sont plus avancées dans la civilisation matérielle, on se demande s'il
ne faut pas imposer silence à ses antipathies et subir sans se plaindre
une nécessité politique qui, après tout, apporte aux nations préparées
pour elle plus de bien que de mal. À la vérité, jusqu'à présent cette
nouvelle et savante forme de gouvernement n'a pu se consolider que par
l'usurpation. Peut-être ces usurpations définitives avaient-elles été
rendues inévitables par toutes les fautes précédentes; c'est une
question de politique religieuse que le temps, le plus sage des
ministres de Dieu sur la terre, résoudra pour nos neveux. Ceci me
rappelle une pensée profonde exprimée par un des esprits les plus
éclairés et les plus cultivés de l'Allemagne, M. de Varnhagen d'Ense:
«J'ai bien cherché, m'écrivait-il un jour, par qui se font en dernière
analyse les révolutions, et, après trente ans de méditations, j'ai
trouvé ce que j'avais pensé dès ma jeunesse, qu'elles se font par les
hommes contre qui on les dirige.»

Jamais je n'oublierai ce que j'ai senti en passant le Niémen pour entrer
à Tilsit; c'est surtout dans ce moment-là que j'ai donné raison à
l'aubergiste de Lubeck. Un oiseau échappé de sa cage, ou sortant de
dessous la cloche d'une machine pneumatique, serait moins joyeux. Je
puis dire, je puis écrire ce que je pense, je suis libre!...
m'écriai-je. La première lettre vraie que j'aie adressée à Paris est
partie de cette frontière: elle aura fait événement dans le petit cercle
de mes amis, qui, jusque-là sans doute, avaient été les dupes de ma
correspondance officielle. Voici la copie de cette lettre:

     Tilsit, ce jeudi 26 septembre 1839.

«Cette date vous fera, j'espère, autant de plaisir à lire qu'elle m'en
fait à écrire; me voici hors de l'Empire de l'uniformité, des minuties
et des difficultés. On parle librement et l'on se croit dans un
tourbillon de plaisir et dans un monde emporté par les idées nouvelles
vers une liberté désordonnée. C'est pourtant en Prusse qu'on est; mais
sortir de la Russie c'est retrouver des maisons dont le plan n'a pas été
commandé à un esclave par un maître inflexible, maisons pauvres encore,
mais librement bâties; c'est voir une campagne gaie et librement
cultivée (n'oubliez pas que c'est de la Prusse que je parle), et ce
changement épanouit le cœur. En Russie l'absence de la liberté se
ressent dans les pierres toutes taillées à angles droits, dans les
poutres toutes équarries régulièrement, comme elle se ressent dans les
hommes... Enfin je respire!... je puis vous écrire sans les précautions
oratoires commandées par la police: précautions presque toujours
insuffisantes, car il y a autant de susceptibilité d'amour-propre que de
prudence politique dans l'espionnage des Russes. La Russie est le pays
le plus triste de la terre habité par les plus beaux hommes que j'aie
vus; un pays où l'on aperçoit à peine les femmes ne peut être gai...
Enfin m'en voici dehors, et sans le moindre accident! Je viens de faire
deux cent cinquante lieues en quatre jours, par des chemins souvent
détestables, souvent magnifiques, car l'esprit russe, tout ami qu'il est
de l'uniformité, ne peut atteindre à l'ordre véritable; le caractère de
cette administration, c'est le tatillonnage, la négligence et la
corruption. On est révolté à l'idée de s'habituer à tout cela, et
pourtant on s'y habitue. Un homme sincère dans ce pays-là passerait pour
fou.

«À présent je vais me reposer en voyageant à loisir. J'ai deux cents
lieues à faire d'ici à Berlin; mais des lits où l'on peut coucher et de
bonnes auberges partout, une grande route douce et régulière rendent ce
voyage une vraie promenade.»

La propreté des lits, des chambres, l'ordre des ménages dirigés par des
femmes: tout me semblait charmant et nouveau... J'étais surtout frappé
du dessin varié des maisons, de l'air de liberté des paysans et de la
gaîté des paysannes: leur bonne humeur me causait presque de l'effroi:
c'était une indépendance dont je craignais pour eux les conséquences;
j'en avais perdu le souvenir. On voit là des villes qui sont nées
spontanément et l'on reconnaît qu'elles étaient bâties avant qu'aucun
gouvernement en eût fait le plan. Assurément, la Prusse ducale ne passe
pas pour le pays de la licence, eh bien, en traversant les rues de
Tilsit et plus tard celles de Kœnigsberg, je croyais assister au
carnaval de Venise. Je me suis souvenu alors qu'un Allemand de ma
connaissance, après avoir passé pour ses affaires plusieurs années en
Russie, parvint enfin à quitter ce pays pour toujours; il était dans la
compagnie d'un de ses amis; à peine eurent-ils mis le pied sur le
bâtiment anglais qui venait de lever l'ancre, qu'on les vit tomber dans
les bras l'un de l'autre en disant: «Dieu soit loué, nous pouvons
respirer librement et penser tout haut!...»

Beaucoup de gens, sans doute, ont éprouvé la même sensation: pourquoi
nul voyageur ne l'a-t-il exprimée? C'est ici que j'admire sans le
comprendre le prestige que le gouvernement russe exerce sur les esprits.
Il obtient le silence, non-seulement de ses sujets, c'est peu, mais il
se fait respecter même de loin par les étrangers échappés à sa
discipline de fer. On le loue, ou au moins l'on se tait: voilà un
mystère que je ne puis m'expliquer. Si un jour la publication de ce
voyage m'aide à le comprendre, j'aurai une raison de plus pour
m'applaudir de ma sincérité.

Je devais retourner de Pétersbourg en Allemagne par Wilna et Varsovie.
J'ai changé de projet.

Des malheurs tels que ceux de la Pologne ne sauraient être attribués
uniquement à la fatalité: dans les infortunes prolongées, il faut
toujours faire la part des fautes aussi bien que celle des
circonstances. Jusqu'à un certain point les nations comme les individus
deviennent complices du sort qui les poursuit; elles paraissent
comptables des revers qui les atteignent coup sur coup, car à des yeux
attentifs les destinées ne sont que le développement des caractères. En
apercevant le résultat des erreurs d'un peuple puni avec tant de
sévérité, je ne pourrais m'abstenir de quelques réflexions dont je me
repentirais; dire leur fait aux oppresseurs, c'est une charge qu'on
s'impose avec une sorte de joie, soutenu qu'on se sent par l'apparence
de courage et de générosité qui s'attache à l'accomplissement d'un
devoir périlleux, ou tout au moins pénible; mais contrister la victime,
accabler l'opprimé, fût-ce à coups de vérités, c'est une exécution à
laquelle ne s'abaissera jamais l'écrivain qui ne veut pas mépriser sa
plume.

Voilà pourquoi j'ai renoncé à voir la Pologne.



LETTRE TRENTE-SIXIÈME.

Retour à Ems.--Ce qui caractérise les envieux.--L'automne aux environs
du Rhin.--Comparaison des paysages russes et allemands.--Souvenir de
René.--Jeunesse de l'âme.--Madame Sand.--Définition de la
misanthropie.--Secret de la vie des saints.--Mécompte éprouvé par le
voyageur en Russie.--Résumé du voyage.--Dernier portrait des
Russes.--But définitif de tous leurs efforts.--Secret de leur
politique.--Coup d'œil sur toutes les Églises chrétiennes.--Danger qu'on
court en Russie à dire la vérité sur la religion grecque.--Parallèle de
l'Espagne et de la Russie.


     Des eaux d'Ema, ce 22 octobre 1839.

J'ai pris l'habitude de ne laisser jamais passer beaucoup de temps sans
vous obliger à vous souvenir de moi; un homme tel que vous devient
nécessaire à ceux qui ont pu l'apprécier une fois et qui savent profiter
de ses lumières sans les craindre. Il y a plus de peur encore que
d'envie dans la haine qu'inspire le talent aux petits esprits: qu'en
feraient-ils s'ils l'avaient? Mais ils sont toujours à portée de
redouter son influence et sa pénétration. Ils ne voient pas que la
supériorité de l'intelligence qui sert à connaître l'essence des choses
et à reconnaître leur nécessité, promet l'indulgence: l'indulgence
éclairée, c'est adorable comme la Providence; mais les petits esprits
n'adorent pas.

Parti d'Ems pour la Russie, il y a cinq mois, je reviens dans cet
élégant village, après une tournée de quelque mille lieues. Le séjour
des eaux m'était désagréable au printemps, à cause de la foule
inévitable des baigneurs et des buveurs; je le trouve délicieux à
présent que j'y suis _seul à la lettre_, occupé à jouir du progrès d'un
bel automne, au milieu des montagnes, dont j'admire la solitude, tout en
recueillant mes souvenirs et en cherchant le repos dont j'ai besoin
après le rapide voyage que je viens de faire.

Quel contraste! en Russie, j'étais privé du spectacle de la nature: il
n'y a point là de nature, car je ne veux pas donner ce nom à des
solitudes sans accidents pittoresques, à des mers aux rivages plats, à
des lacs, à des fleuves dont l'eau s'arrête presqu'au niveau de la
terre, à des marécages sans bornes, à des steppes sans végétation sous
un ciel sans lumière.

Ces vues de plaines, dénuées de paysages pittoresques, ont bien aussi
leur genre de beautés: mais une grandeur sans charme fatigue vite: quel
plaisir y a-t-il à voyager au travers d'immenses espaces nus, à perte de
vue, où l'on ne découvre qu'une vaste étendue toute vide? cette
monotonie aggrave la fatigue du déplacement, parce qu'elle la rend
infructueuse. La surprise entre pour quelque chose dans tous les
plaisirs du voyage et dans le zèle du voyageur.

C'est avec bonheur que je me retrouve à la fin de la saison, dans un
pays varié et dont les beautés frappent d'abord les regards. Je ne
saurais vous dire quel charme j'éprouvais il n'y a qu'un instant à
m'égarer sous de grands bois dont une neige de feuilles mortes avait
jonché le sol et couvert les sentiers effacés. Je me reportais aux
descriptions de René; le cœur me battait comme il avait battu jadis en
lisant ce douloureux et sublime entretien d'une âme avec la nature.

Cette prose religieuse et lyrique n'avait rien perdu de son pouvoir sur
moi, et je me disais, étonné de mon attendrissement: la jeunesse ne
finit donc jamais!

J'apercevais quelquefois à travers le feuillage éclairci par les
premières gelées blanches, les lointains vaporeux du vallon de la Lahn,
voisin du plus beau fleuve de l'Europe, et j'admirais le calme et la
grâce du paysage.

Les points de vue formés par les ravins qui servent d'écoulement aux
affluents du Rhin, sont variés; ceux des environs du Volga se
ressemblent tous: mais l'aspect des plaines élevées qu'on appelle ici
montagnes, parce qu'elles font plateaux et qu'elles séparent de
profondes vallées, est en général froid et monotone. Cependant, ce froid
et cette monotonie sont du feu, de la vie, du mouvement auprès des
marais de la Moscovie; ce matin, la lumière scintillante du soleil des
derniers beaux jours, se répandait sur toute la nature et prêtait un
éclat méridional à ces paysages du Nord qui, grâce aux vapeurs de
l'automne, avaient perdu leur sécheresse de contours et la roideur de
leurs lignes brisées.

Le repos des bois dans cette saison est frappant; il contraste avec
l'activité des champs où l'homme, averti par le calme précurseur de
l'hiver, presse la fin des travaux.

Ce spectacle instructif et solennel, car il doit durer autant que le
monde, m'intéresse comme si je ne faisais que de naître, ou comme si
j'allais mourir; c'est que la vie intellectuelle n'est qu'une succession
de découvertes. L'âme, lorsqu'elle n'a point dissipé ses forces dans les
affectations, trop habituelles aux gens du monde, conserve une
inépuisable faculté de surprise et de curiosité; des puissances toujours
nouvelles l'excitent à de nouveaux efforts; cet univers ne lui suffit
plus: elle appelle, elle comprend l'infini; sa pensée mûrit, elle ne
vieillit pas, et voilà ce qui nous promet quelque chose au delà de ce
que nous voyons.

C'est l'intensité de notre vie qui fait la variété; ce qu'on sent
profondément paraît toujours neuf, le langage se ressent de cette
éternelle fraîcheur d'impressions; chaque affection nouvelle prête son
harmonie particulière aux paroles destinées à l'exprimer: voilà pourquoi
le coloris du style est la mesure la plus certaine de la nouveauté, je
veux dire de la sincérité des sentiments. Les idées s'empruntent, on
cache leur source, l'esprit ment à l'esprit, mais l'harmonie du discours
ne trompe jamais; preuve assurée de la sensibilité de l'âme, c'est une
révélation involontaire; elle sort immédiatement du cœur et va droit au
cœur, l'art ne la supplée qu'imparfaitement, elle naît de l'émotion;
enfin cette musique de la parole porte plus loin que l'idée; c'est ce
qu'il y a de plus involontaire, de plus vrai, de plus fécond dans
l'expression de la pensée: voilà pourquoi madame Sand a si vite obtenu
chez nous la réputation qu'elle mérite.

Saint amour de la solitude, tu n'es qu'un vif besoin de réalité!... le
monde est si menteur qu'un caractère passionné pour le vrai doit être
disposé à fuir les sociétés. La misanthropie est un sentiment calomnié:
c'est la haine du mensonge. Il n'y a pas de misanthropes, il y a des
âmes qui aiment mieux fuir que feindre.

Seul avec Dieu, l'homme dans sa retraite devient humble à force de
sincérité; là il expie, par le silence et la méditation, toutes les
heureuses fraudes des esprits mondains; leurs duplicités triomphantes,
leurs vanités, leurs trahisons ignorées et trop souvent récompensées; ne
pouvant être dupe, ne voulant point être trompeur, il se fait victime
volontaire et cache son existence avec autant de soin que les courtisans
de la mode en prennent pour se mettre en lumière; tel est, sans nul
doute, le secret de la vie des saints, secret facile à pénétrer, vie
difficile à imiter. Si j'étais un saint, je n'aurais plus la curiosité
de voyager, j'aurais encore moins l'envie de raconter mes voyages; les
saints ont trouvé: je cherche.

Tout en cherchant, j'ai parcouru la Russie; je voulais voir un pays où
règne le calme d'un pouvoir assuré de sa force; mais arrivé là, j'ai
reconnu qu'il n'y règne que le silence de la peur, et j'ai tiré de ce
spectacle un enseignement tout différent de celui que j'étais venu
demander. C'est un monde à peu près ignoré des étrangers: les Russes qui
voyagent pour le fuir paient de loin, en éloges astucieux, leur tribut à
la patrie, et la plupart des voyageurs qui nous l'ont décrit n'ont voulu
y découvrir que ce qu'ils allaient y chercher. Si l'on défend ses
préventions contre l'évidence, à quoi bon voyager? Lorsqu'on est décidé
à voir les nations comme on les veut, on n'a plus besoin de sortir de
chez soi.

Je vous envoie le résumé de mon voyage, écrit depuis mon retour à Ems;
vous étiez présent à ma pensée pendant que je faisais ce travail; il
m'est donc bien permis de vous l'adresser.



RÉSUMÉ DU VOYAGE.


En Russie, tout ce qui frappe vos regards, tout ce qui se passe autour
de vous est d'une régularité effrayante, et la première pensée qui vient
à l'esprit du voyageur lorsqu'il contemple cette symétrie, c'est qu'une
si complète uniformité, une régularité si contraire aux penchante
naturels de l'homme, n'a pu s'obtenir et ne peut subsister sans
violence. L'imagination implore un peu de variété inutilement, comme un
oiseau déploie ses ailes dans une cage. Sous un tel régime, l'homme peut
savoir et sait, le premier jour de sa vie, ce qu'il verra, ce qu'il fera
jusqu'au dernier. Une si rude tyrannie s'appelle, en langage officiel,
respect pour l'unité, amour de l'ordre; et ce fruit acerbe du despotisme
paraît si précieux aux esprits méthodiques, qu'on ne saurait l'acheter
trop cher.

En France je me croyais d'accord avec ces esprits rigoureux; depuis que
j'ai vécu sous la discipline terrible qui soumet la population de tout
un empire à la règle militaire, je vous l'avoue, j'aime encore mieux un
peu de désordre qui annonce la force, qu'un ordre parfait qui coûte la
vie.

En Russie, le gouvernement domine tout et ne vivifie rien. Dans cet
immense Empire, le peuple, s'il n'est tranquille, est muet; la mort y
plane sur toutes les têtes et les frappe capricieusement; c'est à faire
douter de la suprême justice; là l'homme a deux cercueils: le berceau et
la tombe. Les mères y doivent pleurer la naissance plus que la mort de
leurs enfants.

Je ne crois pas que le suicide y soit commun; on y souffre trop pour se
tuer. Singulière disposition de l'homme!!! quand la terreur préside à sa
vie, il ne cherche pas la mort; il sait déjà ce que c'est[24].

D'ailleurs le nombre des hommes qui se tuent serait grand en Russie, que
personne ne le saurait; la connaissance des chiffres est un privilége de
la police russe; j'ignore s'ils arrivent exacts à l'Empereur lui-même;
ce que je sais, c'est que nul malheur ne se publie sous son règne sans
qu'il ait consenti à cet humiliant aveu de la supériorité de la
Providence. L'orgueil du despotisme est si grand qu'il rivalise avec la
puissance de Dieu. Monstrueuse jalousie!!!... dans quelles aberrations
as-tu fait tomber les rois et les sujets? Pour que le prince soit plus
qu'un homme, que faut-il que soit le peuple?

Aimez donc la vérité, défendez-la dans un pays où l'idolâtrie est le
principe de la constitution! Un homme qui peut tout, c'est le mensonge
couronné.

Vous comprenez que ce n'est pas de l'Empereur Nicolas que je m'occupe en
ce moment, mais de l'Empereur de Russie. On vous parle beaucoup des
coutumes qui bornent son pouvoir; j'ai été frappé de l'abus et n'ai
point vu le remède.

Aux yeux du véritable homme d'État et de tous les esprits pratiques, les
lois, j'en conviens, sont moins importantes que ne le croient nos
logiciens rigoureux, nos philosophes politiques, car, en dernière
analyse, c'est la manière dont elles sont appliquées qui décide de la
vie des peuples. Oui, mais la vie des Russes est plus triste que celle
d'aucun des autres peuples de l'Europe; et quand je dis le peuple, ce
n'est pas seulement des paysans attachés à la glèbe que je veux parler,
c'est de tout l'Empire.

Un gouvernement soi-disant vigoureux et qui se fait impitoyablement
respecter en toute occasion, doit nécessairement rendre les hommes
misérables. Dans les sociétés, tout peut servir au despotisme, quelle
que soit d'ailleurs la fiction, monarchique ou démocratique, qu'on y
fait dominer. Partout où le jeu de la machine publique est
rigoureusement exact, il y a despotisme. Le meilleur des gouvernements
est celui qui se fait le moins sentir; mais on n'arrive à cet oubli du
joug que par un génie et une sagesse supérieurs, ou par un certain
relâchement de la discipline sociale. Les gouvernements qui furent
bienfaisants dans la jeunesse des peuples, lorsque les hommes à demi
sauvages honoraient tout ce qui les arrachait au désordre, le
redeviennent dans la vieillesse des nations. À cette époque, on voit
naître les constitutions mixtes. Mais ces gouvernements, fondés sur un
pacte entre l'expérience et la passion, ne peuvent convenir qu'à des
populations déjà fatiguées, à des sociétés dont les ressorts sont usés
par les révolutions. On doit conclure de là que s'ils ne sont pas les
plus solides, ils sont les plus doux; donc, les peuples qui les ont une
fois obtenus ne sauraient trop en prolonger la durée: c'est celle d'une
verte vieillesse. La vieillesse des États, comme celle des hommes, est
l'âge le plus paisible quand elle couronne une vie glorieuse; mais l'âge
moyen d'une nation est toujours rude à passer: la Russie l'éprouve.

Dans ce pays, différent de tous les autres, la nature elle-même est
devenue complice des caprices de l'homme qui a tué la liberté pour
diviniser l'unité; elle aussi, elle est partout la même: deux arbres mal
venants et clair-semés à perte de vue dans des plaines marécageuses ou
sablonneuses, le bouleau et le pin, voilà toute la végétation naturelle
de la Russie septentrionale, c'est-à-dire des environs de Pétersbourg et
des provinces circonvoisines, ce qui comprend une immense étendue de
pays.

Où trouver un refuge contre les inconvénients de la société sous un
climat où l'on ne peut jouir de la campagne que trois mois par an? et
quelle campagne! Ajoutez que pendant les six mois les plus rigoureux de
l'hiver, on n'ose respirer l'air libre que deux heures par jour, à moins
d'être un paysan russe. Voilà ce que Dieu avait fait pour l'homme dans
ces contrées.

Voyons ce que l'homme a fait pour lui-même: une des merveilles du monde,
sans contredit, c'est Saint-Pétersbourg; Moscou est aussi une ville
très-pittoresque, mais que dire de l'aspect des provinces?

Vous verrez dans mes lettres l'excès de l'uniformité engendré par l'abus
de l'unité. Un seul homme dans tout l'Empire a le droit de vouloir; il
résulte de là que lui seul a la vie propre. L'absence d'âme se trahit
dans toutes choses: à chaque pas que vous faites, vous sentez que vous
êtes chez un peuple privé d'indépendance. De vingt en trente lieues sur
toutes les routes, une seule ville vous attend; c'est toujours la même.
La tyrannie n'invente que les moyens de s'affermir; elle se soucie peu
du bon goût dans les arts.

La passion des princes russes et des hommes du métier en Russie pour
l'architecture païenne, pour la ligne droite, pour les bâtisses peu
élevées et pour les rues espacées, est en contradiction avec les lois de
la nature et avec les besoins de la vie dans un pays froid, brumeux et
sans cesse exposé à de grands coups de vent qui vous glacent le visage.
Pendant tout le temps de mon voyage, je me suis efforcé vainement de
concevoir comment cette manie a pu s'emparer des habitants d'une contrée
si différente des pays où naquit l'architecture qu'on transplante en
Russie: les Russes ne le conçoivent probablement pas plus que moi, car
ils ne sont pas plus maîtres de leurs goûts que de leurs actions. On
leur a imposé ce qu'on appelle les beaux-arts comme on leur commande
l'exercice. Le régiment et son minutieux esprit, tel est le moule de
cette société.

Les remparts élevés, les hauts édifices très-rapprochés les uns des
autres, les rues tortueuses des villes du moyen âge conviendraient mieux
que des caricatures de l'antique au climat et aux habitudes de la
Russie; mais le pays auquel les Russes influents pensent le moins, celui
dont ils consultent le moins le génie et les besoins, c'est le pays
qu'ils gouvernent.

Quand Pierre-le-Grand publiait, depuis la Tartarie jusqu'en Laponie, ses
édits de civilisation, les créations du moyen âge étaient depuis
longtemps passées de mode en Europe; or, les Russes, même ceux qu'on a
qualifiés du surnom de _grands_, n'ont jamais su que suivre la mode.

Cette disposition à l'imitation ne s'accorde guère avec l'ambition que
nous leur attribuons, car on ne domine pas ce que l'on copie; mais tout
est contradictoire dans le caractère de ce peuple superficiel:
d'ailleurs ce qui le distingue particulièrement, c'est le manque
d'invention. Pour inventer il faudrait de l'indépendance; il y a de la
singerie jusque dans ses passions: s'il veut avoir son tour sur la scène
du monde, ce n'est pas pour employer des facultés qu'il a et qui le
tourmentent dans son inaction, c'est uniquement pour recommencer
l'histoire des sociétés illustres; son ambition n'est pas une puissance,
elle est une prétention: il n'a nulle force créatrice; la comparaison,
voilà son talent; contrefaire, voilà son génie; si néanmoins il paraît
doué d'une sorte d'originalité, c'est parce que nul peuple sur la terre
n'a jamais eu un tel besoin de modèles; naturellement porté à observer,
il ne redevient lui-même que lorsqu'il singe les créations des autres.
Ce qu'il a d'originalité tient au don de contrefaire qu'il possède plus
que tout autre peuple. Sa seule faculté primitive est l'aptitude à
reproduire les inventions des étrangers. Il sera dans l'histoire ce
qu'est, dans la littérature, un traducteur habile. Les Russes sont
chargés de traduire la civilisation européenne aux Asiatiques.

