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Title: Journal de marche du sergent Fricasse de la 127e demi-brigade : 1792-1802 - avec les uniformes des armées de Sambre-et-Meuse et - Rhin-en - Moselle. Fac-similés dessinés par P. Sellier d'après - les gravures al
Author: Fricasse, Jacques
Language: French
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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)



JOURNAL DE MARCHE DU SERGENT FRICASSE DE LA 127e DEMI-BRIGADE

1792-1802

Avec les uniformes des armées de Sambre-et-Meuse et Rhin-et-Moselle,
fac-similés dessinés par P. Sellier d'après les gravures allemandes du
temps.

PUBLIÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS PAR LORÉDAN LARCHEY D'APRÈS LE MANUSCRIT
ORIGINAL

PARIS

AUX FRAIS DE L'ÉDITEUR

1882



Authenticité de ce Journal. Ses enseignements et sa valeur morale.--Les
armées de la République glorifiées par un Maréchal du premier
Empire.--Pourquoi nous devons souhaiter la renaissance de leur esprit
militaire.


Fricasse!

Comique est le nom, mais sérieuse est l'oeuvre, car elle se recommande
par une sincérité rare. Et la sincérité est beaucoup à cette époque
tourmentée de la première République où chaque écrivain se passionne en
prenant parti pour ou contre l'ère nouvelle. Éloge enthousiaste ou
réquisitoire indigne, il n'y a guère de milieu.

Le document, publié ici pour la première fois, présente du moins le
mérite de ne connaître d'autre guerre que celle de l'extérieur, d'autres
ennemis que ceux de la patrie. Il est authentique, et je tiens à la
disposition des curieux son manuscrit original, qui est du temps, et qui
me fut libéralement donné par mon ami Jules de Forge de Vesoul. C'est
bien un journal de marche; chaque étape s'y trouve notée à son jour,
chaque fait de guerre paraît à son heure.

En un temps où l'avancement était si rapide, il ne fut pas de plus
humble carrière que celle de notre héros, et c'est précisément ce qui
m'a intéressé dans une oeuvre que ne recommande, il faut le dire, aucune
séduction littéraire; elle est simple comme le carnet d'un soldat
citoyen qui remplit son devoir complètement et modestement. De 1792 à
1802, il fait campagne chaque année: avec l'armée de Sambre-et-Meuse, il
protège nos places du Nord et fait son entrée à Bruxelles; avec l'armée
de Rhin-et-Moselle, il pousse jusqu'à Munich et accomplit cette retraite
devenue fameuse sous le nom de _retraite de Moreau_; avec l'armée
d'Italie, il résiste dans Gênes jusqu'à la dernière extrémité. Reste le
neuvième d'une compagnie de cent dix hommes détruite par la guerre,
réduit par une blessure à regagner son village, il n'a ni un mot de
plainte, ni un mouvement d'humeur ou d'ambition déçue. Il reste fier
d'avoir servi son pays avec honneur et avec probité. J'insiste sur ce
dernier mot, parce que plusieurs pages de son journal témoignent des
plus nobles sentiments[1]. La partie descriptive n'en est pas bien
riche, les développements et les réflexions ne sont jamais poussés loin,
mais si l'esprit de l'auteur est borné, son âme apparaît grande et
généreuse, on sent qu'il est honnête homme et bon Français. On oublie la
sécheresse et la monotonie même du récit, parce qu'il vous fait sûrement
connaître l'esprit du soldat et aussi les cruelles nécessités de la
guerre.

Il est bon de savoir à quel prix on achète une victoire.

Certes, c'est déjà beaucoup que le courage de faire le coup de feu ou de
se lancer sur l'ennemi baïonnette en avant. Mais que de soldats tombés
sur la route avant de voir luire un jour de bataille! Combien de
victimes obscures sont dévouées aux marches sans fin, aux misères du
bivouac, aux privations des sièges, aux souffrances d'une campagne
d'hiver où la maladie et la faim n'ont pas peur de votre fusil.

On ne saurait se faire idée de cela en voyant défiler un régiment ni en
lisant un rapport officiel.

D'autres enseignements ressortent de notre journal. Il s'en dégage au
plus haut degré l'expression de cette foi républicaine qui n'est pas
encore admise sans réserve. Pour les besoins de certaines causes, on a
contradictoirement exalté et ravalé les volontaires de notre première
République. On verra que leur force morale fut à la hauteur de leurs
souffrances, sinon de leur discipline. C'est déjà un point important
acquis au débat qui n'est pas encore terminé, mais qui, pour l'honneur
de nos armes, ne perd point à être approfondi. Je le constate sans
esprit d'exclusion, car je suis de ceux qui ne voient ni tout en rose,
ni tout en noir. Il semble que plus on creuse le passé, moins on devient
absolu. En histoire, le bon et le mauvais restent aussi inséparables,
dans les faits, que l'ombre et la lumière dans un paysage. On remarque
seulement à certaines heures plus de lumière ou plus d'ombre, et c'est
dans la mise en valeur de cette inégalité que se trouve la vérité du
tableau.

Si nos volontaires de 1792 n'ont pas été aguerris du premier coup, ils
ont donc montré vraiment l'esprit national, c'est-à-dire la volonté de
faire respecter la France au péril de leurs vies, ce qui est la première
qualité d'un soldat. Chez le nôtre, on constate aussi, et non sans une
certaine surprise, que l'amour sincère de la République est empreint
d'un sentiment religieux particulier et dont l'expression se trouve
traduite au long dans une prière écrite à la fin de son oeuvre. Elle a
été recueillie avec d'autant plus de soin que c'est un document unique
en son genre. Je l'avais cru d'abord copiée sur quelque texte de
l'église constitutionnelle, mais ses incorrections mêmes annoncent une
oeuvre originale; elle surprend moins lorsqu'on se reporte à la jeunesse
de l'auteur qui s'est passée dans le jardin d'un couvent.

       *       *       *       *       *

Le _Journal de Fricasse_ a été publié avec tout le respect possible.
J'ai retranché les répétitions et les mots inutiles, orthographiant à
l'occasion, mais sans me permettre d'ajouter quoi que ce soit[2]. Pour
mieux éclairer le texte, j'ai donné une suite de dessins d'uniformes
rigoureusement exacts; ils sont placés à la fin de ce petit volume avec
les éclaircissements nécessaires. Au point de vue militaire, je n'avais
pas à me préoccuper de la discussion de faits, mais ce que j'ai lu des
relations du temps m'a prouvé que l'auteur disait vrai sur la date et la
nature des mouvements dont la portée lui échappe nécessairement. On sait
que, excepté au grand état-major, c'est à l'armée qu'on est le moins
renseigné sur la marche générale des opérations.

Toutes précises que paraissent les données de notre sergent, un contrôle
était cependant nécessaire; il nous a été fourni surtout par les
_mémoires_ d'un maréchal d'Empire qui ne saurait être suspect. Soult fut
officier dans la même division que Fricasse; il appuie les détails
donnés ici par ses propres affirmations, que nous avons fréquemment
reproduites. À ce propos, on doit rendre hommage à la franchise avec
laquelle le duc de Dalmatie paye son tribut d'admiration aux armées
républicaines; il s'honore d'avoir partagé leur pauvreté, leur fierté,
leur ardeur patriotique. Il déclare que le sort de la Pologne était
réservé à la France républicaine si les engagements pris à Pilnitz
avaient pu se réaliser.

«Mais les soldats français, dit-il, ne comptaient pas le nombre de leurs
ennemis; ils avaient foi en leur propre valeur. Malgré les revers qu'ils
éprouvèrent au commencement, les privations qu'ils eurent à supporter,
le fréquent remplacement de leurs généraux, la profonde impression que
devaient produire sur eux les cris des factions et les déchirements de
l'intérieur, toujours au-dessus de leur fortune et de leur situation,
ils ne virent que des devoirs à remplir; et, en attirant sur eux les
dangers, ils détournèrent les regards du monde des scènes de désolation
qui couvraient la surface de la France.»

Puis, parlant de la fortune contraire au début de nos armes, Soult
ajoute: «Les Français payèrent leurs essais par des défaites et subirent
les effets inévitables de l'inexpérience de leurs généraux, de
l'indiscipline des troupes, des vices de leur organisation, de
l'imprévoyance ou de la cupidité de l'administration, et de l'influence
souvent malheureuse des représentants sur les armées. Ce fut un temps
d'épreuves difficile à passer, mais quand l'armée en sortit, elle s'y
était retrempée: les nouveaux chefs qui étaient destinés à fixer la
victoire, sentaient sous le coup de ces revers leur intelligence se
développer, méditaient sur les fautes qu'ils voyaient commettre et se
formaient au milieu des rangs.»

À propos des remaniements que subit en 1794 la constitution de l'armée,
le maréchal Soult entre dans des détails non moins attachants sur
l'esprit de nos troupes d'alors; ils ne sauraient perdre à être médités
de nouveau et peuvent en tout temps fournir un bel exemple.

«Les officiers donnaient l'exemple du dévouement. Le sac sur le dos,
privés de solde, (car ce fut plus tard seulement, et lorsque les
assignats eurent perdu toute leur valeur, qu'ils reçurent en argent,
ainsi que les généraux, huit francs par mois), ils prenaient part aux
distributions comme les soldats et recevaient des magasins les effets
d'habillement qui leur étaient indispensables. On leur donnait un bon
pour toucher un habit ou une paire de bottes. Cependant aucun ne
songeait à se plaindre de cette détresse, ni à détourner ses regards du
service qui était la seule étude et l'unique sujet d'émulation. Dans
tous les rangs, on montrait le même zèle, le même empressement à aller
au delà du devoir: si l'un se distinguait, l'autre cherchait à le
surpasser par son courage, ses talents; c'était le seul moyen de
parvenir; la médiocrité ne trouvait point à se faire recommander. Dans
les états-majors, c'étaient des travaux incessants embrassant toutes les
branches du service, et encore ils ne suffisaient pas; on voulait
prendre part à tout ce qui se faisait. Je puis le dire, c'est l'époque
de ma carrière où j'ai le plus travaillé et où les chefs m'ont paru le
plus exigeants. Aussi, quoiqu'ils n'aient pas tous mérité d'être pris
pour modèle, beaucoup d'officiers généraux, qui plus tard ont pu les
surpasser, sont sortis de leur école. Dans les rangs des soldats,
c'était le même dévouement, la même abnégation. Les conquérants de la
Hollande traversaient, par dix-sept degrés de froid, les fleuves et les
bras de mer gelés, et ils étaient presque nus: cependant ils se
trouvaient dans le pays le plus riche de l'Europe; ils avaient devant
les yeux toutes les séductions, mais la discipline ne souffrait pas la
plus légère atteinte. Jamais les armées n'ont été plus obéissantes, ni
animées de plus d'ardeur: c'est l'époque des guerres où il y a eu le
plus de vertu parmi les troupes. J'ai souvent vu les soldats refuser
avant le combat les distributions qu'on allait leur faire et s'écrier:
Après la victoire on nous les donnera!»

Le journal de notre sergent porte bien l'empreinte de l'élan auquel un
maréchal d'Empire a voulu rendre hommage. Rien qu'à ce titre, il mérite
la confiance du lecteur qui cherche la vérité dans les faits;
l'incorrection de leur exposé n'enlève rien à la grandeur du sentiment
qui les domine. Puisse-t-il faire condamner par nos contemporains cet
amour du bien-être à tout prix qui menace de fausser notre jugement des
devoirs militaires! Qu'une guerre survienne, ce n'est qu'un concert de
cris et de lamentations dans certains journaux, si les vivres n'arrivent
pas à l'heure dite et si les malades manquent des premiers soins.
Malheur très grand, sans doute, mais inévitable en campagne. Cependant
c'est à qui les analysera de la façon la plus navrante pour donner de la
couardise à toute une nation. J'ai lu en 1874 certains articles
d'ambulanciers que je pourrais citer comme des modèles de ce genre
anti-national au premier chef. En temps de paix, il se manifeste sous
une autre forme. Des mères de volontaires écrivent aux journaux pour se
plaindre des corvées imposées à leurs fils; certains volontaires
eux-mêmes croient être des héros d'abnégation en livrant à la publicité
le récit de leurs infortunes de caserne. Pendant l'automne de 1881, un
journal n'a-t-il pas poussé la sensibilité jusqu'à s'attendrir sur la
marche d'un régiment qui avait fait, _sous la pluie_, l'étape de Lagny à
Courbevoie!--De tels articles sont à lire dans les réunions publiques où
la désertion du drapeau est proclamée un devoir social. Dans une classe
plus relevée, je pourrais citer plus d'un cas de désertion à l'étranger
qui n'a pas été flétri comme il aurait dû l'être. En plein salon,
n'ai-je pas entendu un écrivain de talent déclarer que le métier des
armes était abject, et que les Français feraient bien mieux de prendre à
leur solde une armée d'Allemands, que de se faire tuer bêtement par eux!

Simple paradoxe, me dira-t-on. Mais il est des paradoxes aussi
humiliants que des aveux. On a ridiculisé dans le _chauvinisme_
l'exagération enfantine du patriotisme; craignons le ridicule contraire
qui serait infiniment plus dangereux.

Il est temps de mettre son orgueil à savoir souffrir. À ce prix seul,
nous pouvons redevenir aussi forts que nos anciens.



JOURNAL DE MARCHE DU SERGENT FRICASSE


RECUEIL DES CAMPAGNES QUE J'AI FAITES AU SERVICE DE MA PATRIE.

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE UNE ET INDIVISIBLE


Je suis né le 13 du mois de février 1773, dans le village nommé
Autreville, à deux lieues de Chaumont en Bassigny, chef-lieu du
département de la Haute-Marne. Je suis fils légitime de Nicolas
Fricasse, jardinier, et d'Anne Corniot, de la dite paroisse. À peine
étais-je au monde, mes parents ont été appelés pour être jardiniers chez
le seigneur de Juzennecourt. C'est dans cet endroit que j'ai été élevé
et que mes parents m'ont appris à connaître ce que devait savoir un
honnête homme.

Puis, mon père fut cultiver les jardins des Bernardins de Clairvaux. Ce
changement a fait beaucoup pour mon apprentissage. Mon père était un des
maîtres, et avait sous sa conduite quatre garçons. Après trois ans, il
est retourné reprendre son ménage, et on m'a confié le même emploi
qu'avait mon père. Je n'oublierai jamais un moine nommé Le Boulanger; il
était archiviste et sacristain en chef. Ce digne homme n'a cessé de me
procurer l'occasion de m'instruire, mais l'idée n'y était pas, et je
n'ai pas su en profiter. Il me disait souvent: «Vois un peu, tu sais
déjà lire et écrire. Eh bien! je veux t'apprendre la géographie: elle
est bien utile à une personne qui veut faire quelque voyage.» Dans ce
temps, je ne croyais jamais le quitter et je pensais que son grand
savoir me servirait sans apprendre. Ah! que j'ai bien connu mes fausses
idées dans la suite!

Dans ces années, les États généraux se sont assemblés, et on a parlé de
la suppression des couvents. Ceci a changé bien des idées, surtout dans
le couvent où j'étais, qui était de quatre-vingt-dix religieux. Les
voilà donc obligés de quitter, et moi aussi. Je suis entré jardinier
chez le marquis de Messey, seigneur de Beaux-le-Châtel. Ce seigneur m'a
donné beaucoup de louanges; s'il était content, je ne l'étais pas, car
la terre de son jardin était trop aride, et j'avais grand'peine à la
cultiver.

Comme il était premier capitaine d'un régiment de cavalerie française
nommé Royal-Étranger, en garnison à Dôle en Franche-Comté, il part pour
rejoindre son régiment avec toute sa famille, et nous laisse dans la
maison avec un cocher et une servante. J'en reçus une lettre dans
laquelle il me marquait d'avoir soin de son jardin et de ses arbres, et
qu'à son retour il me récompenserait. Présent ou absent, cela ne
m'empêchait pas de faire mon service. Après, j'ai été une infinité de
temps sans recevoir de ses lettres; j'avais beau en attendre, car le
marquis avait émigré avec toute sa maison qu'il avait à Dôle. Me voilà
donc résolu de le quitter. On a vendu tous les biens aussitôt après mon
départ.

Sortant de cette maison, je savais déjà où était ma place: j'avais été
prévenu d'avance par le maître et la maîtresse. Ces aimables gens
étaient venus voir le jardin, mais je n'avais pu leur promettre que pour
la fin de la campagne. Me voilà entré au service du citoyen Quilliard,
de Ville-sur-Laujeon (avant la Révolution, Château-Villain)[3]. C'était
des gens vertueux, des coeurs remplis d'humanité; leur bon caractère
était peint sur leur visage. Tout cela me faisait croire que je ne
pouvais passer que des jours heureux au service de ces généreux
citoyens. Après l'ouvrage du jardin, venaient les parties de chasse que
le maître de la maison faisait presque tous les jours avec plusieurs
bourgeois de la ville; c'était le plus souvent pourchasser les grandes
bêtes, cerfs, chevreuils et sangliers, dans les forêts immenses que le
duc de Penthièvre avait dans les environs.

Je me voyais chéri de mes maîtres, mais aussi je faisais en sorte de
l'être toujours et de mériter leur confiance, lorsqu'il a été requis un
bataillon dans le département. En ce temps le citoyen Quilliard
commandait la garde nationale du canton; il donne ordre que toutes les
communes se rassemblent au chef-lieu le 24 août 1792. Le 24 au matin, il
nous dit:

«Vous savez sans doute la besogne que j'ai à remplir: il nous faut
plusieurs volontaires, ceux qui veulent quitter mon service sont libres.
Si toutefois il ne se trouvait pas assez de volontaires, tous les pères
de famille et les garçons seront obligés de tirer au sort. Si ce n'est
pas votre dessein de partir, hé bien! mes amis, je ferai tout ce qui
dépendra de moi pour vous rendre service en en faisant partir d'autres à
votre place.»

Nous voilà donc à la ville où tous les villages du canton étaient
rassemblés. En premier lieu, il ne se trouvait guère de volontaires; il
était une heure de l'après-midi que plusieurs compagnies de garde
nationale, composées de cent soixante hommes, n'avaient pas encore
fourni l'homme qu'il leur fallait[4]. Dans le nombre, se trouvait la
mienne, et je me trouvais rempli d'un désir depuis longtemps. Combien de
fois j'avais entendu, par les papiers[5], la nouvelle que notre armée
française avait été repoussée et battue partout! je brûlais d'impatience
de voir par moi-même des choses qu'il m'était impossible de croire. Vous
direz que c'était l'innocence qui me faisait penser ainsi, mais je me
disais souvent en moi-même: «Est-il donc possible que je n'entende dire
que des malheurs?... Oui! il me semblait que, si j'avais été présent, le
mal n'aurait pas été si grand. Je ne me serais pas dit meilleur soldat
que mes compatriotes, mais je me sentais du courage et je pensais que,
avec du courage, on vient à bout de bien des choses.»

En ce moment, pour remplir mon devoir, je me suis présenté à la tête de
la compagnie; je leur ai demandé s'ils me trouvaient bon pour entrer
dans ce bataillon. Les cris de toutes parts se sont fait entendre: «Oui!
nous n'en pouvons pas trouver un meilleur que vous!»

Me voilà donc enregistré par le capitaine et le juge de paix, sans avoir
prévenu mon maître de mon sentiment, dans le moment qu'il s'offrait à me
rendre service. Je conviens que ce n'était pas bien fait de ma part,
mais j'étais timide. La timidité et la jeunesse empêchent quelquefois de
dire sa façon de penser.

C'est huit jours après, le 24 août, que j'ai quitté la maison; j'ai été
dire adieu à mon père et à ma mère. Ceci m'a bien attendri de voir
verser des pleurs à toute la famille sur mon éloignement sans leur aveu.
Depuis ce moment, je voyage. Le lecteur pensera si j'ai bien ou mal
fait.

Mon bataillon était requis par le général Biron; son titre était
_Premier bataillon de grenadiers et chasseurs de la Haute-Marne_.

L'ordre du départ est enfin arrivé; le 2 septembre, je me suis rendu à
Chaumont, chef-lieu du département. Nous y avons nommé des officiers
provisoires qui nous ont montré les premiers principes de l'école du
soldat sans armes. Les noms de ces officiers étaient: Ruel, capitaine,
Barthélemy, lieutenant; Lemoine, sergent major; tous trois habitants de
la ville. L'ordre de former le bataillon venu, nous sommes partis le 5
octobre pour Saint-Dizier. En y allant, nous avons logé à Joinville;
l'étape nous était fournie ainsi que le logement.

À Saint-Dizier, on nous a fait prendre des cantonnements dans les
environs, en attendant l'organisation. Je me suis trouvé dans la partie
envoyée à Louvemont; dans ces cantonnements, nos officiers de route nous
ont montré le maniement des armes.

Parti de Louvemont le 2 novembre, pour retourner à Saint-Dizier, pour
notre organisation. C'est dans ce moment que mes compagnons m'ont honoré
du grade de caporal dans la sixième compagnie; j'avais pour capitaine
Lemoine; pour lieutenant, Mongis; pour sous-lieutenant, Thiébault.

Après que le bataillon a été organisé, on nous a fait cantonner de
rechef; mais nos nouveaux cantonnements étaient à trois ou quatre lieues
plus loin de Saint-Dizier où notre état-major est toujours resté. Deux
villages étaient destinés à notre compagnie: Chamouilley, où le
capitaine est resté avec la première section, et Bienville où j'étais
avec les lieutenants: ces villages sont situés sur la Marne. Nous ne
touchions aucun vivre; on donnait à un caporal vingt-trois sols huit
deniers en papier par jour (pendant quelque temps, c'était six sols
trois deniers en argent, et dix-huit sols en papier); un soldat avait
quinze sols trois deniers par jour, tout compris. Avec ce prêt, nous
étions obligés d'acheter tout ce qui nous était nécessaire. Les vivres
n'étaient pas chers dans ce moment-là; nous pouvions vivre
raisonnablement.

Nous sommes sortis le 21 janvier de ces cantonnements pour rejoindre la
première section, et pour nous disposer à célébrer la bénédiction de
notre drapeau, à Saint-Dizier.

Un jour après notre arrivée (le 24), on a donc assemblé le bataillon et
on nous a conduits à l'église paroissiale de l'endroit. La bénédiction a
été faite par notre aumônier: après, on a fait faire le serment de
fidélité à tout le bataillon devant le drapeau. Le drapeau avait pour
emblème une épée surmontée d'un bonnet de liberté, et pour devise: _Huit
cents têtes dans un bonnet_.

Dans ce même moment, on a distribué à chaque compagnie un fanion sur
lequel était son numéro. Comme tout le bataillon ne pouvait rester à la
ville, car c'était un lieu de passage, on nous a envoyés reprendre nos
cantonnements. La seconde section, dont je faisais partie, avait eu des
difficultés avec des laboureurs de l'endroit qui ne voulaient pas nous
vendre du bled pour du papier. Pour éviter tout différend, on nous a
donné un autre village appelé Narcy, à une demi-lieue de la Marne. Nous
avons achevé d'y passer l'hiver.

Notre état major a changé pour aller dans une autre ville nommée Vassy.
Dans ce moment, nous avons changé de cantonnement. C'était le 15 mars;
nous étions dans les environs de la ville, nous avions pour la compagnie
deux villages qui se nommaient Brousseval et Domblain, où nous avons
reçu notre habillement complet. Notre chef de bataillon, nommé Deprée,
faisait souvent rassembler les compagnies pour faire la manoeuvre. Comme
nous étions au printemps, plusieurs fois il nous faisait lever dès la
petite pointe du jour, prendre les armes et mettre le sac au dos; il
nous menait à deux ou trois lieues à la promenade militaire. Tout cela
se faisait en attendant l'heure du départ.

Je ne ferai point de grandes observations sur les pays où nous avons
resté. C'est un pays où le monde est très affable; il produit du pain,
du vin et une infinité d'autres denrées; chaque particulier y vit
content de son labeur. Nous avons quitté ces contrées pour aller à Metz,
le 12 avril, par Bar-sur-Ornain, Saint Mihiel, Pont-à-Mousson.

Metz est une ville de guerre très fortifiée, et, dans ce temps-là, on
augmentait encore ses fortifications. Nous avons fait le service de
cette place pendant trois mois et demi, et logé au quartier Chambière
avec le régiment de Suède. Nous avons été exercés à faire les différents
feux.

Nous sommes partis, le 17 août, de Metz pour Maubeuge où était une
partie de l'armée du Nord.

Avant de passer plus loin, je dirai que j'ai fait à Metz une maladie qui
m'a porté à deux doigts de la mort. J'attribuais la cause de cette
maladie à l'air de la ville[6], car j'avais toujours joui du bon air de
la campagne. Peut-être aussi la distance de soixante lieues du pays m'a
donné ces six semaines d'hôpital.

Nous en reviendrons à notre armée du Nord. Nous y voilà arrivés; c'est
dans peu qu'il nous faudra mesurer pour la première fois nos armes avec
celles de notre ennemi.

Nous n'avons pu loger au camp, car les tentes étaient toutes remplies;
nous avons été obligés de rétrograder jusqu'au village de Beaufort,
entre Avesnes et Maubeuge (c'était le 31 août). Là, nous avons trouvé le
régiment de Beaujolais.

Depuis, ce n'a été que bivouacs et contremarches nuit et jour, car nous
avions affaire à un ennemi dont nous n'étions pas les maîtres, et nous
n'étions que très peu de monde.

7 _septembre_.--Partis de Beaufort pour Ténières près de la Sambre, où
l'ennemi venait piller tous les jours. Nous nous sommes opposés à leur
dessein. De là, nous avons été à Avesnes.

Après un repos de quatre heures, on a battu la générale. Nous sommes
partis pour Marbaix, sur la route de Landrecies, où nous avons bivouaqué
pendant quarante-huit heures, suivant le mouvement de l'ennemi.

12 _septembre_.--À cinq heures du matin, nous sommes arrivés derrière
Landrecies. La tête de colonne a commencé l'attaque derrière la ville,
sur la route du Quesnoy. Feu vif de notre part, mais l'ennemi a très
bien répondu dans la forêt de Mormal où il était retranché. Cependant
leurs premiers retranchements ont été enlevés, mais les abattis de gros
arbres nous ont empêchés d'aller plus avant. Notre bataillon est entré
dans la forêt à huit heures du matin. À sept heures du soir, la colonne
s'est retirée. On a perdu du monde dans les deux partis. L'armée de
siège de l'ennemi venait donner du secours à l'armée d'observation.
C'est ce qui a fait que nous nous sommes retirés sur les glacis de
Landrecies, sans quoi ils nous auraient bloqués dans la forêt[7]. Pour
notre première bataille, le succès n'a pas été bien grand.

Repos de trois heures sur les glacis de Landrecies; on nous a donné
quelques petits rafraîchissements. La colonne s'est remise en route;
chaque corps a été reprendre ses positions du 7 septembre.--Quinze
heures de marche.

Notre colonne, de douze mille hommes, tant cavalerie qu'artillerie,
avait voulu débloquer le Quesnoy et lui faire passer des vivres. Il
était trop tard: lorsqu'elle est arrivée pour attaquer l'armée
d'observation de l'ennemi, la ville s'est rendue; son dernier coup de
canon était tiré avant le commencement de notre attaque.

Revenus à Beaufort, le bivouac a commencé à une heure du matin, à une
demi-lieue en avant du village, derrière le régiment de Beaujolais qui
était campé sur une hauteur, à un quart de lieue de la Sambre. On
attendait de jour en jour le blocus de Maubeuge.

29 _septembre_.--Nous étions à bivouaquer comme de coutume, lorsqu'un
déserteur autrichien est venu au camp de Saint-Remi-malbâti; il a dit
que l'ordre était donné dans leur régiment de se tenir prêt à passer la
Sambre pour les quatre heures du matin. Le régiment de Beauce, n° 68,
était à ce camp; il a redoublé son service et s'est mis sur ses gardes.
Il faisait un brouillard très obscur: aussi l'ennemi en a bien profité
pour jeter ses pontons pendant la nuit, et, à quatre heures précises,
ont passé trente mille hommes bien assurés de la victoire[8]. Les
troupes campées sur les hauteurs près la Sambre ont fait vigoureuse
résistance, mais n'ont pu tenir contre une colonne si nombreuse, et ont
été obligées de se replier sur nous, qui étions en seconde ligne. Nous
n'avons pu arrêter la marche des Autrichiens qui nous attaquaient de
tous les côtés.

Retraite sur la ville de Maubeuge. Malgré notre vigoureuse résistance,
nous n'avons pas tardé à être bloqués par leur nombreuse cavalerie qui
cherchait à s'emparer des villages et des bois où nous devions passer.
Comme nos tirailleurs ne leur donnaient pas assez d'occupation et ne
nous laissaient pas le temps de défiler, nous avons été obligés de nous
mettre en bataille en avant de la forêt de Beaufort. À l'approche de
l'ennemi, nous avons fait le feu de file pendant trois quarts d'heure.
Son artillerie nous a forcés une seconde fois à la retraite, après avoir
perdu un canon et plusieurs canonniers tués et blessés. Vingt hommes de
notre bataillon mis hors de combat. Notre route était coupée; il ne
restait plus pour notre retraite qu'à nous enfoncer dans le bois et
sortir comme l'on pourrait.

Nous voilà donc en marche. Après avoir fait une demi-lieue dans cette
forêt, étant prêts de sortir, un régiment ennemi qui se dérobait à notre
vue nous force de chercher un autre passage. Sur une autre lisière du
bois, l'ennemi nous cerne de même. Ma foi! il n'y avait plus à balancer.
Rester prisonnier ne nous accommodait pas; nous avons passé au travers
de l'ennemi qui n'a cessé de faire une fusillade continuelle.

De cette forêt, nous avons rejoint la colonne qui se rassemblait dans la
plaine, du côté de la route de Frieville. On voulait encore leur faire
résistance, mais en vain. Il a fallu se mettre à l'abri dans le camp et
disposer l'artillerie des redoutes à défendre les approches. L'ennemi
s'est emparé des villages aux environs de la ville et a pillé nos effets
qui y étaient restés.

Trente hommes de notre bataillon, restés dans la forêt de Beaufort sans
avoir pu percer pour nous rejoindre, avaient été obligés de se renfoncer
dans le bois. Chemin faisant, ils ont fait prisonnier une sentinelle
autrichienne. Ce soldat, très content d'être prisonnier, a aidé nos
hommes à sortir du bois et les a conduits dans un endroit, qui était le
moins gardé, où ils ont pu passer entre les postes à la faveur d'une
nuit obscure (30 septembre). Ils ont été faire le service à Avesnes, et
nous ont rejoints après le déblocus de Maubeuge.

La même nuit, vers les dix heures du soir, notre bataillon a pris la
garde de la _redoute du Loup_ pour vingt-quatre heures. Après avoir été
relevés, nous avons été prendre position à la gauche du camp retranché
de Falise; c'était le nom du camp de Maubeuge.

Nous attendions de jour en jour le siège, mais en vain. Il a été
rapporté par plusieurs personnes que l'intention du général Cobourg
n'était pas d'assiéger la ville, mais de la faire rendre par famine, car
elle n'était pourvue d'aucuns vivres. On comptait vingt mille hommes en
état de porter les armes, tant dans le camp que dans la ville; au moment
du blocus, on a fait le serment de mourir les armes à la main plutôt que
de se rendre aux ordres d'un tyran.

6 _octobre_.--Sortie de six mille hommes, mais sans succès. Ils se sont
présentés le triple et le double de ce que nous étions. On ne s'en est
tiré qu'avec une grande perte.

7.--Même insuccès. Nous sommes investis de toutes parts sans pouvoir
nous donner de l'élargissement.

Le 5 octobre, à la redoute de gauche, entre le bois du Tilleul et nos
avant postes, une sentinelle française et une sentinelle hollandaise
étaient à soixante pas l'une de l'autre, ce qui leur donnait facilité de
converser. Quatre soldats de mon poste se sont avancés; les Hollandais,
qui étaient dans le bois du Tilleul, ont été portés par la curiosité à
se mêler de la conversation. Cependant, un Français reconnaît, parmi les
Hollandais, son frère, qui était le plus empressé à demander comment
nous étions, ce que nous pensions, et si les vivres ne nous manquaient
pas.

_Réponse_: «Il ne manque rien aux républicains.»

Par dérision, ils répliquaient que nous mangions déjà nos chevaux, et
que, avec notre papier, nos assignats, il fallait mourir de faim. Ils
ajoutaient qu'ils nous tenaient dans leurs filets, qu'ils nous feraient
danser une dernière fois _la carmagnole_. Celui-là disait que, quoique
Français, il prendrait plaisir à nous voir arracher la langue.

Un volontaire lui dit: «Camarade, vous ne paraissez pas Hollandais, et
sans doute il n'y a pas longtemps que vous êtes sorti de France. Vous
paraissez bien sanguinaire pour une patrie qui renferme vos parents,
mais que vous ne devez pas espérer revoir, car la loi prononçant votre
arrêt de mort ferait tomber votre tête. Voilà ce qui est réservé aux
coquins de votre espèce.»

Son frère, qui l'avait reconnu, interrompit la conversation en disant:
«Laissez-moi voir ce coquin! C'était autrefois mon frère.»

L'autre dit: «Si j'ai été ton frère, je le suis encore.»

Le volontaire dit que non, qu'il s'en était rendu indigne. «Tu sais,
malheureux, ajouta-t-il, que je suis parti volontairement. Qu'il te
souvienne de la promesse faite! Tu me promis d'avoir soin de notre mère,
mais tu as faussé ton serment, tu l'as laissée sans subsistance et dans
le chagrin; tu es indigne de vivre, tu n'es pas un humain, mais un vrai
barbare».

(Il faut remarquer que ce soldat généreux faisait part à sa mère de la
moitié de sa paye.)

Les Hollandais, qui entendaient un peu le français, ne manquèrent pas de
le blâmer, et le lâche se retira. Son frère arme son fusil, tire et
l'attrape à la cuisse. Il se relève et s'enfonce dans le bois.

Un dragon autrichien, du régiment de Cobourg, chargeait un des nôtres,
du 12e dragons. Après avoir tiré chacun leur coup de pistolet, ils
s'approchent pour se sabrer. Quelle surprise! Ils se reconnaissent pour
frères; depuis quinze ans ils ne s'étaient vus. À l'instant, leurs
sabres tombent, ils sautent de cheval et se jettent au cou l'un de
l'autre, sans pouvoir dire un seul mot. Un instant après, ils juraient
de ne plus se séparer et de vivre sous le même étendard. Notre dragon
fut trouver le général Jourdan pour le prier de ne point regarder son
frère comme déserteur ni comme prisonnier, et le général consentit à
incorporer cet homme dans le régiment.

Heureuse époque du 18 octobre! C'est à une colonne de quatre-vingt mille
hommes[9], commandée en chef par le général Jourdan, que nous devons
notre liberté. Ils se sont battus, pendant deux jours, avec intrépidité.
Ce combat s'engageait par une quantité de tirailleurs avec l'artillerie;
la cavalerie et le reste de l'infanterie soutenaient ensuite. Le
troisième jour, le brouillard était moins obscur; la lumière a donné de
la force à nos armes, et, malgré leurs fortes redoutes, notre armée les
a mis en déroute.

Ces quatre-vingt mille hommes venaient de la Vendée, étaient commandés
par un républicain; mais aussi la troupe l'a secondé. Ils ont fait
repasser la Sambre à l'armée autrichienne qui a profité de la nuit pour
disparaître, en laissant une quantité d'outils servant au travail de
leurs redoutes.

Je rapporterai ici ce que nous disaient les soldats autrichiens: «Eh!
petits _carmagnoles_[10], vous ne sortirez pas d'ici que vous ne soyez
en notre pouvoir. Notre général a dit que si votre bonnet rouge était de
force à faire partir l'aigle impérial, et à faire lever le siège, il
adopterait votre constitution et serait du parti des républicains[11].

Il ne l'a pas adopté, mais il a eu la _chasse_ républicaine.»

18 _octobre_.--Sortis de notre camp à la découverte, nous nous sommes
rendus à Hautmont, village à gauche de Maubeuge, tout en désastre. On
était après la moisson; l'ennemi s'est servi des grains pour faire des
baraques et donner à manger aux chevaux. C'était la plus grande
désolation. Les habitations des cultivateurs dévastées et même en grande
partie brûlées. Voyez un peu ce qu'est la guerre. Malheur au pays où
elle est posée! Les habitants n'y peuvent qu'être malheureux.

Quoique nous n'ayons pas été longtemps bloqués, je dirai que nous
sentions déjà notre misère, les vivres nous étaient retranchés
(rationnés); la rivière passait au bas de notre camp, mais l'ennemi nous
avait coupé l'eau; nous étions obligés de la prendre dans les fossés des
retranchements où on allait faire les nécessités. La pluie, qui tombait
continuellement faisait de tout cela un mélange. Aussi plusieurs de nous
y avaient gagné le flux de sang.

Revenons à nos contremarches: l'ennemi a été repoussé, mais il faut
garder ses passages.

29 _octobre_.--Partis de Hautmont pour aller à la droite de Maubeuge,
dans un village appelé Marpent, sur le bord de la Sambre, où de temps en
temps on se souhaitait le bonjour à coups de fusil avec les postes
autrichiens.

14 _novembre_.--Partis de Marpent pour aller au camp de Saint-Remy, sur
les hauteurs, jusqu'au 29. Ce dernier jour, nous sommes allés à
Colleret.


Année 1794

Nous avons quitté Colleret pour Damousies le 12 janvier 1794, deuxième
année de la République. Tous ces villages étaient en première ligne,
près des avant-postes ennemis; car les impériaux avaient un passage sur
la Sambre, près de Beaumont de sorte que nous étions obligés de nous
garder partout. On allait fourrager pour la cavalerie sur leurs
frontières, car les fourrages n'étaient pas bien abondants dans des pays
où la troupe est toujours campée.

De Damousies, nous sommes venus, le 19 janvier, au village d'Aibes,
toujours en première ligne où le bivouac était continuel. Là, je suis
passé sergent, par ancienneté de grade, le 26 pluviôse.

Nous avons reçu dans ce temps des recrues de la réquisition, et les
compagnies ont été au grand complet. À peine avait-on le temps de
montrer les premiers principes d'exercice à tous ces hommes qu'il
fallait aller se battre; aussi, la rigueur de l'hiver nous a causé bien
des maux. Dans ces temps là, il n'y avait point d'armistice: hiver comme
été, on était toujours en campagne.

Quitté Aibes, le 6 germinal, pour nous rendre à Jeumont. La moitié du
bataillon a campé à une demi-lieue à droite, à un bois nommé le _Bois de
l'abbaye brûlée_. Tous les quatre jours, on relevait les postes à
quarante pieds de distance de l'ennemi, et, en d'autres endroits, il n'y
avait que la Sambre qui séparait. Dans cet endroit, bien des fois nous
nous sommes souhaité le bonjour à coups de fusil. On ne cherchait qu'à
se surprendre les postes et à enlever les sentinelles.

Le 22, nous sommes partis de cette position. L'ennemi faisait de
nouvelles tentatives pour bloquer Maubeuge. Encore une demi-heure plus
tard, cela en était fait. Mais la brave armée du Nord ne s'est point
découragée. Nous avons battu en retraite à deux lieues près de
Cerfontaine, où était le quartier général. Toute la troupe était sur une
ligne, disposée au combat qui a commencé aussitôt. La colonne
autrichienne a été repoussée au delà de ses positions, laissant une très
grande quantité de morts, de blessés et de prisonniers.

Nous avons repris notre position dans le village. Nous y avons trouvé de
leurs chasseurs à pied qui avaient passé la Sambre pour piller; nous
leur avons fait des prisonniers, et le reste de la journée s'est passé à
se donner des saluts républicains[12].

Avant de quitter les frontières du Hainaut, pour l'autre rive de la
Sambre, je parlerai de la situation des habitants. La plupart n'avaient
plus d'habitations (et encore combien avaient perdu la vie!). Je compare
l'ennemi à une grêle qui ne laisse rien dans les campagnes où elle
passe.

Dans ces contrées si fertiles, ces habitants vivaient tranquilles; leurs
terres produisaient de bon froment, toutes sortes de grains, de fruits
et de légumes. Le vin, très cher, n'est pas beaucoup en usage; la bière
est la boisson. Leur manière de vivre est très simple: lait, fromage et
fruits, c'est là leur usage. Bétail à cornes très beau; chaque habitant
en possède plus ou moins selon son pâturage; il a des clos entourés de
bois de tous genres desquels il tire du chauffage pour l'hiver; dans ces
clos, il coupe le premier foin; après cela, leurs vaches y restent
jusqu'à l'hiver sans rentrer à l'écurie. On ne voit presque pas les
villages qu'on ne soit dedans; c'est tout clos, avec de grands bois à
l'entour et près de chaque maison. La plupart des maisons sont couvertes
de paille. Dans ce pays, les deux sexes y sont affables et humains.

8 _floréal_.--Nous sommes entrés dans la ville de Beaumont après une
bataille avec les émigrés où il y en a beaucoup de restés sur le champ.
Nous n'en avons faits prisonniers que très peu, car ils ne se rendaient
pas volontiers.

Nous avons chassé l'ennemi de ses fortes positions autour de la ville;
nous nous en sommes emparés sur-le-champ; elles nous étaient
avantageuses.

18.--Arrivés au camp de Beaumont. Repartis le 20 à huit heures du soir,
traversant la ville pour aller bivouaquer, jusqu'à la pointe du jour,
sur la route de Mons, à deux lieues en avant. À la pointe du jour, nous
avançons sur l'ennemi campé dans la plaine. Ses dispositions pour nous
recevoir n'ont pas été assez promptes; il a pris la fuite dès notre
première attaque. Dans cette même affaire, j'ai été détaché avec des
tirailleurs pour débusquer les leurs d'un village; nous en avons pris
huit et tué quelques uns. Le reste a pris la fuite.

22.--Après avoir fait plusieurs mouvements, malgré la pluie qui tombait
tous les jours et rendait les routes impraticables, nous nous sommes
arrêtés dans la plaine de Beaumont pour y passer la nuit.

23.--Dès la pointe du jour, la troupe a été divisée en trois colonnes;
celles de droite et de gauche ont attaqué l'ennemi avec tant d'ardeur
qu'elles l'ont fait se jeter sur nous au centre. Il y avait plus d'une
demi-heure que nous entendions ronfler le canon et la fusillade. Il y
avait un murmure dans notre colonne de ce qu'on était dans l'inaction.
Tout à coup, on a vu l'ennemi manoeuvrer sur nous, ils n'ont pas été
reçus avec moins d'audace. Nous les avons forcé à repasser la Sambre;
plusieurs d'entre eux ont bu plus qu'ils n'ont voulu. Nous avons passé
après eux; nous les avons poussés à plus de deux lieues au pas de
charge. Nous avons pris plusieurs canons, quantité de prisonniers; très
grand nombre de tués. On n'aurait pas arrêté si la nuit n'avait empêché
de poursuivre.

