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Title: La petite comtesse
Author: Feuillet, Octave, 1821-1890
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La petite comtesse" ***

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[Transcriber's note: Octave Feuillet, _La petite comtesse_ (1878),
édition de 1879]



OEUVRES COMPLETES

D'OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE


LA PETITE COMTESSE



CALMANN LEVY, EDITEUR


OEUVRES COMPLETES

D'OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE


Format grand in-18


LES AMOURS DE PHILIPPE 1 vol.

BELLAH 1 vol.

LE DIVORCE DE JULIETTE 1 vol.

HISTOIRE DE SIBYLLE 1 vol.

LE JOURNAL D'UNE FEMME 1 vol.

JULIA DE TRECOEUR 1 vol.

UN MARIAGE DANS LE MONDE 1 vol.

MONSIEUR DE CAMORS 1 vol.

LA PETITE COMTESSE, LE PARC, ONESTA 1 vol.

LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE 1 vol.

SCENES ET COMEDIES 1 vol.

SCENES ET PROVERBES 1 vol.


THEATRE


L'ACROBATE, comédie en un acte.

LA BELLE AU BOIS DORMANT, comédie en cinq actes.

LE CAS DE CONSCIENCE, comédie en un acte.

LE CHEVEU BLANC, comédie en un acte.

CIRCE, proverbe en un acte.

LA CRISE, comédie en quatre actes.

DALILA, drame en quatre actes, six parties.

LA FEE, comédie en un acte.

JULIE, drame en trois actes.

MONTJOYE, comédie en cinq actes.

PERIL EN LA DEMEURE, comédie en deux actes.

LE POUR ET LE CONTRE, comédie en un acte.

REDEMPTION, comédie en cinq actes.

ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE, comédie en cinq actes.

LE SPHINX, drame en quatre actes.

LA TENTATION, comédie en cinq actes, six tableaux.

LE VILLAGE, comédie en un acte.


Paris. -- Typ. Ch. Unsinger, 83, rue du Bac.



LA PETITE COMTESSE


LE PARC - ONESTA


PAR


OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE


NOUVELLE EDITION


PARIS

CALMANN LEVY, EDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE


1879

Droits de reproduction et de traduction réservés.



LA

PETITE COMTESSE


ETUDE DE LA VIE MONDAINE



LA

PETITE COMTESSE



I


GEORGES L. A PAUL B., A PARIS


Du Rozel, 15 septembre.


Il est neuf heures du soir, mon ami, et tu arrives
d'Allemagne. On te remet ma lettre, dont le timbre t'annonce
d'abord que je suis absent de Paris. Tu te permets un geste
d'humeur, et tu me traites de vagabond. Cependant, tu te
plonges dans ton meilleur fauteuil, tu ouvres ma lettre, et tu
apprends que je suis installé depuis cinq jours dans un moulin
de basse Normandie. -- "Un moulin! comment diantre! que peut-il
faire dans un moulin?" -- Ton front se plisse, tes sourcils se
rapprochent: tu déposes ma lettre pour un moment, tu prétends
pénétrer ce mystère par le seul effort de ton imaginative.
Soudain un aimable enjouement se peint sur tes traits; ta
bouche exprime l'ironie du sage, tempérée par l'indulgence de
l'ami, tu as entrevu dans un nuage d'opéra-comique une
meunière poudrée, un corsage de rubans en échelle, une jupe
fine et courte, et des bas à coins dorés; bref, une de ces
meunières dont le coeur fait tic tac avec accompagnement de
hautbois. -- Mais les Grâces, qui se jouent sans cesse devant
ta pensée, l'égarent parfois: ma meunière ressemble à la
tienne comme je ressemble au jeune Colin; elle est coiffée
d'un vaste bonnet de coton, auquel la couche la plus intense
de farine ne réussit pas à rendre sa couleur primitive; elle
porte un jupon d'une laine grossière, qui écorcherait la peau
d'un éléphant; bref, il m'arrive fréquemment de confondre la
meunière avec le meunier; après quoi, il est superflu
d'ajouter que je ne suis nullement curieux de savoir si son
coeur fait tic tac.

La vérité est que, ne sachant comment tuer le temps, en ton
absence, et n'ayant pas lieu d'espérer ton retour avant un
mois (c'est ta faute), j'ai sollicité une mission. Le conseil
général du département de... venait tout à point d'émettre le
voeu qu'une certaine abbaye ruinée, dite l'abbaye du Rozel,
fût classée parmi les monuments historiques: on m'a chargé
d'examiner de près les titres de la postulante. Je me suis
rendu en toute hâte au chef-lieu de ce département _artistique_,
où j'ai fait mon entrée avec la gravité importante d'un homme
qui tient entre ses mains la vie ou la mort d'un monument cher
au pays. J'ai pris dans l'hôtel quelques renseignements:
grande a été ma mortification quand j'ai reconnu que personne
ne paraissait soupçonner qu'une abbaye du Rozel existât ou eût
jamais existé à cent lieues à la ronde. -- Je me suis présenté
à la préfecture, sous le coup de ce désenchantement: le
préfet, qui est V..., que tu connais, m'a reçu avec sa bonne
grâce ordinaire; mais aux questions que je lui adressais sur
l'état des ruines qu'il s'agissait de conserver à l'amour
traditionnel de ses administrés, il m'a répondu, avec un
sourire distrait, que sa femme, qui avait vu ces ruines dans
une partie de campagne, pendant son séjour aux bains de mer,
m'en parlerait mieux qu'il ne saurait le faire.

Il m'invita à dîner, et, le soir, madame V..., après les
combats ordinaires de la pudeur expirante, me montra sur son
album quelques vues des fameuses ruines dessinées avec goût.
Elle s'exalta tout doucement en me parlant de ces vénérables
restes, encadrés, si on l'en croit, dans un site enchanteur,
et fort propres, surtout, aux parties de campagne. Un regard
suppliant et corrupteur termina sa harangue. Il me semble
évident que cette jeune femme est la seule personne du
département qui porte à cette pauvre vieille abbaye un intérêt
véritable, et que les pères conscrits du conseil général ont
émis un voeu de pure galanterie. Au surplus, il m'est
impossible de ne pas me ranger à leur opinion: l'abbaye a de
beaux yeux; elle mérite d'être classée, elle le sera.

Mon siége était donc fait, dès ce moment; mais il fallait
encore l'écrire et l'appuyer de quelques pièces
justificatives. Malheureusement, les archives et les
bibliothèques locales n'abondent pas en traditions relatives à
mon sujet: après deux jours de fouilles consciencieuses, je
n'avais recueilli que de rares et insignifiants documents, qui
peuvent se résumer dans ces deux lignes: "L'abbaye du Rozel,
commune du Rozel, a été habitée de temps immémorial par les
moines, -- qui l'ont quittée lorsqu'elle a été détruite."

C'est pourquoi je résolus d'aller, sans plus de retard,
demander leur secret à ces ruines mystérieuses, et de
multiplier au besoin les artifices de mon crayon pour suppléer
à la concision forcée de ma plume. -- Je partis mercredi matin
pour le gros bourg de ***, qui n'est qu'à deux ou trois lieues
de l'abbaye. Un coche normand, compliqué d'un cocher normand,
me promena tout le jour, comme un monarque indolent, le long
des haies normandes. Le soir, j'avais fait douze lieues, et
mon cocher douze repas. Le pays est beau, quoique d'un
caractère agreste un peu uniforme. Sous un bocage éternel se
déploie une verdure opulente et monotone, dans l'épaisseur de
laquelle ruminent des boeufs satisfaits. Je conçois les douze
repas de mon cocher: l'idée de manger doit se présenter
fréquemment et presque uniquement à l'imagination de tout
homme qui passe sa vie au milieu de cette grasse nature, dont
l'herbe même donne appétit.

Vers le soir cependant, l'aspect du paysage changea: nous
entrâmes dans des plaines basses, marécageuses et nues comme
des steppes, qui s'étendaient de chaque côté de la route; le
bruit des roues sur la chaussée prit une sonorité creuse et
vibrante; des joncs de couleur sombre et de hautes herbes
d'apparence malsaine couvraient, à perte de vue, la surface
noirâtre du marais. J'aperçus au loin, à travers le crépuscule
et derrière un rideau de pluie, deux ou trois cavaliers lancés
à toute bride, qui parcouraient, comme affolés, ces espaces
sans bornes: ils s'ensevelissaient par intervalles dans les
bas-fonds du pâturage, et reparaissaient tout à coup, galopant
toujours avec la même frénésie. Je ne pouvais imaginer vers
quel but idéal se précipitaient ces fantômes équestres. Je
n'eus garde de m'en informer. Le mystère est doux et sacré.

Le lendemain, je m'acheminai vers l'abbaye, emmenant dans mon
cabriolet un grand paysan qui avait les cheveux jaunes, comme
Cérès. C'était un valet de ferme qui demeurait depuis sa
naissance à deux pas de mon monument; il m'avait entendu, le
matin, prendre des informations dans la cour de l'auberge, et
s'était offert obligeamment à me conduire aux ruines, qui
étaient la première chose qu'il eût vue en venant au monde. Je
n'avais nul besoin d'un guide: j'acceptai cependant l'offre
de ce garçon, dont l'officieux bavardage semblait me promettre
une conversation suivie, où j'espérais surprendre quelque
légende intéressante; mais, dès qu'il eut pris place à mes
côtés, le drôle devint muet: mes questions semblaient même,
je ne sais pourquoi, lui inspirer une profonde méfiance,
voisine de la colère. J'avais affaire au génie des ruines,
gardien jaloux de leurs trésors. En revanche, j'eus l'avantage
de le ramener chez lui en voiture: c'était apparemment ce
qu'il avait voulu, et il eut tout lieu d'être satisfait de ma
complaisance.

Après avoir déposé devant sa porte cet agréable compagnon, je
dus mettre moi-même pied à terre: un escalier de rochers,
serpentant sur le flanc d'une lande, me conduisit au fond
d'une étroite vallée, qui s'arrondit et s'allonge entre une
double chaîne de hautes collines boisées. Une petite rivière y
dort sous les aulnes, séparant deux bandes de prairies fines
et moelleuses comme les pelouses d'un parc: on la traverse
sur un vieux pont d'une seule arche, qui dessine dans une eau
tranquille le reflet de sa gracieuse ogive. Sur la droite, les
collines se rapprochent en forme de cirque, et semblent réunir
leurs courbes verdoyantes: à gauche, elle s'évasent et vont
se perdre dans la masse haute et profonde d'une forêt. La
vallée est ainsi close de toutes parts, et offre un tableau
dont le calme, la fraîcheur et l'isolement pénètrent l'âme. Si
l'on pouvait jamais trouver la paix hors de soi-même, ce doux
asile la donnerait: il en donne du moins pour un instant
l'illusion.

Le site eût suffi pour me faire deviner l'abbaye, qui sans
doute succéda à l'ermitage. Dans cette période de transition
brutale et convulsive qui ouvrit si péniblement l'ère moderne,
quel immense besoin de repos et de recueillement devait se
faire sentir aux âmes délicates et aux esprits contemplatifs!
-- Je lis dans le coeur du moine, du poëte, du spiritualiste
inconnu que le hasard amena un jour, au milieu de cet âge
terrible, que la pente de ces collines, et qui découvrit
soudain le trésor de solitude qu'elles recélaient: je me
figure l'attendrissement de ce rêveur fatigué en face d'une
scène si paisible; je me le figure, et, en vérité, je ne suis
pas loin de le partager. Notre époque, à travers de grandes
dissemblances, n'est pas sans quelques rapports essentiels
avec les premiers temps du moyen âge: le désordre moral, la
convoitise matérielle, la violence barbare, qui
caractérisaient cette phase sinistre de notre histoire, ne
semblent éloignés de nous, aujourd'hui, que par la distance
qui sépare la théorie de la pratique, le complot de
l'exécution, et l'âme perverse de la main criminelle.

Les ruines de l'abbaye sont adossées à la forêt. Ce qui survit
de l'abbaye elle-même est peu de chose: à l'entrée de la
cour, une porte monumentale; une aile de bâtiment du XIIe
siècle, où loge la famille du meunier dont je suis l'hôte; la
salle du chapitre, remarquable par d'élégants arceaux et
quelques traces de peintures murales; enfin, deux ou trois
cellules, dont une paraît avoir servi de lieu de correction si
j'en juge par la solidité de la porte et des verrous. Le reste
a été démoli, et se retrouve par fragments dans les
maisonnettes du voisinage. L'église, qui a presque les
proportions d'une cathédrale, est d'une belle conservation et
d'un effet merveilleux. Le portail et le chevet de l'abside
ont seuls disparu: toute l'architecture intérieure, les
voussures, les hautes colonnes, sont intactes et comme faites
d'hier. Là, il semble qu'un artiste ait présidé à l'oeuvre de
destruction: un coup de pioche magistral a ouvert aux deux
extrémités de l'église, à la place du portail et à la place de
l'autel, deux baies gigantesques, de sorte que le regard, du
seuil de l'édifice, plonge dans la forêt comme à travers un
profond arc triomphal. Dans ce lieu solitaire, cela est
inattendu et solennel. J'en fus ravi.

-- Monsieur, dis-je au meunier, qui, depuis mon arrivée,
observait de loin chacun de mes pas avec cette méfiance féroce
qui semble particulière au pays, je suis chargé d'étudier et
de dessiner ces ruines. Ce travail me demandera plusieurs
jours: ne pourriez-vous m'épargner une course quotidienne du
bourg à l'abbaye, en me logeant chez vous, tant bien que mal,
pendant une semaine ou deux?

Le meunier, Normand de race, m'examina des pieds à la tête
sans me répondre, en homme qui sait que le silence est d'or:
il me toisa, me jaugea, me pesa, et finalement, desserrant ses
lèvres enfarinées, il appela sa femme. La meunière apparut
alors sur le seuil de la salle du chapitre, convertie en
étable à veaux, et je dus lui renouveler ma demande. Elle
m'examina, à son tour, mais moins longuement que son mari, et,
avec le flair supérieur de son sexe, sa conclusion fut, comme
j'avais droit de m'y attendre, celle du _Proeses_ dans _le Malade_
: -- _Dignus es intrare_. Le meunier, qui vit la tournure que
prenaient les choses, souleva son bonnet et me régala d'un
sourire. Ces braves gens, du reste, une fois la glace rompue,
s'ingénièrent à me dédommager, par mille attentions
empressées, de la prudence de leur accueil. Ils voulaient
m'abandonner leur propre chambre, ornée des _Aventures de
Télémaque_, à laquelle je préférai -- comme eût fait Mentor --
une cellule d'une austère nudité, dont la fenêtre à petits
carreaux losangés s'ouvre sur le portail ruiné de l'église et
sur l'horizon de la forêt.

Plus jeune de quelques années, j'aurais joui très-vivement de
cette poétique installation; mais je grisonne, ami Paul, ou du
moins j'en ai peur, bien que j'essaye encore d'attribuer à de
simples jeux de lumière les tons douteux dont ma barbe
s'émaille au soleil de midi. Toutefois, si ma rêverie a changé
d'objet, elle dure encore et me charme toujours. Mon sentiment
poétique s'est modifié, et je crois qu'il s'est élevé. L'image
d'une femme n'est plus l'élément indispensable de mon rêve:
mon coeur, plus calme, et qui s'étudie à l'être, se retire peu
à peu du champ où s'exerce ma pensée. Je ne puis, je l'avoue,
trouver un plaisir suffisant dans les pures et sèches
méditations de l'intelligence: il faut que mon imagination
parle d'abord et donne le branle à mon cerveau, car je suis né
romanesque, romanesque je mourrai, et tout ce qu'on peut me
demander, tout ce que je puis obtenir de moi, à l'âge où la
bienséance commande déjà la gravité, c'est de faire des romans
sans amour.

Les monuments du passé favorisent cette disposition incurable
de mon esprit: ils m'aident à ressusciter les moeurs, les
passions, les idées de leurs anciens habitants, et à
interroger, sous les caractères variés de chaque époque, la
vieille énigme de la vie. -- Dans cette cellule où je t'écris,
je ne manque pas d'évoquer, chaque soir, des robes de bure et
des visages macérés: un moine m'apparaît, tantôt à genoux
dans cet angle obscur, sur cette dalle usée, plongé dans les
heureuses extases de la foi, tantôt accoudé sur cette noire
tablette de chêne, couvrant d'auréoles d'or le parchemin des
missels, perpétuant les oeuvres du génie antique, ou
poursuivant sa science, qui l'effraye, jusqu'aux limites de la
magie. Un autre fantôme, debout près de l'étroite fenêtre,
attache son regard humide sur la profondeur de ces bois, qui
lui rappellent les chasses chevaleresques et les palefrois des
châtelaines. -- Tu en diras ce qu'il te plaira, j'aime les
moines, non pas les moines de la décadence, les moines
fainéants, pansus et verts gaillards, qui firent la joie de
nos pères, et qui ne font pas la mienne. J'aime et je vénère
cette ancienne société monastique, telle que je me la figure,
recrutée parmi les races malheureuses et vaincues, conservant
seule, au milieu d'un monde barbare, le sentiment et le goût
des jouissances de l'esprit, ouvrant un refuge, et le seul
refuge possible dans une telle époque, à toute intelligence
qui laissait voir, fût-ce sous le sayon de l'esclave, quelque
étincelle de génie. Combien de poëtes, de savants, d'artistes,
d'inventeurs anonymes ont dû bénir, pendant dix siècles, ce
droit d'asile respecté, qui les avait arrachés aux misères
poignantes et à la vie bestiale de la glèbe! L'abbaye aimait à
découvrir ces pauvres penseurs plébéiens et à seconder le
développement de leurs aptitudes diverses: elle leur assurait
le pain de chaque jour et le doux bienfait du loisir, elle
s'honorait et se parait de leurs talents. Quoique leur cercle
fût étroit, ils y exerçaient, du moins librement, les facultés
qu'ils tenaient de Dieu: ils vivaient heureux, quoiqu'ils
dussent mourir ignorés.

Que plus tard le cloître se soit écarté de ces nobles et
sévères traditions, qu'il ait dégénéré de chute en chute
jusqu'aux frères Fredons et jusqu'au directeur spirituel de
Panurge, cela est possible; il a dû subir le destin commun à
toutes les institutions qui ont fait leur temps, et qui
survivent à leur oeuvre accomplie. Toutefois, il se peut bien
que l'esprit gaulois de la bourgeoisie émancipée, auquel vint
s'ajouter bientôt l'esprit de la Réforme, ait dessiné dans nos
vieilles abbayes plus de caricatures que de portraits. Quoi
qu'il en soit, même en lisant Rabelais avec le respect qu'il
convient, aucun homme doué de pensée ne saurait oublier que,
durant cette triste nuit du moyen âge, le dernier rayon de la
pure vie intellectuelle éclaire le front pâle du moine.

Jusqu'à présent, l'ennui m'a épargné dans ma solitude.
T'avouerai-je même que j'y éprouve un contentement singulier?
Il me semble que je suis à mille lieues des choses d'ici-bas,
et qu'il y a une sorte de trêve et de temps d'arrêt dans la
misérable routine de mon existence, à la fois tourmentée et
banale. Je savoure ma complète indépendance avec l'allégresse
naïve d'un Robinson de douze ans. Je dessine quand il me
plaît; le reste du temps, je me promène çà et là à l'aventure,
en ayant grand soin de ne jamais franchir les bornes du vallon
sacré. Je m'assois sur le parapet du pont, et je regarde
couler l'eau; je vais à la découverte dans les ruines; je
m'enfonce dans les souterrains: j'escalade les degrés rompus
du beffroi; je ne puis les redescendre, et je demeure à cheval
sur une gargouille, faisant une assez sotte figure, jusqu'à ce
que le meunier m'apporte une échelle. Je m'égare la nuit dans
la forêt, et je vois passer les chevreuils au clair de lune.
Que veux-tu! tout cela me berce agréablement, et me produit
l'impression d'un rêve d'enfant, que je fais dans l'âge mûr.

Ta lettre, datée de Cologne, et qu'on m'a renvoyée ici suivant
mes instructions, a seule troublé ma béatitude. Je me console
difficilement d'avoir quitté Paris presque à la veille de ton
retour. Que le ciel confonde tes caprices et ton indécision!
Tout ce que je puis faire maintenant, c'est de hâter mon
travail; mais où trouver les documents historiques qui me
manquent? Je tiens sérieusement à sauver ces ruines. Il y a là
un paysage rare, un tableau de prix, qu'on ne peut laisser
périr sans vandalisme.

Et puis j'aime les moines, te dis-je. Je veux rendre à leurs
ombres cet hommage de sympathie. Oui, si j'avais vécu, il y a
quelque mille ans, j'aurais certainement cherché parmi eux le
repos du cloître en attendant la paix du ciel. Quelle
existence m'eût mieux convenu? Sans souci de ce monde et
assuré de l'autre, sans troubles du coeur ni de l'esprit,
j'aurais écrit paisiblement de douces légendes auxquelles
j'eusse été crédule, j'aurais déchiffré curieusement des
manuscrits inconnus et découvert en pleurant de joie l'_Iliade_
ou l'_Enéide;_ j'aurais dessiné des rêves de cathédrale, chauffé
des alambics, -- et peut-être inventé la poudre: ce n'est pas
ce que j'aurais fait de mieux.

Allons, il est minuit: frère, il faut dormir.

_Post-Scriptum_. -- Il y a des spectres! Je fermais cette lettre,
mon ami, au milieu d'un silence solennel, quand soudain mon
oreille s'est emplie de bruits mystérieux et confus, qui
paraissaient venir du dehors, et où j'ai cru distinguer le
sourd murmure d'une foule. Je me suis approché, fort surpris,
de la fenêtre de ma cellule, et je ne saurais trop te dire la
nature précise de l'émotion que j'ai ressentie en apercevant
les ruines de l'église éclairées d'une lumière resplendissante
: le vaste portail et les ogives béantes jetaient des flots de
clarté jusque sur les bois lointains. Ce n'était point, ce ne
pouvait être un incendie. J'entrevoyais, d'ailleurs, à travers
les trèfles de pierre, des ombres de taille surhumaine, qui
passaient dans la nef, paraissant exécuter avec une sorte de
rythme quelque cérémonie bizarre. -- J'ai brusquement ouvert
ma fenêtre: au même instant, de bruyantes fanfares ont éclaté
dans la ruine, et ont fait retentir tous les échos de la
vallée; après quoi, j'ai vu sortir de l'église une double file
de cavaliers armés de torches et sonnant du cor, quelques-uns
vêtus de rouge, d'autres drapés de noir et la tête couverte de
panaches. Cette étrange procession a suivi, toujours dans le
même ordre, avec le même éclat et les mêmes fanfares, le
chemin ombragé qui borde les prairies. Arrivée sur le petit
pont, elle a fait une station: j'ai vu les torches s'élever,
s'agiter et lancer des gerbes d'étincelles; les cors ont fait
entendre une cadence prolongée et sauvage; puis, soudain,
toute lumière a disparu, tout bruit a cessé, et la vallée
s'est ensevelie de nouveau dans les ténèbres et dans le
silence profond de minuit. Voilà ce que j'ai vu, entendu. Toi
qui arrives d'Allemagne, as-tu rencontré le chasseur Noir?
Non? Pends-toi donc!



II


16 septembre.


