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Title: Les Rois Frères de Napoléon Ier - Documents inédits relatifs au premier Empire
Author: Du Casse, Albert, 1813-1893
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les Rois Frères de Napoléon Ier - Documents inédits relatifs au premier Empire" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



[Note au lecteur de ce fichier digital:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. Les différentes orthographes n'ont pas été standardisées,
de même pour les noms propres et les noms de villes.]



LES ROIS

FRÈRES DE NAPOLÉON Ier


DOCUMENTS INÉDITS

RELATIFS AU PREMIER EMPIRE


PUBLIÉS PAR

LE BARON DU CASSE



PARIS

LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE et Cie

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN

Au coin de la rue Hautefeuille


1883

_Tous droits réservés._



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR:


_Mémoires du roi Joseph_, 10 vol. in-8º avec album de 20 batailles
gravées. Perrotin, éditeur.

_Histoire des négociations relatives aux traités de Mortefontaine,
de Lunéville et d'Amiens_, 3 vol. in-8º. Dentu.

_Mémoires du prince Eugène_, 10 vol. in-8º. Michel Lévy.

_Vandamme et sa correspondance_, 2 vol. in-8º.

_Arrighi de Casa Nova, duc de Padoue_, 2 vol. in-8º.

_Précis des opérations de l'armée de Lyon en 1814_, 1 vol. in-8º.

_Précis des opérations de la guerre d'Orient en 1854_, 1 vol. in-8º.

_Opérations en Silésie, 1806 et 1807_, 2 vol. in-8º avec atlas.

_Mémoires pour l'histoire de la campagne de 1812_, 1 vol. in-8º.

_Histoire anecdotique du coup d'État_, 1 vol. in-8º.

_Souvenirs d'un officier du 2e zouaves_ (attribué à tort au général
Cler), 1 vol. in-12.

_Le duc de Raguse devant l'histoire_, 1 vol. in-8º.

_Les erreurs militaires de M. de Lamartine_, 1 vol. in-8º.

_Histoire anecdotique de l'empereur Napoléon Ier _, 1 vol. in-12.

_Histoire anecdotique de l'ancien théâtre_, 2 vol. in-8º.


ROMANS:


_Rambures_, 1 vol. in-8º.

_Du soir au matin_, 1 vol. in-8º.

_Quatorze de dames_, 1 vol. in-12.

_Les suites d'une partie d'écarté_, 1 vol. in-12.

_Le conscrit de l'an VIII_, 1 vol. in-12.

_Le marquis de Porzaval_, 1 vol. in-12.

_M. Putau_, 1 vol. in-12.

_Les variétés militaires_, 1 vol. in-18.

_Les origines_, 1 vol. in-18.--Etc., etc., etc.

Sous presse: _Le Panthéon fléchois._



PRÉFACE


Dans les premières années du second empire, commença à paraître à la
librairie Perrotin un ouvrage en dix volumes qui fit sensation dans
le monde littéraire et politique, les _Mémoires du roi Joseph_, qui
donnaient sur l'empereur Napoléon Ier, sur son règne et sur
l'histoire de cette grande époque des aperçus entièrement nouveaux.
Des documents importants et irrécusables corroborant les faits se
trouvaient en grand nombre dans ces dix volumes, et, malgré le
succès de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_ de M. Thiers, les
_Mémoires du roi Joseph_ furent accueillis avec une haute faveur
dans les régions élevées et savantes.

Peu de temps après l'entière publication de cet ouvrage, en parut un
autre du même auteur et du même genre, _Mémoires et correspondance
du prince Eugène_, également en dix volumes.

Ces deux publications historiques capitales, faites avec
impartialité, donnèrent la pensée au gouvernement impérial de réunir
en un magnifique ouvrage toutes les lettres écrites ou dictées par
Napoléon Ier, et de livrer à la publicité un admirable monument
d'histoire moderne. Malheureusement, le nombre considérable des
lettres et des documents collectionnés dans les archives du
gouvernement et dans les archives des particuliers fit rejeter
l'idée de joindre à ces lettres de l'empereur les réponses et des
notes explicatives.

Immédiatement après la mort du dernier des frères de Napoléon Ier,
en 1860, parut également un ouvrage en sept volumes intitulé:
_Mémoires du roi Jérôme._

On serait en droit de penser que la collection de ces quatre grandes
publications est de nature à donner l'idée la plus complète de tous
les faits historiques qui s'accomplirent sous le premier empire, et
qu'ils mettent entièrement à jour la politique du grand empereur. Il
n'en est cependant pas réellement ainsi.

Il faut du temps pour débarrasser l'histoire de ses langes.

Tel document publiable à une époque éloignée aurait eu des
inconvénients à être publié à une époque plus rapprochée. Mais ce
qui ne pouvait voir le jour il y a quelques années peut paraître
aujourd'hui.

Tout n'a donc pas été inséré dans les quatre ouvrages publiés sous
le deuxième empire. Nous pouvons affirmer néanmoins que rien n'a été
changé dans les documents qui se trouvent aux Mémoires _Joseph_ et
_Eugène_, et que l'auteur s'est borné à supprimer quelques phrases
et à les remplacer par des points; qu'un certain nombre des lettres
de Napoléon Ier a été supprimé dans la correspondance de l'empereur,
principalement celles écrites au roi Louis, père de Napoléon III.
Quant aux _Mémoires du roi Jérôme_ publiés sous la direction de son
fils, le prince Napoléon, et sans nom d'auteur, nous croyons savoir
que cet ouvrage est loin d'avoir la moindre prétention à la vérité
historique.

Récemment, un volume intitulé: _Napoléon et le roi Louis_ a paru. Il
renferme la collection presque complète des lettres de l'empereur au
troisième de ses frères.

Ces ouvrages, qui ont une grande valeur historique, ne font pour
ainsi dire qu'effleurer plusieurs des grands faits du premier
empire. Ainsi, dans l'histoire du règne du roi Louis, les démarches
faites pour changer en royauté la république batave, les
négociations entreprises pour mener à bien la mission de M. de
Labouchère à Londres, sont à peine indiquées. Cela vient de ce que
l'empereur traçait ses intentions à ses agents, à ses ministres, à
ses frères à grands traits, laissant souvent à ces derniers le soin
des moyens à prendre pour l'exécution de sa volonté.

Nous avons eu la pensée de recourir à la correspondance diplomatique
de cette époque pour compléter, autant que possible, l'histoire des
frères de Napoléon Ier qui est aussi l'histoire de la plupart des
États de l'Europe. En outre, nous joindrons à ces documents un grand
nombre des lettres ou portions de lettres omises à dessein dans les
ouvrages publiés sous le second empire, puis des pièces curieuses
relatives à ces souverains et complètement inconnues.

Cet ouvrage, sorte de complément de ceux qui déjà ont paru, et
intitulé: _Les rois frères de Napoléon_, comprend un grand nombre de
documents inédits relatifs au premier empire.



LES FRÈRES

DE NAPOLÉON Ier



I.

LE ROI JOSEPH

(1797-1808).


Jusqu'au jour où la politique et la raison d'État vinrent se mettre
en travers de ses affections naturelles, l'empereur Napoléon Ier se
montra un frère dévoué, principalement avec Joseph son aîné, qui, à
la mort de leur père, Charles Bonaparte, était devenu le chef de la
famille. Né en janvier 1768, Joseph avait dix-huit mois de plus que
son second frère Napoléon, né lui-même en août 1769. Lors de la
perte qu'ils firent de leur père, l'un avait donc 17 ans, l'autre 15
ans et demi.

Jeté de bonne heure au milieu des affaires publiques, devenu un
personnage politique important, à l'âge où l'on sort à peine de
l'adolescence, un général renommé à l'âge où l'on ceint à peine une
épée, Napoléon, de fait le chef de sa famille, voulut associer ses
frères à sa grandeur. Une fois à la tête du gouvernement, il les
porta aux premières charges de l'État; empereur, il voulut pour eux
des trônes, et, pour les y asseoir, prononça la déchéance des
anciennes familles royales de l'Europe. Mais si l'ambition dominait
tout chez ce grand capitaine, chez ce puissant génie, ses frères
n'avaient pas le même amour des grandeurs. Deux d'entre eux, Joseph
et Louis, esprits modérés et éclairés, n'acceptèrent des couronnes
qu'après beaucoup d'hésitation, bien plus pour céder aux exigences
de leur frère, devenu le maître du monde, que pour obéir à leurs
propres instincts. L'un d'eux, Lucien, se montra toujours rebelle à
cet égard aux volontés de Napoléon. Il entendait vivre à sa guise,
sans se plier aux vues de l'empereur. Enfin, le quatrième, Jérôme,
léger de caractère, ami du plaisir, acceptait volontiers la tutelle
fraternelle, à la condition de pouvoir puiser sans cesse dans le
trésor impérial.

Nous allons exposer les relations de Napoléon avec ses frères à
différentes époques de leur carrière, en rétablissant certaines
parties de leur correspondance omises à dessein dans les ouvrages
publiés jusqu'à ce jour.

Commençons par Joseph, l'aîné des Bonaparte, successivement roi de
Naples et d'Espagne.

Nous croyons inutile de parler des premières années de Joseph
Bonaparte. Nous allons le prendre au moment où il commença à entrer
dans la vie politique et à jouer un rôle dans la diplomatie.

À la suite de sa brillante campagne de 1796 en Italie, le général
Bonaparte, déjà tout-puissant, fit nommer Joseph ambassadeur dans
les États romains. Celui-ci se rendit à Rome à la fin de 1797.
Conformément aux instructions de son frère et du Directoire, il fit
tous ses efforts pour maintenir l'harmonie entre le gouvernement
pontifical et la France. Il n'y put réussir. Les relations entre les
deux États s'envenimèrent par la nomination d'un général autrichien
(Provera), trois fois prisonnier de l'armée de Bonaparte, comme
commandant de la troupe pontificale. Les justes plaintes de Joseph à
cette occasion enhardirent d'une autre part les révolutionnaires
romains, qui se figurèrent que nous ne pouvions faire autrement que
de les soutenir dans leurs tentatives pour renverser le gouvernement
pontifical. Cet état de choses amena l'échauffourée du 7 décembre,
qui coûta la vie au jeune et brillant général Duphot, et nécessita
le départ de Rome du ministre de la légation de France. Joseph,
pendant son séjour dans la ville éternelle, échangea avec son frère
une correspondance intéressante; nous connaissons les lettres de
Napoléon par le recueil officiel publié sous le second empire; les
dépêches de Joseph, au contraire, n'ont été imprimées ni dans les
_Mémoires du roi Joseph_ ni ailleurs; nous choisissons les plus
curieuses pour les donner ici.


I.

                          Rome, 24 fructidor an V (10 septembre 1797).

  JOSEPH AU GÉNÉRAL EN CHEF BONAPARTE.

  J'ai reçu, citoyen général, la lettre à laquelle étaient jointes
  plusieurs pièces relatives à l'arrestation de MM. Angeloni,
  Bouchard, Oscarelli[1], Vivaldi, etc. Les informations que j'ai
  prises sur eux, depuis que je suis à Rome, sont conformes à l'idée
  qu'on en donne dans les lettres qui vous ont été envoyées par le
  citoyen Monge; ils ont manifesté le désir et le projet de changer le
  gouvernement romain. S'ils ont senti et pensé comme les Brutus et
  les grands hommes de l'antiquité, ils ont parlé comme des femmes et
  agi comme des enfants; le gouvernement les a fait arrêter. Comme ils
  n'avaient point de plan déterminé, on n'a rien trouvé chez eux qui
  pût les accuser; mais on en avait trouvé cinquante réunis à la villa
  Médicis; mais la ville entière connaissait les projets dont ils se
  vantaient sans avoir aucun moyen de les mettre à exécution.

         [Note 1: Trois conspirateurs que le général Bonaparte voulait
         que l'on surveillât, tout en empêchant le gouvernement du
         pape de les molester.]

  Quelques-uns d'entre eux, et précisément ceux qui, par leurs
  talents, paraissent être les chefs, étaient munis de certificats
  honorables de la commission des Arts[2]; mais ces certificats et la
  liaison qu'ils ont eue avec les commissaires français, loin d'être
  cause de leur arrestation, l'ont suspendue durant quelques instants,
  et l'on n'a procédé contre eux qu'après que le citoyen Cacault eut
  déclaré que les certificats des commissaires prouvaient pour le
  passé et non pour l'avenir; qu'ils ne pouvaient d'aucune manière
  être regardés comme des actes de garantie pour des faits ignorés et
  absolument étrangers aux commissaires et à tout autre individu
  français.

         [Note 2: Il y avait à Rome une commission des arts présidée
         par Monge et qui, à l'exception de son président, se montrait
         un peu encline à favoriser les projets des ennemis du
         gouvernement pontifical.]

  Depuis cet événement, on est convaincu dans Rome que les Français
  n'ont aucun rapport avec ce qui s'est passé, et aucun d'eux n'a
  éprouvé le moindre désagrément qui puisse le faire croire.

  Cependant, j'ai voulu pressentir quelles étaient les intentions du
  gouvernement sur les individus arrêtés, et surtout sur ceux auxquels
  vous croyez devoir prendre un certain intérêt: le secrétaire
  d'État[3] m'a assuré que Corroux et son frère n'ont point été
  arrêtés; que le juif Ascarelli venait d'être mis en liberté; qu'il
  croyait que Vivaldi allait l'être bientôt; que, quant à Angeloni et
  Bouchard, qui sont les plus compromis, avant la sentence définitive
  je serais informé de l'état du procès, et que le gouvernement se
  prêterait à ce que les Français paraîtront désirer.

         [Note 3: C'était alors le cardinal Doria, hostile à la
         France.]

  Je ne pense pas que le système de sang ou d'extrême rigueur qui a
  prévalu dans quelques États voisins prenne ici; il y a bien quelques
  prêtres influents du caractère des persécuteurs des Albigeois, mais
  ils n'osent pas encore se livrer à l'ardeur de la persécution. Le
  secrétaire d'État, homme doux et honnête, les surveille. Tant qu'il
  pourra quelque chose, je ne crains pas les scènes de sang; mais il
  n'a pas, je pense, tout le crédit qu'il mérite.

  Il est inutile que j'entre dans plus de détails: il suffit que je
  vous assure que je ne perdrai pas de vue le sort des personnes
  arrêtées.


II.

                        Rome, 3 vendémiaire an VI (24 septembre 1797).

  JOSEPH BONAPARTE, AMBASSADEUR DE LA RÉPUBLIQUE, AU GÉNÉRAL EN CHEF
  BONAPARTE.

  Hier au soir, le pape[4] a été indisposé; on espérait cependant
  qu'il serait en état d'aller aujourd'hui, jour de dimanche, à
  Saint-Pierre; mais la fièvre l'a saisi avec des attaques
  d'apoplexie; il a reçu le viatique à trois heures après midi. Il est
  dans ce moment dans un état presque désespéré, et l'on craint qu'il
  ne résiste pas au redoublement de demain.

         [Note 4: Pie VI.]

  Cet événement peut en faire naître plusieurs d'une nature bien
  différente, selon les impulsions que l'on donnera à l'opinion et aux
  affaires de cette ville.

  Vous connaissez, citoyen général, les instructions qui m'ont été
  données par le Directoire; mais sa situation, celle de la France et
  de l'Italie ne sont plus les mêmes.

  Si les républicains qui existent à Rome, et dont quelques-uns sont
  encore arrêtés, s'ébranlent pour tenter un mouvement qui les
  conduise à la liberté, il est à craindre que Naples ne profite d'un
  instant d'oscillation pour faire enfin un mouvement réel et pousser
  ses troupes jusqu'à Rome. Dans ce cas, nul doute que le succès ne
  fût pour les partisans de la coalition dans Rome.

  Naples ne tentera jamais ce mouvement s'il craint d'être prévenu par
  les troupes françaises. Il serait donc à désirer que vous puissiez
  faire filer des forces du côté d'Ancône. Dans toutes les
  hypothèses, leur présence dans un point avoisiné de Rome aura une
  influence morale ou absolue.

  Les cardinaux dont on parle le plus pour les porter au pontificat
  sont: Albani, Gerdil, piémontais, et Caprara[5]. Le premier paraît
  avoir le plus d'influence, il est le centre de la faction impériale;
  Provera, qui, lui, est envoyé ici par le nonce Albani, est un de ses
  moyens, et il les emploie tous. C'est un homme d'un extérieur
  séduisant: du tact, de l'usage, point d'instruction, point de talent
  transcendant, c'est le doyen des cardinaux.

         [Note 5: Albani, neveu du pape Clément XI;--Gerdil, cardinal,
         et l'un des membres les plus savants et les plus illustres du
         Sacré Collège;--Caprara, cardinal, archevêque de Milan qui,
         en 1805, le 28 mai, sacra Napoléon roi d'Italie dans la
         cathédrale de Milan.]

  Le cardinal Gerdil passe pour un saint homme, et un théologien
  consommé. C'est le choix des prêtres non titrés et des dévotes.

  Caprara a des talents. Ennemi du pape actuel, il réunit autour de
  lui les suffrages d'une partie des mécontents du gouvernement
  d'aujourd'hui. L'Espagne paraît le porter. On croit en général qu'il
  réunit aussi le voeu de la France.

  Il est impossible qu'avant la réception de votre lettre, je demande
  officiellement la liberté des prisonniers et l'éloignement du
  général Provera; cette mesure me sera dictée par les circonstances,
  si je les juge de nature à l'exiger.

  Placé plus au centre des grands intérêts, vous serez plus à même de
  me faire connaître quelles doivent être les intentions du
  gouvernement et quels moyens il peut mettre en usage pour les
  remplir.

  Si le pape prolonge son existence, votre lettre me sera extrêmement
  utile: dans l'hypothèse contraire, je vous enverrai un exprès en
  poste. Je vous prie de me faire renvoyer sur-le-champ le courrier
  porteur de la présente.

  Il serait peut-être à propos que, pour tous les événements, vous
  m'envoyassiez quelques officiers.


III.

                          Rome, 16 vendémiaire an VI (7 octobre 1797).

  JOSEPH, AMBASSADEUR, ETC., AU GÉNÉRAL EN CHEF BONAPARTE.

  J'ai reçu, citoyen général, votre lettre du 8 vendémiaire par mon
  courrier de retour.

  Vous êtes déjà instruit du rétablissement de la santé du pape.

  Le général Provera, que l'on attendait ici depuis longtemps, est
  encore à Trieste, d'où le consul romain annonce au secrétaire d'État
  son prochain départ.

  J'ai eu une longue conférence avec le cardinal Doria; je lui ai
  annoncé la volonté précise du gouvernement français de ne pas
  souffrir au commandement des troupes du pape un général autrichien.
  Aujourd'hui, il a dû lui écrire pour lui donner l'ordre de suspendre
  sa marche. Ma déclaration verbale a été un coup de foudre pour lui;
  je l'ai accompagnée de tous les raisonnements qui en font sentir la
  justice, et me suis plaint de plusieurs faits qui décèlent la
  malveillance tacite des meneurs secrets de la cour de Rome. Vous
  remarquerez que, depuis le ministère du cardinal Rusca, rien n'a
  changé que lui-même, son esprit y est resté; il dirige tous les
  travailleurs, commis et autres employés. Le cardinal Doria ne tient
  point essentiellement à la faction ennemie de la France; c'est un
  homme dont les manières françaises et la bonne foi ne peuvent plaire
  ni aux cardinaux ni à ses coopérateurs dans le ministère. Son
  élévation à ce poste est une preuve qu'il reste encore à Rome une
  partie de l'ancienne politique ténébreuse de cette cour: elle met en
  avant un homme honnête et loyal, incapable de soupçonner les
  intentions perfides de ceux qui gouvernent sous son nom, en le
  faisant agir dans leur sens, et, lorsqu'ils ne peuvent pas y
  réussir, en lui faisant forcer la main par le pape, qui déteste son
  secrétaire d'État.

  Les meneurs réels de la cour de Rome sont un monsignor Barberi,
  procureur fiscal, l'intime des cardinaux Rusca, Albani; Zelada,
  secrétaire d'État lors du massacre de Basseville; Sparziani, premier
  commis du secrétaire d'État Rusca, resté dans la même place sous le
  cardinal Doria; c'est le rédacteur de la correspondance au nonce
  Albani, que vous fîtes intercepter avant la dernière campagne contre
  Rome; c'est à cet homme qu'étaient adressées les lettres du comte
  Gorri-Rossi de Milan, dont vous m'avez envoyé les copies.

  Je n'ai point encore réclamé officiellement les Romains détenus
  depuis deux mois; j'ai épuisé tous les moyens de douceur auprès du
  secrétaire d'État. Vous concevez, citoyen général, d'après ce que je
  vous ai dit ci-dessus de la puissance réelle de ce ministre, que je
  n'ai dû rien obtenir: ce n'est que par des démarches fortes et
  officielles que l'on peut faire rentrer dans le devoir, amener à des
  principes de modération les meneurs et les travailleurs subalternes;
  c'est ce que je n'ai point encore cru devoir faire, d'après votre
  silence et celui du ministre des relations extérieures[6], que j'ai
  consulté sur cet article.

         [Note 6: Talleyrand.]


IV.

                            Rome, 5 frimaire an VI (25 novembre 1797).

  JOSEPH BONAPARTE, ETC., AU GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE.

  J'ai reçu votre lettre du 24 brumaire. Le général Provera est parti
  le lendemain du jour de la réception de votre dépêche, sans que
  j'aie eu besoin de faire pour cet effet de nouvelles démarches
  auprès du gouvernement de Rome; il s'est retiré à Naples.

  Les détenus pour opinion politique ont été presque tous mis en
  liberté. Je vous ai déjà écrit à ce sujet.

  Le cardinal secrétaire d'État sort à l'instant de chez moi; il se
  plaint de la municipalité d'Ancône, qui a publié l'espèce de
  manifeste dont vous trouverez ci-joint une copie. Le pape a été très
  alarmé de sa lecture, et il a ordonné à son ministre de vous
  dépêcher un courrier et un autre à Paris pour réclamer la
  restitution d'Ancône; il serait possible que la dépêche dont ce
  courrier sera porteur vous parvienne avant la présente.

  L'officier cisalpin chargé des dépêches du ministre des relations
  extérieures n'a éprouvé aucune difficulté pour la reconnaissance de
  la nouvelle République.

  Le secrétaire d'État vient de me donner lecture de la lettre qu'il a
  écrite à ce sujet au ministre des relations extérieures de la
  République cisalpine, et, à dire le vrai, Sa Sainteté lui en avait
  donné l'ordre le premier de ce mois, d'après les instances du
  cardinal et ce que je lui en avais dit moi-même dans la dernière
  audience.

  Vous saurez sans doute que le duc de Parme s'est enfin décidé à
  consentir au projet d'échange auquel l'Espagne paraît tenir
  beaucoup: c'est M. le comte de Valde Pariso, ministre d'Espagne près
  l'infant, qui le mande à M. le chevalier Azara. Il est à désirer que
  la détermination de ce prince ne soit pas trop tardive, et que l'on
  soit à temps pour traiter avec le roi de Sardaigne.

  Je ne vous envoie pas encore votre courrier, n'ayant rien de très
  pressant à vous marquer.


Après son retour à Paris en décembre 1797, à la suite du meurtre du
général Duphot, Joseph reçut du Directoire l'offre de l'ambassade de
Berlin qu'il refusa pour entrer au conseil des Cinq-Cents dont il
venait d'être nommé membre par le collège du département du Liamone
(Corse). Napoléon étant parti pour l'expédition d'Égypte, les deux
frères entrèrent de nouveau en correspondance.

Le 25 juillet 1798, Napoléon, étant au Caire, eut connaissance par
des lettres de Paris des bruits qui couraient sur Joséphine. Il en
éprouva un violent chagrin et écrivit à son frère Joseph la lettre
ci-dessous qui n'a pas été insérée dans la correspondance de
l'empereur et ne l'a été qu'en partie dans les _Mémoires du roi
Joseph_. La voici tout entière:


  Tu verras dans les papiers publics le résultat des batailles et la
  conquête de l'Égypte qui a été assez disputée pour ajouter une
  feuille à la gloire militaire de cette armée. L'Égypte est le pays
  le plus riche en blé, riz, légumes, viande, qui existe sur la terre;
  la barbarie y est à son comble. Il n'y a point d'argent, pas même
  pour solder les troupes. Je puis être en France dans deux mois.--Je
  te recommande mes intérêts.--J'ai beaucoup de chagrin domestique,
  car le voile est entièrement levé. Toi seul me restes sur la terre,
  ton amitié m'est bien chère, il ne me reste plus pour devenir
  misanthrope qu'à la perdre et te voir me trahir... C'est une triste
  position que d'avoir à la fois tous les sentiments pour une même
  personne dans un seul coeur... Tu m'entends.

  Fais en sorte que j'aie une campagne à mon arrivée, soit près de
  Paris ou en Bourgogne; je compte y passer l'hiver et m'y enfermer,
  je suis ennuyé de la nature humaine! J'ai besoin de solitude et
  d'isolement, les grandeurs m'ennuient, le sentiment est desséché. La
  gloire est fade. À 29 ans, j'ai tout épuisé, il ne me reste plus
  qu'à devenir bien vraiment égoïste! Je compte garder ma maison,
  jamais je ne la donnerai à qui que ce soit. Je n'ai plus que de quoi
  vivre! Adieu, mon unique ami; je n'ai jamais été injuste envers toi!
  Tu me dois cette justice malgré le désir de mon coeur de l'être...
  Tu m'entends! Embrasse ta femme, Jérôme.


Au mois d'octobre 1802, Napoléon, qui déjà songeait à faire
participer avec lui ses frères aux affaires de l'État, écrivit à
Joseph une courte lettre dans laquelle se reflètent ses pensées sur
son frère aîné. La voici; elle n'a pas encore été publiée.


  J'estime qu'il est utile à l'État et à moi que vous acceptiez la
  place de chancelier, si le Sénat vous y présente. Je jugerai le cas
  que je dois faire de votre attachement et de vous, par la conduite
  que vous tiendrez.


Dans le premier volume des _Mémoires du roi Joseph_, on trouve un
fragment historique que l'ex-roi de Naples et d'Espagne avait écrit
pendant son séjour en Amérique. Il comprend la période qui s'écoule
de la naissance de Joseph à son arrivée à Naples (1806). À la page
97, il est question de la mort du duc d'Enghien. On a supprimé de ce
fragment les lignes suivantes que nous rétablissons:


  Ma mère était tout en larmes, et adressait les plus vifs reproches
  au premier consul qui l'écoutait en silence. Elle lui dit que
  c'était une action atroce dont il ne pourrait jamais se laver, qu'il
  avait cédé aux conseils perfides de ses propres ennemis, enchantés
  de pouvoir ternir l'histoire de sa vie par une page si horrible. Le
  premier consul se retira dans son cabinet, et peu d'instants après
  arriva Caulaincourt qui revenait de Strasbourg. Il fut étonné de la
  douleur de ma mère qui se hâta de lui en apprendre le sujet. À cette
  fatale nouvelle, Caulaincourt se frappa le front et s'arracha les
  cheveux en s'écriant: «Ah! pourquoi faut-il que j'aie été mêlé dans
  cette funeste expédition!»

  Vingt ans se sont écoulés depuis cet événement et je me souviens
  très bien que plusieurs des personnes qui cherchent aujourd'hui à se
  laver d'y avoir pris part, s'en vantaient alors comme d'une fort
  belle chose, et approuvaient hautement cet acte. Pour moi, j'en fus
  très peiné à cause du respect et de l'attachement que je portais au
  premier consul; il me parut que sa gloire en était flétrie.

  Quelques jours après, ma mère me dit qu'elle avait été assez
  heureuse pour faire parvenir à une dame que le prince affectionnait,
  son chien et quelques effets qui lui avaient appartenu.

  J'arrive maintenant au grand et important événement qui plaça la
  couronne impériale sur la tête du premier consul; il s'écoula
  plusieurs mois entre son élection et le couronnement. Pendant ce
  temps, l'empereur, voulant entourer le trône de toute la dignité et
  de tout le respect nécessaire au pouvoir monarchique, rétablit
  l'ancienne étiquette et la fit observer avec soin. Dès ce moment je
  cessai d'avoir des relations aussi intimes avec lui, et pendant
  quelque temps je me trouvai par mon grade et par mes fonctions
  relégué dans le salon d'attente le plus éloigné de ses appartements.

  Je n'en murmurai point et je concevais parfaitement que cela dût
  être ainsi. Mais il ne manqua pas de gens, courtisans ou autres,
  qui, sous le masque de l'intérêt, blâmèrent cette manière d'être de
  Napoléon à mon égard.


En 1805, pendant que l'empereur Napoléon combattait les empereurs
d'Autriche et de Russie en Allemagne, Joseph, resté à Paris avec
pleins pouvoirs de son frère, écrivit le 19 novembre à ce dernier la
lettre ci-dessous, omise dans la _Correspondance_ et les _Mémoires_:


  Jérôme est parti hier. J'avais dû lui donner lors de son premier
  départ, il y a vingt jours, quarante mille francs. J'ai dû lui en
  procurer soixante mille avant-hier, pour qu'il pût partir. Il lui
  aurait été impossible sans cette somme de quitter Paris. Si Votre
  Majesté veut faire donner l'ordre de me rembourser cette somme de
  cent mille francs, elle me fera plaisir, parce que je ne suis pas
  dans le cas d'en faire longtemps l'avance à Jérôme. Je suis honteux
  d'entretenir Votre Majesté d'un si petit détail.


Napoléon trouva fort mauvais ce qu'avait fait Joseph et lui répondit
de Schoenbrunn, le 13 décembre 1805, la lettre suivante, également
omise:


  Mon frère, j'ai lieu d'être surpris que vous ayez tiré des mandats
  sur un préposé de ma liste civile. Je ne veux rien donner à Jérôme
  au-delà de sa pension; elle lui est plus que suffisante et plus
  considérable que celle d'aucun prince de l'Europe. Mon intention
  bien positive est de le laisser emprisonner pour dettes, si cette
  pension ne lui suffit pas. Qu'ai-je besoin des folies qu'on fait
  pour lui à Brest? C'est de la gloire qu'il lui faut et non des
  honneurs. Il est inconcevable ce que me coûte ce jeune homme pour ne
  me donner que des désagréments et n'être bon à rien à mon système.
  Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

  Votre très-affectionné frère.


Joseph, voyant que son frère s'était mépris en partie sur ce qui
avait été fait à l'égard de Jérôme, écrivit de Paris le 22 décembre
1805:


  Sire, j'ai reçu la lettre de Votre Majesté du 22 frimaire,
  relativement à Jérôme. V. M. a été induite en erreur, je ne me suis
  pas permis de tirer des mandats sur aucun des préposés de sa liste
  civile, seulement j'ai demandé à M. Lemaître, préposé du trésorier,
  s'il trouvait des inconvénients à avancer à Jérôme quatre mois de sa
  pension; sur son hésitation, je lui ai dit que si M. Estève le
  trouvait mal, je ferais remettre cette somme dans sa caisse
  sur-le-champ. Voilà le fait. V. M. est trop juste pour ne pas voir
  que je n'ai rien pris sur moi qui pût lui déplaire. Jérôme ne
  pouvait partir sans argent et mon intendant n'avait pas un sol que
  je puisse lui donner dans ce moment, au-delà des quarante mille
  francs que je lui ai donnés précédemment.

  Je me suis plaint tout le premier au ministre de la police du
  journaliste qui avait parlé des honneurs qu'on lui rendait. Sur mon
  ordre, le ministre a fait défense aux autres journalistes de copier
  cet article qui effectivement n'a pas été répété depuis.

  J'ai fait la même plainte au ministre de la marine qui m'a dit qu'il
  avait une lettre de Jérôme qui démentait les assertions du
  journaliste et qu'il était très satisfait de lui[7].

         [Note 7: Jérôme, en effet, avait été reçu à Brest avec
         beaucoup d'éclat. Il était difficile qu'il en fût autrement.
         N'était-il pas le frère de l'empereur? Peut-être ce dernier
         aurait-il été fort mécontent si son frère n'avait pas été
         reçu avec les honneurs dus à son rang.]

  Je suis, etc.


Jusqu'alors aucun différend un peu sérieux ne s'était élevé entre
les deux frères. Napoléon écrivait avec quelque rudesse à son aîné,
mais toujours en lui montrant une grande affection. Ce fut quelque
temps après la création de l'empire et les succès de la campagne de
1805, lorsque la politique fut en jeu, que survint la première
mésintelligence sérieuse.

Napoléon, une fois sur le trône, voulut mettre une couronne sur la tête
de Joseph et songea à fonder le royaume de Lombardie. L'aîné des
Bonaparte, peu ambitieux de sa nature, refusa obstinément, donnant pour
prétexte que son frère n'ayant pas d'enfant de son mariage avec
Joséphine, il ne voulait pas aliéner ses droits sur la couronne de son
propre pays. En vain l'empereur essaya-t-il de le faire revenir sur
cette résolution, Joseph s'obstina, et le royaume d'Italie ayant été
fondé, le beau-fils de Napoléon, le prince Eugène de Beauharnais, en fut
nommé vice-roi par l'empereur. Toutefois, ce n'était qu'une étape dans
les vastes projets du conquérant. Immédiatement après la bataille
d'Austerlitz et le traité de Presbourg, dès qu'il eut lancé de son camp
impérial de Schoenbrunn (27 décembre 1805) le manifeste par lequel il
déclarait à la face de l'Europe que les Bourbons de Naples avaient cessé
de régner sur cette partie de l'Italie, Napoléon nomma Joseph son
lieutenant-général dans le sud de la Péninsule, mit sous ses ordres
l'armée française destinée à faire la conquête de ce royaume, bien
décidé, une fois que son frère serait à Naples, à mettre la couronne des
Deux-Siciles sur sa tête. Il laissa donc d'abord Joseph faire la
conquête et entrer à Naples; puis, ce prince ayant demandé à avoir
auprès de lui pour les attacher à son service deux personnes qui lui
inspiraient une grande confiance, une véritable amitié, les conseillers
d'État Miot de Mélito et Roederer, l'empereur les lui envoya. Avant
d'expédier le premier, il le fit venir dans son cabinet et lui dit:


  Vous allez partir pour rejoindre mon frère. Vous lui direz que je le
  ferai roi de Naples, qu'il restera Grand Électeur et que je ne
  changerai rien à ses rapports avec la France; mais dites-lui bien
  aussi qu'il ne faut ni hésitation ni incertitude. J'ai dans le
  secret de mon sein un autre tout nommé pour le remplacer, s'il
  refuse. Je l'appellerai Napoléon. Il sera mon fils. C'est la
  conduite de Joseph à Saint-Cloud, son refus d'accepter la couronne
  de Lombardie, qui m'a fait nommer Eugène mon fils. Je suis résolu à
  en faire un autre s'il m'y force encore. _Tous les sentiments
  d'affection cèdent maintenant à la raison d'État. Je ne connais pour
  parents que ceux qui me servent._ Ce n'est point au nom de Bonaparte
  qu'est attachée ma famille, c'est au nom de Napoléon. Je n'ai pas
  besoin d'une femme pour avoir un héritier. C'est avec ma plume que
  je fais des enfants[8]. Je ne puis aimer aujourd'hui que ceux que
  j'estime. Tous ces liens, tous ces rapports d'enfance, il faut que
  Joseph les oublie; qu'il se fasse estimer; qu'il acquière de la
  gloire; qu'il se fasse casser une jambe; qu'il ne redoute plus la
  fatigue; ce n'est qu'en la méprisant qu'on devient quelque chose.
  Voyez, moi, la campagne que je viens de faire, l'agitation, le
  mouvement m'ont engraissé. Je crois que si tous les rois de l'Europe
  se coalisaient contre moi, je gagnerais une panse ridicule.

         [Note 8: Nous adoucissons l'expression de l'empereur. Celle
         dont il se servit en parlant au futur ministre de Naples ne
         saurait être écrite. Cette conversation, recueillie par Miot
         de Mélito au sortir de son audience de départ, se trouve
         telle quelle dans le manuscrit de cet homme d'État.]

  Je donne à mon frère une bonne occasion. Qu'il gouverne sagement et
  avec fermeté ses nouveaux États; qu'il se montre digne du trône que
  je lui donne. Mais, ce n'est rien d'être à Naples où vous le
  trouverez sans doute arrivé. Je ne crois pas qu'il y ait eu de
  résistance; il faut conquérir la Sicile. Qu'il pousse cette guerre
  avec vigueur; qu'il paraisse souvent à la tête de ses troupes; qu'il
  soit ferme, c'est le seul moyen de s'en faire aimer. Je lui
  laisserai 14 régiments d'infanterie, 5 brigades de cavalerie, à peu
  près 40,000 hommes. Qu'il m'entretienne cette partie de mon armée,
  c'est la seule contribution que je lui demande. Surtout, qu'il
  empêche X..... de voler. Je veux que ce qu'il fera payer aux peuples
  du royaume de Naples tourne au profit de mes troupes et ne vienne
  pas engraisser des fripons. Ce qui a été fait dans les États
  vénitiens est épouvantable. Ce n'est point une affaire terminée.
  Qu'il le renvoie donc à la première preuve qu'il aura de
  malversation.

  Quant à Roederer, je n'ai pas voulu le refuser à mon frère. C'est un
  homme d'esprit qui pourra lui être utile. Il est déjà assez riche.
  Que mon frère ne laisse pas déshonorer son caractère.

  Vous avez entendu, je ne puis plus avoir de parents dans
  l'obscurité. Ceux qui ne s'élèveront pas avec moi ne seront plus de
  ma famille. _J'en fais une famille de rois qui se rattacheront à mon
  système fédératif._


Ce discours familier tenu par Napoléon à l'ami, à l'un des futurs
ministres de Joseph, nous paraît résumer la pensée intime de
l'empereur et la ligne de conduite qu'il était décidé, dès ce jour,
à suivre avec ses frères. Nous allons voir du reste qu'il ne s'en
écarta plus.

Les recommandations relatives à X....., l'empereur les adressa à son
frère à plusieurs reprises, notamment dans une lettre datée du 2
mars 1806. Dans cette dépêche, un passage supprimé dans les
_Mémoires du roi Joseph_ a été rétabli dans la _Correspondance de
l'empereur_ (page 146, 12e volume). Le voici: «Soyez inflexible pour
les voleurs. X..... est haï de toute l'armée; vous devez bien vous
convaincre aujourd'hui que cet homme n'a pas l'élévation nécessaire
pour commander des Français.»

L'empereur, dans une autre lettre à Joseph, exigea que ce dernier
fit rendre les millions pris dans les États vénitiens. Cette lettre,
en date du 12 mars, contient le passage suivant:


  «X..... et Solignac ont détourné six millions quatre cent mille
  francs, il faut qu'ils rendent jusqu'au dernier sou.» En la
  recevant, Joseph, très-lié avec X....., le fit venir et lui demanda
  de restituer de bonne grâce les millions qu'il avait détournés.
  X..... ne paraissait pas disposé à ce sacrifice. «Écoute, lui dit le
  roi de Naples, prends garde; tu connais mon frère, il te fera
  fusiller. Si donc tu ne veux pas rendre l'argent, embarque-le avec
  toi sur le navire américain en ce moment dans le port de Naples et
  file dans le Nouveau-Monde. Si tu veux rendre, je te promets de te
  faire donner par l'empereur une partie de ce que tu restitueras.»
  X..... consentit enfin. Quelque temps après eut lieu la prise de
  Gaëte. Reynier était fort embarrassé dans les Calabres. Joseph
  demanda à X..... de s'y porter avec 30 mille hommes. X..... commença
  par refuser si on ne lui laissait pas la faculté d'agir dans ce pays
  comme bon lui semblait. En vain Joseph lui promit de lui faire
  donner par l'empereur lui-même une grosse somme, il voulut rester
  libre de faire ce qui lui conviendrait.


Cela n'empêchait pas Napoléon de rendre justice au mérite de X.....;
aussi écrivait-il au prince Eugène, le 30 avril 1809, après la
bataille de Sacile: «X..... a des talents militaires devant lesquels
il faut se prosterner. Il faut oublier ses défauts, car tous les
hommes en ont, etc.» Mais revenons à Joseph.

Pendant presque tout le règne à Naples du frère aîné de l'empereur,
les relations entre les deux souverains furent affectueuses, surtout
pendant l'année 1806. De temps à autre, néanmoins, Napoléon lançait
dans ses lettres quelques mots de blâme à Joseph. Ainsi, le 24 juin
1806, il lui écrit de Saint-Cloud la lettre ci-dessous, omise dans
la _Correspondance_ et aux _Mémoires_:


  J'ai reçu votre lettre du 15 juin. Je vous prie de bien croire que
  toutes les fois que je critique ce que vous faites, je n'en apprécie
  pas moins tout ce que vous avez fait[9].

         [Note 9: C'était en quelque sorte un exorde à la lettre fort
         dure que l'empereur devait écrire à son frère en date du 12
         novembre 1807, relative à la Sicile.]

  Je vois avec un grand plaisir la confiance que vous avez inspirée à
  toute la saine partie de la nation.

  Je ne sais s'il y a beaucoup de poudre à Ancône et à Civita-Vecchia,
  mais j'ai ordonné que, s'il y en avait, on vous en envoyât
  sur-le-champ.

  Le roi de Hollande est arrivé à La Haye, il a été reçu avec grand
  enthousiasme.

  Je vous ai déjà écrit pour l'expédition de Sicile qu'il fallait
  débarquer la première fois en force.

  Je vous prie de mettre l'heure de départ de vos lettres, afin que je
  voie si l'estafette fait son devoir, etc.


La reine Julie n'avait pu encore rejoindre son mari avec ses
enfants; le roi l'attendait avec impatience, et l'empereur désirait
son départ. Joseph lui écrivit la lettre suivante:


  Ma chère Julie, j'ai reçu ta lettre du 11; je sais que ta santé
  n'est pas bonne, pourquoi t'obstines-tu à aller le dimanche et le
  lundi aux Tuileries? tu dois rester chez toi et ne t'occuper que du
  rétablissement de ta santé; tu sais que rien ne lui est plus
  nuisible que les veilles et la contrariété; reste donc chez toi avec
  tes filles et ta soeur et tes nièces, amuse-toi avec elles, fais des
  contes à Zénaïde, à Lolotte et à Oscar[10] et pense que c'est tout
  ce que tu peux faire de mieux pour elles, pour toi et pour moi,
  puisque tu rattrapes par là ta santé.

         [Note 10: Depuis roi de Suède.]

  Tout va bien ici, la ville est tranquille, je m'occupe beaucoup des
  affaires et je vois avec plaisir que ce n'est pas sans succès; je
  ferai l'expédition de Sicile dès que j'en aurai les moyens, mais tu
  ne dois avoir aucune inquiétude pour moi. Cela fait, s'il entrait
  dans les arrangements de l'empereur de marier Zénaïde ou Charlotte
  avec Napoléon[11] au lieu d'un étranger, je m'estimerai heureux si,
  par l'adoption de notre neveu, l'empereur réunissait sur lui seul
  toutes ses affections, sans que mon honneur en fût blessé; je
  demanderai d'être, moi, l'organe de sa volonté au Sénat; par ce
  moyen je reviendrai vivre avec toi à Mortefontaine, et je
  m'arracherai, avec plaisir, à cette vie que je ne mène que pour
  obéir à l'empereur, soit qu'il me voulût à la tête d'une armée, soit
  que s'y mettant lui-même, il me laissât le soin d'être l'organe de
  sa volonté à Paris comme il l'a déjà fait une fois. Je crois que
  l'intérêt de toute la famille, de l'empereur surtout, qui reste seul
  exposé aux complots ennemis, toutes ces affections de mon coeur se
  trouveraient réunies dans ce projet.

         [Note 11: Fils aîné du roi Louis.]

  Il est plus que probable que nous n'aurons pas de garçons; d'après
  cela, qu'y a-t-il de plus glorieux pour moi que de centraliser avec
  l'empereur toutes nos affections sur le même enfant qui devient
  aussi le mien? Je crois que tu pourrais en dire deux mots à
  l'empereur, s'il t'en offre l'occasion.

  Je le répète, il ne doit pas rester seul à Paris, la Providence m'a
  fait exprès pour lui servir de sauvegarde, aimant le repos, pouvant
  supporter l'activité, méprisant les grandeurs et pouvant porter leur
  fardeau avec succès; quelles que soient les brouilleries qui ont
  existé entre l'empereur et moi, il est vrai de dire, ma chère amie,
  que c'est encore l'homme du monde que j'aime le mieux. Je ne sais
  pas si un climat, des rivages en tout semblables à ceux que j'ai
  habités avec lui m'ont rendu toute ma première âme pour l'ami de mon
  enfance, mais il est vrai de dire que je me surprends pleurant mes
  affections de 20 ans comme celles de quelques mois; si tu ne peux
  pas venir tout de suite, envoie-moi Zénaïde; je donnerais tous les
  empires du monde pour une caresse de ma grande Zénaïde et une
  caresse de ma petite Lolotte; quant à toi, tu sais bien que je
  t'aime comme leur mère et comme j'aime ma femme; si je puis réunir
  une famille dispersée et vivre dans le sein de la mienne, je serai
  content et je m'adonne à remplir toutes les missions que l'empereur
  me donnera, comme général, gouverneur, pourvu qu'elles soient
  temporaires, et que je conserve l'espoir de mourir dans un pays où
  j'ai toujours voulu vivre.

  Je ne sais pas pourquoi je n'écris pas ceci à l'empereur, mais ce
  sera la même chose si tu lui donnes cette lettre à lire, et je ne
  vois pas pourquoi je ne lui donnerais pas mon âme à voir tout comme
  à toi-même.


Le 28 juillet 1806, Napoléon, dans une autre lettre, reproche au roi
Joseph sa trop grande douceur et termine par cette phrase: «Ce
serait vous affliger inutilement que de vous dire tout ce que je
pense.» Et un _post-scriptum_: «Au milieu de tout cela, portez-vous
bien, c'est le principal.»

Le 9 août, Napoléon dit à son frère, au milieu d'une longue lettre:
«Votre correspondance est régulière mais insignifiante.» Le 12
novembre 1806, ayant appris que Joseph montrait quelquefois ses
lettres à ses amis, il termine celle qu'il lui écrit ce jour-là de
la manière suivante: «Peut-être ai-je tort de vous dire cela, mais
si vous montrez mes lettres pour des choses indifférentes, j'espère
que celle-ci sera oubliée par vous, immédiatement après que vous
l'aurez lue.»

L'idée favorite de Napoléon était d'imposer à l'Europe un système
fédératif de rois pris dans sa famille. Il avait placé successivement
Joseph sur le trône de Naples, Louis sur le trône de Hollande, Jérôme
sur celui de Westphalie. Roi d'Italie, il avait fait son beau-fils,
Eugène de Beauharnais, vice-roi. Un seul de ses frères, Lucien,
persistait à se montrer rebelle à l'attrait du pouvoir suprême,
préférant au sceptre une vie de famille douce et paisible. Depuis 1803,
il vivait à Rome dans une sorte d'exil, marié à une femme qui lui
convenait, mais que Napoléon ne voulait pas reconnaître pour sa
belle-soeur. Un mot sur l'existence de Lucien jusqu'à son entrevue avec
l'empereur à Mantoue, en 1807.

Lucien était né à Ajaccio le 21 mars 1775. Obligé de se réfugier en
France par suite de la proscription que Paoli avait fait prononcer
contre la famille Bonaparte, Lucien, dont la mère était complètement
ruinée, sollicita et obtint un emploi dans l'administration des
subsistances de l'armée des Alpes-Maritimes, et, peu de temps après,
la place de garde-magasin des subsistances militaires de
Saint-Maximin, dans le département du Var. Reçu membre et bientôt
élu président de la Société populaire de cette ville, Lucien épousa
Mlle Christine Boyer, qui appartenait à une famille peu aisée mais
très honorable du pays. Nommé à la fin de 1795 commissaire des
guerres, il fut envoyé deux ans et demi après, par le département de
Liamone, au Conseil des Cinq-Cents en qualité de député de la Corse.

Lucien n'avait alors que vingt-trois ans: l'âge légal exigé par la
Constitution était vingt-cinq ans; mais la commission chargée de la
vérification des pouvoirs, soit par sympathie pour le nouveau
membre, soit par considération pour le général Bonaparte qui venait
de conquérir l'Italie, passa sur l'illégalité de sa nomination.

Lucien était né orateur: quelques jours lui suffirent pour faire
apprécier la puissance de sa parole. Il combattit avec force et
succès le Directoire, et ne cessa de signaler à la France les
conséquences inévitables des violations journalières faites à la
Constitution. Ce fut lui qui fit accorder des secours aux veuves et
aux enfants des soldats morts sur le champ de bataille, qui fit
repousser l'impôt que le gouvernement voulait établir sur le sel et
sur les denrées de première nécessité, et qui décida le Conseil, le
22 septembre 1798, à renouveler son serment de fidélité à la
Constitution de l'an III. Convaincu qu'il sauvait la République en
arrachant le pouvoir aux hommes du Directoire, Lucien, qui venait
d'être porté à la présidence des Cinq-Cents, seconda de toutes ses
forces le projet de son frère Napoléon. Ce fut lui qui décida, par
l'énergie de son caractère et la puissance de sa parole, le succès
des journées du 18 et du 19 brumaire. Nommé membre du Tribunat,
institué par la constitution consulaire, et peu de temps après
ministre de l'intérieur en remplacement de Laplace, Lucien déploya
dans cette nouvelle position toutes les ressources de son esprit, et
marqua son ministère par plusieurs actes importants. Ce fut sous son
administration que les préfectures furent définitivement organisées
et que les arts et les sciences, négligés par le gouvernement
directorial, attirèrent de nouveau l'attention et la sollicitude du
pouvoir. Envoyé en Espagne, en qualité d'ambassadeur extraordinaire
de la République, il décida Charles IV à s'allier étroitement à la
France, força le Portugal à signer, le 29 novembre 1801, le traité
de Badajoz, conclut avec les deux pays plusieurs conventions très
avantageuses à la France, et prit enfin une part importante à la
création du royaume d'Étrurie et à la cession faite à la France des
duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla.

Rentré en France au commencement de 1802, Lucien fut chargé par son
frère de présenter le Concordat à la sanction du Tribunat; il
prononça, à cette occasion, un discours remarquable, dont la sagesse
et la modération furent louées par tout le monde. Le 18 mai suivant,
il fit adopter le projet d'institution de la Légion d'honneur; son
discours, plein de vues supérieures, obtint les applaudissements de
toute l'assemblée. Lucien fut nommé grand officier et membre du
grand conseil d'administration de l'ordre et enfin membre du Sénat.
Peu de temps après, l'Institut national, réorganisé sous ses
auspices par décret du 3 février 1803, l'élisait membre de la
classe des langues et de la littérature.

Lucien aimait réellement la République; il y voyait le salut de la
France et le seul gouvernement compatible avec les circonstances.
Ses vues différaient de celles du premier consul, et plus d'une fois
cette différence avait provoqué de violentes discussions entre les
deux frères. Également tenaces, également convaincus de la
supériorité de leurs idées, Napoléon et Lucien défendirent leurs
opinions politiques avec la même force; et, comme on devait le
prévoir, n'ayant pu se convaincre mutuellement, ils se brouillèrent.
Une affaire de famille acheva de séparer les deux frères. Lucien
avait perdu sa femme, à peine âgée de vingt-six ans. Il voulait
épouser Mme Alexandrine de Bleschamp, alors une des femmes les plus
belles et les plus spirituelles de Paris, veuve de M. Jouberthon,
mort à Saint-Domingue où il avait suivi l'expédition du général
Leclerc. Le premier consul, soit qu'il prévît les grandes destinées
réservées à ses frères et soeurs, soit qu'il eût des vues secrètes
pour Lucien, voulut s'opposer au mariage de son puîné; mais Lucien
épousa malgré lui la femme qu'il avait choisie. La rupture fut alors
complète entre les deux frères. Lucien quitta la France au mois
d'avril 1804, et alla se fixer à Rome, où il fut accueilli avec la
plus haute bienveillance par le vénérable Pie VII.

L'empereur cependant n'avait pas renoncé à faire rentrer dans son
système le seul de ses frères qui s'obstinât à ne pas s'y associer.
Il fit faire officieusement par Joseph des avances à Lucien,
lorsqu'à la fin de 1807, il se rendit lui-même à Milan pour ceindre
la couronne de fer. Joseph, ayant vu Lucien à Modène, écrivit de
cette ville à l'empereur, le 11 décembre 1807:


  J'ai rencontré Lucien à Modène; il était fort empressé de se rendre
  auprès de vous, surtout d'après les dispositions de bonté dans
  lesquelles je lui ai dit que vous étiez pour lui et pour celle de
  ses enfants en âge d'être établie. Il vient vous en remercier et il
  est décidé à l'envoyer à Paris dès que vous le jugerez nécessaire.

  Il persiste dans les assurances qu'il m'avait déjà données à mon
  passage à Rome que, content de son état, il ne désirait en sortir
  qu'autant que cela pourrait être utile aux vues de Votre Majesté sur
  sa dynastie et compatible avec le devoir qu'il s'est imposé de ne
  point abandonner une femme qu'il ne dépend plus de lui aujourd'hui
  de ne pas avoir, qui lui a donné quatre enfants et dont il n'a qu'à
  se louer infiniment depuis qu'il vit avec elle.

  Quelles que soient les observations que je lui aie faites; quelque
  fortes que m'aient semblé les raisons que je lui ai données, je n'ai
  pu en tirer autre chose sinon qu'il avait mis son honneur à ne
  désavouer ni sa femme, ni ses enfants, et qu'il lui était impossible
  de se déshonorer, ne fût-ce qu'à ses propres yeux. Du reste, prêt à
  saisir tous les moyens qu'il vous plairait de lui offrir pour sortir
  de l'état de nullité dans lequel il est. Il trouve juste que vous ne
  lui donniez aucun droit à l'hérédité en France, puisque vous ne
  reconnaissez pas les enfants nés de son mariage; mais qu'il lui
  semblait que dans un établissement étranger, les considérations
  politiques n'étaient pas les mêmes et que votre indulgence pourrait
  bien laisser partager cet établissement, quel qu'il fût, à sa femme
  et à ses enfants.

  Sur ce qu'il m'a dit qu'ils étaient sur le point de se mettre en
  route pour aller se jeter à vos pieds, je l'en ai dissuadé et l'ai
  engagé à envoyer un courrier qui suspendît leur départ.

  Je suis fâché de n'avoir pas autre chose à vous apprendre; mais Dieu
  est grand et miséricordieux et je reconnais tous les jours davantage
  qu'avec autant de bonté que moi, vous avez tant de ressources dans
  l'esprit que tout ce dont vous vous mêlez doit réussir. Je fais bien
  des voeux pour cela.


À la réception de cette lettre, Napoléon fit dire à Lucien de se
rendre à Mantoue où lui-même irait le trouver.

Les deux frères se revirent après quatre ans de séparation.
Napoléon, nous l'avons dit, regrettait l'éloignement de Lucien et
par raison politique et par esprit de famille. Il n'avait pas
renoncé à obtenir de lui une modification dans sa ligne de conduite,
en s'adressant de nouveau à son ambition. Mais il voulait d'abord le
détacher de sa femme comme il l'avait fait pour Jérôme, époux de
l'Américaine Patterson.

Les deux frères arrivèrent à Mantoue le 13 décembre 1807, presque au
même moment. À peine arrivé, Lucien se rendit au palais et monta à
l'appartement de l'empereur, qui vint au-devant de lui en lui
tendant la main avec émotion. Lucien la baisa, puis les deux frères
s'embrassèrent. Restés seuls, Napoléon aborda franchement la
conversation et fit connaître ses projets sans le moindre détour. Le
royaume d'Italie fut offert à Lucien; mais celui-ci, sans dire qu'il
accepterait dans aucun cas, fit observer à son frère que, roi de ce
pays, il exigerait immédiatement l'évacuation des troupes françaises
et suivrait la politique qui lui semblerait la plus profitable à la
nation italienne. C'était suffisamment dire qu'il régnerait pour lui
et non suivant les vues de Napoléon; cela ne pouvait convenir à
l'empereur. Celui-ci lui offrit alors le grand-duché de Toscane.
Sans se prononcer sur cette proposition, Lucien répondit que, s'il
devenait duc de Toscane, il marcherait sur les traces de Léopold,
dont la mémoire était restée si chère aux Toscans. En d'autres
termes, il déclarait cette fois encore qu'il ne gouvernerait que
dans l'intérêt de ses sujets. Du reste, dans la pensée de Napoléon,
l'offre de la Toscane, comme celle de la couronne d'Italie, était
subordonnée à la condition que Lucien divorcerait avec Mme
Alexandrine de Bleschamp. Lucien repoussa cette demande avec
indignation. Napoléon s'emporta; dans sa colère, il brisa une montre
en disant qu'il saurait briser de même les volontés qui
s'opposeraient à la sienne; il alla même jusqu'à menacer Lucien de
le faire arrêter; Lucien répondit avec dignité à cette menace: «Je
vous défie de commettre un crime.» Peu d'instants après, les deux
frères se séparèrent, Lucien pour retourner à Rome, Napoléon pour se
rendre à Milan.

À la suite de cette entrevue et de cette scène violente, Napoléon
écrivit à Joseph:


  Mon frère, j'ai vu Lucien à Mantoue, j'ai causé avec lui pendant
  plusieurs heures; il vous aura sans doute mandé la disposition dans
  laquelle il est parti. Ses pensées et sa langue sont si loin de la
  mienne que j'ai eu peine à saisir ce qu'il voulait; il me semble
  qu'il m'a dit qu'il voulait envoyer sa fille aînée à Paris près de
  sa grand'mère. S'il est toujours dans ces dispositions, je désire en
  être sur-le-champ instruit, et il faut que cette jeune personne soit
  dans le courant de janvier à Paris, soit que Lucien l'accompagne,
  soit qu'il charge une gouvernante de la conduire à Madame. Lucien
  m'a paru être combattu par différents sentiments et n'avoir pas
  assez de force de caractère pour prendre un parti. Toutefois, je
  dois vous dire que je suis prêt à lui rendre son droit de prince
  français, à reconnaître toutes ses filles comme mes nièces,
  toutefois qu'il commencerait par annuler son mariage avec Mme
  Jouberthon, soit par divorce, soit de toute autre manière. Dans cet
  état de choses, tous ses enfants se trouveraient établis. S'il est
  vrai que Mme Jouberthon soit aujourd'hui grosse, et qu'il en naisse
  une fille, je ne vois pas d'inconvénient à l'adopter, si c'est un
  garçon, à le considérer comme fils de Lucien, mais non d'un mariage
  avoué par moi, et celui-là je consens à le rendre capable d'hériter
  d'une souveraineté que je placerais sur la tête de son père,
  indépendamment du rang où celui-ci pourra être appelé par la
  politique générale de l'État, mais sans que ce fils puisse prétendre
  à succéder à son père dans son véritable rang, ni être appelé à la
  succession de l'Empire français. Vous voyez que j'ai épuisé tous
  les moyens qui sont en mon pouvoir de ramener Lucien (qui est
  encore dans sa première jeunesse), à l'emploi de ses talens pour moi
  et la patrie, je ne vois point ce qu'il pourrait actuellement
  alléguer contre ce système. Les intérêts de ses enfants sont à
  couvert, ainsi donc j'ai pourvu à tout. Le divorce une fois fait
  avec Mme Jouberthon et Lucien établi en pays étranger, Mme
  Jouberthon ayant un grand titre à Naples ou ailleurs, si Lucien veut
  l'appeler près de lui, pourvu que ce ne soit pas jamais en France
  qu'il veuille vivre avec elle, non comme avec une princesse sa
  femme, et dans telle intimité qu'il lui plaira, je n'y mettrai point
  d'obstacle, car c'est la politique seule qui m'intéresse; après cela
  je ne veux point contrarier ses goûts ni ses passions. Voilà mes
  propositions. S'il veut m'envoyer sa fille, il faut qu'elle parte
  sans délai, et qu'en réponse il m'envoie une déclaration que sa
  fille part pour Paris et qu'il la met entièrement à ma disposition,
  car il n'y a pas un moment à perdre; les événements se pressent, et
  il faut que mes destinées s'accomplissent. S'il a changé d'avis, que
  j'en sois également instruit sur-le-champ, car j'y pourvoirai d'une
  autre manière, quelque pénible que cela fût pour moi, car pourquoi
  méconnaîtrais-je ces deux jeunes nièces qui n'ont rien à faire avec
  le jeu des passions dont elles ne peuvent être les victimes? Dites à
  Lucien que sa douleur et la partie des sentiments qu'il m'a
  témoignées m'ont touché, et que je regrette davantage qu'il ne
  veuille pas être raisonnable et aider à son repos et au mien. Je
  compte que vous aurez cette lettre le 22. Mes dernières nouvelles de
  Lisbonne sont du 28 novembre. Le prince-régent s'était embarqué pour
  se rendre au Brésil; il était encore en rade de Lisbonne; mes
  troupes n'étaient qu'à peu de lieues des forts qui ferment l'entrée
  de la rade. Je n'ai point d'autre nouvelle d'Espagne que la lettre
  que vous avez lue. J'attends avec impatience une réponse claire et
  nette surtout pour ce qui concerne Lolotte.

                                              Votre affectionné frère.

  _P.-S._--Mes troupes sont entrées le 30 novembre à Lisbonne, le
  prince royal est parti sur un vaisseau de guerre, j'en ai pris cinq
  et six frégates. Le 2 décembre, tout allait bien à Lisbonne. Le 6
  décembre, l'Angleterre a déclaré la guerre à la Russie. Faites
  passer cette nouvelle à Corfou. La reine de Toscane est ici. Elle
  veut s'en aller à Madrid.

  Milan, 20 décembre à minuit 1807.


À l'époque où cette lettre fut écrite, l'empereur commençait à se
préoccuper des affaires d'Espagne. L'héritier présomptif du trône,
Ferdinand, fils de Charles IV, lui avait fait faire des ouvertures
pour obtenir la main d'une Bonaparte. Napoléon avait eu l'idée de
donner à ce prince, prêt à se jeter dans ses bras, la fille de
Lucien. C'est ce qui explique la lettre ci-dessus.

Au reçu de cette lettre, Joseph écrivit à Lucien qui lui répondit et
dont il envoya la lettre à l'empereur le 31 décembre avec celle-ci:


  Sire,

  Je vous envoye la réponse que j'ai reçue de Lucien, il veut mener sa
  fille lui-même jusqu'à Pescara où il la remettra à la personne que
  vous aurez chargée de la conduire à Milan. J'ai fait inutilement
  l'impossible pour obtenir davantage de lui, pour son propre bien,
  pour celui de sa famille, et pour répondre aux vues paternelles de
  Votre Majesté.

  Sa femme n'est pas décidément enceinte, ce que l'on avait dit n'est
  pas vrai.


Bientôt, en vertu des ordres de l'empereur, eut lieu l'expédition de
Rome et la prise de possession de la ville éternelle par les troupes
du général Miollis, le Saint-Père s'étant refusé à observer le
blocus continental. Lucien se trouvait encore à Rome. Il écrivit à
Joseph pour le prier de demander à l'empereur l'autorisation de se
retirer près de Naples. Joseph manda à l'empereur le 4 février 1808:


  Je reçois vos lettres du 26. Nos troupes sont entrées à Rome. Lucien
  me demande à se retirer dans une campagne aux environs de Naples
  avec sa famille; il me dit qu'il n'est pas en sûreté à Rome, que la
  populace croit qu'il a été décidé par Votre Majesté, lors de son
  entretien avec elle à Mantoue, que les États du Pape lui seraient
  donnés. Je lui réponds qu'il ne m'est pas possible d'y voir sa
  femme, que je l'y verrai avec mes nièces si cela est utile à sa
  santé, que je croyais devoir vous en écrire, que les troupes
  françaises étant à Rome, je ne voyais pas ce qu'il avait à craindre
  s'il voulait y rester.


Le 11 mars, l'empereur répondit de Saint-Cloud à Joseph:


  Mon frère, Lucien se conduit mal à Rome, jusqu'à insulter les
  officiers romains qui prennent parti pour moi, et se montrer plus
  romain que le pape. Je désire que vous lui écriviez de quitter Rome
  et de se retirer à Florence ou à Pise. Je ne veux point qu'il
  continue à rester à Rome, et s'il se refuse à ce parti je n'attends
  que votre réponse pour le faire enlever. Sa conduite a été
  scandaleuse, il se déclare mon ennemi et celui de la France; s'il
  persiste dans ces sentimens, il n'y a de refuge pour lui qu'en
  Amérique. Je lui croyais de l'esprit, mais je vois que ce n'est
  qu'un sot. Comment à l'arrivée des troupes françaises pouvait-il
  rester à Rome? Ne devait-il pas se retirer à la campagne? Bien plus,
  il s'y met en opposition avec moi. Cela n'a pas de nom. Je ne
  souffrirai pas qu'un Français et un de mes frères soit le premier à
  conspirer et à agir contre moi avec la prêtraille.

                                              Votre affectionné frère.


L'empereur exigea que son frère Lucien quittât Rome pour aller
s'établir avec les siens à Florence, et Joseph fut chargé de veiller
à ce changement de résidence qui eut lieu à la fin d'avril 1808.

Lucien, fatigué des tracas que lui suscitait Napoléon, fut sur le
point de se rendre en Amérique avec les siens. Il fit part de ce
projet à l'empereur et à Joseph. Ce dernier lui répondit le 15 mai
1808:


  J'ai reçu ta lettre, mon cher Lucien, j'espère que la réponse que tu
  auras attendue de l'empereur te fera changer de résolution et que tu
  pourras rester en Europe. Je fais des voeux pour que cela soit ainsi
  et que tu sois plus heureux dans tes relations directes que tu ne
  l'as été par mon intermédiaire.

  S'il en était autrement et que tu partisses réellement, ce qui me
  paraît un événement déplorable, tu ne dois pas douter que je ne
  remplisse tes vues. Je t'embrasse bien tendrement avec ta famille et
  j'espère que l'immensité des mers ne m'ôtera pas la possibilité de
  t'embrasser en réalité bientôt.


Ce projet, abandonné alors, fut repris par Lucien en août 1810. Le
10 de ce mois, il s'embarqua pour l'Amérique avec sa famille à bord
du trois-mâts l'_Hercule_, frété par lui pour le voyage. Le bâtiment
avait à peine dépassé la Sardaigne que, rencontré par les croisières
anglaises, il fut capturé. Lucien et les membres de sa famille,
déclarés prisonniers de guerre, furent conduits à Malte où ils
arrivèrent le 24 août, puis transférés en Angleterre où ils
débarquèrent le 28 décembre. Ils furent relégués à Ludlow
(principauté de Galles).

Pendant son règne à Naples, Joseph eut encore à supporter, à
plusieurs reprises, des rebuffades de son frère; ainsi le 12
novembre 1807, à propos de l'expédition de Sicile, Napoléon lui
écrivit de Fontainebleau:


  Mon frère, je vois par votre lettre du 3 que vous avez 74,000 hommes
  soit Français, soit Napolitains, soit Suisses; et cependant, avec
  ces forces, vous n'êtes pas maître de Reggio et de Scylla; cela est
  par trop honteux. Je vous réitère de prendre Reggio et Scylla; si
  vous ne le faites pas, j'enverrai un général pour commander mon
  armée, ou je retirerai mon armée du royaume de Naples. Quant aux
  polissons que vous avez autour de vous, qui n'entendent rien à la
  guerre et qui donnent des avis de l'espèce que je vois dans les
  mémoires qu'on me met sous les yeux, vous devriez m'écouter de
  préférence[12]. Quand votre général est venu me trouver à Warsovie,
  je lui ai déjà dit alors: comment souffrez-vous que les Anglais
  s'établissent à Reggio et à Scylla? Vous n'avez à combattre que
  quelques brigands; et les Anglais communiquent avec eux et occupent
  les points les plus importants du continent d'Italie. Cela me
  révolte. Cette occupation d'ailleurs tranquillise les Anglais sur la
  Sicile; ils n'ont rien à craindre tant qu'ils ont ces deux points,
  et dès lors leurs troupes de Sicile peuvent entreprendre impunément
  tout ce qu'elles veulent. Mais il paraît, vous et vos généraux, que
  vous vous estimez heureux que les Anglais veuillent bien vous
  laisser tranquilles dans votre capitale. Ils ont 8,000 hommes et
  vous en avez 74,000. Depuis quand les Français sont-ils si moutons
  et si inertes? Ne répondez à cette lettre qu'en m'apprenant que vous
  avez fait marcher des troupes et que Reggio et Scylla
  m'appartiennent. Avec l'armée que vous avez, je voudrais non
  seulement défendre le royaume de Naples et prendre Reggio et Scylla,
  mais encore garder les États du Pape et avoir les trois quarts de
  mes troupes sur l'Adige. Du reste, vous n'avez des brigands dans le
  royaume de Naples que parce que vous gouvernez mollement. Songez que
  la première réputation d'un prince est d'être sévère, surtout avec
  les peuples d'Italie. Il faut aussi en chercher la cause dans le
  tort qu'on a eu de ne point captiver les prêtres, en ce que l'on a
  fait trop tôt des changemens; mais enfin, cela n'autorise pas mes
  généraux à souffrir qu'en présence d'une armée aussi puissante les
  Anglais me bravent. Je ne me donne pas la peine de vous dire comment
  il faut disposer vos troupes; cela est si évident. Parce que le
  général Reynier a eu un événement à Meida[13], ils croient qu'on ne
  peut aller à Reggio qu'avec 100,000 hommes. Il est permis de n'être
  pas un grand général, mais il n'est pas permis d'être insensible à
  un tel déshonneur. Je préférerais apprendre la mort de la moitié de
  mes soldats et la perte de tout le royaume de Naples, plutôt que de
  souffrir cette ignominie. Pourquoi faut-il que je sois obligé de
  vous dire si fortement une chose si simple?--Quand vous enverrez
  10,000 hommes à Reggio et à Scylla, et que vous en conserverez 6,000
  à Cassano et à Cosenzia, que diable craignez-vous de toutes les
  armées possibles de l'Angleterre? Quant à Naples, la moitié de vos
  gardes suffit pour mettre la police dans cette ville, et pour la
  défendre contre qui que ce soit. Je suppose que vous n'aurez pas
  laissé Corfou sans le 14e, et que vous avez fait exécuter
  ponctuellement les ordres que je vous ai donnés. Vous avez une
  singulière manière de faire. Vous tenez vos troupes dans les lieux
  où elles sont inutiles, et vous laissez les points les plus
  importants sans défense.--Votre femme est venue me voir hier. Je
  l'ai trouvée si bien portante que j'ai été scandalisé qu'elle ne
  partît point, et je le lui ai dit, car je suis accoutumé à voir les
  femmes désirer d'être avec leurs maris.

         [Note 12: Joseph avait envoyé à son frère plusieurs mémoires
         dans lesquels était traitée la question de l'expédition de
         Sicile, et où étaient exposées les difficultés qu'elle
         présentait.]

         [Note 13: Le général avait été repoussé et avait subi un
         petit échec sans importance.]

                                              Votre affectionné frère.

  _P. S._--Ne me répondez pas à cette lettre que Reggio et Scylla ne
  soient à vous.


Ces reproches, peu mérités par Joseph et que son frère lui adressait
pour l'exciter à terminer la conquête de la Sicile, n'empêchaient
pas Napoléon de lui écrire quelques jours plus tard, le 22 du même
mois, pour lui annoncer son arrivée à Milan et lui faire connaître
son désir de le voir. Dès l'année précédente, l'empereur, voyant
combien ses lettres, souvent acerbes, produisaient d'effet sur son
frère et lui faisaient de peine, lui avait écrit la lettre du 24
juin 1806 que nous avons donnée plus haut.

Le 17 février 1808, Napoléon adressa de Paris à Joseph la lettre
suivante[14]:

         [Note 14: Inutile de dire que ces lettres ne se trouvent ni
         dans la _Correspondance_ de l'empereur ni dans les _Mémoires_
         de Joseph.]


  Mon frère, je reçois votre lettre du 11. Je ne conçois pas que vous
  n'ayez pas voulu recevoir les cardinaux et que vous ayez eu l'air
  d'aller contre ma direction. Je ne vois pas de difficulté que le
  cardinal Ruffo de Scylla, archevêque de Naples, soit envoyé à
  Bologne; que le cardinal qui commandait les Calabrais soit envoyé à
  Paris et que ceux que vous ne voudrez pas garder soient envoyés à
  Bologne. Mais il faut d'abord envoyer quelqu'un à Gaëte pour y
  recevoir leur serment, et ensuite les faire conduire en Italie.

  _P.-S._--Je suis surpris que les prêtres à Naples osent bouger.


Le blâme contenu dans cette dépêche devint beaucoup plus vif
quelques jours après, lorsque Napoléon apprit par un rapport du
général Miollis, commandant les troupes françaises à Rome, que
Salicetti, le ministre de la police de Naples, avait osé contrevenir
à ses ordres. Aussi, le 25 mars, envoya-t-il, par courrier
extraordinaire, à son frère Joseph, la lettre suivante, où son
mécontentement est exprimé de la façon la plus rude:


  Je ne puis qu'être indigné de cette lettre de Salicetti[15]. Je
  trouve fort étrange qu'on répande qu'on mettra en liberté à
  Terracine des hommes que j'ai ordonné qu'on conduise à Naples. Il
  faut avouer qu'on est à Naples bien bête ou bien malveillant. Ces
  contre-ordres et cette ridicule opposition font sourire la cour de
  Rome et sont plus nuisibles à Naples qu'ailleurs. J'ai envoyé les
  cardinaux napolitains à Naples pour y prêter le serment à leur
  souverain légitime. Cette formalité est nécessaire pour que je les
  reconnaisse pour cardinaux. Si vous redoutiez leur présence à
  Naples, il fallait les envoyer à Gaëte et préposer quelqu'un pour
  recevoir leurs serments. Après cela, vous pouviez en faire ce que
  vous vouliez. Je ne voyais pas d'inconvénient à les laisser à
  Naples. Tant de faiblesse et d'ineptie, je ne suis pas accoutumé à
  les voir où je commande; mais enfin s'il y avait de l'inconvénient à
  recevoir leur serment à Naples, il n'y en a point à Gaëte. Si vous
  avez voulu montrer à l'Europe votre indépendance, vous avez choisi
  là une sotte occasion. Ces prêtres sont des gens contre lesquels je
  me fâche pour vous. Vous pouvez bien être roi de Naples, mais j'ai
  droit de commander un peu où j'ai 40,000 hommes. Attendez que vous
  n'ayez plus de troupes françaises dans votre royaume pour donner des
  ordres contradictoires aux miens, et je ne vous conseille pas de le
  faire souvent. Rien, je vous le répète, ne pouvait m'être plus
  désagréable que de voir contredire ouvertement les mesures que je
  prends pour mettre Rome à la raison. Si c'est Roederer ou Miot qui
  vous a donné ces conseils, je ne m'en étonne pas, ce sont des
  imbéciles. Mais si c'est Salicetti, c'est un grand scélérat, car il
  a trop d'esprit pour ne pas sentir combien cela est délicat. Le
  _mezzo termine_ de retenir les cardinaux dans une place frontière
  était si simple.

         [Note 15: Lettre du ministre Salicetti au général Miollis,
         datée de Naples le 13 mars 1808.]


Cette lettre de Napoléon, datée du 25 mars, fut une des dernières
que l'empereur écrivit à son frère Joseph à Naples. Au commencement
de mai l'empereur demanda à son frère Louis de renoncer à la
couronne de Hollande pour prendre celle d'Espagne. Louis ayant
rejeté cette proposition, Napoléon résolut de placer Joseph sur le
trône de Charles IV et de donner celui de Naples à Murat, son
beau-frère. Il écrivit à Joseph de se rendre à Bayonne, ce que
celui-ci fit dans les premiers jours de juin, tout en regrettant
d'abandonner le royaume de Naples et le beau ciel d'Italie.


(1808-1814).

Jusqu'au jour où, contraint par son frère, Joseph consentit à
échanger le royaume de Naples contre celui de Madrid, les différends
entre Napoléon et lui eurent peu d'importance. Napoléon avait pour
son aîné la plus réelle affection; Joseph aimait et admirait
Napoléon. Néanmoins, si le premier prétendait faire servir à ses
vastes projets toutes les forces vives des États dont il avait doté
son frère, ce dernier, pas plus que Louis, et même parfois Jérôme,
ne voulait consentir à abandonner entièrement les intérêts de son
peuple pour épouser complètement ceux de la France. Le blocus
continental tuait le commerce de la nation hollandaise qui ne vivait
que par le commerce; les levées, en Espagne, et l'entretien
dispendieux d'une armée nationale ou d'une nombreuse armée
française, n'allaient pas tarder à épuiser la Péninsule déjà ruinée
par son ancien gouvernement. Pour faire sortir de l'abîme ces deux
pays, il fallait de l'argent. Or, Napoléon n'en voulait pas donner
aux rois ses frères, et entendait au contraire que la majeure partie
de leurs contributions vint augmenter le trésor français. Il les
mettait donc dans la position la plus précaire. Ils étaient obligés
de résister aux exigences du souverain de la France, non seulement
par amour-propre royal, non seulement pour conserver un peu de
l'affection de leurs sujets, mais encore parce qu'ils ne pouvaient
pas faire autrement, les sources de la prospérité étant taries.

Nous allons voir Joseph aux prises avec des difficultés
insurmontables et réduit aux plus dures extrémités, désirant, dès la
première année de son séjour à Madrid, quitter l'Espagne, regrettant
Naples où il avait fait un peu de bien, s'était acquis de grandes
sympathies et n'osant, comme le fit Louis, abdiquer, pour ne pas
paraître abandonner un frère qui, enivré de ses victoires,
commençait à soulever contre lui l'Europe, dont il voulait, en
quelque sorte, faire la vassale de la France.

La junte assemblée à Bayonne et ouverte le 15 juin 1808, sous la
présidence de M. Azanza, ayant adopté pour l'Espagne la constitution
qui lui avait été présentée, ses membres, à la suite de cette mise
en scène, persuadèrent facilement à Joseph que la nation tout
entière accueillerait avec enthousiasme le nouveau souverain, frère
du plus grand génie, du plus puissant monarque du monde. Le nouveau
roi franchit la frontière et entra en Espagne par Saint-Sébastien
dans les premiers jours de juillet 1801[16], plein de confiance et
d'espérance. Il ne tarda pas à s'apercevoir qu'on l'avait induit en
erreur et que les sentiments de la nation étaient loin d'être tels
que les lui avaient décrits à Bayonne des gens intéressés à le
tromper, ou à se tromper. Cela ressort de différents passages des
lettres de Joseph à l'empereur, passages omis dans les _Mémoires_ de
ce prince. Ainsi, dans une lettre en date de Miranda, 14 juillet
1808, il écrit à Napoléon: «_Il y a des assassins sur la route._»
Dans une autre de Burgos, 18 juillet, on lit:

         [Note 16: Dans leur dernière entrevue à Bayonne, et au moment
         de se séparer de Joseph, Napoléon détacha de sa poitrine une
         petite croix d'officier de la Légion d'honneur qu'il portait
         sur son uniforme des chasseurs de sa garde, et qu'il avait
         pendant les campagnes de 1805, de 1806, de 1807, à
         Austerlitz, à Iéna, à Friedland. Il la donna à son frère qui
         la porta toujours et, à sa mort, la donna à son exécuteur
         testamentaire, M. Louis Maillard, auquel il ordonna de la
         prendre immédiatement après son décès; ce qui fut fait.]


  On n'a pu trouver un guide en offrant de l'or à pleines mains. Il y
  a peu de jours, un orfèvre de Madrid a poignardé de sa propre main
  trois Français dans un seul jour; à Miranda, avant-hier, un seul
  homme a arrêté une voiture dans laquelle se trouvaient un Espagnol
  et trois Français. Ces trois derniers ont été poignardés et n'ont
  point été dépouillés. Ce dernier fait s'est passé sur la grande
  route.


Le 21 juillet, le lendemain de son arrivée à Madrid et de la prise
de possession du palais de l'Escurial, Joseph mandait à l'empereur:
«Vous vous persuaderez que les dispositions de la nation sont
unanimes _contre tout ce qui a été fait à Bayonne_[17].» Il entre
ensuite dans les détails caractéristiques suivants:

         [Note 17: À propos de ce qui avait été convenu à Bayonne,
         nous ne devons pas oublier de mentionner ici un article
         secret, le XIe, du traité de renonciation de Charles IV à la
         couronne d'Espagne; le voici:

         S. M. le roi Charles IV disposera _comme bon lui semblera_
         des diamants de la couronne d'Espagne qui étaient à son usage
         et à celui de la reine.]


  Il y avait 2000 hommes employés dans les écuries royales. _Tous_, à
  la même heure, ont tenu le même langage et se sont retirés. Je n'ai
  pas trouvé un seul postillon dans toutes les écuries, à compter
  d'hier matin à 9 heures. Les paysans brûlent les roues de leurs
  voitures, afin de n'être pas obligés aux transports. Les domestiques
  mêmes, des gens qui étaient soupçonnés de vouloir me suivre, les ont
  abandonnés, etc., etc.....


Bientôt l'empereur comprit qu'il devait se rendre lui-même en
Espagne et y prendre le commandement de ses armées, s'il voulait
pacifier ce malheureux pays soulevé de toutes parts contre les
Français et où l'Angleterre allait faire débarquer des troupes.
Partout on assassinait les Français, et des généraux, profitant du
pillage auquel se livrait souvent le soldat, exigeaient des
indemnités, prélevaient des impôts à leur profit.

Ainsi on lit dans une lettre de Joseph à son frère, en date du 28
janvier 1809:


  J'envoie au maréchal Bessières, pour être employé dans un
  commandement où il puisse vivre comme un autre officier, le général
  La R..... qui exigeait 10,000 francs par mois en sus de ses
  appointements, pour vivre à Madrid, et qui a eu la sottise de
  frapper à toutes les portes pour cela. Voici la lettre qu'il a
  écrite au corrégidor. Je l'ai remplacé par le général Blondeau qui
  sera plus modeste.


Joseph crut devoir quitter Madrid pour se rapprocher de la France
dont il attendait des renforts. Napoléon entra dans la Péninsule,
prit la direction des affaires militaires. Le roi le rejoignit avec
sa garde, mais l'empereur ne voulut pas avoir son frère près de lui
à l'armée et le relégua sur les derrières, puis à Burgos. Cette
façon d'agir choqua Joseph et ses ministres. Il s'en plaignit dans
une lettre pleine de noblesse écrite à son frère le 10 novembre, de
Miranda[18]. Il ne put rien obtenir et fut sur le point de revenir
en France abandonnant le trône des Espagnes. Il se résigna à
attendre pour ne pas être le premier à jeter la pierre à Napoléon.
Ce dernier entra à Madrid le 4 décembre 1808, et changeant de
nouveau de politique à l'égard de son frère et de l'Espagne, dans la
pensée secrète de s'emparer de ce royaume et d'en annexer les
provinces du Nord, il proposa à Joseph de lui donner la couronne
d'Italie. Ce dernier, fatigué de ces changements perpétuels, refusa,
eut plusieurs conférences avec l'empereur et revint dans sa capitale
où il fit une entrée solennelle le 22 janvier 1809.

         [Note 18: _Mémoires du roi Joseph_, vol. V, p. 265.]

Dès son retour à Paris, Napoléon montra de nouveau de la défiance à
son frère Joseph, recommença à lui reprocher sa façon de gouverner,
mais sans vouloir le mettre à même, en lui en donnant les moyens, de
sortir de l'impasse dans laquelle il le tenait. Le 9 février 1809,
Joseph lui écrivit:


  Vous écoutez sur les affaires de Madrid ceux qui sont intéressés à
  vous tromper, vous n'avez pas en moi une entière confiance. Et plus
  loin: Je serai roi comme doit l'être le frère et l'ami de Votre
  Majesté, ou bien je retournerai à Mortefontaine[19] où je ne
  demanderai rien que de vivre sans humiliation et de mourir avec la
  tranquillité de ma conscience, etc.

         [Note 19: Le château et le ravissant parc de Mortefontaine,
         près Senlis, dans l'Oise, appartenaient alors à Joseph
         Bonaparte qui en aimait beaucoup le séjour. C'est là
         qu'habitait habituellement la reine Julie, sa femme.]


Les choses restèrent dans cet état en Espagne jusqu'au milieu de
1809; mais alors elles prirent, pour le roi, une tournure des plus
fâcheuses, ainsi que cela résulte des lettres de Joseph à sa femme,
la reine Julie. Nous donnerons plus loin ces intéressantes lettres;
mais, avant, un mot encore sur les exactions de quelques généraux
français en Espagne et sur quelques affaires de l'époque, relatives
à Joseph. Le 24 février 1810, il écrit de Xérès au prince de
Neufchâtel:


  La lettre de Votre Altesse me fait croire que l'empereur me croit
  instruit d'une contribution de quinze cent mille francs levée par le
  général Loison, j'aurais désiré savoir en son temps si l'empereur
  l'a ordonnée et je prie S. M. de réprimer un pareil abus de pouvoir,
  si elle ne l'a pas autorisée. Tous mes efforts échoueront contre des
  vexations semblables que se permettraient des généraux particuliers;
  le général Kellermann est aussi dans ce cas; l'ordre est impossible
  si des généraux de division font ce que je ne me permettrais pas de
  faire et S. M. I. et R. est trop juste pour le vouloir.

  Tout est ici au mieux; les provinces de l'Andalousie sont pacifiées,
  parce que la justice y règne et que je n'ai qu'à me louer des
  généraux qui y sont.

  Je prie Votre Altesse d'agréer mon sincère attachement.

  Les ordres ont été donnés au général Loison pour les 100,000 francs.


Le 2 mars il prévient l'empereur qu'il fait venir près de lui sa
femme et ses enfants et ajoute:


  Kellermann, Ney, Thiébaud sont des gens qui ruineront le pays qu'ils
  doivent administrer, etc.


Tout en signalant les officiers qui se permettaient des exactions,
Joseph aimait à rendre justice aux gens honnêtes. Ainsi le 21 avril
1810, il écrit de Madrid au général Reynier:


  Je reçois la lettre et le rapport que vous avez bien voulu
  m'adresser le 13. J'ai donné l'ordre de vous renvoyer tous vos
  détachements, ils sont en marche. Je suis très reconnaissant de tous
  les soins que vous vous donnez pour le meilleur service public et
  reconnais bien, dans vous, les principes d'un _honnête homme_ et
  l'intérêt d'un ami.


Le lendemain 24, dans une longue lettre à l'empereur, Joseph signale
encore les autres généraux pillards. Il dit: «Il n'y a pas de
doublons exportés par Ney ou par Kellermann qui ne coûte une tête
française.» De son côté dans une lettre à Berthier, datée du 17
septembre 1810 et qui se trouve à la _Correspondance_, Napoléon
signale Kellermann et Ney. Enfin, le 27 octobre, il ordonne à
Berthier de demander au ministre d'Espagne des notes précises sur
les abus reprochés à Kellermann.

Lors du mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise, le
roi d'Espagne écrivit et fit porter par son chambellan les deux
lettres suivantes:


  Monsieur mon frère,

  Connaissant la bienveillance dont Votre M. I. et R. a honoré M.
  Azanza, duc de Santa-Fé, je l'ai nommé mon ambassadeur
  extraordinaire pour porter à V. M. mes félicitations à l'occasion du
  mariage de V. M. I. et R. et de S. A. I. et R. Mme l'archiduchesse
  Marie-Louise.

  V. M. me connaît trop intimement pour ne pas deviner à l'avance tous
  les mouvements de mon coeur, je suis toutefois bien aise de saisir
  cette circonstance solennelle pour assurer V. M. I. de la joie que
  j'ai éprouvée par l'heureux lien qu'elle contracte dans la vue de
  perpétuer le bonheur de tant de nations. V. M. trouvera ainsi le
  bonheur que la nature accorde au commun des hommes.

  Je supplie V. M. I. et R. d'agréer ces voeux et de les regarder dès
  aujourd'hui comme des présages qui ne la tromperont pas, ce sont
  ceux de son premier ami à qui le coeur de V. M. I. est plus connu
  qu'elle ne pense.

  Je prie V. M. d'agréer l'hommage de ma tendre amitié.

                              De V. M. I. et R.,
                                          Le bon et affectionné frère.


  JOSEPH À MARIE-LOUISE.

                                             Grenade, le 28 mars 1810.

  Madame ma soeur, je prie Votre Majesté impériale d'agréer mes
  félicitations les plus sincères, à l'occasion de son mariage avec S.
  M. l'empereur des Français, roi d'Italie. Je fais des voeux bien
  vifs pour le bonheur d'une union d'où dépend le bonheur de tant de
  nations.

  Ne pouvant jouir, par moi-même, de l'avantage de présenter à V. M.
  I. et R. l'expression de mes sentiments, je supplie V. M. d'agréer
  tout ce que lui dira de ma part M. le duc de Santa-Fé que j'ai
  chargé de cette honorable mission. Veuillez, Madame ma soeur,
  etc.[20].

         [Note 20: Joseph, ainsi que Louis, avait vu avec peine le
         divorce de Joséphine. L'un et l'autre, néanmoins, n'avaient
         pas cru pouvoir se dispenser d'écrire aux nouveaux époux des
         lettres de congratulation.]


Le 2 mai, Joseph écrivit de Séville au duc de Feltre, ministre de la
guerre de Napoléon:


  Monsieur le duc, j'ai reçu la lettre par laquelle vous me proposez,
  de la part de S. M. I. et R., de faire entrer en Espagne le régiment
  espagnol formé à Avignon. Je juge cette opération fort utile; elle
  détruira la croyance, généralement répandue, que les régiments
  espagnols sont destinés à servir au delà des Pyrénées, et cette
  croyance rend difficile la formation de tout nouveau corps. Je vous
  prie, Monsieur le duc, de remercier S. M. I. et R. et de vouloir
  bien hâter l'envoi en Espagne de ce régiment[21].

         [Note 21: Le roi avait appris que le ministre de la guerre de
         Napoléon, cédant à ses désirs motivés, lui renvoyait un des
         régiments espagnols que l'on avait fait venir en France. Il
         attachait avec raison un grand prix à cette mesure.]

  Nos affaires devant Cadix vont bien; la tranquillité se rétablit
  dans ces provinces. Le 4e corps est entré à Murcie. Le 2e corps a
  battu l'ennemi qu'il avait devant lui entre Merida et Badajoz.

  Vous connaissez, Monsieur le duc, l'ancien et sincère attachement
  que je vous ai voué.

                                                    Votre affectionné.


Le 8 février 1810, pendant son voyage en Andalousie, Joseph, croyant
être très agréable à Napoléon, lui écrivit de Séville:


  Sire, je m'empresse de vous annoncer que je viens de recevoir, des
  mains de l'évêque et du chapitre de cette ville, les aigles perdues
  à Baylen. Je les envoie à V. M. par un officier.


L'empereur se borna à faire répondre à son frère par le
major-général, auquel il adressa, le 26 avril 1810, la lettre
ci-dessous:


  Mon cousin, écrivez au roi d'Espagne que je suis instruit qu'il veut
  envoyer les aigles retrouvées à Baylen, par le général Dessolles;
  que cela ne m'est pas agréable, qu'il doit charger de cette mission
  un simple officier, un capitaine ou un lieutenant-colonel, mais non
  un officier du grade du général Dessolles qui est nécessaire en
  Espagne.

  Si le général Dessolles était déjà parti, prévenez le général
  Belliard, pour qu'il le retienne et l'empêche de passer Madrid en
  lui faisant connaître mes motifs.


Au commencement de l'année 1810, la situation, en Espagne,
s'améliorait, grâce aux efforts du roi. Joseph pacifiait
l'Andalousie, mais, tandis qu'il entrait en vainqueur dans les
riches cités de cette belle province, l'empereur, sous prétexte que
le royaume de son frère lui coûtait trop cher et qu'il fallait en
finir, en faisant administrer les provinces pour le compte de la
France, rendit le 8 février un décret en vertu duquel le pays fut
partagé en grands gouvernements administrés par des généraux
français. Il retira donc le commandement des troupes à Joseph qui
devint par le fait un roi sans armée, sans finances, sans autorité.
Macdonald prit le commandement des troupes en Catalogne, Kellermann
en Aragon, Masséna en Portugal, Soult en Andalousie; Joseph resta à
la tête de l'armée du Centre (19,000 hommes à peine). Il fut donc
réduit à ce faible corps, à sa garde et au gouvernement de la
province de Madrid, n'ayant plus le droit de s'immiscer dans les
affaires des autres gouvernements de son propre royaume. À partir de
ce moment, le règne de ce malheureux prince ne fut plus qu'un long
martyr dont ses lettres à la reine Julie pourront donner une idée.

Des abus criants et sans nombre suivirent de près cette organisation
nouvelle ou plutôt cette désorganisation complète de l'Espagne,
ainsi qu'on devait s'y attendre. Les commandants d'armées ne
voulurent pas se porter secours entre eux et prétendirent agir
seuls. Tous ne s'inquiétèrent plus que de leur seul intérêt, levant
des contributions, pillant comme Kellermann ou refusant toute
obéissance au roi, comme le fit le duc de Dalmatie, ainsi que nous
le prouverons un peu plus loin.

Nous allons faire connaître maintenant quelques lettres inédites de
Joseph à sa femme.


                                           Madrid, le 21 janvier 1809.

  Ma chère amie, je reçois ta lettre du 16. J'ai fait écrire au père
  de Mme de Fréville que je le ferai employer ici, il peut amener sa
  fille avec lui si cela lui convient, il ne me convient pas qu'elle
  t'accompagne, elle ne pourrait pas être ici une de tes dames, sa
  qualité d'espagnole serait loin de lui être favorable, ce n'est pas
  dans ses rapports avec ce pays.

  Toutes les femmes de militaires qui te sont attachées seront bien
  ici avec toi; si tu peux faire à moins de mener Mme de Magnitot, tu
  feras bien de ne pas la conduire avec toi; M. Franzemberg, ton
  secrétaire, ne sera pas ici officier de la maison pas plus qu'il ne
  l'était à Naples; quoique Ferri et Des Landes le soient devenus,
  ils étaient dans les affaires depuis longtemps.

  Si tu pars bientôt tu ne verras pas le mariage de.......[22]. Mme
  Bernadotte y veillera.

         [Note 22: Les mots manquants dans cette lettre et les
         suivantes ont été entièrement effacés par le temps et surtout
         par l'humidité, lorsqu'en 1814 les papiers du roi Joseph
         furent enterrés dans le parc de Prangins.]

  N'amène que les petites Clary et les personnes dont tu as besoin
  avec toi, tu trouveras ici trois mille familles de Français que je
  ne puis pas employer et qui sont très malheureux et regrettent les
  positions dont elles étaient pourvues à Naples.

  Fais en sorte que Laulaine, Bernardin de St-Pierre, Andrieux,
  Chardon, Lécui, pour ce qui lui est personnel, n'éprouvent aucun
  retard dans le payement de leur pension, le reste suivra le cours de
  mes affaires financières qui me forcent à payer de préférence les
  choses les plus pressées.

  Tout ce que je t'écris de ces dames, c'est pour qu'ici tu n'aies pas
  de sujets de dégoût en arrivant, pas plus qu'elles. Je t'embrasse
  avec mes enfants.

  Pour M. Franzemberg, il faut que chacun sache à quoi s'en tenir. Il
  est des opinions du pays que je ne veux pas heurter pour quelques
  individus.


  JOSEPH À JULIE.

                                        Madrilejos, le 3 juillet 1809.

  Ma chère amie, les affaires allaient ici très bien, mais la
  mésintelligence qui s'est mise entre Soult et Ney, au fond de la
  Galice, me fait prévoir des malheurs.

  Le maréchal Jourdan est dégoûté et demande à se retirer. Je ne le
  remplacerai pas, quel que soit le successeur que l'empereur lui
  donne.

  Je t'embrasse, ma chère amie, avec Zénaïde et Charlotte; je me porte
  bien.


  JOSEPH À JULIE.

                                            Waldemoro, le 6 août 1809.

  Ma chère amie, j'ai reçu votre lettre du 26, je me porte bien. Les
  40,000 hommes qui sont devant moi ont repassé le Tage dont ils ont
  brûlé les ponts. Le 1er corps poursuit les Anglais, Soult avec
  50,000 hommes marche à eux, je ne doute pas aujourd'hui qu'il ne
  soit arrivé sur le Tiétar où je l'espérais le 28. Je l'ai débarrassé
  à Talaveyra de dix mille Anglais, il n'en aura pas plus de vingt
  mille, à compter d'aujourd'hui, et il aura pour cela ses 50,000
  Français et 20,000 que lui amène le maréchal Victor qui suit le
  mouvement de l'ennemi.


  JOSEPH À JULIE.

                                               Malaga, le 5 mars 1810.

  Ma chère amie, je reçois ta lettre du 14 février dont était porteur
  (_nom illisible_). Elle me confirme dans mon opinion que tu dois me
  rejoindre le plus tôt possible avec mes enfants et avant le
  commencement des chaleurs, donc le plus tôt que tu pourras. Dans le
  cas où, malgré ta bonne santé, tu ne pourrais pas partir aussitôt
  que je le désire et qu'il convient, j'espère que tu ne souffriras
  pas que personne prenne ta place, le contre-coup en serait trop
  sensible et préjudiciable ici. Cette nation, qui aujourd'hui
  m'accueille avec un enthousiasme que tu ne conçois pas, est
  tellement fière qu'elle serait humiliée si nous ne restions pas à
  notre place, sois plutôt malade et évite toute occasion; mais
  mieux.............. que toute cette scène d'étiquette commence.

  Porte avec toi tout ce que nous possédons à Paris réalisé en effets
  sur l'étranger; tout papier sûr est bon pour nous, qu'il soit à
  quelle échéance qu'il soit, n'importe sur quelle place de l'Europe,
  pourvu qu'il soit bon. Renvoie-moi le courrier et dis-moi les
  personnes que tu préfères que je t'envoie à ta rencontre. Tu
  arrangeras l'affaire des papiers, il faut des papiers au porteur,
  les échéances comme les papiers des banques de Paris, Londres,
  Vienne, ou actions réalisables et qu'on peut garder à volonté.

  Dispose de toute autre chose dont je ne parle pas, comme tu
  l'entendras le mieux; rapporte-moi les papiers que Lance t'apporta;
  au moins ceux que tu jugeras plus nécessaires, prends des
  précautions pour que tu puisses demander et ravoir les autres, donne
  à Fesch tout ce que tu voudras.

  Je suis arrivé ici hier, à travers des chemins jugés impraticables;
  la manière dont j'ai été reçu ici surpasse toute idée; si on me
  laissait agir librement, ce pays serait bientôt heureux et
  tranquille. Amène Roederer, il me serait bien utile et même
  nécessaire, il s'en retournerait bientôt à Paris. M. Lapommeraye
  peut venir........... coûte .............. qu'il connaît bien.


  JOSEPH À JULIE.

                                             Andujar, le 6 avril 1810.

  Ma chère amie, M. le duc de Santa-Fé[23] part dans l'instant, il est
  instruit de tout ce qui me regarde, même des affaires particulières
  qui nous intéressent, crois tout ce qu'il te dira, je désire que
  tout ce que nous possédons en France puisse être réalisé en effets
  sans échéances fixes sur l'étranger, Nicolas (Clary) pourrait nous
  servir dans ce cas. Je serai à Madrid avant toi, si je suis instruit
  à temps de ton départ à Paris. Je t'embrasse avec mes enfants.

         [Note 23: Le duc de Santa-Fé, grand d'Espagne, dévoué à
         Joseph.]

  Tu verras quels sont les présents que je compte faire pour le
  mariage et tu m'en parleras.


  JOSEPH À JULIE.

                                            Cordoue, le 10 avril 1810.

  Ma chère amie, je reçois tes lettres du 18, 19 et 21. Gaspard et M.
  (nom illisible) sont arrivés depuis. Je n'ai rien à dire sur des
  mesures qui te sont ordonnées par des médecins; mais M. Deslandes te
  dira quelles sont mes idées sur tout ce que je possède en France. Tu
  fais bien d'établir ta nièce avec le fils de M. Clément, puisqu'il
  te convient et qu'il la demande. Tu feras bien de donner à Tascher,
  Marcelle[24], ils se conviennent ainsi qu'à leurs parents. Mme
  Salligny m'écrit; je t'ai écrit deux fois que je pensais qu'elle ne
  devait pas te suivre à Madrid où elle ne serait pas convenablement,
  nulles raisons véritables l'y appellent; elle est veuve, elle a une
  fortune indépendante, elle a sa mère, je ne sais pas comment elle
  pourrait se plaire à Madrid où ses relations la placeraient toujours
  dans une fausse position. Je ne dois pas donc te dissimuler que ce
  sont des dispositions inébranlables, ma position est déjà assez
  difficile sans y ajouter d'autres embarras de tous les instants,
  ainsi que ceux qui me viendraient d'elle[25].

         [Note 24: Marcelle Clary, nièce de la reine Julie. Tascher
         épousa la princesse de la Ligne.]

         [Note 25: Joseph ne voulait pas que la reine Julie menât de
         France des dames d'honneur, surcroît de dépenses, et ayant à
         lui en donner à Madrid.]


  JOSEPH À JULIE.

                                               Madrid, le 16 mai 1810.

  Ma chère amie, je n'ai pas de tes lettres depuis celle que m'a remis
  le courrier de Tascher, je t'ai écrit que j'approuve tout ce que tu
  feras, j'ai donné procuration à James, et je la lui ai donnée pour
  qu'il puisse s'en servir pour exécuter les ordres que tu lui
  donneras. Tu n'as pas oublié comment la terre de Mortefontaine fut
  achetée; dans ce que James fera, tu lui diras de te comprendre pour
  moitié, je préfère à tout que ce soit ton frère Nicolas qui s'en
  charge.

  Tascher doit t'avoir parlé de ses affaires; je ne sais pas pourquoi
  tu ne m'en parles pas. Si ce jeune homme convient à ta nièce et que
  ta nièce convienne à ses parents, je préfère ce jeune homme à tous
  autres n'importe la fortune, etc.


  JOSEPH À JULIE.

                                           Madrid, le 16 juillet 1810.

  Ma chère amie, j'ai reçu la lettre dont était porteur Tascher; sa
  cousine[26] m'écrit que l'empereur l'autorise à lui permettre de se
  marier avec ta nièce Marcelle, si elle y consent. D'après ce que me
  disent ses frères, Tascher a aujourd'hui cinquante mille livres de
  rente en fonds de terre, il a un état, c'est l'honneur même, il ne
  faut pas hésiter à lui donner Marcelle; il est mille fois mieux que
  le parti que tu m'as proposé, il ne serait pas juste qu'elles
  fassent toutes des mariages au-dessus de leur position; j'entends
  donc que Mlle Marcelle épouse M. Tascher, si elle le trouve bien. Je
  m'engage avec lui et sa cousine à laquelle je ne veux pas manquer de
  parole, moins aujourd'hui que dans tout autre temps. Réponds-moi
  d'une manière précise. Tascher reviendra à Paris.

         [Note 26: L'impératrice Joséphine.]

  Avant de partir il faut que tu saches à quoi t'en tenir sur les
  affaires d'Espagne. Fais de tout ce que nous possédons en France une
  vente dont nous puissions détruire les preuves....... (quelques mots
  illisibles) est grand et j'en rends grâces au ciel. Je t'embrasse
  avec Zénaïde et Charlotte..... Je désire cependant beaucoup savoir
  ce que devient l'Espagne avant que tu quittes Paris; quant à moi, je
  suis bien décidé à ne jamais transiger avec mes devoirs. _Si on veut
  que je gouverne l'Espagne pour le bien seulement de la France, on ne
  doit pas espérer cela de moi._ J'ai des devoirs de coeur et de
  besoins de reconnaissance envers la France qui est ma famille; mais
  jamais, même dans la misère, je n'ai accoutumé mon âme à se dégrader
  pour le bien de ma famille.

  J'ai des devoirs de conscience en Espagne, je ne les trahirai
  jamais et je me complais trop dans le souvenir de ma vie passée pour
  vouloir changer d'allure aujourd'hui que je redescends la montagne.
  _Je serai et resterai donc homme de bien, homme vrai tant que mon
  coeur battra. Mon courage saura toujours se faire à tout, moins aux
  remords. Au reste je ne sais pas pourquoi je t'écris si au long. Tu
  me connais, crois que la royauté ne m'a pas changé, et que je suis
  toujours ce que tu m'as connu. Si tu n'as pas besoin de Deslandes,
  renvoies-le moi_ (Deux lignes effacées). _Je suis obligé de venir au
  secours de tant de provinces où l'on n'envoie plus rien et où la
  misère est profonde, parce qu'à Avila, à Ségovie même, des généraux
  français administrent mes provinces, renvoyent mes employés et que
  Madrid est le rendez-vous où tous les malheureux aboutissent et où
  s'adressent tous les besoins. Je sens que cet état de choses me
  serait encore plus pénible toi et mes enfants étant ici, et que je
  n'aurai plus la ressource d'errer avec un quartier-général. Tout
  cela peut être réparé d'un mot de l'empereur, qu'il trouve bon que
  je renvoie les dilapideurs, qu'il me rende l'administration de mes
  provinces et qu'il croye plus à ma probité qu'à celle de Ney ou de
  Kellermann. Arrivé ici avec mes enfants, il faut que je m'établisse
  d'une façon définitive_ à Madrid, il faut que je sache comment je
  pourrai y vivre, car aujourd'hui je ne le sais pas; l'Andalousie est
  absorbée par l'armée, les pays épuisés par les insurgés, l'empereur
  ne sait rien, il faut qu'il connaisse ma position, qu'elle change sa
  justice ou que je la fasse changer par ma retraite des affaires; tu
  dois donc venir en Espagne avec la connaissance de ce que veut
  l'empereur avec le projet d'y rester ou résolue à la quitter pour la
  vie privée. Il n'y a personne à Paris à qui je puisse écrire.
  L'empereur a peu vu M. d'Azanza que j'avais chargé de mes affaires.
  Quand tu en seras partie, il n'y aura plus aucun moyen de
  communication. Il est donc bon que tu saches bien avant de partir ce
  qu'il nous importe de savoir et que nous ne pourrons plus savoir
  après.

  Je reçois une lettre de Lucien du 15 juin[27], quelque déplorable
  que soit son sort, je l'envie encore et je le préfère mille fois à
  la figure humiliante que je fais ici. J'ai à me louer beaucoup des
  habitants de Madrid et de tous les Espagnols qui me connaissent. La
  guerre serait bientôt finie et l'Espagne pacifiée si on veut me
  laisser faire.

         [Note 27: Lucien était alors prisonnier des Anglais.]


(Plusieurs lignes de cette lettre enfouie dans la terre en 1814 sont
illisibles. Une minime partie seulement a été insérée dans les
mémoires de Joseph.)


  JOSEPH À JULIE.

                                              Madrid, le 29 août 1810.

  Ma chère amie, je reçois tes deux premières lettres de..... Tu auras
  reçu mes lettres dont était porteur le marquis d'Almenara. Tu
  sentiras la nécessité de savoir à quoi t'en tenir sur notre sort
  avant de quitter Paris; je ne puis pas rester dans l'état actuel, il
  faut savoir ce que l'empereur veut; s'il veut que je descende du
  trône d'Espagne, il faut lui obéir; il faut savoir où il veut et
  comment il veut que nous vivions; je ne puis pas rester ici avec le
  nom de roi et humilié par tous ces hommes qui tyrannisent les
  provinces de mon royaume; je ne veux pas vivre ainsi plus
  longtemps, j'attends donc tes lettres pour savoir à quoi m'en tenir.

  Je t'embrasse avec mes enfants. Fais partir Deslandes dont j'ai
  besoin.


  JOSEPH À JULIE.

                                        Madrid, le 1er septembre 1810.

  Ma chère amie, je reçois tes trois premières de Paris, tu auras reçu
  M. d'Almenara, j'ignore le résultat de sa commission, j'écris de
  nouveau la lettre ci-jointe à l'empereur, que tu remettras ou que tu
  ne remettras pas selon la position où se trouveront mes affaires,
  lorsque cette lettre arrivera dans tes mains.

  Il est de fait que si l'empereur continue à me traiter comme il fait
  aujourd'hui, c'est qu'il ne veut pas que je reste au trône
  d'Espagne. Il me connaît assez pour savoir que je ne serai jamais
  que ce que je paraîtrai être, que roi d'Espagne, mes devoirs
  principaux sont ceux d'un roi d'Espagne, avant tout. Je suis homme
  et je mourrai comme j'ai vécu, ainsi, s'il m'impose des conditions
  que je ne peux pas admettre, c'est qu'il ne veut pas que je reste
  ici; dans ce cas, il faut se retirer le plus tôt, c'est le mieux,
  parce que je puis le faire sans être brouillé avec lui et que devant
  me retirer il faut le faire de bonne grâce et obtenir la paix
  intérieure puisque je ne peux pas déployer les qualités que la
  nature a mises en moi et qui suffiraient pour faire le bien de cette
  grande nation. Mais, à l'impossible nul n'est tenu et il est de fait
  qu'aujourd'hui je ne puis rien ici sans la volonté et la confiance
  entière et absolue de l'empereur; je n'entre pas dans les détails de
  ma retraite des affaires, tout sera bien dès que l'honneur m'en fera
  un devoir et que l'empereur trouvera bon que je me retire dans telle
  province qu'il voudra choisir. En Bourgogne et dans ce cas, j'ai en
  vue la terre de Morjan, près Autun; je puis la louer ou l'acquérir,
  si les affaires prenaient cette tournure définitive, je ne voudrais
  pas aller à Paris, il ne me faudrait pas beaucoup d'argent, je
  voudrais une retraite absolue.

  Si l'empereur me voulait au delà des mers, en Corse, par exemple,
  cela ne pourrait être qu'autant que je conserverai une espèce de
  cour, une existence telle que je puisse me suffire à moi-même dans
  ce pays, ayant les moyens d'y faire beaucoup de bien, sans me mêler
  d'aucunes affaires du gouvernement; aussi, dans ce cas, il me
  faudrait un état bien au-dessus de celui de mon père, et même
  au-dessus de celui que j'avais au Luxembourg; j'approuverai tout ce
  que tu feras. Quant à mon état actuel, je suis disposé à tout pour
  en sortir; mon âme se trouve dégradée et je préfère la mort à cet
  état.


À cette lettre, qui n'est pas aux mémoires de Joseph, se trouvait
jointe la lettre du roi d'Espagne à l'empereur en date du 31 août
1810 (_Mémoires de Joseph._ Vol. VII, p. 325).


  JOSEPH À JULIE.

                                          Madrid, le 9 septembre 1810.

  Ma chère amie, j'ai reçu ta lettre du 20, j'attends toujours le
  résultat de tout ce que je t'ai écrit, ainsi qu'à l'empereur, depuis
  le départ d'Almenara. D'une manière ou d'une autre ces choses
  doivent être changées, elles ne peuvent pas rester longtemps dans
  l'état où elles se trouvent, je fais ici une triste figure et j'en
  mériterais la honte si je permettais qu'elles se prolongent plus
  longtemps qu'il ne faut pour connaître la volonté de l'empereur.

  1º Roi d'Espagne, je ne puis l'être que tel que la constitution du
  pays m'a proclamé.

  2º Retiré de toutes affaires publiques en France ou dans un autre
  pays, il me convient de connaître même sur cet article la volonté de
  l'empereur.

  3º Retourner en France conservant quelque prérogative publique, il
  faut que je sache quels sont mes devoirs et mes droits avant de
  prendre un parti; je ne veux me décider qu'en pleine connaissance de
  tout cela, je n'ai ni crainte, ni ambition, ni ressentiment, je sais
  que la politique fait tout, ainsi je pardonne tout; mais si en
  m'enlevant le trône d'Espagne, on m'offre un état politique en
  France, je veux le connaître.

  4º Je ne veux aucun trône étranger. Je me réserve à me déterminer
  pour une retraite absolue si ce qu'on me propose en France ne me
  paraît pas convenable; ce à quoi je suis bien déterminé aujourd'hui;
  c'est: 1º de ne pas rester ici sur le pied où je suis, 2º de ne pas
  accepter un trône étranger, 3º de rendre mon existence en France
  compatible avec mon honneur et la volonté de l'empereur et l'intérêt
  de la nation, si mon existence semi-politique peut encore lui être
  utile, sans cependant vouloir jamais me mêler d'administration
  d'aucun genre et vouloir jamais paraître à la cour. Si ce qu'on me
  propose ne me convient pas, retraite obscure et absolue; mais les
  demi-jours, les fausses positions ne sont pas dignes ni de mon nom
  ni de mon âme, ni supportables avec mon esprit.

  Je t'embrasse avec mes enfants et t'engage à être aussi contente que
  je le suis moi, au milieu des contrariétés qui m'assiègent, et
  j'éprouve bien aujourd'hui que ce lait nourricier d'une bonne et
  vraie philosophie n'est pas aussi stérile qu'on veut bien le dire,
  car, content de moi, je le suis de tout, et regarde en pitié
  _toutes_ les passions étrangères qui s'agitent, sans me blesser,
  autour de moi.


  JOSEPH À JULIE.

                                               Madrid, 7 octobre 1810.

  Ma chère amie, je reçois ta lettre du 17. Je me porte bien,
  j'attends tes nouvelles et celles de Colette; mes affaires me
  paraissent aller bien mal à Paris où on ne sait pas le mal que l'on
  se fait à soi-même. L'avenir prouvera si j'ai raison.


  JOSEPH À JULIE.

                                              Madrid, 3 novembre 1810.

  Ma chère amie, j'ai reçu tes lettres des 9, 10, 12 octobre,
  renvoie-moi Gaspard avec des nouvelles sur les bruits qui courent
  ici et qui font présager de nouveaux changements pour moi; dis-moi
  ce qu'il en est, tu sais tout ce que je t'ai écrit. Si la retraite
  est possible, je la préfère à un nouveau trône; si cela est
  impossible, je préfère retourner à Naples plutôt que de faire une
  nouvelle royauté quelle qu'elle soit.

  La position des affaires ici est horrible et bientôt elle sera
  irrémédiable. L'empereur n'a rien répondu à tout ce que je lui ai
  écrit sur un sujet aussi important pour la gloire et le bonheur de
  deux grandes nations.

  Je t'embrasse avec mes enfants, je me porte bien.


  JOSEPH À JULIE.

                                              Madrid, 6 novembre 1810.

  Ma chère amie, j'ai reçu tes lettres des 12 et 14, je t'ai déjà
  écrit que c'est toi plus que moi qui peut décider s'il convient que
  tu viennes ici, ce voyage doit être entrepris ou différé selon que
  les affaires d'Espagne à Paris s'arrangent ou se brouillent, elles
  ne peuvent pas rester longtemps telles qu'elles sont, cette crise ne
  peut pas durer, il faut avancer ou reculer. Si je dois retourner en
  France, il est inutile que tu viennes en Espagne, si je dois rester
  en Espagne, il faut y venir. Mais, pour que je puisse y rester, il
  faut que l'empereur fasse ce que je lui ai écrit par la lettre dont
  était porteur M. d'Almenara, à laquelle il n'a pas répondu.


  JOSEPH À JULIE.

                                             Madrid, 16 novembre 1810.

  Ma chère amie, je reçois tes lettres des 22, 23 et 24, ma position
  est toujours la même, je suis ici bientôt un être parfaitement
  inutile; tous les généraux correspondent avec le major-général,
  prince de Neufchâtel. Les habitants s'exaspèrent tous les jours
  davantage, le peu de succès que j'avais obtenu est effacé tous les
  jours. L'empereur ne me répond pas, il ne me reste donc qu'à me
  retirer des affaires. Ma santé d'ailleurs toujours inaltérable
  commence à se ressentir de ma position équivoque, ridicule et
  bientôt déshonorante, si je la supportais plus longtemps.

  Occupes-toi donc de me trouver à louer une grande terre à cent
  lieues ou soixante lieues de Paris; je suis décidé à m'y rendre et
  de tout quitter, puisque je ne puis pas faire le bien ici et que
  tout ce que j'ai dit et fait jusqu'ici devient inutile.


  JOSEPH À JULIE.

                                          Madrid, le 20 novembre 1810.

  Ma chère amie, j'ai reçu ta lettre du 28 octobre, ma position est
  toujours la même. J'attends Azanza pour prendre un parti décisif et
  finir le rôle honteux qu'on me fait jouer ici depuis mon retour de
  la conquête de l'Andalousie.

  Je t'embrasse avec mes enfants.

  Lucien a été mené prisonnier à Malte.


  JOSEPH À JULIE.

                                             Madrid, 24 novembre 1810.

  Ma chère amie, point d'estafette depuis deux jours. Je n'ai pas de
  nouvelles directes de Masséna et je ne suis pas sans inquiétude sur
  son armée. Je me porte bien, j'attends des nouvelles décisives de
  Paris. Je désire que tu charges James ou mieux encore Nicolas, de
  savoir s'il serait possible d'acquérir la terre de Montjeu à une
  lieue d'Autun, après s'être assuré que le château est encore
  habitable, à moins que tu ne préfères une terre en Provence, je
  désire un bois de chasse et de l'eau, c'est ce que je trouve à
  Montjeu; si tu préfères le midi, je te laisse le choix.


  JOSEPH À JULIE.

                                             Madrid, 28 novembre 1810.

  Ma chère amie, j'ai reçu ta lettre du 4, je me porte bien, les
  affaires sont ici dans le même état. Je suis toujours sans réponse à
  tout ce que j'ai écrit. Je ne pense pas pouvoir prolonger cet état
  humiliant au delà de cette année. Je te prie de remettre à M.
  Bouchard[28] l'incluse; engage-le à partir sur-le-champ et de me
  répondre de dessus les lieux. Il faut finir ceci d'une manière ou
  d'une autre; quoique je te dise que je me porte bien et que cela
  soit ainsi, cependant ma constitution n'est plus ce qu'elle était et
  je sens qu'elle ne résisterait pas à cet état de choses qui n'est
  pas fait pour un homme tel que moi, toute la puissance de l'empereur
  ne peut pas faire que je reste ici dans la position du dernier des
  polissons. Tu peux voir par la lettre ci-jointe comment un général
  français traite mes ministres. Un voleur effréné que j'ai renvoyé
  d'ici, il y a trois mois, y revient triomphant. Ce misérable a causé
  le massacre de plus de cent Français, victimes de l'exaspération des
  habitants de la province de Guadalaxara et Cuença où il commandait
  une colonne et où il ravageait tout. J'entre dans ces détails pour
  que tu saches bien qu'on me force au parti que je prends et que je
  n'en ai pas d'autre à prendre.

         [Note 28: Un des secrétaires du roi, chargé de ses affaires
         d'intérêt et alors en France.]

  Marius Clary doit être arrivé, j'attendrai la réponse à la lettre
  que je t'ai écrite par lui avant de partir.


La fin de l'année 1810 et le commencement de 1811 ne furent pas plus
favorables à Joseph; aussi voit-on ses lettres à la reine contenir
sans cesse les mêmes plaintes, justifiées par la conduite de
l'empereur à l'égard de l'Espagne.


  JOSEPH À JULIE.

                                               Madrid, 8 janvier 1811.

  Ma chère amie, je reçois tes lettres du 14 et 16, je suis peiné de
  la perte de Mlle Antoinette qui t'était attachée depuis si
  longtemps; cette pauvre fille avait eu un grand malheur à mes yeux,
  celui d'avoir occasionné cet accident qui a eu tant d'influence sur
  notre destinée; j'aurais bien désiré ne jamais me séparer de toi ni
  de mes enfants, pourquoi lorsque vous m'avez rejoint, il y a trois
  ans, ne suis-je pas resté avec vous? Ce fut alors ma faute. Pourquoi
  lorsque je t'écrivais il y a un an, de Cordoue, de me rejoindre avec
  mes enfants, ne le fites-vous pas? Ce fut le seul moment heureux de
  mon existence depuis que je vous ai quittées à Naples et ce moment
  m'inspira le désir de vous faire partager mon sort; tu n'as pas pu
  partir de Paris et sans doute ce fut alors un contretemps fâcheux
  pour toi et pour moi. Depuis, j'ai couru de désagréments en
  désagréments, mon existence a été telle que je ne regrette pas ton
  absence ni celle de mes enfants, je n'ai plus vu d'avenir pour nous
  dans ce pays. Les funestes décrets du 8 février 1810[29] ont anéanti
  tous les progrès que j'avais eu le bonheur de faire dans l'esprit
  d'un peuple brave et fier et m'ont remis dans la même situation où
  je me suis trouvé en arrivant à Madrid, il y a trois ans. J'ai
  depuis reconnu ce qui m'arriverait le lendemain et je me suis vu
  sans déplaisir, privé des seuls objets de mes plus tendres
  affections, car mon sort en eût été plus cruel. Je n'ai ici rien de
  bon, de fixe à leur offrir, mais ils embelliraient le reste de ma
  vie. Quelque part qu'elle se termine, elle sera digne de moi. Je
  désire donc que la politique cesse de se jouer de moi et tout me
  sera bon si je puis finir ma carrière avec toi et mes enfants dans
  une position naturelle, quelle qu'elle soit, étant ce que je
  paraîtrai être et sortant de la position fausse et humiliante dans
  laquelle je persévère encore, malgré tout ce que je t'ai écrit,
  attendant tous les jours un meilleur ordre de choses pour moi; il me
  paraît impossible que la vérité et la raison ne percent à la fin.

         [Note 29: Ce décret créait les grands gouvernements à la tête
         desquels Napoléon mettait ses généraux et humiliait
         complètement le roi.]


  JOSEPH À JULIE.

                                               Madrid, 6 février 1811.

  Ma chère amie, j'ai reçu tes lettres jusqu'au 20 janvier, ainsi que
  celles dont était porteur Gaspard qui est arrivé hier, je t'ai
  adressé une lettre pour Bernadotte, dont tu devrais déjà m'avoir
  accusé la réception. Je crains qu'elle n'ait été égarée, les bruits
  les plus étranges courent ici depuis hier, nous touchons à un
  dénouement quelconque, les choses sont tellement empirées par les
  nouvelles de France qu'il faut avancer ou reculer. Des partis qu'on
  m'offre, le plus honorable sera toujours celui que je prendrai, tu
  ne dois pas en douter, et dès qu'il sera prouvé que je ne puis plus
  rester ici, j'en partirai. Je t'écrirai plus en détail dès que
  j'aurai lu tout ce qui arrive de France et des provinces, car il est
  assez bizarre que je n'aie pas pu trouver encore ce temps-là, depuis
  hier; j'ai été occupé tout le jour, depuis huit heures du matin, à
  des petits détails pour que tous les services ne tombent pas à la
  fois, et les besoins du jour ne m'ont pas laissé d'autre temps; tu
  dois penser si je désire que tout cela finisse.


Dans une autre lettre à sa femme, en date du 19 mars 1811, le roi,
après l'exposé fidèle de sa situation, dit:


  Dans cet état de choses, réduit à l'état d'abjection d'un criminel
  ou du dernier des hommes, je mériterais mon sort, si je le
  prolongeais volontairement.


Et plus loin:


  Sans doute je ne prendrai pas le parti de venir à Paris, si je
  pouvais faire autrement, mais ni toi, ni ceux qui me conseillent ne
  connaissent ma position ici, et nécessairement _elle finirait par un
  événement tragique si elle ne finit pas par mon départ volontaire_.


  JOSEPH À JULIE.

                                                 Madrid, 24 mars 1811.

  Ma chère amie, je reçois tes lettres des 4, 6 et 8 mars; je t'ai
  écrit en détail il y a trois jours, je suis toujours dans le même
  état, il y a douze jours que je ne reçois pas, ma santé ne le
  permettant pas; cependant, j'espère que la tranquillité me
  rétablira, mais j'en ai besoin, je compte me mettre en route dans
  quelques jours et dès que mes forces seront assez rétablies pour
  cela.

  Je t'embrasse avec mes enfants et j'espère te revoir bientôt à
  Mortefontaine pour ne plus vous quitter.


L'empereur n'ignorait ni la position fausse ni les plaintes fort
justes de Joseph, ni son désir d'abandonner la couronne d'Espagne.
Sa belle-soeur, la reine Julie, son ambassadeur de famille, le comte
de La Forest, le tenaient au courant de tout, mais il n'entrait pas
encore dans les vues politiques de Napoléon de laisser la Péninsule
sans roi. Il aimait mieux que ce roi fût Joseph que tout autre. La
guerre devenait imminente avec le Nord, il lui paraissait utile
d'avoir son frère dans le Sud, car il connaissait son caractère
loyal, affectueux et son dévouement personnel pour lui. Il fit donc
écrire par le cardinal Fesch à Joseph. Ce dernier répondit à son
oncle, le 24 mars 1811, une lettre insérée au 7me volume des
_Mémoires de Joseph_ et dont on a retranché cette phrase:


  Je ne veux pas que vous ignoriez que ma santé est telle que je l'ai
  craint toute ma vie. Je suis arrivé à ce point que vous connaissez,
  après un rhume et une inflammation de poitrine.


En effet la santé de Joseph s'était altérée, au point que le même
jour, 24 mars, il prévenait Napoléon que la maladie le forçait à
quitter l'Espagne. Cette lettre à l'empereur se terminait ainsi:


  Je saurai, comme vous le voudrez, vous aimer tout bas et ne pas vous
  importuner des sentiments que vous partagez ou _repoussez
  peut-être_.


Le même jour encore, Joseph écrivait à la reine cette seconde
lettre:


                                                 Madrid, 24 mars 1811.

  Ma chère amie, l'aide de camp du duc de Dalmatie, qui te remettra
  cette lettre, te donnera de mes nouvelles. Je l'ai vu un moment. Je
  vais mieux, et j'espère être sous peu en état de partir. Je suis
  inquiet de trois dépêches importantes dont tu ne m'as pas accusé la
  réception. La première, du 14 février, portée par M. le chef
  d'escadron Clouet, la 2me du 19 mars et la 4me du 24.

  Le général Blaniac[30] ne voudrait pas que sa femme vînt le
  rejoindre, connaissant la situation des affaires, je crois aussi que
  ce n'est pas le moment.

         [Note 30: Un des aides de camp de Joseph, très dévoué à ce
         prince. Joseph redoutait la venue en Espagne de toutes les
         femmes des personnes attachées à sa maison, comprenant
         combien sa position était précaire.]


Malgré tout son désir d'arriver en France le plus rapidement
possible, le roi dut différer son départ de quelques jours. Il se
mit en route le 23 avril 1811, après avoir écrit à la reine la
lettre ci-dessous:


                                             Madrid, le 16 avril 1811.

  Ma chère amie, je t'envoie le double de la lettre que je t'envoie,
  par l'estafette. Renvoies-moi le courrier qui te porte cette lettre
  et qui me trouvera en route. Pour mes incertitudes sur l'effet
  qu'aura produit la nouvelle de mon départ quel qu'il soit, personne
  ne peut l'impossible et je suis résigné à tout; mais il est de fait
  que je ne puis rester dans le palais de Madrid sans domestiques,
  sans gardes, sans troupes et sans tribunaux; or, tout cela n'existe
  pas sans argent. Si c'est l'usage de complimenter l'empereur et
  l'impératrice sur la naissance du roi de Rome, remets ma lettre au
  prince de Massérano, je l'autorise aussi à présenter la _Toison
  d'or_ au roi de Rome, après s'être assuré que cette offre serait
  agréée. C'était l'usage autrefois.

  Je suis disposé à faire tout ce qu'il est possible pour M. Michel.