24.--Nous nous sommes mis en marche dès la pointe du jour. Une colonne a
longé la Sambre; l'autre avançait sur la droite. L'ennemi nous attendait
dans ses fortes redoutes. Nous n'avons pas hésité. Le feu a commencé par
une canonnade très vive. Notre artillerie s'est mis en devoir de
répondre avec ardeur, elle a été soutenue par le feu de l'infanterie qui
s'est avancée au pas de charge et a enlevé la redoute de vive force,
malgré un feu terrible.--Toute la troupe a montré un courage digne de
véritables républicains.

Nous leur avons pris quatre pièces de canon et leurs caissons, plusieurs
prisonniers et beaucoup de tués. Nous les avons poursuivi, baïonnette
aux reins, pendant une demi-heure, ils ont atteint un village derrière
lequel ils ont pris position, avec un renfort qu'il leur venait du camp
de Grisvel sous Maubeuge, ce qui nous a tenu en échec devant le village
nommé Grand-Reng. On s'est mis en bataille devant le village et on a
envoyé une grande quantité de tirailleurs qui ont de premier abord
enlevé le village; il leur a été repris: de rechef, ils y ont rentré,
mais venant à bord de l'autre côté, des pièces à mitraille ont développé
leur feu sur eux, il était impossible de passer outre. Pendant huit
heures, le feu n'a pas cessé d'un côté à l'autre. Le soir venu, les
munitions ont manqué, nous avons été obligés de leur abandonner notre
position et de repasser la Sambre. Nous avons perdu assez de monde[13].

Les jours précédents avaient été favorables. Ce jour-là, nous avons
perdu presque tout le terrain gagné, mais nous avons toujours notre
passage sur la Sambre.

Voici donc de l'ouvrage à recommencer. Voyons si on s'y prendra de la
même manière.

Il a fallu marcher toute la nuit pour arriver dans la plaine, où nous
étions le 22.

25.--Malgré la pluie et le mauvais temps continuel, nous avons changé de
position en nous rapprochant de l'ennemi. Nous n'avions pour couvert que
le ciel.

26.--Nous nous sommes avancés pour nous opposer à la marche de l'armée
autrichienne sur les bords de la Sambre. Le combat s'est engagé par nos
tirailleurs tirés des compagnies à tour de rôle; l'artillerie les a
secondés du matin au soir avec succès; elle a défait des pelotons de
cavalerie, démonté plusieurs pièces; nos obus ont fait sauter des
caissons, tué beaucoup de soldats et de chevaux. Une partie de nos
soldats criait: «Venez, soldats de l'aigle impériale, vous ne résisterez
pas longtemps à l'ardeur des soldats sans-culottes!»

Notre perte n'a pas été grande dans cette journée; un boulet nous a tué
deux chevaux. Nous avons passé la nuit sous les armes.

27.--Pris position au village de Hantes, sur la Sambre. L'ennemi a fait
une tentative pour passer dans l'endroit où nous étions, mais il n'a pas
réussi.

30.--Quitté notre position pour nous rendre sur les hauteurs de l'abbaye
de Lobbes. Cette abbaye a été brûlée à la retraite des Autrichiens.

Ier _prairial_.--Nous allons attaquer l'ennemi; l'artillerie et les
tirailleurs commencent. Fusillade soutenue de midi à la nuit. Le 2, le
combat s'est engagé de même, mais avec beaucoup plus de succès; l'ennemi
s'est retiré dans ses fortes redoutes près de Grand-Reng, où le feu a
duré jusqu'au soir. Journée sanglante pour les deux partis; nous nous
sommes retirés sur les hauteurs près de Grand-Reng. On a établi les
postes tout près de ceux de l'ennemi.

Nous sommes restés quelques jours dans cette position[14].

5.--On dégarnit notre colonne de cavalerie et d'une partie de
l'infanterie pour les faire passer à la droite qui ne se trouvait pas
assez forte. L'ennemi voit ce mouvement et prépare le combat.

Nous n'avions aucun ordre de prendre les armes le matin. Ordinairement,
c'est le matin que les grands coups se faisaient. Nous étions
tranquilles sous des petits brise-vent que nous avions faits avec des
branches d'arbres; un brouillard très épais empêchait nos avant-postes
de découvrir les mouvements de l'ennemi quand il les a surpris.
Aussitôt, on entend crier de toutes parts: _Aux armes!_ Chacun a couru
se ranger en bataille. Ils étaient déjà dans notre camp, et leur
cavalerie s'avançait à grands pas sur la route de Mons. Il y avait une
pièce de douze et une de huit chargées à mitraille; nos canonniers y ont
mis aussitôt le feu et ont retardé leur marche. Ils étaient beaucoup
plus forts que nous; néanmoins, ils ont été reçus d'une manière
républicaine, mais, malgré notre vigoureuse résistance, nous avons été
obligés de battre en retraite et de repasser la Sambre. Dans notre
colonne, il n'y avait que le régiment de cavalerie n° 22 au moment de la
retraite. Nous avons eu cent hommes hors de combat. Le reste de la
journée s'est passé à tirailler. Passé la nuit à Jeumont; le pont qui
nous a servi se nomme Solre-sur-Sambre.

À l'affaire du 5 prairial, près Grand-Reng, le citoyen Mercier, fusilier
de la compagnie d'Horiot (3e bataillon), natif de Provenchères, district
de Joinville (Haute-Marne), combattit un hussard autrichien. Deux coups
de sabre, sur la tête, et sur le poignet gauche le terrassèrent.
«Rends-toi, coquin! dit le hussard.

--Un lâche le ferait, dit Mercier. Mais moi, non!»

Il se relève, prend son fusil de la main droite, met le canon sur la
saignée du bras gauche, pose le doigt sur la détente et tue le hussard.
Mais les blessures de ce vrai républicain étaient très dangereuses. Il
est mort un mois après.

J'ai vu dans cette affaire des braves républicains couverts de blessures
rassembler toutes leurs forces au moment où ils allaient exhaler le
dernier soupir, s'élancer pour baiser cette cocarde, gage sacré de notre
liberté conquise; je les ai entendus adresser au ciel des voeux ardents
pour le triomphe des armées de la république.

Cailac, un de nos capitaines, eut la jambe fracassée par un boulet, et
mourut au bout de trois semaines, disant: «Ma vie n'est rien; je la
donnerais mille fois pour que la république triomphe.»

Atteint au ventre d'un éclat d'obus, un grenadier du bataillon dit à
ceux qui voulaient lui porter secours: «Laissez moi, mes amis, laissez
moi mourir! Je suis content, j'ai servi ma patrie.» Et il expire.

7.--Dès la pointe du jour, nous nous sommes mis en marche et nous avons
été baraquer au village de Hantes. Comme les vivres avaient tardé, nous
nous sommes mis à battre du blé, aller au moulin et nous avons fait du
pain. Je dirai que tous les habitants de ces villages s'étaient retirés
dans les bois, car les armées leur causaient trop de maux. Il semble que
le ciel veuille augmenter les nôtres; la pluie est tous les jours notre
partage.

8.--Partis de Hantes pour aller camper sur les hauteurs de l'abbaye de
l'Aune.

12.--Sortis de nos positions à huit heures du soir pour aller à l'abbaye
de l'Aune, nous y sommes arrivés à minuit, le même jour. Cette abbaye
était entièrement dévastée et brûlée.

14.--Nous avons passé la Sambre, qui est tout près de là.

15.--La troupe s'est mise en marche et nous avons attaqué dès la pointe
du jour. Combat engagé par une forte canonnade. L'ennemi abandonne ses
positions; nous nous sommes emparés des hauteurs.

16.--Le canon s'est fait entendre de l'armée des Ardennes, qui est sous
les murs de Charleroi.

L'ennemi s'y est porté en forces, avec un renfort de cinquante mille
hommes, et soi-disant l'empereur à leur tête. Ce jour, ils ont débloqué
la ville, nous ont repoussés sur le bord de la Sambre près de l'abbaye
de l'Aune où nous restons trois jours.

19.--Nous sommes partis pour Hantes, où nous arrivons à onze heures du
soir, bien fatigués de marche continuelles[15].

21.--Arrivés à six heures du matin à Thuin, ville d'où on avait chassé
l'ennemi quelques jours avant.

22.--Partis à une heure du matin pour le camp de Baudribut.

24.--Dès la pointe du jour, nous avons passé la Sambre et campé devant
le bourg de Fontaine l'Évêque.

28.--Levée du camp. Nous avons attaqué à une heure du matin pour
favoriser le siège de Charleroi. L'attaque a été vive et s'est engagée
par le feu des tirailleurs. Leur cavalerie, qui ne voyait que des
tirailleurs, a chargé sur eux; ce brouillard l'empêchait de voir les
bataillons qui étaient embusqués derrière les haies. Lorsqu'ils ont vu
que la cavalerie était à une demi-portée de fusil, ils ont fait un feu
de file. Plusieurs tués, quelques prisonniers; le reste a pris la fuite.
Nous avons suivi, nous avons rencontré leur infanterie qui n'a pu
résister à notre ardeur, nous avons fait beaucoup de prisonniers, nous
avons pris deux pièces de canon avec leurs caissons tout attelés.--Après
cette conquête, nous sommes revenus à notre position près de Fontaine
l'Évêque; étant arrivés, nous avons reçu ordre de nous rendre au camp de
Baudribut où était le parc; arrivés à l'entrée de la nuit, nous y sommes
restés quelques jours.

30.--Nous avons levé le camp à deux heures du matin et passé la Sambre
pour la dernière fois à quatre heures. Nous sommes venus nous placer à
la gauche de Fontaine l'Évêque. À midi, l'ennemi s'est avancé sur deux
de nos compagnies qui étaient en avant; il voulait les surprendre. Nos
bataillons, qui ont aperçu la manoeuvre, se sont mis en bataille et se
tenaient prêts à marcher, lorsqu'un éclaireur est venu nous dire qu'ils
battaient en retraite. Sur-le-champ on s'est mis en marche pour les
poursuivre; leur cavalerie d'arrière-garde a voulu nous charger, pour
retarder notre marche, mais elle a été reçue d'une manière républicaine,
une décharge leur a fait bien vite partager la retraite.

2 _messidor_.--Nous avons suivi l'ennemi sans trouver de résistance; ils
nous laissent plusieurs pièces de canons et caissons tout attelés. Notre
cavalerie fait un grand nombre de prisonniers à l'infanterie
autrichienne. La nuit suspend la victoire, mais elle en prépare une
nouvelle en nous laissant faire des contremarches à la faveur de son
obscurité pour se disposer au combat dès la pointe du jour.

7.--L'ennemi s'est montré en force pour débloquer Charleroi, mais nous
avons porté obstacle à son dessein.

Le feu a commencé à quatre heures du matin et a duré une partie de la
journée.

Nuit passée sous les armes à la gauche du camp de Trazegnies.--Partis de
ce camp à trois heures du matin pour aller nous réunir à l'armée de la
Moselle. En marche, on nous a fait rester dans un chemin couvert, devant
un village, pas bien loin de Charleroi. C'est dans cet endroit que nous
avons appris la reddition de la place (du 7 messidor, à onze heures du
matin) avec cinquante mille hommes[16], quatre-vingts bouches à feu et
plusieurs petits magasins. Sortie le même jour, la garnison a déposé
devant nous ses armes; elle a été de suite escortée et conduite en
France. Cette ville a été bombardée sans que nous fassions beaucoup de
retranchements, car elle a été débloquée plusieurs fois.

8.--Nous sommes sortis de notre chemin couvert pour nous opposer au
défilé des colonnes autrichiennes pour nous cerner. Ce jour-là ils
avaient réuni leurs forces de part et d'autre, pour nous donner une
_chasse_, et faire lever le siège de Charleroi qui était rendu; mais ils
n'en étaient pas instruits, car ils avaient si bien jeté leur plan
qu'ils cherchaient à nous prendre entre deux feux. Il n'y avait plus à
balancer; le combat a commencé à huit heures du matin par une forte
canonnade, de toutes parts, avec une rapidité sans égale, comme jamais
on ne l'avait entendu jusqu'alors. Notre courage semblait déjà nous
annoncer la victoire, main hélas! dans un feu si terrible et si
opiniâtre, les munitions ont manqué. Il fallut donc battre en retraite
et nous retirer plus vite que nous n'aurions voulu, rencontrant des
obstacles, des fossés, un village dont les rues étaient si étroites que
la troupe ne savait où passer et se voyait presque au pouvoir de
l'ennemi. La colonne autrichienne s'avançait avec rapidité pour nous
prendre en flanc. Mais nous avons été plus tôt qu'elle au sommet de la
montagne, et nous avons usé le peu de munitions qui nous restaient. Nous
avons retardé leur marche. Je dirai que, en montant cette montagne, il
tombait parmi nous des boulets, obus et balles comme grêle, mais cela a
fait très peu d'effet, quoiqu'ils soient bien près de nous. Nous avons
perdu très peu de monde et, grâce à la reddition de Charleroi, nous
avons battu en retraite sous ses glacis. La retraite de notre colonne,
qui était celle du centre, a été favorable à la défaite de l'ennemi qui
s'est trop aventuré en nous poursuivant, et s'est trouvé pris en flanc.
Il ne s'est retiré qu'avec peine et pertes[17].

Lors du siège de Charleroi, un canonnier du régiment de Suède s'écriait
en mourant: «Cobourg, Cobourg, avec tes nombreux florins, tu n'auras pas
payé une goutte de mon sang; je le verse tout aujourd'hui pour la
République et pour la liberté.»

Tous ceux qui ont perdu la vie dans ce siège n'ont donné, au milieu des
douleurs les plus aiguës, aucun signe de plaintes. Leurs visages étaient
calmes et sereins; leur dernière parole était: Vive la République! C'est
au lit d'honneur qu'il faut voir nos guerriers, pour apprendre la
différence qui existe entre les hommes libres et les esclaves. Les
valets des rois expirent en maudissant la cruelle ambition de leurs
maîtres. Le défenseur de la liberté bénit le coup qui l'a frappé; il
sait que son sang ne coule que pour la liberté, la gloire et pour le
soutien de sa patrie.

À la colonne de gauche et à celle de droite, qui était l'armée de la
Moselle, le canon n'a cessé de ronfler toute la journée. Le combat a été
sanglant comme il n'avait jamais encore paru[18]. Deux fois la colonne
de droite a été repoussée, et deux fois elle a remporté la victoire;
elle leur a pris quinze pièces de canon de tout calibre. La colonne de
gauche a eu le même succès. Des fois, qui croit vaincre est vaincu; avec
leurs grandes forces ils cherchaient à nous bloquer, et ils ont été pris
quand même.

Nous avons perdu quelques braves républicains, mais on pourra juger de
la perte de l'ennemi, toujours grande pour celui qui est obligé de
prendre la fuite. Cette journée a été une des journées victorieuses de
la République, elle portera pour toujours le nom de _bataille de
Fleurus_.

Dans ce jour mémorable du 8 messidor, une infortunée délaissée de son
mari qui avait émigré et n'ayant pas de quoi subsister était, sous des
habits d'homme, avec son frère, à son rang de compagnie. La compagnie
étant dispersée en tirailleurs, les tirailleurs ennemis, qui avaient eu
un moment un peu d'avantage, sont venus charger les nôtres, dans la
mêlée; elle s'est trouvée avec peu de monde environnée d'un grand nombre
d'Autrichiens. Elle s'en est tirée en brûlant la cervelle de celui qui
la tenait, ne cessant de dire que jamais elle ne se rendrait, que sa vie
était sacrifiée à sa patrie. Ces tyrans lui promettaient d'avoir égard à
son sexe et de ne la prendre que comme prisonnière. Cette femme était,
avec son frère, dans le 22e régiment de cavalerie, qui a réparé ce jour
là la faute qu'il avait faite près de Grand-Reng.

Avant la prise de Charleroi, pendant que nous étions à bivouaquer sur
les hauteurs de Fontaine-l'Évêque, l'ennemi ne se croyant pas en force
se contenta de nous envoyer des boulets et des obus. Nous perdîmes
plusieurs hommes, entre autres un tambour du bataillon. Un éclat d'obus
traversa son sac de peau et son côté; il resta mort sur la place; deux
autres soldats furent blessés du même coup. Un hussard Chamborant
passant dans la place, prit la caisse du tambour et s'est mis derrière
un chêne, battant la charge avec le manche de son couteau, ce qui a mis
l'ennemi en fuite.

9.--Nous sommes venus prendre les positions que nous avions auparavant.

12.--Nous avons marché toute la journée pour aller bivouaquer devant la
ville de Binche. Arrivés à onze heures du soir, nous avons passé le
reste de la nuit sous les armes. L'attaque a commencé par une forte
canonnade.

15.--Nous sommes partis pour attaquer l'ennemi en retraite vers Mons. À
huit heures du matin, les tirailleurs se sont avancés au pas de charge
avec deux pièces, ils ont poursuivi les Autrichiens si vivement qu'ils
n'ont pas eu le temps d'entrer dans la ville de Mons. Notre cavalerie
s'est emparée des passages dans les environs de la ville et aussitôt des
bataillons y sont entrés, baïonnette en avant. Dans cette journée on a
fait environ deux cents prisonniers.--Les autres colonnes ont encore
poursuivi pendant deux heures. La nuit a tendu ses voiles[19]; il a
fallu arrêter notre marche. Nous avons passé la nuit sous les murs de
Mons.

16.--La ville rendue, nous avons été prendre position devant le village
nommé Beausoir.

17.--Partis de cette position dès la pointe du jour, croyant trouver les
Autrichiens, mais nous avons fait cinq lieues sans rencontrer personne.

Campé devant Braine-le-Comte, situé sur la route de Mons à Bruxelles.
Nous sommes entrés dans la ville avec les plus vifs applaudissements de
tous les bourgeois qui faisaient entendre les cris: «_Vivent les soldats
républicains français!_»

21.--Nous avons levé le camp pour continuer notre route. Nous sommes
entrés dans la ville de Hal avec les mêmes applaudissements; nous avons
campé en avant de la ville jusqu'au 23. Nous sommes partis dès la pointe
du jour, croyant trouver ceux qui nous menaçaient quelques jours
auparavant. Notre avant-garde suffisait pour les faire disparaître.

23.--Nous sommes entrés dans la ville de Bruxelles, de même avec les
plus vifs applaudissements de tous les bourgeois: «Vive les soldats
républicains!» Comme nous étions à la tête de la colonne, nous sommes
restés à la place, sous les armes, pendant que la colonne a défilé. Cela
a duré toute la nuit.

24.--Le reste de la colonne a passé. De suite, on a fait entrer les
troupes dans les casernes, mais la moitié restait toujours sous les
armes. Notre bataillon était au quartier du Vieux Marché; et les deux
autres bataillons étaient dans de grosses maisons bourgeoises. Il y
avait avec nous le régiment de Suède et le bataillon du Haut-Rhin. Nous
étions sans aucune fourniture[20].

30.--Nous sommes partis à une heure du matin. Nous avons été camper
devant Louvain. J'étais parti trois jours auparavant avec un piquet de
vingt-cinq hommes pour escorter des bateaux que nous avons été chercher
à Villebruck, sur le canal qui vient à Bruxelles. Nous avons été bien
reçus dans cet endroit qui est à cinq lieues. Nous sommes arrivés le 30
avec ces bateaux chargés de foin et d'avoine pour les magasins de
Bruxelles, et j'ai rejoint, avec mon piquet, la demi-brigade qui était
campée devant la ville de Louvain.

Ier _thermidor_.--Partis dès la pointe du jour, nous sommes venus nous
placer devant la ville de Tirlemont, où nous avons trouvé notre ennemi,
nous l'avons attaqué sans plus de cérémonie et nous l'avons poursuivi à
deux lieues. Nous sommes revenus à notre position.

7.--Partis au jour, nous sommes allés nous placer devant la ville de
Saint-Tron.

9.--Nous avons fait un mouvement, nous avons été camper dans une grande
plaine assez près de Tirlemont, où nous entendons ronfler le canon de
notre avant-garde, qui ne laisse pas à l'armée autrichienne le temps de
se rallier.

16.--Partis de ce camp, nous sommes venus au camp de Berlingen.

29.--Nous avons fait un mouvement d'un quart de lieue à l'entrée de la
nuit. Nous avons traversé un village qui séparait notre camp du camp de
Looz.

Toutes ces plaines où nous étions campés étaient retranchées du côté de
l'ennemi par de fortes redoutes.

Ier _fructidor_.--C'est dans ce camp que nous avons été amalgamés avec
le régiment de Beauce et un bataillon du Haut-Rhin[21]. Les officiers et
sous-officiers se sont assemblés; on a fait la fête pendant deux jours,
on a bu le vin d'alliance, on s'est juré de même que la fraternité
régnerait entre nous jusqu'à la mort; et comme on servait la même
patrie, on s'est promis de vivre toujours en paix comme des frères et de
vrais soutiens de la République française. Le numéro que cette
demi-brigade a eu dans ce moment était 127; elle a été commandée en
premier-lieu par le général de brigade Richard et le général de division
Poncet.

Dans ce camp, nous avons appris la reddition de Valenciennes. On a
trouvé dans cette place 227 bouches à feu et quantité de poudre et
autres magasins bien approvisionnés, plus qu'on n'en avait trouvé
lorsqu'ils avaient été livrés.

14 _fructidor_.--Nous sommes partis à deux heures du matin: nous avons
été camper dans la plaine de Maëstricht, et nous en étions encore à
trois lieues en seconde ligne. La paille a été délivrée à toute la
colonne.

On nous a annoncé la reprise de Condé; on a trouvé dans cette place
1,600 prisonniers, 130 bouches à feu, des munitions de bouche pour six
mois, 6,000 paquets de cartouches, un très grand magasin de poudre à
canon, 6,000 bombes, 6,000 boulets, et cette place en bon état de
défense.

Le même jour, a passé dans notre camp un colonel anglais avec toute son
escorte et trente chevaux, qui avaient été pris aux environs de
Maëstricht par notre avant-garde.

C'est dans ce même camp que nous avons fait la réjouissance de la
reddition de toutes nos villes que les Impériaux nous avaient ravies: le
Quesnoi, Landrecies, Valenciennes, Condé.

Voici la manière dont la réjouissance s'est faite dans l'armée de Sambre
et Meuse. La fête a été annoncée à six heures du matin par trois coups
de canon des pièces de position qui se sont trouvées dans chaque
division. À sept heures et demie, les mêmes pièces ont répété la même
chose. La musique de chaque demi-brigade était placée sur le front de
bandière, où elle jouait différents airs patriotiques pendant toute la
cérémonie. À huit heures et demie un feu de bataillon a été exécuté dans
chaque division en commençant à la droite d'icelle. Ce feu fini, le
général de brigade a passé devant chaque bataillon en criant: _Vive la
République!_ Nous nous sommes unis à sa voix. La distribution de
l'eau-de-vie a été donnée à toute la troupe. L'ordre a été donné que
chacun rentre dans ses baraques. Ce n'était pas sans en avoir besoin,
car depuis minuit nous étions sous les armes.

Ier _vendémiaire, an_ III.--Nous sommes partis du camp, dont c'était la
première fête _sans culottine_, pour nous rapprocher de Maëstricht, et
nous joindre à notre avant-garde qui était sous ses murs et s'était
vaillamment battue.

La ville de Maëstricht a été bloquée et cernée entièrement. Nous y
sommes restés quelques jours, et de là nous nous sommes mis en marche.
Nous avons passé la Meuse, au-dessus de Maëstricht sur des pontons pour
rejoindre notre avant-garde, et aller à la poursuite des Autrichiens. Il
est resté une partie de notre armée pour contenir la garnison de
Maëstricht en attendant que nous ayons repoussé l'armée autrichienne au
delà du Rhin. Nous avons marché plusieurs jours sans rencontrer aucun
vestige de l'armée autrichienne.

Arrivés à une forte rivière nommée la Roër, c'est là qu'ils espéraient
remporter la victoire et nous empêcher de passer. Ils étaient bien
retranchés dans les endroits où on aurait pu passer. Malgré plusieurs
obstacles qui se trouvaient devant cette rivière, nous n'avons pas
hésité un seul moment pour attaquer.

La bataille a été sanglante aux deux partis, et a duré depuis le matin
jusqu'au soir; à la nuit, on a fait abandonner la rivière à l'ennemi.
Nous avons eu dans ce jour plusieurs centaines d'hommes de blessés. Nos
pièces de position, au nombre de quarante, étaient aux environs de la
rivière et n'ont décessé de jouer; la fusillade a fait de même. L'ennemi
a répondu au feu d'enfer que faisaient les républicains. Le soir,
lorsque le feu a cessé, nous nous sommes retirés un peu en arrière, dans
la plaine qui touche la rivière, pour passer la nuit.

Nous les avons vus qui faisaient de grands feux, car ils brûlaient leurs
baraques; nous avons jugé par-là qu'ils allaient prendre la fuite.
C'était réel: vers minuit, ils se sont mis en marche.

On a travaillé toute la nuit à faire des ponts avec des voitures, des
chariots attachés avec des gros arbres, qui étaient sur le bord de la
rivière; on a mis des planches sur ces constructions et le matin, à la
pointe du jour, nous avons passé au milieu de leurs retranchements, qui
étaient remplis de cuisses, bras et corps entiers qu'ils avaient laissés
sans les enterrer. Plusieurs pauvres blessés criaient miséricorde; on
les a portés de suite à l'ambulance avec les nôtres.

Notre colonne de droite avait passé la rivière avant nous. Nous avons
été plusieurs jours pour arriver au Rhin, mais aucun Autrichien ne s'est
trouvé devant nous. Le soir du passage de la rivière, le général de
brigade Richard nous a annoncé la prise de Juliers avec vingt-quatre
pièces de 27 en bronze. Depuis cette époque, nous n'avons plus vu
d'Autrichiens que sur l'autre rive du Rhin, près de Düsseldorf[22].
Notre dernier camp a été dans la plaine près de la ville de Neus. Voilà
la manière dont nous avons fait la conduite à l'armée autrichienne avec
les honneurs de la guerre, à grands coups de canon.

Notre voyage ne nous a pas été bien favorable: une pluie continuelle et
froide, un vent qui nous glaçait les sens, et point d'autre couverture
que le ciel.

Notre ennemi est de l'autre côté du Rhin, tranquille, et nous, mous
allons retourner sur nos pas pour aller faire le siège de
Maëstricht[23].

Arrivés devant cette ville, on s'est tout de suite occupé à faire les
travaux; on a fait des redoutes pour soutenir et répondre aux sorties
qu'ils pourraient faire pendant qu'on ouvrirait les boyaux: on
travaillait à ces ouvrages nuit et jour.

Malgré leur mitraille, nous avons ouvert les boyaux à une portée de
pistolet de leur bastion. Nous y avons été, pour notre tour, cinq fois
pour les ouvrir. On n'a pas perdu tant de monde que l'on croyait pour
faire le siège d'une ville si forte. Notre commandant de bataillon a été
blessé d'un éclat de grenade, et plusieurs officiers et soldats.

Tous les jours, les ouvrages se multipliaient, et nous rendions par ce
moyen l'asile des assiégés plus étroit. Les jardiniers de la ville
avaient planté beaucoup de légumes d'hiver dans leurs jardins; mais
c'est nous qui en avons fait la récolte. Tous les matins, ils se
trouvaient enfermés plus étroitement; s'il n'y avait pas eu des fossés,
nous aurions été les prendre dans leurs palissades.

Les ouvrages allaient être achevés; on a commencé à bombarder la ville
le 12 brumaire; cela a duré trois jours. Le 14, la ville de Maëstricht
s'est rendue, à deux heures du matin. Un des officiers supérieurs de la
ville est venu sur les bastions et a demandé le général qui commandait
en chef le siège, pour capituler[24]. Pendant qu'on est allé le
chercher, les canonnières et les bombardières redoublaient le feu
jusqu'au moment où ils ont reçu l'ordre du général de le cesser. Au
moment où il a demandé à capituler, le feu était dans un magasin
d'huile, de lard, de farine, etc. À la pointe du jour, on voyait tous
les bourgeois sur les remparts et plusieurs nous apportaient des
bouteilles d'eau-de-vie.

Nous avons tenu Maëstricht bloquée pendant quarante-quatre jours.
Pendant ce blocus, les assiégés nous ont envoyé quarante-cinq mille
boulets, trente-quatre mille tant bombes qu'obus, quatorze mille
grenades. Ils nous envoyaient toutes ces pommes dans nos travaux, sans
que cela fasse beaucoup d'effet.

Le feu cessé, on a été trois jours pour arranger la capitulation. La
garnison est sortie de la ville le 17 brumaire; entre dix et onze heures
du matin, les troupes impériales sont sorties par la porte d'Allemagne,
et ont passé la Meuse au milieu des assiégeants, qui formaient la haie
de chaque côté de la route où ils devaient passer. Ils sont sortis avec
les honneurs de la guerre: tambour battant, mèche allumée et enseigne
déployée. Lorsqu'ils ont été presqu'à la fin de la colonne, ils ont
déposé leurs armes devant nous; la cavalerie et l'infanterie ont emporté
leurs sabres. Il y avait de la troupe toute prête pour les conduire au
delà du camp.

La troupe hollandaise est sortie le même jour, mais un peu plus tard,
car il fallait le temps à la colonne française de venir se placer en
haie sur la route par laquelle ils devaient passer, qui était d'une
extrémité de la ville à l'autre. Ils sont sortis de même avec les
honneurs de la guerre comme la troupe autrichienne. Ils ont été
reconduits dans leur pays par nos chasseurs à cheval, ils ont conservé
leurs sabres comme la troupe impériale. Les officiers composant la
garnison de Maëstricht ont emmené leurs chevaux et tout leur bagage.

La Ville de Maëstricht est très forte; elle a un fort qui la commande et
qui la défend. La Meuse flotte contre ses murs, et donne de l'eau dans
ses fosses; elle a aussi des forts qui sont construits dans le milieu de
la Meuse, qui défend son approche du côté de l'Allemagne. Il y a dans
les environs de grandes plaines très fertiles en blés, orge, avoine,
pommes de terre, etc.; elle est frontière de la Hollande.

C'était le général Kléber qui commandait le siège en chef; nous étions
du côté gauche de la ville, sous les ordres du général Duhesme.

18 _brumaire_.--Nous sommes partis des alentours de Maëstricht pour
aller sur les bords du Rhin.

20.--Nous avons passé dans la ville de Juliers, jolie petite ville très
fortifiée; les maisons d'une assez belle construction, les rues très
larges. Il y a aussi de très belles plaines très fertiles en blés et en
toute sorte de grains; on y boit aussi de bonne bière, on y récolte
aussi de très bons fruits. Cette ville est la capitale du duché de son
nom.

22.--Nous sommes arrivés à Cologne; nous y avons campé en arrivant.

29.--Nous sommes sortis de ce camp pour aller cantonner sur le bord du
Rhin au village nommé Langel. Nos postes étaient placés sur le bord du
Rhin; nous étions une compagnie par ferme, très serrés à cause de la
grande quantité de troupes qui étaient dans les environs. J'ai été voir
la ville de Cologne; elle est très grande, bien peuplée, les rues
larges; il y a une quantité de clochers. J'ai remarqué que sur une tour
très haute, il y avait une grue peinte en vert. Le Rhin flotte contre
les murs, et fait une partie de leur commerce. La ville n'est point
fortifiée, elle est entourée d'un simple mur très haut. C'était là que
l'électeur faisait sa résidence.

12 _frimaire_.--Sortis de Hangel pour passer à la droite de la Logne.
Suivant les bords du Rhin à une demi-lieue de la Logne, nous cantonnons
au village nommé Nille?

Nous avons reçu des ordres pour nous rendre à Bonn, soi-disant pour
passer le reste de l'hiver; nous sommes partis le 13; lorsque nous avons
été près des murs de ladite ville, nous avons reçu des ordres pour aller
cantonner dans les villages à une lieue et demie à la droite de Bonn.
Nous sommes arrivés dans ces cantonnements le 17, dans un village nommé
Melheim, situé sur le Rhin. Notre état-major est resté dans ce village;
notre compagnie a été détachée à une demi-lieue en arrière à un village
nommé Lanesdorf, situé auprès de grosses montagnes; nous montions tout
de même la garde sur le Rhin.

Quel froid nous avons enduré étant de garde dans ces endroits!

Des sentinelles sont mortes en faction; cependant on les relevait toutes
les demi-heures. Le Rhin était tout en glace; pendant vingt-quatre
heures, on était obligés de jeûner, car nos vivres étaient gelés, durs
comme de la pierre. Je ne veux pas peindre les maux que nous avons
soufferts dans ces différentes occasions; ils seraient faits pour
attendrir un coeur de roche. Que l'on se souvienne de la rigueur des
froids des différents hivers, de la rareté des vivres et du vêtement;
cela suffira pour dire que nous avons été malheureux.

17 _nivôse_.--Sortis de ce cantonnement pour aller au village nommé
Keising, à une demi-lieue de Bonn. Étant dans ce village, je suis allé
voir la ville de Bonn; je dirai qu'elle est très belle: des rues larges
et bien propres, des maisons d'une belle construction, très éclairées,
de belles places bien grandes, un superbe château à l'entrée de la
ville, situé au midi et appartenant à l'électeur. Le Rhin flotte contre
ses murs: elle n'est fermée que par des petits remparts, très bien
construits. Dans les environs de la ville, il y a de belles avenues de
marronniers et de tilleuls, environnées de belles plaines.

Étant au village de Keising, nous avons fait l'anniversaire de la mort
de Capet. Cela a eu lieu le 2 pluviôse, à dix heures du matin. Le
bataillon étant rassemblé, on a fait trois décharges et les pièces
d'artillerie en ont fait de même. Cela s'est fait dans l'armée de
Sambre-et-Meuse, dans nos cantonnements sur le bord du Rhin.

Nous sommes partis de Keising le 5 pluviôse 1795 (vieux style). Journée
odieuse et fatigante pour aller à Aix-la-Chapelle. Au moment où nous
nous sommes mis en route, il tombait de la pluie; il y avait longtemps
qu'il faisait de fortes gelées; ce jour-là il paraissait faire un dégel
universel. Jamais Français et autres n'ont vu une pareille journée, elle
a duré vingt-quatre heures. Toute la troupe était fatiguée. On enfonçait
dans la terre jusqu'aux genoux, on faisait trois ou quatre pas, et il
fallait s'arrêter pour reprendre haleine; aussi plusieurs soldats y ont
perdu la vie, et même les chevaux, avec rien sur leur dos, avaient bien
de la peine à s'en tirer. Ce n'était pas cependant dans des marais,
c'était dans des champs de gravier; on aurait préféré marcher dans l'eau
jusqu'aux reins, plutôt que dans de pareils chemins; mais il n'y avait
pas de choix; il fallait que la route se fasse.

Nous avons été dans cette triste situation depuis le matin jusqu'au soir
à la nuit. Étant arrivés à une petite ville nommée Bruhl, toute la
demi-brigade n'y a pu loger. Il était nuit: il nous a fallu aller loger
à une demi-lieue de Bruhl, dans un village. Pour faire cette demi-lieue,
nous avons été deux heures; en arrivant, les billets de logement nous
ont été distribués, mais on a eu bien de la peine à les trouver, par
rapport à la nuit.

Le lendemain, la route était plus favorable, la gelée avait remplacé le
dégel, la nuit avait raffermi la route, et le matin il tombait de la
neige qui a duré jusqu'à midi. Nous sommes partis de nos logements à
sept heures du matin vers Aix-la-Chapelle. Nous avons logé en y allant à
Norwenig, à Duren, à Eschviller. À Aix-la-Chapelle, nous avons logé chez
le bourgeois. Nous y sommes restés un mois pendant lequel les officiers
et sous-officiers ont été plusieurs fois chez le général de division
Poucet pour apprendre la théorie.

L'armée de Sambre et Meuse passait alors pour être si peu disciplinée,
parmi les Français, que l'on croyait que les généraux n'osaient livrer
aucun combat faute de discipline et de subordination. Le tout venait de
la part des ennemis de la liberté, qui cherchaient à mettre le désordre
parmi nos troupes, en faisant naître l'idée que le droit de la guerre
était de piller tout pays conquis.

Mais le Français a su se comporter plus vaillamment, car c'est la
discipline qui a fait tous nos succès, et qui a excité l'admiration de
toute l'Europe. Voilà pourquoi les ennemis de la République voulaient
nous entraîner au pillage; les perfides savaient bien qu'une armée sans
discipline est une armée vaincue; ils savaient par eux-mêmes que des
brigands ne sont jamais qu'une troupe de lâches. Nous avons démenti
cette calomnie par notre conduite; l'amour de l'ordre et de la
discipline, le respect pour les personnes et les propriétés,
distingueront toujours l'armée de Sambre et Meuse.

Voici un discours du représentant du peuple Gillet aux habitants
d'Aix-la-Chapelle, qui prouve la générosité des Français:

     «Habitants d'Aix-la-Chapelle,

     »Des actes de cruauté ont été commis dans votre ville envers des
     soldats français lors de la retraite de l'armée au mois de mars
     1793: des soldats malades et blessés ont été jetés par les fenêtres
     dans la rue; d'autres ont été fusillés par des bourgeois qui se
     tenaient cachés dans leurs maisons. Nous n'userons point des droits
     que pourraient nous donner de justes représailles.

     «Si les ennemis de la France se sont couverts de tous les crimes,
     le Français s'honorera toujours d'être généreux. Mais le sang de
     nos frères cruellement massacrés demande vengeance. Sans doute ces
     actes de barbarie ont été désavoués par la majorité des citoyens,
     et ne peuvent être l'ouvrage que d'un petit nombre. Nous demandons
     que les coupables nous soient livrés dans les vingt-quatre heures;
     vous nous devez cette justice, vous la devez à vous-mêmes sous
     peine d'être réputés complices des plus atroces forfaits.

     Signé: «GILLET.»

Le 10 ventôse, nous avons célébré la fête de la prise de la
Hollande[25], et, ce même jour-là, les nobles et ceux qui avaient des
titres de noblesse les ont brûlés en notre présence, sous les armes.

Je dirai qu'Aix-la-Chapelle est très grand et bien peuplé: il y a
beaucoup de manufactures en tout genre; on y trouve de bonne eau
vulnéraire pour boire et prendre des bains; il y a de belles maisons
très élevées, de belles rues larges et de belles grandes places. Elle
n'est fermée que de plusieurs simples murs; c'est une ville très
ancienne.

Nous sommes partis d'Aix-la-Chapelle le 11 ventôse pour aller cantonner
aux environs d'Aix-la-Chapelle, au bourg nommé Eschviller; notre
compagnie a été détachée à un village nommé Nolberg.

Je dirai que dans les campagnes de ces pays, ils sont assez à leur aise.
Ils vivent bien avec de la choucroute, du bon lard; leur soupe est faite
avec de l'orge mondé, de la viande de boeuf salé; ils mangent beaucoup de
carottes, de navets; prennent le matin beaucoup de café avec du beurre
frais et des confitures; leur boisson est de la bonne bière et du
_chenik_. Leurs maisons sont très propres, lavées tous les samedis; leur
batterie de cuisine est en fer noir et jaune, très bien éclaircie, et
même leur crémaillère; pincettes et pelle à feu, tout est dans la plus
grande propreté. Le sexe des deux sortes y est très affable; les hommes,
leur costume n'est pas différent du nôtre; mais les femmes ont un
déshabillé assez long; pour coiffure, des petits bonnets de velours ou
autre couleur, bordés sur le devant avec une dentelle en or; leurs
cheveux en plusieurs tresses qu'elles roulent derrière leur bonnet comme
un escargot, et tenus avec une grande épingle en argent, large comme les
deux doigts. Leur parler est l'allemand. Tout ce pays est très fertile
pour toutes choses.

Nous sommes partis de Nolberg le 25 ventôse pour revenir sur les bords
du Rhin; nous avons logé en y allant à Duren, à Norwenigbourg, à
Bruhl-ville. De là, nous avons été prendre nos cantonnements sur le bord
du Rhin, au village nommé Nieder-Weslingen. C'était le 27; dans cet
endroit on nous a diminué les vivres; nous avions par jour une livre de
pain et une once de riz; avec ces vivres nous étions une partie de la
nuit sur pied et montions la garde d'un jour à l'autre. Voilà comme les
soutiens de la patrie avaient toutes leurs aises.

7 _germinal_.--Sortis de Nieder-Weslingen. Ce jour-là, nous avons appris
le traité avec le roi de Prusse[26]. Notre marche était dirigée sur
Coblentz. Nous avons logé, en y allant, à Bonn, à Breisig, à Kretz. Là
nous sommes restés huit jours.

16.--Arrivés à Coblentz où nous n'avons pas logé; notre logement a été à
gauche de la ville, au village nommé Kesselheim, situé sur le bord du
Rhin.

17.--Entrés dans la ville de Coblentz à huit heures du matin. Nous avons
été logés dans des maisons d'émigrés toutes dévastées, et à peine avions
nous de la paille pour reposer nos pauvres membres tout navrés de
fatigue, avec notre livre de pain et notre once de riz[27]. Bien des
fois, on ne pouvait pas avoir du pain et très peu de viande bien maigre;
nous ne pouvions trouver aucune chose pour notre papier, car personne ne
s'en souciait, et pour un pain de trois livres, il fallait donner
vingt-cinq francs en papier[28].

La ville de Coblentz est grande et très peuplée; il y a beaucoup de rues
très larges, mais aussi il y en a où les voitures ne peuvent pas passer;
il y a de belles places et principalement la place d'Armes, entourée de
bornes de pierre avec de grosses chaînes de fer.

Deux rangs de tilleuls forment un berceau couvert tout autour de la
place; elle est environnée de belles grosses maisons très hautes et
d'une belle construction. Et même dans une partie de la ville, en
sortant de la place d'Armes, on voit un boulingrin et une superbe maison
toute neuve, que l'Electeur de cette ville a fait bâtir; elle nous
servait d'hôpital du temps que nous étions dans ces contrées. Cette
maison est sur le bord du Rhin, environnée de grands jardins
nouvellement plantés. Il y a aussi de magnifiques promenades. Cette
ville est du côté du nord, bornée par la Moselle qui tombe de là dans le
Rhin, vis-à-vis du fort, et, au levant, le Rhin flotte contre ses murs.
Cette ville avait de forts bastions et de gros cavaliers qui défendaient
son approche, entre le Rhin et la Moselle; ces fortifications ont été
démolies dans le temps que nous étions là, de sorte qu'elle n'est
maintenant fermée que d'un simple mur, du côté du Rhin. Il y a un fort
très haut qui peut brûler la ville; c'est un morceau qui ne peut être
pris que par la famine. Les Français y sont entrés lorsqu'ils ont poussé
l'armée autrichienne au delà du Rhin.