L'ancienne forêt de l'abbaye appartient à un riche
propriétaire du pays, le marquis de Malouet, descendant de
Nemrod, et dont le château paraît être le centre social du
pays. Il y a presque chaque jour, en cette saison, grande
chasse dans la forêt: hier, la fête s'acheva par un souper
sur l'herbe suivi d'un retour aux flambeaux. J'aurais
volontiers étranglé l'honnête meunier qui m'a donné, à mon
réveil, cette explication en langue vulgaire de ma ballade de
minuit.

Voilà donc le monde qui envahit avec toutes ses pompes ma
chère solitude. Je le maudis, Paul, dans toute l'amertume de
mon coeur. Je lui ai dû hier soir, à la vérité, une apparition
fantastique qui m'a charmé; mais je lui dois aujourd'hui une
aventure ridicule, dont je suis seul à ne point rire, car j'en
suis le héros.

J'étais ce matin mal disposé au travail; j'ai dessiné
toutefois jusqu'à midi, mais il m'a fallu y renoncer: j'avais
la tête lourde, l'humeur maussade, je sentais vaguement dans
l'air quelque chose de fatal. Je suis rentré un instant au
moulin pour y déposer mon attirail; j'ai chicané la meunière
consternée au sujet de je ne sais quel brouet cruellement
indigène qu'elle m'avait servi à déjeuner; j'ai rudoyé les
deux enfants de cette bonne femme qui touchaient à mes
crayons; enfin, j'ai donné au chien du logis un coup de pied
accompagné de la célèbre formule: "Juge, si tu m'avais fait
quelque chose!"

Assez peu satisfait de moi-même, comme tu le penses, après ces
trois petites lâchetés, je me suis dirigé vers la forêt pour
m'y dérober autant que possible à la lumière du jour. Je me
suis promené près d'une heure sans pouvoir secouer la
mélancolie prophétique qui m'obsédait. Avisant enfin, au bord
d'une des avenues qui traversent la forêt, et sous l'ombrage
des hêtres, un épais lit de mousse, je m'y suis étendu avec
mes remords, et je n'ai pas tardé à m'y endormir d'un profond
sommeil. -- Dieu! que n'était-ce celui de la mort!

Je ne sais depuis combien de temps je dormais, quand j'ai été
réveillé tout à coup par un certain ébranlement du sol dans
mon voisinage immédiat: je me suis levé brusquement, et j'ai
vu, à quatre pas de moi, dans l'avenue, une jeune femme à
cheval. Mon apparition subite a un peu effrayé le cheval, qui
a fait un écart. La jeune femme, qui ne m'avait pas encore
aperçu, le ramenait en lui parlant. Elle m'a paru jolie,
mince, élégante. J'ai entrevu rapidement des cheveux blonds,
des sourcils d'une nuance plus foncée, un oeil vif, un air de
hardiesse, et un feutre à panache bleu campé sur l'oreille
avec trop de crânerie. -- Pour l'intelligence de ce qui va
suivre, il faut que tu saches que j'étais vêtu d'une blouse de
touriste maculée d'ocre rouge; de plus, je devais avoir cet
oeil hagard et cette mine effarée qui donnent à celui qu'on
éveille en sursaut une physionomie à la fois comique et
alarmante. Joins à tout cela une chevelure en désordre, une
barbe semée de feuilles mortes, et tu n'auras aucune peine à
t'expliquer la terreur qui a subitement bouleversé la jeune
chasseresse au premier regard qu'elle a jeté sur moi: -- elle
a poussé un faible cri, et, tournant bride aussitôt, elle
s'est sauvée au galop de bataille.

Il m'était impossible de me méprendre sur la nature de
l'impression que je venais de produire: elle n'avait rien de
flatteur. Toutefois, j'ai trente-cinq ans, et il ne me suffit
plus, Dieu merci, du coup d'oeil plus ou moins bienveillant
d'une femme pour troubler la sérénité de mon âme. J'ai suivi
d'un regard souriant la fuyante amazone; à l'extrémité de
l'allée dans laquelle je venais de ne point faire sa conquête,
elle a tourné brusquement à gauche, s'engageant dans une
avenue parallèle. Je n'ai eu qu'à traverser le fourré voisin
pour la voir rejoindre une cavalcade composée de dix ou douze
personnes, qui semblaient l'attendre, et auxquelles elle
criait de loin, d'une voix entrecoupée: "Messieurs!
messieurs! un sauvage! il y a un sauvage dans la forêt!"

Intéressé par ce début, je m'installe commodément derrière un
épais buisson, l'oeil et l'oreille également attentifs. On
entoure la jeune femme; on suppose d'abord qu'elle plaisante,
mais son émotion est trop sérieuse pour n'avoir point d'objet.
Elle a vu, elle a bien clairement vu, non pas précisément un
sauvage si l'on veut, mais un homme déguenillé dont la blouse
en lambeaux semblait couverte de sang, dont le visage, les
mains et toute la personne étaient d'une saleté repoussante,
la barbe effroyable, les yeux à moitié sortis de leurs
orbites; bref, un individu près duquel le plus atroce brigand
de Salvator n'est qu'un berger de Watteau. Jamais amour-propre
d'homme ne fut à pareille fête. Cette charmante personne
ajoutait que je l'avais menacée, et que je m'étais jeté, comme
le spectre de la forêt du Mans, à la tête de son cheval. -- A
ce récit merveilleux répond un cri général et enthousiaste:
"Donnons-lui la chasse! cernons-le! traquons-le! hop! hourra!"
Et, là-dessus, toute la cavalerie s'ébranle au galop sous la
direction de l'aimable conteuse.

Je n'avais, suivant toute apparence, qu'à demeurer
tranquillement blotti dans ma cachette pour dépister les
chasseurs, qui m'allaient chercher dans l'avenue où j'avais
rencontré l'amazone. Malheureusement, j'eus la pensée, pour
plus de sûreté, de gagner le fourré qui se présentait en face
de moi. Comme je traversais le carrefour, avec précaution, un
cri de joie sauvage m'apprend que je suis aperçu; en même
temps, je vois l'escadron tourner bride et revenir sur moi
comme un torrent. Un seul parti raisonnable me restait à
prendre, c'était de m'arrêter, d'affecter l'étonnement d'un
honnête promeneur qu'on dérange, et de déconcerter mes
assaillants par une attitude à la fois digne et simple; mais,
saisi d'une sotte honte, qu'il est plus facile de concevoir
que d'expliquer, convaincu, d'ailleurs, qu'un effort vigoureux
allait suffire pour me délivrer de cette poursuite importune
et pour m'épargner l'embarras d'une explication, je commets la
faute, à jamais déplorable, de hâter le pas, ou plutôt, pour
être franc, de me sauver à toutes jambes. Je traverse le
chemin comme un lièvre, et je m'enfonce dans le fourré, salué
au passage d'une salve de joyeuses clameurs. Dès cet instant,
mon destin était accompli; toute explication honorable me
devenait impossible; j'avais ostensiblement accepté la lutte
avec ses chances les plus extrêmes.

Cependant, je possédais encore une certaine dose de sang-froid,
et, tout en fendant les broussailles avec fureur, je me
berçais de réflexions rassurantes. Une fois séparé de mes
persécuteurs par l'épaisseur d'un fourré inaccessible à la
cavalerie, je saurais gagner assez d'avance pour me rire de
leurs vaines recherches. -- Cette dernière illusion s'est
évanouie lorsque, arrivé à la limite du couvert, j'ai reconnu
que la troupe maudite s'était divisée en deux bandes, qui
m'attendaient l'une et l'autre au débouché. A ma vue, il s'est
élevé une nouvelle tempête de cris et de rires, et les trompes
de chasse ont retenti de toutes parts. J'ai eu le vertige; la
forêt a tourbillonné autour de moi; je me suis jeté dans le
premier sentier qui s'est offert à mes yeux, et ma fuite a
pris le caractère d'une déroute désespérée.

La légion implacable des chasseurs et des chasseresses n'a pas
manqué de s'élancer sur mes traces avec un redoublement
d'ardeur et de stupide gaieté. Je distinguais toujours à leur
tête la jeune femme au panache bleu, qui se faisait remarquer
par un acharnement particulier, et que je vouais de bon coeur
aux accidents les plus sérieux de l'équitation. C'était elle
qui encourageait ses odieux complices, quand j'étais parvenu
un instant à leur dérober ma piste; elle me découvrait avec
une clairvoyance infernale, me montrait du bout de sa
cravache, et poussait un éclat de rire barbare, quand elle me
voyait reprendre ma course à travers les halliers, soufflant,
haletant, éperdu, absurde. J'ai couru ainsi pendant un temps
que je ne saurais apprécier, accomplissant des prouesses de
gymnastique inouïes, perçant les taillis épineux, m'embourbant
dans les fondrières, sautant les fossés, rebondissant sur mes
jarrets avec l'élasticité d'un tigre, galopant à la diable,
sans raison, sans but, et sans autre espérance que de voir la
terre s'entr'ouvrir sous mes pas.

Enfin, et par un simple effet du hasard, car depuis longtemps
j'avais perdu toutes notions topographiques, j'ai aperçu les
ruines devant moi; j'ai franchi par un dernier élan l'espace
libre qui les sépare de la forêt, j'ai traversé l'église comme
un excommunié, et je suis arrivé tout flambant devant la porte
du moulin. Le meunier et sa femme étaient sur le seuil,
attirés par le bruit de la cavalcade, qui me suivait de près;
ils m'ont regardé avec une expression de stupeur; j'ai
vainement cherché quelques paroles d'explication à leur jeter
en passant, et, après d'incroyables efforts d'intelligence, je
n'ai pu que leur murmurer niaisement: "Si l'on me demande,...
dites que je n'y suis pas!..." Puis j'ai gravi d'un saut
l'escalier de ma cellule, et je suis venu tomber sur mon lit
dans un état de complet épuisement.

Cependant, Paul, la chasse se précipitait tumultueusement dans
la cour de l'abbaye; j'entendais le piétinement des chevaux,
la voix des cavaliers, et même le son de leurs bottes sur les
dalles du seuil, ce qui me prouvait qu'une partie d'entre eux
avait mis pied à terre et me menaçait d'un dernier assaut: je
me suis relevé avec un mouvement de rage et j'ai regardé mes
pistolets. Heureusement, après quelques minutes de
conversation avec le meunier, les chasseurs se sont retirés,
non sans me laisser clairement entendre que, s'ils avaient
pris meilleure opinion de ma moralité, ils emportaient une
idée fort réjouissante de l'originalité de mon caractère.

Tel est, mon ami, l'historique fidèle de cette journée
malheureuse, où je me suis couvert franchement, et des pieds à
la tête, d'une espèce d'illustration à laquelle tout Français
préférera celle du crime. J'ai, à cette heure, la satisfaction
de savoir que je suis, dans un château voisin, au milieu d'une
société de brillants cavaliers et de belles jeunes femmes, un
texte de plaisanteries inépuisable. Je sens de plus, depuis
mon mouvement de flanc (comme on a coutume d'appeler à la
guerre les retraites précipitées), que j'ai perdu à mes
propres yeux quelque chose de ma dignité, et je ne puis me
dissimuler, en outre, que je suis loin de jouir auprès de mes
hôtes rustiques de la même considération.

En présence d'une situation si gravement compromise, j'ai dû
tenir conseil: après une courte délibération, j'ai rejeté
bien loin, comme puéril et pusillanime, le projet que me
suggérait mon amour-propre aux abois, celui de quitter ma
résidence, et même d'abandonner le pays. J'ai pris le parti de
poursuivre philosophiquement le cours de mes travaux et de mes
plaisirs, de montrer une âme supérieure aux circonstances, et
de donner enfin aux amazones, aux centaures et aux meuniers le
beau spectacle du sage dans l'adversité.



III


20 septembre.


Je reçois ta lettre. Tu es de la vraie race des amis du
Monomotapa. Mais quel enfantillage! Voilà la cause de ton
brusque retour! Un rien, un méchant cauchemar, qui, deux nuits
de suite, te fait entendre ma voix t'appelant à mon secours.
Ah! fruits amers de la détestable cuisine allemande! --
Vraiment, Paul, tu es bête. Tu me dis portant des choses qui
me touchent jusqu'aux larmes. Je ne saurais te répondre à mon
gré. J'ai le coeur tendre et le verbe sec. Je n'ai jamais pu
dire à personne: "Je vous aime." Il y a un démon jaloux qui
altère sur mes lèvres toute parole de tendresse et lui donne
une inflexion d'ironie. -- Mais, Dieu merci, tu me connais.

Il paraît que je te fais rire quand tu me fais pleurer?
Allons, tant mieux. Oui, ma noble aventure de la forêt a une
suite, une suite dont je me passerais bien. Tous les malheurs
dont tu me sentais menacé sont arrivés: sois donc tranquille.

Le lendemain de ce jour néfaste, je débutai par reconquérir
l'estime de mes hôtes du moulin, en leur racontant de bonne
grâce les plus piquants épisodes de ma course. Je les vis
s'épanouir à ce récit; la femme, en particulier, se pâmait
avec des convulsions atroces et des ouvertures de mâchoires
formidables. Je n'ai rien vu de si hideux en ma vie que cette
grosse joie de vachère.

En témoignage d'un retour de sympathie complet, le meunier me
demanda si j'étais chasseur, ôta du croc de sa cheminée un
long tube rouillé qui me fit penser à la carabine de Bas-de-Cuir,
et me le mit entre les mains en me vantant les qualités
meurtrières de cet instrument. J'acceptai sa politesse avec
une apparence de vive satisfaction, n'ayant jamais eu le coeur
de détromper les gens qui croient m'être agréables, et je me
dirigeai vers les bois-taillis qui couvrent les collines,
portant comme une lance cette arme vénérable, qui me
paraissait en effet des plus dangereuses. J'allai m'asseoir
dans les bruyères et je déposai le long fusil près de moi,
puis je m'amusai à écarter à coups de pierre les jeunes lapins
qui venaient jouer imprudemment dans le voisinage d'une
machine de guerre dont je ne pouvais répondre. Grâce à ces
précautions, pendant plus d'une heure que dura ma chasse, il
n'arriva d'accident ni au gibier ni à moi.

A te dire vrai, j'étais bien aise de laisser passer le moment
où les chasseurs du château avaient coutume de se mettre en
campagne, ne me souciant pas, par un reste de vaine gloire, de
me trouver sur leur passage ce jour-là. Vers deux heures de
l'après-midi, je quittai mon lit de menthe et de serpolet,
convaincu que je n'avais à redouter désormais aucune rencontre
importune. Je remis la canardière au meunier, qui sembla un
peu étonné, peut-être de me revoir les mains vides, et plus
probablement de me revoir en vie. J'allai m'installer en face
du portail, et j'entrepris d'achever une vue générale de la
ruine, aquarelle magnifique qui doit enlever les suffrages du
ministre.

J'étais profondément absorbé dans mon travail, quand je crus
tout à coup entendre plus distinctement qu'à l'ordinaire ce
bruit de cavalerie qui, depuis ma mésaventure, chagrinait sans
cesse mes oreilles. Je me retournai avec vivacité, et
j'aperçus l'ennemi à deux cents pas de moi. Il était cette
fois en tenue de ville, paraissant équipé pour une simple
promenade; il avait fait depuis la veille quelques recrues des
deux sexes, et offrait véritablement une masse imposante.
Quoique préparé de longue main à cette occurrence, je ne pus
me défendre d'un certain malaise et je pestai fort contre ces
désoeuvrés infatigables. Toutefois, je n'eus pas même la
pensée de faire retraite; j'avais perdu le goût de la fuite
pour le reste de mes jours.

A mesure que la cavalcade approchait, j'entendais des rires
étouffés et des chuchotements dont le secret ne m'échappait
point: je dois t'avouer qu'un grain de colère commençait à
fermenter dans mon coeur, et, tout en continuant ma besogne
avec l'apparence du plus vif intérêt et des poses de tête
admiratives devant mon aquarelle, je prêtais à la scène qui se
passait derrière moi une attention sombre et vigilante. Au
surplus, l'intention définitive des promeneurs parut être de
ménager mon infortune: au lieu de suivre le sentier au bord
duquel j'étais établi, et qui était le chemin le plus court
pour gagner les ruines, ils s'écartèrent un peu sur la droite
et défilèrent en silence. Un seul d'entre eux, quittant le
groupe principal, fit brusquement une pointe de côté, et vint
s'arrêter à dix pas de mon atelier: quoique j'eusse le front
penché sur mon dessin, je sentis, par cette étrange intuition
que chacun connaît, un regard humain se fixer sur moi. Je
levai les yeux d'un air d'indifférence, les rabaissant presque
aussitôt: ce rapide mouvement m'avait suffi pour reconnaître
dans cet observateur indiscret la jeune dame au panache bleu,
cause première de mes disgrâces. Elle était là, campée sur son
cheval, le menton en l'air, les yeux à demi clos, me
considérant des pieds à la tête avec une insolence admirable.
J'avais cru devoir d'abord, par égard pour son sexe
m'abandonner sans défense à son impertinente curiosité; mais,
au bout de quelques secondes, comme elle continuait son
manége, je perdis patience, et, relevant la tête plus
franchement, j'arrêtai mon regard sur le sien, avec une
gravité polie, mais avec une profonde insistance. Elle rougit;
ce que voyant, je la saluai. Elle me fit, de son côté, une
légère inclination, s'éloigna au galop de chasse, et disparut
sous la voûte de la vieille église. -- Je demeurai ainsi maître
du champ de bataille, savourant avec plaisir le triomphe de
fascination que je venais de remporter sur cette petite
personne, qu'il y avait assurément du mérite à décontenancer.

La promenade dans la forêt dura vingt minutes à peine, et je
vis bientôt la brillante fantasia déboucher pêle-mêle hors du
portail. Je feignis de nouveau une profonde abstraction; mais,
cette fois encore, un cavalier se détacha de la compagnie et
s'avança vers moi: c'était un homme de grande taille, qui
portait un habit bleu, boutonné militairement jusqu'à la
gorge. Il marchait si droit sur mon petit établissement, que
je ne pus m'empêcher de lui supposer la résolution arrêtée de
passer par-dessus, afin de faire rire les dames. Je le
surveillai en conséquence d'un oeil furtif mais alerte, lorsque
j'eus le soulagement de le voir s'arrêter à deux pas de mon
tabouret, et ôter son chapeau:

-- Monsieur, me dit-il d'une voix franche et pleine, voulez-vous
me permettre de voir votre dessin?

Je lui rendis son salut, m'inclinai en signe d'acquiescement,
et poursuivis mon travail. Après un moment de silencieuse
contemplation, l'inconnu équestre laissa échapper quelques
épithètes louangeuses, qui semblaient lui être arrachées par
la violence de ses impressions; puis, reprenant l'allocution
directe:

-- Monsieur, me dit-il, permettez-moi de rendre grâces à votre
talent; nous lui devrons, je n'en puis douter, la conservation
de ces ruines, qui sont l'ornement de notre pays.

Je quittai aussitôt ma réserve, qui n'eût plus été qu'une
bouderie enfantine, et je répondis, comme il convenait, que
c'était apprécier avec beaucoup d'indulgence une ébauche
d'amateur; que j'avais, au reste, le plus vif désir de sauver
ces belles ruines, mais que la partie la plus sérieuse de mon
travail menaçait de demeurer très-insignifiante, faute de
renseignements historiques que j'avais vainement cherchés dans
les archives du chef-lieu.

-- Parbleu! monsieur, reprit le cavalier, vous me faites grand
plaisir. J'ai dans ma bibliothèque une bonne partie des
archives de l'abbaye. Venez les consulter à votre loisir. Je
vous en serai reconnaissant.

Je remerciai avec embarras. -- Je regrettais de n'avoir pas su
cela plus tôt. Je craignais d'être rappelé à Paris par une
lettre que j'attendais ce jour même. -- Cependant, je m'étais
levé pour faire cette réponse, dont je m'efforçais d'atténuer
la mauvaise grâce par la courtoisie de mon attitude. En même
temps, je prenais une idée plus nette de mon interlocuteur;
c'était un beau vieillard à large poitrine, qui paraissait
porter très-vertement une soixantaine d'hivers, et dont les
yeux bleu clair, à fleur de tête, exprimaient la bienveillance
la plus ouverte.

-- Allons, allons, s'écria-t-il, parlons franc! Il vous répugne
de vous mêler à cette bande d'étourdis que voilà là-bas, et
que je n'ai pu empêcher hier de faire une sottise pour
laquelle je vous présente mes excuses. Je me nomme le marquis
de Malouet, monsieur. Au surplus, les honneurs de la journée
ont été pour vous. On voulait vous voir: vous ne vouliez pas
être vu. Vous avez eu le dernier mot. Qu'est-ce que vous
demandez?

Je ne pus m'empêcher de rire en entendant une interprétation
si favorable de ma triste équipée.

-- Vous riez! reprit le vieux marquis: bravo! nous allons nous
comprendre. Ah çà! qu'est-ce qui vous empêche de venir passer
quelques jours chez moi? Ma femme m'a chargé de vous inviter:
elle a compris par le menu tous vos ennuis d'hier. Elle a une
bonté d'ange, ma femme! elle n'est plus jeune, elle est
toujours malade, c'est un souffle, mais c'est un ange... Je
vous logerai dans ma bibliothèque... Vous vivrez en ermite, si
cela vous convient... Mon Dieu, je vois votre affaire, vous
dis-je: mes étourneaux vous font peur; vous êtes un homme
sérieux: je connais ce caractère-là!... Eh bien, vous
trouverez à qui parler... Ma femme est pleine d'esprit;...
moi-même, je n'en manque pas... J'aime l'exercice... il est
nécessaire à ma santé... Mais il ne faut pas me prendre pour
une brute: diable! pas du tout! je vous étonnerai. Vous devez
aimer le whist, nous le ferons ensemble; vous devez aimer à
bien vivre, délicatement, j'entends, comme il sied à un homme
de goût et d'intelligence... Eh bien, puisque vous appréciez
la bonne chère, je suis votre homme; j'ai un cuisinier
excellent... j'en ai même deux pour le quart d'heure, un qui
part et l'autre qui arrive;... il y a conjonction... cela fait
une lutte savante... un tournoi académique... dont vous
m'aiderez à décerner le prix!... Allons! ajouta-t-il en riant
lui-même ingénument de son bavardage, voilà qui est dit,
n'est-ce pas? je vous enlève.

Heureux, Paul, l'homme qui sait dire: "Non!" Seul, il est
vraiment maître de son temps, de sa fortune et de son honneur.
Il faut savoir dire: "Non;" même à un pauvre, même à une
femme, même à un vieillard aimable, sous peine de livrer à
l'aventure sa charité, sa dignité et son indépendance. Faute
d'un non viril, que de misères, que de crimes, depuis Adam!

Tandis que je pesais à part moi l'invitation qui m'était
adressée, ces réflexions m'assaillirent en foule; j'en connus
la profonde sagesse, -- et je dis: "Oui." -- Oui fatal, par
lequel je perdais mon paradis, échangeant une retraite
complétement à mon gré, paisible, laborieuse, romanesque et
libre, contre la gêne d'un séjour où la vie mondaine déploie
toutes les fureurs de son insipide dissipation.

Je réclamai le temps nécessaire pour préparer mon
déménagement, et M. de Malouet me quitta, après une
chaleureuse poignée de main, en me déclarant que je lui
plaisais fort, et qu'il allait exciter ses deux cuisiniers à
me faire un accueil triomphal.

-- Je vais, me dit-il, leur annoncer un artiste, un poëte; ça
va leur monter l'imagination.