Le talent d'imiter peut devenir utile et même admirable dans les
nations, pourvu qu'il s'y développe tard; mais il tue tous les autres
talents lorsqu'il les précède. La Russie est une société d'imitateurs:
or, tout homme qui ne sait que copier tombe nécessairement dans la
caricature.

Hésitant depuis quatre siècles entre l'Europe et l'Asie, la Russie n'a
pu parvenir encore à marquer par ses œuvres dans l'histoire de l'esprit
humain, parce que son caractère national s'est effacé sous les emprunts.

Séparée de l'Occident par son adhésion au schisme grec, elle est revenue
après bien des siècles, avec l'inconséquence de l'amour-propre déçu,
demander à des nations formées par le catholicisme, la civilisation dont
l'avait privée une religion toute politique. Cette religion byzantine,
sortie d'un palais pour aller maintenir l'ordre dans un camp, ne répond
pas aux besoins les plus sublimes de l'âme humaine; elle aide la police
à tromper la nation: voilà tout.

Elle a rendu d'avance ce peuple indigne du degré de culture auquel il
aspire.

L'indépendance de l'Église est nécessaire au mouvement de la sève
religieuse; car le développement de la plus noble faculté des peuples,
de la faculté de croire, dépend de la dignité du sacerdoce. L'homme
chargé de communiquer à l'homme les révélations divines, doit jouir
d'une liberté inconnue à tout prêtre révolté contre son chef spirituel.
Aussi l'humiliation des ministres du culte est-elle la première punition
de l'hérésie; voilà pourquoi dans tous les pays schismatiques, on voit
les prêtres méprisés du peuple, malgré ou pour mieux dire à cause de la
protection des Rois; et cela précisément parce qu'ils se sont placés
dans la dépendance du prince, même en ce qui concerne leur mission
divine.

Les peuples qui se connaissent en liberté n'obéiront jamais du fond du
cœur à un clergé dépendant.

Le temps n'est pas loin où l'on reconnaîtra qu'en matière de religion,
ce qu'il y a d'essentiel, ce n'est pas d'obtenir la liberté du troupeau,
c'est d'assurer celle du pasteur.

Quand le monde en sera là, il aura fait un grand pas.

La foule obéira toujours à des hommes qu'elle prendra pour guides:
appelez-les prêtres, docteurs, poëtes, savants, tyrans, l'esprit du
peuple est dans leur main; la liberté religieuse pour les masses est
donc une chimère, mais ce qui est important au sort des âmes, c'est la
liberté de l'homme chargé de faire auprès d'elles l'office de prêtres:
or, il n'y a au monde de prêtre libre que le prêtre catholique.

Des pasteurs esclaves ne peuvent guider que des esprits stériles: un
pope n'instruira jamais les nations qu'à se prosterner devant la
force!!... Ne me demandez donc plus d'où vient que les Russes
n'imaginent rien; et pourquoi les Russes ne savent que copier sans
perfectionner...

Lorsque en Occident les descendants des barbares étudiaient les anciens
avec une vénération qui tenait de l'idolâtrie, ils les modifiaient pour
se les approprier; qui peut reconnaître Virgile dans le Dante? Homère
dans le Tasse? Justinien même et les lois romaines dans les codes de la
féodalité? L'imitation de maîtres, entièrement étrangers aux mœurs
modernes, pouvait polir les esprits en formant la langue; elle ne
pouvait les réduire à une reproduction servile. Le respect passionné
qu'ils professaient pour le passé, loin d'étouffer leur génie,
l'éveillait; mais ce n'est pas ainsi que les Russes se sont servis de
nous.

Quand on contrefait la forme d'une société sans se pénétrer de l'esprit
qui l'anime, quand on va demander des leçons de civilisation, non pas
aux antiques instituteurs du genre humain, mais à des étrangers dont on
envie les richesses sans respecter leur caractère, quand l'imitation est
hostile et qu'elle tombe en même temps dans la puérilité, lorsqu'on va
prendre chez un voisin, qu'on affecte de dédaigner, jusqu'à la manière
d'habiter sa maison, de s'habiller, de parler, on devient un calque, un
écho, un reflet; on n'existe plus par soi-même.

Les sociétés du moyen âge, vivantes de leurs croyances renouvelées,
fortes de leurs besoins à elles, pouvaient adorer l'antiquité sans
risquer de la parodier; parce que la force de création, quand elle
existe, ne se perd jamais à quelque usage que l'homme l'applique... que
d'imagination dans l'érudition du XVe siècle!!...

Le respect pour les modèles est le cachet d'un esprit créateur.

C'est pourquoi l'étude des classiques dans l'Occident à l'époque de la
renaissance, n'a guère influé que sur les belles-lettres et sur les
beaux-arts: le développement de l'industrie, du commerce, des sciences
naturelles et des sciences exactes, est uniquement l'œuvre de l'Europe
moderne, qui pour ces choses a tiré presque tout d'elle-même.
L'admiration superstitieuse qu'elle professa longtemps pour la
littérature païenne n'a pas empêché que sa politique, sa religion, sa
philosophie, la forme de ses gouvernements, sa manière de faire la
guerre, son point d'honneur, ses mœurs, son esprit, ses habitudes
sociales ne soient à elle.

La Russie elle seule, civilisée tard, s'est vue, par l'impatience de ses
chefs, privée d'une fermentation profonde et du bénéfice d'une culture
lente et naturelle. Le travail intérieur qui forme les grands peuples,
et prépare une nation à dominer, c'est-à-dire à éclairer les autres, a
manqué à la Russie; je l'ai souvent remarqué, dans ce pays, la société,
telle que ses souverains l'ont faite, n'est qu'une immense serre chaude
remplie de jolies plantes exotiques. Là, chaque fleur rappelle son sol
natal, mais on se demande où est la vie, où est la nature, où sont les
productions indigènes dans cette collection de souvenirs qui dénote le
choix plus ou moins heureux de quelques voyageurs curieux, mais qui
n'est pas l'œuvre sérieuse d'une nation libre.

La nation russe se ressentira éternellement de cette absence de vie
propre à l'époque de son réveil politique. L'adolescence, cet âge
laborieux où l'esprit de l'homme assume toute la responsabilité de son
indépendance, a été perdue pour elle. Comptant pour rien le temps, ses
princes et surtout Pierre-le-Grand, l'ont fait passer violemment de
l'enfance à la virilité. À peine échappée au joug étranger, tout ce qui
n'était pas la domination mongole, lui semblait la liberté; c'est ainsi
que dans la joie de son inexpérience elle accepta comme une délivrance
le servage lui-même, parce qu'il lui était imposé par ses souverains
légitimes. Ce peuple avili sous la conquête, se trouvait assez heureux,
assez indépendant pourvu que son tyran s'appelât d'un nom russe au lieu
d'un nom tatare.

L'effet d'une telle illusion dure encore; l'originalité de l'esprit a
fui de ce sol dont les enfants, rompus à l'esclavage n'ont pris au
sérieux, jusqu'à ce jour, que la terreur et l'ambition. Qu'est-ce que la
mode pour eux, si ce n'est une chaîne élégante et qu'on ne porte qu'en
public?... La politesse russe, quelque bien jouée qu'elle nous paraisse,
est plus cérémonieuse que naturelle, tant il est vrai que l'urbanité est
une fleur qui ne s'épanouit qu'au sommet de l'arbre social; cette plante
ne se greffe pas, elle s'enracine, et la tige qui doit la supporter,
comme celle de l'aloès, met des siècles à pousser; il faut que bien des
générations à demi barbares soient mortes dans un pays avant que les
couches supérieures de la terre sociale y fassent naître des hommes
réellement polis: plusieurs âges de souvenirs sont nécessaires à
l'éducation d'un peuple civilisé; l'esprit d'un enfant né de parents
polis, peut seul mûrir assez vite pour comprendre ce qu'il y a de réel
au fond de la politesse. C'est un échange secret de sacrifices
volontaires. Rien de plus délicat, on peut dire de plus véritablement
moral, que les principes qui constituent l'élégance parfaite des
manières. Une telle politesse, pour résister à l'épreuve des passions,
ne peut être entièrement distincte de la noblesse des sentiments, que
nul homme n'acquiert à lui seul, car c'est surtout sur l'âme qu'influe
la première éducation: en un mot, la véritable urbanité est un héritage;
notre siècle a beau compter le temps pour rien, la nature, dans ses
œuvres, le compte pour beaucoup. Jadis un certain raffinement de goût
caractérisait les Russes du Midi: et, grâce aux rapports entretenus de
toute antiquité, pendant les siècles les plus barbares, avec
Constantinople par les souverains de Kiew, l'amour des arts régnait dans
cette partie de l'Empire slave; en même temps que les traditions de
l'Orient y avaient maintenu le sentiment du grand et perpétué une
certaine dextérité parmi les artistes et les ouvriers: mais ces
avantages, fruits d'anciennes relations avec des peuples avancés dans
une civilisation héritée de l'antique, ont été perdus lors de l'invasion
des Mongols.

Cette crise a forcé, pour ainsi dire, la Russie primitive d'oublier son
histoire: l'esclavage produit la bassesse qui exclut la vraie politesse;
celle-ci n'a rien de servile puisqu'elle est l'expression des sentiments
les plus élevés et les plus délicats. Or, ce n'est que lorsque la
politesse devient en quelque sorte une monnaie courante chez un peuple
entier qu'on peut dire que ce peuple est civilisé; alors la rudesse
primitive, la personnalité brutale de la nature humaine se trouvent
effacées dès le berceau par les leçons que chaque individu reçoit dans
sa famille; quelque part qu'il naisse, l'homme enfant n'est point
pitoyable, et si, dès le début de la vie, il n'est détourné de ses
penchants cruels, jamais il ne sera réellement poli. La politesse n'est
que le code de la pitié appliqué aux relations journalières de la
société; ce code enseigne surtout la pitié pour les souffrances de
l'amour-propre: c'est aussi le remède le plus universel, le plus
applicable, le plus pratique qu'on ait trouvé jusqu'ici contre
l'égoïsme.

On dira ce qu'on voudra, tous ces raffinements, résultat naturel de
l'œuvre du temps, sont inconnus aux Russes actuels qui se souviennent
bien plus de Saraï que de Byzance, et qui, à peu d'exceptions près, ne
sont encore que des barbares bien habillés. Ils me paraissent des
portraits mal peints, mais très-bien vernis. Pour que votre politesse
fût vraie, il faudrait avoir été longtemps humains avant d'être polis.

C'est Pierre-le-Grand qui, avec toute l'imprudence d'un génie inculte,
toute la témérité d'un homme d'autant plus impatient qu'il est censé
tout-puissant, avec la persévérance d'un caractère de fer, est allé
dérober bien vite à l'Europe les fruits de la civilisation tout venus,
au lieu de se résigner à en jeter lentement les semences dans son propre
terrain: cet homme trop vanté n'a produit qu'une œuvre factice: c'est
étonnant; mais le bien qu'a fait ce génie barbare fut passager, le mal
est irréparable.

Qu'importe à la Russie de se sentir peser sur l'Europe? d'influer sur la
politique de l'Europe? Intérêts factices! passions vaniteuses. Ce qui
lui importait, c'était d'avoir en elle-même le principe de la vie et de
le développer: une nation qui n'a rien à elle que son obéissance, n'est
pas vivante. On a mis celle-ci à la fenêtre: elle regarde, elle écoute,
elle agit comme un homme assis au spectacle agit; quand fera-t-on cesser
ce jeu?

Il faudrait s'arrêter et recommencer: un tel effort est-il possible?
peut-on reprendre en sous-œuvre un si vaste édifice? La trop récente
civilisation de l'Empire russe, toute factice qu'elle est, a déjà
produit des résultats réels, et que nul pouvoir humain ne saurait
annuler: il me paraît impossible de diriger l'avenir d'un peuple en
comptant pour rien le présent. Mais le présent, quand il a été
violemment séparé du passé, ne promet que du malheur: éviter ces
malheurs à la Russie, en la forçant de tenir compte de son ancienne
histoire qui n'était que le résultat de son caractère primitif: telle
sera désormais la tâche ingrate, et plus utile que brillante, des hommes
appelés à gouverner ce pays.

Le génie souverainement pratique et tout national de l'Empereur Nicolas
a compris ce problème: pourra-t-il le résoudre? je ne le crois pas; il
ne laisse pas assez faire, il se fie trop à lui-même et trop peu aux
autres pour réussir. D'ailleurs, en Russie, la volonté la plus absolue
ne suffit pas pour faire le bien.

Ce n'est pas contre un tyran, c'est contre la tyrannie que les amis des
hommes ont à lutter ici. Il serait injuste d'accuser l'Empereur des
malheurs de l'Empire et des vices du gouvernement: la force d'un homme
n'est pas égale à la tache imposée au souverain qui tout à coup voudrait
régner par l'humanité sur un peuple inhumain.

Il faut aller en Russie, il faut voir de près ce qui s'y passe pour
apprendre tout ce que ne peut pas faire l'homme qui peut tout, surtout
quand c'est le bien qu'il veut faire.

Les fâcheuses conséquences de l'œuvre de Pierre Ier ont encore été
aggravées sous le grand ou pour mieux dire, sous le long règne d'une
femme qui n'a gouverné son peuple que pour s'amuser à étonner
l'Europe... L'Europe, toujours l'Europe!!... jamais la Russie!

Pierre Ier et Catherine II ont donné au monde une grande et utile leçon
que la Russie a payée; ils nous ont montré que le despotisme n'est
jamais si redoutable que lorsqu'il prétend faire du bien, car alors il
croit excuser ses actes les plus révoltants par ses intentions: et le
mal qui se donne pour remède n'a plus de bornes. Le crime à découvert ne
triomphe qu'un jour; mais les fausses vertus, voilà ce qui égare à
jamais l'esprit des nations. Les peuples éblouis par les brillants
accessoires du crime, par la grandeur de certains forfaits que
l'événement a justifiés, croient à la fin qu'il y a deux scélératesses,
deux morales, et que la nécessité, la raison d'État, comme on disait
jadis, disculpe les criminels de haut parage, pourvu qu'ils aient su
mettre leurs excès d'accord avec les passions du pays.

La tyrannie avouée m'effraierait peu auprès d'une oppression déguisée en
amour de l'ordre. La force du despotisme est uniquement dans le masque
du despote. Que le souverain soit contraint de ne plus mentir, le peuple
est libre; aussi n'ai-je reconnu en ce monde d'autre mal que le
mensonge. Si vous ne craignez que l'arbitraire violent et avoué, allez
en Russie, vous apprendrez à redouter surtout la tyrannie hypocrite.

Je ne puis le nier, je rapporte de mon voyage des idées qui n'étaient
pas les miennes lorsque je l'ai entrepris. Aussi ne donnerais-je pour
rien au monde la peine qu'il m'a coûtée; si j'en imprime la relation, ce
sera précisément parce qu'il a modifié mes opinions sur plusieurs
points. Elles étaient connues de tout ce qui me lira; mon
désappointement ne l'est pas: c'est un devoir que de le publier.

En partant, je comptais me dispenser d'écrire ce dernier voyage; ma
méthode est fatigante, parce qu'elle consiste à retracer pour mes amis,
pendant la nuit, mes souvenirs de la journée. Durant ce travail, qui
ressemble à une confidence, le public apparaît à ma pensée, mais dans un
lointain vaporeux... si vaporeux que je m'obstine à douter de sa
présence; et voilà pourquoi le ton de familiarité qu'on prend malgré soi
dans une correspondance intime se conserve dans mes lettres imprimées.

Quelque légère que puisse vous paraître cette tâche, je ne suis plus
assez jeune pour me l'imposer impunément; une fois l'entreprise
commencée, je tiens à la compléter, je ne me permets ni paresse ni
négligence: c'est une rude fatigue. Aussi me plaisais-je à penser que je
pourrais cette fois voyager pour moi tout seul; c'était le moyen de voir
avec tranquillité. Mais la préoccupation où j'ai trouvé les Russes à mon
égard, depuis les plus grands personnages jusqu'aux plus petits
particuliers, m'a donné la mesure de mon importance, du moins de celle
que j'ai pu acquérir à Pétersbourg. «Que pensez-vous, ou plutôt que
direz-vous de nous?» voilà le fond de tous les discours qu'on
m'adressait: ils m'ont tiré de mon inaction; je faisais le modeste par
apathie, peut-être par lâcheté; d'ailleurs, Paris rend humble ceux qu'il
ne rend pas excessivement présomptueux; j'avais donc lieu de me défier
de moi-même; mais l'amour-propre inquiet des Russes a rassuré le mien.

J'ai été soutenu dans ma nouvelle résolution par un désenchantement
toujours croissant. Certes, il faut que la cause du mécompte soit
profonde et active pour que le dégoût m'ait atteint au milieu des fêtes
les plus brillantes que j'aie vues de ma vie, et malgré l'éblouissante
hospitalité des Russes. Mais j'ai reconnu du premier coup d'œil qu'il y
a dans les démonstrations d'intérêt qu'ils vous prodiguent, plus d'envie
de passer pour prévenants, qu'il n'y a de vraie cordialité. La
cordialité est inconnue aux Russes; ce n'est pas là ce qu'ils ont
emprunté des Allemands. Ils occupent tous vos instants, ils vous
distraient, ils vous absorbent, ils vous tyrannisent à force
d'empressement, ils a'enquièrent de l'emploi de vos journées, ils vous
questionnent avec des instances qui n'appartiennent qu'à eux, et de
fêtes en fêtes, ils vous empêchent de voir leur pays. Ils ont fait un
mot français pour exprimer le résultat de cette tactique soi-disant
obligeante: c'est ce qu'ils appellent enguirlander[26] les étrangers.
Par malheur, ces soins empressés sont tombés sur un homme que les fêtes
ont toujours moins distrait que fatigué. Mais viennent-ils à
s'apercevoir que leur effet direct est manqué sur l'esprit de
l'étranger, ils ont recours à des moyens détournés pour discréditer ses
récits auprès des lecteurs éclairés: ils l'abusent avec une dextérité
merveilleuse. Ainsi, afin de lui montrer les choses sous un faux jour,
ils mentent en mal comme ils mentaient en bien, tant qu'ils croyaient
pouvoir compter sur une crédulité bienveillante. Souvent dans la même
conversation, j'ai surpris la même personne, changeant deux ou trois
fois de tactique à mon égard. Je ne me flatte pas d'avoir toujours pu
discerner le vrai, malgré les efforts combinés avec tant d'art par des
gens dont c'est le métier de le déguiser; mais c'est déjà beaucoup que
de savoir qu'on est trompé; si je ne vois pas la vérité, je vois qu'on
me la cache[27]; et si je ne suis éclairé, je suis armé.

La gaîté manque à toutes les cours; mais à celle de Pétersbourg on n'a
même pas la permission de s'ennuyer. L'Empereur qui voit tout, prend
l'affectation du plaisir pour un hommage, ce qui rappelle le mot de M.
de Talleyrand sur Napoléon: «L'Empereur ne plaisante pas; il veut qu'on
s'amuse.»

Je blesserai des amours-propres, mon incorruptible bonne foi m'attirera
des reproches: mais est-ce ma faute, à moi, si en allant demander à un
gouvernement absolu des arguments nouveaux contre le despote de chez
nous, contre le désordre baptisé du nom de liberté, je n'ai été frappé
que des abus de l'autocratie, c'est-à-dire de la tyrannie qualifiée de
bon ordre? Le despotisme russe est un faux ordre comme notre
républicanisme est une fausse liberté. Je fais la guerre au mensonge
partout où je le reconnais; mais il y a plus d'un genre de mensonges:
j'avais oublié ceux du pouvoir absolu; je les raconte en détail
aujourd'hui, parce qu'en décrivant mes voyages, je dis toujours
ingénument ce que je vois.

Je hais les prétextes: j'ai vu qu'en Russie l'ordre sert de prétexte à
l'oppression, comme en France la liberté à l'envie. En un mot, j'aime la
vraie liberté, la liberté possible dans une société d'où toute élégance
n'est pas exclue; je ne suis donc ni démagogue ni despote; je suis
aristocrate dans l'acception la plus large du mot. L'élégance que je
désire conserver aux sociétés n'est point frivole; elle n'est point
cruelle, elle est réglée par le goût; le goût exclut les abus; il en est
le plus sûr préservatif, car il craint toute exagération. Une certaine
élégance est nécessaire aux arts, et les arts sauvent le monde, puisque
c'est par eux surtout que les peuples s'attachent à la civilisation dont
ils sont la dernière et la plus précieuse récompense. Par un privilége
unique entre tout ce qui peut répandre de l'éclat sur une nation, leur
gloire plaît et profite à la fois à toutes les classes de la société.

L'aristocratie telle que je l'entends, loin de s'allier avec la tyrannie
en faveur de l'ordre, ainsi que le lui reprochent les démagogues qui la
méconnaissent, ne peut subsister avec l'arbitraire. Elle a pour mission
de défendre, d'un côté, le peuple contre le despote, et de l'autre, la
civilisation contre la révolution, le plus redoutable des tyrans. La
barbarie prend plus d'une forme: vous la frappez dans le despotisme,
elle renaît dans l'anarchie; mais la vraie liberté, sous la garde de la
vraie aristocratie, n'est ni violente ni désordonnée.

Malheureusement aujourd'hui les partisans de l'aristocratie modératrice
en Europe s'aveuglent et prêtent des armes à leurs adversaires; dans
leur fausse prudence, ils s'en vont chercher du secours chez les ennemis
de toute liberté politique et religieuse, comme si le danger ne pouvait
venir que du côté des nouveaux révolutionnaires; pourtant les souverains
arbitraires étaient d'anciens usurpateurs tout aussi redoutables que le
sont les Jacobins modernes.

L'aristocratie féodale est finie, moins l'éclat indélébile dont
brilleront toujours les grands noms historiques; mais dans les sociétés
qui veulent vivre, la noblesse du moyen âge sera remplacée comme elle
l'est depuis longtemps chez les Anglais par une magistrature
héréditaire; et cette nouvelle aristocratie, héritière de toutes les
anciennes aristocraties, combinée de plusieurs éléments divers, puisque
la charge, la naissance et la richesse en sont les bases, ne retrouvera
son crédit que lorsqu'elle s'appuiera sur une religion libre; or, je
l'ai dit et je le répète aussi souvent que je le crois nécessaire, la
seule religion libre est celle qui est enseignée par l'Église
catholique, la plus libre de toutes les Églises, puisqu'elle est la
seule qui ne dépende d'aucune souveraineté temporelle; celle du pape
n'étant plus aujourd'hui destinée qu'à défendre l'indépendance
sacerdotale. L'aristocratie est le gouvernement des esprits
indépendants, et l'on ne peut trop le redire: le catholicisme est la
religion des prêtres libres.

Vous le savez: dès qu'une vérité m'apparaît, je la dis sans en calculer
les conséquences, persuadé que le mal ne vient pas des vérités qu'on
publie, mais des vérités qu'on déguise; aussi ai-je toujours regardé
comme pernicieux le proverbe de nos pères: Toutes vérités ne sont pas
bonnes à dire.

C'est parce que chacun trie dans la vérité ce qui sert à ses passions, à
sa peur, à sa servilité, à son intérêt, qu'on la rend plus nuisible que
l'erreur; aussi, quand je voyage, je ne choisis pas dans les faits que
je recueille, je ne repousse pas ceux qui combattent mes croyances les
plus chères. Tant que je raconte, je n'ai d'autre religion que le culte
du vrai; je m'efforce de n'être pas juge, je ne suis pas même peintre,
car les peintres composent; je tâche de devenir miroir; enfin je veux
être impartial avant tout, et en ceci l'intention suffit, du moins aux
yeux des lecteurs spirituels; je ne puis ni ne veux m'avouer qu'il en
existe d'autres, cette découverte rendrait la tâche de l'écrivain trop
fastidieuse.

Toutes les fois que j'ai eu l'occasion de communiquer avec les hommes;
la première pensée que m'aient inspirée leurs procédés envers moi, c'est
qu'ils avaient plus d'esprit que moi, qu'ils savaient mieux se défendre,
mieux dire et mieux faire. Tel a été jusqu'à ce jour le résultat de mes
expériences; je ne méprise donc personne, à plus forte raison suis-je
loin de mépriser mes lecteurs. Voilà pourquoi je ne les flatte jamais.

S'il est des hommes pour lesquels il m'est difficile d'être équitable,
c'est pour ceux qui m'ennuient; mais je n'en connais guère, car je fuis
les oisifs.