Nous avons construit des forts et des retranchements bien palissadés à
une demi-lieue de la ville entre la Moselle et le Rhin, dans la plaine.

Le costume des deux sexes est le même que celui d'Aix-la-Chapelle.

5 _floréal_.--Partis de Coblentz à deux heures du matin pour nous rendre
à Rhense, ville située sur le Rhin, sur le versant d'une petite
colline.--Quelques jours avant de sortir de Coblentz, on nous a annoncé
la paix avec le roi de Prusse, ce qui a donné bien du contentement à
toute la troupe de voir que leur ouvrage commençait à produire[29].

10.--Partis de Rhense pour revenir à Capellen, sur le bord du Rhin, au
pied de grosses montagnes.

18.--Partis de Capellen pour revenir camper sur une hauteur près de la
ville de Coblentz, à droite du camp nommé le camp de la Chartreuse; il
portait le nom du couvent qui était sur le bout de la montagne, près de
la ville. Ce couvent était tout dévasté et servait à mettre les chevaux
de l'artillerie. C'est dans ce camp que noua avons encore fait
pénitence. La misère augmentait tous les jours pour les défenseurs de la
patrie; nous avons été réduits à douze onces de pain par jour, et bien
des fois on ne pouvait pas en avoir. Il fallait cependant faire son
service, bivouaquer et monter la garde très souvent. Mais le printemps
nous produisait des plantes pour un peu nous soutenir, qui étaient des
feuilles de pois sortant à peine de terre, des coquelicots ou
_feu-d'enfer_, du sarrasin, des pissenlits. Avec tous ces herbages, nous
en faisions une farce que nous mangions en guise de pain; et lorsque le
seigle est venu en grains, on allait lui couper la tête et on le faisait
griller sur le feu. Les pommes à peine défleuries nous servaient aussi
de nourriture.

C'était vraiment une grande misère, on voyait plusieurs soldats cachés
derrière des haies, attendant que le laboureur qui plantait des pommes
de terre fendues en quatre pour en récolter pour l'hiver prochain, fût
parti de son champ. Aussitôt les soldats affamés parcouraient le champ,
cherchant dans la terre les petits morceaux de pommes de terre, et
revenaient au camp avec leur petite proie, et les faisaient cuire[30].

Huit ou dix jours après on reparcourait les champs, les morceaux de
pommes de terre qui avaient échappés à la première recherche
commençaient à sortir de terre; on les enlevait avec beaucoup de
contentement de se voir quelques petits morceaux de pommes de terre pour
se sauver la vie.

Le matin on battait la breloque pour le pain, la viande, mais on
revenait souvent sans viande[31]. Le soir, à l'entrée de la nuit, pas
tous les jours, on revenait avec un pain pour quatre hommes. Tout le
monde sortait de ses baraques et la gaîté renaissait pour un moment dans
le camp; dans la journée tout le monde était comme mort, sur sa pauvre
paille, prenant la misère en patience et s'amusant à détruire sa
vermine.

Après une misère pareille et des maux si longs et si pénibles,
quelques-uns diront: «les soldats ne sont que des voleurs. Voyez comme
ils allaient dévaster les travaux des pauvres laboureurs!» Nous sentions
bien la perte que nous causions, mais lequel pouvait-on préférer dans un
pareil cas, de mourir? Non, mais je crois, de vivre et d'être utile!

Dans le courant de prairial, an III de la République française, les
officiers, sous-officiers et soldats de la 127e demi-brigade de l'armée
de Sambre-et-Meuse ont écrit à la Convention nationale, s'exprimant en
ces termes:

«Que venons-nous d'apprendre? Quoi! les factieux s'agitent encore autour
de la Représentation nationale; le reste impur des complices de la
Terreur ose de nouveau provoquer au pillage, à l'assassinat, au mépris
de l'humanité, à la violation des droits du peuple.

«Que veulent donc ces hommes téméraires? et quels sont leurs projet
perfides, leurs avidités cruelles? Ils cherchent des prétextes. Mais ce
n'est pas du pain qu'ils demandent, c'est du sang. Ils sont jaloux du
repos du peuple, ils ont soif de son avenir heureux; leur rage scélérate
veut ensevelir la liberté publique, sous les corps enlacés des victimes,
et dominer sur ces débris.

«Législateurs, conservez l'attitude imposante que vous avez prise!
rappelez-vous toujours ce qu'est le peuple et que le peuple ne veut pas
être opprimé par une poignée de factieux; songez que les agitateurs qui
osent vous menacer, ne sont pas citoyens de Paris, et que les citoyens
de Paris ne sont eux-mêmes qu'une petite fraction de la République!

«Si l'audace des uns croissait avec leur criminel espoir, et si le
courage des autres s'amollissait par la crainte; si les premiers
oubliaient leur premier devoir et les derniers leur ancienne gloire;
s'il fallait enfin que des colonnes s'ébranlassent des armées
victorieuses pour aller défendre la Convention nationale; parlez,
législateurs! Nous volons autour de vous, les factieux ne parviendront
jusqu'à vous qu'en marchant sur nos cadavres.

«Une république fondée sur les moeurs et sur la justice est impérissable
comme la nature[32].»

Le 22 prairial, on nous a annoncé la prise de Luxembourg. Les 29 et 30
prairial, et le 1er messidor, nous avons vu passer la garnison du dit
Luxembourg, au nombre de douze mille, qui ont passé le Rhin à Coblentz,
après avoir passé devant nous.

Le 9 du mois de thermidor, nous avons reçu trois drapeaux tricolores où
était le numéro de la demi-brigade. Avec les républicains qui
composaient ce corps, nous avons juré dans ce moment de ne jamais
abandonner ces drapeaux qu'à la mort, comme nous avions fait jusqu'alors
des précédents.

On nous a fait dans ce même moment du feu avec les morceaux des anciens
qui avaient été fracassés au blocus de Maubeuge et au siège de
Maëstricht; ils ressemblent à des vieux guerriers qui étaient devenus
bien caducs en acquérant de la gloire et en parcourant les champs de
Bellone.

10 _thermidor_.--Partis du camp de la Chartreuse par une grande pluie
qui a duré deux jours; les ordres étaient donnés pour nous rendre à
Creutznach. Le 14, nous avons logé, en y allant, à Ventzenheim où nous
avons eu séjour; le 15, à Kircheim-Bolanden. Dans cette ville, le prince
de Weilburg a un superbe château de plaisance; il est environné de
jardins où il y a des arbres de toute espèce, il y a un parc bien
distribué: de belles cascades d'eau, des promenades bien agréables, et
des pièces de gazon très bien garnies. La vue ne peut pas se contenter
d'examiner toutes ces belles choses, qui semblent être faites par la
nature.

16.--Logé à Pitzersheim. Avant d'arriver à ce village, on voit les tours
de Mannheim: il est seulement à trois quarts de lieues de Neustadt.

17.--À Neustadt; 18, à Nuzdorff, premier village de France, venant de
Coblentz et frontière du Palatin[33]. Ce village est très grand et situé
à une demi-lieue de Landau.

19.--À Altenstadt, village à un quart de lieue de Wissembourg, où nous
avons eu séjour.

21.--À Beinheim, village situé sur la route de Lauterbourg[34] à
Strasbourg.

22.--Partis à sept heures du matin pour nous rendre au fort Vauban,
seulement le premier bataillon, les deux autres ont été camper dans la
plaine de Beinheim. Nous avons relevé au fort un bataillon de la 92e
demi-brigade, ci-devant d'Artois.

Cette place se nommait, avant la Révolution, le Fort-Louis; elle ne
pouvait être prise que par famine, mais elle a été livrée aux Prussiens
en 1792. Les Français ont repris cette place, la même année, après le
déblocus de Landau. Durant le temps que les Prussiens sont restés au dit
fort, ils ont miné le quartier et autres fortifications[35]. Au moment
où il a fallu les abandonner, ils ont fait sauter toutes les mines; il
restait encore quelques maisons où ils ont mis le feu en partant, de
sorte que maintenant cette place est comme un désert. Nous étions logés
dans des vieilles masures, comme tout le bataillon, parce que le Rhin
avait débordé, et les baraques étaient encore pleines d'eau. Le mauvais
air qui régnait dans cette place a fait que tout le bataillon, et même
les deux autres, ont été pris de maladie; c'était comme une peste.
Jusqu'à dix hommes par compagnie étaient obligés d'aller à l'hôpital,
car ils étaient attaqués d'une fièvre très violente. De soixante hommes
que nous étions dans notre compagnie, nous sommes restés à deux qui
n'ont pas été malades. La fièvre était mauvaise, car il y en a beaucoup
qui en sont morts. Nous avons fait notre purgatoire dans cette place;
nuit et jour nous étions tourmentés, il y avait des petites mouches que
l'on nomme des _cousins_, qui nous faisaient bien de la peine, il y en
avait si épais qu'on les aurait coupés avec des sabres; les puces et les
poux n'y manquaient pas.

Étant dans cette place, nous avons fait la réjouissance de
l'anniversaire de la Fédération. Le 23 thermidor[36], chaque pièce de
canon a tiré trois coups, et chaque soldat de même. La réjouissance
s'est faite de cette manière dans l'armée de Rhin et Moselle.

12 _fructidor_.--Sortis du fort; il est dans une île, et le Rhin passe
tout autour. Les Prussiens avaient brûlé une partie du pont qui conduit
à un petit fort qui est du côté de l'Alsace; il en porte le nom: ce pont
traverse un bras du Rhin et conduit au grand fort: dans ce temps, pour y
entrer, il n'y avait qu'un pont volant.

Sortant de cet endroit, nous avons été camper au camp près de Beinheim.
Les gardes n'ont point été relevées en partant, à cause de la grande
maladie; nous avons été relevés par un de nos bataillons.

14.--Nous sommes partis du camp pour nous rendre à Strasbourg. J'ai fait
rencontre d'un vieux bourgeois qui m'arrête et me dit: «Mon ami, je ne
peux m'empêcher de rire, vu le costume que la République vous donne, car
vous ressemblez plutôt à un capucin qu'à un soldat.»

Je lui dis que l'habit ne faisait pas le moine et qu'il pouvait
continuer sa promenade; qu'il ne serait plus si étonné, car il en
verrait beaucoup de cette couleur. Il n'avait pas tout à fait tort, car
je portais une capote couleur marron que j'avais reçue devant
Cologne[37].

Nous avons été loger chez le bourgeois en arrivant. Le 15, nous sommes
entrés dans la caserne de Finkmatt.

Partis de Strasbourg le 16; les gardes n'ont point été relevées en
partant, car il n'y avait point de garnison.

16 et 17.--Nous avons logé à Plobsheim et à Rhinau, villages situés à un
quart de lieue du Rhin, mais tout de même nos postes y étaient établis.
C'est dans cet endroit que j'ai commencé à faire le service de
sergent-major.

19.--Nous avons pris les armes pour recevoir notre nouvelle
Constitution; on nous en a fait la lecture, et étant finie, tous ceux
qui savaient signer ont été signer le procès-verbal, pour envoyer à la
Convention, pour lui prouver le contentement que nous avions de
l'ouvrage qu'ils venaient de nous achever. L'on est rentré de suite.

4 _complémentaire_[38].--Partis de Rhinau pour la Wantzenau, grand
village situé sur la route de Strasbourg à Lauterbourg.

1 _vendémiaire_ an IV[39].--Partis de la Wantzenau pour nous rendre à
Offendorf, à un quart de lieue du Rhin, sur la gauche de Strasbourg.

28.--Partis d'Offendorf pour Berg, village près de Lauterbourg, à une
demi lieue.

2 _brumaire_.--Partis de Berg, pour Woerth, village sur le Rhin. Dans
tous ces endroits, depuis la Wantzenau jusqu'à Mannheim, je reconnais
que la guerre a bien causé de la misère dans tous les villages et
bourgs; l'armée impériale et la nôtre n'ont cessé de se battre le long
de ces bords. Les villages sont dévastés; une partie des habitants a
émigré lorsque l'ennemi est venu dans les environs de Strasbourg.

3.--Partis de Woerth pour Spire, grande ville sur le bord du Rhin, dans
le Palatinat. Cette ville n'est fermée que par de simples murs, mais
cependant entourée de fossés remplis d'eau; c'est une ville très
commerçante et environnée de grandes plaines. Notre logement dans cette
ville était dans des maisons d'émigrés toutes dévastées; et, pour
coucher, de la paille très courte. Nous sommes arrivés à dix heures du
soir.

8.--Partis de Spire pour Otterstadt, toujours en descendant le Rhin.

12.--Partis de Otterstadt pour Waldsee, village anciennement fortifié;
maintenant on y voit encore les anciens fossés, une partie du mur et le
cintre des portes.

13.--Partis de Waldsee pour Muhlrhein, à une demi lieue sur la droite
de Mannheim. Je suis allé voir cette ville; elle est peuplée, mais elle
n'a pas beaucoup d'étendue; il y a de belles rues larges et très
propres, et bien alignées; les maisons de toute beauté, hautes, mais pas
plus l'une que l'autre; de chaque croisée on voit le rempart à chaque
bout des rues, il n'y a point de carrefour.

Les rues et places sont très bien illuminées: de chaque côté des rues, à
distance de trente pas, il y a un réverbère: la place est grande, et la
maison du prince de Mannheim[40] est située sur la place. Les approches
sont bien défendues par de bonnes avancées et de bons bastions garnis de
forts canons. Dans ce temps là, l'armée autrichienne en faisait le
siège; les fortifications du côté du Rhin sont un seul rempart. Le pont
qui traversait le Rhin était composé de cinquante-quatre gros bateaux;
la longueur de ce pont était de huit cent quarante quatre pieds: il y
avait un fort qui défendait l'approche du Rhin de ce côté. Mais les
Français l'ont démoli la première fois qu'ils ont pris cette ville; ils
ont de suite construit des batteries dans la même place pour battre la
ville.

19.--Partis de Mannheim pour retourner sur nos pas[41], nous sommes
venus au village de Waldsee où nous étions le 12. Étant dans ce village,
les Autrichiens bombardaient la ville de Mannheim; le feu était dans le
château du prince. Nos gens avaient été repoussés devant Mayence: toute
l'armée battait en retraite. Il y a eu encore une forte bataille dans
les environs de Frankendal; mais comme l'armée autrichienne était trois
fois plus nombreuse que la nôtre, il a fallu leur céder le pas, et
battre en retraite sur la ville de Landau, et Mannheim n'a pas tardé à
être bloqué. Nous avons été obligés de nous retirer sur nos frontières;
l'armée autrichienne passait sur plusieurs ponts le Rhin et tentait de
grands coups[42].

24.--Partis de Waldsee pour venir au camp près de Spire.

Partis de ce camp le 29. Comme nous étions dans un circuit du Rhin,
l'armée autrichienne s'avançait à grands pas; nous nous serions trouvés
bloqués. Ils ne cherchent pas à nous faire abandonner le Rhin, et leur
colonne se glisse le long des montagnes des Vosges.

Nous sommes donc sortis du camp à deux heures du matin pour nous rendre
aux lignes de Guermersheim où nous sommes restés campés jusqu'au 9
frimaire. Dans cet endroit, les vivres nous ont manqué pendant cinq
jours de suite à cause du grand nombre de troupes, et il n'y avait
encore aucune administration d'établie pour les vivres. Pendant ces cinq
jours, nous nous sommes nourris avec des pommes de terre que nous
allions chercher sous la neige, dans des trous, au milieu des champs de
cultivateurs[43].

9 _frimaire_.--Partis de ce camp pour entrer en cantonnement à Belheim,
grand village situé sur les lignes de Guermersheim.

16.--Partis pour aller cantonner au village de Hoerdt, mais nous
bordions toujours les lignes qui aboutissaient au Rhin.

20 _nivôse_.--Partis de ce village pour faire un mouvement vers
Strasbourg. Le même jour nous avons été loger à Auenheim, village en
arrière du Rhin.

Partis de Auenheim par une grande pluie, avec un dégel qui nous faisait
une bien mauvaise route. Le 22, à sept heures du matin; nous avons logé
à Hagenbach, bourg, nous y avons eu séjour.

24.--Partis pour Neubourg; grand village sur le Rhin, environné de
marais.

28.--Partis pour Berg, à une demi-lieue de Lauterbourg, là où nous
avions logé en allant à Mannheim. Étant dans ce village, il est venu un
arrêté du Directoire exécutif pour que toutes les troupes de la
République prennent les armes le 2 pluviôse, et renouvellent le serment
d'être fidèles à la nation française et de même pour célébrer
l'anniversaire de notre dernier roi de France. C'est ce que nous avons
exécuté le 2 pluviôse 1796. J'ai cessé le service de sergent-major.

17 _pluviôse_.--Partis de Berg pour Niderroedern où nous sommes arrivés
le même jour.

20.--Partis pour Sonffeldheim.

21.--Partis pour Beschwiller, bourg à cinq lieues à gauche de
Strasbourg.

22.--Partis pour Reichstett, village sur la route, à une demi-lieue de
Strasbourg.

29.--Nous nous sommes mis en route pour nous rendre à la Wantzenau à
deux lieues à gauche de Strasbourg.

30.--Partis pour nous rendre à la plaine près de Kirchheim, en arrière
du Rhin et à trois lieues de Strasbourg. C'était le lieu de
rassemblement où la 127e et la 91e se sont réunies pour former des deux
une seule demi-brigade.

Voici la manière dont cet embrigadement s'est fait. L'on a formé deux
haies; on a fait ouvrir les rangs dans chacune d'icelle; le général de
division en a passé la revue. De suite on a fait serrer les rangs; le
quartier-maître a appelé tous les capitaines, lieutenants,
sous-lieutenants au centre des deux demi-brigades pour tirer parmi eux
les plus anciens de grade et les placer dans leur camp respectif. Il en
a été de même des sous-officiers et caporaux; et tous ceux qui se sont
trouvés surnuméraires, on en a formé une compagnie auxiliaire. Ensuite
on a fait rompre par pelotons les deux demi-brigades; la 127e s'est
jointe avec la 91e en commençant par les premières compagnies, et
insensiblement de suite. Après ce mélange, on a fait former le carré
pour nous faire connaître nos chefs. Après que toute la cérémonie a été
faite, nous avons défilé devant les généraux, dans la boue jusqu'à
mi-jambe, car il tombait du brouillard qui ressemblait bien à de la
pluie et qui faisait dégeler les terres.

Dans ce jour, la 127e a perdu son numéro et a été mariée avec la 91e
dont elle a pris le nom. J'ai vu que lorsqu'on faisait des mariages, que
rien ne manquait pour célébrer cette heureuse fête; mais parmi nous il
n'en était pas de même, car ce jour-là nous n'avions pas de pain. Cela
ne nous surprenait pas, car ce n'était pas la première fois.

Chacun a été reprendre ses cantonnements; la 5e, dernière compagnie au
1er bataillon, à la Wantzenau; et la 1re à Kilstett. Ce jour-là, j'ai
changé de compagnie; j'ai été dans la 5e du 1er (capitaine Mondragon).

2 _ventôse_.--Sortis de la Wantzenau pour rejoindre la tête de notre
bataillon au village de Kilstett le 3, pour appuyer à gauche en
descendant le Rhin; notre premier bataillon tenait depuis la Wantzenau
jusqu'à l'Ill le long du Rhin. Cette étendue était de six lieues; notre
compagnie était au village d'Offendorf et faisait le service sur le
Rhin.

17.--Partis d'Offendorf pour Weyersheim, où tout le bataillon venait
cantonner pour un mois; après, on retournait faire quinze jours dans ces
mêmes cantonnements sur le Rhin, et on revenait faire un mois sur les
derrières. Ça se faisait à tour de bataillon.

21 _germinal_--Sortis de Weyersheim pour reprendre nos cantonnements sur
le Rhin; nous avons été de même à Offendorf.--26. Partis d'Offendorf
pour aller à l'armée du Haut-Rhin, nous avons logé en y allant à
Hoenheim, à une petite lieue à gauche de Strasbourg. Le lendemain 29, le
matin, nous avons passé à Strasbourg et nous avons logé à Erstein,
ville; le 30 germinal, à Kuenheim; le 1er floréal, à Andolshein, village
à deux lieues à gauche de Brisach et à une lieue de Colmar, à droite;
nous y avons eu séjour.

3.--À Herrlisheim, située à une lieue et demie de Colmar.

4.--À deux heures du matin, partis pour Ensisheim.

5.--À une heure du matin, partis pour Huningue. Nous ne sommes pas
entrés dans la ville; nous avons reçu des ordres pour cantonner dans les
villages aux environs. Nous avons pris la traverse, et nous avons été
cantonner au village nommé Attenschwiller sur une petite colline à une
lieue de Bâle, du même côté et à deux lieues de Huningue. Étant dans ce
village, nous occupions les postes de sauvegarde du canton de Bâle.
Personne ne passait à ces postes sans être muni d'une permission signée
du général en chef. Si cela ne s'était pas fait de la sorte, on aurait
enlevé une partie des vivres et des marchandises de la France.

Les frontières de la Suisse étaient bornées avec de grands poteaux de
bois, à distance d'un tiers de quart de lieue; il était inscrit sur une
plaque de fer blanc: _Sauvegarde de Basel_.--Cette épitaphe était
incrustée en haut de la potence.

Dans le courant du mois de floréal, nous avons appris la paix avec le
roi de Sardaigne. Nous avons aussi célébré la fête, le 10 prairial, des
victoires remportées par toutes les armées de la République[44]. Cette
fête a commencé à six heures du matin. Dans ce même moment, on a battu
la générale: à huit heures on s'est assemblé; on a été de suite sur le
terrain choisi par le chef de bataillon pour cette fête. On a fait
quelque temps l'exercice; après, on nous a annoncé les victoires
remportées par l'armée d'Italie. C'est dans ce moment que nous avons
juré d'un commun accord de seconder leurs efforts, et qu'à l'exemple de
nos frères d'armes d'Italie, bientôt les succès de l'armée de
Rhin-et-Moselle égaleraient les leurs. On est rentré dans le village aux
cris de _Vive la République!_

Ce jour-là, la République nous a passé le pain, la viande, l'eau-de-vie
double.--Voilà quel était l'ordre du général en chef.

13 _prairial_--Partis d'Attenschwiller pour Hagenheim, dans une petite
colline, et à une demi-lieue d'Attenschwiller et même distance
d'Huningue; ce village est en grande partie habité par des juifs.

17.--Partis d'Hagenheim à cinq heures du matin pour entrer en garnison à
Huningue. Elle n'est pas beaucoup étendue, mais forte par ses bastions
garnis de gros canons qui défendent d'approcher; les rues y sont larges
et bien éclairées; il y a beaucoup de casernes pour loger les soldats;
les maisons bourgeoises ne sont pas beaucoup hautes, mais elles ne se
dépassent pas; le Rhin flotte contre ses bastions et donne de l'eau dans
les fossés. Il y a une belle place qui a bien cent soixante-dix pieds au
carré, elle est environnée de pavillons qui servent à loger les
officiers de la garnison. Cette ville est à une demi-lieue de Bâle; à
chaque porte il y a trois forts pont-levis et de bonnes barrières. Le
temps que nous étions dans la ville, nous n'avions que des paillasses et
des bois de lit pour toute fourniture, mais, en récompense, les puces ne
manquaient pas.

8 _messidor_.--Sortis à huit heures du soir pour nous rendre à
Ottmarsheim; où nous sommes arrivés à trois heures du matin; le village
est à une portée de fusil du Rhin, et sur la route d'Huningue à Brisach.

9 _messidor_.--Tous les cantonnements qui étaient pour garder le Rhin
depuis Huningue jusqu'aux lignes de Guermersheim, ont reçu l'ordre de
prendre les armes à dix heures du soir. C'est la nuit du 5 au 6 messidor
qu'on avait choisie pour se faire un passage sur le Rhin. Voilà la ruse
que l'on a employée pour ce fait: Vers minuit, il y a eu plusieurs
compagnies de grenadiers en des barques, qui ont traversé le Rhin, où
ils ont égorgé plusieurs postes ennemis. L'attaque a été générale dans
toute l'étendue de la ligne du Rhin, car la canonnade s'est fait
entendre, de même que la fusillade, depuis les deux heures du matin
jusqu'à quatre heures. On criait: _En avant telle et telle colonne!
allons! embarquons-nous! Le passage est à nous!_ On faisait reconnaître
différents régiments de cavalerie et d'artillerie pour faire voir que
nous étions bien du monde.

L'endroit destiné pour le passage était au fort de Kehl, près de
Strasbourg, où cette attaque n'avait pas lieu, et l'ennemi ne savait pas
où nous avions l'intention de passer[45]. Ce n'était pas là où l'on
faisait le plus de bruit qu'on voulait passer.

Le passage s'est effectué sans avoir essuyé la moindre perte; on les a
si bien surpris et trompés par nos manoeuvres, que l'on a pris le
commandant du fort de Kehl avec sa garnison prisonniers de guerre.

17 _messidor_--Sortis de Ottmarsheim, à quatre heures du matin, pour
nous rendre à Balgau, village à deux lieues de Brisach, à droite. La
nuit du 18 au 19, tous les cantonnements ont pris les armes pour faire
la même attaque que celle du 5 au 6.

19.--Sortis de Balgau, à huit heures du matin, pour nous rendre à
Neuf-Brisach, ville forte où il y a une belle place entourée de quatre
entrées, fermées chacune de quatre ponts levis; les barrières, les
maisons et les casernes ne dépassent pas le premier rempart. Il y a une
belle place entourée de quatre rangs de peupliers qui sont coupés de
manière à ce qu'ils ne fassent point découvrir la place en dehors; à
chaque coin de cette place, il y a un puits, et tout au milieu de la
place, on voit les quatre portes; les rues sont bien alignées ainsi que
les maisons. Sous tous les remparts sont des casemates, et sur ces
casemates est une belle promenade qui fait le tour de la ville. Ces
remparts sont garnis de forts canons; l'eau vient dans les fossés par un
canal qui vient de la rivière.

21.--Sortis de Brisach pour aller à Marckolsheim, bourg à quatre lieues
de là, sur la même route.

25.--Partis de Marckolsheim à dix heures du matin pour nous rendre dans
les environs de Neuf-Brisach pour y faire une fausse attaque. C'était la
nuit du 25 au 26, à côté du Vieux-Brisach, dans une île du Rhin; une
centaine d'hommes se sont embarqués pour passer le Rhin, ils ont fait
fuir plusieurs postes ennemis; ils en ont surpris un près d'une
batterie, ils l'ont égorgé. En un autre, ils ont pris un canonnier, deux
charretiers et trois chevaux. Sur la pointe du jour, le canon s'est fait
entendre de droite et de gauche sur la rive du Rhin. Vers les quatre
heures du matin, l'ennemi nous a riposté plusieurs coups de canon. Vers
les sept heures du matin, les hommes embarqués sont rentrés et nous
avons cessé l'attaque: elle était faite pour établir un pont à
Rhinau.--Nous sommes retournés dans nos cantonnements qui étaient depuis
Brisach jusqu'à Rhinau, où deux de nos bataillons ont passé le Rhin.

28.--Nous avons quitté ces cantonnements à dix heures du soir pour nous
rendre à Brisach, où nous sommes arrivés à dix heures du matin. Nous
nous sommes transportés vis-à-vis le Vieux-Brisach pour y passer le
Rhin; nous l'avons passé sur un pont volant vers les trois heures de
l'après-midi du 29 messidor. Nous avons logé dans de grosses baraques
que les Autrichiens avaient fait construire du temps que les Français
assiégeaient la ville du Vieux-Brisach.

Ces logements étaient couverts en terre et derrière le Vieux-Brisach,
hors de portée du canon.

30.--Nous avons repassé le Rhin à dix heures du matin pour aller le
passer à Huningue; nous avons logé en y allant à Ottmarsheim.

1er _thermidor_.--Partis à quatre heures du matin, nous sommes arrivés à
Huningue, et nous avons passé le Rhin vers les dix heures du matin. Nous
avons été au premier village où le vin nous a été distribué. De là, nous
avons été loger à Lorrach, bourg dans le Marquisat. Je dirai que nous
avons passé le Rhin sur un pont volant, et après cela nous avons été
obligés de passer un bras du Rhin avec des petites barques, ce qui nous
a tenus bien du temps.

3.--Partis de Lorrach à deux heures du matin pour aller à Schopfheim,
petite ville entre deux montagnes garnies de beaux bois; la colline est
garnie de beaux prés bien entretenus et tout de niveau où ils mettent
l'eau quand ils jugent à propos. Cet endroit a beaucoup d'usines, tant
en forges, manufactures de fils de fer, papeteries, etc. Je remarquerai
aussi que les Autrichiens avaient quitté les bords du Rhin le 27
messidor, parce que la colonne qui avait passé à Strasbourg les prenait
par derrière les montagnes du Brisgau pour leur couper leur retraite.

9.--Partis de Schopfheim, à deux heures du matin, pour aller à
Sackingen. Nous avons repassé le Rhin à Laufenburg. Dans cet endroit, le
Rhin fait un grand saut au bas du pont; il passe entre deux rochers, il
est extrêmement rapide. Les ponts sous lesquels on passe sont tous
couverts et bien construits. Sackingen et Laufenburg sont deux petites
villes près des frontières suisses et situées à sept lieues de
Schopfheim.

10.--Partis de Sackingen à deux heures du matin pour Eibrechsferengel?
Nous en sortions le onze à deux heures du matin pour nous rendre à
Fiezen, village situé à huit lieues.

12.--Partis de Fiezen à trois heures du soir pour nous rendre à Singen,
où nous sommes arrivés le treize à quatre heures du soir.

14.--Partis de Singen à dix heures du matin pour Esplingen, village sur
le lac de Constance.

15.--Partis le 15 à quatre heures du matin pour nous rendre auprès de
l'abbaye de Salmonswiler, située de même sur le lac, dans la Souabe.

C'est là que nous avons aperçu l'arrière-garde d'une colonne ennemie. On
a détaché des tirailleurs de droite et de gauche pour fouiller les
environs de notre route; après avoir tiré plusieurs coups de fusil, ils
ont continué leur retraite. C'est dans l'abbaye, ou pour mieux dire dans
la plaine au-dessus, que nous avons commencé à camper. Je dirai que tous
les villages dont j'ai parlé ci-devant et où nous avons logé, sont
situés sur les frontières de la Suisse, en venant sur le lac de
Constance.

La colonne du général Férino[46] chassait les ennemis de diverses places
situées sur le lac de Constance, à droite du côté de la Suisse et
s'emparait de la ville de Brégenz où se trouvaient une trentaine de
pièces de canon de divers calibres[47].

Je remarquerai que nous avons passé au pied du fort de Randenburg, situé
sur une montagne en pain de sucre, qui n'est commandé d'aucun côté, qui
se rendit sans résistance; on y trouva un arsenal bien garni,
quarante-trois bouches à feu en bronze, et quantité de munitions.

Je dirai que nous étions sous le commandement du général Palliard. Notre
colonne a pris à gauche du lac de Constance; nous sommes sortis du camp
près l'abbaye de Salmonsweiler le 16, à huit heures du matin par une
grande pluie qui avait commencé à trois heures du matin, pour aller à la
poursuite de l'ennemi. Nous avons été camper près du village nommé
Eriskirch, sur le bout du lac, dans un bois où notre artillerie a été
obligée de tirer quelques coups de canon. Dans ses environs, il s'est
trouvé plusieurs obstacles: des fossés, des petits marais et des bois;
mais l'ennemi a été forcé de prendre sa retraite. Nous sommes partis du
camp le 19 à quatre heures du matin pour aller à la poursuite des
ennemis vers la ville de Lindau, faisant partie du cercle de Souabe.
Arrivés dans cette position, comme nous avions suivi les côtes de la
Suisse avec un bataillon de la 38e demi-brigade et un détachement de
hussards du 8e, nous avons quitté cette colonne le 20 thermidor pour
aller rejoindre nos deux autres bataillons de la 3e demi-brigade de
ligne. Nous avons logé en y allant à Waldsee, ville où nous sommes
arrivés à la nuit; nous avons été loger dans un couvent où nos
prisonniers de guerre étaient détenus avant que nous passions le Rhin;
mais ils avaient été évacués à notre approche.

21.--Partis du Waldsee à quatre heures du matin, nous avons été
bivouaquer à une lieue en avant de la ville, et à une lieue de Wartzack,
où nous avons retrouvé les deux bataillons qui avaient passé le Rhin à
Rhinau.

22.--Partis de ce bivouac à quatre heures du matin pour aller à la
poursuite de l'ennemi qui était la légion de Condé, nous avons campé ce
même jour dans un bois faisant partie de la forêt Noire, près d'un
village nommé Itett(?) qui fait partie du cercle de Souabe.

23.--Partis du camp à trois heures du matin pour aller camper une lieue
en avant. À notre approche, l'ennemi a pris sa retraite.

25.--Sortis du camp à quatre heures du matin, nous avons passé à
Memmingen, ville grande et belle, entourée de petits bastions et de
grands jardins tous remplis de houblon; elle est au duc de Wurtemberg.
Ce même jour, nous avons été camper en avant d'un village où les émigrés
sont venus nous attaquer à cinq heures du matin, le 26, mais ils ont été
repoussés avec vigueur et on leur a fait quelques prisonniers. J'ai
remarqué dans cette contrée la grande mortalité des bêtes à cornes;
c'était la peste qui était dans ce pays, car on ne pouvait en sauver
aucune.

Le même jour, vers les six heures du soir, nous avons fait un mouvement
pour appuyer à gauche, pour donner du renfort à la troisième ligne qui
avait été attaquée pendant la nuit par les chevaliers de la légion de
Condé, où ces derniers ont perdu bien du monde car dans le mouvement que
nous avons fait, nous en avons vu dans des places plus d'un cent, et
beaucoup qui étaient répandus dans les bois, et beaucoup qui étaient
enterrés que nous ne voyions pas. Ceux qui étaient hors de terre étaient
des hommes qui avaient en partie des cheveux gris.

Leur attaque a été singulièrement combinée, ils sont venus croyant
surprendre nos gens; lorsqu'ils ont été à une portée de fusil d'eux, ils
ont fait le demi-tour, et faisaient les feux de peloton en retraite, et
leurs canons envoyaient des obus en l'air. Étant assez près de nos
troupes pour être reconnus, aussitôt nos troupes ont fait un feu de file
sur ces messieurs. Comme cette petite avant-garde ne se voyait pas assez
forte, elle a battu en retraite pour un moment; mais aussitôt ils ont eu
du renfort de la 74e qui était campée derrière eux, et ils les ont
repoussés avec toute la chaleur républicaine. Comme je l'ai dit,
plusieurs cents ont mordu la poussière. Cette bataille s'est donnée, la
nuit du 25, dans le bois près le village d'Obergein. Nous y avons campé
le 26 au soir, nous avons eu la pluie pendant deux jours.

29.--Partis de ce camp à quatre heures du matin pour aller en avant,
nous avons été camper sur la hauteur, près du village de Meltheim, près
d'une petite rivière et derrière une grosse ferme où était logé le
général.

2 _fructidor_.--Sortis de ce camp à huit heures du soir pour aller à la
poursuite des émigrés, nous avons pris la route à gauche de Meltheim et
nous avons campé dans la plaine.

4.--Partis à onze heures du matin, nous avons été camper près d'une
abbaye, dans la Bavière.

Partis le 5, à deux heures de l'après midi pour nous rendre au camp à
trois lieues de la ville d'Augsbourg, ville capitale des cercles de
Souabe. Nous ne suivions pas de route directe, c'était en partie tous
chemins de traverse; il y a un peu de temps que nous n'avons vu notre
ennemi. Nous sommes obligés de marcher à grandes journées, encore ne
peut-on pas le rattraper. Nous sommes campés sur le bord d'une rivière
et dans un bois dont je ne connais pas les noms, mais je mettrai un nom
à ce camp, et la troupe qui a campé dans ce camp ne pourra pas me
démentir; je le nomme _le camp de la fourmilière_, car vraiment il n'y
avait pas une place où la terre n'en soit couverte, et tous les arbres
en étaient garnis; on pourrait encore l'appeler _le camp de la
pénitence_.

7.--Sortis de ce camp à six heures du matin, sans regret, pour aller
passer la rivière où nous avons trouvé l'armée autrichienne; sur l'autre
rive, ils avaient coupé tous les ponts et nous attendaient sur la
hauteur. Quoique les ponts fussent coupés, cela n'a point arrêté notre
marche; nous l'avons franchie avec tout le courage possible. Comme elle
était rapide et que quelques républicains ont voulu la traverser, il y
en eut quelques-uns de noyés. La profondeur à l'endroit où nous passions
était de trois pieds quelques pouces; nous avons mis un quart d'heure
pour passer ces obstacles. C'était sur la droite d'Augsbourg, entre dix
et onze heures du matin.

Après ce défilé, et étant de l'autre côté, on s'est formé en colonne et
on a marché sur l'ennemi qui s'est vu forcé d'abandonner ses fortes
positions.

Notre division a fait ce jour-là huit cents prisonniers et pris seize
pièces de canon. Au moment où ils ont pris la fuite, on les a poursuivis
à quatre lieues de la ville d'Augsbourg. Notre avant-garde a gardé sa
position, et l'armée est revenue camper à deux lieues en avant
d'Augsbourg, et à une lieue de Fridberg.

Partis de ce camp à neuf heures du matin pour appuyer à droite et suivre
la marche de l'ennemi, ce jour-là nous avons campé près d'un village,
dans les environs d'un superbe château appartenant à un colonel de
cavalerie autrichienne. Ce château est remarquable pour la troupe qui
était campée dans les environs; on y a trouvé quantité de bière,
d'eau-de-vie et toutes sortes d'effets; toute la maison était partie à
l'approche de l'armée française, et on s'est emparé de tout ce qu'il y
avait dans la dite maison.

10.--Partis de ce camp à dix heures du matin pour aller camper à une
demi-lieue. C'est dans ce camp qu'on nous a annoncé la trêve avec le duc
de Bavière.

13.--Partis à cinq heures du matin pour nous rendre au camp, près de
Dachau.

17.--Partis à six heures du matin pour aller camper dans la plaine de
Munich. Je dirai qu'on avait laissé une certaine quantité de soldats
avec un officier dans notre camp de Dachau, pour allumer des feux comme
s'il y avait eu de la troupe. Ce camp était aperçu depuis les hauteurs
en avant de Munich, c'était pour faire voir à l'ennemi que nous étions
en forces.

Nous étions campés dans la plaine de Munich près les parcs du duc de
Bavière. Je peux dire que ces parcs étaient superbes et grands, entourés
de planches très hautes et renfermant toutes sortes de bêtes sauvages et
d'oiseaux. C'était si bien construit que c'était vraiment amusant; mais
la guerre détruit tout; on a enlevé les planches pour se construire des
abris dans le camp: de suite on s'est mis à donner la chasse aux bêtes,
comme lapins, lièvres, chevreuils, biches, cerfs; les oiseaux ne s'en
sont pas échappés; tout cela se prenait à la main, avec des bâtons.

Je dirai que dans les environs, à droite et à gauche de la ville de
Munich, le duc de Bavière a de superbes châteaux très vastes et bien
construits; il a aussi de superbes parcs fermés de murs, où il a toutes
sortes d'animaux que l'on puisse imaginer; il y a aussi de beaux jets
d'eau et de superbes avenues, promenades, etc. Plusieurs qui les ont vus
comme moi ont dit qu'il n'y avait que le château de Versailles qui
pouvait le surpasser; tout cela était fait pour enchanter.

19.--Sortis du camp à huit heures du matin pour appuyer à gauche de
Munich, nous avons campé à trois lieues. C'est pendant que nous étions
dans ce camp, que les émigrés ont passé l'Isar et sont venus prendre un
parc de munitions qui était derrière Dachau. Nous y avions une ambulance
où étaient nos blessés; ils en ont pris une partie, nos chirurgiens, nos
bouchers et une compagnie de notre demi-brigade qui était pour garder le
parc. Ceux qui ne voulaient pas se rendre, ils les hachaient; après
qu'ils ont eu fait cette capture, ils sont retournés dans leurs
positions qui étaient sur le Ridau, en avant de Munich, le long de
l'Isar[48].

21.--Sortis de ce camp à onze heures du matin pour nous rendre sous les
murs de Munich, là où notre avant-garde s'était battue la nuit sur
l'Isar. Alors, les émigrés voulaient passer devant Munich; mais ils
n'ont rien gagné. Ce même jour, nous avons campé près le faubourg de
cette ville. Les faubourgs y sont grands et il y a de belles maisons;
les rues larges. La ville de Munich n'est pas extrêmement étendue, mais
bien peuplée, les maisons fort hautes, les rues larges et bien
éclairées; dans le milieu de la place, il y a un beau jet d'eau. Elle
est fermée par des bastions environnés de fossés, mais elle n'est point
dans le cas de soutenir un siège; c'est la capitale de la Bavière.

Dans la bataille de la nuit du 20 au 21 que nos troupes ont eue avec les
émigrés, on a brûlé des tanneries, qui étaient sur le bord de la
rivière, et plusieurs gros magasins de bois. Lorsque les émigrés ont vu
que ça ne pouvait servir à rien, ils ont cessé le feu. Je dirai qu'ils
avaient une maison sur la route du pont, qui a été aussi brûlée.

Le duc de Bavière avait dans la ville, pour garnison, dans ce temps,
douze mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie.

Les soldats français pouvaient entrer dans la ville avec une permission
par écrit du colonel. La rivière qui passe près de la ville de Munich
porte le nom de l'Isar.

La gauche de notre division avait déjà passé l'Isar à cinq ou six lieues
de Munich, sur la droite; lorsqu'on apprit la retraite du général
Jourdan qui commandait l'armée de Sambre-et-Meuse. Nos troupes ont été
obligées de repasser la rivière et de se disposer à la retraite.

26 _fructidor_.--À une heure du matin, nous avons commencé notre
retraite, sans cependant y être forcés par l'ennemi de notre côté. Nous
avons pris la route de Munich à Dachau, bourg situé à six lieues; nous
sommes restés environ quatre heures sous ses murs pour nous reposer et
attendre la gauche de notre division qui est arrivée une heure après. Je
dirai que notre retraite a commencé par un temps de pluie. Nous nous
sommes donc mis en marche, toute la division, et nous sommes venus
camper à neuf lieues de Munich, dans la position du 7 fructidor.