L'empereur apprenant que Joseph, décidé à quitter l'Espagne, allait
se mettre en route pour Paris, et voulant sauver les apparences, se
hâta de lui envoyer un officier, le général de France, pour le
prévenir qu'il était désigné comme devant être le parrain du _roi de
Rome_.

Dans la lettre du 21 avril qu'il écrit à ce sujet à la reine, et
dans laquelle il annonce son départ, on a retranché, aux _Mémoires_,
le passage suivant:


  Je ne puis pas te cacher que ma santé n'est plus la même depuis deux
  mois. Je ne suis plus le même homme. Au milieu de tant d'inquiétudes
  qui m'assiègent en quittant le pays, je viens d'éprouver un chagrin
  bien vif par l'état presque désespéré dans lequel se trouve le fils
  de Roederer, par une blessure mortelle qu'il a reçue hier soir, dans
  une affaire particulière. Je trouvais quelque plaisir à mener ce
  jeune homme à son père. Le destin en décide autrement.


  JOSEPH À JULIE.

                               Santa Maria de la Nieva, 25 avril 1811.

  Ma chère amie, je reçois tes lettres des 3, 4, 6 et 8 avril. Je t'ai
  écrit par toutes les estafettes, et par quelques-unes de très
  longues lettres; celle du 19 mars[31] t'annonçait ma détermination
  de me mettre en route pour la France; j'étais alors assez malade, je
  n'ai pas été bien depuis, je suis mieux depuis mon départ de Madrid.
  Je reçois aujourd'hui une lettre du prince de Neufchâtel qui
  m'apprend que l'empereur a consenti à me faire un prêt de 500,000
  francs par mois. J'écris à ce sujet à l'empereur la lettre que tu
  lui remettras ou lui feras remettre, j'arriverai peu de jours après
  cette lettre.

         [Note 31: Cette lettre du 19 mars avait été perdue.]

  Je t'ai écrit il y a quelques jours par M. Jappi que tu dois m'avoir
  renvoyé avec tes lettres.


Le même jour qu'il écrivait à la reine Julie les lettres ci-dessus,
Joseph adressait à son frère celle qu'on va lire, laquelle a été un
peu tronquée dans les _Mémoires_. La voici intégralement:


                            Santa Maria de la Nieva, le 25 avril 1811.

  Sire,

  Je suis parti de Madrid le 23 sans avoir reçu aucune réponse aux
  lettres que j'ai écrites depuis 3 mois à Votre Majesté, à la reine
  et au prince de Neufchâtel. J'ai retardé tant que j'ai pu mon
  voyage, mais la nécessité m'a enfin décidé et ce ne sera pas sans
  peine que les services se soutiendront à Madrid pendant 40 jours,
  quoique le trésor se trouve déchargé en grande partie de la dépense
  de ma maison. J'ai dû craindre que Votre Majesté ne se rappelât plus
  de moi et je n'ai vu de refuge que dans la retraite la plus obscure;
  aujourd'hui je reçois une lettre du prince de Neufchâtel du 8, qui
  m'annonce quelque secours; cette lettre me prouve que ma position
  véritable commence à être connue et il n'est pas douteux que je
  n'aurai rien à désirer de vous dès que je connaîtrai votre volonté,
  puisque la mienne sera de m'y conformer autant que cela me sera
  possible.

  Je retournerai en Espagne si vous jugez ce retour utile, mais je ne
  puis y retourner qu'après vous avoir vu et après vous avoir éclairé
  sur les hommes et les choses qui ont rendu mon existence d'abord
  difficile, puis humiliante et enfin impossible et m'ont mis dans la
  position où je suis aujourd'hui.

  Je suis prêt aussi à déposer entre les mains de Votre Majesté les
  droits qu'elle m'a donnés à la couronne d'Espagne, si mon
  éloignement des affaires entre dans ses vues, et il ne dépendra que
  de vous de disposer du reste de ma vie, dès que vous aurez assez vu,
  pour avoir la conviction que vous connaissez l'état de mon âme et
  celui des affaires de ce pays où je ne pourrai retourner avec succès
  que nanti de votre confiance et de votre amitié, sans lesquelles le
  seul parti qui me reste à prendre est celui de la retraite la plus
  absolue; dans tous les cas, dans tous les événements je mériterai
  votre estime. Ne doutez jamais de mon dévouement et de ma tendre
  amitié.


  JOSEPH À JULIE.

                                                 Burgos, 1er mai 1811.

  Ma chère amie, je reçois tes lettres du 18, 20 et 22; je t'ai écrit
  le 16 avril et le 26 d'Almeida. Le voyage est utile à ma santé, je
  séjournerai ici aujourd'hui pour ôter toute inquiétude que l'on
  aurait eue en regardant ce voyage comme un départ définitif. J'ai
  dissipé toutes ces craintes à Valladolid et sur toute la route et
  j'ai dit que je retournerai dans le mois de juin avec ma famille.
  Ainsi si les affaires prennent cette tournure à Paris, prépare-toi à
  venir bientôt en Espagne et le plus tôt est le mieux. Dans ce cas,
  mon absence ne saurait être trop courte, le bien réel et celui de
  l'opinion qu'opérerait mon retour, dissiperait bientôt la légère
  inquiétude occasionnée par mon départ et le bien serait décuple du
  mal. Il y a beaucoup de choses à faire et plus encore à éviter pour
  terminer les affaires d'Espagne d'une manière avantageuse aux deux
  nations; il ne dépendra pas de moi que tout cela ne réussisse. Je
  serai dans neuf jours à Bayonne, je pourrai peu de jours après
  recevoir ta réponse à cette lettre. Je désire descendre à
  Mortefontaine, j'ai avec moi 8 ou 10 personnes et 20 domestiques.


Dans cette lettre on voit le roi Joseph renaître à l'espérance; cela
provenait de ce que ce malheureux souverain, pendant son voyage,
venait de recevoir de Berthier la nouvelle que l'empereur
consentirait à lui faire un prêt de 500,000 francs par mois, comme
il l'annonce à sa femme.

Joseph resta à Paris près de son frère et de sa femme, pendant le
mois de mai et une partie de celui de juin 1811. L'empereur lui fit
beaucoup de promesses, ce qui le détermina à retourner en Espagne.
Dans une circonstance assez secondaire, Napoléon lui fit témoigner
d'une façon fort dure son mécontentement. Le 11 juin 1811,
l'empereur écrivit à Berthier:


                                         Saint-Cloud, le 11 juin 1811.

  Mon cousin, je vous prie d'aller voir le roi d'Espagne pour lui
  parler de la dernière audience diplomatique et de l'indécence avec
  laquelle s'y sont comportés plusieurs Français portant la cocarde
  espagnole. Ils sont entrés en forçant la consigne et sachant bien
  que je ne reçois pas les Français qui sont à _un service étranger_.
  Heureusement je ne les ai pas vus, je les aurais fait chasser. Vous
  direz que j'avais entendu, par recevoir les Espagnols, recevoir les
  trois ministres et quelques chambellans espagnols que le roi a
  amenés, mais que c'est sur la liste destinée pour le _Moniteur_ que
  j'ai vu le nom de plusieurs Français, entre autres celui du sieur
  Tascher qui n'a pas même la permission de porter la cocarde
  espagnole, et qu'à cette occasion, je ne comprends pas comment on
  puisse porter une cocarde étrangère sans en avoir l'autorisation;
  que ce que je désire, c'est que Clary, Miot, Expert et les autres
  Français portés sur la liste, partent demain et se mettent en route
  pour Bayonne; que je ne m'oppose pas à ce que le roi en fasse ce
  qu'il veut en Espagne, mais que je ne puis m'accoutumer à voir des
  Français venir faire de l'embarras à Paris sous un costume étranger.
  Le remède à tout, c'est qu'ils partent aujourd'hui ou demain,
  quoique je ne vois pas quelle nécessité il y avait à ce que le roi
  mène ce tas de gens avec lui; vous direz également au roi que je ne
  vois pas d'objection à ce qu'il parte, que quant à mes dispositions,
  je persiste dans celles dont vous lui avez fait part, que votre
  lettre doit donc lui servir de règle, que le temps prouvera par la
  conduite qu'il tiendra si le voyage de Paris lui a été utile et s'il
  a acquis la prudence nécessaire pour manier ces matières; que, quant
  à l'argent, je fais donner au roi ces sommes sur les sommes
  mensuelles que je lui ai promises, mais que c'est bien mal employer
  son argent que celui destiné à payer les voyages d'un tas de gens
  inutiles comme Miot, les Expert, etc.....


Joseph reçut la visite de Berthier au moment où il partait pour
l'Espagne. Malgré cette dure leçon, il quitta Paris plein
d'espérance, croyant avoir la certitude que son frère, selon ses
promesses, viendrait à son secours, avancerait les fonds nécessaires
à l'entretien et au salut de la Péninsule. Il ne tarda pas à être
désabusé, ainsi qu'on va le voir par ses lettres à la reine,
laquelle ne l'avait pas suivi, attendant pour se rendre à Madrid
avec ses enfants que les choses eussent pris une meilleure tournure.

Joseph lui écrivit le 23 septembre 1811:


  Ma chère amie, je reçois ta lettre du 10. Tu connaîtras ma
  situation, elle est peu agréable; tu sais que je devais recevoir un
  secours d'un million par mois, je reçois à peine la moitié, je ne
  pourrai pas tenir longtemps si cet état de choses dure. Si ta santé
  te permet de venir, tâche d'obtenir de l'empereur ce qui m'est dû
  depuis juillet, à raison d'un million par mois, et même une avance
  de quelques mois, afin que je ne sois pas dans l'inquiétude comme
  aujourd'hui, lorsque vous serez arrivées.


  JOSEPH À JULIE.

                                          Madrid, le 1er octobre 1811.

  Ma chère amie, je n'ai pas eu de tes lettres par le dernier
  courrier, les enfants m'ont écrit que tu étais à Compiègne; il m'est
  dû près de trois millions de francs sur le prêt que l'empereur m'a
  promis d'un million par mois à dater du 1er juillet, aussi suis-je
  dans les plus grands embarras; écris-moi si tu comptes partir, ne te
  mets pas en route sans être précédée ou accompagnée par six millions
  au moins, afin que je puisse avoir l'esprit en repos pour quelque
  temps, faute de quoi il vaut mieux rester à Paris, car, sans argent,
  sans troupes, sans commandement véritable, il est impossible que ma
  position se prolonge longtemps; je me porte bien.


  JOSEPH À JULIE.

                                            Madrid, 1er novembre 1811.

  Ma chère amie, je n'ai pas reçu de tes lettres par la dernière
  estafette, j'attends avec impatience de savoir que tu te portes bien
  et que l'empereur m'envoie effectivement l'argent que je lui ai
  demandé, sans lequel je ne puis rien faire de bon ici, le million
  qu'il m'a promis comme avance à dater du 1er juillet et un autre
  million en remplacement du quart des autres arrondissements.

  Marius Clary a été très malade, mais il est mieux, tu m'as parlé de
  deux partis pour sa soeur, je ne connais pas le personnel du
  _civil_, mais, s'il est bon, je le préfère au _militaire_, dont tu
  me parles.


Le roi Joseph avait beaucoup d'affection pour le général Hugo,
employé à Madrid. Le général vivait en mauvaise intelligence avec sa
femme, il lui écrivit le 30 janvier 1812:


  J'ai lu avec beaucoup d'intérêt tout ce que vous m'avez écrit, ainsi
  que Mme Hugo.

  Mon désir le plus constant est que vous vous arrangiez de manière à
  être heureux, je n'ai rien négligé pour cela, l'attachement que je
  vous porte m'en a fait un devoir; mais, si mes voeux ne se réalisent
  pas, je ne dois pas vous cacher que ma volonté est que vous ne
  donniez pas ici un exemple scandaleux en ne vivant point avec Mme
  Hugo comme le public a droit de l'attendre d'un homme qui, par sa
  place, est tenu à donner le bon exemple.

  Quel que soit le regret que j'aurais de vous voir éloigné de moi, je
  ne dois pas vous cacher que je préfère ce parti au spectacle
  qu'offre votre famille depuis trois mois.


  JOSEPH À JULIE.

                                          Madrid, le 1er février 1812.

  Ma chère amie, je n'ai rien de bon à t'écrire après la prise de
  Valence; la récolte a été mauvaise et le blé est très cher, il y a
  beaucoup de misère ici; je reçois à peine la moitié de ce qui
  m'avait été promis à Paris, et je serais impardonnable d'être
  reparti si j'avais pu prévoir l'avenir qui m'attendait dans ce pays.
  Les avantages que je pouvais tirer de la reddition de Valence par le
  grand nombre de soldats qui abandonnent l'insurrection, vont bientôt
  être perdus par le dénûment où je me trouve et d'argent et de moyens
  de m'en procurer; quelle sera la fin de tout ceci, je l'ignore et ne
  veux pas la prévoir: 1º l'unité dans le commandement et dans
  l'administration; 2º un but fixe et certain offert à toutes les
  provinces, pourraient encore sauver nos affaires et il faudrait que
  l'empereur fit encore beaucoup de sacrifices d'argent, sans cela
  tout ira mal et va déjà si mal que, ne pouvant rien, je dois désirer
  que cela finisse pour moi le plus tôt possible.


  JOSEPH À JULIE.

                                           Madrid, le 21 février 1812.

  J'ai reçu ta lettre du 28 janvier et 1er février. Je suis fâché
  d'apprendre que ta santé n'est pas bonne, je n'ai aucune réponse
  directe aux lettres que j'ai écrites, il est fâcheux que cela soit
  ainsi; mais il serait encore plus fâcheux pour moi que je crusse
  mériter d'être traité comme je le suis, je désire que tout ce qui se
  passe finisse bien, je le désire sincèrement plus que je ne
  l'espère.

  Ma santé n'est pas très bonne, cependant je serais heureux de penser
  que la tienne fût de même.


  JOSEPH À JULIE.

                                                  Madrid, 7 mars 1812.

  Ma chère amie, je reçois ta lettre du 14; je n'ai aucune nouvelle de
  Paris, tu ne me dis rien des événements qui sont arrivés ou dont
  nous sommes menacés, ma position ici est impitoyable; que je sauve
  l'honneur, je regrette peu le reste.

  Adieu, ma chère amie, écris-moi la vérité et embrasse nos enfants.


Vers cette époque une mesure prise bien tard sans doute, mais enfin
prise par l'empereur, prêt à partir pour le Nord, rendit un peu de
courage à Joseph et lui donna quelque espérance. Il apprit que son
frère plaçait sous son commandement unique toutes les troupes en
Espagne et lui donnait pour major-général le maréchal Jourdan. Le
roi se mit immédiatement à la tête de ses armées, mais il s'aperçut
bientôt de la difficulté qu'il aurait à se faire obéir des
commandants des divers corps, accoutumés à être indépendants.

Dès qu'il fut entré en campagne, Joseph écrivit à la reine un grand
nombre de lettres fort importantes. Il lui manda de Valence le 9
septembre 1812:


  Ma chère amie, tu pourras concevoir par la copie ci-jointe
  l'enchaînement des événements qui m'ont forcé à quitter Madrid, la
  résistance qu'a éprouvée l'exécution de mes ordres au Nord et au
  Midi, la précipitation qu'a mis l'armée de Portugal retirée derrière
  le Duero à attaquer l'armée anglaise avant l'arrivée des secours qui
  lui étaient annoncés du Nord et du Centre. Masséna arrive; s'il
  amène des troupes, si on envoie de l'argent, si les généraux qui ne
  veulent pas obéir et qui s'isolent dans leurs provinces sont
  rappelés, les affaires se rétabliront bientôt.

  Je me porte très bien, je t'embrasse avec mes enfants, je désire que
  vous vous portiez aussi bien que moi et vous revoir bientôt, car la
  vie se passe.

  Si l'empereur ne rappelle pas les généraux du Nord et du Midi, il
  n'y a rien de bon à espérer dans un état de choses où il faut un
  commandement prompt, absolu, et où l'impunité encourage à la
  désobéissance et perpétuera les malheurs jusqu'à la perte totale de
  ce pays.


À cette lettre était jointe la copie de la lettre de Joseph à
Berthier, en date du 4 septembre, qui ne se trouve pas aux Mémoires
et que voici. Elle est relative à la bataille de Salamanque.


                                         Valence, le 4 septembre 1812.

  J'apprends par une voie indirecte que le conseil des ministres ayant
  eu connaissance des résultats de l'action qui a eu lieu le 21
  juillet dernier aux environs de Salamanque entre l'armée de Portugal
  et l'armée anglaise, avait donné des ordres pour faire passer en
  Espagne des renforts et remis à M. le prince d'Essling le
  commandement de l'armée de Portugal.

  En adressant à V. A. S. mes remerciements de l'empressement qu'elle
  et le conseil des ministres ont mis à prendre cette mesure, je crois
  devoir lui communiquer directement un sommaire des événements et de
  la situation des affaires militaires avant et après cette époque, ma
  correspondance avec le ministre de la guerre en contient les détails
  en quelque sorte jour par jour, mais dans la crainte qu'elle ne lui
  soit pas parvenue, il me paraît utile d'en rassembler ici les
  principaux faits.

  Le maréchal duc de Raguse ne s'étant pas cru en mesure d'attaquer
  les Anglais, après qu'ils eurent passé l'Agueda le 12 juin, se
  retira successivement entre la Tormès et le Duero et finalement
  passa sur la rive droite de ce fleuve.

  L'armée de Portugal resta dans cette position en rappelant à elle
  toutes ses divisions.

  L'armée anglaise demeura en observation sur la rive gauche du Duero,
  et ne fit aucune tentative pour le passer.

  Il était aisé de prévoir que le sort de l'Espagne pourrait dépendre
  d'une affaire qui paraissait inévitable et qu'il était de la plus
  haute importance de mettre le duc de Raguse en état de combattre
  avec les plus grandes probabilités de succès.

  Je pressai des secours de toutes parts, mais mes ordres ne furent
  pas exécutés, le général en chef de l'armée du Midi[32] se refusa
  aux dispositions que j'avais prescrites, et ce ne fut qu'après
  beaucoup d'hésitations que celui de l'armée du Nord se détermina à
  faire partir sa cavalerie et son artillerie que je lui avais ordonné
  d'envoyer au duc de Raguse.

         [Note 32: Soult.]

  Réduit par conséquent à mes propres forces, je pris le parti
  d'évacuer toutes les provinces du Centre; je ne laissai de garnisons
  qu'à Madrid et à Tolède et je formai un corps de 14,000 hommes avec
  lequel je partis de Madrid le 21 pour me porter sur le Duero et
  effectuer ma jonction avec l'armée du Portugal.

  J'appris en route que M. le maréchal duc de Raguse avait déjà passé
  ce fleuve, le 18, à Tordesillas, que l'armée anglaise s'était
  repliée sur Salamanque; je continuai à marcher avec la confiance
  d'opérer très promptement ma jonction sur la rive gauche du Duero.

  Mais au moment où cette jonction allait avoir lieu, je reçus le 25
  juillet, à Blasca-Sancho, des lettres de M. le maréchal Marmont et
  de M. le général Clausel qui m'annonçaient qu'il y avait eu le 22
  une affaire générale; comme ces lettres fixent d'une manière précise
  les _événements de cette journée où M. le maréchal duc de Raguse, à
  la veille de recevoir des renforts qu'il attendait depuis un mois,
  a engagé volontairement une action dont les résultats ont été si
  graves_, j'en adresse une copie à Votre A. S.[33]

         [Note 33: Marmont s'était empressé de livrer bataille avant
         l'arrivée de Joseph, ne voulant pas se trouver sous les
         ordres du roi et se croyant assez fort pour battre seul
         l'ennemi.]

  L'armée du Portugal faisait sa retraite en toute hâte et sans
  chercher à s'appuyer des forces que j'avais avec moi, je ne pouvais
  plus que me retirer et tout ce qui me restait à faire était de
  tenter de ralentir la poursuite de l'ennemi par ma présence en
  attirant son attention sur moi.

  Je partis donc le même jour, 25, dans l'intention de me replier à
  petites journées sur Madrid.

  Le 27 je fus rejoint par un aide de camp (M. Fabier) de M. le
  maréchal duc de Raguse qui m'apportait des dépêches de lui et du
  général Clausel. L'un et l'autre me mandait que la poursuite de
  l'ennemi était ralentie et me témoignaient le désir de se réunir à
  moi, si je voulais m'approcher d'eux.

  Quoique je sentisse tout le danger de ce mouvement, je ne m'y
  refusai pas et je me dirigeai sur Ségovie, où je restai quatre jours
  pour donner le temps à l'armée du Portugal de se porter sur moi;
  mais elle ne changea pas sa première direction, soit que l'ennemi
  l'en ait empêchée, soit qu'elle n'ait jamais eu le dessein réel de
  s'éloigner du Nord. Elle continua sa retraite sur le Duero qu'elle
  passa et se détacha ainsi totalement de moi.

  En revenant à Madrid, le 3 août, avec le petit corps de troupes que
  je ramenais, j'avais l'espérance d'être joint par dix mille hommes
  de l'armée du Midi que, depuis le 9 juillet, j'avais donné l'ordre
  au duc de Dalmatie d'envoyer à Tolède. Je me flattais aussi que le
  corps du comte d'Erlon, de la même armée, qui était en Estramadure,
  aurait fait un mouvement pour se rapprocher du Tage, suivant mes
  instructions; avec ces ressources j'aurais pu défendre et couvrir la
  capitale contre un détachement que l'armée anglaise eût fait sur
  moi, après avoir rejeté l'armée du Portugal sur l'Ebre; mais toutes
  ces espérances s'évanouirent à la réception d'une lettre du duc de
  Dalmatie qui refusait positivement d'obéir.

  D'un autre côté, j'apprenais que _l'armée du Portugal s'éloignait de
  plus en plus du Duero et se retirait sur Burgos_; en même temps tous
  les rapports annonçaient que lord Wellington se préparait à marcher
  sur la capitale; toute la population y était en mouvement.

  En effet, l'ennemi ayant passé les montagnes le 8 et le 9, plus de
  2000 voitures partaient de Madrid le 10, en se dirigeant vers le
  Tage.

  Je me portai le même jour de ma personne sur le point où leurs
  divisions, après s'être retirées des débouchés des montagnes,
  s'étaient repliées et je fis reconnaître l'ennemi qui les suivait;
  cette reconnaissance engagea un combat très opiniâtre de cavalerie
  et dont les résultats furent à notre avantage. L'ennemi perdit trois
  pièces de canon, beaucoup de morts, de blessés et un assez grand
  nombre de prisonniers, dont les rapports ne me laissèrent au surplus
  aucun doute sur le parti que j'avais à prendre.

  Je n'avais avec moi que huit mille hommes de disponibles, le reste
  escortait le convoi. Je passai le Tage le 12 août au soir.

  Comme j'avais écrit, dès que j'eus la nouvelle de l'affaire du 22
  juillet, de Ségovie au duc de Dalmatie d'évacuer l'Andalousie et de
  venir me rejoindre avec toute son armée, mon premier dessein avait
  été de marcher au devant de cette armée et de me réunir à elle aux
  débouchés de la Sierra-Morena, mais des nouvelles lettres que je
  reçus de M. le maréchal duc de Dalmatie (à 5 lieues d'Ocana), ne me
  laissant rien à espérer du moins pour le moment, je me décidai à me
  retirer sur Valence.

  En prenant cette résolution j'ai eu en vue deux objets principaux,
  l'un de mettre en sûreté l'immense population qui m'a suivi, l'autre
  de protéger et de défendre le royaume de Valence, menacé par un
  débarquement à Alicante de 13,000 Anglais, Siciliens et Majorcains,
  qui, réunis aux forces de Freyre et d'O'Donnel, auraient formé un
  corps de 25 à 30,000 hommes, capable d'inquiéter sérieusement
  l'armée d'Aragon.

  J'ai été assez heureux pour atteindre ce double but, le convoi est
  arrivé à Valence et la présence inopinée des troupes que j'amenais
  avec moi a forcé l'ennemi à se retirer sous Alicante et peut-être à
  s'embarquer.

  J'ai trouvé ici des nouvelles de France, dont j'étais privé depuis
  trois mois.

  L'armée se repose d'une route extrêmement fatigante, je fais filer
  sur les derrières tout ce qui a jusqu'ici embarrassé ma marche et je
  laisse partir pour la France les familles françaises qui désirent y
  rentrer.

  S'il arrive des secours de France pour réparer les pertes du 22
  juillet et contre-balancer les renforts que l'ennemi reçoit de la
  Méditerranée et de l'Océan, si l'on m'envoie 15 à 20 millions en sus
  des versements habituels du trésor impérial, si, enfin, instruits
  par ce qui vient de se passer, les généraux commandant les divers
  corps de l'armée exécutent mes ordres, au lieu de les discuter, ce
  qui arrivera lorsque l'empereur leur témoignera son mécontentement
  et en aura rappelé quelques-uns, je ne doute pas que les affaires
  d'Espagne se rétablissent.

  Agréez, etc.

  _P. S._ Valence, le 8 septembre 1812. Au moment où je fais partir ce
  duplicata, je reçois les papiers publics de Paris jusques au 21
  août; je ne puis cacher à V. A. S. ma surprise sur la manière dont
  on y rend compte de l'affaire du 22 juillet. Comment M. Fabier, qui
  a porté la nouvelle de cette action à Paris et qui m'a accompagné à
  Ségovie _où je suis resté quatre jours_, protégeant la retraite de
  l'armée du Portugal, a-t-il pu laisser ignorer mon mouvement et le
  dévouement personnel que j'ai mis à rester seul en présence de
  l'ennemi, tandis que les débris de l'armée du Portugal passaient de
  l'autre côté du Duero, ainsi que V. A. S. le voit par les détails
  contenus dans cette lettre? _Je ne voulais pas m'appesantir sur
  cette mauvaise foi et cette perfidie. La bataille du 22 a été perdue
  parce que le maréchal duc de Raguse n'a pas voulu m'attendre, ni
  attendre les secours qui lui venaient du Nord; ces secours et ceux
  que je lui amenais étaient en mesure de le joindre le lendemain ou
  le surlendemain de l'affaire; mais il paraît que, trompé par une
  ruse de lord Wellington_ qui a fait tomber entre ses mains une
  lettre au général Castanos, dans laquelle il lui mandait que sa
  position n'était plus tenable et qu'il était obligé de se retirer,
  M. le duc de Raguse a cru marcher à une victoire assurée, et une
  soif désordonnée de gloire ne lui a pas permis d'attendre _un chef_.


Une fois encore la reine Julie et ses enfants durent se mettre en route
pour venir rejoindre le roi Joseph à Madrid, mais ce projet dut être
abandonné pour l'instant. Le roi fut obligé de quitter sa capitale pour
chercher à se réunir aux armées de Suchet et de Soult. Tandis que ce
dernier s'obstinait à rester en Andalousie et que Marmont avec l'armée
du Portugal se hâtait de livrer inconsidérément, près de Salamanque, la
bataille des Arapiles, qu'il perdait pour n'avoir pas voulu attendre les
renforts en marche pour le rejoindre, Joseph ralliait Suchet à Valence,
apprenait par le plus singulier des hasards les infâmes accusations du
duc de Dalmatie[34], portait son quartier-général à Valladolid, selon
les instructions de l'empereur, et écrivait de cette ville, le 3 mai
1813, à la reine Julie:

         [Note 34: On trouvera un peu plus loin le récit relatif à
         l'accusation portée par Soult sur Joseph.]


  Ma chère amie, j'ai reçu ta lettre du 8 avril par des courriers qui
  portent des lettres de Paris à la date du 16. Je n'ai pas reçu de
  lettre des enfants, je me persuade toutefois que vous vous portez
  bien toutes les trois. M. de la Forest[35] part pour les eaux, je
  pense que tu le verras à Paris, son langage est bon, mais il n'est
  pas secondé par quelques chefs qui en tiennent un différent. Les
  troubles du Nord de l'Espagne ne peuvent être attribués qu'à
  l'erreur dans laquelle on laisse les habitants sur leur sort futur;
  l'opinion a causé tout le mal et l'opinion continue à être trompée
  et à causer cette résistance nationale qui occupe une grande partie
  de nos forces. Du reste, l'opinion générale de toutes les provinces
  et de toutes les classes est uniforme: la paix..... qui conserve la
  paix avec la France et qui garantit l'intégrité et l'indépendance de
  la monarchie.

         [Note 35: Ambassadeur de France à Madrid.]

  Les opérations ne sont pas encore commencées.


Le roi Joseph obtint enfin au commencement de 1813 le rappel du
maréchal Soult. Il fut informé de cette disposition par une lettre
du duc de Feltre, auquel l'empereur, qui n'écrivait plus directement
à son frère, avait envoyé la dépêche suivante, datée de Paris, 3
janvier:


  Monsieur le duc de Feltre, le roi d'Espagne demandant qu'on rappelle
  à Paris le duc de Dalmatie, et ce maréchal le demandant aussi, ou au
  moins à revenir par congé, envoyez au duc de Dalmatie, par estafette
  extraordinaire, un congé pour revenir à Paris; le général Gazan
  prendra le commandement de son corps ou le maréchal Jourdan. Il faut
  expédier ces ordres par duplicata et triplicata.

  Faites connaître au roi, en lui écrivant en chiffres, que, dans les
  circonstances actuelles, je pense qu'il doit placer son quartier
  général à Valladolid, que le 29me bulletin lui aura fait connaître
  la situation des affaires du Nord qui exigent tous nos soins et nos
  efforts, qu'il peut bien faire occuper Madrid par une des extrémités
  de la ligne, mais que mon intention est que son quartier général
  soit à Valladolid; et que je désire qu'il s'applique à profiter de
  l'inaction des Anglais pour pacifier la Navarre, la Biscaye et la
  province de Santander.


Nous allons placer ici l'affaire relative au duc de Dalmatie.

Le maréchal était l'homme qui avait le plus contribué au mauvais
succès des affaires d'Espagne. Depuis qu'il était en Andalousie, se
trouvant maître des ressources de cette riche province, il ne
voulait pas quitter Séville et refusait d'obéir aux ordres du roi,
lequel avait hâte de concentrer ses forces. Dans le but de pallier
la faute qu'il commettait en n'obéissant pas aux ordres du roi, son
chef militaire, puisque Joseph commandait toutes les armées dans la
Péninsule; dans le but d'échapper aux conséquences de son refus de
joindre ses troupes à celles des autres corps opérant en Espagne, le
duc de Dalmatie imagina le plus singulier moyen. Il osa accuser le
roi Joseph de trahir la France et l'empereur et déclarer qu'il était
de son devoir de ne pas obéir au roi. Il osa envoyer à Napoléon
lui-même une dépêche dans ce sens.

Voici à cet égard une note copiée au journal du général Desprez,
colonel, aide de camp de Joseph en 1812, envoyé au duc de Dalmatie
pour lui porter les ordres du roi, envoyé ensuite à l'empereur, à
Moscou, pour lui remettre les dépêches de Soult, si singulièrement
tombées aux mains de Joseph à Valence, ainsi qu'on va le voir.

Le colonel Desprez avait été envoyé à Séville par le roi, porter
l'ordre au maréchal de partir avec l'armée du Midi pour le joindre.


  À peine avais-je quitté l'Andalousie pour revenir près de Joseph,
  écrit-il, que le duc de Dalmatie s'était occupé de concilier sa
  propre sûreté avec une désobéissance formelle. Le moyen dont il
  s'était avisé peut servir à peindre son caractère. Les généraux de
  division de son corps furent réunis en conseil secret et là, d'une
  voix émue, il avait annoncé qu'il allait leur faire des révélations
  aussi pénibles qu'importantes: «J'ai, leur avait-il dit, de fortes
  raisons de croire que le roi trahit les intérêts de la France. Je
  sais d'une manière positive qu'il entretient des relations avec la
  régence espagnole. Son beau-frère, le roi de Suède, lui sert
  d'intermédiaire. Celui-ci est devenu l'allié des insurgés et déjà
  300 Espagnols destinés à former sa garde se sont embarqués à Cadix.
  Sujet de l'empereur et général français, je dois veiller, avant
  tout, aux intérêts de mon souverain et à l'honneur de nos armes. Je
  puis recevoir des ordres qui les compromettront, alors la
  désobéissance deviendrait un devoir. Dans des circonstances aussi
  graves, je compte sur votre dévouement à l'empereur et sur votre
  confiance dans le chef qu'il vous a donné.» Cette démarche avait été
  habilement conçue dans le cas où le maréchal aurait voulu prendre un
  parti violent et se trouvait justifiée aux yeux de l'armée.
  D'ailleurs, il connaissait trop bien le caractère de Napoléon pour
  craindre que jamais cette excessive défiance lui parût un crime
  impardonnable. Pour se mettre entièrement à couvert, il avait songé
  à prévenir le gouvernement français des inquiétudes qu'il avait
  conçues et des précautions que son dévouement lui avait dictées. Les
  communications par terre étant interrompues, il fit partir de Malaga
  un _aviso_ chargé de ses dépêches. À peine le bâtiment était-il
  sorti du port qu'une corvette anglaise lui avait donné la chasse.
  Pour échapper à cette poursuite, il était venu se jeter à la côte de
  Valence. Le capitaine s'étant présenté au duc d'Albuféra, celui-ci
  prit ses dépêches et les porta au roi; elles furent ouvertes
  sur-le-champ et on y trouva une longue lettre au ministre de la
  guerre, où Soult dénonçait formellement celui dont il se disait
  l'ami le plus dévoué. Je vis cette lettre et il est impossible de
  concevoir que l'hypocrisie aille plus loin. Après une longue
  énumération de faits, le maréchal faisait une vive peinture de la
  douleur qu'il avait éprouvée. Il aurait voulu se dissimuler la
  vérité, épargner à l'empereur des révélations pénibles, mais le
  devoir avait parlé plus haut que toute autre considération.

  Cette perfidie consterna Joseph. La haute opinion que le maréchal
  semblait avoir conçue de son esprit, les protestations de tendresse
  qu'il en recevait, avaient séduit un homme que l'amour-propre
  rendait excessivement crédule, mais de ce moment toute illusion fut
  détruite.


Cette note, copiée sur le journal du général Desprez, fut
communiquée à M. de Presle, le jour même où l'aide de camp du roi
Joseph, devenu un des généraux les plus distingués de l'armée
française, partit, en 1830, pour l'expédition d'Alger.

L'empereur ne témoigna aucun mécontentement au duc de Dalmatie, ne
répondit pas à son frère relativement à cette grosse affaire et se
borna à autoriser le retour en France du maréchal Soult, comme on
l'a vu, par sa lettre du 3 janvier 1813, au duc de Feltre. Puis, dès
qu'il connut le résultat de la bataille de Vittoria (24 juin 1813),
la retraite des armées d'Espagne sur les Pyrénées, l'empereur envoya
le même duc de Dalmatie prendre le commandement de ses armées
d'Espagne, commandement que Joseph se hâta de lui remettre.

Ainsi, le malheureux roi d'Espagne, comme l'avait été deux années
auparavant le roi de Hollande, n'était en quelque sorte qu'un
souverain nominatif, sans cesse désavoué par l'empereur, désobéi par
les généraux mis sous ses ordres, et dont les provinces étaient
dévastées, pillées par plusieurs de ces mêmes généraux. Napoléon lui
promettait des subsides et trouvait toujours moyen d'éluder une
partie de ce qu'il s'était engagé à lui fournir; ne répondait ni à
ses lettres, ni à ses justes réclamations; ne le défendait même pas
des injurieuses et sottes accusations que portait contre lui un de
ses propres maréchaux! Bien plus, il semblait admettre que ces
accusations pouvaient être fondées, car il plaçait ce même maréchal
à la tête de ses troupes.

En arrivant à Saint-Jean de Luz, le 1er juillet 1813, Joseph écrivit
à la reine:


  Ma chère amie, M. Melito, que j'ai chargé d'une lettre pour
  l'Empereur, te fera connaître exactement ma position; je ne pense
  pas que les affaires d'Espagne puissent se rétablir autrement que
  par la paix générale, je suis resté ici parce que la frontière est
  menacée, mais dès que cette première frayeur sera dissipée et que la
  défensive sera bien assurée, ma présence étant inutile, je désire me
  retirer soit à Mortefontaine, soit dans le Midi; je suppose que l'on
  formera ici deux armées, qui devront avoir deux chefs différents, je
  ne crois pas que j'aie ici rien à faire, dès que la première
  impression sera passée, et que l'empereur aura pris ses mesures. Je
  ne dois pas te cacher non plus qu'aujourd'hui même je me sens
  incapable de monter à cheval par mes anciennes douleurs qui m'ont
  pris cette nuit, soit à la suite des longues pluies que nous avons
  essuyées, soit à cause du changement de climat et je n'hésite pas à
  te dire que sous tous les rapports je dois désirer de me retirer.
  D'un autre côté je suis ici avec une maison qui me coûte encore
  trois cent mille francs par mois et je n'ai pas un sol pour la
  payer. Elle vit, depuis la funeste journée du 21, sur le peu
  d'argent que chacun de mes officiers ou de mes domestiques avait
  dans sa poche, et pour te donner une plus parfaite idée de ma
  position, je t'envoie la lettre que je reçois à l'instant même[36].

         [Note 36: Lettre d'un de ses serviteurs dévoués qui lui
         demandait un peu d'argent pour subvenir à ses besoins.]

  En me retirant à Mortefontaine, je pourrai y vivre avec mon
  traitement de France que l'on t'a continué, et si l'empereur veut
  faire mettre à ma disposition une somme de quelques centaines de
  mille francs, je pourrai renvoyer tout mon monde avec une légère
  gratification.

  Si l'empereur n'y pense pas, je compte sur Nicolas Clary. En
  ajoutant aux cent mille francs que je t'ai prié de lui dire de
  verser à M. James, encore quatre cent mille francs, je pourrai
  m'acquitter autant que les circonstances le permettent; je suppose
  que je serai rendu à Mortefontaine avant la fin du mois. La garde,
  les troupes espagnoles, les militaires des deux nations qui me
  suivent pourront être habilement employés par l'empereur, et je ne
  doute pas qu'ils ne servent bien; il me reste le souci de quelques
  employés français, mais le nombre en est très restreint. Les
  réfugiés espagnols sont en plus grand nombre, mais j'ai écrit à
  l'empereur et fait écrire au ministère et je ne doute pas que l'on
  n'adopte, en leur faveur, les mêmes mesures qui furent prises dans
  d'autres temps pour les Bataves, les Belges et les Cisalpins. J'ai
  perdu quelques-uns des diamants qui restaient, mais j'en ai aussi
  conservé assez pour couvrir Nicolas des avances qu'il serait dans le
  cas de me faire encore. Au reste j'espère que je n'aurai pas besoin
  de recourir à lui pour peu que l'empereur connaisse ma position. Le
  traitement de prince français sera bien suffisant pour la vie que je
  dois mener après tant de traverses.

  Je diminuerai la quotité des pensions que je faisais et les
  répartirai sur les plus malheureux des hommes respectables que j'ai
  aujourd'hui le malheur de voir partir à pied pour Toulouse, Cahors,
  Tarbes, sans pouvoir leur donner un sou. Je suis resté avec un
  napoléon dans ma poche après le massacre de Thibaut[37], je n'ai pu
  faire vendre à Bayonne de l'argenterie qui y avait été transportée
  avec des effets usuels, successivement de Madrid pour le palais de
  Valladolid et de Valladolid pour celui de Vittoria, d'où M. Thibaut,
  qui était extrêmement soigneux, économe pour mon service, les avait
  fait transporter. Tout cela se dirigera sur Paris, il y aura de
  l'argenterie pour cinquante mille écus que M. James peut faire
  vendre. J'ai fait voeu d'employer cette somme ainsi que toutes
  celles qui proviendront du peu que j'ai emporté d'Espagne, en faveur
  des malheureux patients espagnols qui me suivent ou qui m'ont
  précédé en France.

         [Note 37: Trésorier du roi, tué dans la retraite de
         Vittoria.]

  J'espère que tu ne désapprouveras rien de tout cela.

  Après tant d'orages, ma chère amie, l'idée du calme me donne quelque
  soulagement et je ne pense pas sans plaisir que je pourrai m'occuper
  de mes enfants pendant le peu de temps qui me reste à les voir avant
  leur établissement.

  L'empereur me trouvera toujours s'il a besoin de moi et, dans tous
  les cas, s'il est vrai qu'il ne lui reste plus rien de fraternel
  dans l'âme pour moi, je le forcerai à ne pas rougir d'un frère qui
  se sera montré impassible dans la bonne comme dans la mauvaise
  fortune.

  Il me reste à désirer que tu ne te laisses pas affecter par tout
  ceci, que tu ramènes des eaux une meilleure santé et que tu croyes
  bien, quelque chose que tu m'aies dite souvent, que je n'ai d'autre
  ambition que de remplir ce que je crois mes devoirs; cela fait, je
  préfère et j'ai toujours véritablement préféré la vie privée aux
  grandeurs et aux agitations publiques, le présent et l'avenir te
  prouveront ceci.

  Melito est parti avec le peu d'argent qu'il avait dans ses poches;
  je te prie de lui faire remettre 8000 francs, afin qu'il puisse
  faire convenablement sa route et revenir m'apporter la réponse de
  l'empereur le plus tôt possible. Si tu te crois en mesure de lui
  écrire pour la lui recommander, tu me feras plaisir. C'est le seul
  homme des anciens amis qui me soit resté attaché jusqu'à la fin. Je
  voudrais que l'empereur trouvât bon qu'il continuât de porter le
  titre de comte de Melito que je lui donnai à Naples, où tu te
  rappelles qu'il servait bien comme ministre de l'intérieur.

  Adieu, etc.


  JOSEPH À LA REINE JULIE.

                                          Bayonne, le 13 juillet 1813.

  Ma chère amie, M. Roederer te donnera de mes nouvelles ou t'écrira;
  je compte aller prendre les eaux de Bagnères où j'attendrai de tes
  nouvelles; je viendrai te rejoindre à Mortefontaine ou, si cela
  contrarie l'empereur, tu viendrais ou tu me donnerais rendez-vous
  dans une terre que tu aurais fait choisir dans le Midi de la France,
  tu amènerais nos enfants; je me porte assez bien.

  Les pertes de l'armée se réduisent à des canons, l'ennemi avoue
  avoir perdu beaucoup plus de chevaux et d'hommes que nous.

  Je laisse l'armée plus forte du double que celle que j'avais à
  Vittoria.

  Si tu dois venir me rejoindre, il serait bon que Nicolas y vînt avec
  toi; si je dois venir à Paris, je le verrai à Paris.


(1814-1841.)

Joseph n'était pas encore arrivé au port où il espérait se reposer
des tracas de la vie publique. Le sort lui réservait une autre
période de tourments.

Revenu des eaux de Bagnères, où sa santé l'avait obligé à un court
séjour, en août 1813, et installé à Mortefontaine près Paris, le
frère aîné de l'empereur apprit, dans un entretien qu'il eut avec
Napoléon, que ce dernier était sur le point de replacer Ferdinand
VII sur le trône d'Espagne. Après une longue discussion avec
l'Empereur, il crut devoir lui écrire le 30 novembre 1813:


  Sire,

  La réflexion n'a fait que fortifier ma première pensée. Le
  rétablissement des Bourbons en Espagne aura les plus funestes
  conséquences et pour l'Espagne et pour la France. Le prince
  Ferdinand, en arrivant en Espagne, ne peut rien en faveur de la
  France; il pourra tout contre elle, son apparition excitera d'abord
  quelques troubles, mais les Anglais s'en empareront bientôt et dès
  qu'ils lui auront fait tourner les armes contre la France, il aura
  avec lui, et les partisans des Anglais et les partisans de la France
  que nous aurons abandonnés et ceux qui tiennent au système de voir
  leur pays gouverné par une branche de la maison de France, système
  si heureusement professé à Bayonne et qui, depuis un siècle, a fait
  la tranquillité de l'Espagne. Tout homme de bien et de sens qui
  connaît le caractère de la nation espagnole et la situation des
  hommes et des choses dans la Péninsule ne peut pas douter de ces
  vérités. Je prie V. M. de faire consulter quelques Espagnols
  éclairés qui sont en France, entr'autres MM. Aranza, O'Farell, qui
  étaient ministres, nommés par le prince Ferdinand.

  Quant à moi, Sire, que V. M. daigne un moment se supposer à ma
  place. Elle sentira facilement quelle doit être ma conduite. Appelé
  il y a dix ans au trône de Lombardie, ayant occupé celui de Naples
  avec quelque bonheur, celui d'Espagne au milieu de traverses de tous
  les genres, et malgré cela ayant su me concilier l'estime de la
  nation, persuadé comme je le suis que tant que la dynastie de V. M.
  régnera en France, l'Espagne ne peut être heureuse que par moi ou
  par un prince de son sang, je ne saurais m'ôter à moi-même les
  seuls biens qui me restent, les témoignages d'une conscience sans
  reproches et le sentiment de ma propre dignité. Je ne puis donc que
  présenter ces réflexions à V. M. I. et R., et, dérobant au grand
  jour un front dépouillé, attendre dans le sein de ma famille les
  coups dont il plaira au destin de frapper encore et l'Espagne et
  moi, et les bienfaits qu'il nous est permis d'espérer de la
  puissance de votre génie et de la grandeur du peuple français.


L'empereur ne répondit pas à cette lettre. Un mois plus tard, le 29
décembre 1813, Joseph, voyant le territoire suisse violé et la
France prête à être envahie, écrivit de nouveau à son frère pour se
mettre à sa disposition. Napoléon lui répondit durement, tout en
acceptant sa participation à la défense de l'État[38]. À son départ
pour l'armée, il le nomma son lieutenant-général à Paris.

         [Note 38: Lettre de Napoléon à Joseph, en date du 2 janvier
         1814 (_Mémoires du roi Joseph_, vol. 10e, p. 3). On a
         supprimé dans cette lettre la phrase suivante: «Vous n'êtes
         plus roi d'Espagne, je n'ai pas besoin de votre renonciation,
         puisque je ne veux pas de l'Espagne.»]

L'ex-roi de Naples et d'Espagne eut avec son frère, tandis que ce
dernier était à l'armée, une correspondance longue, suivie, des plus
importantes, publiée d'abord dans les _Mémoires du roi Joseph_,
reproduite plus tard dans le grand ouvrage de la correspondance de
Napoléon 1er (du moins quant aux lettres écrites par l'Empereur à
son frère).

On a omis cependant dans ces deux ouvrages quelques fragments de
lettres; nous les ferons connaître au fur et à mesure, à leur date.

Joseph, ayant appris que, suivant son exemple et oubliant les
différends qu'il avait eus avec l'Empereur, Louis venait de se
mettre à la disposition de Napoléon, écrivit à l'ex-roi de Hollande
la lettre ci-dessous, datée de Mortefontaine le 2 janvier 1814:


  Mon cher frère, tu sais comment je suis ici depuis dix mois. Quinze
  jours seulement après mon arrivée, l'Empereur me dit qu'il voulait
  rétablir les Bourbons en Espagne. Il me demanda mon avis réfléchi.
  Il est contenu dans la pièce nº 1 que je lui ai adressée deux jours
  après notre entrevue. Il y a huit jours, maman m'a dit que
  l'Empereur désirait me voir. J'étais alors retenu dans ma chambre
  par le rhume violent qui m'y retient encore. J'appris en même temps
  que l'Empereur avait dit aux sénateurs qu'il avait reconnu Ferdinand
  et accrédité auprès de lui l'ambassadeur Laforest qui était
  accrédité auprès de moi. J'écrivis alors à l'Empereur la lettre dont
  ci-joint la copie sous le nº 2[39].

         [Note 39: Voyez la lettre à l'Empereur du 30 novembre 1813.]

  Ma femme la lui remit et il lui dit: _Je suis forcé à ceci._ Les
  événements me paraissant de plus en plus graves, je lui ai écrit de
  nouveau hier[40]. Le porteur a reçu la même réponse. Le fait est que
  je puis tout sacrifier à l'Empereur, à la France et à l'Europe,
  tout, hormis l'honneur. L'honneur ne me permet pas de me montrer
  autrement que comme roi d'Espagne, tant que je n'aurai pas abdiqué,
  ce que je ne puis et ce que je ne veux faire que pour la paix
  générale et après avoir assuré ce que je dois aux Espagnols par un
  traité dans les mêmes formes que celui qui me donna la couronne
  d'Espagne, traité dont a été négociateur à Bayonne M. le duc de
  Cadore.

         [Note 40: Cette lettre est aux _Mémoires de Joseph_, à sa
         date (29 décembre 1813).]

  Qu'on me traite en roi, ou qu'on me laisse dans l'obscurité.

  Maman qui ne sait rien de tout cela, n'est mue que par un sentiment,
  celui de la réunion. Je suis très peiné, mon cher Louis, que ces
  circonstances retardent le plaisir que j'aurai à t'embrasser après
  tant de désastres.


Le roi Joseph était rentré en grâce près de Napoléon, soit que
l'Empereur le préférât à ses autres frères, soit qu'il eût en lui
plus de confiance qu'en Louis et en Jérôme. L'empereur continua à
traiter ces derniers avec rigueur, ne voulant les voir ni l'un ni
l'autre et écrivant même le 2 février 1814 à l'Impératrice pour lui
défendre de recevoir le roi et la reine de Westphalie. Ce fait
résulte de la lettre suivante:


  MARIE-LOUISE À JOSEPH.

                                                Paris, 3 février 1814.

  Je reçois à l'instant une lettre de l'Empereur du 2 février qui me
  défend, comme réponse à la mienne, de recevoir sous aucun prétexte
  le roi et la reine de Westphalie, ni en public, ni incognito.

  Je vous prierai donc, mon cher frère, de leur peindre tous les
  regrets que j'ai de ne pouvoir les voir demain et de croire à la
  sincère amitié avec laquelle je suis, mon cher frère,

  Votre affectionnée soeur.

                                                               LOUISE.


À la fin de février 1814, seulement, Napoléon voulut bien se
rapprocher de ses frères Louis et Jérôme. Il écrivit à Joseph, de
Nogent-sur-Seine, le 21 février, cette curieuse lettre[41]:

         [Note 41: Cette lettre, fort écourtée aux _Mémoires de
         Joseph_, volume 10e, page 139, a été complètement supprimée à
         la correspondance de l'Empereur.]


  Mon frère, voici mes intentions sur le roi de Westphalie: je
  l'autorise à prendre l'habit de grenadier de ma garde, autorisation
  que je donne à tous les princes français (vous le ferez connaître au
  roi Louis. Il est ridicule qu'il porte encore un uniforme
  hollandais). Le roi donnera des congés à toute sa maison
  westphalienne. Ils seront maîtres de retourner chez eux ou de rester
  en France. Le roi présentera sur-le-champ à ma nomination trois ou
  quatre aides de camp, un ou deux écuyers et un ou deux chambellans,
  tous Français, et pour la reine, deux ou trois dames françaises pour
  l'accompagner. Elle se réservera de nommer dans d'autres temps sa
  dame d'honneur. Tous les pages de Westphalie seront mis dans des
  lycées et porteront l'uniforme des lycées. Ils y seront à mes frais.
  Un tiers sera mis au lycée de Versailles, un tiers au lycée de Rouen
  et l'autre tiers au lycée de Paris. Immédiatement après, le roi et
  la reine seront présentés à l'Impératrice et j'autorise le roi à
  habiter la maison du cardinal Fesch, puisqu'il paraît qu'elle lui
  appartient, et à y établir sa maison. Le roi et la reine
  continueront à porter le titre de roi et reine de Westphalie, mais
  ils n'auront aucun Westphalien à leur suite. Cela fait, le roi se
  rendra à mon quartier-général d'où mon intention est de l'envoyer à
  Lyon prendre le commandement de la ville, du département et de
  l'armée; si toutefois il veut me promettre d'être toujours aux
  avant-postes, de n'avoir aucun train royal, de n'avoir aucun luxe,
  pas plus de 15 chevaux, de bivouaquer avec sa troupe, et qu'on ne
  tire pas un coup de fusil qu'il n'y soit le premier exposé. J'écris
  au Ministre de la Guerre et je lui ferai donner des ordres. Il
  pourrait, pour ne pas perdre de temps, faire partir pour Lyon sa
  maison, c'est-à-dire une légère voiture pour lui, une voiture de
  cuisine, quatre mulets de cantine et deux brigades de six chevaux de
  selle, un seul cuisinier, un seul valet de chambre avec deux ou
  trois domestiques, et tout cela composé uniquement de Français. Il
  faut qu'il fasse de bons choix d'aides de camp, que ce soit des
  officiers qui aient fait la guerre, qui puissent commander des
  troupes, et non des hommes sans expérience comme les Verdrun, les
  Brongnard et autres de cette espèce. Il faut aussi qu'il les ait
  tout de suite sous la main. Enfin il faudrait voir le Ministre de la
  Guerre et se consulter pour lui choisir un bon état-major.

                                              Votre affectionné frère.


Dans une autre lettre à Joseph du 7 février, on lit:


  Faites donc cesser ces prières de 40 heures et ces _Miserere_; si
  l'on nous faisait tant de singeries, nous aurions tous peur de la
  mort. Il y a longtemps que l'on dit que les prêtres et les médecins
  rendent la mort douloureuse.


L'Empereur termine celle du 9 février par ces mots:


  Priez la _Madona_ des armées qu'elle soit pour nous, Louis qui est
  un saint, peut s'engager à lui donner un cierge allumé.


Ces deux passages ont été supprimés dans les _Mémoires_ et à la
correspondance.

La veille, le 8 février, Napoléon avait envoyé à son frère aîné une
très longue lettre, des plus importantes, qui explique, avec une
autre du 15 mars, et justifie pleinement la conduite de Joseph au 31
mars. Plusieurs passages de la lettre du 8 février, relatifs au roi
Louis, ont été supprimés dans les ouvrages qui ont paru; nous
croyons devoir rétablir cette lettre _in-extenso_:


                         Nogent, le 8 février 1814, 4 heures du matin.

  Mon frère, j'ai reçu votre lettre du 7 à 11 heures du soir; elle
  m'étonne beaucoup, j'ai lu la lettre du roi Louis qui n'est qu'une
  rapsodie; cet homme a le jugement faux et met toujours à côté de la
  question.

  Je vous ai répondu sur l'événement de Paris pour que vous ne mettiez
  plus en question la fin, qui touche à plus de gens qu'à moi. Quand
  cela arrivera je ne serai plus; par conséquent ce n'est pas pour moi
  que je parle. Je vous ai dit pour l'Impératrice et le roi de Rome et
  notre famille ce que les circonstances indiquent et vous n'avez pas
  compris ce que j'ai dit. Soyez bien certain que si le cas arrivait,
  ce que je vous ai prédit arrivera infailliblement, je suis persuadé
  qu'elle-même a ce pressentiment[42].

         [Note 42: Que Marie-Louise pensait que Napoléon se ferait
         tuer.]

  Le roi Louis parle de la paix, c'est donner des conseils bien mal à
  propos. Du reste je ne comprends rien à votre lettre. Je croyais
  m'être expliqué avec vous, mais vous ne vous souvenez jamais des
  choses et vous êtes de l'opinion du premier homme qui parle et qui
  vous reflète cette opinion.

  Je vous répète donc en deux mots que Paris ne sera jamais occupé de
  mon vivant, j'ai droit à être cru par ceux qui m'entendent.

  Après cela, si, par des circonstances que je ne puis prévoir, je me
  portais sur la Loire, je ne laisserai pas l'Impératrice et mon fils
  loin de moi, parce que, dans tous les cas, il arriverait que l'un et
  l'autre seraient enlevés et conduits à Vienne, que cela arriverait
  bien davantage si je n'existais plus. Je ne comprends pas comment,
  pendant ces menées auprès de votre personne, vous couvrez d'éloges
  si imprudents la proposition de traîtres si dignes de ne conseiller
  rien d'honorable; ne les employez jamais dans un cas, même le plus
  favorable[43]. C'est la première fois depuis que le monde existe,
  que j'entends dire qu'en France une population de (_illisible_) âmes
  assiégée ne pouvait pas vivre trois mois. D'ailleurs nul n'est tenu
  à l'impossible, je ne peux plus payer aucun officier et je n'ai plus
  rien.

         [Note 43: Il voulait parler de Talleyrand, Fouché et autres.]

  J'avoue que votre lettre du 7 (février) à quatre heures du soir m'a
  fait mal, parce que je ne vois aucune tenue dans vos idées et que
  vous vous laissez aller aux bavardages d'un tas de personnes qui ne
  réfléchissent pas. Oui, je vous parlerai franchement: si Talleyrand
  est pour quelque chose dans cette opinion de laisser l'Impératrice à
  Paris dans le cas où l'ennemi se rapprocherait, c'est trahir; je
  vous le répète, méfiez-vous de cet homme; je le pratique depuis
  seize ans, j'ai même eu de la faveur pour lui, mais c'est sûrement
  le plus grand ennemi de notre maison, à présent que la fortune l'a
  abandonnée depuis quelque temps. Tenez-vous aux conseils que j'ai
  donnés, j'en sais plus que ces gens-là.

  S'il arrivait bataille perdue et nouvelle de ma mort, vous en seriez
  instruit avant ma maison: _faites partir l'Impératrice et le roi de
  Rome pour Rambouillet; ordonnez au Sénat, au Conseil d'État et à
  toutes les troupes de se réunir sur la Loire_. Laissez à Paris un
  préfet et une commission impériale, ou des maires.--Je vous ai fait
  connaître que je pensais que Madame et la reine de Westphalie
  pourraient bien rester à Paris logées chez Madame. Si le vice-roi
  est revenu à Paris, vous pourrez aussi l'y laisser, _mais ne laissez
  jamais tomber l'Impératrice et le roi de Rome entre les mains de
  l'ennemi_. Soyez certain que dès ce moment l'Autriche, étant
  désintéressée, l'emmènerait à Vienne avec un bel apanage, et sous le
  prétexte de voir l'Impératrice heureuse on ferait adopter aux
  Français tout ce que le régent d'Angleterre et la Russie pourraient
  leur suggérer. Tout parti se trouverait par là détruit.

  Au lieu que, dans le cas opposé, l'esprit national du grand nombre
  d'intéressés à la révolte rendrait tout résultat incalculable.

  Au reste, il est possible que l'ennemi, s'approchant de Paris, je le
  battrai, et cela n'aura pas lieu. Il est possible aussi que je
  fasse la paix sous peu de jours: mais il en résulte toujours par
  cette lettre du 7 à 4 heures du soir que vous n'avez pas de moyens
  de défense..... Pour comprendre ces choses je trouve toujours votre
  jugement faux; c'est enfin une fausse doctrine. L'intérêt même de
  Paris est que l'Impératrice et le roi de Rome n'y restent pas, parce
  que l'intérêt ne peut pas être séparé de leur personne et que depuis
  que le monde est monde je n'ai jamais vu qu'un souverain se laissât
  prendre dans des villes ouvertes. Ce serait la première fois.

  Ce malheureux roi de Saxe arrive en France, il perd ses belles
  illusions! (_Deux lignes indéchiffrables._) Dans les circonstances
  bien difficiles de la crise des événements, on fait ce qu'on doit et
  on laisse aller le reste. Or, si je vis on doit m'obéir, et je ne
  doute pas qu'on s'y conforme. Si je meurs, mon fils régnant et
  l'Impératrice régente doivent, pour l'honneur des Français, ne pas
  se laisser prendre et se retirer au dernier village.....

  Souvenez-vous de ce que disait la femme de Philippe V. Que dirait-on
  en effet de l'Impératrice? Qu'elle a abandonné le trône de son fils
  et le nôtre; et les alliés aimeraient mieux de tout finir en les
  conduisant prisonniers à Vienne. _Je suis surpris que vous ne
  conceviez pas cela!_ Je vois que la peur fait tourner les têtes à
  Paris.

  L'Impératrice et le roi de Rome à Vienne ou entre les mains des
  ennemis, vous et ceux qui voudraient se défendre seraient
  rebelles!...

  _Quant à mon opinion, je préférerais qu'on égorgeât mon fils plutôt
  que de le voir jamais élevé à Vienne comme un prince autrichien_, et
  j'ai assez bonne opinion de l'Impératrice pour être aussi persuadé
  qu'elle est de cet avis, autant qu'une femme et une mère peuvent en
  être.

  Je n'ai jamais vu représenter _Andromaque_ que je n'aie plaint le
  sort d'Astyanax survivant à sa maison et que je n'aie regardé comme
  un bonheur pour lui de ne pas survivre à son père.

  Vous ne connaissez pas la nation française. Le résultat de ce qui se
  passerait dans ces grands événements est incalculable.

  Quant à Louis, je crois qu'il doit vous suivre (sa dernière lettre
  me prouve toujours qu'il a la tête trop faible et vous ferait
  beaucoup de mal).


Voici maintenant la lettre du roi Joseph, en date du 7 février 1814
(11 heures du soir), à laquelle répond la lettre précédente. Elle a
été supprimée aux _Mémoires_.


                        Paris, le 7 février 1814, à 11 heures du soir.

  Sire,

  J'ai reçu les deux lettres de V. M. d'hier. J'ai vu et écrit au duc
  de Valmy. Il part ce soir pour Meaux. Il m'a communiqué une lettre
  du duc de Tarente datée du 6. Il était encore à Épernay et n'avait
  aucune nouvelle de V. M. depuis 4 jours. Il avait abandonné Châlons
  après s'y être défendu quelque temps. L'artillerie avait été dirigée
  sur Meaux. L'ennemi était entré à Sézanne. L'intendant et les
  caisses avaient échappé à l'ennemi.

  Voici l'itinéraire exact de la 9e division d'infanterie de l'armée
  d'Espagne[44].

         [Note 44: Pièce annexée.]

  J'ai envoyé un aide de camp sur la route de Châlons par Vitry. J'ai
  chargé le Ministre de la Guerre d'en envoyer un autre sur la route
  de (_illisible_).

  Le Ministre de la Guerre me mande qu'il avait fait envoyer ce matin
  2,000 fusils à Montereau.

  Je lui ai écrit de (_deux mots illisibles_) ce soir.

  J'ai parlé à Louis du projet de le laisser ici. Il me répond par une
  longue lettre que je prends le parti d'envoyer à V. M. Il me semble
  que V. M. m'a dit que les princesses devaient suivre l'Impératrice;
  s'il en était autrement, il faudrait qu'elle l'écrive d'une manière
  positive. Je fais des voeux pour que le départ de l'Impératrice
  puisse n'avoir pas lieu. Nous ne pouvons nous dissimuler que la
  consternation et le désespoir du peuple pourront avoir de terribles
  et funestes résultats. Je pense avec toutes les personnes qui
  peuvent apprécier l'opinion, qu'il faudrait supporter bien des
  sacrifices avant d'en venir à cette extrémité. Les hommes attachés
  au gouvernement de V. M. craignent que le départ de l'Impératrice ne
  livre le peuple, de la capitale au désespoir et ne donne une
  capitale et un empire aux Bourbons. Tout en manifestant ces craintes
  que je vois sur tous les visages, V. M. peut être assurée que ses
  ordres seront exécutés pour ma part très fidèlement, dès qu'ils me
  seront arrivés.

  J'ai parlé au général Caffarelli[45] pour Fontainebleau, ainsi qu'à
  M. La Bouillerie[46] pour le million de la guerre et les autres
  objets.

         [Note 45: Général employé à Paris.]

         [Note 46: Intendant de la liste civile.]

  Je ne sais pas jusqu'à quel point ce que j'ai cru remarquer peut
  paraître convenable à V. M.; mais je puis l'assurer qu'il importe de
  faire payer un mois d'appointements aux grands dignitaires,
  ministres, conseillers d'État, sénateurs. On m'en a cité plusieurs
  dans un véritable besoin et plusieurs seront bien embarrassés pour
  partir, si le cas se présente, et l'on prévoit qu'ils resteront à
  Paris.

  J'ai eu la visite de M. le maréchal Brune que je n'ai pu voir; je ne
  doute pas qu'il ne soit venu offrir ses services, je serais bien
  aise de connaître les intentions de V. M.

  Jérôme est contrarié que V. M. ne se soit pas encore expliquée sur
  la demande que j'ai faite pour lui dans deux de mes précédentes
  lettres.

  On m'assure que M. de Lafayette a été un des premiers grenadiers de
  la garde nationale qui ait été en faction à l'Hôtel-de-Ville.

  Les barrières seront entièrement fortifiées demain et l'on
  commencera à y transporter de l'artillerie. Le général Caffarelli a
  répondu au duc de Conegliano qu'il n'avait pas encore l'autorisation
  du Maréchal du Palais à qui il avait écrit (_mots illisibles_) la
  garde impériale fournit un poste de 25 hommes.

  P. S.--Je reçois la lettre de V. M. en date d'aujourd'hui de Nogent.
  Les dispositions qu'elle prescrit ont déjà été ordonnées et je
  tiendrai V. M. au courant, à mesure de leur exécution.


Après la chute de l'Empire, quelques auteurs de mémoires, des
historiens mêmes, comme M. de Norvins, ont reproché au roi Joseph
son départ de Paris et celui de l'Impératrice; ces écrivains ne
connaissaient pas évidemment la lettre de l'Empereur, du 8 février,
et ses ordres formels. Joseph, pendant son exil, crut devoir réfuter
ces assertions. Voici une note à cet égard, écrite tout entière de
sa main:


  Il est faux que nul autre que Joseph eût la copie de la lettre de
  l'Empereur qui prescrivait le départ (celle du 16 mars 1814). Joseph
  resta à Paris d'après la proposition qu'il en fit au Conseil, ainsi
  que les Ministres de la Guerre, de la Marine, le premier inspecteur
  du génie, afin d'atténuer le mauvais effet que devait produire le
  départ de l'Impératrice, et pour reconnaître, par eux-mêmes, les
  forces ennemies qui marchaient sur Paris et ne quitter la ville,
  pour rejoindre la régente sur la Loire, qu'après s'être assurés de
  l'incontestable supériorité de l'ennemi. Il est faux que Joseph se
  soit établi aux Tuileries comme lieutenant de l'Empereur, il se
  rendit avec les Ministres qui étaient restés avec lui en
  reconnaissance sur la route de Meaux, passa la nuit au Luxembourg,
  et le lendemain s'établit hors des barrières de Paris pour être à
  portée de recevoir les rapports des officiers qui étaient en
  reconnaissance et prévenir l'exaltation qui pouvait être excitée
  parmi le peuple par l'arrivée des courriers qui se succédaient à
  chaque moment. Lorsqu'il fut bien reconnu et _bien évident pour
  tous_ que l'empereur de Russie, le roi de Prusse et le prince de
  Schwartzemberg étaient à quelques milles de la ville; que le
  maréchal de Marmont commandant en chef eut déclaré qu'il ne pouvait
  pas tenir davantage contre des forces sans nulle proportion avec
  celles qu'il commandait; que si la nuit arrivait sans qu'on eût pris
  un parti, il ne répondait pas de pouvoir empêcher les ennemis de
  s'introduire dans la ville, le roi Joseph, de l'avis des ministres
  qui se trouvaient avec lui, et pour sauver la capitale des désastres
  qui la menaçaient de la part de l'ennemi, approuva la proposition de
  capitulation qui lui était faite par le maréchal Marmont et ne
  partit que lorsqu'il vit les forces ennemies dans Saint-Denis, et
  ses partis prêts à s'emparer des ponts sur la Seine, qu'ils
  occupèrent effectivement peu de temps après son passage et celui des
  membres du Conseil qui, ayant satisfait à leur mandat, allaient
  rejoindre la régente sur la Loire où elle devait se rendre en
  exécution des ordres de l'Empereur.


En 1814 se termine le rôle politique de Joseph. Retiré à Prangins,
en Suisse, sur les bords du lac de Genève, pendant le séjour de
Napoléon à l'île d'Elbe, il fut assez heureux pour pouvoir le faire
prévenir que deux misérables avaient juré de l'assassiner. L'un de
ces hommes fut arrêté, en effet, à son débarquement dans l'île.

Lorsque l'Empereur revint en France, en mars 1815, son frère,
prévenu, accourut et put le rejoindre à Paris. Après Waterloo, il
l'accompagna à Rochefort, essaya vainement d'obtenir de lui de
prendre sa place à l'île d'Aix pendant que lui-même, Napoléon,
passerait en Amérique. L'Empereur refusa et voulut se confier aux
Anglais, les considérant comme de nobles et loyaux ennemis. Joseph,
plus sage et plus heureux, put gagner New-York et se fixa, l'hiver à
Philadelphie, l'été sur les bords de la Delaware dans une belle
propriété nommée Pointe-Breeze qu'il acheta.

On a vu quelles étaient les intentions de Joseph en quittant
l'Espagne (lettre du 1er juillet 1813 à la reine Julie) relativement
à l'argenterie et aux quelques valeurs que son trésorier, M.
Thibault, avait pu sauver, et qui étaient parvenues à Bayonne.
Cependant, par la suite, des ministres espagnols ne craignirent pas
d'accuser le Roi d'avoir détourné à son profit les diamants de la
couronne.

Voici la vérité sur ce fait:

Joseph avait, comme roi d'Espagne, une liste civile d'un million par
mois. Il devait toucher 500,000 fr. de l'Empereur et 500,000 fr. du
trésor espagnol. La plupart du temps, Napoléon ne payait pas son
frère; en outre, le trésor d'Espagne étant obéré n'avait pas
d'argent pour payer les 500,000 fr. mensuels. Dans ce cas, le
ministre des Finances faisait estimer, par des experts du pays, des
diamants pour la dite somme, et les remettait aux mains de Joseph.
Ces diamants lui appartenaient donc bien légitimement, et l'on a vu
par sa correspondance avec sa femme dans quel état de dénuement le
malheureux prince était revenu en France. On a vu qu'il n'avait pas
hésité à emprunter à son beau-frère, Marius Clary, pour pouvoir
donner de l'argent aux serviteurs qui l'avaient accompagné sur la
terre de France et leur permettre de se rapatrier; on a vu même
qu'il n'avait pas voulu détourner, à son profit, une obole de
l'argent provenant de la vente de l'argenterie de la couronne, ce
qu'il eût pu faire au lieu d'emprunter pour les Espagnols qui
l'avaient suivi. L'accusation portée contre lui tombe donc
d'elle-même. D'ailleurs une partie de ces diamants, en vertu de
l'article XI du traité de Bayonne, avait été emportée par Ferdinand,
ainsi que nous l'avons dit plus haut.

L'Empereur Napoléon Ier, pendant les années prospères de son règne,
alors qu'il était l'arbitre des destinées de l'Europe, avait reçu
des souverains des lettres auxquelles il attachait une grande
importance. Il fit faire, dans son cabinet, deux copies de ces 250 à
300 documents précieux et déposa les originaux aux mains du duc de
Bassano, secrétaire d'État au département des Affaires étrangères.

En 1815, après Waterloo, avant de quitter l'Élysée pour se rendre à
la Malmaison, il dit à son frère Joseph, lequel demeurait alors rue
du Faubourg-Saint-Honoré, 33 (aujourd'hui ambassade d'Angleterre),
qu'il venait d'envoyer à son hôtel une copie authentique des lettres
que les divers souverains lui avaient adressées pendant le temps de
sa prospérité, qu'il le priait de la conserver précieusement. Joseph
lui ayant fait observer qu'il aimerait mieux avoir les originaux:
«Non, répondit Napoléon, cela ne vous regarde pas, c'est l'affaire
de Maret (duc de Bassano), c'est son droit, il sait ce qu'il doit en
faire.»

De retour à son hôtel, le roi Joseph trouva en effet les copies dans
son cabinet. Le Prince, se rendant à la Malmaison pour faire ses
adieux à son frère, chargea son secrétaire, M. de Presle, de diviser
ses propres papiers, de les mettre avec ces copies de lettres des
souverains dans des malles au milieu d'effets, et de les envoyer
chez des personnes où ces documents seraient en sûreté et pourraient
échapper aux recherches de la police.

Joseph se rendit à Cherbourg, vit son frère à l'île d'Aix, partit pour
New-York, se fixa sur les bords de la Delaware, et ne s'occupa plus de
ces papiers. En 1818, Napoléon lui fit dire de Sainte-Hélène, par le
docteur O'Méara, de publier sa correspondance avec les souverains, comme
étant la meilleure réponse aux calomnies que l'on répandait sur lui et
le meilleur moyen d'établir, à l'aide de documents historiques
incontestables, le parallèle entre sa conduite et celle des souverains
alliés.

Joseph écrivit à son secrétaire, M. de Presle, alors en Europe, de
lui expédier les dix caisses dans lesquelles ses papiers avaient été
placés. Les caisses arrivèrent en Amérique, mais le Roi y chercha
vainement la copie des lettres des souverains. M. de Presle déclara
qu'il n'avait plus retrouvé ces copies dans la boîte où il les avait
cachées, bien que la clef ne l'eût pas quitté. Joseph écrivit en
Europe, fit démarches sur démarches, aucune n'aboutit.

Maintenant, essayons de suivre la route qu'ont prise les originaux
et les copies de ces lettres des souverains:

1º _Les originaux_, laissés aux mains du duc de Bassano.

Le duc de Bassano partant pour l'exil, en 1815, fit enfermer ces
papiers (a-t-il déclaré) dans des caisses en fer-blanc qu'il fit
cacher dans un château vendu depuis. De retour de l'exil, le duc ne
retrouva plus l'endroit où les boîtes avaient été enfouies par son
jardinier. Ce jardinier lui-même était mort.

Il n'en est pas moins positif que ces documents furent en tout ou en
partie vendus en Angleterre en 1822, à Londres, chez le libraire
Murray. Les lettres de l'empereur de Russie furent cédées à
l'ambassadeur, M. de Liéven, pour la somme de 250,000 fr. Ces
lettres avaient été offertes d'abord au gouvernement anglais qui
avait refusé d'en faire l'acquisition. On trouvera jointes ici
plusieurs lettres et notes relatives à ces originaux.

2º Celle des deux copies qui fut emportée par l'empereur Napoléon
Ier lui fut volée à Cherbourg avec une caisse d'argenterie, sans que
l'on ait jamais pu découvrir l'auteur du vol.

3º La seconde copie, celle qui fut envoyée au roi Joseph, placée au
milieu de hardes et effets, dans une des dix caisses où M. de Presle
avait caché les papiers du roi, subit le sort suivant:

Les dix caisses furent envoyées d'abord de l'hôtel Joseph, les unes
chez le nommé Legendre, valet de chambre dévoué, alors à
Villiers-sur-Marne; d'autres, chez M. Madaud, buraliste de loterie,
rue Saint-André-des-Arts, et beau-frère de M. Bouchard, un des
secrétaires du roi Joseph; d'autres encore chez différentes
personnes, parmi lesquelles la comtesse de Magnitaut. Les
dépositaires de ces papiers ne tardèrent pas, craignant de se
compromettre, à demander qu'on les leur retirât; on les fît porter à
l'hôtel de la reine de Suède, rue d'Anjou-Saint-Honoré, 28. C'est de
là que M. de Presle les expédia à Joseph, en Amérique.

Les caisses des papiers du roi, parmi lesquelles se trouvait celle
renfermant la copie des lettres des souverains, ont donc été
transportées de l'hôtel Joseph chez divers, de chez ces diverses
personnes à l'hôtel de la reine de Suède. C'est évidemment dans l'un
de ces deux transbordements que ces copies précieuses pour
l'histoire auront été soustraites.

On avait perdu en quelque sorte le souvenir de cette affaire qui
avait fait un certain bruit dans le principe, lorsqu'en 1855, un des
principaux libraires-éditeurs de Paris proposa à un auteur qui
s'occupait de l'histoire du premier Empire de demander au
gouvernement de Napoléon III d'acquérir, moyennant une somme assez
forte, la copie authentique de 150 lettres écrites par des
souverains à Napoléon Ier.

L'éditeur dit à la personne qu'il avait choisie comme intermédiaire
dans cette affaire qu'il ne connaissait pas le possesseur de ces
lettres, qu'on en voulait 500,000 francs, qu'elles étaient cachées
en France. La personne à qui l'éditeur s'adressa, craignant qu'on
crût qu'elle avait un intérêt dans cette spéculation, ne voulut
faire aucune démarche.

Toutefois on peut conclure de ce qui précède:

1º Que les originaux ont été vendus et probablement détruits par les
intéressés.

2º Que des deux copies volées, l'une existe encore.

Après avoir reçu la lettre par laquelle O'Méara lui faisait
connaître le désir de l'Empereur qu'on publiât les lettres des
souverains, le roi Joseph répondit au docteur:


                                        Philadelphie, le 1er mai 1820.

  Monsieur,

  J'ai reçu la lettre que vous avez bien voulu m'écrire le 1er mars.
  Je vous prie de vouloir bien faire vos efforts pour faire parvenir
  les deux incluses, dont l'une pour l'Empereur, et l'autre pour
  madame de Montholon, je suis bien fâché des retards qu'elle éprouve
  à être payée, je lui écris à ce sujet ainsi qu'à l'Empereur.

  Je n'ai pas reçu à Rochefort les lettres dont vous me parlez et dont
  le comte de Las Cases a aussi parlé à ma femme, j'écris à ce sujet
  pour savoir à qui ces lettres ont été remises et par qui,
  malheureusement, je ne les ai pas reçues, je regretterais vivement
  leur perte. L'ouvrage que vous avez publié a ici un succès
  prodigieux. J'ai perdu aussi, par l'incendie de ma maison, arrivé le
  4 janvier, beaucoup de papiers. Les lettres dont vous me parlez
  eussent aussi été perdues, mais heureusement elles ne m'avaient pas
  été remises, j'ai fait, dans cette circonstance, d'autres pertes
  bien sensibles qui me forcent à me rappeler que j'en ai faites de
  plus grandes pour n'en avoir pas trop de regrets.

  Veuillez agréer, Monsieur, mon sincère attachement et ma
  reconnaissance.

  Votre affectionné,

                                                JOSEPH DE SURVILLIERS.

  P. S.--N'ayant aucun rapport personnel avec la reine d'Angleterre,
  une lettre de moi me paraîtrait moins convenable que de la part de
  mon frère Lucien ou de la reine de Naples qui ont eu occasion de la
  connaître personnellement.


Voici maintenant quelques documents relatifs aux lettres des
souverains, et d'abord une note tout entière de la main du roi
Joseph envoyée à M. Francis Lieber, littérateur et professeur à
Boston:


                                        Pointe-Breeze, le 28 mai 1822.

  Je reçois votre lettre du 24 mai. Je la trouve ici à mon retour d'un
  petit voyage. Je n'ai pas le temps de retrouver ces lettres qui
  constatent les dates précises, mais vous pouvez être certain du
  souvenir que ma mémoire me fournit, encore très présent.

  En 1815, avant son départ de Paris, Napoléon avait annoncé à son
  frère Joseph que, parmi quelques papiers, renfermés dans une caisse
  qu'il lui enverrait, se trouverait une copie des lettres qui lui
  avaient été adressées par les divers souverains. Il avait fait faire
  cette copie par précaution, l'original restant aux archives.
  Quelques années après, le docteur O'Méara, de retour de
  Sainte-Hélène, lui fit dire que le désir de l'Empereur était que
  cette correspondance fût publiée, comme étant la meilleure réponse à
  toutes les calomnies dont il était l'objet. Mais elle ne fut trouvée
  dans aucune des dix caisses arrivées aux États-Unis, dans lesquelles
  on avait réparti les papiers contenus dans la première caisse, en
  les cachant parmi des livres et des hardes, afin de les soustraire
  aux investigations de la police de Paris. À la même époque, la
  maison de Joseph, aux États-Unis, fut la proie des flammes.
  L'original de la correspondance fut vendu pour trente mille livres
  sterling à Londres. Elle avait été déposée chez un libraire de cette
  ville, M. Murray.

  Ceux qui ont dit que Napoléon avait remis cette correspondance à
  Joseph, à Rochefort, sont dans l'erreur. Joseph n'a rien reçu de
  Napoléon à Rochefort, ni à l'île d'Aix où il fut le trouver.

  Il ne reste d'espérance que dans la double infidélité de ceux qui,
  ayant livré l'original à des gens intéressés à les détruire,
  auraient pu en garder copie, ou bien dans la découverte de la copie
  annoncée par Napoléon à Joseph avant son départ de Paris, en 1815.
  S'il en arrive autrement, ce sera une perte de plus que les
  écrivains consciencieux auront à déplorer.


Voici maintenant une autre note extraite du Journal du roi Joseph:

Extrait des notes d'un Américain sur le _Commentaire de Napoléon_,
par M. le comte de Bonacosci, qu'il avait adressées à celui-ci
lorsque cet ouvrage parut, et qu'il a depuis adressées à M. le major
Lee, auteur de l'histoire de Napoléon (en décembre 1834):


  L'auteur, Bonacosci, est dans la même erreur que M. de Norvins. Les
  originaux autographes des lettres des souverains à Napoléon n'ont
  pas été remis au roi Joseph. L'empereur Napoléon dit au prince peu
  de jours avant son départ: «Par précaution, j'ai fait faire une
  copie des lettres des souverains de l'Europe, qui seules peuvent
  répondre à toutes les calomnies dont ils se servent aujourd'hui
  contre moi. Maret conserve les originaux, et c'est son droit,
  conservez ces copies à tout événement.» C'est à Paris et non à
  Rochefort que cette conversation et la remise de ces titres ont eu
  lieu. Joseph, en recevant en Amérique la caisse dans laquelle devait
  se trouver cette copie, l'a cherchée inutilement. Napoléon lui a
  fait dire par O'Méara, au retour de celui-ci en Europe, de faire
  publier ces lettres, comme seule et unique réponse à ce débordement
  d'injures dont on assiégeait alors le captif de Sainte-Hélène.
  Toutes les recherches ont été infructueuses; les lettres ont-elles
  été dérobées par les dépositaires ou les détenteurs momentanés de la
  caisse où elles étaient? Je l'ignore, mais toujours est-il constant
  que ce ne sont pas celles qui ont été vendues à Londres, puisque ce
  n'étaient que des copies et que l'on assure que ce furent les
  lettres autographes qui furent vendues à Londres trente mille livres
  sterling; elles ont été offertes, par un inconnu venant de Suisse, à
  M. Murray, imprimeur des plus célèbres de Londres, demeurant
  _Albermale Street_, pour trente mille livres sterling. Le
  gouvernement anglais n'en voulut pas. Ce fut le ministre de Russie
  qui acheta celles qui pouvaient intéresser la Russie.

  Joseph, en quittant son frère à l'île d'Aix pour aller attendre à
  Royan la nouvelle du passage sans obstacle de Napoléon à travers
  l'armée anglaise, avant de s'embarquer pour les États-Unis, où ils
  devaient se retrouver, ne reçut ni lettres, ni paquets d'aucune
  sorte; des quatre personnes qui l'accompagnaient dans la chaloupe
  dans laquelle il fit le trajet jusqu'à Rochefort, trois vivent
  encore et leur mémoire est d'accord avec celle de Joseph sur cette
  circonstance importante. Si Napoléon a eu l'intention de confier à
  son frère Joseph des objets dont d'autres se seraient emparés au
  moment de son départ de l'île d'Aix, Joseph ne peut ni l'assurer, ni
  le nier, mais ce qui est bien certain, c'est que malheureusement les
  originaux en question ne lui furent pas remis, pas plus que nulle
  autre chose, dans cette circonstance.


En 1837, le roi Joseph se trouvant en Angleterre, à Londres, et
ayant eu connaissance par le docteur O'Méara de la vente à la Russie
d'une partie de la correspondance des souverains, par le libraire
Murray, fit des démarches pour s'assurer du fait. Il écrivit à un M.
Charles Philipps très lié avec l'éditeur Ridgway. L'éditeur vit M.
Murray et répondit la lettre ci-dessous à M. Philipps.


                                              Piccadilly, 4 mars 1837.

  Mon cher Monsieur,

  D'après votre désir j'ai été voir M. Murray, l'éminent éditeur, dans
  _Albermale Street_, relativement à la correspondance originale de
  plusieurs souverains d'Europe avec l'empereur Napoléon pendant son
  règne. Il me dit que vers l'année 1822, les lettres originales des
  différents souverains de l'Europe adressées à Napoléon pendant
  l'empire lui furent offertes pour vendre; il refusa l'offre parce
  que quelques-uns de ses conseillers et amis doutaient de leur
  authenticité (le duc de Wellington fut un de ceux qui mettaient en
  question leur originalité), doutes qui à présent ne paraissent pas
  avoir de fondation, et M. Murray regrette amèrement son refus fondé
  sur ces doutes.

  M. Murray dit encore que les lettres lui furent présentées comme
  ayant été gardées par les soins d'un maréchal de France, mais dont
  il avait oublié le nom, et en lui nommant le duc de Bassano, il dit:
  «c'est cela!»

  Les lettres écrites par l'empereur de Russie ont été, à la
  suggestion de M. Murray, offertes pour vendre au prince de Lieven
  qui a payé dix mille livres sterling pour cette portion de la
  correspondance.

  À vous bien sincèrement,

                                                 Signé: J. L. RIDGWAY.


M. Philipps écrivit alors à un serviteur dévoué du roi Joseph, Louis
Maillard:


                                            49, Clanvery Lane, Samedi.

  Mon cher Monsieur,

  J'ai été si occupé durant cette semaine depuis mon retour, que je
  n'ai pas eu le temps de faire mes respects à M. le Comte[47] comme
  je le désirais beaucoup. M. Ridgway, comme vous le verrez par
  l'incluse, a fait quelque chose pour nous pendant mon absence. M.
  Murray est un homme impraticable, il a refusé de donner par écrit ce
  que cependant, heureusement pour nous, il avait dit verbalement
  avant que ne s'élèvent ses scrupules.

         [Note 47: Joseph, comte de Survilliers.]

  M. Ridgway est un homme fort respectable, il est prêt à tout moment
  d'avouer ce que M. Murray lui a dit et ce que je vous envoie écrit
  de sa main. M. Ridgway se trouve donc dans cette affaire dans la
  même position qu'aurait été notre pauvre O'Méara s'il vivait encore.

  Je tâcherai par le moyen d'un ami de savoir ce que le duc de
  Wellington sait sur ce sujet, et je ne doute pas que s'il peut
  donner des informations, je puisse les obtenir.

  Il paraît assez clair que le comte avait raison dans ses conjectures
  et que le maréchal Maret était la personne qui autorisait la vente
  de la correspondance.

  Avec mes compliments respectueux à M. le Comte.

  À vous sincèrement.

                                                          C. PHILLIPS.


Enfin, en 1850, M. Louis Maillard, l'exécuteur testamentaire de
Joseph, consulté par M. Ingerstoll, ami du roi, sur la question de
la correspondance des souverains, lui répondit le 29 avril, de
Doylestown (Amérique), où il se trouvait encore pour la liquidation
de la succession de l'ancien roi.


  J'ai votre lettre du 25, je ne puis mieux y répondre qu'en vous
  récitant ce que j'ai entendu dire à M. le comte de Survilliers
  (Joseph) lui-même à diverses fois.

  En 1815, la veille de quitter le palais de l'Élysée pour aller à la
  Malmaison, l'Empereur me dit qu'il avait envoyé chez moi, rue du
  Faubourg-Saint-Honoré, où je demeurais alors, les copies des lettres
  des souverains alliés pour que je les conserve de mon mieux; que les
  originaux seraient gardés et soignés par le secrétaire d'État, duc
  de Bassano; je trouvai effectivement ces copies dans mon cabinet de
  travail et les y laissai avec mes papiers; quelques jours après,
  lorsque je fus forcé de quitter Paris pour suivre l'Empereur à
  Rochefort, je recommandai à ma femme et à mon secrétaire, M. de
  Presle, de ramasser tous mes papiers, de les fermer dans des malles
  et de les envoyer chez diverses personnes sûres, de connaissance,
  afin de les sauver des mains de nos ennemis qui allaient entrer dans
  Paris; mes ordres furent exécutés; mais, peu de temps après mon
  départ, les amis chez lesquels étaient déposées les malles,
  craignant les recherches chez eux par la police des Bourbons,
  prièrent ma femme de faire reprendre ces malles; elles furent
  portées alors à l'hôtel de la Princesse royale de Suède où elles
  étaient plus en sûreté. Plus tard, lorsque mon frère, l'Empereur,
  irrité du cruel traitement qu'il éprouvait à Sainte-Hélène, me fit
  écrire de publier les lettres des souverains, j'écrivis à M. de
  Presle, à Paris, de m'envoyer, aux États-Unis, par diverses voies,
  les malles d'effets et papiers m'appartenant, ce qu'il fit de son
  mieux, mais je ne trouvai point dans les malles envoyées les copies
  que je désirais! Depuis je fis faire des recherches, toutes furent
  inutiles, on m'a dit que l'Empereur avait confié à une autre
  personne une seconde copie des lettres, mais je ne puis l'affirmer;
  quant aux lettres originales, si ce que j'ai appris à Londres est
  vrai, elles ont été vendues; la Russie aurait payé les siennes dix
  mille livres sterling par son ambassadeur Lieven, et c'est M. le
  libraire Murray d'Albermale Street qui était chargé de cette
  négociation dont il a parlé à diverses personnes qui me l'ont
  rapporté fidèlement.

  Voici, Monsieur, ce que je puis vous dire de plus positif sur cette
  affaire. M. Menneval se trompe, car M. de Presle, que j'ai vu
  souvent à Londres, Paris et Florence, m'a toujours dit qu'il n'avait
  trouvé ni envoyé les copies des lettres des souverains, que
  plusieurs malles avaient été ouvertes, ainsi qu'il croyait, etc.


Pour terminer cette notice relative aux lettres des souverains
étrangers, nous dirons en deux mots que l'éditeur chargé de faire
vendre la copie dont il est ici question, étant parvenu à en faire
parler à Napoléon III, ce dernier voulut le recevoir ainsi qu'un
membre de la commission de l'ouvrage intitulé _La correspondance de
Napoléon Ier _. Néanmoins ce souverain ne put causer avec ces deux
personnes qui, venues à trois reprises différentes, furent
éconduites chaque fois sans être admises, tant l'Empereur était tenu
en chartre privée par son entourage. Il y a plus, Sa Majesté ayant
prescrit que le membre de la commission fût prévenu qu'il était
libre de s'arranger comme bon lui semblerait pour l'acquisition des
lettres, jamais cette autorisation de Napoléon III ne lui fut connue
et il ne sut à quoi s'en tenir qu'après la mise en vente de
l'ouvrage: _La Correspondance_, lorsqu'il vit l'Empereur à cette
occasion.

Il ne nous reste plus qu'à faire connaître encore quelques lettres
du roi Joseph se rattachant à divers sujets.

Nous avons dit que l'ex-roi de Naples et d'Espagne avait été assez
heureux, à la suite des événements de 1815, pour trouver un refuge
en Amérique. Les autres frères de Napoléon Ier étaient exilés hors
de France, dans les États de l'Europe, poursuivis partout par la
haine des souverains alliés. Jérôme, rejeté tantôt dans les États
autrichiens, tantôt en Italie, resta plusieurs années sans donner
signe de vie à l'aîné de ses frères. En 1818, Joseph lui écrivit des
États-Unis d'Amérique, le 10 juillet:


  Mon cher Jérôme, je n'ai jamais eu de tes lettres depuis notre
  séparation, j'ai fini par penser que tu avais vu dans ma conduite
  quelque chose qui avait dû te déplaire. Je l'ai mandé à Julie qui
  m'assure du contraire. Peut-être as-tu été gêné dans ta
  correspondance avec moi. Quelles que soient les raisons de ton
  silence, je t'écris pour t'engager à le rompre, bien convaincu,
  comme je le suis, que tu ne peux pas douter de la tendresse de mon
  amitié pour toi. Je n'ai pas vu ici ton ancienne amie et son fils,
  je n'ai pas cru devoir aller à leur rencontre dans la position
  étrange où je me suis trouvé. J'ai pensé que, dans l'adversité, il
  vaut mieux manquer par trop de susceptibilité que par trop
  d'abandon. Mande-moi ce que tu aurais désiré que j'eusse fait, ce
  que tu désires que je fasse. Je pense que l'arrivée de Zénaïde
  changera ma position si dans l'abandon où Julie va se trouver après
  le départ de sa fille aînée, elle suit le conseil que je lui donne
  de se rapprocher de Vienne, je te la recommande, mon cher frère,
  ainsi qu'à ta femme, dont elle ne cesse de m'écrire tout le bien que
  l'on en dit. Les lettres à son père ont été répétées dans tous les
  journaux. Elles sont dans la mémoire de toutes les mères et de
  toutes les épouses. Je te prie de lui dire combien, en mon
  particulier, je serais heureux d'apprendre qu'elle trouve quelque
  bonheur dans l'approbation d'elle-même. Mille caresses à ton enfant,
  ne doutez jamais de ma tendre amitié.


En 1822, le 2 mars, 10 mars et 24 avril, Joseph écrivit à la reine
Julie, de Pointe-Breeze, sa résidence d'été:


  Ma chère Julie, je t'ai écrit il y a quelques jours en te témoignant
  mes inquiétudes sur le silence de Lucien[48] et le vôtre au sujet du
  mariage de Zénaïde.

         [Note 48: Lucien avait plusieurs enfants. L'aîné, Charles,
         prince de Canino, devait épouser Zénaïde, fille du roi
         Joseph. Le mariage eut lieu en effet. Il eut un fils, le
         prince Joseph de Musignano, mort sous le second empire et de
         qui l'auteur des _Mémoires du roi Joseph_ tient les documents
         à l'aide desquels il a fait son ouvrage. Le prince de Canino
         rendit la princesse Zénaïde sa femme fort malheureuse. C'est
         lui qui a joué un triste rôle sous la Constituante romaine,
         lors de l'assassinat du comte Rossi. Il est mort en 1857.]

  Écris à Désirée[49] qu'elle se déshonore à jamais si elle reste plus
  longtemps à Paris, sa place est auprès de son mari; a-t-elle oublié
  qu'elle est reine de Suède? C'est aussi ton devoir de lui écrire ce
  qui est. C'est dur, mais c'est la vérité.

         [Note 49: Désirée, femme de Bernadotte, était la soeur de la
         reine Julie.]

  Ma chère Julie, l'occasion étant retardée, j'ai le temps de t'écrire
  encore deux mots: j'ai reçu une lettre du cardinal du 29 octobre. Il
  me dit que lui et Maman pensent que le mariage du fils de Louis
  serait possible si nous voulions que celle de nos filles qui
  l'épouserait reste avec mon frère Louis.

  1º Si Zénaïde épouse Charles, il faut marier Lolotte avec le fils de
  Louis, par procuration, si on ne peut autrement. Dans ce cas je vous
  attends bientôt.

  2º Si le mariage de Charles manque, il faut que Zénaïde épouse le
  fils de Louis[50] et que, si cela est indispensable, elle reste avec
  eux quelque temps; dans ce cas, Lolotte épouserait celui des deux
  fils de Murat que tu choisirais pour son caractère.

         [Note 50: Le frère aîné de Napoléon III, mort dans
         l'insurrection des Romagnes, en 1831.]

  Ma chère amie, le général Lallemand te remettra cette lettre. Je te
  le recommande. Il a passé ici quelques jours avec le fils de
  Jérôme[51]. Pauline n'a pas conservé les mêmes dispositions
  bienveillantes pour lui. Maman me le recommande et compte faire
  quelque chose pour lui. Je compte toujours sur le mariage du fils de
  Louis pour Charlotte et sur celui du fils de Lucien pour Zénaïde.

         [Note 51: M. Paterson, qui vint en France, sous le second
         Empire, avec son fils, aujourd'hui officier dans l'armée
         française.]


Le prince Charles de Canino et sa femme vinrent, après leur mariage,
voir le roi Joseph en Amérique et restèrent quelque temps auprès de
lui. La santé délicate de la reine Julie ne lui permit pas de suivre
ses enfants. En 1826, des démarches furent faites auprès du roi de
France pour le retour en Europe de Joseph, par le général Belliard,
auquel le baron de Damas écrivit le 11 août:


  Le baron de Damas a l'honneur de prévenir M. le comte Belliard que,
  d'après la demande qu'il lui a adressée dans sa lettre du 3 de ce
  mois, il vient, après avoir pris les ordres du roi, d'autoriser le
  Ministre de Sa Majesté à Washington à comprendre M. et Mme Charles
  de Canino sur le passeport de M. le comte de Survilliers, qui pourra
  débarquer à Anvers ou à Ostende.

  Le baron de Damas saisit avec empressement cette occasion de faire
  agréer à M. le comte Belliard les assurances de sa haute
  considération.


En apprenant en Amérique que le gouvernement des Bourbons ne mettait
pas d'obstacle à son retour en Europe, Joseph écrivit le 29
septembre 1826 à Madame de Villeneuve[52]:

         [Note 52: Une demoiselle Clary.]


  Ma chère belle-soeur,

  Je reçois votre lettre du 5 août; je n'ai jamais eu l'intention
  d'aller à Bruxelles; si l'on m'avait accordé de bonne grâce le
  séjour de la Toscane, j'aurais été volontiers y faire une visite à
  ma mère, avec l'espoir de ramener ma femme en Amérique où je suis
  trop bien pour ne pas désirer d'en faire partager le séjour à Julie.

  Je suis toujours bien reconnaissant, ma chère belle-soeur, des
  preuves sans cesse renaissantes de votre tendre amitié; Désirée et
  son mari sont aussi très excellents pour moi; les bons consolent
  ainsi des indifférents.


Pendant son exil en Amérique, le roi Joseph avait pris l'habitude de
mettre en note, dans une sorte de journal quotidien, tout ce qui se
passait autour de lui, et lui était personnel. Nous trouvons dans ce
journal quelques mots relatifs à un homme, M. de Persigny, qui,
ministre et créé duc par Napoléon III, a marqué sous le second
Empire. Voici les notes de Joseph, que M. Fialin de Persigny était
venu trouver à Londres, en avril 1835, pour le déterminer à entrer
dans une sorte de complot bonapartiste:


  M. le vicomte de Persigny, rue d'Artois, nº 48, à Paris, et à
  Londres à Grillion, hôtel _Albermale Street_, arrive avec un billet
  de M. Presle à M. Maillard; il est l'auteur du nº 1 de l'_Occident
  français_, il est âgé de 26 ans et paraît plus jeune encore; il
  montra un excessif enthousiasme pour la mémoire de l'Empereur et
  même pour le nom de sa famille, dans l'entretien d'une demi-heure
  que j'ai eu avec lui avant le dîner. Je me retirai de bonne heure;
  il causa jusqu'à deux heures du matin avec MM. Sari, Thibaud, etc.

  _5 Avril dimanche._ Je descends à déjeuner, j'ai un long entretien
  avec M. de Persigny, il paraît plein d'ardeur, il est partisan le
  plus absolu du caractère et des desseins de l'Empereur, il a pleuré
  comme un enfant en voyant son écriture; il s'exprime facilement et
  avec talent, cependant il ne m'est adressé par personne que je
  connaisse, il se dit de Roanne sur la Loire, sa famille tient aux
  Bourbons dont il a entièrement abandonné la cause.

  _6 Avril._ Je vais à Londres, j'y mène M. de Persigny, je descends
  avec Maillard chez le docteur O'Méara.

  _19 Avril_, jour de Pâques. M. le vicomte de Persigny me parle
  encore de ses projets, je lui en fais sentir l'inopportunité
  actuelle; il me remet un écrit que je ne lis qu'à ma rentrée dans ma
  chambre. Je promène avec lui, Sari et Maillard.

  20. Je fais prendre copie de l'écrit sans signature, je rends
  l'original à M. de Persigny en lui répétant les mêmes choses, je
  conviens de l'avantage national du but, mais je ne partage pas ses
  opinions sur l'efficacité des moyens, ainsi je l'engage à ne pas se
  compromettre sans espérance raisonnable; ses projets ne m'en
  présentent aucune.

  28. M. le vicomte de Persigny est à la maison, je refuse de recevoir
  l'ami qui lui est arrivé de Paris, je lui déclare que je n'entends
  pas me prêter à l'exécution de ses projets, à laquelle je répugne
  invinciblement; tout pour le devoir, rien pour mon ambition, je n'en
  ai pas d'autre que celle de contribuer au bonheur de la France, si
  elle m'offre une chance de la servir, mais jamais rien par une
  minorité factieuse; il dîne et couche à la maison.

  29. M. de Persigny part après déjeuner, je lui répète longuement les
  mêmes choses.


Joseph était encore à Londres, en 1833, lorsque son neveu
Louis-Napoléon, le futur empereur Napoléon III, lui envoya un petit
ouvrage qu'il venait de faire paraître; l'ex-roi lui écrivit à ce
sujet, le 20 septembre:


  Mon cher neveu, j'ai reçu avec ta lettre tes _Considérations sur la
  Suisse_. Je les ai lues avec un double intérêt. Je regrette que tu
  ne puisses pas honorablement employer tes talents et ton application
  à l'étude, au service de la patrie. Charlotte est beaucoup mieux
  depuis notre séjour à la campagne. Je me trouve par accident en
  ville aujourd'hui.

  Je te prie de me rappeler au bon souvenir de ta maman et de me
  croire bien tendrement

  Ton affectionné oncle,

                                                               JOSEPH.


Enfin, dans les premiers mois de 1841, Joseph put quitter Londres
pour habiter la Toscane. Il écrivit à ce sujet au général duc de
Padoue, son cousin, le 8 mars:


  Mon cher Cousin,

  Je vous confirme ma lettre du 3 de ce mois. Je pense que vous avez
  vu la duchesse de Crès, à laquelle j'écris aussi dans le même sens.
  Le jeune Maillard vous dira de ma part que ma demande se borne à ce
  que l'on ne mette pas d'obstacle à mon séjour en Toscane ou en
  Sardaigne et qu'on légalise le passeport autrichien que vous avez
  obtenu pour moi l'année passée, avec lequel je pourrai me rendre en
  Italie par le Rhin et la Suisse.

  Renvoyez-moi donc Adolphe[53] avec le passeport en règle aussitôt
  que vous le pourrez, il vous donnera des nouvelles plus en détail.

         [Note 53: Fils de Louis Maillard.]

  Agréez ma vieille et constante amitié.

                                             Votre affectionné cousin.


M. Guizot, alors ministre des affaires étrangères, auquel la nièce
du roi Joseph par sa femme, la maréchale Suchet, duchesse
d'Albuféra, s'était adressée pour que le roi Louis-Philippe fût
sollicité afin de permettre au comte de Survilliers (Joseph) de se
rendre en Italie, écrivit le 9 avril 1841:


  Madame la Maréchale,

  Le Roi ne fait pas la moindre objection à ce que M. le comte de
  Survilliers vienne vivre à Gênes ou à Florence; vous en êtes
  probablement déjà informée, mais je me donne le plaisir de vous le
  dire moi-même.


À cette lettre était jointe la note ci-dessous:


  Note:

  Le gouvernement non-seulement donne son adhésion à ce que M. le
  comte de Survilliers vienne s'établir à Gênes, mais encore il
  exprime le désir que toute facilité lui soit donnée dans cette
  circonstance. C'est dans ce sens qu'il a répondu à M. l'ambassadeur
  de Sardaigne et qu'il a expédié, il y a trois jours, ses
  instructions à son propre ambassadeur près de Sa Majesté sarde.

  En octobre dernier, le gouvernement français a fait exprimer au
  gouvernement du grand-duc de Toscane les mêmes dispositions de sa
  part à l'égard du comte de Survilliers, qui demandait à résider à
  Florence; ces dispositions, il les maintient et les renouvellera
  même au besoin si le gouvernement toscan l'exigeait. Il est vrai que
  le gouvernement napolitain, s'appuyant sur des dispositions des
  traités de 1815, prétend que lorsqu'il s'agit de la famille
  Bonaparte, il faut le concours simultané des quatre puissances;
  qu'aucune d'elles ne peut agir isolément; mais la France se regarde,
  depuis 1830, affranchie de l'obligation de cet accord commun; elle
  croit pouvoir agir seule, librement et comme il lui plaît, et elle
  l'a constamment fait depuis cette époque.

  On croit que M. le comte de Survilliers, établi à Gênes, pourra
  facilement négocier pour venir ensuite à Florence; que l'Autriche
  prêtera aisément son intervention pour aplanir les difficultés que
  Naples oppose encore.


Nous terminons ici ce qui a trait au frère aîné de l'Empereur, dont
la vie politique avait cessé depuis 1816. L'ex-roi mourut à
Florence, en 1843, après avoir fait hommage à la France, pour être
placés sur le tombeau de Napoléon Ier, des insignes et des armes du
grand homme qui lui étaient échus en partage. Il avait nommé pour un
de ses exécuteurs testamentaires M. Maillard (Louis) qui méritait
toute sa confiance et qui ne l'avait pas quitté depuis 1808.

Le roi Joseph avait 76 ans lorsqu'il s'éteignit, entouré de sa
famille et de quelques serviteurs fidèles et dévoués.

Deux années avant sa mort, le roi Joseph éprouva un vif chagrin. Il
avait pour son neveu, le prince Louis Napoléon, fils de l'ex-roi de
Hollande, une grande affection. Lorsqu'il apprit à Florence que ce
jeune homme avait fait la tentative de Strasbourg, il le désapprouva
hautement. Son père agit de même. La première chose que fit le futur
empereur Napoléon III, en arrivant en Amérique, fut d'écrire une
longue lettre à son oncle Joseph pour lequel il avait une grande
vénération. Cette lettre étant venue aux mains de l'auteur des
_Mémoires du roi Joseph_, avec les autres papiers, cet auteur se
trouva assez embarrassé, ne sachant s'il devait ou non publier cette
pièce importante pour l'histoire. On était alors en 1855, Louis
Napoléon était sur le trône. Il se décida à la montrer à l'Empereur,
mais à lui seul. Reçu un matin dans le cabinet de S. M., aux
Tuileries, il la lui donna. L'Empereur, après en avoir pris
connaissance pendant un quart d'heure, la lui rendit en disant: «Je
ne puis pas la nier, elle est toute de ma main. Je la trouve bien
cette lettre.--Moi également, Sire, se hâta de dire l'auteur des
_Mémoires_, mais ne sachant pas s'il pouvait convenir à l'Empereur
sur le trône que le public eût connaissance d'une lettre écrite par
le proscrit de New-York, j'ai cru devoir la soumettre à Votre
Majesté.--Bah, reprit en riant l'Empereur, rien n'empêchera que je
n'aie fait la tentative de Strasbourg et de Boulogne, ce qui est
histoire est histoire, je ne m'oppose pas à ce que vous l'insériez
dans votre curieux ouvrage.» Elle se trouve au 10e volume des
_Mémoires du roi Joseph_, page 370.



II.

LE ROI LOUIS.


I.

1778-1806.

Louis Bonaparte, troisième des frères de Napoléon Bonaparte, naquit
à Ajaccio (Corse) le 2 septembre 1778, sous le règne de Louis XVI.
Bien que la famille Bonaparte soit d'origine italienne, l'île de
Corse ayant été cédée sous Louis XV à la France, Louis et ses frères
naquirent Français et non Italiens, comme quelques auteurs l'ont
écrit.

La longue carrière de Louis Bonaparte peut se diviser en trois
parties bien distinctes:

1º Celle qui s'étend du jour de sa naissance (1778) au moment où il
monta sur le trône de Hollande (1806), période pendant laquelle on
le voit vivre auprès de son frère Napoléon et se montrer entièrement
dévoué à ses projets.

2º Celle qui comprend les quatre années de son règne en Hollande,
son abdication, son exil volontaire, la chute de l'empire (de 1806 à
1815).

3º Enfin, la partie qui embrasse l'exil forcé des membres de la
famille de l'empereur après Waterloo, jusqu'à la mort de Louis, à
Florence, le 25 juillet 1846.

Nous parlerons peu des premières années de Louis. Lorsque Paoli livra
l'île de Corse aux Anglais, la famille Bonaparte vint s'établir près de
Toulon, à Lavalette, puis bientôt après à Marseille. Louis, âgé de 14
ans, se trouvait au milieu des siens. Il n'avait pu faire, dans ces
temps de troubles, que de médiocres études, mais son caractère, empreint
déjà d'une teinte philosophique, s'était développé par les malheurs
mêmes qui avaient, depuis sa naissance, accablé ses parents. Élevé par
Joseph, l'aîné de ses frères, devenu le chef de la famille à la mort de
leur père Charles Bonaparte (23 septembre 1785), soutenu par Napoléon,
officier d'artillerie, il entra en 1793 dans la vie active, à peine au
sortir de l'enfance. Napoléon commandait l'artillerie au siège de
Toulon, il venait souvent à Marseille, soit pour hâter les préparatifs
du siège, soit pour y voir sa famille. Dans un de ses voyages, il
déclara que Louis était d'âge à se faire une carrière honorable, et
qu'il ne voulait pas le voir plus longtemps inactif. Il obtint de leur
mère que le jeune homme se rendrait à l'école de Châlons pour subir
l'examen nécessaire à son admission dans le corps de l'artillerie. Louis
partit avec des passeports visés par les représentants du peuple, mais
en passant à Lyon, alors sous la terreur qu'inspiraient d'horribles
massacres, il courut de véritables dangers. Il ne put sortir de cette
malheureuse ville qu'avec peine et à la faveur de ses passeports. Il
continua sa route, se dirigeant vers Châlons-sur-Marne. À
Chalon-sur-Saône, on lui apprit la dissolution de l'école d'artillerie.
Effrayé de ce qu'il avait vu, de son isolement (Louis avait alors 15
ans), le jeune homme revint dans sa famille. Après la prise de Toulon,
Napoléon Bonaparte, créé général de brigade, vint à Marseille, prit avec
lui son frère Louis et se rendit à l'armée des Alpes-Maritimes où il
venait d'être nommé commandant en chef de l'artillerie. Louis fut
adjoint à son état-major avec le grade de sous-lieutenant. Le soir de la
prise de Toulon, Napoléon, pour qui, depuis longtemps déjà, tout était
objet d'étude sérieuse, avait fait visiter à son frère les attaques de
la ville. Il lui avait indiqué, sur le terrain même, les fautes
commises, puis, lui montrant l'endroit où la terre était jonchée de
cadavres, il s'écria:

«Si j'avais commandé ici, tous ces braves gens vivraient encore.
Jeune homme, apprenez par cet exemple combien l'instruction est
nécessaire et obligatoire pour ceux qui aspirent à commander les
autres.»

Louis Bonaparte fit sa première campagne à l'armée des
Alpes-Maritimes. Il assista à la prise d'Oneille (7 avril 1794), à
celle de Saorgio (29 avril), au combat de Cairo (21 septembre), et
fut nommé lieutenant dans une compagnie de canonniers volontaires en
garnison à Saint-Tropez. Une loi nouvelle exigeait que les officiers
d'état-major rentrassent dans les régiments. Il resta quelques mois
dans la petite ville de Saint-Tropez, puis il fut envoyé à l'école
d'artillerie de Châlons-sur-Marne pour y subir ses examens.

Après la journée du 13 vendémiaire (4 octobre 1795), Bonaparte,
devenu général en chef de l'armée de l'intérieur, donna l'ordre à
son frère de se rendre à son état-major auquel il l'avait attaché.
Louis refusa d'abord de quitter Châlons, désireux de se faire
recevoir avant tout dans l'artillerie, mais il dut obéir à l'ordre
formel qui lui fut envoyé, et il se rendit à Paris en décembre 1795.
Pendant la campagne de 1794 en Italie, les représentants du peuple,
très désireux de faire quelque chose d'agréable au général
Bonaparte, avaient voulu conférer à Louis le grade de capitaine;
Napoléon s'y était opposé, à cause de l'âge de son frère (16 ans à
peine). Cependant, il se plaisait à rendre justice à cet enfant
devenu bien vite un jeune homme plein de bravoure et de sang-froid.
Il racontait avec bonheur que le jour où Louis fut au feu pour la
première fois, loin de montrer de la crainte ou même de
l'étonnement, il avait voulu lui servir de rempart. Une autre fois,
Napoléon et Louis se trouvaient à une batterie en barbette sur
laquelle l'ennemi faisait le feu le plus vif. Les défenseurs
baissaient souvent la tête pour éviter les boulets. Napoléon
remarqua avec joie que son jeune frère, imitant son exemple, restait
droit et immobile. Il lui en demanda la raison:

«Je vous ai entendu dire, repartit Louis, qu'un officier
d'artillerie ne doit pas craindre le canon; c'est notre arme!»

Lorsque Napoléon reçut le commandement en chef de l'armée d'Italie,
en 1796, il résolut de mener avec lui son frère Louis qui arrivait
de l'école de Châlons. La guerre, pendant laquelle il s'était montré
d'une grande bravoure personnelle, n'allait ni à ses instincts
humanitaires, ni à ses goûts philosophiques, ni à ses idées dénuées
de toute ambition. Ce fut pendant le peu de temps qui s'écoula entre
le retour de Louis de l'école de Châlons et son départ pour Nice,
qu'il connut à Paris Madame de Beauharnais, Hortense et Eugène.

Louis avait 18 ans quand il commença sa seconde campagne. Il la fit,
non plus seulement comme attaché à l'état-major du général en chef,
mais en qualité de l'un de ses aides de camp. Il était encore
lieutenant. Bien qu'à un âge où tout ce qui est nouveau attire, où
tout ce qui est bruit, ambition, renommée, charme, Louis Bonaparte
sentait un vide dans son coeur. La carrière des armes lui paraissait
sans attrait. Il soupirait déjà après l'étude, la retraite, la vie
paisible. Ces biens il ne devait pas les connaître pendant toute sa
longue existence. Son caractère encore rempli de contrastes était à
la fois grave et romanesque, vif et flegmatique. «Louis a de
l'esprit, fait-on dire à Napoléon à Sainte-Hélène, il n'est point
méchant, mais avec ces qualités un homme peut faire bien des
sottises et causer bien du mal. L'esprit de Louis est naturellement
porté à la bizarrerie et a été gâté encore par la lecture de
Jean-Jacques. Courant après une réputation de sensibilité et de
bienfaisance, incapable par lui-même de grandes vues, susceptibles
tout au plus de détails locaux, Louis ne s'est montré qu'un _roi
préfet_[54].»

         [Note 54: Lorsque le _Mémorial de Sainte-Hélène_, dans lequel
         se trouve le portrait du roi Louis, parut, la famille
         Bonaparte et ses partisans furent loin d'approuver le livre
         de M. de Lascases. Le bruit se répandit et s'accrédita que le
         roi Louis XVIII n'était pas étranger à cet ouvrage, qui lui
         avait été soumis par son auteur.

         À cette époque, la reine de Westphalie, Catherine de
         Wurtemberg, écrivit de Rome à une de ses amies, le 25 juin
         1823, une longue lettre dans laquelle on lit:

         «Le jugement que vous portez sur l'ouvrage de M. de Lascases
         m'enchante. Il est à espérer que tous les gens sensés et
         dénués de toute partialité seront de cet avis. Plus je le
         lis, plus je le médite, et moins je me rends raison du motif
         qui l'a engagé à le publier. Que de gens compromis! que de
         passions réveillées! que d'ennemis suscités! et à quelle fin
         tout cela? Ce qui me paraît encore plus maladroit de sa part,
         c'est la bonhomie avec laquelle il assure que les seuls
         points sur lesquels il a pu se satisfaire à son aise, ont été
         des retranchements; aussi sont-ils fort nombreux et de plus
         d'une espèce. C'est sur ce qui touche les personnes surtout
         qu'il a élagué avec profusion. Puisqu'il affirme une pareille
         chose, pourquoi ne s'est-il pas cru autorisé à taire (si
         toutefois l'empereur lui a fait de pareilles confidences)
         tout ce qui pouvait faire du tort à la mémoire de l'empereur
         et à sa dynastie? Mon mari me prie de vous envoyer la copie
         de sa lettre à M. de Lascases, en vous priant toutefois de ne
         la publier avant que M. de Lascases lui répondît s'il est
         dans l'intention de se rétracter. Cependant vous êtes libre
         de la faire connaître à vos amis intimes.» Il est à remarquer
         que le jugement porté sur Louis par Mme de Rémusat, qui se
         fait l'écho des rancunes de la reine Hortense, s'accorde
         assez bien avec le jugement du _Mémorial_.]

Il est permis de douter que Napoléon ait porté un tel jugement sur
son frère. Louis était fort peu désireux d'une réputation
quelconque, et ses malheurs, depuis son avènement au trône de
Hollande, vinrent précisément, ainsi qu'on le verra plus loin, de
n'avoir pas voulu être un _roi préfet_. Louis, pendant la campagne
de 1796, fit preuve de bravoure en plusieurs circonstances, mais
(comme il le dit lui-même dans l'ouvrage qu'il publia en 1820) il le
fit par boutade et sans s'occuper d'acquérir une réputation
militaire. Il montra du zèle, du sang-froid, nul désir d'avancer,
nulle idée d'ambition. Il avait surtout une répugnance invincible
pour les excès de toute nature. Il cherchait à remplir ses devoirs,
ne se ménageant pas, mais sans tirer vanité de ses actions, sans
chercher à se faire valoir. Au passage du Pô (7 mai) il franchit le
fleuve un des premiers, avec le colonel Lannes; à la prise de
Pizzighettone (9 mai) il entra dans la place par la brèche avec le
général d'artillerie Dommartin; à l'attaque de Pavie, ayant reçu
l'ordre de suivre l'opération, d'examiner la position de l'ennemi et
d'en venir rendre compte à son frère, il resta seul, à cheval,
exposé plus que tout autre au feu terrible des défenseurs de la
ville. Pavie fut en partie pillée, elle avait mérité ce juste
châtiment, cependant ce spectacle révolta Louis, et à partir de ce
moment et pendant le reste de la campagne il fut triste, taciturne.
Il prit part à la bataille de Valeggio (12 août), au passage de vive
force du Mincio, à l'investissement de Mantoue. À la tête de deux
bataillons, il fut chargé de s'emparer du pont de San-Marco sur le
Chiese, au moment où Bonaparte, après quelques mouvements aussi
habilement conçus que rapidement exécutés, se préparait à livrer le
combat de Lonato (13 août) et la bataille de Castiglione. La veille
de ces belles journées, Louis fut expédié par son frère au
Directoire pour rendre compte de l'état des choses, et du retour
offensif des Autrichiens de Wurmser. «Maintenant, «dit-il à son
jeune aide de camp, tout est réparé: demain je livrerai la bataille;
le succès sera des plus complets, puisque le plus difficile est
fait, on doit être entièrement rassuré, je n'ai pas le temps de
faire de longues dépêches, dites tout ce que vous avez vu.» Louis
témoignait son regret de quitter l'armée dans un moment pareil. «Il
le faut, ajouta Napoléon, il n'y a que mon frère que je puisse
charger de cette mauvaise commission; mais avant de revenir, vous
présenterez les drapeaux que nous conquerrons demain.» Peut-être
Napoléon qui, quoi qu'on en ait dit, était bon, sensible surtout
pour ses frères et pour ses soeurs, avait-il voulu éloigner ce jeune
homme des champs de bataille dans lesquels il savait bien qu'il
devait, avec une poignée d'hommes, remporter la plus éclatante
victoire ou périr lui et sa petite armée? Louis partit donc, remplit
sa mission, reçut du Directoire le grade de capitaine et présenta,
quelques jours après, ainsi que le lui avait promis son frère, les
drapeaux enlevés par nos soldats à Castiglione, drapeaux que
Bonaparte avait envoyés par l'aide de camp Du Taillis. Louis se hâta
ensuite de rejoindre son général et il put assister au troisième
acte du grand drame qui se jouait alors du Pô à la Brenta. Il prit
part à la bataille de ce nom, et une part des plus glorieuses aux
trois journées d'Arcole (15, 16, 17 novembre). À la première
journée, Louis fut celui des aides de camp de son frère qui
contribua le plus à le sauver, lorsque le général tomba dans le
marécage au bas de la chaussée, après les tentatives faites
inutilement pour déboucher de cette chaussée étroite, sur le village
d'Arcole. Voyant Napoléon prêt à disparaître dans les eaux
bourbeuses, il risqua sa vie avec Marmont pour le tirer de ce
mauvais pas; puis il tenta de nouveau, mais en vain, d'enlever le
pont[55]. Pendant la seconde journée d'Arcole, Louis non seulement
combattit vaillamment près de son frère, mais il fut chargé de la
mission difficile et dangereuse de porter des ordres de la plus
haute importance au général Robert. Il n'y avait pas d'autre chemin
pour remplir son périlleux devoir que de suivre une chaussée balayée
par le feu des Autrichiens. En revenant auprès du général en chef
par la même route, il courut les mêmes dangers, dont cependant il
fut assez heureux pour se tirer sans blessures: «Je te croyais mort,
lui dit son frère avec joie en l'embrassant.»

         [Note 55: Marmont, dans ses Mémoires, parle des efforts de
         Louis pour retirer son frère du marécage, mais il omet la
         tentative du jeune officier pour s'emparer du pont.]

En effet, on était venu annoncer que Louis avait été tué. Peu de
temps après, lorsque Napoléon marcha sur Rivoli, au secours de
Joubert, Louis fut encore chargé d'une mission épineuse à Peschiera.
Il rendit à cette occasion un grand service à l'armée, en ralliant
une colonne de fuyards et en arrêtant l'ennemi qui s'avançait sur
ses derrières. Lorsqu'il revint auprès du général en chef, Napoléon
lui témoigna publiquement la satisfaction que lui faisait éprouver
sa conduite pendant cette affaire de Rivoli (14 janvier 1797).

Jusqu'en 1796, Louis, d'une forte constitution, avait joui d'une
bonne santé; mais s'étant trop peu ménagé pendant cette longue
campagne, ayant d'ailleurs été soumis trop jeune à de trop rudes
fatigues, ayant éprouvé plusieurs accidents, fait plusieurs chutes
de cheval, il commença à ressentir les effets d'une existence
au-dessus de ses forces physiques. À Nice, après le siège de Toulon,
il était tombé de cheval par la faute de Junot, qui avait effrayé à
dessein sa monture pour voir s'il était bon cavalier. Il s'était
fait à l'oeil gauche une blessure grave dont il conserva toujours la
cicatrice. Après la paix de Campo-Formio, lors de son retour à
Paris, ses chevaux s'étaient emportés dans la descente de la
montagne de Saint-André, en Savoie; il s'était démis le genou.

Tout cela, joint aux fatigues de la campagne d'Italie, lui fit
désirer de prendre, pendant quelque temps, les eaux de Barèges
qu'on lui avait conseillées, mais il ne put exécuter son projet.
Napoléon s'apprêtait à s'embarquer pour l'Égypte, il avait décidé
d'emmener son frère, que d'ailleurs, pour une raison secrète, il ne
voulait pas laisser à Paris.

Pendant son dernier séjour en France, Louis avait été visiter à la
célèbre pension de madame Campan, à Saint-Germain, sa soeur
Caroline, et s'était épris d'une amie de cette soeur, fort jolie
personne, dont le père avait émigré. Il confia son penchant à
Casabianca, ami de son frère Napoléon, ancien officier supérieur de
la marine, qui fut effrayé pour Louis des conséquences de cette
passion naissante. «Savez-vous, lui dit-il, que ce mariage ferait le
plus grand tort à votre frère, et le rendrait suspect au
gouvernement?» Le lendemain Napoléon fit appeler Louis et lui donna
l'ordre de partir immédiatement avec ses trois autres aides de camp
pour Toulon où ils devaient l'attendre et passer avec lui en
Égypte[56]. Louis attendit quelque temps, à Lyon, son frère que le
Directoire avait retenu dans la crainte de voir la guerre se
rallumer avec l'Autriche, à la suite d'une imprudence de Bernadotte,
ambassadeur à Vienne.

         [Note 56: Après qu'il eut abdiqué la couronne de Hollande et
         pendant son séjour à Gratz, Louis retoucha une seconde
         édition d'un roman en trois volumes que déjà il avait publié
         en 1800, à Paris, sous le titre de Marie ou les peines de
         l'amour. C'est un souvenir mélancolique de ce premier
         sentiment contrarié par Napoléon.]

Il suivit la division Kléber jusqu'au Caire; mais Napoléon, au
moment où il partit pour la Syrie, résolut d'expédier en France un
homme sur lequel il pût compter pour faire connaître exactement au
Directoire l'état des affaires en Orient et pour lui faire envoyer
des secours. Il choisit son frère Louis. Il savait que ce retour en
France était sans inconvénient pour son coeur, puisque, après son
départ de Paris, la jeune personne qu'il aimait avait été forcée de
se marier. Louis partit donc avec les drapeaux pris sur l'ennemi. Il
s'embarqua sur la plus petite, la plus vieille, la plus délabrée des
chaloupes canonnières. La flotte avait été détruite à Aboukir.
Pendant deux mois, il eut à lutter contre la tempête, à éviter les
vaisseaux turcs, russes, anglais, portugais croisant dans la
Méditerranée entre la France et l'Égypte. Il fut retenu pendant 27
jours en quarantaine à Tarente; de nouvelles tempêtes l'assaillirent
quand il reprit sa route. Une seule et mauvaise pompe soutenait son
fragile navire qui faisait eau à chaque instant. La situation fut
un instant si désespérée qu'il donna l'ordre au capitaine de son
bâtiment d'entrer à Messine, bien qu'on fût en guerre avec Naples.
La force du vent ayant poussé le bateau hors du détroit, une frégate
anglaise lui donna la chasse et il se décida à jeter à la mer les
drapeaux qu'il devait présenter au Directoire. Toutefois, après
avoir fait escale à Porto-Vecchio en Corse, il parvint à débarquer
en France. Aussitôt il fit toutes les démarches en son pouvoir pour
avoir des secours, mais il ne put obtenir d'abord que l'envoi de
quelques avisos montés par des officiers porteurs de dépêches. Le
gouvernement refusa d'expédier des troupes. Louis ne trouva d'aide,
au ministère de la guerre, que dans le général Dupont. Enfin, quand
on eut quelques détails sur l'expédition de Syrie et sur la seconde
bataille d'Aboukir, le Directoire se décida à envoyer des secours et
des troupes. Louis s'occupait des préparatifs du départ, qu'il
hâtait de tout son pouvoir, lorsque l'on apprit le débarquement à
Fréjus du général Bonaparte. Louis partit aussitôt pour aller avec
Joseph et le général Leclerc au devant de Napoléon. Il tomba malade
à Autun et ne put rejoindre son frère qu'à Paris. Il reprit
immédiatement, près de sa personne, son poste d'aide de camp, et fut
promu chef d'escadron au 5e de dragons.