Vers cinq heures, deux domestiques du château vinrent prendre
mon mince bagage et m'avertir qu'une voiture m'attendait au
haut des collines. Je dis adieu à ma cellule; je remerciai mes
hôtes, et j'embrassai leurs marmots, tout barbouillés et mal
peignés qu'ils étaient. Ce petit monde sembla me voir partir
avec regret. J'éprouvais moi-même une tristesse
extraordinaire. Je ne sais quel étrange sentiment m'attachait
à cette vallée, mais je la quittai, le coeur serré, comme on
quitte une patrie.

A demain, Paul, car je n'en puis plus.



IV


26 septembre.


Le château de Malouet est une construction massive et assez
vulgaire, qui date d'une centaine d'années. De belles avenues,
une cour d'honneur d'un grand style et un parc séculaire lui
prêtent toutefois une véritable apparence seigneuriale. -- Le
vieux marquis vint me recevoir au bas du perron, passa son
bras sous le mien, et, après m'avoir fait traverser une longue
file de corridors, m'introduisit dans un vaste salon, où
régnait une obscurité presque complète; je ne pus qu'entrevoir
vaguement, aux lueurs intermittentes du foyer, une vingtaine
de personnages des deux sexes, espacés çà et là par petits
groupes. Grâce à ce bienheureux crépuscule, je sauvai mon
entrée, qui de loin s'était présentée à mon imagination sous
un jour solennel et un peu alarmant. Je n'eus que le temps de
recevoir le compliment de bienvenue que madame de Malouet
m'adressa d'une voix faible mais pénétrante et sympathique.
Elle me prit le bras presque aussitôt pour passer dans la
salle à manger, ayant résolu, à ce qu'il paraît, de ne refuser
aucune marque de considération à un coureur d'une si
surprenante agilité.

Une fois à table et en pleine lumière, je ne laissai pas de
m'apercevoir que mes prouesses de la veille n'étaient pas
oubliées, et que j'étais le point de mire de l'attention
générale; mais je supportai bravement le feu croisé des
regards curieux et ironiques, retranché d'une part, derrière
une montagne de fleurs qui ornait le milieu de la table, et
soutenu de l'autre dans ma position défensive par la
bienveillance ingénieuse de ma voisine. -- Madame de Malouet
est une de ces rares vieilles femmes qu'une force d'esprit
supérieure ou une grande pureté d'âme ont protégées contre le
désespoir, à l'heure fatale de la quarantième année, et qui
ont sauvé du naufrage de leur jeunesse une épave unique, mais
un charme souverain, celui de la grâce. Petite, frêle, le
visage pâli et macéré par une souffrance habituelle, elle
justifie exactement le mort de son mari: "C'est un souffle,"
un souffle qui respire l'intelligence et la bonté. Aucune
trace de prétention malséante à son âge, un soin exquis de sa
personne sans ombre de coquetterie, un oubli complet de la
jeunesse perdue, une sorte de pudeur d'être vieille, et un
désir touchant, non de plaire, mais d'être pardonnée, telle
est cette marquise que j'adore. Elle a beaucoup voyagé,
beaucoup lu, et connaît bien son Paris. Je m'égarai avec elle
dans une de ces causeries rapides où deux esprits qui se
rencontrent pour la première fois aiment à faire connaissance,
allant d'un pôle à l'autre, effleurant toutes choses,
controversant avec gaieté et s'accordant avec bonheur.

M. de Malouet profita de l'enlèvement du plat gigantesque qui
nous séparait pour s'assurer de l'état de mes relations avec
sa femme. Il parut satisfait de notre bonne intelligence
évidente, et, élevant sa voix sonore et cordiale:

-- Monsieur, me dit-il, je vous ai parlé de mes deux cuisiniers
rivaux; voici le moment de me prouver que vous méritez la
réputation de haut discernement dont je vous ai gratifié
auprès de ces virtuoses... Hélas! je vais perdre le plus
ancien, et sans contredit le plus savant de ces maîtres, --
l'illustre Jean Rostain. C'est lui, monsieur, qui, m'arrivant
de Paris, il y a deux ans, me dit cette belle parole: "Un
homme de goût, monsieur le marquis, ne peut plus habiter
Paris; on y fait maintenant une certaine cuisine... romantique
qui nous mènera loin!" Bref, monsieur, Rostain est classique;
cet homme rare a une opinion! Eh bien, vous venez de goûter
successivement à deux plats d'entremets dont la crème forme la
base essentielle: suivant moi, ces deux plats sont réussis
l'un et l'autre; mais l'oeuvre de Rostain m'a paru d'une
supériorité prononcée... Ah! ah! monsieur, je suis curieux de
savoir si vous pourrez de vous-même, et sur cette seule
indication, assigner à chaque arbre son fruit, et rendre à
César ce qui est à César... Ah! ah! voyons cela.

Je jetai un coup d'oeil à la dérobée sur les restes des deux
plats que me signalait le marquis, et je n'hésitai pas à
qualifier de classique celui que couronnait un temple de
l'amour, avec une image de ce dieu en pâte polychrome.

-- Touché! s'écria le marquis. Bravo! Rostain le saura, et son
coeur en sera réjoui. Ah! monsieur, que n'ai-je eu l'honneur de
vous recevoir chez moi quelques jours plus tôt! J'aurais peut-être
gardé Rostain, ou, pour mieux dire, Rostain m'eût peut-être
gardé, car je ne puis vous cacher, messieurs les
chasseurs, que vous n'êtes point dans les bonnes grâces du
vieux chef, et je ne suis pas loin d'attribuer son départ, de
quelques prétextes qu'il le colore, aux dégoûts dont l'abreuve
votre indifférence. Je crus lui être agréable en lui
annonçant, il y a quelques semaines, que nos réunions de
chasse allaient lui assurer un concours d'appréciateurs digne
de ses talents. "Monsieur le marquis m'excusera, me répondit
Rostain avec un sourire mélancolique, si je ne partage point
ses illusions: en premier lieu, un chasseur dévore et ne
mange point; il apporte à table un estomac de naufragé, _iratum
ventrem_, comme dit Horace, et engloutit sans choix et sans
réflexion, _guloe parens_, les productions les plus sérieuses
d'un artiste; en second lieu, l'exercice violent de la chasse
a développé chez le convive une soif désordonnée qui
s'assouvit généralement sans modération. Or, M. le marquis
n'ignore pas le sentiment des anciens sur l'usage excessif du
vin pendant le repas: il émousse le goût -- _exurdant vina
palatum!_ -- Néanmoins, M. le marquis peut être assuré que je
travaillerai pour ses invités avec ma conscience habituelle,
quoique avec la douloureuse certitude de n'être point
compris." En achevant ces mots, Rostain se drapa dans sa toge,
adressa au ciel le regard du génie méconnu, et sortit de mon
cabinet.

-- J'aurais cru, dis-je au marquis, qu'aucun sacrifice ne vous
eût coûté pour retenir ce grand homme.

-- Vous me jugea bien, monsieur, reprit M. de Malouet; mais
vous allez voir qu'il me conduisit jusqu'aux limites de
l'impossible. Il y a précisément huit jours, M. Rostain,
m'ayant demandé une audience particulière, m'annonça qu'il se
voyait dans la pénible nécessité de quitter mon service.
"Ciel! monsieur Rostain, quitter mon service! Et où irez-vous?
-- A Paris. -- Comment! à Paris? Mais vous aviez secoué sur la
grande Babylone la poudre de vos sandales! La décadence du
goût, l'essor de plus en plus marqué de la cuisine romantique,
ce sont vos propres paroles, Rostain..." Il soupira: "Sans
doute, monsieur le marquis; mais la vie de province a des
amertumes que je n'avais point pressenties." Je lui proposai
des gages fabuleux, il refusa. "Voyons, qu'y a-t-il donc, mon
ami? Ah! je sais! vous n'aimez point la fille de cuisine; elle
trouble vos méditations par ses chants grossiers? Soit, je la
congédie!... Cela ne suffit pas? C'est donc Antoine qui vous
déplaît? Je le renvoie! Est-ce mon cocher? Je le chasse!"
Bref, je lui offris, messieurs, toute ma maison en holocauste.
A ces prodigieuses concessions, le vieux chef secouait la tête
avec indifférence. "Mais enfin, m'écriai-je, au nom du ciel,
monsieur Rostain, expliquez-vous! -- Mon Dieu! monsieur le
marquis, me dit alors Jean Rostain, je vous avouerai qu'il
m'est impossible de vivre dans un endroit où je ne trouve
personne pour faire ma partie de billard!... -- Ma foi! c'était
trop fort! ajouta le marquis avec une bonhomie plaisante; je
ne pouvais pourtant pas faire moi-même sa partie de billard!
J'ai dû me résigner: j'ai écrit aussitôt à Paris, et il m'est
arrivé hier soir un jeune cuisinier à moustaches, qui m'a
déclaré se nommer Jacquemart (des Deux-Sèvres). Le classique
Rostain, par un sublime mouvement de gloire, a voulu seconder
M. Jacquemart (des Deux-Sèvres) dans son premier travail, et
voilà comment j'ai pu vous servir aujourd'hui, messieurs, ce
grand repas éclectique, dont, je le crains, nous aurons seuls
apprécié, monsieur et moi, les mystérieuses beautés.

M. de Malouet se leva de table en achevant l'épopée de
Rostain. Après le café, je suivis les fumeurs dans la cour. La
soirée était magnifique. Le marquis m'entraîna dans l'avenue,
dont le sable fin étincelait aux rayons de la lune, entre les
ombres épaisses des grands marronniers. Tout en causant avec
une négligence apparente, il me fit subir une sorte d'examen
sur beaucoup de matières, comme pour s'assurer que j'étais
digne de l'intérêt qu'il m'avait témoigné si gratuitement
jusque-là. Nous fûmes loin de nous accorder sur tous les
points; mais, doués l'un et l'autre de bonne foi et de
bienveillance, nous trouvâmes presque autant de plaisir à
discuter qu'à nous entendre. Cet épicurien est un penseur; sa
pensée, toujours généreuse, a pris dans la solitude où elle
s'exerce un tour bizarre et paradoxal.

Je voudrais t'en donner une idée, il m'embarrassa un peu en me
disant tout à coup:

-- Quel est votre sentiment, monsieur, sur la noblesse,
considérée comme institution dans notre temps et dans notre
France?

Il vit que j'hésitais.

-- Parlez franchement, que diantre! Vous voyez que je suis un
homme franc!

-- Ma foi! monsieur, dis-je, j'ai pour la noblesse les
sentiments d'un artiste: je la regarde... comme un monument
national..., comme une belle ruine historique, que j'aime, que
je respecte, quand elle daigne ne pas m'écraser.

-- Oh! oh! reprit-il en riant, nous avons du chemin à faire
pour nous entendre sur ce point-là! Je ne conviendrai jamais
que je sois une ruine, même historique! Je vous étonnerais
beaucoup, n'est-ce pas, si je vous disais que, suivant ma
manière de voir, il n'y a pas de France possible sans
noblesse?

-- Vous m'étonneriez positivement, dis-je.

-- C'est pourtant ma pensée, et je la crois sérieuse. Je ne
conçois pas plus une nation sans une aristocratie classée,
sans une noblesse, que je ne concevrais une armée sans état-major.
La noblesse est l'état-major intellectuel et moral d'un
pays.

-- Est-elle cela chez nous?

-- Elle a été, en d'autres temps, monsieur, tout ce qu'elle
devait être dans la mesure de la civilisation de ces temps-là;
elle a été la tête, le coeur et le bras de la nation. Elle a
méconnu depuis, je l'avoue, et jamais plus cruellement qu'au
siècle dernier, le rôle nouveau que lui imposait une ère
nouvelle. Aujourd'hui, sans le méconnaître, elle semble
généralement l'oublier. Si le ciel m'eût donné un fils... ah!
je touche là une corde toujours douloureuse dans mon coeur!...
je me serais fait un cas de conscience, pour moi, de
l'arracher à cette oisiveté boudeuse et découragée où les
restes de notre vieille phalange vivent et meurent dans un
vain regret du passé. Sans cesser d'être le premier par le
courage, -- vertu ancienne qui n'a pas cessé, comme on voit,
d'être utile au pays, -- j'aurais pris soin qu'il fût encore le
premier, un des premiers du moins, par les lumières, par la
science, par le goût, par toutes les expressions de cette
noble activité d'esprit qui nous assure aujourd'hui notre
place sous le soleil! Ah! dites-moi qu'une aristocratie doit
surveiller attentivement la marche de la civilisation de son
temps et de son pays, et non-seulement la suivre, mais la
guider toujours! Dites-moi encore, si vous voulez, qu'elle ne
doit jamais fermer ses cadres à demeure, qu'elle a parfois
besoin de recrues et de sang nouveau; qu'elle doit
s'approprier avec choix tout mérite éminent et toute vertu
éclatante, je vous l'accorde de grand coeur: c'est mon
opinion; mais ne me dites pas qu'une nation peut se passer
d'une aristocratie, ou, permettez-moi, en ce cas, de vous
demander ce que vous pensez de la civilisation américaine:
c'est la seule, en effet, qui soit complétement dégagée de
toute influence immédiate ou lointaine d'une aristocratie
présente ou passée.

-- Mais il me semble, lui dis-je, évitant de répondre
directement à sa question, il me semble qu'en France du moins,
nous avons cet état-major intellectuel que vous demandez:
c'est l'aristocratie naturelle et légitime du travail et du
mérite. J'espère que celle-là ne nous manquera jamais. Je
crois que la classer, c'est vouloir l'entraver et la
restreindre. A quoi bon créer une institution, quand il y a là
un fait éternel de sa nature, qui se renouvelle et se perpétue
de lui-même à chaque génération?

-- Ta ta ta! s'écria le marquis en s'échauffant, voilà du fruit
nouveau! Croyez-vous de bonne foi qu'une nation, un génie
national, une civilisation nationale, puissent naître, se
développer et se conserver par le seul fait des individualités
plus ou moins brillantes que chaque génération met au jour?
Interrogez l'histoire, ou plutôt regardez l'Amérique encore
une fois: les Etats-Unis ont, comme tous les autres Etats, je
suppose, leur contingent naturel d'hommes de talent et de
vertu, ont-ils ce qu'on peut appeler un génie national? quel
est-il? Faites-moi l'honneur de m'en décrire un seul trait.
Bah! ils n'ont pas de capitale seulement! Je les défie d'en
avoir une! Une capitale n'est que le siége d'une aristocratie.
Non, monsieur, non, le fait ne suffit pas, il y a une loi
qu'on ne peut méconnaître: rien de fort, rien de grand, rien
de durable sous le ciel sans l'autorité, sans l'unité, sans la
tradition. Ces trois conditions de grandeur et de durée, vous
ne les trouverez que dans une institution permanente. Il faut
une tribu sainte à la garde du feu sacré. Il nous faut un
corps d'élite qui se fasse un devoir et un honneur
héréditaires de concentrer dans son sein le culte du génie de
la patrie, de maintenir, de pratiquer ou d'encourager les
vertus, l'urbanité, les sciences, les arts, les industries qui
composent ce que le monde entier salue sous le nom de
civilisation française! Figurez-vous enfin une noblesse
régénérée dans cet esprit-là, comprenant son métier, ni
exclusive ni banale, appuyant toujours sa suprématie
officielle sur une véritable et évident supériorité, notre
société, notre civilisation, notre patrie vivront et
grandiront. Sinon, non. Paris, vrai symbole aristocratique,
vous maintiendra encore quelque temps. Voilà tout... Ah! ah!
qu'est-ce que vous répondrez à cela?

-- Je vous répondrai par une question, si vous me le permettez
: Comment vous comportez-vous de votre personne dans ce petit
coin de la France où vous résidez?

-- Mais, monsieur, je m'y comporte fort bien, et suivant mes
principes: j'y suis autant qu'il est en moi, l'expression la
plus élevée de mon temps et de mon pays. J'y importe le bon
sens, le bon goût et le drainage. Je daigne être le maire de
ma commune. Je bâtis à mes paysans des écoles, des salles
d'asile et une église, -- le tout à mes frais, bien entendu.

-- Et vos paysans, dis-je, qu'est-ce qu'ils font?

-- Parbleu! ils me détestent!

-- Vous voyez, lui dis-je en riant, que l'esprit moderne ne
souffle pas directement dans le sens de vos théories,
puisqu'il suffit de votre qualité de noble pour fermer les
yeux et le coeur de ces messieurs à vos vertus et à vos
bienfaits.

-- Ah! l'esprit moderne! l'esprit moderne! s'écria le marquis:
eh bien, quand il souffle de travers, il faut le redresser!
Ah! jeune homme, c'est de la faiblesse, cela! Je vous dirai
comme Rostain: "Si vous obéissez servilement à ce que vous
appelez l'esprit moderne, vous nous ferez une cuisine
romantique qui nous mènera loin!..." Or çà, mon jeune ami,
allons retrouver ces dames et faire notre whist.

En nous rapprochant du château, nous entendîmes un grand bruit
de voix et de rires, et nous aperçûmes au bas du perron une
dizaine de jeunes gens sautant et bondissant, comme pour
atteindre, sans l'intermédiaire des degrés, la plate-forme qui
couronne le double escalier. Nous pûmes pressentir
l'explication de cette gymnastique passionnée aussitôt que la
clarté de la lune nous eut permis de distinguer une robe
blanche sur la plate-forme. C'était évidemment un tournoi dont
la robe blanche devait nommer le vainqueur. La jeune femme (si
elle n'eût pas été jeune, ils n'auraient pas sauté si haut)
était appuyée sur la balustrade, exposant hardiment à la rosée
d'un soir d'automne et aux baisers de Diane sa tête jonchée de
fleurs et ses épaules nues; elle se penchait légèrement, et
tendait aux lutteurs un objet assez difficile à discerner de
loin: c'était une fine cigarette, délicat travail de sa main
blanche et de ses ongles roses. Bien que ce spectacle n'eût
rien que de charmant, M. de Malouet y trouva apparemment
quelque chose qui ne lui plut pas, car son accent de bonne
humeur se nuança d'une teinte assez sensible d'impatience
lorsqu'il murmura:

-- Allons! j'en étais sur! c'est la _petite comtesse!_

Je n'ai pas besoin d'ajouter que j'avais reconnu dans la
_petite comtesse_ mon amazone aux plumes bleues, qui, avec ou
sans plumes, paraît avoir le même tempérament. Elle me
reconnut très-bien de son côté, comme tu vas le voir. Au
moment où nous achevions, M. de Malouet et moi, de monter le
perron, laissant les prétendants rivaux se débattre et
s'élancer avec une ardeur croissante, la petite comtesse,
intimidée peut-être par la présence du marquis, voulut en
finir et me mit brusquement sa cigarette dans la main en me
disant:

-- Tenez! c'est pour vous!... Au fait, c'est vous qui sautez le
mieux.

Et elle disparut sur ce beau trait, qui avait le double
avantage de désobliger à la fois les vaincus et le vainqueur.

Ce fut, en ce qui me concerne, le dernier épisode remarquable
de la soirée. Après le whist, je prétextai un peu de fatigue,
et M. de Malouet eut l'obligeance de m'installer lui-même dans
une jolie chambre tendue de perse et contiguë à la
bibliothèque. J'y fus incommodé une partie de la nuit par le
bruit monotone du piano et par le roulement des voitures,
indices de civilisation qui me firent regretter plus amèrement
que jamais ma pauvre thébaïde.



V


26 septembre.


J'ai eu la satisfaction de trouver dans la bibliothèque du
marquis les documents historiques qui me manquaient. Ils
proviennent effectivement de l'ancien chartrier de l'abbaye,
et offrent à la famille de Malouet, un intérêt particulier. Ce
fut un Guillaume Malouet, très-noble homme et chevalier, qui,
au milieu du XIIe siècle, du consentement de messieurs ses
fils, Hugues, Foulques, Jean et Thomas, restaura l'église et
fonda l'abbaye en faveur de l'ordre des bénédictins, pour le
salut de son âme et des âmes de ses pères, concédant à la
congrégation, entre autres jouissances et redevances, la nue
propriété des hommes de l'abbaye, la dîme de tous ses revenus,
la moitié de la laine de ses troupeaux, trois charges de cire
à toucher chaque année au Mont-Saint-Michel en mer, puis la
rivière, les landes, les bois et le moulin, -- _et molendinum in
eodem situ_. J'ai eu du plaisir à suivre, dans le mauvais latin
du temps, la description de ce paysage familier. Il n'a point
changé.

La charte de fondation est de 1145. Des chartes postérieures
prouvent que l'abbaye du Rozel était en possession, au XIIIe
siècle, d'une sorte de patriarcat sur tous les instituts de
l'ordre de saint Benoît qui existaient alors dans la province
de Normandie. Il s'y tenait chaque année un chapitre général
de l'ordre, présidé par l'abbé du Rozel, et où une dizaine
d'autres couvents étaient représentés par leurs plus hauts
dignitaires. La discipline, les travaux, le régime temporel et
spirituel de tous les bénédictins de la province y étaient
contrôlés et réformés avec une sévérité que les procès-verbaux
de ces petits conciles attestent dans le plus noble langage.
Ces scènes pleines de dignité se passaient dans cette salle
capitulaire aujourd'hui honteusement profanée.

Mon abbaye était donc, dans cette grande province, la première
d'un ordre illustre, dont le nom seul rappelle ce que le
travail a de plus noble et de plus austère. C'est un beau
titre, qui explique la magnificence de l'église, et qui doit
en préserver les restes. J'ai désormais sous la main les
éléments d'un travail intéressant et complet; mais je m'oublie
trop souvent dans la lecture de ces anciennes chartes remplies
de petits faits caractéristiques, d'incidents et de coutumes
empruntés à la vie de chaque jour, et qui me transportent dans
le coeur et dans la réalité même des âges écoulés: ces âges
vraisemblablement ne valaient pas le nôtre, mais du moins ils
en diffèrent, et nous n'en prenons d'ailleurs que ce qui nous
plaît. Peut-être aussi, quand nous aimons à nous approprier
par l'étude les idées, les émotions, les habitudes même des
hommes qui nous ont précédés sur la terre, sentons-nous la
douceur d'étendre dans le passé notre vie personnelle, que
borne un si court avenir, de remuer dans notre coeur, pendant
notre passage d'un jour, les sensations de plusieurs siècles.

A part les archives, cette bibliothèque est fort riche, et
cela me détourne. De plus, le tourbillon mondain qui sévit
dans le château ne laisse pas de porter quelques atteintes à
mon indépendance. Enfin, mes excellents hôtes me reprennent
souvent d'une main la liberté qu'ils me donnent de l'autre:
comme la plupart des gens du monde, ils ne se font pas une
idée très-nette de l'occupation suivie qui mérite le nom de
travail, et une heure ou deux de lecture leur paraissent le
dernier terme du labeur qu'un homme peut supporter dans sa
journée.

-- Soyez libre! montez à votre ermitage! travaillez à votre
aise! me dit chaque matin M. de Malouet; une heure après, il
est à ma porte.

-- Eh bien, travaillons-nous?

-- Mais oui, je commence.

-- Comment! diantre! il y a plus de deux heures que vous y
êtes! Vous vous tuez, mon ami. Au surplus, soyez libre!... Ah
çà! ma femme est au salon... Quand vous aurez fini, vous irez
lui tenir compagnie, n'est-ce pas?

-- Oui, certainement.

-- Mais seulement quand vous aurez fini, bien entendu!

Et il part pour la chasse ou pour une promenade au bord de la
mer. Quant à moi, préoccupé de l'idée que je suis attendu, et
voyant que je ne ferai plus rien qui vaille, je me décide
bientôt à aller rejoindre madame de Malouet, que je trouve en
grande conversation avec son curé ou avec Jacquemart (des
Deux-Sèvres): elle me dérange, je la gêne, et nous nous
sourions agréablement.