28.--Sortis de cette position à sept heures du matin pour exécuter
plusieurs mouvements, sur la droite d'Augsbourg et de la rivière. À huit
heures du soir du même jour, nous sommes revenus prendre une position à
une lieue de Fridberg, en avant. Nous étions en ce moment
d'arrière-garde, et même nous nous sommes vus bloqués de toute part; il
fallait nous battre de tous les côtés et plus particulièrement derrière
nous qu'en avant; nous aurions eu plus de facilité de retourner à Munich
que du côté de la France. Et quels étaient ceux qui nous bloquaient?
C'était une partie des paysans qui servaient à prendre nos parcs, les
convois de malades et de pauvres blessés; ils prenaient ce qu'ils
pouvaient avoir et de suite les mettaient à mort. Ils nous coupaient les
routes dans lesquelles nous devions passer, par de grands fossés et des
abattis d'arbres qu'ils croisaient dans la route, pendant que les
Autrichiens et la légion de Condé nous faisaient user le reste de nos
munitions afin d'avoir plus de facilité de nous prendre. Ils se
croyaient les plus forts, mais ils s'étaient bien trompés, car si ce
n'est qu'on a voulu en sortir avec tous les vivres et convois, composés
de quantité de voitures chargées de toutes sortes, l'armée impériale ne
nous aurait pas arrêtés un seul jour. Ils avaient de même envoyé des
proclamations dans tous les pays que nous avions conquis, où ils
disaient aux paysans que l'armée française était presque toute en leur
pouvoir; qu'ils en avaient pris une grande partie entre Augsbourg et
Munich; qu'il n'y avait plus que trois mille hommes qui s'étaient
échappés, et qu'ils ne savaient pas où battre en retraite; voilà
pourquoi les paysans s'étaient empressés de s'armer contre nous.

Étant dans cette position, nous avons fait encore plusieurs mouvements,
allant du côté de Munich, mais nous n'avons rencontré aucune troupe.

2 _complémentaire_[49]. Nous avons été à quatre lieues, suivant la route
de Munich, et nous avons campé près du village d'Andelheim.

3.--Partis en retraite sur Fridberg; où nous avons passé la rivière
nommée le Negel; le même jour les ponts étaient rétablis. Nous ne sommes
pas passés dans la ville d'Augsbourg, nous en avons fait le tour; elle a
des remparts très hauts.

Le même jour, nous sommes venus camper à deux lieues de ce côté-ci, sur
la route de Gunzbourg.

4.--Sortis à deux heures du matin pour venir sur les hauteurs de
Gunzbourg où nous avons campé dans les terres labourées.

5.--Partis à huit heures du matin, nous avons passé dans la ville de
Gunzbourg; nous avons été prendre une position à trois lieues de là,
bordant le Danube.

1er _vendémiaire_, an V.--Partis à huit heures du soir pour la ville
d'Ulm, où nous sommes arrivés à deux heures du matin. Nous avons
traversé la dite ville à six heures pour venir prendre une position tout
près. C'est là que tous les parcs et convois se sont réunis; et l'armée
est venue passer pour que chaque division prenne la marche indiquée par
le général Moreau pour faire un débouché pour le passage des convois,
partie de la troupe se battait en attendant que l'autre partie défilât
avec les parcs[50].

Notre position était à la droite de la ville, qui n'a que de petites
fortifications et n'est pas capable de soutenir un siège. Nous sommes
partis de notre position le 3, à onze heures et demie du soir, pour
continuer notre retraite sur Fribourg en Brisgau. Nous avons campé à une
demi-lieue d'Ulm; nous avons pris la traverse pour favoriser
l'évacuation de nos parcs.

4.--Nous sommes arrivés près d'un passage du Danube, à huit heures du
soir, où l'ennemi voulait forcer notre ligne et nous couper notre
retraite. Depuis le matin jusqu'à neuf heures du soir, la fusillade et
le canon n'ont cessé de jouer, de sorte qu'ils n'ont pas pu passer. Nous
avons campé ce jour-là dans un bois, à sept lieues d'Ulm. Étant dans
cette position, nous avons fait plusieurs mouvements tant de jour que de
nuit pour en imposer à nos ennemis.

6.--Sortis de ce camp à une heure de l'après-midi, nous sommes venus
camper auprès d'une grosse abbaye qui est à cinq lieues de Waldsee, en
avant.

7.--Partis à une heure du matin, nous sommes allés camper à deux lieues
de Waldsee, sur la gauche.

8.--Sortis de ce camp à une heure du matin pour nous rendre sur des
hauteurs à gauche de Ahldorf; ce village est situé près des grands
marais et vis-à-vis d'un parc. C'est dans ces environs que notre colonne
s'est réunie, de manière que lorsque la colonne se mettait en marche,
elle était divisée sur plusieurs points, pour deux ou trois jours; et
après il y avait un point de ralliement. Je dirai que dans ce village de
Ahldorf le feu a pris à une grosse maison pendant la nuit.

9.--Partis à dix heures du matin. La troupe, qui marchait avant nous, a
fait rencontre de l'ennemi, ce qui a un peu ralenti notre marche. À la
première attaque, il a fait beaucoup de résistance, mais après quelques
heures de combat il a été obligé de se reployer, mais sans abandonner la
route sur laquelle nos convois devaient passer. Notre avant-garde s'est
avancée et leur a fait abandonner leurs positions. Nous avons campé ce
jour-là près le village de Berg, hauteur assez considérable, du côté
opposé à l'ennemi, qui était sur la route immédiatement près l'abbaye de
Vincastel, dans la Souabe.

Durant le temps que nous avons occupé cette position près le village de
Berg, nous avons fait plusieurs mouvements de droite et de gauche pour
nous éclairer sur la marche de nos ennemis.

Le général Moreau, qui voyait que ces mouvements de la part de l'ennemi
rendaient sa retraite dangereuse, les fit attaquer le 1er octobre sur
toute la ligne près de Biberach, et lui enleva vingt canons, des
drapeaux et environ cinq-mille prisonniers, parmi lesquels soixante-cinq
officiers; à cette affaire, c'était le général Latour qui commandait les
Autrichiens.

14.--Partis de Berg à huit heures du matin, nous sommes venus camper à
six lieues en avant de Stockach.

15.--À quatre heures du matin, nous sommes venus camper sur les
hauteurs, à deux lieues de Stockach. Il faut remarquer que nous ne
pouvions faire beaucoup de chemin parce qu'il fallait que notre
avant-garde fît une ouverture parmi l'ennemi, et débarrassât les routes
pour faire passer nos convois.

16.--Partis à cinq heures du matin pour camper sur les hauteurs, à un
quart de lieue de Stockach, du côté de la route de Fribourg. Je dirai
que c'est dans ces environs que nous avons eu plusieurs convois de
malades ou de blessés égorgés.

Ces pauvres malheureux étaient couverts de blessures et sans défense.
Les infâmes se vengeaient sur eux des fléaux de la guerre qui avait
dévastée leur contrée. Mais qu'ont-ils gagné, ces esprits faibles qui se
sont laissé séduire par les écrits que leurs seigneurs et leurs émigrés
leur avaient envoyés en leur disant que s'ils pouvaient nous arrêter, la
guerre serait bientôt finie et qu'ils seraient affranchis pendant deux
ans de tout impôt? Ils étaient tellement pénétrés qu'il n'y avait plus
qu'à serrer la main pour nous prendre, qu'ils quittaient tous leurs
chaumières et se mettaient de tous les côtés sur la route, les chemins.
Tout était bien gardé. Les femmes, les filles, les enfants, enfin tous
s'y mettaient, et l'armée autrichienne les secondait dans leurs mauvais
desseins.

Ils sont venus un jour pour prendre notre magasin de poudre qui était
près de cette ville avec plusieurs pièces d'artillerie de réserve, et
aussi celles que l'on avait prises à l'ennemi et que l'on n'avait pas eu
le temps d'évacuer; mais ils ont été bien reçus. Il s'est trouvé
quelques-unes de nos troupes dans les environs, ils ont été repoussés et
se sont retirés dans les bois des environs. Dans les villages d'où ces
misérables étaient partis pour nous couper notre route, on a brûlé
quelques unes de leurs maisons et on a pillé les autres.

Nous sommes sortis du camp de Stockach après que tout a été sur des
voitures, et qu'il ne restait plus rien dans le magasin. C'était le 17,
à onze heures du matin, que nous avons suivi la route de Fribourg, et
que nous sommes venus camper à deux lieues et demie de ce côté-ci de
Stockach, près d'un village où tous les habitants étaient partis dans
les bois pour nous couper notre retraite. Dans cet endroit, nous avons
eu des blessés égorgés; pendant la nuit quelqu'un a mis le feu à une
maison. Étant dans cette position, nous avons passé en avant du village
et nous avons attendu notre arrière-garde.

18.--À une heure de l'après-midi, nous avons campé sur les hauteurs en
avant de Lemmingen où on nous faisait espérer des vivres; on a trouvé
dans cette ville un seul homme et point de vivres. Je dirai qu'on a
brûlé environ vingt-quatre maisons; la pluie nous avait pris près de la
ville de Hoch, et la nuit que nous avons été camper sur les hauteurs de
la ville de Lemmingen a été abominable; la pluie emmenait toute la terre
de notre camp dans la colline.

19.--Partis à une heure du matin, nous avons défilé au milieu des
maisons tout en feu, et nous sommes venus camper sur une montagne très
haute.

20.--Descendus de cette montagne, pour aller camper dans la plaine près
le Danube où l'ennemi nous est venu attaquer vers les huit heures du
matin. Le 21, après plusieurs heures de combat, nous les avons
repoussés; après, nous avons continué notre retraite. Le combat à notre
droite a été plus engagé que le nôtre, mais ils n'ont pas pu percer
notre ligne qui était près la route où nos parcs et convois défilaient.
Nous avons continué notre retraite, mais je dirai que, l'ennemi nous
suivant de près, nous avons été obligés, par plusieurs reprises, de
marcher en colonne et de nous mettre en bataille lorsqu'il se trouvait
des obstacles où l'on ne pouvait pas tous marcher ensemble; les uns
battaient en retraite et les autres observaient.

Ce jour-là, nous sommes venus camper près d'une petite ville, à trois
lieues de Neustadt; là nous sommes arrivés la nuit par une pluie
continuelle et des chemins presque impraticables.

22.--Partis de cette position à trois heures du matin, pour venir camper
du côté de Neustadt, le long du revers de la montagne, dans une gorge de
la forêt Noire, sur la route de Fribourg.

23.--Sortis à midi, nous sommes venus camper sur le revers d'une
colline, à gauche de la route de Fribourg.

26.--Partis à dix heures du matin pour venir camper dans la gorge de
Fribourg. À une demi-lieue, sur la route, il y avait de grands hangars
qui servaient de magasins pour l'armée impériale, et comme ils étaient
vides, nous nous en sommes servis pour nous mettre à couvert. Notre
arrière-garde s'est bien battue dans cette gorge, aux environs de
Neustadt.

28.--Partis à midi, nous sommes passés près des faubourgs de Fribourg;
de suite nous avons été camper dans une gorge tenant à gauche de la
route de Brisach. Notre position était près d'un couvent de religieuses,
qui était dans le fond de la gorge.

30.--Sortis le 30, à deux heures du matin, nous avons pris la route de
Huningue. Vers huit heures du matin, notre arrière-garde a été attaquée
par l'ennemi, près du faubourg de Fribourg. Au petit point du jour, on
nous a mis en bataille derrière un village situé près la route de
Huningue et au pied de la montagne de Fribourg. L'attaque du matin a
duré toute la journée; en nous retirant, nous avons campé ce jour là
dans la broussaille, le long de la montagne, à quatre lieues de la ville
de Fribourg, sur la gauche de la route de Brisach.

1er _brumaire_.--Nous avons pris la traverse dans les montagnes du
marquisat du Brisgau, pays de Bade, tenant à la forêt Noire. Nous sommes
venus camper sur les hauteurs d'une montagne à quatre lieues d'Huningue.

2.--Nous avons fait un mouvement à huit heures du matin. Nous sommes
venus camper dans le fond du vallon, à une demi-lieue du village. Nous
étions divisés sur plusieurs points pour observer les manoeuvres de
l'ennemi (mais en cas d'attaque, on se réunissait sur un point).

8.--À cinq heures du matin, l'ennemi est venu nous attaquer sur
différents points; en premier lieu nous avons repoussé l'ennemi; il nous
a repoussé un instant après dans notre position où ils nous ont fait
quelques prisonniers. On a soutenu longtemps dans le même endroit, mais
comme ils avaient beaucoup d'artillerie dans une belle position sur la
hauteur, qui leur donnait beaucoup d'avantages sur la nôtre, à peine
pouvait-on trouver un emplacement pour se mettre. La pluie continuelle
rendait le terrain très mouvant, et comme il y avait différentes
collines à garder, dans des bois où l'on n'y voyait pas la moindre
clarté, l'ennemi ne cherchant qu'à nous couper notre retraite sur
Huningue (car sur la route de Brisach, le canon s'est fait entendre,
comme sur notre colline, et je crois même encore plus fort), je dirai
que le feu a été très soutenu de part et d'autre toute la journée; nous
avons perdu quelques hommes, mais la plupart étaient des blessés. Nous
avons exécuté plusieurs marches sur la droite et sur la gauche de la
colline; une grande partie des bataillons étaient en tirailleurs,
lorsque le soir est venu.

On a cédé le village devant lequel nous étions. Je crois, si ce jour-là
n'avait pas eu de nuit, que le feu n'aurait pas cessé. C'est l'obscurité
qui a fait la fin de notre journée. La pluie a commencé avec l'attaque
et a duré vingt-quatre heures; vers la fin, à peine la poudre
voulait-elle prendre. On croirait peut-être comme on s'est battu toute
la journée, que l'ennemi nous a poussés bien loin; eh bien, dans toute
la journée nous avons reculé d'une demi-lieue; voilà tout le progrès de
l'ennemi. Pour la perte des hommes, je crois qu'elle a été égale.

À sept heures du soir, nous avons pris notre retraite. La route sur
laquelle nous devions passer traversait le village que l'ennemi
occupait, et, pour la rejoindre, il y avait plusieurs obstacles, mais
tout de même il a fallu les franchir.

3 _brumaire_.--À sept heures du soir, nous nous sommes mis en marche
pour rejoindre la route: nous avons traversé un bois; de là, nous sommes
descendus dans le fond d'une colline très profonde où nous avons trouvé
une rivière qui avait environ quinze pieds de large et trois pieds de
profondeur; cela n'a pas longtemps retardé notre marche (nous étions
déjà percés de la pluie de la journée), nous avons franchi cet obstacle.
Il se trouvait encore un petit ruisseau au pied d'une assez forte
éminence qui était garnie de ronces et d'épines; il fallait y monter à
quatre pattes; et bien des fois, étant presque en haut on retombait en
bas. En haut on trouvait la route, mais une patrouille de sept cavaliers
ennemis venait à notre rencontre. Aussitôt notre adjudant major, nommé
Scherer, crie au premier: _Qui vive!_--Il répond dans sa langue:
_Verda!_--Ledit adjudant lui dit: _Prisonnier!_--_Nix
prisonnier._--_Rends-toi, coquin!_ lui dit-il.--_Nix coquin!_ Aussitôt
il pique des deux et va rejoindre ses camarades qui étaient encore plus
avant dans la route. Aussitôt, ils sont revenus au grand galop et ont
passé parmi nous, sans recevoir un coup de fusil, car les armes étaient
si mouillées de toute la journée et du passage de la rivière, qu'elles
ne pouvaient plus faire feu, et puis on n'y voyait pas clair. Dans la
boue à mi-jambes, nous avons continué notre retraite, environ à deux
lieues d'Huningue. Tout mouillés que nous étions et sans vivres, nous
avons campé dans des sapins tout près de la route.

4.--De cette position, à quatre heures du matin, nous sommes venus sur
les hauteurs près de Lorrach pour camper. L'ennemi était sur nos traces
et voulait passer avant nous le Rhin, mais comme le pont nous
appartenait, nous avons voulu y passer avant eux.

5.--Partis à minuit pour nous rendre près le pont d'Huningue vers cinq
heures et demie du matin. Lorsque est venu notre tour, à huit heures du
matin, nous avons passé le pont qui était construit de trente-sept
grosses barques.--Je dirai que nous étions de la division du général
Férino pendant la campagne de l'autre rive du Rhin. Pendant notre
retraite, nous avons eu vingt jours de pluies continuelles.

Lorsque nous avons eu repassé le Rhin, nous avons été nous reposer près
le village de Bourgfeld, sur la route de Bâle et d'Huningue, pendant
cinq heures. Le soir, nous avons été loger au Village-Neuf, sur le Rhin,
à une demi-lieue à gauche d'Huningue. Pendant que nous étions sur
l'autre rive du Rhin, on avait découvert les anciennes fondations d'un
fort qui était sur le bord du Rhin et près le territoire de Bâle, on
avait relevé l'ouvrage à cornes et le fort où on avait mis de fortes
pièces pour défendre la tête du pont. Cet ouvrage était enclos d'un bon
fossé plein d'eau; on avait aussi commandé une forte redoute en avant
d'Huningue, pour défendre l'approche du fort nouvellement
construit.--Ces ouvrages ont retenu la colonne autrichienne pendant tout
l'hiver[51].

Comme nous voilà rentrés en France, et que l'ennemi ne nous poursuit
plus, je vais faire un petit détail sur le costume des deux sexes du
Brisgau et de la Forêt-Noire.

La situation des habitants de la frontière est très simple, et ils
vivent contents dans leurs petites chaumières; le bois ne manque pas,
mais, pour la terre, elle n'y est pas bien commune: ils en ont quelque
peu sur le sommet de quelques hautes montagnes, où ils sèment du seigle
avec un peu de blé; dans la vallée, ils plantent des pommes de terre. Le
pâturage y est assez frais, aussi ils ont presque tous des vaches. Les
maisons ne sont pas bien épaisses et construites en bois; lorsqu'un père
de famille marie ses enfants, il leur construit des petites maisons aux
environs de la sienne; mais ils font cela quand la famille ne peut plus
tenir dans la maison paternelle.

C'est un vrai désert, aussi le monde qui l'habite est aussi brute que
sont leurs habitations; la plupart n'ont aucune éducation; comme la
nature les a créés, ils restent. Les hommes sont habillés grossièrement,
ils portent sur la tête un petit chapeau de paille, des cheveux courts
et tout hérissés; leurs chemises de toile très forte sans cols, car on
ne leur voit jamais rien autour du cou. Leur culotte, très large avec
des plis tout autour qui leur font des genoux gros comme la tête, est
froncée comme une bourse. Ils ne portent rien aux jambes, et aux pieds
ils ont des souliers aussi durs que du bois; les semelles ont deux
doigts d'épais, et bordées de gros clous tout autour. Ils ont des gilets
qui leur tombent au milieu des cuisses; des habits moins courts qui se
boutonnent tout le long; et les poches battent au bas du ventre. Cet
habillement est tout en toile, la plupart du temps tout noir; aussi ils
ressemblent à des charbonniers. Les femmes et les filles ont pour
coiffure un petit chapeau de paille à quatre cornes, comme une espèce de
_carquelin_[52]. Elles portent leurs cheveux en deux tresses tirées très
près de la tête, qui est grosse comme celle d'un veau de deux mois; une
encolure de même; leur gorge est parée par une grosse chemise, brodée
d'une grosse dentelle, avec un corset rouge où sont enfermés des appas
très gros, qu'elles fagottent comme un fagot. Les jupes qu'elles portent
sont de différentes couleurs: elles en mettent trois, la plus grande ne
passe pas les genoux, la deuxième un peu plus haut, la troisième va au
bas du nombril; elles sont brodées chacune d'une tresse large de
différentes couleurs. Le plus souvent elles vont toutes déchaussées;
elles ont des souliers hauts avec de forts clous. Leur nourriture est le
lait, le lard et la choucroute. Nous avons logé dans leurs maisons en
allant sur le lac de Constance; ils avaient toujours les yeux sur nous,
parce que nous étions costumés différemment qu'eux.

Dans le Brisgau, le peuple n'est pas si grossier, ni le costume non
plus; la terre y est plus fertile et il y a encore du beau seigle, mais
la mode du costume n'est guère différente.

6 _brumaire_.--Sortis du Village-Neuf, à midi, pour venir cantonner au
Grand-Kembs, village situé à une demi-portée de fusil du Rhin, à trois
lieues à gauche d'Huningue, sur la route. Pendant notre retraite, nous
avons eu vingt jours de pluie continuelle.

14.--Sortis du Grand-Kembs pour appuyer à gauche à huit heures du matin,
nous avons logé à Sausheim, le 15, à Blodelsheim; le 21, avec quatre
compagnies, cantonné à Fessenheim. Ces villages sont entre Huningue et
Brisach, sur la route suivant le Rhin.

25.--Partis de Fessenheim pour venir cantonner à Biesheim, tout le
bataillon. Ce village est à une demi-lieue de Brisach, à gauche.

7 _frimaire_.--Partis de Biesheim, à onze heures du matin, pour
Witternheim, à sept lieues de Strasbourg et à deux lieues du Rhin.

11.--Sortis de Witternheim, nous sommes venus loger à Nordhausen, à
quatre lieues de Strasbourg.

12.--Sortis à deux heures du soir pour nous rendre au fort de Kehl. Là,
nous avons relevé la 31e demi-brigade qui était campée à gauche du fort,
dans une île du Rhin. La 31e nous a relevés au bout de trois jours: de
sorte que tous les trois jours, nous nous relevions, jusqu'à l'époque du
30 frimaire, où nous avons commencé à nous relever tous les quatre jours
parce que le froid n'était plus si dur. Mais aussi, plus on se relevait
souvent, plus on perdait de monde, car l'ennemi tirait sans cesse, nuit
et jour; cela semblait un orage.

Lorsqu'on était relevé, on allait passer autant de jours dans le village
de Bischheim; il y avait deux lieues de chemin pour passer sur le pont
et gagner notre camp qui était à deux lieues de Strasbourg, à gauche.

9 _nivôse_.--Le général a fait assembler les officiers de notre
bataillon qui était le premier, et les a conduits sur la droite de Kehl
pour leur faire voir le retranchement de l'ennemi que nous devions
enlever pendant la nuit. Les dits officiers ont pris les mesures
nécessaires pour conduire leurs compagnies sur le terrain, et
s'acquitter de cette besogne. Tous les obstacles étaient prévus; ils ont
prévenu leurs compagnies de ce qu'elles avaient à faire pendant la nuit.
On a fait la distribution de nouvelles cartouches et pierres à feu; et
de suite une ration d'eau-de-vie par chaque homme, à minuit. Dans ce
moment, on a assemblé les compagnies dans le plus grand silence, et le
bataillon s'est mis en route sur-le-champ pour aller sur le terrain qui
était à une demi-lieue de notre camp, à la droite du fort, où nous
sommes arrivés à deux heures du matin. Étant vis-à-vis le retranchement
que nous devions prendre, on nous a formés en bataille à une portée de
pistolet, on nous a fait porter à droite et, dans le même moment, on a
fait front et on s'est porté sur le retranchement de l'ennemi en
exécutant un feu de peloton; on le leur a pris sans beaucoup de
résistance de leur part, et on leur a fait quelques prisonniers. Pour le
nombre des blessés et des morts, on ne l'a su que par des déserteurs qui
ont rapporté qu'ils avaient eu dans cette affaire environ 400 hommes
hors de combat.

Nous nous sommes retirés sans y être forcés; nous sommes venus derrière
nos retranchements: nous avons laissé les lieux tels que nous les avions
trouvés. Notre bataillon a perdu dans cette affaire quarante-huit hommes
tant tués que blessés. Ceci a eu lieu le 10, à trois heures du matin et
nous sommes rentrés dans notre camp à six heures et demie du matin. Nos
deux autres bataillons ont fait la même chose les jours suivants, mais
avec moins de pertes.

Nous avons continué le service de cette place jusqu'au 20 nivôse, où
nous avons été relevés à quatre heures du matin. Car depuis que les
Autrichiens nous avaient pris un camp retranché qui était à la droite du
fort, leur mitraille mettait en pièces tout ce qu'ils voyaient sur le
pont dès la pointe du jour. Ils ont fait un feu avec leurs canons que la
terre en tremblait. Entre sept et huit heures du matin, il y avait
quatre barques de brisées à notre pont. Dans ce moment, il est venu un
parlementaire au général qui commandait le fort et le sommait d'évacuer.
Les généraux se sont assemblés, et se voyant dans l'impossibilité de
conserver ledit Kehl plus longtemps sans y perdre bien du monde, à cause
des canons de notre ennemi, sont convenus qu'on allait évacuer le fort.
Cela s'est fait dans les vingt-quatre heures, du 20 au 21 nivôse; et les
troupes de l'empereur en ont pris possession suivant les arrangements
convenus entre les deux puissances. En sortant de Kehl, nous sommes
venus loger dans nos campements ordinaires qui étaient à Bischheim.

Je dirai que ce siège nous a donné bien de la peine. La rigueur de
l'hiver semblait seconder nos maux; la neige, la pluie glacée venaient
s'appesantir sur notre léger habillement, et c'était là le temps qu'il a
fait pendant ce siège. Nous devrions être bien habitués au froid; nous
étions campés sur le sable et nous ne pouvions pas avoir de bois pour
faire notre soupe; nous arrachions quelques petites racines du sol qui
nous faisaient plutôt de la fumée que du feu; vraiment c'était misère et
compassion[53]. Nos prêts étaient arriérés de plusieurs mois et nous ne
recevions pas un sou.

C'est pendant cette quarantaine que le vrai républicain s'est distingué,
en y tenant son rang avec bravoure, malgré le temps rigoureux de la
saison d'hiver et la misère qui nous poignardait de tous côtés. Oui,
beaucoup de citoyens le diront comme moi, sans se compromettre, que
c'est dans ce poste d'honneur que l'on a pu connaître les vrais soldats,
et l'amour qu'ils avaient pour le maintien de leur pays. L'endroit était
périlleux. Un peu de pain glacé était là toute notre nourriture, cet
endroit ne permettait pas d'y trouver du bois pour pouvoir un peu
réchauffer nos pauvres membres tous navrés de froid au bivouac.

Pour nous, pauvres héros, les habillements et les chaussures manquaient
depuis très longtemps, sans pouvoir en avoir; et la plupart de nous
n'ayant pas d'argent pour s'aider d'aucune manière; car il y avait trois
mois qu'on n'avait touché de solde.

Après avoir fait mention de nos généreux guerriers, je parlerai de ceux
qui ont, dans ce moment, abandonné si lâchement leurs drapeaux pour
retourner dans leurs foyers. Ils ont profité du moment où leur patrie
avait le plus besoin de leurs services pour exécuter leurs projets. Ce
ne sont pas les plus misérables soldats qui ont agi de la sorte; c'est
ceux qui avaient tenu une conduite de brigands de l'autre côté du Rhin,
qui avaient pillé et assassiné des hommes paisibles dans leurs foyers.
Ils avaient de l'argent dans les mains, c'est pourquoi ils ont fui
devant l'ennemi. Mais ces lâches ont été bien peu regrettés, on a
regardé cela comme du venin qui sortait du corps d'un homme qui était
empoisonné, et ils se sont rendus indignes du nom français, et de
l'estime de leurs camarades. Je sais qu'il n'y a pas beaucoup de
citoyens soldats qui ne désirent retourner au centre de leurs familles,
mais enfin ce sera-t-il en quittant nos drapeaux et en nous sauvant
comme des brebis égarées, que nous soumettrons à la paix des hommes
orgueilleux.

Ils savent bien qu'elle leur serait utile, cette paix, mais la
demanderont-ils en voyant la désunion dans nos troupes? Non! Je crois
qu'il n'y a que l'union et la fermeté dans nos entreprises qui les
forcera à nous demander la paix.

C'est dans le courant du mois de frimaire, an V de la République, que
les désertions pour l'intérieur de la France étaient fréquentes dans
l'armée de Rhin-et-Moselle.

Kehl était une belle petite ville, très commerçante; pendant le siège
elle a été rasée de fond en comble; des bourgeois y étant venus, ne
reconnaissaient pas l'emplacement de leurs maisons.

Nous avons entretenu l'armée autrichienne pendant une partie de l'hiver,
où elle a épuisé une partie de ses forces. Ce siège a été soutenu par
notre armée pour favoriser la prise de Mantoue qui était bloquée par
l'armée d'Italie, il y avait déjà longtemps, et le prince Charles n'a pu
lui porter du secours.

24 _nivôse_.--Nous sommes partis de nos cantonnements des environs de
Strasbourg à sept heures du matin; nous avons été loger au village
d'Obenheim, situé à cinq lieues de Strasbourg.

25.--Sortis à quatre heures du matin pour loger au village de Bootzheim,
à quatre lieues de Brisach.

29.--Partis à onze heures du matin pour aller prendre notre rang de
bataille à Artolsheim, village à quatre lieues de Brisach, à gauche sur
la route. Étant dans ces cantonnements, nous bordions le Rhin.

25 _pluviôse_.--Partis pour aller à Sundhausen, village à une lieue du
Rhin, sans y faire de service.

5 _ventôse_.--Sortis pour aller au village de Westhausen. C'était un
commissaire du pouvoir exécutif du canton qui nous y avait fait aller,
soi-disant qu'il ne voulait pas payer ses contributions. Ce village est
situé à une demi-lieue de Benfeld, à gauche, près la route de
Strasbourg.

6.--Partis à huit heures pour retourner dans notre cantonnement, à
Sundhausen.

10.--Partis à cinq heures du matin pour cantonner au village
d'Artzenheim, à une lieue de Markolsheim sur le Rhin.

17.--Partis, nous avons été loger à Biesheim, village à une demi-lieue
de Brisach, où tout le bataillon était réuni. Nous sommes partis le 19
pour nous rendre à Wihr, village situé à trois quarts de lieues de
Colmar.

22.--Sortis de Wihr pour loger à Colmar. Pendant notre séjour dans cette
ville nous avons passé la revue du général Schauenbourg, qui était pour
le moment inspecteur général de toute l'infanterie de Rhin-et-Moselle.
Nous avons été cinq jours pour la passer. Le 23, au soir, chaque
capitaine a été placé par son ancienneté de grade dans chaque bataillon;
de sorte que la compagnie de Mondragon, qui était la cinquième du 1er
bataillon, est devenue la troisième du 2e; les autres jours se sont
passés à faire les grandes manoeuvres, avec la 56e demi-brigade.

27.--Partis pour aller cantonner à Wettolsheim, derrière Colmar, au pied
des montagnes. Étant dans ce village, nous avons été faire deux fois les
grande manoeuvres avec la 56e demi-brigade, dans les prés près de Colmar.
Le 3 germinal, nous avons fait l'exercice à feu, les deux demi-brigades
ensemble; chaque soldat avait quinze coups à tirer. Après ces grandes
manoeuvres on est rentré dans ses cantonnements.

5 _germinal_.--Logé à Reguisheim, village situé à trois quarts de lieue
de Ensisheim, à gauche.

6.--Cantonné à Blodelsheim pour faire le service sur le Rhin; ce village
est à trois lieues de Brisach.

27 _germinal_.--Partis de Blodelsheim le 27 germinal pour passer le
Rhin. Les postes sur le bord du Rhin de tous nos cantonnements n'ont pas
été relevés: on les a laissé tels qu'ils étaient, et on a pris la route
en arrière du Rhin. Nous avons été loger le même jour à Sainte-Croix, à
cinq lieues du Rhin; le 28 à Merckviller; le 29 à Châtenois, bourg dans
la montagne, près de Schelestadt; le 30 à Nordhausen.

1er _floréal_.--Nous sommes arrivés à Kilstett: endroit désigné pour le
rassemblement de l'armée de Rhin-et-Moselle. Nous avons campé en
arrivant dans une île près le Rhin, sur la droite du village. La nuit du
1er au 2, à quatre heures du matin, nous avons reçu les ordres de passer
le Rhin. Dès le 1er floréal, on avait inquiété l'ennemi dans différents
endroits sur le Rhin, afin qu'il ne se doute pas dans quel endroit on
devait passer, ce qui a rendu notre passage plus aisé à exécuter, et
avec moins de pertes. Nous avons donc, malgré la grande résistance d'une
colonne autrichienne, passé le Rhin à quatre heures du matin, le 2
floréal.

Étant parvenus sur l'autre rive, et l'ennemi s'étant retiré dans
plusieurs îles du Rhin, favorisé par des bois très épais, on a disputé
pendant deux jours avec une intrépidité incroyable. Mais, après un si
long combat, l'ennemi a été forcé d'abandonner ses positions, après
avoir éprouvé des pertes considérables, tant blessés que tués ou
prisonniers; ils ont été en déroute complète.

Nous avons aussi éprouvé quelques pertes à ce passage; entre autres deux
généraux de blessés[54]. Mais les soldats républicains qui n'ont point
succombé sous les coups de l'ennemi, ont su se venger du malheur arrivé
à leurs frères d'armes; on leur a fait voir que si on était moins en
nombre, on n'était pas moins en courage.

3 _floréal_.--Ils ont abandonné le Rhin à cinq lieues, en nous laissant
une partie de leur artillerie et bagages; et sans les bois qui
favorisaient leur retraite, toute la colonne serait tombée en notre
pouvoir.

Ce passage a été exécuté en plein jour et de vive force, l'ennemi étant
rangé en bataille sur l'autre rive. On lui a enlevé 20 pièces de canon,
plusieurs drapeaux et fait de trois à quatre mille prisonniers, parmi
lesquels deux généraux[55].

Le fort de Kehl, devant lequel le prince Charles avait épuisé ses
forces, a été repris par les Français après une résistance de quelques
heures de la part de l'ennemi[56].

Pendant que le vainqueur de l'Italie stipulait les articles
préliminaires de la paix, les armées des généraux Hoche et Moreau
chassaient l'ennemi partout où il osait lui disputer le terrain.

4 _floréal_.--À quatre heures du soir, nous avons été devant la ville
d'Offenbourg, où nous sommes arrivés à onze heures du soir.

À huit heures du matin, le général Bonenfant a reçu une lettre du
général de division, qui était pour annoncer à ses frères d'armes qu'une
armistice était conclue avec l'armée autrichienne, et que dès ce jour
les hostilités devaient cesser entre les deux armées; mais qu'on
garderait toujours ses postes tels qu'ils étaient établis, jusqu'à ce
que la paix fut conclue.

Ce jour-là, on a reçu l'ordre de cantonner les troupes, et vers les cinq
heures du soir, nous sommes sortis du camp devant Offenbourg, pour aller
cantonner dans les villages aux environs, à droite. Notre deuxième
bataillon était au village de Weier, à une lieue.

6.--Sortis à cinq heures du matin pour camper en avant, à Offenbourg.

7.--Partis à neuf heures du matin pour cantonner dans les hameaux de la
Forêt-Noire, à deux lieues à gauche d'Offenbourg.

9.--Partis à cinq du matin pour venir au village de Odelshofend, à une
lieue en avant de Kehl. Tout le temps que nous avons été dans ce
village, on allait démolir les retranchements que les Autrichiens
avaient construits pour le siège du fort de Kehl; ces travaux étaient
immenses; ajoutés l'un au bout de l'autre, il y en aurait eu quinze
lieues de long. Nous avons cédé la place à une autre demi-brigade,
chacun y faisant son tour.

20.--Logé à Ortenberg, à une lieue en avant d'Offenbourg.

23.--Cantonné à Ottenheim, à un quart de lieue du Rhin et à deux lieues
de la petite ville de Lahr appartenant au Margraviat. Cette principauté
était neutre depuis l'an IV ou 1796.

1er _prairial_.--Partis à quatre heures du matin pour nous rendre
vis-à-vis Rhinau pour y passer le Rhin sur un pont volant qui était
rétabli. C'est là que la demi-brigade s'est réunie, et en même temps a
passé le Rhin; elle a été loger à Herbsheim près le bourg de Benfeld, à
quatre heures de Strasbourg.

2.--Cantonné au village de Roderen, à deux lieues de Schlestadt, au pied
des montagnes.

3 _messidor_.--Sortis pour aller en garnison à Neuf-Brisach et cantonner
sur les bords du Rhin; en y allant nous avons logé à Wihr, village à une
lieue de Colmar.

4.--Partis à sept heures du matin, nous sommes venus loger à Biesheim,
grand village à une demi-lieue de Brisach. Nous sommes entrés cinq
compagnies du deuxième bataillon et cinq du premier en garnison à
Brisach.

Le 5 messidor, à dix heures du matin, la fourniture de notre casernement
n'était pas bien brillante: c'était de la paille sur le pavé et quelques
couvertes.

5 _thermidor_.--Étant dans cette ville, nous avons célébré la fête de
l'anniversaire de la révolution. La fête a commencé à six heures du
matin. On a battu _la générale_ dans toute la ville; à six heures et
demie _l'assemblée_; ensuite le _rappel_. Il a été envoyé un détachement
de canonniers aux pièces, près la porte de Strasbourg. Toute la garnison
a pris les armes, ainsi que la garde nationale, et tous se sont rendus
sur la place pour former le carré, en face de l'autel de la patrie,
qu'on avait construit la veille du côté de la porte de Bâle. Le cortège
est arrivé sur la place à sept heures: la marche était ouverte par un
peloton de cavalerie de la garde nationale; ensuite, les tambours et la
musique. Après, une compagnie de grenadiers de la garde nationale avec
la nôtre; après, c'était notre colonel, le commandant de la place, la
municipalité de Brisach et des villages voisins, décorés de leurs
écharpes. Pour fermer la marche, c'était un peloton d'infanterie et un
de cavalerie de la garde nationale. C'est au moment de leur entrée sur
la place qu'on a tiré plusieurs coups de canon de siège. Une partie de
nos officiers, les municipalités et plusieurs bourgeois de la ville sont
montés sur l'autel de la patrie; y étant assemblés, un des membres y a
fait un discours, qui rappelait entièrement la manière que la Révolution
française avait eu lieu, et comment les prêtres et les émigrés s'y
étaient pris pour faire une contre-révolution, que nous avions su
déjouer, mais qu'il fallait être toujours ferme dans notre opinion de
soutenir la nouvelle constitution. Ceci était les voeux de la garnison:
nous n'avions pas fait tant de sacrifices pour abandonner notre patrie à
de vils tyrans. Il faut cependant dire que la joie n'était pas générale,
à cause des peines que nous souffrions. Cette fête était cependant
glorieuse pour les Français, mais les soutiens de la patrie manquaient
du plus strict nécessaire; le prêt était arriéré de plusieurs mois, on
ne délivrait aucun vêtement, enfin nous manquions presque de tout. Ceci
pouvait bien faire régner la mélancolie parmi les troupes; aussi la fête
ressemblait à un enterrement. La fin du discours s'est terminé par:
_vivre libre ou mourir!_ et _vive la République!_ Ces cris n'ont été
répétés que par ceux qui étaient sur l'autel de la patrie; ensuite on a
commencé l'hymne de la _Marseillaise_ qui était répétée par notre
musique, mais les voix n'étaient pas unanimes, et cela a fini.

Le cortège a été reconduit de la même manière qu'il avait été amené, et
la garnison est rentrée dans ses quartiers. À neuf heures du soir, le
même jour, notre musique s'est rendue sur la place où elle a joué
différents airs. Au même moment, les artificiers ont fait partir des
feux en l'air et plusieurs marrons se sont fait entendre, et plusieurs
autres fusées ont été envoyées parmi les spectateurs qui étaient sur la
place. Ces dernières serpentaient parmi le monde, ce qui a donné le plus
de divertissement de toute la fête; les femmes, qui sont ordinairement
si curieuses, fuyaient à l'aspect de ces fusées, car elles craignaient
que cela n'entrât sous leurs jupes. Après cela fait, les officiers de la
garnison ont donné un bal pour finir la fête.

11 _thermidor_.--Nous sommes sortis de Brisach à huit heures du soir
pour aller cantonner à Ammerschwihr, village à trois lieues de Colmar, à
gauche, au pied des montagnes. Nous y sommes arrivés à cinq heures du
matin, le 12. Toute cette contrée était attaquée d'une grande maladie
sur les bêtes à cornes, comme vaches et boeufs. Des villages étaient
dépeuplés entièrement de ce bétail; on ne trouvait point de remède pour
cette maladie, ce qui affligeait beaucoup les habitants et les
cultivateurs. Toutes ces montagnes ne sont que des vignobles qui sont
d'un grand rapport; il y a aussi beaucoup de fruits de toutes espèces.
Dans le bas de ces villages, venant sur le Rhin, il y a de belles
plaines, qui sont assez fertiles en toutes sortes de grains et en pommes
de terre.

10 _fructidor_.--Partis à quatre heures du matin pour nous rendre sur le
Rhin, au village de Baltzenheim, à deux lieues de Brisach. Arrivés le
même jour à dix heures du matin. Dans ce village, nous avons appris
qu'on avait fait la découverte des conspirateurs du repos public et de
la trahison de Pichegru[57] qui avait commandé à l'armée du Nord, où il
avait remporté de si brillantes conquêtes. Il voulait perdre dans un
moment ce qui nous coûtait tant de peines; il voulait livrer nos places
fortes aux Impériaux et à Condé, qui voulaient que ce fût lui seul qui
fît la contre-révolution en France. Mais aussi la trahison de Pichegru a
manqué, grâce à toutes nos armées qui avaient fait une pétition au
Directoire exécutif, ce qui a ranimé les coeurs des bons républicains
quand ils ont vu que les armées étaient encore pour le bon parti.

Le 1er _vendémiaire_ an VI.--Jour qui ne devait plus être consacré à la
République, selon le complot des conspirateurs. Nous avons célébré avec
beaucoup de pompe la fête de l'anniversaire de la fondation de la
République. Voici le détail de la manière dont nous l'avons célébrée.

Cette fête a été annoncée la veille au soleil couchant par une décharge
d'artillerie de position, et le lendemain une pareille décharge a été
faite au soleil levant. Vers les dix heures, la générale a été battue
dans tous les endroits où il y avait de la troupe; chacun a pris les
armes et s'est rendu sur la place de Brisach. Nos grenadiers étaient
avec la garde nationale de Brisach qui était composée de deux compagnies
et de deux pelotons de cavalerie. Notre musique et tous les tambours ont
été ouvrir la marche du cortège qui était composé de généraux, chefs de
brigade, officiers et autorités civiles de Brisach. La marche a été
ouverte par un peloton de cavalerie, et, après, un peloton de
grenadiers; ensuite les tambours et la musique. Puis une compagnie de
chasseurs à pieds de la garde nationale, qui était formé de petits
garçons de dix à douze ans très instruits, venait après. Puis, une
soixantaine de jeunes citoyennes du même âge marchaient sur deux rangs;
elles étaient vêtues en blanc, avec un ruban tricolore en écharpe et
tenaient dans leurs mains des panetières, remplies de fleurs, de
branches de chêne et d'olivier. Quatre petits garçons, aussi habillés de
blanc, marchaient en tête et portaient entre eux une grosse couronne de
chêne, de laurier et d'olivier surmontée d'un bonnet de liberté. Après,
venaient les généraux, la municipalité, les commandants, les officiers,
puis un peloton de grenadiers de ligne et la garde nationale; ensuite un
assez grand nombre d'hommes de cinquante à soixante ans, armés de
piques. Un peloton de cavaliers fermait la marche. Toute la troupe et le
cortège s'est rendu dans cet ordre sur la place, devant l'autel de la
patrie qui avait été établi le matin. Cet autel était construit par
derrière avec des branches de chêne; il avait douze pieds de diamètre;
les balustrades étaient couvertes de tapis de différentes couleurs; sur
l'autel, étaient placés des vases remplis d'encens, avec la déesse au
milieu. Sur le coin, devant l'autel étaient élevés des pilastres de
marbre, après lesquels étaient attachés huit drapeaux blancs sur
lesquels était peinte une urne renversée avec le bâton royal; sur
d'autres était un capucin tenant dans une de ses mains une croix, et
dans l'autre une torche ardente; sur le haut des pilastres étaient un
drapeau tricolore et un bonnet de liberté.