Après le coup d'État du 18 brumaire, Louis fut immédiatement promu au
grade de colonel commandant le 5e régiment de dragons. Ce régiment
tenait alors garnison à Verneuil, étant chargé d'aider à la pacification
de la Normandie. Louis fut obligé, fort à contre-coeur, de le rejoindre
dans cette ville. Le jeune colonel était désolé d'être employé à une
mission de ce genre, à l'intérieur. Il fit tout son possible pour éviter
cette tâche désagréable, mais il ne put rien obtenir à cet égard du
premier consul. À son grand désespoir, la ville de Verneuil ne tarda pas
à être le théâtre d'un horrible événement, si commun dans les guerres
civiles. Quatre malheureux prisonniers amenés par des soldats dans la
ville furent jugés par un conseil de guerre et condamnés à être passés
par les armes. Louis, pressé de présider le conseil de guerre, refusa
avec indignation, repoussant prières, ordres, menaces. Il écrivit à son
frère pour obtenir la grâce des condamnés. Il était trop tard, on
procéda à leur exécution malgré toutes ses tentatives pour les sauver.
Cette tragédie l'émut au point de lui faire prendre en horreur le métier
des armes. Il resta dans son logement, comme pour un jour de deuil,
ordonna à ses officiers d'en faire autant, et accueillit avec joie
l'ordre, arrivé quelques jours plus tard, de se rendre en garnison à
Versailles et ensuite à Paris. Deux escadrons du 5e de dragons furent
alors organisés sur le pied de guerre et prêts à faire partie de l'armée
de réserve qui se rassemblait à Dijon. Louis croyait en prendre le
commandement, mais ils furent mis sous son lieutenant-colonel et
lui-même resta à Paris. Ce fut à cette époque que son frère commença à
lui parler de mariage et à le presser d'épouser la fille de Joséphine.
Louis, soit qu'il ne voulût faire qu'un mariage d'inclination, soit
qu'il crût à une incompatibilité d'humeur et de caractère entre lui et
Hortense, refusa. Peut-être aimait-il encore au fond du coeur l'amie de
pension de sa soeur. Au retour de sa brillante campagne de Marengo, le
premier consul revint à ses idées d'union entre son frère et sa fille
d'adoption. Pour éviter toute contrainte à cet égard, Louis demanda et
obtint de faire un long voyage sous le prétexte d'assister aux
manoeuvres de Postdam. Il devait même ensuite compléter ce voyage dans
le Nord, en visitant la Saxe, la Pologne, la Russie, la Suède et le
Danemark. Lorsque Louis arriva à Berlin, les manoeuvres étaient
terminées, mais il fut reçu avec tant de bonne grâce par le roi et la
reine Louise, qu'il séjourna un mois entier dans la capitale de la
Prusse. Il quitta cette ville pour se rendre à Dantzick et de là à
Saint-Pétersbourg. À Dantzick, il tomba malade, et comme, pendant les
trois semaines qu'il y fut retenu, la guerre éclata de nouveau entre la
France et l'Autriche, il se décida à revenir à Paris. Après quelques
jours passés à Brunswick où le duc régnant le reçut à merveille, il
revint près de son frère. Le premier consul renouvela alors ses
instances pour lui faire épouser Hortense. Louis ne pouvait se décidera
s'enchaîner aussi jeune (il n'avait que 23 ans). Pour ne pas céder aux
sollicitations de Bonaparte et de sa belle-soeur, il fit comprendre son
régiment de dragons dans le corps dirigé sur le Portugal. Toutefois,
ayant été prendre congé de son frère à la Malmaison, il y fut retenu par
lui et par Joséphine pendant près de trois semaines. Un beau jour, il
partit brusquement pour Bordeaux et Mont-de-Marsan. Dans cette dernière
ville, on le reçut avec de grandes démonstrations, et on lui rendit
même, à cause de sa parenté avec le premier consul, de tels honneurs
que, fort modeste et très simple de goûts et de manières, il fut choqué
de toute la mise en scène dont il se trouvait être l'objet. Le préfet
vint le complimenter à la tête des autorités du département et le
président du tribunal, vieillard vénérable, commença d'un ton solennel
un discours dont les premiers mots étaient: «Jeune et vaillant
héros...» Louis ne put en entendre davantage; il sauta en riant sur le
discours, l'arracha d'une manière vive mais familière des mains du
pauvre président auquel il répondit tout haut: «Je vois que ce discours
s'adresse à mon frère, je m'empresserai de lui faire connaître les bons
sentiments que vous avez pour lui. Je puis vous assurer qu'il y sera
très sensible.»

Louis entra en Espagne à la tête de son régiment (1801), il passa
quelques semaines à Salamanque, vint à Ciudad Rodrigo, puis il se
rendit avec Leclerc, général en chef de l'armée française, au grand
quartier général de l'armée espagnole alliée de la nôtre. Joseph,
l'aîné des Bonaparte, négociait alors la paix générale. Il y eut un
armistice, le jeune colonel conduisit son régiment à Zamora. Il
obtint ensuite un congé pour prendre les eaux de Barèges, que sa
jambe malade et un rhumatisme à la main droite rendaient nécessaires
à sa santé. Il resta aux eaux les trois mois de juillet, août et
septembre 1801, et revint à Paris en octobre, au moment de la
signature des préliminaires de paix avec l'Angleterre (traité
d'Amiens).

Ni Bonaparte ni Joséphine n'avaient abandonné leurs projets de
mariage pour Louis et Hortense. Louis plaisantait parfois de ce
projet dont il regardait l'exécution comme impossible, cependant la
persistance de son frère et de sa belle-soeur finit par l'emporter.
Un soir, pendant un bal à la Malmaison, il donna son consentement et
le jour de la cérémonie nuptiale fut fixé au 4 janvier 1802. Le
contrat, le mariage civil, le mariage religieux furent hâtés. Tout
s'accomplit, mais sous les plus tristes auspices, tant était grand
et réel le pressentiment secret des deux époux des malheurs qui
devaient découler pour eux d'une union presque forcée et mal
assortie. Louis avait 24 ans; sa constitution formée de bonne heure
et déjà maladive était en avance sur son esprit, sur son caractère
encore plein de naïveté et de bonne foi. C'est de ce moment que date
pour lui une sorte de tristesse, de découragement moral qui
contribuèrent à empoisonner son existence. Du reste, nous ne pouvons
mieux faire pour donner une idée exacte de cette union que de
renvoyer le lecteur à ce que le roi Louis, au commencement de son
ouvrage sur la Hollande, en dit lui-même.

De 1802 à 1804, Louis resta presque constamment soit à son régiment,
soit aux eaux thermales. En 1804, son frère le nomma général de
brigade en lui laissant le commandement du 5e de dragons.

Après la proclamation de l'empire (1804), Louis fut promu au grade
de général de division et entra en même temps au conseil d'État, à
la section de la législation. Le 2 décembre 1804 eurent lieu le
sacre et le couronnement, puis le nouveau souverain pressa de tout
son pouvoir les préparatifs d'une descente en Angleterre. Louis,
devenu prince français, reçut le commandement de la réserve de
l'armée composée de deux régiments de cavalerie et de deux divisions
d'infanterie. L'empereur le fit colonel général des carabiniers. Il
s'établit avec ses troupes près de Lille, et comme il se trouvait à
portée des eaux de Saint-Amand, il en profita pour en faire usage,
car sa santé devenait de plus en plus mauvaise. Il était presque
paralysé des doigts de la main droite, et les eaux de Plombières où
il avait été l'année précédente, loin de le soulager, avaient empiré
sa situation. Celles de Saint-Amand ne lui réussirent pas mieux.

Quand le projet de descente fut abandonné et la campagne d'Allemagne
entreprise (1805), Louis croyait devoir commander le corps de
réserve en Allemagne. L'empereur préféra lui confier, en son
absence, le commandement de Paris et donner la réserve à Murat
devenu maréchal. Pendant toute cette glorieuse campagne et jusqu'à
la fin de 1805, Louis resta chargé des importantes fonctions qu'il
devait à la confiance de son frère. En même temps son frère Joseph
gouvernait la France au nom de l'empereur.

Louis n'avait dans ses attributions que les affaires militaires.
Avec peu de troupes, il maintint l'ordre, malgré les embarras
financiers, les intrigues et l'agitation de tous les partis. Sous
prétexte de la pénurie des finances, du discrédit de la banque, dans
l'attente des événements et peut-être aussi poussés par quelques
factieux, des rassemblements considérables se montraient chaque nuit
sur divers points de la capitale. Le successeur de Murat au
commandement de cette grande ville, non seulement parvint à conjurer
les dangers qui pouvaient résulter de ces attroupements, mais il
veilla aussi sur les côtes de l'Ouest, sur Brest, sur Anvers et sur
la Hollande. Il assistait au conseil des ministres et correspondait
journellement avec Napoléon. Bientôt une nouvelle occasion se
présenta pour le jeune prince de déployer son activité. Les
Anglo-Suédois et même les Prussiens menacèrent assez sérieusement
les côtes de la Hollande et le nord de la France pour que, de la
Moravie où il était allé combattre les armées austro-russes,
Napoléon envoyât l'ordre à Louis de former le plus rapidement
possible une armée du Nord destinée à couvrir les chantiers
d'Anvers et la Hollande. Le conseil des ministres trouvait de
grandes difficultés à l'exécution des volontés impériales, Louis les
leva toutes. Il agit avec tant de zèle et d'intelligence, qu'un
mois, jour pour jour, après le décret de Napoléon, il put écrire de
Nimègue au vainqueur d'Austerlitz que l'armée du Nord, complètement
organisée sous son commandement, était prête à tout. Cette armée se
composait des deux divisions Laval et Lorge à Juliers (sur le Rhin)
et de deux autres divisions, en position à Nimègue. Toutes ces
troupes étaient sur les frontières de la Hollande et de la
Westphalie, elles couvraient le Rhin, la Hollande, Anvers et
pouvaient faire face sur tous les points à l'ennemi, de quelque côté
qu'il voulût se présenter. En moins d'un mois, les places du Brabant
furent mises en état de défense, les Hollandais reprirent courage,
et la Prusse qui, peu de jours avant, ne voyait pas un homme pour
lui disputer les frontières de la France, montra une extrême
surprise. La rapide formation de l'armée du Nord ne laissa pas que
d'avoir une certaine influence sur les négociations avec la Prusse.
Napoléon apprit avec joie que l'armée française du Nord avait
effrayé cette puissance au point que M. de Haugwitz, ministre du
cabinet de Berlin, commença par demander que l'ordre fût donné aux
troupes de Louis, alors sur les frontières du duché de Berg, de
s'arrêter. L'empereur témoigna à son frère sa satisfaction, non
seulement dans ses lettres particulières, mais encore dans un des
bulletins de la grande armée. À la nouvelle de la victoire
d'Austerlitz et de la paix, Louis renvoya à Paris les troupes tirées
de cette ville, car l'empereur avait paru mécontent de ce qu'une
partie de ces troupes avait été renforcer les divisions en Hollande.
Le prince se rendit ensuite de sa personne à Strasbourg, au-devant
de son frère qui le reçut froidement. Louis comprit plus tard d'où
venait cette froideur. Napoléon, après l'avoir blâmé de ce qu'il
avait distrait des troupes de Paris pour les envoyer dans le Nord,
le blâma d'avoir trop vite renvoyé ces troupes en France. Enfin, il
lui sut mauvais gré de son prompt départ de la Hollande. Quelques
mots échappés à l'empereur, sur ses projets futurs relativement à ce
pays, commencèrent à l'éclairer.


  «Pourquoi l'avez-vous quitté? dit-il à Louis; on vous y voyait avec
  plaisir, il fallait y rester.--La paix une fois conclue, répondit
  celui-ci, j'ai tâché de réparer la faute que vous m'aviez reprochée
  dans vos lettres, en renvoyant à leur poste les troupes que j'en
  avais fait sortir pour l'armée du Nord. Quant à moi, à qui vous avez
  laissé le commandement militaire de la capitale en votre absence,
  mon devoir était de m'y trouver à votre retour, si je n'avais pas
  cru mieux faire en venant à votre rencontre. Je conviens,
  ajouta-t-il, que les bruits qui circulaient en Hollande sur moi et
  sur le changement du gouvernement dans ce pays ont hâté mon départ.
  Ces bruits ne sont pas agréables à cette nation libre et estimable,
  et ne me plaisent pas davantage.»


L'empereur fit comprendre alors, par sa réponse, quelque vague
qu'elle fût, combien ces bruits étaient fondés. Mais Louis s'en
inquiétait peu; il était persuadé qu'il trouverait aisément moyen de
refuser le haut rang qu'on lui destinait, rang qu'il n'ambitionnait
pas et qui faisait l'objet des voeux les plus ardents de plusieurs
autres membres de sa famille.

Après le traité de paix, l'empereur se rendit de Strasbourg à Paris;
Louis l'y accompagna. On touchait au moment où Napoléon allait
mettre une couronne sur le front de ce jeune homme dénué de toute
ambition, d'un caractère déjà naturellement porté à la tristesse, et
que son union mal assortie rendait plus taciturne encore. Aux tracas
intérieurs, allaient se joindre pour lui les soucis d'une royauté
dont il ne sut pas mieux se défendre que de son mariage.

Nous devons dire ici quelques mots des négociations relatives à
l'érection de la Hollande en royaume en faveur de Louis Bonaparte.

Après Austerlitz et la signature du traité de Presbourg, Napoléon,
voulant assurer son système du blocus continental, songea à ériger en
royaume la république batave. Des négociations sérieuses furent entamées
entre le gouvernement impérial, représenté à La Haye par le général
comte Dupont-Chaumont et le grand-pensionnaire Schimmelpenninck. Lorsque
Napoléon crut les négociations assez avancées, et eut la certitude que
le chef de la république batave était dans ses intérêts, il le fit
engager (lettre du commencement de janvier 1806) à envoyer à Paris une
députation chargée de s'entendre avec le gouvernement français sur les
moyens à prendre pour _introduire plus de stabilité_ dans les affaires
de Hollande. Le 11 février 1806, Schimmelpenninck écrivit à M. de
Talleyrand, notre ministre des relations extérieures, pour l'assurer de
sa volonté de se prêter à toutes les vues de l'empereur, relativement à
l'affermissement de l'union de la France et de la Hollande. Quelques
jours plus tard, le 27 du mois de février, et lorsqu'il crut l'effet de
sa lettre du 11 produit, le grand-pensionnaire demanda par une note
confidentielle un accroissement de territoire pour la Hollande, du côté
de la Prusse, accroissement promis, disait-il, et toujours ajourné. La
Hollande désirait le pays situé entre l'Ems et le Wéser (l'Ost-Frise, la
principauté de Jever, le bas évêché de Munster, le comté d'Oldenbourg,
le comté de Bentheim, Steinvord, le haut évêché de Munster, etc.), pour
reculer les frontières bataves jusqu'à l'embouchure du Wéser. Dans cette
note toute confidentielle et adressée à M. de Talleyrand, il est fait
appel à la générosité de l'empereur, pour lequel le dévouement du pays
sera inaltérable.--Le 29 mars, le gouvernement français fut prévenu que
l'amiral Verhuell, de retour à La Haye de sa mission à Paris, avait eu
des conférences avec le grand-pensionnaire, à la suite desquelles la
convocation des États avait été décidée pour le 1er avril. Le 31 mars,
Verhuell écrivit à Talleyrand que l'impression produite sur le
grand-pensionnaire, relativement aux intentions de l'empereur, avait été
vive; qu'il ne pouvait résoudre seul la question déclarée _invariable_
par Napoléon; que le prince Louis et sa femme seraient bien reçus en
Hollande, et que les notables n'hésiteraient pas à se ranger autour
d'eux. Bientôt, les intentions de l'empereur sur la Hollande commençant
à être devinées, des brochures contre la domination de l'étranger furent
publiées dans ce pays. Napoléon devint furieux[57]. Le 15 avril, le
général Dupont prévint que les États allaient envoyer à Paris une
commission en tête de laquelle seraient Verhuell, Goguel, Van Styrum,
Six et Porentzel. En effet, la députation arriva à Paris le 25 avril.
Verhuell se hâta de voir Talleyrand avant la réception de la députation.
L'empereur apprit alors qu'une assez violente opposition au gouvernement
monarchique se laissait entrevoir à La Haye; qu'une adresse se signait à
Harlem, demandant, au nom des précédents du pays et de l'honneur
national, le maintien de la république. Cela n'empêcha pas la commission
de rédiger deux adresses à Napoléon pour lui demander d'accorder à la
Hollande son frère Louis comme _chef suprême de la république batave_,
roi de Hollande. Un traité fut alors conclu (le 24 mai à Paris, et
ratifié le 28 à La Haye) pour l'adoption du gouvernement monarchique. Le
grand-pensionnaire refusa de ratifier le traité, mais il promit de
rester simple particulier à La Haye et d'y vivre tranquille. Il est
juste d'ajouter que l'avènement du roi Louis et de la reine Hortense au
trône de Hollande fut assez bien accueilli dans tout le pays. Un seul
cas d'opposition se présenta. M. Serrurier, ministre français, qui avait
remplacé momentanément à La Haye le général Dupont en congé, rendit
compte de ce fait, dans une lettre du 14 août, à Talleyrand. Une
tentative de révolte eut lieu parmi les matelots de l'un des bâtiments
de la flotte, à l'occasion de la prestation de serment au roi. Le marin
qui portait la parole au nom de ses camarades fut tué sur place, d'un
coup de pistolet, par l'amiral De Winter. Tout rentra à l'instant dans
l'ordre, et le serment fut prêté sans résistance.

         [Note 57: L'une de ces brochures était intitulée: _Appel au
         peuple._ Elle fut répandue à profusion en Hollande. Napoléon
         en fit rechercher l'auteur. C'était une femme nommée Marie
         Hulshorft, qui n'était, de fait, qu'un prête-nom.]

La royauté fut établie en Hollande, et fondée sur des lois
constitutionnelles. Le prince Louis ne fut pas consulté. Il apprit
par des rumeurs sans authenticité qu'il était fortement question de
lui pour cette nouvelle couronne. Les membres de la députation
vinrent enfin le trouver (le 5 juin, après la déclaration faite par
l'empereur au Sénat), ils l'informèrent de tout, en l'assurant que
la nation serait heureuse de le voir à sa tête. Louis, fort peu
désireux de s'expatrier, dépourvu d'ambition, refusa, donnant pour
prétexte les droits de l'ancien Stathouder. La députation revint
bientôt à la charge, en lui annonçant la mort du Stathouder. «Le
prince héréditaire, lui dit-elle, a reçu Fulde en indemnité; vous
n'avez donc plus d'objection raisonnable; nous venons, appuyés du
suffrage des neuf dixièmes de la nation, vous prier de lier votre
sort au nôtre, et de nous empêcher de tomber en d'autres mains.»
Napoléon fut plus explicite, il fit entendre à son frère qu'il avait
accepté pour lui et que s'il ne l'avait pas consulté, c'est qu'un
sujet ne pouvait refuser d'obéir. Le prince réfléchit alors que s'il
persévérait dans son refus, il lui arriverait sans doute ce qui
était arrivé à Joseph qui, après avoir rejeté l'offre de l'Italie,
se trouvait à Naples. Il résolut toutefois de faire une nouvelle
tentative et il écrivit à Napoléon que s'il était nécessaire que ses
frères s'éloignassent de la France, il lui demandait le gouvernement
de Gênes ou du Piémont. Napoléon refusa. Quelques jours après, le
prince de Talleyrand, ministre des relations extérieures, vint lire,
à Saint-Cloud, à Louis et à Hortense, le traité avec la Hollande et
la constitution de ce pays. Le prince eut beau dire qu'il ne pouvait
juger sur une simple lecture un projet de cette importance,
qu'étranger aux discussions et au travail qui avaient eu lieu, il
ignorait si on ne lui faisait pas promettre plus qu'il ne lui serait
possible de tenir, il fallut accepter. Louis avait été nommé
grand-connétable de France, l'empereur décida que cette dignité lui
serait conservée. Louis voulut tirer prétexte de sa santé, du climat
de la Hollande, Napoléon répondit qu'il valait mieux mourir sur un
trône que vivre prince français. Il n'y avait plus qu'à obéir, c'est
ce qu'il fit en assurant qu'il se dévouerait à son nouveau pays avec
zèle et qu'il chercherait à justifier, dans l'esprit de la nation,
la bonne opinion que l'empereur avait sans doute donnée de lui. Le 5
juin avait été fixé pour la proclamation du nouveau roi. Après un
discours de l'amiral Verhuell et une réplique de Napoléon, ce
dernier, s'adressant à son frère, lui dit: «Vous, prince, régnez sur
ces peuples.... Qu'ils vous doivent des rois qui protègent ses
libertés, ses lois, sa religion; mais ne cessez jamais d'être
Français. La dignité de connétable de l'empire sera conservée par
vous et vos descendants; elle vous retracera les devoirs que vous
avez à remplir envers moi, et l'importance que j'attache à la garde
des places fortes qui garnissent le nord de mes états et que je vous
confie.» Louis répliqua, et dans son discours on put remarquer cette
phrase: «Je faisais consister mon bonheur à admirer de plus près
toutes les qualités qui vous rendent si cher à ceux qui, comme moi,
ont été si souvent témoins de la puissance et du génie de Votre
Majesté. Elle permettra donc que j'éprouve des regrets en
m'éloignant d'elle, mais ma vie et ma volonté lui appartiennent.
J'irai régner en Hollande, puisque ces peuples le désirent et que
Votre Majesté l'ordonne.» Dans son message au sénat, à propos du
royaume de Hollande, Napoléon termine en disant: «Le prince Louis,
n'étant animé d'aucune ambition personnelle, nous a donné une preuve
de l'amour qu'il a pour nous, et de son estime pour les peuples de
la Hollande, en acceptant un trône qui lui impose de si grandes
obligations.»

On voit par ce qui précède que le nouveau souverain avait fait pour
refuser la couronne tout ce qu'il était humainement possible; que
loin de désirer la haute position qui lui était offerte, il la
redoutait; qu'en un mot, il sacrifiait à la politique de son frère
sa liberté, son indépendance, ce qui lui restait de bonheur sur la
terre. Toutefois, dès qu'il eut accepté, son intention bien arrêtée
fut de se consacrer entièrement à sa nouvelle patrie, et de régner
_pour la Hollande seule_; de là vinrent les tiraillements, puis
bientôt après les discussions et enfin les rapports quasi-hostiles
qui ne tardèrent pas à s'établir entre les deux frères, entre les
deux souverains, et qui aboutirent finalement à l'abdication de
Louis et à la réunion de la Hollande à la France.

En plaçant sur la tête de Louis la couronne de Hollande, Napoléon
entendait faire de lui un _roi-préfet_; en acceptant cette couronne,
Louis voulait être un _roi-souverain_. La politique de l'empereur
jeta toujours du froid entre lui et ceux des membres de sa famille
qu'il mit sur les trônes. Cela ne pouvait être autrement. Selon
qu'on se place à un point de vue différent, on voit les mêmes choses
sous un aspect qui n'est pas le même. Napoléon partait de ce
principe, que tout souverain par sa grâce à lui, l'empereur des
Français, devenait par le fait même, non seulement son obligé comme
homme, comme roi, mais encore qu'il devait contraindre les peuples
dont il lui donnait le gouvernement à tout sacrifier à la politique
française, même les intérêts les plus chers. C'était partir d'un
principe injuste et inapplicable dans la pratique. En supposant
qu'un roi sur le trône consente à n'être qu'un préfet couronné, ses
peuples n'ayant pas les mêmes motifs pour suivre le sillon tracé par
un état voisin, pourront vouloir s'en écarter. De là doit résulter
forcément des levains de discorde, soit entre le souverain
protecteur et le souverain protégé, soit entre le souverain protégé
et les sujets. Voilà pourquoi, à partir du jour où il se mit à
fabriquer des rois de famille, Napoléon fut toujours en discussion
avec les siens. Un seul des princes qu'il éleva près de lui suivit
aveuglément sa politique, le prince Eugène; pourquoi? La raison en
est bien simple, c'est qu'Eugène n'était que _vice-roi_ et non roi
d'Italie. Le jour où il eût gouverné en son nom, Eugène, malgré son
affection profonde, son respect sans bornes pour son père adoptif,
n'eût probablement pas consenti à tout ce que voulait l'empereur.
Eugène, en restant vice-roi d'un état dont la couronne était sur la
tête de Napoléon, remplissait son devoir, sans éprouver aucune
répugnance à agir comme il le faisait. Murat à Naples, Joseph en
Espagne, Louis en Hollande, Jérôme en Westphalie, n'étaient pas dans
la même position. _Rois-préfets_, ils perdaient leur prestige aux
yeux de leurs sujets; _rois-souverains_, prenant les intérêts de
leurs peuples, ils contrariaient souvent les vues de celui qui les
avait mis sur le trône, ils excitaient son ressentiment, se
faisaient accuser par lui d'ingratitude; puis, comme malgré son
affection pour les siens Napoléon n'était pas homme à abandonner,
pour quelque considération que ce pût être, ses gigantesques
projets, il cherchait bientôt à briser ceux qu'il avait élevés. De
là ces lettres acerbes entre lui et ses frères, ces reproches
continuels, ces refus de sa part d'accéder à leurs demandes,
quelquefois fort justes, et de remplir même les engagements qu'il
avait contractés à leur égard. Joseph, en Espagne, avait beau être
roi par la grâce de son frère, pouvait-il abandonner les intérêts de
l'État dont on lui confiait les rênes, jusqu'à accueillir, comme le
voulait l'empereur, la ruine financière d'abord, le démembrement de
ses États ensuite? Louis, roi malgré lui de la Hollande, pouvait-il
voir sans chagrin le dépérissement du pays dont il avait juré de
maintenir les droits, parce qu'il entrait dans le système de la
France de sacrifier tous les intérêts commerciaux pour réduire
l'Angleterre?

Avec son accession au trône de Hollande, se termine la première
partie de l'existence de Louis Bonaparte, période heureuse si on la
compare à celles qui la suivirent.


II.

Juin 1806-1808.

Le roi et la reine quittèrent Paris dans les premiers jours de juin
1806, et arrivèrent dans leurs États le 18. Ils descendirent d'abord
à la maison royale, dite _du Bois_, à une lieue de La Haye, où ils
reçurent les députations et les accueillirent avec la plus extrême
affabilité. Le 23 juin eut lieu l'entrée solennelle des deux
souverains à La Haye. Le roi crut devoir ne s'environner que de
troupes nationales; il congédia, après l'avoir très bien traité, un
corps français mis à sa disposition par l'empereur. Ce dernier en
fut choqué, mais les Hollandais surent beaucoup de gré à Louis de sa
conduite à cette occasion. Bientôt, malgré tout ce que purent faire
le roi et la reine, une certaine jalousie se fit sentir à leur
nouvelle cour entre les Français et les Hollandais admis auprès
d'eux. La nation, de son côté, tout en reconnaissant la supériorité
de l'administration française que l'on commençait à introduire en
Hollande, se prit à regretter ses vieilles pratiques. Il y eut des
bals, des concerts, des fêtes que la reine Hortense, femme des plus
aimables et des plus gracieuses, embellissait par la bienveillance
avec laquelle elle recevait indistinctement tout le monde. Le roi,
qui ne pouvait pas se dissimuler la division existant déjà entre les
Hollandais et les Français, semblait accueillir les premiers plus
volontiers que les seconds; les seconds au contraire paraissaient
plus agréables à la reine. En montant sur le trône, Louis prit très
au sérieux ses nouveaux devoirs envers la Hollande, mais il ne tarda
pas à comprendre combien il lui serait difficile de concilier les
intérêts de la nation avec ce que l'empereur attendait de lui. Ce
fut sans doute parce qu'il était résolu à tout sacrifier à sa
nouvelle patrie qu'il avait désiré renoncer au titre de connétable.
Napoléon, qui le devina, l'avait contraint, comme on l'a vu, à
conserver cette haute dignité militaire. Pour juger les actes du roi
Louis, il ne faut pas oublier cette position mixte et fausse dans
laquelle il se trouva pendant tout le temps de son règne. On a vu
Louis refusant la couronne, on l'a vu l'acceptant malgré lui, on va
le voir maintenant désireux d'user d'un pouvoir indépendant,
résister à Napoléon et essayer un instant de lutter. Il voulait
franchement le bien de ses sujets, cette pensée l'occupait
constamment, mais ce qu'il voulait faire pour atteindre ce but
n'entrait nullement dans les desseins de l'empereur et presque
toutes les mesures du roi étaient précisément une sorte
d'opposition, de protestation contre le système continental, par
lequel Napoléon voulait contraindre l'Angleterre de céder à ses
volontés.

Louis s'entoura d'hommes de mérite et qu'il prit exclusivement parmi
les Hollandais. Il commença par faire subir quelques changements à
divers points secondaires de la constitution qu'il avait adoptée,
puis il se mit à étudier la situation des affaires. Cette étude lui
révéla le déplorable état du trésor et de l'administration des
digues, l'incohérence des lois judiciaires, la faiblesse de l'armée.
Seule, la marine était dans d'assez bonnes conditions. Elle avait
deux flottilles, l'une pour la garde des côtes et des ports, l'autre
en station à Boulogne-sur-Mer. Le Helder, Amsterdam, Rotterdam
possédaient de beaux vaisseaux et de bons officiers pour les
commander. L'exercice des cultes était libre, mais l'État salariait
les ministres de la religion dominante (la religion réformée) et
laissait l'église catholique dans le plus profond dénuement. Ceux
qui la professaient n'étaient admis dans aucun emploi public; les
juifs étaient rebutés, méprisés. Le commerce languissait, les
manufactures ne marchaient pas. Les universités étaient dans un état
assez satisfaisant. Tel était l'état moral et matériel de la
Hollande à cette époque. Le nouveau souverain ne perdit pas un
instant pour porter remède au mal, autant que cela était en son
pouvoir. Afin d'alléger les finances, il sollicita de l'empereur le
renvoi des troupes françaises et la diminution des armements
maritimes, écrivant qu'il abdiquerait si la France ne s'acquittait
pas vis-à-vis de la Hollande, et si les troupes de Napoléon
restaient plus longtemps à la solde de son royaume. L'empereur
mécontent accéda néanmoins aux voeux de son frère, moins peut-être
pour lui être agréable que pour augmenter ses forces en Allemagne.
On touchait à la guerre avec la Prusse. Louis sentit la nécessité
d'organiser son armée pour pouvoir, à toute éventualité, se suffire
à lui-même. Bientôt la guerre étant déclarée à la cour de Berlin, il
forma deux corps de 15,000 hommes, le premier dont il se réserva le
commandement et qu'il dirigea sur Wesel (fin de septembre 1806), le
second aux ordres du général Michaud et qui fut placé au camp de
Zeist. Il reçut alors de l'empereur, par M. de Turenne, des dépêches
dans lesquelles son frère mettait à découvert ses vastes conceptions
pour la campagne contre la Prusse. Napoléon lui disait entre autres
choses:


  «Vous ferez une diversion utile à Wesel, où je vous prie de réunir
  votre armée grossie de troupes françaises. Cette armée portera le
  nom d'armée du Nord. Vous ferez en sorte qu'on la croie beaucoup
  plus forte qu'elle ne l'est. Si les Prussiens se jettent vers la
  Hollande et prennent le change, ils sont perdus; s'ils ne le font
  pas, ils le sont encore. Tandis qu'ils croient que j'établis ma
  ligne d'opération parallèlement à eux et au Rhin, j'ai déjà calculé
  que peu d'heures après la déclaration, ils ne peuvent m'empêcher de
  déborder leur gauche et de porter sur elle plus de forces qu'ils ne
  pourront en opposer, et qu'il n'est nécessaire pour sa destruction.
  La ligne rompue, tous les efforts qu'ils feront pour secourir leur
  gauche tourneront contre eux; séparés, coupés dans leur marche, ils
  tomberont successivement dans mes lignes. Les résultats sont
  incalculables. Peut-être serai-je à Berlin avant six semaines. Mon
  armée est plus forte que celle des Prussiens, et quand même ils me
  battraient d'abord, aussitôt après ils me trouveront sur leur centre
  avec 100,000 hommes de troupes fraîches poursuivant mon plan, etc.,
  etc.»


Tout en admirant l'habile stratégie du grand capitaine, Louis reçut
avec désespoir l'ordre d'amalgamer l'armée hollandaise avec l'armée
française. Chaque régiment dut être embrigadé avec un régiment
français, sous les ordres d'un général français; l'artillerie
hollandaise, quoique agissant en dehors de l'artillerie française,
reçut un commandant français; enfin Mortier, à la tête du 8e corps
stationné à Mayence, fut chargé d'une expédition contre l'électeur
de Cassel, avec lequel Louis vivait en très bonne intelligence, et
le maréchal eut, pour le soutenir, des troupes de Hollande à portée
de ses principales forces. Quoi qu'il en soit, le roi fit encore ce
que désirait Napoléon; il opéra l'amalgame, laissa au camp de Zeist
le général Dumonceau, nommé commandant des troupes stationnées dans
le pays, et lui-même, avec le général Michaud, rejoignit l'armée
française à la tête du corps directement sous ses ordres. Ce corps
hollandais prit position à Wesel. Le 15 octobre, le roi se porta en
Westphalie avec 20,000 hommes, 3,000 chevaux et 40 pièces attelées.
Son armée avait pris le nom d'armée du Nord. Elle occupa Munster,
Osnabruck, Paderborn, tandis que la division Daendels envahissait
l'Ost-Frise. Au moment où les Hollandais allaient attaquer Hammeln
et Nienbourg, le maréchal Mortier leur demanda de le soutenir. Le
roi marcha en personne sur la Hesse, ajournant ses opérations contre
les deux places fortes citées plus haut. Le 1er novembre, il était
près de Cassel, lorsqu'il fut joint par un écuyer de l'électeur que
le roi Louis aimait et dont il envahissait à regret le territoire.
Le roi fit donner à l'électeur le conseil de rester neutre, mais
Mortier était déjà à Cassel et l'électeur n'eut d'autre parti à
adopter que la fuite. Louis vit le maréchal et fut stupéfait
d'apprendre de sa bouche qu'il avait ordre de mettre sous son
commandement tous les corps hollandais. Choqué, il revint
immédiatement avec ses troupes en Hollande, envoyant un aide de camp
à Berlin, à son frère, pour se plaindre et lui dire que tout allant
bien, et les Hollandais n'étant plus nécessaires, il les ramenait
dans leur pays. À la suite de plusieurs longues conversations qu'il
eut avec le général Dupont-Chaumont, ministre de France auprès du
gouvernement hollandais, il comprit que l'empereur ne considérait
pas les affaires de ce pays comme terminées, et que pour lui il
devait se considérer à l'armée comme un prince français.

À dater de ce moment, le système de l'empereur relativement à la
Hollande commença à ne plus être un mystère pour Louis. Du moins le
roi crut entrevoir que l'intention de son frère était d'amener, à
force de rigueurs, ce malheureux pays à regarder comme un bienfait
sa réunion à la France. Dès qu'il crut reconnaître chez Napoléon ce
projet funeste à son royaume, il prit la résolution de ne plus agir
qu'en souverain et dans toute la plénitude des devoirs que lui
imposait ce titre.

«Ne pouvant ni _ne voulant_, disait-il, tenir tête à la France, à
force ouverte, il faut au moins que le public connaisse la vérité,
qu'il soit convaincu que si j'ai pu être trompé, rien ne pourra me
détacher d'un pays devenu le mien, auquel me lient les devoirs et
les serments les plus sacrés.»

On conçoit que de pareilles paroles rapportées à Napoléon ne
pouvaient adoucir le tout-puissant empereur à l'égard de son frère
et de la Hollande. Se croyant, à tort ou à raison, éclairé sur les
projets ultérieurs de son frère, se montant peut-être aussi la tête,
et attribuant à l'empereur des desseins non encore bien arrêtés dans
la pensée de Napoléon, desseins sur lesquels il est possible qu'une
sorte de soumission l'eût fait revenir, Louis, de retour à La Haye,
ne voulant pas envoyer ses troupes en Prusse et voulant les occuper
près de ses États, fit bloquer les places de Hammeln et de Nienbourg
sans les faire attaquer. Le général Daendels occupa Rinteln sur le
Weser, entre Hammeln et Nienbourg. Le roi apprit alors que Blücher
avait été battu à Lubeck. Ne pouvant se faire à l'idée d'être
considéré à la grande armée comme un simple officier général, il
renvoya à Mortier toutes les troupes françaises qui se trouvaient
amalgamées avec les troupes hollandaises, puis il fit venir le
général Dumonceau, auquel il confia le commandement général, le
chargea du blocus et écrivit à son frère qu'il était obligé de
retourner lui-même en Hollande et ne pouvait se rendre ni en
Hanovre, ni à Hambourg comme l'empereur le voulait. Peu de jours
après, les places de Hammeln et Nienbourg se rendirent. Les
Hollandais furent heureux de revoir leur souverain. D'abord ils
aimaient déjà réellement ce prince, ensuite ce que redoutait avant
tout la population de ce pays, c'était un gouvernement militaire et
un roi aimant à faire la guerre.

La Hollande respirait à peine, qu'un nouveau malheur vint la
frapper, on apprit le fameux décret de Berlin et les mesures prises
par Napoléon pour le blocus continental. C'était non seulement la
mort d'un pays qui ne vivait que par le commerce, mais ce devait
être encore une cause de perpétuelle dissension entre ce royaume et
l'empire français. Louis en fut atterré. Il comprit que ce système
poussé à l'extrême ruinerait peut-être par la suite l'Angleterre,
mais qu'à coup sûr il ruinerait auparavant la Hollande et les États
commerçants. Il chercha à éluder les dispositions les plus rigides
du décret. Malgré ses efforts et sa prudence, il ne put réussir à
donner le change à l'empereur. Ce dernier était trop bien instruit
par ses agents de ce qui se passait chez ses voisins pour ignorer la
vérité. Furieux, il éleva la voix plus despotiquement. Le roi dut se
résigner à faire paraître le 15 décembre 1806 un décret réglant dans
ses États le blocus continental. L'empereur néanmoins ne se montra
pas satisfait. Il avait une méfiance telle à l'égard de la Hollande
qu'il fut sur le point d'ordonner des visites domiciliaires dans ce
pays. Ses agents lui persuadaient que des relations commerciales
existaient toujours entre l'Angleterre et la Hollande, et de fait
ces rapports, peut-être exagérés, étaient cependant basés sur un
fonds de vérité.

Malgré tous les ennuis qui accablaient son âme, Louis ne perdait pas
de vue les institutions pouvant être utiles à son nouveau pays. Il
fit rédiger un code civil et un code criminel, il compléta le
système des contributions, système établissant une égalité parfaite
entre tous les habitants. Il fit paraître de sages réformes sur les
corporations et sur les maîtrises. Il voulut ensuite instituer comme
en France de grands officiers du royaume, des maréchaux, des
colonels généraux, et enfin il proposa au corps législatif une loi
portant création de deux ordres de chevalerie, l'ordre de l'_Union_
et celui du _Mérite_. L'institution des grands officiers déplut à
l'empereur.

Au mois de janvier 1807 une triste circonstance permit à Louis de
montrer ses sentiments d'humanité. Leyde éprouva un épouvantable
désastre. Un bateau chargé de poudre fit explosion au milieu de la
ville. Il s'y rendit aussitôt, prodigua les secours, les
consolations, dispensa les habitants de toute contribution pendant
dix ans, fit la remise aux débiteurs des arrérages des impôts non
acquittés. En un mot, sa conduite lui gagna tous les cours, à tel
point que la Société philanthropique de Paris lui adressa
l'expression de sa vive admiration pour sa bienfaisance, et le pria
de permettre que la Société offrit à la ville de Leyde les secours
dont elle pouvait disposer[58]. La France avait exigé beaucoup de
sacrifices de la Hollande, de telle sorte que bien malgré lui le roi
fut obligé d'avoir recours à de nouveaux impôts. L'esprit national
fut froissé, car pour établir les impôts, il fallait nécessairement
contrarier d'anciens usages, et la nation hollandaise est une de
celles qui tient le plus aux coutumes, aux moeurs, aux habitudes qui
lui ont été transmises par ses pères. Louis fut très peiné d'être
forcé d'agir ainsi, mais les circonstances étaient trop impérieuses
pour qu'il lui fût permis de tergiverser. Il fit ensuite établir un
nouveau cadastre et créa une direction des beaux-arts, à la tête de
laquelle fut placé le savant Halmon. Les mesures vexatoires et
blessantes pour l'amour-propre du roi, prises à son égard par
Napoléon pendant la campagne de Prusse; les effets désastreux pour
la Hollande du blocus continental, les lettres acerbes de l'empereur
aigrirent à tel point les relations entre les deux souverains, que
Louis en vint à être convaincu que même avant de mettre la couronne
de Hollande sur sa tête, son frère avait eu le projet de démembrer
ce pays et de le réunir à la France. Louis le répète à chaque page
dans l'ouvrage qu'il publia plus tard sur la Hollande, ouvrage qui
choqua Napoléon à Sainte-Hélène. Il est permis de douter que cette
pensée ait réellement existé dès 1806 dans l'esprit de Napoléon,
mais ce qu'il y a de positif, c'est que le roi Louis le crut et ne
mit plus de bornes à sa résistance aux volontés du gouvernement
impérial. Avec un homme aussi absolu que l'empereur, c'était une
lutte dangereuse. La Hollande envoya néanmoins une députation au
château de Finkenstein. Napoléon l'accueillit assez bien, mais se
plaignit de son frère, et le prince de Talleyrand, en recevant les
députés à Berlin, leur dit: «Votre roi veut donc favoriser
absolument les Anglais?»

         [Note 58: Dans un voyage qu'il fit l'année suivante, Louis
         ayant dit à la population de la petite ville d'Edam, réunie
         autour de lui, qu'il espérait que les Hollandais oublieraient
         un jour qu'il n'était pas né en Hollande, un vieillard lui
         répondit: «Nous l'avons bien oublié depuis Leyde.»]

Tant que Louis fut à l'armée, la reine Hortense resta auprès de
l'impératrice, sa mère, à Mayence; elle revint au commencement de
1807 avec ses deux enfants auprès de son mari. On fut heureux de la
revoir, car son affabilité lui avait gagné tous les coeurs. Elle ne
tarda pas à éprouver un malheur qui lui causa ainsi qu'au roi le
plus violent chagrin. Après un voyage fait par ce dernier dans ses
États, ils perdirent leur fils, le prince royal, qui leur fut enlevé
en quelques jours par le croup, le 5 de mai. La douleur de Louis et
d'Hortense fut affreuse et tellement profonde que l'empereur les en
blâma. La reine, ne pouvant supporter la vue de ce qui lui rappelait
son enfant, partit pour les Pyrénées. Le roi se hâla de pourvoir aux
affaires les plus importantes, telles que le complètement de
l'armée, la préparation des projets de lois à présenter à la session
législative, et surtout les besoins du trésor; puis il rejoignit sa
femme. Louis, en fuyant les lieux qui lui retraçaient l'image
toujours présente à ses yeux de son fils, avait en outre deux motifs
pour s'éloigner momentanément de la Hollande: rétablir sa santé que
le climat empirait visiblement; se soustraire au spectacle de la
détresse causée dans le pays par le blocus continental. Ne pouvant
empêcher les souffrances de son peuple, il voulait n'en pas être le
témoin. Le 30 mai 1807, il se rendit dans les Pyrénées en passant
par Paris. Les Hollandais, malgré la juste douleur du roi et le
besoin qu'il pouvait avoir de prendre les eaux, s'étonnèrent de le
voir s'éloigner de ses États dans un moment aussi critique. En
effet, ce fut précisément pendant son absence que fut signé le
traité de Tilsitt, après la victoire de Friedland, et à la suite
d'une campagne dans laquelle les troupes hollandaises s'étaient fort
distinguées.

Après Tilsitt, Napoléon revint en France, Louis en fut informé aux
eaux, il se hâta de quitter les Pyrénées. À son passage à Paris, il
vit l'empereur qui lui dit en riant qu'il ne devait pas être étonné
si on lui rendait compte de l'entrée sur le territoire de Hollande
de douaniers et de gendarmes français chargés de punir les
contrebandiers. «Au reste, ajouta-t-il, cela sera fait à cette
heure.»

Le roi n'en entendit pas davantage, et prenant vivement à coeur ce
dont il venait d'être instruit, il partit pour ses États et voyagea
sans s'arrêter jusqu'à Anvers. Là il eut des détails sur ce qui
avait été fait. Des gendarmes déguisés s'étaient introduits dans les
places de Berg-op-Zoom, de Breda, de Bois-le-Duc, et y avaient fait
des arrestations. L'indignation de Louis fut à son comble, il
destitua le général Paravicini de Capeln, gouverneur de
Berg-op-Zoom, le président de Breda, et sollicita, mais en vain,
l'élargissement des prisonniers conduits en France.

Le 23 septembre 1807, il revint à La Haye[59]. La reine ne l'y
accompagna pas. Soit qu'il ne pût lui-même habiter une ville où il
avait perdu son fils, soit pour un tout autre motif, cette ancienne
résidence des stathouders lui déplut, il transporta le siège du
gouvernement à Utrecht. Il s'y rendit au mois d'octobre et s'y
installa fort mal, lui et sa cour, malgré tous les travaux qu'il fit
faire. Louis semblait poursuivi par le malheur, il portait partout
un visage triste que ne pouvaient parvenir à égayer ni les acteurs
français venus de Paris, ni les bals et les réunions qui se
succédaient autour de lui.

         [Note 59: On a souvent dit que le prince Louis-Napoléon,
         devenu l'empereur Napoléon III, n'était pas le fils du roi
         Louis, mais de l'amiral Verhuell ou de tout autre. Voici des
         faits positifs et des dates précises qui prouvent la fausseté
         de ces assertions:

         Le 4 mai, le roi de Hollande perdit son fils, le prince
         royal. Hortense, au désespoir, quitta le royaume et se rendit
         dans les Pyrénées, à Bagnères-de-Luchon, où son mari, aussi
         désolé qu'elle, la rejoignit le 30 du même mois. Le roi et la
         reine vécurent deux mois ensemble à Luchon. Le 20 avril 1808,
         c'est-à-dire neuf mois après le séjour des deux souverains
         dans les Pyrénées, naquit le prince Louis-Napoléon.]

D'ailleurs, l'absence de la reine frappait toutes les fêtes d'une
sorte de langueur. On se souvenait combien à La Haye sa spirituelle
vivacité savait animer les cercles où elle brillait par le charme de
sa jeunesse et de sa bonté. Le 11 novembre Louis obtint, après
beaucoup d'instances, un traité entre la France et la Hollande; mais
ce traité, signé à Fontainebleau et en vertu duquel la Hollande
cédait Flessingue, parut tellement onéreux au roi, qu'il eut de la
peine à se décider à le ratifier. Il ne le fit que dans l'espérance
de conjurer de plus grands malheurs et d'éviter de plus grands
sacrifices. L'année 1807 s'acheva péniblement et tristement pour ce
malheureux prince, qui cherchait en vain dans les beaux-arts une
distraction à ses chagrins. Des modifications eurent lieu dans son
ministère. L'amiral Verhuell, qui portait le titre de maréchal,
quitta le portefeuille de la marine pour l'ambassade de
Saint-Pétersbourg. Le roi le trouvait trop dévoué aux intérêts de la
France et pas assez à ceux de la Hollande. Le ministre de la guerre
Hogendorp fut envoyé à Vienne, et M. Van-Maanen, procureur du roi à
La Haye, prit le ministère de la police. L'amiral Verhuell n'alla
pas en Russie, l'empereur le réclama comme ambassadeur en France. Le
gouvernement français envoya comme ambassadeur en Hollande M. de la
Rochefoucauld qui, au dire du roi Louis, avait la mission de
préparer la réunion de la Hollande à l'empire.

La paix de Tilsitt fut loin d'apporter quelques adoucissements aux
rigueurs du blocus continental. Le système gigantesque de Napoléon
pour abattre l'Angleterre et l'amener à merci prit un développement
plus considérable encore. Jusqu'alors la France et les États qui
dépendaient en quelque sorte de cette puissance étaient seuls
contraints à observer les mesures rigoureuses du blocus. Après
Tilsitt, l'Europe entière dut s'y soumettre. La Prusse y fut
contrainte et remplit ses engagements avec la plus grande énergie.
Le Danemark l'adopta avec joie, espérant venger le bombardement de
Copenhague. La Hollande exécuta aussi par force les mesures
ordonnées, mais de mauvaise grâce, parce que cela ruinait son
commerce et que son commerce c'était son existence. L'empereur ne
pouvait pardonner au roi et au pays leur répulsion pour son vaste
plan rendu plus rigoureux encore par le décret daté de Milan le 17
décembre. La conduite récente des Anglais envers le Danemark, les
instances de la France avaient aussi déterminé la Russie à se
déclarer, en sorte que le tableau de l'Europe à cette époque était
des plus singuliers. Les puissances continentales d'un côté,
l'Angleterre de l'autre, s'acharnaient à porter la ruine et la
désolation dans le monde entier.

Au commencement de 1808, l'empereur Napoléon en était venu au point de
déclarer coupable de _haute trahison_ tout fonctionnaire qui
favoriserait les contraventions au décret du blocus. Les 18 et 23
janvier, Louis, cédant aux injonctions de son frère, prit encore de
nouvelles dispositions plus rigides. Peu de temps après l'arrivée en
Hollande de M. de Larochefoucauld, qui vint remplacer Dupont-Chaumont,
le bruit se répandit de la cession du Brabant et de la Zélande en
échange des villes anséatiques. Offensé de cette nouvelle, que la
diplomatie française semblait prendre plaisir à accréditer dans l'ombre,
le roi s'en expliqua nettement avec Napoléon, qui répondit d'une manière
ironique et évasive, terminant sa courte lettre par cette phrase:
«Encore une fois, puisque cet arrangement ne vous convient pas, c'est
une affaire finie. Il était inutile même de m'en parler, puisque le
sieur de la Rochefoucauld n'a eu l'ordre que de sonder le terrain.»

Louis fût peut-être parvenu à assurer la prospérité de son royaume
s'il n'eût été contrecarré dans ses projets par les vastes desseins
de son frère, ou s'il eût voulu suivre aveuglément la politique du
grand homme, car les mesures qu'il avait prises l'année précédente,
surtout les mesures financières, avaient eu un succès inespéré.
Utrecht ne devait pas être longtemps la résidence du roi. Ce prince,
soit qu'il se fût vite dégoûté de ce séjour, soit qu'il pensât
qu'Amsterdam, grand centre de population, remplît mieux les
conditions d'une capitale, y transporta le siège du gouvernement. À
cette même époque, les affaires d'Espagne avaient pris un nouvel
aspect. Napoléon songeait à placer un membre de sa famille sur le
trône de ce pays. Soit qu'il fût ennuyé de la lutte du roi de
Hollande avec lui, soit qu'il eût l'espoir que Louis suivrait mieux
la politique française à Madrid, soit qu'il fût bien aise d'avoir un
prétexte pour annexer la Hollande à ses États, peut-être aussi dans
le but d'arracher son frère à un climat contraire à sa santé,
l'empereur lui proposa la couronne d'Espagne. Le 27 mars 1808 il lui
écrivit:


  «Mon frère, le roi d'Espagne vient d'abdiquer. Le prince de la Paix
  a été mis en prison. Un commencement d'insurrection a éclaté à
  Madrid. Dans cette circonstance, mes troupes étaient éloignées de 40
  lieues de Madrid; le grand-duc de Berg a dû y entrer le 23 avec
  40,000 hommes. Jusqu'à cette heure le peuple m'appelle à grands
  cris. Certain que je n'aurai de paix solide avec l'Angleterre qu'en
  donnant un grand mouvement au continent, j'ai résolu de mettre un
  prince français sur le trône d'Espagne. Le climat de la Hollande ne
  vous convient pas. D'ailleurs la Hollande ne saurait sortir de ses
  ruines. Dans le tourbillon du monde, que la paix ait lieu ou non, il
  n'y a pas de moyen pour qu'elle se soutienne. Dans cette situation
  des choses, je pense à vous pour le trône d'Espagne. Vous serez
  souverain d'une nation généreuse, de 11 millions d'hommes et de
  colonies importantes. Avec de l'économie et de l'activité, l'Espagne
  peut avoir 60,000 hommes sous les armes et 50 vaisseaux dans ses
  ports. Répondez-moi catégoriquement quelle est votre opinion sur ce
  projet. Vous sentez que ceci n'est encore qu'un projet, et que,
  quoique j'aie 100,000 hommes en Espagne, il est possible, par les
  circonstances qui peuvent survenir, ou que je marche directement et
  que tout soit fait dans quinze jours, ou que je marche plus
  lentement et que cela soit le secret de plusieurs mois d'opérations.
  Répondez-moi catégoriquement: Si je vous nomme roi d'Espagne,
  l'agréez-vous? puis-je compter sur vous? Comme il serait possible
  que votre courrier ne me trouvât plus à Paris, et qu'alors il
  faudrait qu'il traversât l'Espagne au milieu des chances que l'on ne
  peut prévoir, répondez-moi seulement ces deux mots: J'ai reçu votre
  lettre de tel jour, je réponds oui, et alors je compterai que vous
  ferez ce que je voudrai; ou bien non, ce qui voudra dire que vous
  n'agréez pas ma proposition. Vous pourrez ensuite écrire une lettre
  où vous développerez vos idées en détail sur ce que vous voulez, et
  vous l'adresserez sous l'enveloppe de votre femme à Paris. Si j'y
  suis, elle me la remettra, sinon elle vous la renverra.

  «Ne mettez personne dans votre confidence et ne parlez, je vous
  prie, à qui que ce soit de l'objet de cette lettre; car il faut
  qu'une chose soit faite pour qu'on avoue d'y avoir pensé, etc.,
  etc.[60]»

         [Note 60: Cette lettre, si importante pour l'histoire, ne se
         trouve pas à la correspondance de l'empereur.]


Le roi refusa, indigné de ce qu'il considérait comme une spoliation
envers le malheureux Charles IV. «Je ne suis pas un gouverneur de
province, disait-il à ce sujet, il n'y a d'autre promotion pour un
roi que celle du ciel, ils sont tous égaux. De quel droit
pourrais-je aller demander un serment de fidélité à un autre peuple,
si je ne restais pas fidèle à celui que j'ai prêté à la Hollande en
montant sur le trône?»

L'empereur, mécontent de ce refus, donna la couronne d'Espagne à
Joseph; il continua à se plaindre de la Hollande, «nation _souple_
et _fallacieuse_, dit-il dans un moment d'humeur, et chez laquelle
se fabriquent toutes les nouvelles qui peuvent être défavorables à
la France.» Ses agents de police secrète, et ils étaient nombreux,
même à la cour du roi Louis, lui affirmaient que les Hollandais
faisaient avec l'Angleterre des affaires importantes par la
contrebande. Il en était bien quelque chose, et le contraire eût été
difficile. En vain les principaux organes de la presse criaient à la
calomnie, en déclarant faux tout ce qu'on rapportait à Napoléon. Ce
dernier savait très bien à quoi s'en tenir et répétait à qui voulait
l'entendre «que tout le pays de Hollande était entaché d'anglomanie
et que le roi en était le premier _smogleur_.» Tous les rapports
affectueux entre les deux frères avaient cessé, l'horizon politique
entre les deux pays s'obscurcissait, il était impossible que la
Hollande ne reconnût pas qu'elle courait à une crise dangereuse pour
elle. Louis, pressé par une puissance formidable à laquelle il ne
pouvait opposer qu'une bien faible résistance, fut obligé de se
résigner. Une circonstance se présenta de prouver à l'empereur qu'il
n'était pas aussi dévoué à l'Angleterre que Napoléon voulait bien le
dire, il la saisit avec empressement.

Le roi était allé à Aix-la-Chapelle pour y voir Madame mère; là il
apprit que les Anglais occupaient l'île de Walcheren et qu'ils
cherchaient à s'emparer de la flotte française en station sur
l'Escaut. Il n'hésita pas un instant et expédia sur-le-champ l'ordre
à ses généraux de se rapprocher avec leurs forces de la ville
d'Anvers, pour protéger la flotte contre les entreprises des
Anglais; toutes les tentatives des Anglais eussent été vaines, si le
général Bruce, officier hollandais qui commandait le fort de Batz,
n'eût trahi ses devoirs en secondant les vues de l'ennemi et en
laissant sans défense ce fort où il pouvait longtemps se maintenir.
Les troupes hollandaises, furieuses d'une trahison à laquelle elles
n'avaient eu aucune part, reprirent le fort. Le général Bruce fut
destitué et jeté en prison.

D'Aix-la-Chapelle, en passant par Amsterdam, le roi rejoignit ses
généraux dans les environs d'Anvers, où il forma un corps d'armée.
Des troupes françaises se réunirent aux hollandaises, et quoiqu'il
s'y refusât de bonne foi vis-à-vis des généraux français, le roi fut
obligé de prendre le commandement des troupes rassemblées sur ce
point. Il se rendit à la déférence qu'on lui marquait, mais avec la
crainte qu'elle ne fût point approuvée par l'empereur. Il ne s'était
point trompé, le prince de Ponte-Corvo vint bientôt prendre ce même
commandement au nom de Napoléon. Louis quitta aussitôt Anvers,
emmenant sa garde et laissant le commandement de ses propres troupes
au général Dumonceau. Cette conduite de l'empereur était mortifiante
pour le roi. Il pensa qu'on se méfiait de lui, et ses conjectures
sur des événements qu'il pressentait depuis longtemps ne tardèrent
pas à prendre de la consistance par la quantité de troupes
françaises que l'on rassemblait dans le Brabant.

La ville de Flessingue, bien défendue, pouvait opposer une longue
résistance et peut-être même en faire abandonner le siège; mais
après une défense très faible, le général Monnet, avec 4,000 hommes
de garnison, se rendit aux Anglais. Il fut mis en jugement.

Comme l'occupation de la Zélande par les Anglais n'avait pas altéré
l'amour des Hollandais pour leur souverain, on célébra la fête du
roi Louis à Amsterdam et dans toute la Hollande avec les
démonstrations de la joie, jamais la cour n'avait été plus brillante
que pendant ces trois jours de fêtes.

À l'anniversaire de la fête de Sa Majesté, on joignit la fête de
l'ordre de l'_Union_, le roi y distribua des décorations. Parmi les
nouveaux chevaliers figuraient de braves officiers blessés à la
reprise du fort de Batz.

Cependant les Anglais, dès qu'ils eurent inondé la Zélande de leurs
marchandises, l'évacuèrent. On les vit s'éloigner avec peine, parce
qu'ils avaient ravivé le commerce dans cette partie de la Hollande.
Les produits de fabrique anglaise refluaient jusque dans le palais
du roi, où tout le monde, depuis le grand dignitaire jusqu'au plus
simple serviteur, voulait en avoir et s'en parer: on en trouvait
partout et partout on en désirait, en dépit du décret du roi qui les
prohibait. Ainsi se trouvaient justifiés en partie les rapports des
agents de l'empereur et le jugement que Napoléon portait sur les
tendances des Hollandais.

Peu de temps après la conclusion de la paix avec la Prusse et la
Russie, une partie de l'armée hollandaise dut franchir les Pyrénées
pour aller combattre en Espagne. Les régiments bataves déployèrent
beaucoup de bravoure et montrèrent une discipline remarquable. Le
roi, qui n'entrevoyait même plus pour la suite une amélioration à la
fausse position de ses États vis-à-vis de la France, n'en continuait
pas moins de travailler aux réformes intérieures, ainsi qu'on le
verra par le récit des événements en 1809.


III.

1809--Mai 1810.

En 1809, tandis que Napoléon battait l'Autriche sur les bords du
Danube, que le prince Eugène faisait en Italie et en Hongrie les
brillantes campagnes qui illustrèrent son nom, que le roi Joseph
luttait contre les Anglo-Espagnols, souvent avec succès, le roi
Louis s'efforçait de vaincre les répugnances d'une nation
stationnaire et de lui procurer les bienfaits d'une administration
analogue à celle de la France, et cependant en rapport avec les
moeurs et les coutumes des habitants. Le 13 janvier, il proposa au
Corps législatif un projet de loi relatif à l'introduction d'un
système uniforme de poids et mesures, basé sur celui de l'Empire
français; il fit adopter un nouveau code criminel qui devait avoir
force de loi à dater de février 1810. Apprenant qu'une inondation
terrible ravageait la Hollande, il se rendit sur les lieux pour
s'assurer de la situation des choses, s'exposant à de véritables
dangers pour porter des secours et juger des mesures à prendre. À
Gorcum, à Nimègue, il paya de sa personne, étudiant avec soin le
système d'endiguement qui fait la sauvegarde du pays; il visita, non
seulement les villes, mais encore les plus pauvres villages de cette
partie de la Hollande; il distribua des décorations et des
récompenses à plusieurs ministres de la religion, qui tous étaient à
leur poste; il fit surseoir à la perception de tous les impôts dans
les districts inondés, forma un comité central du Watterstadt,
comité qu'il composa des plus habiles ingénieurs pour conférer avec
eux sur les moyens de dresser un plan général d'amélioration pour
préserver les pays les plus exposés. Louis visita ensuite les digues
du Leek, et ne rentra à Amsterdam qu'après avoir pris connaissance
de tous les travaux à effectuer. Il s'occupa aussi d'un travail
important sur les cultes[61].

         [Note 61: Voici un trait qui peint la bonté et l'esprit
         philosophique du roi Louis. Un jeune prêtre s'était permis
         contre un de ses actes une sortie des plus violentes, des
         plus ridicules et des plus injustes. Tout le monde demandait
         une punition exemplaire. Le roi le fit venir, exigea qu'il
         lui répétât les propos qu'il avait tenus, puis il le fit
         asseoir et lui exposa les motifs de la conduite de son
         gouvernement. Le jeune prêtre le quitta confus et persuadé.
         «Il m'importait plus de le convaincre que de le punir», dit
         le roi à ceux qui demandaient son châtiment.]

Au commencement de mars, le roi fit un voyage dans le département de
l'Over-Yssel. Son but était d'inspecter le pays pour un grand projet
du Watterstadt (l'agrandissement du lit de l'Yssel), d'examiner
l'état des finances communales et d'aplanir certaines difficultés
entre les catholiques et les protestants, pour la possession des
églises. Pendant cette tournée dans ses états, il reçut à
l'improviste de l'empereur le décret qui disposait du grand-duché de
Berg en faveur du prince royal de Hollande, Napoléon-Louis. Ce
décret se terminait ainsi: «Nous nous réservons le gouvernement et
l'administration du grand-duché de Berg et de Clèves, jusqu'au
moment où le prince Napoléon-Louis aura atteint sa majorité; nous
nous chargeons dès à présent de la garde et de l'éducation dudit
prince mineur, conformément aux dispositions du titre 3 du 1er
statut de notre maison impériale..» Le roi fut content de cette
donation, parce qu'il crut y voir l'intention secrète de son frère
d'en faire jouir la Hollande; cependant il ne put s'empêcher d'être
blessé de n'avoir pas été prévenu et d'avoir appris la cession par
une simple lettre d'avis; mais ce qui lui fit un chagrin profond,
c'est de voir que sans son consentement, on séparait à jamais son
fils de lui, privant ainsi un père de ses droits de tutelle et de
surveillance. Il ne témoigna à l'empereur que sa gratitude, espérant
voir luire des jours plus heureux pour lui et pour son peuple. Lors
de son retour à Amsterdam, il réunit le Corps législatif en session
extraordinaire, et l'on s'occupa d'un projet de loi relatif à la
noblesse, projet de loi qui fut adopté. Il différait des lois
françaises en ce que toute l'ancienne noblesse du pays fut reconnue,
en ce que la nouvelle n'eut pas de majorat, et enfin en ce que le
roi faisait ériger un certain nombre de terres en comtés ou
baronnies, et qu'il se réservait le droit de les donner aux
personnes qui mériteraient ces récompenses, à condition que ces
domaines rentreraient à la couronne dans le cas où la succession
directe viendrait à manquer. C'est cette dernière disposition que le
roi regardait comme la seule et véritable base constitutionnelle de
la noblesse, dans un gouvernement monarchique, mais libre. Il
voulait même qu'à la mort d'un homme ayant bien mérité de la patrie,
et qui avait obtenu un comté, une baronnie, ce comté, cette baronnie
fissent retour à la couronne, ne pouvant passer en la possession du
fils sans une nouvelle donation du roi, faite à la majorité de ce
fils, s'il en paraissait digne. «La noblesse n'est honorable et
réelle, disait le roi Louis, que lorsqu'elle s'unit au mérite
personnel. Le fils du gentilhomme doit être préféré à tout autre
pour succéder à son père, à mérite égal, jamais sans mérite et sans
autre titre que celui de la naissance. Seule la famille régnante
doit être exceptée, parce qu'elle n'est pas établie pour l'intérêt
et l'avantage des membres de cette famille, mais pour l'utilité de
la société; c'est donc, dans ce cas, une espèce de magistrature.»
Telles étaient les idées de Louis sur la noblesse, et nous les
trouvons bonnes et rationnelles. «La noblesse, prétendait
plaisamment le roi, ressemble à l'empreinte des monnaies, qui est
réelle si le métal qu'elle couvre a une valeur intrinsèque, mais qui
est nulle et sans prix si le métal est faux.»

Le 10 avril, après la session extraordinaire du Corps législatif, le
roi partit d'Amsterdam pour visiter le Brabant et la Zélande. Dans
un des villages où il se rendit, régnait une maladie contagieuse qui
répandait la désolation. 140 maisons sur 180 étaient atteintes du
fléau. Louis entra dans toutes les demeures infectées par la
contagion, adressant des paroles d'encouragement aux malheureux
habitants, distribuant lui-même des secours; puis il ordonna de
faire venir à la hâte tous les médicaments nécessaires, et il quitta
ce malheureux village en disant au curé: «Disposez sans ménagement
de tout ce qui est en ma puissance, quelque chose qu'exige la
maladie.» Pendant tout son long voyage, comme dans ceux qui
l'avaient précédé, le roi fit un bien immense aux pays qu'il visita,
et se fit adorer de tous les habitants, qui ne pensèrent jamais à
lui attribuer les malheurs résultant pour eux du système impérial.
Il revint à Amsterdam par Berg-op-Zoom, le 20 mai. Cependant, ainsi
qu'on l'a vu plus haut, la France et l'Autriche étaient de nouveau
en guerre. Tandis que la grande armée de Napoléon s'emparait de
Vienne (mai 1809), les Hollandais poursuivaient dans le nord de
l'Allemagne le partisan prussien Schill et le duc de Brunswick-Oels,
qui avait formé un corps d'armée en Bohême, d'où il s'était jeté en
Westphalie où régnait, depuis Tilsitt, Jérôme, le plus jeune des
frères de Napoléon. Les troupes hollandaises se mirent à la
poursuite de Schill qui, après plusieurs marches et combats, se
réfugia dans Stralsund. La ville fut enlevée et le partisan prussien
y trouva la mort et la fin de ses aventures singulières. Après cette
expédition, une partie de l'armée hollandaise quitta Stralsund pour
se joindre aux troupes du roi Jérôme et combattre le duc de
Brunswick. Les Hollandais formèrent l'avant-garde de l'armée de
Westphalie et montrèrent dans ces deux courtes campagnes le plus
brillant courage. Pendant que la Hollande envoyait ses enfants
combattre pour la cause française, des articles violents et injustes
étaient insérés contre elle dans les journaux de France. Louis s'en
plaignit à l'empereur, qui lui répondit, le 17 juillet, de
Schoenbrunn:


  Mon frère, je reçois votre lettre du 1er juillet. Vous vous plaignez
  d'un article du journal.... c'est la France qui a sujet de se
  plaindre du mauvais esprit qui règne chez vous. Si vous voulez que
  je vous cite toutes les maisons hollandaises qui sont les trompettes
  de l'Angleterre, ce sera fort aisé. Vos règlements de douane sont si
  mal exécutés, que toute la correspondance de l'Angleterre avec le
  continent se fait par la Hollande. Cela est si vrai que M. de
  Staremberg, envoyé d'Autriche, a passé par ce pays pour se rendre à
  Londres.... La Hollande est une province anglaise.


Il y avait du vrai dans ces reproches de l'empereur, mais les
reproches de Napoléon auraient dû s'adresser moins à son frère qu'à
la nation hollandaise, dont les intérêts étaient trop en souffrance
pour qu'elle ne cherchât pas à éluder les dispositions des décrets
impériaux qui ruinaient son commerce.

L'Autriche, battue à Raab en Hongrie, à Wagram près de Vienne,
traita de la paix, qui fut conclue le 15 octobre. L'empereur revint
à Paris, et y convoqua les souverains alliés de la France. Le but
ostensible de cette réunion était le couronnement solennel des rois
créés par le traité de Presbourg. Louis résolut de ne pas s'y
rendre, craignant qu'une fois en France on ne le laissât plus
revenir dans ses états.

Tout à coup, l'amiral Werhuell arriva à Amsterdam, disant n'avoir
d'autre mission que de parler à son souverain de la position
particulière du pays, et cela de son propre mouvement; mais bientôt
il chercha à décider le roi à se rendre à Paris, et laissa percer
ainsi le véritable motif de son voyage. Les rois alors dans la
capitale de la France étaient ceux de Saxe, de Bavière, de
Wurtemberg, de Westphalie, de Naples et le vice-roi d'Italie. Louis
refusa, prétextant qu'on ne l'avait pas engagé. Quelques jours
après, il reçut une invitation formelle de l'empereur. Le moment
était critique; il était dangereux de rien refuser à Napoléon, il
paraissait dangereux à Louis de quitter la Hollande, car les troupes
françaises s'avançaient de plus en plus de la Zélande sur le
Brabant, s'établissant dans le pays. Il fallait donc, ou lever le
masque et préparer la défense du territoire contre un ennemi qui
faisait trembler l'Europe entière, ou essayer de prolonger une
existence pénible, en se pliant à la nécessité. Le roi consulta ses
ministres; un seul, celui de la guerre, fut d'avis d'opposer une
légitime défense. L'armée semblait disposée à ce parti violent. Pour
combattre avec quelque chance de n'être pas écrasée, la Hollande
devait forcément s'allier avec l'Angleterre, et jouer en désespérée
son existence politique. Le roi était fort embarrassé; ses ministres
le pressèrent, le conjurèrent de céder, de partir pour la France. Il
céda, leur déclarant que c'était contre son opinion.

Avant de se rendre à leurs voeux, il convoqua le Corps législatif, qu'il
laissa assemblé pendant son absence, afin que la nation fût prête à tout
événement. Dans son message, il développa la situation du pays, et
annonça son départ. Il se mit en route le 27 novembre, emmenant son
ministre des affaires étrangères, son grand maréchal, un de ses aides de
camp, deux écuyers et un chambellan. En passant à Bréda, il donna
l'ordre _écrit_ aux gouverneurs de cette place, de Berg-op-Zoom et de
Bois-le-Duc, de n'obéir qu'à un _ordre signé par lui-même_ et de
n'admettre aucune troupe étrangère. On a vu que l'année précédente,
l'empereur avait proposé la cession par la Hollande du Brabant et de la
Zélande, contre de grands dédommagements en Allemagne, et qu'ensuite,
sur le refus du roi Louis, Napoléon avait paru abandonner ce projet. Il
n'en était rien, ainsi que la suite le prouva. Dès les premiers jours de
1810, l'annexion de la Hollande était résolue, et le ministre de la
guerre recevait l'ordre de former l'armée du nord. Plein d'une défiance
fort bien justifiée contre le gouvernement français, le roi convint
secrètement, avec ses ministres, que tout acte, toute pièce qui ne se
terminerait pas par quelques mots hollandais ou par la devise de l'ordre
de l'Union, serait regardée comme nulle. Louis arriva à Paris, le 1er
décembre 1809. Sa première entrevue avec son frère fut orageuse. Il
était descendu chez sa mère, au faubourg Saint-Germain. Il semblait en
disgrâce, très peu de personnes eurent le courage de le venir voir. La
session du Corps législatif allait être ouverte par l'empereur. Le roi
ne fut pas engagé à y paraître avec les autres princes de la famille
impériale. Le lendemain, il connut le passage du discours relatif à la
Hollande. «La Hollande, avait dit Napoléon, placée entre la France et
l'Angleterre, en est également froissée; elle est le débouché des
principales artères de mon empire. Des changements deviendront
nécessaires, la sûreté de mes frontières et l'intérêt bien entendu des
deux pays l'exigent impérieusement.» Le ministre de l'intérieur fut
plus explicite, il s'exprima ainsi devant le même Corps législatif: «La
Hollande n'est réellement qu'une portion de la France... la nullité de
ses douanes, les dispositions de ses agents, et l'esprit de ses
habitants qui tend sans cesse à un commerce frauduleux avec
l'Angleterre, tout fait un devoir de lui interdire le commerce du Rhin
et du Weser... Il est temps que tout cela rentre dans l'ordre naturel.»
En lisant ces passages, le roi comprit que son voyage était une faute.
Il voulut cependant profiter de son séjour à Paris pour obtenir, de
concert avec la reine Hortense, une séparation de corps. Le conseil de
famille refusa. On demanda au roi son consentement à la dissolution du
mariage de Napoléon avec Joséphine; il voulut refuser, puis il céda; il
eut même la faiblesse de paraître à la cérémonie du mariage de Napoléon
avec Marie-Thérèse, ainsi qu'à la fête d'adieu donnée par la ville de
Paris. Il se trouva aussi à la cérémonie du 1er janvier 1810, mais à
partir de ce jour, il ne parut plus en public pendant les cinq mois
qu'il resta à Paris. Alors commença pour le malheureux roi de Hollande
un véritable esclavage. Il fut emprisonné dans la capitale de la France.
En vain, il chercha à s'échapper pour retourner en Hollande, en vain il
essaya quelques courses à sa terre de Saint-Leu; il était bien et dûment
prisonnier, gardé à vue, sous la surveillance d'une police qui faisait
chaque jour son rapport sur lui. Avant de quitter la Hollande pour se
rendre à Paris, Louis, agité de funestes pressentiments, craignant, une
fois aux mains de son frère, d'être privé de son libre arbitre, ainsi
que cela arriva en effet, avait remis au ministre de la marine, Van der
Heim, président du conseil, l'ordre formel ci-dessous:


  M. Van-der-Heim, ministre de la marine et des colonies, je m'absente
  pour quelques jours et juge convenable de vous laisser la présidence
  du corps des ministres. La manière dont les affaires doivent se
  traiter est réglée par les deux décrets de ces jours; mais il reste
  un objet qui a besoin d'un ordre secret et confidentiel, et c'est le
  but de cette lettre.

  Je rends les ministres et vous et celui de la guerre
  particulièrement, responsables si des troupes françaises entrent
  dans Amsterdam, ou si ma garde et le 5e régiment d'infanterie,
  destinés à la garde de ce poste important, n'y restent pas
  constamment employés. Le ministre de la guerre commandera pendant
  l'absence des généraux _Tarrayre_ et _Travers_, toutes les forces
  militaires d'Amsterdam. Le général _Verdooren_ sera sous ses ordres;
  ne pouvant jamais donner un ordre que d'autres troupes que des
  troupes hollandaises occupent ma capitale et le palais, je vous
  ordonne de n'obéir à aucune sommation que l'on pourrait vous faire
  pour occuper _Amsterdam_ et ses lignes, Naarden y comprises, et de
  donner au ministre de la guerre l'ordre de l'empêcher par tous les
  moyens qui sont en son pouvoir, et de signifier à ceux qui
  pourraient tenter d'y vouloir pénétrer par force qu'ils sont
  responsables des conséquences, et vous leur ferez connaître que _je
  ne le veux point_; qu'on ait la certitude des ordres _que j'ai_
  donnés à cet égard. Si de même on veut occuper une autre partie
  quelconque du territoire, je vous ordonne de n'y consentir que sur
  un ordre écrit de ma main en entier, signé en hollandais finissant
  par un ou deux mots: _doc Wel en Zic nict om_. Faites connaître aux
  ministres que chacun est responsable pour sa partie, pour tout ce
  qui ne pourrait pas avoir été prévu avant mon départ, et qu'on doit
  regarder tout _acte_ de ma part comme nul, s'il n'est signé en
  hollandais et finissant par la devise: _doc Wel en Zic nict om_.


Cet ordre n'était pas resté longtemps un secret pour l'empereur, car
la division française du général Maison s'étant présentée pour
entrer à Berg-op-Zoom, l'entrée lui avait été refusée. (_Lettre du
duc de Feltre au roi Louis_, 20 janvier 1800.)

Indigné de la conduite qu'on tenait à son égard à Paris, Louis fit
porter par un de ses écuyers, M. de Bilandt, l'ordre formel et
réitéré de défendre le pays au moyen des inondations, et surtout
d'empêcher l'occupation d'Amsterdam. Napoléon en fut informé, manda
son frère et eut avec lui une altercation violente. Le roi
maintenant les ordres qu'il avait envoyés, l'empereur changea de
ton, et lui dit froidement: «Eh bien! choisissez: ou contremandez la
défense d'Amsterdam, destituez Krayenhoff et Mollerus (ministres de
la guerre et des affaires étrangères), ou voici le décret de réunion
que je fais partir à l'instant même, et vous ne retournerez plus en
Hollande; il m'est indifférent que l'on me taxe d'injustice et de
cruauté, pourvu que mon système avance: vous êtes dans mes mains.» À
ces mots, à la vue du décret, Louis sentit qu'il ne pouvait se tirer
de ce mauvais pas qu'en gagnant du temps. Il réfléchit un instant,
et prit la résolution de céder, puis de s'évader pendant la nuit;
mais à peine rentré dans l'hôtel de Madame mère, il vit arriver
jusque chez lui des gendarmes d'élite, chargés de ne pas le perdre
de vue. Toutes les mesures pour l'empêcher de retourner en Hollande
étaient prises. Le ministre de la guerre, alors duc de Feltre, vint
à son tour se plaindre de ce que les commandants des places fortes
en avaient refusé l'entrée aux troupes françaises, et sur le refus
du roi de donner des explications, il se retira en disant: «Ainsi
votre Majesté déclare la guerre à la France et à l'empereur.--Pas de
mauvaise plaisanterie, a répondit Louis, un prisonnier ne déclare
pas de guerre. Que l'empereur me laisse en liberté et alors il fera
ce qu'il voudra.» Ce même jour, 18 janvier 1810, le ministre écrivit
au roi une lettre par laquelle il le prévenait que l'empereur avait
donné ordre que les pays entre l'Escaut et la Meuse fussent occupés
militairement par le duc de Reggio, et qu'on fît passer par les
armes quiconque y apporterait la moindre opposition. Forcé dans ses
retranchements, le roi permit aux troupes françaises de cantonner
provisoirement dans les places, mais il ordonna de protester contre
toute usurpation de pouvoir ou d'autorité. Bientôt on commença à
annoncer la réunion du Brabant et de la Zélande à la France, ensuite
on en prit possession militairement. Le 24 janvier, Bréda et
Berg-op-Zoom furent occupées par deux brigades françaises. Les
autorités hollandaises protestèrent vainement; quelques jours après,
les autres places furent également occupées et on exigea le serment
de fidélité à l'empereur. Les Hollandais le refusèrent partout,
bravant les menaces et les mauvais traitements. Les journaux
français ne tarissaient pas en invectives contre la Hollande, en
reproches adressés au roi. Ce dernier fit un message au Corps
législatif de Hollande, pour lui exprimer son chagrin et sa
position. Voici ce document, daté de Paris, 1e février 1810.


    Le roi de Hollande, au Corps législatif.

  Messieurs, j'ai été trompé dans mon attente de revenir avant le 1er
  janvier; par les pièces ci-jointes du _Moniteur_ d'hier (c'est celui
  du 31 janvier, et les pièces se trouvent dans la _Gazette royale_
  des 5 et 6 février, nº 31-32), vous verrez que l'issue des affaires
  est subordonnée à la conduite que tiendra le gouvernement anglais.

  Le chagrin que j'ai ressenti a été bien augmenté par la fausse
  accusation que l'on nous a faite, d'avoir trahi la cause commune,
  c'est-à-dire de n'avoir pas fidèlement rempli nos engagements; et je
  vous écris ceci pour diminuer l'impression qu'une accusation si
  injuste et si criante fera naître dans vos coeurs et dans ceux de
  tous les véritables Hollandais.

  Tandis que pendant les quatre années qui se sont écoulées depuis le
  commencement de mon règne, la nation entière, et vous surtout,
  appelés à veiller à ses intérêts, avez supporté avec peine et
  patience l'augmentation des impositions, le redoublement de la dette
  publique tout aussi bien que les préparatifs de guerre beaucoup trop
  grands en proportion de la population et de la situation du royaume,
  nous pensions peu qu'on nous accuserait d'avoir trahi nos devoirs et
  de n'avoir pas assez fait; et cela dans un moment où la situation
  des affaires sur mer nous opprimait plus que tous les autres pays
  ensemble, et que pour surcroît de malheur, nous avions encore à
  endurer un blocus du continent. C'est le sentiment intérieur de ceci
  qui doit, Messieurs, nous animer à la docilité, jusqu'au moment où
  la justice de S. M. l'empereur, mon frère, nous délivrera d'une
  accusation que nous sommes si loin de mériter.

  Je ne puis encore calculer combien de temps je serai empêché de voir
  s'accomplir le premier et le plus ardent de mes souhaits: celui de
  retourner dans ma capitale et de me trouver au milieu de vous dans
  ces moments critiques. Quelque éloigné que soit ce moment, soyez
  assurés que rien ne sera en état de changer mon attachement pour la
  nation, mon zèle à travailler pour son intérêt, ni mon estime et ma
  confiance en vous.

                                                                LOUIS.


Vers la même époque, le gouvernement français essaya par la Hollande
de faire une tentative auprès de l'Angleterre pour l'ouverture d'une
négociation. Le ministre de France, M. de Champagny, duc de Cadore,
après avoir assuré le roi Louis que l'empereur n'avait nulle envie
de réunir la Hollande à l'empire, qu'il ne voulait pas même prendre
le Brabant et la Zélande; que, loin de là, il augmenterait son
royaume du grand-duché de Berg, ajoutant que s'il voulait faire
preuve d'une obéissance aveugle aux volontés de Napoléon, tout
changerait; que Napoléon, mécontent de la conduite de son frère,
demandait pour première preuve que ce dernier était décidé à suivre
désormais la politique de la France, de se prêter à un stratagème
qui consistait à envoyer quelqu'un en Angleterre pour voir si
l'appréhension de la réunion de la Hollande ne déterminerait pas
cette puissance à entrer en pourparlers pour la paix. Alors M. de
Champagny mit sous les yeux du roi le modèle d'une lettre que Louis
devait écrire à un de ses ministres. Louis rejeta d'abord avec
indignation cette rédaction, parce qu'on lui faisait dire qu'il
était convaincu de la nécessité de la réunion, puis sur les
instances qu'on fit auprès de lui, sur l'assurance qu'on lui donna
que tout cela n'avait d'autre but que de faire bien comprendre aux
Anglais l'imminence d'une réunion, il se décida à rédiger dans ce
sens une lettre à ses ministres.

Nous allons donner toutes les pièces, tous les documents relatifs à
cette haute comédie politique imaginée par Napoléon et dans laquelle
le roi Louis, alors sous l'entière dépendance de l'empereur à Paris,
fui contraint, bien malgré lui, de prendre un rôle. Comme nous
venons de le dire, le tout-puissant souverain de la France, à
l'apogée de son pouvoir et désireux de la paix maritime, crut, au
moyen d'une mise en scène habile, en faisant craindre au
gouvernement britannique une réunion prochaine de la Hollande à son
vaste empire, arriver à l'ouverture de négociations pour la
cessation de la guerre. Louis rédigea un projet de lettre destiné à
ses ministres en Hollande, lesquels devaient se réunir pour élaborer
une sorte de procès-verbal à expédier au président du conseil en
Angleterre, sir Arthur Wellesley, afin de prévenir le gouvernement
du danger qui menaçait les Îles britanniques si l'empereur Napoléon
donnait suite au projet qu'il semblait prêt à exécuter, de réunir la
Hollande à ses états et d'en faire un département français. En
effet, cela doublait la puissance maritime de l'empire. Or, rien ne
pouvait empêcher cette réunion si Napoléon l'ordonnait.
L'indépendance de la Hollande ne pouvait être indifférente pour
l'Angleterre, et dans ces conditions une paix maritime pouvait être
avantageuse pour la France, pour la Hollande, et pour l'Angleterre
elle-même. Telle était l'opinion de l'empereur.

Le 9 janvier, le roi Louis écrivit donc de Paris la lettre
ci-dessous.


    Louis à ses ministres.

  Messieurs,

  Depuis six semaines que je suis auprès de l'empereur, mon frère, je
  me suis constamment occupé des affaires du royaume. Si j'ai pu
  effacer quelques impressions défavorables ou du moins les modifier,
  je dois avouer que je n'ai pu réussir à concilier dans son esprit
  l'existence et l'indépendance du royaume avec la réussite et le
  succès du système continental, et en particulier de la France contre
  l'Angleterre. Je me suis assuré que la France est fermement décidée
  à réunir la Hollande malgré toutes les considérations, et qu'elle
  est convaincue que son indépendance ne peut plus se prolonger si la
  guerre maritime continue. Dans cette cruelle certitude, il ne nous
  reste qu'un espoir, c'est celui que la paix maritime se négocie;
  cela seul peut détourner le péril imminent qui nous menace. On
  propose la cession du Brabant et de la Zélande, de fournir 14
  vaisseaux et 25,000 hommes, et j'ai la certitude que même après cela
  le reste de la Hollande serait bientôt demandé. Ainsi l'intention
  claire et formelle de la France est de tout sacrifier pour acquérir
  la Hollande et augmenter par là, quelque chose qui doive lui en
  coûter, les moyens maritimes à opposer à l'Angleterre. Je suis
  obligé de convenir que l'Angleterre aurait tout à craindre d'une
  pareille augmentation de côtes et de marine pour la France. Il est
  donc possible que leur intérêt porte les Anglais à éviter un coup
  qui peut leur être aussi funeste. Faites donc en sorte, de
  vous-mêmes, sans que j'y sois nullement mentionné, que le ministère
  anglais soit prévenu du danger imminent de votre pays. Mais il n'y a
  pas de temps à perdre. Envoyez de suite quelqu'un du commerce, sur
  et discret, en Angleterre, et envoyez-le-moi de suite dès qu'il sera
  de retour. Faites-moi savoir l'époque à laquelle il pourra l'être,
  car nous n'avons pas de temps à perdre, il ne nous reste plus que
  peu de jours. Deux corps de la grande armée marchent sur le royaume.
  Le maréchal Oudinot vient de partir pour en prendre le commandement.
  Faites-moi savoir ce que vous aurez fait en conséquence de cette
  lettre et quel jour je pourrai avoir la réponse de l'Angleterre.

  Sur ce, Messieurs, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.


Projet de lettre jointe à celle du roi, et devant être adressée au
marquis de Wellesley:


  Quelque étrange que puisse paraître la démarche d'une nation qui,
  pour se sauver d'un péril imminent qui la menace, croit ne trouver
  d'autre moyen de salut qu'en s'adressant à la puissance même avec
  laquelle cette même nation se trouve en état de guerre ouverte, tel
  est cependant le résultat des circonstances qui ont amené l'état
  actuel des choses sur le continent, que cette démarche
  extraordinaire est devenue indispensable pour ceux qui, pendant
  l'absence de leur souverain, composent le gouvernement de Hollande.

  Si d'une part ce n'est pas sans peine (pourquoi le
  déguiserions-nous?) que nous nous voyons réduits à une démarche à
  laquelle aucune autre considération que celle de la perte de notre
  existence politique n'aurait été capable de nous engager; d'un autre
  côté, ce n'est que dans la conviction la plus intime d'agir
  conformément au plus sacré des devoirs politiques que nous devons
  croire pouvoir nous y déterminer et passer sur toutes les raisons
  qui ont pu nous arrêter un instant, au risque même de voir notre
  conduite désavouée, pour ne pas dire davantage, par le monarque même
  dont la conservation en fait un des principaux motifs, mais dont
  l'urgence du danger ne nous a point permis de demander
  l'approbation.

  En effet, M. le marquis, il ne s'agit dans ce moment de rien moins
  que la Hollande soit rayée de la liste des nations et d'en faire une
  province de la France.

  Depuis longtemps, un orage nous menaçait, et le roi, convaincu que
  le seul moyen de l'écarter était une entrevue avec son auguste
  frère, n'a pas hésité un seul instant de se rendre auprès de lui,
  lorsqu'il voyait toute autre tentative inutile. Mais quelqu'aient
  été les efforts qu'il a employés, les sacrifices auxquels il a voulu
  se résigner, rien n'a été capable de concilier dans l'esprit de
  l'empereur Napoléon l'existence et l'indépendance de la Hollande
  avec la réussite du système continental.

  Les nouvelles informations officielles qui nous sont transmises de
  Paris nous assurent que la France est fermement décidée à réunir la
  Hollande, et que l'époque de ce grand événement n'est éloignée que
  de quelques jours. Déjà, le maréchal destiné à l'exécution de ce
  plan, vient de partir. Déjà l'armée sous ses ordres paraît
  s'approcher de nos frontières, sans qu'aucune instance de notre part
  soit capable d'en arrêter les progrès. Dans cette cruelle certitude,
  un seul espoir nous reste, c'est celui d'une prompte négociation de
  paix entre la France et l'Angleterre. Cela seul peut détourner le
  péril qui nous menace, et sans la réussite de ces négociations, c'en
  est fait de l'existence politique de la Hollande, qui, une fois
  perdue, ne saurait lui être rendue sans un bouleversement total de
  l'ordre actuel des choses sur le continent, circonstance à laquelle
  il nous paraît aussi difficile de croire qu'impolitique de la
  désirer. Il est possible que nous nous faisions illusion, mais
  l'expérience du passé nous engage à croire que toutes les
  puissances, surtout l'Angleterre, sont intéressées à la conservation
  de notre existence politique et à ne négliger aucun moyen convenable
  pour parer le coup qui nous menace. La Hollande, puissance
  indépendante, ne pourra jamais porter le moindre ombrage à la grande
  force à laquelle l'Angleterre a su s'élever; réunie au contraire à
  la France, et les grandes forces qu'elle possède encore mises à la
  disposition du monarque qui gouverne ce vaste empire, et dont Votre
  Excellence est trop juste elle-même pour ne pas reconnaître le génie
  transcendant, la Hollande pourra donner indubitablement à la France
  les moyens de prolonger encore bien longtemps une lutte qui a déjà
  trop duré pour le malheur des nations.

  Ce n'est pas tout: l'indépendance même de l'Angleterrre dans ses
  relations directes avec le continent nous paraît menacée pour
  toujours du moment que la Hollande sera irrévocablement réunie à la
  France, et l'Angleterre par conséquent réduite à l'alternative de ne
  cultiver ses relations que par des voies longues et détournées ou de
  se soumettre à tous les inconvénients que pourra éprouver son
  commerce, en prenant par les états de la puissance la plus
  prépondérante du continent.

  Pardonnez, M. le marquis, notre zèle nous emporte trop loin, mais
  nous croyons qu'il est d'un intérêt si majeur pour l'Angleterre de
  ne point voir la Hollande devenir province française, que nous osons
  demander en considération sérieuse à Votre Excellence de contribuer,
  pour tout ce qui dépend d'elle, à prévenir ce désastre par une
  prompte ouverture de négociations de paix. Nous sentons qu'une
  pareille démarche peut paraître au premier abord contraire à la
  juste fierté du gouvernement anglais, mais lorsque nous considérons
  que la première base sur laquelle reposeront ces ouvertures serait
  d'exiger formellement que tout restât relativement à la Hollande sur
  le pied actuel, nous pensons, au contraire, que bien loin de
  blesser la fierté de votre gouvernement, des ouvertures de paix de
  sa part ne sauraient que lui être glorieuses.

  Voilà ce que le désir de notre conservation nous a suggéré de
  soumettre immédiatement à Votre Excellence. Nous aurions pu sans
  doute nous étendre davantage, si nous n'eussions craint de faire
  tort à sa pénétration, en entrant dans des développements
  ultérieurs.

  Au cas où Votre Excellence penserait que ce que nous avons dit
  mérite quelque attention du gouvernement anglais, qu'elle veuille
  bien se persuader qu'il n'y a pas de temps à perdre, chaque instant
  est infiniment précieux.

  Nous terminerons cette lettre par l'expression de l'espoir que nous
  aurons pour opérer auprès de Votre Excellence la même conviction qui
  réside auprès de nous à l'égard du contenu.

  Cela étant, nous aimons à nous flatter du plus heureux succès, la
  sagesse connue de Votre Excellence nous est le sûr garant qu'elle
  saura trouver les moyens de conduire l'important ouvrage dont il
  s'agit à une fin heureuse. Et après une gloire militaire acquise à
  si juste titre, quelle ne serait pas la satisfaction pour Votre
  Excellence elle-même de voir pendant son ministère actuel luire le
  jour heureux à l'humanité souffrante, dont la justice ne saurait
  manquer de reconnaître en elle un des grands hommes d'état auxquels
  il était réservé de réaliser l'espoir des nations.


L'empereur, peu satisfait de ce projet de lettre, écrivit à ce sujet
le lendemain, 17 janvier, au duc de Cadore:


  Monsieur le duc de Cadore, vous trouverez ci-joint une lettre du roi
  de Hollande avec un projet de dépêches au ministre des affaires
  étrangères d'Angleterre. Vous ferez connaître au roi que je
  n'approuve point ce projet de dépêche, et que je n'approuve point
  non plus qu'il retourne en Hollande. Cela serait contraire aux
  circonstances actuelles. Mes troupes ont déjà reçu l'ordre de se
  diriger sur Dusseldorf et d'entrer en Hollande. Je vous envoie
  ci-joint trois pièces: 1º un projet de note que vous remettrez à M.
  de Roëll, le ministre des affaires étrangères de Hollande; 2º un
  projet de procès-verbal d'une séance du conseil de Hollande; 3º un
  projet de lettre du président de ce conseil au président du conseil
  d'Angleterre.


L'empereur attachait une telle importance à cette affaire, que
lui-même fît écrire, sous sa dictée, la note ci-dessous:


    Note dictée par l'empereur et sans date.

  Je pense qu'il est convenable que quinze ou vingt des plus notables
  de la nation hollandaise se rendent à Paris. Là, on leur fera
  connaître la situation des choses et la volonté où je suis de réunir
  leur pays, en leur disant tout ce que j'ai fait pour leur bien-être.

  Si la guerre maritime dure encore, l'indépendance de leur pays est
  impossible, mais que l'empereur demande que cette démarche soit
  faite, pour faire connaître la position de la Hollande au
  gouvernement anglais. Enfin, si on veut faire la paix ou plus tôt ou
  plus tard, la paix se fera. En la faisant aujourd'hui, la Hollande
  conservera son indépendance.

  Cette démarche aussi peut frapper Londres, et mettre dans l'embarras
  les ministres anglais.

  Que le Corps législatif fasse faire des démarches en Angleterre pour
  faire connaître que la paix peut conserver l'indépendance de la
  Hollande.

  Il faut pour cela que le discours soit fait de façon à prouver que
  la Hollande sent l'impossibilité de conserver son indépendance si la
  guerre dure. La réunion du Brabant est indifférente à l'Angleterre.

  Causer de cela avec le ministre des affaires étrangères et
  l'ambassadeur, et voir le parti à prendre.

  Que la Hollande se donnera franchement à la France si on ne fait
  rien avec l'Angleterre.


Alors le duc de Cadore fît rédiger un second projet, qui, revu avec
beaucoup de soin et corrigé de la main de l'empereur, fut envoyé de
Paris à MM. Van der Heim, Mollerus et autres ministres de Hollande.

Voici ce document:


    Projet de procès-verbal.

  Que si l'Angleterre connaissait le sort qui menace la Hollande, ce
  pourrait être pour la Grande-Bretagne une occasion de se relâcher de
  ses mesures et d'ouvrir au moins une négociation provisoire par
  laquelle la France serait engagée à renoncer aux décrets de Berlin
  et de Milan, et l'Angleterre à ses ordres du conseil et à ses
  prétentions relatives aux droits de blocus; et que ce simple
  arrangement rendant à la guerre le caractère qu'elle avait il y a
  trois ans, la Hollande pourrait en conséquence exister comme elle
  existait alors, en commerçant avec les neutres, sans nuire aux
  intérêts du continent: que les Anglais jugeraient peut-être que le
  moment est favorable pour entamer les négociations d'une paix qui
  serait utile à l'Angleterre, Sa Majesté assurant l'indépendance
  d'une nation dont le voisinage lui est si avantageux, et qui est la
  plus directe et la plus courte communication avec le continent; que
  dans ces circonstances il est évident que des négociations de paix
  ou du moins des arrangements provisoires peuvent seuls conserver à
  la Hollande son existence politique, et qu'en conséquence il sera
  envoyé le plus promptement possible auprès du gouvernement anglais
  un agent secret chargé de lui faire connaître la situation de la
  Hollande, et de lui communiquer la note du ministre des relations
  étrangères de France et le présent procès-verbal. Que si
  l'Angleterre ne consentait pas à profiter de cette circonstance pour
  faire des ouvertures de paix, elle pourrait, du moins, rétablir les
  choses telles qu'elles étaient avant les ordres du conseil et
  s'entendre pour une négociation relative à l'échange des prisonniers
  de guerre; et que par là elle rendrait à la guerre actuelle le
  caractère d'une guerre ordinaire, et éviterait les malheurs qui
  menacent la Hollande. Que si, au contraire, l'Angleterre est
  inaccessible à ces considérations, la nation hollandaise n'aura pas
  d'autre parti que de se soumettre avec dévouement au grand homme qui
  veut la réunir à son empire, en lui laissant son organisation
  intérieure et en ouvrant à son commerce tout le continent européen.

  Quelques députés au Corps législatif et autres personnes notables
  pourront être convoqués à ce conseil et signer ce procès-verbal.


Le roi Louis, qui avait voulu d'abord décliner toute participation
dans ce projet et refuser un rôle dans cette haute comédie
politique, circonvenu, avait fini par se rendre, comme on l'aura vu,
et était devenu l'âme de l'affaire. Il fit passer en Hollande le
projet de lettre ci-dessous, à joindre avec les dépêches à expédier
en Angleterre.

Projet de lettre que le président du conseil des ministres de
Hollande devra écrire au président du conseil d'Angleterre:


  J'ai l'honneur de vous envoyer une note du ministre des affaires
  étrangères de France, ainsi que le procès-verbal d'une séance du
  conseil tenu en conséquence. Votre Excellence reconnaîtra trop bien
  par le but de ma démarche, pour que j'aie besoin de lui dire à quel
  point l'indépendance de la Hollande est menacée; et elle sait
  combien la réunion de la Hollande à la France serait funeste pour
  l'Angleterre. Les résolutions de l'empereur ne peuvent être
  détournées que par un traité de paix, où l'on mettrait pour
  condition qu'il ne serait rien fait de nouveau à l'égard de la
  Hollande; où, par une négociation provisoire relative à l'échange
  des prisonniers de guerre, et à la suppression des décrets de Berlin
  et de Milan, et des ordres du conseil d'Angleterre, l'on mettrait
  également pour condition qu'il ne serait rien fait de nouveau à
  l'égard de la Hollande. Si les deux puissances ne voulaient pas
  s'entendre pour rendre la paix et le bonheur à l'humanité, elles
  pourraient, du moins, par un arrangement, établir des principes sur
  le commerce des neutres et l'échange des prisonniers, ce qui ôterait
  à la guerre ce caractère farouche et désespéré qu'elle a pris
  depuis quelques années: arrangement d'autant plus avantageux pour
  l'Angleterre qu'il sauverait l'indépendance de la nation
  hollandaise. Mais si tant de considérations d'humanité et de
  politique ne peuvent rien sur le gouvernement britannique, il ne
  nous restera qu'à nous rallier de bonne foi au grand empereur qui
  veut nous admettre dans son empire, et reconnaître que les actes
  qu'il fait contre notre indépendance ne sont point le résultat du
  caprice et de l'ambition, mais celui de l'inflexible nécessité.

  Il me reste à vous prier de ne donner aucune communication de cette
  lettre, afin qu'elle ne parvienne pas aux oreilles de notre
  souverain. J'espère, lorsque j'aurai reçu la réponse de Votre
  Excellence, lui faire agréer la démarche que je fais dans ce moment.
  Sa Majesté reconnaîtra la pureté de mes motifs, mais encore est-il
  convenable qu'elle ne l'apprenne pas par d'autre que moi-même.


Enfin, le 24 janvier 1810, un troisième projet de note fut remis au
baron de Roëll. L'empereur avait revu avec soin cette note, dont
l'original porte des corrections de sa main. Voici ce dernier projet
qui fut confié à un Hollandais, M. Labouchère, et porté par lui à
Londres:


                                                      24 janvier 1810.

  Le soussigné, ministre des relations extérieures de France, est
  chargé de faire connaître à Son Excellence M. le baron de Roëll,
  ministre des affaires étrangères de Hollande, la détermination à
  laquelle la situation actuelle de l'Europe oblige Sa Majesté
  impériale. Si cette détermination est de nature à contrarier les
  voeux d'une partie de la nation hollandaise, si elle afflige le
  coeur de son roi, l'empereur en est fâché sans doute, et ne le prend
  qu'avec regret, mais l'impitoyable destinée qui préside aux affaires
  de ce monde et qui veut que les hommes soient entraînés par les
  événements, oblige Sa Majesté de suivre d'un pas ferme les mesures
  dont la nécessité lui est démontrée, sans se laisser détourner par
  des considérations secondaires.

  Sa Majesté impériale, en plaçant un de ses frères sur le trône de
  Hollande, n'avait pas prévu que l'Angleterre oserait proclamer
  ouvertement le principe d'une guerre perpétuelle, et que, pour la
  soutenir, elle adopterait pour base de sa législation les monstrueux
  principes qui ont dicté ses ordres du conseil de novembre 1807.
  Jusqu'alors son droit maritime était sans doute combattu par la
  France et repoussé par les neutres; mais enfin il n'excluait pas
  toute navigation et laissait encore une sorte d'indépendance aux
  nations maritimes. Il y avait peu d'inconvénient pour la cause
  commune à ce que la Hollande commerçât avec l'Angleterre, soit par
  l'entremise des neutres, soit en employant leur pavillon. Marseille,
  Bordeaux et Anvers jouissaient du même avantage. L'Angleterre avait
  encore à ménager les Américains, les Russes, les Prussiens, les
  Suédois, les Danois, et ces nations formaient une sorte de lien
  entre les puissances belligérantes.

  La quatrième coalition a détruit cet état de chose. L'Angleterre,
  parvenue à réunir contre la France la Russie, la Prusse et la Suède,
  ne s'est plus vue obligée à tant de ménagements; c'est alors
  qu'abusant et des mots et des choses, elle a élevé la prétention de
  faire taire et disparaître tous les droits des neutres devant un
  simple décret de blocus. L'empereur s'est vu forcé d'user de
  représailles, et, à son arrivée à Berlin, il a répondu au blocus de
  la France par la déclaration du blocus des Îles britanniques. Les
  neutres et surtout les Américains demandèrent des explications sur
  cette mesure. Il leur fut répondu que, quoique l'absurde système de
  bloquer un état tout entier fut une usurpation intolérable,
  l'empereur se bornerait à arrêter sur le continent le commerce des
  Anglais; que le pavillon neutre serait respecté sur mer; que ses
  bâtiments de guerre et ses corsaires ne troubleraient point la
  navigation des neutres, le décret ne devant avoir d'exécution que
  sur terre. Mais cette exécution même, qui obligeait de fermer les
  ports de la Hollande au commerce anglais, blessait les intérêts
  mercantiles du peuple hollandais et contrariait ses anciennes
  habitudes. Première source de l'opposition secrète qui commença
  d'exister entre la France d'un côté, et de l'autre le roi et la
  nation hollandaise. Dès lors Sa Majesté entrevit avec peine que le
  moyen qu'elle avait choisi entre des partis extrêmes, pour concilier
  l'indépendance de la Hollande avec les intérêts de la France, ne
  remédierait à rien et qu'il faudrait un jour étendre les lois
  françaises aux débouchés de la Hollande et réunir ce royaume à
  l'empire. La paix de Tilsitt eut lieu. L'empereur de Russie,
  provoqué par les outrages que l'Angleterre avait faits à son
  pavillon pendant qu'il combattait pour elle, et indigné de
  l'horrible attentat de Copenhague, fit cause commune avec la France.

  La France espéra alors que l'Angleterre verrait désormais
  l'inutilité d'une plus longue lutte et qu'elle entendrait à des
  paroles d'accommodement; mais ces espérances s'évanouirent bientôt.
  En même temps qu'elles s'évanouissaient, l'Angleterre, comme si
  l'expédition de Copenhague lui eût ôté toute pudeur et eût brisé
  tous les freins, mettait ses projets à découvert et publiait ses
  ordres du conseil de novembre 1807, acte tyrannique et arbitraire
  qui a indigné l'Europe. Par cet acte, l'Angleterre réglait ce que
  pourraient transporter les bâtiments des nations étrangères, leur
  imposait l'obligation de relâcher dans ses ports, avant de se rendre
  à leur destination, et les assujettissait à lui payer un impôt.
  Ainsi, elle se rendait maîtresse de la navigation universelle, ne
  reconnaissait plus aucune nation maritime comme indépendante,
  rendait tous les peuples ses tributaires, les assujettissait à ses
  lois, ne leur permettait de commercer que pour son profit, fondait
  ses revenus sur l'industrie des nations et sur les produits de leur
  territoire, et se déclarait la souveraine de l'Océan, dont elle
  disposait comme chaque gouvernement dispose des rivières qui sont
  sous sa domination.

  À l'aspect de cette législation, qui n'était autre chose que la
  proclamation de la souveraineté universelle, et qui étendait sur
  tout le globe la juridiction du Parlement britannique, l'empereur
  sentit qu'il était obligé de prendre un parti extrême et qu'il
  fallait tout employer plutôt que de laisser le monde se courber sous
  le joug qui lui était imposé. Il rendit son décret de Milan, qui
  déclare dénationalisés les bâtiments qui ont payé le tribut à
  l'Angleterre qui était imposé. Les Américains, menacés de nouveau de
  se trouver soumis au joug de l'Angleterre, et de perdre leur
  indépendance si glorieusement acquise, mirent un embargo général sur
  tous leurs bâtiments et renoncèrent à toute navigation et à tout
  commerce, sacrifiant ainsi l'intérêt du moment à l'intérêt de tous
  les temps, la conservation de leur indépendance.

  Le succès des vues de l'empereur dépendait surtout de l'exécution
  universelle et sans exception de ses décrets. La Hollande a été un
  obstacle à cette exécution. Elle ne s'est soumise qu'en apparence à
  ces décrets. Elle a continué de faire le commerce interlope avec
  l'Angleterre. De fréquentes représentations ont été faites au
  gouvernement hollandais; elles ont été suivies de mesures de rigueur
  qui attestaient le mécontentement de l'empereur. Deux fois les
  douanes françaises ont élevé une barrière entre la France et la
  Hollande. L'empereur voulait tout tenter avant de se résoudre à
  détruire l'indépendance d'une nation qu'il avait protégée et
  favorisée, en lui donnant pour souverain un prince de son sang. Il a
  cherché à épuiser tous les moyens de conciliation, afin de pouvoir
  se rendre ce témoignage qu'il ne cédait qu'à l'impérieuse nécessité.

  Le moment est venu de prendre un parti. Déjà l'empereur a fait
  connaître à la nation française, à l'Europe, la nécessité d'apporter
  quelques changements à la situation de la Hollande, puisque la
  nation hollandaise, loin d'avoir le patriotisme dont les Américains
  ont fait preuve, ne paraît guidée que par une politique purement
  mercantile et l'intérêt du moment présent. C'est de la part de
  l'empereur une résolution inébranlable que de n'ouvrir jamais ses
  barrières au commerce de la Hollande; il croirait les ouvrir au
  commerce anglais. La Hollande peut-elle donc exister dans cet état
  d'isolement, séparée du continent et cependant en guerre avec
  l'Angleterre?

  D'un autre côté, l'empereur la voit sans moyens de guerre et presque
  sans ressources pour sa propre défense. Elle est sans marine, les
  seize vaisseaux qu'elle devait fournir ont été désarmés. Elle est
  sans armée de terre. Lors de la dernière expédition des Anglais,
  l'île de Walcheren, Bath et le Sud-Beveland n'ont opposé aucune
  résistance. Sans armée, sans douane, on pourrait presque dire sans
  amis et sans alliés, la nation hollandaise peut-elle exister? Une
  réunion de commerçants, uniquement animée par l'intérêt de leur
  commerce, peut former une utile et respectable compagnie, mais non
  une nation. L'empereur est donc forcé de réunir la Hollande à la
  France, et de placer ses douanes à l'embouchure de ses rivières.
  Laisser les embouchures du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut à la
  Hollande, n'est-ce pas les livrer au commerce anglais, et ces grands
  fleuves ne sont-ils pas les artères de la France, comme la Hollande
  est une alluvion de son territoire?

  Sans les ordres du conseil de novembre 1809, la France se serait plu
  à maintenir l'indépendance de la Hollande, parce qu'elle était
  compatible avec la sienne; mais depuis lors, rien de ce qui favorise
  le commerce anglais n'est compatible avec la souveraineté et
  l'indépendance des puissances du continent.

  Sa Majesté désire la paix avec l'Angleterre. Elle a fait à Tilsitt
  des démarches pour y parvenir, elles ont été sans résultat. Celles
  qu'il avait concertées avec son allié à Erfurth, l'empereur de
  Russie, n'ont pas eu plus de succès. La guerre sera donc longue,
  puisque toutes les démarches tentées pour arriver à la paix ont été
  inutiles. La proposition même d'envoyer des commissaires à Morlaix
  pour traiter de l'échange des prisonniers, quoique provoquée par
  l'Angleterre, est restée sans effet, lorsqu'on a craint qu'elle pût
  amener un rapprochement.

  L'Angleterre, en s'arrogeant par ses ordres du conseil de 1807 la
  souveraineté universelle, et en adoptant le principe d'une guerre
  perpétuelle, a tout brisé et a rendu légitimes tous les moyens de
  repousser ses prétentions. Par sa réunion avec la France, la
  Hollande s'ouvrira le commerce du continent, et ce commerce utile à
  la cause commune deviendra une source de richesses pour ses
  industrieux habitants.

  Deux voies se présentent pour opérer cette réunion: la négociation
  ou la guerre. L'empereur désire s'entendre avec la nation
  hollandaise, lui conserver ses privilèges et tout ce qui, dans son
  mode d'existence, serait compatible avec les principes qu'il a
  constamment soutenus, et ne pas être _réduit à fonder son droit sur
  les plus légitimes de tous: la nécessité et la conquête_.


En exécution des ordres du roi Louis, les ministres du gouvernement
hollandais envoyèrent M. Labouchère à Londres, avec mission de faire
connaître au ministère britannique l'état des choses, de lui faire
envisager combien il serait avantageux à l'Angleterre que la
Hollande ne fût pas réunie à la France, enfin de l'engager à entrer
en négociation pour une paix générale.

M. Labouchère, riche et honorable commerçant très connu et très
estimé à Londres, devait envoyer le récit détaillé de ses démarches,
des réponses qui lui seraient faites, et revenir en Hollande avant
de se rendre à Paris près du roi. Les instructions données à M.
Labouchère sont libellées en date du 1er février. Le 12 du même
mois, sir Arthur Wellesley répondit: que l'Angleterre compatissait
aux maux de la Hollande, que la mission de M. Labouchère n'était pas
de nature à donner lieu à aucune observation sur une paix générale;
que la France n'avait encore manifesté aucun symptôme, ou d'une
disposition à la paix ou d'une tendance à se départir de ses
prétentions, prétentions qui jusqu'alors avaient rendu nulle la
volonté si bonne du gouvernement de la Grande-Bretagne pour mettre
fin à la guerre.

En recevant cette réponse à Londres, M. Labouchère s'empressa de
rendre compte au gouvernement hollandais de l'inutilité de ses
démarches et de la persuasion où il était que toute tentative
échouerait.

Ainsi se termina ce singulier épisode politique. On voulut essayer
de le reprendre, et le 20 mars l'empereur écrivit à son frère de
renvoyer à Londres M. Labouchère, non plus au nom du ministère
hollandais, mais en son nom, avec une note non signée et non d'une
écriture connue. Cette note, jointe à la lettre de l'empereur, se
trouve à la page 319 du 20e volume de la correspondance de Napoléon
Ier. Vers cette époque on répandit en Hollande le bruit de la mort
du roi et de la régence de la reine. Ce bruit venait de ce que
Louis, dont la santé était fort délabrée déjà, n'avait pu subir
toutes les vexations auxquelles il avait été soumis sans tomber
sérieusement malade. Il fut retenu assez longtemps au lit par une
fièvre nerveuse. Tous les souverains et les princes alors à Paris
s'empressèrent de le venir voir. Napoléon seul s'en abstint quelque
temps. Il parut enfin un beau matin, brusquement, en se rendant à la
chasse. La conversation des deux frères fut assez amicale. Ni l'un
ni l'autre n'aborda la question des grands intérêts politiques.
Pendant la maladie du roi, les troupes françaises continuaient à
s'approcher d'Amsterdam. Louis trouva moyen d'envoyer encore des
ordres formels pour qu'on mît cette capitale dans le plus imposant
état de défense[62]. Une fois à peu près rétabli, il voulut
s'assurer par lui-même s'il était encore prisonnier en France. Il
se rendit à son château de Saint-Leu. Le doute ne lui fut pas
permis. On n'avait pas encore arraché à ce malheureux prince toutes
les concessions que l'on désirait. On ne tarda pas à lui faire à cet
égard des ouvertures qu'il commença par repousser, comme d'habitude,
et puis qu'il finit par écouter, attendu qu'il ne pouvait faire
autrement sans mettre dans le plus grand péril l'indépendance de la
Hollande. Or, Louis espérait toujours que de la force du mal
naîtrait le bien, que les mesures du blocus poussées à l'extrême
amèneraient une paix maritime, que lors de cette paix la Hollande
pourrait sortir de ses ruines. Il voulait donc gagner du temps pour
atteindre à cette paix. La question la plus importante, à ses yeux,
c'était de faire vivre de la vie politique, et à l'état de nation,
un royaume à qui la France enlevait chaque jour un lambeau. Pour
maintenir les Hollandais sur le tableau des puissances européennes,
le roi consentit à tout ce qu'on voulut, à l'exception de la
conscription, coutume qui répugnait par trop à son peuple, et de
l'imposition sur la rente, mesure qu'il considérait comme
équivalente à une banqueroute. Interdiction de tout commerce et de
toute communication avec l'Angleterre, mise sur pied, entretien
d'une flotte considérable, d'une armée de terre de 25,000 soldats,
suppression de la dignité du maréchalat, destruction de tous les
privilèges de la noblesse contraires à la constitution donnée par
l'empereur, tout fut accordé.

         [Note 62: L'empereur fut bientôt informé des projets du roi.]

Le 24 février 1810, avait paru au _Journal officiel_ un article
virulent contre la Hollande. Le roi en fut très affecté et chargea
Werhuell d'en parler au duc de Cadore, et de prier ce dernier de
demander à l'empereur de faire connaître ses intentions pour que le
gouvernement hollandais accédât à ses désirs, si la chose était
possible. Werhuell écrivit dans ce sens au duc de Cadore, et dès le
lendemain le roi Louis reçut de son frère un projet de traité.

En marge de ce traité le roi Louis écrivit: «_Je consentirai à tous
les sacrifices que l'empereur exigera, pourvu que je puisse tenir
les engagements que je contracterai; pourvu encore que le reste de
la Hollande puisse exister, et surtout si ces sacrifices ôtent tout
sujet de mécontentement de la part de mon frère et me donnent la
possibilité de regagner son amitié et sa bienveillance; et c'est par
cette raison que je désirerais qu'on omît des considérants ces mots:
différents survenus entre eux._ Je n'ai pas d'autre différent que la
peine de voir l'empereur et mon frère fâché contre moi.»

Ce traité se composait de 15 articles, pour quelques-uns desquels le
roi demanda des modifications. Il proposa ensuite neuf articles
additionnels. L'empereur consentit à quelques-unes des modifications
proposées par son frère et rejeta les autres.

Daté du 16 mars, ce traité contenait en outre les quatre articles
secrets suivants:


  1º Le roi ne s'oppose pas à ce que le corps de 18,000 hommes du
  deuxième article soit commandé par un général nommé par l'empereur.

  2º Il consent à ce que les bâtiments chargés de contrebande qui
  arriveraient dans les rades de Hollande y soient arrêtés et déclarés
  de bonne prise, et toutes les marchandises anglaises et coloniales
  confisquées, sans égard à aucune déclaration.

  3º Qu'il est dans le projet du roi d'éloigner de sa personne les
  ministres qui ont eu l'intention de défendre Amsterdam, et n'ont pas
  craint de provoquer la colère de la France. Sa Majesté veillera à ce
  que dans aucun discours ou publication quelconque il n'y ait rien
  qui tende à favoriser les sentiments haineux de la faction anglaise
  contre la France.

  4º Sa Majesté s'engage à cesser insensiblement d'entretenir des
  ministres en Russie et en Autriche, de manière à ce que cette mesure
  ne soit pas un sujet de remarque et que les cours ne puissent s'en
  formaliser.


Après être tombé d'accord sur le traité avec son frère, le roi Louis
envoya à ses ministres en Hollande la lettre ci-dessous, qui fut lue
en séance du Conseil d'état, en présence de tous les membres du
cabinet, par le vice-président du Conseil.


                                               Paris, 21 février 1810.

    Le roi au Conseil d'état.

  Quoique le troisième mois après mon départ tire déjà à sa fin, il
  n'y a encore rien de décidé au sujet de l'état de nos affaires. Je
  ne puis cependant mieux employer le premier moment de ma guérison
  qu'en vous renouvelant l'assurance que j'emploierai continuellement
  tous les moyens possibles pour conserver l'existence de ce royaume.
  Il ne faut pas le feindre, ceci nous coûtera des sacrifices grands
  et pénibles; mais s'il y a seulement une lueur de possibilité qui
  nous assure la continuation de l'existence de la Hollande après tout
  ce qu'on exige d'elle, je n'hésiterai pas un moment de me reposer
  sur la magnanimité de l'empereur mon frère, dans l'espoir que les
  raisons de mécontentement une fois remédiées, nous obtiendrons le
  dédommagement que nous pouvons prétendre à si bon droit et dont nous
  aurons besoin plus que jamais.

  Mon intention, en me conformant à tout ce que l'empereur, mon frère,
  exigera de nous, est de lui montrer que nous avons beaucoup
  d'ennemis, que nous sommes la victime du vice, de viles passions et
  d'intérêts; mais que nous n'avons cessé de continuer toujours
  d'admirer l'empereur et de nous comporter comme des amis et des
  alliés fidèles de la France, et éprouvés par mille sacrifices. Si,
  comme j'ai raison de me flatter, je puis réussir dans mes intentions
  réelles, le reste suivra de soi-même, tandis que ce doit être
  l'intérêt et le désir de la France de protéger et d'agrandir la
  puissance de ses amis, au lieu d'y apporter atteinte. Je vous invite
  ainsi de réunir tous vos efforts pour prévenir les émigrations dans
  les pays étrangers ou autres démarches désespérées et d'animer la
  nation à attendre, avec la modération qui fait le fond de son
  caractère, et convient à sa juste cause, le décret que l'empereur
  donnera pour notre sort. Il ne m'est pas inconnu tout ce que chacun
  souffre. J'ai fait pour plaider notre cause tout ce qui était en mon
  pouvoir; ni la perte de mon temps, ni la mauvaise réussite de mes
  peines n'ont pu me décourager, aussi ai-je tout _espoir d'espérer_
  que si nous pouvons faire un arrangement qui n'exclue pas
  entièrement la possibilité de notre existence, la Hollande pourra
  encore échapper à cette tempête, surtout si après tout cela il ne
  reste, non seulement aucun sujet de mécontentement, mais aucun
  prétexte de mésentendu ou de mécontentement, et c'est à quoi je
  tâche de faire aboutir tous mes efforts.

  Votre roi,

                                                                LOUIS.


Cet acte, connu du maréchal Oudinot, fut envoyé par lui au major
général, le 3 mars, de Bois-le-Duc, avec la lettre suivante:


  Monseigneur, j'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence copie de
  deux lettres[63] du roi de Hollande, au Corps législatif et au
  Conseil d'état de son royaume. En lisant ces lettres, Votre
  Excellence ne sera point surprise des obstacles que l'on m'oppose et
  des espérances des Hollandais. Il n'est pas douteux qu'outre ces
  lettres, le roi n'envoie des ordres secrets pour qu'il soit pris des
  mesures qui reculent le moment de notre entrée en Hollande, et pour
  que les magistrats se refusent à tout ce qui aura l'air de prise de
  possession.

         [Note 63: Lettres datées de Paris, 1er et 21 février 1810.]

  La tranquillité continue de régner dans le Brabant, mais le pays
  n'est pas riche; il a souffert par les inondations dans les années
  précédentes, et l'armée ne pourra guère y vivre qu'au jour le jour.

  J'attends toujours une décision relativement au séquestre des
  caisses publiques et aux hussards hollandais qui sont à Bréda et
  dont le corps est en Espagne.

  _P.-S._--Je reçois à l'instant un rapport de M. le général Dessaix,
  qui m'annonce que quelques troupes hollandaises sont sur la rive
  droite du Wahal et ont ordre de ne laisser passer aucun militaire
  étranger.

  Leurs hussards bordent la rive droite et paraissent destinés à
  observer nos mouvements, et à en donner la nouvelle.

  J'ai ordonné que l'on mît en état le pont volant qui est à Nimègue;
  il peut porter 300 hommes à la fois.

  Les eaux de la Meuse ont considérablement augmenté cette nuit et
  l'on ne peut communiquer que très difficilement avec Bommel et
  Gorcum.


Lorsque Napoléon eut obtenu tout ce qu'il désirait pour l'instant,
la surveillance qui pesait sur le roi cessa par son ordre, et
lui-même chercha à rétablir entre eux des rapports d'amitié.
L'empereur lui témoigna même le désir qu'il fût jusqu'à Soissons
au-devant de l'archiduchesse Marie-Louise, pour l'accompagner au
château de Compiègne. Louis, dont la santé s'était un peu améliorée,
se livra à quelques distractions et assista à une partie des fêtes
qui eurent lieu à l'occasion du mariage de Napoléon, bien qu'il fût
loin d'approuver le divorce, car il aimait beaucoup l'impératrice
Joséphine. Arrivé à Compiègne le 24 mars, dans la matinée, le roi
apprit bientôt que ses appartements étaient contigus à ceux de la
reine Hortense. On semblait vouloir exiger un rapprochement qui
n'était pas dans ses idées. Pour éviter toute discussion à cet
égard, le 30 mars, deux jours après que l'empereur et l'impératrice
furent au château, il donna ordre de préparer ses équipages pour son
départ la nuit même. Un incendie, qui eut lieu au moment où il
allait s'éloigner, le retint encore quelques jours. Enfin, le 8
avril, après une dernière entrevue avec son frère, entrevue dans
laquelle Napoléon annonça à Louis que la reine le suivrait dans ses
états avec le prince royal, le roi de Hollande put quitter la
France. Il se dirigea sur Amsterdam par Aix-la-Chapelle, tandis que
Hortense prit la route ordinaire. Le retour du roi causa la plus
vive sensation dans tout le pays, surtout lorsqu'on sut que la reine
allait arriver également. On adorait cette princesse et l'on
espérait que la bonne intelligence ne serait plus troublée entre les
deux époux. Hortense arriva en effet avec le prince royal; mais, par
ordre de Louis, toutes les communications entre les appartements de
cette princesse et les siens furent murées, la séparation de corps
fut rendue ostensible, le roi même sembla prendre à tâche de prouver
son éloignement pour la reine, en sorte que les courtisans ne
savaient plus s'ils avaient tort ou raison, dans leur intérêt,
d'aller rendre leurs hommages à Hortense. Cette contrainte ne dura
pas longtemps, Hortense résolut de quitter la Hollande, mais son
mari ne lui en laissa pas d'abord la possibilité. Il fit pour elle
ce que l'empereur avait fait pour lui, tout récemment, à Paris. Ce
ne fut que quelque temps après, en employant la ruse, après un court
séjour au château de Lao, en laissant son fils qu'elle adorait, que
la reine put s'échapper. On crut que le roi serait furieux en
apprenant son départ ou plutôt sa fuite; il n'en fut rien. Il se
montra très calme, ne parla pas d'Hortense, et ne quitta plus le
jeune prince royal. En vertu du traité du 16 mars 1810 entre la
France et la Hollande, traité imposé au roi, signé par Werhuell, et
ratifié conditionnellement par Louis, qui avait ajouté de sa main:
_autant que possible_, les troupes françaises, vers la fin d'avril,
occupèrent Leyde et La Haye. D'autres troupes furent dirigées sur la
Frise, et le duc de Reggio, commandant en chef, établit son quartier
général à Utrecht. Il était clair qu'on voulait s'emparer du pays,
mais qu'opposer aux volontés de Napoléon? la raison du plus fort
n'est-elle pas toujours la meilleure? Le roi, indigné des
usurpations d'autorité qui se renouvelaient sans cesse, se plaignit
au maréchal. Ce dernier répondait en montrant les ordres de
l'empereur[64].

         [Note 64: Le maréchal duc de Reggio, comme le duc de
         Plaisance plus tard, montra dans sa difficile mission un
         tact, une convenance, dont le roi et les Hollandais lui
         furent toujours reconnaissants.]

Le 29 avril, Napoléon et la nouvelle impératrice se rendirent à
Bruxelles, pour gagner de là les frontières enlevées à la Hollande
et nouvellement annexées à la France. Louis quitta Amsterdam le 4
mai pour être le 5 à Anvers et les y recevoir. Sa visite faite, il
repartit. Chacun voyait bien que sa couronne chancelait sur sa tête.
Il n'était plus qu'un semblant de roi. Le maréchal exerçait, au nom
de l'empereur, une puissance absolue. Napoléon écrivit à cette
époque (20 mai)[65] une lettre tellement forte à son frère, que
l'idée d'abdiquer ou de se défendre dans la capitale de ses états
commença à germer en son âme. Un événement presque ridicule
précipita la crise devenue imminente. Un cocher de l'ambassadeur de
France eut une dispute suivie d'une rixe dans la rue près du palais
de l'ambassade. M. de la Rochefoucauld jeta feu et flammes, demanda
une réparation ostensible; l'empereur prétendit qu'on avait insulté
son ambassadeur en insultant sa livrée, et prétexta de là pour
écrire au roi une nouvelle et dernière lettre plus dure encore que
la précédente, et qui se trouve également à la page 276 de l'ouvrage
de M. Rocquain.

         [Note 65: Cette lettre n'est pas dans les lettres publiées
         sous le second empire, mais elle se trouve à la page 273 du
         livre de M. Rocquain (_Napoléon Ier et le roi Louis_).]

Le roi venait à peine de recevoir cette lettre, lorsqu'il apprit à
son pavillon de Haarlem, où il se trouvait alors, que le duc de
Reggio demandait l'occupation de la capitale et l'établissement de
son quartier général à Amsterdam[66]. À cette foudroyante nouvelle,
Louis, frémissant d'indignation, résolut de défendre sa capitale
jusqu'à la dernière extrémité. Il comptait sur le peuple et sur
l'armée, mais pour exécuter un semblable projet, il fallait d'abord
inonder le pays, exposer les habitants à toutes les horreurs, et
sans espoir de ne pas succomber un jour. Les ministres, les généraux
furent d'un avis opposé au sien; lui-même, naturellement d'un
caractère doux et bon, lorsqu'il envisagea froidement les
conséquences de sa résolution extrême, sentit son coeur touché de
compassion pour ses peuples. Il crut donc faire mieux en abdiquant
en faveur de ses enfants, sous la régence de la reine, assistée d'un
conseil de régence.

         [Note 66: Le bruit de cette nouvelle exigence du gouvernement
         français s'était répandu déjà depuis quelque temps. Le roi
         avait demandé une explication catégorique à M. Serrurier,
         chargé d'affaires de France. M. Serrurier avait répondu le 16
         juin, à M. Roëll, ministre des affaires étrangères de
         Hollande, qu'il était chargé par l'empereur de désavouer le
         dessein de mettre une garnison française à Amsterdam, mais
         que toute attitude hostile serait considérée comme une
         déclaration de guerre. Dans cette même lettre, le chargé
         d'affaires revenait sur la demande de réparation de l'outrage
         fait au cocher de l'ambassadeur.]