Voilà comment se passe en général le milieu du jour. -- Le
matin, je me promène à cheval avec le marquis, qui veut bien
m'épargner la cohue des grands carrousels. Le soir, je joue le
whist, puis je cause avec les dames, et j'essaye de me défaire
à leurs pieds de ma réputation et de ma peau d'ours, car
aucune originalité ne me plaît en moi, et celle-là moins
qu'une autre. Il y a dans le caractère sérieux, poussé jusqu'à
la raideur et jusqu'à la mauvaise grâce vis-à-vis des femmes,
quelque chose de cuistre qui messied aux plus grands talents
et qui ridiculise les petits. Je me retire ensuite, et je
travaille assez tard dans la bibliothèque. C'est un bon
moment.

La société habituelle du château se compose des hôtes du
marquis, qui sont toujours nombreux dans cette saison, et de
quelques personnes des environs. Ce grand train de maison a
surtout pour objet de fêter la fille unique de M. de Malouet,
qui vient chaque année passer l'automne dans sa famille. C'est
une personne d'une beauté sculpturale, qui s'amuse avec une
dignité de reine, et qui communique avec les mortels par des
monosyllabes dédaigneux, prononcés d'une voix de basse
profonde. Elle a épousé, il y a une douzaine d'années, un
Anglais attaché au corps diplomatique, lord A..., personnage
également beau et également impassible. Il adresse par
intervalles à sa femme un monosyllabe anglais auquel elle
répond imperturbablement par un monosyllabe français.
Cependant, trois petits lords, dignes du pinceau de Lawrence,
rôdent majestueusement autour de ce couple olympien, attestant
entre les deux nations une secrète intelligence qui se dérobe
au vulgaire.

Un couple à peine moins remarquable nous arrive chaque jour
d'un château voisin. Le mari est un M. de Breuilly, ancien
garde du corps et ami de coeur du marquis. C'est un vieillard
fort vif, encore beau cavalier et qui porte un chapeau trop
petit sur des cheveux gris coupés en brosse. Il a le travers
peut-être naturel, de scander ses mots, et de parler avec une
lenteur qui semble affectée. Il serait d'ailleurs fort
aimable, s'il n'avait l'esprit constamment torturé par une
ardente jalousie, et par un crainte non moins ardente de
laisser voir sa faiblesse, qui toutefois crève les yeux de
tout le monde. On s'explique mal comment, avec de pareilles
dispositions et beaucoup de bon sens, il a commis la faute
d'épouser à cinquante-cinq ans une femme jeune, jolie, et
créole, je crois, par-dessus la marché.

-- M. de Breuilly! dit le marquis, lorsqu'il me présenta au
pointilleux gentilhomme, -- mon meilleur ami, qui sera
infailliblement le vôtre, et qui, tout aussi infailliblement,
vous coupera la gorge si vous faites la cour à sa femme.

-- Mon dieu! mon ami, répondit M. de Breuilly avec un
ricanement des moins joyeux, et en accentuant chaque mot à sa
manière, pourquoi me donner à monsieur comme l'Othello bas
normand? Monsieur peut assurément,... monsieur est
parfaitement libre... Il connaît d'ailleurs et il sait
observer la limite des choses... Au surplus, monsieur, voici
madame de Breuilly, soufrez que je la recommande moi-même à
vos attentions.

Un peu surpris de ce langage, j'eus la bonhomie ou l'innocente
malice de l'interpréter littéralement. Je m'assis carrément à
côté de madame de Breuilly, et je me mis à lui faire ma cour,
en observant la limite des choses. Cependant, M. de Breuilly
nous surveillait de loin avec une mine extraordinaire; je
voyais étinceler sa prunelle grise, comme une cendre
incandescente; il riait aux éclats, grimaçait, piétinait, et
se désossait les doigts avec des craquements sinistres. M. de
Malouet vint à moi brusquement, m'offrit une carte de whist,
et, me tirant à l'écart:

-- Qu'est-ce qui vous prend? me dit-il.

-- Moi? rien.

-- Ne vous ai-je pas averti? C'est fort sérieux. Voyez
Breuilly! C'est la seule faiblesse de ce galant homme; chacun
la respecte ici. Faites de même, je vous en prie.

De la faiblesse de ce galant homme, il résulte que sa femme
est vouée dans le monde à une quarantaine perpétuelle. Le
caractère belliqueux d'un mari n'est souvent qu'un attrait de
plus pour la foudre; mais on hésite à risquer sa vie sans
l'apparence d'une compensation possible, et nous avons ici un
homme qui vous menace tout au moins d'un éclat public,
non-seulement avant moisson, comme on dit, mais même avant les
semailles. Cela décourage visiblement les plus entreprenants,
et il est fort rare que madame de Breuilly n'ait pas à sa
droite et à sa gauche deux places vides, malgré sa grâce
nonchalante, malgré ses grands yeux de créole, et en dépit de
ses regards plaintifs et suppliants qui semblent toujours dire
: "Mon Dieu! personne ne m'induira donc en tentation!"

Tu croirais que l'abandon où vit manifestement la pauvre femme
doit être pour son mari un motif de sécurité. Point. Son
ingénieuse manie sait y découvrir une cause nouvelle de
perplexités.

-- Mon ami, disait-il hier à M. de Malouet, tu sais que je ne
suis pas plus jaloux qu'un autre; mais, sans être Orosmane, je
ne prétends pas être Georges Dandin. Eh bien, une chose
m'inquiète, mon ami: as-tu remarqué qu'en apparence personne
ne fait la cour à ma femme?

-- Parbleu! si c'est là ce qui te préoccupe...

-- Sans doute: tu m'avoueras que cela n'est pas naturel. Ma
femme est jolie. Pourquoi ne lui fait-on pas la cour comme à
une autre? Il y a quelque chose là-dessous.

Heureusement, et au grand avantage de la question sociale,
toutes les jeunes femmes qui séjournent et se succèdent au
château ne sont point gardées par des dragons de cette taille.
Quelques-unes mêmes, et parmi elles deux ou trois Parisiennes
en vacances, affichent une liberté d'allures, un amour du
plaisir et une exagération d'élégance qui dépassent les bornes
de la discrétion. Tu sais que je n'apprécie pas beaucoup cette
manière d'être qui répond mal à l'idée que je me fais des
devoirs d'une femme, et même d'une femme du monde; mais je me
range sans hésiter du parti de ces évaporées; leur conduite me
paraît même l'idéal de la splendeur du vrai, quand j'entends
ici, le soir, certaines pieuses matrones distiller contre
elles, dans des commérages de portières, le venin de la plus
basse envie qui puisse gonfler un coeur départemental. Au
surplus, il n'est pas toujours nécessaire de quitter Paris
pour avoir le vilain spectacle de ces provinciales déchaînées
contre ce qu'elle appellent le vice, c'est à savoir la
jeunesse, l'élégance, la distinction, le charme, en un mot
tout ce que les bonnes dames n'ont plus ou n'ont jamais eu.

Toutefois, quelque dégoût que les chastes mégères m'inspirent
pour la vertu qu'elles prétendent soutenir (ô vertu! que de
crimes on commet en ton nom!), je suis forcé, à mon vif
regret, de m'accorder avec elles sur un point, et de convenir
qu'une de leurs victimes au moins donne une apparence de
justice à leur réprobation et à leurs calomnies. L'ange même
de la bienveillance se voilerait la face devant ce modèle
achevé de dissipation, de turbulence, de futilité, et
finalement d'extravagance mondaine, qui s'appelle de son nom
la comtesse de Palme, et de son surnom -- la petite comtesse:
surnom assez impropre d'ailleurs, car la dame n'est point
petite, mais simplement mince et élancée. Madame de Palme a
vingt-cinq ans: elle est veuve; elle demeure l'hiver à Paris
chez une soeur, et l'été dans un manoir de Normandie, chez sa
tante, madame de Pontbrian. Permets que je me défasse d'abord
de la tante.

Cette tante, qui est d'une très-ancienne noblesse, se
distingue à première vue par un double mérite, par la ferveur
de ses opinions héréditaires et par une dévotion stricte. Ce
sont deux titres de recommandation que j'admets pleinement
pour mon compte. Tout principe ferme et tout sentiment sincère
commandent en ce temps-ci un respect particulier.
Malheureusement, madame de Pontbrian me paraît être du nombre
de ces grandes dévotes qui sont de fort petites chrétiennes.
Elle est de celles qui, réduisant à quelques menues
observances, dont elles sont ridiculement fières, tous les
devoirs de leur foi religieuse ou politique, prêtent à l'une
et à l'autre une mine revêche et haïssable, dont l'effet n'est
pas précisément d'attirer des prosélytes. Les pratiques, en
toute chose, suffisent à sa conscience: du reste, aucune
trace de charité, de bonté, aucune trace surtout d'humilité.
Sa généalogie, son assiduité aux églises, et ses pèlerinages
annuels auprès d'un illustre exilé (qui probablement se
passerait fort de voir ce visage) inspirent à cette fée une si
haute idée d'elle-même et un si profond mépris pour son
prochain, qu'elle en est véritablement insociable. Elle
demeure sans cesse absorbée, avec une physionomie de relique,
dans le culte de latrie qu'elle croit se devoir à elle-même.
Elle ne daigne parler qu'à Dieu, et il faut que Dieu soit
vraiment le bon Dieu s'il l'écoute.

Sous le patronage nominal de cette duègne mystique, la petite
comtesse jouit d'une indépendance absolue dont elle use à
outrance. Après avoir passé l'hiver à Paris, où elle crève
régulièrement deux chevaux et un cocher par mois pour se
donner le plaisir de faire un tour de valse chaque soir dans
une demi-douzaine de bals différents, madame de Palme sent le
besoin de goûter la paix des champs. Elle arrive chez sa
tante, elle saute sur un cheval et part au galop. Peu lui
importe où elle va, pourvu qu'elle aille. Le plus souvent,
elle vient au château de Malouet, où l'excellente maîtresse du
logis lui témoigne une prédilection que je ne m'explique pas.
Familière avec les hommes, impertinente avec les femmes, la
petite comtesse offre une large prise aux hommages les plus
indiscrets des uns, à la haine jalouse des autres.
Indifférente aux outrages de l'opinion, elle semble respirer
volontiers l'encens le plus grossier de la galanterie; mais ce
qu'il lui faut avant tout, c'est le bruit, le mouvement, le
tourbillon, le plaisir mondain poussé jusqu'à sa fougue la
plus extrême et la plus étourdissante; ce qu'il lui faut
chaque matin, chaque soir et chaque nuit, c'est une chasse à
toute volée qu'elle dirige avec frénésie, un lansquenet
d'enfer où elle fasse sauter la banque, un cotillon échevelé
qu'elle mène jusqu'à l'aurore. Un seul temps d'arrêt, une
minute de repos, de recueillement, de réflexion, -- dont elle
est d'ailleurs incapable, -- la tuerait. Jamais existence ne
fut à la fois plus remplie et plus vide, jamais activité plus
incessante et plus stérile.

C'est ainsi qu'elle traverse la vie à la hâte et sans
débrider, gracieuse, insouciante, affairée et ignorante comme
son cheval. Quand elle touchera le poteau fatal, cette femme
tombera du néant de son agitation dans le néant du repos
éternel, sans que jamais l'ombre d'une idée sérieuse, la
notion la plus faible du devoir, le nuage le plus léger d'une
pensée digne d'un être humain, aient effleuré, même en rêve,
le cerveau étroit que recouvre son front pur, souriant et
stupide. On pourrait dire que la mort, à quelque âge qu'elle
doive la surprendre, trouvera la petite comtesse telle qu'elle
sortit du berceau, s'il était permis de penser qu'elle en a
retenu l'innocence comme elle en a gardé la profonde
puérilité.

Cette folle a-t-elle une âme? -- Le mot de néant m'est échappé.
C'est qu'en vérité il m'est difficile de concevoir ce qui
pourrait survivre à ce corps une fois qu'il aura perdu la
fièvre vaine et le souffle frivole qui semblent seuls
l'animer.

Je connais trop le misérable train du monde pour prendre à la
lettre les accusations d'immoralité dont madame de Palme est
ici l'objet de la part des sorcières, et de la part aussi de
quelques rivales qui ont la bonté de porter envie à son
mérite. Ce n'est pas à ce point de vue, tu le comprends, que
je la traite avec cette rigueur. Les hommes, lorsqu'ils se
montrent impitoyables pour certaines fautes, oublient trop
qu'ils ont tous plus ou moins passé une partie de leur vie à
les provoquer pour leur compte. Mais il y a dans le type
féminin que je viens de t'esquisser quelques chose de plus
choquant pour moi que l'immoralité même, qui, du reste, en est
difficilement séparable. Aussi, malgré mon désir de ne me
singulariser en rien, n'ai-je pu prendre sur moi de me joindre
au cortège d'admirateurs que madame de Palme traîne après son
char. Je ne sais si


Le tyran dans sa cour remarqua mon absence;


je serais tenté de le croire quelquefois aux regards
d'étonnement et de dédain dont on me foudroie en passant; mais
il est plus simple d'attribuer ces symptômes hostiles à
l'antipathie naturelle qui sépare deux créatures aussi
dissemblables que nous le sommes. Je la regarde parfois de mon
côté avec la surprise ébahie que doit éveiller chez tout être
pensant la monstruosité d'un tel phénomène psychologique. De
toute façon, nous sommes quittes.

Je devrais plutôt dire: nous étions quittes, car nous ne le
sommes véritablement plus depuis une petite aventure assez
cruelle qui m'est arrivée hier soir, et qui me constitue, dans
mon compte courant avec madame de Palme, une avance
considérable, qu'elle aura de la peine à regagner. -- Je t'ai
dit que madame de Malouet, par je ne sais quel raffinement de
charité chrétienne, témoignait une vraie prédilection à la
petite comtesse. Je causais hier soir avec la marquise dans un
coin du salon: je pris la liberté de lui dire en riant que
cette prédilection, venant d'une femme comme elle, était d'un
mauvais exemple, que je n'avais jamais bien compris, pour moi,
ce passage de l'Evangile où le retour d'un seul pécheur est
célébré par-dessus le mérite assidu d'un millier de justes, et
que cela m'avait toujours paru très-décourageant pour les
justes.

-- D'abord, me dit madame de Malouet, les justes ne se
découragent point: ensuite, il n'y en a pas. -- Croyez-vous en
être un, vous, par hasard?

-- Pour cela, non: je sais parfaitement le contraire.

-- Eh bien, où prenez-vous le droit de juger si sévèrement
votre prochain?

-- Je ne reconnais pas madame de Palme pour mon prochain.

-- C'est commode. Madame de Palme, monsieur, a été mal élevée,
mal mariée et toujours gâtée; mais, croyez-moi, c'est un vrai
diamant dans sa gangue.

-- Je ne vois que la gangue.

-- Et soyez sûr qu'il ne lui faut qu'un bon ouvrier, j'entends
un bon mari, qui sache le tailler et le polir.

-- Permettez-moi de plaindre ce futur lapidaire.

Madame de Malouet agita son pied sur le tapis et laissa voir
quelques autres signes d'impatience, que je ne sus d'abord
comment interpréter, car elle n'a jamais d'humeur; mais
soudain une pensée, que je crus lumineuse, me traversa
l'esprit: je ne doutai pas que je n'eusse enfin découvert le
côté faible et l'unique défaut de cette charmante vieille
femme. Elle était possédée de la manie de faire des mariages,
et, dans son désir chrétien d'arracher la petite comtesse à
l'abîme de perdition, elle méditait secrètement de m'y
précipiter avec elle, quoique indigne. Pénétré de cette
conviction modeste, je me tins sur une défensive qui me
semble, à l'heure qu'il est, d'un beau ridicule.

-- Mon Dieu! dit madame de Malouet, parce que vous doutez de sa
littérature!...

-- Je ne doute pas de sa littérature, dis-je: je doute qu'elle
sache lire.

-- Mais enfin, sérieusement, que lui reprochez-vous, voyons?
reprit madame de Malouet d'une voix singulièrement émue.

Je voulus démolir d'un seul coup le rêve matrimonial dont je
supposais que se berçait la marquise.

-- Je lui reproche, répondis-je, de donner au monde le
spectacle, souverainement irritant même pour un profane comme
moi, de la nullité triomphante et du vice superbe. Je ne vaux
pas grand'chose, c'est vrai, et je n'ai point le droit de
juger, mais il y a en moi, comme dans tout public de théâtre,
un fond de raison et de moralité qui se soulève en face des
personnages complétement dénués de bon sens ou de vertu et qui
ne veut pas qu'ils triomphent.

L'agitation de la vieille dame redoubla.

-- Pensez-vous que je la recevrais, si elle méritait toutes les
pierres que la calomnie lui jette?

-- Je pense qu'il vous est impossible de croire au mal.

-- Bah! je vous assure que vous ne faites pas ici preuve de
pénétration. Ces histoires d'amour qu'on lui prête, ça lui
ressemble si peu! C'est une enfant qui ne sait pas seulement
ce que c'est que d'aimer!

-- J'en suis persuadé, madame. Sa coquetterie banale en est une
preuve suffisante. Je suis même prêt à jurer que les
entraînements de l'imagination ou de la passion sont
complétement étrangers à ses erreurs, qui de la sorte
demeurent sans excuse.

-- Oh! mon Dieu! s'écria madame de Malouet en joignant les
mains, taisez-vous donc! c'est une pauvre enfant abandonnée!
Je la connais mieux que vous... Je vous atteste que, sous son
apparence beaucoup trop légère, j'en conviens, elle a dans le
fond autant de coeur que d'esprit.

-- C'est précisément ce que je pense, madame; autant de l'un
que de l'autre.

-- Ah! c'est vraiment insupportable! murmura madame de Malouet
en laissant retomber ses bras comme désespérée.

Au même instant, je vis s'agiter violemment le rideau qui
couvrait à demi la porte près de laquelle nous étions assis,
et la petite comtesse, quittant la cachette où l'avait
confinée l'exigence de je ne sais quel jeu, se montra un
moment à nos yeux dans la baie de la porte, et alla rejoindre
le groupe des joueurs qui se tenait dans un petit salon
voisin. Je regardai madame de Malouet:

-- Comment! elle était là?

-- Parfaitement. Elle nous entendait, et, de plus, elle nous
voyait. J'ai eu beau multiplier les signes, vous étiez parti!

Je demeurai un peu confus. Je regrettais la dureté de mes
paroles, car, en attaquant si violemment cette jeune femme,
j'avais cédé à l'entraînement de la controverse plutôt qu'à un
sentiment d'animadversion sérieuse. Au fond, elle m'est
indifférente, mais c'est un peu trop de l'entendre vanter.

-- Et maintenant, que dois-je faire? dis-je à madame de
Malouet.

Elle réfléchit un moment, et me répondit, en haussant
légèrement les épaules:

-- Ma foi, rien: c'est ce qu'il y a de mieux.

Le moindre souffle fait déborder une coupe pleine: c'est
ainsi que le petit désagrément de cette scène semble avoir
exagéré le sentiment d'ennui qui ne me quitte guère depuis mon
arrivée dans ce lieu de plaisance. Cette gaieté continue, ce
mouvement convulsif, ces courses, ces danses, ces dîners,
cette allégresse sans trêve et cet éternel bruit de fête
m'importunent jusqu'au dégoût. Je regrette amèrement le temps
que j'ai perdu à des lectures et à des recherches qui ne
concernent en rien ma mission officielle, et n'en ont guère
avancé le terme; je regrette les engagements que les aimables
instances de mes hôtes ont arrachés à ma faiblesse; je
regrette ma vallée de Tempé; par-dessus tout, Paul, je te
regrette. Il y a certainement dans ce petit centre social
assez d'esprits distingués et bienveillants pour former les
éléments des relations les plus agréables et même les plus
élevées; mais ces éléments se trouvent noyés dans la cohue
mondaine et vulgaire. On ne les en dégage qu'avec peine, avec
gêne, et jamais sans mélange. M. et madame de Malouet, M. de
Breuilly même, quand sa jalousie insensée ne le prive pas de
l'usage de ses facultés, sont certainement des intelligences
et des coeurs d'élite; mais la seule différence des années
ouvre des abîmes entre nous. Quant aux jeunes gens et aux
hommes de mon âge que je rencontre ici, ils marchent tous d'un
pas plus ou moins alerte dans le chemin de madame de Palme. Il
suffit que je ne les y suive pas pour qu'ils me témoignent une
sorte de froideur voisine de l'antipathie. Ma fierté n'essaye
pas de rompre cette glace, bien que deux ou trois parmi eux me
semblent bien doués, et révèlent des instincts supérieurs à la
vie qu'ils ont adoptée.

Il est une question que je me pose quelquefois à ce sujet:
valons-nous mieux, toi et moi, jeune Paul, que cette foule de
joyeux compagnons et d'aimables viveurs, ou bien en différons-nous
simplement? Comme nous, ils ont de l'honnêteté et de
l'honneur; comme nous, ils n'ont ni vertu ni religion
proprement dites. Jusque-là, nous sommes égaux. Nos goûts
seuls et nos plaisirs ne se ressemblent pas: toutes leurs
préoccupations appartiennent aux légers propos du monde, aux
soins de la galanterie et à l'activité matérielle; les nôtres
se donnent avec une prédilection presque exclusive à
l'exercice de la pensée, aux talents de l'esprit, aux oeuvres
bonnes ou mauvaises de l'intelligence. Au point de vue de la
vérité humaine et suivant l'estime commune, il n'est guère
douteux que la différence ne soit ici à notre avantage; mais,
dans un ordre plus élevé, dans l'ordre moral, et, pour ainsi
dire, devant Dieu, cette supériorité se soutient-elle? Ne
faisons-nous, comme eux, que céder à un penchant qui nous
entraîne d'un côté plutôt que d'un autre, ou obéissons-nous à
un grand devoir? Quel est aux yeux de Dieu le mérite de la vie
intellectuelle? Il me semble quelquefois que nous professons
pour la pensée une sorte de culte païen dont il ne tient nul
compte, et qui peut-être même l'offense. Plus souvent je crois
qu'il veut qu'on use de la pensée, dût-on même la tourner
contre lui, et qu'il agrée comme des hommages tous les
frémissements de ce noble instrument de joie et de torture
qu'il a mis en nous.

La tristesse n'est-elle pas, aux époques de doute et de
trouble, une sorte de piété? J'aime à l'espérer. Nous
ressemblons un peu, toi et moi, à ces pauvres sphinx rêveurs
qui demandent vainement, depuis tant de siècles, aux thébaïdes
du désert le mot de l'éternelle énigme. Serait-ce une folie
plus grande et plus coupable que l'insouciance heureuse de la
petite comtesse! Nous verrons bien. En attendant, garde, pour
l'amour de moi, ce fond de mélancolie sur lequel tu brodes ta
douce gaieté; car, Dieu merci, tu n'es pas un pédant: tu sais
vivre, tu sais rire, et même aux éclats; mais ton âme est
triste jusqu'à la mort, et c'est pourquoi j'aime jusqu'à la
mort ton âme fraternelle.



VI


1er octobre.


Paul, il se passe quelque chose ici qui ne me plaît pas. Je
voudrais avoir ton avis: envoie-le-moi le plus tôt possible.