Les principaux membres du cortège sont montés sur l'autel, et un d'entre
eux a fait un discours sur la fondation de la République, après quoi des
jeunes citoyennes qui étaient assises devant l'autel ont chanté une
hymne républicaine. Cela fait, les troupes ont défilé de la place pour
se rendre sur les glacis de la ville, à droite de la porte de
Strasbourg. À l'arrivée des troupes sur la place qui avait été désignée,
plusieurs décharges d'artillerie ont été faites. Les troupes étant
rangées en bataille, le général a fait mettre par divisions, en
colonnes; puis il nous a fait un discours pour nous féliciter de notre
bravoure et de notre intrépidité, en nous exhortant à continuer. C'est à
ce moment qu'il a renouvelé son serment d'être fidèle à la nouvelle
constitution; toute la troupe a aussi promis. De suite, il a fait
déployer la colonne pour faire des feux de bataillons et de file; le
canon faisait de même; chaque soldat avait douze coups à tirer. Après
ces feux finis, toute la troupe est rentrée dans ses quartiers.

À huit heures du soir, trois coups de canon ont été tirés. Un
détachement armé de grenadiers s'est rendu près le feu d'artifice qui
était entre le Vieux-Brisach et le Neuf. Sur les glacis, toute la troupe
y a assisté sans armes, ainsi que toute la population de Neuf-Brisach et
des environs. Ce feu d'artifice a duré une heure et demie. Le feu fini,
chacun est rentré dans ses foyers. Pour célébrer cette fête, il y avait
deux bataillons de notre demi-brigade, une compagnie d'artillerie
légère, une compagnie ou deux de grosse cavalerie.

Nous avons fait le service de la place de Brisach pendant quelque temps.
Ceux qui étaient à la ville venaient relever ceux qui étaient dans les
villages sur la rive du Rhin, et ceux des villages revenaient à la
ville, car la garnison n'était pas bonne. De la paille sur le pavé et
des couvertes servaient pour coucher; l'hiver il y faisait froid, et
l'été c'était rempli de puces; mais, dans les villages, quoiqu'ils
fussent pauvres, on y était encore mieux. Nous étions une compagnie par
village selon le service qu'il y avait à faire sur le Rhin.

17 _vendémiaire_.--Sortis de Baltzenheim pour aller en garnison à
Brisach, nous y sommes arrivés à sept heures du matin. On nous a annoncé
que l'armée de Sambre-et-Meuse et celle du Rhin-et-Moselle ne faisaient
plus qu'une, qui se nommait armée d'Allemagne, commandée en chef par le
citoyen Augereau.

Détails de la fête qui a eu lieu le 30 vendémiaire an VI de la
République française. Nous l'avons célébrée à Neuf-Brisach, en l'honneur
du général Hoche, un des grands hommes que la République a perdus. Il
est mort dans les environs de Paris[58].

Cette fête de reconnaissance a été annoncée la veille par plusieurs
décharges d'artillerie; le lendemain 30, à six heures du matin, une
décharge d'artillerie s'est faite de quart d'heure en quart d'heure; les
cloches de la ville ont été sonnées pendant une heure. À dix heures, les
autorités civiles et militaires se sont assemblées et se sont rendues à
la maison communale où tout le monde devait se réunir. Quand tout a été
prêt, on s'est mis en marche; le cortège était ouvert par un détachement
de cavalerie de la garde nationale, ensuite venaient les vieillards
rangés sur deux rangs; le premier qui marchait à la tête portait une
bannière sur laquelle était écrit: _Nos enfants suivront son exemple_.
Marchaient après eux des jeunes femmes habillées de blanc, un crêpe en
écharpe; un petit garçon de sept à huit ans portait une bannière, sur
laquelle était écrit: _Il était bon père et bon époux_.--Après eux
marchaient une quantité de jeunes filles de huit à onze ans, aussi
habillées de blanc; elles portaient dans leurs mains des guirlandes de
laurier et de chêne, et de petites corbeilles remplies de toutes sortes
de fleurs. Après venait notre musique qui jouait des airs funèbres;
après venait un char de triomphe attelé de deux chevaux gris-souris avec
harnachements de deuil; aux quatre coins étaient placés quatre jeunes
citoyennes âgées de onze à douze ans, bien mises, coiffées en cheveux,
avec une guirlande de roses par dessus; un ruban très large, tricolore,
mis en écharpe.

Ces quatre citoyennes portaient chacune une bannière, sur laquelle on
avait inscrit: 1e _Il allait être le Bonaparte du Rhin_; 2e _Immortel
après sa destinée_; 3e _Il a inspiré la terreur aux rois.--Son ennemi
fuit devant sa vaillance_.--Au milieu du char était placé en effigie le
cercueil couvert d'un drap mortuaire; dans l'un des bouts était écrit:
_ici git Hoche_. Son portrait était au bas de cet écriteau; au milieu
dudit cercueil était placé un chapeau bordé en or, avec le panache
tricolore qui est la coiffure de nos généraux. Les coins du drap
mortuaire étaient portés par les quatre plus anciens de service, pris
parmi les officiers et soldats indistinctement. Les estropiés qui se
sont trouvés dans les dépôts, qui étaient à Brisach, suivaient le char.
Ensuite, venaient les tambours voilés en noir, qui exécutaient de temps
en temps des roulements sombres. Ensuite venaient les généraux, les
officiers de la garnison et les autorités civiles; il y avait un
détachement de cent hommes faisant la haie, et un détachement de
grenadiers qui suivait le cortège sur deux rangs; le reste de la troupe
était sans armes.

Après avoir fait le tour de la ville en dedans, tout le cortège a été
conduit à l'église; on a placé l'effigie de cercueil sur un autel de la
patrie qui avait été préparé, et tout le tour était décoré de larmes. La
musique a joué plusieurs airs funèbres. Puis on nous a fait le détail de
la manière dont on avait fait l'enterrement à Paris, et comment toutes
les communes de la République devaient célébrer une fête de
reconnaissance pour le général Hoche. Ce discours fini, les jeunes
citoyennes ont chanté plusieurs hymnes funèbres et républicaines. Puis
notre chef de demi-brigade a fait un discours où il a rappelé plusieurs
traits de bravoure du citoyen Hoche; ensuite la musique a joué à
plusieurs reprises, pendant que toutes les jeunes citoyennes porteuses
de guirlandes, de couronnes de laurier et de branches de chêne, les
déposaient autour du cercueil et par-dessus. Ceci a été exposé plusieurs
jours à l'église, et chacun s'est retiré dans ses logements.

Dans le même temps, nous avons appris la paix avec l'empereur. C'était
le 5 brumaire (27 octobre), par une lettre venant du Vieux-Brisach, qui
avait été envoyée au commandant des troupes autrichiennes qui étaient
pour le moment dans la principauté du Margraviat. Cette lettre disait
que la paix était faite avec la République française depuis le 17
octobre 1797[59]. Nous l'avons appris de nouveau par les gazettes qui
venaient de Paris le 12 brumaire.

Cette paix nous a été publiée le 25 brumaire (15 novembre), à dix heures
du matin, à Neuf-Brisach. On n'a fait aucune réjouissance pour le
moment; la fête a été remise au 30 nivôse, elle s'est célébrée avec
toute la pompe possible, selon les préparatifs.

1er _frimaire_.--Partis de Brisach pour nous rendre dans nos
cantonnements sur la ligne du Rhin; notre compagnie était toujours à
Baltzenheim.

1er _nivôse_.--Partis de nos cantonnements pour nous rendre à
Neuf-Brisach pour relever nos quatre compagnies.

25.--Partis de Brisach, le 25 nivôse, pour nous rendre à Strasbourg,
toute la demi-brigade. Nous avons logé en y allant, le 25, à
Schelestadt; le 26 à Erstein, le 27 à Strasbourg; là on a reçu des
ordres pour aller cantonner dans des villages à trois ou quatre lieues
de Strasbourg, sur la gauche; le 28, nous avons été chacun dans les
villages qui nous étaient désignés; notre compagnie était à Kirchheim, à
trois lieues de Strasbourg.

6 _pluviôse_.--Sortis de ce village pour aller cantonner au village
d'Herrlisheim, sur la route de Lauterbourg. Je remarquerai que c'est le
1er pluviôse qu'on nous a retiré notre viande, quoique nous eussions six
décades de prêts arriérés, mais cela n'a pas duré longtemps car nous
sommes bientôt rentrés en campagne.

11 _pluviôse_.--Partis d'Herrlisheim pour aller à Strasbourg. Le
lendemain de notre arrivée, le général Schauenbourg a rassemblé les
officiers et sous-officiers de plusieurs demi-brigades, et nous a fait
faire la grande manoeuvre.

13.--Il est venu des ordres pour marcher vers la Suisse; nous sommes
partis tout de suite; nous avons logé à Hüttenheim, près de Benfeld; le
15 à Schlestadt; le 16 à Oberhergheim, village entre Colmar et
Ensisheim; le 17 à Baldersheim à une lieue et demi à droite d'Ensisheim,
sur la route de Bâle. Le 18 à Rantzwiller, en arrière et près de
Sierentz, dans la vallée d'Altkirch; le 19 à Suënaï? village dans la
colline du mont Terrible, à trois lieues de Reinach, à droite, et à
quatre lieues de Delémont; le 20 à Viques dans la plaine de Delemont; le
21 à Eschert, petit hameau situé à trois lieues de Delemont, et à une
demi-lieue de Moutier. Pour arriver dans cette colline, nous avons
traversé deux lieues de montagnes de roche à perte de vue. Ces endroits
sont habités et forment plusieurs petites communes. On avait donné la
liberté à cette vallée quelques mois avant que les Français y aient été
cantonnés, ils étaient autrefois alliés avec les Suisses; ils ferment la
frontière du canton de Soleure. Cette vallée a aussi appartenu au prince
du Porontruy; on y parle un patois que nous comprenions assez. Leurs
maisons sont toutes construites en bois, en grande partie; tout leur
commerce est en boeufs, vaches, chevaux; ils ont très peu de terres
labourables. Comme les hameaux n'étaient pas bien grands, ils logeaient
une compagnie.

Nous sommes partis d'Eschert le 3 ventôse pour nous rendre à Moutier,
chef-lieu de canton et faisant partie du département du Mont-Terrible;
une partie de notre compagnie a été détachée à Belpraon, hameau près de
ces cantonnements. Le 5, à huit heures du matin, nous avons été loger à
Soncelboz, village où nous avons eu bien de la peine à arriver, car il y
avait trois jours qu'il tombait de la neige, et ce jour-là il en est
tombé toute la journée, de sorte que nous en avions jusqu'aux genoux.
Dans le même village, il y avait deux années de suite que la grêle avait
tout ravagé.

8.--Partis pour aller à la Hutte, (tous ces villages sont dans la même
vallée, sur la route de Bienne.) En allant à la Hutte, nous avons passé
sous la Roche-Percée. La Hutte était le lieu où notre demi-brigade s'est
rassemblée avant d'aller attaquer les Suisses. La vallée que nous
quittions se nommait l'Erguel; notre colonne en portait le nom jusqu'au
moment où elle entrait en Suisse.

Partis de la Hutte le 9 à cinq heures du soir, nous avons suivi la route
de Bienne. Nous avons été camper à trois lieues sur la gauche du dit
Bienne, entre la route de Bienne et Soleure et à gauche de la rivière
nommée l'Aar, à une demi-portée de fusil du village de Lengnau où
étaient les avant-postes suisses. Les mesures étaient prises pour
attaquer les Suisses à trois heures du matin le 10 ventôse; mais
l'attaque n'a pas eu lieu. Les généraux suisses ont fait une demande au
général Schauenbourg qui commandait l'armée française en Suisse, de leur
accorder une suspension d'attaque pour vingt-quatre heures, et elle a
duré jusqu'au 12, lequel jour on les a attaqués.

12 _ventôse_.--L'attaque a commencé à quatre heures du matin; leurs
avant-postes, qui étaient établis au village de Lengnau, ont été
enlevés. L'armée, qui était dans le canton, n'a pu résister à l'ardeur
de la colonne républicaine: leur artillerie a été enlevée de prime
abord; car l'attaque a été vive de notre part. Dans ce combat, plusieurs
Suisses ont perdu la vie, et la plus grande partie était des pères de
famille: ceux auxquels j'ai parlé, qui n'avaient que la cuisse ou les
jambes fracassées, regrettaient les épouses et les enfants qu'ils
avaient laissés dans leurs maisons pour venir exposer leur vie sur les
frontières.

Notre camp était à trois lieues de la capitale de ce canton, qui est
Soleure. Quoique fortifiée, elle s'est vu forcée de se rendre à
l'arrivée de notre colonne, sans tirer un coup de canon, quoique ses
remparts en soient bien garnis. Nous sommes entrés à Soleure entre dix
et onze heures du matin, le 12 ventôse. Nous sommes restés deux
bataillons de notre demi-brigade pendant que notre colonne a défilé. Le
premier soir nous avons été bivouaquer sur les remparts jusqu'au
lendemain à quatre heures du soir, où nous sommes rentrés dans nos
logements chez les bourgeois. Nous y avons été reçus on ne peut pas
mieux. Notre troisième bataillon a été camper sur la route de Lucerne,
près d'un village, à une portée de canon de la ville, pendant que la
colonne marchait sur Berne.

Étant dans la ville de Soleure, le général Schauenbourg a fait rendre
les armes à tous les bourgeois de la ville et à tous les habitants de ce
canton. Il arrivait tous les jours des voitures chargées de fusils, de
gibernes et de toutes sortes d'armes, que l'on plaçait dans l'arsenal
pour être de suite envoyées en France.

On a trouvé dans cette ville un arsenal assez bien garni de différentes
armes, une quantité de bouches à feu en bronze qui avaient été fondues à
Strasbourg; beaucoup de belle poudre de deux qualités. Cette ville est
assez grande, il y a de belles rues, mais il y a plusieurs hauteurs qui
déparent un peu leur beauté. Elle renferme beaucoup de marchands de
toutes sortes. La construction des maisons est fort belle et assez
élevée.

J'ai remarqué sur la place où nous avons planté l'arbre de la liberté,
une horloge dont le cadran portait les douze mois de l'année, et les
signes de chacun. Lorsqu'ils arrivaient, la touche se posait dessus, et
il y avait un autre petit cadran qui marquait les heures. Au moment où
le marteau frappait, il y avait la mort qui tenait une lampe dans sa
main gauche, elle faisait un tour et de même remuait la tête. De l'autre
côté, il y avait une espèce d'homme, qui avait du repentir, car à chaque
coup que le marteau frappait, il frappait un coup sur sa poitrine de sa
main droite. C'était un guerrier, car il avait le sabre. Au côté, entre
les deux, était un vieillard avec une grande barbe noire; il ouvrait la
bouche à chaque coup; et tenait de sa main gauche le bâton royal qu'il
balançait de tous les côtés.

La rivière de l'Aar passe Soleure, et la partage en deux parties
inégales.

Nous sommes sortis un bataillon de la ville. Comme elle n'était pas
assez considérable pour contenir deux bataillons, notre bataillon a été
cantonné dans les environs de la ville, dans les villages. C'était le 20
ventôse que chaque compagnie a été prendre les cantonnements qui leur
étaient désignés, mais toujours dans le même canton. Je citerai
seulement les endroits où je me suis trouvé.

Notre compagnie était cantonnée à Subingen, village à une lieue et demie
de Soleure, sur la route qui conduit de Soleure à Lucerne, de l'autre
côté de l'Aar. Nous avons changé plusieurs fois de cantonnements, dans
le même canton. Sortis de Subingen le 2 germinal pour cantonner au
village d'Aschi? et à deux lieues et quart de Soleure.

8 _germinal_.--Nous sommes partis pour aller cantonner à Langenthal,
bourg situé à une demi-lieue des frontières du canton de Lucerne et à
dix lieues de Berne. J'ai été voir un couvent de Bernardins qui était
sur les frontières du canton de Lucerne, où j'ai parlé un peu du couvent
de Clairvaux; il était du même ordre de Citeaux.

Étant dans ce cantonnement, nous avons été à Soleure pour y faire
l'exercice à feu. Nous avons couché le 29, en y allant, à Nider-Bipp,
village dans le canton de Berne, sur la route de Bâle.

30 _germinal_.--Nous nous sommes rendus à Soleure; là nous avons fait
l'exercice à feu pendant trois heures; nous étions cinq bataillons, de
l'artillerie et de la cavalerie; c'était le général Schauenbourg qui
commandait. Après l'exercice fini, chacun est retourné volontiers dans
ses cantonnements.

6 _floréal_.--Sortis de Langenthal à six heures du matin pour aller à
Zurich, nous avons logé en y allant à Olten, ville dans le canton de
Soleure, sur l'Aar, où différentes routes se trouvent pour Bâle, Zurich,
etc. Je dirai que lorsque nous sommes entrés dans ce canton, les Suisses
avaient brûlé un superbe pont qui traversait l'Aar pour entrer à la
ville de Halte; on était à le rétablir lorsque nous y avons logé.

7 _floréal_.--Partis de Olten à cinq heures du matin, nos fourriers ont
été comme de coutume pour nous préparer nos logements. Lorsqu'ils se
sont présentés au village désigné pour y loger quatre compagnies, on y
était sous les armes et on a dit à nos fourriers de s'en retourner, que
la paix n'était pas faite avec eux, et qu'ils ne voulaient pas nous
loger.

C'était au village de Bagglingen, nous avons rencontré nos fourriers qui
nous ont dit que si on voulait être logé, il fallait gagner les
villages. Aussitôt, le plus ancien de grade des officiers des quatre
compagnies, a disposé la troupe pour entrer dans les villages. On leur a
envoyé demandé s'ils voulaient nous loger: ils ont répondu que non et
que l'on se retire, ou qu'ils allaient faire feu. Dans ce moment, on a
envoyé des tirailleurs et aussitôt le feu a commencé; ils nous voyaient
peu de monde et croyaient que nous serions bientôt vaincus, mais ils ont
été bien trompés, car nous les avons chassés de leurs villages, et ils
ont été en grande partie se réfugier dans les bois. Il y en avait
plusieurs qui avaient caché leurs armes et se trouvaient devant nous; on
les renvoyait dans leurs maisons. Les femmes se sauvaient avec leurs
petits enfants au berceau; tout cela faisait pitié au coeur humain; mais
aussi toutes celles que l'on rattrapait, on les faisait retourner dans
leurs foyers. La plupart avaient un fusil dans une main et un chapelet
dans l'autre.

Lorsqu'ils ont été repoussés hors de leurs villages, nous sommes revenus
prendre une position en arrière. Peut-être une heure après, ils sont
venus une colonne d'environ quinze cents hommes avec deux pièces de
canon, et ont tiré deux coups qui n'ont pas fait d'effet. Il nous est
aussi venu du renfort, de l'infanterie légère et un détachement de
hussards. Réunis tous ensemble à l'entrée de la nuit, nous les avons mis
en déroute et nous avons été maîtres de nos cantonnements, où nous avons
bivouaqué.

Ce village de Bagglingen est dans le bailliage nommé anciennement
Canton-libre-inférieur. Nous en sommes partis le 9, à huit heures du
matin, pour aller à Zurich où nous sommes arrivés le même jour. Cette
ville porte le nom du canton où elle est située, sur le bout du lac du
même nom, et de ce lac sort une rivière qui passe dans Zurich, et se
nomme Limmat, et fait jonction avec deux autres rivières qui se nomment,
l'une la Reuss, qui sort du canton de Lucerne, et l'autre l'Aar, qui
sort du canton de Berne. Ces trois rivières sont réunies près d'une
petite ville qui se nomme Brugg, et de là tombent dans le Rhin.

11 _floréal_.--Partis de Zurich[60] à midi, nous avons été loger au
village nommé Thalwyl, situé sur le lac et à deux lieues de la ville,
sur la droite.

12.--À deux heures du matin, nous avons été camper près le village nommé
Lachen et de même situé sur le lac dans le canton de Schwytz.

13.--Partis à neuf heures du matin pour retourner sur nos pas et
cantonner au village de Frienbach; nous étions quatre compagnies, les
mêmes qui s'étaient trouvées à Bagglingen. Ce village et les autres qui
ont été nommés sont sur le lac, à droite. En sortant de Zurich, nous
n'avons pas été sitôt arrivés dans le cantonnement, qu'une attaque s'est
formée entre les Suisses du canton de Schwytz et quelques compagnies de
la 76e demi-brigade de ligne, vers les onze heures du matin. Dans le
même moment, le citoyen Mondragon, qui était le plus ancien de grade des
capitaines du détachement, a aussitôt donné ordre de battre les coups
doubles, pour assembler les compagnies et pour marcher vers l'endroit de
l'attaque. Au lieu d'aller où on se battait, ledit capitaine nous a fait
monter une montagne prodigieuse, pour les prendre par derrière. Par le
fait, la montagne a été franchie avec beaucoup de courage; arrivés au
sommet, le commandant de la troupe a fait battre la charge. Je dirai
qu'avant d'être au sommet de la montagne, nous étions déjà assaillis de
coups de fusil. Pendant que la charge se battait, on a commencé le feu
sur les Suisses, qui sont venus nous disputer le terrain; mais il a
fallu qu'ils cèdent, ou ils auraient tout payé. Dans cette affaire,
plusieurs pères de famille sont restés sur le champ de bataille; après,
les plus hautes montagnes ne les rassuraient plus, ils abandonnaient
leurs chaumières et s'allaient retirer dans des lieux inhabitables.

Le même jour, au soleil couchant, nous avons descendu la montagne et
nous sommes revenus dans notre cantonnement.

14.--Partis à deux heures du matin, pour nous disposer à de nouvelles
poursuites. Nous avons pris la route qui conduit à
Notre-Dame-des-Hermites; nous avons monté une fort haute montagne, et,
étant au sommet, près d'une grosse auberge, nous avons occupé la
position que les Suisses avaient abandonnée la veille. Cette montagne se
nomme Etzel, et est à une lieue du couvent de Notre-Dame-des-Hermites,
où on la voit facilement. Dans les environs de ce couvent, on n'y
récolte point de grains; il est de même environné de montagnes couvertes
de neige. Dans cette contrée, il y a des pâturages pour les bêtes à
cornes; aussi voilà ce qui les nourrit: quelques pommes de terre, du
fromage et du lait.

16.--Nous sommes revenus prendre les cantonnements du 13.

21--Partis de Frienbach à huit heures du matin, notre marche a été
dirigée sur la République ligurienne en Italie. Je dirai que nous avons
passé à la ville nommée Rapperswyl, située sur le lac, du côté gauche.
Avant d'entrer dans la ville, il y a un pont qui a une demi-lieue[61].
Je vais citer seulement les endroits où nous avons logé; car le voyage
est si long et le temps si court que je ne puis pas faire beaucoup
d'observations.

21 _floréal_.--Arrivés au village nommé Thatwyl, à la pointe du jour,
nous en sommes partis le 22 à huit heures du matin; nous sommes passés à
Zurich à dix heures; nous avons poursuivi notre route en traversant
plusieurs hautes montagnes et nous sommes venus loger dans les environs
de Mellingen, bourg situé sur la Reuss dans le village où nous étions;
ce village se nommait Waltenschwyl.

23.--Partis de ce village à six heures du matin, nous sommes venus loger
à Aarburg, dans le canton de Berne, situé sur l'Aar, où il y a un fort
assez important.

24.--Partis à sept heures du matin, nous sommes venus loger dans les
environs d'Herzogenbachsee; nous étions à Niederhaus; notre compagnie de
même dans le canton de Berne.

25.--Partis à cinq heures du matin. Logé dans la ville de Berne. J'ai
remarqué qu'il y avait une belle grande rue; il est vrai qu'elle va un
peu en montant, et, à la distance de quatre-vingts pieds, il y a une
fontaine. J'ai vu une horloge assez curieuse: tout le temps que le
marteau frappe sur la cloche, il y a auprès du cadran un tour fait comme
une table ronde sur laquelle il y a des ours qui défilent la parade,
avec des instruments de guerre; il y en a qui sont montés sur des
chevaux: enfin cela est amusant.

Toutes les rues de cette ville sont ornées de belles arcades où il y a
toutes sortes de marchands. Au-dessus de la porte, du côté de Lausanne,
la personne de Guillaume Tell est représentée.

27 _floréal_.--Partis à quatre heures du matin. Logé à Morat, ville
située sur le lac de ce nom.

28.--Partis à six heures du matin. Logé aux environs de Payerne; nous
étions au village de Fétigny.

29.--Partis à trois heures du matin. Logé à Moudon dans le pays de Vaux,
ci-devant alliée avec Berne, et située sur le bord de la Broye. Cette
ville était anciennement la capitale du pays; on y voit encore
aujourd'hui une ancienne tour qui a été bâtie du temps de Jules César.

30.--Partis à quatre heures du matin, nous sommes venus loger à
Lausanne, capitale de son canton, située au pied d'une montagne, sur le
bord du lac de Genève. Tous les endroits où nous sommes passés sont en
grande partie des vignobles.

1er _prairial_.--Partis à trois heures du matin, nous avons suivi le
lac, et sommes venus loger à Villeneuve et dans les environs. Cette
ville est située sur le bout du lac de Genève; notre compagnie était
logée dans un village à une lieue de Villeneuve, et entre des montagnes
extrêmement hautes, où il y a toujours au sommet une quantité de neige.

3.--Partis à huit heures du matin, nous sommes venus loger à
Saint-Maurice, dans le bas Valais.

Avant d'entrer dans la ville, on passe sur un pont qui traverse le Rhône
et va tomber dans le lac de Genève.

4.--Partis à six heures du matin. Logé à Orsières dans le bas Valais,
sur la route qui conduit au grand Saint-Bernard.

5.--Partis d'Orsières à sept heures du matin. Couché à Saint-Pierre,
village situé sur le sentier qui conduit au mont Saint-Bernard; c'est
depuis ce village que la route ne forme plus qu'un sentier très mauvais
pour marcher; les voitures n'y peuvent plus passer qu'elles ne soient
démontées, et portées par des mulets à dix lieues, où est la cité
d'Aoste.

Je dirai que tous les endroits où nous sommes passés depuis Villeneuve
sont situés entre des grandes et très hautes montagnes, au sommet
couvert de neige; mais cependant la colline est cultivée. J'ai remarqué
qu'à deux lieues de Saint-Maurice il y a des rochers très élevés; à cent
pieds de haut, il sort de l'eau en quantité; en la voyant tomber elle
paraît blanche comme du lait, elle se brise sur des pierres qui sont
dans le bas de ce rocher et passe dans le chemin aussi claire que du
cristal. Cet endroit se nomme le Pisse-vache.

6.--Partis de Saint-Pierre, le dernier village du bas Valais, à deux
heures du matin pour monter au village de la montagne du Saint-Bernard
qui monte pendant trois heures, et descend d'autant; dans cette
montagne, il y a plus de neige que dans les autres. Nous avons passé par
des endroits (et surtout avant d'être au couvent) où il y en avait plus
de quarante pieds, mais c'est tout neige gelée. En arrivant près du
couvent, nous montions à quatre pattes sur la neige; vraiment c'est des
chemins affreux; aussi beaucoup de voyageurs meurent-ils en route.

Le couvent, qui est au sommet de cette montagne, est là pour donner du
secours aux voyageurs; il y a des chiens que j'ai vus; ils sont
extrêmement forts et instruits. Lorsqu'il fait des orages ou mauvais
temps, ces chiens vont au travers des neiges sur le chemin; ils ont au
cou un linge dans lequel il y a une petite bouteille d'eau-de-vie avec
un morceau de pain; s'ils rencontrent quelqu'un qui soit tombé en
faiblesse ou qui ait perdu courage et qu'il soit saisi par le froid,
qu'il soit sur une roche ou ailleurs, ces chiens vont auprès, le
prennent par son habillement et le remuent; et s'il n'est pas mort, ils
lui présentent le cou pour qu'il prenne ce qui est dans le linge pour
lui donner des forces. Quelquefois, ils en trouvent qui sont couchés
dans la neige, et comme il y a des domestiques qui les suivent de loin,
ils retournent auprès d'eux et les conduisent où les hommes sont tombés.
Étant au couvent, on peut y rester un jour; toute la troupe qui y a
passé a reçu par homme un verre de vin, un petit morceau de pain et
aussi de la viande salée. On a continué la route, car on aurait bien
gelé si on y était resté un quart d'heure; enfin, dans les environs de
ce couvent, ce sont de véritables précipices. Notre chemin était marqué
avec des morceaux de bois, sans quoi il y en aurait eu de nous qui
auraient perdu la vie.

Ce jour-là, nous sommes venus loger à Saint-Oyen, village sur la route
de Sardaigne. Dans ces villages, et même avant de gravir le
Saint-Bernard, les habitants ne cuisent qu'une fois par an; s'ils
cuisent deux fois, c'est qu'ils sont bien à leur aise; leur pain est
épais d'un pouce et d'un pied de diamètre et dur comme du bois; c'est le
lait et les pommes de terre qui sont en grande partie leur nourriture.

7.--Partis de Saint-Oyen à cinq heures du matin, nous sommes venus loger
dans la cité d'Aoste, ville de Sardaigne, frontière de la Savoie et de
la Suisse.

9.--Partis d'Aoste à deux heures du matin, nous sommes venus loger à
Verres, ville dans la vallée d'Aoste et de même dans la Sardaigne.

10.--Partis de Verres à trois heures du matin. Logé à Ivrée, sur la
rivière nommée Doire, dans le Piémont.

11.--Partis à quatre heures du matin. Logé à Livorne.

12.--Partis à quatre heures du matin. Logé à Verceil, sur la rivière la
Sesia.

13.--Partis à six heures du matin. Logé à Gailliata, à huit lieues de
Milan, et à une lieue de Trecate.

15.--Partis à deux heures du matin. Logé à Vigevano, sur la route
d'Alexandrie.

16.--Partis à minuit, nous avons passé le Pô à midi, et nous sommes
venus loger à Voghern.

17.--Partis à deux heures du matin. Logé à Alexandrie, ville forte
donnée en otage aux Français lorsque le roi de Sardaigne a fait la paix;
cette ville est située sur la rivière de Tanaro qui passe entre la
citadelle et les murs de cette ville.

19.--Partis d'Alexandrie à dix heures du matin. Logé à Novi, ville du
Piémont, frontière de la République ligurienne.

20.--Partis à trois heures du matin. À sept heures nous avons passé au
bas du fort de Gavi, où nous avons fait halte. Je dirai que nous sommes
passés au milieu de l'armée génoise et piémontaise qui était campée dans
les environs du fort de Gavi. Dans ce temps, les Liguriens avaient la
guerre avec le Piémont. Le même jour, campé près de Voltagio, sur la
route de Gênes.

21.--Sortis du camp à trois heures du matin. Campé à deux lieues de
Gênes. C'est de là que notre premier bataillon est parti pour aller à
Gênes, et notre troisième est retourné sur ses pas pour aller à Novi;
nous, nous avons couché dans ce village.

22.--Partis à trois heures du matin pour retourner sur les frontières de
la République ligurienne; nous avons logé ce jour à Voltagio.

23.--Partis à deux heures du matin, nous avons pris la traverse et avons
été loger à Ovada, ville frontière de la République ligurienne, menacée
par les troupes piémontaises d'être mise au pillage. Voilà pourquoi
notre bataillon a été s'emparer de la ville pour la soustraire à un
pareil malheur; cette ville est entourée par deux rivières qui
s'appellent Stura et Orba. Je dirai que pendant que nous étions dans
cette ville, nous avons été détenus vingt-six sous-officiers en prison
pour avoir fait une réclamation; nous avons été douze jours à
_l'ombre_[62].

19 _messidor_.--Partis pour Camfredo, ville de la Ligurie.

20.--Partis à une heure du matin. Logé à Voltri, à huit lieues et demie
de Gênes.

23.--Logé à Varazze, de même sur la mer.

24.--Logé à Savone, où il y a un port marchand; il y a aussi un fort qui
défend bien son approche et peut battre la ville.

25.--Logé à Final-Borgo.

26.--Partis à deux heures du matin. Logé à Albenga. Tous les endroits où
nous avons logé sont situés sur la mer.

28.--Partis à une heure du matin pour une petite ville nommée La Piève,
située dans la même vallée et à six lieues de la mer. Nous avons relevé
à La Piève la garnison piémontaise qui s'était emparée de cette ville au
moment où ils avaient la guerre ensemble. La France a mis fin à cette
guerre, qui ne pouvait que mettre la famine dans le pays.--Comme cette
contrée ressemble à la plus grande partie de la République ligurienne
dont elle fait partie, je vais faire une petite description de la
situation du pays. Ce ne sont que montagnes très hautes, la plupart sont
couvertes de châtaigniers, d'oliviers, de figuiers et d'autres arbres à
fruits de toutes sortes d'espèces; il y a aussi de la vigne plantée très
clair et haute, parmi laquelle ils sèment du blé et d'autres grains, qui
leur servent à faire du pain; mais ces derniers n'y sont pas très
abondants. Tout ce pays est occupé en grande partie par le commerce qui
y est bon, par rapport à la mer.

Il n'y a rien à voir de curieux dans la campagne; leurs maisons sont
très antiques et toutes voûtées, pour parer aux chaleurs qui se font
dans ce pays durant l'été. Il n'y a rien de remarquable dans leurs
ménages, la plupart n'ont pas de meubles, mais seulement un coffre pour
mettre le peu d'habillements qu'ils ont. Le dedans des maisons est très
obscur et la plupart n'ont pas de vitres; un simple volet ferme le jour.
On n'y voit presque point de cheminées: ils font le feu dans l'un des
coins de la maison. Les deux sexes sont vêtus assez antiquement; les
femmes et les filles portent sur la tête un grand voile pour aller à
l'église. Ce peuple est traître de son naturel, il a toujours caché sous
lui une arme tranchante et très aiguisée, et à la moindre difficulté on
est frappé de cet outil.

8 _frimaire_.--Partis de la Piève pour Gênes, nous avons été loger à
Loano; le 9, à Varazze; le 10, à Gênes. Étant dans cette ville nous
avons fourni un détachement de trois cents hommes pour aller s'emparer
de la ville d'Oneglia, appartenant au Piémont. La garnison piémontaise a
été désarmée et envoyée à Gênes, mais de suite on leur a envoyé leurs
armes, pour partir sur les frontières d'Italie. Ceci s'est fait au
moment de la révolution du Piémont. Le détachement dont je faisais
partie est sorti de Gênes le 20 frimaire, à une heure de l'après-midi;
nous avons logé en allant à Oneglia, à Voltri, à Savone, à Finalborgo, à
Alassio. Il y avait avec nous trois cents Liguriens. Cette ville s'est
rendue à notre approche; nous y sommes entrés le 24 frimaire à quatre
heures du soir. Le reste de notre bataillon, qui était à Gênes, est venu
nous rejoindre le 15 nivôse; il est seulement resté à Oneglia deux
compagnies, et les autres ont appuyé à gauche le long de la mer. Ce
mouvement s'est fait le 15. Notre compagnie était à Diano-Marino et à
Alassio.

Partis de ces cantonnements le 1er pluviôse, nous sommes venus le 5 à
Gênes, lieu de rassemblement de notre demi-brigade pour en former deux
bataillons de guerre et un de paix. Ce dernier était composé d'hommes
impotents, infirmes, qui ne pouvaient plus faire campagne et complétés
avec des conscrits. Les deux bataillons de guerre étaient formés
d'hommes aguerris et en état de faire campagne avec une vingtaine des
plus adroits des conscrits par compagnie, tirés dans le troisième
bataillon. Dans cet amalgame, nous sommes devenus la troisième compagnie
du premier bataillon. Cet embrigadement s'est fait à Gênes, le 8
pluviôse. Le premier bataillon est parti de Gênes le 9 pour se rendre à
Reggio; le deuxième bataillon le 10, pour la même route. Je n'ai point
été de ce départ, je suis entré à l'hôpital le 10; j'avais une maladie
qui m'interdisait la marche.

20 _ventôse_.--Partis de la ville de Gênes pour me rendre à Reggio.

En quittant le pays de la Ligurie, je laisse un pays assez abondant en
oliviers, châtaigniers; ils récoltent aussi une certaine quantité de vin
et de grains; la plus grande occupation des habitants est le commerce.
Ils élèvent quantité de vers à soie nourris par les mûriers qui poussent
dans ce pays.--Me voilà entré dans le Piémont en sortant de Novi; j'ai
logé le 23 à Tortone, ville fortifiée et accompagnée d'un fort assez
considérable, sur une hauteur qui commande la ville; le 24, à Voghera;
le 25, à Castel-San-Giovani, bourg dépendant du roi d'Espagne; le 26, à
Plaisance, belle grande ville au roi d'Espagne, magnifiquement bâtie. Il
y a là une superbe place sur laquelle sont placés deux piédestaux sur
lesquels sont deux chevaux en bronze avec leurs guerriers.

Elle est très bien décorée par de belles maisons; les rues sont très
larges et bien proportionnées. Autrefois, cette ville était fortifiée,
mais il ne reste plus que de vieux remparts qui tombent en ruine.

27.--Logé à Borgo-San-Domino, de même dans les États du roi d'Espagne.

28.--À Parme, appartenant au duché de son nom; la rivière du même nom,
Parma, passe dans ladite ville et la partage en deux parties inégales;
la construction en est assez belle, les rues larges, il y a aussi
d'assez jolies places.

29.--À Reggio, ville grande et bien peuplée, maintenant à la République
cisalpine; il y a une belle place, des rues très larges; elle était
autrefois fortifiée, maintenant il existe encore une vieille citadelle
qui tombe en ruines et qui ne pourrait pas tenir longtemps. J'ai eu
séjour dans cette ville.

1er _germinal_.--À Modène; la ville est plus longue que large: les rues
sont larges, les maisons assez élevées et d'une belle construction; il y
a de belles grandes places. Cette ville est encore actuellement un peu
fortifiée.

3.--À Buondeno, village dans les environs de Ferrare.

4.--À Finale, bourg sur le canal de la ville de Modène.

5.--À la Mirandole, petite ville assez bien faite où il y a une belle
place.

6.--À Saint-Benedetto, village à cinq lieues de Mantoue.

7.--À Mantoue, belle grande ville très peuplée; elle est environnée de
grandes pièces d'eau qui défendent son approche d'une demi-lieue; du
côté où l'eau n'est pas d'une aussi grande largeur, il y a de fortes
citadelles qui défendent la ville; les alentours de cette place, aussi
bien que les forts, sont garnis de nombreux gros canons qui rendent
cette ville imprenable, autrement que par la famine. Le fleuve nommé Pô
passe dans ses murs, et lui donne quantité d'eau; la construction des
maisons est belle, on y trouve de belles places. J'y ai vu un beau pont
couvert et construit tout en pierres de taille; il y a sur ce pont sept
à huit moulins très bien construits. Cette place appartient à la
République cisalpine; elle a été prise par les Français qui étaient
commandés par Bonaparte, dans le courant du mois de pluviôse an V.

Le 8, j'ai passé à Villefranche, sur la route de Vérone, où j'ai trouvé
notre bataillon, qui était campé à deux lieues et demie de la ville,
près de la route. Ils y étaient venus après l'affaire du 6 germinal,
auquel jour ce terrible fléau de la guerre s'est rallumé avec
l'empereur. Notre division, commandée par Montrichard, a fait son
attaque près du village de Legnago, situé sur l'Adige. L'attaque a été
vive au premier abord de notre part: il a semblé avant midi que la
victoire nous était annoncée; mais, comme le destin ne décide pas en un
instant, nous avons vu, vers les trois heures du soir, que nous avions
eu affaire à un corps d'armée autrichien qui égalait le nôtre. Sur le
soir, un renfort leur est arrivé; c'est à ces derniers, réunis aux
premiers, qu'il a fallu céder la victoire qui nous avait été favorable
toute la journée. Beaucoup de fossés remplis d'eau nous ont fait
éprouver quelques pertes. Je ne dirai pas les pertes des autres corps,
j'ai vu celles de mon bataillon qui se montaient à 148 hommes hors de
combat, y compris dix officiers et dix sous-officiers. En attendant le
siège, nous avons fait plusieurs mouvements à droite et à gauche le long
de l'Adige, où le corps d'armée autrichien était bien retranché.

Voilà le 16 germinal arrivé[63]. Vers les dix heures du matin, l'ennemi
s'était mis en marche pour nous attaquer; le général en chef donna
ordres à toutes nos troupes de se mettre en marche pour de même attaquer
l'ennemi, ce qui a été exécuté sur-le-champ. Aussitôt, nous avons
rencontré les colonnes autrichiennes; le feu a été vif dans les deux
partis; au premier abord, il semblait que notre division allait céder à
la force de la colonne autrichienne.

Le soldat n'a pas mesuré sa force sur celles de son ennemi, mais sur son
courage: il a mis la colonne ennemie en déroute, en lui faisant quelques
cents de prisonniers. Nous les avons poursuivis aux portes de Vérone;
mais la retraite des autres divisions nous a bientôt appris que nous
devions aussi nous y disposer pendant la nuit, et nous retirer dans les
environs de Mantoue, ce qui a été fait dans la nuit du 16 au 17, car un
corps considérable de l'armée autrichienne s'avançait pour couper notre
retraite au delà de Mantoue.

Nous sommes arrivés à sept milles de Mantoue vers les minuit, dans la
nuit du 17 au 18. Sur le croisement de la route qui conduit à
Villefranche, le 18, nous avons fait un mouvement pour appuyer à gauche
de Mantoue. Nous sommes venus camper près d'une petite ville située sur
le Mincio; elle est environnée de fortes positions. Lorsque la garnison
de Mantoue a été établie dans ses postes, l'armée s'est mise en
mouvement et a passé le Mincio pour aller se montrer dans la plaine où
Bonaparte a eu de grands combats, lorsqu'il a fallu cerner la ville de
Mantoue. Nous sommes restés dans cette plaine, qui aboutit sur la rive
du Mincio, jusqu'à huit heures du soir. C'était la nuit du 20 au 21 que
notre colonne a commencé son mouvement pour la retraite, le soir du 21
vers les six heures, par un temps abominable, une pluie continuelle qui
ne cessait de tomber et nous traversait jusqu'aux os. Nous avons campé
près la petite ville d'Asola; ses alentours sont garnis de bastions qui
n'étaient pas entretenus.