  Je vais mettre, dit-il, l'empereur au pied du mur, et le forcer de
  prouver à la face de l'Europe et de la France le secret de sa
  politique envers la Hollande et envers moi, depuis cinq années. Je
  mets mon fils à ma place. Si toutes les querelles faites à moi et à
  mon gouvernement sont véritables, il reconnaîtra mon fils, qui lui
  laissera tous les moyens de faire tout ce qu'il veut relativement au
  commerce et à l'Angleterre, puisque, par la constitution du royaume,
  à mon défaut, la régence lui appartient de droit.

  Si, au contraire, il profite de mon abdication pour s'emparer de la
  Hollande, il sera prouvé incontestablement aux yeux de tous les
  Français que toutes les accusations étaient des querelles
  d'Allemand, que c'était là où l'on en voulait venir; et du moins ni
  le droit de conquête, ni une cession, ni une soumission quelconque,
  ne donneront la moindre ombre de légalité à cette usurpation de la
  Hollande; je ne craindrai plus que l'on se serve de mon nom pour
  s'en emparer avec quelque apparence de droit.


Le roi rédigea ensuite de sa main un message au Corps législatif. Ce
message était violent: c'était l'histoire des griefs de la Hollande
contre la France. Il était de nature à exaspérer l'empereur, à nuire
au pays, à la régence de son fils; toutes ces considérations
l'engagèrent à en rédiger un autre. Il écrivit aussi son acte
d'abdication et une proclamation au peuple. Dans son message à
l'Assemblée législative, il laissa deviner qu'il abdiquait parce
qu'il n'avait pu se défendre; dans son acte d'abdication, il eut la
générosité de se laisser envisager comme le seul obstacle au bonheur
de la Hollande; dans sa proclamation au peuple, il annonça l'entrée
des Français à Amsterdam, en recommandant de voir en eux des amis.
Pour éviter qu'on ne cherchât à s'emparer de sa personne, le roi
voulut que tous ces actes, datés de Haarlem le 1er juillet 1810, ne
fussent publiés qu'après son départ.

Il mit ensuite ordre à ses affaires d'intérêt, puis à minuit, après
avoir inondé son fils de ses larmes, il sortit de son pavillon à
pied, par le jardin, pour gagner sa voiture. Il fit une chute dans
le fossé, chute qui faillit l'empêcher de partir. Enfin, ce bon et
malheureux prince quitta la Hollande, regretté de tout le monde. Il
informa l'empereur de sa résolution extrême. Napoléon, sans
précisément regretter l'abdication de son frère, fut péniblement
affecté de son départ, qui n'était nullement dans sa politique. Les
troupes françaises entrèrent à Amsterdam, et le 11 juillet la
Hollande fut réunie à la France.

Lorsque Louis Bonaparte était monté sur le trône de Hollande, de par
la volonté de Napoléon, le pays avait une population de 2,100,000
habitants. Après le traité du 16 mars 1810, ayant perdu le Brabant
hollandais, la Zélande, y compris l'île de Schouwen, la Gueldre
située sur la rive gauche de la Meuse, elle avait été réduite à
1,667,000 habitants, et son territoire s'était trouvé diminué de
1322 lieues carrées.

Voilà quel avait été, en définitif, l'avantage que ce pays avait
retiré du protectorat de la France. On comprend que, dans d'aussi
tristes conditions, le roi Louis ait cru devoir faire le sacrifice
d'une couronne qu'il avait acceptée parce qu'il ne pouvait faire
autrement, et avec l'intention formelle d'être utile à sa nouvelle
patrie.


IV.

Juillet 1810-1846

En apprenant l'abdication et le départ du roi Louis, l'empereur
envoya prendre par un de ses aides de camp (le général de Lauriston)
le jeune prince royal. Il le remit aux mains de sa mère à son
arrivée à Paris, et lui dit:


  Venez, mon fils, je serai votre père, et vous n'y perdrez rien. La
  conduite de votre père afflige mon coeur; sa maladie seule peut
  l'expliquer. Quand vous serez grand, vous paierez sa dette et la
  vôtre. N'oubliez jamais, dans quelque position que vous placent ma
  politique et l'intérêt de mon empire, que vos premiers devoirs sont
  envers moi, vos seconds envers la France. Tous vos devoirs, même
  ceux envers les peuples que je pourrais vous confier, ne viennent
  qu'après.


Ici se termine la seconde partie de l'histoire du roi Louis de
Hollande. Nous avons exposé longuement les différentes phases de son
règne si court et pourtant si plein de péripéties, nous avons montré
les causes qui rendirent ce règne malheureux pour le roi. Nous
n'avons pas à nous prononcer sur le plus ou moins de loyauté de la
conduite de Napoléon à l'égard de Louis, sur le plus ou moins de
raisons qu'avait Louis pour résister à la grande politique de
Napoléon. D'un côté, si la politique excuse bien des choses, d'un
autre côté, un roi ne comprend pas ses devoirs de la même façon
qu'un simple particulier. Quoi qu'il en soit, le règne du roi Louis
ne fut pas inutile pour la Hollande et stérile pour le pays.

En quittant la Hollande, le roi Louis fit connaître, par une
circulaire adressée aux diverses cours de l'Europe, les motifs et
les conditions de son abdication. En outre, un conseiller d'état fut
expédié à la reine Hortense, alors à Plombières. On a vu que
Napoléon avait rendu inutiles toutes ces précautions pour assurer la
couronne au prince royal et, à son défaut, au second des enfants de
Louis. Avant de partir, le roi avait vendu la petite terre
d'Ameliswerd, située près d'Utrecht, et avait laissé ses revenus du
mois de juin à son fils, n'emportant que dix mille florins en or et
ses décorations en brillants. Il se dirigea sur Toeplitz où il
arriva le 9 juillet, prenant des précautions pour n'être pas arrêté
en route par ordre de l'empereur. Il avait choisi le titre de comte
de Saint-Leu, voulant retourner plus tard en France, dans la terre
de ce nom, si on reconnaissait son fils; mais lorsqu'il eut appris
ce qu'avait fait Napoléon, le doute n'étant plus permis, il se
décida à habiter un pays neutre. Il hésita entre l'Amérique, la
Suisse ou l'Autriche. Jusqu'à ce qu'il pût vivre à Rome, dont le
climat était nécessaire à sa santé, il choisit les états
autrichiens. Il écrivit donc à l'empereur François II, déclarant
qu'il désirait rester indépendant de Napoléon, mais non son ennemi.

Il traversa Dresde et se rendit ensuite aux eaux de Toeplitz. Le 11
juillet 1810, il écrivit de cette dernière ville à M. de Bourgoing,
ambassadeur de France:


  Monsieur de Bourgoin, je suis passé avant-hier à Dresde; mais, comme
  je désire vivement rester inconnu, je ne vous ai point fait avertir.
  Je suis aux bains de Toeplitz, où je compte rester, s'il m'est
  possible, toute cette saison; je n'ai pas voulu que l'ambassadeur de
  l'empereur fût instruit par d'autres que par moi de mon arrivée dans
  ce pays, du but de mon voyage et de mon projet. Vous serez peut-être
  instruit, à l'heure qu'il est, que j'ai abdiqué en faveur de mon
  fils aîné. Je ne devais pas faire autrement, les choses étant venues
  au point qu'il m'aurait fallu me déshonorer, et ravaler entièrement
  l'autorité royale en mettant ma capitale sous les ordres d'un
  officier, ainsi que tout le pays, simulacre inutile et peut-être
  plus. Je ne pouvais souffrir cette dernière humiliation, surtout
  après avoir mis toute la résignation possible en acceptant le traité
  commandé par mon frère, sans écouter aucun sentiment d'orgueil,
  d'amour propre ou d'intérêts personnels. La politique de mon frère
  ou de la France commandant l'anéantissement de mon gouvernement,
  ainsi qu'il était impossible de me le celer, j'ai dû, ou sacrifier
  mon rang et descendre du trône, ou résister, c'est-à-dire succomber
  en défendant la juste cause d'un pays malheureux et injustement
  maltraité; mais si j'avais pu oublier que la Hollande serait devenue
  le théâtre de toutes les horreurs de la guerre, seul fléau que j'ai
  pu parvenir à écarter de son sol durant mon règne, je ne pouvais
  oublier que c'est à cette terrible extrémité que les ennemis de la
  Hollande et les miens, et ceux de l'empereur, auraient voulu réduire
  le pays; mais j'ai tout fait pour éviter un si grand malheur, et mon
  frère, s'il est bien informé, doit être bien convaincu que, seul,
  j'ai empêché l'explosion du mécontentement et du désespoir même d'un
  peuple maltraité et vexé chaque jour davantage d'une manière aussi
  peu politique qu'elle était injuste et contraire, non seulement au
  droit des gens et aux égards qu'on doit à un pays paisible, mais
  encore entièrement contraire aux stipulations précises du traité du
  16 mars de cette année. Si j'avais pu me dissimuler que, loin d'être
  sauvé par la résistance, mon royaume aurait été ruiné de fond en
  comble, comment aurais-je pu oublier que j'étais né Français, que
  mes enfants le sont comme moi, que je suis connétable et prince
  français, et qu'enfin, malgré tant de peine et de calomnies, j'étais
  parvenu à concilier à la France les habitants malheureux et ruinés
  de la Hollande, gémissant sous le poids des barrières du commerce et
  de la navigation? Je ne pouvais pas faire perdre à la Hollande le
  fruit de tant de sollicitudes, et j'ai été persuadé comme je le
  suis, et le serai toujours, que je n'avais pas d'autre parti à
  prendre que celui de l'abdication. Par là, la régence qui gouvernera
  au nom de mon fils fera entièrement la volonté de S. M. l'empereur
  et de ses ministres, ce que je ne pouvais faire qu'autant que
  j'étais convaincu que cela n'était pas contraire à mon devoir. Si
  mon fils était majeur, j'eusse renoncé pour lui aussi; mais comme il
  ne l'est pas, j'espère qu'avant sa majorité la paix maritime sera
  arrivée et le pillage des douaniers et des corsaires fini. D'ici là,
  mon frère s'apercevra qu'il m'a accusé injustement, que je ne lui ai
  rien dit que de vrai sur la Hollande, et mon fils sera plus heureux
  et plus tranquille que son pauvre père. D'après ce petit exposé,
  vous voyez que je ne pouvais rester en Hollande, ne régnant plus.
  Forcé à un parti qui m'a profondément affligé, j'ai dû songer à
  obtenir une retraite entière où je sois inconnu, et c'est ce qui m'a
  fait choisir ce lieu jusqu'à la fin de la belle saison.

  J'ai rendu compte à mon frère de mon abdication; j'ai tout lieu de
  penser qu'il l'approuvera, puisque j'ai assuré plusieurs fois, par
  écrit, verbalement et par des actes officiels faits au général
  français en Hollande, écrit à la légation française à Amsterdam, et
  à celle de Hollande à Paris, que si l'on ordonnait toujours un
  traité si dur par lui-même, comme on a commencé d'abord à le faire,
  surtout si l'on faisait occuper la capitale par les troupes
  françaises, je regarderais cela comme la dissolution de mon
  gouvernement, et que, quand même je pourrais être assez aveugle pour
  ne pas le sentir davantage, cela arriverait de fait, le commandant
  des troupes françaises, des miennes, comme celui de ma capitale
  n'étant plus sous mes ordres. Je vous prie, M. de Bourgoing, de
  vouloir rendre compte à S. M. l'empereur de mon arrivée ici, de mon
  vif désir de rester dans les environs pour y soigner tranquillement
  ma santé, et que je le prie de me permettre ensuite de résider tout
  à fait dans les environs de Dresde, d'où je pourrais venir aux eaux
  chaque année et m'y préparer durant l'hiver par le régime et la
  retraite. Cela n'est sujet à aucun inconvénient. J'ai pris le nom de
  Saint-Leu; je suis fermement résolu à passer le reste de ma vie dans
  la plus profonde retraite, quelque chagrin que je puisse en
  éprouver. Je vous prie surtout de plaider ma cause: le plus grand
  malheur de ma position, c'est de ne pouvoir pas rentrer en France,
  où je devrais paraître dans mon rang et avec des fonctions
  quelconques, ce qui est impossible et le sera toujours; je n'ai
  qu'un voeu, rester simple particulier le reste de ma vie. J'ai
  choisi Dresde sous le rapport de la salubrité de l'air et des eaux;
  cependant, si l'empereur voulait que je sois ailleurs, je m'y
  rendrai avec soumission. Je vous prie de ne me connaître et de ne me
  parler, si je vous vois, que sous le nom de M. de Saint-Leu; vous me
  feriez beaucoup de peine en faisant autrement.

  Adieu, Monsieur, recevez l'assurance de ma considération.


M. de Bourgoing se hâta de transmettre au duc de Cadore la lettre du
roi. Le ministre des relations extérieures de France lui écrivit le
27 juillet:


  Votre lettre nº 319, à laquelle vous aviez joint votre réponse au
  roi de Hollande, m'est parvenue promptement. Elle m'a été remise par
  M. de Langenau. J'ai attendu ensuite avec une impatience que
  l'empereur a partagée, la lettre précédente qui devait renfermer les
  premières nouvelles du roi de Hollande dont nous ignorions encore la
  retraite. Elle n'est arrivée que trois jours après. Vous n'aviez
  envoyé votre courrier qu'à Francfort. Là, la lettre a été mise à la
  poste, je ne sais par qui, et elle n'est arrivée au ministère que
  deux jours après les lettres que j'ai présumé être parties de
  Francfort à la même époque. Le prince d'Eckmul a été instruit par le
  général Compans de l'arrivée de votre courrier à Francfort et des
  nouvelles qu'il apportait deux jours avant celui où j'ai reçu votre
  lettre.

  Je n'entre dans ce détail, Monsieur, que pour vous faire sentir la
  nécessité d'envoyer directement vos courriers à Paris, surtout
  lorsqu'ils doivent annoncer des événements importants dont je vous
  suppose jaloux de donner les premières nouvelles. C'est par M. de
  Langenau que l'on a appris à Paris que le roi de Hollande était à
  Toeplitz; jusque-là nous ignorions où il était.

  Vous vous êtes renfermé en lui répondant dans les bornes
  convenables. Vous ferez bien, si l'occasion s'en présente à vous
  d'une manière naturelle, de représenter à ce prince que sa place
  n'est pas en pays étranger, que sa dignité, les titres auxquels il
  n'a pas renoncé et sa qualité de Français et de prince français le
  rappellent en France, que son retour lui est prescrit par ses
  devoirs envers l'empereur, chef de sa famille et son souverain,
  envers sa famille et son pays. Vous lui direz les choses comme de
  vous-même et avec toutes les formes de respect propres à faire
  excuser la liberté que vous oserez prendre. Vous pourrez même lui
  dire:--Je ne sais ce que l'empereur a pu écrire à Votre Majesté,
  mais si mon respect et mon dévouement pour l'empereur, que j'ai
  l'honneur de servir, et mon attachement à votre personne pouvaient
  m'autoriser à m'expliquer avec franchise, j'oserais dire à V. M.,
  etc., etc. Je vous invite d'ailleurs à transmettre avec exactitude
  les détails qui vous parviendront sur le séjour du roi à Toeplitz et
  à prendre des mesures pour en bien connaître toutes les
  circonstances. L'empereur prend trop d'intérêt au sort de son frère,
  quels que puissent être ses torts envers lui, pour ne pas désirer
  d'être fidèlement instruit de tout ce qui le concerne, et si vous
  parveniez à déterminer le roi à rentrer en France, l'empereur vous
  saurait gré de cette preuve de votre zèle à le servir.


En vain, notre ministre à Dresde fit auprès de Louis toutes les
démarches pour l'engager à se rendre en France, le roi de Hollande
refusa, et M. de Bourgoing ayant fait connaître ces refus réitérés,
M. de Cadore lui écrivit:


                                            De Paris, le 30 août 1810.

  Monsieur, j'ai reçu votre lettre du 18 août dans laquelle vous me
  rendez compte des efforts que vous avez faits pour vous rapprocher
  du roi de Hollande et lui faire la communication que je vous avais
  indiquée dans ma lettre du 27 juillet. Cette lettre, Monsieur, ne
  vous prescrivait pas de n'entretenir le prince que verbalement; elle
  ne vous défendait pas de vous adresser à lui par écrit. Vous y avez
  trouvé cette expression: «_dire ces choses comme de vous-même_,»
  etc. Mais le mot _dire_, dans un sens figuré, s'applique aussi à ce
  que l'on écrit. On dit par écrit comme verbalement. Ce que je vous
  recommandais surtout était de chercher une occasion naturelle de
  faire ces représentations. Un rendez-vous aux frontières, que vous
  aviez sollicité du roi, n'était pas une occasion naturelle; on en
  aurait beaucoup parlé. L'occasion naturelle était une réponse que
  vous auriez pu faire à une lettre du roi. Il est fort heureux que le
  roi ait refusé l'entrevue que vous lui avez fait demander. Il n'est
  pas probable que vous puissiez trouver maintenant une occasion très
  naturelle de donner au prince les conseils indiqués dans ma lettre,
  et l'empereur désire que vous ne preniez plus aucune part à cette
  affaire. S. M. veut que, si vous êtes consulté encore par le comte
  de Saint-Leu, vous vous absteniez de lui répondre, que vous lui
  laissiez faire ce qu'il désire et que vous ne vous mettiez plus en
  peine de ce qui le regarde, ce qui ne doit pas empêcher de faire
  connaître ce que vous apprendrez de lui.


Louis était tellement las des grandeurs et excédé de tout ce qu'il
avait souffert sur le trône, qu'il souhaitait avant toute chose le
repos; aussi le 20 juillet écrivit-il à son oncle, le cardinal
Fesch, la curieuse lettre suivante:


  Mon cher oncle, je suis aux eaux de Toeplitz depuis dix jours; j'en
  éprouve beaucoup de bien. J'ai écrit à maman et à Pauline, mais je
  suis si loin que je crains, avec raison, que mes lettres ne leur
  parviennent pas. Vous êtes à présent peut-être le seul de la famille
  auprès de l'empereur. Dites-moi, je vous prie, si vous croyez qu'il
  me permette enfin de vivre tranquille et obscur. C'est là tout mon
  désir. Après les malheurs que j'ai éprouvés, je ne puis plus rien
  être, et si l'empereur le veut, je vous prierai de me vendre vos
  biens en Corse et j'irai m'y établir; mais comme je suis résigné à
  tout plutôt qu'à être quelque chose, après n'avoir pu rester sur le
  trône de Hollande, je crains qu'il n'y consente pas. Si je pouvais
  obtenir de m'y retirer avec le plus jeune de mes enfants, je me
  trouverais bien heureux, puisque je serais à jamais tranquille.
  Veuillez, mon cher oncle, vous en informer directement chez mon
  frère et me dire sa réponse et votre opinion. J'attends votre
  réponse avec impatience.


Ce malheureux prince commençait en effet à goûter un repos
salutaire, après tant de péripéties. Lorsqu'il apprit la réunion de
la Hollande à la France, désespéré de voir les droits de ses enfants
méconnus, il ne put qu'adresser à toutes les cours une protestation
dans laquelle il établissait qu'ayant accepté le trône sans
conditions, ayant exécuté toutes ses conventions avec la France,
n'ayant abdiqué qu'à la dernière extrémité, après avoir été
contraint par la force à signer le traité du 16 mars 1810, Napoléon,
son frère, n'avait pas le droit de réunir la Hollande à l'empire et
de frustrer de la couronne le prince son fils.

Le roi ne tarda pas à éprouver quelques chagrins d'une autre nature
et qui, pour être d'un ordre moins élevé que les chagrins de la
politique, n'en jetèrent pas moins dans son coeur une affliction
réelle et un profond dégoût de la nature humaine. Il ne s'était fait
accompagner dans son exil volontaire que par deux hommes, le général
Travers et le contre-amiral Bloys, qui lui devaient tout et qu'il
avait choisis parmi une foule de personnes loyales et sûres; ces
deux hommes le quittèrent au bout de quelque temps, le laissant
seul, sans famille, presque sans relation d'aucune espèce, sur une
terre étrangère. Tout à coup il vit paraître près de lui le
chevalier (plus tard duc) Decazes, son ancien secrétaire de cabinet,
jadis secrétaire des commandements de Madame mère, alors conseiller
à la cour de justice de Paris. M. Decazes venait l'engager à rentrer
en France. Louis fut inébranlable dans sa résolution de ne pas
revenir dans sa patrie, et comme les climats tempérés lui étaient
favorables, il quitta Toeplitz pour se rendre à Gratz en Styrie,
partie la plus méridionale des états autrichiens. Il eût préféré
Rome ou Naples, mais Rome n'était plus indépendante, et Naples était
sous l'influence de Napoléon. M. Decazes l'accompagna à Gratz,
renouvelant sans succès les tentatives qu'on l'avait chargé de faire
pour persuader au prince de rentrer en France.

Pendant ce court voyage, il fut rejoint par M. Lablanche, secrétaire
de l'ambassadeur français à Vienne, qui lui apportait une sommation
de se rendre à Paris.


  Sire, disait M. Otto[67] dans cette lettre du 12 octobre, l'empereur
  m'ordonne d'écrire à Votre Majesté dans les termes suivants: Le
  devoir de tout prince français et de tout membre de la famille
  impériale est de résider en France, et il ne peut s'absenter qu'avec
  la permission de l'empereur. Après la réunion de la Hollande à
  l'empire, l'empereur a toléré que le roi résidât à Toeplitz, sa
  santé paraissait lui rendre les eaux nécessaires; mais aujourd'hui
  l'empereur entend que le prince Louis, comme prince français et
  grand dignitaire de l'empire, y soit rendu au plus tard au 1er
  décembre prochain, sous peine d'être considéré comme désobéissant
  aux constitutions de l'empire et au chef de sa famille, et traité
  comme tel.

         [Note 67: Ambassadeur de France à Vienne.]

  Je remplis, Sire, mot pour mot, la mission qui m'est confiée, et
  j'envoie le premier secrétaire d'ambassade pour être assuré que
  cette lettre aura été remise exactement.

  Je prie Votre Majesté d'agréer l'hommage de mon profond respect.


Louis resta sourd à cette sommation, comme il était resté sourd aux
prières; il espérait être enfin délivré de cette persécution d'un
nouveau genre, il n'en était rien. Son ancien secrétaire, M.
Decazes, lui fut envoyé de nouveau et ne réussit pas mieux qu'à son
premier voyage. Il y avait à peine deux mois que l'ex-roi de
Hollande habitait Gratz, lorsqu'il connut tout à coup, par le
_Moniteur_ du 15 décembre, le sénatus-consulte du 10 du même
mois[68]. Indigné, il envoya le 30 au sénat la protestation
suivante:

         [Note 68: Ce sénatus-consulte lui donnait un apanage autour
         de sa terre de Saint-Leu en dédommagement de la Hollande.]


  Sénateurs, le _Moniteur_ du 15 arrive; j'étais loin de m'attendre au
  coup mortel, à l'atteinte ineffaçable que me porterait le
  sénatus-consulte du 10 décembre.

  Je dois au nom de l'empereur, qui est aussi le mien, à mes enfants
  et au peuple à qui j'appartiens depuis le 5 juin 1806, de déclarer
  publiquement, comme je déclare en ce moment:

  Que, lié à jamais, ainsi que mes enfants, au sort de la Hollande, je
  refuse pour moi, comme pour eux, l'apanage dont il est fait mention
  dans ledit sénatus-consulte. J'ordonne, par le présent acte que je
  porte à sa connaissance, à la reine, de refuser pour elle, comme
  pour ses enfants, la moindre partie d'un tel don, et de se contenter
  de ses propriétés particulières jointes aux miennes.

  J'ordonne, par le présent acte, au sieur Tivent, intendant général
  de la couronne, à qui j'ai confié l'administration de ces
  propriétés, comme chargé de mes affaires particulières, de mettre la
  reine en possession de tout ce qui m'appartient individuellement,
  consistant dans toutes les acquisitions qui, depuis le 5 juin 1806,
  n'ont pas été réunies au domaine de la couronne par l'acte d'achat.

  Je déclare, en outre, que je désavoue toutes les accusations,
  lettres et écrits quelconques, lesquels tendraient à faire croire
  que j'ai trahi mon pays, mon peuple, moi-même, ou manqué à ce que je
  devais et aimerai toujours à devoir à la France, ma première patrie,
  que j'ai servie, depuis mon enfance, de coeur et d'âme. Placé sur le
  trône de la Hollande, _malgré moi_, mais lié à ses destinées par mes
  affections, mes serments et les devoirs les plus sacrés, je ne veux
  et ne peux vouloir que rester Hollandais toute ma vie. En
  conséquence, je déclare le don dudit apanage nul et de nul effet
  pour moi, comme pour mes enfants, et pour leur mère, annulant
  d'avance tout consentement ou acceptation donnés, soit directement,
  soit indirectement.

  En foi de quoi j'ai rédigé le présent acte écrit et signé de ma
  main. Je prie le Sénat de le recevoir et de faire agréer mon refus à
  l'empereur.


Le même jour, il écrivit à la reine:


  Ma douleur et mon malheur seraient à son comble si je pouvais
  accepter l'apanage honteux que me destine, ainsi qu'à mes enfants,
  le sénatus-consulte que je vois dans le _Moniteur_ du 15 de ce mois.
  Je vous ordonne de refuser jusqu'à la moindre partie de ce don vil
  et douloureux. J'annule d'avance toutes les acceptations ou
  consentements que vous pourriez donner, soit pour vous, soit pour
  mes enfants. Toutes mes propriétés particulières sont à votre usage
  et à celui de mes enfants. Je vous autorise, par l'écrit ci-joint, à
  vous en mettre en possession; cela, joint à vos propres biens, vous
  suffira pour vivre en simple particulière. Reine, épouse, mère, sous
  tous les rapports, tout autre don vous offenserait, et je vous
  désavouerais en tout temps comme en tout lieu.


Deux années s'écoulèrent, pendant lesquelles le roi goûta enfin
quelque tranquillité; il en profita pour se livrer à son goût
dominant, l'étude des arts et de la littérature.

La campagne de Russie amena le désastre des armées françaises dans
le Nord, comme l'injuste guerre d'Espagne avait amené les désastres
de l'armée française dans le Midi. La fortune se lassait de suivre
Napoléon. Profondément affligé des malheurs de sa patrie, Louis,
resté toujours bon Français, écrivit le 1er janvier 1813 à
l'empereur la lettre ci-dessous:


  Sire, profondément affligé des souffrances et des pertes de la
  Grande-Armée, après des succès qui ont porté les armes françaises
  jusqu'au pôle; pouvant aisément juger combien vous êtes pressé,
  combien il est urgent de réunir tous les moyens de défense
  possibles, au moment enfin où une lutte terrible va continuer et se
  prépare encore plus furieuse; convaincu qu'il n'y eut jamais pour la
  France, pour votre nom, pour vous, de moment plus critique, je
  croirais manquer à tous mes devoirs à la fois, si je ne cédais à la
  vive impulsion de mon coeur. Je viens donc, Sire, offrir au pays
  dans lequel je suis né, à vous, à mon nom, le peu de santé qui me
  reste et tous les services dont je suis capable, pour peu que je
  puisse le faire avec honneur. Je suis, de Votre Majesté, le
  respectueux et tout dévoué frère.


Cette lettre fut envoyée par l'ambassadeur de France à Vienne et
placée dans une autre lettre écrite à Madame mère. L'empereur y
répondit, le 16 janvier 1813, qu'il voyait avec plaisir les
sentiments qui animaient Louis, mais qu'il lui avait fait connaître
déjà que ses devoirs envers l'empereur, sa patrie et ses enfants,
exigeaient son retour en France; qu'il le recevrait comme un père
reçoit son fils, qu'il avait des idées fausses sur la situation des
affaires, que lui, Napoléon, avait un million d'hommes sur pied,
deux cents millions dans ses caisses, que la Hollande était
française à jamais, etc. Cette lettre, d'un style plus modéré que
les précédentes, contenait cependant encore quelques expressions
personnelles blessantes pour le roi. C'était, du reste, la première
que Louis recevait de Napoléon depuis celle de mai 1810, finissant
par ces mots: «c'est la dernière lettre de ma vie que je vous
écris». Le roi, dont les propositions n'avaient pas été acceptées,
fit un voyage au mois de juin 1813 aux bains de Neuhans, près de
Gratz, pour sa santé. Il en revint au mois de juillet, et le 8 il se
décida à faire des démarches auprès du congrès dont on annonçait
l'ouverture à Prague, sous la médiation de l'Autriche. Des
protestations, des notes envoyées à tous les souverains, n'eurent
aucun résultat. Voyant la guerre prête à éclater entre l'Autriche et
la France, Louis ne voulut pas rester plus longtemps dans les états
de l'empereur François II, malgré les bienveillantes instances de ce
souverain pour l'y retenir. Il crut donc devoir se rapprocher de sa
patrie, et le 10 août il partit pour la Suisse[69].

         [Note 69: Dans un petit volume de poésies publié par Louis, à
         Lausanne, on trouve les adieux suivants au séjour de Gratz:

            Adieu florissante contrée
            Où nul ne comprit tous mes maux,
            Mais où, l'âme triste, éplorée,
            J'ai souvent rêvé le repos...
            Mais rien n'est pour un long usage
            Dans ce monde trop incertain;
            Le temps est un bac de passage
            Où nos pas s'attachent en vain.
            Confidents d'un coeur solitaire,
            Jeunes arbres, mes seuls amis,
            Puisse votre ombre hospitalière
            Mieux abriter d'autres proscrits.]

En arrivant à Ischl, il écrivit à Napoléon:


  Sire,

  Les approches de la guerre avec la France m'avaient fait songer,
  depuis plusieurs mois, à quitter ce pays; voulant être sûr de ne
  point me trouver enfermé dans un pays ennemi, je suis parti le 10
  août. Je vous écris des frontières de la Bavière.

  Le duc d'Otrante, que j'ai vu à son passage par Leybach, m'a
  beaucoup parlé; je lui ai caché mon dessein, parce que je voulais
  que vous l'apprissiez par moi seul.

  Sire, j'avais le projet de me rendre dans une retraite sûre et
  définitive dont j'ai plus besoin que jamais. La Bosnie m'était
  ouverte; comme un pays tranquille, amie naturelle de la France, elle
  me convenait sous tous les rapports, même sous celui du climat;
  mais, Sire, quand j'étais au moment de partir, j'ai appris les
  malheurs d'Espagne, j'ai appris que les ennemis étaient de ce côté
  sur les frontières, j'ai vu que la guerre était imminente, que vous
  alliez avoir un million d'hommes armés contre vous... Je ne me suis
  pas cru le maître de me soustraire à la crise imminente et terrible
  qui se prépare. Je suis peu de chose, mais ce que je suis je le dois
  à la Hollande, et après à la France et à vous. Je vais donc en
  Suisse pour pouvoir en être appelé par vous, quand vous croirez
  pouvoir le faire sans m'ôter l'espoir de rentrer en Hollande à la
  paix générale, ni d'une manière contraire au serment que je lui ai
  prêté, car, comme il est cependant impossible que vous ayez voulu
  faire de moi et de mes enfants des êtres provisoires, il est
  impossible que Votre Majesté ne veuille pas leur rétablissement et
  le rétablissement de la Hollande, quand toutes les affaires
  relatives au commerce et à la navigation seront terminées. Enfin,
  Sire, si je puis jamais être utile et à la France et à V. M., elle
  saura mieux que moi la manière dont cela convient à celui de ses
  frères qui est devenu roi de Hollande... Si cela n'est jamais le
  cas, je serai dans un pays qui, du moins, ne cessera jamais d'être
  ami de la France; quand je suis venu en Autriche, j'étais persuadé
  que le pays de l'impératrice de France ne serait de longtemps en
  guerre avec elle, et à coup sûr de mon vivant.

  Je vous prie de faire attention, Sire, que je viens à vous pour
  souffrir; que je le désire plus vivement à mesure que le péril
  augmente; que, dans la malheureuse position où m'ont placé les
  événements, j'ai dû ne plus partager la prospérité de ma maison,
  mais non me soustraire à ses dangers. Puissent, Sire, ceux qui la
  menacent, n'être pas aussi réels que je le crains! Mais les
  armements sont immenses, et dans un tout autre ordre et esprit que
  précédemment. Tout le monde gémit et réclame la guerre contre la
  France. Sire, je fais mon devoir, et envers la Hollande, et envers
  la France, et envers vous, en me rapprochant de tous trois, en me
  mettant plus à votre portée. Jamais je n'aurai à me reprocher de les
  avoir privés par ma faute de mes faibles efforts, quels qu'ils
  puissent être, et cette conviction me consolera, quelque chose qui
  arrive.


Cette lettre resta sans réponse. Louis fit quelques courses pour
visiter la Suisse, puis il attendit à Saint-Gall les suites des
événements qui grossissaient de toutes parts. Après la malheureuse
bataille de Leipsick, Murat, ayant quitté l'armée française pour
revenir à Naples, passa par la Suisse; il vit le roi son beau-frère
et lui conseilla de rentrer en Hollande par le secours des
alliés[70]. Louis répondit qu'il ne le ferait pas, attendu qu'on
n'admettrait jamais la neutralité de la Hollande et qu'il ne
voudrait, pour aucun trône du monde, faire la guerre à son pays.
Toutefois, voulant profiter des circonstances pour une nouvelle
tentative faite bien moins dans son intérêt que dans celui de ses
enfants, il envoya un des officiers de son ancienne garde attendre
Napoléon à son passage à Mayence, avec mission de lui remettre une
lettre.

         [Note 70: C'est le roi Louis lui-même qui, dans son ouvrage
         sur la Hollande, t. III, page 324, nous fait connaître ce
         fait.]

Louis demandait qu'on le laissât retourner en Hollande et qu'on lui
permit de traverser la France pour se rendre à Amsterdam. Persuadé
qu'au point où en étaient les affaires, l'empereur serait ravi de
lui céder de nouveau un pays qui allait tomber aux mains des alliés,
et qu'il croyait être seul à même de sauver et de soustraire à la
coalition, l'ex-roi de Hollande vint jusqu'à Pont-sur-Seine, après
avoir écrit à l'impératrice régente et au prince Cambacérès; mais, à
son grand étonnement, il apprit qu'on refusait de le recevoir à
Paris. Il rentra donc en Suisse, et là fut rejoint par l'officier
envoyé à Napoléon. Cet officier, et bientôt après les lettres de
Berthier et du duc de Vicence, lui firent connaître la réponse de
l'empereur.

«J'aime mieux que la Hollande retourne sous le pouvoir de la maison
d'Orange, avait dit Napoléon, que sous celui de mon frère.»

Malgré tous les échecs, malgré tous les déboires, Louis crut encore
devoir faire une tentative en octobre 1813, lorsqu'il connut les
événements qui venaient d'avoir lieu en Hollande, l'insurrection de
ce pays contre la France, son abandon par les troupes de l'empereur
et l'établissement d'une espèce de gouvernement provisoire exercé
par les magistrats d'Amsterdam. En conséquence, il adressa, le 29
novembre, de Soleure, à ce gouvernement provisoire, une longue
lettre dans laquelle, passant en revue toutes les phases de son
règne, il relatait ses droits et ceux de ses enfants. Il n'avait ni
désiré, ni recherché la couronne, il ne s'était décidé à l'accepter
que sur l'instance de la députation batave, et dans l'espoir
d'assurer à son pays d'adoption la protection puissante de la
France; il avait fait tout ce qui était humainement possible pour
maintenir l'intégrité du territoire, l'indépendance de la nation; il
avait cherché à faire jouir les peuples des bienfaits de lois
équitables, il n'avait abdiqué qu'en faveur de son fils, tout
récemment il avait voulu se rendre à Amsterdam pour mettre la nation
hollandaise à même de se prononcer librement pour lui ou pour la
maison d'Orange.

Louis commençait ce long, intéressant et véridique plaidoyer en
disant que les nouvelles circonstances dans lesquelles se trouvait
la Hollande l'obligeaient à sortir de sa retraite, que ces
circonstances devaient ou compléter les obligations qui
l'attachaient au pays depuis huit ans, ou l'en dégager entièrement.
Il terminait en promettant d'achever ce qui n'avait été qu'esquissé
par l'acte d'union d'Utrecht, en assurant une constitution plus
étendue, et en affirmant qu'il ferait tous ses efforts pour
maintenir l'état de paix et de neutralité. Quelques personnes lui
proposèrent de se rendre en Hollande pour y décider le peuple en sa
faveur, il refusa. «Je ne puis y rentrer, répondit-il, que rappelé
par la nation; il ne convient ni à mon caractère ni au bien de la
Hollande que j'y rentre par la guerre ou par les troubles! Je dois
me borner à faire savoir aux Hollandais que mon dévouement au pays
est toujours le même, le reste les regarde.»

Sa démarche auprès des magistrats d'Amsterdam n'obtint aucun succès,
la maison d'Orange fut rétablie sur le trône. Dès lors, Louis se
considéra comme entièrement dégagé de toute obligation envers la
nation hollandaise, et il résolut de rentrer chez lui, à Saint-Leu,
espérant qu'on l'y laisserait jouir de la tranquillité qui semblait
le fuir en tous lieux. Le prince de Talleyrand lui ayant fait
connaître l'entrée des alliés en Suisse, l'ex-roi de Hollande hâta
son départ, et le 22 décembre 1813, après avoir fait une déclaration
conforme à sa lettre du 29 novembre, il se rendit à Lyon et de là à
Paris, où il arriva le 1er janvier 1814. Il descendit chez Madame
mère, mais il ne put voir l'empereur. On lui insinua même l'ordre de
s'éloigner à quarante lieues de la capitale de la France. Il refusa
d'obéir, «personne, dit-il, n'ayant le droit de m'empêcher de
demeurer chez moi.» Enfin le 10 janvier, il put être admis auprès de
l'empereur, grâce à la médiation de l'impératrice. L'entrevue fut
froide, les deux frères ne s'embrassèrent pas. Louis pria Napoléon
d'écarter toujours, dans leurs conversations, ce qui pouvait
concerner la Hollande. Quelques jours auparavant, le roi avait reçu
de l'empereur la lettre autographe ci-dessous:


  Mon frère, j'ai reçu vos deux lettres et j'ai appris avec peine que
  vous soyez arrivé à Paris sans ma permission. Vous n'êtes plus roi
  de Hollande depuis que vous avez renoncé et que j'ai réuni ce pays à
  la France. Vous ne devez plus y songer. Le territoire de l'empire
  est envahi et j'ai toute l'Europe armée contre moi. Voulez-vous
  venir comme prince français, comme connétable de l'empire, vous
  ranger auprès du trône? Je vous recevrai, vous serez mon sujet; en
  cette qualité, vous y jouirez de mon amitié et ferez ce que vous
  pourrez pour le bien des affaires. Il faut alors que vous ayez pour
  moi, pour le roi de Rome, pour l'impératrice, ce que vous devez
  avoir. Si, au contraire, vous persistez dans vos idées de roi et de
  Hollandais, éloignez-vous de quarante lieues de Paris... Je ne veux
  pas de position mixte, de rôle tiers. Si vous acceptez, écrivez-moi
  une lettre que je puisse faire imprimer.


Le roi désirait ardemment être employé, être utile à la France dans
ce moment de crise, sans recevoir ni rang, ni apanage, ni titres,
lesquels eussent été en opposition avec sa déclaration de Lausanne,
lesquels l'eussent empêché de s'éloigner de France dans le cas où la
victoire eût rendu la Hollande à celle-ci, et qui, dans ce cas,
eussent été un assentiment tacite à la réunion, mais il éprouva avec
une cruelle amertume combien, dans l'exil et le climat froid de la
Styrie, trois années d'isolement et de chagrin avaient délabré sa
santé. Il essaya vainement de se tenir à cheval, il ne pouvait même
rester debout quelque temps.

Il vit une seconde fois son frère, la veille du départ de Napoléon
pour l'armée, le 23 janvier 1814. L'empereur semblait décidé à faire
la paix après la première victoire, mais il se laissa entraîner
ensuite dans un système opposé. Louis, d'accord avec Joseph, lui
adressa presque journellement des lettres dans lesquelles il le
suppliait de traiter le plus vite possible avec les alliés. Le 16
mars, il lui écrivit: «Si Votre Majesté ne signe pas la paix,
qu'elle soit bien convaincue que son gouvernement n'a guère plus de
trois semaines d'existence. Il ne faut que du sang-froid et un peu
de bon sens pour juger l'état des choses en ce moment[71].»

         [Note 71: C'est à cette lettre, transmise par Joseph, que
         Napoléon répond en écrivant que Louis a l'esprit faux, etc.
         (Voir Joseph en 1814).]

Ces mots étaient prophétiques.

Louis demeura à Paris les mois de janvier, février et mars, jusqu'au
30 de ce dernier mois, qu'il suivit l'impératrice à Blois. Il
insista pour que celle-ci n'abandonnât pas la capitale malgré
l'entrée des alliés, mais elle ne l'osa pas.

L'empereur, dans ses instructions, déclarait traîtres tous ceux qui
resteraient à Paris dans le cas où cette ville serait occupée par
l'ennemi, et même tous ceux qui conseilleraient à l'impératrice de
le faire..... Louis arriva à Blois avec Marie-Louise, qu'il avait
rejointe à Rambouillet, étant parti après elle. Il séjourna à Blois
jusqu'au 9 avril, époque à laquelle le retour des Bourbons fut
connu. Des officiers de l'armée alliée étant venus chercher
l'impératrice, l'ex-roi de Hollande prit congé d'elle et revint en
Suisse. Il parvint le 15 avril à Lausanne. On lui avait fait dire
avant son départ de Blois qu'il pouvait habiter la France; il pensa
que son devoir s'y opposait, et qu'il devait partager la mauvaise
fortune de sa famille. Peu de temps après la rentrée de Louis à
Lausanne, le gouvernement des Bourbons érigea la terre de Saint-Leu
en duché, sans même l'en prévenir. À cette nouvelle et à celle du
traité de Fontainebleau, le prince fit une protestation, déclarant
qu'il renonçait à tous les avantages qui lui étaient faits par la
convention du 11 avril, qu'il y renonçait également pour ses
enfants; que, simple particulier depuis son abdication, vivant comme
tel, étranger à toute autre position, ayant refusé toutes les
offres, ayant rejeté l'apanage qu'on lui voulait donner par le
sénatus-consulte du 10 décembre 1810, il n'entendait conserver
d'autres dépendances à sa propriété de Saint-Leu que celles qui y
étaient en 1809, et qui, seules, lui appartenaient. Louis resta en
Suisse jusqu'au mois de septembre, prolongeant son séjour dans ce
pays, par l'espoir d'obtenir de sa mère qu'on lui remît son fils
aîné. Toutes ses démarches ayant été inutiles, il se retira à Rome,
où le Saint-Père le reçut avec joie. Le chef de l'église n'avait
point oublié la conduite du roi Louis à son égard, les offres de
service qu'il lui avait faites, les témoignages d'affection et de
fidélité qu'il lui avait fait donner par le prélat Ciamberlani,
supérieur des missions en Hollande, et cela dès le commencement des
différends du pontife avec l'empereur Napoléon. Le prince arriva à
Rome le 24 septembre 1814, et il s'empressa de réclamer hautement
l'aîné de ses fils. Il recourut même aux tribunaux qui, le 7 mars
1815, lui donnèrent gain de cause; mais le 20 du même mois, Napoléon
était remonté sur le trône, tous les statuts de famille furent remis
en vigueur, en sorte que ce qui concernait les Bonaparte dépendit
encore uniquement de la volonté de l'empereur qui s'opposa au désir
de son frère. Enfin, après la seconde abdication, le malheureux roi
Louis obtint de la reine Hortense son fils aîné qui, dès lors,
demeura avec lui. Pendant les cent-jours, Louis, dont la santé était
gravement altérée, qui avait un impérieux besoin de repos, de
tranquillité et de soins, qui n'avait plus de devoirs à remplir,
résista aux pressantes sollicitations de se rendre auprès de sa
soeur à Naples, ou bien à Paris. Il pensait d'ailleurs que le
premier devoir social, que le caractère distinctif des gens de bien,
la maxime la plus essentielle à la conservation, à l'ordre et au
repos de la société, consiste dans le respect le plus profond envers
les gouvernements établis.

C'est vraisemblablement en vertu de ce principe qu'il professait
hautement, que le roi Louis blâma les tentatives de son fils à
Strasbourg et à Boulogne, ainsi qu'on le verra plus loin.

Le roi Louis, philosophe par nature, supporta la chute de sa
famille et la sienne avec résignation, dignité et grandeur d'âme.
Méprisant le luxe, n'aimant pas la puissance du rang suprême, dans
laquelle il ne voyait qu'obligations et devoirs, il se livra sans
partage à l'étude des belles-lettres. Si des idées tristes
interrompaient souvent la sérénité habituelle, la douceur normale de
son âme, c'est que sa tendresse paternelle s'inquiétait pour
l'avenir de ses enfants. Il quitta Rome pour le beau climat de la
Toscane et le ciel pur de Florence. En 1831, il éprouva une immense
douleur, il perdit l'aîné de ses deux enfants, le prince
Napoléon-Louis, mort dans l'insurrection des Romagnes. Lorsque
l'ancien roi de Naples et d'Espagne, Joseph, vint des États-Unis à
Londres, pour essayer, après 1830, de soutenir les droits du fils de
Napoléon au trône de France, Louis eut avec son frère aîné de
fréquentes correspondances.

Avant la fin de sa longue et pénible carrière, l'ex-roi de Hollande
devait éprouver encore deux profonds chagrins, qui hâtèrent ses
derniers instants. Le premier fut la tentative de Strasbourg, faite
par le dernier de ses enfants, le prince Louis-Napoléon, suivie
bientôt après de la tentative de Boulogne; le second fut le refus
des gouvernements de France et d'Angleterre de permettre à ce fils
de venir lui fermer les yeux.

Lorsque l'ex-roi de Hollande connut les tentatives de son fils, il
était malade à Florence. Il n'avait cessé d'être en relation suivie
avec le duc de Padoue, son parent. Il lui écrivit le 15 novembre
1836:


  Mon cher cousin,

  Je m'adresse à vous avec confiance dans le nouveau malheur que
  j'éprouve et qui tombe sur moi comme un coup de foudre. Malgré le
  malheur que j'ai eu il y a six ans de perdre mon fils aîné, par
  suite d'une intrigue et d'une séduction infernale, son frère, qui
  fut compromis aussi alors, s'est laissé de nouveau entraîner dans
  une action aussi folle que grave. Vous savez mon état de santé, vous
  savez qu'il m'est impossible d'agir par moi-même. Veuillez donc, je
  vous prie, faire des démarches en mon nom auprès du gouvernement et
  des personnes que j'ai connues autrefois, telles que le duc de
  Cazes, s'il est à Paris, le comte Molé et tous ceux que vous croirez
  être plus accessibles à mes prières, pour les engager à obtenir du
  gouvernement que mon fils soit renvoyé en Angleterre avec sa mère.
  On peut oublier son incartade en considération de la folie et je
  dirai presque du ridicule d'une telle tentative et de ce qu'elle n'a
  coûté la vie à personne.

  Il est inutile que je vous parle de la reconnaissance que je vous
  aurai d'un tel service, la gravité de la chose parle assez
  d'elle-même.

  Je me persuade que vous ne me refuserez pas un service aussi
  important; en tout cas, veuillez me faire parvenir votre réponse le
  plus promptement possible.

  Adieu, mon cher cousin, recevez l'assurance de mon sincère
  attachement.


À la même époque, le 21 novembre 1836, la reine Hortense écrivait
d'Arenenberg à M. de Padoue:


  Monsieur le duc, en revenant chez moi, on m'a remis votre lettre.
  Elle eût été d'une grande consolation pour moi, et peut-être
  n'aurais-je pas entrepris un voyage aussi pénible, si j'avais su à
  temps que la vie de mon fils n'était pas en danger, mais cette
  incertitude était affreuse, et j'en allais appeler à vous tous, à
  vos anciens sentiments, pour m'aider à obtenir une vie qui m'était
  si chère, lorsque j'ai appris qu'il n'y avait rien à craindre pour
  elle. Je ne me suis pas montrée, je n'ai pas même été jusqu'à Paris;
  je ne voulais troubler personne, sans cela j'aurais été charmée de
  vous revoir ainsi que votre fille[72]. Vous devez penser qu'elle
  m'est toujours chère, que son bonheur m'intéresse et que je serai
  toujours heureuse de vous assurer tous deux de mes sentiments.

         [Note 72: Madame Thayer.]


Le prince Louis-Napoléon, étant parvenu à s'échapper du château de
Ham avant la mort de son père, espéra pouvoir passer en Italie et
arriver assez à temps pour le voir une dernière fois. L'Angleterre
ne le permit pas, les passeports nécessaires lui furent refusés. Le
malheureux père mourut à Florence le 25 juillet 1846, à la suite
d'une congestion cérébrale, sans avoir pu recevoir les embrassements
d'un enfant adoré. Il avait 68 ans, était toujours en exil et séparé
de tous les siens. Ses restes furent déposés d'abord dans l'église
de Santa-Croce à Florence. En 1848, un des premiers actes de son
fils, dès que les portes de la France s'ouvrirent devant lui, fut de
remplir les intentions testamentaires du roi son père en faisant
placer son corps dans l'église de Saint-Leu, près de celui de
Charles Bonaparte. En 1835, à propos des bruits accrédités par
quelques journaux du mariage du prince Louis-Napoléon avec la jeune
reine de Portugal, Dona Maria, le fils du roi Louis trouva occasion
de faire connaître l'impression profonde que la belle conduite de
son père avait laissée dans son coeur. Il écrivit au rédacteur d'un
de ces journaux la lettre suivante:


                                      Arenenberg, le 14 décembre 1835.

  Monsieur le rédacteur, plusieurs journaux ont accueilli la nouvelle
  de mon départ pour le Portugal comme prétendant à la main de la
  reine Dona Maria. Quelque flatteuse que soit pour moi la supposition
  d'une union avec une jeune reine, belle et vertueuse, veuve d'un
  cousin qui m'était cher, il est de mon devoir de réfuter un tel
  bruit, puisqu'aucune démarche qui me soit connue n'a pu y donner
  lieu.

  Je dois même ajouter que, malgré le vif intérêt qui s'attache aux
  destinées d'un peuple qui vient d'acquérir sa liberté, je refuserais
  l'honneur de partager le trône de Portugal, si le hasard voulait que
  quelques personnes jetassent les yeux sur moi.

  La belle conduite de mon père, qui abdiqua en 1810 parce qu'il ne
  pouvait allier les intérêts de la France avec ceux de la Hollande,
  n'est pas sortie de mon esprit. Mon père m'a prouvé, par un grand
  exemple, combien la patrie est préférable à un trône étranger. Je
  sens en effet qu'habitué dès mon enfance à chérir mon pays
  par-dessus tout, je ne saurais rien préférer aux intérêts français,
  persuadé que le grand nom que je porte ne sera pas toujours un titre
  d'exclusion aux yeux de mes compatriotes, puisqu'il leur rappelle
  quinze années de gloire; j'attends avec calme dans un pays
  hospitalier et libre que le peuple rappelle dans son sein ceux
  qu'exilèrent en 1815 douze cent mille étrangers. Cet espoir, de
  servir un jour en France comme citoyen et comme soldat, fortifie mon
  âme et vaut, à mes yeux, tous les trônes du monde.


Le roi Louis publia plusieurs ouvrages d'un mérite réel, en voici la
liste:

1º En 1800, un roman en 3 volumes, intitulé _Marie ou les peines de
l'amour_. Nous avons déjà dit un mot de ce roman, dont il fit
paraître une 2e édition en 1814, sous le titre de _Marie ou les
Hollandaises_.

2º En 1813, un livre de poésies, intitulé _Odes_, qui fut édité à
Vienne. C'est une de ces odes dont nous avons cité quelques jolis
vers, les adieux à Gratz.

3º En 1814, un mémoire sur la versification, en réponse à une
question proposée par la deuxième classe de l'Institut. Ce mémoire
imprimé à Rome en 2 volumes, en 1825, sous le titre d'_Essai sur la
versification_, remporta le prix de la question mise au concours.
Dans cet ouvrage, l'auteur demande la suppression de la rime dans
les vers, la conservation de la césure et l'ancien nombre de
syllabes. Il complète leur rhythme par une distribution régulière
des accents, ce qui les fait essentiellement différer des vers
blancs. Il note pour cette accentuation la pénultième des mots
finissant par des e muets et la finale de tous les autres. Il
appliqua lui-même ce système, dont il est l'inventeur, en faisant
une tragédie, une comédie, un opéra, une ode, et en s'excusant de
n'avoir pas poussé jusqu'à l'épopée.

4º En 1820, trois volumes, intitulés _Documents historiques sur le
gouvernement de la Hollande_[73].

         [Note 73: Nous avons eu plusieurs fois recours à ce curieux
         et intéressant ouvrage pour la rédaction de notre travail.]

5º L'_Histoire du Parlement anglais_, depuis son origine en 1234,
jusqu'à l'an VII de la République française, suivi de la grande
charte avec des notes autographes de Napoléon. Ce livre, un volume,
parut en 1820, à Paris.

6º En 1828, une réponse à sir Walter Scott sur son histoire de
Napoléon, brochure de 160 pages.

7º En 1834, une brochure d'une cinquantaine de pages, intitulée
_Observations sur l'histoire de Napoléon par M. de Norvins_. C'est
une réfutation sans réplique d'un assez grand nombre de faits
avancés inconsidérément par cet historien trop officieux de
l'empereur.

Nous terminerons ce travail sur le roi Louis par une lettre qui lui
fut écrite de Londres par son frère Joseph, le 1er août 1834, et qui
nous paraît de nature à faire connaître le caractère de ces deux
princes.


  Mon cher frère, je n'ai pas répondu plus tôt à ta lettre du 3
  juillet, je suis encore convalescent d'une douloureuse esquinancie
  qui m'a tenu plus de quinze jours au lit et dont les suites me
  tiennent encore à la maison, à cause du temps humide et nébuleux qui
  règne depuis ma convalescence.

  Personne n'est moins dogmatique que moi, et si tu es d'humeur à
  régayer le tableau que tu fais si sombre de la vie par de nouveaux
  rapports qui puissent embellir le déclin de ta vie, personne n'en
  sera plus heureux que moi, chacun a le sentiment et la mesure de ce
  qu'il peut et doit pour son propre bonheur, et on fait légitimement
  de tenter un sort meilleur lorsqu'on en espère du bonheur.

  Je ne m'appesantirai pas davantage sur la thèse du mal ou du bien de
  cette vie, je crois la vérité dans le mélange de quelques plaisirs
  et de plus de douleurs; mais on multiplie, on aggrave les douleurs
  en s'étudiant à voir tout en mal et on ne remédie à rien par de la
  mauvaise humeur; sans doute et le bonheur et la vertu sont en
  minorité sur la terre, j'en conviens, et il faut s'y soumettre,
  c'est notre lot, celui qui se soumet à ce qu'il ne peut empêcher est
  le moins malheureux et le plus sage. Faire de nécessité vertu,
  considérer plus bas que nous pour se trouver moins malheureux, se
  consoler dans la bonne conscience, si on croit à une autre vie, ne
  voir que le vrai bonheur: tu sais tout cela mieux que moi, mais je
  répète les appuis sur lesquels je me suis appuyé dans ma longue vie.

  J'ai eu une bonne femme et je n'ai pas vécu avec elle depuis trente
  ans; j'ai sans cesse combattu sans ambition les brigands, les
  ennemis de mon pays, des exigences que je n'approuvai pas; l'homme
  le plus aimant de la terre a passé sa vie sans sa famille, dans un
  autre monde; depuis 1830, j'ai dépensé pour la cause de mon neveu
  plus d'un million de francs, c'était la moitié de ce qui me restait
  de disponible après l'incendie de ma maison en Amérique, en 1820. Je
  crois être assuré que c'est la politique qui a mis le feu à ma
  maison pour y détruire les lettres que Napoléon m'avait confiées.
  Revenu en Europe sur l'invitation de Julie et la tienne, j'ai comme
  toi voulu aider Caroline et Jérôme; j'ai cru que toute querelle
  domestique se dissiperait à ma voix fraternelle et je puis dire
  paternelle. Qu'ai-je recueilli de mes soins, de ma bonne volonté?
  Caroline, par ses soupçons, par son abnégation de toute fierté, les
  autres, par leur peu de sympathie et l'appui qu'ils paraissent avoir
  donné à ses calomnies contre mon oncle le cardinal, contre moi-même,
  m'ont fait sentir qu'il était encore de plus grands maux que ceux
  que nous devons à la persécution des rois conjurés contre nous; ton
  fils mort était aussi mon fils; celui qui a épousé mon aînée je l'ai
  vu, comme Caroline, aux pieds de nos ennemis... Ce qui m'empêche
  d'aller en Italie, c'est qu'on sait que je possède des secrets que
  vous ignorez. Je lutte contre la mauvaise fortune et je n'en suis
  pas abattu; ma santé faiblit, il est vrai, mais j'ai 71 ans: combien
  sont plus infirmes que moi! Julie, mes filles, toi, m'avez conservé
  votre coeur dans toute sa pureté; ton fils, ma soeur, Charles, mes
  neveux, que de sujets de douleurs! Notre oncle m'eût resté ami, sa
  soeur lui a laissé les portraits de famille sous toutes les formes,
  sous toutes les reliures; l'homme qui m'a dit de la part de notre
  mère, sous le plus inviolable secret, qu'il était chargé de vendre
  le collier qu'elle destinait au roi de Rome pour 200,000 francs,
  prix qu'elle n'avait pas trouvé à Rome, me dit aussi qu'elle avait
  disposé du médaillon contenant le portrait de l'empereur, valant
  plus de 60,000 francs, il a été trouvé: le collier a été vendu par
  l'ordre de Madame, elle a disposé du prix, elle l'a voulu et
  personne n'a rien à y voir: le cardinal n'y est pour rien, le
  cardinal n'a pas voulu risquer des funérailles dignes de la mère de
  Napoléon et de nous tous pour la même raison que moi-même en
  Amérique je n'ai pas dû affronter les préventions et les âmes
  toutes puissantes de la Sainte-Alliance, par la même raison que tu
  n'as pas dû ni pu rendre à notre fils les honneurs funéraires qui
  lui étaient dus; mais notre oncle m'a souvent entretenu du monument
  somptueux qu'il a l'intention de consacrer à sa soeur, mais où?
  quand? et ne lui faut-il pas l'assentiment de nous tous? Je lui ai
  écrit qu'en sus de ce qu'il ferait, j'y contribuerais aussi pour ma
  part. Je ne doute pas que tu ne fasses comme moi, mais où? Faut-il
  suivre l'exemple que tu as donné à Florence, où est mort ton fils?
  Faut-il suivre celui qu'a donné ta femme à l'occasion de ton autre
  fils et demander en grâce que notre mère soit enterrée où nous ne
  pouvons ni vivre ni mourir? Le cardinal a pensé à Ajaccio, mais cela
  est-il convenable? Notre oncle n'est pas un génie de premier ordre,
  mais on le calomnie lorsqu'on lui refuse les qualités du coeur et
  des talents et des connaissances dont s'honoreraient bien des
  ecclésiastiques considérés dans ce monde.

  Si tu crois à mes paroles, à ma probité, à mon honneur, crois que tu
  t'es trompé sur notre oncle le cardinal Fesch; je désire te
  convertir à ma croyance, parce que je suis sûr de ce que je dis, que
  j'ai connu notre oncle lorsque vous ne pouviez pas l'apprécier dans
  votre enfance, lorsque nous étions tous orphelins de notre père, et
  notre mère a toujours disposé de ce qui appartenait à son frère pour
  le bien de la famille à son grand contentement, lorsque la mort
  prématurée de notre père nous laissa dans les embarras occasionnés
  par les dépenses au-dessus de sa fortune qu'il avait été obligé de
  faire dans ses missions de Paris et à Versailles[74].

         [Note 74: Sur ces derniers faits, voy. le 1er vol. de Jung,
         _Bonaparte et son temps_.]

  Je suis fatigué, la tête me tourne, je t'embrasse de tout mon coeur,
  mon cher Louis.



III.

LE ROI JÉRÔME.


De 1784 à 1808.

Jérôme Bonaparte, le dernier des fils de Charles Bonaparte et le
plus jeune des frères de l'empereur Napoléon Ier, a parcouru une
longue carrière et assisté aux plus grands événements.

Non seulement il fut témoin, mais souvent acteur dans le grand drame
de 1800 à 1815. Le rôle important qu'il y a joué ne s'est pas
terminé avec le premier empire, car son nom se rattache également à
la seconde élévation de sa famille. Il est peu de vies où les
alternatives de grandeur et de mauvaise fortune se soient aussi
brusquement succédé.

À neuf ans, il est rejeté de la Corse, sa patrie, sur la terre de
France, fuyant exilé avec sa famille. Un de ses frères s'élève par
son génie aux premiers rangs de la hiérarchie militaire et lui fait
donner une éducation brillante; mais ce frère veut que Jérôme, dont
les premières années ont été consacrées à l'étude, devienne vite un
homme et un homme utile à la France. Il en fait un marin, bientôt
après un général, puis un prince, puis un roi. À vingt-trois ans le
jeune homme ceint son front d'une couronne royale. Six ans plus
tard, à l'âge où l'on n'est pas encore sorti de la jeunesse, ce
souverain par les conquêtes des Français est contraint d'abandonner
un trône qui s'écroule, entraîné dans les désastres de la France.
Jusqu'alors il s'est élevé, il redescend. Il se souvient de son
premier métier, laisse tomber le sceptre du roi pour ressaisir
l'épée du soldat. Le dernier sur le champ de bataille de Waterloo,
il y verse son sang et rallie les débris de la grande armée, prêt à
les mener à de nouveaux combats, si telle est la volonté du génie
devant lequel il s'est toujours incliné.

De 1784, époque de sa naissance, à 1813, époque de la chute du
royaume de Westphalie, Jérôme monte les degrés, s'élevant sans
cesse. De 1813 à 1847, il les descend. Proscrit par la politique de
l'Europe coalisée contre le plus grand génie des temps modernes,
brutalement repoussé par la famille de sa femme, les princes de
Wurtemberg, dépouillé par des gens qui le flattaient au temps de sa
prospérité et qui lui devaient tout, traqué par les gouvernements de
l'Autriche, de l'Allemagne et de l'Italie, ne sachant où reposer sa
tête, il voit enfin dans sa patrie éclater une révolution qui lui
donne l'espoir d'y rentrer bientôt. Illusion trompeuse, le temps
n'est pas venu. Proscrit depuis quinze ans, la fortune ne lui a pas
fait assez expier les faveurs qu'elle lui a accordées pendant la
première partie de sa vie.

Dix-sept ans encore les portes de la France lui sont fermées ainsi
qu'aux siens. Ses enfants n'ont connu jusqu'alors que l'exil. Sa
vertueuse femme ne doit plus revoir sa seconde patrie. Enfin des
démarches incessantes, une lutte courageuse triomphent de tous les
obstacles, il peut venir s'asseoir au foyer qui lui rappelle de si
grands souvenirs.

Jérôme commence à remonter les degrés qu'il a descendus depuis 1813.

Quelques mois après son retour en France, une révolution plus
radicale que celle de 1830 éclate de nouveau. Un membre de la
famille Bonaparte, son neveu, par la magie de son nom, est élevé au
premier rang. Jérôme va reprendre une grande position dans l'État.
Le grade conquis par son épée et par ses services militaires lui est
rendu, il devient le gardien des cendres du grand homme et le
gouverneur de l'hôtel consacré aux soldats mutilés. Il se retrouve
avec les vieux compagnons d'armes dont plusieurs ont suivi ses pas
sur les champs de bataille du premier empire. Il est mis ensuite à
la tête du premier corps de l'État. Enfin, le second empire le place
sur les degrés mêmes du trône. Jérôme a donc remonté un à un tous
les degrés de l'échelle sociale lorsque la mort vient terminer sa
carrière.

Telles sont, à grands traits, les principales phases de cette
existence que l'on peut dire tout exceptionnelle et qui embrasse
dans son ensemble le consulat, l'empire, les cent-jours, les deux
restaurations, le gouvernement de juillet, la république de 1848 et
les huit premières années du second empire.

Depuis sa naissance jusqu'au moment où il entra dans la marine, nous
avons peu de choses à dire sur Jérôme Bonaparte.

Il naquit à Ajaccio, le 15 novembre 1784, de Charles Bonaparte et de
Lætitia Ramolino. Son enfance se passa comme celle de tous les
enfants qui naissent les derniers dans une famille nombreuse. Il
fut en quelque sorte le Benjamin, non seulement de sa mère (son père
mourut avant qu'il le pût connaître), mais de son oncle, plus tard
cardinal Fesch, et de ses autres frères. Napoléon surtout avait pour
Jérôme un faible qui perça toujours. Cette prédilection ne se
démentit dans aucune des circonstances de sa vie militaire et
politique.

À l'âge de neuf ans, comme nous l'avons dit, Jérôme dut abandonner
la maison paternelle pour un premier exil dont il comprit déjà les
douleurs. Sa famille, bannie de l'île de Corse, se retira en France,
et il fut placé au collège de Juilly pour y faire ses études. On
était en 1793. La révolution menaçait de s'étendre sur l'Europe
entière liguée contre elle. Personne ne se doutait alors que dans
les rangs des défenseurs de la République combattait l'homme
prodigieux qui devait bientôt la dominer.

Pour le jeune Jérôme, six années s'écoulèrent (de 1793 à 1799), dans
les études et les plaisirs du lycée. Après le 18 brumaire (9 nov.
1799), il sortit du collège pour continuer son éducation sous les
yeux de ce frère que six années avaient grandi de façon à attirer
sur lui les regards du monde entier.

Jérôme, alors âgé de quinze ans, vint, au commencement du consulat,
loger au château des Tuileries, à l'entresol, au-dessous des
appartements occupés par le premier consul au pavillon de Flore. Dès
cet instant il laissa percer, avec la fougue naturelle à la
jeunesse, les qualités et les défauts d'un caractère que le temps et
les diverses phases par lesquelles il passa ne modifièrent qu'en
partie. Un esprit juste, un jugement solide, une grande bravoure
personnelle, une véritable noblesse, surtout dans l'adversité, de la
bienfaisance, de l'esprit naturel, la passion des plaisirs, une
vivacité tournant quelquefois à l'étourderie, une certaine légèreté
qui paralysait souvent ses belles qualités, l'amour de la
représentation et du faste, tels sont les traits dominants du
caractère de ce prince. Toujours porté au bien lorsqu'il suivait
l'impulsion de son coeur, Jérôme en était parfois détourné quand sa
nature impressionnable l'entraînait dans des écarts qui alors
n'influaient du reste que sur sa conduite privée.

Lorsque le général Bonaparte revint d'Italie après Marengo, il fit
entrer son frère Jérôme dans la garde consulaire, aux chasseurs à
cheval. L'enfant, âgé de seize ans, eut une altercation avec le
frère de Davout; ils se battirent, et, à la suite de cette aventure,
Bonaparte ordonna à Jérôme de quitter son régiment.

Le premier consul, à cette époque, commençait à donner une sérieuse
attention à tout ce qui se rattachait à la marine. Il prévoyait sa
lutte avec l'Angleterre, il voulait battre par ses armes l'éternelle
et implacable rivale de la France. Pour cela il fallait commencer
par rendre à la marine française cette confiance en elle que
l'émigration et ses derniers revers lui avaient fait perdre; il
fallait relever le personnel tout en activant les réparations du
matériel et les nouvelles constructions. Or, rien n'était plus fait,
d'après lui, pour concourir à ce résultat et pour prouver au corps
des officiers et des matelots son estime, que de placer dans ses
rangs son propre frère, dont le caractère audacieux se prêtait aux
aventures de la carrière maritime. Jérôme était fort heureux de
cette résolution. Ce fut donc avec une joie véritable qu'il reçut sa
nomination d'aspirant de 2e classe, datée du 29 novembre 1800.

À peine revenu de la campagne de Marengo, le premier consul tourna
ses regards vers l'Égypte dont il désirait secourir l'armée. Ce
n'était pas chose facile; la marine française, à cette époque, était
fort peu en état de lutter avec avantage contre la marine de la
Grande-Bretagne dont les flottes bloquaient nos ports.

Non seulement il fallait, pour jeter des troupes sur les côtes
d'Alexandrie, embarquer dans le plus grand secret des hommes et un
matériel considérable, mais il était nécessaire de trouver un marin
ou assez habile pour tromper la surveillance fort active des
croisières anglaises, ou assez audacieux pour passer à travers les
bâtiments ennemis. Bonaparte fit choix pour cette dangereuse mission
du contre-amiral Ganteaume, qui avait été assez heureux pour le
ramener d'Égypte malgré les Anglais. Il lui confia une escadre
composée de sept vaisseaux de ligne, de deux frégates et d'un
lougre[75]. Le jeune Jérôme Bonaparte fut placé avec son grade
d'aspirant de 2e classe sur le vaisseau amiral.

         [Note 75: _L'Indivisible_, de 80 canons, vaisseau amiral; _le
         Formidable_, de 80 (monté par le contre-amiral Linois);
         _l'Indomptable_, de 80 (capitaine Moncontu); le _Desaix_, de
         74 (capitaine de Lapallière); _le Dix-Août_, de 74 (capitaine
         Bergeret); _le Jean-Bart_, de 74 (capitaine Meyne); _la
         Constitution_ (capitaine Faure); la _Créole_, frégate
         (capitaine de vaisseau Gourrige); _la Bravoure_, de 18
         (capitaine de frégate Dordelin); le lougre _le Vautour_ (le
         lieutenant de vaisseau Kerimel).]

Il accompagna Ganteaume dans cette campagne maritime où, malgré son
habileté et son courage, l'amiral ne réussit pas à porter en Égypte
les renforts qu'attendait Bonaparte.

Jérôme fit bravement ses premières armes, le 24 juin, dans le combat
livré entre Candie et l'Égypte par _l'Indivisible_ et _le Dix-Août_,
au vaisseau anglais de 74, _le Swiftsure_, un des plus beaux de
l'escadre de l'amiral Keith. Ce vaisseau venait de quitter l'escadre
ennemie au mouillage d'Aboukir et faisait route pour Malte. Après
l'avoir chassé quelques heures, _l'Indivisible_ et _le Dix-Août_ le
joignirent à portée de pistolet, l'attaquèrent et s'en emparèrent
après un combat des plus vifs.

Le premier consul accueillit avec joie la nouvelle de ce combat, et,
pour récompenser les deux équipages qui y avaient pris une part
glorieuse, il rendit un décret en date du 22 août 1801, accordant
deux grenades, deux fusils et quatre haches d'honneur pour les
hommes qui s'étaient le plus distingués dans cette affaire.

Le contre-amiral Ganteaume, voulant témoigner à Jérôme Bonaparte sa
satisfaction de sa conduite pendant l'action, ne crut pouvoir mieux
faire que de lui confier l'honorable mission de se rendre à bord de
la prise, de l'amariner et de recevoir l'épée du capitaine.

Après ce combat, dédommagement assez faible de la non-réussite de
l'expédition, l'escadre fit voile pour Toulon. Elle captura
plusieurs bâtiments de commerce anglais d'une petite valeur, et vint
mouiller sur la rade de Toulon au commencement d'août 1801, ayant
deux cents prisonniers anglais avec l'état-major et le commandant du
vaisseau _le Swiftsure_.

En rentrant à Toulon Ganteaume fit son rapport au premier consul et
rendit bon compte de la conduite de Jérôme, car le 16 août le
général Bonaparte écrivit à son frère une lettre des plus
flatteuses[76].

         [Note 76: _Mémoires du roi Jérôme_, vol. Ier, p. 51.]

Telle fut la première campagne maritime de Jérôme Bonaparte.
Quelques jours après son arrivée à Toulon, le 26 août 1801, il
débarqua et fut rejoindre son frère à Paris. Il était resté à bord
de _l'Indivisible_ depuis le 28 novembre 1800, c'est-à-dire 8 mois
et 28 jours. C'était, pour un marin aussi jeune, un assez rude
apprentissage.

Lorsque Jérôme Bonaparte revint de sa première expédition, le 26
août 1801, il n'avait pas encore atteint sa dix-septième année.
Malgré sa jeunesse, il s'était fait remarquer par sa bravoure, son
intelligence et ses dispositions pour le métier de marin. Il sentait
que, frère du chef de l'État, tous les yeux étaient fixés sur lui,
et il mettait à remplir ses devoirs un zèle qui disposait en sa
faveur.

Après son débarquement à Toulon, l'aspirant se rendit à Paris, où il
fut accueilli avec joie par le premier consul. Il séjourna deux mois
aux Tuileries, puis, le 29 novembre 1801, il fut nommé à la première
classe de son grade et reçut l'ordre de se rendre à Rochefort pour
être embarqué sur l'un des bâtiments destinés à l'expédition de
Saint-Domingue.

À cette époque, Joseph Bonaparte, chargé de la conclusion du traité
de paix avec l'Angleterre, était prêt à se rendre à Amiens ainsi que
lord Cornwallis, plénipotentiaire de la Grande-Bretagne. Les
préliminaires avaient été échangés à Londres le 12 octobre, et rien
ne s'opposait à ce que le général Bonaparte, devenu l'arbitre de
l'Europe, dirigeât ses flottes vers nos colonies des Antilles, qui
cherchaient à échapper à la domination française.

En vue de ce but, une grande expédition avait été décidée. Elle devait
se composer de trois divisions navales portant des troupes de
débarquement. La première division, organisée à Brest, était sous les
ordres de l'amiral Villaret-Joyeuse, réunissant à son commandement celui
des deux autres divisions. Il avait mis, le 29 octobre, son pavillon sur
le vaisseau _l'Océan_. La seconde division, en rade de Rochefort, sous
le contre-amiral Latouche-Tréville, avait pour vaisseau amiral _le
Foudroyant_, sur lequel Jérôme allait s'embarquer. Cette division avait
à rallier une escadre de six vaisseaux espagnols alors en rade de Cadix,
sous l'amiral Gravina. La troisième division était composée de bâtiments
hollandais rassemblés à Flessingue.

Le général Leclerc, beau-frère du premier consul et mari de Pauline
Bonaparte, commandait en chef l'expédition. Son chef d'état-major
était le général Dugua. Leclerc arriva à Brest le 19 novembre 1801,
et passa une grande revue des troupes le 20.

La longue lutte que nous venions de soutenir si péniblement contre
les flottes de la Grande-Bretagne avait vivement préoccupé le
premier consul. Dès que la paix avec l'Angleterre fut assurée, il
donna une attention toute particulière à la marine de guerre.
Convaincu qu'on pouvait beaucoup attendre et obtenir de nos marins,
aussi bien que de nos soldats de l'armée de terre, il résolut de
tout mettre en oeuvre pour éviter à l'avenir les fautes qui, depuis
le commencement de la Révolution, avaient concouru à affaiblir notre
puissance maritime; ce n'était plus l'organisation médiocre dont on
s'était contenté depuis 1789 qu'il fallait à Bonaparte, mais une
organisation forte, un matériel puissant, une discipline solide, une
union parfaite entre les équipages et les troupes. D'après lui, un
des grands moyens d'obtenir sur mer des succès semblables à ceux
obtenus sur le continent, c'était d'exciter l'émulation chez les
matelots, de leur inspirer, de leur _souffler_ cet enthousiasme
auquel nos soldats avaient dû, en grande partie, leurs victoires.

Le premier consul avait été, du reste, merveilleusement secondé en
cela par l'amiral Villaret-Joyeuse. Ce dernier avait, à force de
persévérance, introduit sur les vaisseaux de son escadre une
discipline parfaite.

Les trois divisions navales partirent de Brest, de Rochefort et de
Flessingue; celle de Villaret-Joyeuse devait rallier les deux
autres, mais la division batave ne put le joindre à cause des vents
contraires. Elle mit le cap directement sur Saint-Domingue, en ayant
soin de ne pas se montrer avant les vaisseaux de l'amiral commandant
en chef la flotte. La division de Latouche-Tréville, au lieu de
porter sur Belle-Isle ainsi que cela lui était prescrit, fit route à
l'ouest en sortant de Rochefort.

L'aspirant de 1re classe Jérôme Bonaparte, embarqué sur le vaisseau
_le Foudroyant_, monté par Tréville, arriva avec le contre-amiral au
Cap, vers la fin de 1801. Il y resta jusqu'au 9 février 1802. Le 4
mars, en vertu des ordres du général en chef Leclerc, il passa avec
le grade d'enseigne[77] sur le vaisseau _le Cisalpin_ (capitaine
Bergeret[78]), bâtiment envoyé en France.

         [Note 77: Nommé enseigne le 15 janvier par Villaret-Joyeuse,
         Jérôme fut confirmé dans ce grade par le premier consul, et
         il prit rang dans les cadres à dater du jour de sa
         promotion.]

         [Note 78: Le prince Jérôme a toujours conservé pour le brave
         Bergeret, plus tard amiral et mort il y a peu d'années, une
         affection véritable et une estime profonde.]

Le jeune officier de marine fut chargé de dépêches pressées qu'il
devait remettre au premier consul. Bien qu'il donnât de belles
espérances, il est permis de penser que ce ne furent ni sa capacité
ni sa parenté avec le premier consul et le général en chef qui le
firent choisir pour une mission de haute importance. Il est à
présumer que Leclerc, voyant la maladie décimer les troupes et les
équipages, prit, à l'insu de Jérôme lui-même, un prétexte pour
l'envoyer en France et le soustraire à la pernicieuse influence d'un
climat sous lequel il devait succomber bientôt lui-même.

Quoi qu'il en soit, le jeune Bonaparte embarqua au Cap sur _le
Cisalpin_, ayant pour compagnon d'armes Halgan, plus tard amiral,
avec lequel il se lia dès lors d'une véritable amitié. Le 5 mars le
vaisseau mit à la voile, et le 10 avril les vigies signalèrent le
feu d'Ouessant. Le lendemain, à dix heures du matin, le navire
entrait dans le port de Brest.

À peine débarqué, Jérôme songea à se rendre à Paris pour remettre ses
dépêches au premier consul. Il prit une chaise de poste, emmena avec lui
Halgan, devenu son ami, et franchit rapidement la distance qui le
séparait de Nantes, en passant par Quimper, Vannes, Laroche[79]. À
quelques lieues de Nantes il eut une aventure qui peint son caractère
déterminé. Le postillon qui conduisait sa voiture refuse tout à coup
d'aller plus loin. Il met pied à terre et s'assied tranquillement sur le
bord du fossé de la route. Jérôme et Halgan descendent de leur chaise de
poste et, pressés d'arriver, ils essaient de faire remonter à cheval
leur capricieux conducteur. C'est en vain. Prières, promesses, menaces,
tout échoue devant son entêtement breton. Jérôme, voyant qu'il
n'obtiendrait rien, pousse Halgan dans la voiture et, s'adressant au
postillon, lui dit: «Veux-tu nous conduire, oui ou non?--Non, répondit
ce dernier.--Alors je me charge de ce soin,» reprend le jeune officier.
Et, bien qu'en culotte courte et en bas de soie (tenue qu'il a toujours
affectionnée), Jérôme saute en selle après avoir ramassé le fouet et
enlève les chevaux qu'il lance au grand galop sur la route de Nantes. Il
fait en ville une entrée triomphale, tête nue, en uniforme de marin,
avec son compagnon dans la chaise de poste, le 13 avril 1802.

         [Note 79: Le prince fit le même voyage cinquante années plus
         tard, lorsqu'il parcourut la Bretagne, désireux de revoir
         avant de mourir le petit port de Concarneau.]

Jérôme, laissant Halgan à Nantes, se dirigea vers Paris où il remit
ses dépêches au premier consul, qui le garda près de lui jusqu'au
commencement de juin 1802. Pendant son séjour aux Tuileries, ami
fidèle et dévoué, Jérôme plaida si chaudement la cause d'Halgan près
du général Bonaparte, qu'à son départ pour embarquer de nouveau il
eut le bonheur d'emporter à Nantes la nomination du lieutenant de
vaisseau, son camarade du _Cisalpin_, au commandement du brick
_l'Épervier_.

Le premier consul, désireux de perfectionner l'éducation maritime de
son jeune frère et de le mettre à même d'étudier les colonies
françaises, avait décidé qu'il ferait un voyage aux Antilles sur le
brick _l'Épervier_, et qu'il visiterait toutes les positions
importantes de cette partie de l'Océan. En conséquence, Jérôme
revint à Nantes le 7 juin 1802. Il devait prendre la mer, comme nous
l'avons dit, sur le brick _l'Épervier_, sous les ordres d'Halgan.
Les officiers de ce brick, ses camarades, étaient MM. Vincent
Meyronnet, qui joua par la suite un certain rôle en Westphalie, Gay,
le chirurgien M. Rouillard[80]. Le bâtiment avait pour destination
la Martinique. Jusqu'à la fin d'août, Halgan et Jérôme restèrent à
Nantes, attendant les ordres de départ.

         [Note 80: Le prince le retrouva en 1852 à Concarneau, où il
         vivait en retraite.]

Ce temps se passa pour eux en fêtes, car c'était à qui des habitants
notables ou des autorités de la ville recevrait le plus jeune des
frères du premier consul et son ami.

Le 29 août, le brick appareilla et vint mouiller sur la rade de
Minden; le 31, il fit voile en suivant les côtes, et, par suite d'un
gros temps, vint relâcher le 4 septembre en vue du port de Lorient,
dans la rade. Le 6, il entra dans le port. Jérôme, jeune et ami du
plaisir, profitant de ce qu'on était obligé de passer quelques jours
à Lorient pour faire au bâtiment des réparations indispensables,
partit le 5 pour Nantes, où il passa quelques jours.

Le 18 septembre il était à son poste et le brick appareilla. Le 25,
on était en vue de Lisbonne, l'amitié d'Halgan fut mise à une rude
épreuve. Jérôme voulut visiter cette capitale et demanda au
commandant de relâcher dans ce port. Halgan refusa et l'on continua
à faire voile pour la Martinique. Le 28 octobre, à midi, la terre
était en vue. À 5 heures du soir _l'Épervier_ mouilla au fort
Diamant où régnaient la fièvre jaune et une grande mortalité.

Dès le lendemain 29, Halgan et Jérôme furent rendre visite au
capitaine général, l'amiral Villaret-Joyeuse, le même officier
général auquel avait été dévolu le commandement dans l'expédition de
Saint-Domingue. Le contre-amiral Villeneuve, commandant les forces
navales stationnées aux Îles du Vent et à Cayenne, était alors
absent. Il revint quelques jours plus tard au fort Royal, sur son
vaisseau _le Jemmapes_. Dans l'intervalle, voici ce qui avait eu
lieu:

Jérôme était parti de France comme aspirant de lre classe et en
qualité d'officier du brick commandé par Halgan; mais à peine arrivé
à la Martinique, le capitaine général Villaret, soit qu'il eût des
instructions secrètes (chose très probable) émanant du premier
consul, soit parce qu'il crût bien faire, nomma le jeune Bonaparte
lieutenant de vaisseau, par décision du 2 novembre 1802; puis, sans
doute pour suivre un plan convenu, Halgan s'étant trouvé subitement
indisposé ou ayant dû se trouver hors d'état de commander le brick,
le commandement du navire fut remis provisoirement au nouveau
lieutenant de vaisseau qui se trouva donc, à l'âge de 18 ans, à la
tête d'un bâtiment d'une certaine importance[81]. Sans doute on
avait pensé que Jérôme trouverait de plus grandes facilités pour son
voyage d'exploration dans la nouvelle position qui lui était faite.

         [Note 81: Nous devons dire que nulle part nous n'avons trouvé
         trace d'instructions secrètes données à Villaret, dans le
         sens de la nomination de Jérôme comme lieutenant de vaisseau
         et commandant du brick; mais la chose nous paraît si probable
         et du reste si naturelle, que nous croyons qu'il en a été
         ainsi.]

Le contre-amiral Villeneuve, pour qui le frère du premier consul
avait une lettre du ministre de la marine, confirma ce qu'avait fait
Villaret-Joyeuse. Il se rendit à bord de _l'Épervier_ le 21
novembre, donna quelques conseils et des instructions détaillées à
Jérôme, et lui prescrivit de partir le 29 novembre pour aller
d'abord à Sainte-Lucie, colonie française des Îles du Vent, au sud
de la Martinique, puis à Tabago, qui faisait partie des Îles sous le
Vent, au nord-est de la Guyane. Bien qu'on fût à la fin de novembre,
la température était très élevée. Jérôme, plein d'ardeur et n'ayant
pas la prudence qui convient dans les climats dangereux où règnent
si souvent des fièvres terribles, se fatigua outre mesure en
explorant Sainte-Lucie et en montant sur une soufrière dans le fort
de la chaleur du jour. Il fut pris par une fièvre violente qui
inquiéta les officiers du brick au point qu'ils crurent devoir
revenir à Saint-Pierre (Martinique), en faisant prévenir le
contre-amiral Villeneuve de ce qui venait d'arriver. Villeneuve
courut immédiatement auprès du malade, et reconnut avec joie que
l'accident n'aurait aucune suite fâcheuse. Il en rendit compte au
ministre Decrès qui avait remplacé Forfait.

Jérôme, hors du danger causé par son imprudence, était moins
désireux de reprendre la mer pour continuer son voyage. L'équipage
de son bâtiment avait été, en moins d'un mois, tellement décimé par
la maladie, qu'il se trouvait à la fin de décembre complètement
désorganisé. À la maladie s'était jointe aussi la désertion, en
sorte qu'il fut contraint de renoncer à l'idée de faire voile pour
Tabago. Villeneuve attendait la frégate _la Consolante_ et voulait
lui offrir de se rendre avec lui, sur ce bâtiment, dans les
différentes colonies qu'il avait à visiter encore; mais Jérôme,
fatigué des ennuis, du tracas qu'il avait éprouvé sur son brick,
sollicita de quitter son commandement. Villeneuve en écrivit à
Decrès qui, le 25 février 1803, répondit à ce sujet: «Il faut,
général, déterminer Jérôme à garder son commandement et à faire aux
colonies le séjour que le premier consul désire de lui. Je joins ici
une lettre pour lui.» On constitua alors tant bien que mal un
équipage au brick _l'Épervier_ qui put enfin partir. Ce bâtiment
mouilla à la Basse-Terre (Guadeloupe, nord-ouest de la Martinique).
Il fut reçu par le contre-amiral Lacrosse, capitaine général de
cette colonie, qui lui fit visiter le pays dans le plus grand
détail[82].

         [Note 82: Le contre-amiral Lacrosse était père du sénateur du
         second empire. Le prince Jérôme a rappelé bien souvent au
         baron Lacrosse cette visite à la Guadeloupe.]

Du 8 février au commencement d'avril 4803, Jérôme termina ses
voyages dans les différentes colonies qu'on lui avait donné mission
de visiter en détail, car le 4 avril, le contre-amiral Villeneuve,
dans une dépêche au ministre, rend compte du prochain départ de
Jérôme Bonaparte et de sa répugnance à passer par Saint-Domingue, où
son beau-frère, le général Leclerc, était mort.

Le brick _l'Épervier_ cependant n'était pas encore parti le 27
avril, puisqu'à cette date le capitaine de vaisseau Lafond,
commandant par intérim les forces navales stationnées aux Îles sous
le Vent et à Cayenne, écrivait de Saint-Pierre de la Martinique, à
bord de la frégate _la Didon_, au ministre de la marine:

«Le brick _l'Épervier_, commandé par le lieutenant de vaisseau
Bonaparte, est toujours en station au fort de France. Le général
Villeneuve, avant son départ[83], m'a dit qu'il lui avait donné
l'ordre de s'en retourner en France, et que par conséquent il ne
faisait plus partie de la station.»

         [Note 83: Villeneuve avait été remplacé par Villaret.]

Pendant un mois encore _l'Épervier_ resta à la Martinique. Plusieurs
circonstances fatales avaient empêché Jérôme de quitter l'Amérique,
et ces circonstances eurent, ainsi qu'on le verra bientôt, une
influence très grande et très singulière sur les premières années de
sa vie. D'abord, la maladie et la désertion avaient dépeuplé son
bord et l'on n'avait pu recruter l'équipage de façon à mettre le
bâtiment en état d'entreprendre un long voyage pour regagner
l'Europe, ensuite Jérôme était tombé malade au commencement de mai.
Cela ressort du passage d'une longue lettre écrite le 19 juin du
port du Passage par le capitaine Lafond au ministre de la marine,
lettre dans laquelle on lit:

«Lors de mon départ du fort de France (8 mai 1803), le brick
_l'Épervier_ était mouillé à Saint-Pierre. Jérôme avait la fièvre,
mal à la tête et aux reins, symptômes de la fièvre jaune; mais, au
moment de mettre sous voile, son médecin a fait dire qu'il allait
mieux. Il avait écrit au général Villaret qui, vraisemblablement,
vous donnera des détails sur sa maladie.»

Lorsqu'au mois de juin 1803 on fut à peu près paré et que Jérôme se
trouva à même de mettre à la voile, les relations entre la France et
l'Angleterre étaient devenues d'une nature telle que la guerre semblait
imminente. En effet, le traité d'Amiens ne tarda pas à être rompu, et
dès lors les Anglais, qui savaient Jérôme encore dans les colonies,
attachèrent une importance réelle à s'emparer de sa personne, d'autant
qu'ils étaient furieux de ce qu'en représailles d'hostilités commises
sur mer par les vaisseaux de la Grande-Bretagne sans déclaration
préalable, le premier consul avait retenu tous les Anglais alors en
France.

Les choses en étaient là, et cependant la rupture entre les deux
grandes nations n'était pas encore connue en Amérique lorsque Jérôme
eut l'ordre formel de Villaret de prendre la mer pour regagner
l'Europe, s'il en était temps encore. Le 1er juin il mit à la voile.
Un coup de tête du jeune homme l'arrêta court dans son voyage. Voici
ce qui s'était passé. Jérôme avait soumis à une visite, en mer, un
gros bâtiment qu'il supposait Français et qui était Anglais. Effrayé
des conséquences que pouvait avoir cette affaire, il en avait rendu
compte à Villaret-Joyeuse. Ce dernier le blâma et lui donna l'ordre
de revenir en France. Jérôme fit quelques observations tellement
justes à l'amiral que ce dernier s'opposa à son départ, ce qui fut
fort heureux, car le brick _l'Épervier_, ayant pris la mer le 20
juillet sans Jérôme, fut capturé le 27 par les Anglais.

Jérôme Bonaparte ne quitta pas l'Amérique et, le 20 juillet 1803, il
abandonna le commandement de son brick. Nous l'avons laissé à la
Pointe-à-Pitre (Martinique), le 15 juin 1803; nous le retrouvons à
Baltimore, dans l'État de Maryland (États-Unis d'Amérique), à la fin
de juillet de la même année.

Le 26 juillet il écrivit de cette ville au citoyen Pichon,
commissaire général des relations commerciales de la France aux
États-Unis, pour lui faire connaître que le lieutenant Meyronnet,
commandant en second _l'Épervier_, avait quitté le brick, chargé
d'une mission de son commandant pour négocier leur passage sur un
bâtiment de commerce américain _le Clothier_, dont l'armateur
refusait de s'arrêter en Espagne; que, décidé à céder à la nécessité
et à suivre la destination de ce bâtiment pour Bordeaux, il
renvoyait Meyronnet à Philadelphie pour faire hâter l'expédition du
navire sur lequel il se hasarderait à revenir en Europe; enfin qu'il
attendait à Baltimore que le bâtiment à bord duquel il devait
prendre passage fût au bas de la rivière du Patapsco, qui se jette
dans la baie de Chesapeake.

Ainsi, à la fin de juillet 1803, Jérôme était prêt à s'embarquer sur
un bâtiment américain et à braver les croisières anglaises pour
retourner en France. Il était _incognito_ aux États-Unis d'Amérique,
où il entretenait une correspondance assez suivie avec notre consul
général, M. Pichon. Ce dernier mettait beaucoup de déférence dans
ses relations avec le frère du premier consul, jeune homme qui, bien
que n'ayant pas encore dix-neuf ans révolus, avait déjà les allures
princières qu'il ne devait plus abandonner. Il lui fournissait des
sommes assez considérables, hâtait de tous ses moyens le moment de
l'embarquement et lui donnait même au besoin des conseils que Jérôme
paraissait assez peu disposé à suivre.

Cependant son _incognito_ ne pouvait être bien longtemps observé.
Les Anglais, à l'affût de ce que devenait l'ancien commandant de
_l'Épervier_, ne tardèrent pas à savoir où il se trouvait et à
donner son signalement sur toute la côte à leurs bâtiments. Un
capitaine Murray, alors à Baltimore, dévoila la présence dans cette
ville de Jérôme, en sorte que les difficultés devenaient de plus en
plus grandes pour lui de quitter l'Amérique. M. Pichon cependant le
pressait de s'embarquer, répondant de l'armateur et du capitaine de
navire américain qui devait le mener en France. Il l'engageait à
faire monter à bord les personnes de sa suite[84] et à suivre le
bâtiment sur un bateau pilote jusqu'à la sortie de la baie pour
pouvoir, soit revenir à terre, soit s'embarquer définitivement,
selon ce que ferait la croisière anglaise. Les choses en étaient là,
au commencement d'août, lorsque Jérôme, qui comprenait quel effet
déplorable pouvait produire en France la nouvelle de la capture, par
les Anglais, du frère du premier consul, résolut d'attendre les
ordres du chef de l'État, et d'envoyer pour les prendre son
lieutenant Meyronnet qui, lui, passerait plus facilement et pourrait
donner connaissance de la position dans laquelle il se trouvait aux
États-Unis.

         [Note 84: Jérôme avait alors près de lui M. Meyronnet, qu'il
         appelle dans toutes ses lettres son lieutenant, un secrétaire
         particulier, M. Le Camus, qui joua par la suite un certain
         rôle ainsi que Meyronnet en Westphalie, un médecin et le fils
         du conventionnel Rewbel, plus tard officier général.]

Pichon, en apprenant la nouvelle détermination du jeune officier de
marine, l'engagea à quitter Baltimore et à faire un voyage instructif
dans l'ouest. Le consul général français avait-il déjà connaissance de
la passion naissante qui devait aboutir à un mariage et voulait-il en
détourner Jérôme, ou bien pensait-il remplir les intentions du premier
consul à l'égard de son frère en l'engageant à voyager? c'est ce que
rien ne fait pressentir dans sa correspondance. Toujours est-il que
Jérôme ne suivit pas le conseil qui lui était donné, pas plus que celui
de cesser ses rapports avec un M. Barny, chez lequel il était logé à
Baltimore et contre lequel le consul général cherchait à le mettre en
garde.

Le 30 août, Pichon écrivit au ministre des relations extérieures une
longue lettre relative au jeune Bonaparte. Cette dépêche, fort
curieuse, résume tout ce qui a rapport au frère du premier consul
depuis le 22 juillet 1803[85].

         [Note 85: _Mémoires du roi Jérôme_, vol. Ier, p. 227.]

Jérôme était arrivé à Georgetown[86], y avait passé trois jours,
avait cherché divers moyens de retourner en Europe, tantôt voulant
passer à bord d'un navire de commerce, puis à bord d'une frégate
américaine qu'il emprunterait aux États-Unis, enfin comme passager
sur un bâtiment de guerre destiné à la Méditerranée.

         [Note 86: Georgetown, ville et port de mer des États-Unis,
         État de la Caroline du sud, était la résidence du consul
         général Pichon.]

Tous ces projets n'avaient pu avoir de suite. Il n'était possible
d'en accueillir aucun, pas même le dernier, auquel il s'était
arrêté, de demander passage sous son nom. Pendant ce temps _le
Clothier_, en partance de Philadelphie le 7 août, avait mis à la
voile.

Jérôme passa le mois de septembre 1803 à Baltimore. Fort épris de
Mlle Paterson, très jolie jeune personne, fille d'un des riches
négociants de cette ville, il lui fit une cour assidue à laquelle
Mlle Paterson fut loin d'être insensible. Les choses en vinrent au
point qu'on commença, vers le mois d'octobre, à parler de mariage.
Quoique la France eût encore un gouvernement qui conservait le nom
et un semblant de formes républicaines, tout le monde en Europe,
comme en Amérique, comprenait que cet état cesserait sous peu et que
l'homme qui avait reconstruit l'édifice social était destiné à
monter sur le trône. Personne n'ignorait la bonté, la faiblesse du
premier consul pour son jeune frère; or une union contractée dans
ces conditions avec Jérôme était, pour une famille de négociants
d'Amérique, une fortune inouïe. Aussi, loin de s'opposer à la
réalisation de ce projet, les Paterson, le père lui-même, semblaient
y prêter les mains. La jeune personne, fort éprise, était décidée à
tout pour épouser celui qu'elle aimait. Toute cette petite intrigue
ne tarda pas à être connue du consul général.

Pichon fut effrayé des conséquences d'un mariage que le chef de
l'État n'approuverait certainement pas, puisqu'il était contraire à
toutes les lois françaises. En effet, Jérôme, loin d'avoir atteint
vingt et un ans, n'avait pas alors dix-neuf ans révolus, et même en
eût-il eu vingt et un, il ne pouvait se passer du consentement de sa
mère pour que l'acte fût valide. À peine le représentant de la
France aux États-Unis fut-il informé de ce qui avait lieu à
Baltimore, qu'il écrivit: 1º à Jérôme pour le prévenir que l'union
qu'il voulait contracter était _nulle_ aux yeux de la loi; 2º à M.
Paterson le père, pour mettre sous ses yeux la loi française; 3º
enfin à M. d'Hebecourt, l'agent consulaire français dans le
Maryland, pour lui donner des instructions en cas qu'on voulût
passer outre et ne pas tenir compte de ses observations.

Jérôme eut connaissance aussi par Pichon des lettres écrites à MM.
Paterson et d'Hebecourt[87], puis le ministre des relations
extérieures de France (Talleyrand) reçut communication de toutes les
pièces relatives à cette affaire. Ceci se passait pendant le mois
d'octobre 1803. Ces démarches du consul général, ces observations
fort justes parurent produire un certain effet, car le mariage de
Jérôme sembla quelque temps un projet abandonné. Pichon en profita
pour engager vivement le jeune officier à s'embarquer sur une
frégate française, _la Poursuivante_, alors en relâche à Baltimore.
Mais la famille Paterson, d'accord avec Jérôme, abusait le consul
général; le mariage, s'il avait été un instant rompu, s'était
renoué. Jérôme ne songea plus à retourner en France pour le moment.
Il déclara formellement qu'il ne se rendrait pas à bord de _la
Poursuivante_ et qu'il attendrait à Baltimore les ordres du premier
consul. Au reste, ajoutait-il, il était en mission et n'avait
d'ordre à recevoir que du ministre.

         [Note 87: Remplacé bientôt après par Sottin.]

Pendant ce temps-là Decrès, ayant connu par le lieutenant Meyronnet
la position de Jérôme aux États-Unis, avait soumis l'affaire au
premier consul, qui lui prescrivit d'expédier de nouveau le
lieutenant de Jérôme avec des instructions pour le retour en France
de ce dernier. Meyronnet partit donc pour se rendre en Amérique
précisément à l'époque où l'affaire du mariage se dénouait
inopinément à Baltimore.

Ainsi que nous l'avons dit, Pichon était persuadé que sur ses
observations fort judicieuses, la famille Paterson et Jérôme
lui-même avaient complètement abandonné leurs projets. Il était donc
fort tranquille de ce côté lorsque, le 25 décembre, il apprit tout à
coup par M. Lecamus que le jeune Bonaparte, à qui il avait envoyé
une somme assez considérable, venait de faire célébrer son mariage à
Baltimore, quatre jours auparavant, le 21. Bien plus, il fut informé
par l'agent consulaire français, M. Sottin, que l'union, renouée
tout à coup, avait eu lieu en sa présence, parce qu'il n'avait pas
cru devoir faire au premier consul l'affront de refuser d'assister à
cet acte.

Pichon s'empressa de témoigner à Sottin son mécontentement de ce
qu'il avait assisté au mariage et de ce qu'il avait signé un acte
contraire à la loi française, et donné l'apparence légale à un acte
nul aux yeux de cette loi. Il rendit compte ensuite de toute cette
affaire au ministre des relations extérieures; puis, quelques
semaines plus tard, le 20 février, il écrivit de nouveau une lettre
des plus curieuses relative à Jérôme, à Mlle Paterson et à la
famille de cette dernière.

La nouvelle de ce mariage, contracté malgré la loi, malgré toutes
les représentations du consul français, arriva à Paris lorsque
Napoléon avait changé son titre de premier consul contre une
couronne impériale. Furieux de voir que son jeune frère était le
premier à enfreindre les lois de son pays, il défendit immédiatement
de reconnaître cette union.

On trouve à cet égard, au _Moniteur_ du 13 vendémiaire an XIII (4
mars 1805), la note suivante:


  Par un acte de ce jour, défense est faite à tous officiers de l'état
  civil de l'Empire, de recevoir sur leurs registres la transcription
  de l'acte de célébration d'un prétendu mariage contracté en pays
  étranger, en âge de minorité, sans le consentement de sa mère, et
  sans publication préalable dans le lieu de son domicile.


En outre, quelques jours plus tard, l'empereur rendit, comme chef de
la famille impériale, le décret suivant:


  Napoléon, empereur des Français, à tous ceux qui ces présentes
  verront, salut;

  Aussitôt que nous avons été informé d'un prétendu mariage, contracté
  dans les pays étrangers par notre frère Jérôme Bonaparte, encore
  mineur, sans aucun consentement de nous, ni de madame notre mère, et
  contre les dispositions des articles 63, 148, 166, 168, 170 et 171
  du code civil, nous avons cru devoir, pour le maintien des lois et
  de la subordination qu'elles établissent dans les familles, faire,
  par notre décret du 11 ventôse an 13, défenses à tous les officiers
  de l'état civil de l'Empire, de recevoir sur leurs registres la
  transcription de l'acte de célébration dudit mariage prétendu.

  Ces précautions ne nous ayant point paru suffisantes pour garantir
  de toute atteinte la dignité de notre couronne, et pour assurer la
  conservation des droits, qu'à l'exemple de tous les autres princes,
  nous exerçons sur tous ceux qui ont l'avantage de nous appartenir,
  nous avons jugé qu'il importait au bien de l'État et à l'honneur de
  notre famille impériale, de déclarer d'une manière irrévocable la
  nullité dudit prétendu mariage, comme aussi de prévenir et de rendre
  vaines toutes tentatives qui seraient faites pour y donner suite ou
  effet.

  À ces causes nous avons ordonné et décrété, ordonnons et décrétons
  ce qui suit:


Suit le décret en 5 articles qui rend nul le mariage de Jérôme et
déclare les enfants illégitimes, etc., etc.

Neuf ans plus tard, en 1812, bien après le mariage de Jérôme, devenu
prince français et roi de Westphalie, avec la princesse Catherine de
Wurtemberg, l'assemblée générale de Maryland déclara l'union de ce
prince avec Mlle Paterson nulle et sans effet, et les deux
contractants divorcés, mais sans que cela puisse illégitimer
l'enfant issu de cette union.

Ainsi, pour résumer cette singulière union: un enfant, ayant
dix-neuf ans à peine, devient épris d'une jeune personne. Sans égard
pour les observations qui lui sont faites, sans prendre souci des
lois de son pays, dont il est éloigné, sans prévenir même sa
famille, il épouse, _du consentement du père qui n'ignore ni les
conséquences ni les nullités de cet acte_, la fille d'un homme
honorable. Ce père a été bien et _dûment prévenu que le mariage est
nul aux yeux de la loi française_.

La mère du jeune homme proteste, le chef de la famille, devenu chef
de l'État et qui a le devoir de faire exécuter les lois, déclare non
seulement le mariage nul, mais les enfants à naître _illégitimes_;
neuf ans plus tard, le divorce est prononcé dans le pays même où
l'union a été contractée, et cela par l'assemblée juge en pareille
matière, lorsque déjà le marié a épousé une autre femme.

Tel est le résumé de cette bizarre affaire, que l'on peut considérer
comme ayant eu pour cause, d'un côté le coup de tête d'un jeune
coeur amoureux, d'un autre l'ambition d'une famille qui voit dans ce
mariage, qu'elle espère faire reconnaître un jour ou l'autre, un
motif de puissance à venir[88].

         [Note 88: Toute la correspondance Pichon, toutes les pièces
         et documents qui se trouvent au vol. I des _Mémoires Jérôme_
         font trop bien connaître cette affaire pour que nous croyions
         devoir entrer dans de plus grands développements. Récemment
         Mme Paterson a publié elle-même des mémoires et des lettres
         qui ne sont point de nature à augmenter la sympathie que ses
         malheurs pouvaient inspirer.]

Jérôme Bonaparte et Mlle Paterson se trouvaient dans une position
assez équivoque. Le mariage n'étant pas valide devant la loi
française, les représentants de la France en Amérique ne pouvaient
l'admettre. Tous deux vécurent dans la famille de la jeune personne
jusqu'à l'époque où l'on apprit l'avènement de Napoléon au trône
impérial. Aussitôt Jérôme songea à retourner en France, d'autant
plus que dans l'intervalle il avait reçu, par le lieutenant
Meyronnet, les instructions du ministre de la marine. Il fut donc
résolu qu'il s'embarquerait sur la frégate _la Didon_. Pichon
espérait enfin le voir quitter l'Amérique, mais il n'en devait être
encore rien. _La Didon_ se trouva bloquée par des forces
supérieures, et Jérôme, ayant reçu des lettres de sa famille qui lui
faisaient sans doute connaître que son mariage ne serait pas
reconnu, ne voulait plus partir.

Le projet de départ fut remis au mois d'octobre. Le capitaine de
vaisseau Brouard se trouvait prêt à mettre à la voile avec les
frégates qu'il commandait. Jérôme avait promis de partir; mais tous
les jours c'était de la part du jeune officier des objections, des
tergiversations. Si, d'une part, en prévision des grands événements
qui se préparaient en Europe, il tardait à Jérôme de courir auprès
de son frère pour jouer un rôle digne de lui et pour obtenir son
pardon, d'un autre, il était retenu en Amérique par la famille
Paterson à laquelle il avait promis de ne pas abandonner sa femme
avant d'avoir obtenu la reconnaissance de son mariage.

À la fin de décembre cependant, Jérôme s'embarqua avec Mlle
Paterson, à l'insu de tout le monde, sur un bâtiment américain nommé
_le Philadelphie_; mais ce navire se perdit au bas de la rivière. Il
avait été frété par Jérôme Bonaparte lui-même, pour le ramener en
France avec sa jeune femme et la tante de cette dernière. Pichon,
informé de cette circonstance, se hâta de se rendre auprès d'eux,
dans l'État de Delaware.

Bientôt après le jeune homme fit une autre tentative pour son retour
en France. Il monta à bord du _Président_, frégate française; mais
une frégate anglaise étant venue se placer en face du bâtiment, Mlle
Paterson eut peur et voulut descendre. Jérôme et elle revinrent
encore une fois à Baltimore.

En 1804, le consul général français, rappelé en France à cause du
mariage Paterson, écrivit au ministre des relations extérieures (31
mars) la longue lettre ci-dessous relative à cette affaire:


  Citoyen Ministre, à la suite de la correspondance que j'ai eu
  l'honneur de suivre avec vous relativement à M. Bonaparte, j'ai
  celui de vous adresser ci-inclus l'extrait d'une dépêche que j'ai
  écrite au ministre de la marine. Cette dépêche avait pour objet
  d'informer ce ministre, dans le département duquel la chose
  rentrait, de ce que j'avais fait vis-à-vis de M. Bonaparte en
  conséquence des instructions que je vous ai communiquées dans la fin
  de ma dépêche du 30 pluviôse. Je me proposais, comme je vous l'ai
  marqué, de presser M. Jérôme de s'embarquer sur la _Poursuivante_
  quand elle serait prête. C'est, comme vous le voyez et comme vous
  l'aurez appris longtemps avant par l'arrivée de la frégate, ce que
  j'ai fait, mais sans succès.

  C'est postérieurement à mes instances à cet égard envers M. Jérôme,
  citoyen Ministre, que votre lettre du 4 frimaire m'est parvenue. Je
  ne l'ai reçue que le 4 de ce mois; M. Bonaparte avait reçu
  antérieurement les dépêches du ministre de la marine. Si votre
  lettre me fût parvenue plus tôt, citoyen Ministre, je me serais
  abstenu de donner à M. Jérôme aucun conseil; quant à celui que j'ai
  donné, qui n'a pas obtenu votre approbation, les événements
  subséquents indépendamment des circonstances qui dans le temps m'y
  déterminèrent, l'auront, je l'espère, complètement justifié à vos
  yeux.

  Depuis quinze jours, citoyen Ministre, j'ai l'avis que le
  gouvernement en nommant un ministre plénipotentiaire a cru devoir
  aussi, en conséquence des lettres de M. Jérôme, me donner un
  successeur comme consul général. L'attente où j'ai été journellement
  de cette nouvelle mission m'a empêché de vous écrire ultérieurement
  sur cet officier et sur l'embarras où je me trouve quant aux
  demandes d'argent qu'il m'a adressées à mon dernier voyage à
  Baltimore. J'espérais qu'une nouvelle légation m'ôterait de
  l'alternative excessivement fâcheuse où je me suis trouvé
  constamment par rapport à lui de faire trop ou trop peu. J'ai avancé
  depuis le mois de décembre à M. Jérôme 13,000 dollars, dont 3,000
  pendant mon dernier séjour à Baltimore vers la fin de février.
  Depuis il m'a fait presser de payer trois à quatre mille dollars de
  dettes qu'il avait contractées et au payement desquelles je croyais
  qu'il avait appliqué les fonds que je lui avais remis
  antérieurement. La considération du service public qui devient de
  jour en jour plus onéreux ici, l'impossibilité de se procurer des
  fonds sur des traites, la crainte d'être trop facile en avances et
  le désir de me décharger sur mes successeurs de ces demandes
  embarrassantes, m'ont fait prier M. Bonaparte d'attendre quelque
  temps. L'intervalle qui s'est écoulé depuis les avis que j'ai reçus
  de France et les instances des créanciers de M. Jérôme me
  détermineront à faire des avances ultérieures qui, j'ose le croire,
  seront approuvées du premier consul. Je serai en outre obligé de
  faire à M. Bonaparte des payements pour pourvoir à son existence
  d'une manière convenable.

  J'ai appris que M. Jérôme se plaignait beaucoup de mes derniers
  refus d'argent ou plutôt de mes réponses déclinatoires et qu'il les
  attribuait à de la pique résultant de mon rappel. J'ose croire que
  vous me connaissez trop, citoyen Ministre, pour penser que je sois
  accessible à ces motifs. Les torts de M. Bonaparte envers moi n'ont
  pas pris un caractère plus grave par l'effet qu'ils ont pu produire.
  Du moment où je les ai connus, quelles qu'en pussent être les
  suites, j'ai su quelle opinion m'en former; mais, comme vous l'avez
  vu, ils n'ont eu aucune influence sur ma conduite envers lui; j'ai
  fait aux convenances publiques le sacrifice des sentiments que j'ai
  dû éprouver; j'ai même attendu pour m'en exprimer avec vous, citoyen
  Ministre, comme je le dois à moi-même, que les résultats en fussent
  connus, désirant laisser une libre action aux rapports de M.
  Bonaparte. À présent que l'effet est produit, vous me permettrez,
  citoyen Ministre, d'en appeler à vous sur ce que j'ai dû sentir
  quand j'ai appris qu'un jeune homme de 19 ans que j'ai reçu à ma
  table, qui m'a reçu à la sienne, avec qui j'ai passé deux jours
  entiers, le dernier surtout, dans une sorte de familiarité, qui, ce
  dernier jour, m'a demandé et a obtenu de moi de bons offices
  personnels qui supposent une bienveillance réciproque, que ce jeune
  homme qui m'a quitté en me serrant la main, ait pu, deux jours
  après, fabriquer dans l'ombre des interprétations calomnieuses et
  malignes à des conversations de table auxquelles vous devez croire
  que l'âge de M. Bonaparte ne m'a pas permis de prendre un bien grand
  intérêt.

  Si j'avais eu le temps de vous rendre, citoyen Ministre, toutes les
  interpellations singulières et excentriques que M. Bonaparte m'a
  faites à son arrivée et auxquelles j'ai dû répondre en lui faisant
  voir l'inconvenance et l'impossibilité d'y satisfaire, vous auriez
  eu la clef des délations de M. Bonaparte.

  L'excessive familiarité qu'il était probablement habitué à prendre
  avec tout le monde dans les colonies m'aurait, je vous l'assure,
  porté à ne me tenir près de lui que le temps nécessaire pour lui
  rendre les services et les devoirs de ma place, si, par déférence
  pour sa famille et pour sa position, je n'avais cru devoir, dans
  l'isolement où il était, lui tenir littéralement compagnie; je dois
  dire que, sous ce dernier rapport, M. Jérôme a changé en mieux
  depuis son séjour aux États-Unis. Mais outre que je ne me sentais
  nullement disposé à vous rendre compte des choses que l'âge excuse
  et qui auraient eu l'air, de ma part, d'un rapport, comme je n'avais
  aucun motif ni dans ma conscience, ni dans la conduite de M.
  Bonaparte envers moi, qui pût me faire craindre des démarches comme
  celles qu'il a faites, je n'ai pu songer à anticiper sur leurs
  effets. Si j'eusse pu prévoir par quelque indice ces délations,
  j'aurais dès lors, comme depuis j'en ai ouï parler, eu trop de
  confiance dans votre justice, citoyen Ministre, et dans celle du
  premier consul, pour croire que sur des représentations que l'âge de
  l'officier et sa position devaient discréditer, mon sort, comme
  homme public, pût être décidé sans me donner l'occasion de me
  justifier d'accusations que j'ignore encore, surtout quand j'ai la
  confiance que ma conduite comme agent du gouvernement n'a pu que me
  mériter son approbation.

  Je dis que j'ignore encore sur quoi portent les délations de M.
  Jérôme, car je ne puis croire que ce qu'il m'a envoyé trois mois
  après, sur un reproche indirect que je lui en fis, soit une copie
  exacte de ce qu'il a écrit et de ce dont il n'a probablement dans le
  temps pas gardé de minute; ce qu'il m'a communiqué me prête des
  choses qui n'ont pas de sens et entre autres il me faire dire qu'il
  n'y a en France ni droit civil, ni droit militaire.

  Au surplus, citoyen Ministre, je vous demande pardon de vous avoir
  entretenu si longtemps de choses qui me concernent. C'est pour me
  dispenser de vous en parler à Paris et n'avoir qu'à vous prier, en
  tout cas, de remercier le premier consul de la faveur qu'il m'avait
  faite en me confiant cette place et à vous assurer de ma
  reconnaissance pour la bienveillance que vous m'avez témoignée.


Pichon, appelé plus tard par Jérôme en Westphalie, devint un de ses
conseillers d'État.

En février 1805, sans faire connaître son projet aux autorités
françaises, Jérôme prit passage sur l'_Ering_, en destination pour
Lisbonne, avec sa femme et son beau-père.

Cette fois, il revit l'Europe après une traversée heureuse. Il vint
débarquer à Lisbonne le 8 avril, et, laissant dans cette ville sa
femme et M. Paterson, il partit à franc étrier pour Madrid, courant
nuit et jour pour rejoindre l'empereur, alors au couronnement à
Milan.

Le _Moniteur_ du 9 mai 1805 annonçait le fait par la note suivante:


                                               Lisbonne, 8 avril 1805.

  M. Jérôme Bonaparte est arrivé ici sur le bâtiment américain sur
  lequel étaient comme passagers M. et Mlle Paterson. M. Jérôme
  Bonaparte vient de prendre la poste pour Madrid et M. et Mlle
  Paterson se sont rembarques. On les croit retournés en Amérique.


Le 24 avril il était à Turin, et il ne tarda pas à rejoindre son
frère auprès de qui il rentra bientôt en grâce, ainsi qu'on le
verra. Quant à Mlle Paterson, elle dut renoncer à toute idée de
reconnaissance et de validation de son mariage. En compensation,
elle reçut une pension viagère de 60,000 francs. L'empereur ne lui
permit pas de débarquer en France et donna à cet égard des
instructions secrètes[89].

         [Note 89: _Mémoires du roi Jérôme_, 1er volume.]

Sottin, blâmé, essaya de se justifier dans une lettre adressée à
Pichon. Quant à Jérôme, une fois en Europe, il fit tenir à
l'empereur une lettre de soumission et de regret qui lui valut le
pardon de son frère. Ce dernier l'appela près de lui à Milan, et
ordonna que tous les ports de France fussent fermés à la famille
Paterson. Il chargea ensuite son oncle le cardinal Fesch de se
rendre auprès du pape pour obtenir l'annulation du mariage religieux
contracté à Baltimore.

Le 9 juin 1805, le cardinal écrivit à Napoléon:


  Sire, j'ai présenté hier la tiare[90] à Sa Sainteté. Elle vous en
  remerciera par sa lettre. Je suis arrivé à temps pour faciliter et
  éclaircir les doutes de Sa Sainteté sur le mariage de Jérôme. Après
  des recherches faites dans les bureaux de la Propagande, l'évêque de
  Baltimore est simplement évêque de l'endroit sans avoir de pouvoirs
  plus étendus, ainsi, le cas de nullité par suite de la présence du
  propre pasteur a lieu, mais on objecte que le concile de Trente
  n'ayant point été publié dans ces pays-là, on doit régler les
  mariages comme en Hollande, où les mariages clandestins sont
  valides, selon la déclaration de Benoit XIV. Cependant, j'ai trouvé
  l'autorité du savant Estins appuyée par le concile de Cambrai qui
  déclare que dans le cas que des étrangers se marient dans un pays où
  le concile de Trente n'a pas été publié, il faut déclarer leur
  mariage nul par défaut du propre curé; lorsque dans leur pays natal,
  ou de résidence, cette obligation existe. Jérôme est né en Corse où
  ce concile a été publié, il réside à Paris où cette obligation
  existe, par une loi expresse, qui publie cette disposition
  particulière du concile de Trente sur la présence du propre curé,
  ainsi, nul doute que ce mariage ne soit déclaré nul selon les
  autorités susdites.

         [Note 90: Tiare envoyée en cadeau au pape.]

  Le pape voudrait bien décider l'affaire en déclarant la nullité;
  mais il est encore dans l'indécision et le doute. On a présenté les
  questions sous un autre nom et en secret. Le pape voudrait mettre
  tout le monde d'accord. V. M. doit être bien convaincue du zèle et
  de l'activité que je mets dans cette affaire. J'espère de n'avoir
  pas été inutile[91].

         [Note 91: Cette lettre du cardinal Fesch, qui ne se trouve
         nulle part, semble prouver que le pape ne voulut pas casser
         le mariage religieux de Jérôme aux États-Unis. Cet acte fut
         toujours refusé par le saint-père et cependant ce dernier,
         non seulement reconnut le mariage de Jérôme avec la princesse
         Catherine, mais il reçut, après 1815, les deux époux avec une
         bienveillance toute particulière.]


Pour terminer ce qui dans l'histoire du dernier des frères de
Napoléon a trait à sa première femme, Mlle Elisa Paterson, nous
donnerons encore ici deux lettres envoyées par Napoléon, la première
datée d'Alexandrie, 2 mars 1805, et adressée à l'archichancelier
Cambacérès; la seconde du 9 décembre 1809, adressée au ministre des
affaires étrangères duc de Cadore. Voici la première:


  Je ne conçois rien à vos jurisconsultes. Ou Mlle Paterson est mariée
  ou non. Non, il ne faut aucun acte pour annuler son mariage, et si
  Jérôme voulait contracter un nouveau mariage en France, les
  officiers de l'état civil l'admettraient et il serait bon.


Voici la seconde:


  Écrivez au général Thurreau[92] que je l'autorise à donner tous les
  fonds dont Mlle Paterson pourrait avoir besoin pour sa subsistance,
  me réservant de régler son sort incessamment; que du reste, je ne
  porte aucun intérêt en cela que celui que m'inspire cette jeune
  personne; mais que si elle se conduisait assez mal pour épouser un
  Anglais, alors mon intérêt pour ce qui la concerne cesserait, et que
  je considèrerais qu'elle a renoncé aux sentiments qu'elle a exprimés
  dans sa lettre et qui seuls m'avaient intéressé à sa situation.

         [Note 92: Le général Thurreau était alors ministre de France
         aux États-Unis d'Amérique.]


Jérôme ne revit plus qu'une seule fois Mlle Paterson. Ce fut pendant
son exil, longtemps après la chute du premier empire et la mort de
Napoléon Ier. Ils se rencontrèrent par hasard à Florence et ne
s'adressèrent pas la parole, mais le prince conserva toujours une
correspondance épistolaire avec son fils Jérôme Bonaparte-Paterson,
pour qui la reine Catherine montra une grande bienveillance, et
qu'il vit à Paris sous le second empire, en 1853, l'empereur
Napoléon III l'ayant fait venir en France, ainsi que son fils, qui
eut un grade dans l'armée. Mme Jérôme Bonaparte-Paterson a survécu
plusieurs années à son mari, car elle est morte seulement en 1879.

Cependant Napoléon, loin d'avoir abandonné ses vastes projets
maritimes, donnait à cette époque plus de soins que jamais à cette
partie des forces vives de son vaste empire. Les flottes reformées
de la France commençaient, grâce à lui, à lutter avec avantage
contre celles de l'Angleterre. La plus belle armée et la mieux
disciplinée qui se fût encore vue campait sur les côtes de la
Manche, les yeux tournés vers la Tamise, et n'attendant que le
signal pour s'élancer de l'autre côté du détroit. L'empereur avait
fait de deux de ses frères, Joseph et Louis, des colonels; Lucien,
franchement républicain et rebelle à sa main puissante, s'était
détaché de lui; Jérôme devait continuer son métier de marin, métier
dans lequel il avait réellement donné déjà des espérances. Telle
était la volonté puissante d'un génie qui trouvait alors bien peu de
contradiction. Jérôme était tout disposé à reprendre la mer. Aussi
accepta-t-il avec joie de se rendre à Gênes pour y commander la
frégate _la Pomone_.

Napoléon fit connaître au ministre de la marine Decrès son intention
à l'égard de son jeune frère par une longue instruction en date du
18 mai.

Jérôme devait prendre non seulement le commandement de _la Pomone_,
mais aussi celui de deux bricks. Après s'être rendu avec sa division
à Toulon, il devait croiser dans les eaux de Gênes pour exercer ses
équipages et presser tous les matelots de la Corse et de l'île
d'Elbe. L'empereur recommandait au ministre de faire en sorte que la
division commandée par son frère ne s'éloignât pas trop de la côte
et que le second à bord de _la Pomone_ fût un bon marin.

Dans cette instruction dictée et signée par Napoléon lui-même, on
peut à notre avis reconnaître chez l'empereur la crainte d'exposer
un frère bien jeune encore, le désir de lui faire acquérir de la
gloire en le mettant en vue, et aussi celui d'être utile à sa marine
de guerre en faisant comprendre à tous qu'un membre de la famille
impériale serait un jour à la tête des flottes.

Une autre lettre, écrite également par l'empereur à son ministre de
la guerre Berthier, descend dans les détails les plus curieux sur la
conduite que le jeune commandant de _la Pomone_ doit tenir à son
bord. On y lit en tête: «Mon cousin, faites connaître à M. Jérôme
qu'il étudie bien les manoeuvres du canon, parce que je lui ferai
commander l'exercice, etc.»

Jérôme recevait en même temps ses instructions et le brevet de
capitaine de frégate[93].

         [Note 93: Le ministère de la marine fait dater la nomination
         de capitaine de frégate du prince Jérôme de juin 1803; c'est
         une erreur que redresse suffisamment la correspondance
         officielle ainsi qu'on le verra.]

Jérôme, une fois à la tête de sa division à Gênes, trouva sans doute
que le frère de l'empereur devait être plus qu'un simple capitaine
de frégate, et surtout que son rang ne lui permettait pas de n'avoir
point table ouverte, car il prit de son autorité privée les insignes
de capitaine de vaisseau, se crut le droit de nommer aux emplois de
son bord et se fit payer ses frais sur le pied des officiers de ce
grade. Une très singulière correspondance résulta de ce sans-gêne du
jeune officier. Le ministre de la marine, informé par Jérôme
lui-même, lui écrivit:


  J'ai reçu, Monsieur, votre lettre du 12, par laquelle vous
  m'informez que vous avez reçu de S. M. l'empereur l'ordre de garder
  à bord de _la Pomone_ le capitaine Charrier. Vous avez pensé devoir
  prendre les marques distinctives du grade de capitaine de vaisseau
  et vous y ajoutez de très justes observations sur ce qui résulterait
  d'inconvénient à les quitter, après avoir été reconnu dans ce grade
  par la division sous vos ordres.

  Je ne puis, Monsieur, que soumettre à S. M. cette circonstance très
  sérieuse sur laquelle elle seule peut prononcer. Mais je dois
  improuver la facilité avec laquelle vous avez préjugé ses intentions
  à cet égard.

  Je dois vous prévenir aussi que S. M. donne seule en Europe des
  avancements même provisoires dans la marine, et qu'en conséquence
  celui de M. Chassériau doit nécessairement être ajourné jusqu'à ce
  que S. M. le lui ait conféré, car par décret du 30 vendémiaire an
  VI, elle a défendu qu'aucun titre ou grade ne fût valable et ne
  donnât lieu à appointements qu'autant qu'il a été donné et confirmé
  par elle.

  Au reste, l'intérêt que vous inspire l'enseigne Chassériau me
  persuade qu'il a des droits au grade supérieur. Je vais les
  examiner, et je désire qu'ils soient tels que je puisse proposer à
  S. M. de le lui conférer.


Le 6 fructidor an XIII (24 août 1805) on écrivit de Boulogne au
ministre de la marine:


  L'inspecteur de marine à Gênes observe que M. Jérôme Bonaparte a
  reçu son traitement de table comme capitaine de vaisseau, quoique
  cet officier n'ait réellement que le grade de capitaine de frégate.

  Il demande à ce sujet les ordres de Monseigneur.

  Point de doute qu'il n'y ait lieu à improuver le paiement fait à M.
  Jérôme; cependant avant de présenter un projet de lettre en
  conséquence à Son Excellence, on la prie de donner ses ordres.


Le ministre de la marine écrivit au-dessous de cette note, de sa
main: _Traitement selon son grade._


  _Écrire_: Il est ridicule qu'on me fasse entrer dans ces détails.
  Chacun sait qu'on ne doit toucher que le traitement de son grade,
  or, j'ai fait connaître celui que S. M. a bien voulu accorder à M.
  Bonaparte. Ainsi, que l'inspecteur fasse son devoir et refuse de
  signer.


Le 27 brumaire an XIV (48 novembre 1805), le préfet maritime à Gênes
adresse l'état des sommes payées dans ce port au commandant Jérôme.

Il résultait de cet état que le bureau des armements à Gênes lui
avait payé ses frais de table 24 fr. par jour comme capitaine de
vaisseau de 2e classe, parce que le bureau l'avait trouvé inscrit en
cette qualité sur le rôle lors de la prise de service, le 15
messidor an XIII, et que le bureau des revues l'avait traité comme
capitaine de frégate, 20 fr., parce qu'il n'était porté qu'avec ce
titre sur son livret.

Cela venait de ce qu'au passage de l'empereur à Gênes, le bruit
public avait couru que Jérôme était nommé capitaine de vaisseau, et
que le jeune homme en avait pris les insignes[94].

         [Note 94: L'empereur trouva fort mauvais ce qu'avait fait son
         frère et écrivit dans ce sens, au ministre de la marine
         Decrès, une lettre assez violente qui se trouve au 1er vol.
         des _Mémoires de Jérôme_, p. 360.]