Je vous ai dit qu'il n'y avait qu'une ville en Russie, à Pétersbourg il
n'y a qu'un salon; c'est toujours et partout la cour ou des fractions de
la cour. Vous changez de maison, vous ne changez pas de cercle, et dans
ce cercle unique on s'interdit tout sujet de conversation intéressante;
mais ici je trouve qu'il y a compensation, grâce à l'esprit aiguisé des
femmes qui s'entendent merveilleusement à nous faire penser ce qu'elles
ne disent pas.

Les femmes sont en tous lieux les moins serviles des esclaves, parce
que, usant habilement de leur faiblesse, dont elles se font une
puissance, elles savent mieux que nous échapper aux mauvaises lois;
aussi sont-elles destinées à sauver la liberté individuelle partout où
manque la liberté publique.

Qu'est-ce que la liberté, si ce n'est la garantie du droit du plus
faible, que les femmes sont chargées par la nature de représenter dans
la société? En France, aujourd'hui, on s'enorgueillit de tout décider à
la majorité;... belle merveille!!!... quand je verrai qu'on a quelque
égard aux réclamations de la minorité, je crierai à mon tour: Vive la
liberté!

Il faut tout dire, les plus faibles de maintenant étaient les plus forts
d'autrefois, et alors ils n'ont que trop donné l'exemple de l'abus de la
force dont je me plains aujourd'hui! Mais une erreur n'en excuse pas une
autre.

Malgré la secrète influence des femmes, la Russie est encore plus loin
de la liberté que ne le sont la plupart des pays de la terre; non du
mot, mais de la chose. Demain dans une émeute, dans un massacre, à la
lueur d'un incendie, on peut crier vive la liberté jusque sur les
frontières de la Sibérie; un peuple aveugle et cruel peut éventrer ses
maîtres, il peut se révolter contre des tyrans obscurs, et faire rougir
de sang les eaux du Volga, il n'en sera pas plus libre: la barbarie est
un joug.

Aussi, le meilleur moyen d'émanciper les hommes n'est-il pas de
proclamer leur affranchissement avec pompe, c'est de rendre la servitude
impossible en développant dans le cœur des nations le sentiment de
l'humanité; il manque en Russie. Parler libéralité aujourd'hui à des
Russes, de quelque condition qu'ils soient, ce serait un crime; leur
prêcher l'humanité à tous, sans exception, c'est un devoir.

La nation russe, il faut bien le dire, n'a pas encore de justice[28];
aussi m'a-t-on cité un jour, à la louange de l'Empereur Nicolas, le gain
d'un procès, par un particulier obscur, contre des grands seigneurs.
Dans ce cas, l'admiration pour le caractère du souverain me paraissait
une satire contre la société. Ce fait trop vanté m'a prouvé positivement
que l'équité n'est qu'une exception en Russie.

Tout bien considéré, je ne conseillerais pas à tous les hommes de peu,
comme on disait jadis en France, de se fier au succès de ce personnage
favorisé peut-être par exception pour assurer l'impunité aux injustices
courantes: espèce de moulin de Sans-Souci, échantillon d'équité dont les
régulateurs de la loi se plaisent à faire montre pour répondre aux
reproches de corruption et de servilité.

Un autre fait dont nous devons tirer une induction peu favorable à la
magistrature russe, c'est qu'on ne plaide guère en Russie: chacun sait
où cela mène; on recourrait plus souvent à la justice, si les juges
étaient plus équitables. C'est ainsi qu'on ne se querelle pas, qu'on ne
se bat pas dans les rues, de peur du cachot et des fers, indistinctement
réservés, la plupart du temps, aux deux parties.

Malgré les tristes tableaux que je vous trace, deux choses et une
personne valent la peine du voyage. La Néva de Pétersbourg, pendant les
jours sans nuits, le Kremlin de Moscou, au clair de lune, et l'Empereur
de Russie: c'est la Russie pittoresque, historique et politique; hors de
là tout n'est que fatigue et qu'ennui sans dédommagement: vous en
jugerez en lisant mes lettres.

Plusieurs de mes amis m'ont écrit déjà qu'ils sont d'avis de ne pas les
faire paraître.

Lorsque je m'apprêtais à quitter Pétersbourg, un Russe me demanda, comme
tous les Russes, ce que je dirais de son pays. «J'y ai été trop bien
reçu pour en parler,» lui ai-je répondu.

On se fait contre moi des armes de cet aveu où j'avais cru cacher à
peine poliment une épigramme. «Traité comme vous l'avez été, m'écrit-on,
il est certain que vous ne pouvez dire la vérité; or, comme vous ne
savez écrire que pour elle, vous ferez mieux de vous taire.» Telle est
l'opinion d'une partie des personnes que j'ai l'habitude d'écouter. En
tout cas, elle n'est pas flatteuse pour les Russes.

La mienne est que sans blesser la délicatesse, sans manquer à la
reconnaissance qu'on doit aux personnes, quand on leur en doit, ni au
respect qu'on se doit toujours à soi-même, il y a une manière convenable
de parler sincèrement des choses et des hommes publics; j'espère avoir
trouvé cette manière-là. Il n'y a que la vérité qui choque, à ce qu'on
prétend; c'est possible, mais en France du moins, nul n'a le droit ni la
force de fermer la bouche à qui la dit. Mes cris d'indignation ne
pourront passer pour l'expression déguisée de la vanité blessée. Si je
n'avais écouté que mon amour-propre, il m'aurait dit d'être enchanté de
tout: mon cœur n'a été satisfait de rien.

Tant pis pour les Russes si tout ce qu'on raconte de leur pays et de ses
habitants tourne en personnalités: c'est un malheur inévitable; car à
vrai dire, les choses n'existent pas en Russie, puisque c'est le bon
plaisir d'un homme qui les fait et qui les défait; mais ceci n'est pas
la faute des voyageurs.

L'Empereur me paraît peu disposé à se démettre d'une partie de son
autorité: qu'il subisse donc la responsabilité de l'omnipotence; c'est
une première expiation du mensonge politique par lequel un seul homme
est déclaré maître absolu d'un pays, souverain tout-puissant de la
pensée d'un peuple.

Les adoucissements dans la pratique n'excusent pas l'impiété d'une telle
doctrine. J'ai trouvé chez les Russes que le principe de la monarchie
absolue, appliqué avec une conséquence inflexible, mène à des résultats
monstrueux. Et cette fois, mon quiétisme politique ne m'empêche pas de
reconnaître et de proclamer qu'il est des gouvernements que les peuples
ne devraient jamais subir.

L'Empereur Alexandre causant confidentiellement avec madame de Staël sur
les améliorations qu'il projetait, lui dit: «Vous louez mes intentions
philanthropiques, je vous remercie; néanmoins dans l'histoire de Russie,
je ne suis qu'un accident heureux.» Ce prince disait vrai; les Russes
vantent en vain la prudence et les ménagements des hommes qui dirigent
leurs affaires, le pouvoir arbitraire n'en est pas moins chez eux la
base fondamentale de l'État, et ce principe fonctionne de telle sorte
que l'Empereur fait ou fait faire, ou laisse faire, ou laisse subsister
des lois--pardonnez-moi si je donne ce nom sacré à des arrêts impies,
mais je me sers du mot usité en Russie--l'Empereur laisse subsister des
lois qui, par exemple, permettent à l'Empereur de déclarer que les
enfants légitimes d'un homme légitimement marié n'ont point de père,
point de nom, enfin, qu'ils sont des chiffres, et ne sont point des
hommes[29]. Et vous voulez m'empêcher de traduire à la barre du tribunal
de l'Europe un prince qui, tout distingué, tout supérieur qu'il est,
consent à régner sans abolir une telle loi!!

Son ressentiment est implacable: avec des haines si vives, on peut
encore être un grand souverain, on ne saurait plus être un grand homme:
le grand homme est clément, l'homme politique est vindicatif; on règne
par la vengeance, on convertit par le pardon.

Je viens de vous dire mon dernier mot sur un prince qu'on hésite à juger
lorsqu'on connaît le pays où il est condamné à régner: car les hommes y
sont tellement dépendants des choses, qu'on ne sait à qui remonter, ni
jusqu'où descendre pour demander compte des faits. Et ce sont les grands
seigneurs d'un tel pays qui prétendent ressembler aux Français!!...

Les rois de France, dans les temps de barbarie, ont fait souvent couper
la tête à leurs grands vassaux; l'un d'eux, de tyrannique mémoire, a
voulu, par un raffinement de cruauté, que le sang du père fût versé sur
les enfants placés au-dessous de l'échafaud: néanmoins, quelle que fût
la rigueur de ces princes absolus, lorsqu'ils tuaient leur ennemi,
lorsqu'ils le dépouillaient de ses biens, lorsqu'ils le massacraient,
ils se gardaient d'avilir en lui, par un arrêt dérisoire, sa caste, sa
famille, son pays: un tel oubli de toute dignité aurait révolté les
peuples de France, même ceux du moyen âge. Mais le peuple russe souffre
bien autre chose. Disons mieux, il n'y a pas encore de peuple russe...
il y a des Empereurs qui ont des serfs et des courtisans qui ont aussi
des serfs: tout cela ne fait pas un peuple.

La classe moyenne, jusqu'à ce jour peu nombreuse en proportion des
autres, se compose presque uniquement des étrangers; quelques paysans
affranchis par leur richesse, et les plus petits employés, montés de
quelques degrés, commencent à la grossir: l'avenir de la Russie dépend
de ces nouveaux bourgeois, d'origines tellement diverses qu'ils ne
peuvent guère s'accorder dans leurs vues.

On s'efforce aujourd'hui de créer une nation russe; mais la tâche est
rude pour un homme. Le mal se fait vite, il se répare lentement; les
dégoûts du despotisme doivent souvent éclairer le despote sur les abus
du pouvoir absolu: je le crois. Mais les embarras de l'oppresseur
n'excusent pas l'oppression; et si ses crimes m'inspirent quelque pitié,
le mal est toujours à plaindre, ils m'en inspirent beaucoup moins que
les souffrances de l'opprimé. En Russie, quelle que soit l'apparence des
choses, il y a au fond de tout la violence et l'arbitraire. On y a rendu
la tyrannie calme à force de terreur: voilà, jusqu'à ce jour, la seule
espèce de bonheur que ce gouvernement ait su procurer à ses peuples.

Et lorsque le hasard me rend témoin des maux inouïs qu'on souffre sous
une constitution à principe exagéré, la crainte de blesser je ne sais
quelle délicatesse, m'empêcherait de dire ce que j'ai vu? Mais je serais
indigne d'avoir eu des yeux si je cédais à cette partialité pusillanime,
qu'on me déguise cette fois sous le nom de respect pour les convenances
sociales; comme si ma conscience n'avait pas le premier droit à mon
respect... Quoi! on m'aura laissé pénétrer dans une prison; j'aurai
compris le silence des victimes terrifiées, et je n'oserai raconter leur
martyre, de peur d'être accusé d'ingratitude, à cause de la complaisance
des geôliers à me faire les honneurs du cachot? Une telle prudence
serait loin d'être une vertu; je vous déclare donc, qu'après avoir bien
regardé autour de moi pour voir ce qu'on me cachait, bien écouté pour
entendre ce qu'on ne voulait pas me dire, bien tâché d'apprécier le faux
dans ce qu'on me disait, je ne crois pas exagérer en vous assurant que
l'Empire de Russie est le pays de la terre où les hommes sont le plus
malheureux, parce qu'ils y souffrent à la fois des inconvénients de la
barbarie et de ceux de la civilisation. Quant à moi, je me croirais un
traître et un lâche, si après avoir tracé déjà en toute liberté d'esprit
le tableau d'une grande partie de l'Europe, je me refusais à le
compléter de peur de modifier certaines opinions qui étaient les
miennes, et de choquer certaines personnes par le tableau véridique d'un
pays qui n'a jamais été peint tel qu'il est. Sur quoi se fonderait, je
vous prie, mon respect pour de mauvaises choses? Suis-je lié par quelque
autre chaîne que par l'amour de la vérité?

En général, les Russes m'ont paru des hommes doués de beaucoup de tact;
des hommes très-fins, mais peu sensibles: je l'ai dit, une extrême
susceptibilité unie à beaucoup de dureté, voilà, je crois, le fond de
leur caractère: Je l'ai dit; une vanité clairvoyante, une perspicacité
d'esclave, une finesse sarcastique: tels sont les traits dominants de
leur esprit; je l'ai dit et répété, car ce serait pure duperie que
d'épargner l'amour-propre des gens quand ils sont eux-mêmes si peu
miséricordieux; la susceptibilité n'est pas de la délicatesse. Il est
temps que ces hommes qui démêlent avec tant de sagacité les vices et les
ridicules de nos sociétés, s'habituent à supporter la sincérité des
autres: le silence officiel qu'on fait régner autour d'eux les abuse, il
énerve leur intelligence; s'ils veulent se faire reconnaître des nations
de l'Europe et traiter avec nous d'égaux à égaux, il faut qu'ils
commencent par se résigner à s'entendre juger. Cette sorte de procès,
toutes les nations le soutiennent sans en faire beaucoup d'état. Depuis
quand les Allemands ne reçoivent-ils les Anglais qu'à condition que
ceux-ci diront du bien de l'Allemagne? Les nations ont toujours de
bonnes raisons pour être comme elles sont: et la meilleure de toutes,
c'est qu'elles ne peuvent pas être autrement.

À la vérité cette excuse ne va pas aux Russes, du moins pas à ceux qui
lisent. Comme ils singent tout, ils pourraient être autrement, et c'est
justement cette possibilité qui rend leur gouvernement ombrageux jusqu'à
la férocité!... ce gouvernement sait trop qu'on n'est sûr de rien avec
des caractères tout en reflets.

Un motif plus puissant aurait pu m'arrêter; c'est la peur d'être accusé
d'apostasie. «Il a longtemps protesté, dira-t-on, contre les
déclamations libérales; maintenant le voilà qui cède au torrent et qui
cherche la fausse popularité après l'avoir dédaignée.»

Je ne sais si je m'abuse, mais plus je réfléchis et moins je crois que
ce reproche puisse m'atteindre, ni même que personne pense à me
l'adresser.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que la crainte d'être blâmé par les étrangers
préoccupe l'esprit des Russes. Ce peuple bizarre unit une extrême
jactance à une excessive défiance de lui-même; en dehors suffisance, au
fond humilité inquiète: voilà ce que j'ai vu dans la plupart des Russes.
Leur vanité, qui ne se repose jamais, est toujours en souffrance comme
l'est l'orgueil anglais; aussi les Russes manquent-t-ils de simplicité.
La naïveté, ce mot français dont aucune autre langue que la nôtre ne
peut rendre le sens exact parce que la chose nous est propre, la
naïveté, cette simplicité qui pourrait devenir malicieuse, ce don de
l'esprit qui fait rire sans jamais blesser le cœur, cet oubli des
précautions oratoires qui va jusqu'à prêter des armes contre soi à ceux
auxquels on parle, cette équité de jugement, cette vérité d'expression
tout involontaire, cet abandon de la personnalité dans l'intérêt de la
vérité; la simplesse gauloise, en un mot, ils ne la connaissent pas. Un
peuple d'imitateurs ne sera jamais naïf; le calcul chez lui tuera
toujours la sincérité.

J'ai trouvé dans le testament de Monomaque des conseils sages et curieux
adressés à ses enfants: voici un passage qui m'a particulièrement
frappé; aussi l'ai-je mis pour épigraphe à la tête de mon livre, car
c'est un aveu précieux à recueillir: «Respectez surtout les étrangers,
de quelque qualité, de quelque rang qu'ils soient, et si vous n'êtes pas
à même de les combler de présents, prodiguez-leur au moins des marques
de bienveillance, _puisque de la manière dont ils sont traités dans un
pays dépend le bien et le mal qu'ils en disent en retournant dans le
leur_.» (Tiré des conseils de Vladimir Monomaque à ses enfants en 1126.)
Ce prince avait été baptisé sous le nom de Basile. (Histoire de l'Empire
de Russie par Karamsin, traduite par MM. Saint-Thomas et Jauffret; tome
II, page 205. Paris, 1820.)

Un tel raffinement d'amour-propre, vous en conviendrez, ôte beaucoup de
son prix à l'hospitalité. Aussi cette charité calculée m'est-elle
revenue malgré moi plus d'une fois à la mémoire pendant mon voyage. Ce
n'est pas qu'on doive priver les hommes de la récompense de leurs bonnes
actions; mais il est immoral de donner cette récompense pour premier
mobile à la vertu.

Voici quelques autres passages extraits du même auteur, et qui serviront
d'appui à mes propres observations.

Karamsin lui-même raconte les fâcheux résultats de l'invasion des
Mongols sur le caractère du peuple russe: si l'on me trouve sévère dans
mes jugements, on verra qu'ils sont autorisés par un auteur grave et
plutôt disposé à l'indulgence.

«L'orgueil national, dit-il, s'anéantit parmi les Russes; ils eurent
recours aux artifices qui suppléent à la force chez des hommes condamnés
à une obéissance servile: _habiles à tromper les Tatars, ils devinrent
aussi plus savants dans l'art de se tromper mutuellement; achetant des
barbares leur sécurité personnelle, ils furent plus avides d'argent et
moins sensibles aux injures, à la honte, exposés sans cesse à
l'insolence de tyrans étrangers_!» (Extrait du même ouvrage, tome V,
chapitre 4, page 447 et suivante.)

Plus loin:

«_Il se pourrait que le caractère actuel des Russes conservât
quelques-unes des taches dont l'a souillé la barbarie des Mongols_
[...]»

«Nous remarquons qu'avec plusieurs sentiments élevés _on vit s'affaiblir
en nous le courage_, alimenté surtout par l'orgueil national [...]»

«L'autorité du peuple favorisait aussi celle des boyards, qui à leur
tour pouvaient, à l'aide des citoyens, avoir influence sur le prince, ou
réciproquement par le prince sur les citoyens. Ce soutien ayant disparu,
il fallut obéir au souverain, sous peine d'être regardé comme traître ou
comme rebelle; _et il n'existe plus aucune voie légitime de s'opposer à
ses volontés; en un mot, on vit naître l'autocratie_.»

Je terminerai ces extraits en copiant deux passages du règne d'Ivan III;
ils se trouvent également dans Karamsin, tome VI, page 351.

Après avoir raconté comment le Czar Ivan III hésite entre son fils et
son petit-fils pour désigner l'héritier du trône, l'historien continue
en ces termes:

«Il est à regretter qu'au lieu de nous développer toutes les
circonstances de ce curieux événement (il parle ici du repentir du
souverain qui rend sa tendresse à sa femme et à son fils, et qui
abandonne son petit-fils après l'avoir couronné,) les annalistes se
contentent de dire qu'après un plus mûr examen des accusations intentées
contre son épouse, Jean lui rendit toute sa tendresse ainsi qu'à son
fils: ils ajoutent qu'instruit enfin des trames ourdies par leurs
ennemis et persuadé qu'il avait été trompé, il résolut de sévir et de
faire un exemple sur les seigneurs les plus distingués. Le prince Ivan
Patrikeieff, ses deux fils et son gendre le prince Siméon Riapolwski,
furent condamnés à mort COMME INTRIGANTS!!..»

Cet Ivan III qui faisait supplicier les intrigants, est compté chez les
Russes parmi les plus grands hommes.

Des choses semblables ou analogues se passent encore aujourd'hui en
Russie. Grâce à l'omnipotence autocratique, le respect pour la chose
jugée n'y existe pas; et l'Empereur, bien informé, peut toujours défaire
ce qu'a fait l'Empereur mal informé[30].

Enfin, page 433, Karamsin fait en ces termes le résumé du glorieux règne
de ce grand et bon prince (Ivan III). Je ne suis responsable du style du
traducteur ni dans ce passage ni dans les précédents.

«Tout devint, dès lors, rang ou faveur du prince: parmi les enfants
boyards de la cour, espèce de pages, on voyait des fils de princes et de
grands seigneurs. En présidant les conciles ecclésiastiques, Jean
paraissait solennellement comme chef du clergé. Fier de ses relations
avec les autres souverains, il aimait à déployer une grande pompe devant
leurs ambassadeurs; il introduisit l'usage de baiser la main du monarque
en signe de faveur distinguée: il voulut, par tous les moyens extérieurs
possibles, s'élever au-dessus des hommes pour frapper fortement
l'imagination; _ayant enfin pénétré le secret de l'autocratie, il devint
comme un Dieu terrestre aux yeux des Russes, qui commencèrent_ DÈS LORS
_à étonner tous les autres peuples par une aveugle soumission à la
volonté de leur souverain_!»

Ces aveux m'ont paru doublement significatifs dans la bouche d'un
historien aussi courtisan, aussi timide que l'était Karamsin. Je
pourrais multiplier les citations, mais je crois en avoir fait assez
pour établir le droit que je crois avoir de dire ingénument ma façon de
pensée qui se trouve justifiée par l'opinion d'un écrivain accusé de
partialité.

Dans un pays où dès le berceau les esprits sont façonnés à la
dissimulation et aux finesses de la politique orientale, le naturel doit
être plus rare qu'ailleurs: aussi quand on l'y rencontre a-t-il un
charme particulier. J'ai vu en Russie quelques hommes qui rougissent de
se sentir opprimés par le dur régime sous lequel ils sont forcés de
vivre sans oser s'en plaindre; ces hommes ne sont libres qu'en face de
l'ennemi; ils vont faire la guerre au fond du Caucase pour se reposer du
joug qu'on leur impose chez eux; la tristesse de cette vie imprime
prématurément sur leur front un cachet de mélancolie qui contraste avec
leurs habitudes militaires et avec l'insouciance de leur âge; les rides
de la jeunesse révèlent de profonds chagrins et elles inspirent une
grande pitié; ces jeunes hommes ont emprunté à l'Orient sa gravité, aux
imaginations du Nord le vague et la rêverie: ils sont très-malheureux et
très-aimables; nul habitant des autres pays ne leur ressemble.

Puisque les Russes ont de la grâce, il faut bien qu'ils aient un genre
de naturel que je n'ai pu discerner; le naturel de ce peuple est
peut-être insaisissable pour un étranger qui passe par le pays aussi
rapidement que j'ai passé en Russie. Nul caractère n'est aussi difficile
à définir que celui de ce peuple.

Sans moyen âge, sans souvenirs anciens, sans catholicisme, sans
chevalerie derrière soi, sans respect pour sa parole[31], toujours Grecs
du Bas-Empire, polis par formule comme des Chinois, grossiers ou du
moins indélicats comme des Calmoucks, sales comme des Lapons, beaux
comme des anges, ignorants comme des sauvages (j'excepte les femmes et
quelques diplomates), fins comme des juifs, intrigants comme des
affranchis, doux et graves dans leurs manières comme des Orientaux,
cruels dans leurs sentiments comme des barbares, sarcastiques et
dédaigneux par désespoir, doublement moqueurs par nature et par
sentiment de leur infériorité, légers, mais en apparence seulement: les
Russes sont essentiellement propres aux affaires sérieuses; tous ont
l'esprit nécessaire pour acquérir un tact extraordinairement aiguisé,
mais nul n'est assez magnanime pour s'élever au-dessus de la finesse;
aussi m'ont-ils dégoûté de cette faculté indispensable pour vivre chez
eux. Avec leur continuelle surveillance d'eux-mêmes, ils me paraissent
les hommes les plus à plaindre de la terre. Le tact des convenances,
cette police de l'imagination, est une qualité triste, au moyen de
laquelle on sacrifie sans cesse son sentiment à celui des autres, une
qualité négative qui en exclut de positives bien supérieures, c'est le
gagne-pain des courtisans ambitieux qui sont là pour obéir à la volonté
d'un autre, pour suivre, pour deviner l'impulsion, mais qui se feraient
chasser le jour où ils prétendraient à la donner. C'est que, pour donner
l'impulsion, il faut du génie; le génie est le tact de la force, le tact
n'est que le génie de la faiblesse. Les Russes sont tout tact. Le génie
agit, le tact observe, et l'abus de l'observation mène à la défiance,
c'est-à-dire à l'inaction; le génie peut s'allier avec beaucoup d'art,
jamais avec un tact très-raffiné, parce que le tact, cette flatterie à
feu couvert, cette suprême vertu des subalternes qui respectent
l'ennemi, c'est-à-dire le maître, tant qu'ils n'osent pas le frapper,
est toujours uni à un peu d'artifice. Grâce à cette supériorité de
sérail, les Russes sont impénétrables; il est vrai qu'on voit toujours
qu'ils cachent quelque chose, mais on ne sait ce qu'ils cachent, et cela
leur suffit. Ils seront des hommes bien redoutables et bien fins
lorsqu'ils parviendront à masquer même leur finesse.