Jeudi matin, après avoir terminé ma lettre, je descendis pour
la remettre au courrier, qui part de bonne heure; puis, comme
il ne restait que quelques minutes avant le déjeuner, j'entrai
dans le salon, qui était encore désert. Je feuilletais
tranquillement une Revue au coin du feu, quand la porte
s'ouvrir brusquement: j'entendis le craquement et les
froissements d'une robe de soie trop large pour franchir
aisément une ouverture d'un mètre, et je vis paraître la
petite comtesse: elle avait passé la nuit au château? -- Si tu
te rappelles le fâcheux dialogue où je m'étais empêtré dans la
soirée de la veille, et que madame de Palme avait surpris d'un
bout à l'autre, tu comprendras sans peine que cette dame fût
la dernière personne du monde avec laquelle il pouvait m'être
agréable de me trouver en tête-à-tête ce matin-là.

Je me levai, et je lui adressai une profonde révérence: elle
y répondit par une inclination qui, bien que légère, était
encore plus que je ne méritais de sa part. Les premiers pas
qu'elle fit dans le salon, après m'avoir aperçu, étaient
marqués d'une sorte d'hésitation et pour ainsi dire de
flottement: c'était l'allure d'une perdrix légèrement touchée
dans l'aile et un peu étourdie du coup. Irait-elle au piano, à
la fenêtre, à droite, à gauche ou en face? -- Il était clair
qu'elle l'ignorait elle-même; mais l'indécision n'est point le
défaut de ce caractère: elle eut vite pris son parti, et,
traversant l'immense salon d'une marche très-ferme, elle se
dirigea vers la cheminée, c'est-à-dire vers mon domaine
particulier.

Debout devant mon fauteuil et ma _Revue_ à la main, j'attendais
l'événement avec une gravité apparente qui cachait mal, je le
crains, une assez forte angoisse intérieure. J'avais lieu, en
effet, d'appréhender une explication et une scène. En toute
circonstance de ce genre, les sentiments naturels à notre coeur
et le raffinement qu'y ajoutent l'éducation et l'usage du
monde, la liberté absolue de l'attaque et les bornes étroites
de la défense permise, donnent aux femmes une supériorité
écrasante sur tout homme qui n'est pas un mal-appris ou un
amant. Dans la crise spéciale qui me menaçait, la vive
conscience de mes torts, le souvenir de la forme presque
injurieuse sous laquelle mon offense s'était produite,
achevaient de m'interdire toute pensée de résistance; je me
voyais livré pieds et poings liés à la vindicte effrayante
d'une femme jeune, impérieuse et courroucée. Mon attitude
était donc fort pauvre.

Madame de Palme s'arrêta à deux pas de moi, étala sa main
droite sur le marbre de la cheminée, et allongea vers la
flamme du foyer la pantoufle mordorée qui emprisonnait son
pied gauche. Ayant accompli cette installation préalable, elle
se tourna vers moi, et, sans m'adresser un seul mot, elle
parut jouir de ma contenance, qui, je te le répète, ne valait
rien. Je résolus de me rasseoir et de reprendre ma lecture;
mais, auparavant, et en guise de transition, je crus devoir
dire poliment:

-- Vous ne voulez pas cette _Revue_, madame?

-- Merci, monsieur, je ne sais pas lire.

Telle fut la réponse qui me fut aussitôt décochée d'une voix
brève. Je fis de la tête et de la main un geste courtois, par
lequel je semblais compatir doucement à l'infirmité qui
m'était révélée; après quoi, je m'assis. J'étais plus
tranquille. J'avais reçu le feu de mon adversaire. L'honneur
me paraissait satisfait.

Néanmoins, au bout de quelques minutes de silence, je
recommençai à sentir l'embarras de ma situation; j'essayais
vainement de m'absorber dans ma lecture; je voyais une foule
de petites pantoufles mordorées miroiter sur le papier. Une
scène ouverte m'eût décidément semblé préférable à ce
voisinage incommode et persistant, à la muette hostilité que
trahissaient à mon regard furtif le pied agité de madame de
Palme, le cliquetis de ses bagues sur la tablette de marbre et
la mobilité palpitante de sa narine. Je poussai donc malgré
moi un soupir de soulagement quand la porte, s'ouvrant tout à
coup, introduisit sur le théâtre un nouveau personnage que je
pouvais considérer comme un allié. C'était une dame, amie
d'enfance de lady A..., et qui se nomme madame Durmaître. Elle
est veuve et infiniment belle; elle se distingue par un degré
de folie moindre au milieu des folles mondaines. A ce titre,
et aussi bien en raison de ses charmes supérieurs, elle a
conquis dès longtemps l'inimitié de madame de Palme, qui, par
allusion aux toilettes sombres de sa rivale, au caractère
languissant de sa beauté et à sa conversation un peu
élégiaque, se plaît à l'appeler, entre jeunes gens, la _veuve
du Malabar_. Madame Durmaître manque positivement d'esprit;
elle a de l'intelligence, un peu de littérature et beaucoup de
rêverie. Elle se pique d'un certain art de conversation. Me
voyant dépourvu moi-même de tout autre talent de société, elle
s'est mis dans la tête que je devais avoir celui-là, et a
entrepris de s'en assurer. Il s'en est suivi entre nous un
commerce assez assidu et presque cordial; car, si je n'ai pu
répondre à toutes ses espérances, j'écoute du moins avec une
attention religieuse le petit pathos mélancolique dont elle
est coutumière. J'ai l'air de le comprendre, et elle m'en sait
gré. La vérité est que je ne me lasse point d'entendre sa
voix, qui est une musique, de regarder ses traits, qui sont
d'une exquise pureté, et d'admirer ses grands yeux noirs,
qu'un rideau de cils épais enveloppe d'une ombre mystique.
Quoi qu'il en soit, ne t'inquiète pas: j'ai décidé que la
saison d'être aimé, et d'aimer par conséquent, était passée
pour moi; or, l'amour est une maladie qu'on n'a point quand on
s'attache sincèrement à en réprimer les premières convulsions.

Madame de Palme s'était retournée au bruit de la porte: quand
elle reconnut madame Durmaître, un éclair féroce jaillit de
son oeil bleu; le hasard lui envoyait une proie. Elle laissa la
belle veuve faire quelques pas vers nous avec la lenteur
traînante et douloureuse qui caractérise son allure, et,
partant d'un éclat de rire:

-- Brava! dit-elle avec emphase: la marche du supplice! la
victime traînée à l'autel! Iphigénie... ou plutôt Hermione...


Pleurante après son char vous voulez qu'on me voie!


Qui est-ce donc qui a fait ce vers-là?... Je suis si
ignorante!... Ah! c'est votre ami M. de Lamartine, je crois!
Il pensait à vous, ma chère!

-- Ah! vous citez des vers maintenant, chère madame? dit madame
Durmaître, qui n'a point la réplique.

-- Pourquoi pas, chère madame? En avez-vous le monopole?
"Pleurante après son char..." J'ai entendu dire cela à
Rachel... Au fait, ça n'est pas de Lamartine, c'est de
Boileau... Je vous dirai, ma petite Nathalie, que j'ai
l'intention de vous demander des leçons de conversation
sérieuse et vertueuse... C'est si amusant! et, pour commencer,
voyons, lequel préférez-vous, de Lamartine ou de Boileau?

-- Mais, Bathilde, il n'y a aucun rapport, répondit madame
Durmaître avec assez de bon sens et avec beaucoup trop de
bonne foi.

-- Ah! reprit madame de Palme.

Et, me montrant du doigt tout à coup:

-- Vous préférez peut-être monsieur, qui fait aussi des vers?

-- Non, madame, dis-je, c'est une erreur; je n'en fais pas.

-- Ah! je croyais. Pardon!

Madame Durmaître, qui doit sans doute à la conscience de sa
beauté souveraine son inaltérable sérénité d'âme, s'était
contentée de sourire avec une nonchalance dédaigneuse. Elle se
laissa tomber dans le fauteuil que je lui abandonnais.

-- Quel temps triste! me dit-elle; vraiment, ce ciel d'automne
pèse sur l'âme! Je regardais tout à l'heure par la fenêtre:
tous les arbres ressemblent à des cyprès, et toute la campagne
à un cimetière. On dirait que...

-- Non, ah! non,... je vous en prie, Nathalie, interrompit
madame de Palme, arrêtez-vous là. C'est assez folâtrer à jeun.
Vous vous ferez mal.

-- Ah çà! ma chère Bathilde, il faut décidément que vous ayez
passé une fort mauvaise nuit, dit la belle veuve .

-- Moi, ma chère amie? ah! ne dites donc pas ça! J'ai fait des
rêves célestes,... j'ai eu des extases... des extases, vous
savez?... Mon âme s'est entretenue avec des âmes... pareilles
à votre âme... Des anges m'ont souri à travers des cyprès,...
et _coetera_ pantoufles!

Madame Durmaître rougit légèrement, haussa les épaules et prit
la _Revue_ que j'avais posée sur la cheminée.

-- A propos, Nathalie, reprit madame de Palme, savez-vous qui
nous aurons aujourd'hui à dîner, en fait d'hommes?

L'excellente Nathalie nomma M. de Breuilly, deux ou trois
autres personnages mariés et le curé de la commune.

-- Alors, je vais partir après le déjeuner, dit la petite
comtesse en me regardant.

-- C'est fort gracieux pour nous, murmura madame Durmaître.

-- Vous savez, répliqua l'autre avec un aplomb imperturbable,
que je n'aime que la société des hommes, et il y a trois
classes d'individus que je considère comme n'appartenant pas à
ce sexe, ni à aucun autre: ce sont les hommes mariés, les
prêtres et les savants. En terminant cette sentence, madame de
Palme m'adressa un nouveau regard dont je n'avais, d'ailleurs,
nul besoin pour comprendre qu'elle me faisait figurer dans sa
classification des espèces neutres: ce ne pouvait être que
parmi les individus de la troisième catégorie, bien que je n'y
aie aucun droit; mais on est savant à peu de frais pour ces
dames.

Cependant, le son d'une cloche retentit presque aussitôt dans
la cour du château, et elle reprit:

-- Ah! voilà le déjeuner, Dieu merci, car j'ai une faim
diabolique, n'en déplaise aux purs esprits et aux âmes en
peine.

Elle fit alors une glissade jusqu'à l'autre extrémité du salon
et alla sauter au cou du marquis de Malouet, qui entrait suivi
de ses hôtes. Pour moi, je m'empressai d'offrir mon bras à
madame Durmaître et de lui faire oublier, à force de
politesses, l'orage que venait d'attirer sur elle l'ombre de
sympathie qu'elle me témoigne.

Ainsi que tu as pu le remarquer, la petite comtesse avait fait
preuve dans le cours de cette scène, comme toujours, d'une
liberté de langage sans mesure et sans goût; mais elle y avait
déployé plus de ressources d'esprit que je ne lui en
supposais, et, quoiqu'elle les eût dirigées contre moi, je ne
pus me défendre de lui en savoir gré, -- tant je hais les
bêtes, que j'ai toujours trouvées en ce monde plus
malfaisantes que les méchants. D'ailleurs pour être juste, les
représailles dont je venais d'être l'objet, à part la
circonstance qu'elles avaient frappé les trois quarts du temps
sur une tête innocente, me semblaient d'assez bonne guerre:
elles ne partaient point d'un fond mauvais; elles avaient une
tournure d'espièglerie plutôt que ce caractère de sérieuse
méchanceté auquel se monte si aisément une haine de femme, et
pour de moindres provocations que celles dont la petite
comtesse avait eu à se plaindre. En résumé, j'avais souri
intérieurement plus d'une fois pendant cette escarmouche, et
l'impression qu'elle me laissait sur le compte de mon ennemie
était plutôt atténuante qu'aggravante. A l'éloignement et au
dédain, que m'inspirait la mondaine extravagante, se mêlait
désormais une nuance de douce pitié pour l'enfant mal élevée
et pour la femme mal dirigée.

Les femmes sont habiles à saisir les nuances, et celle-ci
n'échappa point à madame de Palme. Elle eut vaguement
conscience de mon léger retour d'opinion vers elle; elle ne
tarda pas même à s'en exagérer la portée et à prétendre en
abuser. Pendant deux jours, elle me harcela de traits piquants
que je supportai avec bonhomie, et auxquels je répondis même
par quelques attentions, car j'avais encore sur le coeur les
rudes expressions de mon dialogue avec madame de Malouet, et
je ne croyais pas les avoir suffisamment expiées par le faible
martyre que j'avais subi, le lendemain, en commun avec la
belle veuve du Malabar.

Il n'en fallut pas davantage pour que madame Bathilde de Palme
s'imaginât qu'elle pouvait me traiter en pays conquis et
joindre Ulysse à ses compagnons. Avant-hier, dans la journée,
elle avait essayé à plusieurs reprises la mesure de son
pouvoir naissant sur mon coeur et sur ma volonté, en me
demandant deux ou trois petits offices de cavalier servant,
offices dont chacun ici ambitionne l'honneur avec émulation,
et dont je m'acquittai pour ma part avec politesse, mais avec
une froideur évidente. Ces jolis actes de servage ont
quelquefois du charme, et surtout quand ils ne sont pas
imposés; mais tous les âges et tous les caractères ne sont
point faits pour s'y plier avec la même bonne grâce. Les
esprits graves et les naturels un peu raides, sans jamais se
refuser d'une façon maussade à ce que peut exiger en ce genre
le simple savoir-vivre, doivent s'en tenir au nécessaire et ne
pas rechercher des fonctions que la jeunesse et une certaine
souplesse élégante sauvent seules du ridicule.

Cependant, malgré l'extrême réserve avec laquelle je l'étais
prêté, tout le jour, à ces épreuves, madame de Palme crut à
son entier succès; elle jugea étourdiment qu'il ne lui restait
plus qu'à river ma chaîne et à me joindre à son triomphe,
faible supplément de gloire assurément, mais qui enfin avait à
ses yeux le mérite de lui avoir été contesté. Dans la soirée,
comme je quittais la table de whist, elle s'avança vers moi
délibérément et me pria de lui faire l'honneur de figurer avec
elle dans la danse de caractère qu'on nomme cotillon. Je
m'excusai, en riant, sur ma complète inexpérience; elle
insista, me déclarant que j'avais évidemment des dispositions
pour la danse, et me rappelant l'agilité dont j'avais donné
des preuves dans la forêt. Enfin, pour terminer le débat, elle
m'entraîna familièrement par le bras, en ajoutant qu'elle
n'avait pas l'habitude de se voir refusée.

-- Ni moi, madame, dis-je, celle de me donner en spectacle.

-- Quoi! pas même pour me plaire?

-- Pas même pour cela, madame, et quand même ce serait l'unique
moyen d'y réussir.

Je la saluai en souriant sur ces mots, que j'avais accentués
d'une manière si positive, qu'elle n'insista plus. Elle quitta
mon bras brusquement et alla rejoindre un groupe de danseurs
qui nous observait de loin avec un intérêt manifeste. Elle y
fut accueillie par des chuchotements et des sourires, auxquels
elle répondit par quelques phrases rapides, dont je n'entendis
que le mot _revanche_. Je n'y fis pas autrement attention pour
l'instant, et mon âme alla s'entretenir dans les nuages avec
l'âme de madame Durmaître.

Le lendemain, une grande chasse devait avoir lieu dans la
forêt. Je m'étais arrangé pour n'y point prendre part, voulant
profiter d'une journée entière de solitude pour pousser mon
malheureux travail. Vers midi, les chasseurs se réunirent dans
la cour du château, qui retentit pendant un quart d'heure du
son éclatant des trompes, du piétinement des chevaux et des
aboiements de la meute. Puis cette mêlée tumultueuse
s'engouffra dans l'avenue; le bruit s'éteignit peu à peu, et
je demeurai maître de moi et de mon esprit, dans un silence
d'autant plus doux qu'il est singulièrement rare sous ce
méridien.

Je jouissais, depuis quelques minutes, de mon isolement, et je
feuilletais, en souriant à mon bonheur, les pages in-folio de
la _Neustria pia_, quand je crus entendre un cheval galoper dans
l'avenue, et bientôt après sur le pavé de la cour.

-- Quelque chasseur en retard! me dis-je à part moi.

En prenant ma plume, je commençai à extraire de l'énorme
volume le passage relatif aux chapitres généraux des
bénédictins; mais une nouvelle et plus grave interruption vint
m'affliger: on frappait à la porte de la bibliothèque. Je
secouai la tête avec humeur, et je dis: "Entrez!" du ton dont
j'aurais pu dire: "Sortez!" On entra. J'avais vu, peu
d'instant auparavant, madame de Palme prendre son vol, avec
ses plumes, en tête de la cavalcade, et je ne fus pas
médiocrement surpris de la retrouver à deux pas de moi, dès
que la porte se fut ouverte. -- Elle avait la tête nue et les
cheveux attifés en arrière d'une façon bizarre: elle tenait
d'une main sa cravache et relevait de l'autre la queue
traînante de ses longues jupes d'amazone. L'animation de la
course qu'elle venait de faire semblait encore exagérer
l'expression d'audace qui est habituelle à son regard et à ses
traits. Et portant sa voix était moins assurée qu'à
l'ordinaire, lorsqu'elle me dit, à peine entrée:

-- Ah! pardon!... est-ce que madame de Malouet n'est pas ici?

Je m'étais levé de toute ma grandeur.

-- Non, madame, elle n'est pas ici.

-- Ah! pardon!... Vous ne savez pas où elle est?

-- Non, madame, mais je vais m'en informer, si vous le désirez.

-- Merci, merci... Je vais la trouver... C'est qu'il m'est
arrivé un accident...

-- Vraiment, madame?

-- Oh! fort peu de chose,... une branche a déchiré le bourdalou
de mon chapeau, et mes plumes sont tombées...

-- Vos plumes bleues, madame?

-- Oui,... mes plumes bleues... Enfin, je suis revenue au
château pour faire recoudre mon bourdalou... Vous êtes bien là
pour travailler?

-- Parfaitement, madame, on ne peut mieux.

-- Etes-vous très-occupé dans ce moment-ci?

-- Mais oui, madame, assez occupé.

-- Ah! tant pis!

-- Pourquoi donc?

-- Parce que... j'avais envie,... l'idée m'était venue de vous
demander de m'accompagner à la forêt... Ces messieurs seront
presque arrivés quand je repartirai,... et je ne puis guère
m'en aller seule,... si loin...

En gazouillant du bout des lèvres cette explication un peu
embrouillée, la petite comtesse avait un air à la fois
sournois et troublé qui fortifia beaucoup le sentiment de
défiance que la gaucherie de son entrée avait fait naître dans
mon esprit.

-- Madame, lui dis-je, vous me désespérez: je regretterai
toute ma vie d'avoir laissé échapper l'occasion charmante que
vous daignez m'offrir, mais il faut que le courrier de demain
emporte ce travail, que le ministre attend avec une extrême
impatience.

-- Vous avez peur de perdre votre place?

-- Je n'en ai pas, madame; ainsi...

-- Eh bien, laissez attendre le ministre pour moi; ça me
flattera.

-- C'est impossible, madame.

Elle prit un ton fort sec:

-- Mais... c'est trop singulier!... Comment! vous ne tenez pas
plus que cela à m'être agréable?

-- Madame, lui dis-je assez sèchement, à mon tour, je tiendrais
beaucoup à vous être agréable, mais je ne tiens nullement à
vous faire gagner votre pari.

Je lançais cette insinuation un peu au hasard, m'appuyant sur
quelques souvenirs et sur quelques indices que tu as pu
recueillir çà et là dans mon récit. Toutefois, j'avais touché
juste. Madame de Palme rougit jusqu'au front, balbutia deux ou
trois paroles que je n'entendis pas, et sortit de
l'appartement, ayant perdu toute contenance.

Cette déroute précipitée me laissa moi-même très-confus. Je ne
saurais admettre que nous devions pousser le respect pour le
sexe faible jusqu'à nous prêter sottement à tous les caprices
et à toutes les entreprises qu'il peut plaire à une femme de
diriger contre notre repos ou contre notre dignité; mais notre
droit de légitime défense en de telles rencontres est
circonscrit dans des limites étroites et délicates que je
craignais d'avoir franchies. Il suffisait que madame de Palme
fût isolée dans le monde, et sans autre protection que son
sexe, pour qu'il me parût extrêmement pénible d'avoir cédé,
sans mesure, à l'irritation, juste d'ailleurs, que m'avait
causée son impertinente récidive. Comme j'essayais d'établir
entre nos torts réciproques une balance qui calmât mes
scrupules, on frappa de nouveau à la porte de la bibliothèque.

Ce fut cette fois madame de Malouet qui entra. Elle était
émue.

-- Ah çà! me dit-elle, qu'est-ce donc qui s'est passé?

Je lui contai de point en point le détail de mon entretien
avec madame de Palme, et, tout en exprimant un profond regret
de ma vivacité, j'ajoutai que la conduite de cette dame à mon
égard était inexprimable, qu'elle m'avait pris deux fois en
vingt-quatre heures pour objet de ses gageures, et que c'était
beaucoup trop d'attention de sa part pour un homme qui lui
demandait uniquement la grâce de ne pas s'occuper de lui plus
qu'il ne s'occupait d'elle.

-- Mon Dieu! me dit la bonne marquise, je ne vous reproche
rien. J'ai pu apprécier par mes yeux, depuis quelques jours,
votre conduite et la sienne; mais tout cela est fort
désagréable. Cette enfant vient de se jeter en pleurant dans
mes bras. Elle prétend que vous l'avez traitée comme une
créature...

Je me récriai.

-- Madame, je vous ai rapporté textuellement mes paroles.

-- Ce ne sont pas vos paroles, c'est votre air, votre ton...
Monsieur George, permettez-moi de m'expliquer franchement avec
vous: avez-vous peur de devenir amoureux de madame de Palme?

-- Nullement, madame.

-- Avez-vous envie qu'elle devienne amoureuse de vous?

-- Pas davantage, je vous assure.

-- Eh bien, faites-moi un plaisir: mettez pour aujourd'hui
votre amour-propre de côté, et accompagnez madame de Palme à
la chasse.

-- Madame!

-- Le conseil vous paraît singulier; mais vous pouvez croire
que je ne vous le donne pas sans y avoir réfléchi.
L'éloignement que vous témoignez à madame de Palme est
précisément ce qui attire vers vous cette enfant impérieuse et
gâtée. Elle s'irrite et s'obstine contre une résistance à
laquelle on ne l'a point accoutumée. Ayez l'humilité de lui
céder. Faites cela pour moi.

-- Sérieusement, madame, vous pensez...?

-- Je pense, reprit en riant la vieille dame, ne vous en
déplaise, que vous perdrez votre principal mérite à ses yeux
aussitôt qu'elle vous verra subir son joug comme tout le
monde.

-- En vérité, madame, vous me présentez les choses sous un
point de vue tout nouveau. Jamais je n'ai conçu la pensée
d'attribuer les taquineries de madame de Palme à un sentiment
dont j'eusse lieu de me glorifier.

-- Et vous avez eu raison, reprit-elle vivement: il n'y a
jusqu'à présent rien de pareil, Dieu merci; mais cela eût pu
venir, et vous êtes trop galant homme pour le vouloir avec les
dispositions que je vous connais.

-- Je m'abandonne absolument à votre direction, madame; je vais
mettre mon chapeau et mes gants. Reste à savoir comment madame
de Palme accueillera mon empressement un peu tardif.

-- Elle l'accueillera fort bien, si vous mettez de la bonne
grâce à le lui offrir.

-- Pour cela, madame, j'y mettrai toute celle dont je suis
capable.

Sur cette assurance, madame de Malouet me tendit sa main, que
je baisai avec un profond respect, mais avec une assez mince
gratitude.