22 _germinal_.--Campé à trois mille de Pontevico; le 24, nous sommes
venus camper en avant de cette petite ville, située sur le bord de la
rivière nommée Oglio, sur la route de Brescia et Milan. Dans ce moment,
nous étions d'arrière-garde; nous avons coupé les routes pour empêcher
la colonne autrichienne de nous poursuivre de si près.

25.--Nous avons passé l'Oglio sur un pont levis qui était au bas d'une
ancienne citadelle: les troupes et les bagages passés, on a démonté le
pont en le faisant glisser dans l'eau. Ce jour-là, nous sommes venus au
village de Rodierco, situé sur l'Oglio et à un mille de Pontevico, sur
la grande route de Milan. La nuit du 25 au 26, nous nous sommes mis en
marche et nous sommes arrivés à Palazzolo le 26 au soir. Il faut
observer que la colonne autrichienne prenait des détours et suivait les
montagnes de la Suisse italienne et ne cherchait qu'à nous couper notre
retraite.

28.--Nous avons fait un mouvement en avant de Palazzolo, à six mille
dans les montagnes, près le lac d'Iseo.

29.--Nous sommes revenus à Palazzolo; le 30, nous en sommes repartis
pour nous former sur la ligne en bataille, en avant dudit lieu. Le
général en chef Scherer nous a passés en revue. Nous avons passé la nuit
dans ce même emplacement. Je dirai que la Ville de Palazzolo est située
sur l'Oglio et sur la grande route de Brescia. En partant, les ponts ont
été coupés et renversés dans la rivière.

2 _floréal_.--Nous avons fait un mouvement pour nous retirer en arrière
de Palazzolo, où nous avons campé, sur les bords de l'Oglio; nos
avant-postes ont eu quelques petites affaires avec l'ennemi, qui s'est
venu présenter pour passer le pont où étaient nos canonniers, pour le
faire sauter par des mines; on est parvenu à le faire sauter vers les
dix heures du matin.

La nuit du 4 au 5, à neuf heures du soir, notre division, qui était
celle du général Serrurier, s'est mise en marche et a été dirigée vers
la ville de Bergame. Nous avons passé une nuit affreuse dans l'eau et la
boue jusqu'aux genoux, et, pour la faire complète, une pluie continuelle
nous arrosait. Nous sommes passés dans la ville de Bergame, à onze
heures du matin, le 3. Cette ville est très considérable, belle et
riche: on y construisait une fort belle place; elle est divisée en ville
haute et ville basse. La ville haute est fortifiée et a de fort belles
positions dans ses environs, sur des hauteurs considérables. Notre
division ne s'y est point arrêtée; une partie soutenait l'arrière-garde,
qui était suivie[64] des troupes russes. Le même jour, notre colonne a
continué sa marche jusqu'à cinq heures du soir; nous sommes arrivés sur
le bord du lac, où nous avons passé la nuit dans des espèces de petits
hameaux environnés de montagnes fort hautes.

Le lendemain 6 courant, à quatre heures du matin, nous avons repris
notre marche vers le pont de Lecco, et toujours suivis de près par
l'avant-garde ennemie. La ville de Lecco est environnée de rochers très
hauts; elle est située sur le bord du lac. Notre division a passé le
pont le jour où l'ennemi y est arrivé. Une partie de notre division a
gardé la tête du pont, et l'autre partie s'est étendue sur les bords de
la rivière, pour correspondre avec la division du général Delmas; notre
bataillon était de cette partie; nous tenions dans ce moment la droite
de la division. Nous sommes venus prendre notre position, la nuit du 6
au 7, à Vaprio, où nous sommes arrivés à onze heures du matin. Cette
ville est située sur le bord de la rivière nommée l'Adda; elle est forte
par sa position: il y avait un pont volant établi qu'on a fait couler à
fond lorsqu'on a quitté la rivière.

Vers les deux heures de l'après-midi, une colonne assez considérable de
l'armée autrichienne a fait un mouvement pour se disposer à passer la
rivière pendant la nuit, ce qui leur a été facile, car la rivière
n'était presque pas gardée. Vers les quatre heures du matin, comme notre
bataillon était à bivouaquer dans un village à une lieue et demie de
Vaprio, une ordonnance est venue dire au général qui commandait ce
poste, que l'armée autrichienne avait passé la rivière[65] toute la nuit
et dirigeait sa marche sur Milan. Aussitôt, il nous fut ordonné de nous
retirer sur Vaprio, pour nous joindre à la division du général Delmas,
en laissant de distance en distance des compagnies en échelons; jusqu'à
ce que nous avons trouvé une route de Vaprio à Milan, qui était déjà
coupée par l'ennemi. Le combat s'est aussitôt engagé sur la rive gauche
de l'Adda, dans les environs de Vaprio et Casale; il a été opiniâtre des
deux côtés. Le général Delmas est venu ordonner aux bataillons qui
soutenaient l'attaque, qui étaient les nôtres et un de la 3e
demi-brigade, de foncer sur l'ennemi, et il a dit que sa division allait
arriver pour nous soutenir. Aussitôt l'ordre donné, les deux bataillons
se sont mis en marche pour l'exécution; dans l'instant la victoire nous
a souri en leur faisant environ deux cents hommes prisonniers; mais,
dans le même moment, un renfort considérable leur étant arrivé, ils ont
forcé le bataillon qui était à notre droite, sur le bord de la rivière,
et ils n'ont pas tardé à prendre le nôtre par le flanc et le front. Dans
ces démêlés plus chauds qu'à l'ordinaire, j'ai reçu une balle qui m'a
traversé l'avant-bras gauche et m'a mis hors de combat, d'où je me suis
tiré avec beaucoup de peine, car nous étions pris de tous les côtés.

Mais la division est arrivée dans ce moment et nous a donné du large; la
journée est devenue terrible aux deux partis. Dans un moment où la
division Delmas a donné, elle a repoussé l'ennemi à la tête du pont; il
y avait un village où l'ennemi était retranché dans les murs des jardins
et nos gens étaient tout autour; l'ennemi voyant qu'il ne pouvait plus
tirer à cause de la hauteur des murs, prit les pierres des murs pour les
jeter sur la tête des Français, mais l'ardeur républicaine qui bouillait
dans les veines des soldats, ne souffrit pas longtemps l'insulte des
Allemands; aussitôt entrés dans le village la baïonnette en avant, ils
en renversèrent une grande quantité et firent sept cents prisonniers.
Les rues du village ont été ce jour-là abreuvées du sang des Allemands,
car le sang ruisselait dans lesdites rues, comme lorsqu'il tombe un
orage.

Le combat n'a cessé que lorsque la nuit a tendu ses voiles dans les
environs où il avait commencé. Mais on s'est retiré sur Milan; la ville
de Casale en est encore à sept lieues et une partie des blessés a été
obligée de suivre la colonne; les routes étaient interceptées. Nous
sommes arrivés dans les environ de minuit à Milan, du 8 au 9. La colonne
a passé à Milan entre huit et neuf heures du matin, le 9. Quoique nos
plaies n'aient point été pansées et que la marche nous fît de grandes
douleurs nous avions préféré suivre notre colonne qui venait sur les
bords du Tessin que de nous voir prendre prisonniers par des troupes
inhumaines. Il n'est resté que de la troupe au château de Milan.

C'est sur les bords du Tessin que j'ai quitté avec regret mes compagnons
de misère, mais ma blessure le demandait. J'ai laissé en partant, après
trois batailles, un fourrier, un caporal et six fusiliers, dans une
compagnie qui était, le 6 germinal, composée de cent dix hommes.

Notre armée de Mantoue est obligée, par une force supérieure d'ennemis,
d'évacuer cette partie de l'Italie, et de se retirer sur les villes
fortes du Piémont. Les hôpitaux n'étant plus assez considérables pour
contenir tous les blessés, il faut donc rentrer en France.

Avant de quitter cette partie de l'Italie, je veux faire une petite
description sur la situation des habitants et sur la fertilité des
terres de cette contrée. Depuis le Mont-Cenis à Mantoue, c'est un
terrain plat et sablonneux; il est planté de toutes sortes d'arbres,
mais ce sont les mûriers qui dominent; la vigne y est très commune et
est plantée au pied de tous ces arbres: elle produit d'excellents vins;
on y voit dans aucunes contrées les vignes attachées au-dessus de fort
gros arbres, et cette vigne rapporte une quantité considérable de
raisins. Les habitants du pays coupent tous les ans les branches de ces
arbres pour faire cuire leurs aliments.

Ils sèment sous ces vignes des grains de toutes sortes d'espèces qui y
viennent encore assez bien par rapport aux arbres et aux vignes qui leur
donnent de la fraîcheur, sans quoi ils ne pourraient rien récolter à
cause de la grande chaleur du pays. Dans le Piémont et autres contrées,
ils sèment beaucoup de riz qui fait une partie de leur nourriture
qu'avec le vermicelle; enfin ils ne se nourrissent presque qu'avec des
pâtes. L'occupation de ces habitants est en grande partie le commerce,
et l'élevage des vers à soie qui leur fait avoir une grande quantité de
manufactures. Il y a, dans cette partie de l'Italie, d'assez beaux sexes
des deux côtés, mais extrêmement jaloux et traîtres. Il y a aussi de
fortes rivières et des médiocres qui arrosent les plaines de riz. La
construction des maisons est assez agréable, elles sont presque toutes
voûtées, mais les vitres y sont rares, car à peine peut-on avoir des
verres pour boire.

Dans cette contrée sont enfermés plusieurs petits États et républiques,
ce qui fait qu'il y a plusieurs monnaies, mais qui ne valent pas celle
de France, excepté celle du Piémont qui vaut mieux. Autrefois, ce pays
était fort riche, mais il a eu affaire à plusieurs maîtres qui lui ont
ôté toute sa richesse, et la guerre a achevé sa ruine.

Je ne ferai pas grande observation sur les endroits où j'ai passé, ayant
évacué de Milan à Dijon.

Le 5 prairial, nous sommes arrivés à Dijon, lieu de destination pour les
blessés; nous sommes entrés à l'hôpital militaire, tout nouvellement
préparé pour recevoir les blessés qui arrivaient tous les jours en grand
nombre.

Je suis resté onze jours à cet hôpital de Dijon, où ma plaie a été
pansée deux fois par jour. Pendant ce temps, j'ai fait plusieurs
demandes aux officiers de santé pour obtenir une convalescence. Comme je
n'étais plus qu'à vingt-quatre heures de mon foyer et qu'il y avait sept
ans que je n'étais rentré chez moi, je me suis vu avoir un peu d'espoir
de revoir encore une fois mes père et mère, ainsi que mes autres
parents. J'ai reçu des officiers de santé de l'hôpital militaire de
Dijon, une convalescence de deux décades pour aller cicatriser ma plaie
dans mes foyers; elle m'a été délivrée le 16 prairial. Je me suis rendu
le 19 à Longchamp en passant par Langres; de là j'ai pris la traverse
pour couper au plus court. Je suis donc arrivé la veille de la fête que
l'on célébrait pour les plénipotentiaires qui avaient été égorgés à
Rastadt.

Le commissaire du pouvoir exécutif et le président m'ont fait l'honneur
de me mettre de la cérémonie; ils m'ont rendu les honneurs en m'envoyant
chercher par un détachement de la garde nationale; de suite on m'a
offert une place d'honneur qui était à côté du président, que j'ai
acceptée. Après la cérémonie, j'ai été admis au repas que les
administrateurs se donnaient. J'ai été reçu avec toute la pompe et les
honneurs dus à un défenseur qui n'avait jamais abandonné son drapeau.

Ma convalescence étant expirée et n'étant point en état d'aller
rejoindre, je suis allé voir l'officier de santé du canton; ne trouvant
pas mon bras assez bien rétabli, il me donna un délai de six décades,
lesquelles étaient finies le 30 fructidor, j'ai demandé ma feuille de
route pour aller rejoindre mon corps et partager avec mes anciens
camarades, l'honneur que j'ai partagé déjà, l'espace de sept ans.
J'espère que l'Être suprême bénira nos travaux pour le salut de toute la
France[66].

Je suis parti de Longchamp le 1er vendémiaire an VIII de la République,
pour aller rejoindre mon corps sur les frontières d'Italie.

Mon départ fut retardé d'un mois à Chaumont où je suis resté pour
montrer l'exercice à une compagnie de conscrits de ce département. Après
l'organisation de ce bataillon, j'ai repris ma route pour la frontière
d'Italie. Je suis parti de Chaumont le 16 brumaire de l'an VIII,
accompagné de mon jeune frère qui avait quitté le 9e chasseurs à cheval,
pour venir prendre du service dans la 3e demi-brigade de ligne qui était
en ce moment en Italie.

Nous avons fait la route assez agréablement de Chaumont à Aix en
Provence. Je passerai sous silence les étonnements de mon frère pendant
cette route, de se trouver dans une contrée si déserte et aussi peu
fertile, sous les rochers de la Provence. J'en ferai une petite
description.

Après avoir parcouru plusieurs contrées de la Provence, étant rendus à
notre dépôt, à Aix, le 21 frimaire, nous avons été à trois lieues de là,
sur la Durance, à un village nommé Peyrolles, jusqu'au 1er thermidor.
Nous étions là pour faire rejoindre les conscrits et les
réquisitionnaires; aussi pour y empêcher les assassinats que des bandes
de brigands exerçaient souvent dans plusieurs de ces contrées; en un
mot, ces bandes de scélérats portaient la désolation chez plusieurs
pères de famille. Nous sommes partis d'Aix le 5 thermidor pour nous
rendre dans une autre contrée de la Provence, une ville nommée
Draguignan, où nous sommes arrivés le 9. Cette ville est située au
milieu d'une plaine environnée de hautes montagnes; la contrée est
charmante, on y voit une quantité prodigieuse d'oliviers; les coteaux
qui environnent la ville forment un amphithéâtre planté d'oliviers qui
forment une tapisserie, verte hiver comme été, ce qui réjouit la vue, et
donne un beau coup d'oeil. La plaine qui environne la ville est plantée
de vignes entre lesquelles on sème plusieurs sortes de grains et de
légumes.

Les eaux y sont très bonnes, la contrée étant abreuvée par des fontaines
venant des montagnes. La ville est fermée par une simple muraille, très
haute; les rues sont d'une largeur proportionnée à leur longueur, mais
bien mal entretenues comme propreté: on y laisse pourrir toutes sortes
d'herbes venant des montagnes pour faire des engrais pour la terre. Dans
la Provence, il y a très peu de _commodités_, ce qui fait qu'on jette
toutes les ordures dans les rues; c'est ce qui rend le pays malsain; on
y respire de mauvaises odeurs. On rapporte qu'ils ne se donnent pas
l'aisance des _commodités_ à cause de la quantité des conduits de leurs
fontaines qui traversent leurs habitations.--Les maisons sont d'une
assez belle construction, hautes de trois étages, plus ou moins; les
habitants sont grossiers naturellement et peu humains. (Qu'ils se le
disent!) Ce qui fait remarquer leur peu d'humanité envers leurs
concitoyens, c'est que dans ces contrées et même dans toute l'étendue de
la Provence, il s'y produit une réelle quantité considérable de brigands
qui ne cessent d'assassiner journellement les voyageurs sur les grandes
routes. Je me suis laissé dire que cela s'était fait de tout temps, mais
cependant pas aussi souvent que maintenant.

Le costume des hommes n'est pas bien différent de celui de notre pays:
la mode est de porter presque tous des vestes; les femelles s'habillent
presque comme ici, sinon que leurs jupes sont fendues par derrière; leur
caractère n'est pas meilleur que celui des hommes.

La manière dont je dépeins la contrée de Draguignan servira de modèle
pour toute la Provence plus ou moins fertile en aliments de tout genre.
Je me rappelle que l'air de la campagne y est plus chaud que dans nos
pays; les récoltes s'y font de meilleure heure qu'ici, mais aussi ils
plantent tout l'été car la culture ne pourrait jamais alimenter la
population retirée en ce pays. Le pain y est presque toujours à quatre
et cinq sous la livre de quatre onces. Le vin y est à bon compte, mais
les orages y sont fréquents; aussi leur terre cultivée est-elle souvent
ravagée. Le grain qu'ils récoltent, ils le font fouler aux pieds des
mulets et des boeufs pour en retirer les semences.

Je dirai que les maux que j'ai endurés depuis huit années de service
militaire pour ma patrie, ont été marqués jour par jour par de nouveaux
sacrifices que je ne peux oublier. Ces souffrances ont été renouvelées à
plusieurs époques. Ainsi je vais, dans cette feuille, tracer une
esquisse de ce qui s'est passé à Gênes pendant le blocus.

Je dirai donc que notre ennemi, voulant nous ôter tout espoir de
retourner en Italie, a réuni de grandes forces pour investir Gênes et
enfermer notre armée. Après plusieurs combats sanglants de part et
d'autre, et à plusieurs reprises notre ennemi nous ayant forcé notre
ligne sur Savone, il nous a coupé la communication que nous avions
encore sur terre, et les Anglais croisant sur mer où l'on ne pouvait que
difficilement passer, nous voilà donc obligés de nous retirer sous la
ville de Gênes, en attendant quelques renforts qui n'arrivèrent pas
assez tôt. Il faut donc comprendre la misère que nous avons souffert[67]
dans ce blocus. Si les habitants de la nation doivent une reconnaissance
à ses défenseurs, ils la doivent en particulier aux troupes qui
composaient la garnison de Gênes, soit par leurs souffrances, soit par
leur intrépidité à défendre la ville malgré le manque de nourriture. Un
peu de pain fabriqué avec de la paille hachée, du son, du cacao, un peu
de miel pour pouvoir lier ce mélange ensemble; et quand on le retirait
du four tombait-il en poussière. La viande était du mulet bien maigre;
les chiens et les chats faisaient nos meilleurs repas. Grâce au jus de
Bacchus! sans cela nous serions tous restés pour otages sous les murs de
Gênes. Si la ville a capitulé, c'est le défaut de vivres et la grande
mortalité qui en a été la seule cause. Au moment de la capitulation, on
recevait par homme six onces de cette mauvaise fabrication de pain, mais
toujours une bouteille de vin.

La capitulation a été honorable pour nous; nous avons emmené autant
d'artillerie qu'il nous a été possible, tous nos bagages et autres
armements; tous nos malades et nos blessés ont été apportés en France
sur les bâtiments anglais.

C'est après la fameuse bataille de Marengo que les Français sont rentrés
à la ville de Gênes et qu'il y a eu une suspension d'armes, pour en
venir à une conclusion de paix; de sorte que l'ennemi a eu la ville de
Gênes trois jours en possession, puis elle a été rendue par arrangement
avec six autres villes et forts.

Dans ce moment, étant revenus à Draguignan à notre dépôt, nous avons été
envoyés à Digne, dans les Basses-Alpes, pour y prendre les eaux
thermales où j'en ai fait usage sans en être soulagé, de sorte que j'ai
été renvoyé dans mes foyers, le 5 vendémiaire an IX. Je suis arrivé à
Longchamp-sur-Laujon le 29 vendémiaire.



PRIÈRE DU SOLDAT RÉPUBLICAIN


N. B. Cette prière termine le manuscrit, elle est aussi de la main de
Fricasse. À première vue, elle nous avait paru l'extrait d'un sermon de
prêtre constitutionnel, mais nous avons changé d'idée en voyant le tour
incorrect de certaines phrases, lignes 16, 17, 23, et surtout les
dernières lignes.

Elle peut parfaitement être l'oeuvre d'un sergent, et surtout d'un
sergent qui a débuté au couvent comme jardinier. On doit reconnaître
qu'il y a dans le second paragraphe une pensée juste et noble.



PRIÈRE DU SOLDAT RÉPUBLICAIN FRANÇAIS


Dieu de toute justice, être éternel et suprême souverain, arbitre de la
destinée de tous les hommes, toi qui es l'auteur de tous biens et de
toute justice, pourrais-tu rejeter la prière de l'homme vertueux qui ne
te demande que justice et liberté?

Ah! si notre cause est injuste, ne la défends pas! La prière de l'impie
est un second péché, c'est t'outrager toi-même que de te demander ce qui
n'est pas conforme à ta volonté sainte.

Mais nous te demandons que la puissance dont tu nous as revêtus soit
conforme à ta volonté. Prends sous ta protection sainte une nation
généreuse qui ne combat que pour l'égalité. Ôte à nos ennemis
détestables la force criminelle de nous nuire; brise les fers des
despotes orgueilleux qui veulent nous les forger. Bénis le drapeau de
l'union sous lequel nous voulons tous nous réunir pour obtenir notre
indépendance. Bénis les généreux citoyens qui exposent leur vie et leur
fortune pour défendre leur patrie. Bénis les mères respectables de ces
vertueux enfants de la patrie qui te prient de leur accorder victoire.
Ouvre les yeux de ceux qui sont égarés dans nos foyers afin qu'ils
rentrent à la raison, pour jouir avec nous des précieux fruits de
l'égalité et de la liberté, et chanter avec nous les cantiques et les
louanges dédiés à l'Être suprême.

Nous adorons Dieu chacun à notre manière, sous la protection des lois et
sous la surveillance de l'autorité constituée, et nous n'en sommes que
meilleurs Républicains.



SUPPLÉMENT



I

LA LEVÉE EN MASSE

Extrait des _Mémoires sur Carnot_


Le projet d'une levée en masse avait fait hésiter d'abord la Convention:
il l'étonnait par sa hardiesse; elle le renvoya à l'examen du Comité de
salut public. C'était le 12 août. Le 14, Carnot fut adjoint au comité;
le 16 le décret fut rendu au milieu des acclamations universelles; le
23, une loi organisa en ces termes la _réquisition permanente de tout
les Français pour la défense de la patrie_:

«Les jeunes gens iront au combat; les hommes mariés forgeront les armes
et transporteront les subsistances; les femmes feront des tentes, des
habits, et serviront dans les hôpitaux; les enfants mettront le vieux
linge en charpie; les vieillards se feront porter sur les places
publiques pour exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des
rois et l'unité de la République;

«Les maisons nationales seront converties en casernes, les places
publiques en ateliers d'armes; le sol des caves sera lessivé pour en
extraire le salpêtre;

«Les armes de calibre seront exclusivement remises à ceux qui marcheront
à l'ennemi: le service de l'intérieur se fera avec des fusils de chasse
et l'arme blanche;

«Les chevaux de selle sont requis pour compléter les corps de cavalerie;
les chevaux de trait et autres que ceux employés à l'agriculture
conduiront l'artillerie et les vivres.

«Le Comité de salut public est chargé de prendre les mesures nécessaires
pour établir sans délai une fabrication extraordinaire d'armes de tous
genres, qui réponde à l'élan et à l'énergie du peuple français.»

La France offrit bientôt à ses adversaires le tableau que Barère avait
ainsi tracé d'avance.

À Valmy, à Jemmapes encore, l'armée régulière avait joué l'unique rôle;
mais, à dater du temps que nous racontons, elle fut absorbée par la
multitude des volontaires et des réquisitionnaires. Désormais la
République sera moins servie sur les champs de bataille par des
militaires de profession que par des citoyens destinés à quitter
l'uniforme après l'accomplissement de leur croisade: grand exemple qui
révéla aux Français leur aptitude à acquérir promptement les qualités du
soldat. Ce n'est pas que, dans les premiers moments, ces conscrits qui
ne savaient pas tenir leur arme, qui s'élançaient follement et se
débandaient au moindre choc, ne donnassent de la tablature aux généraux;
la correspondance des représentants est toute semée de plaintes et
d'inquiétude à leur sujet; mais leur noviciat ne fut pas long: «Dès la
fin d'août, dit Jomini, les effets de la nouvelle levée se firent
sentir; le déblocus de Dunkerque et celui de Maubeuge en furent les
premiers résultats, et la grande réquisition acheva de nous assurer la
supériorité.»

Il faut ajouter que cette grande réquisition rencontra moins de
difficultés que le recrutement de trois cent mille hommes au mois de
mars précédent. Le mouvement révolutionnaire s'était étendu, et l'idée
républicaine que tout citoyen doit le service à son pays avait gagné les
esprits.

Toutefois, ce n'est pas avec des bandes tumultueuses que la France
aurait vaincu l'Europe; il fallait que la nation se transformât en
armée.

C'est alors que se déploya surtout l'activité de Carnot.

Il s'agissait d'organiser, selon le principe d'unité, une multitude
aussi peu homogène dans ses éléments que dans sa constitution.

Elle se composait d'anciens soldats et de conscrits amenés, soit par la
levée des trois cent mille hommes, soit par la levée en masse, sans
compter les engagés volontaires de toutes les dates, les débris des
compagnies franches et les étrangers.

Certains corps étaient restés comme avant la Révolution, tandis que
plusieurs généraux avaient formé les leurs en demi-brigade selon le mode
nouveau; puis il existait des légions françaises ou étrangères, mélange
de toutes armes. Il y avait des bataillons aguerris, expérimentés,
d'autres entièrement novices; il y avait des différences considérables
d'effectif entre les corps de même espèce; il y avait des grades
irrégulièrement acquis et en nombre exagéré; des soldats incorporés à la
hâte, sans qu'ils fussent aptes au service; les états manquaient à peu
près complètement. Quant à l'irrégularité des fournitures et de la
comptabilité, on aurait de la peine à s'imaginer ce qu'elle était.

Par quel moyen ce chaos fut-il débrouillé? c'est ce que nous ne
pourrions dire sans surcharger une simple biographie de détails qui
appartiennent à l'histoire générale de l'armée française.

Ce qui est certain, c'est que cette armée ne tarda pas à devenir la plus
homogène de l'Europe.

Effacer toute distinction extérieure fut un des premiers objets de
sollicitude. La troupe de ligne avait en grande partie conservé l'ancien
uniforme blanc, tandis que les nouveaux arrivés portaient l'habit
national: source féconde en mésintelligence. Dès le 29 août, un arrêté
prescrivit l'unité du costume.

L'arme du génie reçut une organisation nouvelle, dont Carnot s'occupa
tout spécialement. Les nombreuses compagnies de canonniers volontaires,
qui s'étaient formées et remarquablement bien exercées, furent
incorporées dans l'artillerie. On réussit même à improviser une
cavalerie. La disette des chevaux était extrême: des achats faits dans
toutes les contrées étrangères où nos agents purent pénétrer, une levée
extraordinaire dans les cantons et les arrondissements de la République,
et des dons spontanés nombreux, permirent de mettre en ligne des
cavaliers capables de se mesurer avec les formidables escadrons des
coalisés.

En février 1792, la France n'avait qu'un effectif de 228,000 hommes
(204,000 sous les armes); avant le mois de mai, grâce à l'activité
déployée, elle comptait 471,000 soldats (présents 397,000); au 15
juillet 479,000, si l'on s'en rapporte à une note de Saint-Just,
conservée pour sa propre instruction, et dont nous possédons
l'autographe. Le tableau officiel que nous consultons présente un
chiffre qui s'en éloigne peu, 483,000 (inscrits, 599,000).

En décembre, l'effectif de l'armée s'élevait à 628,000 hommes (présents
sous les drapeaux, 554,000). Ce nombre alla croissant jusqu'à 1,026,000
(732,000 sur terrain du combat en septembre 1794). Il n'y a pas de
raison sérieuse pour contester ces états, publiés à une époque où
l'exagération ne pouvait profiter de rien (1797). Cependant on a dit que
les phalanges républicaines n'avaient jamais compté au delà de 600,000
hommes, un écrivain les a réduites à 500,000, un autre à 400,000, en
ajoutant qu'ils n'étaient ni armés, ni nourris, ni vêtus. Espère-t-on,
par de telles assertions, rabaisser le mérite des dictateurs
révolutionnaires? on l'élève au contraire. Moins on leur supposera de
ressources entre les mains, plus admirable apparaîtra le résultat
obtenu: la coalition vaincue ne doit pas de reconnaissance aux auteurs
des nouveaux calculs.

«Rien ne peut effacer cette vérité historique, que la Convention a
trouvé l'ennemi à trente lieues de Paris, et qu'on a dû à ses prodigieux
efforts de conclure la paix à trente lieues de Vienne.» C'est Benjamin
Constant qui dit cela: Benjamin Constant est un esprit de 1791; partisan
des principes, il est généralement peu admirateur des faits de la
Révolution.



II

LEVÉE DU BLOCUS DE MAUBEUGE ET COMBAT DE WATIGNIES

Extrait des _Mémoires sur Carnot_


Des nouvelles alarmantes arrivaient du Nord.

Malgré la victoire d'Hondschoote, qui promettait de donner aux armées
françaises une prépondérance décisive, mais dont le général Houchard
n'avait pas su tirer parti, la situation faite par Norwinde avait peu
changé. Le Quesnoy était dans les mains des coalisés; maîtres déjà de
Valenciennes et de Condé, ils possédaient l'Escaut; leur ambition allait
maintenant à dominer également la Sambre, en s'emparant de Maubeuge, qui
serait devenue leur base d'opérations. Cette place tombée, rien
n'arrêtait sérieusement leur marche vers la capitale.

Le 29 septembre, le prince de Cobourg força le passage de la rivière par
six colonnes, investit Maubeuge, et porta son armée d'observation sur
Avesnes et Landrecies.

La place de Maubeuge, assez médiocre, était couverte par un camp
retranché, avantageusement situé, où venaient de se rallier vingt mille
hommes, qui se trouvèrent bloqués du même coup. Peut-être le général
autrichien avait-il commis une imprudence en laissant se grouper cette
force imposante dont il ne pouvait prévoir la malheureuse immobilité.
Mais il n'ignorait pas que les approvisionnements de la ville seraient
bientôt insuffisants pour des bouches aussi nombreuses. Les troupes, en
effet, furent d'abord réduites à la demi-ration: au bout de peu de jours
la disette était complète. Des maladies éclatèrent, et les hôpitaux ne
pouvant plus contenir les malades, il fallut les déposer sous les
hangars des faubourgs. Cependant les assiégeants élevaient des travaux
formidables, trois batteries de vingt pièces de 24, et le cercle de
leurs canons se resserrait tellement que les boulets passaient en
sifflant au-dessus du camp retranché, pour aller porter la mort et la
destruction dans la ville. Beaucoup d'habitants des environs s'y étaient
réfugiés, et ils augmentaient les alarmes, en racontant le pillage de
leurs fermes et l'incendie de leurs demeures.

Trois commissaires de la Convention s'efforçaient de soutenir les
courages. Ils voulurent faire connaître au gouvernement la situation
critique de Maubeuge: l'un deux, Drouet, dès les premiers moments du
blocus, tenta, avec plus d'audace que de prudence, de franchir les
lignes ennemies: il fut pris et alla expier dans les cachots le souvenir
de Varennes. Quelques jours après, treize dragons se dévouèrent; ils
traversèrent la Sambre à la nage et parvinrent à gagner Philippeville.

Mais la République n'avait pas attendu cet appel de détresse pour
secourir ses enfants, les sauveurs approchaient. Dans la soirée du 14 au
15 octobre, les assiégés entendirent, à travers le feu des Autrichiens,
une canonnade plus lointaine. Ils n'osaient pas encore se livrer à la
joie, les uns craignant que ce bruit n'annonçât le bombardement
d'Avesnes, d'autres redoutant un piège de l'ennemi pour attirer nos
soldats hors du camp et les mettre aux prises avec une armée qui les
écraserait de sa supériorité. Au milieu de ces incertitudes, les
défenseurs de Maubeuge demeurèrent inactifs, et ne secondèrent pas,
comme ils l'auraient pu faire, les efforts de leurs libérateurs.

Car cette canonnade était bien celle de l'armée française, qui arrivait
au secours de la ville.

Voici ce qui s'était passé:

Les opérations militaires importantes et rapides qui devaient être
exécutées dans le Nord, avaient fait sentir la nécessité d'une main plus
jeune et plus forte que celle de Houchard. Carnot, témoin de la belle
conduite de Jourdan à Hondschoote, le désigna au Comité. Son choix ayant
été ratifié, il se rendit lui-même près du nouveau général pour lui
porter sa commission, qui réunissait sous son commandement les forces
disponibles des armées du Nord et des Ardennes. Jourdan esquissa un
projet, que Carnot approuva dans ses données principales, et qui fut
utilisé plus tard, mais qui ne lui paraissait pas en rapport avec
l'imminence du danger. De retour au sein du Comité, il proposa d'aller
attaquer directement l'ennemi dans sa redoutable position, afin de
délivrer Maubeuge; c'était presque une question de vie et mort pour la
République. Ses collègues trouvèrent l'entreprise trop audacieuse pour
la confier à un général qui commandait en chef pour la première fois, et
ils ne consentirent à l'adopter qu'à la condition que Carnot irait
lui-même en prendre la direction.

Celui-ci ne se donna pas même le temps d'aller dire adieu à sa famille.
Il partit dans la nuit, après avoir envoyé un courrier à Péronne, où
résidait son frère Feulins, prévoyant qu'il aurait besoin de lui pour
quelque sorte de dévouement. À la demande de Carnot, on lui avait
adjoint le conventionnel Duquesnoy, qui l'avait si bien secondé à
l'attaque de Furnes, et qui allait également retrouver son frère sous
les murs de Maubeuge. Tous, ainsi que Jourdan, se rencontrèrent à
Péronne le 7 octobre, et ils se transportèrent à Guise, lieu du
rendez-vous général, qui prit de là le nom de Réunion-sur-Oise. Carnot
écrit: «Les soldats ont confiance en lui et ne demandent qu'à se battre;
nous espérons ne pas les faire languir. L'affaire sera chaude; mais nous
vaincrons et la patrie sera sauvée.» Et puis: «Il nous faudrait au moins
quinze mille baïonnettes pour charger l'ennemi à la française.»

Après une conférence entre Jourdan et les commissaires de l'Assemblée,
le quartier général fut porté rapidement de Guise à Avesnes, à deux
lieues des postes avancés du prince de Cobourg.

Quarante-cinq mille soldats environ, tirés des camps de Gavarelle, de
Cassel et de Lille, composaient l'armée française où les nouvelles
levées étaient encore très imparfaitement organisées: Cobourg avait de
soixante-quinze à quatre-vingt mille hommes, partagés en deux corps,
l'un d'investissement (quarante mille au moins), autour de Maubeuge;
l'autre d'observation (trente-cinq mille), au sud de cette ville, dans
les positions de Wattignies, Doulers, Saint-Rémy et autres villages, le
long d'un petit affluent de la Sambre, le Tarsy. Fortement postés sur
des hauteurs hérissées de batteries, couverts par des fossés palissadés
par des haies très élevées, par d'immenses coupes d'arbres renversés
avec leurs branches, et toutes les routes étant rompues, les Autrichiens
semblaient dans une position tellement inexpugnable, que leur général,
en accès de jactance, dit à ses officiers: «Les Français sont de fiers
républicains, mais, s'ils me chassent d'ici, je me fais républicain
moi-même.»

Cette bravade fut portée dans l'autre camp, où elle stimula vivement
l'amour-propre national. Nos soldats se répétaient gaiement qu'ils
iraient sommer le citoyen Cobourg de tenir sa parole.

Le lendemain, 14 octobre, reconnaissance des positions ennemies par
Jourdan et Carnot, fusillade engagée sur la ligne et terminée par
quelques coups de canon, qui retentirent jusqu'à Maubeuge et allèrent
porter l'espoir dans le coeur des assiégés.

Le 15 au matin, les Français s'ébranlent: la division Fromentin,
détachée à l'aile gauche, s'avance par l'ancienne voie romaine de Reims
à Bavai, vers le village du Monceau. Au centre le général Balland, avec
plusieurs batteries de 16 et de 12, débouche au travers la haie
d'Avesnes, terrain fort inégal et couvert de bois (il l'est aujourd'hui
de pâturage) et vient occuper les hauteurs en face de Doulers et de
Saint-Aubin. Le général Duquesnoy, frère du député, commandait la
droite, prend possession du village de Beugnies. Le quartier général est
porté au point où la route de Soire-le-Château vient s'embrancher sur
celle d'Avesnes à Maubeuge.

Les opérations projetée avaient pour appui les places de Rocroy,
Marienbourg, Philippeville, et les détachements qui s'avançaient de ce
côté par les ordres de Jourdan: car nous avons dit que, dans ces graves
circonstances, le Comité avait mis l'armée des Ardennes à sa
disposition.

Vers sept heures du matin, le général en chef s'avance, accompagné des
deux représentants de la Convention. Le signal de l'attaque est donné
sur tous les points à la fois. Le plan adopté avait pour but, en quelque
endroit que l'on fût victorieux, de se précipiter vers Maubeuge pour
donner la main au camp retranché. Mais en cas de revers, on conservait
toujours la route de Guise. Les deux ailes devaient marcher rapidement,
tandis qu'au centre, à Doulers, on se bornerait à une canonnade. Des
batteries, postées devant ce village, démontèrent celles que l'ennemi
avait établies au delà, derrière les habitations qui bordent la grande
route. Les boulets des deux artilleries se croisaient par-dessus le
village situé à mi-côte. Plusieurs de nos pièces, servies par les braves
canonniers de la commune de Paris, firent merveille, comme à
l'ordinaire.

Tout sembla marcher d'abord à souhait: le général Fromentin, à la tête
de douze mille fantassins, délogea les tirailleurs autrichiens des
hauteurs qui couronnent les villages de Saint-Remy et de Saint-Waast.
Duquesnoy gagnait également du terrain sur la droite; maître de Dimont
et de Dimechaux, il commençait déjà le feu contre Wattignies. Nos ailes
semblaient devoir se joindre par un mouvement concentrique, qui mettait
l'armée ennemie dans le plus grand péril.

À la nouvelle de ces succès, capables d'amener la perte totale des
Autrichiens, la canonnade de Doulers fut transformée en une attaque de
vive force. L'entreprise était difficile. La division Balland (environ
treize mille hommes) voyait sur tous les points culminants, au delà du
village, déjà puissamment défendu, une masse de bouches à feu
menaçantes, et aux abords de toutes les routes une cavalerie impatiente
de s'élancer.

Rien pourtant ne fit hésiter les républicains: ils coururent à l'ennemi
en chantant la Marseillaise, ayant à leur tête, avec le général en chef,
les représentants du peuple, dont l'exemple les enthousiasmait; ils
franchirent impétueusement les premiers obstacles du terrain,
pénétrèrent à la baïonnette dans le village et s'emparèrent du château;
ils s'apprêtaient à escalader les hauteurs qui sont au delà du vallon de
la Bracquière, lorsqu'une épouvantable mitraille vint les arrêter.
Menacés en même temps par la cavalerie prête à charger sur leurs flancs,
ils furent contraints d'abandonner les positions conquises avec tant
d'héroïsme.

La rapidité avec laquelle ces positions avaient été enlevées par nos
jeunes soldats permettait cependant de grandes espérances pour une
seconde tentative. Leur élan était irrésistible. Les commissaires de
l'Assemblée voulurent le mettre à profit. Le général balançait. Carnot,
dans un mouvement d'impatience, laissa échapper ces mots: «Pas trop de
prudence, général!»--Jourdan, blessé au vif (et blessé justement, il
faut en convenir), donne aussitôt le signal d'une nouvelle attaque, et
la fait appuyer par une colonne de cavalerie, chargée de tourner la
position. Cette cavalerie, trouve toutes les issues barricadées. Pendant
ce temps l'assaut recommence: mêmes efforts, même succès d'abord même
issue fatale.

Cette fois, ce fut Jourdan, piqué d'honneur, qui voulut absolument
retourner à la charge, mais sans meilleur résultat: les Autrichiens
venaient de recevoir du renfort de leur droite, où nos affaires
s'étaient gâtées.

Le général Fromentin, enivré par ses premiers avantages, au lieu de
longer la lisière du grand bois Leroy, comme on lui avait recommandé de
le faire, afin de pouvoir s'abriter contre la cavalerie supérieure de
l'ennemi, s'était imprudemment aventuré dans la plaine de Berlaimont,
avec des troupes de nouvelle levée; les escadrons autrichiens,
débouchant tout à coup des bois de Doulers, les assaillirent et jetèrent
dans leurs rangs la panique et la déroute.

Dès que ces fâcheuses nouvelles furent connues au centre, on dut
renoncer à l'attaque de Doulers, calculée sur les progrès des deux
ailes. Il fallait changer le plan, que l'échec de Fromentin venait de
compromette.

Le premier cri de Jourdan fut celui-ci: «Allons au secours de l'aile
gauche!» l'ordre en était déjà donné, lorsque Carnot survint: «Général,
dit-il avec vivacité, voilà comme on perd une bataille!» et l'ordre fut
révoqué.

La nuit était venue, la fusillade cessa; les deux armées bivaquèrent sur
le champ du combat.

Le conseil s'étant rassemblé, Jourdan développa son opinion: selon les
principes de l'ancienne guerre, il proposait d'abandonner toute pensée
d'attaque sur le centre de l'ennemi, et de diriger des forces vers notre
aile gauche, afin d'y rétablir l'équilibre. Carnot soutint au contraire
qu'il fallait rappeler la division Fromentin, et concentrer nos efforts
sur la droite, déjà en voie de succès, manoeuvre qui nous conservait les
avantages de l'offensive, si importante pour de jeunes soldats, peu
faits aux chances de la guerre. «Qu'importe, s'écria-t-il, que nous
entrions à Maubeuge par la droite ou par la gauche?»

--C'est là que nous devons triompher?» ajouta-t-il en mettant le doigt
sur le plan au point de Wattignies. Wattignies étant plus rapproché que
Doulers de la ville et du camp, cette position enlevée, l'autre devenait
sans importance. D'ailleurs les corps détachés de l'armée des Ardennes,
qui s'avançaient sous les ordres des généraux Elie et Beauregard, vers
l'extrême gauche de l'ennemi, allaient bientôt se trouver en mesure
d'appuyer le mouvement proposé par Carnot. «Si nous cédons à l'avis du
représentant du peuple,» dit Jourdan, «je le préviens qu'il en prend la
responsabilité.--Je me charge de tout, et même de l'exécution,» s'écria
Carnot avec une ardeur qui entraîna le conseil. Jourdan eut le bon
esprit de faire sienne l'idée qu'il venait de combattre, et la seconda
avec autant d'intelligence que d'empressement.

Carnot comptait sur la nature d'un terrain très escarpé et très boisé,
qui cacherait notre marche, et qui, cette marche découverte, permettrait
de se défendre avec des forces peu considérables, soutenues par la place
d'Avesnes. Il comptait aussi sur le caractère connu du général allemand,
qui ne présumerait jamais, de la part de ses adversaires, une manoeuvre
aussi éloignée de la stratégie en usage, et duquel on ne devait guère
attendre non plus un trait hardi et improvisé.