Déjà quelques-uns d'entre eux sont arrivés jusque-là; ce sont les plus
avancés du pays, tant par le poste qu'ils occupent que par la
supériorité d'esprit avec laquelle ils remplissent leur charge. Ceux-là,
je n'ai pu les juger que de souvenir; leur présence a un prestige qui me
fascinait.

Mais, bon Dieu! à quoi peut servir tout ce manége? Quel motif suffisant
assignerons-nous à tant de feinte? Quel devoir, quelle récompense peut
faire si longtemps supporter à des visages d'hommes la fatigue du
masque?

Le jeu de tant de batteries ne serait-il destiné qu'à défendre un
pouvoir réel et légitime?... Un tel pouvoir n'en a pas besoin, la vérité
se défend d'elle-même. Veut-on protéger de misérables intérêts de
vanité? peut-être. Cependant, prendre de tels soucis pour arriver à un
résultat si misérable, ce serait un travail indigne des hommes graves
qui se l'imposent; je leur attribue une pensée plus profonde; un but
plus grand m'apparaît et m'explique leurs prodiges de dissimulation et
de longanimité.

Une ambition désordonnée, immense, une de ces ambitions qui ne peuvent
germer que dans l'âme des opprimés, et se nourrir que du malheur d'une
nation entière, fermente au cœur du peuple russe. Cette nation,
essentiellement conquérante, avide à force de privations, expie d'avance
chez elle, par une soumission avilissante, l'espoir d'exercer la
tyrannie chez les autres; la gloire, la richesse qu'elle attend la
distraient de la honte qu'elle subit, et, pour se laver du sacrifice
impie de toute liberté publique et personnelle, l'esclave, à genoux,
rêve la domination du monde.

Ce n'est pas l'homme qu'on adore dans l'Empereur Nicolas, c'est le
maître ambitieux d'une nation plus ambitieuse que lui. Les passions des
Russes sont taillées sur le patron de celles des peuples antiques; chez
eux tout rappelle l'Ancien Testament; leurs espérances, leurs tortures
sont grandes comme leur Empire.

Là, rien n'a de bornes, ni douleurs, ni récompenses; ni sacrifices, ni
espérances: leur pouvoir peut devenir énorme, mais ils l'auront acheté
au prix que les nations de l'Asie paient la fixité de leurs
gouvernements: au prix du bonheur.

La Russie voit dans l'Europe une proie qui lui sera livrée tôt ou tard
par nos dissensions; elle fomente chez nous l'anarchie dans l'espoir de
profiter d'une corruption favorisée par elle parce qu'elle est favorable
à ses vues: c'est l'histoire de la Pologne recommencée en grand. Depuis
longues années Paris lit des journaux révolutionnaires payés par la
Russie. «L'Europe, dit-on à Pétersbourg, prend le chemin qu'a suivi la
Pologne; elle s'énerve par un libéralisme vain, tandis que nous restons
puissants, précisément parce que nous ne sommes pas libres: patientons
sous le joug, nous ferons payer aux autres notre honte.»

Le plan que je vous révèle ici peut paraître chimérique à des yeux
distraits; il sera reconnu pour vrai par tout homme initié à la marche
des affaires de l'Europe et aux secrets des cabinets pendant les vingt
dernières années. Il donne la clef de bien des mystères, il explique en
un mot l'extrême importance que des personnes sérieuses par caractère et
par position attachent à n'être vues des étrangers que du beau côté. Si
les Russes étaient, comme ils le disent, les appuis de l'ordre et de la
légitimité, se serviraient-ils d'hommes et, qui pis est, de moyens
révolutionnaires?

Le monstrueux crédit de la Russie à Rome, est un des effets du prestige
contre lequel je voudrais nous prémunir[32]. Rome et toute la
catholicité n'a pas de plus grand, de plus dangereux ennemi que
l'Empereur de Russie. Tôt ou tard, sous les auspices de l'autocratie
grecque, le schisme régnera seul à Constantinople; alors le monde
chrétien, partagé en deux camps, reconnaîtra le tort fait à l'Église
romaine par l'aveuglement politique de son chef.

Ce prince, effrayé du désordre où tombaient les sociétés lors de son
avènement au trône pontifical, épouvanté du mal moral causé à l'Europe
par nos révolutions, sans soutien, éperdu au milieu d'un monde
indifférent ou railleur, ne craignait rien tant que les soulèvements
populaires dont il avait souffert et vu souffrir ses contemporains;
alors, cédant à la funeste influence de certains esprits étroits, il a
pris conseil de la prudence humaine, il s'est montré sage, selon le
monde, habile à la manière des hommes: c'est-à-dire aveugle et faible
selon Dieu; et voilà comment la cause du catholicisme, en Pologne, fut
désertée par son avocat naturel, par le chef visible de l'Église
orthodoxe. Est-il aujourd'hui beaucoup de nations qui sacrifieraient
leurs soldats pour Rome? Et lorsque dans son dénûment le pape trouve
encore un peuple prêt à se faire égorger pour lui... il
l'excommunie!!... lui, le seul prince de la terre qui devait l'assister
jusqu'à la mort, il l'excommunie pour complaire au souverain d'une
nation schismatique! Les fidèles se demandent avec effroi ce qu'est
devenue l'infatigable prévoyance du saint-siége; les martyrs, frappés
d'interdiction, voient la foi catholique sacrifiée par Rome à la
politique grecque: et la Pologne découragée dans sa sainte résistance,
subit son sort sans le comprendre[33].

Comment le représentant de Dieu sur la terre n'a-t-il pas encore reconnu
que depuis le traité de Westphalie, toutes les guerres de l'Europe sont
des guerres de religion? Quelle prudence charnelle a pu troubler son
regard au point de lui faire appliquer à la direction des choses du ciel
des moyens, assez bons pour les rois, mais indignes du Roi des rois?
Leur trône n'a qu'une durée passagère, le sien est éternel; oui,
éternel, parce que le prêtre assis sur ce trône serait plus grand et
plus clairvoyant dans les catacombes qu'il ne l'est au Vatican. Trompé
par la subtilité des enfants du siècle, il n'a point aperçu le fond des
choses, et dans les aberrations où l'a jeté sa politique de peur, il a
oublié de puiser sa force où elle est: dans la politique de foi[34].

Mais patience, les temps mûrissent, bientôt toute question sera posée
nettement, et la vérité défendue par ses champions légitimes, reprendra
son empire sur l'esprit des nations. Peut-être la lutte qui se prépare
servira-t-elle à faire comprendre aux protestants une vérité
essentielle, que j'ai déjà exprimée plus d'une fois, mais sur laquelle
j'insiste parce qu'elle me paraît l'unique vérité nécessaire pour hâter
la réunion de toutes les communions chrétiennes: c'est que le seul
prêtre réellement libre qui existe au monde, c'est le prêtre catholique.
Partout ailleurs que dans l'Église catholique, le prêtre est assujetti à
d'autres lois, à d'autres lumières qu'à celles de sa conscience et de sa
doctrine. On frémit en voyant les inconséquences de l'Église anglicane,
et l'on tremble en voyant l'avilissement de l'Église grecque à
Pétersbourg; que l'hypocrisie cesse de triompher en Angleterre, la plus
grande partie du royaume redevient catholique. L'Église romaine seule a
sauvé la pureté de la foi, en défendant par toute la terre avec une
générosité sublime, avec une patience héroïque, avec une inflexible
conviction, l'indépendance du sacerdoce contre l'usurpation des
souverainetés temporelles quelles qu'elles fussent. Où est l'Église qui
ne se soit pas laissé rabaisser par les divers gouvernements de la terre
au rang d'une police pieuse? il n'y en a qu'une, une seule, c'est
l'Église catholique; et cette liberté qu'elle a conservée au prix du
sang de ses martyrs, est un principe éternel de vie et de puissance.
L'avenir du monde est à elle, parce qu'elle a su rester pure d'alliage.
Que le protestantisme s'agite, c'est dans sa nature; que les sectes
s'inquiètent et discutent, c'est leur jeu: l'Église catholique
attend!!...

Le clergé grec russe n'a jamais été, il ne sera jamais qu'une milice
revêtue d'un uniforme un peu différent de l'habit des troupes séculières
de l'Empire. Sous la direction de l'Empereur, les popes et leurs évêques
sont un régiment de clercs: voilà tout.

La distance qui sépare la Russie de l'Occident a merveilleusement servi
jusqu'à ce jour à nous voiler toutes ces choses. Si l'astucieuse
politique grecque craint tant la vérité, c'est parce qu'elle sait
merveilleusement profiter du mensonge; mais ce qui me surprend, c'est
qu'elle parvienne à en perpétuer le règne.

Comprenez-vous maintenant l'importance d'une opinion, d'un mot
sarcastique, d'une lettre, d'une moquerie, d'un sourire, à plus forte
raison d'un livre aux yeux de ce gouvernement favorisé par la crédulité
de ses peuples, et par la complaisance de tous les étrangers?... Un mot
de vérité lancé en Russie, c'est l'étincelle qui tombe sur un baril de
poudre.

Qu'importe aux hommes qui mènent la Russie le dénûment, la pâleur des
soldats de l'Empereur? Ces spectres vivants ont les plus beaux uniformes
de l'Europe: qu'importent les sarraux de bure sous lesquels se cachent
dans l'intérieur de leurs cantonnements ces fantômes dorés?... Pourvu
qu'ils ne soient pauvres et sales qu'en secret, et qu'ils brillent
lorsqu'ils se montrent, on ne leur demande ni ne leur donne rien. Une
misère drapée: telle est la richesse des Russes: pour eux l'apparence
est tout, et l'apparence chez eux ment plus que chez d'autres. Aussi
quiconque lève un coin du voile est-il pour jamais perdu de réputation à
Pétersbourg.

La vie sociale en ce pays est une conspiration permanente contre la
vérité.

Là, quiconque n'est pas dupe passe pour traître: là, rire d'une
gasconnade, réfuter un mensonge, contredire une vanterie politique,
_motiver l'obéissance_ est un attentat contre la sûreté de l'État et du
prince; c'est encourir le sort d'un révolutionnaire, d'un conspirateur,
d'un ennemi de l'ordre, d'un criminel de lèse-majesté... d'un Polonais,
et vous savez si ce sort est cruel! Il faut avouer qu'une SUSCEPTIBILITÉ
qui se manifeste de la sorte est plus redoutable que moquable: la
surveillance minutieuse d'un tel gouvernement d'accord avec la vanité
éclairée d'un tel peuple, devient épouvantable; elle n'est plus
ridicule.

On peut et l'on doit s'astreindre à tous les genres de précautions sous
un maître qui ne fait grâce à aucun ennemi, et qui ne méprise aucune
résistance, et qui dès lors s'impose la vengeance comme un devoir. Cet
homme ou plutôt ce gouvernement personnifié prendrait le pardon pour une
apostasie, la clémence pour l'oubli de lui-même, l'humanité pour un
manque de respect envers sa propre majesté... que dis-je? envers sa
divinité!... Il n'est pas le maître de renoncer à se faire adorer.

La civilisation russe est encore si près de sa source qu'elle ressemble
à de la barbarie. La Russie n'est qu'une société conquérante, sa force
n'est pas dans la pensée, elle est dans la guerre, c'est-à-dire dans la
ruse et la férocité.

La Pologne, par sa dernière insurrection, a retardé l'explosion de la
mine: elle a forcé les batteries de rester masquées; on ne pardonnera
jamais à la Pologne la dissimulation dont on est forcé d'user, non pas
avec elle, puisqu'on l'immole impunément, mais avec des amis dont il
faut continuer de faire des dupes, en ménageant leur ombrageuse
philanthropie. On intéresse à ce ressentiment magnanime et passionné,
notez ces deux points-ci, la sentinelle avancée du nouvel Empire romain
qui s'appellera l'Empire grec, et le plus circonspect, mais le plus
aveugle des rois de l'Europe[35], pour plaire à son voisin, qui est son
maître, commence une guerre de religion... il n'est pas près de
s'arrêter dans la route où on le pousse; si l'on a pu égarer celui-là,
on en séduira bien d'autres...

Considérez, je vous prie, que si jamais les Russes parvenaient à dominer
l'Occident, ils ne le gouverneraient pas de chez eux, à la manière des
anciens Mongols; tout au contraire, ils n'auraient rien de si pressé que
de sortir de leurs plaines glacées, et sans imiter leurs anciens
maîtres, les Tatares, qui pressuraient de loin les Slaves, leurs
tributaires,--car le climat de la Moscovie effrayait même les
Mongols,--les Moscovites sortiraient de leur pays dès que les chemins
des autres contrées leur seraient ouverts.

En ce moment, ils parlent modération, ils protestent contre la conquête
de Constantinople, ils craignent, disent-ils, tout ce qui peut agrandir
un Empire où les distances sont déjà une calamité; ils redoutent même...
jugez jusqu'où va leur prudence!... ils redoutent les climats chauds!...
Attendez un peu, vous verrez à quoi aboutiront toutes ces craintes.

Et je ne signalerais pas tant de mensonges, tant de périls, tant de
fléaux?... Non, non; j'aime mieux me tromper et parler que d'avoir vu
juste et de me taire. S'il y a témérité à dire ce que j'ai observé, il y
aurait crime à le cacher.

Les Russes ne me répondront pas; ils diront: «Quatre mois de voyage, il
a mal vu.»

Il est vrai, j'ai mal vu, mais j'ai bien deviné.

Ou s'ils me font l'honneur de me réfuter, ils nieront les faits; les
faits, matière brute de tout récit et qu'on est accoutumé de compter
pour rien à Pétersbourg, où le passé comme l'avenir, comme le présent,
est à la disposition du maître; car, encore une fois, les Russes n'ont
rien à eux que l'obéissance et l'imitation; la direction de leur esprit,
leur jugement, leur libre arbitre appartiennent au souverain. En Russie,
l'histoire fait partie du domaine de la couronne; c'est la propriété
morale du prince comme les hommes et la terre y sont sa propriété
matérielle; on la range dans les garde-meubles avec les trésors
impériaux, et l'on n'en montre que ce qu'on en veut bien faire
connaître. Le souvenir de ce qui s'est fait la veille est le bien de
l'Empereur; il modifie selon son bon plaisir les annales du pays, et
dispense chaque jour à son peuple les vérités historiques qui
s'accordent avec la fiction du moment. Voilà comment Minine et Pojarski,
héros oubliés depuis deux siècles, furent exhumés tout d'un coup et
devinrent à la mode au moment de l'invasion de Napoléon. Dans ce
moment-là le gouvernement permettait l'enthousiasme patriotique.

Toutefois ce pouvoir exorbitant se nuit à lui-même; la Russie ne le
subira pas éternellement: un esprit de révolte couve dans l'armée. Je
dis comme l'Empereur, les Russes ont trop voyagé; la nation est devenue
avide d'enseignements: la douane n'a pas de prise sur la pensée, les
armées ne l'exterminent pas, les remparts ne l'arrêtent pas, elle passe
sous terre: les idées sont dans l'air, elles sont partout, et les idées
changent le monde[36].

De tout ce qui précède, il résulte que l'avenir, cet avenir si brillant,
rêvé par les Russes, ne dépend pas d'eux; qu'ils n'ont point d'idées à
eux; et que le sort de ce peuple d'imitateurs se décidera chez les
peuples à idées qui leur sont propres: si les passions se calment dans
l'Occident, si l'union s'établit entre les gouvernements et les sujets,
l'avide espoir des Slaves conquérants devient une chimère.

Est-il à propos de vous répéter que je parle sans animosité, que j'ai
décrit les choses sans accuser les personnes, et que dans les déductions
que j'ai tirées de certains faits qui m'épouvantent, j'ai tâché de faire
la part de la nécessité? j'accuse moins que je ne raconte.

J'étais parti de Paris avec l'opinion que l'alliance intime de la France
et de la Russie pouvait seule accommoder les affaires de l'Europe; mais
depuis que j'ai vu de près la nation russe et que j'ai reconnu le
véritable esprit de son gouvernement, j'ai senti qu'elle est isolée du
reste du monde civilisé par un puissant intérêt politique, appuyé sur le
fanatisme religieux, et je suis de l'avis que la France doit chercher
ses appuis parmi les nations dont les intérêts s'accordent avec les
siens. On ne fonde pas des alliances sur des opinions contre des
besoins. Où sont en Europe les besoins qui s'accordent? ils sont chez
les Français et les Allemands et chez les peuples naturellement destinés
à servir de satellites à ces deux grandes nations. Les destinées d'une
civilisation progressive, sincère et raisonnable, se décideront au cœur
de l'Europe: tout ce qui concourt à hâter le parfait accord de la
politique allemande avec la politique française est bienfaisant; tout ce
qui retarde cette union, quelque spécieux que soit le motif du délai,
est pernicieux.

La guerre éclatera entre la philosophie et la foi, la politique et la
religion: entre le protestantisme et l'Église catholique: et de la
bannière qu'arborera la France dans cette lutte colossale, dépendra le
sort du monde, de l'Église, et avant tout de la France.

La preuve que le système d'alliance auquel j'aspire est bon, c'est qu'un
temps viendra où nous n'aurons pas la liberté d'en choisir un autre.

Comme étranger, surtout comme étranger qui écrit, j'ai été accablé de
protestations de politesse par les Russes; mais leur obligeance s'est
bornée à des promesses; personne ne m'a donné la facilité de regarder au
fond des choses. Une foule de mystères sont restés impénétrables à mon
intelligence. Un an passé dans le pays m'aurait peu avancé; les
inconvénients de l'hiver m'ont semblé d'autant plus à craindre, que les
habitants m'assuraient qu'on en souffre moins. Ils comptent pour rien
les membres paralysés, les traits du visage gelés; je pourrais pourtant
vous citer plus d'un exemple de ce genre d'accidents arrivés même à des
femmes de la société, soit étrangères, soit russes; et une fois atteint,
on se ressent toute sa vie du coup qu'on a reçu; quand on ne risquerait
que d'incurables névralgies, le danger serait grand: je n'ai pas voulu
braver inutilement ces maux et l'ennui des précautions qu'il faut
s'imposer pour les éviter. D'ailleurs dans cet Empire du profond
silence, des grands espaces vides, des campagnes nues, des villes
solitaires, des physionomies prudentes et dont l'expression peu franche
fait trouver vide la société elle-même, la tristesse me gagnait: j'ai
fui devant le spleen aussi bien que devant le froid. On a beau dire,
quiconque veut passer l'hiver à Pétersbourg, doit se résigner pendant
six mois à oublier la nature pour vivre emprisonné parmi des hommes qui
n'ont point de naturel[37].

Je l'avoue ingénument, j'ai passé en Russie un été terrible parce que je
n'ai pu parvenir à bien comprendre qu'une très-petite partie de ce que
j'y ai vu. J'espérais arriver à des solutions, je vous rapporte des
problèmes.

Il est un mystère surtout que je regrette de n'avoir pu pénétrer, c'est
le peu d'influence de la religion. Malgré l'asservissement politique de
l'Église grecque, ne pourrait-elle pas conserver du moins quelque
autorité morale sur les peuples? elle n'en a aucune. À quoi tient la
nullité d'une Église que tout semble favoriser dans son œuvre? Voilà le
problème. Est-ce le propre de la religion grecque de rester ainsi
stationnaire en se contentant des marques extérieures du respect? Un tel
résultat est-il inévitable partout où le pouvoir spirituel tombe dans la
dépendance absolue du temporel? je le crois, mais c'est ce que j'aurais
voulu pouvoir vous prouver à force de documents et de faits. Pourtant,
je dirai en peu de mots le résultat des observations que j'ai faites sur
les rapports du clergé russe avec les fidèles.

J'ai vu en Russie une Église chrétienne, que personne n'attaque, que
tout le monde respecte, du moins en apparence: une Église que tout
favorise dans l'exercice de son autorité morale, et pourtant cette
Église n'a nul pouvoir sur les cœurs; elle ne sait faire que des
hypocrites ou des superstitieux.

Dans les pays où la religion n'est point respectée, elle n'est point
responsable; mais ici, où tout le prestige d'un pouvoir absolu aide le
prêtre dans l'accomplissement de son œuvre, où la doctrine n'est
attaquée ni par des écrits, ni par des discours; où les pratiques
religieuses sont, pour ainsi dire, passées en lois de l'État; où les
coutumes servent la foi, comme elles la contrarient chez nous; on a le
droit de reprocher à l'Église sa stérilité. Cette Église est morte, et
pourtant, à en juger d'après ce qui se passe en Pologne, elle peut
devenir persécutrice; tandis qu'elle n'a ni d'assez hautes vertus, ni
d'assez grands talents pour être conquérante par la pensée; en un mot,
il manque à l'Église russe ce qui manque à tout dans ce pays: la
liberté, sans laquelle l'esprit de vie se retire et la lumière s'éteint.

L'Europe occidentale ignore tout ce qu'il entre d'intolérance religieuse
dans la politique russe. Le culte des Grecs réunis vient d'être aboli à
la suite de longues et sourdes persécutions: l'Europe catholique
sait-elle qu'il n'y a plus d'uniates chez les Russes; sait-elle
seulement, éblouie qu'elle est des lumières de sa philosophie, ce que
c'est que les uniates[38]?

Voici un fait qui vous prouvera le danger qu'on court en Russie à dire
ce qu'on pense de la religion grecque et de son peu d'influence morale.

Il y a quelques années qu'un homme d'esprit, bien vu de tout le monde à
Moscou, noble de naissance et de caractère, mais malheureusement pour
lui, dévoré de l'amour de la vérité; passion dangereuse partout, et
mortelle dans ce pays-là, s'avisa d'imprimer que la religion catholique
est plus favorable au développement des esprits, au progrès des arts,
que ne l'est la religion byzantine russe; il pensait là-dessus ce que je
pense, et il a osé le dire, crime irrémissible pour un Russe. La vie du
prêtre catholique, est-il dit dans son livre, vie toute surnaturelle ou
qui du moins doit l'être, est un sacrifice volontaire et journalier des
penchants grossiers de la nature; sacrifice incessamment renouvelé sur
l'autel de la foi, pour prouver aux plus incrédules que l'homme n'est
pas soumis en tout à la force matérielle, et qu'il peut recevoir d'une
puissance supérieure le moyen d'échapper aux lois du monde physique;
puis il ajoute: «Grâce aux réformes opérées par le temps, la religion
catholique ne peut plus employer sa virtualité qu'à faire le bien;» en
un mot, il prétendait que le catholicisme avait manqué aux grandes
destinées de la race slave, parce que là seulement se trouve à la fois,
enthousiasme soutenu, charité parfaite et discernement pur; il appuyait
son opinion d'un grand nombre de preuves, et s'efforçait de montrer les
avantages d'une religion indépendante, c'est-à-dire universelle, sur les
religions locales, c'est-à-dire bornées par la politique; bref, il
professait une opinion que je n'ai cessé de défendre de toutes mes
forces.

Il n'est pas jusqu'aux défauts du caractère des femmes russes dont cet
écrivain n'accuse la religion grecque. Il prétend que si elles sont
légères, si elles n'ont pas su conserver sur leur famille l'autorité
qu'il est du devoir d'une épouse chrétienne et d'une mère d'exercer chez
elle, c'est qu'elles n'ont jamais reçu un véritable enseignement
religieux.

Ce livre échappé, je ne sais par quel miracle ou par quel subterfuge, à
la surveillance de la censure, mit la Russie en feu: Pétersbourg, et
Moscou la sainte jetèrent des cris de rage et d'alarmes, enfin la
conscience des fidèles se troubla tellement, que d'un bout de l'Empire à
l'autre on demandait la punition de cet imprudent avocat de la mère des
Églises chrétiennes, ce qui n'empêchait pas l'écrivain téméraire d'être
conspué comme novateur; car... et ceci n'est pas une des moindres
inconséquences de l'esprit humain presque toujours en contradiction avec
lui-même dans les comédies qui se jouent en ce monde, le mot d'ordre de
tous les sectaires et schismatiques, c'est qu'il faut respecter la
religion sous laquelle on est né, vérité trop oubliée de Luther et de
Calvin qui ont fait en religion ce que bien des héros républicains
voudraient faire en politique: ils ont fait de l'autorité à leur profit;
enfin, il n'y avait pas assez de knout, pas assez de Sibérie, de
galères, de mines, de forteresses, de solitudes dans toutes les Russies
pour rassurer Moscou et son orthodoxie byzantine contre l'ambition de
Rome, servie par la doctrine impie d'un homme traître à Dieu et à son
pays!