Peu de temps après avoir donné le commandement de la petite division
alors à Gênes, l'empereur lui annonça à lui-même, 3 juin, de Milan,
qu'il l'avait nommé au grade de capitaine de frégate. On voit dans
cette lettre et dans celles qu'il lui écrivit à cette époque quel
cas il faisait de son caractère.

Bientôt Napoléon se rendit à Gênes et mit deux frégates de plus
(_l'Uranie_ et _l'Incorruptible_) sous le commandement de son jeune
frère. Le 5 juillet il lui envoya une instruction très précise sur
ce qu'il avait à faire avec son escadre légère.

Jérôme devait compléter ses équipages, se rendre à Bastia, y prendre
tous bons matelots, recueillir des renseignements sur la situation
des Anglais aux îles de la Madeleine, côtoyer ensuite la Sardaigne
jusqu'aux trois quarts de la côte, s'emparer des bâtiments qui se
trouveraient dans le port de la Madeleine, se présenter devant
Alger, exiger qu'on lui remette les esclaves génois, italiens et
français détenus dans les prisons du dey, et revenir soit à Toulon,
soit à Gênes, en ayant soin de ne pas rester plus de six jours sur
les côtes d'Afrique.

Ce fut à cette époque que Napoléon Ier revit son frère Lucien, dont
il désapprouvait le mariage, comme il avait désapprouvé celui de
Jérôme. Ce dernier ayant cru pouvoir lui écrire pour lui parler de
Lucien une lettre qui ne nous est pas parvenue, l'empereur lui
répondit durement le 9 juin 1805, de Milan:


  Mon frère, j'ai reçu votre lettre. Je ne tarderai pas à me rendre à
  Gênes. Tout ce que vous pouvez me dire ne peut influer en rien sur
  ma résolution. Lucien préfère une femme... à l'honneur de son nom et
  de sa famille. Je ne puis que gémir d'un si grand égarement d'un
  homme que la nature a fait naître avec des talents, et qu'un égoïsme
  sans exemple a arraché à de belles destinées et a entraîné loin de
  la route du devoir...--Mlle Paterson a été à Londres, ce qui a été
  un sujet de grand mouvement parmi les Anglais.--Elle ne s'en est
  rendue que plus coupable.


Vers le milieu de juillet, la division navale de Gênes fut en état
de prendre la mer. Elle allait mettre à la voile, lorsque des
nouvelles de Livourne annoncèrent qu'Alger avait été envahi par les
tribus des montagnes ou Kabaïles. Jérôme crut devoir différer son
départ et demander de nouveaux ordres. Le ministre lui fit connaître
que l'empereur ne croyait pas à la vérité de ces nouvelles, mais que
les faits fussent-ils bien réels, il n'y voyait qu'un motif de plus
pour son frère de hâter son départ et de remplir sa mission.

Jérôme se tint prêt à appareiller. Il avait pris à peu près de force
des matelots sur d'autres navires pour compléter ses équipages, et
bien que ses caronnades ne fussent pas encore toutes arrimées, il
résolut de faire terminer ce travail en mer et de mettre à la voile.
En effet, dans la nuit du 6 au 7 août il leva l'ancre et mit le cap
sur la Corse, mais il fut d'abord contrarié par un calme et de
petits vents jusqu'au 9, ensuite par une bourrasque de l'ouest qui
occasionna des avaries à la division et le força de venir relâcher à
Toulon pour avoir des pièces de rechange.

Après un séjour de soixante-douze heures employées à se réparer, la
division commandée par Jérôme partit de nouveau. Elle se composait alors
des trois frégates _la Pomone_, _l'Uranie_ et _l'Incorruptible_, des
bricks _l'Endymion_ et _le Cyclope_, auquel le préfet maritime voulut
bien adjoindre le brick _l'Abeille_, bon marcheur destiné à servir
d'éclaireur.

Le jeune capitaine de frégate remplit la mission que l'empereur
venait de lui confier avec la plus grande énergie et le plus grand
succès; aussi Napoléon et Decrès lui témoignèrent-ils combien ils
étaient satisfaits de sa conduite dans cette circonstance.

Le 11 septembre 1805, Decrès écrivit à Jérôme, de Paris:


  Monsieur le commandant, la plus brillante réussite vient de
  couronner la mission que S. M. l'empereur vous avait confiée; vous
  portant rapidement de Toulon sur Alger, l'arrivée inattendue de
  votre division ainsi que la fermeté de vos demandes ont affermi la
  considération de la Régence pour le pavillon de S. M. Vous avez
  brisé les fers d'un grand nombre de Liguriens qui depuis longtemps
  souffraient les horreurs de la captivité et votre retour à Gênes a
  été marqué par les bénédictions des nouveaux Français.

  Personne ne pouvait, et à plus de titres que moi, prendre plus de
  part à des succès aussi flatteurs pour vous et je m'empresse de
  joindre mes sincères félicitations à celles qui vous ont déjà été
  offertes.


De la main du ministre:


  Toute l'Europe a les yeux sur vous et particulièrement la France et
  la marine de S. M. Vous devez à celle-ci de lui donner l'exemple de
  l'activité et du dévouement à votre métier. Vous le concevez comme
  moi-même et ce sera pour moi un devoir agréable à remplir que de
  faire remarquer à l'empereur le développement de ces qualités dans
  toutes les opérations dont vous chargera sa confiance.


L'empereur ne laissa pas à son frère le temps de prendre un peu de
repos. Après sa campagne à Alger, il lui donna le commandement du
vaisseau de 74 _le Vétéran_, le meilleur de l'escadre du
contre-amiral Willaumez, escadre chargée de se rendre en Amérique et
de faire le plus de mal possible à la marine et aux colonies
anglaises.

Willaumez, avant de partir, reçut du ministre des instructions très
précises pour tenir sa mission secrète vis-à-vis tout le monde[95],
et pour traiter Jérôme Bonaparte en simple capitaine de vaisseau;
mais à peine en mer, il crut devoir s'écarter de ses instructions.
Soit pour flatter le jeune frère de l'empereur et se le rendre
favorable, soit parce qu'il avait reconnu en lui l'étoffe d'un marin
de grand mérite, il le nomma son second, bien qu'il fût le moins
ancien des commandants de vaisseau de la flotte, il lui fit
connaître le but de l'expédition et écrivit à Decrès que Jérôme
avait été désigné par les autres officiers pour le poste qu'il lui
confiait, comme étant reconnu le plus capable.

         [Note 95: Voici le _post-scriptum_ de la dépêche en date du 2
         octobre 1805 de Decrès à Willaumez (de la main du ministre):
         «Je vous informe que votre mission n'est connue de personne
         que de l'empereur, de moi, du secrétaire intime qui a
         transcrit les instructions de S. M. et de vous. Il vous est
         prescrit de garder le plus grand secret à cet égard, S. M.
         vous défendant toute communication à ce sujet avec quelque
         personne et sous quelque prétexte que ce puisse être.»]

Cette violation du secret de l'expédition fit comprendre à Jérôme
que la flotte devait tenir la mer beaucoup plus longtemps que le
ministre ne le lui avait dit et l'indisposa d'une façon violente. Le
jeune homme, ami des plaisirs, n'était pas d'humeur à s'éterniser à
son bord.

Il témoigna son mécontentement, et Willaumez en vint bientôt à
craindre que Jérôme, assez peu patient de sa nature, n'écrivît à
Decrès une lettre violente. Aussi crut-il devoir essayer d'arrêter
le jeune homme dans cette voie, en lui adressant, en date du 14
décembre 1805, une longue dépêche que l'on trouvera plus loin.

Donnons d'abord deux lettres relatives à l'expédition, l'une du
ministre au préfet maritime, en date du 12 novembre, l'autre de
Willaumez au ministre en date du 6 décembre 1805.


  Je réponds, Monsieur, à vos dépêches des 11, 13 et 15 courant,
  relativement aux escadres expéditionnaires.

  Le motif de la substitution de _l'Éole_ au _Jupiter_ n'a eu d'autre
  objet que de mettre un vaisseau plus solide dans la division
  Willaumez à la place d'un autre qui l'était moins. Ainsi, si par les
  réparations faites au _Jupiter_, ce vaisseau est aussi solide que
  _l'Éole_, il n'y aura pas lieu à cette substitution.

  Je ne vois aucun inconvénient à mettre _l'Indienne_ à la place de
  _la Comète_, si celle-ci n'est pas prête.

  Le motif qui m'avait empêché de comprendre _l'Indienne_ au nombre
  des frégates en partance était fondé sur le peu d'opinion que
  j'avais de ses qualités; ainsi je vous laisse libre d'employer cette
  frégate au lieu de _la Comète_, si vous la croyez plus propre à une
  longue campagne. Je vous prie de concerter cela avec le général
  Lassègnez.

  Par votre lettre du 13, vous m'annoncez qu'on procède à la formation
  des équipages, cette opération doit être achevée aujourd'hui.

  Il faut que les bâtiments qui partent soient bien armés, et je ne
  puis m'abstenir de vous recommander particulièrement _le Vétéran_.

  L'un des deux contre-amiraux a élevé la question si M. Jérôme
  Bonaparte commanderait en second ou s'il prendrait rang dans le
  commandement d'après l'ancienneté de son grade?

  M. Jérôme est capitaine de vaisseau en date du 1er vendémiaire de
  cette année, an XIV.

  L'empereur n'ayant donné aucun ordre qui lui fût particulier
  relativement au commandement, la règle ordinaire du service doit
  naturellement être suivie.

  Si dans la division de Gênes que M. Jérôme a commandée, il a eu sous
  ses ordres des officiers plus anciens en grade que lui, cela a été
  une suite d'un ordre particulier de Sa Majesté, qui n'a point eu
  lieu dans le cas présent.

  Je remarque dans votre lettre du 15 qu'il est quelques vaisseaux
  auxquels vous ne complétiez d'abord que 100 jours d'eau. Je ne puis
  qu'approuver la successive progression de ce complément, mais il
  importe que toute l'escadre ait définitivement 4 mois d'eau au
  moment du départ.

  J'ai lieu d'espérer que le 30, les deux divisions seront enfin
  prêtes à mettre à la voile, ne négligez rien pour devancer ce terme,
  s'il est possible, et continuez à m'informer par chaque courrier du
  progrès des travaux.

  Dès que les escadres seront prêtes, vous m'en avertirez par le
  télégraphe; ni l'une, ni l'autre ne devront appareiller avant
  d'avoir reçu, soit par le télégraphe, soit par courrier, l'ordre de
  mettre sous voiles, en réponse à votre lettre télégraphique.


L'amiral Willaumez au ministre de la marine (6 décembre 1805):


  Monseigneur, le vent est faible et variable depuis plusieurs jours,
  du nord-ouest à l'ouest. Aujourd'hui, il est au sud-ouest, le ciel
  est brumeux et quoique le baromètre soit haut, l'opinion générale
  est que nous aurons un coup de vent du sud-ouest. Ce sera après ce
  temps, lorsqu'il viendra à souffler de la partie du nord, que je
  pourrai appareiller et faire bonne route. Je désire très ardemment
  que ce moment arrive bientôt. Je dois dire à Votre Excellence que
  c'est aussi le voeu de toute l'escadre, particulièrement de M. le
  commandant Jérôme. Il se tient à son bord, y surveille les exercices
  avec la plus grande exactitude et ne cesse de donner l'exemple du
  zèle, de l'activité, du talent. Il me disait hier: «Une demi-heure
  après votre signal d'appareiller, je suis sous voiles.» Je verrai
  avec grand plaisir qu'avant mon départ, S. M. veuille mettre M.
  Jérôme à la tête des capitaines de vaisseau. Je suis persuadé,
  Monseigneur, que vous reconnaîtrez dans cette demande que j'ai suivi
  avec une attention particulière et sans préjugés, la conduite de
  votre ami dans le service, et que c'est cette conduite qui seule a
  fixé mon jugement.


Voici maintenant la lettre de Willaumez à Jérôme:


  Cette lettre particulière que j'ai l'honneur de vous écrire est
  dictée par les circonstances et mon attachement pour votre personne.
  Souffrez que je vous parle d'amitié.

  Je vous engage à ne pas écrire au ministre avec humeur, vous pouvez
  bien lui faire sentir que vous jugez devoir être plus longtemps
  dehors qu'il ne vous l'avait fait espérer, mais conservez-le comme
  un ami chaud qui a de l'esprit et qui ne laisse pas échapper les
  occasions de vous servir auprès de S. M. Vous sentez, d'un autre
  côté, que vous me mettriez mal avec S. E. si elle apprenait tout ce
  que vous savez de confidentiel sur mes instructions.

  N'oubliez jamais, je vous en supplie, que tous les regards des
  marins sont tournés vers vous, particulièrement dans l'escadre; de
  votre exemple peuvent suivre ses succès ou sa perte.

  Je ne considère pas ici mon intérêt particulier auprès de l'honneur
  de notre marine et de la gloire des armes de notre magnanime
  souverain; il est nul, mais je ne puis vous dissimuler que si on
  venait à s'apercevoir de votre mécontentement, il en pourrait
  résulter une influence fâcheuse sur mes opérations et comme vous, un
  des premiers affligé si nous ne réussissions pas dans toutes nos
  entreprises, je ne doute nullement que vous ne contribuiez autant
  par votre conduite que par vos moyens à animer chacun
  d'encouragement, de détermination et de résolution à bien faire
  jusqu'au dernier jour.

  L'escadre est bien composée, l'esprit des hommes de toutes classes
  est fort bon; nous pouvons faire de grandes choses. Nous parcourons
  des climats doux et une navigation facile nous conduit
  infailliblement à faire beaucoup de mal aux implacables ennemis de
  la France.

  L'expérience que vous acquérez chaque jour vous sera très utile pour
  le service de votre pays et la prospérité de la marine à la tête de
  laquelle vous êtes destiné à vous trouver.

  Écoutez les conseils d'un homme qui aime sa patrie, qui est tout
  dévoué au service de notre empereur et qui vous affectionne de
  coeur depuis plusieurs années.

  Faites-moi l'amitié de croire que je n'ai dans cette conduite que
  l'amour de la gloire que me tracent les instructions de S. M. et
  votre intérêt personnel. Un sacrifice de quelques mois vous vaudra
  nombre d'années de bonheur et vous fera obtenir de votre auguste
  frère toutes sortes de satisfactions.


Jérôme répondit à Willaumez:


  Monsieur le général, je reçois votre lettre, je ne puis vous savoir
  mauvais gré de ce que vous m'y dites. Cependant, je croyais vous
  avoir plus que persuadé que rien ne me détournerait de mon devoir et
  que j'ai un intérêt trop direct à la réussite de nos opérations pour
  afficher un mécontentement que je n'ai point. La tenue de mon
  vaisseau et de mon équipage, la manière dont l'un et l'autre
  manoeuvrent ont dû vous prouver que si tous les vaisseaux et
  équipages de l'escadre imitaient mon exemple, les uns et les autres
  y gagneraient.

  Monsieur le général, quant aux peines morales, vous savez qu'elles
  ne se guérissent pas facilement. Je vous remercie du sentiment qui a
  dicté votre lettre, et la seule chose qui puisse m'y déplaire c'est
  que vous m'ayez pu croire un enfant susceptible de faire partager
  aux autres les contrariétés que je puis éprouver.


Nous ne raconterons pas la campagne de Willaumez qui ne fut pas
heureuse. Nous dirons toutefois que cet amiral, après avoir commis
la faute de faire connaître à Jérôme des choses qu'il devait tenir
secrètes, après avoir désigné pour son second ce jeune homme, après
l'avoir consulté sur ses opérations, eut le tort de ne pas suivre
les avis du capitaine du _Vétéran_, qui montra alors une grande
sagacité.

_Le Vétéran_, s'étant trouvé séparé de l'escadre, revint seul en
France, échappa aux vaisseaux anglais, se mit à l'abri dans la baie
de la Forêt, sur les côtes de Bretagne, près Concarneau.

Decrès, mécontent du retour de Jérôme et n'étant pas éloigné
d'admettre que le jeune capitaine s'était égaré volontairement,
semblait disposé au blâme; mais tel ne fut pas l'avis de l'empereur
qui, ayant des vues sur son jeune frère, le reçut à merveille, puis
lui donna le titre de prince, le grand cordon de la Légion d'honneur
et le nomma contre-amiral.

Bientôt il ordonna son passage de l'armée de mer dans l'armée de
terre, le fit général de division et lui confia un corps de Bavarois
et de Wurtembergeois, à la tête duquel le jeune prince fit, pendant
la guerre de Prusse, en 1806 et 1807, la conquête des places fortes
de la Silésie. Il fut très utile à la grande armée opérant contre
les forces de la Prusse et de la Russie, car cette armée lui dut en
plusieurs circonstances son ravitaillement, et par contre la
possibilité des succès qui amenèrent la paix de Tilsitt et la
création du royaume de Westphalie.

La campagne de Silésie comme celle de Willaumez sont deux pages
d'histoire qui ont trouvé une large place dans les deux premiers
volumes des _Mémoires du roi Jérôme_ et dans les deux volumes
intitulés: _Opérations du 9e corps de la grande armée en 1806 et
1807._

Nous résumons seulement en quelques mots la campagne de Willaumez.
Les instructions de Napoléon à l'amiral intiment: de tenir la mer
quatorze mois avec ses six vaisseaux et ses deux frégates, de se
rendre de Brest dans l'Océan Atlantique méridional, de faire relâche
au Cap un mois pour s'y refaire; de répandre le bruit qu'il se
rendait à l'Île-de-France, et, au lieu de prendre à l'est, de
revenir vers l'ouest, à vingt lieues de Sainte-Hélène, d'y établir
une croisière pour enlever les convois anglais venant des Indes; de
se porter ensuite vers les Antilles, de saccager aux Barbades les
établissements anglais; de remonter sur Terre-Neuve pour en détruire
les pêcheries, et de revenir dans un port de France sur l'Océan,
après avoir attaqué partout l'ennemi trouvé inférieur en forces.

Willaumez remplit mal les intentions de l'empereur. Il commença par
envoyer une de ses frégates prendre à Sainte-Croix de Ténériffe
quelques prisonniers faits dans les premiers jours de la navigation.
Au moment où la frégate arriva à Sainte-Croix, cette colonie étant
tombée aux mains des Anglais, elle se rendit au Cap, où elle fut
capturée. Le contre-amiral, à cette nouvelle, renonçant à la relâche
au Cap, se porta autour de Sainte-Hélène, manqua le passage des
convois des Indes et se rendit à San-Salvador pour y faire de l'eau.
Il resta vingt jours dans la baie de Tous-les-Saints, et le 23 avril
mit le cap sur Cayenne, puis sur la Martinique, ayant renoncé à son
excursion sur les Barbades. Le 15 août, une forte tempête dispersa
ses bâtiments. Déjà le 29 juillet Jérôme avait perdu l'escadre. Ses
vaisseaux eurent différents sorts, lui-même revint à grand'peine à
Brest au commencement de 1807 sur _le Foudroyant_.

Le vaisseau _le Vétéran_ avait pour second le capitaine de frégate
Halgan, ancien commandant du brick _l'Épervier_, devenu amiral,
homme de mer consommé et ami de Jérôme. Il fut chargé par le
ministre de faire alléger le bâtiment et de le faire entrer dans le
port de Concarneau.

Ce brave officier avait à son bord le fils de M. de Salha, autre
marin dont le père joua un rôle en Westphalie. M. de Salha père,
aide-de-camp du prince Jérôme pendant la campagne de Silésie, en
relation avec son ancien camarade Halgan, lui écrivit le 27 mai
1807, du quartier général de Jérôme, alors à Schweidnitz, une lettre
qui nous a paru avoir une certaine importance. La voici:


  Si mon fils avait été aussi prompt à suivre sa route qu'à quitter
  Brest, il serait ici depuis longtemps. Je l'ai attendu avec la
  dernière impatience depuis le 1er de ce mois, il arriva à Breslau le
  16 à 6 heures du soir, deux heures après mon passage, ayant été
  expédié du camp de Frankeinstein pour aller porter à l'empereur la
  nouvelle d'un assez joli succès de notre petit corps d'armée...
  L'empereur est au château de Finkenstein, à une vingtaine de lieues
  de Dantzick, j'ai dû attendre pendant plusieurs jours la réponse à
  mes dépêches, j'arrivai hier et le prince au moment où il recevait
  la petite relation de mon voyage fit entrer Prosper qui fut bientôt
  dans mes bras. Arrivé depuis huit à dix jours, il a fait déjà deux
  fois le service d'officier d'ordonnance et a été comblé de caresses
  par le prince et tout ce qui l'entoure. Ce début enchante mon jeune
  homme; un habit de hussard, des chevaux, c'est de quoi tourner une
  tête de 18 ans, mais, à ma grande satisfaction, cela ne le distrait
  pas du sentiment de la reconnaissance. Il prononce la sienne pour
  vous avec une fréquence et une vivacité qui me persuadent de son bon
  coeur, qualité qui n'est pas aujourd'hui bien commune. Vous lui avez
  fait, mon cher capitaine, quelques avances dont il croit le montant
  de 540 francs. Son exactitude pourrait être en défaut à cet égard et
  je vous prie de la redresser en réclamant le remboursement qui vous
  est dû de Mlle Christine Dapot, demeurant à Bayonne, laquelle sera
  prévenue par ce courrier de vous faire toucher à Paris ou partout
  ailleurs le montant de vos débours pour Prosper.

  Il m'eût été plus agréable, mon cher camarade, de m'acquitter ici.
  Ma lettre précédente vous a prouvé que je l'espérai. L'empereur a
  répondu en propres termes et de sa main qu'un capitaine comme vous
  était trop intéressant à conserver dans le commandement d'un
  bâtiment pour qu'on vous donnât actuellement l'ordre de prendre
  votre poste auprès de notre jeune prince. Cet honorable témoignage
  doit vous consoler un peu, votre place ici est assurée et le genre
  de service que vous suivez aux yeux de S. M. et du prince
  consolident vos droits qui n'ont pas besoin de l'être dans le coeur
  du prince. Ne vous affectez donc pas, mon cher camarade, la
  contrariété est pour vos camarades qui se félicitent de compléter
  leur réunion en vous recevant.

  J'ai rapporté ici la nouvelle de la reddition très prochaine et sans
  doute déjà effectuée de Dantzick dont la défense a été très
  honorable pour le septuagénaire Kalkreuth. Sa place manquant de
  poudre, la corvette le _Dauntlen_ a essayé, à travers mille coups de
  canon, d'en introduire 200 milliers. Le vent secondait
  merveilleusement son audace, cette corvette est arrivée toutes
  voiles dehors assez près des murs de la place, mais, ayant touché,
  elle a dû se rendre; les rouges de Paris montèrent à l'assaut pour
  déshabiller l'équipage. Cet événement était la conversation du
  château. La possession de Dantzick amènera de nouveaux événements.
  L'empereur n'est pas sans projets vastes sur la Baltique. Les Danois
  nous aideront de tout leur pouvoir, les Prussiens branlent au manche
  par la mésintelligence bien marquée entre les Russes et eux. S. M.
  veut des officiers de marine sur les bords de la Baltique, etc.

  Prosper parle avec admiration de la tenue de votre frégate, agréez
  les témoignages bien vrais de sa reconnaissance et de la mienne.
  Présentez mes hommages à tout ce qui appartient à la famille du
  respectable général Cafarelli.

  _P. S._--Meyronnet, après un mois de séjour auprès du roi de
  Hollande, vient d'arriver; je lui ai transmis votre souvenir.


Le traité de Tilsitt, signé le 7 juillet 1807, reconnut dans
l'Europe centrale un nouveau royaume, celui de la Westphalie, et
pour souverain de cet État le plus jeune des frères de Napoléon,
Jérôme, alors âgé de vingt-trois ans.

La Westphalie fut formée: 1º de toute la Hesse électorale; 2º de
contrées enlevées à la Prusse par la conquête, savoir: l'Eichsfeld,
le Hohnstein, le Hartz, Halberstadt, Quedlinbourg, la Vieille
Marche, le cercle de la Saale, Hildesheim, Paderborn, Minden et
Ravensberg; 3º de contrées démembrées de l'Électorat: la Haute et
Basse-Hesse, savoir: Hersfeld, Fritzlar, Ziegenhain, Pleisse,
Schmalkalden.

Ces différentes provinces furent unies entre elles par: le duché de
Brunswick au nord, par le comté de Schaumbourg à l'ouest, celui de
Wernigerode à l'ouest, le comté d'Osnabruck au nord-ouest, pays qui
firent partie intégrante du nouveau royaume. On divisa le territoire
en huit départements: 1º de l'Elbe au nord-est, chef-lieu
Magdebourg; 2º de la Fulde au sud, chef-lieu Cassel, capitale du
royaume; 3º du Hartz à l'est, chef-lieu Heiligenstadt; 4º de la
Leine au centre, chef-lieu Gottingen; 5º de l'Ocker au nord,
chef-lieu Brunswick; 6º de la Saale au sud-est, chef-lieu
Halberstadt; 7º de la Werra au sud-ouest, chef-lieu Marbourg; 8º du
Weser au nord-ouest, chef-lieu Osnabruck.

Pour la Westphalie comme pour Naples, l'Espagne, la Hollande,
l'empereur consentait bien à affubler ses frères du manteau royal, à
poser sur leur tête la couronne et à leur laisser le titre de roi,
mais il n'en voulait faire réellement que les premiers préfets de
son vaste empire. Les contributions, les impôts, d'après ses idées,
devaient venir grossir les revenus de la France, les pays conquis et
cédés devaient entretenir une partie de ses armées. Peu lui
importait que les États de ses frères fussent accablés, pressurés,
ruinés et incapables de subsister, il n'entendait donner qu'un
citron dont il avait exprimé le jus.

Ce fut surtout pour le royaume de Westphalie qu'il déploya toutes
les rigueurs de son système de fer; aussi le jeune Jérôme, pendant
les sept années de son règne, ne fut-il, par le fait, qu'un roi _in
partibus_ toujours dans la main puissante de son frère et n'osant se
permettre, sans l'autorisation de l'empereur, la révocation d'un
agent, le choix d'un ministre.

La correspondance des Français envoyés par le gouvernement impérial
en Westphalie, correspondance que nous allons publier en grande
partie, fera comprendre mieux que toute autre chose la pression
exercée par Napoléon Ier sur le nouveau royaume et sur son jeune
souverain.

L'empereur commença par dicter un projet de constitution par lequel
il se réservait la moitié des domaines allodiaux des princes
dépossédés, fixait le contingent du royaume à 25,000 hommes de
toutes armes, dont moitié fournis par la France, mais _soldés_ et
_entretenus_ par la Westphalie; le conseil d'État, les États du
royaume étaient constitués. Le projet, en outre, imposait le Code
Napoléon, la conscription comme loi fondamentale et défendait
l'enrôlement à prix d'argent.

Cette constitution, signée de lui le 15 novembre 1807, il l'envoya
au roi son frère, avec ordre de la promulguer telle quelle et de la
faire exécuter, lui laissant pour toute faculté celle de la
compléter par des règlements discutés en son conseil d'État.

Le conseil d'État fut divisé en trois sections: justice et
intérieur, finances, guerre; les États furent composés de cent
membres; la Chambre des comptes de vingt membres laissés à la
nomination du roi; le ministère de six ministres à portefeuille:
secrétairerie d'État et des relations extérieures, justice et
intérieur, finances, commerce et trésor, guerre, haute police.

En attendant l'arrivée à Cassel du nouveau roi, une régence
administra au nom de l'empereur, percevant les impôts, faisant
rentrer les contributions de guerre et payant les dépenses des
troupes françaises qui occupaient le territoire. Les membres de
cette régence étaient: le comte Siméon, le comte Beugnot et M.
Jollivet, conseillers d'État, le général de la Grange, gouverneur de
la Hesse. Elle eut ordre de fonctionner jusqu'au 1er décembre; mais,
comme l'empereur n'avait pas révoqué les administrateurs français,
les malheureuses provinces continuèrent à être pressurées au milieu
d'un conflit incessant. Tantôt les ordres de la régence étaient
méconnus par les agents de l'autorité impériale, tantôt ces derniers
étaient forcés de céder le pas au gouvernement provisoire.

Dès qu'il eut connaissance des intentions de Napoléon à son égard et
du traité de Tilsitt, Jérôme, impatient d'avoir des notions exactes
sur le royaume dont la couronne lui était donnée, fit partir deux de
ses aides de camp, les colonels Morio et Rewbell, avec mission de se
rendre en Allemagne et de lui faire des rapports sur les provinces
composant ses États.

Nous allons mettre sous les yeux du lecteur deux lettres de Morio et
une de Rewbell, adressées à Jérôme avant l'arrivée de ce dernier en
Westphalie:


  MORIO À JÉRÔME.

                                                  Minden, 2 août 1807.

  Votre Majesté sait que Hildesheim est une belle et riche province.
  Le comté de Schauenburg est encore plus beau. Ce pays est, ainsi que
  Lippe, Buckeburg, cultivé comme un jardin. Il a des mines de
  houille, peu productives à la vérité, mais qui peuvent peut-être
  gagner avec une administration plus éclairée. Les jolis bains de
  Nenndorf qui ne sont qu'à trois milles d'Hanovre dépendent de
  Schauenburg.

  J'ai oublié de dire à Votre Majesté que les habitants de Hildesheim
  voulaient prêter de suite, en mes mains, le serment de fidélité à
  Votre Majesté. J'ai répondu que le serment se prêterait avec la
  prise de possession qui aurait lieu le 1er septembre.

  Toutes les provinces attendent avec impatience ce moment de prise de
  possession. Effectivement, il arrêtera les réquisitions, la sortie
  d'argent; et ce jour-là seulement votre peuple se croira un corps
  de nation. Partout l'intendant général ou l'administrateur général
  de la grande armée ont ordonné de vendre tout ce qui était en
  magasin, et de presser la rentrée des fonds, comme si ces pays
  devaient être rendus à un ennemi.

  Votre royaume, Sire, ne cesse pas d'être français, en passant dans
  les mains de Votre Majesté. Aussi les ressources de l'État sont à
  ménager par la France comme par nous. La remise au 15 août, de
  toutes les sommes dues, ferait un bien grand effet en faveur de
  Votre Majesté. Au reste plus de la moitié des provinces a payé la
  totalité de l'imposition de guerre.

  Schauenburg sera réuni à Minden pour former un département. Tous
  s'accordent à me dire que Harvensberg doit aussi entrer dans le même
  arrondissement.

  Je vais ce matin visiter l'abbaye de Corvey[96] pour remplir
  l'instruction de Votre Majesté relativement à la dotation de son
  ordre de chevalerie.

         [Note 96: Ancienne abbaye de Bénédictins d'Allemagne, à 15
         lieues de Minden, sur la rive gauche du Weser.]

  Minden était tout prussien il y a huit jours. La nouvelle certaine
  de la paix et du traité qui la cède à Votre Majesté, l'a changée
  totalement. Elle attend avec joie votre arrivée; elle se promet de
  grands avantages: 1º du rapprochement de la capitale; 2º de la
  réunion au royaume, de Brunswick, de Hildesheim, de Schauenburg; 3º
  du commerce avec la France; 4º des routes qu'elle croit voir
  établies par la ville pour les communications du Rhin avec l'Elbe.

  Minden est beaucoup mieux placée que Hammeln pour être place de
  guerre. Ainsi, dès que l'empereur fait raser la place hanovrienne,
  il sera plus simple et plus militaire de fortifier un jour Minden,
  si l'on veut un point fort sur le Weser. Nienburg hanovrien est
  totalement rasé depuis quelque temps.

  Les provinces de Minden et de Harsewinkel envoient aussi des députés
  à Paris.

  On est très content ici de l'intendant M. Sicard, sous-inspecteur
  aux revues. Il m'accompagne à Corwey et à Paderborn qui sont de son
  ressort.

  Je serai peut-être ce soir à Paderborn; dans tous les cas je serai
  le 4 au soir de retour à Cassel et partirai le 5 ou le 6 pour Paris,
  où j'arriverai le 12.

  La population de vos sujets ne s'élevant qu'à 1,900,000 et celle des
  vassaux à 300,000 âmes au plus, il serait possible que l'empereur
  augmentât votre pays. Alors, Sire, tous les hommes éclairés
  désirent d'abord quelques arrondissements dans le Hanovre, ensuite
  le cours de l'Ems.

  Osnabruck n'a que 36,000 âmes; et cependant je devrais en faire un
  département. Le Teklenburg est aux portes de la ville même
  d'Osnabruck. Si Votre Majesté pouvait obtenir cette petite province,
  elle arrondirait ce département coupé par Teklenburg. En général, on
  voudrait avoir le cours de l'Ems depuis sa naissance dans la
  principauté de Ravensberg jusqu'à son entrée dans la principauté
  d'Arenberg. Cela vous donnerait une petite portion de la province de
  Münster avec Teklenburg et Lingen. Je parlerai plus au long de cela
  dans mon mémoire.

  Dans ma première lettre de Cassel, j'ai parlé de l'importance de
  Schmalkaden, situé près Eisenach, à cause de la fabrique de fusils.
  Votre Majesté trouvera au Harz les bâtiments d'une ancienne fabrique
  qui a été détruite par les Français, sous le maréchal prince
  Bernadotte, et dont les ouvriers ont été envoyés en France. Votre
  Majesté pourra la rétablir.

  J'ai oublié de dire à Votre Majesté qu'elle avait à Brunswick un
  théâtre français soutenu des fonds du feu duc.

  Les forêts de Minden sont mal entretenues. Le grand maître des
  forêts n'est pas bon. Au reste, dans la plupart des provinces
  prussiennes, les bois n'ont pas une police très sévère. Les agents
  sont pourtant instruits. Il manquait la volonté du gouvernement.


  MORIO À JÉRÔME.

                                               Paderborn, 3 août 1807.

  Corvey me paraît très propre à la dotation et au dépôt de votre
  ordre de chevalerie. Les bâtiments sont beaux et spacieux, situés
  sur le Weser, au centre du royaume. J'aurai l'honneur d'en parler à
  Votre Majesté, en détail, à mon arrivée à Paris.

  Corvey et Paderborn manquent de route. Le premier pays a plus de
  5000 âmes par mille.

  Dans ces deux provinces, j'ai été reçu en _triomphateur_, au son des
  cloches et par les magistrats à la tête de tout le peuple des lieux
  que je traversais. À Paderborn surtout, on m'a rendu des honneurs et
  fait des fêtes extraordinaires. Le directeur des postes est venu à
  la tête d'une douzaine de postillons jouant du cor, m'attendre à une
  lieue. J'ai trouvé une garde d'honneur à cheval à trois quarts de
  lieue de la ville, et toute la garde nationale à pied en dehors de
  la ville, avec un peuple immense, criant: Vive l'empereur! Vive le
  roi Jérôme! On avait placé des signaux sur la route par laquelle
  j'arrivais et envoyé des estafettes au-devant de moi.

  J'ai été conduit en triomphe au milieu de toute la ville jusqu'au
  palais du comte de Wesghall, chez qui j'étais logé. Le peuple s'est
  jeté sur ma voiture et l'a dételée. Tout ce que j'ai pu faire alors,
  a été de mettre pied à terre pour éviter des honneurs que j'ai cru
  n'appartenir qu'à la personne même de Votre Majesté et non point à
  son agent. Le peuple n'en a pas moins conduit ma voiture jusqu'au
  palais qui m'était destiné. Un arc de triomphe avait été dressé en
  verdure; on y lisait en latin et en allemand: _Vive Jérôme Napoléon,
  roi de Westphalie._

  Toutes les autorités de la province, toutes les corporations sont
  venues complimenter en moi l'empereur Napoléon, et leur nouveau roi.
  J'ai conservé une foule d'adresses en français que je porterai à
  Votre Majesté. Toutes respirent l'enthousiasme pour le grand
  empereur et pour son digne et auguste frère; mais toutes ces
  adresses sont froides à côté de l'ivresse populaire. Jusqu'aux
  enfants de quatre ans qui étaient _en corps_ avec des drapeaux, des
  branches d'arbres. On a jeté des fleurs sur mon passage dans vingt
  endroits. Sur mon palier étaient placées des jeunes filles vêtues de
  blanc, qui ont couvert les marches de fleurs, au moment de mon
  passage.

  Le prince évêque m'a ensuite donné un très beau dîner auquel ont
  assisté les premières personnes de la province. Tout le peuple était
  sous les fenêtres avec une musique nombreuse qu'il a interrompue
  cent fois par des vivat.

  Je le répète encore aujourd'hui à Votre Majesté, je ne conçois pas
  ce qu'on pourra faire pour elle, après ce qu'on a fait pour son
  envoyé.

  On donne ce soir un grand bal pour moi.

  J'ai visité la résidence qui est à trois quarts de lieue de la
  ville. C'est un vieux château qui n'est plus propre qu'à une
  caserne.

  Cette province est presque toute catholique. Elle m'a demandé, comme
  les autres, la permission d'envoyer des députés à Paris, porter à
  vos pieds, Sire, l'hommage d'un peuple entièrement dévoué et
  remercier Sa Majesté l'empereur du cadeau qu'elle leur a fait de son
  auguste frère.

  Les eaux minérales de Briburg sont susceptibles d'un grand
  accroissement. Votre Majesté a cinq eaux minérales fréquentées dans
  son royaume, outre une dizaine d'autres sources qui pourraient être
  exploitées également.

  Ce sont deux bonnes provinces que Corvey et Paderborn; mais il reste
  beaucoup à faire pour elles. Point de débouché, point d'industrie,
  point de commerce. Tout le monde demande des grandes routes. J'ai
  assuré que c'était un des premiers objets dont s'occuperait Votre
  Majesté.

  Paderborn a payé toute sa contribution de guerre. Cette capitale est
  la seule où je n'aie pas trouvé l'accise établie. Les Prussiens
  n'avaient pas encore osé l'introduire.

  Je partirai demain matin à 3 heures pour Cassel où je serai le soir.
  Je visiterai en route deux maisons royales de Hesse.

  Une chronique fort plaisante et fort extraordinaire est la sienne.
  C'est le 24 juillet 1802 que l'on apprit à Paderborn la fâcheuse
  nouvelle de la réunion de cette province à la monarchie prussienne;
  et ce fut le 3 août suivant que le premier agent prussien (général
  comte Schlamberg) parut dans cette ville. C'est aussi le 24 juillet
  1807 que l'on sut à Paderborn la réunion de cette province à la
  Westphalie; et c'est encore le 3 août que le premier agent du roi de
  Westphalie est venu dans Paderborn. Il n'y a eu de différence que
  dans la réception. Toutes les portes et fenêtres étaient fermées
  pour l'entrée des Prussiens, et des arcs de triomphe ont été dressés
  pour recevoir les Français.

  Le jour même de l'entrée des Prussiens, les agents de cette cour
  firent ôter de la grande salle de la régence tous les tableaux
  (assez mal peints d'ailleurs) qui s'y trouvaient. Un seul, jugé un
  peu meilleur, fut conservé. Ce tableau y est encore, et il se trouve
  que c'est un saint Jérôme.


  REWBELL À JÉRÔME.

                                                  Cassel, 5 août 1807.

  Votre Majesté m'ayant ordonné de lui rendre compte des moindres
  détails de ses résidences, j'ai l'honneur de lui envoyer l'état du
  linge de table et de lit qui se trouve dans les châteaux de Cassel
  et de Wilhelmshoehe.

  Le major Zurwenstein est arrivé aujourd'hui vers les quatre heures
  avec les chevaux de Votre Majesté. Tous sont en fort bon état. Le
  passage continuel des troupes par Cassel, la pauvreté des habitants
  m'a entièrement détourné de l'idée de loger militairement les gens
  de l'écurie. J'ai donc pris le parti de conseiller au major
  d'accorder un traitement de 8 gros à chaque palfrenier, en outre de
  ses gages, pour sa nourriture. J'espère, Sire, que cette mesure sera
  approuvée par vous, et qu'elle se trouvera d'accord avec vos
  sentiments. Je continuerai ce traitement jusqu'à ce qu'il plaise à
  Votre Majesté de fixer les salaires d'une manière définitive de sa
  maison, ou jusqu'à ce qu'il lui plaise d'en ordonner autrement.

  Les chevaux des aides de camp et leurs domestiques ont été placés
  provisoirement dans les écuries du château de Wilhelmshoehe où ils
  seront surveillés très sévèrement. Cette mesure m'a encore paru
  nécessaire pour éviter, dans les premiers moments, toute espèce de
  désordre et de mécontentement. La grande surcharge de logement qui
  pèse particulièrement sur Cassel m'enhardit, quoique Votre Majesté
  ne m'ait chargé que du gouvernement de Cassel et de Wilhelmshoehe, à
  lui communiquer quelques réflexions tendantes au bien général de son
  royaume.

  La route militaire depuis plus de sept mois traverse la Hesse; il y
  a quatre gîtes: _Marbourg_, _Hosdoy_, _Wabern et Cassel_; dans ce
  dernier toutes les troupes qui viennent de France ont séjour.

  Les fournitures en tous genres auxquelles les habitants ont dû
  pourvoir ont épuisé ce pays, qui aujourd'hui peut espérer quelques
  soulagements. Le moyen de les lui procurer serait d'obtenir une
  division de la route militaire, surtout pour le retour de l'armée;
  et cette division peut aisément avoir lieu en dirigeant tout ce qui
  doit se rendre dans le midi de la France par Marbourg et Strasbourg,
  ce qui doit se rendre dans l'intérieur, partie par Erfurt, Hanau,
  Mayence, partie par Brunswick, Cassel et Mayence, et ce qui doit
  aller dans le Nord, par la Westphalie et Wesel.

  Il y aurait parce moyen, Sire, quatre routes: celles de Wurtzbourg,
  de Cassel, d'Erfurt et de Wesel. Toutes à la vérité traverseront
  encore une partie des états de Votre Majesté; mais au moins la
  charge sera partagée, le fardeau en sera plus supportable,
  l'écoulement des troupes plus facile.

  Il restera à organiser le service sur les différents points d'étape,
  et à savoir s'il conviendrait mieux de faire un service régulier,
  que de laisser les administrations locales y pourvoir, comme cela se
  pratique aujourd'hui.

  En Hesse, les magasins de l'État présentent des ressources, que
  peut-être on ne trouve pas dans les autres provinces; et alors sans
  approvisionnements formés d'avance, il est à craindre que le service
  ne manque, surtout s'il se présente des masses.

  Toujours est-il, je crois, Sire, avantageux de faire fixer les
  routes que l'armée prendra et les gîtes où elle recevra ses
  subsistances, sauf à prendre ensuite telles dispositions que Votre
  Majesté jugera convenable.


Morio ne se borna pas à envoyer des lettres et des rapports au roi,
il prit des dispositions relatives aux finances, mesure que
l'intendant général Daru trouva fort mauvaise et dont il référa à
l'empereur par la lettre ci-dessous, écrite de Berlin, en date du 5
août 1807:


  Par suite des dispositions générales prescrites pour la vente de
  tous les objets qui appartiennent à l'armée, l'administration
  française était au moment de traiter pour les _sels fabriqués_ qui
  existent dans l'arrondissement de Magdebourg, lorsque M. Morio,
  colonel aide de camp de Sa Majesté le roi de Westphalie a invité au
  nom de ce prince M. l'administrateur général des finances à faire
  surseoir à ces ventes, en lui annonçant qu'on faisait à cet égard
  des démarches auprès de Votre Majesté.

  Je supplie Votre Majesté de me faire connaître si ce sursis doit
  être maintenu, ou si je dois faire procéder à la vente des sels et
  autres objets qui doivent être réalisés au profit de l'armée dans la
  partie de la Prusse échue à Sa Majesté le roi de Westphalie, de la
  même manière que dans les autres provinces prussiennes, pour tout ce
  qui a été reconnu être la propriété de l'armée, et inventorié avant
  l'époque où la remise des provinces sera faite au roi.


L'empereur envoya l'ordre à Daru de ne rien changer aux dispositions
prises, et nous ne serions pas étonné que de là date le peu de
sympathie que Napoléon témoigna toujours depuis à Morio.

Le roi Jérôme arriva à la résidence de Wilhelmshoehe, près Cassel, à
laquelle il donna le nom de Napoléonshoehe, le 7 décembre 1807; il
adressa une proclamation à ses sujets, choisit neuf conseillers
d'État et nomma ministres provisoires: MM. Siméon (justice et
intérieur), général Lagrange (guerre), Beugnot (finances), Jollivet
(trésor et comptes). Il décréta en outre que les fonctions de la
régence du royaume cesseraient à dater de ce jour, et donna l'ordre
de tenir à sa disposition les fonds existant dans les caisses de
l'État depuis le 1er décembre. Toutes ces dispositions paraissaient
fort naturelles et Jérôme ne devait pas supposer que son frère
voulût le faire roi d'un pays épuisé par les exigences de la France
et hors d'état de faire face même aux premières et aux plus
indispensables dépenses. C'est cependant ce qui arriva.

Daru, l'intendant général de la grande armée, homme strict, dur,
ayant d'ailleurs des instructions précises, fut chargé de faire
verser les contributions de la Westphalie dans les caisses de
l'armée française. Il refusa de laisser exécuter l'ordre du roi pour
les fonds réclamés par le jeune souverain et en référa de nouveau à
Napoléon qui approuva sa conduite.

Jérôme, sans un sou pour l'État, n'ayant pour lui-même que dix-huit
cent mille francs empruntés à la caisse des dépôts et consignations
de Paris, se décida à faire exposer à l'empereur par ses nouveaux
ministres, anciens membres de la régence, la position financière de
la Westphalie.

MM. Beugnot, Jollivet et Siméon firent un rapport duquel il
ressortait que le pays était en déficit de six millions; que
l'entretien des troupes françaises coûterait trois millions de plus
que la somme affectée au budget de la guerre, et que, par
conséquent, le nouveau roi allait commencer son règne avec une dette
de neuf millions, somme énorme, à cette époque, pour un royaume
comme la Westphalie. Ce rapport exposait en outre: que l'on ne
pouvait espérer soutenir les recettes en 1808 sur le pied de l'année
1807, surtout si l'empereur exigeait l'acquittement de la
contribution extraordinaire de guerre; qu'il était impossible
d'augmenter les impôts dans un pays privé de tout commerce, où
l'agriculture était en souffrance, où les peuples n'étaient pas
jadis imposés, les souverains remplacés par le roi, vivant avec
leurs revenus et soldant les dépenses de l'État.

Les ministres du roi concluaient à un emprunt et imploraient la
bienveillance de l'empereur. Napoléon, avant de prendre une
décision, fit étudier la question par son propre ministre des
finances qui lui adressa un contre-rapport duquel il résultait: 1º
que les revenus de la Westphalie pouvaient être estimés à quatre
millions de plus; 2º que la dépense pour la perception était
exagérée; 3º que néanmoins il était impossible d'exiger
immédiatement la contribution extraordinaire de guerre et la
contribution ordinaire; 4º que la proposition d'un emprunt devait
être prise en sérieuse considération.

À cet exposé de l'état pitoyable des finances westphaliennes
ajoutons encore: qu'il était dû un arriéré de trois mois dans tous
les services; que le roi réclamait le paiement des six premiers mois
de sa liste civile, fixée à cinq millions, et le paiement, par
anticipation, des six derniers; que les agents impériaux avaient
touché d'avance les revenus et n'avaient acquitté aucune dépense.

Au moment où l'état des choses était ainsi exposé à Napoléon, ce
dernier apprit par son frère lui-même un acte de générosité qui lui
parut déplacé et ridicule. Jérôme l'informa par lettre du 28
décembre qu'il venait de créer comte de Furstenstein et de donner
une terre de quarante mille livres de rente à son secrétaire Le
Camus[97]. L'empereur s'empressa de témoigner son mécontentement à
Jérôme par une lettre en date du 5 janvier 1808, et déclara que si
son frère trouvait de l'argent pour payer des favoris et des
maîtresses, il saurait bien en trouver pour solder ses dettes.

         [Note 97: Le Camus, créé par le roi comte de Furstenstein,
         puis devenu ministre d'État, était un jeune créole que Jérôme
         avait trouvé dans un de ses voyages maritimes et dont il
         avait fait son secrétaire particulier. Ce Le Camus avait
         trois soeurs fort jolies dont l'une épousa le général Morio
         en premières noces, et en seconde, l'amiral Duperré, et la
         seconde, M. Pothau, qui joua un rôle en Westphalie. La
         chronique prétendait que Le Camus était toujours prêt à
         favoriser les velléités amoureuses de son jeune maître qu'il
         avait accompagné en Amérique et dans toutes ses courses. Il
         devint un des personnages du royaume et l'empereur, après
         avoir refusé longtemps à son frère la faveur de donner à ce
         ministre le grand cordon de la Légion d'honneur, finit par
         avoir la faiblesse de le lui accorder, sur les instances du
         roi.]

Ce don de la terre de Furstenstein à M. Le Camus ne fut nullement
bien vu des Allemands, ainsi que le prétendait le roi Jérôme dans sa
lettre à l'empereur. Cette affaire lui fit le plus grand tort dans
l'esprit positif et organisateur de Napoléon. Il devait en être
ainsi. En effet, n'est-il pas singulier de voir le jeune roi
annoncer pompeusement, dans sa lettre du 28 décembre, qu'il a cru
devoir imiter ses prédécesseurs dans cette circonstance et faire un
don de quarante mille livres de rente à son secrétaire, lorsque
trois jours auparavant, le 25, il écrivait pour exposer sa misère,
disant qu'il n'avait pas un sou dans sa caisse[98]?

         [Note 98: Ces lettres, des 25 et 28 décembre 1807, se
         trouvent au 3º volume des Mémoires du roi Jérôme; celle de
         Napoléon, en date du 5 janvier 1808, manque.]

Outre ce sujet de mécontentement contre son frère, l'empereur en
trouva un autre dans une lettre en forme de note qui lui fut
adressée de Cassel, par M. Jollivet, à la fin de décembre 1807; la
voici:


  Le peuple de Cassel s'est singulièrement refroidi depuis l'arrivée
  du roi. On chante misère, on se plaint. Les choses ne vont pas comme
  on se l'était promis.

  Les Français qui s'étaient rendus en Westphalie se retirent en foule
  et entièrement mécontents. On se désole à la ville, on se déplaît à
  la cour où il n'y a, dit-on, ni argent, ni plaisir. Tout le monde
  est triste.

  Le roi ne reçoit pas beaucoup de témoignages de respect. Rarement le
  salue-t-on dans les rues où il passe souvent à cheval. Il a perdu
  dans l'opinion publique. Quelques affaires de galanterie lui ont
  déjà nui. On sait dans le public qu'une des femmes de la reine a été
  renvoyée à cause de lui. Le premier chambellan (M. Le Camus) avait
  néanmoins trouvé moyen de retenir cette femme à Cassel pour le
  compte de son maître. La reine a insisté pour qu'elle en sortît. La
  police l'en a enfin débarrassée. M. le Camus passe pour un serviteur
  complaisant de son roi. Une comédienne de Breslau, que le roi y
  avait connue pendant sa campagne de Silésie, doit avoir été attirée
  à Cassel par les soins de M. Le Camus et par ordre de son maître.
  On raconte quelques autres histoires du même genre. Les mères de
  Cassel qui ont de jolies filles craignent de les laisser aller aux
  bals et aux fêtes de la cour. La reine est aimée. On craint beaucoup
  pour son bonheur domestique.

  Le chef de la police de Cassel (M. La Jarriette) passe pour un
  brouillon et pour un bavard. Sa police est le secret de la comédie
  et elle ne sert qu'à indisposer tout le monde. C'est un homme
  tranchant, plein de jactance et qui veut que personne n'ignore ce
  qu'il fait. Il paraît surtout attacher de l'importance à être maître
  de tous les secrets de la poste et il s'y prend de manière à ce que
  tout le monde le sache. Puis il s'amuse à colporter les histoires
  d'amour qu'il a surprises; puis il cherche à se donner les airs d'un
  homme qui a toute la confiance du roi, toute celle de la reine et
  toute celle des ministres. On le regarde comme un intrigant et comme
  un sot. Du reste, il ne contribue pas peu à indisposer les habitants
  de Cassel contre la cour et à leur faire prendre une mauvaise idée
  du gouvernement. Le tout va fort mal.


Ce genre de lettre en forme de note ou _bulletin_ était fort souvent
employé par les agents de l'empereur sur son désir, et nous verrons
bientôt l'ambassadeur de France à la cour de Cassel, M. le baron de
Reinhard, agir de même, par ordre.

Napoléon, loin de venir en aide à son frère Jérôme, maintint ses
prétentions sur les domaines, sur la contribution de guerre de
vingt-six millions payable en douze mois, et l'intendant-général
Daru ainsi que M. Jollivet[99] reçurent des instructions très
positives pour exiger une rente de sept millions sur les revenus des
domaines. Le dernier, en vertu d'un décret du 3 janvier 1808, fut
chargé, sous la direction immédiate de Daru, de l'exécution des
articles relatifs aux arrangements avec la Westphalie pour la
fixation des contributions arriérées ordinaires et de guerre, pour
le partage de tous les domaines dont moitié pour l'empereur et
moitié pour le roi, et eut défense d'occuper aucun emploi dans le
nouveau royaume.

         [Note 99: Jérôme avait une grande antipathie pour Jollivet,
         parce qu'il voyait en lui, non sans raison, un espion de
         Napoléon et que d'ailleurs ce conseiller d'État s'était
         montré fort hostile à son frère Lucien qu'il aimait
         beaucoup.]

Jérôme et la reine Catherine quittèrent Napoléonshoehe et firent
leur entrée à Cassel, fort bien accueillis par la population; mais,
ainsi que nous l'avons dit, en montant sur le trône le jeune roi se
trouva immédiatement aux prises avec les grandes difficultés de la
grosse question financière.

La Westphalie pouvait produire un revenu net d'une quarantaine de
millions, en y comprenant ceux des domaines; mais les dépenses du
budget s'élevaient à trente-sept millions, il fallait servir trois à
quatre millions pour l'intérêt de la dette et l'empereur réclamait
vingt-cinq millions de la contribution de guerre. Comment faire face
à de pareilles exigences avec une aussi modique ressource?

Depuis le jour où les troupes françaises étaient entrées dans les
pays devant former le royaume de Westphalie, c'est-à-dire depuis le
1er octobre 1806 jusqu'au 1er octobre 1807, le trésor français avait
encaissé tous les revenus, ne payant que la partie la plus
indispensable des choses locales. Un arriéré considérable existait
donc déjà au 1er octobre 1807, et il n'y avait rien dans les caisses
du royaume. La rentrée des contributions ordinaires était en outre
paralysée par la concurrence que lui faisait la perception de la
contribution de guerre, et le roi lui-même, avec les dix-huit cent
mille francs de son emprunt à Paris, ne pouvait aller bien loin.
Aussi le jeune prince dut-il avoir recours, pour sa personne, à un
emprunt de deux millions qu'il fit négocier à des conditions
onéreuses avec un banquier juif nommé Jacobson.

Daru, appelé à Cassel auprès de Jérôme, eut un entretien très long
avec lui, mais ne céda sur aucune question. Il fut convenu que ce
qui restait dû de la contribution de guerre serait acquitté par la
Westphalie par douzième, à dater du 1er juillet 1808, au moyen
d'obligations; que le roi conserverait la gestion des domaines
jusqu'au partage définitif.

M. Jollivet pour l'empereur, M. de Malchus pour le roi, furent
chargés des détails de la liquidation qui traîna encore en longueur
et fut un sujet de mécontentement exprimé sans cesse par l'empereur
à son frère. Enfin la convention fut signée, à la date du 22 avril
1808, sous le nom de traité de Berlin. La dette de la Westphalie fut
totalisée à vingt-six millions, pour l'acquittement desquels il fut
remis d'abord douze millions cent trente mille francs d'obligations
avec première échéance au 1er mai 1808. Sept millions de revenus
annuels furent assurés à l'empereur sur les biens des domaines.

Par la suite, pour s'acquitter envers la France, le gouvernement de
Jérôme dut recourir à un emprunt forcé de vingt millions.

Au commencement de janvier 1808, Jérôme éprouva une sorte de
satisfaction en recevant la décoration de la Couronne de fer; il
écrivit le 18 à l'empereur, à cette occasion:


  Sire, je viens de recevoir par M. Mareschalchi la décoration de la
  Couronne de fer que Votre Majesté a bien voulu m'envoyer. Cette
  faveur m'est bien précieuse parce qu'elle me donne une preuve
  certaine de la continuation des bontés de Votre Majesté.


Nous allons donner une série de lettres écrites en 1808, que nous
annotons, et qui n'ont pas trouvé place, pour un motif ou pour un
autre, soit dans la correspondance de l'empereur, soit dans les sept
volumes des Mémoires du roi Jérôme. Voici d'abord une lettre
particulière de M. de Salha à Halgan qui jette un certain jour sur
la cour de Cassel et sur le nouveau royaume.

M. de Salha, capitaine de frégate, embarqué avec Jérôme et Halgan,
devenu un des aides de camp du roi, brave marin, mais esprit
ordinaire, nommé en 1809 comte de Hoene, fut d'abord gouverneur des
pages, puis ministre de la guerre après le général d'Albignac.
Halgan, resté au service de France, y devint amiral. Il avait
commandé le brick _l'Épervier_ et était second sur le vaisseau _le
Vétéran_, pendant la campagne de Willaumez. Salha et Halgan étaient
fort liés. Ce dernier revit le prince Jérôme à Paris, sous le second
empire.


                                              Cassel, 18 janvier 1808.

  Je tiens trop à votre amitié, mon cher Halgan, pour différer une
  réponse à votre lettre des premiers jours de cette année, je le
  suppose, car elle est sans date. Mes regrets de ne vous avoir pas
  trouvé à Paris sont des plus grands. Cette circonstance eût donné
  peut-être une direction différente au courant qui m'a mené en
  Westphalie. Le roi a exigé rigoureusement en partant ma démission.
  J'ai fait un vrai sacrifice en renonçant à mon titre d'officier
  français. Prosper[100] a été pour beaucoup dans cette détermination
  qui peut me laisser encore des regrets à venir. Les vôtres pendant
  quelques instants ont pu avoir des motifs contraires; s'ils
  existaient encore, je vous dirais que les événements vous ont
  parfaitement bien servi. Votre position est mille fois préférable à
  toute autre ici. Vous conservez un titre réel près de S. M. et vous
  jouissez en même temps des avantages d'un état dont rien ne vous
  aurait dédommagé dans ce lieu d'exil; la gêne de la cour, la
  contrainte d'une étiquette rigoureuse, l'embarras des places, le
  caractère de courtisan enfin n'avait pas de quoi vous plaire. Le roi
  travaille de son mieux à organiser et à préparer des moyens de
  prospérité pour l'avenir, ils ne se réaliseront pas tant que l'on
  exigera sévèrement la rentrée des contributions dont ce pays était
  grevé à notre arrivée. Notre liste civile de 5 millions est bien
  maigre pour deux jeunes souverains également magnifiques dans leurs
  goûts. Il nous faudrait les coudées franches, au lieu de cela nous
  sommes contrariés par les volontés du roi des rois, qui a retenu une
  inspection suprême sur ce nouveau royaume. Nous régnons à demi dans
  une résidence dont il est bien difficile d'écarter l'ennui. Le roi
  donne souvent des bals, des parties ou courses de traîneaux, nous
  avons aussi une Comédie française sous la surintendance de Le Camus,
  connu aujourd'hui sous le nom de comte de Furtenstein, titre
  accompagné d'une terre, fief de la couronne, de 11,000 écus valant
  de revenu net 40,000 francs de France pour lui et ses héritiers.
  C'est de quoi obtenir la main de la plus belle et de la plus noble
  Westphalienne. Le grand maréchal Megronnet est aussi pressé par le
  roi de se marier, le docteur Garnier[101] leur en donne l'exemple;
  il épouse la fille d'un payeur, nommé M. Balti, née à Bayonne;
  l'amoureux docteur sera au comble de ses voeux d'aujourd'hui en huit
  et recevra sans doute des témoignages sensibles des bontés de nos
  jeunes souverains.

         [Note 100: Fils de Salha, embarqué sur le bâtiment commandé
         par Halgan.]

         [Note 101: Médecin du prince Jérôme sur _le Vétéran_.]

  En arrivant ici, le roi m'a nommé colonel, ainsi que la plupart de
  ses aides de camp; de plus il m'a donné la direction en chef de la
  maison des Pages, de fort bons appointements, mais qui se fondent
  ici avec une rapidité extraordinaire, en sorte qu'aucun de nous ne
  peut se flatter au bout de l'année d'avoir cent louis pour aller
  chercher des jouissances dont on ressent si fort la privation au
  milieu d'un peuple apathique si étranger à notre caractère et à nos
  usages. Ceci est une véritable émigration; quand reverrons-nous
  notre heureuse patrie? La maladie, dite du pays, atteint les
  Français en Hollande, à Naples, et comment y échapper en Westphalie?

  Écrivez-moi quelquefois, mon cher Halgan, parlez de moi au général
  Cafarelli et à toute sa famille pour qui je conserverai toute la vie
  les sentiments du plus grand attachement et d'une parfaite
  reconnaissance. Combien j'ai été peiné de ne pas m'être trouvé à
  Paris avec le digne préfet et de n'avoir pu causer avec lui, je l'ai
  dit plusieurs fois à l'ami Rouillard dans le peu d'instants où nous
  nous sommes vus.

  Je ne veux pas me laisser entraîner plus longtemps au plaisir de
  causer avec vous. Prosper vous offre les voeux d'un coeur
  reconnaissant, et moi ceux de l'attachement le plus durable. Je ne
  puis vous parler de M. de Chambon parce qu'il est toujours à Paris.

  Un mot de souvenir à Dupetit-Thouars, quand vous le verrez.


M. Béranger, directeur de la caisse d'amortissement de Paris, à
laquelle Jérôme avait emprunté, avant son départ pour Cassel, une
somme de dix-huit cent mille francs, ayant réclamé le versement de
cette somme au ministre des finances de Westphalie et n'en ayant
pas reçu satisfaction, envoya à Napoléon la note ci-dessous:


                                                         17 mars 1808.

  _Caisse d'amortissement,_

  Sire, il n'y a pas eu de variations sensibles dans le cours des
  effets. Je viens de recevoir une lettre du ministre des finances de
  Westphalie qui me renvoie au trésorier de la Couronne pour le
  paiement des termes échus de l'emprunt de 1,800,000 francs.


L'empereur écrivit de sa main en marge de cette note:


  Renvoyée au roi de Westphalie pour se faire rendre compte pourquoi
  son ministre se moque ainsi de ses engagements et tire sur une
  caisse qui n'est pas, j'espère, à ses ordres.

  Paris, 17 mars 1808.

                                                             NAPOLÉON.


  JÉRÔME À NAPOLÉON.

                                               Cassel, 2 février 1808.

  Sire, je viens de recevoir du général de division
  Lefebvre-Desnouettes, grand-major de ma couronne, la communication
  d'une lettre du maréchal Bessières par laquelle je vois qu'il a plu
  à Votre Majesté de l'appeler auprès d'elle en qualité de colonel des
  chasseurs de sa garde[102].

         [Note 102: Napoléon n'aimait pas laisser au service de ses
         frères ses bons officiers généraux, aussi ne voulut-il pas
         abandonner en Westphalie Lefebvre-Desnouettes, qu'il
         considérait comme un des meilleurs officiers de cavalerie
         légère. Lefebvre-Desnouettes, colonel des chasseurs de la
         garde, réfugié en Amérique après Waterloo, périt, le 22 avril
         1822, dans le naufrage du paquebot _l'Albion_, sur lequel il
         s'était embarqué pour la Belgique.]

  J'avouerai à Votre Majesté que j'avais toujours regardé le général
  Lefebvre comme devant rester à mon service, que j'étais assuré à cet
  égard par son contentement personnel et par la lettre de passe qui
  lui avait été expédiée par ordre de Votre Majesté et que, l'ayant
  nommé depuis général de division et grand écuyer du royaume, cette
  nouvelle m'a vivement affecté.

  Ce n'est pas, Sire, que je ne me regarde toujours comme heureux de
  faire quelque chose qui soit agréable à Votre Majesté, mais elle
  sentira encore que j'aurais eu le droit d'attendre, avant tout
  autre, une communication plus officielle de cette décision.

  Dans cet état de choses, j'attendrai à connaître le désir de Votre
  Majesté avant que de me résoudre à laisser partir le général
  Lefebvre de mes états, mais je crois ne pas devoir laisser ignorer
  à Votre Majesté combien j'étais loin de m'attendre à ce changement.


  JÉRÔME À NAPOLÉON.

                                              Cassel, 23 février 1808.

  Sire, je reçois à l'instant la lettre que Votre Majesté a bien voulu
  m'écrire de Paris, en date du 16[103]. Je prie Votre Majesté de
  croire que je n'ai absolument en vue que de faire tout ce qui peut
  lui convenir; si j'ai mal fait dans cette circonstance, c'est par
  ignorance. Je ferai cependant observer à Votre Majesté que je
  n'avais désigné un ministre pour Vienne que d'après la lettre de M.
  de Champagny, écrite de Milan, dont j'ai envoyé la copie à Votre
  Majesté. J'ai eu tort de choisir M. de Merweld, mais j'ignorais
  absolument ce qui se passe. Il m'avait fait cette demande, il est
  riche et avait des parents à Vienne; j'ai encore cru bien faire,
  j'en ai rendu compte à Votre Majesté qui ne m'a rien répondu;
  cependant il ne partira pas, mais je désirerais savoir (comme il
  était déjà désigné pour aller à Vienne), si Votre Majesté croit
  qu'il y aurait de l'inconvénient à l'envoyer à Munich. J'attendrai
  au reste à connaître les intentions de Votre Majesté. Je le répète,
  Sire, je n'ai qu'un désir, celui de faire tout ce qui peut convenir
  à Votre Majesté.

         [Note 103: Cette lettre de Napoléon nous manque. Elle était
         relative à M. de Merweld, dont l'empereur croyait avoir à se
         plaindre.]

  Quant à M. d'Hardenberg, il m'a été proposé par les conseillers de
  Votre Majesté, ainsi que les sept autres préfets, et, comme je n'en
  connaissais aucun, j'ai approuvé le travail parce que je ne pouvais
  le juger, sauf à le rectifier par la suite. Au reste, je puis dire à
  Votre Majesté que je suis fort content de M. d'Hardenberg et qu'il
  n'est pas le frère de celui de Prusse, mais un parent très éloigné.

  Je prie Votre Majesté d'être persuadée que si je recevais plus
  souvent de ses lettres, je ferais tout ce qu'elle désire, ne m'étant
  proposé en montant sur le trône que de rendre mes peuples heureux et
  de contenter en tout Votre Majesté auprès de laquelle je serais bien
  plus heureux.


  JÉRÔME À NAPOLÉON.

                                              Cassel, 26 février 1808.

  Sire, étant informé que M. Jollivet doit se plaindre à Votre Majesté
  de n'avoir pas été invité à la fête qui a eu lieu pour
  l'anniversaire de la naissance de la reine, j'ai voulu prévenir
  Votre Majesté des motifs qui m'ont décidé, afin d'éviter le plus
  léger doute sur mes intentions qui seront toujours d'être agréable à
  Votre Majesté.

  La fête qui s'est donnée était tout à fait intime et dans une très
  petite maison de campagne, cependant deux conseillers d'État
  français y étaient invités, tandis que mon ministre de la guerre ne
  l'était pas. Ce motif aurait été suffisant, mais il en existe un
  autre. Il est arrivé plusieurs fois que M. Jollivet, invité à la
  cour, n'y venait point, non plus que sa femme; que d'autres fois ils
  s'y rendaient bien, mais se permettaient de sortir du cercle avant
  que la reine ni moi en fussions sortis, quoique cela leur ait été
  plusieurs fois reproché.

  Je ne rends compte de cette circonstance à Votre Majesté que parce
  que mon plus vif désir est de la persuader que je n'ai d'autre but
  que de lui plaire.


  JÉRÔME À NAPOLÉON.

                                                 Cassel, 12 mars 1808.

  Sire, je viens de recevoir la lettre du 6 mars que Votre Majesté a
  bien voulu m'écrire. Les reproches qu'elle m'adresse sur l'audience
  des Juifs ne me sont pas applicables; c'est M. Siméon qui les a
  convoqués à mon insu et je les ai reçus dans mon cabinet, sans
  aucune cérémonie, et ignorant absolument tout ce qu'ils allaient me
  dire. Ceux aussi que Votre Majesté me fait relativement au _Moniteur
  Westphalien_ doivent également être appliqués à MM. Siméon et
  Beugnot. Ils m'ont proposé une gazette officielle, ils l'ont dirigée
  et je me suis borné à leur dire de faire ce qu'ils jugeraient
  convenable à ce sujet.

  M. Beugnot a sollicité depuis huit jours la permission de retourner
  à Paris pour le mariage de sa fille et pour des affaires
  particulières, et il n'est resté jusqu'à ce jour à Cassel que parce
  que j'ai désiré qu'il assistât au Conseil d'État pendant la
  discussion du projet sur les forêts qui est de la plus grande
  importance sous le rapport des finances[104].

         [Note 104: M. Beugnot fut remplacé au ministère des finances
         de Westphalie par M. de Bulow, qui passait pour aimer peu les
         Français.]

  M. Siméon paraît désirer rester auprès de moi et je le garde avec
  autant de plaisir que j'en aurais eu à conserver M. Beugnot, s'il
  l'avait accepté.

  Je prie Votre Majesté de croire que dans toutes les circonstances je
  chercherai toujours à faire ce qui pourra lui être agréable.


  JÉRÔME À NAPOLÉON.

                                                 Cassel, 13 mars 1808.

  Sire, je viens de recevoir à l'instant la nouvelle de Vienne que le
  comte Charles de Grüne, nommé ministre de l'Autriche près de moi,
  était sur son départ pour Cassel. Je supplie Votre Majesté de me
  dire qui je dois envoyer à Vienne.

  Le roi de Prusse auquel je n'ai fait d'autre communication que celle
  de mon avènement au trône, a jugé à propos de m'écrire, en outre de
  la réponse à cette notification, une lettre particulière dans
  laquelle il m'exprime le désir qu'il a que nous établissions le plus
  tôt possible entre nous les communications qu'il désire de voir
  subsister. Comme j'ignore où nous en sommes avec ces deux cours, je
  désire que Votre Majesté veuille me dire ce que je dois faire et
  qu'elle soit persuadée, quant aux insinuations faites à Vienne par
  l'entremise du ministre de Hollande, que c'est une légèreté de ma
  part dont je sens la conséquence et qui n'est due qu'à la présence
  de ce ministre auprès de moi que j'ai chargé, lors de son départ
  pour Vienne et sans réflexion, de ma communication.

  J'espère que Votre Majesté n'a pu me supposer d'autres motifs ni
  intentions dans cette circonstance et je me plais à croire qu'elle
  connaît trop bien la pureté de mon coeur et de mes sentiments pour
  me taxer un seul instant d'ingratitude.


On voit par cette lettre combien le jeune roi se faisait petit
auprès de son frère, sous la dépendance duquel il était en tout et
pour tout. La lettre suivante corrobore ce que nous avançons:


  JÉRÔME À NAPOLÉON.

                                          Napoléonshoehe, 14 mai 1808.

  Sire, le comte de Wintzingerode, mon sujet, m'a été présenté
  dernièrement. Il m'a demandé d'être envoyé comme ministre
  plénipotentiaire près la cour de Vienne. Cette mission m'ayant paru
  trop délicate pour me décider sur le champ, je m'empresse de
  consulter Votre Majesté afin qu'elle me fasse connaître ses
  intentions à cet égard.

  J'attendrai la réponse de Votre Majesté avant de donner une solution
  au comte de Wintzingerode.


Le comte de Wintzingerode, ministre de Westphalie à la cour de
France en 1810, fut très hostile, après 1815, à son ancien souverain
et à la reine.

Au commencement de juin 1808, l'empereur fit écrire par Berthier au
roi Jérôme pour se plaindre de ce que les soldats français étaient
vexés, refusés dans ses hôpitaux, et que, si cela continuait, il
enverrait dans le pays quinze mille hommes.

Les rapports faits à Napoléon à cet égard étaient faux. Ajoutons que
les mêmes reproches, aussi injustes, étaient adressés à la même
époque aux rois d'Espagne et de Hollande. Il est permis de penser
que c'était une sorte de: _garde à vous!_ envoyé à ses frères par
l'empereur.

Jérôme répondit le 12 juin au prince de Neufchâtel:


  Mon cousin, j'ai reçu la lettre que V. A. S. m'a écrite de la part
  de Sa Majesté l'Empereur et Roi, mon auguste et très honoré frère.
  J'ai chargé mon ministre de la guerre de répondre à V. A., quant à
  ce qui concerne les fausses calomnies que l'on se plaît à débiter
  sur le mauvais traitement qu'éprouvent les Français dans mon
  royaume.

  V. A. S. m'ajoute que si ces prétendues vexations continuent, S. M.
  l'Empereur enverra 15,000 Français dans mes États! S. M. peut le
  faire sans doute! mais ne doit-elle pas être convaincue que, malgré
  l'extrême pauvreté de mes sujets, si les Français ne pouvaient plus
  exister dans les pays au delà de l'Elbe, je n'attendrais aucun ordre
  pour partager avec eux ce qui pourrait me rester!..... N'est-elle
  pas bien persuadée encore, que le titre qui m'est le plus cher, est
  celui de prince français, et que je regarde comme mon premier devoir
  celui de les faire respecter!

  Je répondrai toutefois à V. A. que je suis instruit par mes
  ministres, et que je me suis assuré par moi-même, dans la tournée
  que j'ai faite dans mes États: que toutes les plaintes, que toutes
  les rixes qui ont eu lieu et qui ont indisposé mes sujets, n'ont
  existé que parce que, depuis mon avènement au trône, les officiers,
  soldats, voyageurs et courriers français ont continué dans mes États
  les mêmes vexations qu'ils y exerçaient en temps de guerre, sans
  réfléchir ni avoir égard à l'inviolabilité et au respect dus à un
  royaume aussi étroitement allié que dévoué entièrement à la France;
  mais pouvais-je l'empêcher?

  J'ai chargé mon ministre de la justice de mettre sous les yeux de V.
  A. S. les différentes plaintes qui sont parvenues au pied du trône,
  dans l'espace de deux semaines; V. A. y verra que des officiers se
  logent de force chez les bourgeois; que des soldats battent des
  paysans et des citoyens paisibles; que des courriers maltraitent ou
  tirent des coups de fusils à des postillons; que des douaniers
  insultent jusqu'à des officiers et les menacent de leur ôter leur
  épée; que des canonniers forcent des corps de garde, etc.; et tout
  cela par la seule raison qu'ils sont Français, et que les
  Westphaliens sont faits pour leur obéir.

  Ce que j'ai fait en Silésie en de pareilles circonstances, ce que
  j'ai fait, dans toutes les occasions où j'ai commandé sous Sa
  Majesté l'Empereur, je n'ai pas voulu le faire comme roi de
  Westphalie; j'ai fermé les yeux sans agir (et la lettre de V. A. S.
  me prouve que j'avais bien prévu), parce que j'ai craint que S. M.
  ne m'accusât de partialité.

  Cependant l'Empereur peut-il croire que j'oublie un instant que ma
  première patrie est la France, et que je regarde comme ma plus
  grande gloire celle de ne l'avoir quittée que pour lui servir
  d'avant-garde!

  J'espère et je me plais à croire que V. A. S., en mettant sous les
  yeux de S. M. l'Empereur ma lettre et celles de mes ministres, la
  convaincra que non seulement les rapports qui lui ont été faits sont
  faux, mais encore qu'ils sont méchants; et que si quelque chose de
  ce genre pouvait exister, ce ne serait qu'à moi seul, comme
  souverain gouvernant par moi-même, et non par mes ministres, qu'il
  faudrait s'adresser.


Si le roi Jérôme consentait volontiers à exécuter en tout et pour
tout les volontés de son frère et à reconnaître sa suprématie même
sur les affaires intérieures de ses États, comme il aimait le faste
et la représentation, il lui sembla que la création d'un ordre de
chevalerie dans le genre de l'ordre de la Légion d'honneur de France
ferait bien en Westphalie et attirerait sur son royaume une certaine
considération. Il imagina donc une décoration et consulta l'empereur
à cet égard par la lettre suivante, datée de Napoléonshoehe, 11
juillet 1808.


  Sire, je soumets à l'approbation de Votre Majesté l'institution d'un
  ordre royal de Westphalie. L'assemblée des États, dont je suis déjà
  fort content, devant terminer sa mission dans un mois, je désirerais
  lui communiquer ce projet avant cette époque, si Votre Majesté y
  consentait.

  Je sais que cette institution plaira beaucoup aux Allemands. Votre
  Majesté connaît leur caractère; beaucoup d'entre eux ont été obligés
  de quitter leurs décorations, et rien ne leur sera plus agréable que
  de voir fonder un nouvel ordre de leur royaume.

  J'ai conservé depuis le commencement de l'année, pour la dotation de
  cet établissement, les revenus de l'abbaye de Quedlimbourg et ceux
  de la grande prévôté de Magdebourg s'élevant à 300,000 fr. par an;
  ainsi rien ne m'arrêtera de ce côté.

  Les grand'croix, les commandeurs et les chevaliers jouiront d'un
  revenu annuel de 2,000 fr., et, indépendamment de la croix que je ne
  compte pas donner aux simples soldats à moins de circonstances
  extraordinaires, j'ai l'intention de créer des médailles d'or et des
  médailles d'argent: les premières, du revenu de 150 fr.; les autres,
  de 100 fr.[105].

         [Note 105: Nous ne serions pas étonné que cette pensée des
         médailles militaires d'un revenu de 100 à 150 fr. n'ait été
         l'idée mère de la médaille créée par Napoléon III à son
         avènement au trône.]

  En outre de cette base générale, il serait nommé parmi les
  grand'croix et les commandeurs dix grandes et vingt petites
  commanderies: les premières, du revenu de 10,000 fr.; les secondes,
  de celui de 5,000 fr.

  Je remets à Votre Majesté le dessin de cet ordre; elle y verra
  l'aigle comme la marque distinctive de notre maison, et le gros
  bleu comme la couleur du royaume. Je n'ai pas encore adopté de
  devise.

  Au reste rien n'est fait et ne le sera que Votre Majesté ne m'ait
  répondu. Je lui présente seulement mes premières idées sur ce
  projet, d'après la connaissance que j'ai du bon effet qui
  résulterait de son exécution.


On prétend que l'empereur, qui avait souvent le mot pour rire, en
examinant le dessin très surchargé de la croix de Westphalie, dit en
plaisantant: _Il y a bien des bêtes dans cet ordre-là._

Néanmoins l'ordre de Westphalie fut créé, suivant le désir de
Jérôme, mais il ne subsista pas longtemps.

Le retard de Jérôme dans le paiement à la caisse des dépôts de son
emprunt de dix-huit cent mille francs indisposa à tel point
l'empereur contre son frère qu'il lui adressa plusieurs dépêches
très dures. Jérôme répondit, le 28 juillet 1808, de Napoléonshoehe,
une lettre très digne que voici:


  Sire, je reçois les différentes lettres que Votre Majesté m'a
  écrites en réponse à celles que j'ai eu l'honneur de lui adresser.
  Je ne m'attendais pas à la réponse qu'elle m'y fait. Que puis-je
  répondre, Sire, à Votre Majesté, lorsqu'elle me dit que ce que je
  fais n'est pas d'un homme d'honneur! Sans doute, dans ce cas, je
  suis bien malheureux puisque je ne peux mourir après l'avoir lu.

  Si je n'ai pas payé les 1,800,000 fr. que je dois à la caisse
  d'amortissement, c'est que je ne les avais pas et que je pensais que
  l'intention de Votre Majesté n'était pas que je payasse des intérêts
  ruineux pour m'acquitter envers elle; mais, Sire, je viens
  d'ordonner qu'un emprunt égal à cette somme fût fait de suite,
  n'importe à quel taux; et, avant trois mois, mes billets seront
  retirés. Sire, je suis de votre sang, et jamais je ne me suis écarté
  de la route de l'honneur que Votre Majesté m'a tracée, et, dans les
  circonstances difficiles, elle trouvera en moi un frère prêt à tout
  lui sacrifier.

  Si Votre Majesté veut me faire l'honneur de croire ce que je lui
  dis, je puis lui donner ma parole que je n'ai pas entendu parler ni
  reçu de lettres de M. Hainguerlot[106] depuis mon départ de Paris.

         [Note 106: M. Hainguerlot, banquier enrichi dans les
         fournitures, était un ami de Jérôme; sa soeur avait épousé un
         des aides de camp du jeune roi. L'empereur n'aimait ni le
         banquier ni sa famille et avait fait défense à son frère de
         le recevoir. Le gendre de M. Hainguerlot fut, par la suite,
         un M. de Vatry, brillant officier de hussards qui, en 1815, à
         Waterloo, était l'un des aides de camp du prince Jérôme, et
         qui ne contribua pas peu, par ses relations et ses démarches
         sous le gouvernement de juillet, à aplanir les difficultés
         pour le retour en France de la famille Jérôme Bonaparte.]


Une nouvelle inconséquence de Jérôme indisposa encore beaucoup
Napoléon à son égard. Le jeune prince aimait le luxe, les fêtes,
l'étiquette. Tout en se plaignant de la modicité de sa liste civile,
il ne fut pas plus tôt sur le trône qu'il se donna une cour
fastueuse copiée sur celle des Tuileries et fort en dehors de toute
proportion avec l'exiguïté de ses États; qu'on en juge.

Il créa: un grand maréchal du palais, Meyronnet, son ancien lieutenant à
bord de _l'Épervier_, qu'il fit comte de Willingerode; deux préfets du
palais, Boucheporn et de Reyneck; trois maréchaux ou fourriers du
palais, les colonels de Zeweinstein et Bongars, M. Barberoux-Wurmb; un
grand-chambellan, le comte de Waldenbourg-Truchsess; quinze chambellans,
Le Camus, le comte de Bohlen, le baron de Hammerstein, le baron Bigot de
Villandry, le comte de Wesphallen, M. d'Esterno, le baron de Hartz, le
comte de Velsheim, Cousin-Marinville, le baron de Munchenhausen, le
baron de Sinden, le baron de Spiegel, le baron d'Assebourg, le comte de
Meerveld, le baron de Doernberg; un grand-maître des cérémonies, le
comte de Bocholtz; huit maîtres ou aides des cérémonies, MM. de Courbon,
Marseille-Laflèche, Beugnot, baron de Gondmain, Gardine, comte de
Pappenheim; plus de vingt aides de camp ou officiers d'ordonnance, le
colonel de Salha, gouverneur des pages, Gérard, le prince de Hesse
Philipsthal, de Spaderborn, Morio, Rewbell, d'Albignac, plus tard
ministre de la guerre, Lefebvre-Desnouettes, que nous avons vu rappelé
par l'empereur, le colonel Danstoup-Verdun, les généraux Du Coudras et
Usslar; un grand-écuyer, six écuyers d'honneur, le comte de
Stolberg-Wernigerode, le baron Lepel, le colonel Kloesterlein; un
premier aumônier, l'évêque baron de Wend; des aumôniers, des chapelains
en grand nombre, trois secrétaires des commandements, Marinville, de
Coninx, Bercagny; un grand-veneur, le comte de Hardenberg.

La maison de la reine fut installée sur un pied tout aussi splendide
et non moins nombreux: une grande-maîtresse, la comtesse de
Truchsess; sept dames du palais, la comtesse de Gilsa, dont le mari
était directeur des haras, la baronne de Pappenheim, MMmes Morio,
Blanche Laflèche, Du Coudras, de Witzleben, la princesse de
Hohenlohe-Kirchberg; plusieurs chambellans, les barons de
Bodenhausen, de Pappenheim, de Bischoffshausen, de Schele;
plusieurs écuyers d'honneur, le marquis de Maubreuil, le baron de
Menguersen de Busche, M. de Malsbourg, le baron de Mesenholm; un
secrétaire des commandements, M. de Pfeiffer.

On comprend que Napoléon Ier fut choqué d'un pareil dévergondage de
gens inutiles que son frère payait fort cher, lui l'homme de guerre
dont les prodigalités allaient toujours chercher les gens utiles
dans toutes les professions, ou ceux qui risquaient sans cesse leur
existence sur les champs de bataille.

Aussi a-t-on vu qu'il avait tancé son frère d'une façon bien
vigoureuse, puisqu'il l'accusait presque de manquer à l'honneur.
Avec un peu plus de réflexion et de tenue, le jeune roi eût pu faire
sur sa liste civile de cinq millions, surtout en Allemagne, au
milieu d'un peuple simple et aux idées antiques, des économies qui
lui eussent permis de payer son emprunt, ce qui eût en outre disposé
favorablement Napoléon en sa faveur.

Malgré les préoccupations constantes que donnaient à Jérôme l'état
déplorable des finances du royaume et la rigidité inflexible de
l'empereur à cet égard, malgré les remontrances incessantes de son
frère, le jeune roi menait assez joyeuse vie à Cassel et à
Napoléonshoehe, entouré de la vertueuse reine, d'un essaim de jolies
femmes, de favoris toujours prêts à exécuter ses moindres
fantaisies.

Vers le commencement d'août 1808, quelques changements eurent lieu
dans les rangs élevés. La secrétairerie d'État, d'abord confiée au
savant Jean de Muller, passa aux mains de Le Camus, comte de
Furtenstein, marié à la fille du grand-veneur, comte de Hardenberg,
riche seigneur allemand. Le général Morio, un instant ministre de la
guerre, céda son portefeuille à M. de Bulow, déjà ministre des
finances depuis la rentrée en France de M. Beugnot. Jérôme fait
connaître les motifs du changement de Morio à son frère, par une
lettre en date du 16 août[107]. Ce qui ne l'empêcha pas de rendre le
portefeuille au général quelques jours plus tard.

         [Note 107: Lettre publiée aux Mémoires.]

Au mois de septembre 1808, une sorte de petite émeute causée à
Brunswick, chef-lieu de l'Ocker, par une circonstance insignifiante,
éclata tout à coup. Rapport fut fait au roi, qui envoya cette pièce
à son frère en lui demandant ses ordres:


  JÉRÔME À NAPOLÉON.

                                     Napoléonshoehe, 8 septembre 1808.

  Sire, j'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté un rapport qui vient
  de m'être fait par mon ministre des finances, chargé provisoirement
  du département de la Guerre, relativement à un événement fâcheux qui
  a eu lieu les 4 et 5 à Brunswick.

  Quelque grands que soient dans cette affaire les torts des gendarmes
  français, je n'ai rien voulu ordonner à leur égard, sans connaître
  les intentions de Votre Majesté.

  Je soumets donc à Votre Majesté le rapport de mon ministre, ainsi
  qu'il me l'a présenté, et je la prie de me faire connaître la
  conduite qu'elle désire que je tienne en cette circonstance.


RAPPORT AU ROI JÉRÔME.


  Sire, je reçois des lettres du préfet de l'Ocker, du commandant de
  place de Brunswick et du colonel Mauvillon, commandant le 2e
  régiment de ligne, dont je m'empresse de présenter l'extrait à Votre
  Majesté; elles confirment les détails des événements fâcheux qui ont
  eu lieu à Brunswick dans les journées du 4 et du 5.

  Il résulte uniformément de ces divers rapports que le brigadier de
  gendarmerie Lefèvre, accompagné des gendarmes Deligny et Chastelan,
  eut au foyer de la Comédie une dispute avec quelques bourgeois. Ces
  militaires n'étaient point en uniforme et paraissaient ivres. La
  querelle s'étant continuée au sortir du spectacle, le brigadier
  Lefèvre courut chez lui prendre son sabre, et, revenant armé à la
  rencontre des bourgeois qui ne l'étaient pas, frappa le nommé
  Lietge, maître vitrier, et le tua sur la place.

  Le brigadier Lefèvre meurtri au bras de plusieurs coups de bâton
  qu'il venait de recevoir dans cette querelle fut, à l'instant même,
  arrêté sur la place par un détachement de la garde qui rétablit la
  tranquillité dans la rue, et l'ordre fut donné au juge de paix dans
  l'arrondissement duquel venait d'être commis ce meurtre, de
  commencer sur le champ l'instruction de l'affaire.

  Cependant le chef d'escadron Béteille, commandant la gendarmerie
  française, fit mettre le meurtrier en liberté, et ne voulut point
  déférer à la réquisition du commandant d'armes et du maire de la
  ville de Brunswick qui demandaient l'arrestation des deux autres
  gendarmes.

  Ce déni de justice produisit une impression fâcheuse, et la populace
  laissa entrevoir le projet formé d'arracher le gendarme Lefèvre de
  la maison où il était retiré. Le colonel Schraidt se décida à le
  faire transporter à l'hôpital dans une chaise et à l'accompagner
  lui-même avec l'adjudant de place, le maire de la ville, le
  commissaire de police et quelques autres fonctionnaires publics. La
  vue de ces magistrats ne put contenir une multitude furieuse, et une
  grêle de pierres fut lancée contre la chaise et le cortège. Le
  gendarme Lefèvre en fut presque accablé. Bientôt l'attroupement qui
  s'était formé autour de l'hôpital fut dissipé par les soins et les
  instances du commandant Schraidt, mais ayant appris dans la soirée
  que le peuple voulait encore forcer l'hôpital et immoler le gendarme
  Lefèvre à sa vengeance, il fit demander la force armée, et le
  colonel Mauvillon envoya un détachement de 30 hommes. Cette troupe
  fut assaillie elle-même par les pierres qu'on lançait de plusieurs
  maisons et par les injures de la populace.

  Le colonel Mauvillon doubla alors son détachement et marcha lui-même
  en bon ordre avec son régiment à la hauteur de l'hôpital. Cependant
  plusieurs soldats ayant été blessés par le peuple, il fît tirer
  quelques coups de fusil en l'air pour l'effrayer. Toutes les avenues
  furent occupées, et, après plusieurs tentatives, fermes et prudentes
  à la fois, on parvint à dissiper les attroupements; une femme a été
  tuée et un bourgeois blessé; le colonel Mauvillon pense que c'est
  par les bourgeois eux-mêmes qui, à ce qu'il dit, ont tiré plusieurs
  coups de fusil de leur côté. La ville fut parcourue toute la nuit
  par des patrouilles, et la tranquillité n'a plus été troublée.

  Il paraît que les autorités civiles et militaires ont parfaitement
  rempli leur devoir, et qu'elles ont été constamment animées du
  meilleur esprit. Le colonel Mauvillon fait le plus grand éloge du
  zèle et de l'activité qu'ont déployés le commandant et l'adjudant de
  place; il s'applaudit aussi de la discipline et du calme manifestés
  par les soldats du 2e régiment, en butte aux coups et aux insultes
  de la populace; le dernier des recrues est demeuré ferme à son rang
  et a obéi avec intelligence et promptitude à tous les ordres de son
  chef.

  Aussitôt que l'ordre a été rétabli, on a fait arrêter les hôtes des
  maisons d'où ont été lancées les pierres contre la force armée.

  Tous les rapports attestent que les gendarmes français qui ont donné
  lieu à ce désordre ont eu le premier tort; plusieurs témoins
  certifient que la dispute a été provoquée par eux, et que l'effet en
  a été d'autant plus prompt et d'autant plus funeste qu'ils étaient
  depuis longtemps haïs des bourgeois à cause de leurs vexations et de
  leur insolence.

  Le colonel de Bongars[108], envoyé sur les lieux par Votre Majesté,
  est parti hier et lui transmettra un rapport plus circonstancié sur
  ces événements.

         [Note 108: Aide de camp du roi, chef de la gendarmerie.]

  Cassel, 8 septembre 1808.


Napoléon lui répondit, le 14 septembre, qu'il fallait punir le
gendarme français, mais surtout l'allemand qui avait été cause de
l'émeute; qu'on l'assurait que la police était mal faite en
Westphalie; que bientôt il aurait des émeutes plus sérieuses, et que
si les gendarmes français lui étaient inutiles, il n'avait qu'à les
renvoyer en France.

Étant à Erfurt, l'empereur donna l'ordre de désigner pour la
Westphalie, comme ministre de famille, le baron de Reinhard,
diplomate distingué, qui se rendit immédiatement de Coblentz à Paris
pour y recevoir du duc de Cadore, ministre des relations
extérieures, les instructions les plus détaillées et les plus
précises. Le baron de Reinhard arriva à Cassel à la fin de décembre
1808. Il trouva le corps diplomatique composé des ministres dont les
noms suivent: de Wurtemberg, baron de Geinengen; de Saxe, comte de
Schoenburg; de Bavière, comte de Leichenfeld; de Hollande, chevalier
de Huygens; de Darmstadt, baron de Moronville; de Prusse, M. Kuster;
du prince primat, comte de Beust; du grand-duc de Bade, baron de
Seckendorff, chargé aussi des affaires de Francfort; d'Autriche,
comte de Grüne; de Russie, prince de Repnin.

Un peu avant l'arrivée de Reinhard, le roi Jérôme, blessé des actes
arbitraires et du sans-façon des agents français, même infimes,
expédia son aide de camp, le général Girard, à l'empereur, avec les
deux lettres ci-dessous, datées du 11 décembre:


  Sire, le général Girard, mon aide-de-camp, aura l'honneur de
  remettre cette lettre à Votre Majesté; je le charge de passer au
  dépôt du 1er régiment des chevau-légers[109] pour tâcher de remonter
  les hommes à pied; j'espère que Votre Majesté est plus contente de
  mon régiment.

         [Note 109: Les escadrons de ce régiment, dans lequel servait
         le fameux marquis de Maubreuil, étaient alors en Espagne et
         son dépôt dans une ville de la Westphalie.]

  J'ai écrit plusieurs fois à Votre Majesté, et je n'ai pas reçu un
  mot de réponse; j'espère cependant qu'elle n'est pas fâchée contre
  moi, car je n'ai rien fait pour cela, et qu'au contraire le but de
  toutes mes actions est de vous plaire.

  Ma santé est tout-à-fait rétablie, on me conseille cependant de
  changer d'air pendant quelques semaines; si Votre Majesté n'est pas
  de retour à Paris en janvier et qu'elle l'approuve, j'irai passer
  huit jours à Amsterdam, à la fin du mois de janvier.

  Sire, en m'abstenant de toutes réflexions, j'ai l'honneur de mettre
  sous les yeux de Votre Majesté plusieurs notes plus arbitraires
  l'une que l'autre, en la priant de vouloir bien mettre ses décisions
  sur chacune d'elles et de me les faire connaître.

  J'espère que Votre Majesté voudra bien arrêter les prétentions, tous
  les jours plus fortes, de ses agents en Westphalie, dont les titres
  très-subalternes de quelques-uns ne modèrent pas des mesures
  humiliantes pour moi et d'après la continuation desquelles, il me
  serait impossible de gouverner plus longtemps ce pays.


Habituellement, l'empereur ne répondait pas aux justes réclamations
de ce genre que lui adressaient ses frères. C'est ce qui eut lieu
encore dans cette circonstance et força Jérôme à envoyer de nouveau
à Paris, au commencement de février, un autre de ses aides de camp,
le général Morio.

Dès son arrivée à Cassel, Reinhard avait envoyé au duc de Cadore
(Champagny) de longues lettres publiées au 3e volume des Mémoires du
roi Jérôme.

Champagny lui répondit de Paris, les 21 et 26 janvier 1809:


  Monsieur, j'ai reçu les différentes dépêches que vous m'avez fait
  l'honneur de m'adresser depuis le nº 1 jusqu'au nº 6 inclusivement.
  J'ai eu soin de rendre compte à Sa Majesté Impériale des détails les
  plus intéressants qu'elles renfermaient.

  Vous êtes chargé, Monsieur, d'appeler l'attention de Sa Majesté le
  roi de Westphalie sur la rédaction des gazettes qui se publient dans
  ses États. Il est important qu'elle soit confiée à des hommes
  habiles et sûrs qui, lisant avec soin les gazettes de Vienne et de
  Presbourg, s'attachent à réfuter et à combattre surtout par l'arme
  toute puissante du ridicule les articles de ces gazettes qui
  pourraient être dirigés contre la France ou la Confédération du
  Rhin. Ceux qui prêtent des idées de guerre à l'Autriche, se plaisent
  à faire une longue énumération de ses forces militaires, ignorant
  apparemment ou plutôt feignant d'ignorer que la France a encore
  150,000 hommes en Allemagne, qu'un même nombre de troupes françaises
  se trouve en Italie, que la Confédération du Rhin peut mettre au
  premier signal 120,000 hommes sur pied, que la conscription qui
  s'organise en ce moment donnera 80,000 hommes de nouvelles levées,
  et qu'enfin la retraite des Anglais permet à Sa Majesté Impériale de
  disposer en cas de besoin d'une grande partie des troupes qui se
  trouvent en Espagne.

  En vous faisant connaître les intentions de Sa Majesté Impériale, je
  suis sûr que vous ne négligerez rien pour en assurer la complète et
  parfaite exécution. Je vous prierai seulement de vouloir bien
  m'instruire des mesures qui seront prises à cet égard par le
  gouvernement westphalien.

  J'ai reçu, Monsieur, vos dépêches des 13 et 15 janvier nº 8 et 9. Sa
  Majesté les a eues l'une et l'autre sous les yeux et a lu la seconde
  avec plaisir. Son intention est que vous entriez dans les plus
  grands détails sur toutes les parties de l'administration du royaume
  de Westphalie, que vous parliez de la conduite du Roi, de celle des
  ministres, des opérations du gouvernement. Elle veut être informée
  de tout avec la plus grande exactitude afin de pouvoir éclairer et
  guider, si besoin est, la marche d'un gouvernement qui l'intéresse à
  tant de titres. Elle me charge de vous dire que vos dépêches ne
  seront point vues, et qu'on ignorera la source des renseignements
  que vous aurez donnés et dont elle croira faire usage. La
  délicatesse qui vous fait craindre d'employer les chiffres aurait
  l'inconvénient extrême de gêner votre franchise. Sa Majesté veut
  donc que vous écriviez souvent en chiffres; dès que vous vous en
  servirez habituellement, cela paraîtra tout simple; qui, d'ailleurs,
  peut y trouver à redire? et comment même le saura-t-on, à moins
  qu'on ne viole le secret de vos dépêches, et qu'on ne prouve ainsi
  combien la précaution de chiffrer est nécessaire?

  Dans les cas graves, s'il en survenait, et pour faire connaître des
  actes très importants du gouvernement du Roi, vous expédieriez des
  courriers extraordinaires.

  Sa Majesté désire encore qu'à vos dépêches vous joigniez des
  bulletins non signés, et contenant les nouvelles de société, les
  bruits de la ville, les rumeurs, les anecdotes vraies ou fausses qui
  circulent, en un mot une sorte de chronique du pays propre à le bien
  faire connaître.

  Une autre lettre que vous recevrez en même temps que celle-ci, vous
  instruit des intentions et vous transmet les ordres de Sa Majesté
  relativement aux Français qui sont ou qui voudraient entrer au
  service du Roi.


Ainsi, il ressort bien nettement de ces deux lettres de Champagny à
Reinhard que l'empereur voulait avoir auprès de Jérôme, comme auprès
de ses frères Joseph et Louis, sous le nom de ministres de famille,
des hommes chargés d'une sorte d'espionnage politique et
particulier.

À dater de la réception des ordres de Champagny, la correspondance
entre lui et Reinhard ne fut plus interrompue.

Reinhard écrit de Cassel, le 3 février 1809:


  Monseigneur, Votre Excellence peut être assurée que dans tout ce qui
  dépendra de moi, son intention sera remplie, et je ne cesserai point
  d'insister auprès du gouvernement westphalien pour que la mesure
  proposée reçoive sa prompte exécution.

  M. d'Esterno, ministre du roi à Vienne, ayant demandé un congé pour
  affaires de famille, on a saisi cette occasion pour y envoyer M. le
  baron de Linden, ministre de Westphalie près le prince Primat, et
  qui est regardé ici comme une des colonnes de la diplomatie
  Westphalienne. M. de _Linden_ connaît déjà Vienne; il s'y est rendu
  sous le prétexte de terminer un procès. Sa mission est secrète, et
  ce n'est pas M. de Furstentein qui m'en a fait la confidence.
  Cependant il m'a fait lecture d'une lettre écrite de Munich et de
  Vienne que j'ai facilement reconnue comme étant l'ouvrage de cet
  agent. Elle m'a paru écrite avec justesse. M. de Linden attribue en
  grande partie les faillites qui ont eu lieu en Autriche, à ce que
  les spéculations en denrées coloniales que plusieurs maisons avaient
  faites, sur la foi de l'engagement pris par leur gouvernement de
  prohiber l'entrée des marchandises anglaises, avaient été trompées
  par l'admission dans le port de Trieste d'une très grande quantité
  de ces marchandises. Il fait un tableau qui me paraît assez vrai de
  la fermentation guerrière qui s'est emparée des têtes autrichiennes,
  et de la faiblesse du gouvernement qui, incapable de diriger le
  mouvement des esprits, risque d'en être compromis et d'y céder
  peut-être, s'il ne le partage point, et donne la mesure de son
  incapacité et de son irrésolution à ses propres sujets s'il le
  partage. Il dit que deux députés des insurgés espagnols ont été
  admis récemment à Trieste. Il ajoute que les États des différentes
  provinces ont été convoqués pour délibérer sur une solde à accorder
  aux milices, et que comme on avait promis à la France que cette
  milice n'en aurait point, la curiosité publique attendait le
  gouvernement à la tournure qu'il donnerait à sa proposition.

  Quant à M. le comte de Grüne, nommé par la cour de Vienne pour
  résider à Cassel, il déclare qu'il est prêt à partir, mais que
  n'ayant pas encore reçu ses lettres de rappel, du poste de
  Copenhague, il est obligé d'attendre que sa première mission soit
  terminée dans les règles. M. de Grüne attendra; son gouvernement
  attendra; il n'y a que la France qui soit prête.


Nous arrivons maintenant aux curieux bulletins prescrits par
l'empereur et dans lesquels se reflètent les petites intrigues de la
cour de Westphalie:


  BULLETIN.

                                            Cassel, ce 5 février 1809.

  Monsieur le comte de _Wernigerode_, grand-maréchal du Palais, part
  demain pour Marseille.

  «Eh bien! grande-maîtresse, dit-il en riant il y a quelques jours à
  Madame la comtesse de Truchsess, je pars; tâchez de mettre ce temps
  à profit, je resterai un mois, et si vous ne l'empêchez, je
  reviendrai!»--«Un mois! grand Maréchal! c'est bien court, mais nous
  verrons.» Le mois ne sera pas mis à profit; car Madame la Comtesse
  aussi part aujourd'hui pour aller revoir Monsieur son père, en
  attendant que son mari la rejoigne pour son voyage d'Italie. Ce
  voyage et la démission acceptée de Madame la grande-maîtresse se
  trouvent dans le _Moniteur Westphalien_ d'hier. Voici un mois de la
  vie de Madame de Truchsess.


  BULLETIN.

                                                       5 février 1809.

  La semaine dernière a vu se renouveler dans l'intérieur du palais
  les tracasseries qui avaient déjà eu lieu avant l'arrivée de la
  légation française à Cassel. Mme de Launay, fille de M. Siméon,
  ayant profité au premier bal masqué de la liberté du déguisement,
  avait fait quelques plaisanteries à M. de Pappenheim. Ces choses,
  fort innocentes d'elles-mêmes, furent le lendemain rapportées à la
  Reine, non telles qu'elles avaient été dites, mais empoisonnées et
  commentées avec la charité qu'on a dans les cours, en sorte que le
  lendemain il n'était bruit que des propos de Mme de Launay et du
  mécontentement de la reine contre elle.

  M. Siméon en fut aussi affligé que sa fille: il alla trouver le roi
  à qui il se plaignit décemment de _Mme de Truchsess_, auteur de ces
  bruits. Le Roi s'emporta contre elle; il dit que c'était une
  _faiseuse d'histoires_, qu'elle mentait, que son père mentait, que
  son frère mentait, et qu'il n'y avait que le mari qui valût quelque
  chose dans la famille.

  Le soir, la grande-maîtresse ayant paru devant le roi, en fut
  froidement accueillie: elle pleura, jeta les hauts cris, s'évanouit.
  En dernier résultat, elle a offert sa démission qui a été acceptée
  avec plaisir par le roi, mais (on croit) avec peine par la reine qui
  lui est fort attachée.

  Mme de Truchsess joint à de la beauté beaucoup de grâce et de
  séduction dans l'esprit. Elle était l'ornement d'une cour qui
  pourtant n'est pas dépourvue de beautés, mais son goût pour
  l'intrigue et pour les tracasseries gâte toutes ses heureuses
  qualités. Il paraît que le but secret de toutes ses manoeuvres était
  de regagner le coeur du roi. On ne peut expliquer que de cette
  manière plusieurs parties de sa conduite qui, sans cela,
  paraîtraient hors de toute mesure. Il est vrai qu'on ne serait pas
  juste non plus, si on la jugeait d'après ce qu'en disent ses
  ennemis.

  Son goût pour écrire ne peut être ni aussi vif ni aussi actif qu'on
  le suppose: il y a certainement eu dans sa conduite beaucoup de
  choses étourdies qu'on a revêtues de fausses couleurs; comme elle
  maltraitait tout le monde, tout le monde la traitait avec rigueur,
  et souvent d'innocentes plaisanteries ont pu être données pour un
  secret désir de perdre ce qui l'entourait. Quoi qu'il en soit, comme
  elle passait presque toutes ses journées en tête-à-tête avec la
  reine à qui elle avait persuadé qu'il n'était pas de sa dignité de
  vivre avec les autres dames, on disait que pour charmer l'ennui de
  cette solitude, elle amusait la reine en lui racontant des histoires
  et des anecdotes qui n'avaient pas tout-à-fait pour objet de mettre
  les Français en grand crédit auprès de Sa Majesté.

  Elle annonce qu'elle accompagnera son mari qui part sous peu de
  jours pour l'Italie. Mais elle est si redoutée qu'on n'ose se livrer
  à la joie, et en effet il se pourrait qu'elle se décidât, pour le
  plaisir de désoler ses ennemis, à ne pas désemparer.

  Avant-hier, 3 février, il y a eu bal masqué à la cour. La reine y a
  dansé dans un quadrille polonais composé de toutes personnes de
  l'intérieur. Comme le nombre de celles présentées à la cour est très
  borné, on était convenu d'admettre au bal beaucoup d'étrangers.
  L'ordre était de ne se point démasquer: le roi s'y est fort amusé,
  il s'est travesti plusieurs fois; la reine a paru également prendre
  part au divertissement où on a pu voir que le génie et la variété
  des travestissements étaient entièrement dirigés vers le but de
  plaire à Leurs Majestés.


La comtesse de Truchsess, grande-maîtresse de la maison de la reine,
était jolie et intrigante. Elle avait été bien, disait-on, avec le
jeune roi. La reine l'aimait beaucoup. On l'appelait plaisamment sa
gouvernante. M. de Truchsess était un brave homme qui, renvoyé dans
ses terres à cause des intrigues de sa femme, fut remplacé à la
cour, dans ses hautes fonctions, par le colonel Salha. L'ancien
capitaine de frégate Salha était de Marseille, où il avait de la
famille et des intérêts. Voilà ce qui explique les deux bulletins de
Reinhard, du 5 et 6 février, et le troisième du 16 du même mois.


  BULLETIN.

                                                      16 février 1809.

  Mme la comtesse de Truchsess avait donné sa démission le 3 au soir.
  Le lendemain en s'éveillant, elle la trouva acceptée sur sa table de
  nuit. On prétend qu'elle ne s'y attendait pas. Le dimanche après, 5
  février, il y eut cercle et bal à la Cour; on prétend qu'elle avait
  demandé à y être reçue dans son rang de grande-maîtresse. Elle fut
  invitée: quant au rang, on lui déclara qu'elle aurait celui de femme
  de grand dignitaire: elle vint pourtant. En entrant dans la grande
  salle, à chaque pas qu'elle faisait en avant, on aurait dit qu'elle
  allait en faire un autre en arrière. Sa figure décomposée
  travaillait à prendre une contenance: elle aborda en hésitant les
  premières dames; elle se remit après quelques saluts qui lui furent
  rendus. Pour entrer dans la salle du bal où étaient le roi et la
  reine, les dames furent appelées par classes: les dames du palais;
  les dames des grands dignitaires; Mme de Truchsess allait entrer
  seule: elle hésita. Enfin il s'en trouva une seconde; les dames des
  ministres d'État; les dames des ministres étrangers; les dames
  présentées; les demoiselles invitées. Il y en avait d'assez
  vieilles; malgré cela, le bal était fort beau.

  Mme de Truchsess joua son rôle admirablement pendant le reste de la
  soirée. Le surlendemain, son mari en donna une chez elle; les
  billets portaient qu'il y aurait un violon. C'était pour ouvrir sa
  maison, dont l'ameublement venait d'être achevé. Du corps
  diplomatique on n'avait invité que le ministre de France avec sa
  femme, et celui de Bavière avec la sienne, parente de Mme de
  Truchsess, et qui, la veille, avait porté un toast à: «_ce qui vient
  d'arriver_.» Il y eut un violon et point de bal; des tables de jeu
  et point de jeu; des groupes et point de conversation; un souper
  pourtant, car on mangea beaucoup pour sortir d'embarras. À en croire
  Mme de Truchsess, elle était enchantée de ce que cela s'était enfin
  arrangé: elle projetait le voyage d'Italie, de Naples surtout où
  elle trouverait ses parents (avec lesquels elle était encore
  brouillée la veille); celui de Paris sûrement, si la Cour y était;
  celui de Koenisgsberg où son mari a des terres. _Elle craignait
  seulement qu'on ne le pressât trop de revenir._ En attendant, on la
  pressait de partir, et elle choisit pour son départ le jour où M.
  Siméon donna un bal masqué auquel le roi et la reine ont assisté.

  Mme de Launay avait reçu du Roi un cadeau de quelques schaals et
  d'une robe magnifique. Le jour du bal de son père, la Reine lui fit
  un accueil extrêmement gracieux. Sous tous ces rapports, son
  triomphe fut complet. L'assemblée n'était pas nombreuse, mais elle
  était choisie. La gaieté, l'élégance, le bon goût y régnaient.

  Le jour même du départ de Mme de Truchsess, le roi envoya
  l'intendant-général de la liste civile pour faire l'inventaire des
  meubles de son palais. Cet hôtel avait été occupé par le ministre
  des finances qui, pour faire place à Mme de Truchsess, alors en
  faveur, avait été obligé de l'_évacuer en vingt-quatre heures_;
  aussi M. D'Albignac, grand-écuyer, dit-il au roi: «_Vive ce départ,
  il vous donne quatre-vingts mille livres de rente._»

  Les fêtes du carnaval se terminèrent par un grand bal masqué donné
  par le maréchal du palais. Mille billets avaient été distribués:
  neuf cents personnes au moins furent présentes; le roi avait envoyé
  des billets aux notables de Münden, petite ville à quelques lieues
  de Cassel, qui s'était distinguée dernièrement par la promptitude et
  l'activité des secours qu'elle avait portés à un village incendié.
  Ils arrivèrent soixante-quinze en dix voitures: ils se crurent
  transportés dans un monde enchanté; un d'eux avait perdu son billet,
  et son désespoir était de penser à ce que dirait le roi de son
  impolitesse lorsqu'il s'apercevrait de son absence. Le roi et la
  reine furent reçus par des bergers et des bergères portant des
  guirlandes, et formant un berceau sous lequel passèrent Leurs
  Majestés. Le bal fut ouvert par un quadrille espagnol. Il est
  impossible de peindre la variété, l'élégance et le mouvement de
  cette fête. M. le général Du Coudras fit jouer des pantins avec un
  talent unique. La reine avait arrangé une foire. Dans une douzaine
  de boutiques, ses dames distribuaient de petits cadeaux. La reine
  avait une cassette remplie de bijoux; elle était d'une gaieté
  délicieuse; quelques-uns prétendaient que sans s'en douter elle se
  réjouissait de n'avoir plus _de gouvernante_. Le bal se prolongea
  jusqu'à cinq heures du matin.

  Comme on avait engagé tout le monde à faire quelques folies, les
  membres du corps diplomatique s'étaient réunis pour représenter un
  jeu d'échecs, et, puisqu'il devait y avoir un roi battu, on était
  convenu de prendre le costume de mameluck. Seize enfants devaient
  faire les pions. Cependant à la Cour on trouva avec raison que dans
  une telle foule un tel nombre d'enfants pourrait avoir des
  inconvénients, et le projet fut abandonné. Le ministre de France,
  invité par une députation de ses collègues à se mettre à la tête
  d'une mascarade représentant un bey d'Égypte avec son harem, y
  consentit. La procession se présenta devant le Roi et la Reine;
  quelques présents, quelques vers furent offerts et agréés: tout se
  passa en pantomime; le Roi trouva l'exécution noble: elle parut
  faire plaisir généralement.

  À une heure, quelques personnes choisies se rendirent au souper dans
  l'appartement de la Reine: dans ce nombre furent les ministres de
  France et de Hollande. Les épouses des autres ministres y furent
  invitées sans leur mari. Cette distinction fut très-sensible à ces
  derniers. Le ministre de Saxe s'en plaignit à M. de Furstenstein;
  celui de Bavière avait fait un voyage exprès, dit-on, pour ne point
  risquer d'être exclu du souper. M. de Furstenstein a répondu qu'il y
  avait eu erreur. D'autres sans doute et avec raison ont cru y voir
  une distinction faite en faveur des ministres de famille; mais comme
  la Cour ne s'est point expliquée à cet égard, les préférences et les
  exclusions ont l'apparence d'être personnelles.


Ainsi que nous l'avons dit plus haut, le roi, ne recevant pas de
réponse de l'empereur relativement à ses justes réclamations à
l'égard des agents français en Westphalie et désirant mettre son
frère bien au courant de la situation financière du pays, lui
expédia son premier aide de camp, le général Morio, avec la lettre
ci-dessous:


  JÉRÔME À NAPOLÉON.

                                               Cassel, 3 février 1809.

  Sire, j'envoie auprès de Votre Majesté le général Morio, mon premier
  aide de camp; il a été un de mes ministres, il était présent à tous
  mes conseils d'administration, et connaît très bien la situation de
  mon royaume. Votre Majesté pourra avoir de lui tous les
  renseignements qu'elle désirera prendre sur l'état du trésor, comme
  sur les autres parties d'administration.

  Je ne puis prendre de biais avec Votre Majesté ni la tromper en
  aucune manière dans une circonstance aussi majeure, mais il est
  certain que le royaume de Westphalie ne peut résister plus de 6 mois
  au mauvais état des finances.

  Quant à moi, Sire, je me trouverai toujours bien partout où je serai
  placé par Votre Majesté, si je conserve toute son amitié.


L'empereur était peu porté à aimer et à estimer les officiers qui
quittaient son service pour celui de ses frères; il répondit à
Jérôme, le 11 février 1809:


  Je suis étonné que vous m'envoyiez le général Morio, qui est une
  espèce de fou. Vous trouverez bon que je ne le voie pas. Quant à la
  situation de votre trésor et de votre administration, cela ne me
  regarde pas. Je sais que l'un et l'autre vont fort mal. C'est une
  suite des mesures que vous avez prises et du luxe qui règne chez
  vous. Tous vos actes portent l'empreinte de la légèreté. Pourquoi
  donner des baronnies à des hommes qui n'ont rien fait? Pourquoi
  étaler un luxe si peu en harmonie avec le pays et qui serait seul
  une calamité pour la Westphalie par le discrédit qu'il jette dans
  l'administration? Tenez vos engagements avec moi, et songez qu'on
  n'en a jamais pris qu'on ne les ait remplis. Ne doutez jamais du
  reste de tout l'intérêt que je vous porte.


  REINHARD À CHAMPAGNY.

                                              Cassel, 18 février 1809.

  Dans une dépêche précédente[110] j'ai rendu compte des recettes et
  des dépenses présumées de la liste civile. Quant aux finances de
  l'État, on m'assure que le déficit de l'année passée est de douze
  millions et qu'une crise est inévitable, peut-être dans six mois. Il
  est certain que les Juifs ont prêté de l'argent. On parle de trois
  millions. Pour remplir le déficit, on s'occupe surtout à pousser
  l'exploitation du sel aussi loin qu'elle peut aller. On compte sur
  un grand débit en Hollande. Avant la dernière levée, le Roi
  entretenait huit mille hommes de troupes. On parle d'une forte
  réduction dans sa garde. Si la guerre a lieu, on ne doute pas que le
  désir du Roi d'être appelé à l'armée ne soit rempli. L'on s'en
  promet des moyens de faire de grandes économies pendant son absence.

         [Note 110: Publiée dans les _Mémoires du roi Jérôme_.]

  Sa Majesté Impériale a voulu que je lui rendisse compte de la
  conduite des ministres. Le premier en ligne est M. _Siméon_: il
  réunit à l'amour du travail et à la probité des connaissances, des
  talents et de l'amabilité. Il est peut-être le seul qui avant de
  fléchir devant la volonté suprême ose se permettre quelquefois des
  représentations, qui ne sont pas toujours bien accueillies. En
  public, il a constamment été traité avec une grande distinction, et
  l'on croit que la faveur lui est revenue. Son département marche. Le
  général _Eblé_[111] est infatigable au travail. Il se trouve,
  dit-il, au milieu d'un chaos à débrouiller, de fripons à déjouer;
  entravé par une triple administration, celle de l'armée, de la garde
  et des troupes françaises, il ne sort presque point, mais tout son
  extérieur montre une santé fortement dérangée; s'il continue ainsi,
  le travail le tuera dans un an.

         [Note 111: Avait remplacé Morio à la guerre.]

  Le comte de _Furtenstein_ a grandi depuis que je l'ai vu à Dresde.
  Il est de tous les ministres le plus constamment près de la personne
  du Roi. Son ministère lui laisse encore quelques loisirs pour les
  plaisirs. Il a les formes aimables et il se met peu à peu au niveau
  de sa position. On s'aperçoit de temps en temps, même dans des
  occurrences de routine, que le chef et les employés ont besoin
  d'expérience. On rend justice à la droiture de son caractère. Les
  soins à prendre pour sa famille font partie de ses occupations. Ce
  qui le justifie, c'est que les soeurs sont aimables, les
  beaux-frères des hommes de mérite.

  M. _Bulow_ était employé dans l'administration prussienne à
  Magdebourg. Sa probité est intacte, mais on le dit peu capable de
  sortir de la route ordinaire. Il serait peut-être à sa place si les
  affaires étaient à la leur. Mais il les y fera venir difficilement.
  On l'accuse de ne point aimer les Français; est-ce par aversion ou
  seulement parce qu'il est ministre des finances?

  M. _de Volfradt_[112] est un homme de bien et de mérite, un peu
  doucereux et probablement sans énergie comme son ancien maître.
  L'organisation de son ministère l'occupe tout entier. Il est encore
  à l'épreuve et c'est ce que le Roi lui-même, dit-on, lui a déclaré.

         [Note 112: Ministre de l'intérieur.]

  Parmi les prétendants à la place de ministre, on nomme toujours M.
  Pothau[113] pour l'intérieur, M. Bercagny pour les finances ou la
  justice. On prétend que M. de Truchsess visait à celui des relations
  extérieures.

         [Note 113: Mari d'une des soeurs de Le Camus.]

  Parmi les membres du corps diplomatique, le ministre de Bavière a
  une réputation de malignité et d'orgueil; celui de Hollande, de
  petites finaceries et d'économie batave; celui de Saxe, bon, souple,
  né courtisan, tremble d'avoir des affaires; celui de Wurtemberg,
  poli et réservé, laisse dans le doute si sa nullité est de nature ou
  de calcul; celui de Darmstadt, avec de la mesure, a une tournure de
  franchise et de loyauté militaire; le chargé d'affaires de Prusse,
  avec ses profondes révérences et son très modeste extérieur, est
  vrai représentant d'un roi de Prusse: d'ailleurs il est instruit,
  honnête homme, on se loue ici de sa conduite.

  M. _Bercagny_, sans avoir le titre de ministre d'état, l'est
  peut-être plus que les autres: les talents, les connaissances
  administratives, la finesse, l'activité ne lui manquent point; on
  craint seulement que cette dernière qualité ne l'entraîne à faire
  naître des affaires pour rendre sa place plus importante. On
  attribue au Roi un penchant naturel pour faire, sous tous les
  rapports, l'essai et l'usage de son pouvoir; et le mérite de M.
  _Bercagny_ sera d'autant plus grand, s'il reste fidèle à
  l'institution de la police qui est de prévenir les occasions de
  punir. Tous les Westphaliens ne sont pas contents, tous ne sont pas
  fidèles, mais ils ne conspirent point. Ce sont plutôt des indices
  que des faits qui donnent lieu à ces remarques; mais on craint dans
  une matière aussi grave des événements possibles qui pourraient
  changer la marche sage et mesurée du gouvernement, ou le
  développement d'un système qui pourrait le dénaturer.

  On parle ici d'un parti allemand et d'un parti français; parmi les
  Allemands il existe un parti de l'ex-électeur et un parti du roi;
  mais si dans le parti du roi on distingue un parti allemand et un
  parti français, on commet une erreur qui pourrait conduire à des
  conséquences fâcheuses. Le vrai parti français sera celui qui,
  comptant sur l'inébranlable solidité du nouvel ordre de choses, se
  reposera sur le temps pour acquérir de la fortune et des
  distinctions et ne voudra pas recueillir dans une première année ce
  qui doit être le fruit d'une longue carrière de travail et de
  fidélité.


  CHAMPAGNY À REINHARD.

                                            Paris, le 23 février 1809.

  Monsieur, S. M. l'Empereur et Roi a eu sous les yeux vos dépêches
  des 3, 5 et 9 février, nºs 13, 14 et 15, et les deux bulletins y
  joints, et m'a donné un ordre qu'il m'est agréable de remplir, celui
  de vous témoigner sa satisfaction pour ces dépêches et de vous
  mander qu'il les a lues avec intérêt.

  Bien que les dépenses du roi n'aient pas été aussi grandes que vous
  l'avez dû croire, ignorant que le Roi ne touchait point son
  traitement de prince français, comme elles ont de beaucoup dépassé
  sa liste civile, l'Empereur lui a écrit pour lui en témoigner son
  mécontentement; mais le Roi s'en excuse en niant la vérité du
  reproche. Sa Majesté sent combien il est nécessaire d'inspirer à ce
  prince un esprit d'économie et elle vous charge de profiter des
  occasions que le Roi, s'entretenant avec vous, vous fournira pour le
  faire, avec l'à-propos et la mesure qui vous sont propres.

  Du reste, S. M. croit utile que vous sachiez que ce que le Roi vous
  a dit d'une question que l'Empereur lui aurait faite à votre sujet
  et de sa réponse n'est qu'une forme plus aimable donnée par ce
  prince à un compliment auquel vous ne sauriez mieux répondre qu'en
  redoublant d'attention et de vigilance.

  Quant aux doutes que ma lettre du 25 janvier vous avait laissés, Sa
  Majesté me charge de vous faire connaître que les Français employés
  dans le palais au service du Roi et naturalisés Westphaliens, tels
  que M. le comte de Fürstenstein et autres qui peuvent être dans le
  même cas, n'étant plus Français sont libres d'accepter les
  décorations qui leur sont données. Tous les autres n'en peuvent
  accepter sans l'autorisation de Sa Majesté I. et R.

  Sa Majesté vous recommande de voir souvent M. Siméon et le général
  _Eblé_ pour connaître leur opinion et leur position et la lui faire
  connaître.


Des symptômes assez sérieux commençaient à faire prévoir une prise
d'armes de l'Autriche et il était à craindre que des troubles ne
vinssent à éclater en Westphalie. Jérôme, prévenu par divers
rapports et par quelques correspondances, en écrivit à l'empereur.
On trouvera aussi plus loin, à la date du 24 février, une lettre de
Reinhard à ce sujet, adressée à M. de Champagny.


  JÉRÔME À NAPOLÉON.

                                              Cassel, 23 février 1809.

  Sire, j'envoie à Votre Majesté, par courrier extraordinaire, deux
  dépêches chiffrées que j'ai reçues hier, non pas d'un agent
  secondaire, mais d'un homme jouissant d'une grande fortune en ce
  pays qui m'est entièrement dévoué et qui a des relations intimes
  avec les personnes les plus distinguées de Vienne.

  Bien que je pense que Votre Majesté soit déjà instruite d'une partie
  des détails contenus dans ces dépêches, j'ai cru ne pas devoir les
  lui laisser ignorer et j'y joins un état des forces de l'Autriche.

  Les régiments westphaliens, dont j'ai annoncé le départ à Votre
  Majesté, sont arrivés à Mayence. Il y a eu quelques déserteurs parce
  qu'on leur a fait croire sur la route qu'ils allaient être désarmés
  à Mayence et envoyés dans les Îles. Je vais les remplacer sur le
  champ et porter cette division à 8000 hommes[114].

         [Note 114: Cette division était dirigée sur l'Espagne où elle
         périt presque tout entière. Le général Morio, qui la
         commandait, ne reconquit pas la faveur impériale, car on
         assure que ce malheureux officier s'étant présenté aux
         Tuileries, à son retour de la Péninsule, Napoléon lui dit
         brusquement: «Qui êtes-vous?--Le général Morio.--Vous
         général? Dans mon armée vous ne seriez pas caporal.»]

  J'ai donné le commandement de cette division au général Morio que je
  veux mettre à même de prouver à Votre Majesté ses véritables
  sentiments.

  Sous ses ordres seront les généraux de brigade Weber et Boerner et
  le chef d'état-major Hersberg.

  Je viens d'ajouter une seconde compagnie d'artillerie.


  JÉRÔME À NAPOLÉON.

                                                 Cassel, 19 mars 1809.

  Sire, quoique bien persuadé que Votre Majesté soit instruite de tous
  les projets de l'ennemi, je ne crois pas devoir me taire sur le
  rapport qui vient de m'être fait par des officiers de ma maison,
  ayant, pour leurs affaires personnelles, des relations étroites en
  Hanovre.

  D'après ce rapport «il paraît que les Anglais ont formé le projet de
  débarquer 30 à 40 mille hommes sur les côtes de Hanovre pour
  attaquer ce pays et pénétrer en Hollande.»

  J'annonce avec satisfaction à Votre Majesté que la levée de la
  conscription se fait avec le plus grand zèle dans la majeure partie
  de la Westphalie et principalement dans les départements de l'Elbe
  et de l'Ocker dont l'esprit est excellent.

  Quant au pays de l'ancienne Hesse, il est décidément mauvais et je
  désirerais bien que Votre Majesté m'autorisât à répartir dans cette
  partie de mon royaume un des régiments français qui sont à
  Magdebourg, afin de dissiper les esprits remuants et de contenir les
  malveillants.

  Si Votre Majesté consent à cette demande, j'enverrai en remplacement
  à Magdebourg un régiment westphalien de même force.

  Je prie Votre Majesté de me répondre sur cet objet.


  REINHARD À CHAMPAGNY.

                                           Cassel, le 24 février 1809.