Il faut ajouter qu'un heureux hasard vint favoriser les Français: un
brouillard épais, phénomène fréquent dans cette saison, s'éleva entre
eux et celui qui avait tant d'intérêt à observer leur mouvement; il dura
jusque vers midi. Derrière ce rideau, six ou sept mille hommes, partis
du centre et de la gauche, passèrent à la droite; cette manoeuvre donna à
notre armée une direction perpendiculaire à celle qu'elle avait eue la
veille. Le prince de Cobourg, qui nous croyait dans l'ancienne
disposition, n'avait rien changé à la sienne. Pendant le même temps; le
général Beauregard, après s'être emparé des villages de Berelles et
d'Eccles, vint se placer derrière Obrechies, pour seconder l'attaque que
l'on méditait.

Afin de mieux dérouter l'ennemi, les généraux Balland et Fromentin
entretinrent le feu de leurs batteries du côté de Doulers, feignant de
vouloir renouveler les tentatives de la veille, tandis que Jourdan et
les représentants du peuple marchaient au plateau de Wattignies, qui
allait devenir le but d'un effort concentrique. Vingt-quatre mille
hommes allaient y combattre. Les Autrichiens demeurèrent stupéfaits
lorsque le brouillard s'étant déchiré, un soleil splendide leur montra
une masse d'assaillants gravissant vers eux au cri de Vive la
République! Carnot et Duquesnoy s'avançaient à la tête d'une des trois
colonnes d'attaque, leurs chapeaux de représentant sur la pointe de
leurs sabres.

La position des Autrichiens était très forte. Le village de Wattignies,
qui donna son nom à la bataille, est situé sur un plateau élevé,
qu'entourent des vallons profonds et des cours d'eau, et ces obstacles
naturels avaient encore été augmentés par de nombreux retranchements. Le
plateau lui-même se trouve dominé par les hauteurs de Clarye,
aujourd'hui cultivées, mais alors couvertes de bruyère et également
occupées par l'ennemi.

L'infanterie française marchait, soutenue par des batteries de campagne,
dont les boulets lui ouvraient la voie: «De l'aveu des Autrichiens, dit
un historien (Toulongeon), jamais ils n'avaient vu une si terrible
exécution d'artillerie. Ils dirent qu'ils entendaient, pendant les
détonations des bouches à feu, retentir dans les rangs républicains les
chants belliqueux et les airs patriotiques.»

Cependant le feu de l'ennemi, n'était ni moins bien nourri, ni moins
meurtrier que le nôtre; les tirailleurs du général Duquesnoy, refoulés,
renversés, mitraillés, reculèrent. En ce moment le colonel
Carnot-Feulins aperçut un bataillon de nouvelles recrues qui s'était
réfugié dans un pli du terrain, à l'abri des coups, les soldats groupés
autour de leur commandant, «comme des poulets effrayés par un oiseau de
proie.» C'est l'expression dont se servait mon oncle en racontant cet
épisode. Après leur avoir vainement ordonné de marcher, Carnot-Feulins
saisit l'officier par le collet de son habit et l'entraîne au pas de son
cheval jusque sous la mitraille; le bataillon, qui l'a suivi, rachète
par une charge vigoureuse cette minute de poltronnerie.

Deux fois les Français sont repoussés avec des pertes considérables.
Enfin un assaut général semble nous donner la victoire partout en même
temps: Fromentin oblige son adversaire Bellegarde d'abandonner les
redoutes de Saint-Waast et de Saint-Aubin; Balland chasse les grenadiers
bohêmes des hauteurs de Doulers, qui foudroyaient Wattignies; nos
tirailleurs redoublent d'efforts. Le village de Wattignies est pris et
repris à la baïonnette, malgré les haies et les palissades qui entourent
ces jardins; trois régiments autrichiens sont anéantis; l'ennemi se
retire en désordre sur les hauteurs de Clarye, où il trouve une position
dangereuse encore pour les vainqueurs.

Cobourg a compris le nouveau plan de ses adversaires; il a rappelé vers
le centre une portion de son aile droite, et au moment où une brigade
française, sous les ordres du général Gratien, s'avance en tiraillant au
milieu des bruyères, les cavaliers impériaux accourent sur elle l'épée
haute; elle ne soutient pas le choc, elle se débande et ouvre une large
trouée, par où les chevaux se précipitent. Le général lui-même commande
la retraite.

Cet acte de faiblesse et de désobéissance (car Gratien avait des ordres
formels qui lui prescrivaient de se porter en avant), pouvait
démoraliser nos soldats et compromettre tous leurs avantages. Carnot,
l'aîné, s'en aperçoit, il s'élance vers la brigade Gratien, la fait
mettre en bataille sur un plateau élevé, en vue de toute l'armée, et
destitue solennellement le chef qui venait de reculer devant l'ennemi,
puis il saute à bas de son cheval et forme cette brigade en colonne
d'assaut.

En ce moment son regard découvre un pauvre conscrit, blotti derrière une
haie et tremblant de tous ses membres, Carnot s'approche de lui, ramasse
son fusil, le décharge sur l'ennemi, puis ramène le jeune homme et le
place dans les rangs. Prenant ensuite l'arme d'un grenadier blessé, il
marche à la tête d'une colonne, tandis que son collègue Duquesnoy, comme
lui revêtu de l'écharpe nationale et du costume de représentant,
s'avance avec Jourdan à la tête de l'autre. Les soldats honteux de leur
fuite, veulent en effacer le souvenir par un redoublement de courage en
présence des commissaires de l'Assemblée: ils s'élancent avec
impétuosité.

Le colonel Carnot-Feulins fait en ce moment une manoeuvre décisive: il
porte rapidement une batterie de douze pièces sur le flanc de la
cavalerie autrichienne, qui venait de nous faire tant de mal: son feu,
bien dirigé, renverse les escadrons. L'ennemi s'arrête, recule et fuit
dans la direction de Beaufort.

La position, cette fois, était enlevée.

Les deux représentants du peuple atteignirent en même temps le sommet du
plateau; vainqueurs tous deux, ils s'embrassèrent aux yeux des soldats
enivrés, et un immense cri de Vive la République! apprit à l'armée
française son triomphe, à l'ennemi sa défaite.

Belle journée, qui arracha cette exclamation patriotique à un émigré,
Chateaubriand: «Les Français recouvrèrent à Wattignies ce brillant
courage qu'ils semblaient avoir perdu depuis Jemmapes.

«On les vit se précipiter avec cette ardeur qui distingue leur première
charge de celle des autres peuples.»

Le soir même, le prince de Cobourg, jugeant prudent de ne pas attendre
un second choc de ces soldats républicains, qu'il qualifiait d'enragés
dans son bulletin, prit le parti de repasser la Sambre, bien que ses
lieutenants, Haddick et Benjowski, eussent obtenu d'assez notables
avantages à l'aile gauche, sur les généraux français Élie et Beauregard,
et bien que le duc d'York accourût à son aide, ce qui peut-être eût fait
tourner la chance en sa faveur. Un brouillard comme celui qui avait
favorisé la veille notre heureuse évolution couvrit celle que dut faire
l'ennemi pour se mettre hors de notre portée. Il avait perdu trois mille
hommes, et nous moitié de ce nombre.

Beaucoup d'officiers s'étaient distingués: parmi eux le brave
d'Hautpoul, tué plus tard à Eylau, et Mortier, futur maréchal de France,
blessé à l'attaque de Doulers. Celui-ci reçut de Carnot, pendant qu'on
le pansait à l'ambulance, le grade d'adjudant général. Quant aux
soldats, le rapport de Jourdan résume leur conduite en un mot:
«C'étaient autant de héros!»

La nuit avait couvert le champ de bataille. Carnot, éloigné des siens,
privé de monture, excédé de besoins et de lassitude était demeuré seul,
tourmenté par la pensée que sa présence pouvait être nécessaire au
quartier général pour arrêter les dispositions du lendemain; car il
ignorait encore la fuite de l'ennemi. Il fut heureusement rencontré par
un détachement de cavalerie, dont le chef lui fit accepter son cheval et
l'escorta jusqu'à Avesnes. L'alarme s'y était déjà répandue: on
craignait que l'un des représentants de l'Assemblée ne fût au nombre des
morts, et l'on avait envoyé à sa découverte.

«Le 17,» raconte un historien local, «les vainqueurs de Wattignies
longeaient le cours de la Sambre et entraient à Maubeuge, au milieu des
transports d'une joie frénétique. La fumée de la poudre, la poussière
des bivacs, ainsi que le désordre de leurs vêtements,--joints à
l'assurance que procure la victoire, leur donnaient un air martial et
terrible, qui contrastait avec l'abattement et le dépit des troupes du
camp, honteuses de leur inaction, et ne sachant comment répondre aux
reproches amères qui leur étaient adressés!...»

Sans cette déplorable inaction, en effet, notre victoire eût été
beaucoup plus complète, et toute l'artillerie de l'ennemi serait
probablement tombée entre nos mains.

La Convention, la République entière joignirent leurs acclamations
reconnaissantes à celles des habitants de Maubeuge: la Révolution venait
d'échapper à l'un de ses plus grands périls.

Carnot repartit pour Paris immédiatement; et, dès le surlendemain, il
écrivait à l'armée pour la féliciter de son triomphe, sans donner à
entendre, même indirectement, qu'il en avait été spectateur et acteur.
Il semblait n'avoir pas quitté son bureau.



III


ÉVACUATION DE KEHL

Extrait d'un _Mémoire militaire sur Kehl_, par un officier supérieur de
l'armée. Strasbourg, Levrault, 1797.


Ainsi finit, après cinquante jours de tranchée ouverte et cent quinze
jours d'investissement, un des sièges mémorables que puisse offrir
l'histoire. En effet, on voit d'une part une armée de soixante-dix
bataillons aguerris, fière d'avoir forcé son ennemi à la retraite,
déployer tout l'appareil d'un grand siège contre des retranchements
informes, suppléant à l'audace qui lui manque par l'immensité de ses
travaux, faisant le siège de quelques ouvrages détachés, déployant une
artillerie formidable contre des masures occupées par des tirailleurs;
néanmoins son adversaire dispute le terrain pied à pied; elle est forcée
de donner un assaut à chaque partie d'ouvrage où elle veut se loger et
perd en détail plus de soldats qu'une attaque générale ne lui on eût
coûté. Enfin elle arrive à son but après avoir perdu six mille hommes et
consommé les munitions nécessaires au siège d'une place de première
ligne.

De l'autre côté, une place construite à la hâte, en terre, dont quelques
parties seulement sont revêtues, sans bâtiments, sans magasins, sans
abris; liée à un camp retranché d'un grand développement, mais dont les
principales défenses consistant en flaques et en marais se trouvent
réduits à rien par la gelée. À la vérité, elle a l'avantage de ne
pouvoir être entièrement bloquée et de conserver une communication
facile avec Strasbourg, ce qui en impose assez à l'ennemi pour l'engager
à ne rien donner au hasard: quoique défendue par des troupes harassées
d'une longue retraite, auxquelles on ne peut fournir les objets
d'habillement et les soulagements les plus indispensables, le terme de
sa défense dépasse de beaucoup celui qu'on eût pu lui prescrire...
Presque toutes les palissades étaient renversées, les fossés comblés en
partie par les éboulements des parapets, et l'arrivée des renforts
devenue très difficile... On se décida donc à évacuer... On n'eut guère
que vingt-quatre heures pour tout enlever. Néanmoins on y mit une telle
activité qu'on ne laissa pas à l'ennemi une seule palissade; tout fut
ramené à la rive droite, jusqu'aux éclats de bombes et d'obus, et aux
bois des plates-formes.



UNIFORMES FRANÇAIS

(ARMÉES DE SAMBRE-ET-MEUSE ET RHIN-ET-MOSELLE)


Je tenais particulièrement à donner avec ce journal des dessins
d'uniformes français dont l'authenticité fût égale à celle du texte.
Bien qu'il n'y ait pas encore un siècle écoulé depuis 1792, la chose
était malaisée. Il est plus facile de retrouver la tenue exacte d'un
fantassin du quinzième siècle que celle d'un soldat de l'armée de
Rhin-et-Moselle. Après l'avoir vainement cherchée en France, c'est en
Allemagne que je l'ai rencontrée, grâce à mon confrère Raffet, du
Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale.

Pour bien connaître certains secrets de la vie parisienne, il convient
souvent de lire les correspondances des journaux étrangers. De même, il
faut voir les gravures allemandes de 1792 à 1802 pour se faire une idée
de la tenue qu'avaient alors nos troupiers en campagne. Rien de plus
imprévu ni de plus décousu; on se figure aisément la surprise des bons
Germains habitués à la correction de tenue et de mouvements des armées
disciplinées à la prussienne. Leurs dessinateurs ont aussitôt voulu en
fixer le souvenir; ils n'ont rien dissimulé des habits déchirés, des
chemises en lambeaux, des souliers troués; ils ont mis à nu toutes les
misères de ces conquérants affamés, qu'ils personnifient souvent en la
personne d'un maigre fantassin ouvrant la bouche pour avaler cette boule
ronde qui représente le monde, avec l'inscription: _il y passera_.

Les Allemands devaient sentir cruellement la présence de ces bandes qui
vivaient généralement sur leurs conquêtes, et cependant ils ne peuvent
donner d'air féroce à leurs oppresseurs. Autant ils prêtent une mine
grognonne à leurs compatriotes en armes, autant ils conservent un air
souriant à ces endiablés qui veulent absolument boire leur vin et danser
avec leurs filles, non sans leur prodiguer les caresses les plus
cavalières. Ils ont même voulu sans doute faire honte aux faiblesses des
femmes qui ont fini par sourire à ces gueux, car une de leurs
caricatures favorites représente un pantalon d'uniforme français dont
chaque jambe est tirée en sens contraire par deux commères rivales.
D'autres sujets favoris sont le départ du régiment, les femmes en
pleurs, et des petits berceaux où le nouveau-né montre une tête
miraculeusement coiffée d'un bonnet de grenadier.

Il faut avouer que les séducteurs n'avaient que la figure pour eux et
qu'il leur fallait une amabilité prodigieuse pour masquer les désastres
de leur uniforme. Des artistes de talent ont, après coup, naturalisé en
France un type _correct_ du soldat républicain; il porte moustaches, a
le cou découvert, la cravate noire; son chapeau est mis _en colonne_ et
son pantalon a des raies roses; mais en réalité c'est moins coquet.
D'abord le chapeau à cornes, considéré comme gênant, est coiffé
crânement en bataille comme celui des gendarmes, et le plus souvent à
rebours, bien en arrière, cocarde et panache du côté du dos. La ganse de
la cocarde sert de ratelier à divers menus objets. Tantôt c'est la pipe
qu'on y passe; tantôt la cuiller et la fourchette à deux pointes s'y
croisent en manière de pompon gastronomique. Quelquefois la cuiller
change de place et se passe élégamment dans deux boutonnières du revers
d'habit. Le casque et le bonnet de hussard sont également rejetés en
arrière de la tête. La moustache est une exception. La cravate monte
très haut, fait plusieurs tours et ses bouts retombent avec un gros noeud
sur les buffleteries. Cette forte cravate, presque toujours rayée, est
plus souvent jaunâtre que noire. Comme on le verra, l'habit boutonne peu
et les coudes, parfois troués, donnent une triste idée de la blancheur
que pouvaient avoir conservée les revers et le gilet.

Le pantalon est à pont, plus ou moins bien boutonné; s'il est rayé, ses
rayures affectent toutes les dispositions et toutes les couleurs; les
carreaux, les losanges, les zébrures se remarquent dans l'uniforme des
volontaires, et certains officiers, qui portent le sac au dos comme
leurs soldats, ont de véritables chausses collantes, rayées
horizontalement de rouge, blanc et bleu maintenues par des sous-pieds
fort longs qui vont chercher le pantalon au-dessus de la cheville. Les
chaussures, dont nous avons rempli tout exprès une page, sont presque
toujours dans le plus triste état; un chasseur à pied que nous
reproduisons plus loin, paraît n'avoir plus que des semelles fixées par
des lanières. Un autre a les pieds complètement nus. La cavalerie n'en
est pas encore aux habits à pans écourtés, même dans certains régiments
de hussards, elle reste fidèle aux pans longs agrémentés de passepoils
et de force boutons; la basane qui protège quelques pantalons a des
contours à la grecque; le bonnet des hussards est surmonté d'un panache
presque aussi long, et le casque sans visière des dragons disparaît avec
une partie du visage sous une crinière échevelée qui leur donne un
aspect féroce. L'artillerie ne se distingue que par sa tenue complète de
drap bleu; son aspect sévère est relevé par les soutaches rouges du
gilet dans l'artillerie à cheval.

Le havre-sac de beaucoup de soldats n'a rien de la forme régulière
d'aujourd'hui. C'est un sac ordinaire en cuir ou en toile brune, serré à
la gorge par une ficelle, maintenu par des bretelles; et il descend
presque sur les reins du patient, ce qui devait augmenter le poids.

Un seul soldat porte le bonnet de police à flamme longue avec un havre
sac vraiment militaire, mais dont les courroies retiennent tout un
monde. Dans le haut s'étale une oie; son cou est serré par la bretelle,
et sa tête retombe mélancoliquement dans la direction d'une marmite
ballottant à hauteur de la giberne. Le centre est barré par un pain
long, et un flacon pend sur le côté droit. On voit que l'assortiment est
complet et que nos zouaves n'ont rien inventé. Les officiers ont des
pistolets à la ceinture, et portent le hausse-col retenu par une
chaînette ou par un cordon plus long qu'on ne l'a porté depuis; c'est
avec le sabre le seul insigne qui annonce le grade sur la longue capote
de campagne. Presque tous les tambours sont des enfants ou des
adolescents; comme âge, Barras n'était pas une exception.

J'ai parlé de la surprise causée de l'autre côté du Rhin par
l'apparition des armées républicaines. On a peine à croire qu'elle se
soit traduite d'une façon flatteuse pour nos armes, et cela au coeur même
des pays allemands. Rien n'est cependant plus certain quand on peut être
mis en présence d'une sorte d'album, in-quarto oblong imprimé à Leipzig
en 1794 pour le compte du libraire Friedrich August Leo. Le texte
allemand et français est précédé des deux titres généraux que voici:

     _Abbildung und Beschreibung Verschiedener Truppen des franzosischen
     armee, mit illuminirten Kupfern_.

     Représentation et description de différentes troupes de l'armée
     française, avec des planches coloriées.

Le texte est sur deux colonnes. Voici le titre particulier de la partie
française:

«Description des quelques corps composant les armées (françaises), par
un témoin oculaire. _Leipzig, bei Friedrich August Leo_, 1794.»

Cette description nous a paru si intéressante et même si surprenante au
point de vue politique que nous la reproduisons intégralement ici. Son
rapport avec notre sujet est direct, et les détails donnés sont d'une
exactitude précieuse[68].

L'auteur allemand s'exprime en ces termes:

«L'énergie, la bravoure et la constance avec laquelle les troupes
françaises font une guerre qui n'a pas encore d'exemple dans l'histoire,
doivent faire réfléchir toute tête à laquelle les intérêts de ce bas
monde ne sont pas indifférents.

«Combien de choses jusqu'à présent a-t-on cru sur parole indispensables
à une armée pour la rendre victorieuse et dont se sont passé depuis
quatre ans les armées françaises?

«La sévère discipline que Frédéric II avait introduite parmi ses troupes
a fait beaucoup d'imitateurs et trouvé une infinité de partisans. Trompé
par l'apparence, on s'est imaginé que la sévérité poussée jusqu'à la
plus inhumaine contrainte, rendait des automates invincibles ou
victorieux. On en aurait jugé bien autrement dans le temps des succès de
Frédéric, si on avait eu le mot de l'énigme...

«La guerre présente est bien capable de détruire une prévention qui fait
généralement à chaque soldat une victime dévouée aux coups de bâton de
toute une échelle de supérieurs.

«Partout on prétend que les armées agissent et partout le soldat est une
créature passive qui ne peut ni se mouvoir ni agir. En garnison on
accoutume le soldat à s'humilier sous le bâton, et quand on a la guerre
on prétend qu'il soit sensible à l'affront d'une défaite dont la honte
ne retombe jamais sur lui.

«C'est cependant avec des hommes ainsi dégradés qu'on prétend vaincre
des troupes qui ne connaissent de différences entre les individus que
celles des fonctions qui leurs sont confiées; de discipline que le
devoir du degré où chacun se trouve placé, et de subordination que celle
qu'imposent la loi et l'avantage du service. Jamais en avilissant
l'homme on ne lui fera faire de grandes choses; ce n'est qu'en lui
montrant qu'il est digne de cet honneur qu'on lui fait venir l'envie de
l'acquérir.

«Les hommes sont ce qu'on les fait. C'est à ceux qui les emploient à
savoir les manier, les former tels qu'ils doivent être pour remplir ce
qu'on en attend. Mais on ne doit pas s'attendre qu'on les intéresse à
faire réussir des projets qui ne leur offrent aucune perspective
avantageuse pour eux ou les leurs contre des hommes qui se sont donné
une manière d'être qu'ils trouvent bonne et qu'ils croient avoir droit
de défendre envers et contre tous...

«Entre princes, la guerre est un jeu de hasard où le dernier écu décide.
Entre princes et nation c'est le lion enveloppé d'un filet: la souris
n'est pas toujours là pour en ronger les mailles. On perd quelquefois de
vue que l'on ne peut rien si l'on n'est soutenu de cet accord général
qui fait voler toutes les volontés vers un même but. Vouloir agir dans
cet état d'erreur, c'est s'exposer à des disgrâces, ou tout au plus à
des succès éphémères. C'est ce que prouve l'expérience de tous les
temps. Les princes créent des armées, mais que de peines et de dépenses
il leur en coûte... combien d'intérêts privés il faut ménager dans la
levée des recrues! Combien de temps s'écoule avant que ces nouvelles
levées puissent entrer en campagne! Le mal n'est pas grand si c'est
contre un prince que l'on est en guerre. Est-ce au contraire contre une
nation? Elle se lève et marche, et il est facile de voir de quel côté
sera l'avantage.

«Une nation levée ainsi n'a pas, il est vrai, ce coup d'oeil flatteur
qu'offre un ancien régiment lorsqu'il est rangé en parade, où tous les
soldats semblent coulés dans le même moule. Cette rigoureuse uniformité
en impose, mais elle n'est pas, comme on le voit à présent,
indispensablement nécessaire à la victoire. La garde nationale n'est pas
une troupe moins courageuse, bien qu'irrégulièrement vêtue, que celles
de cette ligne, où cette régularité s'observe plus exactement.

«Animés du même esprit, ces diverses troupes combattent avec la même
bravoure, bravent la mort avec le même courage, supportent en commun
travaux et fatigues.

«L'on ose donc croire que le public ne verra pas avec indifférence
l'image de quelques-uns des corps dont les armées républicaines sont
composées. Les figures enluminées sont représentées au naturel, telles
que les a vues un témoin oculaire. Nous nous sommes contenté d'en
multiplier les copies sans y rien changer.

«Les dragons font en France un service tout autre que dans les armées
des autres souverains. On les place sur les ailes, dans des postes
avancés, au passage des rivières, aux défilés ou aux têtes de pont. Mais
leur véritable place, un jour de bataille, est au corps de réserve, à
cause de la vitesse avec laquelle on peut les faire mouvoir et de la
vivacité avec laquelle ils chargent l'ennemi. On les emploie encore
diversement dans les sièges et dans une infinité de cas où on les fait
suppléer à l'infanterie aussi bien qu'à la cavalerie. Aussi leur fait-on
également bien apprendre les exercices de ces deux armes. Jusqu'à la fin
de la guerre de Sept ans, ils furent habillés de rouge; mais depuis on
les a habillés de vert. Leur uniforme est: habit vert, parements,
revers, collet et doublure rouges, veste et culotte blanches ou ventre
de biche, casque de laiton poli surmonté d'une touffe de crins noirs
pendant sur l'arrière de la tête, bottes molles et sabres recourbés à la
housarde. Leurs chevaux sont ordinairement de quatre pieds à quatre
pieds deux pouces. À cheval, leurs armes sont un fusil, deux pistolets
et le sabre; à pied, ils n'ont que le fusil et le sabre. On n'y admet
que des jeunes gens vigoureux, lestes, bien faits et qui montrent
beaucoup d'adresse.

«Les grenadiers à cheval durent leur première création à Louis XIV. Pour
mettre le lecteur à même de juger de quels hommes cette troupe a
toujours été composée, c'est que, pour la former chaque capitaine de
grenadiers fut tenu de fournir un homme de la taille requise,
généralement reconnu pour fort et brave et portant moustache. Cet esprit
de corps, ce courage à toute épreuve ne se sont jamais démentis. Leur
uniforme est bleu foncé, parements, revers et collet écarlates, boutons
blancs sur lesquels est imprimé l'arbre de la liberté avec le bonnet et
autour l'inscription: _République française_; veste et culottes blanches
blanc d'argent et aussi des culottes de peau. Bonnet de poil à fond
rouge, cordons et crépines tressés des couleurs nationales. Au milieu du
front, une plaque sur laquelle est imprimé en relief le sceau
constitutionnel avec des trophées et à chaque côté de la plaque une
grenade enflammée. Le poil de ces bonnets est renversé de haut en bas,
afin que l'eau de la pluie s'y arrête moins. La doublure de l'habit est
de serge blanche. Au bas des pans où sont les crochets pour les
retrousser, il y a une grenade de drap rouge, et, au lieu de flamme, il
y a de petits glands qui en descendent pendus à des cordons de la même
couleur. Ils ont des aiguillettes tressées de rouge et de blanc, des
cols noirs, des bottes molles, mais des genouillères fortes. Leurs armes
sont la carabine, deux pistolets, et un sabre dont la lame droite a près
de deux pouces de large et se termine en pointe très aiguë, dont le
double tranchant a environ huit pouces de long, et tout le sabre entre
quarante et quarante-cinq. Ils le portent en bandoulière. Ils ont un
porte-cartouches de cuir brun avec une plaque blanche sur laquelle est
imprimé en relief l'arbre de la liberté avec le bonnet, mais sans
inscription. Enfin, ils ont un grand manteau bleu bordé d'un cordonnet
rouge, muni d'un ample rabat qui leur sert de capuchon. Dans l'action,
principalement quand ils sont attaqués, ils s'abaissent fort avant sur
leurs chevaux et savent adroitement se servir de la pointe de leur
sabre, au maniement duquel ils s'appliquent singulièrement dans leurs
moments de loisir, ce qui leur procure un avantage décisif sur leurs
ennemis, qui n'ont ni la même dextérité ni la même vitesse quand même
ils auraient la même bravoure.

«Les chasseurs à cheval sont de création moderne et forment dans les
armées françaises une très nombreuse cavalerie. Leur service approche
assez de celui des dragons, excepté qu'on les employe plus communément à
la découverte; à battre les bois toujours en avant de l'armée. Leur
uniforme est un habit vert foncé à collet droit, parements, revers et
boutons blancs comme ceux des grenadiers à cheval, culotte de peau et
veste blanche. Leur habit un peu court a la doublure blanche, les poches
en long avec trois boutons sur les pattes. Ils portent des bottes
molles, genouillères de même. Il n'est pas possible de donner une
description exacte de leur bonnet ou casque. Il a la forme du bonnet de
liberté, il est de cuir fortement battu et surmonté d'une touffe de
crins de cheval ou de peau d'ours de la largeur de la main. Cette
coiffure est entourée d'une bande de toile cirée jaune et tigrée. De
chaque côté, une chaîne de laiton qui, en remontant, forme un angle
aigu. Autour du cou, ils ont des cols ou des cravates noires. Les bas
officiers se distinguent dans ce corps comme dans celui des grenadiers à
cheval par quelques ganses sur les manches, mais qui dans ce corps-ci
sont tressées des couleurs nationales. Leurs armes sont le mousqueton
carabine, deux pistolets, un long sabre à monture de laiton dont la
pointe a huit pouces de double tranchant. Ils le portent en bandoulière
à un ceinturon de cuir. Le porte-cartouches est de cuir noir avec une
plaque jaune et le sceau constitutionnel en relief. Ils ont des manteaux
de la couleur de l'habit: l'un et l'autre sont bordés d'un cordonnet
rouge. Ils ont des chevaux de douze à treize paumes. C'est la partie la
plus nombreuse de la cavalerie.

«L'on n'a rien changé au reste de la cavalerie, l'ajustement et les
armes sont les mêmes, aux boutons près qui sont comme ceux des
grenadiers et des chasseurs; les cavaliers ont une cocarde avec une
aigrette tricolore à leur chapeau.

«L'habillement des chasseurs à pied est peu différent de celui des
chasseurs à cheval, si ce n'est que l'habit est plus long et va
jusqu'aux genoux. Ils ont les mêmes casques, ainsi que vestes et
culottes; et des bottines très légères de cuir de boeuf. Les bas
officiers ont deux épaulettes pour les distinguer des simples chasseurs.
Ils ont pour armes un fusil avec une baïonnette et un sabre comme celui
des grenadiers qu'ils portent en bandoulière. Le porte-cartouches est de
cuir noir avec une plaque jaune aux armes de la patrie. Les chasseurs et
les troupes de ligne forment l'élite de l'infanterie. Il y a par
bataillon ou par compagnie un certain nombre de chasseurs de profession,
armés de carabines et de poignards; au lieu de giberne, ils ont une
flasque (poire à poudre). Ils sont distingués des autres par un collet
rouge sur l'habit et une épaulette tricolore sur l'épaule droite. Cette
troupe rend de très grands services en ce qu'elle est également propre
au service des troupes de ligne et des troupes légères.

«Il n'est pas aisé de donner une description exacte des gardes
nationales ni de les ranger dans une classe quelconque. Mais l'on doit
être convaincu qu'elles se battent bien, quoiqu'il s'en trouve parmi qui
ne sont vêtus que de jaquettes et chemisolles, de _sareaux_ de toile ou
d'habits de toute couleur, des vestes de piqué ou d'indienne, et des
culottes de toute façon. La plupart cependant ont des habits d'un bleu
foncé avec collets rouges ou blancs, boutons jaunes ou blancs, où le
bonnet ou l'arbre de la liberté est empreint. En partie, ils portent des
_gamaches_ ou guêtres; beaucoup vont en souliers et en bas de soye; mais
tous généralement portent à leur chapeau de petits objets qui font
allusion à la Liberté et à l'Égalité. Ils ont tous un fusil et une
baïonnette; quelques uns ont des porte-cartouches, d'autres n'en ont
point, il en est de même de l'épée. Au lieu de havre-sac, ils ont un sac
de poche dans quoi ils portent leurs hardes.

«L'on appelle à présent _légion_ des troupes de cultivateurs français,
partie mis en réquisition et partie gens de bonne volonté. Leur
habillement n'est autre que le vêtement ordinaire aux gens de la
campagne. Ils sont coiffés de bonnets, de chapeaux de différentes
formes, mais toujours avec la cocarde nationale. Tous ont des bas bleus
avec une jarretière bouclée de façon que le bas fait auprès du genou une
espèce de petit bourrelet. Leurs culottes sont toutes différentes les
unes des autres: de drap, de toile de toute sorte de couleur jusqu'à de
peau noire. Leurs souliers sont fermés avec des attaches bleues ou
noires. Leurs armes sont la lance ou la pique dont le manche a à peu
près six pieds et est peint des couleurs nationales. Quelques-uns ont un
fusil avec la baïonnette. D'autres ont autour du corps une ceinture, à
la gauche de laquelle est attaché un pistolet. Ce sont pour la plupart
ceux qui portent des piques. Plusieurs ont, outre cela, des épées de
parade, des poignards ou autres armes blanches pendues au côté. Il y a
auprès de chaque armée une ou deux légions, selon que l'armée est
nombreuse. Chaque légion est forte d'environ sept mille hommes. Ce sont
des officiers et des bas officiers tirés des invalides qui les
commandent, avec quelques autres qu'ils ont élus eux-mêmes parmi eux. À
chaque légion se trouve un général de brigade ou un brigadier.

«Ces légions ne reçoivent ni pain ni paye; elles pourvoyent elles-mêmes
à leur entretien. Les hommes y sont tenus à un an de service; elles ne
se montrent jamais en rase campagne et ne se rangent point en bataille.
Elles ne laissent pas que d'inquiéter beaucoup les armées ennemies...»



PLANCHES



I

GÉNÉRAL DE DIVISION

D'après une gravure de la collection Dubois de l'Étang, (Ensemble réduit
aux deux tiers de l'original.)


Plumet tricolore surmontant trois plumes rouges. Habit bleu à collet
rouge rabattu; galon d'or au chapeau, aux manches, aux poches et au
collet. Culotte blanche, bottes noires; écharpe rouge à frange dorée.
Dragonne dorée à la poignée du sabre; le fourreau est garni de cuivre
doré.

Cette figure jeune ne doit pas surprendre à l'époque où un simple
officier pouvait franchir quatre grades en vingt-quatre heures pour
perdre aussitôt le commandement s'il ne justifiait pas cette confiance
par une victoire.

[Illustration: I]


II

ADJUDANT GÉNÉRAL

Même provenance


«En tenue de campagne», dit la légende. Le ceinturon doré, le chapeau à
plumes et à glands contrastent bien un peu avec la sévérité de cette
longue capote bleue à collet rouge rabattu. Mais il était bon que
l'adjudant général fût aperçu de tous, car c'était un véritable chef
d'état-major, classé hiérarchiquement au-dessous du général de brigade,
mais au-dessus du colonel.

[Illustration: II]


III

HUSSARD

D'après un recueil d'uniformes gravés à Augsbourg en 1802. (Bibl. nat.
Estampes O 34 B. A.)


Shako noir entouré d'une flamme de drap noir à passepoil bleu. Panache
vert et rouge. Cordon blanc avec gland retombant à droite du shako.
Dolman brun-marron soutaché de blanc et fourré de noir. Culotte bleue
soutachée de blanc. Sabretache orangée avec ornements de cuivre.
Demi-bottes noires.

L'inclinaison prononcée du shako paraît un peu forcée par les dimensions
du panache: elles sont telles que l'équilibre serait compromis si la
verticale était conservée.

[Illustration: III]


IV

OFFICIERS ET SOLDATS D'INFANTERIE

Même provenance.


L'officier porte un panache rouge. Habit bleu à col et parements rouges.
Revers blancs à passe poil rouge. Gilet et pantalon collant blancs. Sac
au dos. Hausse col doré. La main droite s'appuie sur une canne.

Le fantassin placé derrière lui a les guêtres noires et la culotte de
nankin. Habit bleu à revers blancs.

Le bonnet à poil du grenadier rappelle trop celui des grenadiers
autrichiens pour ne pas avoir été pris dans un magasin de l'ennemi. Ce
qui confirmerait dans cette idée, c'est qu'il est visiblement trop
étroit pour la tête de notre homme. Gilet rayé blanc et rouge; cravate
rayée blanc et bleu; celle-ci encadre le menton comme une cravate à la
Garat. Épaulette rouge; plumet tricolore; pantalon nankin. Même habit
que le précédent.

[Illustration: IV]


V

SOLDAT D'INFANTERIE

Même provenance.


Celui-ci offre un specimen du genre négligé. Il a le même habit et le
même chapeau, mais son pantalon quadrillé bleuâtre porte au genou une
forte pièce d'étoffe différente. Des souliers, il n'a conservé que les
semelles sur lesquelles l'empeigne taillée fait l'office de courroies de
sandales. Pas de gilet. Cravate lâche. L'habit ouvert laisse largement
passer la chemise.

[Illustration: V]


VI

CAVALIERS

Même provenance.


Habit bleu à revers rouges. Collet, culotte et buffleteries blancs.
Bottes et chapeau noirs. Panaches roses. Cravate jaunâtre.

On sait qu'il y avait alors à côté des hussards, des dragons, et des
chasseurs, des régiments de _cavalerie_ proprement dite. C'était, moins
la cuirasse et le casque, ce que nous avons appelé ensuite la grosse
cavalerie.

[Illustration: VI]


VII

OFFICIERS D'ARTILLERIE

Même provenance.


L'un de ces deux officiers semble appartenir à l'artillerie légère; il
porte le casque de cuivre du dragon orné d'un panache rouge, ce qui dut
être une exception; l'autre a conservé le chapeau à cornes en usage dans
l'artillerie à pied. Leurs uniformes sont complètement bleus avec
passepoil rouge. Des soutaches rouges ornent le pantalon et le gilet.
Les poignées de sabre affectent des formes diverses, les bottes sont de
même fortes et légères. Ce qui ne varie point, c'est le type des
figures, qui sont rasées et ornées seulement de petits favoris très
courts.

[Illustration: VII]


VIII

CHASSEUR À CHEVAL

D'après les _Abbildung französischen_, Leipzig. 1794.


Casque noir à courte crinière semblant retomber devant et derrière.
Habit et pantalon collant vert avec passepoil rouge; des galons rouges,
blancs et bleus sont disposés sur la chausse de façon à former une
pointe tricolore.

On trouve dans le supplément _Uniformes_ une description plus complète
de l'armement et de l'uniforme de cette cavalerie.

[Illustration: VIII]


IX

VOLONTAIRE DU 1er BATAILLON DE PARIS

Même provenance.


Casque noir à demi-crinière droite et à ornements de cuivre; il est
entouré d'une bande tigrée, habit bleu, avec revers et retroussés
blancs. Culotte blanche, guêtres noires, épaulettes vertes.

Voir également dans notre supplément _Uniformes_ les détails qui
concernent les gardes nationaux volontaires.

[Illustration: IX]


X

DRAGON ET HUSSARD

Bibl. nat. OB. 32 V


Le dragon est conforme au type décrit dans notre supplément. Son casque
est sans visière; une épaisse crinière augmente encore le caractère
énergique d'un profil doté de longues moustaches.

Son compagnon le hussard nous offre le profil de cette coiffure
étonnante qu'on a déjà vue planche III. Le panache rouge n'a rien perdu
de ses dimensions: il est négligemment entouré d'une flamme marron à
passepoil rouge. Dolman et pantalon verts; collet et soutaches rouges.
Les gants sont jaunes; le fourreau du sabre est en cuir garni de cuivre.

[Illustration: X]


XI

HUSSARD

Même provenance.


Les hussards républicains qu'on représente d'ordinaire sont conformes au
type de nos planches III et X. Celle-ci prouve qu'il y en avait un autre
ne portant pas le dolman à tresses, mais un habit vert à revers et à
pans longs, collet et parements roses. Pantalon et gilet verts; le
pantalon est protégé par une basane fauve dont les bords sont
déchiquetés à la grecque. Il boutonne sur le côté selon le modèle qui
fut baptisé du nom de _chutmari_. La bande est rouge.

La coiffure reste seule identique: tresses de cheveux tombant sur le
devant pour encadrer le visage, shako entouré d'une flamme noire à passe
poil rouge que fixe un cordon blanc; panache rouge. D'où part le
sous-pied qui rattache le pantalon déboutonné à ce soulier muni
d'éperon?... Mystère!

[Illustration: XI]


XII

GRENADIER À CHEVAL

D'après les _Abbildung französischen_, Leipzig. 1794. (Bibl. nat.
Estampes OA, 106. C.)


Son uniforme, son armement et son équipement répondent à la description
très complète donnée dans notre supplément. Bonnet à poil brun avec
plaque blanche, plumet et cordon rouges. Rabat bleu à revers et collet
rouges, retroussis et basques, gilet et culotte blancs. Bottes noires,
gants à manchettes de buffle. Schabraque bleue galonnée de jaune.

[Illustration: XII]


XIII

TAMBOUR

D'après un recueil gravé à Augsbourg en 1802. (Bibl. nat. Estampes OB,
32. A.)


Le baudrier de buffle flotte tout avachi: l'enfant a décroché son gros
tambour retenu sur l'épaule à l'aide d'une bretelle qui devrait aller
rejoindre le cercle de la caisse. Cette charge n'est pas commode, son
corps ballotte dans son habit bleu qui est trop large; son chapeau à
pompon rouge est aplati comme un chapeau d'arlequin. Le pantalon de
nankin laisse voir des chevilles nues, les souliers sont devenus
savates, mais cela n'empêche pas le gamin de marcher fièrement à grandes
enjambées.

La planche XX montre que presque tous nos tambours étaient alors des
enfants.

Et quand on pense qu'un ministre de la guerre a rogné nos tambours de
moitié avant 1870 pour ne pas incommoder des hommes faits!

[Illustration: XIII]


XIV

FANTASSIN ET SOUS-OFFICIER

D'après une gravure allemande de 1796. (Bibliothèque nationale
Estampes, collection Hennin.)


L'air posé et la tenue presque régulière du sous-officier contrastent
avec la pose lamentable du soldat. La cravate pend; les manches de son
habit vert sont déchirées; il n'a plus qu'un bas de couleur brune, le
pan de sa culotte nankin menace ruine. Une cuiller et une fourchette à
deux pointes, croisées derrière sa cocarde de chaque côté du pompon,
complètent son air de soldat maraudeur. Un mouchoir serré au biceps
semble protéger une blessure.

Type analogue à nos numéros X et XVII.

[Illustration: XIV]


XV

CHASSEURS À PIED

D'après un recueil gravé à Augsbourg en 1802. (Bibl. nat. Estampes OB,
32. A.)


Ces chasseurs diffèrent un peu du type décrit dans notre supplément.
L'un, qui semble un caporal, porte le casque de volontaire. Son habit
court est de couleur noire à parements bleus. Pantalon bleuâtre à raies
bleu foncé. Cravate jaune. Épaulettes rouges. Galons blancs sur la
manche.

Son voisin a l'uniforme complètement noir, avec collet et retroussis
bleu clair. Son chapeau est placé à rebours. Épaulettes et panaches
rouges; buffleteries jaunâtres. Les souliers ont été transformés en
savates retenues par des cordelettes croisées au-dessus de la cheville
du pied qui est un comme toujours.

[Illustration: XV]


XVI

GRENADIER DE LA LIGNE

D'après les _Abbildung französischen_, Leipzig. 1794. (Bibl. nat.
Estampes OA, 106. C.)


Bonnet à poil noir avec plaque de cuivre. Habit, veste et culotte
blancs. Les revers, le collet et les parements sont rouges, les guêtres
noires. Il ne porte point de havre-sac mais on voit une sorte de besace
pendre à côté de sa giberne.

C'est un dernier échantillon de l'ancienne armée qui va prendre l'habit
bleu au moment où l'embrigadement fondra les régiments et les bataillons
de volontaires.

[Illustration: XVI]


XVII

VOLONTAIRES

D'après une gravure allemande de 1796. (Bibliothèque nationale Estampes,
collection Hennin.)


Le volontaire casqué sent d'une lieue son faubourg. Ami d'un certain
luxe, il a retroussé sa manche pour montrer un bout de manchette, il
fait exhibition d'un mouchoir de poche élégamment noué à sa buffleterie
et une breloque de parure descend sur sa cuisse gauche. Le noeud coquet
de sa grosse cravate, la cuiller qui montre sa tête au revers de l'habit
et le pain empalé dans sa baïonnette sont autant de détails
caractéristiques. L'un de ses souliers est retenu par une boucle.
L'autre est noué avec une ficelle. Zébré d'un côté, quadrillé de
l'autre, comme ces chausses en partie du moyen âge. Le pantalon blanc
rayé de bleu est trop court pour ne pas avoir appartenu à quelque frère
d'armes.