On attend avec anxiété l'arrêt qui va décider du sort d'un si grand
criminel; cette sentence, tardant à paraître, on désespérait déjà de la
justice suprême, lorsque l'Empereur, dans son impassibilité
miséricordieuse, déclare qu'il n'y a point lieu à punir, qu'il n'y a
point de criminel à frapper; mais qu'il y a un fou à enfermer: il ajoute
que _le malade sera livré aux soins des médecins_.

Ce jugement fut mis à exécution sans délai, mais d'une façon si sévère
que le fou supposé pensa justifier l'arrêt dérisoire du chef absolu de
l'Église et de l'État. Le martyr de la vérité fut près de perdre la
raison à lui déniée par une décision d'en haut. Aujourd'hui, _au bout de
trois années_ d'un traitement rigoureusement observé, traitement aussi
avilissant qu'il était cruel, le malheureux théologien commence
seulement à jouir d'un peu de liberté; mais n'est-ce pas un miracle!...
maintenant il doute de sa propre raison, et sur la foi de la parole
Impériale il s'avoue insensé!... Ô profondeurs des misères humaines!...
En Russie la parole souveraine, lorsqu'elle réprouve un homme, équivaut
à l'excommunication papale du moyen âge!!...

Le fou supposé peut, dit-on, maintenant communiquer avec quelques amis:
on m'a proposé pendant mon séjour à Moscou de me mener le voir dans sa
retraite; la peur m'a retenu et même la pitié, car ma curiosité lui
aurait paru insultante. On ne m'a pas dit quelle peine ont subie les
censeurs du livre qu'il a publié.

C'est un exemple tout récent de la manière dont les affaires de
conscience se traitent aujourd'hui en Russie. Je vous le demande une
dernière fois, le voyageur assez malheureux ou assez heureux pour avoir
recueilli de tels faits, a-t-il le droit de les laisser ignorer? En ce
genre, ce que vous savez positivement vous éclaire sur ce que vous
supposez, et de toutes ces choses, il résulte une conviction que vous
avez l'obligation de faire partager au monde si vous le pouvez.

Je parle sans haine personnelle, mais aussi sans crainte ni restriction;
car je brave même le danger d'ennuyer.

Le pays que je viens de parcourir est sombre et monotone, autant que
celui que j'ai peint autrefois était brillant et varié. En faire le
tableau exact c'est renoncer à plaire. En Russie, la vie est aussi terne
qu'elle est gaie en Andalousie; le peuple russe est morne, le peuple
espagnol plein de verve. En Espagne l'absence de la liberté politique
était compensée par une indépendance personnelle, qui n'existe peut-être
nulle part au même degré et dont les effets sont surprenants, tandis
qu'en Russie l'une est aussi inconnue que l'autre. Un Espagnol vit
d'amour, un Russe vit de calcul; un Espagnol raconte tout, et s'il n'a
rien à raconter, il invente; un Russe cache tout, et s'il n'a rien à
cacher, il se tait pour avoir l'air discret, même il se tait sans
calcul, par habitude; l'Espagne est infestée de brigands, mais on n'y
vole que sur les grands chemins; les routes de la Russie sont sûres,
mais on est volé immanquablement dans les maisons; l'Espagne est remplie
de souvenirs et de ruines qui datent de tous les siècles; la Russie date
d'hier, son histoire n'est riche qu'en promesses; l'Espagne est hérissée
de montagnes qui varient les sites à chaque pas du voyageur, la Russie
n'a qu'un paysage d'un bout de la plaine à l'autre; le soleil illumine
Séville, il vivifie tout dans la Péninsule; la brume voile les lointains
des paysages de Pétersbourg qui restent ternes, même pendant les plus
belles soirées de l'été: enfin les deux pays sont en tous points
l'opposé l'un de l'autre, c'est la différence du jour à la nuit, du feu
à la glace, du midi au nord.

Il faut avoir vécu dans cette solitude sans repos, dans cette prison
sans loisir, qu'on appelle la Russie, pour sentir toute la liberté dont
on jouit dans les autres pays de l'Europe, quelque forme de gouvernement
qu'ils aient adoptée. On ne saurait trop le répéter; en Russie la
liberté manque à tout, si ce n'est, m'a-t-on dit, au commerce d'Odessa.
Aussi l'Empereur, grâce au tact prophétique dont il est doué,
n'aime-t-il guère l'esprit d'indépendance qui règne dans cette ville
dont la prospérité est due à l'intelligence et à l'intégrité d'un
Français[39]; c'est pourtant la seule de tout son vaste Empire où l'on
puisse de bonne foi bénir son règne.

Quand votre fils sera mécontent en France, usez de ma recette,
dites-lui: «Allez en Russie.» C'est un voyage utile à tout étranger;
quiconque a bien vu ce pays, se trouvera content de vivre partout
ailleurs. Il est toujours bon de savoir qu'il existe une société où nul
bonheur n'est possible parce que par une loi de sa nature, l'homme ne
peut être heureux sans liberté.

Un tel souvenir rend indulgent, et le voyageur rentré dans ses foyers
peut dire de son pays ce qu'un homme d'esprit disait de lui-même: «Quand
je m'apprécie je suis modeste; mais je suis fier quand je me compare.»



APPENDICE.

Histoire de la captivité de MM. Girard et Grassini, prisonniers en
Russie.--Récit de M. Girard.--Conversation du Voyageur avec M.
Grassini.--Récit officiel de la captivité en Russie et du renvoi en
Danemark des princes et princesses de Brunswick sous l'Impératrice
Catherine II (extrait de la première partie des actes de l'Académie
Impériale russe.)--Extrait de la Description de Moscou, par Le Cointe de
Laveau. Prisons de Moscou.


     Novembre 1842.

Pendant le cours de cette année, le hasard m'a fait rencontrer deux
hommes qui servaient dans notre armée à l'époque de la campagne de 1812,
et qui vécurent l'un et l'autre pendant plusieurs années en Russie,
après y avoir été faits prisonniers. L'un est un Français actuellement
professeur de langue russe à Paris; il se nomme M. Girard; l'autre est
un Italien, M. Grassini, le frère de la célèbre cantatrice, laquelle fit
sensation en Europe par sa beauté. Elle a contribué par son talent
dramatique à la gloire de l'école moderne en Italie[40].

Ces deux personnes m'ont raconté des faits qui se confirment les uns par
les autres, et qui me paraissent assez intéressants pour mériter d'être
publiés.

Ayant noté, sans y retrancher un seul mot, ma conversation avec M.
Grassini, je la rapporterai textuellement; mais comme je n'avais pas eu
le même soin relativement aux détails qui m'avaient été communiqués par
M. Girard, je ne puis donner de ceux-ci qu'un résumé. Les deux récits se
ressemblent tellement qu'on les dirait calqués l'un sur l'autre; et
cette similitude n'a pas laissé que d'ajouter à la confiance que
m'inspiraient les deux personnes de qui je tiens les faits qu'on va
lire. Remarquez que ces deux hommes sont complètement étrangers l'un à
l'autre, qu'ils ne se sont jamais vus, et qu'ils ne se connaissent pas
même de nom.

Voici d'abord ce que m'a conté M. Girard:

Il fut fait prisonnier pendant la retraite, et envoyé immédiatement dans
l'intérieur de la Russie, sous la conduite d'un corps de Cosaques. Le
malheureux faisait partie d'un convoi de trois mille Français. Le froid
devenait de jour en jour plus intense, et les prisonniers furent dirigés
au delà de Moscou, pour être dispersés ensuite dans divers gouvernements
de l'intérieur.

Mourant de faim, exténués, la fatigue les forçait souvent de s'arrêter
en chemin; aussitôt de nombreux et violents coups de bâton leur tenaient
lieu de nourriture, et leur donnaient la force de marcher jusqu'à la
mort. À chaque étape, quelques-uns de ces infortunés, peu vêtus, mal
nourris, dénués de tout secours et cruellement traités, restaient sur la
neige; une fois tombés, la gelée les collait à terre, et ils ne se
relevaient plus. Leurs bourreaux eux-mêmes étaient épouvantés de l'excès
de leur misère...

Dévorés de vermine, consumés par la fièvre, par la misère, portant
partout avec eux la contagion, ils étaient des objets d'horreur pour les
villageois chez lesquels on les faisait séjourner. Ils avançaient à
coups de bâton vers les lieux qui leur étaient assignés comme points de
repos, et c'était encore à coups de bâton qu'on les y recevait, sans
leur permettre d'approcher des personnes, ni même d'entrer dans les
maisons. On en a vu qui furent réduits à un tel dénûment, que dans leur
désespoir furieux ils tombaient à coups de poing, de bûches, de pierres,
les uns sur les autres pour s'entre-tuer comme dernière ressource, parce
que ceux qui sortaient vivants de la mêlée mangeaient les jambes des
morts!!!... C'est à ces horribles excès que l'inhumanité des Russes
poussait nos compatriotes.

On n'a pas oublié que, dans le même temps, l'Allemagne donnait d'autres
exemples au monde chrétien. Les protestants de Francfort se souviennent
encore du dévouement de l'évêque de Mayence, et les catholiques italiens
se rappellent avec gratitude les secours qu'ils ont reçus chez les
protestants de la Saxe.

La nuit, dans les bivouacs, les hommes qui se sentaient près de mourir
se relevaient avec horreur pour lutter debout contre l'agonie; surpris
par le froid dans les contorsions de la mort, ils restaient appuyés
contre des murs, roides et gelés. Leur dernière sueur se glaçait sur
leurs membres décharnés; on les voyait les yeux ouverts pour toujours,
le corps fixé dans l'attitude convulsive où la mort les avait surpris et
congelés. Les cadavres restaient là jusqu'à ce qu'on les arrachât de
leur place pour les brûler: et la cheville se détachait du pied plus
aisément que la semelle ne se séparait du sol. Quand le jour paraissait,
leurs camarades, en levant la tête, se voyaient sous la garde d'un
cercle de statues à peine refroidies, et qui paraissaient postées autour
du camp comme les sentinelles avancées de l'autre monde. L'horreur de
ces réveils ne peut s'exprimer.

Tous les matins, avant le départ de la colonne, les Russes brûlaient les
morts, et, le dirai-je, quelquefois ils brûlaient les mourants!...

Voilà ce que M. Girard a vu, voilà les souffrances qu'il a partagées, et
auxquelles il a survécu grâce à sa jeunesse et à son étoile.

Ces faits, tout affreux qu'ils sont, ne me paraissent pas plus
extraordinaires qu'une foule de récits constatés par les historiens;
mais ce qu'il m'est impossible d'expliquer ni presque de croire, c'est
le silence d'un Français sorti de ce pays inhumain, et rentré pour
toujours dans sa patrie.

M. Girard n'a jamais voulu publier la relation de ce qu'il a souffert,
par respect, disait-il, pour la mémoire de l'Empereur Alexandre, qui l'a
retenu près de dix années en Russie, où, après avoir appris la langue du
pays, il fut employé comme maître de français dans les écoles
Impériales. De combien d'actes arbitraires, de combien de fraudes
n'a-t-il pas été témoin dans ces vastes établissements? Rien n'a pu
l'engager à rompre le silence et à faire connaître à l'Europe tant
d'abus criants!

Avant de lui permettre de retourner en France, l'Empereur Alexandre le
rencontra un jour pendant une visite que faisait ce prince dans je ne
sais quel collége de province. Alors, lui adressant quelques paroles
gracieuses sur son désir de quitter la Russie, désir depuis longtemps
manifesté par lui à ses supérieurs, il lui accorda enfin la permission
tant de fois demandée de revenir en France: il lui fit même donner
quelque argent pour son voyage. M. Girard a une physionomie douce qui
sans doute aura plu à l'Empereur.

Voilà comment, après dix ans, le malheureux prisonnier échappé à la mort
par miracle vit finir sa captivité. Il quitta le pays de ses bourreaux
et de ses geôliers en chantant hautement les louanges des Russes, et en
protestant de sa reconnaissance pour l'_hospitalité_ qu'il avait reçue
chez eux.

«Vous n'avez rien écrit? lui dis-je après avoir écouté attentivement sa
narration.

--J'avais l'intention de dire tout ce que je sais, me répondit-il; mais,
n'étant pas connu, je n'aurais pu trouver ni libraire, ni lecteur.

--La vérité finit par se faire jour toute seule, repris-je.

--Je n'aime pas à la dire contre ce pays-là, me répliqua M. Girard;
l'Empereur a été si bon pour moi!

--Oui, repartis-je... mais considérez qu'il est bien aisé de paraître
bon en Russie.

--En me donnant mon passe-port, on m'a recommandé la discrétion.»

Voilà ce que dix ans de séjour dans ce pays-là peuvent produire sur
l'esprit d'un homme né en France, d'un homme brave et loyal. Calculez,
d'après cela, quel doit être le sentiment moral qui se transmet de
génération en génération parmi les Russes...

Au mois de février 1842, j'étais à Milan, où je rencontrai M. Grassini,
qui me raconta qu'en 1812, servant dans l'armée du vice-roi d'Italie, il
avait été fait prisonnier aux environs de Smolensk pendant la retraite.
Depuis lors il a passé deux années dans l'intérieur de la Russie. Voici
notre dialogue: je le copie avec une exactitude scrupuleuse, car je
l'avais noté le jour même.

«Vous avez dû bien souffrir dans ce pays-là, lui dis-je, de l'inhumanité
des habitants et des rigueurs du climat?

--Du froid, oui, me répondit-il; mais il ne faut pas dire que les Russes
manquent d'humanité.

--Si cela était vrai, pourtant, quel mal y aurait-il à le dire? Pourquoi
faudrait-il laisser les Russes se vanter partout des vertus qu'ils
n'auraient pas?

--Nous avons reçu, dans l'intérieur du pays, des secours inespérés. Des
paysannes, des grandes dames nous envoyaient des vêtements pour nous
garantir du froid, des remèdes pour nous guérir, des aliments et jusqu'à
du linge; plusieurs d'entre elles bravaient, pour venir nous soigner
jusque dans nos bivouacs, la contagion que nous portions avec nous, car
la misère nous avait donné d'affreuses maladies qui se répandaient à
notre suite dans les pays qu'on nous faisait traverser. Il fallait, pour
arriver jusqu'à nos haltes, non pas une compassion légère, mais un grand
courage, une véritable vertu; j'appelle cela de l'humanité.

--Je ne prétends pas dire qu'il n'y ait nulle exception à la dureté de
cœur qu'en général j'ai reconnue chez les Russes. Partout où il y a des
femmes, il y a de la pitié; les femmes de tous les pays sont quelquefois
héroïques dans la compassion; mais il n'en est pas moins vrai qu'en
Russie les lois, les habitudes, les mœurs, les caractères sont empreints
d'une cruauté dont nos malheureux prisonniers ont eu trop à souffrir
pour que nous puissions beaucoup célébrer l'humanité des habitants de ce
pays.

--J'ai souffert chez eux comme les autres et plus que bien d'autres,
car, revenu dans ma patrie, je suis resté presque aveugle; depuis trente
ans j'ai eu recours, sans succès, à tous les moyens de l'art pour guérir
mes yeux; ma vue est à moitié perdue; l'influence des rosées de la nuit
en Russie, même dans la belle saison, est pernicieuse pour quiconque
dort en plein air.

--On vous faisait camper?

--Il le fallait bien pendant les marches militaires qu'on nous imposait.

--Ainsi, par des froids de vingt à trente degrés, vous manquiez d'abris?

--Oui, mais c'est l'inhumanité du climat, ce n'est pas celle des hommes
qu'il faut accuser de nos souffrances dans ces haltes obligées.

--Les hommes n'ajoutaient-ils pas quelquefois leurs inutiles rigueurs à
celles de la nature?

--Il est vrai que j'ai été témoin de traits d'une férocité digne des
peuples sauvages. Mais je me distrayais de ces horreurs par mon grand
amour de la vie; je me disais; Si je me laisse emporter à l'indignation,
je serai doublement exposé; ou la colère m'étouffera, ou nos gardiens
m'assommeront pour venger l'honneur de leur pays. L'amour-propre humain
est si bizarre que des hommes sont capables d'assassiner un homme pour
prouver à d'autres qu'ils ne sont pas inhumains.

--Vous avez bien raison... Mais tout ce que vous me dites là ne me fait
pas changer d'avis sur le caractère des Russes.

--On nous faisait voyager par bandes: nous couchions hors des villages
dont l'entrée nous était interdite à cause de la fièvre d'hôpital que
nous traînions après nous. Le soir nous nous étendions à terre,
enveloppés dans nos manteaux, entre deux grands feux. Le matin, avant de
recommencer la marche, nos gardiens comptaient les morts, et, au lieu de
les enterrer, ce qui eût exigé trop de temps et de peine à cause de
l'épaisseur et de la dureté de la neige et de la glace, ils les
brûlaient; par ce moyen on pensait arrêter les progrès de la contagion;
on brûlait vêtements et corps tout ensemble; mais, le croirez-vous? il
est arrivé plus d'une fois que des hommes encore en vie ont été jetés au
milieu des flammes! Un instant ranimés par la douleur, ces malheureux
achevaient leur agonie dans les cris et dans les tourments du bûcher!

--Quelle horreur!

--Il s'est commis bien d'autres atrocités. Chaque nuit la rigueur du
froid nous décimait. Quand on trouvait quelque édifice abandonné à
l'entrée des villes, on s'emparait de ces mauvais bâtiments pour y
établir notre gîte. On nous entassait à tous les étages de ces maisons
vides. Mais les nuits que nous passions ainsi abrités n'étaient guère
moins rudes que les nuits du bivouac, parce que, dans l'intérieur du
bâtiment, on ne pouvait faire du feu qu'à certaines places, tandis qu'en
plein air au moins nous en allumions tout autour de notre campement
Ainsi, beaucoup de nos gens mouraient de froid dans leurs chambres faute
de moyens de se réchauffer.

--Mais pourquoi vous faire voyager pendant l'hiver?

--Nous aurions donné la peste aux environs de Moscou; souvent j'ai vu
emporter des morts que les soldats russes avaient été prendre au second
étage des édifices où nous étions parqués; ils traînaient ces corps par
les pieds avec des cordes liées autour des chevilles; et la tête
suivait, frappant et rebondissant de marche en marche tout le long de
l'escalier depuis le haut de la maison jusqu'au rez-de-chaussée. Ils ne
souffrent plus, disait-on, ils sont morts!

--Et vous trouvez cela très-humain?

--Je vous raconte ce que j'ai vu, monsieur; il est même arrivé quelque
chose de pis, car j'ai vu des vivants achevés de cette sorte, et
laissant sur les degrés ensanglantés par leur tête brisée, les preuves
hideuses de la férocité des soldats russes; je dois le dire, quelquefois
un officier assistait à ces brutales exécutions: si l'on permettait ces
horreurs, c'était dans l'espoir d'arrêter la contagion en hâtant la mort
des hommes atteints du mal. Voilà ce que j'ai vu, ce que mes compagnons
voyaient journellement sans réclamer; tant la misère abrutit les
hommes!... La même chose m'arrivera demain, pensais-je; cette communauté
de péril mettait ma conscience en repos, et favorisait mon inertie.

--Elle dure encore, à ce qu'il me semble, puisque vous avez pu être
témoin de faits pareils et vous taire pendant vingt-huit ans.

--J'employai les deux années de ma captivité à écrire soigneusement mes
Mémoires: j'avais ainsi complété deux volumes de faits plus curieux et
plus extraordinaires que tout ce qu'on a imprimé sur le même sujet;
j'avais décrit le régime arbitraire dont nous étions les victimes; la
cruauté des mauvais seigneurs aggravant notre sort et renchérissant sur
la brutalité des hommes du peuple; les consolations et les secours que
nous recevions des bons seigneurs; j'avais montré le hasard et le
caprice disposant de la vie des prisonniers comme de celle des
indigènes; enfin, j'avais tout dit!

--Eh bien!

--Eh bien! j'ai brûlé ma relation avant de repasser la frontière russe
lorsqu'un me permit de retourner en Italie.

--C'est un crime!

--On m'a fouillé; si l'on eût saisi et lu ces papiers, on m'aurait donné
le knout et envoyé finir mes jours en Sibérie, où mon malheur n'aurait
pas mieux servi la cause de l'humanité que mon silence ne la sert ici.

--Je ne puis vous pardonner cette résignation.

--Vous oubliez qu'elle m'a sauvé la vie et qu'en mourant je n'eusse fait
de bien à personne.

--Mais au moins depuis votre retour vous auriez dû récrire votre récit.

--Je n'aurais pu le faire avec la même exactitude: je ne crois plus à
mes propres souvenirs.

--Où avez-vous passé vos deux années de captivité?

--Aussitôt que j'arrivai dans une ville où je pus trouver un officier
supérieur, je demandai à prendre service dans l'armée russe, c'était le
moyen d'éviter le voyage de la Sibérie; on accueillit ma requête, et au
bout de quelques semaines je fus envoyé à Toula, où j'obtins la place
d'instituteur chez le gouverneur civil de la ville; j'ai passé deux ans
chez cet homme.

--Comment avez-vous vécu dans son intérieur?

--Mon élève était un enfant de douze ans, que j'aimais et qui s'était
aussi fort attaché à moi, tout enfant qu'il était. Il me raconta que son
père était veuf, qu'il avait acheté à Moscou une paysanne dont il avait
fait sa concubine[41] et que cette femme rendait leur intérieur
désagréable.

--Quel homme était ce gouverneur?

--Un tyran de mélodrame. Il faisait consister la dignité dans le
silence: pendant deux ans que j'ai dîné à sa table, nous n'avons jamais
causé ensemble. Il avait pour bouffon un aveugle qu'il faisait chanter
tout le temps des repas, et qu'il excitait à parler devant moi contre
les Français, contre l'armée, contre les prisonniers; je savais assez de
russe pour deviner une partie de ces indécentes et brutales
plaisanteries, dont mon élève achevait de m'expliquer le sens quand nous
étions retournés dans notre chambre.

--Quel manque de délicatesse! et l'on vante l'hospitalité russe! Vous
parliez tout à l'heure de mauvais seigneurs qui aggravaient la position
des prisonniers, en avez-vous rencontré?

--Avant d'arriver à Toula, je faisais partie d'un peloton de prisonniers
confiés à un sergent, vieux soldat dont nous eûmes à nous louer. Un soir
nous fîmes halte dans les domaines d'un baron, redouté au loin pour ses
cruautés. Ce forcené voulait nous tuer de sa propre main, et le sergent
chargé de nous escorter pendant notre marche, eut de la peine à défendre
notre vie contre la rage patriotique du vieux boyard.

--Quels hommes! ce sont vraiment les fils des serviteurs d'Ivan IV.
Ai-je tort de me récrier contre leur inhumanité? Le père de votre élève
vous donnait-il beaucoup d'argent?

--Quand j'arrivai sous son toit, j'étais dépouillé de tout; pour me
vêtir, il ordonna généreusement à son tailleur de retourner un de ses
vieux habits; il n'eut pas honte de faire endosser au gouverneur de son
propre fils un vêtement dont un laquais italien n'eût pas voulu
s'affubler.

--Cependant les Russes veulent passer pour magnifiques.

--Oui, mais ils sont vilains dans leur intérieur: un Anglais venait-il à
traverser Toula, tout était bouleversé dans les maisons où l'étranger
devait être reçu. On substituait des bougies aux chandelles sur les
cheminées, on nettoyait les chambres, on habillait les gens: enfin les
habitudes de la vie étaient changées.

--Tout ce que vous dites là ne justifie que trop mes jugements; au fond,
monsieur, je vois que vous pensez comme moi, nous ne différons que de
langage.

--Il faut avouer qu'on devient d'une grande insouciance quand on a passé
deux années de sa vie en Russie.

--Oui, vous m'en donnez la preuve: cette disposition est-elle générale?

--À peu près; on sent que la tyrannie est plus forte que les paroles, et
que la publicité ne peut rien contre de pareils faits.

--Il faut cependant qu'elle ait quelque efficacité, puisque les Russes
la redoutent. C'est votre coupable inertie, permettez-moi de vous le
dire, et celle des personnes qui pensent comme vous, qui perpétue
l'aveuglement de l'Europe et du monde, et qui donne le champ libre à
l'oppression.