  M. le comte de _Furstenstein_ m'a fait part des nouvelles qu'il a
  reçues de Vienne et qui ont déterminé le Roi à envoyer hier un
  courrier à Sa Majesté l'Empereur. Il m'a parlé aussi d'une lettre de
  M. _Hesstinger_ à Darmstadt, qui, ayant à écrire à M. _Pothau_,
  l'informe en confidence du mécontentement général qui, d'après les
  renseignements parvenus à M. _Hesstinger_ et qu'il dit avoir fait
  connaître à Votre Excellence, régnerait en Westphalie et qui selon
  lui pourrait amener une explosion générale. M. de _Furstenstein_ m'a
  dit qu'il n'attachait pas une grande importance à cet avertissement;
  que la police était parfaitement faite en Westphalie; que le peuple
  était bon; que les nobles étaient fidèles; que le Roi était aimé et
  qu'il était d'ailleurs exactement informé de tout ce qui se passait
  dans son royaume. Quoique je partage à plusieurs égards cette
  opinion de M. de _Furstenstein_, je me réserve cependant,
  Monseigneur, de revenir sur cet objet sous le double rapport des
  faits et des réflexions qui s'y rapportent.


On voit que M. Reinhard, moins optimiste que M. de Furstenstein,
était aussi plus clairvoyant. On touchait aux aventures de Schill,
du duc de Brunswick et à la guerre avec l'Autriche.


  REINHARD À CHAMPAGNY.

                                           Cassel, ce 28 février 1809.

  J'ai annoncé à Votre Excellence que j'aurais quelques détails à
  ajouter au compte que j'ai rendu dans ma lettre nº 17 de l'audience
  particulière que j'ai eue de Sa Majesté westphalienne. M. le comte
  _de Furstenstein_ était venu me dire que je n'aurais qu'à m'adresser
  au chambellan de service et que le Roi me recevrait immédiatement.
  Je suppose, ajouta-t-il, que vous avez quelque chose de particulier
  à dire à Sa Majesté. «Non, dis-je, il ne s'agit que de communiquer
  les vues de l'Empereur concernant l'organisation du contingent
  westphalien: je suis un ignorant qui ira prendre une leçon chez un
  maître consommé dans l'art militaire.» Sur cela M. _de Furstenstein_
  m'apprit que le Roi avait mal dormi.--C'est qu'on veille un peu tard
  (il y avait eu deux nuits de bal pour l'anniversaire de la
  Reine).--Oui, dit M. _de Furstenstein_, le Roi travaille souvent
  fort avant dans la nuit.

  Lorsque j'arrivai, M. le comte _de Furstenstein_ était avec le Roi.
  Je fus introduit dès qu'il fut sorti. Ce n'est, dit le Roi, qu'une
  circulaire, qu'une note diplomatique. Quand je l'eus informé que le
  même courrier m'avait apporté l'ordre de proposer aux princes de
  Waldeck et de la Lippe quelques changements relatifs à
  l'organisation de leur contingent, le Roi me cita l'exemple de
  quelques soldats westphaliens enrôlés dans le pays de Schauenbourg.
  «J'ai fait dire au prince, ajouta-t-il, que s'il ne les rendait pas,
  j'enverrais des gendarmes pour les faire chercher et que je pourrais
  bien le faire venir lui-même. (Le prince vint en effet à Cassel pour
  s'excuser.) Ces petits princes m'ont proposé de m'envoyer des
  ministres, je n'en ai pas voulu.»

  Par une transition un peu brusque le Roi me parla ensuite des
  comptes de M. _Jollivet_, où se trouve porté jusqu'à l'herbe qui
  croît sur la place Frédéric et sous les croisées du château sur les
  bords de la Fulde.

  Il paraît que cet article et plusieurs autres que Sa Majesté me cita
  avec une irascibilité qui m'a paru légitime, s'étaient trouvés
  compris dans la moitié des domaines réservée à Sa Majesté l'Empereur
  et qu'ils avaient été évalués à une certaine somme dont M.
  _Jollivet_, par une raison de devoir aussi très légitime, demandait
  le remboursement. «J'aurais pu envoyer ces beaux comptes à
  l'Empereur; mais je n'ai pas voulu faire tort à M. _Jollivet_ dans
  l'esprit de mon frère: Cependant, je sais que M. _Jollivet_ est mon
  espion. À quoi bon écrire à Paris que j'ai donné un diamant, que
  j'ai couché avec une belle? Un ministre ne doit point s'occuper de
  ces bagatelles; il doit mander que le Roi se porte bien, que la
  Westphalie marche dans le système de la France, et voilà tout. Que
  résulte-t-il de cet espionnage? Cela peut donner un instant
  d'humeur; des frères peuvent se brouiller un instant et peut-être
  cela m'est-il déjà arrivé; mais ils se réconcilient. J'aime et je
  respecte l'Empereur comme mon père; l'Empereur dans un moment de
  vivacité peut me faire quelques reproches, mais ensuite on
  s'explique et l'on sait mauvais gré à celui qui a été la cause de la
  brouillerie.--Votre Majesté, dis-je, a daigné me dire qu'elle était
  contente de moi; j'ose me flatter qu'elle l'est encore et je la
  supplie surtout de croire que ma conduite tendra constamment à
  entretenir les sentiments d'amour qui lient les deux augustes
  frères.--Oui, dit le Roi, et puis revenant aux comptes de M.
  _Jollivet_, et puis l'apostrophant et évitant avec une adresse
  admirable de me donner le droit de m'expliquer ce vous qui semblait
  cependant me regarder aussi: si vous mandez jusqu'à ce qui se passe
  dans ma cuisine, je vous traiterai comme le ministre de Bavière,
  comme le ministre de Wurtemberg, et non comme ministre de famille;
  je ne vous admettrai chez moi que dans les occasions de cérémonie
  (le Roi, me demandai-je, aurait-il lu mon dernier bulletin? Il était
  parti par cette voie peu sûre d'Hanovre); d'ailleurs M. _Jollivet_
  n'a jamais été accrédité près de moi; je pourrais le regarder comme
  étranger; je pourrais même, s'il voulait me tracasser, le prier de
  partir; cependant c'est un honnête homme, c'est un brave homme, mais
  il se noie dans les détails. Si vous étiez chez le roi de Bavière,
  chez le roi de Wurtemberg (toujours M. _Jollivet ou moi_?) alors, à
  la bonne heure, il faudrait tout observer, tout écrire; mais tout ce
  que mon frère voudra savoir je le lui écrirai moi-même, et pour être
  bien avec l'Empereur il faudra être bien avec moi.» Je saisis ces
  dernières paroles: «Sire, Votre Majesté me fait la leçon; elle
  prêche un converti, et je la prie d'être convaincue que ce que je
  désire ardemment, c'est d'obtenir et de mériter sa confiance.» Cette
  conversation, Monseigneur, qui dura près d'une demi-heure et dans
  laquelle je me sais gré de m'être restreint à ce peu de mots que
  l'abondance et peut-être une intention préméditée du Roi me
  permirent de placer, m'a paru devoir être rapportée parce qu'elle
  peint et le caractère du Roi et ma situation. J'ai eu pendant un
  instant le projet de dire à M. de _Furtenstein_ qu'il n'avait qu'à
  consulter Wicquefort ou Burlamaqui, pour se convaincre que l'idée
  que le Roi se faisait des devoirs d'un ministre était un peu trop
  étroite, mais j'ai réfléchi que la sagacité de Sa Majesté s'était
  prémunie contre toute objection. C'est parce qu'il est frère de
  l'Empereur que le Roi trouve qu'il est inutile qu'on écrive ce que
  sa confiance le porterait au besoin à écrire lui-même. C'est parce
  qu'il est frère de l'Empereur que Sa Majesté impériale veut être
  informée de tout; et dans cette différence d'opinion mon devoir est
  tracé, il consiste à obéir à mon souverain.

  Cependant, depuis cette audience, j'ai pris occasion de demander à
  plusieurs personnes qui m'ont parlé de l'état des finances, et même
  à M. _Bercagny_, si personne n'avait proposé au Roi de mettre la
  véritable situation de ses affaires sous les yeux de Sa Majesté
  impériale? Qu'il me semblait que c'était là le seul moyen de sortir
  d'embarras et d'éviter de grands inconvénients; enfin qu'instruire
  l'Empereur était rendre le plus grand service au Roi. M. _Bercagny_
  m'a répondu qu'il croyait qu'un enchaînement malheureux de
  circonstances avait empêché que cela ne se fût jamais fait d'une
  manière détaillée et lumineuse; que M. _Beugnot_, l'homme le plus
  propre à faire un pareil exposé, s'en étant chargé et étant tombé
  malade, avait trouvé Sa Majesté impériale partie pour Bayonne; que
  depuis le Roi n'avait envoyé à Paris que des aides-de-camp et qu'en
  général il était difficile de trouver ici un homme capable de
  répondre, sous ce rapport, à l'attente de l'Empereur.

  Le lendemain de mon audience, M. de _Bulow_, ministre des finances,
  me dit: Votre visite d'hier va nous coûter encore quelques
  millions.--Je répondis qu'il n'y avait dans les intentions de Sa
  Majesté impériale rien qui dût amener ce résultat.--Mais le Roi l'a
  dit.--Au contraire, dans ce que le Roi a dit vous pourriez y trouver
  une épargne; car si le contingent doit toujours être de 25,000
  hommes et qu'il soit question de former deux divisions
  westphaliennes; le Roi se proposant de demander, dans la même
  proportion, une diminution des troupes françaises à votre solde, y
  gagnerait tout ce que, selon lui, un pareil nombre de troupes
  westphaliennes coûte de moins.

  C'est depuis quelques jours, Monseigneur, que les doléances sur
  l'état des finances westphaliennes me parviennent de toutes parts.
  Tous les ministres et un grand nombre de conseillers d'État m'en ont
  parlé, à l'exception de M. _de Furstenstein_ qui s'en tient à la
  politique et qui, du reste, voit tout en couleur de rose. C'est que
  peu à peu les états de recette et de dépense de l'année passée se
  complètent, que le bilan se fait et que l'abîme est devant les yeux.
  Il peut s'être glissé dans les renseignements que j'ai déjà transmis
  à Votre Excellence, des inexactitudes de détail; mais les résultats
  sont certains. Pour l'année courante, le ministre des finances
  espère 38 millions; il en promet 36. Sur cette somme, il faudra pour
  les troupes westphaliennes 13 à 14 millions que le ministre de la
  guerre espère de réduire à onze ou à douze; pour les troupes
  françaises huit millions. Or les autres dépenses sont évaluées par
  le budget:

     Dette publique, intérêts, 3,700,000 fr.}
                                            }      4,500,000 fr.
     Amortisation,               800,000    }

     Liste civile,                                 5,000,000

     Conseil d'État,                                 322,000

     Ministère de la justice et de l'intérieur,    5,000,000

       --  des finances, du commerce et du trésor, 8,463,000

       --  du secrétaire d'État et des rel. ext.,  1,090,000

       --  de la guerre,                          20,000,000
                                                 ---------------
                              Total,              44,375,000 fr.

  On porte à un million la dette flottante de la liste civile. Si
  celle-ci doit encore puiser dans le trésor public, voilà le tonneau
  des Danaïdes; et comment dès cette seconde année les économies du
  Roi peuvent-elles faire rentrer la dépense dans les limites qui ont
  été si fortement excédées?

  Les sujets de la Westphalie payent 19 à 20 francs par tête. De tout
  temps cette proportion était en Allemagne; en temps de guerre, sans
  commerce et sans la possibilité d'établir un système productif et
  bien combiné d'impositions indirectes, elle pourra difficilement se
  maintenir, au moins il sera impossible de la dépasser. Et que
  pourra-t-on attendre de la ressource des emprunts?

  Dans ma dépêche nº 16 j'ai informé Votre Excellence qu'on comptait
  beaucoup sur le débit des sels westphaliens en Hollande. Depuis
  quelques jours MM. _Vanhal_ et _Grellet_, négociants d'Amsterdam,
  sont arrivés ici. Il s'agit, autant que je puis en juger dans ce
  moment, d'une espèce de traité de commerce, en vertu duquel ces
  maisons feraient des avances en argent qui leur seraient remboursées
  par des sels, des cuivres, des fers et d'autres minéraux qu'ils
  auraient la faculté d'extraire de la Westphalie. L'avance dont on
  parle est de 6 millions. Le ministre de Hollande a présenté ces
  négociants à M. le comte de _Furstenstein_; hier ils ont eu avec le
  ministre des finances une conférence où leurs propositions ont été
  acceptées; aujourd'hui le tout sera soumis à l'approbation de Sa
  Majesté. Ils se sont présentés chez moi pour me demander des lettres
  de recommandation pour les agents français à Brême par où
  l'exportation doit se faire en suivant le Weser. Je leur ai promis
  ces lettres; mais je les ai prévenus que mon devoir serait de rendre
  compte de cette transaction à mon gouvernement. Ils m'ont dit que M.
  _de Furstenstein_ se proposait de m'en parler.

  M. le baron de Linden, ministre plénipotentiaire de Westphalie près
  le prince-primat, vient d'être nommé ministre plénipotentiaire à
  Berlin. M. _Siméon_ fils, qui depuis trois mois y était arrivé comme
  chargé d'affaires, a été nommé ministre plénipotentiaire à Darmstadt
  et chargé d'affaires à Francfort. Le Roi a fait cette distinction
  parce qu'il est survenu que le prince-primat n'avait point encore
  accrédité de ministre auprès de la cour de Westphalie. M. _de
  Norvins_, secrétaire général du ministère de la guerre, a été nommé
  chargé d'affaires près la cour de Bade. On dit que M. _d'Esterno_
  par ordre du Roi a dû retourner à Vienne. Lorsque M. _de
  Furstenstein_ me parla du retard de l'arrivée du comte de Grüne, je
  lui demandai si ce retard avait influé sur la permission donnée à M.
  _d'Esterno_ de s'absenter de son poste? Il me répondit que non. M.
  _de Linden_, de son côté, est sur le point de quitter Vienne. Ses
  dernières lettres annoncent que les troupes autrichiennes se mettent
  en mouvement, que la guerre est résolue à Vienne, que l'archiduc
  _Charles_ commandera en Allemagne une armée qu'on dit être de
  120,000 hommes et qui pourra être de 130,000; que l'archiduc _Jean_
  commandera 100,000 hommes du côté de l'Italie; l'archiduc
  _Ferdinand_ l'armée de Bohême.--C'est ainsi que la destinée poursuit
  sa marche et que les décrets de la providence s'exécutent, lorsque
  l'heure de la chute des empires a sonné!


La guerre avec l'Autriche devenant de jour en jour plus probable,
l'empereur voulut avoir des notions certaines sur le contingent
westphalien, et fit envoyer l'ordre au baron Reinhard de lui faire
connaître exactement l'état des troupes de Jérôme. Vers le
commencement de mars, le ministre adressa, sur ce sujet, à M. de
Champagny, une très longue lettre que nous allons analyser.

M. Reinhard s'étant adressé, pour avoir des renseignements exacts,
à M. de Norvins, alors secrétaire-général au département de la
guerre, et le général Eblé, ministre, ayant refusé de communiquer
les états de situation, M. de Norvins avait tiré de sa mémoire les
chiffres et les notions d'où il résultait: que l'armée westphalienne
était forte de 12 à 13 mille hommes dont 500 officiers, présents
sous les drapeaux, que sur ce nombre 7000 étaient en marche et en
Espagne, et 2500 à Cassel; que le matériel d'artillerie, fort
pauvre, consistait en dix-huit bouches à feu données par l'empereur;
que le général Morio venait d'acheter vingt-deux caissons et leurs
attelages, que les généraux étaient pour la plupart vieux, usés,
incapables, etc. La lettre de Reinhard se terminait ainsi:


  Le général _Eblé_, Monseigneur, est venu m'entretenir de ses
  chagrins et de ses sollicitudes. Il craint, malgré toute la
  persévérance de son travail, de n'être pas en état de mettre de
  l'ordre dans l'administration et dans l'organisation de l'armée
  westphalienne et de remplir l'attente de S. M. I. Le Roi, dit-il,
  n'est pas toujours disposé à s'occuper des détails. Beaucoup
  d'heures se perdent à attendre dans l'antichambre. On est distrait
  et l'on ne donne pas assez d'attention à ce qui n'amuse pas assez.
  Souvent même une chose a été convenue et le lendemain c'est à
  recommencer, parce que M. le comte de Bernterode (Du Coudras)
  peut-être s'y est opposé. Au conseil d'État (et ceci ce n'est pas le
  général Eblé qui me l'a dit) le ministre de la guerre, qui n'est pas
  orateur, fait sa proposition. Un orateur, par exemple le général
  Morio, parle contre avec éloquence. Le général Eblé hausse les
  épaules et se tait. Souvent l'éloquence l'emporte. Souvent aussi le
  roi dit: Morio, vous n'y êtes pas!--Mais voici ce que le général
  Eblé m'a raconté, et ce qui lui a fait de la peine.

  Au dernier conseil, le comte de Hardenberg, grand-veneur, dit, au
  sujet d'une certaine affaire: Je m'arrangerai là-dessus avec le
  ministre de la guerre--Ce n'est pas cela, dit le roi en plein
  conseil, vous êtes grand-officier et c'est au ministre de la guerre
  à s'arranger avec vous. Il semble que si cette maxime est bonne, il
  faudrait au moins pour la proclamer attendre que le temps et l'usage
  l'eussent consacrée?

  M. _d'Albignac_, grand-écuyer, en déplorant comme le général Eblé
  les désordres des finances, l'impossibilité de continuer les
  dépenses de la cour sur le pied où elles sont, est réduit à la
  nécessité de se renfermer dans un respectueux silence après s'être
  fait dire souvent: «Ce ne sont point là vos fonctions.» Il m'a
  exprimé le désir ardent de voir le Roi appelé à l'armée. Il ne voit
  que ce seul moyen d'espérance et presque de salut. Au retour
  d'Erfurt, m'a-t-il dit, le Roi était un tout autre homme. Ses
  conversations avec l'Empereur l'avaient changé, mais huit jours
  après, les femmes, la Reine, les intrigants l'avaient de nouveau
  circonvenu.--Et comment fait, lui demandai-je, le trésorier-général
  M. Du Chambon qui paraît être un très honnête homme?--Il se désole
  et puis il s'étourdit, dit-il.

  Il est de mon devoir, Monseigneur, non d'accuser M. _de Bulow_,
  ministre des finances, mais de dire que beaucoup de personnes
  l'accusent. Aux yeux de M. _Jollivet_, c'est un ennemi des Français,
  qui n'est jamais de bonne foi. Aux yeux de M. _d'Albignac_, c'est un
  Prussien qui nous trahit et qui dans cette vue augmente le désordre
  et favorise les dépenses. Aux yeux du Roi lui-même, m'a-t-on dit,
  c'est un homme qui ment avec un sang-froid imperturbable.

  Le général _Eblé_ aussi m'a dit que sa conduite commençait à lui
  inspirer des doutes; qu'ils étaient convenus de faire en commun au
  Roi des représentations sur l'état des finances et sur
  l'impossibilité de faire ou de continuer certaines dépenses; mais
  qu'au moment décisif M. _de Bulow_ avait fléchi et qu'il avait fini
  par dire qu'il y avait moyen de trouver de l'argent. M. _de Bulow_
  est celui des ministres que je connais le moins, et qui, quoique je
  ne laisse pas de causer souvent avec lui, se tient assez en réserve
  avec moi.


  REINHARD À CHAMPAGNY.

                                                 Cassel, 10 mars 1809.

  J'étais déjà informé que le Roi ne touchait point son traitement de
  prince français; mais je n'ai point rectifié cette erreur, parce
  qu'elle se rectifiait d'elle-même: quant à la dépense de la liste
  civile que j'ai portée à 13 millions en treize mois, je l'ai évaluée
  ainsi sur l'autorité de deux ministres d'État. D'autres
  renseignements, comme j'ai eu l'honneur de l'écrire à Votre
  Excellence, la restreignaient à dix ou douze millions. J'ai ensuite,
  dans une autre dépêche, porté le déficit du trésor public pendant
  l'année passée à douze millions. Le déficit est entre le trésor
  public et la liste civile, et celui du trésor public, proprement
  dit, n'est que de six millions.

  Que le Roi soit parvenu à porter la recette de sa liste civile, au
  moins pour l'année passée, à sept millions et demi, jusqu'à huit
  millions, c'est ce qui m'a été assuré de trop de côtés, pour que je
  puisse légitimement en douter. On m'a cité comme non compris dans
  l'arriéré des six millions du trésor public:

     1º Obligations souscrites par le Roi et remises à
        la caisse d'amortissement de Paris,              1,500,000 fr.

     2º Restitutions et charges concernant les domaines
        réservés à Sa Majesté l'Empereur,                1,500,000

     3º Emprunts du Roi,                                 2,000,000

     4º Dette flottante de la liste civile d'après l'autorité
        d'un ministre d'État (le général Eblé) (un million);
        d'après d'autres renseignements,                   500,000
                                                       -----------
                                                         5,500,000

     En y ajoutant la liste civile et supplément,        7,500,000
                                                       -----------
     Le total sera de                                   13,000,000 fr.

  D'après le même calcul le total du déficit du trésor public et de la
  liste civile sera de 11,500,000 fr. à 12 millions.

  Il se peut que dans cette évaluation même il y ait encore quelque
  double emploi, et que, par exemple, une partie de l'emprunt ait été
  employée à éteindre des obligations, et je suis d'autant plus porté
  à croire que ma première évaluation a été exagérée, que le Roi,
  ayant la réputation d'être vrai, aurait certainement dédaigné de
  nier ce qui aurait été d'une parfaite exactitude.

  J'étais, je l'avouerai, un peu effrayé, lorsqu'après avoir évalué,
  en vertu d'informations qui dataient de la fin de décembre et du
  commencement de janvier, à deux millions seulement l'excédant des
  dépenses de la liste civile, j'appris de plusieurs côtés qu'elles
  avaient monté en totalité à une somme de 13 millions. Mon devoir me
  pressa d'en informer Sa Majesté, et en ce moment-ci je préfère de
  répondre promptement à la lettre de Votre Excellence déjà trop
  retardée, par des éclaircissements encore incomplets, plutôt que
  d'attendre ceux que des recherches ultérieures pourraient me
  fournir, et que je me réserve de transmettre. L'administration
  directe des finances de la Westphalie est entre les mains des
  Allemands qui, par plus d'un motif que je dois ou respecter ou
  excuser, se tiennent vis-à-vis de moi dans une réserve qui ne m'a
  pas encore permis de chercher à puiser abondamment dans les sources
  d'informations dont ils sont dépositaires, et je ne dois pas
  brusquer une confiance qui ne m'est pas refusée, mais qui n'ose pas
  passer les bornes du devoir ou de la circonspection. D'un autre
  côté, tant que je conserverai l'espérance d'obtenir mes
  renseignements de la persuasion qui devrait être celle de tout
  Westphalien, que c'est l'identité d'intérêt, que c'est l'amitié pour
  le souverain et pour le pays qu'il gouverne, qui les réclament pour
  en faire le meilleur usage, je répugnerai à employer des moyens dont
  le moindre inconvénient est d'offrir peu de garantie pour
  l'exactitude.

  Je n'ose pas non plus me flatter, Monseigneur, que le Roi me
  fournisse des occasions fréquentes de lui donner des conseils
  d'économie; à l'exception d'une seule occasion dont je me suis
  emparé, je n'ai encore eu l'honneur de voir Sa Majesté que dans les
  cercles de cour, et Votre Excellence aura pu se convaincre par la
  conversation dont je lui ai rendu compte et dont sa dépêche vient de
  me donner la clef, que dans l'opinion de Sa Majesté, des
  communications de cette nature avec le ministre de France
  sembleraient déroger à une intimité à laquelle le Roi attache un
  prix si légitime. Peut-être votre correspondance ultérieure,
  Monseigneur, m'ouvrira-t-elle quelques facilités à cet égard,
  peut-être pourrai-je saisir quelque circonstance où faisant
  connaître au Roi les sentiments de mon âme, je le disposerai à
  m'accorder une confiance que je m'étais préparé d'avance à ne point
  espérer après un séjour de deux ou trois mois seulement. Quelque
  délicate que puisse être ma mission, je n'y vois point de devoirs
  incompatibles, mais seulement des devoirs de première et de seconde
  ligne: ils sont tous dans ce que Sa Majesté, avec une bonté qui m'a
  pénétré d'admiration, a daigné me faire répondre au sujet du
  compliment que m'a fait Sa Majesté westphalienne.

  L'économie personnelle du roi, insuffisante sans doute pour remédier
  à la pénurie des finances de l'État, aurait cependant sur leur
  amélioration une influence incalculable, et cette vérité est
  tellement sentie, qu'il y a peu de jours, un des plus estimables
  conseillers d'État m'a dit que si, en doublant la liste civile, on
  pouvait établir la certitude d'un ordre parfait et invariable, et
  celle d'intéresser le roi aux finances de l'État autant qu'aux
  siennes propres, on ferait le marché le plus avantageux pour la
  Westphalie.

  Les discussions relatives à la négociation de l'emprunt ou du traité
  hollandais ne sont pas encore terminées. Avant-hier, en allant chez
  M. le comte de Furstenstein, je rencontrai l'un des négociants qui
  avait rendez-vous chez ce ministre pour la même heure: il me dit que
  la négociation avait rencontré quelques difficultés, qu'elle faisait
  jaser, qu'on prétendait que les intérêts monteraient à onze ou douze
  pour cent (d'autres disent treize), tandis qu'ils ne seraient que de
  six. Les deux manières de compter au reste peuvent se concilier.
  L'emprunt, m'a-t-on dit, doit se faire réellement à 6 pour cent
  d'intérêts; mais les prêteurs auront en même temps, pour le compte
  du gouvernement, la régie de l'extraction et de la vente des sels et
  métaux dont ils seront nantis, et sous ce rapport, il leur sera
  alloué des provisions et des frais. Quoi qu'il en soit, Monseigneur,
  le besoin d'argent pour le trésor de Westphalie est impérieux et
  urgent. Les difficultés qui se sont élevées semblent prouver qu'on
  ne veut pas y procéder légèrement. Le crédit de la Westphalie, le
  commerce de Hollande y sont intéressés; les deux rois en désirent le
  succès; quant à moi j'attends toujours qu'on m'en parle. L'emprunt
  sera de six millions de francs.


  BULLETIN.

                                                 Cassel, 10 mars 1809.

  Depuis les fêtes de l'anniversaire de la reine, il n'y a point eu de
  cercle à la cour. Au second bal, Sa Majesté en valsant avec le roi
  se trouva mal. Elle eut une suffocation qui cependant passa
  heureusement et ne laissa point de suite. Dans la semaine passée, la
  reine pendant quelques jours se tint enfermée dans ses appartements.
  Le roi a souffert et souffre encore d'un rhumatisme auquel il était
  déjà sujet l'année passée: un peu de fièvre s'y joint vers la nuit.
  Il y a eu quelques concerts dans l'intérieur.

  M. le comte de _Bernterode_ (général du Coudras) donna quelques
  jours un bal pour la fête de Mme la comtesse: on tira un feu
  d'artifice dans la cour; la maison étant située au milieu de la
  ville, le roi, pour maintenir les règlements de police, condamna M.
  de _Bernterode_ à une amende de 25 frédérics, et M. _Bercagny_ fut
  condamné à la même amende pour avoir été témoin de l'infraction, et
  ne s'y être pas opposé. Mme de Bernterode ce jour-là reçut de la
  Reine un beau présent consistant en colliers et en pendants
  d'oreille de perles et d'améthystes.

  Le Moniteur westphalien d'hier annonce que M. le comte de
  _Truchsess_ étant obligé de résider sur ses terres, près de
  Koenigsberg, Sa Majesté avait accepté la démission qu'il avait
  donnée de sa place de grand-chambellan. Il y avait encore des
  personnes qui croyaient aux revenants. Toutes les personnes de la
  cour se louent de l'affabilité de la reine, depuis que Mme de
  _Truchsess_ est partie. On s'étonne comment avec tant d'esprit cette
  dame a pu trouver le secret de ne point laisser un seul ami.

  M. le comte et Mme la comtesse de _Boehlen_, tous deux attachés à la
  cour, vont la quitter pour résider dans leurs terres. M. de
  _Boehlen_ avait la direction de la garde-robe que le valet de
  chambre, Louis, chassé il y a quelque temps, avait exploitée à son
  profit. M. de _Boehlen_ était absent depuis deux mois.

  Hier, dit-on, les officiers de la garde ont été convoqués pour être
  avertis de se tenir prêts à entrer en campagne. On en infère que le
  roi lui-même se dispose à partir pour l'armée.

  Un événement extraordinaire arriva dernièrement à Brunswick. Le
  valet de chambre du général de Helleringen, commandant du
  département de l'Ocker, entre en plein jour dans l'appartement de
  son maître assis devant une table de manière à lui tourner le dos;
  il s'en approche, passe une corde autour du cou du général et
  cherche à l'étrangler. Le général se lève, lutte avec l'assassin et
  se débarrasse de la corde. Celui-ci sort, rentre et tire à bout
  portant un coup de pistolet dont le général est blessé. Dans
  l'intervalle on accourt et l'assassin est saisi. Il est en prison et
  l'on ne conçoit pas encore la cause de cet attentat.

  M. le baron de _Keudelstein_ (_La Flèche_) est en ce moment à
  Brunswick pour se concerter avec les autorités de cette ville, sur
  les réparations à faire au château que le roi a promis d'habiter
  pendant quatre mois de l'année.

  Sous le rapport de l'industrie, comme sous plusieurs autres, la
  ville de Cassel est bien en arrière de celle de Brunswick. On cite
  des habitants de la première des traits de paresse qui sont
  incroyables. Les artisans refusent d'augmenter le nombre de leurs
  ouvriers, du moment où ils ont assez d'ouvrage pour gagner leur
  subsistance journalière. Il s'agissait de faire faire des galons, il
  y en avait de différentes largeurs. Ceux à qui on proposa la
  fourniture la refusèrent en entier, uniquement par la raison que des
  galons de petite largeur leur donnaient trop de peine, quoique du
  reste ils eussent les métiers et les instruments nécessaires pour
  les faire.

  La reine a fait l'acquisition d'une petite maison de campagne sur le
  chemin de Napoléonshoehe où elle se propose d'établir une vacherie
  suisse.

  Le second jour de la fête il y eut à Napoléonshoehe un petit opéra
  intitulé le _Retour d'Aline_, où joua M. le comte de Furstenstein.
  Le feu d'artifice fut contrarié par la neige et par quelques
  accidents.


  REINHARD À CHAMPAGNY.

                                                 Cassel, 16 mars 1809.

  Impatient d'éclaircir la question si embrouillée de l'état des
  finances westphaliennes, je me suis prévalu du nouveau titre que les
  intentions de Sa Majesté l'empereur me donnaient auprès de M.
  _Siméon_. Je lui ai fait part des informations que j'avais
  recueillies à ce sujet, et je lui ai demandé les siennes. Voici la
  réponse de M. _Siméon_: il y a eu pour l'année passée excédant et
  déficit à la fois. Le budget, rédigé encore sous M. _Beugnot_, avait
  évalué les recettes à 23 millions. Les dépenses des ministères
  avaient été réglées en conséquence: elles devaient être, par
  exemple, de 5 millions pour le ministère de l'intérieur et de la
  justice. Mais M. _Bulow_ trouva que l'évaluation avait été trop
  forte et qu'il fallait la réduire à 18 millions. Chaque ministère
  subit en conséquence une réduction proportionnelle. Celui de
  l'intérieur et de la justice ne devait recevoir que 3 millions 1/2;
  cependant comme au bout de l'année les recettes se trouvèrent avoir
  monté à 22 millions, il y eut un excédant de 4 millions. Mais
  l'administration peu économique du général Morio et l'excédant des
  dépenses que causait l'entretien des troupes françaises, avaient
  produit dans le département de la guerre un déficit qui absorba non
  seulement l'excédant de 4 millions, mais bien au-delà. La
  liquidation des dépenses de ce département n'étant pas encore
  achevée, on ne peut connaître le montant précis du déficit.

  Ayant dit à M. _Siméon_ que la source des renseignements qui
  portaient le déficit des finances de l'État à 6 ou même à 12
  millions remontait au conseiller _Malchus_, directeur de la caisse
  d'amortissement, il m'a répondu que M. _Malchus_ était l'ennemi
  déclaré de M. de _Bulow_, et qu'on avait tort d'ajouter une foi
  entière à ce qu'il disait au désavantage de son antagoniste.

  Quant à M. de _Bulow_ lui-même, M. _Siméon_ m'en a dit beaucoup de
  bien, il a ajouté que quand il y aurait des reproches à lui faire,
  il serait absolument impossible de le remplacer dans le moment
  actuel; mais il m'a confirmé ce qui m'avait déjà été rapporté des
  préventions qui ont été inspirées au roi contre la véracité et même
  contre la probité de ce ministre.

  M. _Lefebvre_[115] et moi ayant cherché des occasions d'entretenir
  M. de _Bulow_ directement de la situation des finances, ce ministre
  s'est fortement récrié contre l'imputation d'un déficit de l'année
  passée. Il a assuré que tout ce qui concernait cet exercice était
  parfaitement en règle et assuré; mais il a confirmé en même temps
  tout ce que j'ai déjà écrit sur le déficit de l'année courante. Il a
  ajouté que quant aux dépenses de la liste civile, c'était autre
  chose, et que cela ne le regardait ni pour le passé, ni pour
  l'avenir. Cependant il a soutenu que le roi n'avait rien pris sur
  les budgets des dépenses de l'État. Enfin il m'a remis la note
  ci-jointe sur les finances de 1808. Elle est, dit-il, le résumé du
  tableau qui sous peu sera mis sous les yeux du public.

         [Note 115: Premier secrétaire remplaçant M. Reinhard en cas
         d'absence.]

  Votre Excellence a maintenant sous les yeux un tableau officiel et
  ostensible qui ne coïncide nullement avec les autres renseignements,
  au moins jusqu'à ce qu'on puisse juger de quoi s'est composée la
  recette. Je crois, Monseigneur, devoir terminer là mes informations
  préliminaires, et ne reprendre cette matière que lorsque le temps et
  les circonstances m'auront permis d'y apporter un plus grand jour.
  Ma position ne me permet pas d'établir en ce moment une espèce de
  confrontation qui d'ailleurs ne pourrait donner que des résultats
  incomplets. Votre Excellence me permettra seulement de lui soumettre
  les observations suivantes.

  M. de _Bulow_ m'a dit lui-même qu'une rentrée de 12 millions sur
  l'emprunt forcé de 20 millions s'était trouvée assurée au premier
  janvier, et qu'il comptait sur la totalité des 20 millions. Tous les
  autres témoignages ne portent la recette qu'on peut espérer de
  l'emprunt forcé qu'à 8 ou 9, tout au plus à 10 millions: ainsi dans
  cette circonstance, au moins, il paraît hors de doute ou que M. de
  _Bulow_ se serait trop flatté, ou qu'il n'aurait pas dit la vérité.
  M. _Siméon_, qui d'ailleurs ne paraît s'être occupé des finances que
  par aperçu, croit à la probabilité d'un déficit de 5 à 6 millions
  pour l'année passée; M. _Jollivet_ en assure l'existence et le porte
  à 6.

  Si la recette de 29,700,000 fr. se compose effectivement de revenus
  réels et imputables à l'année 1808, il est à présumer que la crainte
  du déficit de l'avenir, causé par les dépenses du département de la
  guerre, aura fait exagérer le mauvais état des finances, même pour
  le passé, surtout aux yeux des Allemands; que cette clameur générale
  qui s'est élevée, se sera égarée dans son objet, et qu'elle aura été
  en partie artificielle pour décréditer M. de Bulow.

  Quant aux paiements arriérés qui existent réellement dans plusieurs
  parties et qui, par exemple, dans quelques branches de l'instruction
  publique, comprennent jusqu'à huit mois, outre que cet arriéré peut
  avoir des causes locales, M. de _Bulow_ m'a dit qu'il en existait
  sans doute, puisque les rentrées, quoique assurées, n'étaient pas
  encore toutes réalisées, mais que positivement ces rentrées feraient
  face à tout.

  J'ai fait observer à ce ministre que puisque les revenus de l'année
  avaient si heureusement excédé l'estimation, c'était preuve que la
  Westphalie avait de grandes ressources, et qu'on pouvait espérer
  que, son système financier étant actuellement organisé, elle
  supporterait même une forte augmentation de dépenses.

  M. de _Bulow_ m'a répondu que la constitution avait fait tarir
  plusieurs sources de revenu; qu'on ne pouvait pas compter dès les
  premiers moments sur un succès complet des opérations nouvelles; que
  les provinces les plus riches étaient surchargées de frais
  d'entretien des gens de guerre, qu'elles s'en ressentaient déjà au
  point de faire craindre qu'elles ne pourraient bientôt plus payer
  leurs impositions; et tout-à-coup il s'est rejeté sur le chapitre
  des dépenses que causaient les troupes françaises. On dit, a-t-il
  ajouté, que je suis l'ennemi des Français: mais je suis ministre des
  finances, je dois défendre les intérêts qui me sont confiés, et
  lorsque je vois, d'un côté, les soldats français logés et nourris
  chez les habitants, les transports faits par réquisition; lorsque
  d'un autre je vois accourir ici tant de Français qui cherchent à
  faire une fortune rapide et accaparer toutes les places et tous les
  profits, m'est-il permis de rester indifférent?

  Il me reste à dire, Monseigneur, que lorsque j'ai évalué les
  dépenses de l'année courante à 45 ou 46 millions, les nouveaux
  régiments qui se lèvent, et les dépenses qu'exige la mise en
  activité du contingent entier, n'y étaient pas compris, et que le
  tableau de la totalité des dépenses qui a été mis sous les yeux du
  roi monte à 52 millions. Vous voyez toujours, Monseigneur, cette
  alternative: ou bien il n'y a point eu d'arriéré pour l'année
  passée, mais le déficit de l'année courante sera d'autant plus fort;
  ou bien il y a eu du déficit l'année passée, et celui de l'année
  courante sera d'autant moindre; et l'intérêt de ce pays-ci c'est de
  soutenir que les dépenses de l'armée et de la guerre sont les seules
  causes de désordre. Quant aux dépenses de la liste civile, rien n'a
  contredit jusqu'à présent les renseignements que j'ai transmis.

  Dans cette situation des choses, l'opération qui se fait avec la
  Hollande pourrait être un véritable bienfait. Hier l'approbation de
  Sa Majesté hollandaise est arrivée, et le traité ne tardera pas à
  être conclu. Il est vrai que les conditions seront un peu onéreuses.
  Les voici: intérêts 6 pour cent et en outre un et demi pour cent en
  loterie; commission 2 pour cent; frais de l'opération, au moins 5
  pour cent; les frais, disent les prêteurs, seront de première mise:
  ils n'auront pas besoin d'être renouvelés, quand l'opération
  durerait pendant vingt ans. L'emprunt actuel sera de 3 millions de
  florins en actions de 1000 florins pour lesquelles on s'inscrira à
  la bourse d'Amsterdam. Les Hollandais recevront les denrées au lieu
  du dépôt; ils se chargeront de leurs transports aux frais de la
  Westphalie. Sa Majesté le roi de Hollande en permettra l'importation
  et le débit.

  D'un autre côté, on a calculé que le prix des sels en Hollande était
  en ce moment quadruple de celui qu'ils ont aux lieux de dépôt en
  Westphalie, et comme ils font l'objet principal de l'opération
  entière, on a trouvé que six mille lafts suffiraient à peu près pour
  couvrir l'emprunt.

  M. le comte de _Furtenstein_, comme je le prévoyais, ne m'a parlé de
  rien. Cependant les négociants hollandais étant revenus pour me
  demander des lettres de recommandation pour les agents français à
  Bremen, j'ai d'autant moins hésité à leur confirmer ma promesse, que
  Votre Excellence étant instruite depuis 15 jours de cette opération,
  se trouvera en mesure de faire parvenir ses ordres soit à moi, soit
  à M. Legau.

  Les négociants hollandais m'ont dit que le succès de cette opération
  avait éprouvé ici beaucoup de difficultés. On prétend que la
  jalousie contre M. de _Bulow_ en a été la cause; que les préventions
  du roi contre ce ministre viennent de M. de _Furstenstein_ et de M.
  _Bercagny_, et que le projet de placer des Français à la tête des
  finances et de l'intérieur existe toujours. Sa Majesté I. et R. m'a
  recommandé de lui faire connaître l'opinion et la situation de M.
  _Siméon_ et de M. le général _Eblé_. J'ai déjà en partie satisfait à
  cet ordre, voici ce qu'il me reste à ajouter.

  La situation de M. _Siméon_ s'est beaucoup améliorée: il a regagné
  du crédit et de l'influence. Son fils, que le roi n'avait pas trop
  bien traité, a obtenu un poste plus avantageux. Il paraît certain
  qu'on avait proposé au roi un projet d'après lequel le directeur de
  la haute police aurait été une espèce de premier ministre, et que le
  roi l'a rejeté. L'opinion de M. _Siméon_ sur le roi est celle de
  tous ceux qui ont l'honneur de l'approcher. Il rend une justice
  entière à son coeur et à son esprit: il admire la droiture et la
  noblesse de l'un, la sagacité et la pénétration de l'autre; il ne
  dissimule point quelques défauts de caractère ou d'inexpérience. Le
  roi lui paraît trop impérieux sans être toujours ferme. Les idées
  qu'il se fait des droits et des devoirs de la royauté lui paraissent
  encore ou incomplets ou erronés; il craint qu'entouré par trop de
  médiocrités dans son intérieur, le roi ne se laisse trop aller à des
  ministres, et qu'il ne lui soit difficile d'acquérir ce coup d'oeil
  de monarque qui embrasse l'ensemble, et qui sait mettre toutes les
  choses à leur véritable place. Quant aux finances, M. _Siméon_ pense
  aussi que la Westphalie ne pourra pas supporter à la longue les
  charges qui pèsent sur elle en ce moment-ci; sur les dépenses de la
  liste civile, il s'en rapporte à la voix publique.

  Le général _Eblé_ se plaint de ce que le roi, dans son cabinet, ne
  donne pas toujours aux détails des affaires la même attention qu'il
  leur donnerait au conseil d'État. Il trouve de la difficulté à
  concilier toujours ses devoirs comme ministre de la guerre en
  Westphalie et comme général français dans des questions concernant
  les frais d'entretien, ou la conduite des troupes auxiliaires. Il
  m'a avoué que cette considération avait influé aussi sur la demande
  qu'il avait faite à M. le comte de _Hunebourg_ d'être employé
  activement en cas de guerre. Il m'a chargé surtout de faire
  connaître à Sa Majesté I. et R. sa fidélité de tous les temps et son
  entier dévouement. Il évalue les dépenses accessoires à faire pour
  mettre le contingent sur le pied ordonné par Sa Majesté à 3 millions
  sur lesquels M. de _Bulow_ lui a accordé un acompte de 500,000 fr.

  _P.-S._--Le roi, il y a quelques jours, demanda au général _Eblé_ un
  état de situation de ses troupes. Le général le lui porta. Il n'est
  pas exact, dit le roi.--Mais, Sire, il est conforme aux états qui se
  trouvent dans mes bureaux.--Enfin le roi insista, et le ministre fut
  obligé d'y faire différents changements dont le résultat était une
  différence de 7 à 800 hommes au plus.


  BULLETIN.

                                                 Cassel, 17 mars 1809.

  Le roi est sorti hier pendant quelques minutes en voiture. Le temps
  était pluvieux; il devait aller le soir au spectacle en grande loge.
  Mais un accès de fièvre assez forte l'a pris. On croit que c'est une
  suite des douleurs de ses rhumatismes.

  S. M. depuis quelque temps n'avait pas l'air d'une parfaite santé.

  Le Roi, à cause de son indisposition, n'avait pas non plus reçu la
  cour dimanche dernier. Le même jour, il fit publier dans le palais
  un ordre par lequel les entrées journalières auprès de Leurs
  Majestés furent restreintes aux grands officiers et aux personnes de
  service du jour. Depuis cet ordre, on a vu paraître pour la première
  fois en fracs, dans les soirées de la ville, les personnes attachées
  au palais et M. le comte de _Furstenstein_. On assure que Mme de
  X... jouit en ce moment de la confiance du roi. Elle attend son mari
  qui sera, dit-on, nommé aide de camp de S. M.

  Depuis quelque temps, Mme de X... paraît rarement dans les sociétés
  ou les quitte à neuf heures. On _prétend qu'elle ne s'est point
  encore rendue_. Si elle se fait désirer longtemps, et si la passion
  du roi est assez forte pour ne point chercher à se distraire
  ailleurs, elle aura bien mérité de ce jeune prince.

  M. de _Marinville_, secrétaire intime du roi, qu'on dit être employé
  aussi pour une certaine partie des plaisirs de S. M., est devenu
  gardien de la cassette du roi, à la place de M. _Duchambon_, dont
  les représentations quelquefois un peu importunes avaient déplu.
  Cependant M. _Duchambon_ reste trésorier général de la couronne. M.
  le comte de _Lerchenfeld_, ministre de Bavière, a fait, il y a
  quelques jours, pour la troisième fois depuis deux mois, une course
  qui paraît encore devoir aboutir à Francfort. L'objet de la première
  était un rendez-vous, moitié d'amour, moitié de politique, avec Mme
  la _princesse de la Tour et Taxis_. Il en revint malade. Dans la
  seconde il avait vu le _prince-primat_. Il en revint rempli de
  fausses nouvelles qu'il débita avec beaucoup d'assurance, même à M.
  le comte de _Furstenstein_, et qui se trouvèrent démenties trois
  jours après. On ne sait pas encore ce qu'il rapportera de la
  troisième. Cependant, comme le gouvernement westphalien ne s'est
  point formalisé de ces voyages hors du pays où il est accrédité, il
  y a lieu de croire qu'ils ont été autorisés, et que le roi est au
  moins en partie dans le secret de ces absences.

  La foire de Cassel a commencé lundi dernier: elle durera quinze
  jours. Elle est fréquentée par un assez grand nombre de marchands.


  REINHARD À CHAMPAGNY.

                                                 Cassel, 21 mars 1809.

  M. _Bercagny_ m'a parlé longtemps contre M. de _Bulow_ et ne m'a pas
  caché qu'il avait accusé ce ministre auprès du roi lui-même. Voici
  les principaux, ou plutôt les seuls griefs que M. _Bercagny_ ait
  articulés. M. _Beugnot_ était dans l'usage de laisser dans les
  caisses départementales tous les fonds nécessaires aux dépenses
  locales. Il entretenait souvent S. M. de la pénurie du trésor et de
  la nécessité de ménager les ressources de la Westphalie. M. de
  _Bulow_ n'eut rien de plus pressé que de se faire valoir par
  l'abondance avec laquelle il savait faire affluer l'argent au
  trésor; il y fit venir celui réservé par M. _Beugnot_; il en fit
  l'étalage aux yeux de S. M. En attendant, un grand nombre d'employés
  dans les départements ne furent pas payés. Les juges de paix, les
  officiers de police furent laissés dans la misère. Les plaintes
  arrivèrent aussi de tous côtés; il fallut à grands frais renvoyer
  l'argent. M. de _Bulow_ a accumulé aussi les recettes communales
  avec celles du trésor public. Enfin M. de _Bulow_ est un charlatan,
  un intrigant du grand genre. Le roi s'est moins contenu dans ses
  dépenses, parce qu'on lui a persuadé que cela était moins
  nécessaire. M. _Bercagny_ craint que M. de _Bulow_ ne parvienne à se
  faire renvoyer par une boutade; qu'alors il ne soit regretté et il
  ne dissimule point que ce n'est que son grand cordon de la légion
  d'honneur qui le protège. «Mais, dis-je à M. _Bercagny_, M. de
  _Bulow_ a obtenu un excédant dans les recettes de l'an
  passé?»--«Excédant, dit M. _Bercagny_ en haussant les épaules...»,
  mais il n'entra dans aucun détail. Quoi qu'il en soit, Monseigneur,
  M. _Bulow_ peut avoir été faible; il peut avoir osé se permettre ce
  qu'un conseiller d'État français pourrait prendre sur lui; il peut
  avoir succombé à l'envie de plaire et de faire autrement que son
  prédécesseur; aujourd'hui du moins son langage a changé, et il dit
  hautement que si les dépenses continuent sur le pied actuel, il ne
  reste qu'à mettre la clef sous la porte.

  L'affaire de l'emprunt hollandais n'est point encore terminée. On
  parle sourdement d'un projet de banque territoriale ou plutôt d'une
  banque à billets hypothéqués sur des immeubles. Je persiste à penser
  que, même aux conditions onéreuses que j'ai fait connaître,
  l'opération de l'emprunt est bonne pourvu qu'on n'en abuse pas. Elle
  serait détestable si, pour obtenir beaucoup d'argent à la fois, elle
  dépouillait le royaume de ses produits bruts, si l'on encombrait les
  marchandises de la Hollande et si l'on anticipait ainsi peut-être
  sur les revenus de plusieurs années.

  Je suis convaincu, Monseigneur, que vous rendrez justice à la
  sollicitude avec laquelle je m'appesantis sur l'état des finances.
  C'est le côté faible du pays, et j'ose ajouter du roi. Le pays peut
  être sauvé d'embarras imminents; il en est temps encore; le roi peut
  être sauvé d'une situation pénible, d'un découragement qui déjà le
  gagne et du regret de céder à la nécessité tandis qu'on est digne
  d'acquérir la gloire d'une résolution libre et généreuse.

  Votre Excellence peut prévoir aussi deux événements dont l'un ou
  l'autre, ou tous les deux peut-être, peuvent arriver dans l'espace
  d'un mois: le départ du Roi pour l'armée et un changement important
  dans les projets. Dans les deux cas, je croirai devoir me prévaloir
  de l'autorisation qui m'a été donnée de vous en informer,
  Monseigneur, par un courrier extraordinaire.


  REINHARD À CHAMPAGNY.

                                                 Cassel, 29 mars 1809.

  J'ai reçu la dépêche par laquelle Votre Excellence me charge de
  donner communication à la cour de Cassel de la disposition que Sa
  Majesté impériale a faite du grand duché de Berg, en faveur du fils
  aîné de S. M. le roi de Hollande. Je me suis acquitté de cet ordre,
  et j'ai adressé une copie de l'acte à M. le comte de _Furstenstein_.

  J'ai demandé au général _Eblé_ dans quelle intention le roi avait
  ordonné, dans l'état de situation de ses troupes, que le
  prince-connétable lui avait demandé, les changements dont j'ai parlé
  dans le post-scriptum de mon nº 24. Ce ministre m'a dit que ce
  n'était point dans la vue de porter un plus grand nombre d'hommes
  effectifs que celui qui existait réellement, mais dans celle de
  montrer que son armée entière était, jusqu'aux moindres détails,
  organisée sur le modèle français, et en état de marcher.

  Les monnaies, Monseigneur, m'amènent naturellement aux finances,
  mais ce sera, je l'espère, pour en sortir au moins pour quelque
  temps. J'ai trouvé l'occasion de prendre connaissance d'une pièce
  authentique et officielle qui ne laisse aucun doute sur le déficit
  des finances de l'État. C'est un rapport fait par une commission
  spéciale du conseil d'État sur les dépenses de l'armée et sur les
  moyens de les réduire à une proportion convenable avec les revenus.
  Dans ce rapport, les dépenses de l'armée pour l'année courante sont
  évaluées comme suit:

     Troupes westphaliennes,                            14,250,000 fr.

     Troupes françaises,                                 7,990,000

     Arriéré du dépar{t} de la guerre pour l'année
       passée,                                           6,000,000
                                                       -----------
                                                        28,240,000

     En y ajoutant les autres dépenses de l'État,
       telles que je les ai déjà fait connaître dans
       mon nº 19,                                       24,375,000
                                                       -----------
     La dépense totale sera de                          52,615,000 fr.

  Dans les dépenses de la guerre ainsi énoncées, se trouvent comprises
  celles de la conscription nouvelle et de la levée des deux nouveaux
  régiments.

  À l'égard de l'arriéré de 6,000,000 le rapport s'exprime ainsi:
  «Quand il serait vrai qu'une partie de ce déficit sera couverte par
  un excédant dans les recettes, etc.». Mais d'un autre côté le
  général _Eblé_ estime que l'arriéré ira à 7 millions et au-delà.

  En évaluant en conséquence l'arriéré de l'État entre 5 et 6
  millions, et l'arriéré de la liste civile, tel que je l'ai énoncé
  dans mon nº 22, entre 4 et 6 millions, l'arriéré total de l'année
  passée sera toujours entre 10 et 12 millions, et rien ne m'autorise,
  jusqu'à présent, à me départir de cette estimation. Or, Monseigneur,
  les recettes présumées de l'année devant monter au plus à
  38,500,000, l'arriéré de l'État pour l'année sera de 14,000,000.

  Je reviens au rapport qui a été soumis à Sa Majesté, mais sur lequel
  il n'a été et dans les circonstances actuelles il n'a pu être pris
  aucune détermination. Ce rapport met en principe que, dans la
  proportion des recettes de l'État, les dépenses de la guerre ne
  peuvent excéder 13 millions. Il prouve par des faits que, dans le
  système allemand, l'entretien de 25,000 hommes ne coûterait que 10 à
  11; et que dans le système prussien il ne coûterait que 8 millions.
  Il recherche les causes qui augmentent les dépenses pour l'armée
  westphalienne, et il indique les moyens de les réduire. Les causes
  d'augmentation, il les trouve principalement en ce qu'une armée de
  25,000 hommes pour l'entretien et l'administration a été organisée
  entièrement sur le pied de l'armée française, qui est de 600,000
  hommes; en ce que la garde par son nombre, par ses dépenses et par
  son administration séparée, est hors de proportion avec le reste de
  l'armée et avec les moyens du royaume (la garde est de 2473 hommes,
  elle coûte, selon le rapport, 1,800,000 fr.; les frais de première
  mise des deux nouveaux régiments en coûtent autant); en ce que
  toutes les fournitures se font par entreprise et rien par économie;
  en ce que le matériel et le personnel de l'armée n'étant point
  séparés, il n'existe aucun contrôle pour les dépenses, et que les
  facultés du ministre de la guerre le plus probe, le plus actif, ne
  sauraient suffire à une pareille surveillance, etc., etc. Les moyens
  de réduction seraient de rendre le soldat allemand à ses anciens
  usages pour le pain, pour l'habillement, pour les masses, de
  rétablir surtout l'usage des retenues, ce qui produirait l'épargne
  de plus d'un tiers sur la solde.

  Le général _Eblé_ pense que la dernière conscription de 7000 hommes
  suffira à peine pour remplir tous les cadres, le vide qu'a laissé la
  désertion, et les nouveaux corps accessoires devenus nécessaires
  pour organiser les deux divisions conformément aux vues de Sa
  Majesté I. et R. Sa modestie est telle, que malgré son travail
  infatigable, quoiqu'il ne se permette presque pas un seul moment de
  distraction, il craint que ses moyens ne soient au-dessous de sa
  place; qu'on ne lui fasse ce reproche, et que tandis que ses
  camarades vont recueillir de la gloire sous les yeux de l'empereur,
  il n'ait à lutter infructueusement dans une situation difficile et
  peut-être ingrate. Ce qui l'afflige surtout, c'est qu'il croit
  remarquer que le roi n'a pas assez confiance en lui. Je l'ai
  rassuré sur tous les points: je lui ai fait sentir qu'au moins le
  roi ne lui refuserait pas la confiance de l'estime. Je l'ai consolé
  par mon propre exemple, et en effet, Monseigneur, c'est la même
  nuance de caractère de Sa Majesté qui, pour le général _Eblé_ et
  pour moi, produit les mêmes effets. Elle ne nous empêchera pas de
  sentir, d'aimer et d'admirer ses excellentes qualités, et pour ce
  qui me concerne personnellement, s'il est certain que plus de
  confiance de la part de Sa Majesté me rendrait plus heureux, je dois
  dire en même temps que la manière dont la plupart des personnes qui
  approchent du jeune monarque se conduisent à mon égard ne me laisse
  rien à désirer.

  L'affaire de l'emprunt hollandais est terminée. Les deux négociants
  sont partis sans me demander de lettres pour M. Lagau. Ils doivent
  revenir. Ils devaient fournir sur-le-champ 2 millions d'argent
  comptant; ils sont allés chercher un troisième.

  M. de Moronville, ministre de Darmstadt près cette cour, est parti
  ce matin en congé. Il sera chargé de conduire à l'armée l'un des
  fils du grand-duc. Son départ laisse des regrets à ceux qui l'ont
  connu.

  La police a recueilli plusieurs indices de menées secrètes qui ont
  lieu en ce moment, dans une partie de la Westphalie, sous les
  auspices de l'ancien électeur. Il y a des émissaires, des affiches,
  des promesses pour les militaires qui voudraient quitter le service
  de la Westphalie. L'effet de ces manoeuvres est suffisamment
  neutralisé par la marche imposante des troupes françaises qui
  successivement traversent ce pays. Le 25e régiment d'infanterie et
  deux régiments de cuirassiers ont passé par Cassel.


On était à la veille de la singulière aventure du major prussien
Schill et des soulèvements de quelques parties du nouveau royaume.
La police avait vent de quelques trames en cours de préparation,
mais ne tenait nullement le fil de la machination.


  BULLETIN.

                                                 Cassel, 29 mars 1809.

  Le Moniteur westphalien fait mention aujourd'hui d'une excursion que
  le roi fit dernièrement pour Münden où Sa Majesté alla voir un yacht
  que le roi de Hollande lui avait envoyé. La modestie du roi n'a pas
  permis qu'on y parlât des bienfaits qu'il a répandus sur sa route.
  Il s'est entretenu familièrement avec des habitants de la ville et
  de la campagne qui étaient accourus pour le voir. Il a fait
  manoeuvrer un bataillon westphalien qui se trouvait là; et comme
  c'était un jour de dimanche, il lui a fait distribuer 25 frédérics
  qui ont été reçus aux cris de: Vive le Roi! Il rencontra, au retour,
  des conscrits cheminant gaiement et criant: _Vivat der König!_
  d'aussi loin qu'ils purent l'apercevoir, il les encouragea et leur
  fit également donner une petite gratification.

  D'un autre côté, M. le colonel Bongars[116] épargna dernièrement au
  roi quelques frédérics, sous prétexte d'avoir mal entendu. Le roi,
  un soir, voulant aller à l'Orangerie avec la reine, et ne trouvant
  aucune de ses voitures prêtes, commanda qu'on fît avancer le premier
  cocher qu'on trouverait: il ordonna ensuite au colonel Bongars de
  donner à cet homme 25 frédérics; M. Bongars en donna 5.

         [Note 116: Chef de la légion de gendarmerie.]

  La santé de Sa Majesté paraît assez bien rétablie: la reine à son
  tour a été incommodée pendant quelques jours.

  Il y a eu concert et cercle jeudi passé à la cour, pour la première
  fois depuis un mois.

  M. de _Lerchenfeld_, ministre de Bavière, est désolé de l'habitude
  que le roi a prise depuis quelques semaines de donner à souper aux
  personnes attachées au palais, les jours d'assemblée chez ce
  ministre. Il parle de faire un quatrième voyage de plus longue durée
  que les autres, et dans lequel il emmènerait sa femme. On prétend
  que le souper auquel celle-ci avait été invitée par la reine, sans
  son mari, et où elle manqua seule de toutes les femmes des autres
  ministres, a donné lieu à ces soupers qui désolent M. de
  _Lerchenfeld_.

  M. le comte de _Furstenstein_ vient de se fiancer avec la fille
  aînée de M. le comte de _Hardenberg_, conseiller d'État et
  grand-veneur. Ce mariage paraît bien assorti et d'une bonne
  politique. Il attachera au roi une famille considérée, mais dont la
  fortune a beaucoup souffert, et qui n'avait pas la réputation
  d'aimer beaucoup les Français.

  Le général _Eblé_ aussi attend Mlle Freteau pour l'épouser: elle
  appartient à une famille infiniment respectable de l'ancienne robe
  de Paris, mais elle n'a, dit-on, que 18 ans, et le général Eblé en a
  plus de cinquante. Et son ministère?


  BULLETIN.

                                                Cassel, 15 avril 1809.

  Le Moniteur westphalien d'hier donne des nouvelles du voyage de LL.
  MM.; on dit aujourd'hui que leur retour n'aura lieu que le 23.

  Avant-hier a passé un courrier extraordinaire venant du
  quartier-général de M. le duc d'_Auerstaedt_ et portant des dépêches
  pour le roi. Le département des relations extérieures ayant reçu
  hier de Stuttgard, par estafette, la nouvelle qu'un corps
  considérable a passé l'Inn près de _Braunau_, je présume que les
  dépêches de ce courrier auront donné à Sa Majesté connaissance de
  cet événement important. Voilà donc la guerre commencée! Si la
  justice de notre cause et le nom de Napoléon doivent déjà faire
  pressentir, même à nos ennemis, que les arrêts de la destinée seront
  accomplis; si déjà la grande catastrophe qui se prépare n'appartient
  plus au domaine de l'incertitude, qui ne peut plus tomber que sur
  les événements qui l'amèneront, c'est cependant avec un frémissement
  involontaire qu'on entend retentir au loin ce premier coup de canon;
  nouveau signal de la fureur aveugle, de la mort et de la chute d'un
  empire!

  Un courrier westphalien, renvoyé de Vienne par M. d'_Esterno_, a
  porté la nouvelle de l'entrée dans cette capitale du ministre
  anglais et la proclamation de l'_archiduc Charles_, aussi remplie
  d'illusions que d'impostures. M. d'_Esterno_ explique ce qui y est
  dit des troupes étrangères qui, dans une union intime, vont
  combattre à côté des armées autrichiennes, par un débarquement que
  les Anglais vont faire à Trieste.

  Il n'est pas douteux, Monseigneur, que parmi ces frères allemands
  qui, encore en rangs paisibles, attendent leur délivrance,
  l'Autriche ne compte surtout un grand nombre de Westphaliens. Des
  faits dont j'ai déjà rendu compte, des renseignements venant de
  Vienne, et de nouvelles correspondances interceptées, en offrent la
  preuve. Du reste, les événements qui pourraient faire quitter à ces
  rangs leur attitude paisible ne sont guère dans l'ordre des
  probabilités, et les derniers placards d'insurrection dont j'ai
  rendu compte à Votre Excellence, sont, ainsi que ceux qui les
  avaient précédés, restés sans effet.

  À la suite de l'attentat de _Stendal_, plusieurs habitants de cette
  ville ont été arrêtés. J'apprends qu'un d'eux s'est tué dans sa
  prison; mais ce qui donne une nouvelle importance à cette affaire,
  ce sont les révélations faites par un homme, porteur de
  correspondances suspectes, revenant de Berlin, et arrêté à
  Magdebourg. C'est un paysan des environs de Bielefeld qui avait
  entrepris le second voyage, sur l'instigation de quelques anciens
  baillis de son canton. Il fut adressé deux fois au major _Blücher_
  et au major _Schill_, tous deux au service actuel de Prusse. Ce fut
  le major _Schill_, le même qui avait acquis quelque célébrité dans
  la dernière guerre, qui le fit loger et nourrir gratis, et habiller
  à neuf. Dans sa seconde course, dès qu'il fut entré sur le
  territoire prussien, et qu'il se fut annoncé comme porteur d'un
  message pour le major _Schill_, il fut escorté de poste en poste par
  des hussards du corps de cet officier, excepté la dernière station
  qui précède Berlin. Il portait des billets du major _Schill_
  adressés à quatre baillis, billets insignifiants en apparence, mais
  qui expriment l'espérance de se revoir bientôt. En même temps, le
  major, qui se croit sans doute un héros, envoye son portrait aux
  quatre baillis. Le major Blücher avait remis au messager une espèce
  de lettre circulaire où il exhorte au courage et à la persévérance.

  Un fait, Monseigneur, qui avait déjà frappé mon attention, lorsque
  je l'ai lu dans les papiers allemands et que j'ai relu hier dans la
  feuille du _Publiciste_ d'avril, me paraît avoir un rapport assez
  marqué avec l'événement de _Stendal_ et avec la déposition de ce
  paysan. Le voici: «Berlin, 27 mars. Le 16, les hussards de _Schill_
  sont partis inopinément de cette capitale pour aller prendre des
  cantonnements dans les environs, du côté de Lichtenberg. On croit
  que ce corps est chargé d'observer les traîneurs des troupes qui
  traversent actuellement la moyenne Marche et d'empêcher qu'elles ne
  s'écartent de la route militaire pour se répandre dans les campagnes
  et y commettre des excès[117].»

         [Note 117: C'était le brusque départ de Schill pour son
         expédition.]

  J'ai fait part de cette circonstance à M. _Siméon_ qui était venu
  m'informer de l'arrestation faite à Magdebourg. Elle lui a paru
  d'autant plus remarquable que le prisonnier avait aussi déposé qu'il
  avait rencontré, en revenant de Berlin, ces hussards qui s'étaient
  soigneusement informés du nombre de troupes qui pouvaient être à
  Magdebourg.

  Le préfet du département de l'Elbe avait adressé son rapport au
  ministre de l'intérieur qui l'a reçu cacheté du sceau du cabinet du
  roi. Il est en conséquence probable que Sa Majesté aura déjà pris
  connaissance des faits, et l'on attribue à cette circonstance
  l'ordre qu'a reçu avant-hier M. _Bercagny_ de se rendre à Brunswick.
  Le ministre de la justice, de son côté, y a adressé son rapport, et
  il a déjà donné des ordres pour l'arrestation provisoire des quatre
  baillis et de quelques autres personnes compromises. On se demande,
  Monseigneur: serait-il possible que le gouvernement prussien eût
  connaissance de ces manoeuvres et y connivât, ou bien est-ce l'or
  anglais qui, à l'insu de ce gouvernement, entraîne à une conduite
  aussi criminelle des hommes inconsidérés et présomptueux? Si cette
  dernière hypothèse est fondée, elle prouve dans quel état déplorable
  de déconsidération et d'impuissance doit être tombé un gouvernement
  dont les chefs de la force armée osent se permettre des actes qui
  peuvent compromettre jusqu'à l'existence de leur patrie.

  Ce qui indispose particulièrement en ce moment-ci un grand nombre
  d'habitants de la Westphalie, c'est la contribution personnelle
  portée à 4,400,000 francs, et destinée à entrer dans la caisse
  d'amortissement. On la perçoit actuellement pour l'année passée;
  dans un mois elle devait être perçue pour l'année courante; c'est du
  moins ce qu'on m'a assuré. Cet impôt, qui est une espèce de
  capitation, est reconnu par l'administration même comme ayant été
  assis sur des bases entièrement fautives, et les inconvénients qu'a
  fait découvrir sa perception, sont si graves, que, malgré le besoin
  extrême qu'on a d'accélérer les rentrées, on est obligé de s'occuper
  des moyens d'y remédier en changeant le principe de l'imposition.
  Dans le même temps, un décret royal a accumulé le paiement de deux
  douzièmes de la contribution foncière, en ordonnant qu'à l'avenir
  les douzièmes seraient payés d'avance.

  Des réclamations lamentables ont été adressées ici de Marbourg
  depuis qu'on y a appris que l'université était menacée de sa
  dissolution. Les autres universités se montrent plus résignées à
  leur sort, parce qu'il était plus prévu. On espère que Sa Majesté se
  laissera fléchir, et que la suppression de Marbourg n'aura pas lieu,
  du moins en ce moment-ci.

  Le ministre des finances attend d'un jour à l'autre le retour d'un
  des négociants hollandais avec lesquels il a négocié l'emprunt de 6
  millions. Il craint que la déclaration de guerre ne nuise à cette
  opération, et même il vient de me dire qu'il n'y compte plus. Il se
  plaint aussi des effets momentanés d'une opération financière du
  gouvernement français qui, dit-il, a soutiré, dans l'espace de dix
  jours, à la Westphalie seule, plus de 6 millions, et qui entrave
  singulièrement la perception des impôts. Cet embarras est passager,
  mais il survient dans un moment où déjà l'on n'est pas trop à son
  aise.

  Depuis le départ de M. le comte de _Furstenstein_, le
  secrétaire-général des relations extérieures, autorisé par ce
  ministre, me communique assez exactement les nouvelles qui arrivent
  à son département; et j'en sais d'autant plus de gré à M. de
  _Furstenstein_ que l'époque est plus importante. C'est dans ces
  communications que j'ai trouvé aussi la solution de ce qui avait été
  une énigme pour moi, c'est-à-dire la cause de cette froideur dont
  j'ai dit un mot à Votre Excellence dans mes nºs 29 et 30. Sous la
  même date que celle de votre lettre à laquelle était jointe la copie
  de la lettre de Sa Majesté à l'empereur d'Autriche, M. de
  _Wintzingerode_ avait rendu compte de plusieurs communications
  confidentielles que Votre Excellence lui avait permis de prendre; et
  quoique le texte même de la lettre de l'empereur soit assurément une
  chose plus précieuse que l'extrait un peu informe qu'en avait fait
  M. de _Wintzingerode_, je ne sais quelle jalousie avait fait croire
  qu'il était de la dignité du roi de recevoir de pareilles
  communications plutôt par le ministre de Westphalie que par le
  ministre de France. Je sais que M. de _Furstenstein_ s'est expliqué
  dans ce sens. Comme à son retour j'aurai des remercîments à faire à
  ce ministre, je saisirai l'occasion pour faire un premier essai, en
  abordant cette matière délicate.


  REINHARD À CHAMPAGNY.

                                                Cassel, 20 avril 1809.

  J'ai reçu la lettre de Votre Excellence du 10 avril, par laquelle
  elle me charge de faire souvenir Sa Majesté westphalienne et M. le
  prince de Waldeck des arrangements au moyen desquels il leur sera
  facile de couvrir les avances que le trésor public a faites pour
  leurs contingents; je me suis empressé d'exécuter vos ordres.

  M. le comte de _Furstenstein_ est revenu de Brunswick hier. Le roi,
  qui n'est point allé à Magdebourg, est attendu aujourd'hui. Le
  courrier qui lui a été expédié de Strasbourg, par Sa Majesté
  l'empereur, a passé par Cassel le 17 au soir. Il s'est rencontré
  avec le courrier de l'armée venant de Donawert et chargé par Sa
  Majesté d'un paquet de monseigneur le prince de _Neufchatel_. On
  croit que ce papier renferme les instructions concernant le
  commandement qui a été confié à Sa Majesté et dont on dit qu'elle
  est extrêmement satisfaite, après l'extension qui paraît y avoir été
  donnée.

  Des lettres récentes de Hollande annoncent _que l'emprunt sera
  rempli_. Seulement sa concurrence avec quelques opérations
  financières qui en ce moment ont lieu en Hollande même, retardera un
  peu l'entière exécution de celle qui concerne la Westphalie; cette
  nouvelle est très heureuse, car la pénurie du trésor public à Cassel
  se fait de plus en plus péniblement sentir.

  _P. S._--LL. MM. sont revenues aujourd'hui à midi: elles ont fait
  leur entrée au bruit du canon. On fixe au 25 le nouveau départ du
  roi, en conséquence des instructions plus récentes venues de
  Strasbourg.


Vers le mois de mars 1809, lorsque la guerre avec l'Autriche parut
imminente, une rumeur sourde se répandit au centre de l'Allemagne,
dans la Hesse électorale, dans le duché de Brunswick, dans la
Vieille-Marche et dans la plupart des départements du royaume de
Westphalie. Le gouvernement français avait su, dès le mois d'août
1808, par la lettre interceptée de Stein au prince de Wittgenstein,
qu'il existait un vaste réseau d'associations politiques occultes,
n'attendant qu'une occasion, un signal, pour faire éclater un
soulèvement contre nous. Les mesures prises par Napoléon pour
l'abolition des sociétés secrètes n'eurent qu'un résultat, celui de
les rendre plus prudentes, plus dissimulées et, partant, plus
dangereuses.

La Prusse était le foyer principal de ces sociétés et cela se
comprend; l'Empereur n'avait-il pas réduit ce royaume à sa plus
simple expression? n'avait-il pas ruiné ses finances? anéanti ses
armées? ne soulevait-il pas chaque jour des difficultés nouvelles
pour retarder l'évacuation de ses places fortes et pour maintenir
ses armées françaises dans les provinces laissées par le traité de
Tilsitt au roi Frédéric-Guillaume III?

Voici quel était au commencement d'avril l'état des troupes
françaises et de la confédération ainsi que de leurs emplacements.
En Westphalie, huit à neuf mille hommes de l'armée de Jérôme; à
Magdebourg, un régiment français et un westphalien; dans les villes
fortes de Stettin, de Glogau, de Custrin, dix mille soldats français
vivant chez l'habitant; la division hollandaise Gratien, à
Lunebourg, au nord-est du Hanovre; à Stralsund dans la Poméranie
suédoise, deux bataillons du duc de Mecklembourg-Schwerin et un de
Mecklembourg-Strelitz (treize cents hommes).

Lorsque Napoléon partit pour se mettre à la tête de la Grande Armée,
il prescrivit la formation d'un 10e corps pour être placé sous les
ordres de son frère Jérôme, et composé des troupes westphaliennes en
Allemagne, de la division Gratien, des troupes saxonnes du colonel
Thielmann. Ce 10e corps avait mission de couvrir la Westphalie, la
Saxe, et la partie orientale de l'Allemagne. Il pouvait être
renforcé par l'armée de réserve du vieux duc de Valmy (quartier
général à Dessau), chargée d'empêcher les Autrichiens de prendre à
revers les corps de Napoléon opérant sur le Danube.

Le 3 avril 1809, dans la nuit, une centaine de militaires allemands
ayant pour chef un M. de Katt, ancien capitaine aux hussards de
Schill, venant de Spandau, ville prussienne, pénétrèrent dans la
petite place de Stendal, se formèrent en bataille sur le marché,
prirent les chevaux et les armes des gendarmes westphaliens, et
pillèrent les caisses. Le 4, à huit heures du matin, ils se
dirigèrent sur Bourgstadt, cherchant, mais inutilement, à entraîner
les paysans, dont un très petit nombre les suivit.

Cette singulière et intempestive levée de boucliers était la
conséquence d'un plan d'insurrection générale suscitée par les
sociétés secrètes, insurrection à la tête de laquelle se trouvaient
le major Schill, le duc de Brunswick-Oels, le capitaine de Katt. Ce
dernier, n'ayant pas eu la patience d'attendre le signal du
soulèvement, brusqua la prise d'armes, espérant entraîner le
gouvernement prussien à déclarer la guerre à la France, pendant que
Napoléon était encore en Espagne et allait se trouver aux prises
avec l'Autriche. L'échauffourée ridicule de Katt fut désavouée par
le gouvernement prussien, et n'eut d'autre suite que de compromettre
le major Schill et de hâter son mouvement, ainsi que nous le verrons
plus loin.

Pendant que Napoléon, traversant l'Espagne et la France en toute
hâte, courait se mettre à la tête de sa grande armée, en Allemagne,
le roi Jérôme quittait Cassel le 9 avril avec la reine pour visiter
les deux départements de l'Ocker et de l'Elbe, et les villes de
Brunswick et de Magdebourg. Reinhard rendit compte de ce voyage par
une lettre en date du 15 avril:


  Leurs Majestés sont arrivées dimanche dernier au soir à Weende,
  domaine royal près de Goettingen. Elles y ont passé la nuit. Le
  lendemain elles ont couché à Seesen dans la maison de M. Jacobsohn,
  président du Consistoire juif. M. Jacobsohn est un négociant très
  estimable et très estimé; il a formé à Seesen, à ses frais, pour les
  jeunes gens de sa nation, un établissement d'instruction qui se
  distingue par la nouveauté de l'objet et par les bons principes qui
  le dirigent.

  On dit que la Reine en arrivant à Brunswick s'est trouvée
  incommodée. On n'apprend pas encore que le Roi soit parti pour
  Magdebourg. Immédiatement après leur arrivée à Brunswick, LL. MM.
  ont envoyé ici des ordres pour faire venir des lits et plusieurs
  valets de chambre et de pied. Mme la baronne de Keudelstein et Mme
  d'Otterstedt qui, il y a un mois, croyait déjà être parvenue au
  terme de sa grossesse, ont accompagné la Reine. Les personnes
  principales qui sont avec le Roi sont: M. le comte de Furstenstein,
  M. Cousin de Marinville, M. le baron de Keudelstein, M. Bongars. M.
  le comte de Willingerode, grand-maréchal du Palais, revenu le 10 de
  Marseille et de Paris, est aussi allé rejoindre Sa Majesté.


À peine de retour dans sa capitale, Jérôme fut informé par son
ministre de la police de la fermentation que l'on remarquait dans
les différentes provinces de son royaume. Inquiet pour la reine,
sentant qu'il serait beaucoup plus fort pour résister à l'orage,
lorsque sa femme serait à l'abri de tout danger, ayant bientôt
d'ailleurs à se mettre à la tête du 10e corps, il crut devoir se
séparer momentanément de la princesse qu'il envoya rejoindre
l'impératrice Joséphine de qui elle était tendrement aimée.

Catherine arrivée à Francfort écrivit de cette ville, le 26 avril
1809, à Napoléon:


  Sire, le Roi rend compte à Votre Majesté des motifs qui le portent à
  veiller à ma sûreté en m'envoyant auprès de S. M. l'Impératrice;
  l'insurrection qui s'augmente de moment en moment et qui est
  générale dans tout le Royaume, la nécessité où le Roi se trouve de
  ne point diviser le peu de forces qu'il a pour veiller à ma sûreté
  m'ont engagée à consentir à me séparer de lui dans un moment aussi
  critique; si ce n'était pour lui laisser la liberté nécessaire de
  veiller à sa propre sûreté et à celle de ses États, je n'aurais pu
  m'y décider et j'aurais pour moi la confiance dans les succès de
  Votre Majesté, mais c'est un sacrifice nécessaire à la sûreté et à
  la tranquillité du Roi.


À peine la reine avait-elle quitté Cassel qu'une conspiration à la
tête de laquelle était un des colonels de la propre garde de Jérôme
fut découverte par le plus grand des hasards. M. de Doernberg, le
principal conjuré qui trahissait son souverain, quoiqu'il fût comblé
de ses bienfaits, devait pénétrer la nuit dans le palais du Roi,
l'enlever, ce qui eût été très facile, et le livrer aux Anglais.

M. Reinhard rendit compte des événements de Cassel à l'Empereur par
une notification en date du 26 avril envoyée par le comte de
Fürstenstein, et par une lettre du 29 au duc de Cadore. Voici ces
deux documents:


  BERCAGNY À REINHARD.

                                                        26 avril 1809.

  Le samedi, 22 avril, le gouvernement fut averti que plusieurs
  rassemblements de paysans se formaient sur les hauteurs de
  Napoléonshoehe, ainsi qu'à Homberg, et dans divers autres villages
  environnant Cassel. Le Roi envoya de suite quelques détachements de
  sa garde pour dissiper ces attroupements et faire rentrer les
  paysans dans le devoir, mais ceux-ci excités par quelques
  malveillants, parmi lesquels on distinguait le sieur Doernberg,
  colonel des chasseurs de la garde, qui s'était mis à leur tête, et
  quelques autres personnes moins marquantes, refusèrent obstinément
  d'obéir. On fut obligé de les y contraindre par la force; plusieurs
  des insurgés furent tués, et un grand nombre amenés prisonniers à
  Cassel. Le lundi 24, tout était entièrement disparu.

  Il paraît que cette insurrection, préparée depuis longtemps par des
  agents secrets de l'électeur, devait être générale; mais les mesures
  promptes et vigoureuses prises par le gouvernement l'ont arrêtée
  dans sa naissance. Les insurgés avaient peu de fusils, et n'étaient
  armés, pour la plupart, que d'instruments aratoires. On les avait
  entraînés par l'espoir du pillage et la menace d'incendier leurs
  maisons s'ils refusaient de marcher. On s'était efforcé de leur
  persuader que tout était disposé en Westphalie pour une révolution,
  et qu'ils allaient être appuyés par des armées prêtes à entrer dans
  le royaume; mais bientôt, revenus de leur égarement, ils se sont
  empressés de rentrer dans leurs foyers et de reprendre leurs
  travaux. Les rapports qui arrivent aujourd'hui des divers points où
  l'insurrection avait éclaté annoncent que la tranquillité est
  rétablie partout. Quelques-uns des principaux moteurs sont arrêtés;
  et il paraît que S. M. aura la consolation de n'avoir qu'un petit
  nombre de coupables à punir.

  Les habitants de Cassel, loin de prendre aucune part à ces
  désordres, ont saisi cette circonstance pour donner des preuves
  particulières de leur dévouement à leur souverain; et toutes les
  classes de citoyens ont sollicité la faveur de servir Sa Majesté, et
  d'être employés à maintenir la tranquillité dans la ville, et à la
  défendre si elle était attaquée.


Le soussigné, en adressant, d'après l'ordre du Roi, la présente
communication à Son Excellence M. Reinhard, envoyé extraordinaire et
ministre plénipotentiaire de France, saisit cette occasion pour lui
renouveler les assurances de sa haute considération.


  REINHARD À CADORE.

                                                Cassel, 29 avril 1809.

  Ce fut une estafette, envoyée par le roi de Wurtemberg à la reine
  déjà partie, qui apporta le bulletin de la bataille du 21
  (Landshut); une autre estafette envoyée par le roi de Wurtemberg à
  son ministre près cette cour, porta le bulletin de la bataille du 22
  (Eckmuhl), et un courrier de retour, du ministre de Bavière, apporta
  celui du 23, écrit sur le champ de bataille de Ratisbonne. Il serait
  impossible de peindre l'impression produite par des événements qui
  semblent éclipser jusqu'aux miracles d'Austerlitz et d'Iéna, et déjà
  j'apprends que ceux qui espéraient différemment disaient
  aujourd'hui: _Dieu le veut._

  Ni les nouvelles, Monseigneur, ni les troupes qui étaient déjà en
  nombre suffisant, n'ont été nécessaires pour dissiper les
  attroupements du 22 et du 23; mais ce sont nos victoires seules qui
  détruiront jusqu'à la pensée d'une révolte dans les esprits les plus
  mal intentionnés. C'est le feu du ciel qui est tombé ainsi sur tous
  les projets déloyaux et insensés.

  Un régiment hollandais venant d'Altona, et l'avant-garde de deux
  mille hommes venant de Mayence avec six canons, sont entrés hier à
  Cassel.

  J'ai annoncé à Votre Excellence l'arrestation de deux anciens
  serviteurs de l'Électeur dont les noms avaient été mis, par les
  meneurs des rebelles, au bas d'une proclamation. Ce sont MM. de
  Lenness et de Schmeerfeld, homme d'un âge déjà avancé. Il ne s'est
  point trouvé de preuves contre eux; mais comme anciennement suspects
  ils ont été conduits à Mayence où ils seront détenus en prison.
  Plusieurs officiers des cuirassiers ont été arrêtés ou destitués.
  C'est le seul régiment qui se soit mal conduit, et dans lequel il y
  ait eu des défections. Plusieurs autres arrestations ont eu lieu,
  celle d'un curé par exemple qui avait béni des drapeaux, celle de
  la femme d'un officier qui avait envoyé à son mari par la poste une
  écharpe pour le garantir en cas de danger. D'autres ont déjà été
  relâchés. Une centaine de paysans a péri. Cent cinquante environ ont
  été entassés dans les prisons de Cassel. Le comte et la comtesse de
  Boehlen de la Poméranie ci-devant suédoise, l'un chambellan, l'autre
  dame de la reine, ont reçu l'ordre de quitter Cassel dans les
  vingt-quatre heures et de rendre leurs décorations. Ce qu'on sait du
  motif, c'est que le Roi a reproché à M. de Boehlen de s'être promené
  au parc à huit heures du soir avec un inconnu, et d'avoir dit en le
  quittant: Je désire que ce plan réussisse.

  La dame à l'écharpe de garantie demeurait à Homberg, petite ville où
  il y a un chapitre protestant de dames nobles. L'abbesse était soeur
  de l'ex-ministre Stein. La soeur d'un ex-ministre de l'Électeur en
  était aussi. Cette petite ville était le foyer de l'insurrection.
  Les chanoinesses ont été arrêtées et conduites à Cassel.

  M. le comte de Furstenstein m'a adressé par ordre du Roi une note
  concernant cette insurrection. J'ai l'honneur, Monseigneur, de vous
  en transmettre ma copie, ainsi que celle de ma réponse.

  Je n'ai rien à ajouter pour le moment aux causes qui ont amené cet
  événement, et dont ma correspondance a rendu compte à Votre
  Excellence. Mais il faut sans doute vous entretenir des fortes et
  pénibles impressions qu'ils ont produites et des conséquences qui
  peuvent en résulter. Qu'un attentat qui paraît avoir eu pour objet
  la personne sacrée du Roi ait profondément affecté l'âme généreuse
  et confiante de ce jeune monarque; que les Français qui l'entourent
  après avoir craint pour lui et pour eux-mêmes, indignés, exaltés, se
  fassent un mérite exclusif de leur fidélité; que les défiances, les
  soupçons s'étendent au delà des bornes légitimes; que beaucoup
  d'Allemands consternés ne se croient pas assez protégés par le
  sentiment de leur innocence; que liés avec des coupables par des
  relations de famille ou de société, ils craignent de paraître
  coupables eux-mêmes; qu'il en résulte un état d'anxiété, voilà ce
  qui n'est que trop naturel.

  Mais quelles sont les maximes qu'adoptera désormais le gouvernement?
  Sera-ce la sévérité ou la clémence que la politique conseillera de
  faire prévaloir? Des passions subalternes et quelques intérêts
  particuliers ne s'empareront-ils pas de la circonstance pour amener
  des changements, soit dans les personnes, soit dans le mode de
  l'administration?

  M. Bercagny, dont la place en ce moment acquiert une grande
  importance, m'a parlé à ce sujet dans un sens qui me paraît
  extrêmement sage. Il m'a dit qu'il avait calmé lui-même des
  mouvements trop fougueux de quelques Français, et qu'il sentait
  toute l'importance qu'il y avait à ce qu'il ne s'établît point de
  scission ni de distinction entre les sujets ou les serviteurs de Sa
  Majesté sous le rapport de la nation à laquelle ils appartiennent.

  J'en étais là, Monseigneur, lorsqu'il m'a été annoncé de la part de
  Sa Majesté qu'Elle me recevrait en audience particulière pour lui
  remettre la lettre par laquelle Sa Majesté l'empereur des Français,
  roi d'Italie, lui annonce l'heureux accouchement de S. A. I. madame
  la vice-reine d'Italie, lettre que j'avais reçue avant-hier. Je
  reviens de cette audience. Le Roi m'a témoigné son étonnement de ce
  que le courrier qu'il avait envoyé au quartier-général impérial
  n'était pas encore revenu. Il m'a ensuite parlé des événements du
  jour; et je lui ai dit que toute la conduite qu'il a tenue dans ces
  circonstances pénibles, que surtout tous les actes qui portent
  l'empreinte de l'impulsion de son propre esprit et de son caractère,
  ont dû lui attirer l'amour et l'admiration, et c'est très
  certainement l'effet qu'ils ont produit sur moi. En effet sa
  résolution de monter à cheval et de se montrer du côté même où l'on
  avait vu paraître les rebelles au moment où dans leurs
  rassemblements on le disait déjà prisonnier; celle de ne point
  quitter sa résidence au moment terrible où rien ne semblait encore
  garantir la fidélité de ses gardes; son allocution aux officiers;
  les deux proclamations qu'il a dictées; les mots qu'il a dits et
  dont j'ai cité quelques-uns; tout cela est vraiment royal. Il est
  certain, m'a dit Sa Majesté, que sans la découverte de M. de
  Malmsbourg, je me trouvais surpris. Les rebelles devaient arriver
  dans la nuit, les conjurés entraient dans mon appartement sans
  obstacle et sans défiance; et croiriez-vous qu'il y avait une foule
  de gens qui savaient le complot, et qui ne se croyaient pas obligés
  de le révéler. Cependant, a ajouté Sa Majesté, l'Allemand par son
  caractère n'est pas traître.--C'est une manière de voir fausse et
  criminelle, ai-je répondu, par laquelle ceux dont parle Votre
  Majesté se sont fait illusion à eux-mêmes, et cependant oserais-je
  dire à Votre Majesté, à présent que le danger est passé, que les
  espérances coupables ne renaîtront plus, que le sentiment même qu'on
  peut supposer en avoir été la cause, une certaine ténacité
  d'attachement, tournera au profit de votre règne, et que plus le
  temps et les événements s'éloigneront du passé, plus la fidélité à
  Votre Personne et à Votre Dynastie deviendra inébranlable et
  assurée.

  On ne peut, Monseigneur, arrêter sa pensée sans frémir sur les
  malheurs qui seraient tombés sur ceux-là même qui, dans leur
  aveuglement, désiraient peut-être le succès de l'insurrection.
  Aujourd'hui en punissant les perfides d'action et les traîtres, il
  sera facile d'être généreux envers les coupables d'intention ou
  d'égarement. J'apprends que l'intention de Sa Majesté est de publier
  une amnistie générale pour tous les paysans. Les autres seront mis
  en jugement, et même à l'égard de ceux-ci, il paraît que l'intention
  du Roi est de faire prévaloir la clémence.

  Sa Majesté a fait la réponse la plus terrible et la plus sublime aux
  manifestes d'insurrection de l'Autriche, en se servant du courage
  et du dévouement de ces mêmes Allemands, qu'on voulait séduire, pour
  écraser les armées autrichiennes. Il y aura solidarité de destinée,
  et ce sera une glorieuse récompense de la fidélité des uns,
  lorsqu'elle obtiendra le pardon ou repentir des autres. J'ose avouer
  à Votre Excellence que lorsque j'ai vu le Roi déjà porté à
  pressentir que tel serait le système qu'adopterait son auguste
  frère, je me suis abandonné moi-même à ces beaux pressentiments.

  Sa Majesté m'a fait l'honneur de me parler de son voyage prochain à
  Hambourg. Je désirerais beaucoup, Monseigneur, de recevoir vos
  ordres pour savoir si de préférence je dois suivre le Roi ou rester
  à Cassel. Jusqu'à présent rien n'annonce que l'intention de Sa
  Majesté soit de se faire accompagner par les membres du corps
  diplomatique, et s'il m'est permis d'opter, je ne quitterai point
  cette résidence. Mais il peut arriver des cas où des instructions
  éventuelles seraient pour moi d'un grand prix pour diriger ma
  conduite.


Ainsi, le mois d'avril 1809 avait vu se produire, en Westphalie: la
ridicule équipée du capitaine de Katt à Stendal, et la conspiration
plus sérieuse du colonel de Doernberg. Le 28, commença la singulière
course du major de Schill, et bientôt après l'entreprise désespérée
du duc de Brunswick-Oels. Les affaires de Schill et du duc de
Brunswick sont rapportées longuement et très exactement dans le
quatrième volume des Mémoires du roi Jérôme. Nous n'en ferons pas
l'historique, nous nous bornerons à donner quelques lettres et
bulletins qui y ont trait:


  BULLETIN.

                                                   Cassel, 3 mai 1809.

  Le mariage du comte de Furstenstein avec Mlle de Hardenberg a été
  célébré dimanche dernier au palais. La société a été peu nombreuse,
  la corbeille riche et magnifique. Il y a eu souper et bal. Le lit
  nuptial a été dressé dans une pièce attenante à la salle du
  conseil.--M. de Gilsa, ancien grand-écuyer de l'électeur, père de
  treize enfants vivants, et n'ayant d'autre moyen d'existence que les
  appointements des places que son épouse et lui remplissent à la
  cour, a profité de cette circonstance pour demander au Roi la grâce
  de son gendre, le sieur de Buttlar, compris dans l'art. 1er du
  décret du 29. S. M. la lui a promis.--La soeur de Mme de Stein
  soutient son rôle d'héroïne. Elle ne sort point; elle provoque son
  supplice. Elle est du reste vieille, laide, contrefaite. Une soeur
  de Mme de Gilsa, dignitaire du même chapitre, a refusé la permission
  que le Roi avait donnée à son frère de la prendre chez lui.--Le Roi
  a fait plusieurs nominations d'officiers pour remplacer ceux qui ont
  été destitués ou arrêtés.--On a trouvé parmi les papiers Doernberg
  un paquet cacheté et portant l'inscription: _à ouvrir après ma
  mort_. On dit que ce paquet ne renferme que des lettres d'amour,
  dont quelques-unes de Mme de P. Cet homme, peu de jours avant sa
  défection, avait fait venir sa femme et ses trois enfants qui
  résident à Brunswick et qui se trouvent aujourd'hui dans la misère.
  Quatre mille francs que le roi lui avait donnés se sont trouvés
  intacts dans son secrétaire. Il paraît que ce n'est pas sans combats
  intérieurs qu'il s'est chargé du rôle de traître; il y a dans sa
  conduite présomptive délire et inconséquence.--Pendant la crise, la
  ville de Cassel paraissait plus calme qu'à l'ordinaire. Le peuple
  semblait apathique, mais il montrait une grande incrédulité sur nos
  victoires.--Quelques mauvais sujets avaient excité des mouvements
  dans une commune du département du Harz. Ils furent arrêtés, et le
  préfet manda au ministre de l'intérieur qu'il avait pris les mesures
  les plus efficaces pour empêcher que la contagion ne gagnât le
  département de la Werra. C'était dans ce dernier département
  qu'était le foyer de l'insurrection.--Le baron de Wendt, aumônier du
  Roi, envoyé dans les communes catholiques de la Hesse, qui en effet
  n'ont pas remué, dit à son retour qu'il les avait exhortés à ne
  point se mêler de ces affaires, à labourer leurs champs et à laisser
  faire les autres. Il n'y entendait pas malice.

  MM. de Malsbourg et de Coninx, conseillers d'État, allant l'un et
  l'autre dans ses terres, l'un vers Paderborn pour calmer les
  esprits, furent arrêtés tous les deux et coururent quelques dangers.
  Le second fut sauvé par une ancienne femme de chambre de sa femme,
  qu'il rencontra voyageant en compagnie avec un étudiant. Elle lui
  fit prendre le rôle et le costume de son amant, et ce fut sous son
  escorte qu'il revint à Cassel.


  BULLETIN.

                                                          15 mai 1809.

  Un membre du Conseil d'État disait dernièrement qu'il fallait
  chasser tous les Allemands de la Wesphalie.--Un chef du département
  des relations extérieures a proposé gravement au ministre de Saxe de
  troquer le royaume de Wesphalie.--M. de Wolfradt, ministre de
  l'intérieur, ayant obtenu par le canal de M. Bercagny un emploi pour
  un Allemand qu'il lui avait recommandé, lui exprima sa
  reconnaissance avec un tel élan de sensibilité qu'il alla jusqu'à
  lui baiser la main. Je suis d'autant plus touché de cette faveur,
  ajoute M. de Wolfradt, que c'est la première que vous ayez accordée
  à un Allemand. M. Bercagny, furieux, lui répondit: Monsieur, si tout
  autre qu'un ministre d'État m'avait fait un pareil compliment, je
  l'aurais jeté hors de la porte.--La commission spéciale a condamné
  à mort un maréchal-des-logis des cuirassiers convaincu d'avoir
  assisté à l'enlèvement d'une caisse par les paysans révoltés. Elle a
  condamné à la même peine un jeune homme de vingt-un ans, officier du
  même régiment. Il a été exécuté avant-hier. Il avait demandé de
  commander lui-même l'exercice pour son exécution. On eut le tort de
  le lui permettre; il mourut avec beaucoup de courage.--La
  gendarmerie avait ramassé quatre-vingt-treize conscrits qui avaient
  déserté après la publication du premier décret prononçant la peine
  de mort contre ce crime; à cause des circonstances actuelles, ils
  furent tous condamnés. Assemblés sur le lieu de l'exécution, on leur
  déclara que deux seulement seraient fusillés, et que le sort en
  déciderait. Cette clémence, tempérée par une sévérité nécessaire, a
  produit un très bon effet. Malheureusement, le sort se montra
  injuste, là où le Roi s'était montré si bon, il tomba au sort les
  deux plus doux, peut-être les plus innocents de la troupe.--M. de
  Buttlar, gendre de M. de Gilsa, a obtenu sa grâce. Il n'a perdu que
  son emploi, et a été conduit en France. Il sera détenu pendant deux
  ans.--Le Roi fait souvent passer la revue des troupes. Il se promène
  beaucoup à cheval et quelquefois à pied dans le beau parc de Cassel
  qui a été interdit au public pendant certaines heures de la journée
  et de la soirée.--On avait fait espérer à un des régiments de
  cuirassiers français qui traversaient la Wesphalie que le Roi le
  passerait en revue. Le régiment attendit pendant deux heures à la
  pluie à la porte de Cassel, et la revue n'eut pas lieu. Quelqu'un en
  parla à Sa Majesté:--J'étais, dit le Roi, embarrassé de décider à
  qui j'accorderais la droite. Si c'était aux cuirassiers,
  j'affligerais ma garde, et elle n'avait encore rien fait pour la
  mériter.


Nous allons faire connaître de quelles forces disposait le roi
Jérôme à cette époque critique:

Du 10e corps dont il avait le commandement et qui était composé: 1º
de trois mille cinq cents hommes en garnison sur l'Oder ou dans la
Poméranie; de quatre cents hommes (général Liebert) à Stettin; de
onze cents hommes (général Coudras) à Stralsund; de deux mille
hommes à Custrin; de la division westphalienne d'Albignac à la
poursuite de Schill; de la division hollandaise Gratien également en
marche sur Stralsund, et recevant des ordres tantôt de son
souverain, tantôt de Jérôme; de la division westphalienne de la
garde (deux mille cinq cents combattants), commandée par les
généraux du Coudras comte de Bernterode, Bongars pour les gardes du
corps, colonel comte de Langenswartz pour les grenadiers à pied,
major Fulgraff pour les chasseurs à pied, colonel Wolff pour les
chevau-légers, prince de Philipsthal pour les chasseurs
carabiniers, envoyés à Halberstadt. Quartier général à Cassel, chef
d'état-major général le général Rebwell. La division westphalienne
de la ligne avait ses trois régiments d'infanterie à Magdebourg, 1er,
5e, 6e; le régiment de cuirassiers à Halberstadt. La division
Gratien forte de deux brigades, d'un régiment de cuirassiers et de
trois compagnies d'artillerie, était à Stralsund où elle détruisit
les bandes de Schill. Enfin à Cassel et à Magdebourg se trouvaient
encore, sous le colonel Chabert, des détachements français et du
régiment Grand-Duché de Berg envoyé de Mayence lors des troubles,
environ trois mille hommes.

Tout cela composait bien un corps d'environ seize mille combattants,
mais la garnison de Magdebourg en immobilisait cinq mille, mais
l'empereur redemandait dans toutes ses lettres le renvoi du régiment
Grand-Duché de Berg, mais la division hollandaise ne devait pas
tarder à recevoir de son roi l'ordre de rentrer en Hollande à cause
du débarquement des Anglais aux bouches de l'Escaut, en sorte que,
par le fait, Jérôme ne pouvait mettre en ligne plus de huit à neuf
mille hommes, en y comprenant deux mille Saxons à Dresde sous les
ordres du colonel Thielmann.

Il y avait bien aussi à Dessau, sous le nom de Corps d'observation
de l'Elbe, deux divisions aux ordres du duc de Valmy, mais ce
dernier avait défense de disposer d'un homme sans l'ordre formel de
l'empereur, à moins que ce ne fût pour la défense de Mayence.

Cependant le duc de Brunswick-Oels, secondé par l'Autriche, était
parvenu à lever à ses frais, en Bohême, une légion qui, revêtant
l'uniforme noir, prit le nom de: _Armée de la Vengeance_, et le duc
dépossédé de Hesse leva également une autre légion de sept à huit
cents hommes portant l'uniforme vert.

Vers le milieu de mai 1809, ces deux légions, soutenues par quelques
troupes autrichiennes, s'établirent vers Neustadt, Gabel et Rümburg
sur la frontière de Bohême, menaçant la Saxe. À cette nouvelle,
notre allié, le roi de Saxe, se retira à Leipzig, au nord-ouest de
ses États, vers la Westphalie, demandant à Jérôme de marcher à son
secours, affirmant que la Prusse avait déclaré la guerre, que
l'avant-garde de Guillaume marchait sous les ordres de Blücher.
Napoléon, recevant cette nouvelle de son frère Jérôme, répondit que
les Prussiens n'étaient pour rien dans cette levée de boucliers, que
le 10e corps suffisait pour tenir tête à l'ennemi du côté de Dresde,
ville qu'il fallait occuper et garder. Il défendit au duc de Valmy
de déplacer ses divisions.

Sur les ordres de Jérôme, le colonel Thielmann, avec ses deux mille
Saxons, se porta de Dresde sur la frontière de la Lusace, livra
quelques combats au duc de Brunswick dans les montagnes, le chassa
de Zittau et de Rümburg. Mais voyant l'ennemi manoeuvrer pour gagner
les défilés de Leitmeritz et de Toeplitz et se porter sur Dresde par
la route de Dippoldiswalde, il se hâta de se replier sur la capitale
du royaume pour la défendre. En effet, un corps autrichien de six
mille hommes, commandé par le général Am-Ende, s'était rendu à
Leitmeritz pour appuyer le duc. Le 10 juin, les Autrichiens et les
bandes de Brunswick, ayant opéré leur jonction, marchèrent sur
Dresde. Le 11, ils y entrèrent. Thielmann, se voyant trop inférieur
en force pour lutter dans la ville, préféra tenir la campagne. Il
avait pris la résolution de se replier sur le 10e corps, lorsque
dans la nuit du 11 au 12 juin il crut pouvoir essayer de surprendre
les bivouacs du duc. Après un combat des plus vifs, la cavalerie
autrichienne de Am-Ende força les Saxons à se replier sur Leipzig
par Wilsdruf. Thielmann ne fut pas d'abord poursuivi, le général
autrichien ayant voulu recevoir du gouvernement de la Bohême
l'autorisation de se porter sur Leipzig. Le 19, cette autorisation
étant arrivée permit aux deux alliés de suivre Thielmann qu'ils
rencontrèrent près de la ville. La lutte ne fut pas longue, le
colonel saxon avait trop peu de monde, il passa l'Elster et se
replia par Lutzen sur la Saale. Le 22, il fut joint à Weissenfels
par les troupes du roi Jérôme. Ce dernier, ayant à Cassel le
régiment grand duc de Berg et sa garde (trois mille hommes), expédia
l'ordre à Albignac et à Gratien, l'un à Domitz, l'autre à Stralsund,
de le venir joindre à marches forcées à Sondershausen, en descendant
l'un par Magdebourg, l'autre par Brunswick. Lui-même avait
l'intention de se porter sur Sondershausen avec sa garde, et de là
sur Dresde. Mais les opérations contre Schill n'ayant pas permis à
ses deux généraux de se mettre en marche pour la Westphalie avant
les premiers jours de juin, le Roi modifia ses projets primitifs.
Cependant, en apprenant le 15 juin l'entrée à Dresde des
Autrichiens, il fit partir le 16 ses troupes, et le 18 il se mit
lui-même en marche après de nouveaux ordres envoyés à Albignac et à
Gratien.

L'empereur ne plaisantait pas pour ce qui avait trait aux affaires
de la guerre. Il écrivait à Eugène, le vice-roi d'Italie: «Mon fils,
la guerre est une chose sérieuse»; à Joseph, à Naples: «Les états de
situation de mes troupes sont les romans que je lis avec le plus de
plaisir». Aussi les négligences de Jérôme à cet égard lui
étaient-elles très sensibles. Le 16 juin 1809, il manda au prince de
Neufchatel:


  Mon cousin, écrivez au roi de Westphalie, commandant le 10e corps
  d'armée, que je n'ai aucune situation, que je ne reçois aucun
  rapport, que j'ignore où sont mes troupes, que depuis dix-sept jours
  que l'affaire de Schill s'est passée, je n'en ai pas encore reçu de
  rapport officiel; que si, comme commandant du 10e corps, il ne
  correspond pas fréquemment avec vous et ne vous rend pas compte de
  tout ce qui intéresse ce corps d'armée, je me verrai obligé d'y
  nommer un autre commandant.


Jérôme crut de sa dignité de mener avec lui à l'armée, non seulement
un grand nombre d'équipages, de gens de cour, chambellans et autres,
mais même les ministres plénipotentiaires étrangers accrédités
auprès de sa personne. Averti de cette circonstance par les lettres
de Reinhard, Napoléon, qui aimait à voir faire la guerre
sérieusement, comme il la faisait lui-même, trouva fort mauvaise
cette manière d'agir de son frère.

Cependant le 21 juin, les divisions Albignac et Gratien après des
marches rapides se joignirent aux autres troupes de Jérôme qui se
trouva ainsi à la tête d'une douzaine de mille hommes. Le 22,
Albignac rallia les Saxons sur la Saale à Weissenfels, et les
opérations commencèrent.

Nous donnerons plus loin quelques lettres de M. Reinhard relatives à
cette campagne de Saxe pendant laquelle il ne quitta pas le quartier
général du Roi, campagne qui mécontenta fort l'empereur; mais avant,
analysons rapidement les événements militaires.

Le 24 juin, Jérôme, ayant rallié les troupes du 10e corps et étant
arrivé de sa personne à Querfurt, passa la Saale et poussa l'ennemi
sur Leipzig qu'il évacua le lendemain. Le Roi entra le 26 à Leipzig,
pendant que le général d'Albignac continuait à pousser les
Autrichiens sur Dresde. Un petit engagement eut lieu à Waldheim, et
pendant la nuit le duc de Brunswick se séparant de Kienmayer avec
ses bandes fila sur Chemnitz au sud-est pour gagner Bayreuth et la
Westphalie, tandis que les landwehr de Kienmayer se ralliaient sur
Dresde, et que lui-même avec ses troupes régulières prenait la route
de Bayreuth. Le 29, tout le 10e corps étant concentré à Waldheim,
Jérôme marcha sur Dresde. Le 30, le colonel Thielmann commanda
l'avant-garde du 10e corps, et le général d'Albignac pénétra à
Dresde où le Roi fit son entrée le 1er juillet.

À Dresde, Jérôme apprit que ses États paraissaient peu tranquilles,
qu'une expédition anglaise semblait menacer les côtes de la
Hollande, et que le duc de Brunswick se dirigeait sur la Westphalie.
Ces nouvelles le déterminèrent à abandonner Dresde où l'empereur
voulait qu'il se maintînt. Le 4, il quitta cette ville, faisant
engager fortement le roi de Saxe à rentrer dans sa capitale.

Reinhard écrivit à Champagny, de Mersebourg et de Leipzig le 26
juin, et de Dresde le 1er juillet, les deux lettres suivantes:


  REINHARD À CHAMPAGNY.

                                             Mersebourg, 26 juin 1809.

  Le Roi est arrivé à Querfurt avant-hier matin à onze heures (24
  juin); hier, à dix heures du matin, il est arrivé à Mersebourg.

  La division du général Gratien, le régiment de Berg et une grande
  partie de la garde marchent avec Sa Majesté. La totalité de ces
  troupes est entre 6 et 7,000 hommes; celles du général d'Albignac,
  en y comprenant les Saxons, montent au même nombre dans lequel il y
  a 1,300 chevaux. L'artillerie des deux corps est de 52 pièces; celle
  des Hollandais surtout est très belle et parfaitement tenue. Le
  corps hollandais et environ 800 Français, répartis entre les deux
  divisions, sont ce que nous avons de mieux en officiers et en
  soldats. D'après des renseignements qu'on a lieu de croire exacts,
  les forces du duc d'Oels montent en tout à 9,080 hommes. Sa bande
  noire, qui s'appelle la _Légion de la Vengeance_, est une mauvaise
  troupe; quelques escadrons d'Uhlans, du régiment de Blankenstein,
  méritent un peu plus de considération. Le 23, le duc d'Oels fit un
  mouvement en avant, et les troupes saxonnes furent obligées de
  reculer jusqu'à Weissenfels. Ce mouvement avait pour objet de
  masquer la retraite. En effet, dès le 24, l'ennemi évacua Leipsig où
  nos troupes sont entrées hier au soir à deux heures. Ce matin toutes
  nos troupes se sont portées en avant: le Roi partira à onze heures.

  On a intercepté une lettre où l'archiduc Charles reproche au duc
  d'Oels les excès commis en Saxe par sa troupe, qui doit, dit-il,
  être entièrement soumise aux lois de la discipline autrichienne,
  aussi longtemps qu'elle aura besoin d'être soutenue par les
  Autrichiens. Déjà le duc d'Oels était subordonné au général
  autrichien Am-Ende, et c'est à celui-ci qu'il adressa la députation
  de Dresde qui était venue à sa rencontre.

  Le général Gratien a présenté hier au Roi les principaux officiers
  de sa division; Sa Majesté s'est entretenue pendant longtemps avec
  eux. Il règne une grande activité au quartier-général. Le général
  d'Albignac a été fidèle à l'ordre de ne rien hazarder. Depuis que
  les ennemis se retirent, quelques personnes pensent qu'il aurait pu
  se porter sur leur derrière: il valait encore mieux ne commettre
  aucune imprudence.

  La ville de Cassel est tranquille. Cependant, le général Eblé a pris
  occasion d'un mouvement qui a eu lieu à Carlshaven contre des
  gendarmes, pour écrire en deux mots au Roi: que jamais la Westphalie
  n'a été aussi près d'une insurrection générale. Une preuve des
  manoeuvres clandestines qui continuent à y avoir lieu, c'est qu'on a
  arrêté dernièrement une voiture chargée d'armes et de poudre à canon
  au moment de son passage par Homberg. Dans une lettre interceptée de
  l'électeur de Hesse, il est dit qu'on ne fera rien de bon aussi
  longtemps que cet entêté de roi de Prusse ne se déclarera point. Il
  est certain que les matières combustibles sont entassées partout;
  mais toutes les étincelles ne seront point propres à y mettre le
  feu.


                                               Leipzig, le 26 au soir.

  Le Roi est entré à Leipzig à deux heures du soir, à cheval et à la
  tête de ses troupes. Il ne reste plus de doute sur la retraite des
  ennemis et sur la difficulté qu'il y aura à les atteindre. Sa
  Majesté partira demain: le corps diplomatique ne le suivra pas
  immédiatement.

  Ce soir le Roi m'a fait entrer dans son cabinet: il m'a répété que
  depuis Sundershausen il n'avait pas eu le temps d'écrire à S. M.
  l'Empereur. Comme il a paru attacher quelque intérêt à ce que
  j'écrivisse, j'expédierai cette lettre par estafette jusqu'à
  Stuttgard.


                                          Dresde, ce 1er juillet 1809.

  Le Roi partit de Leipzig le 28 à onze heures du matin: la division
  hollandaise l'avait précédé la veille. Sa Majesté passa la nuit à
  Grimma. Le lendemain 29, le quartier-général devait être transporté
  à Waldheim, petite ville située dans un défilé. Le Roi était en
  arrière, et nos voitures l'avaient cette fois précédé, lorsqu'à une
  demi-lieue de Waldheim nous rencontrâmes le général d'Albignac qui
  ordonna aux bagages de rebrousser chemin. Les ennemis ayant fait un
  mouvement sur leur gauche s'étaient portés sur Chemnitz. Le
  quartier-général fut établi à Hartha, village en arrière de
  Waldheim. Hier à deux heures de l'après-midi, le Roi est arrivé à
  Nossen d'où il est parti ce matin à cinq heures. À dix heures, Sa
  Majesté a fait son entrée à Dresde à la tête de ses gardes et des
  cuirassiers saxons, au bruit des canons du rempart et des cloches de
  la ville. Elle s'est logée au palais de Brühl.

  Les ennemis avaient quitté Dresde avant-hier. Le général Kienmayer,
  arrivé depuis quelques jours, avait établi un camp. Ce camp a été
  levé hier et il n'est pas douteux que dès demain les ennemis seront
  rentrés dans les frontières de la Bohême. Nos hussards leur ont
  déjà enlevé quelques chariots. À la tête de la colonne qui s'est
  montrée à Chemnitz et qui avant-hier encore poussait des patrouilles
  d'uhlans jusqu'à Penig, où est le duc d'OEls. Il a peu de troupes
  réglées avec lui: sa bande noire qui s'est très mal comportée
  partout, et ce qui est à la solde de l'électeur de Hesse, paraît en
  composer la partie principale. Cependant, la retraite vers la Bohême
  de ce corps qui avant-hier encore se trouvait en quelque sorte sur
  nos derrières, ne paraît pas bien constatée. Du reste, il est peu
  probable qu'il risquera de prolonger son incursion. Quand le duc
  d'OEls qui n'est point, comme on l'avait dit, entièrement subordonné
  au général autrichien, mais qui est considéré comme une espèce
  d'allié, voudrait, en profitant de l'absence du roi, se jeter dans
  la Westphalie, ce serait probablement parce que ses alliés
  voudraient en être quittes; il serait abandonné par les troupes
  autrichiennes et il ne lui resterait qu'une bande moins dangereuse
  que celle de Schill. Ce nouveau libérateur de l'Allemagne, ivre de
  tabac et de bière et de quelques vivat de la populace de Leipzig,
  voulait enrôler sous ses drapeaux tous les étudiants de cette
  université. On lui a ri au nez. Par représailles il a levé une
  contribution de 6,000 thalers à Leipzig et de 5,000 à Dresde. Les
  Autrichiens se sont partout conduits avec beaucoup de ménagements.
  Leur retraite au reste, et même quelques bruits que nous avons
  trouvés ici circulant, semblent prouver qu'il s'est déjà passé
  quelque événement important sur le Danube, et c'est vers ce côté-là
  que nous ne cessons de tourner nos regards.

  Il y a eu le 28 un petit engagement entre les troupes du général
  d'Albignac et celles du duc d'OEls, en avant de Waldheim. Il paraît
  que c'était une affaire de reconnaissance et que le tout s'est
  réduit à quelques blessés de part et d'autre. Le général d'Albignac
  a repris le commandement de la cavalerie et c'est le colonel
  Thielmann, qui déjà avait remplacé le général Dyherrn dans le
  commandement des troupes saxonnes, qui commande aujourd'hui
  l'avant-garde. Le prince de Hesse a été commandant de la ville de
  Dresde. Sous les Autrichiens c'était le prince de Lobkowiz,
  commandant les milices de Bohême.

  Je vous ai déjà parlé, Monseigneur, d'un mouvement qui avait éclaté
  à Carlshaven: il a été dissipé par quelques gendarmes. Celui qui a
  eu lieu à Marbourg a été plus sérieux: quatre ou cinq cents paysans
  sont entrés dans la ville, mais ils en ont été promptement chassés
  par la garde départementale. Cet événement a donné lieu à
  l'arrestation d'un inconnu qui se nommait Ermerich, qui résidait à
  Marbourg depuis trois mois, et qu'on dit avoir été colonel en
  Angleterre. M. Lefebvre m'a envoyé et j'ai l'honneur de vous
  transmettre la copie d'une lettre qu'on a trouvée dans ses papiers.
  C'est un homme de soixante-quatre ans: il nie encore tout.

  Ces mouvements, Monseigneur, ont été sans doute la cause d'une
  certaine inquiétude que vous aurez pu remarquer dans la dernière
  conversation du roi dont j'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre
  Excellence. Du reste, quelque vastes que puissent être les vues des
  meneurs, il est certain que les paysans n'ont pu être séduits que
  par des causes locales; c'est la contribution personnelle qui a
  occasionné le petit désordre de Carlshaven; ce sont les droits de
  consommation qui ont conduit les paysans à Marbourg et l'on me mande
  que ce sont eux-mêmes qui ont arrêté et livré l'inconnu dont je vous
  ai parlé. Ce qui doit rassurer entièrement, c'est que 1,500 hommes
  de l'armée de réserve se sont rendus à Marbourg du moment où une
  lettre du préfet de la Werra avait donné à Hanau connaissance de ce
  mouvement.

  Le roi avait expédié de Leipzig un de ses officiers d'ordonnance au
  roi de Saxe pour l'inviter à revenir dans ses États. Cet officier
  est revenu avant-hier. Je ne connais point directement le résultat
  de sa mission; mais le ministre de Saxe croit savoir que l'intention
  de sa Majesté n'est point de revenir aussi promptement que nous
  l'espérions. Le roi lui a encore hier écrit par un autre officier.

  J'apprends qu'on suppose réellement au duc d'OEls le projet de se
  porter en Westphalie. Le général Bongars a été détaché de Nossen
  avec deux régiments de cuirassiers et un bataillon français pour se
  mettre à sa poursuite.

  Le roi m'a dit que l'empereur présumait qu'il aurait pris position à
  Erfurt. Il m'a dit que dans quinze jours il comptait être à
  Hambourg. Au quartier-général et même dans les propos du comte de
  Furstenstein, il n'est question que d'aller en Bohême. À Cassel, on
  attend Sa Majesté dans cinq ou six jours en vertu de la promesse que
  Sa Majesté a donnée. Le roi a dit lui-même que depuis son absence,
  tout est en stagnation et en désordre.

  Le roi a voulu que les ministres étrangers l'accompagnassent,
  d'après le principe qu'il nous a exprimé hier qu'ils n'étaient
  attachés qu'à sa personne. Il n'en est pas moins vrai que de temps
  en temps nous nous sentons ici un peu déplacés et nous le serions
  bien davantage s'il s'agissait d'entrer en Bohème. Quant à moi je
  n'ai d'autre volonté que de connaître mon devoir et vos ordres.
  Jusque-là mon devoir est certainement de ne point m'éloigner du
  frère de l'empereur; et s'il s'agissait réellement de s'avancer en
  Bohême, le mot que le roi lui-même m'a dit sur la position à prendre
  à Erfurt suffirait peut-être pour me faire écouter. Un jour, nous
  avions été abandonnés au milieu des bagages. Nous fîmes au comte de
  Furstenstein des représentations concernant notre considération et
  notre sûreté: elles ont été écoutées et nos trois voitures suivront
  désormais immédiatement celle du roi.


Cependant l'expédition d'Am-Ende et du duc de Brunswick se
rattachait à une autre opération sur la Bavière et sur la Bohême. Le
général autrichien Radiwowitz avec 10,000 hommes, occupant Bayreuth
le 10 juillet, coupa la route de Ratisbonne au Danube, tandis
qu'Am-Ende entrait à Dresde.

L'empereur, à cette nouvelle, envoya le duc de Valmy à Strasbourg,
et le remplaça à la tête de son corps d'armée, qui devint _réserve
de l'armée d Allemagne_, par Junot, qu'il destina à opérer de
conserve avec le roi Jérôme.

Le duc d'Abrantès eut ordre de rétablir la route de Ratisbonne, puis
de pénétrer en Bohême avec son corps et le 10e. Arrivé le 27 juin à
la tête de ses troupes, il porta la division Rivaud sur Nuremberg,
dont elle chassa les Autrichiens et les força à se replier vers la
Bohême par Bayreuth et Hof.

Le même jour, 27 juin, Kienmayer avait pris le commandement des deux
corps autrichiens, Am-Ende et Radiwowitz, et les avait portés sur
Hof et sur Bayreuth.

Pendant ce temps, Junot poussa l'ennemi vers le nord par Nuremberg,
Jérôme le poussa vers le sud sur la même route, mais bientôt le duc
d'Abrantès se trouvant seul en présence des 25,000 hommes de
Kienmayer fut obligé de se replier sur Amberg. Le 10 juillet,
Jérôme, auquel Junot a donné pour lieu de réunion Hof afin d'agir de
concert, ne trouve plus les troupes du duc d'Abrantès, et seul à son
tour, devant les forces imposantes de l'adversaire, il opère sa
retraite par Schleiz sur Leipzig pour couvrir son royaume.

Jérôme était resté trop ou trop peu de temps à Dresde. En se mettant
immédiatement à la poursuite des Autrichiens d'Am-Ende, ne les
quittant pas, opérant sur le sud et Junot sur le nord, ils prenaient
peut-être l'ennemi entre deux feux. En se maintenant à Dresde, il
obéissait aux ordres de l'empereur, qui attachait avec raison à la
conservation de cette capitale une grande importance.

Nous allons continuer à donner quelques lettres écrites par Reinhard
pendant les premiers jours de cette campagne.


                                          Freyberg, ce 4 juillet 1809.

  Le roi est parti de Dresde ce matin à huit heures: il est arrivé ici
  à deux. Le colonel Thielmann s'est porté en avant de Pirna, le
  général Bongars doit se trouver en avant de notre côté, puisque le
  roi a appris hier que le duc d'OEls se retirait en grande hâte vers
  la Bohême. À notre arrivée à Freyberg on disait qu'il n'était qu'à
  cinq lieues de distance de Marienberg. On assurait à Dresde qu'il
  avait reçu trois courriers qui le rappelaient en Bohême. L'intention
  du roi ce matin était de passer ici la journée de demain.

  Le chef de l'état-major m'avait déjà dit qu'avant d'entrer dans ce
  pays ennemi, le roi attendrait les ordres de Sa Majesté Impériale.
  M. le comte de Furstenstein m'ayant dit ensuite que nous allions à
  Freyberg et de là probablement à Altenbourg, je lui ai témoigné mon
  extrême satisfaction de ce que cette marche coïncidait si bien avec
  les vues de l'empereur que je ne connaissais au reste que par le roi
  lui-même; que sans nous éloigner de l'ennemi nous nous approchions
  ainsi de la contrée où nous pourrions donner la main au corps du duc
  d'Abrantès, et même des frontières westphaliennes. M. de
  Furstenstein m'a répondu que Sa Majesté l'empereur ne paraissait pas
  supposer que le roi pût disposer d'une aussi grande force; qu'au
  reste Sa Majesté n'entrerait point en Bohême avant d'avoir connu les
  intentions de son auguste frère. J'ai saisi cette occasion pour
  assurer M. de Furstenstein que mon inclination autant que mon devoir
  me prescrivait de suivre le roi partout où il irait.

  À Dresde, le roi est allé à l'opéra le jour de son arrivée: le
  lendemain on a chanté un _Te Deum_ dans toutes les églises. Pendant
  ce temps il y a eu cercle à l'hôtel de Brühl et Sa Majesté s'est
  fait présenter les officiers civils et militaires du roi de Saxe.
  Hier elle a passé en revue les troupes qui se trouvaient à Dresde.
  Le ministre de Saxe en Westphalie a négocié pour le compte du roi un
  emprunt de 80,000 francs destinés à là solde des troupes. Il s'est
  rendu utile pendant la marche par les moyens d'informations qu'il a
  procurés.

  Je n'ai point encore entretenu Votre Excellence des inquiétudes du
  ministre de Hollande qui en effet ne paraissent point être sans
  fondement. De tous les ministres qui accompagnent le roi, M. de
  Huygens seul n'a point encore eu l'honneur de dîner avec Sa Majesté;
  mais ce qui l'a surtout affligé c'est qu'un certain article du
  journal de l'empire, où la Hollande est représentée comme la source
  de tous les bruits faux et malveillants contre la France, a été
  réimprimé par ordre du roi dans la gazette de Leipzig[118]. Le
  lendemain M. de Huygens prit occasion de l'autorisation qu'il avait
  reçue de suivre Sa Majesté pour se plaindre de la publication de cet
  article qui ferait une peine extrême à son maître. Quoi qu'il en
  soit, d'après les informations que j'ai pu obtenir, ce qui en ce
  moment s'est interposé entre les deux frères, c'est un peu d'humeur
  qui se dissipera, et il n'est guère probable que les choses iront
  jusqu'au rappel de M. de Huygens, comme celui-ci paraît le craindre.
  Quant au rappel de M. Munchhausen, il est certain que le roi de
  Hollande l'avait demandé: il l'a dit lui-même à ce ministre qu'il a
  toujours bien traité et qu'il traite bien même, à son départ. Ce ne
  fut qu'à la dernière audience qu'il lui demanda s'il ne devinait
  point le motif qui lui avait attiré ce que Sa Majesté avait cru
  devoir faire? M. de Munchhausen ayant répondu que cela lui était
  impossible, le roi ne s'en est point expliqué davantage.

         [Note 118: Une petite mésintelligence s'était élevée, à la
         suite de la course de Schill, entre Jérôme et Louis, le
         second ayant pris parti pour Gratien, le premier pour
         d'Albignac accusé, non sans raison, de lenteur et de mauvais
         vouloir par le général hollandais.]

  Le Conseil privé de Dresde avait envoyé un M. de Manteufel pour
  recommander le sort de la Saxe à l'empereur d'Autriche. Cette
  démarche, qui pouvait être excusable de la part d'un conseil
  municipal, ne l'est point de la part d'un conseil de ministres
  d'État. Aussi, à l'audience de dimanche, le roi en a-t-il hautement
  exprimé sa surprise et son indignation. Il a dit que si cela était
  arrivé dans un autre pays que la Saxe dont le souverain était connu
  par sa loyauté et son attachement à la cause commune, les suites
  pourraient en être très graves; mais que sûrement le roi de Saxe
  serait celui qui se montrerait le plus péniblement affecté de cette
  mission déplacée. À côté de l'ordre du jour de Sa Majesté
  westphalienne que j'ai transmis à Votre Excellence avec ma dernière
  expédition, était affichée partout une proclamation de Sa Majesté
  saxonne dont j'ai l'honneur de joindre ici la traduction quoique je
  doive supposer que M. de Bourgoing vous l'aura déjà envoyée[119]. Le
  roi a été plus content de sa réception à Dresde que de celle qu'on
  lui avait faite à Leipzig: cette dernière ville en sa qualité de
  ville de commerce a son esprit d'égoïsme, sa manufacture de fausses
  nouvelles, sa populace oisive et souffrante. À Dresde, d'ailleurs,
  la proclamation du roi de Westphalie avait déjà produit un bon
  effet. Depuis que la Prusse n'est plus comptée au nombre des
  puissances, les Saxons, peu flattés dans tous les temps de partager
  leur souverain avec les Polonais, affectent par une sorte
  d'opposition de se montrer attachés à l'Autriche; mais le génie de
  cette nation polie, spirituelle et énervée, diffère essentiellement
  de celui des Autrichiens; aussi n'ai-je nullement partagé
  l'inquiétude du roi sur la fidélité des troupes saxonnes. Un homme
  de lettres, Adam Muller, un des coryphées de cette école moderne qui
  fait dépendre le salut de l'Europe du rétablissement du
  catholicisme, connu d'ailleurs à Dresde et en Allemagne par un cours
  de lectures publiques où l'on trouve de l'esprit de néologisme et
  des paradoxes, avait servi de secrétaire au prince de Lobkowiz. Il a
  reçu l'ordre de quitter la Saxe et s'est rendu à Berlin.

         [Note 119: Deux pièces sans nulle importance.]

  M. le colonel Clary, chargé par le roi d'Espagne de porter à S. M.
  westphalienne l'ordre de la Toison d'or, a obtenu la permission
  d'accompagner, de suivre le roi dans cette campagne: il a suivi le
  quartier-général depuis Sondershausen. Le roi, de son côté, vient
  d'instituer une décoration de médailles d'or et d'argent pour
  récompenser, parmi les sous-officiers et les soldats de son armée,
  le mérite et les services militaires. Une pension de 100 fr. est
  attachée à la médaille d'or et une de 50 fr. à la médaille d'argent.
  Je n'ai pu prendre copie du décret d'institution qui aura déjà paru,
  vu qu'il paraîtra dans le _Moniteur westphalien_.


                                                         Ce 4 au soir.

  Le corps du duc d'OEls tient encore entre Schauberg et Zwickau. Avec
  les milices et les uhlans on le croit encore fort de 6 à 7,000
  hommes. Ce partisan a enlevé toutes les armes à feu qu'il a pu
  saisir dans cette contrée où la liberté de la chasse fait attacher
  du prix à de bons fusils. Le général Bongars est à Leipzig, ce qui
  probablement a fait dire ce matin à Dresde que le duc d'OEls était à
  Halle. Des avis de la frontière parlent du corps de l'électeur de
  Hesse comme devant venir se joindre à celui du duc d'OEls. Il parait
  que c'est le corps qui avait pénétré dans Bayreuth et que l'approche
  du général Rivaud, qui, le 28, était à Wurtzbourg, aura forcé de
  rentrer en Bohème. Le roi s'est informé des routes de la Bohême, de
  la Franconie et de la Thuringue: laquelle prendra-t-il?