Quand j'arrivai dans le salon, botté et éperonné, madame de
Palme y était seule: plongée dans un fauteuil et ensevelie
sous ses jupes, elle achevait de rattacher son bourdalou. Elle
leva et baissa rapidement les yeux qu'elle avait fort rouges.

-- Madame, lui dis-je, je suis si sincèrement affligé de vous
avoir offensée, que j'ose vous demander le pardon d'une
maussaderie impardonnable. Je viens me mettre à votre
disposition; si vous refusez ma compagnie, vous ne ferez que
m'infliger une mortification très-méritée, mais vous me
laisserez plus malheureux que je n'ai été coupable... et c'est
beaucoup dire.

Madame de Palme, tenant plus de compte de l'émotion de ma voix
que de mon pathos diplomatique, releva les yeux vers moi,
entr'ouvrit les lèvres, ne dit rien, et finalement avança une
main un peu tremblante que je me hâtai de recevoir dans la
mienne. Elle se servit aussitôt de ce point d'appui pour se
dresser sur ses pieds, et bondit légèrement sur le parquet.
Quelques minutes après, nous étions tous deux à cheval, et
nous sortions de la cour du château.

Nous atteignîmes l'extrémité de l'avenue sans avoir échangé
une parole. Je sentais profondément, tu peux le croire,
combien ce silence, de mon côté du moins, était gauche, empesé
et ridicule; mais, comme il arrive souvent dans les
circonstances qui réclament le plus impérieusement des
ressources d'éloquence, j'étais frappé d'une stérilité
d'esprit invincible. Je cherchais vainement une entrée en
matière vraisemblable, et plus je me dépitais de n'en trouver
aucune, moins je devenais capable d'y réussir. J'étais,
d'ailleurs, agité de réflexions aussi nouvelles que pénibles;
je suivais malgré moi l'ordre d'idées très-imprévu où
m'avaient jeté les étranges appréciations de madame de
Malouet. Je me demandais jusqu'à quel point ces appréciations
pouvaient être fondées, et jusqu'à quel point, en ce cas, les
conseils et la prudence de la marquise avaient été bien
inspirés. Je me rappelais la vivacité hautaine, volontaire et
capricieuse de la jeune femme qui était à mes côtés; je voyais
son air accablé et presque dompté. Tout cela me troublait et
me touchait vaguement. L'abîme qui me sépare à jamais d'une
telle personne n'en subsistait pas moins dans son immensité;
mais, si cela peut se dire, je sentais toujours entre nous la
distance, et je ne sentais plus l'éloignement.

Madame de Palme qui n'était pas initiée à mes secrètes
méditations, et qui, d'ailleurs, n'en eût peut-être goûté que
modérément les nuances les plus bienveillantes, finit par
s'impatienter d'un silence au moins embarrassant.

-- Si nous courions un peu? dit-elle tout à coup.

-- Courons, dis-je.

Et nous partîmes au galop, ce qui me soulagea infiniment.

Cependant, il fallut, bon gré, mal gré, ralentir notre allure
au haut du chemin tortueux qui mène dans la vallée des Ruines.
Le soin de guider nos chevaux dans le cours de cette descente
difficile put encore, durant quelques minutes, servir de
prétexte à mon mutisme; mais, en arrivant sur le terre-plein
de la vallée, je vis bien qu'il fallait parler à tout prix, et
j'allais débuter par une banalité quelconque, lorsque madame
de Palme voulut bien me prévenir:

-- On dit, monsieur, que vous avez beaucoup d'esprit?

-- Madame, répondis-je en riant, vous pouvez en juger.

-- Difficilement jusqu'ici, quand même j'en serais capable, ce
que vous êtes très-éloigné de croire... Oh! ne le niez pas!
C'est parfaitement inutile après la conversation que le hasard
m'a fait entendre l'autre soir...

-- Madame, j'ai commis tant de méprises sur votre compte, que
vous devez vous expliquer la confusion pitoyable où je suis
vis-à-vis de vous.

-- Et sur quels points vous êtes-vous mépris?

-- Sur tous, je crois.

-- Vous n'en êtes pas bien sûr... Convenez, au moins, que je
suis une bonne femme...

-- Oh! de tout mon soeur, madame!

-- Vous avez bien dit cela... Je crois que vous le pensez...
Vous n'êtes pas méchant non plus, je crois, et cependant vous
l'avez été pour moi, cruellement.

-- C'est vrai.

-- Quelle espèce d'homme êtes-vous donc? reprit la petite
comtesse de sa voix brève et brusque. Je n'y comprends pas
grand'chose. A quel titre, en vertu de quoi me méprisez-vous?
Je suppose que je sois réellement coupable de toutes les
intrigues qu'on me prête: qu'est-ce que cela vous fait? Etes-vous
un saint, vous? un réformateur? N'avez-vous jamais eu de
maîtresses? Avez-vous plus de vertu que les autres hommes de
votre âge et de votre condition? Quel droit avez-vous de me
mépriser? Expliquez-moi ça.

-- Madame, si j'avais à me reprocher les sentiments que vous me
supposez, je vous répondrais que jamais personne, dans votre
sexe ni dans le mien, n'a pris sa propre moralité pour règle
de son opinion et des jugements sur autrui; on vit comme on
peut, et on juge comme on doit: c'est, en particulier, une
inconséquence très-ordinaire parmi les hommes, de ne point
estimer les faiblesses qu'ils encouragent et dont ils
profitent... Mais, pour mon compte, je me tiens sévèrement en
garde contre un rigorisme aussi ridicule chez un homme que
coupable chez un chrétien... Et quant à cette conversation
qu'un hasard déplorable vous a livrée, et où mes expressions,
comme il arrive toujours, ont dépassé de beaucoup la mesure de
ma pensée, -- c'est une offense que je n'effacerai jamais, je
le sais; mais je vous l'expliquerai du moins avec franchise.
Chacun a ses goûts et sa façon d'entendre la vie en ce monde:
nous différons tellement, vous et moi, à cet égard, que j'ai
conçu pour vous, et que vous avez conçu pour moi, à vue de
pays, une antipathie extrême. Cette disposition, qui, d'un
côté du moins, madame, devait se modifier singulièrement sur
plus ample informé, m'a entraîné à des mouvements d'humeur et
à des vivacités de controverse peu réfléchis: vous avez
souffert sans doute, madame, des violences de mon langage,
mais beaucoup moins, veuillez le croire, que je n'en devais
souffrir moi-même, après en avoir reconnu l'injustice profonde
et irréparable.

Cette apologie, plus sincère que lucide, n'obtint point de
réponse. Nous achevions, en ce moment, de traverser l'église
de l'abbaye, et nous nous trouvâmes, à l'improviste, mêlés aux
derniers rangs de la cavalcade. Notre apparition fit courir un
sourd murmure dans la foule pressée des chasseurs. Madame de
Palme fut entourée aussitôt d'une troupe joyeuse qui parut lui
adresser des félicitations sur le gain de sa gageure. Elle les
reçut d'une mine indifférente et boudeuse, fouetta son cheval
et gagna les avant-postes pour entrer en forêt.

Cependant, M. de Malouet m'avait accueilli avec une affabilité
plus marquée encore que de coutume; et, sans faire aucune
allusion directe à l'incident qui m'amenait, contre mon gré, à
cette fête cynégétique, il n'omit aucune attention pour m'en
faire oublier le léger désagrément. Bientôt après, les chiens
lancèrent un cerf, et je les suivis avec ardeur, n'étant
nullement insensible à l'ivresse de ce divertissement viril,
quoiqu'elle ne suffise pas à mon bonheur en ce monde.

La meute se laissa dépister deux ou trois fois, et la journée
tourna à l'avantage du cerf. -- Nous reprîmes vers quatre
heures le chemin du château. Quand nous traversâmes la vallée
au retour, la crépuscule dessinait déjà plus nettement sur le
ciel la silhouette des arbres et la crête des collines: une
ombre mélancolique descendait sur les bois, et un brouillard
blanchâtre glaçait l'herbe des prairies, tandis qu'une brume
plus épaisse marquait les détours de la petite rivière. Comme
je m'absorbais dans la contemplation de cette scène, qui me
rappelait des jours meilleurs, je vis, tout à coup, madame de
Palme à mes côtés.

-- Je crois, après réflexion, me dit-elle avec sa brusquerie
accoutumée, que vous méprisez mon ignorance et mon manque
d'esprit beaucoup plus que ma prétendue légèreté de moeurs...
Vous faites moins de cas de la vertu que de la pensée... Est-ce
cela?

-- Non assurément, dis-je en riant, ce n'est pas cela; ce n'est
rien de tout cela. D'abord, le mot de mépris doit être
supprimé, n'ayant rien à faire ici;... ensuite, je ne crois
guère à votre ignorance et pas du tout à votre manque
d'esprit... Enfin, je ne vois rien au-dessus de la vertu,
quand je la vois, ce qui est rare. Je suis confus au reste,
madame, de l'importance que vous attachez à ma manière de
voir... Le secret de mes prédilections et de mes répugnances
est fort simple: j'ai, comme je vous le disais, le plus
religieux respect pour la vertu, mais toute la mienne se borne
à un sentiment profond de quelques devoirs essentiels que je
pratique tant bien que mal; je ne saurais donc exiger
davantage de qui que ce soit... Quant à la pensée, j'avoue que
j'en fais grand cas, et la vie me paraît chose trop sérieuse
pour être traitée sur le pied d'un bal continuel, du berceau à
la tombe. De plus, les productions de l'intelligence, les
oeuvres de l'art en particulier, sont l'objet de mes
préoccupations les plus passionnées, et il est naturel que
j'aime à pouvoir parler de ce qui m'intéresse. Voilà tout.

-- Faut-il absolument avoir sans cesse à la bouche les extases
de l'âme, les cimetières et la Vénus de Milo pour prendre dans
votre opinion le rang d'une femme sérieuse et d'une femme de
goût?... Au surplus, vous avez raison, -- je ne pense jamais;
si je pensais une seule minute, il me semble que je
deviendrais folle, que ma tête craquerait... Et à quoi
pensiez-vous, vous, dans la cellule de ce vieux couvent?

-- J'y ai beaucoup pensé à vous, dis-je gaiement, le soir de ce
jour où vous m'aviez si rudement pourchassé, et je vous y ai
maudite de tout mon coeur.

-- Cela se comprend.

Elle se mit à rire, regarda un peu autour d'elle et reprit:

-- Quel joli vallon! quelle charmante soirée!... Et maintenant
me maudissez-vous?

-- Maintenant, je voudrais, du fond de l'âme pouvoir quelque
chose pour votre bonheur.

-- Et moi pour le vôtre, dit-elle simplement.

Je m'inclinai pour toute réponse, et il s'ensuivit un court
silence.

-- Si j'étais homme, reprit tout à coup madame de Palme, je
crois que je me ferais ermite.

-- Oh! quel dommage!

-- Ca ne vous étonne pas, cette idée?

-- Non, madame.

-- Rien de nous étonnerait de ma part, avouez-le. Vous me
croyez capable de tout, -- de tout, peut-être même de vous
aimer?...

-- Pourquoi pas? On revient de loin! Je vous aime bien, moi, à
l'heure qu'il est! C'est un bel exemple à suivre.

-- Vous me permettrez d'y réfléchir.

-- Pas longtemps!

-- Le temps qu'il faudra... Nous sommes amis en attendant.

-- Si nous sommes amis, il n'y a plus rien à attendre, dis-je
en présentant franchement ma main à la petite comtesse.

Je sentis qu'elle la serrait avec un peu de réserve, et la
conversation finit là. Nous étions au haut des collines, la
nuit était tout à fait tombée, nous ne fîmes plus qu'une
course jusqu'au château.

Comme je descendais de ma chambre pour le dîner, je rencontrai
madame de Malouet dans le vestibule:

-- Eh bien, me dit-elle en riant, vous êtes-vous conformé à
l'ordonnance?

-- Religieusement, madame.

-- Vous vous êtes montré subjugué?

-- Oui, madame.

-- C'est parfait. La voilà tranquille, et vous aussi.

-- Ainsi soit-il! dis-je.

La soirée se passa sans autre incident. Je me plus à rendre à
madame de Palme quelques petits services qu'elle ne me
demandait plus. Elle quitta deux ou trois fois la danse pour
m'adresser des plaisanteries bienveillantes qui lui
traversaient la cervelle, et, quand je me retirai, elle me
suivit jusqu'à la porte d'un regard souriant et cordial.

Je te demande maintenant, ami Paul, de dégager le sens précis
et la moralité de cette histoire. Tu jugeras peut-être, et je
le désire, qu'une imagination chimérique peut seule donner les
proportions d'un événement à cet épisode vulgaire de la vie
mondaine; mais, si tu vois dans les faits que je t'ai racontés
le moindre germe d'un danger, le moindre élément d'une
complication sérieuse, dis-le-moi; je romps les engagements
qui me devaient encore retenir ici une dizaine de jours, et je
pars.

Je n'aime point madame de Palme; je ne puis ni ne veux
l'aimer. Mon opinion sur son compte s'est évidemment
transformée; je la regarde désormais comme une bonne petite
femme. Sa tête est légère et le sera toujours; sa conduite
veut mieux qu'on ne le dit, quoique moins peut-être qu'elle ne
le dit de son côté; enfin, son coeur a du poids et du prix.
J'ai pour elle de l'amitié, une affection qui a quelque chose
de paternel; mais, de moi à elle, rien de plus n'est
vraisemblable; l'étendue des cieux nous sépare. La pensée
d'être son mari me fait éclater de rire, et, par un sentiment
que tu apprécieras, la pensée d'être son amant me fait
horreur. -- Chez elle, je crois à l'ombre d'un caprice, et pas
même à la pénombre d'une passion. Me voilà sur son étagère
avec les autres magots, et je pense, comme madame de Malouet,
que cela lui suffira. Toutefois, qu'en penses-tu, toi?

Je crois nécessaire de te rappeler, Paul, en terminant cette
consultation dont certains passages exhalent un parfum si
suspect, de te rappeler, mon ami, que je ne suis pas un fat.
Je t'ai dit la vérité stricte. La fatuité ne consiste pas, je
suppose, à s'apercevoir qu'une femme vous serre la main quand
elle vous la tord, mais à tirer vanité d'un genre de succès si
commun et si rarement réservé au mérite. Je me rappelle
toujours ce vieux comédien de province ridé, couturé,
craquelé, hideux et bête, qui me contait qu'une femme superbe
lui disait un soir: "Oh! tu n'es pas un homme, tu es un
dieu!" Je suis convaincu que c'était vrai. Oui, par la merci
du ciel, le plus laid des mortels, et c'est notre ami G... de
l'Institut, a le plaisir de s'entendre dire au moins une fois
en sa vie par une bouche de femme qu'il est beau comme un
ange. Cela a été de tout temps, et c'est pourquoi, de tout
temps, fat a été synonyme de sot. Tout aveugle trouve un chien
qui le suit et n'en est pas plus fier.

Bonsoir.



VII


7 octobre.


Cher Paul, je prends part du fond du coeur à ton chagrin.
Permets-moi seulement de t'affirmer, d'après les détails mêmes
de ta lettre, que la maladie de ton excellente mère n'offre
aucun symptôme inquiétant. C'est une de ces crises
douloureuses, mais sans danger, que l'approche de l'hiver lui
ramène presque invariablement chaque année, tu le sais.
Patience donc, et courage, je t'en prie.

Il me faut, mon ami, l'expression formelle de ton désir pour
que j'ose mêler mes petites misères à tes sérieuses
sollicitudes. -- Comme tu le prévoyais dans ta sagesse et dans
ta bonne amitié, je devais avoir besoin, quand je recevrais ta
lettre, non de conseils, mais de consolations. Je n'ai pas le
coeur tranquille, et, ce qui est pire pour moi, ma conscience
ne l'est pas davantage: cependant, j'ai cru faire mon devoir.
L'ai-je bien ou mal compris? Tu en jugeras. Mon Dieu, je porte
quelquefois une stupide envie à ceux que je vois céder sans
scrupule, sans combat, avec le pur instinct de la brute, à ce
qui les attire ou à ce qui les repousse! Que de tourments
donne la conscience à une âme naturellement honnête, qui n'est
point guidée par des principes certains et soutenue par une
foi positive!

Je reprends ma situation vis-à-vis de madame de Palme où je
l'avais laissée dans ma dernière lettre. -- Le lendemain de
notre explication, je mis tous mes soins à maintenir nos
relations sur le pied de bonne camaraderie où elles me
paraissaient établies, et qui constituaient, selon moi, le
seul genre d'intelligence qui fût désirable, et même possible
entre nous. Il me sembla, ce jour-là, qu'elle se montrait
animée de la même vivacité et du même entrain qu'à
l'ordinaire; seulement, je crus remarquer que son regard et sa
voix, lorsqu'elle s'adressait à moi, prenaient une douceur
sérieuse qui n'est point de son caractère habituel; mais, les
jours suivants, quoique je n'eusse point dévié de la ligne de
conduite que je m'étais tracée, il me fut impossible de ne pas
m'apercevoir que madame de Palme avait perdu quelque chose de
sa gaieté, et qu'une vague préoccupation altérait la sérénité
de son front. Je la voyais étonner ses danseurs par ses
distractions: elle continuait de suivre le tourbillon, mais
elle ne le dirigeait plus. Elle prétextait brusquement de la
fatigue au milieu d'une valse, quittait sans autre cérémonie
le bras de son cavalier, et s'asseyait dans un coin d'un air
boudeur et pensif. S'il y avait un fauteuil vide près du mien,
elle s'y jetait, et commençait à travers son éventail une
conversation bizarre et à bâtons rompus, comme celle-ci:

-- Si je ne puis me faire ermite, je puis me faire
religieuse... Que diriez-vous, si vous me voyiez demain entrer
dans un couvent?

-- Je dirais que vous en sortiriez après-demain.

-- Vous m'avez aucune confiance dans mes résolutions?

-- Quand elles sont folles, non.

-- Je ne puis en concevoir que de folles, selon vous!

-- Selon moi, vous valsez à merveille. Quand on valse comme
vous, c'est un art, et presque une vertu.

-- Est-ce qu'on flatte ses amis?

-- Je ne vous flatte pas. Je ne vous dis jamais un mot que je
n'aie pesé et qui ne soit l'expression la plus grave de ma
pensée. Je suis un homme sérieux, madame.

-- Il n'y paraît guère avec moi. Je crois que vous avez
entrepris de me faire détester le rire autant que je l'ai
aimé.

-- Je ne vous comprends pas.

-- Comment me trouvez-vous ce soir?

-- Eblouissante.

-- C'est trop. Je sais que je ne suis point belle.

-- Je ne dis pas que vous soyez belle, mais vous êtes très-gracieuse.

-- A la bonne heure. Ce doit être vrai, car je le sens. La
veuve du Malabar est vraiment belle.

-- Oui; je voudrais la voir au bûcher.

-- Pour vous y jeter avec elle?

-- Précisément.

-- Partez-vous bientôt?

-- La semaine prochaine, je crois.

-- Viendrez-vous me voir à Paris?

-- Si vous me le permettez...

-- Non, je ne vous le permets pas.

-- Et pourquoi, grand Dieu?

-- D'abord, je ne crois pas que j'y retourne, à Paris.

-- C'est une raison. Et où irez-vous, madame?

-- Je ne sais pas. Voulez-vous faire un voyage à pied quelque
part, nous deux?

-- Je crois bien! Partons-nous?

Et coetera. Je ne te fatiguerai pas, mon ami, du détail d'une
dizaine de dialogues semblables dont madame de Palme rechercha
manifestement l'occasion pendant quatre jours: c'était de sa
part un effort de plus en plus marqué pour sortir du lieu
commun et imprimer à nos entretiens un caractère plus intime;
c'était de la mienne une égale obstination à les renfermer
dans les limites du jargon et à demeurer inébranlable sur le
terrain de la futilité mondaine. Elle s'en apercevait, en
riait souvent et s'en fâchait quelquefois, s'étonnant qu'entre
nous le sérieux eût passé subitement de son côté.

Un manège si nouveau n'avait aucune chance d'échapper au
public envieux ou jaloux qui surveille tous les pas de la
petite comtesse, d'autant plus qu'elle s'y abandonnait avec
une franchise et une naïveté vraiment enfantines. Elle ne
laissait pas de remarquer parfois la gêne et l'espèce d'ennui
que me causait l'attention curieuse qu'elle attirait sur nous.
"Je vous compromets, disait-elle; je m'en vais!" Tout en me
récriant vivement, je ne faisais rien pour la retenir, car tu
me connais assez, mon ami, pour ne pas douter que ma réserve
ne fût de bon aloi et de bonne foi: j'avais pour système
d'éloigner autant que possible madame de Palme, sans la
blesser jamais. Maintenant encore, je ne saurais concevoir
quelle meilleure conduite j'aurais pu tenir, quoique celle-là
n'ait pas eu le succès que je m'en étais promis. Si j'avais à
subir sur ce fait un autre jugement que le tien, je pourrais
dire, pour ma défense, qu'il m'a fallu quelquefois un effort
de courage méritoire, non pour repousser la pauvre gloriole
que le monde attache à l'espèce de triomphe qui semblait
m'être offert, mais pour comprimer les mouvements secrets que
le charme, la grâce et la bienveillance de cette jeune femme
soulevaient dans un coeur moins ferme que mon esprit.

J'arrive à la scène qui devait terminer cette lutte pénible,
et m'en prouver malheureusement toute la vanité. -- Pour faire
leurs adieux à leur fille, dont le mari est rappelé à son
poste, M. et madame de Malouet donnaient hier un grand bal de
gala, auquel tous les environs, à dix lieues à la ronde,
avaient été convoqués. Vers dix heures, la foule inondait
l'immense rez-de-chaussée du château, où les toilettes, les
lumières et les fleurs se confondaient dans un pêle-mêle
éblouissant. -- Comme j'essayais de pénétrer dans le salon
principal, je me trouvai vis-à-vis de madame de Malouet, qui
me tira un peu à l'écart.

-- Eh bien, mon cher monsieur, me dit-elle, cela va mal.

-- Mon Dieu! qu'y a-t-il de nouveau?

-- Je ne sais trop, mais soyez sur vos gardes. Ah! cela ne va
pas bien... Mon Dieu, j'ai en vous une confiance bien
singulière, monsieur; vous ne la tromperez pas, n'est-ce pas?

Sa voix était attendrie et son regard humide.

-- Madame, comptez sur moi... mais j'aurais bien dû partir il y
a huit jours.

-- Eh mon Dieu! qui pouvait prévoir pareille chose?... Silence!

Je me retournai et je vis madame de Palme qui sortait du
salon, et devant laquelle la cohue ouvrait ses rangs avec cet
empressement craintif et cette espèce de terreur qu'inspire
généralement à notre sexe la suprême élégance d'une royauté
féminine. Il y a dans ces jeunes reines d'une nuit,
lorsqu'elles nous apparaissent environnées de toute la pompe
mondaine, et traversant d'un pied vainqueur leur empire étroit
et charmant, il y a sur leur front hautain, dans leurs regards
radieux et enivrés, une magie qui pénètre les âmes les plus
fières. -- Pour la première fois, madame de Palme me parut
belle: une expression étrange et que je ne lui avais jamais
vue, une vive exaltation rayonnait dans ses yeux et
transfigurait ses traits.

-- Suis-je à votre goût? me dit-elle.

Je lui témoignai par je ne sais quel murmure un assentiment
qui n'était, d'ailleurs, que trop visible pour l'oeil perçant
d'une femme.