--Elle l'aurait, malgré tous nos livres et tous nos cris. Pour vous
prouver que je ne suis pas le seul de mon avis, je veux vous raconter
encore l'histoire d'un de mes compagnons d'infortune; c'était un
Français[42]. Un soir, ce jeune homme arriva malade au bivouac: tombé en
léthargie pendant la nuit, il fut traîné le matin au bûcher avec les
autres morts; mais avant de le jeter dans le feu, on voulait réunir tous
les cadavres. Les soldats le laissèrent à terre un instant pour aller
chercher les corps oubliés ailleurs. On l'avait couché tout habillé sur
le dos, le visage tourné vers le ciel; il respirait encore, même il
entendait tout ce qu'on faisait et disait autour de lui; la connaissance
lui était revenue, mais il ne pouvait donner aucun signe de vie. Une
jeune femme, frappée de la beauté des traits et de l'expression
touchante de la figure de ce mort, s'approche de notre malheureux
camarade; elle reconnaît qu'il vit encore, appelle du secours, et fait
emporter, soigner, guérir l'étranger qu'elle a ressuscité. Celui-ci,
revenu en France après plusieurs années de captivité, n'a pas non plus
écrit son histoire.

--Mais vous, monsieur, vous, homme instruit, homme indépendant, pourquoi
n'avez-vous pas publié le récit de votre captivité? Des faits de cette
nature, bien avérés, auraient intéressé le monde entier.

--J'en doute; le monde est composé de gens si occupés d'eux-mêmes que
les souffrances des inconnus les touchent peu. D'ailleurs j'ai une
famille, un état, je dépends de mon gouvernement, qui est en bons
rapports avec le gouvernement russe, et qui ne verrait pas avec plaisir
un de ses sujets publier des faits qu'on s'efforce de cacher dans le
pays où ils se passent[43].

--Je suis persuadé, monsieur, que vous calomniez votre gouvernement;
vous seul, permettez-moi de vous le dire, vous me paraissez à blâmer en
tout ceci par votre excès de prudence.

--Peut-être; mais je n'imprimerai jamais que les Russes manquent
d'humanité.

--Je me trouve bien heureux de n'avoir séjourné en Russie que pendant
quelques mois, car je remarque que les hommes les plus francs, les
esprits les plus indépendants, lorsqu'ils ont passé plusieurs années
dans ce singulier pays, croient tout le reste de leur vie qu'ils y sont
encore ou qu'ils sont exposés à y retourner. Et voilà ce qui nous
explique l'ignorance où nous sommes de tout ce qui s'y passe. Le vrai
caractère des hommes qui habitent l'intérieur de cet immense et
redoutable Empire est une énigme pour la plupart des Européens. Si tous
les voyageurs, par des motifs divers, se donnent le mot pour taire,
ainsi que vous le faites, les vérités désagréables qu'on peut dire à ce
peuple et aux hommes qui le gouvernent, il n'y a pas de raison pour que
l'Europe sache jamais à quoi s'en tenir sur cette prison modèle. Vanter
les douceurs du despotisme, même lorsqu'on est hors de ses atteintes,
c'est un degré de prudence qui me paraît criminel. Certes, il y a là un
mystère inexplicable; si je ne l'ai pas pénétré, j'ai du moins échappé à
la fascination de la peur, et c'est ce que je prouverai par la sincérité
de mes narrations.»

       *       *       *       *       *

En terminant ces longs récits, je crois devoir communiquer aux lecteurs
une pièce que je regarde comme authentique. Il ne m'est pas permis de
dire par quel moyen j'ai pu me la procurer; car bien que les faits qu'on
y raconte soient maintenant du domaine de l'histoire, il serait
dangereux à Pétersbourg d'avouer qu'on s'en occupe; ce serait au moins
se rendre coupable d'_inconvenance_: c'est le mot d'ordre pour désigner
prudemment les conspirations. Tout le monde sait cela, dit-on aux
Russes; oui, répondent-ils, mais personne n'en a jamais entendu parler.
Sous le bon et grand prince Ivan III, on montait sur l'échafaud comme
intrigant; aujourd'hui un homme pourrait bien expier en Sibérie le crime
d'_inconvenance_.

Cette pièce, traduite du russe par la personne qui me l'a procurée, est
la relation de la captivité et du renvoi en Danemark.



GÉNÉALOGIE DES PRINCES ET PRINCESSES DE BRUNSWICK.


I. MICHEL ROMANOFF. Mort en 1645.
  |
  | II. ALEXIS. Mort en 1676. marié à NATALIE NARISCHKIN.
  | |
  | | III. THÉODORE ou FÉDOR III. Mort sans postérité en 1682.
  | |
  | | IV. JEAN ou IVAN V. Mort en 1696.
  | | |
  | | | CATHERINE, mariée au prince de Mecklembourg.
  | | | |
  | | | | ÉLISABETH, mariée à Antoine Ulrich de Brunswick, et morte
  | | | | ainsi que lui dans l'exil.
  | | | | |
  | | | | |  IX. JEAN VI, détrôné, enfermé à Schlusselbourg.
  | | | | |  Mort en 1764, à 22 ans.
  | | | | |
  | | | | | CATHERINE. Morte en 1807, à 65 ans.
  | | | | |
  | | | | | ÉLISABETH. Morte en 1782, à 39 ans.
  | | | | |
  | | | | | PIERRE. Mort en 1798, à 53 ans.
  | | | | |
  | | | | | ALEXIS. Mort en 1787, à 41 ans.
  | | | | |
  | | | | | _N. B._ À la mort de ces cinq princes et princesses
  | | | | | s'éteignit la branche de JEAN V.
  | | |
  | | | ANNE, duchesse de Courlande. Morte sans enfants en 1740.
  | |
  | | SOPHIE. Morte dans un monastère en 1704.
  | |
  | | V. PIERRE-LE-GRAND. marié à EUDOXIE LAPUCHIN. Morte en 1731.
  | |                     |
  | |                     | ALEXIS[44], marié à une princesse de
  | |                     | Brunswick.
  | |                     | |
  | |                     | | VII. PIERRE II. Mort sans postérité.
  | |                     |
  | |                     marié à CATHERINE Ire. Morte en 1727.
  | |                     |
  | |                     | ANNE, mariée à Frédéric de
  | |                     | Holstein-Gottorp. Morte en 1726.
  | |                     | |
  | |                     | | XI. PIERRE III. Mort en 1762.
  | |                     | |
  | |                     | | marié à XII. CATHERINE-LA-GRANDE. Morte
  | |                     | |         en 1798.
  | |                     | | |
  | |                     | | | XIII. PAUL. Mort en 1762.
  | |                     | | |
  | |                     | | | marié à MARIE DE WURTEMBERG.
  | |                     | | | |
  | |                     | | | | XIV. ALEXANDRE. Mort en 1825.
  | |                     | | | |
  | |                     | | | | CONSTANTIN.
  | |                     | | | |
  | |                     | | | | XV. NICOLAS Ier.
  | |                     | | | |
  | |                     | | | | MICHEL.
  | |                     |
  | |                     | X. ÉLISABETH. Morte sans postérité en 1764.



LISTE DES CZARS DEPUIS JEAN IV.


JEAN IV.
THÉODORE Ier.
BORIS GODOUNOF.
THÉODORE II.
DÉMÉTRIUS V.
BASILE V.
MICHEL ROMANOFF.
ALEXIS.
THÉODORE III.
JEAN V.
PIERRE Ier.
CATHERINE Ire.
PIERRE II.
ANNE.
JEAN VI.
ÉLISABETH.
PIERRE III.
CATHERINE II.
PAUL.
ALEXANDRE.
NICOLAS Ier.

Sous le règne de Catherine II, des princes et des princesses de
Brunswick, frères et sœurs d'Ivan VI, le prisonnier de Schlusselbourg.
On frémit en lisant les preuves de l'abrutissement de ces malheureuses
créatures chez lesquelles toutes les idées de la vie se confondent avec
les habitudes de la prison, et qui pourtant sentaient leur position. Le
trône auquel elles avaient droit était occupé par l'épouse de Pierre III
succédant à sa victime, qui elle-même n'avait régné que par
l'usurpation.

Je fais précéder ce récit véridique d'une généalogie de la maison de
Romanoff[45], qui prouve que les prisonniers descendaient en droite
ligne du Czar Ivan V. La famille du prince de Brunswick fut la victime
des souverains par lesquels elle fut dépossédée; car, dans l'histoire de
Russie, le droit s'expie et le crime se récompense.

Pour bien apprécier l'hypocrisie de la Czarine dans sa conduite envers
ses prisonniers, il ne faut pas oublier que le présent récit est écrit
pour l'Impératrice elle-même, et que par conséquent chaque fait y est
présenté sous le point de vue le plus _convenable_, et en même temps le
plus satisfaisant pour la _grande âme_ de Catherine II. Ce morceau doit
être lu comme une œuvre de chancellerie, comme une pièce officielle, et
non comme un récit impartial et naïf.

C'est un épisode de l'histoire du règne de Catherine II, rédigé par
ordre supérieur, et destiné à prouver l'_humanité_ de la Sémiramis du
Nord.



_Renvoi en Danemark de la famille de Brunswick qui résidait à
Cholmogory. Tiré de la première partie des Actes de l'Académie Impériale
russe_.


I.

La famille de Brunswick languit longtemps dans l'exil. Le dernier lieu
de sa résidence en Russie fut Cholmogory, ancienne ville du gouvernement
d'Archangel, construite dans une île de la Dwina, à 72 verstes
d'Archangel. Elle vivait éloignée de toute autre habitation dans une
maison expressément destinée à elle et aux employés, aux gens attachés à
son service. La promenade ne lui était permise que dans le jardin
attenant à la maison.

Le malheureux père, Antoine Ulric de Brunswick, ayant perdu sa femme,
l'ex-régente de l'Empire de Russie, et étant devenu aveugle à la suite
de ses malheurs, mourut le 4-16 mai 1774, n'ayant pas vécu assez pour
recevoir la liberté qu'il avait demandée avec larmes. La politique du
temps n'avait pas permis qu'on lui accordât sa demande. Il laissa après
lui deux fils et deux filles.

L'aînée des deux filles, la princesse Catherine, était née à
Saint-Pétersbourg avant les malheurs de sa famille. La princesse
Élisabeth, à Dunamunde; les princes Pierre et Alexis, à Cholmogory. La
naissance de ce dernier avait coûté la vie à sa mère. Pour les
surveiller, on avait nommé un officier d'état-major, et pour leur
service, on avait désigné quelques personnes de condition inférieure.
Toute communication avec les voisins leur était interdite. Le gouverneur
d'Archangel seul avait la permission de les visiter de temps à autre
pour s'informer de leur situation. Ayant reçu l'éducation des gens du
peuple, ils ne connaissaient d'autre langue que la langue russe.

Pour l'entretien de la famille de Brunswick et pour celui des personnes
qui la composaient, comme pour l'établissement de la maison qu'elle
occupait, on n'avait alloué aucune somme; mais on recevait pour cela du
magistrat d'Archangel de dix à quinze mille roubles. On envoyait de la
garde-robe impériale les choses nécessaires pour la famille, et pour les
militaires, les objets d'uniforme étaient fournis par le commissariat
des guerres.


II.

Dès que l'Impératrice Catherine II fut montée sur le trône, elle jeta un
regard de pitié sur ses prisonniers, et adoucit la sévérité de leur
régime; s'étant assurée enfin que l'élargissement des enfants d'Antoine
Ulric ne pouvait avoir aucune suite sérieuse, elle résolut de les
renvoyer dans les États danois et de les remettre sous la garde de la
sœur de leur père, la Reine douairière de Danemark, Julienne Marie.
Désirant exécuter son projet sans participation d'autrui, l'Impératrice
entama avec la Reine une correspondance directe. La première lettre
autographe de l'Impératrice sur ce sujet fut envoyée le 18-30 mars 1780.
Catherine proposait à la Reine d'envoyer la famille de Brunswick en
Norwège.

La Reine reçut l'offre de l'Impératrice avec un sentiment de
reconnaissance et les marques d'une satisfaction particulière; elle lui
répondit que le Roi son beau-fils consentait aux propositions de Sa
Majesté, concernant la famille de Brunswick.

Le Roi lui-même écrivit à l'Impératrice, l'assurant qu'il était prêt à
faire tout ce qu'elle désirait. Mais ensuite la Reine informa
l'Impératrice qu'il n'y avait pas en Norwège une seule ville qui n'eût
un port, et ne fût située au bord de la mer. On reconnut qu'il serait
mieux de transporter la famille de Brunswick dans l'intérieur du
Jutland, dans un district également éloigné de la mer et des grandes
routes. La petite ville de Gorsens fut choisie pour sa résidence, et le
Roi y acheta pour elle deux maisons.


III.

Pendant que cette correspondance avait lieu avec la Reine, on faisait
les arrangements nécessaires pour le renvoi de la famille de Brunswick.
L'Impératrice désirait accomplir son projet autant que possible en
secret, pour ne pas exciter de rumeur dans le peuple, _et donner lieu à
de longs et inutiles commentaires_. Pour cela on ne mit dans le secret
que très-peu de personnes. Le principal exécuteur de cette affaire fut
le brigadier Besborodko, qui était alors attaché à la personne de
l'Impératrice et qui fut dans la suite conseiller privé de première
classe et chancelier.

Dans le même temps le conseiller privé Melgunof fut nommé gouverneur
général de Yaroslaf et Vologda, et d'Archangel. On lui enjoignit de se
rendre de Saint-Pétersbourg droit à Archangel, sous prétexte d'examiner
de près le pays dont l'administration lui était confiée. En même temps
on lui ordonna de faire personnellement connaissance avec les princes et
princesses, de tâcher d'acheter ou de construire un bon bâtiment sous
prétexte qu'il en avait besoin pour naviguer sur les rivières du
gouvernement d'Archangel; ensuite d'acheter un bon bâtiment marchand; il
lui fut ordonné, dans le cas où il n'en trouverait pas un qui fût propre
à tenir la mer, de faire construire en hâte sur le lac Onéga un vaisseau
marchand à trois mâts, sous prétexte de faire des découvertes dans les
mers septentrionales, et de choisir pour le faire manœuvrer d'anciens
matelots accoutumés au service, avec d'habiles officiers de marine.


IV.

Melgunof, arrivé à Archangel, reçut de l'ancien gouverneur Golowtzin des
renseignements sur la famille de Brunswick, et de là il se transporta à
Cholmogory.

À l'entrée de Melgunof dans la maison où demeuraient les princes et les
princesses, ils vinrent tous à sa rencontre dans l'antichambre, et tout
effrayés ils se jetèrent à ses pieds en le conjurant de leur accorder sa
protection. Melgunof tâcha de les rassurer; il leur dit qu'il avait été
nommé chef du gouvernement d'Archangel, par la volonté suprême de
l'Impératrice, et que comme il était obligé de connaître tout ce qui
existait dans la province qu'il devait administrer, il était venu leur
faire une visite, sachant l'intérêt que l'Impératrice prenait à leur
situation. À ces mots, tous tombèrent de nouveau à ses pieds, et les
deux sœurs fondirent en larmes. La plus jeune dit que depuis le
commencement du règne de l'Impératrice, ils renaissaient par la grâce de
Sa Majesté; mais qu'avant son règne, ils étaient dans le besoin. Elle
pria humblement Melgunof de témoigner à Sa Majesté leur reconnaissance
sans bornes.

Melgunof resta à Cholmogory six jours et il vit habituellement les
princes et les princesses; il dînait tous les jours chez eux avec le
gouverneur, et quelquefois il y soupait. Après le dîner il passait avec
eux une bonne partie de la journée, employant le temps à jouer aux
cartes, au jeu appelé _tressette_[46] fort ennuyeux pour lui à ce qu'il
dit, mais pour eux très-amusant.

Pendant cet espace de temps, il tâcha, d'après les ordres qu'on lui
avait donnés, de s'assurer de l'état de la santé des prisonniers, de
leurs caractères et de leurs facultés intellectuelles.

Voici comment Melgunof dépeint les membres de la famille de Brunswick:

«La sœur aînée, Catherine, a trente-six ans; elle est d'une taille mince
et petite, elle a le teint blanc et ressemble à son père. Dans son
enfance, elle a perdu l'ouïe et elle a la parole tellement embarrassée,
qu'il n'est pas possible de comprendre ce qu'elle dit. Ses frères et sa
sœur correspondent avec elle par signes. Malgré cela, elle a tant
d'intelligence que lorsque ses frères et sa sœur, sans faire aucun
geste, lui disent quelque chose, elle les comprend par le seul mouvement
de leurs lèvres. Elle leur répond quelquefois tout bas, quelquefois tout
haut, tellement que celui qui n'est pas accoutumé à un tel langage, n'y
peut rien comprendre. On voit, par sa conduite, qu'elle est timide,
polie et modeste, d'un caractère doux et gai: voyant que les autres
rient en parlant, quoiqu'elle ne comprenne pas le sujet de leur
conversation, elle rit avec eux. Au reste, elle est d'une forte
constitution: seulement le scorbut a fait noircir ses dents, dont
quelques-unes même sont gâtées.

«La sœur cadette, Élisabeth, a trente ans. En tombant du haut en bas
d'un escalier de pierre, à l'âge de neuf ans, elle s'est blessée à la
tête, et depuis ce temps-là, elle a souvent des maux de tête,
particulièrement à l'époque des changements de température. Pour
combattre ce mal, on lui a fait un cautère au bras droit. Elle est
sujette aussi à de fréquentes attaques de maux d'estomac. Pour sa taille
et ses traits, elle ressemble à sa mère. Elle surpasse de beaucoup ses
frères et sa sœur en facilité d'élocution et en intelligence. Ils lui
obéissent en tout; le plus souvent, c'est elle qui parle et répond au
nom de tous, et elle relève quelquefois leurs fautes de langage. En
1777, à la suite d'une fièvre et d'une maladie de femme, elle fut
quelques mois aliénée; mais elle s'est rétablie, et à présent elle est
en bonne santé. On ne peut s'apercevoir qu'il y ait en elle quelque
chose d'extraordinaire; sa prononciation et celle de ses frères fait
reconnaître le lieu où ils sont nés et où ils ont été élevés.

«L'aîné des frères, Pierre, a trente-cinq ans. Dès son enfance, et par
suite de négligence, il est devenu bossu par devant et par derrière;
mais cette difformité est presque imperceptible. Il a le côté droit un
peu de travers, et une de ses jambes est torse. Il est très-simple
d'esprit, timide et silencieux. Toutes ses idées, ainsi que celles de
son frère, ne sont que des idées d'enfants; son caractère est assez gai:
il rit et même aux éclats lorsqu'il n'y a rien de risible. De temps en
temps, il a des attaques hémorroïdales; du reste, il est d'une bonne
constitution; cependant il est épouvanté, et même il s'évanouit
lorsqu'on parle de sang. Il attribue cette crainte excessive à ce que sa
mère, lorsqu'elle le portait dans son sein, s'effraya extraordinairement
de ce qu'elle s'était coupée au doigt et voyait couler son sang.

«Le plus jeune des frères, Alexis, a trente-quatre ans. Avec la même
simplicité d'esprit que son frère aîné, il semble cependant qu'il est un
peu plus adroit, plus hardi et plus sérieux. Sa constitution est saine
et son naturel assez gai. Les deux frères sont de petite taille, ils ont
le teint clair et ressemblent à leur père.

«Les frères et les sœurs vivent entre eux en bonne intelligence; aussi
sont-ils doux et humains. Pendant les étés ils travaillent dans leur
jardin, gardent les poules et les canards et leur donnent la nourriture;
en hiver ils glissent à qui mieux mieux sur l'étang qui se trouve dans
le jardin. Ils lisent dans leurs livres de prières d'église, et jouent
aux cartes et aux échecs. Outre cela, les deux filles s'occupent
quelquefois à coudre; c'est en cela que consistent toutes leurs
occupations.»


V.

La supériorité qu'Élisabeth avait sur ses frères fit que Melgunof
observa cette princesse avec plus d'attention, et qu'il entra plus
souvent en conversation avec elle. Entre autres choses, elle dit à
Melgunof qu'avant que son père fût devenu aveugle, il s'était souvent
adressé ainsi qu'eux à l'Impératrice, mais que leurs requêtes avaient
été renvoyées; qu'ils n'osaient plus en adresser d'autres et craignaient
d'avoir irrité Sa Majesté. Sur la demande de Melgunof en quoi
consistaient ces pétitions, Élisabeth répondit: «Notre père et nous,
quand nous étions encore jeunes, nous avons demandé qu'on nous élargit;
quand notre père est devenu aveugle, et que nous sommes devenus grands,
nous avons demandé la permission de nous promener, mais nous n'avons
reçu aucune réponse là-dessus.»

Melgunof ayant assuré Élisabeth qu'elle avait tort de croire que
l'Impératrice fût irritée contre eux, lui demanda: «Où donc votre père
avait-il dessein d'aller avec vous?» Elle lui dit: «Notre père voulait
s'en aller dans son pays; alors nous aurions bien désiré vivre dans le
grand monde. Dans notre jeunesse, nous désirions encore acquérir l'usage
du monde; mais dans notre situation actuelle, il ne nous reste plus rien
à désirer, sinon de vivre et de mourir ici dans la solitude. Ici, par la
grâce de l'Impératrice, notre bienfaitrice, nous sommes tout à fait
contents. Jugez vous-même: pouvons-nous désirer quelque chose de plus?
Nous sommes nés ici, nous sommes accoutumés à ces lieux, nous y avons
vieilli. À présent nous n'avons pas besoin du monde, il nous serait même
insupportable, car nous ne savons pas comment nous conduire avec les
gens, et il est trop tard pour l'apprendre. Ainsi nous vous prions,
ajouta-t-elle avec des larmes et des génuflexions, de nous recommander à
la merci de Sa Majesté, afin qu'il nous soit permis seulement de sortir
de la maison pour aller nous promener dans la prairie; nous avons
entendu dire qu'il y a là des fleurs qu'on ne trouve pas dans notre
jardin. Le lieutenant-colonel et les officiers qui sont dans ce moment
auprès de nous sont mariés; nous demandons qu'on permette à leurs femmes
de venir chez nous, et à nous d'aller chez elles pour passer le temps,
car nous nous ennuyons quelquefois. Nous prions aussi qu'on nous donne
un tailleur qui puisse coudre pour nous des habits. Par la grâce de
l'Impératrice, on nous envoie de Pétersbourg des cornettes, des coiffes
et des toques, mais nous ne nous en servons pas, parce que ni nous ni
nos servantes nous ne savons comment les ajuster et les porter.
Faites-nous la grâce de nous envoyer un homme qui sache nous conseiller
en cela. Le bain dans le jardin est trop près de nos appartements de
bois; nous craignons que le feu qu'on y allume ne nous incendie,
ordonnez qu'on le transporte plus loin.» À la fin elle supplia _avec
larmes_ d'augmenter les appointements des domestiques et des servantes,
et de leur permettre la libre sortie de la maison comme on l'avait
permis aux autres employés. Elle ajouta: «Si vous nous accordez cela,
nous serons satisfaits, et nous n'élèverons plus aucune difficulté, nous
ne désirerons rien de plus, et nous serons contents de rester dans la
même situation toute notre vie.»

Melgunof conseilla à Élisabeth d'écrire une pétition à l'Impératrice et
d'y expliquer tout ce qu'elle désirait; mais elle n'y consentit pas.
Elle écrivit seulement dans sa requête «qu'elle portait à l'Impératrice
une reconnaissance d'_esclave_ pour sa grâce suprême, et surtout parce
qu'elle les avait _confiés au grand homme lieutenant de Sa Majesté
Alexis Petrowitsch Melgunof_, qu'elle osait déposer sa demande aux pieds
de l'Impératrice, et qu'_Alexis Petrowitsch l'informerait de ce que
contenait la pétition_.»

Le dernier jour du séjour de Melgunof chez les princes et princesses,
comme il prenait congé d'eux, ils se mirent à pleurer; en le
reconduisant ils tombèrent à ses pieds, et la jeune sœur, au nom des
autres, le conjura de ne pas oublier sa requête.

VI.

Pendant ce temps, Melgunof avait fait tous les préparatifs pour exécuter
les ordres qu'on lui avait donnés. Voyant l'impossibilité de construire
un bâtiment sur l'Onéga, Melgunof résolut de confier l'équipement des
barques au commandant général du port d'Archangel, le major général
Wrangel, sans cependant lui découvrir à quoi elles étaient destinées. On
eut bientôt fait une barque de rivière, et au lieu d'un vaisseau neuf,
l'Impératrice permit de se servir, pour le transport de la famille de
Brunswick, d'une de ses frégates arrivant à Archangel, appelée _l'Étoile
polaire_. Le capitaine Stépanof fut choisi pour la commander; mais comme
il était dangereusement malade, Melgunof prit à sa place un officier non
moins fidèle et habile, l'ex-capitaine Michel Assenief, président du
tribunal civil d'Yaroslaf; il était d'autant plus propre à remplir cette
charge qu'il avait fait sur mer plusieurs campagnes, qu'il avait passé
quatre fois le cercle polaire et connaissait le lieu où l'on devait
envoyer la famille de Brunswick.