  M. de Malsbourg, écuyer de S. M. envoyé à Francfort auprès du roi de
  Saxe depuis notre entrée à Dresde, et le retour de M. de Courbon
  nous fera connaître sans doute la résolution définitive de ce
  souverain. M. Bigot, officier d'ordonnance, est parti hier pour le
  quartier général impérial, où M. Guériot, parti de Leipzig dix-huit
  heures après l'expédition de mon estafette du 26, doit déjà être
  arrivé.


                                          Freyberg, ce 5 juillet 1809.

  J'ai reçu la lettre du 22 juin par laquelle Votre Excellence
  m'accuse réception de mes lettres nºs 51 et 52, et me transmet les
  ordres que Sa Majesté Impériale a daigné me faire réitérer dans
  cette occasion. Je m'efforcerai, Monseigneur, dans ma position
  actuelle, de les remplir de mon mieux, quelque indigne que je sois
  de rendre compte des opérations militaires. Heureusement le ministre
  de Saxe, remplissant les fonctions de chef d'espionnage, est assez
  au courant des mouvements dont on fait un grand mystère au
  quartier-général à nous autres profanes du corps diplomatique. Le
  ministre des affaires étrangères porte l'habit et prend quelquefois
  le langage d'officier d'ordonnance; il ne nous appartient plus et
  c'est presque de vive force que j'ai été obligé d'emporter
  avant-hier un moment de conversation avec lui. Le roi l'avait
  chargé en ma présence de me communiquer les bulletins; il ne l'a pas
  fait; le chef d'état-major m'avait promis la communication de ses
  rapports: je me suis lassé de les demander. Comme au reste ces
  informations parviendront à Sa Majesté Impériale par un autre canal
  et que Votre Excellence pourra lire les bulletins un peu plus tard
  dans le moniteur westphalien, il n'y a point d'inconvénients et je
  suis même très éloigné de me plaindre d'une situation qu'il était
  facile de prévoir et qui ne me rend responsable que de mes propres
  erreurs.

  C'est par le ministre de Saxe que j'ai appris que les troupes
  saxonnes détachées à la poursuite du général Kienmayer, qui s'était
  retiré au-delà de Peterswalde avec 3,000 hommes environ de troupes
  réglées, avait ordre de se rapprocher d'ici et que le général
  Bongars était à Leipzig. J'ai pensé que ce pourrait être pour aller
  à la rencontre du roi de Saxe; d'autres disent que c'est pour se
  procurer plusieurs objets qui manquent à ses cuirassiers; d'autres
  qu'une partie de sa cavalerie a eu ordre de se rendre à Cassel.
  J'apprends que le général Bongars aussi doit se rapprocher de nous.
  La position de Freyberg est plus centrale en effet; cependant
  _Dresde, où n'est restée aucune troupe, sera de nouveau livrée aux
  incursions ennemies_.

  Le roi, depuis qu'il est à l'armée, a donné tout son temps à ses
  occupations: il a fait presque toute la route à cheval. Le général
  Rewbell, chef de l'état-major, et le comte de Bernterode du Coudras,
  capitaine de ses gardes, sont habituellement auprès de lui; le comte
  de Furstenstein ne quitte point sa personne. Le général
  Klosterlerod, les colonels Chabert, de Lepel, Verdun, de Borstel, de
  Schlosheim, Zeweinstein, de Laville, Villemereuil, le prince de
  Salm, font le service du quartier-général. MM. de Soudressons, l'un
  maréchal de la cour, l'autre préfet du palais, M. de Marinville,
  secrétaire du cabinet, et deux pages composent le reste de sa suite.

  Aux membres du corps diplomatique, s'est joint depuis hier au soir
  le ministre de Prusse, qui, quoique à peine rétabli, s'est mis en
  route immédiatement après avoir reçu de Berlin l'ordre de suivre Sa
  Majesté.

  Il n'est plus douteux que le corps ennemi a été constamment plus
  faible que le nôtre et qu'en y comprenant la Landwehr il n'a jamais
  dépassé 10,000 hommes. Une mésintelligence constante a régné entre
  les Autrichiens et le corps du duc d'OEls.

  Le général Rewbell se plaint de la jalousie qui règne chez nous,
  entre les Saxons, les Hollandais et les Westphaliens. En Saxe, on
  prétend que les Autrichiens ont tenu une meilleure discipline que
  les nôtres sans exception. Cependant il n'y a point d'excès graves;
  les gardes par besoin ont, dit-on, enlevé ou échangé quelques
  chevaux. Le comte de Bernterode a fait couper la queue à un cheval
  qu'il se destinait. Le général Rewbell l'a fait rendre.

  Le général d'Albignac a beaucoup perdu de sa réputation. Le général
  Gratien avait offert son concours à Doemitz pour ne laisser échapper
  aucun ennemi: l'autre a voulu avoir seul la gloire et l'ennemi s'est
  échappé. Le ministre de Hollande m'a assuré que Gratien avait reçu à
  Rostock l'ordre de ne point attaquer Schill et de revenir, mais que
  c'était cet ordre en poche qu'il avait marché sur Stralsund. Les
  généraux hollandais se distinguent par leur tenue et leur maturité
  dans une position difficile. Le régiment de Berg (officiers et
  soldats) est mal discipliné. Rewbell se plaint du comte de
  Bernterode qui, dit-il, ne fait que des bévues. Le général Allix se
  plaint du général Rewbell pour avoir laissé son parc d'artillerie à
  Dresde sans aucune troupe pour le protéger. Comme notre marche est
  devenue un peu incertaine, les soldats commencent à penser qu'on n'a
  pas grande envie de se battre.

  Le général Royer a fait enlever de Marbourg le nommé Ermerich et les
  autres prisonniers, probablement pour les mettre à l'abri d'un coup
  de main de quelque bande insurgée. M. Siméon les a réclamés;
  j'apprends qu'ils vont être ramenés à Cassel.

  Pour donner à Votre Excellence une idée de l'esprit de cette ville,
  je ne saurais mieux faire que de transcrire quelques passages de la
  correspondance de M. Lefebvre.

  Le roi a visité ce matin les bâtiments où se fait la fonte ou
  l'amalgame du minerai. J'avais parlé à M. de Furstenstein de M.
  Werner comme d'un homme du mérite le plus distingué et comme du
  premier minéralogiste de l'Allemagne. Mais un chef des mines qui ne
  savait pas le français a conduit Sa Majesté, et le prince de Salm a
  servi d'interprète.

  Les généraux hollandais, le général d'Albignac et le colonel
  Thielmann se sont réunis ici aujourd'hui; on attend demain le
  général Bongars et un régiment hollandais venant de Magdebourg.

  Le roi nous a dit qu'il avait fait écrire au général Kienmayer pour
  lui demander si le duc d'OEls était à la solde de l'Autriche: que
  dans le cas contraire il ne pourrait le traiter que comme un
  aventurier.

  La gazette de Leyde, en imprimant l'article dont j'ai parlé dans mon
  numéro précédent, l'accompagne d'une réfutation. M. de Huygens vient
  de demander à M. de Furstenstein, comme le seul moyen de rendre
  justice et satisfaction à Sa Majesté hollandaise, que la réfutation
  aussi soit imprimée dans les gazettes qui sont sous l'influence du
  gouvernement westphalien. Ce ministre l'a promis.

  Depuis que je suis au quartier-général j'ai envoyé toute ma
  correspondance à Votre Excellence par estafette, mon nº 55, le 24
  juin, de Querfurt à Francfort; mon nº 56, le 26 à minuit, de Leipzig
  à Stuttgard. Un officier saxon, que le roi avait retenu et qui est
  parti de Dresde le 2 juillet au matin pour Francfort, s'est chargé,
  sous les auspices de M. de Furstenstein et sous l'enveloppe de
  ministre de Westphalie à Francfort, de mon nº 57. Je me propose
  d'envoyer la présente expédition par estafette, de Chemnitz, où nous
  allons demain matin, à Stuttgard: c'est un détour sans doute, mais
  je n'ose pas encore m'écarter de la route de Francfort, dans
  l'incertitude où je suis sur l'état des affaires en Franconie.

  _P.-S._                                                Ce 5 au soir.

  Un courrier du roi, revenant de Cassel, m'apporte à l'instant, de la
  part de M. Lefebvre, la dépêche que Votre Excellence m'a fait
  l'honneur de m'adresser le 26 du mois passé. Je me félicite,
  Monseigneur, d'avoir pressenti et prévenu les intentions de S. M.
  Impériale. Votre Excellence aura pu se convaincre que je n'ai jamais
  été incertain sur le parti que j'avais à prendre, quoique dans un
  temps où il n'était point question de s'éloigner des frontières de
  la Westphalie et où l'on assurait que l'on n'entrerait point en
  Saxe, j'ai cru devoir chercher quelque expédient pour ne rien
  préjuger sur les ordres de Sa Majesté l'empereur quels qu'ils
  puissent être.

  Je me suis empressé de communiquer à M. le comte de Furstenstein et
  les bulletins que M. Lefebvre avait déjà copiés pour les faire
  imprimer à Cassel, et le contenu de votre dépêche. J'ai dit à ce
  ministre que, quoiqu'il n'y soit question que du langage ostensible
  que j'avais à tenir, il en résultait cependant que déjà la marche du
  roi répondait parfaitement aux vues de Sa Majesté Impériale, et que
  la réponse confidentielle et positive que Sa Majesté allait recevoir
  pouvait en quelque sorte être prévue. M. de Furstenstein a paru
  incertain s'il convenait que le roi entrât personnellement en
  Bohême. Comme il s'agit aujourd'hui de trois corps, l'opération aura
  besoin d'être concertée: on ne courra plus le risque de s'aventurer,
  et si le roi entre en Bohême, il y paraîtra d'une manière glorieuse
  et digne de sa personne. C'est du reste à Chemnitz qu'il faudra
  prendre une résolution, et la lettre de Votre Excellence ne pouvait
  arriver plus à propos. Le courrier de M. Bourgoing, en remettant
  votre paquet à M. Lefebvre, a dit de vive voix qu'on disait à
  Francfort que le roi de Saxe en partirait mercredi 6, mais qu'il
  n'irait que jusqu'à Leipzig. J'ai informé M. de Furstenstein de ce
  oui-dire, mais je n'ai pu deviner ce que signifiait le sourire avec
  lequel il l'a reçu. Il signifiait à peu près qu'on n'était pas très
  content de Sa Majesté saxonne et qu'on ne croyait pas à son retour.

  Lorsque j'ai annoncé au ministre de Saxe que toutes les
  contributions levées par des bandes ou patrouilles autrichiennes
  seraient restituées aux dépens des pays héréditaires, il m'a demandé
  en riant si les dépenses occasionnées par la présence des troupes
  amies retomberaient aussi sur l'Autriche. Il a ajouté aussi qu'il
  espérait que je représenterais à Sa Majesté impériale mon maître
  combien cette marche était coûteuse pour la Saxe. Il m'a paru que
  cette observation lui avait déjà été faite de Francfort, et sa
  position en effet est délicate.


                                          Schleiz, ce 12 juillet 1809.

  À peine mes collègues et moi avions-nous fait partir un exprès de
  Werdau pour porter à Géra nos paquets, d'où ils ont été expédiés par
  une estafette à Francfort, que nous apprîmes par hasard, comme à
  l'ordinaire, que le roi allait partir, non pour Géra, mais pour
  Reichenbach. Ce départ fut annoncé le 10, à onze heures du matin; il
  eut lieu à midi. D'après tout ce que j'ai pu recueillir depuis, le
  motif de ce changement subit de détermination était qu'on avait
  appris vaguement que le duc d'Abrantès s'était retiré et même qu'il
  avait éprouvé un échec. Quoiqu'il se soit passé trois jours depuis
  que ce prétendu événement aurait eu lieu, tout ce qui me paraît
  constaté, c'est que le duc d'Abrantès ne s'avance point à notre
  rencontre, qu'il n'y a point eu de jonction, ni peut-être de
  communication directe entre les deux corps. Le roi au reste dit
  positivement que le duc d'Abrantès est sous ses ordres; il a même
  assuré avant-hier que c'était lui-même qui avait donné à ce général
  l'ordre de se retirer pour serrer d'autant plus sûrement l'ennemi
  entre les deux corps. Cette manière ingénieuse de justifier
  éventuellement la retraite du duc d'Abrantès est un trait de
  générosité, et c'est par la même impulsion que le roi a fait son
  mouvement en avant[120].

         [Note 120: Reinhard avait vu juste.]

  Lorsqu'on fut arrivé à Reichenbach, on afficha un ordre du jour qui
  défendit à toutes les voitures de suivre l'armée, à l'exception de
  celles du roi et de celles qui auraient une permission expresse du
  chef de l'état-major. Après une conversation avec M. le comte de
  Furstenstein dans laquelle ce ministre nous répéta que le roi
  verrait toujours avec plaisir que nous le suivissions, rien ne fut
  changé à l'égard de l'ordre donné pour les voitures du corps
  diplomatique, et le lendemain matin, 11 juillet à quatre heures, on
  se mit en marche pour Plauen. Dans la journée d'hier, les ennemis
  tenaient encore à Hof; il y eut même une affaire de reconnaissance
  avec un détachement du général d'Albignac, contre lequel les ennemis
  firent sortir de Hof trois escadrons et deux bataillons d'où l'on
  inféra qu'ils y étaient en force. Ce n'est qu'hier au soir ou dans
  la nuit passée qu'ils ont évacué cette ville. Cependant au moment de
  notre entrée à Plauen, un détachement de sept hussards noirs parut
  encore à OElsnitz à deux lieues de Plauen.

  Aujourd'hui, le roi a voulu partir de Plauen à trois heures du
  matin: il n'a pu en sortir qu'après quatre heures, à cause des
  bagages et des colonnes qui défilaient. À midi, son quartier-général
  s'est trouvé établi à Schleiz. Trois trains d'artillerie, tous les
  généraux, tous les corps, excepté les Saxons et le colonel
  Thielmann, sont réunis ici. Les Saxons mêmes, qui de Marienberg
  devaient se porter à Dresde, ont eu ordre de se rapprocher de nous.
  Le général Bongars nous avait joints à Reichenbach.

  Ce matin, la nouvelle était que le général Klenau avec 3,000 hommes
  était venu de Bohême joindre le général Kienmayer. Cette nouvelle
  par plusieurs raisons paraît apocryphe.

  Nous voici maintenant sur la grande route de Géra et de Hof, ainsi
  que sur la route de Iéna. Le roi reviendra-t-il à son premier projet
  dont il me parla à Werdau? Ou se portera-t-il de nouveau sur Hof?
  C'est ce que nous n'apprendrons peut-être que demain matin.

  Sa Majesté a reçu à Reichenbach les dépêches de Sa Majesté le roi de
  Saxe portées par un officier. Ce souverain n'a pas encore jugé à
  propos de quitter Francfort; et il est à peu près décidé maintenant
  qu'il n'y aura point d'entrevue. On dit que c'est le mouvement que
  les Autrichiens avaient fait sur Chemnitz qui l'a fait changer de
  résolution. Le roi qui avait constamment tenu S. M. saxonne au
  courant de sa marche et des points où l'entrevue pourrait avoir
  lieu, paraît avoir reçu cette nouvelle avec un certain déplaisir. Il
  a dit à l'officier que peut-être dans deux ou trois jours ses
  promenades en Saxe finiraient par l'ennuyer et qu'alors il
  retournerait à Cassel. Sa Majesté vient d'expédier pour sa capitale
  un courrier chargé, comme on croit, d'y annoncer son arrivée
  prochaine.

  Ce matin, avant de partir de Plauen, le roi m'a dit qu'il avait reçu
  des nouvelles de S. M. Impériale; que le passage du Danube avait eu
  lieu, et que déjà 3,000 Autrichiens avaient été faits prisonniers.
  Le capitaine Gueriot, étant parti du quartier-général impérial le 4,
  la veille du passage, a appris les nouvelles subséquentes en route
  par un officier wurtembergeois.

  Le ministre de Prusse, toujours malade et invité par nous tous à
  retourner, a pris à Reichenbach le parti de s'en aller à Géra. Le
  ministre de Saxe, tombé malade aussi, est resté à Plauen. Ce matin,
  le roi a chargé M. le comte de Furstenstein, en notre présence,
  d'annoncer à M. de Schoenbourg qu'il pouvait retourner à Cassel. Ce
  ministre ayant dit également au ministre de Hollande que rien
  n'empêchait les autres membres du corps diplomatique de partir
  aussi, je pense que notre retour pour notre résidence ordinaire ne
  sera plus guère différé.


                                              Weimar, 13 juillet 1809.

  Hier au soir les ministres de Bavière et de Hollande se rendirent au
  quartier du roi pour demander à M. de Furstenstein une explication
  positive sur les intentions de Sa Majesté concernant notre départ.
  Je n'avais pas voulu les accompagner, parce qu'il m'avait paru qu'il
  me convenait d'être le dernier à demander cette explication et que
  M. de Furstenstein jugerait peut-être convenable de me la donner de
  son propre mouvement.

  Mes collègues trouvèrent ce ministre accompagnant Sa Majesté dans
  une promenade au jardin, bien mal entretenu, du prince de
  Reuss-Schleiz. Il n'y avait qu'un jeu de quilles, le roi y joua avec
  gaîté. Dans ce moment arriva le major Sand, annonçant qu'il avait
  rencontré l'ennemi en avant de Plauen; que les tirailleurs l'avaient
  poursuivi, lui avaient tué six chevau-légers; qu'il estimait de
  10,000 hommes les deux colonnes qu'il avait vu descendre des
  hauteurs et qu'à neuf heures du matin l'ennemi était entré à Plauen.

  Le ministre de Wurtemberg vint m'annoncer cette nouvelle; je montai
  au château. Bientôt le général Rewbell vint au-devant de moi. «Que
  nous sommes heureux, dit-il, d'être sortis de ce mauvais trou de
  Plauen! Mes cheveux se dressèrent sur ma tête, lorsque je vis cette
  position détestable. Encore dans la marche de ce matin, l'ennemi
  avait diverses routes pour nous couper; par l'une, à moitié chemin
  entre Plauen et Schleiz, il tombait sur le milieu de notre colonne:
  il nous anéantissait par l'autre, à la jonction de la grande route;
  à notre route de traverse, il nous devançait ou nous empêchait de
  prendre position.» Cela est fort heureux sans doute, mais pourquoi
  les cheveux du chef de l'état-major ne se dressent-ils que lorsqu'on
  est déjà arrivé dans la position qu'il a dû reconnaître, indiquer et
  ordonner?

  Un instant après, le major Borstell nous annonça que l'ordre du roi
  était que toutes les voitures sortissent à l'instant de la ville
  pour être parquées à un quart de lieue de la ville, et que nous
  avions à nous dépêcher. Je répondis qu'avant tout j'avais besoin de
  consulter M. le comte de Furstenstein pour savoir si je devais me
  séparer de ma voiture; que ne croyant pas pouvoir la laisser en
  ville, je pourrais me trouver obligé d'en sortir aussi, et que
  jusque-là je priais que l'ordre ne me fût point appliqué.

  M. de Furstenstein parut. Nous l'entourâmes tous; mais je ne crus
  devoir parler que pour moi. Je dis à ce moment qu'attendu l'ordre
  concernant les voitures, j'étais prêt à envoyer la mienne à
  l'instant même à Cassel, sous la conduite d'un domestique éprouvé,
  _ainsi que tout ce qu'elle renfermait_, et à suivre Sa Majesté avec
  plaisir, par devoir et par dévouement; seulement que je devais dans
  ce cas prier Sa Majesté de me donner les moyens de l'accompagner
  (le roi avait promis de me prêter une de ses calèches). M. de
  Furstenstein alla sur le champ en parler au roi et revint
  immédiatement nous annoncer que, dans les circonstances actuelles,
  Sa Majesté trouvait bon que nous retournassions à Cassel. Je
  demandai en conséquence qu'il nous fût permis de prendre congé de Sa
  Majesté. Nous fûmes admis sans délai: il était dix heures:

  «Eh bien! Messieurs, dit le roi, vous voulez partir?--Votre Majesté,
  répondis-je, veut que nous partions.--Oui, dit le roi, vous
  m'embarrasseriez.» Il parla ensuite de la situation des choses: «Je
  m'attendais, nous dit-il, à être attaqué à deux heures (c'est ce que
  nous avait déjà dit le général d'Albignac). J'irai au devant d'eux,
  c'est-à-dire je chercherai à les attirer dans la position que j'ai
  choisie, où je réponds d'eux, et où je pourrai tenir pendant trois
  jours contre 20 et même 30,000 hommes. Il faut espérer que le duc
  d'Abrantès les suit: je ne sais ce qu'il fait; il s'endort, je crois
  (ce n'est qu'à Iéna que nous avons appris que le duc d'Abrantès
  était entré à Bayreuth le 6; il paraît certain qu'aucune
  communication directe et suivie n'existe entre le roi et ce
  général). S. M. nous parla ensuite de la position de Plauen et du
  bonheur de l'avoir quittée, à peu près dans les mêmes termes que le
  général Rewbell; Elle nous congédia en nous invitant à partir
  promptement. Le roi nous avait proposé de prendre la route de
  Saalfeld; je proposai celle de Neustadt, de Kahla et de Iéna. C'est
  cette dernière que nous avons prise. Nous sommes partis de Schleiz à
  minuit; nous sommes arrivés à Weymar ce soir à deux heures, sans le
  moindre accident et surtout sans la moindre inquiétude. En effet,
  comme on ne saurait douter que le passage du Danube n'ait eu lieu,
  les ennemis qui depuis plusieurs jours pouvaient en connaître le
  résultat devaient chercher, dans ce moment de confusion où je les
  suppose, à éloigner le corps du roi de leurs frontières; ils ne se
  porteront pas en avant de Plauen, mais longeant la Bohême et
  cherchant même à gagner Dresde, ils se tiendront sur la défensive.
  Le roi, de son côté, avant d'entreprendre quelque chose de décisif,
  attendra les nouvelles du Danube.

  Le ministre de Bavière nous a déjà quittés pour se rendre à
  Francfort. Les ministres de Wurtemberg et de Hollande sont ici avec
  moi. Ce dernier voyageait dans la voiture du ministre de Saxe, où il
  laissa tous ses effets. M. de Schoenbourg, avec la fièvre et sans
  chevaux, n'ayant pu quitter Plauen, nous sommes inquiets de ce qui
  lui sera arrivé.

  Je me propose d'attendre ici un ou deux jours; M. le colonel Clary
  aussi doit venir nous joindre: ensuite je continuerai ma route pour
  Cassel.

  C'est ainsi, Monseigneur, que s'est terminé pour nous ce voyage
  militaire où, je l'avoue, nous nous sentions tous, sans exception,
  un peu déplacés et où moi, personnellement, je crains d'autant plus
  de l'avoir été que je ne puis espérer d'avoir été capable de vous
  transmettre sur les événements de la campagne, et, à leur défaut,
  sur les mouvements des troupes, des notions dignes de fixer
  l'attention de Sa Majesté Impériale.


On comprend qu'en lisant les dépêches de Reinhard, l'empereur ait
trouvé assez mauvais la manière dont le jeune roi menait ses troupes
et exécutait ses ordres, aussi lui écrivit-il de Schoenbrunn, le 17
juillet à six heures du soir:


  Mon frère, le major-général m'a mis sous les yeux votre lettre du 7
  juillet. Je ne puis que vous répéter que les troupes que vous
  commandez doivent être toutes réunies à Dresde. Il n'y a à la guerre
  ni frère de l'empereur ni roi de Westphalie, mais un général qui
  commande un corps.

  Dans les 18,000 hommes dont vous faites le compte, vous ne comprenez
  pas la brigade La Roche, qui est d'un millier de dragons. Vous
  pouvez y joindre en outre le 22e de ligne.

  Pendant la durée de l'armistice, les Saxons peuvent se recruter de
  quelques milliers d'hommes et remonter leur cavalerie.

  Vous pouvez attirer à vous tous les Hollandais, de sorte que vous
  puissiez vous présenter à l'ouverture des hostilités avec 25,000
  hommes sur les frontières de la Bohême, ce qui obligera l'ennemi à
  vous opposer une pareille force, et, comme le théâtre de la guerre
  sera nécessairement porté de ce côté, nous serions bientôt en mesure
  de nous joindre par notre gauche ou par notre droite.


Jérôme, arrivé à Cassel le 19 juillet 1809, écrivit à Napoléon le
20:


  Sire, je reçois la lettre que Votre Majesté a bien voulu m'écrire de
  Schoenbrunn en date du 14. La retraite du duc d'Abrantès sur le
  Danube m'avait forcé de prendre position à Schleitz et de quitter
  l'offensive, l'ennemi étant dès lors très supérieur à moi. J'étais
  dans cette position lorsque j'appris la nouvelle des grandes
  victoires de Votre Majesté et le débarquement des Anglais. Je jugeai
  dès lors que je n'avais pas à craindre que le corps autrichien
  m'attaquât. Je n'étais pas assez fort pour le poursuivre en Bohême,
  ce qui me décida à me porter tout d'un coup sur la Baltique par deux
  marches de onze lieues chacune. J'arrivai le 17 à Erfurt; l'ennemi
  ne fit pas un seul pas pour me suivre et il ne le pouvait, d'après
  la défaite de l'armée autrichienne. Le 18, j'ai appris l'armistice;
  cela m'a fait persévérer dans ma marche sur le Hanovre, puisque je
  n'avais rien à craindre pour la Saxe pendant six semaines, et que
  dans les quinze jours réservés pour la dénonciation de l'armistice,
  j'avais le temps de me reporter du Hanovre sur les frontières de la
  Bohême. J'ignorais totalement que Votre Majesté pût tenir à ce que
  j'occupasse Dresde, et, craignant même qu'elle n'y désapprouvât mon
  séjour, je n'y étais resté que le temps nécessaire pour faire
  rafraîchir mes troupes. La division hollandaise, qui est réduite
  presque à rien (les quatre régiments d'infanterie n'ayant pas 900
  bayonnettes chacun et le régiment de cavalerie n'ayant que 280
  chevaux), est restée à Erfurt pendant que le général Gratien est
  occupé à régler l'armistice avec le général autrichien qui est à
  Plauen. Je compte faire rejoindre cette division à Hanovre, quand
  j'aurai la certitude que les Anglais débarquent en force, ce qui me
  paraît bien douteux d'après tous les événements.

  D'après les intentions de Votre Majesté, j'ai donné l'ordre au
  régiment de ligne français et aux chevau-légers polonais qui sont
  dans les forteresses de l'Oder de rejoindre mon armée à Hanovre;
  mais je ferai observer à Votre Majesté que ces villes vont se
  trouver presque sans garnison.

  J'augmente mes troupes tant que je puis; mais, je puis l'assurer à
  Votre Majesté (et elle peut s'en convaincre par les rapports de
  toutes les personnes qui connaissent la situation actuelle de la
  Westphalie), ce royaume ne peut aller encore quatre mois tel qu'il
  est, comme je l'ai déjà écrit à Votre Majesté que je ne trompe
  jamais. Depuis trois mois, la liste civile, les ministres et les
  fonctionnaires publics ne sont pas payés et n'ont reçu que de
  faibles à-comptes sur leurs traitements, et la solde des troupes
  sera suspendue dans deux mois si Votre Majesté ne change pas l'état
  du royaume. Cependant, il est impossible d'y mettre plus d'ordre et
  d'économie que je ne le fais. Aucun budget n'est atteint, mais les
  rentrées réelles sont bien loin des recettes présumées. Enfin la
  Westphalie ne peut se soutenir si elle continue à payer le restant
  de la contribution de guerre, ce qui fait sortir annuellement 7
  millions de numéraire de la circulation.

  La Westphalie ne peut exister sans la France; mais aussi la
  Westphalie peut être d'une très grande utilité au système politique
  de Votre Majesté.

  Je prie Votre Majesté de croire que tout ce que je lui dis là n'est
  que la stricte et exacte vérité.


Les explications données par le roi Jérôme à Napoléon ne
convainquirent nullement ce dernier et ne le firent pas changer
d'avis, car le 27 juillet 1809, M. de Champagny, alors auprès de
l'empereur à Vienne, écrivit à Reinhard la lettre suivante:


  Sa Majesté m'avait chargé de vous faire connaître combien Elle avait
  été affligée du résultat de l'expédition du 10e corps d'armée en
  Saxe et en Franconie. Elle me charge encore de vous écrire une
  seconde fois sur ce sujet. Si des fautes ont été commises, si le
  résultat n'a pas été, comme l'empereur l'avait espéré, d'enrichir la
  réputation militaire de son auguste frère, l'empereur pense que
  c'est moins le tort de Sa Majesté westphalienne, dont la jeunesse ne
  peut faire supposer une grande expérience, que celui des personnes à
  qui Elle avait accordé sa confiance. L'empereur veut donc que vous
  parliez à M. le comte de Furstenstein, à M. le général Rewbell et à
  M. le général d'Albignac, et que vous leur fassiez entendre que,
  s'ils ne veulent point être l'objet du mécontentement et de la
  sévérité de Sa Majesté, ils doivent s'attacher à ce que l'influence
  qu'ils exercent ait pour résultat d'amener dans la marche des
  affaires, soit militaires, soit civiles, le sérieux et la suite
  qu'elles exigent. L'abandon de la Saxe et de Dresde, le retour à
  Cassel lorsque l'objet de la campagne n'était pas rempli, le cortège
  du corps diplomatique avec une armée où l'empereur ne veut que des
  soldats, sont des choses que l'empereur désapprouve. Ce serait un
  malheur qui nous affligerait tous que l'empereur remît en d'autres
  mains le commandement de ce corps d'armée[121]. Que tous les amis du
  roi (et qui le connaît lui est sûrement attaché) se réunissent donc
  pour prévenir ce malheur et concourent à donner aux affaires et
  surtout aux opérations militaires une direction plus ferme. Vous
  savez quel prix l'empereur met à la gloire militaire, et tout ce qui
  pourrait porter la plus légère atteinte à celle des armes
  françaises, plus que toute autre chose affecterait vivement Sa
  Majesté.

         [Note 121: C'est précisément ce qui arriva quelques jours
         plus tard.]


Au mécontentement causé à l'empereur par la conduite un peu légère
de son frère, pendant la campagne de Saxe, vint bientôt se joindre
le mécontentement que lui firent éprouver la question financière en
Westphalie et le non acquittement des obligations de ce pays envers
la France. Et cependant!... Un État miné dès l'origine et ne
parvenant à se procurer des ressources pour son existence
journalière qu'à l'aide de subterfuges pouvait-il faire face à des
exigences pareilles à celles qu'imposait Napoléon? N'était-ce pas
demander des choses impossibles à ce pays?... Revenons un instant à
la question de finance.

Le 21 juillet M. Jollivet écrivait de Cassel:


  Le mal est empiré depuis que, par une dépêche du 4 avril dernier,
  j'ai eu l'honneur d'informer Votre Excellence de l'état financier de
  ce pays-ci et des dispositions peu courtoises du gouvernement
  westphalien relativement aux intérêts de Sa Majesté Impériale et à
  ceux de ses donataires.

  Par un ordre particulier du roi, la caisse d'amortissement a cessé
  ses paiements envers l'empereur.

  En conséquence, les bons de caisse délivrés en paiement de la dette
  reconnue par le traité de Berlin du 22 avril 1808, et montant à
  500,000 fr. par mois, n'ont point été acquittés pour les mois de mai
  et de juin derniers.

  Ceux du mois de juillet, dont le dernier est échu hier et que Son
  Excellence le ministre du trésor public à Paris vient d'adresser au
  sieur Brichard pour en faire le recouvrement, ne le seront pas
  davantage: on a été obligé de les protester.

  Il en sera de même du mois d'août et des suivants. En un mot, le
  gouvernement ne fait ni ne paraît vouloir faire aucune disposition
  pour sortir de cette léthargie.

  Dès le premier refus, je me suis empressé de réclamer auprès de Sa
  Majesté le roi de Westphalie. Le roi m'a répondu qu'il avait rendu
  compte à Sa Majesté l'empereur de l'impossibilité où il se trouvait
  de faire honneur à cette dette, que l'empereur, connaissant sa
  situation, avait trouvé bon cet ajournement et qu'il était inutile
  que j'insistasse là-dessus.

  De son côté, M. Malchus, directeur de la caisse d'amortissement,
  craignant d'être accusé d'avoir mal défendu sa caisse, a donné et
  fait agréer sa démission. On lui savait, de plus, très mauvais gré à
  la cour d'avoir concouru avec moi à la conclusion du traité de
  Berlin.

  Il est remplacé par M. de Malsbourg, auparavant directeur du trésor
  public, place dont celui-ci a cru devoir donner sa démission, parce
  que, n'y ayant habituellement de fonds que jusqu'à concurrence de la
  moitié ou du tiers des sommes nécessaires au service, il a trouvé
  moins affligeant de passer à la caisse d'amortissement où il n'y a
  plus maintenant à se défendre contre personne, et qui n'est
  aujourd'hui qu'une espèce de réservoir où puise le ministre des
  finances pour ajourner, s'il est possible, la catastrophe.

  Il faut qu'en ce moment la crise soit bien violente, puisque la
  liste civile, qui a le pas sur tous les autres services, est
  arriérée d'un mois et demi, et que le roi s'est trouvé obligé, dans
  l'expédition qu'il vient de faire en Saxe pour repousser les
  Autrichiens, d'emprunter 70,000 fr. d'un banquier saxon.

  Quinze jours ou trois semaines avant l'ouverture de cette campagne,
  le roi avait détaché M. le commandant Rewbell pour Bremen et
  Hambourg. On ignorait l'objet de cette mission qui a été tenu fort
  secret. Mais des lettres de commerce, venues de Hambourg à Cassel et
  Francfort, en ont fait connaître le but. Il s'agissait de proposer
  aux magistrats de ces deux villes de recevoir garnison française ou
  de s'en exempter à prix d'argent. Ces magistrats ont refusé, ne
  voulant obéir qu'à un ordre formel de S. M. l'empereur que M.
  Rewbell n'a pu leur montrer.

  Hier matin, Sa Majesté le roi de Westphalie a annoncé qu'il venait
  de recevoir l'ordre de Sa Majesté Impériale de former à Hanovre un
  camp de 15,000 hommes pour couvrir l'embouchure de l'Elbe et du
  Weser et d'envoyer des garnisons à Bremen et à Hambourg.

  Il est assez vraisemblable que, dans la pénurie extrême d'argent où
  l'on se trouve ici, M. Rewbell, s'il n'y a pas nécessité urgente d'y
  laisser des garnisons, s'empressera de renouer la négociation
  manquée il y a six semaines. C'est du moins l'opinion de l'un des
  ministres du roi de qui je tiens ces détails et qui m'a ajouté qu'on
  espérait en tirer 5 à 6 millions, soit à titre d'emprunt, soit tout
  autrement, attendu qu'il ne fallait plus compter sur l'emprunt de
  Hollande qui, en effet, a manqué totalement.

  Cette dernière circonstance avait déterminé le ministre des finances
  à proposer la suppression de plusieurs monastères de religieuses et
  la vente de leurs biens. Elle a été effectuée moyennant 2,200,000
  fr.; mais le banquier Jacobson, qui les a achetés, a retenu sur le
  prix une somme de 1,200,000 fr. en reste de 1,500,000 fr. qu'il
  avait prêtés au roi et qui ne figurent point dans ma dépêche du 4
  avril dernier, parce que cet emprunt avait été tenu fort secret et
  qu'il n'a percé qu'à l'occasion de la vente des monastères dont il
  s'agit.

  Ces monastères n'ont donc aidé le trésor royal westphalien que
  jusqu'à concurrence d'un million.

  Le ministre des finances vient encore d'en mettre d'autres en vente;
  mais personne ne se présente pour les acheter, et, s'il les vend, ce
  ne pourra être qu'à très vil prix.

  Tandis que les sources tarissent de toutes parts, le roi ne néglige
  point d'augmenter sa liste civile. Par décret du 1er juin dernier,
  Sa Majesté y a ajouté les biens de l'ordre teutonique, non sans
  opposition de plusieurs de ses ministres et de son Conseil d'État;
  mais il a fallu céder, parce que (a très bien observé le roi) ce
  n'est pas à l'État, mais au prince qu'il a été dans l'intention de
  Sa Majesté l'empereur de donner les biens de l'ordre teutonique
  supprimé par son décret du 24 avril précédent.

  On présume ici que le revenu des biens de l'ordre teutonique situés
  en Westphalie s'élève de 3 à 400,000 fr. par an.

  J'ai fait connaître à Votre Excellence l'espèce de guerre à mort
  qu'ont vouée aux domaines impériaux le ministre des finances
  westphaliennes et les divers agents sous ses ordres. Sa conduite, à
  cet égard, est un véritable dévergondage. Il n'y a pas jusqu'à des
  pots de vin, qui autrefois et très abusivement se prélevaient sur
  les fermiers lors du renouvellement des baux à loyer et des
  adjudications de dîmes, qu'il ne veuille aujourd'hui faire revivre
  au profit du trésor public westphalien, et cela sur les domaines
  impériaux, nonobstant le traité de Berlin qui les fait passer dans
  la main de Sa Majesté Impériale et dans celle des donataires qu'Elle
  a bien voulu en gratifier, francs et quittes de toutes dettes et
  charges.

  Ci-inclus la copie de la lettre du directeur impérial à Cassel, du
  20 de ce mois, qui rend compte à son supérieur de cette nouvelle
  prétention et des moyens dont le ministre des finances a usé envers
  les agents inférieurs pour la faire réussir.

  Je vais tâcher, s'il en est temps encore, de prévenir le mal qui
  peut en résulter. Mais j'ai peu d'espérance de détruire ou de
  modifier une influence qui s'accroît dans la même proportion que les
  besoins du chef de l'État; et je persiste à croire que le remède ne
  peut venir que de l'exercice de la toute-puissance de Sa Majesté
  Impériale.

  Cette opinion est fondée sur ce que les alentours du roi ont, depuis
  plus de six mois, tellement bercé Sa Majesté de l'idée que le
  royaume de Westphalie ne pouvait supporter une distraction d'un
  revenu de 7 millions en faveur des donataires de l'empereur, que le
  roi lui-même a fini par croire que la force des choses amènerait
  l'anéantissement de cette disposition du traité de Berlin, d'où
  résulte, comme si la chose était déjà arrivée, défaut absolu de
  protection, et, de la part du ministre des finances, malveillance
  entière aussitôt qu'il s'agit de l'intérêt de Sa Majesté l'empereur
  et de ses donataires.

  En conséquence, les domaines impériaux sont impitoyablement frappés
  de toutes sortes de réquisitions; les fermiers en réclament la
  déduction sur leurs fermages. Déjà quelques tribunaux l'ont
  prononcée ainsi.

  Le Sr Barrois, directeur général de ces domaines, qui a succédé au
  Sr Ginoux, craint la contagion de cet exemple et n'ose aller en
  avant. Pendant cette incertitude, le recouvrement est ralenti; le
  roi lui-même garde et ne veut pas rendre des domaines de Sa Majesté
  Impériale qui sont entrés dans des dotations; les donataires se
  plaignent de tous côtés de ne rien recevoir; le directeur général ne
  peut faire connaître à chacun d'eux leur vraie situation
  relativement au gouvernement westphalien, sans risquer d'en voir
  naître un éclat qui pourrait ne pas se trouver dans la politique de
  l'empereur.

  En un mot, les choses à cet égard prennent à bas bruit une tournure
  si grave que le Sr Barrois a résolu de se rendre demain à Hanau,
  près de Villemanzy, ou pour faire accepter sa démission, ou pour en
  obtenir un plan quelconque de conduite qui le mette à l'abri de tout
  reproche de négligence.

  Tels sont, Monseigneur, les renseignements qu'il me fallait ajouter
  à ceux contenus dans ma dépêche du 4 avril dernier, afin que Votre
  Excellence se trouve en mesure, si elle le juge nécessaire, de les
  mettre sous les yeux de Sa Majesté Impériale.

  _P. S._ J'oubliais de dire ici que la liste civile recevait en ce
  moment un nouvel accroissement par le sequestre des domaines du
  prince de Kaunitz-Rittberg, de Vienne, situés au comté de Rittberg
  enclavé dans le royaume de Westphalie. Le revenu n'en est point
  encore connu.

  J'apprends à l'instant: 1º que les monastères achetés par le
  banquier Jacobson lui ont été vendus comme produisant un revenu de
  28,000 thalers faisant 108,780 fr., et que dans la quinzaine il les
  a loués 34,000 thalers faisant 132,090 fr.;

  2º Que ce bon marché le détermine à se mettre sur les rangs pour
  acheter les autres biens qui sont à vendre.


Après la réception des dépêches du duc de Cadore relatives à la
campagne de Saxe et au mécontentement de l'empereur, M. Reinhard,
assez embarrassé pour jouer le rôle délicat qui lui était imposé,
eut plusieurs conversations avec les personnes faisant l'objet des
lettres de Champagny et répondit au ministre des relations
extérieures de France les deux lettres suivantes, datées de Cassel
les 4 et 8 août 1809:


  La dépêche chiffrée par laquelle Sa Majesté daigne me faire
  connaître, pour mon instruction seule, le jugement qu'Elle a porté
  de l'expédition de Sa Majesté westphalienne en Saxe et m'ordonne de
  nouveau de l'instruire de tout ce qui est propre à faire apprécier
  le gouvernement de la Westphalie auquel Elle prend un si vif
  intérêt, me laisse dans la ligne qui m'avait été tracée jusqu'à ce
  moment par les instructions de Votre Excellence.

  La seconde dépêche, qui me charge de faire connaître directement à
  M. le comte de Furstenstein et à MM. les généraux Rewbell et
  d'Albignac le mécontentement de Sa Majesté, me fait sortir de cette
  ligne: elle m'impose de nouveaux devoirs et une responsabilité
  nouvelle.

  Dès hier et avant-hier je me suis acquitté des ordres qui m'ont été
  donnés auprès de M. le comte de Furstenstein et de M. le général
  d'Albignac. Le général Rewbell est absent. Dès hier et avant-hier je
  me suis occupé des éléments d'un nouveau rapport à soumettre à Votre
  Excellence sur l'état actuel de la Westphalie. Mais plus la
  circonstance me paraît grave et importante, et plus, Monseigneur, je
  sens le besoin de me recueillir afin que le rapport que j'ai à faire
  soit digne d'être mis sous les yeux de Sa Majesté impériale, non
  seulement par sa scrupuleuse fidélité, mais encore par l'exactitude
  de ses aperçus. Les reproches que Sa Majesté impériale adresse aux
  personnes désignées ne sont que trop fondés; mais si l'on peut
  espérer qu'ils produiront sur leur conduite personnelle un effet
  salutaire, il n'en résulterait peut-être pas encore une amélioration
  très sensible dans la marche des affaires générales, puisque
  l'influence de ces personnes sur le Roi n'est qu'indirecte,
  partielle et intermittente. Comme il s'agit avant tout d'épargner un
  chagrin pénible au roi, chagrin qui affligerait profondément et ses
  serviteurs (et, comme le dit avec vérité Votre Excellence, tous ceux
  qui le connaissent lui sont attachés), je n'ai point hésité, et
  d'après votre lettre même, et de l'aveu de M. le comte de
  Furstenstein, à en entretenir M. Siméon et M. le général Eblé.

  Toutes ces conversations, Monseigneur, n'ont encore amené aucun
  résultat de détermination: elles n'en amèneront peut-être aucun de
  fait, puisqu'en dernière analyse, tout dépend de la volonté du Roi
  qui est forte et absolue, sans être ferme et constante.

  Dans cet état de choses, quelques jours encore me paraissent
  nécessaires pour laisser fermenter et éclaircir les sensations et
  les idées; et ce sera dans le courant de la semaine prochaine que
  j'aurai l'honneur d'adresser à Votre Excellence une expédition où,
  je l'espère, Votre Excellence trouvera au moins de mon côté la
  preuve de l'absolu dévouement avec lequel j'ai à cour de servir Sa
  Majesté l'Empereur, mon bienfaiteur et mon maître.


                                                       Le 8 août 1809.

  J'ai à vous rendre compte des conversations que j'ai eues d'après
  les ordres de Sa Majesté impériale avec M. le général d'Albignac et
  M. le comte de Furstenstein. Le premier allait partir pour son
  expédition, lorsque j'ai saisi une occasion qui se présentait à
  propos pour le faire prier de passer chez moi. Après lui avoir parlé
  en termes généraux de la commission dont j'étais chargé, je lui ai
  montré la lettre de Votre Excellence. M. d'Albignac en a été
  profondément affligé. «Je ne me mêlerai point, a-t-il dit, de ce qui
  regarde les autres personnes qui ont aussi encouru le mécontentement
  de Sa Majesté impériale. Pour moi, je dirai que je ne suis que
  soldat et que je ne sais qu'obéir. D'ailleurs, comment ai-je pu
  devenir l'objet des reproches de Sa Majesté l'Empereur, moi qui
  pendant toute la campagne n'ai vu le roi que trois ou quatre fois et
  pendant autant de quarts d'heure?--Vous avez, ai-je répondu, été
  chargé de l'expédition contre Schill, votre nom a paru souvent et
  pendant que vous commandiez l'avant-garde, il a paru souvent seul
  dans les bulletins de l'expédition en Saxe. Sa Majesté impériale a
  dû penser, en conséquence, que vos conseils avaient influé sur la
  conduite des affaires.--Des conseils, a dit M. d'Albignac, le roi
  n'en reçoit de personne, c'est l'homme le plus absolu que je
  connaisse.--Et cependant, ai-je repris, comment se fait-il qu'il y
  ait eu tant d'ordres et de contre-ordres dont vous vous plaigniez
  vous-même? D'où vient ce système vacillant dont Sa Majesté impériale
  se plaint avec tant de raison?» M. d'Albignac a gardé le silence.
  «Le roi, ai-je dit, a le coup d'oeil vif, prompt et juste; il le
  sait, peut-être s'y fie-t-il trop, et de là ce qu'il y a de prompt
  et d'absolu dans ses volontés. Peut-être ses idées manquent-elles
  quelquefois de liaison. L'objet n'a pas été considéré sur toutes ses
  faces; la justesse de son esprit le lui fait apercevoir, et de là
  cette versatilité. Avec un esprit comme le sien il y a de la
  ressource, et cette versatilité même donne les moyens d'influer sur
  ses déterminations.--Oui, quand on y est, ou qu'il n'est pas trop
  tard; mais, a-t-il ajouté avec le mouvement d'un homme pénétré,
  comment me justifier, lorsque je ne le pourrais qu'en accusant le
  Roi? Encore une fois je ne suis que soldat et je ne fais
  qu'obéir.--Cela ne vous sauvera pas; encore une fois, le roi est
  jeune et vous avez sa confiance.--Le roi a déclaré qu'il ne
  reconnaîtrait aucune supériorité: d'ailleurs comment pourrais-je
  m'en arroger, moi dont l'avancement trop rapide pour mon mérite ne
  me donne aucun droit de prétendre à aucune supériorité ni
  d'expérience ni de lumières?--Oui vous étiez tous dans ce cas, et le
  sentant vous-même et pouvant prévoir la responsabilité qui pèserait
  sur vous, pourquoi n'avez-vous pas engagé Sa Majesté à emmener le
  général Eblé?--Je l'ai désiré, demandez au général Eblé ce que je
  lui ai dit à ce sujet avant de partir? Que me reste-t-il à présent,
  qu'à me faire tuer ou à rentrer dans l'armée de l'empereur comme
  simple lieutenant de cavalerie.--Mais pensez donc au roi, vous lui
  êtes attaché: nous avons à craindre tous un coup sensible qui
  pourrait le frapper.--Monsieur, m'a dit le général d'Albignac, j'en
  suis au désespoir, mais je vous le répète, je n'ai point
  d'influence; aucun de nous n'en a et n'en aura.»--Il s'est levé en
  me serrant la main et les larmes aux yeux pour aller se mettre à la
  tête de son détachement.

  Le général d'Albignac, Monseigneur, a la réputation d'un homme franc
  et d'un honnête homme. Il s'est souvent prononcé contre des abus et
  surtout contre l'excès des dépenses, lors même qu'elles concernaient
  son propre département. Il brûlait d'ambition de se faire une
  réputation militaire et il est profondément affecté de l'avoir
  manqué, autant que je puis me permettre de juger. Je crains que
  malgré l'esprit qu'il a, ses moyens ne répondent pas à ses désirs.
  Son caractère, d'ailleurs, est d'une véhémence qui souvent avoisine
  la brutalité, et lorsque dans sa dernière campagne contre Schill il
  s'est trouvé aux prises avec le flegme allemand, ou avec les
  formalités des employés civils, son emportement quelquefois n'a plus
  connu de bornes: de là des plaintes et des reproches réciproques; et
  tandis que le général d'Albignac ne voyait dans les autorités
  civiles que des partisans de l'ennemi et des traîtres, celles-ci
  trouvaient en lui un despote dont le pays avait à souffrir plus que
  de l'ennemi. La jalousie de métier l'avait brouillé avec le général
  Gratien: il s'en est corrigé, et pendant la campagne de Saxe, je
  lui ai entendu faire l'éloge de l'expédition de Stralsund; mais une
  forte animosité a éclaté entre lui et le général Rewbell. On s'est
  querellé même en présence du roi, voilà du moins un choc d'où
  pouvait jaillir la lumière, et il semble que le roi qui l'a souffert
  souffrirait aussi des conseils.

  Je dis à M. de Furstenstein que j'avais reçu deux dépêches de Votre
  Excellence: que dans la première S. M. I. me faisait connaître pour
  mon instruction seule qu'elle n'approuvait pas la manière dont avait
  été conduite l'expédition en Saxe; que j'aurais renfermé
  scrupuleusement en moi-même cette communication, si par la seconde
  dépêche je n'avais point été chargé d'une commission pénible: que Sa
  Majesté pensait que si des fautes avaient été commises, il fallait
  moins les attribuer au roi qu'aux personnes auxquelles il accordait
  sa confiance. «Cela, me dit M. de Furstenstein en m'interrompant, ne
  peut me concerner en aucune manière: je suis tout à fait étranger
  aux affaires militaires.»--«Je demande pardon à Votre Excellence,
  les vues de Sa Majesté s'étendent plus loin, et les personnes à qui
  je suis chargé de parler sont les généraux d'Albignac et Rewbell, et
  M. le comte de Furstenstein.»--«Pour les affaires civiles je ne m'en
  mêle pas plus que des affaires militaires, et je me tiens exactement
  renfermé dans mes fonctions. D'ailleurs, le roi ne souffre pas qu'on
  lui donne des conseils et il chasserait celui qui l'oserait. Je suis
  attaché à Sa Majesté, je cherche à la servir fidèlement, mais je
  n'ai aucune influence.»--«Sa Majesté suppose avec raison de
  l'influence à celui qui est constamment auprès de la personne du roi
  et qui vit dans une certaine intimité avec Sa Majesté. L'influence,
  d'ailleurs, consiste ou à donner des conseils ou à empêcher l'effet
  de ceux qui ne seraient pas bons, à provoquer certaines mesures ou à
  s'y opposer.»--«Mais comment peut-on croire que je donne des
  conseils perfides, moi qui donnerais ma vie pour le roi?»--«J'ose
  dire que personne ne le croit; mais (voyant que je n'avançais point)
  je dois vous demander, monsieur le Comte, la permission de vous
  montrer, comme j'y suis autorisé, la lettre de M. de Champagny.»

  La lecture de cette lettre fit une forte impression sur M. de
  Furstenstein. «Si j'ai eu le malheur, dit-il, de déplaire à Sa
  Majesté impériale, il ne me reste qu'à donner ma démission.»--«Non:
  il ne suffirait pas de ne s'occuper ici que de soi-même puisqu'il
  s'agit de nous réunir tous pour épargner un chagrin au roi, et je
  prie Votre Excellence de me seconder comme je la seconderai autant
  que cela est en moi.»--«Monsieur Reinhard, ce que vous savez depuis
  hier, le roi le sait depuis trois jours; je savais aussi que Sa
  Majesté impériale est mécontente de moi, et depuis deux jours j'en
  suis malade, mais comment faire? Le roi écrira à l'empereur: il le
  priera de lui dire ce qu'il veut qu'il fasse, et il fera tout ce que
  Sa Majesté impériale voudra.»--«Cela est très bien: l'empereur est
  le frère aîné ou, pour me servir d'une expression de Sa Majesté
  elle-même, le père du roi. L'empereur est celui auquel personne au
  monde ne peut se comparer, enfin il est le maître. Mais dès ce
  moment il existe ici deux hommes qui appartiennent au roi et qui
  appartiennent aussi à l'empereur: c'est M. Siméon et M. le général
  Eblé. Pourquoi ne se concerterait-on pas avec eux dans une
  circonstance aussi importante?» M. de Furstenstein n'est point entré
  dans cette idée: du moins il ne lui a pas donné de suite et il m'a
  paru que c'était parce que, comme MM. Siméon et Eblé eux-mêmes, il
  n'en attendait pas beaucoup de succès. «Pourquoi, continuai-je, le
  roi n'a-t-il pas emmené pour l'expédition de Saxe le général
  Eblé?»--«Le général Eblé était trop nécessaire ici. D'ailleurs, si
  le roi n'a été entouré que de jeunes officiers, ce n'est pas sa
  faute, il avait demandé des officiers de mérite à Sa Majesté
  impériale[122]. On a, m'a dit ensuite M. de Furstenstein, fait
  beaucoup de faux rapports à l'empereur. «Par exemple?»--M. de
  Furstenstein après un moment d'hésitation: «Par exemple on a mandé
  que le roi avait écrit une lettre inconvenante au général Kienmayer
  (mais vous n'y étiez plus alors), tandis que le roi n'a point écrit,
  mais qu'il a seulement envoyé un officier avec un message verbal;
  (après un moment d'hésitation encore) on a aussi mandé que le roi
  amenait avec lui six voitures attelées de six ou huit
  chevaux.»--«Moi je n'ai parlé que des voitures du corps
  diplomatique, et j'ai dit que nous en avions trois.»--«Le roi,
  Monseigneur, n'avait que deux calèches, l'une pour lui et l'autre
  pour ses valets de chambre. Les fourgons appartenant à la bouche,
  etc. pouvaient être au nombre de quatre, mais indépendamment de
  cela, le train était hors de proportion avec le corps d'armée. En
  Saxe, il fallait 1,800 chevaux de réquisition: celle qui parvint à
  Gotha, pendant que nous y étions, était encore de 1,300. Les
  Hollandais surtout avaient un train énorme.»

         [Note 122: Cela était vrai.]

  Ma conversation avec M. de Furstenstein s'est prolongée pendant près
  d'une heure. Sans égard pour les chevaux attelés, je me sentais
  pressé d'obtenir quelque chose, et qui nous aurait vus aurait dit
  que c'était moi qui recevais les reproches. Le ton de M. de
  Furstenstein devenait quelquefois confidentiel, mais sans abandon,
  et surtout il n'est entré dans aucun détail d'explication ni de
  justification. Le général d'Albignac avait été surpris à
  l'improviste: il n'avait pris conseil que de ses sentiments. M. de
  Furstenstein s'était préparé: il avait pris conseil d'autrui.


Suit dans la lettre de Reinhard le portrait du comte de Furstenstein
inséré au liv. XIII (4e volume) des Mémoires de Jérôme.


  Pour ce qui concerne le général Rewbell, Monseigneur, je ne l'ai
  guère vu qu'à la cour, et, pendant la campagne de Saxe, on disait
  ici généralement qu'il s'était distingué en Silésie. Pendant tout
  l'hiver dernier il avait été écarté, lorsque le comte de Bernterode
  avait la faveur: quand elle lui est revenue, il n'a montré que de la
  morgue et de la fatuité. Il faut voir les hommes en position pour
  les juger.

  Je venais, Monseigneur, d'achever ce paragraphe, lorsqu'on est venu
  me dire, encore sous grand secret, que le général Rewbell avait
  écrit au roi pour demander une indemnité pour sa troupe, à laquelle
  il avait promis, lui Rewbell, le pillage de la ville de Brunswick.
  La ville de Brunswick, Monseigneur, où se tient en ce moment une
  foire célèbre depuis plusieurs siècles et qu'un usage sacré met plus
  éminemment en ce moment sous la protection du droit des gens, la
  ville de Brunswick, seconde ville du royaume, seconde résidence du
  roi, s'était conduite avec une sagesse admirable pendant les
  derniers événements. Dans une population de 30,000 hommes, aucun
  habitant n'avait manqué à son devoir; la populace même n'avait pas
  commis le moindre désordre. Le duc d'OEls avait respecté les lieux
  où avait vécu son père il n'avait rien exigé, il n'avait compromis
  personne. Après son départ les proclamations qu'il avait fait
  afficher furent arrachées sur-le-champ; et le général Rewbell avait
  promis le pillage de cette ville aux troupes westphaliennes!

  Il faut rendre justice au roi: il a été profondément affecté de
  cette inconcevable démence. Le conseil des ministres s'est occupé
  hier de la rédaction d'un décret qui destitue le général Rewbell et
  le déclare incapable à jamais de servir Sa Majesté. Le général
  Bongars a été envoyé pour prendre le commandement de sa troupe. Le
  décret n'a point encore été signé: il sera probablement adouci si le
  général Rewbell dans l'intervalle est encore parvenu à bien mériter
  contre le duc d'OEls. M. Siméon voulait qu'on se bornât à la
  destitution. Les autres ministres ont insisté pour la sévérité
  entière, et je jurerais, Monseigneur, que dans leur âme ils n'ont
  été guidés que par l'horreur que leur inspirait son action.

  Il me reste à rendre compte à Votre Excellence de mes conversations
  avec M. Siméon et avec M. le général Eblé. Ces deux ministres
  confirment ce que m'ont assuré les deux premiers interlocuteurs, que
  personne n'exerce une influence directe et soutenue sur l'esprit du
  roi; que ses volontés changent souvent, mais qu'elles sont toujours
  absolues. Malheureusement, il n'y a point là de contradiction, même
  apparente. Tout s'explique par l'idée exagérée que le roi se fait de
  la puissance souveraine, par le désir de régner seul, par son âge et
  par ses habitudes. Avec un jeune prince comme lui, personne n'a
  d'influence, et tout le monde en a. Croyant toujours agir d'après
  lui-même, il n'agit que d'après des inspirations prises au hasard,
  et comme la plupart de ses résolutions sont plutôt dictées par un
  aperçu prompt et rapide que par l'étude et la réflexion, la justesse
  même de son esprit le rend vacillant, lorsqu'à une idée qui lui
  paraissait bonne il en trouve à substituer une qui lui paraît
  meilleure. En vain les bien intentionnés voudraient-ils se
  concerter, le roi se défie des concerts: la malveillance s'en
  prévaudrait, ce serait le moyen de tout perdre. Avoir des volontés,
  c'est à ses yeux avoir du caractère, tandis que trop souvent c'est
  en manquer. «L'empereur aime que l'on ait du caractère», voilà son
  refrain lorsqu'on lui représente les conséquences d'une certaine
  manière de penser et d'agir qui semblerait blesser ses rapports
  personnels avec son auguste frère; tant il est vrai que lors même
  qu'un esprit mal entendu d'indépendance ou d'opposition semble
  diriger sa conduite, le roi ne s'y livre que dans la persuasion
  d'être d'accord avec la pensée secrète de l'empereur.

  Pour moi, dans toutes les occasions soit publiques, soit
  particulières, où j'ai l'honneur d'approcher Sa Majesté, je n'ai
  reconnu que des preuves d'une vénération profonde dont le roi est
  pénétré pour Sa Majesté impériale. Jamais je n'ai aperçu en lui un
  mouvement qui ne fût dicté par le respect, ou par la confiance, ou
  par l'orgueil de lui appartenir. Je me suis convaincu que tout ce
  qui paraîtrait contraire à ces sentiments intimes ne vient que d'une
  erreur de l'esprit et que cette erreur s'est déjà affaiblie.
  J'oserais dire que les fautes commises dans l'expédition de Saxe ont
  été prévues et en quelque sorte expiées par l'aveu qu'il m'a fait à
  Leipzig, que, si au lieu de vingt-quatre ans il en avait eu trente,
  il ne l'aurait pas entreprise.

  C'est à cette pensée, c'est à cette conviction que l'expérience
  s'acquiert et ne s'anticipe point que, comme Sa Majesté impériale
  l'a déjà fait avec tant de sagesse dans la lettre que Votre
  Excellence m'a écrite, il convient de le ramener. Le roi prend trop
  la mesure de sa supériorité sur ceux qui l'entourent habituellement.
  Il lui en coûte de reconnaître celle de l'âge, de l'expérience et
  des études, et parce que souvent son résumé vaut mieux qu'un long
  rapport, qu'une longue discussion, parce que les qualités éminentes
  qu'un roi possède sont bientôt représentées par la flatterie comme
  les seules qu'un roi doive posséder, Sa Majesté méconnaît la
  longueur du chemin et la grandeur des efforts qu'il lui restait à
  faire pour arriver à la perfection. Elle m'a dit deux fois en
  voyage: «Depuis que je ne suis plus à Cassel, tout y va mal: la tête
  y manque». Elle l'a dit sans amour-propre, parce qu'elle le croyait
  et parce que dans un certain sens elle avait raison. Les
  circonstances pénibles où elle s'est trouvée et où elle se trouvera
  encore pourront devenir une source de biens. La sagesse de Sa
  Majesté impériale saura y puiser le remède de l'avenir.

  La gloire militaire intéresse directement et éminemment Sa Majesté
  impériale. Une autre crise se prépare pour ce royaume par l'état des
  finances auquel Sa Majesté impériale est aussi directement
  intéressée. Si la paix qui paraît prochaine doit donner le repos aux
  peuples d'Allemagne, si elle doit consolider la Confédération du
  Rhin, ce bienfait encore ne peut émaner que des mains de Sa Majesté
  l'empereur. Tout ce que je me permettrai d'ajouter, Monseigneur,
  c'est que je suis convaincu de la nécessité de venir au secours des
  intentions et des mesures du roi et qu'aucun des sujets de Sa
  Majesté impériale qui sont ici ne saurait remplir dans toute son
  étendue et sous tous les rapports de convenance une si haute
  mission.

  _P. S._--Votre Excellence trouvera dans le moniteur westphalien du 8
  une lettre du ministre de l'intérieur au préfet de Brunswick: elle
  fait allusion au décret de destitution du général Rewbell; mais ce
  décret n'est point encore imprimé. Il avait été envoyé à
  l'imprimerie, composé et traduit: M. de Bercagny ayant attendu
  jusqu'à minuit l'ordre positif d'insertion ne voulut pas passer
  outre. Le considérant est très fort et presque infamant contre cet
  officier; le dispositif a été restreint à la destitution. On dit
  qu'hier il est arrivé à Minden à quatre lieues de Cassel, et que de
  là il a écrit à Sa Majesté.

  Le général Bongars écrit que les troupes dont il venait de prendre
  le commandement se livrent à des excès et au pillage dans le pays de
  Hanovre, et que les habitants en sont exaspérés. Le duc d'OEls doit
  avoir passé Nienbourg. Le général Gratien a reçu un courrier du roi
  de Hollande: on croit que son corps a été rappelé à cause du
  débarquement des Anglais.


Nous avons dit que le 27 juin le duc de Brunswick s'était séparé de
ses alliés et avait pris la route de la Westphalie. Lorsque
l'armistice de Znaïm fut conclu, le gouvernement autrichien lui fit
dire de cesser les hostilités. Il refusa, ne se regardant pas comme
engagé par les mesures du cabinet de Vienne, et résolu à tenir seul
la campagne. Le roi Jérôme mit à ses trousses le général Rewbell. Le
duc se dirigea de Plauen sur Zwickau, espérant faire soulever les
anciens États et au pis aller donner la main aux Anglais. Le 22
juillet il se mit en marche de Zwickau sur Leipzig, adressa une
allocution aux officiers d'abord, aux soldats ensuite de sa légion,
pour leur faire savoir qu'il était décidé à persévérer dans son
entreprise, les laissant libres de déposer les armes s'ils le
voulaient. Un petit nombre se retira, mais il lui resta une troupe
dévouée et résolue de près de 3,000 combattants, dont 700 cavaliers
avec quelques bouches à feu.

Le 25 juillet, il parut devant Leipzig sans avoir été inquiété. Le
26, il poursuivit sa route sur Brunswick par Halle et Halberstadt.

Cette marche était audacieuse et pleine de danger. En effet, la
division hollandaise Gratien était à Erfurth, à vingt lieues sur sa
gauche; les Saxons de Thielmann à Dresde; au nord, la garnison de
Magdebourg; enfin, la division Rewbell de Westphalie, ancienne
d'Albignac, forte de 6,000 hommes, était entre Brême et Celle, dans
le Hanovre, prête à se porter aux bouches du Weser ou de l'Elbe, sur
la route même que le duc devait tenir pour gagner la mer. En
apprenant la marche en avant de la légion noire, Thielmann partit de
Dresde, Gratien partit d'Erfurth, tous deux se réunirent en arrière
de Leipzig. Rewbell, sur l'ordre de Jérôme, se concentra à Celle et
s'avança sur Brunswick. Le 29 juillet, le duc s'approcha
d'Halberstadt. Le 5e de ligne westphalien aux ordres du colonel
comte de Willingerode (Meyronnet, grand maréchal du palais de Jérôme
et un de ses favoris, envoyé de Magdebourg à Hambourg), venait
d'arriver à Halberstadt. Surpris par le duc d'OEls qui enfonça les
portes de la ville à coups de canon, le régiment, après une
résistance honorable de trois heures, fut fait prisonnier ainsi que
son colonel blessé pendant l'action. Les officiers furent remis aux
mains des Anglais, les soldats renvoyés, à l'exception de 300 qui
grossirent les rangs de la légion. À la suite de ce succès,
Brunswick hâta sa marche sur la capitale de ses anciens États. Il
adressa deux proclamations aux habitants, mais sans effet. À son
approche les autorités avaient quitté la ville. Le 1er août, Gratien
et Thielmann ralliés entraient à Halberstadt, et Rewbell s'avançant
par la route de Brunswick atteignait OElpern. Le duc marcha
résolument à la rencontre de Rewbell, lui tendit habilement une
embuscade, le battit et le força à passer l'Oker. Le malheureux
général westphalien parvint à rallier les débris de sa division aux
forces de Gratien et de Thielmann à Wolfenbuttel (deux lieues de
Brunswick). Le duc ayant à quelques lieues derrière lui les 10,000
hommes de Gratien, Thielmann et Rewbell, et personne devant lui, se
hâta de gagner de vitesse ses ennemis et d'atteindre les bouches du
Weser. Il parvint avec beaucoup d'habileté à entrer au petit port
d'Elsfleth, sur le Weser, à six lieues de Brême, et à se rembarquer
avec sa légion, après avoir fourni la course la plus audacieuse. Le
14 août il débarqua en Angleterre où il fut accueilli avec la plus
haute distinction.

Tous les événements qui avaient eu lieu en Westphalie n'étaient pas
de nature à satisfaire Napoléon qui crut devoir enlever à son frère
le commandement du 10e corps. Prévenu par le major-général et fort
attristé de cette décision, Jérôme écrivit de Napoléonshoehe, le 25
août 1809, à l'empereur:


  «Sire, le major-général, par sa lettre du 13, me fait connaître
  l'ordre de Votre Majesté du 11, qui forme un 8e corps aux ordres du
  duc d'Abrantès et m'ôte le commandement de la Saxe et des troupes
  saxonnes.

  «Votre Majesté a voulu par là m'ôter réellement tout commandement
  militaire; car 6,000 recrues westphaliennes et quelques dépôts qui
  se trouvent dans la place de Magdebourg, etc... ne sont pas
  susceptibles de me mettre à même de faire la guerre activement et
  même de défendre Magdebourg que les Prussiens ne manqueraient pas
  d'attaquer si les hostilités recommençaient, car ils y ont beaucoup
  d'intelligences.

  «Il ne me restera donc que le chagrin de ne pouvoir prendre part à
  la guerre si elle a lieu.»


L'année 1809 s'écoula assez tristement pour le jeune roi à qui
Napoléon n'écrivait plus et à l'égard duquel il montrait en toute
circonstance une froideur, disons même une raideur souvent peu
justifiée et qui causait un véritable chagrin à Jérôme.

Le ministre Reinhard continuait, par ses bulletins directs à
l'empereur, par ses lettres au duc de Cadore, à relater tout ce qui
se passait, tout ce qui se disait en Westphalie.

Le 10 août, il envoya à Paris le bulletin suivant:


  Les gazettes ont annoncé que le roi étant à Grimma avait retiré de
  l'eau un soldat de sa garde qui se noyait dans la rivière de Mulde.
  Voilà ce qui s'est passé. Les gardes du corps traversaient la
  rivière tout près du pont pour faire abreuver leurs chevaux. En
  revenant, deux ou trois chevaux perdirent terre ou se couchèrent;
  les cavaliers tombèrent dans l'eau. Le roi se trouvait à quelque
  distance causant avec le ministre de Hollande. Dès l'instant où l'on
  entendit des cris, le roi se jeta dans une nacelle avec les
  ministres de Hollande et de Bavière. Arrivé sur les lieux, il trouva
  les hommes déjà retirés. Toute la cour était accourue; M. de
  Furstenstein et quelques autres étaient sur le pont. Le ministre de
  Hollande, en homme prudent, quitta la nacelle. Le roi seul avec
  celui de Bavière s'obstina à remonter la rivière. M. de Furstenstein
  du haut du pont lui cria de ne point s'exposer.--«Ah! voilà, dit le
  roi, la diplomatie qui s'en mêle; envoyez-moi une note.»--Après
  avoir passé le pont très habilement, le courant poussa la nacelle
  contre un pilier où elle resta collée. Enfin, les officiers du roi
  de droite et de gauche entrèrent dans la rivière. Le roi sauta hors
  du bateau ayant de l'eau jusqu'aux genoux. Peut-être ce jeu
  n'avait-il pas été sans danger; mais le roi, dans ce moment, était
  si gai, si bon, si aimable, que l'impression que cette scène me
  donna ne me laissa pas penser aux inconvénients qu'elle pouvait
  avoir.--À l'époque de son mariage, M. de Furstenstein rompit une
  liaison avec Mme de P. On prétend que dans cette occasion, il fit
  l'éloge de sa vertu au roi, ce qui inspira à ce dernier le désir
  d'en triompher. Depuis cette époque, toutes les distinctions furent
  pour elle. Des négociations, dit-on, furent entamées. Le roi partant
  pour la Saxe promit de revenir dans dix jours. Après son retour, on
  disait qu'un contrat avait été signé et que ce contrat était un peu
  cher, lorsqu'on vit Mme de P. partir pour Weymar. Elle est revenue
  depuis le retour de la reine. Son mari, premier chambellan, avait
  reçu, il y a quelques jours, une mission pour Aix-la-Chapelle. Il en
  est déjà revenu et l'on peut encore croire à la vertu de Mme de
  P.--La petite maison de la reine est achetée, on en évalue l'achat à
  100,000 thalers et l'on trouve cette dépense un peu forte, parce
  qu'il est incertain que la reine y mettra jamais les pieds.--Le roi
  étant allé déjeuner dernièrement dans une maison de campagne du
  banquier Jordis dit en sortant au jardinier: «Cette maison
  m'appartient.» Le marché fut conclu pour 30,000 thalers. Elle en
  avait coûté 7,000 à M. Jordis. On estime les améliorations à 5,000.
  On a déjà tracé une allée qui y conduit depuis la grande route.
  Quoique la distance ne soit pas grande, il faudra encore acheter le
  terrain par où passera l'allée.--Une caisse venant de Paris,
  contenant pour le roi des bijoux d'une valeur considérable et
  adressée à M. Cousin de Marinville, avait été remise à un homme de
  la poste allant au quartier général. Sa voiture s'étant rompue, il
  remit à un maître de poste la caisse dont il ignorait la valeur.
  Celui-ci l'expédia pour Plauen où elle tomba directement aux mains
  du général Kienmayer.

  Le roi annonça lui-même le sort du général Rewbell à sa femme. Elle
  était à folâtrer avec les dames de la cour, lorsque le roi lui dit:
  Betty, j'ai à vous parler. Elle fut atterrée; elle demanda s'il n'y
  avait aucune grâce à espérer? Tout ce que je puis vous dire de
  consolant, dit le roi, c'est qu'il vaudrait mieux pour vous et pour
  lui que votre mari fût mort. Elle fut ramenée à la ville. Mme
  Rewbell est américaine, jolie, naïve, ne sachant contraindre ni
  dissimuler aucun de ses mouvements. Quelques jours auparavant elle
  avait été désolée d'une petite disgrâce qui lui était attribuée. Le
  roi lui ayant retiré ses entrées pendant quelques jours pour avoir,
  sans sa permission, passé la nuit en ville où elle était allée pour
  voir ses enfants, elle ne put se pardonner les larmes que cet ordre
  un peu inhumain lui avait fait verser. Le roi lui a fait conseiller,
  dit-on, de se rendre provisoirement à Bernterode, terre du général
  Ducoudras.--Le général alla, il y a peu de jours, annoncer à M.
  Siméon que le roi lui avait fait don de la terre de
  Bernterode.--«Mais elle est donnée. Le roi veut l'acheter à tout
  prix, il veut que vous vous occupiez des formalités du contrat.»--Le
  directeur de l'instruction publique, dans sa dernière expédition à
  Goettingue, avait défendu aux étudiants de porter des bonnets d'une
  certaine forme et couleur, ainsi que des moustaches, signes de
  ralliement des associations (_Bundsmannschaften_). Depuis cette
  époque, les étudiants portent des bonnets de femme et des chapeaux
  de paille. Ils envoyent leurs moustaches coupées au pro-recteur. Des
  plaisanteries pareilles ont été de tout temps l'effet de pareilles
  défenses, mais on dit que près de 400 étudiants des pays étrangers
  ont pris l'engagement de quitter Goettingue à la fin du trimestre
  suivant et de se rendre à Heidelberg.--Le spectacle allemand vient
  d'être congédié, il sera remplacé par un ballet venant de Paris.


Le même jour, 10 août 1809, Reinhard écrivit à Champagny:


  J'ai d'autant moins hésité à confier à M. Lefebvre la mission qui va
  le conduire auprès de Votre Excellence, qu'outre l'importance des
  circonstances qui m'a paru la rendre nécessaire, il m'avait témoigné
  le désir de faire ce voyage qu'il croit pouvoir devenir utile à ses
  intérêts personnels.

  Je m'en rapporte avec une entière confiance au compte qu'il vous
  rendra, Monseigneur, de la situation des choses de ce pays-ci.
  L'étude que nous en avons faite nous a été commune et nos aperçus
  ont rarement différé. La nécessité indispensable de venir au secours
  des affaires éprouve un grand obstacle par le caractère du roi. Les
  ménagements à employer sont du ressort de la sagesse et de la
  prévoyance; mais la question est de savoir si, malgré tous les
  ménagements, ce caractère permettrait le succès d'une mesure
  quelconque dont le but ou l'effet serait de restreindre son
  autorité.

  J'avoue que je l'ai pensé. Il a reçu la leçon des événements. Des
  crises pénibles menacent son royaume: il s'agit de maintenir la
  gloire d'une couronne.

  Cependant, l'opinion des personnes qui approchent Sa Majesté de plus
  près et plus souvent que moi, la conversation même que vient d'avoir
  avec elle M. Lefebvre, prouvent qu'il est difficile de calculer ce
  que serait capable de faire ou de sacrifier un roi absolu de
  vingt-cinq ans dont les passions seraient irritées ou qui se
  croirait blessé dans sa dignité. Sous ce rapport, il est aisé de
  pressentir l'effet pénible que pourrait avoir pour nous deux le
  voyage de M. Lefebvre, si, je ne dis pas en conséquence, mais à la
  suite de ce voyage, il arrivait des événements qui ne seraient point
  agréables à Sa Majesté.

  Je ne saurais non plus dissimuler à moi-même ni à Votre Excellence
  que, par les ordres que j'ai eu à exécuter en vertu de votre
  dépêche du 27 juillet, ma position a changé et qu'elle est devenue
  plus délicate que jamais.

  Je dois peut-être à l'opinion que le roi a de mon intégrité de
  n'avoir point déplu et de n'avoir été soupçonné que légèrement. Je
  devrai à mon entière soumission aux ordres de l'empereur, à la
  maxime qui sera toujours sacrée pour moi, de dire la vérité telle
  que je l'aperçois, telle que je la vois, à l'étude constante de
  faire mes rapports (_sine ira et studio_), la continuation de la
  protection et de la bienveillance de Sa Majesté impériale.


M. Reinhard ayant fait connaître au ministre des relations
extérieures de Westphalie que l'empereur avait été fort mécontent de
ce que la cour diplomatique avait suivi le roi pendant la campagne
de Saxe, le comte de Furstenstein lui écrivit le 10 août 1809:


  L'empereur n'a point approuvé que MM. les membres du Corps
  diplomatique aient suivi le roi en Saxe. Aucune invitation formelle
  ne les avait engagés à cette démarche: ils avaient été laissés
  libres d'agir d'après les instructions de leurs cours respectives.
  Sa Majesté pensait alors que son absence de Cassel serait de très
  courte durée et qu'elle ne serait pas obligée de passer de sa
  personne les frontières pour chasser l'ennemi de la Saxe, mais les
  ministres furent congédiés aussitôt que les opérations militaires
  firent sentir que leur présence était déplacée. Je restai auprès du
  roi pour recevoir et expédier d'après ses ordres le travail des
  ministres qui arrivait journellement de Cassel. Je ne suis point
  militaire et je suis absolument étranger à tout ce qui s'est passé
  dans cette campagne.

  Les affaires intérieures ont fixé l'attention de S. M. I. et elle
  voit avec déplaisir leur affligeante situation. La cause ne peut
  m'en être imputée. Ministre secrétaire d'État et des relations
  extérieures, je n'ai point d'administration et je n'exerce point de
  contrôle sur mes collègues. Je ne conçus jamais l'ambition d'être un
  ministre dirigeant, je n'en ai point le talent, et le caractère
  connu de S. M. ne permet pas de croire que personne puisse en avoir
  l'influence. La crise actuelle ne provient que de causes étrangères
  à la manière d'administrer. Elle se trouvé dans les troubles qui ont
  agité l'État, la misère qui y règne depuis longtemps et l'extrême
  rareté du numéraire. Les charges du royaume sont fortes et le
  département de la guerre seul absorbe plus de la moitié des revenus.
  Le moment actuel n'admet point un système d'économie dans cette
  partie de l'administration, et les dépenses ne peuvent qu'augmenter.
  Dans cet état de choses Votre Excellence jugera facilement des
  entraves que doit éprouver le gouvernement dans sa marche.


Cette sorte de justification du comte de Furstenstein n'était pas
exacte sur tous les points. Les ministres étrangers avaient suivi
Jérôme en Saxe pour obéir à la volonté de ce prince et ne l'avaient
quitté qu'à son retour à Cassel. La crise financière n'était pas la
conséquence des troubles intérieurs du royaume, mais des exigences
de l'empereur à l'égard de ce malheureux pays. Napoléon, d'ailleurs,
ne pouvait pardonner à Jérôme quelques dépenses inutiles, quelques
générosités intempestives.

M. Lefebvre, premier secrétaire d'ambassade, envoyé auprès de
l'empereur, étant arrivé et ayant remis sa dépêche, le duc de Cadore
écrivit, le 21 août 1809, à Reinhard:


  M. Lefebvre arrivé ici le 18, m'ayant remis vos dépêches du 8 et du
  10 août, nºs 70 et 71, et vos trois lettres non numérotées du 6 et
  du 9, je les ai envoyées le jour même à Sa Majesté l'empereur et
  roi.

  Sa Majesté me donne l'agréable commission de vous mander qu'Elle les
  a lues avec attention et avec intérêt.

  Elle me charge aussi de vous faire connaître qu'en sa qualité
  d'auteur et de garant de la Constitution du royaume de Westphalie,
  Elle imputera les violations que cet acte aurait éprouvées aux
  ministres dont le devoir non seulement est d'en suivre, mais encore
  d'en maintenir religieusement les dispositions, et que, _si contre
  le voeu de la Constitution la liste civile est accrue_, Elle en
  rendra responsables les ministres des finances et du trésor public.

  Il convient, Monsieur, que vous tourniez l'attention de ces
  ministres sur ce genre de responsabilité auquel ils n'ont peut-être
  pas songé; mais vous choisirez pour le faire l'occasion et la forme
  qui vous paraîtront propres à remplir cet objet sans alarmer la
  susceptibilité du roi.


  REINHARD À CHAMPAGNY.

                                           Cassel, 1er septembre 1809.

  M. Lefebvre est revenu à Cassel le 29 au soir, ayant achevé son
  voyage en moins de six jours. Il m'a remis les deux dépêches du 21.
  Sa Majesté impériale en daignant me faire connaître qu'Elle a lu mes
  rapports avec attention et intérêt m'a accordé une récompense dont
  je n'ai jamais senti l'inestimable valeur plus profondément que dans
  les circonstances actuelles. Je me réserve, Monseigneur, de vous
  rendre compte de l'exécution de vos ordres concernant
  l'accroissement de la liste civile. Pour aujourd'hui, je me borne à
  vous informer d'un objet qui m'a attiré la visite de M. de Bercagny.
  «Le roi, m'a-t-il dit, est blessé du décret impérial qui établit une
  ligne de douanes françaises au travers de ses États; il aurait
  désiré qu'au moins le ministre de France eût été chargé d'en donner
  connaissance. Il a donné ou va donner l'ordre de s'opposer à
  l'établissement de cette ligne et sa volonté est dans ce moment
  tellement forte que toute représentation serait inutile. Si j'avais
  su cela par le roi, a ajouté M. de Bercagny, mon devoir serait de me
  taire; mais je l'ai su indirectement, puisque la police doit savoir
  tout, je crains qu'il n'en résulte un nouveau sujet de malaise pour
  Sa Majesté.» J'ai remercié M. de Bercagny de sa confidence, et j'ai
  dit que s'il ne s'agissait que d'une question de forme, je
  m'empresserais de demander à 'Votre Excellence l'ordre de faire au
  roi la communication officiel du décret impérial; mais que
  j'apprendrais avec peine que l'opposition portât sur le fond.
  J'apprends au reste que la ligne des douanes est déjà établie.

  J'ai oublié de dire dans mon avant-dernière dépêche que, pendant les
  deux jours que j'ai passés à Napoléonshoehe, le roi s'est abstenu de
  me parler d'aucun autre objet que de ce qui se rapportait
  immédiatement à la solennité du jour, et que je n'ai pas cru qu'il
  m'appartînt de prendre l'initiative.

  Il paraît que l'ordre donné par Sa Majesté Hollandaise au général
  Gratien de revenir en Hollande avec sa division, le refus de Sa
  Majesté le roi de Westphalie d'autoriser formellement le départ de
  ce général, et les incertitudes qui en sont résultées dans la marche
  de la division, sont devenus un nouveau sujet de discussion entre
  ces deux frères. M. Huygens a été chargé de remettre au roi une
  lettre de son souverain, qu'on dit écrite avec une sensibilité
  voisine de l'amertume.

  M. de Gilsa, ci-devant grand écuyer de l'électeur de Hesse et
  continué dans les fonctions du même département sous les ordres du
  grand écuyer d'aujourd'hui[123], vient d'être nommé envoyé
  extraordinaire de Westphalie auprès de Sa Majesté le roi de
  Hollande, aux appointements de 36,000 fr. et sa femme conservant
  ceux de dame d'honneur. C'est un homme de bien, père de treize
  enfants vivants, et très heureux de sa mission qu'il n'a acceptée
  qu'après avoir confessé au roi qu'il allait faire ses premières
  armes en diplomatie. On dit que M. Girard, général, est nommé
  ministre du roi à Munich, en remplacement de M. Schoell.

         [Note 123: Le général d'Albignac.]


  REINHARD À CHAMPAGNY.

                                             Cassel, 8 septembre 1809.

  Le roi est parti mardi dernier pour faire un voyage aux mines du
  Harz; il s'est fait accompagner par les ministres des finances et de
  la justice. M. le comte de Furstenstein, après avoir annoncé au
  corps diplomatique que le voyage ne serait que de cinq ou six jours,
  a profité de l'absence de Sa Majesté pour passer quelques jours dans
  les terres du comte de Hardenberg, son beau-père.

  Avant-hier, à quatre heures du matin, est arrivé un courrier du roi
  portant ordre de faire marcher sur-le-champ à Hanovre les
  chevau-légers de la garde et les chasseurs carabiniers. Dans le même
  temps s'est répandu dans le public le bruit que les Anglais avaient
  fait une descente à Brême. Ce bruit était faux, mais on continue à
  parler d'une affaire que le général Bongars aurait eue avec les
  Anglais. Le ministre de la guerre ne paraît avoir aucune
  connaissance d'un pareil événement et il ignore les motifs de
  l'ordre donné pour la marche des troupes. On croit en même temps, et
  avec un peu plus de vraisemblance, à un voyage du roi à Hanovre et à
  Hambourg.

  Le Harz et ses mines sont un objet très intéressant et pour la
  curiosité et pour l'administration. Le travail des mines entretient
  une population de 30,000 âmes; cependant le produit en est presque
  nul, du moins lorsqu'on porte en compte le prix du bois nécessaire à
  leur exploitation. Ce n'est que parce que cette denrée se trouve à
  portée et qu'il serait difficile d'en faire un autre emploi que le
  produit des mines peut être regardé comme avantageux, même sous le
  simple rapport du revenu. Du reste, le nouveau mode d'administration
  qui n'est en activité que depuis peu de mois, et les améliorations
  qu'il sera possible de faire, suffisent pour faire attendre de ce
  voyage des résultats utiles et importants.

  Je suis informé que M. de Bulow a proposé au Conseil des ministres
  un projet d'emprunt à faire aux villes de Hambourg et Brème et il
  paraît que ce voyage aux mines du Harz est lié à ce projet. Dans le
  public on dit qu'il s'agit de les vendre et M. de Bercagny n'est pas
  éloigné de croire à cette mesure qui pourrait dépopulariser ses
  antagonistes et compromettre leur responsabilité. Selon toute
  apparence, il s'agit d'hypothéquer les revenus des mines pour cet
  emprunt, qui ne réussira point, à moins d'employer une sorte de
  violence. Il y a dans tout ceci quelque chose qu'on me cache, ainsi
  qu'au public. On dit même que le comte de Furstenstein s'est opposé
  au projet en question, et, d'après toutes ces données, je soupçonne
  qu'il s'agit d'une chose qu'on prévoit qui pourrait déplaire à Sa
  Majesté impériale.

  Le départ de M. de Bulow m'a empêché de lui parler à fond sur la
  liste civile; je devais avoir avec lui un rendez-vous qui aura lieu
  après son retour. Mais je me suis déjà entretenu avec M. Siméon qui,
  plus d'une fois, m'avait témoigné son regret de ce que la liste
  civile dépassait la ligne constitutionnelle.

  M. Pothau a fait imprimer un mémoire en réfutation du rapport du
  ministre des finances sur l'administration des postes. Celui-ci
  s'est plaint au roi de ce que son rapport fait par ordre et dans la
  supposition qu'il ne serait pas publié a été imprimé par M. Pothau.
  Le rapport et la réponse étant en contradiction absolue sur tous les
  faits et sur tous les principes, une commission du Conseil d'État
  composée de MM. de Martens et de Malsbourg a été nommée pour
  vérifier les uns et pour discuter les autres.


  REINHARD À CHAMPAGNY.

                                         Cassel, le 15 septembre 1809.

  Le roi est revenu de son voyage hier au soir à huit heures. Sa
  Majesté quittant le Harz avait passé par Goslar, Brunswick et
  Hildesheim et s'était arrêtée pendant trois jours à Hanovre.

  Comme vraisemblablement je ne verrai, avant le départ de cette
  lettre, aucune des personnes de la suite de Sa Majesté, je dois m'en
  rapporter provisoirement aux paragraphes du moniteur westphalien, ne
  connaissant encore que quelques détails du séjour que le roi a fait
  à Goettingen.

  Une fermentation nouvelle avait éclaté parmi les étudiants de cette
  université. Le cheval d'un gendarme avait été heurté par celui d'un
  étudiant allant au galop et trop mauvais cavalier apparemment pour
  pouvoir le retenir. L'étudiant se sentant poursuivi se sauva dans
  une maison: le gendarme le pistolet à la main le prit au collet et
  le conduisit en prison. Tous les étudiants prirent le parti de leur
  camarade, la police prit celui du gendarme; des rapports, des
  estafettes furent envoyés à la capitale. Il fut décidé que le
  gendarme serait déplacé, mais qu'en même temps il serait avancé en
  grade. Le gendarme avant de quitter Goettingen ne manqua pas de s'y
  montrer avec les marques de son nouveau grade; grande rumeur parmi
  les étudiants. Des listes furent colportées; 400 jeunes gens
  signèrent l'engagement de quitter l'université après l'expiration du
  semestre d'études.

  Le roi fit appeler le pro-recteur: il lui parla avec beaucoup de
  bonté et de condescendance, et le chargea d'être l'interprète auprès
  des étudiants. Il convint que le gendarme avait eu tort; à la
  remarque du pro-recteur qu'il avait été avancé en grade, il répondit
  que c'était une mesure du gouvernement, étrangère à la question: il
  dit que son âge le rapprochait un peu de la jeunesse des étudiants
  pour pouvoir se mettre à leur place; qu'il voulait que l'université
  de Goettingen fût la première de l'Allemagne; que ces complots de
  départ étaient ridicules, et que quand 200 s'en iraient, il serait
  assez puissant pour en attirer 400 autres.

  Les déclarations de Sa Majesté, transmises par le pro-recteur,
  avaient produit le meilleur effet, lorsque les étudiants apprirent
  que six d'entre eux venaient d'être relégués. C'étaient ceux qui
  avaient colporté les listes de départ; alors les jeunes têtes se
  rallumèrent, et l'on dit qu'une centaine d'étudiants étrangers a
  déjà quitté l'université pour n'y plus revenir.

  Il paraît que le projet était d'aliéner pour douze ans les mines du
  Harz soit à la ville d'Hambourg si l'emprunt réussissait, soit au
  banquier Jacobson, et que le roi a voulu attendre à Hanovre le
  résultat de la négociation avec Hambourg. Si cela est, la marche des
  troupes westphaliennes sur cette ville s'explique assez. Quand de
  pareils projets pourraient réussir dans les circonstances actuelles,
  ce seraient toujours des palliatifs ruineux, peut-être même
  illégitimes, sans le concours des États que le roi voudrait
  convoquer, mais auxquels les ministres ne savent que proposer.

  Le général Berner, officier de mérite, est revenu d'Espagne. Le
  général Morio, tombé devant Girone malade d'une fièvre putride, et
  transporté à Perpignan, est allé se rétablir à Montpellier. Le
  ministre de Bavière est revenu de sa campagne dans un état de santé
  tellement délabré qu'il reste peu d'espoir de sa guérison. Le
  général Rewbell s'est embarqué à Emdem avec sa famille pour
  Baltimore. La vente de son mobilier n'a point suffi pour payer ses
  dettes. M. de Furstenstein s'est rencontré dans la terre de son
  beau-père avec M. de Hardenberg, l'ancien ministre d'État prussien.
  Ils n'auront pu se trouver ensemble longtemps: car immédiatement
  après le départ du premier, un courrier était venu l'appeler auprès
  du roi, à Hanovre.


En septembre 1809, le roi et la reine firent un voyage aux mines du
Hartz. Jérôme, de retour, écrivit de Napoléonshoehe à l'empereur le
20 du même mois:


  «Sire, je suis de retour d'un voyage que j'ai fait dans le Harz;
  j'ai en même temps visité deux régiments de mes troupes qui sont à
  Hanovre. La misère est portée à un tel point dans tout le royaume
  (personne ne pouvant être payé) que si Votre Majesté ne vient à son
  secours, il ne peut aller encore deux mois; comme j'ai déjà eu
  l'honneur de l'annoncer à Votre Majesté, les troupes ne sont plus
  entièrement soldées et si je n'avais eu la faculté de les mettre
  dans les villes hanséatiques et dans le Hanovre, je serais hors
  d'état de les nourrir. Malgré tous les soins que je porte à mon
  administration, je crois qu'il est impossible de la soutenir plus
  longtemps, et je prie Votre Majesté de me permettre de me retirer en
  France. Là, comme ailleurs, je m'efforcerai de lui prouver qu'elle
  n'a personne qui lui soit plus entièrement dévoué que moi. Toutes
  les mesures que Votre Majesté croira devoir prendre pour fixer le
  sort de mes États, je les approuverai et les seconderai de tout mon
  pouvoir.»


On voit que par son système l'empereur Napoléon Ier rendait
impossible le règne de ses frères dans les États qu'il leur avait
octroyés. Joseph en Espagne, Louis en Hollande, Jérôme en
Westphalie, sombraient sous la question financière.

Nous continuons à donner quelques lettres ou extraits de lettres de
Reinhard au duc de Cadore.


                                         Cassel, ce 21 septembre 1809.

  J'avais à entretenir M. le ministre des finances du domaine de
  Rittberg, et la conversation étant tombée sur d'autres objets,
  l'occasion de m'acquitter de l'ordre que Votre Excellence m'avait
  donné par sa dépêche du 21 s'est présentée naturellement. M. de
  Bulow me parla de la mission de M. de Bocholtz[124] dont il prétend
  n'avoir eu aucune connaissance: il me parut douter si M. de Bocholtz
  serait l'homme propre à donner sur l'état des finances des
  renseignements aussi exacts et aussi complets qu'on pouvait le
  désirer. Il pensait, et j'étais fort de son avis, que le meilleur
  parti à prendre serait de se conduire dans l'hypothèse où la
  Westphalie serait réduite à ses propres ressources, et qu'en
  dernière analyse tout dépendait de l'esprit de sagesse de son
  gouvernement. «D'ailleurs, lui dis-je, avant de se relâcher sur des
  engagements que le gouvernement westphalien a contractés envers la
  France et qu'il paraît être en ce moment dans l'impossibilité de
  remplir, Sa Majesté impériale serait en droit de s'informer des
  causes qui ont amené cet état de détresse; et s'il résultait de ces
  informations qu'une partie des revenus de l'État a été détournée de
  sa véritable destination; que ceux de la liste civile, par exemple,
  ont été étendus au-delà des limites légitimes, elle pourrait pour
  intervenir faire valoir son titre d'auteur et de garant de la
  Constitution.»--«Il me semble, me dit alors M. de Bulow, que vous
  avez quelque chose à me dire, et je vous prie de me le faire sans
  détour. Auriez-vous à me faire une communication de la nature de
  celles que vous avez été chargé de faire à quelques
  militaires?»--«Point du tout, lui dis-je, les circonstances ne se
  ressemblent point, mais puisque vous le savez déjà, je vous dirai
  que je suis prévenu qu'en sa qualité d'auteur et de garant de la
  Constitution du royaume de Westphalie, Sa Majesté imputera les
  violations que cet acte aurait éprouvées aux ministres, et que cette
  disposition pourrait s'appliquer particulièrement aux accroissements
  donnés à la liste civile.»--«En faisant serment d'obéissance à mon
  souverain, me répondit M. de Bulow, j'ignorais que j'étais encore
  responsable envers un autre souverain; mais cette responsabilité
  même, je n'ai point à la craindre, et il est certain que sous mon
  administration, il n'est pas sorti du Trésor un seul denier en
  augmentation de la liste civile.»--«Cet autre souverain, repris-je,
  est l'auteur et le garant de la Constitution en vertu de laquelle le
  roi règne et les ministres président à l'administration. Sa Majesté
  l'empereur a le droit d'en surveiller le maintien autant et plus
  encore que s'il s'agissait de l'exécution d'un traité.» M. de Bulow
  entendit cela,--«mais, dit-il, en vertu de mon serment je suis
  obligé de ne rien laisser ignorer au roi, et vous me permettrez de
  lui donner connaissance de notre conversation.»--«Si vous croyez,
  répliquai-je, que le devoir vous y oblige, je ne saurais m'y
  opposer. Je vous prie seulement de considérer qu'il est de notre
  intérêt commun que cet avertissement, qui en temps et lieu peut
  produire un excellent effet, n'en produise pas un mauvais, et que la
  susceptibilité du roi soit ménagée. En conséquence la confidence que
  j'ai l'honneur de vous faire est livrée à votre sagesse et à votre
  discernement.»--«Connaissez-vous le roi, me demanda M. de
  Bulow?»--«Je crois le connaître assez, quoique moins bien que
  vous.»--«Eh bien! croyez-vous qu'il souffre qu'on lui résiste?»--«Et
  quand on résiste la Constitution à la main.»--«Et même la
  Constitution en main. Il y avait un temps, m'a dit M. Siméon, où le
  roi disait ne vouloir gouverner que par la Constitution, mais il a
  changé de langage.» Après ces préliminaires, M. de Bulow entra en
  matière. Après m'avoir répété, ce dont je l'assurais, que je ne
  doutais pas que le roi n'avait jamais touché du trésor public que
  les prorata de cinq millions, à l'exception cependant du mois
  d'octobre et du mois de novembre 1807, antérieurs à l'administration
  de M. de Bulow, il me fit l'énumération des autres articles qui
  composent aujourd'hui la liste civile. La voici:

         [Note 124: Mission Auprès De L'empereur À Paris.]

     1º Intérêts des capitaux donnés par Sa Majesté l'empereur. 500,000 fr.
     2º Domaines de la couronne.                                350,000
     3º Ordre Teutonique.                                       300,000
     4º Redevance d'un pour cent des fiefs déclarés allodiaux.  400,000
     5º Sept domaines repris sur des donataires français.       250,000
     6º Domaines réclamés par le roi pour compléter un million
     de revenus en sus de la liste civile.                      650,000

  «Or, dit M. de Bulow, tous ces articles ont constamment été
  étrangers à mon administration, et la Constitution ne dit pas que ce
  que Sa Majesté tient d'une autre source doive être défalqué des cinq
  millions de la liste civile. Quant aux domaines de la couronne, la
  dignité du roi exige qu'il y en ait. Le produit de ceux dont Sa
  Majesté jouit est peu considérable, et nous nous promettons bien
  qu'Elle se désistera de la prétention des 650,000 francs, dont Elle
  n'a pas encore joui, et qu'il paraît qu'on a portés en compte
  lorsqu'on a fait monter les revenus de la liste civile à 7,500,000
  francs. Les biens de l'Ordre Teutonique et les redevances pour les
  fiefs déclarés allodiaux ont été attribués au roi par des décrets
  rendus au Conseil d'État, les uns parce que le texte du décret
  impérial ne paraissait pas au moins s'opposer à ce que le roi se les
  appropriât, et les autres parce que Sa Majesté trouvait juste d'être
  indemnisée des avantages dont Elle aurait profité en cas de
  mouvance. Les deux décrets ont été rendus contre mon avis, mais je
  n'ai pu pousser plus loin mon opposition, parce que ni l'un ni
  l'autre objet n'étaient encore entrés dans mes attributions. Quant
  aux sept domaines pris sur plusieurs donataires impériaux, j'ignore
  s'ils seront remplacés ou restitués soit en nature, soit en argent.
  Mais cet article encore n'est point de ma compétence.» Je n'ai rien
  à ajouter, Monseigneur, à la justification de M. de Bulow, si ce
  n'est qu'il a porté plus bas l'évaluation des articles nºs 3 et 4,
  que je ne l'ai fait dans ma lettre nº 71, d'après l'assertion de M.
  Siméon. Celle des redevances, en effet, ne peut guère être connue
  que par approximation, et il est possible que les biens de l'Ordre
  Teutonique, en ce moment où il reste des pensions et des indemnités
  à payer, ne rapportent à la liste civile que le revenu net tel que
  l'a estimé M. de Bulow. Ce que M. de Bulow m'a dit sur les finances
  de l'État est vague et n'ajoute rien aux aperçus que Votre
  Excellence connaît déjà. Il se nourrit encore de la gloire de son
  excédant de cinq millions de l'année passée. Pour l'année courante
  il n'en espère que trente au lieu de trente-huit. Cependant il est
  convenu que l'absence des troupes françaises causait au trésor un
  grand soulagement, et que l'épargne qui en résultait pouvait
  balancer et au-delà les pertes que les incursions ennemies avaient
  causées à la Westphalie. Il m'a dit que la contribution personnelle
  pour l'an 1808 était rentrée, mais qu'on n'avait pu mettre encore en
  recouvrement celle pour l'an 1809. De là vient la détresse pour la
  caisse d'amortissement que cette contribution est destinée à
  alimenter. Malheureusement les fonctionnaires publics, surtout ceux
  du culte et de l'instruction publique, ne sont pas payés davantage
  que les créanciers de l'État, et le ministre de la guerre continue à
  se plaindre amèrement de ce que ses ordonnances ne sont pas
  acquittées.

  Malgré tous ces embarras le ministre des finances, qui a la
  réputation d'espérer toujours, persiste à dire que les ressources de
  la Westphalie sont assez grandes pour suffire à un état de dépenses
  bien ordonné et au paiement des dettes et de leurs intérêts. Ce qui,
  plus que tout autre chose, lui paraît être hors de proportion avec
  les revenus, c'est l'état militaire. Le projet concernant les
  sémestriers a été adopté par le roi; mais comme le décret entier,
  qui embrasse plusieurs objets d'administration militaire, présente
  un ensemble de dispositions liées entr'elles, il faut en attendre
  l'adoption définitive. M. de Bulow a fait imprimer le compte des
  recettes et des dépenses de l'année passée. Ce compte, qui ne
  renferme que les mouvements du trésor public, ne peut être contrôlé
  que par celui du ministère des finances dont le ministre promet
  aussi la publication; et ce ne sera que lorsque cette dernière
  publication aura paru que mes recherches dirigées par des données
  certaines pourront me conduire à un résultat digne d'être soumis à
  Votre Excellence.

  M. de Bulow m'a parlé aussi de l'emprunt qui se négocie en ce moment
  à Hambourg. Il s'agissait, m'a-t-il dit, de le conclure sur les
  mêmes bases que celui qui avait été projeté en Hollande, à
  l'exception des sels cependant dont Hambourg n'a pas besoin. Or, ces
  sels étaient l'objet principal de la négociation hollandaise. Quoi
  qu'il en soit, il est en ce moment question du produit des mines
  dont il paraît qu'on propose d'aliéner l'exploitation pour un temps
  déterminé. M. de Bulow prétend être étranger à cette affaire qui se
  traite aujourd'hui directement par le cabinet et par l'entremise du
  banquier Jordis, homme sans fortune, sans crédit et sans
  considération. «Je ne connais, ajouta M. de Bulow, que deux manières
  de traiter cette affaire: ou bien qu'un banquier connu et estimé se
  mette à la tête et donne l'exemple en souscrivant pour une somme
  importante, ou bien qu'un agent avoué présente au nom du
  gouvernement les sûretés, offre les conditions et traite sous les
  auspices de la foi publique,» M. de Bulow ne croit point au succès
  de cet emprunt.

  Le public ne sait pas encore bien s'expliquer le dernier voyage du
  roi à Hanovre, et je ne suis pas plus instruit à cet égard que le
  public. Le passage du duc d'OEls et ses conséquences peuvent y être
  entrés pour quelque chose. On parle aussi de quelques fournitures,
  de souliers par exemple, faites ou commandées dans cette occasion.
  Le général Bongars et le banquier Jordis y sont venus de Hambourg
  rendre compte de leur négociation. Dans le public on s'attendait à
  une prise de possession. Sa Majesté a été très satisfaite de la
  cordialité avec laquelle Elle a été reçue par les habitants du Harz.
  À Brunswick on a cru s'apercevoir d'une froideur qui contrastait
  avec la joie que les habitants de cette ville avaient témoignée dans
  d'autres occasions. Au moment de son arrivée à Brunswick le roi
  ordonna au ministre des finances de payer tous les arrérages. «J'ai
  prévenu les ordres de Votre Majesté, répondit M. de Bulow, tout est
  payé.» En effet, il avait fait arriver d'avance tout l'argent des
  caisses des environs.

  Dans la conversation que le roi eut avec M. Lefebvre après son
  retour de Vienne, Sa Majesté ne manqua pas de lui reparler de ses
  soupçons contre M. Jollivet. Ces soupçons, Monseigneur, je l'avoue,
  sont pénibles pour moi, et je prie Votre Excellence de croire que,
  même au risque de les attirer sur moi, je désirerais que le roi ne
  les ait pas conçus. M. Jollivet remplit parfaitement son devoir dans
  l'administration qui lui est confiée, et si notre position est
  délicate, nous ne pouvons tous les deux prendre pour règle de
  conduite que notre dévouement à S. M. I. Du reste cette matière ne
  me paraît point être de nature à me permettre de m'en expliquer
  jamais avec M. Jollivet.

  M. de Bercagny doit aller à Mayence au devant de sa femme que le roi
  lui a ordonné de faire venir. Il parait que dans ces derniers temps
  plusieurs circonstances ont nui à M. de Bercagny dans l'esprit de S.
  M., et si cette diminution momentanée de son influence peut
  l'engager à faire un retour sur lui-même et à se prescrire des
  règles fixes et équitables pour sa conduite, il en résultera un
  grand bien. Malheureusement je viens d'apprendre un trait qui m'en
  fait désespérer. La haute police prétend savoir d'après plusieurs
  indices que feu M. de Müller avait eu connaissance de la
  conspiration de Doernberg. J'oserais, moi, donner un démenti formel
  à cette assertion au nom de M. de Müller dans la tombe, non
  seulement à cause de la connaissance que j'avais de son caractère,
  mais encore d'après toute sa manière d'être dans les circonstances
  d'alors. Quoi qu'il en soit, la haute police ne peut vouloir
  fouiller ainsi dans la cendre des morts qu'avec le projet de
  déterrer quelqu'accusation contre les vivants; et lorsqu'elle aura
  tiré le voile qui couvre encore le mystère, on verra que M. de
  Bercagny, et deux ou trois associés qui le valent, sont les seuls
  serviteurs vraiment fidèles et nécessaires de Sa Majesté.


On a vu que l'empereur avait fait établir en Westphalie (où les
marchandises anglaises commençaient à être introduites) une ligne de
douanes. Jérôme s'était opposé à cette mesure. Reinhard écrivit à
l'empereur le 25 septembre 1809:


  «Il est pénible pour moi d'avoir à revenir sur ce qui se passe en
  Westphalie, relativement à la nouvelle ligne de douanes dont Elle a
  ordonné l'établissement; mais je ne crois pas pouvoir me dispenser
  de mettre sous vos yeux, Sire, le nouveau rapport qui m'est fait par
  M. Collin, afin que Votre Majesté puisse donner les ordres qu'Elle
  jugera convenable sur cet important objet.»


D'après l'ordre de l'empereur, Cadore écrit à Reinhard, de Vienne,
le 3 octobre:


  «Sa Majesté l'empereur avait ordonné en Westphalie l'établissement
  d'une nouvelle ligne de douanes, pour s'opposer avec plus
  d'efficacité à l'introduction des marchandises anglaises. Les
  brigades de Neukirchen et d'Alfaugen (?) ayant été obligées, le 9
  septembre, de cesser leurs fonctions, il s'est introduit sur leurs
  postes, du 9 au 13 inclusivement, plus de trois cents voitures de
  marchandises anglaises, escortées pour la plupart par des gendarmes
  westphaliens et des paysans armés. J'ai l'honneur de vous envoyer
  une copie du rapport qui rend compte de ces faits et qui a été mis
  sous les yeux de l'empereur.

  «Sa Majesté vous charge de faire les plus vives instances pour que
  le gouvernement de Westphalie cesse de s'opposer à l'établissement
  de cette ligne de douanes. Sa Majesté use de son droit de
  protecteur, en prenant des mesures pour fermer tout accès au
  commerce de l'Angleterre dans les États de la Confédération. Elle a
  été étonnée de ce que, dans les moyens qu'elle prenait pour faire la
  guerre à l'Angleterre, la Westphalie était le pays où elle éprouvait
  des obstacles. Je vous prie, Monsieur, de m'informer du résultat de
  vos démarches.»


Quelques mois plus tard, Champagny écrivait encore à ce sujet (de
Paris, le 8 février 1810):


  «Je viens d'être instruit par Son Excellence le Ministre des
  finances qu'un mouvement séditieux a eu lieu en Westphalie contre le
  service des douanes impériales. Le 15 novembre dernier, à la suite
  d'une saisie faite par les préposés de Cuxhaven, pour contravention
  au décret du 29 octobre précédent, de dix-neuf petites embarcations
  chargées de sucre, café et autres denrées, les objets saisis
  composant le chargement de trente-trois voitures furent conduits à
  Bremerlehe, sous l'escorte d'un détachement de cuirassiers
  westphaliens. Le convoi arriva en bon ordre, mais l'heure ne permit
  pas d'opérer immédiatement le chargement sur bateau pour Brême. On
  mit donc provisoirement les marchandises en magasin à Bremerlehe
  même, avec d'autant plus de confiance que l'escorte était forte,
  qu'il y avait dans la ville une garnison westphalienne et qu'on
  pouvait ainsi espérer secours et protection en cas de tentatives
  d'enlèvement de la part du peuple, mais cette garnison, cédant à
  l'impulsion de la multitude, qui ne tarda point à manifester ses
  mauvaises intentions, fut la première à favoriser le pillage et
  enleva elle-même des marchandises.

  «Les soldats de l'escorte prirent part aussi à ce pillage au lieu de
  s'y opposer, et une patrouille envoyée par le commandant et les
  préposés ne put empêcher qu'une partie des marchandises (480 bûches
  de bois de teinture, 64 sacs et un tonneau de sucre rafiné, ainsi
  que 4 sacs de café) ne fût enlevée.

  «Je vous prierai, monsieur le baron, de vouloir bien porter ces
  faits à la connaissance du gouvernement westphalien et de demander
  que les auteurs de ce désordre soient recherchés et punis. Vous
  voudrez bien me faire part du résultat de vos démarches à cet
  égard.»


Le ministre des finances du royaume de Westphalie, M. de Bulow,
était, en sa qualité d'allemand, en butte à la haine du parti
français. Reinhard, dans ses lettres et dans ses bulletins, laisse
pressentir sa prochaine disgrâce.


  BULLETIN.

                                         Cassel, le 28 septembre 1809.

  «La cour est revenue de Napoléons-Hoehe à Cassel mardi dernier.
  Quoique la détermination en ait été prise subitement, elle a été
  suffisamment motivée par le temps froid et pluvieux qui ne cessait
  de rendre le séjour de Napoléons-Hoehe malsain et désagréable.

  «L'exemple de la France et de la Hollande, où les gardes nationales
  ont montré une si noble ardeur à marcher contre un ennemi déjà en
  présence, avait inspiré à M. Bercagny l'idée de faire paraître
  devant le roi, le jour de sa fête, la garde nationale de Cassel.
  Comme elle est composée d'un corps d'arquebusiers en uniformes, et
  du reste de la bourgeoisie qui n'en a point, il s'agissait de donner
  des uniformes à toute la garde. Une souscription devait être ouverte
  en faveur de ceux qui n'avaient pas assez de fortune pour s'en
  procurer de leurs propres moyens. On espérait que quatre ou cinq
  cents hommes pourraient se présenter en uniforme le jour où le roi
  les passerait en revue. Dimanche dernier, M. Bercagny vint
  m'entretenir de son projet comme d'une chose qui plairait sûrement à
  l'empereur. Il en exposa les avantages avec enthousiasme. Il était
  sûr que tous les départements s'empresseraient d'imiter la cour et
  la capitale. «J'ai proposé au roi, me dit-il, d'ordonner que toute
  la cour prît l'habit de garde national; il est vrai que Sa Majesté
  me répondit que cela ne prendrait point, et que ce ne serait qu'un
  habit de plus.» Je convins avec M. Bercagny que son idée était
  excellente; cependant je l'avertis de n'y point mettre trop de
  chaleur, parce que le flegme allemand n'aimait point à être trop
  pressé.

  «Le lendemain matin, je vis passer dans la rue et j'entendis des
  cris qui me parurent être des _vivat_; voilà, dis-je, M. Bercagny
  qui a donné de bonne heure à boire à sa garde nationale; je me
  trompais. La bourgeoisie assemblée par le maire avait refusé de se
  mettre en uniforme, et les cris que j'entendais étaient des cris
  d'opposition.

  «Il paraît que la crainte vague de prendre un engagement dont on ne
  connaissait pas assez ni l'objet ni le terme, et une jalousie déjà
  existante entre les arquebusiers et le reste de la garde ont été la
  cause de ce refus qui heureusement n'a heurté que les espérances
  trop vives de M. Bercagny. Le gouvernement, qui ne s'était pas
  encore prononcé, s'est décidé sagement à ne donner pour le moment
  aucune suite à cette affaire. Je suis persuadé qu'on pourra la
  reprendre avec succès, si l'on y met le temps nécessaire, et
  peut-être aussi en la faisant manier par des personnes plus
  populaires que M. Bercagny. Le roi ce jour-là vint en ville sans
  escorte et sans garde, et cette démarche simple prouva aux gens qui
  étaient déjà tentés de crier à la révolte, qu'il était étranger à
  cet incident et qu'il n'y mettait aucune importance.

  «Il paraît que les troupes westphaliennes ont quitté la ville de
  Hambourg et qu'elles sont revenues à Hanovre. Le cinquième régiment,
  le même qui s'était trouvé à Halberstadt, est revenu de Magdebourg à
  Cassel. On dit que le nombre d'hommes sous les armes dont il est
  composé n'excède pas encore 800.

  «La négociation du général Bongars et du banquier Jordis paraît
  avoir abouti à deux cent mille francs pour accélérer le départ des
  troupes. J'ai une lettre d'Hambourg où il est question de dix-sept
  cent mille francs, mais je crois qu'il y a un zéro de trop. Quant à
  l'emprunt, le sénat de Hambourg propose toujours des conditions
  telles que le conseil du roi a dû nécessairement les refuser.

  «M. de Bulow affirme que les recettes vont en ce moment assez bien;
  cependant à Brunswick encore, il s'était trop pressé en annonçant
  que tout avait été payé. M. de Wolfradt ne manqua pas de montrer au
  roi une lettre du préfet qui assurait le contraire. M. de Bulow
  répondit qu'il avait fallu quelques jours pour exécuter les ordres
  donnés; M. de Wolfradt soutient que c'est encore un mensonge. M. de
  Bulow à contre lui un très fort parti composé à peu près de la
  totalité des Français et même de plusieurs Allemands. Il est accusé
  de fournir au roi tout l'argent qu'il demande pour ses dépenses, ce
  qui est faux et absurde; d'augmenter à dessein le désordre et la
  détresse des finances, pour amener des troubles et la ruine de
  l'État, ce qui est chimérique. On a dit au roi qu'il avait profité
  de sa place pour payer ses dettes. Il en avait: elles provenaient de
  ses ancêtres, il en a toujours mis l'état sous les yeux de Sa
  Majesté, en prouvant que sa fortune réelle les excédait de beaucoup.
  On m'assure que depuis qu'il est ministre elles n'ont point été
  diminuées. «Je ne tiens point à ma place, me dit dernièrement M. de
  Bulow, mais j'y resterai aussi longtemps que le roi voudra me la
  conserver, parce que je suis certain que je serais remplacé par un
  imbécile ou par un fripon.» On est au reste généralement persuadé
  qu'il ne se soutiendra plus longtemps. La tournure que prendra
  l'affaire des postes, où la famille de M. de Furstenstein fait cause
  commune, peut en décider, car, quoiqu'il soit plus que probable que
  M. de Bulow a raison dans le fond, il paraît avoir exagéré quelques
  détails. On dit que le roi pense encore de temps en temps à M.
  Hainguerlot.

  «Les ordres pour le mouvement des troupes continuent à être donnés à
  l'insu de M. le ministre de la guerre. Il en est de même des
  nominations militaires, sur lesquelles on dit que le comte de
  Bernterode exerce une plus grande influence. On cite la nomination
  d'un colonel pour le sixième régiment. C'est un certain Laruelle ne
  sachant ni l'allemand ni le français et recommandable seulement pour
  avoir le même bon ton que M. de Bernterode. On craint une
  nomination pareille pour le premier régiment. Le comte Bernterode,
  ajoute-t-on, veut se faire nommer inspecteur général de l'armée. Le
  général Boermer est négligé. Les officiers allemands sont dégoûtés
  de tant de passe-droits. Il convient de citer mon autorité: c'est le
  général d'Albignac. Mais ce que j'ai dit du peu d'influence du
  général Eblé, je le tiens de ce ministre lui-même à qui je n'ai pu
  m'empêcher de dire qu'un homme de son mérite était assez fort pour
  lutter et pour l'emporter. Encore un trait que m'a raconté le
  général Eblé. Dans un groupe de courtisans à Napoléons-Hoehe, il
  était question de Sa Majesté l'empereur et du roi de Hollande. Et
  nous aussi, dit, en se frottant le menton, le comte de Bernterode,
  nous nous raccommoderons.

  «L'esprit des départements ne s'est pas encore amélioré. Aucune
  dépense n'est payée; les impôts ne rentrent qu'à force d'exécutions
  militaires. Voilà le refrain. À Brunswick, on vend le portrait, on
  porte les couleurs du duc d'Oels, on y attend les Anglais. On ne les
  attendra plus quand la paix sera signée.

  «On a fait des réparations au palais. On allait y bâtir une salle de
  spectacle; mais on a trouvé que le local ne s'y prêtait point et
  l'on se borne à continuer la construction de celle de
  Napoléons-Hoehe. D'un autre côté, on prend quelques mesures
  d'économie; la table du maréchal a été restreinte à douze couverts.
  Le palais de Brunswick n'est pas encore achevé et il paraît certain
  que la cour ne s'y rendra point pendant l'hiver prochain.»


Le 12 octobre Reinhard envoie de Cassel la lettre suivante:


  «Le 3 octobre, l'avant-veille de mon départ, s'est passé à Cassel un
  événement dont il est de mon devoir de rendre un compte détaillé à
  Votre Excellence. Le ministre des finances était ce jour-là à dîner
  avec quelques autres ministres et conseillers d'État chez le grand
  veneur, M. le comte d'Hardenberg, revenu le même jour de sa
  campagne. Pendant le dîner il reçoit un billet de sa femme; il se
  lève de table, disant qu'un événement désagréable arrivé dans son
  intérieur l'oblige de se rendre chez lui. On se perd en conjectures,
  on envoie pour savoir de ses nouvelles; il fait dire qu'une affaire
  survenue avec la police l'empêche de revenir. Voici le fait.

  «Le sieur Schalch, commissaire général de la haute police à Cassel,
  avait proposé au valet de chambre de M. de Bulow de lui procurer
  l'entrée du cabinet de son maître. Le domestique en informa non M.
  de Bulow, mais Madame, qui lui ordonna d'accepter la proposition en
  se faisant donner une promesse par écrit. Le sieur Schalch la donna
  signée de son nom et scellée du sceau de la haute police. Un nommé
  Dumoulin, d'une famille prussienne et commis dans les bureaux de M.
  de Bulow, était chargé d'examiner et d'enlever les papiers. Le jour
  où M. de Bulow allait dîner chez M. de Hardenberg paraît une
  occasion favorable. Le valet de chambre introduit le sieur Dumoulin
  dans le cabinet du ministre et Mme de Bulow le surprend assis au
  bureau de son mari, examinant ses papiers. M. de Bulow arrive, et,
  muni du billet du sieur Schalch, se rend immédiatement chez le roi.
  Il représente à Sa Majesté que l'attentat qui vient d'être commis ne
  concerne point sa personne, mais celle du roi, que les papiers qui
  se trouvaient dans le cabinet d'un ministre d'État ne sont pas les
  siens, mais ceux du roi; qu'en conséquence il n'a rien à demander
  personnellement, et qu'il appartient entièrement à Sa Majesté de
  faire justice.

  «Le roi se montre indigné; il donne sur le champ l'ordre de faire
  arrêter les sieurs Schalch et Dumoulin. Le premier est mis au
  castel; le second s'étant réfugié, dit-on, chez M. Bercagny, est
  réclamé par le préfet de Cassel. M. Bercagny répond qu'il ne sait
  pas où est ledit Dumoulin, et que d'ailleurs un ordre du préfet ne
  suffirait pas pour le faire mettre en prison. L'ordre en conséquence
  est expédié par le ministre de la justice; le sieur Dumoulin aussi
  est conduit au château. J'appris ces faits le lendemain de M. de
  Coninx qui avait assisté au dîner. M. de Bulow me les confirma en
  masse; il me répéta ce qu'il avait dit au roi. Du reste il avait
  l'air modestement heureux d'un homme qui avait déjoué un complot
  dangereux et qui avait été plus fin que ses ennemis.

  «Le même jour, au spectacle, j'entendis M. le général Eblé demander
  au ministre de l'intérieur qui n'est nullement ami du ministre des
  finances: «Que pensez-vous de l'affaire de M. de Bulow?»--«Je pense,
  dit M. de Wolfradt, que M. Schalch n'a pas agi sans l'autorisation
  de M. Bercagny, et que M. Bercagny n'a pas agi sans.......» Ici la
  phrase fut interrompue. M. Lefebvre, pendant mon absence, ayant
  écrit jour par jour tout ce qui s'est passé à la suite de cet
  événement, je ne saurais mieux faire, Monseigneur, que de vous
  envoyer l'extrait des notes qu'il m'a remises lors de mon retour.
  Votre Excellence jugera facilement de la satisfaction que cet
  événement a produite, et peut-être, dans aucune circonstance, un
  esprit de parti qui ne devrait pas exister ne s'est montré plus
  ouvertement et plus mal à propos que dans celle-ci. Le sieur
  Dumoulin s'obstinant dans son refus de répondre, le ministre de la
  justice avait ordonné de lui mettre les menottes. M. de Wolfradt
  vient de me dire qu'aujourd'hui, au lever du roi, plusieurs Français
  l'ont interpellé pour savoir si le fait était vrai, et qu'ils en
  jettent les hauts cris.

  «Faut-il remonter aux causes de cet attentat? Ma correspondance
  antérieure en a dit assez pour me dispenser ici de fatiguer Votre
  Excellence par des conjectures; mais je dois citer un fait qui m'a
  été rapporté en confidence. Dans une conversation sur la querelle
  qui existe entre M. Pothau et M. de Bulow, quelqu'un demanda au
  premier pourquoi il était si difficile d'entamer un homme ennemi des
  Français et contre lequel il s'élevait de si fortes préventions?
  «Ah! dit M. Pothau, si nous pouvions nous procurer deux pièces que
  nous savons être dans son cabinet, nous prouverions bien qu'il est
  traître, mais il faudrait une autorisation.»

  «Quoi qu'il en soit, Monseigneur, la doctrine professée par le sieur
  Schalch, et dans son interrogatoire et dans une lettre qu'il a
  écrite au ministre de la justice, est aussi celle de M. Bercagny,
  qui donnait une trop grande latitude à quelques expressions du roi
  sur une attribution de surveillance générale contre laquelle tous
  les ministres protestent depuis un an, et voudrait même insinuer que
  cette doctrine est conforme à l'opinion de Sa Majesté. Si j'avais
  réussi, disait M. Bercagny, encore ce matin (je cite M. de
  Wolfradt), j'aurais obtenu un grand cordon; j'ai échoué....... Mais
  abstraction faite de la moralité de l'entreprise, un directeur de la
  haute police doit-il échouer ainsi?

  «Le sieur Schalch est natif de Schaffouse; c'est un homme d'une
  réputation tarée; on m'en a raconté un trait qui mériterait non le
  cordon, mais la corde. Un autre Suisse avait reçu d'un oncle une
  traite qui ne suffisait point à ses besoins; il s'en plaignit. Eh
  bien! dit le sieur Schalch, ajoutez un zéro!--Il sera destitué et
  banni du royaume.

  «La direction de la haute police va rentrer provisoirement dans les
  attributions du ministère de la justice. Les commissaires généraux
  de police seront subordonnés aux préfets. M. Bercagny sera préfet de
  police à Cassel. Le décret qui crée une direction séparée de la
  haute police subsiste. Si la nécessité l'exige, un nouveau directeur
  pourra être nommé. M. Siméon m'a dit qu'à présent les plaintes
  contre M. Bercagny pleuvaient et qu'il en résultait en toute
  hypothèse que c'était un homme qui n'avait exercé son emploi que
  dans la vue de se faire une fortune dans deux ans. Le roi est très
  prévenu contre Mme de Bulow; il l'appelle un monstre, pour avoir
  joué un rôle insidieux qui dégradait son caractère de femme. Que ce
  soit elle ou non, il est certain que ce rôle qu'elle a joué ou
  qu'elle s'est laissé attribuer a quelque chose qui répugne à la
  délicatesse. Mais sans le flagrant délit, comment obtenir la preuve?

  «J'ai oublié d'informer Votre Excellence que M. B. Huygens, ministre
  de Sa Majesté hollandaise, est rappelé et qu'il a été nommé
  conseiller d'État. On dit qu'il ne sera remplacé que par un chargé
  d'affaires.»


Par suite de cette maladresse de la police dans l'affaire Bulow,
Bercagny fut remplacé dans ses fonctions par le général Bongars,
chef de la gendarmerie, le commissaire général Schlach fut expulsé
du royaume, et une scission eut lieu dans le cabinet. Le parti
allemand représenté par Bülow, plus puissant que jamais, après
Siméon, entra en lutte avec le parti français représenté par le
comte de Fürstenstein et M. de Salha, devenu comte de Hoene et
ministre de la guerre. Mais Bülow par son influence, Siméon par son
talent, étaient autrement forts que MM. Le Camus et de Salha,
ministres assez médiocres.

Revenant sur l'affaire relative à M. Hainguerlot, Reinhard écrivit
le 17 octobre 1809, de Brême, où il se trouvait, au duc de Cadore:


  «La dépêche que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire sous
  la date du 9 a été envoyée à Cassel par estafette par M. Durand. M.
  Lefebvre me l'a expédiée par un courrier. J'ai trouvé tous les
  cachets intacts. Je dois vous rendre compte, Monseigneur, du fait
  qui m'a donné lieu d'écrire le mot concernant M. Hainguerlot. Je
  tiens de M. Lefebvre que M. Courbon lui a dit que lorsqu'au mois
  dernier le roi l'expédia pour Vienne auprès de Sa Majesté
  l'empereur, le roi qui était seul dans son cabinet appela devant lui
  M. de Marinville, son secrétaire intime, et lui demanda: «Avez-vous
  écrit ce que je vous ai dit au sujet de M. Hainguerlot?» Et que M.
  de Marinville lui répondit: «Oui, Sire;» qu'après un moment de
  silence, Sa Majesté lui dit: «Non, toute réflexion faite, ne
  l'écrivez point.»

  «Cette circonstance m'avait été racontée à l'époque à peu près de la
  rédaction de ma dépêche et il paraît en effet que, dans la crise où
  était alors la situation de M. de Bulow, le nom de M. Hainguerlot
  avait été prononcé, non dans le public, non par des personnes de
  l'administration, mais très dans l'intérieur de la cour; et voilà
  comment, étant loin d'y attacher toute l'importance que la chose
  méritait, j'ai été conduit à écrire la phrase en question. Si j'ai
  écrit: _on dit_, je ne saurais justifier ce mot dans toute son
  exactitude, j'aurais dû écrire: _il paraît_. Comme toutes les
  circonstances du fait qui a été raconté par M. de Courbon à M.
  Lefebvre ne sont plus présentes à ma mémoire, j'engage ce dernier,
  qui ne verra point cette réponse, à vous en rendre compte
  directement dans une lettre particulière; et je me borne à lui
  écrire, comme je me bornerai à lui dire, qu'une phrase que je vous
  avais écrite au sujet de M. H. vous avait engagé à me demander
  quelques éclaircissements à ce sujet.