Nous avons décrit l'assortiment gastronomique du voisin dans le
supplément: son bonnet de police bleu à turban rouge est à remarquer
comme un échantillon du modèle primitif.

[Illustration: XVII]


XVIII

CUIRASSIERS

D'après la gravure de Zix

(Fac-similé réduit aux deux tiers de l'original.)


Zix est un artiste strasbourgeois qui a pu étudier d'après nature les
soldats de l'armée de Rhin et Moselle.

Non content d'un supplément d'illustrations pittoresques pour la partie
géographique du _Journal de Fricasse_, mon ami Charles Mehle a bien
voulu mettre la gravure de Zix à ma disposition. Mais leur dimension
rendait la reproduction difficile. J'ai dû me contenter de détacher un
groupe de deux cuirassiers attablés sur le seuil d'une maison
alsacienne.

On sait que les cuirassiers formèrent en 1799 le 8e régiment de
cavalerie. De là leur ressemblance avec les cavaliers de l'autre planche
VI.

[Illustration: XVIII]


XIX

HUTTES DE CAMPEMENT

D'après une gravure datée du 14 août 1796. (Bibl. nat. Estampes,
collection Hennin.)


Ces huttes ou abris, dont-il est question dans notre journal, étaient
faites de branchages. On voit qu'elles affectent trois formes: une forme
oblongue, destinée sans doute aux soldats; une forme pyramidale, moins
spacieuse, destinée aux sous-officiers; une forme conique, dont la
clôture plus complète annonce un campement d'officiers.

Le factionnaire qui veille à la porte ne laisse aucun doute sur ce
dernier point. Il sonne en ce moment d'un cornet d'appel, ce qui lui
donne les doubles fonctions de sentinelle et de trompette de garde.

[Illustration: XIX]


XX


RASSEMBLEMENT D'INFANTERIE

D'après une gravure allemande conservée dans la collection Dubois de
l'Étang. Voici la traduction de son titre:

Véritable représentation d'une parade de la garde française à Mannheim
au mois d'octobre 1795.

(Fac-similé réduit au tiers de l'original.)


Cette planche est excessivement ennemie. On ne doit pas prendre son
titre au pied de la lettre. Le dessinateur allemand, que je tiens
d'ailleurs pour sincère, a pris le moment non de la parade proprement
dite, mais du rassemblement qui la précède.

Logés chez les bourgeois de la ville, les soldats arrivent petit à petit
et se portent sur le front de l'alignement indiqué par les trois
officiers qui viennent de mettre le sabre à la main.

Dans cette troupe figurent, selon l'usage, des détachements de tous les
corps de passage dans la place et certainement aussi des soldats isolés,
éclopés, utilisés pour le service. De là, un coup d'oeil fortement
bigarré que l'artiste aura exagéré encore pour offrir des modèles de
chaque espèce.

Les quatre petits tambours qui se font la main à l'extrême droite
suffiraient à montrer que le commandement ne s'est pas fait encore
entendre. Ce sont des enfants dont le plus âgé n'a pas atteint sa
douzième année. Derrière eux, le tambour-major charme son attente par
quelques moulinets de fantaisie.

Les officiers, vus au dos, ont une ample capote grise ou brune, sur
laquelle tranche seul le hausse-col, insigne du commandement.

Les soldats semblent tous appartenir soit aux bataillons des
volontaires, soit aux _légions_ rurales dont il est question dans notre
supplément. On remarque, en effet, en seconde ligne, des bonnets
fourrés, des chapeaux de paysans; on voit se dresser une des piques qui
figuraient encore dans l'armement de ces non combattants. L'un d'eux,
sapeur primitif, tient la hache sur l'épaule et la pipe à la bouche. Son
voisin porte un pantalon à la turque, et paraît vouloir dissimuler sous
une couverture blanche les désastres de son uniforme. Tous n'ont pu
dissimuler ainsi leurs tenues en lambeaux. Beaucoup de chaussures sont
avariées; un jeune soldat a les pieds complètement nus.

En revanche, ce qui ne manque nulle part, c'est la cuiller: chacun porte
à la boutonnière, au chapeau ou au bonnet ce précieux ustensile.
Quelques bidons et marmites se remarquent aussi, çà et là; les pains
sont troués pour le passage d'une corde qui les retient au côté, à moins
qu'ils ne soient passés à la baïonnette. Un quartier de viande est même
ainsi exhibé à côté du porteur de pique. Il est à remarquer qu'il n'y a
pas ici un seul des panaches qui abondent dans nos planches précédentes.
Mais nous sommes en 1795 et les Français qui viennent d'entrer à
Mannheim ont fait une campagne fort rude. Leurs habits bleus ne sont pas
seulement usés par la victoire, ils sont surtout troués et déchirés par
les marches et les bivouacs des nuits d'hiver. De là ce coup d'oeil
étrange, qui dépasse encore, il faut bien l'avouer, tout ce qu'on
pouvait supposer de l'aspect des troupes républicaines. Mais la pauvreté
de leur aspect ne peut que grandir encore le souvenir de leur courage et
de leur patriotisme.

[Illustration: XX]



NOTES

[1: Voyez entre autres les pages 37, 55, 64, 170, 117, 171, 174 [du
livre original]. Et ce ne sont pas les seules.]

[2: Le rétablissement de l'orthographe des noms de lieux, généralement
défigurés, offrait des difficultés particulières que je ne suis pas sûr
d'avoir surmontées toujours. En cas de doute, j'ai usé du point
d'interrogation.]

[3: Le nom de Château-Vilain a définitivement survécu.]

[4: En 1791, on avait déjà formé des bataillons de garde nationale
destinés à entrer dans le cadre de l'armée. Soult rappelle, au début de
ses _Mémoires_, qu'il se trouvait alors en garnison à Schelestadt avec
le premier bataillon du Haut-Rhin. Ce corps était nombreux, dit-il,
animé d'un bel esprit, mais fort peu de ses officiers étaient capables.
On trouvera dans le n° 1 de notre supplément un extrait intéressant des
_Mémoires de Cagnot_ sur les effets de la levée en masse qui fut ensuite
décrétée.]

[5: Les _papiers publics_, les journaux.]

[6: Les casernes Chambière ont en effet toujours passé pour malsaines,
en raison des eaux stagnantes des fosses qui sont dans leur voisinage.]

[7: L'armée du prince de Cobourg avait en effet occupé la forêt de
Mormal en bloquant Le Quesnoy. «De faibles détachements français
observaient ses mouvements, dit Soult; ils ne purent l'empêcher de
déployer les immenses moyens qu'on avait préparés pour réduire la place,
elle capitula le 11 septembre, après avoir soutenu quinze jours de
tranchée. Dans le temps qu'elle succombait, des efforts tardifs étaient
faits pour la dégager: à Avesnes, par une division sortie de Cambrai, à
Fontaine, par une autre division sortie de Landrecies: à l'entrée de la
forêt de Mormal, par une colonne partie du camp de Maubeuge.» Cette
dernière colonne est celle dont il est ici question.]

[8: Les détails du texte sont confirmés par un nouveau passage des
_Mémoires_ de Soult; la légère différence donnée dans l'évaluation des
troupes est plus qu'annulée par le renfort qui arrive ensuite à
l'ennemi.]

[9: L'armée de Jourdan ne comptait en réalité que 45,000 combattants;
ils ne venaient pas de la Vendée, mais des camps de l'armée du Nord et
de l'armée des Ardennes. On trouvera dans le numéro 2 de notre
supplément un émouvant récit du combat qui amena la levée du blocus de
Maubeuge; il est extrait des _Mémoires de Carnot_, par son fils. (Paris,
Pagnerre, 1862. Tome I, page 399). Les détails remarquables qu'on y
trouve formaient un complément nécessaire de notre texte.]

[10: Allusion à la fameuse ronde révolutionnaire dite: _carmagnole_. On
la retrouve à la page du 7 octobre.]

[11: Le propos a été en effet attribué au prince de Cobourg, qui
commandait alors l'armée assiégeante.]

[12: Échanger des coups de fusil.]

[13: Le maréchal Soult donne les détails suivants sur le combat de
Grandreng. «L'échec éprouvé par la colonne du centre rendit inutile le
mouvement du général Mayer sur Haulchin, et permit au prince de Kaunitz
de marcher au soutien de sa droite, à Grandreng, en dégarnissant sa
gauche. Le général Déjardins avait déjà enlevé quelques redoutes, et il
pénétrait dans le village, quand tout à coup ses deux divisions sont
elles-mêmes assaillies et débordées par la cavalerie autrichienne. Elles
font, avec l'appui da la brigade Duhesme, un dernier effort pour rentrer
à Grandreng; mais elles échouent de nouveau et sont obligées de
précipiter leur retraite pour repasser la Sambre, malgré l'appui
qu'elles reçoivent de la réserve de cavalerie. Le général autrichien
acquit l'honneur de cette journée en rendant ses forces mobiles, de la
gauche au centre, et du centre à la droite, où il prit successivement la
supériorité. Ses pertes furent beaucoup moindres que celles des
Français, qui sacrifièrent plus de quatre mille hommes et douze pièces
de canons.»]

[14: «Les revers du 13 avaient irrité les représentants sans les
éclairer; ils ordonneront un nouveau passage, mais les opérations,
encore plus mal dirigées que la première fois, eurent pour résultat des
pertes beaucoup plus grandes. (SOULT.)]

[15: Le maréchal Soult dit ici: «Il faut aussi admirer la docilité des
troupes, qu'aucun revers ne put abattre, et déplorer que, soumises à la
tyrannique autorité des représentants, elles n'aient point eu à leur
tête des chefs dignes de les diriger. Depuis quinze jours, les corps qui
étaient sur la Sambre avaient perdu plus de quinze mille hommes et la
moitié de leur matériel; les soldats manquaient de vivres et avaient le
plus grand besoin de repos. Les généraux en firent la demande à
Saint-Just; dans le conseil, Kléber fit observer qu'on allait voir
arriver, avant dix jours, l'armée de la Moselle, dont nous parlerons
bientôt, et qu'il n'y avait qu'à l'attendre, en s'occupant de réparer
les pertes de l'armée, pour reprendre alors les opérations avec d'autant
plus de vigueur. Mais l'implacable Saint-Just ne voulut rien accorder, à
peine daigna-t-il répondre: _Il faut demain une victoire de la
République. Choisissez entre un siège ou une bataille_. Il fallait
choisir, on marcha, le 26 mai, sur Charleroi.

Malgré les succès qu'il venait de remporter, le prince de Kaunitz avait
été remplacé par le prince d'Orange dans le commandement. Les troupes
alliées étaient sur la Sambre, pour en défendre le passage; elles
occupaient en outre, au-dessus de Marchiennes-au-Pont, le camp retranché
de la Tombe, qui couvrait Charleroi. Kléber et Marceau étaient chargés
de l'attaquer, et le général Fromentin d'emporter le pont de Lernes. Ces
deux attaques manquèrent par l'excessive fatigue des troupes, qui
montrèrent de l'hésitation et restèrent exposées au feu le plus vif,
plutôt que d'avancer. À la nuit, les ennemis évacuèrent cependant le
camp, en ne laissant dans Marchiennes qu'un poste fortifié.» (SOULT.)

--Ce dernier alinéa explique comment notre sergent va parler de retraite
après avoir parlé d'une victoire qui était sans doute un avantage
partiel sans résultat sur l'ensemble de la journée.]

[16: Chiffre singulièrement exagéré. Soult rapporte un triste épisode du
siège: «Le colonel Marescot dirigeait les opérations du génie, sous les
yeux des généraux Jourdan et Hutry; on avait un équipage d'artillerie
suffisant et les représentants Saint-Just et Lebas se tenaient au pied
de la tranchée pour presser les travaux. Un jour, ils visitaient
l'emplacement d'une batterie que l'on venait de tracer: «À quelle heure
sera-t-elle finie?» demanda Saint-Just au capitaine chargé de la faire
exécuter.--Cela dépend du nombre d'ouvriers qu'on me donnera, mais on y
travaillera sans relâche, répond l'officier.--Si demain, à six heures,
elle n'est pas en état de faire feu, ta tête tombera!...» Dans ce court
délai, il était impossible que l'ouvrage fût terminé; on y mit cependant
autant d'hommes que l'espace pouvait en contenir. Il n'était pas
entièrement fini, lorsque l'heure fatale sonna. Saint-Just tint son
horrible promesse: le capitaine d'artillerie fut immédiatement arrêté et
envoyé à la mort, car l'échafaud marchait à la suite des féroces
représentants. Si nous n'avions pas remporté la victoire, la plupart de
nos chefs auraient subi le même sort. Nous apprîmes plus tard que
Saint-Just avait porté sur une liste de proscription plusieurs généraux
de l'armée, et qu'il m'y avait compris, quoique je ne fusse encore que
colonel.--Jourdan devait être sacrifié le premier; il avait remplacé
Hoche dans le commandement, et il avait, comme lui, encouru la haine du
représentant par la courageuse résistance qu'il opposait à ses volontés,
lorsque la présomptueuse ignorance de Saint-Just prétendait diriger les
opérations militaires. (SOULT.)]

[17: Le maréchal Soult complète ainsi le récit de cette journée. «Il
était sept heures du soir. Depuis quelques moments, le combat avait
cessé aux ailes; on le laissa finir au centre sans poursuivre les
ennemis. Épuisés de fatigue et de besoin, les soldats pouvaient à peine
se tenir debout, et ils manquaient aussi de munitions. Il n'y avait
aucune possibilité de continuer la poursuite, quelques avantages qu'on
eût pu recueillir; officiers et soldats, tous s'écriaient: «Un pont d'or
à l'ennemi qui s'en va!» et l'on donna aux troupes un repos
indispensable.

Le lendemain, il n'y eut point de mouvement; il fallait se remettre
d'une pareille journée et ramasser les débris qui couvraient le champ de
bataille. On compta les pertes; les nôtres s'élevèrent à près de cinq
mille hommes hors de combat, et, par le nombre des morts, on évalua
celles de l'ennemi à plus de sept mille hommes; de part et d'autre il
n'y eut que peu de prisonniers. Parmi ceux que nous fîmes, il se trouva
des Français, faisant partie du régiment Royal-Allemand et de celui de
Berching-hussard, auxquels la loi rendue contre les émigrés pris les
armes à la main était applicable. Pas un soldat n'eut la pensée qu'il
fût possible de livrer à l'échafaud ceux que nous venions de combattre
face à face. Pendant la nuit, nous leur facilitâmes les moyens de
s'échapper, en nous bornant à leur dire qu'ils fussent ailleurs expier
l'erreur de s'être armés contre leur patrie; plusieurs revinrent plus
tard se placer dans nos rangs. On a sauvé ainsi dans le cours de la
guerre, un grand nombre de Français qui étaient dans le même cas, et ils
ont reçu parmi nous protection et avancement; beaucoup d'entre eux ont
ainsi obtenu d'être éliminés de la liste fatale et de rentrer dans leurs
biens confisqués. Nous devons croire qu'ils en ont conservé de la
reconnaissance.»]

[18: Ceci est bien confirmé par le récit du maréchal Soult: «Dans nos
rangs, l'enthousiasme allait croissant avec le danger; depuis le
commencement de l'action, et pendant toute sa durée, le cri de
ralliement de l'avant-garde fut toujours: «Point de retraite
aujourd'hui, point de retraite!» Aussi, tout ce qui vint se heurter
contre elle fut-il brisé. Environnée de sanglants débris, son camp en
flammes, la plupart de ses canons démontés, ses caissons faisant
explosion à tout moment, des monceaux de cadavres comblant les
retranchements, les attaques les plus vives sans cesse renouvelées, rien
n'était capable de l'intimider, pas même l'incendie de la campagne qui
nous environnait de toutes parts. Les champs, couverts de blé en
maturité, avaient été enflammés par notre feu et par celui de l'ennemi;
on ne savait où se placer pour l'éviter; mais nous étions bien
déterminés à ne sortir que victorieux de ce volcan.»

Le courage des chefs avait, sur plus d'un point, seul pu maintenir les
troupes, comme le montre bien cet autre passage:

«Avant six heures du matin, les alliés avaient fait des progrès, et les
divisions des Ardennes repassaient la Sambre, dans un complet désordre,
aux ponts de Tamine et Ternier, laissant leur général garder seul, avec
ses officiers et quelques ordonnances, la position qu'elles venaient de
quitter. J'avais été envoyé par le général Lefebvre, pour m'assurer de
l'état de notre droite, et pourvoir aux dispositions que les
circonstances exigeraient. Je joignis Marceau entre les bois de Lépinoy
et le hameau du Boulet, au moment où les ennemis allaient l'entourer. Il
les défiait, et dans son désespoir, il voulait se faire tuer, pour
effacer la honte de ses troupes. Je l'arrêtai: «Tu veux mourir, lui
dis-je, et tes soldats se déshonorent: vas les chercher et reviens
vaincre avec eux! En attendant, nous garderons la position à droite de
Lambusart.--Oui, je t'entends, s'écrie Marceau, c'est le chemin de
l'honneur! J'y cours; avant peu je serai à vos côtés. Deux heures après,
il avait ramené les plus braves, et il prenait part à nos succès.»--Ces
extraits donnent une idée de la phraséologie du temps; on employait
volontiers les grands mots dont on se moque aujourd'hui, mais les actes
aussi étaient grands, ce que les moqueurs ne doivent pas non plus
oublier.]

[19: Cette image poétique aurait lieu de surprendre si on ne se
reportait aux chansons populaires d'autrefois où la mythologie jouait
toujours un grand rôle.]

[20: Fournitures de casernement.]

[21: On avançait l'embrigadement. Cette opération importante se faisait
avec la plus grande rigidité; les généraux devaient choisir, sous leur
responsabilité, parmi les chefs de bataillon, les plus capables pour les
désigner comme chefs de brigade. Les instructions des représentants du
peuple portaient: «Les grades ne sont pas la propriété des individus;
ils appartiennent à la République, qui a droit de n'en disposer qu'en
faveur de ceux qui sont en état de lui rendre des services.» Trois fois
plus forts qu'avant leur réunion, les nouveaux corps présentaient plus
de régularité dans leur ensemble et plus de confiance en eux-mêmes.]

[22: Ému par l'audace avec laquelle nos fantassins s'étaient jetés à
l'eau pour forcer le passage de la Roër, malgré le courant de l'eau,
l'encaissement de la rivière et les retranchements de la rive opposée,
l'ennemi battit en retraite sur Cologne.]

[23: Cette victoire de la Roër, qui fit honneur au général Jourdan et à
ses troupes, assura en effet l'évacuation complète de la Belgique.]

[24: Mais il n'y eut que trente jours de tranchée ouverte. La garnison
se comporta vaillamment. On trouva dans la place 350 bouches à feu et un
matériel considérable.]

[25: Le 29 février 1795, la Hollande était en effet conquise et le 16
mai suivant, elle signait avec la France un traité d'alliance qu'elle
observa fidèlement jusqu'au jour où Napoléon voulut imposer un roi à la
nation que la République avait respectée.]

[26: Ce traité ne fut signé que le 5 avril 1795 à Bâle. La Prusse nous
abandonnait alors toutes ses possessions sur la rive gauche du Rhin.]

[27: Le maréchal Soult servait alors comme colonel dans la division de
notre sergent. Il dit aussi: «Nous souffrîmes beaucoup par le manque de
subsistances, au point qu'on fut obligé de réduire la ration d'un
tiers». (_Mémoires_, t. I, p. 200.)]

[28: Dépréciation inévitable par suite du cours forcé qui fit tirer de
1790 à 1796, pour _quarante-cinq milliards_ d'assignats. On sait que les
vingt-quatre milliards encore en circulation lors de la liquidation
définitive furent échangés contre _huit cent millions_ de biens
nationaux.]

[29: Voir la note du 7 germinal.]

[30: Dans ses _Mémoires_ (tome I, page 287), le maréchal Soult accuse
Pichegru «d'avoir laissé ses troupes à l'abandon, négligées et en proie
à toutes sortes de privations pour mieux favoriser l'exécution du plan
de trahison le plus odieux.» Il espérait ainsi désorganiser l'armée. En
une autre occasion, Soult parle aussi des pommes de terre et en des
termes fort curieux:

«L'armée n'avait d'autre ressource pour vivre, que les pommes de terre
que l'on trouvait dans les champs. À chaque halte, à peine les faisceaux
étaient-ils formés, que les soldats se dispersaient dans les environs
pour aller déterrer les pommes de terre. Un champ était bientôt récolté,
et le repas était bientôt préparé au feu du bivouac. Le silence durait
tant que durait cette importante occupation: mais elle ne durait pas
longtemps et les provisions étaient épuisées avant que la faim fût
apaisée. L'inépuisable gaieté du soldat français revenait alors. Ne
doutant de rien, parlant de tout, lançant des saillies originales et
souvent même instructives, tel est le soldat français. Un soir, en
parlant politique et des nouvelles de Paris, le propos était tombé sur
les grands hommes qu'on avait fait entrer au Panthéon ou qu'on en avait
successivement fait sortir, suivant l'esprit du jour et l'influence du
parti régnant. «Qui va-t-on y mettre aujourd'hui? demanda quelqu'un.
Parbleu, répondit son voisin, une pomme de terre.» Et tout le monde
d'applaudir à cette saillie, qui avait plus de portée que l'intention de
son auteur n'avait probablement voulu lui donner.» (SOULT.)]

[31: Le tambour battait comme d'habitude la distribution à l'heure dite,
mais cette distribution se réduisait souvent à rien ou à peu de chose.]

[32: Cette adresse vigoureuse sous sa forme ampoulée, faisait allusion à
la _journée du 1er prairial_ (20 mai 1795) qui avait vu la populace des
faubourgs de Paris envahir la Convention nationale en tuant le député
Feraud, aux cris de _du pain! la liberté des patriotes! la Constitution
de 1793_! Quatorze députés Jacobins payèrent de leurs têtes cette
insurrection, et, trois mois après, les clubs et sociétés populaires
étaient dissous. Chaque insurrection parisienne plaçait nos généraux
dans une situation difficile, comme le montre cette lettre du chef qui
commandait alors l'armée de Rhin et Moselle; elle est conçue en termes
vraiment patriotiques:

     «_Le général en chef Jourdan au général de division Hatry_.

     «Andernach, le 7 prairial an III.

     «Je suis instruit, mon camarade, qu'il y a eu, le premier de ce
     mois, une insurrection à Paris, et que le peuple a occupé la salle
     de la Convention presqu'à onze heures du soir. Il paraît cependant
     qu'à cette heure la Convention a repris le cours de ses séances. Il
     faut que l'armée agisse dans cette circonstance comme elle a agi
     toutes les fois que de pareils événements ont eu lieu.
     C'est-à-dire, qu'étant placée sur la frontière pour combattre les
     ennemis du dehors, elle ne s'occupe point de ce qui se passe dans
     l'intérieur et qu'elle ait toujours la confiance de croire que les
     bons citoyens qui y sont, parviendront à faire taire les royalistes
     et les anarchistes.

     «Nous avons juré de vivre libres et républicains, et nous
     maintiendrons notre serment, ou nous mourrons les armes à la main.
     Nous avons juré de combattre les ennemis du dehors, tant que la
     paix ne sera pas faite. Nous tiendrons pareillement notre serment,
     nous resterons à notre poste, et nous combattrons avec autant de
     valeur que la campagne dernière. Je suis persuadé que tels sont vos
     sentiments et ceux des troupes que vous commandez. Mais comme il
     est essentiel d'empêcher que des malintentionnés viennent répandre
     de fâcheuses nouvelles dans l'armée, comme il est essentiel de
     redoubler de surveillance, afin que l'ennemi ne puisse pas profiter
     du malheur de nos querelles intestines, il faut redoubler de zèle
     et d'activité, il faut que les militaires de tout grade soient
     toujours à leur poste, que le service des avant postes se fasse
     avec plus de surveillance que jamais, et que vous veillez à ce que
     les convois qui passeront dans l'arrondissement que vous commandez,
     soient bien escortés. J'espère que l'attitude de l'armée en
     imposera à tous les ennemis de la République.

     «Je vous communiquerai journellement les suites des événements, et
     vous aurez à me faire part exactement des observations que vous
     ferez sur ce qui se passera dans les troupes que vous
     commandez.--Salut et fraternité.

     «JOURDAN.»]

[33: _C'est-à-dire_ du Palatinat.]

[34: La division Poncet, dont notre sergent faisait partie, devait avec
la division Marceau, rester en observation sur la rive gauche du Rhin.]

[35: Le 19 janvier 1793, les Autrichiens et non les Prussiens avaient en
effet évacué le fort en faisant sauter les fortifications. C'est après
la levée du blocus que le duc de Brunswick écrivit au roi de Prusse
cette lettre fameuse par laquelle il demandait son rappel en disant:
«Lorsqu'une grande nation, telle que la nation française, est conduite
aux grandes actions par la terreur des supplices et par l'enthousiasme,
une même volonté devrait présider à la _démarche_ des puissances
coalisées.»]

[36: Le 23 thermidor de l'an IV doit concorder avec le 9 août 1795, et
la fête de la Fédération était célébrée le 14 juillet. Il paraît y avoir
une erreur de date.]

[37: Rien de plus capricieux que l'uniforme des armées de la République
réduites à tout improviser avec les seules ressources des pays qu'elles
traversaient. À une époque bien rapprochée, du reste, au siège de Paris
en 1870, nous avons revu un bataillon mobilisé vêtu de capotes marron.]

[38: On sait que l'année républicaine, composée de douze mois égaux de
trente jours, avait cinq jours dits _complémentaires_ pour les années
ordinaires et six pour les années bissextiles.]

[39: 23 septembre 1796.]

[40: C'était avant 1777, l'électeur palatin du Rhin. Ce fut ensuite le
duc de Bavière.]

[41: Une attaque du maréchal Clairfayt déterminait en ce moment la
retraite de l'armée de Rhin-et-Moselle, placée par Pichegru dans des
positions intenables, et la place de Mannheim, abandonnée à elle-même,
se rendait quelques jours après. Les lignes devant Mayence étaient
forcées.]

[42: Elle était double de la nôtre qui avait vu une de ses quatre
divisions écrasée. Les trois autres se retirèrent avec peine en perdant
presque toute leur artillerie.]

[43: Un armistice fut conclu quelques jours après fort à propos pour
l'armée du Rhin-et-Moselle, très réduite en hommes et en chevaux.]

[44: En sept semaines, l'armée d'Italie avait conquis le Piémont, dicté
la paix à la cour de Turin, occupé Vérone et Milan, investi Mantoue.
Déconcertée, l'Autriche prit Wurmser et 56,000 hommes sur le Rhin, pour
les opposer à Bonaparte, et nous allons voir l'armée de Rhin-et-Moselle
en profiter pour reprendre l'offensive.]

[45: Pour mieux surprendre encore, Moreau faisait exécuter deux fausses
attaques sur Spire et Mannheim. Pendant ce temps son aile droite, portée
rapidement sur Strasbourg, passait heureusement le Rhin à la date du 24
juin 1796, sur un pont de bateaux préparé dans le plus grand secret.]

[46: Milanais d'origine et capitaine au service autrichien, Férino était
venu offrir ses services à la Révolution française qui le fit
lieutenant-colonel et général en 1792, général de division en 1793.
L'empire le fit comte et sénateur; sa division comprenait au moment qui
nous occupe, vingt-trois bataillons et dix-sept escadrons.]

[47: L'artillerie comptait en effet trente et une pièces, et les sacs de
grains étaient au nombre de quarante mille.]

[48: Ce n'était pas un corps d'émigrés, mais six escadrons autrichiens
détachés par le général Froelich.]

[49: Voir la note 38.]

[50: «Cette retraite est devenue célèbre; cependant il faut convenir
qu'elle était loin d'offrir les mêmes difficultés que le retraite de
l'armée de Sambre-et-Meuse, avec laquelle Moreau eu mieux fait d'opérer
sa jonction.» (SOULT.)]

[51: Voir la note 53 (siège de Kehl.)]

[52: Il s'agit ici du _craquelin_, petit gâteau ayant effectivement
cette forme.]

[53: Rien n'est exagéré dans ce compte rendu de la situation. «Voulant
rester à portée de l'Alsace pour profiter des intrigues que Pichegru
continuait à ourdir, et pour lesquelles il était même revenu en personne
à Strasbourg, les Autrichiens commencèrent par le siège de Kehl.
Quelques travaux y avaient été faits pendant la campagne, et un camp
retranché avait été établi en avant, mais tous ces ouvrages étaient
simplement en terre et paraissaient peu susceptibles de tenir longtemps
contre une attaque régulière. Néanmoins, la défense fut telle qu'elle
résista à _quarante-sept jours_ de tranchée ouverte, pour ne laisser à
l'ennemi que des monceaux de terre bouleversée. Il en fut de même à la
tête du pont de Huningue dont les ouvrages étaient plus petits encore,
et qui, attaquée depuis les premiers jours de novembre, ne fut évacuée
que le 2 février suivant. Ces deux défenses mémorables ont été décrites
dans des ouvrages spéciaux. (SOULT.)--Voir le n° III de notre
Supplément.]

[54: Les généraux blessés furent au nombre de trois: Desaix, Duhesme et
Jordy. Tous avaient payé de leur personne pour doubler l'élan des
troupes dans ces deux belles journées. Arrivé de Paris la veille, le
général en chef s'était jeté dans l'eau jusqu'à la ceinture pour aider,
en tirant sur des cordages avec Desaix et son état-major, à dégager un
bateau engravé. Duhesme avait eu la main percée d'une balle en battant
sur une caisse de tambour avec le pommeau de son sabre pour ramener un
bataillon à la charge.]

[55: Le seul général O'Reilli avait été fait prisonnier, mais le général
Staray avait été tué, ce qui explique l'exagération apparente du
chiffre.]

[56: Le fort fut enlevé par quelques dragons du 17e régiment qui
passèrent le Kintzig; on était en train de le reconstruire sur un
nouveau tracé.]

[57: Les intelligences de Pichegru avec l'ennemi avaient commencé en
1795, et ses fausses manoeuvres préméditées compromirent alors l'armée de
Jourdan. Déporté en 1797, il s'évada pour s'allier ouvertement aux
ennemis de la patrie, et revenir mourir honteusement à Paris. Le prix
stipulé pour sa trahison comprenait une infinité d'articles: le
gouvernement d'Alsace, le grade de maréchal, deux grands cordons, douze
canons, le château de Chambord, la terre d'Arbois, un million d'argent
et deux cent mille livres de rentes. En attendant la réalisation de ces
promesses, le ministre anglais de Suisse lui faisait passer des
subsides. Moreau, auquel on avait apporté la preuve écrite de ce pacte,
fut accusé de l'avoir divulgué trop tard.]

[58: Le maréchal Soult dit beaucoup en peu de lignes sur les causes
possibles de la mort trop subite de Hoche: «Cependant, l'esprit
républicain était encore très vif dans les rangs de l'armée; aussi,
quand la lutte fut engagée entre la majorité des conseils et celle du
Directoire, celle-ci appela l'armée à son secours. On donna le mauvais
exemple de faire faire des adresses par des corps de troupe. Le général
Hoche fut à Paris, et l'on fit avancer deux divisions de Sambre-et-Meuse
dans les environs de la capitale, sous le prétexte de les envoyer sur
les côtes de l'Océan. Ce mouvement eut lieu à l'insu du directeur Carnot
et du ministre de la guerre lui-même, du moins ce dernier en fit la
déclaration. Le général Bonaparte fut plus circonspect que le général
Hoche; il se borna à envoyer à Paris le général Augereau, qui fit le
coup de main du 18 fructidor. Quant au général Hoche, il s'aperçut
probablement au dernier moment, qu'il ne jouerait pas dans le coup
d'État projeté le rôle qu'il croyait devoir lui revenir et qu'il y
serait associé à des hommes avec lesquels il ne pouvait lui convenir
d'être confondu. Il se hâta donc de rejoindre son armée, mais à peine
était-il arrivé à son quartier général de Wetzlar, qu'une courte
maladie, dont la nature parut assez extraordinaire, l'emporta, le 19
septembre (troisième jour complémentaire). Des bruits d'empoisonnement
circulèrent d'abord: les soupçons se fondaient sur ce que le général
Hoche était vraisemblablement dépositaire de secrets importants, et
qu'il devait y avoir des personnes intéressées à ce qu'il cessât de leur
porter ombrage par sa supériorité et l'ascendant qu'il exerçait sur son
armée, voisine de la France. On ne peut pas admettre légèrement des
soupçons d'une nature aussi grave, et il est plus que probable qu'ils
n'avaient rien de fondé, cependant ils n'ont jamais été éclaircis. Quoi
qu'il en soit, les plus sincères regrets l'accompagnèrent au tombeau et,
pour en perpétuer le souvenir, l'armée fit élever un monument dans la
plaine entre Coblentz et Andernach, où son corps fut déposé.

«Le général Hoche possédait les qualités qui constituent le grand
capitaine, et il les faisait ressortir par les dons extérieurs les plus
séduisants. Son port noble et majestueux, sa physionomie ouverte et
prévenante, attiraient la confiance à la première vue, comme sur les
champs de bataille, toute son attitude commandait l'admiration. Un coup
d'oeil prompt et sûr, un caractère entreprenant qu'aucune difficulté
n'était capable d'arrêter, des sentiments très élevés, et en même temps,
une grande bonté, une sollicitude constante pour le soldat: il n'en
fallait pas tant pour que l'armée aimât en lui un chef qui avait
toujours été heureux, et qui avait la gloire d'avoir pacifié la Vendée.
On lui a reproché l'ambition. Il n'avait que trente ans, lorsque la mort
l'enleva à la France; à cet âge, à la tête d'une armée, avec la
réputation dont il jouissait et le sentiment qu'il avait de sa propre
valeur, il était bien difficile de se préserver de l'ambition, surtout
lorsqu'il voyait s'élever à ses côtés des réputations qu'il se croyait
capable d'égaler. Aussi je crois que si Hoche eût vécu, il eût prévenu
le 18 brumaire, ou du moins qu'il eût pris le rôle de Pompée, lorsque le
nouveau César vint s'emparer du pouvoir suprême.]

[59: C'est effectivement à cette date que fut signé le traité de
Campo-Formio.]

[60: Une entrée des troupes françaises à Zurich avait été précédée d'une
proclamation qui promettait que rien ne serait demandé pour l'entretien
des troupes, dont la solde et les subsides étaient, disait-elle, assurés
par les convois de France. Une fois en ville, il fallut cependant faire
des demandes de vivres; elles furent justifiées par l'excuse que les
convois étaient malheureusement en retard; on fit la promesse de les
rendre en nature, à l'arrivée des convois, ou de les rembourser avec les
premiers fonds que le Directoire enverrait. L'agent du Directoire
sanctionnait par sa présence cet engagement. Quelques jours après, un
arrêté impose à la ville de Zurich une contribution extraordinaire de
guerre payable dans un très court délai: l'abus de la force était la
seule raison à donner d'un pareil manque de foi. Une députation de
notables se rend auprès du général commandant, pour lui faire des
représentations. Le général était d'autant plus embarrassé de répondre
qu'il n'était lui-même pas coupable; il n'avait agi que d'après des
ordres. Il cherchait comme la première fois, à trouver des excuses dans
le retard des convois attendus de France, dans les besoins pressants de
l'armée, lorsque l'orateur de la députation le tira d'embarras:
«Général, lui dit-il, nous ne sommes pas venus pour vous reprocher
d'avoir oublié vos engagements que sans doute on vous a obligé à violer,
ni pour nous plaindre que la contribution soit trop forte, mais pour
vous dire, au contraire,_ que nous pouvons payer davantage, et pour vous
prier de nous le demander_.»

Puis, lui saisissant vivement la main: «_Quand vous nous aurez pris_,
ajouta-t-il, _des richesses qui ont aguerri votre courage et dont nos
ancêtres savaient se passer, nous reviendrons dignes d'eux, nous
reviendrons Suisses_.»

Nous donnons d'après les _Mémoires_ du maréchal Soult (comme toujours)
ce beau trait qui est à méditer en tout temps et en tous pays.]

[61: Il a une longueur de 1800 pieds.]

[62: À l'armée, la prison est ainsi nommée parce qu'on n'y laisse pas
pénétrer le jour.]

[63: Le 16 germinal correspond au 5 avril 1799. Le maréchal Soult résume
ainsi cette suite de revers due à l'incapacité du général Scherer: «Le
général Scherer partait des places de Mantoue et de Peschiara, sur la
ligne du Mincio: il commença ses opérations, le 26 mars, pour forcer la
ligne de l'Adige. Il opérait aux trois colonnes: celle de gauche,
commandée par le général Moreau, avançait. Elle passa l'Adige au-dessus
de Vérone, coupant la droite de l'armée autrichienne, et elle était à
même de poursuivre ses succès vers Vienne si elle avait été soutenue;
mais les autres divisions du centre et de la droite, que le général
Scherer commandait en personne, se firent battre par l'ennemi.
Cependant, le succès que venait de remporter le général Moreau suffisait
pour que le restant de l'armée pût s'appuyer sur lui, le rejoindre,
marcher sur Vienne, rejeter les Autrichiens sur la Brenta et les séparer
des places de Vérone et de Legnago. Le général Moreau donnait ce conseil
au général Scherer; mais, au lieu de le suivre, celui-ci eut la
singulière idée de rappeler le général Moreau sur la rive droite de
l'Adige, pour recommencer par sa droite la même opération, quatre jours
après. Cette fois la leçon fut plus sévère: on y perdit une partie de la
division Serurier, qu'une nuit de faux mouvements compromit sur la rive
gauche de l'Adige, et qui, entourée par des forces supérieures, finit
par être accablée.

«Enfin une troisième tentative, faite le 6 avril, fut encore moins
heureuse. Malgré des succès, d'abord remportés au centre par le général
Moreau, la droite de l'armée fut tournée, à la fin de la journée, par
une manoeuvre habile du général Kray. Il y avait tant d'incohérence dans
tous les mouvements, que cet échec ne put être réparé: le désordre vint
s'y joindre et l'armée entière précipita sa retraite, non pas seulement
derrière le Mincio où le général Scherer aurait pu tenir, à l'appui des
places de Peschiera et de Mantoue, mais derrière l'Adda.

«La journée de Magnano décida du sort de l'Italie. Dix jours avaient
suffi pour réduire l'armée à moins de trente mille combattants, pendant
que d'un autre côté, toutes les troupes éparpillées depuis le Pô jusqu'à
Naples, étaient non seulement trop éloignées pour lui amener des
renforts en temps utile, mais se trouvaient elles-mêmes de jour en jour
plus compromises. En même temps l'armée ennemie avait remplacé toutes
ses pertes et elle acquérait une supériorité de plus en plus grande par
les renforts qu'elle recevait à tout instant; elle était, en outre, à la
veille d'être rejointe par l'armée russe, qui arriva sur l'Adige, le 15
avril.

«L'exaspération de l'armée dont le courage avait été si mal employé
était au comble, et elle eût produit des actes d'indiscipline et de
désobéissance, si le général Scherer fût resté. Il le comprit, il partit
pour Milan sous prétexte de diriger les levées extraordinaires qu'on y
faisait, et ne revint plus. Il avait remis, avant son départ, le
commandement au général Moreau.»]

[64: L'armée russe avait fait sa jonction.]

[65: Il s'agit ici du passage de l'Adda sur la droite de l'armée de
Berthier qui s'était portée vers le point oriental du lac de Côme, et
qui isola la division Serrurier du restant de l'armée. L'attaque
générale de l'ennemi triompha sur les autres points, et l'armée
française se vit réduite à la retraite après avoir perdu le tiers de son
effectif et une centaine de canons.]

[66: Comme complément de cette invocation, voir la prière à la fin du
journal.]

[67: «Le tableau de la situation de Gênes dans les derniers jours du
siège a déjà été tracé tant de fois et est devenu si célèbre, dit le
maréchal Soult, que je puis me borner ici à le rappeler. Les horreurs de
la faim, dans une ville de cent soixante mille âmes, dépassent tout ce
que l'imagination peut se représenter de plus hideux. On avait dévoré
tous les animaux jusqu'aux chiens et aux rats; on fabriquait, sous le
nom de pain, une composition d'amandes, de grains de lin, de son et de
cacao, qu'on a comparée à de la tourbe imbibée d'huile, et que les
chiens mêmes ne pouvaient pas supporter; la ration consistait en deux
onces de cet affreux mélange. Enfin, le 15 prairial (le 4 juin), il n'en
restait plus une once pour chacun; il ne restait plus quoi que ce fût,
qui pût être mangé, pas même la nourriture la plus immonde. Il n'en
restait pas plus pour l'armée que pour les habitants qui, tous les
jours, mouraient par centaines. L'armée, si on pouvait encore lui donner
ce nom, ne comptait pas trois mille hommes en état de tenir un fusil,
car leur faire faire le moindre mouvement, était absolument impossible;
les sentinelles ne pouvaient faire leur faction qu'assises. Le
lendemain, elles n'auraient pas pu le faire, tous soldats et habitants,
seraient morts d'inanition.

«Ce fut ce jour-là seulement que le général Masséna consentit à écouter
les propositions qui lui étaient faites depuis plusieurs jours par les
généraux ennemis, dans les termes les plus honorables. La conférence
entre le général Masséna, les généraux autrichiens Ott et Saint-Julien
et l'amiral Keith commandant l'escadre anglaise, se tint au milieu du
pont de Cornigliano, sur le Bisague, et le général Masséna y apporta
toute la fermeté de son caractère. Il commença par ne pas vouloir
admettre l'emploi du mot de _capitulation_, et la seule expression à
laquelle il consentit, fut celle de _négociation pour l'évacuation de
Gênes_. L'armée sortit librement de Gênes avec armes et bagages, pour
rentrer en France, sans engager sa parole: huit mille hommes prendraient
la route de terre; le surplus, ainsi que les hôpitaux, le matériel et
tout ce qui appartenait à l'armée, serait transporté par mer à Antibes.
Cette clause de la marche, par terre, de huit mille hommes, fut sur le
point de faire rompre la négociation. Le général Ott ne voulait pas y
consentir, afin de retarder la réunion de cette colonne à l'armée
française. Le général Masséna rompit la conférence: «À demain,
messieurs,» leur dit-il. Cependant, il savait bien qu'il serait hors
d'état d'accomplir sa menace. Cette fermeté réussit, mais le général
Masséna était surtout secondé par les ordres pressants que le général
Ott venait de recevoir du général Mélas, et qui lui prescrivait de ne
pas perdre un instant pour lever le siège et pour conduire son corps
d'armée à Alexandrie.»]

[68: Bibl. Nat. Estampes OA, 105 O.]





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