-- Je vous cherchais, reprit-elle, pour vous faire voir la
serre; c'est une vraie féerie; venez!

Elle prit mon bras, et nous nous dirigeâmes vers la porte de
la serre, qui s'ouvrait à l'autre extrémité du salon,
prolongeant jusqu'au parc, à travers les lianes et les parfums
de mille plantes exotiques, toutes les splendeurs de la fête.
Pendant que nous admirions l'effet des girandoles qui
scintillaient au milieu de la puissante flore tropicale comme
les constellations brillantes d'un autre hémisphère, plusieurs
cavaliers vinrent réclamer pour une valse la main de madame de
Palme: elle les refusa, quoique j'eusse l'abnégation de
joindre mes instances aux leurs.

-- Nos rôles me semblent un peu intervertis, me dit-elle. C'est
moi qui vous retiens, et c'est vous qui me renvoyez.

-- Dieu m'en garde! mais je crains que vous ne vous priviez,
par bonté pour moi, d'un plaisir que vous aimez -- et qui vous
aime.

-- Non! je sais fort bien que je vous recherche et que vous me
fuyez. C'est assez absurde aux yeux du monde, mais cela m'est
fort égal. Pour ce soir, du moins, j'entends m'amuser comme je
le voudrai. Je vous défends de troubler mon bonheur. Je suis
vraiment très-heureuse. J'ai tout ce qu'il me faut: de belles
fleurs, de bonne musique autour de moi, et un ami à mon bras.
Seulement, et c'est un point noir dans mon ciel bleu, je suis
beaucoup plus sûre de la musique et des fleurs que de l'ami.

-- Vous avez grand tort.

-- Expliquez-moi donc votre conduite, une fois pour toutes.
Pourquoi ne voulez-vous jamais causer sérieusement avec moi?
pourquoi refusez-vous obstinément de me dire un seul mot qui
sente la confiance, l'intimité, l'amitié enfin?

-- Veuillez y réfléchir une minute, madame: où cela nous mène-t-il?

-- Qu'est-ce que cela vous fait? Cela nous mène où cela peut.
Il est plaisant que vous vous en préoccupiez plus que moi!

-- Voyons, quelle idée auriez-vous de moi si je vous faisais la
cour?

-- Je ne vous demande pas de me faire la cour, dit-elle
vivement.

-- Non, madame; mais c'est pourtant la tournure que prendrait
infailliblement mon langage, s'il cessait un instant d'être
frivole et banal. Eh bien, avouez qu'il y a un homme au monde
qui ne pourrait vous faire la cour sans s'attirer votre
mépris, et que je suis cet homme-là. Je ne vous dirai pas que
je sois très-satisfait de m'être mis dans une telle situation
vis-à-vis de vous; mais enfin j'y suis, et je ne saurais
l'oublier.

-- C'est beaucoup de raison!

-- Madame, c'est beaucoup de courage.

Elle secoua la tête d'un air de doute, et reprit après un
moment de silence:

-- Savez-vous que vous venez de me parler comme à une femme
perdue?

-- Madame!

-- Certainement. Vous croyez que je ne puis jamais supposer à
un homme qui me fait la cour une autre intention que celle de
m'avoir pour maîtresse. Ce serait le fait d'une femme perdue,
et je ne le suis pas; vous avez beau ne pas le croire, c'est
la pure vérité du bon Dieu... Oui, du bon Dieu. Dieu me
connaît, et je le prie plus souvent qu'on ne pense. Il m'a
préservée de mal faire jusqu'ici, et j'espère qu'il m'en
préservera toujours; mais c'est une chose dont il n'est pas
seul maître...

Elle s'arrêta un moment, et ajouta d'un ton ferme:

-- Vous y pouvez beaucoup.

-- Moi, madame?

-- Je vous au laissé prendre, je ne sais comment... non, je ne
le sais en vérité pas!... un grand empire sur ma destinée...
Voudrez-vous en user? Voilà la question.

-- Et à quel titre,... en quelle qualité le pourrais-je,
madame? dis-je lentement, sur le ton d'une froide réserve.

-- Ah! s'écria-t-elle d'un accent sourd et énergique, vous me
demandez cela?... Ah! c'est trop dur! vous m'humiliez trop!

Elle quitta mon bras aussitôt, et rentra brusquement dans le
salon.

Je demeurai quelque temps incertain du parti que je devais
prendre. Je voulus d'abord suivre madame de Palme et lui faire
entendre qu'elle s'était méprise, -- ce qui était la vérité, --
sur la portée de la réponse sous forme d'interrogation dont
elle s'était offensée. Elle avait apparemment appliqué cette
réponse à quelque pensée qui la dominait, que je connaissais
mal, que ses paroles, du moins, m'avaient révélée beaucoup
moins clairement qu'elle ne se l'imaginait; mais, après y
avoir réfléchi, je reculai devant l'explication nouvelle et
redoutable que j'allais inévitablement provoquer. Je résolus
de demeurer sous le coup des imputations les plus fâcheuses
auxquelles mon attitude et mon langage avaient pu donner lieu,
et de dévorer en silence l'amertume dont cette scène m'avait
empli le coeur.

Je quittai la serre et j'entrai dans les jardins pour échapper
aux rumeurs du bal, qui importunaient mon oreille. La nuit
était froide mais belle. Un instinct douloureux m'entraîna
hors de la zone lumineuse que projetaient autour du château
les baies des fenêtres resplendissantes. Je me dirigeai à
grands pas vers un épais massif d'ombre, formé par une double
avenue de sapins qui sépare le jardin du parc, et que traverse
un pont rustique jeté sur un ruisseau. J'entrais sous la voûte
de cette sombre allée, quand une main toucha mon bras et
m'arrêta; en même temps, une voix brève et troublée, que je ne
pus méconnaître, me dit:

-- Il faut que je vous parle!

-- Madame, par grâce! au nom du ciel!... que faites-vous! vous
vous perdez!... Retournez,... venez! Je vais vous reconduire,
voyons!

Je voulus saisir son bras; elle se dégagea.

-- Je veux vous parler,... j'y suis décidée... Oh mon Dieu! que
je m'y prends mal, n'est-ce pas? Que vous devez le croire plus
que jamais une misérable créature! Et pourtant il n'y a
rien,... rien! c'est la vérité même, mon Dieu! Vous êtes le
premier pour qui j'aie oublié... tout ce que j'oublie!... Oui,
le premier!... Jamais homme n'a entendu de ma bouche une
parole de tendresse, jamais! et vous ne me croyez pas!

Je pris ses deux mains dans les miennes.

-- Je vous crois, je vous le jure... Je vous jure que je vous
estime,... que je vous respecte comme ma fille chérie... Mais
écoutez-moi, daignez m'écouter! ne bravez pas ouvertement ce
monde impitoyable,... rentrez au bal... Je vais vous y
retrouver bientôt, je vous le promets;... mais, au nom du
ciel! ne vous perdez pas!

La malheureuse enfant fondit en larmes, et je sentis qu'elle
chancelait; je la soutins et je la fis asseoir sur un banc qui
se trouvait là. -- Je demeurai debout devant elle, tenant une
de ses mains. Les ténèbres étaient profondes autour de nous;
je regardais le vide et j'écoutais, dans une vague stupeur, le
murmure clair et régulier du ruisseau qui coule sous les
sapins, le sanglot convulsif qui soulevait le sein de la jeune
femme, et l'odieux bruit de fête que l'orchestre nous envoyait
de loin par intervalles. C'est un de ces instants dont on se
souvient toujours.

Elle se remit enfin, et parut reprendre, après cette explosion
de douleur, toute sa fermeté.

-- Monsieur, me dit-elle en se levant et en retirant sa main,
ne vous inquiétez pas de ma réputation. Le monde est habitué à
mes folies. J'ai pris, d'ailleurs, mes mesures pour que celle-ci
ne fût pas remarquée. Peu m'importerait, du reste. Vous
êtes le seul homme dont j'aie désiré l'estime et le seul
aussi, malheureusement, dont j'aie encouru le mépris... Cela
est bien cruel... Quelque chose doit vous dire pourtant que je
ne le mérite pas!

-- Madame!...

-- Ecoutez-moi! Ah! que Dieu veuille vous convaincre! c'est une
heure solennelle dans ma vie. Monsieur, depuis le premier
regard que vous avez attaché sur moi, ce jour où je me suis
approchée de vous pendant que vous dessiniez cette vieille
église,... depuis ce regard, je vous appartiens. Je n'ai aimé,
je n'aimerai jamais que vous... Voulez-vous que je sois votre
femme? J'en suis digne,... je vous l'atteste, je vous
l'atteste devant ce ciel qui nous voit!

-- Chère madame,... chère enfant,... votre bonté,... votre
tendresse,... me troublent jusqu'au fond de l'âme!... De
grâce, un peu de calme,... laissez-moi une lueur de raison!

-- Ah! si votre coeur vous parle, écoutez-le, monsieur! Ce n'est
pas avec la raison qu'il faut me juger!... Hélas! je le sens,
vous doutez encore de moi, de mon passé... Oh Dieu! cette
opinion du monde, que j'ai dédaignée, que j'ai foulée aux
pieds, comme elle se venge! comme elle me tue!

-- Mon, madame, vous vous trompez;... mais que pourrais-je vous
offrir en échange de ce que vous voulez me sacrifier,... des
habitudes, des goûts, des plaisirs de toute votre vie?

-- Mais cette vie me fait horreur! Vous croyez que je la
regretterais? Vous croyez qu'un jour je redeviendrais la femme
que j'ai été,... la folle que vous avez connue?... Vous le
croyez! Et comment vous empêcher de le croire? Pourtant, je
sais bien que je ne vous donnerais jamais ce chagrin, ni aucun
autre... Jamais! J'ai lu dans vos yeux un monde nouveau que
j'ignorais, un monde plus digne, plus élevé, dont je n'avais
jamais eu l'idée,... et hors duquel je ne puis plus vivre!...
Ah! vous devez pourtant bien sentir que je vous dis la vérité!

-- Oui, madame, vous me dites la vérité,... la vérité de
l'heure présente,... d'une heure de fièvre et d'exaltation;...
mais ce monde nouveau qui vous apparaît vaguement, ce monde
idéal auquel vous voulez demander un refuge éternel contre
quelques dégoûts passagers ne vous donnerait jamais ce qu'il
semble vous promettre... La déception, le regret, le malheur,
vous y attendent,... et ne vous y attendent pas seule. Je ne
sais s'il existe un homme d'un assez noble esprit, d'une âme
assez belle pour vous faire aimer l'existence nouvelle que
vous rêvez, pour lui conserver dans la réalité le caractère
presque divin que votre imagination lui prête; mais je sais
que cette tâche,... qui serait si douce,... est au-dessus de
moi; je serais un fou, -- et je serais aussi un misérable si je
l'acceptais.

-- Est-ce votre détermination dernière? La réflexion n'y peut-elle
rien changer?

-- Rien.

-- Adieu donc, monsieur... Ah! malheureuse que je suis!... Adieu!

Elle saisit ma main, qu'elle serra convulsivement, puis elle
s'éloigna.

Quand elle eut disparu, je m'assis sur le banc où elle était
assise. Là, mon pauvre Paul, toute force m'abandonna. Je
cachai ma tête dans mes mains, et je pleurai comme un enfant.
-- Dieu merci, elle ne revint pas!

Je dus enfin rassembler tout mon courage pour reparaître un
instant au bal. Aucun signe ne m'indiqua qu'on y eût remarqué
mon absence ou qu'on l'eût interprétée d'une manière fâcheuse.
Madame de Palme dansait, et laissait voir une gaieté qui
tenait du délire. On passa bientôt dans la salle où le souper
était servi, et je profitai du tumulte de ce moment pour me
retirer.

Dès ce matin, j'ai demandé à madame de Malouet un entretien
particulier. Il m'a semblé que je lui devais mon entière
confidence. Elle l'a reçue avec une profonde tristesse, mais
sans montrer de surprise.

-- J'avais deviné, m'a-t-elle dit, quelque chose de
semblable... Je n'ai pas dormi de la nuit. Je crois que vous
avez fait le devoir d'un homme sage, -- et d'un honnête homme.
Oui, vous l'avez fait. Cependant, cela paraît bien dur! La vie
du monde a cela de détestable qu'elle crée des caractères et
des passions factices, des situations imprévues, des nuances
insaisissables, qui compliquent étrangement la pratique du
devoir et obscurcissent la voie droite, qui devrait toujours
être simple et facile à reconnaître... Et maintenant, vous
voulez partir, n'est-ce pas?

-- Oui, madame.

-- Soit; mais restez encore deux ou trois jours. Vous ôterez
ainsi à votre départ l'apparence d'une fuite, qui, après ce
qu'on a pu observer, aurait je ne sais quoi de ridicule et en
même temps d'injurieux. C'est un sacrifice que je vous
demande. Aujourd'hui, nous devons tous dîner chez madame de
Breuilly: je me charge de vous excuser. De la sorte, cette
journée du moins vous sera légère. Demain, nous ferons pour le
mieux. Après-demain, vous partirez.

J'ai accepté cette convention. A bientôt donc, cher Paul...
Que je me sens seul et abandonné! que j'ai besoin de serrer ta
main ferme et loyale,... de t'entendre dire: "Tu as bien
agi!"



VIII


10 octobre. Du Rozel.


Me voici rentré dans ma cellule, mon ami... Pourquoi l'ai-je
quittée! Jamais homme n'a senti battre, entre ces froides
murailles, un coeur plus troublé que mon misérable coeur! Ah! je
ne veux pas maudire notre pauvre raison, notre sagesse, notre
morale, notre philosophie humaines: n'est-ce pas ce qui nous
reste encore de plus noble et de meilleur? Mais, Dieu du ciel!
que c'est peu de chose! Quels guides suspects et quels faibles
soutiens!

Ecoute un triste récit. -- Hier, grâce à madame de Malouet, je
restai seul au château tout le jour et toute la soirée. Je fus
donc tranquille autant que je pouvais l'être. Vers minuit,
j'entendis revenir les voitures, et bientôt après tout bruit
cessa. Il était, je crois, trois heures du matin quand je fus
tiré de l'espèce de torpeur fébrile qui me tient lieu de
sommeil depuis quelques nuits, par le bruit très-rapproché
d'une porte qu'on semblait ouvrir ou refermer dans la cour
avec précaution. Je ne sais par quelle bizarre et soudaine
liaison d'idées un incident si ordinaire attira mon attention
et m'agita l'esprit. Je quittai brusquement le fauteuil dans
lequel je m'étais assoupi, et je m'approchai d'une fenêtre:
je vis distinctement un homme qui s'éloignait d'une allure
discrète dans la direction de l'avenue. Il me fut facile de
juger que la porte par laquelle il venait de sortir était
celle qui donne accès dans l'aile du château contiguë à la
bibliothèque. Cette partie de l'habitation contient plusieurs
appartements consacrés aux hôtes de passage; je savais qu'ils
étaient tous vides en ce moment, -- à moins que madame de
Palme, comme il arrivait souvent, n'eût pris pour la nuit le
logement qui lui était toujours réservé dans ce pavillon.

Tu devines quelle étrange pensée me traversa le cerveau.
Tantôt je la repoussais comme un épouvantable folie; tantôt,
retrouvant, dans le champ d'une expérience déjà longue, des
faits d'observation qui prêtaient de la vraisemblance à cette
pensée, je l'accueillais avec une sorte d'ironie cynique, et
j'aimais presque à l'admettre comme un dénoûment odieux mais
décisif. -- La première clarté de l'aube m'a surpris livré à
ces angoisses mentales, évoquant mes souvenirs, examinant
puérilement les circonstances les plus minutieuses qui
pouvaient tendre à confirmer ou à détruire mes soupçons. J'ai
dû enfin à l'excès de fatigue deux heures d'une accablement
dont je suis sorti plus maître de ma raison. Je n'ai pu douter
à mon réveil de l'apparition qui avait frappé mes yeux pendant
la nuit; mais il m'a semblé que je l'avais interprétée avec
une hâte folle, et que mon esprit malade lui avait attribué
l'explication la moins vraisemblable. En supposant enfin que
mes pires pressentiments dussent se trouver justifiés, j'avais
lieu assurément de me sentir l'âme profondément attristée
devant un témoignage si douloureux, si impudent, de la
mobilité et de la perversité d'un coeur de femme; mais j'avais
perdu tout droit de m'en montrer offensé: le plus vulgaire
sentiment de dignité me faisait un devoir de l'indifférence,
au moins apparente. S'il était possible qu'on eût cherché
contre moi une vengeance à un tel prix, on n'en lirait pas du
moins le succès sur mon visage. Quant à ma souffrance, je me
disais, je me répétais que mon départ et mon éloignement lui
enlèveraient bientôt ce qu'elle aurait de plus aigu et de plus
insupportable.

Je suis descendu à dix heures et demie, comme de coutume.
Madame de Palme était dans le salon: elle avait donc passé la
nuit au château. Cependant, il m'a suffi de la voir pour
perdre l'ombre même du soupçon. Elle causait d'un air
tranquille au milieu d'un groupe. Elle m'a salué de son doux
sourire habituel. Je me suis senti délivré d'un poids immense.
J'échappais à un tourment d'une nature si pénible et si amère,
que l'impression franche de ma douleur primitive, dégagée des
honteuses complications dont j'avais pu la croire aggravée, me
semblait presque aimable. Jamais mon coeur n'avait rendu à
cette jeune femme un hommage plus tendre et plus ému. Je lui
savais gré du fond de l'âme d'avoir rendu la pureté à ma
blessure et à mon souvenir.

L'après-midi devait être consacrée à une promenade à cheval
sur les bords de la mer. Dans l'effusion de coeur qui succédait
aux anxiétés de la nuit, je me rendis très-volontiers aux
instances de M. de Malouet, qui, s'appuyant de mon départ
prochain, me pressait de l'accompagner à cette partie de
plaisir. Notre cavalcade, recrutée, selon l'usage, de quelques
jeunes gens des environs, sortait vers deux heures de la cour
du château. Nous cheminions joyeusement depuis quelques
minutes, et je n'étais pas le moins gai de la bande, quand
madame de Palme est venue subitement se placer à côté de moi.

-- Je vais commettre une lâcheté, a-t-elle dit; je m'étais
pourtant bien promis,... mais j'étouffe!

Je l'ai regardée: l'expression égarée de ses traits et de ses
yeux m'a soudain frappé d'effroi.

-- Eh bien, a-t-elle repris d'une voix dont je n'oublierai
jamais l'accent, vous l'avez voulu:... je suis une femme
perdue!

Aussitôt elle a poussé son cheval et m'a quitté, me laissant
atterré sous ce coup d'autant plus sensible que j'avais cessé
de le craindre, et qu'il m'atteignait avec un raffinement que
je n'avais pas même prévu. Il n'y avait eu, en effet, dans la
voix de la malheureuse femme aucune trace d'insolente
fanfaronnade: c'était la voix même du désespoir, un cri de
douleur navrante et de timide reproche, -- tout ce qui pouvait
ajouter dans mon âme à la torture d'un amour souillé et brisé
le désordre d'une pitié profonde et d'une conscience alarmée.

Quand j'ai eu la force de regarder autour de moi, je me suis
étonné de mon aveuglement. Parmi les courtisans les plus
assidus de madame de Palme figure un M. de Mauterne, dont
l'éloignement pour moi, quoique contenu dans les limites du
savoir-vivre m'a souvent paru revêtir une teinte presque
hostile. M. de Mauterne est un homme de mon âge, grand, blond,
d'une élégance plus robuste que distinguée, et d'une beauté
régulière mais fade et empesée. Il a les talents du monde,
beaucoup d'entreprises et nul esprit. Son air et sa conduite,
dans le cours de cette fatale promenade, m'eussent appris dès
le début, si j'avais eu l'idée de les observer, qu'il se
croyait le droit de ne redouter désormais aucune rivalité près
de madame de Palme. Il s'attribuait franchement le premier
rôle dans toutes les scènes auxquelles elle se trouvait mêlée;
il l'accablait de soins avec une mine importante et discrète;
il affectait de lui parler à voix basse, et ne négligeait rien
enfin pour initier le public au secret de sa faveur. A cet
égard, il perdait ses peines: le monde, après avoir épuisé sa
méchanceté sur des fautes imaginaires, semble jusqu'ici se
refuser à l'évidence qui provoque vainement ses regards.

Pour moi, mon ami, il m'est difficile de te peindre le chaos
d'émotions et de pensées qui se heurtaient et se confondaient
en moi. Le sentiment qui me dominait peut-être avec le plus de
violence, c'était celui de ma haine contre cet homme, d'un
haine implacable, -- d'une haine éternelle. J'étais, au reste,
plus choqué, plus désolé que surpris du choix qu'on avait fait
de lui; c'était le premier venu; on l'avait pris avec une
sorte d'indifférence et de dédain, comme on ramasse une arme
de suicide, lorsque le suicide est une fois résolu. -- Quant à
mes sentiments pour elle, tu les devines: nulle apparence de
colère, une affreuse tristesse, une compassion attendrie, un
remords vague, et par-dessus tout un regret passionné,
furieux! Je savais enfin combien je l'avais aimée! Je
comprenais à peine les raisons qui, deux jours auparavant, me
semblaient si fortes, si impérieuses, et qui m'avaient paru
établir entre elle et moi une barrière infranchissable. Tous
ces obstacles du passé disparaissaient devant l'abîme présent,
qui me semblait le seul réel, -- le seul impossible à combler,
le seul qui eût existé jamais! -- Chose étrange! Je voyais
clairement, aussi clairement qu'on voit le soleil, que
l'impossible, l'irréparable était là, et je ne pouvais
l'accepter,... je ne pouvais m'y résigner! Je voyais cette
femme perdue pour moi aussi irrévocablement que si la tombe
eût été fermée sur son cercueil, et je ne pouvais renoncer à
elle!... Mon esprit s'égarait alors dans des projets, dans des
résolutions insensées: je voulais chercher querelle à M. de
Mauterne, le forcer à se battre sur l'heure... Je sentais que
je l'aurais écrasé... Puis je voulais m'enfuir avec elle,
l'épouser, la prendre avec sa honte après l'avoir refusée
pure!... Oui, cette démence m'a tenté! Pour l'écarter de ma
pensée, j'ai dû me répéter cent fois que le dégoût et le
désespoir étaient les seuls fruits que pût porter jamais cette
union d'une main flétrie et d'une main sanglante... Ah! Paul,
que j'ai souffert!

Madame de Palme a montré, pendant toute la durée de la
promenade, une surexcitation fiévreuse qui se trahissait
surtout par de folles prouesses d'équitation. J'entendais par
intervalles les éclats de sa gaieté exaltée qui résonnaient à
mon oreille comme des plaintes déchirantes. Une seule fois
encore, elle m'a adressé la parole en passant près de moi:

-- Je vous fais horreur, n'est-ce pas? m'a-t-elle dit.

J'ai secoué la tête et j'ai baissé les yeux sans lui répondre.

Nous sommes rentrés au château vers quatre heures. Je gagnais
ma chambre, quand un tumulte confus de voix, de cris et de pas
précipités sous le vestibule m'a glacé le coeur. Je suis
redescendu à la hâte; on m'a dit que madame de Palme venait de
tomber dans une violente crise nerveuse. On l'avait portée
dans le salon. J'ai reconnu à travers la porte la voix douce
et grave de madame de Malouet, à laquelle se mêlait je ne sais
quel vagissement pareil à celui d'un enfant malade. -- Je me
suis enfui.