  «Je me permettrai seulement d'ajouter, Monseigneur, que, si dans la
  circonstance dont je parle, le souvenir de M. Hainguerlot s'est
  présenté dans l'esprit de Sa Majesté, le souvenir d'autres
  particularités que j'ignore s'y est présenté aussi et l'a emporté;
  que ce fait est antérieur à la nomination de M. Girard pour
  Carlsruhe où Mme Girard[125] s'est rendue quinze jours après le
  départ de son mari, et que, si le nom de M. Hainguerlot a été
  prononcé après cette époque, il est plus que douteux que le roi en
  ait donné la moindre occasion.»

         [Note 125: Soeur du fournisseur et banquier Hainguerlot que
         l'empereur n'aimait pas et qui était un des amis du roi
         Jérôme.]


Le 18 octobre, M. Reinhard manda de Cassel au duc de Cadore:


  «L'attention de Sa Majesté a été si souvent appelée sur les finances
  de la Westphalie, que ce n'est pas sans un sentiment de répugnance
  qu'on se voit obligé de ramener sans cesse sa réflexion sur ce
  triste tableau. Des réformes de valets ont eu lieu dans l'intérieur
  du palais, mais on ne peut raisonnablement se flatter d'en attendre
  une amélioration dans les finances. Quelques réductions partielles
  ne forment point un système complet d'économie. Ce qu'une sage
  administration doit se prescrire, c'est de ne point charger sa
  dépense au delà des forces de son budget. Mais, Monseigneur,
  l'économie est une vertu dont le goût viendra tard ici; elle choque
  les penchants d'un jeune roi né avec de nobles et généreuses
  inclinations qui met la libéralité au premier rang des qualités d'un
  souverain, et qui, comme il m'a fait l'honneur de me le dire à
  moi-même, n'a d'abord vu dans la royauté que le plaisir de donner.
  Toutefois, Sa Majesté impériale peut être sous ce rapport sans
  inquiétude. Tous les ministres sont d'accord pour combattre le
  penchant du roi à des dépenses peu proportionnées avec les forces de
  l'État. Le ministre des finances, éveillé par le dernier et sérieux
  avertissement qu'il a reçu, ne souffrira aucune application des
  revenus publics à des objets qui ne seraient pas autorisés par la
  Constitution. M. de Bulow est un homme franc, plein de ressources,
  et peut-être, quoi qu'on en publie, celui de tous les ministres qui
  est le mieux à sa place.

  «Le roi, sur la demande de la ville de Brême, a supprimé une foule
  de droits aussi injustes qu'onéreux que s'étaient arrogés sur le
  commerce les commandants qui avaient été successivement stationnés
  dans cette ville. Il a également réduit au-dessous des demandes et
  des espérances du sénat les dépenses de table du général qui y
  commande; enfin si Sa Majesté s'est vue dans l'obligation d'envoyer
  une partie de ses troupes vivre momentanément chez ses voisins, il
  est du moins de la justice de déclarer que la conduite de ces
  troupes a été partout exempte de reproches.

  «Le chargé d'affaires qui doit remplacer M. le ministre de Hollande
  étant arrivé hier, M. le chevalier de Huygens se propose de demander
  demain son audience de congé et de quitter Cassel vers le
  commencement de l'autre semaine.»


Lefebvre, qui remplaçait Reinhard à Cassel pendant le voyage de ce
dernier à Brême, écrivit, le 20 octobre, au duc de Cadore:


  «M. Reinhard, en me faisant passer la réponse ci-jointe à la dépêche
  que je lui avais transmise à Brême d'après vos ordres, m'écrit qu'il
  aurait bien désiré que j'eusse pris sur moi de l'ouvrir et que la
  chose principale regardait M. Hainguerlot; que Sa Majesté impériale
  a été frappée d'un passage de la correspondance qui le concerne: «On
  dit que le roi pense de temps, en temps encore à M. Hainguerlot;»
  que Votre Excellence désire quelques éclaircissements sur ce qui a
  donné lieu à cette phrase; enfin M. Reinhard me mande qu'il répond à
  Votre Excellence, en lui racontant le fait autant qu'il peut se le
  rappeler. Mais, comme c'est à moi que la chose a été communiquée
  dans le temps, il m'engage à vous en écrire, Monseigneur, dans une
  lettre particulière.

  «Voici les faits aussi exacts que je puis me les rappeler moi-même:

  «Je m'entretenais un jour avec M. Siméon (et non avec M. de Courbon,
  comme M. Reinhard m'écrit qu'il l'a mandé à Votre Excellence), je
  m'entretenais, dis-je, avec M. Siméon des finances de ce pays, du
  parti qui devenait tous les jours plus violent contre M. de Bulow et
  de la complaisance avec laquelle le roi commençait à écouter les
  accusations contre ce ministre; je demandai alors à M. Siméon à qui
  il pensait que pût être remise une commission si difficile dans le
  cas où Sa Majesté se déciderait à retirer le portefeuille à M. de
  Bulow. «Je ne vois, dit-il, personne ici qui ait les épaules assez
  fortes pour un tel fardeau. Tous ceux qui crient contre le ministre
  actuel auraient lieu de crier bien davantage contre son successeur.
  On dit que l'on a fait demander il y a quelque temps l'abbé Louis à
  Sa Majesté impériale; mais le roi s'accommoderait mal de l'humeur
  dure et de l'esprit exact de l'abbé Louis. Le roi voudrait bien sans
  doute qu'il lui fût permis de faire venir Hainguerlot, mais
  l'empereur ne souffrirait jamais cet homme ici.» Voilà, Monseigneur,
  dans quel sens la chose a été dite, et celui aussi dans lequel doit
  être entendue la phrase de M. Reinhard. Cette phrase ne veut point
  dire que le roi pense à appeler M. Hainguerlot, mais qu'il
  l'appellerait s'il ne savait point qu'il s'exposerait au
  mécontentement et qu'il encourrait la disgrâce de Sa Majesté
  impériale.

  «Si, après cette explication, Votre Excellence voulait me permettre
  d'ajouter quelque chose de moi-même, je n'hésiterais point à
  l'assurer que, quel que puisse être un reste d'attachement que le
  roi conserve pour cette famille, jamais ce prince, rempli de
  reconnaissance comme il l'est et de vénération pour son auguste
  frère, ne se permettrait une telle démarche dans l'état de discrédit
  où est tombé M. Hainguerlot, et après que Sa Majesté impériale a
  fortement exprimé sa volonté de ne le point souffrir auprès de la
  personne du roi. Sa Majesté a sans doute un sentiment très vif de
  l'indépendance, je dirai même une volonté passionnée d'être et de
  paraître roi. Ce prince semble blessé de tout ce qui arrête son
  autorité ou lui indique qu'elle a des bornes. C'est là son côté
  faible. Plus on va et plus on rencontre en lui une disposition
  prompte à se raidir contre tout ce qui peut indiquer un pouvoir hors
  de lui. Mais en avouant cela il faut aussi convenir que cet esprit
  d'indépendance fléchit sans résistance devant la volonté de Sa
  Majesté impériale dans tout ce qui peut intéresser la gloire de ses
  armes et tendre à l'accomplissement de ses hauts desseins, et il
  paraît que ce n'est de la part de ce prince ni soumission forcée, ni
  résignation née du calcul de sa faiblesse, mais que cette
  obéissance, en tant qu'elle se rapporte à des choses de quelque
  haute importance, est le résultat d'un système puisé autant dans les
  sentiments de reconnaissance et de vénération dont il m'a toujours
  paru pénétré pour Sa Majesté impériale que dans le sentiment d'un
  intérêt commun.»


L'empereur, qui voulait tout savoir, avait auprès de son frère
Jérôme deux hommes chargés de lui faire connaître tout ce qui se
passait en Westphalie, M. Reinhard, sous le nom d'ambassadeur de
famille, le comte Jollivet, chargé de liquider la partie financière
concernant la France. Jérôme, espionné jusque dans l'intérieur de
ses appartements par les agents secondaires des agents de son frère,
ayant découvert par hasard à quelles menées il était en butte,
écrivit le 20 octobre, de Cassel, à l'empereur qui avait cessé de
répondre à ses lettres:


  «Sire, malgré l'oubli total dans lequel Votre Majesté paraît décidée
  à me laisser, puisque je ne reçois aucune réponse à mes lettres, je
  ne puis m'empêcher de lui faire part de la conduite scandaleuse que
  l'un de ses agents se permet de tenir, non seulement vis-à-vis de
  moi et de mon gouvernement, mais encore par rapport à mes affaires
  particulières. Votre Majesté aura de la peine à croire que, depuis
  un mois, quatre de mes domestiques, tant de la chambre que de la
  bouche et des écuries, ont été renvoyés parce qu'ils ont été
  convaincus d'être les espions du comte Jollivet.

  «Enfin, Sire, le scandale est porté à un point tel qu'il n'est plus
  de la dignité de votre frère de le souffrir! Moi-même j'ai surpris
  un de mes huissiers feuilletant mes papiers sur mon propre bureau,
  et l'ayant sommé de me déclarer qui lui faisait commettre une action
  aussi criminelle, il m'a déclaré, en se jetant à mes pieds, que
  depuis un an il était payé par le comte Jollivet qui lui avait dit
  que c'était par ordre de l'empereur! C'est le nom de Votre Majesté
  qu'on employait pour engager à une pareille action! C'est un agent
  de Votre Majesté que j'ai toujours comblé de bontés qui la faisait
  commettre! Loin de donner de l'éclat à une pareille action, je l'ai
  étouffée et me suis contenté de renvoyer ces domestiques infidèles
  en laissant même ignorer au comte Jollivet la cause de leur renvoi.

  «Mais, Sire, c'est à Votre Majesté que je m'adresse pour demander le
  rappel de M. Jollivet; il est impossible que Votre Majesté veuille
  mon déshonneur à ce point! Je serais indigne de vous appartenir si
  je souffrais chez moi et avais l'air de ménager plus longtemps un
  homme aussi méprisable. Je prie Votre Majesté de croire que, malgré
  la triste situation dans laquelle je me trouve et l'abandon total
  dans lequel elle me laisse, elle n'a personne qui lui soit plus
  tendrement attaché que moi.»


Ne recevant pas de réponse de l'empereur, Jérôme se décida à lui
écrire de nouveau le 30 octobre:


  «Sire, malgré l'abandon dans lequel me laisse Votre Majesté et que
  je n'ai rien fait pour m'attirer, je vous demanderai de la prier de
  décider de ma situation qui est tout-à-fait fausse comme roi de
  Westphalie. Daignez décider, Sire, si je dois me conduire comme
  sujet ou comme souverain. Le choix de mon coeur est et sera toujours
  d'être sujet de Votre Majesté, je n'aime ni l'allemand ni
  l'Allemagne, et je suis tout français. Cependant, je ne puis être
  ces deux choses à la fois et Votre Majesté conviendra avec moi que
  lorsque des douaniers viennent à main armée et de force s'établir
  chez un souverain sans que celui-ci en ait la moindre connaissance
  par traité, ni par notification officielle, à moins qu'il ne fût un
  lâche et un malheureux proscrit, il a dû les renvoyer; quand même je
  n'aurais été, Sire, que gouverneur pour Votre Majesté, certes vos
  ministres et vos conseillers d'État n'auraient pas établi dans mon
  gouvernement des lignes de douanes sans ma participation; d'autant
  plus, Sire, que ce n'est pas au milieu du pays d'Osnabruck que l'on
  peut espérer d'empêcher la contrebande, mais sur les frontières.
  Voilà cependant, Sire, le crime que l'on ose m'imputer à vos yeux;
  et, pour avoir fait ce que tout homme eût fait à ma place, ce que
  Votre Majesté eût certainement fait elle-même, on ose dire que je ne
  vous aime pas, que je ne suis pas français! Comme si mon pays
  n'était pas la France, et que je ne respectasse pas dans Votre
  Majesté mon frère et mon bienfaiteur!

  «Sire, je suis de votre sang et, aussi longtemps que Votre Majesté
  laissera sur ma tête la couronne qu'elle a daigné y poser, je ne
  saurais agir autrement que ne doit le faire un roi, frère de
  l'empereur. Tout m'impose l'obligation d'être jusqu'au dernier
  souffle de ma vie lié à votre système politique, à celui que vous
  avez créé pour votre famille et pour la France, mais, m'asseyant
  vous-même sur un trône, vous avez entendu que je serais indépendant
  pour les affaires intérieures du royaume que vous me donniez. Je le
  répète, Sire, je n'aime ni l'Allemagne ni l'allemand, mais, dans
  toutes les circonstances de ma vie, je suivrai la route de l'honneur
  que Votre Majesté m'a si bien tracée.

  «J'ai désiré sans doute d'avoir un peuple à gouverner; je l'avoue à
  Votre Majesté, je préférerais vivre en particulier dans son empire à
  être comme je suis souverain sans nation. Votre nom seul, Sire, me
  donne l'apparence du pouvoir, et je le trouve bien faible quand je
  songe que je suis dans l'impossibilité de me rendre utile à la
  France, qui, au contraire, sera toujours obligée d'entretenir cent
  mille bayonnettes pour étayer un trône sans importance.

  «Je finis, Sire, avec la conscience intime que, quels que soient les
  torts dont on cherche à me noircir, Votre Majesté ne peut pas
  persister, avec réflexion, à me croire coupable d'indifférence et
  d'ingratitude.»


Peu de temps après, le roi obtint la permission de se rendre à
Paris. Lefebvre, chargé de remplacer Reinhard, écrivit de Cassel, le
10 novembre 1809, au duc de Cadore:


  «Je n'ai pas rendu compte à Votre Excellence, dans ma dernière
  dépêche, d'un entretien que le général Eblé a eu avec Sa Majesté, la
  veille même de son départ pour Paris. Je n'en connaissais alors que
  ce qui m'avait été rapporté par M. Siméon, qui m'avait demandé le
  secret, et j'ai mieux aimé attendre de savoir tous les détails par
  le ministre de la guerre lui-même, pour n'avoir rien à mander que
  d'exact à Votre Excellence.

  «Elle a pu voir, par la correspondance de M. Reinhard, que depuis
  longtemps le général Eblé éprouve des dégoûts. Il cherchait
  l'occasion de demander au roi la permission de se retirer en France,
  lorsque le roi qui en avait appris quelque chose, je ne sais
  comment, ni par qui, lui dit, il y a quelques semaines: «Eh bien!
  général, on prétend que vous voulez nous quitter?»--«Cela est vrai,
  Sire, répondit le général Eblé; j'ai déjà eu l'honneur de dire à
  Votre Majesté qu'on ne pouvait bien servir deux maîtres à la fois,
  j'ai cru longtemps que je pourrais concilier mes devoirs envers
  l'empereur, mon souverain, et Votre Majesté; je vois malheureusement
  que cela est impossible.»--«Mais qu'espérez-vous donc? Le sénat?
  Est-ce que vous êtes sûr de l'obtenir?»--«Sûr, non pas, Sire, mais
  mes services passés me donnent le droit de prétendre à cette
  honorable récompense, et les bontés de l'empereur, celui de
  l'espérer.»--«Vous pourriez vous tromper dans vos espérances, ce que
  je vous offre est plus sûr, vous êtes marié, votre femme est ici,
  la voilà grosse; restez avec moi, j'aurai soin de vous, d'elle et de
  vos enfants. Je ne vous demande point aujourd'hui votre dernier mot,
  pensez-y; nous en reparlerons.»

  «Le jour du départ de Sa Majesté, le général Eblé étant allé prendre
  ses ordres, le roi lui dit: «Eh bien! voulez-vous toujours me
  quitter?»--«Mes raisons sont toujours les mêmes, Sire, répliqua le
  ministre.»--«Vos raisons!... reprit le roi, avec un air de bonté:
  croyez-moi, restez avec moi. Je remettrai, puisque vous le voulez,
  votre lettre à l'empereur, mais je ne veux pas que vous me quittiez.
  Je n'ai pas mérité ce procédé. Après tout, rien ne presse, n'est-il
  pas vrai?»--«Non, Sire.»--«Attendez mon retour et nous verrons
  après.» Le général Eblé m'a dit qu'il y avait consenti et que les
  choses en étaient demeurées là. C'est ce que m'a aussi confirmé M.
  Siméon.

  «La cause des dégoûts de M. le général Eblé n'est peut-être pas
  aisée à assigner, Monseigneur. D'après tout ce que j'ai pu
  recueillir de lui-même, il paraît que l'impossibilité de faire ici
  tout le bien qu'il aurait désiré est la plus forte. D'un côté il se
  plaint des envahissements tous les jours plus grands de M. le comte
  de Bernterode, qui s'est créé, dit-il, comme un second ministère, et
  a élevé, pour ainsi dire, autel contre autel. À cet objet de plainte
  se rattachent aussi, si j'ai bien jugé, les ordres que, sans les lui
  communiquer, le roi adresse souvent de son cabinet aux généraux ou
  chefs de corps employés hors de ses États. Ces ordres contrarient
  souvent ceux donnés par le ministre. De là, selon lui, versatilité
  dans les dispositions générales ou de détail, confusion dans les
  mouvements des troupes, et déconsidération de son autorité. Enfin il
  paraît que l'inexactitude du trésor public à acquitter les
  ordonnances de la guerre dérange sans cesse les plans du général
  Eblé, ruine ses dispositions et s'oppose à l'économie sévère qu'il
  serait si essentiel d'établir dans toutes les parties du service
  dont il est chargé. Ces raisons peuvent être vraies au fond,
  Monseigneur, mais il est également certain que sa retraite porterait
  un grand préjudice aux intérêts de Sa Majesté. Le général Eblé est
  un homme laborieux, exact, sévère et qui sera très difficilement
  remplacé ici. Il a rétabli l'ordre dans le département de la guerre,
  où avant lui il n'y avait que pillage. De grandes économies ont été
  faites sur toutes les parties; d'autres ne peuvent manquer d'avoir
  lieu, s'il continue de garder le portefeuille; enfin tout ce qu'avec
  des moyens bornés, mais distribués avec sagesse et intelligence, on
  a pu obtenir, a été obtenu.

  «Peut-être aussi, et je ne craindrais pas de le dire à M. le général
  Eblé, y aurait-il un peu d'ingratitude de sa part à quitter ainsi le
  service du roi. Sa Majesté a pour lui (et il en convient lui-même)
  la plus haute estime; jamais il n'a cessé d'être traité avec tous
  les égards dus à son âge et à son expérience. Il a même éprouvé peu
  de ces négligences qui sont si fort dans le caractère du roi, je
  dirai plus, il est vraisemblable (et je n'en veux pas faire une
  accusation contre ce ministre) que le crédit du général comte de
  Bernterode n'aurait pas été porté aussi loin, si le général Eblé,
  comme l'a exprimé M. Reinhard dans sa correspondance, avait su
  défendre son travail devant le roi ou réclamé avec plus d'insistance
  contre l'abus de ce pouvoir étranger. Mais enfin, de quelque manière
  qu'on envisage la chose, le chagrin de ne pas faire tout le bien
  qu'on voudrait n'est pas un motif suffisant de retraite, et je
  conserve encore l'espérance, qu'au retour du roi, M. le général Eblé
  se laissera aller à prendre une autre détermination.

  «La reine a fait toutes ses dispositions pour partir, dans le cas où
  elle serait appelée par le roi à Paris, ce qu'elle paraîtrait
  désirer vivement.»


À la suite de conversations sur le royaume de Westphalie, Napoléon
ayant demandé à Jérôme une note sur ce que l'on pourrait faire pour
tirer ses États de la position précaire dans laquelle ils se
trouvaient, Jérôme lui écrivit le 6 décembre:


  «Le royaume de Westphalie ne peut se soutenir si, avec le Hanovre,
  Fulde, Hanau et tous les petits princes enclavés dans son
  territoire, l'empereur ne lui donne point un débouché quelconque
  pour son commerce;

  «Si l'empereur ne fait point la remise de la contribution arriérée,
  que les faibles revenus de l'État empêchent d'acquitter, ainsi que
  celle des domaines dont l'empereur n'a point encore disposé et qui
  se montaient, à mon départ de Cassel, à 400,000 francs.»


La cession du Hanovre par la France fut décidée en principe, et
Jérôme dut croire que cette augmentation de territoire, de
population, de revenus, viendrait en dédommagement des exigences de
son frère. Le comte de Fürstenstein qui, sur de nouvelles instances
du roi, venait d'être nommé par l'empereur grand'croix de la Légion
d'honneur, fut chargé de traiter de la remise avec le duc de Cadore,
mais lorsqu'on arriva à la cession, on fut bien obligé de
reconnaître que les avantages de cette cession n'en compensaient pas
les inconvénients. L'empereur, en annexant à la Westphalie la
province du Hanovre, se réservait d'en distraire des territoires
ayant quinze mille habitants, et un revenu de quatre millions cinq
cent soixante mille francs, exempts de tous impôts pendant dix
années. Les agents stipulèrent en outre: que les six dotations
instituées dans le royaume de Jérôme, en vertu du traité de Berlin,
du 22 avril 1808, et toujours contestées par le jeune roi, seraient
remises aux donataires ainsi que le montant des revenus s'élevant à
près de trois cent mille francs; les dettes du pays de Hanovre
seraient à la charge de la Westphalie; l'arriéré de la contribution
de guerre due à la France serait arrêté à seize millions et acquitté
par le versement à la caisse du domaine extraordinaire de cent
soixante bons de cent mille francs avec intérêt à cinq pour cent et
payables par dixième d'année en année; le contingent militaire du
royaume serait porté à vingt-six mille hommes, dont quatre mille de
cavalerie et deux mille d'artillerie; jusqu'à la fin de la guerre
maritime, la Westphalie s'engagerait à _entretenir_ six mille hommes
de troupes françaises, en outre des douze mille cinq cents qui lui
étaient imposés par le traité de Berlin. Pour que le mot
_entretenir_ ne pût donner lieu à de fausses interprétations, le duc
de Cadore en envoyant ses instructions au baron Reinhard, chargé de
la remise du Hanovre, lui manda: «L'expression _entretenir_ dont le
traité s'est servi, en parlant des dix-huit mille cinq cents hommes
de troupes françaises, étant peut-être trop générale et par cette
raison point assez précise, ce qui pourrait donner lieu à des
difficultés, le procès-verbal devra en fixer le sens et dire:
qu'_entretenir_, c'est solder, nourrir, habiller ces troupes et
pourvoir à tous leurs besoins quelconques, comme le trésor public de
France solde, nourrit, entretient les troupes des armées qui restent
en Allemagne.»

Reinhard se conforma à cet ordre du ministre, mais cela ne parut pas
suffisant à l'empereur qui refusa de sanctionner le traité parce
qu'il n'y était pas spécifié que les troupes françaises entretenues
par la Westphalie auraient les prestations du pied de guerre.
Toutefois cette difficulté fut promptement aplanie.

Sans doute par cette annexion les États de Jérôme acquéraient un
territoire assez considérable, une population de près de trois cent
mille âmes, une zone maritime importante entre les embouchures de
l'Elbe et du Weser. La Westphalie prenait rang en tête des États de
la Confédération, mais l'obligation d'entretenir dix-huit mille
hommes au lieu de douze, la dette hanovrienne considérable, laissée
à la charge de la Westphalie, annulaient et au-delà les avantages.
On reconnut bientôt que le nouveau territoire coûterait dix millions
de plus qu'il ne rapporterait. Ainsi donc, loin d'alléger les
charges pécuniaires des États de son frère, l'empereur augmentait
ses embarras. Le traité fut cependant signé le 14 janvier par le
comte de Fürstenstein et le duc de Cadore.

Le 20 décembre, Reinhard, resté à Cassel pendant le voyage du roi,
adressa à Champagny la lettre ci-dessous:


  «Un courrier du roi, expédié le 14 décembre 1809, a confirmé la
  nouvelle du départ prochain de Sa Majesté, et les ordres concernant
  sa réception dans ses États et dans sa capitale. Le roi se propose
  d'arriver à Marbourg le 24, où tous les ministres d'État seront
  obligés de se rendre (Marbourg est éloigné de Cassel de neuf bons
  milles d'Allemagne). Le lendemain, Sa Majesté déjeunera à Wabern,
  village à trois milles de Cassel, où se trouve un château royal. Le
  26, il y aura audience du corps diplomatique. Un appartement dans le
  palais se prépare pour la réception du grand maréchal nommé en
  remplacement du comte Willingerode. La curiosité cherche en vain à
  deviner le nom de ce nouveau dignitaire. Le général Launay, gendre
  de M. Siméon, les barons Dumas et Damas entreront au service
  militaire de Sa Majesté. Le général Morio est déjà arrivé, revenant
  d'Espagne, et rétabli de sa maladie. Le conseil d'État s'assemble
  fréquemment pour préparer les projets de loi qui seront présentés
  aux États. Puisqu'on croit savoir aujourd'hui que là reine restera à
  Paris, on présume qu'après quelque séjour à Cassel le roi y
  retournera aussi, et qu'il accompagnera Sa Majesté impériale dans
  son voyage en Espagne.

  «Le roi trouvera ses sujets impatients de son heureux retour et
  pleins d'espérances dans les résultats de son absence, qu'ils
  pourront appeler heureuse aussi, puisque Sa Majesté reviendrait avec
  de nouveaux moyens de prospérité pour ses États, avec de nouvelles
  idées de bienfaisance et de gloire, puisées dans cette source
  intarissable d'où nous voyons émaner toutes les conceptions
  créatrices, tous les actes conservateurs qui appartiennent au siècle
  de Napoléon.

  «Déjà quelques passages des lettres écrites par le roi ont fait
  présager combien la Westphalie aura à se féliciter de son voyage, et
  déjà ces présages se trouvent en partie confirmés par le discours
  adressé au Corps législatif de France par M. le ministre de
  l'intérieur.

  «J'essaierais en vain, Monseigneur, de vous peindre l'impression que
  propagent au loin ces paroles d'immense valeur prononcées par la
  bouche impériale, ces discours qui en sont les commentaires et qui
  déroulent le passé et l'avenir; mais qu'il me soit permis de saisir
  un mot qui appartient à la sphère où Sa Majesté impériale a bien
  voulu essayer l'emploi de mes faibles moyens. Il est dit que les
  villes Anséatiques conserveront leur indépendance, et qu'elles
  serviront en quelque sorte de moyens de représailles envers
  l'Angleterre. Cette idée, j'ose le dire, était constamment devant
  notre esprit. De là la distinction que nous proposions de faire
  entre le temps de paix et le temps de guerre, de là cette
  proposition de laisser dans leurs rapports à venir une certaine
  latitude, un certain vague qui permettrait de les modifier selon
  les circonstances; mais l'impression lumineuse nous manquait: elle a
  été trouvée et le problème est résolu.»


Nous continuerons à faire connaître les lettres les plus importantes
de Reinhard et ses bulletins, comme offrant le résumé le plus
curieux et le plus impartial de l'histoire de la Westphalie et de
son jeune souverain.

Le 17 janvier 1810, il écrit de Cassel à Cadore:


  M. de Marinville est arrivé samedi dernier. Il a annoncé que le
  retour de M. le comte de Furstenstein ne pourrait guère avoir lieu
  que vers la fin de cette semaine. Il en est résulté que le jour de
  l'ouverture des États, dont les membres sont réunis ici depuis le
  1er janvier, n'a pu être encore déterminé. En attendant, le Conseil
  d'État, dont les séances ont été fréquentes pendant quelque temps,
  et les départements ministériels, ont préparé leur travail, le
  compte du ministre des finances s'imprime, et ceux qui en ont déjà
  connaissance en disent beaucoup de bien.

  Ces premiers jours qui se sont écoulés depuis le retour de LL. MM.
  ont été ceux d'une satisfaction réciproque, et en même temps ceux
  d'une attente générale des éclaircissements qu'on recevra sur les
  destinées de la Westphalie, soit par ce qui aura été conclu à Paris,
  soit par ce qui sera annoncé et proposé à l'assemblée des États. Je
  partage cette attente, Monseigneur, et jusqu'à ce qu'elle soit
  remplie je me vois restreint à vous faire le simple récit des
  événements du jour.

  Le roi a accordé le titre de comte à MM. de Bulow et de Wolfradt,
  ministres d'État; à M. de Lepel, son premier écuyer d'honneur, le
  même qui l'avait accompagné à Paris, et à M. de Pappenheim, son
  premier chambellan. MM. de Leist, conseiller d'État et directeur de
  l'instruction publique, de Coninx, conseiller d'État et directeur
  des domaines, et Marinville, secrétaire intime du cabinet, ont
  obtenu le titre de baron.

  Le roi s'est chargé de transmettre à Sa Majesté impériale la lettre
  par laquelle M. le général Eblé lui demande son agrément pour donner
  sa démission de la place de ministre de la guerre. Il paraît que M.
  le général d'Albignac, grand écuyer, sera chargé, par intérim, du
  portefeuille.

  Le général de Bernterode, malade depuis longtemps, et dont la
  maladie avait empiré dans ces derniers temps, a été forcé de
  demander un congé de quelques mois pour se rendre en France, et pour
  tâcher de rétablir sa santé. C'est M. le général de Launay, gendre
  de M. Siméon, qui le remplace par intérim dans ses fonctions.

  C'est aussi par intérim que M. le général Morio est chargé des
  fonctions de grand maréchal. Il occupe un appartement dans le
  palais.


  REINHARD À CADORE.

                                           Cassel, le 24 janvier 1810.

  M. le comte de Furstenstein est arrivé samedi dernier. Il a paru le
  lendemain au bal masqué de la cour. C'est là, et hier, chez le
  ministre de Russie, que j'ai eu l'honneur de le rencontrer. Chez moi
  il a fait sa visite par cartes, et je ne l'ai point trouvé lorsque
  je suis allé la lui rendre en personne. Il en résulte que je ne sais
  pas un mot de ce que M. de Furstenstein a pu porter de Paris. Il est
  vrai que les lieux où nous nous sommes rencontrés, n'étaient guère
  favorables à une conversation d'affaires, mais ce ministre, très
  poli d'ailleurs et très aimable avec moi, ne paraissait avoir nulle
  envie d'entretenir une pareille conversation.

  Il est possible que le roi ait ordonné de garder le secret des
  arrangements convenus jusqu'au jour de l'ouverture des États. Ce
  jour, avant le retour de M. de. Furstenstein, avait été fixé au 28,
  dimanche prochain, et les membres des États l'attendent avec
  impatience. Sur cent membres, soixante-seize seront présents à la
  session. Treize étaient morts dans l'intervalle; les autres sont
  absents par congé ou pour cause de maladie. Les membres des comités
  ont déjà été élus, et depuis huit jours ils sont entrés en
  communication avec les ministres pour préparer le travail.

  M. Pichon[126] est arrivé quelques jours avant M. de Furstenstein.
  M. de Norvins[127] aussi est revenu.

         [Note 126: Le même qui se trouvait consul général aux
         États-Unis d'Amérique lors du mariage Paterson.]

         [Note 127: L'auteur de l'_Histoire de Napoléon_.]

  Pour ne rien laisser en arrière sur cet objet, je dirai que dans la
  conversation que Sa Majesté eut avec moi au mois de mars dernier, et
  dont je rendis compte à Votre Excellence, le roi, parmi ses autres
  griefs contre M. le comte Jollivet, me cita celui d'avoir refusé de
  dîner à la table de son grand maréchal, et d'avoir dit qu'il n'était
  point fait pour cela. Le roi m'assura que ce refus avait été porté à
  la connaissance de Votre Excellence, et que vous l'aviez
  désapprouvé; qu'ensuite M. Jollivet avait sollicité comme une grâce
  d'être admis à la table du grand maréchal.


  REINHARD À CADORE.

                                              Cassel, 30 janvier 1810.

  L'ouverture des États du royaume a eu lieu avant-hier. La cérémonie
  a été belle et imposante. Le roi a prononcé le discours du trône
  lentement, avec précision et noblesse. Les auditeurs n'en ont pas
  perdu une seule parole.

  Le discours dont j'ai l'honneur de vous adresser un exemplaire est,
  comme me l'assure M. le comte de Furstenstein, entièrement l'ouvrage
  du roi, à quelques changements près relatifs seulement au style et
  au poli des phrases. Il est certain du moins que ni M. Siméon, ni
  aucun autre ministre, ne l'a rédigé, et ceux qui en attribuent la
  rédaction à M. de Bruyère assurent que le paragraphe où le roi parle
  de la distinction qu'on voudrait faire entre sa personne et entre la
  France lui appartient exclusivement.

  La manière dont le roi parle de ses relations avec son auguste frère
  agrandit le roi lui-même et montre sous le jour le plus vrai et le
  plus beau les intérêts de sa personne et ceux de sa politique.
  J'ajouterai qu'on m'a assuré que ce que Sa Majesté professe ici
  solennellement devant tout son peuple est une maxime que, depuis son
  retour de Paris, on lui a entendu répéter souvent dans ses
  conversations et pendant le travail de son cabinet.

  M. le comte de Furstenstein m'a dit que conformément aux intentions
  de Sa Majesté Impériale la réunion du pays de Hanovre à la
  Westphalie ne serait point encore annoncée au public. Il m'a dit
  aussi que la dette contractée pour l'entretien des troupes
  westphaliennes en Espagne était comprise dans les arrangements
  conclus à Paris. Néanmoins je n'ai pas manqué de lui adresser copie
  de la lettre par laquelle Votre Excellence m'informe que cette dette
  monte aujourd'hui à la somme de 581,043 fr. 66 c.


  REINHARD À CADORE.

                                               Cassel, 2 février 1810.

  Le discours du roi a déjoué l'attente générale, en ce qu'il n'a
  point annoncé littéralement les arrangements conclus à Paris. Comme
  on était généralement persuadé que le retard de l'ouverture des
  États était causé par le retard du retour du ministre des relations
  extérieures, on en a inféré que le roi lui-même avait espéré de
  pouvoir faire connaître à cette époque des détails qui intéressent
  tout le royaume; et comme on croit être certain de la réunion du
  pays de Hanovre à la Westphalie, on se persuadera que ce silence
  provisoire pourrait avoir rapport avec des négociations entamées
  avec l'Angleterre.

  Le roi est revenu de ce voyage avec une certaine fraîcheur de bonté
  et de contentement. Son temps est partagé, comme par le passé, entre
  le travail et les plaisirs. Dernièrement, il fut question, au
  Conseil d'État, des embarras que causait le système adopté pour les
  corvées. Le roi déclara qu'il en apercevait bien les véritables
  causes; que c'était l'intérêt des propriétaires qui était parvenu à
  laisser incomplètes et à rendre vagues les dispositions de la loi;
  que de là naissait une multitude de procès et que le but qu'on
  s'était proposé était manqué. Il ajouta que le devoir d'un roi était
  de considérer les masses et non les individus et qu'il veillerait à
  ce qu'à l'avenir ses intentions fussent mieux remplies. Le roi avait
  raison.

  Les spectacles, les promenades à Napoléons-Hoehe et à Schönfeld,
  petite campagne achetée il y a quelque temps du banquier Jordis; les
  bals, les bals masqués surtout, auxquels le roi et la reine prennent
  également plaisir, remplissent les soirées de Leurs Majestés. La
  reine a eu, dit-on, récemment un double chagrin: elle désirait qu'on
  payât ses dettes, ce qui n'a point été accordé. Elle voulait, le
  jour de l'ouverture des États, paraître sur le trône avec le roi,
  qui lui fit l'observation que dans une cérémonie de cette nature
  cela ne serait pas conforme à l'usage. Elle fut placée sur un
  fauteuil en face du trône. Dans ses apparitions publiques, un
  certain embarras, que les uns prennent pour de l'orgueil et que ceux
  qui connaissent mieux Sa Majesté n'attribuent qu'à la timidité, n'a
  point encore quitté la reine. Dans les petites réunions, elle se
  montre charmante, pleine d'esprit et d'amabilité.

  Le roi montre une grande satisfaction de la réunion du pays de
  Hanovre. Quelques-uns de ses conseillers pensent que les avantages
  et les charges de cet agrandissement se compenseront peut-être
  pendant longtemps encore; ils craignent la masse des dettes dont le
  pays est accablé, la misère dont les sources pourront être taries
  difficilement pendant la durée de la guerre, la diminution des
  revenus par la séparation des domaines, peut-être aussi la nécessité
  de partager les emplois avec les survenants hanovriens. Quelques-uns
  ont pensé que pendant un certain temps il faudrait donner au Hanovre
  une administration séparée.

  Il parait être question de le séparer en quatre départements;
  d'autres prétendent qu'il serait avantageux de ne le diviser qu'en
  deux. Quoi qu'il en soit, une accession de territoire qui étendra le
  royaume de Westphalie jusqu'à la mer, entre deux rivières
  navigables, une population de 600,000 âmes de plus, une jeunesse
  propre au service militaire et laissée en réserve depuis plusieurs
  années: voilà certainement des avantages suffisants pour faire
  considérer désormais la Westphalie comme une puissance.

  M. le général Éblé a remis hier au général d'Albignac sa signature
  du ministère. Le roi lui avait exprimé le désir de le conserver
  jusqu'à ce que toutes les dispositions concernant les troupes
  françaises dont l'arrivée est attendue fussent prises. Il a cédé à
  la représentation que lui fit le général Éblé qu'il vaudrait
  peut-être mieux les accoutumer d'emblée à la signature du chef qui
  doit le remplacer. Cependant le général d'Albignac ne paraît pas
  être destiné à le remplacer définitivement, et les amis même de ce
  dernier qui lui ont conseillé d'accepter le portefeuille par intérim
  comme une distinction honorable, pensent que ses forces et son
  caractère naturellement fougueux pourraient ne pas suffire à
  soutenir longtemps un pareil fardeau. Aussi le décret royal dit-il
  seulement que le général d'Albignac aura la signature en l'absence
  du ministre, dont la démission définitive reste subordonnée à
  l'agrément de Sa Majesté Impériale qu'il se propose d'aller
  solliciter en personne. Il n'y a qu'une voix sur le compte du
  général Éblé et sur la perte peut-être irréparable que ferait en le
  perdant la Westphalie. Cette opinion, le roi la lui a exprimée
  lui-même, et ce ministre m'a témoigné encore hier combien il en
  était touché, mais il en revient toujours à son refrain qu'il ne lui
  est pas possible de servir deux maîtres.

  Depuis le retour du roi, on croit remarquer dans M. Siméon un
  chagrin mal caché qu'on attribue généralement à ce qu'il avait
  véritablement espéré de recevoir dans cette circonstance quelque
  témoignage de la bienveillance de Sa Majesté Impériale. J'ignore
  s'il s'en est ouvert à quelqu'un. Pour moi déjà, depuis quelque
  temps, il a fallu me résigner à le trouver plus réservé, et j'ai
  pensé que ce pouvait être en partie parce que depuis la restriction
  des fonctions de M. Bercagny il se regardait un peu comme ministre
  de la police. Depuis que son fils et son gendre se trouvent placés
  au service de Westphalie, il doit se regarder comme y étant attaché
  lui-même par des liens plus étroits, et quelques personnes pensent
  qu'il pourrait finir par s'y attacher tout à fait. Le roi continue à
  le traiter avec une grande distinction, sans peut-être avoir pour
  lui une très haute estime. Son caractère flexible, que d'autres
  appellent faible, une urbanité qui ne dépare point, mais qui fait
  trop ressortir ses cheveux gris, la diminution d'un ascendant qui
  plie sous la dépendance toujours croissante de sa situation peuvent
  en être la cause. Cependant, M. Siméon, qui de tous les Français est
  certainement celui qui a le mieux réussi en Westphalie, m'a toujours
  paru et me paraît encore, à cause de ses défauts mêmes, le plus
  propre à réussir. Sans connaître un mot de la langue, sans avoir
  rapproché en aucune manière ses idées et ses habitudes du génie
  allemand, le calme et l'équité de son caractère, sa manière de
  penser libérale, l'ensemble de ses lumières et de ses connaissances
  ont suffi pour lui donner, presque par instinct, ce discernement de
  ce qui convient ou ne convient pas dans les circonstances
  actuelles, ce tact du milieu à garder entre deux extrêmes, cette
  propension à maintenir l'équilibre parmi les passions, les opinions
  et les intérêts opposés qui le font chérir et respecter par tous, et
  surtout par les Allemands.

  M. le comte de Bulow n'a point encore cessé d'être l'objet des
  soupçons et de la haine de la plupart des Français employés en
  Westphalie. M. de Bercagny, quoique simple préfet de police de
  Cassel, continue à travailler directement et fréquemment avec le
  roi. Depuis que dans les départements les commissaires de police ont
  été subordonnés aux préfets, la marche des affaires s'est évidemment
  simplifiée et est devenue plus aisée. On n'entend parler ni de
  désordres, ni de mauvaises dispositions. Il n'en paraît être resté
  quelques traces que dans ce malheureux département de la Werra. M.
  Delius, préfet d'Osnabruck, dont l'innocence a été pleinement
  reconnue, a été renvoyé à son poste.

  M. le comte Jollivet annonce son départ pour le 1er avril. Depuis
  quelque temps, il se montre peu, et l'on se montre peu chez lui. Les
  dispositions du roi à son égard ne paraissent pas avoir changé. À la
  première audience, après le retour du roi, après que Sa Majesté
  m'eut dit un mot sur mon voyage de Hambourg, elle se tourna vers M.
  Jollivet: «Et vous, Monsieur, dit-elle, pendant ce temps-là, vous
  n'avez pas bougé!» On prétend, au reste, que l'affaire de l'huissier
  surpris en fouillant les papiers du roi a été éclaircie, et que ce
  n'est plus M. Jollivet qui est soupçonné, mais M. Bercagny. Il m'a
  toujours paru qu'il ne pouvait pas y avoir la moindre raison de
  soupçonner M. Jollivet[128].»

         [Note 128: Reinhard était dans l'erreur ou ne disait pas ce
         qu'il pensait.]


  BULLETIN.

                                                      12 février 1810.

  Depuis le retour du roi, il y a eu deux bals parés et deux bals
  masqués à la cour, et un bal masqué chez M. le comte de
  Furstenstein. Celui d'hier, qui s'est donné au palais, a été
  extrêmement brillant. On avait répandu à tort qu'on n'y serait point
  admis en domino; mais ce bruit s'étant accrédité, on a vu paraître
  d'autant plus de masques de caractère. La cour a paru d'abord en jeu
  de piquet, mascarade plus savante que spirituelle; mais bientôt de
  ce pêle-mêle fantasque sortit une belle ordonnance de rivières et de
  villes dansantes. Le roi de Trèfle se changea en rivière du Weser,
  et les villes d'Hameln et de Hanovre vinrent fraterniser avec celles
  de Brunswick et de Magdebourg. Une élite de dames de la cour,
  changeant de masque une troisième fois, reparurent en Égyptiennes
  pour former un quadrille avec le roi. Dans la foule, des chevaliers
  teutoniques étaient en templiers, Mme Dumas en jardinière, M. Hugot
  en paysan, M. de Bercagny en innocent; les membres des États en
  dominos modestes formaient une espèce de parterre. Le jour de
  l'ouverture des États et de la représentation de _Revanche_(?), le
  roi se retira du bal vers minuit et alla passer la nuit à
  Schoenfeld[129]. _On n'a pas remarqué qu'une dame de la cour se fût
  absentée._ Hier matin, le roi a paru au cercle de la cour dans le
  costume de l'ordre de la couronne de Westphalie. C'est un habit
  français de couleur grise qui fait ressortir la couleur du ruban de
  l'ordre, avec des brandebourgs et des broderies en argent. Les
  décorations ne sont toujours pas encore arrivées de Paris. Un
  chapitre de l'ordre est annoncé pour le 15. Au bal masqué que donna
  M. de Furstenstein, M. Mollerus, chargé d'affaires de Hollande,
  affecta de se faire passer pour le roi, et il y réussit assez. M. de
  Norvins, tout fier d'être pris sous le bras par Sa Majesté, se
  croyait déjà sûr pour le lendemain d'une place de ministre
  plénipotentiaire. On dit que le roi a trouvé la conduite de M.
  Mollerus impertinente. Pour M. de Norvins, il n'est pas même sur la
  liste des chevaliers de l'ordre.....

         [Note 129: C'était une petite maison près Cassel.]

  Le ministre de Russie avec sa famille est parti aujourd'hui pour
  Weimar où l'on célébrera dans quelques jours la naissance de la
  Grande-Duchesse. Son absence sera de quinze jours. Le public de
  Cassel, toujours bénévole, répandait, dès avant son départ, qu'il
  partait en vertu d'une déclaration de guerre entre la France et la
  Russie. M. de Rechberg, chargé d'affaires de Bavière à Berlin, nommé
  ministre plénipotentiaire en Westphalie, est attendu ici d'un jour à
  l'autre.

  Le prince Repnin donnait chez lui des assemblées deux fois par
  semaine. Elles languissaient d'autant plus, que presque jamais on
  n'y voyait paraître les dames de la cour. À cet égard, le prince
  Repnin paraît avoir hérité du guignon de M. Lerchenfeld, et Sa
  Majesté se plaît quelquefois à faire éprouver de pareilles
  contrariétés. Dernièrement, ce fut le tour du ministre de France,
  qui avait invité les ministres et plusieurs membres des États à un
  dîner donné à l'occasion du retour du comte de Furstenstein. À cinq
  heures, M. de Furstenstein et M. Siméon envoyèrent dire que le roi
  les avait nommés pour aller dîner avec lui à Schoenfeld.

  Depuis le commencement de cette année s'est établi à Cassel un
  casino où l'on se réunit pour la lecture de feuilles politiques et
  littéraires de France et d'Allemagne. Toute la ville de Cassel y a
  pris part. C'est le premier établissement de ce genre formé dans
  cette capitale qui, sous le rapport de la civilisation littéraire,
  si l'on peut s'exprimer ainsi, ne paraît pas appartenir au nord de
  l'Allemagne.


  BULLETIN.

                                                           23 février.

  Le bal masqué chez M. Siméon a surpassé les autres en élégance. La
  cour y a paru en double mascarade, d'abord en _Mariage de Figaro_,
  et après le souper en _Caravane du Caire_. Le roi, en costume de
  Figaro, a dansé, au son des castagnettes, une danse espagnole avec
  Mme de Boucheporn[130] et distribuait des fleurs. Le général
  Hammerstein et la comtesse de Bochholz (ornée des diamants de la
  reine) représentaient le comte et la comtesse Almaviva. Mme
  Delaunay[131] a reçu du roi, dans cette occasion, un beau collier de
  diamants: elle est heureuse de sa grossesse et de l'arrivée de son
  mari.

         [Note 130: Très jolie personne, femme d'un préfet du palais.]

         [Note 131: Femme du général de Launay, fille de Siméon.]

  Dimanche prochain, nouveau bal masqué chez M. le comte de Bochholz.
  Les membres des États, gravement assis, en dominos, ont l'air de
  dresser actes de toutes ces merveilles pour en faire le récit après
  le retour dans leurs foyers. (_Prælia conjugibus loquenda._)

  Dans le premier bal paré de la cour, qui eut lieu après le retour du
  roi, on avait envoyé des billets d'invitation à quelques dames de la
  ville, de réputation un peu équivoque. Le roi s'étant fait présenter
  la liste ne voulut point qu'elles fussent admises. Il resta
  inexorable, et les chambellans furent obligés d'avertir les dames en
  question qu'il y avait une méprise dans l'envoi des billets. Mme
  Delaunay, dans ses invitations, a été moins scrupuleuse.

  Un des frères de M. de Furstenstein, arrivé d'Amérique dans l'été
  dernier, est reparti pour Amsterdam où il doit se rembarquer. Un
  autre frère, qui est chambellan du roi, l'a accompagné. On suppose
  que ce voyage de M. Lecamus concerne les anciennes relations du roi
  avec Mlle Paterson[132].

         [Note 132: C'était la vérité.]

  On parle d'un prochain voyage du roi pour Paris à l'occasion du
  mariage de Sa Majesté l'Empereur. On prétend même que le jour en est
  fixé au 18 mars.


  BULLETIN.

                                                          9 mars 1810.

  Le mercredi des Cendres a commencé par un déjeuner splendide à la
  cour, lequel a terminé à six heures du matin le bal masqué qui a
  fait la clôture du carnaval. En remontant, il faudrait rendre compte
  d'un bal masqué chez M. de Pappenheim, qui n'a pas eu lieu, parce
  que la reine était incommodée; d'un bal masqué et paré chez M. le
  général d'Albignac; d'un bal chez le ministre de Russie; d'un bal
  masqué chez M. le comte de Bochholz. Il faudrait faire l'éloge d'un
  quadrille chinois, d'un ballet des quatre parties du monde; d'un
  superbe ballet, les Noces de Gamache, dans lesquels le roi et la
  reine ont figuré. Il faudrait montrer la reine en vieille juive, en
  sauvage américaine, en paysanne de la Forêt-Noire; le roi changeant
  de dominos et de masques en véritable caméléon; les plus belles
  dames de la cour déguisant leurs attraits sous l'accoutrement de
  vieilles laides. Il faudrait faire mention de l'appétit merveilleux
  des masques du Mardi-Gras et de la fureur avec laquelle ils ont
  dévasté les buffets royaux; et en se réjouissant avec les marchands
  qui ont vendu jusqu'à leurs fonds de boutique, il faudrait gémir en
  même temps avec ceux qui, faisant leurs comptes en Carême,
  s'aperçoivent avec effroi de ce que leur a coûté le carnaval.


  REINHARD À CADORE.

                                                 Cassel, 12 mars 1810.

  La députation hanovrienne ne sera présentée que demain. Tous ceux
  qui la composent, et qu'on dit être au nombre de soixante, ne sont
  pas encore arrivés. En conséquence, le roi ne partira
  qu'après-demain.

  Aujourd'hui s'est faite par M. de Leist, et au nom du roi, la
  clôture de la session des États. Le Code de procédure a été la
  dernière loi qui leur a été proposée.

  Le cortège qui, cette fois, suivra Leurs Majestés à Paris est très
  nombreux et très brillant. La reine n'avait emmené que Mmes de
  Bochholz et de Loewenstein; hier sont parties Mmes de Keudelstein,
  Morio et de Pappenheim; aujourd'hui Mme de Boucheporn. M. de
  Marinville et le comte de Meerveldt ont déjà précédé le roi.

  Hier a eu lieu la distribution de l'ordre de Westphalie. Tout s'est
  passé conformément au programme imprimé dans le _Moniteur
  Westphalien_. Le roi a prononcé un petit discours plein de
  convenance et de dignité. Celui de M. le comte de Furstenstein sera
  probablement imprimé, et j'aurai l'honneur, Monseigneur, de vous
  l'envoyer. Plus de cent chevaliers ont reçu la croix et prêté le
  serment à genoux devant l'Évangile qui, à la vérité, n'était qu'un
  missel catholique. C'était peut-être une supercherie de la part de
  Mgr l'évêque de Wend, mais les protestants (et le plus grand nombre
  des chevaliers était de cette confession) ne s'en sont pas
  formalisés.


Dans une autre lettre au même personnage, du 28 avril, Reinhard
parle des abus commis par des officiers de la cour:

Il existe ici, outre le beau parc de Napoléons-Hoehe, un parc plus
près de la ville qui, de tout temps, a été ouvert au public. Que la
reine ait fait entourer de barrières une partie de celui de
Napoléons-Hoehe et qu'elle l'ait réservé pour ses promenades
particulières, rien de plus naturel, et personne n'y a trouvé à
redire. Mais le parc, qui est au bas de la ville, est devenu presque
tout à fait inaccessible au public. Depuis quelque temps, les
voitures en sont totalement exclues; en été, il n'est ouvert que
pendant les heures les plus chaudes de la journée, et même alors
tous les sentiers en sont interdits. C'est que M. le grand veneur
veut protéger les couvées de perdrix.

Un lièvre ne peut-il plus arriver au marché que muni d'un certificat
d'origine? C'est que M. le grand veneur veut procurer au roi
quelques écus de revenu sur les produits de la chasse.

À quatre lieues de Cassel sont les bains d'Hof-Geismar, appartenant au
roi, assez fréquentés autrefois, et qui les jours de dimanche et de fête
servaient de lieu d'amusement à toute la population à la ronde. Il y
avait deux chambres de bain à bassins: c'étaient les deux plus
agréables; mais l'une d'elles a été couverte de planches parce que M.
l'intendant de la maison voulait y placer l'argenterie dont il n'y
existe pas encore une seule pièce. Un restaurateur à privilège exclusif
est allé s'y établir l'année dernière: il a rançonné cruellement tous
les étrangers. Après avoir fait déserter tout le monde, il a fini par
faire banqueroute. Son successeur, déjà banqueroutier, rançonnera, fera
déserter et finira de même. C'est que M. l'intendant de la maison veut
avoir la gloire d'en tirer un gros bail, sans compter peut-être le pot
de vin. Une troupe française et une troupe allemande jouaient
alternativement dans la même salle. La troupe allemande ne laissait pas
de faire des recettes, lorsque la troupe française allait jouer à
Napoléons-Hoehe. La troupe allemande a été renvoyée. Il n'y a plus de
bonne musique, mais il y a un mauvais ballet. Le parterre est désert et
le public est mécontent, mais toutes ces loges ont été prises par
abonnement, parce que le roi l'a désiré. On dit que le roi y dépense
400,000 francs et qu'ils ne couvrent pas les frais. Mais M. de Bruyère,
directeur du spectacle, avait trouvé que les Allemands, mauvais
observateurs des règles de l'unité, changeaient trop souvent de
décorations.

La raideur des habitants de Cassel, leur peu d'empressement à
construire des maisons et leur avidité à hausser le prix des loyers
avaient déplu au roi. Pour les en punir, sur le conseil de M. le
général d'Albignac, on y a mis en garnison deux régiments, outre la
garde, qui est déjà assez nombreuse. Il en résulte que les habitants
sont écrasés et que les loyers ont renchéri. Cependant on a exempté
d'imposition et de logement de gens de guerre les maisons nouvelles
qui seraient bâties, et il est question de renvoyer les régiments.

Les foires sont un élément assez important du commerce d'Allemagne.
Les époques où elles ont lieu dans les différentes villes sont
combinées. De Brunswick, les marchands vont à Cassel, de Cassel à
Francfort, de Francfort à Leipzig. Malgré l'absence de la cour, la
dernière foire de Cassel a été assez fréquentée et les marchands
n'ont pas été mécontents de leurs ventes. Mais ces marchands, malgré
le débit qu'ils ont trouvé, jurent de n'y point revenir. C'est que
tous leurs profits sont absorbés par les impôts, mis d'abord pour le
roi, ensuite pour la ville, enfin et surtout pour M. de Bercagny.

M. de Bercagny ne néglige aucun petit profit. Tous les joueurs de
vielle, les aveugles, joueurs de violon sont obligés de lui payer
quatre sols par jour, et la musique des rues ne désempare pas. Les
meneurs d'ours et de singes sont de plus assujettis au droit de
patentes. Il y a eu dernièrement au conseil d'État une grave
discussion de plusieurs heures sur tous ces objets d'industrie.

Un misérable pamphlet sur le duc d'OEls, écrit en style de gargotte,
est colporté par une vieille femme à Brunswick. Le général Bongars
en fait une conspiration: il en importune le roi jusque dans Paris
et provoque toute sa sévérité. Il arrache à la faiblesse de M.
Siméon un projet de décret sur les cartes de sûreté.

Il s'agit de donner de la considération aux gendarmes. Un gendarme
abuse de son pouvoir à Goettingue: on lui sacrifie l'Université, et
quatre cents étudiants étrangers la quittent. Cependant, il y a peu
de jours, un gendarme passa la mesure à Marbourg. Il perce de son
sabre un conscrit qui fumait et qui n'avait pas obéi assez vite au
commandement d'ôter sa pipe. Il paraît qu'on a l'intention de faire
fusiller le meurtrier, mais il y a conflit de juridiction, et l'on
ne sait pas encore qui l'emportera de M. Siméon ou de M. le général
d'Albignac. On m'a dit que M. Siméon avait adressé dernièrement au
roi un rapport très véhément contre MM. d'Albignac et Bongars. C'est
peut-être un malheur que M. Siméon ait perdu beaucoup de sa
considération. Il paraît que son influence se trouvera à peu près
circonscrite dans les fonctions de son ministère.

Le roi a écarté M. de Marinville de son cabinet. On dit qu'il a
trouvé des infidélités à lui reprocher. M. de Norvins a demandé et
obtenu son congé. C'est un homme d'esprit et de talent, mais d'une
vanité et d'une prétention excessives. On assure que dans cette
occasion le roi a énoncé une maxime qui me paraîtrait très
dangereuse. Il ne veut, dit-on, avancer que des Français qui, ne
tenant plus à la France par aucun lien, lui soient entièrement
attachés et ne puissent attendre leur fortune que de sa protection.
Ce serait vouloir n'attirer en Westphalie que des aventuriers, et
nous n'en manquerons point; c'est la maxime contraire qu'il serait à
désirer que le roi suivit.

Ceux qui sont revenus de Paris, et quelques autres dont on annonce
le retour prochain, ne paraissent pas avoir été satisfaits de leur
voyage. On cite quelques mots de Sa Majesté Impériale sur le luxe
des habits, sur la rapidité des avancements. Ces mots ont retenti à
Cassel. Qui les aurait dits ici aurait été accusé de mécontentement
ou d'envie. Cependant, tous les Allemands aiment M. Siméon, tous les
Allemands regrettent amèrement la perte du général Éblé. Qu'ils
voient à côté du roi des Français dignes de l'estime et de la
confiance, et capables de quelque indulgence pour les habitudes
nationales, et ils les porteront aux nues.

Je n'ai point encore parlé à Votre Excellence de M. Pichon. Il
s'occupe beaucoup de l'étude des finances du pays: il énonce
quelquefois au conseil d'État des idées saines et qui porteront
fruit. Mais il ne doit pas trop se presser; il a le désir du bien,
mais il est jeune, il est vif, quelquefois tranchant, et il manque
encore d'expérience.


On voit par le tableau tracé dans cette lettre que l'Empereur était
parfaitement au courant de ce qui se passait en Westphalie à tous
les points de vue. Le bulletin suivant du 19 mai 1810 est relatif
aux intrigues du trop célèbre marquis de Maubreuil avec la baronne
de Keudelstein.


  Avant-hier, la poste de Cassel a distribué des lettres qu'on dit au
  nombre de seize, timbrées de Paris et renfermant une _Épître à
  Blanche_. Parmi les personnes qui ont reçu cet envoi se trouvent le
  préfet de la police, Mme la comtesse de Furstenstein, le ministre de
  France et son secrétaire de légation, Mme la comtesse de
  Schoenbourg, amie de Blanche, enfin Blanche elle-même et son mari,
  M. Laflèche, baron de Keudelstein, qui, heureusement, se trouvait en
  voyage.

  Il est inutile de caractériser cette production qui se trouve jointe
  à ce bulletin. Elle est calomnieuse en toute hypothèse et elle ne
  peut inspirer que de l'indignation.

  Quant à l'auteur de ces envois, les soupçons ne peuvent se porter
  que sur un M. de Maubreuil, amant de Blanche ou de Jenny, sa
  belle-soeur, ou de toutes les deux. On prétend que l'auteur des
  envois ne peut être celui des vers, puisque M. de Maubreuil n'en
  fait point. On soupçonne un M. de Boynest, aide des cérémonies
  renvoyé par le roi; mais on dit que s'il fait des vers il en fait de
  plus mauvais que ceux de l'épître. On se souvient que M. de Norvins
  en fait d'assez bons; mais on le croit trop homme de bien pour
  prostituer son talent dans une pareille circonstance. «_L'indigne
  amant de ta soeur_,» c'est M. de Courbon. Pendant le carnaval passé,
  dans un des bals de la cour, lorsque tout le monde se fut à peu près
  déjà retiré, M. de Maubreuil, qui était alors officier aux gardes,
  fit une scène publique à M. de Courbon, en lui reprochant sa liaison
  avec Mme Jenny Laflèche. Son emportement ayant passé toutes les
  bornes de la décence, le colonel Laville, chargé de la police du
  palais, le mit aux arrêts; le duel qui devait s'ensuivre fut empêché
  par ordre supérieur, et M. de Maubreuil reçut pour voyager un congé
  indéfini, équivalant à une démission. On prétend que ce M. de
  Maubreuil qui, d'ailleurs, ne manque pas de courage, est un terrible
  amant, et qu'il avait pour coutume de s'introduire le sabre en main
  chez quiconque osait adresser la parole aux dames qui étaient ou
  qu'il lui prenait fantaisie de déclarer ses maîtresses.

  Le prince Repnin avait fait venir de Iéna le docteur Starke, pour
  accoucher sa femme. En arrivant, il trouva d'abord à accoucher Mlle
  Delaitre, actrice du théâtre westphalien. Il se trouva ensuite
  pressé de partir pour accoucher Mlle Jægermann, actrice du théâtre
  de Weimar. On prétend que les deux petits princes des deux actrices
  sont d'une plus noble extraction que le petit prince russe.

  Mme Blanche ne sort point depuis qu'elle est revenue de Paris. Elle
  avait annoncé qu'elle resterait chez elle pendant deux mois. _Et
  c'était avant la lettre!_


Dans une autre lettre au duc de Cadore, du 26 mai, Reinhard revient
sur la pénurie des finances westphaliennes. «La dette publique de la
Westphalie, écrit-il, sans y comprendre celle du Hanovre, monte,
telle qu'elle est à peu près constatée, à 93 millions; celle du
Hanovre, les répétitions à faire au nom de S. M. l'Empereur, la
feront monter à 180 au moins; et, le Hanovre compris, les revenus du
royaume de Westphalie ne pourront jamais être portés beaucoup au
delà de 40 millions.» Et il ajoute:


  Sans parler de ce que, dans les circonstances actuelles, tant de
  sources de profits et de revenus sont obstruées, l'État, toujours
  pressé par des besoins impérieux, ne peut rien faire pour soulager
  ceux qu'il voit dans la détresse; il est même obligé de revenir sur
  des soulagements qu'il avait annoncés, et toute sa ressource est
  dans les efforts qu'il fait pour répartir également le fardeau.
  C'est ainsi qu'après avoir reconnu qu'il valait infiniment mieux
  payer par abonnement les frais de table des officiers; après avoir
  assigné 1,200 francs par mois au général de division, 700 au général
  de brigade, 60 au capitaine et 50 au lieutenant, on a réparti sur la
  totalité du département de l'Elbe des dépenses qui, pour la seule
  ville de Magdebourg où trois cents maisons restent désertes, montent
  par mois à 22,000 francs. On sera obligé d'employer le même
  expédient à Brunswick, où le préfet a déclaré que les frais de
  logement et d'entretien des gens de guerre amèneraient
  l'impossibilité absolue de payer les impôts ordinaires. C'est ainsi
  qu'après un décret royal qui proclame une amnistie pour les
  conscrits réfractaires dont le nombre avait été très grand pendant
  les troubles de l'année passée, le général d'Albignac, annonçant
  aujourd'hui que cette amnistie s'applique aux peines et ne s'étend
  pas aux amendes, exige de ceux mêmes qui sont rentrés sous les
  drapeaux ces amendes qui, pour les seuls districts de la Fulde et de
  Paderborn, montent à la somme de 323,000 francs. Encore ces amendes
  sont-elles exigées d'après l'ancien tarif qui en fixait le minimum à
  250 francs, tandis que le nouveau tarif l'a fixé à 100, après qu'on
  eût reconnu l'impossibilité de faire payer une plus forte somme à
  des paysans pauvres et ruinés.


Reinhard termine cette lettre en rappelant les éloges que certaines
feuilles publiques «et surtout les gazettes littéraires de
Goettingue et de Halle très répandues en Allemagne» donnaient au roi
pour tout le bien qu'il avait fait à ces universités:


  Leist me disait dernièrement: «C'est par l'université de Goettingue
  et par l'éclat qu'ils lui ont donné, que Georges II et son ministre,
  M. de Münchhausen, ont acquis l'estime dont ils jouissaient auprès
  de leurs contemporains et qui a été transmise à la postérité.» Pour
  ce qui concerne M. de Münchhausen, l'établissement de l'université
  de Goettingue faisait l'occupation de sa vie entière; pour Georges
  II, les contemporains et la postérité l'ont sans doute jugé d'après
  d'autres données encore; mais il n'en est pas moins vrai que ce que
  le Roi a fait pour Goettingue remplit une des pages les plus
  honorables et les plus ineffaçables de son histoire.


Une lettre au duc de Cadore du 4 juin donne des détails sur la
répugnance des Hanovriens à fournir des soldats au roi de
Westphalie. Reinhard pense qu'il «faudra user de quelques
précautions pour amener à se soumettre une population qui s'obstine
à ne point renoncer à l'espérance de rentrer sous la domination
anglaise.» Il annonce, d'après le nº 66 du _Moniteur Westphalien_,
une nouvelle vente de 6 couvents dont la valeur était estimée à
2,200,000 francs. «Après les couvents viendra le tour des chapitres;
en attendant, ce sont les capitaux qui s'en vont, et la caisse des
économats restera bientôt à sec.»

Le 12 juin, il revient sur cette grave question des finances
westphaliennes:


  Un décret royal daté de Rouen[133] met à la disposition du ministre
  des finances une somme de 250,000 fr. à prendre sur le produit de la
  vente prochaine des couvents et à négocier en attendant à un demi
  pour cent par mois et à un pour cent de commission pour servir à
  l'indemnité des donataires impériaux dépossédés auxquels s'applique
  l'article 5 du traité du 14 janvier. L'emploi de cette somme ne peut
  avoir pour objet que de leur payer les revenus arriérés; et cette
  disposition ne saurait être regardée comme un arrangement définitif.
  Du reste, M. de Bulow exprime dans ses dernières lettres son regret
  extrême d'avoir échoué dans l'ensemble de son projet concernant
  l'acquisition des domaines impériaux. Mais il lui reste toujours la
  ressource d'allécher les grands donataires par sa fidélité à
  s'acquitter de ses engagements envers ceux de 4,000 fr. et
  au-dessous; et, sous ce rapport, le refus de céder à la Westphalie
  la totalité des domaines me paraît être un bienfait pour les
  possesseurs des petites donations.

         [Note 133: Jérôme et la reine se trouvaient alors en France.]


Le lendemain, il revenait sur le même sujet:


  Je viens de recevoir la visite de M. Malchus et je lui fais une
  amende honorable. Nous avons causé longtemps ensemble et j'en ai été
  fort content.

  Il m'a d'abord donné des éclaircissements satisfaisants sur tous les
  objets de réclamation relatifs à son administration. Le solde de ce
  qui nous revenait sur les postes et sur les douanes a été
  entièrement réglé et acquitté, sans même que l'administration
  française ait eu besoin de faire usage de la lettre que je lui avais
  écrite. Il m'a expliqué ce qui pouvait avoir donné lieu aux
  prétentions des fermiers dont parlait votre lettre du 8 mai. Pour
  les charges extraordinaires de guerre les fermiers avaient été
  imposés à un tiers et les propriétaires à deux tiers. Après la prise
  de possession du Hanovre le gouvernement westphalien déchargea les
  domaines et laissa à la charge des fermiers le tiers, comme un impôt
  personnel qui ne peut ni ne doit être à celle des donataires. Quant
  aux fonds destinés à l'entretien des troupes françaises, cet objet
  aussi, d'après l'attestation même de M. le général Brugères, paraît,
  pour le moment, entièrement en règle.

  M. Malchus m'a entretenu de l'état du pays et de l'esprit de ses
  habitants. Il croit entrevoir encore des ressources qui ne
  permettent pas de désespérer de son rétablissement. L'esprit de la
  noblesse et des classes qui tenaient immédiatement à elle par un
  intérêt commun lui paraît incorrigible; en effet ce sont des
  souverains détrônés.

  De deux projets de division territoriale que M. Malchus avait
  envoyés au Roi, S. M. a approuvé celui que M. Malchus préférait
  lui-même, et il croit que cette approbation a été donnée sous les
  auspices de S. M. Imp. On a essayé de lever par enrôlement
  volontaire les deux régiments de cavalerie que M. le général
  Hammerstein est chargé d'organiser dans le Hanovre; mais on doute
  que ce mode réussisse; et il faudra plus tard avoir recours à la
  conscription.


La lettre suivante, du 9 juillet, est relative à l'abdication du roi
Louis de Hollande:


  La nouvelle de l'abdication de Sa Majesté le Roi de Hollande m'a été
  donnée par le ministre de Russie dont le collègue à Amsterdam avait
  chargé d'une lettre pour le Prince Repnin le courrier qu'il
  expédiait pour Saint-Pétersbourg. La veille, M. de Bercagny était
  venu m'en parler comme d'un bruit qui se répandait, et plutôt pour
  sonder la légation française, si elle en était déjà instruite, que
  pour lui communiquer franchement les circonstances de cet événement
  qui était déjà parvenu à sa connaissance.

  En effet, M. de Gilsa, ministre de Westphalie en Hollande, avait
  envoyé M. de Trott, son secrétaire de légation, chargé de ses
  dépêches et porteur des proclamations qui ont été publiées dans
  cette circonstance. M. Hugot l'avait sur-le-champ envoyé au-devant
  du Roi; mais M. de Trott lui avait raconté le fait. J'ai été, je
  l'avoue, peiné de cette réserve mal entendue qui m'exposait à
  apprendre un événement de cette nature par le canal du ministre de
  Russie qui, au reste, lui-même ne paraît l'avoir appris que par
  quelques lignes écrites à la hâte et ne renfermant aucun détail.

  Il paraît que Sa Majesté Westphalienne avait fait préparer, il y a
  déjà quelque temps, un appartement aux bains de Neudorf, pour le Roi
  de Hollande. Quoiqu'on soit convaincu ici que le projet de se rendre
  aux bains de Neudorf n'avait rien de commun avec la résolution que
  Sa Majesté Hollandaise a prise depuis, on croit cependant à la
  possibilité de son exécution. On parle d'une visite que Madame mère
  se propose de faire à son fils à Cassel. Les gens sensés voient avec
  douleur que des conseils maladroits ou perfides aient empêché le Roi
  de Hollande de concilier avec Sa Majesté Impériale le désir qu'il
  avait de faire le bien de son royaume; ils regardent comme un grande
  erreur de l'esprit la prétention de vouloir s'isoler dans une lutte
  générale; ils pensent que dans un vaste plan de campagne, chacun
  doit garder le poste qui lui est assigné; que s'écarter des idées
  directrices, c'est compromettre le succès de l'ensemble; et que le
  pouvoir qui méconnaîtrait sa source serait un effet qui ne voudrait
  pas dépendre de sa cause. M, de Trott inculpe les conseils de MM.
  Mollerus et Huygens. Ce dernier est un esprit étroit qui, se noyant
  dans de petits détails, est peu capable de s'élever à des idées
  générales. J'avoue que je le croyais peu susceptible de prédilection
  pour un système quelconque, et encore moins la présomption téméraire
  d'influer sur une détermination importante.


La lettre suivante, du 13 juillet, se rapporte au même objet:


  Je venais d'achever ma dépêche que je me proposais de faire partir
  aujourd'hui par le courrier ordinaire, lorsque le Roi m'a envoyé M.
  le baron de Boucheporn, maréchal de sa cour, pour m'inviter à me
  rendre au nouveau bâtiment des écuries où je rencontrai Sa Majesté
  qui désirait de me parler. M. de Boucheporn revenait d'Amsterdam par
  Deventer et Osnabruck; il venait de descendre de voiture et de
  rendre compte au Roi de son voyage.

  Sa Majesté, m'ayant aperçu, me fit l'honneur de m'appeler, et me
  permettant de l'accompagner dans sa promenade, me dit qu'Elle avait
  envoyé M. de Boucheporn d'Aix-la-Chapelle à Amsterdam, pour porter
  au Roi, son frère, une lettre contenant une commission que Sa
  Majesté l'Empereur lui avait donnée, et dont il était inutile de me
  parler, puisqu'Elle avait déjà envoyé la copie de cette lettre à Sa
  Majesté Impériale; que M. de Boucheporn avait trouvé le Roi parti,
  et qu'il était parti lui-même d'Amsterdam après le retour de M. le
  colonel Richerg que le Roi son frère avait envoyé à l'Empereur pour
  lui donner connaissance de son abdication; qu'en route il avait eu
  des nouvelles du voyage du Roi à Deventer et à Osnabruck, d'où il
  s'était rendu directement à Cassel, et que tous les renseignements
  qu'il avait recueillis semblaient indiquer que le Roi de Hollande
  s'était embarqué.

  M. de Boucheporn a raconté à Sa Majesté les détails suivants: le Roi
  avait fait jusqu'à onze heures du soir une partie de jeu avec
  quelques dames, parmi lesquelles était madame de Huygens: en se
  levant il leur avait dit adieu avec une expression qui ne les a
  frappées qu'après l'événement. Après avoir embrassé son fils, il
  monta dans une voiture de place, pour se rendre à Amsterdam. Arrivé
  à son palais, il fit le triage de ses papiers; il en brûla beaucoup,
  il en emporta d'autres; il emporta aussi ses ordres, excepté celui
  de France, et il écrivit sa démission de la dignité de connétable.
  Personne (c'est du moins ce dont M. de Huygens a chargé M. de
  Boucheporn d'assurer Sa Majesté) n'avait été mis dans le secret. Le
  Roi doute même si M. Mollerus, qui est ici, a pu être instruit de
  quelque chose par son père.

  À Osnabruck, la trace du voyage ultérieur semble se perdre. Le Roi a
  envoyé un courrier à Neudorf pour s'assurer positivement si son
  frère est arrivé; mais il lui paraît impossible que, si cela était,
  on eût ignoré à Cassel un fait qui ne pouvait plus être caché depuis
  que l'officier qui courait après avait publié que le comte de
  Saint-Leu, c'était le Roi de Hollande.

  Sa Majesté ne m'a point dit sur quels renseignements se fonde la
  crainte où elle paraît être que son frère ne se soit embarqué.
  Lorsque M. Boucheporn passa par Osnabruck, on devait y savoir déjà,
  par le retour des postillons, si la direction que la voiture a prise
  la rapprochait ou l'éloignait des bords de la mer. Je dois ajouter
  que le Roi m'a nommé Batavia et qu'il a paru se rappeler que les
  pensées de son frère se portaient quelquefois vers cette colonie
  éloignée.

  Voilà, Monseigneur, les notions que Sa Majesté m'a commandé de
  transmettre à Votre Excellence. Elle se propose d'adresser, demain
  ou après-demain, un courrier à Sa Majesté Imp. Ce courrier suivra de
  près le mien, et portera la confirmation entière de ce qui ne paraît
  déjà guère douteux, que Sa Majesté Hollandaise ne s'est point rendue
  à Neudorf.


En apprenant le départ du roi de Hollande et en recevant copie de la
lettre que son frère Jérôme lui avait adressée, Napoléon écrivit à
ce dernier le 13 juillet, de Rambouillet, la lettre suivante, omise
aux _Mémoires de Jérôme_ et à la _Correspondance_ de l'Empereur:


  Mon frère, j'ai reçu votre courrier. Je vous remercie des
  communications que vous me faites. Votre lettre au Roi de Hollande
  est fort, bien, et vous avez bien exprimé ma pensée. Je ne crains
  qu'une chose pour le Roi; c'est que tout cela ne le fasse passer
  pour fou, et il y a dans sa conduite une teinte de folie. Si vous
  apprenez où il s'est retiré, vous lui rendrez service de l'engager à
  revenir à Paris et à se retirer à Saint-Leu, en cessant de se rendre
  la risée de l'Europe. Entremettez-vous pour cela. On me fait
  entrevoir d'Amsterdam que le Roi pourrait se rendre en Amérique, et
  qu'il s'est procuré à cet effet un passeport par un officier qu'il
  aurait envoyé à Londres. S'il vous est possible de vous opposer à ce
  projet insensé, même par la force, faites-le. J'ai envoyé Lauriston
  prendre le grand duc de Berg à Amsterdam pour le ramener à Paris.

  _P. S._ La famille avait besoin de beaucoup de sagesse et de bonne
  conduite. Tout cela ne donnera pas d'elle une bonne opinion en
  Europe. Heureusement que j'ai tout lieu de penser que l'Impératrice
  est grosse.


N'osant pas recevoir dans ses États le Roi Louis, sans en avoir reçu
l'autorisation de Napoléon, Jérôme écrivit à ce dernier de
Napoléonshoehe, le 28 juillet 1810:


  Sire, j'ai reçu hier soir les premières nouvelles du roi de Hollande
  contenues dans deux lettres, l'une du 16 et l'autre du 21 juillet.

  Dans la première, il me dit que non seulement son intention n'a pas
  été en abdiquant de se soustraire à l'autorité de Votre Majesté,
  mais au contraire qu'il désire savoir si vous lui permettez d'aller
  vivre en particulier à Saint-Leu. Je prie Votre Majesté de me faire
  connaître ses intentions afin que je puisse lui répondre à ce sujet.

  Dans la seconde, il m'exprime le désir de vendre pour cinq cent
  mille francs de diamants qu'il possède, ce qui prouve qu'il est loin
  d'avoir emporté beaucoup d'argent. Comme il m'est impossible de
  disposer d'une pareille somme, je ne pourrai que lui répondre
  négativement.

  Dans le cas où Votre Majesté trouverait convenable qu'il retournât à
  Saint-Leu, après la saison des eaux, approuvera-t-elle que je
  l'engagea passer par Cassel?

  Je compte partir dans trois jours avec la reine pour Hanovre où
  j'espère recevoir la réponse de Votre Majesté.


Jérôme partit le 31 juillet de Cassel pour se rendre à Hanovre et
visiter les nouvelles provinces annexées à son royaume. D'après une
lettre de Reinhard, du 3 août, il paraît y avoir reçu un bon
accueil. Il célébra la fête de l'empereur à Hanovre même, et le
lendemain le roi écrivait à son frère:


  Sire, je suis arrivé avant-hier à Hanovre de mon retour des côtes;
  le pays que j'ai parcouru est susceptible de grands accroissements
  sous le rapport du commerce; un canal pour joindre l'Elbe et le
  Weser pourra être commencé et fini dans trois années. La position de
  mes États me rend entièrement maître du commerce de ces deux
  fleuves, et l'Oste et la Gueste peuvent, avec quelques travaux,
  recevoir et abriter même pendant l'hiver des bâtiments de cinq cents
  tonneaux et des frégates. La position de Cuxhaven permet d'en faire
  un port très essentiel, surtout pendant l'hiver; il peut avec
  quelques dépenses offrir un refuge à une frégate, mais j'observe à
  Votre Majesté qu'il faut une année de travail.

  J'ai passé en revue à Wenden les 2e et 9e de cuirassiers, à
  Lunebourg le 3e et à Hanovre le 12e. Il est impossible, Sire, de
  trouver une division mieux tenue pour les hommes ainsi que pour les
  chevaux. J'ai été reçu par ces braves gens avec enthousiasme. Je les
  ai fait manoeuvrer.

  J'ai également passé la revue d'une de mes brigades d'infanterie;
  elle était forte de 4,500 hommes. Ils se conduisent très bien et
  sont tous fiers de se trouver les compagnons des Français, avec
  lesquels ils vivent en frères. Le service, d'après le rapport du
  général Morand, se fait avec exactitude et aucun homme ne déserte.

  Je ne puis assez supplier Votre Majesté de diminuer les troupes
  françaises. Je sais bien, Sire, qu'il est de toute justice que ces
  troupes soient dans mes États puisque c'est la teneur du traité,
  aussi ce n'est que comme une faveur que je fais cette demande à
  Votre Majesté, et surtout d'après l'état d'épuisement où je vois le
  pays.

  Je prie Votre Majesté d'agréer avec bonté l'expression de mon tendre
  et inviolable attachement.


Les trois lettres suivantes, des 24, 28 et 30 septembre, mentionnent
la démission du général d'Albignac, ministre de la guerre, qui
venait, quelques mois auparavant, de remplacer le général Eblé.
Cette démission, offerte avec l'espoir qu'elle serait refusée, fut
acceptée sur-le-champ, et le général Salha nommé à la place
d'Albignac. Reinhard trace le portrait suivant du nouveau ministre:


                                         Cassel, le 30 septembre 1810.

  Il me paraît certain que parmi les Français qui sont à son service
  en Westphalie, le Roi n'aurait pas pu faire un meilleur choix que
  celui de M. le général Salha. C'est un homme d'un jugement mûr et
  solide, d'un caractère ferme, et qui se distinguait à la cour par la
  dignité de sa conduite. Il y paraissait plus estimé qu'aimé,
  quoiqu'il porte dans sa physionomie et dans ses yeux quelque chose
  qui invite à l'attachement. Pour ce qui concerne ses talents
  administratifs, il faut l'attendre à l'épreuve. Il y a peu de temps
  qu'ayant fait l'acquisition de la terre de Hoene, le Roi lui accorda
  des lettres patentes de comte.


Le nouveau ministre de la guerre allait, comme tous ses
prédécesseurs, se trouver en face d'une situation financière fort
compromise. Le même jour, 2 octobre, Champagny écrivait à ce propos
à Reinhard deux lettres fort pressantes; il réclamait surtout
impérieusement le paiement de l'arriéré de solde dû aux troupes
françaises que la Westphalie devait entretenir. Reinhard s'empressa
d'aller trouver les ministres, et, dans une dépêche du 8 octobre, il
rend compte au duc de Cadore de son entrevue avec eux:


  Je leur ai dit que toute réponse autre que celle qui énoncerait les
  mesures prises pour acquitter sur-le-champ les sommes qui restent
  dues serait un _non_. Ils m'ont assuré que sur le budget de 747,000
  francs par mois, pour l'entretien des troupes françaises, 600,000
  francs avaient constamment été payés: qu'ainsi l'arriéré pour six
  mois n'allait pas à un million. Cependant il résulte du tableau
  ci-joint des dépenses faites pour le ministère de la guerre sous
  l'administration du général d'Albignac que pendant ces six mois, sur
  5,231,044 francs qui auraient dû être payés, il n'a été payé que
  3,617,409 francs. Ce qui laisserait un déficit de 1,613,687 francs.

  Votre Excellence me rend la justice de croire que je n'ai rien
  négligé pour obtenir que cet objet fût mis entièrement en règle.
  Aussi en sentais-je toute l'importance. La réception de vos lettres,
  aussi pressantes que multipliées, a été suivie immédiatement de la
  transmission par écrit de vos réclamations au ministre des relations
  extérieures, et quelquefois en même temps au ministre de la guerre
  directement. En outre j'ai saisi toutes les autres occasions qui se
  présentaient pour entretenir de vive voix et ces deux ministres et
  celui des finances. M. le général d'Albignac me disait encore en
  partant que c'était sur ce budget de 747,000 francs, si le ministre
  des finances l'avait payé en entier, qu'il avait espéré de faire des
  économies pour payer 100,000 fr. d'à-compte pour la solde arriérée
  des troupes westphaliennes en Espagne; comment se ferait-il donc,
  s'il était vrai qu'on eût payé sur ce budget 600,000 francs par
  mois, que la solde des troupes françaises en Westphalie soit
  arriérée de près de quatre mois? Mais la preuve qu'on n'a payé
  qu'environ 517,000 francs par mois est dans le tableau des dépenses
  du général d'Albignac.

  _À dix heures du soir_, M. le comte de Bulow s'était fait annoncer
  chez ma femme, sans doute pour être présent lorsque la réponse du
  gouvernement westphalien me serait apportée. Je l'ai reçue. J'ai
  conduit M. de Bulow dans mon cabinet, et je l'ai lue devant et avec
  lui. M. de Bulow m'a dit qu'il ne doutait pas que Sa Majesté
  Impériale y verrait la bonne volonté du Roi; que faire quelque chose
  au-delà était absolument impossible; que ce qu'on promettait de
  faire était d'une difficulté extrême; mais qu'il en avait calculé la
  possibilité et qu'il en répondait. J'ai dit à M. de Bulow que
  j'allais la transmettre telle que je la recevais, et qu'il dépendait
  de Sa Majesté Imp. de décider si elle renfermait un _oui_ ou un
  _non_.

  «Mais comment, a dit M. de Bulow, nous payons et nous payons tout,
  et Sa Majesté Impériale ne nous demande que cela.»--«Elle vous
  demande de payer sur-le-champ le mois tout en entier, tous les mois
  suivants en entier.»--«Mais payer sur-le-champ l'arriéré serait
  impossible, sans faire manquer les services suivants et encourir de
  nouveau le mécontentement de l'Empereur.»--«Puisqu'il ne s'agit que
  d'un million, pourquoi ne l'empruntez-vous pas, et même
  provisoirement sur les budgets des ministères?»--«Nous ne pouvons
  pas emprunter, personne ne veut nous prêter; et emprunter sur les
  budgets des ministres ce serait désorganiser tous les
  services.»--«Sa Majesté l'Empereur vous a fait déclarer, dès le mois
  d'avril, que le trésor public de France ne ferait aucune avance pour
  cette dépense. En laissant en arrière un million ce serait donc le
  trésor public de France qui serait obligé de faire l'avance.
  Croyez-vous que Sa Majesté Impériale reviendra sur une détermination
  qu'Elle a prise?»--«Le trésor de France n'aura besoin de faire
  aucune avance. Les troupes ont reçu la moitié de leur solde échue.
  Elles vont recevoir la solde entière des mois suivants: elles sont
  logées, nourries, habillées; un arriéré de la solde de six mois et
  plus est presque d'usage, même en France. Je vous proteste que les
  troupes sont et seront contentes.»--«Enfin, M. le comte, c'est à Sa
  Majesté Impériale à prononcer. Mais en toute hypothèse, gare
  l'inexactitude à remplir les engagements solennels que vous
  contractez pour l'avenir!»

  Je n'ai rien à ajouter, Monseigneur, pour l'engagement de payer
  cette dette, sans objection, sans réserve, le oui est positif; mais
  c'est un million qui reste en arrière.


Cependant un autre désastre menaçait le royaume de Westphalie.
L'empereur ayant échoué dans toutes ses intentions de paix avec
l'Angleterre revint résolu de ne s'en rapporter qu'à sa puissance
pour la stricte observation du blocus continental, cette mesure
pouvant, d'après lui, amener la Grande-Bretagne à merci. Il décida
donc qu'il annexerait à la France non seulement la Hollande, mais
aussi les embouchures des principales rivières du Nord, la majeure
partie du Hanovre et un peu de la Westphalie, en donnant à son frère
de ridicules compensations territoriales.

Le duc de Cadore lui remit le 11 octobre 1810 une note qui se trouve
_in extenso_ à la page 491 du 4e volume des _Mémoires de Jérôme_; et
quelques jours plus tard, le 25 octobre 1810, après avoir reçu les
ordres de l'empereur, il fit tenir au ministre du roi de Westphalie
à Paris la note suivante dont il envoya le même jour une copie à
Reinhard avec la courte lettre qui la précède:


  J'adresse aujourd'hui à M. le comte de Wintzingerode, par ordre
  exprès de Sa Majesté, la lettre dont je joins ici copie.

  Vous direz à M. le comte de Furstenstein qu'il recevra par le
  Ministre du Roi à Paris la réponse à la note qu'il vous avait
  remise. Vous ne lui cacherez point que vous en avez connaissance; et
  si elle ne lui était pas encore parvenue, vous lui feriez lire la
  lettre que j'ai l'honneur de vous adresser et qui est cette réponse.

  Vous répéterez à M. le comte de Furstenstein ce que j'ai écrit à M.
  de Wintzingerode, que le Roi peut toujours continuer d'administrer
  le Hanovre; mais que l'Empereur ne se tient plus pour engagé[134].

         [Note 134: C'est-à-dire que l'empereur laissait purement et
         simplement les charges à la Westphalie.]


Note à M. le Comte de Wintzingerode, ministre de Sa Majesté le roi
de Westphalie. Cette note a été soumise à l'approbation de
l'empereur; la dernière phrase soulignée est de la main de Sa
Majesté.


  Je me suis empressé de porter à la connaissance de Sa Majesté
  l'Empereur et Roi la note en date du 6 de ce mois par laquelle
  Votre Excellence demande au nom de sa cour que l'acte dressé le 11
  mars pour la remise du Hanovre soit approuvé et confirmé par Sa
  Majesté Impériale et Royale.

  Deux articles de cet acte, l'un relatif à l'entretien des troupes
  françaises en Westphalie, l'autre concernant les domaines réservés
  dans le Hanovre et les revenus de ces domaines, ayant été rédigés de
  manière à paraître susceptibles d'une interprétation abusive et
  totalement contraire à l'esprit du traité de Paris, Sa Majesté
  voulut être rassurée par des déclarations positives et précises
  faites au nom du Roi, déclarations que je fus chargé de demander et
  qui furent aussi demandées par le ministre de Sa Majesté à Cassel.

  Sur le premier objet, la déclaration du gouvernement westphalien ne
  laissa rien à désirer.

  Mais relativement aux domaines, au lieu de déclarer «que leurs
  revenus devant, pendant l'espace de dix années, à compter du jour de
  la remise du Hanovre, rester identiquement les mêmes, aucune loi
  générale ou particulière du royaume de Westphalie, aucun acte du
  gouvernement westphalien dont l'effet serait de changer la nature
  des dotations ou d'en diminuer et réduire les revenus, ne pourraient
  leur être, et ne leur seraient, dans aucun cas, et sous aucun
  prétexte, appliqués avant l'expiration de ces dix ans,» le ministère
  westphalien ne s'est exprimé que d'une manière indirecte, en termes
  vagues et plus propres à confirmer qu'à détruire les craintes que
  l'article de l'acte de remise avait inspirées; et toutes les
  instances du ministre de France à Cassel n'ont pu en obtenir une
  déclaration plus franche et plus conforme à la juste attente de Sa
  Majesté l'Empereur et Roi.

  Pendant que le gouvernement westphalien semblait ainsi vouloir se
  ménager les moyens d'éluder un de ses principaux engagements, un
  autre plus essentiel encore n'était pas exécuté.

  La solde et les masses des troupes françaises en Westphalie
  n'étaient pas acquittées. Des réclamations multipliées et presque
  journalières lui ont été adressées et l'ont été sans fruit. Loin de
  satisfaire à un engagement qu'il devait regarder comme doublement
  sacré, il n'en promet pas même l'accomplissement. Il n'annonce que
  l'impuissance absolue où il dit être de le remplir.

  Par l'effet de ces deux circonstances, Sa Majesté l'Empereur et Roi,
  loin de pouvoir approuver et confirmer l'acte de remise du Hanovre,
  se voit à regret dans la nécessité, non de reprendre et de retirer
  au Roi l'administration du Hanovre, mais de regarder le traité si
  avantageux pour la Westphalie, par lequel il lui avait donné ce
  pays, comme rompu par le fait de la Westphalie elle-même; et _en
  conséquence se croit en droit de disposer à l'avenir du Hanovre
  comme le voudrait la politique de la France_.


En lisant cette note comminatoire, le roi Jérôme comprit les
intentions de son frère. Toutefois, il donna des ordres à ses
ministres, surtout au comte de Fürstenstein, pour que l'on rassurât
Reinhard. Ce dernier écrivit le 1er novembre au duc de Cadore:


  Sur l'article de l'identité des revenus des domaines hanovriens
  pendant dix ans, M. de Furstenstein a protesté que jamais
  l'intention du gouvernement westphalien n'avait été de tergiverser
  ou d'éluder; et que la preuve qu'on avait attaché aux termes de sa
  note du 29 juillet le même sens que je leur avais supposé dans ma
  note du même jour, était qu'on n'avait pas contredit la mienne. Il a
  ajouté que sans doute la lettre de Votre Excellence au comte de
  Wintzingerode affligerait beaucoup le Roi; mais Sa Majesté Impériale
  le trouverait toujours soumis à ses volontés.

  Dans la même conférence, j'ai fait connaître à M. de Furstenstein
  les intentions de Sa Majesté l'Empereur concernant le titre de
  colonel-général de la garde westphalienne. Ce ministre m'a répondu
  qu'en effet il se rappelait que déjà, il y a quatorze ou quinze
  mois, le Roi en avait eu des indications et qu'il était convaincu
  que Sa Majesté se conformerait entièrement à cet égard à la manière
  de voir de Sa Majesté Impériale.

  M. de Furstenstein m'a cité aussi quelques traits d'une conversation
  que vous eûtes, Monseigneur, avec M. le Comte de Wintzingerode et où
  vous parliez de différentes dépenses du Roi qui paraissent avoir été
  remarquées comme inutiles ou excessives par Sa Majesté l'Empereur.
  On a reproché au Roi, m'a dit ce ministre, d'avoir fait restaurer
  son palais et de vouloir bâtir une ville. Il s'agit d'une rue
  nouvelle de vingt maisons dont la liste civile ferait les
  avances.--Les dépenses, quelles qu'elles soient, a continué M. de
  Furstenstein, concernent uniquement la liste civile, et sont par
  conséquent étrangères aux engagements contractés par le trésor
  public du royaume. Cela est vrai, Monseigneur, cependant la remarque
  faite par Sa Majesté Impériale ne porte point à faux, puisqu'un peu
  plus d'économie dans les dépenses de la liste civile, soit celles
  que Votre Excellence a citées, soit d'autres, aurait dispensé de la
  nécessité de songer à aliéner une somme de 2,500,000 francs de
  capitaux, pour payer des dettes urgentes.

  J'ai revu hier au soir M. le comte de Furstenstein. Il m'a dit que
  le Roi avait reçu ma communication avec une résignation entière; et
  que Sa Majesté répondait directement à Sa Majesté Impériale[135];
  qu'à cet effet il expédierait aujourd'hui un courrier dont il m'a
  invité à profiter.

         [Note 135: Lettre du 30 octobre. _Mémoires de Jérôme_, vol.
         IV, p. 497.]


Cependant malgré la détresse des finances, malgré les charges
nouvelles que les envahissements de l'empire français allaient faire
peser sur le nouveau royaume, on songeait à y faire de grosses
dépenses militaires: le roi, frappé des travaux défensifs accomplis
à Anvers, voulait mettre Cassel, sa capitale, à l'abri d'un coup de
main en l'entourant de murailles et de larges fossés, qui
serviraient en même temps comme de réservoir pour recevoir le trop
plein des eaux de la Fulda. Il avait commencé à grands frais la
formation d'un camp de troupes westphaliennes. Ce dernier projet
surtout irrita l'empereur, et l'on dut se hâter d'annoncer au
_Moniteur Westphalien_ que le camp était dissous. En annonçant ce
résultat au ministre (13 octobre), Reinhard revenait sur l'entretien
des troupes françaises en Westphalie stipulé par le traité du 14
janvier, mais que le gouvernement du roi Jérôme se déclarait
incapable d'assurer pour l'année 1811.


  Il est à remarquer que l'engagement contracté par ce traité comprend
  tout le temps qui s'écoulera jusqu'à la paix maritime, et qu'ainsi
  c'est mal à propos qu'on affecte de mettre en question si
  l'intention de Sa Majesté Impériale sera de faire séjourner ses
  troupes en Westphalie au-delà de l'année courante: quoi qu'il en
  soit, le Conseil des Ministres avait proposé une rédaction qui
  déclarait d'une manière bien plus positive encore cette
  impossibilité vraie ou prétendue; mais le Roi s'y est opposé. Ce
  qui, m'a dit M. de Furstenstein, augmentera encore les embarras,
  c'est qu'en Hanovre on pouvait entretenir les troupes françaises du
  produit d'une contribution de guerre que le Roi a laissée subsister
  pour l'année courante, mais qu'il faudra nécessairement faire cesser
  pour l'année prochaine. Aussi ceux des ministres qui, dans le temps,
  avaient conseillé au Roi de ne point accepter le pays d'Hanovre aux
  conditions proposées, prétendent aujourd'hui que tous les embarras
  de la Westphalie viennent de cette réunion, et M. de Furstenstein
  m'a dit lui-même que, quelqu'avantageuse qu'il la crût sous le
  rapport de la politique, il commençait cependant à se repentir du
  traité du 14 janvier.

  Je reprends ma conversation avec M. de Bulow: «Tant que je serai
  ministre du Roi, mon devoir sera de faire marcher l'administration
  qui m'est confiée, et de conserver au trésor les moyens de payer les
  dépenses sans lesquelles il n'y aurait plus de gouvernement.» Ceci
  me conduisit à lui demander si toutes les dépenses étaient
  nécessaires et légitimes? M. de Bulow protesta que dans toutes il
  mettrait la plus stricte économie; que pour celles du Roi il avait
  sa liste civile qui sans doute n'était pas dans une proportion
  exacte avec les revenus du royaume et qui l'engageait à entretenir
  sa cour avec un éclat peu nécessaire en Allemagne; que le luxe
  auquel on s'était habitué avait encore l'inconvénient de faire
  sortir beaucoup d'argent du royaume; qu'en dernière analyse, ce
  n'était pas le Roi qui en profitait, mais l'intendant de la liste
  civile, marchand failli avec tous les fripons dont il était entouré;
  que sans la démarcation tracée entre les revenus du Souverain et
  ceux de l'État, il était sûr que Sa Majesté se serait contentée de
  moins et serait également heureuse. Je lui demandai si au moins la
  liste civile n'empiétait pas sur les revenus de l'État? Je lui
  rappelai la responsabilité dont je l'avais entretenu dans une autre
  occasion, et je le priai de me dire s'il était vrai que tous les
  fonds des relations extérieures se versaient dans la caisse du
  trésor de la couronne et que M. de Furstenstein les tirait par une
  ordonnance en bloc. M. de Bulow me dit que pour lui les ordonnances
  de M. de Furstenstein le mettaient en règle et qu'il me priait d'en
  parler à ce dernier; enfin qu'il était ministre du Roi et qu'il ne
  pouvait pas se croire soumis à une double responsabilité. Le
  lendemain, M. Siméon, envoyé sans doute par M. de Bulow, revint sur
  cet objet et m'assura que la seule dépense où la liste civile avait
  empiété sur le trésor public était que le Roi avait fait indemniser
  les propriétaires des cinq domaines dont M. de La Flèche s'était
  emparé, sur le produit d'une vente de couvents, et que par un
  arrangement qui datait encore du temps de M. Beugnot, beaucoup trop
  magnifique dans ses arrangements financiers, il avait été convenu
  que le produit des économats au-delà de la somme de 500,000 francs,
  qui serait versée à la caisse d'amortissement, tournerait au profit
  du Roi.

  Par un mouvement spontané, M. de Bulow me dit encore que, si le Roi
  voulait l'écouter, il se ferait des idées différentes sur la nature
  de sa royauté, et qu'il ne se croirait pas dans la même position que
  par exemple un Roi de Danemark. Je lui répondis qu'il me semblait
  cependant, et que plusieurs circonstances prouvaient qu'à cet égard
  les idées du Roi s'étaient beaucoup rectifiées. «Oui, dit-il, aussi
  sa position est-elle devenue plus difficile, et quoiqu'assurément je
  n'aie pas la mission de vous dire cela, savons-nous ce que nous
  allons devenir?»

  Dans toute cette conversation, Monseigneur, M. de Bulow m'a montré
  beaucoup d'adresse, beaucoup d'incohérence, l'envie de résister, le
  désir de plaire; enfin comme son caractère, elle n'a pas été d'un
  seul jet. Il m'avait parlé de la pesanteur du fardeau qu'il avait à
  supporter. «Oui, lui dis-je, j'admire et j'aime la facilité avec
  laquelle vous le supportez. Sans compliment, je ne connais personne
  qui soit capable d'en faire autant. Vous marchez à travers les
  difficultés en vous jouant; mais, au nom de Dieu, ne vous jouez pas
  à l'Empereur.» Ce mot, Monseigneur, l'affligea et il me répondit ce
  que le respect le mieux senti dut lui inspirer.

  M. de Bulow réunit à un vrai talent un travail infatigable et
  l'adresse d'un homme du monde à beaucoup de désintéressement
  personnel. Il veut faire sa place de la manière dont il l'a conçue.
  Il se persuade qu'il la quittera sans regret, lorsqu'il ne la croira
  plus tenable. Il n'est pas homme à grandes conceptions, soit que les
  difficultés du moment l'absorbent, soit qu'il pense que l'heure n'en
  est pas encore venue. L'espèce d'empire qu'en dépit de tant
  d'ennemis acharnés il exerce sur le Roi, me paraît reposer sur des
  motifs honorables à tous les deux. M. de Bulow connaît les Allemands
  et les Français: il tient des uns et des autres. Nous pourrions
  facilement trouver un ministre plus traitable; mais en
  trouverions-nous un aussi facilement qui nous ménageât, pendant
  aussi longtemps, autant de moyens?

  Quant aux recettes, M. Pichon pense qu'il ne serait pas absolument
  difficile de les augmenter de quatre ou cinq millions. Il prétend,
  par exemple, que les droits de consommation rendent huit millions au
  lieu de sept, et qu'on pourrait aisément trouver deux millions de
  plus sur le prix du sel vendu dans l'intérieur et surtout dans
  l'étranger. Il dit que le ministre des finances convient de la
  possibilité d'augmenter les recettes; mais qu'il ne veut y venir
  qu'à la dernière extrémité.

  On a renoncé définitivement au projet de rendre plus productive la
  contribution personnelle qui ne rendra que 2,500,000 francs. Mais
  comme, d'après les nouveaux calculs de M. Malsbourg, la caisse
  d'amortissement aura besoin de 6,500,000 francs, on se propose de
  trouver quatre millions par une espèce d'imposition de guerre; et
  c'est ce qui occupe en ce moment la section des finances.


Sur cette double question financière et militaire, Champagny
répondait le 12 novembre à Reinhard:


  J'ai reçu et mis sous les yeux de l'Empereur les deux dernières
  dépêches que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser.

  Sa Majesté Impériale s'est arrêtée principalement au compte que vous
  rendez de vos conversations avec les ministres des finances et de la
  guerre, avec le ministre secrétaire d'État sur la composition de
  l'armée westphalienne. Sa Majesté n'a pu s'empêcher de remarquer que
  tandis que le Roi et les ministres renouvelaient leurs
  protestations, les choses n'en restaient pas moins toujours dans le
  même état. Souvent l'Empereur a répété au Roi son frère qu'il ne
  devait point avoir de régiments de cuirassiers, parce que cette arme
  est trop dispendieuse, que les chevaux du pays n'y sont pas
  propres; et que d'ailleurs des régiments de cavalerie légère et de
  lanciers, plus faciles à lever et d'un entretien moins dispendieux,
  conviendraient beaucoup mieux au système militaire de l'Empire ainsi
  qu'aux intérêts du trésor westphalien. Cependant le Roi ne paraît
  point avoir suivi ce conseil: il multiplie inutilement les cadres et
  les armes, et se voit entraîné par là à de nouvelles dépenses.

  Lorsque Sa Majesté Impériale a envoyé 18,000 Français en Westphalie,
  son but a été en partie de dispenser le Roi d'entretenir un trop
  grand nombre de troupes et tant d'officiers sur la fidélité desquels
  on ne peut point compter. Les troupes westphaliennes sont en effet
  les moins sûres de la confédération; et on les a vues se battre
  contre nous avec ardeur, par l'effet d'une haine ancienne qu'ils ont
  contractée en servant dans les rangs anglais. Sa Majesté Impériale
  ne veut plus en envoyer en Catalogne: ce serait recruter les bandes
  ennemies. Les Rois de Bavière et de Saxe, le Grand-Duc de
  Hesse-Darmstadt, dont les États sont anciennement constitués,
  peuvent avec plus de raison compter sur la fidélité des leurs;
  cependant ils ne s'amusent point à créer de nouveaux corps, et ne
  cherchent au contraire qu'à faire reposer tranquillement leurs
  troupes.

  En définitif l'intention de Sa Majesté Impériale est que le Roi
  renonce à ses régiments de cuirassiers et qu'il n'augmente point des
  troupes qu'il ne peut nourrir et sur lesquelles il ne peut se fier.

  Au reste Sa Majesté Impériale ne prend à cela qu'un intérêt
  d'affection pour le Roi et de sollicitude pour un État qu'Elle a
  fondé. Ce qui lui importe, et ce qu'Elle veut, c'est que l'on tienne
  les engagements pris avec Elle et que la solde de ses troupes soit
  payée, tant pour le présent que pour l'arriéré.

  Sa Majesté Impériale a vu avec déplaisir que le gouvernement
  westphalien cherchât à s'attribuer une espèce de droit d'inspection
  sur les troupes françaises stationnées en Westphalie, en demandant à
  nos généraux des états de situation des corps sous leurs ordres. Sa
  Majesté Impériale a blâmé ceux de ses généraux qui se sont prêtés au
  voeu du gouvernement westphalien. Aucune autorité étrangère ne peut
  exercer d'inspection sur les troupes françaises.

  La Westphalie s'est engagée à entretenir jusqu'à la fin de la guerre
  maritime un corps de dix-huit mille cinq cents Français; et pour
  remplir cet engagement, elle n'a pas besoin de connaître la position
  exacte de ces troupes. Il suffit que le nombre fixé ne soit point
  excédé, ce qu'on reconnaîtra toujours facilement par les états de
  récapitulation que fournira l'état-major général.


Poussé dans ses derniers retranchements, à bout de patience, aussi
bien que ses frères Joseph et Louis, en présence du système de
l'Empereur, le roi Jérôme écrivit la lettre suivante, digne, vraie
et respectueuse, à laquelle il ne reçut aucune réponse, comme pour
celle du 30 octobre:


  Sire, mon désir le plus prononcé est de tenir tous les engagements
  que j'ai pris envers Votre Majesté, et tous mes efforts ne tendront
  jamais qu'à ce but, mais je la prie de me permettre quelques
  observations qui me sont dictées par la situation affligeante où je
  me trouve et qu'il ne peut être dans les desseins de Votre Majesté
  de prolonger.

  Votre Majesté n'a point ratifié l'acte de cession du Hanovre et
  cependant, tandis que je suis privé des diverses branches des
  revenus publics de cette province, je me vois chargé des frais de
  son administration et de l'entretien de 6,000 cavaliers français
  qui, au terme des traités, doivent être soldés et nourris par elle.
  Il est impossible que Votre Majesté ait voulu m'imposer les charges
  sans me donner les moyens d'y subvenir. Ce poids entier retombe
  maintenant sur mes anciennes provinces et elles sont hors d'état de
  le porter. Je prie Votre Majesté de prendre en sérieuse
  considération la situation de la Westphalie et de me faire connaître
  positivement ses intentions. Si elle daigne se faire remettre sous
  les yeux ma lettre du 31 octobre dernier, elle y verra relativement
  au Hanovre l'exposé sincère de mes sentiments; s'il convient aux
  desseins politiques de Votre Majesté de m'ôter ce qu'elle m'a donné,
  je suis prêt à satisfaire à tous ses désirs, à me contenter de
  toutes ses volontés, à m'imposer moi-même et de bon coeur, comme un
  gage de ma reconnaissance envers elle, tous les sacrifices qui
  pourraient lui être utiles ou seulement agréables, c'est là ce que
  je répéterai à Votre Majesté dans tous les instants de ma vie, mais
  si elle me laisse dans le rang où elle m'a fait monter, qu'elle ne
  me prive pas des moyens de m'y maintenir avec honneur et sûreté,
  qu'elle me permette de faire parvenir jusqu'à elle les souffrances
  de mes peuples, et qu'elle me laisse l'espérance de les voir
  soulager à mes sollicitations.

  Oui, Sire, je le répète, les douanes, les forêts, les postes, toutes
  les principales branches des revenus publics du Hanovre sont entre
  les mains des agents de Votre Majesté, et tandis que cette province
  m'est étrangère puisque le traité par lequel elle m'est cédée n'est
  point ratifié, je me vois contraint d'en salarier les
  administrations et d'y entretenir les troupes qui ne doivent être
  qu'à sa charge.

  J'ose penser qu'il suffit de ce simple exposé des faits pour que
  Votre Majesté prenne à cet égard une détermination que je sollicite
  avec ardeur, et cet objet étant pour moi et pour mon pays de la plus
  haute importance, j'expédie cette lettre à Votre Majesté par un
  courrier extraordinaire.


Les observations présentées à l'empereur et au duc de Cadore étaient
si vraies, les réclamations du gouvernement westphalien si justes
que le ministre des relations extérieures de France crut devoir
mettre sous les yeux de Napoléon un long mémoire daté du 24 décembre
1810 et duquel il ressort: Que le sénatus-consulte qui avait réuni à
l'empire la plus grande partie du département du Wéser enlevait à la
Westphalie 23 mille sujets et 5 millions 460 mille francs de
revenus; que les parties du Hanovre destinées à être données en
compensation à la Westphalie suffiraient pour le nombre de sujets et
pour les revenus, si les contributions pouvaient être maintenues,
mais que le gouvernement westphalien tenait pour impossible le
maintien de la contribution de guerre; que les domaines encore
disponibles n'existaient pas, qu'il n'y avait donc d'autre moyen
d'indemniser le roi que de diminuer les troupes françaises
entretenues par la Westphalie et de faire remise au pays des revenus
et des contributions arriérés. Le mémoire du duc de Cadore demandait
que la France prît à sa charge la dette du Hanovre, et la Westphalie
celle de la province du Wéser, que le contingent westphalien fût
fixé à 20 mille hommes.

Ces conclusions ne furent pas adoptées par l'empereur. Le roi très
abattu des dernières mesures prises par son frère, envoya à Paris M.
de Bulow pour y remplacer le baron de Mulcher et discuter ses
intérêts.

L'année 1811 commença à Cassel sous de tristes auspices pour le
jeune roi et ses malheureux États. Jamais la fable du loup et de
l'agneau n'avait reçu une application plus vraie. Après avoir fait
valoir des prétextes de toute nature, Napoléon auprès duquel la
raison politique l'emportait sur toute considération, décidé à ne
pas laisser le Hanovre à son frère, lui fit savoir, par son agent,
qu'il enlevait cette province à la Westphalie, ainsi qu'une partie
du département du Wéser, pour les réunir à la France, attendu que
les conditions du traité n'ayant pas été exécutées par le Roi, il
considérait ce traité comme rompu de fait. L'empereur daignait
promettre des compensations qui furent illusoires comme d'habitude.
Un décret en date du 22 janvier ordonna la prise de possession
immédiate du territoire annexé, et le versement dans la caisse de
l'empire français de tous les revenus de ces territoires depuis le
1er janvier. En vertu de l'article 3, une partie du duché de
Lunebourg était cédée au Roi, mais avec cette restriction que les
revenus, les domaines affectés à des dotations étaient exceptés de
la cession. D'après ce devis, le Hanovre semblait n'avoir jamais
fait partie du royaume de Westphalie. On cédait, en compensation du
département du Weser, une partie d'une province déjà annexée depuis
un an aux États de Jérôme. Ce dernier ne voulut pas d'abord accepter
cette compensation fictive et chargea à part le comte de Bulow, son
ministre des finances, de négocier et d'obtenir des dédommagements
réels.

Pendant que M. de Bulow essayait d'entrer en arrangement avec le
gouvernement français, Reinhard, toujours à Cassel et à l'affût de
toutes les nouvelles, de tous les événements importants ou non, qui
se passaient dans ce malheureux pays, continuait à rendre compte
directement à l'Empereur ou à son ministre, le duc de Cadore.

Voici quelques-unes des dépêches et des bulletins de l'ambassadeur
français à Cassel.


  REINHARD À CHAMPAGNY.

                                                      29 janvier 1811.

  Le cérémonial du dernier bal a fait une trop grande sensation et
  dans le corps diplomatique, et dans la ville, pour que je puisse me
  dispenser de demander à ce sujet les ordres de Votre Excellence.
  Déjà au bal précédent le premier chambellan avait exigé que les
  dames se tinssent debout, tandis que M. de Furstenstein leur disait
  de s'asseoir. Cette fois, le Roi lui-même, qui plus que jamais
  s'occupe d'étiquette, a coupé le noeud. M. de Furstenstein devait
  annoncer cette décision aux femmes des ministres; et le hasard
  voulut que ma femme fût seule présente. Il ne le fit cependant pas,
  disant que ce n'était pas l'usage de la cour de France. Quant au
  privilège d'être seul assis que le Roi a accordé à ce ministre, Sa
  Majesté le fonde sur ce qu'ayant le collier de l'ordre, M. de
  Furstenstein est son _cousin_ et doit être assimilé aux grands
  dignitaires. C'est une manière d'éluder la difficulté, et M. de
  Furstenstein sans porter le titre de prince en aura tous les
  privilèges. J'ignore encore si le ministre saxon, qui n'existe qu'à
  la cour et pour la cour et dont la femme courant après toutes les
  fêtes et après toutes les faveurs s'est trouvée absente, avait été
  prévenu de tout ce qui arriverait. Il m'avait demandé en entrant ce
  que j'avais résolu de faire pour le souper et j'avais répondu que
  nous serions debout et les femmes assises. La femme du ministre de
  Prusse était malade. Votre Excellence voit au reste que, même dans
  ces occasions-là, le Roi a soin de distinguer le ministre de France.
  Pour cette fois, je m'abstiendrai entièrement d'énoncer dans la
  société mon opinion sur ce qui s'est passé, précisément parce que
  j'attends les instructions de Votre Excellence.

  Je n'avais appris toutes ces circonstances que vers la fin du
  souper. M. Jacoulé a fait une terrible grimace en voyant assis M. le
  comte de Furstenstein, qui d'ailleurs avait l'air plutôt confus que
  glorieux de la distinction qui lui était accordée.


Lorsque l'Empereur eut pris connaissance de la dépêche de Reinhard
et de la nouvelle mesure d'étiquette introduite à la cour de son
frère pour M. Lecamus devenu comte de Furstenstein, il fut choqué de
cette innovation et écrivit le 20 février au duc de Cadore la lettre
ci-dessous, omise à la _Correspondance de Napoléon Ier _:


  Monsieur le duc de Cadore, je vous renvoie trois portefeuilles de
  votre correspondance. Qu'est-ce que cette prérogative de M. de
  Furstenstein de s'asseoir aux cercles de la cour de Cassel devant le
  corps diplomatique et les grands de l'État? Demandez des
  renseignements plus détaillés que cela. Il n'y a pas d'objections à
  ce que le Roi exige que les femmes se tiennent debout quand il
  danse. En général, un Roi ne doit pas danser, si ce n'est en très
  petit comité. Cependant, cet usage ne choque aucune convenance. Mais
  vous devez charger mon ministre de s'opposer formellement à ce que
  le comte de Furstenstein soit appelé _cousin_ et s'assoie devant le
  corps diplomatique et les grands de l'État. Cette prérogative ne
  peut appartenir à qui que ce soit en Westphalie, parce qu'elle est
  contraire à toute idée reçue, et que je ne veux pas qu'elle existe.
  Personne en France ne s'asseoit à la cour parmi les princes du sang.
  Les maréchaux ne s'asseyent pas. Quant aux grands dignitaires, cela
  tient au _décorum_ de l'Empire, et quels sont les grands
  dignitaires? Lorsque le Roi d'Espagne, le Roi de Naples, le Vice-Roi
  d'Italie, qui sont revêtus de grandes dignités, s'asseyent, il est
  juste que les premiers grands du plus grand Empire du monde qui leur
  sont assimilés s'asseyent; mais il est absurde de donner ce
  privilège dans une petite monarchie. Cela est contre l'opinion de
  toute l'Europe, et il y a dans cette conduite un peu de folie. Il
  faut donc que mon ministre fasse connaître au ministre des Relations
  extérieures de Westphalie que mon intention n'est pas de souffrir
  ces aberrations du Roi, et que j'exige qu'il ne soit donné aucune
  suite à cette innovation. Parlez de ceci à M. de Wintzingerode et à
  M. de Bulow. Faites-leur connaître que le Roi ferait bien mieux de
  modeler son étiquette sur celle de la Cour de Saxe que de faire à sa
  tête et de se faire tourner en ridicule. Parlez sérieusement à M. de
  Wintzingerode là-dessus; il devrait donner des conseils à sa cour
  sur ce, etc., etc.


L'empereur, non content de sa dépêche au duc de Cadore, écrivit
lui-même à son frère le même jour 10 février. Le roi Jérôme
répondit le 17 du même mois une lettre respectueuse, dans laquelle
il ne laisse pas de faire ressortir les injustices dont on s'est
rendu coupable à son égard. Cette lettre, que voici, ne se trouve
pas aux _Mémoires de Jérôme_:


  Sire, je reçois la lettre que Votre Majesté a bien voulu m'écrire,
  en date du 10 février; tout ce qu'elle contient est vrai, seulement
  j'aurais désiré qu'on ne laissât pas ignorer à Votre Majesté que le
  soir où le comte de Furstenstein a été assis, _je n'y étais pas_,
  que c'était dans un salon particulier et que c'était une erreur du
  préfet qui n'avait pas senti que les ministres étrangers pouvant
  entrer, ce n'était plus _un salon particulier_; cela ne s'est jamais
  fait et ne _se fera plus_. Quant au titre de cousin, comme ayant le
  grand collier de l'ordre, je ne le donne qu'en écrivant une lettre
  de chancellerie de l'ordre, pour _rassembler_ le chapitre ou faire
  une _promotion_, mais jamais je n'ai eu assez peu de sens ni
  d'esprit pour ne pas sentir que si j'eusse pu faire comme on l'a dit
  à Votre Majesté, j'aurais mérité les petites maisons.

  Je le répète, Sire, je ne fais jamais un pas sans avoir Votre
  Majesté en vue, sans désirer de lui plaire, et surtout sans
  ambitionner qu'elle puisse dire: jamais mon frère Jérôme ne m'a
  donné de chagrin. C'est bien le fond de ma pensée, Sire, et si je me
  trompe, un conseil paternel de Votre Majesté est plus que suffisant,
  non seulement pour me faire changer, mais pour me convaincre que
  j'avais tort. Pourquoi donc Votre Majesté est-elle si avare de ses
  conseils? et pourquoi suis-je le seul qui lui inspire assez peu
  d'intérêt pour qu'elle ne veuille pas m'écrire ce qui peut lui
  déplaire? Dans les circonstances critiques où je me trouve, Votre
  Majesté n'a pas même daigné me dire: faites _ce que je désire, cela
  me sera agréable_; c'est par le moniteur que j'apprends que je perds
  _le quart de mes États_ et _le tiers de mes revenus_, et le débouché
  de mes rivières, sans qu'un seul mot de Votre Majesté vienne me
  rassurer et me dire: c'est telle ou telle conduite que vous devez
  tenir; avouez, Sire, que Votre Majesté est bien sévère pour moi qui
  n'ai jamais désiré et ne désirerai jamais que de contribuer à votre
  contentement.

  Je finis, Sire, car je me vois, par l'abandon de Votre Majesté,
  entouré d'écueils sur lesquels je ne pourrai manquer de me perdre,
  si elle persiste dans cette indifférence pour moi. Que Votre Majesté
  se mette un instant à ma place, souverain d'un pays ruiné, accablé
  sous le faix des charges extraordinaires, auquel on dit: je vous
  prends le quart de vos États, de vos revenus, et cependant je ne
  vous ôte aucune charge, ni vous donne aucun dédommagement, que
  feriez-vous, Sire? ce que je fais, vous laisseriez prendre, vous ne
  vous opposeriez à rien; au contraire, mais en conscience vous ne
  feriez pas comme le roi de Hollande, qui a dit à ses sujets: je cède
  une partie de mes États, parce que l'on me les demande.

  Je vous prie, Sire, au nom de votre ancienne amitié pour moi, de me
  diriger et ne pas m'abandonner, car vous seriez fâché un jour
  d'avoir perdu un être qui vous aime plus que sa vie.


À peine cette lettre était-elle partie que le jeune roi, avide
d'étiquette et toujours prêt à singer le gouvernement impérial,
donnait encore prise aux critiques fort justes et aux boutades
souvent un peu sévères de Napoléon qui, tout en ayant pour lui une
affection réelle, le traitait en fort petit personnage. Le 49
février, Jérôme avait mis à l'ordre de son armée le règlement
suivant:


  1º Trois de nos aides de camp seront désignés chaque trimestre pour
  faire le service auprès de Notre Personne; 2º le ministre de la
  guerre fera mettre leur nom à l'ordre du jour de l'armée; 3º
  lorsqu'un de nos aides de camp de service arrivera, soit dans une
  division, soit dans une place forte ou à l'armée, l'ordre qu'il
  transmettra de notre part, par écrit ou verbalement, sera
  obligatoire. Cependant, les gouverneurs, les généraux et les
  commandants de place pourront, dans les circonstances qu'ils
  jugeront importantes, exiger que l'aide de camp leur transmette par
  écrit l'ordre qu'il aura été chargé de leur signifier, et il ne
  pourra alors s'y refuser; 4º l'aide de camp de service en mission,
  recevra, soit à l'armée, soit dans les divisions ou les places
  fortes, les honneurs que l'on rend au plus haut grade militaire.


Puis, croyant être très agréable à son frère, il adressait (5 mars)
une proclamation maladroite aux populations que lui enlevait le
décret du 22 janvier 1811:


  Habitants du territoire westphalien, réunis à l'empire français!

  Les circonstances politiques m'ayant déterminé à vous céder à Sa
  Majesté l'empereur des Français, je vous dégage du serment de
  fidélité que vous m'avez prêté. Si quelquefois vos coeurs ont su
  apprécier les efforts constants que j'ai faits pour votre bonheur,
  je désire en recueillir la plus douce récompense en vous voyant
  porter à Sa Majesté l'empereur et à la France le même amour, le même
  dévouement et la même fidélité dont vous m'avez si souvent donné des
  preuves, et particulièrement dans les circonstances critiques des
  dernières années.

  Mes voeux les plus ardents sont et seront toujours de vous voir
  jouir, sous votre nouveau maître, d'un bonheur aussi parfait que le
  mérite votre caractère brave et loyal.


L'empereur trouva fort mauvaise la mesure prise pour les aides de
camp et critiqua beaucoup de passages de la proclamation, ainsi
qu'on le verra dans les lettres suivantes:


  CHAMPAGNY À REINHARD.

                                               Paris, le 19 mars 1811.

  Sa Majesté m'ordonne de vous communiquer quelques réflexions qu'elle
  a faites sur plusieurs actes du gouvernement westphalien. Elle a
  relevé certaines expressions de la proclamation du roi aux habitants
  de la partie de la Westphalie cédée à l'empire. Ces mots: _je vous
  cède_ lui ont paru inconvenants. On ne cède pas des hommes comme on
  cède un troupeau de moutons, ou du moins on ne le leur dit pas.
  Cette autre phrase: _ayez pour l'empereur l'amour que vous avez pour
  moi_, semble présomptueuse. Ces pays ont-ils été assez longtemps
  sous la domination westphalienne pour lui être bien profondément
  attachés? Je ne parle pas du rapprochement entre l'empereur et le
  roi dont Sa Majesté a lieu de se formaliser.

  Mais ce qui a paru plus étrange à l'empereur, c'est un ordre du roi
  de Westphalie que Sa Majesté a vu dans une gazette et par lequel ce
  prince exprime sa volonté que ses aides de camp auxquels il donne
  des missions commandent partout où il n'est pas, et de préférence à
  toute autorité existante. Sa Majesté voit dans cette disposition le
  bouleversement de tout ordre public. Des aides de camp qui sont plus
  que des ministres et qui exercent, partout où le Roi n'est pas, une
  autorité sans limites! Jamais l'empereur n'a remis entre les mains
  de personne un pouvoir aussi discrétionnaire. Sa Majesté a beaucoup
  employé ses aides de camp qui, formés par elle, étaient dignes de
  toute confiance; mais elle ne leur donnait que des missions
  d'informations dans lesquelles ils n'avaient aucune autorité à
  exercer.

  Faites ces réflexions, Monsieur, aux ministres du Roi, mais avec
  réserve et ménagement. L'empereur les accuse de ces erreurs que
  l'inexpérience du Roi peut, quels que soient son esprit, son tact et
  ses lumières, lui faire quelquefois commettre et qui devraient être
  évitées par des ministres qui joignent à l'habitude des affaires la
  connaissance de la manière dont on doit les traiter. L'empereur est
  persuadé qu'une représentation juste sera toujours écoutée par son
  auguste frère dont il connaît et le bon esprit et le désir de faire
  tout bien.


Reinhard répondit à Champagny, le 24 mars 1811:


  Votre Excellence m'a communiqué quelques réflexions que Sa Majesté
  impériale a faites sur plusieurs actes du gouvernement westphalien.
  Sa Majesté a trouvé inconvenantes certaines expressions de la
  proclamation du Roi aux habitants de la partie de la Westphalie
  cédée à l'empire. Cette proclamation, Monseigneur, m'a toujours pesé
  sur le coeur; elle a été rédigée dans le cabinet de Sa Majesté. Les
  ministres n'ont pu obtenir que le changement de quelques phrases; et
  encore n'ont-elles pas été changées au gré de leurs désirs.
  L'intention du Roi était bonne; il voulait montrer en même temps et
  sa déférence pour son auguste frère, et l'accord parfait avec lequel
  tout s'était passé. Mais l'amour-propre s'en est mêlé et dès lors on
  n'a pas voulu toucher à la part qu'il s'était faite. Quant à moi, ne
  voulant pas analyser les expressions qui m'avaient frappé, j'avais
  prié M. le comte de Furstenstein d'engager le Roi à ne point faire
  de proclamation. Quelques jours après, Sa Majesté me demanda si je
  l'avais lue; je répondis que oui et que même M. le comte de
  Furstenstein me l'avait montrée avant l'impression. Sur le reste, je
  gardai le silence, et il me parut que le Roi comprenait ce que ce
  silence voulait dire.

  Quant aux pouvoirs extraordinaires donnés aux aides de camp de Sa
  Majesté, on m'avait assuré que cette mesure avait été discutée et
  arrêtée au conseil d'État, et que plusieurs personnes s'en étaient
  affligées. Mais, je ne crois point qu'elle ait été publiée dans
  aucun papier westphalien; et la gazette dans laquelle Sa Majesté
  impériale l'a lue m'est restée inconnue. Je viens d'en parler à M.
  le comte de Furstenstein qui m'a dit que c'était un ordre du jour
  qu'il me communiquerait.

  Je me suis, en effet, déjà acquitté auprès de ce ministre de la
  commission dont Votre Excellence m'a chargé pour les ministres du
  Roi, et je crois l'avoir fait entièrement dans l'esprit de vos
  instructions. Déjà hier, j'avais dit au Roi que dans les dépêches
  que le courrier m'avait portées, j'avais trouvé des expressions
  pleines d'amitié et d'estime pour Sa Majesté. Le Roi me répondit que
  j'étais moi-même témoin de tout ce qu'il faisait, et qu'il me
  rendrait juge de ses intentions et de ses sentiments. C'est par la
  même route que je suis entré en matière avec M. le comte de
  Furstenstein. «Mais, ai-je ajouté, plus Sa Majesté impériale rend
  justice au caractère et au bon esprit de son auguste frère, et plus
  elle est naturellement disposée à imputer à ses ministres ce que
  peut-être elle ne trouve pas digne de son approbation dans les actes
  de ce gouvernement, et je suis convaincu, Monsieur le Comte, qu'elle
  a entièrement raison.» M. de Furstenstein m'a répondu par son
  refrain ordinaire que je ne connaissais pas assez le caractère du
  Roi, qui ne se laissait pas conseiller.--«Je juge, lui ai-je dit, du
  caractère du Roi, par la manière dont il s'est constamment montré à
  mes yeux. Toutes les fois que j'ai eu l'