Les princes et les princesses avaient été élevés dans la religion
gréco-russe, et à cause de cela on leur donna toutes les choses
nécessaires pour établir une église à Gorsens; il y avait un curé et
deux chantres dont les appointements équivalaient à ceux des chapelains
des missions de Stockholm et de Copenhague. En même temps on adjoignit à
la famille de Brunswick un médecin avec un élève.

Pour l'entretien des princes et des princesses à Gorsens, l'Impératrice
leur assigna une pension à vie, savoir: à chaque frère et à chaque sœur,
3,000 roubles, et à tous ensemble 32,000 roubles par an, en comptant
d'après le cours d'alors, le rouble à 50 stivers d'Hollande. Outre cela
elle ordonna d'ajouter à cette somme tout ce qui serait nécessaire pour
les faire voyager d'une manière convenable.

Pour qu'ils fussent particulièrement surveillés pendant la traversée,
l'Impératrice ordonna au commandant de Schlusselbourg, le colonel
Ziegler, et à la veuve du bailli de Livonie, Lilienfeld, avec ses deux
filles, d'accompagner la famille de Brunswick jusqu'au lieu de sa
destination en Norwège, et de la remettre à celui qui serait muni d'un
plein pouvoir de la cour de Danemark.

Après cela il leur était permis de rentrer en Russie. On leur assigna
une somme suffisante pour aller et revenir.

Melgunof choisit parmi les gens de la famille de Brunswick trois
domestiques et quatre servantes; cinq de ces personnages étaient nés à
Cholmogory et avaient grandi avec les princes et les princesses. Les
deux autres furent choisis parmi les paysans. Ils étaient tous de bonne
conduite. De cette manière tout était arrangé et approuvé par
l'Impératrice; il ne restait plus qu'à trouver le moyen de ne pas
effaroucher les prisonniers en leur donnant l'ordre de partir.


VII.

Le colonel Ziegler alla à Cholmogory avec le gouverneur Golowtzin.
S'étant rendu chez les princes et princesses, il leur dit, de la part de
Melgunof, qu'Alexis Petrowitsch, pendant son séjour à la cour, n'avait
pas manqué d'entretenir l'Impératrice de leur requête, et que Sa Majesté
augmentait les appointements de leurs serviteurs, et permettait
gracieusement à la femme du lieutenant-colonel Polasof de venir chez
eux, qu'elle ordonnait qu'on leur fournît tout ce qui leur serait
nécessaire. Entre autres choses il leur dit que bientôt ils verraient
jusqu'où allait la bonté de Sa Majesté. Quelques moments après, on
envoya aux princes et princesses la veuve Lilienfeld, avec quelques
habits pour leur toilette. Lorsque le colonel Ziegler et la femme du
lieutenant-colonel Polasof vinrent chez eux, leur joie fut extrême,
surtout lorsqu'ils apprirent la bonté de l'Impératrice pour eux.

Bientôt Melgunof lui-même arriva à Cholmogory. Ayant d'abord confirmé
aux princes et princesses les paroles de Ziegler, il les instruisit
enfin de leur situation, de la résolution de l'Impératrice de les mettre
en liberté et de les envoyer en Danemark, sous la protection de leur
tante, et de toutes les grâces que l'Impératrice avait dessein de leur
faire. La nouvelle inattendue du changement de leur existence fut pour
eux une joie céleste. Ils apprirent que Catherine, qui les avait déjà
fait renaître, leur assurait encore une heureuse situation. Ne
s'attendant pas à une aussi grande faveur, ils ne pouvaient prononcer un
seul mot; leurs cœurs seuls parlèrent en tressaillant de bonheur. Cette
voix du cœur ne fut pas entendue; mais leurs traits et leurs yeux levés
au ciel, des torrents de larmes coulant de leurs yeux, et de fréquentes
génuflexions en disaient plus que toutes les paroles, et témoignaient de
leur reconnaissance pour leur auguste souveraine. Alors Melgunof leur
fit comprendre combien ils devaient être reconnaissants à la maison
Impériale qui leur donnait la liberté et une telle existence de luxe,
rare même parmi les personnes de leur naissance. Il ajouta à cela que
s'ils oubliaient les bienfaits de l'Impératrice, s'ils ajoutaient foi à
des propos malveillants et suivaient des conseils perfides? en ne
voulant plus résider en Danemark, ils perdraient non-seulement leur
pension, mais encore tout droit à l'assistance de Sa Majesté.

Élisabeth lui répondit avec larmes: «Dieu nous préserve, nous qui venons
de recevoir une si grande grâce, d'être ingrats. Croyez-moi, dit-elle
avec fermeté, nous ne nous opposerons jamais à la volonté de Sa Majesté;
elle est notre mère et notre protectrice. Nous n'espérons qu'en elle,
nous serait-il possible d'oser fâcher Sa Majesté en quelque chose, et de
nous exposer à perdre pour toujours ses bonnes grâces?» Ensuite elle
demande à Melgunof: «Notre tante nous prend-elle chez elle, ou nous
laissera-t-elle dans quelque ville? Nous désirerions plutôt vivre dans
une petite ville quelconque, car jugez vous-mêmes comment nous serions à
la cour. Nous ne savons pas du tout comment nous conduire avec les gens
et de plus nous ne comprenons pas leur langue.» Melgunof lui répondit
qu'ils pourraient à leur arrivée en Danemark demander cela à leur tante,
et il promit de tâcher de son côté que leurs désirs pussent s'accomplir.

Ayant ainsi tranquillisé la princesse, Melgunof fut extrêmement
satisfait de les trouver tous, contre son attente, consentant à ce qu'il
avait proposé et regardant d'un air joyeux les préparatifs de départ. Le
trajet par eau les effraya pourtant, surtout les princesses qui depuis
leur naissance n'avaient jamais été sur mer et qui n'avaient même jamais
vu comment se mouvait un bateau. Quoique Melgunof les assurât qu'il n'y
avait aucun danger et que lui-même les accompagnerait à la distance de
cent verstes, cependant elles montrèrent de la crainte à ce sujet et
dirent: «Vous êtes des hommes et n'avez peur de rien, mais si votre
femme venait avec nous, nous irions volontiers dans le bateau.»

Melgunof fut obligé de leur donner sa parole qu'il amènerait sa femme.
Elles reçurent cette promesse avec une satisfaction d'autant plus grande
que la veuve Lilienfeld et ses fils n'avaient non plus jamais voyagé par
eau et n'éprouvaient pas moins de crainte que les princesses.


VIII.

Au jour fixé pour le départ, Melgunof, accompagné de sa femme, fit
monter les princes et les princesses dans une barque de rivière avec
toutes les personnes destinées à les accompagner et les domestiques
attachés à leur service, et fit voile pour la forteresse de Nowodwinskoï
dans la nuit du 26 au 27 juin (nouv. st. 8 ou 9 juillet 1780), à une
heure. Avec un vent favorable ils arrivèrent à la forteresse de
Nowodwinskoï le 28 juin (10 juillet) à 3 heures du matin, ayant fait 90
verstes en 24 heures.

Dans le même temps les princes et les princesses s'éveillèrent et furent
saisis d'une grande frayeur en voyant la forteresse. Ils s'imaginèrent
que ce devait être là leur demeure et que toutes les assurances de
Melgunof n'étaient que des mensonges. L'arrivée d'un courrier de
cabinet[47] qui eut lieu dans le même moment, les confirma encore
davantage dans cette pensée. Ils crurent que le courrier apportait
l'ordre de les laisser dans la forteresse de Nowodwinskoï, tandis qu'au
contraire il était envoyé à Melgunof avec la confirmation des ordres
précédents à leur égard. Pour les rassurer, Melgunof les ayant logés
dans la maison du commandant, leur donna la permission de se promener
sur les remparts et de venir chez lui en bateau.

Le jour de leur arrivée à Nowodwinskoï était le jour anniversaire du
commencement du règne de l'Impératrice. Sur leur demande, le prêtre qui
les accompagnait dit la messe dans l'église de la forteresse; il lut
ensuite la liturgie et des prières en actions de grâces.

La frégate _l'Étoile polaire_ était déjà prête à mettre à la voile: les
princes et les princesses montèrent à bord avec leur suite. En prenant
congé d'eux, Melgunof leur fit de nouvelles recommandations, et leur dit
à la fin _qu'ils seraient toujours malheureux, s'ils se montraient
ingrats_. En entendant ces mots ils fondirent en larmes, et tombèrent à
genoux. La princesse Élisabeth, au nom de tous, dit: «Que Dieu nous
punisse si nous oublions la grâce que nous fait notre mère. Nous serons
toujours les esclaves de Sa Majesté et jamais nous ne désobéirons à sa
volonté. Elle est notre mère et notre protectrice. Nous n'espérons qu'en
elle et en personne autre.» Ensuite elle pria Melgunof de porter aux
pieds de Sa Majesté leurs remerciements. En se séparant d'eux, Melgunof
ordonna de lever l'ancre, de hisser le pavillon et de partir.

La frégate partit à deux heures après minuit, le 30 juin, sous pavillon
marchand. Melgunof les suivit des yeux jusqu'à ce que la frégate fût
hors de vue.


IX.

Après le renvoi des princes et des princesses l'Impératrice les soutint
encore de sa main Impériale. (Suit l'inventaire des habits, fourrures,
services à thé, montres, bagues, etc., donnés à chacun des princes); à
Bergen, le colonel Ziegler leur remit pour argent de poche 2,000 ducats
de Hollande. L'article finit par la phrase suivante: En Danemark on fut
étonné de la générosité et de la magnificence avec lesquelles avait été
traitée la famille de Brunswick. La Reine elle-même en parla avec
reconnaissance.

L'article X n'a rien d'intéressant si ce n'est la phrase suivante:
l'Impératrice fut extrêmement satisfaite de la manière dont Melgunof
avait exécuté ses ordres. Cependant elle lui fit observer qu'il avait eu
tort d'outre-passer ses instructions en amenant sa femme sur le vaisseau
où était la famille de Brunswick.


XI.

La navigation de la frégate _l'Étoile polaire_ fut retardée par des
vents contraires et de fortes tempêtes. L'Impératrice ne recevant depuis
longtemps aucune nouvelle sur le sort des voyageurs, commença à craindre
pour eux. À la fin, on reçut la nouvelle de l'arrivée de la frégate à
Bergen, le 10 septembre (nouveau style). Un vaisseau de guerre danois,
_le Mars_, commandé par le capitaine Lutchen, depuis longtemps
l'attendait à Bergen. Le lendemain la famille de Brunswick fut remise au
grand bailli de Bergen, M. Schulen, et là, elle fut embarquée à bord du
vaisseau de guerre. Les vents contraires arrêtèrent le vaisseau à 4
milles de Bergen jusqu'au 23 septembre. Après quoi il eut encore à
lutter contre une violente tempête qui dura sans interruption du 30
septembre au 1er octobre à; ce ne fut que le 5 octobre qu'on put arriver
à Hunstrand. Les princes et princesses de Brunswick fatigués de cette
navigation difficile, furent mis à terre à Aalbourg où ils restèrent
trois jours pour se reposer; et ils arrivèrent à Gorsens le 13 octobre
en santé et fort gais, bénissant l'Impératrice qui leur donnait une
nouvelle existence. Pendant ce temps-là, la frégate _l'Étoile polaire_
resta à Bergen pour y passer l'hiver. En arrivant à ce port, la
princesse Élisabeth avait distribué 3,000 roubles pris sur les 500
ducats à elle alloués. Des 3,000 roubles, le capitaine Assenief en reçut
1,000.

Le choix des personnes qui accompagnèrent la famille de Brunswick fut
heureux. Le colonel Ziegler et la veuve Lilienfeld, quoiqu'ils n'eussent
demeuré que fort peu de temps avec les princes et princesses, surent
cependant se concilier leur amitié et leur respect. La plus jeune des
princesses fut particulièrement contente des attentions de Ziegler,
etc...

XII.

L'Impératrice et la Reine continuèrent longtemps leur correspondance
touchant la famille de Brunswick. La Reine parlait toujours avec
satisfaction de la conduite des princes et des princesses, et faisait
l'éloge de leur bon cœur et de leur politesse.

La Reine voulut voir les princes et les princesses; _elle en écrivit à
Catherine. L'Impératrice laissa cela à son choix_; mais dans la suite la
Reine changea d'avis, quoique les princes eux-mêmes désirassent lui être
présentés.

Entre autres choses la Reine demanda à l'Impératrice comment il fallait
se conduire avec les princes et les princesses, et quel titre on pouvait
leur donner. L'Impératrice répondit que depuis le moment où ils étaient
sous la protection de la cour de Danemark, elle les regardait comme des
personnes indépendantes, d'une naissance illustre; que pour la conduite
à tenir avec eux, il fallait penser à leur tranquillité et à leur
bonheur; que leur simplicité d'esprit, leur manque d'éducation et
d'autres circonstances leur interdisaient de vivre dans le grand monde;
qu'elle pensait qu'une vie éloignée de tous les tracas de la cour était
ce qui leur convenait le mieux. Quant aux titres, l'Impératrice pensait
que rien ne pouvait les priver d'un titre que Dieu leur avait donné et
qui leur appartenait par droit de naissance; c'est-à-dire le titre de
princes et de princesses de la maison de Brunswick.

La Reine trouva qu'il serait mieux d'éloigner des princes et des
princesses leurs domestiques russes pour qu'ils s'accoutumassent plus
vite à leur nouveau genre de vie. L'Impératrice y consentit; tous les
Russes, excepté le confesseur et les chantres, retournèrent en Russie,
et auprès de la famille de Brunswick il y eut alors une petite cour
composée de Danois seulement. Ce changement fut amer et pénible pour les
princes et les princesses, et ce n'est pas étonnant: ils avaient grandi
et avaient été élevés dans le même lieu que leurs serviteurs; en eux ils
étaient accoutumés à voir leurs seuls compagnons et confidents. Les
princes et les princesses en se séparant d'eux versèrent quelques larmes
de regret, même sur Cholmogory.

Pour l'établissement de la famille de Brunswick à Gorsens, pour
l'acquisition des maisons et autres frais, il fallait 60,000 thalers. La
cour de Danemark proposa de prendre cette somme sur la pension accordée
à la famille de Brunswick, et par ce moyen, elle en paya 20,000 thalers.
Mais l'Impératrice, ayant appris cela, ne voulut pas que les princes et
les princesses jouissent imparfaitement de sa générosité; elle ne voulut
pas davantage être à charge à la cour de Danemark, et elle fit payer les
40,000 thalers restants sur sa propre cassette.

XIII.

Les princes et les princesses vécurent à Gorsens dans la paix et en
bonne amitié les uns avec les autres. Ils ne donnèrent jamais aucun
sujet de plainte aux personnes que la cour de Danemark avait mises
auprès d'eux; mais ils ne furent pas toujours contents de ces dernières.

Comme à Cholmogory Élisabeth était la conductrice de ses frères et de sa
sœur; elle ne faisait cependant rien sans leur consentement. Au reste,
dans toutes les circonstances, tant qu'elle vécut, ils se soumirent à
ses pensées et à ses conseils.

Le prince Ferdinand de Danemark vint voir la famille de Brunswick à
Gorsens. Cette visite fut triste pour eux. Dès que les princes et les
princesses surent qu'il venait, ils se hâtèrent d'aller dans la maison
qui leur était destinée pour le rencontrer. Le prince embrassa d'abord
l'aînée des princesses, et au même instant les trois autres
l'entourèrent, lui baisèrent les mains et pleurèrent de joie en le
serrant dans leurs bras.

Il resta là deux jours, déjeuna et dîna avec eux. Le troisième jour il
leur promit de venir prendre congé d'eux; mais pour épargner à lui et à
eux de nouvelles larmes, il partit à sept heures du matin, après leur
avoir envoyé pour souvenir deux tabatières et deux bagues.

XIV.

Élisabeth ne jouit pas longtemps de sa nouvelle situation. Une maladie
cruelle qui dura deux semaines abrégea ses jours, le 20 octobre 1782, à
l'âge de 39 ans.

Cinq ans après elle, mourut le plus jeune des princes, Alexis, le 22
octobre 1787. Peu de temps avant sa fin, il se sentit affaibli, mais il
se remit promptement. Après cela il s'imagina qu'il ne survivrait pas à
l'anniversaire du jour où sa sœur était morte. Cette pensée s'enracina
si fort dans son imagination qu'elle lui devint fatale. Quelques jours
avant le temps fixé par lui, il se plaignit de n'être pas bien. Il lui
survint un évanouissement; il se fit mettre au lit et ne se releva plus.

Le prince Pierre mourut le 30 janvier de l'an 1798.

On peut facilement se figurer la triste position de Catherine. Privée de
tous ses proches, entourée de gens pour lesquels elle était un objet
d'ennui, elle n'avait pas même la consolation d'avoir auprès d'elle
aucune âme sensible. Sa tante ne vivait plus. Ceux qui l'entouraient, à
ce qu'il semblait, pensaient plus à leurs aises qu'à lui procurer les
soins auxquels elle avait droit par la grâce de la cour de Russie qui
lui avait donné pour cela tous les moyens nécessaires. Jusqu'à sa mort
la pension accordée aux princes et aux princesses fut continuée sans
qu'on se prévalût de la diminution de la famille de Brunswick.

Le séjour de Gorsens ennuya tellement Catherine qu'elle désira retourner
en Russie et se faire religieuse. Elle ne trouvait de consolation que
dans le service divin et dans les prières. Avant sa mort elle oublia les
chagrins qu'on lui avait faits, et écrivit à l'Empereur Alexandre pour
le prier d'accorder des pensions aux gens qui l'entouraient. Sa requête
fut écoutée. On donna à tous les employés et domestiques qui avaient été
longtemps à la cour de Gorsens des pensions sur le trésor russe, et
après leur mort à leurs femmes; et à ceux qui n'avaient été que peu de
temps auprès de Catherine, on donna des marques de satisfaction.

Elle laissa après elle un testament par lequel elle léguait au prince
héréditaire de Danemark Frédéric et à sa postérité tous ses biens
meubles et immeubles.

La princesse Catherine mourut le 9 avril 1807, et fut enterrée à Gorsens
dans le même endroit que ses frères et sa sœur. Avec elle s'éteignit la
postérité du Tsar Jean Alexiewitsch, qui mérite une mention particulière
par les revers de fortune qu'elle a subis.

     _Signé_, B. POLENOF.



EXTRAIT DE LA DESCRIPTION DE MOSCOU,

PAR G. LE COINTE DE LAVEAU.


     Prisons de Moscou, en 1836.

«Parmi les gens arrêtés par la police, 1,110 l'ont été pour n'avoir pas
de passe-port, 78 pour avoir déserté; puis 8,354 escrocs, 586 voleurs,
2,328 pour invectives, 866 pour querelle, 117 comme recéleurs de gens
enfuis et 2,475 pour différentes légères infractions. Sur ce nombre on a
emprisonné à l'Ostrog 122 hommes pour sacrilége et 45 femmes pour le
même crime; 2 individus pour des propos injurieux contre le
gouvernement; 24 meurtriers, 31 filous, 34 faux monnayeurs et 4 fausses
monnayeuses; 10 incendiaires et voleurs pendant l'incendie, et 2 femmes
accusées du même crime; 12 hommes pour avoir fait des blessures
mortelles, 25 _pour tentatives de suicide_!!!! 7 pour cause de mort
donnée sans préméditation, 33 pour avoir occasionné des blessures
devenues graves; 177 hommes et 83 femmes pour dévergondage; 112 hommes
et 23 femmes pour ivrognerie et vie déréglée, 95 faussaires; 376 hommes
et 364 femmes pour vagabondage; 46 hommes et 27 femmes pour avoir donné
refuge à des gens suspects; 824 voleurs et recéleurs, et 310 recéleuses
et voleuses; 46 hommes poux avoir dénoncé injustement; 75 hommes et 12
femmes portant du faux noms; 2 usuriers; 5 hommes pour avoir détourné
l'argent de la couronne; 143 hommes et 8 femmes pour avoir quitté leur
service et s'être sauvés de chez leur seigneur; 558 hommes et 105 femmes
pour avoir mendié; 199 hommes et 31 femmes qui se servaient de faux
passe-ports.» (Pages 335 et 336, vol. I; _Description de Moscou_ par G.
Le Cointe de Laveau, 2me édition. Moscou, de l'imprimerie d'Auguste
Semen, 1836.)

+----------------------------------+--------+--------+-----------------+
| DÉTENUS DE LA PRISON             |        |        |SE SONT JUSTIFIES|
| TEMPORAIRE EN 1834, ACCUSÉS:     | HOMMES | FEMMES | HOMMES | FEMMES |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|De sacrilége                      |    3   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|D'avoir pris part à une émeute    |    1   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|D'assassinat                      |    5   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|D'avoir pris part à un assassinat |    2   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|D'avoir causé volontairement un   |        |        |        |        |
|incendie                          |   10   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|De concussion                     |    8   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|De viol de mineures               |    1   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|D'avoir dérobé un enfant          |    1   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|De rixe                           |    1   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|De s'être estropiés               |    4   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|        de vivres                 |    2   |        |        |        |
|        de chevaux                |   56   |        |        |        |
|De vol  d'habillements            |    2   |        |        |        |
|        de différents objets      |  561   |   22   |   42   |    5   |
|        d'effets et d'argent      |   13   |    1   |    3   |        |
|        d'argent                  |   10   |    2   |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|De s'être emparé d'une propriété  |        |        |        |        |
|étrangère                         |    4   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|D'avoir reçu des objets volés     |   23   |        |    4   |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|De recélage                       |    4   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|D'avoir donné un asile à des gens |        |        |        |        |
|suspects                          |   11   |        |    6   |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|D'avoir fait un faux              |   16   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|D'avoir fait usage de faux        |        |        |        |        |
|passe-ports                       |   14   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|De s'être livré à l'ivrognerie,   |        |        |        |        |
|et d'avoir mené une vie dissolue  |  126   |    4   |   27   |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|D'avoir commis un adultère        |        |    1   |        |    1   |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|D'avoir fait un faux rapport      |    6   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|D'avoir détourné l'argent de la   |        |        |        |        |
|couronne                          |    4   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|D'avoir pris un autre nom que le  |        |        |        |        |
|sien                              |    6   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|D'avoir aidé des détenus à se     |        |        |        |        |
|sauver                            |    3   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|D'avoir laissé échapper des       |        |        |        |        |
|détenus                           |    1   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|De s'être absenté de son service  |    2   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|De s'être échappé                 |        |        |        |        |
|            de chez leur seigneur |  327   |   28   |   77   |    2   |
|            de la Sibérie         |   15   |        |        |        |
|            de leur régiment      |   43   |        |        |        |
|            d'une arrestation     |    5   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|De vagabondage                    |   15   |        |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|De n'avoir pas de passe-port      |  441   |    4   |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|D'avoir perdu leur passe-port     |   12   |    1   |        |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|D'avoir laissé passer le terme de |        |        |        |        |
|changer leur passe-port           |   52   |        |   13   |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|De filouterie                     |   13   |        |    2   |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|De mendicité illégale             |  112   |    2   |   18   |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|De fautes non prouvées            |  674   |   22   |   65   |        |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
|                                  | 2617   |   87   |  286   |   8    |
+----------------------------------+--------+--------+--------+--------+

_Détenus entrés en 1834 dans la prison du gouvernement de Moscou,
vulgairement nommée l'Ostrog[48]._