J'étais décidé à quitter sans retard ce lieu de malheur. Rien
n'eût pu m'y retenir un instant de plus. Ta lettre, qu'on
m'avais remise au retour, m'a servi à colorer d'un prétexte
vraisemblable mon départ improvisé. On connaît ici l'amitié
qui nous lie. J'ai dit que tu avais besoin de moi dans les
vingt-quatre heures. J'avais eu soin, à toute occurrence, de
faire venir depuis trois jours une voiture et des chevaux de
la ville la plus proche. En quelques minutes, mes préparatifs
ont été achevés; j'ai donné au cocher l'ordre de partir en
avant et d'aller m'attendre à l'extrémité de l'avenue, pendant
que je ferais mes adieux. -- M. de Malouet m'a paru n'avoir
aucun soupçon de la vérité: le bon vieillard s'est attendri
en recevant mes remercîments, et m'a réellement témoigné une
affection singulière et sans proportion avec la brève durée de
nos relations. J'ai à peine eu moins à me louer de M. de
Breuilly. Je me reproche la caricature que je t'ai donnée un
jour pour le portrait de ce noble coeur.

Madame de Malouet a voulu m'accompagner dans l'avenue quelques
pas plus loin que son mari; je sentais son bras trembler sous
le mien, pendant qu'elle me chargeait de quelques commissions
indifférentes pour Paris. Au moment où nous allions nous
séparer et comme je serrais sa main avec effusion elle m'a
retenu doucement.

-- Eh bien, monsieur, m'a-t-elle dit d'une voix presque
éteinte, Dieu n'a point béni notre sagesse!

-- Madame, nos coeurs lui sont ouverts;... il a dû lire notre
sincérité... Il voit ce que je souffre; d'ailleurs, j'espère
humblement qu'il me pardonne.

-- N'en doutez pas,... n'en doutez pas, a-t-elle repris d'un
accent brisé. Mais elle! elle!... Ah! pauvre enfant!

-- Ayez pitié d'elle, madame. Ne l'abandonnez pas. Adieu!

Je l'ai quittée à la hâte, et je suis parti; mais, au lieu de
m'acheminer vers le bourg de ***, je me suis fait conduire sur
la route de l'abbaye jusqu'au haut des collines; j'ai prié le
cocher d'aller seul au bourg et de revenir me prendre demain
de grand matin à la même place. Mon ami, je ne puis
t'expliquer la tentation bizarre et irrésistible qui m'a pris
de passer une dernière nuit dans cette solitude où j'ai été si
tranquille, si heureux, et il y a si peu de temps, mon Dieu!

Me voici donc dans ma cellule. Qu'elle me paraît froide,
sombre et triste! Le ciel aussi s'est mis en deuil. Depuis mon
arrivée dans ce pays et malgré la saison, je n'avais vu que
des jours et des nuits d'été. Ce soir, un glacial ouragan
d'automne s'est déchaîné sur la vallée; le vent siffle dans
les ruines et en arrache des fragments qui tombent lourdement
sur le sol. Une pluie violente bat mes vitraux. Il me semble
qu'il pleut des larmes!

Des larmes! j'en ai le coeur rempli,... et pas une ne veut
monter jusqu'à mes yeux! -- J'ai prié pourtant, j'ai prié Dieu
longuement, -- non pas, mon ami, ce Dieu insaisissable que nous
poursuivons vainement au delà des étoiles et des mondes, mais
le seul Dieu vraiment secourable aux affligés, le Dieu de mon
enfance, -- le Dieu de cette pauvre femme!

Ah! je ne veux plus songer qu'à mon retour près de toi. Après-demain,
mon ami, et peut-être avant que cette lettre


. . . . . . . . . . . . .


Viens, Paul! Si tu peux quitter ta mère, viens, je t'en
supplie, viens me soutenir. Dieu me frappe!

J'écrivais cette ligne interrompue, quand, au milieu des
bruits confus de la tempête, mon oreille a cru saisir le son
d'une voix, d'une plainte humaine. Je me suis jeté à ma
fenêtre; je me suis penché au dehors pour percer les ténèbres,
et j'ai entrevu sur le sol noir et inondé une forme vague, une
sorte de paquet blanchâtre. En même temps, un gémissement plus
distinct est monté jusqu'à moi. -- Une lueur de la terrible
vérité m'a traversé l'esprit comme une lame aiguë. -- J'ai
gagné dans la nuit la porte du moulin; près du seuil, j'ai vu
un cheval abandonné; il portait une selle de femme. Je me suis
précipité en courant vers l'autre face des ruines, et, dans le
clos qui est situé sous la fenêtre de ma cellule et qui garde
encore des traces de l'ancien cimetière des moines, j'ai
trouvé l'infortunée. Elle était là, assise et comme écrasée
sur une vieille dalle tumulaire, grelottant de tous ses
membres sous les torrents d'eau glacée qu'un ciel impitoyable
versait sans relâche sur sa légère toilette de fête. J'ai
saisi ses deux mains, essayant de la relever.

-- Ah! malheureuse enfant! qu'avez-vous fait? ah! malheureuse!

-- Oui, bien malheureuse! a-t-elle murmuré d'une voix faible
comme un souffle.

-- Mais vous vous tuez!

-- Tant mieux!... tant mieux!

-- Vous ne pouvez rester là!... Venez!...

J'ai vu qu'elle était hors d'état de se soutenir.

-- Ah! Dieu bon! Dieu puissant! que faire?... Qu'allez-vous
devenir maintenant? Que voulez-vous de moi?...

Elle n'a pas répondu. Elle tremblait, et ses dents se
heurtaient. Je l'ai enlevée dans mes bras et je l'ai emportée.
On réfléchit vite dans de tels instants. Aucun moyen
imaginable pour la faire sortir de cette vallée, où les
voitures ne peuvent pénétrer. Rien n'était désormais possible
pour sauver son honneur; il ne fallait plus songer qu'à la
vie. J'ai gravi rapidement les degrés de ma cellule, et je
l'ai déposée dans un fauteuil près du foyer, que j'ai rallumé
à la hâte; puis j'ai réveillé mes hôtes. J'ai donné à la
meunière une explication vague et confuse. Je ne sais ce
qu'elle en a compris, mais c'est une femme, elle a eu pitié.
Elle a rendu à madame de Palme les premiers soins. Son mari
est parti aussitôt à cheval, portant à la marquise de Malouet
ce billet de ma main:


"Madame,

"Elle est ici, mourante. Au nom du Dieu de miséricorde, je
vous invoque, je vous conjure... Venez consoler, venez bénir
celle qui ne peut plus attendre que de vous en ce monde des
paroles de bonté et de pardon.

"Veuillez dire à madame de Pontbrian ce que vous jugerez
nécessaire."



Elle me demandait. Je suis retourné près d'elle. Je l'ai
trouvée encore assise devant le feu. Elle n'avait pas voulu se
laisser mettre dans le lit qu'on lui avait préparé. En
m'apercevant, -- singulière préoccupation de femme! -- sa
première pensée a été pour le costume de paysanne contre
lequel elle venait d'échanger ses vêtements imprégnés d'eau et
souillés de boue.

Elle s'est mise à rire en me le montrant; mais son rire s'est
tourné presque aussitôt en convulsions que j'ai eu de la peine
à calmer.

Je m'étais placé près d'elle: elle ne pouvait se réchauffer;
elle avait une horrible fièvre; ses yeux étincelaient. Je l'ai
suppliée de consentir à prendre le repos complet qui convenait
seul à son état.

-- A quoi bon? m'a-t-elle dit. Je ne suis pas malade. Ce qui me
tue, ce n'est pas la fièvre; ce n'est pas le froid, c'est la
pensée qui me brûle là (elle se frappait le front); c'est la
honte, -- c'est votre mépris et votre haine, -- bien mérités
maintenant!


Mon coeur a éclaté, Paul; je lui ai dit tout, ma passion, mes
regrets, mes remords! J'ai couvert de baisers ses mains
tremblantes, son front glacé, ses cheveux humides... J'ai
répandu dans sa pauvre âme brisée tout ce que l'âme d'un homme
peut contenir de tendresse, de pitié, d'adoration! Elle a su
que je l'aimais; elle n'a pu en douter!

Elle m'a écouté avec ravissement.

-- C'est maintenant, m'a-t-elle dit, c'est maintenant qu'il ne
faut pas me plaindre. Jamais je n'ai été si heureuse de ma
vie. Je ne méritais pas cela... Je ne puis rien souhaiter de
plus,... rien espérer de mieux;... je ne regretterai rien.

Elle s'est assoupie. Ses lèvres entr'ouvertes ont un sourire
pur et paisible; mais elle est prise par intervalle de
tressaillements terribles, et ses traits s'altèrent
profondément.

Je la veille en t'écrivant.

Madame de Malouet vient d'arriver avec son mari. Je l'avais
bien jugée! Sa voix et ses paroles ont été d'une mère. Elle
avait eu soin d'amener son médecin. La malade est couchée dans
un bon lit, entourée, aimée. Je suis plus tranquille, quoique
un délire effrayant se soit déclaré à son réveil.

Madame de Pontbrian a refusé absolument de venir auprès de sa
nièce. Elle aussi, je l'avais bien jugée, l'excellente
chrétienne!

Je me suis fait le devoir de ne plus mettre le pied dans la
cellule, que madame de Malouet ne quitte plus. La contenance
de M. de Malouet m'épouvante, et cependant il m'assure que le
médecin ne s'est pas encore prononcé.


_______________



Le médecin est sorti. J'ai pu lui parler.

-- C'est, m'a-t-il dit, une fluxion de poitrine compliquée
d'une fièvre cérébrale.

-- Cela est bien grave, n'est-ce pas?

-- Très-grave.

-- Mais le danger est-il immédiat?

-- Je vous le dirai ce soir. L'état est si violent, qu'il ne
peut durer longtemps. Il faut que la crise s'atténue ou que la
nature cède.

-- Vous n'espérez rien, monsieur?

Il a regardé le ciel et s'est éloigné.

Je ne sais pas ce qui se passe en moi, mon ami... Tous ces
coups se succèdent si vite! C'est la foudre.


Cinq heures du soir.


On a mandé à la hâte le prêtre que j'ai souvent rencontré au
château. C'est un ami de madame de Malouet, un vieillard
simple et plein de charité. Il est sorti un instant de cette
chambre funeste; je n'ai osé l'interroger. J'ignore ce qui se
passe. Je redoute de l'apprendre, et cependant mon oreille
recueille avidement les moindres bruits, les sons les plus
insignifiants: une porte qui se ferme, un pas plus rapide
dans l'escalier, me frappent de terreur.

Pourtant... si vite! C'est impossible!


________



Paul! mon ami,... mon frère! Où es-tu?... Tout est fini!

Il y a une heure, j'ai vu descendre le médecin et le prêtre.
M. de Malouet les suivait.

-- Montez, m'a-t-il dit. Allons! du courage, monsieur. Soyez
homme.

Je suis entré dans la cellule: madame de Malouet y était
demeurée seule; elle était à genoux près du lit, et m'a fait
signe de m'approcher.

J'ai regardé celle qui allait cesser de souffrir. Quelques
heures avaient suffi pour empreindre tous les ravages de la
mort sur ce visage charmant; mais la vie et la pensée
rayonnaient encore dans ses yeux: elle m'a reconnu aussitôt.

-- Monsieur,... m'a-t-elle dit.

Puis, se reprenant après une pause:

-- George, je vous ai bien aimé. Pardonnez-moi d'avoir
empoisonné votre vie de ce triste souvenir!

Je suis tombé sur mes genoux; j'ai voulu parler, je ne le
pouvais pas; mes larmes coulaient brûlantes sur sa main déjà
inerte et froide comme un marbre.

-- Et vous aussi, madame, a-t-elle repris, pardonnez-moi la
peine,... le mal que je vous fais!

-- Mon enfant! a dit la vieille dame, je vous bénis du fond du
coeur.

Puis il y a eu un silence, au milieu duquel j'ai entendu tout
à coup un soupir profond et brisé... Ah! ce soupir suprême, ce
dernier sanglot d'une mortelle douleur, Dieu aussi l'a
entendu, il l'a recueilli!

Il l'a entendu!... il entend aussi ma prière ardente,
éplorée!... il faut que je le croie, mon ami. Oui, pour ne pas
céder en ce moment à quelques tentation de désespoir, il faut
que je croie fermement à un Dieu qui nous aime, qui voit d'un
oeil attendri les déchirements de nos faibles coeurs,... qui
daignera un jour de sa main paternelle refaire les noeuds
brisés par la cruelle mort!... Ah! devant la dépouille
inanimée d'un être adoré, quel coeur assez desséché, quel
cerveau assez flétri par le doute pour ne pas repousser à
jamais l'odieuse pensée que ces mots sacrés: Dieu, justice,
amour, immortalité, ne sont que de vaines syllabes qui n'ont
point de sens!

Adieu, Paul. Tu sais ce qui me reste à faire. Si tu peux
venir, je t'attends; sinon, mon ami, attends-moi. Adieu.



IX


LE MARQUIS DE MALOUET A M. PAUL B... A PARIS


Château de Malouet, 20 octobre.


Monsieur, c'est pour moi un devoir aussi impérieux que pénible
de vous retracer les faits qui ont amené le malheur suprême
dont une voie plus prompte vous a porté la nouvelle avec tous
les ménagements qui nous ont été permis, malheur qui achève
d'accabler nos âmes, déjà si cruellement éprouvées. Vous le
savez, monsieur, quelques semaines, quelques jours nous
avaient suffi, à madame de Malouet et à moi, pour connaître,
pour apprécier votre ami, pour lui vouer une éternelle
affection, qui devait se changer trop tôt en un éternel
regret.

Je en vous parlerai point, monsieur, des tristes circonstances
qui ont précédé cette dernière catastrophe. Vous n'ignorez, je
le sais, aucun trait de la fatale passion qu'avaient inspirée
à une malheureuse jeune femme les mérites et les qualités que
nous sommes réduits à pleurer aujourd'hui. Je ne vous dirai
rien des scènes de deuil qui ont suivi la mort de madame de
Palme. Un autre deuil les recouvre déjà dans notre souvenir.

La conduite de M. George durant ces tristes journées, la
sensibilité profonde et en même temps l'élévation morale dont
il ne cessa de nous donner le spectacle, avaient achevé de lui
gagner nos coeurs. J'aurais voulu vous le renvoyer aussitôt,
monsieur; je voulais l'éloigner de ce lieu désolé, je voulais
le conduire moi-même dans vos bras, puisqu'une préoccupation
douloureuse vous retenait à Paris; mais il s'était imposé le
devoir de ne pas abandonner si promptement ce qui restait de
l'infortunée.

Nous l'avions recueilli près de nous; nous l'entourions de nos
soins. Il ne sortait du château que pour faire chaque jour à
deux pas un pieux pèlerinage. Sa santé cependant s'altérait
visiblement. Avant-hier, dans la matinée, madame de Malouet le
pressa de nous accompagner, M. de Breuilly et moi, dans une
promenade à cheval. Il y consentit, quoique avec peine. Nous
partîmes. Chemin faisant, il se prêta de tout son courage aux
efforts que nous tentions pour l'engager dans notre entretien,
et le tirer de son accablement. Je le vis sourire pour la
première fois depuis bien des heures, et je commençais à
espérer que le temps, la force d'âme, les soins de l'amitié
pourraient rendre un peu de calme à son souvenir, quand, au
détour de la route, un hasard déplorable nous mit face à face
avec M. de Mauterne.

Ce jeune homme était à cheval: deux amis et deux dames
l'accompagnaient. Nous suivions le même direction de
promenade; mais son allure était plus rapide que la nôtre: il
nous dépassa en nous saluant, et je ne remarquai pour moi dans
son air rien qui pût attirer l'attention. Je fus donc fort
surpris d'entendre M. de Breuilly, l'instant d'après, murmurer
entre ses dents:

-- Ceci est une infâme lâcheté!

M. George, qui, au moment de la rencontre, avait pâli et
détourné légèrement la tête, regarda vivement M. de Breuilly:

-- Quoi donc, monsieur? de quoi parlez-vous?

-- De l'insolence de ce fat!

J'interpellai M. de Breuilly avec force, lui reprochant sa
manie querelleuse, et affirmant qu'il n'y avait eu trace de
provocation ni dans l'attitude ni sur les traits de M. de
Mauterne, lorsqu'il avait passé près de nous.

-- Allons, mon ami, reprit M. de Breuilly, vous avez fermé les
yeux -- ou vous avez dû voir, comme je l'ai vu, que le
misérable a ricané en regardant monsieur! Je ne sais pas
pourquoi vous voulez que monsieur supporte une insulte que ni
vous ni moi ne supporterions!

Cette malheureuse phrase n'était pas achevée, que M. George
avait mis son cheval au galop.

-- Es-tu fou? dis-je à Breuilly, qui essayait de me retenir, --
et que signifie cette invention-là?

-- Mon ami, me répondit-il, il fallait distraire cet enfant à
tout prix.

Je haussai les épaules, je me dégageai, et je m'élançai sur
les pas de M. George; mais, étant mieux monté que moi, il
avait pris une avance considérable. J'étais encore à une
centaine de pas, quand il joignit M. de Mauterne, qui s'était
arrêté en l'entendant venir. Il me sembla qu'ils échangeaient
quelques paroles, et je vis presque aussitôt la cravache de M.
George fouetter à plusieurs reprises et avec une sorte
d'acharnement le visage de M. de Mauterne. Nous arrivâmes
seulement à temps, M. de Breuilly et moi, pour empêcher que
cette scène ne prît un odieux caractère.

Une rencontre étant malheureusement devenue inévitable entre
ces deux messieurs, nous dûmes emmener avec nous les deux amis
qui accompagnaient Mauterne, MM. de Quiroy et Astley, ce
dernier Anglais. M. George nous précéda au château. Le choix
des armes appartenait, sans aucun doute possible, à notre
adversaire. Cependant, ayant remarqué que ses deux témoins
semblaient hésiter, avec une sorte d'indifférence ou de
circonspection, entre l'épée et le pistolet, je pensai que
nous pourrions, avec un peu d'adresse, faire pencher leur
décision dans le sens qui nous serait le moins défavorable.
Nous prîmes donc préalablement, M. de Breuilly et moi, l'avis
de M. George. Il se prononça immédiatement pour l'épée.

-- Mais, lui fit observer M. de Breuilly, vous tirez fort bien
le pistolet: je vous au vu à l'oeuvre. Etes-vous sûr d'être
plus habile à l'épée? Ne vous y trompez pour Dieu pas, ceci
est un combat à mort!

-- J'en suis convaincu, répondit-il en souriant; mais je tiens
beaucoup à l'épée, autant que cela sera possible.

Sur l'expression d'un désir si formel, nous ne pouvions que
nous croire heureux d'obtenir le choix de cette arme. Il fut
effectivement résolu, et la rencontre fixée au lendemain neuf
heures.

Pendant le reste de la journée, M. George montra une liberté
d'esprit et même par intervalles une gaieté dont nous fûmes
tout surpris, et que madame de Malouet en particulier ne
savait comment s'expliquer. Ma pauvre femme ignorait, bien
entendu, ces derniers événements.

A dix heures, il se retira, et je vis encore de la lumière
chez lui deux heures plus tard. Poussé par ma vive affection
et par je ne sais quelle inquiétude vague dont j'étais
poursuivi, j'entrai vers minuit dans sa chambre; je le trouvai
fort tranquille: il venait d'écrire et apposait son cachet
sur quelques enveloppes.

-- Voilà! me dit-il en me mettant ces papiers dans la main. A
présent, le plus fort est fait, ajouta-t-il, et je vais dormir
comme un bienheureux.

Je crus devoir lui donner encore quelques conseils techniques
sur le jeu de l'arme dont il devait bientôt se servir. Il
m'écouta avec distraction; puis, avançant son bras tout à coup
:

-- Voyez mon pouls, dit-il.

Je lui obéis, et je m'assurai que son calme et son animation
n'avaient rien d'affecté ni de fébrile.

-- Avec cela, reprit-il, on n'est tué que quand on le veut
bien. Bonsoir, cher monsieur.

Je l'embrassai et je le quittai.

Hier, à huit heures et demie, nous étions rendus, M. George,
M. de Breuilly et moi, dans un chemin écarté, situé à égale
distance de Malouet et de Mauterne, et qui avait été désigné
pour lieu du duel. Notre adversaire arriva presque aussitôt,
accompagné de MM. de Quiroy et Astley. Le caractère de
l'insulte n'admettait aucune tentative de conciliation. On dut
procéder immédiatement au combat.

A peine M. George s'était-il mis en garde, que nous ne pûmes
douter de sa complète inexpérience au maniement de l'épée. M.
de Breuilly me jeta un regard de stupeur. Toutefois, quand les
lames se furent croisées, il y eut une apparence de combat et
de défense: mais, dès la troisième passe, M. George tomba, la
poitrine traversée.

Je me précipitai sur lui: la mort le prenait déjà. Cependant,
il me serra faiblement la main, sourit encore, puis m'exprima
d'un dernier souffle sa dernière pensée, qui fut pour vous,
monsieur:

-- Dites à Paul que je l'aime, que je lui défends la vengeance,
que je meurs... heureux.

Il expira.

Je n'ajouterai rien, monsieur, à ce récit. Il n'a été que trop
long, il m'a coûté beaucoup; mais je vous devais ce compte
fidèle et douloureux. J'ai dû croire en outre que votre amitié
voudrait suivre jusqu'au dernier instant cette existence qui
vous fut si chère, et à si juste titre. Maintenant, vous savez
tout, vous avez tout compris, même son silence.

Il repose près d'elle. Vous viendrez sans doute, monsieur.
Nous vous attendons. Nous pleurerons avec vous ces deux êtres
bien-aimés, tous deux bons et charmants, foudroyés tous deux
par la passion, et saisis par la mort avec une rapidité
poignante au milieu des plus douces fêtes de la vie.



erreurs typographiques corrigées silencieusement:


Chapitre 1: =son imaginative= remplacé par =ton imaginative=

Chapitre 1: =te peint= remplacé par =se peint=

Chapitre 1: =se paraît= remplacé par =se parait=

Chapitre 5: =-- Au même instant= remplacé par =Au même
instant=

Chapitre 6: =-- Telle fut la réponse= remplacé par =Telle fut
la réponse=

Chapitre 6: =Avant-hier;= remplacé par =Avant-hier,=

Chapitre 6: =pardon!.. Vous= remplacé par =pardon!... Vous=

Chapitre 6: =Elle l'accueillera= remplacé par =-- Elle
l'accueillera=

Chapitre 6: =faire ici;..= remplacé par =faire ici;...=

Chapitre 7: =mondaine. Ellle= remplacé par =mondaine. Elle=

Chapitre 7: =pareille chose?..= remplacé par =pareille chose?...=

Chapitre 7: =comme je le voudrai,= remplacé par =comme je le
voudrai.=

Chapitre 7: =de l'âme!..= remplacé par =de l'âme!...=

Chapitre 7: =A Bientôt donc= remplacé par =A bientôt donc=

Chapitre 8: =vraissemblance= remplacé par =vraisemblance=

Chapitre 9: =ne prit un= remplacé par =ne prît un=

Chapitre 9: =Mais lui fit observer= remplacé par =Mais, lui fit
observer=

Chapitre 9: =-- Sur l'expression= remplacé par =Sur
l'expression=

Chapitre 9: =Je me précipitait= remplacé par =Je me précipitai=





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La petite comtesse" ***

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