+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|       MOTIFS               |             |    EN       |             |
|   DE L'ACCUSATION.         |  CONDAMNÉS  | SURVEILLANCE|  ACQUITTÉS  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|                            | HOM. | FEM. | HOM. | FEM. | HOM. | FEM. |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Avoir mis le feu            |  14  |   2  |      |      |   2  |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Sacrilége                   |   6  |   2  |      |      |   3  |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Avoir renoncé à sa croyance |      |   1  |      |      |      |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Désobéissance au            |      |      |      |      |      |      |
|gouvernement                |  19  |   7  |   1  |      |      |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Participation à une émeute  |  42  |      |      |      |      |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Assassinat                  |   6  |      |      |      |      |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Participation à un          |      |      |      |      |      |      |
|assassinat                  |   3  |      |   1  |      |   1  |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|N'avoir pas déclaré un      |      |      |      |      |      |      |
|assassinat                  |   2  |      |      |      |      |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Meurtre non prémédité       |   1  |      |      |      |      |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Avoir fait des blessures    |      |      |      |      |      |      |
|mortelles                   |   5  |      |      |      |   1  |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Empoisonnement              |   3  |   1  |   1  |   1  |   1  |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Tentative de suicide        |   2  |      |      |      |   2  |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|S'être approprié des effets |   7  |      |      |      |      |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Avoir fait de la fausse     |      |      |      |      |      |      |
|monnaie                     |  11  |   3  |      |      |      |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Être  en possession de la   |      |      |      |      |      |      |
|propriété d'autrui          |   4  |      |      |      |      |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Viol de mineures            |   2  |      |      |      |      |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Avoir caché un enfant       |   4  |   4  |      |      |      |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Calomnie                    |   1  |      |      |      |      |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|S'être estropié             |      |      |      |      |      |      |
|volontairement              |  14  |      |      |      |   3  |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Vol de chevaux et d'effets  | 156  |  57  |  56  |  13  |  52  |  18  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Vol pendant l'incendie      |   4  |      |      |      |   2  |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Vol d'argent                |  16  |   2  |      |      |  25  |   3  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Avoir déclaré être maître   |      |      |      |      |      |      |
|d'une propriété étrangère   |  14  |   3  |   2  |   1  |   4  |   2  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Avoir reçu ce qui est vol   |  17  |   4  |   5  |   2  |  12  |   3  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Recélage d'objets volés     |   5  |   3  |   1  |   1  |   3  |   5  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Avoir donné asile à des     |      |      |      |      |      |      |
|voleurs                     |  16  |   4  |   4  |   1  |   7  |   3  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Avoir fait des faux en      |      |      |      |      |      |      |
|signature privée            |  24  |      |   2  |      |   3  |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Avoir possédé un faux       |      |      |      |      |      |      |
|passe-port                  |  22  |  18  |   3  |   1  |   8  |   7  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Violence, ivrognerie et vie |      |      |      |      |      |      |
|déréglée                    |  14  |   9  |   2  |   1  |  17  |   5  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Inconduite                  |   4  |  16  |      |      |   2  |  15  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Adultère                    |   3  |  12  |      |      |   2  |   4  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Rapports mensongers         |   6  |   1  |      |      |   2  |   1  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Avoir fait l'usure          |   2  |      |   1  |      |   1  |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Tromperies d'avocat         |   3  |      |      |      |   1  |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Avoir détourné l'argent de  |      |      |      |      |      |      |
|la couronne                 |   2  |      |      |      |   1  |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Avoir pris un nom  étranger |  23  |   9  |   2  |   1  |  12  |   4  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Avoir aidé un détenu à se   |      |      |      |      |      |      |
|sauver                      |   1  |      |      |      |   1  |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Avoir laissé échapper un    |      |      |      |      |      |      |
|détenu                      |   1  |      |      |      |      |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Absence du service          |   8  |      |      |      |   4  |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|S'être échappé              |      |      |      |      |      |      |
|   de chez son seigneur     |      |      |      |      |  60  |  42  |
|   de la Sibérie            |  32  |   2  |      |      |      |      |
|   de la détention          |   3  |   1  |      |      |      |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Vagabondage                 |  18  |  45  |      |      |   9  |   7  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Gens sans passe-ports       |  13  |   2  |      |      |  28  |  75  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Gens ayant perdu leurs      |      |      |      |      |      |      |
|passe-ports                 |  12  |   8  |      |      |  23  |  17  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Avoir dépassé le terme du   |      |      |      |      |      |      |
|passe-port sans le          |      |      |      |      |      |      |
|renouveler                  |   7  |   9  |      |      |  38  |  26  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Filouterie                  |  11  |      |   4  |      |   2  |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Mendicité illégale          |  18  |  13  |      |      |  23  | 102  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Fautes non déterminées      |   3  |   5  |      |      |   5  |   4  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Avoir fait des menaces      |   7  |   1  |      |      |   2  |      |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|Avoir le cerveau dérangé    |   2  |      |      |      |   3  |   1  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+
|N'avoir pas voulu choisir   |      |      |      |      |      |      |
|un genre de vie             |   3  |   4  |      |      |   1  |   2  |
+----------------------------+-------------+-------------+-------------+

+------------------------------------------------------------------+
|  Âge des détenus à la prison du gouvernement de Moscou, en 1835. |
+------------------------|------|------|------|------|------|------|
|N'ayant pas atteint     |      |      |      |      |      |      |
|l'âge de 16 ans.        |  38  |  12  |      |      |  67  |  23  |
+------------------------|------|------|------|------|------|------|
|De l'âge de 16 à 20 ans.|  92  |  28  |   8  |   3  |  53  |  21  |
+------------------------|------|------|------|------|------|------|
|De 20 à 30 ans.         | 102  |  55  |  28  |   6  |  46  |  52  |
+------------------------|------|------|------|------|------|------|
|De 30 à 40 ans.         | 126  |  68  |  25  |   7  |  59  |  45  |
+------------------------|------|------|------|------|------|------|
|De 40 à 50 ans.         |  87  |  59  |  12  |   4  |  52  |  48  |
+------------------------|------|------|------|------|------|------|
|De 50 à 60 ans.         |  56  |  33  |   8  |   1  |  64  |  42  |
+------------------------|------|------|------|------|------|------|
|De 60 à 70 ans.         |  22  |  18  |   1  |      |  59  |  61  |
+------------------------|------|------|------|------|------|------|
|De 70 à 80 ans et plus. |   5  |   2  |      |      |  38  |  32  |
+------------------------|------|------|------|------|------|------|
|Âge non déterminé.      |  48  |  14  |   3  |   1  |  15  |  27  |
|------------------------------------------------------------------|

FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER VOLUME.



NOTES


[1: Le Kitaigorod est la ville des marchands, espèce de bazar à rues
couvertes, joint au Kremlin par une muraille semblable à celle dont la
forteresse est entourée. (Voir plus haut la description qui en a été
faite. _Note du Voyageur_.)]

[2: Plan qui fut projeté sous Catherine II, et qu'on exécute en partie
aujourd'hui. (_Ibid._)]

[3: Les Romanow étaient Prussiens d'origine, et depuis que l'élection
les a mis sur le trône, ils se sont le plus souvent mariés à des
princesses allemandes contre l'usage des anciens Souverains moscovites.]

[4: On m'assure que depuis mon retour en France il s'est marié et qu'il
vit très-raisonnablement. (_Note de l'Auteur_.)]

[5: Pendant que j'imprime ceci, le _Journal des Débats_ proteste en
faveur d'un Russe qui vient d'oser imprimer dans une brochure ce que
tout le monde sait: c'est que les Romanow, moins nobles que lui, sont
montés sur le trône au commencement du XVIIe siècle, par l'effet d'une
élection contestée contre les Troubetzkoï, élus d'abord, et contre les
prétentions de plusieurs autres grandes familles. Cet avènement fut
agréé moyennant quelques formes libérales introduites dans la
constitution. Le monde a vu où ces garanties ont mené la Russie.]

[6: La vraie tarandasse est, comme je vous l'ai dit, une caisse de
calèche posée sans ressorts sur deux brancards qui unissent le train de
devant à celui de derrière.]

[7: Ce qu'on appelle de ce nom dans le reste de l'Europe n'existe encore
en Russie qu'entre Pétersbourg et Moscou, et en partie entre Pétersbourg
et Riga.]

[8: Témoin la ville de Bergame, les lacs Majeur et de Côme, etc., et
toutes les vallées méridionales des Alpes.]

[9: La comtesse de Sabran, depuis marquise de Boufflers; morte à Paris
en 1827 à soixante-dix-huit ans.]

[10: _Voir_ lettre dix-neuvième, vol. III.]

[11: Prêtres grecs.]

[12: On fait une chaussée de Moscou à Nijni: elle sera terminée
bientôt.]

[13: Lire l'ukase sur les monnaies, extrait du _Journal de Pétersbourg_
du 23 juillet 1839, à la fin de cette lettre.]

[14: J'ai appris plus tard à Pétersbourg que des ordres avaient été
donnés pour qu'on me laissât arriver jusqu'à Borodino où j'étais
attendu.]

[15: Assemblée populaire.]

[16: _Voyez_ la lettre dix-huitième, histoire de Thelenef.]

[17: Pour ne pas laisser le lecteur dans l'ignorance où je suis resté
près de six mois sur le sort du prisonnier de Moscou, j'insère ici ce
que je n'ai appris que depuis mon retour en France, touchant
l'emprisonnement de M. Pernet et sa délivrance.

Un jour, vers la fin de l'hiver de 1840, en m'annonce qu'un inconnu est
à ma porte et désire me parler; je fais demander son nom; il répond
qu'il ne le dira qu'à moi-même. Je refuse de le recevoir; il insiste; je
refuse de nouveau. Enfin renouvelant ses instances, il m'écrit deux mots
non signés, pour me dire que je ne puis me dispenser d'écouter un homme
qui me doit la vie et qui ne désire que me remercier.

Ce langage me paraît nouveau; je donne l'ordre de faire monter
l'inconnu. En entrant dans ma chambre il me dit: «Monsieur, je n'ai
appris votre adresse qu'hier, et aujourd'hui j'accours chez vous: je
m'appelle Pernet, et je viens vous exprimer ma reconnaissance, car on
m'a dit à Pétersbourg que c'est à vous que j'ai dû la liberté, et par
conséquent la vie.»

Après la première émotion que devait me causer un tel début, je me mis à
observer M. Pernet; c'est un des types de cette classe nombreuse de
jeunes Français qui ont l'aspect et l'esprit des hommes du Midi; il a
les yeux et les cheveux noirs, les joues creuses, le teint d'une pâleur
unie; il est petit, maigre, grêle, et il paraît souffrant, mais plutôt
moralement que physiquement. Il se trouve que je connais des personnes
de sa famille établies en Savoie, personnes qui sont des plus
recommandables de ce pays d'honnêtes gens. Il me dit qu'il était avocat,
et il me raconta qu'on l'avait retenu dans la prison de Moscou pendant
trois semaines, dont quatre jours au cachot. Vous allez voir, d'après
son récit, de quelle manière un prisonnier est traité dans ce séjour.
Mon imagination n'avait pas approché de la réalité.

Les deux premiers jours on l'a laissé _sans nourriture_; jugez de ses
angoisses! Personne ne l'interrogeait, on le laissait seul; il crut
pendant quarante-huit heures qu'il était destiné à mourir de faim,
ignoré dans sa prison. L'unique bruit qu'il entendit, c'était le
retentissement des coups de verges dont on frappait, depuis cinq heures
du matin jusqu'au soir, les malheureux esclaves envoyés par leurs
maîtres dans cette maison pour y recevoir correction. Ajoutez à ce bruit
affreux les sanglots, les pleurs, les hurlements des victimes, les
menaces, les imprécations des bourreaux, et vous aurez une légère idée
du traitement moral auquel notre malheureux compatriote fut soumis
pendant quatre mortelles journées; et toujours sans savoir par quel
motif.

Après avoir ainsi pénétré bien malgré lui dans le profond mystère des
prisons russes, il se crut à trop juste titre condamné à y finir ses
jours, se disant non sans fondement: «Si l'on avait l'intention de me
relâcher, ce n'est pas ici que m'auraient enfermé d'abord des hommes qui
ne craignent rien tant que de voir divulguer le secret de leur
barbarie.»

Une mince et légère cloison séparait seule son étroit cachot de la cour
intérieure où se faisaient les exécutions.

Ces verges qui depuis l'adoucissement des mœurs remplacent le plus
ordinairement le knout, de mongolique mémoire, sont un roseau fendu en
trois; instrument qui enlève la peau à chaque coup; au quinzième, le
patient perd presque toujours la force de crier: alors sa voix affaiblie
ne peut plus faire entendre qu'un gémissement sourd et prolongé: cet
horrible râle des suppliciés perçait le cœur du prisonnier et lui
présageait un sort qu'il n'osait envisager.

M. Pernet entend le russe; d'abord il assista sans les voir à bien des
tortures ignorées; c'étaient deux jeunes filles, ouvrières chez une
modiste en vogue, à Moscou: on fustigeait ces malheureuses sous les yeux
mêmes de leur maîtresse; celle-ci leur reprochait d'avoir des amants et
de s'être oubliées jusqu'à les amener dans sa maison... la maison d'une
marchande de modes!!!... quelle énormité! Cependant cette mégère
exhortait les bourreaux à frapper plus fort; une des jeunes filles
demandait grâce; on vit qu'elle allait mourir, qu'elle était en sang;
n'importe!... elle avait poussé l'audace jusqu'à dire qu'elle était
moins coupable que sa maîtresse; alors celle-ci redoublait de sévérité.
M. Pernet m'assura, en ajoutant toutefois qu'il pensait bien que je
douterais de son assertion, que chacune de ces malheureuses reçut, à
plusieurs reprises, cent quatre-vingts coups de verges. «J'ai trop
souffert à les compter, me dit le prisonnier, pour m'être trompé sur le
chiffre!!»

On sent la démence s'approcher quand on assiste à de telles horreurs et
qu'on ne peut rien faire pour secourir les victimes.

Ensuite c'était des paysans envoyés là par l'intendant de quelque
seigneur; c'était un serf, domestique dans la ville, puni à la
sollicitation de son maître; rien que vengeances atroces, qu'iniquités,
que désespoirs ignorés[18]. Le malheureux prisonnier aspirait à
l'obscurité de la nuit parce que l'heure des ténèbres amenait aussi le
silence: mais alors sa pensée devenait un fer rouge: pourtant il
préférait encore les atroces douleurs de l'imagination aux souffrances
que lui causaient les trop réels tourments des malfaiteurs ou des
victimes amenées près de lui durant le jour. Les vrais malheureux ne
redoutent pas la pensée autant que le fait. Les rêveurs bien couchés et
bien nourris prétendent seuls que les peines qu'on se figure passent
celles qu'on éprouve.

Enfin après quatre fois vingt-quatre heures d'un supplice dont l'horreur
passe, je crois, tous les efforts que nous faisons pour nous le figurer,
M. Pernet fut tiré de son cachot, toujours sans explication, et
transféré dans une autre partie de la maison.

De là il écrivit à M. de Barante par le général *** sur l'amitié duquel
il croyait pouvoir compter.

La lettre n'est point parvenue à son adresse, et quand plus tard celui
qui l'avait écrite demanda l'explication de cette infidélité, le général
s'excusa par des subterfuges, et finit en jurant à M. Pernet sur
l'Évangile que sa lettre n'avait pas été remise au ministre de la
police, et qu'elle ne le serait jamais! Tel fut le plus grand effort de
dévouement que le prisonnier put obtenir _de son ami_. Voilà ce que
deviennent les affections humaines en passant sous le joug du
despotisme.

Trois semaines s'écoulèrent dans une inquiétude toujours croissante, car
il semblait que tout était à redouter, et que rien n'était à espérer.

Au bout de ce temps, qui avait paru une éternité à M. Pernet, il fut
relâché sans autre forme de procès et sans jamais avoir pu savoir la
cause de son emprisonnement.

Les questions réitérées adressées par lui au directeur de la police, à
Moscou, n'ont rien éclairci; on lui dit que son ambassadeur l'avait
réclamé et on lui intima simplement l'ordre de quitter la Russie: il
demanda et obtint la permission de prendre la route de Pétersbourg.

Il désirait remercier l'ambassadeur de France de la liberté qu'il lui
devait. Il désirait aussi obtenir quelques éclaircissements sur la cause
du traitement qu'il venait de subir. M. de Barante tâcha, mais en vain,
de le détourner du projet d'aller s'expliquer chez M. de Benkendorf, le
ministre de la police Impériale. Le prisonnier délivré demanda une
audience; elle lui fut accordée. Il dit au ministre qu'ignorant la cause
de la peine qu'il avait subie, il désirait savoir son crime avant de
quitter la Russie.

Le ministre lui répondit brièvement qu'il ferait bien de ne pas pousser
plus loin ses investigations à ce sujet, et il le congédia en lui
réitérant l'ordre de sortir de l'Empire sans retard.

Tels sont les seuls renseignements que j'ai pu obtenir moi-même de M.
Pernet. Ce jeune homme, ainsi que toutes les personnes qui ont vécu
pendant un peu de temps en Russie, a pris le ton mystérieux, réservé,
auquel les étrangers qui séjournent dans cette contrée n'échappent pas
plus que les habitants du pays eux-mêmes. On dirait qu'en Russie un
secret pèse sur toutes les consciences.

Sur mes instances, M. Pernet finit par me dire qu'à son premier voyage
on lui avait donné, dans son passe-port, le titre de négociant, et celui
d'avocat au second voyage; il ajouta quelque chose de plus grave: c'est
qu'avant d'arriver à Pétersbourg, voguant sur un des bateaux à vapeur de
la mer Baltique, il avait exprimé librement son opinion contre le
despotisme russe devant plusieurs individus qu'il ne connaissait pas.

Il m'assura, en me quittant, que ses souvenirs ne lui retraçaient nulle
autre circonstance qui pût motiver le traitement qu'il avait éprouvé à
Moscou.

Je ne l'ai jamais revu; mais, par un hasard aussi singulier que les
circonstances qui m'ont fait jouer un rôle dans cette histoire, c'est
deux ans plus tard que j'ai rencontré une personne de sa famille, qui me
dit qu'elle savait le service que j'avais rendu à son jeune parent, et
qui m'en remercia. Je dois ajouter que cette personne a des opinions
conservatrices, religieuses, et je répète qu'elle et sa famille sont
estimées et respectées de tout ce qui les connaît dans le royaume de
Sardaigne.]

[18: _Voir_ à la fin du volume dans l'extrait de Laveau la liste des
personnes incarcérées dans la prison de Moscou pendant l'année 1836.
_Voir_ aussi à la suite du voyage en Amérique de Dickens, les extraits
des journaux américains concernant le traitement des esclaves aux
États-Unis; rapprochement remarquable entre les excès du despotisme et
les abus de la démocratie.]

[19: On se rappelle ce que j'ai dit du tchinn, lettre dix-neuvième, vol.
III.]

[20: M. Brulow a copié plusieurs ouvrages de Raphaël; mais j'ai surtout
été frappé de la beauté de celui-ci.]

[21: Les uniates sont des Grecs réunis à l'Église catholique, et dès
lors regardés comme des schismatiques par l'Église grecque.]

[22: _Voir_ le Livre de la persécution et souffrance de l'Église
catholique en Russie, et les beaux articles du _Journal des Débats_ au
mois d'octobre 1842.]

[23: N'a-t-il pas fallu trois ans pour faire arriver jusqu'à Rome le cri
de quelques-uns de ces infortunés?]

[24: Dickens l'a dit: «Le suicide est rare parmi les prisonniers, même
il est presque inconnu; mais nul argument en faveur du système[25] ne
peut être raisonnablement déduit de cette circonstance, quoiqu'on s'en
prévale souvent. Tous les hommes qui ont fait leur étude des maladies de
l'esprit savent parfaitement bien qu'un abattement, qu'un désespoir
assez profonds pour changer entièrement le caractère et pour anéantir
toute force d'élasticité, toute résistance propre, peuvent travailler
l'intérieur d'un homme, et s'arrêtent pourtant devant l'idée de la
destruction volontaire; c'est un cas fréquent.»

(_Philadelphie et sa prison solitaire. Voyage en Amérique_, par Charles
Dickens.)

«Suicides are rare among the prisonners: are almost indeed unknown. But
no argument in favour of the system, can reasonably be deduced from this
circumstance, although it is very often urged. All men who have made
diseases of the mind, their study, know perfectly well that such extreme
depression and despair as to change the whole caracter and beat down all
its powers of elasticity and self resistance, may be at work within a
man, and yet stop short of self destruction. This is a common case.»

(_Philadelphia and its solitary prison. American Notes for general
circulation_, by Charles Dickens. Paris, Baudry's edition, p. 435,
1842.)

Le grand écrivain, le profond moraliste, le philosophe chrétien auquel
j'emprunte ces lignes, a non-seulement l'autorité du talent et d'un
style qui grave ses pensées sur l'airain, mais son opinion fait loi dans
cette matière.

(_Note du Voyageur_.)]

[25: La prison solitaire.]

[26: _Voyez_ lettre quinzième, vol. II.]

[27: _Voyez_ la relation de la course à Schlusselbourg. Vol. II.]

[28: _Voir_ la brochure de M. Tolstoï, citée dans le cours du voyage.]

[29: _Voyez_ l'histoire de la princesse Troubetzkoï, vol. III.]

[30: _Voyez_ plus haut l'histoire de Paulow et bien d'autres faits
semblables.]

[31: Malgré tout ce qui précède, il peut être utile de dire que ceci ne
s'adresse qu'aux masses, qui en Russie ne sont conduites que par la peur
et la force.]

[32: Écrit en 1839.]

[33: Ces remontrances, qui n'outre-passaient pas, ce semble, les bornes
du respect, ont été justifiées par les derniers édits de la cour de
Rome.]

[34: L'ignorance des choses religieuses est telle aujourd'hui qu'un
catholique, homme de beaucoup d'esprit, à qui je lisais ce passage,
m'interrompit: «Vous n'êtes plus catholique, me dit-il, vous blâmez le
pape!!!» Comme si le pape était impeccable aussi bien qu'il est
infaillible en matière de foi. Encore cette infaillibilité même est-elle
soumise à certaines restrictions par les gallicans, qui pourtant croient
être catholiques. Le Dante a-t-il jamais été accusé d'hérésie? cependant
quel langage ne parle-t-il pas à ceux des papes qu'il place dans son
enfer? Les meilleurs esprits de notre temps tombent dans une confusion
d'idées qui eût fait rire les écoliers des siècles passés. Je répondis à
mon critique en le renvoyant à Bossuet. Son exposition de la doctrine
catholique, confirmée, approuvée, vantée en tout temps, et adoptée par
la cour de Rome, justifie suffisamment mes principes.]

[35: Écrit du vivant du feu roi de Prusse en 1839.]

[36: Depuis que ceci a été écrit, l'Empereur permet le séjour de Paris à
une foule de Russes. Il croit peut-être guérir les novateurs de leurs
rêves en leur montrant de près la France qui lui est représentée comme
un volcan de révolutions, comme un pays dont le séjour doit dégoûter à
jamais les Russes des réformes politiques: il se trompe.]

[37: Je trouve dans les lettres de lady Montagu, nouvellement publiées,
une maxime des courtisans turcs, applicable à tous les courtisans, mais
surtout aux courtisans russes, ce qui veut dire à tous les Russes; elle
peut servir à marquer les rapports de plus d'une sorte qui existent
entre la Turquie et la Moscovie: «Caressez les favoris, évitez les
malheureux et ne vous fiez à personne.» Lady Mary, Wortley Montagu's
Letters, p. 159, t. II.]

[38: Depuis que ceci est écrit, plusieurs journaux ont publié
l'allocution du pape aux cardinaux au sujet du fait que je viens de
citer. Ce discours, inspiré par la plus haute sagesse, montre que le
saint-père est enfin éclairé sur les périls que je signale, et que les
vrais intérêts de la foi l'emportent aujourd'hui à Rome sur les
considérations d'une politique mondaine. Il faut lire, sur cet
intéressant sujet, l'ouvrage intitulé: _Persécutions et souffrances de
l'Église catholique en Russie_.]

[39: M. le duc de Richelieu, ministre sous Louis XVIII.]

[40: Tous les anciens amateurs de musique se rappellent l'effet
incomparable qu'elle produisait dans les beaux chants de Mayer, de
Zingarelli, de Paesiello et surtout dans les récitatifs obligés. Après
avoir fait époque dans l'histoire de l'art, elle a servi de modèle aux
plus grands talents modernes par son expression tragique, par son accent
vraiment noble, vraiment italien, par son large style de chant et
surtout par l'énergie de sa déclamation.]

[41: On dit en Russie que les nouvelles lois ne permettent plus de
vendre les hommes sans la terre; mais on dit en même temps qu'il y a
toujours des moyens d'échapper à la sévérité de ces lois.

(_Note de l'Auteur_.)]

[42: M. Grassini n'a jamais voulu me dire le nom de ce prisonnier.]

[43: Par quel art le cabinet russe, ce gouvernement révolutionnaire par
essence, est-il parvenu à persuader à tous les cabinets de l'Europe
qu'il représentait le principe anti-révolutionnaire dans le monde
entier?]

[44: Condamné à mort par son père.]

[45: _Voir_ le tableau généalogique ci-joint.]

[46: C'est une espèce de Pharaon actuellement oublié.]

[47: Feldjæger.]

[48: Отчетъ Московскаго Попечительнаго Комитетя о тюрмахъ. за 1834
года.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Russie en 1839, Volume IV" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home